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-The Project Gutenberg EBook of Correspondance, by Émile Zola
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Correspondance
- Lettres de jeunesse
-
-Author: Émile Zola
-
-Release Date: September 10, 2017 [EBook #55517]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE ***
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-
-Produced by Madeleine Fournier. Images provided by The Internet Archive
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-
-
- CORRESPONDANCE
-
- --LETTRES DE JEUNESSE--
-
-
- * * * * *
-
-
- EMILE ZOLA
-
- CORRESPONDANCE
-
- --LETTRES DE JEUNESSE--
-
-
- PARIS
-
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
-
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
-
- 1907
-
- Tous droits réservés.
-
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- * * * * *
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-
- AVIS DE L'ÉDITEUR
-
-
-La _Correspondance_ d'ÉMILE ZOLA sera publiée en trois parties
-distinctes:
-
-La première qui fait l'objet de ce volume comprend les lettres de
-jeunesse, celles que l'écrivain, alors à ses débuts, écrivait à trois
-de ses amis et condisciples;
-
-Les lettres touchant à des questions littéraires ou artistiques et
-adressées pour la plupart à des confrères formeront la matière de la
-deuxième partie;
-
-La troisième comprendra la correspondance relative à l'Affaire Dreyfus,
-et notamment des lettres écrites par ÉMILE ZOLA pendant son exil en
-Angleterre.
-
-
-E. F.
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- * * * * *
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-
-
- TABLE
-
- Lettres à Baille
-
- Lettres à Cézanne
-
- Lettres à Marius Roux
-
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- * * * * *
-
-
-
- CORRESPONDANCE
-
- --LETTRES DE JEUNESSE--
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- LETTRES A BAILLE
-
-
-
- I
-
-
- Paris, 14 janvier 1859.
-
- Mon cher Baille,
-
-
-Je ne te ferai aucun reproche, cela est de fort mauvais ton et n'avance
-à rien. Tu t'accuseras toi-même, en pensant que nous sommes au 14
-janvier et que tu ne m'as pas encore écrit, malgré ta promesse. Tu ne
-me feras jamais croire que le travail t'absorbe à ce point; j'ai de
-sérieuses inquiétudes sur ta santé et sur ton intelligence; rien ne
-donne plus de maux de tête, rien n'abrutit comme un travail prolongé,
-et tu me sembles t'en donner à cœur joie.
-
-Cézanne, qui n'est pas aussi paresseux que toi--je devrais dire aussi
-travailleur,--m'a écrit une bien longue lettre. Jamais je ne l'ai vu
-si poète, jamais je ne l'ai vu si amoureux; si bien que loin de le
-détourner de cet amour platonique, je l'ai engagé à persévérer. Il m'a
-dit qu'à Noël tu avais tâché de le ramener au réalisme en amour. Jadis,
-j'étais de cet avis, mais je crois maintenant que c'est un projet
-indigne de notre jeunesse, indigne de l'amitié que nous lui portons. Je
-lui ai répondu longuement, lui conseillant d'aimer toujours, et le lui
-persuadant par des raisons que je ne puis te dire ici. Si par hasard
-tu t'étais fait l'apôtre du réalisme, si le conseil que tu as donné à
-Cézanne n'était pas dicté par ton amitié pour lui, si tu désespérais
-toi aussi de l'amour, je t'engage à lire ma réponse à Cézanne quand
-tu le pourras, et je souhaite que cette lecture puisse rajeunir ton
-cœur noyé dans l'algèbre et la mécanique. Je vais même te transcrire
-quelques lignes que je pense adresser à Cézanne prochainement. C'est à
-lui que je parle, mais cela te convient aussi; voici ces lignes:
-
- «Dans une de tes dernières lettres, je trouve cette phrase: «L'amour
- de Michelet, l'amour pur, noble, peut exister, mais il est bien rare,
- avoue-le». Pas si rare que tu pourrais le croire, et c'est un point
- sur lequel j'ai oublié de te parler dans ma dernière lettre. Il était
- un temps où, moi aussi, je disais cela, où je raillais, lorsque l'on
- me parlait de pureté et de fidélité, et ce temps-là n'est pas bien
- ancien. Mais j'ai réfléchi, et j'ai cru découvrir que notre siècle
- n'est pas aussi matériel qu'il veut le paraître. Nous faisons comme
- ces échappés de collège qui se disputent entre eux pour savoir celui
- qui aura commis le plus grand méfait; nous nous racontons nos bonnes
- fortunes avec le plus d'égoïsme possible et nous nous noircissons à
- qui mieux mieux. Nous semblons faire fi des choses saintes; mais, si
- nous jouons ainsi avec les vases de l'autel, si nous nous appliquons
- à démontrer à tous que nous ne valons rien, je crois que c'est plutôt
- par amour-propre que par méchanceté innée. Les jeunes gens surtout ont
- cet amour-propre, et comme l'amour est, si j'ose parler ainsi, une des
- plus belles qualités de la jeunesse, ils s'empressent de dire qu'ils
- n'aiment pas, qu'ils se traînent dans la fange du vice. Tu as passé
- par là et tu dois le savoir. Celui qui avouerait un amour platonique
- au collège--c'est-à-dire une chose sainte et poétique--n'y serait-il
- pas traité de fou? Mais, je le répète, l'amour-propre joue là dedans
- un grand rôle; de même qu'en religion un jeune homme n'avoue jamais
- qu'il prie, en fait d'amour un jeune homme n'avoue jamais qu'il aime.
- Crois que la nature ne perd pourtant jamais ses droits; au temps
- des chevaliers, la mode était d'avouer son amour et on l'avouait;
- maintenant la mode a changé, mais l'homme est toujours l'homme, il
- ne peut se dispenser d'aimer. Je gagerais bien que l'on trouverait
- l'amour au fond du cœur de ceux qui veulent passer pour les plus
- grands scélérats: chacun a son heure, chacun doit y passer. Maintenant
- il est vrai qu'il y a des amants plus ou moins poètes, plus ou moins
- exaltés. Chacun aime à sa manière, et il serait absurde à toi,
- l'amant des fleurs et des rayons, de dire que l'on ne peut aimer sans
- faire des vers et sans aller se promener au clair de lune. Le berger
- grossier peut aimer sa bergère; l'amour est chose bien élevée, bien
- sublime, mais il entre dans chaque âme, même la moins cultivée, en s'y
- modifiant selon l'éducation. Pour revenir, c'est donc à l'orgueil, un
- bien sot orgueil, qu'il faut s'en prendre, suivant moi; c'est à la
- société, aux hommes réunis et non à l'homme en particulier. L'homme
- ne peut se passer d'aimer, ne serait-ce qu'une fleur, qu'un animal;
- pourquoi donc alors ne voulez-vous pas qu'il aime la femme? Je sais
- bien que la cause que je plaide ici est bien épineuse; nous sommes
- enfants du siècle et l'on a eu soin de nous donner des idées arrêtées
- sur ce sujet. On nous a tant fait d'aimables plaisanteries sur la
- femme et sur l'amour que nous ne croyons plus à tout cela. Mais, si
- tu y réfléchis bien, si tu consultes bien ton cœur, tu seras forcé
- de convenir, en considérant que tu n'es pas d'une autre pâte que les
- autres hommes, qu'il est faux d'avouer que l'amour est mort, que notre
- temps n'est que matérialisme. Une tâche grande et belle, une tâche que
- Michelet a entreprise, une tâche que j'ose parfois envisager, est de
- faire revenir l'homme à la femme. On finirait peut-être par lui ouvrir
- les yeux; la vie est courte, ce serait un moyen de l'embellir; le
- monde est dans la voie du progrès, ce serait un moyen d'arriver plus
- vite. Et ne va pas croire que ce soit le poète qui parle. Qu'importe
- même l'exagération. Michelet fait un dieu de la femme dont l'homme
- est l'humble adorateur. Aux grands maux, il faut les grands remèdes,
- si l'on exécutait la moitié de ce qu'il demande, le monde à mon avis,
- irait parfaitement.»
-
- * * * * *
-
-Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
-
-
- Ton ami dévoué,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- II
-
-
- Paris, 23 janvier 1859.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Je t'annonçais dans ma dernière lettre mon intention d'entrer au plus
-tôt comme employé dans une administration; c'était une résolution
-désespérée, absurde. Mon avenir était brisé, j'étais destiné à pourrir
-sur la paille d'une chaise, à m'abrutir, à rester dans l'ornière.
-J'entrevoyais vaguement ces tristes conséquences, et j'avais ce frisson
-instinctif qui vous prend lorsque l'on va se plonger dans l'eau froide.
-Heureusement que l'on m'a retenu sur le bord de l'abîme; mes yeux se
-sont ouverts, et j'ai reculé d'épouvante en sondant la profondeur du
-gouffre, en voyant la fange et les roches qui m'attendaient au fond.
-Arrière cette vie de bureau! arrière cet égout! me suis-je écrié,
-puis j'ai regardé de tous côtés, demandant un conseil à grands cris.
-L'écho m'a seul répondu, cet écho railleur qui répète vos paroles, qui
-vous renvoie vos questions sans les satisfaire comme pour vous faire
-entendre que l'homme ne doit compter que sur lui. J'ai donc placé
-ma tête entre mes mains, et je me suis mis à réfléchir, à réfléchir
-sérieusement. «La vie est une lutte, me suis-je dit, acceptons la
-lutte et ne reculons pas devant la fatigue, ni devant les ennuis.» Je
-puis passer mon examen du baccalauréat ès sciences, me faire recevoir
-à l'École Centrale, devenir ingénieur. «Ne fais pas cela, m'a crié
-une voix dans l'espace; la tourterelle ne niche pas avec l'épervier,
-le papillon ne butine pas sur les orties. Pour que le travail ait de
-bons résultats, il faut que le travail plaise: pour faire un tableau,
-il faut d'abord des couleurs. Ton horizon, au lieu de s'élargir, se
-rétrécit; tu n'es pas plus né pour faire des sciences que tu n'es né
-pour être employé. Toujours ton esprit quittera l'algèbre pour aller
-voltiger ailleurs; ne fais pas cela, ne fais pas cela!» Et comme je
-demandais avec angoisse quel chemin je devais choisir... «Écoute, a
-repris la voix, mon avis va te paraître absurde, insensé: tu vas dire
-que tu reculerais au lieu d'avancer. Dans ce monde, mon enfant, il est
-des idoles auxquelles chacun sacrifie, il est des degrés que chacun
-monte en se fatiguant parfois bien inutilement. Crie à haute voix
-que tu es littérateur, on te demandera ton diplôme de bachelier ès
-lettres. Sans diplômes, point de salut; ce sont les portes de toutes
-les professions, on n'avance dans la vie qu'à coups de diplômes. Si
-vous êtes un sot portant cet engin formidable, vous avez de l'esprit;
-si vous êtes un homme de talent et que la Faculté ne vous ait pas donné
-un certificat de votre intelligence, vous êtes un sot. A l'œuvre,
-à l'œuvre, mon cher enfant! Recommençons nos études: _rosa_, la
-rose, _rosæ_, de la rose, etc. A l'assaut du précieux talisman! à la
-rescousse, Virgile et Cicéron! ce n'est qu'un an, six mois, peut-être
-d'un travail acharné; puis, un Homère et un Tite Live à la main,
-debout sur la brèche, entouré de versions et de thèmes domptés, tu
-pourras crier glorieux et en agitant le bienheureux parchemin: «Je suis
-littérateur, je suis littérateur!»
-
-Et la voix de l'air se tut, en poussant un dernier cri de guerre.
-
-Mon cher Baille, je quitte le ton épique, et je te répète en prose
-prosaïque que je vais faire _mes lettres_, une fois que je tiendrai mon
-diplôme, je veux faire mon droit: c'est une carrière (puisque carrière
-il y a) qui sympathise beaucoup avec mes idées. Je suis donc décidé à
-me faire avocat; tu peux être assuré que l'oreille de l'écrivain se
-montrera sous la toge. Or, j'en voulais venir à ceci: à te demander, à
-toi, qui as fait tes études littéraires tout seul, dans quelle mesure
-dois-je apprendre le grec et le latin, en un mot, le strict nécessaire
-pour passer mon examen. Ainsi par exemple, dois-je faire des vers
-latins, des thèmes grecs, etc.? Je travaillerai chez moi (ne ris pas,
-je veux travailler), et je ne prendrai qu'un maître répétiteur pour
-corriger mes devoirs. Tu vois donc parfaitement ma position et tu peux
-me tracer en quelques mots ce que j'aurai à faire; j'attends ta réponse
-avec impatience, quitte un instant ton livre, dis-moi ce que tu as
-fait toi-même de latin et de grec, et je t'en aimerai mieux.--Quant à
-mon baccalauréat ès sciences, je ne l'abandonne pas; dès que je serai
-reçu pour les lettres, je pense bien me livrer au second combat à la
-Sorbonne.
-
-Tu m'approuveras, j'en suis certain. Il n'est qu'un moyen d'arriver, et
-je l'ai toujours dit, c'est le travail. Le ciel m'a envoyé mon bon ange
-pour me réveiller et je ne me rendormirai pas. C'est une tâche pénible,
-mais je dis adieu pour quelque temps à mes beaux rêves dorés, certain
-de les voir accourir en foule lorsque ma voix les rappellera dans une
-époque meilleure.
-
-Je te souhaite un carnaval plus gai que le mien, qui sera, je le
-présume, des plus paisibles. Je me porte bien, ma pipe se culotte;
-je te souhaite une santé et une _bouffarde_ qui jouissent des mêmes
-avantages.
-
-Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
-
-
- Ton studieux ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- III
-
-
- Paris, le 3 décembre 1859.
-
- Mon cher Baille,
-
-
-Je suis depuis huit jours à Paris; huit jours pendant lesquels, je ne
-sais pourquoi, j'ai été pris d'une grande mélancolie. Certes, ce n'est
-ni Aix, ni l'_Aérienne_ que je regrette; j'ai si peu d'amis en Provence
-que je finirai par la détester. Je crois que c'est l'avenir qui me
-tourmente; j'ai vingt ans et je n'ai pas de profession. Bien plus, si
-par hasard il me fallait gagner ma vie, je m'en sens fort peu capable.
-J'ai rêvé jusqu'à présent, j'ai marché et je marche encore sur un sable
-mouvant: qui sait si je ne m'y enfoncerai pas? Tout cela n'est pas fait
-pour vous rendre gai.
-
-J'ai appris des détails sur l'affaire de De Julienne et Abel. Il paraît
-que ces messieurs ne parlaient rien moins que d'un duel. Les témoins du
-_blond_ étaient Seymard et _Antic_ (voilà un nom que je dois écorcher)
-et ceux du _brun_ étaient Ronchon et Paul Rigaud. Ils se sont réunis
-tous les quatre chez Seymard, et là, après un long débat, on a fait
-comparaître les parties adverses. Le blond accusait le brun de félonie;
-le brun se fondait sur le droit du premier occupant; après avoir dûment
-constaté qu'ils avaient tort tous les deux, les témoins ont érigé
-une réconciliation, ce que mes deux chevaliers ont accepté avec un
-empressement tout à fait belliqueux.
-
- Et qu'en sort-il souvent?
- Du vent.
-
-Je me suis demandé qui pouvait pousser Abel à tout ce tintamarre, et
-il m'a semblé que c'était un ricochet de ton coup de canne sur le
-chapeau de Marguery. Nul doute pour moi qu'il n'ait été le conseiller
-du guerrier Abel dans cette affaire-là, et qu'il n'ait fait du courage
-à l'abri d'un autre. Tout cela est triste, comme dit Hamlet: nous
-avons été bien enfants au commencement de l'aventure et la fin en a
-été encore plus enfantine.--J'ai commencé le feuilleton sur ce sujet,
-mais je suis si abattu et la matière en est tellement peu morale et peu
-digne, qu'il n'est pas près d'être fini.
-
-Je t'ai promis de te dire les nouvelles littéraires de Paris. Alexandre
-Dumas fils vient de faire représenter un drame intitulé: _le Père
-prodigue_. J'irai au premier jour voir ce que c'est. De plus, Michelet
-vient de faire paraître un volume: _la Femme_. Ce doit être un pendant
-à _l'Amour_, que tu n'as sans doute pas lu, et que je te conseille
-de lire.--J'ai acheté les œuvres d'Hégésippe Moreau, et voici mon
-sentiment sur cet auteur. Il y a deux hommes en lui: l'un doux, timide,
-d'une âme exquise et d'une délicatesse de sentiment peu commune; on
-le trouve tel dans les contes en prose, et dans quelques pièces de
-vers telles que: _Un quart d'heure de dévotion, Élégie à la Voulzie,
-Romance de la Fermière_. L'autre Hégésippe Moreau est un homme aigri
-par le malheur et l'indifférence; il crie après les riches, il se vante
-d'être un cynique, il se jette à corps perdu dans la politique: c'est
-un satirique moins cru que Barbier, mais aussi bien plus emporté que
-Boileau. Quant à ses chansons, les unes sont politiques, les autres
-badines, pleines d'espièglerie et quelquefois même de polissonnerie. Je
-t'en envoie une de ces dernières, qui m'a paru charmante comme toutes
-les autres, d'ailleurs. Comme dit Sainte-Beuve à qui j'emprunte cette
-appréciation littéraire. Moreau était un grand poète, mais il n'avait
-pas eu le temps de se débarrasser de l'imitation et il est mort au
-moment où il allait devenir véritablement original.
-
-Puisque nous en sommes aux hommes de génie, je te dirai sous le
-sceau du secret, que _Marguery!_ est devenu un des rédacteurs de
-_la Provence_. Il y prend ses ébats sous le pseudonyme de Ludovico.
-Prochainement paraîtra de lui un grand roman intitulé: _Roman et
-Réalité_. Hélas! hélas! il me l'a lu, et je m'abstiens de le juger,
-il y prouve tout le contraire de ce qu'il veut prouver. Hélas! hélas!
-habitants d'Aix, prenez garde que _la Provence_ ne tombe sous les
-yeux de vos femmes; un Marguery doublé d'un Marguery ne peut produire
-que des monstres capables de faire avorter les quatre-vingt-six
-départements.
-
-Réponds-moi quand tu en auras le temps. Pour moi, je t'écrirai souvent,
-soit pour me distraire, soit pour te dire les nouvelles.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- E. ZOLA.
-
-
-
- IV
-
-
- 29 décembre 1859.
-
- Mon cher Baille,
-
-
-Je t'écris à Aix, pensant que tu seras allé passer tes vacances de Noël
-dans ta chère patrie.
-
-Je ne me plains pas de ton long silence: je sais que tu travailles
-comme un malheureux. Seulement ne m'oublie pas tout à fait.
-
-J'ai fort peu de choses à te dire. Je ne sors presque pas et je vis
-dans Paris comme si j'étais à la campagne. Je suis dans une chambre
-retirée, je n'entends pas le bruit des voitures et, si je n'apercevais
-dans le lointain la flèche du Val-de-Grâce, je pourrais me croire
-encore à Aix. Nous avons eu ici un froid excessif, quelque chose comme
-15°. Une malheureuse fauvette est venue tomber sur la neige, devant
-ma porte. Je l'ai prise et je l'ai portée devant le feu; la pauvrette
-a ouvert un instant les yeux, je l'ai sentie palpiter dans mes mains,
-puis elle est morte. J'en ai presque pleuré; toi qui m'appelais l'ami
-des bêtes, tu comprendras peut-être cela.
-
-Je ne vois personne et les soirées me paraissent bien longues. Je fume
-beaucoup, je lis beaucoup et j'écris fort peu. J'ai cependant achevé
-_les Grisettes de Provence_; j'ai ressenti comme un certain plaisir en
-racontant ces folies. Mais je suis loin d'être content de mon œuvre:
-la matière était excessivement pénible; les événements couraient les
-uns après les autres, il n'y avait pas de nœud, pas de dénouement.
-De plus, cela manquait de dignité et de moralité; nos rôles étaient
-aussi bien loin d'être des rôles de héros de roman. Je me suis donc
-contenté de dire les faits tels qu'ils se sont passés, faisant le plus
-court possible, retranchant certains détails inutiles et n'altérant
-pas la vérité que pour les événements tout à fait insignifiants. J'ai
-composé ainsi une espèce de nouvelle d'un intérêt médiocre pour les
-indifférents; tu comprends qu'il ne sera pas facile de placer cela,
-mais cependant je ne désespère pas. Je vais m'en occuper et, dès que
-cela paraîtra, je t'en préviendrai.
-
-Tu vas voir Cézanne ces jours-ci. Je ne souhaite qu'une chose,
-c'est que vous puissiez oublier un instant ensemble le temps si
-long quelquefois à s'écouler. Si tu vois l'Aérienne, souris-lui de
-ma part. Tu vas sans doute te mêler un peu à la jeunesse dorée--De
-Julienne, Seymard, Marguery, etc. S'ils te racontent quelques nouveaux
-événements, je te prie de me les narrer à ton loisir. Tu as sans doute
-appris que Marguery est un des rédacteurs de _la Provence_; je l'engage
-à lire son dernier feuilleton où il plaide en faveur du réalisme, où il
-rend l'amour ridicule et fait triompher la coquetterie: tu me diras ton
-avis sur ce petit roman qui d'ailleurs a certains mérites.
-
-Puisque nous parlons feuilleton, je te dirai que j'en ai envoyé un à
-_la Provence_. C'est un conte de fée: _La Fée Amoureuse_[1]. C'est
-un long rêve poétique, une ronde joyeuse que j'ai vu passer dans mon
-foyer. Mais les quelques lignes qui vont paraître ne sont en quelque
-sorte qu'un canevas. Je veux parler plus longuement de ma belle
-Sylphide, je veux en faire une véritable création. Je vais entreprendre
-un volume de nouvelles, et ce conte qui n'occupe maintenant que
-quelques colonnes, occupera la moitié du livre. Je changerai tous les
-personnages, excepté la fée; je démontrerai qu'il est un dieu pour les
-amants, et que ni l'enfer, ni les hommes, ni les prêtres avec leur
-mauvaise doctrine, ne peuvent détruire un amour pur. Tu ne comprendras
-bien ce que je veux dire que lorsque tu auras lu mon conte; si je le
-fais paraître, c'est que, voulant en changer complètement la forme
-dans celui que je veux faire prochainement, je ne suis pas fâché de le
-faire connaître tel qu'il s'est d'abord présenté à mon esprit. Je te
-serais reconnaissant, quand tu l'auras lu, si tu m'indiquais dans une
-courte appréciation ce qui te semble bon, et ce qui te semble mauvais:
-je conserverai alors ce qui serait à conserver.--Peut-être a-t-il paru
-jeudi dernier.
-
-Je t'ai déjà dit que je ne me plaignais pas de ton long silence.
-Cependant voici un mois que je t'ai écrit et je n'ai pas encore reçu
-de réponse; tu as beau avoir du travail, cela ne saurait t'empêcher de
-m'écrire. Si tu étais un enfant, s'il te fallait des heures pour écrire
-une lettre, je comprendrais cela. Mais dans un quart d'heure tu peux me
-contenter, tu vois donc que tu es un peu coupable.
-
-Tu m'as bien promis de venir l'année prochaine à Paris, et je compte
-sur toi; je te verrais au moins deux fois par semaine et cela me
-distraira un peu. Si ce diable de Cézanne pouvait venir, nous
-prendrions une petite chambre à deux et nous mènerions une vie de
-bohèmes. Au moins nous aurions passé notre jeunesse, tandis que nous
-croupissons l'un et l'autre. Dis-lui (à Cézanne) que je lui répondrai
-un de ces jours.
-
-Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
-
-
- Ton ami dévoué,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- V
-
-
- Paris, le 14 février 1860.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Et d'abord quelques mots sur ta réponse à mes idées sur _l'Amour_.
-
-Tu t'écries dans un beau mouvement: «Arrière les pensées charnelles!»
-Prends garde; ne va pas jouer le personnage d'Armande dans _les Femmes
-savantes:_
-
- Ne concevez-vous point ce que, dès qu'on l'entend,
- Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant,
- De quelle étrange image on est par lui blessée,
- Sur quelle sale vue il traîne la pensée?
-
-Elle ne veut pas entendre parler de mariage; la chair est une chose
-immonde, l'esprit seul peut lui plaire; elle est parfaitement ridicule.
-Dans un sentiment tel que l'amour, où l'âme et le corps sont si
-intimement liés, on ne peut, sous peine de sottise, écarter ni l'un
-ni l'autre. Qui écarte l'âme est une brute, qui écarte le corps est
-un exalté, un poète que le caillou du chemin attend. Ceci étant posé,
-voyons si la société est bien comme tu me la dépeins. Je t'avouerai
-qu'au premier coup d'œil, elle paraît telle; mais ce que tu n'as pas
-voulu comprendre et ce que pourtant je tendais à te démontrer, c'est
-qu'au fond du cœur de chacun tu trouveras l'amour; c'est que même le
-plus dépravé a son heure d'aimer véritablement. En un mot, la plante a
-perdu ses feuilles les plus vertes, ses rameaux les plus robustes; tout
-ce qui était hors du sol, visible à l'œil, est mort, mais la racine est
-encore puissante et tôt ou tard on verra de nouvelles tiges s'élever,
-vigoureuse végétation. Oui, ce n'est que la surface qui est ainsi
-impure; oui, les germes de l'amour sont et seront toujours dans le cœur
-de l'homme. Que demandes-tu de plus? pourquoi pleurer et désespérer?
-Si le médecin que l'on appelle auprès d'un malade se mettait à
-sangloter, le guérirait-il? Qu'il gémisse, s'il le trouve mort; mais,
-s'il remarque en lui une étincelle de vie, qu'il garde son sang-froid
-et agisse au plus vite. Eh bien! l'amour chez l'homme est malade et
-non pas mort; chaque homme doit être pour soi un véritable médecin,
-et même pour les autres, s'il en a la volonté et le courage. Et sache
-bien que ce rôle te consolera; voyant la maladie de près, on ne la
-grandit plus, ayant trouvé un remède, on pense à la guérison et l'on
-se console. Mais pour Dieu! n'allez pas crier sur les toits que tout
-est perdu, que le monde n'est plus qu'un bourbier, où restent tous les
-jeunes cœurs. Pour ta propre tranquillité, je te conseille d'examiner,
-sans parti pris, l'état présent et ce que pourra être l'avenir. Notre
-siècle n'est pas plus mauvais qu'un autre, ce qui prouve qu'il n'y en a
-pas eu de bon et que le futur nous en garde sans doute. Mais revenons:
-puisque j'ai parlé de maladie, il faut bien que je précise et que je
-parle de remède. La maladie, à mon avis, dépend surtout de ceci: les
-jeunes gens mènent une vie polygamique. Je disais tantôt que, dans
-l'amour, le corps et l'âme sont intimement liés, le véritable amour
-ne peut exister sans ce mélange. C'est en vain que tu veux aimer avec
-l'esprit, il viendra un moment où tu aimeras avec le corps, et cela
-est juste, naturel. Or, la vie polygamique exclut entièrement l'amour
-avec l'âme, par conséquent l'amour. On ne possède pas une âme comme on
-possède un corps: la prostituée te vend son corps et non pas son âme,
-la jeune fille qui te cède le second jour ne peut t'aimer avec l'âme.
-Il faudrait pour cela qu'elle te connût depuis longtemps, qu'elle ait
-été frappée par une de tes bonnes qualités, et dès ce jour, je t'en
-réponds, elle t'aimera de tout son corps, de toute son âme. Tu vois que
-la vie polygamique ne peut s'accommoder avec l'amour: ce n'est pas en
-voltigeant de femmes en femmes, comme on le fait à cette époque, qu'on
-peut avoir le temps de se faire connaître et de se connaître soi-même.
-Les couples heureux sont rares: c'est vrai. Mais c'est alors que les
-époux n'ont connu l'amour qu'à sa surface; ils sont encore étrangers
-de cœur, et, s'ils le restent, ils seront toujours malheureux. Mais
-mettez ensemble un jeune homme et une jeune fille, les premiers venus.
-Ils sont beaux, ils s'aiment avec le corps; ce n'est pas encore
-l'amour. Bientôt ils découvrent réciproquement leurs qualités (et qui
-n'en a pas) et pour peu que les caractères ne soient pas opposés, pour
-peu qu'ils n'aient pas de gros défauts, ils s'aiment avec l'âme; ils
-s'aiment véritablement, entièrement. Comprendre celle que l'on aime et
-s'en faire comprendre, voilà le grand point; voilà pourquoi il faudrait
-s'attacher à une femme et non pas à toutes, l'étudier et s'en faire
-étudier, passer des années s'il le fallait pour arriver à ce bonheur
-qui, dis-tu, est si rare. A qui la faute si tu n'es pas heureux? à toi,
-qui connais la maladie, son remède, et qui ne veux pas guérir.--Ce
-n'est pas l'amour qui est rare, c'est le bon sens et la raison. Les
-eaux du ciel s'écoulaient, inutiles; mon père construisit un barrage,
-et maintenant toutes ces gouttes perdues se rassemblent et forment
-un lac qui féconde les prairies. Nous éparpillons notre amour: nous
-en jetons un lambeau à la première sultane de nos ignobles sérails,
-lorsque nous pourrions l'amasser et le verser dans un seul cœur où
-il germerait et produirait de beaux fruits. Et des hommes comme des
-femmes.--Je le répète encore, l'amour n'est pas rare; ce qui est rare,
-c'est la raison.
-
-Tu m'écrivis jadis une lettre de sanglots où tu criais, désespéré:
-«J'ai perdu mon Eurydice, j'ai perdu mon idéal!»,--je me souviens même
-t'avoir adressé à ce sujet de bien méchants vers.--Je ne m'étonne plus
-de ces pleurs, en lisant ce que tu penses de la société. A la ville, tu
-ne vois que débauche, à la campagne qu'abrutissement. Partout le sexe,
-me dis-tu, nulle part la femme. Ainsi, l'âme n'existe pas. Pleurez,
-mes yeux, pleurez; j'ai senti le frisson dont parle Job courir sur mon
-épiderme; la terre n'est qu'une vallée de douleur, qu'on m'enterre,
-et n'en parlons plus... Et tu dis que c'est d'après tes observations
-que tu parles, tu as vécu à la campagne, dis-tu, et tu avances des
-certitudes. Permets-moi de te dire que tu te mens à toi-même; tu as
-vu bien des jeunes filles, tu n'en as pas connu une seule. Tu as fait
-comme le papillon qui va sur chaque fleur et qui, lorsqu'il voit leurs
-corolles se faner, ne comprenant pas le divin mystère qui s'accomplit
-dans leurs seins, s'enfuit et déclare qu'elles ne sont plus bonnes
-à rien. Lis Michelet, il te dira bien mieux que moi ce que je ne
-puis te dire ici; et, lorsque tu auras lu son livre consolateur,
-tu ne pousseras plus de hauts cris et tu jugeras moins sévèrement,
-moins injustement les femmes de ce temps-ci.--Deux mots encore, et
-j'abandonne ce sujet: je n'ai jamais su quel était ton idéal, celui que
-tu as perdu; mais maintenant je t'en connais un monstrueux, l'idéal
-du vice. Tu as retourné la lorgnette, et cette fange, qui te semblait
-si lointaine, à peine visible, se trouve tellement rapprochée, bien
-plus près qu'elle ne l'est réellement, que tu en distingues les plus
-effrayantes pourritures. Perds-toi dans la nue, mais ne descends pas
-plus bas que la terre; le mieux serait encore d'y rester, sur cette
-terre, et de ne pas exagérer, ni en bien, ni en mal.
-
-Mais je me laisse emporter par mon sujet, et je ne vais plus pouvoir te
-parler d'autre chose. C'est que la question demanderait des volumes,
-et que je désirerais te dire tout à la fois. Il est possible que je
-viole la logique à chaque pas; j'avoue humblement que je ne l'ai jamais
-étudiée.
-
-Tu m'annonces la mort de Toselli; je n'ai pas connu ce jeune homme,
-et cependant cette nouvelle m'a affecté. Toutes les fois qu'une âme
-jeune quitte le banquet avant la fin, je gémis, peut-être aurait-il été
-grand, et bon pour ses semblables. Il ne connaîtra pas les douleurs
-de la vie, mais il n'en connaîtra pas les joies. Maintenant, il sait
-le grand mot, le mystère insondable, le mystère qui vous fait reculer
-d'épouvante. Lorsque l'esprit pense à cela, les cheveux se dressent, et
-l'on ne sait si l'on doit plaindre ou envier les morts.
-
-Je te remercie des conseils que tu me donnes. Je suis plus indécis
-que jamais. La vie se présente à moi avec son effrayante réalité, son
-avenir inconnu. Personne pour me soutenir, ni femme, ni ami auprès
-de moi. Et ce n'est pas ma faute, si je chancelle, si ma résolution
-du jour efface celle de la veille. Qui me donnera un chemin droit,
-sans trop d'épines, pour que mes pieds ne soient pas déchirés avant
-d'arriver au but? Toi, tu marches, les yeux fixés sur un point, sans te
-laisser distraire par la mouche qui passe; tu arriveras, j'en suis sûr.
-Mais moi, avec mon caractère, avec ma paresse (nommons les choses par
-leur nom)! mon intelligence se perd dans de vains rêves, et, lorsque
-je me réveillerai, je me trouverai sans métier, sans fortune, sans
-talent.--Un peu de courage, mon Dieu!
-
-Tu me feras grand plaisir en me parlant de De Julienne et de
-Baptistine. Je veux connaître les folies du cher Edgard et les faits et
-gestes de la fillette. «Moi, je fais mon bas.»--O naïveté! où vas-tu te
-nicher.
-
-Je t'ai déjà dit que cette intrigue me répugnait; mais ne nous faisons
-pas plus saints que nous ne le sommes. Nous sommes pleins de défauts
-et, pour mon compte, je confesse une grande curiosité.
-
-Tu m'écriras tout de suite après le carnaval. Ce sera ton carême,
-puisque tu parais éprouver tant de fatigue à tenir une plume. Ne me
-néglige pas, ou je me fâcherai; et si tu le peux, écris-moi plus
-lisiblement, je te comprendrai et te répondrai mieux. Parle-moi d'Aix,
-de mes rares amis, de toi surtout.
-
-Je te répète que je me fâche tout rouge si tu ne m'écris pas. Je fais
-double-six pour la binette de toi.
-
-
- Ton ami,
-
- E. ZOLA.
-
-
-
- VI
-
-
- Paris, 20 février 1860.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Je t'ai écrit dernièrement une lettre qui a dû arriver à Marseille le
-mercredi des Cendres, lettre qui s'est croisée avec la tienne. J'espère
-que M. Maubert te l'a remise fidèlement; toutefois, je t'adresse
-celle-ci chez le nouvel intermédiaire que tu me désignes, et, pour plus
-de sûreté, je t'annonce de nouveau que j'ai changé de demeure, et que
-tu dois m'écrire désormais: rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21.
-
-Je ne puis que te donner peu de temps, et je m'attacherai surtout,
-d'abord à te convaincre que ma paresse est la seule cause de mon
-silence, et ensuite à me blanchir de l'accusation de discrétion outrée.
-
-Tu sembles croire que tes lettres m'ennuient, et que c'est pour cette
-raison que je n'y réponds pas. Vraiment, c'est moi qui devrais me
-fâcher d'une telle supposition. Lorsque je t'écrivais lettre sur
-lettre, vers le printemps dernier, et que je recevais, tous les mois
-à peine, dix lignes de réponse, t'ai-je jamais dit une aussi grosse
-sottise? Depuis le jeudi de la Toussaint, je te le répète, un grand
-changement s'est opéré en moi. J'étais bien paresseux auparavant, mais
-paresseux, dirai-je, par rêverie, par sentiment artistique. Maintenant,
-ce n'est plus cela; je suis bêtement paresseux comme tout le monde,
-parce que le travail me fatigue, et que je lui préfère même l'ennui. Ce
-n'est pas que je n'aie mon soleil et ma pluie, mes bons et mes mauvais
-jours; mais, lorsque je suis gai, je ris et je cours, fuyant plume et
-papier; lorsque je suis triste, je boude, je fais l'ours, je m'enfonce
-en un coin, prenant plaisir à m'ennuyer et à ennuyer les autres. Ce
-n'est pas alors que je songe à vous, mes amis, ou, si j'y songe, c'est
-pour vous regretter, pour penser à nos parties qui peut-être, hélas!
-ne se renouvelleront plus. De telle sorte que je remets une lettre
-de jour en jour, ayant trop de choses à vous dire pour vous en dire
-une seule, et reculant devant une de ces banalités que je vous sers
-depuis trois ans. Voilà toute la raison de mon silence, et tu es fou
-de douter de mon amitié pour le retard de mes sottes maximes, de mes
-digressions plus ou moins puériles sur l'amour, sur l'idéal et la
-réalité. Toutes ces écritures commencent à me fatiguer. Je remarque
-de plus en plus que ma plume ne peut exprimer que bien imparfaitement
-mes idées et mes sensations. Je lui en veux de cette imperfection, et
-je la jette souvent avec colère. Je vous écris, et je trouve le moyen
-de vous parler de tout, excepté de ce dont je voudrais vous parler.
-Je désirerais vous ouvrir mon cœur, vous dire tout ce que j'y sens
-tressaillir de grand et de noble, l'amitié, l'amour, le sentiment du
-beau, et, par là même, augmenter votre estime à mon égard, et vous
-attacher pour toujours à moi par les liens d'une étroite sympathie. Je
-ne puis: la phrase cherchée glisse et, en son lieu, vient se placer
-quelque sottise; tantôt c'est l'amour de la forme qui l'emporte et me
-fait, pour une tournure aimée, omettre les mots partis du cœur; tantôt
-c'est le paradoxe, l'affectation d'une gaieté que je ne ressens pas.
-Alors, je maudis ce métier d'écrivassier; je me dis que ce qui est bon
-pour la foule ne peut me contenter avec vous. Je repousse le papier, je
-ne me soucie plus de vous écrire, et je pense qu'un long serrement de
-main à votre arrivée en dira plus que toutes les belles choses que je
-pourrais vous écrire jusque-là.
-
-Quant à ma trop grande discrétion, elle n'est ni un faux orgueil, ni
-un manque de confiance. Lorsque nous nous sommes rencontrés au début
-de la vie et que, réunis par une force inconnue, nous nous sommes
-pris la main, jurant de ne jamais nous séparer, aucun de nous ne
-s'est enquis de la richesse ni de l'intérieur de ses nouveaux amis.
-Ce que nous cherchions, c'était la richesse du cœur et de l'esprit,
-c'était surtout cet avenir que notre jeunesse nous faisait entrevoir si
-brillant. En un mot, nous nous connaissions mutuellement, et cela nous
-suffisait. Puis, nous avons grandi et, ignorant toujours les besoins
-matériels, nous avons continué comme par le passé à échanger nos âmes,
-sans seulement penser que nous avions un corps. Enfin, aujourd'hui,
-voilà que nous nous apercevons qu'en nous il y a deux êtres: l'un qui
-est tout sentiment, l'autre, au contraire, qui n'est que matière; le
-premier, notre ami, celui que nous connaissons depuis longtemps; le
-second, qui n'a conscience de son être que d'hier, qui crie famine et
-nous pousse au travail pour avoir du pain. Cette partie de moi-même,
-qui était inconnue à mes amis, j'ai continué à la leur cacher plutôt
-par habitude que par toute autre raison. D'ailleurs, je comprends
-parfaitement ton désir de me connaître dans mon entier, et moi-même
-j'aurai cette curiosité lorsque tu commenceras à vivre par toi-même ta
-vie matérielle. Pour te mettre au courant de tout, je n'ai que deux
-mots à dire: j'ai vingt ans, et je suis encore à la charge de ma mère,
-qui peut à peine se suffire à elle-même. Je suis obligé de chercher
-un travail pour manger, et ce travail, je ne l'ai pas encore trouvé,
-seulement j'espère l'avoir bientôt. Telle est donc ma position: gagner
-mon pain n'importe comment et, si je ne veux pas dire adieu à mes
-rêves, m'occuper la nuit de mon avenir. La lutte sera longue, mais elle
-ne m'effraye pas; je sens en moi quelque chose et, si en réalité ce
-quelque chose existe, tôt ou tard il doit paraître au grand jour. Donc,
-point de châteaux en Espagne; une logique serrée, manger avant tout,
-puis voir ce qu'il y a en moi, peut-être beaucoup, peut-être rien, et
-si je me suis trompé, continuer à manger avec mon emploi obscur et
-passer comme tant d'autres, avec mes pleurs et mes rêves, sur cette
-pauvre terre.
-
-Il est une question délicate que je veux cependant approfondir. A
-plusieurs reprises, et dans ta dernière lettre encore, tu sembles
-mettre ta bourse à ma disposition. Pauvre bourse, sans doute! bourse
-de lycéen servant à suffire à peine aux menus plaisirs! D'ailleurs, je
-trouve le nécessaire chez ma mère, et si ce n'était que le superflu
-est parfois une nécessité, je ne me plaindrais pas du manque d'argent.
-N'importe! je te le répète, j'ai cru que tu m'offrais de l'argent, et
-c'est ce qui me fait te répondre en toute franchise: si tu en as, non
-de trop, mais de manière à partager, si tu peux le partager sans pour
-cela pressurer tes parents, je l'accepte à titre de prêt.--Mon silence
-là-dessus aurait pu te peiner, et j'ai craint, d'autre part, que
-refuser après t'avoir fait connaître ma position ne te parût venir d'un
-orgueil mal placé.
-
-Ma vie présente est celle-ci: je loge dans un hôtel garni, le logement
-qu'a pris ma mère étant trop petit. Là je m'ennuie beaucoup, je
-travaille un peu; et je lis parfois Montaigne dont je goûte fort la
-douce et tolérante philosophie.
-
-Si tu tardes trop à m'écrire, je t'enverrai une nouvelle épître.
-J'attends Cézanne et j'espère recouvrer un peu de ma gaieté d'autrefois
-dès qu'il sera ici.
-
-Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
-
-
- Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- VII
-
-
- Paris, 17 mars 1860.
-
- Mon cher Baptistin,
-
-
-Parfois je m'en veux de mon ennui de chaque jour. Je me traite
-d'imbécile, et je me prouve que je me crée moi-même mes tristesses. Je
-possède la meilleure des mères et, de plus, j'ai eu la bonne fortune
-de rencontrer sur cette fange de discorde deux amis avec lesquels je
-sympathise. Que d'autres s'estimeraient bienheureux avec la moitié
-de ces biens! Que d'autres se renfermeraient dans ces pures amitiés,
-sans chercher plus loin, sans former des désirs peut-être impossibles
-à contenter! Ma part est donc une large part; et cependant je la
-dédaigne, je la considère comme une chose due, comme accordée à chacun
-ici-bas. Je me retrouve seul; ma mère, mes amis disparaissent presque
-à mes yeux, et je pleure sur mon isolement, je me demande quel est le
-but de tous ces ennuis, et je me demande la raison de mon existence.
-J'accuse le ciel de nous avoir créés de telle façon que le corps cache
-toujours l'âme; mon voisin vient, le miel à la bouche, me saluer et me
-sourire, et moi je pense qu'il a le fiel au cœur; mon chien me caresse
-et je crois voir ses dents prêtes à mordre; ma maîtresse m'embrasse
-et me jure tendresse éternelle, je me demande si elle ne prépare pas
-alors même quelque infidélité. Que te dirai-je? C'est là mon tourment
-de chaque jour; il me semble que ma félicité serait parfaite si les
-âmes des personnes qui me coudoient m'étaient découvertes. Lorsque ma
-maîtresse est près de moi, je mets l'oreille à ses lèvres et j'écoute
-son haleine, son haleine ne me dit rien, et je me désespère. Je pose
-ma tête sur sa poitrine, j'entends palpiter son sein, j'entends les
-sourds battements de son cœur, parfois je crois surprendre la clef
-de ce langage, mais ce n'est que le limon qui s'agite, et je me
-désespère. Voilà la véritable cause de mon isolement; dans la foule
-qui m'entoure je ne vois pas une seule âme, mais seulement des prisons
-d'argile; et mon âme désespère de son immense solitude, s'attriste
-de plus en plus. Que de fois j'ai maudit le ciel de nous avoir faits
-ainsi, d'avoir permis le mensonge éternel en cachant l'être sous le
-paraître. Que m'importe la beauté du vase, si le parfum qu'il contient
-est nauséabond; et comment m'assurer de son odeur suave? J'adore
-religieusement la forme, la beauté pour moi est tout. Mais que l'on
-ne confonde pas; cet amour des lignes n'est qu'un amour d'artiste; un
-tableau, une statue, objets inanimés, n'ont évidemment pour mérite que
-leurs beautés matérielles; mais qu'une Vénus de Milo, en chair et en
-os, vienne à passer, je me prosternerai peut-être devant cette copie
-de la célèbre statue, mais je suis certain que mon âme divague! Cette
-belle créature ment sans doute; autant la matière est belle, autant le
-souffle qui l'anime est laid; ces grands yeux si doux mentent, cette
-bouche mignonne ment, ces seins, ces contours divins, cet ensemble
-parfait mentent.--C'est là mon ver rongeur, il n'est pas de douces
-sensations qu'il ne m'ait flétries de sa bave immonde. Il n'est pas
-jusqu'à vous, mes amis, qu'il n'ait parfois souillés; s'il ne s'est
-pas attaqué à l'amitié que vous me portez, s'il n'a pas essayé de
-m'éloigner de vous, du moins, par des détails insignifiants, il est
-venu, comme toujours, me murmurer que vous me mentiez. Et surtout que
-ma franchise ne vous chagrine pas; plaignez-moi plutôt, et, lorsque
-vous serez ici, lâchez de me guérir. Se coudoyer les uns les autres,
-ne jamais se connaître, sinon par un échange banal de banales paroles,
-n'est-ce pas là la vie humaine. Jamais, jamais pouvoir mêler son âme à
-une autre âme! Sentir des élans de tendresse, des palpitements d'amour,
-mais ne jamais savoir si on les ressent avec vous! Presser sa maîtresse
-dans les bras, unir son corps au vôtre, ses lèvres aux vôtres, faire
-tressaillir les deux limons de concert, mais si votre âme a tressailli,
-ne jamais comprendre si la sienne vous a répondu! Ah! que ne peut-on
-ouvrir ce sein oppressé de volupté, que ne peut-on fouiller jusqu'au
-cœur, et voir si ce cœur vous embrasse aussi dans son amoureuse
-étreinte.--L'homme est seul, seul sur la terre. Je le répète, des
-formes aux yeux, mais chaque jour me démontre de plus en plus le vaste
-désert où vit chacun de nous.
-
-Depuis quelque temps j'éprouve un autre tourment. Si, las de ma
-solitude, j'appelle la Muse, cette douce consolatrice, la Muse, ne me
-répond plus. Autrefois, lorsque je prenais la plume, il me semblait
-qu'un être ami voltigeait autour de moi: cet esprit, ce souffle,
-disais-je, était pour moi une âme que le corps ne cachait pas; je ne
-doutais de lui, jamais je ne songeais à l'accuser de mensonge. Je
-n'étais donc plus seul, j'avais donc trouvé enfin la vérité, et j'étais
-consolé, et j'écrivais avec amour tout ce que mon démon familier me
-dictait. Aujourd'hui, hélas! ce n'est plus cela; lorsque j'écris, je
-suis seul, bien seul. La Muse m'a quitté pour un temps, ce n'est plus
-que moi qui versifie et je déchire de dégoût tous les vers que je
-fais. Vainement mon esprit se tend; je ne vois plus distinctement mes
-pensées; on dirait qu'un voile couvre les idées que je veux rendre,
-mon vers n'a plus de force ni de netteté, et si parfois j'ai quelques
-éclairs, les transitions qui les relient sont longues, fastidieuses.
-Ce n'est pas que l'inspiration soit morte en moi; dans mes heures de
-rêverie, mon esprit est aussi puissant qu'autrefois, mes conceptions
-tout aussi grandes. Ce qui me fait défaut, ce sont les moyens matériels
-de m'exprimer; l'arrangement du sujet et le mécanisme du vers. Ou
-plutôt c'est la Muse, cet esprit qui me dictait autrefois et qui
-me laisse seul aujourd'hui avec mes faibles moyens. Dieu merci! ce
-n'est là, je le sens, qu'une époque de transition. Je ne sais même
-parfois si je ne dois m'en réjouir. L'art me transporte toujours, je
-comprends, je sens le beau, et si je déchire mes vers, c'est qu'ils
-ne me contentent pas, c'est que je reconnais que je dois, que je
-peux mieux faire. Le tout est de trouver ce mieux; avec du courage
-on arrive toujours, surtout lorsque l'on a conscience de ce que l'on
-cherche.--N'importe, ces heures où le poète doute de lui-même sont de
-tristes heures. Cette lutte sourde qui s'établit entre lui et la Muse
-rebelle a des désespoirs terribles. Il est des moments où tout ce que
-j'ai écrit me paraît puéril et détestable, où toutes mes pensées, tous
-mes projets pour l'avenir me semblent sans aucun mérite. J'aurais grand
-besoin d'être encouragé, je ne mendie pas des éloges, mais si une de
-mes pièces paraissait et qu'au milieu de justes blâmes on me dise de
-poursuivre sans crainte et que je ne m'abuse pas sur les promesses
-qu'il peut y avoir en moi, il me semble que je n'en travaillerais que
-mieux. Être toujours inconnu, c'est arriver à douter de soi; rien
-ne grandit les pensées d'un auteur comme le succès. N'importe, pour
-être connu, il faut que je travaille encore; je suis jeune, et, si
-les derniers mois qui viennent de s'écouler, pleins de trouble et de
-désillusions, m'ont été nuisibles, ils ne sauraient avoir étouffé en
-moi toute poésie. Je la sens qui y tressaillit; il ne faut qu'un beau
-jour, qu'un événement heureux pour qu'elle s'épanouisse de nouveau. Je
-compte beaucoup sur la venue de Cézanne.
-
-Voilà longtemps que je parle de moi, et, malgré l'intérêt que tu
-me portes, je ne veux pas me consacrer les huit pages entières. Je
-suis depuis longtemps en toi le combat que se livrent l'art et les
-mathématiques. Tantôt l'art t'exalte, tu maudis l'algèbre; tantôt les
-mathématiques l'emportent, et l'art sans disparaître complètement
-n'est plus dans tes lettres qu'une concession faite à mon titre de
-poète. Cette lutte m'intéressait au dernier point, j'y prenais le
-plaisir qu'éprouve un opérateur à expérimenter _in anima vili_, lorsque
-je songeai tout à coup que mon _anima vili_ (je ne garantis pas mon
-latin) était mon ami intime, l'un des deux seuls avec lesquels ce
-titre a quelque sens à mes yeux. Je crois donc ne pas devoir pousser
-plus loin mes observations et te dire ce que je pense de toute cette
-lutte. Je n'irai pas discuter qui l'emporte des deux, de l'art ou des
-mathématiques; mon but est de rendre un peu de paix à un ami et de
-faire accorder les deux parties belligérantes. Un instant je te crus
-sauvé; tu avais entrevu le moyen que je vais te proposer. Dans une de
-tes lettres tu me disais: il faudrait pouvoir faire _des mathématiques
-en poète, en philosophe;_ c'est-à-dire: j'ai enfin compris la poésie,
-la philosophie de la science, je ne m'arrête plus à ces minuties
-classiques, la joie des pédants; je considère l'esprit humain en lutte
-avec les lois du monde et les découvrant à l'aide de la science; je
-considère l'esprit humain en lutte avec la vérité et trouvant à l'aide
-de la science; la science, dans son ensemble grandiose, a donc aussi
-sa poésie et sa philosophie; et puisque je me sens tourmenté du besoin
-du beau tout en ne pouvant me livrer à l'art proprement dit, je vais
-demander à la science ce beau, cet idéal.--Le raisonnement était bon;
-tout ce que tu y avançais était vrai; je voyais avec joie la lutte
-assurée et aboutir à un dénouement aussi heureux lorsque ta dernière
-lettre est venue de nouveau troubler ma tranquillité. La lutte durait
-toujours et, qui plus est, te faisait douter de notre amitié; car
-voici une de tes phrases: «_Quand vous me verrez incapable d'exprimer
-l'art au dehors, soit par la peinture, soit par la poésie, ne me
-croirez-vous pas indigne de vous?_» Comment peux-tu nous préjuger assez
-systématiques pour te refuser notre main, par la seule raison que tu ne
-seras pas un confrère! N'y a-t-il donc que les peintres et les poètes
-qui soient d'honnêtes gens? C'est plutôt nous qui pourrions te dire:
-«Quand tu nous verras incapables de nous créer une position, ne nous
-croiras-tu pas indignes de toi, nous les pauvres bohèmes, le rapin et
-l'écrivassier.» Et cette phrase, je le sais, va te mettre en colère,
-effet semblable à celui que m'a produit la tienne, mais je te devais
-bien cela pour une aussi grossière injure.--Voilà une digression qui
-m'a distrait de mon sujet. Je disais donc qu'après avoir entrevu un
-accommodement entre l'art et les mathématiques, tu avais ensuite passé
-à côté. Mon conseil est donc celui-ci: pendant les six mois que tu dois
-encore passer au lycée, suis la voie que tu avais d'abord découverte,
-fais des mathématiques en poète et en philosophe. Puis, lorsque tu
-seras libre, tu te consulteras et prendras la route qui te plaira:
-seulement, je te conseille de mûrir bien ton projet, rien n'est plus
-difficile que de reculer une fois qu'on s'est mis en marche.
-
-Je viens de relire les six pages déjà écrites, et je retrouve dans ma
-prose les défauts que je reproche à mes vers. Je dis ce que je veux
-dire; mais je le dis mal. Selon moi, l'expression ne me sert pas, les
-transitions sont lourdes.--Comme je me fais vieux, bon Dieu! Loin
-d'être blasé--il n'y a que les sots qui le sont,--je vois pourtant ma
-tête se courber sous mes observations de chaque jour. Mais, lorsqu'au
-milieu de mes tristes pensées, il vient soudain un frais souvenir de
-nos belles vacances, je sens comme une fraîche brise, un baiser au
-front. Ah! c'est un ange aux ailes d'or, ce beau souvenir; comme il me
-caresse doucement, et sait seul, de ses sourires, mettre en fuite les
-idées noires. Il me semble que la Muse viendrait de nouveau à ma voix,
-si je l'appelais pour retracer une de ces aventures que je revois si
-plaisantes et si douces au cœur. Peut-être vais-je mettre cette pensée
-à exécution, et tâcher de donner un pendant à _Paolo_, dans une poésie
-de vers intitulée _l'Aérienne_.
-
-J'ai reçu dernièrement une lettre de Cézanne, dans laquelle il me dit
-que sa petite sœur est malade et qu'il ne compte guère arriver à Paris
-que vers les premiers jours du mois prochain. Tu pourras donc le voir
-encore pendant tes vacances de Pâques. Buvez une dernière fois un bon
-coup, fumez une bonne pipe, et jure-lui de venir nous retrouver au
-mois de septembre prochain. Nous pourrons alors former une pléiade,
-aux rares et pâles étoiles, il est vrai, mais brillante à force
-d'union. Comme le dit notre vieux[2]: il n'y aura pas de rêves, pas
-de philosophie comparables aux nôtres. Je vois s'avancer cette époque
-comme une heureuse époque: et je crois ne pas me tromper.
-
-Tu me demandes les points sur les _i_, quant à mon emploi, et je
-veux bien satisfaire ton amicale et légitime curiosité. La place que
-je cherche est tout simplement la première venue; comme je n'entre
-pas dans une administration pour y faire mon avenir, peu m'importe
-que cette administration présente oui ou non de l'avenir. Pourvu que
-j'ai douze cents francs par an, c'est tout ce qu'il me faut et je ne
-m'inquiète pas si je puis espérer de l'avancement. Je ne saurais trop
-le répéter, cet emploi n'est pour moi qu'un moyen de manger, qu'un
-moyen si mince qu'il soit de me suffire. Je n'y mets nullement mon
-avenir. Comme si je m'adressais à la Muse seulement, je mourrais de
-faim avant d'être connu, je suis obligé de demander mon pain ailleurs,
-tout en continuant de me créer ma position future par la poésie.
-
---Il se peut que cette dernière partie de mes projets soit un rêve;
-mais alors il me restera mon modeste emploi pour manger et j'aurai
-suivi jusqu'au bout ma devise: _Tout ou rien_.--Comme autres détails,
-je te dirai que je cherche cet emploi dans un service actif, par
-exemple un service de surveillance; enfin que peut-être serai-je placé
-dans quelques jours dans un chemin de fer, auprès duquel je suis en
-instance.
-
-J'attends une lettre de toi vers le commencement d'avril, c'est-à-dire
-une lettre écrite pendant tes vacances à Aix. Je ne t'écrirai guère
-qu'après, par là même à l'arrivée de Cézanne ici. D'ailleurs, cette
-époque est fort rapprochée.--Tâche donc de me donner quelques détails
-sur Aix et ses habitants.
-
-Mes respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Je te conseille de lire et d'étudier Montaigne. Pour moi, je goûte
-fort sa philosophie, et je suis persuadé qu'elle te plaira de même.
-Lis surtout son chapitre: _De l'institution des enfants_. Quel rude
-soufflet à notre enseignement classique!
-
-
-
- VIII
-
-
- Paris, 2 mai 1860.
-
- Mon bon vieux,
-
-
-Je trouve que les poètes, les romanciers ont un peu beaucoup abusé
-du drame dans l'amour. Ils ne semblent s'occuper que de l'instant
-critique, que de l'instant ou la passion éclate, sauvage, échevelée.
-On dirait une montagne à deux versants, l'un, pente douce et fleurie,
-n'a que vallons délicieux, que ruisseaux murmurant sous l'herbe, que
-fauvettes babillant dans les buissons; on le gravit sans fatigue
-aucune, bien au contraire en sentant sa poitrine se dilater de se
-rapprocher ainsi du ciel. On va, on va toujours, pressé de se perdre
-dans les nuages; mais lorsqu'on est au sommet, lorsqu'on croit se
-sentir pousser des ailes, voilà je ne sais quelle fatalité qui vous
-entraîne à descendre l'autre versant. Et quelle descente, bon Dieu!
-celui-là n'est que ronces, qu'abîmes sans fond; la pente est roide,
-et l'on roule plutôt qu'on ne marche. Messieurs les romanciers font
-gravir cette montagne à chacun de leurs héros, qui la monte plus ou
-moins vite, qui la descend plus ou moins rapidement. Mais tous doivent
-la subir, c'est la règle commune. Ils me diront: c'est la réalité qui
-le veut; nous ne faisons que peindre les hommes, et tant pis pour
-eux, s'ils se ressemblent tous, si tous ont la folie de trop aimer
-avant pour ne plus aimer ensuite. Et ils auront quelque raison, les
-braves gens. Il est certain que ce sont nos rêves insensés, nos désirs
-impossibles à satisfaire qui font le plus souvent notre malheur, quand
-nous nous heurtons à la vie réelle. Mais le roman n'a pas que le but
-de peindre, il doit aussi corriger, et c'est une pauvre correction
-que celle de peindre un peu pour corriger un jour. Il est beaucoup de
-gens, je l'affirme, qui s'estimeraient heureux d'avoir les qualités
-d'un héros de roman, quittes à avoir ses défauts. Moi, je crois que ce
-n'est pas en montrant brutalement son mal à un homme qu'on le guérit;
-mais, au contraire, en lui faisant voir le bonheur qu'il goûterait s'il
-avait suivi la bonne voie. Donc point de montagne à gravir, point de
-montagne à descendre; une grande plaine bien unie, bien fertile, moins
-agréable, il est vrai, que le premier versant, mais ne présentant pas
-les gouffres horribles du second. C'est-à-dire que l'amour ne sera plus
-la félicité d'un instant détruite par la désolation du reste de la vie;
-que ce sera, en un mot, un bonheur paisible, ne demandant pas trop
-pour obtenir beaucoup, une amitié passionnée, si je puis m'exprimer
-ainsi. Une telle étude manquerait-elle d'intérêt? certes non, _Paul
-et Virginie_ est là pour le prouver; il est vrai que l'auteur finit
-par faire mourir Virginie; c'est un tort à mes yeux, et je ne vois pas
-pourquoi ces frères amants n'auraient pas continué leur idylle dans le
-mariage; ce n'eût plus été de l'amour _ingénu_--et c'est là ce qui a
-déterminé l'auteur à noyer son héroïne,--mais c'eût été un amour tout
-aussi plaisant. On me criera de nouveau: «Vous ne peignez pas, vous
-êtes dans le faux; cet amour-là n'existe pas.» O bons auteurs, de quoi
-vous inquiétez-vous? Vous pensez donc ne dire que des vérités, ne rien
-inventer et nous montrer le cœur humain à nu. Vraiment! j'ai moins
-d'orgueil que vous, et j'avoue même que je n'ai jamais réussi à bien
-comprendre un seul exemplaire de la race humaine. D'ailleurs, vous
-m'accorderez que, dans vos livres, vous faites la part de l'invention;
-eh bien, moi, cette part, je vais l'employer à faire, non pas du
-terrible dans la passion, mais du simple, du terre à terre, du tous
-les jours. Et croyez-vous que si tous les hommes ressemblaient à mon
-héros, à cet être qui, dites-vous, n'existe pas, et qui aime bonnement,
-sans trop rêver, sans trop pleurnicher, croyez-vous que le monde irait
-plus mal? Sûrement non. Qu'importe alors que je fasse la peinture de
-ce qui n'existe pas, si je le puis faire exister? Mon héros sera-t-il
-plus mauvais et moins utile que le vôtre, si mon héros fait naître des
-sages, lorsque le vôtre n'est que le calque des fous? Non, dix fois
-encore non! J'ai donc raison et vous avez tort.
-
-Je taisais ces réflexions hier au soir, en lisant _Lucrezia Floriani_,
-de George Sand; non pas pour critiquer cet écrivain, plutôt pour me
-révolter contre une mode si générale qu'on ne peut lire au premier
-chapitre sans deviner le dernier. Critiquer George Sand! à Dieu ne
-plaise! Ses romans champêtres sont de trop délicieuses idylles pour
-qu'on l'accuse de rechercher le terrible. Il est vrai cependant que
-presque tous les amours qu'elle raconte sont malheureux; et j'avouerai
-que je préfère son roman rustique, _la Mare au Diable_, à _Lucrezia
-Floriani_, dont je te parlais tantôt. _La Mare au Diable_, quelle
-perle! voilà réellement qui vous fait souhaiter d'aimer une femme;
-point de sanglots d'amour, point de sanglots de tristesse, un bonheur
-souriant et calme. Cela plaît bien plus qu'une passion exaltée; on
-pose la brochure, le cœur paisible et léger, rempli de tendresse et de
-charité. Bien au contraire, cet autre livre, où l'on vous montre un
-de ces amours dévorants, trouble, éveille le plus souvent des pensées
-charnelles, et donne toujours le cauchemar pour plusieurs nuits.--Loin
-de moi la pensée de vouloir restreindre l'art à l'églogue seule;
-j'exprime mon goût et rien de plus.
-
-Revenons au roman de George Sand, que je t'ai promis, dans ma dernière
-lettre, d'apprécier d'après mes faibles mérites. Je me hâte de te dire
-que ce n'est pas une analyse en règle que je vais le donner, mais
-seulement quelques observations générales.--J'entendais s'élever autour
-de moi un concert de louanges sur cet écrivain, et je l'admirais sur la
-foi des autres, n'ayant pas encore eu le temps de la juger moi-même.
-Enfin, sorti des bancs du lycée, je me suis décidé à lire ses œuvres;
-trois de ses ouvrages m'ont déjà passé par les mains, _la Mare au
-Diable, André, Lucrezia Floriani:_ ce n'est donc que sur ces romans
-seuls que porte mon appréciation. Je crois, d'ailleurs, avoir eu la
-main heureuse. Une certaine gradation dans le style, les situations,
-les sentiments, se fait remarquer dans ces trois écrits; entre _la Mare
-au Diable_, idylle simple et gracieuse, et _Lucrezia Floriani_, drame
-où l'amour éclate, échevelé, _André_ sert comme de transition par son
-heureux mélange de passion et de poésie champêtre. D'ailleurs, dans
-tous, l'amant et l'amante, quel que soit leur entourage, quel que soit
-leur caractère propre, sont, quant au fond, toujours à peu près les
-mêmes, l'amant n'ayant pour faire excuser ses gros et nombreux défauts
-qu'une seule qualité, celle d'aimer, de trop aimer; l'amante moins
-passionnée, moins ardente, mais plus raisonnable, plus parfaite. Chez
-elle l'amour n'est jamais, dans les commencements, un délire; elle
-aime de toute son âme, simplement, sans rêver les étoiles, ni leur
-adresser des exclamations. Ce n'est qu'au contact de son amant, qu'en
-écoutant ses divagations plus ou moins poétiques, qu'en recevant ses
-baisers muets et terribles, qu'elle devient folle de lui. Mais elle
-ne s'aventure qu'avec crainte sur cette mer inconnue; elle agit comme
-malgré elle, sans bien se rendre compte de ses nouvelles sensations,
-étonnée, emportée par une force fatale. On dirait qu'elle pressent que
-ce délire n'est qu'une crise, une maladie morale, âpre et voluptueuse,
-un état anormal, comme un flambeau qui éblouit soudain pour s'éteindre
-ensuite. Et ce n'est pas là un vain pressentiment. Bientôt l'amant,
-l'ange des cieux, redevient homme; sa faiblesse, son égoïsme, son
-défaut, quel qu'il soit, reposait, et la pauvre malheureuse pleure
-des larmes de sang, regrettant ce moment d'ivresse étrange. Elle se
-réveille comme d'un mauvais songe dont on se souvient confusément,
-elle se demande ce qu'elle a fait de sa raison; elle n'a plus pour
-celui qu'elle aimait tant que de la haine ou du mépris. Son rêve, à
-elle, était une vie heureuse, un amour paisible; dans la droiture de
-son esprit, elle s'était dit que rien n'est plus fatal au bonheur
-que le tumulte de la passion. Son seul crime est d'avoir joué avec
-le feu, de s'être trop confiée; sa seule punition est de souffrir,
-grande et belle. Mais lui, comme il est petit, comme il fait pitié;
-ce qui cachait toutes ses misères, son exaltation est tombée; il aime
-peut-être encore son amante, mais le charme est rompu; il n'est plus
-pour elle qu'un être comme les autres, inférieur peut-être. Elle le
-domine; elle se voit meilleure, plus courageuse, plus aimante que lui;
-je l'ai dit, elle ne l'aime plus, elle le méprise parfois.
-
-Ainsi donc, en résumant, tous deux sont malheureux pour s'être laissé
-emporter par un rêve insensé. Mais dans cette faute commune, combien la
-femme est moins coupable. Elle n'a cédé qu'à une sorte de fascination,
-et son penchant, sa pensée n'y ont été pour rien. L'homme, au
-contraire, a tout fait; c'est lui le tentateur, c'est Adam présentant
-la pomme à Eve. Elle rêvait une mer paisible, une Méditerranée, bleue
-et embaumée; et c'est lui qui l'a fait monter dans une frêle nacelle,
-sur un Océan rugissant, soulevé par un vent terrible. Tous deux ont
-péri: mais la justice de Dieu les a frappés selon leur faute. La femme
-qui, avant la tourmente, n'était que qualités, reste après parfaite,
-plus sublime dans sa douleur: l'homme, au contraire, dont le seul
-mérite était son exaltation, se traîne avec ses mille défauts, n'est
-plus qu'un sujet de larmes, et pour lui, et pour les autres.
-
-Ce que je viens de dire s'applique surtout à _André_ et à _Lucrezia_.
-Quant à _la Mare au Diable_, malgré son titre, rien n'est moins
-tragique. Mais l'amante y est encore bien supérieure à l'amant; et, au
-fond, toujours la même pensée: «L'homme est un grand fou qui n'a jamais
-compris la femme, et qui, s'il veut marcher droit, doit se laisser
-conduire par elle». Sans doute, l'écrivain étant une femme, on dira
-que chacun prêche pour son saint. Cependant, si je suis à te donner
-une idée du héros et de l'héroïne de George Sand, ils le sembleront
-vivants comme ils le semblaient à mes yeux, lorsque je les suivais dans
-leurs aventures et leurs passions. Ce sont, je le crois, de véritables
-portraits dont les originaux ne sont pas rares dans ce bas monde.
-
-Tu le vois, George Sand, elle aussi rêve un amour paisible, et si
-elle décrit une passion délirante, ce n'est que pour en faire voir
-les suites inévitables et terribles. C'est sans doute pour cela
-qu'on l'a accusée d'avoir un esprit positif; comme si ce qu'elle
-rêve, un bonheur tranquille, n'était pas jusqu'à présent à l'état
-d'idéal.--Elle est peut-être un peu trop longue dans les descriptions,
-surtout dans la peinture des caractères. J'aime mieux voir un héros
-agir, que d'entendre l'écrivain me dire: il était ceci, il était cela.
-George Sand fait trois chapitres pour m'expliquer l'homme qu'elle met
-en scène; je me perds, et pour bien comprendre, je suis obligé de
-résumer ce que je viens de lire. Pourquoi diable alors, l'auteur ne se
-contente-t-il pas de me donner ce résumé. D'ailleurs, l'auteur de _la
-Mare au Diable_ possède un style clair, simple et vif. On la comprend
-toujours, et jamais on n'y rencontre de ces mots prétentieux, de ces
-phrases torturées. J'ai lu quelque part que George Sand pèche par sa
-philosophie. Jusqu'à présent, dans les livres que j'ai lus, je n'ai
-découvert qu'une douce tolérance, qu'un grand esprit de charité. Elle
-relève, ainsi que Jésus, la femme coupable, la vierge folle, lorsque
-cette pécheresse a _beaucoup aimé_. Elle voudrait que le monde entier
-fût peuplé de riches et de joyeux, que tous soient frères, s'aiment
-et s'entr'aident. De plus, ce n'est pas un de ces esprits qui se
-consument en de vaines larmes. Elle a, si je puis parler ainsi, une
-charité militante. Elle propose de marcher au-devant des maux, d'aller
-trouver le misérable en sa mansarde, et là de lutter corps à corps avec
-la misère; point de larmes inutiles, point de vains attendrissements
-sur les pauvres, mais une lutte patiente, un combat de chaque jour,
-d'où tous les hommes sortiront frères, formant une seule république
-riche et forte. Hélas! ce n'est peut-être qu'un rêve, et pourtant cela
-serait bien.--Je m'arrête; pardonne-moi ce long bavardage qui ne prouve
-pas grand'chose, si ce n'est, peut-être, que j'ai lu George Sand sans
-la comprendre. J'aurais voulu t'en dire plus long, mais je me suis
-embrouillé, et n'ai pu trouver une transition convenable.
-
-Je te disais dans ma dernière lettre que mon bonheur à moi était une
-immense tranquillité, et au dehors, et dans mon être. Comme ce rêve
-pourrait te paraître en désaccord avec mon autre rêve, celui d'une
-gloire littéraire, j'ajoutais que je reviendrais sur ce sujet. C'est
-que, sans doute, tu ne sais pas les idées qu'éveille en moi le nom
-d'auteur. Ce n'est pas la tribune de l'homme politique, les haines
-et les applaudissements qui grondent autour d'un chef d'école. C'est
-la mansarde de la grande ville, le chalet de la montagne; une vie
-douce peuplée de mes rêves; aucun souci matériel; deux ou trois amis
-pour rêver et divaguer avec moi, une tâche non imposée, un travail
-d'inspiration. Puis, il est vrai, le murmure flatteur de la foule,
-non tant pour contenter mon orgueil, que pour faire grincer mes
-ennemis--(hélas! j'en ai). L'estime de tous, l'aisance pour me moquer
-de la richesse.--Je sais bien que cela n'arrivera jamais, que si
-même je me faisais un nom, il y aurait bien des sifflets parmi les
-applaudissements, bien du vacarme, bien du trouble. Je sais que je
-ne serai peut-être pas heureux, que je m'éloignerai d'autant plus du
-bonheur que je rêve.--Mais quel est celui qui peut se vanter de marcher
-plus droit que moi, d'avoir si bien déchiré le voile de l'avenir, qu'il
-tende à son but sans craindre les bornes du chemin. Toi-même, qui a
-mis ton espoir dans le travail, qui crois parvenir au bonheur avec ce
-puissant levier, sais-tu si une paille, une plume, un rien, ne le fera
-pas voler en éclats, t'écrasant sous l'énorme bloc que tu tâchais de
-soulever.--Crois-moi, nous marchons en aveugles; nous jurons dix ans
-que nous agissons avec sagesse, puis un jour nous nous apercevons que
-nous sommes de grands fous. Tu auras l'aisance, l'estime, j'aurais
-_peut-être_ un peu de renom; est-ce assez pour être assuré de vivre
-heureux, lorsqu'un caprice enfantin nous plonge dans la douleur, si
-nous ne pouvons le satisfaire? En vérité, je le le dis, ne vendons pas
-la peau de l'ours avant de l'avoir tué; ne rions pas avant d'éprouver
-une cause de joie. Ou plutôt, morbleu! rions, rions à perdre haleine,
-rions des autres, rions de nous, rions de l'univers entier. Au moins,
-on s'étourdit.
-
-Cézanne me parle de toi. Il confesse son tort et m'assure qu'il va
-changer de caractère. Puisqu'il a entamé ce chapitre, je compte lui
-dire mon avis sur sa manière d'agir; je n'aurais pas commencé, mais je
-crois qu'il est inutile à présent d'attendre le mois d'août pour tenter
-votre rapprochement
-
-J'attends chaque jour une lettre de toi. Voici plus de quinze jours que
-tu me fis la promesse d'être plus exact; j'en attends les effets. Quant
-à moi, si je suis en retard, ce n'est nullement de ma faute; je me
-suis trouvé indisposé, et pour ne pas te faire attendre j'achève cette
-lettre à mon bureau; on fait un tapage épouvantable autour de moi, sois
-donc indulgent pour la seconde partie de cette missive.--Le temps se
-remet. Dimanche, je suis allé m'égarer dans le bois de Vincennes, le
-rossignol chantait, le ciel était bleu, sans nuage. Hélas! ce n'était
-pas là pourtant ma belle Provence,--beau pays, sales habitants. Ne va
-pas te fâcher, au moins. Mes respects à tes parents.
-
-
- Je le serre la main. Ton ami,
-
- E. ZOLA.
-
-
-
- IX
-
-
- Mon cher Baille,
-
- Aux Docks, 14 mai, 3 heures.
-
-
-Rien ne vient.--je me décide à t'envoyer cette lettre.
-
-J'ai attendu vainement jusqu'à ce jour une lettre de toi, pour répondre
-sur ce dont tu me parlerais, et rendre par là-même ma lettre plus
-intéressante pour toi. Mais ne voyant rien venir, ne voyant que la
-nature qui verdoie et la route qui poudroie, j'ai pensé qu'il était
-bon de ne pas attendre davantage une chose aussi rare, aussi peu sûre
-qu'une de tes lettres. Vraiment, je finirai par me mettre en colère;
-tant que tu ne m'avais rien promis, passe encore! mais du moment
-que tu me traces un beau programme, où tu m'annonces une avalanche
-de missives, n'ai-je pas raison de t'en vouloir, lorsque tu restes
-un grand mois silencieux comme un Turc accroupi. Je suis sûr que tu
-t'accuses toi-même. Que diable! les _meà culpà_ sont bons pour les
-jolies pécheresses qui ne se frappent la poitrine que pour pécher
-ensuite avec plus de liberté. Toi, un homme raisonnable, un savant,
-n'es-tu pas honteux, connaissant ta faute, d'y retomber sans cesse.
-Baille, Baille, mon doux ami, je vais me fâcher.
-
-Aux choses sérieuses d'abord.--Ainsi, je te l'ai dit, j'ai écrit à
-Cézanne au sujet de la froideur avec laquelle il t'avait reçu. Je ne
-puis mieux faire que de te transcrire ici, textuellement, les quelques
-mots qu'il m'a répondus à cet égard; les voici:
-
- --«Tu craindrais, d'après ta dernière lettre, que notre amitié avec
- Baille faiblit. Oh! non, car, morbleu, c'est un bon garçon; mais tu
- sais bien qu'avec mon caractère comme ça, je ne sais trop ce que je
- fais, et donc si j'avais envers lui quelques torts, eh bien, qu'il
- me les pardonne: mais autrement, tu sais que nous sommes très bien
- ensemble, mais j'approuve ce que tu me dis, car tu as raison. Donc
- nous sommes toujours très amis.»
-
-Tu le vois, mon cher Baille, j'avais bien jugé que ce n'était qu'un
-nuage léger qui s'évanouirait au premier vent; je t'avais bien dit
-que ce pauvre vieux ne sait pas toujours ce qu'il fait, comme il
-l'avoue assez plaisamment lui-même; et que, lorsqu'il vous chagrine,
-il ne faut pas s'en prendre à son cœur, mais au mauvais démon qui
-obscurcit sa pensée. C'est une âme d'or, je le répète, un ami qui
-peut nous comprendre, aussi fou que nous, aussi rêveur.--Je ne suis
-pas d'avis qu'il connaisse les lettres échangées entre nous, au sujet
-de votre paix; il faut même qu'il croie que j'ai agi à ton insu,
-qu'il ignore, en un mot, que tu t'es plaint de lui, que vous avez été
-brouillés un instant.--Quant à ta conduite envers lui jusqu'au mois
-d'août, époque à laquelle nos belles parties recommenceront, elle doit
-être celle-ci,--toujours selon moi, bien entendu:--tu lui écriras
-régulièrement quelques lettres, sans trop te plaindre des retards
-qu'il pourra mettre lui-même à te répondre; que ces lettres soient
-comme par le passé, affectueuses, surtout exemptes de toute allusion,
-de tout souvenir qui pourraient rappeler votre petite brouille; en un
-mot, qu'il en soit entre vous comme si rien ne s'était passé. C'est un
-convalescent que nous traitons, et si nous ne voulons pas de rechute,
-évitons les imprudences.--Tu comprends ce qui me fait parler ainsi, la
-crainte de voir se rompre notre amical triumvirat. Aussi tu excuseras
-mon ton de pédant, mes craintes exagérées, mes précautions peut-être
-inutiles, en mettant le tout sur l'amitié que je vous porte à tous les
-deux.
-
-Je voudrais te faire comprendre ma maladie morale.--Lorsque je jette
-un regard à l'horizon, je me vois seul; rien ne m'attache à la vie,
-ni haine, ni amour. Je me demande avec angoisse si je n'ai pas de
-cœur, si le ciel m'a fait misérable, si je ne suis qu'un tas de boue
-incapable de briller. La solitude, la solitude sans forme, voilà ce
-qui m'effraye; et cette solitude, étrange chose, c'est moi qui me la
-suis créée. Moi, qui ne croyant personne digne de ma confiance, suis
-resté sans ami, sans maîtresse, dans cet immense Paris, moi qui, de
-crainte de n'être pas compris, n'ai rien dit, rien confié. Suis-je
-donc un sot orgueilleux? Je me juge sévèrement et pourtant je me juge
-exempt d'orgueil. Si j'ai agi ainsi, si je me suis enfermé, en égoïste,
-avec mes joies et mes douleurs; c'est que jusqu'à présent je n'ai pas
-encore trouvé une âme qui sympathise avec la mienne; c'est que je me
-suis agité dans un monde d'imbéciles, sans cœur pour la plupart. La
-solitude, ô mon Dieu! la solitude peuplée de chères visions, est bien
-calme, bien douce, mais il arrive un moment où le rêve du poète ne lui
-suffit plus, où son âme ne peut plus se contenter d'ombres vaines.
-Alors il cherche autour de lui ce qu'il a vu en songe, il ne le trouve
-pas et il souffre. Il veut revenir à son rêve, mais le rêve ne veut
-plus de lui; la solitude ne lui parait plus qu'un grand abîme noir, et
-il souffre. Il souffre toujours et partout.--Parfois je vais dans un
-théâtre, sur une place publique, pour m'étourdir; mais lorsque je me
-retrouve, le soir, seul dans mon lit, mon cœur se serre affreusement,
-je suis seul, seul de corps, seul d'âme. Je cherche en vain à me
-cramponner à la vie; je voudrais avoir une espérance qui me fasse
-vivre la veille pour le lendemain, je voudrais vivre, en un mot. Mais
-toujours, là, devant moi, s'étend le grand désert; à quoi bon la joie,
-à quoi bon la douleur, si cette joie, cette douleur n'est que pour moi,
-si je ne puis pas la partager avec une âme sœur. Vraiment, mon pauvre
-vieux, je suis bien malade, il me faut une suprême décision pour me
-tirer de là. Aurai-je le courage de la prendre?
-
-Je viens de dire que je n'avais rencontré aucune âme qui sympathise
-avec la mienne. Tu sais bien le contraire, toi; Cézanne aussi. Mais
-vous êtes si loin, les lettres sont un si faible moyen. Qui sait si
-nous ne sommes pas destinés à passer notre vie les uns loin des autres.
-Aussi, lorsque je pense à vous, à vous les seuls auxquels je me confie,
-je souffre encore davantage: n'avoir rencontré que vous et vous perdre!
-
-
-
- Docks, 16 mai, 1 heure.
-
-
-J'ai encore attendu deux jours pour voir si rien ne venait--mais en
-vain. Je vais donc finir cette lettre tant bien que mal--sans te dire
-plus de sottise, mais n'en pensant pas moins.
-
-Je ne sais si tu ignores que mons. Chaillan est ici depuis environ un
-mois. Il fait canne, le beau jeune homme! il va peindre au Louvre, le
-grand artiste! Vraiment, il n'y a que les imbéciles qui soient contents
-d'eux, qui s'admirent de bonne foi, jurent que rien n'est plus facile
-que de faire un chef-d'œuvre. Chaillan au Louvre! qu'en penses-tu? ô
-toi qui le connais. N'est-ce pas une verrue sur un joli visage, un
-tas d'ordures sur un parquet ciré? Chaillan au Louvre! que le diable
-m'emporte, si ce n'est du talent, je lui accorde du toupet.--L'autre
-soir, m'ennuyant grandement, je me dirigeais vers le nouvel appartement
-qu'il a choisi pour son auguste personne. Dans une rue étroite, une
-grande coquine de maison, haute, froide, dégoûtante. Je passe par une
-sale boutique, je gravis quatre étages d'un sale escalier. Je frappe.
-Il était neuf heures du soir; un beau dimanche qui, par hasard, avait
-vu briller le soleil et voyait scintiller les étoiles. Je frappe donc:
-silence complet, puis un _Qui est là?_ suivi d'un _Je commençais à
-m'endormir_. Dormir à cette heure, un jour de fête, lorsque la nuit
-était si claire et si douce! Je manquai de dégringoler les quatre
-étages d'étonnement. Enfin, le beau Chaillan vint m'ouvrir, coiffé d'un
-superbe bonnet de coton et la bouche fendue par un incommensurable
-sourire. Il me fit voir une copie de la _Descente de Croix_ de Rubens.
-Du Chaillan-Rubens, c'est triste, je t'en réponds, bien triste à voir.
-Heureusement il faisait nuit et je n'ai pas aperçu toute l'horreur
-de cette petite toile. Avec un air modeste: «C'est une ébauche, me
-disait-il, à grands coups, sans prétentions, je finirai cela plus
-tard, je le corrigerai». L'innocent! je connais cette comédie que
-chacun joue devant son œuvre, cette œuvre qu'il a tant soignée, qu'il
-a si souvent revue, et qu'il donne ensuite comme une simple ébauche,
-un simple canevas qu'il a jeté en quelques minutes sur la toile, sur
-le papier.--Une autre copie se balançait à un clou; mais celle-là,
-véritable ébauche, offrait un tel mélange informe de couleurs que je
-n'ai pu comprendre ni ce que c'était, ni de quel tableau elle était
-tirée.--Il m'a fort amusé, ce grave garçon, par ses réflexions, ses
-étonnements, sa _bonhomie_. J'aurais plus ri encore, si nous avions
-été deux; ne te souviens-tu pas de sa chambre à Aix, et de ce portrait
-qu'il avait fait _gratis?_ Ce mot-là le peint tout entier.--Je fus
-chassé de sa mansarde par une odeur peu agréable qui s'exhalait; je
-suis encore dans une grande perplexité au sujet de ladite vapeur âcre,
-d'une puanteur _sui generis_. Était-ce un pot? était-ce la chambre
-elle-même? était-ce ...? Vraiment, voilà le problème le plus ardu que
-je connaisse.
-
-Il est un autre Aixois à Paris en ce moment, c'est ton cousin, Coupin
-Albert. Ayant su son adresse, rue du Plâtre, 13, je m'y suis rendu le
-samedi de Pâques. Il reste là, chez un négociant, dans une fabrique
-de chapeaux, et je le trouvai tapant de tout son cœur sur du poil de
-lapin. Malgré la promesse que nous fîmes de nous revoir, je n'y suis
-plus retourné; un de ces jours cependant je compte aller lui serrer la
-main.
-
-Le temps est fort inégal, un jour de beau temps, un jour de pluie.
-Je suis allé pourtant m'égarer sous les ombrages de Saint-Cloud, de
-Saint-Mandé et de Versailles; ces sites-là sont charmants, sauvages
-parfois, même pittoresques. Une bonne pipe à la bouche, un rêve doré
-dans la cervelle, et l'on peut encore y passer de doux instants. Nous
-irons visiter ces bois l'année prochaine, alors que tu seras ici, et
-que mercredis et dimanches t'appartiendront; ce sera pour moi un temps
-de joie folle, en comparaison du temps présent. Je t'aurai près de moi;
-je ne désespère pas d'entraîner Cézanne. Oh! la belle vie, la belle vie
-que nous mènerons!
-
-Hier soir, j'étais à ma fenêtre du premier, fenêtre qui donne sur
-la rue. Je regardais la foule, qui s'écoulait bruyante et pressée;
-il pouvait être dix heures. Voici venir deux hommes ivres, criant
-et gesticulant: «Vois-tu, disait l'un, je te donnerais dix mille
-francs,--si je les avais. Tu es un homme d'honneur, et je suis ton
-ami.» Et là-dessus, ils s'embrassèrent, larmoyant et se serrant à
-s'étouffer. N'est-il pas étonnant que l'ivresse, chez la plupart,
-éveille les bons sentiments? N'as-tu pas remarqué que, dans ces
-moments, l'égoïsme, les calculs d'intérêt disparaissent, que ce sont
-des moments d'effusion, de générosité?--On perd sa raison, me diras-tu.
-C'est vrai; mais il semble que la partie de raison que l'on perd soit
-la partie méchante, celle que donne le contact des hommes. On est
-tout cœur, on est franc, rieur; en un mot, l'homme ivre, perdant le
-sentiment des dangers, perdant sa dissimulation, fruits des rapports
-entre hommes civilisés, revient à l'état nature, tel que l'a créé Dieu,
-sinon que sa pensée est obscurcie. Buvons donc, et du meilleur!
-
-Je termine cette lettre, qui n'est pas des plus intéressantes, en
-t'accusant une dernière fois de paresse. Je veux, au mois d'août, te
-montrer le nombre de lettres de Cézanne, et te faire rougir en le
-comparant à celui des tiennes.
-
-N'importe, je te serre la main très affectueusement.
-
-
- Ton ami,
-
- E. ZOLA.
-
-
-
- X
-
-
- Paris, 2 juin 1860.
-
- Mon cher Baille,
-
-
-Je n'ai encore pu retrouver ton avant-dernière lettre, égarée sans
-doute par la poste. Je me contente donc de répondre à celle du 24 mai;
-c'est déjà une tâche assez lourde.
-
-Quant aux reproches que je t'adressais, je suis bien forcé d'en
-rétracter une partie, et pour ton indisposition, et pour cette missive
-perdue. J'ai toujours maudit de bon cœur les exercices gymnastiques;
-mais, depuis ton accident, je suis encore plus courroucé contre eux.
-Se donner une blessure, une souffrance de toute la vie, et cela en
-grimpant à un trapèze! Mon pauvre vieux, je te plains et, en même
-temps, je suis un peu en colère contre toi.
-
-Tu me parles d'_Indiana_, tu m'en donnes une courte analyse, puis tu
-tâches de voir la pensée qui a donné naissance à cette œuvre. Je crois
-que tu l'as lue trop rapidement pour bien la comprendre. J'étais bien
-jeune lorsque je l'ai dévorée, comme toi; mais, autant que je puis m'en
-souvenir, elle ne m'a laissé qu'une impression pénible. George Sand
-y reconnaît que le bonheur ne peut exister dans le mariage, et qu'un
-amant est aussi incapable de le donner qu'un mari. Quel est donc le
-sort de cette Indiana, de la femme dont elle est la personnification?
-Malheureuse en ménage, malheureuse en amour, qu'elle reste fidèle,
-qu'elle devienne adultère, elle ne trouve partout que larmes et
-sanglots. N'est-ce pas décourageant? Pas une oasis où se reposer, deux
-abîmes aussi profonds, aussi noirs l'un que l'autre, et, pour comble
-d'infortune, presque toujours les deux à la fois. Chacun sait que
-George Sand n'est pas partisan du mariage; aussi, rien de plus terrible
-pour moi que de voir cet auteur niant l'amour hors du mariage, c'est le
-nier partout, c'est à décourager les cœurs de vingt ans. Comme je n'ai
-plus bien présent à la mémoire le livre dont je te parle, il se peut
-que je me trompe. Cependant, je crois résumer la pensée de l'écrivain
-en répétant que, nous montrant d'abord la jalousie du mari et ensuite
-l'égoïsme de l'amant, nous faisant voir combien les hommes sont petits
-auprès des femmes, il exalte ces dernières et conclut qu'elles seules
-savent aimer. Seulement,--et c'est là le drame pénible,--en mettant la
-femme sur un haut piédestal, en l'élevant au-dessus de la foule, il
-l'isole par là même et la fait pleurer sur sa solitude. Je crois me
-rappeler maintenant qu'Indiana finit par trouver un amant digne d'elle;
-mais ce dénouement, donné peut-être aussi pour contenter le lecteur, ne
-saurait vous faire oublier ce qu'a souffert Indiana avec Raymond; on
-n'en reste pas moins triste et découragé.--D'ailleurs, je relirai ce
-volume et je t'en reparlerai.
-
-J'aborde maintenant la partie capitale de ta lettre. Je me tairais
-peut-être s'il ne s'agissait que de moi, chétif; mais me juger comme
-tu le fais, c'est juger toute l'école lyrique moderne; non pas que
-je me compare un instant à nos maîtres, je n'ai d'ailleurs rien
-produit,--mais parce que tu sembles plutôt t'attaquer à la poésie
-lyrique en général, qu'à mes méchants vers en particulier.--Lorsqu'on
-juge un homme, on doit nécessairement avoir égard à l'époque sous
-laquelle il vit, aux idées qui l'ont accueilli au sortir du berceau.
-Tu as parfaitement compris cela et tu traces de moi un portrait un peu
-de fantaisie, le portrait du poète du XIXe siècle.--Comment, vas-tu
-dire, avec tous les blâmes que je t'adresse, tu prétends que j'ai
-fait là le portrait d'un Musset, d'un Lamartine, d'un Victor Hugo?
-Certes oui; ce que tu me dis, on le leur a dit fort souvent, et plus
-durement encore. Pour ma part, je trouve que ta critique à mon égard
-n'est nullement sévère; toute mon excuse est dans le temps où je vis.
-Notre siècle est un siècle de transition; sortant d'un passé abhorré,
-nous marchons vers un avenir inconnu. Comme nous sommes Français,
-c'est-à-dire impatients par excellence, nous nous hâtons, nous nous
-hâtons. Ainsi donc, ce qui caractérise notre temps, c'est cette fougue,
-cette activité dévorante; activité dans les sciences, activité dans le
-commerce, dans les arts, partout: les chemins de fer, l'électricité
-appliquée à la télégraphie, la vapeur faisant mouvoir les navires,
-l'aérostat s'élançant dans les airs. Dans le domaine politique, c'est
-bien pis: les peuples se soulèvent, les empires tendent à l'unité. Dans
-la religion, tout est ébranlé; à ce monde nouveau qui va surgir, il
-faut une religion jeune et vivace. Le monde se précipite donc dans un
-sentier de l'avenir, courant et pressé de voir ce qui l'attend au bout
-de sa course. Que fera donc le poète? sera-t-il ce romancier du XVIe
-siècle flagellant sans pitié les vices de son temps, buvant frais et
-se moquant de Dieu et de Satan? Sera-t-il ce tragique du XVIIe siècle,
-portant perruque et rangeant mathématiquement ses alexandrins deux par
-deux? Sera-t-il enfin ce philosophe du XVIIIe siècle, niant tout, afin
-de nier le droit divin qu'invoquaient les rois, ébranlant l'ancienne
-société pour en faire germer une nouvelle sur ses débris? Non, ce qui
-s'est fait dans ces temps passés a eu sa raison d'être; mais nous
-serions parfaitement ridicules de nous lever comme des momies de leur
-tombeau, et de venir déclamer à la foule béante des railleries qu'elle
-ne comprendrait pas. Et, quand même nous voudrions renier la date de
-notre naissance, nous ne le pourrions pas; le poète peut emprunter la
-forme de Rabelais, de Corneille, de Voltaire; mais l'idée sera toujours
-moderne. Ce seront toujours ces élans vers Dieu, ces cris d'une âme
-qui demande avec des pleurs la sainte croyance des temps évangéliques,
-le saint amour de la femme; ce seront ces blasphèmes d'un cœur ulcéré
-par le doute et qui, en reniant tout ce qu'il y a de pur et de saint,
-recherche avec angoisse à recevoir un démenti. Ce sera toujours ce
-poète saisissant la plume au berceau, ne faisant plus de la littérature
-avec un traité de rhétorique, mais avec les blessures de son cœur; se
-sauvant des pédagogues, qui ne sont pas de son temps, et, dans une
-sublime ignorance, racontant ses chères visions. Ce sera toujours ce
-poète interrogeant le futur, divaguant et se perdant dans la nue pour
-aller demander le grand mal au Seigneur, bâtissant utopies sur utopies,
-toujours dévoré par sa fiévreuse activité. Même, j'irai plus loin, la
-paresse rêveuse, ces moments où l'on sommeille à demi, regardant les
-nuages glisser, qu'est-ce, sinon un résultat de l'activité dont je
-te parle? Il serait trop long d'écrire ce qu'on ressent, on préfère
-le rêver,--j'en parle sciemment. Voilà ce que sont les poètes de
-notre siècle, voilà notre école lyrique. Je parle de tous, des bons
-comme des mauvais, de ceux qui écrivent comme de ceux qui n'écrivent
-pas.--Vous autres, lycéens, vous avez ce grand défaut, c'est que vous
-n'êtes pas de votre temps. Vous ne vivez pas dans le passé; puis,
-lorsque vous sortez des bancs, vous restez tout étonnés de notre
-manière de faire. Vous savez bien ce qu'on faisait sous François Ier;
-mais, sous Napoléon III, c'est une autre chanson. Les esprits jeunes
-suivent bientôt la pente commune; mais les esprits encroûtés dans un
-travail bestial grondent toujours comme des ours en mauvaise humeur,
-blâmant ceci, blâmant cela, et s'écriant toujours: «. Ah! jadis!»
-Les sots! dédaignant notre époque si belle, si sainte! Lorsque la
-mère porte encore son enfant dans son sein, on s'incline devant elle;
-inclinez-vous donc, brutes, devant notre siècle plein de promesses pour
-vos petits-neveux.--Je ne dis pas cela pour toi, au moins, et tu ne
-serais pas mon ami si tu ressemblais à certains quadrupèdes savants que
-j'ai connus.
-
-Tu vois donc que tes blâmes ne m'ont blessé en aucune façon: tu m'as
-dit que je suis de mon temps, c'est juste, et je t'en remercie;--non
-pas que je me drape dans mon ignorance comme un gueux espagnol dans
-son manteau troué; non pas que je pense que Musset ignorait comme
-moi le français et l'orthographe; ce serait d'un sot orgueilleux. Au
-contraire, j'ai toujours eu l'idée d'étudier la grammaire à fond,
-l'histoire, etc. Mais un sot savant est plus sot qu'un sot ignorant et
-si, sottise il y a chez moi, j'aime mieux qu'elle soit ignorante que
-savante. D'ailleurs, la science n'est pas mon affaire; c'est un lourd
-fardeau, très difficile à mettre sur les épaules. Je le répète, toute
-mon ambition est de connaître la grammaire et l'histoire. Que ferais-je
-du reste? j'aime mieux tout tirer de moi que de le tirer des autres.
-
-Quant à ton reproche si souvent répété de ne pas aimer les classiques,
-je ne le mérite en aucune façon. Je t'ai déjà dit souvent que
-j'admirais beaucoup ces messieurs, j'aime le beau partout où je le
-trouve. Je les lis même quelquefois, je vais voir jouer leurs œuvres.
-Tu m'accuses de systèmes et tu as tort; rien n'est moins systématique
-que mon esprit, et c'est bien pour cela que je n'ai jamais pu souffrir
-les pédants, reproche, je dirai louange, que tu me fais aussi et que je
-mérite pleinement.
-
-Tu m'accuses de manquer de sang-froid, de bon sens et de raison.
-Ces mots sont fort élastiques et je ne les comprends pas trop bien;
-d'ailleurs, je te renvoie à ce que je te dis plus haut sur nos poètes.
-
-Ensuite tu quittes le poète et tu t'adresses à l'homme. Tu m'accuses
-de ne pas envisager la réalité avec courage, de ne pas me créer une
-position qu'on puisse avouer. Mon pauvre vieux, tu parles comme un
-enfant. La réalité, mais ce n'est qu'un mot pour toi! Où l'as-tu
-rencontrée, où t'es-tu heurté contre elle, toi, toujours enfermé dans
-un lycée, sûr le matin d'avoir du pain pour le soir, toi qui marches
-droit à un but réel, et que le rêve n'égare plus depuis longtemps. La
-réalité! vraiment oui, je la connais, et tu n'as que faire de m'en
-parler. Tu ressembles à cet aveugle qui indiquait les bornes du chemin
-à son compagnon, possédant deux bons yeux. D'ailleurs, pourquoi t'en
-vouloir, tu ne peux me juger que par mes lettres, que par ces lettres
-si chères où je rêve, où je vis. Tu ne sais pas la lutte que je souffre
-intérieurement, tu ne sais pas le parti que je vais prendre. Le rieur,
-le poète, voilà celui que vous voyez, ô mes amis, mais l'homme s'est
-caché jusqu'ici, peut-être par amour-propre, peut-être par d'autres
-raisons. A toi, mon meilleur ami, à toi et à Cézanne, je vous dirai
-tout un jour, mais croyez bien l'un et l'autre que je ne suis pas cet
-étourdi que vous pensez, que je ne prends un parti qu'après y avoir
-longtemps réfléchi, que la réalité m'occupe tout le jour et que je ne
-rêve que pour me délasser. D'ailleurs, je ne te le cacherai pas, je ne
-veux une position que pour me permettre de rêver à l'aise. Tôt or tard
-j'en reviendrai à la poésie; ce que je désire, c'est de pouvoir m'y
-livrer sans être à charge à personne et de pouvoir manger un morceau
-de pain et boire un verre d'eau. Tu me parles de la fausse gloire
-des poètes; tu les appelles fous, tu cries que tu ne seras pas aussi
-sot qu'eux, d'aller pour un applaudissement mourir dans un grenier.
-Je t'ai déjà dit, dans une de mes lettres, une chose qui aurait dû
-t'empêcher d'avancer de nouveau ce blasphème. Crois-tu donc que le
-poète ne travaille que pour la gloire? crois-tu donc qu'il n'est poussé
-à chanter que par ce mobile? Non, il prend sa lyre dans la solitude,
-perd de vue ce monde, et ne vit que dans le monde des esprits. C'est sa
-vie, pourquoi le railler, l'accuser de folie: il te dira que tu ne le
-comprends pas, que tu n'es pas poète, et il aura raison. Je veux vivre
-heureux: voilà ton éternel refrain. Eh! mon Dieu, tout le monde veut
-vivre heureux; tu as ton bonheur, le poète a le sien: chacun marche où
-Dieu l'appelle, le lâche est celui qui se plaint des épines et refuse
-d'avancer.
-
-Bien entendu, que nos différentes manières de voir ne fassent pas
-faiblir notre amitié. Tu me connais et tu sais que je ne suis rien
-moins que fat. Je sais ce que je veux; je n'ai jamais cherché à me
-dresser sur la pointe des pieds. Aussi, si je combats quelques-unes des
-idées contenues dans ta dernière lettre, ce n'est pas que je trouve ta
-critique trop sévère, au contraire. Tu me vantes, tu m'appelles poète
-et je ne suis qu'un pauvre rêveur. C'est tout simplement que nos idées
-ne sont pas les mêmes. Je te réponds franchement en ami, ne craignant
-pas de te blesser, et sur que ma franchise ne sera pas mise par toi sur
-le compte de l'irritation.
-
-Je suis pressé et suis obligé de quitter ce sujet. Je comptais répondre
-phrase par phrase à ta lettre et je me vois forcé de garder le silence
-sur bien des points. Je me contenterai d'ajouter que j'ai lu La Bruyère
-et que je l'admire autant que toi.
-
-Le vieux Cézanne me dit dans chacune de ses lettres de te souhaiter
-le bonjour. Il me demande ton adresse, pour t'écrire fort souvent. Je
-m'étonne qu'il ne la sache pas, et cela prouve, non seulement qu'il ne
-t'écrivait pas, mais que tu gardais le même silence que lui. Enfin,
-comme c'est une demande qui montre ses bons sentiments, je vais le
-satisfaire. Voilà donc une petite brouille passée à l'état de légende.
-
-Ma vie n'est pas aussi triste que cet hiver. Je ne suis pas aussi
-seul, je sors un peu plus, enfin je suis plus actif et moins songeur.
-Je crois que mon mauvais temps est fini: voici le mois de septembre
-qui vient, mois où j'espère t'avoir à Paris; d'un autre côté, Cézanne
-peut venir, et notre trio serait au grand complet. J'ai pris une ferme
-résolution, je te la dirai dès que je l'aurai mise à exécution.
-
-Chaillan te souhaite le bonjour. Il doit faire mon portrait, nu,
-quelque peu drapé, tenant une lyre antique et les yeux au ciel: je
-m'apprête à rire comme un bossu. Tu me proposes de m'écrire une lettre
-sur le style, j'accepte de grand cœur, je t'en supplie même d'autant
-plus que ce sont des questions auxquelles j'ai longtemps rêvé. En
-attendant, pousse-toi de l'agrément, comme dit Cézanne: bois, ris,
-fume, et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
-Je te serre la main. Mes respects à tes parents.
-
-
- Ton ami,
-
- E. ZOLA.
-
-
-Cette lettre est fort embrouillée, tant pis. J'avais préparé un nouvel
-article sur l'amour, je te l'enverrai plus tard.
-
-
-
- XI
-
-
- Paris, 10 juin 1861.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Je subis depuis quelques jours une rude attaque de spleen. Cette
-maladie offre chez moi des caractères singuliers; abattement mêlé
-d'inquiétude, souffrance physique et morale. Tout me semble couvert
-d'un voile noir; je ne suis bien nulle part, j'exagère tout en
-douleur comme en joie. De plus, d'une indifférence presque complète
-du bien et du mal: ma vue troublée, incapable de juger. Et enfin
-un ennui immense décolorant et déflorant toutes mes sensations: un
-ennui qui me suit partout, changeant ma vie en fardeau, annulant le
-passé et souillant l'avenir. Plus je vais, et plus je vois nettement
-ma malheureuse position. Résolu de faire un travail quelconque pour
-vivre, je ne puis pas même trouver ce travail. Ce n'est pas assez
-de douleur d'avoir dit adieu à la vie que je rêvais, il faut encore
-que la réalité ne veuille pas de moi, lorsque je me soumets à elle.
-Pauvre oiseau qui consentirait à laisser couper ses ailes, puis qui,
-le sacrifice accompli, chancellerait sur ses pattes et ne pourrait
-marcher! D'ailleurs, si je trouvais un emploi, quel chemin de traverse
-pour arriver à mon but! Quels obstacles à vaincre, quelle lutte de
-chaque jour! Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du
-pain, puis dans les moments perdus revenir à la Muse, tâcher de se
-créer un nom littéraire, certes, c'est le rêve le plus irréalisable que
-j'aie fait! Je t'avouerai cependant, ce n'est pas cette existence de
-lutte sourde qui m'effraye; il ne s'agit que d'avoir de la constance
-et de l'espoir. Mon tourment de chaque jour est de voir mes recherches
-vaines jusqu'ici; décidé à prendre la première place venue, je tremble
-que cette place ne me cloître entièrement, qu'elle n'exige toutes mes
-heures, même celles que je destine à la Muse. C'est cette vague terreur
-de l'inconnu qui me trouble; c'est en quelque sorte la cause du spleen
-dont je te parlais tantôt. Joins à cela, je ne sais quelle maladie
-physique, sur laquelle aucun médecin ne m'a répondu d'une manière
-satisfaisante. Mon système digestif est profondément troublé. J'éprouve
-des pesanteurs dans l'estomac et les entrailles; tantôt je mangerais un
-bœuf, tantôt la nourriture me dégoûte. Ce mal tout physique réagit sur
-le moral; et on ne saurait trouver un garçon de plus maussade compagnie
-que moi, lorsque, tout à la fois, mon ventre et l'avenir m'inquiètent.
-
-Après tout, si ma position doit s'améliorer un jour,--et il faut
-l'espérer,--je n'en veux pas trop au ciel de me faire connaître le
-revers de la médaille. Au fond, ma gaieté est toujours vivace; un
-mot, un geste, un rien la fait éclater, rieuse et bavarde. La surface
-seule est triste chez moi; si quelquefois le découragement pénètre
-plus loin, ce n'est que pour un temps; bientôt la moindre pensée
-me distrait, le moindre plan de poème ou de nouvelle, je caresse
-cette pensée, et, lorsque je reviens à la réalité, je la vois tout
-différemment; les contours trop aigus se sont arrondis, les laideurs
-ne sont plus repoussantes. Je la vois sans trop de chagrin, nous
-finissons même par faire bon ménage. Et la conclusion est toujours que
-je ne saurais être misérable, que je ne suis pas un imbécile et que
-je parviendrai à me suffire.--D'ailleurs, j'ai fait grande provision
-de philosophie; je lis et relis Montaigne; homme de grand sens, ne se
-prononçant jamais pour telle ou telle secte, ou plutôt se prononçant
-tour à tour pour le bien qu'il remarque en chacune d'elles, il possède
-en quelque sorte une philosophie essence de toutes les philosophies.
-Je me plais beaucoup avec lui. Il m'apprend une foule de choses, me
-console et m'encourage toujours, enfin me fait supporter mes peines
-avec un sourire et accepter mes joies sans éclats insensés. C'est là
-l'homme qu'il me fallait: point de pédantisme, point de ces grands mots
-qui m'effarouchent, une raison droite, parfois railleuse, toujours
-élevée. Il n'est pas jusqu'à son style, ce bon vieux style français
-qui ne m'attache à lui; j'aime cette allure libre, cette grammaire,
-cette orthographe si peu stables; j'aime ces tournures singulières,
-mais justes, ces phrases mal polies, contournées et bizarres, mais
-puissantes et toujours vraies. En un mot, je suis son disciple, son
-fervent admirateur; et c'est bien le moins de lui donner mon amour, à
-lui, qui me donne sa fermeté, sa gaieté.
-
-Je ne sais trop, à vrai dire, quel sera le résultat des mois qui
-s'écoulent. Si je n'avais pas ma mère, je me serais fait soldat.
-Ne crois pas que ce soit une pensée d'enfant né dans une heure de
-tristesse; c'est tout simplement la conclusion de ce qui m'arrive en
-idées et en faits depuis un an. Comme je n'ose seulement pas en parler
-à ma famille, je continue donc à chercher un emploi. Je te l'ai souvent
-répété: un travail pour vivre et pour me faciliter la littérature,
-c'est là ce qu'il me faut trouver; c'est là en quelque sorte le pivot
-sur lequel doit tourner mon existence, le but que je poursuis, tantôt
-riant, tantôt pleurant.
-
-Je vois Cézanne rarement. Hélas! ce n'est plus comme à Aix, lorsque
-nous avions dix-huit ans, que nous étions libres et sans souci de
-l'avenir. Les exigences de la vie, le travail séparé, nous éloignent
-maintenant. Le matin Paul va chez Suisse, moi je reste à écrire dans ma
-chambre. A onze heures nous déjeunons, chacun de notre côté. Parfois
-à midi, je vais chez lui, et alors il travaille à mon portrait. Puis
-il va dessiner le reste du jour chez Villevieille; il soupe, se couche
-de bonne heure, et je ne le vois plus. Est-ce là ce que j'avais
-espéré?--Paul est toujours cet excellent fantasque garçon que j'ai
-connu au collège. Pour preuve qu'il ne perd rien de son originalité,
-je n'ai qu'à te dire qu'à peine arrivé ici, il parlait de retourner à
-Aix; avoir lutté trois ans pour son voyage et s'en soucier comme d'une
-paille! Avec un tel caractère, devant des changements de conduite si
-peu prévus et si peu raisonnables, j'avoue que je demeure muet et que
-je rengaine ma logique. Prouver quelque chose à Cézanne, ce serait
-vouloir persuader aux tours de Notre-Dame d'exécuter un quadrille. Il
-dirait peut-être oui, mais ne bougerait pas d'une ligne. Et observe
-que l'âge a développé chez lui l'entêtement, sans lui donner des
-sujets raisonnables de s'entêter. Il est fait d'une seule pièce, raide
-et dur sous la main; rien ne le plie, rien ne peut en arracher une
-concession. Il ne veut pas même discuter ce qu'il pense; il a horreur
-de la discussion, d'abord parce que parler fatigue, et ensuite parce
-qu'il lui faudrait changer d'avis si son adversaire avait raison. Le
-voilà donc jeté dans la vie, y apportant certaines idées, ne voulant
-en changer que sur son propre jugement; d'ailleurs, au demeurant
-le meilleur garçon du monde, disant toujours comme vous, effet de
-son horreur pour la discussion, mais n'en pensant pas moins selon
-sa petite tête. Lorsque ses lèvres disent oui, la plupart du temps
-son jugement dit non. Si, par hasard, il avance un avis contraire
-et que vous le discutiez, il s'emporte sans vouloir examiner, vous
-crie que vous n'entendez rien à la question et saute à autre chose.
-Allez donc discuter, que dis-je? converser seulement avec un garçon
-de cette trempe, vous ne gagnerez pas un pouce de terrain et vous en
-serez quitte pour avoir observé un caractère fort singulier. J'avais
-espéré que l'âge aurait apporté quelques modifications en lui. Mais
-je le retrouve tel que je l'ai laissé. Mon plan de conduite est donc
-bien simple: ne jamais entraver sa fantaisie; lui donner tout au plus
-des conseils très indirects; m'en remettre à sa bonne nature pour la
-continuation de notre amitié, ne jamais forcer sa main à serrer la
-mienne; en un mot, m'effacer complètement, l'accueillant toujours
-avec gaieté, le cherchant sans l'importuner, et m'en remettant à son
-bon plaisir pour le plus ou le moins d'intimité qu'il désire entre
-nous. Mon langage t'étonne peut-être, il est cependant logique. Paul
-est toujours pour moi un bon cœur, un ami qui sait me comprendre et
-m'apprécier. Seulement, comme chacun a sa nature, par sagesse je dois
-me conformer à ses humeurs, si je ne veux pas faire envoler son amitié.
-Peut-être pour conserver la tienne emploierais-je le raisonnement; avec
-lui ce serait tout perdre. Ne crois pas qu'il y ait quelque nuage entre
-nous; nous sommes toujours très unis, et tout ce que je viens de dire
-vient assez mal à propos de circonstances fortuites qui nous séparent
-plus que je ne le voudrais.
-
-J'ai une véritable indigestion d'alexandrins. Le poème de _l'Aérienne_
-que je viens de terminer a environ douze cents vers. Tu ne saurais
-croire l'effet que me produit ce travail achevé; c'est comme une
-lassitude mêlée de désenchantement. Je hais l'écriture; mon rêve une
-fois sur le papier n'est plus à mes yeux qu'une rapsodie. Ah! qu'il
-est préférable de se coucher sur la mousse, et là, de dérouler tout
-un poème par la pensée, de caresser les diverses situations sans les
-peindre par tel ou tel mot. Que ce récit, aux contours vagues, que
-l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le récit froid et arrêté que
-raconte la plume aux lecteurs! Dans l'un, l'idée règne seule, légère
-et lumineuse; dans l'autre, la matière pèse sur les ailes du poète et
-dispute l'espace à son vol. Par malheur, on veut se faire entendre
-et, dès lors, il faut écrire; il est peu de poètes assez sages pour
-consentir à n'être poète que pour eux; et pourtant c'est le seul moyen
-de conserver sa poésie fraîche et gracieuse. La matière, voilà ce qui
-tue, voilà l'éternel antagoniste de l'idée, ce qui met un frein à toute
-inspiration. Que de fois on pense bien, tout en disant mal.
-
-Une période de douze syllabes, coupée en deux membres égaux par une
-césure et de plus terminée par une rime, voilà le vers, voilà l'outil,
-toujours le même, donné au poète pour exprimer toutes les harmonies
-possibles, l'éclat de rire et le sanglot, les bruits des mers, des
-vents, des forêts. Certes, la matière est ingrate, la lyre n'a qu'une
-corde et que d'habileté il faut pour en tirer plusieurs sons. L'école
-romantique, qui a tout osé, n'a pas cependant augmenté ni diminué
-le nombre des syllabes d'un alexandrin. C'est dire qu'on ne l'osera
-jamais, pas plus moi qu'un autre. Quant à la césure, elle a été fort
-maltraitée par ladite école romantique. Ils se sont plu à qui mieux
-mieux à la rejeter qui au commencement, qui à la fin du vers; la
-place où on la voit le plus rarement dans certaines pièces de Musset
-est justement le milieu du vers où elle trônait depuis des siècles.
-Le vers qui est né de ces espiègleries, coupé et ne marchant que par
-saccades, a eu son temps et ses applaudissements. Mais il serait
-maladroit de vouloir le faire revivre; outre qu'on encourrait à juste
-titre le reproche de pastiche, on rééditerait une singularité qui, pour
-être originale, n'en est pas moins d'un certain mauvais goût. Ce que
-l'on supporte dans les écrivains de 1830, en raison de la puissante
-impulsion qu'ils ont imprimée en littérature, on le blâmerait dans un
-poète de nos jours. Ces vers-là ont pour excuse leur acte de naissance;
-puis on les pardonne à un auteur qui a fait ses preuves ailleurs et
-qui, dans un jour de boutade, semble dire au public: «Je te fais de
-mauvais vers, mais je pourrais en faire de bons, si je voulais».
-L'étude des romantiques est certes une des plus importantes pour les
-grands poètes. Ils ont semé les germes de l'avenir; seulement, comme
-ils réagissaient contre un autre principe, ils ont tout exagéré. Les
-classiques étaient d'une rigide exactitude à l'égard de la césure, ce
-qui coupait mathématiquement leurs vers et produisait à l'oreille le
-bruit monotone de six syllabes revenant toute la durée du morceau;
-il faut joindre, pour bien comprendre cet effet, l'absence entière
-des rejets. La jeune école, impatientée de cette lourde musique, se
-lève en masse et casse les vitres; alors tombe un véritable déluge
-de vers estropiés, on abolit la césure et l'on proclame le règne du
-rejet. Bizarre manifestation, entièrement vicieuse chez le poète
-sans talent, mais revêtant une allure décidée et originale lorsqu'un
-Musset la produit. Que fera donc le poète de nos jours devant les
-classiques si lourds et les romantiques frisant de si près le mauvais
-goût. Évidemment, il prendra un juste milieu, il déplacera la césure
-lorsque son idée le demandera et lorsque l'harmonie y gagnera au lieu
-d'y perdre; il emploiera le rejet sobrement, surtout il ne l'emploiera
-jamais sans raison, mais comme La Fontaine pour produire un effet de
-style. Telles sont mes opinions sur le rejet et la césure.--Si je
-passe maintenant à la rime, j'avouerais que dans un vers c'est elle
-dont je prendrai le moins de souci. Je la prends comme elle vient;
-riche, suffisante, pauvre, ce m'est tout un; c'est une rime et c'est ce
-qu'il me faut. J'aime mieux un mot naturellement amené par la pensée
-et rimant vrai, qu'un mot rimant bien et couchant avec la pensée
-elle-même. D'ailleurs, je ne me suis jamais expliqué la religion de
-la rime riche. On allègue, je crois, l'harmonie qu'elle met dans le
-vers. C'est tout bonnement une grossière erreur; Victor Hugo, qui a
-perdu la césure dans l'esprit des honnêtes gens, ne s'est pas aperçu
-qu'en proclamant l'excellence de la rime riche, il créait une autre
-césure de beaucoup plus tyrannique et monotone. Est-il rien, en effet,
-qui endorme l'esprit comme la répétition de deux ou trois syllabes
-identiques. Je prendrai pour exemple la pièce de ce poète intitulée
-_Navarin_. Tu te souviens sans doute des petits vers: «Où sont, enfants
-du Caire...» Appelle-t-on cela de l'harmonie? Pour moi, ce n'est qu'une
-succession de mêmes sons, un chant monotone, fort propre à bercer
-un enfant. D'ailleurs, il est complètement faux de faire résider la
-musique du vers dans la dernière syllabe; selon moi, les onze autres
-pieds ont le droit de réclamer. Pour conclure, si l'on me demandait de
-quoi dépend l'harmonie du vers, je répondrais: D'abord de l'arrangement
-des syllabes longues ou brèves, ouvertes ou fermées, puis de la
-position habile de la césure; enfin des rejets que l'on se permet en
-chemin. Je ne veux pas dire par là que la rime est inutile et que peu
-importe qu'elle existe. Au contraire, je reconnais sa nécessité, sans
-elle le vers ne serait pas. Mais ce qui m'exaspère, c'est de voir des
-poètes, hommes de génie d'ailleurs, mettre une cheville pour avoir le
-plaisir de rimer richement. Eh! rimez richement, lorsque votre pensée
-le voudra, mais lorsqu'il vous faudra changer votre pensée, pour obéir
-à l'harmonie qui n'est que dans vos cervelles, rimez pauvrement. On me
-dira peut-être que je crie après les rimes riches, parce que je n'en ai
-que de pauvres à mon service. Si mes raisons ne te semblent pas bonnes,
-pense ce que tu voudras.--J'ai une sainte horreur de la cheville.
-C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le vers. Un vers est-il mauvais,
-cherchez bien, c'est qu'il cache une cheville. Cette hideuse chose ne
-se présente pas toujours sous l'aspect d'un adjectif malencontreux.
-Quelquefois, une épithète bien choisie n'est qu'une heureuse cheville.
-D'autres fois, elle se dissimule sous l'apparence d'un hémistiche, d'un
-vers tout entier. C'est dans ces deux cas surtout que je la déteste,
-d'autant plus qu'elle échappe à la foule, qu'on ne peut la montrer du
-doigt et la faire huer, mais si elle ne s'étale pas aux yeux, on la
-sent, le vers est mou, filandreux, il y a longueur dans le sujet, rien
-ne se détache et tout vous crie: Cheville! Cheville! Cheville! Elle
-m'irrite encore, lorsque, pour se faire supporter, elle choisit quelque
-joli petit mot qui ne signifie rien, mais après lequel on n'a pas le
-courage de crier, tant il est grêle et menu. Telles sont les épithètes,
-fleurs, frais, parfumé, etc., etc. Tu pourrais croire, d'après ce que
-je te dis, que mes vers sont exempts de toute cheville. Hélas! que
-tu te trompes. Mon vers idéal est sobre, nerveux, sans exclure la
-grâce; mais combien mon vers pratique est encore bavard, mou et plein
-d'afféterie.--Je voulais te donner mes opinions sur la forme en poésie,
-mais je suis obligé de m'arrêter avant la fin et après avoir omis une
-foule de choses, crainte de manquer de papier.
-
-Tu gardes un silence tant soit peu égyptien. Le travail t'accable,
-c'est fort bien; mais tu oublies que tu as des amis à Paris que
-pourrait inquiéter la mauvaise santé. Je t'ai écrit trois lettres
-depuis ta dernière épître. Une, de huit pages, répondant à ces soupçons
-que M. Cézanne avait eus sur nous, les deux autres plus courtes et
-contenant chacune quelques lignes de Paul. Les trois ont été adressées
-chez M. de Battini. Comme ton silence pourrait me faire croire que
-notre intermédiaire est infidèle, je t'envoie celle-ci chez tes
-parents, assuré qu'elle te parviendra toujours. D'ailleurs, même si tu
-n'as pas reçu mes lettres, ce ne serait pas une raison pour garder le
-silence pendant deux mois. Ainsi donc vite une réponse me rassurant
-sur ta santé et me donnant des nouvelles de ton travail. Dis-moi
-aussi si tu as reçu mes trois lettres. Je ne t'écrirai qu'après ta
-réponse.--Courage.--Mes respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XII
-
-
- Paris, 15 juin 1860.
-
- Mon cher Baille,
-
-
-Je viens de lire André Chénier. Tu m'as promis une lettre sur le
-style--lettre que je verrai Dieu sait quand,--et en attendant de
-connaître tes idées à cet égard, je vais, à propos de ce poète, te
-communiquer ma manière de voir. Bien entendu que Chénier est hors de
-cause; que je reconnais toute la grâce de ses vers, que je m'incline
-devant son génie. Je ne veux plus te faire une critique de ses poésies,
-te dire ce que tu liras partout; je le répète, je ne veux que te donner
-les réflexions générales que j'ai faites en lisant.
-
-Chénier a fait des poèmes, des idylles, des élégies.
-
-Parmi ses poèmes, le seul qui soit terminé est celui de _l'Invention_.
-Étrange bizarrerie, cet homme de génie qui passe sa jeunesse à étudier
-les anciens pour les imiter, est emporté, comme malgré lui, à se
-révolter contre les imitateurs. C'est qu'on n'est pas impunément
-un grand homme, c'est que le véritable poète, après s'être dans
-sa jeunesse inspiré d'un modèle quelconque, finit par vouloir et
-par marcher seul. Il est vrai que Chénier ne secoue pas le joug
-entièrement. Il ne l'ose pas, peut-être même ne le voit-il pas; cette
-antiquité qui lui paraît si belle, dont les productions lui semblaient
-si douces aux lèvres, ces études de toute son enfance, cet Homère, ce
-Virgile sur lesquels il a passé tant de veilles, il ne peut se décider
-à ne plus les imiter, à leur dire un dernier adieu. Que fait-il alors?
-il concilie son amour du grec et son génie qui se révolte, en gardant
-la forme, le style antique, et en lui faisant exprimer des idées
-modernes. Il consacre son projet dans ce vers fameux de son poème:
-
- Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
-
-Je comprends parfaitement une chose: un poète qui n'a encore rien
-produit sent un monde de pensers en lui; seulement, pour fixer ces
-idées encore vagues, il lui faut une forme, un style dignes d'elles.
-Le voilà donc à la recherche de cette forme, de ce style; si le jeune
-poète a fait ses études classiques, la mythologie païenne, les dieux
-d'Homère et de Virgile se présenteront les premiers. Voilà non pas un
-style, mais des matériaux pour embellir le style. Le vent ne sera plus
-que Zéphir, le rossignol que Philomèle, etc., etc. Ensuite, toute la
-bande des allusions: les demi-dieux, les naïades, les satyres, que
-sais-je? Voilà donc une forme, ayez du génie comme André Chénier et
-l'on dira que vos vers ont un parfum suave d'antiquité. Certes, nul ne
-serait assez fou pour ressusciter ces vieilles fables. Phébus et sa
-Diane ne sont plus que le soleil et la lune; on partirait de rire si
-quelqu'un s'avisait de faire revivre ces vieilles défroques. Chénier
-est le dernier homme de talent qui ait parlé sur ce ton, et encore,
-si je puis m'exprimer ainsi, ce n'est pas l'antiquité qui l'a servi,
-c'est lui qui a servi l'antiquité. Son vers est si gracieux, que je lui
-passe toutes les allusions possibles, même celles que je ne comprends
-pas, moi l'ignorant, moi qui n'ai entendu parler de Virgile que par
-ouï-dire. Tu penses peut-être, mon cher ami, que je fais ici un procès
-au classique pour exalter ensuite le romantique. Tu te trompes fort,
-et voici la part de la nouvelle école: je t'ai tantôt représenté un
-jeune poète cherchant une forme pour rendre ses idées, et prenant la
-poésie d'Homère pour animer ses tableaux. Voici maintenant un autre
-jeune inspiré; au lieu d'un Homère, c'est un Ossian qui tombe dans
-ses mains. Il est jeune, la nouveauté l'attire; cette poésie vague du
-barde, ces gracieuses légendes du Nord, ces fées, ces sylphides, ces
-farfadets le captivent. Voilà ce qu'il cherchait: un coloris pour son
-style, un merveilleux pour ses poèmes. Ce jeune homme devient alors un
-romantique, de même qu'on a nommé l'autre un classique. Il n'a qu'un
-mérite sur ce dernier, c'est que sa mythologie n'est pas si ancienne,
-c'est-à-dire pas aussi connue, usée, rebattue. Les deux Parnasses ont
-chacun leurs charmes; qui le nierait serait fou. Seulement on a tant
-abusé de l'un que quiconque se respecte n'en parle plus, tandis que
-l'autre est encore couvert d'une verdure assez fraîche.--Mais, me
-diras-tu, ce n'est pas là le style, tu me parles du merveilleux, des
-allusions, des images, des descriptions. Eh! en quoi consiste le style
-si ce n'est en cela, surtout chez les poètes. Je te l'ai dit tantôt,
-celui qui veut exprimer ce qu'il pense n'a besoin que d'une mythologie.
-Là, il trouvera mille comparaisons pour donner du relief à sa pensée;
-il trouvera le merveilleux, ce grand ressort poétique, etc., etc. Tu
-parles toujours des poètes. Je puis me tromper, mais après une lecture
-soit d'Homère, soit d'Ossian, un homme d'un talent même médiocre, s'il
-écrit, aura une espèce de style, grâce au larcin qu'il fera au poète
-qu'il vient de lire.--Je sais bien que ce coloris dont je parle, puisé
-aux sources païennes, n'est pas tout dans le style, qu'il n'en est que
-le vernis, et que le fond en est bien autrement important. Mais ce
-fond, je crois, naît avec nous; c'est un don de la nature, que l'étude,
-il est vrai, développe et bonifie. On a chacun son style, comme on a
-son écriture; mais quant aux ornements, ils sont à tous. Le génie sait
-faire tout accepter, les naïades d'Homère comme les ondines d'Ossian.
-
-Maintenant, ne serait-il pas beau de créer une poésie à part, n'imiter
-pas plus le chantre de la Grèce que le barde du Nord, laisser les avis
-de l'âme s'épancher librement dans les vers sans faire intervenir les
-sylphides ou les nymphes? Certes, une poésie qui ne parlerait ni de
-Phébus, ni de Phébé, qui ne se pâmerait pas comme celle de nos jours
-devant un ruisseau, ou un clair de lune, une poésie forte et aimante,
-ce serait le sublime de l'art. L'homme de génie qui se lèvera un jour
-et dira
-
- Sur des pensers nouveaux faisons des vers nouveaux
-
-sera acclamé par la foule, et, s'il ne reste pas au-dessous de son
-projet, une gloire immortelle l'attend.
-
-Revenons à Chénier. Ses idylles sont ce qu'il a laissé de mieux et de
-plus parfait. Gracieuses, elles plaisent plutôt qu'elles n'élèvent
-l'âme; c'est d'ailleurs le genre qui le veut. Lis-les, je ne doute pas
-qu'elles te fassent grand plaisir.
-
-J'ai hâte d'arriver à ses élégies, sur lesquelles j'ai réfléchi
-longtemps. Elles sont adressées à une amante, Camille; ce sont donc
-les peintures des joies et des douleurs de l'amour. Je me suis promis
-depuis longtemps de faire une certaine étude, celle de l'expression
-de l'amour chez les poètes de tous les temps. Rien ne serait plus
-curieux de comparer Horace, Pétrarque, Molière (dans quelques scènes),
-Lamartine. Je ne veux t'en nommer que quatre; bien entendu que chaque
-siècle aurait son représentant.--La manière d'aimer une femme, de faire
-l'amour a toujours, dû être la même, du moins à peu de chose près.
-J'entends que lorsque l'on est auprès de la femme aimée sur tout le
-globe, on doit à peu près lui tenir le même discours; et ce discours
-depuis la création du monde a dû varier fort peu. D'où vient donc
-que dans chaque siècle les poètes ont eu une manière différente de
-parler à leurs beautés, de leur parler en vers, bien entendu; car je
-ne m'imagine pas qu'ils s'amusaient à leur débiter ces sornettes quand
-ils se trouvaient à leurs genoux. Horace l'épicurien ne peut aimer sa
-maîtresse sans se rouler sur le gazon, en buvant du falerne,--c'est
-encore le plus sage. Pétrarque semble s'envoler à chaque vers. Avec
-Molière et avec tout le siècle de Louis XIV naît un attirail d'arcs,
-de flèches, de fers, de chaînes, que sais-je? tout un appareil de
-torture dont les belles dans leur cruauté tourmentaient leurs amants.
-Quant à Lamartine, il pleurniche sentimentalement sur un lac, prend
-la lune et les étoiles à témoin, s'enfonce dans la Nature jusqu'au
-cou.--Pourtant ces quatre hommes aimaient; y a-t-il donc différentes
-manières d'aimer? Non, assurément. C'est qu'ils ont obéi à la mode de
-leur temps, peut-être plus encore aux mœurs, aux penchants de leur
-siècle.--Tu vois donc la curieuse étude qu'on pourrait faire; non pas
-seulement comparer les diverses expressions, mais retrouver sous ces
-expressions tout un peuple avec toutes ses coutumes. Je me trompais
-peut-être tantôt lorsque j'avançais que de tout temps on a tenu les
-mêmes discours à la femme aimée; mais dans ce cas, en admettant que
-même dans la réalité, Horace fût plus matériel que Pétrarque, cela ne
-diminuerait en rien la portée de cette étude. Au contraire, je viens de
-le dire, on retrouverait dans les vers du poète les habitudes du peuple
-contemporain.
-
-André Chénier se ressent un peu du siècle de Louis XIV et, de plus,
-il fait intervenir Homère et Virgile à chaque instant. Néanmoins, je
-préfère ses élégies à bien des œuvres bâtardes de notre temps. Comme
-je le disais tantôt à propos du style en général, comme il serait
-beau de créer une expression de l'amour où le passé n'entrerait pour
-rien. Faire de beaux vers où l'âme seule parlerait et n'irait pas,
-pour peindre ses joies et ses tourments, emprunter de banales images,
-pousser des exclamations à la Nature, etc., etc. En un mot, une poésie
-amoureuse assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie que l'on
-oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime sans craindre qu'elle
-éclate de rire.
-
-Cette lettre étant essentiellement littéraire, je vais terminer par
-l'exposition du plan d'un petit poème qui roule depuis plus de trois
-ans dans ma tête. Le titre est: _la Chaîne des Êtres_. Il aura trois
-chants que j'appellerai volontiers le Passé, le Présent, le Futur. Le
-premier chant (le Passé) comprendra la création successive des êtres
-jusqu'à celle de l'homme. Là, seront racontés tous les bouleversements
-survenus sur le globe, tout ce que la géologie nous apprend sur ces
-campagnes détruites et sur les animaux maintenant engloutis dans
-leurs débris. Le second chant (le Présent) prendra l'humanité à sa
-naissance, dans l'état sauvage, et la mènera jusqu'à ces temps de
-civilisation; ce que la physiologie nous apprend de l'homme physique,
-ce que la philosophie nous apprend de l'homme moral, entrera, en résumé
-du moins, dans cette partie. Enfin, le troisième et dernier chant (le
-Futur) sera une magnifique divagation. Se basant sur ce que l'œuvre
-de Dieu n'a fait que se parfaire depuis les premiers êtres créés, ces
-zoophytes, ces êtres informes qui vivaient à peine, jusqu'à l'homme, sa
-dernière création, on pourra imaginer que cette créature n'est pas le
-dernier mot du Créateur, et qu'après l'extinction de la race humaine,
-de nouveaux êtres de plus en plus parfaits viendront habiter ce monde.
-Description de ces êtres, de leurs mœurs, etc., etc.
-
-Ainsi donc au premier chant, savant; au second, philosophe; au
-troisième, chantre lyrique; dans tous les trois, poète.--Magnifique
-idée, on ne peut le nier, surtout si l'exécution répondait au projet.
-Je ne sais si tu vois les horizons de ce poème, mais pour moi, ils
-me paraissent si vastes, si lumineux, que j'en recule jusqu'à ce
-jour devant la tâche formidable de rimer mes pauvres vers sur cette
-grandiose pensée.
-
-J'écris toutes mes lettres sans brouillon, tu ne dois pas y chercher
-beaucoup de correction. Je me trompe sans doute fort souvent;
-mais, que diable! nous ne faisons pas de la littérature ici; nous
-parlons comme deux bons amis, nous communiquant nos pensées et nos
-observations.--J'attends les lettres avec impatience; que les quelques
-idées que j'ai émises dans cette lettre ne t'empêchent en rien de
-me dire franchement les tiennes. Le premier lien de l'amitié est de
-s'avouer, sans hypocrisie, ce que l'on pense.
-
-Chaillan te serre la main. Je te prie de présenter mes compliments à
-Raynaud Jules.
-
-Mes respects à tes parents.
-
-Je te serre la main.
-
-
- Ton ami,
-
- E. ZOLA.
-
-
-Quant au poème que je suis en train de bâtir, il avance fort lentement.
-J'ai encore tout le troisième et dernier chant à voir. Après peut-être
-j'attaquerai celui de _la Chaîne des Êtres_.
-
-Je suis fort souffrant depuis quelques semaines; cela t'explique le
-retard survenu dans ma correspondance.
-
-
-
- XIII
-
-
- Paris, 24 juin 1860.
-
- Mon cher Baille,
-
-
-Je relis presque chaque jour cette lettre où tu me juges en ami sévère;
-non pas pour trouver des arguments qui détruisent les tiens, mais
-pour voir si je suis loin de cette raison que tu me refuses, pour
-m'expliquer ce que tu entends par ce mot, pour te juger toi-même.
-Je ne saurais le cacher, ce que tu dis est sage; pourquoi donc mon
-esprit se révolte-t-il? pourquoi cette sagesse me semble-t-elle plus
-folle que ma folie? Je vais tâcher de te le dire.--Le mot _position_
-revient plusieurs fois dans ta lettre, et c'est ce mot qui excite le
-plus ma colère. Ces huit lettres ont une tournure d'épicier enrichi
-qui me porte sur les nerfs. Ce n'est rien de les voir écrites, il
-faut les entendre dans la bouche de certains individus, d'un parvenu,
-par exemple; elles s'allongent, s'enflent, roulent; chacune semble
-surmontée d'un accent circonflexe.--Avoir une position, c'est, si je
-ne me trompe, faire un commerce quelconque, vivre d'un emploi, sous la
-dépendance de quelqu'un. A côté de cette idée, je veux te transcrire
-quelques vers, bien que tu les connaisses:
-
- Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe.
- L'habitude, qui fait de la vie un proverbe,
- Lui donnait la nausée.--Heureux ou malheureux,
- Il ne fit rien pour elle, et garda pour ses dieux
- L'audace et la fierté, qui sont ses sœurs aînées.
- Il prit trois bourses d'or, et, durant trois années,
- Il vécut au soleil sans se douter des lois;
- Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière,
- N'a, de l'est au couchant, promené sur la terre
- Un plus large mépris des peuples et des rois.
-
-Quelle grande et belle figure que ce Rolla! Combien est petit auprès
-de lui l'homme qui court après une position! Lui ne cherche qu'une
-chose, la sainte Liberté, et ce seul amour suffit à le grandir.--Te
-citerai-je encore l'invocation qui précède _la Coupe et les Lèvres_? Te
-montrerai-je le Tyrolien sur ses montagnes, qui soupe quand il tue? et,
-par contraste, ferai-je venir ensuite ce marchand qui vend tout le jour
-de la cannelle dans une boutique obscure? «Pardieu, le pauvre fou, te
-dis-tu, le voilà qui divague avec les poètes; mais moi, je suis pour la
-réalité, que diable!»
-
-C'est vrai, dès qu'une chose est grande, on en rit, on crie à
-l'impossibilité, à la poésie. Le siècle est tellement à la prose
-que les pauvres poètes se cachent; on a tant dit et redit qu'ils
-n'avançaient que des songes creux qu'eux-mêmes ont fini par le croire.
-Cependant, selon moi, le rôle du poète n'est pas tel; c'est celui du
-régénérateur, celui de l'homme qui se dévoue au progrès de l'humanité.
-Ce qu'il avance, ce sont bien des rêves, mais des rêves qui doivent
-recevoir leur accomplissement.
-
-Lorsque la race humaine sortit des mains du Créateur, elle vécut sons
-le soleil, libre et sans lois. Leurs descendants jouirent longtemps
-du cette liberté; peuples de chasseurs et de cultivateurs, n'ayant
-encore pas besoin les uns des autres, nos rêves ne s'imposèrent aucun
-lien qui les unît entre eux. Chaque homme n'avait pour toute position
-que celle d'être un homme; chacun fournissait à ses besoins, sans
-aller chercher l'huile chez son voisin de droite et du vinaigre chez
-son voisin de gauche. En un mot, ce que l'on nomme la Société n'était
-pas encore constitué; la liberté régnait grâce à l'individualité.
-Mais à mesure que les hommes se multiplièrent, de nouveaux besoins
-naquirent; d'un autre côté, l'union faisant la force, des masses
-d'individus se réunirent pour former des nations et mettre en commun
-leur courage, leur intelligence. Dans cette fusion, féconde d'ailleurs
-en bons résultats, l'individualité devait malheureusement disparaître,
-entraînant inévitablement la liberté. La race humaine n'était plus
-qu'une grande machine où chaque rouage est un homme; chacun doit
-tourner dans un sens prescrit, chacun dépend d'un autre. L'un entrait
-le fer dont l'autre fera le mortier, où le troisième pilera le sel
-que vendra le quatrième. Ainsi tout s'enchaîne; l'homme n'est plus un
-entier, il n'est plus libre.--Maintenant, jette dans cette société, qui
-est celle de notre temps, un être dont l'esprit est un et indépendant;
-jette un Rolla, par exemple. Il aimera mieux se laisser briser que
-se soumettre à devenir une partie, lui qui est un tout; il rira
-dédaigneusement de ce que tu nommes une position et qu'il appelle lui
-un esclavage. Il ne voudra avoir rien de commun avec des êtres qu'il
-méprise; il vivra trois ans libre et fier, puis il se suicidera.
-
-Voici trois pages écrites, et tu me crois bien loin de ce que je dois
-expliquer; à savoir pourquoi ta sagesse me semble plus folle que ma
-folie. Au contraire, j'en suis à la conclusion.--Dieu m'a pétri d'une
-argile assez semblable à celle de Rolla, quant à l'amour de la liberté,
-du moins. Je ne puis souffrir ce rôle passif d'instrument, ce travail
-de brute que nous impose la société. Je préfère la vie du sauvage
-d'Amérique, se suffisant à lui-même, à cette vie d'homme civilisé où
-nous avons chaque jour besoin de nos misérables semblables. On a dit
-que l'homme a été créé pour vivre en société; c'est possible, mais
-du moment que le bien qui en résulte doit être acheté au prix de ma
-liberté et de mon individualité, c'est un bien dont la source est trop
-amère et que je refuse. Toi, au contraire, tu sembles accepter ce
-sacrifice fort paisiblement; tu consens à acheter le bonheur à quel
-prix que ce soit. Étrange bizarrerie! je ne conçois pas de bonheur
-sans liberté; toi, au contraire, pour arriver au bonheur, c'est la
-première chose que tu sacrifies. Dis-moi donc en quoi il consiste,
-ton bonheur, ou sans cela nous ne nous entendrons jamais. Pardieu, je
-t'entends rire encore ici. La poésie m'emporte toujours, n'est-ce pas?
-la liberté, quel rêve insensé! Je le jure devant Dieu, si je n'avais
-pas de famille, je m'exilerais, j'irais je ne sais où; mais il faudrait
-que je la trouve, cette liberté, soit dans la plaine, soit sur la
-montagne.--J'ai peut-être tort; je ne sais que conclure. Mais je le
-dis en vérité, tu t'es fait le champion d'une bien laide cause. Cette
-lettre que tu m'as écrite n'est pas la lettre d'un jeune homme de vingt
-ans, du Baille que j'ai connu. J'ajouterai: j'aime mieux mon rêve si
-grand, si sublime, que la mesquine et désolante raison.--D'ailleurs,
-puis-je changer? Dieu m'a créé tel: je marche dans mon chemin, quitte
-à m'ensanglanter les pieds.--Es-tu de bonne foi? est-ce vrai que tu ne
-rêves plus la liberté? est-ce vrai que tu acceptes la réalité, la vie
-sans murmurer, sans en créer une plus belle dans tes songes? est-ce
-vrai que tout est mort en toi, que tes aspirations se bornent à un
-bonheur matériel? Alors, mon pauvre ami, je te plains; alors, tout ce
-que je viens d'écrire te semblera, comme tu me l'as dit, dépourvu de
-raison, de sang-froid et de bons sens.
-
-Tu voudrais, me dis-tu, me voir considérer un peu plus en homme les
-choses humaines. Que crains-tu pour moi? Crois-tu qu'il ne sera pas
-toujours assez temps que la réalité me vieillisse? Je pèche par mauvais
-vouloir, et non par ignorance; je connais parfaitement le réel; si
-je ne m'y soumets pas, c'est que je ne le veux pas. Veux-tu que je
-te dise: je voudrais, moi, te voir rêver plus que tu ne le fais. On
-revient toujours à la réalité, mais on ne revient jamais à l'idée;
-une fois blessé, l'ange remonte au ciel, sans prêter l'oreille à
-vos sanglots. Tu es enfoncé dans le matérialisme jusqu'au cou; sous
-prétexte que tu cherches le bonheur--je ne sais quel bonheur,--tu dis
-adieu au rêve. Le bonheur de la brute est de manger et de dormir;
-ce n'est pas le tien, je présume, et pourtant tu prends le chemin
-qui y conduit. Qu'on ne te parle pas de poésie, qu'on ne te parle
-pas de liberté; que ces fous meurent à l'hôpital; toi, tu cultives
-les intérêts matériels, tu veux te faire une position.--Est-ce
-vrai, Seigneur, que vous nous avez créés pour promener notre misère
-d'esclavage en esclavage? est-ce vrai que cette âme que vous avez
-partagée avec nous, doive se plier comme un vil métal sous l'étreinte
-du premier venu? est-ce vrai que la liberté n'est qu'un mot? Je sais
-bien, mon cher Baille, que la majorité est pour toi, que mes lettres
-feraient rire. Et pourtant, tu dois me comprendre; n'est-ce pas que
-je ne suis pas complètement fou? n'est-ce pas que ce rêve est un beau
-rêve? Marche dans ton sentier; moi, je ne sais ce que Dieu me garde,
-mais je mourrai content si je meurs libre. + Quittons cette question
-brûlante. Je te transcris ci-dessous trois pages d'une lettre que j'ai
-envoyée à Cézanne. Je te les envoie parce qu'elles sont, en quelque
-sorte, la conclusion de tout ce que je t'ai écrit jusqu'ici sur l'amour
-et sur les amants. Les voici:
-
-«L'autre soir je rêvais, me promenant sous les ombrages du Jardin des
-Plantes. La nuit tombait; un doux parfum s'échappait des mille fleurs
-qui ornent les parterres. J'allais, fumant ma pipe, le nez au vent,
-admirant les blanches jeunes filles qui se lutinaient autour de moi,
-dans les allées. Soudain, j'en vis une qui ressemblait à l'Aérienne;
-et voilà mon esprit qui court en Provence, qui divague.--J'ai lu
-quelquefois cette phrase dans les romans: «Ils se virent, une étincelle
-jaillit, ils comprirent qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, et
-ils s'aimèrent.» Je ne m'étonne plus alors si des amours, commencées
-ainsi, finissent toujours misérablement. L'âme n'y est pour rien,
-dans ce simple coup d'œil; vous n'avez pu apprécier que la beauté
-du corps. Ou, si votre amour est pur, si ce n'est pas le seul désir
-qui vous entraîne, ce n'est pas la femme que vous venez de voir si
-rapidement que vous aimez, c'est un être que crée votre imagination,
-qu'elle doue de mille qualités morales. Tu vois, dès lors, les deux
-écueils inévitables de ces amours si subites; de deux choses l'une, ou
-vous n'aimez que le corps, et cela est infâme, ou vous aimez un être
-fictif qui n'est pas celui avec lequel vous allez vivre; et c'est vous
-exposer à perdre toutes vos illusions, à trouver un diable, quand vous
-rêviez un ange.--Ne vaudrait-il pas mieux suivre une autre marche,
-connaître avant d'aimer, passer par l'estime pour arriver à l'amour;
-voir en un mot sa passion, faible d'abord, croître ensuite chaque
-jour.--Voilà qui est fort sage, me diras-tu, mais le moyen de mettre
-ces maximes en pratique lorsqu'on a vingt ans? Patience donc! c'est
-pour arriver justement à la pratique que je viens de faire ce bout de
-théorie.--Encore quelques mots. A notre âge, ce n'est pas la femme que
-l'on aime, c'est l'amour. Nous avons besoin d'une maîtresse, n'importe
-laquelle. La première femme qui nous sourit, c'est elle que nous
-voulons posséder; nous nous jetons en aveugle à sa poursuite; si elle
-nous résiste, nous n'en sommes que plus épris, nous déclarons que nous
-allons mourir pour elle; si elle nous cède, hélas! nous perdons bien
-vite nos belles illusions. O mes amis, écoutez-moi attentivement: j'ai
-trouvé un remède pour tous: pour vous qui désespérez de ne pas avoir,
-pour vous qui désespérez d'avoir eu.--Je me promenais dans le Jardin
-des Plantes, rêvant à l'Aérienne. J'examinais ma conduite passée, et je
-la trouvais si sotte à son égard que je cherchais celle que j'aurais dû
-tenir. De ces réflexions jaillit le moyen pratique annoncé ci-dessus.
-J'aurais dû, me dis-je, tâcher de la voir seule à tout prix, ou, si
-cela eût été impossible, lui écrire une lettre contenant en abrégé ce
-que je désirais lui dire verbalement. Voici en quelques mots les idées
-qu'aurait contenues cette lettre: «Mademoiselle, ce n'est pas un amant
-qui vous écrit, c'est un frère. Je me sens si isolé dans ce monde, que
-j'éprouve le besoin de connaître un cœur jeune qui batte pour moi, qui
-me plaigne et me console, me juge et m'encourage. Je n'ose ni ne veux
-vous demander votre amour; ce serait profaner un tel sentiment que
-de croire qu'il puisse naître dans deux cœurs qui ne se connaissent
-pas encore. La seule chose que je désire est votre amitié, une amitié
-augmentée par une connaissance réciproque de nos deux caractères. Si
-vous me pensez digne un jour d'un sentiment plus tendre, ce jour-là,
-nous interrogerons nos cœurs, et s'ils battent également tous les deux,
-nous pourrons commencer un nouveau genre de vie. Mais jusque-là ma
-main pressera votre main comme celle d'une sœur, mes lèvres ne vous
-donneront un baiser que lorsque je serai certain que les vôtres me le
-rendront, etc., etc. Votre frère».--Cette lettre développée habilement
-ne manquerait pas son effet, surtout si la jeune fille était une âme
-généreuse, poétique, exempte de préjugés. Admettant qu'elle accepte
-cette amitié, soit à la suite de nouvelles lettres, soit par d'autres
-moyens, tu vois les mille conséquences qui en découlent. D'abord, tu
-n'aimes pas à l'aventure; si la jeune fille est réellement digne de
-toi, si vos caractères sympathisent, ces titres de sœur et de frère
-se changeront bientôt en ceux de bien-aimée et d'amant; surtout, et
-c'est là le sublime, vous vous connaîtrez, partant vous vous aimerez
-avec l'âme, _tels que vous êtes_, éternellement! Si l'amour ne vient
-pas, si l'amitié même faiblit, c'est un signe certain que vous ne vous
-convenez nullement; vous auriez beaucoup souffert si, croyant vous
-aimer, tandis que vous n'aimiez que l'amour, vous vous étiez bientôt
-séparés, niant l'amour, ce qui est une monstruosité. C'est donc un
-bien que d'avoir essayé d'abord de l'amitié et de vous éloigner,
-reconnaissant simplement que vous n'avez pas le crâne fait de même.
-Si, au contraire, et c'est la dernière supposition possible, l'amitié
-reste et que l'amour ne vienne pas, n'est-ce pas déjà charmant d'être
-l'ami d'une jolie femme, d'avoir toujours l'espérance, cette douce
-chose, d'être son amant un jour? L'amour où il mène n'est pas un de ces
-amours romantiques qui s'enlèvent comme du lait et retombent flasques
-et mornes. C'est un préservatif contre la désillusion, cet abîme où se
-noient tous les cœurs de vingt ans. Enfin, c'est un adoucissement aux
-peines qu'éprouvent les amants dédaignés.--Que diable! on ne fait pas
-toujours d'une pierre trois coups.»
-
-Voilà ce que j'ai écrit à Cézanne. Eh bien! mon cher Baille, ne suis-je
-pas raisonnable? Ne dirais-tu pas lire la discussion d'une formule
-d'algèbre? Ce n'est plus un rêve ceci, c'est de la pratique; j'avoue
-que je ne donne pas mon moyen comme infaillible, tant que l'expérience
-ne sera pas venue le démontrer.
-
-Je ne sais que te dire pour t'exciter à m'écrire plus souvent. Je sais
-que tu as toujours aimé la littérature, que tu te serais peut-être
-fait homme de lettres, si tu ne t'étais imposé de prétendus devoirs.
-Ne parlais-tu pas au mois d'août de prendre des leçons de littérature?
-Mais la pratique n'est-elle pas la meilleure des leçons? Crois-tu que
-ton style ne deviendrait pas plus facile, si tu m'écrivais une lettre
-chaque semaine. Tu me diras que tu n'as pas de sujet; eh! mon Dieu,
-prends le premier venu, la religion, nos vertus, la modestie, etc.; nos
-penchants, l'amour, le jeu, l'ivrognerie, etc.; prends la science si tu
-veux, la morale, que sais-je? Écris-moi quatre, huit pages n'importe
-sur quoi; cela te déliera la main, je te répondrai et nous étudierons
-ainsi réciproquement la domaine de nos pensées. Moi, j'attaque un peu
-tous les sujets dans mes lettres; mais tu ne me réponds pas, et je
-finis par me taire, faute de contradicteur.--Voici tes examens qui
-approchent, tu me répondras que tu n'as pas le temps.--Je n'ajoute
-qu'une chose: j'ai vingt lettres de Cézanne, dix de Marguery, et cinq
-de toi. Ce n'est pas le temps qui te manque; c'est impossible. Tu es
-donc un paresseux, et je jure devant Dieu que c'est la dernière fois
-que je me plains,--mais, comme on dit, je n'en pense pas moins.
-
-Je vais envoyer mon poème--sept cents vers--à Cézanne. Je lui dis de te
-le faire remettre; tâche de ton côté de te le procurer. A bientôt.
-
-Mes respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XIV
-
-
- 4 juillet 1860.
-
- Mon cher Baille,
-
-
-Je viens de lire _Jacques_ de George Sand. C'est une œuvre étrange,
-on ne saurait la feuilleter sans pleurer, sans éprouver des frissons
-d'enthousiasme. L'action la plus simple, l'intrigue la moins
-compliquée, et pourtant chaque phrase vibre, chaque mot vous émeut.
-Jacques, le héros, épouse une jeune fille, Fernande. Cette Fernande
-prend un amant, Octave, et Jacques a la grandeur d'âme--d'autres
-diraient la sottise--de se suicider pour laisser sa femme vivre
-heureuse avec son amant. C'est que ce Jacques est un être idéal, c'est
-qu'il n'a pas les mille préjugés de notre sotte société; c'est que
-Fernande n'est pas coupable à ses yeux; elle ne l'aime plus, en aime un
-autre, mais n'est pas hypocrite avec lui et ne va pas lui offrir ses
-lèvres chaudes encore des baisers de son amant. Quelle loi peut forcer
-la femme à aimer toujours le même homme? Quelques mots balbutiés par
-un maire et un prêtre sur la tête de deux époux, peuvent-ils enchaîner
-leurs cœurs, comme ils enchaînent leurs corps? De quelle garantie
-est le mariage en amour? et ne serait-ce pas l'institution la plus
-monstrueuse, si on n'invoquait en sa faveur des raisons de famille et
-de garantie matérielle? Le mariage ne saurait donc imposer l'amour à
-la femme; la seule chose qu'il commande, c'est de garder sa couche
-pure pour ne pas introduire de fils étrangers dans la famille. Mais
-l'homme qui épouse une femme qui manque de sympathie, qui voit leur
-amour faiblir, qui voit même sa femme aimer un autre homme, combattre
-sa passion, sangloter et se tordre, lutter pour rester fidèle contre
-nature; cet homme-là ne serait-il pas un lâche s'il courbait cette
-malheureuse que la loi humaine lui livre comme une chose, mais que la
-loi naturelle lui refuse; cet homme-là, s'il est grand et généreux, ne
-doit-il pas lui rendre une liberté qui appartient à toute créature de
-Dieu? Ne serait-il pas infâme s'il pressait encore dans ses bras un
-corps dont l'âme n'est plus à lui? ne serait-ce pas un embrassement
-de brute. Certes, le mariage est une chose inique, considérée ainsi,
-surtout avec les préjugés qui s'attachent sottement à l'honneur
-conjugal. On comprend qu'un grand esprit, tel que George Sand, ait
-levé l'étendard de la révolte, tâchant de faire voir tout ce qu'il
-y a d'ignoble et d'odieux dans cet enchaînement de deux existences,
-tout ce qu'il y a à craindre pour ces pauvres cœurs humains, si
-fragiles et si aimants.--Jacques est, comme je te le disais, une
-nature exceptionnelle; Jacques est un grand cœur, plein d'amour, plein
-d'abnégation, la plus sublime des vertus. Il aime toujours Fernande;
-pour lui elle est restée pure malgré sa chute; elle a combattu tant
-qu'elle a pu; il l'aimerait peut-être moins, si elle n'avait pas
-succombé. Il l'aime toujours, il l'aime assez pour préférer son bonheur
-à elle à sa propre vanité, à son propre égoïsme. Il méprise la société,
-ses institutions, ses préjugés; il part laissant ignorer à sa femme
-qu'il sait tout et va se tuer, mettant même sa mort sur le compte d'un
-accident, pour éviter le moindre remords à sa Fernande adorée. Grande
-figure que l'on ne peut contempler sans être ébloui, qui, parmi tous
-ces vains qui nous entourent, nous semble tellement sublime que nous
-nions son existence. Puis, quelle ardente passion, quel dédain pour
-tout ce qui nous attire, quelle fierté dans ce silence qu'il garde
-sur ses sentiments et sur ses pensées! Je ne pourrais t'analyser un
-tel homme; lis le roman et tu pleureras peut-être comme moi; lis-le,
-ou vraiment je t'en voudrais.--Quant à Fernande, elle est la femme
-personnifiée: la femme pliant sous le premier souffle d'amour dont
-rien n'égale la tendresse sinon la fragilité. Dévouée jusqu'au dernier
-moment à Jacques, elle n'a plus pour lui que de l'amitié; elle repousse
-ses caresses, mais lui presse toujours la main. Elle ne l'aime plus,
-et, comme elle a besoin d'aimer, elle s'adresse au premier venu, mais
-elle lutte, elle souffre et se briserait si son maître de par la loi
-n'avait pas pitié d'elle. Si Jacques est une exception, un personnage
-idéal, création de poète, Fernande est une réalité. Rien de plus
-strictement vrai que cette situation d'une femme n'aimant plus son
-mari et ne pouvant s'empêcher d'aimer un autre homme. La malheureuse,
-qui n'a pas un Jacques pour époux, doit finir par tomber dans la bouc
-et partager son lit avec deux hommes à la fois. C'est sans doute
-pour nous montrer quelle rare grandeur d'âme, par conséquent l'homme
-étant généralement petit, pour nous faire voir quel nombre de femmes
-le mariage mène à la dégradation, que l'auteur nous a donné cette
-œuvre.--George Sand a nié, je crois, son hostilité au mariage, et
-cependant cette hostilité ressort de chacun de ses romans.--Lorsqu'on
-indique une maladie, on est forcé de donner en même temps le remède,
-surtout si l'on veut faire une œuvre bonne et utile. C'est ce que
-George Sand ne fait pas; elle démontre que le mariage est la chose la
-plus monstrueuse qui existe, elle y nie le bonheur et l'amour, mais
-elle ne dit pas quelle institution elle voudrait voir à la place de
-ce lien éternel. Veut-elle le divorce? Veut-elle qu'on change d'amour
-comme on change de chemise? Ou bien a-t-elle conçu une nouvelle manière
-de vivre entre amants, garantissant la famille, faisant disparaître
-l'adultère, etc., etc. C'est ce qu'elle ne nous dit pas; et alors son
-roman peut être vrai, mais d'une désolante vérité. C'est une mauvaise
-action, une torture inutile, une lecture trop forte pour les cœurs de
-vingt ans.--Quant à moi, je crois que le bonheur peut exister dans
-le mariage. Si Jacques n'est pas heureux avec Fernande, c'est que
-Jacques est un rêve et Fernande une réalité. Dans un roman, une étude
-de passions humaines, dès qu'un personnage est purement idéal, ce
-personnage devient une exception, il ne saurait sympathiser avec les
-autres qui ne sont que des hommes. Ses relations avec eux ne peuvent
-manquer un jour de se rompre violemment, leurs suites seront son propre
-malheur et celui des êtres qui l'entourent. Comme la baguette que
-l'on plie et qui reprend brusquement sa première position, dès qu'on
-la lâche, il remontera au ciel, d'où il vient, laissant les humains
-s'entendre avec les humains. Ainsi le stoïque, le sublime Jacques
-ne peut vivre avec la frêle, l'humaine Fernande. Nulle sympathie
-entre eux, c'est un ange aimant une mortelle qui demande à grands
-cris que le divin amant éteigne le feu de ses regards pour ne pas la
-consumer.--Mais, au contraire, vous réunissez deux êtres de ce bas
-monde d'une égale faiblesse, je ne vois pas pourquoi ils ne seraient
-pas heureux. Je n'ignore pas que l'orgueil de la femme doit se révolter
-d'un esclavage relatif, je comprends tout ce qu'a d'horrible, comme je
-te le disais, la position d'une épouse honnête qui aime un autre homme
-que son époux; mais cette passion ne lui viendra pas, si son mari ne
-lui est ni supérieur, ni inférieur, si l'harmonie règne entre eux. Et
-même si elle aimait, elle oserait avouer sa faiblesse à celui qui est
-aussi faible qu'elle; en un mot, ces deux êtres s'appuieraient l'un sur
-l'autre, chancelant quelquefois mais se redressant toujours par une
-mutuelle condescendance.--Ce n'est pas que j'approuve fort le mariage;
-bien au contraire, j'y apporterais de notables changements, si l'on me
-laissait libre. Mais tel qu'il est, ce mariage qu'on ne peut attaquer
-sans entendre hurler autour de soi les bégueules et les petits esprits,
-il peut devenir une source de bonheur et d'amour entre deux êtres
-sages, exempts de préjugés. Si l'on appelle amour la passion échevelée,
-certes le mariage ne le donne pas; si l'on entend par bonheur un ciel
-sans nuages, allez encore chercher plus loin. Mais, si vous n'êtes pas
-trop exigeant, si l'amour auquel vous aspirez est profond et calme,
-si vous entendez par bonheur des jours de soleil et des jours de
-pluie, mariez-vous, mes enfants, mariez-vous.--Je sais que les esprits
-d'élite sont ceux-là mêmes qui demandent trop. Je ne parle pas pour
-eux. Que les fous aillent, comme tu le disais, mourir à l'hôpital. De
-quel poids sont dans la balance humaine ces êtres rares et sublimes,
-ces Don Juan qui se prennent d'amour pour un idéal, qui courent le
-monde en sanglotant, ou se heurtant le front à la réalité. Je parle
-pour les masses, même pour ces poètes qui mettent leurs rêves dans
-leurs ouvrages, mais qui savent accepter la réalité dans la vie, en la
-colorant, il est vrai, de quelques rayons de leur imagination.--Mon
-mariage, je ne saurais le répéter, n'est pas cette bonne affaire que
-l'on nomme de ce nom. C'est un mariage à moi, un mariage d'amour, de
-sympathie, basé sur une réciproque connaissance de caractères, un
-mariage dont je t'entretiendrai quelque jour.--Je veux te parler encore
-de deux personnages du roman de George Sand; premièrement d'Octave,
-ce jeune amoureux auquel le voisinage de l'héroïque Jacques nuit
-singulièrement. Noble cœur d'ailleurs, mais égoïste, mais faible, en un
-mot, Octave est un homme. On comprend parfaitement que Fernande l'aime;
-tous deux pensent de même, tous deux sont fils de la terre. Le second
-personnage est une nommée Sylvia, la femme idéale, comme Jacques est
-l'homme idéal. Il y a donc sympathie entre eux. Malheureusement cette
-Sylvia, fille illégitime, est _peut-être_ la sœur de Jacques, la mère
-de cette jeune fille ayant eu pour amants et le père de Jacques et un
-autre individu lors de sa naissance. Ces deux êtres créés l'un pour
-l'autre ne peuvent donc s'aimer. Le roman, envisagé ainsi, conclut dans
-mon sens. La fatalité a tout fait; si Jacques avait pu épouser Sylvia,
-si Octave avait épousé Fernande, jamais couples plus heureux n'auraient
-vécu sous le ciel, Dieu ne l'a pas voulu et c'est la cause de tous
-ces sanglots.--Je ne saurais d'ailleurs trop te conseiller de lire
-ce roman; c'est un chef-d'œuvre où le cœur vibre à chaque page. Jugé
-comme œuvre d'art, comme drame, on ne saurait trop l'admirer; mais,
-comme œuvre de philosophie pratique, tu vois que je blâme l'auteur.
-Pour me résumer et faire disparaître les contradictions que tu croirais
-remarquer dans cette lettre, je conclurai en disant: que, poète, je
-n'ai jamais rien lu d'aussi beau, mais que, homme, je me refuse à ce
-désolant mélange d'idéal et de réalité.--Je ne le dirai rien du style
-de l'auteur, tu l'as apprécié toi-même. Seulement le roman est par
-lettres. Comme j'ai déjà assez babillé sur ce sujet, je le dirai plus
-tard ce que je pense de ce genre.--Ne prends ces appréciations que
-pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire écrites sous l'impression encore
-brûlante de l'ouvrage, et fort confusément sans doute.
-
-Je lis _Shakespeare_, ce sera pour un autre jour.
-
-Je suis raisonnable dans cette lettre, et je regrette de m'être trop
-emporté dans la dernière sur le mot: _position_. Je ne sais si tu l'as
-remarqué, la raison chez moi est vivace, et si je parais en manquer,
-c'est que j'en fais un mauvais usage, que je m'en sers pour justifier
-mes folies. Oui, je le reconnais, c'est sagesse d'accepter la société
-telle qu'elle est, de se plier à ses usages, tout en sachant que ses
-usages sont sots et ridicules. Ce qui m'irrite, c'est lorsque je crois
-remarquer que celui qui plie la tête, la plie comme une brute sans
-conscience de ce qu'il fait, en léchant la main de celui qui le réduit.
-Voilà ce qui faisait ma colère. Suis la pente de la foule, je ne t'en
-estimerai que plus, mais dis avec moi que le monde est méprisable et
-petit, que la nécessité te force à vivre aussi sottement que lui, que
-tu frémis sous le joug.
-
-Je relis quelquefois tes anciennes lettres. Hélas! que nous sommes loin
-de ce temps où j'écrivais _Ce que deviennent les pions_, où tu raillais
-dans _les Chandelles autrichiennes_. Une année seulement s'est écoulée,
-et pourtant que de changements dans nos caractères, dans nos pensées!
-Nos esprits sont peut-être plus élevés, nos horizons plus larges, mais
-nous avons perdu notre joyeuse insouciance; nous désirons résoudre les
-problèmes de la vie, et avec ces recherches commencent nos doutes et
-nos pleurs. Cette lettre fut pénible pour moi, je ne la faisais que
-dans mes moments de tristesse; nous étions alors des enfants moqueurs,
-nous ne sommes plus que des railleurs désolés.
-
-Puisque je suis en train de gémir, continuons par un
-sanglot.--J'arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l'amour
-dans le cœur. Je tendais les mains à la foule, ignorant le mal, me
-sentant digne d'aimer et d'être aimé; je cherchais partout des amis.
-Sans orgueil, comme sans humilité, je m'adressais à tous, ne voyant
-autour de moi ni supérieur, ni inférieur. Dérision! on me jeta à la
-face des sarcasmes; j'entendis autour de moi murmurer des surnoms
-odieux, je vis la foule s'éloigner et me montrer du doigt. Je pliai la
-tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi
-si jeune, moi dont l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux
-le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs,
-lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai
-le front et une immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à
-côté des nains qui s'agitaient autour de moi, je vis combien mesquines
-étaient leurs idées, combien sots leurs personnages, et frémissant
-d'aise, je pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais
-pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là, je conçus un
-autre projet: les écraser de ma supériorité et les faire ronger par ce
-serpent que l'on nomme l'envie. Je m'adressai à la Muse, cette divine
-consolatrice, et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je
-leur jetterai à mon tour ce nom à la face, comme un sublime démenti
-de leurs sots mépris.--Mais, si j'ai de l'orgueil avec ces brutes,
-je n'en ai pas avec vous, mes amis; je reconnais ma faiblesse, et je
-ne me trouve pour toute qualité que celle de vous aimer. Je me suis
-cramponné à vous comme le naufragé à sa planche de salut, dans la
-débâcle générale de mes amitiés. Dieu vous envoya pour me retirer du
-gouffre où je tombais désespéré.--L'ivraie étouffe les plus beaux épis,
-et l'on maudit l'ivraie; dès mon enfance, la société m'est apparue
-comme une mauvaise plante étouffant les plus nobles cœurs, et je maudis
-la société. Et pourtant quelques bleuets brillent dans les mauvaises
-herbes; vous êtes mes bleuets, mes amis, mes fleurs bien-aimées, vous
-n'avez rien de commun avec les racines parasites et dévorantes; je
-puis vous aimer et les détester, sans vous confondre, quoique le même
-terrain vous ait donné naissance.
-
-Je reçois ta lettre à l'instant. Je termine cependant celle-ci sans y
-répondre, je remets cela à ma prochaine missive. Seulement, je crains
-que sur certains points nous ne nous entendions jamais. Tu juges en moi
-le poète en homme et je juge en toi l'homme en poète. Tu veux appliquer
-mes rêves à ta réalité et je veux appliquer ta réalité à mes rêves.
-Dans tout cela tu es le plus raisonnable, mais, franchement parlant, tu
-es le plus mesquin. Je te déclare formellement, ce n'est pas parce que
-tu es un _homme_ que je t'en veux, c'est parce que tu n'es pas assez
-_poète_, c'est parce que tu laisses étouffer l'âme par le corps. Tu
-reviendras sur tes pas, me dis-tu; je le souhaite, mais je crains que
-tu ne puisses plus. Tu pourras peut-être penser que c'est parce que tu
-travailles, parce que tu veux te faire une position, que je m'irrite.
-Nullement. Je comprends cette liberté de pensée que tu me vantes, et
-c'est la mienne; je reconnais même jusqu'à un certain point que c'est
-la seule possible. Mais tu te tromperais étrangement en croyant la
-posséder, du moins dans tes lettres. Tu obéis à la pente de la foule,
-tu défends les théories de la foule. Tu n'inventes rien, tu ne rejettes
-rien; la vie telle qu'elle est te semble fort belle et tu n'as pas même
-un sanglot pour protester.--Comment suis-je libre, sinon de penser? Que
-fais-je, sinon des rêves? Tu conclus donc dans mon sens, je jouis de
-toute l'indépendance permise. Mais, puisque tu me contredis, puisque
-tu n'es pas même libre dans tes lettres, ai-je tort de vouloir un peu
-d'originalité, de liberté dans ton esprit. La réalité est la réalité,
-et c'est déjà beaucoup; mais si de plus la réalité nous empêchait
-de rêver, le plus court serait d'aller voir ce que nous garde le
-ciel.--Comme tu l'as dit, tu n'as pas compris ma dernière théorie sur
-l'amour; il est curieux qu'en cette matière tu sois le poète et moi le
-réaliste. D'ailleurs, nous reparlerons de tout cela plus longuement.
-
-J'ai envoyé mon poème à Cézanne, ainsi que je te l'avais annoncé.
-Cette dernière œuvre pèche beaucoup par les détails; même une faute de
-prosodie m'est échappée dans la copie que je vous ai envoyée. J'attends
-toutefois ton jugement pour comparer les défauts que tu me signaleras à
-ceux que je connais déjà.
-
-Jeudi dernier, j'ai soupé chez une famille provençale en compagnie
-de M. Bevançon, garçon fort gai, que je ne connais pas assez pour me
-permettre de le juger, mais vers lequel aucune sympathie ne m'autorise.
-Il m'a prié de te présenter ses amitiés, et c'est pour cela que je te
-parle de lui. De plus, j'ai appris que Matheron me cherchait. Ayant
-découvert son adresse, je me propose d'aller lui serrer la main.--Quant
-à Raoul, je dois chaque jour le voir. Je partage ton jugement sur
-lui.--Tu me parles de De Julienne, de Marguery, marionnettes, cerveaux
-vides, qui viennent un instant parader ici-bas dans leurs habits de
-fête, puis s'endorment dans l'oubli du tombeau, bons garçons peut-être,
-mais d'un horizon borné, mais cœurs étouffés sous de sottes vanités.
-Laissons-les: voilà l'ivraie dont je te parlais tantôt.--Tu as
-raison d'aimer Marguery, excellent garçon dans toute l'acception du
-terme.--Quant au silence que garde Cézanne, il faudrait aviser. Je lui
-ai dit de t'envoyer mon poème; tu pourrais de ton côté lui écrire que
-je t'ai averti de cet envoi et lui indiquer un moyen pour te le faire
-parvenir. Cette lettre serait inoffensive; tu te tiendrais à l'écart,
-ne parlant que de moi ou d'autre chose, et cela renouerait sans doute.
-A bientôt.
-
-Mes respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- É. ZOLA.
-
-
-
- XV
-
-
- Paris, 25 juillet 1860.
-
- Mon cher Baille,
-
-
-Je m'étais promis de ne plus revenir sur notre dernière discussion;
-mais la lettre que je reçois m'oblige à me parjurer.
-
-Je suis peiné de la façon dont tu a pris mes paroles. Moi, te traiter
-de crétin! As-tu pas rêvé? Serai-je ton ami, te dirai-je toutes mes
-pensées, ces pensées que je cache de peur qu'on en rie? Mon talent
-d'observation est peut-être médiocre, cependant jette un regard sur
-ceux que j'aime, et tu verras que j'ai trié de la foule les plus grands
-cœurs, les plus grandes intelligences. Paul, dont le caractère est
-si bon, si franc, dont l'âme est si aimante, si tendrement poétique;
-toi, l'énergique, l'opiniâtre, qui aime comme il travaille, toi la
-belle intelligence qui n'a pas la petitesse de dédaigner l'étude parce
-que l'étude lui est facile. Puis, en descendant, Houchard que j'ai
-vu à l'œuvre, ami sur les bras, sur la bourse duquel on peut compter
-à toute heure, en tout lieu; Marguery, le naïf, l'excellent garçon,
-médiocre, il est vrai, sous bien des rapports, mais qui n'en sort pas
-moins du vulgaire. Je pourrais encore te citer Pajot, jeune Parisien
-que tu connaîtras sans doute à l'école, imagination poétique, mais sans
-goût, intelligence supérieure.--Et je ne vante personne; certes, vous
-avez vos défauts, mais, je l'affirme, ce sont là vos qualités.--Ceux
-que j'appelle du nom d'amis doivent donc en être fiers, non à cause
-de moi, mais à cause de ceux qui m'entourent, non pour mon faible
-mérite, mais pour les mérites que je trouve en eux. Et c'est toi qui,
-pour résumer mon jugement, trouves alors le beau nom de crétin! et
-c'est toi qui crois réellement que c'est bien là ma pensée! Puis, tu
-me demandes naïvement pourquoi cette malencontreuse épithète, qui,
-heureusement, n'a jamais été prononcée.--J'ai dit que tu n'étais plus
-jeune, que ton esprit était souvent systématique. Ce n'est ni parce
-que tu ne fais pas de vers, mais bien des mathématiques dans un lycée,
-ni parce que tu songes à ton avenir. Bien des poètes n'écrivent pas,
-bien des mathématiciens sont des poètes; l'avenir appartient à tous:
-tous, surtout les enfants, y songent chaque jour, ce ne peuvent être
-ces raisons qui m'ont conduit. Tu t'étais fait le champion d'une laide
-cause, tu trouvais tout bien ici-bas; je cherchais en vain le moindre
-élan dans tes lettres, le moindre éclair d'une légitime indignation.
-Mais rien de cela: des systèmes de conduite froids, raisonnés. Puis,
-pour mieux m'irriter, une théorie sur les passions qui me semblait
-la plus absurde du monde: les ranger comme une stupide addition,
-froidement, méthodiquement, en disposer en maître et seigneur, comme
-des choses matérielles; les exclure sans lutte aucune de la première
-moitié de la vie, puis, plus tard les appeler, t'y livrer à l'heure
-convenue. Dis avec moi qu'une telle théorie est au moins étrange;
-que surtout elle ne saurait être appliquée aux passions humaines,
-ces élans spontanés et irrésistibles. Tu as marché fier et calme
-jusqu'ici, mais pour te faire perdre ce bel équilibre, quelle montagne,
-quel vent terrible crois-tu donc qu'il faudrait? Un regard de femme,
-peut-être un rien, une pensée dévorante et de chaque jour. Je le
-répète, si tu peux te contenir ainsi, retenir ou lâcher les rênes à
-ta fantaisie, c'est que tu n'as pas de passions, c'est que tu n'es
-plus jeune.--Et ici, distinguons. Je ne connais de toi que deux faces:
-le compagnon de nos parties, gai, rieur; puis l'ami qui m'écrit ces
-lettres d'une sagesse, d'une réalité désespérantes. Ces deux hommes,
-malgré leurs dissemblances, ont bien des rapports entre eux; le lycéen
-échappé n'est fou qu'à la surface; sa folie n'est qu'une fusée, elle
-brille, s'éteint, et l'enfant opiniâtre et travailleur ne tarde pas à
-reparaître. Maintenant sont-ce là les deux seuls aspects sous lesquels
-on puisse te voir? Te montres-tu complet, ou bien ne sont-ce que deux
-parties d'un tout plus divisé? Je l'ignore; mais tu comprends que,
-te jugeant, je ne puis juger que sur ce que je vois. Jadis, tu m'as
-parlé d'un idéal perdu et que tu ne m'as jamais fait connaître. As-tu
-aimé, aimes-tu? Je ne sais. Je te connais depuis sept ans, je cherche
-en vain dans mes souvenirs une folie, une passion qui ait troublé ton
-équilibre; est-ce ignorance, est-ce cécité, je n'en vois aucune. Tu
-m'apparais toujours tel que tu es, marchant droit au but, avec une idée
-fixe: parvenir par ton travail, sans jamais te heurter aux obstacles,
-riant de bon cœur, mais dans tes moments perdus, et mesurant ton
-sourire, comme tu mesures toute chose. Est-ce donc blesser la vérité,
-est-ce blesser notre amitié de te dire franchement que ton caractère
-est raisonnable et froid, que tu n'as pas les élans, les folies,
-les passions de la jeunesse? Est-ce t'outrager que de te donner ces
-qualités-ci: raison, sagesse, prévoyance. Loin de moi de te conseiller
-d'imiter ces jeunes fous qui s'enlèvent pour une idée, ces caractères
-faibles qui ne sauraient suivre sagement une route, qui s'amusent à
-chaque fleur du sentier; loin de moi de me proposer pour exemple,
-moi le fragile, le rêveur. Tu es raisonnable, sage, prévoyant; je le
-constate, rien de plus. Tu devrais plutôt m'en remercier et ne pas voir
-une insulte dans un portrait fidèle, tout à la louange de l'original.
-Quelque chose peut bouillonner en toi, c'est ce que je ne puis savoir,
-et je t'en crois sur parole. Ton tour viendra sans doute, ton équilibre
-se rompra. Mais, en attendant, tu es tel que je te peins, et tu es tel,
-non parce que je le veux, mais parce que cela est, parce que Satan ou
-Dieu n'a pas encore placé dans toi quelque grosse roche.
-
---Je veux en rester là sur ce sujet; j'ai dit ce que je pensais, ce que
-j'ai cru voir, je ne saurais me démentir. Si ce jugement te blesse, ce
-qui me semble impossible, tu as grand tort. C'est un ami qui te parle
-sans amertume, sans autre intérêt que le tien, qui use du premier fruit
-de l'amitié, la franchise; un ami tout disposé à se reconnaître quand
-tu le peindras--ou du moins, s'il se défend, n'accusant jamais ton
-cœur, ni ta loyauté, mais tes erreurs d'observation.
-
---Tu me fais un étrange portrait d'un poète libre penseur de ton lycée:
-«_Amour-propre étroit et grossier, vanité enflée et ride, égoïsme bas
-et vif._» Voilà de tout petits défauts. Et c'est cet être-là qui, me
-dis-tu, sort de l'ornière commune! Par ses vices alors, mais jamais
-par sa supériorité. As-tu réellement l'original d'un tel portrait
-sous les yeux: «_hypocrite, franc, niais_ par _calcul_»? Comment
-fais-tu alors pour me vanter la société, les hommes en général, quand
-tu en observes de si tristes échantillons, quand surtout tu me les
-donnes comme supérieurs aux autres? L'homme parfait est un monstre,
-si monstre veut dire être hors nature; il n'existe pas, Diogène l'a
-cherché en vain. Mais, heureusement, l'homme complètement vicieux est
-tout aussi extraordinaire. Nous avons tous de grands défauts, mais
-nous nous relevons tous par une grande qualité. C'est Lucrèce Borgia,
-l'empoisonneuse, se rachetant par son amour maternel; c'est Marion
-Delorme, la fille de joie, sanctifiée par son pur amour pour Didier;
-c'est Quasimodo, c'est Triboulet, êtres difformes au physique comme au
-moral, mais rendus lumineux par leurs âmes aimantes. Fouille donc bien
-ton poète, tâche de mettre son âme à nu, et ne la rejette que lorsque
-tu seras assuré qu'elle ne contient rien de grand.--Non, certes, je ne
-voudrais pas que tu ressembles à cet être-là. J'ai de la fierté, de la
-faiblesse, mais je me croirais perdu si tu disais de telles choses de
-moi. Laissons la lyre de côté; la Muse, a dit Musset,
-
- La Muse est toujours belle,
- Même pour l'insensé, même pour l'impuissant;
- Car sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle.
-
-Et moi je disais naguères,--pardon de me citer après un grand
-poète,--dans une épître adressée à Cézanne:
-
- Allez, allez, mes vers! bons ou mauvais, qu'importe!
- Si du monde idéal vous m'entr'ouvrez la porte,
- Si vos grelots bruyants me rappellent parfois
- Le bal mystérieux des sylphides des bois.
-
-Mais s'il est facile de juger une pièce de vers, de la déclarer
-mauvaise, combien il est difficile de juger un homme, de le déclarer
-vicieux. Dans les poètes, je parle en général, il y a deux êtres,
-les rêveurs et l'homme réel; l'âme et le corps, l'ange et la brute.
-Jugez-les séparément, sinon vous allez les condamner tous deux.
-Si, voulant apprécier l'homme réel, vous vous servez du rêveur, et
-réciproquement, vous direz comme tu le dis toi-même «_qu'il emploie de
-grands mots, des mots sacrés tels que l'amitié, la vertu, l'âme, le
-cœur, et qu'il s'en sert de bouclier pour couvrir ses actions quelles
-qu'elles soient_». Vous pécherez par excès et par défaut tout à la
-fois. Vous voulez que l'homme réel soit aussi fou que le rêveur et
-que le rêveur soit aussi matériel que l'homme réel; ce qui est une
-absurdité. Il est évident qu'il faut les séparer pour rester dans le
-vrai, penser que nous avons une âme et un corps, et que cette âme et
-ce corps règnent tour à tour. Jugez le poète, jugez l'homme, voyez
-l'âme, voyez le corps, et ce n'est qu'en pesant les qualités et les
-défauts séparément, en les comparant ensuite, que vous pouvez vous
-prononcer justement.--L'homme vraiment vil est celui dont le corps
-seul règne; celui-là flétrissez-le de toute votre indignation. Mais
-si, sous les égarements de la chair et des passions, vous découvrez
-une âme aimant le beau, le bon et le juste, par pitié suspendez votre
-anathème, considérez-vous vous-mêmes avec votre fragilité et vos
-bassesses: alors, pris d'une soudaine miséricorde, vous pardonnerez
-peut-être.--Il est vraiment bizarre que je prenne contre toi la défense
-de l'homme, moi qui naguères maudissais la société. C'est que, si je
-suis âpre et emporté en théorie, je suis aussi doux et conciliant en
-pratique. J'aime tout ce qui est faible et petit, tout ce qui souffre;
-j'aime les animaux, parce qu'ils ne peuvent exprimer par la voix leurs
-souffrances, leurs besoins. J'aime l'homme comme un pauvre blessé, et
-si je m'emporte en considérant qu'il est l'auteur de ses blessures, je
-trouve pourtant des larmes pour le plaindre. Je rentre en moi-même, je
-vois mon égoïsme, mon orgueil, ma folie, et je pardonne leurs défauts
-aux autres. Je n'ai jamais eu cette sensiblerie religieuse des vains
-simulacres de religion; cependant, je m'efforce de suivre les préceptes
-de Jésus-Christ, ces maximes morales et sublimes. Je suis voluptueux,
-méchant, que sais-je? mais je pense fermement n'être pas tout à fait
-mauvais. Je désire le bien, je cherche la vérité; et parmi tous mes
-égarements, je suis persuadé que Dieu comptera pour beaucoup mes
-faibles efforts. ---Nous, enfants du siècle, nous doutons de tout; si
-tu doutais de ma sincérité, j'en gémirais. La déclamation a tué tous
-les élans de l'âme; puisses-tu ne voir ici rien de pareil, et ne pas
-croire qu'à l'exemple de ton camarade le poète, je calcule l'effet de
-mes paroles et celui de mes actions.
-
-Quant à la régénération de la société, tâche devant laquelle tu
-recules, je n'ai jamais eu l'orgueil d'essayer même de l'entreprendre.
-Je ne suis qu'un atome; si ma lyre était d'airain, si ma voix avait
-assez de retentissement, j'essayerais peut-être. Le rôle du poète est
-sacré: c'est celui de régénérateur. Il se doit au progrès; il peut
-pousser très loin l'humanité dans la voie du bien. Que Dieu me prête le
-souffle et je suis prêt.--Quant à mon bonheur futur, à mon avenir, je
-suis loin de ne pas y songer. D'ailleurs, si je succombe en route, ce
-ne sera qu'un malheureux de moins.
-
-Tu te plains de mon silence, et je ne suis vraiment pas coupable. Je
-t'ai écrit la semaine dernière, chez M. Maubert; la lettre a dû arriver
-à Marseille le 17. Je dois conclure qu'elle ne t'a pas été remise,
-et j'en ressens un véritable chagrin. Je tenais singulièrement à ce
-qu'elle te parvienne, je parlais de la famille, de la civilisation,
-de l'amour, et j'essayais de te faire comprendre ma manière de voir
-sur ces trois sujets. Il y aurait lacune dans mes arguments, dans
-mes pensées, la victoire te resterait aisée et facile. Tâche donc de
-te procurer cette lettre, dans le cas que tu ne l'aurais pas reçue.
-Je le répète, je tiens beaucoup à ce que tu la lises.--Peut-être
-excédait-elle le poids et M. Maubert aurait-il refusé de la recevoir?
-Que sais-je? Enfin, fais de promptes recherches.--Cette lettre-ci est
-la troisième que je t'envoie à ta nouvelle adresse. Je crains qu'elle
-ne s'égare encore. Aussi écris-moi au plus tôt, et dis-moi le nombre
-de missives que t'a remises M. Maubert. J'attendrai jusque-là, sans
-t'expédier une seule ligne; je tiens à pouvoir compter sur la fidélité
-de notre intermédiaire.
-
---Je t'ai promis de te parler de Shakespeare, ce n'est pas une petite
-tâche, surtout pour la remplir dignement. Le génie se sent, mais ne
-s'explique pas. Te répéter tout ce qu'on a dit sur lui, et dire sur
-la foi des autres que nul n'a mieux connu le cœur humain, pousser des
-oh! et des ah! avec force points d'exclamations, cela ne me sourit
-nullement. N'importe, je vais tâcher de te dire le mieux possible la
-sensation que fait naître en moi ce grand écrivain. Si je le juge mal,
-si je me rencontre avec d'autres critiques, je n'en puis mais; tout
-ce que je te promets, c'est de parler d'après moi, et non d'après
-tel ou tel livre.--Il faudrait presque un volume pour chaque drame
-et j'aimerais mieux apprécier ainsi longuement, scène par scène, que
-résumer en quelques lignes. Quoi qu'il en soit, parlons d'abord de la
-forme.--Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne
-permet guère d'apprécier le style. Telle comparaison qui me paraît de
-mauvais goût, extravagante, déplacée, est peut-être à sa place dans
-l'original; les Italiens disaient _traduttore, traditore_,--traducteur,
-traître.--Néanmoins, comme je suis obligé de juger d'après ce que je
-lis, j'avoue que je trouve bien des choses qui me choquent, les phrases
-ici précieuses, là trop crues. Dieu me garde d'être bégueule; tu sais
-combien je désire la liberté dans l'art, combien je suis _romantique_,
-mais avant tout je suis poète et j'aime l'harmonie des idées et des
-images. Maintenant que j'ai fait cette petite chicane, il ne me reste
-plus qu'à admirer. La charpente du drame est toujours un chef-d'œuvre;
-les scènes sont courtes et nombreuses; la décoration change chaque
-fois et ce perpétuel va-et-vient qui nous choquerait peut-être, nous
-habitue à la vieille unité du lieu, sert merveilleusement le poète, en
-lui permettant de nous montrer toute l'action. Rien de plus habilement
-tissé; le drame se déroule de lui-même, sans secousse, avec le tableau
-de la vie elle-même; ici les pleurs, là le rire; ici le terrible, là
-le grotesque. Mais rien de heurté; nous rentrons en nous-mêmes, nous
-voyons dans nos rues les contrastes se coudoyer ainsi, et nous ne
-pouvons nous empêcher d'avouer que la vérité a conduit la plume de
-l'écrivain. Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas
-rejeté l'idéal; de même que dans la vie l'idéal a une large place, de
-même dans ses drames nous voyons toujours flotter une blanche vision:
-_Ophélie_, et sa folie si poétique; _Juliette_, et son amour si pur.
-Parfois l'idéal n'est plus l'ange de lumière, mais l'ange des ténèbres,
-c'est _Caliban_, le démon de la _Tempête_, ce sont les trois sorcières
-de _Macbeth_. D'ailleurs, comme bien des poètes, Shakespeare se sert
-souvent de comparaisons prises dans le monde mystérieux pour peindre
-l'épouvante, l'amour, etc. Ou bien encore il tire de l'horrible des
-effets magnifiques, comme dans le monologue de Juliette, prête à boire
-le narcotique. On doit la descendre dans le tombeau d'où elle fuira
-avec son amant. Mais, au moment de porter la coupe à ses lèvres, elle
-se demande si ce n'est pas là du poison; elle a peur de s'éveiller
-seule dans les entrailles de la terre; elle voit les cadavres de ses
-ancêtres, entend leurs gémissements, leur arrache leurs linceuls, se
-joue de leurs ossements et, folle de terreur, s'en frappe le crâne.
-Puis l'amour l'emporte, et dans un sublime mouvement elle boit en
-s'écriant: «Je viens, Roméo! je bois à toi!» Ce morceau est des plus
-beaux, et on ne peut préférer que l'entretien des amants, lorsqu'ils
-se séparent à l'aurore naissante.--Pour mieux faire comprendre ma
-pensée, je dirai que souvent dans Shakespeare la forme idéale recouvre
-une pensée réelle, un être humain; qu'il faut fouiller au fond et ne
-voir dans les mots que des exclamations arrachées par leurs passions
-à des êtres réels, mais grands par ces mêmes passions. C'est même cet
-emportement dans la parole qui me choque parfois, cette extravagance
-dans les actions; mais ces taches sont si rares, et les beautés si
-nombreuses qu'on n'a que le temps d'admirer.--Victor Hugo, a-t-on
-dit, a imité Shakespeare. Bien peu, selon moi. Le poète français ose
-moins que le poète anglais: l'alliance de la comédie à la tragédie
-qu'on lui a tant reprochée, règne à un bien plus haut point chez son
-devancier. Ainsi Shakespeare ne craint pas de faire suivre par des
-musiciens une conversation joyeuse et bouffonne près du lit de mort de
-Juliette. On serait choqué si on ne réfléchissait. En effet, la garde,
-femme qui veille un cadavre, se soucie peu de lui, babille et rit. On
-passe en chantant auprès du malheur d'autrui. C'est cette vérité que
-peint Shakespeare, et au lieu de critiquer, on admire.--Aussi chez
-lui, à chaque instant, de petites digressions; deux mots seulement,
-et une grande lumière se fait. Ce qui est particulier à son génie,
-c'est que cela ne nuit en rien à l'action principale. _Hamlet_ est
-surtout un prodige en ce genre; mille incidents surviennent ne semblant
-appartenir au sujet, et cependant en les retranchant on n'aurait plus
-qu'une froide et pâle tragédie. Une remarque singulière encore sur ces
-digressions: d'ordinaire, les drames sont courts, et l'on s'étonne
-après les avoir lus qu'ils puissent contenir tant de choses. C'est
-grâce, je crois, à ces scènes épisodiques.--Le poète prend donc un
-sujet très simple par lui-même, seulement il le retourne sous toutes
-les faces, le soumet à toutes les nuances du prisme, le met en présence
-de toutes les lentilles. De là, je te l'ai dit, ce grand nombre de
-petites scènes, n'entravant nullement la marche de l'action, la
-grandissant et l'éclairant plutôt. Mais qu'un poète médiocre ne s'avise
-pas de suivre un tel procédé, il faut être Shakespeare pour coordonner
-ces morceaux divers, pour les lier solidement et faire un tout homogène
-de parties hétérogènes, pour mêler ainsi les couleurs les plus
-disparates, faire un monde de ce chaos et en tirer la vie humaine avec
-ses rires et ses sanglots, ses blasphèmes et ses prières, sa grandeur
-et ses misères. Le sentier est étroit et l'abîme est profond; si vous
-n'êtes pas sublime, vous allez être diffus et détestable.--D'ailleurs,
-la digression ne semble pas volontaire; elle vient naturellement et
-devrait plutôt se nommer alors développement. Surtout, et c'est là ce
-qui la fait accepter, elle est fondée sur l'observation, et n'apparaît
-que pour révéler un des côtés de l'action tragique ou comique. Ne la
-condamnez pas avant d'avoir pensé longuement: souvent l'idée est cachée
-sous la forme. Réfléchissez, et le sens véritable ne peut manquer de
-vous éblouir.--Je voudrais résumer ma trop courte et trop indigne
-appréciation dans quelques mots saillants; j'adore les conclusions
-lumineuses qui mettent à nu la pensée entière sous les yeux.
-Shakespeare me semble donc voir dans chacun de ses drames une matière
-à peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un prétexte
-à passions, non à caractères. Elle n'est que secondaire; ce qui lui
-importe, c'est de peindre l'homme et non les hommes. Chaque drame est
-comme un chapitre séparé d'une œuvre d'humanité; il y peint un de nos
-côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux de ne rien omettre,
-introduisant tout ce qui peut lui servir.
-
-Othello, ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Roméo,
-l'amour; Macbeth, l'ambition et le vice; Hamlet, le doute et la
-faiblesse; Lear, le désespoir. Point de mesquines ou d'étranges
-exceptions, une généralité grandiose, point de tendances réalistes ou
-idéalistes, une conception vraie, contenant comme la vie et du réel et
-de l'idéal.--Quant au style, je le répète, je ne puis le juger.--Je
-voulais parler d'abord de la forme, puis apprécier deux ou trois
-drames pour arriver à la pensée. Je m'aperçois que j'ai mêlé les deux
-sujets. Tant pis, ou plutôt tant mieux! N'ayant pas lu Shakespeare, tu
-ne m'aurais pas compris si j'étais entré dans les détails. Je préfère
-t'avoir dit mon jugement sans avoir eu recours à l'examen de tel ou tel
-drame. Cela d'ailleurs m'eût entraîné fort loin. Un de ces jours je ne
-désespère pas de faire une étude consciencieuse sur Shakespeare; pour
-l'instant, contente-toi de ces quelques lignes. D'ailleurs, tu feras
-mieux de l'étudier en le lisant, qu'en lisant mes pâles et peut-être
-fausses appréciations. Je le juge tel que je l'ai compris à une
-première lecture; je puis me tromper.
-
-Si tu étais libre, je te dirais: «Lis-le à ton tour et dis-moi ce que
-tu penses; peut-être la lumière se fera du choc de nos deux jugements.
-Mais il faut forcément remettre cela à plus tard.--J'ai babillé et
-c'est tout ce qu'il me fallait. Que mes erreurs me soient légères, si
-grosses qu'elles puissent être.
-
-Je lis dans les journaux de province--par exemple dans le _Mémorial
-d'Aix_--de fréquents articles sur la décentralisation littéraire. A
-quoi bon tant de paroles, un seul fait plaiderait mieux la cause.
-Qu'un auteur de département fasse un chef-d'œuvre, qu'il se résigne à
-n'être admiré que dans sa petite ville, qu'il laisse là Paris, qu'il
-en dédaigne les applaudissements, et cet auteur, ce chef-d'œuvre,
-cette abnégation seront des arguments bien plus forts que toutes les
-déclamations possibles. Pour moi, je suis bien loin d'être partisan
-de cette décentralisation. Lorsque j'examine ceux qui la prêchent,
-je vois que ce ne sont pas les lecteurs, surtout intéressés dans la
-question, mais de petits écrivains que la fortune a jetés loin de
-Paris, qui ont romans et comédies dans leurs tiroirs et qui voudraient
-écouler doucement ces produits; la capitale n'en veut pas, la province
-n'imprime pas: vive donc la décentralisation! Quel mal cela fait-il,
-je le demande, que Paris soit le foyer intellectuel; il n'y a qu'un
-soleil pour toutes les contrées de la terre, et il les éclaire et les
-réchauffe toutes. Paris est l'astre de l'intelligence, il envoie ses
-rayons jusque dans les provinces les plus reculées. Paris est la tête
-de la France; plus la tête s'élève, plus le corps grandit; plus elle
-pense, plus tout s'améliore.--La décentralisation politique a été
-rejetée, pourquoi la décentralisation littéraire ne le serait-elle
-pas de même? On a redouté, avec raison, la naissance des tribunes
-secondaires, où de secondaires journalistes viendraient faire les
-grands bras. Mais ne doit-on pas redouter aussi d'éparpiller les
-hommes de talent, de créer dans chaque bourg une académie où les sots
-ne peuvent manquer d'être en majorité?. Ne vaut-il pas mieux que
-chaque ville envoie à Paris son grand homme, et que toutes ces lueurs
-éparses se réunissent pour former un splendide flambeau?--D'ailleurs,
-la décentralisation est chose impossible et je ne sais trop pourquoi
-je l'attaque. Le papillon vient toujours voltiger autour de la lampe
-lumineuse; le génie viendra toujours se faire applaudir à Paris. Ce
-n'est pas que l'on ne puisse bien écrire en province, c'est qu'il n'y a
-que la capitale pour mieux juger et distribuer des couronnes durables.
-Voici quel serait mon système: composer en province et publier à Paris.
-
-Dans ma dernière lettre, celle que je crois perdue, je te demandais
-plusieurs choses. Des nouvelles d'Aix, dont Cézanne s'obstine à ne
-point me parler; tes espérances sur tes examens écrits; ton jugement
-sincère sur mon poème, que tu as dû lire. L'épître que je viens de
-recevoir ne peut me contenter; il faut que tu m'écrives de nouveau,
-et au plus tôt. D'ailleurs, je te l'ai dit, je veux savoir avant
-tout si mes lettres te sont fidèlement remises. Un mot donc dans la
-première semaine d'août, et réponds-moi sur tout ce que je te demande.
-Indique-moi aussi l'époque à laquelle tu comptes venir à Paris; j'ai
-besoin de cette date pour fixer mon voyage.
-
-Le temps est assez maussade ici; ce qui fait que je ne sors pas. Je
-n'ai donc vu ni Matheron, ni Raoul.
-
-Courage, et à bientôt.
-
-Mes respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Le bonjour à Raynaud Jules.--Viendra-t-il cette année à l'École
-polytechnique?
-
-
-
- XVI
-
-
- Juillet 1860.
-
- Mon bon vieux,
-
-
-Je ne sais vraiment pas que t'écrire pour remplir trois à quatre pages,
-je vais toujours commencer par te copier une longue tartine que j'ai
-écrite dernièrement en lisant Victor Hugo. Voici la susdite tartine:
-Dans la préface du _Dernier jour d'un Condamné_, il est deux ou trois
-points sur lesquels l'auteur n'a pas assez insisté.
-
-Et d'abord la justice humaine étant faillible, elle ne saurait infliger
-un châtiment sur lequel elle ne peut revenir. Mettez l'homme en prison
-parce que, son innocence reconnue, vous pouvez en tirer les verrous;
-mais ne le mettez pas dans un tombeau dont la porte est close à jamais.
-Il n'y a que Dieu qui puisse punir éternellement, parce que Dieu ne
-saurait se tromper; c'est une insulte à ce Dieu de lui disputer ce
-droit de suprême justice, de disposer en créateur de ses créatures,
-d'ôter ce que l'on ne peut donner. La peine de mort est un blasphème,
-un sacrilège.
-
-D'autre part, vous enlevez au criminel le remords, c'est-à-dire la
-rédemption. Cet homme qui a mal fait, vous ne lui laissez pas le temps
-de bien faire pour se racheter. Et ici encore j'invoquerai la religion;
-vous désobéissez au Christ, qui releva la Madeleine, vous qui ne savez
-punir le crime qu'en l'écrasant du talon. La pécheresse eut la seconde
-moitié de sa vie passée dans les larmes et le repentir, pour effacer
-les péchés de la première. Votre criminel à vous n'a que quelques
-heures, et encore, dans l'état de trouble terrible où il se trouve, il
-ne saurait en profiter. Cet homme est donc damné par votre faute et,
-s'il y a une justice au ciel, cette damnation retombe sur votre tête,
-sur l'humanité tout entière. Je conclus donc une seconde fois que la
-peine de mort est un blasphème et un sacrilège.
-
-Victor Hugo me semble ne pas réfuter entièrement les grands arguments
-des amants de la guillotine, celui de l'exemple. Il ne paraît pas
-l'attaquer franchement; on dirait qu'il feint d'ignorer que l'idée
-est celle-ci: l'homme sur le point de commettre son crime n'est-il
-par arrêté par l'idée de la mort, cette loi du talion qui fait dans
-sa réalité terrible pâlir les plus courageux. L'exemple, pour moi,
-n'est pas dans le hideux tableau; le couperet, le bourreau, la foule
-accourue, n'ont rien à voir là dedans; il est dans cette pensée
-du misérable, avant le crime: «Si tu tues, il est des lois qui te
-tueront». Certes, envisagé sous ce point de vue, cet argument est
-formidable; que sont les bagnes, que sont les prisons cellulaires
-auprès de la mort? Tous vous crieront: «La prison, la prison éternelle,
-mais laissez-moi vivre!» Ainsi, la peine capitale par son atrocité même
-semble devoir arrêter tous les crimes. En est-il ainsi? Hélas! non, et
-la réalite est là pour nous prouver que l'échafaud, loin d'arrêter les
-assassinats, n'en est qu'un de plus, juridique, il est vrai. Alors,
-pourquoi ce sinistre épouvantail; religion, morale, tout est contre
-lui, utilité même, et vous persistez à l'agiter vainement comme un
-lambeau ensanglanté. C'est une atrocité inutile, et fut-elle utile
-d'ailleurs, il faudrait la rejeter puisque tout vous le défend. Que ne
-cherchez-vous une autre peine? je sais qu'il est plus facile d'amputer
-une jambe que de soigner des années, mais cette amputation sera
-d'autant plus odieuse que la jambe pourrait être guérissable. Ne venez
-donc plus me dire que tous ont peur de la mort, ce qui est une naïveté;
-que cette menace de mort arrête les assassins, ce qui n'est pas vrai;
-qu'enfin vous vous servez de la guillotine parce que vous n'avez pas
-d'autre châtiment aussi terrible, et aussi aisé, ce qui est à la fois
-un aveu d'impuissance, de cruauté et de paresse.
-
-A l'œuvre donc, législateurs; refaites le Code pénal, si le Code pénal
-est mal fait, mais ne souffrez pas qu'il soit dit que la justice
-humaine est impuissante, paresseuse et cruelle. Que dis-je? immorale,
-sacrilège, offensant les hommes et Dieu lui-même.
-
-Je crois que tu as lu _le Dernier jour d'un Condamné_. C'est bien
-l'œuvre la plus étrange qu'on puisse lire; un frisson d'épouvante
-vous prend dès la première ligne; on subit toutes les angoisses du
-misérable, on monte sur l'échafaud avec lui. Je ne fais pas un crime
-à l'auteur de vous briser ainsi; il n'avait qu'un but, rendre odieuse
-la peine de mort; voulez-vous donc qu'il fît une idylle? Il a pris
-le chemin le plus court, s'adresser à vos cœurs, à vos nerfs, faire
-dresser les cheveux, vous apitoyer, mêler en vous l'épouvante à la
-pitié. Quand on veut la fin, il faut vouloir les moyens.
-
-Il se sera dit, sans doute: «Plus ma peinture sera horrible, plus je
-gagnerai ma cause, qui, après tout, est une cause grande et belle».
-Ce reproche d'horreur est donc un éloge; il ne peut lui être adressé
-que par ceux-là mêmes qui condamnent et que son roman vient troubler
-chaque nuit par de troublantes visions. Faites disparaître la peine
-de mort, faites de ce livre, terrible réalité, un vain rêve, et tous
-dormiront tranquilles, et l'on ne verra plus qu'une question d'art là
-où s'agite affreusement une question morale. Qu'on ne me demande pas
-surtout de quel droit l'auteur a employé toute sa poésie à rendre plus
-terrible cette idée, de quel droit il a choisi et traité cet atroce
-sujet.--Du droit de tout honnête homme, répondrai-je, du droit de
-celui qui découvre hardiment une plaie dévorante que des gens que je
-ne qualifierai pas croient plus prudent de cacher. Voici le mal, voici
-le cancer, guérissez-le au plus tôt, ne le laissez pas s'étendre et
-ronger le corps tout entier.--Mais, me dira-t-on, ce poète n'a pas été
-condamné à mort; il parle au hasard des souffrances des criminels, il
-se trompe sans doute, il invente. Eh! qu'importe! Croyez-vous qu'ici
-l'imagination puisse dépasser la réalité? croyez-vous que les tortures
-réelles le cèdent à ces tortures inventées? Vous tremblez devant ces
-sanglots que rêve le poète, que serait-ce donc si vous entendiez de
-véritables cris, si vous voyiez de véritables pleurs? Je le dis avec
-vous, l'auteur se trompe sans doute; ce ne sont peut-être pas là
-les sensations du condamné, mais si éloignées de l'horrible réalité
-qu'elles soient, elles suffisent pour soulever un coin du rideau
-sanglant et nous faire entrevoir la vérité mille fois plus hideuse. Je
-m'épouvante, je pleure de pitié, je crie presque au martyre, et c'est
-ce que veut le poète.--La religion s'est cru attaquée dans différents
-chapitres. Ainsi, l'aumônier des prisons, présenté comme habitué à ces
-sortes de scènes et incapable d'émouvoir, de consoler, de convertir,
-a soulevé bien des cris. Peut-être y a-t-il d'honorables exceptions;
-mais dans cette question de vie ou de mort, de salut et de damnation,
-si l'on avoue un seul cas où le poète soit dans le vrai, la peine de
-mort devient aussitôt une chose impie. On ne se contente pas alors de
-tuer le corps, on tue l'âme. Il est d'ailleurs des pages charmantes
-dans ce chaos de râles et de sanglots. Le chapitre XXXIII, par exemple,
-où le condamné, quelques heures avant sa mort, se souvient de son
-premier amour. Cette Pépa qui vient lire par-dessus son épaule, dans
-le grand jardin, aux dernières lueurs du crépuscule; ce baiser de deux
-enfants de quinze ans, cette naïveté de jeune fille, c'est un de ces
-doux rayons qui vous reposent et vous font sourire. Et cette scène
-d'une navrante tristesse, où la fille du condamné vient le voir une
-dernière fois, quelle est la mère qui ne pleure, qui ne maudisse alors
-l'échafaud, ce couperet stupide qui frappe l'innocent comme le coupable.
-
-
- (_Fin de la tartine._)
-
-
-Je suis fort occupé en ce moment. Je termine une nouvelle intitulée _Un
-Coup de vent_, style simple et gracieux.
-
-Quand je serai à Aix, je te la ferai lire, et tu me diras ton avis.
-Je compte en composer cinq ou six pareilles et les faire éditer
-ensemble sous le titre général de _Contes de Mai_. Mon rêve est de
-faire paraître avant deux ans d'ici, deux volumes, un de prose et un
-de vers. Quant à l'avenir, je ne sais; si je prends définitivement la
-carrière littéraire, j'y veux suivre ma devise: _Tout ou rien!_ Je
-voudrais par conséquent ne marcher sur les traces de personne; non
-pas que j'ambitionne le titre de chef d'école,--d'ordinaire, un tel
-homme est toujours systématique,--mais je désirerais trouver quelque
-sentier inexploré, et sortir de la foule des écrivassiers de notre
-temps. Le poème épique--j'entends un poème épique à moi et non une
-sotte imitation des anciens--me paraît une voie assez peu commune. Il
-est une chose évidente, chaque société a sa poésie particulière; or,
-comme notre société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a
-pas sa poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre. Les
-aspirations vers l'avenir, le souffle de liberté qui s'élève de toutes
-parts, la religion qui s'épure: voilà certes les sources puissantes
-d'inspiration. Le tout est de trouver une forme nouvelle, de chanter
-dignement les peuples futurs, de montrer avec grandeur l'humanité
-montant les degrés du sanctuaire. Tu ne peux nier qu'il y ait là
-quelque chose de sublime à trouver. Quoi? je l'ignore encore. Je sens
-confusément qu'une grande figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis
-saisir ses traits. N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière
-un jour; c'est alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que
-j'entrevois vaguement, pourra me servir. En attendant la maturité de
-ces idées, en attendant d'être homme, je veux, comme je te l'ai dit,
-préparer ma voie, faire deux premiers pas, c'est-à-dire jeter au public
-un volume de vers et un volume de prose.
-
-Il m'est poussé ces jours derniers une certaine idée dans la tête.
-C'est de former une société artistique, un club, lorsque tu seras à
-Paris, ainsi que Cézanne. Nous serons quatre fondateurs, vous deux,
-moi, Pajot, jeune homme pour lequel je te demande ton amitié. Nous
-serons excessivement difficiles pour recevoir de nouveaux membres;
-ce ne serait qu'après une longue connaissance et du caractère et des
-opinions que nous les accepterions dans notre sein. Nos réunions
-hebdomadaires, par exemple, seraient employées à se communiquer les uns
-aux autres les pensées que l'on aurait eues, les remarques que l'on
-aurait faites durant la semaine; les arts seraient, bien entendu, le
-grand sujet de conversation, bien que la science n'en soit nullement
-exclue. Le but surtout de cette association serait de former un
-puissant faisceau pour l'avenir, de nous soutenir mutuellement, quelle
-que soit la position qui nous attende. Nous sommes jeunes, l'espace est
-à nous, ne serait-il pas sage avant de nous élancer de nous serrer la
-main, de former un nouveau lien entre nous, pour qu'une fois dans la
-lutte nous sentions à nos côtés un ami, ce rayon d'espoir dans la nuit
-humaine. Outre cet avantage futur, nous aurions celui de passer une
-agréable journée, chaque semaine, de vivre et de fumer quelques bonnes
-pipes.
-
---Si tu le désires, nous reparlerons de vive voix sur ce projet.
-
-Cézanne a dû te parler de Chaillan, du fameux Amphyon qu'il a gâché
-d'après mon académie. Ce Chaillan est un garçon fort curieux, bon homme
-au fond, mais d'une surface tellement dépolie qu'on ne peut le prendre
-d'aucun côté sans éprouver un désenchantement. Il n'est pas fat, et
-c'est là ce qui fait que je l'aime presque; s'il n'a pas de talent, au
-moins ne s'en croit-il pas, ce qui le rend très supportable. J'aime
-mieux aussi me promener avec lui qu'avec un Marquezi; et il est pourvu
-de plus d'une certaine dose de bon sens qui fait qu'on l'écoute sans
-déplaisir. C'est le seul être avec Pajot que je fréquente ici; nous
-avons vidé et nous vidons encore maintes bouteilles de vin blanc, voire
-de Champagne; nous fumons, nous rions et une heure se passe sans trop
-d'ennui.
-
-Cette lettre est sans doute bien peu intéressante. Je ne veux plus
-recommencer notre ancienne discussion, ni même en entamer une autre;
-d'un autre côté, ma vie est des plus monotones, et, dès qu'il vient une
-idée sous ma plume, je la rejette en me disant: «J'aime mieux la lui
-dire de vive voix». Toutes ces causes réunies font donc que je ne sais
-trop que te dire et que j'emplis cahin-caha mes huit pages de sottises.
-Qu'elles te soient légères?
-
-Enfin, finissons la page en parlant un peu de mon voyage. Je compte
-aller à Aix le 20 et y attendre ton arrivée de Marseille. Si tout
-marche selon mes désirs, je ne t'écrirai plus; c'est-à-dire que dès mon
-arrivée à Aix je t'en préviendrai par une lettre datée de cette ville.
-Autrement, si je ne puis être à Aix le 20, je t'écrirai encore une
-lettre de Paris vers cette époque, lettre dans laquelle je te dirai si
-tu peux m'écrire les résultats de ton examen et les dispositions que tu
-prends pour les vacances. Ainsi donc, de toute manière, ne m'écris pas
-avant de recevoir une lettre de moi, datée soit de Paris, soit d'Aix,
-et le disant dans ces deux cas ce que je dois faire.
-
-S'il faut te l'avouer, mon voyage n'est pas encore bien décidé,
-c'est-à-dire j'espère tout et ne tiens rien. En tous cas, j'éprouve un
-tel besoin de vous voir, de vivre un peu, que je suis disposé à mettre
-Pélion sur Ossa (classique) pour arriver à mon but. Compte donc sur moi.
-
-O jeune homme qui a pâli sur les livres! secoue, secoue la poussière
-scientifique, bourre ta pipe et remplis ton verre; or, voici le mois
-des folies!
-
-Ma lettre est fort plate. Bonsoir. Je te serre la main. Mes respects à
-tes parents.
-
-
- Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Une charmante expression trouvée dans une lettre de Cézanne: «_Je suis
-en nourrice chez les Illusions._» Ces trois dernières pages sont d'un
-pitoyable français.
-
-
-
- XVII
-
-
- Mon cher ami,
-
-
-Un peu d'indisposition et beaucoup de paresse m'ont empêché jusqu'à ce
-jour de t'écrire. Qu'importe d'ailleurs notre correspondance, le vide
-d'intérêt est si peu propre à échanger nos idées. Le grand point est
-que nous n'oublions pas que nous possédons un ami dont nous connaissons
-le cœur. Tu vois que je me range à tes silences si prolongés et que
-je ne raille plus tes lettres aux rares apparitions. Attendons d'être
-réunis, et alors nous chercherons à nous connaître de nouveau; je suis
-certain que les changements survenus en nous ne seront pas un obstacle
-à notre amitié.
-
-Toutefois la paresse me pèse, et je commence une longue épître, peu
-soucieux du contenu, écrivant pour écrire. C'est là une louable
-habitude; je me traîne bien des mois, je bâtis des romans, puis un beau
-matin, las de rêver, je me remets au travail, jetant sur le papier les
-premières pensées venues. Causons donc de ceci et de cela; te rappeler
-mon souvenir, me rappeler le tien, tel est mon but; et je l'atteindrai
-quel que soit mon sujet, le ciel, l'enfer, l'idéal ou la réalité.
-
-Voici ma transition trouvée, puisque transition il faut, prétendent
-les classiques. Tu me parles justement de l'idéal et de la réalité, et
-tu me proposes de recommencer notre ancienne discussion sur ce sujet,
-seulement en changeant les positions, toi devenant l'idéaliste et moi
-le réaliste. Une telle idée ne saurait me plaire; j'ai écrit selon
-ma façon de voir et, si je m'examine, je ne trouve aucun changement
-dans ma pensée. Je me mentirais à moi-même si je t'adressais à cette
-heure les lettres que tu m'as adressées anciennement. Je ne puis
-devenir réaliste dans le sens que tu donnais à ce mot et, me faisant
-une loi des nécessités matérielles, étouffer tous les nobles élans de
-la créature. Mais, comme je ne cessais de te le répéter, je me suis
-souvent heurté à la réalité; je la connais et, si tu désires, je puis
-te la montrer, quitte à te parler ensuite du ciel et à te découvrir
-une étoile dans chaque bourbier que je sonderai. Ce qui m'irritait
-profondément autrefois était cette persistance de ta part à ne pas
-vouloir comprendre ma philosophie. J'avais beau te crier: «La réalité
-est triste, la réalité est hideuse; voilons-la donc sous des fleurs;
-n'ayons de commerce avec elle qu'autant que notre misérable humanité
-l'exige: mangeons, buvons, satisfaisons tous nos appétits brutaux, mais
-que l'âme ait sa part, que le rêve embellisse nos heures de loisir.»
-Tu me répondais invariablement que je me perdais aux nues, que je ne
-voyais pas ce qui m'aveuglait. Ne pas le voir, bon Dieu! Je détourne
-les yeux du fumier pour les porter sur les roses, non pas que je nie
-l'utilité du fumier qui fait éclore mes belles fleurs, mais parce
-que je préfère les roses, si peu utiles pourtant. Tel je me montre à
-l'égard de la réalité et de l'idéal. J'accepte l'une comme nécessaire,
-je m'y soumets selon la nature; mais, dès que je puis m'échapper de
-cette ornière commune, je cours à l'autre et je m'égare dans mes
-prairies bien-aimées.
-
-Quant à toi, je ne t'ai pas soupçonné un instant de mauvaise foi dans
-la proposition que tu me fais. Je te crois incapable de parler contre
-ton opinion et de t'amuser à un misérable jeu en défendant aujourd'hui
-ce que tu as attaqué hier. Laissons cela à une science si improprement
-appelée le droit. Au contraire, je me réjouis d'une chose; puisque
-tu défends l'idéal, je t'ai donc converti et tu as donc enfin jeté
-aux orties ces raisonnements puérils sur la nécessité du boire et du
-manger. Nous avons nos rayons et nos ombres, nous, pauvres humains.
-Nos ombres sont ces liens matériels et vitaux qui nous attachent à la
-terre; nos rayons, ces ailes qui nous emportent aux cieux. Lorsque le
-laboureur, la sueur au front, a passé la journée à féconder son champ,
-il rentre et goûte de douces heures près du foyer domestique. Soyons
-ce laboureur, mon pauvre vieux, et sachons faire habilement succéder
-les rayons aux ombres. Que le corps se repaisse, puis que l'âme ait son
-tour.
-
-Parmi les réalités navrantes qui viennent assombrir notre jeunesse,
-il en est une contre laquelle se brise chaque cœur généreux, la
-désillusion de l'amour. A seize ans, nous faisons de beaux rêves; notre
-sang bout dans nos veines, et nous brûlons de les réaliser. Aussi nous
-jetons-nous en aveugle à la poursuite de notre chimère; la première
-femme rencontrée est celle que nous cherchons; notre poésie nous la
-montre telle que nous l'avons rêvée, et, en fous que nous sommes, nous
-plaçons en elle tout un avenir de bonheur! Hélas! ce beau ciel ne
-tarde pas à s'obscurcir; un jour nous avouons avec angoisse que nous
-nous sommes trompés. Mais nous sommes jeunes encore; nous poursuivons
-de nouveau notre idéal, nous aimons de nouvelles maîtresses, et ce
-n'est que lorsque nous avons parcouru tous les rangs, depuis la fille
-publique jusqu'à la vierge, que brisés, nous déclarons que l'amour
-n'existe pas. C'est là ce que les vieux appellent de l'expérience,
-c'est là ce qu'ils regardent comme une qualité et nous jettent à la
-face pour dominer. Veuille le ciel que je reste toujours fou à ce prix
-et que, vieillard, j'aie encore toutes ces illusions qui nous font
-traiter d'écervelés!
-
-Il est, il me semble, une question que le jeune homme devrait se poser
-avant tout, question, il est vrai, qui n'empêcherait pas son rêve de
-s'évanouir, mais au moins qui pourrait le guider et le faire agir en
-connaissance de cause. Cette question est celle-ci: Dans quelle sorte
-de femmes vais-je choisir mon amante? Sera-ce une fille de joie, une
-veuve, une vierge?--Tu me demandais de la réalité; le sujet vient de
-lui-même et je ne puis le refuser. Fouillons donc la fange, mon ami,
-et montrons la presque impossibilité de rencontrer celle que nous
-cherchons.
-
-Je puis te parler savamment sur la fille à parties. Parfois il
-nous vient, à nous autres, cette folle idée de ramener au bien une
-malheureuse, en l'aimant, en la relevant du ruisseau. Nous croyons
-remarquer en elle un bon cœur, une dernière lueur d'amour, et, sous
-un souffle de tendresse, nous tâchons d'activer l'étincelle et de
-la changer en un brasier ardent. D'une part, notre amour-propre
-est en jeu, de l'autre, nous répétons de belles pensées telles que
-celles-ci: que l'amour lave toute souillure, qu'il suffît à lui seul
-pour contrebalancer tous les défauts. Hélas! que toutes ces formules
-sont belles, mais combien elles sont menteuses! La fille à parties,
-créature de Dieu, a pu avoir en naissant tous les bons instincts;
-seulement l'habitude lui a fait une seconde nature. Je ne dis pas que
-son cœur soit toujours corrompu par caractère, mais toujours la trace
-des débauches y demeure, toujours le bien y a été effacé par le mal.
-D'une légèreté sans exemple, due sans doute à son instabilité, elle
-passe d'un amant à un autre, sans regretter l'un, sans presque désirer
-l'autre. D'une part, rassasiée de baisers, fatiguée de volupté, elle
-fuit l'homme quant au corps: de l'autre, sans nulle éducation, sans
-aucune délicatesse de sentiment, elle est comme privée d'âme, et ne
-saurait sympathiser avec une nature généreuse et aimante. Voilà celle
-qu'il nous prend parfois la fantaisie d'aimer, créature détournée du
-sentier, intermédiaire en quelque sorte entre la femme et la femelle.
-Maintenant, suppose un jeune homme désirant ramener cette misérable
-enfant. Il l'a rencontrée dans un bal public, ivre, appartenant à
-tous. Quelques mots prononcés sans suite l'auront touché; il l'emmène
-et commence immédiatement la cure. Il lui prodigue mille caresses,
-lui remontre doucement combien la vie qu'elle mène est maudite, puis,
-passant de la théorie à la pratique, veut qu'elle change sa toilette
-affichante contre des vêtements plus simples, plus décents, et surtout
-qu'elle l'aime, s'attache à lui et oublie peu à peu ses habitudes de
-bal, de café. J'entends que notre jeune homme ne soit ni un sot, ni un
-jaloux: qu'il s'y prenne avec habileté et ne lui demande pas une vertu
-parfaite dès le premier jour. Mais, quel que soit son amour, quelle que
-soit sa finesse, je puis jurer qu'il n'arrivera qu'à se faire détester.
-On le nommera tyran, on le froissera de mille façons, lui parlant de
-tel ou tel ancien amant plus beau, plus généreux que lui, lui racontant
-mille et mille fredaines, plus sales les unes que les autres, ne
-l'entretenant que de débauches, que de sottises, que de niaiseries. Si
-bien que, las de frapper sur chaque fibre sans rien en tirer, las de
-prodiguer des trésors d'amour et de n'éveiller aucun écho, il laissera
-faiblir sa tendresse et ne demandera plus à cette femme qu'une belle
-peau et de beaux yeux. C'est ainsi que finissent tous les rêves que
-nous faisons sur les filles perdues. Par bonheur, nous relirons de
-cet amour trompé un excellent résultat. Nous nous sentons pris d'une
-horreur profonde pour la débauche, et si nous cherchons encore le vice,
-ce n'est qu'à contre-cœur et en sachant que nous agissons mal. Tu crois
-peut-être que ce n'est ici qu'un cas particulier, et qu'en te racontant
-cette histoire, je ne saurais parler de la généralité. J'ai bien
-peur, pour un seul échantillon, de connaître l'espèce entière. Règle
-générale: toute lorette adore ces poseurs de café qui le leur rendent
-en les méprisant, en les traitant encore plus mal qu'elles ne le
-méritent. Pourvu qu'on leur jette de la soie, des pièces de cent sous,
-qu'on ne les fatigue pas trop d'amour ni de morale, elles poursuivent,
-persuadées que vous êtes un fripon, un imbécile, que vous les insultez!
-voire même que vous prenez un bâton. Mais qu'elles rencontrent un
-cœur noble, qui tâche de les relever par l'amour, et qui, avant tout,
-voulant pouvoir les estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes,
-ah! celui-là, elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent,
-mais ne l'aiment jamais, même dans le singulier sens qu'elles donnent
-à ce mot. De sorte qu'on arrive par cette observation à cette bizarre
-formule: «Aimez la lorette, elle vous méprisera; méprisez-la, elle vous
-aimera.»
-
-Notre jeune homme trompé une première fois s'adressera-t-il à une
-veuve? Ici l'expérience me manque et je ne puis que deviner et dire
-mon propre goût. Il est pourtant une remarque que je fais: d'où vient
-qu'à vingt ans, lorsque nous rêvons une amante, cette amante n'est
-jamais une veuve? c'est-à-dire une femme faite, passée maître en fait
-d'amour et dont nous ne serions, à coup sur, que les écoliers peut-être
-maladroits. Cela ne viendrait-il pas de cette pensée que notre amante
-doit tout tenir de nous et, d'autre part, de cette timidité d'enfant
-qui recule devant une expérience plus grande, de cette exquise jalousie
-de l'amant qui veut la rose dans tout son parfum pour l'effeuiller
-facilement? Quoi qu'il en soit, je constate le fait; la veuve n'est
-pas l'idéal de nos rêves: cette femme libre, plus âgée que nous, nous
-effraye. Je ne sais quel pressentiment nous avertit que, honnête, elle
-nous amènera prosaïquement et sans amour au mariage, et que légère,
-elle fera de nous un jouet qu'elle jettera ensuite pour un autre. Nous
-préférons tenter la femme entretenue, tenter le vice, comme je le le
-disais tantôt, que de nous heurter à une vertu fardée. Nous préférons
-la femme libre par une émancipation volontaire que celle à qui un
-triste accident vient de rendre une liberté, peut-être désirée; nous
-préférons enfin, emportés par nos jeunes cœurs, essayer une bonne
-action, nous battre au nom du bien contre la débauche, que d'aimer une
-femme déflorée aussi, et dont l'amour ne présente ni les difficultés,
-ni la poésie de l'autre. Effet de nos cerveaux fêlés, me dira-t-on.
-C'est possible; non, je le répète, une veuve nous effraye et nous ne la
-choisissons que rarement pour première maîtresse. Je suis d'ailleurs
-peu au courant de ces dames, et je n'affirme pas pour réel ce que je
-viens de dire.
-
-Reste la vierge, cette fleur d'amour, cet idéal de nos seize ans,
-vision qui sourit à nos chevets, amante pure du poète qui le console
-dans ses rêves dorés. La vierge, cette Ève avant le péché: dernier
-rayon du ciel sur la terre, suprême manifestation du beau, du bien, de
-la divinité elle-même. Hélas! où est-elle cette créature divine, si
-innocente que la fange des hommes ne saurait la souiller, libre comme
-l'oiseau, n'agissant que par elle-même et agissant toujours bien? Je
-vois çà et là de petites pensionnaires, des jeunes filles fraîches du
-couvent. On me les donne comme vierges; je veux bien le croire; mais
-c'est une mauvaise raillerie de me parler de la virginité physique
-lorsque je demande la virginité morale. Que me fait que ces demoiselles
-sachent bien faire la révérence, qu'elles sachent ceci et cela; que
-même on ait pu les cloîtrer si étroitement que nulles lèvres d'homme
-ne se soient encore posées sur les leurs. Ce que je voulais en elles,
-c'était la chasteté de l'âme, l'amour du grand et du beau, la liberté
-d'action, sans laquelle on n'arrive qu'à l'hypocrisie et qu'au vice. Et
-encore ces prétendues qualités dont je n'ai que faire, on me les vend
-au poids de l'or; on fait sonner haut à mes oreilles les yeux baissés,
-l'air enfantin et niais de la jeune poupée; puis, lorsqu'on m'a bien
-détaillé ses mérites, sans seulement qu'il soit question de mon amour
-et du sien, sans qu'on me permette de la connaître et de sympathiser
-avec elle, on me crie, au nom des mœurs: «Monsieur, cela coûte tant;
-mariez-vous d'abord, vous vous aimerez ensuite, si faire se peut». On
-l'a dit avant moi, nous étalons la prostitution en plein soleil, mais
-nous cachons à tous les yeux la virginité. De sorte que, ne pouvant
-pénétrer jusqu'au sanctuaire, dégoûtés par la vénalité des vendeurs du
-temple, nous nous adressons au ruisseau. La vierge pour nous n'existe
-pas; elle est comme un parfum sous triple enveloppe que nous ne pouvons
-posséder qu'en jurant de le porter toujours sur nous. Est-il donc si
-étonnant que nous hésitions à choisir ainsi en aveugle, tremblant de
-nous tromper de sachet et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde.
-Ma vierge idéale est libre avant tout; ce n'est qu'à cette condition
-que son âme est pure, exempte de feinte; ce n'est surtout qu'à cette
-condition que je peux sympathiser avec elle, l'estimer et enfin l'aimer.
-
-Telle est pour moi la navrante réalité: la noceuse est à jamais perdue,
-la veuve m'effraye, la vierge n'existe pas. Tu nies donc l'amour? me
-diras-tu, et tu as renoncé à trouver sur la terre une amante. Je ne nie
-point l'amour et je ne désespère de rien: seulement j'attends quelque
-bon ange, quelque rare exception aux règles que je viens de poser.
-Je sais parfaitement que je rêve tout éveillé, que mon désir ne se
-réalisera peut-être jamais; mais il y a un peut-être et c'est là ma
-branche de salut. Je me cramponne à cette idée de possibilité, et je
-pars de là pour bâtir de longs romans où tout est pour le mieux et où,
-près de ma compagne, je me couronne de roses et m'enivre de volupté
-céleste. Puis, lorsque mon rêve s'évanouit, je doute parfois que ce
-soit un rêve, je crois réellement avoir été le héros de ce poème. Je
-n'en demande pas plus au ciel qui m'a doué d'une imagination assez
-vive pour m'illusionner ainsi. Dans mes heures de réalité, je suis
-d'ailleurs bien moins absolu qu'autrefois. Je demande à ma maîtresse
-de m'aimer seulement pendant la minute que je la tiens dans mes bras;
-d'être gracieuse avec moi, surtout de feindre plus d'amour qu'elle
-n'en a et de ne jamais me désabuser des rêves que je puis faire. Mais,
-à te vrai dire, toute cette réalité présente me semble hideuse; je ne
-l'accepte que parce qu'elle s'impose. Combien je préfère mes instants
-d'espérance et de rêverie!
-
-J'ai changé de demeure et ma nouvelle adresse est rue
-Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21. J'habite là un petit belvédère,
-occupé autrefois par Bernardin de Saint-Pierre et où il a, dit-on,
-écrit presque toutes ses œuvres. Une mansarde de bon augure pour un
-poète.--Ne m'en veux pas trop si je garde de longs silences. J'ai de
-grosses occupations, d'abord à paresser, puis à travailler à un long
-poème que je viens de commencer, puis à faire un petit acte en prose
-pour un nouveau théâtre qui se monte aux Champs-Élysées, puis enfin à
-courir de côté et d'autre pour un emploi que je sollicite et que je
-compte obtenir bientôt. Tu vois que je songe à une _position_.
-
---Voici Cézanne qui va venir me retrouver. Et toi, mon pauvre vieux, à
-quand ton bien heureux voyage? Je t'attends toujours au mois d'octobre;
-et je serai charmé de cesser cet échange de lettres, si plates le plus
-souvent et où nous disons si peu. Que cela ne t'empêche pourtant de
-me répondre au plus tôt. Quant à moi, je ne resterai pas un mois sans
-t'écrire, et je pourrai sans doute te parler plus sûrement sur ma
-situation matérielle et morale.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Mes respects à tes parents.
-
-Je n'ai jamais eu les yeux malades et je ne sais trop qui a pu mettre
-en circulation un tel canard. Mes entrailles seules me font souffrir de
-temps en temps.
-
-
-
- XVIII
-
-
- Paris, le 10 août 1860.
-
- Mon cher Baille,
-
-
-Le poète a deux armes pour corriger les hommes: la satire et le
-cantique, l'éclat de rire de Satan, et le sourire de Dieu; l'une, jouet
-qui corrige en déchirant, l'autre, baiser qui rend meilleur en faisant
-entrevoir le ciel. Je m'explique: le poète satirique met à nu l'homme
-et ses perversités, il les fait rougir et combat son vice par sa honte;
-le chantre lyrique, au contraire, crée une chimère, un homme idéal, le
-présente à l'homme réel et ramène ce dernier à la vertu par la sublime
-couleur dont il l'a peint. Ainsi donc, d'un côté fouiller la fange,
-en faire exhaler tous les miasmes, de l'autre, ouvrir les cieux, les
-montrer pleins de rayons et de parfums. Le but, me dira-t-on, est le
-même; c'est possible, mais puisque l'expérience n'a pas encore conclu
-pour tel ou moyen, puisque le choix est permis entre le cantique et la
-satire, je préfère de beaucoup le cantique. Je crois même, laissant là
-mon goût, que les splendeurs célestes sont plus capables de ramener
-les pécheurs que l'enfer; que l'on me peigne dans ma fange, il est
-possible que j'en sorte, mais que l'on me montre mon voisin, l'auréole
-au front, j'en sortirai plus vite encore. D'autre part, la satire mène
-à l'hypocrisie; on m'accuse de tel défaut, je le cache sans moyen de
-le cacher; c'est la peur qui me fait agir, et non l'envie de bien
-faire. Le cantique ne saurait avoir ce résultat: il me montre le bien
-dans tout son idéal, j'admire, je me sens emporté vers Dieu, pour Dieu
-lui-même; mes vices s'effacent, d'autant plus que j'approche de la
-Divinité. Ainsi donc le chantre lyrique agit, selon moi, avec bien plus
-d'efficacité et de puissance.
-
-Si maintenant, laissant l'humanité, je considère le poète et les
-résultats qu'auront sur lui-même ses propres chants, je préférerais une
-seconde fois le cantique. Quand on remue la fange, il reste toujours
-quelques souillures aux mains; quand à l'aurore on s'égare dans les
-champs, on rentre parfumé de fleurs et de rosée. Le poète satirique,
-voyant toujours l'homme par ses mauvais côtés, finit par le prendre en
-pitié, en mépris, en haine; son rire, d'abord railleur, devient amer;
-son désir de corriger se change en celui de flageller; plus il va, plus
-la vase est profonde, plus il devient dur, impitoyable; son dernier cri
-est un blasphème. Il est d'une naïve évidence de dire que le chantre
-lyrique n'a pas à craindre ces terribles effets; ne chantant que le
-bon, le juste et le beau, ne présentant à l'homme que des spectacles de
-lumière, il se relève lui-même en tâchant de relever autrui. On peut,
-me dira-t-on, rester honnête homme tout en faisant des satires. Je n'en
-disconviens pas; mais si l'on est artiste consciencieux, si l'on se
-pénètre bien de son sujet, et surtout si l'on croit ce qui est écrit,
-il est clair que la satire n'est nullement apte à faire aimer les
-hommes, il est clair que le poète deviendra morose et misanthrope.
-
-Pour me résumer et te faire même mieux comprendre ma pensée, je te
-dirai que, selon moi, une lecture de Lamartine est de beaucoup plus
-fertile en vertus qu'une lecture de Juvénal; l'un vous emporte d'un
-coup d'aile jusqu'au trône de Dieu, l'autre, comme Dante, vous fait,
-d'abord passer par l'enfer. J'ajouterai--ce ne peut être ici qu'une
-hypothèse, mais une hypothèse basée sur le bon sens, sur une stricte
-déduction,--j'ajouterai que Lamartine doit être meilleur que Juvénal,
-si du moins on les juge d'après leurs écrits, si l'on veut bien se dire
-que l'œuvre laisse toujours sa trace dans l'âme du poète; chez l'un,
-la morale chrétienne fécondée par ses chants d'amour, chez l'autre,
-l'intolérance et la misanthropie qui ont dû faire naître nécessairement
-ses sanglantes satires.
-
-Après ce que je viens de te dire, je n'ai pas besoin de conclure que
-j'ai choisi le cantique. Ce n'est pas que la satire, l'ironie amère
-n'éclatent parfois même chez Lamartine; chacun a ses heures de peine
-et de découragement. L'âme se brise, ce ne sont plus des pleurs, ce
-sont des sanglots et des cris. Ces rares coups de fouet ont alors
-d'autant plus de résultats qu'ils tranchent sur la douceur habituelle;
-d'ailleurs, n'en auraient-ils aucun, on ne peut empêcher de soigner
-l'âme blessée. Mais tailler ma plume et me mettre à noircir l'homme
-de parti pris, lui ôtant ses rares qualités et faisant ressortir ses
-nombreux défauts, c'est ce que je ne saurais aimer. La société, je
-te l'ai dit de trop, n'est certes pas telle qu'il la faudrait; mais,
-puisqu'on a deux remèdes pour la ramener au bien, qu'on use au moins du
-plus certain et du plus inoffensif pour soi-même.
-
-Il est d'autres considérations plus élevées qui me feraient encore
-choisir le cantique, je les puiserai dans l'idée que je me suis faite
-du poète moderne. Qu'on ne s'y trompe pas, l'artiste est un soldat:
-il combat au nom de Dieu pour tout ce qu'il y a de grand. Ce n'est
-pas comme autrefois un vain rêveur, se laissant aller à sa fantaisie,
-chantant pour chanter et se souciant fort peu des échos qu'éveille sa
-lyre. Dans nos temps de matérialisme, dans notre siècle où le commerce
-absorbe chacun, où les sciences si saines et si grandes déjà rendent
-l'homme orgueilleux et lui font oublier le savant suprême, le poète a
-une mission sainte: montrer à toute heure, en tout lieu, l'âme à ceux
-qui ne pensent qu'au corps, et Dieu à ceux dont la science a tiré la
-foi. L'art n'est autre chose; c'est un flambeau splendide qui éclaire
-la voie de l'humanité, et non une misérable bougie dans le taudis d'un
-rimeur. Il ne s'agit pas seulement de faire de beaux vers, il faut
-que ces vers soient une sublime leçon de vertu; dans les deux cas, on
-peut être un grand artiste, mais dans le premier, on se sert mal du
-feu sacré donné par Dieu; dans le second, on devient un disciple, un
-apôtre de la Divinité. En effet, qu'appelle-t-on art, si ce n'est la
-perfection, la sublimité divine, la divinité elle-même; Dieu, poésie,
-mots synonymes pour moi. Vous donc qui vous dites artistes, vous
-qui vantez Dieu en vous, croyez-vous que vous n'aurez pas à rendre
-compte de l'emploi de la sainte étincelle. Le Maître vous mit sur la
-terre, comme il y mit autrefois les prophètes, qui étaient ses poètes
-eux aussi; il vous mit, phares lumineux, dans la vie humaine, pour
-indiquer le ciel à l'homme. Chantez donc, et que vos chants servent
-à l'humanité; remplissez votre mission, soyez apôtres du progrès et
-dites-vous qu'une lyre est une arme et non un jouet. Si l'art ne
-sert à rien, si, comme on le dit souvent, les poètes ne sont que de
-brillantes inutilités, disons à notre tour que Dieu n'existe pas, que
-le grand et le beau sont des mensonges. La chose dont je voudrais
-qu'on fût persuadé est celle-ci: que l'art doit être avant tout utile,
-soit directement, soit indirectement; qu'il est aussi nécessaire à
-une société que le manger et le dormir, surtout que c'est un bienfait
-de Dieu, une étoile des mages placée sur le front du prédestiné
-pour sortir du bourbier et guider vers la plaine fleurie l'humanité
-chancelante. Dès lors, on ne hausserait plus l'épaule en parlant d'un
-poète.
-
-En plaçant l'art si haut, j'ai par là même élevé l'artiste;
-plus le dieu est parfait, plus le pontife tend à la perfection.
-L'artiste.--poète, peintre, sculpteur, musicien,--est un véritable
-grand prêtre. Je l'ai tantôt comparé à un prophète; c'est la meilleure
-comparaison possible. Avant la venue d'un Dieu, des hommes, et ce sont
-les prophètes, annonçant le Messie futur; puis, après son ascension
-glorieuse, d'autres hommes, et ce sont les artistes, le rappelant aux
-siècles suivants; mais au fond, prophètes, artistes, mêmes fronts
-marqués du doigt de Dieu. N'est donc pas artiste qui veut, l'étincelle
-ne tombe que sur quelques élus. Mais il est toujours glorieux
-d'essayer; si l'haleine vous manque, qu'importe! vous tombez grand
-encore d'audace.
-
-Laissons ce martyr et parlons du véritable artiste. Comme il est homme
-malgré son génie, il peut se tromper, dépenser follement l'étincelle,
-comme Alfred de Musset, de qui on peut dire heureusement que plus
-tard il brûla ce qu'il avait adoré et adora ce qu'il avait brûlé. Ou
-bien, comme V. Hugo, se mêler de politique, écrire sur l'événement
-présent une pièce qui n'aura plus de sens demain. Ou enfin, comme
-Lamartine, ne parler que de l'âme, de l'humanité en général; et c'est
-là le poète usant bien de la flamme sacrée. L'artiste doit planer sur
-les misérables considérations d'un jour; il ne doit pas plus se faire
-chantre du vice que le héraut politique d'une époque. L'humanité, voilà
-son livre, voilà sa vaste carrière; qu'il considère l'homme et non
-les hommes; qu'il soutienne le faible et encourage le fort; surtout,
-qu'au-dessus de nous, il nous montre un Dieu, et nous donne avec une
-âme immortelle l'espérance du ciel. L'Évangile est un livre éternel,
-par cela même qu'il s'adresse à l'humanité tout entière, et non à
-quelques hommes seulement. Tel doit être le livre du poète: vrai pour
-tous, consolant et améliorant chacun; non par l'image de telle ou telle
-société, mais par celle du genre humain, non par l'enthousiasme sur une
-action, sur un sentiment particulier, mais par le chant immortel de la
-vertu, de la liberté, de l'amour, etc., etc.; et, pour revenir à mon
-point de départ, non par la peinture de tel siècle corrompu, mais par
-celle de la splendeur éternelle des cieux.--Voilà, selon moi, la vraie
-poésie, le vrai poète moderne, l'homme du progrès, l'artiste sublime se
-servant dignement de la lyre que Dieu lui a confiée.
-
-Je parle en général, ne t'y trompe pas. Un poète écrivant, comme V.
-Hugo, _le Dernier jour d'un Condamné_ ne sort pas de la voie tracée,
-puisqu'il s'occupe d'une question particulière. Il n'y a pas de règle
-sans exception même nécessaire.--D'un autre côté, c'est l'idéal du
-poète que je trace et non peut-être le poète réel; la fantaisie
-règne toujours plus ou moins dans une cervelle humaine; chacun a ses
-égarements, chacun ses heures de doute.
-
-Maintenant tu pourras me demander, puisque je m'occupe de l'art,
-quelle forme je crois la meilleure pour arriver au but, quel genre
-je choisirai. Je te répondrai que je cherche encore ma voie, que la
-meilleure forme est celle dont on se sert le mieux. L'idée, voilà
-le principal; le reste n'est qu'une question d'étude et d'aptitude.
-D'ailleurs, ne crois pas, après avoir exalté l'artiste, que j'ose
-prendre ce titre; je tâche, rien de plus, je tâtonne, je cherche
-à arriver au mieux dont je suis capable, et alors seulement je me
-déciderai à élever la voix.--Le drame est un puissant mobile, il
-s'adresse aux masses, les étreint, les corrige toujours un peu, mais
-il a aussi un grand inconvénient: écrit pour la scène, il perd son
-prestige à la lecture; sans acteur, il ressemble à une arme sans
-poudre; en un mot, il est incomplet et ne dure qu'un instant. D'un
-autre côté, mon esprit ne se prête pas à ce genre; ce n'est donc pas
-le moyen que je peux choisir. Je préfère le poème, au roman ou vers;
-_Paolo_, ma dernière œuvre, serait en quelque sorte mon essai. Dans
-une série d'ouvrages semblables, j'idéaliserai tour à tour tous les
-nobles sentiments; bien entendu, je tâcherai d'être plus correct, plus
-artiste, même plus réel. Ce ne sont encore que des projets; peut-être
-une meilleure idée viendra-t-elle les chasser. Nous en parlerons.--Je
-te dirai plus tard ce que je pense du vers, cet outil est à tous, cette
-matière terne ou brillante, selon la main qui l'emploie. Le vers est le
-corps d'un ouvrage et l'idée l'âme.
-
-L'autre soir je me trouvais entre un protestant et une vieille dame
-catholique et dévote. Je ne sais trop pourquoi, j'étais plus expansif
-que de coutume; je me laissai aller à avancer quelques-unes de mes
-opinions sur la vie, surtout sur la religion. Mes deux auditeurs ne
-tardèrent pas à se récrier, chacun prêchant pour son saint, puis
-ils se réunirent et conclurent également que je n'étais d'aucune
-secte religieuse. Je fus obligé de conclure tout bas qu'ils avaient
-raison.--Quelles que soient leurs religions, les peuples s'accordent
-sur l'idée de Dieu; chez tous, c'est toujours le même être puissant,
-juste et bon; chez tous, jusqu'à un certain point, c'est l'idée
-d'une vie future de peines ou de récompenses, selon les mérites.
-Étrange bizarrerie! les juifs, les protestants, les catholiques ont
-la même base religieuse: la Bible. Leurs dogmes, leur morale sont
-puisés à la même source; la loi écrite est la même; d'où vient donc
-l'énorme différence qui les sépare? Des commentateurs évidemment,
-des différentes manières d'expliquer le texte. Si ce n'est pas une
-pitié! leur Dieu est le même, la manifestation la même, et les voilà
-s'entre-tuant pour un mot mal défini. Chacun d'eux convient de l'être
-suprême, mais chacun veut avoir le sien; bataille de mots plutôt que
-d'idées, puérilités qui font hausser les épaules. Dieu a-t-il demandé
-qu'on l'adore de telle ou telle manière? ne lui suffit-il pas qu'on
-se prosterne, qu'on le reconnaisse, lui et l'âme, son souffle divin.
-Que lui importe le nom dont on l'appelle? Jéhovah, Dieu, Allah, etc.,
-etc.? n'est-ce pas toujours le Créateur, l'intelligence qui régit le
-monde? Son temple est l'univers, et la prière la plus fervente est
-pour lui la plus agréable, n'importe le nom sous lequel on la lui
-adresse.--Outre les commentateurs, le clergé, la classe sacerdotale:
-voilà la plaie, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son semblable et
-le ciel, faire de son Dieu, à sa propre image, un être jaloux, petit et
-mesquin.--«Hors de l'église, crie-t-il, point de salut!»--c'est-à-dire
-hors des prêtres.--«Le Seigneur n'écoute que moi, je suis infaillible,
-et, lorsque je parle, c'est le ciel même qui parle. Vous avez beau
-être vertueux, croire en Dieu, croire à l'âme, si vous ne vous courbez
-pas sous ma loi, si vous n'accomplissez pas les pratiques que je vous
-impose, vous n'en irez pas moins en enfer. J'ai tout pouvoir sur vous,
-moi le ministre du Tout-Puissant. Je puis m'occuper de politique comme
-de religion, comprimer la pensée et la liberté la croix à la main. Et
-si vous bougez, si vous vous révoltez, je vous excommunie de par le
-paradis et de par tous les saints.»--Et ce n'est pas d'un clergé en
-particulier que je parle, c'est de tous. Il vient toujours un moment
-dans chaque société où la théocratie règne, où l'homme faillible et
-fragile gouverne ses semblables au nom du ciel, et met ses vices, ses
-mauvaises actions sur le compte de Dieu. Point de clergé donc, je n'en
-ai que faire; la prière, voilà le seul intermédiaire que j'accepte
-entre le Seigneur et moi. Point de commentateurs; j'ai l'idée d'une
-Puissance éternelle et je l'adore, sans vouloir subtiliser. Dans nos
-temps d'examens philosophiques, ce qui a tué la foi, ce sont et les
-prêtres et les commentateurs: les prêtres, surtout les catholiques,
-mensonges nouveaux, êtres à part dans la société, êtres impossibles
-et contre l'esprit divin; les commentateurs, les uns démolisseurs
-stupides, comme les appelle Musset, renversant tout sans rien
-réédifier, les autres fanatiques forçant les mots et les phrases du
-bec et des ongles pour créer une Divinité de fantaisie. Mais, si l'on
-eut été tolérant, si l'on eut laissé à chacun son Dieu, le même pour
-tous sans exalter le sien, sans surtout démolir celui du voisin, je
-le demande, la foi serait-elle morte? Et d'ailleurs, la foi en Dieu
-est-elle bien morte? Chacun ne reconnaît-il pas une suprême Puissance,
-chaque cœur généreux ne sent-il pas son âme tendre vers le ciel? Je le
-dis en vérité, ce qui est mort, ce qui se meurt, ce sont les prêtres,
-les faiseurs de systèmes, les stupides fanatiques, les commentateurs.
-Mais tant que l'humanité vivra elle pensera à son Créateur et l'adorera
-en levant les yeux vers le ciel. Chaque secte religieuse a sa
-profession de foi, je veux faire ici la mienne: «Je crois en un Dieu
-tout-puissant, bon et juste. Je crois que ce Dieu m'a créé, qu'il me
-dirige ici-bas et qu'il m'attend dans les cieux. Mon âme est immortelle
-et, me donnant le libre arbitre, le Maître s'est réservé le droit de
-peines et de récompenses. Je dois faire tout ce qui est bien, éviter
-tout ce qui est mal, et compter surtout sur la justice et sur la bonté
-de mon Juge.» Maintenant je ne sais si je suis juif catholique, juif
-protestant ou mahométan, je sais que je suis créature de Dieu, et cela
-me suffit.
-
-Si l'on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je
-l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt pour moi un
-législateur sublime, un divin moraliste; s'il n'est pas Dieu, c'est un
-de ses saints envoyés. Car, si je le devine, je perds dès lors l'idée
-si nette que je me fais du Très-Haut. Je reconnais bien qu'avec sa
-puissance le Créateur peut tout faire; même se dédoubler, venir sur
-la terre et rester dans les cieux. Mais voici en foule les prêtres et
-les commentateurs tiraillant Jésus sur sa croix, les uns le déclarent
-infâme, scélérat, les autres Dieu, et donnent chacun à ses paroles
-un sens opposé. Je chancelle, ma raison humaine ne suffit plus; il
-me faut tout rejeter, ou m'incliner stupidement devant un Christ de
-convention et subir en son nom des pratiques instituées par les hommes.
-La raison, me disait souvent l'aumônier du lycée Saint-Louis, la raison
-est suffisante en matières religieuses, et je ne suis pas de son avis;
-la foi a été inventée pour les femmes et pour les enfants. Je ne veux
-donc considérer le Christ que comme le devineur des prophètes, comme
-un homme marqué du doigt de Dieu, comme le réel prêtre infaillible,
-parlant véritablement en son nom. En tout cas, s'il est vraiment fils
-de Dieu--remarquez que ce titre qu'il s'est donné devant Pilate et
-devant Hérode, tu pourrais également le prendre en qualité de créature
-de Dieu,--s'il est fils de Dieu, dis-je, je l'adore dans son père. Ce
-n'est pas que j'ai plaisir à nier sa divinité; si chrétien veut dire
-disciple du Christ, je prends hautement ce nom; ses préceptes sont les
-miens, son Dieu le mien. C'est que cette divinité me paraît inutile,
-c'est qu'elle a été exploitée par mes cauchemars, les prêtres et les
-commentateurs, c'est que je n'en ai aucun besoin pour l'aimer et le
-vénérer. Il n'en est pas moins glorieux pour moi dans le ciel, il n'en
-a pas moins accompli sa sublime mission. Je le prie comme un saint,
-comme le bras du Seigneur sur la terre, comme son révélateur. N'est-ce
-pas assez, et mes paroles sont-elles des blasphèmes? D'ailleurs,
-je suis aussi ignorant en théologie qu'en toute autre science.
-Peut-être, si j'étudiais, je reviendrais sur ces opinions: peut-être
-aussi nierais-je plus fortement: doute et science sont frère et sœur.
-N'importe, je me résume et je conclus que j'adore le Dieu que le Christ
-nous révéla.
-
-Je te signalais dernièrement un mot qui m'agaçait, le mot _position_;
-aujourd'hui c'est une expression qui jouit du même avantage, celle de
-_un homme comme il faut_. Un homme comme il faut porte un habit noir,
-une cravate blanche, parfois une épingle et une chevalière d'or; il
-s'exprime à peu près en français; il prise, prend toujours le haut du
-pavé et se gonfle à crever toutes les fois qu'il dit _mon argent_.
-D'ailleurs, c'est peut-être le plus insigne coquin, le fripon le plus
-impudent; mais que diable!--inclinez-vous,--c'est un homme comme il
-faut. Un homme comme il ne faut pas, c'est cet ouvrier qui habite ce
-taudis; sa blouse est noire de travail, sa cravate pend, déguenillée;
-il ne sait rien, le malheureux, pas même lire; il se glisse comme une
-chose immonde dans la fange des rues, et porte, ainsi que Bias, toute
-sa fortune sur lui. Il est vrai qu'il est honnête homme, que la misère
-ne l'a pas encore conduit au vol, qu'il sait souffrir et se taire; mais
-pouah!--écartez-vous--c'est un homme comme il ne faut pas. Si ce n'est
-pas pitié! si cela ne crie pas vengeance!
-
-Il m'est échappé une faute grossière dans mon _Paolo_, que Cézanne me
-dit t'avoir remis. Dans la prière qui termine le poème se trouve ce
-vers:
-
- Et lancer de ton pied dans l'hyperbole immense...
-
-Je voulais dire parabole, figure géométrique, et non hyperbole, fleur
-de rhétorique. Aie donc l'obligeance de remplacer cet infâme alexandrin
-par celui-ci:
-
- Et lancer de ton pied dans son ellipse immense...
-
-Le dernier hémistiche est un peu sifflant, tant pis! Remarque générale:
-chaque fois que je veux faire de la science ou de l'histoire, je
-commets des énormités. Je n'ai pour moi que mes rêves, mes imaginations
-et mon amour de l'harmonie; chacun son lot--et, sans vanité, je ne me
-plains pas du mien.
-
-Cette lettre faite depuis longtemps attendait ta réponse pour partir.
-Je viens de la recevoir et de la lire tout en fumant ma pipe.--Je
-ne puis donc y répondre que dans ma prochaine missive: permets-moi
-seulement que je me disculpe de quelques accusations graves.--Ce n'est
-pas S... que j'ai aimée, que j'aime peut-être encore; c'est l'Aérienne,
-un être idéal que j'ai moins vu que rêvé. Que m'importe qu'une fille
-d'ici-bas que j'ai courtisée une heure ait un amant. Me crois-tu assez
-fou pour empêcher la rose d'aimer chaque papillon qui la caresse?--Ne
-me fais pas l'injure de penser que je rejette la forme en poésie. Tu as
-fait quelque cauchemar, rien de plus. Moi, renier la forme! où diable
-as-tu pêché cela? Quant à la critique de _Paolo_, si tu l'as écrite,
-garde-la; nous la discuterons au mois de septembre. Crois seulement une
-chose: c'est que je n'ai pas écrit un seul vers sans intention; il sera
-bien difficile de retrancher et d'ajouter; je te ferai voir pourquoi et
-tu te rendras à mes raisons.
-
-Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
-
-
- Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XIX
-
-
- Paris, 21 septembre 1860.
-
- Mon pauvre vieux.
-
-
-J'ai reçu ta lettre avant-hier matin et, dans l'espérance de te donner
-une réponse décisive, j'ai attendu jusqu'à ce jour. Je me décide enfin
-à t'écrire, bien que mon voyage ne soit pas encore certain et que je
-ne puisse t'en fixer la date.--Tu dois en être persuadé: les obstacles
-ne dépendent nullement de moi, ma volonté n'y est pour rien, et je
-désire peut-être plus que toi d'aller m'égayer quelque temps, sous
-votre beau ciel. Si je pouvais partir aujourd'hui, je partirais; je
-travaille du bec et des ongles pour aller vous serrer la main, et si
-vous ne me voyez pas venir, dites-vous que j'ai tout fait et que rien
-n'a réussi.--D'ailleurs, j'espère fortement et, si je ne craignais de
-vous causer une fausse joie, je vous dirais de compter sur ma venue.
-Tout ce que je redoute, c'est un retard plus ou moins long, c'est de
-laisser passer les jours de vacances. Écris-moi donc la date de votre
-rentrée, combien tu comptes passer de temps à Aix, afin que je fixe le
-dernier jour possible de mon départ. Je pense rester au moins quinze
-jours auprès de vous, et tant que tu auras ce laps de temps libre, je
-ne désespère de rien.--Je ne saurai trop me plaire à te le répéter:
-pour moi, mon voyage est presque une certitude. Vous pouvez chaque jour
-recevoir une lettre vous annonçant définitivement ma venue. Mais ce qui
-me désespère aujourd'hui, ce qui nous chagrine, vous et moi, c'est de
-ne pouvoir vous dire: allez tel jour m'attendre à la gare.--N'importe,
-tâchons de tuer le temps en attendant cette bienheureuse lettre que
-j'aurai autant de plaisir à vous écrire que vous à la recevoir.
-Écris-moi au plus tôt ce que je te demande: la durée de ta liberté. Ta
-lettre me trouvera encore à Paris, et dans le cas contraire, que vous
-importe.
-
-Dis à mon vieux Cézanne que je suis triste et que je ne saurais
-répondre à sa dernière épître; cette lettre est pour vous deux. Il est
-presque inutile qu'il m'écrive, jusqu'à ce que la question du voyage
-soit résolue. Qu'il attende une lettre de moi, soit pour lui annoncer
-nos longues causeries, soit pour lui dire de reprendre notre banale
-conversation écrite.
-
-J'ai à te blâmer d'une chose, blâmer n'est pas le mot, mais n'importe.
-Il y a cinq à six semaines, tu m'annonçais tes examens écrits et tu
-ajoutais: «Je n'ai aucune espérance.» Moi, je te crois et j'en gémis.
-Mais point du tout, te voilà bel et bien déclaré admissible. Voilà donc
-que j'ai poussé des gémissements en vain. Aujourd'hui tu m'écris que tu
-as passé tes examens oraux et, comme la première fois, tu me dis être
-très mécontent et désespérer entièrement. Donc, dois-je m'attrister
-de nouveau? ce ne serait ni logique, ni raisonnable. D'une première
-expérience, je déduis qu'il ne faut nullement me fier sur les jugements
-que tu portes sur toi-même, et qu'il est sage d'attendre les résultats
-pour pleurer ou sourire.--Ne te serais-tu pas fait le raisonnement
-suivant: «Je viens de me présenter à l'École polytechnique,
-c'est-à-dire de subir des épreuves redoutables. De deux choses l'une:
-ou je suis refusé, ou je suis accepté. Disons alors que je compte être
-refusé et le profit est clair des deux côtés. En effet, si je suis
-réellement refusé, la mauvaise impression est diminuée d'autant qu'elle
-est préparée depuis plus de temps; si au contraire, je suis accepté, la
-bonne impression est d'autant plus grande qu'elle est moins attendue.»
-Merveilleuse tactique que celle-là, et si vraiment tu la suis avec
-conscience, elle le fait honneur. En tout cas, si ce n'est qu'une de
-mes inventions, je te conseille d'en user sciemment après en avoir usé
-par hasard.--Quant à moi, je compte donc sur ton admission tout comme
-avant ta lettre; ce n'est qu'après avoir lu la liste des vainqueurs que
-je prendrai le deuil ou que j'ingurgiterai en ton honneur un liquide
-quelconque.
-
-Marguery est à Mâcon; il vient de m'écrire de cette ville en
-m'annonçant sa prochaine arrivée à Paris. Si j'y suis malheureusement
-encore, j'aurai donc le plaisir de bavarder une heure avec cet
-excellent garçon. Il est en route pour les bords du Rhin: charmant
-voyage que celui-là et que j'ai toujours rêvé. Ne pourrons-nous jamais
-réaliser ce songe?
-
-Je suis presque continuellement indisposé. L'ennui me ronge; ma
-vie n'est pas assez active pour ma forte constitution, et mon
-système nerveux est tellement ébranlé et irrité que je suis dans un
-état perpétuel d'excitation morale et physique. Je suis incapable
-d'entreprendre quoi que ce soit, et je sens combien les distractions
-d'un voyage et la joie de vous voir seraient efficaces contre cette
-longue insomnie.--La nuit dernière, comme je dormais à moitié d'un
-sommeil fiévreux, il m'est venu une idée que je crois grande et belle.
-Un long poème à faire hurler ou applaudir la foule à mes pieds.
-La pensée est encore vague pour que je puisse la communiquer ici.
-D'ailleurs, c'est une œuvre tellement sérieuse et d'une portée si
-grande qu'on ne saurait trop la méditer et la soumettre à des amis.
-Aussi je compte prendre tes conseils et tâcher de mettre un peu d'ordre
-dans ce nouveau cahier.
-
-Buvez et riez, mes bons amis. J'ai tant de choses à vous dire, à vous
-demander: mes projets, les vôtres. J'ai tant de choses à voir: les
-panneaux de Paul, la moustache de Baille. Puis, d'ailleurs, n'est-ce
-donc rien que de fumer une pipe près de vous, même sans parler; d'aller
-faire quelques lointaines courses, de revoir les objets, les personnes
-qui me rappellent ma première jeunesse, qui me parlent de vous et de
-nos rires enfantins.--Je _veux_ aller à Aix; je le jure sur ma pipe!!!
-
-Je ne saurais t'en écrire davantage. C'est à regret que je t'envoie
-cette lettre si vague et si pleine d'inquiétude; que ne puis-je me
-plier en quatre comme ce flexible papier et m'expédier sous enveloppe
-pour la modique somme de vingt centimes!
-
-Mes respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main. A bientôt cependant. Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Vous avez tort de m'accuser de manquer de cordialité et de confiance
-à votre égard. Vous êtes les seuls à qui j'ose confier mes rêves,
-bien insensés sans doute. Si je ne vous entretiens pas de ma vie
-privée, si je ne mets pas par-devant vous mon intérieur, c'est que ces
-détails matériels ne sauraient augmenter ou diminuer notre amitié, et
-n'auraient pour résultat que de m'attrister.
-
-
-
- XX
-
-
- Paris, 2 octobre 1860.
-
- Mes chers amis.
-
-
-Puisque vous avez élu domicile cours Sextius, puisque c'est là votre
-café, votre tabagie, votre tout, je crois donc devoir y adresser mes
-lettres jusqu'à nouvel ordre. D'autre part, par raison d'_économie_,
-la même épître servira pour vous deux: économie de temps, économie
-d'argent.
-
-Je remets à la fin de cette missive la question voyage. Comme je ne
-compte vous l'expédier que dans quatre ou cinq jours, j'espère alors
-pouvoir vous parler avec certitude. Si vous êtes pressés, interrogez
-donc les dernières lignes.
-
-Je ne veux aujourd'hui que me désennuyer en bavardant un peu avec
-vous.--Baille me dit quelque part: «Passons le temps en lettres et en
-souvenirs.»--C'est bien dit et j'applaudis. Dante se trompe lorsqu'il
-écrit: «Rien n'est plus douloureux qu'un souvenir de bonheur dans
-un jour de tristesse.» Je lui réponds hardiment: «Rien ne repose
-mieux le cœur, et rien ne fait mieux briller le sourire parmi les
-larmes que le parfum du temps passé.»--Vous me prêchez l'économie;
-vous souvenez-vous de l'an dernier, lorsque l'argent de Paris se
-faisait attendre, et que notre demi-tasse et notre partie de dames
-nous réclamaient au divan. On se cotisait, on finissait toujours par
-ramasser les quelques misérables sous qui devaient servir à tuer la
-soirée. Baille tournait à l'économie; il prétendait comme aujourd'hui
-faire de nous des thésauriseurs, des avares; pardonnables et prodigues
-avares que ceux qu'il rêvait. Mais la franchise avant tout, et je dois
-déclarer que le péché d'avarice trouvait en lui un terrible adversaire,
-un autre péché capital, bien gros, bien damnable: la Gourmandise.
-Il nous débauchait parfois, le saint prédicateur; t'en souviens-tu,
-Cézanne? Il me poussait chez Illy, et t'expédiait chez Leydet; puis,
-lorsque tu lui rapportais une fiole d'un liquide quelconque, lorsque
-je pliais sous une charge de choux à la crème, il se frottait les
-mains et nous guidait en se léchant les lèvres vers ma mansarde, lieu
-de nos débauches gastronomiques. Parfois encore, après un long sermon
-très pathétique, très larmoyant sur l'abstinence, le soir au café,
-il rêvait une bavaroise, et, sans la commander pourtant, il parlait
-d'un certain mal de gorge et tâchait de nous apitoyer sur son œsophage
-irrité. Monstruosité! une bavaroise! ce liquide coûtait huit sous et
-la demi-tasse n'en coûtait que cinq. Et voilà les économies! voilà
-les sermonneurs! en paroles ils boivent de l'eau et mangent du pain
-bis; mais en action ils ingurgitent des bavaroises et se bourrent de
-brioches.--Je me souviens d'un autre méfait de Baille, et puisqu'il
-est sur le banc des accusés, profitons-en pour faire contre lui un
-réquisitoire foudroyant. C'était au barrage, le jour de l'agréable
-hospitalité à nous offerte par messieurs les jésuites; nous avions
-emporté, s'il m'en souvient, un gigot d'une certaine encolure. Or
-donc, nous nous mettons à table, c'est-à-dire sur le gazon, près de
-la fontaine. Je mange du jambon, puis je cherche le gigot: néant,
-éclipse totale. Je cherche le gigot de plus en plus introuvable. Enfin,
-j'entrevis le manche, puis, tout au bout, Baille suspendu encore à
-quelques lambeaux de chair. Ah! monsieur l'économe, que vous en avez
-mangé ce jour-là du mouton! Dénouement, je conclus qu'un gourmand
-est l'antipode d'un avare, un économe même est l'antipode de notre
-ami. Méfies-toi, Cézanne, pendant qu'il te prêchera, il séchera tout
-doucement les bouteilles, fumera le tabac, et si tu as la bonhomie de
-prêter les oreilles et les yeux, tu chercheras, après son discours,
-vainement et tout effaré, les ingrédients indispensables à la vie d'un
-honnête homme.--Or ça, Baille, mon ami, je veux, en allant à Aix,
-n'être économe que si j'y suis forcé; sinon, je te promets des choux
-et des bavaroises et des gigots,--le tout pour fondre ton éloquence de
-pédagogue, comme la neige aux rayons de mai.--L'économie est un mythe
-chez vous et je m'en réjouis. Ne serait-il pas curieux que deux jeunes
-garçons de vingt ans calculent sou par sou leurs plaisirs. Vive Dieu!
-rions aujourd'hui; demain viendra avec des pleurs ou des sourires, et
-la grande sagesse est de le prendre tel qu'il se présentera. Voilà,
-direz-vous, une bien vilaine morale; mais je la trouve sublime, bien
-qu'un peu imprudente. Je me rappelle à ce sujet un mot profond de
-Cézanne. Lorsqu'il avait de l'argent, il se hâtait ordinairement de
-le dépenser avant de gagner son lit. Interrogé par moi sur cette
-prodigalité: «Pardieu! me disait-il, si je mourais cette nuit,
-voudrais-tu que mes parents héritent?»--O Baille, médite cette pensée
-profonde, et ne prends mes accusations, mes épithètes et mes railleries
-que comme le jeu d'un ami qui se berce doucement dans de lointains et
-joyeux souvenirs.
-
-Marguery est à Paris. J'ai déjà passé deux journées avec ce grand
-dramaturge, ce célèbre vaudevilliste. Que vous dirai-je que vous ne
-sachiez déjà. L'enfant grandit, mais ne change que rarement; notre
-ancien compagnon est toujours ce garçon excellent, cet impuissant
-romancier qui s'admire avec tant de bonne foi et de naïveté qu'on ne
-saurait lui en vouloir. Après vous, je l'estime mon meilleur ami; je
-préfère sa naïveté enfantine à la fatuité superbe des De Julienne et
-des Marquezi.--Nous avons couru ensemble la capitale, ingurgitant çà
-et là quelques cafés. Puis je l'ai mené à l'administration du _Journal
-du Dimanche, la Provence musicale_. Enfin je lui ai lu un proverbe que
-j'ai écrit cet hiver et dont j'ai dû vous parler. Il a applaudi et m'a
-conseillé fortement de le présenter au théâtre de l'Odéon. Il est vrai
-que cela me rapporterait peut-être quelque argent; mais je ne veux m'y
-décider qu'après vous avoir consultés, ce que je me propose de faire si
-je vais à Aix.
-
-Tu m'assures que Cézanne viendra ici au mois de mars.--C'est à Baille
-que je parle, et non à Paul auquel je me suis promis de ne plus parler
-de cela.--Puisses-tu dire vrai; j'ai de longues journées d'ennui. Vous
-avoir près de moi serait une suprême consolation et un encouragement
-dans la tâche ardue que je me suis imposée. Je ne suis pas de ces êtres
-qui peuvent s'atteler impunément à leur travail comme à une charrue et
-traîner péniblement la charge imposée. Il me faut des distractions,
-des rires et du sérieux. Ah! si vous étiez ici! Je n'y compte pas, je
-l'espère; c'est tout ce que peut dire un homme.
-
-Je reçois à l'instant votre lettre et je reprends ces feuilles,
-abandonnées et reprises souvent.--Je ne puis que vous remercier des
-dispositions que vous avez cru bonnes pour notre tableau de famille et
-les papiers de ma mère. Quand même vous eussiez agi contre mon vouloir,
-je ne saurais encore que vous en rendre grâce, puisque votre amitié
-seule vous a conduit. Heureusement que ce déménagement partiel était
-dans mes vues, et que le plaisir que je trouve à vous voir prendre
-mes intérêts n'est obscurci par aucun nuage. Merci donc encore une
-fois.--Quant aux autres objets, misérable mobilier s'il en fut, vous
-pouvez parfaitement les laisser en place. Ce que vous avez enlevé
-m'est cher et je n'aurais voulu aucunement les laisser aux hasards des
-événements et aux mains crochues dont parle Cézanne. Mais le reste,
-je le livre de bon cœur aux vautours et aux tigres; je le répète, ne
-touchez plus à rien.
-
-D'ailleurs, j'ai un reproche à vous faire. Vos lettres sont obscures
-et je ne saurais y trouver rien de certain. Vous m'accusiez naguère de
-manquer de franchise, je puis vous renvoyer ce reproche avec plus de
-droit. Quels sont les objets disparus? Quelles sont les personnes que
-vous soupçonnez? Si vous avez pris cette mesure extrême de me déménager
-sans que j'en aie manifesté le désir, il est logique de penser que vous
-y avez été poussés par de graves événements. Mais, encore une fois,
-quels sont ces événements? Craindriez-vous par hasard de m'offenser
-en me les racontant? Dites toujours, mes pauvres amis, je commence à
-connaître le monde et, si rien ne m'étonne de la part des autres, rien
-ne m'offense de la vôtre.--Ainsi donc dans votre prochaine lettre,
-soyez explicites pour que je puisse remédier au mal s'il en est temps
-encore.
-
-Cézanne a la clef de la maison; qu'il la garde religieusement et
-tâche de faire oublier qu'il l'a en son pouvoir. Si même on la lui
-demandait, _n'importe qui_, qu'il la refuse tout net et dise, s'il veut
-se débarrasser, qu'il l'a égarée. Enfin, pour dernière recommandation,
-je vous dirai d'aller le moins possible à ma mansarde, de ne point
-vous en occuper et de laisser les choses en repos jusqu'au jour de
-mon arrivée--si ce jour doit luire toutefois.--Quant à mes cachets,
-soyez sans inquiétude. Ce sont de ces choses que je n'oublie pas et
-auxquelles je remédie longtemps à l'avance.
-
-Maintenant reste à parler de la probabilité de mon voyage. Baille m'a
-écrit qu'il devait rester jusqu'aux premiers jours de novembre. Ainsi
-donc, voulant passer quinze jours près de vous, rien ne sera désespéré
-jusqu'au 15 octobre. Mon voyage n'est pas qu'un voyage d'agrément,
-j'ai certaines affaires qui réclament ma présence à Aix et qu'il
-serait trop long de vous expliquer ici; c'est ce qui me fait encore
-espérer fortement de vous voir.--La proposition de Baille me prouve
-son affection et je l'en remercie; mais je ne saurais l'accepter et
-lui-même dirait comme moi si je pouvais lui expliquer mes raisons.
-J'aurais toujours grand plaisir à passer une nuit avec lui, à déjeuner
-parfois à sa table, mais m'installer dans sa maison, que dis-je,
-dans la maison de ses parents, c'est-à-dire une maison où doit venir
-une foule de personnes, je ne puis y songer, sans songer en même
-temps aux bonnes langues d'une ville de province. D'ailleurs, si je
-pouvais me décider à devenir ainsi parasite, croyez-vous que cela
-allégerait beaucoup ma bourse. En allant à Aix, il me faut emporter
-une forte somme et ce n'est pas cent francs qui l'augmenteraient de
-beaucoup.--D'ailleurs nous serons économes, c'est entendu. Aussi,
-lorsque vous aurez la gracieuseté de m'inviter à dîner, j'accepterai de
-grand cœur; seulement vous accepterez de même mes invitations.
-
-Je ne saurais trop le répéter, vos lettres m'ont causé une grande
-joie. J'y lis votre bon cœur et je vous remercie de nouveau de tout ce
-que vous faites et pensez pour moi, quand bien même votre amitié vous
-aveugle.
-
-Tâchons donc d'être clair et de ne pas vous donner un désespoir ou une
-espérance inutile. _Rien ne dit encore que mon voyage ne se fera pas:_
-espérons jusqu'au 15 courant. Cette date passée, ne comptez plus sur
-moi. Nous tâcherons de nous en consoler, comme dit Cézanne, en songeant
-à notre prochaine réunion et au malheur de ces amis qui sont séparés
-pour jamais.
-
-Je vous écrirai prochainement et vous enverrai sans doute un conte
-badin que je termine: il est un peu grivois, mais qu'importe! Quant à
-vous, écrivez-moi plus souvent que vous ne le faites, et surtout pas
-de bégueulerie, soyez francs avant tout.--Pour moi, je compte vous
-expliquer ma position et mes projets de vive voix, et, si je ne le
-puis, de le faire plus tard par lettre. Je suis jeune, l'avenir est à
-moi et je n'ai qu'à avoir du courage pour parvenir.
-
-Buvez et fumez à mon intention. Riez surtout, s'il est possible.
-Rabelais dit que le rire est le propre de l'homme; suivez donc les
-préceptes de ce maître passé en joyeuseté.
-
-A bientôt sans doute. Mes respects à vos parents.
-
-
- Je vous serre la main. Votre ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-On prie Baille d'écrire un peu plus lisiblement.--Vous avez de la bien
-belle cire bleue, messieurs les économes, et sans doute elle doit
-coûter gros.--Je ne sais trop comment j'écris.
-
-Je suis en train d'apprendre la pâtisserie et la cuisine, le tout
-pour concilier l'économie que Baille prêche et ne pratique pas et la
-gourmandise qu'il pratique et ne prêche pas. J'ai la recette d'un
-certain punch aux œufs dont vous me direz des nouvelles.--Ne faut-il
-pas savoir un peu de tout ici-bas.
-
-
- XXI
-
-
- Paris, 31 octobre 1860.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Ta dernière lettre est bien courte, bien sèche. Moi, qui m'attendais
-à une longue épître, bourrée de détails et répondant au moins en
-partie à tout ce que je te demandais, pense quelle déception! Tu ne
-me parles ni de ce que tu fais, ni de ce que tu rêves, on dirait que
-tu te bats les flancs pour écrire trois petites pages, et quelles
-pages: rien sur toi, rien sur les autres.--Tu dis que tu t'ennuies;
-raison de plus pour m'écrire longuement et souvent. Est-ce la matière
-qui te manque: parle-moi alors de la première chose venue et dis-moi
-ce que tu en penses. Mais n'as-tu pas la fontaine de la rotonde à
-critiquer; n'as-tu pas à me dire si le nom de mon père a été oublié
-dans les inscriptions. Ne dois-tu pas me renseigner sur les filles à la
-mode, sur les changements survenus dans le caractère de ceux que nous
-appelons nos amis. Que font les Marquezi, les De Julienne, les Seymard
-et _tutti quanti?_ Quelles nouvelles conquêtes, quels nouveaux déboires
-à enregistrer dans l'ère de leur vie. Quelles nouvelles prouesses,
-quelles nouvelles fanfaronnades? Pas de matière! Pas de détails!
-Quand tu n'as qu'à sortir un matin et te coudoyer une heure avec un
-de ces Don Juan bavards pour me défrayer un mois entier avec leurs
-histoires plus ou moins historiques. Les chers enfants ignorent que la
-discrétion est la mère des amours durables, et tu peux aller récolter
-parmi eux bon nombre d'anecdotes que tu me narreras ensuite.--D'autre
-part, si ce genre d'épître te déplaît, si tu préfères ne pas parler
-de ces écervelés, de ces vantards que la mode seule rend vicieux,
-parle-moi de toi, du monde de pensées qui doit s'agiter dans ton âme,
-de tes aspirations et de tes souvenirs. Ou bien encore entame de ces
-discussions comme celle que nous avons abandonnée et remise à des temps
-meilleurs. Mais, par le ciel! écris-moi, écris-moi le plus souvent et
-le plus longuement possible.
-
-Moi, si je me tais sur ma vie présente, c'est que j'attends une très
-prochaine solution à ce problème: savoir ce que je ferai. Je ne suis
-pas aussi déraisonnable que tu m'as jugé parfois, je sais parfaitement
-qu'il faut vivre, et que pour vivre il faut manger, et que pour manger
-il faut de l'argent. Or ce raisonnement conduit tout de suite à cette
-combinaison: le travail, le travail qui donne le pain, qui nourrit le
-corps et qui n'est qu'un moyen pour permettre à l'âme, à l'intelligence
-de se développer et d'agir. Parfois, le plus souvent même, ce travail
-qui pourvoit aux besoins du corps est en même temps le champ où
-s'exerce l'intelligence. C'est-à-dire que toi, sortant des écoles
-ingénieur, le pain que tu manges est le fruit de tes longues études, de
-l'ouvrage que tu as toujours fait, que tu fis et que tu feras toujours.
-Moi, au contraire, il n'en est pas ainsi. La littérature, les vers
-ne rapportent rien dans les commencements et souvent demeurent des
-années sans rien rapporter. Si bien que le poète mourrait de faim,
-s'il n'avait des avances, ou s'il ne travaillait à toute autre chose
-qui donne un gain quelconque. Ma position est donc nettement dessinée,
-ne pas quitter la poésie et pourtant gagner mon pain en faisant autre
-chose. Mais si un tel projet est facile à faire, combien il est
-difficile de l'exécuter. Quel métier, quel emploi choisir et surtout
-trouver? Comment faire accorder la lyre soit avec l'outil de l'ouvrier,
-soit avec la plume de l'employé. Ce travail en second, fournissant aux
-besoins matériels, travail où l'intelligence n'est pour rien, travail
-de la fange pour la fange, voilà mon enfer à moi, mon souci de chaque
-jour, mon ennui éternel. Ta carrière est de cent fois préférable; ce
-que tu fais ton intelligence y a part, et ton corps aussi y trouve
-la satisfaction de ses besoins.--N'importe, telle est, je le répète,
-ma ligne de conduite: ne pas quitter la lyre qui peut-être un jour
-pourra devenir une source d'honneur et de gain et, en attendant ce jour
-bienheureux, subvenir au besoin de la vie par un travail, n'importe
-lequel.--J'espère une prochaine solution et je te jure de marcher
-droit dans mon sentier, fermement et audacieusement, dès que j'aurai
-pu découvrir ce maudit sentier.--«Du courage!» me cries-tu vers la fin
-de ta lettre, et tu ajoutes que peut-être tu en as encore plus besoin
-que moi. Le crois-tu réellement? Lorsque ta voie est tracée, lorsqu'il
-te suffit d'y marcher, toujours tout droit, presque en aveugle, tu
-viens me dire que cette voie est plus pierreuse que la mienne, la
-mienne où tout n'est que buissons et rochers, où la chance seule peut
-me conduire, où ma volonté, mon intelligence, mon travail sauraient
-m'empêcher de chanceler! Et moi aussi, je te crie courage! je te le
-crie parce que je sais qu'en marchant fermement tu parviendras. Mais
-parfois, en pensant à mon avenir, je me dis: A quoi bon le courage,
-lorsque le hasard est tout.--Ce sont là de ces découragements que par
-bonheur je n'éprouve que rarement.
-
-Tu me parles ensuite d'un vide que tu sens en toi, d'un besoin
-d'épanchement. Parfois tu cherches autour de toi quelque chose qui te
-manque; un malaise, une oppression te prend et tu es près de pleurer.
-Je croirais que je me moque si je te comparais, toi vigoureux et barbu,
-à une blonde jeune fille, frêle et mignonne. Cependant c'est là la
-seule comparaison possible. Il est un âge pour les jeunes filles où le
-couvent oppresse, où les nuits d'été sont terribles. La musique, le
-temple plein de cierges et de parfums ne sont alors que des prétextes,
-des moyens pour le trop plein du cœur. Cet âge existe aussi pour
-l'homme; seulement, comme ce dernier est libre, comme il n'amuse pas
-ses passions et qu'il les assouvit à mesure qu'elles parlent, il ne
-s'aperçoit pas même de leur rapide passage. Toi peut-être, ainsi que
-la jeune fille, tu as voulu étouffer tous les amours qui palpitent
-en toi, tu as cru qu'on pouvait les remettre à plus tard, et voici
-qu'aujourd'hui ils insistent et crient davantage. Que te dire, et
-que te conseiller, surtout moi qui me laisse emporter par le premier
-souffle qui passe? Je ne saurais d'ailleurs te plaindre, tu te sens
-vivre, et tous ne sauraient en dire autant. Sois jeune fille encore
-des années et crois que rien n'est plus triste au monde que de se dire
-blasé.
-
-Je me contente de ces quatre pages aujourd'hui. Écris-moi une
-lettre--longue, bien entendu--avant de rentrer au lycée, puis nous
-réglerons notre correspondance.--J'écris en même temps à Cézanne.--Mes
-respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XXII
-
-
- Paris, 22 avril 1861.
-
- Mon cher ami.
-
-
-Je te remercie de ta lettre; elle est désespérante, mais utile et
-nécessaire. La triste impression que j'en ai éprouvée a été en quelque
-sorte diminuée par la connaissance vague que j'avais des soupçons
-qui planaient sur moi. Je me sentais un adversaire, presque un
-ennemi dans la famille de Paul; nos différentes manières de voir, de
-comprendre la vie, m'avertissaient secrètement du peu de sympathie que
-devait éprouver pour moi M. Cézanne. Que te dirai-je? tout ce que tu
-m'apprends, je le savais déjà, mais je n'osais me l'avouer. Surtout je
-ne croyais pas que l'on pût à ce point me taxer d'infamie et ne voir
-dans ma fraternelle amitié qu'un odieux calcul. Je suis franc, je dois
-avouer qu'une accusation venue d'une telle bouche m'a plutôt surpris
-qu'attristé. Je commence tellement à m'habituer à ce monde mesquin et
-jaloux, qu'une insulte me paraît chose ordinaire, indigne de m'irriter,
-seulement plus ou moins susceptible de m'étonner, selon celui qui me
-la jette au visage. Ordinairement je me juge moi-même, et, fort de ma
-conscience, je souris du jugement des autres; je me suis fait toute
-une philosophie pour ne pas me créer mille chagrins dans mes rapports
-avec autrui; je marche, libre et fier, m'inquiétant peu des clameurs,
-m'en servant quelquefois avec un amour d'artiste pour étudier le cœur
-humain; c'est là, je crois, la plus grande sagesse, être vertueux,
-doux, aimant le bien, le beau et le juste, sans vouloir prouver à tous
-sa vertu, sa douceur, sans se révolter lorsqu'on vous accuse de vice
-et de méchanceté. Dans le cas présent, il m'est cependant difficile de
-suivre la voie que je me suis tracée: ami de Paul, je veux être sinon
-aimé de sa famille, du moins estimé; si un être indifférent, que j'ai
-coudoyé et que je ne verrai plus, écoutait complaisamment des calomnies
-sur mon compte et y ajoutait foi, je le laisserais faire sans seulement
-tâcher de le dissuader. Mais ici le cas n'est plus le même; désirant
-malgré tout rester le frère de Paul, je me trouve obligé d'avoir des
-rapports fréquents avec son père, je suis forcé de paraître parfois
-devant les yeux d'un homme qui me méprise, et auquel je ne puis rendre
-mépris pour mépris; d'autre part, je ne veux à aucun prix mettre le
-trouble dans cette famille; tant que M. Cézanne me croira un vil
-intrigant et tant qu'il verra son fils me fréquenter, il s'irritera
-contre ce fils. Je ne veux pas que cela soit; je ne peux garder le
-silence. Si Paul ne consent pas lui-même à ouvrir les yeux à son père,
-il faut que je songe à le faire. Mon superbe dédain serait ici mal
-placé; je ne dois laisser planer aucun doute dans l'esprit du père de
-mon vieil ami. Ce serait, je le répète, rompre notre amitié ou rompre
-toute affection entre le père et le fils.
-
-Il est un autre détail que je crois deviner et que tu me caches sans
-doute par affection. Tu nous enveloppes tous deux dans la réprobation
-de la famille Cézanne; et je ne sais ce qui me dit que je suis le plus
-accusé des deux, peut-être même le seul. S'il en est ainsi--et je ne
-crois pas me tromper,--je te remercie d'avoir pris la moitié du pesant
-fardeau et d'avoir tâché d'atténuer par là la triste impression de ta
-lettre. Ce sont mille détails, mille raisonnements qui m'ont amené à
-cette pensée; d'abord mon peu de fortune, puis mon état presque avoué
-d'écrivain, mon séjour à Paris, etc. Enfin, pour dernière raison, celle
-qui l'emporte: lorsqu'il y a une tuile à tomber, c'est toujours sur ma
-tête qu'elle tombe; lorsqu'il y a un pavé plus haut que les autres,
-c'est toujours celui-là que je rencontre. Je finirai par croire à la
-fatalité.
-
-La question me paraît celle-ci: M. Cézanne a vu déjouer par son fils
-les plans qu'il avait formés. Le futur banquier s'est trouvé être
-un peintre, et se sentant au dos des ailes d'aigle, veut quitter le
-nid. Tout surpris de cette transformation et de ce désir de liberté,
-M. Cézanne, ne pouvant croire qu'on préfère la peinture à la banque
-et l'air du ciel à son bureau poudreux, M. Cézanne s'est mis en
-quête pour découvrir le mot de l'énigme. Il n'a garde de comprendre
-que cela était parce que Dieu l'avait voulu ainsi, parce que Dieu,
-l'ayant créé banquier, avait créé son fils peintre. Mais ayant bien
-cherché, il comprit enfin que cela venait de moi; que c'était moi
-qui avais créé Paul, tel qu'il est aujourd'hui, que c'était moi qui
-enlevais à la banque son espoir le plus cher. Les mots de mauvaises
-fréquentations furent sans doute prononcés, et voilà comme quoi
-Émile Zola, homme de lettres, devint un intrigant, un faux ami, et
-que sais-je encore.--C'est d'autant plus triste que c'est ridicule.
-S'il y a bonne foi, c'est bêtise; s'il y a calcul, c'est la pire des
-méchancetés.--Heureusement que Paul a sans doute gardé mes lettres;
-on pourrait voir en les lisant quels sont mes conseils, et si je
-l'ai jamais poussé dans une mauvaise voie. Au contraire, à plusieurs
-reprises, je lui montrai tous les inconvénients de son voyage à Paris
-et lui recommandais surtout de ménager son père.--D'ailleurs, je n'ai
-que faire de me justifier ici. Si une ombre des soupçons qui pèsent
-sur ma tête m'accusait dans ton esprit, tu ne pourrais avoir pour moi
-la moindre affection. La légèreté pourrait seule être mon crime, et je
-n'ai pas même eu cette légèreté. Dans les conseils que j'ai parfois
-donnés à Paul, je mettais toujours des restrictions. Voyant que son
-caractère s'accommoderait difficilement d'une position quelconque, je
-lui parlais des arts, de la poésie, plutôt d'ailleurs par caractère
-que par calcul. Je désirais l'avoir auprès de moi, mais jamais en
-lui manifestant ce désir je ne lui ai conseillé la révolte. En un
-mot, toutes mes lettres n'ont eu pour principe que mon amitié et pour
-contenu que des paroles telles que me les dictait ma nature. Il ne
-peut m'être imputé à crime l'effet de ces paroles sur la carrière de
-Paul; sans le vouloir, j'ai excité son amour pour les arts, je n'ai
-sans doute fait que développer des germes déjà existants, effet que
-toute autre cause extérieure aurait pu produire. Je m'interroge et je
-me réponds que je ne suis coupable de rien. Ma conduite a toujours été
-franche et exempte de tout blâme. J'ai aimé Paul comme un frère, rêvant
-toujours son bonheur, sans égoïsme, sans intérêt particulier: relevant
-son courage quand je voyais qu'il faiblissait, lui parlant toujours
-du beau, du juste et du bon, tendant toujours à élever son cœur, et à
-le rendre un homme avant tout. Tels ont été mes rapports avec lui; je
-montrerais mes lettres avec orgueil et les écrirais si elles n'étaient
-pas écrites. Voilà ce que je veux que la foule sache, et toi tout le
-premier, si tu ne le savais déjà.--Il est vrai que je ne causais guère
-argent dans ces lettres; que je ne lui indiquais pas tel ou tel négoce
-où l'on gagne des sommes folles. Il est vrai que mes lettres ne lui
-parlaient tout simplement que de mon amitié, de mes rêves et de je ne
-sais quelle quantité de beaux sentiments, monnaies qui n'ont cours dans
-aucun commerce du monde. Voilà sans doute pourquoi je suis un intrigant
-aux yeux de M. Cézanne.
-
-Je raille, et je n'en ai pas envie. Quoi qu'il en soit, voici quel est
-mon projet. Après m'être concerté avec Paul, je compte voir M. Cézanne
-en particulier et d'aborder franchement une explication. N'aie aucune
-crainte sur ma modération et sur la mesure des termes que j'emploierai.
-Ici, je puis exhaler en ironie mon amour-propre blessé; mais devant
-le père de notre ami, je ne serai que ce que je dois être, d'une
-logique serrée et d'une franchise appuyée sur des preuves. D'ailleurs,
-tu parais toi-même me conseiller cet entretien; je ne sais si je me
-trompe, mais quelques phrases vagues de ta lettre semblaient me prier
-de faire cesser ces calomnies, par une explication.
-
-Je te dis tout cela, et je ne sais encore trop ce que je ferai.
-J'attends Cézanne, et je désire le voir avant que de rien décider.
-Son père sera tôt ou tard forcé de me rendre son estime; si les faits
-passés sont ignorés de lui, les faits futurs le convaincront.
-
-Je me suis peut-être un peu trop appesanti sur ce sujet et j'avoue que
-je le quitte à regret, tellement je suis désireux de montrer mon peu
-de tort et le côté ridicule de ces calomnies.--Consolons-nous de ces
-misères en parlant de la Muse.
-
-Je viens de lire les poésies de Victor de Laprade; œuvres et auteur te
-sont sans doute inconnus. L'auteur est un poète, provençal, je crois,
-et académicien depuis 1859; ces œuvres me serviront de matière pour
-faire cette lettre.--Comme tous les poètes, de Laprade a son idéal,
-seulement le sien est fort singulier. Adorant la nature comme Dieu
-lui-même, lassé de nos passions et frappé de la superbe tranquillité
-des végétaux, il désire leur ressembler, se dresser comme eux, sans
-souci du monde et, comme il le dit lui-même, prendre vie au sein
-même de la terre. D'autre part, ne reconnaissant jamais la devise:
-«_Chanter pour chanter_», esprit beaucoup plus philosophe que poète,
-il n'écrit pas deux lignes sans qu'elles aient un but moral avoué.
-Enfin, ne s'adressant qu'à l'âme, il feint d'oublier que cette âme est
-entièrement liée au corps, que l'homme n'est pas un ange seulement,
-mais qu'il tient aussi à la brute par plusieurs côtés.--Ces quelques
-raisons font que sa poésie n'est nullement vivante: amant des arbres,
-êtres vivants il est vrai, mais immobiles, il ne met aucun mouvement
-dans les tableaux qu'il trace; philosophe et toujours emporté dans
-les nuages, il nous parle bien des destinées de l'âme, de la vie
-future, mais il oublie la terre, et ses vers ne nous parlent pas de
-la vie présente; enfin, ne considérant jamais que l'âme, ses poésies
-ne nous présentent l'homme que comme un ange, ou plutôt elles ne nous
-présentent jamais l'homme, il semble ignorer nos passions, nos travers;
-en un mot, il n'est pas humain. Il s'en défend dans sa préface, mais
-il n'est pas arrivé à me prouver qu'il était jeune et plein de vie.
-Voici d'ailleurs son raisonnement: «On m'accuse de ne pas être humain,
-parce que ma poésie n'est pas passionnée; mais on ne réfléchit pas
-que la passion est ce qu'il y a de moins humain dans l'homme, que la
-brute partage avec nous, que ce que nous pouvons revendiquer comme
-nôtre, comme humain par conséquent, est la raison, l'intelligence, la
-religion.» A cela, je répondrai: la passion, il est vrai, n'est pas en
-propre à l'homme; il la partage avec la brute; mais l'intelligence,
-la raison sont-elles donc des qualités que nous possédions seuls et
-n'y a-t-il donc pas au-dessus de nous la raison, l'intelligence d'un
-Dieu? L'homme tient donc de la brute et de l'ange, et c'est justement
-ce mélange qui constitue ce que l'on est convenu d'appeler l'élément
-humain, c'est justement de la lutte éternelle de l'âme et du corps que
-naît la morale. Si vous me parlez d'un être marchant droit, s'élevant
-toujours vers le ciel, sans être arrêté dans son vol, il est évident
-que, ne livrant aucune lutte, votre héros bien que vivant n'aura
-pas occasion de me montrer qu'il vit et ressemblera quelque peu à
-ce végétal auquel vous voudriez ressembler. Nous présenter toujours
-le ciel, c'est très beau; mais je suis un homme vivant avant tout
-et, quoique le commerce des anges soit très agréable, je voudrais
-rencontrer dans vos vers quelque figure de connaissance qui me repose
-un peu des rayons célestes, quelques-uns de mes semblables dont les
-sentiments, les joies et les douleurs m'intéressent et m'émeuvent.
-Je ne prétends pas dire que votre psyché ait un mauvais but; tendre
-à élever l'âme vers Dieu, lui rappeler toujours son principe et sa
-fin, rêver un âge d'or, voilà qui va pour le mieux. Mais quatre mille
-vers sur ce sujet, monsieur, c'est beaucoup; surtout lorsque j'ai
-vainement cherché mon semblable dans vos vers, lorsque je n'y trouve
-rien de mes sensations de chaque jour, mais seulement ce vague élan de
-toute créature vers son Créateur. Expliquer la chute de l'homme, la
-rédemption et enfin l'amour de l'âme à son Dieu, et se servir pour cela
-de la fable grecque de Psyché, je n'y vois aucun mal et même je vous
-approuve. Mais ce que je n'approuve pas, c'est le ton uniforme de votre
-poème, c'est cette presque complète absence de tout écho de la terre.
-Dans _la Divine Comédie_, dans _le Paradis perdu_, on nous entretient
-aussi beaucoup du ciel, beaucoup des anges, beaucoup de l'âme, mais,
-que diable! nous y sentons parfois l'homme palpiter, souffrir, aimer,
-haïr, etc., etc., et nous palpitons, nous souffrons, nous aimons, nous
-naissons avec lui; en un mot, ces poèmes sont vivants et humains, ont
-une morale aussi élevée que la vôtre, sont plus poétiques, et enfin
-ont un intérêt que le vôtre n'a pas; d'où cela vient-il, je vous prie,
-sinon qu'ils ont été écrits par des hommes et pour des hommes, tandis
-que le vôtre n'est que le produit d'un rêve, qui se réalisera, je le
-crois comme vous, mais où le corps certainement jouera un plus grand
-rôle que celui qu'il joue dans votre poème.
-
---On peut expliquer la poésie de Victor de Laprade par des causes
-toutes historiques, venue un peu après le mouvement littéraire de
-1830; succédant aux romantiques qui avaient épuisé tous les sanglots,
-toutes les passions, il aura voulu suivre un sentier à part, poussé
-peut-être, d'ailleurs, par sa propre nature. Las de voir toutes
-les héroïnes se tordre les bras, las de tant de cris et de tant de
-délire, il se sera retiré à l'ombre et se sera juré, par réaction,
-de ne pas mettre le moindre petit sanglot dans ses vers. La poésie
-devient alors un véritable cri de guerre, paisible il est vrai,
-contre l'école romantique, je dis contre les furieux transports de
-cette école seulement. Avide de paix et de silence, il est tombé dans
-l'excès contraire, et, craignant de mettre trop de vie, trop de passion
-dans ses poèmes, il n'en n'a plus mis du tout. Il a quitté la terre
-pour le ciel, si bien que s'il amuse quelquefois les dieux, il finit
-souvent par ennuyer les hommes.--Lorsque je lis un auteur quelconque,
-surtout un poète, je rapporte toujours sa méthode à ma méthode, son
-idéal à mon idéal, je compare et juge si je suis le bon sentier. Il
-est peu d'auteurs qui m'aient autant troublé que M. Victor de Laprade.
-Moi aussi, j'ai eu cette pensée de réaction contre le romantique;
-moi aussi, las de sanglots et de passions désordonnées, j'ai rêvé un
-ciel pur et paisible: _Paolo_ est un fils de ces pensées. Maintenant
-encore, je crois fermement que l'école romantique est morte et qu'il
-faut absolument réagir contre elle. Mais de voir l'écueil opposé qui
-m'attendait de lire des vers incolores et sans vie, cela m'a effrayé.
-Cependant, peu à peu, j'ai repris mon calme habituel; tenté un moment
-d'accepter la poésie de Victor de Laprade, je l'ai ensuite repoussée;
-et, fort de cette lecture, j'ai ainsi formulé ma conduite à venir. Oui,
-il faut réagir contre ces élans passionnés qui sont ridicules quand ils
-ne sont pas sublimes; oui, il faut laisser là les Muses de l'égout, les
-effets violents, les couleurs criardes, les héros dont la singularité
-physiologique fait toute l'originalité. Non, il ne faut pas se jeter
-dans un excès contraire, non, il ne faut pas qu'une poésie manque de
-vie, ne soit écrite que pour les poètes seuls et n'ait pour résultat
-que l'amour.--D'ailleurs, de Laprade a de la verve, de la puissance,
-mais il manque de ce quelque chose que Musset possédait à un si haut
-point, l'intérêt.
-
-J'interromps cette analyse trop rapide et trop indigne, pour m'écrier:
-«J'ai vu Paul!!!» J'ai vu Paul, comprends-tu cela, toi; comprends-tu
-toute la mélodie de ces trois mots.--Il est venu ce matin, dimanche,
-m'appeler à plusieurs reprises dans mon escalier. Je dormais d'un
-œil; j'ai ouvert ma porte en tremblant de joie et nous nous sommes
-furieusement embrassés. Puis il m'a rassuré sur l'antipathie de son
-père à mon égard; il a prétendu que tu avais un peu exagéré, par zèle
-sans doute. Enfin il m'a annoncé que son père me demandait, je dois
-aller le voir aujourd'hui ou demain. Puis nous sommes allés déjeuner
-ensemble, fumer une foule de pipes, à une foule de jardins publics, et
-je l'ai quitté. Tant que son père sera ici, nous ne pourrons nous voir
-que rarement, mais dans un mois nous comptons bien loger ensemble.--A
-mon autre lettre pour les détails de ma vie matérielle. Depuis ma
-dernière épître, j'ai écrit les deux premiers chants de _l'Aérienne_.
-Dis-moi encore que je suis paresseux.
-
-Écris-moi quand tu pourras. Pour moi, dans une quinzaine de jours, nous
-te serrons la main, Cézanne et moi.
-
-
- Ton ami.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XXIII
-
-
- Paris, 1er mai 1861.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Ton silence dure depuis si longtemps que je viens d'être obligé de
-regarder ta dernière lettre pour savoir au juste le nombre des jours
-écoulés. Elle est datée du 13 mars. Voici donc six grosses semaines que
-tu n'as pensé à moi. Je sais que tes examens approchent et que tu dois
-être accablé de travail. Aussi ne t'accuserai-je pas d'oubli complet,
-mais seulement d'un peu de paresse.
-
-J'ai terminé depuis quelques jours le poème de _l'Aérienne_. Je ne sais
-trop ce qu'il vaut. Comme toujours, je me suis laissé emporter par
-l'idée première, écrivant pour écrire, ne faisant aucun plan à l'avance
-et me souciant assez peu de l'ensemble. Je sais bien que ce n'est pas
-là le chemin des chefs-d'œuvre. Mais que m'importe! je fais surtout à
-présent des vers pour vaincre la forme, pour acquérir le mécanisme.
-Puis, c'est là ma façon de voir; je marche beaucoup mieux lorsque
-je marche en liberté, j'ai confiance dans l'inspiration du moment;
-j'ai même reconnu que les vers qui arrivaient spontanément étaient
-de beaucoup supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers. Je
-jette donc mes sourires et mes pleurs au hasard. D'ailleurs, mon grand
-secret est celui-ci: lorsque mon œuvre est presque terminée, je la
-relis attentivement, je pèse toutes les pensées, tous les incidents;
-et alors, dans une sorte de dénouement basé sur le commencement de
-l'œuvre, je donne un air de famille entre mes derniers et mes premiers
-vers. Ce n'est pas à dire que, lorsque je traite un sujet quelconque,
-je n'aie pas un certain plan dans la tête. Mais ce plan est si vague,
-je le change tant et tant de fois devant l'exécution, que rien ne
-ressemble moins que ce que j'ai fait à ce que je voulais faire.
-
-Je voudrais pouvoir te donner une certitude sur ma position matérielle.
-Malheureusement, rien n'est moins certain que cette partie de mon
-avenir. Depuis plus d'un an, je fais une chasse féroce aux emplois;
-mais si je cours bien, ils courent mieux encore. J'ai adressé demande
-sur demande; je me suis présenté à une foule d'administrations: partout
-des longueurs, jamais un résultat.--Tu ne saurais croire combien je
-suis difficile à placer. Non pas que j'impose des conditions, que je
-veuille faire ceci plutôt que cela; dans le commencement, j'avais cet
-orgueil, rien n'en reste aujourd'hui. Mais parce que je sais une foule
-de choses inutiles et que je ne sais précisément pas celles qu'il
-faudrait savoir. Rien n'est plus rare que de trouver une place nous
-convenant, à nous, qui sortons des lycées. Inaptes dans la pratique,
-chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des lignes, nous ignorons
-par excellence les menus détails de la vie, les combinaisons pourtant
-si simples qui peuvent se présenter dans un milieu social. Il nous faut
-un apprentissage plus ou moins long, partant un surnumérariat plein
-d'ennui et vide de gain.--C'est bien pis quand l'échappé de collège me
-ressemble; qu'il est plus ou moins poète et plus ou moins philosophe,
-qu'il se soucie de la société et de la richesse comme d'une paille,
-et ne réserve ses caresses, son adoration que pour la liberté. Alors
-l'impossibilité de le placer prend des proportions extravagantes; les
-portes s'épaississent, les directeurs deviennent plus hargneux; puis la
-voix intérieure se révolte et gourmande le corps de ce qu'il a besoin
-de travailler pour vivre.--Souvent cette scène s'est répétée pour moi:
-J'adresse une demande à une administration; on me répond de passer chez
-le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir habillé, courbé
-sur un bureau plus ou moins encombré; il continue d'écrire sans plus
-se douter de mon existence que de celle du merle blanc. Enfin, après
-un long temps, il lève la tête, me regarde de travers, et, d'une voix
-brusque: «Que voulez-vous?» Je lui dis mon nom, la demande que j'ai
-faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre auprès de lui.
-Alors commence une série de questions et de tirades, toujours les
-mêmes et qui sont à peu près celles-ci: Si j'ai une belle écriture? si
-je connais la tenue des livres? dans quelle administration j'ai déjà
-servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis: qu'il est accablé de
-demandes, qu'il n'y a pas de vacance dans ses bureaux, que tout est
-plein et qu'il faut me résigner à chercher autre part.--Et moi, le cœur
-gros, je m'enfuis au plus vite, triste de n'avoir pu réussir, content
-de n'être pas dans cette infâme baraque. Je sens tressaillir en moi
-tous mes bons instincts, tous mes amours, tout ce que Dieu m'a accordé;
-je maudis la société qui n'emploie de l'homme que les plus misérables
-facultés; j'éprouve un immense dédain pour ce rôle de machine que
-j'allais être réduit à jouer et j'entends comme une voix qui me murmure
-à l'oreille mes rêves chéris où vibrent doucement les noms de Liberté,
-d'Amour, de Paix et de Dieu.--N'importe! je continuerai ma chasse
-jusqu'à ce que je réussisse. Ma proie sera de la pire espèce, quelque
-corbeau dur et indigeste; mais une impérieuse nécessité me pousse en
-avant.--Tu es mon ami, mon frère, et sans doute tu t'inquiètes de
-mon avenir matériel. Sois sans crainte, j'ai un fond de philosophie
-stoïque, je me plierai à tout et je ne serai jamais par trop misérable.
-
-Je suis allé dimanche dernier à l'exposition de peinture avec Paul.
-Quoique j'aime les arts, je ne pourrais guère te parler de cette
-dernière manifestation de nos artistes. Tu ignores leurs noms, les
-différences d'école qui les séparent, leurs œuvres précédentes, et
-ainsi le moindre compte rendu serait sans intérêt pour toi. Attends
-d'être à Paris, de le passionner pour tel ou tel maître, et alors
-nous pourrons admirer, si notre dieu est le même, discuter, si nous
-sommes dans des camps opposés.--Je vois Paul fort souvent. Il travaille
-beaucoup, ce qui nous sépare parfois; mais je ne me plains pas de ce
-genre de paresse à me voir. Nous n'avons pas encore fait de parties, ou
-plutôt celles que nous avons ébauchées ne valent pas l'honneur de la
-plume. Demain dimanche, nous devions aller à Neuilly passer la journée
-au bord de la Seine, nous baigner, boire, fumer, etc., etc. Mais voilà
-que le temps s'assombrit, le vent souffle, il fait froid. Adieu notre
-belle journée; je ne sais trop comment nous l'emploierons.--Paul va
-faire mon portrait.
-
-Tu te plaindras peut-être du peu de longueur de cette lettre. J'avais
-la pensée de t'en écrire une fort longue, mais le temps et le courage
-m'ont manqué. Attendons le mois de septembre.--Quant à toi,--pour
-terminer comme j'ai commencé,--je t'accuse d'un peu de paresse.
-Écris-nous au plus tôt, ne serait-ce que pour me dire que tu as reçu
-mes deux lettres et pour me rassurer sur ta santé.
-
-Mes respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main.--Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XXIV
-
-
- Paris, 18 juillet 1861.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Ce serait d'aventure un bien gros livre que celui qui aurait pour
-titre: _Le poète_; et certes l'homme qui entreprendrait un pareil
-ouvrage avec quelque talent ne ferait pas une œuvre médiocre. Pour
-moi, voici quels seraient mes sujets d'étude, ou plutôt ce que devrait
-renfermer le volume.
-
-D'abord, de l'histoire comparée des littératures, déduire d'après
-quelle loi se manifeste le grand poète. Je suis certain qu'on
-arriverait à une formule presque mathématique, ayant sans doute des
-exceptions, mais exacte dans la plupart des cas. Ainsi nous avons deux
-genres de poètes; les uns, peintres fidèles des mœurs de leur époque,
-aussi grands qu'on voudra d'ailleurs, ne nous attirent plus que par une
-curiosité de savant; les autres prennent de l'homme, non la mode d'un
-instant, mais la manière d'être éternelle, non les ridicules et les
-splendeurs d'une époque, mais les travers et les qualités de l'humanité
-à tous les âges; de sorte que le livre est celui de tous les temps.
-Évidemment, ces derniers l'emportent. On pourrait donc dire dès lors
-au poète: Ne voyez, ne voyez pas les hommes, mais l'homme; peignez les
-siècles et non votre siècle.--Je ne veux pas pour cela que le poète
-vive en dehors du temps; an contraire, qu'il étudie ses contemporains,
-leurs faits et leur parole; qu'il les mette même en scène, non qu'il
-n'en fasse pas des êtres à part, et que dans mille ans le lecteur
-puisse se reconnaître dans ses héros.
-
-D'ailleurs, je compte peu sur le progrès social, sur la civilisation,
-pour amener un progrès quelconque en poésie. Je m'explique; on pourrait
-me dire qu'il serait profitable au poète d'étudier et de peindre un
-siècle comme le nôtre; la science s'élève chaque jour et les rapports
-entre les hommes sont de moins en moins barbares; à cela je répondrai
-par Homère qui vivait dans les premiers siècles et qui cependant, au
-dire de tous, est le plus grand des poètes. Il faut se représenter la
-nymphe Poésie assise sur une roche solitaire et regardant, immobile,
-le flot des âges s'écouler devant elle; depuis six mille ans elle
-chante l'homme, le combat éternel de l'âme et du corps, sans jamais se
-préoccuper des hommes; et six mille ans pourront passer encore qu'elle
-fera vibrer les mêmes refrains sur sa lyre. On ne s'aperçoit pas du
-peu de sens en poésie de ces mots: Science, civilisation.--A quoi bon
-aller dire en méchants vers ce que tant de manuels et de traités vous
-expliquent en bonne prose? d'autre part, que peut importer à la Muse
-les dehors plus ou moins policés de l'homme, elle qui ne veut être que
-la peinture de son âme? Nous sommes fort polis, nous ne mangeons plus
-avec nos doigts, nous n'allons plus tout nus; c'est fort bien; mais la
-déesse s'en soucie peu, elle à qui plaît parfois un peu de barbarie.
-Je sais bien, pour la science, qu'on ne me demande pas de rimer une
-algèbre, et qu'on me prétendra que, cette algèbre, que je lirai en
-prose, m'ouvrira le jugement et me servira indirectement dans mes
-vers; en un mot, on m'observera que les sciences, surtout les sciences
-naturelles, me donneront une connaissance plus intime de l'homme et
-des choses et qu'ainsi leur influence devra faire de moi un plus grand
-poète que je ne l'aurais jamais été il y a deux siècles. Je ne nie
-pas cette influence; mais elle m'éclaire si peu sur cette énigme qui
-s'appelle l'homme, elle féconde mes pensées d'une façon si indirecte
-que je la subis peut-être, mais sans m'en douter. D'ailleurs, si j'ai
-tort théoriquement, l'expérience est pour moi. Je citerai de nouveau
-Homère, j'ajouterai la Bible et, dans toute notre génération d'hommes
-savants et policés, je cherche vainement un tel homme et un tel livre.
-
---Je ne veux pas soutenir ici de paradoxes; je serais désolé que tu
-visses dans mes paroles un parti pris de crier après la science et
-la civilisation. Je veux donc être aussi tolérant que possible à
-leur égard et les reconnaître en poésie autant qu'elles peuvent y
-entrer. J'accorde qu'elles ouvrent des horizons nouveaux au poète;
-elles peuvent être une source d'inspiration. En un mot, la poésie vit
-parfaitement sans elles; mais elle peut les employer comme tout autre
-élément. Quant à savoir si cet élément est préférable aux autres, je
-suis dans le doute, de même que j'ai douté qu'un progrès en science
-et en civilisation puisse en apporter un en poésie. On pourrait
-résoudre la question en s'appuyant encore sur les histoires comparées
-des littératures. Ainsi nous voyons à mesure que Rome se civilise la
-littérature latine baisser, de même que l'art grec s'altère aux temps
-les plus policés d'Athènes. Que conclure de là? Sinon que grande
-civilisation et grande poésie ne sont pas synonymes. Et, en effet,
-ce mot civilisation, comme je te le disais jadis, a son bon et son
-mauvais sens; des mœurs efféminées, un mensonge perpétuel des dehors,
-ce sont là les mauvaises qualités des hommes policés; évidemment, de
-telles choses n'enfantent pas de grands poètes. Au contraire, une
-religion mieux entendue, une science lumineuse et solide, une liberté
-sociale sans désordre, sont les bonnes qualités des temps civilisés,
-qui doivent élargir les ailes de la poésie. Si la civilisation de
-Rome et d'Athènes a nui à la littérature et à l'art, c'est que les
-mauvaises qualités l'emportaient sur les bonnes. De nos jours, je
-ne sais trop où en est la balance. Mais si nous voulons encourager
-nos poètes, disons-leur, sans employer les grands mots de science et
-de civilisation: «Voyez: l'astronomie compte et mesure les étoiles;
-l'histoire naturelle a sondé le corps humain, fouillé la terre et
-classé chacune de ses productions; la physique et la chimie nous
-ont appris, l'une les phénomènes que produisent ou que subissent
-les corps, l'autre la composition et les propriétés des corps; les
-sciences exactes sont l'échelle de toutes les autres connaissances.
-D'autre part, la justice, la religion s'épurent; la liberté grandit;
-les hommes marchent vers une fusion générale d'où naîtra sans doute
-une seule nation libre et selon l'esprit de Dieu. Voilà ce que vous
-offre le siècle; puisez à pleines mains. Soyez grands avec cette
-matière.»--Alors peut-être, avec de tels éléments, naîtrait une œuvre
-sublime qui ferait bon marché de mon dédain de poète pour notre siècle
-de lumière. Peut-être aussi le poète préférera se retirer sous les
-grands arbres et chanter tout simplement l'homme tel que l'ont chanté
-ses pères. Mais, je m'aperçois que je me suis diablement écarté. Je
-traite ici en courant la matière d'un second livre ou du moins d'un
-long chapitre qui pourrait avoir pour titre: _De la science et de la
-civilisation à l'égard de la poésie._
-
-Comme tout ceci est fort diffus et que j'exprime mes pensées, sans trop
-savoir si elles se contredisent dans le cours de mes jugements, je veux
-me résumer ici. J'ai dit que je comptais peu qu'un progrès scientifique
-et social amenât un progrès en poésie; que la poésie peut vivre grande
-et forte, en dehors d'une science et d'une civilisation avancées; que
-cependant ce sont là deux éléments qui s'offrent au poète et qu'il peut
-en faire jaillir le sublime, comme il l'a fait jaillir quelquefois de
-la barbarie et d'ignorantes hypothèses.--Tout cela ne porte pas sur
-mon idée première, qui est de considérer comme le plus grand poète
-celui qui se détache des hommes de son temps pour nous peindre l'homme
-de tous les âges. On peut évidemment être tel, tout en étant un poète
-savant et civilisé.
-
-J'aurais dû te dire plus tôt que mon livre est un art poétique; non
-pas l'art poétique de Boileau, se bornant à classer les différents
-genres et à donner quelques conseils nus et froids sur la forme
-et quelques règles générales que tout le monde sait; mais un art
-poétique universel, embrassant la forme et l'idée, donnant en un
-mot la philosophie de l'histoire littéraire. Celui que je nommerais
-le poète serait en quelque sorte tous les grands poètes du passé,
-comparés et fondus en un seul, autant qu'ils le permettraient. Après
-avoir étudié ses manières d'être, ses formules d'existence, après
-avoir reconnu les milieux dans lesquels il se manifeste, on passerait
-à l'étude de ses rapports avec les différents éléments qui se sont
-présentés à lui. Ainsi on chercherait ce qu'il y a en lui d'idéal et
-de réalité, par quels points il touche au ciel et par quels points
-à la terre; on verrait quel emploi il a fait des passions humaines,
-surtout de l'amour; quel emploi de la science, de la philosophie, de
-la religion, de la politique. On pourrait ensuite, connaissant ce qui
-l'a amené, chercher ce qu'il a produit; je veux dire que, sachant
-le milieu sur lequel il a paru, sachant de plus quels ressorts le
-meuvent, on étudierait l'effet produit par lui sur son époque, sur ses
-contemporains.
-
-Puis on passerait en revue les grandes qualités qui dominent en lui;
-par exemple, l'originalité, etc., etc.; et encore l'harmonie, la grâce,
-le sublime, etc., etc. En étudiant ainsi le poète par excellence, on
-étudierait par comparaison les poètes de second et de troisième ordre;
-de sorte que l'étude serait complète.
-
-Enfin on arriverait à la forme. Après avoir comparé rapidement les
-différentes langues et les différents rythmes, on verrait quel usage en
-a fait le poète, etc.
-
-Tout ceci ne serait évidemment qu'une étude préparatoire. Ce que je
-veux, ce n'est pas faire une histoire des littératures, mais m'appuyer
-sur elles pour fonder une nouvelle poétique. Je veux dérober aux grands
-poètes les raisons de leur grandeur, et dans l'idée et dans la forme,
-pour établir des règles qui puissent faire naître des grands poètes.
-Le poète à qui je donnerais toutes les qualités des anciens chantres,
-serait le poète à suivre.
-
-Après avoir suivi le poète dans les âges, je le poserais au milieu de
-la génération actuelle. C'est là où j'en voulais venir: demander à
-l'histoire quel rôle il doit jouer de nos jours, demander si les temps
-lui sont favorables. Ainsi, pour ne m'occuper que de la littérature
-française que je connais un peu, j'y remarque trois époques nettement
-déterminées. La première, le moyen âge, présentant les caractères
-suivants: des poètes vivant de leur propre imagination, sans modèles
-véritablement nationaux; cette littérature naît dans les chants
-celtiques, brille un instant dans les chansons de geste et dans
-les poésies légères des troubadours, puis s'éteint. La seconde, la
-renaissance, se caractérise ainsi: une violente réaction contre le
-moyen âge, si violente qu'elle dépasse le but et tombe dans l'absurde
-avec Dubartas; puis Malherbe règle la nouvelle école; le dix-septième
-siècle la fait briller et le dix-huitième la mène tout doucement au
-tombeau. Enfin la troisième, le romantisme, notre époque elle-même,
-dont le mouvement n'est pas achevé; nous n'avons eu encore que la
-réaction violente; nous attendons un Malherbe. Il faut observer que
-cette troisième époque réagit, comme la seconde, contre celle qui la
-précède et que, par analogie, on doit supposer que toutes les phases en
-seront les mêmes. Tu vois comme je prétends me servir de l'histoire:
-chercher par la comparaison des siècles passés au nôtre quel doit être
-le poète de nos jours, son rôle; et quelles, ses aspirations, ses
-matières. Bien entendu, par l'exemple ci-dessus, je n'entends rien
-formuler. Je jette mes idées au courant de la plume; ce n'est pas même
-un plan que j'écris ici, c'est la matière telle qu'elle me vient, sans
-ordre, d'un plan que je pourrai faire quelque jour.
-
-Je te parle de ce projet d'une poétique parce qu'il m'est venu une
-certaine idée. C'est là un de ces sujets que tu pourrais traiter au
-sortir des écoles. Il demande une connaissance parfaite de l'histoire,
-une critique fine et judicieuse, un raisonnement serré et lumineux:
-tu possèdes ces qualités à un plus haut degré de moi. D'autre part,
-un poète a une singulière façon de composer une poétique. Il commence
-par faire son œuvre la plupart du temps sans règle arrêtée, au hasard
-de l'inspiration, puis, son poème achevé, il le relit, voit le chemin
-parcouru et de quel pas, et alors, dans une préface, il justifie
-sa manière et donne comme règle ce qu'il n'a suivi lui-même qu'à
-l'aventure. Je ne lui en fais pas un reproche; ce qu'il a établi,
-après l'expérience, vaut peut-être mieux que ce qu'un prétendu bon
-goût érige sans en avoir fait l'application. D'ailleurs, lorsque ses
-raisons sont bonnes, il a pour lui que l'exemple à coup sûr suit le
-précepte. Il est vrai qu'il n'a pour autorité que ses propres vers;
-sa manière frise l'orgueil en ce qu'il se pose comme chef d'école. Il
-est juge et partie à la fois: il se donnera donc raison. Cependant,
-je le répète, sa préface peut être d'une grande utilité, on doit la
-prendre en considération, mais n'accepter ses jugements qu'après
-les avoir jugés. Toutefois, si le poète fait sa poétique, un homme
-désintéressé peut faire la poétique. Il prendra les façons de voir de
-tous les poètes, les comparera, les fondra en une seule, et en fera
-sortir les principes éternels de la poésie. On me dira sans doute qu'il
-faut un poète pour juger et diriger les poètes. Aussi je n'entends
-pas confier cette œuvre à un maquignon, ou à un marchand de vin, mais
-à un homme, amant du grand et du beau, à un poète par l'esprit et le
-caractère et non par des vers plus ou moins bons; surtout à un homme
-qui n'ait pas à défendre quelques milliers d'hémistiches. Le volume
-serait en prose; d'autant plus que s'il était en vers, l'auteur, devant
-prêcher d'exemple, gâterait les meilleurs préceptes par de méchants
-alexandrins; d'autre part, la prose est plus maniable et, voulant avant
-tout faire un traité littéraire et non un poème, l'auteur s'en servira
-en tout avantage. Je prendrai comme exemple les arts poétiques d'Horace
-et de Boileau; ils renferment de bons et beaux vers; mais celui
-qui chercherait autre chose, n'y trouverait que quelques préceptes
-généraux, fort bons en eux-mêmes, mais qui traînent partout; des lois
-qui sont en quelque sorte les lois naturelles de la poésie et qui sont
-innées chez le poète de goût. Par ce que j'ai dit plus haut, tu vois
-que telle ne doit pas être ma nouvelle poétique.--Toutes ces raisons me
-font répéter et conclure que tu seras très apte à un pareil travail.
-
-J'ai parcouru dernièrement _la Légende des siècles_, dernier ouvrage
-édité de Victor Hugo. Mais je n'ai pu avoir que le second volume
-et j'étais si pressé que je ne peux t'en parler avec assurance.
-Toutefois, je puis te dire ceci: les défauts du grand poète, ces
-défauts qui sont presque des qualités, sont encore plus marqués dans
-ses derniers poèmes. Le vers est plus dur, plus coupé, plus saccadé,
-mais aussi plus vigoureux, plus serré, plus expressif. Tu connais
-d'ailleurs ce vers sobre, nettement frappé, se détachant comme à
-l'emporte-pièce. Seulement, ici, il exagère encore ses qualités, que
-l'on est parfois tenté d'appeler défauts. Les images sont toujours
-bizarres, mais singulièrement frappantes: on voit la chose plutôt
-qu'on ne la lit. D'autre part, il fait un peu abus de la description;
-mais ses descriptions sont tellement réelles dans leur poésie qu'on
-ne s'en fatigue pas. Il me semble qu'il se trouve dans cette œuvre
-moins de sensibilité, d'émotions jeunes, que dans les autres.--Je ne
-formule rien; je n'ai lu qu'en courant quelques passages d'un côté et
-de l'autre. Le poète a-t-il baissé depuis les _Feuilles d'automne_;
-j'en ai peur, mais je ne puis le dire sciemment.--Je ne me rappelle
-qu'un seul vers qui m'a frappé par sa singularité. Un certain faune
-est introduit devant les dieux de l'Olympe assemblés. Le maraud est
-fort laid, velu, difforme, etc. A son aspect les dieux et les déesses
-sont pris de ce fou rire qu'Homère leur prête. Ce sont des éclats
-formidables; tout rit dans le ciel. Or, dans son énumération des
-rieurs, le poète commet ce vers-ci:
-
- Le tonnerre n'y put tenir, il éclata.
-
-Un bon goût pointilleux s'offenserait de cet alexandrin; et, en effet,
-ce n'est que l'esprit qui parvient à en sauver la bizarrerie. Pour moi,
-il m'a fait rire et je serai content de le retrouver plus tard; c'est
-une de ces pointes dont le génie lui-même ne peut se défendre; elle
-tremble au bout de notre plume, il faut absolument que vous l'écriviez;
-puis, on n'a plus le courage de l'effacer.
-
-Tu me demanderas peut-être pourquoi cette lettre vide d'intérêt, vide
-de détails sur ce qui pourrait t'intéresser. J'ai deux raisons: La
-première, c'est que ma mère devant quitter d'un jour à l'autre son
-logement, je désire te donner une adresse plus stable. Adresse-moi
-désormais tes lettres rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet, n° 3. La
-seconde,, c'est que les détails que tu désirerais sont tellement
-insignifiants qu'on ne saurait les écrire. Pourtant, les voici en trois
-mots:
-
-Depuis quelque temps je vois Cézanne assez rarement. Il travaille
-chez Villevieille, va à Marcoussis, etc. Pourtant rien n'est brisé
-entre nous.--Je pense toujours entrer en place bientôt. Ce qui est
-certain, c'est que je tiendrai mon emploi quand tu viendras ici.--Je
-suis lié avec un économiste dont je retouche les ouvrages, quant au
-style. De son côté, il me cherche un éditeur et compte me présenter
-à certains écrivains.--Enfin, et malheureusement, ma santé est fort
-mauvaise. Voici longtemps que je n'ai passé un jour sans douleurs.
-Organes digestifs affaiblis, oppression de la poitrine, éruptions de
-sang, etc.; j'hésite à me mettre entre les mains des médecins; je
-préférerais qu'une bonne et belle maladie se déclare; au moins je
-serais débarrassé; mais comme le mal ne se dessine pas, je laisse faire
-la nature.
-
-Je compte beaucoup sur toi. Il me semble que ton arrivée ici sera pour
-moi le sujet d'un mieux moral et physique. Travaille et arrive; et pour
-cela, courage!--Mes respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Aussitôt ton examen passé, écris-m'en le résultat.--N'oublie pas la
-nouvelle adresse que je te donne et dis-moi où je dois t'adresser mes
-lettres à l'avenir.
-
-Ne lis cette lettre que pendant une récréation; elle est complètement
-littéraire et sans intérêt direct.
-
-
-
- XXV
-
-
- _Sans date_. Elle a dû être écrite en août 1861.
-
- Mon cher Baille,
-
-
-J'ai reçu tes deux dernières lettres, celle adressée chez Paul, et
-celle adressée chez moi. Quant à celle que tu dis m'avoir envoyée vers
-le milieu de mai, elle se sera égarée.--Je te donnais ces détails dans
-une lettre qu'un de mes oncles allant à Marseille a dû te remettre
-dernièrement, ainsi qu'une copie de mon proverbe, _Perrette_. Dès
-que tu pourras me répondre, dis-moi si l'on a fidèlement rempli ma
-commission.
-
-Tes deux dernières lettres m'ont causé la plus douce émotion. Ton
-amitié s'y montre à chaque ligne; j'y lis l'intérêt que tu me portes.
-Je te remercie de me rester fidèle dans mon malheur et de ne pas me
-serrer la main par égoïsme et par calcul. Crois-moi, mon pauvre vieux,
-confondons-nous le plus possible; tu auras tes peines comme j'ai les
-miennes, et alors tu comprendras tout ce qu'il y a de consolant dans
-la pensée d'avoir un ami, c'est-à-dire de n'être pas entièrement seul,
-de sentir un cœur battre à l'écho du vôtre et nous aimer en dépit des
-calomnies, de la sottise et de la fortune.--C'est à ces deux lettres
-que je veux répondre aujourd'hui.
-
-Ce qui me répugne le plus au monde est de porter un jugement définitif
-sur un homme. Qu'on me présente une œuvre d'art, un tableau, un poème,
-je l'examinerai avec soin et je ne craindrai pas de me prononcer; si
-je me trompe, j'aurais pour excuse ma bonne foi. Ce tableau, ce poème
-sont choses sur lesquelles on ne doit pas revenir; ils ne présentent
-qu'une force; s'ils sont bons, ils resteront éternellement bons, s'ils
-sont mauvais, éternellement mauvais. Qu'on me raconte même encore une
-action d'un homme, je la jugerai, sans hésiter s'il a bien ou mal agi
-dans cet acte séparé de sa vie. Mais si l'on vient ensuite à me poser
-cette question générale: «Que pensez-vous de cet homme?» je tâcherai
-de m'esquiver poliment pour ne pas répondre. Et, en effet, quel
-jugement porter sur un être qui n'est plus matière, comme un tableau,
-ni chose abstraite comme une action? Que conclure de ce mélange de
-bien et de mal qui compose une existence? quelle balance prendre pour
-peser exactement ce que l'on doit louer et ce que l'on doit blâmer? et
-surtout où aller prendre tous les actes d'un homme?--car si vous en
-omettez un seul, votre jugement sera injuste. Enfin, si cet homme n'est
-pas mort, quelle bonne ou mauvaise conclusion pourrez-vous tirer d'une
-vie qui peut encore faire du mal ou du bien? C'est ce que je me disais
-en pensant à ma dernière lettre où je te parle de Cézanne. J'avais
-essayé de le juger, et, malgré ma bonne foi, je me repentais d'en avoir
-tiré une conclusion qui, après tout, n'est pas la véritable.--A peine
-arrivé de Marcoussis, Paul est venu me trouver, plus affectueux que
-jamais; depuis ce temps, nous passons six heures par jour ensemble;
-notre lieu de réunion est sa petite chambre; là, il fait mon portrait;
-pendant ce temps, je lis ou nous bavardons tous les deux, puis,
-lorsque nous avons du travail par-dessus les oreilles, nous allons
-ordinairement fumer une pipe au Luxembourg. Nos conversations roulent
-un peu sur tout, particulièrement sur la peinture; nos souvenirs y
-occupent aussi une large place; quant au futur, nous l'effleurons d'un
-mot, en passant, soit pour désirer notre complète réunion, soit pour
-nous poser la terrible question de la réussite. Parfois Cézanne me
-fait un discours sur l'économie, et, pour conclusion, il me force à
-aller prendre une bouteille de bière avec lui. D'autres fois, il me
-chante des heures entières un couplet stupide et par les paroles et
-par la musique; alors je déclare hautement préférer les discours sur
-l'économie. Nous sommes peu dérangés; quelques intrus viennent de loin
-en loin se jeter entre nous; Paul se remet à peindre avec acharnement;
-moi, je pose comme un sphinx égyptien; et l'intrus, tout déconcerté de
-tant de travail, s'assoit un instant, n'ose bouger et s'éloigne avec un
-bonjour bien bas et en fermant la porte tout doucement.--Je désirerais
-te donner encore plus de détails. Cézanne a de nombreux accès de
-découragement; malgré le mépris un peu affecté qu'il fait de la gloire,
-je vois qu'il désirerait parvenir. Lorsqu'il fait mauvais, il ne parle
-rien moins que de retourner à Aix et de se faire commis dans une maison
-de commerce. Il me faut alors de grands discours pour lui prouver la
-sottise d'un tel retour; il en convient facilement et se remet au
-travail. Cependant cette idée le ronge; deux fois déjà, il a été sur le
-point de partir; je crains qu'il ne m'échappe d'un instant à l'autre.
-Si tu lui écris, tâche de lui parler de notre réunion prochaine et avec
-les plus séduisantes couleurs; c'est le seul moyen de le retenir.--Nous
-n'avons pas encore fait de partie, l'argent nous retient; il n'est pas
-riche et moi encore moins. Cependant, un de ces jours, nous espérons
-prendre notre volée et aller rêver quelque part.--Pour te résumer tout
-ceci, je te dirai que, malgré sa monotonie, l'existence que nous menons
-n'est pas des plus ennuyeuses; le travail nous empêche de bâiller; puis
-quelques souvenirs échangés dorent le tout d'un rayon de soleil.--Viens
-et nous nous ennuierons moins encore.
-
-Je reprends cette lettre pour appuyer ce que je te dis plus haut d'un
-fait arrivé hier dimanche. J'allais chez Paul qui me dit avec un
-grand sang-froid qu'il était en train de faire sa malle pour partir
-le lendemain. En attendant nous allâmes au café. Je ne lui lis aucun
-sermon; j'étais si étonné et si persuadé que ma logique resterait
-inutile que je ne hasardai pas la moindre objection. Cependant je
-cherchai une ruse pour le retenir, enfin je crus l'avoir trouvée et je
-lui demandai de faire mon portrait. Il accepta cette idée avec joie, et
-pour cette fois il ne fut plus question de retour. Ce maudit portrait,
-qui devait, selon moi, le retenir à Paris, à manqué hier de le lui
-faire quitter. Après l'avoir recommencé deux fois, toujours mécontent
-de lui, Paul voulut en finir et me demanda une dernière séance pour
-hier matin. Hier donc je vais chez lui; lorsque j'entre, je vois la
-malle ouverte, les tiroirs à demi vides; Paul, d'un visage sombre,
-bousculait les objets et les entassait sans ordre dans la malle. Puis
-il me dit tranquillement: «Je pars demain.--Et mon portrait, lui
-dis-je?--Ton portrait, me répondit-il, je viens de le crever. J'ai
-voulu le retoucher ce matin, et comme il devenait de plus en plus
-mauvais, je l'ai anéanti; et je pars.»--Je m'abstins encore de toute
-réflexion. Nous allâmes déjeuner ensemble et je ne le quittai que le
-soir. Dans la journée, il revint à des sentiments plus raisonnables,
-et enfin, me quittant, il me promit de rester.--Mais ce n'est là qu'un
-méchant raccommodage; s'il ne part pas cette semaine-ci, il partira la
-semaine prochaine; tu peux t'attendre à le voir partir d'un instant à
-l'autre.--Même je crois qu'il fera bien. Paul peut avoir le génie d'un
-grand peintre, il n'aura jamais le génie de le devenir. Le moindre
-obstacle le désespère. Je le répète, qu'il parte, s'il veut s'éviter
-beaucoup de soucis.
-
-Mes pauvres amis, vous me donnez bien peu de courage; l'un succombe
-dès le début, l'autre maudit la carrière qu'on lui fait entreprendre.
-Vous ne sauriez croire combien je me ressens de votre faiblesse dans
-la lutte; je pense à notre jeunesse, à ce lien que nous nous plaisions
-à voir entre nous; je me dis que votre réussite devait entraîner la
-mienne; et lorsque je vous vois douter de votre intelligence et nous
-juger incapables, je me demande s'il n'y a pas de l'orgueil à avoir
-encore confiance en la mienne et à tenter ce que vous désespérez de
-faire. Quel méchant vent souffle donc sur nous? Ne sommes-nous pas
-comme hier forts tous les trois, pleins de bonne volonté? Avons-nous
-assez lutté pour désespérer de la victoire, et nous faut-il reculer
-avant même d'avoir avancé? Je vous le dis, vous êtes sans courage et
-vous me découragez moi-même; je n'ai pas comme vous renié ma jeunesse,
-je n'ai pas dit adieu à mes rêves de gloire; je suis ferme encore
-et cependant je suis le plus misérable, le plus entravé; et ceci,
-je l'avance sans orgueil, mais pour rendre une force nécessaire et
-puiser à mon tour dans cette force commune le reste de courage que
-m'enlèverait votre faiblesse. Je fais appel à nos souvenirs; soyons
-toujours confiants et enthousiastes comme dans le passé; soutenons-nous
-mutuellement et marchons sans nous inquiéter des obstacles. N'importe
-la carrière entreprise, n'importe l'idéal rêvé, si nous n'avons pas
-communauté d'instincts, ayons communauté d'espérance et d'amitié. Je
-voudrais vous communiquer ici ce que je ressens; ce n'est pas une
-vaine soif de renommée, c'est en quelque sorte un désir d'intelligente
-satisfaction; je voudrais nous voir grands par la pensée, non pas pour
-les autres, mais pour nous, je voudrais nous voir meilleurs que les
-autres hommes et n'ayant pour guides que le bon, le beau et le juste.
-Oh! courage.
-
-C'est surtout pour toi que je dis tout ceci. Paul, excellente nature et
-plein de dons naturels, ne peut cependant pas souffrir une remontrance,
-quelque douce qu'elle soit. Je le laisse aller à sa fantaisie, espérant
-dans le ciel. Mais toi qui m'écouteras sans doute, je te crierai
-toujours: courage! Les sciences exactes telles qu'on les apprend
-au collège te pèsent, regarde alors un horizon supérieur, vois les
-mathématiques comme les voit le philosophe, conduisant à la seule
-vérité possible. Ne pense plus aux murs qui t'emprisonnent, oublie les
-trois années qui vont encore s'écouler pour toi dans les écoles; mais
-considère la vie, ton intelligence développée et ta liberté d'action;
-dis-toi qu'un homme de talent se révèle partout, qu'il peut tout
-entreprendre et réussir en tout; si l'idée existe, la forme viendra; si
-tu as de vagues aspirations, un jour elles deviendront certaines et tu
-seras toi, en dépit des pédants, de l'algèbre et de ses grandes mais
-froides compagnes. Courage! nous sommes deux encore à espérer; ce que
-nous avons fait jusqu'ici n'est rien; nous étions des enfants et nous
-allons devenir des hommes. Réussis dans tes examens, et viens près de
-moi; ce que je finis par te dire dans mes lettres, je te le dirai pour
-t'encourager lorsque tu seras ici. Nous nous réunirons souvent et nous
-parlerons de l'avenir; nous confondrons nos intelligences, et nous
-tâcherons d'en faire jaillir la vérité. Non, nous ne sommes pas encore
-usés; non, notre orgueil ne nous a pas égarés. Viens, et courage!
-
-Que te dirai-je encore pour te rendre plus ferme dans les épreuves
-que tu vas prochainement subir? Te parlerai-je de moi, non pas du
-misérable, mais du poète? Je veux tenter l'impression, non pas que je
-me pense arrivé à un degré de perfection quelconque, mais parce que je
-suis las de silence; comme je te le disais tantôt, tout ce que j'ai
-fait jusqu'ici n'est rien, je suis le premier à sourire de mes œuvres;
-j'ai en vue une idée et une forme plus grandes; chaque jour m'élève
-davantage et chaque jour il me semble voir un horizon plus lumineux.
-Cependant, j'aime mes premiers vers si maladroits; malgré leurs
-défauts, ils ont pour moi un parfum de jeunesse; je ne puis me résoudre
-à les condamner à une ombre éternelle. Je veux donc réunir, sous le
-titre général de _Trois Amours_, les trois poèmes suivants: _Rodolphe,
-l'Aérienne, Paolo_. Un certain lien existe entre eux; une certaine
-gradation leur fait parcourir presque toute l'échelle de la passion,
-depuis la passion sensuelle et brutale, jusqu'à la passion idéale et
-angélique. Le premier est l'amour pour l'amour, aimant sans raisonner
-et ne distinguant jamais l'âme du corps. Le second est la lutte du
-corps et de l'âme, l'ange essayant d'abattre la brute sans pourtant y
-parvenir. Le troisième enfin est la victoire de l'ange, l'hymne pur de
-l'amour dégagé de la terre et se perdant dans le sein de Dieu. Dans
-la forme même, la gradation existe; enfin tout me pousse à les réunir
-et à tenter un premier pas. Je sais que tu me conseilleras d'attendre
-encore; je te donnerai de vive voix les raisons qui m'empêchent de me
-rendre à tes avis. D'ailleurs, il me faut chercher un éditeur et il
-n'est pas croyable que je vais en trouver un tout de suite. Sans doute
-tu seras arrivé avant que j'aie découvert un de ces messieurs.--Paul
-m'a dit que tu avais écrit une critique de _Paolo_. Elle me serait très
-utile dans ce moment, quoique j'aie déjà corrigé ce poème à plusieurs
-reprises. Si ces feuilles ne pesaient pas trop lourd, je te dirais de
-me les envoyer. Consulte leur poids et ta bourse; seulement il faudrait
-te hâter.
-
-Parlons maintenant du misérable. Sans doute je serai placé vers le 15.
-Je retardais même cette lettre, pour te donner une certitude. J'aurai
-cent francs par mois pour sept heures de travail chaque jour. Avec cela
-on ne meurt pas de faim et l'on peut encore être poète.--D'ailleurs, ne
-t'inquiète pas trop sur ma position. Tu vois les choses un peu en noir,
-et je ris encore peut-être plus souvent que tu ne le penses.
-
-J'irais sans doute dans le Midi, si Paul ne partait qu'au mois de
-septembre, mais jamais il n'attendra jusque-là. Ce sera quinze jours de
-plus de séparation entre nous. Quand tu verras Paul, juge-le sévèrement.
-
-Je ne t'écrirai sans doute plus jusqu'au 20, et comme à partir de cette
-époque je ne saurai où t'adresser mes lettres, j'attendrai une lettre
-de toi avant tout. Or donc, écris-moi vers le 20, ainsi que tu me le
-promets, indique-moi où je dois t'adresser mes lettres, à Aix ou à
-Marseille, et je te répondrai.--Mes respects à tes parents.
-
-
-Je te serre la main. Courage!
-
- Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Décidément, Paul reste à Paris jusqu'au mois de septembre; mais est-ce
-là sa dernière décision; j'ai pourtant l'espérance qu'il n'en changera
-pas.
-
-
-
- XXVI
-
-
- Paris, 18 septembre 1862.
-
- Mes amis,
-
-
-Le soleil luit, et je suis enfermé. Je regarde depuis une heure des
-maçons qui travaillent en face de ma fenêtre; ils vont, viennent,
-montent, descendent et paraissent très heureux. Moi, je suis assis; je
-compte les minutes qui me séparent encore de six heures. Ah! maudite
-tristesse! c'est là le refrain de toutes mes chansons.
-
-J'ai commencé, pour mon très grand souci, un poème sur Jeanne d'Arc.
-Jamais sujet ne m'a présenté pareille difficulté; d'autant plus que je
-l'ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je
-veux créer une Jeanne simple et parlant comme doit parler une jeune
-fille; point de grands mots, de points d'exclamation, de lyrisme
-plus ou moins à sa place; un récit grand dans sa simplicité, un vers
-sobre et disant nettement ce qu'il veut dire. Ce n'est pas là une
-petite ambition, plus je vais et plus Molière devient mon maître; le
-soleil, la lune, les fleurs, etc., c'est fort beau, mais une pensée
-vraie dite sans emphase a bien son mérite. Je crois décidément que je
-tourne au vers comique; je travaillerai sans doute pour le théâtre,
-mais je ne veux rien écrire pour la scène avant vingt-huit ou trente
-ans. Jusque-là, achevons de nous dégoûter des épithètes oiseuses, des
-tirades à effet, des antithèses hurlant dans leur accouplement. Faisons
-des poèmes lyriques, en attendant mieux.
-
---Jeanne me tourmente sûrement, je finirai par tirer quelque chose de
-cette idée; mais je me prépare des soirées orageuses.--Quand Baille
-viendra, peut être pourrai-je lui soumettre quelques fragments terminés
-du poème; je marche très lentement. Je suis dans un jour d'espérance.
-Il y a tant de sots qu'il est facile de sortir de la foule, si peu
-intelligent que l'on soit. Ayons du courage et travaillons.
-
-Puis, ce matin, comme je fumais une pipe au soleil en venant à mon
-bureau, il m'est venu une joyeuse pensée. Un jour, me suis-je dit,
-peut-être dans un an, peut-être dans dix, il me sera permis d'aller
-faire un tour en Provence. Avec quel plaisir je reverrai l'arbre à
-l'ombre duquel je me suis assis, le sentier où nous avons rêvé nos
-rêves de seize ans, mes vieux amis et moi. Nous serons encore ensemble
-et ce sera fête pour nous. Vieux peut-être, tout au moins entrés dans
-la vie d'action, nous vivrons pendant un mois la vie d'autrefois; ah!
-les belles parties, les longs bavardages; et comme nous nous reposerons
-dans ce passé des fatigues du présent. Ce jour viendra, allez, nous
-aurons peut-être marché de longues heures, nous serons séparés, vivant
-dans des mondes différents, inégalement favorisés par le sort, pourtant
-nous n'aurons qu'une âme pour sentir le parfum vague de notre jeunesse.
-Oh! le beau jour, et que nous sommes heureux d'avoir des souvenirs!
-
-Décidément, je suis joyeux dans ma tristesse d'aujourd'hui. Je vais
-travailler jusqu'à minuit, ce soir, et si je fais encore un bon vers,
-comme j'en ai fait un hier, me voilà en provision de gaieté pour
-demain. Pauvre fou que je suis!
-
-Je suis bien un peu seul. Décidément, en novembre, il faut que mon cœur
-se marie, une vision est bonne à seize ans; à vingt ans et lorsqu'on a
-vécu ma vie, il faut une réalité. Le travail âpre et acharné ne suffit
-pas pour faire oublier. Je suis d'avis que rien n'apaise l'appétit
-comme de manger beaucoup. J'ai grand faim.
-
-Je ne sais ce que je viens d'écrire et je m'en soucie peu. Je
-voulais vous dire simplement que vous me négligez et, j'ai bien été
-forcé d'emplir les quatre pages, puisque le papier était blanc et
-que j'avais une plume. Que faites-vous? et pourquoi ce silence? En
-amitié il ne faut pas se presser lentement, mais bien se presser
-vivement.--J'attends une lettre; me la ferez-vous longtemps attendre!
-J'attends toujours aussi la copie de Paul.--Hier un oiseau venant du
-Sud a passé sur ma tête, et je lui ai crié: «Oiseau, mon petit ami,
-n'as-tu pas vu là-bas sur la route un tableau vagabond.--Je n'ai rien
-vu, m'a-t-il répondu, que la poussière du chemin. Va, sois bien triste,
-on t'oublie.» Il mentait, n'est-ce pas?
-
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
- * * * * *
-
-
-
- LETTRES A CÉZANNE
-
-
-
- XXVII
-
-
- Paris, 30 décembre 1859.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Je veux répondre à ta lettre et je ne sais que te dire. J'ai quatre
-pages blanches devant moi, et je n'ai pas la plus mince nouvelle à
-t'annoncer. N'importe, je pousse ma plume, et je t'avertis d'avance
-que je ne veux pas être responsable des platitudes et des fautes
-d'orthographe qu'elle va commettre.
-
-J'ai pensé que Baille ne rentrerait au lycée qu'après le jour de l'an.
-Si je ne me trompe, cela t'aura donné un compagnon pendant quelques
-jours de plus. Que faites-vous? moi, qui m'ennuie ici, je crois parfois
-que vous vous amusez là-bas. Mais quand j'y réfléchis, je pense qu'il
-en est de même partout, et que de nos jours, la gaieté est fort rare.
-Alors, je vous plains comme je me plains moi-même, et je demande au
-ciel une douce colombe, je veux dire une femme aimante. Tu ne sais pas
-ce qui me roule par la tête depuis quelque temps. Toi qui ne riras
-pas de moi, je vais te le confier. Tu dois savoir que Michelet, dans
-_l'Amour_, ne commence son livre que lorsque le mariage est conclu,
-ne parlant ainsi que des époux et non des amants. Eh bien, moi, le
-chétif, j'ai le projet de décrire l'amour naissant, et de le conduire
-jusqu'au mariage. Tu ne peux voir encore la difficulté de ce que je
-veux entreprendre. Trois cents pages à remplir, presque sans intrigue;
-une sorte de poème où je dois tout inventer, où tout doit concourir
-à un seul but: aimer! Et de plus, comme je te le dis, je n'ai jamais
-aimé qu'en rêve, et l'on ne m'a jamais aimé, même en rêve! N'importe,
-comme je me sens capable d'un grand amour, je consulterai mon cœur, je
-me ferai quelque bel idéal, et _peut-être_ accomplirai-je mon projet.
-En tout cas, si je fais ce livre, je ne le commencerai qu'aux beaux
-jours; si je le pense digne de paraître, je te le dédierai à toi, qui
-le ferais peut-être mieux que moi, si tu l'écrivais, à toi dont le cœur
-est plus jeune, plus aimant que le mien.
-
-Ma lettre se remplit; mais assez tristement. Je voudrais avoir quelque
-bonne farce à te raconter, quelque bon tour qui puisse te faire
-sourire. Mais, n'allant nulle part, je connais peu les affaires du
-dehors, et je suis bien forcé de te dire ce qui se passe chez moi.
-Pardonne-moi si les pensées s'y embrouillent un peu.--Nous ne parlerons
-pas politique; tu ne lis pas le journal (chose que je me permets), et
-tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire. Je te dirai seulement
-que le pape est fort tourmenté pour l'instant, et je t'engage à lire
-quelquefois le _Siècle_, car le moment est très curieux. Que te
-dirai-je pour achever joyeusement cette missive? Te donnerai-je du
-courage pour monter à l'assaut du rempart? Ou bien te parlerai-je
-peinture et dessin? Maudit rempart, maudite peinture! L'un est à
-l'épreuve du canon, l'autre est accablée du veto paternel. Quand tu
-t'élances vers le mur, ta timidité te crie: «Tu n'iras pas plus loin!»
-Quand tu prends tes pinceaux: «Enfant, enfant, te dit ton père, songes
-à l'avenir. On meurt avec du génie, et l'on mange avec de l'argent!»
-Hélas! hélas! mon pauvre Cézanne, la vie est une boule qui ne roule pas
-toujours où la main voudrait la pousser.
-
-Je te serre la main. Mes respects à tes parents. Le bonjour à Baille,
-s'il est encore à Aix. _Écris-moi souvent._
-
-
- Ton ami,
-
- É. ZOLA.
-
-
-J'oubliais de te souhaiter la bonne année; cela est si bête que je
-rougis en l'écrivant. Mais c'est un usage; ainsi donc: Bonne année!
-bonne année! bonne année!
-
-Puisque tu as traduit la seconde églogue de Virgile pourquoi ne me
-l'envoies-tu pas? Dieu merci, je ne suis pas une jeune fille, et ne me
-scandaliserai pas.
-
-Je n'ai pas encore vu Villevieille. Je lui donnerai tous tes bonjours à
-la fois. Si tu vois Houchard, prie-le donc de m'écrire et serre-lui la
-main.
-
-
-
- XXVIII
-
-
- Paris, 5 janvier 1860.
-
- Mon cher Cézanne.
-
-
-J'ai reçu ta lettre. J'ai fumé une pipe--je possède depuis le jour de
-l'an une belle pipe en cumer que je culotte magnifiquement--et j'ai vu
-voltiger dans la fumée du tabac mille pensées que je te communique sur
-le champ, croyant te distraire.
-
-Tu me demandes de te parler de mes maîtresses, mes amours sont en rêve.
-Mes folies sont d'allumer mon feu, le matin, de fumer ma pipe et de
-penser à ce que j'ai fait et à ce que je ferai. Tu vois qu'elles ne
-sont pas bien coûteuses et que je n'y perdrai pas la santé. Je n'ai pas
-encore vu Villevieille; à la première occasion je ferai la commission
-du passe-partout. Quant à Catherine, ma mère doit lui écrire très
-prochainement.
-
-Tu as lu, dis-tu, mon feuilleton. J'ai bien peur qu'on ne l'ait pas
-plus compris que _Mon follet_. La pauvre Sylphide amoureuse, comme
-on a dû lui arracher ses belles ailes et sa couronne! On a dû n'y
-voir qu'une fée vulgaire, et je me l'étais représentée si belle et si
-riante. Pour moi, c'étaient les âmes des deux amants réunies en une
-seule et chantant cet hymne de l'Amour que la terre chante depuis six
-mille ans. Hélas! j'ai bien peur qu'on ne l'ait pas comprise.
-
-Tu dois savoir que je ne suis rien moins qu'un favori de la Fortune, et
-depuis quelque temps il me peine de me voir, moi, grand garçon de vingt
-ans, à la charge de ma famille. Aussi suis-je décidé à faire quelque
-chose, à gagner le pain que je mange. Je pense entrer dans quinze jours
-au plus dans l'administration des Docks. Toi qui me connais, qui sais
-combien j'aime ma liberté, tu comprendras que je dois bien me forcer
-pour m'y résoudre. Mais je croirais commettre une méchante action en
-n'agissant pas ainsi. J'aurai encore beaucoup de temps à moi et je
-pourrai me livrer alors aux occupations qui me plaisent. Je suis loin
-d'abandonner la littérature--on abandonne difficilement ses rêves,--et
-je tâcherai de remplir le moins longtemps possible un emploi qui me
-pèsera sans nul doute. Je te l'ai déjà dit dans ma dernière lettre,
-la vie est une boule qui ne roule pas toujours où la main voudrait la
-pousser, et crois que je ne quitte pas avec plaisir mes livres et mes
-papiers pour aller m'asseoir sur une chaise et griffonner de méchantes
-copies. Mais je serai toujours le même, je serai toujours le poète qui
-divague, le Zola qui est ton ami. Après avoir secoué à ma porte la
-poussière du bureau, je reprendrai la plume pour continuer mon poème
-interrompu ou ta lettre commencée. C'est une nécessité, et je m'y
-conforme en y apportant mes petits changements.
-
-Je lis cette phrase dans un des derniers feuilletons de Gaut:
-«_Lorsque la chaleur des estomacs repus eut fait monter le vermillon
-de la satisfaction à tous les visages..._» Qu'en dis-tu? Jamais les
-précieuses n'ont inventé quelque chose de mieux. C'est faux, tiraillé,
-d'un goût atroce.
-
-Tu vois, mon cher ami, que je t'ai répondu longuement. Et encore je
-n'ai pas tout dit, et assez bien dit ce que je voulais dire. N'importe,
-je désire que cela t'ait distrait un instant.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- É. ZOLA.
-
-
-
- XXIX
-
-
- Paris, 16 janvier 1860.
-
- Mon cher Cézanne,
-
-
-Me trouvant à la tête de l'énorme somme de vingt centimes, et ne
-sachant à quoi l'employer dignement, j'ai pensé que c'était tout juste
-ce qu'il fallait pour causer un peu avec toi. Je vais remplir mes
-quatre pages et comme Dieu, après avoir enfanté le monde, je me dirai:
-C'est bon!
-
-Je lis Dante et voici la phrase que j'ai trouvée dans le chant V de
-l'Enfer: _L'amour qui ne fait grâce d'aimer à nul être aimé_, etc...
-Et je me suis dit que Dieu veuille que le grand poète ait raison.
-Je connais de par le monde un excellent garçon qui aime bien, et je
-voudrais que l'amour ne fasse pas grâce à la femme qu'il aime; ce
-serait grande joie dans le cœur de ce cher ami; et au moins, quand
-la Mort étendrait vers lui ses griffes sèches: «Je ne te crains pas,
-pourrait-il lui dire, j'ai connu l'amour, je puis mourir». Et comme
-Victor Hugo, il s'écrierait:
-
- Je puis maintenant dire aux rapides années:
- --Passez, passez toujours! je n'ai plus à vieillir?
- Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;
- J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Dernièrement, j'ai découvert chez une de mes connaissances une vieille
-gravure enfumée. Je la trouvais délicieuse et je ne m'étonnai pas de
-mon admiration lorsque je la vis signée du nom de Greuze. C'est une
-jeune paysanne, grande et de rare beauté de formes: on dirait une
-déesse de l'Olympe, mais d'une expression si simple et si gracieuse
-que sa beauté se change presque en gentillesse. On ne sait trop ce
-que l'on doit le plus admirer, ou de sa figure mutine, ou de ses bras
-magnifiques; quand on les regarde, on se sent pris d'un sentiment de
-tendresse et d'admiration. Je me connais fort peu en dessin, je ne sais
-si la gravure est bonne, mais je sais qu'elle me plaît. D'ailleurs,
-Greuze a toujours été mon favori, et je suis resté longtemps devant
-cette eau-forte, me promettant d'aimer l'original, si un tel portrait,
-sans doute un rêve de l'auteur, peut en avoir un.
-
-Connais-tu Ronsard? non, sans doute. Eh bien, voici des vers de ce
-poète:
-
- Mignonne, allons voir si la rose
- Qui ce matin avait desclose
- Sa robe de pourpre au soleil,
- A point perdu, cette vesprée,
- Les plis de sa robe pourprée
- Et son teint au vôtre pareil.
-
-Et dire que monsieur Despréaux a eu l'audace de critiquer un homme
-capable d'écrire de telles choses. Boileau! un eunuque! un poète qui ne
-voit dans un vers qu'une césure et qu'une rime. Comme l'a dit si bien
-Alfred de Musset, l'auteur du _Lutrin_, au lieu du nectar des poètes du
-moyen âge, ne versait à ses lecteurs que de la _tisane à la glace_.
-
-Paris est triste à l'œil comme une duègne rechignée, comme un tableau
-du divin Chaillan, l'immortel inventeur d'un immortel engrais. Le
-sol est couvert de boue, le ciel de nuages, les maisons d'un vilain
-badigeon, les femmes de fards de toutes les couleurs. Ici, avant le
-visage, il y a toujours un masque. Et lorsque vous avez démasqué
-un objet, il n'est pas sûr que ce que vous apercevez soit l'objet
-lui-même, c'est peut-être un second masque.--Bon Dieu, dans quelles
-phrases je m'embarque! Je voulais te dire tout simplement qu'il fait
-mauvais temps, et me voici en plein carnaval.
-
-Je suis triste comme le temps: donc, en raisonnant comme un portrait du
-sublime Chaillan, le sublime auteur de ton sublime portrait. Las! te
-souviens-tu de cette teinte jaune qui décolorait tes joues, de cette
-teinte grise qui passait sur ton front pareille au gris nuage que les
-romanciers, lorsqu'ils sont gris, mettent sur le front de leurs gris
-héros. Las! te souviens-tu de toutes ces belles choses qui ornaient la
-chambre dudit Chaillan et qui, roses, ont vécu ce que vivent les roses.
-Heureux coquin, il t'a fait ton portrait, ce grand artiste; avec de
-bonnes couleurs encore ... et sans payer!
-
-Je suis donc triste, et je ris du bout des lèvres. Oh! si Jupiter,
-Hésus. Dieu, le grand Tout, quel que soit son nom, me donnait un moment
-sa puissance! Comme ce pauvre Monde serait joyeux! Je rappellerais
-sur la terre l'ancienne gaieté gauloise. J'agrandirais les litres
-et les bouteilles, je ferais des cigares très longs et des pipes
-très profondes. Le tabac et le vermouth se donneraient pour rien, la
-jeunesse serait reine, et pour que tout ce monde soit roi, j'abolirais
-la vieillesse. Je dirais aux pauvres mortels: «Dansez, mes amis, la vie
-est courte et l'on ne danse plus dans le cercueil. Puisque la branche
-se penche vers vous, cueillez le fruit; arrière les grandeurs, arrière
-les jaloux, arrière les prosaïques; et buvons frais, morbleu!» Et ces
-malheureux amants, comme je les caresserais, comme je les favoriserais!
-J'agrandirais les bocages, le gazon pousserait plus vert, les arbres
-plus touffus. Celui qui n'aimerait pas serait condamné à mort, et une
-fleur serait portée par les plus fidèles. Chacun trouverait sa chacune;
-et il naîtrait autant d'hommes que de femmes, et chaque couple futur
-naîtrait avec un même signe qui leur permettrait de se reconnaître dans
-la foule. Et je leur dirais, à nos chers amoureux, ce qu'Amoureuse
-disait à Odette. Je signalerais ma divinité par un acte de justice. Je
-me chercherais une compagne, puis j'abdiquerais pour aller nous perdre,
-les pieds dans les fleurs et le front au soleil.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- É. ZOLA.
-
-
-Je ne sais trop ce que je viens d'écrire.--Écris-moi, et divague le
-plus possible.
-
-
-
- XXX
-
-
- Paris, 9 février 1860.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Je suis triste, bien triste, depuis quelques jours et je t'écris pour
-me distraire.
-
-Je suis abattu, incapable d'écrire deux mots, incapable même de
-marcher. Je pense à l'avenir et je le vois si noir, si noir, que
-je recule épouvanté. Pas de fortune, pas de métier, rien que du
-découragement. Personne sur qui m'appuyer, pas de femme, pas d'ami près
-moi. Partout l'indifférence ou le mépris. Voilà ce qui se présente à
-mes yeux lorsque je les porte à l'horizon, voilà ce qui me rend si
-chagrin. Je doute de tout, de moi-même le premier. Il est des journées
-où je me crois sans intelligence, où je me demande ce que je vaux pour
-avoir fait des rêves si orgueilleux. Je n'ai pas achevé mes études, je
-ne sais même pas parler en bon français; j'ignore tout. Mon éducation
-du collège ne peut me servir à rien: un peu de théorie, aucune
-pratique. Que faire alors? et mon esprit balance, et me voilà triste
-jusqu'au soir.--La réalité me presse et cependant je rêve encore. Si je
-n'avais pas ma famille, si je possédais une modique somme à dépenser
-par jour, je me retirerais dans un bastidon, et j'y vivrais en ermite.
-Le monde n'est pas mon affaire; j'y ferai triste figure, si j'y vais
-quelque jour. D'autre part, je ne deviendrai jamais millionnaire,
-l'argent n'est pas mon élément. Aussi je ne désire que la tranquillité
-et une modeste aisance. Mais c'est un rêve, je ne vois devant moi que
-luttes, ou plutôt je ne vois rien distinctement. Je ne sais où je vais
-et je ne pose mon pied qu'avec frayeur, sachant que la route que j'ai à
-parcourir est bordée de précipices. Et encore, je le répète, si j'avais
-quelque joie qui vint me donner du cœur; si, lorsque je suis trop
-triste, je savais où aller m'égayer. Depuis que je suis à Paris, je
-n'ai pas eu une minute de bonheur; je n'y vois personne et je reste au
-coin de mon feu avec mes tristes pensées et quelquefois avec mes beaux
-rêves. Parfois cependant je suis gai, c'est lorsque je pense à toi et
-à Baille. Je m'estime heureux d'avoir découvert dans la foule deux
-cœurs qui aient compris le mien. Je me dis que, quelles que soient nos
-positions, nous conserverons les mêmes sentiments; et cela me soulage.
-Je me vois entouré d'êtres si insignifiants, si prosaïques, que j'ai
-plaisir à te connaître, toi qui n'est pas de notre siècle, toi qui
-inventerais l'amour, si ce n'était pas une bien vieille invention, non
-encore revue ni perfectionnée. J'ai comme une certaine gloire à t'avoir
-compris, à te juger ce que tu vaux. Laissons donc les méchants et les
-jaloux: la majorité des humains étant stupide, les rieurs ne seront
-pas de notre côté; mais qu'importe! si tu éprouves autant de plaisir
-à me serrer la main que moi à serrer la tienne.--Voici deux pages et
-demie de noircies et je ne t'ai encore rien dit de ce que je désirais,
-je ne t'ai pas expliqué pourquoi je suis triste. C'est ce que j'ignore
-moi-même, et je me contenterai d'ajouter que peut-être je me désespère
-ainsi parce que je n'ai personne pour me consoler.
-
-Voici le carnaval qui finit, hâte-toi de faire des folies pour me
-les raconter. On ne s'amuse plus; la reine Bacchanale a abdiqué en
-faveur du roi Ennui. On a retiré les battants des grelots et crevé
-les tambours de basque. Hâte-toi de faire des folies.--Sans doute
-Baille viendra te voir le mardi gras. Tâchez de casser les pots, les
-bouteilles et les verres vides. Inventez quelque bon tour qui me fasse
-rire.
-
-Écris-moi souvent et parle-moi souvent de toi.--Mes respects à tes
-parents.
-
-
- Je te serre la main.--Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XXXI
-
-
- Paris, 3 mars 1860.
-
- Mon cher Paul,
-
-
-Je ne sais, j'ai de mauvais pressentiments sur ton voyage, j'entends
-sur les dates plus ou moins prochaines de ton arrivée. T'avoir auprès
-de moi, babiller tous deux, comme autrefois, la pipe aux dents et le
-verre à la main, me paraît une chose tellement merveilleuse, tellement
-impossible, qu'il est des moments où je me demande si je ne m'abuse
-pas, et si ce beau rêve doit bien se réaliser. On est si souvent
-abusé dans ses espérances que la réalisation d'une d'elles vous
-étonne et qu'on ne la déclare possible que devant la certitude des
-faits.--J'ignore de quel côté soufflera l'ouragan, mais je sens comme
-une tempête sur ma tête. Tu as combattu deux ans pour en arriver au
-point où tu en es; il me semble qu'après tant d'efforts la victoire
-ne peut te rester complète sans quelques nouveaux combats. Ainsi
-voici le sieur Gilbert qui tâte tes intentions, qui te conseille de
-rester à Aix; maître qui voit sans doute avec regret un élève lui
-échapper. D'autre part, ton père parle de s'informer, de consulter le
-susdit Gilbert, conciliabule d'où résulterait inévitablement le renvoi
-de ton voyage au mois d'août. Tout cela me donne des frissons, je
-tremble de recevoir une lettre de ta part où, avec maintes doléances,
-tu m'annonces un changement de date. Je suis tellement habitué à
-considérer la dernière semaine de mars comme la fin de mon ennui,
-qu'il me serait très pénible, n'ayant fait provision de patience que
-jusque-là, de me trouver seul à cette époque. Enfin, suivons la grande
-maxime: laissons couler l'eau; et nous verrons ce que le cours des
-événements nous apportera de bon ou de mauvais. S'il est dangereux
-de trop espérer, rien n'est sot comme de désespérer de tout; dans le
-premier cas, on ne risque que sa gaieté future, tandis que dans le
-second on s'attriste même sans cause.
-
-Tu me fais une question singulière. Certainement qu'ici, comme partout
-ailleurs, on peut travailler, la volonté y étant. Paris t'offre, en
-outre, un avantage que tu ne saurais trouver autre part, celui des
-musées où tu peux étudier d'après les maîtres, depuis onze heures
-jusqu'à quatre heures. Voici comment tu pourras diviser ton temps. De
-six à onze tu iras dans un atelier peindre d'après le modèle vivant; tu
-déjeuneras, puis, de midi à quatre, tu copieras, soit au Louvre, soit
-au Luxembourg, le chef-d'œuvre qui te plaira. Ce qui fera neuf heures
-de travail; je crois que cela suffit et que tu ne peux tarder, avec un
-tel régime, de bien faire. Tu vois qu'il nous restera toute la soirée
-de libre et que nous pourrons l'employer comme bon nous semblera, et
-sans porter aucun préjudice à nos études. Puis, le dimanche, nous
-prendrons notre volée et nous irons à quelques lieues de Paris; les
-sites sont charmants et, si le cœur t'en dit, tu jetteras sur un
-bout de toile les arbres sous lesquels nous aurons déjeuné. Je fais
-chaque jour des rêves charmants que je veux réaliser lorsque tu seras
-ici: le travail poétique, tel que nous l'aimons. Je suis paresseux
-pour les travaux de brute, pour les occupations qui n'occupent que
-le corps et étouffent l'intelligence. Mais l'art, qui occupe l'âme,
-me ravit, et c'est souvent lorsque je suis couché nonchalamment que
-je travaille le plus. Il y a, une foule de gens qui ne comprennent
-pas cela, et ce n'est pas moi qui me chargerai de le leur faire
-comprendre.--D'ailleurs, nous ne sommes plus des gamins, il nous faut
-songer à l'avenir. Travaillons, travaillons: c'est l'unique moyen
-d'arriver.
-
-Quant à la question pécuniaire, il est un fait que 125 francs par mois
-ne le permettront pas un grand luxe. Je veux te faire le calcul de ce
-que tu pourras dépenser. Une chambre de 20 francs par mois; un déjeuner
-de 18 sous et un dîner de 22 sous, ce qui fait 2 francs par jour, ou 60
-francs par mois; en ajoutant les 20 francs de chambre, soit 80 francs
-par mois. Tu as ensuite ton atelier à payer; celui de Suisse, un des
-moins chers, est, je crois, de 10 francs; de plus, je mets 10 francs de
-toiles, pinceaux, couleurs; cela fait 100 francs. Il te restera donc
-25 francs pour ton blanchissage, la lumière, les mille petits besoins
-qui se présentent, ton tabac, tes menus plaisirs: tu vois que tu auras
-juste pour te suffire, et je t'assure que je n'exagère rien, que je
-diminue plutôt. D'ailleurs, ce sera là une très bonne école pour toi;
-tu apprendras ce que vaut l'argent et comme quoi un homme d'esprit doit
-toujours se tirer d'affaire. Je le répète, pour ne pas te décourager,
-tu peux te suffire.--Je te conseille de faire à ton père le calcul
-ci-dessus; peut-être la triste réalité des chiffres lui fera-t-elle
-un peu plus délier sa bourse.--D'autre part, tu pourras te créer ici
-quelques ressources par toi-même. Les études faites dans les ateliers,
-surtout les copies prises au Louvre se vendent très bien; et quand tu
-n'en ferais qu'une par mois, cela grossirait gentiment la somme pour
-les menus plaisirs. Le tout est de trouver un marchand, ce qui n'est
-qu'une question de recherche.--Viens hardiment, une fois le pain et le
-vin assurés, on peut, sans péril, se livrer aux arts.
-
-Voici bien de la prose, bien des détails matériels; comme elle
-te concerne et que de plus elle est utile, j'espère que tu me la
-pardonneras. Ce diable de corps est gênant parfois, on le traîne
-partout, et partout il a des exigences terribles. Il a faim, il a
-froid, que sais-je? et toujours l'âme qui voudrait parler et qui à son
-tour est obligée de se taire et de rester comme si elle n'était pas,
-pour que ce tyran se satisfasse. Heureusement qu'on trouve un certain
-plaisir dans le contentement de ses appétits.
-
-Réponds-moi au moins avant le 15, pour me rassurer et me dire les
-nouveaux incidents qui peuvent se présenter. En tout cas, je compte
-que tu m'écriras la veille de ton départ, le jour et l'heure de ton
-arrivée. J'irai t'attendre à la gare et t'emmènerai sur-le-champ
-déjeuner en ma docte compagnie.--Je t'écrirai d'ici là.--Baille m'a
-écrit. Si tu le vois avant de partir, fais-lui promettre de venir nous
-retrouver au mois de septembre.
-
-Je te serre la main, mes respects à tes parents.
-
-
- Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XXXII
-
-
- 25 mars 1860.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Nous parlons souvent poésie dans nos lettres, mais les mots sculpture
-et peinture ne s'y montrent que rarement, pour ne pas dire jamais.
-C'est un grave oubli, presque un crime; et je veux tâcher de le réparer
-aujourd'hui.
-
-On vient de débarrasser de ses toiles la fontaine de Jean Goujon, que
-l'on était en train de réparer. Elle est située sur l'emplacement qui
-s'appelait jadis _la Cour des Miracles_, et entourée d'un délicieux
-petit jardin.--ce qui, entre parenthèses, montre la versatilité des
-choses terrestres. Cette fontaine genre Renaissance affecte une forme
-carrée; elle est surmontée d'un dôme et percée de quatre ouvertures à
-plein cintre, une pour chaque face. De chaque côté de ces ouvertures
-se trouve un bas-relief fort étroit et fort long, ce qui fait deux
-bas-reliefs par face, soit huit pour tout le monument. Chacun d'eux
-représente une naïade, ainsi que l'indique une plaque de marbre noir
-portant ces mots: _Fontinx nymphus_. Et je t'assure que ce sont de
-charmantes déesses, gracieuses, souriantes, tout comme j'en désirerais
-pour m'égayer dans mes moments d'ennui. D'ailleurs, tu connais le
-genre de Jean Goujon: tu dois te rappeler ces deux baigneuses qui sont
-dues à son ciseau et que je dessinais si maladroitement un jour chez
-Villevieille. De plus, au-dessus des pleins cintres sont encore des
-bas-reliefs, de petits Amours tenant des banderoles. Même grâce, même
-finesse de lignes, même charme dans l'ensemble. Enfin, l'eau tombe en
-nappe de bassin en bassin.--Je te parle de cette fontaine, parce que
-je me suis oublié une grande heure à la contempler; qui plus est, je
-me dérange souvent de ma route pour aller lui jeter un regard d'amour.
-C'est que je ne puis t'exprimer, dans ma froide description, toute son
-élégance, toute sa gracieuse simplicité! Aussi une de nos premières
-courses, lorsque tu viendras ici, sera d'aller voir l'objet de mon
-admiration.
-
-L'autre jour, en me promenant sur les quais, j'ai découvert des
-gravures de Rembrandt fort risquées. Comme dit Rabelais, j'y vis
-derrière je ne sais quel buisson, je ne sais quels gens, faisant je
-ne sais quoi, et, je ne sais comment, aiguisant je ne sais quels
-ferrements, qu'ils avaient je ne sais où, et je ne sais en quelle
-manière.--Les extrêmes se touchent; tout à côté étaient suspendues des
-gravures d'après Ary Scheffer: _Françoise de Rimini_, la _Béatrix_ du
-Dante, etc.
-
-Je ne sais si tu connais Ary Scheffer, ce peintre de génie mort
-l'année dernière: à Paris, ce serait un crime de répondre non, mais en
-province, ce n'est qu'une grosse ignorance. Scheffer était un amant
-passionné de l'idéal, tous ses types sont purs, aériens, presque
-diaphanes. Il était poète dans toute l'acception du mot, ne peignant
-presque pas le réel, abordant les sujets les plus sublimes, les plus
-délirants. Veux-tu rien de plus poétique, d'une poésie étrange et
-navrante, que sa _Françoise de Rimini?_ Tu connais l'épisode de _la
-Divine Comédie:_ Françoise et son amant Paolo sont punis de leur luxure
-en Enfer par un vent terrible qui toujours les emporte, enlacés, qui
-toujours les fait tournoyer dans l'espace sombre. Quel magnifique
-sujet! mais aussi quel écueil! comment rendre cet embrassement
-suprême? ces deux âmes qui restent même unies pour souffrir les peines
-éternelles! quelle expression donner à ces physionomies où la douleur
-n'a pas effacé l'amour? Tâche de te procurer la gravure et tu verras
-que le peintre est sorti victorieux de la lutte; je renonce à te la
-décrire, j'y perdrais du papier sans seulement t'en donner une idée.
-
-Scheffer, le spiritualiste, me fait penser aux réalistes. Je n'ai
-jamais bien compris ces messieurs. Je prends le sujet le plus réaliste
-du monde, une cour de ferme. Du fumier, des canards barbotant dans un
-ruisseau, un figuier à droite, etc., etc. Voilà bien un tableau qui
-semble dénué de toute poésie. Mais qu'il vienne un rayon de soleil qui
-fasse scintiller la paille jaune d'or, miroiter les flaques d'eau,
-qui glisse dans les feuilles de l'arbre, s'y brise, en ressorte en
-gerbes de lumière; que, de plus, on fasse passer dans le fond une
-leste fillette, une de ces paysannes de Greuze, jetant du grain à tout
-son petit monde de volailles: dès ce moment, ce tableau n'aura-t-il
-pas, lui aussi, sa poésie; ne s'arrêtera-t-on pas charmé, pensant à
-cette ferme où l'on a bu de si bon lait, un jour que la chaleur était
-accablante? Que voulez-vous donc dire avec ce mot de réaliste? Vous
-vous vantez de ne peindre que des sujets dénués de poésie! Mais chaque
-chose a la sienne, le fumier comme les fleurs. Serait-ce parce que vous
-prétendez imiter la nature servilement? mais alors, puisque vous criez
-tant après la poésie, c'est dire que la nature est prosaïque. Et vous
-en avez menti.--C'est pour toi, que je dis cela, monsieur mon ami,
-monsieur le grand peintre futur. C'est pour te dire que l'art est un,
-que spiritualiste, réaliste ne sont que des mots, que la poésie est une
-grande chose et que hors la poésie il n'y a pas de salut.
-
-J'ai fait un rêve, l'autre jour.--J'avais écrit un beau livre, un livre
-sublime que tu avais illustré de belles, de sublimes gravures. Nos deux
-noms en lettres d'or brillaient, unis sur le premier feuillet, et, dans
-cette fraternité du génie, passaient inséparables à la postérité. Ce
-n'est encore qu'un rêve malheureusement.
-
-Morale et conclusion de ces quatre pages.--Tu dois contenter ton père
-en faisant ton droit le plus assidûment possible. Mais tu dois aussi
-travailler le dessin fort et ferme--_unguibus et rostro_--pour devenir
-un Jean Goujon, un Ary Scheffer, pour ne pas être un réaliste, enfin
-pour pouvoir illustrer certain volume qui me trotte dans le cerveau.
-
-Tu me demandes la suite de _la Mascarade_. Je ne puis contenter ton
-désir, par la simple raison que, jusqu'à présent, cette suite n'existe
-pas. Le fragment que je t'ai envoyé fut fait en janvier, puis je ne
-sais ce qui me passa par la tête, j'abandonnai complètement cette pièce
-pour me mettre à écrire un petit proverbe en vers que je viens de
-terminer: quelque chose comme neuf cents alexandrins. Il est possible
-que je continue maintenant les faits et gestes du jeune et mélancolique
-Hermann; en tous cas, dès qu'il existera une suite quelconque, je te
-l'expédierai.
-
-Quant aux excuses que tu me fais, soit pour l'envoi des gravures, soit
-pour le prétendu ennui que tu me donnes par tes lettres, j'oserai dire
-que c'est du dernier mauvais goût. Tu ne penses pas ce que tu avances,
-et cela me console. Je ne me plains que d'une chose, c'est que tes
-épîtres ne soient pas plus longues, plus détaillées. Je les attends
-avec impatience, elles me donnent de la joie pour un jour. Et tu le
-sais: ainsi donc plus d'excuses.--J'aimerais mieux ne pas fumer, ne pas
-boire que de cesser de correspondre avec toi.
-
-Tu m'écris ensuite que tu es bien triste: je te répondrai que je suis
-bien triste, bien triste. C'est le vent du siècle qui a passé sur nos
-têtes, nous ne devons en accuser personne, pas même nous; la faute
-en est au temps dans lequel nous vivons. Puis tu ajoutes que: si je
-t'ai compris, tu ne te comprends pas. Je ne sais ce que tu entends
-par ce mot _compris_. Pour moi, voici ce qu'il en est: j'ai reconnu
-chez toi une grande bonté de cœur, une grande imagination, les deux
-premières qualités devant lesquelles je m'incline. Et cela m'a suffi;
-dès ce moment je t'ai compris, je t'ai jugé. Quelles que soient tes
-défaillances, quels que soient tes errements, tu seras toujours le même
-pour moi. Il n'y a que la pierre qui ne change pas, qui ne sorte pas
-de sa nature de pierre. Mais l'homme est tout un monde; qui voudrait
-analyser les sentiments d'un seul pendant un jour, succomberait à
-l'œuvre. L'homme est incompréhensible, dès qu'on veut le connaître
-jusque dans ses plus légères pensées. Mais à moi, que m'importent
-tes contradictions appareilles. Je t'ai jugé bon et poète, et je le
-répéterai toujours: «Je t'ai compris.»
-
-Mais foin de la tristesse! Terminons par un éclat de rire. Nous
-boirons, nous fumerons, nous chanterons au mois d'août. La paresse
-est une belle chose, on n'en meurt pas plus vite. Puisque la vie est
-mauvaise et courte, allons nous étendre au soleil, babiller, nous
-moquer des sots, et attendre que la mort passe et nous emporte, tout
-aussi poliment que notre voisin qui a passé sa vie à l'ombre, sans
-parler, vivant comme un ours, afin d'amasser un peu d'or.
-
-Je te serre la main.
-
-
- Ton ami,
-
- É. ZOLA.
-
-
-
- XXXIII
-
-
- Paris, 16 avril 1860.
-
- Mon cher Cézanne,
-
-
-J'ai vu Villevieille, le lundi de Pâques. Le paresseux était mollement
-couché, sous le futile prétexte qu'il était malade. Malade! vraiment
-oui. Jamais chanoine, jamais chantre, jamais bedeau, jamais enfant de
-chœur, ne fut plus gras, plus vermeil, plus joufflu, plus luisant de
-graisse. N'importe, il restait au lit. J'ai longtemps causé avec lui,
-nous avons parlé de Chaillan, de toi, etc. Je n'ai pas vu son atelier,
-où d'ailleurs, m'a-t-il dit, aucune toile n'était ébauchée. Je dois
-prochainement retourner chez lui, un de ces soirs, pour prendre le thé.
-
-Sa femme est toute mignonne, toute blanche et rose, c'est presque une
-enfant. Il me semble que je vivrais comme un ange avec cette petite
-fille. Réellement, il ne la flattait pas, quand il disait qu'elle était
-adorable: visage spirituel, un peu chiffonné, petite bouche, petit
-pied, enfin délicieuse.--Bon Dieu! qu'ils ont tort de ne pas s'aimer
-toujours, de se disputer même parfois.
-
-Je pense à notre mariage, à nous. Qui sait si le sort nous garde un
-bon lot. Sera-t-elle belle, sera-t-elle laide? Sera-t-elle bonne,
-sera-t-elle méchante? Bonté et beauté ne vont pas toujours ensemble,
-hélas! Espérons pourtant que nous aurons de la chance et dans le
-matériel et dans le spirituel.--Car, tout bien pesé, tout bien
-considéré, je crois que le bonheur est dans le mariage comme ailleurs.
-On dit que c'est une loterie; je n'en crois rien. Le hasard a bon dos,
-et dès que l'homme fait une faute, il la met sur le dos du hasard, qui
-n'en peut mais. Je croirais plutôt qu'il n'y a là que de bons numéros;
-quant aux mauvais, c'est l'homme qui les fait lui-même. Je m'explique:
-dans toute femme, il y a l'étoffe d'une bonne épouse, c'est au mari à
-disposer de cette étoffe le mieux possible. Tel maître, tel valet; tel
-mari, telle épouse.--L'éducation de la jeune fille est si différente
-de celle du jeune homme, qu'à la sortie des écoles, même entre frère
-et sœur, il n'y a plus aucun lien, aucune parenté d'idée. Ce sera
-bien pire entre deux étrangers, entre deux époux. Le mari a donc une
-grande tâche, celle de la nouvelle éducation de la femme; ce n'est pas
-tout de coucher ensemble pour être mariés, il faut encore penser de
-même: sinon, les époux ne peuvent manquer tôt ou tard de faire mauvais
-ménage.--Voilà pourquoi l'éducation des filles me paraît si imparfaite.
-Elles arrivent dans le monde ignorantes, bien plus, ne sachant que des
-choses qu'il leur faut oublier.--Je patauge d'une belle manière, je
-crois.
-
-Ma nouvelle vie est assez monotone. Je vais à neuf heures au bureau,
-j'enregistre jusqu'à quatre heures des déclarations de douanes, je
-transcris la correspondance, etc., etc.; ou mieux, je lis mon journal,
-je bâille, je me promène de long en large, etc., etc. Triste en vérité.
-Mais dès que je sors, je me secoue comme un oiseau mouillé, j'allume ma
-bouffarde, je respire, je vis. Je roule dans ma tête de longs poèmes,
-de longs drames, de longs romans; j'attends l'été pour donner carrière
-à ma verve. Vertu Dieu! je veux publier un livre de poésies et te le
-dédier.
-
-Vois l'utilité de la transaction. Je puis te remercier de ton envoi
-littéraire:--_Un Trésor de belle-mère_--sans commettre des phrases
-heurtées. Tout le monde doit avoir un avis et je vais te dire le mien
-sur cette comédie. Tu l'as sans doute vu jouer, tu l'as peut-être
-lue. Dans le premier cas, la mise en scène, la lumière, le jeu des
-acteurs, peuvent t'avoir égaré; mais dans le second, je crois que
-tu as été de mon avis: que tu as trouvé cette pièce fort médiocre.
-Comme comédie, elle ne vaut rien; pas de caractère soutenu, pas même
-de caractère dessiné. Comme vers, j'en dirais presque autant; à part
-quelques alexandrins assez comiques, le reste ressemble à de la prose
-endimanchée.--Un auteur, quelque révolutionnaire qu'il soit, a toujours
-un but. M. Muscadel ne semble pas en avoir; il n'y a pas d'exposition,
-pas de nœud, pas de dénouement; ce sont des vers, puis des vers.
-Le public qui a applaudi cette bluette serait bien embarrassé pour
-en raconter le fond, car il n'y en a pas. Je le répète, les scènes
-se suivent sans avoir aucun lien entre elles, rien n'est observé,
-rien n'est amené à temps. On ne sait pas pourquoi la belle-mère est
-méchante, on ne sait pas pourquoi elle devient bonne. Les deux époux
-n'ont qu'une scène, où ils font de l'esprit assez plat. Ces deux rôles
-développés auraient sans doute eu du bon, mais tels qu'ils sont, ce
-sont de pâles ébauches. Quant à Valentin, l'âme de la pièce, celui
-qui a dû la faire réussir, son rôle est le rôle de tous les valets de
-vaudeville. Rien ne le lie avec les autres personnages, il ne sert pas
-à l'intrigue, intrigue qui, d'ailleurs, n'existe pas. Quant à la lettre
-qu'il écrit à sa maîtresse, c'est une ficelle qui n'en est pas même
-une, puisqu'elle n'amène rien.--Je ne nie pas le mérite de l'auteur, je
-nie le mérite de sa pièce, je proteste contre les comptes rendus que
-j'ai lus dans les journaux. Ce n'est pas un bon service à rendre à M.
-Muscadel, que de lui donner sans raison de l'encensoir par la figure.
-Et pour mon compte, si j'avais été rédacteur, je lui aurais dit: «Vous
-avez sans doute du talent, travaillez donc pour nous faire une comédie
-meilleure que celle que vous venez de nous donner».--Voilà bien du
-bavardage à propos d'un étranger; mais la littérature a toujours une
-petite place dans mes missives et j'ai cru bien faire en te donnant
-franchement mon avis sur une pièce que tu as sans doute jugée toi-même.
-Je serais heureux que nos deux jugements se rencontrent. Je n'en veux
-nullement à M. Muscadel, que je ne connais pas; ce n'est pas non plus
-une basse jalousie qui me conduit. J'ai lu la pièce avec la bonne
-volonté de la trouver excellente et je me contente de traduire le moins
-impoliment possible l'impression qu'elle m'a produite.
-
-Je me trompe en disant que l'auteur n'avait pas de but. J'ai cru lui
-en découvrir un; celui de peindre cette espèce de jalousie qu'éprouve
-une mère contre la femme qu'aime son fils. Elle croit que cette femme
-la vole, que l'amour doit lui appartenir tout entier, à elle qui l'a
-nourri, qui l'aime tant. On pourrait faire une charmante comédie avec
-cette donnée. Mais combien M. Muscadel a traité cela lourdement, si
-lourdement, que l'on se demande si le but de l'auteur était bien de
-peindre cet amour maternel luttant contre l'amour.
-
-J'ai reçu ta lettre.--Tu as raison de ne pas trop te plaindre du sort:
-car, après tout, comme tu le dis, avec deux amours au cœur, celui de
-la femme et celui du beau, on aurait grand tort de se désespérer. Le
-temps passe vite, même dans la solitude, lorsque vous peuplez cette
-solitude de fantômes chéris; et qu'est-ce être malheureux, sinon être
-seul. Ce n'est pas, il est vrai, le seul fléau qui sévit sur l'humaine
-race, mais de là, du manque de toute affection, découlent tous nos
-malheurs. Aussi, moi l'isolé, moi le dédaigné, je me cramponne à ton
-amitié en désespéré. Lorsque mon œil interroge l'horizon, il ne voit
-que brouillard, que vagues nuées, mais au moins il aperçoit encore
-ta figure dans un rayon de soleil. Et cela me console. Mon pauvre
-ami, si jamais mes pensées, mes actions te déplaisaient, dis-le moi
-franchement: je pourrais me défendre auprès de toi, raffermir ton
-amitié chancelante.
-
-Mais que dis-je là: ne sommes-nous pas maintenant liés, n'avons-nous
-pas même pensée? Notre amitié est bien solide encore: et ne prends
-ce que je viens de te dire que comme craintes exagérées d'un danger
-imaginaire.
-
-Tu m'envoies quelques vers où respire une sombre tristesse. La rapidité
-de la vie, la brièveté de la jeunesse, et la mort, là-bas, à l'horizon:
-voilà ce qui nous ferait trembler, si l'on y pensait quelques minutes.
-Mais n'est-ce pas un tableau plus sombre encore, lorsque dans le cours
-si précipité d'une existence, la jeunesse, ce printemps de la vie,
-manque entièrement, lorsqu'à l'âge de vingt ans, on n'a pas encore
-éprouvé le bonheur, qu'on voit avancer l'âge à grands pas et qu'on n'a
-pas même, pour égayer ces rudes jours d'hiver, les souvenirs des beaux
-jours d'été.--Et voilà ce qui m'attend.
-
-Tu me dis encore que quelquefois tu n'as pas le courage de m'écrire.
-Ne sois pas égoïste: tes joies comme tes douleurs m'appartiennent.
-Quand tu seras gai, égaye-moi; quand tu seras triste, assombris mon
-ciel sans crainte: une larme est quelquefois plus douce qu'un sourire.
-D'ailleurs, écris-moi tes pensées au jour le jour; dès qu'une nouvelle
-sensation naîtra dans ton âme, mets-la sur le papier. Puis, quand il y
-en aura quatre pages, expédie-les moi.
-
-Une autre phrase de ta lettre m'a aussi douloureusement impressionné.
-C'est celle-ci: «la peinture que j'aime, quoique je ne réussisse
-pas, etc., etc.» Toi! ne pas réussir, je crois que tu te trompes sur
-toi-même. Je te l'ai déjà dit pourtant: dans l'artiste il y a deux
-hommes, le poète et l'ouvrier. On naît poète, on devient ouvrier. Et
-toi qui as l'étincelle, qui possèdes ce qui ne s'acquiert pas, tu te
-plains; lorsque tu n'as pour réussir qu'à exercer tes doigts, qu'à
-devenir ouvrier.--Je ne quitterai pas ce sujet sans ajouter deux mots.
-Je te mettais dernièrement en garde contre le réalisme; aujourd'hui
-je veux te montrer un autre écueil, le commerce. Les réalistes font
-encore de l'art--à leur manière,--ils travaillent consciencieusement.
-Mais les commerçants, ceux qui peignent le matin pour le pain du soir,
-ceux-là rampent misérablement. Je te dis ceci non sans raison: tu vas
-travailler chez X***, tu copies ses tableaux, tu l'admires peut-être.
-Je crains pour toi ce chemin où tu t'engages, d'autant plus que celui
-que tu tâches peut-être d'imiter a de grandes qualités, qu'il emploie
-misérablement, mais qui n'en font pas moins paraître ses tableaux
-meilleurs qu'ils ne sont. C'est joli, c'est frais, c'est bien brossé;
-mais tout cela n'est qu'un tour de métier, et tu aurais tort de t'y
-arrêter. L'art est plus sublime que cela; l'art ne s'arrête pas aux
-plis d'une étoile, aux teintes rosées d'une vierge. Vois Rembrandt;
-avec un rayon de lumière, tous ses personnages, même les plus laids,
-deviennent poétiques. Aussi, je te le répète, X*** est un bon maître
-pour t'apprendre le métier; mais je doute que tu puisses apprendre
-autre chose dans ses tableaux.--Étant riche, tu songes sans doute à
-faire de l'art et non du commerce. Si je parlais à Chaillan, je lui
-dirais tout le contraire de ce que je viens de te dire.--Défie-toi
-donc d'une admiration exagérée pour ton compatriote; mets tes rêves,
-ces beaux rêves dorés, sur tes toiles, et tâche d'y faire passer cet
-amour idéal que tu portes en toi.--Surtout, et c'est là le gouffre,
-n'admire pas un tableau parce qu'il a été vite fait; en un mot, et pour
-conclusion, n'admire pas et n'imite pas un peintre de commerce.--Je
-reviendrai sur ce sujet.--Je heurte peut-être bien quelques-unes de tes
-idées. Dis-le moi franchement pour ne pas garder contre moi une rancune
-cachée, et par là même augmentant chaque jour.--Mes respects à tes
-parents.
-
-Je te serre la main.
-
-
- Ton ami,
-
- É. ZOLA.
-
-
-J'ai changé de demeure; adresse tes lettres rue Saint-Victor, n° 35.
-
-
-
-XXXIV
-
-
- 26 avril 1860, 7 _heures du matin._
-
- Mon bon vieux,
-
-
-Je ne cesserai de te répéter: ne crois pas que je sois devenu pédant.
-Chaque fois que je suis sur le point de te donner un conseil, j'hésite,
-je me demande si c'est bien là mon rôle, si tu ne te fatigueras pas
-de m'entendre toujours te crier: fais ceci, fais cela. J'ai peur que
-tu ne m'en veuilles, que mes pensées soient en contradiction avec les
-tiennes, partant que notre amitié en souffre. Que te dirai-je? je suis
-sans doute bien fou de penser ainsi au mal; mais je crains tant le plus
-léger nuage outre nous. Dis-moi, dis-moi sans cesse que tu reçois mes
-avis comme ceux d'un ami; que tu ne te fâches pas contre moi lorsqu'ils
-sont en désaccord avec ta manière de voir; que je n'en suis pas moins
-le joyeux, le rêveur, celui qui s'étend si volontiers sur l'herbe
-auprès de toi, la pipe à la bouche et le verre à la main.--L'amitié
-seule dicte mes paroles; je vis mieux avec toi en me mêlant un peu de
-tes affaires; je cause, je remplis mes lettres, je bâtis des châteaux
-en Espagne. Mais, pour Dieu! ne crois pas que je veuille te tracer
-une ligne de conduite; prends seulement, dans mes paroles, ce qui te
-conviendra, ce que tu trouveras bon, et ris du reste, sans seulement
-prendre la peine de le discuter.
-
-Et maintenant j'aborde plus hardiment le sujet peinture.
-
-Lorsque je vois un tableau, moi qui sais tout au plus distinguer le
-blanc du noir, il est évident que je ne puis me permettre de juger
-des coups de pinceau. Je me borne à dire si le sujet me plaît, si
-l'ensemble me fait rêver à quelque bonne et grande chose, si l'amour du
-beau respire dans la composition. En un mot, sans m'occuper du métier,
-je parle sur l'art, sur la pensée qui a présidé à l'œuvre. Et je pense
-agir sagement; rien ne me fait plus pitié que ces exclamations des
-soi-disant amateurs qui, ayant retenu quelques termes techniques dans
-les ateliers, viennent les débiter avec aplomb et comme des perroquets.
-Toi, au contraire, toi qui as compris combien il est difficile de
-placer selon sa fantaisie des couleurs sur une toile, je comprends qu'à
-la vue d'un tableau tu t'occupes beaucoup du métier, que tu t'extasies
-sur tel ou tel coup de pinceau, sur une couleur obtenue, etc., etc.
-Cela est naturel; l'idée, l'étincelle est en toi, tu cherches la
-forme que tu n'as pas, et tu l'admires de bonne foi partout où tu la
-rencontres. Mais prends garde; cette forme n'est pas tout, et, quelle
-que soit ton excuse, tu dois mettre l'idée avant elle. Je m'explique:
-un tableau ne doit pas être seulement pour toi des couleurs broyées,
-placées sur une toile; il ne te faut pas chercher constamment par quel
-procédé mécanique l'effet a été obtenu, quelle couleur a été employée;
-mais voir l'ensemble, te demander si l'œuvre est bien ce qu'elle
-doit être, si l'artiste est réellement un artiste. Il y a si peu de
-différence, aux yeux du vulgaire, entre une croûte et un chef-d'œuvre.
-Des deux côtés, c'est du blanc, du rouge, etc., des coups de brosse,
-une toile, un cadre. La différence n'est que dans ce quelque chose qui
-n'a pas de nom, et que la pensée, que le goût seul révèle. C'est ce
-quelque chose, ce sentiment artistique du peut-être, qu'il faut surtout
-découvrir et admirer. Puis, tu pourras chercher à connaître sa manière
-de procéder, tu pourras faire du métier. Mais, je le répète, qu'avant
-de descendre à fouiller ainsi le matériel, ces couleurs puantes, cette
-toile grossière, qu'avant tout tu te laisses emporter au ciel, par la
-sublime harmonie, par la grande pensée qui s'épand du chef-d'œuvre,
-et l'entoure comme d'une auréole divine.--Loin de moi la pensée de
-mépriser la forme. Ce serait sottise; car sans la forme on peut être
-grand peintre pour soi, mais non pour les autres. C'est elle qui fixe
-l'idée, et plus l'idée est grande, plus la forme doit être grande
-aussi. C'est par elle que le peintre est compris, apprécié; et cette
-appréciation n'est favorable qu'autant que la forme est excellente.
-Je me servirai d'une comparaison; si je voulais converser avec un
-Allemand, je ferais venir un interprète; mais si je n'ai pas d'Allemand
-avec qui parler, je n'ai que faire d'un interprète. L'interprète est
-la forme, l'Allemand la pensée; sans la forme je ne comprendrai jamais
-la pensée, mais je n'ai que faire de la forme si la pensée n'existe
-pas. C'est le dire que le métier est tout et n'est rien; qu'il faut
-absolument le savoir, mais qu'il ne faut pas perdre de vue que le
-sentiment artistique est aussi essentiel. En un mot, ce sont deux
-éléments qui s'annulent séparés, et qui réunis font un tout grandiose.
-
-D'ailleurs, je ne parle pas pour toi; si tu as du bon, comme je le
-crois fermement, tu n'as pas à établir ces distinctions que je viens
-de faire un peu puérilement. Chaque génie naît avec sa pensée et avec
-sa forme originale; ce sont choses qui ne peuvent se séparer sans
-entraîner une complète nullité, du moins apparente, chez l'homme.
-Cela se remarque surtout lorsque c'est la pensée qui règne seule; le
-pauvre grand homme est rangé alors dans le rang des incompris; son âme
-a beau rêver, elle ne peut se communiquer aux autres, il est ridicule
-et malheureux. Lorsque la forme seule existe, l'homme qui la possède
-sans posséder l'idée, réussit parfois et alors son exemple devient
-extrêmement dangereux. J'arrive enfin à la peinture de commerce, dont
-j'avais promis de te reparler; tout ce qui précède n'est qu'un long
-préambule et c'est ceci que je voulais te dire. Le peintre de commerce
-exclut l'idée, il fait trop vite pour faire quelque chose de bon comme
-art. C'est un métier, un moyen de donner du pain à ses enfants; rien
-de mieux. Mais c'est que ce diable de peintre, s'il n'a pas l'idée, a
-le plus souvent la forme pour lui; et, dès lors, son tableau est un
-véritable piège pour les commerçants. On est forcé d'avouer que c'est
-joli, et si l'on ne va pas plus loin, voilà qu'on se met à admirer une
-œuvre indigne, l'imiter peut-être. Je sais bien que ce ne sont que les
-imbéciles qui se laissent prendre; mais m'en voudras-tu si je me suis
-effrayé, même à tort, et si je l'ai dit en ami: «Prends garde! songe
-à l'art, à l'art sublime; ne considère pas que la forme, parce que la
-forme seule, c'est la peinture de commerce; considère l'idée, fais de
-beaux rêves; la forme viendra avec le travail et tout ce que tu feras
-sera beau, sera grand». Voilà ce _que_ je t'ai dit, voilà ce que je te
-répéterai toujours.
-
-Si tu n'es pas content, tu n'es pas raisonnable. Voilà cinq pages, les
-plus sérieuses que j'aie écrites de ma vie.--Au moins, souviens-toi
-de nos engagements; si je blessais ta manière de voir, ne fais pas
-attention à mon bavardage.
-
-Chaillan a passé, dimanche dernier, la journée entière avec moi; nous
-avons déjeuné, soupé ensemble, causant de toi, fumant nos bouffardes.
-C'est un excellent garçon; mais quelle simplicité, bon Dieu! quelle
-ignorance du monde! Qu'il réussisse, cela me semble peu probable; il ne
-sera cependant jamais malheureux, et c'est en quelque sorte ce qui me
-console de le voir rêver ainsi tout éveillé. Son caractère n'est plus
-jeune; je le soupçonne même d'être un peu avare. Avec ces deux défauts,
-qui dans le cas présent sont des qualités, il ne peut mourir de faim,
-ni se faire trop de bile. Il se retirera toujours à temps dans son
-village, ou bien se contentera des poitrails médiocres qu'il vendra le
-plus cher possible.
-
---Il est, me disait-il, dans une maison où logent douze fillettes; et
-cela l'ennuie, car elles font un tapage à faire crouler les murs. Il va
-changer de demeure. L'innocent!
-
-Chaque jour il se rend chez le père Suisse, depuis le matin 6 heures
-jusqu'à 11 heures. Puis, l'après-midi, il va au Louvre. Réellement il
-a du toupet.--Ah! si tu étais ici, la belle vie! Mais à quoi bon cette
-exclamation? à nous donner des regrets superflus.
-
---Je ne t'en dirai pas plus long sur Chaillan: il doit t'écrire
-lui-même sous peu.--Je n'ai pas encore revu Villevieille; je pense
-aller lui rendre bientôt visite.
-
-Quant à moi, ma vie est toujours monotone. Lorsque, courbé sur mon
-pupitre, écrivant sans savoir ce que j'écris, je dors tout éveillé,
-comme abruti, soudain parfois un frais souvenir passe dans mon esprit,
-une de nos joyeuses parties, un des sites que nous affectionnions, et
-mon cœur se serre affreusement. Je lève la tête, et je vois la triste
-réalité; la chambre poudreuse, encombrée de vieilles paperasses,
-peuplée par un monde de commis stupides pour la plupart; j'entends le
-monotone grincement des plumes, des mots stridents, des termes bizarres
-pour moi; et là, sur la vitre, comme pour me railler, les rayons de
-soleil viennent se jouer et m'annoncer qu'au dehors la nature est en
-fête, que les oiseaux ont des chants mélodieux, les fleurs des parfums
-enivrants. Je me renverse sur ma chaise, je ferme les yeux, et pour
-un instant je vous vois passer, vous, mes amis; je les vois, elles
-aussi, ces femmes que j'aimais sans le savoir. Puis tout s'évanouit, la
-réalité revient plus terrible, je reprends ma plume et je me sens des
-envies de pleurer.--Oh! la liberté, la liberté! la vie contemplative
-de l'Orient! la douce et poétique paresse! mon beau rêve! qu'êtes-vous
-devenus?
-
-J'ai fait cette lettre, _currente calamo_, sans me reposer, sans
-moucher ma chandelle. Il est bientôt minuit et je vais me mettre au
-lit. Je me sentais exalté ce soir, pardonne-moi donc si ma lettre est
-folle, privée de ce peu de raison que je possède.
-
-Je n'ai pas pu attendre une lettre de toi pour t'écrire de nouveau et
-quoique je n'aie rien à te dire, il m'a pris une telle rage de noircir
-du papier, que j'ai cédé à la tentation.
-
-Je te serre la main.
-
-
- Ton ami,
-
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-Mes respects à tes parents.
-
-
-Je reçois ta lettre à l'instant.--Elle fait naître en moi une
-bien douce espérance. Ton père s'humanise; sois ferme, sans être
-irrespectueux. Pense que c'est ton avenir qui se décide et que tout ton
-bonheur en dépend.--Ce que tu dis sur la peinture devient inutile, du
-moment que tu reconnais toi-même les défauts de X***.
-
-Je répondrai à ta lettre sous peu.
-
-
-
- XXXV
-
-
-Paris, 5 mai 1860.
-
- Mon bon vieux,
-
-
-Je suis seul dans ma chambre, un peu indisposé. J'ai fait l'école
-buissonnière pour aujourd'hui et je ne crois pouvoir mieux employer le
-temps passé loin de mon bureau, qu'en causant avec toi.--Je vais donc
-répondre à tes deux dernières lettres.
-
-Comme tu le présumes fort bien, je ne m'amuse nullement aux Docks.
-Voici un mois que je suis dans cette infâme boutique et j'en ai,
-par Dieu! plein le dos, les jambes et tous les autres membres.--Je
-ne demande qu'une grotte dans le flanc d'un rocher, sur une haute
-montagne. Je vivrai là vêtu d'un froc s'il le faut, en ermite, ne me
-souciant ni du monde, ni de ses jugements.--Ne crois pas que ce soit
-là le vain désir d'un poète; je pense sérieusement et, si je n'avais
-pas une mère, il y a longtemps que j'aurais tâché de mettre mon idée à
-exécution.--Quoi qu'il en soit je trouve mon bureau puant et je vais
-bientôt déguerpir de cette immonde écurie. Ce qui m'arrête, c'est que,
-sorti de là, je me trouverai de nouveau à la charge de ma famille; je
-cherche une combinaison qui me permette de manger et de rester libre,
-combinaison, hélas! que je ne trouve pas, que je ne trouverai jamais.
-Tu ne peux te douter de la souffrance que j'éprouve quand je pense à
-ces choses-là. C'est comme un damné labyrinthe; j'ai beau marcher, je
-m'égare et toujours je reviens au même point, à penser en pleurant à
-l'art sublime, à la liberté, à toutes ces célestes choses dont l'amour
-ne veut pas mourir en moi, et qui se débat en désespéré, devant
-l'horrible réalité.--Car, te le dirai-je, si je suis malade de corps,
-ce n'est qu'une suite de ma maladie morale, de l'ennui, du désespoir
-que je ressens. Mais quittons ce triste sujet et tâchons de rire et de
-boire frais.
-
-Tu me parles de Baille dans tes deux lettres. Il y a longtemps que je
-désire moi-même t'entretenir au sujet de ce brave garçon.--C'est qu'il
-n'est pas comme nous, qu'il n'a pas le crâne fait dans le même moule;
-il a bien des qualités que nous n'avons pas, bien des défauts aussi.
-Je ne puis pas essayer de te faire la peinture de son caractère, te
-dire par où il pèche, par où il l'emporte; je ne lui donnerai pas non
-plus l'épithète de sage, pas plus que celle de fou; cela n'est que
-relatif et dépend du point de vue d'où l'on envisage la vie. Que nous
-importe d'ailleurs, à nous ses amis; ne suffit-il pas que nous l'ayons
-jugé bon garçon, dévoué, supérieur à la foule, ou du moins plus apte à
-comprendre notre cœur et notre esprit. Ne devons-nous pas le juger avec
-cette bienveillance que nous réclamons pour nous-mêmes, et, si quelque
-chose nous contrarie dans sa conduite, de quel droit irions-nous
-trouver mauvais ce qu'il trouve bon? Crois-moi, nous ne savons ce que
-la vie nous garde; nous sommes au début, tous trois riches d'espérance,
-tous trois égaux par notre jeunesse, par nos rêves. Serrons-nous la
-main: non pas une étreinte d'un moment, mais une étreinte qui empêche
-un jour de faiblir, ou qui console après la chute.--Que diable me
-marmotte-il là, dois-tu dire? Mon pauvre vieux, j'ai cru m'apercevoir
-que le lien qui t'unissait avec Baille faiblissait, qu'un anneau de
-notre chaîne allait casser. Et, tremblant, je te prie de penser à
-nos joyeuses parties, à ce serment que nous avons fait, le verre en
-main, de marcher toute la vie, les bras enlacés, dans le même sentier;
-de penser que Baille est mon ami, qu'il est le tien, et que si son
-caractère ne sympathise pas entièrement avec le nôtre, il n'en est
-pas moins dévoué pour nous, aimant, qu'enfin il me comprend, qu'il te
-comprend, qu'il est digne de nos confidences, de ton amitié.--Si tu as
-quelque chose à lui reprocher, dis-le moi, je tâcherai de le défendre,
-ou plutôt dis-lui à lui-même ce qui te contrarie en lui,--rien n'est à
-craindre comme les choses non avouées entre amis.
-
-Tu te rappelles nos parties de nage, cette heureuse époque où,
-insoucieux de l'avenir, nous combinions un beau soir la tragédie
-du célèbre Pitot; puis le grand jour! là, sur le bord de l'eau, le
-soleil qui se couchait radieux, cette campagne que nous n'admirions
-peut-être pas alors, mais que le souvenir nous présente si calme et
-si riante.--On a dit--je crois que c'est Dante--que rien n'est plus
-pénible qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur. Pénible,
-oui, mais âprement voluptueux aussi; on pleure et on rit à la
-fois.--Malheureux que nous sommes! à vingt ans nous regrettons déjà
-le passé; nous tournons vers cette époque enfuie, tendant les bras,
-pleurant sans espoir de voir renaître ces beaux jours. Malheureux et
-fous! nous gâtons notre vie comme à plaisir, toujours souhaitant de
-voir revivre le passé, ou implorant l'avenir à grands cris, ne sachant
-jamais jouir du présent.--Je te l'ai dit dans ma dernière lettre,
-parfois un souvenir, rapide comme un éclair, traverse ma pensée; c'est
-un mot que tu m'as dit jadis, c'est une de nos parties: une montagne,
-un chemin, un buisson, et je regrette, et je désespère--malheureux et
-fou.
-
-Dans tes deux lettres tu me donnes comme un espoir lointain de
-réunion. «Quand j'aurai fini mon droit, peut-être, me dis-tu, serai-je
-libre de faire ce que bon me semblera; peut-être pourrai-je aller te
-rejoindre.» Que Dieu veuille que ce ne soit pas la joie d'un instant;
-que ton père ouvre les yeux sur ton véritable intérêt. Peut-être, à ses
-yeux, suis-je un étourdi, un fou, même un mauvais ami de t'entretenir
-dans ton rêve, dans ton amour de l'idéal. Peut-être, s'il lisait mes
-lettres, me jugerait-il sévèrement; mais quand bien même je devrais
-perdre son estime, je le dirais hautement devant lui comme je le dis à
-toi: «J'ai réfléchi longtemps à l'avenir, au bonheur de votre fils, et
-par mille raisons qu'il serait trop long de vous expliquer, je crois
-que vous devez le laisser aller là où son penchant, l'entraîne.»--Mon
-vieux, il s'agit donc d'un petit effort, d'un peu travailler. Voyons,
-que diable! sommes-nous tout à fait privé de courage? Après la nuit
-viendra l'aurore; tâchons donc de la passer tant bien que mal, cette
-nuit, et que lorsque luira le jour tu puisses dire: «J'ai assez dormi,
-mon père, je me sens fort et courageux. Par pitié! ne m'enfermez
-pas dans un bureau; donnez-moi mon vol, j'étouffe, soyez bon, mon
-père.»--Je ferai ta commission à Chaillan.
-
-Leclère met en doute, me dis-tu, mon voyage à Aix. Le cher homme se
-trompe; je compte aller te serrer la main tout comme l'année dernière.
-Il est vrai, je préférerais que ce fût toi qui vins, et cela pour une
-foule de raisons; mais, comme je doute encore de la bonne volonté de
-ton père, je me prépare à faire mes paquets.--Tu me parles vaguement
-d'une certaine aventure qui aurait amené des suites fâcheuses entre
-Leclère et De Julienne. Je juge à propos de joindre à cette lettre un
-mot pour ce dernier; autant pour éclaircir l'affaire que pour désavouer
-toutes les mesures rigoureuses qu'on aurait pu prendre en mon nom.--Lis
-d'ailleurs ce mot et ne m'en veuille pas s'il rogne ta portion.--Serre
-la main de Leclère à mon intention et ne lui dis pas que tu m'as
-communiqué cette misère.
-
-Quant à vous, mes beaux musiciens, chantez tout votre soûl; riez, mes
-enfants, riez. Ma mansarde n'est certes pas belle, et cependant parfois
-je la regrette.--Nous avons depuis une semaine un temps sublime; je
-ne le croirais pas, si je ne suais pas. Mais que m'importe la pureté
-du ciel, à moi Parisien; je sors si peu. Je ne vais jamais manger des
-anchois au bastidon, tout au plus si je vais m'installer à la porte
-d'un établissement dans le genre du _Qu'a fait la belle eau_ (Oh!
-Marguery!). Je ne t'ai pas décrit ma nouvelle demeure, mon voisinage:
-ce sera pour ma prochaine lettre.
-
-Il y a eu soirée hier soir chez moi. J'ajoute cette feuille de papier
-à ma lettre pour te narrer cette rareté. Nous étions douze, ma mère,
-Pagès (du Tarn), Chaillan, Pajot, moi: le reste ne vaut pas l'honneur
-d'être nommé. Le but de cette réunion était de lire quelques vers et
-d'ouïr quelques chanteurs qui se trouvaient parmi nous; ce fut tout
-artistique comme tu vois. On a servi, comme consommations, trois
-douzaines de biscuits, deux bouteilles, une de champagne, une de
-malaga, puis le premier acte de la _Nouvelle Phèdre_, et le proverbe
-intitulé _Perrette_. On a fortement applaudi; était-ce l'auteur à qui
-s'adressaient ces éloges, ou le maître de la maison qui offrait de si
-bon malaga? Je livre ce problème à ta perspicacité. Pour moi, je juge
-incapables de m'apprécier la moitié des personnes qui m'écoutaient. Ce
-n'est pas orgueil, c'est simplement expérience et vérité. Ce qui m'a
-fait le plus plaisir, ce sont les éloges de Pajot, les bonnes grosses
-appréciations de Chaillan, puis les quelques admirations vraies de
-Pagès (du Tarn). Pardon d'avoir parlé de moi le premier; j'ai voulu
-me débarrasser de ma pièce pour parler plus à l'aise de la _Nouvelle
-Phèdre_. On n'en a lu que le premier acte et ce n'est donc que d'après
-ce fragment que je puis en parler.--Une seule question. Qu'est-ce qui
-m'ennuie dans la tragédie? C'est la tragédie elle-même; ce sont tous
-ces vieux accessoires usés, les confidents, les tirades emphatiques,
-l'alexandrin lourd et régulier, etc., etc. Lorsque M. Pagès (du
-Tarn) me dit qu'il était le partisan des innovations, je crus qu'il
-avait aboli toutes ces vieilleries. Point du tout; ses nouveautés
-se bornent à un changement de costume, l'habit noir au lieu de la
-toge romaine, à un changement de nom, le nom d'Abel au lieu de celui
-d'Hippolyte. D'autre part, il ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant
-faire, comme il le dit, la tragédie de l'homme et non celle des rois
-et des héros, choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre
-de rendre plus ridicule encore l'emphase et la déclamation dans le
-cercle mesquin d'une famille. Thésée, Hippolyte, peuvent invoquer
-les dieux, ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera
-parfaitement ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que
-ces drames qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que
-ces passions terribles qui désolent une famille, ne présentent aucun
-intérêt, ne soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là,
-seulement il faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et
-certes, le vieux style classique, les exclamations, les périphrases
-sont ce qu'il y a de plus faux au monde dans la bouche d'une petite
-bourgeoise.--D'ailleurs, ce premier acte est rempli de beaux vers;
-les situations sont copiées sur Racine, mais cela ôtait dans le sujet
-même.--Si l'un me demandait mon avis sincère, je répondrais que cette
-tragédie est littéraire, bien versifiée, de beaucoup plus passionnée
-que les tragédies classiques, destinée selon moi à un succès éclatant
-ou à une chute complète; mais qu'elle n'est nullement destinée à faire
-révolution en littérature, comme le pense son auteur, et qu'elle n'est
-pas le dernier mot de l'art dramatique. Je m'arrête faute de place.--Si
-bien que Chaillan a chanté et qu'il a été fort applaudi; si bien qu'un
-monsieur qui se trouvait là nous a invités tous les deux à une soirée
-où doivent se trouver des acteurs de l'Odéon; si bien qu'on a été
-se coucher sur les minuit.--M. Pagès (du Tarn) me demande soudain:
-«Voulez-vous six vers de désespoir?--Pardieu! lui dis-je, ce sont _six
-verres vides_.»--Le brave homme resta bouche béante.
-
-
- Je te serre la main. Ton ami,
-
- É. ZOLA.
-
-
-Je t'envoie trois feuilles et trois feuilles différentes.--Ceci prouve
-que jadis j'avais trois cahiers de papier et que je n'en ai plus
-maintenant.
-
-
-
- XXXVI
-
-
- Paris, 13 juin 1860.
-
- Mon cher Paul,
-
-
-L'autre jour, par une belle matinée, je me suis égaré loin de Paris,
-dans les champs, à trois ou quatre lieues.--N'aimes-tu pas les bluets,
-ces petites étoiles qui scintillent dans les blés, ces fleurs si
-gracieusement jolies. Les poètes ont, hélas! usé et abusé des fleurs.
-Qui oserait parler de la rose, écrire deux lignes sur la pensée,
-pousser des exclamations sur le lilas, le chèvrefeuille, etc., etc.
-Je suis donc fort mal venu de te vanter mes bluets, de le dire que
-j'en ai ramassé une grosse belle gerbe, tout comme une pensionnaire de
-couvent en robe blanche pudique et folâtre. Mon Dieu! oui, une grosse
-gerbe, courant dans les prés, joyeux de ne plus voir de maisons, de
-marcher dans le rosée, de me croire en Provence, en chasse, en partie
-au bastidon. J'étais seul et je m'en donnais à cœur joie; certain que
-personne ne m'épiait pour me railler, j'allais toujours, augmentant
-mon bouquet. Ces bluets, ce sont fleurs si charmantes; je parie que
-tu ne les as jamais remarqués. Mon bon vieux, quelque jour imite-moi,
-cours en cueillir une pleine poignée le matin, avant que le soleil ait
-séché la rosée dans leurs corolles; fais-toi enfant pour une heure;
-puis tu verras quelle belle teinte bleue, quel fouillis gracieux; on
-dirait un amas de fine dentelle.--Le fait est qu'après avoir couru deux
-grandes heures, je me sentis un grand appétit. Je levais la tête; des
-arbres partout, du blé, des haies, etc. Je me trouvais dans un pays
-qui m'était totalement inconnu. Enfin, au-dessus d'un vieux chêne,
-j'aperçus un clocher; un clocher suppose un village; un village, une
-auberge. Je marchai vers la bienheureuse église, et je ne tardai pas à
-me trouver installé devant un frugal déjeuner, dans un café quelconque.
-Dans ce café--et c'est à cela que j'en voulais venir, tout le reste
-n'est qu'une préface,--je remarquai en rentrant des peintures qui me
-frappèrent. C'étaient de grands panneaux comme tu veux en peindre chez
-toi, peints sur toile, représentant des fêtes de village; mais un
-chic, un coup de pinceau si sûr, une entente si parfaite de l'effet
-à distance, que je demeurai ébahi. Jamais je n'avais vu de telles
-choses dans un café, même parisien. On me dit que c'était un artiste de
-vingt-trois ans qui avait commis ces petits chefs-d'œuvre. Vraiment, si
-tu viens à Paris, nous irons jusqu'à Vitry--c'est le nom du bienheureux
-village--et je suis certain que tu admireras comme moi. Je me suis
-laissé peut-être emporter par l'enthousiasme, mais je ne crois pas me
-tromper en avançant que ce jeune rapin a de l'avenir.
-
-Tu m'apprends une nouvelle qui me surprend fort, le mariage
-d'Escoffier-Don-Juan, d'Escoffier le coureur, le libertin, etc., etc.
-Du diable! si je croyais que ce serait lui qui se marierait le premier
-de mes amis. Pousserai-je de grandes exclamations sur le mariage
-d'argent? A quoi bon? ce serait au moins ridicule et en tout cas plus
-qu'inutile. Gardons en avare nos belles rêveries; laissons les autres
-barboter dans la prose. Qui sait d'ailleurs? peut-être sont-ils plus
-heureux que nous. Je faisais même cette réflexion l'autre soir en
-pensant à ce cher Escoffier: Voilà un garçon, me disais-je, dont le
-sentier aura été bordé de roses sans épines. Jusqu'à vingt-deux ans
-il a mené une belle vie de paresse et de plaisir, puis en ce moment,
-où il lui faut choisir une carrière, faire un travail quelconque, il
-rencontre bonnement une dot de cent mille francs qui lui tend les bras.
-Voilà la carrière, la position trouvée. Je sais que cette fois la
-rose a une épine. Mais qu'importe! combien il en est qui envieraient
-son sort! Quand on peut marcher terre à terre, n'être pas tourmenté
-par de folles idées comme moi, n'est-on pas joyeux de voir cent mille
-francs tomber amoureux de vous? Ma foi, vive la prose par moment, je le
-répète, Escoffier doit être heureux. Ce n'est pas dire que je serais
-heureux, si j'étais à sa place; que non pas! Chacun dans son milieu,
-mon vieux; l'oiseau dans l'air et le poisson dans l'eau.
-
-Je vois Chaillan fort souvent. Hier nous avons passé la soirée
-ensemble; cet après-midi je dois aller le retrouver au Louvre. Il m'a
-dit t'avoir écrit avant-hier, je crois, je ne te parle donc pas de ses
-travaux. Combes est ici, il doit t'en parler. Les autres artistes que
-je vois sont Truphème jeune, Villevieille, Chotard; quant à Ampérère,
-je n'ai pu encore le rencontrer. Nous parlons quelquefois avec
-Chaillan de Fournier; sais-tu par où il réside, ce qu'il fait? Pour
-nous, absence complète de notions à cet égard.--Nous attendons, pour
-commencer le superbe tableau dont je te parlais, que je sois installé
-dans une chambre que je viens de louer. Mon vieux, au septième;
-l'habitation la plus haute du quartier; une immense terrasse, la vue
-de tout Paris; une chambrette délicieuse que je vais meubler dans le
-dernier chic, divan, piano, hamac, pipes en foule, narguilé turc, etc.
-Puis des fleurs, puis une volière, un jet d'eau, une véritable féerie.
-Je te reparlerai de mon grenier quand tous ces embellissements seront
-terminés. Au 8 juillet l'emménagement.--Baille, qui viendra sans doute
-à Paris au mois de septembre, jouira sans doute de mon asile: que ne
-puis-je en dire autant de toi. Chaillan doit te narrer toutes les
-félicités que les rapins rencontrent ici.
-
-Voilà bientôt quinze jours que je file un amour des plus platoniques.
-Une jeune fille, une fleuriste qui reste à côté de chez moi, passe
-sous ma fenêtre deux fois par jour, le matin à six heures et demie, et
-le soir à huit heures. C'est une petite blonde, toute mignonne, toute
-gracieuse; petite main, petit pied, une grisette des plus gentilles.
-Aux heures où elle doit passer, je me mets régulièrement à la fenêtre;
-elle vient, lève les yeux; nous échangeons un regard, même un sourire;
-puis c'est tout. Est-ce folie, mon Dieu! aimer ainsi une fleuriste, la
-moins cruelle des beautés parisiennes! Ne pas la suivre, ne pas lui
-parler! Veux-tu que je te le dise, c'est paresse et rêverie à la fois.
-C'est bien moins fatigant d'aimer ainsi; je l'attends, mon adorée, en
-fumant ma pipe. Puis les beaux rêves! ne la connaissant pas, je puis la
-doter de mille qualités, inventer mille aventures délirantes, la voir,
-l'entendre parler à travers le prisme de mon imagination. Mais, que te
-dis-je? ne le sais-tu pas aussi bien que moi, les charmes de cet amour
-platonique dont on se moque tant. Laissons railler les sots; folie et
-sagesse sont des mots sur la signification desquels on ne s'entendra
-jamais.--Mon vieux, que ne suis-je près de toi, pour boire un bon coup,
-pour causer folie, couchés sur le gazon, la tête à l'ombre et les pieds
-au soleil. Épicure fut un sage; le monde n'a que faire de nous, pauvres
-chétifs, nous n'avons que faire du monde. Eh! morbleu! qu'on nous
-laisse vivre en paix, le verre en main et la chanson aux lèvres, rêvant
-et dormant en attendant le grand sommeil.--Je veux aller près de toi au
-mois d'août rien que pour divaguer et boire de bons coups. Vive Dieu!
-nous en viderons plus d'une et des meilleures encore!
-
-Tu ne me parles plus du droit. Qu'en fais-tu? es-tu toujours en
-brouille avec lui? Ce pauvre droit qui n'en peut mais, comme tu dois
-l'arranger!--J'ai remarqué que nous, avions toujours besoin d'une
-peine ou d'un amour, sans lesquelles conditions la vie est incomplète.
-D'ailleurs, l'idée d'amour entraîne jusqu'à un certain point l'idée de
-haine et _vice versa_. Tu aimes les jolies femmes, donc tu détestes
-les laides; tu hais la ville, donc tu aimes les champs. Bien entendu,
-qu'il ne faudrait pas pousser cela trop loin. Quoi qu'il en soit, je
-répète que nous avons besoin pour bien vivre d'aimer et de haïr quelque
-chose; d'aimer pour laisser notre âme s'épancher dans nos bons moments;
-de haïr pour jurer et briser les vitres dans nos mauvais moments. Tel
-est l'homme en général, c'est-à-dire l'homme bon et méchant, ayant des
-qualités et des défauts. Le véritable sage serait celui qui ne serait
-qu'amour, dans l'âme duquel la haine n'aurait pas de place. Mais comme
-nous ne sommes pas parfaits--Dieu merci! ce serait trop ennuyant--et
-que tu ressembles à tous, ton amour à toi est la peinture et la haine
-du droit. Voilà, comme dirait Astier, ce qu'il fallait démontrer.
-
-Tu relis quelquefois mes anciennes lettres, me dis-tu. C'est un plaisir
-que je me paie souvent. J'ai gardé toutes les tiennes; ce sont là mes
-souvenirs de jeunesse.--Faut-il que l'homme soit misérable! toujours
-désirer, toujours regretter, toujours vouloir devancer l'avenir, puis,
-chaque fois que le regard se porte vers le passé, toujours verser des
-pleurs amers. Quels pauvres animaux que nous: ne pas savoir profiter de
-la minute présente, la gâter par un désir ou par un regret. Vraiment,
-je serais tenté de me dresser vers le ciel et de crier à Dieu: «Dis-moi
-pourquoi nous as-tu pétris d'une argile aussi immonde? pourquoi
-as-tu enfermé ton souffle divin dans une si ignoble prison que les
-parois en ont souillé la céleste prisonnière?» Certes, ce n'est pas à
-propos de tes lettres que je pousserais ce cri. Quand je les relis,
-si je regrette le temps passé, c'est un regret exempt de larmes; au
-contraire, je suis heureux pour un quart d'heure, je nous revois plus
-jeunes, réunis et joyeux. Puis je pense au futur, je me demande si ce
-bon temps ne reviendra pas, et j'espère. Et pourquoi n'aurais-je pas
-d'espérance? Ne sommes-nous pas jeunes encore, pleins de rêves, à peine
-au début de la vie. Tiens, laissons les souvenirs et les regrets aux
-vieillards; c'est leur trésor à eux, c'est le livre du passé qu'ils
-feuillettent d'une main tremblante, s'attendrissant à chaque page. Et,
-puisque nous ne saurions jouir du présent, à nous l'avenir, ce bel
-avenir inconnu que nous pouvons embellir des plus riches couleurs.
-Espérons, mon bon vieux, espérons d'être réunis un jour, de jouir d'une
-sainte liberté, et de marcher en riant jusqu'à ce que nos pieds se
-heurtent contre la pierre d'un tombeau.
-
-Mon poème en est toujours au même point: au commencement du troisième
-et dernier chant. Un de ces jours de beau temps, je tâcherai de
-le terminer.--Si tu vois Houchard, dis-lui que sa lettre ne m'est
-nullement parvenue; dis-lui aussi que je lui écrirai bientôt et que je
-lui serre la main.
-
-Parle-moi un peu des processions. C'est un temps de sainte coquetterie;
-sous prétexte d'adorer Dieu dans ses plus beaux atours, on va se
-faire adorer soi-même. Que de billets doux une église a vu glisser
-dans des mains mignonnes.--Parle-moi de Marguery (de Mars guéri,
-entendons-nous). Parle-moi, parle-moi de tout: je suis avide de
-nouvelles. Toi qui ne regardes jamais pour toi, regarde un peu pour
-moi, puis tu me conteras tout ce que tu as vu.--Une dernière question:
-«Ta barbe, comment la portes-tu?»
-
-Mes respects à tes parents.--Je te serre la main.
-
-
- Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
-XXXVII
-
-
- Paris, 25 juin 1860.
-
- Mon cher vieux,
-
-
-Tu me parais découragé dans ta dernière lettre; tu ne parles rien
-moins que de jeter tes pinceaux au plafond. Tu gémis sur la solitude
-qui t'entoure; tu t'ennuies.--N'est ce pas notre maladie à tous,
-ce terrible ennui, n'est-ce pas la plaie de notre siècle? et le
-découragement n'est-il pas une des conséquences de ce spleen qui
-nous étreint la gorge?--Comme tu le dis, si j'étais près de toi, je
-tâcherais de te consoler, de t'encourager. Je te dirais que nous ne
-sommes plus des enfants, que l'avenir nous réclame et qu'il y a lâcheté
-à reculer devant la tâche qu'on s'est imposée; que la grande sagesse
-est d'accepter la vie telle qu'elle est; de l'embellir par des rêves,
-mais de bien savoir que ce sont des rêves que l'on fait.--Dieu me
-protège, si je suis ton mauvais génie, si je dois faire ton malheur
-en te vantant l'art et la rêverie. Je ne puis cependant le croire; le
-démon ne peut se cacher sous notre amitié et nous entraîner tous deux
-à notre perte. Reprends donc courage; saisis de nouveau tes pinceaux,
-laisse ton imagination errer vagabonde. J'ai foi en toi; d'ailleurs,
-si je te pousse au mal, que ce mal retombe sur ma tête. Du courage
-surtout, et réfléchis bien, avant de t'engager dans cette voie, aux
-épines que tu peux rencontrer. Sois homme, laisse un instant le rêve
-de côté, et agis.--Si je te donne de mauvais conseils, je le répète,
-que Dieu me protège! Je crois bien parler pour toi, j'en ai conscience;
-si l'on m'accusait, ce ne serait pas la première fois que l'on me
-jetterait à la face des injures que je ne mérite pas. Mon cœur en
-saignerait, mais je dirais comme le Christ: «Seigneur, pitié pour eux;
-ils ne savent pas ce qu'ils font».
-
-Laisse-moi te parler un peu de moi; ce que je viens de te dire a
-rouvert en moi des blessures saignantes.--J'arrivais au monde, le
-sourire sur les lèvres et l'amour dans le cœur. Je tendais la main à
-la foule, ignorant le mal, me sentant digne d'aimer et d'être aimé,
-je cherchais partout des amis. Sans orgueil comme sans humilité, je
-m'adressais à tous, ne voyant passer autour de moi ni supérieur ni
-inférieur. Dérision! on me jeta à la figure des sarcasmes, des mépris;
-j'entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule
-s'éloigner et me montrer au doigt. Je pliai la tête quelque temps,
-me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont
-l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque
-j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu
-à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai le front et une
-immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à côté des nains
-qui s'agitaient autour de moi; je vis combien mesquines étaient leurs
-idées, combien sot était leur personnage; et, frémissant d'aise, je
-pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper,
-je ne voulus pas descendre jusque-là; je conçus un autre projet: les
-écraser sous ma supériorité et les faire ronger par ce serpent qu'on
-nomme l'envie. Je m'adressai à la poésie, cette divine consolation;
-et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai
-à mon tour ce nom à la face comme un sublime démenti de leurs sots
-mépris.--Mais si j'ai de l'orgueil avec ces brutes, je n'en ai pas
-avec vous, mes amis; je reconnais ma faiblesse et, pour toute qualité,
-je ne me trouve alors que celle de vous aimer.--Comme le naufragé
-qui se cramponne à la planche qui surnage, je me suis cramponné
-à toi, mon vieux Paul. Tu me comprenais, ton caractère m'était
-sympathique; j'avais trouvé un ami, et j'en remerciais le ciel. J'ai
-craint de te perdre à plusieurs reprises; maintenant cela me semble
-impossible. Nous nous connaissons trop parfaitement pour jamais nous
-détacher.--Pardonne-moi de t'avoir parlé de ces questions brûlantes;
-j'ai cru devoir le faire pour augmenter, s'il est possible, notre
-amitié.
-
-J'ai passé la journée d'hier avec Chaillan. Comme tu me l'as dit,
-c'est un garçon qui a un certain fond de poésie; la direction seule
-lui a manqué.--Je dois demain aller le voir travailler chez lui;
-il est en train de faire une petite toile représentant une barque
-battue par la tempête et habitée par un matelot hagard; dans le fond
-la Vierge apparaît à sa prière et éloigne d'une main l'ouragan. Ce
-sujet est tiré d'une gravure que l'on place sur la première feuille
-des romances. Telle est l'idée; quant à l'exécution, c'est assez
-piètre, surtout comme couleur, comme harmonie des teintes. Le sujet
-étant très difficile à traiter, ce brouillard, cette mer, ces éclairs,
-cette apparition, ce chaos du ciel et des vagues présentant une grande
-difficulté pour être proprement rendus, et d'un autre côté le peintre
-n'ayant pas les talents requis, l'œuvre, je le crains, sera fort
-médiocre.--Par ce qui est déjà fait, je juge que cela ressemblera
-assez à ces ignobles ex-voto qui sont accrochés dans la Madeleine,
-à Aix.--Jeudi, je dois aller souper avec Chaillan dans une famille
-provençale, résidant à Paris, à l'occasion de la première communion
-du fils de la maison.--Quant à la journée d'hier, je crois--Dieu
-me pardonne--que nous nous sommes un peu pochardés. Titubant, lui
-prodiguant les plus doux noms, je l'ai accompagné jusque chez lui où je
-l'ai quitté, après mille serments d'amitié.--Il travaille _unguibus et
-rostro_ souhaitant de tout cœur de t'avoir pour compagnon.
-
-Je compte toujours aller te voir bientôt. J'ai besoin de te parler; les
-lettres, c'est fort bon, mais on n'y dit pas tout ce que l'on voudrait
-dire. Je suis las de Paris; je sors fort peu et, si c'était possible,
-j'irais m'établir près de toi. Mon avenir est toujours le même: fort
-sombre et si couvert de nuages que mon œil l'interroge en vain. Je ne
-sais vraiment où je vais: que Dieu me conduise.--Écris-moi souvent,
-cela me console. Je sais combien tu hais la foule, ne me parle donc que
-de toi; et surtout ne crains jamais de m'ennuyer.--Courage. A bientôt.
-
-Mes respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main.--Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Marguery m'écrit; je n'ai pas le temps de lui répondre. Dis-lui
-seulement de signer de mon nom: Émile Zola, toutes les paroles de
-romances que je lui ai envoyées. Ces pièces devant paraître un jour, il
-serait ridicule de prendre un pseudonyme.--N'oublie pas, il paraît que
-c'est pressé.
-
-
-
- XXXVIII
-
-
- Juillet 1860.
-
- Mon cher Paul,
-
-
-Permets que je m'explique une dernière fois franchement et clairement;
-tout me semble si mal aller dans nos affaires que j'en fais un mauvais
-sang incroyable.--La peinture n'est-elle pour toi qu'un caprice qui
-t'est venu prendre par les cheveux un beau jour que tu t'ennuyais?
-N'est-ce qu'un passe-temps, un sujet de conversation, un prétexte à
-ne pas travailler au droit. Alors, s'il en est ainsi, je comprends ta
-conduite: tu fais bien de ne pas pousser les choses à l'extrême et de
-ne pas te créer de nouveaux soucis de famille. Mais si la peinture est
-ta vocation,--et c'est ainsi que je l'ai toujours envisagée,--si tu te
-sens capable de bien faire après avoir bien travaillé, alors tu deviens
-pour moi une énigme, un sphinx, un je ne sais quoi d'impossible et
-de ténébreux. De deux choses l'une: ou tu ne veux pas, et tu atteins
-admirablement ton but; ou tu veux, et dès lors je n'y comprends plus
-rien. Tes lettres tantôt me donnent beaucoup d'espérance, tantôt m'en
-ôtent plus encore; telle est la dernière, où tu me sembles presque
-dire adieu à tes rêves, que tu pourrais si bien changer en réalité.
-Dans cette lettre est cette phrase que j'ai cherché vainement à
-comprendre: «_Je vais parler pour ne rien dire, car ma conduite
-contredit mes paroles._» J'ai bâti bien des hypothèses sur le sens
-de ces mots, aucune ne m'a satisfait. Quelle est donc ta conduite?
-celle d'un paresseux sans doute; mais qu'y a-t-il là d'étonnant? on
-te force à faire un travail qui te répugne. Tu veux demander à ton
-père de te laisser venir à Paris pour te faire artiste; je ne vois
-aucune contradiction entre cette demande et tes actions; tu négliges
-le droit, tu vas au musée, la peinture est le seul ouvrage que tu
-acceptes; voilà je pense un admirable accord entre tes désirs et tes
-actions.--Veux-tu que je te le dise?--surtout ne va pas le fâcher,--tu
-manques de caractère; tu as horreur de la fatigue, quelle qu'elle soit,
-en pensée comme en actions; ton grand principe est de laisser couler
-l'eau, et t'en remettre au temps et au hasard. Je ne te dis pas que tu
-aies complètement tort; chacun voit à sa manière et chacun le croit du
-moins. Seulement, ce système de conduite, tu l'as déjà suivi en amour;
-tu attendais, disais-tu, le temps et une circonstance; tu le sais mieux
-que moi, ni l'un ni l'autre ne sont arrivés. L'eau coule toujours,
-et le nageur est tout étonné un jour de ne plus trouver qu'un sable
-brûlant.--J'ai cru devoir le répéter une dernière fois ici ce que je
-t'ai déjà dit souvent: mon titre d'ami excuse ma franchise. Sous bien
-des rapports, nos caractères sont semblables; mais, par la croix-Dieu!
-si j'étais à ta place, je voudrais avoir le mot, risquer le tout pour
-le tout, ne pas flotter vaguement entre deux avenirs si différents,
-l'atelier et le barreau. Je te plains, car tu dois souffrir de cette
-incertitude, et ce serait pour moi un nouveau motif pour déchirer le
-voile; une chose ou l'autre, sois véritablement avocat, ou bien sois
-véritablement artiste; mais ne reste pas un être sans nom, portant
-une toge salie de peinture.--Tu es un peu négligent--soit dit sans
-le fâcher,--et sans doute mes lettres traînent et tes parents les
-lisent. Je ne crois pas te donner de mauvais conseils; je pense parler
-en ami et selon la raison. Mais tout le monde ne voit peut-être pas
-comme moi, et, si ce que je suppose plus haut est vrai, je ne dois pas
-être au mieux avec la famille. Je suis sans doute pour eux la liaison
-dangereuse, le pavé jeté sur ton chemin pour te faire trébucher. Tout
-cela m'afflige excessivement; mais, je te l'ai déjà dit, je me suis vu
-si souvent mal jugé, qu'un jugement faux ajouté aux autres ne saurait
-m'étonner. Reste mon ami, c'est c'est tout ce que désire.
-
-Un autre passage de ta lettre m'a chagriné. Tu jettes, me dis-tu,
-parfois les pinceaux au plafond, lorsque ta forme ne suit pas ton
-idée. Pourquoi ce découragement, ces impatiences? Je les comprendrais
-après des années d'études, après des milliers d'efforts inutiles.
-Reconnaissant ta nullité, ton impossibilité de bien faire, tu agirais
-sagement alors en foulant palette, toile et pinceaux sous tes pieds.
-Mais toi qui n'as eu jusqu'ici que l'envie de travailler, toi qui n'a
-pas encore entrepris ta tâche sérieusement et régulièrement, tu n'es
-pas en ton droit de te juger incapable. Du courage donc; tout ce que tu
-as fait jusqu'ici n'est rien. Du courage, et pense que, pour arriver à
-ton but, il te faut des années d'étude et de persévérance.--Ne suis-je
-pas dans le même cas que toi; la forme n'est-elle pas également rebelle
-sous mes doigts? Nous avons l'idée; marchons donc franchement et
-bravement dans notre sentier, et que Dieu nous conduise!--D'ailleurs,
-j'aime ce peu de confiance en soi. Vois Chaillan, il trouve tout ce
-qu'il fait excellent; c'est qu'il n'a pas en tête un mieux, un idéal
-qu'il tâche d'atteindre. Aussi ne s'élèvera-t-il jamais, parce qu'il se
-croit déjà élevé, parce qu'il est content de lui.
-
-Tu me demandes des détails sur ma vie matérielle. J'ai quitté les
-Docks; ai-je bien fait, ai-je mal fait? question relative, et selon
-les tempéraments. Je ne puis répondre qu'une chose: je ne pouvais plus
-y rester, et j'en suis sorti.--Ce que je pense faire, je te le dirai
-plus tard, lorsque j'aurai mis à exécution.--Pour l'instant, voici ma
-vie: nous avons commencé le tableau d'Amphyon dans ma petite chambre
-du septième, un paradis orné d'une terrasse, d'où nous découvrons tout
-Paris, une retraite tranquille et pleine de soleil. Chaillan vient sur
-les une heure. Pajot, jeune homme dont je t'ai parlé, ne tarde pas
-à le suivre; nous allumons nos pipes, si bien qu'au bout de quelque
-temps nous ne nous voyons plus à quatre pas. Je ne te parle pas du
-bruit; ces messieurs dansent et chantent, et, ma foi, je les imite. Je
-parie que tu cherches déjà les verres et les bouteilles; tu as pardieu
-raison, les voici sur le coin de mon bureau, pleins d'un certain vin
-blanc que l'on nomme du Saint-Georges, lequel vin ressemble assez au
-vin cuit, et par son goût délicieux et par sa traîtrise. Le filou a
-surpris avant-hier Chaillan à l'improviste, et l'a si bien étourdi
-d'un coup lâchement asséné, que le brave garçon peignait chaque mouche
-qui passait, et fumait son amadou à effacer, jurant qu'il fumait un
-excellent tabac. Moi, je pose à moitié nu; la chose a ses désagréments,
-mais, au fond, c'est le sublime du spectacle. Pajot écrit sous ma
-dictée des vers qui me passent par la tête, tantôt bouffons, tantôt
-sérieux, éclos sous l'encens de nos pipes, au milieu des tintements des
-verres. C'est une véritable tabagie, un tableau qui n'a pas de nom;
-je ne regrette qu'une chose, c'est que tu ne sois ici pour rire avec
-nous.--Le matin, j'écris toujours un peu; le soir, après la séance, je
-lis quelques vers de Lamartine, ou de Musset, ou de V. Hugo. Telles
-s'écoulent mes journées; je m'ennuie beaucoup moins que cet hiver, et
-pourtant ce n'est pas encore là le genre d'existence que je rêve. Le
-tumulte n'est bon qu'à ses heures; toujours chanter, toujours rire,
-cela fatigue. Je ne travaille pas assez, et je m'en veux. Si tu viens à
-Paris, nous tâcherons de régler notre journée de façon à bûcher le plus
-possible, sans cependant oublier la pipe, ni le verre et la chanson.
-
-Amphyon, sous le pinceau de Chaillan, prend assez la tournure d'un
-singe en mauvaise humeur. Tout bien considéré, je désespère plus que
-jamais de ce garçon comme artiste. Fort médiocre copiste, dès qu'il lui
-faut hiverner il est complètement mauvais. C'est un bon enfant, et ce
-ne sera jamais rien de plus. Il travaille beaucoup, peine, prépare, je
-crois: j'ai, en l'écrivant, un triste échantillon de ses progrès sous
-les yeux.--Je t'envoie à la page suivante une de ces poésies dont je
-parlais tantôt, faite au milieu du bruit, et écrite, faute de papier,
-sur le mur de ma chambre.
-
-Je viens de recevoir une lettre de Baille. Je n'y comprends plus rien;
-voici une phrase que je lis dans cette épître: «_Il est presque certain
-que Cézanne ira à Paris: quelle joie!_» Est-ce d'après toi qu'il parle,
-lui as-tu véritablement donné cette espérance dernièrement, lorsqu'il
-s'est rendu à Aix? Ou bien a-t-il rêvé, s'est-il pris à croire réel ton
-désir seul? Je te le répète, je n'y comprends plus rien. Je t'engage à
-me dire dans la première lettre les choses franchement; depuis trois
-mois, je suis à me dire successivement et selon les lettres que je
-reçois: Il viendra, il ne viendra pas.--Tâchons, pour Dieu! tâchons de
-ne pas imiter les girouettes.--La question est trop importante pour
-passer du blanc au noir; là, franchement, où en sont les affaires?
-
-Je ne t'envoie pas les vers qui précèdent comme quelque chose de
-sublime. Ils remplissent ma lettre, et rien de plus.
-
-Mon voyage est toujours fixé au 15 septembre. Nous irons tous deux
-jusqu'à Trets, à pied, bien entendu; Chaillan le demande à grands cris.
-
-J'attends Houchard. A bientôt.
-
-
-Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
-
-
- Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-A quand ton examen? l'as-tu passé? le passeras-tu? Dis à Marguery que
-je ne l'oublie pas, que mon silence n'est dû qu'au manque de matières.
-Je lui écrirai cependant bientôt.
-
-
-
- XXXIX
-
-
- Paris, 1er août 1860.
-
- Mon cher Paul,
-
-
-En relisant tes lettres de l'année dernière, je suis tombé sur le
-petit poème d'_Hercule_, entre le vice et la vertu; pauvre enfant
-égaré, que tu as oublié sans doute, et qui était également sorti de ma
-mémoire. Je ne sais, j'ai ressenti un grand plaisir à cette lecture;
-divers passages, quelques vers isolés m'ont plu infiniment. Toi-même,
-j'en suis persuadé, si tu les parcourais, tu t'étonnerais, tu te
-demanderais si c'est bien toi qui as écrit cela.--C'est, d'ailleurs,
-l'effet que me font à moi-même les hémistiches perdus que je retrouve
-parfois sur mes vieilles paperasses.--Je dis donc que ces vers oubliés
-m'ont semblé meilleurs que jadis, et le front dans la main, je me
-suis mis à réfléchir. Que manque-t-il, me suis-je dit, à ce brave
-Cézanne, pour être un grand poète? la pureté. Il a l'idée; sa forme est
-nerveuse, originale, mais ce qui la gâte, ce qui gâte tout, ce sont
-les provençalismes, les barbarismes, etc.--Oui, mon vieux, plus poète
-que moi. Mon vers est peut-être plus pur que le tien, mais certes, le
-tien est plus poétique, plus vrai; tu écris avec le cœur, moi, avec
-l'esprit; tu penses fermement ce que tu avances, moi, souvent, ce ce
-n'est qu'un jeu, un mensonge brillant. Et ne crois pas que je plaisante
-ici; ne crois pas surtout que je te vante ou que je me vante moi-même;
-j'ai observé, et je te communique le résultat, rien de plus.--Le
-poète a bien des manières de s'exprimer: la plume, le pinceau, le
-ciseau, l'instrument. Tu as pris le pinceau, et tu as bien fait: on
-doit descendre sa pente. Je ne veux donc pas te conseiller maintenant
-de prendre la plume et, laissant la couleur, travailler le style;
-pour faire une chose bien, il faut faire une seule chose. Seulement,
-permets-moi de pleurer sur l'écrivain qui meurt en toi; je le répète,
-la terre est bonne et fertile; un peu de culture, et la moisson
-devenait splendide. Ce n'est pas que tu ignores cette pureté dont je
-te parle; tu en sais peut-être plus que moi. C'est qu'emporté par ton
-caractère, chantant pour chanter, peu soucieux, tu te sers des plus
-bizarres expressions, des plus drôlatiques tournures provençales. Loin
-de moi de t'en faire un crime, surtout dans nos lettres, au contraire,
-cela me plaît. Tu écris pour moi, et je t'en remercie; mais la foule,
-mon bon vieux, est bien autrement exigeante; il ne suffit pas de dire,
-il faut bien dire. Maintenant, si c'était un crétin, une croûte qui
-m'écrive, que m'importerait que sa forme fût aussi déguenillée que son
-idée. Mais toi, mon rêveur, toi, mon poète, je soupire quand je vois
-si pauvrement vêtues tes pensées, ces belles princesses. Elles sont
-étranges, ces belles dames, étranges comme de jeunes bohémiennes au
-regard bizarre, les pieds boueux et la tête fleurie. Oh! pour ce grand
-poète qui s'en va, rends-moi un grand peintre, ou je t'en voudrai. Toi
-qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse, toi qui m'as soudain
-abandonné, fais-moi oublier le Lamartine naissant par le Raphaël
-futur.--Je ne sais trop où je suis. Je voulais te rappeler en deux
-lignes ton ancien poème, et t'en demander un nouveau plus pur, plus
-soigné. Je voulais te dire que je ne me contentais pas des quelques
-vers que tu m'envoies dans chaque lettre; te conseiller de ne pas
-quitter entièrement la plume, et, dans tes moments, de me parler de
-quelque belle sylphide. Et voilà--je ne sais trop pourquoi--que je me
-perds, que je dépense futilement le papier. Pardonne-moi, mon vieux,
-et contente-moi; parle-moi de _l'Aérienne_, de quelqu'un, de quelque
-chose, en vers, et longuement. Rien entendu, après ton examen, et sans
-entraver en rien tes études au musée.
-
-Le temps est déplorable; de l'eau, de l'eau, puis encore de l'eau.
-Quelqu'un a dit spirituellement que l'hiver était venu passer l'été à
-Paris. Le fait est qu'en écrivant cette lettre, je vois, de ma fenêtre,
-les fiacres se cahoter dans les ruisseaux, éclaboussant chacun; les
-grisettes sauter de pavé en pavé, sur la pointe des pieds, effarées,
-relevant leurs jupes; la foule se précipiter, les parapluies s'agiter
-lourdement comme d'énormes phalènes; et la pluie, railleuse, insolente,
-fouetter au visage le noble comme le vilain, la jolie fille comme la
-laide, l'aveugle comme son chien. Spectacle de fraternelle égalité qui
-me fait rire parfois, j'aime--est-ce instinct du mal?--j'aime voir
-patauger les sots, les épiciers dans la boue.--Puis, les jolies choses
-qu'un jour de pluie vous fait voir; la jambe fine et ronde, qui craint
-le soleil, se montre hardiment; plus l'averse est forte, plus les jupes
-remontent, on aime mieux--c'est au moins étrange--tacher un bas blanc
-bien propre, bien tiré, qu'un vieux jupon de couleur; certes, c'est un
-goût que je ne blâme pas, ô jeunes filles, relevez, relevez ces voiles
-incommodes; si le jeu vous en plaît, il me plaît davantage.--N'importe,
-ce ciel gris m'attriste, m'indispose. Je suis boudeur, rechigné comme
-lui; je sors encore moins, je m'ennuie, je bâille. Que Dieu m'envoie,
-avec un rayon de soleil, un rayon de joie et d'espérance.
-
-J'ai reçu ta lettre ce matin.--Permets-moi de te dire mon avis sur les
-sujets que vous avez discutés, toi et Baille.--Je dis également comme
-toi, que l'artiste ne doit pas remanier son œuvre. Je m'explique: que
-le poète, en relisant son œuvre entière, retranche un vers par-ci,
-par-là, qu'il change la forme sans changer l'idée, je n'y vois pas
-de mal, je crois même que c'est une nécessité. Mais qu'après coup,
-des semaines, des mois, des années écoulées, il bouleverse son
-œuvre, abattant ici, reconstruisant plus loin, c'est selon moi une
-sottise et du temps perdu. Outre qu'il détruit un monument portant
-en quelque sorte le cachet de son époque, il ne fait jamais d'une
-pièce médiocre, mais originale, qu'une pièce tiraillée, froide. Que
-n'emploie-t-il plutôt ces longues heures d'une stérile correction à
-composer un nouveau poème, où son expérience acquise fera merveille.
-Pour ma part, j'ai toujours mieux aimé écrire vingt vers que d'en
-corriger deux; c'est un travail des plus ingrats et que je soupçonne
-fort d'être contraire au développement de l'intelligence. D'ailleurs,
-où en serions-nous s'il fallait toujours corriger les défauts que le
-temps nous montre dans nos œuvres? chaque édition différerait de la
-précédente; ce serait une Babel inextricable et la pensée passerait par
-tant de formes qu'elle changerait du blanc au noir. Ainsi donc, je suis
-complètement de ton avis: travaillez avec conscience, faites le mieux
-que vous pourrez, donnez quelques coups de lime, pour mieux ajuster les
-parties et présenter un tout convenable, puis abandonnez votre œuvre à
-sa bonne ou à sa mauvaise fortune, ayant soin de mettre au bas la date
-de sa composition. Il sera toujours plus sage de laisser mauvais ce qui
-est mauvais et de tâcher de faire meilleur sur un autre sujet.--Comme
-toi, je parle ici pour l'artiste en général: poète, peintre, sculpteur,
-musicien.
-
-Quant au début d'un poète, je goûte l'idée de Baille. Il serait naïf
-de dire qu'il vaut mieux publier en premier un chef-d'œuvre qu'un
-livre médiocre; c'est d'une complète évidence. D'ailleurs, si Baille
-pensait comme moi, en avançant cet avis, qu'il se rassure. Je sais
-bien que je patauge encore, que je ne suis pas mûr, que je cherche
-ma voie. D'un autre côté, je suis ignorant de tout, de la grammaire
-comme de l'histoire. Ce que j'ai fait jusqu'ici n'est pour ainsi dire
-qu'un essai, qu'un prélude. Je compte rester longtemps encore sans
-rien publier, me préparer par de fortes études, puis donner leur
-essor aux ailes que je crois sentir battre derrière moi. Certes,
-ce sont là de beaux rêves, et je ne les dis qu'à vous, pour que,
-si je tombe, ma chute soit moins ridicule et moins retentissante.
-N'importe, rêvons toujours, cela ne fait de mal à personne et sert
-de consolation.--J'aime la poésie pour la poésie et non pour le
-laurier; personne ne comprend mes rêves, la plume et le papier sont
-mes confidents; j'aime mes vers comme des amis qui pensent comme moi,
-je les aime pour eux, pour ce qu'ils disent. Non pas que je fasse fi
-de la gloire; l'immortalité est une sublime ambition. Mais je pense
-avec Baille qu'il faut laisser mûrir le fruit avant de le cueillir,
-le laisser dorer par le soleil et se satiner sous les gouttes de
-rosée.--Attendons: qui vivra verra. Et je dis cela pour toi comme pour
-moi.
-
-Baille, me dis-tu encore, regarde l'art comme un sacerdoce: c'est
-penser en poète. Oui, l'art est un culte, le culte du bon, du beau,
-de Dieu lui-même. Sous les vers il y a l'âme, comme le visage sous
-le masque. Alexandrin, hémistiche, rime, voilà la matière, voilà
-l'outil dont toute main peut se servir; mais planant au-dessus de ces
-moyens grossiers, il y a l'Idée, fécondée par le cœur; l'idée, ce don
-céleste, cette empreinte du doigt de Dieu. Aussi, comme tu l'ajoutes,
-on n'admet pas tout le monde à l'adoration de l'idole; moi, j'aurais
-peut-être dit de Dieu, car poésie et divinité sont synonymes à mes
-yeux. Après avoir mis si haut le poète, je n'oserai te dire que je le
-suis; mais, en toute sincérité, je puis avancer que je tâche de l'être
-et que je comprends la sublimité à laquelle je tends, ce que ne fait
-pas le vulgaire qui ne voit dans un poète qu'une machine à césures et
-à rimes.--Quant au profit qu'on peut retirer d'un ouvrage, je suis en
-désaccord avec Baille. Je ne veux pas que l'on fasse une œuvre en vue
-de la vendre, mais une fois faite, je veux qu'on la vende; puisque le
-poète n'est pas soutenu par la société, comme le prêtre par exemple,
-puisque Hégésippe Moreau et, avant lui, Gilbert sont morts à l'hôpital,
-presque de faim, je veux qu'il s'assure du pain par son travail; ce
-qui n'a rien que d'honorable. D'ailleurs, l'éditeur vend l'œuvre au
-libraire, le libraire au publie; il n'y aurait donc que le pauvre poète
-qui mourrait de famine, lui qui fait vivre tous ces gens-là. Ce ne
-serait ni sage, ni logique. Maintenant, qu'un romancier ne s'attèle
-pas à sa plume, comme un bœuf à sa charrue; qu'il n'écrive pas à
-tant la ligne, comme Ponson du Terrail par exemple. Cet homme est un
-commerçant et non un littérateur; c'est le menuisier du coin, plus il
-fait, plus il gagne.--Faites donc votre poème, votre roman en artiste
-consciencieux, mettez-y deux ans s'il le faut, ne pensez pas à l'argent
-et que cette pensée ne vienne pas entraver celle de l'art; mais, que
-diable! quand vous aurez bien travaillé, vendez votre ouvrage et ne
-commettez pas une folle générosité dont au reste on ne vous saurait
-aucun gré.--L'idée de Baille était peut-être celle-ci: le débutant,
-celui qui n'a pas de nom, ne doit pas chercher à faire de l'argent de
-ses ouvrages, maigre marchandise, d'ailleurs; il ne doit pas prostituer
-l'art; qu'il gagne plutôt sa nourriture à l'aide d'un métier manuel,
-puis, qu'il place dignement ses jeunes poèmes, attendant d'être célèbre
-et de jouir de la position que les lecteurs doivent à tout grand poète.
-Je suis alors complètement de son avis, plus même qu'il ne pense,
-l'avenir t'apprendra ce que je veux dire ici.
-
-Quant à la grande question que tu sais, je ne puis que me répéter,
-te donner les conseils déjà donnés. Tant que deux avocats n'ont pas
-plaidé, la cause en est toujours au même point; la discussion est le
-flambeau de toute chose. Si donc tu restes silencieux, comment veux-tu
-avancer et conclure? c'est matériellement impossible. Et remarque que
-ce n'est pas celui qui crie le plus fort qui a raison; parler tout
-doucement et sagement; mais par les cornes, les pieds, la queue, le
-nombril du diable, parle, mais parle donc!!!....
-
-Baille ne devant être libre que le 25 septembre, je n'irai jamais à Aix
-que le 15 du même mois, c'est-à-dire dans environ six semaines. Nous
-aurons ainsi une semaine à passer seuls ensemble; je désire beaucoup
-marcher et escalader les rochers; d'ailleurs, nous babillerons et nous
-fumerons à qui mieux mieux.--J'ai écrit à Houchard.
-
-Mes respects à tes parents.
-
-
- Je te serre la main.--Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XL
-
-
- Paris, 24 octobre 1860.
-
- Mes chers amis,
-
-
-Quelques larmes sur mon voyage, et n'en parlons plus. Tout est
-désespéré, tout va de mal en pis.--J'ai fait à deux fois deux cent
-vingt lieues pour vous serrer la main, c'est à vous de venir à moi,
-puisque malgré ma bonne volonté et mes efforts, je ne puis aller à
-vous. J'ai mis tout en œuvre, je n'ai aucun reproche à me faire; et
-fatigué de cette vaine lutte, j'attends avec impatience de vous voir,
-fidèles à votre parole, arriver, l'un au mois de mars, l'autre au
-mois d'octobre 1861.--C'est une nouvelle page noire dans ma vie. Dans
-mes longs jours d'ennui, l'hiver dernier, je pensais, pour unique
-consolation, à ce temps présent qui s'écoule si monotone et que je
-rêvais radieux. Je me disais alors que je rirais d'autant mieux que
-je bâillais plus longuement. Les mois se sont écoulés; j'ai toujours
-bâillé et je bâille encore.--Plus j'avance, plus le doute grandit
-en moi. Si l'on m'eût dit, il y a six semaines: «Tu n'iras pas en
-Provence», j'aurais souri d'incrédulité. Mais maintenant qu'une de
-mes plus chères espérances vient de s'évanouir, si l'on me disait:
-«Tes amis ne viendront pas», je ne sais trop si je me montrerais aussi
-incrédule. Trompé, toujours trompé, même dans les réalités, on finit
-par ne plus croire qu'à ce que l'on voit. Un _tiens_ vaut mieux que
-deux _tu l'auras_; je pense comme le fabuliste.--Faites-moi renaître
-à l'espérance, en accomplissant votre promesse; personne ne le désire
-aussi ardemment que moi. Je vous attends donc fermement; je vous
-attends, non pour rire sans cesse, mais pour partager nos rires et nos
-pleurs, et marcher plus sûrement sous l'aile d'une franche amitié.
-
-Je suis dans une période bête de la vie, un de ces temps où l'on est
-incapable même de planter des choux. Depuis quelques jours je fais, le
-matin, un grand feu dans ma chambre et, jusqu'au soir, je me chauffe
-les mollets, désespéré, ne pensant à rien, bourrant et fumant ma pipe
-de la plus détestable façon du monde. Pas une idée neuve, encore moins
-la force d'en exprimer une de vieille date; je me battrais vraiment
-si j'en valais la peine.--Ce qui m'empêche de trop m'inquiéter, c'est
-la connaissance parfaite que j'ai de mon individu; ce n'est pas la
-première fois que j'éprouve une pareille attaque de spleen; et comme
-chaque fois je n'en suis sorti que plus frais et plus riant, j'attends
-avec patience que le démon qui me tourmente se lasse et porte sa malice
-ailleurs.--Tout ceci n'est qu'une transition pour arriver à vous faire
-ingurgiter poliment une de mes élucubrations du mois dernier. Voici mon
-raisonnement: comme je ne puis, hélas! vous parler de vive voix, comme,
-de plus, tout ce que je vous écrirais ces jours-ci serait mortellement
-ennuyeux, je ne saurais mieux faire que de vous transcrire quelques
-vers rimés dans une époque meilleure.
-
-N'allez pas vous lécher les lèvres en pensant lire un chef-d'œuvre.
-Mes alexandrins ne sont guère mieux tournés que la présente prose.
-Pesez le bon, pesez le mauvais; puis dites-vous que je suis votre ami,
-et peut-être la jérémiade ci-jointe vous semblera supportable. Dans
-un flambeau, parmi les flots de fumée, parfois brillent de radieuses
-étincelles, et dites-vous que peut-être, un jour, il s'élèvera un bon
-vent qui chassera la fumée et permettra au flambeau de briller de tout
-son éclat.--Comme la pièce présente n'est pas encore corrigée, je
-recevrai vos critiques avec joie; je vous prie même, puisque vous êtes
-oisifs, de me signaler tous les défauts--et ils sont nombreux--que vous
-remarquerez dans ce morceau.
-
-J'ai fait, ces dernières semaines, la connaissance d'un homme de
-lettres, mon voisin. M. Pagès (du Tarn)--il a cette singulière manie de
-joindre à son nom, le nom de son département--M. Pagès (du Tarn) est
-un de ces mille incompris qui battent le pavé de Paris. D'un certain
-âge déjà, il a dans sa jeunesse coudoyé nos lyriques, jeunes audacieux
-alors que la gloire a couronnés depuis. Aussi faut-il voir, lui qui n'a
-pu parvenir, comme il envie, comme il dédaigne les couronnes de ces
-parvenus, les déclarant, ainsi que le renard de la fable, trop flétries
-et bonnes pour des goujats. Victor Hugo, de Musset, piètres auteurs à
-ses yeux, sachant tout au plus frapper un beau vers par ci, par là.
-Il explique leur réussite par la réclame, surtout par la camaraderie;
-tout leur souriait, dit-il, et ils se faisaient applaudir quand même.
-Puis, par une habile transition, il ajoute que pour lui tout était
-obstacle et semble conclure que, malgré son talent, que dis-je, son
-génie, il n'a pu sortir de la commune ornière. Le raisonnement est
-grossier, et le moins clairvoyant s'aperçoit bientôt que son dédain
-pour nos contemporains provient de son amour-propre froissé.--Il n'a
-pu cependant vivre en contact avec les écrivains de 1830 sans leur
-prendre quelques-unes de leurs idées. Qu'on se garde de lui dire
-cela, il se fâcherait tout rouge et se croirait grandement offensé.
-Cependant la tragédie du XVIIe siècle lui semble une absurdité, tout
-comme aux romantiques. Par plusieurs autres points encore il touche
-à ces derniers, mais, je l'ai dit, il nie cette parenté. Dès lors,
-ayant rejeté ses premières opinions, la tragédie imitée des anciens
-et rejetant aujourd'hui le drame romantique, il est forcé de se poser
-en chef d'école et de suivre un sentier non frayé. Son ambition est
-noble, et tout homme vraiment artiste doit aspirer au but qu'il
-se propose. Régénérer le théâtre, ne faire ni tragédie, ni drame,
-genres également faux tous deux, créer un chef-d'œuvre de raison et
-de passion vraiment humaine, puisant sa grandeur dans le vrai, c'est
-là, je le répète, une noble ambition, mais aussi une tâche lourde et
-terrible. Qu'a fait M. Pagès (du Tarn)? Pour faire une malice aux
-romantiques, il a commencé par nommer sa pièce tragédie; puis il a mis
-dans la bouche de ses personnages l'alexandrin classique, monotone et
-fatigant lorsqu'il n'est pas sublime. D'autre part, ne pouvant renier
-ses premiers dieux et voulant se lancer dans l'innovation, il a vêtu
-ses héros d'habits noirs et a fait porter des jupons empesés à ses
-héroïnes. «Voyez-vous, me disait-il dernièrement, je ne veux imiter
-personne. Je prends mes personnages dans le siècle présenté; je les
-veux instruits, bien élevés, capables de prononcer les discours que
-je mets dans leur bouche. Quant à ces discours, je veux que les vers
-en soient harmonieux, corrects et majestueux».--Le brave homme ne
-s'aperçoit pas que l'école qu'il croit prêcher le premier est la même
-que celle de Casimir Delavigne. Fondre le classique avec le romantique,
-en tirer une tragédie-drame ayant les qualités et les défauts des deux
-genres, n'est-ce pas en effet le but qu'a atteint l'auteur des _Vêpres
-Siciliennes?_ Seulement ce que ce dernier a fait, M. Pagès (du Tarn)
-ne le fera jamais; l'un était un véritable poète, chef d'école même,
-et tout ce qu'il a écrit porte son empreinte. L'autre, je le crains,
-ne sera jamais qu'un pâle imitateur, qu'un misérable glaneur ramassant
-quelques épis dans chaque champ et en formant une gerbe, mal faite et
-mal liée.
-
-D'ailleurs, je ne le juge ici que par une ou deux conversations que
-j'ai eues avec lui. Jusqu'à présent il ne m'a confié que deux odes
-d'une faiblesse déplorable. Il doit me lire prochainement sa grande
-tragédie, quelque chose comme le programme de son école. Cette tragédie
-a pour titre: _la Nouvelle Phèdre;_ je me doute qu'il n'a pas fallu
-grande imagination pour en tracer le plan; il doit être plus ou moins
-copié dans Racine. Cette pièce, bien qu'encore manuscrite, a été
-répandue, les journalistes de la petite presse en ont fait des gorges
-chaudes; le _Figaro_ surtout s'est beaucoup amusé sur M. Pagès (du
-Tarn) et sur l'orgueilleux et singulier titre qu'il a choisi pour son
-œuvre. Moi, je m'abstiens encore et j'attends pour juger définitivement
-mon voisin de connaître sa tragédie.--Je suis loin de dédaigner ce
-brave homme. Au milieu des erreurs qu'il avance, parfois brille une
-pensée vraie et pleine de raison. Je l'ai dit, qu'on ne cherche pas
-la cause de ses singulières théories, de ses dédains absurdes, qu'on
-ne cherche pas ailleurs que dans cette haine cachée que porte tout
-homme resté obscur contre celui qui s'est élevé. M. Pagès (du Tarn),
-ne voulant imiter personne et incapable de voler de ses propres ailes,
-doit rester nécessairement et prosaïquement sur la commune terre. C'est
-là, je m'en doute, un jugement que je n'aurai pas à modifier, même
-après avoir lu _la Nouvelle Phèdre_.
-
-Vous vous demandez peut-être, mes chers amis, si je ne lui ai rien
-montré de ma composition. Si je me taisais sur ce sujet, vous pourriez
-avec raison penser que je vous cache un jugement désobligeant de mon
-estimable voisin. Vous connaîtriez donc bien peu les hommes. Je ne suis
-pour M. Pagès (du Tarn) qu'un débutant, un jeune fou, peu à craindre,
-et partant qu'on peut louer sans réserve. Aussi, à la lecture de
-quelques-uns de mes vers, il m'a fait force éloges, m'a conseillé de
-publier au plus tôt, me prédisant un succès de grâce. Je prends ces
-éloges pour ce qu'ils valent et ne suis pas assez imprudent pour courir
-chez un libraire sur l'admiration de M. Pagès (du Tarn). On ne doit
-pas cueillir un fruit avant sa maturité; n'est-ce pas votre avis, vous
-les seuls dont je me déciderais à prendre les conseils?--Si vous le
-désirez, je vous parlerai dans une autre lettre de _la Nouvelle Phèdre._
-
-Je remarque que, dans cette épître d'une certaine longueur déjà, je ne
-vous entretiens que de vers, d'auteurs et d'autres choses littéraires.
-Chacun a son dada; parfois j'enfourche le mien. Mais qu'à cela ne
-tienne; que Baille me parle mathématiques, Cézanne peinture, vos
-lettres n'en auront pas moins d'intérêt pour moi, puisqu'elles viennent
-de vous.
-
-J'ai reçu ce matin une lettre de Paul. Que devient Baille? quelles
-graves occupations l'ont empêché depuis quinze jours de m'adresser
-quelques lignes? Où sont donc ces belles promesses de m'écrire chaque
-semaine lorsque luisaient les jours de liberté? Le long silence,
-basé sur d'autres travaux plus utiles, va-t-il donc recommencer dans
-ces temps de _farniente?_ Baille, j'ai bien envie, pour te punir,
-d'adresser cette lettre rue Mathéron. Quoi! Cézanne m'écrit, et toi pas
-un mot, pas un pauvre petit mot! J'admets encore que cette lettre ait
-été envoyée à ton insu, que n'as-tu fait comme Cézanne? que n'as-tu
-pensé à moi depuis deux semaines, à moi qui m'ennuie et qui attend vos
-épîtres avec tant d'impatience?--Assez de morale; sois sage à l'avenir
-et n'en parlons plus. Réponds-moi au plus tôt.
-
-Cézanne m'a donc écrit, c'est à lui que je dois répondre.--La
-description de ta poseuse m'a fort égayé. Chaillan prétend qu'ici les
-modèles sont potables, sans être pourtant d'une première fraîcheur. On
-les dessine le jour, et la nuit on les caresse (le mot caresse est un
-peu faible). Tant pour la pose diurne, tant pour la pose nocturne; on
-assure d'ailleurs qu'elles sont fort accommodantes, surtout pour les
-heures de nuit. Quant à la feuille de vigne, elle est inconnue dans les
-ateliers; on s'y déshabille en famille, et l'amour de l'art voile ce
-qu'il y aurait de trop excitant dans les nudités. Viens, et tu verras.
-
-Venez, venez tous deux, mes amis, je vous dirai moi mes longues
-rêveries; et peut-être conviendrez-vous, même Baille le réaliste,
-qu'après tout la vie est comme on veut la prendre et que ma façon n'est
-pas la plus mauvaise.
-
-Cette lettre est sans doute la dernière que je vous adresse
-collectivement. Je reprendrai bientôt mes correspondances
-intimes.--Surtout que Baille, n'oublie pas qu'il me doit une prompte
-réponse. Je le prie de nouveau de me parler de la fontaine de la
-rotonde et des inscriptions qui y ont été ou qui doivent y être gravées.
-
-Dès sa rentrée au lycée, ledit Baille devra me donner l'adresse d'un
-correspondant pour que je puisse lui écrire. Cette lettre est longue
-et fort mal écrite. Lisez-la à petits traits, sinon, je crains qu'une
-forte dose ne vous endorme.
-
-Mes respects à vos parents, je vous serre les mains.
-
-
- Votre ami dévoué,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XLI
-
-
- Paris, 5 février 1861.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes
-logements. Tout enfant, j'ai habité, à Aix, la demeure de Thiers.
-Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail; puis
-aujourd'hui, je ne sais trop par quelle fatalité, je déménage de
-ce splendide septième, dont je t'ai parlé au printemps dernier et
-je choisis justement une nouvelle mansarde, celle où Bernardin de
-Saint-Pierre a écrit la plupart de ses œuvres. Un vrai bijou que
-cette nouvelle chambrette; petite, il est vrai, mais égayée par le
-soleil et surtout originale au possible. On y grimpe à l'aide d'un
-escalier tournant, deux fenêtres, l'une au midi, l'autre au nord.
-En un mot, un belvédère ayant pour horizon presque toute la grande
-ville. J'allais oublier de te dire que ma nouvelle rue se nomme
-Neuve-Saint-Étienne-du-Mont et que mon nouveau numéro est le numéro 24.
-Adresse-moi cependant tes lettres chez ma mère, même rue, 21.--Donc
-plus de Saint Victor, mais un Saint Étienne: à vrai dire, nous n'avons
-fait que changer de saint. Donne cette adresse à Houchard; car, bien
-que le cher garçon n'ait pas encore daigné m'écrire, par miracle, il
-pourrait arriver qu'il lui en vienne la fantaisie.--Fais-en de même à
-l'égard de Marguery.
-
-Je t'écris uniquement pour t'apprendre cette nouvelle, et je ne sais
-vraiment quoi ajouter. N'importe quelle sottise d'ailleurs; cela t'est
-indifférent. Entre bavardage et bavardage, il n'est pas de choix.
-
-Le plus facile pour moi est de répondre à ta lettre.--Hélas! non, je
-ne cours plus la campagne, je ne vais plus m'égarer dans les rochers
-du Tholonet, et surtout je ne gagne plus, la bouteille au carnier,
-la campagne de Baille, cette mémorable bastide de vineuse mémoire;
-autres temps, autres mœurs, comme dit la sagesse des nations. Je suis
-devenu tellement sédentaire que la moindre marche me fatigue, moi,
-ce _viavore_ qui courais si allègrement jusqu'à Peyrolles, non sans
-rafraîchissements çà et là ingurgités. Mes grands plaisirs maintenant
-sont la pipe et le rêve, les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur
-la flamme. Je passe ainsi des journées presque sans ennui, n'écrivant
-jamais, lisant parfois quelques pages de Montaigne. A parler franc, je
-veux changer de vie et me secouer un peu, pour me nettoyer de cette
-poussière de paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il
-est temps de produire. Tout un volume, épisode par épisode, chapitre
-par chapitre, est classé dans ma tête; j'ai pris la ferme résolution
-de me mettre à l'œuvre et de terminer ce travail vers la fin de l'été
-prochain. Un autre triste résultat de la vie que je mène, est que je
-suis devenu affreusement gourmand.«--Tu l'étais déjà», me diras-tu;
-j'en conviens, mais non pas d'une façon aussi damnable. Boisson,
-nourriture, tout me fait envie, et je prends le même plaisir à dévorer
-un bon morceau qu'à posséder une femme. Je me montre à nu, je crois,
-et ma franchise me nuirait sans doute, si j'écrivais à quelque grave
-philosophe, prêchant ouvertement et péchant en secret. Mais à toi,
-mon bon vieux, si franc et si simple, je puis parler sans hypocrisie,
-certain que tu ne m'assourdiras pas de ta morale.
-
-Ainsi donc, nous disons que tu vas peindre en plein hiver, assis sur
-la terre glacée, sans te soucier du froid. Cette nouvelle m'a charmé;
-je dis charmé, non pas que je prenne plaisir à te voir risquer un
-gros rhume et plus ou moins d'engelures, mais parce que je déduis
-d'une telle constance ton amour des arts et l'acharnement que tu mets
-au travail. Ah! mon pauvre cher, que je suis loin de t'imiter.--Pour
-l'instant, mon poêle étant éteint, crainte du froid aux pieds, j'écris
-dans mon lit, fort peu à mon aise, tu peux croire, car je tiens ma
-bougie d'une main et de l'autre je griffonne à grand'peine. D'ailleurs,
-le matin, lorsque je pourrais écrire ceci ou cela, je reste au lit
-à rêvasser, le tout par paresse d'allumer mon feu. C'est ma chanson
-éternelle: Je travaillerais bien si j'avais mon poêle allumé, mais rien
-n'est ennuyeux comme un tel préparatif. Et la conclusion est toujours
-d'aller me chauffer chez ma mère, en me jurant d'être plus sage au
-printemps. Pourvu que je ne trouve pas une autre raison d'oisiveté
-pendant les chaleurs. Un paresseux a toujours quelques belles raisons
-pour s'excuser de sa paresse, et rien n'est aussi facile que de se
-prouver à soi-même qu'on a éminemment raison.
-
-Tu me demanderas peut-être pourquoi toutes ces sornettes vides pour toi
-d'intérêt. C'est que je sors d'une rude école, celle de l'amour réel;
-de telle sorte que je ne saurais trop aborder un sujet quelconque,
-tellement mon esprit se trouve abattu. J'en ai bien long à te raconter,
-lorsque tu arriveras ici. Ce n'est pas par lettres que l'on peut narrer
-de telles choses; l'événement en lui-même n'est rien, les détails
-seuls importent. Je doute même de pouvoir te communiquer dans un récit
-de vive voix toutes les sensations douloureuses ou riantes que j'ai
-ressenties. Le résultat est celui-ci, que j'ai maintenant pour moi
-l'expérience, et que connaissant le sentier, je pourrais y guider
-sûrement mes amis. Un autre résultat est que je possède de nouvelles
-vues sur l'amour et qu'elles me serviront grandement pour l'ouvrage que
-je compte écrire.
-
-Tout ceci, je le répète, est de l'encre et du papier perdus. Si ce
-n'était pour bavarder avec toi, je m'en voudrais de gaspiller à de
-telles niaiseries un temps que je refuse même à des œuvres sérieuses.
-Je ne vois qu'une chose distinctement: que tu dois bientôt venir et que
-mes ennuis en diminueront. Puis, dans un horizon plus éloigné, que je
-vais entrer en place, gagner mon pain le jour et travailler le soir à
-mes belles rêveries. Et enfin, pêle-même dans le brouillard, à peine
-visibles, mon chien qui m'aime un peu, ma maîtresse qui ne m'aime pas
-du tout, et la foule, cette égoïste, indifférente foule, qui me parle,
-m'entoure, me coudoie, sans seulement troubler la tranquillité de mon
-désert.
-
-
- Je t'attends.--Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA
-
-
-Dis à M. Peicard que je m'occupe activement de son vaudeville et que
-j'attends pour lui écrire la solution.--Quant à Marguery, je crois
-qu'il m'avait donné une commission. Assure-lui qu'elle sera faite
-bientôt.
-
-
-
- XLII
-
-
- Paris, 20 janvier 1862.
-
- Mon cher Paul,
-
-
-Voici longtemps que je ne t'ai écrit, je ne sais trop pourquoi.
-Paris n'a rien valu à notre amitié; peut-être a-t-elle besoin pour
-vivre gaillardement du soleil de Provence? Sans doute, c'est quelque
-malheureux quiproquo qui a mis du froid dans nos relations; quelque
-circonstance mal jugée, ou encore quelque parole méchante accueillie
-avec trop de faveur. Je l'ignore et je veux toujours l'ignorer; en
-remuant la fange on se souille les mains.--N'importe, je te crois
-toujours mon ami; j'entends que tu me juges incapable d'une action
-basse et que tu m'estimes comme par le passé. S'il en était autrement,
-tu ferais bien de t'expliquer et de me dire franchement ce que tu me
-reproches.--Mais ce n'est pas une lettre d'explications que je désire
-t'écrire. Je veux seulement répondre en ami à ta lettre, et causer un
-peu avec toi, comme si ton voyage à Paris n'avait pas eu lieu.
-
-Tu me conseilles de travailler et tu le fais avec tant d'insistance
-que l'on pourrait croire que le travail me répugne. Je voudrais te
-persuader de ceci: que mon fervent désir, ma pensée de chaque jour, est
-de trouver une place; que l'impossibilité seule de m'occuper me tient
-cloué chez moi; que si je suis malade, si je me sens faiblir peu à
-peu, c'est de me voir, moi, grand garçon de vingt-deux ans, perdre non
-seulement le temps présent, mais encore l'avenir. Dis-toi cela chaque
-jour; dis-toi que je ne croupis pas volontairement dans la paresse, et
-que je préférerais être maçon à demeurer oisif.
-
-Baille ne t'a pas trompé en te disant que j'entrerai, prochainement
-sans doute, en qualité d'employé dans la maison Hachette. J'attends
-une lettre qui m'annonce qu'une place vacante m'est offerte.
-Malheureusement, cette lettre peut encore éprouver un certain retard;
-et ce retard me tue.
-
-Je n'ai encore vu Lombard qu'une fois. Bien que sa demeure soit à deux
-pas de la mienne, je sors si peu, que je ne sais trop quand je lui
-rendrai sa visite. Je lui dois cependant quelque reconnaissance. Il m'a
-envoyé le gérant d'un journal en quête d'un poète. C'est ainsi que, par
-son entremise, j'ai eu dernièrement quelques vers publiés, les premiers
-qui aient vu le jour dans la capitale. Si ce journal se maintient, je
-pourrais y acquérir un commencement de renommée.
-
-Je vois Baille régulièrement chaque dimanche et chaque mercredi. Nous
-ne rions guère; il fait un froid de loup et les plaisirs de Paris, si
-plaisirs il y a, coûtent des sommes folles. Nous en sommes réduits
-à parler du passé et de l'avenir, puisque le présent est si froid
-et si pauvre. Peut-être l'été ramènera-t-il un peu de gaieté; si tu
-viens comme tu le promets, au mois de mars, si je suis placé, si la
-fortune nous sourit, alors pourrons-nous peut-être vivre un peu avec le
-présent, sans trop regretter, sans trop désirer. Mais voilà bien des
-si; il n'en faut qu'un qui manque pour que tout croule.
-
-Ne me crois pas cependant complètement abruti. Je suis bien malade,
-mais non encore mort. L'esprit veille et fait merveille. Je crois
-même que je grandis dans la souffrance. Je vois, j'entends mieux. De
-nouveaux sens qui me manquaient pour juger de certaines choses me sont
-venus. Je saurais mieux peindre, il me semble, certains détails de la
-vie, qu'il y a un an. En un mot, mon horizon se recule; et, si je puis
-écrire un jour, ma touche sera plus ferme, car j'écrirai ce que j'aurai
-senti.--Espoir! je travaille toujours à mon grand poème; Baille en
-trouve l'idée grande; veuille Dieu que la forme réponde à la pensée.
-
-Et toi, que fais-tu? Comment as-tu arrangé ta vie?--Devons-nous dire
-adieu à nos rêves et la sottise viendra-t-elle traverser nos projets?
-
-Réponds-moi un de ces jours, lorsque tu le jugeras à propos. Dès que je
-serai entré chez Hachette, ou ailleurs, je t'en ferai part.
-
-Baille me prie de te serrer la main pour lui. Il a tant de travail
-qu'il ne peut t'écrire maintenant.
-
-Mes respects à tes parents.--Je te serre la main.
-
-
- Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
- 11, rue Soufflot.
-
-
-
- XLIII
-
-
- Paris, le 29 septembre 1862.
-
- Mon cher ami,
-
-
-La foi est revenue; je crois et j'espère. Je me suis mis au travail
-franchement; chaque soir je m'enferme dans ma chambre et jusqu'à minuit
-j'écris ou je lis. Le meilleur résultat, c'est que j'ai retrouvé une
-partie de ma gaieté.--Je me suis dit ceci: en travaillant les sots
-parviennent, pourquoi n'essayerais-je pas de ce moyen? Je vais empiler
-manuscrit sur manuscrit dans mon secrétaire, puis, un jour, je les
-lâcherai un peu dans les journaux. J'ai déjà écrit trois nouvelles
-d'environ trente pages, depuis le départ de Baille; je compte en
-commettre une quinzaine et tâcher ensuite de les faire éditer quelque
-part.--Je suis dans les bons jours; je ris et je ne m'ennuie plus.
-Donne cette bonne nouvelle à Baille et dis-lui que ton retour achèvera
-de me guérir des blessures du passé,--car franchement le passé était
-pour beaucoup dans ma désespérance; il annulait presque l'avenir; m'en
-voici complètement hors.
-
-Il est un espoir qui a sans doute contribué à chasser mon spleen,
-c'est celui de pouvoir presser bientôt ta main. Je sais que cela
-n'est pas encore bien sûr, mais tu me permets d'espérer, c'est déjà
-beaucoup. J'approuve complètement ton idée de venir travailler à Paris
-et de te retirer ensuite en Provence. Je crois que c'est une façon
-de se soustraire aux influences des écoles et de développer quelque
-originalité si l'on en a.--Ainsi, si tu viens à Paris, tant mieux
-pour toi et pour nous. Nous réglerons notre vie, passant deux soirées
-ensemble par semaine et travaillant toutes les autres. Les heures où
-nous nous verrons ne seront pas des heures perdues; rien ne me donne du
-courage comme de causer quelque temps avec un ami.--Je t'attends donc.
-
-Tu n'avais pas besoin d'affranchir le paquet que tu devais m'expédier;
-je comptais bien payer le port. Mais, maintenant, la réflexion que tu
-fais me fait réfléchir. Puisque tu fais des économies, je veux en faire
-aussi. Tu remettras donc la toile à Baille qui me l'apportera.
-
-Quant à la vue du barrage, je regrette vivement que la pluie t'empêche
-d'y travailler. Dès que le soleil luira, reprends le chemin des grands
-rochers, et tâche de terminer au plus tôt.--Si tu dois venir à Paris
-avec Baille, apporte-moi toujours une esquisse, je m'en contenterai;
-pourtant, si le tableau pouvait être terminé pour cette époque, ce n'en
-irait que mieux. Tu as encore un grand mois.
-
-J'ai vu Marguery. Nous sommes, hier au soir, restés ensemble jusqu'à
-minuit. La vue de ce beau gros garçon m'a produit un singulier
-effet.--C'était toute ma jeunesse qui, tout à coup, revivait à mes
-yeux. Ce temps est si loin, tant de sensations ont effacé celles
-du jeune âge, j'en suis demeuré presque tremblant pendant un quart
-d'heure.--Quant à lui, tel je l'ai laissé, tel je l'ai revu. Aix a la
-singulière propriété des bocaux.
-
-Le sujet de concours pour le prix de peinture était, cette année:
-_Coriolan supplié par sa mère Viturie_. Huit élèves sont montés en
-loge; ils ont commis huit croûtes. Le sujet, stupide par lui-même, a
-été traité huit fois stupidement. Il est curieux de penser combien
-notre école historique est faible et combien notre école paysagiste
-s'élève chaque jour. On pourrait, dans la poésie, faire la même
-remarque, le genre didactique est mort; le genre lyrique n'a jamais eu
-plus d'éclat que dans ce siècle.
-
-Je pense que Baille est toujours à Nice. Je lui écrirai la semaine
-prochaine.
-
-Écris-moi lorsque tu auras quelque nouvelle certaine sur ton voyage
-à me donner. Pense au barrage.--Je suis pressé par l'heure; je ne me
-relis pas.
-
-
- A bientôt. Je te serre la main.--Ton ami,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- LETTRES A MARIUS ROUX
-
-
-
- XLIV
-
-
- 5 décembre 1864.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Je viens de lire ton article dans le _Mémorial_[3] qui m'a été envoyé.
-
-Je te remercie mille fois de la façon charmante dont tu as présenté
-aux Aixois mes _Contes à Ninon_. Je ne trouve nullement que ton compte
-rendu soit provincial, comme tu me le disais hier au soir; il est
-alerte, spirituellement écrit, et fort obligeant pour moi, ce qui, je
-l'avoue, en double la valeur à mes yeux.
-
-Nos compatriotes,--puisque tu veux que je sois Aixois, ce que j'accepte
-avec quelques réserves,--nos compatriotes vont être, je l'espère,
-enflammés d'un beau zèle et iront par bandes acheter le volume. Voilà
-un succès dont une bonne part te reviendra.
-
-Merci donc, mon cher collaborateur, et laisse-moi te serrer la main
-deux fois aujourd'hui, et pour notre vieille amitié, et pour notre
-jeune succès.
-
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XLV
-
-
- 14 novembre 1865.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Il est entendu que c'est toi qui parleras de mon livre.
-
-Donc, merci à l'avance.
-
-Tâche de faire une réclame à Baille, surtout à Cézanne, ce qui fera
-plaisir à leurs familles.
-
-Je t'envoie la note imprimée qui pourra peut-être te servir.
-D'ailleurs, arrange cela comme bon te semblera.
-
-Un peu de hâte seulement. J'ai besoin d'une bonne poussée avant la mise
-en vente des livres d'étrennes.
-
-
- Bon courage et tout à toi.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XLVI
-
-
- 4 décembre 1865.
-
- Mon cher ami,
-
-
-Baille m'apporte ton article, et j'ai hâte de te remercier. Sans
-flatterie, c'est encore le meilleur qui ait paru sur le livre.
-
-Puis, il a pour moi un charme particulier; il est intime, si je puis
-m'exprimer ainsi; il me semble te voir en pantoufles, t'entretenant
-avec moi de mon œuvre, de nos amis, de nous tous qui luttons, comme tu
-le dis si bien, et qui ignorons ce que l'avenir nous garde.
-
-Que m'importe ce que pensent de moi Pierre ou Jean; je lis leurs
-comptes rendus avec une grande indifférence, je considère leur prose
-comme une bonne publicité commerciale. Mais ce que tu dis, toi, me va
-au cœur; tu me connais et tu me juges en ami; tu parles de ceux qui me
-sont chers; il va dans ton article un peu de ton âme qui l'anime et le
-fait vivre pour moi d'une vie chère et puissante. Voilà pourquoi tes
-paroles me sont plus précieuses que toutes celles qui ont été ou qui
-seront dites par les gens autorisés en matière de critique littéraire.
-
-Merci aussi pour Cézanne et pour Baille. Ce dernier, qui me quitte à
-l'instant, me dit de te serrer vigoureusement la main. C'est fait.
-
-Donne-moi l'autre, pour que je puisse en avoir au moins une à serrer en
-mon nom.
-
-Viens me voir, dès que tu pourras disposer d'un moment. Je suis cloué
-devant mon bureau, et n'en puis bouger pour aller te chercher moi-même.
-
-
- Tout à toi.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XLVII
-
-
- 10 décembre 1866.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Je viens de lire ton article dans le _Mémorial_, et je t'en remercie
-cordialement. C'est certainement une des pages les plus lestes et
-les plus spirituelles que je connaisse de toi. Tu as trouvé le
-moyen de me flatter énormément, et d'éreinter--énormément aussi--le
-roman-feuilleton.
-
-Merci pour mon livre et merci pour mes croyances littéraires.
-
-Autre chose. Il est décidé que je ferai un article sur Mistral
-dans le _Grand Journal_, et que je donnerai à cette étude tous les
-développements que je voudrai. Si tu peux m'avoir des détails,
-hâte-toi. Je désirerais aussi avoir le volume le plus tôt possible.
-Aie l'obligeance de venir me serrer la main un de ces soirs, et nous
-causerons de cette affaire.
-
-
- Ton dévoué,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XLVIII
-
-
- 16 mars 1867.
-
-
-Merci mille fois, mon cher Roux. Tes notes sont excellentes et vont me
-servir merveilleusement. Il y a là matière à quelques bons chapitres.
-
-Le premier volume des _Mystères de Marseille_ paraîtra bientôt. Je te
-l'adresserai, dès que j'en aurai un exemplaire.
-
-Et, dès lors, nous pourrons songer au drame.
-
-
- Ton bien dévoué,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- XLIX
-
-
- 28 mai 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Pourrais-tu me rendre un service?
-
-Arnaud me persécute pour que je lui procure l'acte de société qui a été
-publié dans le _Petit Journal_, lorsque Millaud a mis la propriété de
-ce journal en actions. Arnaud veut imiter cet exemple.
-
-Je me suis présenté au _Petit Journal_, mais je m'y suis mal pris. J'ai
-demandé tout sottement le numéro qui contenait l'acte de société en
-question, et on m'a répondu tout carrément qu'on ne voulait pas me le
-donner. Ils sont très méfiants, dans cette boutique-là; ils craignent
-toujours qu'on ne les attaque. Me voilà mis à l'index, et il est
-inutile que je tente davantage de leur arracher ce qu'ils ne veulent me
-remettre.
-
-Ne pourras-tu essayer d'obtenir l'acte d'une façon plus habile! Par
-exemple, va trouver Escoffier, demande-lui à feuilleter une collection
-du journal. L'acte a paru l'année dernière, je ne sais au juste à
-quelle époque, vers les premiers mois, je crois. Tu prendras la date
-exacte du numéro, si tu ne pouvais avoir une copie de la pièce. Enfin,
-tu ferais pour le mieux. Il s'agit pour Arnaud d'intérêts importants.
-
-Crois-tu pouvoir te charger de cette affaire et la terminer au plus tôt?
-
-Arnaud m'a parlé.--de lui-même,--de notre drame. Je l'ai prié de
-faire des ouvertures au directeur du Gymnase et de conclure en notre
-nom. J'aurai sa réponse prochainement. Il faudrait nous hâter. Je te
-donnerai bientôt un rendez-vous pour causer de cette affaire.
-
-
- Ton dévoué,
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-J'oubliais: l'acte de société a été publié, je crois, en premier Paris,
-par _Timothée Trimm_. Cela facilitera tes recherches.
-
-Excuse-moi de te donner une pareille besogne. C'est que, vraiment, j'ai
-les bras liés, et que je ne sais plus comment faire.
-
-
-
- L
-
-
- 3 juin 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Je reçois une lettre d'Arnaud dans laquelle il est dit que le directeur
-du Gymnase paraît bien disposé. Seulement ce directeur demande qu'on
-lui abandonne les droits d'un certain nombre de représentations.
-
-Je réponds à Arnaud par retour du courrier, et je crois pouvoir
-lui dire, en ton nom et au mien, que nous sommes prêts à quelques
-sacrifices. Mon avis est qu'il ne faudrait pas que ces sacrifices
-fussent trop forts. Je voudrais bien m'entendre avec toi à ce sujet,
-et au plus tôt. Si tu peux venir jeudi soir, après ta visite chez
-Clément, tu me feras plaisir. Pour moi, je crois l'affaire du drame
-terminée; mais il faut que je te lise la lettre d'Arnaud qui nous donne
-d'excellents conseils pour la censure.
-
-Si tu as fait un bout de plan, apporte-le.
-
-
- A jeudi donc, s'il est possible, et tout à toi.
-
- ÉMILE ZOLA
-
-
-
- LI
-
-
- 4 juin 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Je reçois ta lettre. Donc, à vendredi soir.
-
-Je t'avoue qu'il se fait des trous dans mon budget. Je te prie--entre
-nous--d'être ferme avec M. Clément.
-
-Vendredi, je te donnerai le premier volume des _Mystères_ et ma
-brochure sur Ed. Manet.
-
-
- Tout à toi.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Tourne, je te prie.
-
-Il nous faudra entièrement bouleverser le roman. Il faut que l'affaire
-de Roux soit méconnaissable, si nous voulons vaincre la censure. Mon
-idée reste celle-ci. Un prologue dans lequel la naissance des deux
-enfants est expliquée; suivre des routes différentes,--la route du vice
-et la route de la vertu; au dénouement tout s'explique, la vertu est
-récompensée et le vice puni. Il y a de belles scènes à trouver.
-
-N'importe. Fais ton plan. Ce sera notre base de travail.
-
-Pas de prêtre dans le drame, si ce n'est pour dire un grand bien de
-l'église.
-
-Tourne encore.
-
-A la Bibliothèque on ne prête les journaux que _vingt et un ans_ après
-leur apparition. Arnaud me tourmente toujours pour que je lui envoie
-son acte. Comment faire? Tâche donc d'avoir une idée pour me sortir
-d'embarras.
-
-Après tout, Arnaud nous rend des services, et je ne voudrais pas faire
-preuve de mauvaise volonté.
-
-
-
- LII
-
-
- 8 juin 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-J'ai eu une atroce insomnie, la nuit dernière, et, ne pouvant dormir,
-j'ai travaillé à notre drame. Je crois avoir trouvé des scènes très
-saisissantes, toute une intrigue corsée et poignante. Ne fais rien, ne
-bâtis rien, avant d'avoir reçu les notes que je rédige. Je t'enverrai
-ces notes sans doute demain. Tu travailleras sur la donnée que je vais
-te fournir, et, mardi soir, nous pourrons arrêter le plan.
-
-A demain.
-
-
- Tout à toi.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LIII
-
-
- 16 juillet 1867.
-
- Mon cher collaborateur,
-
-
-Voici le dernier tableau.
-
-J'ai arrangé plusieurs choses pour donner quelque vraisemblance à nos
-gros mensonges.
-
-Ainsi Granier et Lussac ne peuvent ignorer que Mathéus est caissier
-chez Bernard (Granier y a vu Mathéus au deuxième acte).
-
-Ah! mon pauvre ami, quel ours!
-
-Fais copier tout ça au plus vite, et nous déchaînons la bête.
-
-Je t'écrirai pour t'inviter à souper un de ces soirs, en célébration de
-notre heureux accouchement.
-
-
- A toi.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LIV
-
-
- Paris, 23 juillet 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-J'ai passé la journée d'hier dimanche à relire notre drame. Le copiste
-n'a fait qu'une boulette grave; il a dû passer une page du manuscrit
-dans le prologue. Dans la grande scène entre Aurany et Mathéus, il y a
-un trou: après l'aparté de Lussac: «Ces hommes m'épouvantent, ils ont
-le génie du mal...», se trouvent brusquement, dans la copie, ces mots
-de Mathéus: «Voici mon petit moyen...»
-
-Examine le manuscrit et rends-toi compte de l'erreur. Je le répète, ce
-doit être une page entière qui a été passée. J'espère que cette page
-n'a pas été égarée. En tous cas, apporte le manuscrit demain soir, et
-nous verrons.
-
-Les autres erreurs sont insignifiantes. Ton copiste est un homme
-intelligent.
-
-J'ai dû faire quelques petits changements, et, surtout, mettre un
-grand nombre d'indications scéniques. Il faut que nous parcourions le
-tout ensemble, rapidement. Je ne comprends pas du tout le décor de la
-Canebière. Viens de bonne heure. Il faut en finir.
-
-En somme, le drame se tient, et je compte sur un succès, si les
-circonstances nous aident.
-
-A demain soir. N'oublie pas le manuscrit.
-
-
- Ton dévoué.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LV
-
-
- Paris, 14 août 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Puisque le sieur Bellevaut[4] prend l'attitude d'un croquemitaine, je
-te prie de faire, à l'occasion, la grosse voix, pour lui montrer que
-nous ne sommes pas des petits enfants et qu'on ne nous avale pas d'une
-bouchée. Sois ferme et digne.
-
-Nous devons forcément accepter le renvoi en octobre. Mais il ne faut
-pas pour cela laisser dormir les choses. Fais comprendre à la bête
-féroce que tu n'as qu'un mois à rester là-bas et _que tu ne veux pas
-partir avant d'avoir tout réglé_. Là est le grand point. Bellevaut te
-dira sans doute qu'il a le temps, que rien ne presse. Insiste, force-le
-à arrêter tout de suite avec toi le drame tel qu'il doit être joué.
-Fais les quelques corrections dont nous sommes convenus, puis retourne
-auprès du directeur et _oblige-le_ à revoir la pièce avec toi, à faire
-les changements nécessaires, en un mot à donner au manuscrit sa forme
-définitive. Cela est de la dernière importance. Ne fais copier la
-pièce que lorsque toutes les modifications auront été faites. Et, pour
-arriver à ce résultat, donne pour unique et bonne raison ton court
-séjour à Marseille. Lorsque le manuscrit sera mûri à point, remets-le
-à des copistes, qu'Arnaud te trouvera,--et occupe-toi ensuite de la
-censure. Tu le comprends, lorsque tu reviendras ici, il faut que
-Bellevaut n'ait plus qu'à monter et à jouer la pièce, afin que nous
-n'ayons pas des embarras avec lui, à deux cents lieues de distance.
-Ta conduite est donc toute tracée: avant tout, arrêter le manuscrit,
-puis le faire copier, puis obtenir le permis de la censure. Si tout
-cela marche convenablement, tu exigeras un commencement d'étude avant
-ton départ, afin de pouvoir assister à une ou deux répétitions. Ce
-serait uniquement pour voir la chose à la scène. Ensuite, les artistes
-mettront tout l'intervalle qu'ils voudront entre les premières et les
-dernières répétitions. Je tiens énormément à ce que tu puisses te
-rendre compte de la mise en scène.
-
-Je ne saurais trop te le répéter, l'important est d'en finir avec les
-remaniements que demande Bellevaut. Lorsque la pièce sera décidément
-arrêtée, nous pourrons attendre en paix. Jusque-là nous sommes dans le
-vague.
-
-Bellevaut trouve la pièce trop longue. Elle n'est certes pas plus
-longue que les longs mélodrames qui sont au répertoire. Enfin, coupe,
-s'il est nécessaire, quelques scènes épisodiques. Le malheur est que
-toutes les scènes me paraissent utiles. Il est bien entendu que nous
-conservons l'attitude de nos héros. Il ne faut pas permettre qu'on
-touche à Daniel: il est l'originalité, la vie de la pièce. D'ailleurs,
-tu verras. Tant que les coupures ne seront pas faites dans le vif du
-drame, tu peux couper sans me prévenir; autrement, avertis-moi. Je ne
-veux pas du tout me laisser manger par M. Bellevaut, et, en somme,
-je tiens à nos personnages et à nos phrases, puisqu'il veut faire le
-méchant. Défends-toi hardiment, au risque de tout casser. J'avoue que
-je suis très en colère contre le grossier personnage dont tu me traces
-un si vilain portrait.
-
-Conserve intact notre manuscrit primitif. Il nous fera besoin pour le
-volume et pour les autres théâtres où nous n'aurons pas affaire à un
-ogre.
-
-Tiens-moi au courant. Je ne serai pas tranquille que lorsque Bellevaut
-aura accepté le manuscrit. Aurons-nous une actrice suffisante pour le
-rôle de Clairon? Va donc un peu au théâtre.
-
-Arnaud te donnera un bon coup de main. Dis-lui ce que nous avons décidé
-pour la publicité. Avant ton départ, parle-lui de la publication du
-drame dans le _Messager_, et vois ce qu'il en dit. Lui seul peut et
-_doit_ nous imprimer notre ours.
-
-Écris-moi dès que tu auras revu Bellevaut et que vous aurez décidé la
-nature et le nombre des changements. Hâte-toi, car tu as peu de temps,
-et il peut se présenter des obstacles. Il faut que tu ne laisses aucun
-empêchement derrière toi.
-
-Mon pauvre ami, voilà bien de la besogne, et je ne puis collaborer à
-tes soucis. Tu seras deux fois le père de notre drame.
-
-Ma mère et ma femme te présentent leurs amitiés.
-
-
- Une bonne poignée de main.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Mes compliments empressés à ta famille. Va donc voir Paul, à Aix, et
-dis-lui de m'écrire; je suis sans nouvelles de lui depuis un mois.
-
-Tu comprends pourquoi il est préférable d'arrêter les corrections avec
-Bellevaut, et de faire ces corrections, avant de confier le manuscrit
-aux copistes. D'abord, il est inutile de faire copier ce que l'on doit
-retrancher. Ensuite, il est peu prudent de nous mettre sur le dos les
-frais de deux nouvelles copies, sans avoir un oui formel de Bellevaut.
-Et tu n'auras ce oui formel que lorsque la forme de la pièce sera
-définitivement arrêtée.--Je t'engage à faire valoir ces raisons auprès
-de Bellevaut pour le décider à revoir sur-le-champ la pièce avec toi;
-dis-lui,--et donne les raisons,--que tu ne peux faire copier la pièce
-sans que le manuscrit soit tel qu'il doit être.
-
-D'ailleurs, la bonne volonté de Bellevaut ne nous est encore nullement
-prouvée. Il faut nous défier des enthousiasmes d'Arnaud, qui voit
-toujours tout en rose. Il m'a écrit que Bellevaut était charmé du
-drame, et on t'a assuré que Bellevaut serait ravi de nous jouer. Tout
-cela est bel et bon. Mais je te prie de savoir par toi-même si le
-ravissement de Bellevaut est vraiment tel que le voit Arnaud. D'après
-la réception que l'ogre t'a faite, je ne vois pas tout couleur de
-rose. Avant de faire les frais de copie, il me semble nécessaire
-de savoir nettement à quoi nous en tenir. Et, je le répète pour la
-dixième fois peut-être, nous ne saurons à quoi nous en tenir que,
-lorsque les corrections faites, Bellevaut te dira: «Maintenant tout va
-parfaitement, et je jouerai le drame tel qu'il est là, lorsque j'aurai
-trois copies et que la censure aura prononcé.»
-
-
-
- LVI
-
-
- Paris, 25 août 1867.
-
-
-Mon cher ami, j'ai reçu ta lettre qui est excellente. Tout va pour
-le mieux. Mille fois merci pour tes peines. Tu as parfaitement fait
-d'effacer quelques phrases dans le prologue, et d'atténuer le rôle
-de Clairon. J'approuve aussi,--puisqu'il le faut,--l'explication des
-toilettes de Clairon, achetées à l'aide de ses économies. Seulement,
-je crains que la situation de notre héroïne ne soit guère comprise
-aux Aygalades et chez Sauvaire. Lorsque ce dernier était son amant,
-heureuse ou non, elle allait au bras de cet homme, et sa présence
-était toute naturelle. Maintenant, son désir de suivre Daniel peut
-expliquer sa venue, mais sa conduite n'en reste pas moins très étrange,
-et on ne comprend plus son attitude devant le maître portefaix. Il
-y a là une nuance que tu dois saisir. Je le dis ces choses, non pas
-pour désapprouver tes changements, que je crois comme toi nécessaires,
-mais pour te prier de glisser çà et là quelques mots qui éclaircissent
-la situation. Ainsi, je vois du premier coup d'œil quelques petits
-détails: il est nécessaire de dire que Clairon a accepté le bras de
-Sauvaire pour aller aux Aygalades et qu'elle accepte ses hommages,
-quitte à ne jamais l'en récompenser; si elle n'a pas ouvertement
-Sauvaire pour chaperon, elle se promène dans la fête comme une âme
-en peine, et l'effet comique, «Ah! mon Dieu!» est amoindri. De même,
-pour sa présence chez le maître portefaix. Remarque que si nous
-n'établissons pas un lien quelconque entre elle et Sauvaire, la raison
-de leur présence vis-à-vis l'un de l'autre n'apparaît pas. Il faudrait
-absolument que leur position respective fût nettement indiquée dans
-une scène placée dès le commencement du tableau des Aygalades. Il est
-d'autant plus facile de poser cette situation, que cette situation
-n'est plus scabreuse du tout. Si nous ne la posons pas carrément, le
-public ne comprendra peut-être pas, et verra en Clairon ce que nous
-avions fait d'elle d'abord, une prostituée. D'ailleurs, tu dois avoir
-les mêmes craintes que moi, et je suis certain que tu t'es attaché à
-donner au rôle difficile de notre héroïne le plus de vraisemblance
-possible. Ne crains pas d'être clair surtout. La scène du collier est
-bonne, elle sert à faire croire aux invités de Sauvaire que Clairon a
-succombé. C'est là sans doute ta pensée. Et j'applaudis.
-
-Je ne te parle pas des autres rôles puisque tu n'y fais aucun
-changement.
-
-Ton sous-titre, maintenant. Je t'avoue que je n'aime pas du tout «ou
-l'Enfant de la Louve», d'autant plus que Clairon, _troisième édition_,
-n'est plus une louve, et qu'ainsi ce sous-titre va contre le véritable
-sens de la pièce. D'ailleurs, d'après ce que tu me dis, j'ai grand'peur
-que le roman ne nuise au drame, et je voudrais comme toi tâcher de nous
-sortir de ce mauvais pas. Il faut être carré. Je propose simplement de
-changer notre titre et d'appeler la pièce: _les Drames de Marseille_.
-Vois si Bellevaut accepte cela. Mais pas de sous-titre, s'il est
-possible. Je les déteste. D'autre part, si tu crois réellement qu'il
-y a un parti quelconque contre moi, nous pourrions faire annoncer
-habilement dans une feuille marseillaise que le drame ne ressemble
-pas du tout au roman. Tout cela est grave, je le sais, et peut-être
-ferions-nous mieux de laisser aller les choses. Attendons, si tu
-veux, ton retour ici, pour décider cette grosse question. La première
-représentation est seule à craindre; on saura ensuite à quoi s'en tenir.
-
-Tu as fait faire, me dis-tu, une copie de la pièce. Tu ne me dis pas
-combien cela t'a coûté. Je ne pense pas que tu aies besoin d'argent à
-Marseille. En tous cas, écris-moi, si tu veux que je t'adresse ma part
-des frais.
-
-Donc, tu n'as plus qu'à revoir Bellevaut et à t'occuper de la censure.
-Tâche de mener rondement tes rapports avec les gardiens de la morale
-publique. Il faut que nous ayons l'autorisation avant ton retour. Quant
-à Bellevaut, puisqu'il est charmant, tout ira bien. Continue à lui
-prouver que le drame n'est pas trop long, et ne lui accorde, autant que
-possible, aucune coupure.
-
-Autre chose. Tu me dis que nous passerons avant _Hernani_. Cela est
-bien vague. J'ai le projet,--peu arrêté, il est vrai,--d'aller à
-Marseille pour la première. Je désirerais savoir si nous serons joués
-au commencement ou à la fin d'octobre. A huit jours près, tu peux
-m'envoyer ce renseignement.--Le malheur est que si je ne suis pas là,
-nous n'aurons aucune garantie pour le respect de notre prose. J'ai peur
-qu'on n'abîme singulièrement notre manuscrit. Avant de t'éloigner, tu
-feras bien de t'occuper des représentations, comme si je ne devais pas
-aller à Marseille. Laisse là-bas un représentant. Tâche de composer une
-salle. Règle la question des billets, le service à faire à la presse.
-En un mot, agis comme si tu étais à la veille de la première.--Il est
-une autre question grave. Il faut que la pièce soit imprimée pour
-pouvoir être lancée dans les autres théâtres. Vois si Arnaud est
-disposé à nous prêter son journal ou simplement à imprimer la pièce en
-volume. Il est entendu que, dans ces questions, tu as plein pouvoir
-pour traiter.
-
-Je vais lancer la réclame au _Figaro_. Si elle passe, je t'enverrai
-le numéro qui la contiendra, et tu pourras faire une tournée dans les
-journaux de Marseille. Vois surtout Émile Barlatier[5], en mon nom.
-
-Tu me dis que le roman «a produit une fâcheuse impression». Cela est
-vague. Tâche donc d'avoir des détails, pour me les donner à ton retour.
-Je désirerais connaître nettement la position. On affirme que tout le
-peuple est avec moi (c'est un jeune Provençal dont je viens de recevoir
-la visite, qui m'a dit cela). On me dit en outre qu'Arnaud seul est mis
-en cause et qu'on me place à part. Est-ce pour me faire plaisir qu'on
-me conte ces choses? Je ne sais. Tu seras assez mon ami pour me dire
-la vérité. Vois ce que c'est que «la fâcheuse impression», et vois-le
-de près. Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage. Tu sauras m'avouer
-où j'en suis dans l'amitié des Provençaux.--Surtout ne parle pas de
-cabale, même à tes plus intimes amis. Ce serait le moyen d'y faire
-songer quelque malintentionné. Il suffit de parler de cabale pour qu'il
-en naisse une sur-le-champ. Parle au contraire du grand succès probable
-et répands le bruit que le drame ne ressemble pas au roman. D'ailleurs,
-s'il y a mauvaise foi avec nous, je suis disposé à faire un tapage de
-tous les diables.
-
-Écris-moi quand tu auras revu Bellevaut, quand tu auras une réponse de
-la censure, en un mot quand tu auras des nouvelles quelconques.
-
-Mes compliments sincères à ta famille. Tu as les amitiés des miens, et
-une bonne poignée de main de moi.
-
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LVII
-
-
- Paris, 4 septembre 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Je ne suis pas affamé de nouvelles, mais j'aurais désiré pourtant que
-tu répondisses sur-le-champ à la question que je te posais relativement
-à l'époque exacte où serait joué notre drame. Cela est d'une grande
-importance pour moi. Je n'ai pas abandonné mon idée de voyage, et, si
-la pièce ne passe pas plus tard que le 15 octobre, j'irai sans doute à
-Marseille, je partirai vers la fin de septembre. Dans ce cas, il faut
-que je fasse mes préparatifs, il faut surtout que je prévienne Paul,
-qui reviendrait sur-le-champ à Paris, si j'abandonnais mon projet, ou
-qui m'attendrait, si je lui donnais suite. Tu vois donc que j'ai un
-vif intérêt à savoir si les _Mystères_ peuvent être joués vers le 15
-octobre. Je te prie de voir M. Bellevaut et de lui dire que nous tenons
-particulièrement à ce qu'il ne rejette pas plus loin la représentation.
-On annonce _Hernani_, on annonce _la Grande Duchesse;_ jusqu'où cela
-ira-t-il? bon Dieu! Je vois mon voyage tombé dans l'eau, car je n'irai
-certainement pas là-bas, si je ne dois y trouver aucun ami, et je ne
-puis pousser l'égoïsme jusqu'à retenir Paul à Aix indéfiniment. Avant
-de quitter Marseille, tâche donc d'obtenir une date fixe, la plus
-rapprochée possible, afin que je puisse savoir à quoi m'en tenir.
-
-Je ne te parle pas de la censure, ni des corrections, ni de rien. Tu me
-parleras de tout cela à ton retour. Tâche de ne rien laisser en suspens
-derrière toi. N'oublie pas de t'inquiéter de l'impression de la pièce,
-soit dans le _Messager_, soit en volume.--Si tu n'as que le temps de
-m'écrire un mot pour me donner la date que je te demande, ne me parle
-pas du reste, puisque nous devons nous voir la semaine prochaine.
-
-Autre chose: j'ai reçu le _Sémaphore_, le numéro que tu m'as envoyé,
-et je regrette qu'on ne s'y soit pas servi de la formule dont nous
-étions convenus: «Nous lisons dans le _Figaro_, etc.» Cela aurait
-fait, je crois, plus d'effet; la note publiée a l'air trop local. Il
-faut absolument que tu trouves un autre journal où l'on dise que la
-presse parisienne a annoncé notre drame. (Tu ignores peut-être que la
-plupart des journaux, _le Temps, l'Époque, la Liberté_, ont reproduit
-la note du _Figaro_.) Tu comprends que les Marseillais ne doivent pas
-ignorer que Paris _s'est ému_ à la nouvelle de notre tentative de
-décentralisation. Il serait bon de le faire dire et même de le faire
-répéter quatre ou cinq fois.--Qu'as-tu fait au _Mémorial_ et à la
-_Gazette du Midi?_ Cette dernière m'est hostile.
-
-Un mot de réponse, et à bientôt.
-
-Mille compliments aux tiens. Tu as les compliments de ma femme et de ma
-mère.
-
-
- Ton dévoué.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-J'ai fini ce matin mon roman qui paraît dans l'_Artiste_. Je respire et
-je me sens des envies de dormir jusqu'à ce soir.
-
-
-
- LVIII
-
-
- 17 septembre 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-J'ai vu plusieurs éditeurs parisiens, et j'ai acquis la certitude
-qu'une pièce jouée en province ne peut être publiée qu'en province. A
-Paris, on ne croit pas à la décentralisation,--on m'a presque ri au
-nez. Donc, nous ne pouvons compter que sur Arnaud. J'attends une lettre
-de lui, et, en lui répondant, je le pousserai à imprimer notre drame au
-plus vite.
-
-D'autre part, je suis allé chez Péragallo donner mon pouvoir. J'ai
-parlé des _billets d'usage_, et l'on n'a pas su ce que je voulais dire.
-L'agent de la Société a droit à quatre places, voilà tout. Donc ne
-forçons pas le sieur Péragallo à mettre le nez dans l'inconnu. Mais
-je suis d'avis que M. Peysse demande à M. Bellevaut ce qu'il a voulu
-dire par _les billets d'usage_. Peut-être y a-t-il là quelque bénéfice
-_illicite_ que je ne suis pas d'avis de laisser échapper. Charge-toi
-d'approfondir cette question.
-
-Sais-tu que l'agence nous prend 10 p. 100, ce qui joint aux 20 p. 100
-promis à Bellevaut fait 30 p. 100. Nous sommes volés.
-
-Dès que tu auras des nouvelles, communique-les-moi, demande la date
-_probable_ de la première.
-
-
- A toi.
-
- ÉMILE ZOLA
-
-
-
- LIX
-
-
- Marseille, 4 octobre 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-J'ai vu Arnaud que ta lettre ne paraît pas avoir trop ému. D'ailleurs,
-je n'ai fait que lui serrer la main, me réservant de lui parler
-affaire, après le succès ou la chute. Ma position restera très fausse
-jusque-là. Demain soir, je serai fixé.
-
-Je viens de voir M. Peysse. Voici en quelques lignes le résumé de
-notre conversation. Les artistes sont bien disposés, mais Bellevaut
-l'est très mal; il élève en outre une question d'intérêt que je
-réglerai demain avec lui. (M. Peysse me conduira à lui, à onze heures,
-et j'assisterai peut-être encore à une répétition.)--Les coupures,
-paraît-il, se réduisent à des retranchements (nombreux) de phrases;
-pas une scène n'aurait été coupée; en somme, le mal est sans doute
-moindre que nous ne le pensions.--Peysse parait compter sur un _succès
-ordinaire_. Il est évident que tous ces gens-là n'ont pas foi en notre
-génie, et ils ont bien raison.
-
-Je n'ajoute rien. Tout ceci est pour te tenir en haleine. Demain je
-saurai à quoi m'en tenir, et dimanche matin je t'enverrai un télégramme.
-
-Je n'ai pu voir ta famille aujourd'hui, et je doute d'avoir demain le
-temps nécessaire pour lui rendre visite. En tout cas, ce sera pour
-dimanche.
-
-Si tu as besoin de m'écrire, adresse-moi ta lettre chez Arnaud. Quant
-à moi, je ne t'écrirai plus que pour te donner des détails, après la
-consommation du crime. Je m'occuperai de l'impression en volume, s'il y
-a lieu, soit chez Arnaud, soit ailleurs.
-
-A bientôt, et pas de cauchemars.
-
-
- Ton dévoué.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LX
-
-
- Télégramme du 6 octobre 1867.
-
- Paris, Marseille, 523, 1867, 51.
-
-
-Monsieur Roux, 13, rue Neuve-Guillemin, Paris.
-
-Applaudissements durant les actes, applaudissements et sifflets toile
-baissée. Succès incertain.
-
-
- ZOLA.
-
-
-
- LXI
-
-
- Marseille, 6 octobre 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Je complais t'écrire longuement, mais le courage me manque. Quand je te
-verrai, je te raconterai la soirée d'hier. Voici quelques brefs détails.
-
-En somme, c'est un succès contesté, qui peut se tourner en chute
-complète, ce soir. Comme je le l'ai dit dans ma dépêche, le
-commencement de la pièce a bien marché. Les tableaux: _Les Aygalades_
-et _Le crime_, n'ont pas donné ce que nous en attendions, et dès lors
-la pièce a langui. Elle s'est un peu relevée vers la fin. Jusqu'au
-dernier moment, la salle n'avait ni sifflé, ni chuté, ni donné
-aucune marque d'improbation. Seulement, lorsque le rideau est tombé
-sur le: _Il nous a maudits_, de Clairon, des applaudissements trop
-vifs ont amené quelques coups de sifflet. Il y a eu lutte, et les
-applaudissements continuant, on a exigé les noms des auteurs. On nous a
-nommés. Nouvelle bataille de courte durée, les applaudissements l'ont
-emporté!
-
-Ce soir dimanche, tout va se décider.
-
-Il y a eu, à coup sûr, une petite cabale. Les sifflets sont partis
-des premières, aux places réservées. Peysse est certain de la chose,
-et Bellevaut croit que c'est la petite presse marseillaise qui s'est
-égayée. Drôle de façon de s'égayer. En somme, l'honneur est sauf, mais
-nous ne tenons pas un succès de «bon aloi», comme dit cet excellent
-homme des contributions indirectes.
-
-Quant à la pièce en elle-même, elle m'a paru trop longue, véritablement
-ennuyeuse. On a commencé à huit heures et fini à une heure. Le public
-était las. Si nous avions assisté aux répétitions et fait les coupures
-nécessaires, tout aurait marché. C'est l'opinion de tous ceux qui
-ont causé avec moi. Je viens d'aller voir Bellevaut et d'essayer de
-faire des coupures pour ce soir. Il paraît que cela est impossible. Si
-la pièce ne tombe pas, les coupures seront faites pour la troisième
-représentation. Hier, on a fait 1,200 francs de recette.
-
-L'interprétation est, selon moi, très insuffisante. Mme Méa est
-d'un faux à agacer les dents. Elle épuise tous ses sanglots dès la
-première scène. Sauvaire, Lussac, Daniel, surtout ce dernier, ont joué
-convenablement. Le reste m'a paru d'une faiblesse déplorable. C'est
-une trop grande machine pour une pareille scène; il nous faudrait la
-scène de la Porte-Saint-Martin. Le décor du prologue est ridicule et
-les acteurs y étouffent.--Enfin, je te parlerai longuement de tout cela
-vers la fin de la semaine, lorsque je serai à Paris.
-
-J'ai vu tes parents hier, avant la représentation, et je ne sais si je
-pourrai les revoir. Je pars pour Aix demain matin, de bonne heure.
-
-Un dernier mot, la salle était très belle. Il y avait le _maire!_
-Nos amis ont peu donné. D'ailleurs, tu vas recevoir des lettres de
-condoléance que tu me communiqueras...
-
-
- A bientôt, et pas trop de découragement.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-Je ne te parle pas de l'impression de la pièce. Il faut attendre le
-succès ou la chute de ce soir. La première bataille est nulle.
-
-
-
- LXII
-
-
- Marseille, 7 octobre 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Deux mots à la hâte. La deuxième, hier, a beaucoup mieux marché. Rien
-que des applaudissements. La pièce n'a duré que quatre heures et demie,
-et a commencé à sept heures et demie. En somme, c'est un succès, à
-moins que la troisième, qui se joue demain, ne marche pas. J'assisterai
-jeudi à la quatrième.
-
-Les acteurs n'ont plus eu de manque de mémoire et ont réussi toutes
-leurs entrées. Encore quelques coupures, et tout ira bien. A la
-première, nous avons eu une légère cabale d'écrivassiers marseillais.
-Je viens d'apprendre cela. D'ailleurs, je te conterai tout de vive voix.
-
-Je vais parler à Arnaud de l'impression.
-
-
- Ton dévoué.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LXIII
-
-
- Marseille, 10 octobre 1867.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-J'arrive d'Aix. Je ne sais comment a marché la troisième. Peu de monde,
-je crois, mais pas de sifflets.
-
-Je pars demain pour Paris, où j'arriverai samedi dans la nuit. Je
-t'attends dimanche soir pour manger la côtelette de l'amitié et te
-conter les heurs et malheurs de notre œuvre.
-
-Je verrai demain matin Bellevaut, Arnaud, et _tutti quanti_, le
-terminerai nos affaires, qui commencent un peu à me peser.
-
-Donc à dimanche. Viens vers les deux heures, si tu as le temps.
-
-
- Ton dévoué.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LXIV
-
-
- 9 janvier 1868.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Nous jouons de malheur pour mon article du _Gaulois_. Le journal est
-plein à crever, je ne passerai sans doute que lundi.
-
-Voici ce que j'ai arrêté: si lundi les éditeurs et exécuteurs
-testamentaires ne se sont pas réunis, je laisse paraître l'article;
-si le pot aux roses est découvert, je transforme l'article, je publie
-toujours _les Lits_, mais en les mettant sous le nom de leur véritable
-auteur et en racontant l'histoire[6]. Donc, de toutes façons, je donne
-au jeune Alexis le coup d'épaule qu'il mérite.
-
-Autre chose.
-
-Je viens de voir Lacroix, et nous sommes décidés à laisser passer tout
-de suite ma charge dans le _Monde pour rire_. Nous agirons ensuite
-auprès de l'_Éclipse_. Je vais donc t'envoyer mon portrait dans le plus
-bref délai.
-
-Ne joint-on pas à la charge une courte biographie? En ce cas, tu
-voudras bien te charger de cette biographie.
-
-
- Ton dévoué.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LXV
-
-
- Paris, 17 avril 1868.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Vingt lignes en courant.
-
-Je viens de déménager, et je suis encore dans les ennuis d'un
-bouleversement général. De là mon silence jusqu'à ce jour.
-
-Pas de nouvelles en somme. J'ai vu Duret hier chez Manet. L'affaire
-marche mal. Pelletan m'a l'air d'être aussi incapable que Mille comme
-homme d'affaires. On ne sait plus quand la _Tribune_ paraîtra, ni même
-si elle paraîtra.--Belot n'a pas encore lu notre drame. Il fait un
-roman pour gagner quelques sous, et je n'irai chez lui que dans cinq
-ou six jours. Rien de définitif de ce côté.--J'ai gardé le meilleur
-pour la fin. Il vient de se fonder un journal à deux sous, _l'Événement
-illustré_, sous la direction d'Adrien Marx!!! On m'a offert le Salon
-dans cette feuille, ce que j'ai accepté faute de mieux. Dès ton retour,
-je te présenterai à Marx, et j'espère que tu placeras chez lui tes
-renseignements quotidiens sur Paris. Que cette espérance ne hâte pas
-ton retour. Je t'annonce simplement cela, comme une chose qui peut
-devenir bonne.
-
-D'ailleurs, tu reviendras sans doute bientôt. Tu me trouveras en train
-de corriger les épreuves de la deuxième édition de _Thérèse Raquin_.
-Je vais aussi me mettre sérieusement à mon travail pour Kératry. La
-besogne a l'air de vouloir venir. Elle sera la bienvenue. Je chôme
-depuis assez longtemps, grâce au monument de Verlé.
-
-Et toi, que fais-tu? Un bout de lettre, si tu as quelque chose
-d'intéressant à m'apprendre. Tu connais ma nouvelle adresse: 23, rue
-Truffaut, Batignolles.
-
-Et puis, c'est tout. J'aime mieux causer longuement avec toi, quand tu
-reviendras.
-
-J'ai une commission à te donner. Rapporte-moi le deuxième volume du
-_Congrès scientifique_ que tu prendras en mon nom chez Aubin. Une
-lettre m'a invité à le faire réclamer à cette librairie.
-
-Voilà. Tu as le bonjour de ma mère, de ma femme. Présente mes
-compliments à tes parents, et va dire à Mme Méa que je la porte dans
-mon cœur.
-
-
- Une bonne poignée de main de ton dévoué
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LXVI
-
-
- Marseille, 19 septembre 1870.
-
- Mon cher Roux,
-
-
-Arnaud le remettra cette lettre et t'expliquera les raisons qui me font
-l'écrire.
-
-En deux mots, veux-tu que nous fassions un petit journal à
-Marseille[7], pendant notre villégiature forcée. Cela occupera
-_utilement_ notre temps. Sans toi, je n'ose tenter l'aventure. Avec
-toi, je crois le succès possible. Nous avons ici les hommes et les
-choses pour nous. Donne-moi une réponse immédiate. Tu ferais même bien,
-si ma proposition te souriait, de venir demain à Marseille avec Arnaud.
-L'affaire doit être enlevée.
-
-Dis-toi tout ce que je ne te dis pas, et de toutes façons donne-moi une
-réponse. Nous réglerions les détails ensemble.
-
-Mes compliments à ta famille.
-
-
- Ton dévoué.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LXVII
-
-
- Mon cher Roux.
-
-
-Voici la requête. Je la crois excellente.
-
-J'ai peu de choses à te dire. Remets la lettre et plaide la cause, s'il
-y a lieu. Il serait bon que le maire lût l'épître devant toi. Dis-lui
-bien que je n'ai pu indiquer le genre de récompense, mais que j'estime
-qu'il serait convenable de donner le nom de mon père à une rue. Cherche
-même avec lui la rue qu'on pourrait choisir. Tout cela, bien entendu,
-est livré aux hasards de la conversation.
-
-J'écris à Arnaud pour le mettre en campagne. Il faudrait qu'on vît
-le plus de conseillers municipaux possible[8]. Enfin, fais ce que
-tu pourras. Tu as bien peu de temps à toi, et je te donne là une
-commission un peu lourde. Tu me pardonneras.
-
-Rien de nouveau ici. Je ne mets pas le nez dehors d'ailleurs. Je
-travaille et suis à peu près à la moitié de mon roman,--qui doit
-continuer à ennuyer le public. Moi, j'en suis très satisfait, ce qui
-est le principal.
-
-Bavarde un peu là-bas et viens vite me conter les cancans. Et les
-troubadours? ont-ils bien fait les choses? J'ai comme un vague désir
-de faire sur eux ma prochaine causerie de la _Tribune_. J'attends des
-détails dans les journaux.
-
-Mes compliments à ta famille. Tu as les amitiés des miens.
-
-
- Une bonne poignée de main, et à bientôt.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
-
- LXVIII
-
-
- Paris, 25 décembre 1872.
-
- Mon cher Roux.
-
-
-Le petit Noël m'a apporté hier une andouillette de Vire comme on en
-voit peu, et j'ai embrassé le petit Noël. Je te remercie de ton cadeau,
-il est charmant, et me touche beaucoup. Tu m'en avais parlé; mais
-c'était si loin, qu'il m'a semblé le recevoir une seconde fois. Merci
-encore.
-
-Je voulais d'ailleurs t'écrire pour te demander des nouvelles de ta
-revue; si tu as du temps à perdre, jette-moi un mot à la poste; cela me
-fera plaisir. Il est vrai que je te reverrai bientôt.
-
-Je regrette que tu ne te sois pas trouvé ici ces jours derniers.
-L'interdiction du _Corsaire_ a fait un bruit énorme. Les journaux,
-à court de copie au moment des vacances, se sont jetés sur mon
-article. J'y perds quelque argent, mais j'y gagne un terrible tapage.
-Charpentier fait faire des affiches. Moi, je suis en train d'écrire
-une brochure, une réponse ou plutôt une défense; j'attendrai lundi
-ou mardi pour la lancer, afin de ne pas trop paraître taper sur la
-grosse caisse; c'est moins une affaire d'argent que de précaution pour
-l'avenir.
-
-Il y a quelques articles très curieux. Je n'ai pu malheureusement les
-collectionner, parce qu'il aurait fallu acheter tous les journaux
-pendant trois jours. Mais j'en ai pourtant mis de côté quelques-uns qui
-t'amuseront.
-
-J'ai ce soir à dîner Béliard, Philippe et Alexis[9]. Hier, jour de
-réveillon, j'ai porté un toast à la réussite de ta revue. Puis nous
-sommes allés à la messe de minuit à la Trinité. C'est très pauvre, et
-pas solennel du tout. Au demeurant, il fait beau et Paris paraît très
-réjoui.
-
-Tout le monde te serre la main. Moi, j'en fais autant, et des deux
-mains à la fois; et je te prie de présenter mes compliments et mes
-amitiés à ta famille.
-
-
- Ton bien dévoué.
-
- ÉMILE ZOLA.
-
-
- * * * * *
-
-
-
-[1] _La Fée Amoureuse_, voir les premiers _Contes à Ninon_.
-
-[2] Le vieux était Paul Cézanne.
-
-[3] _Mémorial_, un journal d'_Aix_ en _Provence_.
-
-[4] M. Bellevaut, directeur du théâtre le Gymnase de Marseille.
-
-[5] Directeur du _Sémaphore_ de Marseille.
-
-[6] Il faudrait rechercher le numéro du _Gaulois_ à partir du 1er
-janvier 1868 pour avoir l'explication.
-
-[7] Prévenu par le médecin qu'il devait conduire sa femme malade
-dans le Midi, Zola se décida à partir avec elle et sa mère pour les
-installer près de Marseille où il avait des amis. Lorsqu'il voulut
-retourner à Paris, les portes étaient fermées. Il eut donc, pour
-vivre tous les trois, l'idée de fonder un journal, _la Marseillaise_.
-Mais lorsqu'il apprit que le gouvernement de la Défense Nationale
-allait s'installer à Bordeaux, il partit tout de suite pour demander
-à ce qu'on l'utilisât. C'est alors que Glais-Bizoin le prit comme
-secrétaire: il ne le fut qu'un mois, et put enfin finir par envoyer à
-Paris des articles à la _Cloche_, jusqu'au retour du Gouvernement à
-Paris.
-
-[8] Essais pour faire donner au canal construit par François Zola
-le nom de Canal Zola, et le nom à une rue; on décida au Conseil un
-boulevard.
-
-[9] Béliard, un peintre, était un des bons amis d'Émile Zola, il est
-devenu maire d'Étampes. Philippe Solari, le sculpteur du buste qui est
-au cimetière; enfin Paul Alexis.
-
-
-
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-End of the Project Gutenberg EBook of Correspondance, by Émile Zola
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
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- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
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-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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