summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/55072-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/55072-0.txt')
-rw-r--r--old/55072-0.txt8521
1 files changed, 0 insertions, 8521 deletions
diff --git a/old/55072-0.txt b/old/55072-0.txt
deleted file mode 100644
index 9d4bb5b..0000000
--- a/old/55072-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,8521 +0,0 @@
-Project Gutenberg's La dame qui a perdu son peintre, by Paul Bourget
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: La dame qui a perdu son peintre
-
-Author: Paul Bourget
-
-Release Date: July 8, 2017 [EBook #55072]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME QUI A PERDU SON PEINTRE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées.
-
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
-sont marqués =ainsi=.
-
-
-_Il a été tiré de cet ouvrage:_
-
-
-_20 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 1 à 20;_
-_10 exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 21 à 30;_
-_70 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 31 à 100._
-
-
-
-
- PAUL BOURGET
-
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-
- LA DAME
-
- QUI A PERDU SON PEINTRE
-
- [Logo]
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
-
- 8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
- _Tous droits réservés_
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
-
-Copyright 1910 by Plon-Nourrit et Cie.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT
-
-
-Le petit roman qui donne son nom à ce volume et que complètent quelques
-nouvelles d'un ton un peu différent, est l'histoire d'un faux tableau. Il
-met en scène quelques représentants de ce monde des amateurs, des
-marchands et des critiques d'art qui va se développant avec la manie du
-bibelot et de la collection, si particulière à notre âge. Le
-dilettantisme et le sens du bon placement, le goût du joli décor et de la
-vente fructueuse y trouvent également leur compte. Le hasard a voulu
-qu'un épisode retentissant, celui de l'achat par le musée de Berlin d'un
-buste attribué à Léonard et fortement contesté, offrît une curieuse
-analogie avec l'histoire de _la Dame qui a perdu son peintre_. L'auteur
-tient à faire observer que l'épisode en question date de ces tout
-derniers mois et que son œuvre a été composée, voici plusieurs années.
-Elle a même été publiée, à l'époque, en 1907, dans une revue française et
-sous une première forme. Les ressemblances qui peuvent se rencontrer
-entre sa fiction et la réalité sont donc purement fortuites. Pareille
-aventure lui était arrivée pour _le Disciple_ et pour _l'Étape_. C'est la
-preuve qu'en s'efforçant d'étudier la vie contemporaine avec soin et dans
-ses causes, on a la chance de deviner les effets que produiront ces
-causes. Ce contrôle de l'imagination par la réalité est quelquefois
-tragique. Ce fut le cas pour _le Disciple_. Dans la circonstance actuelle
-il n'est que plaisant, et l'auteur ne le signale que par scrupule et pour
-affirmer une fois de plus son horreur de la littérature à clef, même
-inoffensive.</p>
-
- P. B.
-
- 7 avril 1910.
-
-
-
-
-LA DAME
-
-QUI A PERDU SON PEINTRE
-
- _A Madame la Comtesse Serristori._
-
-
-_Le manuscrit que l'on va lire me fut confié par la personne à laquelle
-il avait été adressé: «Vous en ferez ce que vous voudrez,» m'avait-elle
-dit, «je vous demande seulement votre parole que vous ne chercherez
-jamais à savoir le nom de l'auteur.» Mme ****--j'allais la nommer
-elle-même!--avait dans ses yeux bleus et autour de ses lèvres sinueuses
-une si défiante malice, à ce moment-là, que je manquai aussitôt à ma
-promesse. Je me dis, moi, mentalement: «L'auteur? Mais c'est elle!...» Et
-puis, à la lecture, il m'a semblé que ce gentil cerveau de femme à la
-mode était un peu bien léger pour avoir enregistré tant de détails
-techniques sur l'authenticité des œuvres d'art, la critique moderne,
-Morelli, Vasari, Léonard, les princes de la maison d'Este, la noblesse
-Italienne d'aujourd'hui... Que sais-je? Ces pages, d'autre part, sont
-étrangement teintées de marivaudage et de sentimentalisme pour un
-peintre. Ces Messieurs, d'ordinaire, pensent plus dru et plus net. Je
-laisse au lecteur, qui n'a pas engagé sa parole à la plus coquette des
-paroissiennes de Sainte-Clotilde, le soin de décider si la main qui traça
-les lignes du vrai manuscrit,--celui qui m'a été remis avait été
-brutalement recopié à la machine,--si cette main donc appartenait à une
-jolie et fine Parisienne de vingt-six ans ou à un portraitiste
-célèbre, quinquagénaire de par son extrait de naissance, et, comme on
-verra, resté trop jeune de cœur et de fantaisie. Ils ne sont pas très
-nombreux, les artistes qui répondent à ce signalement. J'ai été loyal et
-n'ai pas posé, aux deux ou trois que je connais, les questions qui
-m'eussent éclairé. Telle quelle, l'histoire m'avait amusé, peut-être à
-cause de ce doute sur la réelle identité du narrateur, qui a pris pour
-masque un pseudonyme balzacien, Monfrey. Le lecteur en sait autant que
-moi, maintenant, sur l'origine de ce récit, que j'ai pris le parti de
-donner tel quel, en corrigeant deux ou trois erreurs de dates, quelques
-inexactitudes d'orthographe italienne, et en lui donnant un titre. Ces
-petites erreurs m'avaient semblé d'abord une garantie de sincérité. Il
-suffisait d'avoir un Baedeker pour les rectifier. Mais, Madame **** est
-si subtile. Elle est très capable d'avoir fait ces fautes exprès... C'est
-trop épiloguer, je lui laisse la parole,--à lui?... Ou à elle?..._
-
- _P. B._
-
-
-I
-
-Pourquoi j'ai quitté Paris sans vous dire adieu, Madame?... Serez-vous
-dans votre petit salon quand vous recevrez cette lettre, et assise dans
-la bergère, auprès de la table encombrée de bibelots où je vous ai vue si
-souvent poser le livre que vous étiez occupée à lire, quand je venais
-vous ennuyer de ma présence? Si oui, prenez cette petite glace à main,
-montée dans son cadre d'argent ciselé, que vous m'avez permis de vous
-offrir, l'autre premier janvier. Regardez-y vos vingt-six ans et votre
-sourire. Et puis, fermez une seconde vos beaux yeux bleus, et revoyez en
-pensée,--si vous le pouvez,--le masque creusé, la barbe grisonnante, le
-front dévasté du vieux peintre qui s'appelait, comme dans l'Écriture,
-mais très peu chrétiennement, votre serviteur inutile... Rappelez-vous
-aussi une certaine soirée de musique, pas très loin de votre rue de
-Constantine, à l'hôtel Nerestaing. Je vais préciser vos souvenirs. Une
-jolie femme peut tout oublier, excepté une toilette qui la rendait plus
-jolie encore. Vous portiez le plus délicieux petit habit de soie de
-nuance changeante sur une robe de dentelles. On chantait les vers divins
-de Hugo:
-
- ... Puisqu'ici bas toute âme
- Donne à quelqu'un...
-
-Et vous n'avez pas quitté de la soirée le jeune Édouard de Bonnivet!...
-Vos sourcils se froncent. Vos prunelles s'assombrissent. Vous prenez
-votre air «gratin», comme dit votre cousine Madeleine. Je vous entends
-m'interpeller: «Savez-vous bien à qui vous parlez, mon pauvre
-Monfrey?...» Ai-je été assez sage de me faire dire cette phrase-là de
-loin, de très loin!--D'autant plus qu'à distance j'ai le courage de
-passer outre à vos fâcheries, et je répète: «Oui, vous n'avez pas quitté
-de la soirée le jeune Édouard de Bonnivet...» C'était certes votre droit.
-Je tiens à vous déclarer tout de suite que je n'en ai rien conclu, rien,
-sinon que le serviteur inutile tournait au serviteur ridicule, et j'ai
-senti s'éveiller en moi la plus injustifiée, j'en conviens, mais la plus
-douloureuse,--la moins légitime, j'en conviens toujours, mais la plus
-irrésistible des jalousies. Quand vous avez commencé d'être trop gentille
-avec moi, l'automne dernier,--à Malenoue, dans ce paisible château où
-nous villégiaturions ensemble,--je vous ai dit, c'était au fumoir après
-le dîner: «Prenez garde. Je me connais. Vous allez me rendre amoureux de
-vous.» Et vous, haussant vos fines épaules,--voulez-vous que je vous
-décrive cette autre toilette, de velours bleu-paon?--vous avez répondu:
-«On ne devient pas amoureux de moi.» Je la connais aussi, cette phrase.
-Permettez-moi--à mille kilomètres--de continuer à penser tout haut. C'est
-un de ces menus et détestables compromis de conscience familiers aux
-coquettes loyales. Il y en a. Vous en êtes une. C'est comme si vous
-m'aviez dit: «Vous êtes averti, mon pauvre Monfrey, que vous perdez votre
-temps. Quoi qu'il arrive, vous ne me reprocherez rien?... Dans ces
-conditions-là, s'il vous convient de me faire la cour, à votre aise. Vous
-ne me déplaisez pas trop dans ce rôle. La preuve, c'est que je ne vous ai
-pas mis à la porte sur cette demi-déclaration... Mais vous n'obtiendrez
-pas ça, entendez-vous, pas ça...» Confessez que voilà bien la traduction
-de cet «On ne devient pas amoureux de moi,» prononcé avec le plus
-tendrement ensorceleur des sourires. Hélas! amoureux, amoureux-transi,
-amoureux-berné, amoureux-lucide aussi, c'est le pire, je le suis
-devenu... Tant et tant, que cette soirée de musique chez les Nerestaing
-fut pour moi un vrai martyre. Je n'ai pas pu supporter votre _flirt_ avec
-le petit Bonnivet, ni plus ni moins que si j'avais eu sur votre coquette
-personne les droits que je n'avais pas. Je suis sorti de cet hôtel de
-malheur, comme un fou; sur quoi j'ai passé ma nuit à pleurer, comme un
-imbécile; et je vous ai écrit une vingtaine de billets, comme un
-collégien. Tranquillisez-vous, ils sont déchirés, vous ne les recevrez
-jamais. Quarante-huit heures plus tard, je prenais le rapide du
-Mont-Cenis, sans vous avoir revue. On a beau être devenu «mon pauvre
-Monfrey», et porter sur sa tête chauve deux fois vos vingt-six ans, on se
-souvient d'avoir été un cheval de race, dans son temps, et on a de
-l'énergie, quand il faut. Les deux fois vingt-six ans ont cela pour eux
-qu'à cet âge un artiste un peu connu a peint assez de portraits pour
-avoir gagné l'indépendance. Il peut fermer son atelier et courir le
-monde, quand il se sent trop près des trop grosses sottises... Et voilà,
-Madame, pourquoi j'ai quitté Paris.
-
-Vous avez remarqué mon absence,--après six semaines.--Et vous m'avez
-écrit la première, avec un _Faire suivre en cas de départ_ dont j'ai
-apprécié l'ironie. Voyez. Votre serviteur se sait tellement inutile qu'il
-en est à considérer comme un succès que vous daigniez le blaguer sur une
-enveloppe. Ce serait un autre succès, s'il pouvait, de son exil, vous
-faire passer deux heures d'amusement. Il a pris la plume en main à cette
-intention, comme s'expriment les conscrits dans leurs lettres à leurs
-payses. Ne froissez donc pas ces feuilles dès maintenant. Les madrigaux
-et les plaintes de ces premières pages sont pour n'en pas perdre
-l'habitude, quand je reviendrai. On revient toujours de ces voyages
-d'oubli. Pourquoi partir alors? Laissons cela. Ne craignez pas vous
-importuner d'un sentiment que l'exil exaspère au lieu de l'assagir. Le
-hasard a voulu que ce voyage improvisé me rendît témoin et un peu acteur
-dans une comédie dont les épisodes ont dû être divertissants, puisqu'ils
-m'ont un peu diverti de vous,--oh! pas beaucoup!--La preuve en est que je
-n'ai pas cessé, tandis que les péripéties se déroulaient, de me dire:
-«Comme _elle_ rira, quand je lui raconterai cela!» Et _elle_, c'était
-vous, Madame, à qui je n'écrivais pas, qui ne m'écriviez pas. J'avais
-pris le train pour mettre entre nous deux les susdits mille kilomètres,
-et je nous voyais toujours, comme certains soirs de tête-à-tête, moi vous
-narrant des anecdotes de ma vie d'artiste et de bohémien, et vous, riant,
-en effet, à belles dents, comme si vous étiez, au lieu d'une dame à hôtel
-et automobile, une simple grisette logée en garni et trottant à pied,
-mais passionnée et naturelle. L'espèce existait, voici vingt-six ans,--à
-l'époque où vous n'étiez pas née. Moi je voyageais déjà en Italie, ayant
-manqué mon prix de Rome, et venu là, tout seul, à mes frais. Il fait
-encore partie de l'aventure, ce premier voyage. Mais puisque vous voulez
-bien m'écouter, car vous m'écoutez, Madame, je le sais, je le sens,
-commençons par le commencement.
-
-
-II
-
-Le commencement fut mon arrivée à Milan, par une claire après-midi de la
-fin d'avril, un jeudi. Calculez. La soirée de musique avait eu lieu un
-lundi. Le temps de pleurer, d'écrire les vingt billets non envoyés, de
-régler les affaires urgentes, de boucler ma malle. Avouez que je n'avais
-pas traîné. J'attends votre question: «Pourquoi Milan?...» Pourquoi?
-C'est d'abord que j'aime cette ville à la passion, son immense plaine de
-rizières, creusée de canaux, la ligne bleuâtre des Alpes à l'horizon, ses
-larges avenues où s'étale l'opulence comblée d'une cité moderne, et, à
-côté, ses étroites rues à demi espagnoles sur lesquelles ouvrent
-d'anciens palais. J'aime ce parler un peu rude, avec ses _u_ gutturaux.
-J'aime les grands traits de ces visages lombards où l'usure de la
-vieillesse se fait si noble, si sévère, la grâce de la jeunesse, si
-languissante, si douce. Et puis, quels trésors d'art, moins déflorés que
-ceux de Rome, de Florence et de Venise! Les touristes traversent Milan.
-Ils ne s'y arrêtent guère. Que d'heures j'ai passées, dans le premier
-voyage dont je vous parle, à contempler dans le musée de la Brera les
-fresques pâles du suave Luini; dans celui de l'Ambrosiana, la _Vierge
-couronnée_ de Borgognone; au Poldi Pezzoli, le _Sauveur_ de Solario, et
-les Boltraffio de la maison Borromée, et les Gaudenzio Ferrari de
-l'église de Saronno, et les Bernardino de' Conti, les Cesare da Sesto,
-les Marco d'Oggionno, les Giampietrino partout épars! Ces noms, Madame,
-ne vous disent pas grand'chose. Ils évoquent, pour moi, tant d'images et
-de si vivantes! Quel symbole! Que de sensations nous portons en nous,
-incommunicables, d'esprit à esprit et de cœur à cœur! Les maîtres de
-l'école Lombarde me représentent de si intimes sensations d'art, et j'ai
-l'air, en vous parlant, de réciter un catalogue de musée. Madame,
-reprenez la petite glace sur la petite table. Regardez-vous de nouveau.
-Vous saurez l'autre raison pour laquelle j'ai tant aimé, j'aime tant et
-la douce Milan et ses peintres. C'est qu'ils ont copié un type de visage
-qui vous ressemble. Leurs femmes ont toutes, comme vous, ce front un peu
-renflé sous des cheveux bruns à reflets roux, ces yeux fins aux paupières
-un peu lourdes, ce nez droit rattaché au front par une ligne assez large,
-votre bouche sinueuse, votre menton carré, frappé d'une fossette, et
-votre sourire dans les joues. Que de fois vous ai-je dit que vous étiez
-un Vinci? Vous preniez cela pour un compliment de vieux rapin. Je le
-voudrais et que votre beauté ne fût pas celle dont j'ai tant rêvé, depuis
-que je l'ai rencontrée sur les toiles et dans les fresques de ces
-peintres, élèves du divin Léonard. Tous ils n'ont jamais dessiné que la
-même tête. Cette tête adorable et la vôtre ont un air de famille, ce je
-ne sais quoi de mystérieux qui se retrouve chez tant de Milanaises sous
-la populaire mantille de dentelle noire, la _mezzara_, et sous le
-chapeau, également. Pourquoi, cherchant à interpréter ce mystère d'un
-certain regard et d'un certain sourire, ces disciples du Vinci ont-ils si
-souvent choisi comme thème l'Hérodiade, la cruelle et froide danseuse qui
-porte sur un plat le chef du Baptiste? Ont-ils signifié par là au
-contemplateur de leurs chefs-d'œuvre qu'il ait à se méfier de cette
-langueur, d'autant plus menteuse qu'elle semble plus inconsciente, plus
-voisine du charme végétal des fleurs? Ont-ils voulu proclamer que le mot
-de l'énigme qui sommeille autour de ces paupières et de ces joues est la
-perfidie et la mort? Ont-ils... Vaines et enfantines questions! Un
-peintre sait-il jamais tout ce qu'il met dans une toile? Le maître qui a
-peint en 1505 un certain portrait de femme, lequel est à Milan, lui
-aussi, et dont je vais vous parler, se doutait-il qu'exactement quatre
-cents ans plus tard, un de ses confrères barbares d'au delà des Alpes,
-amoureux de quelqu'un qui ne l'aime pas,--qui ne l'aimera
-jamais,--viendrait demander à ce profil la force de ne pas désespérer?
-
-Je tourne moi-même à la charade, Madame, et le mystère n'est une grâce
-que chez les Hérodiades des musées lombards. Ce bavardage est pour vous
-dire ceci: parmi mes raisons de m'arrêter à Milan, la plus importante,
-dans mon désarroi intérieur, était de revoir, non pas une toile, mais un
-panneau autour duquel il y a une légende que je vous conterai. Le héros
-en est le maître lui-même, le sublime et incompréhensible Léonard. Vers
-cette année 1505 donc, ce grand homme avait cinquante-trois ans. Il
-n'était pas très heureux. Le protecteur de sa jeunesse et de son âge mûr,
-Ludovic Sforza, dit le More, duc de Lombardie de par la grâce du poison,
-mais bon connaisseur en tableaux et en statues, avait dû s'enfuir de
-Milan. Léonard, pour gagner sa vie, s'était engagé comme ingénieur au
-service d'un autre duc, celui de Valentinois, lequel s'y connaissait en
-œuvres d'art aussi bien que le premier et mieux encore en poisons. Ce
-second patron de Vinci s'appelait César Borgia. «Messer Lionardo se
-trouvait à Florence», dit un chroniqueur, que je vous traduis
-littéralement, «où il venait d'achever son célèbre carton sur la bataille
-d'Anghiari, en compétition avec Michel-Ange, lorsqu'il entreprit le
-portrait de très noble demoiselle Cassandra dei Rangoni, sœur de très
-noble dame Domitilla, la femme de Tito Vespasiano di Messer Nanni
-Strozzi, et c'est une des choses les plus extraordinaires qui soient
-sorties de son pinceau. La demoiselle Cassandra est représentée de
-profil, avec une résille de perles sur ses cheveux, si ressemblante que
-vous croiriez qu'elle va vous parler. Elle fut si ravie de son portrait
-qu'elle en conçut un amour singulier pour l'incomparable artiste, ne
-tenant compte qu'il avait plus de deux fois son âge, tant qu'elle
-l'aurait épousé s'il n'était parti pour la France où il mourut. Elle ne
-s'est jamais mariée, par amour de lui. Ce dont ses parents furent bien
-marris. Ils ont même prétendu que Messer Lionardo avait influencé Madonna
-Cassandra par un sortilège. Car il était très curieux de ces sortes de
-pratiques, et beaucoup ont raconté qu'il avait passé un pacte avec le
-démon, quand il était en Égypte. Cela expliquerait certaines opérations
-merveilleuses qu'il avait faites à la cour du More. Toutefois je ne
-considère pas ces accusations de magie véritables, ayant entendu de
-personnes dignes de créance qu'il est mort fort saintement auprès du roi
-très chrétien François de France.»
-
-Vous m'excuserez, Madame, de continuer à vous conter mon histoire à la
-façon d'un _catalogue_. Ce petit extrait appartient au genre des notes
-que l'on imprime en petit texte, au-dessous du nom d'un tableau, quand on
-veut étonner les Snobs. Je n'ai pas trouvé de meilleur moyen pour vous
-dire comment ce portrait m'intéressait, dans ce voyage, d'un intérêt si
-particulier. Je ne suis pas Léonard, et vous êtes beaucoup plus jolie que
-Madonna Cassandra. Je n'ai pas le pinceau magique qui fut le vrai
-sortilège de «l'incomparable artiste». Ce portrait, tout de même, est la
-preuve vivante que la jeunesse n'est pas tout le secret de l'amour,
-qu'un cœur de femme peut se laisser prendre à des prestiges d'un ordre
-idéal. «J'ai, moi aussi, mon petit brin de laurier,» pensais-je, en
-m'acheminant, au lendemain de mon arrivée, vers le palais Varegnana où je
-savais qu'était cette miraculeuse image de Madonna Cassandra: «On cite
-mon nom. Les quatre toiles que j'ai au Luxembourg n'y font pas trop
-mauvaise figure. Pourquoi ne peindrais-je pas quelque jour un portrait
-d'_elle_, dont elle fût assez fière pour que...» Je vous ai averti,
-Madame, que je vous griffonnais ces pages avec le projet de vous égayer.
-
-Ah! comme je voudrais que cet absurde discours, dont je vous rapporte
-humblement la folle fatuité, vous touchât un peu à cette place secrète et
-tendre de votre âme, où pousse la petite fleur mauve de la pitié. Le ciel
-du printemps italien développait un azur bien lumineux au-dessus de la
-tête grise où ce discours se prononçait. Le soleil parait d'une gloire
-l'adorable cité milanaise, les hautes et joyeuses maisons. Il mettait
-comme une auréole aux cheveux des jeunes filles qui trottaient d'un pas
-leste sur le pavé sonore, et souriaient du sourire vincien,--votre
-sourire--sans le savoir. Une brise où passait l'âpreté fraîche des
-glaciers des Alpes vivifiait la tiède atmosphère. Et je vous jure que
-l'artiste vieillissant--presque l'âge du Léonard du portrait,--qui se
-tenait ces propos chimériques n'avait ni ciel clair, ni soleil brûlant,
-ni brise réconfortante, dans sa déraisonnable et triste pensée!
-
-
-III
-
-Le propriétaire actuel de la tendre Cassandra dei Rangoni porte un nom,
-Madame, que vous connaissez peut-être, pour avoir rencontré à
-Saint-Moritz quelqu'un de ses neveux ou cousins. Il s'appelle le comte
-Andrea da Varegnana. Il descend en très droite ligne d'un Andrea
-Varegnana, décapité sur la place publique de Ferrare, le 12 du mois
-d'août de l'année de grâce 1662, en compagnie de Giovanni Ludovico Pio di
-Carpi. Ils avaient comploté d'assassiner le duc Borso d'Este. L'héritier
-de ce tragique personnage est un homme de soixante et onze ans
-aujourd'hui, dont la haute mine n'aurait pas déparé la cour du tyran que
-voulut tuer son aïeul. Tel je l'avais quitté, voici un quart de siècle,
-tel je le retrouvai quand je lui eus fait passer ma carte de visite. Tel,
-ou presque. Il est tout blanc maintenant, mais il se tient si droit et il
-reste si mince. La congestion guette son teint trop chaud, d'innombrables
-rides plissent son visage, mais il conserve cette noblesse de traits qui
-donne à ces têtes Italiennes, lorsqu'elles ont vraiment de la race, une
-beauté indestructible. Si je maniais la plume comme le crayon, je vous
-dessinerais un fier croquis de ce grand seigneur dans le cadre de ce
-vieux palais, rempli de trésors hérités. Ce n'est pas de lui que vous
-diriez, comme de mon pauvre ami Michel Mayence et de sa collection, quand
-nous la visitâmes et qu'il était ivre de vous montrer ses Primitifs: «Il
-n'est pas le propriétaire de son musée. Il en est le portier.»... Je
-rectifie. Le palais Varegnana n'est pas très vieux,--pour l'Italie. Il
-date de 1625 et il a été construit par le plus célèbre architecte
-milanais, Francesco Maria Richini, dans un style d'un baroque hardi et
-vigoureux. L'escalier énorme tourne sous un plafond auquel sont appendus
-plusieurs chapeaux de cardinaux. Les Varegnana en ont eu cinq ou six dans
-leur famille. Des bas-reliefs antiques s'encastrent partout dans les
-murs, et, sur la rampe, de place en place, surgissent des vases de
-marbre. Les domestiques abondent, attestant la large vie du comte,
-dépensée tout entière entre ce palais, sa villa de Varese et ses immenses
-domaines. Venu lui-même au-devant de moi, il se tenait sur le palier du
-premier étage, avec cette politesse un peu cérémonieuse des vieilles gens
-de son pays. Les larges portes des salons en enfilade, ouvertes derrière
-sa haute silhouette, laissaient voir la profusion de tableaux, de
-statues, de meubles rares, de tapisseries qui décorent cet appartement,
-où il habite à même ses admirables objets, solitaire, car il ne s'est
-jamais marié. Mais j'imagine qu'il aura eu, dans ce facile Milan, quelque
-liaison à l'Italienne, fidèle et passionnée. Si le comte Andrea n'est pas
-un personnage de roman, qui donc en est un? S'il n'a pas connu de secrets
-et profonds bonheurs, d'où viendrait cette expression songeuse, comme
-répandue sur cette physionomie si mâle, à laquelle un nez en bec d'aigle
-donnerait aisément un accent altier? D'où cette douceur attendrie dans
-ces yeux bruns qui lancent si vite d'impérieux éclairs? Et puis, s'il
-n'avait pas été le prisonnier d'une intimité trop chère, n'aurait-il pas
-cherché un autre emploi à ses facultés qui sont grandes? Tout son travail
-aura consisté à classer les trésors amassés dans sa maison par plusieurs
-générations de riches patriciens, amateurs d'art, à éliminer les douteux,
-à compléter l'ensemble, et à écrire ou faire écrire sur eux un livre qui
-n'est pas dans le commerce. J'en ai extrait la petite notice citée plus
-haut. Elle a été recueillie dans une note d'un manuscrit de la
-_Biblioteca Estense_ à Modène. Ce petit détail a son importance, vous
-allez voir. Et maintenant, Madame, que je vous ai présenté le digne
-possesseur du Léonard,--vous aviez raison, certains collectionneurs
-outragent par leur seule existence les tableaux qu'ils ont achetés de
-leur argent,--j'arrive tout de go à notre entretien du premier jour. Je
-vous passe les compliments, qu'en sa qualité d'hôte, le comte Varegnana
-crut devoir me faire à l'infini, sur l'illustration de mon nom, ma
-cravate de commandeur, ma future entrée à l'Institut, mes anciennes ou
-nouvelles œuvres, et c'était des excuses infinies de ne connaître tant
-de merveilles que par la photographie.
-
---«Je ne suis qu'un pauvre provincial,» disait-il. «Je ne suis pas allé à
-Paris deux fois depuis que vous êtes venu ici tout jeune homme. Ce n'est
-pas d'hier.»
-
---«Comme je vous comprends!...» lui répondis-je. «C'est moi qui ne
-voyagerais jamais si j'avais votre palais, vos tableaux, votre ciel...»
-
-Le Milanais hocha sa tête, modestement. Les Italiens sont ainsi. Ces
-éternels païens ont-ils peur, en se vantant, de provoquer ce mauvais sort
-que leur ancêtres personnifiaient dans Némésis, l'exécutrice de la
-jalousie des dieux? Redoutent-ils l'envie plus certaine des hommes? J'ai
-observé qu'ils ont toujours un recul devant l'éloge excessif. Dans ce
-cas, ils déprécient humblement ce qu'ils possèdent, et dont, au fond, ils
-sont si fiers.
-
---«Mon palais?» dit Varegnana, «mais il tombe en ruines!... Ce ciel bleu?
-mais Milan, l'hiver, c'est la Sibérie!... En été, c'est le Sahara!... Mes
-tableaux? je les ai tant vus, et ils sont bien ordinaires!...»
-
---«Et votre Léonard? Vous osez prétendre que votre Léonard est
-ordinaire?...»
-
-J'eus à peine prononcé cette phrase destinée à hâter ma visite dans les
-salons, et mon pèlerinage au portrait de la Dame qui vous ressemble; je
-crus discerner le passage d'une ombre sur les traits et dans les yeux de
-mon interlocuteur. Sa main,--il l'a très belle et il la montre
-volontiers,--se crispa sur un des bibelots posés près de lui, un large
-poignard de miséricorde à poignée ciselée, d'or et d'acier. Sans doute,
-ma question sur le Léonard lui était pénible, car mon regard ayant suivi
-son geste, il dit:
-
---«Ah! ce poignard vous intéresse?» Et, me le tendant: «J'avoue que lui,
-du moins, n'est pas ordinaire. C'est une _langue de bœuf_ donnée par
-l'empereur Charles-Quint, après Pavie, à un Varegnana qui s'était
-distingué dans la bataille...» Puis, après un silence, et brusquement,
-comme quelqu'un qui juge puéril de ne pas aller droit au fait, si pénible
-soit-il: «Mon Léonard? On ne vous a donc pas raconté que ce n'est plus un
-Léonard?...»
-
---«Ce n'est plus un Léonard?...» demandai-je. Ma surprise, qui n'était
-pas jouée, parut procurer à l'aimable homme une impression de
-soulagement.
-
---«Alors,» fit-il, «on ne vous en a pas encore parlé?... Cela viendra...
-D'ailleurs,»--et son visage traduisit la détermination douloureuse du
-collectionneur trop épris de ses objets pour ne pas les vouloir tous
-authentiques.--«D'ailleurs, c'est mieux ainsi. Du moment que je sais,
-moi, que ce n'est pas un Léonard, qu'est-ce que cela me fait que tout le
-monde dise: c'est un Léonard?... Et ce n'en est pas un, hélas! Tenez,
-jugez-en vous-même, maintenant que je vous ai parlé...»
-
-Il s'était levé, et, de son pas demeuré alerte, il me conduisait à
-travers son appartement. Nous autres peintres, nous avons tous plus ou
-moins la mémoire des yeux. Je me rappelais, après tant d'années, la
-distribution des pièces, avec assez d'exactitude pour m'en rendre compte:
-Varegnana avait changé le portrait de place. Il l'avait exilé du chevalet
-où il figurait dans ce qu'il appelait sa _tribune_. Vous êtes allée à
-Florence, Madame. Vous vous rappelez, aux _Offices_, la salle octogone
-qui porte ce nom, où rayonne, dans la splendeur dorée de sa nudité, la
-Vénus couchée du Titien. C'est là que les ducs de Toscane avaient réuni
-les joyaux de leur galerie. Le comte, lui aussi, a des merveilles dans sa
-tribune: un Francesco Francia, entre autres, qu'il sera pourtant
-difficile de débaptiser. Il est signé: «_Vincentii Desiderii
-Votum--Francie Expressum Manu_...» Mais il ne s'agit ni du Francia ni de
-la tribune du palais Varegnana. Il s'agit du Léonard--ou ex-Léonard. Son
-chevalet,--une merveille de lutrin pieusement adaptée à ce profane
-usage,--portait son deuil sous la forme d'un vieil infolio relié en
-maroquin noir et clouté d'argent. Le tableau lui-même était relégué dans
-la dernière chambre, un réduit plus obscur où s'entassaient pêle-mêle des
-bibelots de second ordre,--pour cette collection. Le panneau, que je
-reconnus aussitôt, était appendu au mur, à contre-jour. Ah! c'était bien
-le profil délicieux dont je me souvenais, et il me parut plus délicieux
-encore, à cause de son air de famille avec une autre dame, celle dans la
-compagnie de laquelle j'entendais chanter,--pas beaucoup de jours
-auparavant:
-
- ... Puisqu'ici-bas toute âme
- Donne à quelqu'un
- Sa musique, sa flamme,
- Ou son parfum...
-
-La ligne fine du front si intelligent, du nez si délicat, de la bouche si
-souple, si tendre, se détachait sur un fond très sombre, une paroi
-revêtue d'un tapis d'un vert noir dans laquelle s'ouvrait une étroite
-fente. Un paysage, immense et miniaturé, s'apercevait par cette baie. Il
-se composait d'une rivière sinueuse entre des châteaux, avec des glaciers
-bleuâtres tout au fond. Les perles de la résille luisaient dans les
-cheveux sombres, massés comme ceux d'Aréthuse sur les médailles
-syracusaines. D'autres perles mêlées à des rubis, brodaient le velours du
-corsage. Une chaude couleur pâle et ambrée, celle qu'a depuis cherchée
-Henner, était répandue sur la chair du visage et sur celle des mains.
-J'eus de nouveau la sensation du chef-d'œuvre, et je m'écriai, après
-quelques minutes de contemplation silencieuse:
-
---«Je vous affirme qu'on vous a trompé. De qui voulez-vous que ce soit
-ce miracle d'art, sinon du Vinci?...»
-
---«_Magari!_[1]» répliqua le comte Varegnana avec un soupir. «Mais déjà
-mon ami, le sénateur Morelli, m'avait donné des doutes... Vous ne l'avez
-pas connu, Morelli? Non?... Mais vous avez entendu parler de ses
-livres?... Non encore. Ah! que vous êtes heureux!»
-
- [1] Plût à Dieu!
-
---«Pourquoi?» interrogeai-je.
-
---«Parce que vous pouvez admirer tranquillement les œuvres qui vous
-plaisent, sans que le démon de la critique vous souffle à l'oreille:
-Es-tu bien sûr que ce tableau soit authentique?... Ce Morelli était
-d'ailleurs un homme d'infiniment d'esprit et de goût. Que d'après-midi
-exquises j'ai passées avec lui, ici! Je le vois encore, avec son sourire
-caustique perdu entre une moustache et une barbiche qui lui donnaient
-l'aspect d'un officier. Sa thèse favorite était que durant les trois ou
-quatre siècles qui nous séparent du Quattrocento et de la Renaissance,
-les actes de baptême des tableaux ont dû être falsifiés dans une
-proportion énorme. Une famille avait-elle une toile de l'école de Luini?
-Pour lui donner une valeur, elle a dû bien vite arriver à dire que la
-toile était de Luini. Les marchands qui vendaient des tableaux aux
-amateurs ont dû, eux aussi, ennoblir de leur mieux leur marchandise, et
-les amateurs insister sur cet ennoblissement, une fois le tableau
-acheté. Il m'a fallu tout mon honneur de gentilhomme pour substituer sur
-ce cadre un nom à un autre...»
-
-J'observai, en effet, qu'une mince bande de cuivre gravée était appliquée
-au bas. On y lisait, au lieu du prestigieux: «Lionardo da Vinci», ces
-mots que le comte allait m'expliquer: «Amico di Solario. 1515.»
-
---«Jusqu'ici rien que de très sage,» continua-t-il, «et rien que de très
-sage non plus dans cette autre idée de Morelli que les dessins des
-maîtres ont dû, en revanche, être très peu sophistiqués. Ils n'ont été
-recherchés que par des connaisseurs qui prisaient d'abord l'authenticité.
-Voilà donc un procédé tout trouvé pour vérifier les toiles: les comparer
-aux dessins des artistes auxquels elles sont attribuées. Dans ces
-dessins, nous saisissons nettement les procédés propres à chaque peintre
-et qui sont sa vraie signature, celle qu'aucun faussaire ne saurait
-contrefaire: les extrémités d'abord. Il fallait entendre Morelli vous
-décrire les mains des personnages de Botticelli, tout osseuses, avec les
-ongles coupés carrés!... Et puis il y a les oreilles, les cheveux, les
-plis des étoffes... Quand ces particularités, bien observées dans les
-dessins, manquent dans les toiles, les toiles ne sont pas du même maître
-que les dessins, du moment que nous sommes sûrs de l'authenticité des
-dessins. Vous saisissez la force du raisonnement...»
-
---«J'en saisis surtout la subtilité,» répondis-je. «Un maître peut
-pourtant varier ses manières...»
-
---«Sans doute, sans doute...» répliqua le comte. «Mais jusqu'à un point,
-et pas au delà... D'ailleurs, les faits sont les faits. Avec ce principe,
-Morelli a renouvelé l'histoire de l'art Italien. Je vous prêterai ses
-ouvrages, vous verrez quelle force de logique, quelle pénétration! Il a
-eu des élèves bien remarquables aussi, les Venturi, les Frizzoni, les
-Berenson... Et puis est venue, comme toujours, la tourbe des imitateurs.
-Maintenant c'est une fureur, une maladie. Dès qu'un tableau n'est pas
-authentiqué par des témoignages contemporains, absolument indiscutables,
-un critique surgit qui en conteste l'auteur. A peine si ces messieurs
-laissent à Léonard, pour revenir à lui, la Joconde et deux ou trois
-petites œuvres. Plus un Giorgione n'est certain. Les Titien se
-transforment tous en des Bonifazio. On a imaginé une dynastie: Bonifazio
-I, Bonifazio II, Bonifazio III. J'appelle ces débaptiseurs, moi, des
-iconoclastes. Mais,» acheva-t-il sur un soupir, «les iconoclastes ont
-quelquefois brisé des statues de faux dieux...»
-
---«Alors, ce tableau?...» demandai-je en lui montrant le panneau qui
-avait servi de prétexte à cette dissertation. Vous m'en pardonnerez le
-pédantisme, Madame. Elle était nécessaire pour donner son sens à la suite
-de l'histoire. D'ailleurs, vous pourrez, en citant ces quelques noms de
-critiques et ces quelques idées, taquiner les _intellectuelles_ de vos
-amies qui veulent être dans tous les rapides. Le train serait trop
-modeste.
-
---«Ce tableau était un faux dieu,» répartit le vieux collectionneur. «Le
-sénateur Morelli l'avait soupçonné, je vous l'ai dit. Vous noterez des
-inexactitudes de dessin. Tenez, dans la ligne du cou, dans la forme de la
-tête visible sous les cheveux. Or Léonard avait tant étudié l'anatomie...
-L'étoffe est rigide, sommairement traitée. Vous savez comme il a été
-préoccupé de la souplesse des vêtements... Fermez les yeux, ici, à cette
-distance. Ce modelé n'est pas le sien. Rouvrez-les, ayez une impression
-d'ensemble. Il y a du Flamand dans cette peinture. Oui, voilà ce que me
-disait Morelli, et puis, je lui rappelais le portrait d'Isabelle
-d'Aragon. C'est même pour cette raison qu'il l'a examiné. Il a conclu que
-cette femme de l'Ambrosiana était d'un certain Ambrogio de Predis. Mais
-cela, jamais, jamais!... Au lieu que celui-ci... Regardez l'inscription
-d'abord...»
-
-Il prit entre ses vieilles mains,--elles en tremblaient
-d'émotion--l'objet contesté, et, retournant le panneau, il me montra ces
-mots écrits sur le bois: _Di Lionardo pitore fiorentino_.
-
---«Voilà» continua-t-il, «la preuve que Morelli avait deviné juste. Vous
-ne vous rappelez certainement pas que dans mon ancien catalogue j'avais
-fait transcrire une page empruntée à un manuscrit du notaire Ferrarais
-Ugo Caleffino qui se trouve à la _Biblioteca Estense_, de Modène? Il y a
-le double au _British Museum_, copié par le même personnage, un certain
-Giulio Mosti. Seulement celui du _British_, ce que je ne savais pas, a sa
-date: 1581. Suivez-moi bien. La page en question est une note spéciale à
-ce manuscrit de Modène. Elle manque à celui de Londres. En examinant de
-près ce manuscrit de Modène, on a constaté que cette note n'était pas de
-la même écriture que le contexte. Elle est au contraire de la même
-écriture que les mots tracés sur l'envers de ce panneau. Donc la note a
-été écrite par la même main qui a indiqué Léonard comme auteur du
-panneau, et, sans doute, postérieurement à 1581. Quand ces détails
-m'eurent été rapportés, je fis faire des recherches dans mes archives et
-je retrouvai la lettre par laquelle ce tableau a été offert en 1745, à
-mon arrière grand-oncle, le cardinal Varegnana, celui qui a vraiment
-fondé ce petit musée. Cette lettre, étudiée à la loupe, a révélé la même
-main qui avait tracé le _di Lionardo pitore fiorentino_ et fabriqué la
-note du manuscrit de Modène. Pourquoi? C'est trop clair. C'est un
-monseigneur Pierotto, un abbé peu scrupuleux, lequel, ayant en sa
-possession ce tableau, lui a constitué ainsi un état civil, de bonne foi
-peut-être, je parle pour l'attribution, car nous avons aussi découvert
-que le portrait était connu à Modène, où il était appelé: _La Sœur de la
-Joconde_.»
-
---«Il peut donc être de Léonard, en dépit de son faux état civil,»
-interrompis-je, «et même d'une sœur de la Joconde.»
-
---«Monna Lisa n'avait pas de sœur,» reprit le comte, «pas plus que
-Domitilla dei Rangoni. C'est établi sur les documents les mieux vérifiés.
-D'ailleurs voici qui coupe court à tout: il existe à l'Académie de Venise
-un dessin de la même tête,--vous entendez, exactement la même,--avec les
-mêmes perles, ou presque les mêmes. Les variantes sont insignifiantes.
-C'est, sans conteste, une étude pour ce portrait. Or les coups de crayon,
-dans ce dessin, vont de droite à gauche, et dans tous les dessins de
-Léonard, ils vont de gauche à droite, puisque Léonard dessinait comme il
-écrivait, de la main gauche. Si ce n'est pas une démonstration, cela, que
-vous faut-il?...»
-
---«Ce qu'il me faut? Un auteur pour ce chef-d'œuvre...» répondis-je.
-«Vous me racontez une histoire d'une ingéniosité surprenante, j'en
-conviens, mais je suis peintre. Je sais que les tableaux ne se fabriquent
-pas tout seuls, par génération spontanée. Si celui-ci n'est pas du
-Léonard qui a fait la _Belle Ferronnière_ du Louvre et l'_Isabelle_ de
-_l'Ambrosienne_, de qui est-il? Qu'est-ce que c'est que cet _Amico_ qui
-n'aurait jamais peint que cette merveille et puis rien?...»
-
---«_Amico_ n'est pas un nom,» dit le comte Varegnana. «Un de vos
-compatriotes, un jeune critique d'art de grand avenir, M. Courmansel, a
-suggéré l'existence d'un artiste, très intimement lié avec Andrea
-Solario,--l'ami par excellence de ce peintre. Nous savons que ce maître
-fut appelé de Milan en France, sur l'indication de Charles de Chaumont,
-pour décorer le château de Gaillon qui appartenait au cardinal d'Amboise.
-M. Courmansel a retrouvé ici plusieurs lettres d'Andrea, où celui-ci
-parle avec d'extraordinaires éloges, d'un élève, un certain Cristoforo,
-qu'il avait emmené avec lui. Or le dessin qui est à Venise présente cette
-particularité, qu'inscrit au catalogue sous le nom d'Andrea Solario, il
-porte une signature effacée où M. Courmansel est arrivé à déchiffrer un
-X. C'était la première lettre des mots _Xofori opus_,--_ouvrage de
-Cristoforo_. Ce fut un trait de lumière. Andrea quitta la France en 1509,
-pour aller où? A Anvers dont l'école exerçait alors une attraction si
-puissante sur les peintres italiens. Son élève était avec lui. Ainsi
-s'explique le mélange de finesse lombarde et de précision flamande qui se
-reconnaît dans ce portrait, comme aussi dans les tableaux d'Andrea vers
-cette même époque, par exemple l'_Ecce Homo_ du Poldi... Lancé sur cette
-piste, M. Courmansel s'est demandé si ce Cristoforo qui a pu exécuter un
-portrait de cette force n'avait pas produit un certain nombre des œuvres
-attribuées à Solario. J'avoue que je ne le suivais pas sur cette voie,
-car enfin cet X du dessin était douteuse. Je m'étonnais qu'aucune autre
-trace ne se trouvât nulle part... Cette trace, elle existe. Nous avons un
-tableau,--et un très remarquable tableau,--qui rappelle beaucoup ma
-fausse Cassandra, et celui-là est signé en toutes lettres _Xoforus
-Mediolanensis_ et daté, 1517... Il est chez la marquise Ariosti, une de
-mes cousines éloignées. Il lui a été légué par un vieux commensal de sa
-maison, une espèce de parasite qui servait de tête de Turc à tout le
-monde, un comte Francesco Pappalardo. C'était un vieux maniaque qui
-dépensait ses quelques sous à des achats de tableaux. Il n'en avait
-qu'une douzaine, de premier ordre. Tous sont allés au musée de sa ville
-natale, excepté celui-là, un portrait aussi. On l'avait si maltraité chez
-mes cousins, qu'il aurait eu le droit de les détester. Et il leur laisse
-cette peinture, qui va être d'un prix inestimable maintenant!... Je
-m'étonne que vous n'ayez pas entendu parler de cette découverte de M.
-Courmansel? Toutes les revues d'art, non seulement de France et d'Italie,
-mais d'Allemagne et d'Amérique, ont déjà engagé des discussions
-passionnées, non pas sur l'existence de l'_Amico di Solario_,--elle ne
-fait plus doute,--mais sur l'étendue de ses travaux. On est en train de
-lui donner toute une partie d'abord de l'œuvre d'Andrea: la _Vierge au
-coussin vert_ et le portrait de Charles d'Amboise au Louvre, des _tondi_
-de Cesare da Sesto, de Marco d'Oggionno, de Boltraffio. M. Courmansel
-soutient que le portrait de l'Ambrosiana est de lui. Il me suffit, à moi,
-qu'il ait fait ce panneau», ajouta-t-il, et tout en rattachant à son clou
-l'image de la fausse Cassandra, il poussa un profond soupir. Puis, avec
-cette grâce aisée, et si humaine que les Italiens expriment d'une manière
-intraduisible quand ils appellent quelqu'un: _simpatico_: «Bah! A
-quelque chose malheur est bon, comme vous dites. Ma pauvre Dame a perdu
-son peintre, mais ce jeune Courmansel, lui, a trouvé une femme charmante.
-Il est fiancé avec une jeune fille, une mademoiselle Boudron, que le père
-ne lui aurait certainement pas donnée, sans sa découverte. Ce Boudron est
-un ancien commerçant qui s'est improvisé amateur d'art, fortune faite, et
-qui travaille dans les Primitifs,--un original!... Mais vous les
-rencontrerez, si vous restez un peu à Milan. Ils y sont. Le jeune
-Courmansel y met la dernière main à son livre sur Cristoforo Saronno.
-C'est le nom qu'il suggère maintenant. Ses inductions l'ont amené à
-croire que son artiste était de cette petite ville. Il en conclut qu'il
-avait dû en prendre le nom, comme Andrea avait pris le nom de sa patrie,
-Solario, un petit village de la province de Côme. C'est beaucoup
-d'hypothèses, mais _sara_!...»
-
-
-IV
-
-Il y a longtemps, Madame, que je nous appelle, nous autres Parisiens, les
-provinciaux de l'Europe. Nous passons sans cesse, pour tous les incidents
-de la vie artistique qui ont lieu loin du boulevard, par des alternatives
-d'ignorance et d'engouement excessives. Nous avons été ainsi pour les
-musiciens allemands et les préraphaélites anglais, pour les romanciers
-russes et les dramaturges norvégiens. J'attends le moment où la petite
-coterie d'esthètes gobeurs et de badauds raffinés qui fabrique chez nous
-la mode se passionnera pour les débaptiseurs de chefs-d'œuvre. Alors
-l'_Amico di Solario_ sera l'auteur de la _Joconde_, et le sieur
-Courmansel l'invité de tous les salons où l'on cause.--Le vôtre eût été
-du nombre, Madame, si...? Et moi-même je serais peut-être devenu le
-cornac de ce jeune homme et de son _Amico_, auprès de vous et des belles
-sottes, vos amies,--pardon,--si...? Toute cette histoire n'est que le
-commentaire de ces _si_ et de ces points. Mais il n'y avait ni _si_ ni
-points dans mon esprit, je vous le jure, quand je sortis du palais
-Varegnana par l'étroite et fraîche via Bagutta où il se dresse, un peu
-humilié de mon total manque d'érudition critique, très penaud de m'être
-hypnotisé naïvement, depuis ma jeunesse, sur les impostures du Monsignore
-de Modène, amusé malgré tout par le joli travail de furetage, j'allais
-dire de police, auquel s'était livré notre compatriote, et, au fond, prêt
-à oublier Courmansel, le comte Varegnana, la Dame qui avait perdu son
-peintre, l'_Amico di Solario_, bien d'autres choses, devant une
-photographie que je ne vous décrirai pas. L'après-midi où vous me l'avez
-donnée, il neigeait. Vous en souvenez-vous? Ce jour m'est resté plus
-clair et plus bleu que celui par lequel je me promenais dans Milan, après
-cette visite. C'est cette photographie que je retrouvai sur ma table en
-rentrant, et après m'être abîmé dans la contemplation de ce visage que je
-suis venu fuir, je me sentis à Milan si abandonné, si solitaire, si
-«peintre qui a perdu sa Dame»! Tout d'un coup, le séjour de cette ville
-où j'étais depuis la veille me parut insupportable. «Si j'allais à
-Florence?...» songeai-je. «Il y a là des fresques de Benozzo Gozzoli, de
-l'Angelico et du Ghirlandajo qu'aucun Morelli n'a encore attribuées à
-aucun _Amico_...» Sur ce nouveau projet,--je vous ai dit que vous m'aviez
-rendu un peu fou et je vous en donne la preuve!--je descends au bureau de
-l'hôtel demander des renseignements et l'horaire des trains. Par hasard,
-le bureau était vide. En attendant le retour du secrétaire, je m'amuse à
-regarder la pancarte où sont inscrits les noms des voyageurs de passage
-et je lis: _M. Boudron et famille. Paris.--M. George Courmansel. Paris._
-C'était de quoi croire à un destin, avouez-le. Au moment même où je
-venais d'apprendre le roman de la découverte, faite par ce jeune homme,
-d'un admirable artiste inconnu, je découvrais, moi, que le jeune homme
-était là, dans mon hôtel! Oui. La fatalité voulait que je fusse mêlé aux
-aventures posthumes de la Cassandra _décassandrée_ et du Vinci
-_dévincisé_. Le secrétaire arrive. Au lieu de l'interroger sur le train
-de Florence, je lui demande, ce que je savais pourtant très bien, si le
-M. George Courmansel descendu à l'hôtel était bien celui qui s'occupait
-de choses d'art.
-
---«Lui-même,» me répond le secrétaire; et il ajouta en jetant un coup
-d'œil dans le _hall_ de l'hôtel: «Justement, le voici qui rentre.»
-
-Un grand garçon, de physionomie avenante, franchissait le seuil de la
-porte. Il était très blond, presque roux, le teint blanc et rosé, avec de
-bons gros yeux bleus un peu ronds qui regardaient ingénument à travers
-une paire de lunettes montées en or. Il me représenta aussitôt le type
-accompli du Français germanisé. J'en ai connu un bon nombre depuis la
-guerre de 70, dans la médecine en particulier et dans l'université. Le
-nez de celui-ci, comiquement retroussé, sa bouche volontiers souriante,
-lui donnaient un air falot et dadais que sa démarche augmentait encore.
-Il allait, le buste en avant, de ce pas allègre qui décèle un profond
-contentement de soi. Je vous crayonne un fantoche. J'ai tort. Il émanait
-aussi du personnage une candeur qui le sauvait du complet ridicule. La
-bonne foi rayonnait de tout son être. Il y avait en lui du gobe-mouches
-et de l'apôtre, de la nigauderie et de la flamme. Cela dit, le contraste
-était vraiment trop fort entre cet aspect de niais fervent et le miracle
-de perspicacité que supposait la découverte dont le comte Varegnana
-m'avait raconté le sagace détail. C'en fut assez pour piquer au vif ma
-curiosité, et voici qu'impulsivement je tire de ma poche mon
-portefeuille, de ce portefeuille une carte de visite, et je prie le
-secrétaire de la remettre à mon jeune compatriote. Je comptais sur la
-petite notoriété de mon nom. Je n'avais pas tort. A peine George
-Courmansel eut-il pris connaissance de ma carte qu'il se dirigea vers
-moi. Il avait déjà aux lèvres le banal «cher maître» dont vous vous êtes
-tant moqué, quand des gens de votre monde m'en donnaient à qui mieux
-mieux par la figure. Sur cette bouche de jeune homme, ces deux syllabes
-prenaient une sincérité qui eût désarmé votre ironie. Visiblement, il
-était heureux, presque ému, de causer avec un artiste dont il connaissait
-les œuvres. Ne m'accusez pas de vanité, Madame. Vous le savez bien: je
-ne suis pas un «m'as-tu vu?» du pinceau. Je vous marque là simplement un
-trait de ce caractère. Cet abord suffisait pour révéler quelque chose de
-si simple, de si frais, de si peu touché par la vie! Que ce naïf et ce
-timide fût en même temps un de ces iconoclastes amèrement dénoncés par le
-possesseur du faux Léonard, un de ces intellectuels implacables qui
-professent l'irrespect comme une doctrine, qui ne reculent devant aucune
-autorité, aucune tradition, c'était invraisemblable,--et je crois
-discerner pourquoi--très naturel. Les iconoclastes de cette espèce, tous
-les iconoclastes, peut-être, sont des dévots. Pour eux, briser une idole,
-c'est servir leur foi. Celui-ci, je pus m'en convaincre par ce premier
-entretien, avait l'idolâtrie, le fanatisme de _La Critique_,--avec un L
-et un C plus que majuscules, gigantesques. Avant de rencontrer cet
-exemplaire, si intensément significatif, je n'aurais jamais pensé qu'une
-besogne aussi aride, aussi ingrate que celle d'un érudit d'art pût
-provoquer des exaltations de cette violence. Laissez-moi mettre un tout
-petit l et un tout petit c à ces deux mots, la critique,--et vous les
-traduire: critiquer une toile, au lieu d'en jouir, comme vous, comme moi,
-avec ses sens, son imagination, sa rêverie, tout son être intime enfin,
-c'est l'anatomiser, c'est la disséquer ligne par ligne, grain par grain.
-Puis commence, pour vérifier son origine et son histoire, un patient
-travail de bureaucrate, une vie de rat de bibliothèque, des semaines de
-fouilles dans des paperasses, des établissements de dossiers, des
-expertises d'écriture lettre par lettre, point à point, d'indéfinies
-comparaisons avec des photographies. Que sais-je? Le tout pour aboutir à
-une date incertaine et à un nom contestable! Voilà ce que c'est que la
-critique. Mais j'ai bien entendu feu le professeur Brouardel,--j'étais
-allé à la morgue, étudier une nuance de couleur sur un cadavre, je
-peignais alors mon _Ophélie_ que vous connaissez,--oui, je l'ai entendu
-dire, en bourrant sa pipe, d'un pouce joyeux, et avec un accent de
-triomphe: «J'ai fait aujourd'hui ma quatre millième autopsie!» Et son
-visage si fin dans sa barbe rousse, déjà grisonnante, exprimait une
-jubilation égale à celle de don Juan dressant la liste de ses amoureuses.
-L'enthousiasme du jeune Courmansel était pareil pour me célébrer, dix
-minutes après notre réciproque présentation, les ivresses de _La
-Critique_, l'excellence de _La Méthode_,--encore et encore des capitales,
-hautes comme des maisons américaines!--tandis que nous déambulions de
-long en large à travers le hall de l'hôtel. Un Anglais, écroulé dans un
-fauteuil de paille, fumait une courte pipe en bois--tout comme le
-professeur Brouardel--et s'intoxiquait de soda et de whiskey en lisant le
-_Times_. Deux dames américaines, vêtues à la mode d'après-demain,
-jacassaient haut en nasillant. Un couple allemand se préparait à monter
-dans une automobile rouge arrêtée devant la porte, et le mari réglait une
-note au concierge galonné. Vous voyez le décor d'ici. L'iconoclaste, lui,
-professait. J'imaginais, en l'écoutant, qu'un frisson de terreur secouait
-tous les tableaux et toutes les fresques de tous les musées et de toutes
-les églises de Milan. A qui le tour de perdre son peintre, parmi ces
-Madones et ces Dames, ces Apôtres et ces Rois Mages?
-
---«Tout reste à faire, vous m'entendez, cher Maître, tout!... Je suis
-arrivé à la conviction qu'il n'y a pas dix tableaux sur cent qui soient
-de l'auteur auquel on les attribue, pas dix... Les plus douteux sont les
-signés... Je sais. Il y a Vasari. Mais Vasari, c'est un texte à revoir
-d'abord, et c'est plein de fables... Il y a les archives. C'est plein de
-documents faux... Voyez la note insérée par cet abbé Pierotto dans la
-marge du manuscrit Caleffino. Mais La Critique arrive, La Critique Reine
-du monde, comme on devrait l'appeler bien plus justement que la fortune,
-avec ses procédés infaillibles. Ce sont ceux de la Science. Que c'est
-passionnant, cette recherche acharnée de la vérité, et amusant!... Quand
-on a La Méthode, (décidément ce sont les mots entiers qu'il faudrait
-mettre en majuscules et colorier comme faisait Barbey d'Aurevilly pour
-des manuscrits) on est assuré de ne pas se tromper. Quelle joie alors que
-de provoquer les clameurs des ignorants!... Le jour où je me suis permis
-d'insérer dans un périodique de Paris un article affirmant que le
-portrait de la femme du palais Varegnana n'était pas, ne pouvait pas être
-de Léonard, vous ne vous imaginez pas le _tolle_. Je n'avais pas toutes
-mes preuves, mais l'analyse bien faite d'une œuvre ne trompe jamais,
-jamais!... Elles sont venues, ces preuves, et écrasantes: le dessin de
-Venise, le «faux» du Monsignore, les lettres d'Andréa Solario, et enfin,
-et surtout, ce portrait que le comte Pappalardo a légué à Mme la marquise
-Ariosti!... En ai-je eu du bonheur? Je n'avais pas le droit d'espérer,
-pour mes débuts, une découverte de cette force... Pensez qu'il y a cinq
-ans, je n'étais qu'un petit élève de l'école de Rome, ne sachant pas s'il
-ferait de l'archéologie ou de la numismatique... Car vous ne savez pas,
-cher Maître, cette entrée dans la critique d'art, ç'a été tout un
-roman...»
-
-Il s'arrêta quelques secondes. Je venais d'écouter l'hymne de guerre du
-pédant, ivre d'orgueil au milieu des ruines, j'allais recevoir les
-confidences du bon jeune homme, si follement amoureux qu'il éprouvait le
-besoin de crier sa joie aux passants de la rue:
-
---«Oui, un roman», reprit-il, «mais puisque M. le comte Varegnana vous a
-parlé de moi, il a dû vous en toucher un mot. Il vous aura dit que
-j'allais me marier... Il a été si bon, si accueillant pour ma fiancée! Il
-a eu du mérite, car, enfin, je lui ai démoli son Léonard. Bah! Le jour
-viendra, et bientôt, où il sera tout aussi fier d'avoir un Cristoforo
-Saronno. Je n'aurais pas découvert ce peintre que j'affirmerais cela
-aussi énergiquement, parce que c'est certain. Cristoforo comptera, il
-compte déjà, parmi les plus grands... Mais je vous parlais de ma fiancée.
-Elle est aussi ma petite cousine. Elle s'appelle Mlle Christiane Boudron.
-Son père est ce M. Jules Boudron, dont vous connaissez certainement le
-nom. Rappelez-vous. Le couturier de la place Vendôme... D'ailleurs sa
-collection de primitifs est déjà classée. Vous ne l'avez jamais visitée?
-Non?... A Paris, si vous me le permettez, je vous y mènerai. Vous
-jugerez. Rien que des choses du quatorzième ou du quinzième, et que les
-critiques peuvent passer au crible, je vous en réponds. C'est drôle,
-n'est-ce pas? Un grand couturier parisien qui travaille dans les Siennois
-et les Florentins de la bonne époque! Mais quand M. Boudron vint à Paris
-tout jeune, il commença par fréquenter l'Académie Jullian. Il voulait
-être artiste. Il a eu son roman lui aussi. Il a rencontré la mère de
-Christiane. Elle était la beauté et la sagesse même. Elle travaillait
-comme ouvrière chez un couturier en vogue d'alors. M. Boudron l'a aimée.
-Il l'a épousée. Pour augmenter un peu les maigres ressources du ménage,
-il a eu l'idée de dessiner des croquis de toilettes qu'il a soumis au
-patron de sa femme. Il s'est trouvé qu'il avait le génie pour cela. Ses
-croquis ont si bien réussi que Mme Boudron et lui ont eu l'idée de
-s'établir à leur compte. Ils ont fondé une maison. Le succès est venu, et
-prodigieux... Hélas! M. Boudron paya son bonheur bien cher. Sa femme
-mourut subitement, à l'époque où ils allaient se reposer, leur fortune
-faite. Il a voyagé en Italie, pour se distraire. L'artiste qui
-sommeillait sous le tailleur pour dames s'est réveillé. Il a osé acheter,
-et ma foi, très bien... Je ne dis pas qu'_on_ ne l'ait pas un peu aidé,
-mais il a su écouter les bons conseils. Cette docilité là est aussi rare
-que la compétence...»
-
-Le pédant avait reparu, dans un sourire d'une suffisance suprême. _On_,
-c'était lui. L'amoureux prit sa revanche par un autre sourire, tout
-attendri, tout reconnaissant, qui me fit lui pardonner le premier, le
-rictus amer et hautain du cuistre. Il continuait:
-
---«Depuis que je me connais, j'avais cousiné avec les Boudron. M. Boudron
-et ma mère avaient le même arrière grand-père. Nous sommes tous
-originaires de Saint-Claude, dans le Jura. Mais moi, le troisième fils
-d'un petit greffier de province, menant à Paris la modeste existence d'un
-boursier de licence, puis d'agrégation, vous comprendrez que je me
-sentais gêné par les somptuosités de l'hôtel d'un commerçant
-millionnaire!... Je n'osais seulement pas regarder ma cousine. C'est à
-Rome, quand M. Boudron y vint, après la mort de sa femme, il y a cinq
-ans, que j'ai découvert Christiane et qu'elle m'a découvert. Nous nous
-sommes aimés, sans nous le dire, dès ce moment. Je me suis tourné vers la
-critique d'art, pour ce motif. Étant donné les goûts de M. Boudron, j'ai
-vu là une sûre manière d'entrer dans son intimité. Et j'ai travaillé!...
-Il s'en est rendu compte, quand je lui ai offert d'écrire sur sa
-collection un livre du genre de celui que M. Adolphe Venturi a composé
-sur la galerie de M. Crespi. Ce livre est achevé. On l'imprime en ce
-moment. Et puis, j'ai déniché pour cette collection deux ou trois pièces
-rares. Enfin, j'ai eu mon œuf de Colomb,--j'appelle ainsi ma trouvaille,
-elle était si simple!--cette résurrection de l'_Amico di Solario_, de ce
-Cristoforo Saronno dont vous ne connaissez pas encore le chef-d'œuvre...
-Vous verrez! Vous verrez!... Christiane a pris cette occasion pour
-déclarer à son père qu'elle m'aimait et qu'elle n'épouserait personne que
-moi. Nous nous sommes fiancés ici, où M. Boudron est venu, cela entre
-nous, pour essayer d'acheter ce chef-d'œuvre de l'_Amico_ justement, le
-portrait de femme de la marquise Ariosti. Par malheur, les journaux ont
-déjà polémiqué. La marquise sait le prix de son tableau. Elle en demande
-cinquante mille francs. Il en vaudra cent mille, quand mon livre sur
-Cristoforo Saronno aura paru. Je compte en offrir le premier exemplaire à
-Mme George Courmansel, née Christiane Boudron, le matin de notre mariage.
-Mais il faut que vous voyiez ce tableau, vous. Il le faut. Mme Ariosti en
-est un peu jalouse. Si elle ouvrait sa porte, l'Europe défilerait chez
-elle. A moi, elle ne peut rien me refuser. Dès demain j'aurai arrangé
-cette visite...»
-
-
-
-
-V
-
-
-Je devais, en effet, grâce à cette toute puissante protection, le voir de
-tout près, ce portrait dont je ne doute pas qu'il ne perpétue à jamais la
-gloire de l'_Amico di Solario_ et de son découvreur, mais dans quelles
-conditions de comique fantasmagorie! Cette visite chez Mme Ariosti n'eut
-lieu que le surlendemain. Avant d'y arriver, laissez-moi, Madame, prendre
-le chemin des écoliers et vous silhouetter encore deux acteurs essentiels
-dans la petite comédie que je vous raconte. Vous avez deviné qu'il s'agit
-de M. et de Mlle Boudron. Je ne connaissais George Courmansel que depuis
-quelques heures; déjà il m'avait présenté à son futur beau-père et à la
-jeune fille, avec la même bonhomie cordiale qui lui avait fait me
-raconter aussitôt l'idylle de ses fiançailles. J'étais dans le hall de
-l'hôtel, en train de me balancer sur un fauteuil à bascule après dîner,
-et d'imiter l'Anglais de l'après-midi, sauf qu'au lieu de pipe je fumais
-un cigare. Au lieu de whiskey et de soda, je m'empoisonnais d'un vitriol
-savamment jauni dans un laboratoire, puis monastiquement baptisé du nom
-de chartreuse. Je vois apparaître Mons Courmansel, le nez à l'évent,
-comme toujours, et ses gros yeux bleus aux aguets derrière ses lunettes
-serties d'or. Il m'aperçoit et il fonce sur moi, comme sur un Cristoforo
-Saronno:
-
---«Je vous cherchais,» me dit-il. «M. Boudron voudrait tant faire votre
-connaissance!... C'est un de vos grands admirateurs, mon cher Maître. Si
-vous me permettez, je vous conduis dans son salon. Il vous attend.»
-
-Vous m'avez souvent reproché, Madame, ce que vous appelez
-irrévérencieusement le «chipisme» des artistes et des gens de lettres
-dans le monde. Vous prétendez que nous ne nous trouvons jamais traités
-avec assez de déférence. Avons-nous si tort? On nous y donne trop
-volontiers le rôle de la bête savante que l'on promène au doigt et à
-l'œil pour amuser l'honorable société. Sur ce chapitre, les bourgeois
-valent les ducs. M. Boudron trouvait fort naturel de m'inviter à monter
-chez lui, par un tiers, tout comme les grandes dames habillées par lui
-avaient dû trouver naturel de le convoquer à domicile. Qu'est-ce qu'un
-peintre pour un millionnaire? Un ouvrier en couleurs qu'il paie quinze ou
-vingt mille francs le portrait. Le procédé était si peu cérémonieux que
-j'hésitai une minute, pour céder devant la supplication du visage de
-Courmansel:
-
---«J'ai promis de vous amener...» insistait-il. «Vous me ferez gronder,
-si je n'arrive pas à vous décider...»
-
-Une terreur passait devant ses yeux, qui excita, je dois vous l'avouer,
-ma curiosité plus que ma pitié. On ne devient pas un portraitiste
-professionnel, sans développer en soi un goût de la nature humaine qui
-doit être, j'imagine, celui des vrais romanciers. Au fond, cette petite
-histoire sentimentale, si bizarrement emmêlée à des préoccupations de
-critique d'art, m'intéressait déjà. Qui donc était cette fille d'un
-commerçant enrichi, assez originale pour vouloir, avec sa dot, épouser ce
-pédantesque maniaque, digne d'enseigner l'esthétique à Kœnigsberg ou à
-Tubingue, chez les barbares? Qui, ce commerçant lui-même, cet ancien
-rapin transformé en grand couturier? J'acceptai donc de suivre le fiancé.
-Il m'introduisait quelques instants plus tard, dans un salon d'hôtel.
-Devant une table et les débris d'un dessert, un homme de mon âge et une
-jeune fille, étaient installés, lui en _smoking_, elle en toilette du
-soir, au lieu que George Courmansel n'avait pas quitté sa jaquette et ses
-bottines jaunes de l'après-midi. Moi-même je m'étais mis aussi en
-_smoking_, machinalement, parce que mon domestique m'avait préparé mes
-vêtements. Je ne prévoyais guère que cette involontaire élégance vaudrait
-à mon barnum un coup de boutoir immédiat. J'allais dès la première minute
-savoir le degré de bienveillance avec lequel le père de Christiane
-traiterait son gendre! Les phrases de banale politesse étaient à peine
-échangées que M. Bourdron se tournait vers Courmansel, et, ironiquement,
-avec cette gouaillerie brutale particulière aux gens riches de médiocre
-éducation:
-
---«Hé bien! George. Il me semble que M. Monfrey n'est pas un bourgeois,
-et vous voyez qu'il s'habille le soir?... C'est une vieille querelle que
-je fais à ce grand garçon», ajouta-t-il en se retournant vers moi: «Je
-lui dis toujours: un intellectuel peut être un homme du monde...»
-
---«George a tant à travailler, en ce moment, pour finir son livre,»
-interrompit la jeune fille, d'une voix qui, aussitôt, me la rendit
-chère,--la voix de ses yeux, si vrais, si loyaux, si tendres! J'ai su
-depuis qu'elle avait vingt-quatre ans déjà. Elle en paraissait à peine
-dix-huit. Tout en elle n'était que grâce et fragilité. Elle avait une
-petite tête de statuette grecque sur des épaules un peu trop minces, des
-traits délicats d'une finesse comme miniaturée. Si j'avais pu écouter son
-cœur, en ce moment, je l'aurais senti palpiter d'émotion. La rude
-apostrophe à son fiancé la frappait comme d'un choc. Évidemment le père
-avait pour elle cette affection profonde qu'inspirent aux êtres très
-robustes ces créatures qui semblent trop grêles pour la vie. Il ne la
-comprenait pas assez pour lui épargner les secousses de ses brusqueries.
-Il l'aimait trop pour ne pas lui céder, dès qu'elle lui parlait avec
-cette voix, un peu étouffée, où son instinct paternel devinait une peine,
-sans que sa grossièreté native lui permît de passer de l'effet à la cause
-et de corriger ses manières trop brusques. Que j'en ai connu, de ces
-pères et de ces maris, d'étoffe rude, de tempérament épais, et qui se
-trouvaient avoir, celui-ci pour fille, celui-là pour femme, de ces
-créatures toutes pareilles aux mimosas, à ces plantes animalement
-sensibles, qu'un froissement fait frissonner, se contracter! Que j'en ai
-vu, de ces fleurs vivantes, dépérir, se faner, au voisinage constant
-d'êtres trop bruyants, trop affirmatifs, trop forts, qui leur faisaient
-du mal par leur simple existence, sans même s'en douter, qui les tuaient,
-quelquefois en les chérissant! Cette différence foncière de nature avait
-dû être la tragédie secrète du foyer du veuf. Ainsi s'expliquait l'amour
-de la jeune fille pour son cousin. Elle avait été prise par ses manières
-douces et conciliantes, par ce caractère de savant, combatif dans le seul
-domaine des idées, et, pour tout le reste, incertain jusqu'à la
-faiblesse, ennemi de l'action jusqu'à la pusillanimité. Devant la phrase
-agressive de M. Boudron, Courmansel demeurait décontenancé, très rouge,
-et il balbutiait avec un sourire contraint:
-
---«Mais si je ne me suis pas habillé, ç'a été pour ne pas vous faire
-attendre, Christiane et vous...»
-
---«Et moi,» dis-je à mon tour en m'adressant au couturier collectionneur,
-«si je n'avais pas pensé que je pouvais aller ce soir au palais
-Varegnana, je ne me serais certes pas harnaché de la sorte...»
-
---«Vous connaissez M. le comte Varegnana, monsieur?» interrompit de
-nouveau la jeune fille. Elle m'avait coulé un regard d'une reconnaissance
-émue, pour l'appui donné à son fiancé, et tout de suite elle s'emparait
-de la phrase que j'avais prononcée, non sans intention. Elle essayait de
-mettre l'entretien sur un terrain où M. Boudron et George Courmansel
-s'entendissent et où brillât celui qu'elle aimait. Nul doute qu'elle ne
-fût un peu humiliée du rôle inférieur imposé par son père au jeune homme.
-La facilité de ce dernier à l'accepter ne lui plaisait guère plus. Le
-subtil génie féminin est ainsi: on dirait qu'il possède un sens spécial
-pour apprécier, dans les rapports d'homme à homme, ces nuances qui
-manifestent les affirmations ou les reculs d'une personnalité vis-à-vis
-d'une autre. Et elle continuait: «Vous avez vu chez lui le portrait
-attribué faussement à Léonard de Vinci, et dont George a découvert le
-véritable auteur? N'est-ce pas, l'on éprouve une intime satisfaction à
-voir un génie ignoré reconquérir l'honneur qui lui était dû?...»
-
-Ses douces prunelles, si clairement brunes dans son teint d'une jolie
-pâleur, s'étaient tournées, cette fois, vers l'initiateur de cette
-justice posthume. Courmansel lui dit merci par le rougissement de plaisir
-avec lequel il accueillit cet éloge. Il avait senti qu'elle voulait
-réparer le procédé par trop familier de son père. Il l'aimait autant
-qu'il en était aimé. Le père n'observait pas le manège muet des fiancés.
-Mais à la manière dont il me regarda, de son côté, tandis que sa fille
-hasardait cette allusion directe à la grande découverte de son futur
-gendre, ses sentiments pour le jeune homme achevèrent de s'éclairer pour
-moi. Il subissait la suggestion de Christiane, et quelque chose en lui
-luttait encore. Il admirait Courmansel, comme il eût accepté un effet de
-commerce douteux, «sous toutes réserves». Il y avait entre eux cet
-antagonisme radical des tempéraments qui veut qu'un chat et un chien, mis
-en face l'un de l'autre, s'affrontent aussitôt. M. Boudron était un type
-accompli d'un certain bourgeois Parisien de nos jours: par sa tenue, très
-astiquée, la coupe militaire de ses cheveux en brosse, une sveltesse
-relative de ses mouvements, due au massage et à l'escrime, il donnait
-l'idée de ce que j'appelle «l'homme des répétitions générales»--«l'homme
-des premières» ayant rejoint depuis longtemps le «boulevardier» au pays
-des vieilles modes. Les personnages de ce type, tiennent du viveur, de
-l'artiste et du _sportsman_. J'eus l'impression très vite que M. Boudron
-copiait quelqu'un. En cherchant bien, je reconnus qu'il imitait le genre
-de mon confrère Maxime Fauriel, le pastelliste. Il a pris à Maxime son
-port de tête, ses intonations un peu sèches, sa barbe taillée en pointe,
-à la Henri III, son monocle carré et attaché par un large ruban de moire
-qu'une agrafe d'or pique au gilet. Mais Fauriel garde, à travers tout ce
-cabotinage, sa physionomie spirituelle et aisée de gamin de Paris, au
-lieu que son faux-sosie laissait deviner à chaque geste, à chaque
-parole, de la tension à la fois et de l'incertitude. Il n'était pas sûr
-de ses effets. Cependant l'habitude des succès dans une carrière ne va
-pas sans de réelles supériorités d'intelligence et d'énergie. Le notable
-commerçant en avait conscience, et cette hésitation dans son personnage
-joué n'empêchait pas chez lui l'orgueil profond de l'individu habitué à
-commander. Il avait entrepris sa galerie par un curieux mélange de
-sentiments: le ressouvenir de ses premières ambitions d'apprenti peintre,
-la gloriole d'être cité dans les journaux et de faire les honneurs de ses
-tableaux à des amateurs célèbres, l'idée aussi de la «grande vente» en
-cas de revers de fortune. George Courmansel, en l'aidant de ses conseils,
-comme il s'en vantait, pour quelques achats, l'avait tout ensemble
-subjugué et humilié. Très sensible à ce défaut du laisser-aller extérieur
-que l'absorption dans leurs idées entretient aisément chez les hommes
-d'étude, Boudron nourrissait contre le talent du fiancé de sa fille une
-hostilité combattue par une involontaire déférence. De là cette curiosité
-aiguë de son regard. Il allait savoir comment moi, un peintre arrivé,
-commandeur de la Légion d'honneur, exposé au Luxembourg, je jugeais la
-soi-disant découverte du critique, à la veille de révolutionner
-l'histoire de l'art. Et puis mon opinion pouvait avoir son influence sur
-une décision très importante. Le couturier, millionnaire mais avisé,
-hésitait encore à payer cinquante mille francs le tableau légué par feu
-le comte Pappalardo à la marquise Ariosti. Son expression se fit plus
-avenante pour le conseilleur de cet achat quand j'eus déclaré, appuyant
-de ma complaisance, à demi sincère, l'enthousiasme de Christiane:
-
---«Oui, Mademoiselle, j'ai vu ou plutôt revu ce portrait de femme. Il me
-restait dans la mémoire comme si remarquable, que je me suis arrêté à
-Milan, un peu à cause de lui... Varegnana m'a raconté par quelles
-merveilles d'ingéniosité M. Courmansel a déterminé l'origine de cette
-peinture. Je suis de votre avis: redresser l'injustice de la postérité
-envers un artiste méconnu, c'est une très noble mission et bien digne
-qu'un homme de cœur y consacre sa vie.»
-
---«Vous me comblez, cher Maître,» dit George Courmansel, «mais je vous
-avoue que je n'ai pas des ambitions si hautes. Les besognes de la Science
-ne sont ni nobles ni le contraire. Elles sont vraies...»
-
---«C'est le point où je me sépare de lui, Monsieur Monfrey,» reprit à son
-tour M. Boudron. «Je ne suis qu'un commerçant, mais j'aime les tableaux
-pour eux-mêmes, parce qu'ils sont beaux, comme on aime les fleurs, les
-femmes, la musique, le vin, tout ce qui exalte, tout ce qui grise. George
-aime les tableaux comme un botaniste aime les plantes, pour les mettre
-dans ses herbiers et les étiqueter. Mon système est le bon. Qu'il soit de
-Léonard ou de Cristoforo, le portrait Varegnana n'en est ni plus
-admirable, ni moins. Ai-je raison?»
-
---«Tu ne voudrais pourtant pas que ton Jean Bellin, celui que George t'a
-trouvé, ne fût pas authentique?» interrogea malicieusement Christiane.
-«Moi aussi papa, ai-je raison?»
-
---«Mon Bellin?» s'écria le père. «Il n'y a pas moyen de le discuter,
-celui-là, avec sa signature en capitales dans son cartouche et une des
-deux _L_ plus haute que l'autre... Mais voulez-vous en voir la
-photographie?» me demanda-t-il. «George, sonnez donc pour que l'on
-desserve...
-
---Bon. Merci...»
-
-La diplomatique jeune fille avait de nouveau employé, pour couper court à
-la discussion, le plus sûr moyen. Quand le collectionneur eut commencé
-d'ouvrir, sur la table devenue libre, le portefeuille qui contenait, avec
-la reproduction du Bellin, celle de toutes les pièces de son musée, il
-parut oublier jusqu'à l'existence de son futur gendre. Ses mains de
-rhumatisant, aux doigts noués par les excès de bonne chère et l'absence
-d'exercice, mettaient, à étaler les épreuves, les unes après les autres,
-le même soin que jadis à ouvrir des pièces de soie tissées spécialement à
-Lyon devant les clientes émerveillées.
-
-Il y avait pour moi quelque chose de pathétique, et qui me fit lui
-pardonner ses rudesses, dans sa visible piété de demi-ignorant pour les
-œuvres, vraiment très rares, dont son argent, gagné au rebours de sa
-vocation première, le faisait possesseur. J'admirai aussi que, dans ce
-commencement du vingtième siècle, l'Italie, cette Italie fouillée,
-refouillée, raclée par toutes les avidités de tous les amateurs des deux
-mondes, fût encore si riche? En quelques années un nouveau venu avait pu
-y découvrir ce Jean Bellin, une très authentique et très saisissante
-_Transfiguration_, digne de celle du musée Correr, à Venise,--une
-esquisse d'Andrea del Sarto--un indiscutable _Saint Sébastien_, de ce sec
-et vigoureux Ferrarais, Cosimo Tura,--une non moins indiscutable
-_Nativité_, de Francesco di Giorgio Martini, le Siennois,--enfin une
-dizaine de merveilles, dont leur récent acquéreur était justement fier.
-De chacune il avait sept ou huit photographies, représentant l'ensemble
-et les détails. Tandis qu'il me les nommait, tantôt lui-même, tantôt sa
-fille, tantôt Courmansel énonçaient des impressions. Rien qu'à ces
-remarques, j'aurais pu deviner le drame latent de ces fiançailles. Les
-deux hommes manifestaient une irréductible antithèse de nature, par leur
-seule façon de réagir devant ces chefs-d'œuvre. Ils les aimaient certes
-l'un et l'autre, mais si différemment! Et quel tact la jeune fille
-mettait à sans cesse éviter les heurts par des questions à côté!
-Rieuse,--mais un petit tremblement de ses lèvres démentait ce rire,--elle
-disait: «Tu te rappelles, père, quand nous sommes allés dans cette villa
-près de Sienne, où l'on nous avait raconté qu'il y avait des tableaux
-anciens?... Et le cocher qui nous expliquait pourquoi un château se
-nommait _Belcaro_? Beau, mais cher.--_Bel ma caro_, aurait dit le général
-Espagnol qui l'avait pris après un sanglant assaut...» C'était pour moi
-qu'elle évoquait ce souvenir,--en apparence. Elle disait encore: «C'était
-le jour anniversaire de ma vingtième année que tu as acheté cette
-_Daphné_ que George attribue aujourd'hui à Bramantino? Tu en avais tant
-de désir avant et tant de plaisir après, que tu as oublié de me souhaiter
-ma fête. Est-ce vrai?...»
-
---«C'est vrai,» répondit le père, «mais aussi, cher Maître, quelle grâce
-dans cette Daphné! Est-ce une _mâtine_, hein? Quelle jolie manière de
-poser ses _petons_! Et dans ses cheveux qui se changent en branche,
-quelle souplesse!... Et cet Apollon, quel _gaillard_!...»
-
---«Je ne l'attribue pas à Bramantino», dit le fiancé qui souligna sa
-certitude: «Elle est de Bramantino. Les mains et les oreilles ne
-permettent pas le doute: ces mains aux doigts longs, fuselés, maigres,
-les deux premiers réunis, les deux seconds écartés, ces oreilles, longues
-aussi, avec le lobe d'en bas très développé, presque pointu... Tenez, je
-vais vous montrer dans le livre de Morelli...» Et, avisant sur une
-console un volume fatigué par un quotidien usage, il me désignait une
-série d'oreilles et de mains, données comme exemples par l'auteur. Des
-notes au crayon couvraient les marges. Elles étaient de son écriture.
-«J'ai indiqué plusieurs autres tableaux dont Morelli ne parle pas, où les
-mêmes signes se retrouvent...» Il y avait là tout un symbole. Courmansel
-n'arrivait aux arts qu'à travers le document imprimé. Boudron y allait
-franchement, directement, mais sans s'affiner. _Mâtine_, _gaillard_ et
-_petons_ manquaient par trop de quattro-*centisme. Et pourtant comme
-cette manière un peu commune de sentir était un guide plus sûr que
-l'érudition de l'autre! Le tailleur pour dames devait, dès ce soir-là,
-donner de cette sagacité instinctive une preuve dont je n'ai saisi la
-valeur que plus tard. A un moment, et comme Christiane ramassait les
-cartons que nous avions fini d'examiner, pour les ranger de nouveau dans
-le porte-feuille, je demandai au fiancé:
-
---«Vous ne pourriez pas me montrer une reproduction du portrait de la
-galerie Ariosti?»
-
---«Je n'en ai pas», répondit-il, un peu penaud. «Cela me gêne beaucoup
-pour mon livre. La marquise refuse d'en donner les photographies, même à
-moi. Je vous ai dit déjà qu'elle était un peu jalouse de ses tableaux.»
-
---«Et elle laisse vendre dans les boutiques des reproductions de tous les
-autres en cartes postales!»... interrompit M. Boudron. «Est-ce que cela
-ne vous paraît pas louche, cher Maître?»
-
---«C'est qu'elle n'en a pas un second de cette importance», dit vivement
-Christiane. «Personne ne pensait auparavant à visiter sa galerie. Il n'y
-avait là que des choses de second ordre. Maintenant, si elle ne fermait
-pas sa porte, l'Europe et l'Amérique y défileraient. Pensez donc, une
-telle découverte!»
-
---«C'est possible», reprit le père, «mais elle ne se conduirait pas
-autrement, si elle doutait de l'authenticité du tableau.»
-
---«Ah!» s'écria George Courmansel avec un sourire de triomphe, «comme je
-voudrais qu'elle en doutât! Nous aurions ce chef-d'œuvre pour un morceau
-de pain...»
-
---«Au lieu qu'elle en veut cinquante mille francs», dit le couturier
-collectionneur. «Je n'ai payé mon Jean Bellin que dix mille.»
-
---«On ne savait pas que c'était un Jean Bellin», répliqua le jeune
-homme... «Mais aussi vrai que c'est un Jean Bellin, aussi vrai ce
-portrait du palais Ariosti est de Cristoforo Saronno, et je vous l'ai
-déjà dit, c'est cent mille francs qu'il vaudra dans dix ans. Allez, M.
-Ralph Kennedy ne tournerait pas autour, si je me trompais... C'est un
-millionnaire américain qui ravage l'Italie depuis cette année. Le mot
-n'est que juste. Vous ne soupçonnez pas ce qu'il a déjà enlevé!»
-
---«Mais qui nous a parlé des intentions de Kennedy? Mme Ariosti. Nous
-savons, nous, qu'il est à Milan, et c'est tout. Je me défie de cela
-encore... Mais, cher Maître, vous verrez le tableau. Que ce soit une
-bonne chose, je ne dis pas. La tiare du Louvre aussi était une bonne
-chose.»
-
---«Je vous l'avais déclarée fausse dès le premier jour», interrompit
-Courmansel, «et ce n'était pas ma partie.»
-
-
-
-
-VI
-
-Que le jeune homme sentît l'aversion cachée du père de sa fiancée, j'en
-reçus la confidence même de sa bouche, ce surlendemain auquel j'arrive,
-et tandis que nous gagnions de compagnie le palais Ariosti. La marquise
-avait fait attendre sa réponse vingt-quatre heures. J'avais passé ces
-deux jours à m'exalter et à me meurtrir le cœur tour à tour, dans les
-délices et les mélancolies des villes _revisitées_. Vous n'aurez pas
-toujours vos vingt-six ans, Madame, ni cette élasticité intérieure. A cet
-âge on est si nouveau aux choses, et les choses vous sont si nouvelles!
-Dès l'heure où l'on aime à se ressouvenir, on vieillit. Je suis vieux
-alors, ah! bien vieux. Excepté pour ce qui vous touche, je n'ai plus
-d'émotions que rétrospectives. J'avais donc erré à travers les musées et
-les églises de Milan, y cherchant, y retrouvant tant de nobles œuvres
-dont je vous ai déjà nommé les auteurs,--y cherchant, y retrouvant mon
-fantôme, un autre moi-même, un Monfrey bien différent du désabusé
-d'aujourd'hui, non point par la sensibilité, mais par l'espérance, mais
-par cette fièvre d'attente, ce frissonnement enivré du départ pour la
-vie.--Rien n'avait changé, au contraire, des tableaux d'autrefois. Quelle
-leçon pour un artiste! Quel conseil d'appuyer son être sur son art tout
-simplement, sur cette besogne qui, réussie ou manquée, échappe du moins à
-l'action meurtrière du temps! La sensation nous déçoit. Le sentiment nous
-trompe. Ceux ou celles que nous aimons vieillissent et changent. La
-beauté, une fois fixée sur une toile, sur un pan de muraille, sur un
-panneau, survit dans son impérissable jeunesse aux yeux qui l'ont
-contemplée, à la main qui l'a copiée, au cœur qui l'a idolâtrée. C'est
-vrai, mais la Beauté peinte ou sculptée, si elle ne périt pas, n'aime
-pas. Si les bouches de femmes qui sourient dans les tableaux ne se fanent
-pas, si elles ne mentent pas, elles ne prononceront jamais de ces paroles
-qui ouvrent devant notre âme extasiée les perspectives infinies du
-bonheur. Toutes ces idées,--d'autres encore que je ne vous dis pas, à
-quoi bon?--remuées en moi par ces courses à travers cette ville, chère à
-ma première jeunesse, m'avaient attendri profondément. Elles faisaient de
-moi un auditeur de choix pour un amoureux, comme ce naïf George
-Courmansel, en plein élan de sa destinée. N'était-il pas à l'aube de ce
-rêve réalisé: un mariage d'amour? Je l'écoutais donc me dire, d'un accent
-si frémissant, si vrai:
-
---«Ah! cher Maître, vous ne vous doutez pas du service que vous m'avez
-rendu avant-hier.... Je peux bien vous avouer cela: M. Boudron n'est pas
-toujours très juste pour moi. C'est si naturel. Il a aimé passionnément
-sa femme. Notre bonheur, à Christiane et à moi, l'irrite par
-instants,--sans même qu'il s'en doute. Nous lui rendons trop présent un
-passé qui lui a été trop cher.--Alors, tout lui sert de prétexte pour me
-bousculer, vous avez vu, depuis mon oubli de m'habiller, l'autre soir,
-jusqu'au refus opposé par la marquise Ariosti à mes demandes de
-photographies... Mais il m'aime, au fond, et il est si heureux quand on
-me montre de la bienveillance. Ce que vous avez dit de ma découverte, à
-propos du prétendu Léonard, lui est allé au cœur. Il en a parlé à
-Christiane. «Décidément,» lui a-t-il dit, «notre George est quelqu'un.»
-Et il a ajouté: «Nous le verrons à l'Institut.»... Ah! si je pouvais en
-être, bien des préventions qu'il a, tomberaient! Si j'avais seulement le
-prix Bordin que l'Académie des Beaux-Arts décerne au meilleur ouvrage sur
-l'esthétique et l'histoire de la peinture?... Car enfin, quand mon
-_Cristoforo_ paraîtra, ce sera tout de même un fier morceau d'histoire de
-la peinture. Tâchez de lui dire combien vous aurez aimé le tableau que
-nous allons voir. Car vous l'aimerez. Je me fais d'avance une fête de
-votre surprise... Et si vous étiez déçu,--on ne sait jamais,--ne le lui
-dites pas trop. Mais vous ne serez pas déçu...»
-
-Il me prononçait cette demi-objurgation devant la porte de la casa
-Ariosti, une grande bâtisse toute neuve au premier étage de laquelle--le
-_piano nobile_--habitait la marquise. J'avais vu, l'avant-veille, chez le
-comte Varegnana, le type de la grande existence Italienne historique,
-pour dire le vrai mot. L'appartement de Mme Ariosti me représentait la
-vie Italienne moderne que je goûte peu. Elle est trop imitée, trop
-plaquée. Un maître d'hôtel nous reçut, vêtu à la mode anglaise, avec le
-frac noir et le pantalon gris. Le salon où nous entrâmes était meublé à
-la française, avec les bois clairs et sobres de notre dix-huitième
-siècle, déplacés ici, alors qu'il est si facile de trouver, dans la
-Vénétie toute voisine, de ces adorables mobiliers, d'un _rococo_ un peu
-baroque, mais exquis de fantaisie originale et locale. La marquise
-elle-même trônait là, ayant à sa portée, sur sa table, le dernier roman
-français, et habillée dans un demi-deuil suprêmement élégant, qui
-fleurait la rue de la Paix. L'œil exercé de M. Boudron n'y aurait certes
-pas démêlé une faute d'orthographe. J'avais devant moi une Parisienne, ou
-qui se voulait telle. La parfaite correction de sa toilette, _up to
-date_,--comme disent si drôlement les Yankees, _à hauteur de
-date_,--n'empêchait pas que le caractère de son visage, plutôt laid
-d'ailleurs et trop creusé pour ses trente-cinq ans, ne restât
-profondément individuel et tout à fait de son pays. Mme Ariosti avait ce
-sérieux du regard, cette réflexion dans le pli de la bouche, cette force
-de la physionomie qui se rencontrent si souvent de ce côté des Alpes et
-si rarement de l'autre. Deux personnages lui tenaient compagnie. L'un
-était un grand et fort jeune homme qui n'offrait pas un moindre contraste
-entre sa mise et sa mine que la maîtresse du logis: son teint d'une
-pâleur mate, ses cheveux très noirs, ses prunelles sombres et chaudes
-dénonçaient le Méridional, et il n'avait rien sur lui qui ne vînt de
-Londres, depuis ses bottines vernies jusqu'à sa cravate, et depuis son
-veston jusqu'à la cigarette à bout de liège qu'il continua de fumer,
-après nous avoir salués, avec un flegme tout britannique. Mais quels
-yeux! La finesse aiguë et presque sauvage d'un compatriote de Machiavel y
-avait passé pour me sonder jusqu'au tuf. L'autre visiteur, lui, pouvait
-avoir quarante-cinq ans, cinquante, soixante ans. Comment déchiffrer un
-âge sur une face glabre et grise d'Américain et dans une physiologie
-toute en os et en nerfs? Seule la nationalité du personnage ne permettait
-pas une minute de doute. Le flegme de celui-là n'était pas acquis. Son
-anglomanie--lui aussi ne portait rien qui ne vînt de Regent Street et de
-Piccadilly--s'accordait à son type. Ses yeux d'un bleu clair et froid ne
-démentaient pas l'impassibilité avec laquelle il nous salua, quand la
-marquise Ariosti nous eut présentés les uns aux autres:
-
---«Monsieur le prince de San Cataldo... Monsieur Ralph Kennedy...»
-
-Ce nom n'eut pas plus tôt été prononcé, que la phrase du défiant M.
-Boudron me revint à la pensée. La rencontre entre le collectionneur
-d'outre-mer et le futur gendre de l'amateur parisien était trop
-évidemment préméditée, et non moins préméditée la présence du prince
-napolitain. J'ai su depuis qu'il était l'ami fidèle de la marquise. Les
-deux complices dans la vente du tableau en litige se partageaient la
-surveillance des deux acheteurs possibles. Cependant, Mme Ariosti
-commençait, en s'adressant à moi, une longue histoire:
-
---«C'est un grand honneur pour moi, cher Maître (Elle aussi!), que votre
-visite... M. George Courmansel m'a écrit que vous désiriez voir le
-tableau qu'il attribue à l'_Amico d'Andrea da Solario_... Ce n'est pas
-grand'chose. Mais j'y tiens beaucoup. Il m'a été légué par le meilleur
-ami de mon pauvre mari. Le défunt marquis Ariosti et le comte Pappalardo
-s'aimaient comme deux frères. Ce tableau me les rappelle tous deux... Il
-m'est cher, bien cher...»
-
-Le visage de la veuve inconsolée exprima cette mélancolie sans remède
-qu'un vieux proverbe de je ne sais quelle province française raille si
-gaiement: «Cheveux de veuve coupés, remariage dans l'année.» Mme Ariosti
-avait dû, aux funérailles de feu son époux, être admirable de tragique.
-Probablement une grande mèche de ses beaux cheveux noirs reposait en
-effet dans le cercueil, roulée autour des mains jointes du marquis. Le
-proverbe avait pourtant menti, grâce à la précaution que le sagace
-gentilhomme avait prise. J'ai encore su cela depuis. Il avait légué sa
-fortune à la marquise, sous condition. Une nouvelle union lui aurait
-coûté cent mille francs de rente qui seraient allés à un neveu. Que ceci
-soit une excuse auprès de votre sévérité, Madame, et de votre _gratin_,
-pour la _combinazione_ qui installait chez la veuve un consolateur
-inavoué! Durant cette courte oraison funèbre, le Napolitain avait eu
-d'ailleurs une tenue incomparable. Les bouffées de sa cigarette étaient
-montées vers le plafond avec componction, et le silencieux dégoût du
-_gentleman_, froissé dans sa délicatesse la plus intime, contracta son
-visage expressif quand le libre citoyen des États-Unis répondit en
-français, avec un accent qui ajoutait au comique de son observation:
-
---«_Well!_ Cela, Madame, est le prix du tableau pour vous, qui vendez.
-Cela n'est pas son prix pour moi, qui achète.»
-
-Je reconnus à cette réponse qu'en dépit de ses élégances vestimentaires
-et de ses acquisitions artistiques, M. Ralph Kennedy appartenait à la
-plus grossière variété des millionnaires de son pays. Il n'y a guère de
-milieu, dans cette étrange coterie des magnats du dollar. Ils se
-raffinent ou ils se brutalisent à l'excès. La marquise Ariosti ne parut
-pas avoir entendu cette phrase, qui continuait sans doute une
-conversation commencée avant notre arrivée. Elle reprit, en s'adressant
-toujours à moi:
-
---«Vous vous étonnerez, cher Maître, de ce que M. Courmansel vous aura
-dit sans doute, que, tenant à ce tableau comme j'y tiens, j'aie pu
-accepter l'idée de m'en défaire. Il vous aura dit aussi que le défunt
-marquis avait créé un Institut technique de dentelle, pour restaurer une
-industrie d'art qui fut une des gloires de notre ville. Vous connaissez
-bien le point de Milan?... L'avenir de cette fondation était sa constante
-pensée, durant sa dernière maladie. Il lui a par son testament attribué
-les revenus d'une de nos terres... Cette année-ci a été très pluvieuse.
-Une inondation a fait des dégâts qui ont compromis les récoltes... C'est
-à ce moment que M. Courmansel a découvert la valeur de ce tableau, dont
-nous savions bien qu'il était d'auteur. Nous ne savions pas de quel
-auteur. En même temps, il m'a présenté quelqu'un qui m'a fait une offre.
-J'ai cru voir là une coïncidence qui n'était pas uniquement naturelle...
-Vous allez rire, mais nous autres Italiens--que voulez-vous?--nous
-restons croyants, très croyants... Ah! ce sera un déchirement que de me
-séparer de ce tableau, si je m'en sépare... Mais de tous les hommages que
-l'on peut rendre à un mort, ne faut-il pas préférer celui qui s'adresse à
-son œuvre, au meilleur de sa pensée et de son âme?...»
-
---«Je ne m'étais pas permis, Madame la Marquise,» dit Courmansel, «de
-répéter à M. Monfrey ces raisons qui font tant d'honneur à votre
-sensibilité.»
-
-Le coquebin scientifique était de bonne foi en collaborant ainsi à ce que
-j'ai su depuis être une effrontée comédie. Une voix répéta, comme un
-écho:
-
---«Tant d'honneur...»
-
-C'était celle du fumeur de cigarettes, du subtil San Cataldo qui jugea
-sans doute,--à quels signes? je me le demande--que je n'étais pas
-suffisamment ému par l'hommage rendu aux mânes de l'époux. Car il
-interrompit cette moderne matrone d'Éphèse en ajoutant:
-
---«Mais, Marquise, le temps de M. Monfrey est précieux. Si vous le
-permettez, je le mènerai voir la peinture...»
-
---«Non, Berto,» répondit Mme Ariosti. «J'irai bien moi-même...»
-
-Elle se leva. Nous la suivîmes dans un salon plus petit, aux murs duquel
-étaient suspendus plusieurs tableaux, dont un, voilé d'un rideau de soie
-noire. La marquise vint à lui d'un pas presque religieux. De sa fine main
-blanche, elle tira doucement ce rideau, et elle dit avec solennité:
-
---«Le voici.»
-
-
-
-
-VII
-
-Je vous ai annoncé, Madame, une histoire destinée à vous faire rire, et
-jusqu'ici vous vous serez demandé: «Que voit-il de comique là-dedans? la
-débaptisation d'un tableau douteux,--celui du comte Varegnana,--ou les
-sentimentalismes par hasard bien placés d'un jeune pédant? Les tendres
-délicatesses d'une fiancée, ou les brutalités d'un commerçant enrichi,
-les rudesses d'un Américain du même type, ou les hypocrisies d'une
-veuve?...» Mais que direz-vous de ce spectacle: ladite veuve esquissant
-un geste solennel, le _patito_ allumant une nouvelle cigarette pour mieux
-nous observer à travers un masque de fumée, M. Ralph Kennedy assurant sur
-son nez carré des besicles à la Chardin,--comme il sied à un amateur
-artiste,--George Courmansel ouvrant ses yeux, ses narines, sa bouche,
-avec l'attitude d'un saint François de fresque en train de recevoir les
-stigmates,--et moi, dans ce groupe, regardant le panneau, et retenant
-avec peine un cri,--celui d'un étonnement dont, encore aujourd'hui, je ne
-suis pas tout à fait remis? Dans ce portrait de femme, attribué par
-l'élève de Morelli à l'_Amico_ mystérieux d'Andrea Solario, à ce
-Cristoforo ignoré jusqu'alors et désormais illustre, je venais de
-reconnaître--ou de croire reconnaître--une peinture exécutée voici
-vingt-cinq ans. Et par qui?... Mais par votre serviteur lui-même, Madame,
-par M. Léon Monfrey en personne, alors que, simple rapin, ayant manqué
-son prix de Rome--il vous l'a raconté déjà--il séjournait, petitement,
-mais librement, à ses frais, dans la ville des Césars, des Papes et de
-Raphaël!... Était-ce possible? N'étais-je pas le jouet d'une de ces
-ressemblances qui tiennent de l'hallucination?... Ce portrait, immobile
-dans son cadre antique, montrait bien ces tons dorés de la chair, ces
-nuances éteintes des étoffes que peut seule donner la patine de l'âge. Il
-était comme usé, comme râpé. Un craquelage de vieille faïence vous
-avertissait de ne pas toucher cet objet fragile, de ne pas endommager
-cette épave arrachée à la destruction des temps. Ce panneau était criblé
-de petits trous qui dénonçaient l'acharnement séculaire des vers à
-dévorer cette lamelle de bois, comme d'autres vers avaient sans doute
-dévoré le chêne ou le sapin du cercueil dans lequel on avait couché la
-morte dont c'était l'image. Les lettres de la signature s'étaient
-effritées en partie... Oui, tous ces détails, merveilleusement machinés,
-me juraient que je me trompais... Et pourtant, non, je ne me trompais
-pas. C'était bien là le portrait de la petite Ginevra Ferrari, la pauvre
-fille qui me servait de modèle, voici un quart de siècle. Ce panneau,
-moins vermiculé alors, mais déjà d'un bois très vénérable, c'était bien
-celui que l'antiquaire de la via Condotti m'avait apporté un matin.
-J'avais eu besoin de quatre cents francs. Mes camarades m'avaient dit que
-ce personnage, qui répondait au nom d'Ignazio Sanfré, procurait
-volontiers de l'argent aux artistes pauvres. Le père Sanfré m'avait
-accueilli par ces mots: «Jeune homme, vous avez du talent. Je le sais.
-Voulez-vous me faire un bon tableau du quinzième? Vous aurez vos quatre
-cents francs».--«Pourquoi pas?» avais-je répondu. Je vous accorde,
-Madame, qu'il eût été plus scrupuleux de refuser. Car enfin--et j'en
-avais la preuve devant moi--un antiquaire ne vous commande pas un tableau
-faux pour le garder dans sa boutique. Il se propose de le vendre. A cette
-époque, je ne raisonnais pas tant. Toute ma morale, à moi, c'était mon
-art. Je m'étais dit: «Ça va m'amuser d'exécuter un beau pastiche.» Et, me
-souvenant de la tête du palais Varegnana, j'avais essayé de fabriquer mon
-faux dans la manière de Léonard et de ses élèves. Par gaminerie, ma
-besogne achevée, j'avais, en lettres majuscules, signé le panneau ainsi:
-
- P. X. T. F. RIUS. M. PARISIENSIS.
-
-_Pinxit Falsarius M... Parisiensis._ Cette inscription latine signifiait:
-_Monfrey, Parisien et faussaire a peint ce portrait_. Le père Sanfré
-n'avait pas pipé devant cette signature: «Hé! Hé!» avait-il dit
-simplement, «voilà un métier tout trouvé pour vous, jeune homme. Quand
-j'aurai travaillé cette bonne femme à ma façon, vous-même vous ne la
-reconnaîtrez pas...» Il avait tenu parole. C'était vrai que je n'osais
-pas reconnaître, dans ce chef-d'œuvre de truquage, mon «beau pastiche»
-d'autrefois. Ce n'était plus un pastiche, c'était un magistral morceau à
-tromper le regard le plus exercé,--mais pas le mien. Je m'étais amusé à
-copier à la loupe un signe que Ginevra avait au coin de la bouche. Le
-signe y était. J'avais, dans le liseré d'or et d'argent qui bordait
-l'étoffe du corsage, dessiné un entrelacs qui faisait monogramme. J'y
-avais mis son petit nom: _Ginevra Ferrari_. Je pus lire presque toutes
-les lettres. De la signature, que la main savante d'Ignazio avait
-particulièrement maquillée, il restait un X, un R, la syllabe US, le M,
-un I, et la terminaison ENSIS. C'était de quoi achever de lever tous mes
-doutes, s'il m'en était resté. Ces débris s'encastraient avec une
-exactitude absolue dans mon inscription primitive. Donc!... Mon
-saisissement à retrouver cette trace des folies de ma jeunesse,--c'était
-pour Ginevra les quatre cents francs, vous le devinez,--mon hésitation à
-en croire mes propres yeux, la minutie de mon examen m'avaient, pour un
-instant, fait oublier et le lieu où j'étais et dans quelle compagnie. Par
-bonheur, l'intensité de mon attention m'avait empêché de jeter
-l'exclamation instinctive qu'aurait dû provoquer cette fabuleuse
-reconnaissance. J'étais tombé dans un véritable hypnotisme. La voix de
-George Courmansel m'en réveilla. Il prenait mon attitude pour celle d'une
-admiration rendue muette par son propre excès:
-
---«Ah!» disait-il, «je le savais bien, cher Maître, que vous auriez le
-coup de foudre devant cette merveille, et il n'y a pas de doute sur
-l'auteur. Voyez... X. R. US. c'est XOFORUS, et le reste, M avec la
-terminaison c'est MEDIOLANENSIS. On peut distinguer au-dessous la date:
-1507.»--Je remarquai en effet des chiffres arabes qui avaient dû être
-ajoutés par Sanfré.--«Et savez-vous ce qu'elle prouve, cette signature?
-C'est que le portrait a été peint en France, très probablement. _L'Amico_
-d'Andrea Solario a fait comme Solario lui-même, qui signait _Milanais_
-quand il était loin d'Italie, et _da Solario_ quand il y revenait... Et
-puis, j'ai une autre preuve. J'ai déchiffré le monogramme. C'est
-_Genovefa_ qu'il y avait là, c'est-à-dire Geneviève. Vous n'ignorez pas
-la dévotion que l'on avait pour cette sainte à Paris, et sur la colline
-qui porte son nom? Il ne reste plus qu'à chercher parmi les femmes de
-l'entourage de Charles d'Amboise s'il y en avait une qui s'appelât
-Geneviève... Or, il y en a une!... J'ai un texte de Brantôme. Et qui nous
-empêcherait de supposer que ce portrait a été apporté en Italie tout
-simplement par un seigneur de la cour de France, dont Madame Geneviève
-était la dame? Guerroyant ici, il n'a pas voulu se séparer de ce
-souvenir... Que cette femme ait été une Française, en tout cas, la
-physionomie ne fait pas doute... C'est notre avis, cher Maître?...»
-
---«C'était l'opinion de Pappalardo, qui appelait toujours ce portrait sa
-Parisienne, _la mia Parigina_, vous vous souvenez, Berto?» dit alors la
-marquise.
-
---«Je crois l'entendre...» répondit le complice, interpellé ainsi, et il
-ajouta un _Caro conte!_ si naturellement soupiré, si plein d'affectueuse
-componction que je ne suis pas sûr, encore aujourd'hui, qu'il mentît. Et
-pourtant!... Quant au citoyen de la libre Amérique, il avait tiré de sa
-poche une forte loupe, et tandis que Courmansel parlait, il vérifiait le
-détail de la signature et du monogramme, la tête penchée sur le panneau
-de telle manière qu'il nous en dérobait la vue, sans s'excuser.
-Cependant, les propos de «l'éminent critique d'art» avaient commencé de
-me donner une foudroyante envie de rire que l'impudente fourberie de Mme
-Ariosti et la badauderie consciencieuse du dilettante de Denver
-(Colorado)--c'était sa ville--faillirent transporter jusqu'au spasme.
-Mais à la seconde où la convulsion de cet irrésistible fou-rire allait me
-saisir, la scène de famille à laquelle j'avais assisté l'avant-veille
-surgit tout à coup devant moi... La douce Christiane Boudron et son
-terrible père étaient là. Je les apercevais, apprenant la vérité... Je
-ne réfléchis pas. Je ne me demandai pas si j'agissais bien ou mal. Aussi
-distinctement que je voyais le masque rasé de Kennedy se promener sur le
-profil du pauvre modèle romain, de l'humble Ginevra Ferrari transformée
-en une belle pécheresse de la cour des Valois, je la vis, cette scène: M.
-Boudron apprenant la bourde colossale de son futur gendre, celui-ci
-obligé de confesser son déshonneur professionnel aux critiques d'art des
-deux mondes, et le chagrin de la jeune fille, son humiliation, la rupture
-du mariage. Comment le couturier collectionneur perdrait-il une occasion
-pareille de clore une aventure qui déjà lui déplaisait tant, même alors
-qu'il acceptait comme un dogme la compétence technique de Courmansel? Et
-je répondis à ce dernier,--ce remue-ménage de mes pensées n'avait certes
-pas duré deux minutes:
-
---«En effet, c'est un excellent portrait, et une physionomie bien
-française...»
-
-Ces mots ne furent pas plutôt tombés de mes lèvres qu'une petite voix
-intérieure me dit:
-
---«Malheureux! Comment vas-tu faire maintenant pour te tirer de là,
-honnêtement?»
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Vous souvenez-vous, Madame, d'un _thé-bridge_ chez vous, cet hiver? Nous
-ne jouâmes, ni vous ni moi, et un de vos cousins nous fit une petite
-conférence, celui qui joue à l'intellectuel, cet aimable Adalbert de
-Rumesnil, malicieusement surnommé par vous, _Rasekin_,--pour vous avoir
-trop longtemps commenté Ruskin, un jour. Cette après-midi-là, il eut
-l'heur de vous amuser, en vous exposant la théorie du professeur Grasset,
-de Montpellier, sur la décomposition du _moi_. Nous avons, dit ce
-médecin, un _moi_ raisonnable et raisonnant. Il le situe dans la partie
-supérieure de notre cerveau en un point qu'il appelle O. Puis tout
-autour, placés dans les replis divers de nos lobes, pullulent une série
-de petits êtres impulsifs, inconscients, dont le savant figure les
-demeures, distinctes et pourtant réunies, par les points d'intersection
-des côtés d'un polygone. C'est le petit peuple du faubourg de notre âme,
-dont l'ensemble constitue ce qu'il appelle le _moi polygonal_. J'entends
-votre rire gai, quand Rumesnil vous eut cité la phrase de son auteur:
-«Lorsque Archimède sort nu du bain, il crie _Eureka_ avec son O et il
-court les rues avec son polygone.» Je vous entends répondre: «Comme c'est
-commode! Une femme qui trompe son mari n'a qu'à lui dire: je vous suis
-fidèle avec mon O. Qu'est-ce que ça vous fait que je vous trompe avec mon
-polygone?...» Au risque de m'attirer, quand je vous reverrai, des
-épigrammes peu indulgentes, je ne trouve pas d'autres formules que celle
-du célèbre neurologue, pour expliquer ce qui s'est passé en moi, durant
-et après cette scène du portrait. C'était le _moi polygonal_ qui avait
-répondu à Courmansel; le _moi polygonal_ qui, machinalement, ensuite,
-avait pris congé de Mme Ariosti; le _moi polygonal_ qui avait écouté
-ledit Courmansel me célébrer les louanges de l'_Amico di Solario_ et de
-son chef-d'œuvre. C'était le _moi supérieur_, le centre O, qui avait
-soudain jeté à son immoral acolyte ces trois syllabes: «Malheureux!» Et
-quand j'eus quitté le fiancé de Christiane, un dialogue commença entre
-ces deux _moi_. J'avais pris, à la porte de notre hôtel, une voiture pour
-me faire conduire à la délicieuse Chartreuse de Chiaravalle qui dresse, à
-deux lieues de Milan, son frêle campanile octogone à colonnettes et sa
-façade de briques. Ma légère victoria roulait dans cette plaine large et
-féconde, où Léonard se promenait avec ses jeunes disciples, et, s'il
-rencontrait des marchands d'oiseaux, il achetait toute la cage, pour
-l'ouvrir et rendre la liberté à ces petites bêtes. Tendre et sublime
-respect de la vie, si émouvant à constater dans un tel artiste! Je ne
-pensais guère aux oiseaux du Vinci, en allant de la sorte, le long des
-canaux et sous les saulaies, à travers cette campagne d'une verdure déjà
-si vigoureuse. J'étais en proie tour à tour, à mon fou rire de
-nouveau,--cette fois je m'y livrais librement,--et aux scrupules
-grandissants de ma conscience:
-
---«Quelle leçon pour ceux que mon ami Varegnana dénomme les iconoclastes,
-quand ils sauront cette étonnante histoire!... Tout y est: un peintre
-inventé de toutes pièces, sa biographie, ses œuvres, sa signature, et
-cette glorieuse découverte, le chef-d'œuvre de la méthode scientifique,
-est fondée, sur quoi? Sur une croûte, brossée à la va-vite par un pauvre
-diable de rapin à court d'argent. Un antiquaire pour patiner la chose, et
-le tour est joué!... Non. La vie est vraiment par trop farce
-quelquefois...»
-
-Et le gavroche qui sommeille dans tout artiste, malgré les tableaux du
-Luxembourg, la cravate de commandeur, la candidature à l'Institut, et les
-cheveux gris, me faisait m'esclaffer d'une façon si retentissante qu'à
-plusieurs reprises le cocher se retourna. Ce monsieur grave et décoré
-d'une rosette qui _fouriait_ ainsi tout seul sur le chemin d'un pauvre
-couvent n'était-il pas un aliéné en rupture d'asile? Puis la voix sévère
-reprenait, et je l'écoutais, sans avoir plus l'envie de trouver comique
-une histoire qui risquait de tourner à l'escroquerie:
-
---«... Cinquante mille francs? Cette marquise Ariosti demande cinquante
-mille francs de ce tableau? Le croit-elle vrai seulement? Elle et ce
-jeune prince de San Cataldo ont tellement l'air d'une paire
-d'aigrefins... Non. Ce n'est pas possible qu'elle le croie faux. Elle
-voit seulement un beau coup à monter, grâce à la subtile réclame que ce
-nigaud de critique fait à son panneau..... Mais moi qui sais que ce
-panneau ne vaut pas un clou, vais-je laisser le Boudron ou le Kennedy
-payer cinquante mille francs l'ânerie de ce pauvre Courmansel, et celle
-du défunt comte Pappalardo? Non, non et non. Je n'en ai pas le droit...
-J'aurais dû, là, sur place, quand j'ai reconnu le tableau, dénoncer
-l'erreur... Mais ce hasard était si extraordinaire! Qu'après vingt-cinq
-ans, je retrouve le «faux» fabriqué pour le père Sanfré, et que ce «faux»
-soit justement cette soi-disante merveille dénichée par ce Courmansel et
-qui a servi à authentiquer l'auteur du portrait Varegnana!... Sur le
-moment, le coup a été trop fort... D'ailleurs, cet innocent de fiancé qui
-voit dans cette trouvaille le principe de son bonheur était là, qui
-bêlait de joie. Je n'ai pas pu égorger ce mouton, surtout devant ces
-étrangers... Pourquoi ne lui ai-je point parlé à lui-même, quand nous
-sommes sortis?... C'est un honnête homme. Il se serait confessé à son
-beau-père. Il aurait dit: «Je me suis trompé»... C'est trop tard. Il a
-trompetté sa découverte dans toutes les revues d'art d'Europe et
-d'Amérique. Il faudrait qu'il déclarât son erreur publiquement. Et ce
-serait sa fin... Ah! Tant pis! Mon honneur avant tout. Il s'arrangera
-comme il pourra avec le couturier et les critiques, ses confrères. Il ne
-sera pas dit que j'aurai laissé s'accomplir, devant moi, un marché de
-cette nature. Ni M. Boudron, ni M. Kennedy n'achèteront ce tableau faux
-cinquante mille francs, quand bien même Courmansel devrait venir se noyer
-dans ce canal ou se pendre à l'un de ces saules...»
-
-Vous vous rendez compte, Madame, que ce tumulte de mes pensées ne me
-permit guère de visiter avec profit l'antique église cistercienne, si
-digne de son joli nom:--Chiaravalle,--le val de lumière. Il y a là un
-vieux gardien, le même que dans ma jeunesse, et il raconte aux touristes,
-avec les mêmes mots, la même mimique--depuis combien d'années?--ses
-transes de patriote durant la journée du 4 juin 1859, et comment, grimpé
-au sommet de son campanile, il écoutait le canon de Magenta. Vous devinez
-aussi que, rentré à Milan, je n'eus plus qu'une idée: ne rencontrer ni
-George Courmansel, ni M. Boudron, ni surtout Christiane. J'allai dîner,
-tout seul, dans une petite _Trattoria_, au bord du _Naviglio_. Trois de
-ces canaux parcourent la ville, reliant la petite rivière de l'Olona au
-Tessin, au Pô et à l'Adda. C'est sur un d'entre eux que donnait la
-terrasse de ma _Trattoria_, à la naïve enseigne de la _Rosa Bianca_. J'y
-venais, lors de mon premier passage, et je la retrouvai, n'ayant pas plus
-changé que le comte Varegnana, l'église de Chiaravalle et son campanile.
-L'Italie est bien gâtée de modernisme, mais tout de même elle reste la
-terre du passé. Les habitants gardent un instinct de durer et de faire
-durer que l'exécrable manie d'être au courant, dont meurt l'Europe, ne
-détruira pas de sitôt. Dans une cage d'osier, appendue à une treille où
-pointaient des feuilles, un merle sautelait en sifflant, comme autrefois.
-Comme autrefois, un _fiascho_ de Chianti reposait sur chaque table, avec
-sa grosse panse habillée de paille et son fin goulot allongé. Comme
-autrefois, l'onde presque morte du _Naviglio_ contournait des façades de
-palais, des fabriques et des masures. Quand j'eus devant moi une grande
-assiette remplie de _minestrone_, de ce potage aux choux, au riz et aux
-pois que les Milanais mangent froid,--et ils le digèrent!--j'aurais pu me
-croire revenu au temps des Ginevra, des faux tableaux anciens fabriqués
-pour cinq cents francs et des divines frénésies. Je crois bien avoir,
-pour une minute, assis en pensée avec moi, devant cette table bohémienne,
-une Dame de vos bonnes amies, qui ne loge pas loin de la place des
-Invalides. Je la voyais, amusée de cette escapade, trempant peureusement
-sa cuiller dans l'épaisseur de cette soupe lombarde, mouillant la pointe
-de ses lèvres à l'âpre parfum du vin toscan, me souriant avec ses jolies
-dents... Ah! folles chimères auxquelles je me serais déchiré l'âme, comme
-bien souvent, si elles n'avaient été exorcisées par le Démon ou l'Ange du
-scrupule qui, tout de suite, recommença de me tourmenter!
-
-«--Huit heures du soir... Il en était trois quand nous avons quitté le
-palais Ariosti, Courmansel et moi... M. Boudron et M. Kennedy ont eu dix
-fois le temps de conclure avec la marquise. Le tableau est peut-être
-livré, le chèque signé, à cet instant... Hé bien! le tableau sera rendu.
-Le chèque ne sera pas payé... Oui. Mais un procès peut sortir de là, un
-affreux scandale, et quelle figure ferai-je, en venant déposer devant un
-tribunal que j'ai reconnu le tableau et que je n'ai pas parlé?... Par
-conséquent, il est honteux de ne pas avoir parlé... Donc, plus de doute,
-je parlerai... D'ailleurs, je rêve. La marquise est bien trop fine pour
-ne pas jouer du Boudron contre le Kennedy et du Kennedy contre le
-Boudron. Si l'un a fait une offre aujourd'hui, elle aura reculé sa
-réponse jusqu'à demain pour presser sur l'autre... Je parlerai. Quand?...
-Dès ce soir... Ah! j'ai trouvé!...»
-
-Illustrant la phrase du professeur Grasset, je dévorais mon _minestrone_
-avec mon polygone, tout en criant cet «Eureka», comme Archimède, avec mon
-O. Je venais d'entrevoir le moyen. Si le marché restait encore en
-suspens, je l'empêcherais sans provoquer un contre-coup immédiat sur les
-fiançailles de la fine Christiane avec ce romanesque badaud de George
-Courmansel. Il fallait avertir la marquise d'une telle manière qu'elle ne
-pût passer outre à cet avertissement. Une intervention obtiendrait
-certainement ce résultat: celle du comte Varegnana. C'était son cousin.
-Dès l'instant qu'il serait venu lui affirmer la fausseté du tableau, avec
-une preuve incontestable à l'appui, elle s'inclinerait. La seule question
-était d'obtenir d'elle le silence vis-à-vis de l'infortuné Courmansel et
-de son beau-père. Varegnana s'intéressait trop à Christiane pour ne pas
-obtenir de sa parente qu'elle se fît notre complice dans la protection de
-ce jeune bonheur. Il suffirait que Mme Ariosti prétextât un changement
-d'idée. Elle dirait à M. Boudron et à M. Ralph Kennedy qu'elle ne voulait
-plus vendre le tableau. J'avais un tel désir d'accomplir mon devoir de
-véracité, sans qu'il en coûtât des larmes à la fiancée du critique si
-sincèrement, mais si bouffonnement abusé! L'espérance fit certitude
-devant ma pensée. Je me hâtai d'achever mon dîner solitaire, et quelques
-minutes plus tard, je sonnais à la porte, maintenant close, du palais
-Varegnana. Si le comte n'avait pas été chez lui, j'aurais vu dans son
-absence le plus funeste des présages. On a de ces superstitions quand on
-souhaite fortement le succès d'une entreprise, et cette après-midi
-d'hésitations m'avait donné la petite fièvre de l'homme qui veut à tout
-prix réussir.
-
-
-IX
-
-L'aimable grand seigneur--_il schiccoso Mecenate dell'Aristocrazia
-Milanese_, les journaux du cru l'appellent ainsi--s'était interrompu de
-son dîner pour venir au-devant de moi. L'heure insolite de ma visite lui
-faisait craindre qu'un incident désagréable n'en fût la cause. Les
-Italiens de bonne race, comme lui, ont cette coquetterie que l'étranger
-de passage ne rencontre aucune difficulté. Ils le considèrent comme un
-hôte personnel. Leur patrie leur est si chère! Ils ont pour elle
-l'amour-propre que nous avons tous pour notre maison. Celui-ci parut
-soulagé d'un poids, quand j'eus répondu à son affectueuse enquête:
-
---«Non, cher Comte, je n'ai à me plaindre de rien ni de personne. Il
-s'agit d'empêcher quelqu'un de votre famille de commettre, à son insu
-d'ailleurs, une de ces actions que l'on regrette toute la vie. C'est de
-la marquise Ariosti que je veux parler...»
-
-Et pêle-mêle, sans autre préambule, je commençai de lui raconter tout: et
-ma rencontre l'avant-veille avec George Courmansel, et ma soirée avec
-les Boudron, et comment j'avais cru remarquer que les rapports du futur
-beau-père avec le futur gendre étaient très tendus, et la visite chez Mme
-Ariosti, et la présence, là, du second acheteur invité certainement à
-notre intention, et ma curiosité de voir le fameux portrait qui
-authentiquait définitivement l'existence de l'_Amico di Solario_, et le
-coup de foudre de surprise qui m'avait cloué immobile là devant.
-J'ajoutai où et quand j'avais fabriqué ce tableau faux, fantastiquement
-promu au rang de chef-d'œuvre par la bévue de mon malheureux
-compatriote. A mesure que je parlais, je voyais cette noble physionomie,
-d'ordinaire si amène, s'éclairer d'un sourire où il y avait autant
-d'ironie que de surprise. Le possesseur du Léonard débaptisé prenait sa
-revanche, en même temps que l'humoriste de bonne compagnie ne pouvait se
-retenir de s'amuser à cette prodigieuse histoire:
-
---«Ainsi, _l'Amico di Solario_, c'est vous, mon cher Commandeur?...» Il
-me donnait le titre de ma décoration, à la manière de son pays. «Mais
-c'est délicieux!...» Il répéta: «C'est délicieux!... Vous vous rappelez:
-je m'étonnais que Pappalardo eût légué une belle chose à ma cousine. Il
-avait été parasite chez eux, sa vie durant, et parasite bafoué. Nourri et
-moqué, ça lui faisait deux sujets de rancune. _Per Bacco!_ Ce legs a été
-sa vengeance. Soyez persuadé qu'il savait le tableau faux. Il s'y
-connaissait beaucoup mieux que moi, puisque je me suis laissé tromper...
-Ah! c'est la faute de mon vieil ami Morelli. Ce terrible homme m'a donné
-trop de leçons de doute. Je crois toujours entendre sa voix sarcastique,
-quand je m'exaltais devant lui sur une toile: «L'enthousiasme n'est pas
-une méthode», me disait-il, et il me citait le mot de votre La Bruyère,
-qu'il a inscrit en épigraphe à la première page de ses _Peintres
-Italiens_: «Dans les choses du monde, presque tout n'est qu'une question
-de méthode...» Vous comprenez, ce Courmansel, avec sa méthode, lui aussi,
-m'a intimidé, suggestionné... J'ai mauvaise grâce à dire cela maintenant,
-mais je n'ai jamais été tout à fait tranquille, quand je regardais ce
-portrait de la prétendue Genovefa... D'ailleurs, puisque ce panneau était
-de vous, cher Commandeur, je n'avais pas si tort de l'admirer...
-Seulement, à partir d'aujourd'hui, j'enferme sous clef tous mes Morelli,
-tous mes Frizzoni, tous mes Berenson. Je ne lis plus jamais un critique
-d'art, je n'en écoute plus. Je ne crois plus qu'aux attributions
-légendaires. Pour moi, tous les Giorgione sont des Giorgione, tous les
-Léonard des Léonard, à commencer par le mien... Vous me direz: et la
-lettre du Monsignore Pierotto? Et la note ajoutée au manuscrit du notaire
-ferrarais?... Rien! Je vous le répète, je n'écoute plus rien... Hé! Hé!»
-conclut-il en riant haut et gai: «Hé? Ma Dame a retrouvé son peintre!
-Elle doit en être joliment contente dans l'autre monde?...»
-
---«Et ma pauvre Genovefa a perdu le sien!...» répondis-je en me laissant
-gagner à cette communicative et endiablée gaîté. «Mais,» ajoutai-je, «il
-faut que ni le Boudron ni le Kennedy ne perdent leurs cinquante mille
-francs. Il ne faut pas non plus que la signorina Christiane perde son
-mari, puisqu'elle aime ce pauvre Courmansel qui, lui-même, au demeurant,
-est un excellent homme... Et j'ai compté sur vous pour arranger tout
-cela...»
-
---«Soit,» reprit-il, quand je lui eus expliqué le projet, ébauché dans ma
-pensée devant le _minestrone_ de la _Trattoria_. «Dès demain matin,
-j'irai chez ma cousine. Soyez tranquille. Elle se gardera de raconter que
-Pappalardo lui a joué ce mauvais tour. Elle est fine. Elle trouvera le
-moyen d'évincer le Boudron et le Kennedy. Nous nous chargerons ensuite,
-ou vous ou moi, d'avertir doucement le Courmansel. Il en sera quitte pour
-ne pas publier son livre sur son Cristoforo Saronno, lequel, évidemment,
-n'a jamais existé... Non! Mais, c'est trop drôle! C'est trop drôle!... Un
-beau soir, pendant leur lune de miel, il racontera l'histoire de sa bévue
-à sa jeune femme qui l'embrassera très tendrement pour le consoler...
-Cette aventure l'ayant rendu modeste, il se contentera d'écrire sur
-l'art, comme faisaient nos pères, et ils avaient bien raison, en
-n'essayant pas d'inventer des _alunni_, des _fratelli_, des _Bonifazio
-primo, secondo, terzo_.--Revenez demain, à midi, voulez-vous? Nous
-déjeunerons ensemble. Mon cuisinier nous fera un vrai _risotto_. Tout
-sera fini. Et nous mangerons gaiement, en riant de cette étonnante
-aventure. Quel artiste en vengeance que ce Pappalardo!... Si vous aviez
-lu, comme moi, le passage du testament: _A mes chers parents et amis,
-l'illustrissime marquis Ariosti et sa digne épouse, en échange des
-attentions si délicates qu'ils ont toujours eues pour moi_... Il faut
-dire qu'ils le traitaient!... Il leur demanda un jour, devant moi, si
-cela leur ferait plaisir d'avoir son portrait, qu'un de nos peintres
-allait commencer. Je le vois toujours, regardant les murs du salon et
-disant: «Vous avez tant de belles choses, je ne vois pas trop où vous le
-mettrez?»--«Mais à table, mon cher ami, à table...» répondit Ariosti. Ils
-n'ont pas eu le portrait de Pappalardo et ils ont celui de Ginevra, votre
-modèle... Ah! c'est une plaisanterie excellente!... Mais, vous avez
-raison, elle ne doit pas tourner à l'escroquerie... _Ciaô_...»
-
-Il y avait tant de belle humeur dans le geste d'adieu esquissé par le
-possesseur du Léonard à la veille d'être réhabilité et dans son _ciaô_
-(_schiavo-serviteur_), prononcé à la milanaise, que je ne doutai pas une
-minute, ni de sa démarche, ni du succès. Aussi, demeurai-je péniblement
-interloqué, le lendemain matin, lorsqu'à midi, je le trouvai allant et
-venant dans ses salons, avec une physionomie que je ne lui connaissais
-pas. Ses atavismes passionnés s'étaient réveillés. Les traits énergiques
-de son masque, adoucis d'habitude par l'urbanité, s'accusaient avec un
-relief saisissant. Son nez d'aigle semblait se courber de colère, ses
-yeux bruns brillaient d'un feu sombre dans sa face rouge, et sa
-politesse accomplie fut pour une fois en défaut, car il m'accueillit avec
-une demi-brusquerie dont d'ailleurs il s'excusa aussitôt:
-
---«Ah! Monsieur Monfrey, pourquoi n'avez-vous pas parlé hier, quand vous
-avez reconnu le tableau? Vous m'auriez évité cette scène odieuse, la plus
-odieuse à laquelle j'aie assisté de ma vie, et j'ai soixante-dix ans!...
-Mais pardon. Vous aviez vos motifs. Vous ne pouviez pas deviner que votre
-silence serait interprété ainsi... J'ai vu la marquise,» continua-t-il,
-«j'arrive de chez elle... Je commence de lui raconter votre visite et
-votre confidence... Dès les premiers mots, elle m'interrompt par cette
-simple phrase: «Je ne vous savais pas si naïf, Uccio.»--«Naïf?» ai-je
-répété...--«C'est pourtant bien clair,» a-t-elle confirmé. «M. Monfrey
-est venu ici avec M. Courmansel. Ils y ont rencontré M. Kennedy. Ils ont
-compris que la vente était imminente. Tous deux, ils ont trouvé ce moyen
-pour l'empêcher. Voyons, vous admettez cela, vous, que M. Monfrey ait
-reconnu ce portrait de femme comme étant son œuvre, et qu'il se soit
-tu?... Mais l'étonnement seul lui aurait arraché une exclamation, une
-phrase, un geste... Ai-je eu assez raison de ne pas permettre que M.
-Courmansel le photographiât? Leur plan est simple: prétendre que le
-tableau est faux, le faire acheter par quelque intermédiaire, au rabais.
-Puis nouvelle manœuvre: M. Monfrey déclarera qu'il s'est trompé et
-qu'il se rend aux raisons de M. Courmansel. Car les deux compères sont
-assez rusés pour n'avoir pas l'air de s'entendre. Ils ont déjà
-commencé...»
-
---«Elle a pensé cela de moi?» interrompis-je douloureusement. «Ah! que
-vous avez raison!... Si j'avais parlé tout de suite!...»
-
---«Elle aurait été plus gênée pour vous accuser,» répondit le comte en
-hochant la tête, «mais elle et son Berto auraient bien imaginé quelque
-procédé pour garder son prix au faux tableau.»
-
---«Vous croyez?...» interrompis-je.
-
---«Qu'elle le savait tel,» répliqua-t-il. «Parfaitement. J'en ai acquis
-la conviction aujourd'hui... Et vous l'auriez acquise aussi, je vous
-l'affirme, si vous l'aviez vue ensuite s'écrier, en levant les yeux au
-ciel:--«Et notre cher Pappalardo nous aurait légué un tableau faux, lui
-qui s'y connaissait si bien, lui qui nous aimait tant?...»--Elle a osé
-prononcer cette phrase, devant moi qui leur ai si souvent reproché, à
-elle et à son mari, leur dureté pour ce parent pauvre! Elle a
-continué:--«C'est insulter sa mémoire. Et vous, Uccio! Vous! Ah! Je ne
-vous comprends pas...»--Alors la patience m'a manqué. Je lui ai servi ses
-vérités rudement. Je lui ai répété qui vous étiez, que je me portais
-garant de votre honneur, et que, si elle vendait le tableau comme
-authentique, après votre affirmation sur son origine, elle commettrait un
-véritable vol... Elle s'est dressée sur sa chaise alors. Barnabo Visconti
-n'est pas plus fier dans la statue équestre de son tombeau.--«Uccio,
-vous insultez une femme sans défense, une pauvre veuve abandonnée, c'est
-lâche!... Et tout cela parce que vous ne pouvez pas vous consoler de vous
-être couvert de ridicule en prenant une mauvaise copie pour un
-Léonard...»--Là-dessus San Cataldo est entré, sans frapper, comme chez
-lui. Il avait sans doute tout écouté, derrière la porte, car il était
-fort pâle. Il a remis à la marquise une carte de visite. Je pensai
-aussitôt que c'était celle de l'Américain, au regard qu'elle m'a jeté et
-à l'accent de défi dont elle a répondu:--«C'est bien. Dites que l'on
-m'attende dans le petit salon.»--Si jamais le mot de notre langue qui
-signifie prendre congé: _levar l'incommodo_, a été juste, ç'a été pour
-moi quand j'ai fait mine de me retirer. J'étais tellement irrité que j'ai
-eu peur de ma propre colère... Et me voici! Mais tout Milan saura demain
-ce qui en est. Mme Ariosti ne vendra pas son tableau, et son infamie sera
-connue. Cela m'est égal qu'elle soit veuve! Tout m'est égal!... Le vol
-n'aura pas lieu, moi vivant...»
-
---«Si bon que soit votre cuisinier, mon cher comte,» répondis-je, «je
-ferai mieux de renoncer à votre _risotto_ et de courir dare dare à la
-recherche de M. Kennedy. Si vraiment la carte de visite était la sienne,
-il n'y a plus de temps à perdre. Après la manière dont elle vous a reçu,
-la marquise est capable d'avoir bâclé l'affaire, là, tout de go. Et qui
-sait? L'Américain est peut-être en route déjà,--et pour où?--avec le
-tableau qu'il enlève dans son automobile, en s'imaginant dépouiller
-l'Italie d'un chef-d'œuvre...»
-
---«Vous avez raison,» fit mon hôte, «mais vous me devez une compensation.
-Je vous attends à dîner ce soir, pour sept heures et demie. Nous boirons
-une coupe de vin d'Asti à la Dame qui avait perdu son Léonard... Bien
-entendu, si vous avez besoin de moi pour cette affaire, auparavant, vous
-me trouverez à la maison tout l'après-midi. Ma porte sera condamnée pour
-tout le monde excepté pour vous... L'Ariosti est ma cousine, malgré tout,
-et c'est une femme. Si le Kennedy et le Boudron sont sauvés de ses
-griffes, le reste importe peu. Courmansel est un honnête homme, lui. Il
-fera le nécessaire pour que le tableau soit reconnu faux universellement,
-et la scène de tout à l'heure n'aura eu d'autre résultat que de me
-brouiller avec la marquise et son Sigisbée. J'aime mieux cela. Allez donc
-et faites vite...»
-
-
-X
-
-Je n'avais pas cru être si bon prophète. Quand, après beaucoup de
-recherches, et en allant d'hôtel en hôtel, j'eus trouvé celui où était
-descendu le collectionneur d'outre-mer, une automobile chauffait devant
-la porte, la sienne. Je ne m'en rendis pas compte, d'abord, car sur les
-panneaux laqués de jaune s'étalait un blason,--avec des fleurs de lys
-d'or sur champ d'azur, tout simplement! J'ai su depuis que sir
-Kennedy--comme disent volontiers les journalistes qui ne savent pas le
-premier mot d'anglais--avait remarqué ces armes chez un carrossier. Elles
-lui avaient plu et il se les était attribuées, sans hésiter. «_Well, you
-know, I fancy that crest_[2].» L'entendez-vous nasiller cette petite
-phrase? C'est le pendant de ce que disait ce grand cynique de Casanova
-quand il s'était fait de Seingalt: «L'alphabet est à moi.» Le duc
-d'Aumale de Denver (Colorado) était, au moment où l'on m'introduisit dans
-son salon, occupé à régler sa note. Il vérifiait l'addition avec cette
-minutie que les milliardaires de sa sorte associent aux plus
-extravagantes somptuosités. Ils veulent bien dépenser cent mille francs
-pour un caprice. Ils ne veulent pas être volés de quinze centimes.
-Celui-ci s'était fait apporter la carte des vins, et il prouvait, pièces
-en main, au maître d'hôtel confondu, qu'un champagne marqué vingt francs
-sur cette carte, lui avait été facturé vingt-cinq.
-
- [2] Bon, vous savez, j'ai la fantaisie de ce blason.
-
---«C'est une cuvée que le propriétaire a fait réserver exprès pour lui,»
-disait l'homme, un Italien de l'espèce lourde. Ce sont les plus fins. La
-bonhomie de leur grosse face à bajoues tombantes dissimule mieux leur
-simplicité. «Je ne le donne jamais qu'à Son Altesse Royale le duc de
-***.» Et il nomma un des princes de la Maison de Savoie. «Alors, comme
-Votre Excellence...»
-
---«Mon Excellence vous avait demandé du champagne à vingt francs,»
-répondit Kennedy. «Vous effacerez les cinq francs sur la note. Vingt-cinq
-fois cinq, cela fait vingt-cinq dollars... Vous garderez cela pour vous,
-avec ceci:» Et il jeta sur la table un autre billet--il y avait un
-témoin,--que le camérier en chef engloutit dans sa poche, et il se retira
-en faisant à ce moderne _Magnifique_ un salut--d'une profondeur! Celle de
-vos amies que vous appelez si malicieusement _Snobinette_, Madame, n'a
-jamais plongé comme cela devant un grand-duc. Alors Kennedy, retrouvant
-l'ironie d'un citoyen de la libre Amérique pour les servilités de la
-vieille Europe, dit simplement, en s'adressant à moi. Il avait observé
-chez Mme Ariosti que je paraissais savoir l'anglais:
-
---«_The bow comes high_[3].»
-
- [3] «Le salut coûte cher,» mot à mot «revient haut».
-
-L'œil aigu du personnage traduisait tant de finesse avisée, un pli si
-amèrement sarcastique se creusait au coin de sa lèvre que j'en conçus le
-meilleur espoir pour l'issue de ma démarche. Sans précaution oratoire
-aucune, je commençai de lui raconter, comme à Varegnana, la veille, toute
-mon histoire. Je ne me crus pas le droit, pourtant, de l'initier à mes
-observations sur les rapports de Courmansel, de Christiane et de Boudron,
-non plus qu'à la honteuse comédie jouée le matin même par Mme Ariosti. Le
-millionnaire avait tranquillement mis ses pieds sur une chaise pour
-m'écouter, après avoir allumé un énorme cigare très noir que décorait une
-bague de papier rouge, aussi armoriée que les panneaux de son automobile.
-Il avait pris, ce que j'appellerais,--si vous n'étiez pas, Madame, de la
-génération du _bridge_,--sa physionomie de _poker_. Vous n'êtes pas sans
-avoir entendu nommer ce jeu de ma jeunesse, auquel nous devons trois
-vocables de notre langue: _bluff_, _bluffeur_ et _bluffer_? Peut-être
-bien quand vous étiez toute petite fille, avez-vous vu, autour d'une
-table à tapis vert, quatre de vos proches illustrer ces mots, en jouant
-des sommes considérables, «avec sans atouts» comme nous disons, nous
-autres rapins. Il n'y a pas d'atout au poker, mais vous me comprenez.
-Cela veut dire sans la moindre carte de valeur. Leurs visages se
-tendaient à demeurer impassibles, en cachant même cet effort. Telle la
-face glabre et grise de l'Américain, pendant que je lui démontrais et
-démontais l'escroquerie dont il avait failli être la victime. Je le
-pensais du moins. Comment aurais-je supposé que, même milliardaire, il
-apprît avec ce flegme qu'un tableau, payé par lui soixante-quinze mille
-francs--la machiavélique marquise l'avait fait monter à ce bâton de
-l'échelle--valait cent dollars au plus? Quand j'eus terminé, il me
-répondit en anglais, et sans plus se départir de ce flegme que de sa
-commode position:
-
---«_Well_, mon cher monsieur Monfrey, vous voyez bien ce cigare?...»
-
---«Oui», répliquai-je, étonné, je vous l'avoue, jusqu'à l'ahurissement.
-Quel rapport le _cher monsieur Kennedy_, pour parler à l'américaine,
-comme lui, pouvait-il bien établir entre le portrait du modèle Ginevra,
-devenu le chef-d'œuvre du fantastique Cristoforo Saronno, et ce Havane
-mirifique, ce tronc d'arbre odorant dont il mâchonnait la pointe, du bout
-de ses dents mosaïquées d'or?
-
---«Savez-vous combien je le paie ce cigare, et pas ici, pas en Amérique,
-mais à Cuba?... Deux dollars. Plus de dix francs, dix francs
-quarante-huit centimes, au cours d'aujourd'hui... _Well._ Imaginez qu'un
-monsieur qui n'a pas dans sa poche ces dix francs quarante-huit centimes
-ait envie de ce cigare, et veuille m'empêcher de l'acheter?... Il
-essaiera de me persuader qu'il n'a pas été fabriqué à La Havane, mais à
-Hambourg, et qu'il devrait porter sur sa bague, à la place de cette
-marque, un simple _made in Germany_. Au lieu de valoir ces dix francs
-quarante-huit centimes, il ne vaudrait plus que huit centimes ou
-cinq.--Laissez-moi finir. Le monsieur (Je vous traduis bien mal, Madame,
-l'intraduisible _dear old chap_) se rêve déjà, payant les cinq centimes,
-prenant le cigare et le fumant au nez de l'imbécile Ralph Kennedy qui
-l'aura cru sur parole... Malheureusement Ralph Kennedy s'y connaît en
-cigares. Il voit que celui-ci est de première classe. (Vous reconnaissez,
-Madame, le _first class_ éternel des Anglo-Saxons.) Il s'est payé le
-cigare de deux dollars et il le fume...»
-
-Le sens de cet épilogue était aussi insolent que clair. En vous le
-rapportant, je ne comprends pas que je n'aie pas riposté à cette
-goujaterie du pince-sans-rire yankee, par une jolie paire de gifles à la
-française. Kennedy ne me l'envoyait pas dire: il me prenait pour le
-compère de Boudron et de Courmansel. A nous trois, nous avions, d'après
-lui, organisé un petit _trust_ de dépréciation, autour du tableau que les
-deux collectionneurs s'étaient jusqu'ici disputé à coups de chèque. Je
-jouais dans l'affaire le rôle du faux témoin qui s'est chargé du
-mensonge initial. Que serait-il arrivé, je me le demande, si cette couple
-de soufflets avait été donnée? Le milliardaire et moi, nous serions-nous
-boxés à l'anglo-saxonne? J'ai fait le coup de poing dans ma jeunesse et
-même joué de la savate. Je travaillais avec un maître, je me rappelle,
-qui souffrait d'une extinction de voix, et rien n'était pittoresque comme
-cet athlète aphone me tendant sa poitrine et me disant: «Allez-y de toute
-votre force, monsieur Monfrey», d'une voix éteinte comme celle d'un
-poitrinaire. Oui, que serait-il arrivé? Quel fait divers que ce pugilat
-entre votre inutile serviteur et le dilettante Américain! Ou bien, en
-vertu du vieil adage «noblesse oblige», aurait-il cru devoir à son
-_crest_ de me mener sur le pré? Me voyez-vous, à mon âge, dégaînant pour
-les beaux yeux du portrait de Ginevra? N'y a-t-il pas dans une comédie de
-Shakespeare un personnage qui dit de lui-même: «Je suis celui qui meurt
-bêtement?» Dans l'espèce, la bêtise eût été d'autant plus forte que cette
-insolence du buveur de champagne brut--vingt-cinq bouteilles en une
-semaine!--ne s'accompagnait d'aucun mépris. Ce fut la raison de ma
-placidité. Je saisis d'instinct cette nuance. Kennedy n'avait en aucune
-manière l'intention de m'insulter, pour cette raison, et il me la dit
-aussitôt, qu'il ne trouvait nullement blâmable ce procédé de concurrence.
-Il n'en était pas la dupe, voilà tout, et il tenait à bien me le faire
-savoir. C'était le joueur de poker qui abat un brelan carré d'as devant
-un bluffeur maladroit.
-
---«Mais oui», insista-t-il, «j'ai acheté le tableau. Voilà. Je comprends
-très bien, mon cher monsieur Monfrey, que M. Boudron et M. Courmansel en
-soient fort ennuyés. Je comprends qu'étant leur ami, vous ayiez eu l'idée
-de me dégoûter de cet achat. C'est trop tard. Mes précautions sont prises
-et le tableau sortira d'Italie. Il est surveillé. La marquise ne me l'a
-pas caché, mais mon automobile fait du cent à l'heure, et je vous défie,
-vous, M. Boudron et M. Courmansel et toutes les Académies des Beaux-Arts
-de la Péninsule, de savoir où J. R. K.»--Il y avait du _Moi, le Roi_ dans
-sa façon de prononcer ses propres initiales,--toujours le _crest_ et les
-fleurs de lys!--«où J. R. K. sera demain. Sans rancune, mon cher monsieur
-Monfrey. Annoncez, je vous prie, à M. Courmansel que je ne suis pas comme
-la marquise, moi. Je ne suis pas jaloux de mes objets. Il aura la
-photographie qu'il désire, pour son livre. Je la lui enverrai de
-Paris...»
-
-Dieu m'en est témoin, et vous aussi, Madame,--je viens de me confesser à
-vous si ingénument!--j'étais arrivé à l'hôtel de M. Ralph Kennedy avec la
-volonté bien arrêtée de l'éclairer sur la véritable valeur du prétendu
-Cristoforo Saronno. Ma conscience--mon «moi» scrupuleux, le fameux centre
-O du docteur Grasset--avait fait taire tous les paradoxes des «moi»
-inférieurs, cette anarchie polygonale condamnée par le savant professeur
-à obéir humblement. J'avais compté sans le prestigieux entêtement du
-milliardaire. Ne vivant plus depuis des années qu'avec des boscards, il
-avait fini par ne plus même concevoir qu'il pût se tromper, lui J. R. K.
-le _prominent citizen_ de Denver (Colorado), le fondateur du _Musée
-Kennedy_ dans cette ville.--C'est le nom dont il a baptisé sa maison
-destinée à devenir une propriété municipale, après sa mort.--Qu'il se fût
-laissé _bluffer_ par cette petite marquise italienne et qu'il eût acheté
-un tableau faux avec cette incroyable surenchère? Allons donc! Et cet
-enlèvement en automobile, ces ruses d'apache déployées pour tromper la
-surveillance des douaniers académiques, cet orgueil de raconter plus tard
-cette expédition à un reporter du _Chicago Mail_ ou du _Minneapolis
-Herald_, dans son _car_ privé, à un arrêt de son train spécial, quand il
-rentrerait de son tour d'Europe, comme Jason rentra d'Asie, possesseur de
-la toison d'or--il eût renoncé à toutes ces joies? Allons donc encore!
-Autant aurait valu lui demander de renoncer aux cinquante ou cent
-millions de dollars qu'il avait conquis dans les caoutchoucs, les porcs
-salés, les mines de cuivre, je ne sais plus. Devant cette étonnante
-obstination à repousser le plus indiscutable des témoignages, voici qu'un
-des démons polygonaux se remit à polissonner dans votre serviteur. Un
-peintre, si arrivé soit-il, garde au fond de lui un rapin, qui ne demande
-qu'à renouveler les joyeuses charges d'autrefois. J'avais d'abord trouvé
-follement gaie, puis sinistrement ténébreuse, l'attribution du portrait
-de la petite Ginevra au compagnon imaginaire d'Andrea Solario. Elle
-m'apparut soudain comme une des farces les plus drôlatiques dont j'eusse
-jamais ouï parler. Une irrésistible tentation me saisit d'y participer.
-J'avais fait mon devoir en racontant la vérité à Kennedy. Il ne voulait
-pas la croire? Libre à lui. Il était le seul à qui cette volontaire
-erreur fît du tort, et combien peu! Les soixante-quinze mille francs
-étaient versés. Il ne s'apercevrait même pas que cette somme manquât à
-son compte-courant, chez son banquier. Ce tableau ne serait plus revendu,
-puisqu'il allait passer dans le _Musée Kennedy_. Qu'importait qu'il y
-figurât avec un cartouche où fût gravé le nom d'un peintre qui n'a jamais
-existé? Et je répondis, sans plus discuter, bonassement:
-
---«Ne pourrai-je pas avoir une photographie du tableau pour moi aussi,
-monsieur Kennedy?»
-
---«Pour vous?» fit-il, avec une ironie où il y avait tout de même quelque
-surprise... «Volontiers. Mais quel intérêt pouvez-vous bien trouver à ce
-tableau, mon cher monsieur Monfrey, puisque vous prétendez qu'il est
-faux?...»
-
---«L'intérêt de l'examiner de plus près», répliquai-je... «J'ai cru au
-premier moment, je viens de vous le dire, reconnaître un portrait de ma
-façon. Mais quand un amateur d'art qui possède une collection mondiale,
-comme vous, s'obstine à m'affirmer l'authenticité d'une peinture, je
-demande à y regarder encore...»
-
-Vous avez lu des réclames américaines, Madame. Vous savez que le moindre
-éloge décerné par un inventeur à son produit--poudre pour les dents ou
-pilules pour le rhume, pneu pour bicyclette ou rasoir mécanique,--est
-toujours celui-ci: _beats everything in the world. Il bat n'importe quoi
-dans ce monde!_ L'épithète dont j'avais à tout hasard magnifié la galerie
-de Kennedy n'était donc pas pour lui déplaire. Cette grosse flatterie
-provoqua d'abord une poussée plus vigoureuse des bouffées qu'il
-continuait d'arracher à son cigare obélisque. Un sourire amer crispa sa
-bouche rasée. Puis, il me regarda de cet œil impénétrable où il y a du
-défi, de la goguenardise, et cette gêne arrogante que les Américains ont
-si aisément avec les gens de l'Europe.--Ils méprisent nos vieilles races,
-et elles les intimident.
-
---«_Well!_» répondit-il, «vous vous en tirez avec esprit. Vous aurez
-aussi la photographie. Si le tableau n'était pas déjà parti, je vous le
-montrerais tout à loisir. Mais la photographie suffira pour vous
-persuader que c'est bien un original. Vous ne vous offenserez pas de ce
-que je vais vous dire...?» ajouta-t-il. Et sur un signe de dénégation:
-«S'il y avait vraiment cette ressemblance entre le tableau que vous avez
-fabriqué à Rome, il y a vingt-cinq ans, vous auriez une autre place en
-peinture.»--Je m'inclinai.--«Et puis, vous l'auriez reconnu, ce tableau,
-du premier coup. Un cri vous serait échappé hier, un geste... N'en
-parlons plus, les affaires sont les affaires. Si je n'avais pas acheté le
-tableau, vous aviez la chance de me faire douter et de me l'enlever. Je
-le tiens.» A ce moment de son discours il rit haut, cette fois. Avançant
-sa mâchoire, il fit la mine de happer. «Oui, je le tiens,» répéta-t-il,
-«et je suis comme les dogues, quand j'ai mordu, je ne lâche plus le
-morceau.»
-
-
-XI
-
-Ainsi ni le voleur ni le volé n'avaient voulu reconnaître, Mme Ariosti,
-son escroquerie, Ralph Kennedy--comment vous dirais-je? Ma foi, le rapin
-risque le mot:--sa jobarderie.--Je continuais à trouver l'aventure si
-gaie que la fantaisie me vint d'essayer sur Courmansel la même
-expérience. La comédie serait complète, si lui non plus, ne voulait pas
-me croire. Quand on se met à gaminer après cinquante ans, on n'a plus de
-mesure. L'hôtel où je venais d'avoir cet extraordinaire dialogue avec le
-collectionneur américain n'était pas très loin de mon hôtel. Je déjeunai
-en hâte dans le premier petit restaurant venu. Je hélai un fiacre, dans
-mon impatience de surprendre le jeune homme avant qu'il ne fût sorti. Je
-savais que, vers les trois heures, il devait aller au Musée
-Poloti-Pozzoli donner aux membres du comité d'achat son opinion sur un
-tableau qui leur était proposé,--en sa qualité d'«autorité» en matière de
-peinture lombarde! Tandis que le _Brumista_, comme on appelle les cochers
-à Milan--le célèbre lord Brougham reconnaîtrait-il son nom
-transposé[4]?--poussait de son mieux son cheval, je me préparais
-mentalement à me donner à moi-même un délicieux plaisir de mystification.
-Il y a quelque chose comme cela dans Musset, je crois:
-
- C'est un chat qui taquine et qui tue à plaisir
- Un misérable rat dont il a le loisir...
-
- [4] Lord _Brougham_--prononcez _Broum_--a donné son nom à une
- voiture, d'où les Milanais ont fait _Brumista_,--prononcez
- _Broumista_.
-
-Je ne voulais pas renouveler la scène avec Kennedy, où mon abrupte
-franchise avait si mal réussi. Je vous l'ai déjà dit, ma conscience était
-désormais tranquille. Le scrupuleux centre O avait tout fait pour
-empêcher le marché. Ce fumiste de Polygone pouvait s'amuser en toute
-liberté. Il s'agissait de suggérer le doute au «jeune et déjà éminent
-critique», de le conduire par un chemin détourné à un point où il
-s'écriât lui-même: «Mais le tableau est faux!» Tout un plan s'ébauchait
-dans ma pensée qui me divertissait par avance, comme autrefois les
-charges d'atelier. Mon cœur a souvent battu un peu trop fort, Madame,
-lorsque j'arrivais à Paris, devant une certaine porte d'une certaine rue,
-le long d'une certaine place et que je demandais au maître d'hôtel:
-«Madame *** est-elle chez elle?» Il battait beaucoup moins fort, mais un
-peu tout de même, à mon débarqué devant ma demeure de passage, qui était
-aussi celle de l'inventeur du Cristoforo Saronno. Quand, à ma question,
-le concierge eut répondu: «Vous pouvez monter, monsieur, le numéro 114
-n'est pas sorti», j'eus un mouvement d'une vraie joie,--celle d'un enfant
-en train d'exécuter une gaminerie défendue:
-
---«S'il n'est pas guéri, après cela, de la manie de débaptiser les
-Léonard», songeais-je, tandis que l'ascenseur, manœuvré par un nègre en
-costume égyptien, me hissait au quatrième étage, «ce ne sera pas ma
-faute.» Et tout haut, dès que le personnage m'eut ouvert la porte du 114:
-«Est-ce un Tiepolo ou un Véronèse?...» demandai-je à maître Courmansel en
-lui montrant d'un geste l'Otello de l'_élévateur_--style Kennedy.
-
---«Vous savez la nouvelle?» me répondit l'iconoclaste, sans relever mes
-plaisanteries sur sa manie... «Kennedy a le tableau!... M. Boudron n'a
-pas voulu m'écouter. Ce chef-d'œuvre part pour l'Amérique... La marquise
-a fini par en avoir soixante-quinze mille francs. Il y a quinze jours,
-elle nous le donnait pour cinquante...»
-
-Son visage exprimait un désespoir si comique, vue la situation, que j'eus
-quelque mérite à ne pas lui retourner le fer dans la plaie, en lui
-racontant que je quittais à peine l'heureux vainqueur dans ce combat
-autour de mon «faux». Il maniait d'un geste fébrile, en se lamentant de
-la sorte, deux grandes photographies où je crus reconnaître ma Ginevra,
-baptisée de par la méchanceté vindicative de Pappalardo et sa propre
-sottise, à lui, Courmansel, princesse de la cour des Valois. Je ne me
-trompais pas. La subtile Mme Ariosti, elle non plus, n'était pas pour
-rien la compatriote de l'auteur du _Prince_. Son premier soin, une fois
-le tableau vendu, avait été d'adresser au critique d'art la reproduction,
-refusée jusqu'alors. Elle répondait ainsi, par avance, au témoignage que
-Varegnana et moi pouvions porter contre elle. Remettre ce document,
-d'elle-même, en de telles mains, n'était-ce pas déclarer qu'elle ne
-redoutait aucune discussion sur l'authenticité du panneau?
-
---«La lance d'Ajax guérissait les blessures qu'elle faisait», me dit
-George, après m'avoir expliqué le procédé, si correct en sa forme, si
-perfide en son fond, qu'avait employé à son égard la subtile femme... «Ce
-cadeau est destiné à opérer le même miracle. Pour l'historien de
-Cristoforo Saronno, ces photographies sont d'un prix inestimable.
-Croiriez-vous que la marquise vient d'élargir la blessure, tout au
-contraire?... Examinez-les, ces épreuves,--et elles ne sont pas très
-bonnes,--vous verrez quel chef-d'œuvre nous avons perdu. Je dis: nous.
-La galerie de M. Boudron, c'est beaucoup mon œuvre. J'ai vécu parmi ces
-tableaux, j'y vivrai davantage encore... Je les donnerais tous pour
-celui-ci...»
-
---«Vous auriez bien tort», fis-je en ayant l'air d'étudier la
-photographie, comme il me le demandait. Je guignais de l'œil l'effet de
-ma phrase. Ce fut à peu près comme si j'avais tiré avec un pistolet
-Flobert sur un rhinocéros. Le critique haussa les épaules pour répondre:
-
---«Mais non. Je n'aurais pas tort!... Le Jean Bellin de M. Boudron est
-beau. J'en conviens. Ce n'est pas le Jean Bellin des Frari. Son Cosimo
-Tura est curieux. Ce n'est pas le Tura de la collection Layard. Son
-Francesco di Giorgio ne vaut pas ceux de Sienne... Au lieu que ceci...»,
-et il m'avait repris les photographies sur lesquelles il s'hypnotisait:
-«Ceci, c'est la pièce unique, le joyau qui ne souffre pas de
-comparaison.»
-
---«A condition qu'il n'y ait pas de doute sur l'authenticité»,
-répliquai-je. Cette fois, l'insinuation était si directe qu'il ne pouvait
-pas la laisser passer. J'essayais la balle de fusil. Le rhinocéros ne la
-distingua pas beaucoup de l'autre.
-
---«Plût à Dieu qu'il y eût des doutes!...» s'écria Courmansel. «Nous
-aurions le tableau. Je le disais devant vous à M. Boudron. Il était bien
-de cet avis. Je comprends maintenant pourquoi il hochait la tête devant
-cette admirable peinture. Ah! Il sait acheter, lui! C'est un commerçant.
-Moi, je ne suis qu'un critique. Je ne peux pas cacher ma pensée. Je ne
-considère pas que j'en aie le droit. La Méthode avant tout!...»
-
---«Comment?» interrompis-je, «vous supposez que M. Boudron...»
-
---«Oh!» répondit-il, «je ne suppose rien. Il sait acheter, voilà tout. Je
-vous le répète, il s'en vante souvent, et c'est vrai. Vous le verrez, et
-sa colère. Il est allé de ce pas chez Mme Ariosti pour essayer encore de
-faire rompre le marché... Ainsi...»
-
---«La comédie est en cinq actes!...» pensai-je. «Que lui aura dit la
-sublime marquise?...» Et tout haut: «Eh bien! moi, qui n'ai jamais eu
-d'interviews sur le tableau, et dont, par conséquent, vous ne
-soupçonnerez pas la sincérité, je vous affirme que ce prétendu Cristoforo
-m'est suspect, très suspect...»
-
---«Je voudrais bien connaître vos raisons», riposta Courmansel avec
-ironie. Je retrouvais enfin l'arrogance qui m'avait tant frappé durant la
-soirée passée entre lui et son futur beau-père, chaque fois qu'il s'était
-agi non pas de lui, mais de ses idées, mais de la _Méthode_. De quel
-accent il avait prononcé les sacro-saintes syllabes! Et il me tendait de
-nouveau les photographies, du geste dont les chevaliers croisés jetaient
-leur gant à un infidèle.
-
---«Mes raisons? J'en ai plusieurs», répartis-je en étudiant sur son
-visage l'effet de mes révélations progressives: «La première est tirée du
-modèle lui-même. La femme représentée ici est une Italienne, et une
-Italienne d'aujourd'hui. Jamais cette bouche, ces yeux, ce menton n'ont
-appartenu à une grande dame. Voyez... Ma seconde raison est l'évident
-travail que cette peinture a subi. Elle a été éraillée exprès, puis
-passée à une espèce de vernis mastic. La preuve en est la symétrie de
-toutes ces éraillures. C'est le grand signe du truquage, cela. Les
-faussaires en remettent. Ils fabriquent un objet trop complètement
-vieilli. Un vrai tableau aurait eu des parties très gâtées, et des
-parties moins gâtées... Enfin, les lettres que vous avez supposées
-dansent dans la signature. Vous avez, dans le commencement l'inscription
-X... R... US, avec des intervalles entre l'X et l'R, puis l'R et la
-syllabe US. Vous mettez un F dans le premier de ces intervalles. Il y a
-place pour deux lettres et un blanc. Vous ne mettez rien entre l'R et
-l'US. Il y a place pour une lettre.--Tenez.» Et tirant un crayon de ma
-poche, je traçai sur une feuille de papier le détail de la véritable
-inscription, celle que j'avais composée moi-même, jadis:
-
- P. X. T. F. RIUS.
-
-Et je les traduisis.
-
---«_Pinxit Falsarius..._»
-
---«_Un faussaire a peint?..._» répondit-il en éclatant d'un rire gai qui
-me prouva que le boulet--car c'était un boulet, cette fois,--n'avait pas
-même fait un noir au cuir du rhinocéros. «Pardonnez-moi, mon cher
-Maître... Je n'ai pas l'intention de vous offenser. Mais à chacun sa
-partie, n'est-ce pas?... Vous êtes, vous, le rival des Ingres et des
-Delacroix.» Il en était à ces noms, pour toute la peinture moderne. «Moi,
-je ne suis qu'un savant, un apprenti savant plutôt, mais quand on sait le
-carré de l'hypnothénuse à quatorze ans, on le sait comme on le saura à
-cinquante, à soixante, à soixante-dix... La Critique» et sa physionomie
-exprima de nouveau l'irréductible orgueil de tout à l'heure. «La Critique
-a ses certitudes aussi absolues que celles de la géométrie. Elle a ses
-lois, qui ne souffrent pas d'exceptions. Une de ces lois, et absolue,
-c'est qu'un faussaire n'a jamais, en fabriquant l'objet faux, jamais,
-entendez-vous, introduit volontairement dans cet objet un signe qui en
-prouvât la fausseté. C'est l'évidence même: _On ne fabrique un objet faux
-que pour tromper. Sans cela on ne le fabriquerait point..._»
-
---«Et vous n'admettez pas», lui dis-je, «un cas pourtant bien simple? Un
-jeune artiste est à Rome, par exemple. Il a une maîtresse et il a besoin
-d'argent. Un antiquaire lui commande un faux tableau. L'artiste a bien
-quelque scrupule. Il passe outre, parce qu'il est amoureux. Il ne veut
-voir dans ce pastiche qu'une étude à brosser d'après les vieux maîtres.
-Toutefois, pour mettre sa conscience entièrement en repos, il marque son
-œuvre du petit signe qui doit en dénoncer la fausseté... Et nous avons»,
-mon doigt lui complétait la démonstration sur la photographie: «P.X.T.F.
-RIUS. M. PARISIENSIS. _M. Parisien et faussaire a peint le portrait._»
-
-Ce n'était plus un boulet. C'était un bombardement. Le rhinocéros n'était
-toujours pas percé. Sa cuirasse était si hermétique, si compacte, si
-totale que ma mimique, le son de ma voix pour prononcer le M., cette
-première lettre de mon nom, mon clignement d'yeux qui signifiaient si
-clairement: «Mais le faussaire, c'est moi,» toutes ces indications,
-multipliées à plaisir, ne lui donnaient même pas l'ombre de l'ombre d'un
-doute.
-
---«C'est très ingénieux», répondit-il en riant plus gaiement encore.
-Cette conversation technique l'avait distrait de son désespoir. Ce
-n'étaient pas les arts qu'il aimait, c'étaient, à propos des arts, des
-discussions comme celle-là. «Mais,» continua-t-il, «voilà encore une des
-lois de la Critique et que les ignorants ne soupçonnent pas. Encore
-pardon. Nous causons idées. _Toutes les explications ingénieuses sont
-inexactes..._ Je comprends, cher Maître,» et il eut son regard le plus
-fin--«que vous voulez, comme on dit, vous payer la tête d'un de ces
-pauvres diables de critiques d'art que vous n'aimez pas, vous autres
-peintres... Vous estimez que nous nous mêlons de ce que nous ne
-connaissons pas, parce que nous ne pratiquons pas la technique...
-Permettez-moi d'entrer dans votre paradoxe, pour vous montrer comment
-nous arrivons à la vérité. Examinons votre hypothèse sur l'origine de ce
-tableau. Première impossibilité: on n'est pas consciencieux à demi. _Il
-n'y a pas d'honnête voleur._ Si votre artiste a eu le scrupule de vouloir
-que son tableau faux fût marqué d'un signe, il n'a pas fait le tableau.
-Ou bien il n'y a plus de lois de la nature humaine. Et il y en a. De ces
-lois psychologiques, la Critique d'art doit tenir compte aussi. La loi,
-toujours la loi, c'est la Science... Seconde impossibilité: l'antiquaire
-qui commande un faux tableau est un professionnel, lui, un expert. Il
-n'accepte pas une peinture signée d'une façon mystificatrice. Et le
-peintre ne se hasarde pas à la lui porter. Donc... A quoi se réduit votre
-objection? A ceci, que les lettres de la signature sont trop espacées; hé
-bien! Elles sont trop espacées. C'est un fait, et la Méthode.»--Non, il
-était trop bouffon de solennité.--«La Méthode consiste à d'abord accepter
-le fait. C'est un autre fait que les éraillures de ce panneau sont très
-régulières. Elles sont très régulières. Voilà tout... Quant à la
-physionomie de la femme, allez demain chez M. Crespi voir son magnifique
-portrait de la reine Cornaro, attribué par les uns à Titien, pour les
-autres à Giorgione. Pour moi, c'est... Peu importe!» Il eut la mine du
-découvreur de trésors qui garde jalousement son secret, afin de ne pas en
-être dépouillé. «En tout cas, c'est la reine Cornaro. Et c'est une
-marchande de poissons du quai des Esclavons en 1906!... Vous voyez, rien
-ne tient debout dans vos objections. Voici de l'airain, comme disait
-l'Empereur de ses victoires. Nous n'ignorons pas que Léonard était une
-façon d'alchimiste, toujours en train d'inventer. Il préparait lui-même
-ses couleurs. Ces fantaisies nous ont coûté cher. S'il n'avait pas
-employé le _stucco lucido_, au lieu de l'_intonaco_, nous aurions encore
-les quatre portraits qu'il exécuta pour la grande fresque de Donato
-Montorfano, dans le réfectoire de Sainte-Marie des Grâces. Le Montorfano
-est toujours là. Plus de Léonard! Et c'étaient, ces quatre portraits:
-Ludovic le Maure avec son fils aîné Maximilien, et Béatrice Sforza avec
-son plus jeune enfant, Francesco. Enfin!... Je me suis dit...--Oh! c'est
-très simple, mais encore un coup, l'œuf de Colomb!--Je me suis dit qu'un
-pareil homme préparait certainement, d'une manière à lui, ses toiles et
-ses panneaux... Et j'ai découvert cette manière!... Il enduisait d'abord
-son fond d'une substance dont je crois connaître la composition. C'est
-une autre découverte que celle du Cristoforo, n'est-ce pas? Pensez: un
-moyen sûr de distinguer, sans contestation possible, tous les tableaux
-authentiques de Léonard d'abord, et ensuite de ses élèves directs! Car le
-Vinci est un de ces magnifiques génies, tout générosité, qui ne plaignent
-pas les miettes de leur festin. Tous les jeunes peintres qui l'ont
-approché ont eu son procédé et l'ont appliqué. De là, ces tons si
-particuliers à cette école, et qui proviennent de la pénétration des
-couleurs par cette substance. Un de mes camarades d'Ecole Normale, qui
-est chimiste, a étudié ce problème pour moi sur un Gian Pietrino de la
-collection Boudron... Mon premier soin, quand j'ai pu examiner depuis le
-Cristoforo Saronno de la marquise, a été de vérifier si le bois avait
-subi une préparation antérieure. Or, il en a subi une. Vous me direz:
-mais est-ce la même? Oui c'est la même, puisque chez tous les tableaux de
-cette école on la retrouve, et d'ailleurs les tons l'indiquent. Il y a un
-certain vert, dont je ne peux pas plus douter que de votre existence. Il
-n'est possible qu'avec le procédé vincien!... Vous objecterez encore que
-Morelli, dont je suis l'élève, était très opposé à ces recherches
-techniques, à cette analyse de la _palette_, c'était son mot? Nous avons
-dépassé Morelli. Nous avons fait la critique de sa critique, avec sa
-propre méthode. Je vous pose donc le dilemme suivant: ou bien ce portrait
-est de l'école de Léonard, ou bien il a été fabriqué par un faussaire qui
-avait surpris le secret de la préparation chimique--vous entendez bien,
-chimique--dont Léonard faisait usage. Mais s'il avait surpris ce secret,
-ce personnage l'aurait raconté. Le bruit en serait arrivé à l'un des
-innombrables critiques d'art qui pullulent à Rome et à Londres. C'est une
-découverte d'une conséquence immense. Elle est de moi.--Par conséquent ce
-tableau n'est pas un faux. Il est du commencement du seizième siècle. Il
-est Lombard. Il est de Cristoforo. Ce ne sont pas des hypothèses. Ce sont
-des inductions, et aussi certaines dans leur aboutissement que des
-théorèmes de géométrie. Direz-vous encore que j'ai tort de déplorer
-qu'une pièce aussi authentique aille chez les sauvages, quand elle
-pouvait être en France, et presque chez moi?»
-
---«Je ne le dirai plus,» répliquai-je, presque ébaubi d'admiration
-devant le talent extraordinaire qu'il venait de déployer pour se mettre
-le doigt dans l'œil--passez-moi la vulgarité de cette image,
-Madame,--jusqu'au coude. Il s'était levé. Et, protecteur:
-
---«Au moins,» fit-il, «vous êtes de bonne foi, vous... Ce n'est pas comme
-certaines personnes... Ah! cela m'a remis un peu de m'escrimer avec vous.
-J'en avais besoin. Vous m'excusez?... Je n'ai que le temps d'arriver au
-musée Poldi où l'on m'attend... Je crains bien qu'ils ne se soient laissé
-flouer et qu'ils n'aient acheté pour un Foppa une copie ultra-moderne...
-Ces marchands sont d'une habileté aujourd'hui!...»
-
-
-XII
-
---«Et de trois!» me disais-je, redescendu dans le _hall_ de l'hôtel. «Si
-cela continue, j'arriverai à croire moi-même que Ginevra fut dame
-d'honneur à la Cour du roi François Ier, d'héroïque et galante mémoire,
-et que j'ai rêvé....» Faut-il vous avouer, Madame, qu'en me balançant de
-nouveau sur un _rocking-chair_, avec le sans-gêne d'un compatriote de
-Kennedy, et en savourant l'ironie intense de toute cette aventure, je
-n'avais d'yeux que pour la porte de l'hôtel? Et j'attendais... Qui? Vous
-avez deviné: M. Boudron en personne, le nouvel arbitre auquel il fallait,
-vous entendez, Madame, il _fallait_ que je racontasse mon histoire et
-soumisse mon témoignage. Pourquoi? Poussé par quel génie de perversité? A
-ma première rencontre avec le prétendu Cristoforo et quand mon cri de
-reconnaissance eût été la preuve indiscutable, celle dont ni Mme Ariosti,
-ni l'Américain, ni Courmansel lui-même n'eussent méconnu la vérité,
-j'avais ravalé ce cri. La seule idée d'un conflit entre le jeune homme et
-le père de Christiane, puis de ces fiançailles rompues, avait scellé mes
-lèvres. Mes raisons pour me taire étaient identiques. Seulement je ne les
-sentais plus. J'avais un désir trop vif d'entendre le couturier
-collectionneur me dire lui aussi à sa manière: «Ce tableau-là, un tableau
-faux? Vous voulez rire!...» D'ailleurs il venait d'avoir un entretien
-avec cette incomparable menteuse, la fourbe des fourbes...--_Vivat
-Mascarilla, fourbûm imperatrix!_ l'étonnante, la sublime marquise!
-Comment résister à la curiosité de connaître la manœuvre de cette
-maîtresse femme dans cette passe difficile? Quelle attitude ce
-Machiavel-femelle aurait-il adoptée avec un amateur notoire, futur
-beau-père d'un critique d'art plus notoire encore, et qui me connaissait,
-qui connaissait Varegnana? Elle devait s'être dit que nous parlerions à
-M. Boudron, que nous le féliciterions d'avoir perdu cette occasion
-d'annexer à son musée un faux caractérisé. De telles révélations, tombant
-dans l'oreille d'un acheteur évincé et furieux, risquaient d'avoir des
-conséquences plutôt désagréables. La marquise et son Sigisbée princier,
-le subtil et dangereux San Cataldo, avaient certainement prévu ces
-possibilités. Comment y avaient-ils paré? J'allais le savoir et m'en
-désintéresser aussitôt, pour ne plus avoir qu'un sentiment: l'admiration
-devant ce miracle vivant que sera toujours un sincère amour. Cela rime
-presque et je vous vois d'ici, Madame, ayant sur vos lèvres ce sourire
-qui les a effleurées si souvent, lorsque votre inutile et déraisonnable
-serviteur vous laissait deviner, non pas même son culte pour vous, mais
-sa foi profonde, indestructible, dans la divinité de l'amour. Vous y
-croirez peut-être, vous aussi, comme tant d'autres, quand il sera trop
-tard. Je vous disais, en vous commençant ce récit, que je voulais
-uniquement vous amuser une heure. Ce n'est pas vrai. Je ne vous ai
-griffonné toutes ces pages que pour arriver à celle-ci, qui contient
-toute la _moralité_ de cette histoire. Elle aurait pu s'intituler, comme
-un proverbe du théâtre de Madame: «On ne trompe pas un cœur qui aime».
-Écoutez plutôt, et ne soyez plus trop moqueuse, quoique le
-sentimentalisme d'un peintre quinquagénaire, en train de _rocker_ à
-l'américaine, dans le _hall_ d'un hôtel cosmopolite, prête à la
-raillerie, j'en conviens. Riez de moi alors, mais pas de Christiane. Car
-vous avez deviné déjà qu'elle va rentrer en scène.... J'étais donc là,
-guettant la porte, quand je vis apparaître Boudron, et derrière lui, la
-silhouette de la fiancée de George Courmansel. Le père parlait à la
-fille, avec un visage et une gesticulation qui trahissaient une fureur
-mal contenue. Il était si absorbé dans sa pensée qu'il semblait ne plus
-comprendre où il était. Il me frôla sans me voir. Je l'entendais qui
-disait: «Je te répète qu'il est sans excuse!...» Christiane, elle, toute
-bouleversée qu'elle fût par cette scène, m'avait aperçu. Je compris, à un
-mouvement de sa part aussitôt réprimé, qu'elle avait failli venir droit à
-moi. Et puis elle suivit M. Boudron dans l'ascenseur, dont la cage se
-trouvait--heureusement--à l'autre extrémité du _hall_. Cinq minutes ne
-s'étaient pas écoulées, et avec une stupeur qui se changea vite en une
-pitié profonde, je la voyais reparaître. Elle descendait en courant les
-marches de l'escalier. Elle avait pris juste le temps d'entrer dans sa
-chambre et de s'en échapper. Elle m'arrivait, toute rouge de pudeur émue.
-La démarche qu'elle tentait auprès d'un inconnu, ou presque, était si
-hardie, et cependant elle ne pouvait pas ne pas la tenter:
-
---«Monsieur,» commença-t-elle d'un accent implorateur: «pardonnez-moi si
-je me permets de vous adresser une question... Est-ce vrai, ce que Madame
-la marquise Ariosti a dit à mon père? Vous l'auriez avertie que le
-tableau dont nous voulions faire l'acquisition, ce Cristoforo Saronno...
-n'était pas authentique?...»
-
-Elle me regardait, en prononçant cette phrase, avec ses douces prunelles
-dont le brun était devenu noir, tant l'émotion en dilatait le point
-central. Et une pensée était au fond, que je lisais distinctement: _elle
-savait, elle, que le tableau était faux, et elle ne voulait pas le
-savoir!_ Le voilà, Madame, ce miracle vivant de l'Amour dont je vous
-parlais. Cette ignorante, mais qui chérissait son fiancé d'une tendresse
-passionnée, ne pouvait pas ne pas y voir clair, du moment qu'il
-s'agissait de lui. Et comme toutes les amoureuses de tous les temps, elle
-implorait, elle conjurait qu'on lui mentît contre sa propre évidence. Ce
-tableau reconnu faux, c'était son fiancé désespéré, c'était aussi,
-c'était surtout son père déchaîné et qui prendrait prétexte de cette
-erreur pour retirer sa parole. C'était l'antipathie secrète entre les
-deux hommes soudain découverte, une brouille peut-être irrémédiable. La
-terreur de cette tragédie domestique emplissait ses beaux yeux,
-et--toujours le miracle!--une espérance. _De même qu'elle savait que le
-tableau était faux, elle savait que j'étais l'ami de son amour._ Nous
-avions causé ensemble une fois, à peine, et cette certitude de son
-instinct était absolue. Dans la crise qu'elle sentait venir, cette
-divination la faisait s'adresser à ma sympathie, pour obtenir quoi? Elle
-eût été bien embarrassée de formuler une demande précise. Mais elle était
-sûre que j'agirais dans la mesure du possible et sans attendre ma
-réponse, elle continuait à me mettre au courant des événements:
-
---«Oui», disait-elle, «Madame Ariosti prétend que M. le comte Varegnana
-est venu de votre part l'informer que le tableau était un faux, et que
-vous en donneriez la preuve. Cette démarche,--c'est toujours la marquise
-qui parle,--l'a indignée. Elle a cru y voir une manœuvre de notre part
-pour avoir le portrait au rabais. Elle était quasi engagée avec mon père.
-Elle s'est considérée comme libre et elle a accepté l'offre de M.
-Kennedy... Oh! Elle n'a pas dit cela d'abord. Elle a commencé par nous
-recevoir très froidement, avec des sous-entendus qui ont exaspéré papa.
-Il est si loyal! Il lui a arraché cet aveu... Alors»--et sa voix se fit
-plus tremblante--«alors il a eu un accès d'un véritable chagrin à la
-seule idée d'être soupçonné d'un pareil procédé. Il savait que vous avez
-été conduit chez Madame Ariosti par M. Courmansel. Il s'est dit que vous
-aviez certainement communiqué à celui-ci vos doutes sur ce tableau. Il
-s'imagine que M. Courmansel lui a caché votre témoignage, pour ne pas
-avouer qu'il pouvait s'être trompé... Ah! monsieur Monfrey, je suis bien
-malheureuse!»
-
-Elle avait mis sa petite main sur ses paupières, d'où je vis deux larmes
-jaillir,--deux grosses larmes qui tracèrent deux raies sur ses joues
-brûlantes. Elle se domina aussitôt et sa bouche se contraignit à un
-frémissant sourire, tandis que je lui répondais:
-
---«Madame Ariosti est une femme abominable.» J'insistai: «abominable...»
-Si j'avais vu un fusil braqué sur cette charmante enfant, aurais-je
-hésité à détourner le canon de l'arme? Je n'hésitai pas davantage pour
-ajouter: «Elle a manqué de parole à votre père, et elle a inventé toute
-cette histoire pour se justifier...»
-
---«Inventé?...» répéta Christiane. C'était une stupeur que je lisais
-maintenant dans ses beaux yeux. Qu'avait-elle espéré en s'adressant à
-moi? Pas cette radicale dénégation, à coup sûr. Et moi-même, je me serais
-certes récrié si l'on m'avait annoncé, dix minutes plus tôt, que
-j'annulerais à jamais mon témoignage sur l'origine du faux Cristoforo et
-que j'entrerais dans cette vaste conspiration organisée pour doter
-Solario d'un élève imaginaire et l'art Italien d'un peintre mythique!
-Pourtant, j'écoutais la jeune fille continuer, frémissante: «George ne
-s'est pas trompé alors?... Vous pensez que le tableau est authentique....
-Vous êtes prêt à l'affirmer à mon père?...»
-
---«J'y suis prêt,» répondis-je. J'avais brûlé mes vaisseaux, et sans
-remords. J'aurais incendié une _armada_ pour voir la joie illuminer ainsi
-ce gracieux visage... «Voulez-vous que je monte chez M. Boudron tout de
-suite?... Je me rends compte de ce qui s'est passé. Le comte Varegnana et
-moi, nous avons causé du tableau à propos du portrait qu'il possède...»
-
---«La Cassandra dei Rangoni, celle que M. Courmansel a tant étudiée?»
-interrogea-t-elle.
-
---«Précisément. J'ai émis des doutes sur l'identité entre le peintre de
-ce portrait et le peintre du portrait Ariosti. La marquise l'aura su, et,
-je vous le répète, elle a trouvé commode de manquer à sa parole en ayant
-l'air de croire que ces doutes portaient sur l'authenticité même du
-portrait. Quant à M. Courmansel, je ne l'ai plus revu, entre la visite
-que nous avons faite ensemble au palais Ariosti et le moment où M.
-Kennedy a acheté le tableau. Je ne lui avais donc pas parlé de mon idée.
-Il n'aurait, en aucun cas, pu avertir monsieur votre père... Tout cela
-sera rapporté, comme je vous le raconte... Encore une fois, j'y vais de
-ce pas...»
-
---«Non,» répondit-elle, «laissez-moi causer avec papa, seule, d'abord...
-Mais que je suis contente! Mon Dieu!...» Et ses deux mains se joignirent
-dans un mouvement de reconnaissance presque enfantin. «Vous savez,
-monsieur Monfrey, on se fait souvent des idées, tout un monde... L'on a
-si peur qu'elles ne soient vraies que l'on n'ose pas les croire
-fausses... Quand Madame Ariosti a commencé de parler, une terreur m'a
-saisie. Ah! c'est mal! Mais on n'est pas toujours maîtresse de sa
-pensée... Je me suis dit que les plus habiles connaisseurs s'abusent. Je
-me suis rappelé cette tiare du Louvre que mon père vous citait,
-avant-hier encore. Si George s'était trompé cependant?... J'ai senti là,
-par avance, tout le chagrin qu'il éprouverait... Et il y avait mon père!
-Je le connais. J'ai redouté un éclat entre lui et mon fiancé... Je peux
-bien tout vous dire, monsieur Monfrey, quand ce ne serait que pour vous
-expliquer comment j'ai osé vous aborder, et pour que vous ne me jugiez
-pas mal... Quand mon cousin m'a demandée, mon père n'a pas consenti
-aussitôt. Il a fallu bien des jours pour le décider. A de certains
-moments, j'ai cru m'apercevoir qu'il regrettait ce consentement... Mais
-j'ai rêvé. Dieu! que je suis contente! Ah! monsieur Monfrey, vous venez
-de m'enlever un poids du cœur!... Merci et pardon!...»
-
-Vous êtes allée à Venise, Madame, et vous avez visité la petite chapelle
-de Saint-Georges-des-Esclavons, décorée par Carpaccio? Oui. Nous en avons
-parlé ensemble un jour. C'était au début de ma faveur, quand la nouveauté
-de notre relation vous donnait un peu d'indulgence pour ma pauvre
-personne. Alors vous ne me taquiniez pas trop. Vous vous souvenez du
-panneau où le Saint est représenté fonçant sur le dragon, la lance basse?
-Quelle allégresse dans sa poussée en avant! Quelle aisance! C'est qu'il
-n'a qu'à se retourner pour voir, enchaînée au roc, la princesse qu'il a
-juré de délivrer. Quelle gêne au contraire, quelle gaucherie dans le
-panneau d'à côté, où il est figuré auprès du dragon mort, très sottement
-embarrassé de sa monstrueuse victime, qu'il ne sait comment traîner!
-Toute proportion gardée, je me retrouvai, Mlle Boudron une fois partie et
-devant l'action que je venais de commettre pour elle, aussi empêtré que
-le saint Georges du maître vénitien après son exploit. Mentir à cette
-charmante enfant, quand il s'agissait d'effacer le pli d'angoisse, creusé
-entre ses blonds sourcils, n'avait été un bien facile effort. Mentir à
-son père, quand nous nous retrouverions face à face, me serait déjà plus
-malaisé. L'embarras était ailleurs. Je n'avais pas menti pour moi
-seulement. J'avais menti aussi pour Varegnana. La comédie que je venais
-de jouer dans l'intérêt de la jeune fille comportait, pour réussir, la
-complicité du grand seigneur, et de cette complicité je n'étais rien
-moins que sûr. Madame Ariosti avait nommé au père de Christiane le
-possesseur du Léonard débaptisé. Elle l'avait fait par un suprême coup
-d'audace, se disant que ni le comte ni moi ne nous tairions, et préférant
-venir au devant de notre dénonciation, afin de la mieux déjouer. En toute
-circonstance, il eût été immanquable que M. Boudron et Varegnana se
-rencontrassent, immanquable qu'ils en vinssent à causer du prétendu
-Cristoforo et de l'achat fait par Kennedy. C'était plus certain encore
-maintenant. Point n'était même besoin de cette rencontre et de cet
-entretien pour que M. Boudron fût averti de l'opinion du comte sur le
-faux Cristoforo. «Tout Milan saura demain ce qui en est... Son infamie
-sera connue...» Ces phrases du vieux gentilhomme résonnaient dans mes
-oreilles. C'était à mon tour d'éprouver, devant la catastrophe imminente,
-la terreur qui précipitait vers moi, tout à l'heure, la fiancée du
-malencontreux critique d'art, surpris en flagrant délit d'une si épique
-ânerie! Un petit détail redoubla l'inquiétude soudain éveillée, je peux
-bien dire dans mon cœur, tant la pitié pour la jeune fille m'avait pris
-tout entier. Au moment même où Christiane remontait dans l'ascenseur,
-j'avais remarqué qu'un domestique descendait l'escalier, une lettre à la
-main. Il avait posé quelques questions au bureau, et on lui avait fait
-avancer une voiture. Je demandai au concierge si cet homme était le valet
-de chambre de M. Boudron. Sa réponse affirmative, changea mon doute en
-certitude. Ce message était pour Varegnana. Dans son premier spasme
-d'irritation, M. Boudron avait écrit au comte. Pourquoi? Sinon pour avoir
-de lui la vérité sur le tableau qu'il avait tant désiré acheter. C'était
-le signe, entre parenthèses, que Courmansel ne s'était pas mépris sur ce
-point. Avec ces attitudes sceptiques, M. Boudron avait cru profondément à
-l'authenticité du Cristoforo. La lettre était portée et non envoyée par
-la poste. On devait donc attendre la réponse, au cas où Varegnana serait
-à la maison. Et il y serait, il me l'avait promis. Là-dessus, moi-même je
-hélai, en hâte, un nouveau _brumista_, et dix minutes plus tard, je
-descendais devant la porte du palais de la rue Bagutta. Le fiacre qui
-m'avait précédé attendait encore. J'aperçus en entrant dans l'antichambre
-le domestique de M. Boudron. La réponse n'était pas encore donnée.
-J'arrivais à temps.
-
-
-XIII
-
-Le comte se tenait, quand on m'introduisit, dans le plus petit des
-salons, celui qui lui servait de cabinet de travail. Au premier coup
-d'œil je vis que le Léonard--c'en est un, je le jurerais sur votre tête,
-Madame,--avait repris sa place d'honneur sur son précieux lutrin.
-Varegnana écrivait, assis à son bureau, si l'on peut donner ce nom
-bourgeois à un pareil chef-d'œuvre de marqueterie et de sculpture sur
-bois. Des plumes de cygne au long empennage faisaient bouquet, auprès de
-lui, dans une coupe de la Renaissance. Ce sont les seules qu'il emploie,
-et il les plonge dans un encrier ciselé par Benvenuto Cellini, s'il vous
-plaît. Je vous ai dit que c'est un Seigneur, un noble et vieux Seigneur,
-un de ces types d'un autre âge que nos ignobles démocraties modernes
-rangeraient volontiers dans le dictionnaire des monstres antédiluviens,
-entre le _Mammouth_ et l'_Epiornis_, le _Plésiosaure_ et le _Diplodocus_.
-Il était si occupé à sa besogne, qu'il ne m'entendit même pas entrer.
-Plusieurs feuilles de papier déchirées et jetées dans un vaste bassin de
-cuivre repoussé, un antique _brasero_ aux armes de sa famille--encore le
-Seigneur!--attestaient sa difficulté à composer cette lettre, la réponse
-à celle de M. Boudron. Je demeurai quelques instants à le regarder. Je
-cherchais à discerner, sur son altière physionomie et dans son attitude,
-un indice de ses dispositions présentes. Il me sembla que sa colère de la
-matinée était, sinon passée, au moins diminuée. Enfin, d'un geste où je
-crus reconnaître l'énergie d'une résolution définitive, sa main crispée
-traça au bas de la feuille sa large et claire signature. Comme il
-relevait la tête, il m'aperçut:
-
---«Vous arrivez bien», me dit-il. «Si je ne vous avais pas promis de ne
-pas sortir, je serais allé chez vous... J'ai une question à vous poser.
-Mais, d'abord, voulez-vous prendre connaissance de cette lettre?»
-
---«C'est une réponse à M. Boudron?», m'écriai-je étourdiment.
-
---«Oui», fit-il, «d'où le savez-vous?»
-
-Je me sentis rougir, comme la pauvre Christiane tout à l'heure, oh! moins
-joliment! Mon imprudente demande prenait un mauvais air d'espionnage
-devant ce personnage d'ancien régime, si parfaitement bien élevé. J'eus
-le courage de mon indiscrétion. Le motif en était par trop désintéressé.
-Je lui dis donc:
-
---«J'ai vu le domestique sortir avec une lettre et monter en voiture.
-J'ai pensé, sachant la scène que M. Boudron venait d'avoir avec Madame
-Ariosti, qu'il voulait avoir par vous des renseignements plus précis...
-Et me voici...»
-
---«Ne vous excusez pas», interrompit-il avec sa grâce habituelle, «et
-écoutez ma lettre. C'est en effet une réponse à celle de M. Boudron:
-«_Monsieur, J'ai été très sensible à la marque de confiance que vous avez
-bien voulu me donner. Mais vous comprendrez que Madame la marquise
-Ariosti étant une de mes parentes, je m'impose la règle absolue de me
-taire sur l'incident auquel vous faites allusion. Tout ce que je peux
-vous en dire, c'est qu'il ne vous a pas été exactement rapporté. Vous
-trouverez ici, avec mes regrets pour une fin de non-recevoir à laquelle
-je vous demande de ne voir aucun autre motif, l'expression de mes
-sentiments bien distingués. Comte Andrea Varegnana..._» «Il n'y a pas
-trop de fautes de français?...» ajouta-t-il. Toujours le Seigneur! Il
-entendait bien que je ne me permettrais pas d'apprécier le bien ou le mal
-fondé d'une de ses démarches. Il désirait que je fusse au courant. Rien
-de plus.
-
---«Si j'écrivais votre langue comme vous la mienne...» répondis-je.
-
---«Alors, j'envoie le billet?...» dit-il.
-
-Vous jugez, Madame, si je m'abstins de toute réflexion. Dans le temps que
-j'avais mis à franchir l'assez longue distance qui séparait mon hôtel du
-palais Varegnana, j'avais ébauché ou rejeté quatre ou cinq plans, tous
-destinés à conduire le comte juste au point où il était venu tout seul:
-donner une explication qui me laissât le champ libre. Comment en était-il
-arrivé là?... J'y ai beaucoup réfléchi depuis et je n'ai pas résolu ce
-petit problème. Mais qui a jamais vu clair dans l'intention d'un Italien,
-quand une fois il s'est fermé? Si leurs peintres nous ont laissé tant
-d'admirables portraits, la cause en est dans le caractère, si
-impénétrable à la fois et si expressif, des physionomies de ce pays.
-Elles sont ardentes et secrètes, passionnées et elles ne disent pas leur
-mot. Quand je me souviens de l'accent ému avec lequel Varegnana m'avait
-parlé de Christiane Boudron, je me dis qu'il a eu tout simplement pitié
-d'elle et de son bonheur,--comme votre serviteur, Madame.--On est si près
-d'aimer l'amour des autres quand on a aimé soi-même, et vous savez mon
-opinion sur l'hôte du palais de la via Bagutta et son roman caché.--Puis,
-je me souviens de l'hypnotisme exercé sur lui par la critique d'art,
-soi-disant scientifique. Je me rends compte qu'au fond, tout au fond, ce
-possesseur de tant de merveilles n'est qu'un amateur. Il n'a jamais tenu
-le crayon et le pinceau. Devant une toile ou une statue, il n'a pas cette
-intuition de l'outil, qui ne s'apprend que par la pratique. Je vois
-distinctement, moi, un Titien et un Raphaël, un Mantegna et un Longhi
-travailler, broyer leurs couleurs sur leur palette, attaquer leur
-tableau. Pour employer une locution vulgaire, mais très juste, je sais
-comment c'est fait. Varegnana, non. Il n'a donc pas de certitudes, ne
-jugeant pas vraiment par lui-même. Pour qu'il eût débaptisé sur le cadre
-le Léonard--son Léonard!--il fallait qu'il fût,--j'allais parler d'une
-façon plus vulgaire encore, et dire _épaté_,--mettons médusé par
-Courmansel, son bagou de pédant, son érudition affirmée. Courmansel, pour
-Varegnana, c'était Morelli lui faisant peur du fond de sa tombe, et l'on
-n'est pas un Seigneur sans être un peu timide. Ces traits semblent
-contradictoires, mais être un Seigneur, c'est se vouloir toujours le
-premier, ou du moins à part. C'est donc avoir un amour-propre toujours en
-éveil. C'est craindre, par-dessus tout, le ridicule d'une prétention mal
-justifiée. Je cherche à expliquer une volte-face au demeurant moins
-étonnante que la mienne. Mais l'on connaît, ou l'on croit connaître, la
-logique de ses illogismes, au lieu que les brusques changements des
-autres nous déconcertent jusqu'à l'ahurissement. Je me comparais au saint
-Georges de Carpaccio, Madame, tout à l'heure--sans trop de modestie. Ne
-me le dites pas, je le sais. Imaginez ce brave chevalier sentant soudain
-venir à lui la corde avec laquelle il traînait son dragon. Il constate
-que le cadavre de l'énorme bête a disparu!... Il ne serait pas plus
-étonné que je ne le fus, le billet du comte à M. Boudron une fois envoyé.
-Désormais tout dépendrait de ce que je raconterais au père de Christiane.
-Mon parti était pris. En tout cas, je ne m'attendais guère à entendre
-Varegnana me dire:
-
---«Ainsi le portrait est vendu à M. Ralph Kennedy? Vous êtes arrivé trop
-tard?»--Et comme je lui faisais signe que oui... «C'est peut-être mieux,»
-continua-t-il et après un court silence: «Car enfin, êtes-vous sûr, bien
-sûr, que vous ne vous êtes pas trompé?...»
-
---«Trompé?» répétai-je. «En reconnaissant mon tableau?»
-
---«En vous imaginant le reconnaître», rectifia le comte. «Vous n'avez eu
-que quelques minutes pour l'examiner, et une ressemblance est si
-perfide... Vous-même, vous m'avez dit que vous avez failli n'en pas
-croire vos yeux, tant ce panneau avait une physionomie de vieille
-chose... Sur le premier moment, je n'ai pas pensé plus que vous à la
-possibilité que vous fissiez erreur. Je vous l'ai dit. Je n'ai jamais été
-tranquille devant ce portrait... Je lui en voulais d'avoir servi à
-débaptiser celui-ci...» Et il me montrait son Léonard réinstallé à sa
-place d'honneur. Il ne lui avait pas encore enlevé son brevet de
-déchéance, le cartouche sur lequel figurait un des noms de l'usurpateur,
-cet Amico di Solario, mélancoliquement suivi d'un signe
-interrogateur,--dernier et faible essai de protestation!
-
---«Enfin», reprit-il, «après avoir eu la scène que vous savez avec la
-marquise, et une fois seul, je me suis demandé: n'avons-nous pas été un
-peu vite, M. Monfrey et moi? Madame Ariosti est ma cousine, comme je
-l'écrivais à M. Boudron. Quand je vous eus laissé partir, je ne me
-sentis pas la conscience entièrement en paix. Je n'avais pas fait un
-assez long crédit à cette femme, qui pouvait être de bonne foi... Et elle
-l'était, témoin les photographies qu'elle vient de m'envoyer de son
-tableau, sans un mot. Je lui ai manqué très gravement. Cet envoi
-n'était-il pas un appel à un examen, auquel j'ai procédé? J'ai là une
-autre photographie, celle du dessin de l'Académie de Venise, dont je vous
-ai déjà parlé, et qui est une étude pour mon ex-Cassandra.» Ici un
-soupir, et fermement: «Eh bien! Il n'y a pas à dire, l'X dont est signé
-ce dessin est exactement le même que l'X qui figure au bas du portrait où
-vous avez cru reconnaître votre œuvre de jeunesse... Est-il admissible
-que cette particularité soit un pur hasard?... Voyez: les deux petites
-barres d'en bas et d'en haut allant ainsi, d'un seul côté et se relevant
-un peu à la pointe... Or vous n'aviez pas vu le dessin de Venise quand
-vous avez peint votre tableau. Donc...»
-
-Il me tendait les deux épreuves, où il y avait en effet une identité
-entre les deux lettres, dont l'explication était trop naturelle. Le père
-Sanfré avait savamment retouché ou fait retoucher dans le style du
-quinzième siècle les lettres de la signature destinées à subsister. Ce
-dessin de Venise était de cette époque. A moins que... Depuis cette
-aventure j'en suis à me demander, moi, s'il ne fonctionne pas, en Italie,
-un immense _camorra_ artistique dont tous les associés sont dressés à
-estampiller de marques, savamment choisies, les dix mille objets faux qui
-émigrent chaque année de la Péninsule. Je regardais le profil de
-l'inconnue qui avait posé pour ce crayon. Je regardais l'image de
-Ginevra. L'intense comique de la situation me ressaisissait. Même
-Varegnana ne croyait plus à mon témoignage! J'aurais pu, comme j'avais
-fait avec Courmansel, discuter point par point. Dans ma confidence hâtive
-de la veille, je n'avais pas insisté sur les irréfutables indices,
-notamment sur le petit signe du coin de la lèvre que je connaissais si
-bien et qui me rappelait de délicieux souvenirs d'amours bohémiennes. A
-quoi bon? Je levai les yeux sur le Comte. Il me sembla qu'une angoisse
-contractait son visage. Dans le doute sur l'authenticité d'un tableau,
-estimait-il que mieux valait faire pencher la balance du côté qui
-favoriserait un jeune et profond amour? Le possesseur du Léonard
-éprouvait-il un suprême regret? Le gentilhomme désirait-il abriter ses
-scrupules derrière mon affirmation? Il est certain que son visage se
-détendit lorsque j'acquiesçai à sa nouvelle opinion en lui répondant:
-
---«C'est vrai, je ne reconnais plus bien mon tableau. A vingt-huit ans de
-distance, vous savez!... D'ailleurs, Madame Ariosti, Kennedy et
-Courmansel ont été prévenus...»
-
---«Ah!» fit-il, «Courmansel aussi... Et il pense?...»
-
---«Que son Cristoforo est plus vrai que jamais...»
-
---«Vous voyez!...» s'écria Varegnana, et regardant le portrait jadis
-attribué au Vinci avec une tristesse singulière... «Décidément, ma Dame
-aura perdu son peintre, mais elle ne nous en voudra pas... Nous aurons
-fait une heureuse... Ne soyez pas en retard pour le dîner», ajouta-t-il;
-«vous aurez un plat milanais dont je veux vous faire la surprise et qui
-ne peut pas attendre...»
-
-... Voilà pourquoi, Madame et amie, si jamais Adalbert de Rumesnil, ou
-quelque autre Snob de cette lignée, vient vous raconter que l'on a
-découvert le véritable auteur de la _Joconde_ et que cet auteur s'appelle
-Cristoforo Saronno, n'en croyez pas un traître mot. Et si vous apprenez
-qu'un collectionneur de nos amis se prépare, dans une grande vente, à
-enrichir sa galerie d'un panneau du même Cristoforo, engagez-le à se
-méfier. Et puis, permettez à votre serviteur de vous offrir pour votre
-fête, qui tombe le 17 du mois, une médiocre reproduction de la Cassandra
-du palais Varegnana: qu'il a exécutée pour vous--_con amore_.--Vous
-placerez cette aquarelle dans un des coins de votre salon, et quand on
-vous demandera quelle est cette tête adorable, vous répondrez hardiment
-que c'est une copie d'un Léonard. Ce sera vrai, aussi vrai que vous êtes
-un Vinci, vous-même, pour le malheur de celui qui vient de vous raconter
-cette trop longue histoire et qui s'excuse, en mettant à vos pieds une
-fois de plus votre passionné, votre fidèle, votre inutile serviteur.
-
- L. M.
-
- _Pour copie conforme._
-
- Thoune. Août 1906.
-
-
-
-
- LA SECONDE MORT
-
- DE
-
- BROGGI-MEZZASTRIS
-
- _A Arrigo Boïto._
-
-
-I
-
-C'était la première fois que Michel Steno visitait le petit musée
-Broggi-Mezzastris, que connaissent bien tous les voyageurs qui se sont
-arrêtés quelques jours à Bologne. Cette admirable capitale de l'Émilie
-mérite beaucoup mieux que de servir de halte, comme c'est l'habitude, une
-matinée où un après-midi, entre Florence, Milan et Venise. Le comte
-Steno--le nom l'indique assez--était originaire de cette dernière ville.
-Ce voisinage aurait dû lui rendre familière la galerie que le défunt
-commandeur Broggi-Mezzastris a léguée à sa cité, d'autant plus que ledit
-commandeur était son très proche parent. La comtesse Steno, sa mère,
-celle qu'on appelait à Venise, de son vivant, l'Andryana, pour la
-distinguer de l'autre comtesse Steno, la Catarina, était une demoiselle
-Broggi et la propre sœur du généreux collectionneur. Mais la sœur et le
-frère étant brouillés depuis des années, le neveu n'avait jamais passé le
-seuil du palais de son oncle. Ce malentendu familial expliquait le
-codicille par lequel l'opulent Bolonais avait institué sa patrie sa
-légataire universelle, sous cette condition expresse que tous les meubles
-et objets d'art ramassés dans sa maison y demeureraient et que les salles
-seraient ouvertes au public trois jours de la semaine, de dix heures à
-quatre. Visiblement, Broggi-Mezzastris s'était proposé comme modèle la
-fondation Poldi-Pezzoli à Milan, pour le plus grand dam de cet unique
-neveu, son naturel héritier. Il est juste de dire que Michel n'avait,
-après la mort de son père et de sa mère, jamais rien fait pour se
-rapprocher de son oncle. Il suffisait que celui-ci fût riche pour que le
-neveu répugnât à toute démarche de réconciliation. Il avait donc trouvé
-tout naturel, à l'époque, d'être privé de ce considérable héritage.
-C'était un véritable descendant des «Magnifiques» que Michel, et qui
-n'avait jamais eu besoin d'affecter le mépris de l'argent. Le malheur est
-que l'argent se venge toujours de ces dédains-là. Un bourgeois l'a dit
-sagement: il ne mérite, ce nécessaire et dangereux métal, ni d'être
-méprisé, ni d'être adoré. Il mérite d'être compté. Ayant manqué à cette
-maxime, le dernier représentant de l'illustre doge Steno avait, à
-trente-cinq ans--c'était son âge, lors de cette aventure qui date de
-1890--dépensé plus de la moitié de sa fortune. De ses soixante mille
-francs de rente, il lui en restait vingt-cinq. Ce million s'était fondu à
-mener cette existence cosmopolite pour laquelle les Italiens ont tant de
-goût et tant d'aptitude. Observateurs et souples, surveillés et
-impressionnables, très réfléchis et très sensitifs, ils excellent à
-s'harmoniser avec des milieux nouveaux, et ils se sentent attirés vers
-les plus élégants, par cette crainte du provincialisme, un des traits
-singuliers de ces natures à la fois si fières de leur passé et si
-défiantes de leur présent. Michel avait payé cher le droit de se
-considérer un peu comme chez lui à Nice, à Londres, à Paris, à
-Saint-Moritz, à Aix, dans tous les endroits de fête mondiale où il avait
-promené sa belle mine d'ancien portrait. Avec ses trente-cinq ans, il
-ressemblait encore d'une façon saisissante à ce jeune seigneur de la
-galerie de Buda-Pest, attribué par les critiques à Giorgione tour à tour
-et au Pordenone. Qu'importe? C'est une tête au front hautain, aux yeux
-profonds, à la bouche passionnée, à l'expression sensuelle et grave, et
-qui semble garder un secret tragique de volupté et de mélancolie. Il se
-trouve aisément des curieuses pour essayer de déchiffrer ces secrets-là,
-quand une pareille physionomie s'associe aux jolies manières d'un
-gentilhomme ultra-moderne, et la compagnie des curieuses est d'autant
-plus coûteuse que leur nom figure en meilleure place sur le «Gotha» ou le
-«Peerage». Un amant digne de ce nom ne se pardonnerait pas de ne pas
-suivre le train de sa maîtresse. Cela soit dit pour expliquer et la
-demi-ruine si rapide de Michel Steno, et aussi comment son indifférence à
-la succession de son oncle s'était petit à petit, trois ans après la
-disparition du collectionneur, changée en un regret, d'abord très vague,
-puis plus précis. L'inauguration solennelle du musée, retardée par des
-nécessités d'aménagement intérieur, avait eu lieu, il y avait seulement
-six mois. A cette occasion, tous les journaux de la Péninsule avaient
-publié des articles qui célébraient la générosité du commandeur Broggi,
-avec chiffres à l'appui. Il avait été parlé de quatre millions de francs,
-rien que pour les tableaux. Le palais, construit par Baldassare Peruzzi,
-un peu avant et dans le même style que le Prosperi, à Ferrare, valait
-bien de son côté un million. Mettons un million encore pour les
-tapisseries et les meubles. Le capital immobilisé pour suffire à
-l'entretien et au traitement des gardiens représentait deux autres
-millions. Il était assez naturel que Michel eût additionné ces sommes
-avec un mécontentement grandissant, et qu'il eût poussé la mauvaise
-humeur jusqu'à ne pas assister à cette séance d'inauguration. Il ne
-l'était pas moins qu'ayant l'occasion de traverser Bologne, la fantaisie
-lui fût venue d'inventorier par lui-même ce trésor dont il avait été
-frustré, un peu par la faute de ses parents, qui eussent dû, à cause de
-lui, se rapprocher du commandeur; un peu par sa propre faute--il se
-blâmait, à présent, d'avoir mis son amour-propre à ne pas capter un oncle
-riche et célibataire--beaucoup par la faute d'une troisième personne. Le
-vieux Broggi-Mezzastris, devenu hypocondriaque, avait eu, comme unique
-commensal, durant la dernière période de sa vie, un mauvais peintre, un
-certain Luigi Gambara, dont la comtesse Steno avait toujours parlé à son
-fils comme du plus dangereux intrigant. Tandis qu'il payait la taxe
-d'entrée, au bas du grand escalier, Michel avait pu lire ce nom suspect
-au bas du règlement du musée: «Luigi Gambara, conservateur général.» Ce
-renseignement n'était pas pour lui une nouveauté. Il savait la fondation
-de son oncle mise sous la surveillance du peintre, le confident le plus
-intime de la pensée du vieillard. Ce signe visible que cet homme
-existait, surpris par le neveu déshérité, en avait pourtant donné un
-sursaut soudain de ses secrètes rancunes.
-
---«Conservateur général?...» avait-il répété tout bas, en commençant de
-gravir les marches. «Ce Gambara a joliment manœuvré. Il ne pouvait pas
-se faire léguer les dix millions. La captation eût été trop flagrante et
-le testament trop attaquable. Le drôle a été plus fin. Il s'est fait
-donner l'usufruit, tout simplement, sous un prétexte qui le mettait à
-l'abri des procès. Conservateur général? Cela signifie une belle et bonne
-rente, un logement sans doute...» Et, comme il était sur le palier où se
-tenait écroulé sur un divan un gardien, somptueusement habillé à la
-livrée de feu le commandeur: «Monsieur le professeur Gambara habite ici?»
-demanda-t-il.
-
---«Oui, monsieur,» répondit cet autre sinécuriste; «au second étage. Mais
-il est sorti.»
-
---«C'est bien cela,» reprit Michel qui continuait mentalement son
-monologue. «Le palais est à lui, puisqu'il y demeure en maître. Il est
-payé pour se promener au milieu des chefs-d'œuvre et y faire figure
-d'amateur d'art. Je me suis laissé raconter qu'avant d'être recueilli par
-mon oncle, il besognait chez les antiquaires. Il y restaurait des
-tableaux à cinq francs la journée peut-être. Et maintenant!... Oui. C'est
-joliment manœuvré. Et penser que mon oncle a eu assez d'intelligence
-pour découvrir et acheter toutes ces peintures, pas assez pour deviner la
-grossière entreprise de ce coquin sur sa fortune?... Il m'aurait
-seulement légué ces tableaux avec interdiction de les vendre, quelle
-parure pour la grande salle du palais Steno! Ils y auraient été vivants.
-Au lieu qu'ici, à quoi servent-ils? A nourrir l'insolence paresseuse de
-ce flandrin de gardien et la gredinerie triomphante du sieur Gambara...
-Qui vient les visiter? Trois ou quatre Anglaises, de temps à autre, comme
-celles-ci, qui prononcent devant eux, du bout de leurs longues dents,
-l'inévitable _Very fine aindeed!_... Et tout le reste de la journée,
-personne... Y a-t-il rien de plus lamentable que ce musée, de plus
-délaissé, de plus désert?... Était-ce la peine de tant aimer les arts,
-pour aboutir à cette nécropole?...»
-
-L'aspect des salles justifiait cette boutade. Le pas énervé du jeune
-homme résonnait à présent sur leur parquet désert. Elles développaient
-leur longue enfilade vide, autour d'une cour intérieure, plantée en
-jardin, que décorait un énorme fleuve de pierre épanchant de son urne
-une masse d'eau jaillissante. La sonorité de cette cascade arrivait dans
-la galerie, par les fenêtres ouvertes--on était en mai.--Elle rendait
-plus sensible la solitude de ces vastes chambres abandonnées, où rien ne
-trahissait la vie personnelle de l'ancien propriétaire. Plus de meubles
-et plus de tapis. Il ne restait que les murs, tendus d'un damas rouge,
-visiblement neuf, sur lequel se détachaient, de place en place, dans
-leurs cadres presque tous anciens, les tableaux célèbres de cette
-collection, une des plus remarquables qui ait été formée ces dernières
-années. Les artistes de l'Émilie surtout y sont représentés par des
-merveilles: l'Ortolano par une _Nativité_ d'un charme d'autant plus
-prenant que la Vierge, le saint Joseph et l'Enfant se groupent, par un
-symbolisme d'une rare poésie, entre les colonnes doriques d'un temple
-ruiné. On y voit six _tondi_ de Francia, série incomparable. Elle
-illustre l'histoire d'Orphée. De l'opulent coloriste Dosso Dossi est une
-_Médée_, le pendant de la _Circé_ de la villa Borghèse, à Rome. Et ce ne
-sont là que des peintures du second ordre, par rapport aux cinq pièces
-capitales du musée: la _Cavalcade héroïque_ de Lorenzo Costa, un _Prieur
-de Malte_ d'Antonello de Messine, un _Christ passant_ de Romanino, un
-_Concert champêtre_ de Paris Bordone, et enfin le plus délicieux des
-Gianpietrino, une _Madone avec un enfant_, une des perles de l'école
-lombarde. Les anneaux crespelés de la chevelure de la Vierge, brune avec
-des reflets d'or, les lourdes paupières un peu renflées, le sourire
-sinueux des joues, la noblesse des longues mains, le coloris verdâtre du
-ciel et le mirage des glaciers au fond, tout dans cette toile porte
-l'empreinte du rêve léonardesque et de sa langueur mystérieuse. Quoique
-Michel Steno n'eût jamais mené qu'une existence très frivole d'homme à la
-mode et de délicat épicurien, il était de Venise. Il avait respiré dans
-l'air de la lagune ce goût des belles choses qui fait de n'importe quel
-oisif de la place Saint-Marc un connaisseur-né. Il n'eut pas plus tôt
-commencé de parcourir les salles--où se trouvent, notez-le,
-soixante-seize numéros de cette force--qu'il oublia ses déceptions
-d'héritier évincé, pour s'extasier, tout simplement, devant une telle
-profusion de chefs-d'œuvre. Il allait, plus étonné à chaque pas, envahi,
-quoi qu'il en eût, par le charme émané de ces toiles et de ces panneaux.
-Le génie des vieux maîtres avait su les animer, pour toujours, d'une vie
-tantôt gracieuse ou tantôt sublime, voluptueuse ou douloureuse, mystique
-ou païenne. Michel parvint ainsi jusqu'à la dernière chambre, au fond de
-laquelle se trouvait, comme relégué dans un recoin où la lumière lui
-arrivait mal, un portrait de date récente. C'était celui du commandeur
-Broggi-Mezzartris lui-même, du donateur magnifique. Une plaque de marbre,
-placée sur la surface du palais, célébrait son goût exquis:
-«Ici vécut et mourut le très illustre et très érudit--commandeur
-Broggi-Mezzastris,--qui sut,--comme autrefois les Médicis,--chercher
-dans l'art le repos et le soulagement--de travaux plus mercenaires.--La
-cité de Bologne--a placé là cette pierre,--comme un témoignage de la
-haute culture--de ce grand citoyen.» «Très érudit...» «haute culture...»
-«les Médicis»... De telles paroles sonnaient très étrangement associées
-au personnage devant lequel Michel Steno s'hypnotisait maintenant. Il
-n'avait jamais vu de son oncle que des photographies de jeunesse, où
-l'inachevé de la vingtième année dissimulait les traits caractéristiques
-du masque. Il demeurait stupéfié devant cette physionomie de vieillard,
-si révélatrice. C'était une face terne, prosaïque, sans lumière. Des
-favoris bêtes--n'y a-t-il pas des barbes spirituelles?--l'encadraient
-bourgeoisement. Jamais aucune pensée n'avait allumé sa flamme dans ces
-gros yeux à fleur de tête, où résidait une joie béate de vanité
-satisfaite. La bouche exprimait une bonhomie importante, la suffisance
-niaise du richard qui, ne vivant plus qu'au milieu des flatteurs, prend
-leur servilité complaisante pour une preuve de sa propre excellence.
-Comment concevoir, derrière ce visage de vulgarité, la distinction
-d'esprit et de cœur que supposait l'établissement de cet admirable
-musée? Il y a, certes, de l'exagération dans le mot prêté par la légende
-à Raphaël: «Comprendre, c'est égaler.» Et, pourtant, l'intelligence des
-œuvres d'art, à ce degré, comporte bien une espèce de génie. Le
-médiocre individu, portraituré sur cette toile, avait-il eu ce génie?
-Les tableaux de la galerie avaient beau affirmer que oui; ce portrait-là
-jurait que non, et mille souvenirs se levaient dans l'esprit de Michel
-Steno qui donnaient raison au portrait.
-
---«Quelle figure de _minus habens_!» se disait-il. «Ma mère ne parlait
-jamais de lui sans répéter: Peppino est un pauvre homme. Il ne faut le
-tenir responsable de rien.» Ce portrait est vraiment celui d'un pauvre
-homme, d'un très pauvre homme... A-t-il dû être facile à capter! Comment
-a-t-il fait pour arriver à une grosse fortune, bête comme cette peinture
-le raconte?... Parbleu, c'est très simple. Le grand-père Broggi lui a
-laissé la fabrique de soieries. Bien montée, elle a continué de marcher.
-Le mérite de celui-ci aura été de se savoir incapable. Et c'est un
-mérite. L'on ne touche à rien alors. L'on ne gâte rien... Quel mystère
-que l'hérédité! Ma mère, qui était si fine, si délicate, si grande dame,
-malgré sa naissance,--et ce frère, si commun, si plat!... Décidément
-j'aime tout autant n'avoir pas connu cet oncle. Ça me coûte tout de même
-un peu cher. J'ai eu tort de venir ici. Je vais me mettre à trop
-regretter quelques-uns de ces tableaux. Allons-nous-en sans les
-revoir...»
-
-Le jeune homme reprenait le chemin de la porte de sortie en se tenant ce
-discours. Il traversa la longue suite des salons, sans jeter un nouveau
-regard aux merveilles, qu'il aurait pu et dû avoir à lui, dans le palais
-Steno. Tandis que ses yeux, détournés des toiles, erraient de-ci, de-là,
-au hasard, la singularité dont j'ai parlé déjà, le frappa tout d'un coup:
-cette absence totale de mobilier dans ces pièces, qui avaient pourtant
-servi d'appartement privé au Commandeur. Dans chacune se trouvait
-simplement une banquette cannée, pour le repos des visiteurs. La mémoire
-lui revint soudain, du testament qu'il avait lu jadis avec beaucoup
-d'attention, en compagnie et sur la prière instante de son homme
-d'affaires. Se trompait-il? Ne s'y rencontrait-il pas cette phrase, il
-croyait en voir encore les mots devant lui: «Je lègue le palais avec tout
-ce qu'il contient d'objets d'art et de meubles?...»
-
---«De meubles?» se répéta Michel, à mi-voix, et, parcourant de nouveau
-les salons d'un coup d'œil circulaire: «Voilà qui est bien
-extraordinaire...» Comme il se trouvait derechef sur le palier de
-l'escalier, il interrogea le gardien auquel il s'était adressé tout à
-l'heure: «Dites-moi. C'était bien dans ces chambres du _piano nobile_
-qu'habitait M. Broggi-Mezzastris?...» Et, sur une réponse affirmative:
-«Il y avait des meubles dans ce temps-là?»
-
---«_Chi lo sa?_» répartit flegmatiquement l'homme à la prétentieuse
-livrée rouge et jaune. «Je ne suis pas du temps du Commandeur. C'est M.
-Gambara qui m'a placé ici, l'an dernier. J'ai toujours vu le musée comme
-il est.»
-
---«Il n'y a pas de salles au rez-de-chaussée, où l'on aurait pu mettre
-ces meubles?» insista le questionneur.
-
---«Mais oui,» fit le gardien, en haussant les épaules. «Il y en a, et des
-meubles dedans, en quantité, je vous en réponds. Mais ces salles-là, on
-ne les visite pas. C'est M. Gambara qui en a les clefs.»
-
-
-II
-
-Ce n'était rien, cette réponse. Il était plus que légitime, nécessaire,
-que le surveillant en chef des trésors du musée Broggi-Mezzastris
-conservât par devers lui ces clefs d'un garde-meubles où se trouvaient
-sans doute des objets de grande valeur, et non encore classés. Le temps
-mis à organiser et à ouvrir les galeries s'expliquait par un fait bien
-naturel. Le Commandeur était mort très âgé. Il avait sans doute laissé
-les appartements où il avait fini ses jours et leur mobilier, dans un
-état d'usure qui exigeait de longues réparations. Cette hypothèse n'était
-pas seulement la plus vraisemblable. Elle était la seule. Elle ne se
-présenta même pas une seconde à l'esprit du neveu dépossédé.
-
---«Oui,» se répétait-il au contraire, une fois franchi le seuil du
-palais. «Voilà qui est bien extraordinaire... Cet appartement dégarni?
-Ces meubles sous clef? Qu'est-ce que cela signifie?... Ce Gambara,
-aurait-il profité de sa situation pour exécuter un coup de brocantage?...
-Pourquoi non? Qu'il soit un gredin, comment en douter, après cette
-savante captation? Quel scrupule l'aurait retenu? Qui donc ira vérifier,
-quand on remettra le tout en place, s'il manque un fauteuil, une table,
-une chaise? Le sieur Gambara sera chargé de surveiller le réaménagement.
-Ah! la bonne farce!... Parbleu, il aura vendu à quelque antiquaire, un de
-ceux qui l'ont placé _casa_ Broggi, pour une centaine de mille francs
-d'objets. Avec le goût de mon oncle, et à en juger d'après les tableaux,
-des meubles de premier ordre remplissaient ce palais. Au prix où sont les
-bois aujourd'hui, il ne faut pas beaucoup de fauteuils pour faire cent
-mille francs... On a dû dresser un inventaire, à la mort du Commandeur.
-Où est-il? Chez les gens de loi. Qui s'avisera d'aller l'y consulter?...
-Qui? Et pourquoi pas moi?... Quelle idée!... Mais si je mettais mon bon
-ami Cantoni sur cette piste? Il voulait attaquer le testament sous
-n'importe quel prétexte. Je l'en ai empêché à l'époque. Ce procès ne me
-semblait pas juste... Les choses changent, dès l'instant que le testament
-n'est appliqué, ni dans sa lettre, ni dans son esprit. Car il ne l'est
-pas. Mon oncle a voulu laisser à Bologne, sa maison, comme il l'habitait.
-Il ne l'habitait pas telle que je viens de la voir... Donc le testament
-est faussé... Décidément j'en parlerai à Cantoni...»
-
-
-Ce roman de soupçon, pris et repris, avait fait certitude dans
-l'imagination de Michel Steno, quand il débarqua sur le quai de la gare à
-Venise, vingt-quatre heures après sa visite au palais Broggi-Mezzastris.
-Le soir même, il allait, suivant l'invariable coutume de ses compatriotes
-nobles ou plébéiens, riches ou pauvres, prendre des glaces _in piazza_.
-Dix minutes plus tard il retrouvait l'avocat Cantoni, et tout de suite il
-lui communiquait ses doutes, qui n'en étaient déjà plus, sur la gestion
-du captateur Gambara. Cette consultation, prolongée indéfiniment, en
-allant et venant, sous les arcades, eut pour conséquence immédiate,
-vingt-quatre autres petites heures plus tard, l'expédition officielle par
-le dit Cantoni d'une lettre sur papier timbré. Au nom du «très noble
-homme» Michel Steno, patricien Vénitien, l'avocat signalait au «très
-illustre» marquis Bellini, de Bologne, président du conseil du musée
-Broggi-Mezzastris, la grave infraction faite au testament. Cantoni citait
-le texte du codicille qui portait très exactement que «rien ne devait
-être changé dans le palais». Il ajoutait que si les pièces n'étaient pas,
-dans un délai normal, remises en l'état consigné sur l'inventaire après
-décès, M. le comte Michel Steno se croirait obligé, à son très grand
-regret, en sa qualité de plus proche héritier, d'introduire une action en
-justice.
-
---«Aucun doute,» avait conclu le subtil homme d'affaires, «que le marquis
-Bellini ne donne des ordres pour réparer une irrégularité qu'il ignore
-certainement. Il faudra que le Gambara représente les meubles. Il les
-représentera. Pas tous, et pour cause. C'est là que je l'attends. J'écris
-par le même courrier à mon confrère de Bologne, qui a été chargé de la
-succession, de me faire tenir le double de l'inventaire. C'est de droit.
-Sitôt averti que le mobilier a été remis dans les salles, je me
-transporte là-bas en personne, cet inventaire en main. Je vérifie
-fauteuil après fauteuil, clou après clou. Le Gambara est convaincu de
-vol. Mais s'il a volé, il a capté... Voyez-vous la suite, monsieur le
-Comte?... Le procès est au bout, et un bon procès. La ville transigera.
-Je vous l'avais dit, il y a deux ans.»
-
---«Que le Gambara soit seulement châtié,» avait répondu Michel. «Ce sera
-déjà une petite satisfaction.»
-
---«Il le sera,» avait repris l'avocat. «J'en fais mon affaire, et du
-procès aussi. Mais le personnage est évidemment très retors. Il ne se
-laissera pas prendre sans avoir essayé quelque tour de son métier. Il est
-de Bologne, le pays des _glossateurs_. Nous sommes de Venise, nous, celui
-des Inquisiteurs d'État. Nous aurons le bon bout. Je voudrais le voir
-sortir de là, s'il a vendu des meubles et s'il ne peut les
-représenter!... Et qu'il en ait vendu, c'est trop clair. Ça pue
-l'escroquerie, cette affaire, à plein nez. Patience, mon cher Comte,
-patience. Nous aurons notre procès. Et je parle de transaction? Mais
-pourquoi en accepterions-nous, si l'on a capté? Nous n'en accepterons
-pas, et le testament sera cassé... Et alors...» Et il eut le clignement
-d'yeux d'un chicaneur devant la perspective d'un de ces litiges qui,
-d'appel en appel, durent des années et font la gloire des
-basochiens,--et leur fortune.
-
-
---«Cantoni aurait-il vraiment raison?» se demandait Steno, une semaine
-plus tard, en tournant et retournant entre ses doigts une carte de visite
-trouvée sur le plateau de la table dans le vestibule de son palais, au
-retour d'une promenade en gondole. Cette carte portait le nom de «Luigi
-Gambara, conservateur général du musée Broggi-Mezzastris.» Au-dessous de
-ce titre, qui tenait deux lignes, le visiteur avait écrit au crayon
-quelques mots. Ils justifiaient trop les soupçons de Michel lui-même et
-les accusations de l'avocat: «Aura l'honneur de se présenter de nouveau
-aujourd'hui, à cinq heures, et prie instamment monsieur le comte Steno,
-de lui accorder un entretien personnel, pour une communication
-extrêmement importante.» Une adresse suivait, celle de l'hôtel où le
-voleur était descendu à Venise. N'était-ce pas un aveu de vol en effet
-que cette démarche, tentée en dehors et à côté des hommes de loi, alors
-que la plainte de Cantoni au marquis Bellini posait la question sur un
-terrain purement juridique? Le conservateur général du musée Broggi, qui
-aurait dû plutôt s'appeler le dévaliseur, venait implorer la pitié de
-l'héritier dépouillé jadis par ses soins, afin d'arrêter une enquête dont
-l'issue menaçait d'être trop redoutable.
-
---«Ça va être une scène grotesque,» se dit Michel. «Je ne le recevrai
-pas. Ou mieux, je le recevrai, deux minutes, pour qu'il sache bien que je
-n'agis poussé par personne et que ma résolution ne bougera pas... Il est
-perdu, et c'est bien fait.»
-
-Le descendant des doges était dans ces dispositions peu bienveillantes,
-lorsqu'à l'heure dite le gondolier, qui lui servait de valet de
-chambre--à la Vénitienne, toujours--introduisit le personnage attendu.
-Michel vit entrer un petit homme, âgé, chétif, de pauvre mine, tout
-blanc, tout voûté, avec un de ces visages à la fois délicats et humbles,
-fins et craintifs, où se devine ce mélange singulier d'une intelligence
-très vive et d'une incurable défiance de soi, qui fait le «raté
-supérieur», pour emprunter à un humoriste une expression qui mériterait
-de passer dans la langue, tant elle est exacte. Les yeux de Gambara
-étaient brûlants de fièvre et très bleus. Ils paraissaient plus clairs
-par le contraste avec le teint jaune et brouillé, qui révélait des années
-de misère physiologique, de nourriture insuffisante, de travaux
-excessifs, d'inquiétudes sans cesse renouvelées. La mise était pauvre,
-mais décente. Cet ensemble était malheureux--si l'on peut dire. Il ne
-dégageait rien de commun, rien surtout qui s'accordât aux accusations que
-Michel avait portées, dans son esprit, d'abord contre le talent
-d'intrigue, puis contre la probité de cet étrange visiteur. L'idée
-préconçue était trop forte pour que le neveu du commandeur Broggi
-n'interprétât pas aussitôt, dans le sens le plus défavorable, cette
-attitude presque douloureusement gênée. Lui, qui avait pour les
-mendiants de sa ville des courtoisies dignes de son nom, il n'invita même
-pas le nouveau venu à s'asseoir, et il l'accueillit d'une phrase où le
-mépris ne se dissimulait guère:
-
---«Vous avez tenu à me parler, monsieur Gambara, et je vous ai reçu, pour
-couper court dès maintenant à toute autre démarche de ce genre. Vous vous
-proposez, n'est-il pas vrai, de m'entretenir du message que mon avocat,
-M. Cantoni, a fait parvenir en mon nom à M. le marquis Bellini? C'est
-inutile. J'entends que cette affaire, si affaire il y a, passe par la
-voie légale.»
-
---«Il n'y a pas d'affaire, monsieur le Comte,» répondit Gambara, «et il
-n'y en aura pas. C'est votre droit strict, comme neveu de mon regretté
-bienfaiteur, de tenir la main à ce que son testament soit exécuté à la
-lettre. J'ai donné des ordres en conséquence. Si vous persistez dans
-cette volonté, après ces quelques minutes d'entretien, les appartements
-seront remis exactement dans l'état où ils se trouvaient le jour de la
-mort de M. le commandeur Broggi-Mezzastris... Seulement, cet entretien
-est si confidentiel! J'ai peur...»
-
---«Que l'on ne nous écoute?» interrompit Steno. Il avait en effet reçu le
-peintre dans l'immense pièce qui sert d'antichambre aux palais de Venise
-et que l'on appelle la _Sala_. «Mais, monsieur, je n'ai rien à vous dire,
-et je prétends ne rien entendre que tous mes gens, et tous mes
-compatriotes au besoin, ne puissent écouter, s'ils le veulent. Je
-n'accepte pas d'entretien confidentiel... Vous semblez croire que je peux
-revenir sur ma décision. Je n'y reviendrai pas. Permettez-moi de
-m'étonner que vous ayez même pu concevoir une telle idée. Un testament ne
-s'interprète pas. Il s'exécute. J'ai voulu que celui de mon oncle fût
-exécuté. Il le sera. Convenez-en: il est assez étrange que le
-bénéficiaire le plus favorisé force un parent déshérité à lui rappeler un
-principe d'ordre si élémentaire. Vous y avez gravement manqué. Vous avez
-sans doute un motif pour cela. Ce n'est pas à moi que vous avez à dire ce
-motif. C'est à M. le marquis Bellini, qui vous priera peut-être de le
-dire à quelqu'un d'autre.»
-
---«A quelqu'un d'autre?» balbutia Gambara, comme stupéfié.
-
---«Mais oui, monsieur,» insista durement Michel Steno. «Au procureur du
-Roi, par exemple.»
-
-La brutalité de cette allusion si directe ne permettait pas l'équivoque.
-Le vieillard pâlit affreusement. Ce fut au tour de Michel Steno de
-demeurer étonné: il vit soudain un éclair d'indignation jaillir de ces
-prunelles, tout à l'heure implorantes, une révolte de fierté transfigurer
-ce visage humilié. La secousse avait été si violente que l'infortuné ne
-trouva pas de souffle d'abord pour articuler ses mots. Ses lèvres
-s'agitèrent sans émettre un son. Enfin, d'une voix étouffée, il put
-répondre:
-
---«Alors, monsieur le Comte, vous croyez cela de moi, que j'ai commis
-quelque action qui pourrait me conduire devant les tribunaux, que j'ai
-abusé du dépôt dont j'avais la garde, sans doute?... C'est le sens de vos
-paroles. Elles ne sauraient pas en avoir un autre... Je comprends,»
-continua-t-il, d'un accent saccadé maintenant. «Si les meubles ne sont
-pas dans les appartements, c'est parce que j'en ai vendu une partie...
-Voilà ce que vous croyez, n'est-ce pas?... S'il en est ainsi, vous avez
-raison, monsieur le Comte, toute conversation entre nous est inutile...
-Adieu, monsieur. Adieu. J'ai l'honneur de vous saluer...»
-
-Il avait marché vers la porte, après avoir jeté ce cri de protestation,
-où frémissait la souffrance presque sauvage de l'honnête homme outragé.
-Arrivé au bout de la _Sala_, et la main sur la poignée de la porte,
-Gambara s'arrêta. Il revint droit sur son insulteur, et, les prunelles
-dans ses prunelles:
-
---«Non, monsieur le Comte,» commença-t-il. «Je ne m'en irai pas de la
-sorte. A cause de votre oncle, qui a été si bon envers moi, qui nous a
-sauvés de la misère, les miens et moi, je parlerai. Vous saurez la
-vérité, toute la vérité. Je vous la dirai, non pas pour moi, pour lui,
-pour sa mémoire. C'était pour vous adjurer de m'aider dans mon œuvre de
-piété envers cette chère mémoire que j'étais venu. J'accomplirai mon
-dessein. Vous agirez ensuite comme vous jugerez devoir agir... si
-seulement vous m'avez cru!» ajouta-t-il avec un sourire, un rictus
-plutôt, d'une amertume infinie. «Ne m'interrompez pas,» fit-il sur un
-geste de Michel Steno. «Quand M. Broggi-Mezzastris m'a nommé le
-conservateur de son musée, j'ai bien supposé que la famille me
-soupçonnerait d'avoir inspiré le testament... Hé bien! monsieur le Comte,
-sur mon salut éternel, ce n'est pas vrai. De son vivant j'ai tout ignoré
-des dispositions de votre oncle... Tout? Non...» rectifia-t-il. «J'ai
-toujours cru qu'il formait sa galerie pour la laisser à la ville, au
-moins la plus grande partie. J'ai toujours cru aussi qu'il en serait
-comme des tableaux donnés par M. le sénateur Morelli à Bergame--que ce
-legs figurerait dans une des salles de la Pinacothèque publique... Mon
-rôle auprès de votre oncle, monsieur le Comte, s'est borné à ceci. Il y a
-vingt ans, j'en avais quarante-cinq. J'étais dans la misère la plus
-noire. Après avoir eu de grandes ambitions d'artiste, j'en étais réduit à
-restaurer des tableaux pour le compte d'un antiquaire. M.
-Broggi-Mezzastris commençait alors sa collection. Mon antiquaire entre en
-pourparlers avec lui, afin de lui vendre un tableau faux, que je savais
-tel. Le hasard veut que je sois témoin du débat entre eux. M.
-Broggi-Mezzastris parti, je préviens mon patron que je ne me rendrais pas
-complice d'un vol par mon silence. Cet homme crut que je voulais
-simplement ma part dans l'affaire. Elle était grosse. Il ne s'agissait de
-rien moins que d'un prétendu Giorgione et de quarante mille francs. Il
-m'offre de me payer ma discrétion. Je refuse son argent. Il me menace de
-sa vengeance si je parlais. Je bravai sa menace et je prévins M.
-Broggi-Mezzartris. Vous penserez sans doute que j'espérais trouver de ce
-côté plus d'avantages. Pensez-le, monsieur le Comte... Votre oncle, lui,
-ne le pensa point. Cet homme excellent jugeait le cœur des autres
-d'après le sien. Ma démarche le toucha. Il m'interrogea sur mon
-existence. Me voyant si pauvre, il me donna du travail. J'eus à restaurer
-pour lui quelques toiles. Il s'en trouvait quatre de fausses sur six,
-dans le nombre. Je le lui prouvai. Frappé de mes connaissances
-techniques, il m'offrit un traitement fixe, si je voulais l'aider
-dorénavant dans ses achats... J'acceptai... Mon service, auprès de lui, a
-duré jusqu'à sa mort.»
-
-A ce moment de son discours, une hésitation se montra sur le visage
-contracté du vieil artiste, comme un scrupule d'aller plus avant dans son
-récit. Puis un sourire indigné crispa de nouveau ses lèvres. Il frappa du
-pied, et, avec une ironie singulière, il continua:
-
---«Si j'étais celui que vous supposez, monsieur le Comte, je n'aurais pas
-eu besoin de dicter un testament à M. Broggi-Mezzastris pour avoir des
-rentes, je vous le jure. M. Broggi-Mezzastris était un habile industriel,
-paraît-il, et un spéculateur très avisé. La grande fortune qu'il a
-laissée le prouve bien... Quant aux tableaux...» Il répéta «Quant aux
-tableaux...» Et faisant un visible effort: «Hé bien! monsieur, il n'a
-jamais su distinguer un Mantegna d'un Raphaël ou un Pérugin d'un
-Véronèse!... D'où lui était venue l'idée d'une galerie, alors? Je me le
-suis demandé bien souvent, dans les débuts de nos relations, quand il me
-signait, sans discuter, des chèques de soixante mille lires pour notre
-Dosso-Dossi, par exemple. Ensuite, j'ai compris qu'il était mû par les
-plus nobles motifs. Il aimait la gloire et il aimait Bologne. Il voulait
-que son nom restât pour toujours attaché à une grande chose et que cette
-chose fût civique. L'exemple de Poldi-Pezzoli à Milan lui avait suggéré
-cette œuvre, si peu conforme, semblait-il, à ses facultés: la création
-d'une galerie. J'étais moi-même Bolonais. J'aimais passionnément ma
-ville. J'étais peintre, et à défaut d'un beau talent, j'avais l'adoration
-du génie des grands maîtres... Non, ce ne fut point par intérêt que je me
-dévouai à aider M. Broggi-Mezzastris dans son entreprise. Ce fut poussé
-par un sentiment aussi pur que le sien. Je dirais presque plus pur. Je
-savais, moi, que mon pauvre nom disparaîtrait derrière son nom. Mon nom a
-disparu. Il y a un musée Broggi-Mezzastris et quand Luigi Gambara sera
-mort, il sombrera tout entier. Mais j'ai trouvé, je trouve une joie
-profonde à me dire que j'ai payé ma dette à ce protecteur généreux...
-Tout de suite, il nous avait logés, ma femme et moi. Il avait placé mes
-deux enfants au collège, à ses frais... D'ailleurs, je n'aurais pas cette
-raison de lui être reconnaissant que je lui devrais encore de la
-gratitude. Grâce à lui j'ai eu le plus admirable emploi de mon activité.
-Vingt années durant, j'ai connu l'ivresse de la chasse aux chefs-d'œuvre
-à travers toute l'Italie. Il y a des tableaux de musée, tenez, les Tondi
-du Francia, dont la découverte et l'achat furent tout un roman. J'y ai
-dépensé autant d'émotion qu'un Roger à la poursuite d'Angélique. Songez
-qu'ils étaient perdus dès l'époque de Vasari. Quelle fièvre quand je les
-ai retrouvés, quand j'ai acquis la certitude de leur authenticité, quand
-je les ai emportés de ces mains, oui, de ces mains!...»
-
-Il tendait ses doigts, fiévreux et maigres, en parlant ainsi. Ses yeux se
-fermaient à demi. Des sensations anciennes lui remontaient au cœur. Il
-avait presque oublié qu'il n'était pas seul, et son plaidoyer en faveur
-de sa probité. Il eut comme un réveil de sa propre hypnose, et,
-sèchement:
-
---«Je vous demande pardon, monsieur le Comte, il ne s'agit pas de moi.
-Pourtant cela aussi était nécessaire à dire. Je n'ai pensé qu'aux
-tableaux, durant ces années-là. Je courais de Venise à Palerme et de
-Lecce à Turin, pour en acheter. Je ne prenais pas garde aux autres objets
-dont M. Broggi-Mezzastris remplissait le palais. Je les aurais remarqués,
-je ne me serais permis aucune observation. Encore un coup, je ne
-soupçonnais pas le testament. J'imaginais qu'après la mort du Commandeur,
-tout serait dispersé, à l'exception des peintures. Après l'ouverture de
-ce testament, et quand je sus quelles fonctions mon vénéré bienfaiteur
-m'avait réservées, j'ouvris les yeux. Je regardai, pour la première fois,
-le détail des choses, et je reconnus avec épouvante quel mobilier mon
-pauvre cher ami avait amassé dans les salles. Ce n'était que fauteuils
-ignoblement somptueux, avec des bois sculptés dans l'effroyable goût
-Italien d'aujourd'hui, avec des revêtements de peluche sur des canapés
-outrageusement cloisonnés et dorés, et quelles tentures, quels rideaux!
-J'eus l'évidence qu'une fois les portes du palais ouvertes au public, la
-vérité apparaîtrait aux plus ignorants. Il n'était pas possible que le
-même homme eût acheté le lit de la chambre à coucher, par exemple, ce lit
-à colonnettes en troncs de palmiers en haut desquelles se grattaient des
-singes--et le divin Gianpietrino de cette même chambre. Je me souviens.
-Cette angoisse s'empara de moi dès la veillée qui précéda la mise en
-bière. M. Broggi avait fait venir le notaire pour que le testament fût lu
-devant témoins, avant d'entrer en agonie. Ensuite, quand nous avions été
-seuls, avec des gentillesses de langage qui me tirent des
-larmes--voyez--il m'avait remercié de l'avoir aidé à réaliser son rêve,
-celui de laisser une trace durable de son passage sur la terre. «Ce
-musée,» avait-il dit, «ce sera la seconde vie de Broggi-Mezzastris.» Et
-voici que, durant cette veillée, et comme je regardais, à la lueur des
-cierges allumés, ce Gianpietrino tour à tour et ce monstrueux lit, ces
-paroles me revinrent avec une force qui donna tout d'un coup un sens
-prophétique à d'autres paroles, prononcées tout bas à mon côté, par un
-petit prêtre qui aurait certes mieux fait de prier:
-
---«Le Commandeur avait un goût si fin pour les tableaux,» me dit-il.
-«Comment se fait-il qu'il en eut un si mauvais pour les meubles?» Ces
-quelques mots me traduisaient à moi-même ma pensée avec une précision
-dont je me sentis soudain consterné. Cette terrible phrase, tous les
-visiteurs du musée Broggi-Mezzastris la prononceraient, dès qu'il
-s'ouvrirait. Cette question, tous se la poseraient. Elle ne comporterait
-qu'une réponse, la vraie, hélas! M. Broggi-Mezzastris n'avait pas acheté
-ses tableaux lui-même. Sa galerie n'était pas son œuvre. Son œuvre,
-c'était cet arrangement, disposé pour son usage, de ces meubles si
-hideusement vulgaires, si barbarement prétentieux. C'était ces étoffes
-abominables, ces atroces garnitures de cheminée. C'était ce luxe criard
-et de mauvais aloi, auquel mon innocent protecteur s'était tant complu.
-C'était là son Idéal, il faut le dire, à ce cher et digne ami, exquis par
-le cœur. Mais pour les choses de l'art, il avait reçu de la nature la
-négative... Oui. Je me souviens. Je contemplais son visage, rendu par la
-mort, maintenant que la bonté de son visage ne l'éclairait plus, il faut
-le dire encore, à une insignifiance trop dénonciatrice, elle aussi, de la
-cruelle vérité... J'eus l'intuition que, par une ironie affreuse, ce
-musée dont il avait voulu faire l'instrument de _sa seconde vie_, allait
-devenir celui de _sa seconde mort_. Tant qu'il avait habité le palais, il
-avait été très jaloux de ses trésors. Il n'y admettait que de rares
-amateurs, trop intéressés par les peintures pour s'occuper du reste.
-Maintenant tous allaient rentrer, tous. La voix publique allait parler...
-C'est dans cette pénible nuit, et agenouillé devant cette dépouille,
-auguste pour moi, que je fis à M. Broggi-Mezzastris le serment de lui
-éviter cette seconde mort... Il n'y avait qu'un moyen. C'était d'isoler
-la galerie, de ramasser tous les tableaux dans un étage et d'enfermer
-tous les meubles dans un autre, dont la clef ne me quitterait plus. Moi
-mort, mon successeur ne changerait certes rien à des dispositions dont il
-croirait qu'elles avaient été celles du fondateur... Le motif de ma
-conduite, vous le savez maintenant, monsieur le Comte. Je ne soupçonnais
-pas que ma piété pour la mémoire de M. Broggi me vaudrait un sanglant
-affront de son neveu. Quel affront!... Et de vous, de vous?... Mais c'est
-fini. Cette fois je n'ai plus rien à vous dire, monsieur, et c'est moi
-qui ne veux pas, entendez-vous, qui ne veux pas d'un entretien avec
-vous... Votre religion est éclairée. Vous agirez, je vous le répète,
-comme vous jugerez devoir agir...»
-
-
-III
-
---«Et vous avez cru une minute à toute cette histoire,» s'écria Cantoni,
-en s'esclaffant de rire, lorsque Michel lui eut rapporté l'étonnante
-déclaration du vieux peintre, et comment celui-ci s'était échappé sans
-lui laisser le temps d'une réponse: «Je vous avais dit que ces
-_glossateurs_ sont retors. Mais cette invention-là dépasse tout. C'est du
-Goldoni de la meilleure manière...»
-
---«Et si c'était vrai, cependant?» insinua Steno.
-
---«Et si les chevaux de Saint-Marc se mettaient à galoper?» reprit
-l'avocat. «D'ailleurs nous le saurons bien. Je vous ai déjà dit que je
-vérifierai le remeublement du palais, fauteuil à fauteuil et clou à clou,
-l'inventaire en main.»
-
---«Enfin supposons que ce soit vrai. Alors, mon oncle...»
-
---«Subirait sa seconde mort,» interrompit Cantoni qui bouffonna
-davantage. «Qu'est-ce que cela peut bien lui faire, là où il est, et à
-vous, mon cher Comte? Cette seconde mort de Broggi-Mezzastris, ce serait
-la revanche du testament. Voilà tout... Soyez tranquille, vous ne l'aurez
-pas sur la conscience. Ne bougeons plus. Maintenons fermement les termes
-de ma lettre et voyons venir. Quoi? Mais quelques millions peut-être...»
-
-En dépit des assurances du jovial homme de loi, Michel avait gardé de son
-entretien avec l'énigmatique Gambara une impression trop forte. Il
-n'accepta ce conseil de maintenir ses revendications qu'après une
-véritable lutte intérieure. Il l'accepta, cependant, parce qu'il était
-faible. Puis il éprouva un nouveau tourment de conscience, lorsqu'un mois
-plus tard, Cantoni fut parti pour Bologne, sur un avis reçu du marquis
-Bellini: toutes choses étaient rétablies dans le musée Broggi d'après la
-lettre du testament. Qu'allait découvrir l'avocat? Le cœur du neveu
-déshérité battait un peu quand, trois jours après, ledit Cantoni reparut,
-ne s'étant fait annoncer que par une dépêche, et l'air passablement
-décontenancé.
-
---«Le Gambara a-t-il trouvé le moyen de tout racheter?» fit-il en hochant
-sa tête, toujours gouailleuse mais moins triomphante. «Tous les meubles
-sont à leur place... J'avais découvert dans la ville un ancien valet de
-chambre du Commandeur qui les a reconnus. Du reste, M. Broggi avait
-beaucoup d'ordre. Il collectionnait aussi les factures. J'ai constaté que
-c'étaient bien les mêmes objets. Le Gambara avait raison. C'est un musée
-d'horreurs, au milieu duquel les tableaux ont des tristesses de
-prisonniers, d'exilés. Et le coup de la seconde mort a bien failli avoir
-lieu. Car j'ai entendu, entre autres discours des visiteurs, cette phrase
-d'une anglaise à son époux: _What an awful cockney this old
-Broggi-Mezzastris must have been, to buy such a lot of rubbish!_»
-
---«Quelle vilaine figure vous m'avez fait faire!» dit Michel qui, lui, ne
-riait pas: «Ah! Cantoni, je ne vous pardonnerai pas...»
-
---«Patience!» interrompit l'avocat. Il avait tiré de sa poche une petite
-brochure. «Voilà de quoi vous éviter ce remords... C'est le catalogue du
-musée, réimprimé il y a quinze jours et augmenté d'une biographie du
-Commandeur par le Gambara, dans laquelle je vous prie de déguster cette
-phrase: «_Et ce n'était pas uniquement par ses qualités d'esprit que le
-défunt commandeur Broggi-Mezzastris était admirable. C'était aussi par
-les qualités du cœur..._» Écoutez: «_On peut voir dans son palais
-jusqu'à quel point il a poussé le culte des souvenirs. Il a tenu à ne
-rien changer aux meubles qui lui venaient de sa famille et dont l'aspect
-seul fera comprendre aux plus aveugles combien cet homme de tant de
-finesse, cet amateur si éclairé, au sens si exquis, a dû souffrir au
-milieu d'un décor si peu en harmonie avec son goût..._» Ce n'est pas
-tout... Il y a douze pages, oui, douze, qui contiennent des extraits de
-lettres du Commandeur, authentiquant ses tableaux et en donnant les
-raisons... Si l'on envoyait l'huissier à notre homme pour le sommer de
-fournir les originaux de cette correspondance?...»
-
---«Ne plaisantez plus, Cantoni,» répondit Steno, dont le visage aux
-nobles traits exprimait une émotion grandissante. «Vous et moi, nous
-avons traité ce Gambara de captateur et de voleur. J'irai lui faire des
-excuses, entendez-vous. C'est tout simplement un cœur sublime de
-reconnaissance et de dévouement.»
-
---«Il me gâte mes notions de la nature humaine,» dit l'avocat avec une
-demi-colère. «C'est bien la peine d'avoir plaidé vingt ans pour en
-arriver là!... Il faut que j'aie vu les inventaires de mes yeux, de ces
-deux yeux, et ils sont bons, pour que je croie que nous ne sommes pas
-mystifiés... Ma seule consolation, c'est que les «Tedeschi» ne vont pas
-manquer de citer dans leurs pédantesques bouquins, qu'ils prennent pour
-de la critique d'art, les opinions du connaisseur émérite que fut le
-commandeur Broggi-Mezzastris! C'est le point d'ironie, comme on disait
-jadis dans les écoles... Avouez que la consolation est maigre, quand on
-pense que si le Gambara avait vraiment brocanté quelques meubles, nous
-aurions peut-être fait casser le testament...» Et se reprenant à rire:
-«Espérons que le prochain conservateur du musée découvrira la fraude des
-lettres et cette fois ce sera la troisième et définitive mort de
-Broggi-Mezzastris.»
-
- 1904.
-
-
-
-
-I
-UNE NUIT DE NOËL
-
-SOUS LA TERREUR
-
- _A Henri Gervex._
-
-Le hasard d'une villégiature à Nemours m'avait amené à visiter un château
-bien connu de tous ceux qui s'intéressent à l'architecture du seizième
-siècle en France, celui de Fleury-les-Tours. On l'a nommé ainsi pour le
-distinguer de l'autre Fleury, célèbre par le séjour du prétendant
-Charles-Édouard, et qui dresse dans le voisinage de Courance sa jolie
-construction de briques. Je ne discuterai pas le point controversé entre
-archéologues: ce charmant bijou de pierre, construit par les ordres du
-premier duc de Fleury, le favori de Louis XII, a-t-il servi de modèle à
-cet autre bijou, qui le reproduit quasi-exactement, et qui est
-Azay-le-Rideau, ou bien est-ce l'inverse? Je ne discuterai pas non plus
-cet autre problème débattu indéfiniment dans les clubs: le propriétaire
-actuel de Fleury-les-Tours a-t-il vraiment le droit de s'appeler le duc
-de Fleury tout court, comme le jeune héros d'Agnadel? La contestation
-dure avec l'autre branche de la famille depuis quelque cent cinquante
-ans. Que son titre soit très authentique ou non, l'actuel duc de Fleury
-le porte de manière à justifier toutes ses prétentions. Il emploie
-admirablement une très grande fortune, héritée de sa mère, fille
-elle-même d'un de ces gentilshommes verriers dont une tradition
-séculaire se perpétue dans nos départements du nord. Le duc a eu le bon
-esprit de ne pas confier à des intermédiaires la gérance de ses intérêts.
-Quarante ans durant, il a dirigé en personne les vastes usines qu'il
-possède près de Saint-Quentin. Son fils aîné s'en occupe maintenant. Ce
-maniement direct de ses propres affaires a eu un résultat: le châtelain
-de Fleury-les-Tours appuie ses prétentions sur douze cent mille francs de
-revenu sans mésalliance, et le château est habité aussi noblement que le
-méritent les sculptures des portes et les meneaux des fenêtres. Le
-seigneur de cette exquise et grandiose demeure en a un très légitime
-orgueil. Ceci soit dit pour expliquer comment il avait tenu, m'ayant
-rencontré chez des amis communs, à m'en faire les honneurs, malgré mon
-manque absolu de compétence dans la partie où il excelle. Il a réuni là
-une collection d'armes à rivaliser celle du Palais-Royal à Madrid. Un
-trait définira la parfaite politesse de ce vrai gentilhomme: durant la
-visite à laquelle je fais allusion, il m'épargna le détail de son musée.
-Un autre trait encore définira l'incompétence que je viens d'avouer: de
-toutes les pièces incomparables, éparses dans les salles du château,--que
-dis-je?--de tout le château lui-même, je ne me rappelle vraiment qu'une
-petite toile, suspendue dans la chambre à coucher du maître du logis, et
-cela moins pour elle-même, quoique ce soit une excellente peinture d'un
-maître anonyme du dix-septième siècle français, qu'à cause de l'anecdote
-qui s'y rattache. Cette prédominance de l'intérêt moral sur la beauté et
-le pittoresque distingue essentiellement les écrivains des artistes. Une
-grande erreur du romantisme fut d'avoir voulu unir ces deux types
-d'intelligence, irréductibles l'un à l'autre.
-
-Ce tableau, devant lequel je tombai aussitôt en arrêt, représentait un
-sujet bien banal: une Nativité. La peinture avait la solidité qui décèle
-un faire très exercé, cette minutie forte, dont la valeur reste
-indiscutable à travers les variations du goût. Le saint Joseph, la
-Vierge, le Bœuf, l'Ane, l'Enfant sur sa paille, étaient traités avec une
-robustesse de touche où se reconnaissait l'influence de Philippe de
-Champaigne, et une précision apprise en Flandre. Un détail d'une extrême
-originalité trahissait une imagination de poète. La scène était placée,
-comme d'habitude, dans une pauvre étable, éclairée par une fenêtre dont
-le châssis se composait de deux barreaux, coupés l'un par l'autre à angle
-droit. L'ombre de ce châssis se projetait sur le mur du fond, de telle
-manière qu'une croix se dessinait sur le crépi blanc, démesurée,
-fantomatique et pourtant distincte. Cet instrument du futur supplice
-posait sa base juste au-dessus du berceau de l'enfant divin, endormi si
-doucement! Entre cette croix et ce sommeil, entre cette menace et cette
-sécurité, le contraste était poignant. J'avais un motif pour être
-intéressé doublement par ce tableau. Je venais, en le regardant, de le
-reconnaître. Oui, j'avais déjà vu cette disposition des personnages, et
-ce reflet du châssis de fenêtre projeté en croix sur le mur blanc du
-fond. Un nom me vint aux lèvres, que je prononçai étourdiment. Il est
-rare qu'un collectionneur aime à posséder une réplique, et les quelques
-autres tableaux réunis là prouvaient que le duc, spécialisé dans les
-armes, ébauchait aussi un tout petit commencement de galerie.
-
---«Votre mémoire vous sert très bien», me répondit-il; «une copie de ce
-tableau existe en effet chez Mme de ***.» Il répéta le nom que j'avais
-dit, et qu'il est inutile de transcrire ici. «Ce sont des cousins à moi.
-Vous auriez pu en voir une autre chez les ***» (je ne transcris pas non
-plus cet autre nom) «et une autre chez les ***. Ceci est l'original, que
-mon grand-père a laissé par testament à l'aîné de ses quatre enfants, qui
-était mon père. Il a voulu que trois autres copies fussent faites pour
-mes deux oncles et ma tante... Mme de *** ne vous a pas dit pourquoi?»
-Et, sur ma réponse négative: «C'est naturel», reprit-il avec une amertume
-hautaine. «Quand on a consenti à servir la Révolution, certains souvenirs
-vous font honte.» Le père de Mme de *** a été, en effet, dans la
-diplomatie sous Napoléon III. J'ai oublié d'indiquer que le duc verrier
-est un de ces légitimistes intransigeants auxquels il a fallu l'ordre du
-prince qui dort à Gœritz pour qu'ils acceptassent la fusion. Il
-continua: «Je n'ai pas les mêmes motifs pour vous taire l'épisode qui
-donne à ce petit tableau une valeur de relique. Vous me permettrez de
-vous offrir la plaquette où j'ai fait imprimer le passage du testament de
-mon grand-père dans lequel il explique cette volonté. Vous lirez ces
-pages en vous en allant. Elles seront toujours aussi intéressantes qu'un
-article de journal. Et du train dont nous marchons, elles risquent fort
-de ressembler à ce que vous lirez dans les journaux de demain!...»
-
-
-Le possesseur de cette «Nativité» s'était-il trompé en m'annonçant un
-récit aussi saisissant que l'idée même de cette toile, associée à une
-crise décisive de l'histoire de son aïeul? Le lecteur en jugera. Le duc,
-m'ayant donné la permission d'utiliser ce document, je le copie tel quel.
-Par les époques troublées comme celles que nous traversons, il est
-toujours sain de se rappeler quelles terribles épreuves l'expérience de
-certaines doctrines sociales imposa aux destinées privées, il n'y a pas
-beaucoup plus d'un siècle. Ce n'est pas une raison pour croire, comme M.
-de Fleury, à des identités absolues entre les événements. Mais la Commune
-est si près de nous! Comment les sentiments traversés par les hommes qui
-ont vécu sous la Terreur nous seraient-ils étrangers? Ce récit a donc un
-certain intérêt d'actualité. Le voici, sous le titre que le duc lui avait
-donné. _Note laissée par mon grand-père pour son fils aîné et qui
-explique le codicille de son testament relatif à un tableau d'auteur_
-_inconnu, représentant une Nativité._ A partir de maintenant c'est le
-Fleury de 1793 qui tient la plume.
-
-I
-
-Quarante ans se sont écoulés entre le jour de Noël où j'écris ces lignes
-(1833) et celui dont je veux retracer l'angoisse (1793). Pourtant aucune
-des émotions traversées alors ne s'est effacée de mon esprit. Je n'ai
-qu'à fermer les yeux pour revoir, distinctement, une plaine blanche de
-neige, entre des montagnes, une route déserte, où de rares piétons et de
-plus rares cavaliers cheminent, entre des arbres nus, sous un ciel
-livide, dans lequel le soleil découpe un disque rouge. Je revois une
-voiture roulant à travers ce morne paysage, sinistre comme l'atmosphère
-qui planait alors sur la France. Ce véhicule cahotait sur un sol dont le
-ravinage dénonçait l'incurie de la Révolution. Il emportait un homme de
-trente ans et une jeune femme de vingt. Cet homme, mon fils, était votre
-père, cette femme était votre mère. Elle était à la veille de vous avoir.
-Son état de grossesse avancée lui rendait ce voyage bien douloureux. A
-chaque secousse ses traits se décomposaient comme si elle allait mourir.
-Ses paupières se fermaient sur ses prunelles, mouillées de larmes. Puis
-sa volonté de ne pas ajouter à mes anxiétés lui donnait le courage de me
-sourire, et elle me disait:
-
---«Ne vous tourmentez pas, mon ami. Dites au cocher de pousser les
-chevaux. Dieu nous protège depuis notre départ. Il ne permettra pas que
-nous échouions au moment d'arriver...»
-
-Il était en effet assez extraordinaire que nous eussions parcouru sans
-être inquiétés la distance entre Fleury-les-Tours et la petite ville de
-la Franche-Comté dont nous approchions. C'était Morteau, à huit lieues
-seulement de Locle, à moins d'une journée de La Chaux-de-Fonds et de la
-Suisse. Nous avions choisi pour sortir de France, ce chemin détourné,
-après avoir pris ostensiblement la route naturelle, celle de Châlons et
-de Nancy. Je me souviens. Tandis que nous avancions péniblement, glacés
-par le froid de cet après-midi, dans notre voiture achetée d'occasion et
-à peine close, épiant, sans en avoir l'air, la physionomie de chaque
-passant, avec quels remords je me reprochais de n'avoir pas émigré plus
-tôt! Ce n'est pas que je me fusse laissé endormir, comme tant d'insensés,
-par les illusions de la nuit du 4 août. J'avais toujours pensé que la
-tempête déchaînée sur le pays serait sans pitié et qu'elle me frapperait
-aussi, moi et les miens. Mais, en 91, j'avais rencontré Mlle de Miossens.
-J'en étais devenu amoureux, et je n'étais pas parti. Henriette n'avait
-plus son père. Elle habitait avec une mère malade un petit château pas
-très éloigné du mien. Je m'étais tout de suite considéré comme le
-protecteur de ces dames. D'ailleurs, ni elles ni moi n'avions encore été
-menacés. J'avais demandé la main d'Henriette. Nous nous étions fiancés,
-puis mariés. Ces événements nous avaient menés, de semaine en semaine,
-jusqu'au terrible mois de janvier où le procès et l'exécution du Roi
-inaugurèrent vraiment cette crise d'universelle consternation, si bien
-nommée la Terreur. Aussitôt connue l'affreuse nouvelle, j'avais dit: «Il
-faut partir.» A ce moment même Mme de Miossens était devenue plus
-souffrante. La paralysie la rendait intransportable. Nous étions restés.
-Je n'avais pas eu le courage de démontrer à sa fille qu'en agissant ainsi
-nous nous perdions, sans espérance de sauver sa mère. La malade était
-morte en août. Redevenus libres, nous avions remis de partir cette fois,
-en constatant que Fleury continuait d'être ignoré par les Jacobins de
-Nemours. Il en était de lui comme il en fut de Dampierre et de quelques
-autres demeures seigneuriales, situées un peu à l'écart, dans des
-contrées où ne se trouvait aucun meneur très énergique. Les lois sur les
-biens des émigrés étaient implacables. Nous n'avions d'autre fortune que
-nos deux châteaux et leurs dépendances. A la veille du premier enfant,
-Henriette avait hésité à le ruiner d'avance. Très pieuse, elle avait
-voulu voir une protection de la Providence dans la tranquillité
-exceptionnelle où nous venions de vivre. J'avais cédé à son désir de ne
-pas quitter notre manoir. Combien je me le reprochais maintenant! Un coup
-de foudre nous avait réveillés de cette folle sécurité. Un représentant
-du peuple avait débarqué à Nemours un matin. Il s'était fait remettre la
-liste des propriétaires de la ville et des environs. C'était une table de
-proscription toute dressée. Un vieux serviteur de ma famille l'avait
-appris: des mandats d'amener allaient être lancés contre les suspects, et
-naturellement contre moi d'abord. L'urgence du péril n'avait plus permis
-l'hésitation. C'est ainsi que nous nous trouvions sur la route de Suisse
-par cet après-midi de la fin de décembre. Un passeport, au nom du citoyen
-et de la citoyenne Chardon, procuré par le fidèle avertisseur, nous avait
-permis les étapes de ce long et dangereux voyage. Ce papier, revêtu du
-timbre de la municipalité de Nemours, me qualifiait de citoyen suisse
-retournant dans son pays, à cause de la santé de sa femme. La grossièreté
-de cette ruse en avait jusqu'ici fait la réussite. Comment imaginer qu'un
-duc de Fleury n'eût pas pris plus de précautions pour dépister les
-limiers lancés à ses trousses? A l'approche de la frontière, ce misérable
-chiffon de papier suffirait-il? Je me posais cette question avec une
-épouvante grandissante, tandis que je cherchais à l'horizon la silhouette
-de cette petite ville de Morteau où se jouerait le dernier acte du drame
-de notre salut... Vers quatre heures, elle se dessina sur le ciel,
-maintenant presque noir. La masse sombre des maisons offrait une
-physionomie si étrangement sinistre que mon appréhension d'affronter là
-un dernier examen de mon faux passeport devint intolérable. Le désir d'y
-échapper me suggéra l'idée la plus évidemment déraisonnable que je pusse
-concevoir:
-
---«Vous sentez-vous assez bien pour marcher deux heures?» dis-je à ma
-compagne.
-
---«Oui,» répondit-elle. L'expression de ses yeux aurait dû m'avertir.
-Mais dans ces fièvres de fuite on ne voit rien que l'issue possible.
-
---«Ce sera le dernier effort,» repris-je. «Il est nécessaire.» En même
-temps, par des coups frappés à la vitre, j'avertissais le cocher
-d'arrêter. J'avais engagé ce gros garçon sur sa mine nigaude, à Dijon, en
-achetant la voiture. Qu'avait-il pensé des voyageurs qu'il conduisait
-ainsi? Je me l'étais souvent demandé, et je m'étais comporté de manière à
-dissiper de mon mieux ses doutes, s'il en avait. Il était fou, presqu'au
-terme du voyage, de démentir d'un coup cette attitude. C'est pourtant ce
-que je fis, en descendant de voiture à une demi-lieue peut-être de
-Morteau, et je lui déclarai:
-
---«Je n'ai plus besoin de vos services, mon ami. Ma femme et moi
-préférons continuer la route à pied. La voiture est à vous avec les
-chevaux et ceci par-dessus le marché (je lui mettais dans la main un
-rouleau de louis), si vous repartez de ce côté (je lui montrai la route
-par où nous étions venus). Sinon...» J'avais tiré de ma poche un pistolet
-que j'armai d'un geste déterminé. Le malheureux se mit à trembler de tous
-ses membres:
-
---«Je vous obéirai, monsieur,» répondit-il, «je vous obéirai...»
-
---«C'est à l'instant qu'il faut partir,» insistai-je. «J'ai votre nom. Je
-vous écrirai l'endroit où vous devez faire adresser les objets qui
-resteront dans la voiture. Si dans six mois vous n'avez rien reçu, gardez
-tout.»
-
-L'homme balbutia un remerciement. Il m'aida, d'une main qui continuait de
-trembler, à mettre sur mes épaules une espèce de havre-sac qui contenait
-quelques effets indispensables. J'avais dans ma ceinture une dizaine
-d'autres rouleaux d'or et des diamants. Il remonta sur son siège, sans
-presque oser me parler. Je tenais toujours à la main mon pistolet levé.
-Les chevaux tournèrent, avec l'accablement de bêtes fatiguées qui
-comptaient coucher à l'écurie. Mais leur conducteur était si impatient de
-n'être plus à la portée de mon arme qu'il trouva le moyen de les lancer
-au grand trot. Mme de Fleury et moi, nous étions seuls. Nous n'avions
-plus qu'à marcher en contournant la ville, pour arriver en Suisse. Elle
-me dit: «Je suis prête.» Et nous commençâmes à nous diriger vers Morteau,
-avec l'intention d'obliquer par le premier sentier à droite ou à gauche
-pour rejoindre la grand'route de l'autre côté.
-
-
-II
-
-Nous n'avions pas fait cinq cents pas, le ralentissement de la démarche
-de ma compagne me prouva que son énergie avait préjugé de ses forces.
-Encore cinq cents autres pas, elle s'arrêta: «Je ne peux plus,» dit-elle,
-et, se laissant tomber sur une pierre, elle éclata en sanglots.
-
---«Je souffre trop,» gémit-elle. Ses mains s'étaient portées sur sa
-ceinture. Quoiqu'elle fût enveloppée d'un manteau, la déformation de son
-pauvre corps était trop visible pour que cette exclamation et ce geste ne
-donnassent pas à ce cri de douleur la signification d'une menace, à
-laquelle je n'avais pas voulu songer. Henriette était tout près d'achever
-le huitième mois de sa grossesse. Si elle allait accoucher avant terme,
-là, sous cette bise froide, sur cette neige gelée, loin de tout
-secours!... J'essayai de la soulever de terre pour l'emporter, où?... où?
-Mais vers la ville dont la silhouette toujours dressée sur l'horizon
-m'avait épouvanté tout à l'heure, et maintenant elle m'apparaissait comme
-l'asile où du moins ma bien aimée aurait un toit pour protéger sa chair
-frissonnante, un lit pour étendre ses membres secoués par le grand
-travail, des langes pour recevoir notre enfant, s'il devait naître!
-J'étais robuste alors et jeune. Je lui demandai d'assurer ses bras autour
-de mon cou et je marchai encore deux cents pas avec cet adoré fardeau...
-Et puis, je sentis moi-même ma vigueur défaillir. Je dus m'arrêter à mon
-tour.
-
---«Tu vois bien,» reprit-elle, quand je l'eus reposée à terre, et d'une
-voix si faible que je l'entendais à peine: «Tu vois bien que c'est
-impossible. Embrasse-moi, mon ami, et dis-moi adieu... Oui, _à Dieu_,»
-répéta-t-elle en séparant les deux mots, «laisse-moi à Lui, qui me
-sauvera s'il veut me sauver. Et s'Il ne le veut pas, Il sait pourquoi et
-je ferai mon sacrifice... Mais toi, va-t'en, va-t'en, mon amour! Qu'ils
-ne te prennent pas! Qu'ils ne te lient pas tes chères mains! Qu'ils ne
-te...» Agenouillé devant elle, j'essayais de l'apaiser. Le geste
-passionné, par lequel elle serra ma tête contre son cœur, avait une
-horrible éloquence. Elle voyait la guillotine et le couperet. «Allons,
-adieu... Et va-t'en!»
-
---«Non,» lui répondis-je. «Je ne te quitterai pas... Mais que faire, que
-faire?»
-
---«Partir,» insista-t-elle, «leur échapper, toi, du moins...»
-
---«Oui,» m'écriai-je, «mais avec toi... Écoute...» Un petit bruit de
-grelots se faisait entendre au loin. «C'est une voiture qui approche.
-Notre homme revient pour aller nous dénoncer... Ah! si c'était lui! Mais
-qui que ce soit, il faudra bien qu'il nous prenne!»
-
-Ainsi, moins d'une heure après avoir renvoyé, au risque de la vie, une
-voiture qui était à moi et un cocher dont j'étais presque sûr, j'allais
-comme un voleur de grand chemin, arrêter, à la nuit tombante, l'équipage
-d'un voyageur inconnu avec lequel je devrais sans doute me battre!
-L'incohérence de mes résolutions dans des circonstances si graves eût
-mérité un châtiment. Il me fut épargné. Ce voyageur se trouvait être une
-femme d'un certain âge qui conduisait à la ville, non sans redouter
-elle-même une mauvaise rencontre, au trot d'un mauvais bidet, une
-carriole chargée de légumes. Cinq minutes de conversation suffirent pour
-qu'elle devinât la vérité:
-
---«Montez, madame,» dit-elle à Henriette après les premiers pourparlers,
-«et vous aussi, monsieur. Mais ne répondez pas à la barrière. On
-reconnaîtrait que vous n'êtes pas d'ici, ni de Suisse,» ajouta-t-elle.
-«Je dirai que vous êtes des cousins à moi... Je vous mènerai chez ma
-sœur qui vous logera. Avant de partir, son maître lui a recommandé de
-recueillir tous les ci-devants qui passeraient...»
-
-J'aime à rapporter ces discours de la mère Poirier--et à écrire cet
-humble nom--comme un témoignage qu'il restait encore de braves gens dans
-ce qui avait été le doux pays de France. S'ils avaient osé se soulever
-tous, hommes et femmes, et faire bloc, qu'ils auraient eu vite raison des
-brigands au pouvoir,--une poignée et combien lâches! On l'a trop vu quand
-ils se sont trouvés devant Bonaparte. Mais en 93, les braves gens ne
-savaient que mourir et pardonner. La mère Poirier devait m'en donner
-aussitôt une preuve saisissante:
-
---«Qui était le maître de votre sœur?» lui demandai-je, comme la
-carriole s'ébranlait. Je n'avais pas protesté contre le mot de ci-devant.
-De quoi m'eût-il servi de discuter avec la maraîchère? J'étais tellement
-à sa merci!
-
---«C'était M. François, le curé de Morteau,» répondit-elle.
-
---«Et il est parti?» interrogeai-je.
-
---«Ils l'ont arrêté, monsieur, et ils l'ont guillotiné.»
-
-Mme de Fleury poussa un petit cri, et elle se serra contre moi. La mère
-Poirier, préoccupée de bien diriger sa bête dans la nuit, enfin venue, ne
-remarqua pas ces deux signes d'une épouvante qu'elle augmenta en
-continuant:
-
---«Ils ne sont pourtant pas trop mauvais à Morteau, mais il y a
-Raillard...»
-
---«Qui est Raillard?» demandai-je.
-
---«Vous ne connaissez pas Raillard?» reprit-elle. «C'est vrai, vous
-n'êtes pas du pays. Mais on prétend qu'il fait tout ce qu'il veut, même à
-Paris. C'est le médecin... ou c'était...» rectifia-t-elle. «Presque
-personne ne s'adresse plus à lui. On va chez M. Couturier.»
-
---«M. Raillard est le chef des Jacobins de Morteau?» insistai-je. «Il est
-le président du club?»
-
---«Pourquoi faites-vous comme si vous ne le connaissiez pas alors?»
-dit-elle, et dans l'ombre je vis poindre aux yeux de la paysanne une
-lueur de défiance. La sœur de la servante du curé guillotiné soupçonnant
-d'espionnage un duc de Fleury, quel symbole d'une époque dont la plus
-triste caractéristique fut celle-là, les persécutés s'évitant les uns les
-autres! Cette impression ne se dissipa qu'une fois la porte de la petite
-ville franchie et quand Mme Poirier eut constaté, au tremblement presque
-convulsif de ma femme, que nous étions bien des fugitifs en proie aux
-affres d'un mortel danger.
-
---«Pardi, madame,» s'écria-t-elle, ingénûment, «ça n'a pas l'air
-gracieux, mais ça m'a fait plaisir de sentir que vous aviez peur quand
-j'ai crié au garde: «C'est mon cousin et ma cousine...» S'ils savaient ce
-que je vous ai dit sur Raillard, ils m'enverraient rejoindre ce bon M.
-François. Et dame, j'ai un mari et deux enfants, et je voudrais bien voir
-avec eux de meilleurs temps!... Mais nous approchons de chez ma sœur.
-Ils la laissent tranquille, elle, parce qu'elle a été la sœur de lait de
-défunte Mme Raillard. Rapport à çà, _il_ ne l'a pas fait arrêter... Ç'a
-été un brave homme autrefois, vous savez, et savant!... Ce sera le
-chagrin de cette mort qui lui aura troublé la cervelle; et puis ces
-nouvelles idées. Il ne boit que de l'eau, cet homme-là. Il ne mange pas.
-Il ne vit que dans ses livres. Il en a deux chambres toutes pleines. Je
-vous demande un peu: tant savoir, pour devenir si méchant!... Tenez,
-monsieur, voyez Jeannot...» Elle désignait son cheval du bout de son
-fouet. «Il ne sait pas lire, lui, et il connaît tout ce qu'il a besoin de
-connaître... C'est la porte de ma sœur. Voyez. Il s'arrête seul. Je ne
-remue pas les guides. Oui, mon garçon, tu es arrivé... Tu vas manger
-l'avoine dans un quart d'heure.»
-
-
-III
-
-Ç'avait été mon tour de trembler: à travers ces propos naïfs, j'avais
-entrevu le type le plus redoutable des révolutionnaires d'alors, et de
-tous les temps--le fanatique d'idées, honnête homme dans sa vie privée,
-délicat même et sensible. Le chagrin que ce Raillard avait eu de son
-veuvage l'attestait. Et puis, lorsqu'il s'agit de l'application de leur
-système d'idées, la vie des autres ne compte pas pour eux. Quant à
-expliquer par le souvenir de sa femme morte l'espèce de tolérance
-accordée par celui-ci à la servante de l'abbé François, cette hypothèse
-était bonne pour des simples d'esprit, comme Mme Poirier. Très
-probablement la maison de Mlle Bouveron--ainsi s'appelait la vieille
-fille--servait de traquenard. Une surveillance étroite devait permettre
-de suivre les allées et venues de tous les visiteurs. Je tiens à répéter
-que ni à ce moment, ni depuis, je n'ai admis une seconde que les deux
-demi-sœurs--c'était leur degré de parenté--eussent la moindre idée d'un
-pareil rôle. C'étaient deux loyales et pitoyables créatures. Dieu ait
-leurs âmes, et puissent-elles avoir reçu là-haut la récompense du Bon
-Samaritain! Émissaires ou non de la police jacobine, d'ailleurs, je
-n'avais plus le choix. Les souffrances aiguës dont ma femme se plaignait
-sur le bord de la route s'étaient apaisées un moment dans la voiture.
-L'accueil de Mlle Bouveron, qui nous reçut comme si nous avions été
-réellement envoyés par M. François, avait paru lui rendre du courage.
-Cette accalmie ne dura pas. Henriette ne fut pas plutôt assise au coin de
-l'âtre qu'elle recommença de gémir. Sa réponse à mes questions me
-convainquit que mon pressentiment ne m'avait pas trompé. Un accouchement
-avant terme se préparait, et sans doute pour cette nuit. J'expliquai mes
-craintes à notre hôtesse, et je lui demandai l'adresse d'une sage-femme.
-Il n'en restait plus dans Morteau. Des deux qui exerçaient encore l'année
-précédente, l'une avait été guillotinée, l'autre avait fui. Force allait
-être de m'adresser à un médecin, à ce M. Couturier qui avait pris la
-clientèle de Raillard. Qui était-ce? Je pris le parti de me rendre chez
-lui en personne et sur-le-champ. Je voulais voir de mes yeux l'homme à
-qui je confierais le soin de mettre au monde mon premier-né, peut-être un
-fils, l'héritier de mon nom. Je ne trouve pas de mots pour traduire
-l'émotion qui m'étreignit le cœur quand la porte du médecin se fut
-ouverte à mon coup de marteau. Je revois la rue montante et toute blanche
-de neige, où se dressait ce logis du praticien de province, et la cotte
-sombre de la petite fille qu'on m'avait donnée pour guide. Je revois le
-pan de ciel apparu entre les toits, et surtout j'entends l'accent d'une
-femme de charge, qui ne se montrait pas, sans doute par prudence, et elle
-répondait à ma demande, formulée dans le vocabulaire obligatoire:
-
---«Le citoyen Couturier n'est pas chez lui.»
-
---«Mais quand rentrera-t-il?» demandai-je.
-
---«Pas avant demain,» reprit la voix. «Il est parti cet après-midi pour
-le Valdahon voir un de ses clients, qui est à la mort. Il le veillera
-toute la nuit...»
-
---«Mais il s'agit d'une personne qui ne peut pas attendre non plus. Ma
-femme est en mal d'enfant. Combien y a-t-il d'ici au Valdahon?»
-
---«Huit lieues et demie. Ce n'est pas la peine d'essayer. Il faut le
-cheval du docteur pour aller par des chemins comme ceux-là, et la nuit
-encore. Et puis, il ne quitterait pas son malade. Il a remis ses visites
-à demain pour se rendre libre...»
-
---«Mais à qui s'adresse-t-on dans les cas pressés?» insistai-je. «M.
-Couturier n'a donc personne pour le suppléer quand il y a urgence et
-qu'il est absent? En cas de danger, encore une fois, à qui
-s'adresse-t-on?»
-
---«Au citoyen Raillard,» répondit mon interlocutrice. Sa voix s'étouffait
-pour prononcer ce nom, qui me glaça plus que la bise de cette nuit où
-j'étais sorti sans manteau. La servante avait descendu quelques marches.
-La lampe qu'elle élevait par-dessus sa tête sculptait ses traits avec un
-relief qui en accusait l'expression. Visiblement elle était elle-même
-bouleversée, à cette seule mention du terroriste. «Le citoyen Raillard
-n'exerce plus depuis trois ans,» continua-t-elle, «mais il est convenu
-avec mon maître que dans les circonstances urgentes on peut envoyer chez
-lui... Si vous attendez jusqu'à demain, Monsieur Couturier sera revenu
-vers neuf heures...»
-
-Attendre jusqu'à demain? Le pourrais-je?... Et si je ne le pouvais pas,
-que devenir? Laisserais-je ma femme, ma chère femme, mourir peut-être
-devant moi, et avec elle l'enfant, sans avoir appelé le seul médecin
-qu'il y eût à cette heure dans cette ville? Et l'appeler, c'était ce faux
-passeport montré à ses yeux d'inquisiteur, c'était des questions posées
-auxquelles il faudrait répondre. Au moindre soupçon, c'était
-l'arrestation, c'était la mort, pour moi certainement, pour Mme de Fleury
-sans doute, et sans doute pour les deux humbles sœurs dont l'une nous
-avait recueillis gisant sur la neige, dont l'autre nous logeait
-maintenant. Dévoré par cette inquiétude, de quelle course hâtive je
-redescendis vers le faubourg où habitait Mlle Bouveron, et avec quelle
-angoisse je vis s'avancer la vieille fille au-devant de moi sur le pas
-de la porte! Déjà elle m'interrogeait:
-
---«Madame vient d'être bien mal...» disait-elle. «C'est pour cette nuit,
-j'en suis sûre. Vous n'amenez pas M. Couturier?...» Et quand je lui eus
-expliqué le résultat de ma visite. «M. Raillard?» s'écria-t-elle en
-joignant ses mains avec un geste d'horreur. Elle répéta: «M. Raillard?...
-C'est lui qui a fait arrêter et guillotiner M. François... Ah! monsieur,
-s'il sait seulement que vous êtes ici, vous et madame, vous êtes morts.»
-
-C'est sur ce cri de détresse que j'entrai dans la chambre. Henriette,
-couchée à présent dans un lit, me montra un visage où je lus l'agonie.
-Ses traits décomposés, son teint livide, la fixité hagarde de son regard,
-le battement de ses paupières, ses doigts crispés sur la couverture
-annonçaient l'imminence d'une de ces crises nerveuses dont s'accompagnent
-souvent les accouchements prématurés. Elle me reconnut et me fit signe
-qu'elle ne pouvait pas parler. Son souffle était court, sa mâchoire
-contractée. Elle eut la force de prendre ma main, qu'elle mit sur sa
-poitrine. Je sentais aux pulsations de son corps, comme à la chaleur de
-ses doigts, que la fièvre la brûlait. Ma présence pourtant lui fit du
-bien. Les secousses dont ses membres étaient agités s'arrêtèrent pour
-quelques instants. Elle respira plus régulièrement, et elle se retourna
-vers le mur, comme si elle allait essayer de dormir. Après dix minutes
-de ce faux sommeil, de nouveaux phénomènes se manifestèrent qui ne
-pouvaient plus laisser cette espérance d'une attente jusqu'au lendemain.
-Les convulsions reprenaient plus violentes. Elles se calmèrent encore,
-pour revenir, plus fortes chaque fois. La bonne Bouveron allait et venait
-entre la cuisine et sa chambre, me proposant tour à tour tous les remèdes
-que lui suggérait son expérience de commère de village. Son épouvante
-augmentait la mienne, à cause d'un très petit détail, mais trop
-significatif: évidemment elle croyait que ma femme allait mourir, et elle
-continuait à ne pas même prononcer le nom de Raillard. Le connaissant,
-elle considérait donc comme inutile tout appel à la pitié du
-révolutionnaire. Que pouvait-il arriver pourtant si je m'adressais à lui?
-Qu'il me fît arrêter sur le champ comme suspect, que ma femme agonisât
-toute seule. Notre situation était bien terrible. Séparés, elle serait
-pire. Non, je ne devais pas courir ce risque, plus effrayant que tout le
-reste; et je répétais mon cri d'avant la rencontre avec Mme Poirier: «Que
-faire? que faire?...»
-
-
-IV
-
-A ce moment, et dans l'intervalle d'une de ces crises de douleur aiguë,
-devant lesquelles mon ignorance et mon impuissance me désespéraient, une
-idée abominable traversa ma pensée. Je n'étais pas très croyant à cette
-époque. Comme la plupart des hommes de ma classe, l'esprit de scepticisme
-émané de Voltaire et de l'Encyclopédie m'avait touché. Je comprends
-aujourd'hui que j'ai subi là une de ces tentations, comme l'éternel
-ennemi--l'_antiquus hostis_ dont parlent les Pères,--nous en inflige aux
-heures décisives de notre existence. J'avais posé mes pistolets sur une
-table, en revenant de mon inutile visite chez M. Couturier. Comme je
-m'accoudais pour prendre ma tête dans mes mains,--le geste instinctif du
-désespoir,--un de mes coudes se heurta contre une des crosses. J'eus un
-sursaut soudain de tout mon être. J'avais oublié que ces armes étaient
-là, et chargées. Arrivé à l'extrémité du malheur, il y a toujours un
-moyen sûr de s'en affranchir. J'avais à ma portée de quoi faire taire
-cette plainte de bête blessée que poussait ma pauvre Henriette et qui
-dénonçait ses intolérables souffrances; de quoi faire taire aussi la
-plainte de mon cœur, cœur d'amoureux, cœur de Français,--cette agonie
-de ma jeune femme, dans cette maison inconnue, à quelques lieues de la
-frontière, après cette fuite loin du foyer ancestral, qu'était-ce qu'un
-sinistre épisode de l'immense désastre public? Malgré tout, car la nature
-a de ces énergies qui défient les craintes les plus justifiées, malgré
-tout, un enfant pouvait naître. Pour quel sort? Destiné à quelles
-misères? Avec cette rapidité dans le raisonnement qui nous découvre, à de
-certaines minutes, et d'un seul coup d'œil, tout le passé et tout
-l'avenir, je vis cet enfant, si c'était un garçon, grandir dans l'exil,
-revenir dans son pays chargé du poids inutile d'un grand nom, sans
-fortune pour le soutenir, étranger à la France issue de la
-Révolution,--un Émigré à l'intérieur. Si c'était une fille, les
-difficultés ne seraient pas moindres. Que deviendrait-elle? Comment
-l'élever? Où? Pour quel mariage?... J'avais pris un des pistolets, puis
-l'autre... Une petite pression sur une des gâchettes, et cet enfant ne
-naissait pas, et sa mère cessait de souffrir. Une seconde pression sur la
-seconde gâchette, et le malheureux homme qui avait commis la folie de se
-marier en pleine Terreur, se reposait, lui aussi, pour jamais. Je dis
-tout haut: «Oui, cela vaut mieux.» Une horrible volonté s'exprimait dans
-ce cri. Il faut que cette confession soit écrite, et je l'écris avec
-horreur, avec remords. Cette heure a été vraie. Je l'ai vécue. Durant
-cette nuit du 24 au 25 décembre 1793 il y eut un instant où j'ai été un
-assassin et un suicide. Oui. J'ai résolu de tuer ma femme et avec elle le
-fruit de notre mariage. J'ai résolu de me tuer. J'ai armé mes pistolets
-pour cela. J'en ai vérifié la charge et la pierre. Voilà pourquoi, mon
-fils, je veux que vous gardiez toujours auprès de vous ce tableau de
-piété dont Dieu s'est servi pour me sauver du plus hideux, du plus
-inexpiable des crimes...
-
-Je m'étais levé, cette résolution prise. Car elle était prise. Je m'étais
-dit: «Dans un quart d'heure j'agirai. Je la tuerai et je me tuerai
-ensuite.» Une tranquillité, que je n'hésite plus à qualifier de
-diabolique, avait succédé en moi à l'atroce agitation de tout à l'heure.
-La malade aussi traversait des moments moins agités. Elle avait cessé de
-gémir. Je saisis la misérable chandelle dont s'éclairait cette scène de
-désespoir, afin de revoir ces traits qui m'avaient été si chers, une
-dernière fois. Comme je m'approchais du lit, la lumière porta sur une
-toile suspendue dans l'alcôve, qui avait été celle du prêtre-martyr.
-Cette toile était cette «Nativité» que je vous lègue. Comment expliquer,
-sinon par une faveur providentielle, que je n'y eusse prêté aucune
-attention jusqu'alors, et que, tout d'un coup, à cette place, j'aie
-regardé cette peinture et que j'en sois demeuré si profondément saisi? Je
-vous l'ai dit: je n'avais pas gardé intacte la foi de mes premières
-années. Pourtant je l'avais eue, et très fervente. Sans doute j'avais
-aussi subi, à mon insu, une autre influence: la piété de celle que je me
-préparais à assassiner par excès d'amour... Mais à quoi bon tenter
-d'expliquer un de ces retournements intimes de l'âme, aussi mystérieux
-qu'ils sont irrésistibles? Entre le sujet traité par cette toile et
-l'épreuve que je traversais dans cet instant même, il y avait une
-analogie trop frappante pour que je ne la sentisse pas: «_Et Marie
-enfanta son Fils premier-né. Elle l'enveloppa de langes et le coucha
-dans une crèche, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans
-l'hôtellerie._» Je lus à mi-voix ces mots écrits sur le cadre, et je me
-mis à songer... L'enfant dont la venue prochaine arrachait à ma femme ces
-gémissements, c'était, lui aussi, un premier-né. Nous aussi, ses parents,
-nous étions errants, sans place où nous reposer, abrités dans un asile de
-hasard. Je regardai de plus près la toile. Le peintre avait voulu qu'en
-levant les yeux Joseph et Marie pussent reconnaître, au-dessus du berceau
-de leur fils, l'instrument de son futur supplice. La singulière idée
-qu'il avait eue de dessiner ainsi une croix sur le mur par l'ombre portée
-des barreaux n'aurait peut-être intéressé dans d'autres circonstances que
-ma curiosité. Remué comme j'étais dans les fibres les plus secrètes de ma
-personne, ce symbole me révéla soudain son enseignement avec une force
-souveraine... Combien de temps passai-je ainsi à contempler tour à tour
-ce groupe des parents, le Sauveur endormi, la silhouette de cette croix
-dressée auprès de ce sommeil? Je n'en sais rien. A les regarder? Non. A
-écouter une voix échappée d'une bouche invisible et qui me disait: «_Ecce
-homo!_ Voilà l'homme. Auprès de toutes les naissances, il y a une menace,
-puisqu'auprès de toutes il y a une certitude de mort et que nous ne
-venons au monde dans la douleur que pour en sortir dans la douleur. Cette
-menace, ces parents l'acceptent. Ils sont agenouillés. Ils prient. Cet
-enfant l'accepte. Il dort. Les uns et les autres acceptent la vie, avec
-ce qu'elle a d'inconnu et de redoutable, et pour ceux qui la donnent, et
-pour celui qui la reçoit. Cette mère sera crucifiée dans la chair de son
-fils. Elle le sait et elle ne se révolte pas. Cet époux sera crucifié
-dans le cœur de son épouse. Il le sait et il ne se révolte pas. Cet
-enfant connaîtra les tortures de la plus cruelle agonie, la sueur de
-sang, l'abandon de ses amis, la trahison de Judas et son baiser,
-l'outrage d'un peuple, les soufflets, les crachats, les clous dans ses
-pieds, les clous dans ses mains, l'éponge de fiel, le coup de lance. Son
-martyre est là, prédit sur ce mur par ce jeu de lumière et d'ombre qui
-dessine là cette croix. Il le sait et il ne se révolte pas... Et toi?...
-Ah! lâche, lâche!...» En rédigeant ces phrases à la distance de tant
-d'années, je leur donne une précision qu'elles n'ont certes pas eue. Je
-suis très sûr cependant qu'elles expriment les pensées qui s'agitèrent en
-moi tandis que je regardais le tableau. Puis revenu auprès du lit de ma
-femme, je m'abandonnai à une méditation dont je sortis pour dire à mon
-hôtesse, brusquement:
-
---«Où habite M. Raillard? Je veux aller le chercher.»
-
---«Vous voulez aller chercher M. Raillard?» répéta la Bouveron,
-épouvantée. «Oh! mon bon monsieur, ne faites pas cela! Nous sommes morts,
-tous les trois, s'il sait que vous êtes ici, madame et vous, et que je
-vous cache...»
-
---«Où habite-t-il?» insistai-je. «Ne voyez-vous pas que ma femme va
-mourir, s'il ne vient pas de médecin? Vous avez été si bonne pour nous,»
-continuai-je, «que je ne veux pas vous avoir mise en danger... Je dirai
-que je suis entré chez vous en vous menaçant... Et si je suis arrêté,
-vous trouverez là de quoi vous récompenser.» J'avais tiré de ma poche un
-des sachets où étaient cousus mes diamants. La bonne femme esquissa un
-geste de refus. A cette seconde, un cri plus aigu d'Henriette déchira
-l'air.
-
---«Je vais vous indiquer la maison de M. Raillard...,» dit la vieille
-fille. «Je vous aurai averti. Si vous ne revenez pas, je ferai ce que je
-pourrai pour Madame. C'est la nuit de Noël...» Et elle aussi regardant du
-côté du tableau, elle ajouta: «La bonne Mère et M. François nous
-protégeront...»
-
-
-V
-
-Le simple prêtre de province, le curé martyr de Morteau ne s'était guère
-douté jadis, en achetant cette _Naissance du Christ_ d'un confrère
-besogneux, comme j'ai su depuis, qu'il suspendait au mur de sa chambre
-une image de piété destinée à s'associer à un drame moral comme celui que
-je traversais, et capable en même temps de rendre de la force à l'humble
-servante qui en avait hérité. Tout bon chrétien que je suis devenu, je ne
-crois pas à cette action directe des morts sur les vivants à laquelle la
-dévotion de cette âme primitive faisait appel. De l'entendre exprimer
-cette foi si profonde me fut cependant un réconfort. J'en avais besoin
-dans la démarche que j'osais entreprendre. Je ne réalisai la folie de ma
-témérité qu'à l'instant où je me trouvai introduit dans le cabinet du
-redoutable partisan dont j'allais implorer l'aide médicale. Mais était-il
-encore un médecin, un pitoyable guérisseur de la misère humaine, le dur
-personnage qui se tenait là dans le silence de la nuit, assis à une table
-encombrée de dossiers? Voilà encore un détail que j'ai su depuis: les
-Jacobins avaient organisé leur police secrète en un petit nombre de
-circonscriptions auxquelles présidaient les plus sûrs de leurs adeptes.
-Ces inquisiteurs inconnus, et qui, pour la plupart, n'exerçaient aucune
-fonction apparente, furent les vrais dictateurs de ces terribles années.
-Un Danton, un Saint-Just, un Robespierre pliaient devant eux. De sa
-chambre de Morteau, Raillard avait de la sorte sous sa surveillance toute
-la Franche-Comté. Il venait sans doute de recevoir un document qui
-satisfaisait sa haine furieuse contre les ennemis de la Révolution, car
-une joie sauvage éclairait son front lorsqu'il se retourna pour me
-dévisager. Par quel mystère une physionomie comme celle-là, si
-intelligente et si fière, s'associait-elle à cette besogne de haine et
-de sang? Comment ces yeux, d'où émanait une telle ardeur d'enthousiasme,
-se consacraient-ils, sans en verser des larmes de remords, à des enquêtes
-d'ignoble mouchardise? Mon intuition ne m'avait pas trompé. Raillard
-n'était ni un jouisseur comme l'immonde Danton, ni un envieux comme le
-sinistre Robespierre, ni un bas coquin comme l'abject Fouquier-Tinville.
-Il était de bonne foi dans sa criminelle aberration. Il croyait vraiment
-régénérer la France en extirpant l'élément empoisonné de la vie
-nationale. Faire guillotiner un aristocrate, c'était pour lui une
-opération légitime, pareille à celles qu'il avait si souvent exécutées
-dans sa profession première: l'amputation d'un membre gangrené. C'était
-sa mission en ce monde, sa pensée fixe que cette monstrueuse mutilation
-du pays. Il y voyait un redressement. Il m'accueillit, en effet, comme
-quelqu'un qui n'a pas trop de tout son temps pour une tâche de
-conscience.
-
---«Je suis occupé, citoyen,» me dit-il, «très occupé. Je travaille pour
-la patrie. Si tu as quelque chose à me communiquer qui puisse servir la
-nation, fais vite. Sinon...»
-
---«Ma femme est mourante», lui répondis-je, simplement, «et le citoyen
-Couturier est absent. On m'a envoyé chez vous...»
-
---«Qui, on?» répliqua-t-il, d'une voix dure. Cet appel à son métier lui
-était odieux. Et puis, ce «vous» que j'avais employé par habitude... «Et
-toi-même?» continua-t-il. «Qui es-tu?»
-
-Mon regard ne plia pas sous le sien. Pourtant ses prunelles étaient
-terribles à soutenir. La perspicacité de l'homme habitué au diagnostic
-s'y devinait, mise au service du fanatisme le plus passionné. Mais je
-venais de revoir mentalement la scène de tout à l'heure: ma femme à
-l'agonie sur ce grabat que dominait le tableau de la «Naissance du
-Christ», avec sa muette éloquence, la Bouveron tremblante à la seule idée
-de ma visite chez le bourreau de son maître. Manquer de sang-froid,
-c'était trahir Henriette et mon hôtesse. Je sortis de ma poche avec le
-calme le plus absolu le chiffon de papier qui me faisait Suisse et je
-débitai mon histoire. Raillard m'écoutait en m'enveloppant, en me perçant
-toujours de ces formidables prunelles. Dans leur éclat bleu passait la
-dureté coupante de l'acier. Quand j'eus fini, il me demanda, non moins
-brusquement:
-
---«Tu es arrivé à Morteau ce soir? Et où as-tu couché hier?»
-
---«Près de Besançon,» répondis-je. «Je ne sais pas le nom de l'endroit.»
-J'étais arrivé par la direction opposée.
-
---«Et avant?»
-
---«A Besançon.»
-
---«A quelle auberge?»
-
-En me posant ces questions, sa main s'était avancée vers la table. Ses
-soupçons étaient déjà éveillés. Un des papiers épars devant lui contenait
-sans doute l'indication de notre départ et de notre signalement. La
-grossesse avancée de ma compagne la désignait trop. Je ne connaissais le
-nom d'aucun hôtel à Besançon. J'étais perdu cependant, si je me
-troublais. Je répondis: «A l'hôtel de la Poste». Quel soulagement lorsque
-Raillard me répondit à son tour:
-
---«Et ici, où es-tu descendu?»
-
-Il y avait donc un hôtel de la Poste à Besançon, comme je l'avais imaginé
-à tout hasard. Fort de ce succès, j'ose nommer la Bouveron, en racontant
-un roman mêlé de vérité: que ma chaise avait cassé à un moment de la
-route, que j'étais monté dans la voiture de Mme Poirier, que cette femme
-nous avait déposés chez sa demi-sœur. Tout cela n'était pas bien
-vraisemblable, mais quelque chose était plus invraisemblable encore:
-l'audace de ma présence volontaire chez le chef de la police secrète des
-Jacobins, si je mentais. Raillard avait froncé les sourcils, et son
-visage était devenu comme noir, quand j'avais mentionné mon hôtesse. Il
-chercha une feuille parmi des centaines d'autres, qu'il lut tout bas, en
-me regardant par intervalles pour comparer les détails donnés par son
-correspondant. Était-ce une circulaire dénonçant mon départ de Fleury? Le
-signalement se trouvait, sans doute, avoir été mal fait, et mon passage
-par Besançon contredisait les autres indications. L'instinct de défense
-qui se développe chez nous, à notre insu, dans les heures de danger,
-m'avait fait deviner le piège tendu par cette question si simple sur mon
-itinéraire. Ce même instinct m'avertit que le Jacobin hésitait. Une
-impression forte le déterminerait dans un sens ou dans l'autre.
-
---«Tu vérifieras tout ce que je t'ai dit demain», repris-je, sur le même
-ton que lui, rude et brutal, et en employant le tutoiement civique qu'il
-avait adopté avec moi. «Pour le moment, pense que chaque minute de retard
-peut coûter la vie à une femme...» Et je commençai de lui rapporter les
-symptômes que j'avais observés, avec d'autant plus d'insistance que dès
-les premiers mots je vis distinctement le médecin se réveiller en lui. On
-n'a pas impunément exercé un métier toute sa vie durant. Au fur et à
-mesure de mes indications, ce métier revenait, remontait en lui des
-profondeurs de ses anciennes habitudes. Il allait s'établir une lutte
-entre le politicien sectaire qu'il était devenu et le physiologiste de
-jadis. C'était sur la malade qu'il m'interrogeait maintenant, sur son
-âge, son tempérament, ses habitudes, ses antécédents, la date de notre
-mariage. Peu à peu, sa physionomie changeait d'expression. Elle
-s'humanisait et se détendait. Quand enfin, il me dit: «Hé bien, allons.
-Il n'y a, en effet pas de temps à perdre...» Il avait oublié, s'il
-l'avait reçue, la note qui lui annonçait la disparition du ci-devant duc
-de Fleury avec sa femme enceinte de plusieurs mois. J'avais souvent
-constaté cette sorte de dualité dans les quelques Révolutionnaires que
-j'avais approchés. J'avais discerné chez tous des réapparitions de leur
-personnalité d'avant 89. Jamais comme chez Raillard. Quand, une
-demi-heure plus tard, il s'assit au chevet de ma femme pour se rendre
-compte de son état, le Jacobin avait disparu totalement. Il ne restait
-plus que le praticien. On eût dit qu'il avait oublié de la manière la
-plus complète dans quelle maison il était et son rôle dans l'arrestation
-de M. François. Il s'adressait à la Bouveron pour lui demander du linge,
-un bassin, de l'eau chaude, comme si elle eût été une religieuse
-d'hôpital dans une salle de chirurgie. Il ne remarquait même pas qu'elle
-ne lui répondait point, et qu'en lui tendant les objets, les doigts de la
-servante du curé guillotiné frémissaient d'horreur.
-
---«Je redoute tout si l'éclampsie éclate,» m'avait-il dit. «Il faut
-provoquer la délivrance. J'ai eu raison d'emporter ma boîte
-d'instruments...»
-
-
-Il pouvait être minuit quand il m'avait tenu ce discours, tout en
-introduisant, avec cette énergie délicate qui caractérise les vrais
-médecins, un coin de mouchoir entre les dents de la patiente, «afin
-d'éviter,» m'avait-il dit encore, «les morsures de la langue». Quel
-souper de réveillon, que le bol de bouillon apporté à ce moment pour
-soutenir nos forces, à l'accoucheur et à moi, par la pauvre Bouveron! A
-dix heures du matin, le travail durait encore. L'accoucheur m'avait
-ordonné de me tenir dans une pièce voisine, pour que mon émotion n'eût
-son contre-coup ni sur lui, ni sur la malade. Dieu! Quelle nuit je
-passais là! Enfin, un dernier cri de ma pauvre femme, suivi d'un silence,
-m'avertit que le suprême effort avait eu lieu. J'entendis presque
-aussitôt la voix de Raillard m'interpeller. Il avait cessé de me tutoyer,
-depuis qu'il n'était plus vis-à-vis de moi qu'un médecin:
-
---«Un garçon!» s'écria-t-il. Vous avez un gros garçon!... Est-il vivant,
-ce petit crapaud?... Tu m'as coûté bien du mal, morveux, mais tu feras un
-gaillard robuste...» Ses bras ensanglantés me tendaient mon fils aîné, et
-il ajoutait, en nettoyant ce lambeau de chair où palpitait déjà un homme:
-
---«Et la mère aussi vivra pour le nourrir. Elle vivra... J'en réponds...
-Mais j'ai eu bien peur!...»
-
-Et ce coupeur de têtes avait un sourire de triomphe ému pour proclamer
-cette victoire sur la mort. O inexplicables contradictions du cœur de
-l'homme!...
-
-
-VI
-
-Raillard nous avait quittés vers midi, après avoir donné les instructions
-nécessaires, en annonçant qu'il reviendrait sûrement vers le soir avec
-son collègue Couturier. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte
-que la Bouveron me supplia de nouveau:
-
---«Sauvez-vous, monsieur! Qu'il ne vous retrouve pas!... C'est de voir
-souffrir madame comme elle souffrait, qui l'a un peu ému... Quand il la
-saura guérie, il ne connaîtra plus rien. Il avait soigné M. François
-aussi dans le temps, et très bien, et puis vous savez ce qu'il lui a
-fait... Sauvez-vous!... Il ne pourra toujours pas envoyer madame en
-prison dans l'état où elle est. Mais vous, comment voulez-vous que vous
-lui échappiez, quand il a vu cela?...» Et elle me montra sur les linges
-que j'avais pris dans le havre-sac comme plus fins, pour les donner à
-l'opérateur, une couronne ducale brodée à même la toile. Dans la
-précipitation de notre fuite, Henriette et moi avions oublié ce détail,
-implacablement révélateur. A cette simple réflexion de mon hôtesse, mon
-sang se glaça. Une seule espérance me restait: j'avais vu tour à tour
-apparaître en Raillard deux hommes si différents, selon que je m'étais
-adressé au démagogue ou au médecin,--deux moralités fonctionner, si
-contradictoires! Il avait sans aucun doute remarqué ces couronnes, en
-maniant ces linges dont il avait déchiré lui-même quelques-uns. Il avait
-pourtant agi comme si de rien n'était. C'était là ma chance de salut,
-qu'il se considérât comme obligé de ne pas utiliser au service de sa
-besogne politique un renseignement surpris dans sa besogne d'opérateur.
-En tout cas, et que le Jacobin dût, ou non, se conformer à ce scrupule
-professionnel, je ne pouvais pas, moi, abandonner ma femme et mon enfant
-ainsi. Je fis donc taire la Bouveron, et j'attendis, au chevet de
-l'accouchée, le retour annoncé du terrible personnage. J'éprouvais envers
-lui des sentiments plus contradictoires encore que sa conduite. Il avait
-sauvé ma femme d'une mort imminente en la délivrant. Sans son
-intervention, mon fils mourait dans le sein de sa mère; et ce sauveur
-était le plus impitoyable ennemi de toutes mes idées. Il avait fait tuer
-par centaines des nobles comme moi, des prêtres comme l'abbé François.
-Demain, peut-être, monterais-je à l'échafaud à cause de lui. Il me
-faisait horreur, et son dévouement de cette nuit m'attendrissait, quoique
-j'en eusse. L'énigme de cette double nature m'épouvantait, en même temps,
-comme une difformité monstrueuse. J'y ai bien souvent pensé depuis lors,
-et j'ai détesté davantage la Révolution,--toutes les révolutions. Le
-voilà, leur pire malheur: d'un bourgeois qui eût été comme Barnave, un
-bon avocat, comme Bailly, un bon académicien, comme Collot d'Herbois, un
-bon acteur peut-être, comme Louis David, un bon peintre, comme ce
-Raillard, un bon médecin, elles font un criminel par égarement d'orgueil.
-Libre de tenter l'application de ses utopies à même la vie, à même les
-autres hommes, il pouvait servir, il détruit. En vaquant auprès de ma
-femme et de mon fils aux menus soins que notre redoutable bienfaiteur de
-cette nuit et de cette matinée avait indiqués, je méditais sur ce
-problème. Tout mon avenir dépendait de la solution. Qui l'emporterait
-dans cette nature d'une effrayante ambiguïté, le métier ou le fanatisme?
-Malgré moi, accablé de sombres pressentiments, je revenais à ce petit
-tableau religieux, dont la composition simple et chargée de sens m'avait
-rendu, la veille, le courage d'aller droit au danger. Ce prêtre dont nous
-occupions la chambre avait dû, lui aussi, contempler cette toile avec la
-volonté d'en absorber tout l'esprit. Je me forçais à prier mentalement,
-devant cette croix dessinée sur ce mur par cette ombre des barreaux,
-comme si cette croix eût été la vraie, l'enfant endormi vraiment le
-Sauveur, et j'attendais...
-
-
-Vers quatre heures Raillard parut, accompagné d'un autre homme, le
-docteur Couturier, revenu de son expédition nocturne et dans les mains
-duquel il allait remettre la malade. Il me suffit d'une seconde pour le
-comprendre: la Bouveron ne s'était pas trompée. Raillard savait qui
-j'étais, et déjà le médecin avait cédé la place au Jacobin. Pas tout à
-fait encore, puisque au lieu de m'avoir dépêché ses estafiers, il venait
-lui-même, avec son confrère. Il ne m'adressa pas la parole, mais je
-retrouvai dans ses yeux clairs le sinistre reflet d'acier de notre
-première rencontre. Couturier, lui, avait une honnête physionomie
-d'officier de santé. Son expression habituelle devait être la bonhomie
-craintive. Visiblement, il tremblait devant Raillard. Il avait été son
-concurrent timide avant 89. Depuis il était son suppléant épouvanté, en
-attendant qu'il devînt sa victime. Il n'était, en aucune manière, son
-complice. Je l'aurais deviné rien qu'au salut par lequel il répondit au
-mien, alors que la raideur significative de l'autre ne laissait aucun
-doute sur ses sentiments à mon égard. J'avais pris le parti, décidé à
-tenir mon rôle jusqu'au bout, de me présenter moi-même. A m'entendre
-proférer les syllabes de mon nom supposé, Raillard esquissa un geste
-réprimé aussitôt. Il venait de voir les yeux de la malade fixés sur lui.
-Le médecin avait de nouveau dompté le révolutionnaire. Il allait le
-dompter encore, après quelle lutte intérieure? L'événement m'a permis
-d'en mesurer l'intensité.
-
-
-Je m'étais retiré pour permettre à ces messieurs une consultation qui
-dura une longue heure. Je ne fus pas peu étonné, quand la porte se
-rouvrit, de voir le docteur Couturier reparaître seul.
-
---«Raillard est parti par l'autre sortie,» me dit-il. Puis, à voix basse,
-comme s'il eût appréhendé d'être entendu par le terroriste à travers
-l'espace: «Monsieur,» continua-t-il, «je ne veux pas savoir qui vous
-êtes. Raillard, lui, le sait. S'il ne vous a pas fait arrêter
-aujourd'hui, c'est que le devoir médical l'en a empêché... Devant son
-insistance à me demander si je croyais que la malade pût supporter une
-grande émotion sans être reprise d'accidents nerveux, peut-être mortels,
-j'ai compris qu'il se faisait un scrupule, appelé auprès d'elle comme
-médecin, de lui infliger une secousse morale qui la tuerait... Ah! c'est
-un homme bien étrange, et qui n'est pas ce que l'on croirait d'après
-certaines choses!... Il y a cinq ans seulement, il n'avait jamais fait
-que du bien à Morteau, et même à présent, voyez, par souvenir pour sa
-femme, il n'a inquiété personne ici, dans cette maison que l'ancien curé
-a léguée à sa servante.»
-
---«Et il a fait guillotiner M. François!» interrompis-je.
-
---«Ah! on vous a raconté?... Oui, c'est abominable, abominable!... Mais
-Raillard a cru que c'était son devoir. Il est persuadé que l'on assurera
-le bonheur de l'humanité pour toujours, avec certaines exécutions...
-D'ailleurs, il ne s'agit pas de cela... Il s'agit de vous... Tant qu'il
-croira votre femme en danger, il vous épargnera... Ensuite?...»
-
-Il avait hoché la tête d'un geste sinistre.
-
---«Merci, monsieur,» lui répondis-je en lui serrant la main. «Je devine
-que vous avez exagéré certains symptômes observés chez la malade pour
-impressionner M. Raillard... A moi, vous direz la vérité. Ma femme
-est-elle vraiment en danger?...»
-
---«Je ne le crois pas,» répliqua-t-il. «Contrairement à Raillard, je suis
-persuadé que le système nerveux est très intact et qu'aucun accident
-cérébral n'est plus à craindre...»
-
---«Croyez-vous qu'elle pourrait partir d'ici, cette nuit, sur une
-civière?» demandai-je brusquement.
-
---«Ce serait bien dangereux,» répliqua-t-il après un instant de
-réflexion... «Oui, bien dangereux...»
-
---«Est-ce absolument impossible?» insistai-je.
-
---«Impossible?... Non,» fit-il après un nouveau silence. «Sauvez-vous
-plutôt seul,» ajouta-t-il.
-
---«La laisser entre les mains de cet homme pour qu'une fois guérie, il
-lui fasse couper le cou?...» m'écriai-je. «Jamais!... Oui ou non, le
-considérez-vous comme capable de l'envoyer à la guillotine, quand il ne
-verra plus en elle une malade, surtout si je me suis échappé.
-Répondez?...»
-
---«Oui,» répondit le médecin. Puis, comme effrayé de sa propre audace, il
-prétexta la nécessité de retourner auprès de l'accouchée faire un
-pansement avant la nuit. Quant à moi, mon parti était pris. Raillard
-m'avait épargné, sûr que je ne m'enfuirais jamais seul. Dans cette
-certitude, il était probable que la surveillance de la maison ne serait
-pas très étroite. Sitôt Couturier parti, j'obtins de Mlle Bouveron
-l'adresse de quelqu'un sur lequel je pusse absolument compter. A la nuit
-tombante, je m'échappai par une fenêtre de derrière qui donnait sur une
-étroite ruelle, après avoir constaté qu'il n'y avait, pour épier les
-allées et venues, qu'un seul individu, attablé dans un cabaret à quelques
-pas de la porte. A prix d'or, j'obtins de l'homme chez qui la Bouveron
-m'avait envoyé, qu'un de ses camarades et lui se trouvassent dans la
-ruelle en question, vers minuit, avec un brancard. Je réveillai ma femme,
-que je mis au courant de mon projet, en lui disant la vérité. Alors, et
-cela me rend ce tableau de la _Nativité_ plus cher encore, cette créature
-héroïque me demanda cinq minutes pour faire une suprême prière si elle
-devait passer dans cette fuite, et elle la fit, tournée vers cette image
-de la Vierge et du Sauveur. Je regardai une dernière fois dans la rue. Le
-cabaret était toujours éclairé. L'espion dormait, les bras sur la table
-et la tête sur les bras. Ce pouvait être un sommeil simulé... J'étais
-dans un de ces moments où l'on risque le tout pour le tout. La civière
-que nos complices s'étaient procurée chez le fossoyeur,--un autre fidèle
-de la mémoire de M. François, mais quel symbole!--fut introduite par la
-fenêtre. Nous y plaçâmes la mère et l'enfant et nous la sortîmes par la
-même voie. Il était convenu que si nous rencontrions une patrouille, les
-porteurs diraient qu'ils allaient avec une malade à l'hôpital. Je devais
-les rejoindre sur une route où Mlle Bouveron me conduirait une demi-heure
-plus tard. La ville n'étant pas close de murs, cette évasion pouvait
-s'exécuter par un jardin abandonné de ses propriétaires. Il y avait
-quatre-vingt-neuf chances contre une pour que nous fussions pris. Les
-médecins à qui j'ai raconté depuis ce tragique épisode m'ont tous dit que
-la mort d'une femme accouchée de la veille, était, non pas probable,
-mais certaine, dans des circonstances pareilles. Il n'en est pas moins
-vrai que le lendemain, à midi, je me trouvais avec Henriette dans une
-chambre d'un petit village de la frontière suisse: elle couchée, son fils
-suspendu à son sein, et vivante, bien vivante, et l'enfant vivant, bien
-vivant. La Providence avait permis que ma folie fût une sagesse. Nous
-étions sauvés.
-
-
-VII
-
-... Je viens de regarder ce tableau de la _Nativité_, une fois encore,
-après avoir repassé en esprit les heures effroyables de ce Noël 1793, et
-j'ai dit devant lui une prière pour les âmes des cinq personnes qui
-payèrent de la vie leur charité envers nous: le docteur Couturier
-d'abord, puis Mlle Bouveron, Mme Poirier, enfin Jean Nadaud et Louis
-Fauverteix, les porteurs de la civière. Que leurs noms vous restent à
-jamais vénérables, mes enfants! C'est sur eux que la colère de Raillard
-s'exerça, quand il sut que sa proie lui échappait. L'implacabilité avec
-laquelle il fit emprisonner, juger et exécuter même son confrère
-d'hôpital, même la sœur de lait de sa femme, l'atteste: cette conscience
-faussée prétendit expier ainsi sa faiblesse d'un moment, devenue à ses
-yeux un crime de lèse-nation. Il ne s'est point pardonné de ne pas
-m'avoir fait moi-même arrêter sitôt découvert. Je viens de prier aussi
-pour lui, pour que ses forfaits lui soient remis, à cause de cette
-faiblesse, et, après tout, de sa sincérité. Je l'aurais certes envoyé à
-l'échafaud, comme on a fait justement, après la chute de Robespierre.
-Mais je l'aurais condamné sans le mépriser. Je ne le méprise pas encore
-aujourd'hui. Je le plains. Je suis sans doute le seul au monde à éprouver
-ce sentiment. Cet homme, d'une telle bonne foi pourtant, a laissé à
-Morteau et dans tout le pays de Doubs un souvenir exécré. Quand je revins
-dans cette petite ville au retour de l'émigration, son nom n'était
-prononcé, comme de son vivant, qu'avec épouvante. J'entreprenais ce
-voyage pour essayer de retrouver les traces de mes sauveurs. J'appris
-leur supplice. J'ai été récompensé de ce pèlerinage par la découverte,
-chez le fils de la mère Poirier, de cette toile, dont il avait hérité. Ce
-pauvre paysan me céda cette relique que j'ai eue toujours avec moi
-depuis. Je veux qu'elle ne vous quitte jamais non plus, mon fils. Les
-copies que j'en ai fait faire sont pour rester toujours auprès de mes
-autres enfants. Je vous répète, et à eux, que, sans elle, j'aurais sans
-doute fini assassin et suicide. Puissiez-vous, vos frères et vous,
-recevoir d'elle la même leçon de foi dans la Providence et d'acceptation
-chrétienne qu'elle m'a donnée dans une heure affreuse!
-
- Septembre 1907.
-
-
-
-
- II
- LES
- COUSINS D'ADOLPHE
-
- _A Charles Du Bos._
-
-Parmi les dîners périodiques qui réunissent à Paris, dans un cabinet de
-restaurant, des artistes, des écrivains, les compatriotes d'une même
-province, des camarades de lycée, d'école, d'atelier, d'anciens collègues
-de ministère, que sais-je? aucun n'a passé plus inaperçu que celui qui
-s'intitulait énigmatiquement: _les Cousins d'Adolphe_. Il fut fondé,
-voici quelques années déjà, par une demi-douzaine de fanatiques du
-célèbre roman de Benjamin Constant. C'était l'époque où M. Maurice Barrès
-venait de publier _Un Homme libre_, et cette _Méditation spirituelle_ sur
-l'amoureux de Mme Récamier qui commence: «J'aime qu'il cherche avec
-fureur la solitude où il ne pourra pas se contenir... J'aime les saccades
-de son existence qui fut menée par la générosité et le scepticisme, par
-l'exaltation et le calcul...» et la suite, jusqu'à l'_Oraison_: «Ainsi,
-Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à l'existence que
-d'être perpétuellement nouvelle et agitée...» Ces pages subtiles et
-passionnées donnèrent à six ou sept jeunes gens l'idée d'une réunion
-bi-annuelle, sous l'invocation du chef-d'œuvre de cet homme supérieur,
-mais incohérent, auquel ils auraient volontiers dit, comme l'_Homme
-libre_: «Je te salue avec un amour sans égal, grand Saint, l'un des plus
-illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai _moi_, qu'ils ne
-parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans cesse
-ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes...» Ces jeunes gens
-s'appelèrent les _cousins d'Adolphe_, et il faut croire qu'en dépit du
-paradoxe un peu enfantin qui les avait décidés à cette parenté
-imaginaire, ils avaient réellement entre eux des points de sympathie
-d'esprit très intimes. Fondé en 1889, le dîner des _Adolphes_ dure encore
-en 1909. La demi-douzaine n'est plus qu'un _quatuor_. Les cheveux noirs
-ou blonds sont devenus gris, ou s'en sont allés. Les trente ans sont
-devenus le demi-siècle. Et cependant les _Adolphes_ continuent de
-_sodaliser_--pour employer le mot d'un d'entre eux--au printemps et à
-l'automne. Je ne sais plus s'ils professent la même adoration pour la fin
-d'existence de Benjamin et son désarroi: «Toi-même, vieillard célèbre et
-mécontent, tu ne pus résister au plaisir de te déconsidérer...» Deux sont
-membres de l'Institut. Je ne sais pas non plus s'ils continuent d'admirer
-les «détours un peu brusques» des convictions de leur grand cousin, lors
-des Cent-Jours. Un des _Adolphes_ est à la Chambre le chef intransigeant
-d'un des groupes de l'opposition. Mais ce dîner au surnom naïvement
-agressif, c'est leur jeunesse, et ils s'obstinent à maintenir le rite de
-la fondation. Il y a toujours à leur table deux couverts mis pour deux
-_cousins d'Adolphe_: MM. Dominique et Muller, qui ne sont jamais
-venus,--et pour cause. Dominique, c'est Beyle qui signait ainsi ses
-lettres! Muller, c'est le pseudonyme que Gœthe avait pris pour voyager
-_incognito_ en Italie!
-
-Ce n'est pas manquer à la discrétion que de donner ces détails. Ils ne
-trahiront pas l'individualité vraie de ces inconnus. Ils prouvent
-seulement que ces fidèles de Benjamin étaient fortement teintés de
-littérature, quoiqu'il n'y ait jamais eu parmi eux qu'un homme de lettres
-professionnel. Mais tous, diplomates ou officiers, peintres ou simples
-oisifs, écrivaient peu ou prou. Ils étaient convenus, dès le premier
-dîner, de raconter chacun une anecdote à toutes les réunions, et ils sont
-demeurés fidèles à cette règle. Un d'eux, ce n'était pas l'homme de
-lettres,--autre paradoxe--s'avisa de tenir les archives de ces agapes et
-de transcrire le lendemain les récits de la veille. Les pages se sont
-accumulées. Les archives font aujourd'hui, à quatorze anecdotes par an,
-puis douze, puis dix, puis huit, un recueil d'une centaine
-d'historiettes, les unes, véritablement _Adolphiennes_, ainsi qu'il
-convenait à des jeunes gens adonnés à la culture de leur _moi_, les
-autres d'une plus large humanité,--c'est l'âge qui veut cela. Ayant eu
-entre les mains les gros cahiers où ces documents sont consignés, j'ai
-demandé au complaisant _cousin d'Adolphe_ qui me les avait prêtés, la
-permission de copier moi-même quelques-uns de ces récits et de les
-publier. Voici donc, prises un peu au hasard, six de ces _chroniques_
-d'aujourd'hui, toutes empreintes de ce que l'analyste de l'_Homme libre_
-appelait «le vif sentiment du précaire». Oh! la saisissante image qu'il a
-trouvée et qui pourrait servir d'épigraphe à ces archives, si elles sont
-jamais données dans leur entier: «J'ai vu un boa mourir de faim autour
-d'une cloche de verre qui abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma
-vie autour d'un rêve intangible...»
-
-
-
-
-III
-
-UNE RESSEMBLANCE
-
-Vous avez certainement lu, ces temps derniers, dans les journaux, la mort
-du comte Michel Steno, tué l'autre semaine dans une collision
-d'automobiles, comme il allait de Mestre à sa villa du Frioul. Cette
-nouvelle n'a été pour vous qu'un fait divers de l'ordre le plus banal.
-Pour moi, elle a évoqué une image d'autant plus saisissante que le
-caractère tragique de cet accident contrastait davantage avec le souvenir
-que je garde de lui. J'ai raconté ailleurs une des aventures de ce
-charmant Italien que j'ai[5] beaucoup fréquenté à Venise, sa patrie, à
-Rome, à Saint-Moritz, à Madrid.--Je m'y trouvais avec lui dans le
-délicieux printemps de 1886,
-
- ... O gioventù, primavera della vita!
- O primavera, gioventù dell'anno!...--
-
-à Paris enfin. Ces simples noms de villes, ainsi mis à côté les uns des
-autres, révèlent assez les goûts cosmopolites de ce fils des doges, que
-vous eussiez pris, à le rencontrer, pour un Anglais d'une haute classe.
-Ce faisant, vous lui eussiez procuré le plus naïf et le plus vif plaisir.
-Au fond, très au fond, Michel était, comme tous les Italiens,
-passionnément de son pays et de sa ville. Mais comme tous les Italiens
-aussi, il avait une terreur morbide, une _phobie_ presque du
-provincialisme, un désir exaspéré de participer à cette grande vie
-Européenne dont la péninsule a été longtemps comme exclue. Cette furie
-d'_Européanisme_, que Mazzini a le premier formulée en politique est le
-trait dominant de l'Italie actuelle. Ses vastes efforts collectifs en
-sont marqués, et les petites ambitions individuelles de chacun de ses
-représentants. En voulant que le comte Steno fût _a casa_, au _Cercle de
-l'Union_ à Paris, au _Turf_ ou au _Traveller's_ à Londres, au _Veloz_ à
-Madrid, à la _Cascia_ à Rome, Michel réalisait ce programme patriotique à
-sa manière. Sans doute, cette nouvelle direction de l'âme italienne était
-dans la nature des choses. Mais comment ne pas regretter la forte saveur
-locale d'autrefois? Que j'ai souvent pensé, par exemple, à frayer avec
-cet élégant Steno, qu'il avait déformé son type en le _cosmopolisant_! Je
-l'aimais pourtant, précisément à cause des linéaments tout Vénitiens que
-je discernais en lui. Sous l'anglomane, je démêlais le patricien qu'il
-eût été au dix-huitième siècle, le Magnifique, friand de voluptés fines,
-tel qu'il apparaît dans les peintures de Guardi et de Longhi, ou dans
-les mémoires de ce génial ruffian de Casanova. Il en avait le je ne sais
-quoi de délicat et de noble, même dans la galanterie; une espèce de
-lenteur, comme une sérénité aristocratique, même dans la passion. Avec
-son grand air d'ancien portrait, sa belle mine à la Titien, ou mieux à la
-Morone, il avait eu bien des liaisons. Ses succès de femme ne l'avaient
-rendu ni fat, ni vulgaire, comme il arrive si souvent. C'est qu'il avait
-su _penser ses plaisirs_. Je me le rappelle, surtout dans les longues
-soirées de ce printemps Madrilène auquel je faisais allusion,
-s'abandonnant à des demi-confidences. Il me contait alors de ces
-anecdotes significatives, pour lesquelles je donnerais bien des romans
-célèbres. Il y a dans les lettres de Stendhal une phrase qui caractérise
-joliment cette conversation de certains séducteurs: «On admirait chez lui
-une foule d'idées fines et justes, si l'on venait à parler des femmes.
-_Il les connaissait parce qu'il avait eu besoin de leur plaire et de les
-tromper._» Je voudrais rapporter une de ces anecdotes. Elle caractérise
-assez exactement le tour d'esprit et la sensibilité de ce personnage
-original. Et puis, elle illustre une théorie qui lui était très chère--il
-y est revenu devant moi souvent--sur ce que j'appellerai, d'un mot
-pédant: la loi des ressemblances. Steno prétendait que deux êtres, s'ils
-ont entre eux des similitudes profondes de traits, de regard, de gestes,
-de voix, ont aussi des similitudes profondes de destinée. «Les gens de la
-même espèce animale,» disait-il, «font toujours en toute circonstance la
-même espèce d'actions.» Mon expérience m'a conduit à croire qu'il avait
-raison. Il aurait eu tort, que ce petit récit conserverait encore, me
-semble-t-il, un intérêt de curiosité sentimentale. Je le transcris, tel
-qu'il me le faisait, ou à peu près, par une douce nuit d'été, non plus à
-Madrid, mais sur la terrasse d'un restaurant des Champs-Élysées, où j'ai
-tant causé avec lui, avec Barbey d'Aurevilly, Lord Lytton, Georges
-Brinquant, le sculpteur Maurice Ferrari, Luigi Gualdo... Que d'ombres!
-
- [5] Voir _la Seconde mort de Broggi-Mezzastris_ dans le présent
- volume.
-
-«... Il y a de cela dix ans déjà» avait commencé Steno, «J'étais très
-jeune et quoique je m'efforçasse de dissimuler cette faiblesse sous le
-plus imperturbable des aplombs, très timide, de cette timidité qui vient,
-à cet âge, de l'excès de l'émotion. Ai-je besoin d'ajouter que j'étais
-très amoureux? L'objet de cet amour était une grande dame Anglaise qui
-avait eu la fantaisie d'un établissement à Venise. Je ne sais pas si vous
-l'y avez rencontrée. Après y être venue pendant des saisons et des
-saisons, elle n'y a plus paru du tout. Je pourrais vous dire que c'est à
-cause de moi. Je n'ai pas la vanité de le penser. Lady Cynthia S... est
-une Anglaise. Cela suffit pour tout expliquer. Il n'y a que les Anglais
-pour se faire des _home_ de passage où vous les croyez fixés à jamais,
-tant ils y ont déployé de génie d'installation. Un jour, ils défont ces
-demeures comme ils les ont faites, et ils les reconstruisent ailleurs.
-Aux dernières nouvelles, Lady Cynthia habitait une ferme dans l'Afrique
-du Sud. Il y a quinze ans, elle occupait le premier étage du colossal
-palais Navagero, pas très loin de la _Madonna dell'Orto_, avec un de ces
-étroits jardins ombreux comme il n'y en a guère qu'à Venise. On en goûte
-plus délicieusement la fraîcheur et la couleur, dans ce paysage d'eaux
-mortes et de pierres. On trouve là un charme émouvant à un feuillage qui
-bouge, à une touffe d'œillets qui frissonne sur la lagune, au chant d'un
-oiseau qui volète dans les branches. C'est la poésie de la vie évoquée
-dans une ville où tout raconte la poésie de la mort. Durant mon enfance,
-j'avais connu ce jardin abandonné, comme le palais. Mon cousin, le vieil
-Alvise Navagero, habitait cette glorieuse maison _a la buona_, comme nous
-disons. Dès l'instant où Lady Cynthia eut eu le caprice de louer «l'étage
-noble», le _piano nobile_, l'endroit changea de physionomie. Rien ne fut
-gâté pourtant de ce qu'il avait de vénérable. L'énergie britannique eut
-tôt fait de nettoyer la façade, les chambres et les allées. Des meubles,
-des tapisseries, des tableaux reparurent sous les plafonds peints à
-fresque--par Tiepolo, s'il vous plaît. Des bancs de marbre et des statues
-surgirent dans le jardin. Ce fut une de ces restaurations qui n'altèrent
-pas la touchante vétusté des choses... Je vous dis cela pour vous faire
-comprendre, à vous qui connaissez Venise, quel cadre exquis faisait ce
-coin retiré de la ville:--les pierres rouges du palais, l'eau glauque et
-dormante du mince canal, les groupes épais des chênes verts--et dans ce
-décor la merveilleuse fleur d'aristocratie qu'était alors cette admirable
-jeune femme! Elle avait vingt-neuf ans, des cheveux blonds, de cet or à
-reflets bruns que Giorgione a su peindre. Grande, la taille haute, ses
-grands yeux bleus, couleur de pervenche, presque violets, regardaient
-d'un regard à la fois enfantin et fier. Ses traits étaient délicats, tout
-menus dans un visage de Diane chasseresse. Et quel teint, invraisemblable
-de fraîcheur, un de ces teints de fille des flots que l'existence au
-grand air a gardés si blancs, si roses, si transparents, en y fouettant
-le sang au lieu de le brûler! Et aussi quelle allure! Lady Cynthia
-déployait dans ses moindres gestes cette audace naturelle à une caste
-habituée, depuis des siècles, à la domination, cette aisance hautaine qui
-distingue les femmes nées comme elle, parmi tous les privilèges de la
-préséance héréditaire et de la fortune assurée. Souvent, à la voir qui
-passait dans sa gondole, j'ai eu l'évidence physique de l'identité entre
-ces deux reines des mers: l'Angleterre d'aujourd'hui et la Venise de
-jadis, hélas! Appuyée sur les coussins, la masse de ses cheveux fauves
-éclairée par le soleil, vêtue d'étoffes aux couleurs vives où se plaisait
-son goût hardi, elle m'apparaissait comme la sœur de ces dogaresses
-illustres, une Zélia Priuli, une Loredana Mocenigo, une Morosina
-Morosini, que les chroniqueurs nous décrivent allant de leur palais au
-Bucentaure dans des costumes splendides tout brodés de pierres
-précieuses. «_Rendeva luce dove si trovava_,» disait un de ces
-chroniqueurs à propos d'une d'elles. «Elle rayonnait de lumière là où
-elle se trouvait...» Je ne me rappelle jamais ces mots sans revoir Lady
-Cynthia. Ah! qu'elle était belle!
-
-«Je vous ai dit que, moi, j'étais timide. Je vous en donnerai une preuve
-saisissante quand j'aurai ajouté qu'habitant Venise, reçu chez Lady
-Cynthia et la rencontrant partout dans la société, je suis demeuré un an,
-vous m'entendez, un an sans oser lui montrer la passion dont j'avais été
-pris pour elle à première vue.
-
- Quando m'apparve Amor subitamente...
-
-Je me souviens. Je me répétais ce vers de Dante, indéfiniment, à cette
-époque. C'était toute mon histoire. J'avais reçu le coup de foudre, je
-m'en souviens si bien aussi, au théâtre de la _Fenice_, à l'une des
-toutes premières représentations de l'_Otello_ de Verdi, chanté par
-Tamagno comme il ne sera plus chanté. Je revenais d'une fugue en France.
-Les lettres de mes amis m'avaient appris la présence d'une Lady Cynthia
-S... à Venise, mais sans détails. Je ne l'avais jamais vue. J'entre dans
-la loge de ma mère. Je lorgne la salle au hasard, et voici que je
-rencontre, dans le champ de ma jumelle, ces cheveux d'or, ces yeux bleus,
-ce visage de rêve, ces épaules. «Qui est-ce?» demandai-je. Déjà de poser
-cette question insignifiante me troublait le cœur, comme si le timbre
-seul de ma voix devait me trahir. On me répond tout naturellement: «Mais
-c'est Lady Cynthia S...» Me croirez-vous? Pendant des années, je ne
-pouvais même penser à cette minute sans que l'émotion m'étouffât.
-Maintenant, voyez, je vous la raconte, comme s'il s'agissait d'un autre,
-en souriant. Quelle leçon de désenchantement, ces contrastes entre nos
-anciens désespoirs et nos tranquillités actuelles! Du jour où l'on sait
-qu'il n'y a pas d'éternels regrets, on sait aussi qu'il n'y a pas
-d'éternel bonheur, et alors c'est bien fini d'être jeune...
-
-»Hélas encore!... Dès ce temps-là, ma jeunesse était déjà très entamée.
-Je le constate à distance, en me rappelant que mon premier soin après
-cette soirée, fut d'interroger prudemment le tiers et le quart sur cette
-femme dont la beauté m'avait bouleversé de la sorte. Venise est, vous ne
-l'ignorez pas, la ville par excellence des _pettegolezze_, notre mot
-pittoresque pour traduire votre vilain mot, à vous: _potins_. Ma bonne
-chance voulut que cette petite enquête ne me révélât rien que de très
-simple. Je me serais tant fait mal autour du moindre mauvais propos! Je
-n'en recueillis aucun. Depuis son arrivée chez nous, Lady Cynthia ne
-s'était laissé faire la cour par personne. Elle était mariée et mal
-mariée, avec un colonel qui résidait aux Indes. Elle n'avait pas
-d'enfant, et, très riche de son propre chef--son père était lord V...,
-permettez-moi de vous taire encore son nom--elle vivait dans une absolue
-indépendance, qu'elle défendait jalousement. Sa physionomie altière,
-presque virginale et un peu sauvage, s'accordait si bien avec cette
-légende! Il suffit d'avoir regardé autour de soi pour savoir qu'une
-première désillusion physique dans le mariage donne presque toujours à la
-femme qui l'a subie une appréhension invincible de l'amour. Était-ce le
-cas pour Lady Cynthia? Je ne tardai pas à m'en convaincre à de tout
-petits signes, quand je lui eus été présenté: sa façon de causer avec les
-hommes d'abord, plus rude que gracieuse, et si distante, si
-surveillée,--le retrait de ses doigts dans sa poignée de main,--la
-froideur de son regard, moins défiant cependant que voilé,--le soin
-qu'elle avait d'éviter, dans ses entretiens, toute allusion aux choses de
-la vie sentimentale. Quarante-huit heures ne s'étaient pas écoulées
-depuis cette présentation, et cette certitude s'était déjà imposée à moi:
-au premier mot hardi prononcé en sa présence, elle ne me recevrait plus.
-A chacune de mes nouvelles visites au palais Navagero, cette conviction
-grandit en moi. Je les multipliai pendant les mois d'été, puis d'automne,
-que Lady Cynthia passa dans ce palais, devenu pour moi le centre du
-monde. Toutes mes journées furent bientôt combinées en vue du moment où
-je me retrouverais auprès d'elle, chez elle quand je pouvais, et, sinon,
-au théâtre, dans quelque maison amie, au Lido, sur la Place. L'instant
-si passionnément désiré arrivait. Cynthia était là auprès de moi. Je
-l'écoutais parler. Je la regardais respirer, bouger, et l'intensité de
-mon désir me paralysait, en même temps qu'une terreur qu'elle le devinât.
-Cent fois je me suis dit après ces rencontres: «Il faut la fuir», tant
-cette impression me devint tout de suite horriblement douloureuse! Je
-restais. Elle quittait Venise, et les semaines de son absence étaient
-pour moi des siècles. Je n'avais pas de cesse que je ne fusse dans le
-voisinage de l'endroit qu'elle habitait, à Londres, en Écosse, en
-Norvège. Je la revoyais, et c'était de nouveau cet incompréhensible
-mélange d'ardeur passionnée et d'épouvante, cette certitude surtout que
-je n'existais pas pour elle. Tantôt je me répétais: «Mais, c'est
-impossible qu'elle n'ait pas compris que je l'aime, et, si elle ne m'a
-pas renvoyé, c'est que cet amour ne lui déplaît pas. Si j'osais
-cependant?...» Tantôt je me répondais à moi-même: «Non. Elle ne voit
-rien. Elle ne comprend rien. Elle est si indifférente qu'elle ne prend
-pas plus garde à moi qu'au monsieur qui passe. A quoi bon me faire dire
-ce que je sais, ce que je vois, qu'elle ne m'aime pas, qu'elle ne
-m'aimera jamais?... Quand je ne pourrai réellement plus supporter cela,
-je m'en irai...» Et je ne m'en allais pas...
-
-»Il y avait donc un an que je menais cette existence, la plus misérable
-de toutes celles que j'aie connues. L'amour trahi, mais qui a goûté
-l'ivresse de la possession, vous déchire d'une affreuse douleur, du moins
-farouche, celle d'une blessure qui saigne. L'amour repoussé, mais qui
-s'est déclaré, trouve une force dans le fait d'avoir agi. Ce désastre est
-une vérité. On peut s'y appuyer pour prendre un parti. Mais cet amour
-sans bonheurs et sans malheurs, tel que je l'éprouvais, cet éternel recul
-devant l'aveu, ces alternatives, passionnées et silencieuses, de volontés
-aussitôt abandonnées et de renoncements jamais sincères, ce va-et-vient
-de la sensibilité toujours trompée dans son élan et le recommençant
-toujours, quelle usure, et, après des mois et des mois, quelle lassitude!
-Je vous épargne une élégie rétrospective, d'autant moins intéressante que
-la fin de cette agonie intime dépendait de moi. J'en ai eu un signe trop
-évident depuis. Je n'avais qu'à mieux regarder... Écoutez. Nous touchions
-de nouveau à la fin du mois de mai, qui fut étouffant cette année-là chez
-nous. Lady Cynthia venait de partir pour Londres, et naturellement je
-m'étais mis en route vers l'Angleterre, avec escale à Paris pour n'avoir
-pas trop l'air de la suivre. Je n'étais pas ici depuis huit jours que je
-rencontre, rue de la Paix, un matin, en sortant de mon hôtel, quelqu'un
-que vous avez bien connu et avec qui je m'étais lié à Venise ce printemps
-même, votre confrère et ami feu Claude Larcher. Vous savez qu'il était
-l'amant de Colette Rigaud.--Était-elle jolie dans le _Sigisbée_!--Vous
-savez aussi comme il était impulsif. Je ne m'étonnai donc pas trop,
-quoique nous soyons, nous, plus cérémonieux, de la fougue avec laquelle
-il me dit:
-
---«Vous êtes à Paris, cher comte? Quelle bonne chance! Il y a une
-répétition générale au Théâtre-Français. J'ai une loge. Je vous emmène,
-voulez-vous? C'est la fin de la saison et la pièce n'est pas trop bonne,
-je crois. Tout de même, c'est une petite curiosité...»
-
-»J'accepte. Je ne vous ferai pas de phrases sur la destinée. Nous avons
-en Italie un proverbe qui dit: «Quand on doit se rompre le cou, on trouve
-toujours un escalier.» (_Quando s'ha a rumpere il collo, si trova la
-scala._) Vers les deux heures, j'entrais à la Comédie. Jugez de mon
-émotion en reconnaissant--je ne trouve pas d'autre mot--une des artistes.
-Je l'appellerai Lucienne, avec votre permission. Elle est retirée du
-théâtre aujourd'hui, et mariée. C'était, à travers toutes les différences
-de toilette, de race, de condition sociale, une sosie de Lady Cynthia:
-même beauté enfantine et un peu farouche, même chevelure d'or à chauds
-reflets, même fierté des yeux, du port de tête, de la bouche, et moi, je
-m'entendis prononcer de la même voix étouffée que j'avais eue à Venise,
-dans la loge de la _Fenice_. Quelle étrange analogie encore!
-
---«Qui est-ce?
-
---«Mais c'est Lucienne,» me répondit Claude, et il ajouta, me prouvant
-ainsi que ma passion ne me rendait pas la dupe d'un mirage: «Ne
-trouvez-vous pas qu'elle ressemble beaucoup à notre amie de Venise, la
-belle Lady Cynthia?...
-
---«Un peu, en effet,» répliquai-je, la voix ferme et claire cette fois.
-Je défendais mon secret. Et j'écoutais Larcher continuer:
-
---«C'est une fille singulière... Que lui est-il arrivé dans sa vie? On
-dirait qu'elle a, trop jeune, traversé quelque chose de trop amer,
-qu'elle a été brutalisée, martyrisée, et qu'elle a peur de l'amour... Oh!
-ce n'est pas une vertu. Il s'en faut. Elle est entretenue par un des
-Mosé, _ad pompam_, pour parler comme nos pères. Il vient chez elle se
-faire raconter les ragots du jour, tous les matins, une heure. Il
-approche des soixante-dix ans, mais avec deux millions de rente.--Et il a
-Lucienne comme il a des chevaux de courses. Tenez, regardez-le, dans
-cette baignoire d'avant-scène, à droite. Est-il vilain! Dieu! est-il
-vilain!... Mais elle?... Qu'elle est belle!...» Et comme il voyait que je
-continuais à ne pas la quitter de ma lorgnette: «Elle est assez liée avec
-Colette. Voulez-vous que j'essaie de la faire dîner avec nous, ce soir,
-après la répétition? Vous êtes libre? Parbleu, si elle l'est aussi, nous
-mangerons tous quatre au Café Anglais. Oh! ce ne sera pas la _Calcina_,
-avec sa treille, le merle qui siffle dans sa cage de bois, et ce vin de
-Valpolicella que le garçon nous qualifiait gentiment d'_amabile_! Vous
-rappelez-vous? Ne vous faites pas d'illusion, Lucienne n'a rien de commun
-non plus avec la Véronèse, et vous perdrez votre temps si vous lui faites
-la cour. Mais elle est agréable à regarder de près...»
-
-»Larcher ne se doutait pas combien cette évocation de Venise en ce
-moment, et tandis que j'avais devant moi cette sœur par le visage de
-celle que j'aimais, me remuait profondément. Ce n'était, comme vous le
-pensez, ni le souvenir de ce petit restaurant sur les _fondamenta alle
-Zattere_, ni celui d'une assez jolie danseuse très galante et qui n'avait
-pas fait languir Claude. Non. C'était cette ressemblance, plus intime
-encore et plus profonde que je ne l'avais imaginée, puisqu'elle allait
-des traits et de l'expression du visage jusqu'au caractère et jusqu'à la
-destinée. Moi-même, une sorte de trouble, très analogue à celui qui
-m'avait toujours saisi devant Lady Cynthia, commençait à m'envahir. Je
-désirais et je redoutais à la fois ce dîner, improvisé soudain par la
-complaisance de Claude Larcher. J'aurais voulu que Lucienne fût libre de
-s'y rendre. Je souhaitais qu'elle ne le fût pas, et quand, après
-l'entr'-acte, Claude revint me dire qu'elle acceptait et que le dîner
-aurait lieu, en eus-je du plaisir ou du regret? Je n'aurais su le dire.
-Je me vois encore, à la toute dernière minute, assis à ma table et
-griffonnant pour mon amphitryon un billet d'excuse. Je sonnai, avec
-l'intention d'expédier ce message au Café Anglais. Le _boy_ de l'hôtel
-arriva, et je l'envoyai me quérir un fiacre, pour ne pas manquer le
-dîner. Cinq minutes plus tard, cette voiture m'emportait vers le
-restaurant et je jetais par la croisée de la portière les fragments
-déchirés de ma lettre d'excuse.
-
-»N'attendez pas que je vous raconte une de ces substitutions de femmes,
-comme il s'en produit si souvent, lorsqu'un amoureux rencontre dans le
-demi-monde, ou plus bas encore, une créature qui lui _pose_ celle qu'il
-aime. Non. Ce fut plus compliqué tout ensemble et plus simple. A un
-moment de ce dîner où j'admirais combien Lucienne avait, dans ses
-moindres gestes, la réserve et la sauvagerie de Lady Cynthia, un
-mouvement involontaire me fit toucher son pied de mon pied, sous la
-table. Elle me regarda. Ses yeux exprimaient cette sorte d'étonnement un
-peu ému qui est comme l'anxiété animale de la femelle, quand elle sent
-qu'elle va être poursuivie par le mâle. Elle avait retiré son pied.
-J'osai approcher de nouveau le mien, volontairement cette fois. Elle me
-regarda encore, mais elle ne se retira plus. Elle tomba dans un silence
-sur lequel Colette Rigaud, plus savant psychologue que son ami et que
-moi, ne se trompa point. Car, deux heures plus tard, elle avait trouvé le
-moyen de me mettre en voiture avec sa camarade, et minuit n'avait pas
-sonné que cette femme, dont Claude m'avait annoncé qu'on ne lui
-connaissait pas d'aventures et qu'elle avait horreur de l'amour, se
-donnait à moi avec une sauvagerie dans l'ardeur aussi passionnée
-qu'avait été sa réserve au premier abord. Je lui avais été présenté à
-huit heures!
-
-»La conclusion de cette histoire, vous la devinez? Je quittai Lucienne en
-lui promettant d'aller la rejoindre, le soir, à la Comédie, où elle
-jouait dans la pièce répétée généralement la veille. Je n'étais pas
-plutôt à mon hôtel que je donnai ordre à mon valet de chambre de faire ma
-malle, et de réclamer ma note. Le temps de passer chez un bijoutier et
-d'envoyer un souvenir à ma conquête de la nuit, avec une lettre de
-regrets prétextant un télégramme reçu et la nécessité d'un départ
-immédiat, j'étais dans le rapide de Calais. C'est la seule circonstance
-de ma vie où j'aurai été brutal dans une rupture, mais je n'avais plus
-qu'une idée dans l'esprit et dans le cœur: _je me trompais depuis un an
-sur Lady Cynthia_. Que j'eusse plu avec cette foudroyante rapidité à sa
-sosie et que celle-ci me l'eût d'abord caché sous ce masque de fierté
-froide pour céder à mon premier geste d'audace, c'était pour moi la
-certitude que Lady Cynthia m'aimait aussi. C'en était au moins la
-possibilité... Ah! je serai bien vieux, bien usé, quand je ne frémirai
-plus au souvenir de mon arrivée à Londres et de mon acheminement vers la
-maison qu'elle habitait près de Hyde Park. Dans cette jolie demeure
-décorée par Adams, elle cessait d'être le Giorgione qu'elle était à
-Venise, pour devenir le plus charmant des Reynolds... Elle était seule.
-Elle me reçut, comme toujours, au palais Navagero, avec ce visage
-impassible, ces yeux ailleurs, cette farouche pudeur... A une minute, me
-ressouvenant de Lucienne et de leur ressemblance, j'ose commencer de lui
-parler de mes sentiments. Je surprends dans ses prunelles _le regard de
-l'autre_, quand nos pieds s'étaient rencontrés. Je lui prends la main.
-Elle ne la retire pas. La folie m'emporte. Mes lèvres se posent sur ses
-lèvres. Elle met la main sur son cœur, comme pour en comprimer les
-battements. Elle devient pâle, à me faire croire qu'elle allait mourir.
-Mais elle m'avait rendu mon baiser!...
-
-«Que de fois j'ai cherché à savoir de Cynthia depuis,» conclut Michel
-Steno après un silence, «pourquoi elle m'avait caché ses sentiments si
-longtemps. Car elle m'avoua bien vite qu'elle m'aimait depuis le premier
-jour:
-
---«Et toi-même?» m'a-t-elle toujours répondu.
-
---«Tu me faisais peur, lui disais-je alors.
-
---«Et moi aussi, j'avais peur!» reprenait-elle. «Si peur!...» Et elle ne
-manquait jamais de me questionner sur le moment où j'avais pris tout d'un
-coup de l'audace et pourquoi. Je me suis souvent demandé ce qui serait
-arrivé si je lui avais dit la vérité. En aurait-elle été indignée ou
-touchée? Et je me suis aussi souvent demandé si je n'aurais pas mieux
-fait d'user ma passion pour elle auprès de sa sosie et de prolonger mon
-aventure avec la pauvre actrice, qui ne m'eût donné que du plaisir, au
-lieu que ma liaison avec Lady Cynthia eut des épisodes si cruels. Mais
-on n'aime pas pour être heureux. C'est encore un proverbe de mon pays:
-«L'amour ne fait honneur à personne et à tous il fait douleur.» (_L'amore
-a nessuno fa onore é a tutti fa dolore._) Et pourtant, sans cette
-douleur, vaudrait-il la peine d'avoir vécu?...»
-
-
-
-
-IV
-
-LE VENIN
-
-
-I
-
-Ce soir-là, Frédéric Moysset avait dîné au cercle. On était au
-commencement du mois d'août. Rentré en France vers la mi-juillet, après
-une longue absence,--sept mois passés sur le yacht d'un ami dans l'Océan
-Indien et les mers du Japon,--Moysset se trouvait retenu à Paris par le
-règlement de quelques affaires. Ce séjour dans cette ville, presque vide
-à ce moment de l'année, ne lui déplaisait pas. Bien qu'il appartînt au
-monde le plus banal, celui des viveurs riches, Frédéric était précisément
-le contraire d'un être banal. Fils d'un très grand industriel du nord, il
-avait dans sa physiologie d'homme très brun, l'évidence d'une hérédité
-espagnole. Les Flandres ont appartenu à Charles Quint et à Philippe II.
-C'est de quoi expliquer un atavisme qui donnait à ce simple bourgeois,
-originaire de Lille, le teint pâle et les yeux noirs d'un cavalier des
-_Caprices_. Il y avait du Maure dans ce garçon aux os fins, petit de
-taille, souple de mouvements et qui prenait naturellement l'attitude
-calme et fière des Arabes de grande race. Ce masque sérieux, presque
-tragique, semblait démenti par la bonhomie habituelle à Moysset, qui
-n'avait guère d'autre conversation que celle d'un homme de club et de
-sport, et par son train d'existence, celui d'un célibataire de son âge et
-de sa classe. A de certains signes, pourtant, on démêlait en lui des
-touches inattendues de caractère: un fond d'ardeur, presque de
-sauvagerie, qui se traduisait par le goût du danger, une sensibilité tout
-près d'être violente, qui le rendait parfois très dur dans les
-discussions, du romanesque enfin, de quoi justifier ce profil
-d'Abencerage. Il avait toujours déployé, même vis-à-vis des filles, une
-susceptibilité de cœur et des délicatesses de façons, bien singulières
-dans son monde. L'aventure que je veux raconter ne se comprendrait guère
-chez un Parisien de 1907,--c'est sa date,--sans cette hypothèse qu'une
-goutte de sang est venue du pays de Cervantes dans les veines de cet
-oisif et de ce sportsman, à travers et par-dessus combien de générations?
-L'entreprise de filature à laquelle Frédéric doit ses quatre-vingt mille
-francs de rente, remonte au commencement du dix-huitième siècle. Presque
-une noblesse! Aussi bien le cercle où se joue la première scène de ce
-petit drame, n'est rien moins que le Jockey-Club. Frédéric en fait partie
-tout naturellement, malgré son nom peu aristocratique, comme le
-beau-fils du marquis de Fontenay-Gauvain. Mme Moisset demeurée veuve,
-avec cet enfant unique et tout jeune, a redoré le blason d'un très
-authentique descendant du Fontenay-coup-d'épée, lieutenant colonel de
-Navarre, tué si bravement au siège de Saint-Omer, en 1638.
-
-Le cercle était presque vide, et, Frédéric, son dîner achevé, fumait son
-cigare, paisiblement, quand il fut interpellé par un de ses camarades de
-fête, un certain Robert de Mauvilliers, qu'il n'avait pas rencontré
-depuis son retour. Celui-là sortait d'un restaurant, où il avait dîné en
-tête-à-tête avec un Musigny un peu trop capiteux. Il avait cette face
-allumée, cet œil brillant, ce geste hardi, ce parler haut de l'homme
-bien élevé qui se tient encore. Deux cock-tails de plus, il sera
-parfaitement ivre.
-
---«Ai-je bien fait de monter!» commença-t-il. «Toi ici?... Ah! Mon vieux
-Frédéric, ce que c'est bon de se revoir!... Tu vas me conter ton
-voyage... Que fais-tu, ce soir?... Rien?... Valet de pied... Un
-Brandy-Soda...»
-
-Et Mauvilliers de s'installer à côté du compagnon merveilleusement offert
-à sa solitude, et de l'interroger, en faisant lui-même une réponse sur
-deux avec une loquacité que l'excitation de l'eau-de-vie, ajoutée à celle
-du Bourgogne, n'était pas pour calmer. Comment s'en plaindre, quand on a
-été absent de Paris durant des jours, et que l'on a auprès de soi, une
-chronique causée de tous les incidents qui se sont produits dans votre
-milieu familier pendant cette absence? Vraiment? Auguste n'est plus avec
-Lucie?... Le petit de Pleures épouserait une Mosè? Est-ce possible?...
-Alors Machault s'est laissé mourir?... Manicamp s'est refait à la
-Bourse?... Tant qu'un second Brandy-Soda ayant succédé au premier, et un
-troisième au second...
-
---«Alors, tu pars pour Dieppe après-demain. C'est drôle, quand j'en
-arrive... Où descends-tu?...»
-
---«Chez ma tante de Russy...»
-
---«Charlotte de Russy? Ta tante?»
-
---«C'est-à-dire qu'elle est la sœur de mon beau-père. Je l'appelle ma
-tante, quoiqu'elle soit à peu près de mon âge. Nous avons été élevés
-ensemble.»
-
---«Alors tu t'intéresses à elle?» demanda Mauvilliers.
-
---«Quelle question? Pourquoi?...»
-
---«Parce que... On ne devrait jamais se mêler des histoires des jolies
-femmes... Mais, tout de même... C'est un service à lui rendre, et tu n'es
-ni son mari ni son amant... Enfin, fais-lui savoir qu'elle se défie de
-Grécourt.»
-
---«Quel Grécourt?»
-
---«Antoine. Il parle d'elle, et il en fait parler.»
-
---«Voyons, Mauvilliers,» demanda Frédéric, devenu tout d'un coup très
-sérieux, et prenant son interlocuteur par le bras... «Tu ne veux pas
-dire?...»
-
---«Qu'il y a quelque chose entre eux? Je n'en sais rien, et je le
-saurais que je ne m'estimerais pas de te le dire. Mais je sais qu'il fait
-parler d'elle, et, cela j'ai bien le droit de te le dire, comme je le lui
-dirais à elle, si je la connaissais autrement que pour dîner chez elle
-une fois par an... Ah! çà,» continua-t-il en regardant Moysset, dont le
-masque devenait si sombre que même l'ivrogne s'en apercevait. «Aurais-je
-fait une gaffe?»
-
---«Non,» répondit Moysset, «mais j'ai pour Charlotte une bonne amitié, et
-tu m'en as trop dit pour t'arrêter... Grécourt fait parler d'elle? En
-quoi? Comment?...»
-
---«Si, si! J'ai fait une gaffe,» insista Mauvilliers. «Encore une fois,
-je ne sais rien de plus... Quelqu'un dont on parle, ça se comprend de
-soi. Il l'affiche, comme toutes les femmes qui ont la sottise de se
-laisser prendre à ses jolies manières. Car il a de l'allure, l'animal;
-mais n'en est pas moins un mufle... D'ailleurs, puisque tu vas à Dieppe,
-ouvre tes yeux.»
-
-
-II
-
-Mauvilliers avait changé de conversation, aussitôt ces paroles
-prononcées. Il les avait senties imprudentes. Les demi-ivresses alternent
-ainsi entre l'aveugle impulsion et la lucidité. Frédéric Moysset, de son
-côté, interrompit son enquête, et les deux camarades finirent leur soirée
-dans un café-concert, l'un, ayant oublié déjà ses propos de tout à
-l'heure sur Charlotte de Russy et Antoine de Grécourt, l'autre paraissant
-les avoir oubliés. Ils riaient tous deux gaiement quand ils se
-séparèrent, sur le coup d'une heure du matin, après s'être encore
-promenés et avoir devisé indéfiniment le long de l'avenue des
-Champs-Élysées. Le pas un peu trop appuyé de Mauvilliers n'eut pas plutôt
-tourné l'angle du boulevard de la Madeleine, où ils se quittèrent, que le
-visage de Frédéric prenait une autre expression. Quand il franchit le
-seuil du petit hôtel qu'il habitait, près du parc Monceau, une véritable
-anxiété contractait ses traits. Cette même anxiété se lisait au fond de
-ses yeux, sur son front, autour de sa bouche, lorsqu'il s'installa dans
-le train de Dieppe, non pas le surlendemain de cette conversation avec
-son camarade, comme il l'avait annoncé, mais le lendemain même. Ce petit
-voyage avancé de vingt-quatre heures, c'était la preuve que l'autre ne
-s'était pas trompé en se reprochant sa «gaffe». Pourtant, le neveu par
-alliance de la jolie Mme de Russy n'avait pas menti quand il avait dit
-n'avoir pour elle qu'une bonne amitié. Jamais, depuis le jour, où le
-futur beau-fils du marquis de Fontenay, alors petit garçon, s'était
-trouvé en présence de Charlotte, alors petite fille, non, jamais le
-pseudo-neveu et la pseudo-tante n'avaient eu entre eux d'autres rapports
-qu'une camaraderie, familière mais si absolument innocente, si étrangère
-à toute nuance de coquetterie! Il y a certes des sentiments qui
-s'ignorent entre jeunes gens, élevés ensemble, et ils découvrent
-subitement s'être aimés sans le savoir, trompés, pendant des années, par
-le mirage de leur compagnonnage d'enfance. Était-ce le cas pour Frédéric
-et Charlotte? Si oui, le mariage de celle-ci, huit ans auparavant, aurait
-été l'occasion de cette découverte, ou pour l'un ou pour l'autre. Bien au
-contraire, jamais la jeune fille n'avait été plus sincère qu'en demandant
-à son «frère-neveu» comme elle l'appelait gentiment, d'être son témoin,
-et jamais le jeune homme n'avait donné une plus loyale, une plus cordiale
-poignée de main que celle qu'ils échangèrent, Édouard de Russy et lui, à
-l'annonce des fiançailles. Non, Frédéric n'était pas amoureux de
-Charlotte. Quand ils s'étaient quittés, lors de son départ pour les
-Indes, leur adieu avait été aussi tranquille que leur revoir à son
-retour.
-
---«Tu m'écriras, petite tante, et pas seulement des cartes postales?»
-
---«Une discrétion que c'est toi qui ne me répondras pas, monsieur mon
-neveu...»
-
---«Hé bien! La discrétion? C'est moi qui l'ai gagnée, madame ma tante.»
-
---«C'est pourtant vrai! On n'a le temps de rien, à Paris...»
-
-Ces propos échangés sur le quai de la gare, à sept mois de distance,
-étaient-ils donc simulés? Non encore. Pourtant Moysset gardait sur le
-cœur, depuis que Mauvilliers lui avait parlé, ce poids que les jaloux
-connaissent trop bien. Il avait mal dormi le reste de la nuit, et,
-maintenant, à mesure que son train approchait de Dieppe, ce cœur
-battait, à l'idée de sa rencontre avec Mme de Russy. A l'image souriante
-et gaie qu'il gardait de sa tante-sœur, une autre commençait de se
-substituer. Vingt petits signes, auxquels il n'avait pas pris garde, se
-présentaient à sa pensée: un amaigrissement de ce joli visage, comme
-aminci, comme fondu. Ce n'étaient plus ces joues fraîches et pleines de
-grande petite fille qu'elle avait encore l'autre année. Son regard non
-plus n'était pas tout à fait le même. Il avait une profondeur singulière.
-Sa voix prenait par instants une note plus grave, comme sa conversation
-se traversait de silences.
-
---«Où avais-je la tête?» se disait Frédéric. «Elle aime, c'est évident.
-Mais cet Antoine de Grécourt?... Est-ce possible?...»
-
-Si le jeune homme eût lu clairement dans sa propre sensibilité, il se
-serait un peu méprisé d'éprouver une impression au demeurant assez
-vulgaire. Nous voyons, tous les jours, tous les hommes ou presque, la
-ressentir auprès des femmes connues pour avoir eu des galanteries.
-Charlotte jeune fille était restée pour Moysset la compagne d'enfance. Il
-ne s'était pas permis de la sentir devenir femme. Mariée, il avait
-continué de respecter, dans sa pensée, leur commune adolescence. La seule
-idée qu'elle avait un amant venait de changer tout d'un coup cette
-quiétude absolue en un trouble, encore inconscient, encore indéfinissable
-pour lui-même, mais si étrange. Il ne pouvait pas s'empêcher de subir une
-petite émotion sensuelle qu'il n'avait jamais connue auparavant, à se
-répéter ces mots: «Charlotte a un amant, et ce Grécourt!...» Une espèce
-d'âcreté inondait son âme, en même temps qu'une pitié l'envahissait, non
-moins indistincte, tout aussi informulée,--celle qui nous prend devant la
-déchéance d'un être que nous connûmes délicat, intact et pur. Les hommes
-les plus accoutumés à fréquenter les milieux de libertinage sont souvent
-ceux qui éprouvent le plus vivement cette pitié. Ils se rendent mieux
-compte du niveau auquel s'abaisse une honnête femme qui cesse de l'être.
-
---«S'il en est encore temps, je la tirerai de là...»
-
-C'est sur cette résolution que Frédéric acheva ce voyage, qui lui sembla
-bien long. Il n'avait pas envoyé de dépêche à Charlotte, en sorte
-qu'aucune voiture ne l'attendait à la gare. «Pourquoi déranger ses
-projets d'emploi de journée?» avait-il prétexté à ses propres yeux. En
-réalité, cette arrivée à l'improviste lui ménageait des possibilités de
-surprise. Il eut honte de cette demi-ruse, quand, descendu de son fiacre
-à la porte de la villa, il se trouva brusquement en face de Mme de Russy.
-Elle se promenait seule dans son jardin:
-
---«Tiens! Tu as avancé ta visite? Ah! C'est gentil! D'autant plus que je
-suis veuve. Oui. Mon maître et seigneur est parti en Angleterre pour une
-huitaine, une quinzaine. Je ne sais pas. C'est comme çà...»
-
-La charmante femme disait ces mots, en souriant à demi, toute mince dans
-sa robe claire. Ses cheveux massés sous son chapeau de dentelle se
-nuançaient de reflets fauves dans leur épaisseur blonde. Un point noir
-luisait au centre de ses prunelles bleues, et, de tout son être, comme
-pour démentir la gaieté insouciante de ses paroles d'accueil, se
-dégageait une nervosité dont Moysset eut aussitôt la preuve. Tandis qu'il
-lui répondait, elle tenait à la main un bouquet de roses qu'elle portait
-sans cesse à son visage, comme pour les respirer, et, chaque fois, ses
-dents saisissaient un pétale, le déchiquetaient, puis en mordillaient
-tout de suite un autre, si bien qu'au moment de la rentrée dans la villa,
-après un quart d'heure de cette promenade à pas lents, le bouquet ne
-montrait plus que des tiges vertes et feuillues, terminées à leurs
-pointes par des lambeaux de fleurs, fièvreusement détruites. Charlotte
-jeta ce débris dans l'allée d'un geste dégoûté. Ses doigts crispés
-trompèrent leur impatience en tournant et retournant le manche en Saxe de
-son ombrelle. La conversation avait consisté, durant ces quelques
-minutes, en des monosyllabes distraits, par lesquels elle répondait à son
-interlocuteur, sans l'écouter:
-
---«Tu viens aux courses après le déjeuner?» lui demanda-t-elle.
-
---«Oui,» répondit-il, et, curieux de savoir si elle prononcerait un
-certain nom: «Est-ce qu'il y a beaucoup de monde à Dieppe, cette année?»
-demanda-t-il.
-
---«Tout Paris,» fit-elle. Puis, comme distraite, après un silence:
-«Est-ce que tu as rencontré une petite princesse Ardea?»
-
---«Non,» répondit-il: «Pourquoi?»
-
---«Pour rien. Pour savoir ton opinion sur elle. Elle a beaucoup de
-succès... Mais je t'empêche de monter à ta chambre. Le déjeuner est à une
-heure, les courses à deux et demi...»
-
-Rien de mystérieux dans ces propos, sinon un imperceptible changement
-d'accent pour prononcer le nom de cette princesse Italienne, qui,
-évidemment, était la triomphatrice éphémère de cette saison, dans cette
-élégante ville de bains de mer. Frédéric ne devait pas tarder à connaître
-le motif pour lequel cette vogue de la grande dame étrangère était
-insupportable à Charlotte de Russy. Il devait, du même coup, apprendre, à
-n'en pas douter, que l'indication donnée par Mauvilliers n'était pas une
-simple étourderie de ce peu sobre, mais loyal camarade. Le déjeuner avait
-donc eu lieu, et, par extraordinaire, la jeune femme avait été exacte à
-table, ce dont son pseudo-neveu l'avait complimentée, comme de sa
-toilette:
-
---«Alors tu me trouves bien?...» avait-elle demandé, et, autre nuance
-singulière, presqu'avec supplication. Moysset n'osa pas lui dire qu'elle
-avait eu seulement le tort de se mettre un peu trop de rouge. A la
-regarder, il se rendit compte qu'elle eût été par trop pâle, sans cet
-artifice. Sa physionomie dénonçait une fatigue profonde. A peine si elle
-toucha aux plats, et, quand une heure plus tard, ils s'assirent l'un à
-côté de l'autre dans l'automobile qui les emportait vers le champ de
-courses, il put constater qu'elle avait la fièvre. En arrangeant les plis
-de la couverture qui les gardait tous deux de la poussière, il lui
-effleura le bras par hasard. Ce bras était brûlant.
-
---«Tu n'es pas souffrante?» interrogea-t-il.
-
---«Moi?» dit-elle. «Quelle idée! Pourquoi serais-je souffrante? Je me
-sens très bien, très bien...»
-
-Elle riait en prononçant ces mots, d'un rire qui sonnait si faux!
-Frédéric se dit en lui-même: «J'ai bien fait de venir.» Ses sentiments
-complexes et troublés de la veille et du matin remuèrent en lui. Ils se
-firent plus intenses lorsque, entrés sur la pelouse du champ de courses,
-sa compagne et lui, il observa l'agitation grandissante de la jeune
-femme. Ils s'étaient arrêtés dans un premier groupe de gens de leur
-connaissance, puis dans un second. Ce fut alors qu'une phrase, dite à
-Charlotte par une des personnes de ce groupe, fit tressaillir Frédéric.
-
---«Nicoletta Ardea est-elle belle aujourd'hui? Vous ne l'avez pas vue?...
-Tenez, là, à droite, avec Grécourt, naturellement...»
-
-Dans un même coup d'œil et avec la rapidité presque électrique du regard
-à de pareils moments, le jeune homme vit à la fois le groupe désigné par
-la perfide amie qui dénonçait l'attitude d'Antoine de Grécourt à la femme
-jalouse, et le bouleversement à peine dominé de celle-ci. Charlotte
-éclata de nouveau du rire aigu qu'elle avait eu tout à l'heure dans
-l'automobile, puis elle dit d'une voix très haute, mais où tremblait sa
-rancune:
-
---«Pour moi, c'est l'Italienne des boîtes d'allumettes bougies.»
-
---«C'est pour cela sans doute qu'Antoine a pris feu si vite,» repartit
-l'autre. «On ne croirait jamais qu'ils ne se connaissaient pas, voici
-quinze jours...»
-
-La princesse et son attentif semblaient engagés en effet, dans une
-conversation si intime qu'ils ne prenaient pas garde à la surveillance du
-petit monde réuni dans l'enceinte du pesage. Ils marchaient d'un pas
-lent: elle, superbe de lignes et d'allures, avec cette grande et
-puissante beauté propre aux femmes de son pays, et qui fait paraître si
-aisément un peu pauvres les grâces fines de la Française, lui, charmant
-de souplesse féline. Il réalisait si bien le type de ce qu'il était
-réellement: le séducteur spirituel et implacable du dix-huitième siècle,
-le roué aux jolies manières, féroce de légèreté! Il la prouvait, à cette
-minute, cette férocité, en affichant, sur ce champ de course, sa conquête
-du jour, sous les yeux de sa maîtresse de la veille. Car il était l'amant
-de Mme de Russy: le changement remarqué par Frédéric chez sa compagne
-d'enfance, ne faisait que révéler la métamorphose accomplie dans cette
-destinée par cette aventure sentimentale. Si Moysset avait conservé
-quelques doutes, il les eût perdus à voir cette Charlotte qu'il avait
-connue réservée, presque timide, se permettre tout à coup la plus
-extraordinaire action, la plus compromettante. Mais de quelle folie n'est
-pas capable une femme amoureuse et bravée en face?
-
---«Monsieur de Grécourt!» cria-t-elle soudain à l'infidèle, et, d'une
-voix très haute, impérieuse, colère, quand le couple se trouva plus
-rapproché encore, elle répéta: «Monsieur de Grécourt!...» Et, comme
-celui-ci, un peu décontenancé, malgré sa fatuité, s'arrêtait, hésitant:
-«J'ai à vous parler cinq minutes.»
-
---«Allez,» fit l'Italienne du geste à son cavalier. Grécourt hésita
-encore, puis d'un pas décidé, il vint au devant de Mme de Russy, qui, de
-son côté, avait marché vers lui. Les deux amants firent ensemble quelques
-pas, sans qu'aucun des témoins de cette étrange scène se permît d'émettre
-une remarque. Frédéric était là, et sa parenté avec l'héroïne de cette
-algarade, suffisait pour imposer ce silence. Il tremblait que Charlotte,
-évidemment exaspérée, n'achevât de se perdre en laissant par trop deviner
-qu'elle faisait à Antoine une scène de jalousie. Cette crainte fut
-heureusement trompée. Quelles que fussent les plaintes ou les menaces
-proférées dans ce tête-à-tête par Mme de Russy, du moins sa voix n'eut
-aucun éclat, aucune larme ne coula sur ses joues. Antoine de Grécourt ne
-cessa pas non plus d'avoir la tenue correcte d'un homme bien élevé qui
-parle de choses indifférentes avec une femme de son monde. Seulement,
-quand ils se séparèrent, lui, pour retourner auprès de la princesse
-Ardea, Charlotte de Russy pour revenir à sa société, il tiraillait sa
-moustache d'un geste très nerveux, et elle, son émotion était si vive,
-que sa voix s'étouffait pour dire à Moysset:
-
---«Frédéric, je crois que j'ai pris un peu froid. Je ne me sens pas très
-bien. Je voudrais rentrer...»
-
-
-III
-
-Durant le temps très court que mit l'automobile à revenir du champ de
-courses à la villa, le «neveu» et la «tante» n'échangèrent pas une
-parole. Elle paraissait ne pas même se rappeler que quelqu'un fût là,
-auprès d'elle. La douleur de l'affront subi l'hypnotisait dans une fixité
-d'hallucination. Elle regardait devant elle, avec des yeux qui
-s'absorbaient, qui s'abîmaient dans cette image, son amant retournant
-auprès de sa rivale, après lui avoir dit: «J'entends être libre, et si
-cela ne vous convient pas, quittons-nous.» Frédéric, lui, au contraire,
-étudiait, avec une attention douloureuse, ce visage où la passion mettait
-son égarement. Une évidence s'imposait à lui. Dans l'état d'exaltation où
-Charlotte de Russy se trouvait, tout était à craindre. Cet imprudent
-éclat n'était qu'un commencement. Ce soir, demain, la frénésie de la
-colère jalouse lui mettrait peut-être une arme à la main. Sinon, elle
-affronterait sa rivale, elle l'injurierait en public. A quelque excès
-qu'elle se laissât emporter, son honneur y sombrerait,--et pas
-seulement son honneur, sa sécurité. Édouard de Russy avait beau être le
-mari insouciant et aveugle qu'annonçait son voyage en Angleterre, dans un
-tel moment, le bruit de ce scandale pouvait lui arriver. Supporterait-il
-un ridicule affiché? Ne se vengerait-il pas, et comment? Toutes ces
-réflexions tourbillonnaient dans la tête du jeune homme, en même temps
-qu'un sentiment nouveau et très délicat pointait dans son cœur. Cette
-tragédie mondaine réveillait le don Quichotte qui dormait en lui.
-Avait-il réellement, parmi ses lointains aïeux quelqu'un de ces hidalgos
-comme ceux qu'évoque le théâtre de Calderon, un Luis Perez de Galice par
-exemple? Qu'est-il besoin d'ailleurs d'imaginer des causes mystérieuses à
-un élan de générosité qu'un frère aurait eu pour sa sœur, et n'y
-avait-il pas toujours eu, entre lui et Charlotte, un lien très analogue à
-celui de l'affection fraternelle? Il lui avait suffi d'entrevoir le rôle
-de sauveur pour qu'il l'adoptât aussitôt. La résolution d'arracher cette
-créature, si désarmée dans cet instant, à un péril certain était arrêtée
-chez lui avant même qu'ils ne fussent arrivés à la villa, et le moyen
-trouvé:
-
---«Je vais me mettre au lit,» dit-elle, quand ils furent dans le petit
-salon. Comme tout y parlait de repos et de bonheur: la vérandah ouverte
-sur la mer, les fleurs dans les vases, les gaies tentures, les meubles
-luxueusement rustiques!
-
---«Non, Charlotte,» répondit Moysset. «Tu vas sonner ta femme de chambre
-et lui commander de faire tes malles.»
-
---«Mes malles?» répéta la jeune femme stupéfiée.
-
---«Oui. Il est trois heures. A cinq nous prenons le rapide. Je t'emmène à
-Maligny.»
-
-C'était le nom d'un petit château en Seine-et-Marne que le marquis de
-Fontenay avait cédé à sa sœur, quand celle-ci s'était mariée.
-
---«Tu télégraphieras à ton mari que l'air de la mer te fait du mal. Ton
-maître d'hôtel déménagera la villa. Dans dix jours, dans quinze, si tu
-t'ennuies à Maligny, tu voyageras. Mais je ne veux pas que tu restes à
-Dieppe, un jour de plus. Entends-tu. Je ne veux pas. De toi à moi, pas
-d'équivoques. Elles sont inutiles. Tu aimes Grécourt. Il ne t'aime pas.
-Il se moque de toi en public, et tu as tellement perdu la tête, que tu ne
-sais littéralement plus ce que tu fais. Encore deux scènes comme celle
-d'aujourd'hui, tu es déshonorée. Je ne le permettrai pas. Entends-tu?...»
-
-Charlotte s'était laissé tomber sur un fauteuil. Elle se prit la tête
-dans les mains et elle éclata en sanglots. Les mots de Frédéric étaient
-si directs, si vrais, ils débridaient si brutalement la plaie dont
-saignait son cœur, qu'elle en criait de douleur. Elle n'essaya pas de
-nier. Elle n'avait pas la force. Elle était trop misérable.
-
---«C'est vrai,» dit-elle à travers ses larmes. «Je l'aime et il ne m'aime
-plus. Qu'est-ce que cela me fait qu'on parle de moi? Qu'est-ce que tu
-veux que cela me fasse?... Je souffre tant, mon bon Frédéric! Je souffre
-tant!... Oui. Emmène-moi. Emmène-moi... Que je ne voie plus cette
-femme!... Mais alors,» continua-t-elle en se levant, «je le laisse à
-elle? Moi ici, ma présence le retient encore. Moi partie, plus rien ne
-les gênera... Non. Je ne veux pas, je ne peux pas partir.»
-
---«Tu partiras,» dit Frédéric. «Ma pauvre enfant, ne comprends-tu pas que
-c'est le seul moyen de le ramener, s'il a encore quelque chose pour toi
-dans le cœur? En ce moment, ta passion avouée flatte trop la vanité de
-cet homme pour qu'il te plaigne. Tu pars. C'est, pour tout le monde, et
-pour lui le premier, la preuve que tu n'es pas sa chose autant qu'il le
-croit, le signe que tu te reprends. Une minute de courage, et tu es
-sauvée. Laisse-moi donner les ordres, si tu n'en as pas la force.»
-
-Déjà il appuyait sur le timbre électrique, en demandant:
-
---«Combien de fois pour la femme de chambre?»
-
---«Deux fois,» répondit-elle, retombée sur le fauteuil. Dans son état de
-détresse nerveuse, comment eût-elle résisté à la suggestion émanée de son
-camarade d'enfance?
-
---«Préparez tout de suite les malles de Madame la comtesse, Marceline,»
-dit Frédéric à la femme de chambre. «Mme la comtesse prend le train de
-cinq heures. Mon domestique a défait ma malle?»
-
---«Oui, monsieur,» répondit la femme de chambre, aussi stupéfiée que sa
-maîtresse avait pu l'être tout à l'heure.
-
---«Dites-lui qu'il la refasse. Envoyez quelqu'un mettre tout de suite
-cette dépêche au télégraphe... Quelle est l'adresse d'Édouard?»
-continua-t-il en s'adressant à Charlotte, et il libella, le télégramme
-annonçant, comme il l'avait dit, que la jeune femme quittait Dieppe pour
-Maligny, parce que l'air de la mer l'éprouvait trop.
-
---«Est-ce bien comme cela?» ajouta-t-il, en tendant la feuille à la
-malheureuse, qui répondit: « Oui» d'un geste brisé. Marceline, dont
-l'étonnement grandissait encore, prit la dépêche. Elle regardait sa
-maîtresse, comme pour demander une explication que celle-ci ne lui donna
-point. Quand elle fut hors de la chambre, Frédéric vint à Charlotte, et
-lui dit en lui prenant la main:
-
---«Tu me remercieras un jour, car je te sauve tout simplement...»
-
---«Tu me tues,» répondit-elle en éclatant de nouveau en sanglots, «mais
-tu as raison. Si je peux le reprendre, c'est comme cela. Ah! Que c'est
-dur! Ne me quitte pas d'une minute, je t'en prie. Toi là, j'aurai encore
-de la force. Mais seule?...»
-
---«Je ne te quitterai pas,» dit Frédéric.
-
-
-IV
-
-Il était minuit, quand le «neveu» et la «tante» arrivèrent à Paris.
-Impossible de gagner Maligny, sinon le lendemain matin. Ils étaient
-convenus que Mme de Russy coucherait à l'hôtel et que Frédéric
-reviendrait la prendre dès la première heure. Il dormit à peine, persuadé
-qu'une fois seule, comme elle l'avait prévu, la fièvre de sa passion la
-reconquerrait. Et alors?... Aussi son cœur battait-il, quand il vint la
-demander à cet hôtel vers les dix heures. Sa joie fut égale à ce qu'avait
-été sa crainte. Mme de Russy était là, prête à partir, pâle mais résolue.
-Quand elle aperçut Frédéric, un peu de rose lui revint aux joues, un peu
-de lumière aux yeux, un peu de sourire aux lèvres.
-
---«Tu vois!...» dit-elle enfantinement. Puis lui prenant la main d'un
-mouvement caressant de petite fille: «Que tu as été bon pour moi, mon
-ami! Je n'ai fait que penser à cela cette nuit. Merci, et merci de
-m'avoir comprise. Tu ne m'as pas fait de reproche. Je t'aimais bien
-auparavant, pas assez encore...» Elle répéta: «Pas assez...»
-
---«Ne suis-je pas ton neveu-frère?» répondit-il: «Regarde, nous avons un
-si joli ciel, couleur de tes yeux... Maligny sera charmant par ce beau
-jour bleu...»
-
-Cette bonne humeur un peu jouée ne cessa pas durant tout le trajet, qui
-fut en effet délicieux, par le bois de Boulogne, le parc de Saint-Cloud,
-la fraîche vallée de Marnes, Versailles et les bois. Il semblait que
-Charlotte, si raidie, si crispée la veille, se reprît, se détendît dans
-la douceur de ce matin d'été, et dans l'atmosphère de cette amitié
-fraternelle qui la protégeait contre elle-même. Fraternelle? Oui,
-Frédéric avait été de bonne foi, en expliquant son dévouement ainsi.
-Pourtant la câlinerie émue qu'il avait dans la voix, depuis ce matin,
-était-elle vraiment d'un frère? Un frère aurait-il eu, auprès d'une
-sœur, cette demi-fièvre à chaque mouvement de la jeune femme qui, toute
-familière, toute confiante, se rapprochait sans cesse de lui? Était-ce
-d'un frère surtout, cette curiosité, à la fois amère et passionnée, qui
-le dévorait d'en savoir davantage sur les détails de cette liaison avec
-Grécourt à laquelle il venait d'arracher cette charmante femme? Pour
-combien de temps? Cette question non plus n'était pas d'un frère, posée
-comme elle se posait dans la sensibilité de cet homme. Il s'en rendait
-tellement compte lui-même, qu'il causait de tout avec Charlotte, excepté
-de ce sujet. Oui. Toute cette matinée et toute l'après-midi qu'ils
-passèrent à se promener dans le parc de Maligny, pas une fois le nom
-d'Antoine de Grécourt ne fut prononcé entre eux. Un invisible témoin de
-leur tête-à-tête aurait cru qu'il ne s'était rien passé la veille, que
-réellement le soi-disant neveu et la prétendue tante étaient venus faire
-un pèlerinage à leurs souvenirs d'enfance dans ce paisible endroit. Et
-c'était vrai pour elle. La maîtresse du roué semblait s'appliquer de
-toutes ses forces à mettre, entre elle et les impressions d'un trop
-douloureux amour pour un amant indigne, les plus fraîches images de sa
-plus heureuse jeunesse.
-
---«Te rappelles-tu?» disait-elle sans cesse à Frédéric, «une promenade
-que nous avons faite là, tiens, dans cette allée avec...» Et elle
-évoquait des fantômes: «Il y avait un bouquet d'arbres ici, qui n'y est
-plus... C'est peut-être mieux. On voit le château avec sa jolie nuance
-rouge, se refléter tout entier dans la pièce d'eau... Je regrette tout de
-même nos arbres!... Te souviens-tu, quand je me suis échappée, tiens,
-dans ce fourré, parce que Casal était venu de Paris avec un phaéton et un
-petit groom anglais, son tigre, comme on avait dit devant moi? Et,
-stupide, je m'imaginais qu'il s'agissait d'un tigre véritable!... Te
-souviens-tu?...»
-
---«Oui, je me souviens,» répondait le jeune homme et sa mémoire lui
-montrait en effet, par delà les années, l'enfant rieuse qu'il avait
-connue, avec laquelle il avait grandi, et cette enfant s'épanouissait
-maintenant dans la femme adorable qu'il avait auprès de lui, dont les
-mouvements s'harmonisaient aux siens, qui le regardait avec ses prunelles
-humides, qui lui souriait avec sa bouche voluptueuse, qui posait dans le
-sable des allées l'empreinte légère de ses pieds si fins. Et de ce même
-pas souple, cette femme avait couru à des rendez-vous cachés, ces lèvres
-fines s'étaient pâmées sous les baisers d'un amant, ces longues paupières
-aux cils blonds avaient palpité de plaisir sur ces prunelles extasiées
-dans des minutes de complet abandon. Cette femme s'était donnée. Avec
-quelle passion, sa folle incartade de la veille le prouvait trop, ses
-larmes et le frémissement dont elle était, maintenant encore, toute
-vibrante!... Et voici que le compagnon d'adolescence de cette amoureuse
-trahie et désespérée découvrait, avec un inexprimable mélange de regrets
-et d'espérance, qu'à son insu, il avait toujours eu pour elle des
-sentiments bien différents de la simple amitié. Du moins, il croyait le
-découvrir. Peut-être, par une illusion rétrospective, l'image de
-Charlotte enfant et jeune fille s'éclairait-elle pour lui des feux du
-désir qui le possédait à présent. Car il se sentait, avec épouvante, la
-désirer passionnément, éperdument. Qu'était devenue sa noble et
-chevaleresque résolution d'hier, celle de la sauver de son affolement?
-D'où cette convoitise soudain déchaînée en lui, rien qu'à cette idée que
-Charlotte avait été la maîtresse d'un autre? Toutes les vagues émotions
-sensuelles qu'il avait pu éprouver, sans les admettre, sans même les
-soupçonner, durant leur dangereuse mais innocente intimité de jeunesse,
-se réveillaient à chacun de ces: «Te souviens-tu?»... En même temps, une
-curiosité malsaine et violente le poignait, celle de tout savoir de cette
-aventure qui avait fait d'elle, entre les bras d'Antoine de Grécourt, ce
-qu'elle était aujourd'hui. Frédéric reculait devant cette basse et
-salissante enquête, il en avait honte, et il essayait de s'étourdir en
-répondant aux évocations de sa compagne, par des évocations pareilles.
-Lui aussi, reprenait, quand elle se taisait: «Te rappelles-tu?...» Ah! Ce
-n'étaient pas les chastes, les gracieuses réminiscences de leur commune
-naïveté qu'il aurait voulu qu'elle se rappelât et qu'elle lui rappelât...
-C'étaient les scènes qu'elle avait traversées pour en arriver à son
-action d'hier, ses joies, ses douleurs, tout un passé dont Frédéric était
-jaloux maintenant, comme s'il eût aimé Charlotte... Mais oui. Il
-l'aimait! Il l'avait toujours aimée! Il s'en apercevait quand il était
-trop tard,--trop tard pour l'épouser,--trop tard pour avoir d'elle ce
-premier baiser qu'il aurait pu cueillir, alors qu'ils erraient tous deux
-dans la liberté de leur demi-parenté, sous les branches de ces
-arbres,--trop tard pour avoir d'elle-même cette virginité de la sensation
-passionnée, qui peut faire l'orgueil du premier amant. C'était un tumulte
-en lui qu'il finit par ne plus dominer. Il tomba dans un silence qu'elle
-ne pouvait pas ne pas remarquer. Le soir arrivait. Ils étaient assis sur
-un banc de pierre dans un coin du parc aménagé pour avoir une vue sur
-une partie de cette divine vallée de Chevreuse, aux horizons sauvages et
-doux comme son nom. Pas un souffle d'air ne remuait les feuillages des
-bouleaux et des chênes, autour d'eux:
-
---«Qu'as-tu?» demanda Charlotte à Frédéric, après être restée un peu de
-temps taciturne, elle-même.
-
---«Tu veux le savoir?» répondit-il, d'une voix qui s'étouffait.
-
---«Oui,» fit-elle.
-
---«J'ai que je t'aime,» dit-il, «et que je ne le sais que depuis
-vingt-quatre heures. Oui,» continua-t-il sauvagement, «je t'aime...» Et,
-l'attirant contre lui, toute saisie, toute paralysée par cet éclat brutal
-d'une passion si complètement inattendue, il appuya sa bouche sur la
-bouche de la jeune femme qui essaya une seconde de se débattre, et elle
-finit par lui rendre pourtant son baiser, en disant:
-
---«Ah! c'est mal, Frédéric, c'est si mal!...»
-
-Puis, brusquement, sauvagement, elle aussi, elle s'arracha de cette
-étreinte. Elle s'était levée, frissonnante, et, comme pour secouer son
-égarement, elle passa les mains sur ses yeux:
-
---«C'est moi maintenant, qui te dis ce que tu me disais hier. Frédéric,
-il faut que tu partes... Il le faut, pour notre honneur à tous deux...»
-
---«Hé bien!» répondit-il, en se levant à son tour, «je partirai.»
-
-Ils se regardèrent, après s'être prononcé ces paroles de courage,--et
-ils reprirent le chemin du château, sans ajouter un mot. Ils venaient de
-lire dans les yeux l'un de l'autre, qu'en dépit de cette résolution, le
-jeune homme ne partirait pas. Ils y lisaient aussi ce qui devait arriver,
-et ce qui est arrivé: cette folie du désir allumé dans les veines du
-«sauveur», s'était communiquée, dans cet ardent baiser, à la femme trahie
-et trop émue au plus intime de son être, pour que sa volonté n'en fût pas
-toute troublée, toute déconcertée. Ils avaient lu encore, dans cet ardent
-et terrible regard, qu'ils allaient être l'un à l'autre, d'une possession
-douloureuse et comme criminelle. L'amour le plus empoisonné est celui qui
-naît d'une rencontre entre des rancunes affolées d'une maîtresse outragée
-et les sensualités d'une jalousie. Où est l'antidote contre ce venin?
-
-
-
-
-V
-
-LE PASSÉ
-
-
-J'avais dîné, ce soir-là, dans une maison où l'on mange bien.--(Cherchez.
-Vous n'aurez pas trop de peine à trouver. Elles se comptent.)--Et pas
-très loin de l'Arc de Triomphe. Un des convives était un diplomate
-récemment accrédité à Paris. Je l'appellerai, pour lui garder
-l'_incognito_ qui me permettra de raconter cette histoire, le Ministre,
-tout court. C'était, et c'est encore, grâce à Dieu, un homme de quarante
-à cinquante ans, très beau cavalier, qu'avait précédé, à Paris, un renom
-de séduction, justifié par ses manières charmantes, sa fière tournure,
-son élégance souveraine, ce je ne sais quel air à la fois alangui et
-viril qui fait naturellement dire de quelqu'un: «Voilà un héros de
-roman.» Ses aventures, s'il avait eu toutes celles que lui prêtait la
-légende, appartenaient au passé. Le Ministre était marié avec une très
-jolie femme, très insignifiante d'ailleurs, à laquelle il était
-irréprochablement fidèle. Il passait pour être devenu, ou redevenu,
-dévot, avec l'âge et le mariage. En outre, il prenait les affaires de sa
-légation,--ou de son ambassade, cherchez encore,--très au sérieux. C'est
-dire qu'il n'avait ni le goût, ni le temps, de suivre le mouvement de
-notre littérature contemporaine. Aussi avais-je été assez étonné, pendant
-le dîner, de le voir se mêler à une discussion sur la dernière œuvre de
-Lucien Desportes. On sait la place occupée par ce robuste mais dur
-écrivain dans le roman actuel, et quelles campagnes révolutionnaires
-représentent les livres qui ont fait son succès: _Foyer Libre_, _la
-Revanche de l'Amour_, _Féminisme_, _le Justicier_. Desportes a tour à
-tour défendu, et avec un talent incontestable, les thèses qui doivent le
-plus évidemment répugner à un diplomate de carrière, et au représentant
-d'une monarchie, ne professât-il pas, comme le ministre en question, des
-principes ardemment religieux. Chacun de ces quatre romans est un assaut
-contre la famille traditionnelle, soit que Desportes s'attaque, comme
-dans le premier, à son indissolubilité, soit qu'il prêche, comme dans le
-quatrième, et le plus retentissant, l'égalité absolue des droits entre
-les enfants de la faute et les autres, soit enfin qu'il discute, comme
-dans _la Revanche de l'Amour_, le principe même de l'héritage. Avec cela,
-c'est le côté déplaisant de ce vigoureux écrivain, ce révolutionnaire en
-théorie est, en fait, un homme très élégant, qui fréquente dans la
-société la plus choisie. Il est du monde, par sa naissance. Son père
-siégeait au conseil d'État, sous l'Empire. Sa mère est née Prosny, de la
-vieille famille de ce nom. Et il suffit de voir Lucien Desportes pour
-démêler, dans cet intellectuel de l'anarchie, la finesse héréditaire d'un
-aristocrate de sang. Les salons, qu'aurait dû lui fermer à jamais le
-scandale de ses livres, s'ouvrent au contraire à deux battants devant
-lui. C'est la mode du jour, ces indulgences, voire ces engouements d'une
-société qui se meurt pour les pires agents de cette mort. Le Ministre
-s'était-il laissé gagner à cette mode? Je ne l'aurais pas cru, d'après ce
-que je savais de lui, et les quelques conversations que nous avions eues
-ensemble, notamment une où il s'était déclaré le disciple d'un maître de
-la sociologie traditionnelle, qu'il avait connu attaché militaire à
-Vienne, le marquis de La Tour du Pin. Aussi demeurai-je très étonné de
-l'entendre, ce soir-là, qui vantait le talent de Lucien Desportes, avec
-une chaleur de sympathie presque enthousiaste. Je m'ouvris de cet
-étonnement à l'un de mes vieux amis avec qui je sortais de ce dîner, et
-tout en remontant de compagnie, la place de la Concorde. Vous le
-connaissez cet ami. C'est Raymond Casal. Aujourd'hui vieilli, il est plus
-près, lui, de soixante ans que de cinquante. Mais cet ancien Beau a la
-sagesse de se laisser grisonner très simplement. Et il n'a jamais été
-plus plaisant pour moi que dans cette automne commençante. Il a gardé,
-cet homme de plaisir, aujourd'hui assagi, une expérience si avisée des
-choses et des gens, une telle connaissance des dessous vrais de la vie!
-Il me le prouva, une fois de plus, en me donnant le mot de cette petite
-énigme.
-
---«Alors!» me dit-il avec son sourire des heures de confidence, «vous
-avez remarqué cela? Elle est, en effet, assez remarquable, cette défense
-de ce libertaire de Desportes, par un homme qui pense comme Georges. (Il
-nomma le Ministre d'un prénom que je change. J'ai négligé de dire que
-Casal l'avait connu intimement autrefois. On verra où et comment.) Mais
-le motif en est encore plus remarquable. J'ai envie de vous conter cette
-histoire... Vous êtes bien d'avis, n'est-ce pas,» continua-t-il après un
-silence, «qu'il n'y a rien de tel que la jalousie pour séparer deux
-hommes jusqu'à les faire se détester?
-
---«C'est classique,» répondis-je.
-
---«Vous êtes très persuadé aussi que rien n'éveille cette jalousie comme
-le fait d'être remplacé auprès d'une femme que l'on a passionnément
-aimée?»
-
---«La haine pour le successeur, c'est classique encore.»
-
---«Hé bien! écoutez,» reprit Casal.
-
-Il avait allumé un cigare, et nous marchâmes, par cette belle nuit
-claire, le long du trottoir des Champs-Élysées, le temps à peu près de me
-détailler une anecdote d'amour cosmopolite rendue plus pittoresque, par
-le contraste, dans ce décor parisien. Les automobiles, les voitures, les
-bicyclettes croisaient leur mille feux mouvants dans l'avenue. Sur
-toutes les façades des maisons, des rais de lumière aperçus derrière les
-volets fermés, attestaient ce prolongement nocturne de l'existence qui ne
-se rencontre qu'à Paris. Les passants foisonnaient, et surtout les
-passantes, dont les galanteries vénales n'avaient certes rien de commun
-avec l'anecdote narrée par mon compagnon.
-
-
---«Je commence par le commencement,» m'avait-il dit. «Vous savez quelle
-femme a été le grand événement de la jeunesse de Georges, n'est-ce pas?»
-
---«J'ai entendu nommer plusieurs personnes,» répondis-je.
-
---«Une seule a compté,» reprit Casal. «D'ailleurs, il n'y en a jamais
-qu'une seule qui compte. Georges a eu pas mal d'aventures avant de s'être
-remisé dans le mariage. Il n'a jamais aimé que lady Julia Wadham.»
-
---«On me l'avait nommée aussi, mais dans le tas.»
-
---«Le tas, c'est le tas. Lady Julia, c'est lady Julia. J'ai été mêlé au
-début de cette aventure... Vous ne voyez pas surgir Desportes?»
-continua-t-il, en me prenant ma question aux lèvres, si l'on peut dire.
-«Attendez... Cela se passait, il y a seize ans. J'étais allé chasser en
-Angleterre, à Melton. Georges y était aussi. Il occupait alors à Londres
-le poste de deuxième secrétaire. Il avait amené, dans cette charmante
-petite ville du Leicestershire, six ou sept chevaux, dont il se servait
-à merveille. Les affaires de la chancellerie semblaient peu l'occuper,
-car, tout en faisant sans cesse la navette entre Melton et Londres, il
-trouvait le moyen de chasser avec nous, trois ou quatre fois la semaine.
-Nous montions presque toujours ensemble. C'est là que j'appris à le
-connaître. Il passait pour hautain et même pour fat, je me rendis compte
-qu'il était passionné et timide;--pour libertin, il était romanesque et
-tourmenté de scrupules;--pour frivole, il avait, au contraire, beaucoup
-étudié, et il s'intéressait, dès lors, à sa carrière, avec une ambition
-que contrariait un amour naissant dont je ne tardai pas à pénétrer le
-secret. Aussi n'ai-je pas été trop surpris quand je l'ai retrouvé à
-Paris, dans ce rôle de diplomate très appliqué à sa besogne, d'époux très
-fidèle à sa femme et de catholique très pratiquant.»
-
---«Vous connaissez la charmante épigramme du dix-septième siècle?» lui
-demandai-je.
-
- «Pour être divine et humaine,
- «Il faut, en jeunesse, sentir
- «Les plaisirs de la Madeleine
- «Et puis, vieille, s'en repentir...»
-
---«Il y a une très malpropre anecdote qui signifie à peu près la même
-chose,» fit-il, en riant. «C'est celle de l'ivrogne en train d'imiter les
-Romains de Pétrone, et de transformer le coin de la rue en _vomitorium_.
-Et il dit:--Ce petit bordeaux! il est bon, même en repassant.--Il y a du
-souvenir dans tous les remords, et du regret. C'est mon opinion de
-mécréant, et nous revoici à Desportes. Mais patience encore, et
-retournons à Melton. L'existence que nous y menions était délicieuse. Il
-n'y a qu'en Angleterre où l'on jouisse ainsi de la campagne. Nous
-chassions tout le jour, avec les gens les plus agréables. Le soir, nous
-n'avions qu'à choisir entre deux ou trois invitations à dîner, soit dans
-la ville voisine, soit dans les châteaux ou les _hunting boxes_ du
-voisinage. Je constatai vite que parmi ces invitations qui nous étaient
-prodiguées, aucune n'était plus volontiers acceptée par Georges que
-celles qui lui venaient de sir John et de lady Overstone, lesquels
-avaient chez eux, à demeure, à Overstone-Lodge, le colonel et lady Julia
-Wadham. Elle est encore charmante aujourd'hui. Mais alors!...»
-
---«Je l'ai rencontrée, alors ou à peu près», interrompis-je, «chez son
-père, le duc de Killarney, à mon voyage en Irlande. Je ne pense jamais à
-ces beaux lacs, sans la revoir parmi les ruines de Muncross-Abbey, avec
-ses cheveux bruns à reflets roux, ses yeux d'un bleu foncé, son teint de
-fleur, le mot est banal, mais il n'y en a pas d'autre, sa haute et souple
-taille, et l'air audacieux de ces grandes dames anglaises qui semblent
-porter en elles, et jusque dans leurs caprices les plus extravagants,
-toute l'autorité de la pairie. Elle m'a fait une telle impression à cette
-époque-là, que je souffre presque de la rencontrer à présent, quoiqu'elle
-soit encore admirable. Mais dix-sept années, c'est un bail!...»
-
---«Vous comprendrez donc,» fit Casal, «que nous en fussions tous un peu
-amoureux, y compris votre serviteur. Quant à elle, à peine
-paraissait-elle y prendre garde. Elle était familière et indifférente
-avec nous tous, comme avec Georges. Il était déjà son amant. Voici
-comment je le devinai. Nous approchions de la fin de la saison des
-chasses. L'on organisa ce que l'on appelle, en termes de sport anglais,
-le _Point to Point_. C'est la traditionnelle course au clocher. Un
-parcours de six milles à travers le pays était tracé en forme de
-triangle. Trois drapeaux en marquaient les extrémités, qu'il fallait
-laisser à sa droite. Georges montait son cheval favori, un Irlandais bai.
-Ah! quel sauteur que ce cheval! Il avait toutes les chances de gagner, en
-dépit d'une quinzaine de concurrents, tous de durs cavaliers. Quand on
-vous dira d'un Anglais qu'il monte dur, très dur, _he rides very hard_,
-soyez sûr qu'il s'agit d'un fier casse-cou. Nous étions un lot de
-spectateurs à suivre la course, les uns sur des _hacks_, les autres sur
-des _poneys_. Je vous fais grâce des péripéties. A un moment, comme si
-j'y étais, je revois le tableau: la course débouchait sur un plateau tout
-découpé en carrés par de petites haies. Les chevaux étaient encore bien
-ensemble. Georges se tenait bon troisième. Il se ménageait pour la fin.
-Son cheval allait à son aise, galopait et sautait sans se fatiguer,
-quand, au milieu d'un champ, les sabots lui manquèrent tout à coup. Il
-roula, puis se releva, et repartit à vide, laissant son cavalier étendu.
-Je me trouvais, par hasard, près de lady Julia. Elle se retourna vers
-moi, pour me dire, d'une voix que l'émotion rendait rauque: «Il a du
-mal.» Et elle mit son cheval au galop, dans la direction de l'endroit où
-s'était produit l'accident. Je la suivis. Après avoir franchi deux haies,
-nous arrivâmes à une barrière refermée. Je m'élançai à bas de mon cheval,
-pour l'ouvrir. Comme je m'effaçais et laissais passer ma compagne, je vis
-des larmes couler sur ses joues. Elle voulut m'expliquer son trouble.
-«S'il lui arrivait malheur,» dit-elle, «je ne me le pardonnerais pas.
-C'est moi qui l'ai poussé à courir. J'étais si sûre qu'il gagnerait...»
-Je remontai à cheval, tandis qu'elle balbutiait cette maladroite excuse.
-Nous repartîmes au galop. Encore quelques foulées, et nous approchions de
-l'endroit où l'habit rouge de Georges, toujours immobile, mort peut-être,
-faisait une tache sinistre sur le gazon. De tous côtés, des cavaliers
-accouraient, parmi lesquels le colonel Wadham. A l'instant où je me
-retournais vers ma compagne, pour l'avertir que son mari était là, je
-m'aperçus que ses larmes de tout à l'heure avaient fait déteindre par
-place sa voilette. Ce signe de l'émotion qu'elle avait éprouvée pouvait
-la perdre. «Une branche a déchiré votre voilette,» lui dis-je; «ôtez-la.»
-Elle me regarda de ses grands yeux, encore humides. Tout son sang lui
-monta au visage. Elle avait compris que j'avais compris, et que je
-l'avertissais pour que d'autres ne comprissent pas. Quelques minutes plus
-tard, je la regardai de nouveau à mon tour. Elle avait ôté son voile, et
-allait à visage découvert.»
-
---«Et elle ne vous en a pas voulu de ce secret ainsi surpris?»
-m'enquis-je.
-
---«Un peu,» répondit-il. «Ce secret d'ailleurs cessa bien vite d'en être
-un, précisément à cause de cet accident. Georges s'était réellement fait
-beaucoup de mal. Il fut transporté à _Overstone-Lodge_, par les soins de
-lady Julia qui mit à le soigner, pendant les jours qui suivirent, cette
-ardeur dont vous parliez. A partir de cette époque, elle commença de
-négliger les précautions dont le début de leur liaison avait été entouré.
-Les bavardages de quelques rivaux évincés firent le reste. Et mon ex-ami,
-car lui aussi eut la petitesse de me battre froid, à cause de ma
-perspicacité, devint le _fancy-man_ en titre de la belle lady. Cette
-aventure trop affichée lui a valu une renommée de Don Juan peu méritée.
-Il en a été, de lui, comme de ces femmes qu'une liaison très notoire
-compromet plus que cinquante secrètes. Celle-ci dura, je vous l'ai dit,
-six années entières. Que se passa-t-il à la fin de ces six années? Je
-n'en sais rien. Un beau jour, Georges, qui était devenu premier
-secrétaire puis conseiller d'ambassade sur place, fut envoyé en Perse.
-Sur sa demande, ou non? Je l'ignore. De Perse, il est allé à Washington.
-Il s'est marié, et le voilà.»
-
---«Et nous voilà, nous, bien loin de Desportes et de ses romans,»
-insinuai-je.
-
---«J'y arrive,» reprit Casal. «En même temps que Georges quittait
-l'Angleterre, le colonel Wadham quittait les _guards_ et se présentait au
-Parlement. J'ai toujours vu un rapport entre ces deux faits, en apparence
-très étrangers l'un à l'autre. Lady Julia voulait se consoler. Elle avait
-eu l'idée de lancer son mari dans la politique, pour y trouver une
-distraction au chagrin d'une rupture dont je n'ai jamais pénétré les
-détails. Le colonel fut nommé. Il dut son élection à sa femme. Il a couru
-sur elle et sur son rôle dans cette campagne, toutes sortes d'anecdotes,
-à l'époque. Je ne vous en dirai qu'une. Lady Julia était dans un taudis
-du Shropshire,--le comté où se présentait le colonel,--à demander, pour
-lui, la voix d'un électeur. Celui-ci se faisait prier, objectant que le
-colonel était un richard, un paresseux.--«Détrompez-vous,» dit Lady
-Julia. «Le colonel ne cesse de penser à vous tous. Il se lève à six
-heures, tous les matins, pour étudier vos réclamations.»--«A six heures?»
-s'écria le rustre. «Alors, s'il vous quitte d'aussi bonne heure, madame,
-belle comme vous êtes, c'est un imbécile.»
-
---«Ce qui prouve,» fis-je, «que, par tous pays, Jacques Bonhomme est
-Jacques faux-Bonhomme.»
-
---«Lady Julia ne fut pas de votre avis. Du moins il faut le croire. Cette
-campagne électorale, au lieu de la dégoûter du peuple, fit d'elle une
-socialiste convaincue. Elle n'a pas cessé, depuis lors, de s'associer au
-mouvement de ce parti du travail, qui va grandissant Outre-Manche...»
-
---«Et d'une manière,» interrompis-je, «que je jugerais inintelligible, si
-je ne savais pas que l'homme est un animal déraisonnable. Être né
-Anglais, et vouloir toucher à l'Angleterre, ce chef-d'œuvre de la nature
-politique! Et la fille d'un duc!...»
-
---«Ne l'en blâmons pas,» reprit Casal en hochant la tête avec une
-indulgente philosophie. «Si lady Julia n'avait pas eu la toquade du
-socialisme, ce _fad_, comme disent ses compatriotes, elle n'aurait pas
-connu Lucien Desportes. C'est par la communauté des idées que ces deux
-pseudo-anarchistes, le romancier élégant et la grande dame, ont été
-rapprochés. Tant et si bien que Desportes, quand il va à Londres, descend
-chez les Wadham, qu'il passe des semaines entières dans leur château du
-Shropshire, et qu'il est devenu l'amant d'une des jolies cousines de lady
-Julia. Pour lady Julia elle-même, elle n'a jamais aimé et n'aura jamais
-aimé, dans sa vie, que Georges. Seulement, cela, moi, je le sais, et
-Georges ne le sait pas. Pourquoi? Parce qu'il n'a pas cessé, lui non
-plus, d'être amoureux de lady Julia, ce qu'il ne sait pas davantage. Il a
-beau s'être marié avec une femme qu'il croit chérir, être devenu
-ambitieux, et s'écraser de besogne pour arriver plus haut encore, dévot
-et craindre l'enfer, chaque fois qu'il pense à son ancienne maîtresse.
-Il ne fait que penser à elle. Comme il arrive quand l'imagination
-travaille autour de quelqu'un, il se construit des romans à son sujet
-d'autant moins vérifiés qu'il ne prononce jamais son nom. Lucien
-Desportes est un de ces romans. Voilà tout...»
-
---«Alors il croit qu'entre lady Julia et Lucien...»
-
---«... Il y a une liaison? Oui. Avez-vous observé comme le hasard semble,
-quelquefois, vouloir nous mêler à la vie de certaines personnes? Il était
-écrit que j'assisterais comme témoin aux divers épisodes de cette
-histoire-là. Pas à tous, puisque je ne connais rien du plus intéressant:
-la rupture. Mais j'ai vu naître l'incident Desportes. L'automne dernier,
-j'allai aux Granges, chez Candale, pour tirer quelques faisans, et passer
-deux jours. Georges s'y trouvait avec sa femme. Le premier jour, la
-chasse fut très belle, et la Ministresse chassa avec nous. Le soir,
-arrivèrent pour dîner, par le même train, lady Julia Wadham et Desportes.
-A dîner, le ministre et sa femme furent placés, naturellement, à droite,
-lui, de notre hôtesse, elle, de notre hôte. Lady Julia était à gauche de
-celui-ci, en sorte qu'elle se trouvait en face de Georges. Desportes, qui
-lui avait donné le bras pour la conduire à table, était assis à côté
-d'elle. De ma place, je les apercevais tous les quatre, et les souvenirs
-que je viens de vous raconter me remontaient à la pensée. Je revoyais le
-paysage de chasse des environs de Melton, et les deux jeunes gens
-d'alors devenus les personnages mûrs d'aujourd'hui. Elle avait beaucoup
-changé. Elle était plus forte, plus haute en couleur, le buste plus
-opulent, les cheveux plus _auburn_ encore. Heureusement elle ne s'était
-rien mis dans les yeux. Ils étaient bien demeurés les mêmes, avec ce
-regard hardi et candide, profond et enfantin, que je lui avais toujours
-connu. Chez lui, au contraire, le regard s'était le plus modifié. Il
-était à peine vieilli, un peu maigri, mais ses prunelles avaient pris une
-expression réfléchie qu'elles n'avaient pas jadis. L'homme de Sport avait
-cédé la place à l'homme d'État. Sachant ce que ces deux êtres avaient été
-l'un pour l'autre, je me demandais ce qu'ils ressentaient à figurer
-ainsi, vis-à-vis l'un de l'autre, à ce dîner d'apparat. Et je fus tout
-près de conclure qu'ils ne ressentaient rien du tout. A maintes reprises
-leurs yeux se rencontrèrent sans que je pusse y saisir la trace d'une
-gêne. Vers la fin du repas, cependant, je crus remarquer que le diplomate
-causait bien distraitement avec Mme de Candale, et que son attention se
-concentrait sur lady Julia et son voisin Desportes, lesquels bavardaient,
-en effet, avec une extrême familiarité. Quand une Anglaise se met à être
-_informal_, elle est très _informal_. Et vous ne vous offenserez pas si
-je vous dis que les artistes ne sont jamais tout à fait des hommes du
-monde.»
-
---«Je ne prendrai pas cela pour une critique,» fis-je, en riant.
-
---«Ce n'est pas une critique non plus que j'ai entendu formuler,» dit
-Casal. «Je voulais vous faire comprendre comment l'éveil fut donné à
-Georges. Un ministre d'une grande cour étrangère n'a pas eu beaucoup
-d'occasions d'être renseigné sur ces grands enfants gâtés que sont, à
-Paris, les écrivains à la mode. Il était donc trop naturel qu'il
-interprétât l'attitude de Desportes auprès de lady Julia, dans un sens
-parfaitement faux. Je vis nettement une teinte de tristesse se répandre
-sur son visage. Jusqu'ici, rien que de très simple. Ce qui m'étonna, ce
-fut de le voir, après le dîner, qui s'approchait de Desportes, avec une
-expression de bienveillance dont je pensais d'abord qu'elle était jouée.
-«Il a fait des progrès dans son métier,» me dis-je. Mais non. Je dus me
-convaincre bientôt que cette expression était sincère. Dès ce soir-là,
-j'acquis ces deux évidences: Georges était absolument persuadé que
-Desportes était son successeur dans les bonnes grâces de la belle lady,
-et, au lieu d'en vouloir à ce rival posthume, il éprouvait pour lui une
-irrésistible et profonde sympathie. _Le nouvel amant lui représentait
-cette femme à laquelle il n'avait jamais cessé de rêver._ J'aurais mille
-preuves à vous donner de cette anomalie sentimentale. Quand vous
-rencontrerez ces deux hommes, dans le monde, observez-les. L'ancien amant
-manœuvre toujours pour arriver à causer avec celui qu'il croit l'amant
-actuel. Vous l'avez entendu défendre, à table, des livres qui devraient
-lui faire horreur. Vous le verrez serrer la main de leur auteur, et vous
-appréciez le comique de cette étreinte. C'est comme s'il voulait lui
-dire: «N'est-ce pas qu'elle est charmante?» Je m'attends qu'un de ces
-jours, il fasse donner, à Desportes, un des ordres de son pays. Est-ce
-curieux, avouez?»
-
---«J'avoue surtout que c'est une amusante construction,» fis-je,
-malicieusement.
-
-Je connais Casal. J'étais sûr qu'en ayant l'air de douter de son
-diagnostic, je le piquerais au vif de son amour-propre, et qu'il
-s'ingénierait à me donner une preuve indiscutable de sa perspicacité. Et
-puis, s'il disait vrai, il y avait là, réellement, un petit problème de
-nature humaine à regarder de plus près. Pourquoi l'ancien amant de lady
-Julia réagissait-il, devant celui qu'il croyait son successeur, d'une
-manière si paradoxale? L'écrivain était un animal moral, social et même
-physique d'une tout autre espèce que le diplomate. Cette radicale
-différence expliquait-elle cette absence de jalousie? Peut-être le
-ministre eût-il détesté un successeur qui lui eût ressemblé en quelque
-point. N'y a-t-il pas aussi des hommes totalement réfractaires à la
-jalousie, et que le partage ne bouleverse pas de ce frisson qui jette
-Othello dans une crise d'hystéro-épilepsie? Le Ministre était-il du
-nombre? Mais d'abord Casal ne se trompait-il pas?
-
---«Oui,» insistai-je, «êtes-vous très sûr, en premier lieu, qu'il n'y a
-rien entre lady Julia et Desportes?»
-
---«Sûr comme nous sommes place de la Concorde,» répondit-il.
-
---«Êtes-vous sûr, bien sûr que le Ministre croit qu'il y a quelque
-chose?»
-
---«Tout aussi sûr. Il en a parlé à une de mes amies, pour la faire
-causer. Elle n'était pas renseignée, et elle l'a laissé dans le vague.
-Mais,» ajouta-t-il, en regardant sa montre, «je dois monter au cercle. Je
-n'ai pas le temps de discuter le cas plus longtemps avec vous. D'ailleurs
-les phrases sont les phrases, et je suis pour les faits. Pouvez-vous
-dîner avec moi, un des soirs de la semaine qui vient? Oui? Hé bien! je
-vous écrirai le jour. Il y aura le Ministre. Vous serez à côté de lui.
-Vous lui parlerez de Desportes. Vous me le promettez?...»
-
-
-Je promis. Et dix jours plus tard, je dînais en effet au Petit Club avec
-l'ancien amant de lady Julia et quelques autres seigneurs sans
-importance, priés par Casal. Il m'avait placé à côté de son ancien
-compagnon des chasses de Melton, auquel je ne manquai pas, sur un
-clignement d'yeux de notre amphitryon, de poser, à ce moment, la question
-convenue. Je le fis, j'ai honte d'en convenir, de la façon la plus
-gauche. Et mon interlocuteur m'aurait professionnellement méprisé, à fort
-juste titre, s'il avait pu soupçonner la vérité.
-
---«Je viens de lire _le Justicier_ de Lucien Desportes,» lui dis-je, à
-brûle-pourpoint. «Croiriez-vous, monsieur le Ministre, que je ne
-connaissais pas ce roman?»
-
---«Vous n'y perdiez guère,» me répondit-il. «C'est une drôle de
-coïncidence. Je l'ai, moi aussi, non pas lu, mais relu, cette semaine.
-J'avais trouvé cela bien, une première fois. Je m'étais trompé.
-Décidément, c'est très médiocre, et, vraiment, le sujet a quelque chose
-de répugnant.»
-
-Je regardai Casal, qui me regardait. A travers la table, il n'avait pas
-perdu un mot de notre conversation, et il souriait à son verre de
-champagne sec, qu'il leva en signe de triomphe, pour le vider d'un trait,
-en esquissant un geste imperceptible, qui me disait: «A votre santé!»
-
-
---«Était-ce une construction, cette fois?» me souffla-t-il à l'oreille,
-comme nous nous levions pour passer au salon où l'on fume. Il m'avait
-pris le bras, en me retenant, une minute en arrière. «J'ai trouvé le
-moyen de causer de lady Julia Wadham avec lui.» Et il me montrait le dos
-du diplomate qui nous précédait. «J'ai fait la bête, et tout en me
-laissant questionner, je lui ai démontré qu'il n'y avait jamais rien eu,
-entre elle et Desportes, que de la simple camaraderie. C'est le mot
-propre pour deux anarchistes. Et vous avez vu ce qu'est devenue sa
-sympathie pour votre confrère?»
-
---«C'est Desportes qui sera étonné, quand ils se rencontreront, et que la
-poignée de main aura changé!»
-
---«Il y aurait quelqu'un de bien plus étonné,» conclut Casal, en montrant
-le Ministre, de la pointe du cigare qu'il venait de tirer de sa poche.
-«Ce serait lui, si on lui racontait pourquoi il a aimé les romans de ce
-Monsieur, et pourquoi il ne les aime déjà plus. Demain, il les
-exécrera... Et c'est heureux qu'il ne sache le secret ni de sa sympathie
-passée ni de son aversion présente. Il serait capable d'aller se
-confesser des deux comme d'un péché.»
-
---«Aurait-il si tort? Rappelez-vous l'anecdote que vous m'avez contée sur
-le petit bordeaux...»
-
---«Juste!» dit-il, et pour me rendre ma politesse, il murmura le dernier
-vers de l'épigramme sur la Madeleine:
-
- «Et puis vieille, s'en repentir...»
-
-en tirant une longue bouffée de son havane...
-
-
-
-
-VI
-
-DAISY
-
-
-I
-
-Quand Mme Fauvel pensait à Pierre Vivien, elle éprouvait une douceur
-singulière à se ressouvenir d'un très humble détail de leurs relations.
-Elle y voyait le signe que l'amitié de Pierre pour elle n'était pas un
-amour déguisé. Cette évidence lui permettait de se livrer sans défense à
-son goût pour la conversation de ce charmant homme. Elle ne pouvait pas
-l'aimer: elle avait trente ans à peine, et lui, il était bien près d'en
-avoir soixante. Mais, à soixante ans, un cœur d'homme peut encore être
-victime de ces passions tardives, d'autant plus violentes, d'autant plus
-douloureuses, qu'elles sont sans espoir, et Brigitte Fauvel n'était pas
-une coquette. Elle n'appartenait, ni de près ni de loin, à la catégorie
-de ces Célimènes que l'argot de notre époque dépeint du nom cyniquement
-expressif d'allumeuses. Il y avait de la loyauté dans ses clairs yeux
-bleus, qui n'auraient pas eu pour l'hôte quasi-quotidien de son petit
-salon de l'avenue Montaigne ce regard tendre et caressant, si elle
-n'avait pas été très certaine que les assiduités de Vivien chez elle
-décelaient une sympathie très partiale, très vive, mais absolument
-étrangère à toute émotion sentimentale. En eût-elle jamais douté, elle en
-aurait trouvé la preuve dans les gâteries que son visiteur prodiguait à
-un autre familier du salon,--plus favorisé encore que lui; car celui-là
-ne quittait guère la jolie Mme Fauvel.--Celui-là, ou mieux celle-là.
-C'était une petite épagneule de race anglaise, de cette variété que l'on
-appelle des Blenheim, par allusion au château historique des Marlborough,
-où se conserve le type le plus pur de la race. La fine et intelligente
-bête ne représentait pas seulement un exemplaire choisi de son espèce,
-avec ses grands yeux noirs, d'une expression presque humaine, en saillie
-des deux côtés de son nez écrasé, son front bombé, ses oreilles
-pendantes, et les soies blanches de son pelage tachetées de fauve. Elle
-avait été donnée autrefois à Brigitte par quelqu'un qui, lui aussi,
-pendant des années, avait paru tous les jours avenue Montaigne, pour des
-motifs moins désintéressés que ceux de Pierre Vivien. Mal mariée avec un
-homme d'affaires qui ne l'avait épousée que pour sa fortune, et dont elle
-était complètement séparée en fait, quoiqu'ils vécussent officiellement
-sous le même toit, Mme Fauvel avait eu, dans sa vie, une liaison,
-commencée, comme tant d'autres, sur la coupable, mais romanesque
-espérance d'une durée indéfinie, et brutalement terminée par un abandon.
-Le héros de cette banale aventure avait quitté Brigitte pour une amie de
-la jeune femme, et dans des conditions cruelles. Celle-ci n'avait pu
-assez bien cacher sa souffrance à l'implacable inquisition du monde. Elle
-avait été tout à la fois délaissée et déshonorée. La délicate et
-respectueuse pitié dont Vivien avait su l'entourer dans ces durs moments
-avait rendu plus intimes entre eux des relations, jusque-là plutôt
-superficielles. L'homme de cinquante-six ans avait deviné le drame moral
-traversé par l'abandonnée. Et celle-ci en avait éprouvé une
-reconnaissance si émue qu'elle s'était laissé aller à cette douceur
-d'être plainte.
-
---«Quand vous reverra-t-on?» avait-elle commencé de dire à Pierre, au
-terme de chaque visite.
-
---«Mais, cette semaine,» avait-il commencé de répondre. Puis: «Mais,
-après-demain.» Puis: «Mais, demain.»
-
-Puis elle ne lui avait plus rien demandé. Et il était tout naturellement
-venu, chaque jour, vers deux heures. Il était presque sûr, à cet
-instant-là, de trouver Mme Fauvel encore seule. C'était, pour le
-célibataire vieillissant, une impression délicieuse que l'approche du
-petit hôtel où il était sûr de rencontrer une telle grâce d'accueil. Le
-seul aspect de la maison lui était comme une promesse d'amitié. Tout lui
-plaisait de ces visites: le salut familier du concierge l'avertissant par
-une petite inclinaison de tête que Mme Fauvel était chez elle; le geste
-du valet de chambre le débarrassant de sa canne et de son pardessus avec
-l'empressement des vieux serviteurs pour un intime du logis; la
-physionomie des choses autour de lui, tandis qu'il montait les marches de
-l'escalier, parmi les tableaux, les tapisseries et les plantes
-vertes,--oui, tout, jusqu'aux bonds affectueux par lesquels Daisy,
-c'était le nom de la petite chienne, lui souhaitait la bienvenue. Elle le
-regardait de ses larges prunelles, dressée sur ses pattes de derrière, et
-appuyant sur lui celles de devant. Elle mendiait ainsi une caresse que
-Pierre Vivien lui donnait indulgemment, et il s'asseyait sur le même
-fauteuil--son fauteuil,--dans le même angle de fenêtre si c'était l'été,
-de foyer si c'était l'hiver, tandis que Brigitte Fauvel, clignant un peu
-ses paupières, frangées de cils blonds comme ses cheveux, lui disait:
-
---«Daisy vous aime plus qu'elle ne m'aime. Elle ne me fait jamais de ces
-fêtes.»
-
---«Elle m'aime parce qu'elle voit combien je suis votre ami,» répondait
-Pierre, et il mettait à flatter la tête dressée du joli animal, une
-complaisance qu'il n'aurait pas eue, si Daisy lui eût représenté un rival
-heureux dans le passé. Donc il n'était pas amoureux de Mme Fauvel. S'il
-l'avait été, le fantôme de l'autre se serait dressé devant lui. Il
-savait que la petite épagneule avait été rapportée d'Angleterre à
-Brigitte par Albert Dehandy, l'ancien amant. Ces déraisonnables jalousies
-autour des objets les plus insignifiants sont la signature vraie des
-passions cachées, et l'ancienne maîtresse de Dehandy avait le droit de se
-dire:
-
---«C'est vrai qu'il est réellement mon ami, rien que mon ami.» Et,
-songeant aux heures de détresse qu'elle avait subies, par le fait de
-celui de qui elle tenait la fine Daisy, elle ajoutait mentalement:
-
---«Et comme les hommes sont meilleurs dans l'amitié que dans l'amour!»
-
-Peu s'en fallait que le souvenir de ses chagrins passés--si passés et
-pourtant si présents, même après trois années,--ne lui donnât un
-mouvement d'humeur contre l'innocent animal.
-
---«Mais non,» se disait-elle; «la pauvre n'y est pour rien.»
-
-Et elle caressait rêveusement la petite Blenheim, à son tour.
-
-
-II
-
-Était-ce une anomalie que cette affection de la femme outragée et trahie
-pour le seul témoignage qu'elle gardât de la liaison rompue? Non. C'était
-la preuve qu'elle n'oubliait pas les heures d'ivresse goûtées avec
-l'amant infidèle. L'anomalie était ailleurs, dans cette affection de
-Pierre pour la vivante relique d'un passé qu'il ne pouvait pas ne pas
-haïr. Car il savait bien, lui, ce que Brigitte Fauvel ne voulait pas
-savoir, qu'il était profondément épris d'elle. Hélas! il l'était avec
-cette affreuse lucidité de l'homme vieillissant, lorsque la vanité ne lui
-fait pas désapprendre, pour son propre compte, les vérités les plus
-certaines, celles qu'il a constatées tant de fois chez les autres. A un
-certain âge, on n'est plus jamais aimé d'amour. Cette évidence n'avait
-pas empêché que Pierre ne se laissât toucher jusqu'au plus intime de son
-cœur par le charme prenant de Brigitte. Mais ç'avait été sans illusion.
-Il y avait, chez lui, une extrême maîtrise de soi, jointe à une
-expérience très avertie. Son métier et sa nature s'étaient réunis pour en
-faire un homme très surveillé, très désenchanté et cependant très tendre.
-Ancien diplomate, il avait, dans une carrière un peu errante, beaucoup
-observé et peu vécu. Il n'avait pas rencontré, durant sa jeunesse, la
-femme à côté de laquelle les autres femmes s'effacent pour toujours, dans
-l'avenir comme dans le passé. Il avait aimé, jamais complètement,
-absolument. Ces sensibilités masculines déçues par les circonstances,
-semblent garder une réserve d'émotion qu'elles dépensent, sur le tard, en
-dévouements romanesques, comme celui de Vivien pour Mme Fauvel. D'entrer
-dans l'intimité morale de cette délicieuse femme lui avait été une
-douceur qu'il s'était juré de ne pas gâter, en y mêlant des aveux et des
-désirs qui l'eussent mise, vis-à-vis de lui, à l'état de défense. Quand
-il lui avait posé, pour la première fois, cette question, en flattant de
-la main la tête de Daisy afin de l'apprivoiser: «Oh! la jolie bête! Où
-l'avez-vous eue?» son cœur s'était serré à entendre la réponse: «C'est
-Dehandy qui me l'a rapportée d'Angleterre.» Et, tout de suite, il s'était
-tendu à ne pas montrer son secret déplaisir. Il avait affecté d'attirer à
-lui la petite chienne. Celle-ci, inconsciente du motif d'une sympathie si
-compliquée, s'était frottée à sa jambe, avec la grâce souple qu'ont ces
-animaux, dressés de génération en génération à vivre sur des meubles de
-salon, dans une atmosphère de gâterie et de sociabilité. Puis le geste
-voulu était devenu un geste instinctif. Vivien avait fini par ne plus
-séparer l'image de Daisy et celle de Brigitte Fauvel. Il avait pardonné
-son origine à ce bibelot animé. Accompagnait-il Mme Fauvel dans quelque
-course? Il portait la Blenheim entre ses bras, pour lui faire traverser
-sans danger une rue trop passante, et il ne pensait pas au ridicule dont
-il eût été couvert à ses propres yeux, si Dehandy, debout de l'autre côté
-du trottoir, l'eût regardé de ce regard de l'ancien amant, insupportable
-au nouveau. Il l'est plus encore à l'amoureux qui n'a rien eu de cette
-femme dont l'autre sait tout. Sensations si âcres! Les imaginer seulement
-est une souffrance. Vivien ne se les figurait même plus quand il
-s'agissait de Daisy!
-
-
-Cette amitié pour la petite bête, donnée cependant par l'homme qu'il
-haïssait le plus au monde, était donc très sincère, et ce fut pour lui un
-réel chagrin quand un jour, arrivé avenue Montaigne, le concierge lui
-dit, du seuil de sa loge, avec une voix importante d'homme du peuple qui
-annonce une grave nouvelle:
-
---«Monsieur Vivien sait que notre chienne a été volée?»
-
---«Daisy?» interrogea Pierre, avec autant d'anxiété que s'il se fût agi
-d'une vraie catastrophe.
-
---«Oui,» reprit l'homme. «Ce matin Joseph, le valet de pied, l'avait
-sortie comme d'habitude pour lui faire faire sa petite promenade... Voilà
-qu'il laisse la bête dehors pour venir me raconter une bêtise dans ma
-loge... Je ne savais pas, moi, qu'il ne l'avait pas remontée... Nous
-causons un peu...--«Faut que j'aille chercher Daisy,» qu'il me dit. Il
-ressort. Plus de Daisy. Il l'appelle. Il siffle. Plus de Daisy... Et le
-maître d'hôtel qui nous raconte qu'il était à regarder par la fenêtre, au
-second étage et qu'il a vu une dame qui caressait une petite chienne
-blanche et feu! Tiens, qu'il s'est dit: «Une chienne comme la nôtre.» Et
-la dame a pris la chienne sous son bras, elle est partie, et lui qui est
-resté là, passif, au lieu de descendre et de courir!... C'est seulement
-quand Joseph est monté, en demandant: «Vous n'avez pas vu Daisy? qu'il a
-dit: «alors c'est elle qu'on a volée devant moi?...» Enfin, monsieur,
-elle est volée, et bien volée!»
-
---«Comment? vous avez laissé voler Daisy?...» En adressant cette phrase
-deux minutes plus tard à l'infortuné Joseph, penaud et décontenancé sous
-sa livrée d'antichambre, Pierre Vivien avait dans la voix le tremblement
-d'une rancune presque personnelle. Il faillit en vouloir à Mme Fauvel en
-constatant qu'elle supportait sans désespoir la disparition de la
-délicate petite bête, associée pour lui à toutes les minutes de leur
-intimité.
-
---«Je ne me tourmente pas trop,» disait-elle. «On l'a prise pour avoir
-une récompense en la rapportant. C'est si simple! Elle a son collier avec
-son adresse. Ce soir ou demain matin je verrai arriver quelqu'un qui
-racontera qu'il a trouvé la bête dans la rue. Il aura ses cinquante
-francs et le tour sera joué.»
-
---«Alors, vous ne la faites pas afficher tout de suite?» interrogea
-Pierre.
-
---«Il sera toujours temps demain ou après demain...» Et, secouant sa
-jolie tête avec un geste d'enfant, comme pour se faire pardonner, par la
-grâce de son aveu, un sentiment bien près d'être mesquin. «Que
-voulez-vous? ça me fâche toujours d'être exploitée... Pas pour l'argent,
-mais par amour-propre. J'ai l'idée qu'en n'ayant pas l'air trop pressée
-de ravoir ma chienne, les voleurs se diront: On n'y tient pas tant que
-cela!... Et alors, ils auront moins de bénéfice. Ils seront un peu
-_chocolat_, comme ils disent dans leur joli langage. Ce sera toujours
-autant de repris sur eux!»...
-
---«Vous ne voulez pas me permettre d'aller faire une déclaration chez le
-commissaire?» insista-t-il. «Pensez que la pauvre petite bête s'est
-peut-être échappée des mains de la voleuse. Alors, si quelqu'un l'a
-ramassée et portée simplement à la police?... Son collier peut s'être
-détaché... Enfin, cela ne vous engage à rien... Elle est si sensible, si
-impressionnable!... Quand on n'aurait qu'une chance de lui éviter une
-nuit à la Fourrière, ça vaudrait la peine d'essayer...»
-
---«Vous avez raison,» fit Brigitte. «Mais, vous savez, je ne suis pas du
-tout mère aux chiens. Tout de même celle-là était vraiment une petite
-personne. Et si vous me la retrouviez aujourd'hui, je serais très
-contente.»
-
-
-Chez le commissaire du quartier, aucune nouvelle. Il fallait s'y
-attendre. Aucune à la Fourrière, où Vivien se transporta aussitôt. Aucune
-à l'asile de Genneviliers. Il s'y rendit le même jour, quoique la
-présence de la chienne volée fût littéralement impossible là, quelques
-heures après sa disparition. Le lendemain, mêmes recherches, même
-résultat absolument négatif. Mme Fauvel s'était enfin adressée à une
-agence de recherches, et, sur tous les murs du quartier des
-Champs-Élysées, de petites affiches se multipliaient, promettant une
-forte récompense à qui rapporterait à l'hôtel de l'avenue Montaigne une
-chienne de l'espèce dite Blenheim, âgée, répondant au nom de Daisy.
-Brigitte commençait, en effet, si peu «mère aux chiens» qu'elle se
-déclarât, à partager un peu l'inquiétude de son familier. C'était un
-sujet de conversation toujours pris et repris entre eux maintenant: où
-pouvait être Daisy? Que faisait-elle? L'avait-on vendue à quelqu'un qui
-la traitait doucement? Était-elle au contraire tombée entre des mains
-brutales?
-
---«Il est pourtant bien invraisemblable qu'on l'ait volée pour rien? Elle
-n'est plus assez jeune pour qu'un marchand en offre un prix supérieur à
-la récompense annoncée,» disait Mme Fauvel.
-
---«On vous l'aura volée par vengeance,» disait Pierre. «Ce sera la femme
-de chambre que vous avez renvoyée l'année dernière.»
-
---«Mais elle est placée en Amérique!» reprenait Brigitte toujours plus
-raisonnable que son vieil ami.
-
---«Elle aura profité d'un voyage de ses maîtres à Paris,» insistait-il,
-et les suppositions succédaient aux suppositions jusqu'à un certain
-jour,--il y avait déjà quatre mois depuis la disparition de Daisy,--où
-Vivien allant à pied à son cercle rue Boissy-d'Anglas, fut arrêté par la
-pluie sous les arcades de la rue de Rivoli. Un homme promenait, pour
-tenter les passants, deux de ces minuscules loups-loups de Poméranie,
-véritables diablotins dans un manchon de poils. C'étaient, ces deux
-petits chiens, le contraire même de Daisy: long museau aigu, oreilles
-dressées, pattes hautes et nerveuses, la queue relevée en panache sur le
-dos, et de petits yeux enfoncés, dardant un regard de feu follet, agile
-et rapide. Cette comparaison par antithèse fut la cause que l'attention
-du promeneur se fixa sur ces deux bijoux vivants. Un des loups-loups, se
-voyant regardé, et comme s'il eût voulu solliciter une délivrance, celle
-de la tyrannie évidemment exercée par l'affreux personnage qui les tenait
-en laisse, lui et son compagnon, se dressa sur ses pattes de derrière. Il
-appuyait ses petites pattes de devant le long de la jambe du promeneur
-compatissant--comme faisait jadis Daisy--et il cherchait fièvreusement,
-de ses naseaux frais, une main que Vivien abaissa vers la tête
-intelligente levée vers lui. Il se prit à penser soudain que la jolie
-bête pouvait bien avoir été, comme Daisy, la victime de quelque rôdeur.
-Peut-être avait-elle été arrachée à un intérieur de gâterie pour être
-maltraitée? Elle était toute maigre et chétive, même dans son ardeur de
-vitalité, et, lui-même étonné par le son de sa voix et ses propres
-paroles, Pierre s'entendit dire au marchand:
-
---«Combien demandez-vous de ce Poméranien?»
-
---«Deux cents francs,» répondit l'autre.
-
---«Les voici,» fit Vivien, et dix minutes plus tard, au lieu de s'asseoir
-au cercle à sa table de bridge, il descendait d'un fiacre à la porte de
-l'hôtel de l'avenue Montaigne. Brigitte n'était pas là. Le temps d'écrire
-sur sa carte: «Ce n'est pas Daisy, mais faites bon accueil tout de même à
-ce pauvre Fu-Fu.» C'est ainsi qu'il avait baptisé soudain le petit chien,
-lequel n'avait cessé, dans ce court trajet, de trembler de tout son
-fragile corps, entre les mains de son nouveau maître. Et cependant, comme
-s'il eût déjà compris que cet inconnu lui était un ami, il commença
-d'aboyer furieusement quand Pierre eut refermé la porte, en recommandant
-de bien soigner le petit animal jusqu'à ce que Mme Fauvel rentrât.
-
---«Soyez tranquille, monsieur Vivien», avait répondu le concierge. «Si ce
-Fu-Fu n'est pas Daisy, moi je ne suis pas Joseph.»
-
-
-III
-
-Avez-vous lié dans votre vie commerce d'amitié avec un chien, un de ces
-humbles compagnons dont un poète a pu écrire:
-
- Frère à quelque degré qu'ait voulu la nature
-
-Alors vous comprendrez le demi-remords dont Vivien fut saisi en recevant
-le soir même, un billet de Mme Fauvel. La jeune femme le remerciait de
-lui avoir, disait-elle, «remplacé» Daisy. Il se sentit vaguement coupable
-envers la disparue pour avoir introduit dans la maison dont elle avait
-été l'heureuse et unique habitante, cet hôte inattendu. Ce nouveau venu
-allait coucher sur le coussin de l'autre, boire du lait dans le bassinet
-d'argent réservé à l'autre,--un de ses présents,--sauter sur les genoux
-de Brigitte, comme l'autre. Et le sens de la superstition, ce legs de
-tous nos atavismes, est si prompt à se réveiller en nous: Pierre éprouva
-cette obscure et pénible appréhension que les gens du peuple résument si
-bien, dans cette formule vulgaire: «Cela me portera malheur.»
-
---«Voilà qui est vraiment par trop enfantin,» fit-il, en haussant les
-épaules. Et un autre adage populaire lui revint, qu'il se répéta, pour
-exorciser le fantôme de la pauvre Daisy, soudain apparue devant sa
-pensée: «Les bêtes ne sont pas des gens...»
-
-
-Quand nous sommes dans cette disposition singulière, qui nous découvre,
-derrière le hasard des événements, l'action possible des causes occultes,
-la moindre coïncidence l'avive et l'approfondit. Vingt-quatre heures
-après avoir acheté, sous les arcades de la rue de Rivoli, le petit
-loup-loup Poméranien, et comme Pierre remontait les Champs-Élysées, il se
-heurta au coin de la rue de la Boëtie, contre l'un de ses anciens
-collègues de la Carrière, perdu de vue depuis des années. Vous entendez
-d'ici les: «Comment? Vous à Paris?...--Oui, ministre plénipotentiaire,
-mon cher ami, me voici ministre!...--Comme ça nous pousse!...--Vous
-rappelez-vous quand...» Et de «vous rappelez-vous» en «vous
-rappelez-vous,» les deux diplomates de marcher ensemble quelques pas,
-puis quelques pas encore, jusqu'à un moment où le ministre dit à Pierre:
-
---«Prenons-nous une tasse de thé? J'ai déjeuné très tôt, et il est cinq
-heures.»
-
-Un des innombrables _tea-rooms_ que l'invasion Anglaise de ces dernières
-années multiplie dans Paris, montrait sa porte peinte en vert pâle, et
-décorée avec la complication, déjà démodée, du «modern-style». Quel fut
-le saisissement de Pierre Vivien lorsqu'il aperçut, assise à l'une des
-tables, et goûtant gaiement, Mme Fauvel, en compagnie d'un homme de leur
-monde, M. Victor Arnoult, dont elle n'avait pas prononcé le nom deux fois
-devant lui! Il ne la savait pas liée avec ce personnage, et ils étaient
-assez intimes pour s'installer ainsi, l'un et l'autre, en tête-à-tête.
-Mme Fauvel n'avait pas vu entrer Pierre. Et celui-ci, de la table d'angle
-où le ministre et lui s'étaient mis, pouvait l'étudier, sans qu'elle le
-remarquât. Il voyait ses gestes, la façon dont elle remuait la tête. Une
-glace voisine, lui montrait le reflet de ce visage dont il connaissait si
-bien l'expression amusée ou ennuyée, distraite ou intéressée. Arnoult
-racontait à la jeune femme une histoire, qui la divertissait, sans doute,
-infiniment, car elle riait, en portant sa tasse de thé à ses lèvres, de
-son rire d'enfant, le même qu'elle avait eu avec lui, deux heures
-auparavant. Il lui avait fait sa visite, comme d'habitude, à trois
-heures. Et elle ne lui avait pas parlé de ce goûter! Cette rencontre lui
-fut si complètement insupportable, qu'à peine la première gorgée de thé
-avalée, il tira sa montre, et, laissant là son camarade, un peu étonné
-d'un si brusque départ:
-
---«Ah! mon ami, quel étourdi je fais!... J'ai oublié que j'avais un
-rendez-vous. Pourvu que je n'arrive pas trop tard!... Vous m'excusez?»
-
-
---«Où avais-je la tête?» se dit-il, quand il fut dehors, et seul, de
-nouveau. «Cet Arnoult ne lui fait pas la cour; je le saurais.... Il la
-lui ferait d'ailleurs? Je n'ai aucun droit sur elle. Mais il ne la lui
-fait pas. Elle l'a rencontré par hasard, comme moi le ministre. Elle sera
-entrée dans ce _tea-room_. Il n'y avait pas de table libre. Il lui aura
-offert de s'asseoir à la sienne. Demain elle m'en parlera. Et d'ailleurs,
-cela ne me regardera pas. Je ne vais pas me mettre à l'ennuyer de mes
-jalousies. Ce serait trop grotesque....»
-
-Ce raisonnement était la sagesse même. Il n'empêcha pas que, le
-lendemain, le cœur de l'ami désintéressé ne battît un peu trop vite
-quand il pénétra dans le salon où Brigitte se tenait après le déjeuner,
-comme à l'ordinaire. Un arome de tabac attestait que le mari avait allumé
-un cigare, en prenant son café, dans cette pièce, avant de s'en aller à
-la Bourse, ou ailleurs, abandonnant sa femme, qui lui était parfaitement
-indifférente, aux intimités, innocentes ou coupables, qu'elle pouvait
-avoir. Jusqu'alors, Pierre Vivien avait trouvé si commode cet effacement
-absolu de Fauvel. Il en éprouva soudain une impression désagréable.
-C'était la preuve que Brigitte était très libre, trop libre. Une première
-fois déjà elle avait abusé de cette liberté. Allait-elle en abuser une
-seconde fois? Arnoult ne lui ferait-il pas la cour? Et, tandis que Fu-Fu,
-ne reconnaissant plus son acheteur de l'avant-veille, jappait contre lui
-avec la colère d'un chien dépaysé, cette question se posait dans l'esprit
-de Vivien. Il riait cependant. Il racontait sa journée d'hier, moins
-l'épisode de son entrée dans le _tea-room_, afin de provoquer des
-confidences pareilles. Et son amie commençait de lui raconter aussi son
-après-midi et sa soirée, en se taisant également du goûter pris en
-compagnie de Victor Arnoult. Pourquoi?
-
---«Oui, pourquoi?...» se demandait Pierre, en descendant l'escalier. Ce
-point d'interrogation une fois surgi dans sa pensée n'en devait plus
-disparaître. Comment en secouer l'obsession grandissante? Il avait beau
-se dire qu'il n'était pas jaloux, il l'était, et tout de suite il
-commença de s'adonner à cette inquisition involontaire, la plus
-douloureuse de toutes et la plus lucide, qui ne peut se retenir
-d'interpréter les moindres signes. On croirait qu'une puissance maligne
-se complaît à les multiplier, ces signes! Une semaine s'était à peine
-écoulée, et Pierre était arrivé à savoir que Mme Fauvel voyait Arnoult
-presque tous les jours, à son insu, qu'elle visitait avec lui des musées
-et des expositions, qu'elle le retrouvait dans des maisons, où lui,
-Vivien, n'allait pas, enfin qu'elle avait, dans sa vie, une amitié
-d'homme, à côté de la sienne. Il apprit aussi que cette amitié était
-toute récente. C'était l'explication du silence gardé vis-à-vis de lui.
-Il eût dû, s'il avait été logique avec son parti pris d'une affection
-désintéressée, y voir une preuve de l'extrême délicatesse de Brigitte.
-Elle avait trouvé le moyen d'être toujours pareille à son égard. Elle
-l'avait vu aux mêmes heures qu'autrefois, aussi longtemps. Elle s'était
-tue de cette amitié nouvelle, parce qu'elle avait bien prévu qu'il en
-prendrait de l'ombrage. Et elle avait tout naturellement adopté le
-procédé habituel aux femmes quand elles veulent concilier des choses
-inconciliables, celui des tiroirs. Elles mettent bien, quand elles
-rangent un meuble à secret, certains bijoux dans un tiroir, et d'autres,
-dans un autre. De quoi pouvait se plaindre Pierre? L'avait-on changé de
-tiroir? Et cela n'empêchait pas qu'un mois après la découverte du tiroir
-Arnoult, il était le plus malheureux des hommes, sans avoir d'ailleurs
-osé rien en faire paraître à Brigitte Fauvel. Il avait trop peur de
-découvrir que le tiroir Arnoult n'était autre que l'ancien tiroir
-Dehandy, et que la jeune femme avait pris un nouvel amant. Encore une
-fois, il ne se fût pas reconnu le droit de s'en offenser. Le seul indice
-de son intime mécontentement était une aversion, presque une horreur,
-pour qui? pour la petite bête qu'il avait lui-même offerte à sa subtile
-amie, pour le loup-loup de Poméranie, dont l'entrée avenue Montaigne
-avait coïncidé exactement avec la révélation dont il souffrait. Cette
-antipathie se manifestait si comiquement que Mme Fauvel ne pouvait
-s'empêcher de s'en amuser.
-
---«C'est pourtant vous qui me l'avez donné», disait-elle, «et vous avez
-l'air d'en être jaloux!...»
-
-Hélas! ce n'était pas du preste et charmant animal, si léger dans ses
-élans, si vif, si spirituel, que le titulaire du tiroir Amitié A était
-jaloux. C'était du tiroir Amitié B. Mais était-ce bien Amitié qu'il
-fallait lire sur l'étiquette? En constatant que Mme Fauvel ne voulait pas
-comprendre sa mélancolie évidente, Pierre se le demandait souvent, trop
-souvent, et chaque fois avec une peine plus profonde.
-
-
-IV
-
-Sur ces entrefaites, il se produisit un incident absolument inespéré. Un
-matin la femme de chambre entra chez Mme Fauvel, les yeux brillants, le
-visage bouleversé par une émotion joyeuse:
-
---«Madame, madame,» balbutiait-elle, dans son saisissement de cette
-nouvelle extraordinaire, «Daisy est retrouvée!»
-
---«Daisy est retrouvée?» fit Brigitte, tout en flattant de la main Fu-Fu,
-qui mordillait le ruban rose pâle passé aux poignets de la chemise de
-soie de sa maîtresse. Il ne soupçonnait guère la menace que le retour de
-l'ancienne favorite représentait pour sa volontaire et capricieuse petite
-personne.
-
---«Oui, madame. C'est toute une histoire. Madame sait qu'hier elle a dit
-à Joseph d'aller de grand matin porter un paquet de livres chez la sœur
-de madame, rue de Varenne. Il s'est mis en retard. Arrivé place des
-Invalides, il a vu à l'horloge de la gare qu'il n'avait plus trop le
-temps d'aller et de revenir. Alors il appelle un fiacre, et qu'est-ce
-qu'il voit sur le siège, entre les jambes du cocher? Une tête de chien
-qui lui fait dire:--«On croirait Daisy.»--Il va pour caresser la bête,
-elle le lèche! Il regarde davantage. Il se dit: «Mais c'est elle.» Il
-demande au cocher: «Comment l'avez-vous eue?»--«Je l'ai trouvée couchée
-sous une porte de hangar à Billancourt! un soir qu'il pleuvait en vrai
-déluge. Elle était maigre. Elle avait l'air de mourir de faim et de
-froid. Je l'ai ramassée et gardée. Mais si elle est à vous... C'est une
-gentille bête et bien douce... Seulement elle ne joue jamais...» Alors
-Joseph est allé chez la sœur de madame avec la voiture. Il est revenu
-avec. Il n'y a pas de doute. Madame, c'est Daisy. Elle a cette petite
-déchirure à son oreille que lui avait fait Tom. Madame se rappelle?
-Madame veut-elle qu'on la lui amène? Madame verra comme elle est changée,
-comme elle a souffert!»
-
---«Mais oui; amenez-la tout de suite, tout de suite,» s'écria Brigitte
-Fauvel. «Et prenez Fu-Fu. Mettez-le dans la lingerie qu'ils ne se
-disputent pas aussitôt...»
-
-Quelques instants plus tard, la camériste rentrait, apportant dans ses
-bras la pauvre chose, souillée de boue, déjetée de misère, qu'était
-devenue la coquette, la fine, la souple Daisy, la jolie Blenheim,
-habituée à prélasser ses poils soyeux sur les coussins de l'automobile.
-La robe crottée, les yeux chassieux, les oreilles garnies de touffes en
-grumeaux, la bête de luxe se présentait avec la physionomie lamentable
-d'un chien d'aveugle. Elle s'était ignoblement salie à se tenir entre les
-sabots fangeux du cocher, à se vautrer dans la paille de l'écurie.
-Maintenant, stupéfiée du miracle qui la faisait soudain se retrouver dans
-le décor de son ancienne existence, elle regardait autour d'elle, comme
-hébétée de ce fantastique changement. Elle hésitait, ne sachant pas si
-elle rêvait ou non. Toutes les images de ces quatre derniers mois
-passaient sous son front bombé, que décorait toujours la tache
-fauve--signe de sa noble race. Où était-elle allée depuis que la voleuse
-l'avait ramassée sur le trottoir de l'avenue Montaigne? Pour qu'elle ne
-fût restée entre aucune des mains qui avaient dû la posséder, il fallait
-que ces mains eussent été brutales et méchantes. Avait-elle été vendue à
-des gens qui l'avaient livrée en pâture à des enfants tourmenteurs?
-L'avait-on confiée à des domestiques qui lui allongeaient des coups de
-pied, emprisonnée dans des chenils de marchands, où d'autres bêtes plus
-fortes la mordaient? Avait-elle erré à travers les rues, éperdue,
-attaquée au passage par de cruels caniches, cherchant sa vie à même les
-tas d'ordures, grelottant de froid par les nuits mauvaises, comme celle
-où le cocher charitable avait eu pitié d'elle? Quelles visions hantaient
-ses larges et profondes prunelles, au regard plus humain encore, tandis
-que sa douce maîtresse de jadis l'appelait par ce nom qu'elle n'avait
-plus jamais entendu: «Daisy! Daisy!» Et tout d'un coup, le flot des
-souvenirs de son existence heureuse lui envahissant le cerveau, l'exilée
-se précipita vers le lit avec des aboiements d'ivresse et des bonds de
-reconnaissance émue, et elle déchirait les draps de ses ongles trop
-longs, tachant la fine batiste, s'accrochant aux dentelles, griffant la
-soie fragile du couvre-pied, au désespoir de la femme de chambre, qui
-s'écriait:
-
---«Ah! non, madame! Non!... Que madame ne la laisse pas monter sur le
-lit. Elle va tout salir, tout gâter...»
-
---«Ça ne fait rien», disait Mme Fauvel, en souriant. «Pauvre petite
-Daisy! Oui, comme elle a souffert!... Faites donner cent francs au
-cocher... Vous reviendrez vite et on la lavera... J'espère qu'elle fera
-bon ménage avec Fu-Fu. Pauvre Daisy! Mais elle est vraiment trop sale...
-Tenez, prenez-la, et que Joseph la lave tout de suite...»
-
---«Eh bien!» disait-elle quelques heures plus tard à Pierre Vivien
-stupéfait, en lui montrant la chienne couchée sur le tapis du petit
-salon. «Vous la reconnaissez? C'est votre amie Daisy. On l'a retrouvée...
-Elle n'a pas pris bon caractère dans ses aventures. Elle n'a rien voulu
-manger. Et voyez, elle s'est mise dans ce coin de la fenêtre, cachée
-derrière les plis des rideaux. Elle m'avait fait fête au premier moment.
-Elle ne me regarde plus. Elle ne me répond plus. Tout cela depuis qu'elle
-a découvert l'existence de Fu-Fu... Et lui, au contraire, il est si
-gentil avec elle! Il ne demande qu'à jouer...»
-
-Et comme s'il eût voulu fournir un commentaire indiscutable à ce
-témoignage de sa maîtresse, le Poméranien allongeait ses pattes à terre,
-et, posant son museau aigu sur elles, il jappa doucement d'abord, puis
-vivement, du côté de la boudeuse. Celle-ci, roulée en boule, son mufle
-caché à demi dans sa fourrure maintenant toute blanche, ouvrit un instant
-les yeux sans bouger, pour les refermer. Sur le tapis, à côté d'elle
-était un morceau de sucre que Mme Fauvel lui avait tendu et qu'elle
-n'avait pas pris. Celle-ci le ramassa et le tendit de nouveau à l'animal.
-
---«C'est extraordinaire,» dit-elle. «Fi! la vilaine jalouse! On ne te
-prend rien, pourtant, ma Daisy. Je te gâterai comme je te gâtais. Allons,
-mange ce sucre. Sois douce...»
-
-Vaines flatteries de langage et de geste, auxquelles la bête continua
-d'opposer une attitude non pas d'hostilité, car sa queue remua lentement,
-mais d'indifférence systématique. Visiblement, tant que l'autre animal
-serait là, elle ne consentirait pas à communiquer avec leur commune
-maîtresse. Elle lui donnait à choisir entre elle et l'étranger.
-
---«Non,» reprit Mme Fauvel, répondant tout haut au reproche muet de ce
-refus et de cette immobilité. «Non. Je ne le renverrai pas. Tu entends.
-Je ne le renverrai pas...» Et, prenant dans ses bras le loup-loup, elle
-l'embrassa câlinement en l'emportant avec elle pour aller s'asseoir dans
-son fauteuil accoutumé, tandis que Vivien lui disait:
-
---«Je ne me pardonnerai jamais de vous avoir apporté cet affreux Fu-Fu.»
-
---«Et moi, je suis trop contente de l'avoir,» répondit la jeune femme.
-«Je déteste la jalousie. Il n'y a pas de sentiment qui me paraisse plus
-mesquin et plus bas,--surtout,» insista-t-elle, «surtout quand on ne vous
-prend rien.»
-
---«Vous appelez cela ne lui rien prendre?» dit Pierre en regardant, tour
-à tour, du côté de la petite Blenheim puis du petit Poméranien.
-
---«Mais quoi?» fit-elle.
-
---«Vous lui prenez la douceur de vous suffire,» osa-t-il répondre. «Ah!
-ne pas suffire à quelqu'un,» répéta-t-il, «je comprends comme c'est dur,
-allez, depuis que... moi non plus... je ne vous suffis plus...»
-
---«Et moi,» dit-elle en rougissant, «je ne vous comprends pas.» Elle
-avait dans les yeux pour lui répondre une si invincible obstination! Le
-pli creusé entre ses fins sourcils blonds exprimait un mécontentement si
-près d'être une colère! L'ami jaloux ne continua pas. Oh! Si! Elle
-l'avait compris, mais elle ne voulait pas plus le comprendre, qu'elle ne
-voulait comprendre les susceptibilités de la chienne revenue au gîte.
-Cette réplique et ce regard, c'était le double tour de clef donné au
-tiroir.
-
-
-V
-
---«Ah! monsieur Vivien,» disait, le jour suivant, le concierge de
-l'hôtel, avec un visage bouleversé, comme Pierre se préparait à entrer
-dans le vestibule. «Vous ne savez pas le malheur? Notre Daisy? Qui est-ce
-qui aurait cru cela? Elle s'est sauvée. Oui, monsieur. Ce matin, comme
-j'ouvrais la porte, je l'ai vue qui filait, filait... Il faut croire
-qu'elle avait été bien heureuse chez son cocher, car elle s'est arrêtée
-devant une voiture, pour essayer de sauter sur le siège. Elle croyait
-que c'était lui. C'était une brute, celui-là, monsieur, et qui lui a
-allongé un coup de fouet. Elle a roulé sur le pavé. Juste à ce moment une
-automobile arrivait à toute vitesse. Et alors...»
-
---«Elle a été écrasée?»
-
---«Oui, monsieur. Une si jolie bête, et juste après qu'on nous l'avait
-rapportée! On n'a pas osé le dire à madame. On a pensé que monsieur
-Vivien la préparerait mieux...»
-
---«Moi?» dit Pierre. «Et justement je venais vous demander de prévenir
-madame qu'elle ne m'attende pas aujourd'hui. Nous devions sortir
-ensemble, et j'ai un empêchement...»
-
-
---«En voilà un drôle de pistolet,» fit le concierge, redevenu sincère,
-quand son interlocuteur fut reparti sans entrer. «J'ai cru qu'il allait
-pleurer, lui, sur cette sale petite chienne!... L'imbécile! Il ne sait
-pas!...» Et, se ressouvenant de l'époque où Dehandy avait apporté Daisy
-dans la maison, le mauvais serviteur, qui avait l'esprit aussi
-malveillant que simpliste, se mit à rire. «Et Dehandy était un beau gars
-au moins, au lieu que celui-ci!... Ah! comment madame a-t-elle pu le
-prendre?...» Puis, regardant le dos un peu voûté de Vivien, qui
-s'éloignait le long de l'avenue Montaigne, il haussa les épaules.
-Qu'aurait-ce été s'il avait pu deviner que les assiduités du visiteur
-quotidien n'avaient jamais été récompensées, même d'un baiser, et ce que
-représentait de si délicatement jeune dans ce cœur de plus de cinquante
-ans, cette pitié pour la jalouse et pauvre Daisy?
-
-
-
-
-VII
-
-LE DERNIER ROLE
-
-
-I
-
---«Il est bien mal, n'est-ce pas, monsieur le docteur?» demanda le vieil
-homme au jeune médecin.
-
-Celui-ci, un grand garçon roux, au regard hardi, à la bouche heureuse, se
-préparait à monter dans la voiturette automobile qui lui servait à ses
-visites et qu'il conduisait lui-même. Il eut un hochement d'épaules,
-regarda du côté de la maison dont il sortait, pour s'assurer qu'il
-n'était pas épié. Puis, brutalement:
-
---«Fichu!» répondit-il. Et, sans autre commentaire, il empoigna de son
-bras robuste le levier d'embrayage et le tira vers lui. Le moteur
-commença de haleter en grinçant, et le médecin, installé sur le siège,
-les mains au volant, partit en faisant de la tête un signe d'adieu à son
-interlocuteur qui demeurait là, immobile, à regarder lui aussi la petite
-maison, gaie et claire sous le soleil de cette matinée de printemps.
-C'était la classique demeure du rentier dans une vieille cité de l'Ile de
-France. Elle était située dans une des rues de Nemours, pas très loin de
-la Halle et tout près de ce bras du Loing, dit des _Petits-Fossés_, qui
-sillonne la ville et longe l'hospice, avec son campanile mi-gothique et
-mi-Renaissance. Cette maison avait deux étages, chacun percé de trois
-fenêtres. Les volets peints en brun se rabattaient sur des feuillages de
-plantes grimpantes si fraîchement vertes à cette époque de l'année! Un
-jardinet s'étendait devant le perron. Deux grands lilas épanouis y
-dressaient leurs branches chargées de grappes de fleurs violettes qui
-frémissaient dans l'air bleu. Une énorme boule déformante et un jeu de
-tonneau se voyaient dans une allée. L'arrêt de mort prononcé par le
-médecin contre l'hôte de cet asile, prenait, par le contraste, une
-signification plus sinistre. Quelle cruauté gratuite de la nature que
-cette condamnation d'un être auquel suffisait une existence vouée à des
-divertissements de cette innocence! L'ami fidèle qui contemplait cette
-maison sentait ce contraste plus vivement encore, par les souvenirs que
-cette fin prochaine d'un compagnon de sa jeunesse évoquait en lui. Leur
-première rencontre remontait à un demi-siècle. Ils étaient alors élèves
-au Conservatoire. L'un et l'autre avaient, depuis, fait carrière de
-comédien, dans des voies un peu différentes. Les noms de guerre qu'ils
-avaient pris résumaient, à eux seuls, ces différences. L'un, le
-propriétaire condamné de la petite maison, avait eu un prix de tragédie.
-Il était entré à l'Odéon d'abord, puis au Théâtre-Français, où il avait
-vieilli dans les emplois subalternes, faute d'un vrai tempérament. Sur
-son extrait de baptême, il s'appelait très modestement Dubois; pour le
-public, il était Brizard. Il avait relevé le nom de cet illustre
-tragédien vanté par Lemercier: «Le vieux Brizard, dont la stature était
-théâtrale, la tête majestueuse, les mains paternelles, et qui, sans art,
-faisait sortir le pathétique de ses entrailles...» L'autre, celui qui
-allait survivre, avait mué en Valville son nom peu reluisant de Dupin.
-Cette étiquette de l'ancien répertoire ne l'avait pas empêché d'aller de
-plus en plus dans un sens opposé à celui de son camarade. Lui aussi était
-entré à l'Odéon, mais pour passer de là au Vaudeville et aux Variétés. On
-se rappelle les triomphes que son étourdissante fantaisie lui valut
-d'abord dans les jeunes premiers, puis dans les amoureux quinquagénaires
-d'Halévy et de Meilhac. Il avait été l'incarnation même du viveur
-sentimental et ironique, naïf et blasé, délicat et quasi-falot de ce
-spirituel théâtre,--image d'une société qui déjà n'est plus, celle du
-second Empire prolongée dans la troisième République. Tout finit, même la
-vogue des comédiens, et l'illustre Valville avait connu, comme l'obscur
-Brizard, la mélancolie de la représentation d'adieux. Les deux acteurs
-étaient demeurés des amis intimes, malgré la diversité de leur genre,
-et, ce qui fait l'éloge de leur cœur, celle de leur succès. Tout jeunes
-encore, ils avaient épousé les deux sœurs, alliance qui les avait encore
-rapprochés. Devenus veufs l'un et l'autre, ils avaient adopté, pour s'y
-retirer, la même ville, cette antique Nemours qui exerce sur la gent
-théâtrale un inexplicable et tout puissant attrait. Ils avaient acheté
-deux maisons dans la même rue, il y avait à peine dix-huit mois, comptant
-bien installer là, sur le bord du Loing, une petite province du pays de
-Monomotapa, comme dans la fable:
-
- Deux vrais amis vivaient...
-
-Et presque tout de suite, Dubois, dit Brizard, avait commencé de donner
-les signes d'un de ces dépérissements progressifs que les plus ignorants
-en pathologie doivent remarquer. Son teint était devenu jaunâtre, la
-saillie des veines sur son front s'était faite plus forte et plus
-flexueuse; ses joues se creusaient; sa parole hésitait. Le docteur
-consulté,--ce même médecin automobiliste qui venait de dire son laconique
-«fichu!»--avait prononcé un nom de maladie redoutable et mystérieux:
-
---«Il fait de l'_artério-sclérose_. Il a beaucoup fumé sans doute?»
-
---«Lui, docteur Marmier? Il avait déjà l'horreur du cigare au
-Conservatoire...»
-
---«Le petit verre, alors? Hein! Avouez...»
-
---«Il n'a jamais bu que de l'eau.»
-
---«Et les belles dames? Les coulisses?...»
-
---«Ah! docteur, Brizard était un mari parfait... Et je vous jure que les
-coulisses ne sont pas ce que vous croyez.»
-
---«Il a eu des émotions, alors, de grands chagrins, ou bien il s'est
-surmené?...»
-
---«Une montre, docteur Marmier, c'était une montre! Lever à la même
-heure, déjeuner à la même heure, et rue de Richelieu, vous savez, il ne
-se la foulait pas... Ah! si ç'avait été boulevard Montmartre!... Mais
-dans la boîte à Molière...»
-
-Et le vieux comédien du boulevard avait eu un geste. Quel geste! Celui
-d'un grognard de la Grande-Armée parlant d'un garde national.
-
---«Alors, ce sera simplement la rouille de la vie, comme a dit si
-justement Peter,» avait repris Marmier. Quand les médecins ne comprennent
-rien aux causes d'une maladie, ils prononcent sentencieusement une
-formule. Du temps de ce Molière, dont Valville faisait sans respect le
-patron d'une «boîte», cette formule était en latin. Aujourd'hui, c'est
-quelque citation d'un maître, rédigée dans cette rhétorique d'un
-pittoresque brutal que la Faculté emprunte volontiers à la littérature
-réaliste. «Mais l'athérome permet une longue survie,» continua-t-il, «et
-M. Brizard est à Nemours dans des conditions idéales: vie paisible, bon
-air, régime sobre, laitages, viandes blanches, légumes, un peu
-d'hydrothérapie modérée. Avec vingt jours par mois d'iodure de sodium,
-je vous le retape, vous verrez...»
-
-Valville avait vu, tout au contraire, son camarade jaunir davantage, les
-joues du malheureux se creuser encore, son dos se voûter. Puis
-brusquement était apparu l'un des symptômes les plus terrifiants pour
-l'entourage de ces malades-là: des accès répétés d'angine de poitrine,
-Brizard immobilisé soudain par une atroce douleur irradiant du cœur vers
-le cou et le bras gauche, pâle, trempé de sueur, incapable de respirer,
-de parler, et, dans ses prunelles, l'angoisse de la mort imminente. Le
-docteur Marmier appelé d'urgence, avait ausculté longuement le vieux
-tragédien, puis il avait prononcé de nouveau une parole, trop claire et
-trop obscure à la fois, pour ne pas porter à leur comble les
-appréhensions de Valville:
-
---«J'ai peur d'un anévrisme de l'aorte,» avait-il dit. «Pas d'émotions,
-surtout. Il n'en a pas eu ces temps-ci?»
-
---«Et quelles émotions voulez-vous qu'il ait?» avait demandé le fidèle
-ami.
-
---«Tant mieux! Allons, tant mieux!» avait répondu le médecin d'un air
-incrédule. «Il ne va pas trop souvent à Paris?»
-
---«Lui? Une ou deux fois par mois, quand on donne une tragédie dans son
-ancien théâtre. Ç'a été sa seule passion, la tragédie, la seule... Je
-vous affirme, docteur, que vous vous faites une idée très fausse de
-l'existence des artistes.»
-
-Marmier avait hoché la tête. Rien de sommaire comme la psychologie d'un
-médecin qui n'est pas très intelligent. Ce métier, dont on croirait qu'il
-doit développer au suprême degré le sens de l'observation, semble au
-contraire l'oblitérer chez les praticiens médiocres, qui ne pensent plus
-que par cases. La nécessité de se décider vite sur des individus qu'ils
-n'ont matériellement pas le temps d'étudier explique cette disposition
-d'esprit. Marmier s'était fait son type «acteur». Bon gré, mal gré, il
-fallait que Brizard y rentrât. Il ne croyait donc pas aux protestations
-de Valville. Il y avait aussi en lui une autre case, celle des visites à
-dix francs. Il avait commencé de les multiplier, de plus en plus
-inquiet,--disons-le pour ne pas trop calomnier la fréquence de ses
-auscultations.--Les crises d'_angor pectoris_ s'étaient d'ailleurs
-multipliées, elles aussi, chez le malade. Marmier, assez bon
-diagnosticien, avait vite reconnu que l'aortite chronique, révélée par
-ces crises, approchait du dénouement. Ce matin-ci, l'extrême angoisse de
-Brizard, le refroidissement des extrémités, la petitesse et
-l'irrégularité du pouls, lui avaient paru annoncer une rupture imminente
-du cœur. Il avait tenu parole à Valville, qui, dès les premiers jours,
-lui avait demandé de ne pas lui cacher la vérité:
-
---«J'ai peut-être eu tort,» songeait-il, tandis que sa voiturette
-l'emportait à travers la campagne verdoyante du mois de mai, du côté de
-Château-Landon et de ses pittoresques rochers. «Il va lui parler, et à
-quoi bon?... Mais ce sont leurs affaires... Il est capable de vouloir
-que son camarade meure dans le giron, pour faire croire aux gens d'ici
-que MM. Valville et Brizard sont de vertueux bourgeois. Ces cabots, quels
-mythomanes!»
-
-
-II
-
-Hélas! personne au monde ne méritait moins que le pauvre comédien des
-_Variétés_ ce qualificatif créé par un maître de la psychiatrie, le
-docteur Ernest Dupré, pour désigner les menteurs professionnels. Oui. Il
-était bien un peu «cabot». On n'échappe pas à son métier. On n'a pas
-impunément figuré, des années durant, tous les La Musardière, les
-Boisgommeux, les Montflambert, les La Goupillière. Vous reconnaissez les
-noms dont cet aimable Meilhac et ce spirituel Halévy baptisaient
-volontiers leurs viveurs vieillissants.--C'est ainsi que, retiré dans
-cette villégiature de Nemours, il avait «pioché», pour parler son style,
-une tenue de Parisien à la campagne:--guêtres grises sur des souliers
-jaunes, pantalons gris à petits carreaux, veston bleu boutonné d'un seul
-bouton, cravate Lavallière en foulard souple à bouts lâchement noués,
-chapeau de feutre mou au bord de devant rabattu savamment, gants de fil
-souple, parasol de soie bise doublée de soie verte. Et quand il se
-promenait le long du Loing, la ligne de sa silhouette projetée sur le
-sol clair lui faisait se dire mentalement, avec un orgueil professionnel:
-
---«Ce que ça y est, tout de même! Ce que c'est le bonhomme!»
-
-Mais le cœur qui battait sous ce gilet de coutil,--choisi avec quel
-art!--était un cœur tout simple, un cœur d'enfant, et quand il traversa
-le petit jardin pour aller rendre visite à son ami, après avoir entendu
-le verdict cruel du médecin, de véritables larmes roulaient sur les joues
-du pauvre Valville. Elles mouillaient sa moustache toute blanche, qu'il
-arborait fièrement, comme une revanche du masque glabre qu'il avait dû
-garder si longtemps. Il les essuya d'un coin de son mouchoir, quand la
-servante fut venue à son coup de sonnette. Le visage de cette fille
-exprimait les sentiments contradictoires qu'éprouvent les domestiques à
-la veille du décès probable d'un maître. Ils vont perdre une place et ils
-n'osent pas faire des démarches pour en trouver déjà une autre. La
-commune humanité s'émeut en eux devant l'approche de l'agonie, et il s'y
-mélange une curiosité involontairement cruelle, la naïve importance de
-participer à un événement dont le voisinage s'occupe. Un fond
-d'indifférence persiste,--car enfin c'est un étranger que le maître qui
-va mourir.--«Me mettra-t-il sur son testament?» Cette idée allume un
-petit éclair de cupidité dans le regard et en complique encore
-l'expression déjà si obscure. La Mariette, c'était le nom de la femme de
-charge promue chez Brizard au rang de gouvernante, devança les questions
-du visiteur, en lui disant:
-
---«Il n'y a pas moyen de le faire se tenir au lit. Il s'est levé...»
-
---«Je vais l'obliger à se recoucher,» répondit Valville, qui gravit
-prestement l'escalier intérieur,--quelques marches, mais Brizard pouvait
-à peine les descendre et les remonter depuis plusieurs semaines. Il
-refusait cependant d'habiter la pièce du rez-de-chaussée qu'il appelait
-pompeusement le salon. Les murs de l'escalier racontaient, pour qui le
-connaissait bien, la raison de ce refus. Ils étaient garnis, du haut en
-bas, de gravures qui représentaient ou des portraits d'acteurs ou des
-scènes de théâtre: les Lekain, les Clairon, les Adrienne Lecouvreur, les
-Talma, faisaient de cet escalier en pierre grise une humble succursale
-des couloirs et du foyer de la célèbre Maison de la rue de Richelieu.
-Cette passion du métier se révélait davantage encore dans la chambre à
-coucher où se tenait le malade. Elle était littéralement tapissée avec
-les souvenirs de sa carrière, si peu glorieuse. Ah! Ce n'avait pas été
-faute de foi et de persévérant labeur. Tous les Horace et les Félix, les
-Titus et les Manlius, les Flaminius et les Sertorius, les Burrhus et les
-Héraclius de la tragédie classique avaient été consciencieusement tenus à
-chaque occasion par ce dévot de ce genre démodé, et il pouvait se
-regarder dans vingt portraits à tout âge, ici vêtu du laticlave, là en
-cuirasse et une main sur une épée courte, ailleurs siégeant sur la chaise
-curule, plus loin haranguant des conjurés. Quelques-uns de ces portraits
-étaient de simples photographies, agrandies démesurément; d'autres, des
-peintures. Le soin que Dubois, dit Brizard, avait pris de les commander
-et de les conserver, achevait de démontrer l'importance attachée par lui
-aux soirées où il avait réalisé un peu de son rêve de jeune homme, conçu
-à l'époque où il obtenait son second prix au Conservatoire. Le glorieux
-diplôme était là, encadré, comme aussi deux couronnes en métal doré
-offertes au tragédien au cours de tournées en province. Des bouquets
-séchés et fanés, avec des rubans à inscriptions, remémoraient quelques
-représentations plus brillantes. Des glaives en faisceaux et des casques
-romains, astiqués comme des pièces d'argenterie, reflétaient le soleil
-qui entrait par la fenêtre. Il miroitait encore, ce gai soleil, sur des
-plaques de verre à l'abri desquelles jaunissaient des cartes de visite,
-portant le nom de personnages connus et des formules de félicitations
-bien banales. Elles ne l'étaient pas pour Dubois, dit Brizard, qui
-s'occupait en ce moment à la besogne dont avait parlé la ménagère. A
-coups de ciseau, il avait commencé de taillader la longue barbe blanche
-poussée depuis sa retraite, et qui lui donnait l'air vénérable d'un Joad
-toujours sur le point de s'écrier:
-
- Où suis-je? De Baal ne vois-je pas le prêtre?...
-
-Puis il avait pris le blaireau, et il se savonnait la face aussi
-vigoureusement que le lui permettait sa faiblesse. A chaque instant, il
-devait abaisser son bras. Cet effort pour tenir sa main levée épuisait
-son pauvre cœur. Pourtant, il était bien décidé à exécuter jusqu'au bout
-cette opération qui lui rendrait pour un jour le menton bleu de sa
-profession. La lame d'un rasoir ouvert luisait, à portée de sa main,
-auprès d'un cuir à repasser. Ce vieux comédien, au maigre corps drapé
-dans une espèce de peignoir de toile rayée, les pieds pris dans des
-pantoufles sans quartier, absorbé ainsi dans ces soins d'une inexplicable
-toilette,--pour qui et pour quoi se rasait-il avec ce soin minutieux,
-malgré sa douleur?--paraissait d'autant plus sinistre qu'il avait étalé
-sur sa table tous les instruments d'un complet maquillage: patte de
-lièvre, boîtes de rouge, crayons pour les cils. Et la mort était dans les
-yeux sinistres d'éclat, dans les pochettes gonflées des paupières, dans
-le creux des joues, à la fois rentrées et tombantes, dans le cou dont la
-peau flétrie se plissait comme en des fanons, dans l'essoufflement du
-maigre torse sans cesse tendu pour aspirer un peu d'air, dans la fatigue
-infinie de l'attitude et du geste. Oui, Dubois, dit Brizard, allait
-mourir et il le savait. Il salua Valville d'un mot qui ne permettait pas
-le doute. C'était, coïncidence ironique, précisément celui dont le
-docteur Marmier s'était servi.
-
---«Le médecin sort d'ici. Fichu, mon bon!... Je suis fichu, tu
-m'entends...»
-
---«Je l'ai rencontré,» répliqua Valville, «et il m'a justement affirmé le
-contraire. Tu vas mieux...»
-
---«Je te dirai comme Pylade, et ce sera deux fois vrai:
-
- Seigneur, vous me trompiez...»
-
---«Alors, je te répondrai comme Oreste:
-
- ... Je me trompais moi-même.»
-
---«Non,» reprit le tragédien en regardant son ami avec des prunelles si
-aiguës que l'autre détourna les yeux. «Tu ne te trompes pas. Marmier t'a
-dit la vérité... Mais, mon pauvre vieux, j'ai entendu ton pas dans
-l'escalier. Il était lourd!... Tu prenais le temps de te composer un
-visage... Tu as pleuré. Ne dis pas non. Ta moustache est mouillée... Va,
-ça y est. Plus de Brizard! _Sacqué_ une fois pour toutes!...»
-
-Il eut un sourire courageux pour prononcer ce mot d'argot, qui signifie
-congédier, au théâtre comme à l'atelier. Un Allemand en délire a trouvé
-qu'il venait de _zucken_, forme intensive de _ziehen_, tirer. C'est tout
-simplement l'ouvrier renvoyé qui reprend son sac. L'acteur, plus savant
-étymologiste dans son simple geste que le philologue d'Outre-Rhin,
-esquissa le mouvement de quelqu'un qui prend ses cliques et ses claques,
-et il ajouta un: «Enlevez! c'est pesé!...» emprunté au _Courrier de
-Lyon_, qui mit de nouveau les larmes aux paupières de Valville. Le
-«Parisien en villégiature» avait cette bonne grosse sensibilité des
-coulisses, prompte aux expansions. Il se tut pour ne pas se trahir,
-tandis que le moribond recommençait de se raser avec une énergie sans
-cesse défaillante. De minute en minute sa main retombait sur ses genoux.
-Et il disait, expliquant son étrange acharnement à cette suprême
-toilette:
-
---«Je n'ai pas peur, Valville... J'ai été un brave homme d'artiste qui
-n'a fait de mal à personne. Quand j'arriverai devant le bon Dieu, il me
-lira dans le cœur. Il n'y verra rien que de propre. J'ai fait ma
-lessive, hier. Je ne te l'ai pas raconté pour ne pas t'affliger, ma
-vieille. J'ai vu le prêtre. Enfin, je suis paré... Mais avant de passer,
-je voudrais... Tu vas te payer ma tête, toi, l'homme des _Variétés_. Je
-voudrais jouer la tragédie encore une fois. Ça m'est venu, en me
-regardant ce matin dans la glace. Quand je me suis vu si maigre, si
-blanc, j'ai pensé: «Quel dommage de ne pas avoir eu cette gueule-là pour
-mon _Mithridate_!... Ah! Ce que j'y étais bon! Tu ne m'y as pas vu...
-C'était le rôle que je préférais, à cause de Brizard, mon patron, le
-vrai, le grand... Mais tu ne comprends pas, tu ne peux pas comprendre. Tu
-n'as jamais senti la tragédie, toi, Valville...» Il répéta ce mot
-emphatiquement, en séparant chaque syllabe: «_La Tra-gé-die!_ Il n'y a
-qu'elle qui soit de l'art, Valville, du théâtre... Le reste...» Il eut
-un: «Pfutt!» d'un indicible mépris. «Pardon, mon ami, tu sais comme j'ai
-eu de plaisir à tes succès. Tu avais du talent, Valville, un charmant
-talent... Mais la Tragédie, mon ami! _La Tra-gé-die!_ Lekain, Brizard,
-Talma!... Enfin, ç'a été la foi de ma vie, ma religion. Je l'ai défendue
-souvent contre toi. Tu m'appelais _poncif_ et _pompier_. Je ne discutais
-pas. A quoi bon? Quand on ne sent pas cela, on ne le sent pas. Moi je le
-sentais... Ah! ce que je le sentais!... J'avais la tradition. Je l'avais
-reçue de Fleuret, mon premier maître. Il la tenait de Barrias, qui la
-tenait de Talma. Enfin, Valville, j'ai tant aimé la tragédie que je
-serais content, mieux que content, heureux, tu m'entends, heureux, si je
-pouvais la jouer encore une fois, avant de mourir... Ne me crois pas fou,
-Valville, je ne le suis pas. Je voudrais jouer _Mithridate_... Oh! pas
-tout, la fin seulement, avec cette figure... Alors j'ai pensé: mon petit
-Valville voudra bien m'y aider...»
-
---«Moi?» interrompit l'homme des _Variétés_, comme l'avait appelé
-l'autre, à moitié attendri, à moitié goguenard, devant une fantaisie qui
-lui paraissait si baroque tout ensemble et si macabre... «Mais comment?»
-
---«En me donnant la réplique, voilà tout. Tu as bonne mémoire encore...
-Ce que je te demande, c'est de m'apprendre, d'ici à deux heures, le rôle
-de Monime... Ah! ça te changera. Mais les vers sont si beaux... Tu verras
-que ça ne sera pas comique... Et tu m'apprendras aussi ceux d'Arbate et
-d'Arcas dans les scènes quatre, cinq, six et sept du quatre et dans la
-scène cinquième du cinq... Mais il faut que tu saches tout ça d'ici à
-deux heures. C'est tout juste si je durerai jusque-là... Est-ce promis,
-Valville?»
-
-Il émanait du vieil artiste une telle suggestion, cette extravagante et
-suprême imploration d'un mourant était formulée d'une voix si émue, avec
-une ardeur si frémissante que Valville répondit simplement:
-
---«C'est promis. Donne-moi ton Racine. Dans deux heures, je saurai tout
-ce bout de rôle de Mme Monime... Valville-Monime, tu avoueras que c'est
-un peu _loufoque_... Mais...» et il dissimula derrière cette autre
-plaisanterie professionnelle l'émotion qui lui serrait la gorge, «il n'y
-aura personne pour _m'emboîter_.»
-
-
-III
-
---«Valville-Monime!» se répétait l'excellent homme comme deux heures
-sonnaient, en reprenant, le volume de Racine sous le bras, le chemin de
-la petite maison où l'attendait son camarade. «Monime, Arcas, Xipharès...
-Quels noms, messeigneurs! Moi qui n'ai jamais pu écouter une de ces
-grandes machines sans avoir envie ou de dormir ou d'éclater de rire!...
-Je ne rirai pas et je ne dormirai pas, cette fois. C'est trop triste.
-Quelqu'un qui nous verrait trouverait-il ça farce, tout de même? Et dire
-que ce brave Dubois est arrivé à soixante-sept ans avec des idées aussi
-_coco_ que celles-là dans la cervelle! La tragédie! Il croit à la
-tragédie!... Ah! s'il n'était pas si malade!... Non, je ne lui dirai
-rien. Quand il se portait comme le Pont-Neuf, je n'osais déjà pas le
-remoucher là-dessus, pour ne pas le peiner. Ma femme m'avait tant demandé
-de ne pas discuter ça ensemble! «C'est son dada, qu'est-ce que tu veux?»
-Je crois l'entendre... Pauvre femme! Morte aussi, comme sa sœur, comme
-Brizard demain, comme moi après-demain... Est-ce drôle? Voir des gens
-souffrir vraiment, mourir vraiment, avec de vrais mots, bien familiers,
-bien nature, les dire soi-même, ces mots nature, et ne pas éprouver du
-dégoût devant des bonhommes en peplum qui débitent de grands diables
-d'alexandrins en style noble? Mais quand tu parles de ta figure, Brizard,
-tu dis: ma gueule, tu ne dis pas:
-
- Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage,
- Du temps qui l'a flétri laisse voir tout l'outrage...
-
-«Tout l'outrage? Tu dis: flappi, vanné, vaseux... En ai-je eu de la
-chance, tout jeune, d'avoir eu le goût de la chose vue, du coudoyé! Sans
-cela, j'aurais vieilli dans mon emploi, comme Brizard dans le sien, à
-jouer quoi? des Scapin, des Crispin, des Jodelet, des Mascarille! Est-ce
-bête encore, ces noms-là! Et ces domestiques qui causent en vers, eux
-aussi! Je les donnerais tous pour le concierge de la _Mi-Carême_, le
-père Mitaine, qui me répondait si drôlement quand j'étais Boislambert et
-que je me lamentais, après l'avoir remplacé dans sa loge de portier
-quelques instants. Je lui disais: «J'ai été l'amant de Marguerite pendant
-vingt-deux mois, j'ai été son portier pendant cinq minutes. Il me semble
-que j'en ai beaucoup plus appris sur elle, en étant son portier pendant
-cinq minutes, qu'en étant son amant pendant vingt-deux mois...» Et sa
-réplique, à lui! «Jugez un peu, monsieur, jugez ce que vous auriez
-appris, si vous aviez été son amant pendant cinq minutes et son portier
-pendant vingt-deux mois...» Dieu! Lhéritier était-il bon dans ce rôle-là!
-Et moi...? Oh! moi, je n'étais pas mal.»
-
-Et Valville-Monime, redevenu pour une seconde le vrai Valville, le
-Valville-Boislambert, mima son camarade de 1874, se mima lui-même, et il
-débita tout haut ces deux phrases de cette _folie-vaudeville_,--comme le
-sous-titre de l'affiche désignait cette géniale pochade,--à la stupeur de
-deux laveuses qui s'interrompirent de battre leur linge, et elles
-regardaient ce monsieur bien mis, en guêtres, en gilet de piqué et en
-cravate bleue à pois, qui se parlait tout seul à voix haute. Soudain, se
-rappelant son pauvre Brizard, le vieux comédien eut un remords et hâtant
-le pas:
-
-«--Allons jouer Monime et Arcas, Arbate et Xipharès, puisque ça lui fait
-plaisir. Après tout, ça l'occupera toujours un peu. Pendant ce temps-là
-il ne pensera plus à sa mort... Il est vrai qu'il a choisi _Mithridate_.
-Il a eu la main heureuse!... Tout de même, c'est incompréhensible...»
-
---«Ah! monsieur,» fit la servante quand il eut de nouveau sonné à la
-porte, et d'une voix épouvantée: «Je crois que Monsieur est devenu fou...
-Si vous voyiez comme il s'est costumé? Un vrai mardi-gras, monsieur, et
-quelqu'un de si malade! Ah! monsieur, faites-le coucher, je vous en
-prie... Et il est excité!... Il ne fait qu'appeler les Romains, monsieur.
-Enfin, ça fait peur...»
-
-Le saisissement de la domestique s'expliqua pour Valville dès son entrée
-dans la chambre du malade. Celui-ci avait revêtu une tunique en laine
-brunâtre, sur des braies de même étoffe et de même couleur. Une ceinture
-orientale de soie rouge, avec de petits morceaux de miroirs cousus à même
-et de fausses pierreries, serrait sa taille. Une chlamyde de pourpre
-s'agrafait à son épaule. Il avait suspendu à un baudrier un de ces
-cimeterres que les anciens appelaient _acinaces_, et le bonnet phrygien
-coiffait sa tête. C'était l'attirail dans lequel il avait joué jadis
-Mithridate. La fascination de ce rôle devait avoir été bien grande sur
-l'acteur, pour qu'il eût conservé cette défroque. Il apparaissait comme
-le spectre même de cette vieille tragédie à laquelle il avait voué ce
-culte si passionné que même l'approche de la mort ne l'en guérissait pas.
-La maigreur de son corps, jadis vigoureux et râblé, se reconnaissait au
-flottement de ce fantastique costume. Il avait «fait» sa figure, pour en
-accentuer encore la flétrissure quasi-cadavérique, passé ses paupières au
-noir, ses lèvres au violet, ses joues au blanc gras avec de la poudre
-d'ocre. Et ses prunelles brillaient d'une ardeur qui passa dans sa voix
-pour dire avec une demi-gouaillerie, comme s'il voulait devancer et
-désarmer l'ironie de son camarade:
-
---«Vous vous faites attendre, princesse... Tu sais ton rôle, ou plutôt
-tes rôles?»
-
---«Je les sais,» dit Valville, «mais ce costume...»
-
-Il montra sa cravate et son veston, avec un air de gouaillerie, lui
-aussi, la gorge serrée par ce qu'il y avait de grotesque à la fois et de
-terrible dans cette apparition de l'agonisant dans cet attirail. Dubois,
-dit Brizard, avait dû s'asseoir. Ses efforts pour se vêtir ainsi et seul,
-l'avaient épuisé. Il répondit:
-
---«Ce n'est pas pour la salle que nous allons jouer, c'est pour moi...»
-Et montrant son front: «_Je vois Monime, je vois Arbate, je vois
-Arcas_...»
-
---«Est-ce que vraiment il deviendrait fou?» se demanda Valville.
-
-Mais non. Ce n'était pas une hallucination morbide qui possédait Dubois,
-dit Brizard; c'était l'enthousiasme de l'art qui l'illuminait. Se
-dressant sur ses pieds, il attaqua la quatrième scène du quatre, comme il
-avait dit, celle où le vieux Mithridate, qui sait les sentiments de
-Monime pour un autre, la presse de l'épouser:
-
- Venez, et qu'à l'autel ma promesse accomplie
- Par des nœuds éternels l'un à l'autre nous lie...
-
-Était-ce la fièvre d'une vie exaltée avant de s'éteindre par un suprême
-sursaut d'énergie? Était-ce l'émotion éprouvée par Valville, qui le
-rendait lui-même sensible à l'excès? Il lui sembla que ces vers, lus tout
-à l'heure avec indifférence, avec ennui, s'animaient soudain en passant
-par la bouche de son camarade. Ce n'était plus le roi du Pont qui parlait
-en alexandrins conventionnels, c'était la plainte du vieillard
-malheureux, le gémissement d'un cœur qui va s'arrêter de battre et qui
-dit adieu à toutes les choses de la vie, à l'amour, à l'espérance, au
-printemps,--ce printemps épanoui dans les lilas du petit jardin, sous la
-fenêtre! Et Valville écoutait, après avoir débité machinalement ses
-propres tirades, Dubois, dit Brizard, sangloter: «Elle me quitte!...» et
-se maudire:
-
- D'avoir laissé remplir d'ardeurs empoisonnées
- Un cœur déjà glacé par le froid des années...
-
-Il l'écoutait se ressaisir, et, quand on lui annonce:
-
- Les Romains sont en foule autour de cette place.
-
-jeter le célèbre cri: «Les Romains!...» Et ôtant son bonnet, pour imiter
-le geste légendaire du vrai Brizard, le moribond s'élança sur un casque
-préparé à l'avance et posé sur un fauteuil, sans que le spectateur unique
-pour lequel il jouait ainsi, pensât maintenant à sourire. Ce fut enfin le
-célèbre morceau de la fin, la «cinquième scène du cinq». Valville-Monime
-était si bouleversé qu'à peine s'il put prononcer le vers par lequel la
-princesse salue le retour de Mithridate mourant:
-
- Ah! que vois-je, Seigneur, et quel sort est le vôtre...
-
-Dubois-Brizard, lui, avait toute la fermeté d'une agonie magnanime pour
-répondre:
-
- Cessez et retenez vos larmes l'un et l'autre...
-
-Quel succès, si jadis, quand il jouait ce personnage sur les planches de
-la Comédie-Française, il avait eu cet accent de héros vaincu pour dire:
-
- Et ma gloire, plutôt digne d'être admirée,
- Ne doit point par des pleurs être déshonorée!...
-
-s'il avait trouvé cette tendresse pour gémir:
-
- Mais vous me tenez lieu d'empire, de couronne...
-
-cette fierté résignée pour s'écrier:
-
- ... C'en est fait, madame, et j'ai vécu!
-
-s'il avait ainsi murmuré:
-
- ... Approchez-vous, mon fils,
- Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,
- Venez et recevez l'âme de Mithridate...
-
-
-Mais que se passait-il? Était-ce un jeu encore? Était-ce une réalité? Cet
-affaissement, ces paupières battantes, ce râle?...
-
---«Brizard?» cria Valville d'une voix angoissée, «Brizard? Tu m'entends,
-Brizard?»
-
-
-Le vieil acteur eut la force d'ouvrir ses yeux. Il regarda son ami. Une
-dernière phrase lui vint aux lèvres, qu'il ne prononça pas tout entière.
-Valville distingua pourtant ce mot: «talent». Puis, les yeux se
-voilèrent, la bouche s'ouvrit pour quelques souffles encore. Dubois, dit
-Brizard, venait de mourir,--et, pour la première fois et la dernière, il
-avait eu, en effet, du talent.
-
-
-
-
-VIII
-
-LE PÈRE THEURIOT
-
-La conversation avait roulé ce soir-là, pendant et après le dîner,
-uniquement sur une grève en train de bouleverser un de nos plus grands
-services publics. Le syndicalisme est très à la mode, cette année. Les
-belles dames, habillées par Worth et par Doucet, qui figuraient autour de
-la table délicieusement parée d'orchidées et de groupes de Saxe, avaient
-donc _syndicalisé_, comme André Chénier était athée, d'après
-Rivarol--avec délices. Les hommes avaient protesté, assez doucement. Puis
-tout ce monde élégant s'était accordé pour rire des perspectives ainsi
-ouvertes sur l'avenir. Les Parisiens riches semblent avoir perdu
-aujourd'hui jusqu'à cette énergie de la peur, cette dernière forme que
-prend l'instinct de conservation chez les animaux les moins courageux. Je
-les regardais, avec l'impression que ce même Rivarol dut avoir, quand, en
-1789, il soupait avec des grands seigneurs qui lui disaient: «Vous
-exagérez. En France, tout finit par des chansons.» Un seul des convives
-m'avait semblé, par son silence désapprobateur et sa physionomie
-soucieuse, posséder une juste conscience des réalités prochaines, sans
-doute parce qu'il était dans les affaires. Lesquelles? Je n'aurais pu le
-dire et je le connaissais depuis vingt ans! Est-ce Parisien encore, cela?
-Je m'expliquai sa visible préoccupation par des motifs d'intérêt, et je
-l'en estimais. Notre époque est tellement infestée d'idéologie, et de la
-pire, que l'on éprouve une satisfaction d'esprit à rencontrer quelqu'un
-qui pense à son _fait_. Aussi lorsqu'Amédée Morand--c'est son nom--se
-leva pour s'en aller, je le suivis. Je comptais échanger avec lui
-quelques-uns de ces pronostics, d'un pessimisme d'ailleurs inutile, qui
-servent d'exutoire aux inquiétudes impuissantes. J'eus la surprise de
-l'entendre me raconter un souvenir personnel, une anecdote de guerre
-civile que j'ai notée, aussitôt rentré. Ces épisodes privés vous rendent
-si réels, si concrets les désastres sociaux! C'est une leçon de choses,
-et les convives de tout à l'heure avaient vraiment besoin d'en recevoir
-une.
-
-
-I
-
---«... Les avez-vous entendus, tous ces _snobs_?» commença Morand, en
-s'arrêtant sur le seuil de la porte pour allumer son cigare. «Ce sera
-peut-être amusant!... Voilà ce qu'ils disent quand on leur parle du
-_grand soir_.» Il répéta par trois fois: «Amusant! Amusant! Amusant!...
-Cela me rappelle une aventure qui m'est arrivée, quand j'avais dix-sept
-ans. Elle m'a donné, à moi, pour la vie, l'horreur et la terreur des
-révolutions... Voulez-vous que je vous la dise? Nous marcherons un peu.
-Cette avenue des Champs-Élysées est encore possible, sur le trottoir...»
-Nous étions à la hauteur de la rue Bassano. Puis, sans attendre ma
-réponse: «Où étiez-vous pendant la Commune, vous?»
-
---«A Sainte-Barbe», dis-je, «d'où je suivais la classe de philosophie de
-Louis-le-Grand.»
-
---«Alors nous étions tout voisins», reprit-il. «C'est drôle. J'étais en
-philosophie aussi, moi. Je suivais la classe de Napoléon et j'étais à
-l'institution Vanaboste, rue de la Vieille-Estrapade, de l'autre côté du
-Panthéon. Je ne sais pas ce que vous pensiez dans votre collège, mais
-dans ma pension à moi, notre état d'esprit était celui des convives de ce
-soir. Nous trouvions tout ça très amusant, nous aussi. Nous étions seize
-élèves, au lieu de cent. Nos maîtres d'étude se réduisaient au père
-Theuriot, un vétéran du pionicat, qui dormait la moitié du jour sur des
-romans empruntés à un cabinet de lecture situé rue Soufflot, disparu,
-comme la pension. Le père Theuriot était surnommé «La Pipe», à cause
-d'une de ses formules favorites: «Je vous parie une pipe de tabac que...»
-Nos répétiteurs n'étaient plus qu'au nombre de deux, un pour les
-sciences, un pour les lettres. Celui-ci s'appelait Paumelle. Il était à
-l'École normale. Les trois quarts du temps, l'heure de sa conférence se
-passait à nous lire des auteurs modernes, avec une insouciance égale à la
-nôtre. Encore aujourd'hui, tant d'inconscience reste pour moi une énigme.
-La déclaration de guerre, Sedan, le siège, ces terribles épreuves
-s'étaient succédé coup sur coup. Elles ne nous étaient pas _vraies_, je
-ne trouve pas d'autre mot, pas plus qu'aux caillettes de tout à l'heure
-l'effrayante montée d'un prolétariat sans pitié. Paumelle préparait son
-agrégation, comme nous notre baccalauréat, comme le père Theuriot lisait
-les œuvres d'Alexandre Dumas, aussi paisiblement que si la grande voix
-des canons des forts ne nous avait pas avertis tout le long du jour que
-nous étions en état de guerre, et quelle guerre!
-
---«Messieurs,» nous dit-il pourtant un matin, vers les premiers jours de
-mai, «je prends congé de vous pour quelque temps. J'ai de mauvaises
-nouvelles de la santé de mon père. Je pars pour la Bourgogne ce soir.» Il
-achevait sa conférence sur cet adieu. Comme je lui demandais, sur le
-seuil de l'étude, si je ne pourrais pas le revoir dans la journée pour
-quelques indications de lectures. «Mais sortez avec moi, Morand, j'ai une
-course à faire. Vous m'accompagnerez et nous causerons.» Je nous vois
-encore, cet aimable professeur et moi passant la porte de la pension. Il
-n'y avait plus besoin de permission pour aller et venir. Oui, je nous
-vois nous dirigeant vers le Luxembourg et le traversant. Je nous vois
-gagnant la rue des Saints-Pères. Nous obliquons à droite, par la rue
-Saint-Dominique alors intacte et nous nous arrêtons devant le ministère
-de la guerre.
-
---«Me voici arrivé», dit Paumelle. «Je vais demander un passeport à mon
-ancien cacique[6]. Il est chef du cabinet du ministre de la guerre.
-Est-ce drôle, hein?... Vous n'avez pas envie de voir ce qui se passe dans
-cette boîte? Ce sera peut-être amusant...» Amusant! Lui aussi, vous
-voyez!... «Montez donc.»
-
- [6] Nom du chef de section dans l'argot de la rue d'Ulm.
-
-«J'acceptai. Les moindres détails de cette visite me seraient restés
-présents, même si je n'avais pas fait dans l'escalier une rencontre qui
-eut de si tragiques conséquences. Je suis entré dans ce ministère cette
-seule fois. Deux fédérés à mine farouche montaient la garde devant les
-guérites qui flanquaient la porte. Ils avaient plus de quarante ans. Leur
-barbe en broussaille grisonnait. Leur face était plaquée de rouge, et
-leurs yeux luisaient d'un mauvais regard. Et quelles capotes, déchirées
-et loqueteuses! Quels képis déformés, délacés, cassés! En revanche, les
-officiers pullulaient sur les marches de l'escalier, tous plus pimpants
-les uns que les autres, avec des femmes qui riaient haut, peintes,
-teintes, quelques-unes portant des uniformes de vivandières
-d'opéracomique. Ce monde fumait, caquetait, flirtait, réalisant à
-merveille la phrase prêtée à Danton: «J'ai bien _ribaudé_, bien caressé
-les filles...» et le reste. Je me sentais terriblement intimidé, moi,
-pauvre petit garçon bourgeois, dans cet étrange pandémonium, et plus
-encore quand un de ces officiers de cirque m'interpella par mon nom:
-
---«Morand?... Oh! ça, par exemple! Tu ne me reconnais pas?»
-
---«Courlet?...» m'écriai-je. «Est-ce possible?»
-
---«Hé bien! oui, c'est moi... Mais toi, qu'est-ce que tu fiches à Paris?»
-
---«Je suis toujours chez Vanaboste, où je prépare mon bachot.»
-
---«Ton bachot?...» fit Courlet en s'esclaffant. «En temps de
-révolution!... Regarde-moi. A vingt ans, je suis déjà colonel... Est-ce
-farce? Mais dis: Est-ce farce?»
-
-«Le jeune homme avec qui j'échangeais ces propos portait, en effet, un
-uniforme orné de cinq galons d'or au col et aux manches. Son képi les
-avait aussi. Des aiguillettes d'or brillaient sur sa poitrine, le tout
-flambant neuf et d'une largeur fort au-dessus de l'ordinaire. Se trouvant
-encore trop peu chamarré, il s'était fait coudre sur les bras, depuis les
-poignets jusqu'à l'emmanchure, de petits boutons de métal doré. Il avait
-des bandes d'or à sa culotte et des éperons dorés sur des bottes
-reluisantes comme un métal. Avec cela une large face rosée, qu'encadrait
-un floconnement blond d'une barbe déjà fournie, de petits yeux bleus
-malicieux, et un air de grand gosse. Le soleil entrant par la fenêtre le
-faisait étinceler comme la devanture d'une boutique d'orfèvrerie.
-
---«Oui,» répétait-il. «Est-ce farce?... Quand je pense que j'étais encore
-à _potasser_ à côté de toi chez le Vanaboste, il y a un an et demi!... En
-ai-je eu une fière idée de me sauver par-dessus les murs pour aller
-rejoindre Margot? Tu te rappelles, quand elle me rendait jaloux et que je
-ne pouvais plus travailler? Tu me faisais mes thèmes et mes versions pour
-m'empêcher d'être collé le dimanche. Toi, mon petit, tu es un bon zigue.
-Il faudra que je te paie ça.--Veux-tu entrer dans la diplomatie? Tu es
-fin, distingué. Demain on te nomme secrétaire d'ambassade.»
-
---«Laisse-moi le temps de consulter ma famille,» répondis-je en riant à
-mon tour.
-
---«Tu te défies et tu te défiles,» dit Courlet non moins jovial. «Tu n'as
-peut-être pas tort. Mais que ça dure ou non, je m'en serai offert une, de
-bombe!... J'en ai eu une chance que le père Theuriot m'ait pincé comme je
-rentrais le matin et sautais du mur dans le préau. Il est toujours là, ce
-coquin de La Pipe?»
-
-«En dépit de sa belle humeur, une mauvaise flamme de rancune avait passé
-dans ses prunelles claires. Entre Theuriot et le vieux pion, ç'avait été
-une longue lutte à coups de pensums et de retenues d'un côté,
-d'insolences de l'autre, jusqu'à l'expulsion, laquelle avait eu pour
-conséquence de jeter Courlet en plein quartier Latin de la fin de
-l'Empire. Il n'avait plus ni père ni mère. Son tuteur, découragé, l'avait
-laissé libre de préparer ses examens à sa guise. C'était le sixième
-établissement qui se séparait de son difficile pupille. Le jeune homme,
-abandonné à lui-même, avait fait de la politique et de la plus active. Le
-quatre septembre l'avait trouvé en prison, et le trente et un octobre l'y
-avait remis. Le dix-huit mars l'en avait tiré de nouveau. J'avais devant
-moi le résultat de ces diverses escapades.
-
---«C'est égal,» conclut-il, après m'avoir mis au courant en quelques
-mots, «je garde une dent au Theuriot... Il faudra que je descende rue de
-la Vieille-Estrapade, un de ces jours, et que je lui donne un trac, mais
-là, un de ces tracs!... Sois tranquille. Il en sera quitte pour la
-peur... Quand je dis que je lui garde une dent, histoire de parler...
-J'en tiens toujours pour le mandarin... Tu te rappelles?...»
-
-«C'était une allusion à un sobriquet qu'il se donnait volontiers à
-lui-même, quand il était mon voisin d'étude, par un déplorable jeu de
-mots. De l'expression _Je m'en f..._, qui lui était familière, il avait
-fait, à cause de la désinence _ou_, le nom d'un Chinois: _Je-Man-F_...,
-et de ce Chinois un mandarin. Il ne se vantait pas. Il fallait qu'il en
-eût une santé,--comme il disait encore--pour garder cette gouaillerie et
-cette goguenardise dans la plus criminelle et la plus périlleuse des
-situations. Vous étonnerai-je si je vous avoue que sa verve me médusa, au
-lieu de m'indigner? Je lui enviais un peu et cette hardie philosophie et
-ses galons tandis que je rentrais, une heure plus tard, dans ma boîte à
-bachot, ayant pris congé de lui et de Paumelle. Il m'avait à ce point
-suggestionné que ma première action fut de raconter cette rencontre au
-père Theuriot. Je devançais ainsi la farce annoncée par mon camarade. Je
-savais si bien que l'innocent «La Pipe» ferait une maladie de terreur à
-la seule idée que la vengeance de son ancien justiciable était suspendue
-sur lui!...
-
-
-II
-
---«Quelle honte!» gémit le maître d'études. «Un ancien _Napoléon_ enrôlé
-dans cette bande de brigands! Pensez, mon enfant, le lycée de
-Casimir-Delavigne!... Avais-je raison quand je disais à M. Vanaboste:
-«Monsieur le directeur, savez-vous ce que c'est que Courlet? Un membre
-gangrené, et un membre gangrené, on le coupe.» Morand, je vous parie une
-pipe de tabac que nous n'en avons pas fini avec lui... Et colonel? Vous
-dites qu'il est colonel? Un garnement qui n'était même pas sûr de la
-règle des participes passés!...»
-
---«C'est un brave garçon, allez, monsieur Theuriot,» insistai-je
-méchamment, «et la preuve c'est qu'il m'a promis de venir nous voir un de
-ces jours.»
-
---«Ici? Courlet va venir ici?...» Le digne homme était tout pâle. Il
-n'ajouta pas un mot, et s'en alla vaquer à sa besogne habituelle, dont
-vous aurez jugé par ses remarques sur les participes. Elle consistait à
-regarder nos diverses copies au point de vue le plus humble, celui de
-l'orthographe. Il s'en acquitta, les jours qui suivirent, avec une
-évidente distraction. Je regrettai ma stupide malice, tant je devinai
-d'anxiété chez lui. Cette menace d'une descente de Courlet à la pension
-le terrorisait littéralement. Quand il se promenait dans le préau,
-maintenant, chaque sonnerie à la porte d'entrée lui donnait un sursaut.
-En étude, au lieu de rêver ou de dormir sur le _Vicomte de Bragelonne_,
-_Joseph Balsamo_, ou _les Mohicans de Paris_, il taillait fébrilement un
-crayon et dessinait des figures de géométrie sur une feuille de papier,
-avec la nervosité machinale d'une attente à tromper. Au réfectoire, les
-portions de viande demeuraient dans son assiette, à peine entamées. Il
-maigrissait. Je le surpris qui consultait un indicateur de chemins de
-fer, pour quitter Paris et fuir son ennemi. Mais où serait allé
-l'infortuné La Pipe? Il était le fils de l'ancien concierge de la pension
-Vanaboste. Son père mort, il avait été élevé là, par charité. C'était,
-comme il le disait dans ses jours de pédantisme, son _ultima Thule_ que
-ce four à bachots. D'ailleurs, les jours succédaient aux jours, et
-Courlet ne paraissait pas. Avait-il oublié l'institution et le projet de
-sa mauvaise farce? Avait-il été blessé et tué dans une des escarmouches
-où les fédérés se hasardaient de temps à autre? Sans doute cette idée
-avait traversé aussi la tête de Theuriot, car sa fébrile appréhension
-sembla se dissiper. Canif et crayon reposèrent. Les feuillets crasseux de
-_Joseph Balsamo_ tournèrent de nouveau sous ses doigts, jaunes d'avoir
-trop fumé. Nous vîmes de nouveau ses paupières en poches de cabriolet se
-fermer derrière ses lunettes, sa bouche édentée s'ouvrir, son crâne
-chauve s'incliner et sa barbe hirsute traîner sur les livres, avec un
-ronflement significatif. Ses assiettes du déjeuner et du dîner furent de
-nouveau nettoyées à fond, par un procédé de sauçage au morceau de pain
-qui nous eût valu, à nous, de jolis sermons dans nos familles. Enfin il
-en était mieux qu'à la sécurité, à la joie et la plus épanouie, quand il
-me dit, par un beau matin de la fin de mai, en se frottant les mains:
-
---«Il y a longtemps que je ne vous ai gagné une pipe de tabac, mon cher
-Morand. Je vous en parie une que ces brigands n'en ont pas pour plus
-d'une semaine. Hé! Hé! La godaille va finir, messieurs les pourceaux de
-la Commune!»
-
-«Je l'entends me prononcer cette phrase, comme s'il était là, avec un
-sifflement qui lui venait de sa gencive dégarnie. D'où tenait-il ces
-renseignements? Il m'énonçait cette prophétie le vendredi. Le dimanche,
-les Versaillais entraient. Était-il content de m'apprendre la bonne
-nouvelle!
-
---«Ma pipe de tabac, Morand... J'ai gagné.» Il se faisait
-consciencieusement, dans ces cas-là, donner par son _partner_ de quoi
-bourrer le fourneau d'une pipe d'écume amoureusement culottée, qu'il
-appelait Cléopâtre, sous le prétexte que la reine d'Égypte avait dû être
-une Éthiopienne. «Oui. J'ai gagné. Les Versaillais sont là. Le colonel
-Courlet ne doit pas en mener large, hein? A moins qu'il ne se soit sauvé,
-vous vous rappelez Horace: _relictâ non bene parmulâ_... Allons, mon
-tabac!»
-
-«Il me tendait sa pipe, tout en faisant sa citation, d'un geste si gai,
-si cordial! Ses yeux bruns avaient un éclair si joyeux. Tenez. J'en
-frissonne. Que de fois depuis j'ai constaté, dans la vie, cette cécité
-morale, ce salut empressé à l'événement qui nous sera le plus funeste. Je
-vous épargne mes réflexions, pour arriver au fait. Puisque vous étiez là,
-vous vous rappelez le tragique changement qui se fit soudain, et quelle
-atmosphère d'attente redoutable s'abattit sur la ville. Les boutiques
-s'entr'ouvraient, toutes prêtes à rabattre leurs volets de métal, à la
-première alerte. Plus de promeneurs. Les gardes nationaux circulaient par
-escouades d'un pas précipité. L'encerclement de la bataille se
-resserrait. On s'en rendait compte au crépitement des coups de fusils
-plus distincts d'heure en heure, presque de minute en minute. Des
-sonneries de clairons les accompagnaient. Elles rendaient plus
-menaçantes les lueurs des incendies qui empourpraient le ciel: en face le
-Louvre brûlait, à gauche la rue de Lille. Les obus sifflaient, d'abord
-très lointains, puis rapprochés. Enfin la tourmente atteignit la paisible
-montagne Sainte-Geneviève. L'explosion de la poudrière du Luxembourg
-l'annonça. L'effroyable vague d'air fit voler en éclats toutes les
-vitres. A peine remis de cette secousse, des appels de crosse résonnent
-contre la porte que notre directeur avait fermée au verrou. Pas de
-réponse. Les coups de crosse redoublent. Le Vanaboste va parlementer
-lui-même. J'étais derrière lui à ce moment. Il tremblait si fort qu'il
-eut du mal à introduire la grosse clef dans la serrure. A son «Qui
-êtes-vous?» épouvanté, répliqua un vigoureux: «Des amis, monsieur
-Vanaboste, des amis...» Je crois reconnaître la voix de Courlet. La porte
-s'ouvre. C'était lui. Oh! un Courlet moins flambant que celui du
-ministère. Son magnifique uniforme n'avait été ni brossé ni astiqué
-depuis plusieurs jours. Les galons en étaient ternis et décousus par
-places. La poussière blanchissait ses merveilleuses bottes. Une déchirure
-bâillait dans le drap de son képi: éraflure de balle? coup de pointe de
-sabre? D'où qu'il vînt, à ce moment, de la barricade ou du café--avec lui
-tout était possible--une chose n'avait pas changé, sa physionomie.
-C'était toujours le gigantesque potache émancipé, le disciple goguenard
-du mandarin. Il me vit. Sa main esquissa un geste de salutation. Puis,
-avec sa gouaillerie usuelle et son argot:
-
---«Ça vous en bouche un coin de me voir, citoyen Vanaboste? Pas de
-frousse, petit père. Je ne vous en veux pas. Je comprends parfaitement
-que vous en ayez eu plein le dos d'un lascar de mon espèce... Laissons
-ça,» continua-t-il, sur une protestation du malheureux directeur. «Voici
-ce qui se passe...» Clignant de l'œil de mon côté, il bouffonna: «Comme
-a dit un judicieux auteur: _Voiciski_, c'est un Polonais. _Paz_, c'est
-son petit nom...» Et grave: «Le Panthéon va sauter, monsieur Vanaboste.
-Il est plein de poudre. Je l'ai su. Je me suis dit: J'ai des _camaros_
-là-bas, dans la boîte. Allons prévenir le patron... Voulez-vous mon
-conseil? Tirez-vous et tout de suite, vous et toute la turne. Allez à
-l'hôpital de la Pitié... C'est en bas de la montagne Sainte-Geneviève. Il
-y a des cours et plus de catacombes. Quand le tas s'écroulera, vous serez
-à l'abri... Ne me remerciez pas et sortez vite...»
-
-
-III
-
-«Il allait se retirer. Une lueur de gaminerie traversa de nouveau ses
-yeux bleus. Le Vanaboste était déjà pendu à la cloche du préau qu'il
-tirait à tour de bras pour convoquer tous les hôtes de l'institution.
-Courlet vint à moi:
-
---«Dis donc, Morand,» interrogea-t-il, «La Pipe est toujours là?»
-
---«Toujours», répondis-je, «mais pourquoi?»
-
---«Parce que je veux tout de même m'être un peu payé sa bobine. Voyons.
-Pour aller d'ici à la Pitié, vous passez par la rue Lacépède... Tâche
-d'être avec lui. On rigolera. C'est le cas de dire comme sur les voitures
-des remplaçants: «Ça ne durera pas toujours...»
-
---«Si tu endossais un des costumes de la pension plutôt,» lui dis-je, «et
-si tu restais avec nous? Vanaboste ne te dénoncera pas maintenant, ni
-personne. Et puisque la Commune est perdue...»
-
---«Mes précautions sont prises,» interrompit-il. «Margot...» Et sur mon
-geste: «Ma foi oui, je me suis remis avec elle... Je l'ai logée dans une
-maison très sûre, tout près d'ici. Pas de pipelet. Il ne mangera pas le
-morceau. J'y serais déjà, sans toi. Mais oui. Me vois-tu laissant mon
-petit Morand finir, enterré tout vif?... Et puis, je te répète que je
-veux m'offrir le profil à Theuriot... Hein, est-ce gosse de penser à ça
-dans de pareils moments? J'ai bien le droit de _farcer_ un peu. J'ai
-risqué ma peau comme un zouave tous ces temps, ce matin encore. Et ce que
-les gens me dégoûtent!...» Il désignait du coin de l'œil les quatre
-fédérés en haillons, le fusil au poing, qui l'attendaient. «Ce que j'en
-ai vu de cochonneries dans cette clique!... Mais _alea jacta est_, comme
-dirait La Pipe. Traduction libre: _Le Pale-ale est jeté_. A tout à
-l'heure, mon garçon. Sois là...» Il insista en s'en allant: «Sois là!...»
-
-«Pourquoi me suis-je, dans des circonstances aussi terribles, prêté à
-cette sotte gaminerie? Parce que j'étais un gamin, tout simplement, avec
-mes dix-huit ans, et malgré ses galons, sa belle barbe blonde et sa haute
-taille, Courlet lui aussi n'était qu'un gamin... Bref, un quart d'heure
-après cette conversation, tous les Vanaboste filaient par petits paquets,
-pour ne pas trop se faire remarquer, du côté de la rue Lacépède. Le père
-Theuriot et moi formions l'arrière-garde. Nous débouchions bons derniers
-sur la place Mouffetard, transformée en une forteresse par une énorme
-barricade qui s'appuyait d'un côté sur l'entrée de la rue du
-Cardinal-Lemoine, et de l'autre sur l'angle de la place. On franchissait
-l'énorme redan par deux ouvertures, l'une ménagée à l'issue de la rue
-Mouffetard, l'autre qui donnait vers la rue Rollin. Tous ces détails me
-sont affreusement présents. Il ne se passe pas d'année que je ne retourne
-dans ce sinistre endroit. Des tas de pierres amoncelées auprès de ces
-deux brèches les combleraient à la première alerte. Nous arrivons donc,
-Theuriot et moi, sur la place. Nous voyons ceux des Vanaboste qui nous
-précédaient s'engouffrer par la première des deux ouvertures. Nous
-suivons le même chemin. A peine sommes-nous dans l'intérieur de la
-barricade que l'incorrigible Courlet surgit devant nous, dans une
-attitude menaçante, une main posée sur le pommeau de son sabre, la pointe
-du fourreau plantée en terre, la visière du képi bas sur les yeux, la
-bouche boudeuse, et de ses mains libres, il tirait sa barbe d'un geste
-irrité. Il fallait être dans le secret de la comédie pour ne pas prendre
-au sérieux cette mine redoutable d'un insurgé, ainsi campé sur un champ
-de bataille, au bruit du canon et de la fusillade. Le père Theuriot n'eut
-pas plus tôt aperçu cette effrayante apparition qu'il poussa un cri de
-terreur et se rejeta en arrière. La main du cruel mystificateur s'était
-déjà abattue sur l'épaule du maître d'études, et il lui disait:
-
---«Vous voudriez nous fausser compagnie? Pas de ça, papa! Je vous parie
-une bonne pipe de tabac que nous allons vous faire rigoler comme un petit
-fou... Quel âge avez-vous, père Theuriot?...»
-
-«Le vieux chien de cour eut la force de répondre, et il était sincère,
-j'en suis sûr, dans ce rappel du devoir professionnel:
-
---«Laissez-moi aller, monsieur, et rejoindre ces enfants, dont j'ai la
-garde.»
-
---«Ils ne vous réclameront pas,» répliqua ironiquement le gouailleur.
-«Soyez bien tranquille là-dessus... Donc, vous ne voulez pas nous dire
-votre âge. Mais je le sais, moi: trente-neuf ans...»
-
---«Quarante-neuf, monsieur», protesta le maître d'études qui se rappela
-soudain l'affreux décret par lequel la Commune enjoignait de marcher à
-tous les Parisiens au-dessous de quarante ans. Il répéta: «Quarante-neuf
-et sept mois...»
-
---«Vous vous en expliquerez devant le conseil de guerre», dit
-l'implacable Courlet. «D'ici là, au bloc. Qu'on le fourre dans le petit
-local,» continua-t-il en s'adressant à un groupe de soldats. Il leur
-montrait une porte sur laquelle étaient écrits à la craie ces mots: poste
-de police. Avant que le pauvre diable n'eût crié: ouf, il était saisi par
-les épaules, et bouclé dans cette geôle improvisée. Courlet se laissa
-tomber sur un gros tas de pavés en s'esclaffant de son gros rire. Il tira
-sa montre et dit: «Deux heures?... A deux heures quinze, je lui rends la
-clef des champs. Blague pour blague. Il m'en a fait une en me pinçant,
-lorsque je rentrais à la pension par-dessus le mur, si gentiment. Je
-viens de lui en faire une autre, en le cueillant au passage. Nous serons
-quittes... Mais nous avons le temps. Nous sommes justement près de chez
-Margot. Elle est logée rue Gracieuse. Viens-y, que tu saches où me
-trouver quand je serai proscrit, comme feu Marius... C'est égal. On ne
-s'embête pas dans ces grands chambardements... Le tout est de ne pas y
-rester.» Et gaiement: «Et Bibi n'y restera pas!»
-
-
-IV
-
-«J'avais bien un peu de remords de laisser M. Theuriot dans une situation
-si précaire. Les fédérés auxquels mon camarade avait confié sa garde
-n'avaient pas l'air de jouer une comédie, eux, ni de prendre à la blague
-la révolution où ils risquaient leur peau. Je vous l'ai déjà confessé, la
-verve endiablée de mon ancien copain m'hypnotisait, et il ne s'agissait
-que d'aller à deux pas. Là, dans une vieille maison à l'aspect minable de
-cette vieille rue au joli nom,--elle le mérite si peu!--habitait la jeune
-femme pour laquelle Courlet s'était fait chasser de la pension. C'était à
-cause d'elle encore, afin de ne pas quitter Paris, qu'il était entré dans
-la Commune. Le logement de Margot se composait de quatre chambres, tenues
-avec une propreté bourgeoise: aux murs, des gravures encadrées qui
-avaient servi de primes à des journaux illustrés, des meubles achetés à
-tempérament, des photographies sur la cheminée, celles de la dame du lieu
-et de ses parents et parentes, enfin le gîte classique de la grue du
-quartier Latin qui a été ouvrière, mais qui rêve de devenir bourgeoise.
-Imaginez là dedans une créature de trente ans environ, encore jolie,
-quoique fanée, et qui ne pratiquait pas, elle non plus, la philosophie du
-mandarinat. Je comprends si bien la chose à distance: elle jouait avec
-Courlet à l'amour dévoué et au désintéressement. Le sauver maintenant,
-c'était le mariage certain, d'autant plus qu'après sa folle équipée de la
-Commune, il en aurait pour des années à reprendre pied dans son vrai
-milieu social. Mais il fallait le sauver. On était à l'heure décisive. La
-fille s'en rendait compte. Elle avait, dans son inquiétude, oublié de
-friser ses cheveux jaunes dont les mèches, amaigries déjà, étaient mal
-retenues par le peigne. La taille lourde et prise dans une matinée en
-jaconas, les pieds chaussés de larges pantoufles éculées, elle n'avait
-plus rien de commun avec la personne huppée, nippée, sanglée, harnachée,
-à qui j'avais été présenté, dans un restaurant du Quartier, un an et demi
-auparavant. Elle me reconnut, et ma présence chez elle lui apparut comme
-un gage de salut:
-
---«Ah! monsieur Morand,» dit-elle, «vous me le ramenez. N'est-ce pas
-qu'il faut qu'il se cache dès à présent? Tout est perdu... Je te jure que
-tout est perdu, mon ami... Ah! je ne vis plus. Tous ces coups de canon me
-font trop battre le cœur... Maintenant, n'est-ce pas, monsieur Morand,
-il faut qu'il se cache maintenant! Ce soir, il sera trop tard...»
-
---«Donne-nous toujours un verre de fine champagne, Margot,» répondit
-Courlet, «afin de nous soutenir. Je ne t'ai pas amené Morand pour que tu
-l'embêtes de gyries, mais pour qu'il sache où me trouver la semaine
-prochaine...»
-
---«La semaine prochaine?» dit la fille. «Est-ce qu'il y en aura une pour
-toi, si tu continues?...»
-
---«Il y en aura une,» reprit-il, «et Morand viendra tailler des bavettes
-avec moi ici. Pendant un temps je ne pourrai pas sortir. Et encore!...
-Regarde, Morand. J'ai ma malle déjà, et tout un déguisement. Je mets bas
-ce fourbi.» Il montrait son uniforme. «J'ai une cachette, mais là,
-étonnante. Je te dirai laquelle. Je me rase la barbe. Je me teins les
-cheveux. J'ai la fiole. Quant au petit Thiers et à ses mouchards, je suis
-leur mandarin, et combien!... Tu vois que nous avons des provisions. J'ai
-eu cette eau-de-vie à la Guerre, qui l'avait de la cave des Tuileries.
-Ainsi...--Et toi, Margot, embrasse ton homme. Il était venu te dire qu'il
-dîne ici ce soir et qu'il lâche la barricade... C'est décidé. On est dans
-le lac. Pas la peine de s'entêter pour se noyer. Je me suis assez bien
-battu pour qu'on ne dise pas que je suis un lâche...»
-
---«Alors, tu restes?...» implora-t-elle.
-
---«Un petit quart d'heure et je reviens,» répondit-il, sans plus
-bouffonner cette fois. «J'ai un dernier ordre à donner. N'est-ce pas,
-Morand?... Il s'agit d'un vieux gâteux à qui je viens d'en faire une bien
-bonne. Je te conterai ça... Allons, Margot, un bécot et à se revoir...»
-
-«Nous voilà dévalant le long de l'escalier, et nous acheminant derechef
-vers la barricade, et lui, derechef goguenardant:
-
---«Elle est gentille, ma grosse Margot, pas? Ce que c'est que l'existence
-tout de même! Si je n'étais pas rentré chez le Vanaboste à dix heures, un
-soir qu'il y avait permission de minuit, et si le concierge ne me l'avait
-pas rappelé, en me disant: «Si tôt que ça, monsieur Courlet?» je ne me
-serais pas trouvé sur le trottoir, n'ayant rien à faire. Je ne serais pas
-entré dans ce petit café de la rue Cujas où Margot servait. Nous ne nous
-serions sans doute jamais rencontrés. Je n'en serais pas devenu amoureux
-comme une bête, et le reste... Est-ce loufoque, hein, voyons?... Et dire
-que tous les gars qui sont dans la Commune y sont pour des raisons aussi
-abracadabrantes, et ceux qui sont de l'autre côté, c'est _kif kif_,
-d'ailleurs... Ah! que c'est farce, tout ça, mais que c'est farce!...
-Tiens?... Qu'y a-t-il? Un feu de peloton?...»
-
-«Une décharge de fusils venait d'éclater dans une cour, à quelques pas de
-nous. Sa brusquerie était d'autant plus sinistre que le tumulte encore
-distant de la bataille faisait paraître silencieux ce versant de la
-montagne Sainte-Geneviève où nous nous trouvions. C'était le moment où
-les troupes régulières débouchaient du Luxembourg et attaquaient le bas
-de la rue Soufflot. Ce mouvement avait déterminé la retraite, par delà le
-Panthéon, de quelques-uns des chefs de la résistance, et leur présence le
-drame que le feu de peloton nous annonçait. Nous allions en apprendre le
-tragique détail.
-
---«Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il donc?» répétait Courlet à deux soldats qui
-sortaient, le canon encore fumant, de la cour d'où s'était échappé le
-terrible bruit.
-
---«Oh! pas grand'chose!» dit un des fédérés, «un bonhomme qui a essayé de
-sauter par la fenêtre du poste. Le général X... arrivait. Comme l'autre
-faisait de la rouspétance, le général a dit: Au mur, pour l'exemple... Il
-en a sa claque, le pèlerin. Il n'y pipera plus...»
-
-
-V
-
---«Et c'était le père Theuriot que l'on venait de fusiller ainsi?»
-demandai-je, comme mon compagnon se taisait.
-
---«Oui,» répondit Amédée Morand. «Vous me voyez. J'ai cinquante-sept ans.
-J'ai traversé des heures sévères, dans ma vie, comme tout le monde. Je
-n'ai jamais rien ressenti de comparable à ce que j'ai éprouvé en entrant
-dans cette cour, et en voyant étendu à terre, la face sur le sol, avec du
-sang qui engluait les pavés autour de lui, mon pauvre maître d'études, à
-qui un de ses anciens élèves avait voulu «en faire une bien bonne». Et il
-était là, lui, Courlet, livide comme le mort, s'appuyant au mur pour ne
-pas tomber. Oh! il ne s'agissait plus de mandarin ni de Margot, à
-présent. Nous demeurâmes quelques instants sans parler. Tout d'un coup,
-je le vis se redresser.
-
---«Adieu, Morand,» me dit-il d'une voix toute changée: «Voilà ton
-chemin... Conduisez mon ami à la Pitié,» commanda-t-il à un des hommes,
-et, tirant son portefeuille de sa poche, il griffonna sur un papier
-quelques mots au crayon: «Prends ce sauf-conduit. C'est toujours plus
-sûr. Tu vois...» Et il montrait du geste la porte de la cour que nous
-avions quittée en proie à cette inexprimable horreur.
-
---«Mais toi,» lui demandai-je, «que vas-tu faire?»
-
---«Ce que je dois,» répondit-il d'un accent plus étouffé encore. «C'est
-moi, moi qui suis cause de ça!...»
-
---«Toi?» m'écriai-je, «mais non, c'est la fatalité».
-
---«C'est moi, te dis-je, c'est moi!»
-
---«Citoyen,» fit le garde national qui devait me servir de guide, «la
-générale bat. Partons, il n'est que temps... C'est sans doute que le
-Panthéon va sauter...»
-
-Je suivis cet homme machinalement. Il arriva ce que vous savez. Le
-Panthéon ne sauta pas. Ces barbares étaient en même temps des ignorants.
-Ils avaient oublié d'isoler le fil qui devait mettre le feu aux poudres.
-La montagne Sainte-Geneviève fut prise, rue par rue, puis le Jardin des
-Plantes. Nous rentrâmes à la pension le même soir. Vous devinez dans
-quel état j'y revins. On avait logé chez nous des infirmiers. Je voulus
-les accompagner, à la nuit, dans la visite qu'ils firent aux cadavres de
-la place du Panthéon. Et là, derrière la barricade, je trouvai le corps
-de Courlet, étendu dans la même pose que tout à l'heure celui du père
-Theuriot. En proie au délire du remords, le malheureux garçon était venu
-se battre en désespéré et se faire tuer là. Il n'avait été coupable
-pourtant que d'avoir voulu badiner avec la Révolution. On badine encore
-moins avec la Révolution qu'avec l'Amour. Voilà pourquoi les propos des
-belles dames et des beaux messieurs de ce soir m'étaient intolérables.
-J'y retrouvais un tour d'esprit que j'ai vu mon camarade payer trop
-cher,--et pas lui seul.»
-
- 1907-1910.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
- AVERTISSEMENT I
-
- LA DAME QUI A PERDU SON PEINTRE 1
-
- LA SECONDE MORT DE BROGGI-MEZZASTRIS 135
-
- I UNE NUIT DE NOEL SOUS LA TERREUR 169
-
- II LES COUSINS D'ADOLPHE 215
-
- III.--Une ressemblance 221
-
- IV.--Le venin 239
-
- V.--Le passé 268
-
- VI.--Daisy 285
-
- VII.--Le dernier rôle 312
-
- VIII.--Le père Theuriot 335
-
-
-
-
-
- PARIS
-
- TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
-
- Rue Garancière, 8
-
-
-
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-OEUVRES COMPLÈTES
-
-DE PAUL BOURGET
-
-
-CRITIQUE. 2 volumes in-8º.
-
- *I. Essais de psychologie contemporaine. (Baudelaire, Renan,
- Flaubert, Taine, Stendhal, Dumas fils, Leconte de Lisle, les
- Goncourt, Tourguéniev, Amiel.)--Appendices.
-
- *II. Études et Portraits.
-
-
-ROMANS. 7 volumes in-8º.
-
- *I. Cruelle Énigme.--Un Crime d'amour.--André Cornélis.
-
- *II. Mensonges.--Physiologie de l'amour moderne.
-
- *III. Le Disciple.--Un Cœur de femme.
-
- *IV. Terre promise.--Cosmopolis.
-
- *V. Une Idylle tragique.--La Duchesse bleue.
-
- *VI. Le Luxe des autres.--Le Fantôme.--L'Eau profonde.
-
- VII. L'Étape.--Un Divorce.
-
-
-NOUVELLES. 4 volumes in-8º.
-
- I. L'Irréparable.--Deuxième Amour.--Profils perdus.--François
- Vernantes.
-
- II. Pastels.--Nouveaux Pastels.
-
- III. Recommencements.--Voyageuses.--Complications sentimentales.
-
- IV. Drames de famille.--Les Pas dans les pas.
-
-
-VOYAGES. 1 volume in-8º.
-
- Sensations d'Italie.--Outre-Mer.
-
-
-POÉSIES. 1 volume in-8º.
-
- La Vie inquiète.--Édel.--Les Aveux.
-
-
-_En cours de publication.--Chaque volume, 8 francs._
-
-Les volumes précédés d'un astérisque sont en vente (avril 1910).
-
-
-PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--13397.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's La dame qui a perdu son peintre, by Paul Bourget
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME QUI A PERDU SON PEINTRE ***
-
-***** This file should be named 55072-0.txt or 55072-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/5/0/7/55072/
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-