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Images provided by The Internet Archive - - - - - CORRESPONDANCE - - --LETTRES DE JEUNESSE-- - - - * * * * * - - - EMILE ZOLA - - CORRESPONDANCE - - --LETTRES DE JEUNESSE-- - - - PARIS - - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - - 1907 - - Tous droits réservés. - - - * * * * * - - - AVIS DE L'ÉDITEUR - - -La _Correspondance_ d'ÉMILE ZOLA sera publiée en trois parties -distinctes: - -La première qui fait l'objet de ce volume comprend les lettres de -jeunesse, celles que l'écrivain, alors à ses débuts, écrivait à trois -de ses amis et condisciples; - -Les lettres touchant à des questions littéraires ou artistiques et -adressées pour la plupart à des confrères formeront la matière de la -deuxième partie; - -La troisième comprendra la correspondance relative à l'Affaire Dreyfus, -et notamment des lettres écrites par ÉMILE ZOLA pendant son exil en -Angleterre. - - -E. F. - - - * * * * * - - - - TABLE - - Lettres à Baille - - Lettres à Cézanne - - Lettres à Marius Roux - - - - * * * * * - - - - CORRESPONDANCE - - --LETTRES DE JEUNESSE-- - - - - * * * * * - - - - LETTRES A BAILLE - - - - I - - - Paris, 14 janvier 1859. - - Mon cher Baille, - - -Je ne te ferai aucun reproche, cela est de fort mauvais ton et n'avance -à rien. Tu t'accuseras toi-même, en pensant que nous sommes au 14 -janvier et que tu ne m'as pas encore écrit, malgré ta promesse. Tu ne -me feras jamais croire que le travail t'absorbe à ce point; j'ai de -sérieuses inquiétudes sur ta santé et sur ton intelligence; rien ne -donne plus de maux de tête, rien n'abrutit comme un travail prolongé, -et tu me sembles t'en donner à cœur joie. - -Cézanne, qui n'est pas aussi paresseux que toi--je devrais dire aussi -travailleur,--m'a écrit une bien longue lettre. Jamais je ne l'ai vu -si poète, jamais je ne l'ai vu si amoureux; si bien que loin de le -détourner de cet amour platonique, je l'ai engagé à persévérer. Il m'a -dit qu'à Noël tu avais tâché de le ramener au réalisme en amour. Jadis, -j'étais de cet avis, mais je crois maintenant que c'est un projet -indigne de notre jeunesse, indigne de l'amitié que nous lui portons. Je -lui ai répondu longuement, lui conseillant d'aimer toujours, et le lui -persuadant par des raisons que je ne puis te dire ici. Si par hasard -tu t'étais fait l'apôtre du réalisme, si le conseil que tu as donné à -Cézanne n'était pas dicté par ton amitié pour lui, si tu désespérais -toi aussi de l'amour, je t'engage à lire ma réponse à Cézanne quand -tu le pourras, et je souhaite que cette lecture puisse rajeunir ton -cœur noyé dans l'algèbre et la mécanique. Je vais même te transcrire -quelques lignes que je pense adresser à Cézanne prochainement. C'est à -lui que je parle, mais cela te convient aussi; voici ces lignes: - - «Dans une de tes dernières lettres, je trouve cette phrase: «L'amour - de Michelet, l'amour pur, noble, peut exister, mais il est bien rare, - avoue-le». Pas si rare que tu pourrais le croire, et c'est un point - sur lequel j'ai oublié de te parler dans ma dernière lettre. Il était - un temps où, moi aussi, je disais cela, où je raillais, lorsque l'on - me parlait de pureté et de fidélité, et ce temps-là n'est pas bien - ancien. Mais j'ai réfléchi, et j'ai cru découvrir que notre siècle - n'est pas aussi matériel qu'il veut le paraître. Nous faisons comme - ces échappés de collège qui se disputent entre eux pour savoir celui - qui aura commis le plus grand méfait; nous nous racontons nos bonnes - fortunes avec le plus d'égoïsme possible et nous nous noircissons à - qui mieux mieux. Nous semblons faire fi des choses saintes; mais, si - nous jouons ainsi avec les vases de l'autel, si nous nous appliquons - à démontrer à tous que nous ne valons rien, je crois que c'est plutôt - par amour-propre que par méchanceté innée. Les jeunes gens surtout ont - cet amour-propre, et comme l'amour est, si j'ose parler ainsi, une des - plus belles qualités de la jeunesse, ils s'empressent de dire qu'ils - n'aiment pas, qu'ils se traînent dans la fange du vice. Tu as passé - par là et tu dois le savoir. Celui qui avouerait un amour platonique - au collège--c'est-à-dire une chose sainte et poétique--n'y serait-il - pas traité de fou? Mais, je le répète, l'amour-propre joue là dedans - un grand rôle; de même qu'en religion un jeune homme n'avoue jamais - qu'il prie, en fait d'amour un jeune homme n'avoue jamais qu'il aime. - Crois que la nature ne perd pourtant jamais ses droits; au temps - des chevaliers, la mode était d'avouer son amour et on l'avouait; - maintenant la mode a changé, mais l'homme est toujours l'homme, il - ne peut se dispenser d'aimer. Je gagerais bien que l'on trouverait - l'amour au fond du cœur de ceux qui veulent passer pour les plus - grands scélérats: chacun a son heure, chacun doit y passer. Maintenant - il est vrai qu'il y a des amants plus ou moins poètes, plus ou moins - exaltés. Chacun aime à sa manière, et il serait absurde à toi, - l'amant des fleurs et des rayons, de dire que l'on ne peut aimer sans - faire des vers et sans aller se promener au clair de lune. Le berger - grossier peut aimer sa bergère; l'amour est chose bien élevée, bien - sublime, mais il entre dans chaque âme, même la moins cultivée, en s'y - modifiant selon l'éducation. Pour revenir, c'est donc à l'orgueil, un - bien sot orgueil, qu'il faut s'en prendre, suivant moi; c'est à la - société, aux hommes réunis et non à l'homme en particulier. L'homme - ne peut se passer d'aimer, ne serait-ce qu'une fleur, qu'un animal; - pourquoi donc alors ne voulez-vous pas qu'il aime la femme? Je sais - bien que la cause que je plaide ici est bien épineuse; nous sommes - enfants du siècle et l'on a eu soin de nous donner des idées arrêtées - sur ce sujet. On nous a tant fait d'aimables plaisanteries sur la - femme et sur l'amour que nous ne croyons plus à tout cela. Mais, si - tu y réfléchis bien, si tu consultes bien ton cœur, tu seras forcé - de convenir, en considérant que tu n'es pas d'une autre pâte que les - autres hommes, qu'il est faux d'avouer que l'amour est mort, que notre - temps n'est que matérialisme. Une tâche grande et belle, une tâche que - Michelet a entreprise, une tâche que j'ose parfois envisager, est de - faire revenir l'homme à la femme. On finirait peut-être par lui ouvrir - les yeux; la vie est courte, ce serait un moyen de l'embellir; le - monde est dans la voie du progrès, ce serait un moyen d'arriver plus - vite. Et ne va pas croire que ce soit le poète qui parle. Qu'importe - même l'exagération. Michelet fait un dieu de la femme dont l'homme - est l'humble adorateur. Aux grands maux, il faut les grands remèdes, - si l'on exécutait la moitié de ce qu'il demande, le monde à mon avis, - irait parfaitement.» - - * * * * * - -Mes respects à tes parents. Je te serre la main. - - - Ton ami dévoué, - - ÉMILE ZOLA. - - - - II - - - Paris, 23 janvier 1859. - - Mon cher ami, - - -Je t'annonçais dans ma dernière lettre mon intention d'entrer au plus -tôt comme employé dans une administration; c'était une résolution -désespérée, absurde. Mon avenir était brisé, j'étais destiné à pourrir -sur la paille d'une chaise, à m'abrutir, à rester dans l'ornière. -J'entrevoyais vaguement ces tristes conséquences, et j'avais ce frisson -instinctif qui vous prend lorsque l'on va se plonger dans l'eau froide. -Heureusement que l'on m'a retenu sur le bord de l'abîme; mes yeux se -sont ouverts, et j'ai reculé d'épouvante en sondant la profondeur du -gouffre, en voyant la fange et les roches qui m'attendaient au fond. -Arrière cette vie de bureau! arrière cet égout! me suis-je écrié, -puis j'ai regardé de tous côtés, demandant un conseil à grands cris. -L'écho m'a seul répondu, cet écho railleur qui répète vos paroles, qui -vous renvoie vos questions sans les satisfaire comme pour vous faire -entendre que l'homme ne doit compter que sur lui. J'ai donc placé -ma tête entre mes mains, et je me suis mis à réfléchir, à réfléchir -sérieusement. «La vie est une lutte, me suis-je dit, acceptons la -lutte et ne reculons pas devant la fatigue, ni devant les ennuis.» Je -puis passer mon examen du baccalauréat ès sciences, me faire recevoir -à l'École Centrale, devenir ingénieur. «Ne fais pas cela, m'a crié -une voix dans l'espace; la tourterelle ne niche pas avec l'épervier, -le papillon ne butine pas sur les orties. Pour que le travail ait de -bons résultats, il faut que le travail plaise: pour faire un tableau, -il faut d'abord des couleurs. Ton horizon, au lieu de s'élargir, se -rétrécit; tu n'es pas plus né pour faire des sciences que tu n'es né -pour être employé. Toujours ton esprit quittera l'algèbre pour aller -voltiger ailleurs; ne fais pas cela, ne fais pas cela!» Et comme je -demandais avec angoisse quel chemin je devais choisir... «Écoute, a -repris la voix, mon avis va te paraître absurde, insensé: tu vas dire -que tu reculerais au lieu d'avancer. Dans ce monde, mon enfant, il est -des idoles auxquelles chacun sacrifie, il est des degrés que chacun -monte en se fatiguant parfois bien inutilement. Crie à haute voix -que tu es littérateur, on te demandera ton diplôme de bachelier ès -lettres. Sans diplômes, point de salut; ce sont les portes de toutes -les professions, on n'avance dans la vie qu'à coups de diplômes. Si -vous êtes un sot portant cet engin formidable, vous avez de l'esprit; -si vous êtes un homme de talent et que la Faculté ne vous ait pas donné -un certificat de votre intelligence, vous êtes un sot. A l'œuvre, -à l'œuvre, mon cher enfant! Recommençons nos études: _rosa_, la -rose, _rosæ_, de la rose, etc. A l'assaut du précieux talisman! à la -rescousse, Virgile et Cicéron! ce n'est qu'un an, six mois, peut-être -d'un travail acharné; puis, un Homère et un Tite Live à la main, -debout sur la brèche, entouré de versions et de thèmes domptés, tu -pourras crier glorieux et en agitant le bienheureux parchemin: «Je suis -littérateur, je suis littérateur!» - -Et la voix de l'air se tut, en poussant un dernier cri de guerre. - -Mon cher Baille, je quitte le ton épique, et je te répète en prose -prosaïque que je vais faire _mes lettres_, une fois que je tiendrai mon -diplôme, je veux faire mon droit: c'est une carrière (puisque carrière -il y a) qui sympathise beaucoup avec mes idées. Je suis donc décidé à -me faire avocat; tu peux être assuré que l'oreille de l'écrivain se -montrera sous la toge. Or, j'en voulais venir à ceci: à te demander, à -toi, qui as fait tes études littéraires tout seul, dans quelle mesure -dois-je apprendre le grec et le latin, en un mot, le strict nécessaire -pour passer mon examen. Ainsi par exemple, dois-je faire des vers -latins, des thèmes grecs, etc.? Je travaillerai chez moi (ne ris pas, -je veux travailler), et je ne prendrai qu'un maître répétiteur pour -corriger mes devoirs. Tu vois donc parfaitement ma position et tu peux -me tracer en quelques mots ce que j'aurai à faire; j'attends ta réponse -avec impatience, quitte un instant ton livre, dis-moi ce que tu as -fait toi-même de latin et de grec, et je t'en aimerai mieux.--Quant à -mon baccalauréat ès sciences, je ne l'abandonne pas; dès que je serai -reçu pour les lettres, je pense bien me livrer au second combat à la -Sorbonne. - -Tu m'approuveras, j'en suis certain. Il n'est qu'un moyen d'arriver, et -je l'ai toujours dit, c'est le travail. Le ciel m'a envoyé mon bon ange -pour me réveiller et je ne me rendormirai pas. C'est une tâche pénible, -mais je dis adieu pour quelque temps à mes beaux rêves dorés, certain -de les voir accourir en foule lorsque ma voix les rappellera dans une -époque meilleure. - -Je te souhaite un carnaval plus gai que le mien, qui sera, je le -présume, des plus paisibles. Je me porte bien, ma pipe se culotte; -je te souhaite une santé et une _bouffarde_ qui jouissent des mêmes -avantages. - -Mes respects à tes parents. Je te serre la main. - - - Ton studieux ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - III - - - Paris, le 3 décembre 1859. - - Mon cher Baille, - - -Je suis depuis huit jours à Paris; huit jours pendant lesquels, je ne -sais pourquoi, j'ai été pris d'une grande mélancolie. Certes, ce n'est -ni Aix, ni l'_Aérienne_ que je regrette; j'ai si peu d'amis en Provence -que je finirai par la détester. Je crois que c'est l'avenir qui me -tourmente; j'ai vingt ans et je n'ai pas de profession. Bien plus, si -par hasard il me fallait gagner ma vie, je m'en sens fort peu capable. -J'ai rêvé jusqu'à présent, j'ai marché et je marche encore sur un sable -mouvant: qui sait si je ne m'y enfoncerai pas? Tout cela n'est pas fait -pour vous rendre gai. - -J'ai appris des détails sur l'affaire de De Julienne et Abel. Il paraît -que ces messieurs ne parlaient rien moins que d'un duel. Les témoins du -_blond_ étaient Seymard et _Antic_ (voilà un nom que je dois écorcher) -et ceux du _brun_ étaient Ronchon et Paul Rigaud. Ils se sont réunis -tous les quatre chez Seymard, et là, après un long débat, on a fait -comparaître les parties adverses. Le blond accusait le brun de félonie; -le brun se fondait sur le droit du premier occupant; après avoir dûment -constaté qu'ils avaient tort tous les deux, les témoins ont érigé -une réconciliation, ce que mes deux chevaliers ont accepté avec un -empressement tout à fait belliqueux. - - Et qu'en sort-il souvent? - Du vent. - -Je me suis demandé qui pouvait pousser Abel à tout ce tintamarre, et -il m'a semblé que c'était un ricochet de ton coup de canne sur le -chapeau de Marguery. Nul doute pour moi qu'il n'ait été le conseiller -du guerrier Abel dans cette affaire-là, et qu'il n'ait fait du courage -à l'abri d'un autre. Tout cela est triste, comme dit Hamlet: nous -avons été bien enfants au commencement de l'aventure et la fin en a -été encore plus enfantine.--J'ai commencé le feuilleton sur ce sujet, -mais je suis si abattu et la matière en est tellement peu morale et peu -digne, qu'il n'est pas près d'être fini. - -Je t'ai promis de te dire les nouvelles littéraires de Paris. Alexandre -Dumas fils vient de faire représenter un drame intitulé: _le Père -prodigue_. J'irai au premier jour voir ce que c'est. De plus, Michelet -vient de faire paraître un volume: _la Femme_. Ce doit être un pendant -à _l'Amour_, que tu n'as sans doute pas lu, et que je te conseille -de lire.--J'ai acheté les œuvres d'Hégésippe Moreau, et voici mon -sentiment sur cet auteur. Il y a deux hommes en lui: l'un doux, timide, -d'une âme exquise et d'une délicatesse de sentiment peu commune; on -le trouve tel dans les contes en prose, et dans quelques pièces de -vers telles que: _Un quart d'heure de dévotion, Élégie à la Voulzie, -Romance de la Fermière_. L'autre Hégésippe Moreau est un homme aigri -par le malheur et l'indifférence; il crie après les riches, il se vante -d'être un cynique, il se jette à corps perdu dans la politique: c'est -un satirique moins cru que Barbier, mais aussi bien plus emporté que -Boileau. Quant à ses chansons, les unes sont politiques, les autres -badines, pleines d'espièglerie et quelquefois même de polissonnerie. Je -t'en envoie une de ces dernières, qui m'a paru charmante comme toutes -les autres, d'ailleurs. Comme dit Sainte-Beuve à qui j'emprunte cette -appréciation littéraire. Moreau était un grand poète, mais il n'avait -pas eu le temps de se débarrasser de l'imitation et il est mort au -moment où il allait devenir véritablement original. - -Puisque nous en sommes aux hommes de génie, je te dirai sous le -sceau du secret, que _Marguery!_ est devenu un des rédacteurs de -_la Provence_. Il y prend ses ébats sous le pseudonyme de Ludovico. -Prochainement paraîtra de lui un grand roman intitulé: _Roman et -Réalité_. Hélas! hélas! il me l'a lu, et je m'abstiens de le juger, -il y prouve tout le contraire de ce qu'il veut prouver. Hélas! hélas! -habitants d'Aix, prenez garde que _la Provence_ ne tombe sous les -yeux de vos femmes; un Marguery doublé d'un Marguery ne peut produire -que des monstres capables de faire avorter les quatre-vingt-six -départements. - -Réponds-moi quand tu en auras le temps. Pour moi, je t'écrirai souvent, -soit pour me distraire, soit pour te dire les nouvelles. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - E. ZOLA. - - - - IV - - - 29 décembre 1859. - - Mon cher Baille, - - -Je t'écris à Aix, pensant que tu seras allé passer tes vacances de Noël -dans ta chère patrie. - -Je ne me plains pas de ton long silence: je sais que tu travailles -comme un malheureux. Seulement ne m'oublie pas tout à fait. - -J'ai fort peu de choses à te dire. Je ne sors presque pas et je vis -dans Paris comme si j'étais à la campagne. Je suis dans une chambre -retirée, je n'entends pas le bruit des voitures et, si je n'apercevais -dans le lointain la flèche du Val-de-Grâce, je pourrais me croire -encore à Aix. Nous avons eu ici un froid excessif, quelque chose comme -15°. Une malheureuse fauvette est venue tomber sur la neige, devant -ma porte. Je l'ai prise et je l'ai portée devant le feu; la pauvrette -a ouvert un instant les yeux, je l'ai sentie palpiter dans mes mains, -puis elle est morte. J'en ai presque pleuré; toi qui m'appelais l'ami -des bêtes, tu comprendras peut-être cela. - -Je ne vois personne et les soirées me paraissent bien longues. Je fume -beaucoup, je lis beaucoup et j'écris fort peu. J'ai cependant achevé -_les Grisettes de Provence_; j'ai ressenti comme un certain plaisir en -racontant ces folies. Mais je suis loin d'être content de mon œuvre: -la matière était excessivement pénible; les événements couraient les -uns après les autres, il n'y avait pas de nœud, pas de dénouement. -De plus, cela manquait de dignité et de moralité; nos rôles étaient -aussi bien loin d'être des rôles de héros de roman. Je me suis donc -contenté de dire les faits tels qu'ils se sont passés, faisant le plus -court possible, retranchant certains détails inutiles et n'altérant -pas la vérité que pour les événements tout à fait insignifiants. J'ai -composé ainsi une espèce de nouvelle d'un intérêt médiocre pour les -indifférents; tu comprends qu'il ne sera pas facile de placer cela, -mais cependant je ne désespère pas. Je vais m'en occuper et, dès que -cela paraîtra, je t'en préviendrai. - -Tu vas voir Cézanne ces jours-ci. Je ne souhaite qu'une chose, -c'est que vous puissiez oublier un instant ensemble le temps si -long quelquefois à s'écouler. Si tu vois l'Aérienne, souris-lui de -ma part. Tu vas sans doute te mêler un peu à la jeunesse dorée--De -Julienne, Seymard, Marguery, etc. S'ils te racontent quelques nouveaux -événements, je te prie de me les narrer à ton loisir. Tu as sans doute -appris que Marguery est un des rédacteurs de _la Provence_; je l'engage -à lire son dernier feuilleton où il plaide en faveur du réalisme, où il -rend l'amour ridicule et fait triompher la coquetterie: tu me diras ton -avis sur ce petit roman qui d'ailleurs a certains mérites. - -Puisque nous parlons feuilleton, je te dirai que j'en ai envoyé un à -_la Provence_. C'est un conte de fée: _La Fée Amoureuse_[1]. C'est -un long rêve poétique, une ronde joyeuse que j'ai vu passer dans mon -foyer. Mais les quelques lignes qui vont paraître ne sont en quelque -sorte qu'un canevas. Je veux parler plus longuement de ma belle -Sylphide, je veux en faire une véritable création. Je vais entreprendre -un volume de nouvelles, et ce conte qui n'occupe maintenant que -quelques colonnes, occupera la moitié du livre. Je changerai tous les -personnages, excepté la fée; je démontrerai qu'il est un dieu pour les -amants, et que ni l'enfer, ni les hommes, ni les prêtres avec leur -mauvaise doctrine, ne peuvent détruire un amour pur. Tu ne comprendras -bien ce que je veux dire que lorsque tu auras lu mon conte; si je le -fais paraître, c'est que, voulant en changer complètement la forme -dans celui que je veux faire prochainement, je ne suis pas fâché de le -faire connaître tel qu'il s'est d'abord présenté à mon esprit. Je te -serais reconnaissant, quand tu l'auras lu, si tu m'indiquais dans une -courte appréciation ce qui te semble bon, et ce qui te semble mauvais: -je conserverai alors ce qui serait à conserver.--Peut-être a-t-il paru -jeudi dernier. - -Je t'ai déjà dit que je ne me plaignais pas de ton long silence. -Cependant voici un mois que je t'ai écrit et je n'ai pas encore reçu -de réponse; tu as beau avoir du travail, cela ne saurait t'empêcher de -m'écrire. Si tu étais un enfant, s'il te fallait des heures pour écrire -une lettre, je comprendrais cela. Mais dans un quart d'heure tu peux me -contenter, tu vois donc que tu es un peu coupable. - -Tu m'as bien promis de venir l'année prochaine à Paris, et je compte -sur toi; je te verrais au moins deux fois par semaine et cela me -distraira un peu. Si ce diable de Cézanne pouvait venir, nous -prendrions une petite chambre à deux et nous mènerions une vie de -bohèmes. Au moins nous aurions passé notre jeunesse, tandis que nous -croupissons l'un et l'autre. Dis-lui (à Cézanne) que je lui répondrai -un de ces jours. - -Mes respects à tes parents. Je te serre la main. - - - Ton ami dévoué, - - ÉMILE ZOLA. - - - - V - - - Paris, le 14 février 1860. - - Mon cher ami, - - -Et d'abord quelques mots sur ta réponse à mes idées sur _l'Amour_. - -Tu t'écries dans un beau mouvement: «Arrière les pensées charnelles!» -Prends garde; ne va pas jouer le personnage d'Armande dans _les Femmes -savantes:_ - - Ne concevez-vous point ce que, dès qu'on l'entend, - Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant, - De quelle étrange image on est par lui blessée, - Sur quelle sale vue il traîne la pensée? - -Elle ne veut pas entendre parler de mariage; la chair est une chose -immonde, l'esprit seul peut lui plaire; elle est parfaitement ridicule. -Dans un sentiment tel que l'amour, où l'âme et le corps sont si -intimement liés, on ne peut, sous peine de sottise, écarter ni l'un -ni l'autre. Qui écarte l'âme est une brute, qui écarte le corps est -un exalté, un poète que le caillou du chemin attend. Ceci étant posé, -voyons si la société est bien comme tu me la dépeins. Je t'avouerai -qu'au premier coup d'œil, elle paraît telle; mais ce que tu n'as pas -voulu comprendre et ce que pourtant je tendais à te démontrer, c'est -qu'au fond du cœur de chacun tu trouveras l'amour; c'est que même le -plus dépravé a son heure d'aimer véritablement. En un mot, la plante a -perdu ses feuilles les plus vertes, ses rameaux les plus robustes; tout -ce qui était hors du sol, visible à l'œil, est mort, mais la racine est -encore puissante et tôt ou tard on verra de nouvelles tiges s'élever, -vigoureuse végétation. Oui, ce n'est que la surface qui est ainsi -impure; oui, les germes de l'amour sont et seront toujours dans le cœur -de l'homme. Que demandes-tu de plus? pourquoi pleurer et désespérer? -Si le médecin que l'on appelle auprès d'un malade se mettait à -sangloter, le guérirait-il? Qu'il gémisse, s'il le trouve mort; mais, -s'il remarque en lui une étincelle de vie, qu'il garde son sang-froid -et agisse au plus vite. Eh bien! l'amour chez l'homme est malade et -non pas mort; chaque homme doit être pour soi un véritable médecin, -et même pour les autres, s'il en a la volonté et le courage. Et sache -bien que ce rôle te consolera; voyant la maladie de près, on ne la -grandit plus, ayant trouvé un remède, on pense à la guérison et l'on -se console. Mais pour Dieu! n'allez pas crier sur les toits que tout -est perdu, que le monde n'est plus qu'un bourbier, où restent tous les -jeunes cœurs. Pour ta propre tranquillité, je te conseille d'examiner, -sans parti pris, l'état présent et ce que pourra être l'avenir. Notre -siècle n'est pas plus mauvais qu'un autre, ce qui prouve qu'il n'y en a -pas eu de bon et que le futur nous en garde sans doute. Mais revenons: -puisque j'ai parlé de maladie, il faut bien que je précise et que je -parle de remède. La maladie, à mon avis, dépend surtout de ceci: les -jeunes gens mènent une vie polygamique. Je disais tantôt que, dans -l'amour, le corps et l'âme sont intimement liés, le véritable amour -ne peut exister sans ce mélange. C'est en vain que tu veux aimer avec -l'esprit, il viendra un moment où tu aimeras avec le corps, et cela -est juste, naturel. Or, la vie polygamique exclut entièrement l'amour -avec l'âme, par conséquent l'amour. On ne possède pas une âme comme on -possède un corps: la prostituée te vend son corps et non pas son âme, -la jeune fille qui te cède le second jour ne peut t'aimer avec l'âme. -Il faudrait pour cela qu'elle te connût depuis longtemps, qu'elle ait -été frappée par une de tes bonnes qualités, et dès ce jour, je t'en -réponds, elle t'aimera de tout son corps, de toute son âme. Tu vois que -la vie polygamique ne peut s'accommoder avec l'amour: ce n'est pas en -voltigeant de femmes en femmes, comme on le fait à cette époque, qu'on -peut avoir le temps de se faire connaître et de se connaître soi-même. -Les couples heureux sont rares: c'est vrai. Mais c'est alors que les -époux n'ont connu l'amour qu'à sa surface; ils sont encore étrangers -de cœur, et, s'ils le restent, ils seront toujours malheureux. Mais -mettez ensemble un jeune homme et une jeune fille, les premiers venus. -Ils sont beaux, ils s'aiment avec le corps; ce n'est pas encore -l'amour. Bientôt ils découvrent réciproquement leurs qualités (et qui -n'en a pas) et pour peu que les caractères ne soient pas opposés, pour -peu qu'ils n'aient pas de gros défauts, ils s'aiment avec l'âme; ils -s'aiment véritablement, entièrement. Comprendre celle que l'on aime et -s'en faire comprendre, voilà le grand point; voilà pourquoi il faudrait -s'attacher à une femme et non pas à toutes, l'étudier et s'en faire -étudier, passer des années s'il le fallait pour arriver à ce bonheur -qui, dis-tu, est si rare. A qui la faute si tu n'es pas heureux? à toi, -qui connais la maladie, son remède, et qui ne veux pas guérir.--Ce -n'est pas l'amour qui est rare, c'est le bon sens et la raison. Les -eaux du ciel s'écoulaient, inutiles; mon père construisit un barrage, -et maintenant toutes ces gouttes perdues se rassemblent et forment -un lac qui féconde les prairies. Nous éparpillons notre amour: nous -en jetons un lambeau à la première sultane de nos ignobles sérails, -lorsque nous pourrions l'amasser et le verser dans un seul cœur où -il germerait et produirait de beaux fruits. Et des hommes comme des -femmes.--Je le répète encore, l'amour n'est pas rare; ce qui est rare, -c'est la raison. - -Tu m'écrivis jadis une lettre de sanglots où tu criais, désespéré: -«J'ai perdu mon Eurydice, j'ai perdu mon idéal!»,--je me souviens même -t'avoir adressé à ce sujet de bien méchants vers.--Je ne m'étonne plus -de ces pleurs, en lisant ce que tu penses de la société. A la ville, tu -ne vois que débauche, à la campagne qu'abrutissement. Partout le sexe, -me dis-tu, nulle part la femme. Ainsi, l'âme n'existe pas. Pleurez, -mes yeux, pleurez; j'ai senti le frisson dont parle Job courir sur mon -épiderme; la terre n'est qu'une vallée de douleur, qu'on m'enterre, -et n'en parlons plus... Et tu dis que c'est d'après tes observations -que tu parles, tu as vécu à la campagne, dis-tu, et tu avances des -certitudes. Permets-moi de te dire que tu te mens à toi-même; tu as -vu bien des jeunes filles, tu n'en as pas connu une seule. Tu as fait -comme le papillon qui va sur chaque fleur et qui, lorsqu'il voit leurs -corolles se faner, ne comprenant pas le divin mystère qui s'accomplit -dans leurs seins, s'enfuit et déclare qu'elles ne sont plus bonnes -à rien. Lis Michelet, il te dira bien mieux que moi ce que je ne -puis te dire ici; et, lorsque tu auras lu son livre consolateur, -tu ne pousseras plus de hauts cris et tu jugeras moins sévèrement, -moins injustement les femmes de ce temps-ci.--Deux mots encore, et -j'abandonne ce sujet: je n'ai jamais su quel était ton idéal, celui que -tu as perdu; mais maintenant je t'en connais un monstrueux, l'idéal -du vice. Tu as retourné la lorgnette, et cette fange, qui te semblait -si lointaine, à peine visible, se trouve tellement rapprochée, bien -plus près qu'elle ne l'est réellement, que tu en distingues les plus -effrayantes pourritures. Perds-toi dans la nue, mais ne descends pas -plus bas que la terre; le mieux serait encore d'y rester, sur cette -terre, et de ne pas exagérer, ni en bien, ni en mal. - -Mais je me laisse emporter par mon sujet, et je ne vais plus pouvoir te -parler d'autre chose. C'est que la question demanderait des volumes, -et que je désirerais te dire tout à la fois. Il est possible que je -viole la logique à chaque pas; j'avoue humblement que je ne l'ai jamais -étudiée. - -Tu m'annonces la mort de Toselli; je n'ai pas connu ce jeune homme, -et cependant cette nouvelle m'a affecté. Toutes les fois qu'une âme -jeune quitte le banquet avant la fin, je gémis, peut-être aurait-il été -grand, et bon pour ses semblables. Il ne connaîtra pas les douleurs -de la vie, mais il n'en connaîtra pas les joies. Maintenant, il sait -le grand mot, le mystère insondable, le mystère qui vous fait reculer -d'épouvante. Lorsque l'esprit pense à cela, les cheveux se dressent, et -l'on ne sait si l'on doit plaindre ou envier les morts. - -Je te remercie des conseils que tu me donnes. Je suis plus indécis -que jamais. La vie se présente à moi avec son effrayante réalité, son -avenir inconnu. Personne pour me soutenir, ni femme, ni ami auprès -de moi. Et ce n'est pas ma faute, si je chancelle, si ma résolution -du jour efface celle de la veille. Qui me donnera un chemin droit, -sans trop d'épines, pour que mes pieds ne soient pas déchirés avant -d'arriver au but? Toi, tu marches, les yeux fixés sur un point, sans te -laisser distraire par la mouche qui passe; tu arriveras, j'en suis sûr. -Mais moi, avec mon caractère, avec ma paresse (nommons les choses par -leur nom)! mon intelligence se perd dans de vains rêves, et, lorsque -je me réveillerai, je me trouverai sans métier, sans fortune, sans -talent.--Un peu de courage, mon Dieu! - -Tu me feras grand plaisir en me parlant de De Julienne et de -Baptistine. Je veux connaître les folies du cher Edgard et les faits et -gestes de la fillette. «Moi, je fais mon bas.»--O naïveté! où vas-tu te -nicher. - -Je t'ai déjà dit que cette intrigue me répugnait; mais ne nous faisons -pas plus saints que nous ne le sommes. Nous sommes pleins de défauts -et, pour mon compte, je confesse une grande curiosité. - -Tu m'écriras tout de suite après le carnaval. Ce sera ton carême, -puisque tu parais éprouver tant de fatigue à tenir une plume. Ne me -néglige pas, ou je me fâcherai; et si tu le peux, écris-moi plus -lisiblement, je te comprendrai et te répondrai mieux. Parle-moi d'Aix, -de mes rares amis, de toi surtout. - -Je te répète que je me fâche tout rouge si tu ne m'écris pas. Je fais -double-six pour la binette de toi. - - - Ton ami, - - E. ZOLA. - - - - VI - - - Paris, 20 février 1860. - - Mon cher ami, - - -Je t'ai écrit dernièrement une lettre qui a dû arriver à Marseille le -mercredi des Cendres, lettre qui s'est croisée avec la tienne. J'espère -que M. Maubert te l'a remise fidèlement; toutefois, je t'adresse -celle-ci chez le nouvel intermédiaire que tu me désignes, et, pour plus -de sûreté, je t'annonce de nouveau que j'ai changé de demeure, et que -tu dois m'écrire désormais: rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21. - -Je ne puis que te donner peu de temps, et je m'attacherai surtout, -d'abord à te convaincre que ma paresse est la seule cause de mon -silence, et ensuite à me blanchir de l'accusation de discrétion outrée. - -Tu sembles croire que tes lettres m'ennuient, et que c'est pour cette -raison que je n'y réponds pas. Vraiment, c'est moi qui devrais me -fâcher d'une telle supposition. Lorsque je t'écrivais lettre sur -lettre, vers le printemps dernier, et que je recevais, tous les mois -à peine, dix lignes de réponse, t'ai-je jamais dit une aussi grosse -sottise? Depuis le jeudi de la Toussaint, je te le répète, un grand -changement s'est opéré en moi. J'étais bien paresseux auparavant, mais -paresseux, dirai-je, par rêverie, par sentiment artistique. Maintenant, -ce n'est plus cela; je suis bêtement paresseux comme tout le monde, -parce que le travail me fatigue, et que je lui préfère même l'ennui. Ce -n'est pas que je n'aie mon soleil et ma pluie, mes bons et mes mauvais -jours; mais, lorsque je suis gai, je ris et je cours, fuyant plume et -papier; lorsque je suis triste, je boude, je fais l'ours, je m'enfonce -en un coin, prenant plaisir à m'ennuyer et à ennuyer les autres. Ce -n'est pas alors que je songe à vous, mes amis, ou, si j'y songe, c'est -pour vous regretter, pour penser à nos parties qui peut-être, hélas! -ne se renouvelleront plus. De telle sorte que je remets une lettre -de jour en jour, ayant trop de choses à vous dire pour vous en dire -une seule, et reculant devant une de ces banalités que je vous sers -depuis trois ans. Voilà toute la raison de mon silence, et tu es fou -de douter de mon amitié pour le retard de mes sottes maximes, de mes -digressions plus ou moins puériles sur l'amour, sur l'idéal et la -réalité. Toutes ces écritures commencent à me fatiguer. Je remarque -de plus en plus que ma plume ne peut exprimer que bien imparfaitement -mes idées et mes sensations. Je lui en veux de cette imperfection, et -je la jette souvent avec colère. Je vous écris, et je trouve le moyen -de vous parler de tout, excepté de ce dont je voudrais vous parler. -Je désirerais vous ouvrir mon cœur, vous dire tout ce que j'y sens -tressaillir de grand et de noble, l'amitié, l'amour, le sentiment du -beau, et, par là même, augmenter votre estime à mon égard, et vous -attacher pour toujours à moi par les liens d'une étroite sympathie. Je -ne puis: la phrase cherchée glisse et, en son lieu, vient se placer -quelque sottise; tantôt c'est l'amour de la forme qui l'emporte et me -fait, pour une tournure aimée, omettre les mots partis du cœur; tantôt -c'est le paradoxe, l'affectation d'une gaieté que je ne ressens pas. -Alors, je maudis ce métier d'écrivassier; je me dis que ce qui est bon -pour la foule ne peut me contenter avec vous. Je repousse le papier, je -ne me soucie plus de vous écrire, et je pense qu'un long serrement de -main à votre arrivée en dira plus que toutes les belles choses que je -pourrais vous écrire jusque-là. - -Quant à ma trop grande discrétion, elle n'est ni un faux orgueil, ni -un manque de confiance. Lorsque nous nous sommes rencontrés au début -de la vie et que, réunis par une force inconnue, nous nous sommes -pris la main, jurant de ne jamais nous séparer, aucun de nous ne -s'est enquis de la richesse ni de l'intérieur de ses nouveaux amis. -Ce que nous cherchions, c'était la richesse du cœur et de l'esprit, -c'était surtout cet avenir que notre jeunesse nous faisait entrevoir si -brillant. En un mot, nous nous connaissions mutuellement, et cela nous -suffisait. Puis, nous avons grandi et, ignorant toujours les besoins -matériels, nous avons continué comme par le passé à échanger nos âmes, -sans seulement penser que nous avions un corps. Enfin, aujourd'hui, -voilà que nous nous apercevons qu'en nous il y a deux êtres: l'un qui -est tout sentiment, l'autre, au contraire, qui n'est que matière; le -premier, notre ami, celui que nous connaissons depuis longtemps; le -second, qui n'a conscience de son être que d'hier, qui crie famine et -nous pousse au travail pour avoir du pain. Cette partie de moi-même, -qui était inconnue à mes amis, j'ai continué à la leur cacher plutôt -par habitude que par toute autre raison. D'ailleurs, je comprends -parfaitement ton désir de me connaître dans mon entier, et moi-même -j'aurai cette curiosité lorsque tu commenceras à vivre par toi-même ta -vie matérielle. Pour te mettre au courant de tout, je n'ai que deux -mots à dire: j'ai vingt ans, et je suis encore à la charge de ma mère, -qui peut à peine se suffire à elle-même. Je suis obligé de chercher -un travail pour manger, et ce travail, je ne l'ai pas encore trouvé, -seulement j'espère l'avoir bientôt. Telle est donc ma position: gagner -mon pain n'importe comment et, si je ne veux pas dire adieu à mes -rêves, m'occuper la nuit de mon avenir. La lutte sera longue, mais elle -ne m'effraye pas; je sens en moi quelque chose et, si en réalité ce -quelque chose existe, tôt ou tard il doit paraître au grand jour. Donc, -point de châteaux en Espagne; une logique serrée, manger avant tout, -puis voir ce qu'il y a en moi, peut-être beaucoup, peut-être rien, et -si je me suis trompé, continuer à manger avec mon emploi obscur et -passer comme tant d'autres, avec mes pleurs et mes rêves, sur cette -pauvre terre. - -Il est une question délicate que je veux cependant approfondir. A -plusieurs reprises, et dans ta dernière lettre encore, tu sembles -mettre ta bourse à ma disposition. Pauvre bourse, sans doute! bourse -de lycéen servant à suffire à peine aux menus plaisirs! D'ailleurs, je -trouve le nécessaire chez ma mère, et si ce n'était que le superflu -est parfois une nécessité, je ne me plaindrais pas du manque d'argent. -N'importe! je te le répète, j'ai cru que tu m'offrais de l'argent, et -c'est ce qui me fait te répondre en toute franchise: si tu en as, non -de trop, mais de manière à partager, si tu peux le partager sans pour -cela pressurer tes parents, je l'accepte à titre de prêt.--Mon silence -là-dessus aurait pu te peiner, et j'ai craint, d'autre part, que -refuser après t'avoir fait connaître ma position ne te parût venir d'un -orgueil mal placé. - -Ma vie présente est celle-ci: je loge dans un hôtel garni, le logement -qu'a pris ma mère étant trop petit. Là je m'ennuie beaucoup, je -travaille un peu; et je lis parfois Montaigne dont je goûte fort la -douce et tolérante philosophie. - -Si tu tardes trop à m'écrire, je t'enverrai une nouvelle épître. -J'attends Cézanne et j'espère recouvrer un peu de ma gaieté d'autrefois -dès qu'il sera ici. - -Mes respects à tes parents. Je te serre la main. - - - Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - VII - - - Paris, 17 mars 1860. - - Mon cher Baptistin, - - -Parfois je m'en veux de mon ennui de chaque jour. Je me traite -d'imbécile, et je me prouve que je me crée moi-même mes tristesses. Je -possède la meilleure des mères et, de plus, j'ai eu la bonne fortune -de rencontrer sur cette fange de discorde deux amis avec lesquels je -sympathise. Que d'autres s'estimeraient bienheureux avec la moitié -de ces biens! Que d'autres se renfermeraient dans ces pures amitiés, -sans chercher plus loin, sans former des désirs peut-être impossibles -à contenter! Ma part est donc une large part; et cependant je la -dédaigne, je la considère comme une chose due, comme accordée à chacun -ici-bas. Je me retrouve seul; ma mère, mes amis disparaissent presque -à mes yeux, et je pleure sur mon isolement, je me demande quel est le -but de tous ces ennuis, et je me demande la raison de mon existence. -J'accuse le ciel de nous avoir créés de telle façon que le corps cache -toujours l'âme; mon voisin vient, le miel à la bouche, me saluer et me -sourire, et moi je pense qu'il a le fiel au cœur; mon chien me caresse -et je crois voir ses dents prêtes à mordre; ma maîtresse m'embrasse -et me jure tendresse éternelle, je me demande si elle ne prépare pas -alors même quelque infidélité. Que te dirai-je? C'est là mon tourment -de chaque jour; il me semble que ma félicité serait parfaite si les -âmes des personnes qui me coudoient m'étaient découvertes. Lorsque ma -maîtresse est près de moi, je mets l'oreille à ses lèvres et j'écoute -son haleine, son haleine ne me dit rien, et je me désespère. Je pose -ma tête sur sa poitrine, j'entends palpiter son sein, j'entends les -sourds battements de son cœur, parfois je crois surprendre la clef -de ce langage, mais ce n'est que le limon qui s'agite, et je me -désespère. Voilà la véritable cause de mon isolement; dans la foule -qui m'entoure je ne vois pas une seule âme, mais seulement des prisons -d'argile; et mon âme désespère de son immense solitude, s'attriste -de plus en plus. Que de fois j'ai maudit le ciel de nous avoir faits -ainsi, d'avoir permis le mensonge éternel en cachant l'être sous le -paraître. Que m'importe la beauté du vase, si le parfum qu'il contient -est nauséabond; et comment m'assurer de son odeur suave? J'adore -religieusement la forme, la beauté pour moi est tout. Mais que l'on -ne confonde pas; cet amour des lignes n'est qu'un amour d'artiste; un -tableau, une statue, objets inanimés, n'ont évidemment pour mérite que -leurs beautés matérielles; mais qu'une Vénus de Milo, en chair et en -os, vienne à passer, je me prosternerai peut-être devant cette copie -de la célèbre statue, mais je suis certain que mon âme divague! Cette -belle créature ment sans doute; autant la matière est belle, autant le -souffle qui l'anime est laid; ces grands yeux si doux mentent, cette -bouche mignonne ment, ces seins, ces contours divins, cet ensemble -parfait mentent.--C'est là mon ver rongeur, il n'est pas de douces -sensations qu'il ne m'ait flétries de sa bave immonde. Il n'est pas -jusqu'à vous, mes amis, qu'il n'ait parfois souillés; s'il ne s'est -pas attaqué à l'amitié que vous me portez, s'il n'a pas essayé de -m'éloigner de vous, du moins, par des détails insignifiants, il est -venu, comme toujours, me murmurer que vous me mentiez. Et surtout que -ma franchise ne vous chagrine pas; plaignez-moi plutôt, et, lorsque -vous serez ici, lâchez de me guérir. Se coudoyer les uns les autres, -ne jamais se connaître, sinon par un échange banal de banales paroles, -n'est-ce pas là la vie humaine. Jamais, jamais pouvoir mêler son âme à -une autre âme! Sentir des élans de tendresse, des palpitements d'amour, -mais ne jamais savoir si on les ressent avec vous! Presser sa maîtresse -dans les bras, unir son corps au vôtre, ses lèvres aux vôtres, faire -tressaillir les deux limons de concert, mais si votre âme a tressailli, -ne jamais comprendre si la sienne vous a répondu! Ah! que ne peut-on -ouvrir ce sein oppressé de volupté, que ne peut-on fouiller jusqu'au -cœur, et voir si ce cœur vous embrasse aussi dans son amoureuse -étreinte.--L'homme est seul, seul sur la terre. Je le répète, des -formes aux yeux, mais chaque jour me démontre de plus en plus le vaste -désert où vit chacun de nous. - -Depuis quelque temps j'éprouve un autre tourment. Si, las de ma -solitude, j'appelle la Muse, cette douce consolatrice, la Muse, ne me -répond plus. Autrefois, lorsque je prenais la plume, il me semblait -qu'un être ami voltigeait autour de moi: cet esprit, ce souffle, -disais-je, était pour moi une âme que le corps ne cachait pas; je ne -doutais de lui, jamais je ne songeais à l'accuser de mensonge. Je -n'étais donc plus seul, j'avais donc trouvé enfin la vérité, et j'étais -consolé, et j'écrivais avec amour tout ce que mon démon familier me -dictait. Aujourd'hui, hélas! ce n'est plus cela; lorsque j'écris, je -suis seul, bien seul. La Muse m'a quitté pour un temps, ce n'est plus -que moi qui versifie et je déchire de dégoût tous les vers que je -fais. Vainement mon esprit se tend; je ne vois plus distinctement mes -pensées; on dirait qu'un voile couvre les idées que je veux rendre, -mon vers n'a plus de force ni de netteté, et si parfois j'ai quelques -éclairs, les transitions qui les relient sont longues, fastidieuses. -Ce n'est pas que l'inspiration soit morte en moi; dans mes heures de -rêverie, mon esprit est aussi puissant qu'autrefois, mes conceptions -tout aussi grandes. Ce qui me fait défaut, ce sont les moyens matériels -de m'exprimer; l'arrangement du sujet et le mécanisme du vers. Ou -plutôt c'est la Muse, cet esprit qui me dictait autrefois et qui -me laisse seul aujourd'hui avec mes faibles moyens. Dieu merci! ce -n'est là, je le sens, qu'une époque de transition. Je ne sais même -parfois si je ne dois m'en réjouir. L'art me transporte toujours, je -comprends, je sens le beau, et si je déchire mes vers, c'est qu'ils -ne me contentent pas, c'est que je reconnais que je dois, que je -peux mieux faire. Le tout est de trouver ce mieux; avec du courage -on arrive toujours, surtout lorsque l'on a conscience de ce que l'on -cherche.--N'importe, ces heures où le poète doute de lui-même sont de -tristes heures. Cette lutte sourde qui s'établit entre lui et la Muse -rebelle a des désespoirs terribles. Il est des moments où tout ce que -j'ai écrit me paraît puéril et détestable, où toutes mes pensées, tous -mes projets pour l'avenir me semblent sans aucun mérite. J'aurais grand -besoin d'être encouragé, je ne mendie pas des éloges, mais si une de -mes pièces paraissait et qu'au milieu de justes blâmes on me dise de -poursuivre sans crainte et que je ne m'abuse pas sur les promesses -qu'il peut y avoir en moi, il me semble que je n'en travaillerais que -mieux. Être toujours inconnu, c'est arriver à douter de soi; rien -ne grandit les pensées d'un auteur comme le succès. N'importe, pour -être connu, il faut que je travaille encore; je suis jeune, et, si -les derniers mois qui viennent de s'écouler, pleins de trouble et de -désillusions, m'ont été nuisibles, ils ne sauraient avoir étouffé en -moi toute poésie. Je la sens qui y tressaillit; il ne faut qu'un beau -jour, qu'un événement heureux pour qu'elle s'épanouisse de nouveau. Je -compte beaucoup sur la venue de Cézanne. - -Voilà longtemps que je parle de moi, et, malgré l'intérêt que tu -me portes, je ne veux pas me consacrer les huit pages entières. Je -suis depuis longtemps en toi le combat que se livrent l'art et les -mathématiques. Tantôt l'art t'exalte, tu maudis l'algèbre; tantôt les -mathématiques l'emportent, et l'art sans disparaître complètement -n'est plus dans tes lettres qu'une concession faite à mon titre de -poète. Cette lutte m'intéressait au dernier point, j'y prenais le -plaisir qu'éprouve un opérateur à expérimenter _in anima vili_, lorsque -je songeai tout à coup que mon _anima vili_ (je ne garantis pas mon -latin) était mon ami intime, l'un des deux seuls avec lesquels ce -titre a quelque sens à mes yeux. Je crois donc ne pas devoir pousser -plus loin mes observations et te dire ce que je pense de toute cette -lutte. Je n'irai pas discuter qui l'emporte des deux, de l'art ou des -mathématiques; mon but est de rendre un peu de paix à un ami et de -faire accorder les deux parties belligérantes. Un instant je te crus -sauvé; tu avais entrevu le moyen que je vais te proposer. Dans une de -tes lettres tu me disais: il faudrait pouvoir faire _des mathématiques -en poète, en philosophe;_ c'est-à-dire: j'ai enfin compris la poésie, -la philosophie de la science, je ne m'arrête plus à ces minuties -classiques, la joie des pédants; je considère l'esprit humain en lutte -avec les lois du monde et les découvrant à l'aide de la science; je -considère l'esprit humain en lutte avec la vérité et trouvant à l'aide -de la science; la science, dans son ensemble grandiose, a donc aussi -sa poésie et sa philosophie; et puisque je me sens tourmenté du besoin -du beau tout en ne pouvant me livrer à l'art proprement dit, je vais -demander à la science ce beau, cet idéal.--Le raisonnement était bon; -tout ce que tu y avançais était vrai; je voyais avec joie la lutte -assurée et aboutir à un dénouement aussi heureux lorsque ta dernière -lettre est venue de nouveau troubler ma tranquillité. La lutte durait -toujours et, qui plus est, te faisait douter de notre amitié; car -voici une de tes phrases: «_Quand vous me verrez incapable d'exprimer -l'art au dehors, soit par la peinture, soit par la poésie, ne me -croirez-vous pas indigne de vous?_» Comment peux-tu nous préjuger assez -systématiques pour te refuser notre main, par la seule raison que tu ne -seras pas un confrère! N'y a-t-il donc que les peintres et les poètes -qui soient d'honnêtes gens? C'est plutôt nous qui pourrions te dire: -«Quand tu nous verras incapables de nous créer une position, ne nous -croiras-tu pas indignes de toi, nous les pauvres bohèmes, le rapin et -l'écrivassier.» Et cette phrase, je le sais, va te mettre en colère, -effet semblable à celui que m'a produit la tienne, mais je te devais -bien cela pour une aussi grossière injure.--Voilà une digression qui -m'a distrait de mon sujet. Je disais donc qu'après avoir entrevu un -accommodement entre l'art et les mathématiques, tu avais ensuite passé -à côté. Mon conseil est donc celui-ci: pendant les six mois que tu dois -encore passer au lycée, suis la voie que tu avais d'abord découverte, -fais des mathématiques en poète et en philosophe. Puis, lorsque tu -seras libre, tu te consulteras et prendras la route qui te plaira: -seulement, je te conseille de mûrir bien ton projet, rien n'est plus -difficile que de reculer une fois qu'on s'est mis en marche. - -Je viens de relire les six pages déjà écrites, et je retrouve dans ma -prose les défauts que je reproche à mes vers. Je dis ce que je veux -dire; mais je le dis mal. Selon moi, l'expression ne me sert pas, les -transitions sont lourdes.--Comme je me fais vieux, bon Dieu! Loin -d'être blasé--il n'y a que les sots qui le sont,--je vois pourtant ma -tête se courber sous mes observations de chaque jour. Mais, lorsqu'au -milieu de mes tristes pensées, il vient soudain un frais souvenir de -nos belles vacances, je sens comme une fraîche brise, un baiser au -front. Ah! c'est un ange aux ailes d'or, ce beau souvenir; comme il me -caresse doucement, et sait seul, de ses sourires, mettre en fuite les -idées noires. Il me semble que la Muse viendrait de nouveau à ma voix, -si je l'appelais pour retracer une de ces aventures que je revois si -plaisantes et si douces au cœur. Peut-être vais-je mettre cette pensée -à exécution, et tâcher de donner un pendant à _Paolo_, dans une poésie -de vers intitulée _l'Aérienne_. - -J'ai reçu dernièrement une lettre de Cézanne, dans laquelle il me dit -que sa petite sœur est malade et qu'il ne compte guère arriver à Paris -que vers les premiers jours du mois prochain. Tu pourras donc le voir -encore pendant tes vacances de Pâques. Buvez une dernière fois un bon -coup, fumez une bonne pipe, et jure-lui de venir nous retrouver au -mois de septembre prochain. Nous pourrons alors former une pléiade, -aux rares et pâles étoiles, il est vrai, mais brillante à force -d'union. Comme le dit notre vieux[2]: il n'y aura pas de rêves, pas -de philosophie comparables aux nôtres. Je vois s'avancer cette époque -comme une heureuse époque: et je crois ne pas me tromper. - -Tu me demandes les points sur les _i_, quant à mon emploi, et je -veux bien satisfaire ton amicale et légitime curiosité. La place que -je cherche est tout simplement la première venue; comme je n'entre -pas dans une administration pour y faire mon avenir, peu m'importe -que cette administration présente oui ou non de l'avenir. Pourvu que -j'ai douze cents francs par an, c'est tout ce qu'il me faut et je ne -m'inquiète pas si je puis espérer de l'avancement. Je ne saurais trop -le répéter, cet emploi n'est pour moi qu'un moyen de manger, qu'un -moyen si mince qu'il soit de me suffire. Je n'y mets nullement mon -avenir. Comme si je m'adressais à la Muse seulement, je mourrais de -faim avant d'être connu, je suis obligé de demander mon pain ailleurs, -tout en continuant de me créer ma position future par la poésie. - ---Il se peut que cette dernière partie de mes projets soit un rêve; -mais alors il me restera mon modeste emploi pour manger et j'aurai -suivi jusqu'au bout ma devise: _Tout ou rien_.--Comme autres détails, -je te dirai que je cherche cet emploi dans un service actif, par -exemple un service de surveillance; enfin que peut-être serai-je placé -dans quelques jours dans un chemin de fer, auprès duquel je suis en -instance. - -J'attends une lettre de toi vers le commencement d'avril, c'est-à-dire -une lettre écrite pendant tes vacances à Aix. Je ne t'écrirai guère -qu'après, par là même à l'arrivée de Cézanne ici. D'ailleurs, cette -époque est fort rapprochée.--Tâche donc de me donner quelques détails -sur Aix et ses habitants. - -Mes respects à tes parents. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - -Je te conseille de lire et d'étudier Montaigne. Pour moi, je goûte -fort sa philosophie, et je suis persuadé qu'elle te plaira de même. -Lis surtout son chapitre: _De l'institution des enfants_. Quel rude -soufflet à notre enseignement classique! - - - - VIII - - - Paris, 2 mai 1860. - - Mon bon vieux, - - -Je trouve que les poètes, les romanciers ont un peu beaucoup abusé -du drame dans l'amour. Ils ne semblent s'occuper que de l'instant -critique, que de l'instant ou la passion éclate, sauvage, échevelée. -On dirait une montagne à deux versants, l'un, pente douce et fleurie, -n'a que vallons délicieux, que ruisseaux murmurant sous l'herbe, que -fauvettes babillant dans les buissons; on le gravit sans fatigue -aucune, bien au contraire en sentant sa poitrine se dilater de se -rapprocher ainsi du ciel. On va, on va toujours, pressé de se perdre -dans les nuages; mais lorsqu'on est au sommet, lorsqu'on croit se -sentir pousser des ailes, voilà je ne sais quelle fatalité qui vous -entraîne à descendre l'autre versant. Et quelle descente, bon Dieu! -celui-là n'est que ronces, qu'abîmes sans fond; la pente est roide, -et l'on roule plutôt qu'on ne marche. Messieurs les romanciers font -gravir cette montagne à chacun de leurs héros, qui la monte plus ou -moins vite, qui la descend plus ou moins rapidement. Mais tous doivent -la subir, c'est la règle commune. Ils me diront: c'est la réalité qui -le veut; nous ne faisons que peindre les hommes, et tant pis pour -eux, s'ils se ressemblent tous, si tous ont la folie de trop aimer -avant pour ne plus aimer ensuite. Et ils auront quelque raison, les -braves gens. Il est certain que ce sont nos rêves insensés, nos désirs -impossibles à satisfaire qui font le plus souvent notre malheur, quand -nous nous heurtons à la vie réelle. Mais le roman n'a pas que le but -de peindre, il doit aussi corriger, et c'est une pauvre correction -que celle de peindre un peu pour corriger un jour. Il est beaucoup de -gens, je l'affirme, qui s'estimeraient heureux d'avoir les qualités -d'un héros de roman, quittes à avoir ses défauts. Moi, je crois que ce -n'est pas en montrant brutalement son mal à un homme qu'on le guérit; -mais, au contraire, en lui faisant voir le bonheur qu'il goûterait s'il -avait suivi la bonne voie. Donc point de montagne à gravir, point de -montagne à descendre; une grande plaine bien unie, bien fertile, moins -agréable, il est vrai, que le premier versant, mais ne présentant pas -les gouffres horribles du second. C'est-à-dire que l'amour ne sera plus -la félicité d'un instant détruite par la désolation du reste de la vie; -que ce sera, en un mot, un bonheur paisible, ne demandant pas trop -pour obtenir beaucoup, une amitié passionnée, si je puis m'exprimer -ainsi. Une telle étude manquerait-elle d'intérêt? certes non, _Paul -et Virginie_ est là pour le prouver; il est vrai que l'auteur finit -par faire mourir Virginie; c'est un tort à mes yeux, et je ne vois pas -pourquoi ces frères amants n'auraient pas continué leur idylle dans le -mariage; ce n'eût plus été de l'amour _ingénu_--et c'est là ce qui a -déterminé l'auteur à noyer son héroïne,--mais c'eût été un amour tout -aussi plaisant. On me criera de nouveau: «Vous ne peignez pas, vous -êtes dans le faux; cet amour-là n'existe pas.» O bons auteurs, de quoi -vous inquiétez-vous? Vous pensez donc ne dire que des vérités, ne rien -inventer et nous montrer le cœur humain à nu. Vraiment! j'ai moins -d'orgueil que vous, et j'avoue même que je n'ai jamais réussi à bien -comprendre un seul exemplaire de la race humaine. D'ailleurs, vous -m'accorderez que, dans vos livres, vous faites la part de l'invention; -eh bien, moi, cette part, je vais l'employer à faire, non pas du -terrible dans la passion, mais du simple, du terre à terre, du tous -les jours. Et croyez-vous que si tous les hommes ressemblaient à mon -héros, à cet être qui, dites-vous, n'existe pas, et qui aime bonnement, -sans trop rêver, sans trop pleurnicher, croyez-vous que le monde irait -plus mal? Sûrement non. Qu'importe alors que je fasse la peinture de -ce qui n'existe pas, si je le puis faire exister? Mon héros sera-t-il -plus mauvais et moins utile que le vôtre, si mon héros fait naître des -sages, lorsque le vôtre n'est que le calque des fous? Non, dix fois -encore non! J'ai donc raison et vous avez tort. - -Je taisais ces réflexions hier au soir, en lisant _Lucrezia Floriani_, -de George Sand; non pas pour critiquer cet écrivain, plutôt pour me -révolter contre une mode si générale qu'on ne peut lire au premier -chapitre sans deviner le dernier. Critiquer George Sand! à Dieu ne -plaise! Ses romans champêtres sont de trop délicieuses idylles pour -qu'on l'accuse de rechercher le terrible. Il est vrai cependant que -presque tous les amours qu'elle raconte sont malheureux; et j'avouerai -que je préfère son roman rustique, _la Mare au Diable_, à _Lucrezia -Floriani_, dont je te parlais tantôt. _La Mare au Diable_, quelle -perle! voilà réellement qui vous fait souhaiter d'aimer une femme; -point de sanglots d'amour, point de sanglots de tristesse, un bonheur -souriant et calme. Cela plaît bien plus qu'une passion exaltée; on -pose la brochure, le cœur paisible et léger, rempli de tendresse et de -charité. Bien au contraire, cet autre livre, où l'on vous montre un -de ces amours dévorants, trouble, éveille le plus souvent des pensées -charnelles, et donne toujours le cauchemar pour plusieurs nuits.--Loin -de moi la pensée de vouloir restreindre l'art à l'églogue seule; -j'exprime mon goût et rien de plus. - -Revenons au roman de George Sand, que je t'ai promis, dans ma dernière -lettre, d'apprécier d'après mes faibles mérites. Je me hâte de te dire -que ce n'est pas une analyse en règle que je vais le donner, mais -seulement quelques observations générales.--J'entendais s'élever autour -de moi un concert de louanges sur cet écrivain, et je l'admirais sur la -foi des autres, n'ayant pas encore eu le temps de la juger moi-même. -Enfin, sorti des bancs du lycée, je me suis décidé à lire ses œuvres; -trois de ses ouvrages m'ont déjà passé par les mains, _la Mare au -Diable, André, Lucrezia Floriani:_ ce n'est donc que sur ces romans -seuls que porte mon appréciation. Je crois, d'ailleurs, avoir eu la -main heureuse. Une certaine gradation dans le style, les situations, -les sentiments, se fait remarquer dans ces trois écrits; entre _la Mare -au Diable_, idylle simple et gracieuse, et _Lucrezia Floriani_, drame -où l'amour éclate, échevelé, _André_ sert comme de transition par son -heureux mélange de passion et de poésie champêtre. D'ailleurs, dans -tous, l'amant et l'amante, quel que soit leur entourage, quel que soit -leur caractère propre, sont, quant au fond, toujours à peu près les -mêmes, l'amant n'ayant pour faire excuser ses gros et nombreux défauts -qu'une seule qualité, celle d'aimer, de trop aimer; l'amante moins -passionnée, moins ardente, mais plus raisonnable, plus parfaite. Chez -elle l'amour n'est jamais, dans les commencements, un délire; elle -aime de toute son âme, simplement, sans rêver les étoiles, ni leur -adresser des exclamations. Ce n'est qu'au contact de son amant, qu'en -écoutant ses divagations plus ou moins poétiques, qu'en recevant ses -baisers muets et terribles, qu'elle devient folle de lui. Mais elle -ne s'aventure qu'avec crainte sur cette mer inconnue; elle agit comme -malgré elle, sans bien se rendre compte de ses nouvelles sensations, -étonnée, emportée par une force fatale. On dirait qu'elle pressent que -ce délire n'est qu'une crise, une maladie morale, âpre et voluptueuse, -un état anormal, comme un flambeau qui éblouit soudain pour s'éteindre -ensuite. Et ce n'est pas là un vain pressentiment. Bientôt l'amant, -l'ange des cieux, redevient homme; sa faiblesse, son égoïsme, son -défaut, quel qu'il soit, reposait, et la pauvre malheureuse pleure -des larmes de sang, regrettant ce moment d'ivresse étrange. Elle se -réveille comme d'un mauvais songe dont on se souvient confusément, -elle se demande ce qu'elle a fait de sa raison; elle n'a plus pour -celui qu'elle aimait tant que de la haine ou du mépris. Son rêve, à -elle, était une vie heureuse, un amour paisible; dans la droiture de -son esprit, elle s'était dit que rien n'est plus fatal au bonheur -que le tumulte de la passion. Son seul crime est d'avoir joué avec -le feu, de s'être trop confiée; sa seule punition est de souffrir, -grande et belle. Mais lui, comme il est petit, comme il fait pitié; -ce qui cachait toutes ses misères, son exaltation est tombée; il aime -peut-être encore son amante, mais le charme est rompu; il n'est plus -pour elle qu'un être comme les autres, inférieur peut-être. Elle le -domine; elle se voit meilleure, plus courageuse, plus aimante que lui; -je l'ai dit, elle ne l'aime plus, elle le méprise parfois. - -Ainsi donc, en résumant, tous deux sont malheureux pour s'être laissé -emporter par un rêve insensé. Mais dans cette faute commune, combien la -femme est moins coupable. Elle n'a cédé qu'à une sorte de fascination, -et son penchant, sa pensée n'y ont été pour rien. L'homme, au -contraire, a tout fait; c'est lui le tentateur, c'est Adam présentant -la pomme à Eve. Elle rêvait une mer paisible, une Méditerranée, bleue -et embaumée; et c'est lui qui l'a fait monter dans une frêle nacelle, -sur un Océan rugissant, soulevé par un vent terrible. Tous deux ont -péri: mais la justice de Dieu les a frappés selon leur faute. La femme -qui, avant la tourmente, n'était que qualités, reste après parfaite, -plus sublime dans sa douleur: l'homme, au contraire, dont le seul -mérite était son exaltation, se traîne avec ses mille défauts, n'est -plus qu'un sujet de larmes, et pour lui, et pour les autres. - -Ce que je viens de dire s'applique surtout à _André_ et à _Lucrezia_. -Quant à _la Mare au Diable_, malgré son titre, rien n'est moins -tragique. Mais l'amante y est encore bien supérieure à l'amant; et, au -fond, toujours la même pensée: «L'homme est un grand fou qui n'a jamais -compris la femme, et qui, s'il veut marcher droit, doit se laisser -conduire par elle». Sans doute, l'écrivain étant une femme, on dira -que chacun prêche pour son saint. Cependant, si je suis à te donner -une idée du héros et de l'héroïne de George Sand, ils le sembleront -vivants comme ils le semblaient à mes yeux, lorsque je les suivais dans -leurs aventures et leurs passions. Ce sont, je le crois, de véritables -portraits dont les originaux ne sont pas rares dans ce bas monde. - -Tu le vois, George Sand, elle aussi rêve un amour paisible, et si -elle décrit une passion délirante, ce n'est que pour en faire voir -les suites inévitables et terribles. C'est sans doute pour cela -qu'on l'a accusée d'avoir un esprit positif; comme si ce qu'elle -rêve, un bonheur tranquille, n'était pas jusqu'à présent à l'état -d'idéal.--Elle est peut-être un peu trop longue dans les descriptions, -surtout dans la peinture des caractères. J'aime mieux voir un héros -agir, que d'entendre l'écrivain me dire: il était ceci, il était cela. -George Sand fait trois chapitres pour m'expliquer l'homme qu'elle met -en scène; je me perds, et pour bien comprendre, je suis obligé de -résumer ce que je viens de lire. Pourquoi diable alors, l'auteur ne se -contente-t-il pas de me donner ce résumé. D'ailleurs, l'auteur de _la -Mare au Diable_ possède un style clair, simple et vif. On la comprend -toujours, et jamais on n'y rencontre de ces mots prétentieux, de ces -phrases torturées. J'ai lu quelque part que George Sand pèche par sa -philosophie. Jusqu'à présent, dans les livres que j'ai lus, je n'ai -découvert qu'une douce tolérance, qu'un grand esprit de charité. Elle -relève, ainsi que Jésus, la femme coupable, la vierge folle, lorsque -cette pécheresse a _beaucoup aimé_. Elle voudrait que le monde entier -fût peuplé de riches et de joyeux, que tous soient frères, s'aiment -et s'entr'aident. De plus, ce n'est pas un de ces esprits qui se -consument en de vaines larmes. Elle a, si je puis parler ainsi, une -charité militante. Elle propose de marcher au-devant des maux, d'aller -trouver le misérable en sa mansarde, et là de lutter corps à corps avec -la misère; point de larmes inutiles, point de vains attendrissements -sur les pauvres, mais une lutte patiente, un combat de chaque jour, -d'où tous les hommes sortiront frères, formant une seule république -riche et forte. Hélas! ce n'est peut-être qu'un rêve, et pourtant cela -serait bien.--Je m'arrête; pardonne-moi ce long bavardage qui ne prouve -pas grand'chose, si ce n'est, peut-être, que j'ai lu George Sand sans -la comprendre. J'aurais voulu t'en dire plus long, mais je me suis -embrouillé, et n'ai pu trouver une transition convenable. - -Je te disais dans ma dernière lettre que mon bonheur à moi était une -immense tranquillité, et au dehors, et dans mon être. Comme ce rêve -pourrait te paraître en désaccord avec mon autre rêve, celui d'une -gloire littéraire, j'ajoutais que je reviendrais sur ce sujet. C'est -que, sans doute, tu ne sais pas les idées qu'éveille en moi le nom -d'auteur. Ce n'est pas la tribune de l'homme politique, les haines -et les applaudissements qui grondent autour d'un chef d'école. C'est -la mansarde de la grande ville, le chalet de la montagne; une vie -douce peuplée de mes rêves; aucun souci matériel; deux ou trois amis -pour rêver et divaguer avec moi, une tâche non imposée, un travail -d'inspiration. Puis, il est vrai, le murmure flatteur de la foule, -non tant pour contenter mon orgueil, que pour faire grincer mes -ennemis--(hélas! j'en ai). L'estime de tous, l'aisance pour me moquer -de la richesse.--Je sais bien que cela n'arrivera jamais, que si -même je me faisais un nom, il y aurait bien des sifflets parmi les -applaudissements, bien du vacarme, bien du trouble. Je sais que je -ne serai peut-être pas heureux, que je m'éloignerai d'autant plus du -bonheur que je rêve.--Mais quel est celui qui peut se vanter de marcher -plus droit que moi, d'avoir si bien déchiré le voile de l'avenir, qu'il -tende à son but sans craindre les bornes du chemin. Toi-même, qui a -mis ton espoir dans le travail, qui crois parvenir au bonheur avec ce -puissant levier, sais-tu si une paille, une plume, un rien, ne le fera -pas voler en éclats, t'écrasant sous l'énorme bloc que tu tâchais de -soulever.--Crois-moi, nous marchons en aveugles; nous jurons dix ans -que nous agissons avec sagesse, puis un jour nous nous apercevons que -nous sommes de grands fous. Tu auras l'aisance, l'estime, j'aurais -_peut-être_ un peu de renom; est-ce assez pour être assuré de vivre -heureux, lorsqu'un caprice enfantin nous plonge dans la douleur, si -nous ne pouvons le satisfaire? En vérité, je le le dis, ne vendons pas -la peau de l'ours avant de l'avoir tué; ne rions pas avant d'éprouver -une cause de joie. Ou plutôt, morbleu! rions, rions à perdre haleine, -rions des autres, rions de nous, rions de l'univers entier. Au moins, -on s'étourdit. - -Cézanne me parle de toi. Il confesse son tort et m'assure qu'il va -changer de caractère. Puisqu'il a entamé ce chapitre, je compte lui -dire mon avis sur sa manière d'agir; je n'aurais pas commencé, mais je -crois qu'il est inutile à présent d'attendre le mois d'août pour tenter -votre rapprochement - -J'attends chaque jour une lettre de toi. Voici plus de quinze jours que -tu me fis la promesse d'être plus exact; j'en attends les effets. Quant -à moi, si je suis en retard, ce n'est nullement de ma faute; je me -suis trouvé indisposé, et pour ne pas te faire attendre j'achève cette -lettre à mon bureau; on fait un tapage épouvantable autour de moi, sois -donc indulgent pour la seconde partie de cette missive.--Le temps se -remet. Dimanche, je suis allé m'égarer dans le bois de Vincennes, le -rossignol chantait, le ciel était bleu, sans nuage. Hélas! ce n'était -pas là pourtant ma belle Provence,--beau pays, sales habitants. Ne va -pas te fâcher, au moins. Mes respects à tes parents. - - - Je le serre la main. Ton ami, - - E. ZOLA. - - - - IX - - - Mon cher Baille, - - Aux Docks, 14 mai, 3 heures. - - -Rien ne vient.--je me décide à t'envoyer cette lettre. - -J'ai attendu vainement jusqu'à ce jour une lettre de toi, pour répondre -sur ce dont tu me parlerais, et rendre par là-même ma lettre plus -intéressante pour toi. Mais ne voyant rien venir, ne voyant que la -nature qui verdoie et la route qui poudroie, j'ai pensé qu'il était -bon de ne pas attendre davantage une chose aussi rare, aussi peu sûre -qu'une de tes lettres. Vraiment, je finirai par me mettre en colère; -tant que tu ne m'avais rien promis, passe encore! mais du moment -que tu me traces un beau programme, où tu m'annonces une avalanche -de missives, n'ai-je pas raison de t'en vouloir, lorsque tu restes -un grand mois silencieux comme un Turc accroupi. Je suis sûr que tu -t'accuses toi-même. Que diable! les _meà culpà_ sont bons pour les -jolies pécheresses qui ne se frappent la poitrine que pour pécher -ensuite avec plus de liberté. Toi, un homme raisonnable, un savant, -n'es-tu pas honteux, connaissant ta faute, d'y retomber sans cesse. -Baille, Baille, mon doux ami, je vais me fâcher. - -Aux choses sérieuses d'abord.--Ainsi, je te l'ai dit, j'ai écrit à -Cézanne au sujet de la froideur avec laquelle il t'avait reçu. Je ne -puis mieux faire que de te transcrire ici, textuellement, les quelques -mots qu'il m'a répondus à cet égard; les voici: - - --«Tu craindrais, d'après ta dernière lettre, que notre amitié avec - Baille faiblit. Oh! non, car, morbleu, c'est un bon garçon; mais tu - sais bien qu'avec mon caractère comme ça, je ne sais trop ce que je - fais, et donc si j'avais envers lui quelques torts, eh bien, qu'il - me les pardonne: mais autrement, tu sais que nous sommes très bien - ensemble, mais j'approuve ce que tu me dis, car tu as raison. Donc - nous sommes toujours très amis.» - -Tu le vois, mon cher Baille, j'avais bien jugé que ce n'était qu'un -nuage léger qui s'évanouirait au premier vent; je t'avais bien dit -que ce pauvre vieux ne sait pas toujours ce qu'il fait, comme il -l'avoue assez plaisamment lui-même; et que, lorsqu'il vous chagrine, -il ne faut pas s'en prendre à son cœur, mais au mauvais démon qui -obscurcit sa pensée. C'est une âme d'or, je le répète, un ami qui -peut nous comprendre, aussi fou que nous, aussi rêveur.--Je ne suis -pas d'avis qu'il connaisse les lettres échangées entre nous, au sujet -de votre paix; il faut même qu'il croie que j'ai agi à ton insu, -qu'il ignore, en un mot, que tu t'es plaint de lui, que vous avez été -brouillés un instant.--Quant à ta conduite envers lui jusqu'au mois -d'août, époque à laquelle nos belles parties recommenceront, elle doit -être celle-ci,--toujours selon moi, bien entendu:--tu lui écriras -régulièrement quelques lettres, sans trop te plaindre des retards -qu'il pourra mettre lui-même à te répondre; que ces lettres soient -comme par le passé, affectueuses, surtout exemptes de toute allusion, -de tout souvenir qui pourraient rappeler votre petite brouille; en un -mot, qu'il en soit entre vous comme si rien ne s'était passé. C'est un -convalescent que nous traitons, et si nous ne voulons pas de rechute, -évitons les imprudences.--Tu comprends ce qui me fait parler ainsi, la -crainte de voir se rompre notre amical triumvirat. Aussi tu excuseras -mon ton de pédant, mes craintes exagérées, mes précautions peut-être -inutiles, en mettant le tout sur l'amitié que je vous porte à tous les -deux. - -Je voudrais te faire comprendre ma maladie morale.--Lorsque je jette -un regard à l'horizon, je me vois seul; rien ne m'attache à la vie, -ni haine, ni amour. Je me demande avec angoisse si je n'ai pas de -cœur, si le ciel m'a fait misérable, si je ne suis qu'un tas de boue -incapable de briller. La solitude, la solitude sans forme, voilà ce -qui m'effraye; et cette solitude, étrange chose, c'est moi qui me la -suis créée. Moi, qui ne croyant personne digne de ma confiance, suis -resté sans ami, sans maîtresse, dans cet immense Paris, moi qui, de -crainte de n'être pas compris, n'ai rien dit, rien confié. Suis-je -donc un sot orgueilleux? Je me juge sévèrement et pourtant je me juge -exempt d'orgueil. Si j'ai agi ainsi, si je me suis enfermé, en égoïste, -avec mes joies et mes douleurs; c'est que jusqu'à présent je n'ai pas -encore trouvé une âme qui sympathise avec la mienne; c'est que je me -suis agité dans un monde d'imbéciles, sans cœur pour la plupart. La -solitude, ô mon Dieu! la solitude peuplée de chères visions, est bien -calme, bien douce, mais il arrive un moment où le rêve du poète ne lui -suffit plus, où son âme ne peut plus se contenter d'ombres vaines. -Alors il cherche autour de lui ce qu'il a vu en songe, il ne le trouve -pas et il souffre. Il veut revenir à son rêve, mais le rêve ne veut -plus de lui; la solitude ne lui parait plus qu'un grand abîme noir, et -il souffre. Il souffre toujours et partout.--Parfois je vais dans un -théâtre, sur une place publique, pour m'étourdir; mais lorsque je me -retrouve, le soir, seul dans mon lit, mon cœur se serre affreusement, -je suis seul, seul de corps, seul d'âme. Je cherche en vain à me -cramponner à la vie; je voudrais avoir une espérance qui me fasse -vivre la veille pour le lendemain, je voudrais vivre, en un mot. Mais -toujours, là, devant moi, s'étend le grand désert; à quoi bon la joie, -à quoi bon la douleur, si cette joie, cette douleur n'est que pour moi, -si je ne puis pas la partager avec une âme sœur. Vraiment, mon pauvre -vieux, je suis bien malade, il me faut une suprême décision pour me -tirer de là. Aurai-je le courage de la prendre? - -Je viens de dire que je n'avais rencontré aucune âme qui sympathise -avec la mienne. Tu sais bien le contraire, toi; Cézanne aussi. Mais -vous êtes si loin, les lettres sont un si faible moyen. Qui sait si -nous ne sommes pas destinés à passer notre vie les uns loin des autres. -Aussi, lorsque je pense à vous, à vous les seuls auxquels je me confie, -je souffre encore davantage: n'avoir rencontré que vous et vous perdre! - - - - Docks, 16 mai, 1 heure. - - -J'ai encore attendu deux jours pour voir si rien ne venait--mais en -vain. Je vais donc finir cette lettre tant bien que mal--sans te dire -plus de sottise, mais n'en pensant pas moins. - -Je ne sais si tu ignores que mons. Chaillan est ici depuis environ un -mois. Il fait canne, le beau jeune homme! il va peindre au Louvre, le -grand artiste! Vraiment, il n'y a que les imbéciles qui soient contents -d'eux, qui s'admirent de bonne foi, jurent que rien n'est plus facile -que de faire un chef-d'œuvre. Chaillan au Louvre! qu'en penses-tu? ô -toi qui le connais. N'est-ce pas une verrue sur un joli visage, un -tas d'ordures sur un parquet ciré? Chaillan au Louvre! que le diable -m'emporte, si ce n'est du talent, je lui accorde du toupet.--L'autre -soir, m'ennuyant grandement, je me dirigeais vers le nouvel appartement -qu'il a choisi pour son auguste personne. Dans une rue étroite, une -grande coquine de maison, haute, froide, dégoûtante. Je passe par une -sale boutique, je gravis quatre étages d'un sale escalier. Je frappe. -Il était neuf heures du soir; un beau dimanche qui, par hasard, avait -vu briller le soleil et voyait scintiller les étoiles. Je frappe donc: -silence complet, puis un _Qui est là?_ suivi d'un _Je commençais à -m'endormir_. Dormir à cette heure, un jour de fête, lorsque la nuit -était si claire et si douce! Je manquai de dégringoler les quatre -étages d'étonnement. Enfin, le beau Chaillan vint m'ouvrir, coiffé d'un -superbe bonnet de coton et la bouche fendue par un incommensurable -sourire. Il me fit voir une copie de la _Descente de Croix_ de Rubens. -Du Chaillan-Rubens, c'est triste, je t'en réponds, bien triste à voir. -Heureusement il faisait nuit et je n'ai pas aperçu toute l'horreur -de cette petite toile. Avec un air modeste: «C'est une ébauche, me -disait-il, à grands coups, sans prétentions, je finirai cela plus -tard, je le corrigerai». L'innocent! je connais cette comédie que -chacun joue devant son œuvre, cette œuvre qu'il a tant soignée, qu'il -a si souvent revue, et qu'il donne ensuite comme une simple ébauche, -un simple canevas qu'il a jeté en quelques minutes sur la toile, sur -le papier.--Une autre copie se balançait à un clou; mais celle-là, -véritable ébauche, offrait un tel mélange informe de couleurs que je -n'ai pu comprendre ni ce que c'était, ni de quel tableau elle était -tirée.--Il m'a fort amusé, ce grave garçon, par ses réflexions, ses -étonnements, sa _bonhomie_. J'aurais plus ri encore, si nous avions -été deux; ne te souviens-tu pas de sa chambre à Aix, et de ce portrait -qu'il avait fait _gratis?_ Ce mot-là le peint tout entier.--Je fus -chassé de sa mansarde par une odeur peu agréable qui s'exhalait; je -suis encore dans une grande perplexité au sujet de ladite vapeur âcre, -d'une puanteur _sui generis_. Était-ce un pot? était-ce la chambre -elle-même? était-ce ...? Vraiment, voilà le problème le plus ardu que -je connaisse. - -Il est un autre Aixois à Paris en ce moment, c'est ton cousin, Coupin -Albert. Ayant su son adresse, rue du Plâtre, 13, je m'y suis rendu le -samedi de Pâques. Il reste là, chez un négociant, dans une fabrique -de chapeaux, et je le trouvai tapant de tout son cœur sur du poil de -lapin. Malgré la promesse que nous fîmes de nous revoir, je n'y suis -plus retourné; un de ces jours cependant je compte aller lui serrer la -main. - -Le temps est fort inégal, un jour de beau temps, un jour de pluie. -Je suis allé pourtant m'égarer sous les ombrages de Saint-Cloud, de -Saint-Mandé et de Versailles; ces sites-là sont charmants, sauvages -parfois, même pittoresques. Une bonne pipe à la bouche, un rêve doré -dans la cervelle, et l'on peut encore y passer de doux instants. Nous -irons visiter ces bois l'année prochaine, alors que tu seras ici, et -que mercredis et dimanches t'appartiendront; ce sera pour moi un temps -de joie folle, en comparaison du temps présent. Je t'aurai près de moi; -je ne désespère pas d'entraîner Cézanne. Oh! la belle vie, la belle vie -que nous mènerons! - -Hier soir, j'étais à ma fenêtre du premier, fenêtre qui donne sur -la rue. Je regardais la foule, qui s'écoulait bruyante et pressée; -il pouvait être dix heures. Voici venir deux hommes ivres, criant -et gesticulant: «Vois-tu, disait l'un, je te donnerais dix mille -francs,--si je les avais. Tu es un homme d'honneur, et je suis ton -ami.» Et là-dessus, ils s'embrassèrent, larmoyant et se serrant à -s'étouffer. N'est-il pas étonnant que l'ivresse, chez la plupart, -éveille les bons sentiments? N'as-tu pas remarqué que, dans ces -moments, l'égoïsme, les calculs d'intérêt disparaissent, que ce sont -des moments d'effusion, de générosité?--On perd sa raison, me diras-tu. -C'est vrai; mais il semble que la partie de raison que l'on perd soit -la partie méchante, celle que donne le contact des hommes. On est -tout cœur, on est franc, rieur; en un mot, l'homme ivre, perdant le -sentiment des dangers, perdant sa dissimulation, fruits des rapports -entre hommes civilisés, revient à l'état nature, tel que l'a créé Dieu, -sinon que sa pensée est obscurcie. Buvons donc, et du meilleur! - -Je termine cette lettre, qui n'est pas des plus intéressantes, en -t'accusant une dernière fois de paresse. Je veux, au mois d'août, te -montrer le nombre de lettres de Cézanne, et te faire rougir en le -comparant à celui des tiennes. - -N'importe, je te serre la main très affectueusement. - - - Ton ami, - - E. ZOLA. - - - - X - - - Paris, 2 juin 1860. - - Mon cher Baille, - - -Je n'ai encore pu retrouver ton avant-dernière lettre, égarée sans -doute par la poste. Je me contente donc de répondre à celle du 24 mai; -c'est déjà une tâche assez lourde. - -Quant aux reproches que je t'adressais, je suis bien forcé d'en -rétracter une partie, et pour ton indisposition, et pour cette missive -perdue. J'ai toujours maudit de bon cœur les exercices gymnastiques; -mais, depuis ton accident, je suis encore plus courroucé contre eux. -Se donner une blessure, une souffrance de toute la vie, et cela en -grimpant à un trapèze! Mon pauvre vieux, je te plains et, en même -temps, je suis un peu en colère contre toi. - -Tu me parles d'_Indiana_, tu m'en donnes une courte analyse, puis tu -tâches de voir la pensée qui a donné naissance à cette œuvre. Je crois -que tu l'as lue trop rapidement pour bien la comprendre. J'étais bien -jeune lorsque je l'ai dévorée, comme toi; mais, autant que je puis m'en -souvenir, elle ne m'a laissé qu'une impression pénible. George Sand -y reconnaît que le bonheur ne peut exister dans le mariage, et qu'un -amant est aussi incapable de le donner qu'un mari. Quel est donc le -sort de cette Indiana, de la femme dont elle est la personnification? -Malheureuse en ménage, malheureuse en amour, qu'elle reste fidèle, -qu'elle devienne adultère, elle ne trouve partout que larmes et -sanglots. N'est-ce pas décourageant? Pas une oasis où se reposer, deux -abîmes aussi profonds, aussi noirs l'un que l'autre, et, pour comble -d'infortune, presque toujours les deux à la fois. Chacun sait que -George Sand n'est pas partisan du mariage; aussi, rien de plus terrible -pour moi que de voir cet auteur niant l'amour hors du mariage, c'est le -nier partout, c'est à décourager les cœurs de vingt ans. Comme je n'ai -plus bien présent à la mémoire le livre dont je te parle, il se peut -que je me trompe. Cependant, je crois résumer la pensée de l'écrivain -en répétant que, nous montrant d'abord la jalousie du mari et ensuite -l'égoïsme de l'amant, nous faisant voir combien les hommes sont petits -auprès des femmes, il exalte ces dernières et conclut qu'elles seules -savent aimer. Seulement,--et c'est là le drame pénible,--en mettant la -femme sur un haut piédestal, en l'élevant au-dessus de la foule, il -l'isole par là même et la fait pleurer sur sa solitude. Je crois me -rappeler maintenant qu'Indiana finit par trouver un amant digne d'elle; -mais ce dénouement, donné peut-être aussi pour contenter le lecteur, ne -saurait vous faire oublier ce qu'a souffert Indiana avec Raymond; on -n'en reste pas moins triste et découragé.--D'ailleurs, je relirai ce -volume et je t'en reparlerai. - -J'aborde maintenant la partie capitale de ta lettre. Je me tairais -peut-être s'il ne s'agissait que de moi, chétif; mais me juger comme -tu le fais, c'est juger toute l'école lyrique moderne; non pas que -je me compare un instant à nos maîtres, je n'ai d'ailleurs rien -produit,--mais parce que tu sembles plutôt t'attaquer à la poésie -lyrique en général, qu'à mes méchants vers en particulier.--Lorsqu'on -juge un homme, on doit nécessairement avoir égard à l'époque sous -laquelle il vit, aux idées qui l'ont accueilli au sortir du berceau. -Tu as parfaitement compris cela et tu traces de moi un portrait un peu -de fantaisie, le portrait du poète du XIXe siècle.--Comment, vas-tu -dire, avec tous les blâmes que je t'adresse, tu prétends que j'ai -fait là le portrait d'un Musset, d'un Lamartine, d'un Victor Hugo? -Certes oui; ce que tu me dis, on le leur a dit fort souvent, et plus -durement encore. Pour ma part, je trouve que ta critique à mon égard -n'est nullement sévère; toute mon excuse est dans le temps où je vis. -Notre siècle est un siècle de transition; sortant d'un passé abhorré, -nous marchons vers un avenir inconnu. Comme nous sommes Français, -c'est-à-dire impatients par excellence, nous nous hâtons, nous nous -hâtons. Ainsi donc, ce qui caractérise notre temps, c'est cette fougue, -cette activité dévorante; activité dans les sciences, activité dans le -commerce, dans les arts, partout: les chemins de fer, l'électricité -appliquée à la télégraphie, la vapeur faisant mouvoir les navires, -l'aérostat s'élançant dans les airs. Dans le domaine politique, c'est -bien pis: les peuples se soulèvent, les empires tendent à l'unité. Dans -la religion, tout est ébranlé; à ce monde nouveau qui va surgir, il -faut une religion jeune et vivace. Le monde se précipite donc dans un -sentier de l'avenir, courant et pressé de voir ce qui l'attend au bout -de sa course. Que fera donc le poète? sera-t-il ce romancier du XVIe -siècle flagellant sans pitié les vices de son temps, buvant frais et -se moquant de Dieu et de Satan? Sera-t-il ce tragique du XVIIe siècle, -portant perruque et rangeant mathématiquement ses alexandrins deux par -deux? Sera-t-il enfin ce philosophe du XVIIIe siècle, niant tout, afin -de nier le droit divin qu'invoquaient les rois, ébranlant l'ancienne -société pour en faire germer une nouvelle sur ses débris? Non, ce qui -s'est fait dans ces temps passés a eu sa raison d'être; mais nous -serions parfaitement ridicules de nous lever comme des momies de leur -tombeau, et de venir déclamer à la foule béante des railleries qu'elle -ne comprendrait pas. Et, quand même nous voudrions renier la date de -notre naissance, nous ne le pourrions pas; le poète peut emprunter la -forme de Rabelais, de Corneille, de Voltaire; mais l'idée sera toujours -moderne. Ce seront toujours ces élans vers Dieu, ces cris d'une âme -qui demande avec des pleurs la sainte croyance des temps évangéliques, -le saint amour de la femme; ce seront ces blasphèmes d'un cœur ulcéré -par le doute et qui, en reniant tout ce qu'il y a de pur et de saint, -recherche avec angoisse à recevoir un démenti. Ce sera toujours ce -poète saisissant la plume au berceau, ne faisant plus de la littérature -avec un traité de rhétorique, mais avec les blessures de son cœur; se -sauvant des pédagogues, qui ne sont pas de son temps, et, dans une -sublime ignorance, racontant ses chères visions. Ce sera toujours ce -poète interrogeant le futur, divaguant et se perdant dans la nue pour -aller demander le grand mal au Seigneur, bâtissant utopies sur utopies, -toujours dévoré par sa fiévreuse activité. Même, j'irai plus loin, la -paresse rêveuse, ces moments où l'on sommeille à demi, regardant les -nuages glisser, qu'est-ce, sinon un résultat de l'activité dont je -te parle? Il serait trop long d'écrire ce qu'on ressent, on préfère -le rêver,--j'en parle sciemment. Voilà ce que sont les poètes de -notre siècle, voilà notre école lyrique. Je parle de tous, des bons -comme des mauvais, de ceux qui écrivent comme de ceux qui n'écrivent -pas.--Vous autres, lycéens, vous avez ce grand défaut, c'est que vous -n'êtes pas de votre temps. Vous ne vivez pas dans le passé; puis, -lorsque vous sortez des bancs, vous restez tout étonnés de notre -manière de faire. Vous savez bien ce qu'on faisait sous François Ier; -mais, sous Napoléon III, c'est une autre chanson. Les esprits jeunes -suivent bientôt la pente commune; mais les esprits encroûtés dans un -travail bestial grondent toujours comme des ours en mauvaise humeur, -blâmant ceci, blâmant cela, et s'écriant toujours: «. Ah! jadis!» -Les sots! dédaignant notre époque si belle, si sainte! Lorsque la -mère porte encore son enfant dans son sein, on s'incline devant elle; -inclinez-vous donc, brutes, devant notre siècle plein de promesses pour -vos petits-neveux.--Je ne dis pas cela pour toi, au moins, et tu ne -serais pas mon ami si tu ressemblais à certains quadrupèdes savants que -j'ai connus. - -Tu vois donc que tes blâmes ne m'ont blessé en aucune façon: tu m'as -dit que je suis de mon temps, c'est juste, et je t'en remercie;--non -pas que je me drape dans mon ignorance comme un gueux espagnol dans -son manteau troué; non pas que je pense que Musset ignorait comme -moi le français et l'orthographe; ce serait d'un sot orgueilleux. Au -contraire, j'ai toujours eu l'idée d'étudier la grammaire à fond, -l'histoire, etc. Mais un sot savant est plus sot qu'un sot ignorant et -si, sottise il y a chez moi, j'aime mieux qu'elle soit ignorante que -savante. D'ailleurs, la science n'est pas mon affaire; c'est un lourd -fardeau, très difficile à mettre sur les épaules. Je le répète, toute -mon ambition est de connaître la grammaire et l'histoire. Que ferais-je -du reste? j'aime mieux tout tirer de moi que de le tirer des autres. - -Quant à ton reproche si souvent répété de ne pas aimer les classiques, -je ne le mérite en aucune façon. Je t'ai déjà dit souvent que -j'admirais beaucoup ces messieurs, j'aime le beau partout où je le -trouve. Je les lis même quelquefois, je vais voir jouer leurs œuvres. -Tu m'accuses de systèmes et tu as tort; rien n'est moins systématique -que mon esprit, et c'est bien pour cela que je n'ai jamais pu souffrir -les pédants, reproche, je dirai louange, que tu me fais aussi et que je -mérite pleinement. - -Tu m'accuses de manquer de sang-froid, de bon sens et de raison. -Ces mots sont fort élastiques et je ne les comprends pas trop bien; -d'ailleurs, je te renvoie à ce que je te dis plus haut sur nos poètes. - -Ensuite tu quittes le poète et tu t'adresses à l'homme. Tu m'accuses -de ne pas envisager la réalité avec courage, de ne pas me créer une -position qu'on puisse avouer. Mon pauvre vieux, tu parles comme un -enfant. La réalité, mais ce n'est qu'un mot pour toi! Où l'as-tu -rencontrée, où t'es-tu heurté contre elle, toi, toujours enfermé dans -un lycée, sûr le matin d'avoir du pain pour le soir, toi qui marches -droit à un but réel, et que le rêve n'égare plus depuis longtemps. La -réalité! vraiment oui, je la connais, et tu n'as que faire de m'en -parler. Tu ressembles à cet aveugle qui indiquait les bornes du chemin -à son compagnon, possédant deux bons yeux. D'ailleurs, pourquoi t'en -vouloir, tu ne peux me juger que par mes lettres, que par ces lettres -si chères où je rêve, où je vis. Tu ne sais pas la lutte que je souffre -intérieurement, tu ne sais pas le parti que je vais prendre. Le rieur, -le poète, voilà celui que vous voyez, ô mes amis, mais l'homme s'est -caché jusqu'ici, peut-être par amour-propre, peut-être par d'autres -raisons. A toi, mon meilleur ami, à toi et à Cézanne, je vous dirai -tout un jour, mais croyez bien l'un et l'autre que je ne suis pas cet -étourdi que vous pensez, que je ne prends un parti qu'après y avoir -longtemps réfléchi, que la réalité m'occupe tout le jour et que je ne -rêve que pour me délasser. D'ailleurs, je ne te le cacherai pas, je ne -veux une position que pour me permettre de rêver à l'aise. Tôt or tard -j'en reviendrai à la poésie; ce que je désire, c'est de pouvoir m'y -livrer sans être à charge à personne et de pouvoir manger un morceau -de pain et boire un verre d'eau. Tu me parles de la fausse gloire -des poètes; tu les appelles fous, tu cries que tu ne seras pas aussi -sot qu'eux, d'aller pour un applaudissement mourir dans un grenier. -Je t'ai déjà dit, dans une de mes lettres, une chose qui aurait dû -t'empêcher d'avancer de nouveau ce blasphème. Crois-tu donc que le -poète ne travaille que pour la gloire? crois-tu donc qu'il n'est poussé -à chanter que par ce mobile? Non, il prend sa lyre dans la solitude, -perd de vue ce monde, et ne vit que dans le monde des esprits. C'est sa -vie, pourquoi le railler, l'accuser de folie: il te dira que tu ne le -comprends pas, que tu n'es pas poète, et il aura raison. Je veux vivre -heureux: voilà ton éternel refrain. Eh! mon Dieu, tout le monde veut -vivre heureux; tu as ton bonheur, le poète a le sien: chacun marche où -Dieu l'appelle, le lâche est celui qui se plaint des épines et refuse -d'avancer. - -Bien entendu, que nos différentes manières de voir ne fassent pas -faiblir notre amitié. Tu me connais et tu sais que je ne suis rien -moins que fat. Je sais ce que je veux; je n'ai jamais cherché à me -dresser sur la pointe des pieds. Aussi, si je combats quelques-unes des -idées contenues dans ta dernière lettre, ce n'est pas que je trouve ta -critique trop sévère, au contraire. Tu me vantes, tu m'appelles poète -et je ne suis qu'un pauvre rêveur. C'est tout simplement que nos idées -ne sont pas les mêmes. Je te réponds franchement en ami, ne craignant -pas de te blesser, et sur que ma franchise ne sera pas mise par toi sur -le compte de l'irritation. - -Je suis pressé et suis obligé de quitter ce sujet. Je comptais répondre -phrase par phrase à ta lettre et je me vois forcé de garder le silence -sur bien des points. Je me contenterai d'ajouter que j'ai lu La Bruyère -et que je l'admire autant que toi. - -Le vieux Cézanne me dit dans chacune de ses lettres de te souhaiter -le bonjour. Il me demande ton adresse, pour t'écrire fort souvent. Je -m'étonne qu'il ne la sache pas, et cela prouve, non seulement qu'il ne -t'écrivait pas, mais que tu gardais le même silence que lui. Enfin, -comme c'est une demande qui montre ses bons sentiments, je vais le -satisfaire. Voilà donc une petite brouille passée à l'état de légende. - -Ma vie n'est pas aussi triste que cet hiver. Je ne suis pas aussi -seul, je sors un peu plus, enfin je suis plus actif et moins songeur. -Je crois que mon mauvais temps est fini: voici le mois de septembre -qui vient, mois où j'espère t'avoir à Paris; d'un autre côté, Cézanne -peut venir, et notre trio serait au grand complet. J'ai pris une ferme -résolution, je te la dirai dès que je l'aurai mise à exécution. - -Chaillan te souhaite le bonjour. Il doit faire mon portrait, nu, -quelque peu drapé, tenant une lyre antique et les yeux au ciel: je -m'apprête à rire comme un bossu. Tu me proposes de m'écrire une lettre -sur le style, j'accepte de grand cœur, je t'en supplie même d'autant -plus que ce sont des questions auxquelles j'ai longtemps rêvé. En -attendant, pousse-toi de l'agrément, comme dit Cézanne: bois, ris, -fume, et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. -Je te serre la main. Mes respects à tes parents. - - - Ton ami, - - E. ZOLA. - - -Cette lettre est fort embrouillée, tant pis. J'avais préparé un nouvel -article sur l'amour, je te l'enverrai plus tard. - - - - XI - - - Paris, 10 juin 1861. - - Mon cher ami, - - -Je subis depuis quelques jours une rude attaque de spleen. Cette -maladie offre chez moi des caractères singuliers; abattement mêlé -d'inquiétude, souffrance physique et morale. Tout me semble couvert -d'un voile noir; je ne suis bien nulle part, j'exagère tout en -douleur comme en joie. De plus, d'une indifférence presque complète -du bien et du mal: ma vue troublée, incapable de juger. Et enfin -un ennui immense décolorant et déflorant toutes mes sensations: un -ennui qui me suit partout, changeant ma vie en fardeau, annulant le -passé et souillant l'avenir. Plus je vais, et plus je vois nettement -ma malheureuse position. Résolu de faire un travail quelconque pour -vivre, je ne puis pas même trouver ce travail. Ce n'est pas assez -de douleur d'avoir dit adieu à la vie que je rêvais, il faut encore -que la réalité ne veuille pas de moi, lorsque je me soumets à elle. -Pauvre oiseau qui consentirait à laisser couper ses ailes, puis qui, -le sacrifice accompli, chancellerait sur ses pattes et ne pourrait -marcher! D'ailleurs, si je trouvais un emploi, quel chemin de traverse -pour arriver à mon but! Quels obstacles à vaincre, quelle lutte de -chaque jour! Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du -pain, puis dans les moments perdus revenir à la Muse, tâcher de se -créer un nom littéraire, certes, c'est le rêve le plus irréalisable que -j'aie fait! Je t'avouerai cependant, ce n'est pas cette existence de -lutte sourde qui m'effraye; il ne s'agit que d'avoir de la constance -et de l'espoir. Mon tourment de chaque jour est de voir mes recherches -vaines jusqu'ici; décidé à prendre la première place venue, je tremble -que cette place ne me cloître entièrement, qu'elle n'exige toutes mes -heures, même celles que je destine à la Muse. C'est cette vague terreur -de l'inconnu qui me trouble; c'est en quelque sorte la cause du spleen -dont je te parlais tantôt. Joins à cela, je ne sais quelle maladie -physique, sur laquelle aucun médecin ne m'a répondu d'une manière -satisfaisante. Mon système digestif est profondément troublé. J'éprouve -des pesanteurs dans l'estomac et les entrailles; tantôt je mangerais un -bœuf, tantôt la nourriture me dégoûte. Ce mal tout physique réagit sur -le moral; et on ne saurait trouver un garçon de plus maussade compagnie -que moi, lorsque, tout à la fois, mon ventre et l'avenir m'inquiètent. - -Après tout, si ma position doit s'améliorer un jour,--et il faut -l'espérer,--je n'en veux pas trop au ciel de me faire connaître le -revers de la médaille. Au fond, ma gaieté est toujours vivace; un -mot, un geste, un rien la fait éclater, rieuse et bavarde. La surface -seule est triste chez moi; si quelquefois le découragement pénètre -plus loin, ce n'est que pour un temps; bientôt la moindre pensée -me distrait, le moindre plan de poème ou de nouvelle, je caresse -cette pensée, et, lorsque je reviens à la réalité, je la vois tout -différemment; les contours trop aigus se sont arrondis, les laideurs -ne sont plus repoussantes. Je la vois sans trop de chagrin, nous -finissons même par faire bon ménage. Et la conclusion est toujours que -je ne saurais être misérable, que je ne suis pas un imbécile et que -je parviendrai à me suffire.--D'ailleurs, j'ai fait grande provision -de philosophie; je lis et relis Montaigne; homme de grand sens, ne se -prononçant jamais pour telle ou telle secte, ou plutôt se prononçant -tour à tour pour le bien qu'il remarque en chacune d'elles, il possède -en quelque sorte une philosophie essence de toutes les philosophies. -Je me plais beaucoup avec lui. Il m'apprend une foule de choses, me -console et m'encourage toujours, enfin me fait supporter mes peines -avec un sourire et accepter mes joies sans éclats insensés. C'est là -l'homme qu'il me fallait: point de pédantisme, point de ces grands mots -qui m'effarouchent, une raison droite, parfois railleuse, toujours -élevée. Il n'est pas jusqu'à son style, ce bon vieux style français -qui ne m'attache à lui; j'aime cette allure libre, cette grammaire, -cette orthographe si peu stables; j'aime ces tournures singulières, -mais justes, ces phrases mal polies, contournées et bizarres, mais -puissantes et toujours vraies. En un mot, je suis son disciple, son -fervent admirateur; et c'est bien le moins de lui donner mon amour, à -lui, qui me donne sa fermeté, sa gaieté. - -Je ne sais trop, à vrai dire, quel sera le résultat des mois qui -s'écoulent. Si je n'avais pas ma mère, je me serais fait soldat. -Ne crois pas que ce soit une pensée d'enfant né dans une heure de -tristesse; c'est tout simplement la conclusion de ce qui m'arrive en -idées et en faits depuis un an. Comme je n'ose seulement pas en parler -à ma famille, je continue donc à chercher un emploi. Je te l'ai souvent -répété: un travail pour vivre et pour me faciliter la littérature, -c'est là ce qu'il me faut trouver; c'est là en quelque sorte le pivot -sur lequel doit tourner mon existence, le but que je poursuis, tantôt -riant, tantôt pleurant. - -Je vois Cézanne rarement. Hélas! ce n'est plus comme à Aix, lorsque -nous avions dix-huit ans, que nous étions libres et sans souci de -l'avenir. Les exigences de la vie, le travail séparé, nous éloignent -maintenant. Le matin Paul va chez Suisse, moi je reste à écrire dans ma -chambre. A onze heures nous déjeunons, chacun de notre côté. Parfois -à midi, je vais chez lui, et alors il travaille à mon portrait. Puis -il va dessiner le reste du jour chez Villevieille; il soupe, se couche -de bonne heure, et je ne le vois plus. Est-ce là ce que j'avais -espéré?--Paul est toujours cet excellent fantasque garçon que j'ai -connu au collège. Pour preuve qu'il ne perd rien de son originalité, -je n'ai qu'à te dire qu'à peine arrivé ici, il parlait de retourner à -Aix; avoir lutté trois ans pour son voyage et s'en soucier comme d'une -paille! Avec un tel caractère, devant des changements de conduite si -peu prévus et si peu raisonnables, j'avoue que je demeure muet et que -je rengaine ma logique. Prouver quelque chose à Cézanne, ce serait -vouloir persuader aux tours de Notre-Dame d'exécuter un quadrille. Il -dirait peut-être oui, mais ne bougerait pas d'une ligne. Et observe -que l'âge a développé chez lui l'entêtement, sans lui donner des -sujets raisonnables de s'entêter. Il est fait d'une seule pièce, raide -et dur sous la main; rien ne le plie, rien ne peut en arracher une -concession. Il ne veut pas même discuter ce qu'il pense; il a horreur -de la discussion, d'abord parce que parler fatigue, et ensuite parce -qu'il lui faudrait changer d'avis si son adversaire avait raison. Le -voilà donc jeté dans la vie, y apportant certaines idées, ne voulant -en changer que sur son propre jugement; d'ailleurs, au demeurant -le meilleur garçon du monde, disant toujours comme vous, effet de -son horreur pour la discussion, mais n'en pensant pas moins selon -sa petite tête. Lorsque ses lèvres disent oui, la plupart du temps -son jugement dit non. Si, par hasard, il avance un avis contraire -et que vous le discutiez, il s'emporte sans vouloir examiner, vous -crie que vous n'entendez rien à la question et saute à autre chose. -Allez donc discuter, que dis-je? converser seulement avec un garçon -de cette trempe, vous ne gagnerez pas un pouce de terrain et vous en -serez quitte pour avoir observé un caractère fort singulier. J'avais -espéré que l'âge aurait apporté quelques modifications en lui. Mais -je le retrouve tel que je l'ai laissé. Mon plan de conduite est donc -bien simple: ne jamais entraver sa fantaisie; lui donner tout au plus -des conseils très indirects; m'en remettre à sa bonne nature pour la -continuation de notre amitié, ne jamais forcer sa main à serrer la -mienne; en un mot, m'effacer complètement, l'accueillant toujours -avec gaieté, le cherchant sans l'importuner, et m'en remettant à son -bon plaisir pour le plus ou le moins d'intimité qu'il désire entre -nous. Mon langage t'étonne peut-être, il est cependant logique. Paul -est toujours pour moi un bon cœur, un ami qui sait me comprendre et -m'apprécier. Seulement, comme chacun a sa nature, par sagesse je dois -me conformer à ses humeurs, si je ne veux pas faire envoler son amitié. -Peut-être pour conserver la tienne emploierais-je le raisonnement; avec -lui ce serait tout perdre. Ne crois pas qu'il y ait quelque nuage entre -nous; nous sommes toujours très unis, et tout ce que je viens de dire -vient assez mal à propos de circonstances fortuites qui nous séparent -plus que je ne le voudrais. - -J'ai une véritable indigestion d'alexandrins. Le poème de _l'Aérienne_ -que je viens de terminer a environ douze cents vers. Tu ne saurais -croire l'effet que me produit ce travail achevé; c'est comme une -lassitude mêlée de désenchantement. Je hais l'écriture; mon rêve une -fois sur le papier n'est plus à mes yeux qu'une rapsodie. Ah! qu'il -est préférable de se coucher sur la mousse, et là, de dérouler tout -un poème par la pensée, de caresser les diverses situations sans les -peindre par tel ou tel mot. Que ce récit, aux contours vagues, que -l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le récit froid et arrêté que -raconte la plume aux lecteurs! Dans l'un, l'idée règne seule, légère -et lumineuse; dans l'autre, la matière pèse sur les ailes du poète et -dispute l'espace à son vol. Par malheur, on veut se faire entendre -et, dès lors, il faut écrire; il est peu de poètes assez sages pour -consentir à n'être poète que pour eux; et pourtant c'est le seul moyen -de conserver sa poésie fraîche et gracieuse. La matière, voilà ce qui -tue, voilà l'éternel antagoniste de l'idée, ce qui met un frein à toute -inspiration. Que de fois on pense bien, tout en disant mal. - -Une période de douze syllabes, coupée en deux membres égaux par une -césure et de plus terminée par une rime, voilà le vers, voilà l'outil, -toujours le même, donné au poète pour exprimer toutes les harmonies -possibles, l'éclat de rire et le sanglot, les bruits des mers, des -vents, des forêts. Certes, la matière est ingrate, la lyre n'a qu'une -corde et que d'habileté il faut pour en tirer plusieurs sons. L'école -romantique, qui a tout osé, n'a pas cependant augmenté ni diminué -le nombre des syllabes d'un alexandrin. C'est dire qu'on ne l'osera -jamais, pas plus moi qu'un autre. Quant à la césure, elle a été fort -maltraitée par ladite école romantique. Ils se sont plu à qui mieux -mieux à la rejeter qui au commencement, qui à la fin du vers; la -place où on la voit le plus rarement dans certaines pièces de Musset -est justement le milieu du vers où elle trônait depuis des siècles. -Le vers qui est né de ces espiègleries, coupé et ne marchant que par -saccades, a eu son temps et ses applaudissements. Mais il serait -maladroit de vouloir le faire revivre; outre qu'on encourrait à juste -titre le reproche de pastiche, on rééditerait une singularité qui, pour -être originale, n'en est pas moins d'un certain mauvais goût. Ce que -l'on supporte dans les écrivains de 1830, en raison de la puissante -impulsion qu'ils ont imprimée en littérature, on le blâmerait dans un -poète de nos jours. Ces vers-là ont pour excuse leur acte de naissance; -puis on les pardonne à un auteur qui a fait ses preuves ailleurs et -qui, dans un jour de boutade, semble dire au public: «Je te fais de -mauvais vers, mais je pourrais en faire de bons, si je voulais». -L'étude des romantiques est certes une des plus importantes pour les -grands poètes. Ils ont semé les germes de l'avenir; seulement, comme -ils réagissaient contre un autre principe, ils ont tout exagéré. Les -classiques étaient d'une rigide exactitude à l'égard de la césure, ce -qui coupait mathématiquement leurs vers et produisait à l'oreille le -bruit monotone de six syllabes revenant toute la durée du morceau; -il faut joindre, pour bien comprendre cet effet, l'absence entière -des rejets. La jeune école, impatientée de cette lourde musique, se -lève en masse et casse les vitres; alors tombe un véritable déluge -de vers estropiés, on abolit la césure et l'on proclame le règne du -rejet. Bizarre manifestation, entièrement vicieuse chez le poète -sans talent, mais revêtant une allure décidée et originale lorsqu'un -Musset la produit. Que fera donc le poète de nos jours devant les -classiques si lourds et les romantiques frisant de si près le mauvais -goût. Évidemment, il prendra un juste milieu, il déplacera la césure -lorsque son idée le demandera et lorsque l'harmonie y gagnera au lieu -d'y perdre; il emploiera le rejet sobrement, surtout il ne l'emploiera -jamais sans raison, mais comme La Fontaine pour produire un effet de -style. Telles sont mes opinions sur le rejet et la césure.--Si je -passe maintenant à la rime, j'avouerais que dans un vers c'est elle -dont je prendrai le moins de souci. Je la prends comme elle vient; -riche, suffisante, pauvre, ce m'est tout un; c'est une rime et c'est ce -qu'il me faut. J'aime mieux un mot naturellement amené par la pensée -et rimant vrai, qu'un mot rimant bien et couchant avec la pensée -elle-même. D'ailleurs, je ne me suis jamais expliqué la religion de -la rime riche. On allègue, je crois, l'harmonie qu'elle met dans le -vers. C'est tout bonnement une grossière erreur; Victor Hugo, qui a -perdu la césure dans l'esprit des honnêtes gens, ne s'est pas aperçu -qu'en proclamant l'excellence de la rime riche, il créait une autre -césure de beaucoup plus tyrannique et monotone. Est-il rien, en effet, -qui endorme l'esprit comme la répétition de deux ou trois syllabes -identiques. Je prendrai pour exemple la pièce de ce poète intitulée -_Navarin_. Tu te souviens sans doute des petits vers: «Où sont, enfants -du Caire...» Appelle-t-on cela de l'harmonie? Pour moi, ce n'est qu'une -succession de mêmes sons, un chant monotone, fort propre à bercer -un enfant. D'ailleurs, il est complètement faux de faire résider la -musique du vers dans la dernière syllabe; selon moi, les onze autres -pieds ont le droit de réclamer. Pour conclure, si l'on me demandait de -quoi dépend l'harmonie du vers, je répondrais: D'abord de l'arrangement -des syllabes longues ou brèves, ouvertes ou fermées, puis de la -position habile de la césure; enfin des rejets que l'on se permet en -chemin. Je ne veux pas dire par là que la rime est inutile et que peu -importe qu'elle existe. Au contraire, je reconnais sa nécessité, sans -elle le vers ne serait pas. Mais ce qui m'exaspère, c'est de voir des -poètes, hommes de génie d'ailleurs, mettre une cheville pour avoir le -plaisir de rimer richement. Eh! rimez richement, lorsque votre pensée -le voudra, mais lorsqu'il vous faudra changer votre pensée, pour obéir -à l'harmonie qui n'est que dans vos cervelles, rimez pauvrement. On me -dira peut-être que je crie après les rimes riches, parce que je n'en ai -que de pauvres à mon service. Si mes raisons ne te semblent pas bonnes, -pense ce que tu voudras.--J'ai une sainte horreur de la cheville. -C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le vers. Un vers est-il mauvais, -cherchez bien, c'est qu'il cache une cheville. Cette hideuse chose ne -se présente pas toujours sous l'aspect d'un adjectif malencontreux. -Quelquefois, une épithète bien choisie n'est qu'une heureuse cheville. -D'autres fois, elle se dissimule sous l'apparence d'un hémistiche, d'un -vers tout entier. C'est dans ces deux cas surtout que je la déteste, -d'autant plus qu'elle échappe à la foule, qu'on ne peut la montrer du -doigt et la faire huer, mais si elle ne s'étale pas aux yeux, on la -sent, le vers est mou, filandreux, il y a longueur dans le sujet, rien -ne se détache et tout vous crie: Cheville! Cheville! Cheville! Elle -m'irrite encore, lorsque, pour se faire supporter, elle choisit quelque -joli petit mot qui ne signifie rien, mais après lequel on n'a pas le -courage de crier, tant il est grêle et menu. Telles sont les épithètes, -fleurs, frais, parfumé, etc., etc. Tu pourrais croire, d'après ce que -je te dis, que mes vers sont exempts de toute cheville. Hélas! que -tu te trompes. Mon vers idéal est sobre, nerveux, sans exclure la -grâce; mais combien mon vers pratique est encore bavard, mou et plein -d'afféterie.--Je voulais te donner mes opinions sur la forme en poésie, -mais je suis obligé de m'arrêter avant la fin et après avoir omis une -foule de choses, crainte de manquer de papier. - -Tu gardes un silence tant soit peu égyptien. Le travail t'accable, -c'est fort bien; mais tu oublies que tu as des amis à Paris que -pourrait inquiéter la mauvaise santé. Je t'ai écrit trois lettres -depuis ta dernière épître. Une, de huit pages, répondant à ces soupçons -que M. Cézanne avait eus sur nous, les deux autres plus courtes et -contenant chacune quelques lignes de Paul. Les trois ont été adressées -chez M. de Battini. Comme ton silence pourrait me faire croire que -notre intermédiaire est infidèle, je t'envoie celle-ci chez tes -parents, assuré qu'elle te parviendra toujours. D'ailleurs, même si tu -n'as pas reçu mes lettres, ce ne serait pas une raison pour garder le -silence pendant deux mois. Ainsi donc vite une réponse me rassurant -sur ta santé et me donnant des nouvelles de ton travail. Dis-moi -aussi si tu as reçu mes trois lettres. Je ne t'écrirai qu'après ta -réponse.--Courage.--Mes respects à tes parents. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XII - - - Paris, 15 juin 1860. - - Mon cher Baille, - - -Je viens de lire André Chénier. Tu m'as promis une lettre sur le -style--lettre que je verrai Dieu sait quand,--et en attendant de -connaître tes idées à cet égard, je vais, à propos de ce poète, te -communiquer ma manière de voir. Bien entendu que Chénier est hors de -cause; que je reconnais toute la grâce de ses vers, que je m'incline -devant son génie. Je ne veux plus te faire une critique de ses poésies, -te dire ce que tu liras partout; je le répète, je ne veux que te donner -les réflexions générales que j'ai faites en lisant. - -Chénier a fait des poèmes, des idylles, des élégies. - -Parmi ses poèmes, le seul qui soit terminé est celui de _l'Invention_. -Étrange bizarrerie, cet homme de génie qui passe sa jeunesse à étudier -les anciens pour les imiter, est emporté, comme malgré lui, à se -révolter contre les imitateurs. C'est qu'on n'est pas impunément -un grand homme, c'est que le véritable poète, après s'être dans -sa jeunesse inspiré d'un modèle quelconque, finit par vouloir et -par marcher seul. Il est vrai que Chénier ne secoue pas le joug -entièrement. Il ne l'ose pas, peut-être même ne le voit-il pas; cette -antiquité qui lui paraît si belle, dont les productions lui semblaient -si douces aux lèvres, ces études de toute son enfance, cet Homère, ce -Virgile sur lesquels il a passé tant de veilles, il ne peut se décider -à ne plus les imiter, à leur dire un dernier adieu. Que fait-il alors? -il concilie son amour du grec et son génie qui se révolte, en gardant -la forme, le style antique, et en lui faisant exprimer des idées -modernes. Il consacre son projet dans ce vers fameux de son poème: - - Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. - -Je comprends parfaitement une chose: un poète qui n'a encore rien -produit sent un monde de pensers en lui; seulement, pour fixer ces -idées encore vagues, il lui faut une forme, un style dignes d'elles. -Le voilà donc à la recherche de cette forme, de ce style; si le jeune -poète a fait ses études classiques, la mythologie païenne, les dieux -d'Homère et de Virgile se présenteront les premiers. Voilà non pas un -style, mais des matériaux pour embellir le style. Le vent ne sera plus -que Zéphir, le rossignol que Philomèle, etc., etc. Ensuite, toute la -bande des allusions: les demi-dieux, les naïades, les satyres, que -sais-je? Voilà donc une forme, ayez du génie comme André Chénier et -l'on dira que vos vers ont un parfum suave d'antiquité. Certes, nul ne -serait assez fou pour ressusciter ces vieilles fables. Phébus et sa -Diane ne sont plus que le soleil et la lune; on partirait de rire si -quelqu'un s'avisait de faire revivre ces vieilles défroques. Chénier -est le dernier homme de talent qui ait parlé sur ce ton, et encore, -si je puis m'exprimer ainsi, ce n'est pas l'antiquité qui l'a servi, -c'est lui qui a servi l'antiquité. Son vers est si gracieux, que je lui -passe toutes les allusions possibles, même celles que je ne comprends -pas, moi l'ignorant, moi qui n'ai entendu parler de Virgile que par -ouï-dire. Tu penses peut-être, mon cher ami, que je fais ici un procès -au classique pour exalter ensuite le romantique. Tu te trompes fort, -et voici la part de la nouvelle école: je t'ai tantôt représenté un -jeune poète cherchant une forme pour rendre ses idées, et prenant la -poésie d'Homère pour animer ses tableaux. Voici maintenant un autre -jeune inspiré; au lieu d'un Homère, c'est un Ossian qui tombe dans -ses mains. Il est jeune, la nouveauté l'attire; cette poésie vague du -barde, ces gracieuses légendes du Nord, ces fées, ces sylphides, ces -farfadets le captivent. Voilà ce qu'il cherchait: un coloris pour son -style, un merveilleux pour ses poèmes. Ce jeune homme devient alors un -romantique, de même qu'on a nommé l'autre un classique. Il n'a qu'un -mérite sur ce dernier, c'est que sa mythologie n'est pas si ancienne, -c'est-à-dire pas aussi connue, usée, rebattue. Les deux Parnasses ont -chacun leurs charmes; qui le nierait serait fou. Seulement on a tant -abusé de l'un que quiconque se respecte n'en parle plus, tandis que -l'autre est encore couvert d'une verdure assez fraîche.--Mais, me -diras-tu, ce n'est pas là le style, tu me parles du merveilleux, des -allusions, des images, des descriptions. Eh! en quoi consiste le style -si ce n'est en cela, surtout chez les poètes. Je te l'ai dit tantôt, -celui qui veut exprimer ce qu'il pense n'a besoin que d'une mythologie. -Là, il trouvera mille comparaisons pour donner du relief à sa pensée; -il trouvera le merveilleux, ce grand ressort poétique, etc., etc. Tu -parles toujours des poètes. Je puis me tromper, mais après une lecture -soit d'Homère, soit d'Ossian, un homme d'un talent même médiocre, s'il -écrit, aura une espèce de style, grâce au larcin qu'il fera au poète -qu'il vient de lire.--Je sais bien que ce coloris dont je parle, puisé -aux sources païennes, n'est pas tout dans le style, qu'il n'en est que -le vernis, et que le fond en est bien autrement important. Mais ce -fond, je crois, naît avec nous; c'est un don de la nature, que l'étude, -il est vrai, développe et bonifie. On a chacun son style, comme on a -son écriture; mais quant aux ornements, ils sont à tous. Le génie sait -faire tout accepter, les naïades d'Homère comme les ondines d'Ossian. - -Maintenant, ne serait-il pas beau de créer une poésie à part, n'imiter -pas plus le chantre de la Grèce que le barde du Nord, laisser les avis -de l'âme s'épancher librement dans les vers sans faire intervenir les -sylphides ou les nymphes? Certes, une poésie qui ne parlerait ni de -Phébus, ni de Phébé, qui ne se pâmerait pas comme celle de nos jours -devant un ruisseau, ou un clair de lune, une poésie forte et aimante, -ce serait le sublime de l'art. L'homme de génie qui se lèvera un jour -et dira - - Sur des pensers nouveaux faisons des vers nouveaux - -sera acclamé par la foule, et, s'il ne reste pas au-dessous de son -projet, une gloire immortelle l'attend. - -Revenons à Chénier. Ses idylles sont ce qu'il a laissé de mieux et de -plus parfait. Gracieuses, elles plaisent plutôt qu'elles n'élèvent -l'âme; c'est d'ailleurs le genre qui le veut. Lis-les, je ne doute pas -qu'elles te fassent grand plaisir. - -J'ai hâte d'arriver à ses élégies, sur lesquelles j'ai réfléchi -longtemps. Elles sont adressées à une amante, Camille; ce sont donc -les peintures des joies et des douleurs de l'amour. Je me suis promis -depuis longtemps de faire une certaine étude, celle de l'expression -de l'amour chez les poètes de tous les temps. Rien ne serait plus -curieux de comparer Horace, Pétrarque, Molière (dans quelques scènes), -Lamartine. Je ne veux t'en nommer que quatre; bien entendu que chaque -siècle aurait son représentant.--La manière d'aimer une femme, de faire -l'amour a toujours, dû être la même, du moins à peu de chose près. -J'entends que lorsque l'on est auprès de la femme aimée sur tout le -globe, on doit à peu près lui tenir le même discours; et ce discours -depuis la création du monde a dû varier fort peu. D'où vient donc -que dans chaque siècle les poètes ont eu une manière différente de -parler à leurs beautés, de leur parler en vers, bien entendu; car je -ne m'imagine pas qu'ils s'amusaient à leur débiter ces sornettes quand -ils se trouvaient à leurs genoux. Horace l'épicurien ne peut aimer sa -maîtresse sans se rouler sur le gazon, en buvant du falerne,--c'est -encore le plus sage. Pétrarque semble s'envoler à chaque vers. Avec -Molière et avec tout le siècle de Louis XIV naît un attirail d'arcs, -de flèches, de fers, de chaînes, que sais-je? tout un appareil de -torture dont les belles dans leur cruauté tourmentaient leurs amants. -Quant à Lamartine, il pleurniche sentimentalement sur un lac, prend -la lune et les étoiles à témoin, s'enfonce dans la Nature jusqu'au -cou.--Pourtant ces quatre hommes aimaient; y a-t-il donc différentes -manières d'aimer? Non, assurément. C'est qu'ils ont obéi à la mode de -leur temps, peut-être plus encore aux mœurs, aux penchants de leur -siècle.--Tu vois donc la curieuse étude qu'on pourrait faire; non pas -seulement comparer les diverses expressions, mais retrouver sous ces -expressions tout un peuple avec toutes ses coutumes. Je me trompais -peut-être tantôt lorsque j'avançais que de tout temps on a tenu les -mêmes discours à la femme aimée; mais dans ce cas, en admettant que -même dans la réalité, Horace fût plus matériel que Pétrarque, cela ne -diminuerait en rien la portée de cette étude. Au contraire, je viens de -le dire, on retrouverait dans les vers du poète les habitudes du peuple -contemporain. - -André Chénier se ressent un peu du siècle de Louis XIV et, de plus, -il fait intervenir Homère et Virgile à chaque instant. Néanmoins, je -préfère ses élégies à bien des œuvres bâtardes de notre temps. Comme -je le disais tantôt à propos du style en général, comme il serait -beau de créer une expression de l'amour où le passé n'entrerait pour -rien. Faire de beaux vers où l'âme seule parlerait et n'irait pas, -pour peindre ses joies et ses tourments, emprunter de banales images, -pousser des exclamations à la Nature, etc., etc. En un mot, une poésie -amoureuse assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie que l'on -oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime sans craindre qu'elle -éclate de rire. - -Cette lettre étant essentiellement littéraire, je vais terminer par -l'exposition du plan d'un petit poème qui roule depuis plus de trois -ans dans ma tête. Le titre est: _la Chaîne des Êtres_. Il aura trois -chants que j'appellerai volontiers le Passé, le Présent, le Futur. Le -premier chant (le Passé) comprendra la création successive des êtres -jusqu'à celle de l'homme. Là, seront racontés tous les bouleversements -survenus sur le globe, tout ce que la géologie nous apprend sur ces -campagnes détruites et sur les animaux maintenant engloutis dans -leurs débris. Le second chant (le Présent) prendra l'humanité à sa -naissance, dans l'état sauvage, et la mènera jusqu'à ces temps de -civilisation; ce que la physiologie nous apprend de l'homme physique, -ce que la philosophie nous apprend de l'homme moral, entrera, en résumé -du moins, dans cette partie. Enfin, le troisième et dernier chant (le -Futur) sera une magnifique divagation. Se basant sur ce que l'œuvre -de Dieu n'a fait que se parfaire depuis les premiers êtres créés, ces -zoophytes, ces êtres informes qui vivaient à peine, jusqu'à l'homme, sa -dernière création, on pourra imaginer que cette créature n'est pas le -dernier mot du Créateur, et qu'après l'extinction de la race humaine, -de nouveaux êtres de plus en plus parfaits viendront habiter ce monde. -Description de ces êtres, de leurs mœurs, etc., etc. - -Ainsi donc au premier chant, savant; au second, philosophe; au -troisième, chantre lyrique; dans tous les trois, poète.--Magnifique -idée, on ne peut le nier, surtout si l'exécution répondait au projet. -Je ne sais si tu vois les horizons de ce poème, mais pour moi, ils -me paraissent si vastes, si lumineux, que j'en recule jusqu'à ce -jour devant la tâche formidable de rimer mes pauvres vers sur cette -grandiose pensée. - -J'écris toutes mes lettres sans brouillon, tu ne dois pas y chercher -beaucoup de correction. Je me trompe sans doute fort souvent; -mais, que diable! nous ne faisons pas de la littérature ici; nous -parlons comme deux bons amis, nous communiquant nos pensées et nos -observations.--J'attends les lettres avec impatience; que les quelques -idées que j'ai émises dans cette lettre ne t'empêchent en rien de -me dire franchement les tiennes. Le premier lien de l'amitié est de -s'avouer, sans hypocrisie, ce que l'on pense. - -Chaillan te serre la main. Je te prie de présenter mes compliments à -Raynaud Jules. - -Mes respects à tes parents. - -Je te serre la main. - - - Ton ami, - - E. ZOLA. - - -Quant au poème que je suis en train de bâtir, il avance fort lentement. -J'ai encore tout le troisième et dernier chant à voir. Après peut-être -j'attaquerai celui de _la Chaîne des Êtres_. - -Je suis fort souffrant depuis quelques semaines; cela t'explique le -retard survenu dans ma correspondance. - - - - XIII - - - Paris, 24 juin 1860. - - Mon cher Baille, - - -Je relis presque chaque jour cette lettre où tu me juges en ami sévère; -non pas pour trouver des arguments qui détruisent les tiens, mais -pour voir si je suis loin de cette raison que tu me refuses, pour -m'expliquer ce que tu entends par ce mot, pour te juger toi-même. -Je ne saurais le cacher, ce que tu dis est sage; pourquoi donc mon -esprit se révolte-t-il? pourquoi cette sagesse me semble-t-elle plus -folle que ma folie? Je vais tâcher de te le dire.--Le mot _position_ -revient plusieurs fois dans ta lettre, et c'est ce mot qui excite le -plus ma colère. Ces huit lettres ont une tournure d'épicier enrichi -qui me porte sur les nerfs. Ce n'est rien de les voir écrites, il -faut les entendre dans la bouche de certains individus, d'un parvenu, -par exemple; elles s'allongent, s'enflent, roulent; chacune semble -surmontée d'un accent circonflexe.--Avoir une position, c'est, si je -ne me trompe, faire un commerce quelconque, vivre d'un emploi, sous la -dépendance de quelqu'un. A côté de cette idée, je veux te transcrire -quelques vers, bien que tu les connaisses: - - Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe. - L'habitude, qui fait de la vie un proverbe, - Lui donnait la nausée.--Heureux ou malheureux, - Il ne fit rien pour elle, et garda pour ses dieux - L'audace et la fierté, qui sont ses sœurs aînées. - Il prit trois bourses d'or, et, durant trois années, - Il vécut au soleil sans se douter des lois; - Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière, - N'a, de l'est au couchant, promené sur la terre - Un plus large mépris des peuples et des rois. - -Quelle grande et belle figure que ce Rolla! Combien est petit auprès -de lui l'homme qui court après une position! Lui ne cherche qu'une -chose, la sainte Liberté, et ce seul amour suffit à le grandir.--Te -citerai-je encore l'invocation qui précède _la Coupe et les Lèvres_? Te -montrerai-je le Tyrolien sur ses montagnes, qui soupe quand il tue? et, -par contraste, ferai-je venir ensuite ce marchand qui vend tout le jour -de la cannelle dans une boutique obscure? «Pardieu, le pauvre fou, te -dis-tu, le voilà qui divague avec les poètes; mais moi, je suis pour la -réalité, que diable!» - -C'est vrai, dès qu'une chose est grande, on en rit, on crie à -l'impossibilité, à la poésie. Le siècle est tellement à la prose -que les pauvres poètes se cachent; on a tant dit et redit qu'ils -n'avançaient que des songes creux qu'eux-mêmes ont fini par le croire. -Cependant, selon moi, le rôle du poète n'est pas tel; c'est celui du -régénérateur, celui de l'homme qui se dévoue au progrès de l'humanité. -Ce qu'il avance, ce sont bien des rêves, mais des rêves qui doivent -recevoir leur accomplissement. - -Lorsque la race humaine sortit des mains du Créateur, elle vécut sons -le soleil, libre et sans lois. Leurs descendants jouirent longtemps -du cette liberté; peuples de chasseurs et de cultivateurs, n'ayant -encore pas besoin les uns des autres, nos rêves ne s'imposèrent aucun -lien qui les unît entre eux. Chaque homme n'avait pour toute position -que celle d'être un homme; chacun fournissait à ses besoins, sans -aller chercher l'huile chez son voisin de droite et du vinaigre chez -son voisin de gauche. En un mot, ce que l'on nomme la Société n'était -pas encore constitué; la liberté régnait grâce à l'individualité. -Mais à mesure que les hommes se multiplièrent, de nouveaux besoins -naquirent; d'un autre côté, l'union faisant la force, des masses -d'individus se réunirent pour former des nations et mettre en commun -leur courage, leur intelligence. Dans cette fusion, féconde d'ailleurs -en bons résultats, l'individualité devait malheureusement disparaître, -entraînant inévitablement la liberté. La race humaine n'était plus -qu'une grande machine où chaque rouage est un homme; chacun doit -tourner dans un sens prescrit, chacun dépend d'un autre. L'un entrait -le fer dont l'autre fera le mortier, où le troisième pilera le sel -que vendra le quatrième. Ainsi tout s'enchaîne; l'homme n'est plus un -entier, il n'est plus libre.--Maintenant, jette dans cette société, qui -est celle de notre temps, un être dont l'esprit est un et indépendant; -jette un Rolla, par exemple. Il aimera mieux se laisser briser que -se soumettre à devenir une partie, lui qui est un tout; il rira -dédaigneusement de ce que tu nommes une position et qu'il appelle lui -un esclavage. Il ne voudra avoir rien de commun avec des êtres qu'il -méprise; il vivra trois ans libre et fier, puis il se suicidera. - -Voici trois pages écrites, et tu me crois bien loin de ce que je dois -expliquer; à savoir pourquoi ta sagesse me semble plus folle que ma -folie. Au contraire, j'en suis à la conclusion.--Dieu m'a pétri d'une -argile assez semblable à celle de Rolla, quant à l'amour de la liberté, -du moins. Je ne puis souffrir ce rôle passif d'instrument, ce travail -de brute que nous impose la société. Je préfère la vie du sauvage -d'Amérique, se suffisant à lui-même, à cette vie d'homme civilisé où -nous avons chaque jour besoin de nos misérables semblables. On a dit -que l'homme a été créé pour vivre en société; c'est possible, mais -du moment que le bien qui en résulte doit être acheté au prix de ma -liberté et de mon individualité, c'est un bien dont la source est trop -amère et que je refuse. Toi, au contraire, tu sembles accepter ce -sacrifice fort paisiblement; tu consens à acheter le bonheur à quel -prix que ce soit. Étrange bizarrerie! je ne conçois pas de bonheur -sans liberté; toi, au contraire, pour arriver au bonheur, c'est la -première chose que tu sacrifies. Dis-moi donc en quoi il consiste, -ton bonheur, ou sans cela nous ne nous entendrons jamais. Pardieu, je -t'entends rire encore ici. La poésie m'emporte toujours, n'est-ce pas? -la liberté, quel rêve insensé! Je le jure devant Dieu, si je n'avais -pas de famille, je m'exilerais, j'irais je ne sais où; mais il faudrait -que je la trouve, cette liberté, soit dans la plaine, soit sur la -montagne.--J'ai peut-être tort; je ne sais que conclure. Mais je le -dis en vérité, tu t'es fait le champion d'une bien laide cause. Cette -lettre que tu m'as écrite n'est pas la lettre d'un jeune homme de vingt -ans, du Baille que j'ai connu. J'ajouterai: j'aime mieux mon rêve si -grand, si sublime, que la mesquine et désolante raison.--D'ailleurs, -puis-je changer? Dieu m'a créé tel: je marche dans mon chemin, quitte -à m'ensanglanter les pieds.--Es-tu de bonne foi? est-ce vrai que tu ne -rêves plus la liberté? est-ce vrai que tu acceptes la réalité, la vie -sans murmurer, sans en créer une plus belle dans tes songes? est-ce -vrai que tout est mort en toi, que tes aspirations se bornent à un -bonheur matériel? Alors, mon pauvre ami, je te plains; alors, tout ce -que je viens d'écrire te semblera, comme tu me l'as dit, dépourvu de -raison, de sang-froid et de bons sens. - -Tu voudrais, me dis-tu, me voir considérer un peu plus en homme les -choses humaines. Que crains-tu pour moi? Crois-tu qu'il ne sera pas -toujours assez temps que la réalité me vieillisse? Je pèche par mauvais -vouloir, et non par ignorance; je connais parfaitement le réel; si -je ne m'y soumets pas, c'est que je ne le veux pas. Veux-tu que je -te dise: je voudrais, moi, te voir rêver plus que tu ne le fais. On -revient toujours à la réalité, mais on ne revient jamais à l'idée; -une fois blessé, l'ange remonte au ciel, sans prêter l'oreille à -vos sanglots. Tu es enfoncé dans le matérialisme jusqu'au cou; sous -prétexte que tu cherches le bonheur--je ne sais quel bonheur,--tu dis -adieu au rêve. Le bonheur de la brute est de manger et de dormir; -ce n'est pas le tien, je présume, et pourtant tu prends le chemin -qui y conduit. Qu'on ne te parle pas de poésie, qu'on ne te parle -pas de liberté; que ces fous meurent à l'hôpital; toi, tu cultives -les intérêts matériels, tu veux te faire une position.--Est-ce -vrai, Seigneur, que vous nous avez créés pour promener notre misère -d'esclavage en esclavage? est-ce vrai que cette âme que vous avez -partagée avec nous, doive se plier comme un vil métal sous l'étreinte -du premier venu? est-ce vrai que la liberté n'est qu'un mot? Je sais -bien, mon cher Baille, que la majorité est pour toi, que mes lettres -feraient rire. Et pourtant, tu dois me comprendre; n'est-ce pas que -je ne suis pas complètement fou? n'est-ce pas que ce rêve est un beau -rêve? Marche dans ton sentier; moi, je ne sais ce que Dieu me garde, -mais je mourrai content si je meurs libre. + Quittons cette question -brûlante. Je te transcris ci-dessous trois pages d'une lettre que j'ai -envoyée à Cézanne. Je te les envoie parce qu'elles sont, en quelque -sorte, la conclusion de tout ce que je t'ai écrit jusqu'ici sur l'amour -et sur les amants. Les voici: - -«L'autre soir je rêvais, me promenant sous les ombrages du Jardin des -Plantes. La nuit tombait; un doux parfum s'échappait des mille fleurs -qui ornent les parterres. J'allais, fumant ma pipe, le nez au vent, -admirant les blanches jeunes filles qui se lutinaient autour de moi, -dans les allées. Soudain, j'en vis une qui ressemblait à l'Aérienne; -et voilà mon esprit qui court en Provence, qui divague.--J'ai lu -quelquefois cette phrase dans les romans: «Ils se virent, une étincelle -jaillit, ils comprirent qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, et -ils s'aimèrent.» Je ne m'étonne plus alors si des amours, commencées -ainsi, finissent toujours misérablement. L'âme n'y est pour rien, -dans ce simple coup d'œil; vous n'avez pu apprécier que la beauté -du corps. Ou, si votre amour est pur, si ce n'est pas le seul désir -qui vous entraîne, ce n'est pas la femme que vous venez de voir si -rapidement que vous aimez, c'est un être que crée votre imagination, -qu'elle doue de mille qualités morales. Tu vois, dès lors, les deux -écueils inévitables de ces amours si subites; de deux choses l'une, ou -vous n'aimez que le corps, et cela est infâme, ou vous aimez un être -fictif qui n'est pas celui avec lequel vous allez vivre; et c'est vous -exposer à perdre toutes vos illusions, à trouver un diable, quand vous -rêviez un ange.--Ne vaudrait-il pas mieux suivre une autre marche, -connaître avant d'aimer, passer par l'estime pour arriver à l'amour; -voir en un mot sa passion, faible d'abord, croître ensuite chaque -jour.--Voilà qui est fort sage, me diras-tu, mais le moyen de mettre -ces maximes en pratique lorsqu'on a vingt ans? Patience donc! c'est -pour arriver justement à la pratique que je viens de faire ce bout de -théorie.--Encore quelques mots. A notre âge, ce n'est pas la femme que -l'on aime, c'est l'amour. Nous avons besoin d'une maîtresse, n'importe -laquelle. La première femme qui nous sourit, c'est elle que nous -voulons posséder; nous nous jetons en aveugle à sa poursuite; si elle -nous résiste, nous n'en sommes que plus épris, nous déclarons que nous -allons mourir pour elle; si elle nous cède, hélas! nous perdons bien -vite nos belles illusions. O mes amis, écoutez-moi attentivement: j'ai -trouvé un remède pour tous: pour vous qui désespérez de ne pas avoir, -pour vous qui désespérez d'avoir eu.--Je me promenais dans le Jardin -des Plantes, rêvant à l'Aérienne. J'examinais ma conduite passée, et je -la trouvais si sotte à son égard que je cherchais celle que j'aurais dû -tenir. De ces réflexions jaillit le moyen pratique annoncé ci-dessus. -J'aurais dû, me dis-je, tâcher de la voir seule à tout prix, ou, si -cela eût été impossible, lui écrire une lettre contenant en abrégé ce -que je désirais lui dire verbalement. Voici en quelques mots les idées -qu'aurait contenues cette lettre: «Mademoiselle, ce n'est pas un amant -qui vous écrit, c'est un frère. Je me sens si isolé dans ce monde, que -j'éprouve le besoin de connaître un cœur jeune qui batte pour moi, qui -me plaigne et me console, me juge et m'encourage. Je n'ose ni ne veux -vous demander votre amour; ce serait profaner un tel sentiment que -de croire qu'il puisse naître dans deux cœurs qui ne se connaissent -pas encore. La seule chose que je désire est votre amitié, une amitié -augmentée par une connaissance réciproque de nos deux caractères. Si -vous me pensez digne un jour d'un sentiment plus tendre, ce jour-là, -nous interrogerons nos cœurs, et s'ils battent également tous les deux, -nous pourrons commencer un nouveau genre de vie. Mais jusque-là ma -main pressera votre main comme celle d'une sœur, mes lèvres ne vous -donneront un baiser que lorsque je serai certain que les vôtres me le -rendront, etc., etc. Votre frère».--Cette lettre développée habilement -ne manquerait pas son effet, surtout si la jeune fille était une âme -généreuse, poétique, exempte de préjugés. Admettant qu'elle accepte -cette amitié, soit à la suite de nouvelles lettres, soit par d'autres -moyens, tu vois les mille conséquences qui en découlent. D'abord, tu -n'aimes pas à l'aventure; si la jeune fille est réellement digne de -toi, si vos caractères sympathisent, ces titres de sœur et de frère -se changeront bientôt en ceux de bien-aimée et d'amant; surtout, et -c'est là le sublime, vous vous connaîtrez, partant vous vous aimerez -avec l'âme, _tels que vous êtes_, éternellement! Si l'amour ne vient -pas, si l'amitié même faiblit, c'est un signe certain que vous ne vous -convenez nullement; vous auriez beaucoup souffert si, croyant vous -aimer, tandis que vous n'aimiez que l'amour, vous vous étiez bientôt -séparés, niant l'amour, ce qui est une monstruosité. C'est donc un -bien que d'avoir essayé d'abord de l'amitié et de vous éloigner, -reconnaissant simplement que vous n'avez pas le crâne fait de même. -Si, au contraire, et c'est la dernière supposition possible, l'amitié -reste et que l'amour ne vienne pas, n'est-ce pas déjà charmant d'être -l'ami d'une jolie femme, d'avoir toujours l'espérance, cette douce -chose, d'être son amant un jour? L'amour où il mène n'est pas un de ces -amours romantiques qui s'enlèvent comme du lait et retombent flasques -et mornes. C'est un préservatif contre la désillusion, cet abîme où se -noient tous les cœurs de vingt ans. Enfin, c'est un adoucissement aux -peines qu'éprouvent les amants dédaignés.--Que diable! on ne fait pas -toujours d'une pierre trois coups.» - -Voilà ce que j'ai écrit à Cézanne. Eh bien! mon cher Baille, ne suis-je -pas raisonnable? Ne dirais-tu pas lire la discussion d'une formule -d'algèbre? Ce n'est plus un rêve ceci, c'est de la pratique; j'avoue -que je ne donne pas mon moyen comme infaillible, tant que l'expérience -ne sera pas venue le démontrer. - -Je ne sais que te dire pour t'exciter à m'écrire plus souvent. Je sais -que tu as toujours aimé la littérature, que tu te serais peut-être -fait homme de lettres, si tu ne t'étais imposé de prétendus devoirs. -Ne parlais-tu pas au mois d'août de prendre des leçons de littérature? -Mais la pratique n'est-elle pas la meilleure des leçons? Crois-tu que -ton style ne deviendrait pas plus facile, si tu m'écrivais une lettre -chaque semaine. Tu me diras que tu n'as pas de sujet; eh! mon Dieu, -prends le premier venu, la religion, nos vertus, la modestie, etc.; nos -penchants, l'amour, le jeu, l'ivrognerie, etc.; prends la science si tu -veux, la morale, que sais-je? Écris-moi quatre, huit pages n'importe -sur quoi; cela te déliera la main, je te répondrai et nous étudierons -ainsi réciproquement la domaine de nos pensées. Moi, j'attaque un peu -tous les sujets dans mes lettres; mais tu ne me réponds pas, et je -finis par me taire, faute de contradicteur.--Voici tes examens qui -approchent, tu me répondras que tu n'as pas le temps.--Je n'ajoute -qu'une chose: j'ai vingt lettres de Cézanne, dix de Marguery, et cinq -de toi. Ce n'est pas le temps qui te manque; c'est impossible. Tu es -donc un paresseux, et je jure devant Dieu que c'est la dernière fois -que je me plains,--mais, comme on dit, je n'en pense pas moins. - -Je vais envoyer mon poème--sept cents vers--à Cézanne. Je lui dis de te -le faire remettre; tâche de ton côté de te le procurer. A bientôt. - -Mes respects à tes parents. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XIV - - - 4 juillet 1860. - - Mon cher Baille, - - -Je viens de lire _Jacques_ de George Sand. C'est une œuvre étrange, -on ne saurait la feuilleter sans pleurer, sans éprouver des frissons -d'enthousiasme. L'action la plus simple, l'intrigue la moins -compliquée, et pourtant chaque phrase vibre, chaque mot vous émeut. -Jacques, le héros, épouse une jeune fille, Fernande. Cette Fernande -prend un amant, Octave, et Jacques a la grandeur d'âme--d'autres -diraient la sottise--de se suicider pour laisser sa femme vivre -heureuse avec son amant. C'est que ce Jacques est un être idéal, c'est -qu'il n'a pas les mille préjugés de notre sotte société; c'est que -Fernande n'est pas coupable à ses yeux; elle ne l'aime plus, en aime un -autre, mais n'est pas hypocrite avec lui et ne va pas lui offrir ses -lèvres chaudes encore des baisers de son amant. Quelle loi peut forcer -la femme à aimer toujours le même homme? Quelques mots balbutiés par -un maire et un prêtre sur la tête de deux époux, peuvent-ils enchaîner -leurs cœurs, comme ils enchaînent leurs corps? De quelle garantie -est le mariage en amour? et ne serait-ce pas l'institution la plus -monstrueuse, si on n'invoquait en sa faveur des raisons de famille et -de garantie matérielle? Le mariage ne saurait donc imposer l'amour à -la femme; la seule chose qu'il commande, c'est de garder sa couche -pure pour ne pas introduire de fils étrangers dans la famille. Mais -l'homme qui épouse une femme qui manque de sympathie, qui voit leur -amour faiblir, qui voit même sa femme aimer un autre homme, combattre -sa passion, sangloter et se tordre, lutter pour rester fidèle contre -nature; cet homme-là ne serait-il pas un lâche s'il courbait cette -malheureuse que la loi humaine lui livre comme une chose, mais que la -loi naturelle lui refuse; cet homme-là, s'il est grand et généreux, ne -doit-il pas lui rendre une liberté qui appartient à toute créature de -Dieu? Ne serait-il pas infâme s'il pressait encore dans ses bras un -corps dont l'âme n'est plus à lui? ne serait-ce pas un embrassement -de brute. Certes, le mariage est une chose inique, considérée ainsi, -surtout avec les préjugés qui s'attachent sottement à l'honneur -conjugal. On comprend qu'un grand esprit, tel que George Sand, ait -levé l'étendard de la révolte, tâchant de faire voir tout ce qu'il -y a d'ignoble et d'odieux dans cet enchaînement de deux existences, -tout ce qu'il y a à craindre pour ces pauvres cœurs humains, si -fragiles et si aimants.--Jacques est, comme je te le disais, une -nature exceptionnelle; Jacques est un grand cœur, plein d'amour, plein -d'abnégation, la plus sublime des vertus. Il aime toujours Fernande; -pour lui elle est restée pure malgré sa chute; elle a combattu tant -qu'elle a pu; il l'aimerait peut-être moins, si elle n'avait pas -succombé. Il l'aime toujours, il l'aime assez pour préférer son bonheur -à elle à sa propre vanité, à son propre égoïsme. Il méprise la société, -ses institutions, ses préjugés; il part laissant ignorer à sa femme -qu'il sait tout et va se tuer, mettant même sa mort sur le compte d'un -accident, pour éviter le moindre remords à sa Fernande adorée. Grande -figure que l'on ne peut contempler sans être ébloui, qui, parmi tous -ces vains qui nous entourent, nous semble tellement sublime que nous -nions son existence. Puis, quelle ardente passion, quel dédain pour -tout ce qui nous attire, quelle fierté dans ce silence qu'il garde -sur ses sentiments et sur ses pensées! Je ne pourrais t'analyser un -tel homme; lis le roman et tu pleureras peut-être comme moi; lis-le, -ou vraiment je t'en voudrais.--Quant à Fernande, elle est la femme -personnifiée: la femme pliant sous le premier souffle d'amour dont -rien n'égale la tendresse sinon la fragilité. Dévouée jusqu'au dernier -moment à Jacques, elle n'a plus pour lui que de l'amitié; elle repousse -ses caresses, mais lui presse toujours la main. Elle ne l'aime plus, -et, comme elle a besoin d'aimer, elle s'adresse au premier venu, mais -elle lutte, elle souffre et se briserait si son maître de par la loi -n'avait pas pitié d'elle. Si Jacques est une exception, un personnage -idéal, création de poète, Fernande est une réalité. Rien de plus -strictement vrai que cette situation d'une femme n'aimant plus son -mari et ne pouvant s'empêcher d'aimer un autre homme. La malheureuse, -qui n'a pas un Jacques pour époux, doit finir par tomber dans la bouc -et partager son lit avec deux hommes à la fois. C'est sans doute -pour nous montrer quelle rare grandeur d'âme, par conséquent l'homme -étant généralement petit, pour nous faire voir quel nombre de femmes -le mariage mène à la dégradation, que l'auteur nous a donné cette -œuvre.--George Sand a nié, je crois, son hostilité au mariage, et -cependant cette hostilité ressort de chacun de ses romans.--Lorsqu'on -indique une maladie, on est forcé de donner en même temps le remède, -surtout si l'on veut faire une œuvre bonne et utile. C'est ce que -George Sand ne fait pas; elle démontre que le mariage est la chose la -plus monstrueuse qui existe, elle y nie le bonheur et l'amour, mais -elle ne dit pas quelle institution elle voudrait voir à la place de -ce lien éternel. Veut-elle le divorce? Veut-elle qu'on change d'amour -comme on change de chemise? Ou bien a-t-elle conçu une nouvelle manière -de vivre entre amants, garantissant la famille, faisant disparaître -l'adultère, etc., etc. C'est ce qu'elle ne nous dit pas; et alors son -roman peut être vrai, mais d'une désolante vérité. C'est une mauvaise -action, une torture inutile, une lecture trop forte pour les cœurs de -vingt ans.--Quant à moi, je crois que le bonheur peut exister dans -le mariage. Si Jacques n'est pas heureux avec Fernande, c'est que -Jacques est un rêve et Fernande une réalité. Dans un roman, une étude -de passions humaines, dès qu'un personnage est purement idéal, ce -personnage devient une exception, il ne saurait sympathiser avec les -autres qui ne sont que des hommes. Ses relations avec eux ne peuvent -manquer un jour de se rompre violemment, leurs suites seront son propre -malheur et celui des êtres qui l'entourent. Comme la baguette que -l'on plie et qui reprend brusquement sa première position, dès qu'on -la lâche, il remontera au ciel, d'où il vient, laissant les humains -s'entendre avec les humains. Ainsi le stoïque, le sublime Jacques -ne peut vivre avec la frêle, l'humaine Fernande. Nulle sympathie -entre eux, c'est un ange aimant une mortelle qui demande à grands -cris que le divin amant éteigne le feu de ses regards pour ne pas la -consumer.--Mais, au contraire, vous réunissez deux êtres de ce bas -monde d'une égale faiblesse, je ne vois pas pourquoi ils ne seraient -pas heureux. Je n'ignore pas que l'orgueil de la femme doit se révolter -d'un esclavage relatif, je comprends tout ce qu'a d'horrible, comme je -te le disais, la position d'une épouse honnête qui aime un autre homme -que son époux; mais cette passion ne lui viendra pas, si son mari ne -lui est ni supérieur, ni inférieur, si l'harmonie règne entre eux. Et -même si elle aimait, elle oserait avouer sa faiblesse à celui qui est -aussi faible qu'elle; en un mot, ces deux êtres s'appuieraient l'un sur -l'autre, chancelant quelquefois mais se redressant toujours par une -mutuelle condescendance.--Ce n'est pas que j'approuve fort le mariage; -bien au contraire, j'y apporterais de notables changements, si l'on me -laissait libre. Mais tel qu'il est, ce mariage qu'on ne peut attaquer -sans entendre hurler autour de soi les bégueules et les petits esprits, -il peut devenir une source de bonheur et d'amour entre deux êtres -sages, exempts de préjugés. Si l'on appelle amour la passion échevelée, -certes le mariage ne le donne pas; si l'on entend par bonheur un ciel -sans nuages, allez encore chercher plus loin. Mais, si vous n'êtes pas -trop exigeant, si l'amour auquel vous aspirez est profond et calme, -si vous entendez par bonheur des jours de soleil et des jours de -pluie, mariez-vous, mes enfants, mariez-vous.--Je sais que les esprits -d'élite sont ceux-là mêmes qui demandent trop. Je ne parle pas pour -eux. Que les fous aillent, comme tu le disais, mourir à l'hôpital. De -quel poids sont dans la balance humaine ces êtres rares et sublimes, -ces Don Juan qui se prennent d'amour pour un idéal, qui courent le -monde en sanglotant, ou se heurtant le front à la réalité. Je parle -pour les masses, même pour ces poètes qui mettent leurs rêves dans -leurs ouvrages, mais qui savent accepter la réalité dans la vie, en la -colorant, il est vrai, de quelques rayons de leur imagination.--Mon -mariage, je ne saurais le répéter, n'est pas cette bonne affaire que -l'on nomme de ce nom. C'est un mariage à moi, un mariage d'amour, de -sympathie, basé sur une réciproque connaissance de caractères, un -mariage dont je t'entretiendrai quelque jour.--Je veux te parler encore -de deux personnages du roman de George Sand; premièrement d'Octave, -ce jeune amoureux auquel le voisinage de l'héroïque Jacques nuit -singulièrement. Noble cœur d'ailleurs, mais égoïste, mais faible, en un -mot, Octave est un homme. On comprend parfaitement que Fernande l'aime; -tous deux pensent de même, tous deux sont fils de la terre. Le second -personnage est une nommée Sylvia, la femme idéale, comme Jacques est -l'homme idéal. Il y a donc sympathie entre eux. Malheureusement cette -Sylvia, fille illégitime, est _peut-être_ la sœur de Jacques, la mère -de cette jeune fille ayant eu pour amants et le père de Jacques et un -autre individu lors de sa naissance. Ces deux êtres créés l'un pour -l'autre ne peuvent donc s'aimer. Le roman, envisagé ainsi, conclut dans -mon sens. La fatalité a tout fait; si Jacques avait pu épouser Sylvia, -si Octave avait épousé Fernande, jamais couples plus heureux n'auraient -vécu sous le ciel, Dieu ne l'a pas voulu et c'est la cause de tous -ces sanglots.--Je ne saurais d'ailleurs trop te conseiller de lire -ce roman; c'est un chef-d'œuvre où le cœur vibre à chaque page. Jugé -comme œuvre d'art, comme drame, on ne saurait trop l'admirer; mais, -comme œuvre de philosophie pratique, tu vois que je blâme l'auteur. -Pour me résumer et faire disparaître les contradictions que tu croirais -remarquer dans cette lettre, je conclurai en disant: que, poète, je -n'ai jamais rien lu d'aussi beau, mais que, homme, je me refuse à ce -désolant mélange d'idéal et de réalité.--Je ne le dirai rien du style -de l'auteur, tu l'as apprécié toi-même. Seulement le roman est par -lettres. Comme j'ai déjà assez babillé sur ce sujet, je le dirai plus -tard ce que je pense de ce genre.--Ne prends ces appréciations que -pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire écrites sous l'impression encore -brûlante de l'ouvrage, et fort confusément sans doute. - -Je lis _Shakespeare_, ce sera pour un autre jour. - -Je suis raisonnable dans cette lettre, et je regrette de m'être trop -emporté dans la dernière sur le mot: _position_. Je ne sais si tu l'as -remarqué, la raison chez moi est vivace, et si je parais en manquer, -c'est que j'en fais un mauvais usage, que je m'en sers pour justifier -mes folies. Oui, je le reconnais, c'est sagesse d'accepter la société -telle qu'elle est, de se plier à ses usages, tout en sachant que ses -usages sont sots et ridicules. Ce qui m'irrite, c'est lorsque je crois -remarquer que celui qui plie la tête, la plie comme une brute sans -conscience de ce qu'il fait, en léchant la main de celui qui le réduit. -Voilà ce qui faisait ma colère. Suis la pente de la foule, je ne t'en -estimerai que plus, mais dis avec moi que le monde est méprisable et -petit, que la nécessité te force à vivre aussi sottement que lui, que -tu frémis sous le joug. - -Je relis quelquefois tes anciennes lettres. Hélas! que nous sommes loin -de ce temps où j'écrivais _Ce que deviennent les pions_, où tu raillais -dans _les Chandelles autrichiennes_. Une année seulement s'est écoulée, -et pourtant que de changements dans nos caractères, dans nos pensées! -Nos esprits sont peut-être plus élevés, nos horizons plus larges, mais -nous avons perdu notre joyeuse insouciance; nous désirons résoudre les -problèmes de la vie, et avec ces recherches commencent nos doutes et -nos pleurs. Cette lettre fut pénible pour moi, je ne la faisais que -dans mes moments de tristesse; nous étions alors des enfants moqueurs, -nous ne sommes plus que des railleurs désolés. - -Puisque je suis en train de gémir, continuons par un -sanglot.--J'arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l'amour -dans le cœur. Je tendais les mains à la foule, ignorant le mal, me -sentant digne d'aimer et d'être aimé; je cherchais partout des amis. -Sans orgueil, comme sans humilité, je m'adressais à tous, ne voyant -autour de moi ni supérieur, ni inférieur. Dérision! on me jeta à la -face des sarcasmes; j'entendis autour de moi murmurer des surnoms -odieux, je vis la foule s'éloigner et me montrer du doigt. Je pliai la -tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi -si jeune, moi dont l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux -le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, -lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai -le front et une immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à -côté des nains qui s'agitaient autour de moi, je vis combien mesquines -étaient leurs idées, combien sots leurs personnages, et frémissant -d'aise, je pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais -pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là, je conçus un -autre projet: les écraser de ma supériorité et les faire ronger par ce -serpent que l'on nomme l'envie. Je m'adressai à la Muse, cette divine -consolatrice, et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je -leur jetterai à mon tour ce nom à la face, comme un sublime démenti -de leurs sots mépris.--Mais, si j'ai de l'orgueil avec ces brutes, -je n'en ai pas avec vous, mes amis; je reconnais ma faiblesse, et je -ne me trouve pour toute qualité que celle de vous aimer. Je me suis -cramponné à vous comme le naufragé à sa planche de salut, dans la -débâcle générale de mes amitiés. Dieu vous envoya pour me retirer du -gouffre où je tombais désespéré.--L'ivraie étouffe les plus beaux épis, -et l'on maudit l'ivraie; dès mon enfance, la société m'est apparue -comme une mauvaise plante étouffant les plus nobles cœurs, et je maudis -la société. Et pourtant quelques bleuets brillent dans les mauvaises -herbes; vous êtes mes bleuets, mes amis, mes fleurs bien-aimées, vous -n'avez rien de commun avec les racines parasites et dévorantes; je -puis vous aimer et les détester, sans vous confondre, quoique le même -terrain vous ait donné naissance. - -Je reçois ta lettre à l'instant. Je termine cependant celle-ci sans y -répondre, je remets cela à ma prochaine missive. Seulement, je crains -que sur certains points nous ne nous entendions jamais. Tu juges en moi -le poète en homme et je juge en toi l'homme en poète. Tu veux appliquer -mes rêves à ta réalité et je veux appliquer ta réalité à mes rêves. -Dans tout cela tu es le plus raisonnable, mais, franchement parlant, tu -es le plus mesquin. Je te déclare formellement, ce n'est pas parce que -tu es un _homme_ que je t'en veux, c'est parce que tu n'es pas assez -_poète_, c'est parce que tu laisses étouffer l'âme par le corps. Tu -reviendras sur tes pas, me dis-tu; je le souhaite, mais je crains que -tu ne puisses plus. Tu pourras peut-être penser que c'est parce que tu -travailles, parce que tu veux te faire une position, que je m'irrite. -Nullement. Je comprends cette liberté de pensée que tu me vantes, et -c'est la mienne; je reconnais même jusqu'à un certain point que c'est -la seule possible. Mais tu te tromperais étrangement en croyant la -posséder, du moins dans tes lettres. Tu obéis à la pente de la foule, -tu défends les théories de la foule. Tu n'inventes rien, tu ne rejettes -rien; la vie telle qu'elle est te semble fort belle et tu n'as pas même -un sanglot pour protester.--Comment suis-je libre, sinon de penser? Que -fais-je, sinon des rêves? Tu conclus donc dans mon sens, je jouis de -toute l'indépendance permise. Mais, puisque tu me contredis, puisque -tu n'es pas même libre dans tes lettres, ai-je tort de vouloir un peu -d'originalité, de liberté dans ton esprit. La réalité est la réalité, -et c'est déjà beaucoup; mais si de plus la réalité nous empêchait -de rêver, le plus court serait d'aller voir ce que nous garde le -ciel.--Comme tu l'as dit, tu n'as pas compris ma dernière théorie sur -l'amour; il est curieux qu'en cette matière tu sois le poète et moi le -réaliste. D'ailleurs, nous reparlerons de tout cela plus longuement. - -J'ai envoyé mon poème à Cézanne, ainsi que je te l'avais annoncé. -Cette dernière œuvre pèche beaucoup par les détails; même une faute de -prosodie m'est échappée dans la copie que je vous ai envoyée. J'attends -toutefois ton jugement pour comparer les défauts que tu me signaleras à -ceux que je connais déjà. - -Jeudi dernier, j'ai soupé chez une famille provençale en compagnie -de M. Bevançon, garçon fort gai, que je ne connais pas assez pour me -permettre de le juger, mais vers lequel aucune sympathie ne m'autorise. -Il m'a prié de te présenter ses amitiés, et c'est pour cela que je te -parle de lui. De plus, j'ai appris que Matheron me cherchait. Ayant -découvert son adresse, je me propose d'aller lui serrer la main.--Quant -à Raoul, je dois chaque jour le voir. Je partage ton jugement sur -lui.--Tu me parles de De Julienne, de Marguery, marionnettes, cerveaux -vides, qui viennent un instant parader ici-bas dans leurs habits de -fête, puis s'endorment dans l'oubli du tombeau, bons garçons peut-être, -mais d'un horizon borné, mais cœurs étouffés sous de sottes vanités. -Laissons-les: voilà l'ivraie dont je te parlais tantôt.--Tu as -raison d'aimer Marguery, excellent garçon dans toute l'acception du -terme.--Quant au silence que garde Cézanne, il faudrait aviser. Je lui -ai dit de t'envoyer mon poème; tu pourrais de ton côté lui écrire que -je t'ai averti de cet envoi et lui indiquer un moyen pour te le faire -parvenir. Cette lettre serait inoffensive; tu te tiendrais à l'écart, -ne parlant que de moi ou d'autre chose, et cela renouerait sans doute. -A bientôt. - -Mes respects à tes parents. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - É. ZOLA. - - - - XV - - - Paris, 25 juillet 1860. - - Mon cher Baille, - - -Je m'étais promis de ne plus revenir sur notre dernière discussion; -mais la lettre que je reçois m'oblige à me parjurer. - -Je suis peiné de la façon dont tu a pris mes paroles. Moi, te traiter -de crétin! As-tu pas rêvé? Serai-je ton ami, te dirai-je toutes mes -pensées, ces pensées que je cache de peur qu'on en rie? Mon talent -d'observation est peut-être médiocre, cependant jette un regard sur -ceux que j'aime, et tu verras que j'ai trié de la foule les plus grands -cœurs, les plus grandes intelligences. Paul, dont le caractère est -si bon, si franc, dont l'âme est si aimante, si tendrement poétique; -toi, l'énergique, l'opiniâtre, qui aime comme il travaille, toi la -belle intelligence qui n'a pas la petitesse de dédaigner l'étude parce -que l'étude lui est facile. Puis, en descendant, Houchard que j'ai -vu à l'œuvre, ami sur les bras, sur la bourse duquel on peut compter -à toute heure, en tout lieu; Marguery, le naïf, l'excellent garçon, -médiocre, il est vrai, sous bien des rapports, mais qui n'en sort pas -moins du vulgaire. Je pourrais encore te citer Pajot, jeune Parisien -que tu connaîtras sans doute à l'école, imagination poétique, mais sans -goût, intelligence supérieure.--Et je ne vante personne; certes, vous -avez vos défauts, mais, je l'affirme, ce sont là vos qualités.--Ceux -que j'appelle du nom d'amis doivent donc en être fiers, non à cause -de moi, mais à cause de ceux qui m'entourent, non pour mon faible -mérite, mais pour les mérites que je trouve en eux. Et c'est toi qui, -pour résumer mon jugement, trouves alors le beau nom de crétin! et -c'est toi qui crois réellement que c'est bien là ma pensée! Puis, tu -me demandes naïvement pourquoi cette malencontreuse épithète, qui, -heureusement, n'a jamais été prononcée.--J'ai dit que tu n'étais plus -jeune, que ton esprit était souvent systématique. Ce n'est ni parce -que tu ne fais pas de vers, mais bien des mathématiques dans un lycée, -ni parce que tu songes à ton avenir. Bien des poètes n'écrivent pas, -bien des mathématiciens sont des poètes; l'avenir appartient à tous: -tous, surtout les enfants, y songent chaque jour, ce ne peuvent être -ces raisons qui m'ont conduit. Tu t'étais fait le champion d'une laide -cause, tu trouvais tout bien ici-bas; je cherchais en vain le moindre -élan dans tes lettres, le moindre éclair d'une légitime indignation. -Mais rien de cela: des systèmes de conduite froids, raisonnés. Puis, -pour mieux m'irriter, une théorie sur les passions qui me semblait -la plus absurde du monde: les ranger comme une stupide addition, -froidement, méthodiquement, en disposer en maître et seigneur, comme -des choses matérielles; les exclure sans lutte aucune de la première -moitié de la vie, puis, plus tard les appeler, t'y livrer à l'heure -convenue. Dis avec moi qu'une telle théorie est au moins étrange; -que surtout elle ne saurait être appliquée aux passions humaines, -ces élans spontanés et irrésistibles. Tu as marché fier et calme -jusqu'ici, mais pour te faire perdre ce bel équilibre, quelle montagne, -quel vent terrible crois-tu donc qu'il faudrait? Un regard de femme, -peut-être un rien, une pensée dévorante et de chaque jour. Je le -répète, si tu peux te contenir ainsi, retenir ou lâcher les rênes à -ta fantaisie, c'est que tu n'as pas de passions, c'est que tu n'es -plus jeune.--Et ici, distinguons. Je ne connais de toi que deux faces: -le compagnon de nos parties, gai, rieur; puis l'ami qui m'écrit ces -lettres d'une sagesse, d'une réalité désespérantes. Ces deux hommes, -malgré leurs dissemblances, ont bien des rapports entre eux; le lycéen -échappé n'est fou qu'à la surface; sa folie n'est qu'une fusée, elle -brille, s'éteint, et l'enfant opiniâtre et travailleur ne tarde pas à -reparaître. Maintenant sont-ce là les deux seuls aspects sous lesquels -on puisse te voir? Te montres-tu complet, ou bien ne sont-ce que deux -parties d'un tout plus divisé? Je l'ignore; mais tu comprends que, -te jugeant, je ne puis juger que sur ce que je vois. Jadis, tu m'as -parlé d'un idéal perdu et que tu ne m'as jamais fait connaître. As-tu -aimé, aimes-tu? Je ne sais. Je te connais depuis sept ans, je cherche -en vain dans mes souvenirs une folie, une passion qui ait troublé ton -équilibre; est-ce ignorance, est-ce cécité, je n'en vois aucune. Tu -m'apparais toujours tel que tu es, marchant droit au but, avec une idée -fixe: parvenir par ton travail, sans jamais te heurter aux obstacles, -riant de bon cœur, mais dans tes moments perdus, et mesurant ton -sourire, comme tu mesures toute chose. Est-ce donc blesser la vérité, -est-ce blesser notre amitié de te dire franchement que ton caractère -est raisonnable et froid, que tu n'as pas les élans, les folies, -les passions de la jeunesse? Est-ce t'outrager que de te donner ces -qualités-ci: raison, sagesse, prévoyance. Loin de moi de te conseiller -d'imiter ces jeunes fous qui s'enlèvent pour une idée, ces caractères -faibles qui ne sauraient suivre sagement une route, qui s'amusent à -chaque fleur du sentier; loin de moi de me proposer pour exemple, -moi le fragile, le rêveur. Tu es raisonnable, sage, prévoyant; je le -constate, rien de plus. Tu devrais plutôt m'en remercier et ne pas voir -une insulte dans un portrait fidèle, tout à la louange de l'original. -Quelque chose peut bouillonner en toi, c'est ce que je ne puis savoir, -et je t'en crois sur parole. Ton tour viendra sans doute, ton équilibre -se rompra. Mais, en attendant, tu es tel que je te peins, et tu es tel, -non parce que je le veux, mais parce que cela est, parce que Satan ou -Dieu n'a pas encore placé dans toi quelque grosse roche. - ---Je veux en rester là sur ce sujet; j'ai dit ce que je pensais, ce que -j'ai cru voir, je ne saurais me démentir. Si ce jugement te blesse, ce -qui me semble impossible, tu as grand tort. C'est un ami qui te parle -sans amertume, sans autre intérêt que le tien, qui use du premier fruit -de l'amitié, la franchise; un ami tout disposé à se reconnaître quand -tu le peindras--ou du moins, s'il se défend, n'accusant jamais ton -cœur, ni ta loyauté, mais tes erreurs d'observation. - ---Tu me fais un étrange portrait d'un poète libre penseur de ton lycée: -«_Amour-propre étroit et grossier, vanité enflée et ride, égoïsme bas -et vif._» Voilà de tout petits défauts. Et c'est cet être-là qui, me -dis-tu, sort de l'ornière commune! Par ses vices alors, mais jamais -par sa supériorité. As-tu réellement l'original d'un tel portrait -sous les yeux: «_hypocrite, franc, niais_ par _calcul_»? Comment -fais-tu alors pour me vanter la société, les hommes en général, quand -tu en observes de si tristes échantillons, quand surtout tu me les -donnes comme supérieurs aux autres? L'homme parfait est un monstre, -si monstre veut dire être hors nature; il n'existe pas, Diogène l'a -cherché en vain. Mais, heureusement, l'homme complètement vicieux est -tout aussi extraordinaire. Nous avons tous de grands défauts, mais -nous nous relevons tous par une grande qualité. C'est Lucrèce Borgia, -l'empoisonneuse, se rachetant par son amour maternel; c'est Marion -Delorme, la fille de joie, sanctifiée par son pur amour pour Didier; -c'est Quasimodo, c'est Triboulet, êtres difformes au physique comme au -moral, mais rendus lumineux par leurs âmes aimantes. Fouille donc bien -ton poète, tâche de mettre son âme à nu, et ne la rejette que lorsque -tu seras assuré qu'elle ne contient rien de grand.--Non, certes, je ne -voudrais pas que tu ressembles à cet être-là. J'ai de la fierté, de la -faiblesse, mais je me croirais perdu si tu disais de telles choses de -moi. Laissons la lyre de côté; la Muse, a dit Musset, - - La Muse est toujours belle, - Même pour l'insensé, même pour l'impuissant; - Car sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle. - -Et moi je disais naguères,--pardon de me citer après un grand -poète,--dans une épître adressée à Cézanne: - - Allez, allez, mes vers! bons ou mauvais, qu'importe! - Si du monde idéal vous m'entr'ouvrez la porte, - Si vos grelots bruyants me rappellent parfois - Le bal mystérieux des sylphides des bois. - -Mais s'il est facile de juger une pièce de vers, de la déclarer -mauvaise, combien il est difficile de juger un homme, de le déclarer -vicieux. Dans les poètes, je parle en général, il y a deux êtres, -les rêveurs et l'homme réel; l'âme et le corps, l'ange et la brute. -Jugez-les séparément, sinon vous allez les condamner tous deux. -Si, voulant apprécier l'homme réel, vous vous servez du rêveur, et -réciproquement, vous direz comme tu le dis toi-même «_qu'il emploie de -grands mots, des mots sacrés tels que l'amitié, la vertu, l'âme, le -cœur, et qu'il s'en sert de bouclier pour couvrir ses actions quelles -qu'elles soient_». Vous pécherez par excès et par défaut tout à la -fois. Vous voulez que l'homme réel soit aussi fou que le rêveur et -que le rêveur soit aussi matériel que l'homme réel; ce qui est une -absurdité. Il est évident qu'il faut les séparer pour rester dans le -vrai, penser que nous avons une âme et un corps, et que cette âme et -ce corps règnent tour à tour. Jugez le poète, jugez l'homme, voyez -l'âme, voyez le corps, et ce n'est qu'en pesant les qualités et les -défauts séparément, en les comparant ensuite, que vous pouvez vous -prononcer justement.--L'homme vraiment vil est celui dont le corps -seul règne; celui-là flétrissez-le de toute votre indignation. Mais -si, sous les égarements de la chair et des passions, vous découvrez -une âme aimant le beau, le bon et le juste, par pitié suspendez votre -anathème, considérez-vous vous-mêmes avec votre fragilité et vos -bassesses: alors, pris d'une soudaine miséricorde, vous pardonnerez -peut-être.--Il est vraiment bizarre que je prenne contre toi la défense -de l'homme, moi qui naguères maudissais la société. C'est que, si je -suis âpre et emporté en théorie, je suis aussi doux et conciliant en -pratique. J'aime tout ce qui est faible et petit, tout ce qui souffre; -j'aime les animaux, parce qu'ils ne peuvent exprimer par la voix leurs -souffrances, leurs besoins. J'aime l'homme comme un pauvre blessé, et -si je m'emporte en considérant qu'il est l'auteur de ses blessures, je -trouve pourtant des larmes pour le plaindre. Je rentre en moi-même, je -vois mon égoïsme, mon orgueil, ma folie, et je pardonne leurs défauts -aux autres. Je n'ai jamais eu cette sensiblerie religieuse des vains -simulacres de religion; cependant, je m'efforce de suivre les préceptes -de Jésus-Christ, ces maximes morales et sublimes. Je suis voluptueux, -méchant, que sais-je? mais je pense fermement n'être pas tout à fait -mauvais. Je désire le bien, je cherche la vérité; et parmi tous mes -égarements, je suis persuadé que Dieu comptera pour beaucoup mes -faibles efforts. ---Nous, enfants du siècle, nous doutons de tout; si -tu doutais de ma sincérité, j'en gémirais. La déclamation a tué tous -les élans de l'âme; puisses-tu ne voir ici rien de pareil, et ne pas -croire qu'à l'exemple de ton camarade le poète, je calcule l'effet de -mes paroles et celui de mes actions. - -Quant à la régénération de la société, tâche devant laquelle tu -recules, je n'ai jamais eu l'orgueil d'essayer même de l'entreprendre. -Je ne suis qu'un atome; si ma lyre était d'airain, si ma voix avait -assez de retentissement, j'essayerais peut-être. Le rôle du poète est -sacré: c'est celui de régénérateur. Il se doit au progrès; il peut -pousser très loin l'humanité dans la voie du bien. Que Dieu me prête le -souffle et je suis prêt.--Quant à mon bonheur futur, à mon avenir, je -suis loin de ne pas y songer. D'ailleurs, si je succombe en route, ce -ne sera qu'un malheureux de moins. - -Tu te plains de mon silence, et je ne suis vraiment pas coupable. Je -t'ai écrit la semaine dernière, chez M. Maubert; la lettre a dû arriver -à Marseille le 17. Je dois conclure qu'elle ne t'a pas été remise, -et j'en ressens un véritable chagrin. Je tenais singulièrement à ce -qu'elle te parvienne, je parlais de la famille, de la civilisation, -de l'amour, et j'essayais de te faire comprendre ma manière de voir -sur ces trois sujets. Il y aurait lacune dans mes arguments, dans -mes pensées, la victoire te resterait aisée et facile. Tâche donc de -te procurer cette lettre, dans le cas que tu ne l'aurais pas reçue. -Je le répète, je tiens beaucoup à ce que tu la lises.--Peut-être -excédait-elle le poids et M. Maubert aurait-il refusé de la recevoir? -Que sais-je? Enfin, fais de promptes recherches.--Cette lettre-ci est -la troisième que je t'envoie à ta nouvelle adresse. Je crains qu'elle -ne s'égare encore. Aussi écris-moi au plus tôt, et dis-moi le nombre -de missives que t'a remises M. Maubert. J'attendrai jusque-là, sans -t'expédier une seule ligne; je tiens à pouvoir compter sur la fidélité -de notre intermédiaire. - ---Je t'ai promis de te parler de Shakespeare, ce n'est pas une petite -tâche, surtout pour la remplir dignement. Le génie se sent, mais ne -s'explique pas. Te répéter tout ce qu'on a dit sur lui, et dire sur -la foi des autres que nul n'a mieux connu le cœur humain, pousser des -oh! et des ah! avec force points d'exclamations, cela ne me sourit -nullement. N'importe, je vais tâcher de te dire le mieux possible la -sensation que fait naître en moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, -si je me rencontre avec d'autres critiques, je n'en puis mais; tout -ce que je te promets, c'est de parler d'après moi, et non d'après -tel ou tel livre.--Il faudrait presque un volume pour chaque drame -et j'aimerais mieux apprécier ainsi longuement, scène par scène, que -résumer en quelques lignes. Quoi qu'il en soit, parlons d'abord de la -forme.--Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne -permet guère d'apprécier le style. Telle comparaison qui me paraît de -mauvais goût, extravagante, déplacée, est peut-être à sa place dans -l'original; les Italiens disaient _traduttore, traditore_,--traducteur, -traître.--Néanmoins, comme je suis obligé de juger d'après ce que je -lis, j'avoue que je trouve bien des choses qui me choquent, les phrases -ici précieuses, là trop crues. Dieu me garde d'être bégueule; tu sais -combien je désire la liberté dans l'art, combien je suis _romantique_, -mais avant tout je suis poète et j'aime l'harmonie des idées et des -images. Maintenant que j'ai fait cette petite chicane, il ne me reste -plus qu'à admirer. La charpente du drame est toujours un chef-d'œuvre; -les scènes sont courtes et nombreuses; la décoration change chaque -fois et ce perpétuel va-et-vient qui nous choquerait peut-être, nous -habitue à la vieille unité du lieu, sert merveilleusement le poète, en -lui permettant de nous montrer toute l'action. Rien de plus habilement -tissé; le drame se déroule de lui-même, sans secousse, avec le tableau -de la vie elle-même; ici les pleurs, là le rire; ici le terrible, là -le grotesque. Mais rien de heurté; nous rentrons en nous-mêmes, nous -voyons dans nos rues les contrastes se coudoyer ainsi, et nous ne -pouvons nous empêcher d'avouer que la vérité a conduit la plume de -l'écrivain. Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas -rejeté l'idéal; de même que dans la vie l'idéal a une large place, de -même dans ses drames nous voyons toujours flotter une blanche vision: -_Ophélie_, et sa folie si poétique; _Juliette_, et son amour si pur. -Parfois l'idéal n'est plus l'ange de lumière, mais l'ange des ténèbres, -c'est _Caliban_, le démon de la _Tempête_, ce sont les trois sorcières -de _Macbeth_. D'ailleurs, comme bien des poètes, Shakespeare se sert -souvent de comparaisons prises dans le monde mystérieux pour peindre -l'épouvante, l'amour, etc. Ou bien encore il tire de l'horrible des -effets magnifiques, comme dans le monologue de Juliette, prête à boire -le narcotique. On doit la descendre dans le tombeau d'où elle fuira -avec son amant. Mais, au moment de porter la coupe à ses lèvres, elle -se demande si ce n'est pas là du poison; elle a peur de s'éveiller -seule dans les entrailles de la terre; elle voit les cadavres de ses -ancêtres, entend leurs gémissements, leur arrache leurs linceuls, se -joue de leurs ossements et, folle de terreur, s'en frappe le crâne. -Puis l'amour l'emporte, et dans un sublime mouvement elle boit en -s'écriant: «Je viens, Roméo! je bois à toi!» Ce morceau est des plus -beaux, et on ne peut préférer que l'entretien des amants, lorsqu'ils -se séparent à l'aurore naissante.--Pour mieux faire comprendre ma -pensée, je dirai que souvent dans Shakespeare la forme idéale recouvre -une pensée réelle, un être humain; qu'il faut fouiller au fond et ne -voir dans les mots que des exclamations arrachées par leurs passions -à des êtres réels, mais grands par ces mêmes passions. C'est même cet -emportement dans la parole qui me choque parfois, cette extravagance -dans les actions; mais ces taches sont si rares, et les beautés si -nombreuses qu'on n'a que le temps d'admirer.--Victor Hugo, a-t-on -dit, a imité Shakespeare. Bien peu, selon moi. Le poète français ose -moins que le poète anglais: l'alliance de la comédie à la tragédie -qu'on lui a tant reprochée, règne à un bien plus haut point chez son -devancier. Ainsi Shakespeare ne craint pas de faire suivre par des -musiciens une conversation joyeuse et bouffonne près du lit de mort de -Juliette. On serait choqué si on ne réfléchissait. En effet, la garde, -femme qui veille un cadavre, se soucie peu de lui, babille et rit. On -passe en chantant auprès du malheur d'autrui. C'est cette vérité que -peint Shakespeare, et au lieu de critiquer, on admire.--Aussi chez -lui, à chaque instant, de petites digressions; deux mots seulement, -et une grande lumière se fait. Ce qui est particulier à son génie, -c'est que cela ne nuit en rien à l'action principale. _Hamlet_ est -surtout un prodige en ce genre; mille incidents surviennent ne semblant -appartenir au sujet, et cependant en les retranchant on n'aurait plus -qu'une froide et pâle tragédie. Une remarque singulière encore sur ces -digressions: d'ordinaire, les drames sont courts, et l'on s'étonne -après les avoir lus qu'ils puissent contenir tant de choses. C'est -grâce, je crois, à ces scènes épisodiques.--Le poète prend donc un -sujet très simple par lui-même, seulement il le retourne sous toutes -les faces, le soumet à toutes les nuances du prisme, le met en présence -de toutes les lentilles. De là, je te l'ai dit, ce grand nombre de -petites scènes, n'entravant nullement la marche de l'action, la -grandissant et l'éclairant plutôt. Mais qu'un poète médiocre ne s'avise -pas de suivre un tel procédé, il faut être Shakespeare pour coordonner -ces morceaux divers, pour les lier solidement et faire un tout homogène -de parties hétérogènes, pour mêler ainsi les couleurs les plus -disparates, faire un monde de ce chaos et en tirer la vie humaine avec -ses rires et ses sanglots, ses blasphèmes et ses prières, sa grandeur -et ses misères. Le sentier est étroit et l'abîme est profond; si vous -n'êtes pas sublime, vous allez être diffus et détestable.--D'ailleurs, -la digression ne semble pas volontaire; elle vient naturellement et -devrait plutôt se nommer alors développement. Surtout, et c'est là ce -qui la fait accepter, elle est fondée sur l'observation, et n'apparaît -que pour révéler un des côtés de l'action tragique ou comique. Ne la -condamnez pas avant d'avoir pensé longuement: souvent l'idée est cachée -sous la forme. Réfléchissez, et le sens véritable ne peut manquer de -vous éblouir.--Je voudrais résumer ma trop courte et trop indigne -appréciation dans quelques mots saillants; j'adore les conclusions -lumineuses qui mettent à nu la pensée entière sous les yeux. -Shakespeare me semble donc voir dans chacun de ses drames une matière -à peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un prétexte -à passions, non à caractères. Elle n'est que secondaire; ce qui lui -importe, c'est de peindre l'homme et non les hommes. Chaque drame est -comme un chapitre séparé d'une œuvre d'humanité; il y peint un de nos -côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux de ne rien omettre, -introduisant tout ce qui peut lui servir. - -Othello, ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Roméo, -l'amour; Macbeth, l'ambition et le vice; Hamlet, le doute et la -faiblesse; Lear, le désespoir. Point de mesquines ou d'étranges -exceptions, une généralité grandiose, point de tendances réalistes ou -idéalistes, une conception vraie, contenant comme la vie et du réel et -de l'idéal.--Quant au style, je le répète, je ne puis le juger.--Je -voulais parler d'abord de la forme, puis apprécier deux ou trois -drames pour arriver à la pensée. Je m'aperçois que j'ai mêlé les deux -sujets. Tant pis, ou plutôt tant mieux! N'ayant pas lu Shakespeare, tu -ne m'aurais pas compris si j'étais entré dans les détails. Je préfère -t'avoir dit mon jugement sans avoir eu recours à l'examen de tel ou tel -drame. Cela d'ailleurs m'eût entraîné fort loin. Un de ces jours je ne -désespère pas de faire une étude consciencieuse sur Shakespeare; pour -l'instant, contente-toi de ces quelques lignes. D'ailleurs, tu feras -mieux de l'étudier en le lisant, qu'en lisant mes pâles et peut-être -fausses appréciations. Je le juge tel que je l'ai compris à une -première lecture; je puis me tromper. - -Si tu étais libre, je te dirais: «Lis-le à ton tour et dis-moi ce que -tu penses; peut-être la lumière se fera du choc de nos deux jugements. -Mais il faut forcément remettre cela à plus tard.--J'ai babillé et -c'est tout ce qu'il me fallait. Que mes erreurs me soient légères, si -grosses qu'elles puissent être. - -Je lis dans les journaux de province--par exemple dans le _Mémorial -d'Aix_--de fréquents articles sur la décentralisation littéraire. A -quoi bon tant de paroles, un seul fait plaiderait mieux la cause. -Qu'un auteur de département fasse un chef-d'œuvre, qu'il se résigne à -n'être admiré que dans sa petite ville, qu'il laisse là Paris, qu'il -en dédaigne les applaudissements, et cet auteur, ce chef-d'œuvre, -cette abnégation seront des arguments bien plus forts que toutes les -déclamations possibles. Pour moi, je suis bien loin d'être partisan -de cette décentralisation. Lorsque j'examine ceux qui la prêchent, -je vois que ce ne sont pas les lecteurs, surtout intéressés dans la -question, mais de petits écrivains que la fortune a jetés loin de -Paris, qui ont romans et comédies dans leurs tiroirs et qui voudraient -écouler doucement ces produits; la capitale n'en veut pas, la province -n'imprime pas: vive donc la décentralisation! Quel mal cela fait-il, -je le demande, que Paris soit le foyer intellectuel; il n'y a qu'un -soleil pour toutes les contrées de la terre, et il les éclaire et les -réchauffe toutes. Paris est l'astre de l'intelligence, il envoie ses -rayons jusque dans les provinces les plus reculées. Paris est la tête -de la France; plus la tête s'élève, plus le corps grandit; plus elle -pense, plus tout s'améliore.--La décentralisation politique a été -rejetée, pourquoi la décentralisation littéraire ne le serait-elle -pas de même? On a redouté, avec raison, la naissance des tribunes -secondaires, où de secondaires journalistes viendraient faire les -grands bras. Mais ne doit-on pas redouter aussi d'éparpiller les -hommes de talent, de créer dans chaque bourg une académie où les sots -ne peuvent manquer d'être en majorité?. Ne vaut-il pas mieux que -chaque ville envoie à Paris son grand homme, et que toutes ces lueurs -éparses se réunissent pour former un splendide flambeau?--D'ailleurs, -la décentralisation est chose impossible et je ne sais trop pourquoi -je l'attaque. Le papillon vient toujours voltiger autour de la lampe -lumineuse; le génie viendra toujours se faire applaudir à Paris. Ce -n'est pas que l'on ne puisse bien écrire en province, c'est qu'il n'y a -que la capitale pour mieux juger et distribuer des couronnes durables. -Voici quel serait mon système: composer en province et publier à Paris. - -Dans ma dernière lettre, celle que je crois perdue, je te demandais -plusieurs choses. Des nouvelles d'Aix, dont Cézanne s'obstine à ne -point me parler; tes espérances sur tes examens écrits; ton jugement -sincère sur mon poème, que tu as dû lire. L'épître que je viens de -recevoir ne peut me contenter; il faut que tu m'écrives de nouveau, -et au plus tôt. D'ailleurs, je te l'ai dit, je veux savoir avant -tout si mes lettres te sont fidèlement remises. Un mot donc dans la -première semaine d'août, et réponds-moi sur tout ce que je te demande. -Indique-moi aussi l'époque à laquelle tu comptes venir à Paris; j'ai -besoin de cette date pour fixer mon voyage. - -Le temps est assez maussade ici; ce qui fait que je ne sors pas. Je -n'ai donc vu ni Matheron, ni Raoul. - -Courage, et à bientôt. - -Mes respects à tes parents. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - -Le bonjour à Raynaud Jules.--Viendra-t-il cette année à l'École -polytechnique? - - - - XVI - - - Juillet 1860. - - Mon bon vieux, - - -Je ne sais vraiment pas que t'écrire pour remplir trois à quatre pages, -je vais toujours commencer par te copier une longue tartine que j'ai -écrite dernièrement en lisant Victor Hugo. Voici la susdite tartine: -Dans la préface du _Dernier jour d'un Condamné_, il est deux ou trois -points sur lesquels l'auteur n'a pas assez insisté. - -Et d'abord la justice humaine étant faillible, elle ne saurait infliger -un châtiment sur lequel elle ne peut revenir. Mettez l'homme en prison -parce que, son innocence reconnue, vous pouvez en tirer les verrous; -mais ne le mettez pas dans un tombeau dont la porte est close à jamais. -Il n'y a que Dieu qui puisse punir éternellement, parce que Dieu ne -saurait se tromper; c'est une insulte à ce Dieu de lui disputer ce -droit de suprême justice, de disposer en créateur de ses créatures, -d'ôter ce que l'on ne peut donner. La peine de mort est un blasphème, -un sacrilège. - -D'autre part, vous enlevez au criminel le remords, c'est-à-dire la -rédemption. Cet homme qui a mal fait, vous ne lui laissez pas le temps -de bien faire pour se racheter. Et ici encore j'invoquerai la religion; -vous désobéissez au Christ, qui releva la Madeleine, vous qui ne savez -punir le crime qu'en l'écrasant du talon. La pécheresse eut la seconde -moitié de sa vie passée dans les larmes et le repentir, pour effacer -les péchés de la première. Votre criminel à vous n'a que quelques -heures, et encore, dans l'état de trouble terrible où il se trouve, il -ne saurait en profiter. Cet homme est donc damné par votre faute et, -s'il y a une justice au ciel, cette damnation retombe sur votre tête, -sur l'humanité tout entière. Je conclus donc une seconde fois que la -peine de mort est un blasphème et un sacrilège. - -Victor Hugo me semble ne pas réfuter entièrement les grands arguments -des amants de la guillotine, celui de l'exemple. Il ne paraît pas -l'attaquer franchement; on dirait qu'il feint d'ignorer que l'idée -est celle-ci: l'homme sur le point de commettre son crime n'est-il -par arrêté par l'idée de la mort, cette loi du talion qui fait dans -sa réalité terrible pâlir les plus courageux. L'exemple, pour moi, -n'est pas dans le hideux tableau; le couperet, le bourreau, la foule -accourue, n'ont rien à voir là dedans; il est dans cette pensée -du misérable, avant le crime: «Si tu tues, il est des lois qui te -tueront». Certes, envisagé sous ce point de vue, cet argument est -formidable; que sont les bagnes, que sont les prisons cellulaires -auprès de la mort? Tous vous crieront: «La prison, la prison éternelle, -mais laissez-moi vivre!» Ainsi, la peine capitale par son atrocité même -semble devoir arrêter tous les crimes. En est-il ainsi? Hélas! non, et -la réalite est là pour nous prouver que l'échafaud, loin d'arrêter les -assassinats, n'en est qu'un de plus, juridique, il est vrai. Alors, -pourquoi ce sinistre épouvantail; religion, morale, tout est contre -lui, utilité même, et vous persistez à l'agiter vainement comme un -lambeau ensanglanté. C'est une atrocité inutile, et fut-elle utile -d'ailleurs, il faudrait la rejeter puisque tout vous le défend. Que ne -cherchez-vous une autre peine? je sais qu'il est plus facile d'amputer -une jambe que de soigner des années, mais cette amputation sera -d'autant plus odieuse que la jambe pourrait être guérissable. Ne venez -donc plus me dire que tous ont peur de la mort, ce qui est une naïveté; -que cette menace de mort arrête les assassins, ce qui n'est pas vrai; -qu'enfin vous vous servez de la guillotine parce que vous n'avez pas -d'autre châtiment aussi terrible, et aussi aisé, ce qui est à la fois -un aveu d'impuissance, de cruauté et de paresse. - -A l'œuvre donc, législateurs; refaites le Code pénal, si le Code pénal -est mal fait, mais ne souffrez pas qu'il soit dit que la justice -humaine est impuissante, paresseuse et cruelle. Que dis-je? immorale, -sacrilège, offensant les hommes et Dieu lui-même. - -Je crois que tu as lu _le Dernier jour d'un Condamné_. C'est bien -l'œuvre la plus étrange qu'on puisse lire; un frisson d'épouvante -vous prend dès la première ligne; on subit toutes les angoisses du -misérable, on monte sur l'échafaud avec lui. Je ne fais pas un crime -à l'auteur de vous briser ainsi; il n'avait qu'un but, rendre odieuse -la peine de mort; voulez-vous donc qu'il fît une idylle? Il a pris -le chemin le plus court, s'adresser à vos cœurs, à vos nerfs, faire -dresser les cheveux, vous apitoyer, mêler en vous l'épouvante à la -pitié. Quand on veut la fin, il faut vouloir les moyens. - -Il se sera dit, sans doute: «Plus ma peinture sera horrible, plus je -gagnerai ma cause, qui, après tout, est une cause grande et belle». -Ce reproche d'horreur est donc un éloge; il ne peut lui être adressé -que par ceux-là mêmes qui condamnent et que son roman vient troubler -chaque nuit par de troublantes visions. Faites disparaître la peine -de mort, faites de ce livre, terrible réalité, un vain rêve, et tous -dormiront tranquilles, et l'on ne verra plus qu'une question d'art là -où s'agite affreusement une question morale. Qu'on ne me demande pas -surtout de quel droit l'auteur a employé toute sa poésie à rendre plus -terrible cette idée, de quel droit il a choisi et traité cet atroce -sujet.--Du droit de tout honnête homme, répondrai-je, du droit de -celui qui découvre hardiment une plaie dévorante que des gens que je -ne qualifierai pas croient plus prudent de cacher. Voici le mal, voici -le cancer, guérissez-le au plus tôt, ne le laissez pas s'étendre et -ronger le corps tout entier.--Mais, me dira-t-on, ce poète n'a pas été -condamné à mort; il parle au hasard des souffrances des criminels, il -se trompe sans doute, il invente. Eh! qu'importe! Croyez-vous qu'ici -l'imagination puisse dépasser la réalité? croyez-vous que les tortures -réelles le cèdent à ces tortures inventées? Vous tremblez devant ces -sanglots que rêve le poète, que serait-ce donc si vous entendiez de -véritables cris, si vous voyiez de véritables pleurs? Je le dis avec -vous, l'auteur se trompe sans doute; ce ne sont peut-être pas là -les sensations du condamné, mais si éloignées de l'horrible réalité -qu'elles soient, elles suffisent pour soulever un coin du rideau -sanglant et nous faire entrevoir la vérité mille fois plus hideuse. Je -m'épouvante, je pleure de pitié, je crie presque au martyre, et c'est -ce que veut le poète.--La religion s'est cru attaquée dans différents -chapitres. Ainsi, l'aumônier des prisons, présenté comme habitué à ces -sortes de scènes et incapable d'émouvoir, de consoler, de convertir, -a soulevé bien des cris. Peut-être y a-t-il d'honorables exceptions; -mais dans cette question de vie ou de mort, de salut et de damnation, -si l'on avoue un seul cas où le poète soit dans le vrai, la peine de -mort devient aussitôt une chose impie. On ne se contente pas alors de -tuer le corps, on tue l'âme. Il est d'ailleurs des pages charmantes -dans ce chaos de râles et de sanglots. Le chapitre XXXIII, par exemple, -où le condamné, quelques heures avant sa mort, se souvient de son -premier amour. Cette Pépa qui vient lire par-dessus son épaule, dans -le grand jardin, aux dernières lueurs du crépuscule; ce baiser de deux -enfants de quinze ans, cette naïveté de jeune fille, c'est un de ces -doux rayons qui vous reposent et vous font sourire. Et cette scène -d'une navrante tristesse, où la fille du condamné vient le voir une -dernière fois, quelle est la mère qui ne pleure, qui ne maudisse alors -l'échafaud, ce couperet stupide qui frappe l'innocent comme le coupable. - - - (_Fin de la tartine._) - - -Je suis fort occupé en ce moment. Je termine une nouvelle intitulée _Un -Coup de vent_, style simple et gracieux. - -Quand je serai à Aix, je te la ferai lire, et tu me diras ton avis. -Je compte en composer cinq ou six pareilles et les faire éditer -ensemble sous le titre général de _Contes de Mai_. Mon rêve est de -faire paraître avant deux ans d'ici, deux volumes, un de prose et un -de vers. Quant à l'avenir, je ne sais; si je prends définitivement la -carrière littéraire, j'y veux suivre ma devise: _Tout ou rien!_ Je -voudrais par conséquent ne marcher sur les traces de personne; non -pas que j'ambitionne le titre de chef d'école,--d'ordinaire, un tel -homme est toujours systématique,--mais je désirerais trouver quelque -sentier inexploré, et sortir de la foule des écrivassiers de notre -temps. Le poème épique--j'entends un poème épique à moi et non une -sotte imitation des anciens--me paraît une voie assez peu commune. Il -est une chose évidente, chaque société a sa poésie particulière; or, -comme notre société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a -pas sa poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre. Les -aspirations vers l'avenir, le souffle de liberté qui s'élève de toutes -parts, la religion qui s'épure: voilà certes les sources puissantes -d'inspiration. Le tout est de trouver une forme nouvelle, de chanter -dignement les peuples futurs, de montrer avec grandeur l'humanité -montant les degrés du sanctuaire. Tu ne peux nier qu'il y ait là -quelque chose de sublime à trouver. Quoi? je l'ignore encore. Je sens -confusément qu'une grande figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis -saisir ses traits. N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière -un jour; c'est alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que -j'entrevois vaguement, pourra me servir. En attendant la maturité de -ces idées, en attendant d'être homme, je veux, comme je te l'ai dit, -préparer ma voie, faire deux premiers pas, c'est-à-dire jeter au public -un volume de vers et un volume de prose. - -Il m'est poussé ces jours derniers une certaine idée dans la tête. -C'est de former une société artistique, un club, lorsque tu seras à -Paris, ainsi que Cézanne. Nous serons quatre fondateurs, vous deux, -moi, Pajot, jeune homme pour lequel je te demande ton amitié. Nous -serons excessivement difficiles pour recevoir de nouveaux membres; -ce ne serait qu'après une longue connaissance et du caractère et des -opinions que nous les accepterions dans notre sein. Nos réunions -hebdomadaires, par exemple, seraient employées à se communiquer les uns -aux autres les pensées que l'on aurait eues, les remarques que l'on -aurait faites durant la semaine; les arts seraient, bien entendu, le -grand sujet de conversation, bien que la science n'en soit nullement -exclue. Le but surtout de cette association serait de former un -puissant faisceau pour l'avenir, de nous soutenir mutuellement, quelle -que soit la position qui nous attende. Nous sommes jeunes, l'espace est -à nous, ne serait-il pas sage avant de nous élancer de nous serrer la -main, de former un nouveau lien entre nous, pour qu'une fois dans la -lutte nous sentions à nos côtés un ami, ce rayon d'espoir dans la nuit -humaine. Outre cet avantage futur, nous aurions celui de passer une -agréable journée, chaque semaine, de vivre et de fumer quelques bonnes -pipes. - ---Si tu le désires, nous reparlerons de vive voix sur ce projet. - -Cézanne a dû te parler de Chaillan, du fameux Amphyon qu'il a gâché -d'après mon académie. Ce Chaillan est un garçon fort curieux, bon homme -au fond, mais d'une surface tellement dépolie qu'on ne peut le prendre -d'aucun côté sans éprouver un désenchantement. Il n'est pas fat, et -c'est là ce qui fait que je l'aime presque; s'il n'a pas de talent, au -moins ne s'en croit-il pas, ce qui le rend très supportable. J'aime -mieux aussi me promener avec lui qu'avec un Marquezi; et il est pourvu -de plus d'une certaine dose de bon sens qui fait qu'on l'écoute sans -déplaisir. C'est le seul être avec Pajot que je fréquente ici; nous -avons vidé et nous vidons encore maintes bouteilles de vin blanc, voire -de Champagne; nous fumons, nous rions et une heure se passe sans trop -d'ennui. - -Cette lettre est sans doute bien peu intéressante. Je ne veux plus -recommencer notre ancienne discussion, ni même en entamer une autre; -d'un autre côté, ma vie est des plus monotones, et, dès qu'il vient une -idée sous ma plume, je la rejette en me disant: «J'aime mieux la lui -dire de vive voix». Toutes ces causes réunies font donc que je ne sais -trop que te dire et que j'emplis cahin-caha mes huit pages de sottises. -Qu'elles te soient légères? - -Enfin, finissons la page en parlant un peu de mon voyage. Je compte -aller à Aix le 20 et y attendre ton arrivée de Marseille. Si tout -marche selon mes désirs, je ne t'écrirai plus; c'est-à-dire que dès mon -arrivée à Aix je t'en préviendrai par une lettre datée de cette ville. -Autrement, si je ne puis être à Aix le 20, je t'écrirai encore une -lettre de Paris vers cette époque, lettre dans laquelle je te dirai si -tu peux m'écrire les résultats de ton examen et les dispositions que tu -prends pour les vacances. Ainsi donc, de toute manière, ne m'écris pas -avant de recevoir une lettre de moi, datée soit de Paris, soit d'Aix, -et le disant dans ces deux cas ce que je dois faire. - -S'il faut te l'avouer, mon voyage n'est pas encore bien décidé, -c'est-à-dire j'espère tout et ne tiens rien. En tous cas, j'éprouve un -tel besoin de vous voir, de vivre un peu, que je suis disposé à mettre -Pélion sur Ossa (classique) pour arriver à mon but. Compte donc sur moi. - -O jeune homme qui a pâli sur les livres! secoue, secoue la poussière -scientifique, bourre ta pipe et remplis ton verre; or, voici le mois -des folies! - -Ma lettre est fort plate. Bonsoir. Je te serre la main. Mes respects à -tes parents. - - - Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - -Une charmante expression trouvée dans une lettre de Cézanne: «_Je suis -en nourrice chez les Illusions._» Ces trois dernières pages sont d'un -pitoyable français. - - - - XVII - - - Mon cher ami, - - -Un peu d'indisposition et beaucoup de paresse m'ont empêché jusqu'à ce -jour de t'écrire. Qu'importe d'ailleurs notre correspondance, le vide -d'intérêt est si peu propre à échanger nos idées. Le grand point est -que nous n'oublions pas que nous possédons un ami dont nous connaissons -le cœur. Tu vois que je me range à tes silences si prolongés et que -je ne raille plus tes lettres aux rares apparitions. Attendons d'être -réunis, et alors nous chercherons à nous connaître de nouveau; je suis -certain que les changements survenus en nous ne seront pas un obstacle -à notre amitié. - -Toutefois la paresse me pèse, et je commence une longue épître, peu -soucieux du contenu, écrivant pour écrire. C'est là une louable -habitude; je me traîne bien des mois, je bâtis des romans, puis un beau -matin, las de rêver, je me remets au travail, jetant sur le papier les -premières pensées venues. Causons donc de ceci et de cela; te rappeler -mon souvenir, me rappeler le tien, tel est mon but; et je l'atteindrai -quel que soit mon sujet, le ciel, l'enfer, l'idéal ou la réalité. - -Voici ma transition trouvée, puisque transition il faut, prétendent -les classiques. Tu me parles justement de l'idéal et de la réalité, et -tu me proposes de recommencer notre ancienne discussion sur ce sujet, -seulement en changeant les positions, toi devenant l'idéaliste et moi -le réaliste. Une telle idée ne saurait me plaire; j'ai écrit selon -ma façon de voir et, si je m'examine, je ne trouve aucun changement -dans ma pensée. Je me mentirais à moi-même si je t'adressais à cette -heure les lettres que tu m'as adressées anciennement. Je ne puis -devenir réaliste dans le sens que tu donnais à ce mot et, me faisant -une loi des nécessités matérielles, étouffer tous les nobles élans de -la créature. Mais, comme je ne cessais de te le répéter, je me suis -souvent heurté à la réalité; je la connais et, si tu désires, je puis -te la montrer, quitte à te parler ensuite du ciel et à te découvrir -une étoile dans chaque bourbier que je sonderai. Ce qui m'irritait -profondément autrefois était cette persistance de ta part à ne pas -vouloir comprendre ma philosophie. J'avais beau te crier: «La réalité -est triste, la réalité est hideuse; voilons-la donc sous des fleurs; -n'ayons de commerce avec elle qu'autant que notre misérable humanité -l'exige: mangeons, buvons, satisfaisons tous nos appétits brutaux, mais -que l'âme ait sa part, que le rêve embellisse nos heures de loisir.» -Tu me répondais invariablement que je me perdais aux nues, que je ne -voyais pas ce qui m'aveuglait. Ne pas le voir, bon Dieu! Je détourne -les yeux du fumier pour les porter sur les roses, non pas que je nie -l'utilité du fumier qui fait éclore mes belles fleurs, mais parce -que je préfère les roses, si peu utiles pourtant. Tel je me montre à -l'égard de la réalité et de l'idéal. J'accepte l'une comme nécessaire, -je m'y soumets selon la nature; mais, dès que je puis m'échapper de -cette ornière commune, je cours à l'autre et je m'égare dans mes -prairies bien-aimées. - -Quant à toi, je ne t'ai pas soupçonné un instant de mauvaise foi dans -la proposition que tu me fais. Je te crois incapable de parler contre -ton opinion et de t'amuser à un misérable jeu en défendant aujourd'hui -ce que tu as attaqué hier. Laissons cela à une science si improprement -appelée le droit. Au contraire, je me réjouis d'une chose; puisque -tu défends l'idéal, je t'ai donc converti et tu as donc enfin jeté -aux orties ces raisonnements puérils sur la nécessité du boire et du -manger. Nous avons nos rayons et nos ombres, nous, pauvres humains. -Nos ombres sont ces liens matériels et vitaux qui nous attachent à la -terre; nos rayons, ces ailes qui nous emportent aux cieux. Lorsque le -laboureur, la sueur au front, a passé la journée à féconder son champ, -il rentre et goûte de douces heures près du foyer domestique. Soyons -ce laboureur, mon pauvre vieux, et sachons faire habilement succéder -les rayons aux ombres. Que le corps se repaisse, puis que l'âme ait son -tour. - -Parmi les réalités navrantes qui viennent assombrir notre jeunesse, -il en est une contre laquelle se brise chaque cœur généreux, la -désillusion de l'amour. A seize ans, nous faisons de beaux rêves; notre -sang bout dans nos veines, et nous brûlons de les réaliser. Aussi nous -jetons-nous en aveugle à la poursuite de notre chimère; la première -femme rencontrée est celle que nous cherchons; notre poésie nous la -montre telle que nous l'avons rêvée, et, en fous que nous sommes, nous -plaçons en elle tout un avenir de bonheur! Hélas! ce beau ciel ne -tarde pas à s'obscurcir; un jour nous avouons avec angoisse que nous -nous sommes trompés. Mais nous sommes jeunes encore; nous poursuivons -de nouveau notre idéal, nous aimons de nouvelles maîtresses, et ce -n'est que lorsque nous avons parcouru tous les rangs, depuis la fille -publique jusqu'à la vierge, que brisés, nous déclarons que l'amour -n'existe pas. C'est là ce que les vieux appellent de l'expérience, -c'est là ce qu'ils regardent comme une qualité et nous jettent à la -face pour dominer. Veuille le ciel que je reste toujours fou à ce prix -et que, vieillard, j'aie encore toutes ces illusions qui nous font -traiter d'écervelés! - -Il est, il me semble, une question que le jeune homme devrait se poser -avant tout, question, il est vrai, qui n'empêcherait pas son rêve de -s'évanouir, mais au moins qui pourrait le guider et le faire agir en -connaissance de cause. Cette question est celle-ci: Dans quelle sorte -de femmes vais-je choisir mon amante? Sera-ce une fille de joie, une -veuve, une vierge?--Tu me demandais de la réalité; le sujet vient de -lui-même et je ne puis le refuser. Fouillons donc la fange, mon ami, -et montrons la presque impossibilité de rencontrer celle que nous -cherchons. - -Je puis te parler savamment sur la fille à parties. Parfois il -nous vient, à nous autres, cette folle idée de ramener au bien une -malheureuse, en l'aimant, en la relevant du ruisseau. Nous croyons -remarquer en elle un bon cœur, une dernière lueur d'amour, et, sous -un souffle de tendresse, nous tâchons d'activer l'étincelle et de -la changer en un brasier ardent. D'une part, notre amour-propre -est en jeu, de l'autre, nous répétons de belles pensées telles que -celles-ci: que l'amour lave toute souillure, qu'il suffît à lui seul -pour contrebalancer tous les défauts. Hélas! que toutes ces formules -sont belles, mais combien elles sont menteuses! La fille à parties, -créature de Dieu, a pu avoir en naissant tous les bons instincts; -seulement l'habitude lui a fait une seconde nature. Je ne dis pas que -son cœur soit toujours corrompu par caractère, mais toujours la trace -des débauches y demeure, toujours le bien y a été effacé par le mal. -D'une légèreté sans exemple, due sans doute à son instabilité, elle -passe d'un amant à un autre, sans regretter l'un, sans presque désirer -l'autre. D'une part, rassasiée de baisers, fatiguée de volupté, elle -fuit l'homme quant au corps: de l'autre, sans nulle éducation, sans -aucune délicatesse de sentiment, elle est comme privée d'âme, et ne -saurait sympathiser avec une nature généreuse et aimante. Voilà celle -qu'il nous prend parfois la fantaisie d'aimer, créature détournée du -sentier, intermédiaire en quelque sorte entre la femme et la femelle. -Maintenant, suppose un jeune homme désirant ramener cette misérable -enfant. Il l'a rencontrée dans un bal public, ivre, appartenant à -tous. Quelques mots prononcés sans suite l'auront touché; il l'emmène -et commence immédiatement la cure. Il lui prodigue mille caresses, -lui remontre doucement combien la vie qu'elle mène est maudite, puis, -passant de la théorie à la pratique, veut qu'elle change sa toilette -affichante contre des vêtements plus simples, plus décents, et surtout -qu'elle l'aime, s'attache à lui et oublie peu à peu ses habitudes de -bal, de café. J'entends que notre jeune homme ne soit ni un sot, ni un -jaloux: qu'il s'y prenne avec habileté et ne lui demande pas une vertu -parfaite dès le premier jour. Mais, quel que soit son amour, quelle que -soit sa finesse, je puis jurer qu'il n'arrivera qu'à se faire détester. -On le nommera tyran, on le froissera de mille façons, lui parlant de -tel ou tel ancien amant plus beau, plus généreux que lui, lui racontant -mille et mille fredaines, plus sales les unes que les autres, ne -l'entretenant que de débauches, que de sottises, que de niaiseries. Si -bien que, las de frapper sur chaque fibre sans rien en tirer, las de -prodiguer des trésors d'amour et de n'éveiller aucun écho, il laissera -faiblir sa tendresse et ne demandera plus à cette femme qu'une belle -peau et de beaux yeux. C'est ainsi que finissent tous les rêves que -nous faisons sur les filles perdues. Par bonheur, nous relirons de -cet amour trompé un excellent résultat. Nous nous sentons pris d'une -horreur profonde pour la débauche, et si nous cherchons encore le vice, -ce n'est qu'à contre-cœur et en sachant que nous agissons mal. Tu crois -peut-être que ce n'est ici qu'un cas particulier, et qu'en te racontant -cette histoire, je ne saurais parler de la généralité. J'ai bien -peur, pour un seul échantillon, de connaître l'espèce entière. Règle -générale: toute lorette adore ces poseurs de café qui le leur rendent -en les méprisant, en les traitant encore plus mal qu'elles ne le -méritent. Pourvu qu'on leur jette de la soie, des pièces de cent sous, -qu'on ne les fatigue pas trop d'amour ni de morale, elles poursuivent, -persuadées que vous êtes un fripon, un imbécile, que vous les insultez! -voire même que vous prenez un bâton. Mais qu'elles rencontrent un -cœur noble, qui tâche de les relever par l'amour, et qui, avant tout, -voulant pouvoir les estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes, -ah! celui-là, elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent, -mais ne l'aiment jamais, même dans le singulier sens qu'elles donnent -à ce mot. De sorte qu'on arrive par cette observation à cette bizarre -formule: «Aimez la lorette, elle vous méprisera; méprisez-la, elle vous -aimera.» - -Notre jeune homme trompé une première fois s'adressera-t-il à une -veuve? Ici l'expérience me manque et je ne puis que deviner et dire -mon propre goût. Il est pourtant une remarque que je fais: d'où vient -qu'à vingt ans, lorsque nous rêvons une amante, cette amante n'est -jamais une veuve? c'est-à-dire une femme faite, passée maître en fait -d'amour et dont nous ne serions, à coup sur, que les écoliers peut-être -maladroits. Cela ne viendrait-il pas de cette pensée que notre amante -doit tout tenir de nous et, d'autre part, de cette timidité d'enfant -qui recule devant une expérience plus grande, de cette exquise jalousie -de l'amant qui veut la rose dans tout son parfum pour l'effeuiller -facilement? Quoi qu'il en soit, je constate le fait; la veuve n'est -pas l'idéal de nos rêves: cette femme libre, plus âgée que nous, nous -effraye. Je ne sais quel pressentiment nous avertit que, honnête, elle -nous amènera prosaïquement et sans amour au mariage, et que légère, -elle fera de nous un jouet qu'elle jettera ensuite pour un autre. Nous -préférons tenter la femme entretenue, tenter le vice, comme je le le -disais tantôt, que de nous heurter à une vertu fardée. Nous préférons -la femme libre par une émancipation volontaire que celle à qui un -triste accident vient de rendre une liberté, peut-être désirée; nous -préférons enfin, emportés par nos jeunes cœurs, essayer une bonne -action, nous battre au nom du bien contre la débauche, que d'aimer une -femme déflorée aussi, et dont l'amour ne présente ni les difficultés, -ni la poésie de l'autre. Effet de nos cerveaux fêlés, me dira-t-on. -C'est possible; non, je le répète, une veuve nous effraye et nous ne la -choisissons que rarement pour première maîtresse. Je suis d'ailleurs -peu au courant de ces dames, et je n'affirme pas pour réel ce que je -viens de dire. - -Reste la vierge, cette fleur d'amour, cet idéal de nos seize ans, -vision qui sourit à nos chevets, amante pure du poète qui le console -dans ses rêves dorés. La vierge, cette Ève avant le péché: dernier -rayon du ciel sur la terre, suprême manifestation du beau, du bien, de -la divinité elle-même. Hélas! où est-elle cette créature divine, si -innocente que la fange des hommes ne saurait la souiller, libre comme -l'oiseau, n'agissant que par elle-même et agissant toujours bien? Je -vois çà et là de petites pensionnaires, des jeunes filles fraîches du -couvent. On me les donne comme vierges; je veux bien le croire; mais -c'est une mauvaise raillerie de me parler de la virginité physique -lorsque je demande la virginité morale. Que me fait que ces demoiselles -sachent bien faire la révérence, qu'elles sachent ceci et cela; que -même on ait pu les cloîtrer si étroitement que nulles lèvres d'homme -ne se soient encore posées sur les leurs. Ce que je voulais en elles, -c'était la chasteté de l'âme, l'amour du grand et du beau, la liberté -d'action, sans laquelle on n'arrive qu'à l'hypocrisie et qu'au vice. Et -encore ces prétendues qualités dont je n'ai que faire, on me les vend -au poids de l'or; on fait sonner haut à mes oreilles les yeux baissés, -l'air enfantin et niais de la jeune poupée; puis, lorsqu'on m'a bien -détaillé ses mérites, sans seulement qu'il soit question de mon amour -et du sien, sans qu'on me permette de la connaître et de sympathiser -avec elle, on me crie, au nom des mœurs: «Monsieur, cela coûte tant; -mariez-vous d'abord, vous vous aimerez ensuite, si faire se peut». On -l'a dit avant moi, nous étalons la prostitution en plein soleil, mais -nous cachons à tous les yeux la virginité. De sorte que, ne pouvant -pénétrer jusqu'au sanctuaire, dégoûtés par la vénalité des vendeurs du -temple, nous nous adressons au ruisseau. La vierge pour nous n'existe -pas; elle est comme un parfum sous triple enveloppe que nous ne pouvons -posséder qu'en jurant de le porter toujours sur nous. Est-il donc si -étonnant que nous hésitions à choisir ainsi en aveugle, tremblant de -nous tromper de sachet et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde. -Ma vierge idéale est libre avant tout; ce n'est qu'à cette condition -que son âme est pure, exempte de feinte; ce n'est surtout qu'à cette -condition que je peux sympathiser avec elle, l'estimer et enfin l'aimer. - -Telle est pour moi la navrante réalité: la noceuse est à jamais perdue, -la veuve m'effraye, la vierge n'existe pas. Tu nies donc l'amour? me -diras-tu, et tu as renoncé à trouver sur la terre une amante. Je ne nie -point l'amour et je ne désespère de rien: seulement j'attends quelque -bon ange, quelque rare exception aux règles que je viens de poser. -Je sais parfaitement que je rêve tout éveillé, que mon désir ne se -réalisera peut-être jamais; mais il y a un peut-être et c'est là ma -branche de salut. Je me cramponne à cette idée de possibilité, et je -pars de là pour bâtir de longs romans où tout est pour le mieux et où, -près de ma compagne, je me couronne de roses et m'enivre de volupté -céleste. Puis, lorsque mon rêve s'évanouit, je doute parfois que ce -soit un rêve, je crois réellement avoir été le héros de ce poème. Je -n'en demande pas plus au ciel qui m'a doué d'une imagination assez -vive pour m'illusionner ainsi. Dans mes heures de réalité, je suis -d'ailleurs bien moins absolu qu'autrefois. Je demande à ma maîtresse -de m'aimer seulement pendant la minute que je la tiens dans mes bras; -d'être gracieuse avec moi, surtout de feindre plus d'amour qu'elle -n'en a et de ne jamais me désabuser des rêves que je puis faire. Mais, -à te vrai dire, toute cette réalité présente me semble hideuse; je ne -l'accepte que parce qu'elle s'impose. Combien je préfère mes instants -d'espérance et de rêverie! - -J'ai changé de demeure et ma nouvelle adresse est rue -Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21. J'habite là un petit belvédère, -occupé autrefois par Bernardin de Saint-Pierre et où il a, dit-on, -écrit presque toutes ses œuvres. Une mansarde de bon augure pour un -poète.--Ne m'en veux pas trop si je garde de longs silences. J'ai de -grosses occupations, d'abord à paresser, puis à travailler à un long -poème que je viens de commencer, puis à faire un petit acte en prose -pour un nouveau théâtre qui se monte aux Champs-Élysées, puis enfin à -courir de côté et d'autre pour un emploi que je sollicite et que je -compte obtenir bientôt. Tu vois que je songe à une _position_. - ---Voici Cézanne qui va venir me retrouver. Et toi, mon pauvre vieux, à -quand ton bien heureux voyage? Je t'attends toujours au mois d'octobre; -et je serai charmé de cesser cet échange de lettres, si plates le plus -souvent et où nous disons si peu. Que cela ne t'empêche pourtant de -me répondre au plus tôt. Quant à moi, je ne resterai pas un mois sans -t'écrire, et je pourrai sans doute te parler plus sûrement sur ma -situation matérielle et morale. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - -Mes respects à tes parents. - -Je n'ai jamais eu les yeux malades et je ne sais trop qui a pu mettre -en circulation un tel canard. Mes entrailles seules me font souffrir de -temps en temps. - - - - XVIII - - - Paris, le 10 août 1860. - - Mon cher Baille, - - -Le poète a deux armes pour corriger les hommes: la satire et le -cantique, l'éclat de rire de Satan, et le sourire de Dieu; l'une, jouet -qui corrige en déchirant, l'autre, baiser qui rend meilleur en faisant -entrevoir le ciel. Je m'explique: le poète satirique met à nu l'homme -et ses perversités, il les fait rougir et combat son vice par sa honte; -le chantre lyrique, au contraire, crée une chimère, un homme idéal, le -présente à l'homme réel et ramène ce dernier à la vertu par la sublime -couleur dont il l'a peint. Ainsi donc, d'un côté fouiller la fange, -en faire exhaler tous les miasmes, de l'autre, ouvrir les cieux, les -montrer pleins de rayons et de parfums. Le but, me dira-t-on, est le -même; c'est possible, mais puisque l'expérience n'a pas encore conclu -pour tel ou moyen, puisque le choix est permis entre le cantique et la -satire, je préfère de beaucoup le cantique. Je crois même, laissant là -mon goût, que les splendeurs célestes sont plus capables de ramener -les pécheurs que l'enfer; que l'on me peigne dans ma fange, il est -possible que j'en sorte, mais que l'on me montre mon voisin, l'auréole -au front, j'en sortirai plus vite encore. D'autre part, la satire mène -à l'hypocrisie; on m'accuse de tel défaut, je le cache sans moyen de -le cacher; c'est la peur qui me fait agir, et non l'envie de bien -faire. Le cantique ne saurait avoir ce résultat: il me montre le bien -dans tout son idéal, j'admire, je me sens emporté vers Dieu, pour Dieu -lui-même; mes vices s'effacent, d'autant plus que j'approche de la -Divinité. Ainsi donc le chantre lyrique agit, selon moi, avec bien plus -d'efficacité et de puissance. - -Si maintenant, laissant l'humanité, je considère le poète et les -résultats qu'auront sur lui-même ses propres chants, je préférerais une -seconde fois le cantique. Quand on remue la fange, il reste toujours -quelques souillures aux mains; quand à l'aurore on s'égare dans les -champs, on rentre parfumé de fleurs et de rosée. Le poète satirique, -voyant toujours l'homme par ses mauvais côtés, finit par le prendre en -pitié, en mépris, en haine; son rire, d'abord railleur, devient amer; -son désir de corriger se change en celui de flageller; plus il va, plus -la vase est profonde, plus il devient dur, impitoyable; son dernier cri -est un blasphème. Il est d'une naïve évidence de dire que le chantre -lyrique n'a pas à craindre ces terribles effets; ne chantant que le -bon, le juste et le beau, ne présentant à l'homme que des spectacles de -lumière, il se relève lui-même en tâchant de relever autrui. On peut, -me dira-t-on, rester honnête homme tout en faisant des satires. Je n'en -disconviens pas; mais si l'on est artiste consciencieux, si l'on se -pénètre bien de son sujet, et surtout si l'on croit ce qui est écrit, -il est clair que la satire n'est nullement apte à faire aimer les -hommes, il est clair que le poète deviendra morose et misanthrope. - -Pour me résumer et te faire même mieux comprendre ma pensée, je te -dirai que, selon moi, une lecture de Lamartine est de beaucoup plus -fertile en vertus qu'une lecture de Juvénal; l'un vous emporte d'un -coup d'aile jusqu'au trône de Dieu, l'autre, comme Dante, vous fait, -d'abord passer par l'enfer. J'ajouterai--ce ne peut être ici qu'une -hypothèse, mais une hypothèse basée sur le bon sens, sur une stricte -déduction,--j'ajouterai que Lamartine doit être meilleur que Juvénal, -si du moins on les juge d'après leurs écrits, si l'on veut bien se dire -que l'œuvre laisse toujours sa trace dans l'âme du poète; chez l'un, -la morale chrétienne fécondée par ses chants d'amour, chez l'autre, -l'intolérance et la misanthropie qui ont dû faire naître nécessairement -ses sanglantes satires. - -Après ce que je viens de te dire, je n'ai pas besoin de conclure que -j'ai choisi le cantique. Ce n'est pas que la satire, l'ironie amère -n'éclatent parfois même chez Lamartine; chacun a ses heures de peine -et de découragement. L'âme se brise, ce ne sont plus des pleurs, ce -sont des sanglots et des cris. Ces rares coups de fouet ont alors -d'autant plus de résultats qu'ils tranchent sur la douceur habituelle; -d'ailleurs, n'en auraient-ils aucun, on ne peut empêcher de soigner -l'âme blessée. Mais tailler ma plume et me mettre à noircir l'homme -de parti pris, lui ôtant ses rares qualités et faisant ressortir ses -nombreux défauts, c'est ce que je ne saurais aimer. La société, je -te l'ai dit de trop, n'est certes pas telle qu'il la faudrait; mais, -puisqu'on a deux remèdes pour la ramener au bien, qu'on use au moins du -plus certain et du plus inoffensif pour soi-même. - -Il est d'autres considérations plus élevées qui me feraient encore -choisir le cantique, je les puiserai dans l'idée que je me suis faite -du poète moderne. Qu'on ne s'y trompe pas, l'artiste est un soldat: -il combat au nom de Dieu pour tout ce qu'il y a de grand. Ce n'est -pas comme autrefois un vain rêveur, se laissant aller à sa fantaisie, -chantant pour chanter et se souciant fort peu des échos qu'éveille sa -lyre. Dans nos temps de matérialisme, dans notre siècle où le commerce -absorbe chacun, où les sciences si saines et si grandes déjà rendent -l'homme orgueilleux et lui font oublier le savant suprême, le poète a -une mission sainte: montrer à toute heure, en tout lieu, l'âme à ceux -qui ne pensent qu'au corps, et Dieu à ceux dont la science a tiré la -foi. L'art n'est autre chose; c'est un flambeau splendide qui éclaire -la voie de l'humanité, et non une misérable bougie dans le taudis d'un -rimeur. Il ne s'agit pas seulement de faire de beaux vers, il faut -que ces vers soient une sublime leçon de vertu; dans les deux cas, on -peut être un grand artiste, mais dans le premier, on se sert mal du -feu sacré donné par Dieu; dans le second, on devient un disciple, un -apôtre de la Divinité. En effet, qu'appelle-t-on art, si ce n'est la -perfection, la sublimité divine, la divinité elle-même; Dieu, poésie, -mots synonymes pour moi. Vous donc qui vous dites artistes, vous -qui vantez Dieu en vous, croyez-vous que vous n'aurez pas à rendre -compte de l'emploi de la sainte étincelle. Le Maître vous mit sur la -terre, comme il y mit autrefois les prophètes, qui étaient ses poètes -eux aussi; il vous mit, phares lumineux, dans la vie humaine, pour -indiquer le ciel à l'homme. Chantez donc, et que vos chants servent -à l'humanité; remplissez votre mission, soyez apôtres du progrès et -dites-vous qu'une lyre est une arme et non un jouet. Si l'art ne -sert à rien, si, comme on le dit souvent, les poètes ne sont que de -brillantes inutilités, disons à notre tour que Dieu n'existe pas, que -le grand et le beau sont des mensonges. La chose dont je voudrais -qu'on fût persuadé est celle-ci: que l'art doit être avant tout utile, -soit directement, soit indirectement; qu'il est aussi nécessaire à -une société que le manger et le dormir, surtout que c'est un bienfait -de Dieu, une étoile des mages placée sur le front du prédestiné -pour sortir du bourbier et guider vers la plaine fleurie l'humanité -chancelante. Dès lors, on ne hausserait plus l'épaule en parlant d'un -poète. - -En plaçant l'art si haut, j'ai par là même élevé l'artiste; -plus le dieu est parfait, plus le pontife tend à la perfection. -L'artiste.--poète, peintre, sculpteur, musicien,--est un véritable -grand prêtre. Je l'ai tantôt comparé à un prophète; c'est la meilleure -comparaison possible. Avant la venue d'un Dieu, des hommes, et ce sont -les prophètes, annonçant le Messie futur; puis, après son ascension -glorieuse, d'autres hommes, et ce sont les artistes, le rappelant aux -siècles suivants; mais au fond, prophètes, artistes, mêmes fronts -marqués du doigt de Dieu. N'est donc pas artiste qui veut, l'étincelle -ne tombe que sur quelques élus. Mais il est toujours glorieux -d'essayer; si l'haleine vous manque, qu'importe! vous tombez grand -encore d'audace. - -Laissons ce martyr et parlons du véritable artiste. Comme il est homme -malgré son génie, il peut se tromper, dépenser follement l'étincelle, -comme Alfred de Musset, de qui on peut dire heureusement que plus -tard il brûla ce qu'il avait adoré et adora ce qu'il avait brûlé. Ou -bien, comme V. Hugo, se mêler de politique, écrire sur l'événement -présent une pièce qui n'aura plus de sens demain. Ou enfin, comme -Lamartine, ne parler que de l'âme, de l'humanité en général; et c'est -là le poète usant bien de la flamme sacrée. L'artiste doit planer sur -les misérables considérations d'un jour; il ne doit pas plus se faire -chantre du vice que le héraut politique d'une époque. L'humanité, voilà -son livre, voilà sa vaste carrière; qu'il considère l'homme et non -les hommes; qu'il soutienne le faible et encourage le fort; surtout, -qu'au-dessus de nous, il nous montre un Dieu, et nous donne avec une -âme immortelle l'espérance du ciel. L'Évangile est un livre éternel, -par cela même qu'il s'adresse à l'humanité tout entière, et non à -quelques hommes seulement. Tel doit être le livre du poète: vrai pour -tous, consolant et améliorant chacun; non par l'image de telle ou telle -société, mais par celle du genre humain, non par l'enthousiasme sur une -action, sur un sentiment particulier, mais par le chant immortel de la -vertu, de la liberté, de l'amour, etc., etc.; et, pour revenir à mon -point de départ, non par la peinture de tel siècle corrompu, mais par -celle de la splendeur éternelle des cieux.--Voilà, selon moi, la vraie -poésie, le vrai poète moderne, l'homme du progrès, l'artiste sublime se -servant dignement de la lyre que Dieu lui a confiée. - -Je parle en général, ne t'y trompe pas. Un poète écrivant, comme V. -Hugo, _le Dernier jour d'un Condamné_ ne sort pas de la voie tracée, -puisqu'il s'occupe d'une question particulière. Il n'y a pas de règle -sans exception même nécessaire.--D'un autre côté, c'est l'idéal du -poète que je trace et non peut-être le poète réel; la fantaisie -règne toujours plus ou moins dans une cervelle humaine; chacun a ses -égarements, chacun ses heures de doute. - -Maintenant tu pourras me demander, puisque je m'occupe de l'art, -quelle forme je crois la meilleure pour arriver au but, quel genre -je choisirai. Je te répondrai que je cherche encore ma voie, que la -meilleure forme est celle dont on se sert le mieux. L'idée, voilà -le principal; le reste n'est qu'une question d'étude et d'aptitude. -D'ailleurs, ne crois pas, après avoir exalté l'artiste, que j'ose -prendre ce titre; je tâche, rien de plus, je tâtonne, je cherche -à arriver au mieux dont je suis capable, et alors seulement je me -déciderai à élever la voix.--Le drame est un puissant mobile, il -s'adresse aux masses, les étreint, les corrige toujours un peu, mais -il a aussi un grand inconvénient: écrit pour la scène, il perd son -prestige à la lecture; sans acteur, il ressemble à une arme sans -poudre; en un mot, il est incomplet et ne dure qu'un instant. D'un -autre côté, mon esprit ne se prête pas à ce genre; ce n'est donc pas -le moyen que je peux choisir. Je préfère le poème, au roman ou vers; -_Paolo_, ma dernière œuvre, serait en quelque sorte mon essai. Dans -une série d'ouvrages semblables, j'idéaliserai tour à tour tous les -nobles sentiments; bien entendu, je tâcherai d'être plus correct, plus -artiste, même plus réel. Ce ne sont encore que des projets; peut-être -une meilleure idée viendra-t-elle les chasser. Nous en parlerons.--Je -te dirai plus tard ce que je pense du vers, cet outil est à tous, cette -matière terne ou brillante, selon la main qui l'emploie. Le vers est le -corps d'un ouvrage et l'idée l'âme. - -L'autre soir je me trouvais entre un protestant et une vieille dame -catholique et dévote. Je ne sais trop pourquoi, j'étais plus expansif -que de coutume; je me laissai aller à avancer quelques-unes de mes -opinions sur la vie, surtout sur la religion. Mes deux auditeurs ne -tardèrent pas à se récrier, chacun prêchant pour son saint, puis -ils se réunirent et conclurent également que je n'étais d'aucune -secte religieuse. Je fus obligé de conclure tout bas qu'ils avaient -raison.--Quelles que soient leurs religions, les peuples s'accordent -sur l'idée de Dieu; chez tous, c'est toujours le même être puissant, -juste et bon; chez tous, jusqu'à un certain point, c'est l'idée -d'une vie future de peines ou de récompenses, selon les mérites. -Étrange bizarrerie! les juifs, les protestants, les catholiques ont -la même base religieuse: la Bible. Leurs dogmes, leur morale sont -puisés à la même source; la loi écrite est la même; d'où vient donc -l'énorme différence qui les sépare? Des commentateurs évidemment, -des différentes manières d'expliquer le texte. Si ce n'est pas une -pitié! leur Dieu est le même, la manifestation la même, et les voilà -s'entre-tuant pour un mot mal défini. Chacun d'eux convient de l'être -suprême, mais chacun veut avoir le sien; bataille de mots plutôt que -d'idées, puérilités qui font hausser les épaules. Dieu a-t-il demandé -qu'on l'adore de telle ou telle manière? ne lui suffit-il pas qu'on -se prosterne, qu'on le reconnaisse, lui et l'âme, son souffle divin. -Que lui importe le nom dont on l'appelle? Jéhovah, Dieu, Allah, etc., -etc.? n'est-ce pas toujours le Créateur, l'intelligence qui régit le -monde? Son temple est l'univers, et la prière la plus fervente est -pour lui la plus agréable, n'importe le nom sous lequel on la lui -adresse.--Outre les commentateurs, le clergé, la classe sacerdotale: -voilà la plaie, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son semblable et -le ciel, faire de son Dieu, à sa propre image, un être jaloux, petit et -mesquin.--«Hors de l'église, crie-t-il, point de salut!»--c'est-à-dire -hors des prêtres.--«Le Seigneur n'écoute que moi, je suis infaillible, -et, lorsque je parle, c'est le ciel même qui parle. Vous avez beau -être vertueux, croire en Dieu, croire à l'âme, si vous ne vous courbez -pas sous ma loi, si vous n'accomplissez pas les pratiques que je vous -impose, vous n'en irez pas moins en enfer. J'ai tout pouvoir sur vous, -moi le ministre du Tout-Puissant. Je puis m'occuper de politique comme -de religion, comprimer la pensée et la liberté la croix à la main. Et -si vous bougez, si vous vous révoltez, je vous excommunie de par le -paradis et de par tous les saints.»--Et ce n'est pas d'un clergé en -particulier que je parle, c'est de tous. Il vient toujours un moment -dans chaque société où la théocratie règne, où l'homme faillible et -fragile gouverne ses semblables au nom du ciel, et met ses vices, ses -mauvaises actions sur le compte de Dieu. Point de clergé donc, je n'en -ai que faire; la prière, voilà le seul intermédiaire que j'accepte -entre le Seigneur et moi. Point de commentateurs; j'ai l'idée d'une -Puissance éternelle et je l'adore, sans vouloir subtiliser. Dans nos -temps d'examens philosophiques, ce qui a tué la foi, ce sont et les -prêtres et les commentateurs: les prêtres, surtout les catholiques, -mensonges nouveaux, êtres à part dans la société, êtres impossibles -et contre l'esprit divin; les commentateurs, les uns démolisseurs -stupides, comme les appelle Musset, renversant tout sans rien -réédifier, les autres fanatiques forçant les mots et les phrases du -bec et des ongles pour créer une Divinité de fantaisie. Mais, si l'on -eut été tolérant, si l'on eut laissé à chacun son Dieu, le même pour -tous sans exalter le sien, sans surtout démolir celui du voisin, je -le demande, la foi serait-elle morte? Et d'ailleurs, la foi en Dieu -est-elle bien morte? Chacun ne reconnaît-il pas une suprême Puissance, -chaque cœur généreux ne sent-il pas son âme tendre vers le ciel? Je le -dis en vérité, ce qui est mort, ce qui se meurt, ce sont les prêtres, -les faiseurs de systèmes, les stupides fanatiques, les commentateurs. -Mais tant que l'humanité vivra elle pensera à son Créateur et l'adorera -en levant les yeux vers le ciel. Chaque secte religieuse a sa -profession de foi, je veux faire ici la mienne: «Je crois en un Dieu -tout-puissant, bon et juste. Je crois que ce Dieu m'a créé, qu'il me -dirige ici-bas et qu'il m'attend dans les cieux. Mon âme est immortelle -et, me donnant le libre arbitre, le Maître s'est réservé le droit de -peines et de récompenses. Je dois faire tout ce qui est bien, éviter -tout ce qui est mal, et compter surtout sur la justice et sur la bonté -de mon Juge.» Maintenant je ne sais si je suis juif catholique, juif -protestant ou mahométan, je sais que je suis créature de Dieu, et cela -me suffit. - -Si l'on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je -l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt pour moi un -législateur sublime, un divin moraliste; s'il n'est pas Dieu, c'est un -de ses saints envoyés. Car, si je le devine, je perds dès lors l'idée -si nette que je me fais du Très-Haut. Je reconnais bien qu'avec sa -puissance le Créateur peut tout faire; même se dédoubler, venir sur -la terre et rester dans les cieux. Mais voici en foule les prêtres et -les commentateurs tiraillant Jésus sur sa croix, les uns le déclarent -infâme, scélérat, les autres Dieu, et donnent chacun à ses paroles -un sens opposé. Je chancelle, ma raison humaine ne suffit plus; il -me faut tout rejeter, ou m'incliner stupidement devant un Christ de -convention et subir en son nom des pratiques instituées par les hommes. -La raison, me disait souvent l'aumônier du lycée Saint-Louis, la raison -est suffisante en matières religieuses, et je ne suis pas de son avis; -la foi a été inventée pour les femmes et pour les enfants. Je ne veux -donc considérer le Christ que comme le devineur des prophètes, comme -un homme marqué du doigt de Dieu, comme le réel prêtre infaillible, -parlant véritablement en son nom. En tout cas, s'il est vraiment fils -de Dieu--remarquez que ce titre qu'il s'est donné devant Pilate et -devant Hérode, tu pourrais également le prendre en qualité de créature -de Dieu,--s'il est fils de Dieu, dis-je, je l'adore dans son père. Ce -n'est pas que j'ai plaisir à nier sa divinité; si chrétien veut dire -disciple du Christ, je prends hautement ce nom; ses préceptes sont les -miens, son Dieu le mien. C'est que cette divinité me paraît inutile, -c'est qu'elle a été exploitée par mes cauchemars, les prêtres et les -commentateurs, c'est que je n'en ai aucun besoin pour l'aimer et le -vénérer. Il n'en est pas moins glorieux pour moi dans le ciel, il n'en -a pas moins accompli sa sublime mission. Je le prie comme un saint, -comme le bras du Seigneur sur la terre, comme son révélateur. N'est-ce -pas assez, et mes paroles sont-elles des blasphèmes? D'ailleurs, -je suis aussi ignorant en théologie qu'en toute autre science. -Peut-être, si j'étudiais, je reviendrais sur ces opinions: peut-être -aussi nierais-je plus fortement: doute et science sont frère et sœur. -N'importe, je me résume et je conclus que j'adore le Dieu que le Christ -nous révéla. - -Je te signalais dernièrement un mot qui m'agaçait, le mot _position_; -aujourd'hui c'est une expression qui jouit du même avantage, celle de -_un homme comme il faut_. Un homme comme il faut porte un habit noir, -une cravate blanche, parfois une épingle et une chevalière d'or; il -s'exprime à peu près en français; il prise, prend toujours le haut du -pavé et se gonfle à crever toutes les fois qu'il dit _mon argent_. -D'ailleurs, c'est peut-être le plus insigne coquin, le fripon le plus -impudent; mais que diable!--inclinez-vous,--c'est un homme comme il -faut. Un homme comme il ne faut pas, c'est cet ouvrier qui habite ce -taudis; sa blouse est noire de travail, sa cravate pend, déguenillée; -il ne sait rien, le malheureux, pas même lire; il se glisse comme une -chose immonde dans la fange des rues, et porte, ainsi que Bias, toute -sa fortune sur lui. Il est vrai qu'il est honnête homme, que la misère -ne l'a pas encore conduit au vol, qu'il sait souffrir et se taire; mais -pouah!--écartez-vous--c'est un homme comme il ne faut pas. Si ce n'est -pas pitié! si cela ne crie pas vengeance! - -Il m'est échappé une faute grossière dans mon _Paolo_, que Cézanne me -dit t'avoir remis. Dans la prière qui termine le poème se trouve ce -vers: - - Et lancer de ton pied dans l'hyperbole immense... - -Je voulais dire parabole, figure géométrique, et non hyperbole, fleur -de rhétorique. Aie donc l'obligeance de remplacer cet infâme alexandrin -par celui-ci: - - Et lancer de ton pied dans son ellipse immense... - -Le dernier hémistiche est un peu sifflant, tant pis! Remarque générale: -chaque fois que je veux faire de la science ou de l'histoire, je -commets des énormités. Je n'ai pour moi que mes rêves, mes imaginations -et mon amour de l'harmonie; chacun son lot--et, sans vanité, je ne me -plains pas du mien. - -Cette lettre faite depuis longtemps attendait ta réponse pour partir. -Je viens de la recevoir et de la lire tout en fumant ma pipe.--Je -ne puis donc y répondre que dans ma prochaine missive: permets-moi -seulement que je me disculpe de quelques accusations graves.--Ce n'est -pas S... que j'ai aimée, que j'aime peut-être encore; c'est l'Aérienne, -un être idéal que j'ai moins vu que rêvé. Que m'importe qu'une fille -d'ici-bas que j'ai courtisée une heure ait un amant. Me crois-tu assez -fou pour empêcher la rose d'aimer chaque papillon qui la caresse?--Ne -me fais pas l'injure de penser que je rejette la forme en poésie. Tu as -fait quelque cauchemar, rien de plus. Moi, renier la forme! où diable -as-tu pêché cela? Quant à la critique de _Paolo_, si tu l'as écrite, -garde-la; nous la discuterons au mois de septembre. Crois seulement une -chose: c'est que je n'ai pas écrit un seul vers sans intention; il sera -bien difficile de retrancher et d'ajouter; je te ferai voir pourquoi et -tu te rendras à mes raisons. - -Mes respects à tes parents. Je te serre la main. - - - Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XIX - - - Paris, 21 septembre 1860. - - Mon pauvre vieux. - - -J'ai reçu ta lettre avant-hier matin et, dans l'espérance de te donner -une réponse décisive, j'ai attendu jusqu'à ce jour. Je me décide enfin -à t'écrire, bien que mon voyage ne soit pas encore certain et que je -ne puisse t'en fixer la date.--Tu dois en être persuadé: les obstacles -ne dépendent nullement de moi, ma volonté n'y est pour rien, et je -désire peut-être plus que toi d'aller m'égayer quelque temps, sous -votre beau ciel. Si je pouvais partir aujourd'hui, je partirais; je -travaille du bec et des ongles pour aller vous serrer la main, et si -vous ne me voyez pas venir, dites-vous que j'ai tout fait et que rien -n'a réussi.--D'ailleurs, j'espère fortement et, si je ne craignais de -vous causer une fausse joie, je vous dirais de compter sur ma venue. -Tout ce que je redoute, c'est un retard plus ou moins long, c'est de -laisser passer les jours de vacances. Écris-moi donc la date de votre -rentrée, combien tu comptes passer de temps à Aix, afin que je fixe le -dernier jour possible de mon départ. Je pense rester au moins quinze -jours auprès de vous, et tant que tu auras ce laps de temps libre, je -ne désespère de rien.--Je ne saurai trop me plaire à te le répéter: -pour moi, mon voyage est presque une certitude. Vous pouvez chaque jour -recevoir une lettre vous annonçant définitivement ma venue. Mais ce qui -me désespère aujourd'hui, ce qui nous chagrine, vous et moi, c'est de -ne pouvoir vous dire: allez tel jour m'attendre à la gare.--N'importe, -tâchons de tuer le temps en attendant cette bienheureuse lettre que -j'aurai autant de plaisir à vous écrire que vous à la recevoir. -Écris-moi au plus tôt ce que je te demande: la durée de ta liberté. Ta -lettre me trouvera encore à Paris, et dans le cas contraire, que vous -importe. - -Dis à mon vieux Cézanne que je suis triste et que je ne saurais -répondre à sa dernière épître; cette lettre est pour vous deux. Il est -presque inutile qu'il m'écrive, jusqu'à ce que la question du voyage -soit résolue. Qu'il attende une lettre de moi, soit pour lui annoncer -nos longues causeries, soit pour lui dire de reprendre notre banale -conversation écrite. - -J'ai à te blâmer d'une chose, blâmer n'est pas le mot, mais n'importe. -Il y a cinq à six semaines, tu m'annonçais tes examens écrits et tu -ajoutais: «Je n'ai aucune espérance.» Moi, je te crois et j'en gémis. -Mais point du tout, te voilà bel et bien déclaré admissible. Voilà donc -que j'ai poussé des gémissements en vain. Aujourd'hui tu m'écris que tu -as passé tes examens oraux et, comme la première fois, tu me dis être -très mécontent et désespérer entièrement. Donc, dois-je m'attrister -de nouveau? ce ne serait ni logique, ni raisonnable. D'une première -expérience, je déduis qu'il ne faut nullement me fier sur les jugements -que tu portes sur toi-même, et qu'il est sage d'attendre les résultats -pour pleurer ou sourire.--Ne te serais-tu pas fait le raisonnement -suivant: «Je viens de me présenter à l'École polytechnique, -c'est-à-dire de subir des épreuves redoutables. De deux choses l'une: -ou je suis refusé, ou je suis accepté. Disons alors que je compte être -refusé et le profit est clair des deux côtés. En effet, si je suis -réellement refusé, la mauvaise impression est diminuée d'autant qu'elle -est préparée depuis plus de temps; si au contraire, je suis accepté, la -bonne impression est d'autant plus grande qu'elle est moins attendue.» -Merveilleuse tactique que celle-là, et si vraiment tu la suis avec -conscience, elle le fait honneur. En tout cas, si ce n'est qu'une de -mes inventions, je te conseille d'en user sciemment après en avoir usé -par hasard.--Quant à moi, je compte donc sur ton admission tout comme -avant ta lettre; ce n'est qu'après avoir lu la liste des vainqueurs que -je prendrai le deuil ou que j'ingurgiterai en ton honneur un liquide -quelconque. - -Marguery est à Mâcon; il vient de m'écrire de cette ville en -m'annonçant sa prochaine arrivée à Paris. Si j'y suis malheureusement -encore, j'aurai donc le plaisir de bavarder une heure avec cet -excellent garçon. Il est en route pour les bords du Rhin: charmant -voyage que celui-là et que j'ai toujours rêvé. Ne pourrons-nous jamais -réaliser ce songe? - -Je suis presque continuellement indisposé. L'ennui me ronge; ma -vie n'est pas assez active pour ma forte constitution, et mon -système nerveux est tellement ébranlé et irrité que je suis dans un -état perpétuel d'excitation morale et physique. Je suis incapable -d'entreprendre quoi que ce soit, et je sens combien les distractions -d'un voyage et la joie de vous voir seraient efficaces contre cette -longue insomnie.--La nuit dernière, comme je dormais à moitié d'un -sommeil fiévreux, il m'est venu une idée que je crois grande et belle. -Un long poème à faire hurler ou applaudir la foule à mes pieds. -La pensée est encore vague pour que je puisse la communiquer ici. -D'ailleurs, c'est une œuvre tellement sérieuse et d'une portée si -grande qu'on ne saurait trop la méditer et la soumettre à des amis. -Aussi je compte prendre tes conseils et tâcher de mettre un peu d'ordre -dans ce nouveau cahier. - -Buvez et riez, mes bons amis. J'ai tant de choses à vous dire, à vous -demander: mes projets, les vôtres. J'ai tant de choses à voir: les -panneaux de Paul, la moustache de Baille. Puis, d'ailleurs, n'est-ce -donc rien que de fumer une pipe près de vous, même sans parler; d'aller -faire quelques lointaines courses, de revoir les objets, les personnes -qui me rappellent ma première jeunesse, qui me parlent de vous et de -nos rires enfantins.--Je _veux_ aller à Aix; je le jure sur ma pipe!!! - -Je ne saurais t'en écrire davantage. C'est à regret que je t'envoie -cette lettre si vague et si pleine d'inquiétude; que ne puis-je me -plier en quatre comme ce flexible papier et m'expédier sous enveloppe -pour la modique somme de vingt centimes! - -Mes respects à tes parents. - - - Je te serre la main. A bientôt cependant. Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - -Vous avez tort de m'accuser de manquer de cordialité et de confiance -à votre égard. Vous êtes les seuls à qui j'ose confier mes rêves, -bien insensés sans doute. Si je ne vous entretiens pas de ma vie -privée, si je ne mets pas par-devant vous mon intérieur, c'est que ces -détails matériels ne sauraient augmenter ou diminuer notre amitié, et -n'auraient pour résultat que de m'attrister. - - - - XX - - - Paris, 2 octobre 1860. - - Mes chers amis. - - -Puisque vous avez élu domicile cours Sextius, puisque c'est là votre -café, votre tabagie, votre tout, je crois donc devoir y adresser mes -lettres jusqu'à nouvel ordre. D'autre part, par raison d'_économie_, -la même épître servira pour vous deux: économie de temps, économie -d'argent. - -Je remets à la fin de cette missive la question voyage. Comme je ne -compte vous l'expédier que dans quatre ou cinq jours, j'espère alors -pouvoir vous parler avec certitude. Si vous êtes pressés, interrogez -donc les dernières lignes. - -Je ne veux aujourd'hui que me désennuyer en bavardant un peu avec -vous.--Baille me dit quelque part: «Passons le temps en lettres et en -souvenirs.»--C'est bien dit et j'applaudis. Dante se trompe lorsqu'il -écrit: «Rien n'est plus douloureux qu'un souvenir de bonheur dans -un jour de tristesse.» Je lui réponds hardiment: «Rien ne repose -mieux le cœur, et rien ne fait mieux briller le sourire parmi les -larmes que le parfum du temps passé.»--Vous me prêchez l'économie; -vous souvenez-vous de l'an dernier, lorsque l'argent de Paris se -faisait attendre, et que notre demi-tasse et notre partie de dames -nous réclamaient au divan. On se cotisait, on finissait toujours par -ramasser les quelques misérables sous qui devaient servir à tuer la -soirée. Baille tournait à l'économie; il prétendait comme aujourd'hui -faire de nous des thésauriseurs, des avares; pardonnables et prodigues -avares que ceux qu'il rêvait. Mais la franchise avant tout, et je dois -déclarer que le péché d'avarice trouvait en lui un terrible adversaire, -un autre péché capital, bien gros, bien damnable: la Gourmandise. -Il nous débauchait parfois, le saint prédicateur; t'en souviens-tu, -Cézanne? Il me poussait chez Illy, et t'expédiait chez Leydet; puis, -lorsque tu lui rapportais une fiole d'un liquide quelconque, lorsque -je pliais sous une charge de choux à la crème, il se frottait les -mains et nous guidait en se léchant les lèvres vers ma mansarde, lieu -de nos débauches gastronomiques. Parfois encore, après un long sermon -très pathétique, très larmoyant sur l'abstinence, le soir au café, -il rêvait une bavaroise, et, sans la commander pourtant, il parlait -d'un certain mal de gorge et tâchait de nous apitoyer sur son œsophage -irrité. Monstruosité! une bavaroise! ce liquide coûtait huit sous et -la demi-tasse n'en coûtait que cinq. Et voilà les économies! voilà -les sermonneurs! en paroles ils boivent de l'eau et mangent du pain -bis; mais en action ils ingurgitent des bavaroises et se bourrent de -brioches.--Je me souviens d'un autre méfait de Baille, et puisqu'il -est sur le banc des accusés, profitons-en pour faire contre lui un -réquisitoire foudroyant. C'était au barrage, le jour de l'agréable -hospitalité à nous offerte par messieurs les jésuites; nous avions -emporté, s'il m'en souvient, un gigot d'une certaine encolure. Or -donc, nous nous mettons à table, c'est-à-dire sur le gazon, près de -la fontaine. Je mange du jambon, puis je cherche le gigot: néant, -éclipse totale. Je cherche le gigot de plus en plus introuvable. Enfin, -j'entrevis le manche, puis, tout au bout, Baille suspendu encore à -quelques lambeaux de chair. Ah! monsieur l'économe, que vous en avez -mangé ce jour-là du mouton! Dénouement, je conclus qu'un gourmand -est l'antipode d'un avare, un économe même est l'antipode de notre -ami. Méfies-toi, Cézanne, pendant qu'il te prêchera, il séchera tout -doucement les bouteilles, fumera le tabac, et si tu as la bonhomie de -prêter les oreilles et les yeux, tu chercheras, après son discours, -vainement et tout effaré, les ingrédients indispensables à la vie d'un -honnête homme.--Or ça, Baille, mon ami, je veux, en allant à Aix, -n'être économe que si j'y suis forcé; sinon, je te promets des choux -et des bavaroises et des gigots,--le tout pour fondre ton éloquence de -pédagogue, comme la neige aux rayons de mai.--L'économie est un mythe -chez vous et je m'en réjouis. Ne serait-il pas curieux que deux jeunes -garçons de vingt ans calculent sou par sou leurs plaisirs. Vive Dieu! -rions aujourd'hui; demain viendra avec des pleurs ou des sourires, et -la grande sagesse est de le prendre tel qu'il se présentera. Voilà, -direz-vous, une bien vilaine morale; mais je la trouve sublime, bien -qu'un peu imprudente. Je me rappelle à ce sujet un mot profond de -Cézanne. Lorsqu'il avait de l'argent, il se hâtait ordinairement de -le dépenser avant de gagner son lit. Interrogé par moi sur cette -prodigalité: «Pardieu! me disait-il, si je mourais cette nuit, -voudrais-tu que mes parents héritent?»--O Baille, médite cette pensée -profonde, et ne prends mes accusations, mes épithètes et mes railleries -que comme le jeu d'un ami qui se berce doucement dans de lointains et -joyeux souvenirs. - -Marguery est à Paris. J'ai déjà passé deux journées avec ce grand -dramaturge, ce célèbre vaudevilliste. Que vous dirai-je que vous ne -sachiez déjà. L'enfant grandit, mais ne change que rarement; notre -ancien compagnon est toujours ce garçon excellent, cet impuissant -romancier qui s'admire avec tant de bonne foi et de naïveté qu'on ne -saurait lui en vouloir. Après vous, je l'estime mon meilleur ami; je -préfère sa naïveté enfantine à la fatuité superbe des De Julienne et -des Marquezi.--Nous avons couru ensemble la capitale, ingurgitant çà -et là quelques cafés. Puis je l'ai mené à l'administration du _Journal -du Dimanche, la Provence musicale_. Enfin je lui ai lu un proverbe que -j'ai écrit cet hiver et dont j'ai dû vous parler. Il a applaudi et m'a -conseillé fortement de le présenter au théâtre de l'Odéon. Il est vrai -que cela me rapporterait peut-être quelque argent; mais je ne veux m'y -décider qu'après vous avoir consultés, ce que je me propose de faire si -je vais à Aix. - -Tu m'assures que Cézanne viendra ici au mois de mars.--C'est à Baille -que je parle, et non à Paul auquel je me suis promis de ne plus parler -de cela.--Puisses-tu dire vrai; j'ai de longues journées d'ennui. Vous -avoir près de moi serait une suprême consolation et un encouragement -dans la tâche ardue que je me suis imposée. Je ne suis pas de ces êtres -qui peuvent s'atteler impunément à leur travail comme à une charrue et -traîner péniblement la charge imposée. Il me faut des distractions, -des rires et du sérieux. Ah! si vous étiez ici! Je n'y compte pas, je -l'espère; c'est tout ce que peut dire un homme. - -Je reçois à l'instant votre lettre et je reprends ces feuilles, -abandonnées et reprises souvent.--Je ne puis que vous remercier des -dispositions que vous avez cru bonnes pour notre tableau de famille et -les papiers de ma mère. Quand même vous eussiez agi contre mon vouloir, -je ne saurais encore que vous en rendre grâce, puisque votre amitié -seule vous a conduit. Heureusement que ce déménagement partiel était -dans mes vues, et que le plaisir que je trouve à vous voir prendre -mes intérêts n'est obscurci par aucun nuage. Merci donc encore une -fois.--Quant aux autres objets, misérable mobilier s'il en fut, vous -pouvez parfaitement les laisser en place. Ce que vous avez enlevé -m'est cher et je n'aurais voulu aucunement les laisser aux hasards des -événements et aux mains crochues dont parle Cézanne. Mais le reste, -je le livre de bon cœur aux vautours et aux tigres; je le répète, ne -touchez plus à rien. - -D'ailleurs, j'ai un reproche à vous faire. Vos lettres sont obscures -et je ne saurais y trouver rien de certain. Vous m'accusiez naguère de -manquer de franchise, je puis vous renvoyer ce reproche avec plus de -droit. Quels sont les objets disparus? Quelles sont les personnes que -vous soupçonnez? Si vous avez pris cette mesure extrême de me déménager -sans que j'en aie manifesté le désir, il est logique de penser que vous -y avez été poussés par de graves événements. Mais, encore une fois, -quels sont ces événements? Craindriez-vous par hasard de m'offenser -en me les racontant? Dites toujours, mes pauvres amis, je commence à -connaître le monde et, si rien ne m'étonne de la part des autres, rien -ne m'offense de la vôtre.--Ainsi donc dans votre prochaine lettre, -soyez explicites pour que je puisse remédier au mal s'il en est temps -encore. - -Cézanne a la clef de la maison; qu'il la garde religieusement et -tâche de faire oublier qu'il l'a en son pouvoir. Si même on la lui -demandait, _n'importe qui_, qu'il la refuse tout net et dise, s'il veut -se débarrasser, qu'il l'a égarée. Enfin, pour dernière recommandation, -je vous dirai d'aller le moins possible à ma mansarde, de ne point -vous en occuper et de laisser les choses en repos jusqu'au jour de -mon arrivée--si ce jour doit luire toutefois.--Quant à mes cachets, -soyez sans inquiétude. Ce sont de ces choses que je n'oublie pas et -auxquelles je remédie longtemps à l'avance. - -Maintenant reste à parler de la probabilité de mon voyage. Baille m'a -écrit qu'il devait rester jusqu'aux premiers jours de novembre. Ainsi -donc, voulant passer quinze jours près de vous, rien ne sera désespéré -jusqu'au 15 octobre. Mon voyage n'est pas qu'un voyage d'agrément, -j'ai certaines affaires qui réclament ma présence à Aix et qu'il -serait trop long de vous expliquer ici; c'est ce qui me fait encore -espérer fortement de vous voir.--La proposition de Baille me prouve -son affection et je l'en remercie; mais je ne saurais l'accepter et -lui-même dirait comme moi si je pouvais lui expliquer mes raisons. -J'aurais toujours grand plaisir à passer une nuit avec lui, à déjeuner -parfois à sa table, mais m'installer dans sa maison, que dis-je, -dans la maison de ses parents, c'est-à-dire une maison où doit venir -une foule de personnes, je ne puis y songer, sans songer en même -temps aux bonnes langues d'une ville de province. D'ailleurs, si je -pouvais me décider à devenir ainsi parasite, croyez-vous que cela -allégerait beaucoup ma bourse. En allant à Aix, il me faut emporter -une forte somme et ce n'est pas cent francs qui l'augmenteraient de -beaucoup.--D'ailleurs nous serons économes, c'est entendu. Aussi, -lorsque vous aurez la gracieuseté de m'inviter à dîner, j'accepterai de -grand cœur; seulement vous accepterez de même mes invitations. - -Je ne saurais trop le répéter, vos lettres m'ont causé une grande -joie. J'y lis votre bon cœur et je vous remercie de nouveau de tout ce -que vous faites et pensez pour moi, quand bien même votre amitié vous -aveugle. - -Tâchons donc d'être clair et de ne pas vous donner un désespoir ou une -espérance inutile. _Rien ne dit encore que mon voyage ne se fera pas:_ -espérons jusqu'au 15 courant. Cette date passée, ne comptez plus sur -moi. Nous tâcherons de nous en consoler, comme dit Cézanne, en songeant -à notre prochaine réunion et au malheur de ces amis qui sont séparés -pour jamais. - -Je vous écrirai prochainement et vous enverrai sans doute un conte -badin que je termine: il est un peu grivois, mais qu'importe! Quant à -vous, écrivez-moi plus souvent que vous ne le faites, et surtout pas -de bégueulerie, soyez francs avant tout.--Pour moi, je compte vous -expliquer ma position et mes projets de vive voix, et, si je ne le -puis, de le faire plus tard par lettre. Je suis jeune, l'avenir est à -moi et je n'ai qu'à avoir du courage pour parvenir. - -Buvez et fumez à mon intention. Riez surtout, s'il est possible. -Rabelais dit que le rire est le propre de l'homme; suivez donc les -préceptes de ce maître passé en joyeuseté. - -A bientôt sans doute. Mes respects à vos parents. - - - Je vous serre la main. Votre ami, - - ÉMILE ZOLA. - - -On prie Baille d'écrire un peu plus lisiblement.--Vous avez de la bien -belle cire bleue, messieurs les économes, et sans doute elle doit -coûter gros.--Je ne sais trop comment j'écris. - -Je suis en train d'apprendre la pâtisserie et la cuisine, le tout -pour concilier l'économie que Baille prêche et ne pratique pas et la -gourmandise qu'il pratique et ne prêche pas. J'ai la recette d'un -certain punch aux œufs dont vous me direz des nouvelles.--Ne faut-il -pas savoir un peu de tout ici-bas. - - - XXI - - - Paris, 31 octobre 1860. - - Mon cher ami, - - -Ta dernière lettre est bien courte, bien sèche. Moi, qui m'attendais -à une longue épître, bourrée de détails et répondant au moins en -partie à tout ce que je te demandais, pense quelle déception! Tu ne -me parles ni de ce que tu fais, ni de ce que tu rêves, on dirait que -tu te bats les flancs pour écrire trois petites pages, et quelles -pages: rien sur toi, rien sur les autres.--Tu dis que tu t'ennuies; -raison de plus pour m'écrire longuement et souvent. Est-ce la matière -qui te manque: parle-moi alors de la première chose venue et dis-moi -ce que tu en penses. Mais n'as-tu pas la fontaine de la rotonde à -critiquer; n'as-tu pas à me dire si le nom de mon père a été oublié -dans les inscriptions. Ne dois-tu pas me renseigner sur les filles à la -mode, sur les changements survenus dans le caractère de ceux que nous -appelons nos amis. Que font les Marquezi, les De Julienne, les Seymard -et _tutti quanti?_ Quelles nouvelles conquêtes, quels nouveaux déboires -à enregistrer dans l'ère de leur vie. Quelles nouvelles prouesses, -quelles nouvelles fanfaronnades? Pas de matière! Pas de détails! -Quand tu n'as qu'à sortir un matin et te coudoyer une heure avec un -de ces Don Juan bavards pour me défrayer un mois entier avec leurs -histoires plus ou moins historiques. Les chers enfants ignorent que la -discrétion est la mère des amours durables, et tu peux aller récolter -parmi eux bon nombre d'anecdotes que tu me narreras ensuite.--D'autre -part, si ce genre d'épître te déplaît, si tu préfères ne pas parler -de ces écervelés, de ces vantards que la mode seule rend vicieux, -parle-moi de toi, du monde de pensées qui doit s'agiter dans ton âme, -de tes aspirations et de tes souvenirs. Ou bien encore entame de ces -discussions comme celle que nous avons abandonnée et remise à des temps -meilleurs. Mais, par le ciel! écris-moi, écris-moi le plus souvent et -le plus longuement possible. - -Moi, si je me tais sur ma vie présente, c'est que j'attends une très -prochaine solution à ce problème: savoir ce que je ferai. Je ne suis -pas aussi déraisonnable que tu m'as jugé parfois, je sais parfaitement -qu'il faut vivre, et que pour vivre il faut manger, et que pour manger -il faut de l'argent. Or ce raisonnement conduit tout de suite à cette -combinaison: le travail, le travail qui donne le pain, qui nourrit le -corps et qui n'est qu'un moyen pour permettre à l'âme, à l'intelligence -de se développer et d'agir. Parfois, le plus souvent même, ce travail -qui pourvoit aux besoins du corps est en même temps le champ où -s'exerce l'intelligence. C'est-à-dire que toi, sortant des écoles -ingénieur, le pain que tu manges est le fruit de tes longues études, de -l'ouvrage que tu as toujours fait, que tu fis et que tu feras toujours. -Moi, au contraire, il n'en est pas ainsi. La littérature, les vers -ne rapportent rien dans les commencements et souvent demeurent des -années sans rien rapporter. Si bien que le poète mourrait de faim, -s'il n'avait des avances, ou s'il ne travaillait à toute autre chose -qui donne un gain quelconque. Ma position est donc nettement dessinée, -ne pas quitter la poésie et pourtant gagner mon pain en faisant autre -chose. Mais si un tel projet est facile à faire, combien il est -difficile de l'exécuter. Quel métier, quel emploi choisir et surtout -trouver? Comment faire accorder la lyre soit avec l'outil de l'ouvrier, -soit avec la plume de l'employé. Ce travail en second, fournissant aux -besoins matériels, travail où l'intelligence n'est pour rien, travail -de la fange pour la fange, voilà mon enfer à moi, mon souci de chaque -jour, mon ennui éternel. Ta carrière est de cent fois préférable; ce -que tu fais ton intelligence y a part, et ton corps aussi y trouve -la satisfaction de ses besoins.--N'importe, telle est, je le répète, -ma ligne de conduite: ne pas quitter la lyre qui peut-être un jour -pourra devenir une source d'honneur et de gain et, en attendant ce jour -bienheureux, subvenir au besoin de la vie par un travail, n'importe -lequel.--J'espère une prochaine solution et je te jure de marcher -droit dans mon sentier, fermement et audacieusement, dès que j'aurai -pu découvrir ce maudit sentier.--«Du courage!» me cries-tu vers la fin -de ta lettre, et tu ajoutes que peut-être tu en as encore plus besoin -que moi. Le crois-tu réellement? Lorsque ta voie est tracée, lorsqu'il -te suffit d'y marcher, toujours tout droit, presque en aveugle, tu -viens me dire que cette voie est plus pierreuse que la mienne, la -mienne où tout n'est que buissons et rochers, où la chance seule peut -me conduire, où ma volonté, mon intelligence, mon travail sauraient -m'empêcher de chanceler! Et moi aussi, je te crie courage! je te le -crie parce que je sais qu'en marchant fermement tu parviendras. Mais -parfois, en pensant à mon avenir, je me dis: A quoi bon le courage, -lorsque le hasard est tout.--Ce sont là de ces découragements que par -bonheur je n'éprouve que rarement. - -Tu me parles ensuite d'un vide que tu sens en toi, d'un besoin -d'épanchement. Parfois tu cherches autour de toi quelque chose qui te -manque; un malaise, une oppression te prend et tu es près de pleurer. -Je croirais que je me moque si je te comparais, toi vigoureux et barbu, -à une blonde jeune fille, frêle et mignonne. Cependant c'est là la -seule comparaison possible. Il est un âge pour les jeunes filles où le -couvent oppresse, où les nuits d'été sont terribles. La musique, le -temple plein de cierges et de parfums ne sont alors que des prétextes, -des moyens pour le trop plein du cœur. Cet âge existe aussi pour -l'homme; seulement, comme ce dernier est libre, comme il n'amuse pas -ses passions et qu'il les assouvit à mesure qu'elles parlent, il ne -s'aperçoit pas même de leur rapide passage. Toi peut-être, ainsi que -la jeune fille, tu as voulu étouffer tous les amours qui palpitent -en toi, tu as cru qu'on pouvait les remettre à plus tard, et voici -qu'aujourd'hui ils insistent et crient davantage. Que te dire, et -que te conseiller, surtout moi qui me laisse emporter par le premier -souffle qui passe? Je ne saurais d'ailleurs te plaindre, tu te sens -vivre, et tous ne sauraient en dire autant. Sois jeune fille encore -des années et crois que rien n'est plus triste au monde que de se dire -blasé. - -Je me contente de ces quatre pages aujourd'hui. Écris-moi une -lettre--longue, bien entendu--avant de rentrer au lycée, puis nous -réglerons notre correspondance.--J'écris en même temps à Cézanne.--Mes -respects à tes parents. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XXII - - - Paris, 22 avril 1861. - - Mon cher ami. - - -Je te remercie de ta lettre; elle est désespérante, mais utile et -nécessaire. La triste impression que j'en ai éprouvée a été en quelque -sorte diminuée par la connaissance vague que j'avais des soupçons -qui planaient sur moi. Je me sentais un adversaire, presque un -ennemi dans la famille de Paul; nos différentes manières de voir, de -comprendre la vie, m'avertissaient secrètement du peu de sympathie que -devait éprouver pour moi M. Cézanne. Que te dirai-je? tout ce que tu -m'apprends, je le savais déjà, mais je n'osais me l'avouer. Surtout je -ne croyais pas que l'on pût à ce point me taxer d'infamie et ne voir -dans ma fraternelle amitié qu'un odieux calcul. Je suis franc, je dois -avouer qu'une accusation venue d'une telle bouche m'a plutôt surpris -qu'attristé. Je commence tellement à m'habituer à ce monde mesquin et -jaloux, qu'une insulte me paraît chose ordinaire, indigne de m'irriter, -seulement plus ou moins susceptible de m'étonner, selon celui qui me -la jette au visage. Ordinairement je me juge moi-même, et, fort de ma -conscience, je souris du jugement des autres; je me suis fait toute -une philosophie pour ne pas me créer mille chagrins dans mes rapports -avec autrui; je marche, libre et fier, m'inquiétant peu des clameurs, -m'en servant quelquefois avec un amour d'artiste pour étudier le cœur -humain; c'est là, je crois, la plus grande sagesse, être vertueux, -doux, aimant le bien, le beau et le juste, sans vouloir prouver à tous -sa vertu, sa douceur, sans se révolter lorsqu'on vous accuse de vice -et de méchanceté. Dans le cas présent, il m'est cependant difficile de -suivre la voie que je me suis tracée: ami de Paul, je veux être sinon -aimé de sa famille, du moins estimé; si un être indifférent, que j'ai -coudoyé et que je ne verrai plus, écoutait complaisamment des calomnies -sur mon compte et y ajoutait foi, je le laisserais faire sans seulement -tâcher de le dissuader. Mais ici le cas n'est plus le même; désirant -malgré tout rester le frère de Paul, je me trouve obligé d'avoir des -rapports fréquents avec son père, je suis forcé de paraître parfois -devant les yeux d'un homme qui me méprise, et auquel je ne puis rendre -mépris pour mépris; d'autre part, je ne veux à aucun prix mettre le -trouble dans cette famille; tant que M. Cézanne me croira un vil -intrigant et tant qu'il verra son fils me fréquenter, il s'irritera -contre ce fils. Je ne veux pas que cela soit; je ne peux garder le -silence. Si Paul ne consent pas lui-même à ouvrir les yeux à son père, -il faut que je songe à le faire. Mon superbe dédain serait ici mal -placé; je ne dois laisser planer aucun doute dans l'esprit du père de -mon vieil ami. Ce serait, je le répète, rompre notre amitié ou rompre -toute affection entre le père et le fils. - -Il est un autre détail que je crois deviner et que tu me caches sans -doute par affection. Tu nous enveloppes tous deux dans la réprobation -de la famille Cézanne; et je ne sais ce qui me dit que je suis le plus -accusé des deux, peut-être même le seul. S'il en est ainsi--et je ne -crois pas me tromper,--je te remercie d'avoir pris la moitié du pesant -fardeau et d'avoir tâché d'atténuer par là la triste impression de ta -lettre. Ce sont mille détails, mille raisonnements qui m'ont amené à -cette pensée; d'abord mon peu de fortune, puis mon état presque avoué -d'écrivain, mon séjour à Paris, etc. Enfin, pour dernière raison, celle -qui l'emporte: lorsqu'il y a une tuile à tomber, c'est toujours sur ma -tête qu'elle tombe; lorsqu'il y a un pavé plus haut que les autres, -c'est toujours celui-là que je rencontre. Je finirai par croire à la -fatalité. - -La question me paraît celle-ci: M. Cézanne a vu déjouer par son fils -les plans qu'il avait formés. Le futur banquier s'est trouvé être -un peintre, et se sentant au dos des ailes d'aigle, veut quitter le -nid. Tout surpris de cette transformation et de ce désir de liberté, -M. Cézanne, ne pouvant croire qu'on préfère la peinture à la banque -et l'air du ciel à son bureau poudreux, M. Cézanne s'est mis en -quête pour découvrir le mot de l'énigme. Il n'a garde de comprendre -que cela était parce que Dieu l'avait voulu ainsi, parce que Dieu, -l'ayant créé banquier, avait créé son fils peintre. Mais ayant bien -cherché, il comprit enfin que cela venait de moi; que c'était moi -qui avais créé Paul, tel qu'il est aujourd'hui, que c'était moi qui -enlevais à la banque son espoir le plus cher. Les mots de mauvaises -fréquentations furent sans doute prononcés, et voilà comme quoi -Émile Zola, homme de lettres, devint un intrigant, un faux ami, et -que sais-je encore.--C'est d'autant plus triste que c'est ridicule. -S'il y a bonne foi, c'est bêtise; s'il y a calcul, c'est la pire des -méchancetés.--Heureusement que Paul a sans doute gardé mes lettres; -on pourrait voir en les lisant quels sont mes conseils, et si je -l'ai jamais poussé dans une mauvaise voie. Au contraire, à plusieurs -reprises, je lui montrai tous les inconvénients de son voyage à Paris -et lui recommandais surtout de ménager son père.--D'ailleurs, je n'ai -que faire de me justifier ici. Si une ombre des soupçons qui pèsent -sur ma tête m'accusait dans ton esprit, tu ne pourrais avoir pour moi -la moindre affection. La légèreté pourrait seule être mon crime, et je -n'ai pas même eu cette légèreté. Dans les conseils que j'ai parfois -donnés à Paul, je mettais toujours des restrictions. Voyant que son -caractère s'accommoderait difficilement d'une position quelconque, je -lui parlais des arts, de la poésie, plutôt d'ailleurs par caractère -que par calcul. Je désirais l'avoir auprès de moi, mais jamais en -lui manifestant ce désir je ne lui ai conseillé la révolte. En un -mot, toutes mes lettres n'ont eu pour principe que mon amitié et pour -contenu que des paroles telles que me les dictait ma nature. Il ne -peut m'être imputé à crime l'effet de ces paroles sur la carrière de -Paul; sans le vouloir, j'ai excité son amour pour les arts, je n'ai -sans doute fait que développer des germes déjà existants, effet que -toute autre cause extérieure aurait pu produire. Je m'interroge et je -me réponds que je ne suis coupable de rien. Ma conduite a toujours été -franche et exempte de tout blâme. J'ai aimé Paul comme un frère, rêvant -toujours son bonheur, sans égoïsme, sans intérêt particulier: relevant -son courage quand je voyais qu'il faiblissait, lui parlant toujours -du beau, du juste et du bon, tendant toujours à élever son cœur, et à -le rendre un homme avant tout. Tels ont été mes rapports avec lui; je -montrerais mes lettres avec orgueil et les écrirais si elles n'étaient -pas écrites. Voilà ce que je veux que la foule sache, et toi tout le -premier, si tu ne le savais déjà.--Il est vrai que je ne causais guère -argent dans ces lettres; que je ne lui indiquais pas tel ou tel négoce -où l'on gagne des sommes folles. Il est vrai que mes lettres ne lui -parlaient tout simplement que de mon amitié, de mes rêves et de je ne -sais quelle quantité de beaux sentiments, monnaies qui n'ont cours dans -aucun commerce du monde. Voilà sans doute pourquoi je suis un intrigant -aux yeux de M. Cézanne. - -Je raille, et je n'en ai pas envie. Quoi qu'il en soit, voici quel est -mon projet. Après m'être concerté avec Paul, je compte voir M. Cézanne -en particulier et d'aborder franchement une explication. N'aie aucune -crainte sur ma modération et sur la mesure des termes que j'emploierai. -Ici, je puis exhaler en ironie mon amour-propre blessé; mais devant -le père de notre ami, je ne serai que ce que je dois être, d'une -logique serrée et d'une franchise appuyée sur des preuves. D'ailleurs, -tu parais toi-même me conseiller cet entretien; je ne sais si je me -trompe, mais quelques phrases vagues de ta lettre semblaient me prier -de faire cesser ces calomnies, par une explication. - -Je te dis tout cela, et je ne sais encore trop ce que je ferai. -J'attends Cézanne, et je désire le voir avant que de rien décider. -Son père sera tôt ou tard forcé de me rendre son estime; si les faits -passés sont ignorés de lui, les faits futurs le convaincront. - -Je me suis peut-être un peu trop appesanti sur ce sujet et j'avoue que -je le quitte à regret, tellement je suis désireux de montrer mon peu -de tort et le côté ridicule de ces calomnies.--Consolons-nous de ces -misères en parlant de la Muse. - -Je viens de lire les poésies de Victor de Laprade; œuvres et auteur te -sont sans doute inconnus. L'auteur est un poète, provençal, je crois, -et académicien depuis 1859; ces œuvres me serviront de matière pour -faire cette lettre.--Comme tous les poètes, de Laprade a son idéal, -seulement le sien est fort singulier. Adorant la nature comme Dieu -lui-même, lassé de nos passions et frappé de la superbe tranquillité -des végétaux, il désire leur ressembler, se dresser comme eux, sans -souci du monde et, comme il le dit lui-même, prendre vie au sein -même de la terre. D'autre part, ne reconnaissant jamais la devise: -«_Chanter pour chanter_», esprit beaucoup plus philosophe que poète, -il n'écrit pas deux lignes sans qu'elles aient un but moral avoué. -Enfin, ne s'adressant qu'à l'âme, il feint d'oublier que cette âme est -entièrement liée au corps, que l'homme n'est pas un ange seulement, -mais qu'il tient aussi à la brute par plusieurs côtés.--Ces quelques -raisons font que sa poésie n'est nullement vivante: amant des arbres, -êtres vivants il est vrai, mais immobiles, il ne met aucun mouvement -dans les tableaux qu'il trace; philosophe et toujours emporté dans -les nuages, il nous parle bien des destinées de l'âme, de la vie -future, mais il oublie la terre, et ses vers ne nous parlent pas de -la vie présente; enfin, ne considérant jamais que l'âme, ses poésies -ne nous présentent l'homme que comme un ange, ou plutôt elles ne nous -présentent jamais l'homme, il semble ignorer nos passions, nos travers; -en un mot, il n'est pas humain. Il s'en défend dans sa préface, mais -il n'est pas arrivé à me prouver qu'il était jeune et plein de vie. -Voici d'ailleurs son raisonnement: «On m'accuse de ne pas être humain, -parce que ma poésie n'est pas passionnée; mais on ne réfléchit pas -que la passion est ce qu'il y a de moins humain dans l'homme, que la -brute partage avec nous, que ce que nous pouvons revendiquer comme -nôtre, comme humain par conséquent, est la raison, l'intelligence, la -religion.» A cela, je répondrai: la passion, il est vrai, n'est pas en -propre à l'homme; il la partage avec la brute; mais l'intelligence, -la raison sont-elles donc des qualités que nous possédions seuls et -n'y a-t-il donc pas au-dessus de nous la raison, l'intelligence d'un -Dieu? L'homme tient donc de la brute et de l'ange, et c'est justement -ce mélange qui constitue ce que l'on est convenu d'appeler l'élément -humain, c'est justement de la lutte éternelle de l'âme et du corps que -naît la morale. Si vous me parlez d'un être marchant droit, s'élevant -toujours vers le ciel, sans être arrêté dans son vol, il est évident -que, ne livrant aucune lutte, votre héros bien que vivant n'aura -pas occasion de me montrer qu'il vit et ressemblera quelque peu à -ce végétal auquel vous voudriez ressembler. Nous présenter toujours -le ciel, c'est très beau; mais je suis un homme vivant avant tout -et, quoique le commerce des anges soit très agréable, je voudrais -rencontrer dans vos vers quelque figure de connaissance qui me repose -un peu des rayons célestes, quelques-uns de mes semblables dont les -sentiments, les joies et les douleurs m'intéressent et m'émeuvent. -Je ne prétends pas dire que votre psyché ait un mauvais but; tendre -à élever l'âme vers Dieu, lui rappeler toujours son principe et sa -fin, rêver un âge d'or, voilà qui va pour le mieux. Mais quatre mille -vers sur ce sujet, monsieur, c'est beaucoup; surtout lorsque j'ai -vainement cherché mon semblable dans vos vers, lorsque je n'y trouve -rien de mes sensations de chaque jour, mais seulement ce vague élan de -toute créature vers son Créateur. Expliquer la chute de l'homme, la -rédemption et enfin l'amour de l'âme à son Dieu, et se servir pour cela -de la fable grecque de Psyché, je n'y vois aucun mal et même je vous -approuve. Mais ce que je n'approuve pas, c'est le ton uniforme de votre -poème, c'est cette presque complète absence de tout écho de la terre. -Dans _la Divine Comédie_, dans _le Paradis perdu_, on nous entretient -aussi beaucoup du ciel, beaucoup des anges, beaucoup de l'âme, mais, -que diable! nous y sentons parfois l'homme palpiter, souffrir, aimer, -haïr, etc., etc., et nous palpitons, nous souffrons, nous aimons, nous -naissons avec lui; en un mot, ces poèmes sont vivants et humains, ont -une morale aussi élevée que la vôtre, sont plus poétiques, et enfin -ont un intérêt que le vôtre n'a pas; d'où cela vient-il, je vous prie, -sinon qu'ils ont été écrits par des hommes et pour des hommes, tandis -que le vôtre n'est que le produit d'un rêve, qui se réalisera, je le -crois comme vous, mais où le corps certainement jouera un plus grand -rôle que celui qu'il joue dans votre poème. - ---On peut expliquer la poésie de Victor de Laprade par des causes -toutes historiques, venue un peu après le mouvement littéraire de -1830; succédant aux romantiques qui avaient épuisé tous les sanglots, -toutes les passions, il aura voulu suivre un sentier à part, poussé -peut-être, d'ailleurs, par sa propre nature. Las de voir toutes -les héroïnes se tordre les bras, las de tant de cris et de tant de -délire, il se sera retiré à l'ombre et se sera juré, par réaction, -de ne pas mettre le moindre petit sanglot dans ses vers. La poésie -devient alors un véritable cri de guerre, paisible il est vrai, -contre l'école romantique, je dis contre les furieux transports de -cette école seulement. Avide de paix et de silence, il est tombé dans -l'excès contraire, et, craignant de mettre trop de vie, trop de passion -dans ses poèmes, il n'en n'a plus mis du tout. Il a quitté la terre -pour le ciel, si bien que s'il amuse quelquefois les dieux, il finit -souvent par ennuyer les hommes.--Lorsque je lis un auteur quelconque, -surtout un poète, je rapporte toujours sa méthode à ma méthode, son -idéal à mon idéal, je compare et juge si je suis le bon sentier. Il -est peu d'auteurs qui m'aient autant troublé que M. Victor de Laprade. -Moi aussi, j'ai eu cette pensée de réaction contre le romantique; -moi aussi, las de sanglots et de passions désordonnées, j'ai rêvé un -ciel pur et paisible: _Paolo_ est un fils de ces pensées. Maintenant -encore, je crois fermement que l'école romantique est morte et qu'il -faut absolument réagir contre elle. Mais de voir l'écueil opposé qui -m'attendait de lire des vers incolores et sans vie, cela m'a effrayé. -Cependant, peu à peu, j'ai repris mon calme habituel; tenté un moment -d'accepter la poésie de Victor de Laprade, je l'ai ensuite repoussée; -et, fort de cette lecture, j'ai ainsi formulé ma conduite à venir. Oui, -il faut réagir contre ces élans passionnés qui sont ridicules quand ils -ne sont pas sublimes; oui, il faut laisser là les Muses de l'égout, les -effets violents, les couleurs criardes, les héros dont la singularité -physiologique fait toute l'originalité. Non, il ne faut pas se jeter -dans un excès contraire, non, il ne faut pas qu'une poésie manque de -vie, ne soit écrite que pour les poètes seuls et n'ait pour résultat -que l'amour.--D'ailleurs, de Laprade a de la verve, de la puissance, -mais il manque de ce quelque chose que Musset possédait à un si haut -point, l'intérêt. - -J'interromps cette analyse trop rapide et trop indigne, pour m'écrier: -«J'ai vu Paul!!!» J'ai vu Paul, comprends-tu cela, toi; comprends-tu -toute la mélodie de ces trois mots.--Il est venu ce matin, dimanche, -m'appeler à plusieurs reprises dans mon escalier. Je dormais d'un -œil; j'ai ouvert ma porte en tremblant de joie et nous nous sommes -furieusement embrassés. Puis il m'a rassuré sur l'antipathie de son -père à mon égard; il a prétendu que tu avais un peu exagéré, par zèle -sans doute. Enfin il m'a annoncé que son père me demandait, je dois -aller le voir aujourd'hui ou demain. Puis nous sommes allés déjeuner -ensemble, fumer une foule de pipes, à une foule de jardins publics, et -je l'ai quitté. Tant que son père sera ici, nous ne pourrons nous voir -que rarement, mais dans un mois nous comptons bien loger ensemble.--A -mon autre lettre pour les détails de ma vie matérielle. Depuis ma -dernière épître, j'ai écrit les deux premiers chants de _l'Aérienne_. -Dis-moi encore que je suis paresseux. - -Écris-moi quand tu pourras. Pour moi, dans une quinzaine de jours, nous -te serrons la main, Cézanne et moi. - - - Ton ami. - - ÉMILE ZOLA. - - - - XXIII - - - Paris, 1er mai 1861. - - Mon cher ami, - - -Ton silence dure depuis si longtemps que je viens d'être obligé de -regarder ta dernière lettre pour savoir au juste le nombre des jours -écoulés. Elle est datée du 13 mars. Voici donc six grosses semaines que -tu n'as pensé à moi. Je sais que tes examens approchent et que tu dois -être accablé de travail. Aussi ne t'accuserai-je pas d'oubli complet, -mais seulement d'un peu de paresse. - -J'ai terminé depuis quelques jours le poème de _l'Aérienne_. Je ne sais -trop ce qu'il vaut. Comme toujours, je me suis laissé emporter par -l'idée première, écrivant pour écrire, ne faisant aucun plan à l'avance -et me souciant assez peu de l'ensemble. Je sais bien que ce n'est pas -là le chemin des chefs-d'œuvre. Mais que m'importe! je fais surtout à -présent des vers pour vaincre la forme, pour acquérir le mécanisme. -Puis, c'est là ma façon de voir; je marche beaucoup mieux lorsque -je marche en liberté, j'ai confiance dans l'inspiration du moment; -j'ai même reconnu que les vers qui arrivaient spontanément étaient -de beaucoup supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers. Je -jette donc mes sourires et mes pleurs au hasard. D'ailleurs, mon grand -secret est celui-ci: lorsque mon œuvre est presque terminée, je la -relis attentivement, je pèse toutes les pensées, tous les incidents; -et alors, dans une sorte de dénouement basé sur le commencement de -l'œuvre, je donne un air de famille entre mes derniers et mes premiers -vers. Ce n'est pas à dire que, lorsque je traite un sujet quelconque, -je n'aie pas un certain plan dans la tête. Mais ce plan est si vague, -je le change tant et tant de fois devant l'exécution, que rien ne -ressemble moins que ce que j'ai fait à ce que je voulais faire. - -Je voudrais pouvoir te donner une certitude sur ma position matérielle. -Malheureusement, rien n'est moins certain que cette partie de mon -avenir. Depuis plus d'un an, je fais une chasse féroce aux emplois; -mais si je cours bien, ils courent mieux encore. J'ai adressé demande -sur demande; je me suis présenté à une foule d'administrations: partout -des longueurs, jamais un résultat.--Tu ne saurais croire combien je -suis difficile à placer. Non pas que j'impose des conditions, que je -veuille faire ceci plutôt que cela; dans le commencement, j'avais cet -orgueil, rien n'en reste aujourd'hui. Mais parce que je sais une foule -de choses inutiles et que je ne sais précisément pas celles qu'il -faudrait savoir. Rien n'est plus rare que de trouver une place nous -convenant, à nous, qui sortons des lycées. Inaptes dans la pratique, -chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des lignes, nous ignorons -par excellence les menus détails de la vie, les combinaisons pourtant -si simples qui peuvent se présenter dans un milieu social. Il nous faut -un apprentissage plus ou moins long, partant un surnumérariat plein -d'ennui et vide de gain.--C'est bien pis quand l'échappé de collège me -ressemble; qu'il est plus ou moins poète et plus ou moins philosophe, -qu'il se soucie de la société et de la richesse comme d'une paille, -et ne réserve ses caresses, son adoration que pour la liberté. Alors -l'impossibilité de le placer prend des proportions extravagantes; les -portes s'épaississent, les directeurs deviennent plus hargneux; puis la -voix intérieure se révolte et gourmande le corps de ce qu'il a besoin -de travailler pour vivre.--Souvent cette scène s'est répétée pour moi: -J'adresse une demande à une administration; on me répond de passer chez -le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir habillé, courbé -sur un bureau plus ou moins encombré; il continue d'écrire sans plus -se douter de mon existence que de celle du merle blanc. Enfin, après -un long temps, il lève la tête, me regarde de travers, et, d'une voix -brusque: «Que voulez-vous?» Je lui dis mon nom, la demande que j'ai -faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre auprès de lui. -Alors commence une série de questions et de tirades, toujours les -mêmes et qui sont à peu près celles-ci: Si j'ai une belle écriture? si -je connais la tenue des livres? dans quelle administration j'ai déjà -servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis: qu'il est accablé de -demandes, qu'il n'y a pas de vacance dans ses bureaux, que tout est -plein et qu'il faut me résigner à chercher autre part.--Et moi, le cœur -gros, je m'enfuis au plus vite, triste de n'avoir pu réussir, content -de n'être pas dans cette infâme baraque. Je sens tressaillir en moi -tous mes bons instincts, tous mes amours, tout ce que Dieu m'a accordé; -je maudis la société qui n'emploie de l'homme que les plus misérables -facultés; j'éprouve un immense dédain pour ce rôle de machine que -j'allais être réduit à jouer et j'entends comme une voix qui me murmure -à l'oreille mes rêves chéris où vibrent doucement les noms de Liberté, -d'Amour, de Paix et de Dieu.--N'importe! je continuerai ma chasse -jusqu'à ce que je réussisse. Ma proie sera de la pire espèce, quelque -corbeau dur et indigeste; mais une impérieuse nécessité me pousse en -avant.--Tu es mon ami, mon frère, et sans doute tu t'inquiètes de -mon avenir matériel. Sois sans crainte, j'ai un fond de philosophie -stoïque, je me plierai à tout et je ne serai jamais par trop misérable. - -Je suis allé dimanche dernier à l'exposition de peinture avec Paul. -Quoique j'aime les arts, je ne pourrais guère te parler de cette -dernière manifestation de nos artistes. Tu ignores leurs noms, les -différences d'école qui les séparent, leurs œuvres précédentes, et -ainsi le moindre compte rendu serait sans intérêt pour toi. Attends -d'être à Paris, de le passionner pour tel ou tel maître, et alors -nous pourrons admirer, si notre dieu est le même, discuter, si nous -sommes dans des camps opposés.--Je vois Paul fort souvent. Il travaille -beaucoup, ce qui nous sépare parfois; mais je ne me plains pas de ce -genre de paresse à me voir. Nous n'avons pas encore fait de parties, ou -plutôt celles que nous avons ébauchées ne valent pas l'honneur de la -plume. Demain dimanche, nous devions aller à Neuilly passer la journée -au bord de la Seine, nous baigner, boire, fumer, etc., etc. Mais voilà -que le temps s'assombrit, le vent souffle, il fait froid. Adieu notre -belle journée; je ne sais trop comment nous l'emploierons.--Paul va -faire mon portrait. - -Tu te plaindras peut-être du peu de longueur de cette lettre. J'avais -la pensée de t'en écrire une fort longue, mais le temps et le courage -m'ont manqué. Attendons le mois de septembre.--Quant à toi,--pour -terminer comme j'ai commencé,--je t'accuse d'un peu de paresse. -Écris-nous au plus tôt, ne serait-ce que pour me dire que tu as reçu -mes deux lettres et pour me rassurer sur ta santé. - -Mes respects à tes parents. - - - Je te serre la main.--Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XXIV - - - Paris, 18 juillet 1861. - - Mon cher ami, - - -Ce serait d'aventure un bien gros livre que celui qui aurait pour -titre: _Le poète_; et certes l'homme qui entreprendrait un pareil -ouvrage avec quelque talent ne ferait pas une œuvre médiocre. Pour -moi, voici quels seraient mes sujets d'étude, ou plutôt ce que devrait -renfermer le volume. - -D'abord, de l'histoire comparée des littératures, déduire d'après -quelle loi se manifeste le grand poète. Je suis certain qu'on -arriverait à une formule presque mathématique, ayant sans doute des -exceptions, mais exacte dans la plupart des cas. Ainsi nous avons deux -genres de poètes; les uns, peintres fidèles des mœurs de leur époque, -aussi grands qu'on voudra d'ailleurs, ne nous attirent plus que par une -curiosité de savant; les autres prennent de l'homme, non la mode d'un -instant, mais la manière d'être éternelle, non les ridicules et les -splendeurs d'une époque, mais les travers et les qualités de l'humanité -à tous les âges; de sorte que le livre est celui de tous les temps. -Évidemment, ces derniers l'emportent. On pourrait donc dire dès lors -au poète: Ne voyez, ne voyez pas les hommes, mais l'homme; peignez les -siècles et non votre siècle.--Je ne veux pas pour cela que le poète -vive en dehors du temps; an contraire, qu'il étudie ses contemporains, -leurs faits et leur parole; qu'il les mette même en scène, non qu'il -n'en fasse pas des êtres à part, et que dans mille ans le lecteur -puisse se reconnaître dans ses héros. - -D'ailleurs, je compte peu sur le progrès social, sur la civilisation, -pour amener un progrès quelconque en poésie. Je m'explique; on pourrait -me dire qu'il serait profitable au poète d'étudier et de peindre un -siècle comme le nôtre; la science s'élève chaque jour et les rapports -entre les hommes sont de moins en moins barbares; à cela je répondrai -par Homère qui vivait dans les premiers siècles et qui cependant, au -dire de tous, est le plus grand des poètes. Il faut se représenter la -nymphe Poésie assise sur une roche solitaire et regardant, immobile, -le flot des âges s'écouler devant elle; depuis six mille ans elle -chante l'homme, le combat éternel de l'âme et du corps, sans jamais se -préoccuper des hommes; et six mille ans pourront passer encore qu'elle -fera vibrer les mêmes refrains sur sa lyre. On ne s'aperçoit pas du -peu de sens en poésie de ces mots: Science, civilisation.--A quoi bon -aller dire en méchants vers ce que tant de manuels et de traités vous -expliquent en bonne prose? d'autre part, que peut importer à la Muse -les dehors plus ou moins policés de l'homme, elle qui ne veut être que -la peinture de son âme? Nous sommes fort polis, nous ne mangeons plus -avec nos doigts, nous n'allons plus tout nus; c'est fort bien; mais la -déesse s'en soucie peu, elle à qui plaît parfois un peu de barbarie. -Je sais bien, pour la science, qu'on ne me demande pas de rimer une -algèbre, et qu'on me prétendra que, cette algèbre, que je lirai en -prose, m'ouvrira le jugement et me servira indirectement dans mes -vers; en un mot, on m'observera que les sciences, surtout les sciences -naturelles, me donneront une connaissance plus intime de l'homme et -des choses et qu'ainsi leur influence devra faire de moi un plus grand -poète que je ne l'aurais jamais été il y a deux siècles. Je ne nie -pas cette influence; mais elle m'éclaire si peu sur cette énigme qui -s'appelle l'homme, elle féconde mes pensées d'une façon si indirecte -que je la subis peut-être, mais sans m'en douter. D'ailleurs, si j'ai -tort théoriquement, l'expérience est pour moi. Je citerai de nouveau -Homère, j'ajouterai la Bible et, dans toute notre génération d'hommes -savants et policés, je cherche vainement un tel homme et un tel livre. - ---Je ne veux pas soutenir ici de paradoxes; je serais désolé que tu -visses dans mes paroles un parti pris de crier après la science et -la civilisation. Je veux donc être aussi tolérant que possible à -leur égard et les reconnaître en poésie autant qu'elles peuvent y -entrer. J'accorde qu'elles ouvrent des horizons nouveaux au poète; -elles peuvent être une source d'inspiration. En un mot, la poésie vit -parfaitement sans elles; mais elle peut les employer comme tout autre -élément. Quant à savoir si cet élément est préférable aux autres, je -suis dans le doute, de même que j'ai douté qu'un progrès en science -et en civilisation puisse en apporter un en poésie. On pourrait -résoudre la question en s'appuyant encore sur les histoires comparées -des littératures. Ainsi nous voyons à mesure que Rome se civilise la -littérature latine baisser, de même que l'art grec s'altère aux temps -les plus policés d'Athènes. Que conclure de là? Sinon que grande -civilisation et grande poésie ne sont pas synonymes. Et, en effet, -ce mot civilisation, comme je te le disais jadis, a son bon et son -mauvais sens; des mœurs efféminées, un mensonge perpétuel des dehors, -ce sont là les mauvaises qualités des hommes policés; évidemment, de -telles choses n'enfantent pas de grands poètes. Au contraire, une -religion mieux entendue, une science lumineuse et solide, une liberté -sociale sans désordre, sont les bonnes qualités des temps civilisés, -qui doivent élargir les ailes de la poésie. Si la civilisation de -Rome et d'Athènes a nui à la littérature et à l'art, c'est que les -mauvaises qualités l'emportaient sur les bonnes. De nos jours, je -ne sais trop où en est la balance. Mais si nous voulons encourager -nos poètes, disons-leur, sans employer les grands mots de science et -de civilisation: «Voyez: l'astronomie compte et mesure les étoiles; -l'histoire naturelle a sondé le corps humain, fouillé la terre et -classé chacune de ses productions; la physique et la chimie nous -ont appris, l'une les phénomènes que produisent ou que subissent -les corps, l'autre la composition et les propriétés des corps; les -sciences exactes sont l'échelle de toutes les autres connaissances. -D'autre part, la justice, la religion s'épurent; la liberté grandit; -les hommes marchent vers une fusion générale d'où naîtra sans doute -une seule nation libre et selon l'esprit de Dieu. Voilà ce que vous -offre le siècle; puisez à pleines mains. Soyez grands avec cette -matière.»--Alors peut-être, avec de tels éléments, naîtrait une œuvre -sublime qui ferait bon marché de mon dédain de poète pour notre siècle -de lumière. Peut-être aussi le poète préférera se retirer sous les -grands arbres et chanter tout simplement l'homme tel que l'ont chanté -ses pères. Mais, je m'aperçois que je me suis diablement écarté. Je -traite ici en courant la matière d'un second livre ou du moins d'un -long chapitre qui pourrait avoir pour titre: _De la science et de la -civilisation à l'égard de la poésie._ - -Comme tout ceci est fort diffus et que j'exprime mes pensées, sans trop -savoir si elles se contredisent dans le cours de mes jugements, je veux -me résumer ici. J'ai dit que je comptais peu qu'un progrès scientifique -et social amenât un progrès en poésie; que la poésie peut vivre grande -et forte, en dehors d'une science et d'une civilisation avancées; que -cependant ce sont là deux éléments qui s'offrent au poète et qu'il peut -en faire jaillir le sublime, comme il l'a fait jaillir quelquefois de -la barbarie et d'ignorantes hypothèses.--Tout cela ne porte pas sur -mon idée première, qui est de considérer comme le plus grand poète -celui qui se détache des hommes de son temps pour nous peindre l'homme -de tous les âges. On peut évidemment être tel, tout en étant un poète -savant et civilisé. - -J'aurais dû te dire plus tôt que mon livre est un art poétique; non -pas l'art poétique de Boileau, se bornant à classer les différents -genres et à donner quelques conseils nus et froids sur la forme -et quelques règles générales que tout le monde sait; mais un art -poétique universel, embrassant la forme et l'idée, donnant en un -mot la philosophie de l'histoire littéraire. Celui que je nommerais -le poète serait en quelque sorte tous les grands poètes du passé, -comparés et fondus en un seul, autant qu'ils le permettraient. Après -avoir étudié ses manières d'être, ses formules d'existence, après -avoir reconnu les milieux dans lesquels il se manifeste, on passerait -à l'étude de ses rapports avec les différents éléments qui se sont -présentés à lui. Ainsi on chercherait ce qu'il y a en lui d'idéal et -de réalité, par quels points il touche au ciel et par quels points -à la terre; on verrait quel emploi il a fait des passions humaines, -surtout de l'amour; quel emploi de la science, de la philosophie, de -la religion, de la politique. On pourrait ensuite, connaissant ce qui -l'a amené, chercher ce qu'il a produit; je veux dire que, sachant -le milieu sur lequel il a paru, sachant de plus quels ressorts le -meuvent, on étudierait l'effet produit par lui sur son époque, sur ses -contemporains. - -Puis on passerait en revue les grandes qualités qui dominent en lui; -par exemple, l'originalité, etc., etc.; et encore l'harmonie, la grâce, -le sublime, etc., etc. En étudiant ainsi le poète par excellence, on -étudierait par comparaison les poètes de second et de troisième ordre; -de sorte que l'étude serait complète. - -Enfin on arriverait à la forme. Après avoir comparé rapidement les -différentes langues et les différents rythmes, on verrait quel usage en -a fait le poète, etc. - -Tout ceci ne serait évidemment qu'une étude préparatoire. Ce que je -veux, ce n'est pas faire une histoire des littératures, mais m'appuyer -sur elles pour fonder une nouvelle poétique. Je veux dérober aux grands -poètes les raisons de leur grandeur, et dans l'idée et dans la forme, -pour établir des règles qui puissent faire naître des grands poètes. -Le poète à qui je donnerais toutes les qualités des anciens chantres, -serait le poète à suivre. - -Après avoir suivi le poète dans les âges, je le poserais au milieu de -la génération actuelle. C'est là où j'en voulais venir: demander à -l'histoire quel rôle il doit jouer de nos jours, demander si les temps -lui sont favorables. Ainsi, pour ne m'occuper que de la littérature -française que je connais un peu, j'y remarque trois époques nettement -déterminées. La première, le moyen âge, présentant les caractères -suivants: des poètes vivant de leur propre imagination, sans modèles -véritablement nationaux; cette littérature naît dans les chants -celtiques, brille un instant dans les chansons de geste et dans -les poésies légères des troubadours, puis s'éteint. La seconde, la -renaissance, se caractérise ainsi: une violente réaction contre le -moyen âge, si violente qu'elle dépasse le but et tombe dans l'absurde -avec Dubartas; puis Malherbe règle la nouvelle école; le dix-septième -siècle la fait briller et le dix-huitième la mène tout doucement au -tombeau. Enfin la troisième, le romantisme, notre époque elle-même, -dont le mouvement n'est pas achevé; nous n'avons eu encore que la -réaction violente; nous attendons un Malherbe. Il faut observer que -cette troisième époque réagit, comme la seconde, contre celle qui la -précède et que, par analogie, on doit supposer que toutes les phases en -seront les mêmes. Tu vois comme je prétends me servir de l'histoire: -chercher par la comparaison des siècles passés au nôtre quel doit être -le poète de nos jours, son rôle; et quelles, ses aspirations, ses -matières. Bien entendu, par l'exemple ci-dessus, je n'entends rien -formuler. Je jette mes idées au courant de la plume; ce n'est pas même -un plan que j'écris ici, c'est la matière telle qu'elle me vient, sans -ordre, d'un plan que je pourrai faire quelque jour. - -Je te parle de ce projet d'une poétique parce qu'il m'est venu une -certaine idée. C'est là un de ces sujets que tu pourrais traiter au -sortir des écoles. Il demande une connaissance parfaite de l'histoire, -une critique fine et judicieuse, un raisonnement serré et lumineux: -tu possèdes ces qualités à un plus haut degré de moi. D'autre part, -un poète a une singulière façon de composer une poétique. Il commence -par faire son œuvre la plupart du temps sans règle arrêtée, au hasard -de l'inspiration, puis, son poème achevé, il le relit, voit le chemin -parcouru et de quel pas, et alors, dans une préface, il justifie -sa manière et donne comme règle ce qu'il n'a suivi lui-même qu'à -l'aventure. Je ne lui en fais pas un reproche; ce qu'il a établi, -après l'expérience, vaut peut-être mieux que ce qu'un prétendu bon -goût érige sans en avoir fait l'application. D'ailleurs, lorsque ses -raisons sont bonnes, il a pour lui que l'exemple à coup sûr suit le -précepte. Il est vrai qu'il n'a pour autorité que ses propres vers; -sa manière frise l'orgueil en ce qu'il se pose comme chef d'école. Il -est juge et partie à la fois: il se donnera donc raison. Cependant, -je le répète, sa préface peut être d'une grande utilité, on doit la -prendre en considération, mais n'accepter ses jugements qu'après -les avoir jugés. Toutefois, si le poète fait sa poétique, un homme -désintéressé peut faire la poétique. Il prendra les façons de voir de -tous les poètes, les comparera, les fondra en une seule, et en fera -sortir les principes éternels de la poésie. On me dira sans doute qu'il -faut un poète pour juger et diriger les poètes. Aussi je n'entends -pas confier cette œuvre à un maquignon, ou à un marchand de vin, mais -à un homme, amant du grand et du beau, à un poète par l'esprit et le -caractère et non par des vers plus ou moins bons; surtout à un homme -qui n'ait pas à défendre quelques milliers d'hémistiches. Le volume -serait en prose; d'autant plus que s'il était en vers, l'auteur, devant -prêcher d'exemple, gâterait les meilleurs préceptes par de méchants -alexandrins; d'autre part, la prose est plus maniable et, voulant avant -tout faire un traité littéraire et non un poème, l'auteur s'en servira -en tout avantage. Je prendrai comme exemple les arts poétiques d'Horace -et de Boileau; ils renferment de bons et beaux vers; mais celui -qui chercherait autre chose, n'y trouverait que quelques préceptes -généraux, fort bons en eux-mêmes, mais qui traînent partout; des lois -qui sont en quelque sorte les lois naturelles de la poésie et qui sont -innées chez le poète de goût. Par ce que j'ai dit plus haut, tu vois -que telle ne doit pas être ma nouvelle poétique.--Toutes ces raisons me -font répéter et conclure que tu seras très apte à un pareil travail. - -J'ai parcouru dernièrement _la Légende des siècles_, dernier ouvrage -édité de Victor Hugo. Mais je n'ai pu avoir que le second volume -et j'étais si pressé que je ne peux t'en parler avec assurance. -Toutefois, je puis te dire ceci: les défauts du grand poète, ces -défauts qui sont presque des qualités, sont encore plus marqués dans -ses derniers poèmes. Le vers est plus dur, plus coupé, plus saccadé, -mais aussi plus vigoureux, plus serré, plus expressif. Tu connais -d'ailleurs ce vers sobre, nettement frappé, se détachant comme à -l'emporte-pièce. Seulement, ici, il exagère encore ses qualités, que -l'on est parfois tenté d'appeler défauts. Les images sont toujours -bizarres, mais singulièrement frappantes: on voit la chose plutôt -qu'on ne la lit. D'autre part, il fait un peu abus de la description; -mais ses descriptions sont tellement réelles dans leur poésie qu'on -ne s'en fatigue pas. Il me semble qu'il se trouve dans cette œuvre -moins de sensibilité, d'émotions jeunes, que dans les autres.--Je ne -formule rien; je n'ai lu qu'en courant quelques passages d'un côté et -de l'autre. Le poète a-t-il baissé depuis les _Feuilles d'automne_; -j'en ai peur, mais je ne puis le dire sciemment.--Je ne me rappelle -qu'un seul vers qui m'a frappé par sa singularité. Un certain faune -est introduit devant les dieux de l'Olympe assemblés. Le maraud est -fort laid, velu, difforme, etc. A son aspect les dieux et les déesses -sont pris de ce fou rire qu'Homère leur prête. Ce sont des éclats -formidables; tout rit dans le ciel. Or, dans son énumération des -rieurs, le poète commet ce vers-ci: - - Le tonnerre n'y put tenir, il éclata. - -Un bon goût pointilleux s'offenserait de cet alexandrin; et, en effet, -ce n'est que l'esprit qui parvient à en sauver la bizarrerie. Pour moi, -il m'a fait rire et je serai content de le retrouver plus tard; c'est -une de ces pointes dont le génie lui-même ne peut se défendre; elle -tremble au bout de notre plume, il faut absolument que vous l'écriviez; -puis, on n'a plus le courage de l'effacer. - -Tu me demanderas peut-être pourquoi cette lettre vide d'intérêt, vide -de détails sur ce qui pourrait t'intéresser. J'ai deux raisons: La -première, c'est que ma mère devant quitter d'un jour à l'autre son -logement, je désire te donner une adresse plus stable. Adresse-moi -désormais tes lettres rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet, n° 3. La -seconde,, c'est que les détails que tu désirerais sont tellement -insignifiants qu'on ne saurait les écrire. Pourtant, les voici en trois -mots: - -Depuis quelque temps je vois Cézanne assez rarement. Il travaille -chez Villevieille, va à Marcoussis, etc. Pourtant rien n'est brisé -entre nous.--Je pense toujours entrer en place bientôt. Ce qui est -certain, c'est que je tiendrai mon emploi quand tu viendras ici.--Je -suis lié avec un économiste dont je retouche les ouvrages, quant au -style. De son côté, il me cherche un éditeur et compte me présenter -à certains écrivains.--Enfin, et malheureusement, ma santé est fort -mauvaise. Voici longtemps que je n'ai passé un jour sans douleurs. -Organes digestifs affaiblis, oppression de la poitrine, éruptions de -sang, etc.; j'hésite à me mettre entre les mains des médecins; je -préférerais qu'une bonne et belle maladie se déclare; au moins je -serais débarrassé; mais comme le mal ne se dessine pas, je laisse faire -la nature. - -Je compte beaucoup sur toi. Il me semble que ton arrivée ici sera pour -moi le sujet d'un mieux moral et physique. Travaille et arrive; et pour -cela, courage!--Mes respects à tes parents. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - -Aussitôt ton examen passé, écris-m'en le résultat.--N'oublie pas la -nouvelle adresse que je te donne et dis-moi où je dois t'adresser mes -lettres à l'avenir. - -Ne lis cette lettre que pendant une récréation; elle est complètement -littéraire et sans intérêt direct. - - - - XXV - - - _Sans date_. Elle a dû être écrite en août 1861. - - Mon cher Baille, - - -J'ai reçu tes deux dernières lettres, celle adressée chez Paul, et -celle adressée chez moi. Quant à celle que tu dis m'avoir envoyée vers -le milieu de mai, elle se sera égarée.--Je te donnais ces détails dans -une lettre qu'un de mes oncles allant à Marseille a dû te remettre -dernièrement, ainsi qu'une copie de mon proverbe, _Perrette_. Dès -que tu pourras me répondre, dis-moi si l'on a fidèlement rempli ma -commission. - -Tes deux dernières lettres m'ont causé la plus douce émotion. Ton -amitié s'y montre à chaque ligne; j'y lis l'intérêt que tu me portes. -Je te remercie de me rester fidèle dans mon malheur et de ne pas me -serrer la main par égoïsme et par calcul. Crois-moi, mon pauvre vieux, -confondons-nous le plus possible; tu auras tes peines comme j'ai les -miennes, et alors tu comprendras tout ce qu'il y a de consolant dans -la pensée d'avoir un ami, c'est-à-dire de n'être pas entièrement seul, -de sentir un cœur battre à l'écho du vôtre et nous aimer en dépit des -calomnies, de la sottise et de la fortune.--C'est à ces deux lettres -que je veux répondre aujourd'hui. - -Ce qui me répugne le plus au monde est de porter un jugement définitif -sur un homme. Qu'on me présente une œuvre d'art, un tableau, un poème, -je l'examinerai avec soin et je ne craindrai pas de me prononcer; si -je me trompe, j'aurais pour excuse ma bonne foi. Ce tableau, ce poème -sont choses sur lesquelles on ne doit pas revenir; ils ne présentent -qu'une force; s'ils sont bons, ils resteront éternellement bons, s'ils -sont mauvais, éternellement mauvais. Qu'on me raconte même encore une -action d'un homme, je la jugerai, sans hésiter s'il a bien ou mal agi -dans cet acte séparé de sa vie. Mais si l'on vient ensuite à me poser -cette question générale: «Que pensez-vous de cet homme?» je tâcherai -de m'esquiver poliment pour ne pas répondre. Et, en effet, quel -jugement porter sur un être qui n'est plus matière, comme un tableau, -ni chose abstraite comme une action? Que conclure de ce mélange de -bien et de mal qui compose une existence? quelle balance prendre pour -peser exactement ce que l'on doit louer et ce que l'on doit blâmer? et -surtout où aller prendre tous les actes d'un homme?--car si vous en -omettez un seul, votre jugement sera injuste. Enfin, si cet homme n'est -pas mort, quelle bonne ou mauvaise conclusion pourrez-vous tirer d'une -vie qui peut encore faire du mal ou du bien? C'est ce que je me disais -en pensant à ma dernière lettre où je te parle de Cézanne. J'avais -essayé de le juger, et, malgré ma bonne foi, je me repentais d'en avoir -tiré une conclusion qui, après tout, n'est pas la véritable.--A peine -arrivé de Marcoussis, Paul est venu me trouver, plus affectueux que -jamais; depuis ce temps, nous passons six heures par jour ensemble; -notre lieu de réunion est sa petite chambre; là, il fait mon portrait; -pendant ce temps, je lis ou nous bavardons tous les deux, puis, -lorsque nous avons du travail par-dessus les oreilles, nous allons -ordinairement fumer une pipe au Luxembourg. Nos conversations roulent -un peu sur tout, particulièrement sur la peinture; nos souvenirs y -occupent aussi une large place; quant au futur, nous l'effleurons d'un -mot, en passant, soit pour désirer notre complète réunion, soit pour -nous poser la terrible question de la réussite. Parfois Cézanne me -fait un discours sur l'économie, et, pour conclusion, il me force à -aller prendre une bouteille de bière avec lui. D'autres fois, il me -chante des heures entières un couplet stupide et par les paroles et -par la musique; alors je déclare hautement préférer les discours sur -l'économie. Nous sommes peu dérangés; quelques intrus viennent de loin -en loin se jeter entre nous; Paul se remet à peindre avec acharnement; -moi, je pose comme un sphinx égyptien; et l'intrus, tout déconcerté de -tant de travail, s'assoit un instant, n'ose bouger et s'éloigne avec un -bonjour bien bas et en fermant la porte tout doucement.--Je désirerais -te donner encore plus de détails. Cézanne a de nombreux accès de -découragement; malgré le mépris un peu affecté qu'il fait de la gloire, -je vois qu'il désirerait parvenir. Lorsqu'il fait mauvais, il ne parle -rien moins que de retourner à Aix et de se faire commis dans une maison -de commerce. Il me faut alors de grands discours pour lui prouver la -sottise d'un tel retour; il en convient facilement et se remet au -travail. Cependant cette idée le ronge; deux fois déjà, il a été sur le -point de partir; je crains qu'il ne m'échappe d'un instant à l'autre. -Si tu lui écris, tâche de lui parler de notre réunion prochaine et avec -les plus séduisantes couleurs; c'est le seul moyen de le retenir.--Nous -n'avons pas encore fait de partie, l'argent nous retient; il n'est pas -riche et moi encore moins. Cependant, un de ces jours, nous espérons -prendre notre volée et aller rêver quelque part.--Pour te résumer tout -ceci, je te dirai que, malgré sa monotonie, l'existence que nous menons -n'est pas des plus ennuyeuses; le travail nous empêche de bâiller; puis -quelques souvenirs échangés dorent le tout d'un rayon de soleil.--Viens -et nous nous ennuierons moins encore. - -Je reprends cette lettre pour appuyer ce que je te dis plus haut d'un -fait arrivé hier dimanche. J'allais chez Paul qui me dit avec un -grand sang-froid qu'il était en train de faire sa malle pour partir -le lendemain. En attendant nous allâmes au café. Je ne lui lis aucun -sermon; j'étais si étonné et si persuadé que ma logique resterait -inutile que je ne hasardai pas la moindre objection. Cependant je -cherchai une ruse pour le retenir, enfin je crus l'avoir trouvée et je -lui demandai de faire mon portrait. Il accepta cette idée avec joie, et -pour cette fois il ne fut plus question de retour. Ce maudit portrait, -qui devait, selon moi, le retenir à Paris, à manqué hier de le lui -faire quitter. Après l'avoir recommencé deux fois, toujours mécontent -de lui, Paul voulut en finir et me demanda une dernière séance pour -hier matin. Hier donc je vais chez lui; lorsque j'entre, je vois la -malle ouverte, les tiroirs à demi vides; Paul, d'un visage sombre, -bousculait les objets et les entassait sans ordre dans la malle. Puis -il me dit tranquillement: «Je pars demain.--Et mon portrait, lui -dis-je?--Ton portrait, me répondit-il, je viens de le crever. J'ai -voulu le retoucher ce matin, et comme il devenait de plus en plus -mauvais, je l'ai anéanti; et je pars.»--Je m'abstins encore de toute -réflexion. Nous allâmes déjeuner ensemble et je ne le quittai que le -soir. Dans la journée, il revint à des sentiments plus raisonnables, -et enfin, me quittant, il me promit de rester.--Mais ce n'est là qu'un -méchant raccommodage; s'il ne part pas cette semaine-ci, il partira la -semaine prochaine; tu peux t'attendre à le voir partir d'un instant à -l'autre.--Même je crois qu'il fera bien. Paul peut avoir le génie d'un -grand peintre, il n'aura jamais le génie de le devenir. Le moindre -obstacle le désespère. Je le répète, qu'il parte, s'il veut s'éviter -beaucoup de soucis. - -Mes pauvres amis, vous me donnez bien peu de courage; l'un succombe -dès le début, l'autre maudit la carrière qu'on lui fait entreprendre. -Vous ne sauriez croire combien je me ressens de votre faiblesse dans -la lutte; je pense à notre jeunesse, à ce lien que nous nous plaisions -à voir entre nous; je me dis que votre réussite devait entraîner la -mienne; et lorsque je vous vois douter de votre intelligence et nous -juger incapables, je me demande s'il n'y a pas de l'orgueil à avoir -encore confiance en la mienne et à tenter ce que vous désespérez de -faire. Quel méchant vent souffle donc sur nous? Ne sommes-nous pas -comme hier forts tous les trois, pleins de bonne volonté? Avons-nous -assez lutté pour désespérer de la victoire, et nous faut-il reculer -avant même d'avoir avancé? Je vous le dis, vous êtes sans courage et -vous me découragez moi-même; je n'ai pas comme vous renié ma jeunesse, -je n'ai pas dit adieu à mes rêves de gloire; je suis ferme encore -et cependant je suis le plus misérable, le plus entravé; et ceci, -je l'avance sans orgueil, mais pour rendre une force nécessaire et -puiser à mon tour dans cette force commune le reste de courage que -m'enlèverait votre faiblesse. Je fais appel à nos souvenirs; soyons -toujours confiants et enthousiastes comme dans le passé; soutenons-nous -mutuellement et marchons sans nous inquiéter des obstacles. N'importe -la carrière entreprise, n'importe l'idéal rêvé, si nous n'avons pas -communauté d'instincts, ayons communauté d'espérance et d'amitié. Je -voudrais vous communiquer ici ce que je ressens; ce n'est pas une -vaine soif de renommée, c'est en quelque sorte un désir d'intelligente -satisfaction; je voudrais nous voir grands par la pensée, non pas pour -les autres, mais pour nous, je voudrais nous voir meilleurs que les -autres hommes et n'ayant pour guides que le bon, le beau et le juste. -Oh! courage. - -C'est surtout pour toi que je dis tout ceci. Paul, excellente nature et -plein de dons naturels, ne peut cependant pas souffrir une remontrance, -quelque douce qu'elle soit. Je le laisse aller à sa fantaisie, espérant -dans le ciel. Mais toi qui m'écouteras sans doute, je te crierai -toujours: courage! Les sciences exactes telles qu'on les apprend -au collège te pèsent, regarde alors un horizon supérieur, vois les -mathématiques comme les voit le philosophe, conduisant à la seule -vérité possible. Ne pense plus aux murs qui t'emprisonnent, oublie les -trois années qui vont encore s'écouler pour toi dans les écoles; mais -considère la vie, ton intelligence développée et ta liberté d'action; -dis-toi qu'un homme de talent se révèle partout, qu'il peut tout -entreprendre et réussir en tout; si l'idée existe, la forme viendra; si -tu as de vagues aspirations, un jour elles deviendront certaines et tu -seras toi, en dépit des pédants, de l'algèbre et de ses grandes mais -froides compagnes. Courage! nous sommes deux encore à espérer; ce que -nous avons fait jusqu'ici n'est rien; nous étions des enfants et nous -allons devenir des hommes. Réussis dans tes examens, et viens près de -moi; ce que je finis par te dire dans mes lettres, je te le dirai pour -t'encourager lorsque tu seras ici. Nous nous réunirons souvent et nous -parlerons de l'avenir; nous confondrons nos intelligences, et nous -tâcherons d'en faire jaillir la vérité. Non, nous ne sommes pas encore -usés; non, notre orgueil ne nous a pas égarés. Viens, et courage! - -Que te dirai-je encore pour te rendre plus ferme dans les épreuves -que tu vas prochainement subir? Te parlerai-je de moi, non pas du -misérable, mais du poète? Je veux tenter l'impression, non pas que je -me pense arrivé à un degré de perfection quelconque, mais parce que je -suis las de silence; comme je te le disais tantôt, tout ce que j'ai -fait jusqu'ici n'est rien, je suis le premier à sourire de mes œuvres; -j'ai en vue une idée et une forme plus grandes; chaque jour m'élève -davantage et chaque jour il me semble voir un horizon plus lumineux. -Cependant, j'aime mes premiers vers si maladroits; malgré leurs -défauts, ils ont pour moi un parfum de jeunesse; je ne puis me résoudre -à les condamner à une ombre éternelle. Je veux donc réunir, sous le -titre général de _Trois Amours_, les trois poèmes suivants: _Rodolphe, -l'Aérienne, Paolo_. Un certain lien existe entre eux; une certaine -gradation leur fait parcourir presque toute l'échelle de la passion, -depuis la passion sensuelle et brutale, jusqu'à la passion idéale et -angélique. Le premier est l'amour pour l'amour, aimant sans raisonner -et ne distinguant jamais l'âme du corps. Le second est la lutte du -corps et de l'âme, l'ange essayant d'abattre la brute sans pourtant y -parvenir. Le troisième enfin est la victoire de l'ange, l'hymne pur de -l'amour dégagé de la terre et se perdant dans le sein de Dieu. Dans -la forme même, la gradation existe; enfin tout me pousse à les réunir -et à tenter un premier pas. Je sais que tu me conseilleras d'attendre -encore; je te donnerai de vive voix les raisons qui m'empêchent de me -rendre à tes avis. D'ailleurs, il me faut chercher un éditeur et il -n'est pas croyable que je vais en trouver un tout de suite. Sans doute -tu seras arrivé avant que j'aie découvert un de ces messieurs.--Paul -m'a dit que tu avais écrit une critique de _Paolo_. Elle me serait très -utile dans ce moment, quoique j'aie déjà corrigé ce poème à plusieurs -reprises. Si ces feuilles ne pesaient pas trop lourd, je te dirais de -me les envoyer. Consulte leur poids et ta bourse; seulement il faudrait -te hâter. - -Parlons maintenant du misérable. Sans doute je serai placé vers le 15. -Je retardais même cette lettre, pour te donner une certitude. J'aurai -cent francs par mois pour sept heures de travail chaque jour. Avec cela -on ne meurt pas de faim et l'on peut encore être poète.--D'ailleurs, ne -t'inquiète pas trop sur ma position. Tu vois les choses un peu en noir, -et je ris encore peut-être plus souvent que tu ne le penses. - -J'irais sans doute dans le Midi, si Paul ne partait qu'au mois de -septembre, mais jamais il n'attendra jusque-là. Ce sera quinze jours de -plus de séparation entre nous. Quand tu verras Paul, juge-le sévèrement. - -Je ne t'écrirai sans doute plus jusqu'au 20, et comme à partir de cette -époque je ne saurai où t'adresser mes lettres, j'attendrai une lettre -de toi avant tout. Or donc, écris-moi vers le 20, ainsi que tu me le -promets, indique-moi où je dois t'adresser mes lettres, à Aix ou à -Marseille, et je te répondrai.--Mes respects à tes parents. - - -Je te serre la main. Courage! - - Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - -Décidément, Paul reste à Paris jusqu'au mois de septembre; mais est-ce -là sa dernière décision; j'ai pourtant l'espérance qu'il n'en changera -pas. - - - - XXVI - - - Paris, 18 septembre 1862. - - Mes amis, - - -Le soleil luit, et je suis enfermé. Je regarde depuis une heure des -maçons qui travaillent en face de ma fenêtre; ils vont, viennent, -montent, descendent et paraissent très heureux. Moi, je suis assis; je -compte les minutes qui me séparent encore de six heures. Ah! maudite -tristesse! c'est là le refrain de toutes mes chansons. - -J'ai commencé, pour mon très grand souci, un poème sur Jeanne d'Arc. -Jamais sujet ne m'a présenté pareille difficulté; d'autant plus que je -l'ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je -veux créer une Jeanne simple et parlant comme doit parler une jeune -fille; point de grands mots, de points d'exclamation, de lyrisme -plus ou moins à sa place; un récit grand dans sa simplicité, un vers -sobre et disant nettement ce qu'il veut dire. Ce n'est pas là une -petite ambition, plus je vais et plus Molière devient mon maître; le -soleil, la lune, les fleurs, etc., c'est fort beau, mais une pensée -vraie dite sans emphase a bien son mérite. Je crois décidément que je -tourne au vers comique; je travaillerai sans doute pour le théâtre, -mais je ne veux rien écrire pour la scène avant vingt-huit ou trente -ans. Jusque-là, achevons de nous dégoûter des épithètes oiseuses, des -tirades à effet, des antithèses hurlant dans leur accouplement. Faisons -des poèmes lyriques, en attendant mieux. - ---Jeanne me tourmente sûrement, je finirai par tirer quelque chose de -cette idée; mais je me prépare des soirées orageuses.--Quand Baille -viendra, peut être pourrai-je lui soumettre quelques fragments terminés -du poème; je marche très lentement. Je suis dans un jour d'espérance. -Il y a tant de sots qu'il est facile de sortir de la foule, si peu -intelligent que l'on soit. Ayons du courage et travaillons. - -Puis, ce matin, comme je fumais une pipe au soleil en venant à mon -bureau, il m'est venu une joyeuse pensée. Un jour, me suis-je dit, -peut-être dans un an, peut-être dans dix, il me sera permis d'aller -faire un tour en Provence. Avec quel plaisir je reverrai l'arbre à -l'ombre duquel je me suis assis, le sentier où nous avons rêvé nos -rêves de seize ans, mes vieux amis et moi. Nous serons encore ensemble -et ce sera fête pour nous. Vieux peut-être, tout au moins entrés dans -la vie d'action, nous vivrons pendant un mois la vie d'autrefois; ah! -les belles parties, les longs bavardages; et comme nous nous reposerons -dans ce passé des fatigues du présent. Ce jour viendra, allez, nous -aurons peut-être marché de longues heures, nous serons séparés, vivant -dans des mondes différents, inégalement favorisés par le sort, pourtant -nous n'aurons qu'une âme pour sentir le parfum vague de notre jeunesse. -Oh! le beau jour, et que nous sommes heureux d'avoir des souvenirs! - -Décidément, je suis joyeux dans ma tristesse d'aujourd'hui. Je vais -travailler jusqu'à minuit, ce soir, et si je fais encore un bon vers, -comme j'en ai fait un hier, me voilà en provision de gaieté pour -demain. Pauvre fou que je suis! - -Je suis bien un peu seul. Décidément, en novembre, il faut que mon cœur -se marie, une vision est bonne à seize ans; à vingt ans et lorsqu'on a -vécu ma vie, il faut une réalité. Le travail âpre et acharné ne suffit -pas pour faire oublier. Je suis d'avis que rien n'apaise l'appétit -comme de manger beaucoup. J'ai grand faim. - -Je ne sais ce que je viens d'écrire et je m'en soucie peu. Je -voulais vous dire simplement que vous me négligez et, j'ai bien été -forcé d'emplir les quatre pages, puisque le papier était blanc et -que j'avais une plume. Que faites-vous? et pourquoi ce silence? En -amitié il ne faut pas se presser lentement, mais bien se presser -vivement.--J'attends une lettre; me la ferez-vous longtemps attendre! -J'attends toujours aussi la copie de Paul.--Hier un oiseau venant du -Sud a passé sur ma tête, et je lui ai crié: «Oiseau, mon petit ami, -n'as-tu pas vu là-bas sur la route un tableau vagabond.--Je n'ai rien -vu, m'a-t-il répondu, que la poussière du chemin. Va, sois bien triste, -on t'oublie.» Il mentait, n'est-ce pas? - - - ÉMILE ZOLA. - - - * * * * * - - - - LETTRES A CÉZANNE - - - - XXVII - - - Paris, 30 décembre 1859. - - Mon cher ami, - - -Je veux répondre à ta lettre et je ne sais que te dire. J'ai quatre -pages blanches devant moi, et je n'ai pas la plus mince nouvelle à -t'annoncer. N'importe, je pousse ma plume, et je t'avertis d'avance -que je ne veux pas être responsable des platitudes et des fautes -d'orthographe qu'elle va commettre. - -J'ai pensé que Baille ne rentrerait au lycée qu'après le jour de l'an. -Si je ne me trompe, cela t'aura donné un compagnon pendant quelques -jours de plus. Que faites-vous? moi, qui m'ennuie ici, je crois parfois -que vous vous amusez là-bas. Mais quand j'y réfléchis, je pense qu'il -en est de même partout, et que de nos jours, la gaieté est fort rare. -Alors, je vous plains comme je me plains moi-même, et je demande au -ciel une douce colombe, je veux dire une femme aimante. Tu ne sais pas -ce qui me roule par la tête depuis quelque temps. Toi qui ne riras -pas de moi, je vais te le confier. Tu dois savoir que Michelet, dans -_l'Amour_, ne commence son livre que lorsque le mariage est conclu, -ne parlant ainsi que des époux et non des amants. Eh bien, moi, le -chétif, j'ai le projet de décrire l'amour naissant, et de le conduire -jusqu'au mariage. Tu ne peux voir encore la difficulté de ce que je -veux entreprendre. Trois cents pages à remplir, presque sans intrigue; -une sorte de poème où je dois tout inventer, où tout doit concourir -à un seul but: aimer! Et de plus, comme je te le dis, je n'ai jamais -aimé qu'en rêve, et l'on ne m'a jamais aimé, même en rêve! N'importe, -comme je me sens capable d'un grand amour, je consulterai mon cœur, je -me ferai quelque bel idéal, et _peut-être_ accomplirai-je mon projet. -En tout cas, si je fais ce livre, je ne le commencerai qu'aux beaux -jours; si je le pense digne de paraître, je te le dédierai à toi, qui -le ferais peut-être mieux que moi, si tu l'écrivais, à toi dont le cœur -est plus jeune, plus aimant que le mien. - -Ma lettre se remplit; mais assez tristement. Je voudrais avoir quelque -bonne farce à te raconter, quelque bon tour qui puisse te faire -sourire. Mais, n'allant nulle part, je connais peu les affaires du -dehors, et je suis bien forcé de te dire ce qui se passe chez moi. -Pardonne-moi si les pensées s'y embrouillent un peu.--Nous ne parlerons -pas politique; tu ne lis pas le journal (chose que je me permets), et -tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire. Je te dirai seulement -que le pape est fort tourmenté pour l'instant, et je t'engage à lire -quelquefois le _Siècle_, car le moment est très curieux. Que te -dirai-je pour achever joyeusement cette missive? Te donnerai-je du -courage pour monter à l'assaut du rempart? Ou bien te parlerai-je -peinture et dessin? Maudit rempart, maudite peinture! L'un est à -l'épreuve du canon, l'autre est accablée du veto paternel. Quand tu -t'élances vers le mur, ta timidité te crie: «Tu n'iras pas plus loin!» -Quand tu prends tes pinceaux: «Enfant, enfant, te dit ton père, songes -à l'avenir. On meurt avec du génie, et l'on mange avec de l'argent!» -Hélas! hélas! mon pauvre Cézanne, la vie est une boule qui ne roule pas -toujours où la main voudrait la pousser. - -Je te serre la main. Mes respects à tes parents. Le bonjour à Baille, -s'il est encore à Aix. _Écris-moi souvent._ - - - Ton ami, - - É. ZOLA. - - -J'oubliais de te souhaiter la bonne année; cela est si bête que je -rougis en l'écrivant. Mais c'est un usage; ainsi donc: Bonne année! -bonne année! bonne année! - -Puisque tu as traduit la seconde églogue de Virgile pourquoi ne me -l'envoies-tu pas? Dieu merci, je ne suis pas une jeune fille, et ne me -scandaliserai pas. - -Je n'ai pas encore vu Villevieille. Je lui donnerai tous tes bonjours à -la fois. Si tu vois Houchard, prie-le donc de m'écrire et serre-lui la -main. - - - - XXVIII - - - Paris, 5 janvier 1860. - - Mon cher Cézanne. - - -J'ai reçu ta lettre. J'ai fumé une pipe--je possède depuis le jour de -l'an une belle pipe en cumer que je culotte magnifiquement--et j'ai vu -voltiger dans la fumée du tabac mille pensées que je te communique sur -le champ, croyant te distraire. - -Tu me demandes de te parler de mes maîtresses, mes amours sont en rêve. -Mes folies sont d'allumer mon feu, le matin, de fumer ma pipe et de -penser à ce que j'ai fait et à ce que je ferai. Tu vois qu'elles ne -sont pas bien coûteuses et que je n'y perdrai pas la santé. Je n'ai pas -encore vu Villevieille; à la première occasion je ferai la commission -du passe-partout. Quant à Catherine, ma mère doit lui écrire très -prochainement. - -Tu as lu, dis-tu, mon feuilleton. J'ai bien peur qu'on ne l'ait pas -plus compris que _Mon follet_. La pauvre Sylphide amoureuse, comme -on a dû lui arracher ses belles ailes et sa couronne! On a dû n'y -voir qu'une fée vulgaire, et je me l'étais représentée si belle et si -riante. Pour moi, c'étaient les âmes des deux amants réunies en une -seule et chantant cet hymne de l'Amour que la terre chante depuis six -mille ans. Hélas! j'ai bien peur qu'on ne l'ait pas comprise. - -Tu dois savoir que je ne suis rien moins qu'un favori de la Fortune, et -depuis quelque temps il me peine de me voir, moi, grand garçon de vingt -ans, à la charge de ma famille. Aussi suis-je décidé à faire quelque -chose, à gagner le pain que je mange. Je pense entrer dans quinze jours -au plus dans l'administration des Docks. Toi qui me connais, qui sais -combien j'aime ma liberté, tu comprendras que je dois bien me forcer -pour m'y résoudre. Mais je croirais commettre une méchante action en -n'agissant pas ainsi. J'aurai encore beaucoup de temps à moi et je -pourrai me livrer alors aux occupations qui me plaisent. Je suis loin -d'abandonner la littérature--on abandonne difficilement ses rêves,--et -je tâcherai de remplir le moins longtemps possible un emploi qui me -pèsera sans nul doute. Je te l'ai déjà dit dans ma dernière lettre, -la vie est une boule qui ne roule pas toujours où la main voudrait la -pousser, et crois que je ne quitte pas avec plaisir mes livres et mes -papiers pour aller m'asseoir sur une chaise et griffonner de méchantes -copies. Mais je serai toujours le même, je serai toujours le poète qui -divague, le Zola qui est ton ami. Après avoir secoué à ma porte la -poussière du bureau, je reprendrai la plume pour continuer mon poème -interrompu ou ta lettre commencée. C'est une nécessité, et je m'y -conforme en y apportant mes petits changements. - -Je lis cette phrase dans un des derniers feuilletons de Gaut: -«_Lorsque la chaleur des estomacs repus eut fait monter le vermillon -de la satisfaction à tous les visages..._» Qu'en dis-tu? Jamais les -précieuses n'ont inventé quelque chose de mieux. C'est faux, tiraillé, -d'un goût atroce. - -Tu vois, mon cher ami, que je t'ai répondu longuement. Et encore je -n'ai pas tout dit, et assez bien dit ce que je voulais dire. N'importe, -je désire que cela t'ait distrait un instant. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - É. ZOLA. - - - - XXIX - - - Paris, 16 janvier 1860. - - Mon cher Cézanne, - - -Me trouvant à la tête de l'énorme somme de vingt centimes, et ne -sachant à quoi l'employer dignement, j'ai pensé que c'était tout juste -ce qu'il fallait pour causer un peu avec toi. Je vais remplir mes -quatre pages et comme Dieu, après avoir enfanté le monde, je me dirai: -C'est bon! - -Je lis Dante et voici la phrase que j'ai trouvée dans le chant V de -l'Enfer: _L'amour qui ne fait grâce d'aimer à nul être aimé_, etc... -Et je me suis dit que Dieu veuille que le grand poète ait raison. -Je connais de par le monde un excellent garçon qui aime bien, et je -voudrais que l'amour ne fasse pas grâce à la femme qu'il aime; ce -serait grande joie dans le cœur de ce cher ami; et au moins, quand -la Mort étendrait vers lui ses griffes sèches: «Je ne te crains pas, -pourrait-il lui dire, j'ai connu l'amour, je puis mourir». Et comme -Victor Hugo, il s'écrierait: - - Je puis maintenant dire aux rapides années: - --Passez, passez toujours! je n'ai plus à vieillir? - Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées; - J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Dernièrement, j'ai découvert chez une de mes connaissances une vieille -gravure enfumée. Je la trouvais délicieuse et je ne m'étonnai pas de -mon admiration lorsque je la vis signée du nom de Greuze. C'est une -jeune paysanne, grande et de rare beauté de formes: on dirait une -déesse de l'Olympe, mais d'une expression si simple et si gracieuse -que sa beauté se change presque en gentillesse. On ne sait trop ce -que l'on doit le plus admirer, ou de sa figure mutine, ou de ses bras -magnifiques; quand on les regarde, on se sent pris d'un sentiment de -tendresse et d'admiration. Je me connais fort peu en dessin, je ne sais -si la gravure est bonne, mais je sais qu'elle me plaît. D'ailleurs, -Greuze a toujours été mon favori, et je suis resté longtemps devant -cette eau-forte, me promettant d'aimer l'original, si un tel portrait, -sans doute un rêve de l'auteur, peut en avoir un. - -Connais-tu Ronsard? non, sans doute. Eh bien, voici des vers de ce -poète: - - Mignonne, allons voir si la rose - Qui ce matin avait desclose - Sa robe de pourpre au soleil, - A point perdu, cette vesprée, - Les plis de sa robe pourprée - Et son teint au vôtre pareil. - -Et dire que monsieur Despréaux a eu l'audace de critiquer un homme -capable d'écrire de telles choses. Boileau! un eunuque! un poète qui ne -voit dans un vers qu'une césure et qu'une rime. Comme l'a dit si bien -Alfred de Musset, l'auteur du _Lutrin_, au lieu du nectar des poètes du -moyen âge, ne versait à ses lecteurs que de la _tisane à la glace_. - -Paris est triste à l'œil comme une duègne rechignée, comme un tableau -du divin Chaillan, l'immortel inventeur d'un immortel engrais. Le -sol est couvert de boue, le ciel de nuages, les maisons d'un vilain -badigeon, les femmes de fards de toutes les couleurs. Ici, avant le -visage, il y a toujours un masque. Et lorsque vous avez démasqué -un objet, il n'est pas sûr que ce que vous apercevez soit l'objet -lui-même, c'est peut-être un second masque.--Bon Dieu, dans quelles -phrases je m'embarque! Je voulais te dire tout simplement qu'il fait -mauvais temps, et me voici en plein carnaval. - -Je suis triste comme le temps: donc, en raisonnant comme un portrait du -sublime Chaillan, le sublime auteur de ton sublime portrait. Las! te -souviens-tu de cette teinte jaune qui décolorait tes joues, de cette -teinte grise qui passait sur ton front pareille au gris nuage que les -romanciers, lorsqu'ils sont gris, mettent sur le front de leurs gris -héros. Las! te souviens-tu de toutes ces belles choses qui ornaient la -chambre dudit Chaillan et qui, roses, ont vécu ce que vivent les roses. -Heureux coquin, il t'a fait ton portrait, ce grand artiste; avec de -bonnes couleurs encore ... et sans payer! - -Je suis donc triste, et je ris du bout des lèvres. Oh! si Jupiter, -Hésus. Dieu, le grand Tout, quel que soit son nom, me donnait un moment -sa puissance! Comme ce pauvre Monde serait joyeux! Je rappellerais -sur la terre l'ancienne gaieté gauloise. J'agrandirais les litres -et les bouteilles, je ferais des cigares très longs et des pipes -très profondes. Le tabac et le vermouth se donneraient pour rien, la -jeunesse serait reine, et pour que tout ce monde soit roi, j'abolirais -la vieillesse. Je dirais aux pauvres mortels: «Dansez, mes amis, la vie -est courte et l'on ne danse plus dans le cercueil. Puisque la branche -se penche vers vous, cueillez le fruit; arrière les grandeurs, arrière -les jaloux, arrière les prosaïques; et buvons frais, morbleu!» Et ces -malheureux amants, comme je les caresserais, comme je les favoriserais! -J'agrandirais les bocages, le gazon pousserait plus vert, les arbres -plus touffus. Celui qui n'aimerait pas serait condamné à mort, et une -fleur serait portée par les plus fidèles. Chacun trouverait sa chacune; -et il naîtrait autant d'hommes que de femmes, et chaque couple futur -naîtrait avec un même signe qui leur permettrait de se reconnaître dans -la foule. Et je leur dirais, à nos chers amoureux, ce qu'Amoureuse -disait à Odette. Je signalerais ma divinité par un acte de justice. Je -me chercherais une compagne, puis j'abdiquerais pour aller nous perdre, -les pieds dans les fleurs et le front au soleil. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - É. ZOLA. - - -Je ne sais trop ce que je viens d'écrire.--Écris-moi, et divague le -plus possible. - - - - XXX - - - Paris, 9 février 1860. - - Mon cher ami, - - -Je suis triste, bien triste, depuis quelques jours et je t'écris pour -me distraire. - -Je suis abattu, incapable d'écrire deux mots, incapable même de -marcher. Je pense à l'avenir et je le vois si noir, si noir, que -je recule épouvanté. Pas de fortune, pas de métier, rien que du -découragement. Personne sur qui m'appuyer, pas de femme, pas d'ami près -moi. Partout l'indifférence ou le mépris. Voilà ce qui se présente à -mes yeux lorsque je les porte à l'horizon, voilà ce qui me rend si -chagrin. Je doute de tout, de moi-même le premier. Il est des journées -où je me crois sans intelligence, où je me demande ce que je vaux pour -avoir fait des rêves si orgueilleux. Je n'ai pas achevé mes études, je -ne sais même pas parler en bon français; j'ignore tout. Mon éducation -du collège ne peut me servir à rien: un peu de théorie, aucune -pratique. Que faire alors? et mon esprit balance, et me voilà triste -jusqu'au soir.--La réalité me presse et cependant je rêve encore. Si je -n'avais pas ma famille, si je possédais une modique somme à dépenser -par jour, je me retirerais dans un bastidon, et j'y vivrais en ermite. -Le monde n'est pas mon affaire; j'y ferai triste figure, si j'y vais -quelque jour. D'autre part, je ne deviendrai jamais millionnaire, -l'argent n'est pas mon élément. Aussi je ne désire que la tranquillité -et une modeste aisance. Mais c'est un rêve, je ne vois devant moi que -luttes, ou plutôt je ne vois rien distinctement. Je ne sais où je vais -et je ne pose mon pied qu'avec frayeur, sachant que la route que j'ai à -parcourir est bordée de précipices. Et encore, je le répète, si j'avais -quelque joie qui vint me donner du cœur; si, lorsque je suis trop -triste, je savais où aller m'égayer. Depuis que je suis à Paris, je -n'ai pas eu une minute de bonheur; je n'y vois personne et je reste au -coin de mon feu avec mes tristes pensées et quelquefois avec mes beaux -rêves. Parfois cependant je suis gai, c'est lorsque je pense à toi et -à Baille. Je m'estime heureux d'avoir découvert dans la foule deux -cœurs qui aient compris le mien. Je me dis que, quelles que soient nos -positions, nous conserverons les mêmes sentiments; et cela me soulage. -Je me vois entouré d'êtres si insignifiants, si prosaïques, que j'ai -plaisir à te connaître, toi qui n'est pas de notre siècle, toi qui -inventerais l'amour, si ce n'était pas une bien vieille invention, non -encore revue ni perfectionnée. J'ai comme une certaine gloire à t'avoir -compris, à te juger ce que tu vaux. Laissons donc les méchants et les -jaloux: la majorité des humains étant stupide, les rieurs ne seront -pas de notre côté; mais qu'importe! si tu éprouves autant de plaisir -à me serrer la main que moi à serrer la tienne.--Voici deux pages et -demie de noircies et je ne t'ai encore rien dit de ce que je désirais, -je ne t'ai pas expliqué pourquoi je suis triste. C'est ce que j'ignore -moi-même, et je me contenterai d'ajouter que peut-être je me désespère -ainsi parce que je n'ai personne pour me consoler. - -Voici le carnaval qui finit, hâte-toi de faire des folies pour me -les raconter. On ne s'amuse plus; la reine Bacchanale a abdiqué en -faveur du roi Ennui. On a retiré les battants des grelots et crevé -les tambours de basque. Hâte-toi de faire des folies.--Sans doute -Baille viendra te voir le mardi gras. Tâchez de casser les pots, les -bouteilles et les verres vides. Inventez quelque bon tour qui me fasse -rire. - -Écris-moi souvent et parle-moi souvent de toi.--Mes respects à tes -parents. - - - Je te serre la main.--Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XXXI - - - Paris, 3 mars 1860. - - Mon cher Paul, - - -Je ne sais, j'ai de mauvais pressentiments sur ton voyage, j'entends -sur les dates plus ou moins prochaines de ton arrivée. T'avoir auprès -de moi, babiller tous deux, comme autrefois, la pipe aux dents et le -verre à la main, me paraît une chose tellement merveilleuse, tellement -impossible, qu'il est des moments où je me demande si je ne m'abuse -pas, et si ce beau rêve doit bien se réaliser. On est si souvent -abusé dans ses espérances que la réalisation d'une d'elles vous -étonne et qu'on ne la déclare possible que devant la certitude des -faits.--J'ignore de quel côté soufflera l'ouragan, mais je sens comme -une tempête sur ma tête. Tu as combattu deux ans pour en arriver au -point où tu en es; il me semble qu'après tant d'efforts la victoire -ne peut te rester complète sans quelques nouveaux combats. Ainsi -voici le sieur Gilbert qui tâte tes intentions, qui te conseille de -rester à Aix; maître qui voit sans doute avec regret un élève lui -échapper. D'autre part, ton père parle de s'informer, de consulter le -susdit Gilbert, conciliabule d'où résulterait inévitablement le renvoi -de ton voyage au mois d'août. Tout cela me donne des frissons, je -tremble de recevoir une lettre de ta part où, avec maintes doléances, -tu m'annonces un changement de date. Je suis tellement habitué à -considérer la dernière semaine de mars comme la fin de mon ennui, -qu'il me serait très pénible, n'ayant fait provision de patience que -jusque-là, de me trouver seul à cette époque. Enfin, suivons la grande -maxime: laissons couler l'eau; et nous verrons ce que le cours des -événements nous apportera de bon ou de mauvais. S'il est dangereux -de trop espérer, rien n'est sot comme de désespérer de tout; dans le -premier cas, on ne risque que sa gaieté future, tandis que dans le -second on s'attriste même sans cause. - -Tu me fais une question singulière. Certainement qu'ici, comme partout -ailleurs, on peut travailler, la volonté y étant. Paris t'offre, en -outre, un avantage que tu ne saurais trouver autre part, celui des -musées où tu peux étudier d'après les maîtres, depuis onze heures -jusqu'à quatre heures. Voici comment tu pourras diviser ton temps. De -six à onze tu iras dans un atelier peindre d'après le modèle vivant; tu -déjeuneras, puis, de midi à quatre, tu copieras, soit au Louvre, soit -au Luxembourg, le chef-d'œuvre qui te plaira. Ce qui fera neuf heures -de travail; je crois que cela suffit et que tu ne peux tarder, avec un -tel régime, de bien faire. Tu vois qu'il nous restera toute la soirée -de libre et que nous pourrons l'employer comme bon nous semblera, et -sans porter aucun préjudice à nos études. Puis, le dimanche, nous -prendrons notre volée et nous irons à quelques lieues de Paris; les -sites sont charmants et, si le cœur t'en dit, tu jetteras sur un -bout de toile les arbres sous lesquels nous aurons déjeuné. Je fais -chaque jour des rêves charmants que je veux réaliser lorsque tu seras -ici: le travail poétique, tel que nous l'aimons. Je suis paresseux -pour les travaux de brute, pour les occupations qui n'occupent que -le corps et étouffent l'intelligence. Mais l'art, qui occupe l'âme, -me ravit, et c'est souvent lorsque je suis couché nonchalamment que -je travaille le plus. Il y a, une foule de gens qui ne comprennent -pas cela, et ce n'est pas moi qui me chargerai de le leur faire -comprendre.--D'ailleurs, nous ne sommes plus des gamins, il nous faut -songer à l'avenir. Travaillons, travaillons: c'est l'unique moyen -d'arriver. - -Quant à la question pécuniaire, il est un fait que 125 francs par mois -ne le permettront pas un grand luxe. Je veux te faire le calcul de ce -que tu pourras dépenser. Une chambre de 20 francs par mois; un déjeuner -de 18 sous et un dîner de 22 sous, ce qui fait 2 francs par jour, ou 60 -francs par mois; en ajoutant les 20 francs de chambre, soit 80 francs -par mois. Tu as ensuite ton atelier à payer; celui de Suisse, un des -moins chers, est, je crois, de 10 francs; de plus, je mets 10 francs de -toiles, pinceaux, couleurs; cela fait 100 francs. Il te restera donc -25 francs pour ton blanchissage, la lumière, les mille petits besoins -qui se présentent, ton tabac, tes menus plaisirs: tu vois que tu auras -juste pour te suffire, et je t'assure que je n'exagère rien, que je -diminue plutôt. D'ailleurs, ce sera là une très bonne école pour toi; -tu apprendras ce que vaut l'argent et comme quoi un homme d'esprit doit -toujours se tirer d'affaire. Je le répète, pour ne pas te décourager, -tu peux te suffire.--Je te conseille de faire à ton père le calcul -ci-dessus; peut-être la triste réalité des chiffres lui fera-t-elle -un peu plus délier sa bourse.--D'autre part, tu pourras te créer ici -quelques ressources par toi-même. Les études faites dans les ateliers, -surtout les copies prises au Louvre se vendent très bien; et quand tu -n'en ferais qu'une par mois, cela grossirait gentiment la somme pour -les menus plaisirs. Le tout est de trouver un marchand, ce qui n'est -qu'une question de recherche.--Viens hardiment, une fois le pain et le -vin assurés, on peut, sans péril, se livrer aux arts. - -Voici bien de la prose, bien des détails matériels; comme elle -te concerne et que de plus elle est utile, j'espère que tu me la -pardonneras. Ce diable de corps est gênant parfois, on le traîne -partout, et partout il a des exigences terribles. Il a faim, il a -froid, que sais-je? et toujours l'âme qui voudrait parler et qui à son -tour est obligée de se taire et de rester comme si elle n'était pas, -pour que ce tyran se satisfasse. Heureusement qu'on trouve un certain -plaisir dans le contentement de ses appétits. - -Réponds-moi au moins avant le 15, pour me rassurer et me dire les -nouveaux incidents qui peuvent se présenter. En tout cas, je compte -que tu m'écriras la veille de ton départ, le jour et l'heure de ton -arrivée. J'irai t'attendre à la gare et t'emmènerai sur-le-champ -déjeuner en ma docte compagnie.--Je t'écrirai d'ici là.--Baille m'a -écrit. Si tu le vois avant de partir, fais-lui promettre de venir nous -retrouver au mois de septembre. - -Je te serre la main, mes respects à tes parents. - - - Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XXXII - - - 25 mars 1860. - - Mon cher ami, - - -Nous parlons souvent poésie dans nos lettres, mais les mots sculpture -et peinture ne s'y montrent que rarement, pour ne pas dire jamais. -C'est un grave oubli, presque un crime; et je veux tâcher de le réparer -aujourd'hui. - -On vient de débarrasser de ses toiles la fontaine de Jean Goujon, que -l'on était en train de réparer. Elle est située sur l'emplacement qui -s'appelait jadis _la Cour des Miracles_, et entourée d'un délicieux -petit jardin.--ce qui, entre parenthèses, montre la versatilité des -choses terrestres. Cette fontaine genre Renaissance affecte une forme -carrée; elle est surmontée d'un dôme et percée de quatre ouvertures à -plein cintre, une pour chaque face. De chaque côté de ces ouvertures -se trouve un bas-relief fort étroit et fort long, ce qui fait deux -bas-reliefs par face, soit huit pour tout le monument. Chacun d'eux -représente une naïade, ainsi que l'indique une plaque de marbre noir -portant ces mots: _Fontinx nymphus_. Et je t'assure que ce sont de -charmantes déesses, gracieuses, souriantes, tout comme j'en désirerais -pour m'égayer dans mes moments d'ennui. D'ailleurs, tu connais le -genre de Jean Goujon: tu dois te rappeler ces deux baigneuses qui sont -dues à son ciseau et que je dessinais si maladroitement un jour chez -Villevieille. De plus, au-dessus des pleins cintres sont encore des -bas-reliefs, de petits Amours tenant des banderoles. Même grâce, même -finesse de lignes, même charme dans l'ensemble. Enfin, l'eau tombe en -nappe de bassin en bassin.--Je te parle de cette fontaine, parce que -je me suis oublié une grande heure à la contempler; qui plus est, je -me dérange souvent de ma route pour aller lui jeter un regard d'amour. -C'est que je ne puis t'exprimer, dans ma froide description, toute son -élégance, toute sa gracieuse simplicité! Aussi une de nos premières -courses, lorsque tu viendras ici, sera d'aller voir l'objet de mon -admiration. - -L'autre jour, en me promenant sur les quais, j'ai découvert des -gravures de Rembrandt fort risquées. Comme dit Rabelais, j'y vis -derrière je ne sais quel buisson, je ne sais quels gens, faisant je -ne sais quoi, et, je ne sais comment, aiguisant je ne sais quels -ferrements, qu'ils avaient je ne sais où, et je ne sais en quelle -manière.--Les extrêmes se touchent; tout à côté étaient suspendues des -gravures d'après Ary Scheffer: _Françoise de Rimini_, la _Béatrix_ du -Dante, etc. - -Je ne sais si tu connais Ary Scheffer, ce peintre de génie mort -l'année dernière: à Paris, ce serait un crime de répondre non, mais en -province, ce n'est qu'une grosse ignorance. Scheffer était un amant -passionné de l'idéal, tous ses types sont purs, aériens, presque -diaphanes. Il était poète dans toute l'acception du mot, ne peignant -presque pas le réel, abordant les sujets les plus sublimes, les plus -délirants. Veux-tu rien de plus poétique, d'une poésie étrange et -navrante, que sa _Françoise de Rimini?_ Tu connais l'épisode de _la -Divine Comédie:_ Françoise et son amant Paolo sont punis de leur luxure -en Enfer par un vent terrible qui toujours les emporte, enlacés, qui -toujours les fait tournoyer dans l'espace sombre. Quel magnifique -sujet! mais aussi quel écueil! comment rendre cet embrassement -suprême? ces deux âmes qui restent même unies pour souffrir les peines -éternelles! quelle expression donner à ces physionomies où la douleur -n'a pas effacé l'amour? Tâche de te procurer la gravure et tu verras -que le peintre est sorti victorieux de la lutte; je renonce à te la -décrire, j'y perdrais du papier sans seulement t'en donner une idée. - -Scheffer, le spiritualiste, me fait penser aux réalistes. Je n'ai -jamais bien compris ces messieurs. Je prends le sujet le plus réaliste -du monde, une cour de ferme. Du fumier, des canards barbotant dans un -ruisseau, un figuier à droite, etc., etc. Voilà bien un tableau qui -semble dénué de toute poésie. Mais qu'il vienne un rayon de soleil qui -fasse scintiller la paille jaune d'or, miroiter les flaques d'eau, -qui glisse dans les feuilles de l'arbre, s'y brise, en ressorte en -gerbes de lumière; que, de plus, on fasse passer dans le fond une -leste fillette, une de ces paysannes de Greuze, jetant du grain à tout -son petit monde de volailles: dès ce moment, ce tableau n'aura-t-il -pas, lui aussi, sa poésie; ne s'arrêtera-t-on pas charmé, pensant à -cette ferme où l'on a bu de si bon lait, un jour que la chaleur était -accablante? Que voulez-vous donc dire avec ce mot de réaliste? Vous -vous vantez de ne peindre que des sujets dénués de poésie! Mais chaque -chose a la sienne, le fumier comme les fleurs. Serait-ce parce que vous -prétendez imiter la nature servilement? mais alors, puisque vous criez -tant après la poésie, c'est dire que la nature est prosaïque. Et vous -en avez menti.--C'est pour toi, que je dis cela, monsieur mon ami, -monsieur le grand peintre futur. C'est pour te dire que l'art est un, -que spiritualiste, réaliste ne sont que des mots, que la poésie est une -grande chose et que hors la poésie il n'y a pas de salut. - -J'ai fait un rêve, l'autre jour.--J'avais écrit un beau livre, un livre -sublime que tu avais illustré de belles, de sublimes gravures. Nos deux -noms en lettres d'or brillaient, unis sur le premier feuillet, et, dans -cette fraternité du génie, passaient inséparables à la postérité. Ce -n'est encore qu'un rêve malheureusement. - -Morale et conclusion de ces quatre pages.--Tu dois contenter ton père -en faisant ton droit le plus assidûment possible. Mais tu dois aussi -travailler le dessin fort et ferme--_unguibus et rostro_--pour devenir -un Jean Goujon, un Ary Scheffer, pour ne pas être un réaliste, enfin -pour pouvoir illustrer certain volume qui me trotte dans le cerveau. - -Tu me demandes la suite de _la Mascarade_. Je ne puis contenter ton -désir, par la simple raison que, jusqu'à présent, cette suite n'existe -pas. Le fragment que je t'ai envoyé fut fait en janvier, puis je ne -sais ce qui me passa par la tête, j'abandonnai complètement cette pièce -pour me mettre à écrire un petit proverbe en vers que je viens de -terminer: quelque chose comme neuf cents alexandrins. Il est possible -que je continue maintenant les faits et gestes du jeune et mélancolique -Hermann; en tous cas, dès qu'il existera une suite quelconque, je te -l'expédierai. - -Quant aux excuses que tu me fais, soit pour l'envoi des gravures, soit -pour le prétendu ennui que tu me donnes par tes lettres, j'oserai dire -que c'est du dernier mauvais goût. Tu ne penses pas ce que tu avances, -et cela me console. Je ne me plains que d'une chose, c'est que tes -épîtres ne soient pas plus longues, plus détaillées. Je les attends -avec impatience, elles me donnent de la joie pour un jour. Et tu le -sais: ainsi donc plus d'excuses.--J'aimerais mieux ne pas fumer, ne pas -boire que de cesser de correspondre avec toi. - -Tu m'écris ensuite que tu es bien triste: je te répondrai que je suis -bien triste, bien triste. C'est le vent du siècle qui a passé sur nos -têtes, nous ne devons en accuser personne, pas même nous; la faute -en est au temps dans lequel nous vivons. Puis tu ajoutes que: si je -t'ai compris, tu ne te comprends pas. Je ne sais ce que tu entends -par ce mot _compris_. Pour moi, voici ce qu'il en est: j'ai reconnu -chez toi une grande bonté de cœur, une grande imagination, les deux -premières qualités devant lesquelles je m'incline. Et cela m'a suffi; -dès ce moment je t'ai compris, je t'ai jugé. Quelles que soient tes -défaillances, quels que soient tes errements, tu seras toujours le même -pour moi. Il n'y a que la pierre qui ne change pas, qui ne sorte pas -de sa nature de pierre. Mais l'homme est tout un monde; qui voudrait -analyser les sentiments d'un seul pendant un jour, succomberait à -l'œuvre. L'homme est incompréhensible, dès qu'on veut le connaître -jusque dans ses plus légères pensées. Mais à moi, que m'importent -tes contradictions appareilles. Je t'ai jugé bon et poète, et je le -répéterai toujours: «Je t'ai compris.» - -Mais foin de la tristesse! Terminons par un éclat de rire. Nous -boirons, nous fumerons, nous chanterons au mois d'août. La paresse -est une belle chose, on n'en meurt pas plus vite. Puisque la vie est -mauvaise et courte, allons nous étendre au soleil, babiller, nous -moquer des sots, et attendre que la mort passe et nous emporte, tout -aussi poliment que notre voisin qui a passé sa vie à l'ombre, sans -parler, vivant comme un ours, afin d'amasser un peu d'or. - -Je te serre la main. - - - Ton ami, - - É. ZOLA. - - - - XXXIII - - - Paris, 16 avril 1860. - - Mon cher Cézanne, - - -J'ai vu Villevieille, le lundi de Pâques. Le paresseux était mollement -couché, sous le futile prétexte qu'il était malade. Malade! vraiment -oui. Jamais chanoine, jamais chantre, jamais bedeau, jamais enfant de -chœur, ne fut plus gras, plus vermeil, plus joufflu, plus luisant de -graisse. N'importe, il restait au lit. J'ai longtemps causé avec lui, -nous avons parlé de Chaillan, de toi, etc. Je n'ai pas vu son atelier, -où d'ailleurs, m'a-t-il dit, aucune toile n'était ébauchée. Je dois -prochainement retourner chez lui, un de ces soirs, pour prendre le thé. - -Sa femme est toute mignonne, toute blanche et rose, c'est presque une -enfant. Il me semble que je vivrais comme un ange avec cette petite -fille. Réellement, il ne la flattait pas, quand il disait qu'elle était -adorable: visage spirituel, un peu chiffonné, petite bouche, petit -pied, enfin délicieuse.--Bon Dieu! qu'ils ont tort de ne pas s'aimer -toujours, de se disputer même parfois. - -Je pense à notre mariage, à nous. Qui sait si le sort nous garde un -bon lot. Sera-t-elle belle, sera-t-elle laide? Sera-t-elle bonne, -sera-t-elle méchante? Bonté et beauté ne vont pas toujours ensemble, -hélas! Espérons pourtant que nous aurons de la chance et dans le -matériel et dans le spirituel.--Car, tout bien pesé, tout bien -considéré, je crois que le bonheur est dans le mariage comme ailleurs. -On dit que c'est une loterie; je n'en crois rien. Le hasard a bon dos, -et dès que l'homme fait une faute, il la met sur le dos du hasard, qui -n'en peut mais. Je croirais plutôt qu'il n'y a là que de bons numéros; -quant aux mauvais, c'est l'homme qui les fait lui-même. Je m'explique: -dans toute femme, il y a l'étoffe d'une bonne épouse, c'est au mari à -disposer de cette étoffe le mieux possible. Tel maître, tel valet; tel -mari, telle épouse.--L'éducation de la jeune fille est si différente -de celle du jeune homme, qu'à la sortie des écoles, même entre frère -et sœur, il n'y a plus aucun lien, aucune parenté d'idée. Ce sera -bien pire entre deux étrangers, entre deux époux. Le mari a donc une -grande tâche, celle de la nouvelle éducation de la femme; ce n'est pas -tout de coucher ensemble pour être mariés, il faut encore penser de -même: sinon, les époux ne peuvent manquer tôt ou tard de faire mauvais -ménage.--Voilà pourquoi l'éducation des filles me paraît si imparfaite. -Elles arrivent dans le monde ignorantes, bien plus, ne sachant que des -choses qu'il leur faut oublier.--Je patauge d'une belle manière, je -crois. - -Ma nouvelle vie est assez monotone. Je vais à neuf heures au bureau, -j'enregistre jusqu'à quatre heures des déclarations de douanes, je -transcris la correspondance, etc., etc.; ou mieux, je lis mon journal, -je bâille, je me promène de long en large, etc., etc. Triste en vérité. -Mais dès que je sors, je me secoue comme un oiseau mouillé, j'allume ma -bouffarde, je respire, je vis. Je roule dans ma tête de longs poèmes, -de longs drames, de longs romans; j'attends l'été pour donner carrière -à ma verve. Vertu Dieu! je veux publier un livre de poésies et te le -dédier. - -Vois l'utilité de la transaction. Je puis te remercier de ton envoi -littéraire:--_Un Trésor de belle-mère_--sans commettre des phrases -heurtées. Tout le monde doit avoir un avis et je vais te dire le mien -sur cette comédie. Tu l'as sans doute vu jouer, tu l'as peut-être -lue. Dans le premier cas, la mise en scène, la lumière, le jeu des -acteurs, peuvent t'avoir égaré; mais dans le second, je crois que -tu as été de mon avis: que tu as trouvé cette pièce fort médiocre. -Comme comédie, elle ne vaut rien; pas de caractère soutenu, pas même -de caractère dessiné. Comme vers, j'en dirais presque autant; à part -quelques alexandrins assez comiques, le reste ressemble à de la prose -endimanchée.--Un auteur, quelque révolutionnaire qu'il soit, a toujours -un but. M. Muscadel ne semble pas en avoir; il n'y a pas d'exposition, -pas de nœud, pas de dénouement; ce sont des vers, puis des vers. -Le public qui a applaudi cette bluette serait bien embarrassé pour -en raconter le fond, car il n'y en a pas. Je le répète, les scènes -se suivent sans avoir aucun lien entre elles, rien n'est observé, -rien n'est amené à temps. On ne sait pas pourquoi la belle-mère est -méchante, on ne sait pas pourquoi elle devient bonne. Les deux époux -n'ont qu'une scène, où ils font de l'esprit assez plat. Ces deux rôles -développés auraient sans doute eu du bon, mais tels qu'ils sont, ce -sont de pâles ébauches. Quant à Valentin, l'âme de la pièce, celui -qui a dû la faire réussir, son rôle est le rôle de tous les valets de -vaudeville. Rien ne le lie avec les autres personnages, il ne sert pas -à l'intrigue, intrigue qui, d'ailleurs, n'existe pas. Quant à la lettre -qu'il écrit à sa maîtresse, c'est une ficelle qui n'en est pas même -une, puisqu'elle n'amène rien.--Je ne nie pas le mérite de l'auteur, je -nie le mérite de sa pièce, je proteste contre les comptes rendus que -j'ai lus dans les journaux. Ce n'est pas un bon service à rendre à M. -Muscadel, que de lui donner sans raison de l'encensoir par la figure. -Et pour mon compte, si j'avais été rédacteur, je lui aurais dit: «Vous -avez sans doute du talent, travaillez donc pour nous faire une comédie -meilleure que celle que vous venez de nous donner».--Voilà bien du -bavardage à propos d'un étranger; mais la littérature a toujours une -petite place dans mes missives et j'ai cru bien faire en te donnant -franchement mon avis sur une pièce que tu as sans doute jugée toi-même. -Je serais heureux que nos deux jugements se rencontrent. Je n'en veux -nullement à M. Muscadel, que je ne connais pas; ce n'est pas non plus -une basse jalousie qui me conduit. J'ai lu la pièce avec la bonne -volonté de la trouver excellente et je me contente de traduire le moins -impoliment possible l'impression qu'elle m'a produite. - -Je me trompe en disant que l'auteur n'avait pas de but. J'ai cru lui -en découvrir un; celui de peindre cette espèce de jalousie qu'éprouve -une mère contre la femme qu'aime son fils. Elle croit que cette femme -la vole, que l'amour doit lui appartenir tout entier, à elle qui l'a -nourri, qui l'aime tant. On pourrait faire une charmante comédie avec -cette donnée. Mais combien M. Muscadel a traité cela lourdement, si -lourdement, que l'on se demande si le but de l'auteur était bien de -peindre cet amour maternel luttant contre l'amour. - -J'ai reçu ta lettre.--Tu as raison de ne pas trop te plaindre du sort: -car, après tout, comme tu le dis, avec deux amours au cœur, celui de -la femme et celui du beau, on aurait grand tort de se désespérer. Le -temps passe vite, même dans la solitude, lorsque vous peuplez cette -solitude de fantômes chéris; et qu'est-ce être malheureux, sinon être -seul. Ce n'est pas, il est vrai, le seul fléau qui sévit sur l'humaine -race, mais de là, du manque de toute affection, découlent tous nos -malheurs. Aussi, moi l'isolé, moi le dédaigné, je me cramponne à ton -amitié en désespéré. Lorsque mon œil interroge l'horizon, il ne voit -que brouillard, que vagues nuées, mais au moins il aperçoit encore -ta figure dans un rayon de soleil. Et cela me console. Mon pauvre -ami, si jamais mes pensées, mes actions te déplaisaient, dis-le moi -franchement: je pourrais me défendre auprès de toi, raffermir ton -amitié chancelante. - -Mais que dis-je là: ne sommes-nous pas maintenant liés, n'avons-nous -pas même pensée? Notre amitié est bien solide encore: et ne prends -ce que je viens de te dire que comme craintes exagérées d'un danger -imaginaire. - -Tu m'envoies quelques vers où respire une sombre tristesse. La rapidité -de la vie, la brièveté de la jeunesse, et la mort, là-bas, à l'horizon: -voilà ce qui nous ferait trembler, si l'on y pensait quelques minutes. -Mais n'est-ce pas un tableau plus sombre encore, lorsque dans le cours -si précipité d'une existence, la jeunesse, ce printemps de la vie, -manque entièrement, lorsqu'à l'âge de vingt ans, on n'a pas encore -éprouvé le bonheur, qu'on voit avancer l'âge à grands pas et qu'on n'a -pas même, pour égayer ces rudes jours d'hiver, les souvenirs des beaux -jours d'été.--Et voilà ce qui m'attend. - -Tu me dis encore que quelquefois tu n'as pas le courage de m'écrire. -Ne sois pas égoïste: tes joies comme tes douleurs m'appartiennent. -Quand tu seras gai, égaye-moi; quand tu seras triste, assombris mon -ciel sans crainte: une larme est quelquefois plus douce qu'un sourire. -D'ailleurs, écris-moi tes pensées au jour le jour; dès qu'une nouvelle -sensation naîtra dans ton âme, mets-la sur le papier. Puis, quand il y -en aura quatre pages, expédie-les moi. - -Une autre phrase de ta lettre m'a aussi douloureusement impressionné. -C'est celle-ci: «la peinture que j'aime, quoique je ne réussisse -pas, etc., etc.» Toi! ne pas réussir, je crois que tu te trompes sur -toi-même. Je te l'ai déjà dit pourtant: dans l'artiste il y a deux -hommes, le poète et l'ouvrier. On naît poète, on devient ouvrier. Et -toi qui as l'étincelle, qui possèdes ce qui ne s'acquiert pas, tu te -plains; lorsque tu n'as pour réussir qu'à exercer tes doigts, qu'à -devenir ouvrier.--Je ne quitterai pas ce sujet sans ajouter deux mots. -Je te mettais dernièrement en garde contre le réalisme; aujourd'hui -je veux te montrer un autre écueil, le commerce. Les réalistes font -encore de l'art--à leur manière,--ils travaillent consciencieusement. -Mais les commerçants, ceux qui peignent le matin pour le pain du soir, -ceux-là rampent misérablement. Je te dis ceci non sans raison: tu vas -travailler chez X***, tu copies ses tableaux, tu l'admires peut-être. -Je crains pour toi ce chemin où tu t'engages, d'autant plus que celui -que tu tâches peut-être d'imiter a de grandes qualités, qu'il emploie -misérablement, mais qui n'en font pas moins paraître ses tableaux -meilleurs qu'ils ne sont. C'est joli, c'est frais, c'est bien brossé; -mais tout cela n'est qu'un tour de métier, et tu aurais tort de t'y -arrêter. L'art est plus sublime que cela; l'art ne s'arrête pas aux -plis d'une étoile, aux teintes rosées d'une vierge. Vois Rembrandt; -avec un rayon de lumière, tous ses personnages, même les plus laids, -deviennent poétiques. Aussi, je te le répète, X*** est un bon maître -pour t'apprendre le métier; mais je doute que tu puisses apprendre -autre chose dans ses tableaux.--Étant riche, tu songes sans doute à -faire de l'art et non du commerce. Si je parlais à Chaillan, je lui -dirais tout le contraire de ce que je viens de te dire.--Défie-toi -donc d'une admiration exagérée pour ton compatriote; mets tes rêves, -ces beaux rêves dorés, sur tes toiles, et tâche d'y faire passer cet -amour idéal que tu portes en toi.--Surtout, et c'est là le gouffre, -n'admire pas un tableau parce qu'il a été vite fait; en un mot, et pour -conclusion, n'admire pas et n'imite pas un peintre de commerce.--Je -reviendrai sur ce sujet.--Je heurte peut-être bien quelques-unes de tes -idées. Dis-le moi franchement pour ne pas garder contre moi une rancune -cachée, et par là même augmentant chaque jour.--Mes respects à tes -parents. - -Je te serre la main. - - - Ton ami, - - É. ZOLA. - - -J'ai changé de demeure; adresse tes lettres rue Saint-Victor, n° 35. - - - -XXXIV - - - 26 avril 1860, 7 _heures du matin._ - - Mon bon vieux, - - -Je ne cesserai de te répéter: ne crois pas que je sois devenu pédant. -Chaque fois que je suis sur le point de te donner un conseil, j'hésite, -je me demande si c'est bien là mon rôle, si tu ne te fatigueras pas -de m'entendre toujours te crier: fais ceci, fais cela. J'ai peur que -tu ne m'en veuilles, que mes pensées soient en contradiction avec les -tiennes, partant que notre amitié en souffre. Que te dirai-je? je suis -sans doute bien fou de penser ainsi au mal; mais je crains tant le plus -léger nuage outre nous. Dis-moi, dis-moi sans cesse que tu reçois mes -avis comme ceux d'un ami; que tu ne te fâches pas contre moi lorsqu'ils -sont en désaccord avec ta manière de voir; que je n'en suis pas moins -le joyeux, le rêveur, celui qui s'étend si volontiers sur l'herbe -auprès de toi, la pipe à la bouche et le verre à la main.--L'amitié -seule dicte mes paroles; je vis mieux avec toi en me mêlant un peu de -tes affaires; je cause, je remplis mes lettres, je bâtis des châteaux -en Espagne. Mais, pour Dieu! ne crois pas que je veuille te tracer -une ligne de conduite; prends seulement, dans mes paroles, ce qui te -conviendra, ce que tu trouveras bon, et ris du reste, sans seulement -prendre la peine de le discuter. - -Et maintenant j'aborde plus hardiment le sujet peinture. - -Lorsque je vois un tableau, moi qui sais tout au plus distinguer le -blanc du noir, il est évident que je ne puis me permettre de juger -des coups de pinceau. Je me borne à dire si le sujet me plaît, si -l'ensemble me fait rêver à quelque bonne et grande chose, si l'amour du -beau respire dans la composition. En un mot, sans m'occuper du métier, -je parle sur l'art, sur la pensée qui a présidé à l'œuvre. Et je pense -agir sagement; rien ne me fait plus pitié que ces exclamations des -soi-disant amateurs qui, ayant retenu quelques termes techniques dans -les ateliers, viennent les débiter avec aplomb et comme des perroquets. -Toi, au contraire, toi qui as compris combien il est difficile de -placer selon sa fantaisie des couleurs sur une toile, je comprends qu'à -la vue d'un tableau tu t'occupes beaucoup du métier, que tu t'extasies -sur tel ou tel coup de pinceau, sur une couleur obtenue, etc., etc. -Cela est naturel; l'idée, l'étincelle est en toi, tu cherches la -forme que tu n'as pas, et tu l'admires de bonne foi partout où tu la -rencontres. Mais prends garde; cette forme n'est pas tout, et, quelle -que soit ton excuse, tu dois mettre l'idée avant elle. Je m'explique: -un tableau ne doit pas être seulement pour toi des couleurs broyées, -placées sur une toile; il ne te faut pas chercher constamment par quel -procédé mécanique l'effet a été obtenu, quelle couleur a été employée; -mais voir l'ensemble, te demander si l'œuvre est bien ce qu'elle -doit être, si l'artiste est réellement un artiste. Il y a si peu de -différence, aux yeux du vulgaire, entre une croûte et un chef-d'œuvre. -Des deux côtés, c'est du blanc, du rouge, etc., des coups de brosse, -une toile, un cadre. La différence n'est que dans ce quelque chose qui -n'a pas de nom, et que la pensée, que le goût seul révèle. C'est ce -quelque chose, ce sentiment artistique du peut-être, qu'il faut surtout -découvrir et admirer. Puis, tu pourras chercher à connaître sa manière -de procéder, tu pourras faire du métier. Mais, je le répète, qu'avant -de descendre à fouiller ainsi le matériel, ces couleurs puantes, cette -toile grossière, qu'avant tout tu te laisses emporter au ciel, par la -sublime harmonie, par la grande pensée qui s'épand du chef-d'œuvre, -et l'entoure comme d'une auréole divine.--Loin de moi la pensée de -mépriser la forme. Ce serait sottise; car sans la forme on peut être -grand peintre pour soi, mais non pour les autres. C'est elle qui fixe -l'idée, et plus l'idée est grande, plus la forme doit être grande -aussi. C'est par elle que le peintre est compris, apprécié; et cette -appréciation n'est favorable qu'autant que la forme est excellente. -Je me servirai d'une comparaison; si je voulais converser avec un -Allemand, je ferais venir un interprète; mais si je n'ai pas d'Allemand -avec qui parler, je n'ai que faire d'un interprète. L'interprète est -la forme, l'Allemand la pensée; sans la forme je ne comprendrai jamais -la pensée, mais je n'ai que faire de la forme si la pensée n'existe -pas. C'est le dire que le métier est tout et n'est rien; qu'il faut -absolument le savoir, mais qu'il ne faut pas perdre de vue que le -sentiment artistique est aussi essentiel. En un mot, ce sont deux -éléments qui s'annulent séparés, et qui réunis font un tout grandiose. - -D'ailleurs, je ne parle pas pour toi; si tu as du bon, comme je le -crois fermement, tu n'as pas à établir ces distinctions que je viens -de faire un peu puérilement. Chaque génie naît avec sa pensée et avec -sa forme originale; ce sont choses qui ne peuvent se séparer sans -entraîner une complète nullité, du moins apparente, chez l'homme. -Cela se remarque surtout lorsque c'est la pensée qui règne seule; le -pauvre grand homme est rangé alors dans le rang des incompris; son âme -a beau rêver, elle ne peut se communiquer aux autres, il est ridicule -et malheureux. Lorsque la forme seule existe, l'homme qui la possède -sans posséder l'idée, réussit parfois et alors son exemple devient -extrêmement dangereux. J'arrive enfin à la peinture de commerce, dont -j'avais promis de te reparler; tout ce qui précède n'est qu'un long -préambule et c'est ceci que je voulais te dire. Le peintre de commerce -exclut l'idée, il fait trop vite pour faire quelque chose de bon comme -art. C'est un métier, un moyen de donner du pain à ses enfants; rien -de mieux. Mais c'est que ce diable de peintre, s'il n'a pas l'idée, a -le plus souvent la forme pour lui; et, dès lors, son tableau est un -véritable piège pour les commerçants. On est forcé d'avouer que c'est -joli, et si l'on ne va pas plus loin, voilà qu'on se met à admirer une -œuvre indigne, l'imiter peut-être. Je sais bien que ce ne sont que les -imbéciles qui se laissent prendre; mais m'en voudras-tu si je me suis -effrayé, même à tort, et si je l'ai dit en ami: «Prends garde! songe -à l'art, à l'art sublime; ne considère pas que la forme, parce que la -forme seule, c'est la peinture de commerce; considère l'idée, fais de -beaux rêves; la forme viendra avec le travail et tout ce que tu feras -sera beau, sera grand». Voilà ce _que_ je t'ai dit, voilà ce que je te -répéterai toujours. - -Si tu n'es pas content, tu n'es pas raisonnable. Voilà cinq pages, les -plus sérieuses que j'aie écrites de ma vie.--Au moins, souviens-toi -de nos engagements; si je blessais ta manière de voir, ne fais pas -attention à mon bavardage. - -Chaillan a passé, dimanche dernier, la journée entière avec moi; nous -avons déjeuné, soupé ensemble, causant de toi, fumant nos bouffardes. -C'est un excellent garçon; mais quelle simplicité, bon Dieu! quelle -ignorance du monde! Qu'il réussisse, cela me semble peu probable; il ne -sera cependant jamais malheureux, et c'est en quelque sorte ce qui me -console de le voir rêver ainsi tout éveillé. Son caractère n'est plus -jeune; je le soupçonne même d'être un peu avare. Avec ces deux défauts, -qui dans le cas présent sont des qualités, il ne peut mourir de faim, -ni se faire trop de bile. Il se retirera toujours à temps dans son -village, ou bien se contentera des poitrails médiocres qu'il vendra le -plus cher possible. - ---Il est, me disait-il, dans une maison où logent douze fillettes; et -cela l'ennuie, car elles font un tapage à faire crouler les murs. Il va -changer de demeure. L'innocent! - -Chaque jour il se rend chez le père Suisse, depuis le matin 6 heures -jusqu'à 11 heures. Puis, l'après-midi, il va au Louvre. Réellement il -a du toupet.--Ah! si tu étais ici, la belle vie! Mais à quoi bon cette -exclamation? à nous donner des regrets superflus. - ---Je ne t'en dirai pas plus long sur Chaillan: il doit t'écrire -lui-même sous peu.--Je n'ai pas encore revu Villevieille; je pense -aller lui rendre bientôt visite. - -Quant à moi, ma vie est toujours monotone. Lorsque, courbé sur mon -pupitre, écrivant sans savoir ce que j'écris, je dors tout éveillé, -comme abruti, soudain parfois un frais souvenir passe dans mon esprit, -une de nos joyeuses parties, un des sites que nous affectionnions, et -mon cœur se serre affreusement. Je lève la tête, et je vois la triste -réalité; la chambre poudreuse, encombrée de vieilles paperasses, -peuplée par un monde de commis stupides pour la plupart; j'entends le -monotone grincement des plumes, des mots stridents, des termes bizarres -pour moi; et là, sur la vitre, comme pour me railler, les rayons de -soleil viennent se jouer et m'annoncer qu'au dehors la nature est en -fête, que les oiseaux ont des chants mélodieux, les fleurs des parfums -enivrants. Je me renverse sur ma chaise, je ferme les yeux, et pour -un instant je vous vois passer, vous, mes amis; je les vois, elles -aussi, ces femmes que j'aimais sans le savoir. Puis tout s'évanouit, la -réalité revient plus terrible, je reprends ma plume et je me sens des -envies de pleurer.--Oh! la liberté, la liberté! la vie contemplative -de l'Orient! la douce et poétique paresse! mon beau rêve! qu'êtes-vous -devenus? - -J'ai fait cette lettre, _currente calamo_, sans me reposer, sans -moucher ma chandelle. Il est bientôt minuit et je vais me mettre au -lit. Je me sentais exalté ce soir, pardonne-moi donc si ma lettre est -folle, privée de ce peu de raison que je possède. - -Je n'ai pas pu attendre une lettre de toi pour t'écrire de nouveau et -quoique je n'aie rien à te dire, il m'a pris une telle rage de noircir -du papier, que j'ai cédé à la tentation. - -Je te serre la main. - - - Ton ami, - - - ÉMILE ZOLA. - -Mes respects à tes parents. - - -Je reçois ta lettre à l'instant.--Elle fait naître en moi une -bien douce espérance. Ton père s'humanise; sois ferme, sans être -irrespectueux. Pense que c'est ton avenir qui se décide et que tout ton -bonheur en dépend.--Ce que tu dis sur la peinture devient inutile, du -moment que tu reconnais toi-même les défauts de X***. - -Je répondrai à ta lettre sous peu. - - - - XXXV - - -Paris, 5 mai 1860. - - Mon bon vieux, - - -Je suis seul dans ma chambre, un peu indisposé. J'ai fait l'école -buissonnière pour aujourd'hui et je ne crois pouvoir mieux employer le -temps passé loin de mon bureau, qu'en causant avec toi.--Je vais donc -répondre à tes deux dernières lettres. - -Comme tu le présumes fort bien, je ne m'amuse nullement aux Docks. -Voici un mois que je suis dans cette infâme boutique et j'en ai, -par Dieu! plein le dos, les jambes et tous les autres membres.--Je -ne demande qu'une grotte dans le flanc d'un rocher, sur une haute -montagne. Je vivrai là vêtu d'un froc s'il le faut, en ermite, ne me -souciant ni du monde, ni de ses jugements.--Ne crois pas que ce soit -là le vain désir d'un poète; je pense sérieusement et, si je n'avais -pas une mère, il y a longtemps que j'aurais tâché de mettre mon idée à -exécution.--Quoi qu'il en soit je trouve mon bureau puant et je vais -bientôt déguerpir de cette immonde écurie. Ce qui m'arrête, c'est que, -sorti de là, je me trouverai de nouveau à la charge de ma famille; je -cherche une combinaison qui me permette de manger et de rester libre, -combinaison, hélas! que je ne trouve pas, que je ne trouverai jamais. -Tu ne peux te douter de la souffrance que j'éprouve quand je pense à -ces choses-là. C'est comme un damné labyrinthe; j'ai beau marcher, je -m'égare et toujours je reviens au même point, à penser en pleurant à -l'art sublime, à la liberté, à toutes ces célestes choses dont l'amour -ne veut pas mourir en moi, et qui se débat en désespéré, devant -l'horrible réalité.--Car, te le dirai-je, si je suis malade de corps, -ce n'est qu'une suite de ma maladie morale, de l'ennui, du désespoir -que je ressens. Mais quittons ce triste sujet et tâchons de rire et de -boire frais. - -Tu me parles de Baille dans tes deux lettres. Il y a longtemps que je -désire moi-même t'entretenir au sujet de ce brave garçon.--C'est qu'il -n'est pas comme nous, qu'il n'a pas le crâne fait dans le même moule; -il a bien des qualités que nous n'avons pas, bien des défauts aussi. -Je ne puis pas essayer de te faire la peinture de son caractère, te -dire par où il pèche, par où il l'emporte; je ne lui donnerai pas non -plus l'épithète de sage, pas plus que celle de fou; cela n'est que -relatif et dépend du point de vue d'où l'on envisage la vie. Que nous -importe d'ailleurs, à nous ses amis; ne suffit-il pas que nous l'ayons -jugé bon garçon, dévoué, supérieur à la foule, ou du moins plus apte à -comprendre notre cœur et notre esprit. Ne devons-nous pas le juger avec -cette bienveillance que nous réclamons pour nous-mêmes, et, si quelque -chose nous contrarie dans sa conduite, de quel droit irions-nous -trouver mauvais ce qu'il trouve bon? Crois-moi, nous ne savons ce que -la vie nous garde; nous sommes au début, tous trois riches d'espérance, -tous trois égaux par notre jeunesse, par nos rêves. Serrons-nous la -main: non pas une étreinte d'un moment, mais une étreinte qui empêche -un jour de faiblir, ou qui console après la chute.--Que diable me -marmotte-il là, dois-tu dire? Mon pauvre vieux, j'ai cru m'apercevoir -que le lien qui t'unissait avec Baille faiblissait, qu'un anneau de -notre chaîne allait casser. Et, tremblant, je te prie de penser à -nos joyeuses parties, à ce serment que nous avons fait, le verre en -main, de marcher toute la vie, les bras enlacés, dans le même sentier; -de penser que Baille est mon ami, qu'il est le tien, et que si son -caractère ne sympathise pas entièrement avec le nôtre, il n'en est -pas moins dévoué pour nous, aimant, qu'enfin il me comprend, qu'il te -comprend, qu'il est digne de nos confidences, de ton amitié.--Si tu as -quelque chose à lui reprocher, dis-le moi, je tâcherai de le défendre, -ou plutôt dis-lui à lui-même ce qui te contrarie en lui,--rien n'est à -craindre comme les choses non avouées entre amis. - -Tu te rappelles nos parties de nage, cette heureuse époque où, -insoucieux de l'avenir, nous combinions un beau soir la tragédie -du célèbre Pitot; puis le grand jour! là, sur le bord de l'eau, le -soleil qui se couchait radieux, cette campagne que nous n'admirions -peut-être pas alors, mais que le souvenir nous présente si calme et -si riante.--On a dit--je crois que c'est Dante--que rien n'est plus -pénible qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur. Pénible, -oui, mais âprement voluptueux aussi; on pleure et on rit à la -fois.--Malheureux que nous sommes! à vingt ans nous regrettons déjà -le passé; nous tournons vers cette époque enfuie, tendant les bras, -pleurant sans espoir de voir renaître ces beaux jours. Malheureux et -fous! nous gâtons notre vie comme à plaisir, toujours souhaitant de -voir revivre le passé, ou implorant l'avenir à grands cris, ne sachant -jamais jouir du présent.--Je te l'ai dit dans ma dernière lettre, -parfois un souvenir, rapide comme un éclair, traverse ma pensée; c'est -un mot que tu m'as dit jadis, c'est une de nos parties: une montagne, -un chemin, un buisson, et je regrette, et je désespère--malheureux et -fou. - -Dans tes deux lettres tu me donnes comme un espoir lointain de -réunion. «Quand j'aurai fini mon droit, peut-être, me dis-tu, serai-je -libre de faire ce que bon me semblera; peut-être pourrai-je aller te -rejoindre.» Que Dieu veuille que ce ne soit pas la joie d'un instant; -que ton père ouvre les yeux sur ton véritable intérêt. Peut-être, à ses -yeux, suis-je un étourdi, un fou, même un mauvais ami de t'entretenir -dans ton rêve, dans ton amour de l'idéal. Peut-être, s'il lisait mes -lettres, me jugerait-il sévèrement; mais quand bien même je devrais -perdre son estime, je le dirais hautement devant lui comme je le dis à -toi: «J'ai réfléchi longtemps à l'avenir, au bonheur de votre fils, et -par mille raisons qu'il serait trop long de vous expliquer, je crois -que vous devez le laisser aller là où son penchant, l'entraîne.»--Mon -vieux, il s'agit donc d'un petit effort, d'un peu travailler. Voyons, -que diable! sommes-nous tout à fait privé de courage? Après la nuit -viendra l'aurore; tâchons donc de la passer tant bien que mal, cette -nuit, et que lorsque luira le jour tu puisses dire: «J'ai assez dormi, -mon père, je me sens fort et courageux. Par pitié! ne m'enfermez -pas dans un bureau; donnez-moi mon vol, j'étouffe, soyez bon, mon -père.»--Je ferai ta commission à Chaillan. - -Leclère met en doute, me dis-tu, mon voyage à Aix. Le cher homme se -trompe; je compte aller te serrer la main tout comme l'année dernière. -Il est vrai, je préférerais que ce fût toi qui vins, et cela pour une -foule de raisons; mais, comme je doute encore de la bonne volonté de -ton père, je me prépare à faire mes paquets.--Tu me parles vaguement -d'une certaine aventure qui aurait amené des suites fâcheuses entre -Leclère et De Julienne. Je juge à propos de joindre à cette lettre un -mot pour ce dernier; autant pour éclaircir l'affaire que pour désavouer -toutes les mesures rigoureuses qu'on aurait pu prendre en mon nom.--Lis -d'ailleurs ce mot et ne m'en veuille pas s'il rogne ta portion.--Serre -la main de Leclère à mon intention et ne lui dis pas que tu m'as -communiqué cette misère. - -Quant à vous, mes beaux musiciens, chantez tout votre soûl; riez, mes -enfants, riez. Ma mansarde n'est certes pas belle, et cependant parfois -je la regrette.--Nous avons depuis une semaine un temps sublime; je -ne le croirais pas, si je ne suais pas. Mais que m'importe la pureté -du ciel, à moi Parisien; je sors si peu. Je ne vais jamais manger des -anchois au bastidon, tout au plus si je vais m'installer à la porte -d'un établissement dans le genre du _Qu'a fait la belle eau_ (Oh! -Marguery!). Je ne t'ai pas décrit ma nouvelle demeure, mon voisinage: -ce sera pour ma prochaine lettre. - -Il y a eu soirée hier soir chez moi. J'ajoute cette feuille de papier -à ma lettre pour te narrer cette rareté. Nous étions douze, ma mère, -Pagès (du Tarn), Chaillan, Pajot, moi: le reste ne vaut pas l'honneur -d'être nommé. Le but de cette réunion était de lire quelques vers et -d'ouïr quelques chanteurs qui se trouvaient parmi nous; ce fut tout -artistique comme tu vois. On a servi, comme consommations, trois -douzaines de biscuits, deux bouteilles, une de champagne, une de -malaga, puis le premier acte de la _Nouvelle Phèdre_, et le proverbe -intitulé _Perrette_. On a fortement applaudi; était-ce l'auteur à qui -s'adressaient ces éloges, ou le maître de la maison qui offrait de si -bon malaga? Je livre ce problème à ta perspicacité. Pour moi, je juge -incapables de m'apprécier la moitié des personnes qui m'écoutaient. Ce -n'est pas orgueil, c'est simplement expérience et vérité. Ce qui m'a -fait le plus plaisir, ce sont les éloges de Pajot, les bonnes grosses -appréciations de Chaillan, puis les quelques admirations vraies de -Pagès (du Tarn). Pardon d'avoir parlé de moi le premier; j'ai voulu -me débarrasser de ma pièce pour parler plus à l'aise de la _Nouvelle -Phèdre_. On n'en a lu que le premier acte et ce n'est donc que d'après -ce fragment que je puis en parler.--Une seule question. Qu'est-ce qui -m'ennuie dans la tragédie? C'est la tragédie elle-même; ce sont tous -ces vieux accessoires usés, les confidents, les tirades emphatiques, -l'alexandrin lourd et régulier, etc., etc. Lorsque M. Pagès (du -Tarn) me dit qu'il était le partisan des innovations, je crus qu'il -avait aboli toutes ces vieilleries. Point du tout; ses nouveautés -se bornent à un changement de costume, l'habit noir au lieu de la -toge romaine, à un changement de nom, le nom d'Abel au lieu de celui -d'Hippolyte. D'autre part, il ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant -faire, comme il le dit, la tragédie de l'homme et non celle des rois -et des héros, choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre -de rendre plus ridicule encore l'emphase et la déclamation dans le -cercle mesquin d'une famille. Thésée, Hippolyte, peuvent invoquer -les dieux, ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera -parfaitement ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que -ces drames qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que -ces passions terribles qui désolent une famille, ne présentent aucun -intérêt, ne soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là, -seulement il faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et -certes, le vieux style classique, les exclamations, les périphrases -sont ce qu'il y a de plus faux au monde dans la bouche d'une petite -bourgeoise.--D'ailleurs, ce premier acte est rempli de beaux vers; -les situations sont copiées sur Racine, mais cela ôtait dans le sujet -même.--Si l'un me demandait mon avis sincère, je répondrais que cette -tragédie est littéraire, bien versifiée, de beaucoup plus passionnée -que les tragédies classiques, destinée selon moi à un succès éclatant -ou à une chute complète; mais qu'elle n'est nullement destinée à faire -révolution en littérature, comme le pense son auteur, et qu'elle n'est -pas le dernier mot de l'art dramatique. Je m'arrête faute de place.--Si -bien que Chaillan a chanté et qu'il a été fort applaudi; si bien qu'un -monsieur qui se trouvait là nous a invités tous les deux à une soirée -où doivent se trouver des acteurs de l'Odéon; si bien qu'on a été -se coucher sur les minuit.--M. Pagès (du Tarn) me demande soudain: -«Voulez-vous six vers de désespoir?--Pardieu! lui dis-je, ce sont _six -verres vides_.»--Le brave homme resta bouche béante. - - - Je te serre la main. Ton ami, - - É. ZOLA. - - -Je t'envoie trois feuilles et trois feuilles différentes.--Ceci prouve -que jadis j'avais trois cahiers de papier et que je n'en ai plus -maintenant. - - - - XXXVI - - - Paris, 13 juin 1860. - - Mon cher Paul, - - -L'autre jour, par une belle matinée, je me suis égaré loin de Paris, -dans les champs, à trois ou quatre lieues.--N'aimes-tu pas les bluets, -ces petites étoiles qui scintillent dans les blés, ces fleurs si -gracieusement jolies. Les poètes ont, hélas! usé et abusé des fleurs. -Qui oserait parler de la rose, écrire deux lignes sur la pensée, -pousser des exclamations sur le lilas, le chèvrefeuille, etc., etc. -Je suis donc fort mal venu de te vanter mes bluets, de le dire que -j'en ai ramassé une grosse belle gerbe, tout comme une pensionnaire de -couvent en robe blanche pudique et folâtre. Mon Dieu! oui, une grosse -gerbe, courant dans les prés, joyeux de ne plus voir de maisons, de -marcher dans le rosée, de me croire en Provence, en chasse, en partie -au bastidon. J'étais seul et je m'en donnais à cœur joie; certain que -personne ne m'épiait pour me railler, j'allais toujours, augmentant -mon bouquet. Ces bluets, ce sont fleurs si charmantes; je parie que -tu ne les as jamais remarqués. Mon bon vieux, quelque jour imite-moi, -cours en cueillir une pleine poignée le matin, avant que le soleil ait -séché la rosée dans leurs corolles; fais-toi enfant pour une heure; -puis tu verras quelle belle teinte bleue, quel fouillis gracieux; on -dirait un amas de fine dentelle.--Le fait est qu'après avoir couru deux -grandes heures, je me sentis un grand appétit. Je levais la tête; des -arbres partout, du blé, des haies, etc. Je me trouvais dans un pays -qui m'était totalement inconnu. Enfin, au-dessus d'un vieux chêne, -j'aperçus un clocher; un clocher suppose un village; un village, une -auberge. Je marchai vers la bienheureuse église, et je ne tardai pas à -me trouver installé devant un frugal déjeuner, dans un café quelconque. -Dans ce café--et c'est à cela que j'en voulais venir, tout le reste -n'est qu'une préface,--je remarquai en rentrant des peintures qui me -frappèrent. C'étaient de grands panneaux comme tu veux en peindre chez -toi, peints sur toile, représentant des fêtes de village; mais un -chic, un coup de pinceau si sûr, une entente si parfaite de l'effet -à distance, que je demeurai ébahi. Jamais je n'avais vu de telles -choses dans un café, même parisien. On me dit que c'était un artiste de -vingt-trois ans qui avait commis ces petits chefs-d'œuvre. Vraiment, si -tu viens à Paris, nous irons jusqu'à Vitry--c'est le nom du bienheureux -village--et je suis certain que tu admireras comme moi. Je me suis -laissé peut-être emporter par l'enthousiasme, mais je ne crois pas me -tromper en avançant que ce jeune rapin a de l'avenir. - -Tu m'apprends une nouvelle qui me surprend fort, le mariage -d'Escoffier-Don-Juan, d'Escoffier le coureur, le libertin, etc., etc. -Du diable! si je croyais que ce serait lui qui se marierait le premier -de mes amis. Pousserai-je de grandes exclamations sur le mariage -d'argent? A quoi bon? ce serait au moins ridicule et en tout cas plus -qu'inutile. Gardons en avare nos belles rêveries; laissons les autres -barboter dans la prose. Qui sait d'ailleurs? peut-être sont-ils plus -heureux que nous. Je faisais même cette réflexion l'autre soir en -pensant à ce cher Escoffier: Voilà un garçon, me disais-je, dont le -sentier aura été bordé de roses sans épines. Jusqu'à vingt-deux ans -il a mené une belle vie de paresse et de plaisir, puis en ce moment, -où il lui faut choisir une carrière, faire un travail quelconque, il -rencontre bonnement une dot de cent mille francs qui lui tend les bras. -Voilà la carrière, la position trouvée. Je sais que cette fois la -rose a une épine. Mais qu'importe! combien il en est qui envieraient -son sort! Quand on peut marcher terre à terre, n'être pas tourmenté -par de folles idées comme moi, n'est-on pas joyeux de voir cent mille -francs tomber amoureux de vous? Ma foi, vive la prose par moment, je le -répète, Escoffier doit être heureux. Ce n'est pas dire que je serais -heureux, si j'étais à sa place; que non pas! Chacun dans son milieu, -mon vieux; l'oiseau dans l'air et le poisson dans l'eau. - -Je vois Chaillan fort souvent. Hier nous avons passé la soirée -ensemble; cet après-midi je dois aller le retrouver au Louvre. Il m'a -dit t'avoir écrit avant-hier, je crois, je ne te parle donc pas de ses -travaux. Combes est ici, il doit t'en parler. Les autres artistes que -je vois sont Truphème jeune, Villevieille, Chotard; quant à Ampérère, -je n'ai pu encore le rencontrer. Nous parlons quelquefois avec -Chaillan de Fournier; sais-tu par où il réside, ce qu'il fait? Pour -nous, absence complète de notions à cet égard.--Nous attendons, pour -commencer le superbe tableau dont je te parlais, que je sois installé -dans une chambre que je viens de louer. Mon vieux, au septième; -l'habitation la plus haute du quartier; une immense terrasse, la vue -de tout Paris; une chambrette délicieuse que je vais meubler dans le -dernier chic, divan, piano, hamac, pipes en foule, narguilé turc, etc. -Puis des fleurs, puis une volière, un jet d'eau, une véritable féerie. -Je te reparlerai de mon grenier quand tous ces embellissements seront -terminés. Au 8 juillet l'emménagement.--Baille, qui viendra sans doute -à Paris au mois de septembre, jouira sans doute de mon asile: que ne -puis-je en dire autant de toi. Chaillan doit te narrer toutes les -félicités que les rapins rencontrent ici. - -Voilà bientôt quinze jours que je file un amour des plus platoniques. -Une jeune fille, une fleuriste qui reste à côté de chez moi, passe -sous ma fenêtre deux fois par jour, le matin à six heures et demie, et -le soir à huit heures. C'est une petite blonde, toute mignonne, toute -gracieuse; petite main, petit pied, une grisette des plus gentilles. -Aux heures où elle doit passer, je me mets régulièrement à la fenêtre; -elle vient, lève les yeux; nous échangeons un regard, même un sourire; -puis c'est tout. Est-ce folie, mon Dieu! aimer ainsi une fleuriste, la -moins cruelle des beautés parisiennes! Ne pas la suivre, ne pas lui -parler! Veux-tu que je te le dise, c'est paresse et rêverie à la fois. -C'est bien moins fatigant d'aimer ainsi; je l'attends, mon adorée, en -fumant ma pipe. Puis les beaux rêves! ne la connaissant pas, je puis la -doter de mille qualités, inventer mille aventures délirantes, la voir, -l'entendre parler à travers le prisme de mon imagination. Mais, que te -dis-je? ne le sais-tu pas aussi bien que moi, les charmes de cet amour -platonique dont on se moque tant. Laissons railler les sots; folie et -sagesse sont des mots sur la signification desquels on ne s'entendra -jamais.--Mon vieux, que ne suis-je près de toi, pour boire un bon coup, -pour causer folie, couchés sur le gazon, la tête à l'ombre et les pieds -au soleil. Épicure fut un sage; le monde n'a que faire de nous, pauvres -chétifs, nous n'avons que faire du monde. Eh! morbleu! qu'on nous -laisse vivre en paix, le verre en main et la chanson aux lèvres, rêvant -et dormant en attendant le grand sommeil.--Je veux aller près de toi au -mois d'août rien que pour divaguer et boire de bons coups. Vive Dieu! -nous en viderons plus d'une et des meilleures encore! - -Tu ne me parles plus du droit. Qu'en fais-tu? es-tu toujours en -brouille avec lui? Ce pauvre droit qui n'en peut mais, comme tu dois -l'arranger!--J'ai remarqué que nous, avions toujours besoin d'une -peine ou d'un amour, sans lesquelles conditions la vie est incomplète. -D'ailleurs, l'idée d'amour entraîne jusqu'à un certain point l'idée de -haine et _vice versa_. Tu aimes les jolies femmes, donc tu détestes -les laides; tu hais la ville, donc tu aimes les champs. Bien entendu, -qu'il ne faudrait pas pousser cela trop loin. Quoi qu'il en soit, je -répète que nous avons besoin pour bien vivre d'aimer et de haïr quelque -chose; d'aimer pour laisser notre âme s'épancher dans nos bons moments; -de haïr pour jurer et briser les vitres dans nos mauvais moments. Tel -est l'homme en général, c'est-à-dire l'homme bon et méchant, ayant des -qualités et des défauts. Le véritable sage serait celui qui ne serait -qu'amour, dans l'âme duquel la haine n'aurait pas de place. Mais comme -nous ne sommes pas parfaits--Dieu merci! ce serait trop ennuyant--et -que tu ressembles à tous, ton amour à toi est la peinture et la haine -du droit. Voilà, comme dirait Astier, ce qu'il fallait démontrer. - -Tu relis quelquefois mes anciennes lettres, me dis-tu. C'est un plaisir -que je me paie souvent. J'ai gardé toutes les tiennes; ce sont là mes -souvenirs de jeunesse.--Faut-il que l'homme soit misérable! toujours -désirer, toujours regretter, toujours vouloir devancer l'avenir, puis, -chaque fois que le regard se porte vers le passé, toujours verser des -pleurs amers. Quels pauvres animaux que nous: ne pas savoir profiter de -la minute présente, la gâter par un désir ou par un regret. Vraiment, -je serais tenté de me dresser vers le ciel et de crier à Dieu: «Dis-moi -pourquoi nous as-tu pétris d'une argile aussi immonde? pourquoi -as-tu enfermé ton souffle divin dans une si ignoble prison que les -parois en ont souillé la céleste prisonnière?» Certes, ce n'est pas à -propos de tes lettres que je pousserais ce cri. Quand je les relis, -si je regrette le temps passé, c'est un regret exempt de larmes; au -contraire, je suis heureux pour un quart d'heure, je nous revois plus -jeunes, réunis et joyeux. Puis je pense au futur, je me demande si ce -bon temps ne reviendra pas, et j'espère. Et pourquoi n'aurais-je pas -d'espérance? Ne sommes-nous pas jeunes encore, pleins de rêves, à peine -au début de la vie. Tiens, laissons les souvenirs et les regrets aux -vieillards; c'est leur trésor à eux, c'est le livre du passé qu'ils -feuillettent d'une main tremblante, s'attendrissant à chaque page. Et, -puisque nous ne saurions jouir du présent, à nous l'avenir, ce bel -avenir inconnu que nous pouvons embellir des plus riches couleurs. -Espérons, mon bon vieux, espérons d'être réunis un jour, de jouir d'une -sainte liberté, et de marcher en riant jusqu'à ce que nos pieds se -heurtent contre la pierre d'un tombeau. - -Mon poème en est toujours au même point: au commencement du troisième -et dernier chant. Un de ces jours de beau temps, je tâcherai de -le terminer.--Si tu vois Houchard, dis-lui que sa lettre ne m'est -nullement parvenue; dis-lui aussi que je lui écrirai bientôt et que je -lui serre la main. - -Parle-moi un peu des processions. C'est un temps de sainte coquetterie; -sous prétexte d'adorer Dieu dans ses plus beaux atours, on va se -faire adorer soi-même. Que de billets doux une église a vu glisser -dans des mains mignonnes.--Parle-moi de Marguery (de Mars guéri, -entendons-nous). Parle-moi, parle-moi de tout: je suis avide de -nouvelles. Toi qui ne regardes jamais pour toi, regarde un peu pour -moi, puis tu me conteras tout ce que tu as vu.--Une dernière question: -«Ta barbe, comment la portes-tu?» - -Mes respects à tes parents.--Je te serre la main. - - - Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - -XXXVII - - - Paris, 25 juin 1860. - - Mon cher vieux, - - -Tu me parais découragé dans ta dernière lettre; tu ne parles rien -moins que de jeter tes pinceaux au plafond. Tu gémis sur la solitude -qui t'entoure; tu t'ennuies.--N'est ce pas notre maladie à tous, -ce terrible ennui, n'est-ce pas la plaie de notre siècle? et le -découragement n'est-il pas une des conséquences de ce spleen qui -nous étreint la gorge?--Comme tu le dis, si j'étais près de toi, je -tâcherais de te consoler, de t'encourager. Je te dirais que nous ne -sommes plus des enfants, que l'avenir nous réclame et qu'il y a lâcheté -à reculer devant la tâche qu'on s'est imposée; que la grande sagesse -est d'accepter la vie telle qu'elle est; de l'embellir par des rêves, -mais de bien savoir que ce sont des rêves que l'on fait.--Dieu me -protège, si je suis ton mauvais génie, si je dois faire ton malheur -en te vantant l'art et la rêverie. Je ne puis cependant le croire; le -démon ne peut se cacher sous notre amitié et nous entraîner tous deux -à notre perte. Reprends donc courage; saisis de nouveau tes pinceaux, -laisse ton imagination errer vagabonde. J'ai foi en toi; d'ailleurs, -si je te pousse au mal, que ce mal retombe sur ma tête. Du courage -surtout, et réfléchis bien, avant de t'engager dans cette voie, aux -épines que tu peux rencontrer. Sois homme, laisse un instant le rêve -de côté, et agis.--Si je te donne de mauvais conseils, je le répète, -que Dieu me protège! Je crois bien parler pour toi, j'en ai conscience; -si l'on m'accusait, ce ne serait pas la première fois que l'on me -jetterait à la face des injures que je ne mérite pas. Mon cœur en -saignerait, mais je dirais comme le Christ: «Seigneur, pitié pour eux; -ils ne savent pas ce qu'ils font». - -Laisse-moi te parler un peu de moi; ce que je viens de te dire a -rouvert en moi des blessures saignantes.--J'arrivais au monde, le -sourire sur les lèvres et l'amour dans le cœur. Je tendais la main à -la foule, ignorant le mal, me sentant digne d'aimer et d'être aimé, -je cherchais partout des amis. Sans orgueil comme sans humilité, je -m'adressais à tous, ne voyant passer autour de moi ni supérieur ni -inférieur. Dérision! on me jeta à la figure des sarcasmes, des mépris; -j'entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule -s'éloigner et me montrer au doigt. Je pliai la tête quelque temps, -me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont -l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque -j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu -à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai le front et une -immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à côté des nains -qui s'agitaient autour de moi; je vis combien mesquines étaient leurs -idées, combien sot était leur personnage; et, frémissant d'aise, je -pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper, -je ne voulus pas descendre jusque-là; je conçus un autre projet: les -écraser sous ma supériorité et les faire ronger par ce serpent qu'on -nomme l'envie. Je m'adressai à la poésie, cette divine consolation; -et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai -à mon tour ce nom à la face comme un sublime démenti de leurs sots -mépris.--Mais si j'ai de l'orgueil avec ces brutes, je n'en ai pas -avec vous, mes amis; je reconnais ma faiblesse et, pour toute qualité, -je ne me trouve alors que celle de vous aimer.--Comme le naufragé -qui se cramponne à la planche qui surnage, je me suis cramponné -à toi, mon vieux Paul. Tu me comprenais, ton caractère m'était -sympathique; j'avais trouvé un ami, et j'en remerciais le ciel. J'ai -craint de te perdre à plusieurs reprises; maintenant cela me semble -impossible. Nous nous connaissons trop parfaitement pour jamais nous -détacher.--Pardonne-moi de t'avoir parlé de ces questions brûlantes; -j'ai cru devoir le faire pour augmenter, s'il est possible, notre -amitié. - -J'ai passé la journée d'hier avec Chaillan. Comme tu me l'as dit, -c'est un garçon qui a un certain fond de poésie; la direction seule -lui a manqué.--Je dois demain aller le voir travailler chez lui; -il est en train de faire une petite toile représentant une barque -battue par la tempête et habitée par un matelot hagard; dans le fond -la Vierge apparaît à sa prière et éloigne d'une main l'ouragan. Ce -sujet est tiré d'une gravure que l'on place sur la première feuille -des romances. Telle est l'idée; quant à l'exécution, c'est assez -piètre, surtout comme couleur, comme harmonie des teintes. Le sujet -étant très difficile à traiter, ce brouillard, cette mer, ces éclairs, -cette apparition, ce chaos du ciel et des vagues présentant une grande -difficulté pour être proprement rendus, et d'un autre côté le peintre -n'ayant pas les talents requis, l'œuvre, je le crains, sera fort -médiocre.--Par ce qui est déjà fait, je juge que cela ressemblera -assez à ces ignobles ex-voto qui sont accrochés dans la Madeleine, -à Aix.--Jeudi, je dois aller souper avec Chaillan dans une famille -provençale, résidant à Paris, à l'occasion de la première communion -du fils de la maison.--Quant à la journée d'hier, je crois--Dieu -me pardonne--que nous nous sommes un peu pochardés. Titubant, lui -prodiguant les plus doux noms, je l'ai accompagné jusque chez lui où je -l'ai quitté, après mille serments d'amitié.--Il travaille _unguibus et -rostro_ souhaitant de tout cœur de t'avoir pour compagnon. - -Je compte toujours aller te voir bientôt. J'ai besoin de te parler; les -lettres, c'est fort bon, mais on n'y dit pas tout ce que l'on voudrait -dire. Je suis las de Paris; je sors fort peu et, si c'était possible, -j'irais m'établir près de toi. Mon avenir est toujours le même: fort -sombre et si couvert de nuages que mon œil l'interroge en vain. Je ne -sais vraiment où je vais: que Dieu me conduise.--Écris-moi souvent, -cela me console. Je sais combien tu hais la foule, ne me parle donc que -de toi; et surtout ne crains jamais de m'ennuyer.--Courage. A bientôt. - -Mes respects à tes parents. - - - Je te serre la main.--Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - -Marguery m'écrit; je n'ai pas le temps de lui répondre. Dis-lui -seulement de signer de mon nom: Émile Zola, toutes les paroles de -romances que je lui ai envoyées. Ces pièces devant paraître un jour, il -serait ridicule de prendre un pseudonyme.--N'oublie pas, il paraît que -c'est pressé. - - - - XXXVIII - - - Juillet 1860. - - Mon cher Paul, - - -Permets que je m'explique une dernière fois franchement et clairement; -tout me semble si mal aller dans nos affaires que j'en fais un mauvais -sang incroyable.--La peinture n'est-elle pour toi qu'un caprice qui -t'est venu prendre par les cheveux un beau jour que tu t'ennuyais? -N'est-ce qu'un passe-temps, un sujet de conversation, un prétexte à -ne pas travailler au droit. Alors, s'il en est ainsi, je comprends ta -conduite: tu fais bien de ne pas pousser les choses à l'extrême et de -ne pas te créer de nouveaux soucis de famille. Mais si la peinture est -ta vocation,--et c'est ainsi que je l'ai toujours envisagée,--si tu te -sens capable de bien faire après avoir bien travaillé, alors tu deviens -pour moi une énigme, un sphinx, un je ne sais quoi d'impossible et -de ténébreux. De deux choses l'une: ou tu ne veux pas, et tu atteins -admirablement ton but; ou tu veux, et dès lors je n'y comprends plus -rien. Tes lettres tantôt me donnent beaucoup d'espérance, tantôt m'en -ôtent plus encore; telle est la dernière, où tu me sembles presque -dire adieu à tes rêves, que tu pourrais si bien changer en réalité. -Dans cette lettre est cette phrase que j'ai cherché vainement à -comprendre: «_Je vais parler pour ne rien dire, car ma conduite -contredit mes paroles._» J'ai bâti bien des hypothèses sur le sens -de ces mots, aucune ne m'a satisfait. Quelle est donc ta conduite? -celle d'un paresseux sans doute; mais qu'y a-t-il là d'étonnant? on -te force à faire un travail qui te répugne. Tu veux demander à ton -père de te laisser venir à Paris pour te faire artiste; je ne vois -aucune contradiction entre cette demande et tes actions; tu négliges -le droit, tu vas au musée, la peinture est le seul ouvrage que tu -acceptes; voilà je pense un admirable accord entre tes désirs et tes -actions.--Veux-tu que je te le dise?--surtout ne va pas le fâcher,--tu -manques de caractère; tu as horreur de la fatigue, quelle qu'elle soit, -en pensée comme en actions; ton grand principe est de laisser couler -l'eau, et t'en remettre au temps et au hasard. Je ne te dis pas que tu -aies complètement tort; chacun voit à sa manière et chacun le croit du -moins. Seulement, ce système de conduite, tu l'as déjà suivi en amour; -tu attendais, disais-tu, le temps et une circonstance; tu le sais mieux -que moi, ni l'un ni l'autre ne sont arrivés. L'eau coule toujours, -et le nageur est tout étonné un jour de ne plus trouver qu'un sable -brûlant.--J'ai cru devoir le répéter une dernière fois ici ce que je -t'ai déjà dit souvent: mon titre d'ami excuse ma franchise. Sous bien -des rapports, nos caractères sont semblables; mais, par la croix-Dieu! -si j'étais à ta place, je voudrais avoir le mot, risquer le tout pour -le tout, ne pas flotter vaguement entre deux avenirs si différents, -l'atelier et le barreau. Je te plains, car tu dois souffrir de cette -incertitude, et ce serait pour moi un nouveau motif pour déchirer le -voile; une chose ou l'autre, sois véritablement avocat, ou bien sois -véritablement artiste; mais ne reste pas un être sans nom, portant -une toge salie de peinture.--Tu es un peu négligent--soit dit sans -le fâcher,--et sans doute mes lettres traînent et tes parents les -lisent. Je ne crois pas te donner de mauvais conseils; je pense parler -en ami et selon la raison. Mais tout le monde ne voit peut-être pas -comme moi, et, si ce que je suppose plus haut est vrai, je ne dois pas -être au mieux avec la famille. Je suis sans doute pour eux la liaison -dangereuse, le pavé jeté sur ton chemin pour te faire trébucher. Tout -cela m'afflige excessivement; mais, je te l'ai déjà dit, je me suis vu -si souvent mal jugé, qu'un jugement faux ajouté aux autres ne saurait -m'étonner. Reste mon ami, c'est c'est tout ce que désire. - -Un autre passage de ta lettre m'a chagriné. Tu jettes, me dis-tu, -parfois les pinceaux au plafond, lorsque ta forme ne suit pas ton -idée. Pourquoi ce découragement, ces impatiences? Je les comprendrais -après des années d'études, après des milliers d'efforts inutiles. -Reconnaissant ta nullité, ton impossibilité de bien faire, tu agirais -sagement alors en foulant palette, toile et pinceaux sous tes pieds. -Mais toi qui n'as eu jusqu'ici que l'envie de travailler, toi qui n'a -pas encore entrepris ta tâche sérieusement et régulièrement, tu n'es -pas en ton droit de te juger incapable. Du courage donc; tout ce que tu -as fait jusqu'ici n'est rien. Du courage, et pense que, pour arriver à -ton but, il te faut des années d'étude et de persévérance.--Ne suis-je -pas dans le même cas que toi; la forme n'est-elle pas également rebelle -sous mes doigts? Nous avons l'idée; marchons donc franchement et -bravement dans notre sentier, et que Dieu nous conduise!--D'ailleurs, -j'aime ce peu de confiance en soi. Vois Chaillan, il trouve tout ce -qu'il fait excellent; c'est qu'il n'a pas en tête un mieux, un idéal -qu'il tâche d'atteindre. Aussi ne s'élèvera-t-il jamais, parce qu'il se -croit déjà élevé, parce qu'il est content de lui. - -Tu me demandes des détails sur ma vie matérielle. J'ai quitté les -Docks; ai-je bien fait, ai-je mal fait? question relative, et selon -les tempéraments. Je ne puis répondre qu'une chose: je ne pouvais plus -y rester, et j'en suis sorti.--Ce que je pense faire, je te le dirai -plus tard, lorsque j'aurai mis à exécution.--Pour l'instant, voici ma -vie: nous avons commencé le tableau d'Amphyon dans ma petite chambre -du septième, un paradis orné d'une terrasse, d'où nous découvrons tout -Paris, une retraite tranquille et pleine de soleil. Chaillan vient sur -les une heure. Pajot, jeune homme dont je t'ai parlé, ne tarde pas -à le suivre; nous allumons nos pipes, si bien qu'au bout de quelque -temps nous ne nous voyons plus à quatre pas. Je ne te parle pas du -bruit; ces messieurs dansent et chantent, et, ma foi, je les imite. Je -parie que tu cherches déjà les verres et les bouteilles; tu as pardieu -raison, les voici sur le coin de mon bureau, pleins d'un certain vin -blanc que l'on nomme du Saint-Georges, lequel vin ressemble assez au -vin cuit, et par son goût délicieux et par sa traîtrise. Le filou a -surpris avant-hier Chaillan à l'improviste, et l'a si bien étourdi -d'un coup lâchement asséné, que le brave garçon peignait chaque mouche -qui passait, et fumait son amadou à effacer, jurant qu'il fumait un -excellent tabac. Moi, je pose à moitié nu; la chose a ses désagréments, -mais, au fond, c'est le sublime du spectacle. Pajot écrit sous ma -dictée des vers qui me passent par la tête, tantôt bouffons, tantôt -sérieux, éclos sous l'encens de nos pipes, au milieu des tintements des -verres. C'est une véritable tabagie, un tableau qui n'a pas de nom; -je ne regrette qu'une chose, c'est que tu ne sois ici pour rire avec -nous.--Le matin, j'écris toujours un peu; le soir, après la séance, je -lis quelques vers de Lamartine, ou de Musset, ou de V. Hugo. Telles -s'écoulent mes journées; je m'ennuie beaucoup moins que cet hiver, et -pourtant ce n'est pas encore là le genre d'existence que je rêve. Le -tumulte n'est bon qu'à ses heures; toujours chanter, toujours rire, -cela fatigue. Je ne travaille pas assez, et je m'en veux. Si tu viens à -Paris, nous tâcherons de régler notre journée de façon à bûcher le plus -possible, sans cependant oublier la pipe, ni le verre et la chanson. - -Amphyon, sous le pinceau de Chaillan, prend assez la tournure d'un -singe en mauvaise humeur. Tout bien considéré, je désespère plus que -jamais de ce garçon comme artiste. Fort médiocre copiste, dès qu'il lui -faut hiverner il est complètement mauvais. C'est un bon enfant, et ce -ne sera jamais rien de plus. Il travaille beaucoup, peine, prépare, je -crois: j'ai, en l'écrivant, un triste échantillon de ses progrès sous -les yeux.--Je t'envoie à la page suivante une de ces poésies dont je -parlais tantôt, faite au milieu du bruit, et écrite, faute de papier, -sur le mur de ma chambre. - -Je viens de recevoir une lettre de Baille. Je n'y comprends plus rien; -voici une phrase que je lis dans cette épître: «_Il est presque certain -que Cézanne ira à Paris: quelle joie!_» Est-ce d'après toi qu'il parle, -lui as-tu véritablement donné cette espérance dernièrement, lorsqu'il -s'est rendu à Aix? Ou bien a-t-il rêvé, s'est-il pris à croire réel ton -désir seul? Je te le répète, je n'y comprends plus rien. Je t'engage à -me dire dans la première lettre les choses franchement; depuis trois -mois, je suis à me dire successivement et selon les lettres que je -reçois: Il viendra, il ne viendra pas.--Tâchons, pour Dieu! tâchons de -ne pas imiter les girouettes.--La question est trop importante pour -passer du blanc au noir; là, franchement, où en sont les affaires? - -Je ne t'envoie pas les vers qui précèdent comme quelque chose de -sublime. Ils remplissent ma lettre, et rien de plus. - -Mon voyage est toujours fixé au 15 septembre. Nous irons tous deux -jusqu'à Trets, à pied, bien entendu; Chaillan le demande à grands cris. - -J'attends Houchard. A bientôt. - - -Mes respects à tes parents. Je te serre la main. - - - Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - -A quand ton examen? l'as-tu passé? le passeras-tu? Dis à Marguery que -je ne l'oublie pas, que mon silence n'est dû qu'au manque de matières. -Je lui écrirai cependant bientôt. - - - - XXXIX - - - Paris, 1er août 1860. - - Mon cher Paul, - - -En relisant tes lettres de l'année dernière, je suis tombé sur le -petit poème d'_Hercule_, entre le vice et la vertu; pauvre enfant -égaré, que tu as oublié sans doute, et qui était également sorti de ma -mémoire. Je ne sais, j'ai ressenti un grand plaisir à cette lecture; -divers passages, quelques vers isolés m'ont plu infiniment. Toi-même, -j'en suis persuadé, si tu les parcourais, tu t'étonnerais, tu te -demanderais si c'est bien toi qui as écrit cela.--C'est, d'ailleurs, -l'effet que me font à moi-même les hémistiches perdus que je retrouve -parfois sur mes vieilles paperasses.--Je dis donc que ces vers oubliés -m'ont semblé meilleurs que jadis, et le front dans la main, je me -suis mis à réfléchir. Que manque-t-il, me suis-je dit, à ce brave -Cézanne, pour être un grand poète? la pureté. Il a l'idée; sa forme est -nerveuse, originale, mais ce qui la gâte, ce qui gâte tout, ce sont -les provençalismes, les barbarismes, etc.--Oui, mon vieux, plus poète -que moi. Mon vers est peut-être plus pur que le tien, mais certes, le -tien est plus poétique, plus vrai; tu écris avec le cœur, moi, avec -l'esprit; tu penses fermement ce que tu avances, moi, souvent, ce ce -n'est qu'un jeu, un mensonge brillant. Et ne crois pas que je plaisante -ici; ne crois pas surtout que je te vante ou que je me vante moi-même; -j'ai observé, et je te communique le résultat, rien de plus.--Le -poète a bien des manières de s'exprimer: la plume, le pinceau, le -ciseau, l'instrument. Tu as pris le pinceau, et tu as bien fait: on -doit descendre sa pente. Je ne veux donc pas te conseiller maintenant -de prendre la plume et, laissant la couleur, travailler le style; -pour faire une chose bien, il faut faire une seule chose. Seulement, -permets-moi de pleurer sur l'écrivain qui meurt en toi; je le répète, -la terre est bonne et fertile; un peu de culture, et la moisson -devenait splendide. Ce n'est pas que tu ignores cette pureté dont je -te parle; tu en sais peut-être plus que moi. C'est qu'emporté par ton -caractère, chantant pour chanter, peu soucieux, tu te sers des plus -bizarres expressions, des plus drôlatiques tournures provençales. Loin -de moi de t'en faire un crime, surtout dans nos lettres, au contraire, -cela me plaît. Tu écris pour moi, et je t'en remercie; mais la foule, -mon bon vieux, est bien autrement exigeante; il ne suffit pas de dire, -il faut bien dire. Maintenant, si c'était un crétin, une croûte qui -m'écrive, que m'importerait que sa forme fût aussi déguenillée que son -idée. Mais toi, mon rêveur, toi, mon poète, je soupire quand je vois -si pauvrement vêtues tes pensées, ces belles princesses. Elles sont -étranges, ces belles dames, étranges comme de jeunes bohémiennes au -regard bizarre, les pieds boueux et la tête fleurie. Oh! pour ce grand -poète qui s'en va, rends-moi un grand peintre, ou je t'en voudrai. Toi -qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse, toi qui m'as soudain -abandonné, fais-moi oublier le Lamartine naissant par le Raphaël -futur.--Je ne sais trop où je suis. Je voulais te rappeler en deux -lignes ton ancien poème, et t'en demander un nouveau plus pur, plus -soigné. Je voulais te dire que je ne me contentais pas des quelques -vers que tu m'envoies dans chaque lettre; te conseiller de ne pas -quitter entièrement la plume, et, dans tes moments, de me parler de -quelque belle sylphide. Et voilà--je ne sais trop pourquoi--que je me -perds, que je dépense futilement le papier. Pardonne-moi, mon vieux, -et contente-moi; parle-moi de _l'Aérienne_, de quelqu'un, de quelque -chose, en vers, et longuement. Rien entendu, après ton examen, et sans -entraver en rien tes études au musée. - -Le temps est déplorable; de l'eau, de l'eau, puis encore de l'eau. -Quelqu'un a dit spirituellement que l'hiver était venu passer l'été à -Paris. Le fait est qu'en écrivant cette lettre, je vois, de ma fenêtre, -les fiacres se cahoter dans les ruisseaux, éclaboussant chacun; les -grisettes sauter de pavé en pavé, sur la pointe des pieds, effarées, -relevant leurs jupes; la foule se précipiter, les parapluies s'agiter -lourdement comme d'énormes phalènes; et la pluie, railleuse, insolente, -fouetter au visage le noble comme le vilain, la jolie fille comme la -laide, l'aveugle comme son chien. Spectacle de fraternelle égalité qui -me fait rire parfois, j'aime--est-ce instinct du mal?--j'aime voir -patauger les sots, les épiciers dans la boue.--Puis, les jolies choses -qu'un jour de pluie vous fait voir; la jambe fine et ronde, qui craint -le soleil, se montre hardiment; plus l'averse est forte, plus les jupes -remontent, on aime mieux--c'est au moins étrange--tacher un bas blanc -bien propre, bien tiré, qu'un vieux jupon de couleur; certes, c'est un -goût que je ne blâme pas, ô jeunes filles, relevez, relevez ces voiles -incommodes; si le jeu vous en plaît, il me plaît davantage.--N'importe, -ce ciel gris m'attriste, m'indispose. Je suis boudeur, rechigné comme -lui; je sors encore moins, je m'ennuie, je bâille. Que Dieu m'envoie, -avec un rayon de soleil, un rayon de joie et d'espérance. - -J'ai reçu ta lettre ce matin.--Permets-moi de te dire mon avis sur les -sujets que vous avez discutés, toi et Baille.--Je dis également comme -toi, que l'artiste ne doit pas remanier son œuvre. Je m'explique: que -le poète, en relisant son œuvre entière, retranche un vers par-ci, -par-là, qu'il change la forme sans changer l'idée, je n'y vois pas -de mal, je crois même que c'est une nécessité. Mais qu'après coup, -des semaines, des mois, des années écoulées, il bouleverse son -œuvre, abattant ici, reconstruisant plus loin, c'est selon moi une -sottise et du temps perdu. Outre qu'il détruit un monument portant -en quelque sorte le cachet de son époque, il ne fait jamais d'une -pièce médiocre, mais originale, qu'une pièce tiraillée, froide. Que -n'emploie-t-il plutôt ces longues heures d'une stérile correction à -composer un nouveau poème, où son expérience acquise fera merveille. -Pour ma part, j'ai toujours mieux aimé écrire vingt vers que d'en -corriger deux; c'est un travail des plus ingrats et que je soupçonne -fort d'être contraire au développement de l'intelligence. D'ailleurs, -où en serions-nous s'il fallait toujours corriger les défauts que le -temps nous montre dans nos œuvres? chaque édition différerait de la -précédente; ce serait une Babel inextricable et la pensée passerait par -tant de formes qu'elle changerait du blanc au noir. Ainsi donc, je suis -complètement de ton avis: travaillez avec conscience, faites le mieux -que vous pourrez, donnez quelques coups de lime, pour mieux ajuster les -parties et présenter un tout convenable, puis abandonnez votre œuvre à -sa bonne ou à sa mauvaise fortune, ayant soin de mettre au bas la date -de sa composition. Il sera toujours plus sage de laisser mauvais ce qui -est mauvais et de tâcher de faire meilleur sur un autre sujet.--Comme -toi, je parle ici pour l'artiste en général: poète, peintre, sculpteur, -musicien. - -Quant au début d'un poète, je goûte l'idée de Baille. Il serait naïf -de dire qu'il vaut mieux publier en premier un chef-d'œuvre qu'un -livre médiocre; c'est d'une complète évidence. D'ailleurs, si Baille -pensait comme moi, en avançant cet avis, qu'il se rassure. Je sais -bien que je patauge encore, que je ne suis pas mûr, que je cherche -ma voie. D'un autre côté, je suis ignorant de tout, de la grammaire -comme de l'histoire. Ce que j'ai fait jusqu'ici n'est pour ainsi dire -qu'un essai, qu'un prélude. Je compte rester longtemps encore sans -rien publier, me préparer par de fortes études, puis donner leur -essor aux ailes que je crois sentir battre derrière moi. Certes, -ce sont là de beaux rêves, et je ne les dis qu'à vous, pour que, -si je tombe, ma chute soit moins ridicule et moins retentissante. -N'importe, rêvons toujours, cela ne fait de mal à personne et sert -de consolation.--J'aime la poésie pour la poésie et non pour le -laurier; personne ne comprend mes rêves, la plume et le papier sont -mes confidents; j'aime mes vers comme des amis qui pensent comme moi, -je les aime pour eux, pour ce qu'ils disent. Non pas que je fasse fi -de la gloire; l'immortalité est une sublime ambition. Mais je pense -avec Baille qu'il faut laisser mûrir le fruit avant de le cueillir, -le laisser dorer par le soleil et se satiner sous les gouttes de -rosée.--Attendons: qui vivra verra. Et je dis cela pour toi comme pour -moi. - -Baille, me dis-tu encore, regarde l'art comme un sacerdoce: c'est -penser en poète. Oui, l'art est un culte, le culte du bon, du beau, -de Dieu lui-même. Sous les vers il y a l'âme, comme le visage sous -le masque. Alexandrin, hémistiche, rime, voilà la matière, voilà -l'outil dont toute main peut se servir; mais planant au-dessus de ces -moyens grossiers, il y a l'Idée, fécondée par le cœur; l'idée, ce don -céleste, cette empreinte du doigt de Dieu. Aussi, comme tu l'ajoutes, -on n'admet pas tout le monde à l'adoration de l'idole; moi, j'aurais -peut-être dit de Dieu, car poésie et divinité sont synonymes à mes -yeux. Après avoir mis si haut le poète, je n'oserai te dire que je le -suis; mais, en toute sincérité, je puis avancer que je tâche de l'être -et que je comprends la sublimité à laquelle je tends, ce que ne fait -pas le vulgaire qui ne voit dans un poète qu'une machine à césures et -à rimes.--Quant au profit qu'on peut retirer d'un ouvrage, je suis en -désaccord avec Baille. Je ne veux pas que l'on fasse une œuvre en vue -de la vendre, mais une fois faite, je veux qu'on la vende; puisque le -poète n'est pas soutenu par la société, comme le prêtre par exemple, -puisque Hégésippe Moreau et, avant lui, Gilbert sont morts à l'hôpital, -presque de faim, je veux qu'il s'assure du pain par son travail; ce -qui n'a rien que d'honorable. D'ailleurs, l'éditeur vend l'œuvre au -libraire, le libraire au publie; il n'y aurait donc que le pauvre poète -qui mourrait de famine, lui qui fait vivre tous ces gens-là. Ce ne -serait ni sage, ni logique. Maintenant, qu'un romancier ne s'attèle -pas à sa plume, comme un bœuf à sa charrue; qu'il n'écrive pas à -tant la ligne, comme Ponson du Terrail par exemple. Cet homme est un -commerçant et non un littérateur; c'est le menuisier du coin, plus il -fait, plus il gagne.--Faites donc votre poème, votre roman en artiste -consciencieux, mettez-y deux ans s'il le faut, ne pensez pas à l'argent -et que cette pensée ne vienne pas entraver celle de l'art; mais, que -diable! quand vous aurez bien travaillé, vendez votre ouvrage et ne -commettez pas une folle générosité dont au reste on ne vous saurait -aucun gré.--L'idée de Baille était peut-être celle-ci: le débutant, -celui qui n'a pas de nom, ne doit pas chercher à faire de l'argent de -ses ouvrages, maigre marchandise, d'ailleurs; il ne doit pas prostituer -l'art; qu'il gagne plutôt sa nourriture à l'aide d'un métier manuel, -puis, qu'il place dignement ses jeunes poèmes, attendant d'être célèbre -et de jouir de la position que les lecteurs doivent à tout grand poète. -Je suis alors complètement de son avis, plus même qu'il ne pense, -l'avenir t'apprendra ce que je veux dire ici. - -Quant à la grande question que tu sais, je ne puis que me répéter, -te donner les conseils déjà donnés. Tant que deux avocats n'ont pas -plaidé, la cause en est toujours au même point; la discussion est le -flambeau de toute chose. Si donc tu restes silencieux, comment veux-tu -avancer et conclure? c'est matériellement impossible. Et remarque que -ce n'est pas celui qui crie le plus fort qui a raison; parler tout -doucement et sagement; mais par les cornes, les pieds, la queue, le -nombril du diable, parle, mais parle donc!!!.... - -Baille ne devant être libre que le 25 septembre, je n'irai jamais à Aix -que le 15 du même mois, c'est-à-dire dans environ six semaines. Nous -aurons ainsi une semaine à passer seuls ensemble; je désire beaucoup -marcher et escalader les rochers; d'ailleurs, nous babillerons et nous -fumerons à qui mieux mieux.--J'ai écrit à Houchard. - -Mes respects à tes parents. - - - Je te serre la main.--Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XL - - - Paris, 24 octobre 1860. - - Mes chers amis, - - -Quelques larmes sur mon voyage, et n'en parlons plus. Tout est -désespéré, tout va de mal en pis.--J'ai fait à deux fois deux cent -vingt lieues pour vous serrer la main, c'est à vous de venir à moi, -puisque malgré ma bonne volonté et mes efforts, je ne puis aller à -vous. J'ai mis tout en œuvre, je n'ai aucun reproche à me faire; et -fatigué de cette vaine lutte, j'attends avec impatience de vous voir, -fidèles à votre parole, arriver, l'un au mois de mars, l'autre au -mois d'octobre 1861.--C'est une nouvelle page noire dans ma vie. Dans -mes longs jours d'ennui, l'hiver dernier, je pensais, pour unique -consolation, à ce temps présent qui s'écoule si monotone et que je -rêvais radieux. Je me disais alors que je rirais d'autant mieux que -je bâillais plus longuement. Les mois se sont écoulés; j'ai toujours -bâillé et je bâille encore.--Plus j'avance, plus le doute grandit -en moi. Si l'on m'eût dit, il y a six semaines: «Tu n'iras pas en -Provence», j'aurais souri d'incrédulité. Mais maintenant qu'une de -mes plus chères espérances vient de s'évanouir, si l'on me disait: -«Tes amis ne viendront pas», je ne sais trop si je me montrerais aussi -incrédule. Trompé, toujours trompé, même dans les réalités, on finit -par ne plus croire qu'à ce que l'on voit. Un _tiens_ vaut mieux que -deux _tu l'auras_; je pense comme le fabuliste.--Faites-moi renaître -à l'espérance, en accomplissant votre promesse; personne ne le désire -aussi ardemment que moi. Je vous attends donc fermement; je vous -attends, non pour rire sans cesse, mais pour partager nos rires et nos -pleurs, et marcher plus sûrement sous l'aile d'une franche amitié. - -Je suis dans une période bête de la vie, un de ces temps où l'on est -incapable même de planter des choux. Depuis quelques jours je fais, le -matin, un grand feu dans ma chambre et, jusqu'au soir, je me chauffe -les mollets, désespéré, ne pensant à rien, bourrant et fumant ma pipe -de la plus détestable façon du monde. Pas une idée neuve, encore moins -la force d'en exprimer une de vieille date; je me battrais vraiment -si j'en valais la peine.--Ce qui m'empêche de trop m'inquiéter, c'est -la connaissance parfaite que j'ai de mon individu; ce n'est pas la -première fois que j'éprouve une pareille attaque de spleen; et comme -chaque fois je n'en suis sorti que plus frais et plus riant, j'attends -avec patience que le démon qui me tourmente se lasse et porte sa malice -ailleurs.--Tout ceci n'est qu'une transition pour arriver à vous faire -ingurgiter poliment une de mes élucubrations du mois dernier. Voici mon -raisonnement: comme je ne puis, hélas! vous parler de vive voix, comme, -de plus, tout ce que je vous écrirais ces jours-ci serait mortellement -ennuyeux, je ne saurais mieux faire que de vous transcrire quelques -vers rimés dans une époque meilleure. - -N'allez pas vous lécher les lèvres en pensant lire un chef-d'œuvre. -Mes alexandrins ne sont guère mieux tournés que la présente prose. -Pesez le bon, pesez le mauvais; puis dites-vous que je suis votre ami, -et peut-être la jérémiade ci-jointe vous semblera supportable. Dans -un flambeau, parmi les flots de fumée, parfois brillent de radieuses -étincelles, et dites-vous que peut-être, un jour, il s'élèvera un bon -vent qui chassera la fumée et permettra au flambeau de briller de tout -son éclat.--Comme la pièce présente n'est pas encore corrigée, je -recevrai vos critiques avec joie; je vous prie même, puisque vous êtes -oisifs, de me signaler tous les défauts--et ils sont nombreux--que vous -remarquerez dans ce morceau. - -J'ai fait, ces dernières semaines, la connaissance d'un homme de -lettres, mon voisin. M. Pagès (du Tarn)--il a cette singulière manie de -joindre à son nom, le nom de son département--M. Pagès (du Tarn) est -un de ces mille incompris qui battent le pavé de Paris. D'un certain -âge déjà, il a dans sa jeunesse coudoyé nos lyriques, jeunes audacieux -alors que la gloire a couronnés depuis. Aussi faut-il voir, lui qui n'a -pu parvenir, comme il envie, comme il dédaigne les couronnes de ces -parvenus, les déclarant, ainsi que le renard de la fable, trop flétries -et bonnes pour des goujats. Victor Hugo, de Musset, piètres auteurs à -ses yeux, sachant tout au plus frapper un beau vers par ci, par là. -Il explique leur réussite par la réclame, surtout par la camaraderie; -tout leur souriait, dit-il, et ils se faisaient applaudir quand même. -Puis, par une habile transition, il ajoute que pour lui tout était -obstacle et semble conclure que, malgré son talent, que dis-je, son -génie, il n'a pu sortir de la commune ornière. Le raisonnement est -grossier, et le moins clairvoyant s'aperçoit bientôt que son dédain -pour nos contemporains provient de son amour-propre froissé.--Il n'a -pu cependant vivre en contact avec les écrivains de 1830 sans leur -prendre quelques-unes de leurs idées. Qu'on se garde de lui dire -cela, il se fâcherait tout rouge et se croirait grandement offensé. -Cependant la tragédie du XVIIe siècle lui semble une absurdité, tout -comme aux romantiques. Par plusieurs autres points encore il touche -à ces derniers, mais, je l'ai dit, il nie cette parenté. Dès lors, -ayant rejeté ses premières opinions, la tragédie imitée des anciens -et rejetant aujourd'hui le drame romantique, il est forcé de se poser -en chef d'école et de suivre un sentier non frayé. Son ambition est -noble, et tout homme vraiment artiste doit aspirer au but qu'il -se propose. Régénérer le théâtre, ne faire ni tragédie, ni drame, -genres également faux tous deux, créer un chef-d'œuvre de raison et -de passion vraiment humaine, puisant sa grandeur dans le vrai, c'est -là, je le répète, une noble ambition, mais aussi une tâche lourde et -terrible. Qu'a fait M. Pagès (du Tarn)? Pour faire une malice aux -romantiques, il a commencé par nommer sa pièce tragédie; puis il a mis -dans la bouche de ses personnages l'alexandrin classique, monotone et -fatigant lorsqu'il n'est pas sublime. D'autre part, ne pouvant renier -ses premiers dieux et voulant se lancer dans l'innovation, il a vêtu -ses héros d'habits noirs et a fait porter des jupons empesés à ses -héroïnes. «Voyez-vous, me disait-il dernièrement, je ne veux imiter -personne. Je prends mes personnages dans le siècle présenté; je les -veux instruits, bien élevés, capables de prononcer les discours que -je mets dans leur bouche. Quant à ces discours, je veux que les vers -en soient harmonieux, corrects et majestueux».--Le brave homme ne -s'aperçoit pas que l'école qu'il croit prêcher le premier est la même -que celle de Casimir Delavigne. Fondre le classique avec le romantique, -en tirer une tragédie-drame ayant les qualités et les défauts des deux -genres, n'est-ce pas en effet le but qu'a atteint l'auteur des _Vêpres -Siciliennes?_ Seulement ce que ce dernier a fait, M. Pagès (du Tarn) -ne le fera jamais; l'un était un véritable poète, chef d'école même, -et tout ce qu'il a écrit porte son empreinte. L'autre, je le crains, -ne sera jamais qu'un pâle imitateur, qu'un misérable glaneur ramassant -quelques épis dans chaque champ et en formant une gerbe, mal faite et -mal liée. - -D'ailleurs, je ne le juge ici que par une ou deux conversations que -j'ai eues avec lui. Jusqu'à présent il ne m'a confié que deux odes -d'une faiblesse déplorable. Il doit me lire prochainement sa grande -tragédie, quelque chose comme le programme de son école. Cette tragédie -a pour titre: _la Nouvelle Phèdre;_ je me doute qu'il n'a pas fallu -grande imagination pour en tracer le plan; il doit être plus ou moins -copié dans Racine. Cette pièce, bien qu'encore manuscrite, a été -répandue, les journalistes de la petite presse en ont fait des gorges -chaudes; le _Figaro_ surtout s'est beaucoup amusé sur M. Pagès (du -Tarn) et sur l'orgueilleux et singulier titre qu'il a choisi pour son -œuvre. Moi, je m'abstiens encore et j'attends pour juger définitivement -mon voisin de connaître sa tragédie.--Je suis loin de dédaigner ce -brave homme. Au milieu des erreurs qu'il avance, parfois brille une -pensée vraie et pleine de raison. Je l'ai dit, qu'on ne cherche pas -la cause de ses singulières théories, de ses dédains absurdes, qu'on -ne cherche pas ailleurs que dans cette haine cachée que porte tout -homme resté obscur contre celui qui s'est élevé. M. Pagès (du Tarn), -ne voulant imiter personne et incapable de voler de ses propres ailes, -doit rester nécessairement et prosaïquement sur la commune terre. C'est -là, je m'en doute, un jugement que je n'aurai pas à modifier, même -après avoir lu _la Nouvelle Phèdre_. - -Vous vous demandez peut-être, mes chers amis, si je ne lui ai rien -montré de ma composition. Si je me taisais sur ce sujet, vous pourriez -avec raison penser que je vous cache un jugement désobligeant de mon -estimable voisin. Vous connaîtriez donc bien peu les hommes. Je ne suis -pour M. Pagès (du Tarn) qu'un débutant, un jeune fou, peu à craindre, -et partant qu'on peut louer sans réserve. Aussi, à la lecture de -quelques-uns de mes vers, il m'a fait force éloges, m'a conseillé de -publier au plus tôt, me prédisant un succès de grâce. Je prends ces -éloges pour ce qu'ils valent et ne suis pas assez imprudent pour courir -chez un libraire sur l'admiration de M. Pagès (du Tarn). On ne doit -pas cueillir un fruit avant sa maturité; n'est-ce pas votre avis, vous -les seuls dont je me déciderais à prendre les conseils?--Si vous le -désirez, je vous parlerai dans une autre lettre de _la Nouvelle Phèdre._ - -Je remarque que, dans cette épître d'une certaine longueur déjà, je ne -vous entretiens que de vers, d'auteurs et d'autres choses littéraires. -Chacun a son dada; parfois j'enfourche le mien. Mais qu'à cela ne -tienne; que Baille me parle mathématiques, Cézanne peinture, vos -lettres n'en auront pas moins d'intérêt pour moi, puisqu'elles viennent -de vous. - -J'ai reçu ce matin une lettre de Paul. Que devient Baille? quelles -graves occupations l'ont empêché depuis quinze jours de m'adresser -quelques lignes? Où sont donc ces belles promesses de m'écrire chaque -semaine lorsque luisaient les jours de liberté? Le long silence, -basé sur d'autres travaux plus utiles, va-t-il donc recommencer dans -ces temps de _farniente?_ Baille, j'ai bien envie, pour te punir, -d'adresser cette lettre rue Mathéron. Quoi! Cézanne m'écrit, et toi pas -un mot, pas un pauvre petit mot! J'admets encore que cette lettre ait -été envoyée à ton insu, que n'as-tu fait comme Cézanne? que n'as-tu -pensé à moi depuis deux semaines, à moi qui m'ennuie et qui attend vos -épîtres avec tant d'impatience?--Assez de morale; sois sage à l'avenir -et n'en parlons plus. Réponds-moi au plus tôt. - -Cézanne m'a donc écrit, c'est à lui que je dois répondre.--La -description de ta poseuse m'a fort égayé. Chaillan prétend qu'ici les -modèles sont potables, sans être pourtant d'une première fraîcheur. On -les dessine le jour, et la nuit on les caresse (le mot caresse est un -peu faible). Tant pour la pose diurne, tant pour la pose nocturne; on -assure d'ailleurs qu'elles sont fort accommodantes, surtout pour les -heures de nuit. Quant à la feuille de vigne, elle est inconnue dans les -ateliers; on s'y déshabille en famille, et l'amour de l'art voile ce -qu'il y aurait de trop excitant dans les nudités. Viens, et tu verras. - -Venez, venez tous deux, mes amis, je vous dirai moi mes longues -rêveries; et peut-être conviendrez-vous, même Baille le réaliste, -qu'après tout la vie est comme on veut la prendre et que ma façon n'est -pas la plus mauvaise. - -Cette lettre est sans doute la dernière que je vous adresse -collectivement. Je reprendrai bientôt mes correspondances -intimes.--Surtout que Baille, n'oublie pas qu'il me doit une prompte -réponse. Je le prie de nouveau de me parler de la fontaine de la -rotonde et des inscriptions qui y ont été ou qui doivent y être gravées. - -Dès sa rentrée au lycée, ledit Baille devra me donner l'adresse d'un -correspondant pour que je puisse lui écrire. Cette lettre est longue -et fort mal écrite. Lisez-la à petits traits, sinon, je crains qu'une -forte dose ne vous endorme. - -Mes respects à vos parents, je vous serre les mains. - - - Votre ami dévoué, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XLI - - - Paris, 5 février 1861. - - Mon cher ami, - - -Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes -logements. Tout enfant, j'ai habité, à Aix, la demeure de Thiers. -Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail; puis -aujourd'hui, je ne sais trop par quelle fatalité, je déménage de -ce splendide septième, dont je t'ai parlé au printemps dernier et -je choisis justement une nouvelle mansarde, celle où Bernardin de -Saint-Pierre a écrit la plupart de ses œuvres. Un vrai bijou que -cette nouvelle chambrette; petite, il est vrai, mais égayée par le -soleil et surtout originale au possible. On y grimpe à l'aide d'un -escalier tournant, deux fenêtres, l'une au midi, l'autre au nord. -En un mot, un belvédère ayant pour horizon presque toute la grande -ville. J'allais oublier de te dire que ma nouvelle rue se nomme -Neuve-Saint-Étienne-du-Mont et que mon nouveau numéro est le numéro 24. -Adresse-moi cependant tes lettres chez ma mère, même rue, 21.--Donc -plus de Saint Victor, mais un Saint Étienne: à vrai dire, nous n'avons -fait que changer de saint. Donne cette adresse à Houchard; car, bien -que le cher garçon n'ait pas encore daigné m'écrire, par miracle, il -pourrait arriver qu'il lui en vienne la fantaisie.--Fais-en de même à -l'égard de Marguery. - -Je t'écris uniquement pour t'apprendre cette nouvelle, et je ne sais -vraiment quoi ajouter. N'importe quelle sottise d'ailleurs; cela t'est -indifférent. Entre bavardage et bavardage, il n'est pas de choix. - -Le plus facile pour moi est de répondre à ta lettre.--Hélas! non, je -ne cours plus la campagne, je ne vais plus m'égarer dans les rochers -du Tholonet, et surtout je ne gagne plus, la bouteille au carnier, -la campagne de Baille, cette mémorable bastide de vineuse mémoire; -autres temps, autres mœurs, comme dit la sagesse des nations. Je suis -devenu tellement sédentaire que la moindre marche me fatigue, moi, -ce _viavore_ qui courais si allègrement jusqu'à Peyrolles, non sans -rafraîchissements çà et là ingurgités. Mes grands plaisirs maintenant -sont la pipe et le rêve, les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur -la flamme. Je passe ainsi des journées presque sans ennui, n'écrivant -jamais, lisant parfois quelques pages de Montaigne. A parler franc, je -veux changer de vie et me secouer un peu, pour me nettoyer de cette -poussière de paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il -est temps de produire. Tout un volume, épisode par épisode, chapitre -par chapitre, est classé dans ma tête; j'ai pris la ferme résolution -de me mettre à l'œuvre et de terminer ce travail vers la fin de l'été -prochain. Un autre triste résultat de la vie que je mène, est que je -suis devenu affreusement gourmand.«--Tu l'étais déjà», me diras-tu; -j'en conviens, mais non pas d'une façon aussi damnable. Boisson, -nourriture, tout me fait envie, et je prends le même plaisir à dévorer -un bon morceau qu'à posséder une femme. Je me montre à nu, je crois, -et ma franchise me nuirait sans doute, si j'écrivais à quelque grave -philosophe, prêchant ouvertement et péchant en secret. Mais à toi, -mon bon vieux, si franc et si simple, je puis parler sans hypocrisie, -certain que tu ne m'assourdiras pas de ta morale. - -Ainsi donc, nous disons que tu vas peindre en plein hiver, assis sur -la terre glacée, sans te soucier du froid. Cette nouvelle m'a charmé; -je dis charmé, non pas que je prenne plaisir à te voir risquer un -gros rhume et plus ou moins d'engelures, mais parce que je déduis -d'une telle constance ton amour des arts et l'acharnement que tu mets -au travail. Ah! mon pauvre cher, que je suis loin de t'imiter.--Pour -l'instant, mon poêle étant éteint, crainte du froid aux pieds, j'écris -dans mon lit, fort peu à mon aise, tu peux croire, car je tiens ma -bougie d'une main et de l'autre je griffonne à grand'peine. D'ailleurs, -le matin, lorsque je pourrais écrire ceci ou cela, je reste au lit -à rêvasser, le tout par paresse d'allumer mon feu. C'est ma chanson -éternelle: Je travaillerais bien si j'avais mon poêle allumé, mais rien -n'est ennuyeux comme un tel préparatif. Et la conclusion est toujours -d'aller me chauffer chez ma mère, en me jurant d'être plus sage au -printemps. Pourvu que je ne trouve pas une autre raison d'oisiveté -pendant les chaleurs. Un paresseux a toujours quelques belles raisons -pour s'excuser de sa paresse, et rien n'est aussi facile que de se -prouver à soi-même qu'on a éminemment raison. - -Tu me demanderas peut-être pourquoi toutes ces sornettes vides pour toi -d'intérêt. C'est que je sors d'une rude école, celle de l'amour réel; -de telle sorte que je ne saurais trop aborder un sujet quelconque, -tellement mon esprit se trouve abattu. J'en ai bien long à te raconter, -lorsque tu arriveras ici. Ce n'est pas par lettres que l'on peut narrer -de telles choses; l'événement en lui-même n'est rien, les détails -seuls importent. Je doute même de pouvoir te communiquer dans un récit -de vive voix toutes les sensations douloureuses ou riantes que j'ai -ressenties. Le résultat est celui-ci, que j'ai maintenant pour moi -l'expérience, et que connaissant le sentier, je pourrais y guider -sûrement mes amis. Un autre résultat est que je possède de nouvelles -vues sur l'amour et qu'elles me serviront grandement pour l'ouvrage que -je compte écrire. - -Tout ceci, je le répète, est de l'encre et du papier perdus. Si ce -n'était pour bavarder avec toi, je m'en voudrais de gaspiller à de -telles niaiseries un temps que je refuse même à des œuvres sérieuses. -Je ne vois qu'une chose distinctement: que tu dois bientôt venir et que -mes ennuis en diminueront. Puis, dans un horizon plus éloigné, que je -vais entrer en place, gagner mon pain le jour et travailler le soir à -mes belles rêveries. Et enfin, pêle-même dans le brouillard, à peine -visibles, mon chien qui m'aime un peu, ma maîtresse qui ne m'aime pas -du tout, et la foule, cette égoïste, indifférente foule, qui me parle, -m'entoure, me coudoie, sans seulement troubler la tranquillité de mon -désert. - - - Je t'attends.--Ton ami, - - ÉMILE ZOLA - - -Dis à M. Peicard que je m'occupe activement de son vaudeville et que -j'attends pour lui écrire la solution.--Quant à Marguery, je crois -qu'il m'avait donné une commission. Assure-lui qu'elle sera faite -bientôt. - - - - XLII - - - Paris, 20 janvier 1862. - - Mon cher Paul, - - -Voici longtemps que je ne t'ai écrit, je ne sais trop pourquoi. -Paris n'a rien valu à notre amitié; peut-être a-t-elle besoin pour -vivre gaillardement du soleil de Provence? Sans doute, c'est quelque -malheureux quiproquo qui a mis du froid dans nos relations; quelque -circonstance mal jugée, ou encore quelque parole méchante accueillie -avec trop de faveur. Je l'ignore et je veux toujours l'ignorer; en -remuant la fange on se souille les mains.--N'importe, je te crois -toujours mon ami; j'entends que tu me juges incapable d'une action -basse et que tu m'estimes comme par le passé. S'il en était autrement, -tu ferais bien de t'expliquer et de me dire franchement ce que tu me -reproches.--Mais ce n'est pas une lettre d'explications que je désire -t'écrire. Je veux seulement répondre en ami à ta lettre, et causer un -peu avec toi, comme si ton voyage à Paris n'avait pas eu lieu. - -Tu me conseilles de travailler et tu le fais avec tant d'insistance -que l'on pourrait croire que le travail me répugne. Je voudrais te -persuader de ceci: que mon fervent désir, ma pensée de chaque jour, est -de trouver une place; que l'impossibilité seule de m'occuper me tient -cloué chez moi; que si je suis malade, si je me sens faiblir peu à -peu, c'est de me voir, moi, grand garçon de vingt-deux ans, perdre non -seulement le temps présent, mais encore l'avenir. Dis-toi cela chaque -jour; dis-toi que je ne croupis pas volontairement dans la paresse, et -que je préférerais être maçon à demeurer oisif. - -Baille ne t'a pas trompé en te disant que j'entrerai, prochainement -sans doute, en qualité d'employé dans la maison Hachette. J'attends -une lettre qui m'annonce qu'une place vacante m'est offerte. -Malheureusement, cette lettre peut encore éprouver un certain retard; -et ce retard me tue. - -Je n'ai encore vu Lombard qu'une fois. Bien que sa demeure soit à deux -pas de la mienne, je sors si peu, que je ne sais trop quand je lui -rendrai sa visite. Je lui dois cependant quelque reconnaissance. Il m'a -envoyé le gérant d'un journal en quête d'un poète. C'est ainsi que, par -son entremise, j'ai eu dernièrement quelques vers publiés, les premiers -qui aient vu le jour dans la capitale. Si ce journal se maintient, je -pourrais y acquérir un commencement de renommée. - -Je vois Baille régulièrement chaque dimanche et chaque mercredi. Nous -ne rions guère; il fait un froid de loup et les plaisirs de Paris, si -plaisirs il y a, coûtent des sommes folles. Nous en sommes réduits -à parler du passé et de l'avenir, puisque le présent est si froid -et si pauvre. Peut-être l'été ramènera-t-il un peu de gaieté; si tu -viens comme tu le promets, au mois de mars, si je suis placé, si la -fortune nous sourit, alors pourrons-nous peut-être vivre un peu avec le -présent, sans trop regretter, sans trop désirer. Mais voilà bien des -si; il n'en faut qu'un qui manque pour que tout croule. - -Ne me crois pas cependant complètement abruti. Je suis bien malade, -mais non encore mort. L'esprit veille et fait merveille. Je crois -même que je grandis dans la souffrance. Je vois, j'entends mieux. De -nouveaux sens qui me manquaient pour juger de certaines choses me sont -venus. Je saurais mieux peindre, il me semble, certains détails de la -vie, qu'il y a un an. En un mot, mon horizon se recule; et, si je puis -écrire un jour, ma touche sera plus ferme, car j'écrirai ce que j'aurai -senti.--Espoir! je travaille toujours à mon grand poème; Baille en -trouve l'idée grande; veuille Dieu que la forme réponde à la pensée. - -Et toi, que fais-tu? Comment as-tu arrangé ta vie?--Devons-nous dire -adieu à nos rêves et la sottise viendra-t-elle traverser nos projets? - -Réponds-moi un de ces jours, lorsque tu le jugeras à propos. Dès que je -serai entré chez Hachette, ou ailleurs, je t'en ferai part. - -Baille me prie de te serrer la main pour lui. Il a tant de travail -qu'il ne peut t'écrire maintenant. - -Mes respects à tes parents.--Je te serre la main. - - - Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - 11, rue Soufflot. - - - - XLIII - - - Paris, le 29 septembre 1862. - - Mon cher ami, - - -La foi est revenue; je crois et j'espère. Je me suis mis au travail -franchement; chaque soir je m'enferme dans ma chambre et jusqu'à minuit -j'écris ou je lis. Le meilleur résultat, c'est que j'ai retrouvé une -partie de ma gaieté.--Je me suis dit ceci: en travaillant les sots -parviennent, pourquoi n'essayerais-je pas de ce moyen? Je vais empiler -manuscrit sur manuscrit dans mon secrétaire, puis, un jour, je les -lâcherai un peu dans les journaux. J'ai déjà écrit trois nouvelles -d'environ trente pages, depuis le départ de Baille; je compte en -commettre une quinzaine et tâcher ensuite de les faire éditer quelque -part.--Je suis dans les bons jours; je ris et je ne m'ennuie plus. -Donne cette bonne nouvelle à Baille et dis-lui que ton retour achèvera -de me guérir des blessures du passé,--car franchement le passé était -pour beaucoup dans ma désespérance; il annulait presque l'avenir; m'en -voici complètement hors. - -Il est un espoir qui a sans doute contribué à chasser mon spleen, -c'est celui de pouvoir presser bientôt ta main. Je sais que cela -n'est pas encore bien sûr, mais tu me permets d'espérer, c'est déjà -beaucoup. J'approuve complètement ton idée de venir travailler à Paris -et de te retirer ensuite en Provence. Je crois que c'est une façon -de se soustraire aux influences des écoles et de développer quelque -originalité si l'on en a.--Ainsi, si tu viens à Paris, tant mieux -pour toi et pour nous. Nous réglerons notre vie, passant deux soirées -ensemble par semaine et travaillant toutes les autres. Les heures où -nous nous verrons ne seront pas des heures perdues; rien ne me donne du -courage comme de causer quelque temps avec un ami.--Je t'attends donc. - -Tu n'avais pas besoin d'affranchir le paquet que tu devais m'expédier; -je comptais bien payer le port. Mais, maintenant, la réflexion que tu -fais me fait réfléchir. Puisque tu fais des économies, je veux en faire -aussi. Tu remettras donc la toile à Baille qui me l'apportera. - -Quant à la vue du barrage, je regrette vivement que la pluie t'empêche -d'y travailler. Dès que le soleil luira, reprends le chemin des grands -rochers, et tâche de terminer au plus tôt.--Si tu dois venir à Paris -avec Baille, apporte-moi toujours une esquisse, je m'en contenterai; -pourtant, si le tableau pouvait être terminé pour cette époque, ce n'en -irait que mieux. Tu as encore un grand mois. - -J'ai vu Marguery. Nous sommes, hier au soir, restés ensemble jusqu'à -minuit. La vue de ce beau gros garçon m'a produit un singulier -effet.--C'était toute ma jeunesse qui, tout à coup, revivait à mes -yeux. Ce temps est si loin, tant de sensations ont effacé celles -du jeune âge, j'en suis demeuré presque tremblant pendant un quart -d'heure.--Quant à lui, tel je l'ai laissé, tel je l'ai revu. Aix a la -singulière propriété des bocaux. - -Le sujet de concours pour le prix de peinture était, cette année: -_Coriolan supplié par sa mère Viturie_. Huit élèves sont montés en -loge; ils ont commis huit croûtes. Le sujet, stupide par lui-même, a -été traité huit fois stupidement. Il est curieux de penser combien -notre école historique est faible et combien notre école paysagiste -s'élève chaque jour. On pourrait, dans la poésie, faire la même -remarque, le genre didactique est mort; le genre lyrique n'a jamais eu -plus d'éclat que dans ce siècle. - -Je pense que Baille est toujours à Nice. Je lui écrirai la semaine -prochaine. - -Écris-moi lorsque tu auras quelque nouvelle certaine sur ton voyage -à me donner. Pense au barrage.--Je suis pressé par l'heure; je ne me -relis pas. - - - A bientôt. Je te serre la main.--Ton ami, - - ÉMILE ZOLA. - - - - * * * * * - - - - LETTRES A MARIUS ROUX - - - - XLIV - - - 5 décembre 1864. - - Mon cher Roux, - - -Je viens de lire ton article dans le _Mémorial_[3] qui m'a été envoyé. - -Je te remercie mille fois de la façon charmante dont tu as présenté -aux Aixois mes _Contes à Ninon_. Je ne trouve nullement que ton compte -rendu soit provincial, comme tu me le disais hier au soir; il est -alerte, spirituellement écrit, et fort obligeant pour moi, ce qui, je -l'avoue, en double la valeur à mes yeux. - -Nos compatriotes,--puisque tu veux que je sois Aixois, ce que j'accepte -avec quelques réserves,--nos compatriotes vont être, je l'espère, -enflammés d'un beau zèle et iront par bandes acheter le volume. Voilà -un succès dont une bonne part te reviendra. - -Merci donc, mon cher collaborateur, et laisse-moi te serrer la main -deux fois aujourd'hui, et pour notre vieille amitié, et pour notre -jeune succès. - - - ÉMILE ZOLA. - - - - XLV - - - 14 novembre 1865. - - Mon cher Roux, - - -Il est entendu que c'est toi qui parleras de mon livre. - -Donc, merci à l'avance. - -Tâche de faire une réclame à Baille, surtout à Cézanne, ce qui fera -plaisir à leurs familles. - -Je t'envoie la note imprimée qui pourra peut-être te servir. -D'ailleurs, arrange cela comme bon te semblera. - -Un peu de hâte seulement. J'ai besoin d'une bonne poussée avant la mise -en vente des livres d'étrennes. - - - Bon courage et tout à toi. - - ÉMILE ZOLA. - - - - XLVI - - - 4 décembre 1865. - - Mon cher ami, - - -Baille m'apporte ton article, et j'ai hâte de te remercier. Sans -flatterie, c'est encore le meilleur qui ait paru sur le livre. - -Puis, il a pour moi un charme particulier; il est intime, si je puis -m'exprimer ainsi; il me semble te voir en pantoufles, t'entretenant -avec moi de mon œuvre, de nos amis, de nous tous qui luttons, comme tu -le dis si bien, et qui ignorons ce que l'avenir nous garde. - -Que m'importe ce que pensent de moi Pierre ou Jean; je lis leurs -comptes rendus avec une grande indifférence, je considère leur prose -comme une bonne publicité commerciale. Mais ce que tu dis, toi, me va -au cœur; tu me connais et tu me juges en ami; tu parles de ceux qui me -sont chers; il va dans ton article un peu de ton âme qui l'anime et le -fait vivre pour moi d'une vie chère et puissante. Voilà pourquoi tes -paroles me sont plus précieuses que toutes celles qui ont été ou qui -seront dites par les gens autorisés en matière de critique littéraire. - -Merci aussi pour Cézanne et pour Baille. Ce dernier, qui me quitte à -l'instant, me dit de te serrer vigoureusement la main. C'est fait. - -Donne-moi l'autre, pour que je puisse en avoir au moins une à serrer en -mon nom. - -Viens me voir, dès que tu pourras disposer d'un moment. Je suis cloué -devant mon bureau, et n'en puis bouger pour aller te chercher moi-même. - - - Tout à toi. - - ÉMILE ZOLA. - - - - XLVII - - - 10 décembre 1866. - - Mon cher Roux, - - -Je viens de lire ton article dans le _Mémorial_, et je t'en remercie -cordialement. C'est certainement une des pages les plus lestes et -les plus spirituelles que je connaisse de toi. Tu as trouvé le -moyen de me flatter énormément, et d'éreinter--énormément aussi--le -roman-feuilleton. - -Merci pour mon livre et merci pour mes croyances littéraires. - -Autre chose. Il est décidé que je ferai un article sur Mistral -dans le _Grand Journal_, et que je donnerai à cette étude tous les -développements que je voudrai. Si tu peux m'avoir des détails, -hâte-toi. Je désirerais aussi avoir le volume le plus tôt possible. -Aie l'obligeance de venir me serrer la main un de ces soirs, et nous -causerons de cette affaire. - - - Ton dévoué, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XLVIII - - - 16 mars 1867. - - -Merci mille fois, mon cher Roux. Tes notes sont excellentes et vont me -servir merveilleusement. Il y a là matière à quelques bons chapitres. - -Le premier volume des _Mystères de Marseille_ paraîtra bientôt. Je te -l'adresserai, dès que j'en aurai un exemplaire. - -Et, dès lors, nous pourrons songer au drame. - - - Ton bien dévoué, - - ÉMILE ZOLA. - - - - XLIX - - - 28 mai 1867. - - Mon cher Roux, - - -Pourrais-tu me rendre un service? - -Arnaud me persécute pour que je lui procure l'acte de société qui a été -publié dans le _Petit Journal_, lorsque Millaud a mis la propriété de -ce journal en actions. Arnaud veut imiter cet exemple. - -Je me suis présenté au _Petit Journal_, mais je m'y suis mal pris. J'ai -demandé tout sottement le numéro qui contenait l'acte de société en -question, et on m'a répondu tout carrément qu'on ne voulait pas me le -donner. Ils sont très méfiants, dans cette boutique-là; ils craignent -toujours qu'on ne les attaque. Me voilà mis à l'index, et il est -inutile que je tente davantage de leur arracher ce qu'ils ne veulent me -remettre. - -Ne pourras-tu essayer d'obtenir l'acte d'une façon plus habile! Par -exemple, va trouver Escoffier, demande-lui à feuilleter une collection -du journal. L'acte a paru l'année dernière, je ne sais au juste à -quelle époque, vers les premiers mois, je crois. Tu prendras la date -exacte du numéro, si tu ne pouvais avoir une copie de la pièce. Enfin, -tu ferais pour le mieux. Il s'agit pour Arnaud d'intérêts importants. - -Crois-tu pouvoir te charger de cette affaire et la terminer au plus tôt? - -Arnaud m'a parlé.--de lui-même,--de notre drame. Je l'ai prié de -faire des ouvertures au directeur du Gymnase et de conclure en notre -nom. J'aurai sa réponse prochainement. Il faudrait nous hâter. Je te -donnerai bientôt un rendez-vous pour causer de cette affaire. - - - Ton dévoué, - - ÉMILE ZOLA. - - -J'oubliais: l'acte de société a été publié, je crois, en premier Paris, -par _Timothée Trimm_. Cela facilitera tes recherches. - -Excuse-moi de te donner une pareille besogne. C'est que, vraiment, j'ai -les bras liés, et que je ne sais plus comment faire. - - - - L - - - 3 juin 1867. - - Mon cher Roux, - - -Je reçois une lettre d'Arnaud dans laquelle il est dit que le directeur -du Gymnase paraît bien disposé. Seulement ce directeur demande qu'on -lui abandonne les droits d'un certain nombre de représentations. - -Je réponds à Arnaud par retour du courrier, et je crois pouvoir -lui dire, en ton nom et au mien, que nous sommes prêts à quelques -sacrifices. Mon avis est qu'il ne faudrait pas que ces sacrifices -fussent trop forts. Je voudrais bien m'entendre avec toi à ce sujet, -et au plus tôt. Si tu peux venir jeudi soir, après ta visite chez -Clément, tu me feras plaisir. Pour moi, je crois l'affaire du drame -terminée; mais il faut que je te lise la lettre d'Arnaud qui nous donne -d'excellents conseils pour la censure. - -Si tu as fait un bout de plan, apporte-le. - - - A jeudi donc, s'il est possible, et tout à toi. - - ÉMILE ZOLA - - - - LI - - - 4 juin 1867. - - Mon cher Roux, - - -Je reçois ta lettre. Donc, à vendredi soir. - -Je t'avoue qu'il se fait des trous dans mon budget. Je te prie--entre -nous--d'être ferme avec M. Clément. - -Vendredi, je te donnerai le premier volume des _Mystères_ et ma -brochure sur Ed. Manet. - - - Tout à toi. - - ÉMILE ZOLA. - - -Tourne, je te prie. - -Il nous faudra entièrement bouleverser le roman. Il faut que l'affaire -de Roux soit méconnaissable, si nous voulons vaincre la censure. Mon -idée reste celle-ci. Un prologue dans lequel la naissance des deux -enfants est expliquée; suivre des routes différentes,--la route du vice -et la route de la vertu; au dénouement tout s'explique, la vertu est -récompensée et le vice puni. Il y a de belles scènes à trouver. - -N'importe. Fais ton plan. Ce sera notre base de travail. - -Pas de prêtre dans le drame, si ce n'est pour dire un grand bien de -l'église. - -Tourne encore. - -A la Bibliothèque on ne prête les journaux que _vingt et un ans_ après -leur apparition. Arnaud me tourmente toujours pour que je lui envoie -son acte. Comment faire? Tâche donc d'avoir une idée pour me sortir -d'embarras. - -Après tout, Arnaud nous rend des services, et je ne voudrais pas faire -preuve de mauvaise volonté. - - - - LII - - - 8 juin 1867. - - Mon cher Roux, - - -J'ai eu une atroce insomnie, la nuit dernière, et, ne pouvant dormir, -j'ai travaillé à notre drame. Je crois avoir trouvé des scènes très -saisissantes, toute une intrigue corsée et poignante. Ne fais rien, ne -bâtis rien, avant d'avoir reçu les notes que je rédige. Je t'enverrai -ces notes sans doute demain. Tu travailleras sur la donnée que je vais -te fournir, et, mardi soir, nous pourrons arrêter le plan. - -A demain. - - - Tout à toi. - - ÉMILE ZOLA. - - - - LIII - - - 16 juillet 1867. - - Mon cher collaborateur, - - -Voici le dernier tableau. - -J'ai arrangé plusieurs choses pour donner quelque vraisemblance à nos -gros mensonges. - -Ainsi Granier et Lussac ne peuvent ignorer que Mathéus est caissier -chez Bernard (Granier y a vu Mathéus au deuxième acte). - -Ah! mon pauvre ami, quel ours! - -Fais copier tout ça au plus vite, et nous déchaînons la bête. - -Je t'écrirai pour t'inviter à souper un de ces soirs, en célébration de -notre heureux accouchement. - - - A toi. - - ÉMILE ZOLA. - - - - LIV - - - Paris, 23 juillet 1867. - - Mon cher Roux, - - -J'ai passé la journée d'hier dimanche à relire notre drame. Le copiste -n'a fait qu'une boulette grave; il a dû passer une page du manuscrit -dans le prologue. Dans la grande scène entre Aurany et Mathéus, il y a -un trou: après l'aparté de Lussac: «Ces hommes m'épouvantent, ils ont -le génie du mal...», se trouvent brusquement, dans la copie, ces mots -de Mathéus: «Voici mon petit moyen...» - -Examine le manuscrit et rends-toi compte de l'erreur. Je le répète, ce -doit être une page entière qui a été passée. J'espère que cette page -n'a pas été égarée. En tous cas, apporte le manuscrit demain soir, et -nous verrons. - -Les autres erreurs sont insignifiantes. Ton copiste est un homme -intelligent. - -J'ai dû faire quelques petits changements, et, surtout, mettre un -grand nombre d'indications scéniques. Il faut que nous parcourions le -tout ensemble, rapidement. Je ne comprends pas du tout le décor de la -Canebière. Viens de bonne heure. Il faut en finir. - -En somme, le drame se tient, et je compte sur un succès, si les -circonstances nous aident. - -A demain soir. N'oublie pas le manuscrit. - - - Ton dévoué. - - ÉMILE ZOLA. - - - - LV - - - Paris, 14 août 1867. - - Mon cher Roux, - - -Puisque le sieur Bellevaut[4] prend l'attitude d'un croquemitaine, je -te prie de faire, à l'occasion, la grosse voix, pour lui montrer que -nous ne sommes pas des petits enfants et qu'on ne nous avale pas d'une -bouchée. Sois ferme et digne. - -Nous devons forcément accepter le renvoi en octobre. Mais il ne faut -pas pour cela laisser dormir les choses. Fais comprendre à la bête -féroce que tu n'as qu'un mois à rester là-bas et _que tu ne veux pas -partir avant d'avoir tout réglé_. Là est le grand point. Bellevaut te -dira sans doute qu'il a le temps, que rien ne presse. Insiste, force-le -à arrêter tout de suite avec toi le drame tel qu'il doit être joué. -Fais les quelques corrections dont nous sommes convenus, puis retourne -auprès du directeur et _oblige-le_ à revoir la pièce avec toi, à faire -les changements nécessaires, en un mot à donner au manuscrit sa forme -définitive. Cela est de la dernière importance. Ne fais copier la -pièce que lorsque toutes les modifications auront été faites. Et, pour -arriver à ce résultat, donne pour unique et bonne raison ton court -séjour à Marseille. Lorsque le manuscrit sera mûri à point, remets-le -à des copistes, qu'Arnaud te trouvera,--et occupe-toi ensuite de la -censure. Tu le comprends, lorsque tu reviendras ici, il faut que -Bellevaut n'ait plus qu'à monter et à jouer la pièce, afin que nous -n'ayons pas des embarras avec lui, à deux cents lieues de distance. -Ta conduite est donc toute tracée: avant tout, arrêter le manuscrit, -puis le faire copier, puis obtenir le permis de la censure. Si tout -cela marche convenablement, tu exigeras un commencement d'étude avant -ton départ, afin de pouvoir assister à une ou deux répétitions. Ce -serait uniquement pour voir la chose à la scène. Ensuite, les artistes -mettront tout l'intervalle qu'ils voudront entre les premières et les -dernières répétitions. Je tiens énormément à ce que tu puisses te -rendre compte de la mise en scène. - -Je ne saurais trop te le répéter, l'important est d'en finir avec les -remaniements que demande Bellevaut. Lorsque la pièce sera décidément -arrêtée, nous pourrons attendre en paix. Jusque-là nous sommes dans le -vague. - -Bellevaut trouve la pièce trop longue. Elle n'est certes pas plus -longue que les longs mélodrames qui sont au répertoire. Enfin, coupe, -s'il est nécessaire, quelques scènes épisodiques. Le malheur est que -toutes les scènes me paraissent utiles. Il est bien entendu que nous -conservons l'attitude de nos héros. Il ne faut pas permettre qu'on -touche à Daniel: il est l'originalité, la vie de la pièce. D'ailleurs, -tu verras. Tant que les coupures ne seront pas faites dans le vif du -drame, tu peux couper sans me prévenir; autrement, avertis-moi. Je ne -veux pas du tout me laisser manger par M. Bellevaut, et, en somme, -je tiens à nos personnages et à nos phrases, puisqu'il veut faire le -méchant. Défends-toi hardiment, au risque de tout casser. J'avoue que -je suis très en colère contre le grossier personnage dont tu me traces -un si vilain portrait. - -Conserve intact notre manuscrit primitif. Il nous fera besoin pour le -volume et pour les autres théâtres où nous n'aurons pas affaire à un -ogre. - -Tiens-moi au courant. Je ne serai pas tranquille que lorsque Bellevaut -aura accepté le manuscrit. Aurons-nous une actrice suffisante pour le -rôle de Clairon? Va donc un peu au théâtre. - -Arnaud te donnera un bon coup de main. Dis-lui ce que nous avons décidé -pour la publicité. Avant ton départ, parle-lui de la publication du -drame dans le _Messager_, et vois ce qu'il en dit. Lui seul peut et -_doit_ nous imprimer notre ours. - -Écris-moi dès que tu auras revu Bellevaut et que vous aurez décidé la -nature et le nombre des changements. Hâte-toi, car tu as peu de temps, -et il peut se présenter des obstacles. Il faut que tu ne laisses aucun -empêchement derrière toi. - -Mon pauvre ami, voilà bien de la besogne, et je ne puis collaborer à -tes soucis. Tu seras deux fois le père de notre drame. - -Ma mère et ma femme te présentent leurs amitiés. - - - Une bonne poignée de main. - - ÉMILE ZOLA. - - -Mes compliments empressés à ta famille. Va donc voir Paul, à Aix, et -dis-lui de m'écrire; je suis sans nouvelles de lui depuis un mois. - -Tu comprends pourquoi il est préférable d'arrêter les corrections avec -Bellevaut, et de faire ces corrections, avant de confier le manuscrit -aux copistes. D'abord, il est inutile de faire copier ce que l'on doit -retrancher. Ensuite, il est peu prudent de nous mettre sur le dos les -frais de deux nouvelles copies, sans avoir un oui formel de Bellevaut. -Et tu n'auras ce oui formel que lorsque la forme de la pièce sera -définitivement arrêtée.--Je t'engage à faire valoir ces raisons auprès -de Bellevaut pour le décider à revoir sur-le-champ la pièce avec toi; -dis-lui,--et donne les raisons,--que tu ne peux faire copier la pièce -sans que le manuscrit soit tel qu'il doit être. - -D'ailleurs, la bonne volonté de Bellevaut ne nous est encore nullement -prouvée. Il faut nous défier des enthousiasmes d'Arnaud, qui voit -toujours tout en rose. Il m'a écrit que Bellevaut était charmé du -drame, et on t'a assuré que Bellevaut serait ravi de nous jouer. Tout -cela est bel et bon. Mais je te prie de savoir par toi-même si le -ravissement de Bellevaut est vraiment tel que le voit Arnaud. D'après -la réception que l'ogre t'a faite, je ne vois pas tout couleur de -rose. Avant de faire les frais de copie, il me semble nécessaire -de savoir nettement à quoi nous en tenir. Et, je le répète pour la -dixième fois peut-être, nous ne saurons à quoi nous en tenir que, -lorsque les corrections faites, Bellevaut te dira: «Maintenant tout va -parfaitement, et je jouerai le drame tel qu'il est là, lorsque j'aurai -trois copies et que la censure aura prononcé.» - - - - LVI - - - Paris, 25 août 1867. - - -Mon cher ami, j'ai reçu ta lettre qui est excellente. Tout va pour -le mieux. Mille fois merci pour tes peines. Tu as parfaitement fait -d'effacer quelques phrases dans le prologue, et d'atténuer le rôle -de Clairon. J'approuve aussi,--puisqu'il le faut,--l'explication des -toilettes de Clairon, achetées à l'aide de ses économies. Seulement, -je crains que la situation de notre héroïne ne soit guère comprise -aux Aygalades et chez Sauvaire. Lorsque ce dernier était son amant, -heureuse ou non, elle allait au bras de cet homme, et sa présence -était toute naturelle. Maintenant, son désir de suivre Daniel peut -expliquer sa venue, mais sa conduite n'en reste pas moins très étrange, -et on ne comprend plus son attitude devant le maître portefaix. Il -y a là une nuance que tu dois saisir. Je le dis ces choses, non pas -pour désapprouver tes changements, que je crois comme toi nécessaires, -mais pour te prier de glisser çà et là quelques mots qui éclaircissent -la situation. Ainsi, je vois du premier coup d'œil quelques petits -détails: il est nécessaire de dire que Clairon a accepté le bras de -Sauvaire pour aller aux Aygalades et qu'elle accepte ses hommages, -quitte à ne jamais l'en récompenser; si elle n'a pas ouvertement -Sauvaire pour chaperon, elle se promène dans la fête comme une âme -en peine, et l'effet comique, «Ah! mon Dieu!» est amoindri. De même, -pour sa présence chez le maître portefaix. Remarque que si nous -n'établissons pas un lien quelconque entre elle et Sauvaire, la raison -de leur présence vis-à-vis l'un de l'autre n'apparaît pas. Il faudrait -absolument que leur position respective fût nettement indiquée dans -une scène placée dès le commencement du tableau des Aygalades. Il est -d'autant plus facile de poser cette situation, que cette situation -n'est plus scabreuse du tout. Si nous ne la posons pas carrément, le -public ne comprendra peut-être pas, et verra en Clairon ce que nous -avions fait d'elle d'abord, une prostituée. D'ailleurs, tu dois avoir -les mêmes craintes que moi, et je suis certain que tu t'es attaché à -donner au rôle difficile de notre héroïne le plus de vraisemblance -possible. Ne crains pas d'être clair surtout. La scène du collier est -bonne, elle sert à faire croire aux invités de Sauvaire que Clairon a -succombé. C'est là sans doute ta pensée. Et j'applaudis. - -Je ne te parle pas des autres rôles puisque tu n'y fais aucun -changement. - -Ton sous-titre, maintenant. Je t'avoue que je n'aime pas du tout «ou -l'Enfant de la Louve», d'autant plus que Clairon, _troisième édition_, -n'est plus une louve, et qu'ainsi ce sous-titre va contre le véritable -sens de la pièce. D'ailleurs, d'après ce que tu me dis, j'ai grand'peur -que le roman ne nuise au drame, et je voudrais comme toi tâcher de nous -sortir de ce mauvais pas. Il faut être carré. Je propose simplement de -changer notre titre et d'appeler la pièce: _les Drames de Marseille_. -Vois si Bellevaut accepte cela. Mais pas de sous-titre, s'il est -possible. Je les déteste. D'autre part, si tu crois réellement qu'il -y a un parti quelconque contre moi, nous pourrions faire annoncer -habilement dans une feuille marseillaise que le drame ne ressemble -pas du tout au roman. Tout cela est grave, je le sais, et peut-être -ferions-nous mieux de laisser aller les choses. Attendons, si tu -veux, ton retour ici, pour décider cette grosse question. La première -représentation est seule à craindre; on saura ensuite à quoi s'en tenir. - -Tu as fait faire, me dis-tu, une copie de la pièce. Tu ne me dis pas -combien cela t'a coûté. Je ne pense pas que tu aies besoin d'argent à -Marseille. En tous cas, écris-moi, si tu veux que je t'adresse ma part -des frais. - -Donc, tu n'as plus qu'à revoir Bellevaut et à t'occuper de la censure. -Tâche de mener rondement tes rapports avec les gardiens de la morale -publique. Il faut que nous ayons l'autorisation avant ton retour. Quant -à Bellevaut, puisqu'il est charmant, tout ira bien. Continue à lui -prouver que le drame n'est pas trop long, et ne lui accorde, autant que -possible, aucune coupure. - -Autre chose. Tu me dis que nous passerons avant _Hernani_. Cela est -bien vague. J'ai le projet,--peu arrêté, il est vrai,--d'aller à -Marseille pour la première. Je désirerais savoir si nous serons joués -au commencement ou à la fin d'octobre. A huit jours près, tu peux -m'envoyer ce renseignement.--Le malheur est que si je ne suis pas là, -nous n'aurons aucune garantie pour le respect de notre prose. J'ai peur -qu'on n'abîme singulièrement notre manuscrit. Avant de t'éloigner, tu -feras bien de t'occuper des représentations, comme si je ne devais pas -aller à Marseille. Laisse là-bas un représentant. Tâche de composer une -salle. Règle la question des billets, le service à faire à la presse. -En un mot, agis comme si tu étais à la veille de la première.--Il est -une autre question grave. Il faut que la pièce soit imprimée pour -pouvoir être lancée dans les autres théâtres. Vois si Arnaud est -disposé à nous prêter son journal ou simplement à imprimer la pièce en -volume. Il est entendu que, dans ces questions, tu as plein pouvoir -pour traiter. - -Je vais lancer la réclame au _Figaro_. Si elle passe, je t'enverrai -le numéro qui la contiendra, et tu pourras faire une tournée dans les -journaux de Marseille. Vois surtout Émile Barlatier[5], en mon nom. - -Tu me dis que le roman «a produit une fâcheuse impression». Cela est -vague. Tâche donc d'avoir des détails, pour me les donner à ton retour. -Je désirerais connaître nettement la position. On affirme que tout le -peuple est avec moi (c'est un jeune Provençal dont je viens de recevoir -la visite, qui m'a dit cela). On me dit en outre qu'Arnaud seul est mis -en cause et qu'on me place à part. Est-ce pour me faire plaisir qu'on -me conte ces choses? Je ne sais. Tu seras assez mon ami pour me dire -la vérité. Vois ce que c'est que «la fâcheuse impression», et vois-le -de près. Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage. Tu sauras m'avouer -où j'en suis dans l'amitié des Provençaux.--Surtout ne parle pas de -cabale, même à tes plus intimes amis. Ce serait le moyen d'y faire -songer quelque malintentionné. Il suffit de parler de cabale pour qu'il -en naisse une sur-le-champ. Parle au contraire du grand succès probable -et répands le bruit que le drame ne ressemble pas au roman. D'ailleurs, -s'il y a mauvaise foi avec nous, je suis disposé à faire un tapage de -tous les diables. - -Écris-moi quand tu auras revu Bellevaut, quand tu auras une réponse de -la censure, en un mot quand tu auras des nouvelles quelconques. - -Mes compliments sincères à ta famille. Tu as les amitiés des miens, et -une bonne poignée de main de moi. - - - ÉMILE ZOLA. - - - - LVII - - - Paris, 4 septembre 1867. - - Mon cher Roux, - - -Je ne suis pas affamé de nouvelles, mais j'aurais désiré pourtant que -tu répondisses sur-le-champ à la question que je te posais relativement -à l'époque exacte où serait joué notre drame. Cela est d'une grande -importance pour moi. Je n'ai pas abandonné mon idée de voyage, et, si -la pièce ne passe pas plus tard que le 15 octobre, j'irai sans doute à -Marseille, je partirai vers la fin de septembre. Dans ce cas, il faut -que je fasse mes préparatifs, il faut surtout que je prévienne Paul, -qui reviendrait sur-le-champ à Paris, si j'abandonnais mon projet, ou -qui m'attendrait, si je lui donnais suite. Tu vois donc que j'ai un -vif intérêt à savoir si les _Mystères_ peuvent être joués vers le 15 -octobre. Je te prie de voir M. Bellevaut et de lui dire que nous tenons -particulièrement à ce qu'il ne rejette pas plus loin la représentation. -On annonce _Hernani_, on annonce _la Grande Duchesse;_ jusqu'où cela -ira-t-il? bon Dieu! Je vois mon voyage tombé dans l'eau, car je n'irai -certainement pas là-bas, si je ne dois y trouver aucun ami, et je ne -puis pousser l'égoïsme jusqu'à retenir Paul à Aix indéfiniment. Avant -de quitter Marseille, tâche donc d'obtenir une date fixe, la plus -rapprochée possible, afin que je puisse savoir à quoi m'en tenir. - -Je ne te parle pas de la censure, ni des corrections, ni de rien. Tu me -parleras de tout cela à ton retour. Tâche de ne rien laisser en suspens -derrière toi. N'oublie pas de t'inquiéter de l'impression de la pièce, -soit dans le _Messager_, soit en volume.--Si tu n'as que le temps de -m'écrire un mot pour me donner la date que je te demande, ne me parle -pas du reste, puisque nous devons nous voir la semaine prochaine. - -Autre chose: j'ai reçu le _Sémaphore_, le numéro que tu m'as envoyé, -et je regrette qu'on ne s'y soit pas servi de la formule dont nous -étions convenus: «Nous lisons dans le _Figaro_, etc.» Cela aurait -fait, je crois, plus d'effet; la note publiée a l'air trop local. Il -faut absolument que tu trouves un autre journal où l'on dise que la -presse parisienne a annoncé notre drame. (Tu ignores peut-être que la -plupart des journaux, _le Temps, l'Époque, la Liberté_, ont reproduit -la note du _Figaro_.) Tu comprends que les Marseillais ne doivent pas -ignorer que Paris _s'est ému_ à la nouvelle de notre tentative de -décentralisation. Il serait bon de le faire dire et même de le faire -répéter quatre ou cinq fois.--Qu'as-tu fait au _Mémorial_ et à la -_Gazette du Midi?_ Cette dernière m'est hostile. - -Un mot de réponse, et à bientôt. - -Mille compliments aux tiens. Tu as les compliments de ma femme et de ma -mère. - - - Ton dévoué. - - ÉMILE ZOLA. - - -J'ai fini ce matin mon roman qui paraît dans l'_Artiste_. Je respire et -je me sens des envies de dormir jusqu'à ce soir. - - - - LVIII - - - 17 septembre 1867. - - Mon cher Roux, - - -J'ai vu plusieurs éditeurs parisiens, et j'ai acquis la certitude -qu'une pièce jouée en province ne peut être publiée qu'en province. A -Paris, on ne croit pas à la décentralisation,--on m'a presque ri au -nez. Donc, nous ne pouvons compter que sur Arnaud. J'attends une lettre -de lui, et, en lui répondant, je le pousserai à imprimer notre drame au -plus vite. - -D'autre part, je suis allé chez Péragallo donner mon pouvoir. J'ai -parlé des _billets d'usage_, et l'on n'a pas su ce que je voulais dire. -L'agent de la Société a droit à quatre places, voilà tout. Donc ne -forçons pas le sieur Péragallo à mettre le nez dans l'inconnu. Mais -je suis d'avis que M. Peysse demande à M. Bellevaut ce qu'il a voulu -dire par _les billets d'usage_. Peut-être y a-t-il là quelque bénéfice -_illicite_ que je ne suis pas d'avis de laisser échapper. Charge-toi -d'approfondir cette question. - -Sais-tu que l'agence nous prend 10 p. 100, ce qui joint aux 20 p. 100 -promis à Bellevaut fait 30 p. 100. Nous sommes volés. - -Dès que tu auras des nouvelles, communique-les-moi, demande la date -_probable_ de la première. - - - A toi. - - ÉMILE ZOLA - - - - LIX - - - Marseille, 4 octobre 1867. - - Mon cher Roux, - - -J'ai vu Arnaud que ta lettre ne paraît pas avoir trop ému. D'ailleurs, -je n'ai fait que lui serrer la main, me réservant de lui parler -affaire, après le succès ou la chute. Ma position restera très fausse -jusque-là. Demain soir, je serai fixé. - -Je viens de voir M. Peysse. Voici en quelques lignes le résumé de -notre conversation. Les artistes sont bien disposés, mais Bellevaut -l'est très mal; il élève en outre une question d'intérêt que je -réglerai demain avec lui. (M. Peysse me conduira à lui, à onze heures, -et j'assisterai peut-être encore à une répétition.)--Les coupures, -paraît-il, se réduisent à des retranchements (nombreux) de phrases; -pas une scène n'aurait été coupée; en somme, le mal est sans doute -moindre que nous ne le pensions.--Peysse parait compter sur un _succès -ordinaire_. Il est évident que tous ces gens-là n'ont pas foi en notre -génie, et ils ont bien raison. - -Je n'ajoute rien. Tout ceci est pour te tenir en haleine. Demain je -saurai à quoi m'en tenir, et dimanche matin je t'enverrai un télégramme. - -Je n'ai pu voir ta famille aujourd'hui, et je doute d'avoir demain le -temps nécessaire pour lui rendre visite. En tout cas, ce sera pour -dimanche. - -Si tu as besoin de m'écrire, adresse-moi ta lettre chez Arnaud. Quant -à moi, je ne t'écrirai plus que pour te donner des détails, après la -consommation du crime. Je m'occuperai de l'impression en volume, s'il y -a lieu, soit chez Arnaud, soit ailleurs. - -A bientôt, et pas de cauchemars. - - - Ton dévoué. - - ÉMILE ZOLA. - - - - LX - - - Télégramme du 6 octobre 1867. - - Paris, Marseille, 523, 1867, 51. - - -Monsieur Roux, 13, rue Neuve-Guillemin, Paris. - -Applaudissements durant les actes, applaudissements et sifflets toile -baissée. Succès incertain. - - - ZOLA. - - - - LXI - - - Marseille, 6 octobre 1867. - - Mon cher Roux, - - -Je complais t'écrire longuement, mais le courage me manque. Quand je te -verrai, je te raconterai la soirée d'hier. Voici quelques brefs détails. - -En somme, c'est un succès contesté, qui peut se tourner en chute -complète, ce soir. Comme je le l'ai dit dans ma dépêche, le -commencement de la pièce a bien marché. Les tableaux: _Les Aygalades_ -et _Le crime_, n'ont pas donné ce que nous en attendions, et dès lors -la pièce a langui. Elle s'est un peu relevée vers la fin. Jusqu'au -dernier moment, la salle n'avait ni sifflé, ni chuté, ni donné -aucune marque d'improbation. Seulement, lorsque le rideau est tombé -sur le: _Il nous a maudits_, de Clairon, des applaudissements trop -vifs ont amené quelques coups de sifflet. Il y a eu lutte, et les -applaudissements continuant, on a exigé les noms des auteurs. On nous a -nommés. Nouvelle bataille de courte durée, les applaudissements l'ont -emporté! - -Ce soir dimanche, tout va se décider. - -Il y a eu, à coup sûr, une petite cabale. Les sifflets sont partis -des premières, aux places réservées. Peysse est certain de la chose, -et Bellevaut croit que c'est la petite presse marseillaise qui s'est -égayée. Drôle de façon de s'égayer. En somme, l'honneur est sauf, mais -nous ne tenons pas un succès de «bon aloi», comme dit cet excellent -homme des contributions indirectes. - -Quant à la pièce en elle-même, elle m'a paru trop longue, véritablement -ennuyeuse. On a commencé à huit heures et fini à une heure. Le public -était las. Si nous avions assisté aux répétitions et fait les coupures -nécessaires, tout aurait marché. C'est l'opinion de tous ceux qui -ont causé avec moi. Je viens d'aller voir Bellevaut et d'essayer de -faire des coupures pour ce soir. Il paraît que cela est impossible. Si -la pièce ne tombe pas, les coupures seront faites pour la troisième -représentation. Hier, on a fait 1,200 francs de recette. - -L'interprétation est, selon moi, très insuffisante. Mme Méa est -d'un faux à agacer les dents. Elle épuise tous ses sanglots dès la -première scène. Sauvaire, Lussac, Daniel, surtout ce dernier, ont joué -convenablement. Le reste m'a paru d'une faiblesse déplorable. C'est -une trop grande machine pour une pareille scène; il nous faudrait la -scène de la Porte-Saint-Martin. Le décor du prologue est ridicule et -les acteurs y étouffent.--Enfin, je te parlerai longuement de tout cela -vers la fin de la semaine, lorsque je serai à Paris. - -J'ai vu tes parents hier, avant la représentation, et je ne sais si je -pourrai les revoir. Je pars pour Aix demain matin, de bonne heure. - -Un dernier mot, la salle était très belle. Il y avait le _maire!_ -Nos amis ont peu donné. D'ailleurs, tu vas recevoir des lettres de -condoléance que tu me communiqueras... - - - A bientôt, et pas trop de découragement. - - ÉMILE ZOLA. - - -Je ne te parle pas de l'impression de la pièce. Il faut attendre le -succès ou la chute de ce soir. La première bataille est nulle. - - - - LXII - - - Marseille, 7 octobre 1867. - - Mon cher Roux, - - -Deux mots à la hâte. La deuxième, hier, a beaucoup mieux marché. Rien -que des applaudissements. La pièce n'a duré que quatre heures et demie, -et a commencé à sept heures et demie. En somme, c'est un succès, à -moins que la troisième, qui se joue demain, ne marche pas. J'assisterai -jeudi à la quatrième. - -Les acteurs n'ont plus eu de manque de mémoire et ont réussi toutes -leurs entrées. Encore quelques coupures, et tout ira bien. A la -première, nous avons eu une légère cabale d'écrivassiers marseillais. -Je viens d'apprendre cela. D'ailleurs, je te conterai tout de vive voix. - -Je vais parler à Arnaud de l'impression. - - - Ton dévoué. - - ÉMILE ZOLA. - - - - LXIII - - - Marseille, 10 octobre 1867. - - Mon cher Roux, - - -J'arrive d'Aix. Je ne sais comment a marché la troisième. Peu de monde, -je crois, mais pas de sifflets. - -Je pars demain pour Paris, où j'arriverai samedi dans la nuit. Je -t'attends dimanche soir pour manger la côtelette de l'amitié et te -conter les heurs et malheurs de notre œuvre. - -Je verrai demain matin Bellevaut, Arnaud, et _tutti quanti_, le -terminerai nos affaires, qui commencent un peu à me peser. - -Donc à dimanche. Viens vers les deux heures, si tu as le temps. - - - Ton dévoué. - - ÉMILE ZOLA. - - - - LXIV - - - 9 janvier 1868. - - Mon cher Roux, - - -Nous jouons de malheur pour mon article du _Gaulois_. Le journal est -plein à crever, je ne passerai sans doute que lundi. - -Voici ce que j'ai arrêté: si lundi les éditeurs et exécuteurs -testamentaires ne se sont pas réunis, je laisse paraître l'article; -si le pot aux roses est découvert, je transforme l'article, je publie -toujours _les Lits_, mais en les mettant sous le nom de leur véritable -auteur et en racontant l'histoire[6]. Donc, de toutes façons, je donne -au jeune Alexis le coup d'épaule qu'il mérite. - -Autre chose. - -Je viens de voir Lacroix, et nous sommes décidés à laisser passer tout -de suite ma charge dans le _Monde pour rire_. Nous agirons ensuite -auprès de l'_Éclipse_. Je vais donc t'envoyer mon portrait dans le plus -bref délai. - -Ne joint-on pas à la charge une courte biographie? En ce cas, tu -voudras bien te charger de cette biographie. - - - Ton dévoué. - - ÉMILE ZOLA. - - - - LXV - - - Paris, 17 avril 1868. - - Mon cher Roux, - - -Vingt lignes en courant. - -Je viens de déménager, et je suis encore dans les ennuis d'un -bouleversement général. De là mon silence jusqu'à ce jour. - -Pas de nouvelles en somme. J'ai vu Duret hier chez Manet. L'affaire -marche mal. Pelletan m'a l'air d'être aussi incapable que Mille comme -homme d'affaires. On ne sait plus quand la _Tribune_ paraîtra, ni même -si elle paraîtra.--Belot n'a pas encore lu notre drame. Il fait un -roman pour gagner quelques sous, et je n'irai chez lui que dans cinq -ou six jours. Rien de définitif de ce côté.--J'ai gardé le meilleur -pour la fin. Il vient de se fonder un journal à deux sous, _l'Événement -illustré_, sous la direction d'Adrien Marx!!! On m'a offert le Salon -dans cette feuille, ce que j'ai accepté faute de mieux. Dès ton retour, -je te présenterai à Marx, et j'espère que tu placeras chez lui tes -renseignements quotidiens sur Paris. Que cette espérance ne hâte pas -ton retour. Je t'annonce simplement cela, comme une chose qui peut -devenir bonne. - -D'ailleurs, tu reviendras sans doute bientôt. Tu me trouveras en train -de corriger les épreuves de la deuxième édition de _Thérèse Raquin_. -Je vais aussi me mettre sérieusement à mon travail pour Kératry. La -besogne a l'air de vouloir venir. Elle sera la bienvenue. Je chôme -depuis assez longtemps, grâce au monument de Verlé. - -Et toi, que fais-tu? Un bout de lettre, si tu as quelque chose -d'intéressant à m'apprendre. Tu connais ma nouvelle adresse: 23, rue -Truffaut, Batignolles. - -Et puis, c'est tout. J'aime mieux causer longuement avec toi, quand tu -reviendras. - -J'ai une commission à te donner. Rapporte-moi le deuxième volume du -_Congrès scientifique_ que tu prendras en mon nom chez Aubin. Une -lettre m'a invité à le faire réclamer à cette librairie. - -Voilà. Tu as le bonjour de ma mère, de ma femme. Présente mes -compliments à tes parents, et va dire à Mme Méa que je la porte dans -mon cœur. - - - Une bonne poignée de main de ton dévoué - - ÉMILE ZOLA. - - - - LXVI - - - Marseille, 19 septembre 1870. - - Mon cher Roux, - - -Arnaud le remettra cette lettre et t'expliquera les raisons qui me font -l'écrire. - -En deux mots, veux-tu que nous fassions un petit journal à -Marseille[7], pendant notre villégiature forcée. Cela occupera -_utilement_ notre temps. Sans toi, je n'ose tenter l'aventure. Avec -toi, je crois le succès possible. Nous avons ici les hommes et les -choses pour nous. Donne-moi une réponse immédiate. Tu ferais même bien, -si ma proposition te souriait, de venir demain à Marseille avec Arnaud. -L'affaire doit être enlevée. - -Dis-toi tout ce que je ne te dis pas, et de toutes façons donne-moi une -réponse. Nous réglerions les détails ensemble. - -Mes compliments à ta famille. - - - Ton dévoué. - - ÉMILE ZOLA. - - - - LXVII - - - Mon cher Roux. - - -Voici la requête. Je la crois excellente. - -J'ai peu de choses à te dire. Remets la lettre et plaide la cause, s'il -y a lieu. Il serait bon que le maire lût l'épître devant toi. Dis-lui -bien que je n'ai pu indiquer le genre de récompense, mais que j'estime -qu'il serait convenable de donner le nom de mon père à une rue. Cherche -même avec lui la rue qu'on pourrait choisir. Tout cela, bien entendu, -est livré aux hasards de la conversation. - -J'écris à Arnaud pour le mettre en campagne. Il faudrait qu'on vît -le plus de conseillers municipaux possible[8]. Enfin, fais ce que -tu pourras. Tu as bien peu de temps à toi, et je te donne là une -commission un peu lourde. Tu me pardonneras. - -Rien de nouveau ici. Je ne mets pas le nez dehors d'ailleurs. Je -travaille et suis à peu près à la moitié de mon roman,--qui doit -continuer à ennuyer le public. Moi, j'en suis très satisfait, ce qui -est le principal. - -Bavarde un peu là-bas et viens vite me conter les cancans. Et les -troubadours? ont-ils bien fait les choses? J'ai comme un vague désir -de faire sur eux ma prochaine causerie de la _Tribune_. J'attends des -détails dans les journaux. - -Mes compliments à ta famille. Tu as les amitiés des miens. - - - Une bonne poignée de main, et à bientôt. - - ÉMILE ZOLA. - - - - LXVIII - - - Paris, 25 décembre 1872. - - Mon cher Roux. - - -Le petit Noël m'a apporté hier une andouillette de Vire comme on en -voit peu, et j'ai embrassé le petit Noël. Je te remercie de ton cadeau, -il est charmant, et me touche beaucoup. Tu m'en avais parlé; mais -c'était si loin, qu'il m'a semblé le recevoir une seconde fois. Merci -encore. - -Je voulais d'ailleurs t'écrire pour te demander des nouvelles de ta -revue; si tu as du temps à perdre, jette-moi un mot à la poste; cela me -fera plaisir. Il est vrai que je te reverrai bientôt. - -Je regrette que tu ne te sois pas trouvé ici ces jours derniers. -L'interdiction du _Corsaire_ a fait un bruit énorme. Les journaux, -à court de copie au moment des vacances, se sont jetés sur mon -article. J'y perds quelque argent, mais j'y gagne un terrible tapage. -Charpentier fait faire des affiches. Moi, je suis en train d'écrire -une brochure, une réponse ou plutôt une défense; j'attendrai lundi -ou mardi pour la lancer, afin de ne pas trop paraître taper sur la -grosse caisse; c'est moins une affaire d'argent que de précaution pour -l'avenir. - -Il y a quelques articles très curieux. Je n'ai pu malheureusement les -collectionner, parce qu'il aurait fallu acheter tous les journaux -pendant trois jours. Mais j'en ai pourtant mis de côté quelques-uns qui -t'amuseront. - -J'ai ce soir à dîner Béliard, Philippe et Alexis[9]. Hier, jour de -réveillon, j'ai porté un toast à la réussite de ta revue. Puis nous -sommes allés à la messe de minuit à la Trinité. C'est très pauvre, et -pas solennel du tout. Au demeurant, il fait beau et Paris paraît très -réjoui. - -Tout le monde te serre la main. Moi, j'en fais autant, et des deux -mains à la fois; et je te prie de présenter mes compliments et mes -amitiés à ta famille. - - - Ton bien dévoué. - - ÉMILE ZOLA. - - - * * * * * - - - -[1] _La Fée Amoureuse_, voir les premiers _Contes à Ninon_. - -[2] Le vieux était Paul Cézanne. - -[3] _Mémorial_, un journal d'_Aix_ en _Provence_. - -[4] M. Bellevaut, directeur du théâtre le Gymnase de Marseille. - -[5] Directeur du _Sémaphore_ de Marseille. - -[6] Il faudrait rechercher le numéro du _Gaulois_ à partir du 1er -janvier 1868 pour avoir l'explication. - -[7] Prévenu par le médecin qu'il devait conduire sa femme malade -dans le Midi, Zola se décida à partir avec elle et sa mère pour les -installer près de Marseille où il avait des amis. Lorsqu'il voulut -retourner à Paris, les portes étaient fermées. Il eut donc, pour -vivre tous les trois, l'idée de fonder un journal, _la Marseillaise_. -Mais lorsqu'il apprit que le gouvernement de la Défense Nationale -allait s'installer à Bordeaux, il partit tout de suite pour demander -à ce qu'on l'utilisât. C'est alors que Glais-Bizoin le prit comme -secrétaire: il ne le fut qu'un mois, et put enfin finir par envoyer à -Paris des articles à la _Cloche_, jusqu'au retour du Gouvernement à -Paris. - -[8] Essais pour faire donner au canal construit par François Zola -le nom de Canal Zola, et le nom à une rue; on décida au Conseil un -boulevard. - -[9] Béliard, un peintre, était un des bons amis d'Émile Zola, il est -devenu maire d'Étampes. Philippe Solari, le sculpteur du buste qui est -au cimetière; enfin Paul Alexis. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Correspondance, by Émile Zola - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE *** - -***** This file should be named 55517-0.txt or 55517-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/5/1/55517/ - -Produced by Madeleine Fournier. 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