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Les premiers -instants du sommeil sont l'image de la mort; un engourdissement -nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant -précis où le _moi,_ sous une autre forme, continue l'œuvre de -l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu, et -où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement -immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, -une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres; le -monde des Esprits s'ouvre pour nous. - -Swedenborg appelait ces visions _Memorabilia;_ il les devait à la -rêverie plus souvent qu'au sommeil; l'_Ane d'or,_ d'Apulée, _la Divine -Comédie,_ du Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l'âme -humaine. Je vais essayer, à leur exemple, de transcrire les impressions -d'une longue maladie qui s'est passée tout entière dans les mystères -de mon esprit;--et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie, -car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux -portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées; il me -semblait tout savoir, tout comprendre; l'imagination m'apportait des -délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, -faudra-t-il regretter de les avoir perdues?... - -Cette _vita nuova_ a eu pour moi deux phases. Voici les notes qui se -rapportent à la première.--Une dame que j'avais aimée longtemps et que -j'appellerai du nom d'Aurélia, était perdue pour moi. Peu importent -les circonstances de cet événement, qui devait avoir une si grande -influence sur ma vie. Chacun peut chercher dans ses souvenirs l'émotion -la plus navrante, le coup le plus terrible frappé sur l'âme par le -destin; il faut alors se résoudre à mourir ou à vivre:--je dirai plus -tard pourquoi je n'ai pas choisi la mort. Condamné par celle que -j'aimais, coupable d'une faute dont je n'espérais plus le pardon, il -ne me restait qu'à me jeter dans les enivrements vulgaires; j'affectai -la joie et l'insouciance, je courus le monde, follement épris de la -variété et du caprice; j'aimais surtout les costumes et les mœurs -bizarres des populations lointaines, il me semblait que je déplaçais -ainsi les conditions du bien et du mal; les termes, pour ainsi dire, -de ce qui est _sentiment_ pour nous autres Français. «Quelle folie, -me disais-je, d'aimer ainsi d'un amour platonique une femme qui ne -vous aime plus! Ceci est la faute de mes lectures; j'ai pris au -sérieux les inventions des poëtes, et je me suis fait une Laure ou une -Béatrix d'une personne ordinaire de notre siècle... Passons à d'autres -intrigues, et celle-là sera vite oubliée.» L'étourdissement d'un joyeux -carnaval dans une ville d'Italie chassa toutes mes idées mélancoliques. -J'étais si heureux du soulagement que j'éprouvais, que je faisais part -de ma joie à tous mes amis, et, dans mes lettres, je leur donnais -pour l'état constant de mon esprit ce qui n'était que surexcitation -fiévreuse. - -Un jour, arriva dans la ville une femme d'une grande renommée qui me -prit en amitié et qui, habituée à plaire et à éblouir, m'entraîna sans -peine dans le cercle de ses admirateurs. Après une soirée où elle avait -été à la fois naturelle et pleine d'un charme dont tous éprouvaient -l'atteinte, je me sentis épris d'elle à ce point que je ne voulus pas -tarder un instant à lui écrire. J'étais si heureux de sentir mon cœur -capable d'un amour nouveau!... J'empruntais, dans cet enthousiasme -factice, les formules mêmes qui, si peu de temps auparavant, m'avaient -servi pour peindre un amour véritable, et longtemps éprouvé. La lettre -partie, j'aurais voulu la retenir, et j'allai rêver dans la solitude à -ce qui me semblait une profanation de mes souvenirs. - -Le soir rendit à mon nouvel amour tout le prestige de la veille. -La dame se montra sensible à ce que je lui avais écrit, tout en -manifestant quelque étonnement de ma ferveur soudaine. J'avais franchi, -en un jour, plusieurs degrés des sentiments que l'on peut concevoir -pour une femme avec apparence de sincérité. Elle m'avoua que ma lettre -l'étonnait tout en la rendant fière. J'essayai de la convaincre; mais, -quoi que je voulusse lui dire, je ne pus ensuite retrouver dans nos -entretiens le diapason de mon style, de sorte que je fus réduit à lui -avouer, avec larmes, que je m'étais trompé moi-même en l'abusant. -Mes confidences attendries eurent pourtant quelque charme, et une -amitié plus forte dans sa douceur succéda à de vaines protestations de -tendresse. - - -II - -Plus tard, je la rencontrai dans une autre ville où se trouvait la dame -que j'aimais toujours sans espoir. Un hasard les fit connaître l'une -à l'autre, et la première eut occasion, sans doute, d'attendrir à mon -égard celle qui m'avait exilé de son cœur. De sorte qu'un jour, me -trouvant dans une société dont elle faisait partie, je la vis venir -à moi et me tendre la main. Comment interpréter cette démarche et le -regard profond et triste dont elle accompagna son salut? J'y crus voir -le pardon du passé; l'accent divin de la pitié donnait aux simples -paroles qu'elle m'adressa une valeur inexprimable, comme si quelque -chose de la religion se mêlait aux douceurs d'un amour jusque-là -profane, et lui imprimait le caractère de l'éternité. - -Un devoir impérieux me forçait de retourner à Paris, mais je pris -aussitôt la résolution de n'y rester que peu de jours et de revenir -près de mes deux amies. La joie et l'impatience me donnèrent alors une -sorte d'étourdissement qui se compliquait du soin des affaires que -j'avais à terminer. Un soir, vers minuit, je remontais un faubourg -où se trouvait ma demeure, lorsque, levant les yeux par hasard, je -remarquai le numéro d'une maison éclairé par un réverbère. Ce nombre -était celui de mon âge. Aussitôt, en baissant les yeux, je vis devant -moi une femme au teint blême, aux yeux caves, qui me semblait avoir les -traits d'Aurélia. Je me dis: - ---C'est _sa mort_ ou la mienne qui m'est annoncée! - -Mais je ne sais pourquoi j'en restai à la dernière supposition, et je -me frappai de cette idée, que ce devait être le lendemain à la même -heure. - -Cette nuit-là, je fis un rêve qui me confirma dans ma pensée. - -J'errais dans un vaste édifice composé de plusieurs salles, dont -les unes étaient consacrées à l'étude, d'autres à la conversation -ou aux discussions philosophiques. Je m'arrêtai avec intérêt dans -une des premières, où je crus reconnaître mes anciens maîtres et mes -anciens condisciples. Les leçons continuaient sur les auteurs grecs -et latins, avec ce bourdonnement monotone qui semble une prière à la -déesse Mnémosine.--Je passai dans une autre salle, où avaient lieu -des conférences philosophiques. J'y pris part quelque temps, puis -j'en sortis pour chercher ma chambre dans une sorte d'hôtellerie aux -escaliers immenses, pleine de voyageurs affairés. - -Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors, et, en -traversant une des galeries centrales, je fus frappé d'un spectacle -étrange. Un être d'une grandeur démesurée--homme ou femme, je ne -sais,--voltigeait péniblement au-dessus de l'espace et semblait se -débattre parmi des nuages épais. Manquant d'haleine et de force, il -tomba enfin au milieu de la cour obscure, accrochant et froissant ses -ailes le long des toits et des balustres. Je pus le contempler un -instant. Il était coloré de teintes vermeilles, et ses ailes brillaient -de mille reflets changeants. Vêtu d'une robe longue à plis antiques, -il ressemblait à l'ange de la Mélancolie, d'Albrecht Durer.--Je ne pus -m'empêcher de pousser des cris d'effroi, qui me réveillèrent en sursaut. - -Le jour suivant, je me hâtai d'aller voir tous mes amis. Je leur -faisais mentalement mes adieux, et, sans leur rien dire de ce qui -m'occupait l'esprit, je dissertais chaleureusement sur des sujets -mystiques; je les étonnais par une éloquence particulière, il me -semblait que je savais tout, et que les mystères du monde se révélaient -à moi dans ces heures suprêmes. - -Le soir, lorsque l'heure fatale semblait s'approcher, je dissertais -avec deux amis, à la table d'un cercle, sur la peinture et sur la -musique, définissant à mon point de vue la génération des couleurs et -le sens des nombres. L'un d'eux, nommé Paul ***, voulut me reconduire -chez moi, mais, je lui dis que je ne rentrais pas. - ---Où vas-tu? me dit-il. - ---_Vers l'Orient_. - -Et, pendant qu'il' m'accompagnait, je me mis à chercher dans le ciel -une étoile, que je croyais connaître, comme si elle avait quelque -influence sur ma destinée. L'ayant trouvée, je continuai ma marche -en suivant les rues dans la direction desquelles elle était visible, -marchant pour ainsi dire au-devant de mon destin, et voulant apercevoir -l'étoile jusqu'au moment où la mort devait me frapper. Arrivé cependant -au confluent de trois rues, je ne voulus pas aller plus loin. Il me -semblait que mon ami déployait une force surhumaine pour me faire -changer de place; il grandissait à mes yeux et prenait les traits d'un -apôtre. Je croyais voir le lieu où nous étions s'élever et perdre les -formes que lui donnait sa configuration urbaine;--sur une colline, -entourée de vastes solitudes, cette scène devenait le combat de deux -Esprits et comme une tentation biblique. - ---Non! disais-je, je n'appartiens pas à ton ciel. Dans cette étoile -sont ceux qui m'attendent. Ils sont antérieurs à la révélation que -tu as annoncée. Laisse-moi les rejoindre, car celle que j'aime leur -appartient, et c'est là que nous devons nous retrouver! - - -III - -Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe -dans la vie réelle. A dater de ce moment, tout prenait parfois un -aspect double,--et cela, sans que le raisonnement manquât jamais de -logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui -m'arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient -soumises à ce que l'on appelle illusion, selon la raison humaine... - -Cette idée m'est revenue bien des fois, que, dans certains moments -graves de la vie, tel Esprit du monde extérieur s'incarnait tout à coup -en la forme d'une personne ordinaire, et agissait ou tentait d'agir sur -nous, sans que cette personne en eût la connaissance ou en gardât le -souvenir. - -Mon ami m'avait quitté, voyant ses efforts inutiles, et me croyant sans -doute en proie à quelque idée fixe que la marche calmerait. Me trouvant -seul, je me levai avec effort et me remis en route dans la direction -de l'étoile sur laquelle je ne cessais de fixer les yeux. Je chantais -en marchant un hymne mystérieux dont je croyais me souvenir comme -l'ayant entendu dans quelque autre existence, et qui me remplissait -d'une joie ineffable. En même temps, je quittais mes habits terrestres -et je les dispersais autour de moi. La route semblait s'élever -toujours et l'étoile s'agrandir. Puis je restai les bras étendus, -attendant le moment où l'âme allait se séparer du corps, attirée -magnétiquement dans le rayon de l'étoile. Alors, je sentis un frisson; -le regret de la terre et de ceux que j'y aimais me saisit au cœur, et -je suppliai si ardemment en moi-même l'Esprit qui m'attirait à lui, -qu'il me sembla que je redescendais parmi les hommes. Une ronde de nuit -m'entourait;--j'avais alors l'idée que j'étais devenu très-grand,--et -que, tout inondé de forces électriques, j'allais renverser tout ce qui -m'approchait. Il y avait quelque chose de comique dans le soin que -je prenais de ménager les forces et la vie des soldats qui m'avaient -recueilli. - -Si je ne pensais que la mission d'un écrivain est d'analyser -sincèrement ce qu'il éprouve dans les graves circonstances de la vie, -et si je ne me proposais un but que je crois utile, je m'arrêterais -ici, et je n'essayerais pas de décrire ce que j'éprouvai ensuite dans -une série de visions insensées peut-être, ou vulgairement maladives... -Étendu sur un lit de camp, je crus voir le ciel se dévoiler et s'ouvrir -en mille aspects de magnificences inouïes. Le destin de l'âme délivrée -semblait se révéler à moi comme pour me donner le regret d'avoir voulu -reprendre pied de toutes les forces de mon esprit sur la terre que -j'allais quitter... D'immenses cercles se traçaient dans l'infini, -comme les orbes que forme l'eau troublée par la chute d'un corps; -chaque région, peuplée de figures radieuses, se colorait, se mouvait -et se fondait tour à tour, et une divinité, toujours la même, rejetait -en souriant les masques furtifs de ses diverses incarnations, et se -réfugiait enfin, insaisissable, dans les mystiques splendeurs du ciel -d'Asie. - -Cette vision céleste, par un de ces phénomènes que tout le monde a pu -éprouver dans certains rêves, ne me laissait pas étranger à ce qui se -passait autour de moi. Couché sur un lit de camp, j'entendais que les -soldats s'entretenaient d'un inconnu arrêté comme moi et dont la voix -avait retenti dans la même salle. Par un singulier effet de vibration, -il me semblait que cette voix résonnait dans ma poitrine et que mon -urne se dédoublait pour ainsi dire,--distinctement partagée entre -la vision et la réalité. Un instant, j'eus l'idée de me retourner -avec effort vers celui dont il était question, puis je frémis en me -rappelant une tradition bien connue en Allemagne, qui dit que chaque -homme a un _double,_ et que, lorsqu'il le voit, la mort est proche.--Je -fermai les yeux et j'entrai dans un état d'esprit confus où les -figures fantasques ou réelles qui m'entouraient se brisaient en mille -apparences fugitives. Un instant, je vis près de moi deux de mes amis -qui me réclamaient, les soldats me désignèrent; puis la porte s'ouvrit, -et quelqu'un de ma taille, dont je ne voyais pas la figure, sortit avec -mes amis que je rappelais en vain. - --Mais on se trompe! m'écriais-je, c'est moi qu'ils sont venus chercher -et c'est un autre qui sort! Je fis tant de bruit, que l'on me mit au -cachot. - -J'y restai plusieurs heures dans une sorte d'abrutissement; enfin, les -deux amis que j'avais _cru voir_ déjà vinrent me chercher avec une -voiture. Je leur racontai tout ce qui s'était passé, mais ils nièrent -être venus dans la nuit. Je dînai avec eux assez tranquillement; mais, -à mesure que la nuit approchait, il me sembla que j'avais à redouter -l'heure même qui, la veille, avait risqué de m'être fatale. Je demandai -à l'un d'eux une bague orientale qu'il avait au doigt et que je -regardais comme un ancien talisman, et, prenant un foulard, je la nouai -autour de mon cou, en ayant soin de tourner le chaton, composé d'une -turquoise, sur un point de la nuque où je sentais une douleur. Selon -moi, ce point était celui par où l'âme risquerait de sortir au moment -où un certain rayon, parti de l'étoile que j'avais vue la veille, -coïnciderait relativement à moi avec le zénith. Soit par hasard, soit -par l'effet de ma forte préoccupation, je tombai comme foudroyé, à la -même heure que la veille. On me mit sur un lit, et pendant longtemps -je perdis le sens et la liaison des images qui s'offrirent à moi. Cet -état dura plusieurs jours. Je fus transporté dans une maison de santé. -Beaucoup de parents et d'amis me visitèrent sans que j'en eusse la -connaissance. La seule différence pour moi de la veille au sommeil -était que, dans la première, tout se transfigurait à mes yeux; chaque -personne qui m'approchait semblait changée, les objets matériels -avaient comme une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de -la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient, de manière -à m'entretenir dans une série constante d'impressions qui se liaient -entre elles, et dont le rêve, plus dégagé des éléments extérieurs, -continuait la probabilité. - - -IV - -Un soir, je crus avec certitude être transporté sur les bords du Rhin. -En face de moi se trouvaient des rocs sinistres dont la perspective -s'ébauchait dans l'ombre. J'entrai dans une maison riante, dont un -rayon du soleil couchant traversait gaiement les contrevents verts que -festonnait la vigne. Il me semblait que je rentrais dans une demeure -connue, celle d'un oncle maternel, peintre flamand, mort depuis plus -d'un siècle. Les tableaux ébauchés étaient suspendus çà et là; l'un -d'eux représentait la fée célèbre de ce rivage. Une vieille servante, -que j'appelai Marguerite et qu'il me semblait connaître depuis -l'enfance, me dit: - ---N'allez-vous pas vous mettre sur le lit? car vous venez de loin, et -votre oncle rentrera tard; on vous réveillera pour souper. - -Je m'étendis sur un lit à colonnes drapé de perse à grandes fleurs -rouges. Il y avait en face de moi une horloge rustique accrochée au -mur, et sur cette horloge un oiseau qui se mit à parler comme une -personne. Et j'avais l'idée que l'âme de mon aïeul était dans cet -oiseau; mais je ne m'étonnais pas plus de son langage et de sa forme -que de me voir comme transporté d'un siècle en arrière. L'oiseau me -parlait de personnes de ma famille vivantes ou mortes en divers temps, -comme si elles existaient simultanément, et me dit: - ---Vous voyez que votre oncle avait eu soin de faire _son_ portrait -d'avance... Maintenant, _elle_ est avec nous. - -Je portai les yeux sur une toile qui représentait une femme en costume -ancien à l'allemande, penchée sur le bord du fleuve, et les yeux -attirés vers une touffe de myosotis.--Cependant, la nuit s'épaississait -peu à peu, et les aspects, les sons et le sentiment des lieux se -confondaient dans mon esprit somnolent; je crus tomber dans un abîme -qui traversait le globe. Je me sentais emporté sans souffrance par un -courant de métal fondu, et mille fleuves pareils, dont les teintes -indiquaient les différences chimiques, sillonnaient le sein de la -terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes -du cerveau. Tous coulaient, circulaient et vibraient ainsi, et j'eus -le sentiment que ces courants étaient composés d'âmes vivantes, à -l'état moléculaire, que la rapidité de ce voyage m'empêchait seule -de distinguer. Une clarté blanchâtre s'infiltrait peu à peu dans ces -conduits, et je vis enfin s'élargir, ainsi qu'une vaste coupole, un -horizon nouveau où se traçaient des lies entourées de flots lumineux. -Je me trouvai sur une côte éclairée de ce jour sans soleil, et je vis -un vieillard qui cultivait la terre. Je le reconnus pour le même qui -m'avait parlé par la voix de l'oiseau, et, soit qu'il me parlât, soit -que je le comprisse en moi-même, il devenait clair pour moi que les -aïeux prenaient la forme de certains animaux pour nous visiter sur la -terre, et qu'ils assistaient ainsi, muets observateurs, aux phases de -notre existence. - -Le vieillard quitta son travail et m'accompagna jusqu'à une maison qui -s'élevait près de là. Le paysage qui nous entourait me rappelait celui -d'un pays de la Flandre française où mes parents avaient vécu et où se -trouvent leurs tombes: le champ entouré de bosquets à la lisière du -bois, le lac voisin, la rivière et le lavoir, le village et sa rue qui -monte, les collines de grès sombre et leurs touffes de genêts et de -bruyères,--image rajeunie des lieux que j'avais aimés. Seulement, la -maison où j'entrai ne m'était point connue. Je compris qu'elle avait -existé dans je ne sais quel temps, et qu'en ce monde que je visitais -alors, le fantôme des choses accompagnait celui du corps. - -J'entrai dans une vaste salle où beaucoup de personnes étaient réunies. -Partout je retrouvais des figures connues. Les traits des parents morts -que j'avais pleurés se trouvaient reproduits dans d'autres qui, vêtus -de costumes plus anciens, me faisaient le même accueil paternel. Ils -paraissaient s'être assemblés pour un banquet de famille. Un de ces -parents vint à moi et m'embrassa tendrement. Il portait un costume -ancien dont les couleurs semblaient pâlies, et sa figure souriante, -sous ses cheveux poudrés, avait quelque ressemblance avec la mienne. Il -me semblait plus précisément vivant que les autres, et pour ainsi dire -en rapport plus volontaire avec mon esprit. --C'était mon oncle. Il me -fit placer près de lui, et une sorte de communication s'établit entre -nous; car je ne puis dire que j'entendisse sa voix; seulement, à mesure -que ma pensée se portait sur un point, l'explication m'en devenait -claire aussitôt, et les images se précisaient devant mes yeux comme des -peintures animées. - ---Cela est donc vrai! disais-je avec ravissement, nous sommes immortels -et nous conservons ici les images du monde que nous avons habité. Quel -bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours -autour de nous!... J'étais bien fatigué de la vie! - ---Ne te hâte pas, dit-il, de te réjouir, car tu appartiens encore -au monde d'en haut et tu as à supporter de rudes années d'épreuves. -Le séjour qui t'enchante a lui-même ses douleurs, ses luttes et ses -dangers. La terre où nous avons vécu est toujours le théâtre où se -nouent et se dénouent nos destinées; nous sommes les rayons du feu -central qui l'anime et qui déjà s'est affaibli ... - ---Eh quoi! dis-je, la terre pourrait mourir, et nous serions envahis -par le néant? - ---Le néant, dit-il, n'existe pas dans le sens qu'on l'entend; mais la -terre est elle-même un corps matériel dont la somme des esprits est -l'âme. La matière ne peut pas plus périr que l'esprit, mais elle peut -se modifier selon le bien et selon le mal. Notre passé et notre avenir -sont solidaires. Nous vivons dans notre race, et notre race vit en nous. - -Cette idée me devint aussitôt sensible, et, comme si les murs de la -salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait -voir une chaîne non interrompue d'hommes et de femmes en qui j'étais -et qui étaient moi-même; les costumes de tous les peuples, les images -de tous les pays apparaissaient distinctement à la fois, comme si mes -facultés d'attention s'étaient multipliées sans se confondre, par un -phénomène d'espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle -d'action dans une minute de rêve. Mon étonnement s'accrut en voyant que -cette immense énumération se composait seulement des personnes qui se -trouvaient dans la salle et dont j'avais vu les images se diviser et se -combiner en mille aspects fugitifs. - ---Nous sommes sept, dis-je à mon oncle. - ---C'est en effet, dit-il, le nombre typique de chaque famille humaine, -et, par extension, sept fois sept, et davantage[1]. - -Je ne puis espérer de faire comprendre cette réponse, qui pour moi-même -est restée très-obscure. La métaphysique ne me fournit pas de termes -pour la perception qui me vint alors du rapport de ce nombre de -personnes avec l'harmonie générale. On conçoit bien dans le père et -la mère l'analogie des forces électriques de la nature; mais comment -établir les centres individuels émanés d'eux,--dont ils émanent, comme -une _figure_ animique collective, dont la combinaison serait à la fois -multiple et bornée? Autant vaudrait demander compte à la fleur du -nombre de ses pétales ou des divisions de sa corolle ..., au sol des -figures qu'il trace, au soleil des couleurs qu'il produit. - - -[1] Sept était le nombre de la famille de Noé; mais l'un des sept se -rattachait mystérieusement aux générations antérieures des Éloïm!... - -... L'imagination, comme un éclair, me représenta les dieux multiples -de l'Inde comme de» images de la famille pour ainsi dire primitivement -concentrée. Je frémis d'aller plus loin, car dans la Trinité réside -encore un mystère redoutable... Nous sommes nés sous la loi biblique ... - - -V - -Tout changeait de forme autour de moi. L'esprit avec qui je -m'entretenais n'avait plus le même aspect. C'était un jeune homme -qui désormais recevait plutôt de moi les idées qu'il ne me les -communiquait... Étais-je allé trop loin dans ces hauteurs qui donnent -le vertige? Il me sembla comprendre que ces questions étaient obscures -ou dangereuses, même pour les esprits du monde que je percevais -alors... Peut-être aussi un pouvoir supérieur m'interdisait-il ces -recherches. Je me vis errant dans les rues d'une cité très-populeuse -et inconnue. Je remarquai qu'elle était bossuée de collines et dominée -par un mont tout couvert d'habitations. A travers le peuple de cette -capitale, je distinguais certains hommes qui paraissaient appartenir -à une nation particulière; leur air vif, résolu, l'accent énergique -de leurs traits, me faisaient songer aux races indépendantes et -guerrières des pays de montagnes ou de certaines îles peu fréquentées -par les étrangers; toutefois, c'est au milieu d'une grande ville et -d'une population mélangée et banale qu'ils savaient maintenir ainsi -leur individualité farouche. Qu'étaient donc ces hommes? Mon guide -me fit gravir des rues escarpées et bruyantes où retentissaient les -bruits divers de l'industrie. Nous montâmes encore par de longues -séries d'escaliers, au delà desquels la vue se découvrit. Çà et là, des -terrasses revêtues de treillages, des jardinets ménagés sur quelques -espaces aplatis, des toits, des pavillons légèrement construits, peints -et sculptés avec une capricieuse patience: des perspectives reliées -par de longues traînées de verdures grimpantes séduisaient l'œil et -plaisaient à l'esprit comme l'aspect d'une oasis délicieuse, d'une -solitude ignorée au-dessus du tumulte et de ces bruits d'en bas, qui là -n'étaient plus qu'un murmure. On a souvent parlé de nations proscrites, -vivant dans l'ombre des nécropoles et des catacombes; c'était ici le -contraire sans doute. Une race heureuse s'était créé cette retraite -aimée des oiseaux, des fleurs, de l'air pur et de la clarté. - ---Ce sont, me dit mon guide, les anciens habitants de cette montagne -qui domine la ville où nous sommes en ce moment. Longtemps ils y -ont vécu simples de mœurs, aimants et justes, conservant les vertus -naturelles des premiers jours du monde. Le peuple environnant les -honorait et se modelait sur eux. - -Du point où j'étais alors, je descendis, suivant mon guide, dans une -de ces hautes habitations dont les toits réunis présentaient cet -aspect étrange. Il me semblait que mes pieds s'enfonçaient dans les -couches successives des édifices de différents âges. Ces fantômes de -constructions en découvraient toujours d'autres où se distinguait le -goût particulier de chaque siècle, et cela me représentait l'aspect -des fouilles que l'on fait dans les cités antiques, si ce n'est que -c'était aéré, vivant, traversé des mille jeux de la lumière. Je me -trouvai enfin dans une vaste chambre où je vis un vieillard travaillant -devant une table à je ne sais quel ouvrage d'industrie. Au moment où je -franchissais la porte, un homme vêtu de blanc, dont je distinguais mal -la figure, me menaça d'une arme qu'il tenait à la main; mais celui qui -m'accompagnait lui fit signe de s'éloigner. Il semblait qu'on eût voulu -m'empêcher de pénétrer le mystère de ces retraites. Sans rien demander -à mon guide, je compris par intuition que ces hauteurs et en même -temps ces profondeurs étaient la retraite des habitants primitifs de -la montagne. Bravant toujours le flot envahissant des accumulations de -races nouvelles, ils vivaient là, simples de mœurs, aimants et justes, -adroits, fermes et ingénieux,--et pacifiquement vainqueurs des masses -aveugles qui avaient tant de fois envahi leur héritage. Eh quoi! -ni corrompus, ni détruits, ni esclaves! purs, quoique ayant vaincu -l'ignorance! conservant dans l'aisance les vertus de la pauvreté!--Un -enfant s'amusait à terre avec des cristaux, des coquillages et des -pierres gravées, faisant sans doute un jeu d'une étude. Une femme -âgée, mais belle encore, s'occupait des soins du ménage. En ce moment, -plusieurs jeunes gens entrèrent avec bruit, comme revenant de leurs -travaux. Je m'étonnais de les voir tous vêtus de blanc; mais il paraît -que c'était une illusion de ma vue; pour la rendre sensible, mon guide -se mit à dessiner leur costume qu'il teignit de couleurs vives, me -faisant comprendre qu'ils étaient ainsi en réalité. La blancheur qui -m'étonnait provenait peut-être d'un éclat particulier, d'un jeu de -lumière où se confondaient les teintes ordinaires du prisme. Je sortis -de la chambre et je me vis sur une terrasse disposée en parterre. -Là se promenaient et jouaient des jeunes filles et des enfants. -Leurs vêtements me paraissaient blancs comme les autres, mais ils -étaient agrémentés par des broderies de couleur rose. Ces personnes -étaient si belles, leurs traits si gracieux, et l'éclat de leur âme -transparaissait si vivement à travers leurs formes délicates, qu'elles -inspiraient toutes une sorte d'amour sans préférence et sans désir, -résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse. - -Je ne puis rendre le sentiment que j'éprouvai au milieu de ces êtres -charmants qui m'étaient chers sans que je les connusse. C'était comme -une famille primitive et céleste, dont les yeux souriants cherchaient -les miens avec une douce compassion. Je me mis à pleurer à chaudes -larmes, comme au souvenir d'un paradis perdu. Là, je sentis amèrement -que j'étais un passant dans ce monde à la fois étranger et chéri et je -frémis à la pensée que je devais retourner dans la vie. En vain, femmes -et enfants se pressaient autour de moi comme pour me retenir. Déjà -leurs formes ravissantes se fondaient en vapeurs confuses; ces beaux -visages pâlissaient, et ces traits accentués, ces yeux étincelants se -perdaient dans une ombre où luisait encore le dernier éclair du sourire -... - -Telle fut cette vision, ou tels furent du moins les détails principaux -dont j'ai gardé le souvenir. L'état cataleptique où je m'étais -trouvé pendant plusieurs jours me fut expliqué scientifiquement, et -les récits de ceux qui m'avaient vu ainsi me causaient une sorte -d'irritation quand je voyais qu'on attribuait à l'aberration d'esprit -les mouvements ou les paroles coïncidant avec les diverses phases de -ce qui constituait pour moi une série d'événements logiques. J'aimais -davantage ceux de mes amis qui par une patiente complaisance ou par -suite d'idées analogues aux miennes, me faisaient faire de longs récits -des choses que j'avais vues en esprit. L'un d'eux me dit en pleurant: - ---N'est-ce pas que c'est vrai qu'il y a un Dieu? - ---Oui! lui dis-je avec enthousiasme. - -Et nous nous embrassâmes comme deux frères de cette patrie mystique -que j'avais entrevue.--Quel bonheur je trouvai d'abord dans cette -conviction! Ainsi ce doute éternel de l'immortalité de l'âme qui -affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour moi. Plus de -mort, plus de tristesse, plus d'inquiétude. Ceux que j'aimais, parents, -amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle, et -je n'étais plus séparé d'eux que par les heures du jour. J'attendais -celles de la nuit dans une douce mélancolie. - - -VI - -Un rêve que je fis encore me confirma dans cette pensée. Je me trouvai -tout à coup dans une salle qui faisait partie de la demeure de mon -aïeul. Elle semblait s'être agrandie seulement. Les vieux meubles -luisaient d'un poli merveilleux, les tapis et les rideaux étaient comme -remis à neuf, un jour trois fois plus brillant que le jour naturel -arrivait par la croisée et par la porte, et il y avait dans l'air une -fraîcheur et un parfum des premières matinées tièdes du printemps. -Trois femmes travaillaient dans cette pièce, et représentaient, sans -leur ressembler absolument, des parentes et des amies de ma jeunesse. -Il semblait que chacune eût les traits de plusieurs de ces personnes. -Les contours de leurs figures variaient comme la flamme d'une lampe, et -à tout moment quelque chose de l'une passait dans l'autre; le sourire, -la voix, la teinte des yeux, de la chevelure, la taille, les gestes -familiers, s'échangeaient comme si elles eussent vécu de la même vie, -et chacune était ainsi un composé de toutes, pareille à ces types que -les peintres imitent de plusieurs modèles pour réaliser une beauté -complète. - -La plus âgée me parlait avec une voix vibrante et mélodieuse que je -reconnaissais pour l'avoir entendue dans l'enfance, et je ne sais ce -qu'elle me disait qui me frappait par sa profonde justesse. Mais elle -attira ma pensée sur moi-même, et je me vis vêtu d'un petit habit brun -de forme ancienne, entièrement tissu à l'aiguille de fils ténus comme -ceux des toiles d'araignée. Il était coquet, gracieux et imprégné de -douces odeurs. Je me sentais tout rajeuni et tout pimpant dans ce -vêtement qui sortait de leurs doigts de fée, et je les remerciais -en rougissant, comme si je n'eusse été qu'un petit enfant devant de -grandes belles dames. Alors, l'une d'elles se leva et se dirigea vers -le jardin. - -Chacun sait que, dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, bien -qu'on ait souvent la perception d'une clarté beaucoup plus vive. -Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes. Je me vis dans -un petit parc où se prolongeaient des treilles en berceaux chargés -de lourdes grappes de raisins blancs et noirs; à mesure que la dame -qui me guidait s'avançait sous ces berceaux, l'ombre des treillis -croisés variait pour mes yeux ses formes et ses vêtements. Elle en -sortit enfin, et nous nous trouvâmes dans un espace découvert. On y -apercevait à peine la trace d'anciennes allées qui l'avaient jadis -coupé en croix. La culture était négligée depuis longues années, et des -plants épars de clématites, de houblon, de chèvrefeuille, de jasmin, -de lierre, d'aristoloche, étendaient entre des arbres d'une croissance -vigoureuse leurs longues traînées de lianes. Des branches pliaient -jusqu'à terre chargées de fruits, et parmi des touffes d'herbes -parasites s'épanouissaient quelques fleurs de jardin revenues à l'état -sauvage. - -De loin en loin s'élevaient des massifs de peupliers, d'acacias et -de pins, au sein desquels on entrevoyait des statues noircies par le -temps. J'aperçus devant moi un entassement de rochers couverts de -lierre d'où jaillissait une source d'eau vive, dont le clapotement -harmonieux résonnait sur un bassin d'eau dormante à demi voilée des -larges feuilles du nénufar. - -La dame que je suivais, développant sa taille élancée dans un mouvement -qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant, -entoura gracieusement de son bras nu une longue tige de rose trémière, -puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle -sorte que peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et -les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements; -tandis que sa figure et ses bras imprimaient leurs contours aux nuages -pourprés du ciel. Je la perdais ainsi de vue à mesure qu'elle se -transfigurait, car elle semblait s'évanouir dans sa propre grandeur. - ---Oh! ne fuis pas! m'écriai-je; car la nature meurt avec toi! - -Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les ronces, comme -pour saisir l'ombre agrandie qui m'échappait; mais je me heurtai à un -pan de mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme. En le -relevant, j'eus la persuasion que c'était _le sien ..._ Je reconnus des -traits chéris, et, portant les yeux autour de moi, je vis que le jardin -avait pris l'aspect d'un cimetière. Des voix disaient: - ---L'univers est dans la nuit! - - -VII - -Ce rêve si heureux à son début me jeta dans une grande perplexité. Que -signifiait-il? Je ne le sus que plus tard. Aurélia était morte. - -Je n'eus d'abord que la nouvelle de sa maladie. Par suite de l'état -de mon esprit, je ne ressentis qu'un vague chagrin mêlé d'espoir. Je -croyais moi-même n'avoir que peu de temps à vivre, et j'étais désormais -assuré de l'existence d'un monde où les cœurs aimants se retrouvent. -D'ailleurs, elle m'appartenait bien plus dans sa mort que dans sa -vie.... Égoïste pensée que ma raison devait payer plus tard par d'amers -regrets. - -Je ne voudrais pas abuser des pressentiments; le hasard fait d'étranges -choses; mais je fus alors préoccupé d'un souvenir de notre union trop -rapide. Je lui avais donné une bague d'un travail ancien dont le chaton -était formé d'une opale taillée en cœur. Comme cette bague était trop -grande pour son doigt, j'avais eu l'idée fatale de la faire couper pour -en diminuer l'anneau, je ne compris ma faute qu'en entendant le bruit -de la scie. Il me sembla voir couler du sang ... - -Les soins de l'art m'avaient rendu à la santé sans avoir encore ramené -dans mon esprit le cours régulier de la raison humaine. La maison où -je me trouvais, située sur une hauteur, avait un vaste jardin planté -d'arbres précieux. L'air pur de la colline où elle était située, les -premières haleines du printemps, les douceurs d'une société toute -sympathique, m'apportaient de longs jours de calme. - -Les premières feuilles des sycomores me ravissaient par la vivacité -de leurs couleurs, semblables aux panaches des coqs de Pharaon. La -vue, qui s'étendait au-dessus de la plaine, présentait du matin au -soir des horizons charmants, dont les teintes graduées plaisaient à -mon imagination. Je peuplais les coteaux et les nuages de figures -divines dont il me semblait voir distinctement les formes. Je voulus -fixer davantage mes pensées favorites, et, à l'aide de charbons et -de morceaux de brique que je ramassais, je couvris bientôt les murs -d'une série de fresques où se réalisaient mes impressions. Une figure -dominait toujours les autres: c'était celle d'Aurélia, peinte sous les -traits d'une divinité, telle qu'elle m'était apparue dans mon rêve. -Sous ses pieds tournait une roue, et les dieux lui faisaient cortège. -Je parvins à colorier ce groupe en exprimant le suc des herbes et des -fleurs. --Que de fois j'ai rêvé devant cette chère idole! Je fis plus, -je tentai de figurer avec de la terre le corps de celle que j'aimais; -tous les matins, mon travail était à refaire, car les fous, jaloux de -mon bonheur, se plaisaient à en détruire l'image. - -On me donna du papier, et pendant longtemps je m'appliquai à -représenter, par mille figures accompagnées de récits, de vers et -d'inscriptions en toutes langues connues, une sorte d'histoire du -monde mêlée de souvenirs d'étude et de fragments de songes que ma -préoccupation rendait plus sensible ou qui en prolongeaient la durée. -Je ne m'arrêtais pas aux traditions modernes de la création. Ma pensée -remontait au delà: j'entrevoyais, comme en un souvenir, le premier -pacte formé par les génies au moyen de talismans. J'avais essayé de -réunir les pierres de la _Table sacrée,_ et de représenter à l'entour -les sept premiers _Éloïms_ qui s'étaient partagé le monde. - -Ce système d'histoire, emprunté aux traditions orientales, commençait -par l'heureux accord des Puissances de la nature, qui formulaient et -organisaient l'univers.--Pendant la nuit qui précéda mon travail, je -m'étais cru transporté dans une planète obscure où se débattaient -les premiers germes de la création. Du sein de l'argile encore molle -s'élevaient des palmiers gigantesques, des euphorbes vénéneux et des -acanthes tortillées autour des cactus;--les figures arides des rochers -s'élançaient comme des squelettes de cette ébauche de création, et -de hideux reptiles serpentaient, s'élargissaient ou s'arrondissaient -au milieu de l'inextricable réseau d'une végétation sauvage. La pâle -lumière des astres éclairait seule les perspectives bleuâtres de cet -étrange horizon; cependant, à mesure que ces créations se formaient, -une étoile plus lumineuse y puisait les germes de la clarté. - - -VIII - -Puis les monstres changeaient de forme, et, dépouillant leur première -peau, se dressaient plus puissants sous des pattes gigantesques; -l'énorme masse de leurs corps brisait les branches et les herbages, et, -dans le désordre de la nature, ils se livraient des combats auxquels -je prenais part moi-même, car j'avais un corps aussi étrange que les -leurs. Tout à coup une singulière harmonie résonna dans nos solitudes, -et il semblait que les cris, les rugissements et les sifflements confus -des êtres primitifs se modulassent désormais sur cet air divin. Les -variations se succédaient à l'infini, la planète s'éclairait peu à peu, -des formes divines se dessinaient sur la verdure et sur les profondeurs -des bocages, et, désormais domptés, tous les monstres que j'avais vus -dépouillaient leurs formes bizarres et devenaient hommes et femmes; -d'autres revêtaient, dans leurs transformations, la figure des bêtes -sauvages, des poissons et des oiseaux. - -Qui donc avait fait ce miracle? Une déesse rayonnante guidait dans -ces nouveaux _avatars_ l'évolution rapide des humains. Il s'établit -alors une distinction de races qui, partant de l'ordre des oiseaux, -comprenait aussi les bêtes, les poissons et les reptiles: c'étaient -les dives, les péris, les ondins et les salamandres; chaque fois qu'un -de ces êtres mourait, il renaissait aussitôt sous une forme plus -belle et chantait la gloire des dieux.--Cependant, l'un des Éloïms -eut la pensée de créer une cinquième race, composée des éléments -de la terre, et qu'on appela les _Afrites.--_Ce fut le signal d'une -révolution complète parmi les Esprits qui ne voulurent pas reconnaître -les nouveaux possesseurs du monde. Je ne sais combien de mille ans -durèrent ces combats qui ensanglantèrent le globe. Trois des Éloïms -avec les Esprits de leurs races furent enfin relégués au midi de la -terre, où ils fondèrent de vastes royaumes. Ils avaient emporté les -secrets de la divine _cabale_ qui lie les mondes, et prenaient leur -force dans l'adoration de certains astres auxquels ils correspondent -toujours. Ces nécromants, bannis aux confins de la terre, s'étaient -entendus pour se transmettre la puissance. Entouré de femmes et -d'esclaves, chacun de leurs souverains s'était assuré de pouvoir -renaître sous la forme d'un de ses enfants. Leur vie était de mille -ans. De puissants cabalistes les enfermaient, à l'approche de leur -mort, dans des sépulcres bien gardés où ils les nourrissaient d'élixirs -et de substances conservatrices. Longtemps encore ils gardaient les -apparences de la vie; puis, semblables à la chrysalide qui file son -cocon, ils s'endormaient quarante jours pour renaître sous la forme -d'un jeune enfant qu'on appelait plus tard à l'empire. - -Cependant, les forces vivifiantes de la terre s'épuisaient à nourrir -ces familles, dont le sang toujours le même inondait des rejetons -nouveaux. Dans de vastes souterrains, creusés sous les hypogées et sous -les pyramides, ils avaient accumulé tous les trésors des races passées -et certains talismans qui les protégeaient contre la colère des dieux. - -C'est dans le centre de l'Afrique, au delà des montagnes de la Lune et -de l'antique Éthiopie, qu'avaient lieu ces étranges mystères: longtemps -j'y avais gémi dans la captivité, ainsi qu'une partie de la race -humaine. Les bocages que j'avais vus si verts ne portaient plus que de -pâles fleurs et des feuillages flétris; un soleil implacable dévorait -ces contrées, et les faibles enfants de ces éternelles dynasties -semblaient accablés du poids de la vie. Cette grandeur imposante -et monotone, réglée par l'étiquette et les cérémonies hiératiques, -pesait à tous sans que personne osât s'y soustraire. Les vieillards -languissaient sous le poids de leurs couronnes et de leurs ornements -impériaux, entre des médecins et des prêtres, dont le savoir leur -garantissait l'immortalité. Quant au peuple, à tout jamais engrené dans -les divisions des castes, il ne pouvait compter ni sur la vie, ni sur -la liberté. Au pied des arbres frappés de mort et de stérilité, aux -bouches des sources taries, on voyait sur l'herbe brûlée se flétrir des -enfants et des jeunes femmes énervés et sans couleur. La splendeur des -chambres royales, la majesté des portiques, l'éclat des vêtements et -des parures, n'étaient qu'une faible consolation aux ennuis éternels de -ces solitudes. - -Bientôt les peuples furent décimés par des maladies, les bêtes et les -plantes moururent, et les immortels eux-mêmes dépérissaient sous leurs -habits pompeux.--Un fléau plus grand que les autres vint tout à coup -rajeunir et sauver le monde. La constellation d'Orion ouvrit au ciel -les cataractes des eaux; la terre, trop chargée par les glaces du -pôle opposé, fit un demi-tour sur elle-même, et les mers, surmontant -leurs rivages, refluèrent sur les plateaux de l'Afrique et de l'Asie; -l'inondation pénétra les sables, remplit les tombeaux et les pyramides, -et, pendant quarante jours, une arche mystérieuse se promena sur les -mers portant l'espoir d'une création nouvelle. - -Trois des Éloïms s'étaient réfugiés sur la cime la plus haute des -montagnes d'Afrique. Un combat se livra entre eux. Ici, ma mémoire se -trouble, et je ne sais quel fut le résultat de cette lutte suprême. -Seulement, je vois encore debout, sur un pic baigné des eaux, une femme -abandonnée par eux, qui crie les cheveux épars, se débattant contre la -mort. Ses accents plaintifs dominaient le bruit des eaux ... Fut-elle -sauvée? Je l'ignore. Les dieux, ses frères, l'avaient condamnée; mais -au-dessus de sa tète brillait l'Étoile du soir qui versait sur son -front des rayons enflammés. - -L'hymne interrompu de la terre et des cieux retentit harmonieusement -pour consacrer l'accord des races nouvelles. Et, pendant que les fils -de Noé travaillaient péniblement aux rayons d'un soleil nouveau, les -nécromants, blottis dans leurs demeures souterraines, y gardaient -toujours leurs trésors et se complaisaient dans le silence et dans la -nuit. Parfois ils sortaient timidement de leurs asiles et venaient -effrayer les vivants ou répandre parmi les méchants les leçons funestes -de leurs sciences. - -Tels sont les souvenirs que je retraçais par une sorte de vague -intuition du passé: je frémissais en reproduisant les traits hideux de -ces races maudites. Partout mourait, pleurait ou languissait l'image -souffrante de la Mère éternelle. A travers les vagues civilisations -de l'Asie et de l'Afrique, on voyait se renouveler toujours une scène -sanglante d'orgie et de carnage que les mêmes esprits reproduisaient -sous des formes nouvelles. - -La dernière se passait à Grenade, où le talisman sacré s'écroulait -sous les coups ennemis des chrétiens et des Maures. Combien d'années -encore le monde aura-t-il à souffrir, car il faut que la vengeance de -ces éternels ennemis se renouvelle sous d'autres cieux! Ce sont les -tronçons divisés du serpent qui entoure la terre... Séparés par le fer, -ils se rejoignent dans un hideux baiser cimenté par le sang des hommes. - - -IX - -Telles furent les images qui se montrèrent tour à tour devant mes -yeux. Peu à peu le calme était rentré dans mon esprit, et je quittai -cette demeure qui était pour moi un paradis. Des circonstances -fatales préparèrent, longtemps après, une rechute qui renoua la -série interrompue de ces étranges rêveries.--Je me promenais dans -la campagne, préoccupé d'un travail qui se rattachait aux idées -religieuses. En passant devant une maison, j'entendis un oiseau qui -parlait selon quelques mots qu'on lui avait appris, mais dont le -bavardage confus me parut avoir un sens; il me rappela celui de la -vision que j'ai racontée plus haut, et je sentis un frémissement de -mauvais augure. Quelques pas plus loin, je rencontrai un ami que je -n'avais pas vu depuis longtemps et qui demeurait dans une maison -voisine. II voulut me faire voir sa propriété, et, dans cette visite, -il me fit monter sur une terrasse élevée d'où l'on découvrait un vaste -horizon. C'était au coucher du soleil. En descendant les marches d'un -escalier rustique, je fis un faux pas, et ma poitrine alla porter sur -l'angle d'un meuble. J'eus assez de force pour me relever et m'élançai -jusqu'au milieu du jardin, me croyant frappé à mort, mais voulant, -avant de mourir, jeter un dernier regard au soleil couchant. Au milieu -des regrets qu'entraîne un tel moment, je me sentais heureux de mourir -ainsi, à cette heure, et au milieu des arbres, des treilles et des -fleurs d'automne. Ce ne fut cependant qu'un évanouissement, après -lequel j'eus encore la force de regagner ma demeure pour me mettre au -lit. La fièvre s'empara de moi; en me rappelant de quel point j'étais -tombé, je me souvins que la vue que j'avais admirée donnait sur un -cimetière, celui même où se trouvait le tombeau d'Aurélia. Je n'y -pensai véritablement qu'alors; sans quoi, je pourrais attribuer ma -chute à l'impression que cet aspect m'aurait fait éprouver.--Cela même -me donna l'idée d'une fatalité plus précise. Je regrettai d'autant plus -que la mort ne m'eût pas réuni à elle. Puis, en y songeant, je me dis -que je n'en étais pas digne. Je me représentai amèrement la vie que -j'avais menée depuis sa mort, me reprochant, non de l'avoir oubliée, -ce qui n'était point arrivé, mais d'avoir, en de faciles amours, -fait outrage à sa mémoire. L'idée me vint d'interroger le sommeil; -mais _son_ image, qui m'était apparue souvent, ne revenait plus dans -mes songes. Je n'eus d'abord que des rêves confus, mêlés de scènes -sanglantes. Il semblait que toute une race fatale se fût déchaînée au -milieu du monde idéal que j'avais vu autrefois et dont elle était la -reine. Le même Esprit qui m'avait menacé,--lorsque j'entrai dans la -demeure de ces familles pures qui habitaient les hauteurs de la _Ville -mystérieuse,--_ passa devant moi, non plus dans ce costume blanc qu'il -portait jadis, ainsi que ceux de sa race, mais vêtu en prince d'Orient. -Je m'élançai vers lui, le menaçant, mais il se tourna tranquillement -vers moi. O terreur! ô colère! c'était mon visage, c'était toute ma -forme idéalisée et grandie ... Alors, je me souvins de celui qui avait -été arrêté la même nuit que moi et que, selon ma pensée, on avait fait -sortir sous mon nom du corps de garde, lorsque deux amis étaient venus -pour me chercher. Il portait à la main une arme dont je distinguais mal -la forme, et l'un de ceux qui l'accompagnaient dit: - ---C'est avec cela qu'il l'a frappé. - -Je ne sais comment expliquer que, dans mes idées, les événements -terrestres pouvaient coïncider avec ceux du monde surnaturel, cela -est plus facile à _sentir qu'à_ énoncer clairement[1]. Mais quel -était donc cet Esprit qui était moi et en dehors de moi. Était-ce le -_double_ des légendes, ou ce frère mystique que les Orientaux appellent -_ferouër?--_N'avais-je pas été frappé de l'histoire de ce chevalier qui -combattit toute une nuit dans une forêt contre un inconnu qui était -lui-même? Quoi qu'il en soit, je crois que l'imagination humaine n'a -rien inventé qui ne soit vrai, dans ce monde ou dans les autres, et je -ne pouvais douter de ce que j'avais-_vu_ si distinctement. - -Une idée terrible me vint: - ---L'homme est double, me dis-je. - -«Je sens deux hommes en moi,» a écrit un Père de l'Église. Le concours -de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à -la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa -structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui -parle et celui qui répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis: le -bon et le mauvais génie. - ---Suis-je le bon? suis-je le mauvais? me disais-je. En tout cas, -l'_autre_ m'est hostile... Qui sait s'il n'y a pas telle circonstance -ou tel âge où ces deux esprits se séparent? Attachés au même corps -tous deux par une affinité matérielle, peut-être l'un est-il promis à -la gloire et au bonheur, l'autre à l'anéantissement ou à la souffrance -éternelle? - -Un éclair fatal traversa tout à coup cette obscurité... Aurélia -n'était plus à moi!... Je croyais entendre parler d'une cérémonie qui -se passait ailleurs, et des apprêts d'un mariage mystique qui était -le mien, et où l'_autre_ allait profiter de l'erreur de mes amis -et d'Aurélia elle-même. Les personnes les plus chères qui venaient -me voir et me consoler me paraissaient en proie à l'incertitude, -c'est-à-dire que les deux parties de leurs âmes se séparaient aussi -à mon égard, l'une affectionnée et confiante, l'autre comme frappée -de mort à mon égard. Dans ce que ces personnes me disaient, il y -avait un sens double, bien que toutefois elles ne s'en rendissent pas -compte, puisqu'elles n'étaient pas _en esprit_ comme moi. Un instant -même, cette pensée me sembla comique en songeant à Amphitryon et à -Sosie. Mais, si ce symbole grotesque était autre chose, si, comme dans -d'autres fables de l'antiquité, c'était la vérité fatale sous un masque -de folie? - ---Eh bien, me dis-je, luttons contre l'esprit fatal, luttons contre -le dieu lui-même avec les armes de la tradition et de la science. -Quoi qu'il fasse dans l'ombre et la nuit, j'existe, --et j'ai pour le -vaincre tout le temps qu'il m'est donné encore de vivre sur la terre. - - -[1] Cela faisait illusion, pour moi, au coup que j'avais reçu dans ma -chute. - - -X - -Comment peindre l'étrange désespoir où ces idées me réduisirent peu -à peu? Un mauvais génie avait pris ma place dans le monde des âmes; -pour Aurélia, c'était moi-même, et l'esprit désolé qui vivifiait -mon corps, affaibli, dédaigné, méconnu d'elle, se voyait à jamais -destiné au désespoir ou au néant. J'employai toutes les forces de ma -volonté pour pénétrer encore le mystère dont j'avais levé quelques -voiles. Le rêve se jouait parfois de mes efforts et n'amenait que des -figures grimaçantes et fugitives. Je ne puis donner ici qu'une idée -assez bizarre de ce qui résulta de cette contention d'esprit. Je me -sentais glisser comme sur un fil tendu dont la longueur était infinie. -La terre, traversée de veines colorées de métaux en fusion, comme je -l'avais vue déjà, s'éclaircissait peu à peu par l'épanouissement du -feu central, dont la blancheur se fondait avec les teintes cerise qui -coloraient les flancs de l'orbe intérieur. Je m'étonnais de temps en -temps de rencontrer de vastes flaques d'eau, suspendues comme le sont -les nuages dans l'air, et toutefois offrant une telle densité, qu'on -pouvait en détacher des flocons; mais il est clair qu'il s'agissait -là d'un liquide différent de l'eau terrestre, et qui était sans doute -l'évaporation de celui qui figurait la mer et les fleuves pour le -monde des esprits. - -J'arrivai en vue d'une vaste plage montueuse et toute couverte d'une -espèce de roseaux de teinte verdâtre, jaunis aux extrémités comme si -les feux du soleil les eussent en partie desséchés,--mais je n'ai pas -vu de soleil plus que les autres fois.--Un château dominait la côte -que je me mis à gravir. Sur l'autre versant, je vis s'étendre une -ville immense. Pendant que j'avais traversé la montagne, la nuit était -venue, et j'apercevais les lumières des habitations et des rues. En -descendant, je me trouvai dans un marché où l'on vendait des fruits et -des légumes pareils à ceux du Midi. - -Je descendis par un escalier obscur et me trouvai dans les rues. On -affichait l'ouverture d'un casino, et les détails de sa distribution -se trouvaient énoncés par articles. L'encadrement typographique était -fait de guirlandes de fleurs si bien représentées et coloriées, -qu'elles semblaient naturelles.--Une partie du bâtiment était encore -en construction. J'entrai dans un atelier où je vis des ouvriers qui -modelaient en glaise un animal énorme de la forme d'un lama, mais qui -paraissait devoir être muni de grandes ailes. Ce monstre était comme -traversé d'un jet de feu qui l'animait peu à peu, de sorte qu'il se -tordait, pénétré par mille filets pourprés, formant les veines et les -artères et fécondant pour ainsi dire l'inerte matière, qui se revêtait -d'une végétation instantanée d'appendices fibreux d'ailerons et de -touffes laineuses. Je m'arrêtai à contempler ce chef-d'œuvre, où l'on -semblait avoir surpris les secrets de la création divine. - ---C'est que nous avons ici, me dît-on, le feu primitif qui anima les -premiers êtres... Jadis, il s'élançait jusqu'à la surface de la terre, -mais les sources se sont taries. - -Je vis aussi des travaux d'orfèvrerie où l'on employait deux métaux -inconnus sur la terre: l'un rouge, qui semblait correspondre au -cinabre, et l'autre bleu d'azur. Les ornements n'étaient ni martelés ni -ciselés, mais se formaient, se coloraient et s'épanouissaient comme les -plantes métalliques qu'on fait naître de certaines mixtions chimiques. - ---Ne créerait-on pas aussi des hommes? dis-je à l'un des travailleurs. - -Mais il me répliqua: - ---Les hommes viennent d'en haut et non d'en bas: pouvons-nous nous -créer nous-mêmes? Ici, l'on ne fait que formuler par les progrès -successifs de nos industries une matière plus subtile que celle qui -compose la croûte terrestre. Ces fleurs qui vous paraissent naturelles, -cet animal qui semblera vivre, ne seront que des produits de l'art -élevé au plus haut point de nos connaissances, et chacun les jugera -ainsi. - -Telles sont à peu près les paroles, ou qui me furent dites, ou dont -je crus percevoir la signification. Je me mis à parcourir les salles -du casino et j'y vis une grande foule, dans laquelle je distinguai -quelques personnes qui m'étaient connues, les unes vivantes, d'autres -mortes en divers temps. Les premières semblaient ne pas me voir, tandis -que les autres me répondaient sans avoir l'air de me connaître. -J'étais arrivé à la plus grande salle, qui était toute tendue de -velours ponceau à bandes d'or tramé, formant de riches dessins. Au -milieu se trouvait un sofa en forme de trône. Quelques passants s'y -asseyaient pour en éprouver l'élasticité; mais, les préparatifs -n'étant pas terminés, ils se dirigeaient vers d'autres salles. On -parlait d'un mariage et de l'époux qui, disait-on, devait arriver pour -annoncer le moment de la fête. Aussitôt un transport insensé s'empara -de moi. J'imaginai que celui qu'on attendait était mon _double,_ qui -devait épouser Aurélia, et je fis un scandale qui sembla consterner -l'assemblée. Je me mis à parler avec violence, expliquant mes griefs et -invoquant le secours de ceux qui me connaissaient. Un vieillard me dit: - ---Mais on ne se conduit pas ainsi, vous effrayez tout le monde. - -Alors, je m'écriai: - ---Je sais bien qu'il m'a frappé déjà de ses armes, mais je l'attends -sans crainte et je connais le signe qui doit le vaincre. - -En ce moment, un des ouvriers de l'atelier que j'avais visité en -entrant parut tenant une longue barre, dont l'extrémité se composait -d'une boule rougie au feu. Je voulus m'élancer sur lui, mais la boule -qu'il tenait en arrêt menaçait toujours ma tète. On semblait autour de -moi me railler de mon impuissance ... Alors, je me reculai jusqu'au -trône, l'âme pleine d'un indicible orgueil, et je levai le bras pour -faire un signe qui me semblait avoir une puissance magique. Le cri -d'une femme, distinct et vibrant, empreint d'une douleur déchirante, -me réveilla en sursaut! Les syllabes d'un mot inconnu que j'allais -prononcer expiraient sur mes lèvres... Je me précipitai à terre et je -me mis à prier avec ferveur en pleurant à chaudes larmes. --Mais quelle -était donc cette voix qui venait de résonner si douloureusement dans la -nuit? - -Elle n'appartenait pas au rêve; c'était la voix d'une personne vivante, -et pourtant c'était pour moi la voix et l'accent d'Aurélia ... - -J'ouvris ma fenêtre; tout était tranquille, et le cri ne se répéta -plus.--Je m'informai au dehors, personne n'avait rien entendu.--Et -cependant, je suis encore certain que le cri était réel et que l'air -des vivants en avait retenti... Sans doute on me dira que le hasard -a pu faire qu'à ce moment-là même une femme souffrante ait crié dans -les environs de ma demeure.--Mais, selon ma pensée, les événements -terrestres étaient liés à ceux du monde invisible. C'est un de ces -rapports étranges dont je ne me rends pas compte moi-même et qu'il est -plus aisé d'indiquer que de définir ... - -Qu'avais-je fait? J'avais troublé l'harmonie de l'univers magique où -mon Ame puisait la certitude d'une existence immortelle. J'étais maudit -peut-être pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la -loi divine; je ne devais plus attendre que la colère et le mépris! Les -ombres irritées fuyaient en jetant des cris et traçant dans l'air des -cercles fatals, comme les oiseaux à l'approche d'un orage. - - - -DEUXIÈME PARTIE - -Eurydice! Eurydice! - - -I - -Une seconde fois perdue! - -Tout est fini, tout est passé! C'est moi maintenant qui dois mourir -et mourir sans espoir!--Qu'est-ce donc que la mort? Si c'était le -néant?... Plût à Dieu! Mais Dieu lui-même ne peut faire que la mort -soit le néant. - -Pourquoi donc est-ce la première fois depuis si longtemps que je songe -_à lui?_ Le système fatal qui s'était créé dans mon esprit n'admettait -pas cette royauté solitaire ...; ou plutôt elle s'absorbait dans la -somme des êtres: c'était le dieu de Lucrétius, impuissant et perdu dans -son immensité. - -Elle, pourtant, croyait à Dieu, et j'ai surpris un jour le nom de -Jésus sur ses lèvres. Il en coulait si doucement, que j'en ai pleuré. -O mon Dieu! cette larme,--cette larme ... Elle est séchée depuis si -longtemps! Cette larme, mon Dieu! rendez-la-moi! - -Lorsque l'âme flotte incertaine entre la vie et le rêve, entre le -désordre de l'esprit et le retour de la froide réflexion, c'est dans -la pensée religieuse que l'on doit chercher des secours; je n'en ai -jamais pu trouver dans cette philosophie, qui ne nous présente que -des maximes d'égoïsme ou tout au plus de réciprocité, une expérience -vaine, des doutes amers;--elle lutte contre les douleurs morales en -anéantissant la sensibilité; pareille à la chirurgie, elle ne sait que -retrancher l'organe qui fait souffrir.--Mais, pour nous, nés dans -des jours de révolutions et d'orages, où toutes les croyances ont été -brisées, --élevés tout au plus dans cette loi vague qui se contente -de quelques pratiques extérieures, et dont l'adhésion indifférente -est plus coupable peut-être que l'impiété et l'hérésie,--il est bien -difficile, dès que nous en sentons le besoin, de reconstruire l'édifice -mystique dont les innocents et les simples admettent dans leurs cœurs -la figure toute tracée. «L'arbre de science n'est pas l'arbre de -vie!» Cependant, pouvons-nous rejeter de notre esprit ce que tant de -générations intelligentes y ont versé de bon ou de funeste? L'ignorance -ne s'apprend pas. - -J'ai meilleur espoir de la bonté de Dieu: peut-être touchons-nous à -l'époque prédite où la science, ayant accompli son cercle entier de -synthèse et d'analyse, de croyance et de négation, pourra s'épurer -elle-même et faire jaillir du désordre et des ruines la cité -merveilleuse de l'avenir... Il ne faut pas faire si bon marché de la -raison humaine, que de croire qu'elle gagne quelque chose à s'humilier -tout entière, car ce serait accuser sa céleste origine.... Dieu -appréciera la pureté des intentions sans doute; et quel est le père qui -se complairait à voir son fils abdiquer devant lui tout raisonnement -et toute fierté! L'apôtre qui voulait toucher pour croire n'a pas été -maudit pour cela! - -<tb> - -Qu'ai-je écrit là? Ce sont des blasphèmes. L'humilité chrétienne ne -peut parler ainsi. De telles pensées sont loin d'attendrir l'âme. Elles -ont sur le front les éclairs d'orgueil de la couronne de Satan... Un -pacte avec Dieu lui-même?... O science! ô vanité! - -<tb> - -J'avais réuni quelques livres de cabale. Je me plongeai dans cette -étude, et j'arrivai à me persuader que tout était vrai dans ce -qu'avait accumulé là-dessus l'esprit humain pendant des siècles. La -conviction que je m'étais formée de l'existence du monde extérieur -coïncidait trop bien avec mes lectures pour que je doutasse désormais -des révélations du passé. Les dogmes et les rites des diverses -religions me paraissaient s'y rapporter de telle sorte, que chacune -possédait une certaine portion de ces arcanes qui constituaient ses -moyens d'expansion et de défense. Ces forces pouvaient s'affaiblir, -s'amoindrir et disparaître, ce qui amenait l'envahissement de certaines -races par d'autres, nulles ne pouvant être victorieuses ou vaincues que -par l'Esprit. - ---Toutefois, me disais-je, il est sûr que ces sciences sont mélangées -d'erreurs humaines. L'alphabet magique, l'hiéroglyphe mystérieux ne -nous arrivent qu'incomplets et faussés soit par le temps, soit par -ceux-là mêmes qui ont intérêt à notre ignorance; retrouvons la lettre -perdue ou le signe effacé, recomposons la gamme dissonante, et nous -prendrons force dans le monde des esprits. - -C'est ainsi que je croyais percevoir les rapports du monde réel avec le -monde des esprits. La terre, ses habitants et leur histoire étaient le -théâtre où venaient s'accomplir les actions physiques qui préparaient -l'existence et la situation des êtres immortels attachés à sa destinée. -Sans agiter le mystère impénétrable de l'éternité des mondes, ma pensée -remonta à l'époque où le soleil, pareil à la plante qui le représente, -qui de sa tête inclinée suit la révolution de sa marche céleste, semait -sur la terre les germes féconds des plantes et des animaux. Ce n'était -autre chose que le fait même, qui, étant un composé d'âmes, formulait -instinctivement la demeure commune. L'Esprit de l'Être-Dieu, reproduit -et pour ainsi dire reflété sur la terre, devenait le type commun des -âmes humaines, dont chacune, par suite, était à la fois homme et dieu. -Tels furent les Éloïms. - -<tb> - -Quand on se sent malheureux, on songe au malheur des autres. J'avais -mis quelque négligence à visiter un de mes amis les plus chers, qu'on -m'avait dit malade. En me rendant à la maison où il était traité, je -me reprochais vivement cette faute. Je fus encore plus désolé lorsque -mon ami me raconta qu'il avait été la veille au plus mal. J'entrai -dans une chambre d'hospice, blanchie à la chaux. Le soleil découpait -des angles joyeux sur les murs et se jouait sur un vase de fleurs -qu'une religieuse venait de poser sur la table du malade. C'était -presque la cellule d'un anachorète italien.--Sa figure amaigrie, son -teint semblable à l'ivoire jauni, relevé par la couleur noire de sa -barbe et de ses cheveux, ses yeux illuminés d'un reste de fièvre, -peut-être aussi l'arrangement d'un manteau à capuchon, jeté sur ses -épaules, en faisaient pour moi un être à moitié différent de celui que -j'avais connu. Ce n'était plus le joyeux compagnon de mes travaux et -de mes plaisirs; il y avait en lui un apôtre. Il me raconta comment -il s'était vu, au plus fort des souffrances de son mal, saisi d'un -dernier transport qui lui parut être le moment suprême. Aussitôt la -douleur avait cessé comme par prodige.--Ce qu'il me raconta ensuite -est impossible à rendre : un rêve sublime dans les espaces les plus -vagues de l'infini, une conversation avec un être à la fois différent -et participant de lui-même, et à qui, se croyant mort, il demandait où -était Dieu. «Mais Dieu est partout, lui répondait son esprit; il est en -toi-même et en tous. II te juge, il t'écoute, il te conseille; c'est -toi et _moi_ qui pensons et rêvons ensemble, --et nous ne nous sommes -jamais quittés, et nous sommes éternels!» - -Je ne puis citer autre chose de cette conversation, que j'ai peut-être -mal entendue ou mal comprise. Je sais seulement que l'impression -en fut très-vive. Je n'ose attribuer à mon ami les conclusions que -j'ai peut-être faussement tirées de ses paroles. J'ignore même si le -sentiment qui en résulte n'est pas conforme à l'idée chrétienne. - ---Dieu est avec lui! m'écriai-je; mais il n'est plus avec moi! O -malheur! je l'ai chassé de moi-même, je l'ai menacé, je l'ai maudit! -C'était bien lui, ce frère mystique, qui s'éloignait de plus en plus -de mon âme, et qui m'avertissait en vain! Cet époux préféré, ce roi -de gloire, c'est lui qui me juge et me condamne, et qui emporte à -jamais dans son ciel celle qu'il m'eût donnée et dont je suis indigne -désormais! - - -II - -Je ne puis dépeindre l'abattement où me jetèrent ces idées. - ---Je comprends, me dis-je, j'ai préféré la créature au Créateur; j'ai -déifié mon amour et j'ai adoré, selon les rites païens, celle dont -le dernier soupir a été consacré au Christ. Mais, si cette religion -dit vrai, Dieu peut me pardonner encore. Il peut me la rendre si je -m'humilie devant lui; peut-être son esprit reviendra-t-il en moi! - -J'errais dans les rues, au hasard, plein de cette pensée. Un convoi -croisa ma marche; il se dirigeait vers le cimetière où elle avait été -ensevelie. J'eus l'idée de m'y rendre en me joignant au cortège. - ---J'ignore, me disais-je, quel est ce mort que l'on conduit à la fosse; -mais je sais maintenant que les morts nous voient et nous entendent; -peut-être celui-ci sera-t-il content de se voir suivi d'un frère de -douleurs, plus triste qu'aucun de ceux qui l'accompagnent. Cette idée -me fit verser des larmes, et sans doute on crut que j'étais un des -meilleurs amis du défunt. O larmes bénies! depuis longtemps votre -douceur m'était refusée!... - -Ma tête se dégageait, et un rayon d'espoir me guidait encore. Je me -sentais la force de prier, et j'en jouissais avec transport. - -Je ne m'informai pas même du nom de celui dont j'avais suivi le -cercueil. Le cimetière où j'étais entré m'était sacré plusieurs -titres. Trois parents de ma famille maternelle y avaient été ensevelis; -mais je ne pouvais aller prier sur leurs tombes, car elles avaient -été transportées depuis plusieurs années dans une terre éloignée, -lieu de leur origine.--Je cherchai longtemps la tombe d'Aurélia, et -je ne pus la retrouver. Les dispositions du cimetière avaient été -changées, --peut-être aussi ma mémoire était-elle égarée... Il me -semblait que ce hasard, cet oubli, ajoutaient encore à ma condamnation. ---Je n'osai pas dire aux gardiens le nom d'une morte sur laquelle je -n'avais religieusement aucun droit... Mais je me souvins que j'avais -chez moi l'indication précise de la tombe, et j'y courus, le cœur -palpitant, la tête perdue. Je l'ai dit déjà: j'avais entouré mon amour -de superstitions bizarres.--Dans un petit coffret qui _lui_ avait -appartenu, je conservais sa dernière lettre. Oserai-je avouer encore -que j'avais fait de ce coffret une sorte de reliquaire qui me rappelait -de longs voyages où sa pensée m'avait suivi: une rose cueillie dans les -jardins de Schoubrah, un morceau de bandelette rapportée d'Égypte, des -feuilles de laurier cueillies dans la rivière de Beyrouth, deux petits -cristaux dorés, des mosaïques de Sainte-Sophie, un grain de chapelet, -que sais-je encore?... enfin le papier qui m'avait été donné le jour -où la tombe fut creusée, afin que je pusse la retrouver... Je rougis, -je frémis en dispersant ce fol assemblage. Je pris sur moi les deux -papiers, et, au moment de me diriger de nouveau vers le cimetière, -je changeai de résolution. «Non, me dis-je, je ne suis pas digne -de m'agenouiller sur la tombe d'une chrétienne; n'ajoutons pas une -profanation à tant d'autres!...» Et, pour apaiser l'orage qui grondait -dans ma tète, je me rendis à quelques lieues de Paris, dans une petite -ville où j'avais passé quelques jours heureux au temps de ma jeunesse, -chez de vieux parents, morts depuis. J'avais aimé souvent à y venir -voir coucher le soleil près de leur maison. Il y avait là une terrasse -ombragée de tilleuls qui me rappelait aussi le souvenir de jeunes -filles, de parentes, parmi lesquelles j'avais grandi. Une d'elles ... - -Mais opposer ce vague amour d'enfance à celui qui a dévoré ma jeunesse, -y avais-je songé seulement? Je vis le soleil décliner sur la vallée -qui s'emplissait de vapeurs et d'ombre; il disparut, baignant de -feux rougeâtres la cime des bois qui bordaient de hautes collines. -La plus morne tristesse entra dans mon cœur.--J'allai coucher dans -une auberge où j'étais connu. L'hôtelier me parla d'un de mes -anciens amis, habitant de la ville, qui, à la suite de spéculations -malheureuses, s'était tué d'un coup de pistolet... Le sommeil m'apporta -des rêves terribles. Je n'en ai conservé qu'un souvenir confus. --Je -me trouvais dans une salle inconnue et je causais avec quelqu'un du -monde extérieur,--l'ami dont je viens de parler, peut-être. Une glace -très-haute se trouvait derrière nous. En y jetant par hasard un coup -d'œil, il me sembla reconnaître Aurélia. Elle semblait triste et -pensive, et tout à coup, soit qu'elle sortît de la glace, soit que, -passant dans la salle, elle se fût reflétée un instant auparavant, -cette figure douce et chérie se trouva près de moi. Elle me tendit la -main, laissa tomber sur moi un regard douloureux et me dit: - ---Nous nous reverrons plus tard ... à la maison de ton ami. - -En un instant, je me représentai son mariage, la malédiction qui nous -séparait ... et je me dis: - ---Est-ce possible? reviendrait-elle à moi?--M'avez-vous pardonné? -demandais-je avec larmes. - -Mais tout avait disparu. Je me trouvais dans un lieu désert, une âpre -montée semée de roches, au milieu des forêts. Une maison, qu'il me -semblait reconnaître, dominait ce pays désolé. J'allais et je revenais -par des détours inextricables. Fatigué de marcher entre les pierres et -les ronces, je cherchais parfois une route plus douce par les sentes du -bois. - ---On m'attend là-bas! pensais-je. Une certaine heure sonna... Je me dis: - ---Il est trop tard! - -Des voix me répondirent: - ---Elle est perdue! - -Une nuit profonde m'entourait, la maison lointaine brillait comme -éclairée pour une fête et pleine d'hôtes arrivés à temps. - ---Elle est perdue! m'écriai-je, et pourquoi?... Je comprends: elle a -fait un dernier effort pour me sauver; j'ai manqué le moment suprême où -le pardon était possible encore. Du haut du ciel, elle pouvait prier -pour moi l'Époux divin ... Et qu'importe mon salut même? L'abîme a reçu -sa proie! Elle est perdue pour moi et pour tous!» - -Il me semblait la voir comme à la lueur d'un éclair, pâle et mourante, -entraînée par de sombres cavaliers ... - -Le cri de douleur et de rage que je poussai en ce moment me réveilla -tout haletant. - ---Mon Dieu! mon Dieu! pour elle et pour elle seule! mon Dieu! -pardonnez! m'écriai-je en me jetant à genoux. - -Il faisait jour. Par un mouvement dont il m'est difficile de rendre -compte, je résolus aussitôt de détruire les deux papiers que j'avais -tirés la veille du coffret: la lettre, hélas! que je relus en la -mouillant de larmes, et le papier funèbre qui portait le cachet du -cimetière. - ---Retrouver sa tombe maintenant! me disais-je, mais c'est hier qu'il -allait y retourner,--et mon rêve fatal n'est que le reflet de ma fatale -journée! - - -III - -La flamme a dévoré ces reliques d'amour et de mort, qui se renouaient -aux fibres les plus douloureuses de mon cœur. Je suis allé promener -mes peines et mes remords tardifs dans la campagne, cherchant dans -la marche et dans la fatigue l'engourdissement de la pensée, la -certitude peut-être pour la nuit suivante d'un sommeil moins funeste. -Avec cette idée que je m'étais faite du rêve comme ouvrant à l'homme -une communication avec le monde des esprits, j'espérais, j'espérais -encore! Peut-être Dieu se contenterait-il de ce sacrifice.--Ici, je -m'arrête; il y a trop d'orgueil à prétendre que l'état d'esprit où -j'étais fût causé seulement par un souvenir d'amour. Disons plutôt -qu'involontairement j'en parais les remords plus graves d'une vie -follement dissipée où le mal avait triomphé bien souvent, et dont je ne -reconnaissais les fautes qu'en sentant les coups du malheur. Je ne me -trouvais plus digne même de penser à celle que je tourmentais dans sa -mort après l'avoir affligée dans sa vie, n'ayant dû un dernier regard -de pardon qu'à sa douce et sainte pitié. - -La nuit suivante, je ne pus dormir que peu d'instants. Une femme -qui avait pris soin de ma jeunesse m'apparut dans le rêve et me fit -reproche d'une faute très-grave que j'avais commise autrefois. Je la -reconnaissais, quoiqu'elle parût beaucoup plus vieille que dans les -derniers temps où je l'avais vue. Cela même me faisait songer amèrement -que j'avais négligé d'aller la visiter à ses derniers instants. Il me -sembla qu'elle me disait: - --Tu n'as pas pleuré tes vieux parents aussi vivement que tu as pleuré -cette femme. Comment peux-tu donc espérer le pardon? - -Le rêve devint confus. Des figures de personnes que j'avais connues en -divers temps passèrent rapidement devant mes yeux. Elles défilaient, -s'éclairant, pâlissant et retombant dans la nuit comme les grains -d'un chapelet dont le lien s'est brisé. Je vis ensuite se former -vaguement des images plastiques de l'antiquité qui s'ébauchaient, se -fixaient et semblaient représenter des symboles dont je ne saisissais -que difficilement l'idée. Seulement, je crus que cela voulait dire: -«Tout cela était fait pour t'enseigner le secret de la vie, et tu n'as -pas compris. Les religions et les fables, les saints et les poëtes -s'accordaient à expliquer l'énigme fatale, et tu as mal interprété... -Maintenant, il est trop tard!» - -Je me levai plein de terreur, me disant: - ---C'est mon dernier jour! - -A dix ans d'intervalle, la même idée que j'ai tracée dans la première -partie de ce récit me revenait plus positive encore et plus menaçante. -Dieu m'avait laissé ce temps pour me repentir, et je n'en avais point -profité.--Après la visite du _convive de pierre,_ je m'étais rassis au -festin! - - -IV - -Le sentiment qui résulta pour moi de ces visions et des réflexions -qu'elles amenaient pendant mes heures de solitude était si triste, -que je me sentais comme perdu. Toutes les actions de ma vie -m'apparaissaient sous leur côté le plus défavorable, et dans l'espèce -d'examen de conscience auquel je me livrais, la mémoire me représentait -les faits les plus anciens avec une netteté singulière. Je ne sais -quelle fausse honte m'empêcha de me présenter au confessionnal; la -crainte peut-être de m'engager dans les dogmes et dans les pratiques -d'une religion redoutable, contre certains points de laquelle j'avais -conservé des préjugés philosophiques. Mes premières années ont été -trop imprégnées des idées issues de la Révolution, mon éducation a -été trop libre, ma vie trop errante, pour que j'accepte facilement un -joug qui, sur bien des points, offenserait encore ma raison. Je frémis -en songeant quel chrétien je ferais si certains principes empruntés -au libre examen des deux derniers siècles, si l'étude encore des -diverses religions ne m'arrêtaient sur cette pente.--Je n'ai jamais -connu ma mère, qui avait voulu suivre mon père aux armées, comme les -femmes des anciens Germains; elle mourut de fièvre et de fatigue -dans une froide contrée de l'Allemagne, et mon père lui-même ne put -diriger là-dessus mes premières idées. Le pays où je fus élevé était -plein de légendes étranges et de superstitions bizarres. Un de mes -oncles qui eut la plus grande influence sur ma première éducation -s'occupait, pour se distraire, d'antiquités romaines et celtiques. Il -trouvait parfois, dans son champ ou aux environs, des images de dieux -et d'empereurs que son admiration de savant me faisait vénérer, et -dont ses livres m'apprenaient l'histoire. Un certain Mars en bronze -doré, une Pallas ou Vénus armée, un Neptune et une Amphitrite sculptés -au-dessus de la fontaine du hameau, et surtout la bonne grosse figure -barbue d'un dieu Pan souriant à l'entrée d'une grotte, parmi les -festons de l'aristoloche et du lierre, étaient les dieux domestiques -et protecteurs de cette retraite. J'avoue qu'ils m'inspiraient alors -plus de vénération que les pauvres images chrétiennes de l'église et -les deux saints informes du portail, que certains savants prétendaient -être l'Ésus et le Cernunnos des Gaulois. Embarrassé au milieu de ces -divers symboles, je demandai un jour à mon oncle ce que c'était que -Dieu.--Dieu, c'est le soleil, me dit-il. - -C'était la pensée intime d'un honnête homme qui avait vécu en chrétien -toute sa vie, mais qui avait traversé la Révolution, et qui était -d'une contrée où plusieurs avaient la même idée de la Divinité. Cela -n'empêchait pas que les femmes et les enfants n'allassent à l'église, -et je dus à une de mes tantes quelques instructions qui me firent -comprendre les beautés et les grandeurs du christianisme. Après 1815, -un Anglais qui se trouvait dans notre pays me fit apprendre le Sermon -sur la montagne et me donna un Nouveau Testament... Je ne cite ces -détails que pour indiquer les causes d'une certaine irrésolution qui -s'est souvent unie chez moi à l'esprit religieux le plus prononcé. - -Je veux expliquer comment, éloigné longtemps de la vraie route, je -m'y suis senti ramené par le souvenir chéri d'une personne morte, et -comment le besoin de croire qu'elle existait toujours a fait rentrer -dans mon esprit le sentiment précis des diverses vérités que je n'avais -pas assez fermement recueillies en mon âme. Le désespoir et le suicide -sont le résultat de certaines situations fatales pour qui n'a pas foi -dans l'immortalité, dans ses peines et dans ses joies;--je croirai -avoir fait quelque chose de bon et d'utile en énonçant naïvement la -succession des idées par lesquelles j'ai retrouvé le repos et une force -nouvelle à opposer aux malheurs futurs de la vie. - -Les visions qui s'étaient succédé pendant mon sommeil m'avaient réduit -à un tel désespoir, que je pouvais à peine parler; la société de mes -amis ne m'inspirait qu'une distraction vague; mon esprit, entièrement -occupé de ces illusions, se refusait à la moindre conception -différente; je ne pouvais lire et comprendre dix lignes de suite. Je me -disais des plus belles choses: - ---Qu'importe! cela n'existe pas pour moi. - -Un de mes amis, nommé Georges, entreprit de vaincre ce découragement. -Il m'emmenait dans diverses contrées des environs de Paris, et -consentait à parler seul, tandis que je ne répondais qu'avec quelques -phrases décousues. Sa figure expressive, et presque cénobitique, donna -un jour un grand effet à des choses fort éloquentes qu'il trouva contre -ces années de scepticisme et de découragement politique et social qui -succédèrent à la révolution de Juillet. J'avais été l'un des jeunes -de cette époque, et j'en avais goûté les ardeurs et les amertumes. Un -mouvement se fit en moi; je me dis que de telles leçons ne pouvaient -être données sans une intention de la Providence, et qu'un esprit -parlait sans doute en lui... Un jour, nous dînions sous une treille, -dans un petit village des environs de Paris; une femme vint chanter -près de notre table, et je ne sais quoi, dans sa voix usée, mais -sympathique, me rappela celle d'Aurélia. Je la regardai: ses traits -mêmes n'étaient pas sans ressemblance avec ceux que j'avais aimés. On -la renvoya, et je n'osai la retenir, mais je me disais: - ---Qui sait si _son esprit_ n'est pas dans cette femme! Et je me sentis -heureux de l'aumône que j'avais faite. Je me dis: - ---J'ai bien mal usé de la vie; mais, si les morts pardonnent, c'est -sans doute à condition que l'on s'abstiendra à jamais du mal, et qu'on -réparera tout celui qu'on a fait. Cela se peut-il?... Dès ce moment, -essayons de ne plus mal faire, et rendons l'équivalent de tout ce que -nous pouvons devoir. - -J'avais un tort récent envers une personne; ce n'était qu'une -négligence, mais je commençai par m'en aller excuser. La joie que je -reçus de cette réparation me fit un bien extrême; j'avais un motif de -vivre et d'agir désormais, je reprenais intérêt au monde. - -Des difficultés surgirent: des événements inexplicables pour moi -semblèrent se réunir pour contrarier ma bonne résolution. La situation -de mon esprit me rendait impossible l'exécution de travaux convenus. Me -croyant bien portant désormais, on devenait plus exigeant, et, comme -j'avais renoncé au mensonge, je me trouvais pris en défaut par des gens -qui ne craignaient pas d'en user. La masse des réparations à faire -m'écrasait en raison de mon impuissance. Des événements politiques -agissaient indirectement, tant pour m'affliger que pour m'ôter le moyen -de mettre ordre à mes affaires. La mort d'un de mes amis vint compléter -ces motifs de découragement. Je revis avec douleur son logis, ses -tableaux, qu'il m'avait montrés avec joie un mois auparavant; je passai -près de son cercueil au moment où on l'y clouait. Comme il était de mon -âge et de mon temps, je me dis: - ---Qu'arriverait-il, si je mourais ainsi tout à coup? - -Le dimanche suivant, je me levai en proie à une douleur morne. J'allai -visiter mon père, dont la servante était malade, et qui paraissait -avoir de l'humeur. Il voulut aller seul chercher du bois à son grenier, -et je ne pus lui rendre que le service de lui tendre une bûche dont -il avait besoin. Je sortis consterné. Je rencontrai dans les rues un -ami qui voulait m'emmener dîner chez lui pour me distraire un peu. -Je refusai, et, sans avoir mangé, je me dirigeai vers Montmartre. Le -cimetière était fermé, ce que je regardai comme un mauvais présage. -Un poëte allemand m'avait donné quelques pages à traduire et m'avait -avancé une somme sur ce travail. Je pris le chemin de sa maison pour -lui rendre l'argent. - -En tournant la barrière de Clichy, je fus témoin d'une dispute. -J'essayai de séparer les combattants, mais je n'y pus réussir. En ce -moment, un ouvrier de grande taille passa sur la place même où le -combat venait d'avoir lieu, portant sur l'épaule gauche un enfant -vêtu d'une robe couleur d'hyacinthe. Je m'imaginai que c'était saint -Christophe portant le Christ, et que j'étais condamné pour avoir manqué -de force dans la scène qui venait de se passer. A dater de ce moment, -j'errai en proie au désespoir dans les terrains vagues qui séparent -le faubourg de la barrière. Il était trop tard pour faire la visite -que j'avais projetée. Je revins donc à travers les rues vers le centre -de Paris. Au coin de la rue de la Victoire, je rencontrai un prêtre, -et, dans le désordre où j'étais, je voulus me confesser à lui. Il me -dit qu'il n'était pas de la paroisse et qu'il allait en soirée chez -quelqu'un; que, si je voulais le consulter le lendemain à Notre-Dame, -je n'avais qu'à demander l'abbé Dubois. - -Désespéré, je me dirigeai en pleurant vers Notre-Dame de Lorette, où -j'allai me jeter au pied de l'autel de la Vierge, demandant pardon -pour mes fautes. Quelque chose en moi me disait: La Vierge est morte -et tes prières sont inutiles. J'allai me mettre à genoux aux dernières -places du chœur, et je fis glisser de mon doigt une bague d'argent -dont le chaton portait gravés ces trois mots arabes: _Allah! Mohamed! -Ali!_ Aussitôt plusieurs bougies s'allumèrent dans le chœur, et l'on -commença un office auquel je tentai de m'unir en esprit. Quand on en -fut à l'_Ave Maria,_ le prêtre s'interrompit au milieu de l'oraison -et recommença sept fois sans que je pusse retrouver dans ma mémoire -les paroles suivantes. On termina ensuite la prière, et le prêtre fit -un discours qui me semblait faire allusion à moi seul. Quand tout fut -éteint, je me levai et je sortis, me dirigeant vers les Champs-Élysées. - -Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. A -plusieurs reprises, je me dirigeai vers la Seine, mais quelque chose -m'empêchait d'accomplir mon dessein. Les étoiles brillaient dans le -firmament. Tout à coup il me sembla qu'elles venaient de s'éteindre -à la fois comme les bougies que j'avais vues à l'église. Je crus que -les temps étaient accomplis, et que nous touchions à la fin du monde -annoncée dans l'Apocalypse de saint Jean. Je croyais voir un soleil -noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des -Tuileries. Je me dis: - --La nuit éternelle commence, et elle va être terrible. Que va-t-il -arriver quand les hommes s'apercevront qu'il n'y a plus de soleil? - -Je revins par la rue Saint-Honoré, et je plaignais les paysans attardés -que je rencontrais. Arrivé vers le Louvre, je marchai jusqu'à la -place, et, là, un spectacle étrange m'attendait. A travers des nuages -rapidement chassés par le vent, je vis plusieurs lunes qui passaient -avec une grande rapidité. Je pensai que la terre était sortie de son -orbite et qu'elle errait dans le firmament comme un vaisseau démâté, se -rapprochant ou s'éloignant des étoiles qui grandissaient ou diminuaient -tour à tour. Pendant deux ou trois heures, je contemplai ce désordre -et je finis par me diriger du côté des halles. Les paysans apportaient -leurs denrées, et je me disais: «Quel sera leur étonnement en voyant -que la nuit se prolonge ...» Cependant, les chiens aboyaient çà et là -et les coqs chantaient. - -Brisé de fatigue, je rentrai chez moi et je me jetai sur mon lit. En -m'éveillant, je fus étonné de revoir la lumière. Une sorte de chœur -mystérieux arriva à mon oreille; des voix enfantines répétaient en -chœur: - -_--Christel Christel Christel ..._ - -Je pensai que l'on avait réuni dans l'église voisine (Notre-Dame des -Victoires) un grand nombre d'enfants pour invoquer le Christ. - ---Mais le Christ n'est plus! me disais-je; ils ne le savent pas encore! - -L'invocation dura environ une heure. Je me levai enfin et j'allai sous -les galeries du Palais-Royal. Je me dis que probablement le soleil -avait encore conservé assez de lumière pour éclairer la terre pendant -trois jours, mais qu'il usait de sa propre substance, et, en effet, je -le trouvais froid et décoloré. J'apaisai ma faim avec un petit gâteau -pour me donner la force d'aller jusqu'à la maison du poëte allemand. En -entrant, je lui dis que tout était fini et qu'il fallait nous préparer -à mourir. Il appela sa femme qui me dit: - ---Qu'avez-vous? - ---Je ne sais, lui dis-je, je suis perdu. - -Elle envoya chercher un fiacre, et une jeune fille me conduisit à la -maison Dubois. - - -V - -Là, mon mal reprit avec diverses alternatives. Au bout d'un mois, -j'étais rétabli. Pendant les deux mois qui suivirent, je repris mes -pérégrinations autour de Paris. Le plus long voyage que j'aie fait -a été pour visiter la cathédrale de Reims. Peu à peu, je me remis à -écrire et je composai une de mes meilleures nouvelles. Toutefois, je -l'écrivis péniblement, presque toujours au crayon, sur des feuilles -détachées, suivant le hasard de ma rêverie ou de ma promenade. Les -corrections m'agitèrent beaucoup. Peu de jours après l'avoir publiée, -je me sentis pris d'une insomnie persistante. J'allais me promener -toute la nuit sur la colline de Montmartre et y voir le lever du -soleil. Je causais longuement avec les paysans et les ouvriers. -Dans d'autres moments, je me dirigeais vers les halles. Une nuit, -j'allai souper dans un café du boulevard et je m'amusai à jeter en -l'air des pièces d'or et d'argent. J'allai ensuite à la halle et je -me disputai avec un inconnu, à qui je donnai un rude soufflet; je ne -sais comment cela n'eut aucune suite. A une certaine heure, entendant -sonner l'horloge de Saint-Eustache, je me pris à penser aux luttes -des Bourguignons et des Armagnacs, et je croyais voir s'élever autour -de moi les fantômes des combattants de cette époque. Je me pris de -querelle avec un facteur qui portait sur sa poitrine une plaque -d'argent, et que je disais être le duc Jean de Bourgogne. Je voulais -l'empêcher d'entrer dans un cabaret. Par une singularité que je ne -m'explique pas, voyant que je le menaçais de mort, son visage se -couvrit de larmes. Je me sentis attendri, et je le laissai passer. - -Je me dirigeai vers les Tuileries, qui étaient fermées, et suivis -la ligne des quais; je montai ensuite au Luxembourg, puis je revins -déjeuner avec un de mes amis. Ensuite j'allai vers Saint-Eustache, où -je m'agenouillai pieusement à l'autel de la Vierge en pensant à ma -mère. Les pleurs que je versai détendirent mon âme, et, en sortant de -l'église, j'achetai un anneau d'argent. De là, j'allai rendre visite -à mon père, chez lequel je laissai un bouquet de marguerites, car il -était absent. J'allai de là au Jardin des Plantes. Il y avait beaucoup -de monde, et je restai quelque temps à regarder l'hippopotame qui -se baignait dans un bassin.--J'allai ensuite visiter les galeries -d'ostéologie. La vue des monstres qu'elles renferment me fit penser au -déluge, et, lorsque je sortis, une averse épouvantable tombait dans le -jardin. - -Je me dis: - ---Quel malheur! Toutes ces femmes, tous ces enfants, vont se trouver -mouillés!... - -Puis, je me dis: - ---Mais c'est plus encore! c'est le véritable déluge qui commence. - -L'eau s'élevait dans les rues voisines; je descendis en courant la rue -Saint-Victor, et, dans l'idée d'arrêter ce que je croyais l'inondation -universelle, je jetai à l'endroit le plus profond l'anneau que j'avais -acheté à Saint-Eustache. Vers le même moment, l'orage s'apaisa, et un -rayon de soleil commença à briller. - -L'espoir rentra dans mon âme. J'avais rendez-vous à quatre heures chez -mon ami Georges; je me dirigeai vers sa demeure. En passant devant -un marchand de curiosités, j'achetai deux écrans de velours couverts -de figures hiéroglyphiques. Il me sembla que c'était la consécration -du pardon des cieux. J'arrivai chez Georges à l'heure précise et je -lui confiai mon espoir. J'étais mouillé et fatigué. Je changeai de -vêtements et me couchai sur son lit. Pendant mon sommeil, j'eus une -vision merveilleuse. Il me semblait que la déesse m'apparaissait, me -disant. «Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi -que sous toutes les formes tu as toujours aimée. A chacune de tes -épreuves, j'ai quitté l'un des masques dont je voile mes traits, et -bientôt tu me verras telle que je suis ...» Un verger délicieux sortait -des nuages derrière elle, une lumière douce et pénétrante éclairait ce -paradis, et cependant je n'entendais que sa voix, mais je me sentais -plongé dans une ivresse charmante.--Je m'éveillai peu de temps après et -je dis à Georges: - ---Sortons. - -Pendant que nous traversions le pont des Arts, je lui expliquais les -migrations des âmes, et je lui disais: - ---Il me semble que, ce soir, j'ai en moi l'âme de Napoléon qui -m'inspire et me commande de grandes choses. - -Dans la rue du Coq, j'achetai un chapeau, et, pendant que Georges -recevait la monnaie de la pièce d'or que j'avais jetée sur le comptoir, -je continuai ma route et j'arrivai aux galeries du Palais-Royal. - -Là, il me sembla que tout le monde me regardait. Une idée persistante -s'était logée dans mon esprit, c'est qu'il n'y avait plus de morts; je -parcourais la galerie de Foy en disant: «J'ai fait une faute,» et je -ne pouvais découvrir laquelle en consultant ma mémoire que je croyais -être celle de Napoléon ... «Il y a quelque chose que je n'ai point -payé par ici!» J'entrai au café de Foy dans cette idée, et je crus -reconnaître dans un des habitués le père Bertin des _Débats._ Ensuite, -je traversai le jardin et je pris quelque intérêt à voir les rondes -des petites filles. De là, je sortis des galeries et je me dirigeai -vers la rue Saint-Honoré. J'entrai dans une boutique pour acheter un -cigare, et, quand je sortis, la foule était si compacte, que je faillis -être étouffé. Trois de mes amis me dégagèrent en répondant de moi et me -firent entrer dans un café pendant que l'un d'eux allait chercher un -fiacre. On me conduisit à l'hospice de la Charité. - -Pendant la nuit, le délire augmenta, surtout le matin, lorsque je -m'aperçus que j'étais attaché. Je parvins à me débarrasser de la -camisole de force, et, vers le matin, je me promenai dans les salles. -L'idée que j'étais devenu semblable à un dieu et que j'avais le -pouvoir de guérir me fit imposer les mains à quelques malades, et, -m'approchant d'une statue de la Vierge, j'enlevai la couronne de fleurs -artificielles pour appuyer le pouvoir que je me croyais. Je marchai -à grands pas, parlant avec animation de l'ignorance des hommes qui -croyaient pouvoir guérir avec la science seule, et, voyant sur la table -un flacon d'éther, je l'avalai d'une gorgée. Un interne d'une figure -que je comparais à celle des anges, voulut m'arrêter, mais la force -nerveuse me soutenait, et, prêt à le renverser, je m'arrêtai, lui -disant qu'il ne comprenait pas quelle était ma mission. Des médecins -vinrent alors, et je continuai mes discours sur l'impuissance de leur -art. Puis je descendis l'escalier, bien que n'ayant point de chaussure. -Arrivé devant un parterre, j'y entrai et je cueillis des fleurs en me -promenant sur le gazon. - -Un de mes amis était revenu pour me chercher. Je sortis alors du -parterre, et, pendant que je lui parlais, on me jeta sur les épaules -une camisole de force, puis on me fit monter dans un fiacre et je fus -conduit à une maison de santé située hors de Paris. Je compris, en me -voyant parmi les aliénés, que tout n'avait été pour moi qu'illusions -jusque-là. Toutefois, les promesses que j'attribuais à la déesse Isis -me semblaient se réaliser par une série d'épreuves que j'étais destiné -à subir. Je les acceptai donc avec résignation. - -La partie de la maison où je me trouvais donnait sur un vaste promenoir -ombragé de noyers. Dans un angle se trouvait une petite butte où l'un -des prisonniers se promenait en cercle tout le jour. D'autres se -bornaient, comme moi, à parcourir le terre-plein ou la terrasse, bordée -d'un talus de gazon. Sur un mur, situé au couchant, étaient tracées -des figures dont l'une représentait la forme de la lune avec des yeux -et une bouche tracés géométriquement; sur cette figure on avait peint -une sorte de masque; le mur de gauche présentait divers dessins de -profil dont l'un figurait une sorte d'idole japonaise. Plus loin, une -tête de mort était creusée dans le plâtre; sur la face opposée, deux -pierres de taille avaient été sculptées par quelqu'un des hôtes du -jardin et représentaient de petits mascarons assez bien rendus. Deux -portes donnaient sur des caves, et je m'imaginai que c'étaient des -voies souterraines pareilles à celles que j'avais vues à l'entrée des -Pyramides. - - -VI - -Je m'imaginai d'abord que les personnes réunies dans ce jardin avaient -toutes quelque influence sur les astres, et que celui qui tournait sans -cesse dans le même cercle y réglait la marche du soleil. Un vieillard, -que l'on amenait à certaines heures du jour et qui faisait des nœuds -en consultant sa montre, m'apparaissait comme chargé de constater la -marche des heures. Je m'attribuai à moi-même une influence sur la -marche de la lune, et je crus que cet astre avait reçu un coup de -foudre du Tout-Puissant qui avait tracé sur sa face l'empreinte du -masque que j'avais remarquée. - -J'attribuais un sens mystique aux conversations des gardiens et -à celles de mes compagnons. Il me semblait qu'ils étaient les -représentants de toutes les races de la terre et qu'il s'agissait -entre nous de fixer à nouveau la marche des astres et de donner un -développement plus grand au système. Une erreur s'était glissée, selon -moi, dans la combinaison générale des nombres, et de là venaient tous -les maux de l'humanité. Je croyais encore que les esprits célestes -avaient pris des formes humaines et assistaient à ce congrès général, -tout en paraissant occupés de soins vulgaires. Mon rôle me semblait -être de rétablir l'harmonie universelle par art cabalistique et de -chercher une solution en évoquant les forces occultes des diverses -religions. - -Outre le promenoir, nous avions encore une salle dont les vitres -rayées perpendiculairement donnaient sur un horizon de verdure. En -regardant derrière ces vitres la ligne des bâtiments extérieurs, -je voyais se découper la façade et les fenêtres en mille pavillons -ornés d'arabesques, et surmontés de découpures et d'aiguilles, qui me -rappelaient les kiosques impériaux bordant le Bosphore. Cela conduisit -naturellement ma pensée aux préoccupations orientales. Vers deux -heures, on me mit au bain, et je me crus servi par les Walkyries, -filles d'Odin, qui voulaient m'élever à l'immortalité en dépouillant -peu à peu mon corps de ce qu'il avait l'impur. - -Je me promenai le soir plein de sérénité aux rayons de la lune, et, en -levant les yeux vers les arbres, il me semblait que les feuilles se -roulaient capricieusement de manière à former des images de cavaliers -et de dames portés par des chevaux caparaçonnés. C'étaient pour moi les -figures triomphantes des aïeux. Cette pensée me conduisit à celle qu'il -y avait une vaste conspiration de tous les êtres animés pour rétablir -le monde dans son harmonie première, et que les communications avaient -lieu par le magnétisme des astres, qu'une chaîne non interrompue liait -autour de la terre les intelligences dévoués à cette communication -générale, et que les chants, les danses, les regards, aimantés de -proche en proche, traduisaient la même aspiration. La lune était pour -moi le refuge des âmes fraternelles qui, délivrées de leurs corps -mortels, travaillaient plus librement à la régénération de l'univers. - -Pour moi déjà, le temps de chaque journée semblait augmenté de deux -heures; de sorte qu'en me levant aux heures fixées par les horloges -de la maison, je ne faisais que me promener dans l'empire des ombres. -Les compagnons qui m'entouraient me semblaient endormis et pareils aux -spectres du Tartare jusqu'à l'heure où pour moi se levait le soleil. -Alors, je saluais cet astre par une prière, et ma vie réelle commençait. - -Du moment que je me fus assuré de ce point que j'étais soumis aux -épreuves de l'initiation sacrée, une force invincible entra dans mon -esprit. Je me jugeais un héros vivant sous le regard des dieux; tout -dans la nature prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes -sortaient de la plante, de l'arbre, des animaux, des plus humbles -insectes, pour m'avertir et m'encourager. Le langage de mes compagnons -avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens, les objets -sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon -esprit;--des combinaisons de cailloux, des figures d'angles, de fentes -ou d'ouvertures, des découpures de feuilles, des couleurs, des odeurs -et des sons, je voyais ressortir des harmonies jusqu'alors inconnues. - ---Comment, me disais-je, ai-je pu exister si longtemps hors de la -nature et sans m'identifier à elle? Tout vit, tout agit, tout se -correspond; les rayons magnétiques émanés de moi-même ou des autres -traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées; c'est -un réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se -communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles. Captif en -ce moment sur la terre, je m'entretiens avec le chœur des astres, qui -prend part à mes joies et à mes douleurs! - -Aussitôt je frémis en songeant que ce mystère même pouvait être surpris. - ---Si l'électricité, me dis-je, qui est le magnétisme des corps -physiques, peut subir une direction qui lui impose des lois, à plus -forte raison les esprits hostiles et tyranniques peuvent asservir -les intelligences et se servir de leurs forces divisées dans un but -de domination. C'est ainsi que les dieux antiques ont été vaincus -et asservis par des dieux nouveaux; c'est ainsi, me dis-je encore, -en consultant mes souvenirs du monde ancien, que les nécromants -dominaient des peuples entiers, dont les générations se succédaient -captives sous leur sceptre éternel. O malheur! la mort elle-même ne -peut les affranchir! car nous revivons dans nos fils comme nous avons -vécu dans nos pères,--et la science impitoyable de nos ennemis sait -nous reconnaître partout. L'heure de notre naissance, le point de la -terre où nous paraissons, le premier geste, le nom, la chambre,--et -toutes ces consécrations, et tous ces rites qu'on nous impose, tout -cela établit une série heureuse ou fatale d'où l'avenir dépend tout -entier. Mais, si déjà cela est terrible selon les seuls calculs -humains, comprenez ce que cela doit être en se rattachant aux formules -mystérieuses qui établissent l'ordre des mondes. On l'a dit justement: -rien n'est indifférent, rien n'est impuissant dans l'univers; un atome -peut tout dissoudre, un atome peut tout sauver! - -O terreur! voilà l'éternelle distinction du bon et du mauvais. Mon -âme est-elle la molécule indestructible, le globule qu'un peu d'air -gonfle, mais qui retrouve sa place dans la nature, ou ce vide même, -image du néant qui disparaît dans l'immensité? Serait-elle encore la -parcelle fatale destinée à subir, sous toutes ses transformations, les -vengeances des êtres puissants? Je me vis amené ainsi à me demander -compte de ma vie, et même de mes existences antérieures. En me prouvant -que j'étais bon, je me prouvai que j'avais dû toujours l'être. «Et si -j'ai été mauvais, me dis-je, ma vie actuelle ne sera-t-elle pas une -suffisante expiation?» Cette pensée me rassura, mais ne m'ôta pas la -crainte d'être à jamais classé parmi les malheureux. Je me sentais -plongé dans une eau froide, et une eau plus froide encore ruisselait -sur mon front. Je reportai ma pensée à l'éternelle Isis, la mère -et l'épouse sacrée; toutes mes aspirations, toutes mes prières se -confondaient dans ce nom magique, je me sentais revivre en elle, et -parfois elle m'apparaissait sous la figure de la Vénus antique, parfois -aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens. La nuit me ramena -plus distinctement cette apparition chérie, et pourtant je me disais: - ---Que peut-elle, vaincue, opprimée peut-être, pour ses pauvres enfants? - -Pâle et déchiré, le croissant de la lune s'amincissait tous les soirs -et allait bientôt disparaître; peut-être ne devions-nous plus le revoir -au ciel! Cependant, il me semblait que cet astre était le refuge de -toutes les âmes soeurs de la mienne, et je le voyais peuplé d'ombres -plaintives destinées à renaître un jour sur la terre ... - -Ma chambre est à l'extrémité d'un corridor habité d'un côté par les -fous, et de l'autre par les domestiques de la maison. Elle a seule le -privilège d'une fenêtre, percée du côté de la cour, plantée d'arbres, -qui sert de promenoir pendant la journée. Mes regards s'arrêtent -avec plaisir sur un noyer touffu et sur deux mûriers de la Chine. -Au-dessus, l'on aperçoit vaguement une rue assez fréquentée, à travers -des treillages peints en vert. Au couchant, l'horizon s'élargit; c'est -comme un hameau aux fenêtres revêtues de verdure ou embarrassées de -cages, de loques qui sèchent, et d'où l'on voit sortir par instant -quelque profil de jeune ou vieille ménagère, quelque tête rose -d'enfant. On crie, on chante, on rit aux éclats; c'est gai ou triste à -entendre, selon les heures et selon les impressions. - -J'ai trouvé là tous les débris de mes diverses fortunes, les restes -confus de plusieurs mobiliers dispersés ou revendus depuis vingt ans. -C'est un capharnaùm comme celui du docteur Faust. Une table antique à -trépied aux têtes d'aigle, une console soutenue par un sphinx ailé, -une commode du xviie siècle, une bibliothèque du xviiie, un lit du même -temps, dont le baldaquin, à ciel ovale, est revêtu de lampas rouge -(mais on n'a pu dresser ce dernier); une étagère rustique chargée de -faïences et de porcelaines de Sèvres, assez endommagées la plupart; un -narguilé rapporté de Constantinople, une grande coupe d'albâtre, un -vase de cristal; des panneaux de boiseries provenant de la démolition -d'une vieille maison que j'avais habitée sur l'emplacement du Louvre, -et couverts de peintures mythologiques exécutées par des amis -aujourd'hui célèbres; deux grandes toiles dans le goût de Prudhon, -représentant la Muse de l'histoire et celle de la comédie. Je me suis -plu pendant quelques jours à ranger tout cela, à créer dans la mansarde -étroite un ensemble bizarre qui tient du palais et de la chaumière, et -qui résume assez bien mon existence errante. J'ai suspendu au-dessus -de mon lit mes vêtements arabes, mes deux cachemires industrieusement -reprisés, une gourde de pèlerin, un carnier de chasse. Au-dessus de la -bibliothèque s'étale un vaste plan du Caire; une console de bambou, -dressée à mon chevet, supporte un plateau de l'Inde vernissé où je -puis disposer mes ustensiles de toilette. J'ai retrouvé avec joie ces -humbles restes de mes années alternatives de fortune et de misère, où -se rattachaient tous les souvenirs de ma vie. On avait seulement mis à -part un petit tableau sur cuivre, dans le goût du Corrége, représentant -_Vénus et l'Amour,_ des trumeaux de chasseresses et de satyres, et une -flèche que j'avais conservée en mémoire des compagnies de l'arc du -Valais, dont j'avais fait partie dans ma jeunesse; les armes étaient -vendues depuis les lois nouvelles. En somme, je retrouvais là à peu -près tout ce que j'avais possédé en dernier lieu. Mes livres, amas -bizarre de la science de tous les temps, histoire, voyages, religions, -cabale, astrologie, à réjouir les ombres de Pic de la Mirandole, du -sage Meursius et de Nicolas de Cusa,--la tour de Babel en deux cents -volumes,--on m'avait laissé tout cela! Il y avait de quoi rendre fou un -sage; tâchons qu'il y ait aussi de quoi rendre sage un fou. - -Avec quelles délices j'ai pu classer dans mes tiroirs l'amas de mes -notes et de mes correspondances intimes ou publiques, obscures ou -illustres, comme les a faites le hasard des rencontres ou des pays -lointains que j'ai parcourus. Dans des rouleaux mieux enveloppés que -les autres, je retrouve des lettres arabes, des reliques du Caire et de -Stamboul. O bonheur! ô tristesse mortelle! ces caractères jaunis, ces -brouillons effacés, ces lettres à demi froissées, c'est le trésor de -mon seul amour... Relisons ... Bien des lettres manquent, bien d'autres -sont déchirées ou raturées. - -(Les amis de Gérard de Nerval ont été assez heureux pour retrouver -dans ses papiers des fragments de ces lettres. Les éditeurs -les publient tels qu'ils leurs ont été remis, sans prétendre -les coordonner, les lier entre eux, leur donner la suite et -l'enchaînement dont le pauvre rêveur a emporté le secret avec lui.) -............................................................. - - -LETTRE III - -Me voilà encore à vous écrire, puisque je ne puis faire autre chose -que de penser à vous et de m'occuper de vous; de vous, si occupée, si -distraite, si affairée; non pas tout à fait indifférente peut-être, -mais bien cruellement raisonnable, et raisonnant si bien! O femme! -femme! L'artiste sera toujours en vous plus forte que l'amante. Mais je -vous aime aussi comme artiste. Il y a dans votre talent une partie de -la magie qui m'a charmé. Marchez donc d'un pas ferme vers cette gloire -que j'oublie; et, s'il faut une voix pour vous crier courage, s'il faut -un bras pour vous soutenir, s'il faut un corps où votre pied s'appuie -pour monter plus haut, vous savez.......... - -LETTRE IV - -J'ai lu votre lettre, cruelle que vous êtes. Elle est si douce et si -bonne, que je ne puis que plaindre mon sort; mais, si je vous croyais -ainsi qu'autrefois coquette et perfide, oh! je dirais comme Figaro: -«Votre esprit se joue du mien.» Cette pensée que l'on peut trouver du -ridicule dans les sentiments les plus nobles, dans les émotions les -plus sincères, me glace le sang et me rend injuste malgré moi. Oh! non, -vous n'êtes pas comme tant d'autres femmes, vous avez du cœur, et vous -savez bien qu'il ne faut pas se jouer d'une véritable passion. - -Oh! méfiez-vous, non pas de votre cœur qui est bon, mais de votre -humeur qui est légère et changeuse; songez que vous m'avez mis dans -une position telle vis-à-vis de vous, que l'abandon me serait beaucoup -plus affreux que ne le serait une infidélité quand je vous aurais -obtenue. En effet, dans ce dernier cas, qu'aurais-je à dire? Le -ressentiment serait ridicule à mes propres yeux. J'aurais cessé de -plaire, voilà tout, et ce serait à moi de chercher des moyens plus -efficaces de rentrer dans vos bonnes grâces. Je vous devrais toujours -de la reconnaissance et ne pourrais, dans tous les cas, douter de votre -loyauté. Mais songez au désespoir où me livrerait votre changement dans -nos relations actuelles, ô mon Dieu! - -Pour la jalousie, c'est un côté bien mort chez moi. Quand j'ai pris -une résolution, elle est ferme; quand je me suis résigné, c'est pour -tout de bon. Je pense à d'autres choses et j'arrange mes idées d'après -les circonstances. Mon esprit sait toujours plier devant les faits -irrévocables. Ainsi, ma belle amie, vous me connaissez bien maintenant. -Je livre tout ceci à vos réflexions, je ne veux rien tenir que de -leur effet. Ne craignez donc pas de me voir. Votre présence me calme, -me fait du bien; votre entretien m'est nécessaire et m'empêche de me -livrer à................. - -(La suite manque.) - - -LETTRE V - -Vous vous trompez, madame, si vous pensez que je vous oublie ou que -je me résigne à être oublié de vous. Je le voudrais, et ce serait un -bonheur pour vous et pour moi sans doute; mais ma volonté n'y peut -rien. La mort d'un parent, des intérêts de ma famille ont exigé mon -temps et mes soins, et j'ai essayé de me livrer à cette diversion -inattendue, espérant retrouver quelque calme et pouvoir juger enfin -plus froidement ma position à votre égard. Elle est inexplicable; elle -est triste et fatale de tout point; elle est ridicule peut-être; mais -je me rassure en pensant que vous êtes la seule personne au monde qui -n'ait pas le droit de la trouver telle. Vous auriez bien peu d'orgueil, -si vous vous étonniez d'être aimée à ce point et si follement. - -Oh! si j'ai réussi à mêler quelque chose de mon existence dans la -vôtre; si toute une année je vous ai occupée de mes lettres et de -ma présence; s'il y a à moi, tout à moi, quelques journées de votre -vie, et, malgré vous, quelques heures de vos pensées, n'était-ce pas -une peine qui portait sa récompense avec elle? Dans cette soirée où -je compris toutes les chances de vous plaire et de vous obtenir, où -ma seule fantaisie avait mis en jeu votre valeur et la livrait à -des hasards, je tremblais plus que vous-même. Eh bien, alors même, -tout le prix de mes efforts était dans votre sourire. Vos craintes -m'arrachaient le cœur. Mais avec quel transport j'ai baisé vos mains -glorieuses! Ah! ce n'était pas alors la femme, c'était l'artiste à qui -je rendais hommage. Peut-être aurais-je dû toujours me contenter de ce -rôle, et ne pas chercher à faire descendre de son piédestal cette belle -idole que jusque-là j'avais adorée de si loin. - -Vous dirai-je pourtant que j'ai perdu quelques illusions en vous voyant -de plus près? Mais, en se prenant à la réalité, mon amour a changé de -caractère. Ma volonté, jusque-là si nette et si précise, a éprouvé un -mouvement de vertige. Je ne sentais pas tout mon bonheur d'être ainsi -près de vous, ni tout le danger que je courais à risquer de ne pas vous -plaire. Mes projets se sont contrariés. J'ai voulu me montrer à la fois -un homme timide, un homme utile et égayant, et je n'ai pas compris que -les deux sentiments que je voulais exciter ensemble se froisseraient -dans votre cœur. Plus jeune, je vous eusse touchée par une passion -plus naïve et plus chaleureuse; plus vieux, j'aurais mieux calculé ma -marche, étudié votre caractère et trouvé à la longue le chemin de votre -cœur. - -Si je vous fais un aveu si complet, c'est que je vous sais digne de -comprendre un esprit ... - -(La suite manque.) - - -LETTRE VII - -Ah! ma pauvre amie, je ne sais quels rêves vous avez faits; mais non, -je sors d'une nuit terrible; je suis malheureux par ma faute peut-être -et non par la vôtre, mais je le suis. Grand Dieu! excusez mon désordre, -pardonnez les combats de mon âme. Oui, c'est vrai, j'ai voulu vous -le cacher en vain, je vous désire autant que je vous aime, mais je -mourrais plutôt que d'exciter encore une fois votre mécontentement. -Oh! pardonnez, je ne suis pas volage, moi; depuis trois mois, je vous -suis fidèle, je le jure devant Dieu. Si vous tenez un peu à moi, -voulez-vous m'abandonner encore à ces vaines ardeurs qui me tuent? -Je vous avoue tout cela pour que vous y songiez plus tard; car, je -vous l'ai dit, quelque espoir que vous ayez bien voulu me donner, ce -n'est pas à un jour fixe que je voudrais vous obtenir, mais arrangez -les choses pour le mieux. Ah! je le sais, les femmes aiment qu'on les -force un peu; elles ne veulent point paraître céder sans contrainte. -Mais, songez-y, vous n'êtes pas pour moi comme les autres femmes; je -suis plus peut-être pour vous que les autres hommes; sortons donc -des usages de la galanterie ordinaire. Que m'importe que vous ayez -été à d'autres, que vous soyez à d'autres peut-être. Vous êtes la -première femme que j'aime, et je suis peut-être le premier homme qui -vous aime à ce point. Si ce n'est pas là une sorte d'hymen que le ciel -bénisse, le mot amour n'est qu'un vain mot. Que ce soit donc un hymen -véritable où l'épouse s'abandonne en disant: «C'est l'heure.» Il y -a de certaines formes de forcer une femme qui me répugnent. Vous le -savez, mes idées sont singulières, ma passion s'entoure de beaucoup de -poésie et d'originalité, j'arrange volontiers ma vie comme un roman; -les moindres désaccords me choquent, et les modernes manières que -prennent les hommes avec les femmes qu'ils ont possédées ne seront -jamais les miennes. Laissez-vous aimer ainsi; cela aura peut-être -quelques douceurs charmantes que vous ignorez. Ah! ne redoutez rien -d'ailleurs de la vivacité de mes transports. Vos craintes seront -toujours les miennes, et, de même que je sacrifierais toute ma jeunesse -et ma force au bonheur de vous posséder, de même aussi mon désir -s'arrêterait devant votre réserve, comme il s'est arrêté si longtemps -devant votre rigueur. Ah! ma chère et véritable amie, j'ai peut-être -tort de vous écrire ces choses qui ne se disent d'ordinaire qu'aux -heures d'enivrement. Mais je vous sais si bonne et si sensible, que -vous ne vous offenserez pas d'aveux qui ne tendent qu'à vous faire lire -plus complètement dans mon cœur. Je vous ai fait bien des concessions, -faites-m'en quelques-unes aussi. La seule chose qui m'effraye serait -de n'obtenir de vous qu'une complaisance froide qui ne partirait pas -de l'attachement, mais peut-être de la pitié. Vous avez reproché à -mon amour d'être matériel, il ne l'est pas du moins dans ce sens; que -je ne vous possède jamais, si je dois avoir dans les bras une femme -résignée plutôt que vaincue. Je renonce à la jalousie, je sacrifie mon -amour-propre, mais je ne puis faire abstraction des droits secrets de -mon cœur sur un autre. Vous m'aimez, oui, beaucoup moins que je ne -vous aime, sans doute, mais vous m'aimez, et sans cela je n'aurais pas -pénétré aussi avant dans votre intimité. Eh bien, vous comprendrez -tout ce que je cherche à vous exprimer. Autant cela serait choquant -pour une tête froide, autant cela doit toucher un cœur indulgent et -tendre. - -Un mouvement de vous m'a fait plaisir, c'est que vous avez paru -craindre un instant que, depuis quelques jours, ma constance ne se fût -démentie. Ah! rassurez-vous. J'ai peu de mérite à la conserver; il -n'existe pour moi qu'une seule femme au monde. - - -LETTRE VIII - -Souvenez-vous, oublieuse personne, que vous m'avez accordé la -permission de vous voir une heure aujourd'hui. Je vous envoie mon -médaillon en bronze pour fixer encore mieux votre souvenir. Il date -déjà, comme vous pouvez voir, de l'an 1831, où il eut les honneurs du -Salon. Ah! j'ai été l'une des célébrités ..., et je renoncerais encore -aujourd'hui à cette partie que j'ai négligée pour vous, si vous me -donnez lieu de chercher à vous rendre fière de moi. Vous vous plaignez -de quelques heures que je vous ai fait perdre; moi, mon amour m'a -fait perdre des années, et pourtant je les ressaisirais bien vite si -vous vouliez. Que m'importe la renommée, tant qu'elle ne prendra pas -vos traits pour me couronner? Jusque-là, il y aura une gloire dans -laquelle la mienne s'absorbera toujours: c'est la vôtre; et jamais -mes assiduités les plus grandes ne tendront à vous la faire oublier. -Étudiez donc fortement, mais accordez-moi quelques-uns de vos instants -de repos. Je vous avouerai que je suis aujourd'hui d'une humeur fort -peu tragique, et que je risque dès lors beaucoup moins de vous déranger. - - -LETTRE X - -(Le commencement manque.) - -Je me heurte à chaque pas. M'avez-vous cru injuste, intolérant, capable -de troubler votre repos par des folies? Hélas! vous le voyez, je -raisonne trop juste, je juge trop froidement les choses, et vous avez -eu bien des preuves de mon empire sur moi-même. Suis-je un enfant, -quoique je vous aime avec toute l'imprudence d'un enfant? Non; je suis -capable de vous faire respecter aux yeux de tous; je suis digne de -votre confiance, et désormais toute mon intelligence à vous servir, -et tout mon sang pour vous défendre au besoin. Jamais une femme n'a -rencontré tant d'attachement joint à quelque importance réelle, et -toutes en seraient flattées. Maintenant, je n'ai plus qu'un mot à vous -dire. Admettez une preuve. Il faut un homme bien épris pour qu'il -ne recule pas devant une question de vie et de mort. Si vous voulez -savoir jusqu'à quel point vous êtes aimée ou estimée, le résultat -d'une démarche que je puis faire vous apprendra sur quel bras il faut -compter. Si je me suis trompé dans tous mes soupçons, rassurez-moi, je -vous en prie; épargnez-moi quelques ridicules, et surtout celui de me -commettre avec la parodie de mes émotions les plus chères. - -Je vous jure que vous ne risquez rien à m'entendre; je vous crains -autant que je vous aime; votre regard est pour moi ce qu'il y a de plus -doux et de plus terrible. Ce n'est que loin de vous que je m'abandonne -aux idées les plus _extrêmes,_ les plus fatales. Madame, vous m'avez -dit qu'il fallait savoir trouver le chemin de votre cœur: eh bien, -je suis trop agité pour chercher, pour trouver; ayez pitié de moi, -guidez-moi! Je ne sais, il y a des obstacles que je touche sans les -voir, des ennemis que j'aurais besoin de connaître! Il y a eu quelque -chose ces jours-ci qui vous a changée à mon égard, car vous êtes trop -indulgente et trop sensée pour vous _offenser_ vraiment de quelques -inégalités, de quelques folies, si excusables dans ma situation. Cela -vient-il d'ailleurs? dites-le moi; ma pensée vous préoccupe, et je ne -puis la pénétrer; à qui en voulez-vous? qui vous a offensée? qui vous a -trahie? Donnez-moi quelque chose où me prendre, quelqu'un à insulter, -à combattre! j'en ai besoin! que je vous serve sans espoir et sans -récompense, et que je vous délivre de moi, s'il plaît à Dieu! mais que -je sorte au mois de l'état de doute où je vis. - -Une occasion se présenterait dans tous les cas d'anéantir bien des -fausses suppositions. Il y a quelqu'un, madame, dont l'assiduité vous a -fait du tort dans l'opinion, et qui s'est plu même à vous compromettre, -si l'on dit vrai. Ce n'est pas là pour moi une rivalité. Je ne me -préoccupe pas le moins du monde de ce détail, et ne voudrais rien -faire de trop important pour trop peu. Je vous le dis, vous ne savez -même peut-être pas ce que c'est, un homme sans valeur et sans mérite, -quelque chose d'insignifiant et de frivole, qu'il suffirait peut-être -d'effrayer ou de punir, s'il vous a offensée en effet. Nous en dirons -deux mots, si vous voulez, et nous laisserons au besoin la chose pour -ce qu'elle vaut. Mais, de grâce, un peu de confiance, un peu de clarté -dans ces détours où je me heurte à chaque pas. - - -LETTRE XI - -Mon Dieu! mon Dieu! j'ai pu vous voir un instant. Quoi! vous n'êtes -donc pas si irritée que je le croyais? quoi! vous avez encore un -sourire pour ma personne, un doux rayon de soleil pour mes tristesses! -J'emporte ce bonheur, de peur d'être détrompé par un mot que je fuis -toujours, moi qui me croyais déjà puissant. Un regard m'abat, un mot me -relève, je ne me sens fort que loin de vos yeux. - -Oui, j'ai mérité d'être humilié par vous; oui, je dois payer encore -de beaucoup de souffrances l'instant d'orgueil auquel j'ai cédé. Ah! -c'était une risible ambition que celle-là. Me croire chéri d'une femme -de votre talent, de votre beauté. - -Je dois borner mes prétentions à vous servir. J'accepte vos dédains -comme une justice. Ne craignez rien, j'attends, ne craignez rien. - - -LETTRE XII - -Deux jours sans vous voir, sans te voir, cruelle! Oh! si tu m'aimes, -nous sommes encore bien malheureux. Toi, tes leçons, ton théâtre, tes -occupations; moi-même, un théâtre, un journal et une foule encore de -tracas et d'ennuis. Hier, je ne sais à quoi j'ai passé ma journée. Je -suis allé et venu. - -...Il connaît tout le monde, en dit du mal. Je n'ai pas osé le juger si -mal sans l'avoir vu. Ce n'est pas la faute de ce pauvre Jean Leroy. Je -l'aurais peut-être jugé avec plus d'indulgence, ... et je viens de dire -pourquoi. - -Il ne faut pas rire de cela. - - -LETTRE XIII - -Vous êtes bien la plus étrange personne du monde, et je serais indigne -de vous admirer, si je me lassais de vos inégalités et de vos caprices. - -Oui, je vous aime ainsi bien plus que je ne vous admire, et je serais -fâché que vous fussiez autrement. A un amour tel que le mien, il -fallait une lutte pénible et compliquée. A cette passion infatigable, -il fallait une résistance inouïe; à ces ruses, à ces travaux, à cette -sourde et constante activité qui ne néglige aucun moyen, qui ne -repousse aucune concession, ardente comme une passion espagnole, souple -comme un amour italien, il fallait toutes les ressources, toutes les -finesses de la femme, tout ce qu'une tête intelligente peut rassembler -de force contre un coeur bien résolu. Il fallait tout cela, sans doute, -et je vous aurais peu estimée d'avoir cru la résistance plus facile et -l'épreuve moins dangereuse. - -Toutefois, ne craignez rien; je suis encore mal remis du coup qu'il m'a -frappé, et il me faut du temps pour ... - - -LETTRE XV - -Nous avons maintenant à nous garder d'une chose, c'est de cet -abattement qui succède à toute tension violente, à tout effort -surhumain. Pour qui n'a qu'un désir modéré, la réussite est une suprême -joie qui fait éclater toutes les facultés humaines. C'est un point -lumineux dans l'existence, qui ne tarde pas à pâlir et à s'éteindre. -Mais, pour le cœur profondément épris, l'excès d'émotion contracte -pour un instant tous les ressorts de la vie; le trouble est grand, la -convulsion est profonde, et la tête se courbe en frémissant comme sons -le souffle d'un Dieu. Hélas! que sommes-nous, pauvres créatures! et -comment répondre dignement à la puissance de sentir que le ciel a mise -en notre âme? Je ne suis qu'un homme et vous une femme, et l'amour qui -est entre nous a quelque chose d'impérissable et de divin. - -<tb> - -Une nuit, je parlais et chantais dans une sorte d'extase. Un des -servants de la maison vint me chercher dans ma cellule et me fit -descendre à une chambre du rez-de-chaussée, où il m'enferma. Je -continuais mon rêve, et, quoique debout, je me croyais enfermé dans une -sorte de kiosque oriental. J'en sondai tous les angles et je vis qu'il -était octogone. Un divan régnait autour des murs, et il me semblait que -ces derniers étaient formés d'une glace épaisse, au delà de laquelle je -voyais briller des trésors, des châles et des tapisseries. Un paysage -éclairé par la rue m'apparaissait au travers des treillages de la -porte, et il me semblait reconnaître la figure des troncs d'arbres et -des rochers. J'avais déjà séjourné là dans quelque autre existence, et -je croyais reconnaître les profondes grottes d'Ellorah. Peu à peu un -jour bleuâtre pénétra dans le kiosque et y fit apparaître des images -bizarres. Je crus alors me trouver au milieu d'un vaste charnier où -l'histoire universelle était écrite en traits de sang. Le corps d'une -femme gigantesque était peint en face de moi; seulement, ses diverses -parties étaient tranchées comme par le sabre; d'autres femmes de races -diverses et dont les corps dominaient de plus en plus, présentaient sur -les autres murs un fouillis sanglant de membres et de têtes, depuis les -impératrices et les reines jusqu'aux plus humbles paysannes. C'était -l'histoire de tous les crimes, et il suffisait de fixer les yeux sur -tel ou tel point pour voir s'y dessiner une représentation tragique. - ---Voilà, me disais-je, ce qu'a produit la puissance déférée aux hommes. -Ils ont peu à peu détruit et tranché en mille morceaux le type éternel -de la beauté, si bien que les races perdent de plus en plus en force et -perfection... - -Et je voyais, en effet, sur une ligne d'ombre qui se faufilait par un -des jours de la porte, la génération descendante des races de l'avenir. - -Je fus enfin arraché à cette sombre contemplation. La figure bonne et -compatissante de mon excellent médecin me rendit au monde des vivants. -Il me fit assister à un spectacle qui m'intéressa vivement. Parmi les -malades se trouvait un jeune homme, ancien soldat d'Afrique, qui -depuis six semaines se refusait à prendre de la nourriture. Au moyen -d'un long tuyau de caoutchouc introduit dans une narine, on lui faisait -couler dans l'estomac une assez grande quantité de semoule ou de -chocolat. - -Ce spectacle m'impressionna vivement. Abandonné jusque-là au cercle -monotone de mes sensations ou de mes souffrances morales, je -rencontrais un être indéfinissable, taciturne et patient, assis comme -un sphinx aux portes suprêmes de l'existence. Je me pris à l'aimer à -cause de son malheur et de son abandon, et je me sentis relevé par -cette sympathie et par cette pitié. Il me semblait, placé ainsi entre -la mort et la vie, comme un interprète sublime, comme un confesseur -prédestiné à entendre ces secrets de l'âme que la parole n'oserait -transmettre ou ne réussirait pas à rendre. C'était l'oreille de Dieu -sans le mélange de la pensée d'un autre. Je passais des heures entières -à m'examiner mentalement, la tête penchée sur la sienne et lui tenant -les mains. Il me semblait qu'un certain magnétisme réunissait nos -deux esprits, et je me sentis ravi quand la première fois une parole -sortit de sa bouche. On n'en voulait rien croire, et j'attribuais à -mon ardente volonté ce commencement de guérison. Cette nuit-là, j'eus -un rêve délicieux, le premier depuis bien longtemps. J'étais dans une -tour, si profonde du côté de la terre et si haute du côté du ciel, -que toute mon existence semblait devoir se consumer à monter et à -descendre. Déjà mes forces s'étaient épuisées, et j'allais manquer -de courage, quand une porte latérale vint à s'ouvrir; un esprit se -présenta et me dit: - ---Viens, mon frère!... - -Je ne sais pourquoi il me vint à l'idée qu'il s'appelait Saturnin. Il -avait les traits du pauvre malade, mais transfigurés et intelligents. -Nous étions dans une campagne éclairée des feux des étoiles, nous nous -arrêtâmes à contempler ce spectacle, et l'esprit étendit sa main sur -mon front comme je l'avais fait la veille en cherchant à magnétiser -mon compagnon; aussitôt une des étoiles que je voyais au ciel se mit -à grandir, et la divinité de mes rêves m'apparut souriante, dans un -costume presque indien, telle que je l'avais vue autrefois. Elle marcha -entre nous deux, et les prés verdissaient, les fleurs et les feuillages -s'élevaient de terre sur la trace de ses pas... Elle me dit: - ---L'épreuve à laquelle tu étais soumis est venue à son terme; ces -escaliers sans nombre que tu te fatiguais à descendre ou à gravir, -étaient les liens mêmes des anciennes illusions qui embarrassaient ta -pensée, et maintenant rappelle-toi le jour où tu as imploré la Vierge -sainte et où, la croyant morte, le délire s'est emparé de ton esprit. -Il fallait que ton vœu lui fût porté par une âme simple et dégagée des -liens de la terre. Celle-là s'est rencontrée près de toi, et c'est -pourquoi il m'est permis à moi-même de venir et de t'encourager. - -La joie que ce rêve répandit dans mon esprit me procura un réveil -délicieux. Le jour commençait à poindre. Je voulus avoir un signe -matériel de l'apparition qui m'avait consolé, et j'écrivis sur le mur -ces mots: «Tu m'as visité cette nuit.» - -J'inscris ici, sous le titre de _Mémorables_, les impressions de -plusieurs rêves qui suivirent celui que je viens de rapporter. - -<tb> .............................................................. - -Sur un pic élancé de l'Auvergne a retenti la chanson des pâtres. -_Pauvre Marie!_ reine des cieux! c'est à toi qu'ils s'adressent -pieusement. Cette mélodie rustique a frappé l'oreille des corybantes. -Ils sortent, en chantant à leur tour, des grottes secrètes où l'amour -leur fit des abris.--Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux! - -Sur les montagnes de l'Himalaya une petite fleur est née. --Ne -m'oubliez pas.--Le regard chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant -sur elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage -étranger.--_Myosotis!_ - -Une perle d'argent brillait dans le sable; une perle d'or étincelait au -ciel... Le monde était créé. Chastes amours, divins soupirs! enflammez -la sainte montagne ... car vous avez des frères dans les vallées et des -sœurs timides qui se dérobent au sein des bois! - -Bosquets embaumés de Paphos, vous ne valez pas ces retraites où l'on -respire à pleins poumons l'air vivifiant de la patrie.--Là-haut, -sur les montagnes, le monde vit content; le rossignol sauvage fait -contentement! - -Oh! que ma grande amie est belle! Elle est si grande, qu'elle pardonne -au monde, et si bonne, qu'elle m'a pardonné. L'autre nuit, elle était -couchée je ne sais dans quel palais, et je ne pouvais la rejoindre. Mon -cheval alezan brûlé se dérobait sous moi. Les rênes brisées flottaient -sur sa croupe en sueur, et il me fallut de grands efforts pour -l'empêcher de se coucher à terre. - -Cette nuit, le bon Saturnin m'est venu en aide, et ma grande amie a -pris place à mes côtés sur sa cavale blanche caparaçonnée d'argent. -Elle m'a dit: - ---Courage, frère! car c'est la dernière étape. - -Et ses grands yeux dévoraient l'espace, et elle faisait voler dans -l'air sa longue chevelure imprégnée des parfums de l'Yémen. - -Je reconnus les traits divins de ***. Nous volions au triomphe, et nos -ennemis étaient à nos pieds. La huppe messagère nous guidait au plus -haut des cieux, et l'arc de lumière éclatait dans les mains divines -d'Apollon. Le cor enchanté d'Adonis résonnait à travers les bois. - -O Mort! où est ta victoire, puisque le Messie vainqueur chevauchait -entre nous deux? Sa robe était d'hyacinthe soufrée, et ses poignets, -ainsi que les chevilles de ses pieds, étincelaient de diamants et -de rubis. Quand sa houssine légère toucha la porte de nacre de la -Jérusalem nouvelle, nous fûmes tous les trois inondés de lumière. -C'est alors que je suis descendu parmi les hommes pour leur annoncer -l'heureuse nouvelle. - -Je sors d'un rêve bien doux: j'ai revu celle que j'avais aimée -transfigurée et radieuse. Le ciel s'est ouvert dans toute sa gloire, et -j'y ai lu le mot _pardon_ signé du sang de Jésus-Christ. - -Une étoile a brillé tout à coup et m'a révélé le secret du monde des -mondes. Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux! - -Du sein des ténèbres muettes, deux notes ont résonné, l'une grave, -l'autre aiguë,--et l'orbe éternel s'est mis à tourner aussitôt. Sois -bénie, _ô_ première octave qui commenças l'hymne divin! Du dimanche -au dimanche, enlace tous les jours dans ton réseau magique. Les monts -te chantent aux vallées, les sources aux rivières, les rivières aux -fleuves, et les fleuves à l'Océan; l'air vibre, et la lumière brise -harmonieusement les fleurs naissantes. Un soupir, un frisson d'amour -sort du sein gonflé de la terre, et le chœur des astres se déroule -dans l'infini; il s'écarte et revient sur lui-même, se resserre et -s'épanouit, et sème au loin les germes des créations nouvelles. - -Sur la cime d'un mont bleuâtre une petite fleur est née. --Ne -m'oubliez pas!--Le regard chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant -sur elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage -étranger.--_Myosotis!_ - -Malheur à toi, dieu du Nord,--qui brisas d'un coup de marteau la sainte -table composée de sept métaux les plus précieux! car tu n'as pu briser -la _Perle rose_ qui reposait au centre. Elle a rebondi sous le fer, et -voici que nous sommes aimés pour elle ... Hosannah! - -Le _macrocosme,_ ou grand monde, a été construit par art cabalistique; -le _microcosme,_ ou petit monde, est son image réfléchie dans tous les -coeurs. La Perle rose a été teinte du sang royal des Walkyries. Malheur -à toi, dieu-forgeron, qui as voulu briser un monde! - -Cependant, le pardon du Christ a été aussi prononcé pour toi! - -Sois donc béni toi-même, ô Thor, le géant,--le plus puissant des -fils d'Odin! Sois béni dans Héla, ta mère, car souvent le trépas est -doux,--et dans ton frère Loki, et dans ton chien Garnur. - -Le serpent qui entoure le monde est béni lui-même, car il relâche -ses anneaux, et sa gueule béante aspire la fleur d'anxoka, la fleur -soufrée,--la fleur éclatante du soleil! - -Que Dieu préserve le divin Balder, le fils d'Odin, et Freya la belle! - -<tb> - -.............................................. Je me trouvais _en -esprit_ à Saardam, que j'ai visitée l'année dernière. La neige couvrait -la terre. Une toute petite fille marchait en glissant sur la terre -durcie et se dirigeait, je crois, vers la maison de Pierre le Grand. -Son profil majestueux avait quelque chose de bourbonien. Son cou, d'une -éclatante blancheur, sortait à demi d'une palatine de plumes de cygne. -De sa petite main rose, elle préservait du vent une lampe allumée et -allait frapper à la porte verte de la maison, lorsqu'une chatte maigre -qui en sortait s'embarrassa dans ses jambes et la fit tomber. - ---Tiens! ce n'est qu'un chat! dit la petite fille en se relevant. - ---Un chat, c'est quelque chose! répondit une voix douce. - -J'étais présent à cette scène, et je portais sur mon bras un petit chat -gris qui se mit à miauler. - ---C'est l'enfant de cette vieille fée! dit la petite fille. - -Et elle entra dans la maison. - -Cette nuit, mon rêve s'est transporté d'abord à Vienne. --On sait -que sur chacune des places de cette ville sont élevées de grandes -colonnes qu'on appelle _pardons._ Des nuages de marbre s'accumulent -en figurant l'ordre salomonique et supportent des globes où président -assises des divinités. Tout à coup, ô merveille! je me mis à songer -à cette auguste sœur de l'empereur de Russie, dont j'ai vu le palais -impérial à Weimar.--Une mélancolie pleine de douceur me fit voir les -brumes colorées d'un paysage de Norvège éclairé d'un jour gris et doux. -Les nuages devinrent transparents, et je vis se creuser devant moi -un abîme profond où s'engouffraient tumultueusement les flots de la -Baltique glacée. Il semblait que le fleuve entier de la Neva, aux eaux -bleues, dût s'engloutir dans cette fissure du globe. Les vaisseaux de -Cronstadt et de Saint-Pétersbourg s'agitaient sur leurs ancres, prêts à -se détacher et à disparaître dans le gouffre, quand une lumière divine -éclaira d'en haut cette scène de désolation. - -Sous le vif rayon qui perçait la brume, je vis apparaître aussitôt -le rocher qui supporte la statue de Pierre le Grand. Au-dessus de -ce solide piédestal vinrent se grouper des nuages qui s'élevaient -jusqu'au zénith. Ils étaient chargés de figures radieuses et divines, -parmi lesquelles on distinguait les deux Catherine et l'impératrice -sainte Hélène, accompagnées des plus belles princesses de Moscovie et -de Pologne. Leurs doux regards, dirigés vers la France, rapprochaient -l'espace au moyen de longs télescopes de cristal. Je vis par là que -notre patrie devenait l'arbitre de la querelle orientale, et qu'elles -en attendaient la solution. Mon rêve se termina par le doux espoir que -la paix nous serait enfin donnée. - -C'est ainsi que je m'encourageais à une audacieuse tentative. Je -résolus de fixer le rêve et d'en connaître le secret. - ---Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, -armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les -subir? N'est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et -redoutable, d'imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent -de notre raison? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la -consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs; -mais je n'ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un -engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence, -affranchie des conditions du temps et de l'espace, et pareille sans -doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s'il n'existe pas -un lien entre ces deux existences et s'il n'est pas possible à l'âme de -le nouer dès à présent? - -De ce moment, je m'appliquai à chercher le sens de mes rêves, et cette -inquiétude influa sur mes réflexions de l'état de veille. Je crus -comprendre qu'il existait entre le monde externe et le monde interne -un lien; que l'inattention ou le désordre d'esprit en faussaient seuls -les rapports apparents,--et qu'ainsi s'expliquait la bizarrerie de -certains tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d'objets réels -qui s'agitent sur l'eau troublée. - -Telles étaient les inspirations de mes nuits; mes journées se passaient -doucement dans la compagnie des pauvres malades, dont je m'étais fait -des amis. La conscience que désormais j'étais purifié des fautes de ma -vie passée me donnait des jouissances morales infinies; la certitude de -l'immortalité et de la coexistence de toutes les personnes que j'avais -aimées m'était arrivée matériellement, pour ainsi dire, et je bénissais -l'âme fraternelle qui, du sein du désespoir, m'avait fait rentrer dans -les voies lumineuses de la religion. - -Le pauvre garçon de qui la vie intelligente s'était si singulièrement -retirée recevait des soins qui triomphaient peu à peu de sa torpeur. -Ayant appris qu'il était né à la campagne, je passais des heures -entières à lui chanter d'anciennes chansons de village, auxquelles je -cherchais à donner l'expression la plus touchante. J'eus le bonheur de -voir qu'il les entendait et qu'il répétait certaines parties de ces -chants. Un jour, enfin, il ouvrit les yeux un seul instant, et je vis -qu'ils étaient bleus comme ceux de l'Esprit qui m'était apparu en -rêve. Un matin, à quelques jours de là, il tint ses yeux grands ouverts -et ne les ferma plus. Il se mit aussitôt à parler, mais seulement par -intervalle, et me reconnut, me tutoyant et m'appelant frère. Cependant, -il ne voulait pas davantage se résoudre à manger. Un jour, revenant du -jardin, il me dit: - ---J'ai soif. - -J'allai lui chercher à boire; le verre toucha ses lèvres sans qu'il pût -avaler. - ---Pourquoi, lui dis-je, ne veux-tu pas manger et boire comme les autres? - ---C'est que je suis mort, dit-il; j'ai été enterré dans tel cimetière, -à telle place... - ---Et maintenant, où crois-tu être? - ---En purgatoire, j'accomplis mon expiation. - -Telles sont les idées bizarres que donnent ces sortes de maladies; -je reconnus en moi-même que je n'avais pas été loin d'une si étrange -persuasion. Les soins que j'avais reçus m'avaient déjà rendu à -l'affection de ma famille et de mes amis, et je pouvais juger plus -sainement le monde d'illusions où j'avais quelque temps vécu. -Toutefois, je me sens heureux des convictions que j'ai acquises, et je -compare cette série d'épreuves que j'ai traversées à ce qui, pour les -anciens, représentait l'idée d'une descente aux enfers. - - -LES FILLES DU FEU - - - - -A ALEXANDRE DUMAS - - -Je vous dédie ce livre, mon cher maître, comme j'ai dédié _Lorely_ à -Jules Janin. J'avais à le remercier au même titre que vous. Il y a -quelques années, on m'avait cru mort et il avait écrit ma biographie. -Il y a quelques jours, on m'a cru fou, et vous avez consacré -quelques-unes de vos lignes des plus charmantes à l'épitaphe de mon -esprit. Voilà bien de la gloire qui m'est échue en avancement d'hoirie. -Comment oser, de mon vivant, porter au front ces brillantes couronnes? -Je dois afficher un air modeste et prier le public de rabattre beaucoup -de tant d'éloges accordés à mes cendres, ou au vague contenu de -cette bouteille que je suis allé chercher dans la lune à l'imitation -d'Astolfe, et que j'ai fait rentrer, j'espère, au siège habituel de la -pensée. - -Or, maintenant que je ne suis plus sur l'hippogriffe et qu'aux -yeux des mortels, j'ai recouvré ce qu'on appelle vulgairement la -raison,--raisonnons. - -Voici un fragment de ce que vous écriviez sur moi le 10 décembre -dernier: - -«C'est un esprit charmant et distingué, comme vous avez pu en -juger,--chez lequel, de temps en temps, un certain phénomène se -produit, qui, par bonheur, nous l'espérons, n'est sérieusement -inquiétant ni pour lui, ni pour ses amis; --de temps en temps, -lorsqu'un travail quelconque l'a fort préoccupé, l'imagination, cette -folle du logis, en chasse momentanément la raison, qui n'en est que -la maîtresse; alors, la première reste seule, tout-puissante, dans ce -cerveau nourri de rêves et d'hallucinations, ni plus ni moins qu'un -fumeur d'opium du Caire, ou qu'un mangeur de haschich d'Alger, et -alors, la vagabonde qu'elle est le jette dans les théories impossibles, -dans les livres infaisables. Tantôt il est le roi d'Orient Salomon, -il a retrouvé le sceau qui évoque les esprits, il attend la reine de -Saba; et alors, croyez-le bien, il n'est conte de fée, ou des _Mille -et une Nuits,_ qui vaille ce qu'il raconte à ses amis, qui ne savent -s'ils doivent le plaindre ou l'envier, de l'agilité et de la puissance -de ces esprits, de la beauté et de la richesse de cette reine; tantôt -il est sultan de Crimée, comte d'Abyssinie, duc d'Égypte, baron de -Smyrne. Un autre jour,--il se croit fou, et il raconte comment il l'est -devenu, et avec un si joyeux entrain, en passant par des péripéties si -amusantes, que chacun désire le devenir pour suivre ce guide entraînant -dans le pays des chimères et des hallucinations, plein d'oasis plus -fraîches et plus ombreuses que celles qui s'élèvent sur la route brûlée -d'Alexandrie à Ammon; tantôt, enfin, c'est la mélancolie qui devient sa -muse, et alors retenez vos larmes si vous pouvez, car jamais Werther, -jamais René, jamais Antony, n'ont eu plaintes plus poignantes, sanglots -plus douloureux, paroles plus tendres, cris plus poétiques!...» - -<tb> - -Je vais essayer de vous expliquer, mon cher Dumas, le phénomène dont -vous avez parlé plus haut. Il est, vous le savez, certains conteurs -qui ne peuvent inventer sans s'identifier aux personnages de leur -imagination. Vous savez avec quelle conviction notre vieil ami Nodier -racontait comment il avait eu le malheur d'être guillotiné à l'époque -de la Révolution; on en devenait tellement persuadé, que l'on se -demandait comment il était parvenu à se faire recoller la tête ... - -Eh bien, comprenez-vous que l'entraînement d'un récit puisse produire -un effet semblable; que l'on arrive pour ainsi dire à s'incarner dans -le héros de son imagination, si bien que sa vie devienne la vôtre et -qu'on brûle des flammes factices de ses ambitions et de ses amours! -C'est pourtant ce qui m'est arrivé en entreprenant l'histoire d'un -personnage qui a figuré, je crois bien, vers l'époque de Louis XV, -sous le pseudonyme de Brisacier. Où ai-je lu la biographie fatale -de cet aventurier? J'ai retrouvé celle de l'abbé de Bucquoy; mais -je me sens bien incapable de renouer la moindre preuve historique à -l'existence de cet illustre inconnu! Ce qui n'eût été qu'un jeu pour -vous, maître,--qui avez su si bien vous jouer avec nos chroniques et -nos mémoires, que la postérité ne saura plus démêler le vrai du faux, -et chargera de vos inventions tous les personnages historiques que vous -avez appelés à figurer dans vos romans,--était devenu pour moi une -obsession, un vertige. Inventer, au fond, c'est se ressouvenir, a dit -un moraliste; ne pouvant trouver les preuves de l'existence matérielle -de mon héros, j'ai cru tout à coup à la transmigration des âmes non -moins fermement que Pythagore ou Pierre Leroux. Le xviiie siècle même, -où je m'imaginais avoir vécu, était plein de ces illusions. Voisenon, -Mancriff et Crébillon fils en ont écrit mille aventures. Rappelez-vous -ce courtisan qui se souvenait d'avoir été sofa; sur quoi, Schahabaham -s'écrie avec enthousiasme: «Quoi! vous avez été sofa! mais c'est fort -galant... Et, dites-moi, étiez-vous brodé?» - -Moi, je m'étais brodé sur toutes les coutures. Du moment que j'avais -cru saisir la série de toutes mes existences antérieures, il ne m'en -coûtait pas plus d'avoir été prince, roi, mage, génie et même dieu; -la chaîne était brisée et marquait les heures pour des minutes. Ce -serait le Songe de Scipion, la Vision du Tasse ou _la Divine Comédie_ -du Dante, si j'étais parvenu à concentrer mes souvenirs en un -chef-d'œuvre. Renonçant désormais à la renommée d'inspiré, d'illuminé -ou de prophète, je n'ai à vous offrir que ce que vous appelez si -justement des théories impossibles, un _livre infaisable,_ dont voici -le premier chapitre, qui semble faire suite au _Roman comique_ de -Scarron.... Jugez-en: - -_Le Roman tragique._ - -Me voici encore dans ma prison, madame; toujours imprudent, toujours -coupable à ce qu'il semble, et toujours confiant, hélas! dans cette -belle _étoile_ de comédie, qui a bien voulu m'appeler un instant son -_destin._ L'Étoile et le Destin: quel couple aimable dans le roman du -poëte Scarron! mais qu'il est difficile de jouer convenablement ces -deux rôles aujourd'hui. La lourde charrette qui nous cahotait jadis -sur l'inégal pavé du Mans, a été remplacée par des carrosses, par des -chaises de poste et autres inventions nouvelles. Où sont les aventures, -désormais? où est la charmante misère qui nous faisait vos égaux et -vos camarades, mesdames les comédiennes, nous les pauvres poëtes -toujours et les poëtes pauvres bien souvent? Vous nous avez trahis, -reniés! et vous vous plaigniez de notre orgueil! Vous avez commencé par -suivre de riches seigneurs, chamarrés, galants et hardis, et vous nous -avez abandonnés dans quelque misérable auberge pour payer la dépense -de vos folles orgies. Ainsi, moi, le brillant comédien naguère, le -prince ignoré, l'amant mystérieux, le déshérité, le banni de liesse, -le beau ténébreux, adoré des marquises comme des présidentes, moi, -le favori bien indigne de madame Bouvillon, je n'ai pas été mieux -traité que ce pauvre Ragotin, un poétereau de province, un robin!... -Ma bonne mine, défigurée d'un vaste emplâtre, n'a servi même qu'à me -perdre plus sûrement. L'hôte, séduit par les discours de La Rancune, -a bien voulu se contenter de tenir en gage le propre fils du grand -khan de Crimée envoyé ici pour faire ses études, et avantageusement -connu dans toute l'Europe chrétienne sous le pseudonyme de Brisacier. -Encore, si ce misérable, si cet intrigant suranné m'eût laissé quelques -carolus, ou même une pauvre montre entourée de faux brillants, j'eusse -pu sans doute imposer le respect à mes accusateurs et éviter la -triste péripétie d'une aussi sotte combinaison. Bien mieux, vous ne -m'aviez laissé pour tout costume qu'une méchante souquenille puce, un -justaucorps rayé de noir et de bleu, et des chausses d'une conservation -équivoque. Si bien, qu'en soulevant ma valise après votre départ, -l'aubergiste, inquiet, a soupçonné une partie de la triste vérité, et -m'est venu dire tout net que j'étais _un prince de contrebande._ A ces -mots, j'ai voulu sauter sur mon épée; mais La Rancune l'avait enlevée, -prétextant-qu'il fallait m'empêcher de m'en percer le cœur sous les -yeux de l'ingrate qui m'avait trahi! Cette dernière supposition était -inutile, ô La Rancune! on ne se perce pas le cœur avec une épée de -comédie, on n'imite pas le cuisinier Vatel, on n'essaye pas de parodier -les héros de roman, quand on est un héros de tragédie: et je prends -tous nos camarades à témoin qu'un tel trépas est impossible à mettre en -scène un peu noblement. Je sais bien qu'on peut piquer l'épée en terre -et se jeter dessus les bras ouverts; mais nous sommes ici dans une -chambre parquetée, où le tapis manque, nonobstant la froide saison. La -fenêtre est, d'ailleurs, assez ouverte et assez haute sur la rue pour -qu'il soit loisible à tout désespoir tragique de terminer par là son -cours. Mais ... mais, je vous l'ai dit mille fois, je suis un comédien -qui a de la religion. - -Vous souvenez-vous de la façon dont je jouais Achille, quand par -hasard, passant dans une ville de troisième ou de quatrième ordre, -il nous prenait la fantaisie d'étendre le culte négligé des anciens -tragiques français? J'étais noble et puissant, n'est-ce pas, sous le -casque doré aux crins de pourpre, sous la cuirasse étincelante, et -drapé d'un manteau d'azur? Et quelle pitié c'était alors de voir un -père aussi lâche qu'Agamemnon disputer au prêtre Calchas l'honneur de -livrer plus vite au couteau la pauvre Iphigénie en larmes! J'entrais -comme la foudre au milieu de cette action forcée et cruelle; je rendais -l'espérance aux mères et le courage aux pauvres filles, sacrifiées -toujours à un devoir, à un dieu, à la vengeance d'un peuple, à -l'honneur ou au profit d'une famille!... Car on comprenait bien partout -que c'était là l'histoire éternelle des mariages humains. Toujours -le père livrera sa fille par ambition, et toujours la mère la vendra -avec avidité; mais l'amant ne sera pas toujours cet honnête Achille, -si beau, si bien armé, si galant et si terrible, quoiqu'un peu rhéteur -pour un homme d'épée! Moi, je m'indignais parfois d'avoir à débiter de -si longues tirades dans une cause aussi limpide et devant un auditoire -aisément convaincu de mon droit. J'étais tenté de sabrer, pour en -finir, toute la cour imbécile du roi des rois, avec son espalier -de figurants endormis! Le public en eût été charmé; mais il aurait -fini par trouver la pièce trop courte, et par réfléchir qu'il lui -faut le temps de voir souffrir une princesse, un amant et une reine; -de les voir pleurer, s'emporter et répandre un torrent d'injures -harmonieuses contre la vieille autorité du prêtre et du souverain. -Tout cela vaut bien cinq actes et deux heures d'attente, et le public -ne se contenterait pas à moins. Il lui faut sa revanche de cet éclat -d'une famille unique, pompeusement assise sur le trône de la Grèce, -et devant laquelle Achille lui-même ne peut s'emporter qu'en paroles; -il faut qu'il sache tout ce qu'il y a de misères sous cette pourpre, -et pourtant d'irrésistible majesté! Ces pleurs tombés des plus beaux -yeux du monde sur le sein rayonnant d'Iphigénie n'enivrent pas moins -la foule que sa beauté, ses grâces et l'éclat de son costume royal! -Cette voix si douce, qui demande la vie en rappelant qu'elle n'a pas -encore vécu; le doux sourire de cet œil, qui fait trêve aux larmes -pour caresser les faiblesses d'un père, première agacerie, hélas! qui -ne sera pas pour l'amant!... Oh! comme chacun est attentif pour en -recueillir quelque chose! La tuer, elle! Qui donc y songe? - -Grands dieux! Personne peut-être?... Au contraire: chacun s'est dit -déjà qu'il fallait qu'elle mourût pour tous plutôt que de vivre pour -un seul. Chacun a trouvé Achille trop beau, trop grand, trop superbe! -Iphigénie sera-t-elle emportée encore par ce vautour thessalien, comme -l'autre, la fille de Léda, l'a été naguère par un prince berger de la -voluptueuse côte d'Asie? Là est la question pour tous les Grecs, et -là est aussi la question pour le public qui nous juge dans ces rôles -de héros! Et moi, je me sentais haï des hommes autant qu'admiré des -femmes quand je jouais un de ces rôles d'amant superbe et victorieux. -C'est qu'à la place d'une froide princesse de coulisse élevée à -psalmodier tristement ces vers immortels, j'avais à défendre, à -éblouir, à conserver une véritable fille de la Grèce, une perle de -grâce, d'amour et de pureté, digne en effet d'être disputée par les -hommes aux dieux jaloux! Était-ce Iphigénie seulement? Non, c'était -Monime, c'était Junie, c'était Bérénice, c'étaient toutes les héroïnes -inspirées par les beaux yeux d'azur de mademoiselle de Champmeslé -ou par les grâces adorables des vierges nobles de Saint-Cyr! Pauvre -Aurélie! notre compagne, notre sœur, n'auras-tu point regret toi-même -à ces temps d'ivresse et d'orgueil? Ne m'as-tu pas aimé un instant, -froide Étoile! à force de me voir souffrir, combattre ou pleurer -pour toi? L'éclat nouveau dont le monde l'environne aujourd'hui -prévaudra-t-il sur l'image rayonnante de nos triomphes communs? On se -disait chaque soir: «Quelle est donc cette comédienne si au-dessus de -tout ce que nous avons applaudi? Ne nous trompons-nous pas? Est-elle -bien aussi jeune, aussi fraîche, aussi honnête qu'elle le paraît? -Sont-ce de vraies perles et de fines opales qui ruissellent parmi ses -blonds cheveux cendrés, et ce voile de dentelle appartient-il bien -légitimement à cette malheureuse enfant? N'a-t-elle pas honte de ces -satins brochés, de ces velours à gros plis, de ces peluches et de ces -hermines? Tout cela est d'un goût suranné qui accuse des fantaisies -au-dessus de son Age.» Ainsi parlaient les mères, en admirant toutefois -un choix constant d'atours et d'ornements d'un autre siècle qui -leur rappelaient de beaux souvenirs. Les jeunes femmes enviaient, -critiquaient ou admiraient tristement. Mais, moi, j'avais besoin de -la voir à toute heure pour ne pas me sentir ébloui près d'elle, et -pour pouvoir fixer mes yeux sur les siens autant que le voulaient nos -rôles. C'est pourquoi celui d'Achille était mon triomphe. Mais que le -choix des autres m'avait embarrassé souvent! Quel malheur de n'oser -changer les situations à mon gré et sacrifier même les pensées du -génie à mon respect et à mon amour! Les Britannicus et les Bajazet, -ces amants captifs et timides, n'étaient pas pour me convenir. La -pourpre du jeune César me séduisait bien davantage! Mais quel malheur -ensuite de ne rencontrer à dire que de froides perfidies! Eh quoi! ce -fut là ce Néron tant célébré de Rome, ce beau lutteur, ce danseur, ce -poëte ardent, dont la seule envie était de plaire à tous? Voilà donc -ce que l'histoire en a fait, et ce que les poëtes en ont rêvé d'après -l'histoire! Oh! donnez-moi ses fureurs à rendre, mais son pouvoir, -je craindrais de l'accepter. Néron! je t'ai compris, hélas! non pas -d'après Racine, mais d'après mon cœur déchiré quand j'osais emprunter -ton nom! Oui, tu fus un dieu, toi qui voulais brûler Rome, et qui en -avais le droit peut-être, puisque Rome t'avait insulté!... - -Un sifflet, un sifflet indigne, _sous ses jeux,_ près d'elle, à cause -d'elle! Un sifflet qu'elle s'attribue--par ma faute (comprenez bien!) -et vous demanderez ce qu'on fait quand on tient la foudre!... Oh! -tenez, mes amis! j'ai eu un moment l'idée d'être vrai, d'être grand, de -me faire immortel enfin, sur votre théâtre de planches et de toiles, -et dans votre comédie d'oripeaux! Au lieu de répondre à l'insulte par -une insulte, qui m'a valu le _châtiment_ dont je souffre encore, au -lieu de provoquer tout un public vulgaire à se ruer sur les planches et -à m'assommer lâchement ..., j'ai eu un moment l'idée, l'idée sublime -et digne de César lui-même, l'idée que, cette fois, nul n'aurait osé -mettre au-dessous de celle du grand Racine, l'idée auguste enfin de -brûler le théâtre et le public, et vous tous! et de l'emporter seule, -à travers les flammes, échevelée, à demi-nue, selon son rôle, ou du -moins selon le récit classique de Burrhus. Et soyez sûrs alors que rien -n'aurait pu me la ravir, depuis cet instant jusqu'à l'échafaud, et de -là dans l'éternité! - -O remords de mes nuits fiévreuses et de mes jours mouillés de larmes! -Quoi! j'ai pu le faire et je ne l'ai pas voulu? Quoi! vous m'insultez -encore, vous qui devez la vie à ma pitié plus qu'à ma crainte? Les -brûler tous, je l'aurais fait! Jugez-en: Le théâtre de P*** n'a qu'une -seule sortie; la nôtre donnait bien sur une petite rue de derrière, -mais le foyer où vous vous teniez tous est de l'autre côté de la scène. -Moi, je n'avais qu'à détacher un quinquet pour incendier les toiles, -et cela sans danger d'être surpris, car le surveillant ne pouvait me -voir, et j'étais seul à écouter le fade dialogue de Britannicus et de -Junie pour reparaître ensuite et faire tableau. Je luttai avec moi-même -pendant tout cet intervalle; en rentrant, je roulais dans mes doigts -un gant que j'avais ramassé; j'attendais à me venger plus noblement -que César lui-même d'une injure que j'avais sentie avec tout le cœur -d'un César... Eh bien, ces lâches n'osaient recommencer! mon œil les -foudroyait sans crainte, et j'allais pardonner au public, sinon à -Junie, quand elle a osé... Dieux immortels!... Tenez, laissez-moi -parler comme je veux!... Oui, depuis cette soirée, ma folie est de me -croire un Romain, un empereur; mon rôle s'est identifié à moi-même, et -la tunique de Néron s'est collée à mes membres qu'elle brûle, comme -celle du centaure dévorait Hercule expirant. Ne jouons plus avec -les choses saintes, même d'un peuple et d'un âge éteints depuis si -longtemps, car il y a peut-être quelque flamme encore sous les cendres -des dieux de Rome!... Mes amis, comprenez surtout qu'il ne s'agissait -pas pour moi d'une froide traduction de paroles compassées, mais d'une -scène où tout vivait, où trois cœurs luttaient à chances égales, où, -comme aux jeux du cirque, c'était peut-être du vrai sang qui allait -couler! Et le public le savait bien, lui, ce public de petite ville -si bien au courant de toutes nos affaires; ces femmes dont plusieurs -m'auraient aimé si j'avais voulu trahir mon seul amour! ces hommes tous -jaloux de moi à cause d'elle; et l'autre, le Britannicus bien choisi, -le pauvre soupirant confus, qui tremblait devant moi et devant elle, -mais qui devait me vaincre à ce jeu terrible, où le dernier venu a -tout l'avantage et toute la gloire!... Ah! le débutant d'amour savait -son métier ... Mais il n'avait rien à craindre, car je suis trop juste -pour faire un crime à quelqu'un d'aimer comme moi, et c'est en quoi je -m'éloigne du monstre idéal rêvé par le poëte Racine: je ferais brûler -Rome sans hésiter; mais, en sauvant Junie, je sauverais aussi mon frère -Britannicus. - -Oui, mon frère, oui, pauvre enfant comme moi de l'art et de la -fantaisie, tu l'as conquise, tu l'as méritée en me la disputant -seulement. Le ciel me garde d'abuser de mon âge, de ma force et de -cette humeur altière que la santé m'a rendue, pour attaquer son choix -ou son caprice à elle, la toute-puissante, l'équitable, la divinité -de mes rêves comme de ma vie!... Seulement, j'avais craint longtemps -que mon malheur ne te profitât en rien, et que les beaux galants de la -ville ne nous enlevassent à tous ce qui n'est perdu que pour moi. - -La lettre que je viens de recevoir de La Caverne me rassure pleinement -sur ce point. Elle me conseille de renoncer à «un art qui n'est pas -fait pour moi et dont je n'ai nul besoin ...» Hélas! cette plaisanterie -est amère; car jamais je n'eus davantage besoin, sinon de l'art, -du moins de ses produits brillants. Voilà ce que vous n'avez pas -compris. Vous croyez avoir assez fait en me recommandant aux autorités -de Soissons comme un personnage illustre que sa famille ne pouvait -abandonner, mais que la violence de son mal vous obligeait à laisser -en route. Votre La Rancune s'est présenté à la maison de ville et chez -mon hôte, avec des airs de grand d'Espagne de première classe forcé -par un contre-temps de s'arrêter deux nuits dans un si triste endroit; -vous autres, forcés de partir précipitamment de P*** le lendemain -de ma déconvenue, vous n'aviez, je le conçois, nulle raison de vous -faire passer ici pour d_'infâmes histrions:_ c'est bien assez de se -laisser clouer ce masque au visage dans les endroits où l'on ne peut -faire autrement. Mais, moi, que vais-je dire, et comment me dépêtrer -de l'infernal réseau d'intrigues où les récits de La Rancune viennent -de m'engager? Le grand couplet du _Menteur_ de Corneille lui a servi -assurément à composer son histoire, car la conception d'un faquin tel -que lui ne pouvait s'élever si haut. Imaginez... Mais que vais-je vous -dire que vous ne sachiez de reste et que vous n'ayez comploté ensemble -pour me perdre? L'ingrate qui est cause de mes malheurs n'y aura-t-elle -pas mélangé tous les fils de satin les plus inextricables que ses -doigts d'Arachné auront pu tendre autour d'une pauvre victime?... Le -beau chef-d'œuvre! Eh bien, je suis pris, je l'avoue; je cède, je -demande grâce. Vous pouvez me reprendre avec vous sans crainte, et, -si les rapides chaises de poste qui vous emportèrent sur la route de -Flandre, il y a près de trois mois, ont déjà fait place à l'humble -charrette de nos premières équipées, daignez me recevoir au moins en -qualité de monstre, de phénomène, de _calot_ propre à faire amasser la -foule, et je réponds de m'acquitter de ces divers emplois de manière à -contenter les amateurs les plus sévères des provinces... Répondez-moi -maintenant au bureau de poste, car je crains la curiosité de mon hôte: -j'enverrai prendre votre épître par un homme de la maison, qui m'est -dévoué ... - - L'illustre BRISACIER. - - -Que faire maintenant de ce héros abandonné de sa maîtresse et de ses -compagnons? N'est-ce en vérité qu'un comédien de hasard, justement -puni de son irrévérence envers le public, de sa sotte jalousie, de ses -folles prétentions? Comment arrivera-t-il à prouver qu'il est le propre -fils du khan de Crimée, ainsi que l'a proclamé l'astucieux récit de -La Rancune? Comment de cet abaissement inouï s'élancera-t-il aux plus -hautes destinées?... Voilà des points qui ne vous embarrasseraient -nullement sans doute, mais qui m'ont jeté dans le plus étrange désordre -d'esprit. Une fois persuadé que j'écrivais ma propre histoire, je me -suis mis à traduire tous mes rêves, toutes mes émotions, je me suis -attendri à cet amour pour une _étoile_ fugitive qui m'abandonnait -seul dans la nuit de ma destinée, j'ai pleuré, j'ai frémi des vaines -apparitions de mon sommeil. Puis un rayon divin a lui dans mon enfer; -entouré de monstres contre lesquels je luttais obscurément, j'ai saisi -le fil d'Ariane, et dès lors toutes mes visions sont devenues célestes. -Quelque jour, j'écrirai l'histoire de cette «descente aux enfers,» et -vous verrez qu'elle n'a pas été entièrement dépourvue de raisonnement -si elle a toujours manqué de raison. - -Et, puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets composés -dans cet état de rêverie _super-naturaliste,_ comme diraient les -Allemands, il faudra que vous les entendiez tous.--Vous les trouverez -dans mes poésies. Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique -d'Hegel ou les _mémorables_ de Swedenborg, et perdraient de leur charme -à être expliqués, si la chose était possible, concédez-moi du moins le -mérite de l'expression;--la dernière folie qui me restera probablement, -ce sera de me croire poëte: c'est à la critique de m'en guérir. - -1854. - - - - -SYLVIE - -SOUVENIRS DU VALOIS - - -I - -NUIT PERDUE - - -Je sortais d'un théâtre où, tous les soirs, je paraissais aux -avant-scènes en grande tenue de soupirant. Quelquefois, tout était -plein; quelquefois, tout était vide. Peu m'importait d'arrêter mes -regards sur un parterre peuplé seulement d'une trentaine d'amateurs -forcés, sur des loges garnies de bonnets ou de toilettes surannées,--ou -bien de faire partie d'une salle animée et frémissante, couronnée à -tous ses étages de toilettes fleuries, de bijoux étincelants et de -visages radieux. Indifférent au spectacle de la salle, celui du théâtre -ne m'arrêtait guère,--excepté lorsqu'à la seconde ou à la troisième -scène d'un maussade chef-d'œuvre d'alors, une apparition bien connue -illuminait l'espace vide, rendant la vie d'un souffle et d'un mot à ces -vaines figures qui m'entouraient. - -Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire -me remplissait d'une béatitude infinie; la vibration de sa voix si -douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et -d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à -tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices,--belle comme le jour aux -feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit; quand -la rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du -lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule -beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au -front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum! - -Depuis un an, je n'avais pas encore songé à m'informer de ce qu'elle -pouvait être d'ailleurs; je craignais de troubler le miroir magique -qui me renvoyait son image,--et tout au plus avais-je prêté l'oreille -à quelques propos concernant non pins l'actrice, mais la femme. Je -m'en informais aussi peu que des bruits qui ont pu courir sur la -princesse d'Élide ou sur la reine de Trébizonde,--un de mes oncles, -qui avait vécu dans les avant-dernières années du xviiie siècle comme -il fallait y vivre pour le bien connaître, m'ayant prévenu de bonne -heure que les actrices n'étaient pas des femmes, et que la nature avait -oublié de leur faire un cœur. Il parlait de celles de ce temps-là sans -doute; mais il m'avait raconté tant d'histoires de ses illusions, de -ses déceptions, et montré tant de portraits sur ivoire, médaillons -charmants qu'il utilisait depuis à parer des tabatières, tant de -billets jaunis, tant de faveurs fanées, en m'en faisant l'histoire et -le compte définitif, que je m'étais habitué à penser mal de toutes sans -tenir compte de l'ordre des temps. - -Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui -d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands -règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde, -le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et -les folles orgies du Directoire; c'était un mélange d'activité, -d'hésitation et de paresse, d'utopies brillantes, d'aspirations -philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de -certains instincts de renaissance; d'ennuis des discordes passées, -d'espoirs incertains,--quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et -d'Apulée. L'homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait -le régénérer par les mains de la belle Isis; la déesse éternellement -jeune et pure nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte -de nos heures de jour perdues. L'ambition n'était cependant pas de -notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des -honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous -restait pour asile que cette tour d'ivoire des poëtes, où nous montions -toujours plus haut pour nous isoler de la foule. A ces points élevés -où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des -solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous -étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas! des formes vagues, -des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques! Vue de près, -la femme réelle révoltait notre ingénuité; il fallait qu'elle apparût -reine ou déesse, et surtout n'en pas approcher. - -Quelques-uns d'entre nous néanmoins prisaient peu ces paradoxes -platoniques, et à travers nos rêves renouvelés d'Alexandrie agitaient -parfois la torche des dieux souterrains, qui éclaire l'ombre un instant -de ses traînées d'étincelles.--C'est ainsi que, sortant du théâtre avec -l'amère tristesse que laisse un songe évanoui, j'allais volontiers me -joindre à la société d'un cercle où l'on soupait en grand nombre, et -où toute mélancolie cédait devant la verve intarissable de quelques -esprits éclatants, vifs, orageux, sublimes parfois,--tels qu'il s'en -est trouvé toujours dans les époques de rénovation ou de décadence, et -dont les discussions se haussaient à ce point, que les plus timides -d'entre nous allaient voir parfois aux fenêtres si les Huns, les -Turcomans ou les Cosaques n'arrivaient pas enfui pour couper court à -ces arguments de rhéteurs et de sophistes. «Buvons, aimons, c'est la -sagesse!» Telle était la seule opinion des plus jeunes. Un de ceux-là -me dit: - ---Voici bien longtemps que je te rencontre dans le même théâtre, et -chaque fois que j'y vais. Pour _laquelle_ y viens-tu? - -Pour laquelle?... Il ne me semblait pas que l'on pût aller là pour une -_autre._ Cependant, j'avouai un nom. - ---Eh bien, dit mon ami avec indulgence, tu vois là-bas l'homme heureux -qui vient de la reconduire, et qui, fidèle aux lois de notre cercle, -n'ira la retrouver peut-être qu'après la nuit. - -Sans trop d'émotion, je tournai les yeux vers le personnage indiqué. -C'était un jeune homme correctement vêtu, d'une figure pâle et -nerveuse, ayant des manières convenables et des yeux empreints de -mélancolie et de douceur. Il jetait de l'or sur une table de whist et -le perdait avec indifférence. - ---Que m'importe, dis-je, lui ou tout autre? Il fallait qu'il y en eût -un, et celui-là me paraît digne d'avoir été choisi. - ---Et toi? - ---Moi? C'est une image que je poursuis, rien de plus. - -En sortant, je passai par la salle de lecture, et machinalement je -regardai un journal. C'était, je crois, pour y voir le cours de -la Bourse. Dans les débris de mon opulence se trouvait une somme -assez forte en titres étrangers. Le bruit avait couru que, négligés -longtemps, ils allaient être reconnus; --ce qui venait d'avoir lieu à -la suite d'un changement de ministère. Les fonds se trouvaient déjà -cotés très-haut; je redevenais riche. - -Une seule pensée résulta de ce changement de situation, celle que -la femme aimée si longtemps était à moi si je voulais. Je touchais -du doigt mon idéal. N'était-ce pas une illusion encore, une faute -d'impression railleuse? Mais les autres feuilles parlaient de même.--La -somme gagnée se dressa devant moi comme la statue d'or de Moloch. - ---Que dirait maintenant, pensais-je, le jeune homme de tout à l'heure, -si j'allais prendre sa place près de la femme qu'il a laissée seule?... - -Je frémis de cette pensée, et mon orgueil se révolta. - ---Non! ce n'est pas ainsi, ce n'est pas à mon âge que l'on tue l'amour -avec de l'or: je ne serai pas un corrupteur. D'ailleurs, ceci est une -idée d'un autre temps. Qui me dit aussi que cette femme soit vénale? - -Mon regard parcourait vaguement le journal que je tenais encore, et j'y -lus ces deux lignes: «_Fête du Bouquet provincial._ - -Demain, les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux -de Loisy.» Ces mots, fort simples, réveillèrent en moi toute une -nouvelle série d'impressions: c'était un souvenir de la province -depuis longtemps oubliée, un écho lointain des fêtes naïves de la -jeunesse.--Le cor et le tambour résonnaient au loin dans les hameaux -et dans les bois; les jeunes filles tressaient des guirlandes et -assortissaient, en chantant, des bouquets ornés de rubans. Un lourd -chariot, traîné par des boeufs, recevait ces présents sur son passage, -et nous, enfants de ces contrées, nous formions le cortège avec nos -arcs et nos flèches, nous décorant du titre de chevaliers,--sans savoir -alors que nous ne faisions que répéter d'âge en âge une fête druidique, -survivant aux monarchies et aux religions nouvelles. - - - -II - -ADRIENNE - -Je regagnai mon lit et je ne pus y trouver le repos. Plongé dans une -demi-somnolence, toute ma jeunesse repassait en mes souvenirs. Cet -état, où l'esprit résiste encore aux bizarres combinaisons du songe, -permet souvent de voir se presser en quelques minutes les tableaux les -plus saillants d'une longue période de la vie. - -Je me représentais un château du temps de Henri IV avec ses toits -pointus couverts d'ardoises et à sa face rougeâtre aux encoignures -dentelées de pierres jaunies, une grande place verte encadrée d'ormes -et de tilleuls, dont le soleil couchant perçait le feuillage de ses -traits enflammés. Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en -chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si -naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays -du Valois, où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France. - -J'étais le seul garçon dans cette ronde, où j'avais amené ma compagne -toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si -vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et -sa peau légèrement hâlée!... Je n'aimais qu'elle, je ne voyais -qu'elle,--jusque-là! A peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous -dansions, une blonde, grande et belle, qu'on appelait Adrienne. Tout -d'un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée -seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On -nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus -vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empêcher -de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or -effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empara -de moi.--La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer -dans la danse. On s'assit autour d'elle, et aussitôt, d'une voix -fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de -ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines -de mélancolie et d'amour, qui racontent toujours les malheurs d'une -princesse enfermée dans sa tour par la volonté d'un père qui la punit -d'avoir aimé. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles -chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes, quand elles -imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules. - -A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et -le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre -cercle attentif.--Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La -pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient -leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être -en paradis.--Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se -trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints -en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne -et nouées d'un ruban. Je posai sur la tête d'Adrienne cet ornement, -dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux -rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui -sourit au poëte errant sur la lisière des saintes demeures. - -Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un -salut gracieux, et rentra en courant dans le château. --C'était, nous -dit-on, la petite-fille de l'un des descendants d'une famille alliée -aux anciens rois de France; le sang des Valois coulait dans ses veines. -Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux; nous -ne devions plus la revoir, car, le lendemain, elle repartit pour un -couvent où elle était pensionnaire. - -Quand je revins près de Sylvie, je m'aperçus qu'elle pleurait. La -couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de -ses larmes. Je lui offris d'en aller cueillir une autre; mais elle -dit qu'elle n'y tenait nullement, ne la méritant pas. Je voulus en -vain me défendre, elle ne me dit plus un seul mot pendant que je la -reconduisais chez ses parents. - -Rappelé moi-même à Paris pour y reprendre mes études, j'emportai cette -double image d'une amitié tendre tristement rompue,--puis d'un amour -impossible et vague, source de pensées douloureuses que la philosophie -de collège était impuissante à calmer. - -La figure d'Adrienne resta seule triomphante,--mirage de la gloire et -de la beauté, adoucissant ou partageant les heures des sévères études. -Aux vacances de l'année suivante, j'appris que cette belle à peine -entrevue était consacrée par sa famille à la vie religieuse. - - -III - -RÉSOLUTION - -Tout m'était expliqué par ce souvenir à demi rêvé. Cet amour vague et -sans espoir, conçu pour une femme de théâtre, qui tous les soirs me -prenait à l'heure du spectacle, pour ne me quitter qu'à l'heure du -sommeil, avait son germe dans le souvenir d'Adrienne, fleur de la nuit -éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur -l'herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs.--La ressemblance -d'une figure oubliée depuis des années se dessinait désormais avec -une netteté singulière; c'était un crayon estompé par le temps qui se -faisait peinture, comme ces vieux croquis de maîtres admirés dans un -musée, dont on retrouve ailleurs l'original éblouissant. - -Aimer une religieuse sous la forme d'une actrice!... et si c'était -la même! Il y a de quoi devenir fou! c'est un entraînement fatal où -l'inconnu vous attire comme le feu follet fuyant sur les joncs d'une -eau morte... Reprenons pied sur le réel. - -Et Sylvie que j'aimais tant, pourquoi l'ai-je oubliée depuis trois -ans?... C'était une bien jolie fille, et la plus belle de Loisy. - -Elle existe, elle, bonne et pure de cœur sans doute. Je revois sa -fenêtre où le pampre s'enlace au rosier, la cage de fauvettes suspendue -à gauche; j'entends le bruit de ses fuseaux sonores et sa chanson -favorite: - - La belle était assise - Près du ruisseau coulant ... - -Elle m'attend encore... Qui l'aurait épousée? Elle est si pauvre! - -Dans son village et dans ceux qui l'entourent, de bons paysans en -blouse, aux mains rudes, à la face amaigrie, au teint hâlé! Elle -m'aimait seul, moi, le petit Parisien, quand j'allais voir près de -Loisy mon pauvre oncle, mort aujourd'hui. Depuis trois ans, je dissipe -en seigneur le bien modeste qu'il m'a laissé et qui pouvait suffire -à ma vie. Avec Sylvie, je l'aurais conservé. Le hasard m'en rend une -partie. Il est temps encore. - -A cette heure, que fait-elle? Elle dort... Non, elle ne dort pas; -c'est aujourd'hui la fête de l'arc, la seule de l'année où l'on danse -toute la nuit.--Elle est à la fête ... - -Quelle heure est-il? - -Je n'avais pas de montre. - -Au milieu de toutes les splendeurs de bric-à-brac qu'il était d'usage -de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un -appartement d'autrefois, brillait d'un éclat rafraîchi une de ces -pendules d'écaillé de la renaissance, dont le dôme doré, surmonté -de la figure du Temps, est supporté par des cariatides du style de -Médicis, reposant à leur tour sur des chevaux à demi cabrés. La Diane -historique, accoudée sur son cerf, est en bas-relief sous le cadran, -où s'étalent, sur un fond niellé, les chiffres émaillés des heures. Le -mouvement, excellent sans doute, n'avait pas été remonté depuis deux -siècles.--Ce n'était pas pour savoir l'heure que j'avais acheté cette -pendule en Touraine. - -Je descendis chez le concierge. Son coucou marquait une heure du matin. - ---En quatre heures, me dis-je, je puis arriver au bal de Loisy. - -Il y avait encore sur la place du Palais-Royal cinq on six fiacres -stationnant pour les habitués des cercles et des maisons de jeu. - ---A Loisy! dis-je au plus apparent. - ---Où cela est-il? - ---Près de Senlis, à huit lieues. - ---Je vais vous conduire à la poste, dit le cocher moins préoccupé que -moi. - -Quelle triste route, la nuit, que cette route de Flandre, qui ne -devient belle qu'en atteignant la zone des forêts! Toujours ces deux -files d'arbres monotones qui grimacent des formes vagues; au delà, -des carrés de verdure et de terres remuées, bornés à gauche par les -collines bleuâtres de Montmorency, d'Écouen, de Luzarches. Voici -Gonesse, le bourg vulgaire plein des souvenirs de la Ligue et de la -Fronde ... - -Plus loin que Louvres est un chemin bordé de pommiers dont j'ai vu bien -des fois les fleurs éclater dans la nuit comme des étoiles de la terre: -c'était le plus court pour gagner les hameaux.--Pendant que la voiture -monte les côtes, recomposons les souvenirs du temps où j'y venais si -souvent. - - -IV - -UN VOYAGE A CYTHÈRE. - -Quelques années s'étaient écoulées: l'époque où j'avais rencontré -Adrienne devant le château n'était déjà plus qu'un souvenir d'enfance. -Je me retrouvai à Loisy au moment de la fête patronale. J'allai de -nouveau me joindre aux chevaliers de l'arc, prenant place dans la -compagnie dont j'avais fait partie déjà. Des jeunes gens appartenant -aux vieilles familles qui possèdent encore là plusieurs de ces châteaux -perdus dans les forêts, qui ont plus souffert du temps que des -révolutions, avaient organisé la fête. De Chantilly, de Compiègne et -de Senlis accouraient de joyeuses cavalcades qui prenaient place dans -le cortège rustique des compagnies de l'arc. Après la longue promenade -à travers les villages et les bourgs, après la messe à l'église, -les luttes d'adresse et la distribution des prix, les vainqueurs -avaient été conviés à un repas qui se donnait dans une île ombragée -de peupliers et de tilleuls, au milieu de l'un des étangs alimentés -par la Nonette et la Thève. Des barques pavoisées nous conduisirent à -l'île,--dont le choix avait été déterminé par l'existence d'un temple -ovale à colonnes qui devait servir de salle pour le festin. Là, comme -à Ermenonville, le pays est semé de ces édifices légers de la fin du -xviiie siècle, où des millionnaires philosophes se sont inspirés dans -leurs plans du goût dominant d'alors. Je crois bien que ce temple avait -dû être primitivement dédié à Uranie. Trois colonnes avaient succombé, -emportant dans leur chute une partie de l'architrave; mais on avait -déblayé l'intérieur de la salle, suspendu des guirlandes entre les -colonnes, on avait rajeuni cette ruine moderne, --qui appartenait au -paganisme de Boufflers ou de Chaulieu plutôt qu'à celui d'Horace. - -La traversée du lac avait été imaginée peut-être pour rappeler le -_Voyage à Cythère_ de Watteau. Nos costumes modernes dérangeaient -seuls l'illusion. L'immense bouquet de la fête, enlevé du char qui le -portait, avait été placé sur une grande barque; le cortège des jeunes -filles vêtues de blanc qui l'accompagnaient selon l'usage avait pris -place sur les bancs, et cette gracieuse _théorie_ renouvelée des jours -antiques se reflétait dans les eaux calmes de l'étang qui la séparait -du bord de l'Ile si vermeil aux rayons du soir avec ses halliers -d'épine, sa colonnade et ses clairs feuillages. Toutes les barques -abordèrent en peu de temps. La corbeille portée en cérémonie occupa le -centre de la table, et chacun prit place, les plus favorisés auprès des -jeunes filles: il suffisait pour cela d'être connu des parents. Ce fut -la cause qui fit que je me retrouvai près de Sylvie. Son frère m'avait -déjà rejoint dans la fête, il me fit la guerre de n'avoir pas depuis -longtemps rendu visite à sa famille. Je m'excusai sur mes études, -qui me retenaient à Paris, et l'assurai que j'étais venu dans cette -intention. - ---Non, c'est moi qu'il a oubliée, dit Sylvie. Nous sommes des gens de -village, et Paris est si au-dessus! - -Je voulus l'embrasser pour lui fermer la bouche; mais elle me boudait -encore, et il fallut que son frère intervînt pour qu'elle m'offrît -sa joue d'un air indifférent. Je n'eus aucune joie de ce baiser dont -bien d'autres obtenaient la faveur, car, dans ce pays patriarcal où -l'on salue tout homme qui passe, un baiser n'est autre chose qu'une -politesse entre bonnes gens. - -Une surprise avait été arrangée par les ordonnateurs de la fête. A -la fin du repas, on vit s'envoler du fond de la vaste corbeille un -cygne sauvage, jusque-là captif sous les fleurs, qui, de ses fortes -ailes, soulevant des lacis de guirlandes et de couronnes, finit par -les disperser de tous côtés. Pendant qu'il s'élançait joyeux vers les -dernières lueurs du soleil, nous rattrapions au hasard les couronnes -dont chacun paraît aussitôt le front de sa voisine. J'eus le bonheur de -saisir une des plus belles, et Sylvie, souriante, se laissa embrasser -cette fois plus tendrement que l'autre. Je compris que j'effaçais ainsi -le souvenir d'un autre temps. Je l'admirai alors sans partage, elle -était devenue si belle! Ce n'était plus cette petite fille de village -que j'avais dédaignée pour une plus grande et plus faite aux grâces -du monde. Tout en elle avait gagné; le charme de ses yeux noirs, si -séduisants dès son enfance, était devenu irrésistible; sous l'orbite -arquée de ses sourcils, son sourire, éclairant tout à coup des traits -réguliers et placides, avait quelque chose d'athénien. J'admirais cette -physionomie digne de l'art antique au milieu des minois chiffonnés de -ses compagnes. Ses mains délicatement allongées, ses bras qui avaient -blanchi en s'arrondissant, sa taille dégagée, la faisaient tout autre -que je ne l'avais vue. Je ne pus m'empêcher de lui dire combien je la -trouvais différente d'elle-même, espérant couvrir ainsi mon ancienne et -rapide infidélité. - -Tout me favorisait d'ailleurs, l'amitié de son frère, l'impression -charmante de cette fête, l'heure du soir et le lieu même où, par une -fantaisie pleine de goût, on avait reproduit une image des galantes -solennités d'autrefois. Tant que nous pouvions, nous échappions à la -danse pour causer de nos souvenirs d'enfance et pour admirer en rêvant -à deux les reflets du ciel sur les ombrages et sur les eaux. Il fallut -que le frère de Sylvie nous arrachât à cette contemplation en disant -qu'il était temps de retourner au village assez éloigné qu'habitaient -ses parents. - - -V - -LE VILLAGE - -C'était à Loisy, dans l'ancienne maison du garde. Je les conduisis -jusque-là, puis je retournai à Montagny, où je demeurais chez mon -oncle. En quittant le chemin pour traverser un petit bois qui sépare -Loisy de Saint-S..., je ne tardai pas à m'engager dans une _sente_ -profonde qui longe la forêt d'Ermenonville; je m'attendais ensuite -à rencontrer les murs d'un couvent qu'il fallait longer pendant un -quart de lieue. La lune se cachait de temps à autre sous les nuages, -éclairant à peine les roches de grès sombre et les bruyères qui se -multipliaient sous mes pas. A droite et à gauche, des lisières de forêt -sans routes tracées, et toujours, devant moi, ces roches druidiques de -la contrée qui gardent le souvenir des fils d'Armen exterminés par les -Romains! Du haut de ces entassements sublimes, je voyais les étangs -lointains se découper comme des miroirs sur la plaine brumeuse, sans -pouvoir distinguer celui même où s'était passée la fête. - -L'air était tiède et embaumé; je résolus de ne pas aller plus loin et -d'attendre le matin, en me couchant sur des touffes de bruyères.--En -me réveillant, je reconnus peu à peu les points voisins du lieu où je -m'étais égaré dans la nuit. A ma gauche, je vis se dessiner la longue -ligne des murs du couvent de Saint-S..., puis, de l'autre côté de -la vallée, la butte aux Gens-d'Armes, avec les ruines ébréchées de -l'antique résidence carlovingienne. Près de là, au-dessus des touffes -de bois, les hautes masures de l'abbaye de Thiers découpaient sur -l'horizon leurs pans de muraille percés de trèfles et d'ogives. Au -delà, le manoir de Pontarmé, entouré d'eau comme autrefois, refléta -bientôt les premiers feux du jour, tandis qu'on voyait se dresser -au midi le haut donjon de la Tournelle et les quatre tours de -Bertrand-Fosse sur les premiers coteaux de Montméliant. - -Cette nuit m'avait été douce, je ne songeais qu'à Sylvie; cependant, -l'aspect du couvent me donna un instant l'idée que c'était celui -peut-être qu'habitait Adrienne. Le tintement de la cloche du matin -était encore dans mon oreille et m'avait sans doute réveillé. J'eus un -instant l'idée de jeter un coup d'œil par-dessus les murs en gravissant -la plus haute pointe des rochers; mais, en y réfléchissant, je m'en -gardai comme d'une profanation. Le jour en grandissant chassa de ma -pensée ce vain souvenir et n'y laissa plus que les traits rosés de -Sylvie. - ---Allons la réveiller, me dis-je. - -Et je repris le chemin de Loisy. - -Voici le village au bout de la sente qui côtoie la forêt: vingt -chaumières dont la vigne et les roses grimpantes festonnent les murs. -Des fileuses matinales, coiffées de mouchoirs rouges, travaillent, -réunies devant une ferme. Sylvie n'est point avec elles. C'est presque -une demoiselle depuis qu'elle exécute de fines dentelles, tandis -que ses parents sont restés de bons villageois.--Je suis monté à sa -chambre, sans étonner personne; déjà levée depuis longtemps, elle -agitait les fuseaux de sa dentelle, qui claquaient avec un doux bruit -sur le carreau vert que soutenaient ses genoux. - ---Vous voilà, paresseux! dit-elle avec son sourire divin; je suis sûre -que vous sortez seulement de votre lit! - -Je lui racontai ma nuit passée sans sommeil, mes courses égarées à -travers les bois et les roches. Elle voulut bien me plaindre un instant. - ---Si vous n'êtes pas fatigué, je vais vous faire courir encore. Nous -irons voir ma grand'tante à Olhys. - -J'avais à peine répondu, qu'elle se leva joyeusement, arrangea -ses cheveux devant un miroir et se coiffa d'un chapeau de paille -rustique. L'innocence et la joie éclataient dans ses yeux. Nous -partîmes en suivant les bords de la Thève, à travers les prés semés de -marguerites et de boutons d'or, puis le long des bois de Saint-Laurent, -franchissant parfois les ruisseaux et les halliers pour abréger -la route. Les merles sifflaient dans les arbres, et les mésanges -s'échappaient joyeusement des buissons frôlés par notre marche. - -Parfois nous rencontrions sous nos pas les pervenches si chères à -Rousseau, ouvrant leurs corolles bleues parmi ces longs rameaux de -feuilles accouplées, lianes modestes qui arrêtaient les pieds furtifs -de ma compagne. Indifférente aux souvenirs du philosophe genevois, elle -cherchait çà et là les fraises parfumées, et, moi, je lui parlai de _la -Nouvelle Héloïse,_ dont je récitais par cœur quelques passages. - ---Est-ce que c'est joli? dit-elle. - ---C'est sublime. - ---Est-ce mieux qu'Auguste Lafontaine? - ---C'est plus tendre. - ---Oh! bien, dit-elle, il faut que je lise cela. Je dirai à mon frère de -me l'apporter, la première fois qu'il ira à Senlis. - -Et je continuais à réciter des fragments de l'_Héloïse_ pendant que -Sylvie cueillait des fraises. - - -VI - -OTHYS - -Au sortir du bois, nous rencontrâmes de grandes touffes de digitale -pourprée; elle en fit un énorme bouquet en me disant: - ---C'est pour ma tante; elle est si heureuse d'avoir ces belles fleurs -dans sa chambre! - -Nous n'avions plus qu'un bout de plaine à traverser pour gagner Othys. -Le clocher du village pointait sur les coteaux bleuâtres qui vont de -Montméliant à Dammartin. La Thève bruissait de nouveau parmi les grès -et les cailloux, s'amincissant au voisinage de sa source, où elle se -repose dans les prés, formant un petit lac au milieu des glaïeuls -et des iris. Bientôt nous gagnâmes les premières maisons. La tante -de Sylvie habitait une petite chaumière bâtie en pierres de grès -inégales que revêtaient des treillages de houblon et de vigne vierge: -elle vivait seule de quelques carrés de terre que les gens du village -cultivaient pour elle depuis la mort de son mari. Sa nièce arrivant, -c'était le feu dans la maison. - ---Bonjour, la tante! Voici vos enfants! dit Sylvie, nous avons bien -faim! - -Elle l'embrassa tendrement, lui mit dans les bras la botte de fleurs, -puis songea enfin à me présenter, en disant: - ---C'est mon amoureux! J'embrassai à mon tour la tante qui dit: - ---Il est gentil... C'est donc un blond? - ---Il a de jolis cheveux fins, dit Sylvie. - ---Cela ne dure pas, dit la tante; mais vous avez du temps devant vous, -et, toi qui es brune, cela t'assortit bien. - ---Il faut le faire déjeuner, la tante, dit Sylvie. - -Et elle alla cherchant dans les armoires, dans la huche, trouvant du -lait, du pain bis, du sucre, étalant sans trop de soin sur la table -les assiettes et les plats de faïence émaillés de larges fleurs et de -coqs au vif plumage. Une jatte en porcelaine de Creil, pleine de lait -où nageaient des fraises, devint le centre du service, et, après avoir -dépouillé le jardin de quelques poignées de cerises et de groseilles, -elle disposa deux vases de fleurs aux deux bouts de la nappe. Mais la -tante avait dit ces belles paroles: - ---Tout cela, ce n'est que du dessert. Il faut me laisser faire à -présent. - -Et elle avait décroché la poêle et jeté un fagot dans la haute cheminée. - ---Je ne veux pas que tu touches à cela! dit-elle à Sylvie, qui voulait -l'aider; abîmer tes jolis doigts qui font de la dentelle plus belle -qu'à Chantilly! tu m'en as donné, et je m'y connais. - ---Ah! oui, la tante!... Dites donc, si vous en avez des morceaux de -l'ancienne, cela me fera des modèles. - ---Eh bien, va voir là-haut, dit la tante; il y en a peut-être dans ma -commode. - ---Donnez-moi les clefs, reprit Sylvie. - ---Bah! dit la tante, les tiroirs sont ouverts. - ---Ce n'est pas vrai, il y en a un qui est toujours fermé. - -Et, pendant que la bonne femme nettoyait la poêle après l'avoir passée -au feu, Sylvie dénouait des pendants de sa ceinture une petite clef -d'un acier ouvragé qu'elle me fit voir avec triomphe. - -Je la suivis, montant rapidement l'escalier de bois qui conduisait à -la chambre.--O jeunesse, ô vieillesse saintes! --qui donc eût songé, à -ternir la pureté d'un premier amour dans ce sanctuaire des souvenirs -fidèles? Le portrait d'un jeune homme «du bon vieux temps souriait avec -ses yeux noirs et sa bouche rose, dans un ovale au cadre doré, suspendu -à la tète du lit rustique. Il portait l'uniforme des gardes-chasse -de la maison de Condé; son attitude à demi martiale, sa figure rose -et bienveillante, son front pur sous ses cheveux poudrés, relevaient -ce pastel, médiocre peut-être, des grâces de la jeunesse et de la -simplicité. Quelque artiste modeste invité aux chasses princières -s'était appliqué à le pourtraire de son mieux, ainsi que sa jeune -épouse, qu'on voyait dans un autre médaillon, attrayante, maligne, -élancée dans son corsage ouvert à échelle de rubans, agaçant de sa mine -retroussée un oiseau posé sur son doigt. C'était pourtant la même bonne -vieille qui cuisinait en ce moment, courbée sur le feu de l'âtre. Cela -me fit penser aux fées des Funambules qui cachent, sous leur masque -ridé, un visage attrayant, qu'elles révèlent au dénoûment, lorsque -apparaît le temple de l'Amour et son soleil tournant qui rayonne de -feux magiques. - ---O bonne tante, m'écriai-je, que vous étiez jolie! - ---Et moi donc? dit Sylvie, qui était parvenue à ouvrir le fameux tiroir. - -Elle y avait trouvé une grande robe en taffetas flambé, qui criait du -froissement de ses plis. - ---Je veux essayer si cela m'ira, dit-elle. Ah! je vais avoir l'air -d'une vieille fée! - ---La fée des légendes éternellement jeune!... dis-je en moi-même. - -Et déjà Sylvie avait dégrafé sa robe d'indienne et la laissait tomber -à ses pieds. La robe étoffée de la vieille tante s'ajusta parfaitement -sur la taille mince de Sylvie, qui me dit de l'agrafer. - ---Oh! les manches plates, que c'est ridicule! dit-elle. - -Et, cependant, les sabots garnis de dentelles découvraient -admirablement ses bras nus, la gorge s'encadrait dans le pur corsage -aux tulles jaunis, aux rubans passés, qui n'avait serré que bien peu -les charmes évanouis de la tante. - ---Mais finissez-en! Vous ne savez donc pas agrafer une robe? me disait -Sylvie. - -Elle avait l'air de l'accordée de village de Greuze. - ---Il faudrait de la poudre, dis-je. - ---Nous allons en trouver. - -Elle fureta de nouveau dans les tiroirs. Oh! que de richesses! que -cela sentait bon, comme cela brillait, comme cela chatoyait de vives -couleurs et de modeste clinquant! deux éventails de nacre un peu -cassés, des boîtes de pâte à sujets chinois, un collier d'ambre et -mille fanfreluches, parmi lesquelles éclataient deux petits souliers de -droguet blanc avec des boucles incrustées de diamants d'Irlande! - ---Oh! je veux les mettre, dit Sylvie, si je trouve les bas brodés! - -Un instant après, nous déroulions des bas de soie rose tendre à coins -verts; mais la voix de la tante, accompagnée du frémissement de la -poêle, nous rappela soudain à la réalité. - ---Descendez vite! dit Sylvie. - -Et, quoi que je pusse dire, elle ne me permit pas de l'aider à se -chausser. Cependant, la tante venait de verser dans un plat le contenu -de la poêle, une tranche de lard frite avec des œufs. La voix de Sylvie -me rappela bientôt. - ---Habillez-vous vite! dit-elle. - -Et, entièrement vêtue elle-même, elle me montra les habits de noces du -garde-chasse réunis sur la commode. En un instant, je me transformai -en marié de l'autre siècle. Sylvie m'attendait sur l'escalier, et nous -descendîmes tous deux en nous tenant par la main. La tante poussa un -cri en se retournant: - --O mes enfants! dit-elle. - -Et elle se mit à pleurer, puis sourit à travers ses larmes. C'était -l'image de sa jeunesse, cruelle et charmante apparition! Nous nous -assîmes auprès d'elle, attendris et presque graves; puis la gaieté -nous revint bientôt, car, le premier moment passé, la bonne vieille -ne songea plus qu'à se rappeler les fêtes pompeuses de sa noce. Elle -retrouva même dans sa mémoire les chants alternés, d'usage alors, qui -se répondaient d'un bout à l'autre de la table nuptiale, et le naïf -épithalame qui accompagnait les mariés rentrant après la danse. Nous -répétions ces strophes si simplement rhythmées, avec les hiatus et -les assonances du temps; amoureuses et fleuries comme le cantique de -l'Ecclésiaste;--nous étions l'époux et l'épouse pour tout un beau matin -d'été. - - -VII - -CHAALIS - -Il est quatre heures du matin; la route plonge dans un pli de terrain; -elle remonte. La voiture va passer à Orry, puis à la Chapelle. A -gauche, il y a une route qui longe le bois d'Hallate. C'est par là -qu'un soir le frère de Sylvie m'a conduit dans sa carriole à une -solennité du pays. C'était, je crois, le soir de la Saint-Barthélemy. -A travers les bois, par des routes peu frayées, son petit cheval -volait comme au sabbat. Nous rattrapâmes le pavé à Mont-l'Évêque, et, -quelques minutes plus tard, nous nous arrêtions à la maison du garde, à -l'ancienne abbaye de Châalis.--Châalis, encore un souvenir! - -Cette vieille retraite des empereurs n'offre plus à l'admiration que -les ruines de son cloître aux arcades byzantines, dont la dernière -rangée se découpe encore sur les étangs, --reste oublié des fondations -pieuses comprises parmi ces domaines qu'on appelait autrefois les -métairies de Charlemagne. La religion, dans ce pays isolé du mouvement -des routes et des villes, a conservé des traces particulières du long -séjour qu'y ont fait les cardinaux de la maison d'Este à l'époque des -Médicis: ses attributs et ses usages ont encore quelque chose de galant -et de poétique, et l'on respire un parfum de la renaissance sous les -arcs des chapelles à fines nervures, décorées par les artistes de -l'Italie. Les figures des saints et des anges se profilent en rose sur -les voûtes peintes d'un bleu tendre, avec des airs d'allégorie païenne -qui font songer aux sentimentalités de Pétrarque et au mysticisme -fabuleux de Francesco Colonna. - -Nous étions des intrus, le frère de Sylvie et moi, dans la fête -particulière qui avait lieu cette nuit-là. Une personne de -très-illustre naissance, qui possédait alors ce domaine, avait -eu l'idée d'inviter quelques familles du pays à une sorte de -représentation allégorique où devaient figurer quelques pensionnaires -d'un couvent voisin. Ce n'était pas une réminiscence des tragédies de -Saint-Cyr, cela remontait aux premiers essais lyriques importés en -France du temps des Valois. Ce que je vis jouer était comme un mystère -des anciens temps. Les costumes, composés de longues robes, n'étaient -variés que par les couleurs de l'azur, de l'hyacinthe ou de l'aurore. -La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit. -Chaque voix chantait une des splendeurs de ce globe éteint, et l'ange -de la mort définissait les causes de sa destruction. Un esprit montait -de l'abîme, tenant en main l'épée flamboyante, et convoquait les autres -à venir admirer la gloire du Christ vainqueur des enfers. Cet esprit, -c'était Adrienne transfigurée par son costume, comme elle l'était déjà -par sa vocation. Le nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique -nous paraissait bien naturellement un cercle de lumière; sa voix avait -gagné en force et en étendue, et les fioritures infinies du chant -italien brodaient de leurs gazouillements d'oiseau les phrases sévères -d'un récitatif pompeux. - -En me retraçant ces détails, j'en suis à me demander s'ils sont réels, -ou bien si je les ai rêvés. Le frère de Sylvie était un peu gris, ce -soir-là. Nous nous étions arrêtés quelques instants dans la maison du -garde,--où, ce qui m'a frappé beaucoup, il y avait un cygne éployé sur -la porte, puis, au dedans, de hautes armoires en noyer sculpté, une -grande horloge dans sa gaine, et des trophées d'arcs et de flèches -d'honneur au-dessus d'une carte de tir rouge et verte. Un nain bizarre, -coiffé d'un bonnet chinois, tenant d'une main une bouteille et de -l'autre une bague, semblait inviter les tireurs à viser juste. Ce nain, -je le crois bien, était en tôle découpée. Mais l'apparition d'Adrienne -est-elle aussi vraie que ces détails et que l'existence incontestable -de l'abbaye de Châalis? Pourtant c'est bien le fils du garde qui nous -avait introduits dans la salle où avait lieu la représentation; nous -étions près de la porte, derrière une nombreuse compagnie assise et -gravement émue. C'était le jour de la Saint-Barthélemy,--singulièrement -lié au souvenir des Médicis, dont les armes accolées à celles de la -maison d'Este décoraient ces vieilles murailles... Ce souvenir est une -obsession peut-être!--Heureusement, voici la voiture qui s'arrête sur -la route du Plessis; j'échappe au monde des rêveries, et je n'ai plus -qu'un quart d'heure de marche pour gagner Loisy par des routes bien peu -frayées. - - -VIII - -LE BAL DE LOISY - -Je suis entré au bal de Loisy à cette heure mélancolique et douce -encore où les lumières pâlissent et tremblent aux approches du jour. -Les tilleuls, assombris par en bas, prenaient à leurs cimes une teinte -bleuâtre. La flûte champêtre ne luttait plus si vivement avec les -trilles du rossignol. Tout le monde était pâle, et dans les groupes -dégarnis j'eus peine à rencontrer des figures connues. Enfin j'aperçus -la grande Lise, une amie de Sylvie. Elle m'embrassa. - ---Il y a longtemps qu'on ne t'a vu, Parisien! dit-elle. - ---Oh! oui, longtemps. - ---Et tu arrives à cette heure-ci? - ---Par la poste. - ---Et pas trop vite! - ---Je voulais voir Sylvie; est-elle encore au bal? - ---Elle ne sort qu'au matin; elle aime tant à danser. - -En un instant, j'étais à ses côtés. Sa figure était fatiguée; -cependant, son œil noir brillait toujours du sourire athénien -d'autrefois. Un jeune homme se tenait près d'elle. Elle lui fit signe -qu'elle renonçait à la contredanse suivante. Il se retira en saluant. - -Le jour commençait à se faire. Nous sortîmes du bal, nous tenant par -la main. Les fleurs de la chevelure de Sylvie se penchaient dans ses -cheveux dénoués; le bouquet de son corsage s'effeuillait aussi sur -les dentelles fripées, savant ouvrage de sa main. Je lui offris de -l'accompagner chez elle. Il faisait grand jour, mais le temps était -sombre. La Thève bruissait à notre gauche, laissant à ses coudes des -remous d'eau stagnante où s'épanouissaient les nénufars jaunes et -blancs, où éclatait comme des pâquerettes la frêle broderie des étoiles -d'eau. Les plaines étaient couvertes de javelles et de meules de -foin, dont l'odeur me portait à la tête sans m'enivrer, comme faisait -autrefois la fraîche senteur des bois et des halliers d'épines fleuries. - -Nous n'eûmes pas l'idée de les traverser de nouveau. - ---Sylvie, lui dis-je, vous ne m'aimez plus! Elle soupira. - ---Mon ami, me dit-elle, il faut se faire une raison; les choses ne vont -pas comme nous voulons dans la vie. Vous m'avez parlé autrefois de -_la Nouvelle Héloïse,_ je l'ai lue, et j'ai frémi en tombant d'abord -sur cette phrase: «Toute jeune fille qui lira ce livre est perdue.» -Cependant, j'ai passé outre, me fiant sur ma raison. Vous souvenez-vous -du jour où nous avons revêtu les habits de noces de la tante?... -Les gravures du livre présentaient aussi les amoureux sous de vieux -costumes du temps passé, de sorte que pour moi vous étiez Saint-Preux, -et je me retrouvais dans Julie. Ah! que n'êtes-vous revenu alors! Mais -vous étiez, disait-on, en Italie. Vous en avez vu là de bien plus -jolies que moi! - ---Aucune, Sylvie, qui ait votre regard et les traits purs de votre -visage. Vous êtes une nymphe antique qui s'ignore ... D'ailleurs, les -bois de cette contrée sont aussi beaux que ceux de la campagne romaine. -Il y a là-bas des masses de granit non moins sublimes, et une cascade -qui tombe du haut des rochers comme celle de Terni. Je n'ai rien vu -là-bas que je puisse regretter ici. - ---Et à Paris? dit-elle. - ---A Paris?... - -Je secouai la tète sans répondre. - -Tout à coup je pensai à l'image vaine qui m'avait égaré si longtemps. - ---Sylvie, dis-je, arrêtons-nous ici, le voulez-vous? - -Je me jetai à ses pieds; je confessai en pleurant à chaudes larmes -mes irrésolutions, mes caprices; j'évoquai le spectre funeste qui -traversait ma vie. - ---Sauvez-moi! ajoutai-je, je reviens à vous pour toujours. - -Elle tourna vers moi ses regards attendris ... - -En ce moment, notre entretien fut interrompu par de violents éclats -de rire. C'était le frère de Sylvie qui nous rejoignait avec cette -bonne gaieté rustique, suite obligée d'une nuit de fête, que des -rafraîchissement nombreux avaient développée outre mesure. Il appelait -le galant du bal, perdu au loin dans les buissons d'épines et qui ne -tarda pas à nous rejoindre. Ce garçon n'était guère plus solide sur ses -pieds que son compagnon, il paraissait plus embarrassé encore de la -présence d'un Parisien que de celle de Sylvie. Sa figure candide, sa -déférence mêlée d'embarras, m'empêchaient de lui en vouloir d'avoir été -le danseur pour lequel on était resté si tard à la fête. Je le jugeais -peu dangereux. - ---Il faut rentrer à la maison, dit Sylvie à son frère.--A tantôt! me -dit-elle en me tendant la joue. - -L'amoureux ne s'offensa pas. - - -IX - -ERMENONVILLE - -Je n'avais nulle envie de dormir. J'allai à Montagny pour revoir -la maison de mon oncle. Une grande tristesse me gagna dès que j'en -entrevis la façade jaune et les contrevents verts. Tout semblait dans -le même état qu'autrefois; seulement, il fallut aller chez le fermier -pour avoir la clef de la porte. Une fois les volets ouverts, je revis -avec attendrissement les vieux meubles conservés dans le même état -et qu'on frottait de temps en temps, la haute armoire de noyer, deux -tableaux flamands qu'on disait l'ouvrage d'un ancien peintre, notre -aïeul; de grandes estampes d'après Boucher, et toute une série encadrée -de gravures de l'_Émile_ et de _la Nouvelle Héloïse_, par Moreau; sur -la table, un chien empaillé que j'avais connu vivant, ancien compagnon -de mes courses dans les bois, le dernier carlin peut-être, car il -appartenait à cette race perdue.» - ---Quant au perroquet, me dit le fermier, il vit toujours; je l'ai -retiré chez moi. - -Le jardin présentait un magnifique tableau de végétation sauvage. J'y -reconnus, dans un angle, un jardin d'enfant que j'avais tracé jadis. -J'entrai tout frémissant dans le cabinet, où se voyait encore la petite -bibliothèque pleine de livres choisis. Vieux amis de celui qui n'était -plus, et sur le bureau quelques débris antiques trouvés dans son -jardin, des vases, des médailles romaines, collection locale qui le -rendait heureux. - ---Allons voir le perroquet, dis-je au fermier. - -Le perroquet demandait à déjeuner comme en ses plus beaux jours, et me -regarda de cet œil rond, bordé d'une peau chargée de rides, qui fait -penser au regard expérimenté des vieillards. - -Plein des idées tristes qu'amenait ce retour tardif en des lieux si -aimés, je sentis le besoin de revoir Sylvie, seule figure vivante et -jeune encore qui me rattachât à ce pays. Je repris la route de Loisy. -C'était au milieu du jour; tout le monde dormait, fatigué de la fête. -Il me vint l'idée de me distraire par une promenade à Ermenonville, -distant d'une lieue par le chemin de la forêt. C'était par un beau -temps d'été. Je pris plaisir d'abord à la fraîcheur de cette route -qui semble l'allée d'un parc. Les grands chênes d'un vert uniforme -n'étaient variés que par les troncs blancs des bouleaux au feuillage -frissonnant. Les oiseaux se taisaient, et j'entendais seulement le -bruit que fait le pivert en frappant les arbres pour y creuser son nid. -Un instant, je risquai de me perdre, car les poteaux dont les palettes -annoncent diverses routes n'offrent plus, par endroits, que des -caractères effacés. Enfin, laissant le _Désert_ à gauche, j'arrivai au -rond-point de la danse, où subsiste encore le banc des vieillards. Tous -les souvenirs de l'antiquité philosophique, ressuscités par l'ancien -possesseur du domaine, me revenaient en foule devant cette réalisation -pittoresque de l'_Anacharsis_ et de l'_Émile._ - -Lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des -saules et des coudriers, je reconnus tout à fait un lieu où mon oncle, -dans ses promenades, m'avait conduit bien des fois: c'est le _Temple de -la philosophie,_ que son fondateur n'a pas eu le bonheur de terminer. -Il a la forme du temple de la sibylle Tiburtine, et, debout encore, -sous l'abri d'un bouquet de pins, il étale tous ces grands noms de la -pensée qui commencent par Montaigne et Descartes, et qui s'arrêtent à -Rousseau. Cet édifice inachevé n'est déjà plus qu'une ruine, le lierre -le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes. Là, -tout enfant, j'ai vu des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc -venaient recevoir des prix d'étude et de sagesse. Où sont les buissons -de roses qui entouraient la colline? L'églantier et le framboisier en -cachent les derniers plants, qui retournent à l'état sauvage.--Quant -aux lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes -filles qui ne veulent plus aller au bois? Non, ces arbustes de la douce -Italie ont péri sous notre ciel brumeux. Heureusement, le troëne de -Virgile fleurit encore, comme pour appuyer la parole du maître inscrite -au-dessus de la porte: _Rerum cognoscere causas!--_Oui, ce temple tombe -comme tant d'autres, les hommes oublieux ou fatigués se détourneront de -ses abords, la nature indifférente reprendra le terrain que l'art lui -disputait; mais la soif de connaître restera éternelle, mobile de toute -force et de toute activité! - -Voici les peupliers de l'Ile, et la tombe de Rousseau, vide de ses -cendres. O sage! tu nous avais donné le lait des forts, et nous étions -trop faibles pour qu'il pût nous profiter. Nous avons oublié tes leçons -que savaient nos pères, et nous avons perdu le sens de ta parole, -dernier écho des sagesses antiques. Pourtant ne désespérons pas, et, -comme tu fis à ton suprême instant, tournons nos yeux vers le soleil! - -J'ai revu le château, les eaux paisibles qui le bordent, la cascade qui -gémit dans les roches, et cette chaussée réunissant les deux parties -du village, dont quatre colombiers marquent les angles, la pelouse qui -s'étend au delà comme une savane, dominée par des coteaux ombreux; -la tour de Gabrielle se reflète de loin sur les eaux d'un lac factice -étoilé de fleurs éphémères; l'écume bouillonne, l'insecte bruit... -Il faut échapper à l'air perfide qui s'exhale, en gagnant les grès -poudreux du désert et les landes où la bruyère rose relève le vert des -fougères. Que tout cela est solitaire et triste! Le regard enchanté -de Sylvie, ses courses folles, ses cris joyeux, donnaient autrefois -tant de charme aux lieux que je viens de parcourir! C'était encore -une enfant sauvage, ses pieds étaient nus, sa peau hâlée, malgré son -chapeau de paille, dont le large ruban flottait pêle-mêle avec ses -tresses de cheveux noirs. Nous allions boire du lait à la ferme suisse, -et l'on me disait: - ---Qu'elle est jolie, ton amoureuse, petit Parisien! - -Oh! ce n'est pas alors qu'un paysan aurait dansé avec elle! Elle ne -dansait qu'avec moi, une fois par an, à la fête de l'arc. - - -X - -LE GRAND FRISÉ - -J'ai repris le chemin de Loisy; tout le monde était réveillé. Sylvie -avait une toilette de demoiselle, presque dans le goût de la ville. -Elle me fit monter à sa chambre avec toute l'ingénuité d'autrefois. Son -œil étincelait toujours dans un sourire plein de charme, mais l'arc -prononcé de ses sourcils lui donnait par instants un air sérieux. La -chambre était décorée avec simplicité, pourtant les meubles étaient -modernes, une glace à bordure dorée avait remplacé l'antique trumeau, -où se voyait un berger d'idylle offrant un nid à une bergère bleue et -rose. Le lit à colonnes, chastement drapé de vieille perse à ramage, -était remplacé par une couchette de noyer garnie du rideau à flèche; à -la fenêtre, dans la cage où jadis étaient les fauvettes, il y avait des -canaris. J'étais pressé de sortir de cette chambre où je ne trouvais -rien du passé. - ---Vous ne travaillerez point à votre dentelle aujourd'hui? dis-je à -Sylvie. - ---Oh! je ne fais plus de dentelle, on n'en demande plus dans le pays; -même à Chantilly, la fabrique est fermée. - ---Que faites-vous donc? - -Elle alla chercher dans un coin de la chambre un instrument en fer qui -ressemblait à une longue pince. - ---Qu'est-ce que c'est que cela? - ---C'est ce qu'on appelle la mécanique; c'est pour maintenir la peau des -gants afin de les coudre. - ---Ah! vous êtes gantière, Sylvie? - ---Oui, nous travaillons ici pour Dammartin, cela donne beaucoup dans ce -moment; mais je ne fais rien aujourd'hui; allons où vous voudrez. - -Je tournais les yeux vers la route d'Othys: elle secoua la tête; je -compris que la vieille tante n'existait plus. Sylvie appela un petit -garçon et lui fit seller un âne. - ---Je suis encore fatiguée d'hier, dit-elle, mais la promenade me fera -du bien; allons à Châalis. - -Et nous voilà traversant la forêt, suivis du petit garçon armé d'une -branche. Bientôt Sylvie voulut s'arrêter, et je l'embrassai en -l'engageant à s'asseoir. La conversation entre nous ne pouvait plus -être bien intime. Il fallut lui raconter ma vie à Paris, mes voyages ... - ---Comment peut-on aller si loin! dit-elle. - ---Je m'en étonne en vous revoyant. - ---Oh! cela se dit! - ---Et convenez que vous étiez moins jolie autrefois. - ---Je n'en sais rien. - ---Vous souvenez-vous du temps où nous étions enfants et vous la plus -grande? - ---Et vous le plus sage! - ---Oh! Sylvie! - ---On nous mettait sur l'âne chacun dans un panier. - ---Et nous ne nous disions pas _vous ..._ Te rappelles-tu que tu -m'apprenais à pêcher des écrevisses sous les ponts de la Thève et de la -Nonette? - ---Et toi, te souviens-tu de ton frère de lait qui t'a un jour retiré -... _de l'iau._ - ---Le _grand frisé_ c'est lui qui m'avait dit qu'on pouvait la passer, -_l'iau!_ - -Je me hâtai de changer la conversation. Ce souvenir m'avait vivement -rappelé l'époque où je venais dans le pays, vêtu d'un petit habit à -l'anglaise qui faisait rire les paysans. Sylvie seule me trouvait bien -mis; mais je n'osais lui rappeler cette opinion d'un temps si ancien. -Je ne sais pourquoi ma pensée se porta sur les habits de noces que nous -avions revêtus chez la vieille tante à Othys. Je demandai ce qu'ils -étaient devenus. - ---Ah! la bonne tante, dit Sylvie, elle m'avait prêté sa robe pour -aller danser au carnaval à Dammartin, il y a de cela deux ans. L'année -d'après, elle est morte, la pauvre tante! - -Elle soupirait et pleurait, si bien que je ne pus lui demander par -quelle circonstance elle était allée à un bal masqué; mais, grâce à -ses talents d'ouvrière, je comprenais assez que Sylvie n'était plus -une paysanne. Ses parents seuls étaient restés dans leur condition, -et elle vivait au milieu d'eux comme une fée industrieuse, répandant -l'abondance autour d'elle. - - -XI - -RETOUR - -La vue se découvrait au sortir du bois. Nous étions arrivées au bord -des étangs de Châalis. Les galeries du cloître, la chapelle aux ogives -élancées, la tour féodale et le petit château qui abrita les amours de -Henri IV et de Gabrielle se teignaient des rougeurs du soir sur le vert -sombre de la forêt. - ---C'est un paysage de Walter Scott, n'est-ce pas? disait Sylvie. - ---Et qui vous a parlé de Walter Scott? lui dis-je. Vous avez donc bien -lu depuis trois ans!... Moi, je tâche d'oublier les livres, et ce qui -me charme, c'est de revoir avec vous cette vieille abbaye, où, tout -petits enfants, nous nous cachions dans les ruines. Vous souvenez-vous, -Sylvie, de la peur que vous aviez quand le gardien nous racontait -l'histoire des moines rouges? - ---Oh! ne m'en parlez pas. - ---Alors, chantez-moi la chanson de la belle fille enlevée au jardin de -son père, sous le rosier blanc. - ---On ne chante plus cela. - ---Seriez-vous devenue musicienne? - ---Un peu. - ---Sylvie, Sylvie, je suis sûr que vous chantez des airs d'opéra! - ---Pourquoi vous plaindre? - ---Parce que j'aimais les vieux airs, et que vous ne saurez plus les -chanter. - -Sylvie modula quelques sons d'un grand air d'opéra moderne ... Elle -_phrasait!_ - -Nous avions tourné les étangs voisins. Voici la verte pelouse -entourée de tilleuls et d'ormeaux, où nous avons dansé souvent! J'eus -l'amour-propre de définir les vieux murs carlovingiens et de déchiffrer -les armoiries de la maison d'Este. - ---Et vous! comme vous avez lu plus que moi! dit Sylvie. Vous êtes donc -un savant? - -J'étais piqué de son ton de reproche. J'avais jusque-là cherché -l'endroit convenable pour renouveler le moment d'expansion du matin; -mais que lui dire avec l'accompagnement d'un âne et d'un petit garçon -très-éveillé, qui prenait plaisir à se rapprocher toujours pour -entendre parler un Parisien? Alors, j'eus le malheur de raconter -l'apparition de Châalis, restée dans mes souvenirs. Je menai Sylvie -dans la salle même du château où j'avais entendu chanter Adrienne. - ---Oh! que je vous entende! lui dis-je; que votre voix chérie résonne -sous ces voûtes et en chasse l'esprit qui me tourmente, fût-il divin ou -bien fatal! - -Elle répéta les paroles et le chant après moi: - - Anges, descendez promptement - Au fond du purgatoire! ... - ---C'est bien triste! me dit-elle. - ---C'est sublime... Je crois que c'est du Porpora, avec des vers -traduits au xvie siècle. - ---Je ne sais pas, répondit Sylvie. - -Nous sommes revenus par la vallée, en suivant le chemin de Charlepont, -que les paysans peu étymologistes de leur nature, s'obstinent à appeler -_Châllepont._ Sylvie, fatiguée de l'âne, s'appuyait sur mon bras. La -route était déserte; j'essayai de parler des choses que j'avais dans -le cœur; mais, je ne sais pourquoi, je ne trouvais que des expressions -vulgaires, ou bien tout à coup quelque phrase pompeuse de roman, ---que Sylvie pouvait avoir lue. Je m'arrêtais alors avec un goût tout -classique, et elle s'étonnait parfois de ces effusions interrompues. -Arrivés aux murs de Saint-S ..., il fallait prendre garde à notre -marche. On traverse des prairies humides où serpentent les ruisseaux. - ---Qu'est devenue la religieuse? dis-je tout à coup. - ---Ah! vous êtes terrible avec votre religieuse... Eh bien!... eh bien! -cela a mal tourné. - -Sylvie ne voulut pas m'en dire un mot de plus. - -Les femmes sentent-elles vraiment que telle ou telle parole passe sur -les lèvres sans sortir du cœur? On ne le croirait pas, à les voir si -facilement abusées, à se rendre compte des choix qu'elles font le plus -souvent: il y a des hommes qui jouent si bien la comédie de l'amour! -Je n'ai jamais pu m'y faire, quoique sachant que certaines acceptent -sciemment d'être trompées. D'ailleurs, un amour qui remonte à l'enfance -est quelque chose de sacré... Sylvie, que j'avais vue grandir, était -pour moi comme une sœur. Je ne pouvais tenter une séduction... Une -toute autre idée vint traverser mon esprit. - ---A cette heure-ci, me dis-je, je serais au théâtre ... Qu'est-ce -qu'Aurélie (c'était le nom de l'actrice) doit donc jouer ce soir? -Évidemment, le rôle de la princesse dans le drame nouveau. Oh! le -troisième acte, qu'elle y est touchante!... Et dans la scène d'amour du -second! avec ce jeune premier tout ridé ... - ---Vous êtes dans vos réflexions? dit Sylvie. Et elle se mit à chanter: - - A Dammartin, l'y a trois belles filles: - L'y en a z'une plus belle que le jour ... - ---Ah! méchante! m'écriai-je, vous voyez bien que vous en savez encore, -des vieilles chansons. - ---Si vous veniez plus souvent ici, j'en retrouverais, dit-elle, mais -il faut songer au solide. Vous avez vos affaires de Paris, j'ai mon -travail; ne rentrons pas trop tard: il faut que, demain, je sois levée -avec le soleil. - - -XII - -LE PÈRE DODU - -J'allais répondre, j'allais tomber à ses pieds, j'allais offrir la -maison de mon oncle, qu'il m'était possible encore de racheter, car -nous étions plusieurs héritiers, et cette petite propriété était -restée indivise; mais en ce moment nous arrivions à Loisy. On nous -attendait pour souper. La soupe à l'oignon répandait au loin son -parfum patriarcal. Il y avait des voisins invités pour ce lendemain de -fête. Je reconnus tout de suite un vieux bûcheron, le père Dodu, qui -racontait jadis aux veillées des histoires si comiques ou si terribles. -Tour à tour berger, messager, garde-chasse, pêcheur, braconnier même, -le père Dodu fabriquait à ses moments perdus des coucous et des -tournebroches. Pendant longtemps, il s'était consacré à promener les -Anglais dans Ermenonville, en les conduisant aux lieux de méditation -de Rousseau et en leur racontant ses derniers moments. C'était lui -qui avait été le petit garçon que le philosophe employait à classer -ses herbes, et à qui il donna l'ordre de cueillir les ciguës dont il -exprima le suc dans sa tasse de café au lait. L'aubergiste de _la Croix -d'or_ lui contestait ce détail; de là des haines prolongées. On avait -longtemps reproché au père Dodu la possession de quelques secrets bien -innocents, comme de guérir les vaches avec un verset dit à rebours -et le signe de croix figuré du pied gauche; mais il avait de bonne -heure renoncé à ces superstitions, --grâce au souvenir, disait-il, des -conversations de Jean-Jacques. - ---Te voilà, petit Parisien! me dit le père Dodu. Tu viens pour -débaucher nos filles? - ---Moi, père Dodu? - ---Tu les emmènes dans les bois pendant que le loup n'y est pas! - ---Père Dodu, c'est vous qui êtes le loup. - ---Je l'ai été tant que j'ai trouvé des brebis; à présent, je ne -rencontre plus que des chèvres, et qu'elles savent bien se défendre! -Mais, vous autres, vous êtes des malins à Paris. Jean-Jacques avait -bien raison de dire: «L'homme se corrompt dans l'air empoisonné des -villes.» - ---Père Dodu, vous savez trop bien que l'homme se corrompt partout. - -Le père Dodu se mit à entonner un air à boire; on voulut en vain -l'arrêter à un certain couplet scabreux que tout le monde savait par -cœur. Sylvie ne voulut pas chanter, malgré nos prières, disant qu'on -ne chantait plus à table. J'avais remarqué déjà que l'amoureux de la -veille était assis à sa gauche. Il y avait je ne sais quoi dans sa -figure ronde, dans ses cheveux ébouriffés, qui ne m'était pas inconnu. -Il se leva et vint derrière ma chaise en disant: - ---Tu ne me reconnais donc pas, Parisien? - -Une bonne femme, qui venait de rentrer au dessert après nous avoir -servis, me dit à l'oreille: - ---Vous ne reconnaissez pas votre frère de lait? Sans cet avertissement, -j'allais être ridicule. - ---Ah! c'est toi, _grand frisé!_ dis-je, c'est toi, le même qui m'a -retiré de _l'iau!_ - -Sylvie riait aux éclats de cette reconnaissance. - ---Sans compter, disait ce garçon en m'embrassant, que tu avais une -belle montre en argent, et qu'en revenant tu étais bien plus inquiet de -ta montre que de toi-même, parce qu'elle ne marchait plus; tu disais: -«La _bête_ est _nayée,_ ça ne fait plus tic tac; qu'est-ce que mon -oncle va dire?...» - ---Une bête dans une montre! dit le père Dodu, voilà ce qu'on leur fait -croire à Paris, aux enfants! - -Sylvie avait sommeil, je jugeai que j'étais perdu dans son esprit. Elle -remonta à sa chambre, et, pendant que je l'embrassais, elle dit: - ---A demain, venez nous voir! - -Le père Dodu était resté à table avec Sylvain et mon frère de lait; -nous causâmes longtemps autour d'un flacon de _ratafiat_ de Louvres. - ---Les hommes sont égaux, dit le père Dodu entre deux couplets; je bois -avec un pâtissier comme je ferais avec un prince. - ---Où est le pâtissier? dis-je. - ---Regarde à côté de toi! un jeune homme qui a l'ambition de s'établir. - -Mon frère de lait parut embarrassé. J'avais tout compris. C'est une -fatalité qui m'était réservée d'avoir un frère de lait dans un pays -illustré par Rousseau,--qui voulait supprimer les nourrices!--Le -père Dodu m'apprit qu'il était fort question du mariage de Sylvie -avec le _grand frisé,_ qui voulait aller former un établissement de -pâtisserie à Dammartin. Je n'en demandai pas davantage. La voiture de -Nanteuil-le-Haudoin me ramena le lendemain à Paris. - - - -XIII - -AURÉLIE - -A Paris!--La voiture met cinq heures. Je n'étais pressé d'arriver -que pour le soir. Vers huit heures, j'étais assis dans ma stalle -accoutumée; Aurélie répandit son inspiration et son charme sur des -vers faiblement inspirés de Schiller que l'on devait à un talent de -l'époque. Dans la scène du jardin, elle devint sublime. Pendant le -quatrième acte, où elle ne paraissait pas, j'allai acheter un bouquet -chez madame Prévost. J'y insérai une lettre fort tendre signée _un -Inconnu._ Je me dis: - ---Voilà quelque chose de fixé pour l'avenir. - -Et, le lendemain, j'étais sur la route d'Allemagne. - -Qu'allais-je y faire? Essayer de remettre de l'ordre dans mes -sentiments.--Si j'écrivais un roman, jamais je ne pourrais faire -accepter l'histoire d'un cœur épris de deux amours simultanés. Sylvie -m'échappait par ma faute; mais la revoir un jour avait suffi pour -relever mon âme: je la plaçais désormais comme une statue souriante -dans le temple de la Sagesse. Son regard m'avait arrêté au bord de -l'abîme. Je repoussais avec plus de force encore l'idée d'aller me -présenter à Aurélie pour lutter avec tant d'amoureux vulgaires qui -brillaient un instant près d'elle et retombaient brisés. - ---Nous verrons quelque jour, me dis-je, si cette femme a un cœur. - -Un matin, je lus dans un journal qu'Amélie était malade. Je lui écrivis -des montagnes de Salzbourg. La lettre était si empreinte de mysticisme -germanique, que je n'en devais pas attendre un grand succès, mais -aussi je ne demandais pas de réponse. Je comptais un peu sur le hasard -et sur--l'_inconnu._ Des mois se passèrent. A travers mes courses et -mes loisirs, j'avais entrepris de fixer dans une action poétique les -amours du peintre Colonna pour la belle Laura, que ses parents firent -religieuse, et qu'il aima jusqu'à la mort. Quelque chose dans ce sujet -se rapportait à mes préoccupations constantes. Le dernier vers du drame -écrit, je ne songeai plus qu'à revenir en France. - -Que dire maintenant qui ne soit l'histoire de tant d'autres? J'ai passé -par tous les cercles de ces lieux d'épreuves qu'on appelle théâtres. -«J'ai mangé du tambour et bu de la cymbale,» comme dit la phrase dénuée -de sens apparent des initiés d'Éleusis. Elle signifie sans doute qu'il -faut au besoin passer les bornes du non-sens et de l'absurdité: la -raison pour moi, c'était de conquérir et de fixer mon idéal. - -Aurélie avait accepté le rôle principal dans le drame que je rapportais -d'Allemagne. Je n'oublierai jamais le jour où elle me permit de lui -lire la pièce. Les scènes d'amour étaient préparées à son intention. Je -crois bien que je les dis avec âme, mais surtout avec enthousiasme. -Dans la conversation qui suivit, je me révélai comme _l'inconnu_ des -deux lettres. Elle me dit: - ---Vous êtes bien fou; mais revenez me voir... Je n'ai jamais pu trouver -quelqu'un qui sût m'aimer. - -O femme! tu cherches l'amour... Et moi, donc? - -Les jours suivants, j'écrivis les lettres les plus tendres, les plus -belles que sans doute elle eût jamais reçues. J'en recevais d'elle qui -étaient pleines de raison. Un instant, elle fut touchée, m'appela près -d'elle, et m'avoua qu'il lui était difficile de rompre un attachement -plus ancien. - ---Si c'est bien _pour moi_ que vous m'aimez, dit-elle, vous comprendrez -que je ne puis être qu'à un seul. - -Deux mois plus tard, je reçus une lettre pleine d'effusion. Je courus -chez elle.--Quelqu'un me donna dans l'intervalle un détail précieux. -Le beau jeune homme que j'avais rencontré une nuit au cercle venait de -prendre un engagement dans les spahis. - -L'été suivant, il y avait des courses à Chantilly. La troupe du théâtre -où jouait Aurélie donnait là une représentation. Une fois dans le pays, -la troupe était pour trois jours aux ordres du régisseur. Je m'étais -fait l'ami de ce brave homme, ancien Dorante des comédies de Marivaux, -longtemps jeune premier de drame, et dont le dernier succès avait été -le rôle d'amoureux dans la pièce imitée de Schiller, où mon binocle me -l'avait montré si ridé. De près, il paraissait plus jeune, et, resté -maigre, il produisait encore de l'effet dans les provinces. Il avait -du feu. J'accompagnais la troupe en qualité de _seigneur poëte;_ je -persuadai au régisseur d'aller donner des représentations à Senlis -et à Dammartin. Il penchait d'abord pour Compiègne; mais Aurélie fut -de mon avis. Le lendemain, pendant que l'on allait traiter avec les -propriétaires des salles et les autorités, je louai des chevaux, et -nous prîmes la route des étangs de Commelle pour aller déjeuner au -château de la reine Blanche. Aurélie, en amazone, avec ses cheveux -blonds flottants, traversait la forêt comme une reine d'autrefois, et -les paysans s'arrêtaient éblouis.--Madame de F... était la seule qu'ils -eussent vue si imposante et si gracieuse dans ses saluts. --Après le -déjeuner, nous descendîmes dans des villages rappelant ceux de la -Suisse, où l'eau de la Nonette fait mouvoir des scieries. Ces aspects -chers à mes souvenirs l'intéressaient sans l'arrêter. J'avais projeté -de conduire Aurélie au château, près d'Orry, sur la même place verte -où pour la première fois j'avais vu Adrienne.--Nulle émotion ne parut -en elle. Alors, je lui racontai tout; je lui dis la source de cet -amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle -m'écoutait sérieusement et me dit: - ---Vous ne m'aimez pas! Vous attendez que je vous dise: «La comédienne -est la même que la religieuse;» vous cherchez un drame, voilà tout, et -le dénoûment vous échappe. Allez, je ne vous crois plus! - -Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j'avais -ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces -tendresses ... ce n'était donc pas l'amour? Mais où donc est-il? - -Aurélie joua le soir à Senlis. Je crus m'apercevoir qu'elle avait un -faible pour le régisseur, le jeune premier ridé. Cet homme était d'un -caractère excellent et lui avait rendu des services. - -Aurélie m'a dit un jour: - ---Celui qui m'aime, le voilà! - - -XIV - -DERNIER FEUILLET - -Telles sont les chimères qui charment et égarent au matin de la vie. -J'ai essayé de les fixer sans beaucoup d'ordre, mais bien des cœurs me -comprendront. Les illusions tombent les unes après les autres, comme -les écorces d'un fruit, et le fruit, c'est l'expérience. Sa saveur est -amère; elle a pourtant quelque chose d'âcre qui fortifie,--qu'on me -pardonne ce style vieilli. Rousseau dit que le spectacle de la nature -console de tout. Je cherche parfois à retrouver mes bosquets de Clarens -perdus au nord de Paris, dans les brumes. Tout cela est bien changé! - -Ermenonville! pays où fleurissait encore l'idylle antique, --traduite -une seconde fois d'après Gessner! tu as perdu ta seule étoile, qui -chatoyait pour moi d'un double éclat. Tour à tour bleue et rose comme -l'astre trompeur d'Aldebaran, c'était Adrienne ou Sylvie,--c'étaient -les deux moitiés d'un seul amour. L'une était l'idéal sublime, l'autre -la douce réalité. Que me font maintenant tes ombrages et tes lacs, -et même ton désert? Othys, Montagny, Loisy, pauvres hameaux voisins, -Châalis,--que l'on restaure,--vous n'avez rien gardé de tout ce passé! -Quelquefois, j'ai besoin de revoir ces lieux de solitude et de rêverie. -J'y relève tristement en moi-même les traces fugitives d'une époque -où le naturel était affecté; je souris parfois en lisant sur le flanc -des granits certains vers de Roucher, qui m'avaient paru sublimes,--ou -des maximes de bienfaisance au-dessus d'une fontaine ou d'une grotte -consacrée à Pan. Les étangs, creusés à si grands frais, étalent en -vain leur eau morte que le cygne dédaigne. Il n'est plus, le temps où -les chasses de Condé passaient avec leurs amazones fières, où les cors -se répondaient de loin, multipliés par les échos!... Pour se rendre -à Ermenonville, on ne trouve plus aujourd'hui de route directe. -Quelquefois, j'y vais par Creil et Senlis; d'autres fois, par Dammartin. - -A Dammartin, l'on n'arrive jamais que le soir. Je vais coucher alors à -l'_Image saint Jean._ On me donne d'ordinaire une chambre assez propre -tendue en vieille tapisserie avec un trumeau au-dessus de la glace. -Cette chambre est un dernier retour vers le bric-à-brac, auquel j'ai -depuis longtemps renoncé. On y dort chaudement sous l'édredon, qui est -d'usage dans ce pays. Le matin, quand j'ouvre la fenêtre, encadrée de -vigne et de roses, je découvre avec ravissement un horizon vert de dix -lieues, où les peupliers s'alignent comme des armées. Quelques villages -s'abritent çà et là sous leurs clochers aigus, construits, comme on -dit là, en pointes d'ossements. On distingue d'abord Othys,--puis -Ève, puis Ver; on distinguerait Ermenonville à travers le bois, s'il -avait un clocher; mais, dans ce lieu philosophique, on a bien négligé -l'église. Après avoir rempli mes poumons de l'air si pur qu'on respire -sur ces plateaux, je descends gaiement et je vais faire un tour chez -le pâtissier. «Te voilà, grand frisé!--Te voilà, petit Parisien!» Nous -nous donnons les coups de poing amicaux de l'enfance, puis je gravis -un certain escalier où les joyeux cris de deux enfants accueillent ma -venue. Le sourire athénien de Sylvie illumine ses traits charmés. Je me -dis: - ---Là était le bonheur peut-être; cependant ... - -Je l'appelle quelquefois Lolotte, et elle me trouve un peu de -ressemblance avec Werther, moins les pistolets, qui ne sont plus de -mode. Pendant que le _grand frisé_ s'occupe du déjeuner, nous allons -promener les enfants dans les allées de tilleuls qui ceignent les -débris des vieilles tours de brique du château. Tandis que ces petits -s'exercent, au tir des compagnons de l'arc, à ficher dans la paille les -flèches paternelles, nous lisons quelques poésies ou quelques pages de -ces livres si courts qu'on ne fait plus guère. - -J'oubliais de dire que, le jour où la troupe dont faisait partie -Aurélie a donné une représentation à Dammartin, j'ai conduit Sylvie au -spectacle, et je lui ai demandé si elle ne trouvait pas que l'actrice -ressemblait à une personne qu'elle avait connue déjà. - ---A qui donc? - ---Vous souvenez-vous d'Adrienne? - -Elle partit d'un grand éclat de rire en disant: - ---Quelle idée! - -Puis, comme se le reprochant, elle reprit en soupirant: - ---Pauvre Adrienne! elle est morte au couvent de Saint-S ..., vers 1832. - -<tb> - - -CHANSONS ET LÉGENDES DU VALOIS - -VIEILLES BALLADES FRANÇAISES - - -Chaque fois que ma pensée se reporte aux souvenirs de cette province -du Valois, je me rappelle avec ravissement les chants et les récits -qui ont bercé mon enfance. La maison de mon oncle était toute pleine -de voix mélodieuses, et celles des servantes qui nous avaient suivis à -Paris chantaient tout le jour les ballades joyeuses de leur jeunesse, -dont malheureusement je ne puis citer les airs. J'en ai donné ailleurs -quelques fragments. Aujourd'hui, je ne puis arriver à les compléter, -car tout cela est profondément oublié; le secret en est demeuré dans -la tombe des aïeules. Avant d'écrire, chaque peuple a chanté; toute -peine s'inspire à ces sources naïves, et l'Espagne, l'Allemagne, -l'Angleterre, citent chacune avec orgueil leur romancero national. -Pourquoi la France n'a-t-elle pas le sien? On publie aujourd'hui les -chansons patoises de Bretagne et d'Aquitaine, mais aucun chant des -vieilles provinces où s'est toujours parlée la vraie langue française -ne nous sera conservé. Je crains encore que le travail qui se prépare -ne soit fait purement au point de vue historique et scientifique. -Nous aurons des ballades franques, normandes, des chants de guerre, -des lais et des virelais, des guerz bretons, des noëls bourguignons -et picards... Mais songera-t-on à recueillir ces chants de la vieille -_France,_ dont je cite ici des fragments épars et qui n'ont jamais été -complétés ni réunis? C'est qu'on n'a jamais voulu admettre dans les -livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la -syntaxe; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est -bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses, -des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie; mais -elle porte un cachet d'ignorance qui révolte l'homme du monde, bien -plus que ne fait le patois. Pourtant, ce langage a ses règles, ou du -moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets -tels que ceux de la célèbre romance: _Si j’étais hirondelle,_ soient -abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au -répertoire chantant des concierges et des cuisinières. Quoi de plus -gracieux et de plus poétique pourtant! - -Si j'étais hirondelle!--Que je puisse voler,--Sur votre sein, la -belle,--J'irais me reposer! - -Il faut continuer, il est vrai, par: J'_ai z'un coquin de frère ...,_ -ou risquer un hiatus terrible; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle -repoussé ce _z_ si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le -charme du langage de l'ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du -Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons? - -Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à -notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et -naïves productions de poëtes modestes; mais la rime, cette sévère rime -française, comment s'arrangerait-elle du couplet suivant: - -La fleur de l'olivier--Que vous avez aimé,--Charmante beauté!--Et vos -beaux yeux charmants,--Que mon cœur aime tant,--Les faudra-t-il quitter? - -Observez que la musique se prête admirablement à ces hardiesses -ingénues, et trouve dans les assonances, ménagées suffisamment -d'ailleurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. Voilà -deux charmantes chansons, qui ont comme un parfum de la Bible, dont la -plupart des couplets sont perdus, parce que personne n'a jamais osé les -écrire ou les imprimer. Nous en dirons autant de celle où se trouve la -strophe suivante: - -Enfin vous voilà donc,--Ma belle mariée,--Enfin vous voilà donc--A -votre époux liée,--Avec un long fil d'or --Qui ne rompt qu'à la mort! - -Quoi de plus pur, d'ailleurs, comme langue et comme pensée? Mais -l'auteur de cet épithalame ne savait pas écrire, et l'imprimerie nous -conserve les gravelures de Collé, de Piis et de Panard! Les étrangers -reprochent à notre peuple de n'avoir aucun sentiment de la poésie et -de la couleur; mais où trouver une composition et une imagination plus -orientales que dans cette chanson de nos mariniers: - - Ce sont les filles de la Rochelle--Qui ont armé un bâtiment--Pour - aller faire la course--Dedans les mers du Levant. - - La coque en est en bois rouge,--Travaillé fort proprement -La mâture - est en ivoire,--Les poulies en diamant. - - La grand'voile est en dentelle,--La misaine en satin blanc;--Les - cordages du navire--Sont de fils d'or et d'argent. - - L'équipage du navire,--C'est tout filles de quinze ans; --Les gabiers - de la grande hune--N'ont pas plus de dix-huit ans! etc. - -Les richesses poétiques n'ont jamais manqué au marin, ni au soldat -français, qui ne rêvent dans leurs chants que filles du roi, sultanes, -et même présidentes, comme dans la ballade trop connue: - - C'est dans la ville de Bordeaux--Qu'il est arrivé trois vaisseaux, etc. - -Mais le tambour des gardes françaises, où s'arrêtera-t-il, celui-là? - - Un joli tambour s'en allait à la guerre, etc. - -La fille du roi est à sa fenêtre, le tambour la demande en mariage: -«Joli tambour, dit le roi, tu n'es pas assez riche! --Moi? dit le -tambour sans se déconcerter. - - J'ai trois vaisseaux sur la mer gentille,--L'un chargé d'or, l'autre - de perles fines,--Et le troisième pour promener ma mie! - ---Touche là, tambour, lui dit le roi, tu n'auras pas ma fille!--Tant -pis! dit le tambour, j'en trouverai de plus gentilles!...» -Étonnez-vous, après ce tambour-là, de nos soldats devenus rois! Voyons -maintenant ce que va faire un capitaine: - - A Tours en Touraine,--Cherchant ses amours;--Il les a cherchées,--Il - les a trouvées--En haut d'une tour. - -Le père n'est pas un roi, c'est un simple chapelain qui répond à la -demande en mariage: - - Mon beau capitaine,--Ne te mets en peine,--Tu ne l'auras pas. - -La réplique du capitaine est superbe: - - Je l'aurai par terre,--Je l'aurai par mer--Ou par trahison. - -Il fait si bien, en effet, qu'il enlève la jeune fille sur son cheval; -et l'on va voir comme elle est bien traitée une fois en sa possession: - - A la première ville,--Son amant habille--Tout en satin blanc!--A la - seconde ville,--Son amant l'habille --Tout d'or et d'argent. - - A la troisième ville,--Sou amant l'habille--Tout en diamants!--Elle - était si belle,--Qu'elle passait pour reine--Dans le régiment! - -Après tant de richesses dévolues à la verve un peu gasconne du -militaire et du marin, envierons-nous le sort du simple berger? Le -voilà qui chante et qui rêve: - - Au jardin de mon père,--Vole, mon cœur, vole!--Il y a z'un pommier - doux,--Tout doux! - - Trois belles princesses,--Vole, mon cœur, vole!--Trois belles - princesses--Sont couchées dessous, etc. - -Est-ce donc la vraie poésie, est-ce la soif mélancolique de l'idéal qui -manque à ce peuple pour comprendre et produire des chants dignes d'être -comparés à ceux de l'Allemagne et de l'Angleterre? Non, certes; mais il -est arrivé qu'en France la littérature n'est jamais descendue au niveau -de la grande foule; les poëtes académiques du xviie et du xviiie siècle -n'auraient pas plus compris de telles inspirations, que les paysans -n'eussent admiré leurs odes, leur épîtres et leurs poésies fugitives, -si incolores, si gourmées. Pourtant, comparons encore la chanson que je -vais citer à tous ces bouquets à Chloris qui faisaient, vers ce temps, -l'admiration des belles compagnies: - - Quand Jean Renaud de la guerre revint,--Il en revint triste et - chagrin.--«Bonjour, ma mère!--Bonjour, mon fils!--Ta femme est - accouchée d'un petit.» - - «Allez, ma mère, allez devant,--Faites-moi dresser un beau lit - blanc;--Mais faites-le dresser si bas,--Que ma femme ne l'entende pas!» - - Et, quand ce fut vers le minuit,--Jean Renaud a rendu l'esprit. - -Ici, la scène de la ballade change et se transporte dans la chambre de -l'accouchée: - - «Ah! dites, ma mère, ma mie,--Ce que j'entends pleurer ici?--Ma fille, - ce sont les enfants--Qui se plaignent du mal de dents.» - - «Ah! dites, ma mère, ma mie,--Ce que j'entends clouer ici?--Ma fille, - c'est le charpentier,--Qui raccommode le plancher!» - - «Ah! dites, ma mère, ma mie,--Ce que j'entends chanter ici?--Ma fille, - c'est la procession--Qui fait le tour de la maison!» - - «Mais dites, ma mère, ma mie,--Pourquoi donc pleurez-vous - ainsi?--Hélas! je ne puis le cacher:--C'est Jean Renaud qui est - décédé.» - - «Ma mère! dites au fossoyeux--Qu'il fasse la fosse pour deux,--Et que - l'espace y soit si grand,--Qu'on y renferme aussi l'enfant!» - -Ceci ne le cède en rien aux plus touchantes ballades allemandes; il -n'y manque qu'une certaine exécution de détail qui manquait aussi à la -légende primitive de Lénore et à celle du roi des Aulnes, avant Gœthe -et Burger. Mais quel parti encore un poëte eût tiré de la complainte de -Saint-Nicolas, que nous allons citer en partie. - - Il était trois petits enfants--Qui s'en allaient glaner aux champs. - - S'en vont au soir chez un boucher.--«Boucher, voudrais-tu nous - loger?--Entrez, entrez, petits enfants,--Il y a de la place - assurément.» - - Ils n'étaient pas sitôt entrés,--Que le boucher les a tués,--Les a - coupés en petits morceaux,--Mis au saloir comme pourceaux. - - Saint Nicolas au bout d'sept ans,--Saint Nicolas vint dans ce - champ.--Il s'en alla chez le boucher:--«Boucher, voudrais-tu me loger?» - - «Entrez, entrez, saint Nicolas,--Il y a d'la place, il n'en manque - pas.»--Il n'était pas sitôt entré,--Qu'il a demandé à souper. - - «Voulez-vous un morceau d'jambon?--Je n'en veux pas, il n'est pas - bon.--Voulez-vous un morceau de veau? --Je n'en veux pas, il n'est pas - beau!» - - «Du p'tit salé je veux avoir,--Qu'il y a sept ans qu'est dans - l'saloir!»--Quand le boucher entendit cela,--Hors de sa porte il - s'enfuya. - - «Boucher, boucher, ne t'enfuis pas,--Repens-toi, Dieu te - pardonn'ra.»--Saint Nicolas posa trois doigts--Dessus le bord de ce - saloir. - - Le premier dit: «J'ai bien dormi!»--Le second dit: - - «Et moi aussi!»--Et le troisième répondit:--«Je croyais être en - paradis!» - -N'est-ce pas là une ballade d'Uhland, moins les beaux vers? Mais -il ne faut pas croire que l'exécution manque toujours à ces naïves -inspirations populaires. - -A part les rimes incorrectes, la chanson que nous avons citée dans _les -Faux-Saulniers: Le roi Loys est sur son pont,_ composée sur un des -plus beaux airs qui existent, est déjà de la vraie poésie romantique -et chevaleresque; c'est comme un chant d'église croisé par un chant -de guerre; on n'a pas conservé la seconde partie de la ballade, dont -pourtant nous connaissons vaguement le sujet. Le beau Lautrec, l'amant -de cette noble fille, revient de la Palestine au moment où on la -portait en terre. Il rencontre l'escorte sur le chemin de Saint-Denis. -Sa colère met en fuite prêtres et archers, et le cercueil reste en son -pouvoir. «Donnez-moi, dit-il à sa suite, donnez-moi mon couteau d'or -fin, que je découse ce drap de lin!» Aussitôt délivrée de son linceul, -la belle revient à la vie. Son amant l'enlève et l'emmène dans son -château au fond des forêts. Vous croyez _qu'ils vécurent heureux_ et -que tout se termina là; mais, une fois plongé dans les douceurs de la -vie conjugale, le beau Lautrec n'est plus qu'un mari vulgaire, il passe -tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu'un jour sa fière -épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l'eau -noire, en lui criant: - - Va-t'en, vilain pêche-poissons!--Quand ils seront bons,--Nous en - mangerons. - -Propos mystérieux, digne d'Arcabonne ou de Mélusine.--En expirant, le -pauvre châtelain a la force de détacher ses clefs de sa ceinture et -de les jeter à la fille du roi, en lui disant qu'elle est désormais -maîtresse et souveraine, et qu'il se trouve heureux de mourir par sa -volonté!... Il y a dans cette conclusion bizarre quelque chose qui -frappe involontairement l'esprit, et qui laisse douter si le poëte -a voulu finir par un trait de satire, ou si cette belle morte que -Lautrec a tirée du linceul n'était pas une sorte de femme vampire, -comme les légendes nous en présentent souvent. - -Du reste, les variantes et les interpolations sont fréquentes dans -ces chansons; chaque province possédait une version différente. On -a recueilli comme une légende du Bourbonnais, _la Jeune Fille de la -Garde,_ qui commence ainsi: - -Au château de la Garde,--Il y a trois belles filles; --Il y en a une -plus belle que le jour.--Hâte-toi, capitaine,--Le duc va l'épouser. - -C'est celle que nous avons également citée dans _les Faux-Saulniers,_ -qui commence ainsi dans le Beauvoisis, où nous l'avons entendu chanter, -dépouillée de toute couleur chevaleresque et locale: - - Dessous le rosier blanc--La belle se promène. - -Voilà le début, simple et charmant; où cela se passe-t-il? Peu importe! -Ce serait si l'on voulait la fille d'un sultan rêvant sous les bosquets -de Schiraz, Trois cavaliers passent au clair de la lune: «Montez, dit -le plus jeune, sur mon beau cheval gris.» N'est-ce pas là la course -de Lénore, et n'y a-t-il pas une attraction fatale dans ces cavaliers -inconnus! - -Ils arrivent à la ville, s'arrêtent à une hôtellerie éclairée et -bruyante. La pauvre fille tremble de tout son corps: - - Aussitôt arrivée,--L'hôtesse la regarde.--«Êtes-vous ici par force--Ou - pour votre plaisir?--Au jardin de mon père--Trois cavaliers m'ont - pris.» - -Sur ce propos, le souper se prépare: «Soupez, la belle, et soyez -heureuse; - - Avec trois capitaines,--Vous passerez la nuit.» Mais le souper - fini,--La belle tomba morte.--Elle tomba morte--Pour ne plus revenir! - -«Hélas! ma mie est morte! s'écrie le plus jeune cavalier; qu'en -allons-nous faire?...» Et ils conviennent de la reporter au château de -son père, sous le rosier blanc. - -Et, au bout de trois jours,--La belle ressuscite. - - --«Ouvrez, ouvrez, mon père,--Ouvrez sans plus tarder! --Trois jours - j'ai fait la morte,--Pour mon honneur garder.» - -La vertu des filles du peuple attaquée par des seigneurs félons a -fourni encore de nombreux sujets de romances. Il y a, par exemple, la -fille d'un pâtissier, que son père envoie porter des gâteaux chez un -galant châtelain. Celui-ci la retient jusqu'à la nuit close, et ne veut -plus la laisser partir. Pressée de son déshonneur, elle feint de céder, -et demande au comte son poignard pour couper une agrafe de son corset. -Elle se perce le cœur, et les pâtissiers instituent une fête pour cette -martyre boutiquière. - -Il y a des chansons de _causes célèbres_ qui offrent un intérêt moins -romanesque, mais souvent plein de terreur et d'énergie. Imaginez un -homme qui revient de la chasse et qui répond à un autre qui l'interroge: - - «J'ai tant tué de petits lapins blancs,--Que mes souliers sont pleins - de sang.--T'en as menti, faux traître! --Je te ferai connaître.--Je - vois, je vois à tes pâles couleurs--Que tu viens de tuer ma sœur!» - -Quelle poésie sombre en ces lignes qui sont à peine des vers! Dans une -autre, un déserteur rencontre la maréchaussée, cette terrible Némésis -au chapeau bordé d'argent. - - On lui a demandé:--«Où est votre congé?--Le congé que j'ai pris, il - est sous mes souliers.» - -Il y a toujours une amante éplorée mêlée à ces tristes récits. - - La belle s'en va trouver son capitaine,--Son colonel et aussi son - sergent ... - -Le refrain est une mauvaise phrase latine, sur un ton de plain-chant, -qui prédit suffisamment le sort du malheureux soldat. - -Quoi de plus charmant que la chanson de Biron, si regretté dans ces -contrées: - - Quand Biron voulut danser,--Quand Biron voulut danser,--Ses souliers - fit apporter,--Ses souliers fit apporter;--Sa chemise--De Venise,--Son - pourpoint--Fait au point, --Son chapeau tout rond.--Vous danserez, - Biron! - -Nous avons cité deux vers de la suivante: - - La belle était assise--Près du ruisseau coulant,--Et dans l'eau qui - frétille,--Baignait ses beaux pieds blancs. - ---Allons, ma mie, légèrement!--Légèrement! - -C'est une jeune fille des champs qu'un seigneur surprend au bain -comme Percival surprit Griselidis. Un enfant sera le résultat de leur -rencontre. Le seigneur dit: - - «En ferons-nous un prêtre,--Ou bien un président? - - --Non, répond la belle, ce ne sera qu'un paysan: - - --On lui mettra la botte--Et trois oignons dedans ... - --Il s'en ira criant:--«Qui veut mes oignons blancs? - --Allons, ma mie, légèrement, etc. - -Nous nous arrêtons dans ces citations si incomplètes, si difficiles -à faire comprendre sans la musique et sans la poésie des lieux et -des hasards, qui font que tel ou tel de ces chants populaires se -grave ineffaçablement dans l'esprit. Ici, ce sont des compagnons qui -passent avec leurs longs bâtons ornés de rubans; là, des mariniers qui -descendent un fleuve; des buveurs d'autrefois (ceux d'aujourd'hui ne -chantent plus guère), des lavandières, des faneuses, qui jettent au -vent quelques lambeaux des chants de leurs aïeules. Malheureusement, -on les entend répéter plus souvent aujourd'hui les romances à la mode, -platement spirituelles, ou même franchement incolores, variées sur -trois à quatre thèmes éternels. Il serait à désirer que de bons poëtes -modernes missent à profit l'inspiration naïve de nos pères, et nous -rendissent, comme l'ont fait les poëtes d'autres pays, une foule de -petits chefs-d'œuvre qui se perdent de jour en jour avec la mémoire et -la vie des bonnes gens du temps passé. - - - - -JEMMY - -I - -COMMENT JACQUES TOFFEL ET JEMMY O'DOUGHERTY TIRÈRENT A LA FOIS DEUX -ÉPIS ROUGES DE MAÏS - - -A moins de cent milles de distance du confluent de l'Alléghany et -du Monogehala, est situé un vallon délicieux, ou ce qu'on appelle -dans la langue du pays un _bottom,_ véritable paradis borné de tous -côtés par des montagnes et par le cours de l'Ohio, que les Français -ont surnommé _Belle Rivière._ Le versant et la cime des hauteurs qui -s'étagent doucement vers l'horizon sont revêtus d'une riche végétation -de sycomores centenaires, d'aunes et d'acacias, tous unis par le tissu -de la vigne sauvage, et sous lesquels on respire une douce fraîcheur. -Sur le premier plan, les deux rivières réunies dans l'Ohio roulent -paisiblement leurs eaux jumelles, offrant çà et là une barque qui -glisse sur les eaux tranquilles, ou parfois quelque bateau à vapeur, -volant comme une flèche, qui fait surgir des bandes effarouchées de -canards et d'oies sauvages établis sous l'ombre des sycomores et des -saules pleureurs. Un seul sentier conduit à la partie supérieure du -canton, à ce qu'on appelle le haut pays, où, depuis soixante ans, des -Anglais, des Irlandais, des Allemands, et autres races européennes, -se sont établis, alliés et fondus ensemble complètement. Ce n'est pas -à dire pourtant que cette grande famille républicaine ne manifeste -plus par aucun signe sa diversité d'origine. Le descendant allemand, -par exemple, tient encore fortement à sa _sauerkraut_;[1] il préfère -encore son _blockhaus,_ simple et rustique comme lui, à l'élégante -_franchouse_ de ses voisins; la couleur favorite de son habit à larges -pans est toujours bleue; ses bas sont de cette couleur; ses gros -souliers ronds portent le dimanche d'épaisses boucles d'argent, et, -comme ses aïeux encore, il affectionne les _inexpressibles_ en peau -nouées au-dessous du genou avec des courroies. - -La mode tyrannique, ou, comme on l'appelle là-bas, la _fashion,_ n'a -encore trouvé que peu d'occasions d'étendre son empire, et un chapeau -très-simple en paille et en soie, une robe encore plus simple d'une -étoffe fabriquée dans le pays, forment toute la parure dont les -familles permettent aux jeunes demoiselles d'augmenter le pouvoir de -leurs charmes. - -Malgré cette résistance obstinée des têtes allemandes, les différents -partis vivent dans la plus parfaite union; peut-être même ces nuances -contribuent-elles à l'agrément de leurs réunions et fêtes assez -fréquentes, connues en général sous le nom de _froehlichs._ On appelle -ainsi, en effet, les assemblées qui ont lieu chez l'un ou chez l'autre -pour écosser en commun les épis de maïs. Il faut voir les couples -joyeux accourant par une belle soirée d'automne des quatre points -cardinaux, franchissant les haies, se frayant une route à travers -les broussailles, sortant enfin des bois avec des joues rouges comme -l'écarlate, et se secouant les mains en arrivant à faire craquer leurs -os. Puis ils s'asseyent en demi-cercle devant la maison du rendez-vous, -ayant en face une montagne de tiges de maïs, et derrière eux le vieux -Bambo, destiné à couronner la fête par son talent musical, mais qui, -couché en attendant sur le banc du poêle, s'abandonne provisoirement à -un sommeil tant soit peu bruyant. - -Il y a environ quarante ans qu'il y eut une de ces réunions dans -la colonie, chez Jacques Blocksberger. Parmi les jeunes gens qui y -accoururent de plus de cinq milles à la ronde, il s'en trouva surtout -deux qu'on salua avec un empressement particulier. C'était d'abord une -fraîche miss irlandaise, portant le nom sonore de Jemmy O'Dougherty, -ronde et fraîche jeune fille, ayant une gracieuse figure de lutin, -des joues bien roses, un cou de cygne, des yeux d'un bleu grisâtre, -dont certains regards faisaient mal, enfin un petit nez tant soit peu -aquilin, qui faisait supposer à celle à qui il appartenait une certaine -dose de sagacité et aussi d'assurance et d'inflexibilité irlandaises, -dont son futur époux devait attendre quelque signification en bien ou -en mal. Mais, si elle ne semblait pas aussi patiente que Job, elle -était du moins aussi pauvre, ce qui ne l'empêchait pas de savoir -arranger les choses de manière à paraître partout avec avantage, et -dans une toilette irréprochable pour le pays. - -Le second personnage dont nous avons à parler était mister -Christophorus, ou, comme on l'appelait ordinairement, le riche Toffel -(abréviation allemande de Christophe), garçon de six pieds six pouces -américains, en apparence un peu lâche, mais nerveux et solidement -constitué. Indépendamment de ces avantages, et ils n'étaient pas à -dédaigner, Christophorus possédait encore une métairie de trois cents -acres, tout le vallon de l'Ohio dont nous avons fait une description, -une grange bâtie en pierre, une maison ornée de jalousies peintes en -vert, et pourvue d'un toit en bardeaux également peints en rouge, et, à -ce qu'on disait encore, deux bas de laine bleue que lui avait laissés -son père, et qui étaient entièrement remplis de bons dollars espagnols. -Aussi, lorsque Toffel passait devant quelque ferme sur son cheval gris, -en sifflant un air allemand, le cœur de plus d'une blondine se mettait -à battre plus vite. - -Il arriva donc que Jemmy se trouva placée à côté de Toffel. Comment -cela se fit, c'est ce que la chronique ne dit pas bien clairement; mais -ce qui paraît certain, c'est que la volonté de ce dernier ne fut pour -rien dans ce hasard. Toffel, comme nous l'avons dit, était un grand -garçon à larges épaules, et, comme les bancs du local n'étaient rien -moins que commodes, il s'assit sur le tronc d'un hickory; Jemmy choisit -sa place tout à côté de lui, comme pour se séparer d'un certain groupe -de jeunes gens plus bruyants et plus entreprenants que notre héros. -En effet, celui-ci siégeait sans mauvaise pensée, paisible comme un -citoyen sensé des États-Unis, écossant des épis de maïs, et pensant à -son énorme cheval, à son bétail et à ses bas bleus, ainsi qu'à mille -autres choses, excepté à sa gentille voisine. Nous ne voulons pas dire -que sa voisine pensât à lui; seulement, avec toute la complaisance -d'une âme chrétienne, elle entassait d'une main leste un grand nombre -de tiges devant son voisin, qui, long et maladroit qu'il était, -n'avait plus qu'à étendre le bras pour les écosser commodément. Mais -Toffel ne faisait nulle attention à cette main amicale, et continuait -d'écosser jusqu'à ce que, le tas diminuant, il lui fallait se courber -et s'étendre à sa grande gêne; mais alors ce fut encore elle qui se -courba gracieusement, et rassembla quelques douzaines d'épis dans son -tablier pour les poser en petit tas devant lui, le tout avec une grâce -si enchanteresse, qu'il était presque impossible de lui résister. Mais -soyez assuré que toute cette attention eût encore échappé aux regards -de notre tète carrée d'Allemand, si, précisément dans l'instant où -elle tournait d'une manière si attrayante devant lui, son œil n'eût -rencontré par hasard celui de Toffel, et cet œil, dirent quelques -mauvaises langues, avait alors une expression si irrésistible, que -Toffel, pour la première fois, ouvrit grandement les siens. - -Sur quoi, il se remit à écosser son maïs, et à prendre de temps en -temps une gorgée de whiskey, sans un mot de remercîment à sa gentille -et complaisante voisine. Faut-il s'étonner si elle se lassa d'aider à -la paresse d'une bûche si insensible? Donc, quand le troisième tas fut -écossé, Jemmy ne s'occupa pas davantage de Toffel. Quoi qu'il en soit, -celui-ci commençait à se trouver assez bien, et à prendre plus souvent -sa gorgée de whiskey, quand le sort jaloux le menaça de le priver de -cette consolation. - -Plusieurs heures s'étaient déjà envolées depuis que la société s'était -livrée au travail, quand le hasard voulut que les deux voisins -tirassent à la fois chacun deux épis de grain rouge. Mais il faut -savoir que, suivant un usage respectable établi aux États-Unis, deux -épis rouges qui sont tirés et écossés en même temps par deux individus -qualifiés, comme Jemmy O'Dougherty et Jacques Toffel, confèrent au plus -fort des deux le droit de donner et même au besoin de prendre un baiser -à l'autre. - -Toffel était donc en possession d'un titre aussi valable qu'aucun autre -au monde; mais peu s'en fallut qu'il ne le perdît, en négligeant d'en -user. En effet, déjà il avait laissé tomber sa tige, quand Jemmy, brave -fille! s'avisa d'avoir des yeux pour lui. - ---Deux épis rouges! s'écria-t-elle dans une naïve ignorance de ce -qu'elle faisait. - ---Deux épis rouges! s'écrièrent aussitôt cinquante gosiers. Et toute -la société se mit debout comme si la foudre était tombée au milieu -d'elle. Ici, il fut impossible à notre Toffel de ne pas comprendre -la cause de cette émotion générale. Aussi parut-il enfin jaloux du -droit que le hasard lui avait conféré; mais il fallait encore vaincre -la résistance de tout le corps féminin, qui forma autour de Jemmy un -carré qui aurait défié tout un bataillon de freluquets de la ville. -Cependant, Toffel n'était pas homme à se laisser arrêter par de vaines -démonstrations; il s'avança vers les conjurées, saisit commodément -chacune de ses adversaires après l'autre, en jeta une demi-douzaine -sur un tas d'épis à sa droite, une demi douzaine sur un autre tas à -sa gauche, et se fraya ainsi la route jusqu'à Jemmy, qui, il faut le -dire, lui résista bravement; mais la citadelle la plus forte finit par -se rendre, et ainsi céda enfin notre Irlandaise, qui laissa Toffel -imprimer paisiblement ses lèvres larges d'un pouce sur les siennes, -bien qu'elle eût pu, à ce que prétendirent quelques compagnes jalouses, -éviter en partie ce terrible contact. - -Ici s'arrêtent nos renseignements sur cette agréable soirée, et nous -pouvons croire seulement que la tranquillité d'esprit de Toffel y reçut -une forte secousse, et qu'après le _froehlich,_ qui comprenait aussi la -danse, il fut longtemps à s'endormir, et fit un rêve pour la première -fois de sa vie. - -Il arriva que, peu de temps après, par un beau soir de décembre, Toffel -sella son étalon gris pommelé, et monta au petit trot les sinuosités -qui conduisent encore aujourd'hui de Toffelsville au pays haut, à -travers les montagnes de l'Ohio. - -C'était une chose réjouissante que de voir les belles fermes au milieu -desquelles il eut à passer dans sa course. Plus d'une fille fraîche et -gentille, et, ce qui veut dire plus, mainte jeune fille ayant une bonne -dot, vivait dans ces habitations d'un extérieur grossier; plus d'une -jolie bouche cria à Toffel: - ---Eh! Toffel! encore en route si tard? Ne voulez-vous pas entrer? - -Mais Toffel n'avait ni yeux ni oreilles, et continuait son chemin; et -les fermes prirent un aspect toujours plus chétif, jusqu'à ce qu'enfin -il arrivât à une pièce de terre, couverte de châtaigniers, où sa -patience semblait sur le point de l'abandonner. C'est qu'il ne pouvait -jamais voir sans humeur cette espèce d'arbres, qu'il regardait avec -raison comme le signe le plus certain de l'infécondité du sol.--Et -pourtant, Toffel, tu continues encore à trotter; es-tu donc tellement -indifférent à ton repos que tu te laisses ensorceler par les yeux de -ce gentil lutin aux cheveux dorés, que le malin esprit lui même ne -parviendrait pas à maîtriser, qui, semblable au chat, sait à la fois -égratigner et caresser, rire et pleurer, le tout dans un seul et même -instant? Réfléchis, cher Toffel, suspends ton pèlerinage! L'eau et le -feu, le whiskey et le thé, des gâteaux de mais, tout cela irait-il -ensemble?... Mais le voici à l'extrémité du plant de châtaigniers, -et même devant un ... comment le nommerons-nous? devant une espèce -d'édifice qui semble dater des guerres des Indiens. Toffel secoua la -tète d'un air pensif; c'est la maison du vieux Davy O'Dougherty, et -c'est une maison d'un misérable aspect. Et sa grange? il n'en a pas; -ses haies? on a honte de les regarder. Oui, sa ferme offre un triste -tableau de l'industrie irlandaise; point de cheval, point de charrue; -toute la fortune agricole de Davy se réduit à quelques étroites pièces -de terre, semées de maïs et de pommes de terre. - -Toffel fit une longue pause, indécis, pensif; mais justement le vieux -Davy était assis près de la porte, avec sa vénérable moitié aux cheveux -roux, et une demi-douzaine de petits monstres de la même couleur. Jemmy -seule ... il serait peu galant de ne pas la dire franchement blonde, -était la grâce et l'ornement de la triste cabane. Elle préparait le -thé, et mettait sur la table des gâteaux de maïs. Toffel alla s'asseoir -devant la cheminée sans avoir à peine desserré les lèvres, et n'eût -point bougé de cette place, si, en sa qualité d'Allemand, l'odeur de -la fumée du charbon de terre ne l'eût désagréablement affecté; il se -leva brusquement pour chercher une atmosphère plus pure, pendant que -Jemmy, le voyant à moitié aveuglé, s'enfuyait dans la cuisine avec un -rire moqueur. Toffel hésita un instant entre les deux portes, mais -involontairement il se trouva transporté devant le feu de la cuisine, -qui, étant de bois, lui plut bien mieux que l'autre, et auquel Jemmy -daigna bientôt prendre place à ses côtés. - -Un quart d'heure s'était écoulé, et pas une pensée immodeste ou -quelconque n'avait traversé le cerveau de notre cavalier. La seule -licence qu'il se permit de prendre consistait de transporter son -chapeau d'un genou sur l'autre. - -Enfin, cependant, il prit courage, et, regardant fixement sa voisine, -il lui demanda en anglais si elle ne voulait pas le prendre pour mari. - -Que voulez-vous que je fasse d'un Allemand? - -Telle fut la réponse un peu dure de la malicieuse Irlandaise, qui, en -rabaissant la marchandise qu'elle convoitait, n'avait d'autre but que -de se l'assurer à meilleur marché. - -Mais songez bien à ce qu'était une telle réponse adressée par une -petite créature comme Jemmy à un homme comme Toffel, garçon de six -pieds, possesseur de trois cents acres de terre et de deux bas bleus -garnis. - -Toffel n'était rien moins que fier, cependant il se leva fort -déconcerté, tira son chapeau, et s'apprêtait à sortir en soupirant de -la cuisine, lorsque la rusée jeune fille, se glissant entre lui et la -porte, lui dit en lui prenant la main: - ---Et, si je vous prends, me promettez-vous d'être bon enfant? - -Le dialogue dès lors prit des formes plus précises, et Toffel ne tarda -pas à aller rejoindre son gris pommelé, après avoir rudement serré la -main de sa future. - -Quelques jours après, le ministre protestant Gaspard Ledermaul, -ancien tailleur, bénissait le mariage de Jacques Toffel et de Jemmy -O'Dougherty; ce qui semblerait, devoir mettre fin à notre histoire, si -nous en voulions abandonner légèrement les héros, et si l'on ne savait, -d'ailleurs, que les mariages n'offrent pas moins de péripéties que les -amours les plus traversées. - - -[1] Choucroute. _Blockhaus,_ maison construite en troncs d'arbres -équarris. _Franchouse,_ maison de charpente revêtue de pierres et de -plâtre. - - -II - -COMMENT JEMMY O'DOUGHERTY EUT TOUT D'ALLER A UN MEETING SUR UN TROP -GRAND CHEVAL - -Jacques Toffel n'avait pas encore accompli sa vingt et unième année, -quand il entra dans la lune de miel, et ici nous devons dire à sa -louange qu'il sut jouir du bonheur avec sa modération accoutumée. -Nous n'avons pas laissé voir qu'il fût dissipé; et, assurément, nulle -tentation ne lui vint d'introduire sa femme dans la haute société -du Saragota, et de vider ainsi les deux bas bleus. Quant à mistress -Toffel, ce n'était pas, certes, une méchante fille; il y avait en elle -toujours cette sorte de diablerie irlandaise qui ne lui permettait -pas d'être en repos, tant que son mari n'avait pas fait sa volonté. -Pour tout dire, en un mot, c'était elle qui portait les culottes ou -les _inexpressibles,_ selon la chaste locution anglaise. D'ailleurs, -notre couple vivait heureux; un jeune Toffel ne tarda pas à faire -son apparition dans le monde, et surtout alors l'heureux fermier ne -regretta pas d'avoir tiré son épi rouge. - -Or, il advint qu'un missionnaire se présenta vers ce temps dans la -colonie, avec la prétention d'enseigner à nos bonnes gens un chemin -plus court que par le passé pour gagner la porte du Ciel. Afin de -donner à son projet l'impulsion nécessaire, il avait annoncé un -meeting, après s'être assuré préalablement de l'assentiment des dames. -Mistress Toffel, dont le respectable pasteur avait recherché surtout -le patronage, avait décidé, pour répondre à cet égard flatteur, que -son jeune fils serait baptisé en cette occasion, et que le père le -transporterait dans ses bras au meeting. - -Jusqu'ici, tout était bien, et Toffel n'y trouvait guère à redire; -toutefois, en sellant ses deux chevaux, il éprouva une sorte de -malaise, et comme un pressentiment fâcheux lorsqu'il s'occupa de son -grand cheval gris. Mistress Toffel avait connu pour cet animal une -telle prédilection, qu'elle avait déclaré n'en pas vouloir monter -d'autre. A la vérité, comparés au grand cheval entier de Toffel, les -autres n'étaient que des chats; mais Jemmy n'était pas une géante, -et les petits chevaux lui eussent toujours mieux convenu qu'à son -mari. Celui-ci était, depuis peu, devenu ambitieux, et aspirait aux -emplois publics; et il fallait qu'il arrivât disgracieusement sur une -de ces rosses, en s'exposant aux railleries et aux suppositions de -la foule! En tirant les chevaux de l'écurie, il vit précisément sa -femme sur le seuil de la maison; mais sur son front était écrite cette -inflexible résolution à laquelle le pauvre homme n'avait guère l'usage -de résister. Il la laissa donc monter sur un tronc d'arbre, d'où elle -s'élança sur le gris pommelé, dont elle saisit la bride avec grâce et -autorité. - -La voilà sur cet animal immense, semblable à un malicieux baboin qui -s'apprête à mettre à l'épreuve la mansuétude d'un patient dromadaire. -Toffel la regardait la bouche ouverte et les yeux fixes. - ---Ma chère! dit-il après un long combat intérieur, je vous en prie, -prenez le petit cheval, et me laissez le plus grand. - ---Toffel, s'écria sa moitié, sûrement vous n'êtes pas assez fou pour -songer à cela précisément en ce moment. - ---Si, je suis assez fou pour cela; et, si je prends ce veau irlandais, -je serai à la fois à pied et à cheval. - -Ses paroles, ses regards étonnèrent la dame; ils indiquaient une sorte -de révolte contre son pouvoir, et elle sentit que tout son règne -dépendait de la résolution qu'elle prendrait en ce moment décisif, -et c'est dans cette idée qu'elle donna un grand coup de fouet à son -cheval, qui, en deux élans, l'emporta hors de la cour. - -Toffel n'eut donc rien de mieux à faire que de monter sur la rosse, en -soupirant et en murmurant quelques phrases de sa langue incomprise, -comme _sapperment! verflucht!_ et autres aménités germaniques dont il -pouvait, au besoin, dissimuler le sens. Tout à coup il fut interrompu -dans son monologue par un cri parti du haut de la montagne. Toffel jeta -les yeux autour de lui, puis il regarda la hauteur, mais il n'aperçut -rien; rien ne se faisait plus entendre, et pourtant la voix qui avait -percé ses oreilles était la voix aiguë et sonore de sa femme, il en -était certain. Elle l'avait devancé au galop de quelques centaines de -pas, et bientôt les sinuosités de la route, à travers les montagnes, -l'avaient dérobée à ses regards. - ---Le cheval gris l'a certainement jetée à bas, se dit le loyal garçon. - -Et à peine cette idée s'était-elle présentée à son esprit, qu'il vit, -en effet, son coursier favori descendre à grands bonds la montagne. -Toffel fut saisi de frayeur; il se jeta, des deux jambes à la fois, -à bas de sa rosse, et courut au-devant du cheval fougueux, qui, -reconnaissant son maître, s'arrêta tranquillement jusqu'à ce qu'il -l'eût débarrassé de la selle de Jemmy, et qu'il eût monté dessus avec -son rejeton. Alors, Toffel se dirigea au grandissime trot vers le haut -de la montagne, et courut au secours de sa moitié, de laquelle bien -d'autres ne se seraient guère plus inquiétés après la manière dont elle -s'était comportée; mais Toffel était d'une bonne pâte d'Allemand, et il -se hâta de tout son pouvoir d'arriver à l'endroit fatal où elle devait -avoir établi sa couche. Une seconde fois il entendit crier, mais ce -n'était pas sa voix ordinaire, c'était plutôt un cri de détresse. Ce -cri se renouvela, et, trempé d'une sueur froide, Toffel alors lança son -cheval ventre à terre du côté d'où semblait venir la voix de sa femme; -mais point de traces. Il regarda à droite, à gauche, puis à terre, -et enfin il remarqua avec un horrible serrement de cœur des traces -de pas d'hommes, et à côté les empreintes des pieds de sa femme. Des -hommes étaient venus là, c'était évident; mais dire ce qu'était devenue -sa femme, c'était une chose bien difficile, les traces se perdaient -dans la forêt. Il examina de nouveau ces traces, et il reconnut avec -consternation la large empreinte des mocassins des Indiens. Un regard -vers la forêt lui fit apercevoir quelque chose d'un gris noir, c'était -une plume d'aigle: plus de doute, sa malheureuse Jemmy venait d'être -surprise et enlevée par les Indiens. - -Toffel aimait sincèrement sa femme; cependant, il n'eut point -d'évanouissement, et toute la force de son amour ne put lui arracher -une larme; et, au lieu de perdre du temps en vaines lamentations, -il courut au grand galop rejoindre le meeting, apprit à ses voisins -que les Indiens avaient surpris et enlevé sa femme tandis qu'elle se -rendait à l'assemblée, ajoutant qu'il fallait qu'il la recouvrât à tout -prix, et que, s'ils étaient bons voisins, et s'ils voulaient être des -hommes libres, il fallait qu'ils vinssent courir en toute hâte avec -lui sur les traces de ces Peaux-Rouges pour leur reprendre sa Jemmy. -Comme ceux à qui il s'adressait étaient, en effet, des hommes de cœur, -Toffel, en peu d'heures, se vit à la tête de cinquante jeunes gens, -qui, tenant d'une main leurs carabines et de l'autre la bride de leurs -chevaux, juraient de venger dignement l'enlèvement de la nouvelle -Hélène. - -Il n'était pas rare, en ce temps, que les colons des États-Unis eussent -à poursuivre des Indiens pour un semblable motif; mais, pendant que -Toffel et ses vaillants compagnons sont occupés à retrouver les traces -des Peaux-Rouges qui avaient enlevé Jemmy O'Dougherty, nous allons, -nous conformant encore plus directement aux usages chevaleresques, -rejoindre notre dame, pour lui prêter au besoin aide et secours. - -Donc, Jemmy, l'entêtée Jemmy, avait été seule en avant de quelques -centaines de pas, ainsi que nous l'avons déjà dit. C'était d'abord une -chose qu'une femme raisonnable n'aurait jamais faite: elle se serait -tenue à côté de son mari, d'un aussi bon mari surtout que l'était -incontestablement Toffel, notamment dans des temps si critiques, où -les sauvages parcouraient encore en partisans tout l'État d'Ohio, -et s'avançaient même jusqu'au fort Pitt, attendu que, précisément à -cette époque, les États-Unis étaient engagés avec eux dans une guerre -sanglante. Sans doute, elle cria vaillamment, mais il était trop tard; -probablement les Indiens en avaient déjà trop vu pour renoncer, en -faveur de ses cris, à une si belle proie. L'un monta sur le cheval -gris et la prit en croupe, pendant qu'un second obligeait la belle à -enlacer ses bras autour de son cavalier; un troisième, lui voyant des -dispositions à résister, établit entre son cou de cygne et un coutelas -qu'il tira de sa ceinture un voisinage dangereux, si bien que la pauvre -créature se résigna à son sort, et ne songea plus qu'à ne pas se -laisser tomber de cheval pendant la longue course qui s'ensuivit. - -Toutefois, elle ne pouvait s'empêcher de s'écrier par instants: - ---Le grand cheval! le grand cheval! - -Mais sa tenue modeste et résolue à la fois inspirait quelque respect -à ses ravisseurs, et surtout à Tomahawk leur chef, qui, en arrivant à -Miamy, quartier général des Peaux-Rouges, la plaça sous la protection -de sa mère, avec le titre de dame d'honneur. Sans doute, ce poste -n'eût pas été à dédaigner, si le fils de la princesse mère avait eu -à gouverner quelque chose qui en valût la peine; mais le roi des -Shawneeses, frère aîné de Tomahawk, n'étendait guère son empire que -sur un territoire de quelques centaines de milles carrés. Ses sujets -étaient des sauvages non encore civilisés, qui, dans leur intelligence -bornée, n'avaient aucune idée du droit divin de leur souverain, -c'est-à-dire qu'ils ne voulaient pas travailler pour lui, disant qu'il -avait, comme eux, reçu du grand Esprit deux bras propres au travail. - -Nos bienveillants lecteurs comprendront qu'au milieu d'une réunion -d'hommes si déraisonnables, mistress Toffel ne pouvait compter sur de -grands avantages, malgre la place honorable qu'elle occupait. Du reste, -elle vit bien que des pleurs et des jérémiades ne pouvaient qu'empirer -sa position, et qu'il valait mieux l'accepter bravement et chercher à -se rendre utile. Aussi, avec une mine où l'on ne pouvait méconnaître un -trait d'ironie, elle saisit, le lendemain matin, la marmite remplie de -gibier, et se mit à préparer elle-même le repas des Indiens. Ceux-ci -s'assirent bientôt à l'entour en croisant les jambes: - ---Whoo! s'écria le souverain, qu'avons-nous là? - -De sa vie, il n'avait fait un aussi délicieux déjeuner à _la -fourchette,_ dirions-nous, si les sauvages avaient des fourchettes. La -princesse mère indiqua de sa main, et en souriant gracieusement, sa -dame d'honneur, qui, pour sa récompense, reçut une côtelette. Jemmy -avait une contenance fière, comme si elle se fût trouvée assise sur -le grand cheval. Peu de temps après, les sauvages entreprirent une -nouvelle excursion, de laquelle ils rentrèrent au bout de quinze jours -chargés de butin de toute espèce: des robes de femme, des spencers, -des chapeaux, des corsets, etc. Une garde-robe complète était échue -en partage à Tomahawk. Le lendemain, il parut vêtu d'une robe de -_linsey-woosey_ couleur rouge, et la tète ornée d'un chapeau en soie -verte, par-dessus lequel il lui avait paru de bon goût de mettre le -bonnet d'une femme en couches: le chef lui-même se montra dans une -petite robe _à l'enfant,_ avec un spencer coquelicot par-dessus, et -un capuchon du temps de Louis XV. A peine Jemmy avait-elle jeté les -yeux sur ses maîtres métamorphosés, qu'elle fit signe aux squaws de -la suivre dans la forêt, où se trouvaient beaucoup de plantes de lin -sauvage. Elle en fit cueillir une certaine quantité, qu'elle fit -rapporter au camp par ses compagnes. Elle obligea ensuite celles-ci à -préparer le lin pour le filage, qu'elle leur enseigna, et, en peu de -semaines, des habits de chasse, ornés de rubans de soie et de calicot, -remplacèrent les robes de femmes sur les corps de ses ravisseurs. Une -quinzaine de jours après, les hommes firent une nouvelle expédition, -dans laquelle le souverain fut tué et son frère Tomahawk blessé. Jemmy, -à l'instar d'autres sujets loyaux, prit le deuil, pansa les plaies du -survivant, et, quand le jeune chef fut rétabli, elle lui présenta un -costume neuf qu'elle avait confectionné pour lui pendant sa maladie. -Elle y mit tant de grâce, selon l'avis de l'Indien, que, dès ce moment, -il devint son admirateur et son fidèle paladin. Quand, le lendemain, il -se fut vêtu de son costume neuf, il se trouva si agréablement surpris -et tourné, qu'il mit pour la première fois de côté ces habitudes de -respect qu'il avait contractées vis-à-vis de mistress Toffel, et -qui l'avaient empêché jusque-là de déclarer un peu plus ouvertement -l'affection qu'il ressentait pour elle. Il alla lui rendre une visite. -Toute la résidence fut en révolution; les dames rouges étaient au -désespoir. Elles comprirent que ce n'était pas en leur honneur que le -nouveau souverain s'était revêtu d'une si brillante toilette, et que -ses attentions s'adressaient à la fière Américaine, qui, dans leur -opinion, ne pouvait naturellement résister à ce somptueux accoutrement. -Et vraiment ni Londres, ni Paris, ni New-York n'auraient pu se vanter -d'avoir vu, sur une seule et même personne, une prodigalité d'objets -de luxe comme il plut ce jour-là à Tomahawk d'en étaler aux yeux de sa -fidèle sujette. Mais aussi il était lui-même resté trois heures, jambes -croisées et miroir en main, à admirer avec des yeux brillants de joie -ses charmes irrésistibles. Trois larges paillettes d'argent entouraient -artistement son nez, auquel était encore suspendu un dollar espagnol; -deux autres dollars pendaient à ses oreilles, et, par une spirituelle -inspiration, l'Indien avait orné sa lèvre inférieure d'une sixième -pièce de monnaie. Ses cheveux étaient richement entremêlés d'aiguilles -de porc-épic, et du sommet de sa tête descendaient majestueusement -trois queues de buffles. Un collier de pas moins de cinquante dents -d'alligators ornait son cou, autour duquel serpentait encore un petit -collier de grandes perles de cristal, trophée qu'il avait conquis dans -un combat avec les Chikasaws. Il n'avait pas moins soigné l'habillement -des parties inférieures de son corps: ses jambes étaient jusqu'à -la cheville entourées de petits cercles de cuivre et de fer-blanc -qui résonnaient prodigieusement à chacun de ses pas; le reste de sa -toilette consistait en un chapeau anglais à trois cornes. Lorsque, avec -la conscience de ses perfections, il approcha de la résidence de madame -mère, il leva haut les jambes et en fit deux fois le tour en dansant, -pour se régaler de la musique dont il était le créateur; arrivé à la -porte, il jeta un dernier coup d'œil sur son miroir de poche en se -regardant de la tête aux pieds; puis il entra. - -Nous sommes malheureusement sans information aucune sur le succès de -tant d'efforts et de combinaisons de bon goût; tout ce qui est devenu -notoire, c'est que le haut prétendant fut bien moins satisfait de -lui-même, quand il quitta la résidence de sa mère, qu'il ne l'avait été -en y entrant. La chronique ajoute que, dès ce moment, Jemmy eut sur -le souverain indien un empire pour le moins aussi illimité que celui -qu'elle avait déjà exercé sur Toffel; et il paraît qu'elle ne tarda pas -à en faire usage, sans doute par de bonnes raisons, attendu qu'elle -eut à repousser des tentations assez vives. Mais, dit encore notre -document, elle résista héroïquement. Comment, en effet, pouvait-elle -agir autrement, elle dont la pensée tendait à un autre but? Oui, son -regard était sans cesse fixé sur le soleil couchant, sur cette partie -du monde où vivait son cher Toffel. Depuis cinq années entières, elle -avait supporté sa captivité avec un courage, avec une fermeté héroïques -et vraiment irlandais; mais présentement elle sentait chaque jour -davantage l'amertume de sa position. Pendant la première année, elle -avait été tenue en mouvement par la nouveauté de sa destinée; elle -avait, en outre, été stimulée par le sentiment de la conservation. -Durant les années suivantes, elle s'était peut-être sentie flattée des -attentions de son adorateur indien;--mais faire la coquette avec un -sauvage, ce n'était, après tout, qu'un pauvre passe-temps, et cela ne -pouvait durer à la longue. Ainsi, le vif désir de revoir les lieux sur -lesquels se concentraient ses souvenirs prenait chaque jour en elle -plus de force. Songer à fuir, c'eût été de sa part une folie pendant -la première année; on l'avait surveillée, durant l'été, avec des yeux -d'Argus, car son adresse en toute chose la rendait indispensable aux -sauvages, et une fuite dans le cours de l'hiver n'était pas plus -exécutable. Où aurait-elle trouvé des vivres, un lieu de repos? Son -voyage jusqu'au camp des sauvages avait duré vingt jours; elle devait -donc être à une énorme distance de chez elle, et si, par malheur, on -avait connu son projet, son sort eût été horrible. - - -III - -COMMENT JEMMY REVIENT CHEZ JAQUES TOFFEL - -Enfin, l'occasion favorable que Jemmy désirait si vivement vint se -présenter à l'expiration du cinquième été après son enlèvement. Les -hommes étaient partis pour la chasse d'automne; leurs femmes les -avaient accompagnés; il n'était resté au camp que les plus faibles -et les plus âgés. Par le contentement apparent qu'elle avait montré -pendant cinq ans, Jemmy était parvenue à calmer les méfiances des -Indiens, dont la vigilance s'était affaiblie. Elle avait appris que, -par suite de l'accroissement de la population, la colonie avait étendu -ses limites, et qu'elle se trouvait dès lors à une moindre distance de -celle des sauvages; elle espérait donc rencontrer de ses compatriotes, -sinon au bout de la première semaine, du moins au bout de la seconde. -Elle résolut sa fuite, et réalisa sur-le-champ son projet. Un petit -sac rempli de vivres fut tout ce qu'elle emporta avec elle; elle -avait quatre cents longs milles à faire depuis le grand Miami jusqu'à -l'Ohio supérieur; mais son courage était à la hauteur de sa grande -entreprise. Elle aimait son Toffel; elle l'aimait maintenant plus -que jamais, ce garçon si bon, si patient, et pourtant si sensé. Son -courage fut rudement mis à l'épreuve dans les marais de Franklin, -elle courut un grand danger de se noyer dans le Sciota, et, en errant -pendant plusieurs jours dans les solitudes qui séparent Colombus, -capitale de l'État de l'Ohio, de New-Lancaster, d'être dévorée par les -ours et les panthères; mais elle se tira heureusement des marais, des -rivières et des lieux déserts. Pendant les cinq premiers jours, elle -vécut de sa provision de gibier fumé; puis elle se regala de papaws, -de châtaignes et de raisins sauvages, et, au bout de dix jours de -peines et de fatigues inexprimables, elle trouva, pour la première -fois, un abri sûr dans un blockhaus. Même ici, son esprit irlandais -indomptable ne l'abandonna pas, et elle aborda les _Hinterwaeldler_[1] -d'un air aussi assuré et aussi ouvert que si elle se fût présentée à -la tête des Shawneeses, et leur demanda des vivres. Ceux-ci ouvrirent -d'assez grands yeux, comme on peut le présumer, mais ils donnèrent ce -qu'ils avaient. Des lors, notre bonne Jemmy n'eut plus qu'à suivre les -bords de l'Ohio, et ne tarda pas à voir les charmantes hauteurs qui -cachaient son heureux _chez elle_ sortir du bleu vaporeux qui les -enveloppait. Elle doubla le pas; la voilà sur les premiers coteaux. -Pour la première fois, son cœur battit plus fort; un instant arrêtée -an souvenir du grand cheval, elle reprit sa course et s'élança dans -les sinuosités boisées du coteau. Voilà bien devant elle le magnifique -Ohio, poursuivant son cours en deux larges bras; puis les eaux de -l'Alléghany, limpides comme la source qui jaillit d'un roc; puis enfin, -tout à côté, celles du Monogehala, troubles et bourbeuses, et offrant -assez bien l'image d'un mari grognon auquel est enchaînée une vive et -douce compagne. La voilà arrivée à la dernière éminence, d'où l'on -peut contempler toutes ses possessions: voici le magnifique vallon, -le plus fertile des _bottants,_ enclavé parmi les promontoires de -montagnes; voilà la grange bâtie en pierre, le toit et les persiennes -reluisant de l'éclat d'une fraîche peinture. Là, à main gauche, le -vieux verger; puis, à droite, le nouveau, à la plantation duquel elle -avait aidé, et dont les arbres pliaient déjà sous le poids des fruits. -Elle regardait, elle n'osait s'en fier à ses yeux, et elle voyait plus -encore... Non, ce n'était pas une illusion, c'était son cher Toffel -qui sortait justement de la maison, et, derrière lui, un petit bambin -aux cheveux blonds, qui le tenait ferme aux basques de son habit. Oui, -c'était bien Toffel dans sa culotte de peau, avec ses bas bleus à coins -rouges et ses souliers ornés de boucles énormes. Elle n'y tint pas -plus longtemps, descendit d'un pas ferme du coteau, et, ayant traversé -rapidement le potager, elle se trouva tout à coup devant Toffel. - ---Tous les bons esprits louent le Seigneur! s'écria celui-ci, usant, -dans son anxiété, de la formule légale par laquelle, de temps -immémorial, les honnêtes Allemands ont l'habitude de conjurer les -spectres, les sorcières et les esprits malins. - -Et, dans le fait, nous n'aurions pas trop le droit de blâmer Toffel, si -le Blocksberg[2]se présentait en ce moment à sa pensée. Cinq années -d'absence et de séjour parmi les sauvages habitants des bords du -grand Miami, jointes au voyage abominable que Jemmy venait de faire, -n'avaient pas précisément beaucoup contribué à relever ses charmes, ni -à rendre sa toilette assez élégante pour lui prêter quelque attrait de -plus. Même Toffel, de tous les hommes le moins _fashionable,_ put à -peine comprendre que ce pouvait être là sa Jemmy, l'oracle du bon goût -en toute chose. L'imprévu de son apparition répandait sur sa personne, -un peu décharnée, quelque chose de surnaturel; de sorte que, nous le -répétons, nous ne sommes nullement surpris de ce que le cerveau de -Toffel se troubla subitement et de ce qu'il se souvint du Blocksberg, -dont feu son père lui avait raconté tant de choses. Jemmy, à ce qu'il -paraissait, ne fut pas très-flattée de sa surprise, de ses exclamations -et de son effroi, et elle lui dit, du ton le plus doux qu'il lui fut -possible de prendre: - ---Eh bien, quoi, Toffel, as-tu perdu la raison? ne me connais-tu plus, -moi, ta Jemmy? - -Toffel ouvrit les yeux le plus qu'il pouvait, et, peu à peu, -reconnaissant le nez contourné, l'œil brillant qui lançait, comme de -coutume, des regards hardis et étincelants, ne put, à ces signes, -douter de la réalité: - ---_Mein Gott! mein schatz!_ s'écria-t-il dans son plus doux allemand. - -Puis deux larmes coulèrent le long de ses joues, et il embrassa Jemmy -avec effusion. - -Jemmy était réellement bien charmée de voir son Toffel de si bonne -humeur. Cependant, dit le proverbe, trop ne vaut rien, et, suivant -toutes les apparences, il semblait à Jemmy que Toffel était inépuisable -dans ses manifestations de tendresse, et, en effet, elle commençait -déjà à perdre patience et à souhaiter de voir son fils, comme aussi -de savoir où en étaient les affaires du ménage; de sorte que, tout en -exprimant ce double désir, elle se dégagea des bras de son mari pour se -diriger vers la porte. - -Toffel la saisit par sa robe, et, se plaçant devant elle, l'empécha de -sortir. - ---Ma bien-aimée, lui dit-il, arrête-toi encore quelques moments, -jusqu'à ce que je t'aie appris ... - ---Appris quoi? reprit-elle avec impatience; que peux-tu avoir à me -dire? Je désire voir mon garçon et comment tu as conduit les affaires -de la maison; j'espère que tout est en ordre ... - -Son œil jeta un regard scrutateur sur le pauvre Toffel, qui ne semblait -nullement être à son aise. - ---Mon cœur, ma femme, continua-t-il, aie seulement un peu de patience! - ---Je ne veux pas avoir de patience, répliqua-t-elle; pourquoi ne -veux-tu pas entrer dans la maison? - -Et, en disant ces mots, elle s'approcha de la porte. Toffel, au dernier -point embarrassé, lui barra de nouveau le chemin, en lui prenant les -deux mains. - ---Eh! by Jasus[3], et de par toutes les autorités! s'écria-t-elle -étonnée d'une conduite si singulière, je serais tentée de croire que -tout n'est point ici en règle et que tu n'es pas bien aise de me voir! - ---Moi, ne pas être bien aise de te voir! mon cœur, ma bien-aimée! Oui, -oui, tu seras de nouveau ma femme! répondit le brave garçon. - ---Je serai de nouveau, de nouveau ta femme! répéta-t-elle. Et ses yeux -étaient étincelants, et son petit nez se tordait. - ---Être de nouveau sa femme, se dit-elle encore à voix basse, en -s'arrachant avec force de ses mains. - -Puis, montant l'escalier avec la rapidité de l'éclair, elle se -précipita sur la porte, pressa le loquet, ouvrit et vit, se berçant -doucement dans un fauteuil, Marie Lindthal, la plus jolie blondine de -toute la colonie, jadis sa rivale, et maintenant l'heureuse usurpatrice -de ses droits matrimoniaux. - - -[1] Mot allemand composé, qui veut dire habitants des bords des forêts. - -[2] Montagne du sabbat. - -[3] Exclamation irlandaise. - - - -IV - -CE QU'IL AU RIVA DE JACQUES TOFFEL ET DE SES DEUX FEMMES - -Il faudrait une plume très-familiarisée avec les peintures -psychologiques pour décrire les symptômes des diverses passions qui se -dessinaient d'une manière énergique sur le visage de notre héroïne. Le -mépris, la fureur, la vengeance en étaient encore les plus faibles; -il sortait de ses yeux des étincelles si vives, que, pour nous servir -d'une phrase à l'usage des _Yankees,_ la chambre commençait à en être -embrasée; ses poings se fermèrent convulsivement, ses dents grincèrent, -et, semblable au chat qui voit son territoire occupé par l'ennemi -mortel de sa race, elle s'apprêta à fondre sur le sien, ce qui aurait -pu devenir d'autant plus fatal pour les jolis traits de Marie Lindhal, -que, depuis un mois entier, mistress Toffel n'avait pas rogné ses -ongles. - -Toffel, qui avait suivi Jemmy, vit avec un juste effroi ces terribles -préparatifs, et se jeta de toute sa longueur entre les deux puissances -belligérantes. Mais il n'était pas sûr encore que sa médiation fût -très-efficace, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit pour donner entrée -au jeune Toffel, suivi de toute une bande d'héritiers d'un autre lit. -Cinq années s'étaient écoulées depuis que Jemmy n'avait tenu son jeune -fils dans ses bras; oubliant son ennemie, elle sauta sur lui pour -l'embrasser. Le jeune garçon s'effraya, cria très-haut, et courut à sa -belle-mère. La pauvre Jemmy resta immobile à sa place, la fureur et -le désir de la vengeance l'avaient abandonnée; une douleur indicible -pénétra son cœur; elle se dirigea en tremblant vers la porte, saisit le -loquet et fut sur le point de tomber à terre. La pauvre femme souffrait -horriblement en cet instant; elle était devenue une étrangère pour son -fils, une étrangère dans le monde entier! Elle se remit cependant. Des -âmes comme la sienne ne sont pas facilement abattues. - ---Comment va mon père? demanda-t-elle brièvement. - ---Mort, répondit Toffel. - ---Et ma mère? - ---Morte, fut encore la réponse. - ---Et mes frères, mes sœurs? - ---Dispersés dans le monde. - ---Ainsi, je les ai tous perdus! dit-elle de manière à pouvoir à peine -être comprise. - ---J'ai, reprit Toffel d'un son de voix plus doux, j'ai attendu toute -une année ton retour, en demandant de tes nouvelles dans tous les -journaux allemands et anglais, et, comme tu ne vins pas, ajouta-t-il en -hésitant, te croyant morte, je pris Marie. - ---Alors, garde-la, répliqua Jemmy d'un ton ferme, en accompagnant ces -paroles d'un regard où se peignait le mépris le plus profond. - -Puis elle s'élança encore une fois sur son enfant, le saisit et -l'embrassa avec exaltation, puis elle ouvrit la porte ... - ---Arrête! arrête! pour l'amour de Dieu! s'écria Toffel d'une voix qui -faisait deviner ce qu'il avait souffert. - -Il est vrai de dire qu'il l'aimait sincèrement, et n'avait rien négligé -pour la retrouver. On avait battu le pays à vingt lieues à la ronde, -les annonces des journaux lui avaient aussi coûté maints dollars; -malheureusement, ils circulaient plus particulièrement dans la partie -orientale du pays, tandis que Jemmy figurait comme dame d'honneur dans -la partie occidentale. Et, malheureusement encore, au bout d'une année, -le révérend pasteur Gaspard fit un sermon sur ce beau texte: _Melius -est nubere quam uri,_ qu'il rendit très-disertement en langue allemande -à Toffel. Celui-ci crut agir en bon protestant, prit une femme bonne -et jolie, mais à laquelle manquait cet esprit de contradiction, -d'agacerie, ces boutades, ces propos piquants qui réveillaient jadis si -à propos son caractère nonchalant. - -Telle était la position de notre Toffel, le mari à deux femmes, entre -lesquelles il semblait fortement balancer. Les garder toutes deux, -comme le patriarche Lamech, quelle apparence? Enfin, il s'écria; - -Allons chez les _squire_ et chez le docteur Gaspard; allons entendre ce -que disent la loi humaine et la loi de Dieu. - -En disant cela, Toffel agit en bon et loyal Allemand qui pensait qu'il -valait mieux ne pas prendre un parti de son propre chef, et mettre -toute la responsabilité de sa position sur l'autorité divine et humaine. - -Jemmy tressaillit; le mot de loi, ou, ce qui en est la conséquence, un -procès, résonnait désagréablement à ses oreilles, et elle hésitait, -quand sa rivale, qui s'était retirée dans la chambre voisine, reparut -tenant dans ses bras les deux lourds bas remplis de dollars de la -communauté. - ---Prends-les, dit-elle d'une voix douce à Jemmy, prends-les, et -Jeremias Hawthorn est encore garçon; sois heureuse, bonne Jemmy! - -Il y avait quelque chose de touchant dans sa voix et dans sa -proposition sincère. Tout autre cœur que celui de la femme irlandaise -se serait ému; mais la vue de la femme heureuse sembla ranimer les -transports de Jemmy. Jetant sur Marie un regard du plus profond mépris, -elle s'approcha de Toffel, lui serra la main en lui disant adieu, et -sortit précipitamment de la chambre. - ---Cours, cours, cher Toffel, de toutes tes forces, s'écria Marie; -cours, pour l'amour de Dieu! elle pourrait attenter à elle-même. - -Toffel était resté immobile, privé, pour ainsi dire, de sentiment; -on aurait pu croire que tout lui paraissait un songe: la voix de sa -femme le rappela à la réalité. Il se mit à courir de toutes ses forces -après la pauvre fugitive; mais celle-ci avait déjà gagné beaucoup -d'espace sur lui. Redoublant ses longs pas, il était sur le point de -l'atteindre, lorsqu'elle se retourna et lui ordonna de regagner sa -maison. Elle proféra cet ordre d'un ton si ferme, que Toffel, encore -habitué à obéir à ses volontés, s'y conforma en reprenant lentement -le chemin de chez lui. Après avoir fait quelques pas, il s'arrêta -néanmoins, suivit d'un œil fixe la marche rapide de Jemmy jusqu'à ce -qu'elle eût disparu dans les profondeurs du coteau; alors, il secoua la -tète, et pensa ... quoi? C'est ce que nous ne saurions dire. - -Jemmy poursuivait maintenant, comme un chevreuil qu'on a effrayé, -sa course vers le haut de la montagne; la voilà arrivée encore à -cette fatale saillie où son bonheur d'ici-bas avait, il faut bien -le dire, par sa propre faute, reçu une si terrible atteinte. Là -était la maison qui renfermait les deux Toffel; là paissaient ses -vaches et ses génisses et une demi-douzaine des plus grands chevaux -qu'elle eût jamais vus. Maintenant, elle en eût eu à choisir! Et il -fallait renoncer à tout cela! Cette pensée lui fit verser des larmes -amères. Et, à cette heure, plus de famille, plus d'amis peut-être; -que dirait-on de cette Jemmy si longtemps perdue, Jemmy la Squaw -indienne?... Insensiblement, ses sens se calmèrent; une nouvelle -pensée sembla germer en elle, et, à chaque seconde, cette résolution -semblait se raffermir. Enfin, comme pour échapper à la possibilité d'un -changement d'idées, elle se redressa tout à coup avec force, courut à -toutes jambes vers la forêt, et pénétra toujours plus avant dans ses -profondeurs. - - - -V - -OÙ L'ON DÉMONTRE COMMENT LES DEUX ÉPIS ROUGES ÉTAIENT POURTANT UN -PRÉSAGE - -Ce fut vers l'année 1826 que Jemmy recommença son long voyage pour -retourner vers ceux qu'elle avait fuis naguère. Elle retrouva le -même courage inflexible pour aborder les colons avancés, établis -dans la partie nord-ouest des États-Unis (État actuel d'Ohio). Elle -leur demanda l'hospitalité sans solliciter une compassion superflue; -lorsqu'elle eut dépassé les dernières habitations, elle eut de nouveau -recours aux papaws, au raisin et aux châtaignes sauvages, et acheva -ainsi sa course de quatre cents milles jusqu'aux sources du grand -Miami, où, deux mois après sa fuite, elle se présenta avec aussi peu de -trouble et de crainte que si elle rentrait d'une visite du matin. - -Jamais le quartier général des Squaws n'avait retenti de si grands -cris d'allégresse que lorsque Jemmy entra dans la cabane de la mère de -Tomahawk. Toute la population des Wigwams était en mouvement; Tomahawk -ne se possédait plus de joie. Il avait été son admirateur fidèle -pendant cinq années entières, et, ce qui n'est pas peu de chose de la -part d'un sauvage, durant tout ce temps, il n'avait pas osé prendre -la moindre liberté avec elle. Elle ne s'était pas acquis une légère -influence sur ce petit peuple; elle était l'institutrice des femmes, -le tailleur et la cuisinière des hommes, le factotum de tous, et, si -les derniers (les hommes) ne ressemblaient plus à des orangs-outangs, -c'était son ouvrage à elle. Tomahawk sautait et dansait de bonheur. - ---Hommes blancs, pas bons! disait-il; hommes rouges, bons! s'écriait-il. - -Et sa mère et tous les hommes s'unissaient à ces transports de joie. - -Cependant, malgré la résolution ferme que Jemmy avait prise, sa -prudence ne lui permettait pas de donner trop beau jeu au sauvage -amoureux: non, elle réfléchit longtemps avant de lui permettre -seulement l'espoir le plus éloigné. Depuis vingt jours déjà, elle le -tenait renfermé auprès de la mère de Tomahawk, et, pendant ce temps, il -n'avait pu la voir que deux fois. Enfin, le matin du vingt et unième -jour, il fut mandé auprès de la souveraine de son cœur. Il s'y rendit -peut-être plus bizarrement accoutré encore que lors de sa première -demande, et, en balbutiant, il lui exprima de nouveau ses vœux. Jemmy -l'écouta avec le sérieux d'un juge d'appel; quand il eut terminé, -elle lui montra silencieusement la table sur laquelle était étalé -un habillement américain complet. Tomahawk retourna à sa cabane en -poussant des cris de joie, et, une demi-heure après, il parut un autre -homme devant sa maîtresse. Il n'avait vraiment pas si mauvaise mine; -c'était un garçon bien fait, d'une taille élancée;--Toffel n'était rien -en comparaison;--de plus, c'était le chef de plusieurs centaines de -familles, et l'on ne pouvait voir en lui un mari si fort à dédaigner. -Elle voulut bien alors tendre la main; il s'agissait encore d'une autre -épreuve. Deux chevaux amenés par ordre de madame mère se trouvaient -à la porte: Jemmy ordonna à Tomahawk de les seller. Il obéit tout de -suite en silence. Elle monta sur l'un, en lui faisant signe d'en faire -autant et de la suivre. Le chef sauvage était surpris; il la regarda -fixement, mais suivit néanmoins sa maîtresse, qui, quittant le canton -des Wigwam, dirigea leur course vers le sud; plusieurs fois, il se -hasarda à lui demander où ils allaient, mais elle lui répondit par un -geste, montrant d'un air significatif le lointain, et il se taisait -et suivait. La paix s'était rétablie entre les Indiens et les colons -pendant la captivité de Jemmy, et le dernier voyage de celle-ci lui -avait été utile à quelque chose. Elle avait appris qu'une colonie -américaine s'était formée, dans la direction du sud, à environ quarante -milles de distance des sources du Miami, et c'est sur cette nouvelle -colonie qu'elle se dirigeait en ce moment. - -Dès qu'elle y fut arrivée, elle s'informa du juge de paix. Le squire ne -fut pas peu surpris quand il vit tout à coup entrer chez lui une jeune -et jolie femme (Jemmy avait repris sa bonne mine pendant sa retraite de -vingt jours) et un jeune et beau sauvage, habillé comme un gentleman. -Du reste, Jemmy ne lui laissa guère le temps de se livrer à son -étonnement; mais, se tournant sans longs détours vers son compagnon, -elle lui dit: - ---Tomahawk! pendant les cinq années de notre connaissance, je t'ai vu -donner tant de preuves de bon sens, que j'ai tout lieu d'espérer de -faire de toi un mari, et j'ai donc résolu de te prendre pour tel. - -Tomahawk ne savait s'il veillait ou non, et il en était de même du -squire; mais la demande formelle que lui adressa Jemmy, de la marier, -elle, Jemmy O'Dougherty, avec Tomahawk, le chef de la peuplade des -Squaws, et dix dollars reluisants qu'elle joignit à cette demande, -firent cesser tous les doutes du juge de paix, et, prononçant sur eux -la formule matrimoniale, il unit leurs mains. La chose était finie, -le pauvre sauvage ne comprenait point encore ce que signifiait cette -cérémonie; mais, quand Jemmy lui prit la main, et lui fit connaître -qu'elle était maintenant sa femme et lui son mari, il était comme tombé -des nues. - -Le lendemain, Tomahawk et sa femme s'en retournèrent chez eux, et, -à partir de leur retour, commencèrent aussi les mois de miel du -nouvel époux. Or, mistress Tomahawk fut à peine installée dans sa -nouvelle habitation, qu'elle vint à reconnaître que cette misérable -cabane était beaucoup trop étroite pour eux deux, et, de plus, trop -malpropre; et, dans le fait, cette cabane était plutôt à comparer à -l'antre d'un ours qu'à une habitation humaine. Tomahawk et ceux dont -il disposait avaient donc maintenant des arbres à abattre, travail -auquel les gens de Tomahawk ne se soumirent que contre de certains -honoraires en bouteilles de wiskey, dont Jemmy avait fait provision au -chef-lieu de la colonie. Elle avait, en outre, attiré quelques-uns de -ses compatriotes, qui aidèrent à la construction de la maison neuve. -Tomahawk, à la vérité, sauta encore quand il lui fallut pendant quinze -jours manier la hache: seulement, ce n'était plus de joie; il fit même -la grimace; mais ni sauts ni grimaces n'y purent: il fallut s'exécuter. -Au bout de quatre semaines, il se vit couché dans une habitation -commode, aussi commode que celle de Toffel. Tomahawk eut alors du -repos pendant quatre semaines entières; mais le printemps s'annonçait: -le champ consacré à la culture du blé était évidemment trop petit; -il était même dépourvu de haie, et les chevaux, ainsi que les porcs, -y venaient dévorer les jeunes tiges longtemps avant qu'elles eussent -seulement formé leurs épis. Les choses ne pouvaient pas rester en cet -état, et il fallait donc que la sauvage moitié de mistress Tomahawk -abattît encore quelques milliers d'arbres et qu'il fit des haies autour -d'une demi-douzaine de champs.--Cette besogne faite, Tomahawk eut -encore quelques semaines de repos. Cependant, de temps immémorial, on -avait bien mal mené les choses quant aux peaux de renard, de cerf, de -castor et d'ours. Tomahawk avait une grande réputation comme chasseur: -mais le fruit de plusieurs semaines de chasse, il n'était pas rare -qu'il le donnât pour quelques gallons de wiskey. A l'instar de beaucoup -de ses frères rouges, son côté faible était le plaisir qu'il trouvait -à prendre une et même un grand nombre de gorgées de wiskey, quand -l'occasion s'en présentait. Toutefois, il éprouvait à cet égard une -telle crainte de sa compagne, qu'adroitement il cachait les bouteilles -d'eau-de-vie dans des creux d'arbre. Mais mistress Tomahawk eut bientôt -découvert la fraude, et, afin de mettre dorénavant Tomahawk à l'abri de -toute tentation, elle décida qu'à l'avenir toutes les peaux seraient -apportées au camp et mises à sa disposition. Elle se chargea alors -du commerce de pelleterie. Bien peu de temps après, plusieurs vaches -paissaient sur les bords du Miami, et Tomahawk goûta pour la première -fois du café et des gâteaux de farine de maïs; mais les choses allèrent -de pis en pis. Un jeune Tomahawk vit la lumière du monde, et les vieux -Squaws ne tardèrent pas à se présenter chez sa mère, les mains remplies -de fumier et de graisse d'ours, pour admettre solennellememt le nouveau -chef de la peuplade dans la communauté religieuse et politique. -Mais Jemmy leur montra un visage refrogné, et, quand elle vit que -cela ne suffisait pas, elle se saisit si résolument de son sceptre, -c'est-à-dire d'un grand balai, que jeunes et vieux se sauvèrent à -toutes jambes, se croyant poursuivis du malin esprit. Lorsqu'elle fut -rétablie de ses couches, elle ordonna de nouveau à Tomahawk d'apprêter -deux chevaux. - -Cette fois-ci encore, leur course se dirigea vers la colonie; -seulement, ils abordèrent non à la maison du juge de paix, mais à -celle du curé. Tomahawk accédait à tout tranquillement; mais, lorsqu'il -vit le curé répandre de l'eau sur son fils, la patience lui échappa, il -entra dans une sorte de fureur, et appela mistress Tomahawk sorcière, -mauvais génie, _médecin_ (terme très-fort chez les Peaux-Rouges). -Jemmy, sans perdre une parole, fronça les sourcils, releva son nez, et -le jeune Tomahawk fut baptisé comme d'autres enfants chrétiens. - -Le voyageur que son chemin conduira dans la direction du nord, à -travers la bruyère située entre Columbus et Dayton, remarquera, -au-dessous et tout près des sources du Miami, une grande habitation, -construite en madriers, flanquée de granges et d'écuries, environnée -de superbes champs de maïs et de prairies, sur lesquelles paissent -de magnifiques vaches, des chevaux et des poulains, sans compter les -vergers remplis d'arbres fruitiers. Autour de la maison, on voit -folâtrer une demi-douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles -d'un teint rouge clair, et vêtus comme s'ils sortaient du magasin de -Stubls, à Philadelphie. Le dimanche, ils lisent la Bible ou sellent -leurs chevaux pour aller accompagner mistress Tomahawk à l'église; ils -lisent et expliquent les gazettes au chef de la tribu, qui s'accommode -parfaitement de sa nouvelle existence, et se demande avec orgueil s'il -fera de ses fils aînés des docteurs ou des avocats. Deux fois l'année, -mistress Tomahawk se rend à Cincinnati sur une voiture à six chevaux, -qui, chargée de beurre, de sucre d'érable, de farine et de fruits, -forme un cortège aussi pompeux que celui d'un gouverneur. Deux de ses -fils à cheval lui servent toujours d'avant-coureurs, et elle est autant -devenue l'effroi de tous les inspecteurs des marchés, qu'elle s'est -rendue l'oracle et la favorite de toutes les femmes ... et de tous les -hommes. - - - - -OCTAVIE, - -OU - -L'ILLUSION - -Ce fut au printemps de l'année 1835 qu'un vif désir me prit de voir -l'Italie. Tous les jours, en m'éveillant, j'aspirais d'avance l'âpre -senteur des marronniers alpins; le soir, la cascade de Terni, la source -écumante du Téverone jaillissaient pour moi seul entre les portants -éraillés des coulisses d'un petit théâtre... Une voix délicieuse, comme -celle des sirènes, bruissait à mes oreilles, comme si les roseaux -de Trasimène eussent tout à coup pris une voix... Il fallut partir, -laissant à Paris un amour contrarié, auquel je voulais échapper par la -distraction. - -C'est à Marseille que je m'arrêtai d'abord. Tous les matins, j'allais -prendre les bains de mer au château Vert, et j'apercevais de loin -en nageant les îles riantes du golfe. Tous les jours aussi, je me -rencontrais dans la baie azurée avec une jeune fille anglaise, dont le -corps délié fendait l'eau verte auprès de moi. Cette fille des eaux, -qui se nommait Octavie, vint un jour â moi, toute glorieuse d'une pêche -étrange qu'elle avait faite. Elle tenait dans ses blanches mains un -poisson qu'elle me donna. - -Je ne pus m'empêcher de sourire d'un tel présent. Cependant, le choléra -régnait alors dans la ville, et, pour éviter les quarantaines, je me -résolus à prendre la route de terre. Je vis Nice, Gênes et Florence; -j'admirai le Dôme et le Baptistère, les chefs-d'œuvre de Michel-Ange, -la tour penchée et le Campo-Santo de Pise. Puis, prenant la route de -Spolette, je m'arrêtai dix jours à Rome. Le dôme de Saint-Pierre, -le Vatican, le Colisée m'apparurent ainsi qu'un rêve. Je me hâtai -de prendre la poste pour Civita-Vecchia, où je devais m'embarquer. ---Pendant trois jours, la mer furieuse retarda l'arrivée du bateau à -vapeur. Sur cette plage désolée où je me promenais pensif, je faillis -un jour être dévoré par les chiens.--La veille du jour où je partis, -on donnait au théâtre un vaudeville français. Une tête blonde et -sémillante attira mes regards. C'était la jeune Anglaise, qui avait -pris place dans une loge d'avant-scène. Elle accompagnait son père, qui -paraissait infirme, et à qui les médecins avaient recommandé le climat -de Naples. - -Le lendemain matin, je prenais tout joyeux mon billet de passage. La -jeune Anglaise était sur le pont, qu'elle parcourait à grands pas, et, -impatiente de la lenteur du navire, elle imprimait ses dents d'ivoire -dans l'écorce d'un citron. - ---Pauvre fille, lui dis-je, vous souffrez de la poitrine, j'en suis -sûr, et ce n'est pas ce qu'il faudrait. - -Elle me regarda fixement et me dit: - ---Qui l'a appris à vous? - ---La sibylle de Tibur, lui dis-je sans me déconcerter. - ---Allez! me dit-elle, je ne crois pas un mot de vous. - -Ce disant, elle me regardait tendrement et je ne pus m'empêcher de lui -baiser la main. - ---Si j'étais plus forte, dit-elle, je vous apprendrais à mentir!... - -Et elle me menaçait, en riant, d'une badine à tête d'or qu'elle tenait -à la main. - -Notre vaisseau touchait au port de Naples et nous traversions le golfe, -entre Ischia et Nisida, inondées des feux de l'Orient. - ---Si vous m'aimez, reprit-elle, vous irez m'attendre demain à Portici. -Je ne donne pas à tout le monde de tels rendez-vous. Elle descendit -sur la place du Môle et accompagna son père à l'hôtel de _Rome,_ -nouvellement construit sur la jetée. Pour moi, j'allai prendre mon -logement derrière le théâtre des Florentins. Ma journée se passa à -parcourir la rue de Tolède, la place du Môle, à visiter le Musée des -études; puis j'allai le soir voir le ballet à San-Carlo. J'y fis -rencontre du marquis Gargallo, que j'avais connu à Paris et qui me -mena, après le spectacle, prendre le thé chez ses sœurs. - -Jamais je n'oublierai la délicieuse soirée qui suivit. La marquise -faisait les honneurs d'un vaste salon rempli d'étrangers. La -conversation était un peu celle des Précieuses; je me croyais dans la -chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet. Les sœurs de la marquise, -belles comme les Grâces, renouvelaient pour moi les prestiges de -l'ancienne Grèce. On discuta longtemps sur la forme de la pierre -d'Eleusis, se demandant si sa forme était triangulaire ou carrée. -La marquise aurait pu prononcer en toute assurance, car elle était -belle et fière comme Vesta. Je sortis du palais la tète étourdie de -cette discussion philosophique, et je ne pus parvenir à retrouver mon -domicile. A force d'errer dans la ville, je devais y être enfin le -héros de quelque aventure. La rencontre que je fis cette nuit-là est -le sujet de la lettre suivante, que j'adressai plus tard à celle dont -j'avais cru fuir l'amour fatal en m'éloignant de Paris: - - -«Je suis dans une inquiétude extrême. Depuis quatre jours, je ne vous -vois pas ou je ne vous vois qu'avec tout le monde; j'ai comme un fatal -pressentiment. Que vous ayez été sincère avec moi, je le crois; que -vous soyez changée depuis quelques jours, je l'ignore, mais je le -crains. Mon Dieu! prenez pitié de mes incertitudes, ou vous attirerez -sur nous quelque malheur. Voyez, ce serait moi-même que j'accuserais -pourtant. J'ai été timide et dévoué plus qu'un homme ne le devrait -montrer. J'ai entouré mon amour de tant de réserve, j'ai craint si -fort de vous offenser, vous qui m'en aviez tant puni une fois déjà, -que j'ai peut-être été trop loin dans ma délicatesse, et que vous avez -pu me croire refroidi. Eh bien, j'ai respecté un jour important pour -vous, j'ai contenu des émotions à briser l'âme, et je me suis couvert -d'un masque souriant, moi dont le cœur haletait et brûlait. D'autres -n'auront pas eu tant de ménagement, mais aussi nul ne vous a peut-être -prouvé tant d'affection vraie, et n'a si bien senti tout ce que vous -valez. - -»Parlons franchement: je sais qu'il est des liens qu'une femme ne -peut briser qu'avec peine, des relations incommodes qu'on ne peut -rompre que lentement. Vous ai-je demandé de trop pénibles sacrifices? -Dites-moi vos chagrins, je les comprendrai. Vos craintes, votre -fantaisie, les nécessités de votre position, rien de tout cela ne peut -ébranler l'immense affection que je vous porte, ni troubler même la -pureté de mon amour. Mais nous verrons ensemble ce qu'on peut admettre -ou combattre, et, s'il était des nœuds qu'il fallût trancher et non -dénouer, reposez-vous sur moi de ce soin. Manquer de franchise en ce -moment serait de l'inhumanité peut-être; car, je vous l'ai dit, ma vie -ne tient à rien qu'à votre volonté, et vous savez bien que ma plus -grande envie ne peut être que de mourir pour vous! - -»Mourir, grand Dieu! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos, -comme s'il n'y avait que ma mort qui fût l'équivalent du bonheur que -vous promettez? La mort! ce mot ne répand cependant rien de sombre -dans ma pensée. Elle m'apparaît couronnée de roses pâles, comme à la -fin d'un festin; j'ai rêvé quelquefois qu'elle m'attendait en souriant -au chevet d'une femme adorée, après le bonheur, après l'ivresse, et -qu'elle me disait: - ---Allons, jeune homme! tu as eu toute ta part de joie en ce monde. A -présent, viens dormir, viens te reposer dans mes bras. Je ne suis pas -belle, moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le -plaisir, mais le calme éternel. - -»Mais où donc cette image s'est-elle déjà offerte à moi? Ah! je vous -l'ai dit, c'était à Naples, il y a trois ans. J'avais fait rencontre -dans la nuit, près de la Villa-Reale, d'une jeune femme qui vous -ressemblait, une très-bonne créature dont l'état était de faire des -broderies d'or pour les ornements d'église; elle semblait égarée -d'esprit; je la reconduisis chez elle, bien qu'elle me parlât d'un -amant qu'elle avait dans les gardes suisses, et qu'elle tremblait de -voir arriver. Pourtant, elle ne fit pas de difficulté de m'avouer que -je lui plaisais davantage ... Que vous dirai-je? Il me prit fantaisie -de m'étourdir pour tout un soir, et de m'imaginer que cette femme, -dont je comprenais à peine le langage, était vous-même, descendue à -moi par enchantement. Pourquoi vous tairais-je toute cette aventure -et la bizarre illusion que mon âme accepta sans peine, surtout après -quelques verres de lacrima-cristi mousseux qui me furent versés au -souper? La chambre où j'étais entré avait quelque chose de mystique par -le hasard ou par le choix singulier des objets qu'elle renfermait. Une -madone noire couverte d'oripeaux, et dont mon hôtesse était chargée -de rajeunir l'antique parure, figurait sur une commode près d'un lit -aux rideaux de serge verte; une figure de sainte Rosalie, couronnée de -roses violettes, semblait plus loin protéger le berceau d'un enfant -endormi: les murs, blanchis à la chaux, étaient décorés de vieux -tableaux des quatre éléments représentant des divinités mythologiques. -Ajoutez à cela un beau désordre d'étoffes brillantes, de fleurs -artificielles, de vases étrusques; des miroirs entourés de clinquant -qui reflétaient vivement la lueur de l'unique lampe de cuivre, et, sur -une table, un Traité de la divination et des songes qui me fit penser -que ma compagne était un peu sorcière ou bohémienne pour le moins. - -»Une bonne vieille aux grands traits solennels allait, venait, nous -servant; je crois que ce devait être sa mère! Et moi, tout pensif, -je ne cessais de regarder sans dire un mot celle qui me rappelait si -exactement votre souvenir. - -»Cette femme me répétait à tout moment: - ---Vous êtes triste? - -»Et je lui dis: - ---Ne parlez pas, je puis à peine vous comprendre; l'italien me fatigue -à écouter et à prononcer. - ---Oh! dit-elle, je sais encore parler autrement. - -»Et elle parla tout à coup dans une langue que je n'avais pas -encore entendue. C'étaient des syllabes sonores, gutturales, des -gazouillements pleins de charme, une langue primitive sans doute; de -l'hébreu, du syriaque, je ne sais. Elle sourit de mon étonnement, -et s'en alla à sa commode, d'où elle tira des ornements de fausses -pierres, colliers, bracelets, couronne; s'étant parée ainsi, elle -revint à table, puis resta sérieuse fort longtemps. La vieille, en -rentrant, poussa de grands éclats de rire et me dit, je crois, que -c'était ainsi qu'on la voyait aux fêtes. En ce moment, l'enfant se -réveilla et se prit à crier. Les deux femmes coururent à son berceau, -et bientôt la jeune revint près de moi tenant fièrement dans ses bras -le _bambino_ soudainement apaisé. - -»Elle lui parlait dans cette langue que j'avais admirée, elle -l'occupait avec des agaceries pleines de grâce; et moi, peu accoutumé -à l'effet des vins brûlés du Vésuve, je sentais tourner les objets -devant mes yeux; cette femme, aux manières étranges, royalement parée, -fière et capricieuse, m'apparaissait comme une de ces magiciennes de -Thessalie à qui l'on donnait son âme pour un rêve. Oh! pourquoi n'ai-je -pas craint de vous faire ce récit? C'est que vous savez bien que ce -n'était aussi qu'un rêve, où seule vous avez régné! - -»Je m'arrachai à ce fantôme qui me séduisait et m'effrayait à la fois; -j'errai dans la ville déserte jusqu'au son des premières cloches; puis, -sentant le matin, je pris par les petites rues derrière Chiaïa, et je -me mis à gravir le Pausilippe au-dessus de la grotte. Arrivé tout en -haut, je me promenais en regardant la mer déjà bleue, la ville où l'on -n'entendait encore que les bruits du matin, et les lies de la baie, -où le soleil commençait à dorer le haut des villas. Je n'étais pas -attristé le moins du monde; je marchais à grands pas, je me roulais -dans l'herbe humide; mais dans mon cœur il y avait l'idée de la mort. - -»O dieux! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais -ce n'était autre chose que la pensée cruelle que je n'étais pas aimé. -J'avais vu comme le fantôme du bonheur, j'avais usé de tous les dons -de Dieu, j'étais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la -nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense qu'il soit donné -aux hommes de voir, mais à quatre cents lieues de la seule femme qui -existât pour moi, et qui ignorait jusqu'à mon existence. N'être pas -aimé et n'avoir pas l'espoir de l'être jamais! C'est alors que je fus -tenté d'aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Il -n'y avait qu'un pas à faire: à l'endroit où j'étais, la montagne était -coupée comme une falaise, la mer grondait au bas, bleue et pure; ce -n'était plus qu'un moment à souffrir. Oh! l'étourdissement de cette -pensée fut terrible. Deux fois je me suis élancé, et je ne sais quel -pouvoir me rejeta vivant sur la terre, que j'embrassai. Non, mon Dieu! -vous ne m'avez pas créé pour mon éternelle souffrance. Je ne veux pas -vous outrager par ma mort; mais donnez-moi surtout la résolution, qui -fait que les uns arrivent au trône, les autres à la gloire, les autres -à l'amour!» - -<tb> - -Pendant cette nuit étrange, un phénomène assez rare s'était accompli. -Vers la fin de la nuit, toutes les ouvertures de la maison où je -me trouvais s'étaient éclairées, une poussière chaude et soufrée -m'empêchait de respirer; et, laissant ma facile conquête endormie sur -la terrasse, je m'engageai dans les ruelles qui conduisent au château -Saint-Elme; à mesure que je gravissais la montagne, l'air pur du matin -venait gonfler mes poumons; je me reposais délicieusement sous les -treilles des villas, et je contemplais sans terreur le Vésuve couvert -encore d'une coupole de fumée. - -C'est en ce moment que je fus saisi de l'étourdissement dont j'ai -parlé; la pensée du rendez-vous qui m'avait été donné par la jeune -Anglaise m'arracha aux fatales idées que j'avais conçues. Après avoir -rafraîchi ma bouche avec une de ces énormes grappes de raisin que -vendent les femmes du marché, je me dirigeai vers Portici et j'allai -visiter les ruines d'Herculanum. Les rues étaient toutes saupoudrées -d'une cendre métallique. Arrivé près des ruines, je descendis dans la -ville souterraine et je me promenai longtemps d'édifice en édifice, -demandant à ces monuments le secret de leur passé. Le temple de Vénus, -celui de Mercure, parlaient en vain à mon imagination. Il fallait -que cela fût peuplé de figures vivantes.--Je remontai à Portici et -m'arrêtai pensif sous une treille en attendant mon inconnue. - -Elle ne tarda pas à paraître, guidant la marche pénible de son père, et -me serra la main avec force en me disant:--C'est bien. - -Nous choisîmes un voiturin et nous allâmes visiter Pompéi. Avec quel -bonheur je la guidai dans les rues silencieuses de l'antique colonie -romaine. J'en avais d'avance étudié les plus secrets passages. -Quand nous arrivâmes au petit temple d'Isis, j'eus le bonheur de -lui expliquer fidèlement les détails du culte et des cérémonies que -j'avais lues dans Apulée. Elle voulut jouer elle-même le personnage de -la Déesse, et je me vis chargé du rôle d'Osiris dont j'expliquai les -divins mystères. - -En revenant, frappé de la grandeur des idées que nous venions de -soulever, je n'osai lui parler d'amour... Elle me vit si froid, qu'elle -m'en fit reproche. Alors, je lui avouai que je ne me sentais plus -digne d'elle. Je lui contai le mystère de cette apparition qui avait -réveillé un ancien amour dans mon cœur, et toute la tristesse qui avait -succédé à cette nuit fatale où le fantôme du bonheur n'avait été que le -reproche d'un parjure. - -Hélas! que tout cela est loin de nous! Il y a dix ans, je repassais -à Naples, venant d'Orient. J'allai descendre à l'hôtel de _Rome,_ et -j'y retrouvai la jeune Anglaise. Elle avait épousé un peintre célèbre -qui, peu de temps après son mariage, avait été pris d'une paralysie -complète; couché sur un lit de repos, il n'avait rien de mobile dans -le visage que deux grands yeux noirs, et, jeune encore, il ne pouvait -même espérer la guérison sous d'autres climats. La pauvre fille avait -dévoué son existence à vivre tristement entre son époux et son père, -et sa douceur, sa candeur de vierge ne pouvaient réussir à calmer -l'atroce jalousie qui couvait dans l'âme du premier. Rien ne put -jamais l'engager à laisser sa femme libre dans ses promenades, et il -me rappelait ce géant noir qui veille éternellement dans la caverne -des génies, et que sa femme est forcée de battre pour l'empêcher de se -livrer au sommeil. O mystère de l'âme humaine! Faut-il voir dans un tel -tableau les marques cruelles de la vengeance des dieux! - -Je ne pus donner qu'un jour au spectacle de cette douleur. Le bateau -qui me ramenait à Marseille emporta comme un rêve le souvenir de cette -apparition chérie, et je me dis que peut-être j'avais laissé là le -bonheur. Octavie en a gardé près d'elle le secret. - - - - -ISIS - -SOUVENIRS DE POMPÉI - -I - -Avant l'établissement du chemin de fer de Naples à Résina, une course -à Pompéi était tout un voyage. Il fallait une journée pour visiter -successivement Herculanum, le Vésuve,--et Pompéi, situé à deux milles -plus loin; souvent même, on restait sur les lieux jusqu'au lendemain, -afin de parcourir Pompéi pendant la nuit, à la clarté de la lune, et -de se faire ainsi une illusion complète. Chacun pouvait supposer, en -effet, que, remontant le cours des siècles, il se voyait tout à coup -admis à parcourir les rues et les places de la ville endormie; la lune -paisible convenait mieux peut-être que l'éclat du soleil à ces ruines, -qui n'excitent tout d'abord ni l'admiration ni la surprise, et où -l'antiquité se montre pour ainsi dire dans un déshabillé modeste. - -Un des ambassadeurs résidant à Naples donna, il y a quelques -années, une fête assez ingénieuse. Muni de toutes les autorisations -nécessaires, il fit costumer à l'antique un grand nombre de personnes; -les invités se conformèrent à cette disposition, et, pendant un jour -et une nuit, l'on essaya diverses représentations des usages de -l'antique colonie romaine. On comprend que la science avait dirigé -la plupart des détails de la fête; des chars parcouraient les rues, -des marchands peuplaient les boutiques; des collations réunissaient, -à certaines heures, dans les principales maisons, les diverses -compagnies des invités. Là, c'était l'édile Pansa; là, Salluste; là, -Julia-Félix, l'opulente fille de Scaurus, qui recevaient les convives -et les admettaient à leurs foyers.--La maison des Vestales avait ses -habitantes voilées; celle des Danseuses ne mentait pas aux promesses de -ses gracieux attributs. Les deux théâtres offrirent des représentations -comiques et tragiques, et, sous les colonnades du Forum, des citoyens -oisifs échangeaient les nouvelles du jour, tandis que, dans la -basilique ouverte sur la place, on entendait retentir l'aigre voix des -avocats ou les imprécations des plaideurs. --Des toiles et des tentures -complétaient, dans tous les lieux où de tels spectacles étaient -offerts, l'effet de décoration, que le manque général des toitures -aurait pu contrarier; mais on sait qu'à part ce détail, la conservation -de la plupart des édifices est assez complète pour que l'on ait pu -prendre grand plaisir à cette tentative palingénésique.--Un des -spectacles les plus curieux fut la cérémonie qui s'exécuta au coucher -du soleil dans cet admirable petit temple d'Isis, qui, par sa parfaite -conservation, est peut-être la plus intéressante de toutes ces ruines. - -Il ne fut pas difficile de retrouver les costumes nécessaires au culte -de la bonne et mystérieuse déesse, grâce aux deux tableaux antiques -du musée de Naples, qui représentent le service sacré du matin et -le service du soir; mais la recherche et l'explication des scènes -principales qu'il fallut rendre donna lieu à un travail fort curieux, -dont un savant allemand fut chargé.--Le marquis G ..., directeur de la -bibliothèque, a bien voulu me permettre d'extraire les détails suivants -du volume manuscrit qui racontait l'établissement et les cérémonies -du culte d'Isis à Pompéi. On y trouve aussi de curieuses recherches -touchant les formes qu'affecta le culte égyptien lorsqu'il en vint à -lutter directement avec la religion naissante du Christ. - - -II - -Après la mort d'Alexandre le Grand, les deux principales religions -d'où sont sorties les autres, le culte des astres et celui du feu, -dont la plus haute expression fut la doctrine de Zoroastre, et la plus -grossière l'idolâtrie, formèrent ensemble une étrange fusion.--Les -systèmes religieux de l'Orient et de l'Occident se rencontrèrent à -Ephèse, à Antioche, à Alexandrie et à Rome. La nouvelle superstition -égyptienne se répandit partout avec une rapidité extraordinaire. Depuis -longtemps, les idées et les mythes de la vieille théogonie n'étaient -plus à la taille du monde grec et romain.--Jupiter et Junon, Apollon et -Diane, et tous les autres habitants de l'Olympe pouvaient encore être -invoqués, et n'avaient pas perdu leur crédit dans l'opinion publique. -Leurs autels fumaient à certains jours solennels de l'année; leurs -images étaient portées en grande pompe par les chemins, et le temple -et le théâtre se remplissaient, les jours de fête, de spectateurs -nombreux. Mais ces spectateurs étaient devenus étrangers à toute espèce -d'adoration.--L'art même, qui se jouait en d'idéales représentations -des dieux, n'était plus qu'un appât raffiné pour les sens. Aussi -le petit nombre de fidèles qui existaient encore, avaient-ils la -conviction que la divinité habitait seulement dans les vieilles images -de forme roide et sèche,--appartenant à la théogonie primitive. Cette -superstition populaire s'opposa vainement à l'effort des philosophes et -des sceptiques moqueurs.--Les lois divines et humaines, et ce que les -simples aïeux avaient considéré comme le type de la sainteté, furent -conspués et foulés aux pieds. Mais, dans cet état de décomposition -générale, l'âme humaine ne sentit que mieux le vide immense qu'elle -s'était fait et un désir secret de rétablir quelque chose de divin, -d'inexprimable.--Un besoin semblable fut ressenti à la fois par des -milliers d'esprits blasés, et ce vieil adage reçut une nouvelle -confirmation, que là, où l'incrédulité règne, la superstition s'est -déjà ouvert une porte.--Le judaïsme parut à beaucoup de personnes de -nature à combler ce vide douloureux. On sait avec quelle rapidité le -culte mosaïque conquit alors des sectateurs non-seulement dans tout -l'empire romain, mais au delà même de ses frontières. - -Pourtant, le dogme de Jéhova n'admettait pas d'images et il fallait -à l'adoration matérialiste de cette époque des formes palpables et -parlantes. Alors, l'Egypte, la mère et la conservatrice de toutes -les imaginations et aussi d_e_ toutes les extravagances religieuses, -offrit une satisfaction aux besoins de l'âme et des sens.--Sérapis -et Isis vinrent en aide, l'un aux corps souffrants, l'autre aux âmes -languissantes.--Jupiter Sérapis, avec la corbeille de fruits sur sa -tête majestueuse et rayonnante, déposséda bientôt, à Rome et dans la -Grèce, le Jupiter Olympien et Capitolin armé de sa foudre. Le vieux -Jupiter n'était bon qu'à tonner, et ses éclats atteignaient souvent -ses temples et l'arbre qui lui était consacré.--Le dieu égyptien -héritier des mystères et des traditions primitives de l'ancien culte -d'Apis et d'Osiris, et de toute la magnificence de l'Olympe grec, ne -tenait pas vainement dans sa main la clef du Nil et du royaume des -ombres. Il pouvait guérir les mortels de tous les maux dont ils sont -affligés. Dans une plus large mesure, ce nouveau sauveur alexandrin -opérait ces cures merveilleuses qu'autrefois Esculape, le dompteur de -la douleur, avait faites à Épidaure. Presque tous les grands ports de -mer d'Italie eurent des sérapéons,--ainsi nommait-on les temples et les -hôpitaux du Dieu guérisseur,--avec des vestibules et des colonnades, -où un grand nombre de chambres et de salles de bains étaient préparées -pour les malades.--Ces sérapéons étaient les lazarets et les maisons -de santé de l'ancien monde. --Sans doute, il y avait là des remèdes -naturels, et, avant tout, ceux des bains et du massage, combinés avec -le magnétisme, le somnambulisme, et autres pratiques dont les prêtres -possédaient et se transmettaient le secret; mais cela était fondé sur -une profonde connaissance des hommes d'alors; et de cet empirisme -sortit bientôt une remarquable et puissante médecine physique.--La -merveilleuse puissance du dieu nous est attestée par les ruines de -son temple à Pouzzoles. C'est à trois lieues de Naples, sur la côte -de Campanie;--maintenant, encore trois gigantesques colonnes, toutes -ravagées qu'elles sont par les plantes grimpantes, du sein d'un monceau -de ruines, proclament l'antique renommée du dieu, qui, dans ce populeux -port de mer, sous le nom de Sérapis Dusar, donnait refuge et guérison. -Une magnifique colonnade qui, dans les temps modernes, a été appropriée -au palais de Caserte, entourait les salles et les galeries.--On y -trouvait un grand nombre de chambres de malades et d'étuves entre les -logements des prêtres et des gardiens. Le long du rivage depuis le -voluptueux golfe de Neptuno jusqu'aux souterrains de Trivergola, il y -avait une série de lieux d'asile et de guérison sous la protection du -père universel Sérapis. - - -III - -Mais, si puissant et si séduisant que fut le culte régénéré d'Isis pour -les hommes énervés de cette époque, il agissait principalement sur les -femmes.--Tout ce que les étranges cérémonies et mystères des Cabires et -des dieux d'Eleusis, de la Grèce, tout ce que les bacchanales du _Liber -Pater_ et de l'_Hébon_ de la Campanie et de la grande Grèce, tout ce -que même la fête de la Bonne Déesse de Rome avait offert séparément à -la passion du merveilleux et à la superstition même, se trouvait, par -un religieux artifice, rassemblé dans le culte secret de la déesse -égyptienne, comme en un canal souterrain qui reçoit les eaux d'une -foule d'affluents. - -Outre les fêtes particulières mensuelles et les grandes solennités, -il y avait deux fois par jour assemblée et office publics pour les -croyants des deux sexes. Dès la première heure du jour, la déesse -était sur pied, et celui qui voulait mériter ses grâces particulières -devait se présenter à son lever pour la prière du matin.--Le temple -était ouvert avec grande pompe. Le grand prêtre sortait du sanctuaire -accompagné de ses ministres. L'encens odorant fumait sur l'autel; de -doux sons de flûte se faisaient entendre.--Cependant, la communauté -s'était partagée en deux rangs, dans le vestibule, jusqu'au premier -degré du temple.--La voix du prêtre invite à la prière, une sorte de -litanie est psalmodiée; puis on entend retentir dans les mains de -quelques adorateurs les sons éclatants du sistre d'Isis. Souvent, -une partie de l'histoire de la déesse est représentée au moyen de -pantomimes et de danses symboliques. Les éléments de son culte sont -présentés avec des invocations au peuple agenouillé, qui chante ou qui -murmure toute sorte d'oraisons. - -Mais, si l'on avait, au lever du soleil, célébré les matines de la -déesse, on ne devait pas négliger de lui offrir ses salutations du -soir et de lui souhaiter une nuit heureuse, formule particulière qui -constituait une des parties importantes de la liturgie. On commençait -par annoncer à la déesse elle-même l'_heure du soir._ - -Les anciens ne possédaient pas, il est vrai, la commodité de l'horloge -sonnante, ni même de l'horloge muette; mais ils suppléaient, autant -qu'ils le pouvaient, à nos machines d'acier et de cuivre par des -machines vivantes, par des esclaves chargés de crier l'heure d'après la -clepsydre et le cadran solaire;--il y avait même des hommes qui, rien -qu'à la longueur de leur ombre, qu'ils savaient estimer à vue d'œil, -pouvaient dire l'heure exacte du jour ou du soir.--Cet usage de crier -les déterminations du temps était également admis dans les temples. -il y avait à Rome des gens pieux qui remplissaient auprès de Jupiter -Capitolin ce singulier office de lui dire les heures.--Mais cette -coutume était principalement observée aux matines et aux vêpres de la -grande Isis, et c'est de cela que dépendait l'ordonnance de la liturgie -quotidienne. - - -IV - -Cela se faisait dans l'après-midi, au moment de la fermeture solennelle -du temple, vers quatre heures, selon la division moderne du temps, ou, -selon la division antique, après la huitième heure du jour.--C'était -ce que l'on pourrait proprement appeler le petit coucher de la déesse. -De tout temps, les dieux durent se conformer aux us et coutumes -des hommes. --Sur son Olympe, le _Zeus_ d'Homère mène l'existence -patriarcale, avec ses femmes, ses fils et ses filles, et vit absolument -comme Priam et Arsinous aux pays troyen et phéacien. Il fallut -également que les deux grandes divinités du Nil, Isis et Sérapis, -du moment qu'elles s'établirent à Rome et sur les rivages d'Italie, -s'accommodassent à la manière de vivre des Romains.--Même du temps -des derniers empereurs, on se levait de bon matin à Rome, et, vers la -première ou la deuxième heure du jour, tout était en mouvement sur les -places, dans les cours de justice et sur les marchés.--Mais ensuite, -vers la huitième heure de la journée ou la quatrième de l'après-midi, -toute activité avait cessé. De la vie publique et à ciel ouvert, on -passait au repos domestique, aux bains et aux repas. Car la huitième -heure était alors, on le sait, le moment du dîner, non-seulement à -Rome, mais dans tout l'ancien monde.--De là vient qu'à ce moment tous -les temples étaient fermés; plus tard, la mère Isis, dans un office -solennel du soir, était une dernière fois glorifiée, adorée, et honorée -des sons redoublés du sistre d'or. - -Les autres parties de la liturgie étaient la plupart de celles qui -s'exécutaient aux matines, avec cette différence toutefois que les -litanies et les hymnes étaient entonnées et chantées, au bruit des -sistres, des flûtes et des trompettes, par un psalmiste ou préchantre -qui, dans l'ordre des prêtres, remplissait les fonctions d'hymnode.--Au -moment le plus solennel, le grand prêtre, debout sur le dernier degré, -devant le tabernacle, accosté à droite et à gauche de deux diacres -ou pastophores, élevait le principal élément du culte, le symbole du -Nil fertilisateur, l'_eau bénite,_ et la présentait à la fervente -adoration des fidèles. La cérémonie se terminait par la formule de -congé ordinaire. - -Les idées superstitieuses attachées à de certains jours, les ablutions, -les jeûnes, les expiations, les macérations et les mortifications de -la chair étaient le prélude de la consécration à la plus sainte des -déesses de mille qualités et vertus, auxquelles hommes et femmes, après -maintes épreuves et mille sacrifices, s'élevaient par trois degrés. -Toutefois, l'introduction de ces mystères ouvrit la porte à quelques -déportements. --A la faveur des préparations et des épreuves, qui, -souvent, duraient un grand nombre de jours et qu'aucun époux n'osait -refuser à sa femme, aucun amant à sa maîtresse, dans la crainte du -fouet d'Osiris ou des vipères d'Isis, se donnaient dans les sanctuaires -des rendez-vous équivoques, recouverts par les voiles impénétrables -de l'initiation.--Mais ce sont là des excès communs à tous les cultes -dans leurs époques de décadence. Les mêmes accusations furent adressées -aux pratiques mystérieuses et aux agapes des premiers chrétiens. ---L'idée d'une _terre sainte_ où devait se rattacher pour tous les -peuples le souvenir des traditions premières et une sorte d'adoration -filiale,--d'une eau sainte propre aux consécrations et purifications -des fidèles,--présente des rapports plus nobles à étudier entre ces -deux cultes, dont l'un a, pour ainsi dire, servi de transition vers -l'autre. - -Toute eau était douce pour l'Égyptien, mais surtout celle qui avait -été puisée au fleuve, émanation d'Osiris. A la fête annuelle d'Osiris -retrouvé, où, après de longues lamentations, on criait: _Nous l'avons -trouvé et nous nous réjouissons tous!_ tout le monde se jetait à terre -devant la cruche remplie d'eau du Nil nouvellement puisée que portait -le grand prêtre; on levait les mains vers le ciel, exaltant le miracle -de la miséricorde divine. - -La sainte eau du Nil, conservée dans la cruche sacrée, était aussi à la -fête d'Isis le plus vivant symbole du père des vivants et des morts. -Isis ne pouvait être honorée sans Osiris.--Le fidèle croyait même à la -présence réelle d'Osiris dans l'eau du Nil, et, à chaque bénédiction -du soir et du matin, le grand-prêtre montrait au peuple l'_hydria_, la -sainte cruche, et l'offrait à son adoration.--On ne négligeait rien -pour pénétrer profondément l'esprit des spectateurs du caractère de -cette divine transsubstantiation.--Le prophète lui-même, quelque grande -que fut la sainteté de ce personnage, ne pouvait saisir avec ses mains -nues le vase dans lequel s'opérait le divin mystère.--Il portait sur -son étole, de la plus fine toile, une sorte de pèlerine (_piviale_) -également de lin ou de mousseline, qui lui couvrait les épaules et -les bras, et dans laquelle il enveloppait son bras et sa main.--Ainsi -ajusté, il prenait le saint vase, qu'il portait ensuite, au rapport -de saint Clément d'Alexandrie, serré contre son sein.--D'ailleurs, -quelle était la vertu que le Nil ne possédât pas aux yeux du pieux -Égyptien? On en parlait partout comme d'une source de guérisons et -de miracles. Il y avait des vases où son eau se conservait plusieurs -années. «J'ai dans ma cave de l'eau du Nil de quatre ans,» disait avec -orgueil le marchand égyptien à l'habitant de Byzance ou de Naples qui -lui vantait son vieux vin de Falerne ou de Chios. Même après la mort, -sous ses bandelettes et dans sa condition de momie, l'Égyptien espérait -qu'Osiris lui permettrait encore d'étancher sa soif avec son onde -vénérée. «Osiris te donne de l'eau fraîche!» disaient les épitaphes des -morts.--C'est pour cela que les momies portaient une coupe peinte sur -la poitrine. - - -V - -A la droite du prophète qui portait l'hydria (_hydriophoros_), se -tenait une femme représentant, par les attributs et par le costume, la -déesse Isis elle-même.--Isis devait toujours, en effet, partager les -hommages rendus à Osiris.--Elle ne portait pas les cheveux ras comme le -reste du clergé, mais les avait, au contraire, longs et bouclés. - -Une chose également très-caractéristique pour la représentation -d'Isis, c'est ce que la prêtresse tenait dans les mains.--De la -droite, elle soulevait ce fameux instrument que les Grecs nommaient -_sistron_ et les Égyptiens _kemkem.--_La tristesse, à l'occasion de la -mort d'Osiris, et la joie lorsqu'il était retrouvé, tels étaient les -principaux points de la religion égyptienne dans la période qui suivit -la conquête des Perses. Pour toutes les litanies de tristesse et de -joie qui étaient chantées lors de ces grandes fêtes, c'était le sistre -d'Isis qui marquait la mesure.--Un sistre bien fait devait, en mémoire -des quatre éléments, avoir quatre petits bâtons.--On peut croire que -jamais le sistre ne s'agitait sans rappeler le souvenir de la mort et -de la résurrection d'Osiris. De la main gauche, la prêtresse tenait -un arrosoir, par lequel on voulait signifier la fécondité que le Nil -procurait à la terre.--Isis y puisait de l'eau pour les besoins du -culte et aussi pour la fécondation du sol.--Car, si Osiris est la force -des eaux, Isis est la force de la terre et passe pour le principe de la -fertilité. - -Le prêtre qui chantait les hymnes et les prières, ou préchantre, -jouissait d'une estime particulière. Il se tenait sur le degré -inférieur du temple, au milieu de la double rangée du peuple, et -dirigeait l'ensemble au moyen d'un bâton en forme de sceptre. Les Grecs -nommaient ce liturge au maître de la chapelle du culte d'Isis, le -chanteur ou le chanteur d'hymnes, (_odos, hymnodos_). Il rappelle les -rhabdodes et rhapsodes, qui chantaient, un bâton de laurier à la main. - -Apulée parle, en plusieurs endroits, des flûtes et cornets qui, dans -les cérémonies d'Isis et d'Osiris, par des modulations lamentables -ou joyeuses, mettaient les assistants dans des dispositions d'esprit -convenables; cette musique provenait d'une sorte de flûte dont on -attribuait l'invention à Osiris.--Un autre personnage qui terminait la -rangée des fidèles de l'autre côté, et dont le costume s'accordait -parfaitement avec celui des prêtres d'Isis d'un ordre inférieur, avait -la tête tondue, et portait le tablier autour des reins.--Mais il -tenait dans la main un des plus énigmatiques symboles égyptiens, la -croix ansée _(crux ansata),_ dont le savant Daunou a trouvé tout un -soubassement couvert dans un temple de Philé. - -Il va sans dire qu'ici aucune victime sanglante n'était immolée, et que -jamais la flamme de l'autel ne consumait des chairs palpitantes.--Isis, -le principe de la vie et la mère de tous les êtres vivants, dédaignait -les sacrifices sanglants.--De l'eau du fleuve sacré ou du lait étaient -seulement répandus pour elle; pour elle brûlaient aussi de l'encens et -d'autres parfums. - -Dans le temple, tout était significatif et caractéristique: le nombre -impair des degrés sur lesquels la chapelle est élevée, avait aussi un -sens mystique.--En général, le prêtre égyptien cherchait à s'entourer -des souvenirs de la terre sacrée du Nil, et, au moyen des végétaux et -des animaux de l'Égypte, à transporter les sectateurs de cette nouvelle -religion dans le pays où elle avait pris naissance.--Ce n'était point -par hasard qu'on avait planté deux palmiers à droite et à gauche -du bosquet odoriférant qui entourait la chapelle; car le palmier, -qui, tous les mois pousse de nouveaux rameaux, était un symbole de -la puissance des grands dieux. De là les porteurs de palmiers qui -figuraient aux processions, et dont il est fait mention dans la célèbre -inscription de Rosette. - -A la fin de la cérémonie, selon un passage d'Apulée, un des prêtres -prononçait la formule ordinaire: «Congé au peuple!» qui est devenue -la formule chrétienne: _Ite, missa est;_ et à laquelle le peuple -répondait par son adieu accoutumé à la déesse: «Portez-vous bien,» ou: -«Maintenez-vous en santé!» - - -VI - -Peut-être faut-il craindre, en voyage, de gâter par des lectures faites -d'avance l'impression première des lieux célèbres. J'avais visité -l'Orient avec les seuls souvenirs, déjà vagues, de mon éducation -classique.--Au retour de l'Égypte, Naples était pour moi un lieu de -repos et d'étude, et les précieux dépôts de ses bibliothèques et de -ses musées me servaient à justifier ou à combattre les hypothèses que -mon esprit s'était formées à l'aspect de tant de ruines inexpliquées -ou muettes. --Peut-être ai-je dû au souvenir éclatant d'Alexandrie, de -Thèbes et des Pyramides, l'impression presque religieuse que me causa -une seconde fois la vue du temple d'Isis de Pompéi. J'avais laissé -mes compagnons de voyage admirer dans tous ses détails la maison de -Diomède, et, me dérobant à l'attention des gardiens, je m'étais jeté -au hasard dans les rues de la ville antique, évitant çà et là quelque -invalide qui me demandait de loin où j'allais, et m'inquiétant peu de -savoir le nom que la science avait retrouvé pour tel ou tel édifice, -pour un temple, pour une maison, pour une boutique. N'était-ce pas -assez que les drogmans et les Arabes m'eussent gâté les Pyramides, sans -subir encore la tyrannie des _ciceroni_ napolitains? J'étais entré par -la rue des Tombeaux; il était clair qu'en suivant cette voie pavée de -lave, où se dessine encore l'ornière profonde des roues antiques, je -retrouverais le temple de la déesse égyptienne, situé à l'extrémité de -la ville, auprès du théâtre tragique. Cependant, des temples consacrés -aux dieux grecs et romains frappaient mes yeux par leur masse imposante -et leurs nombreuses colonnes, et l'_Iseum_ semblait perdu dans les -maisons particulières. Enfin, pénétrant çà et là dans les bâtiments, -j'entrai dans une enceinte par une porte basse, et, là, il n'y avait -plus à douter, le souvenir des deux tableaux antiques que j'avais vus -au Musée des études, et qui représentent les cérémonies décrites plus -haut du culte d'Isis, s'accordait avec l'architecture du monument que -j'avais devant les yeux.--C'était bien là l'étroite cour jadis fermée -d'une grille, les colonnes encore debout, les deux autels à droite et à -gauche, dont le dernier est d'une conservation parfaite, et, au fond, -l'antique _cella_ s'élevant sur sept marches autrefois revêtues de -marbre de Paros. - -Huit colonnes d'ordre dorique, sans base, soutiennent les côtés, et -dix autres le fronton; l'enceinte est découverte, selon le genre -d'architecture dit h_ypaetron,_ mais un portique couvert régnait -alentour. Le sanctuaire a la forme d'un petit temple carré, voûté, -couvert en tuiles, et présente trois niches destinées aux images de la -Trinité égyptienne;--deux autels placés au fond du sanctuaire portaient -les tables isiaques, dont l'une a été conservée, et sur la base de la -principale statue de la déesse, placée au centre de la nef intérieure, -on a pu lire que _L. C. Phœbus_ l'avait érigée dans ce lieu par décret -des décurions. - -Près de l'autel de gauche, dans la cour, était une petite loge -destinée aux purifications; quelques bas-reliefs en décoraient les -murailles. Deux vases contenant l'eau lustrale se trouvaient, en -outre, placés à l'entrée de la porte intérieure, comme le sont nos -bénitiers. Des peintures sur stuc décoraient l'intérieur du temple et -représentaient des tableaux de la campagne, des plantes et des animaux -de l'Égypte,--la terre sacrée. - -J'avais admiré au Musée les richesses qu'on a retirées de ce temple, -les lampes, les coupes, les encensoirs, les burettes, les goupillons, -les mitres et les crosses brillantes des prêtres, les sistres, les -clairons et les cymbales, une Vénus dorée, un Bacchus, des Hermès, des -sièges d'argent et d'ivoire, des idoles de basalte et des pavés de -mosaïque ornés d'inscriptions et d'emblèmes. La plupart de ces objets, -dont la matière et le travail précieux indiquent la richesse du temple, -ont été découverts dans le lieu saint le plus retiré, situé derrière -le sanctuaire, et où l'on arrive en passant sous cinq arcades. Là, une -petite cour oblongue conduit à une chambre qui contenait des ornements -sacrés. L'habitation des ministres isiaques, située à gauche du temple, -se composait de trois pièces, et l'on trouva dans l'enceinte plusieurs -cadavres de ces prêtres à qui l'on suppose que leur religion fit un -devoir de ne pas abandonner le sanctuaire. - -Ce temple est la ruine la mieux conservée de Pompéi, parce qu'à -l'époque où la ville fut ensevelie, il en était le monument le plus -nouveau. L'ancien temple avait été renversé quelques années auparavant -par un tremblement de terre, et nous voyons là celui qu'on avait rebâti -à sa place. --J'ignore si quelqu'une des trois statues d'Isis du Musée -de Naples aura été retrouvée dans ce lieu même, mais je les avais -admirées la veille, et rien ne m'empêchait, en y joignant le souvenir -des deux tableaux, de reconstruire dans ma pensée toute la scène de la -cérémonie du soir. - -Justement le soleil commençait à s'abaisser vers Caprée et la lune -montait lentement du côté du Vésuve, couvert de son léger dais de -fumée. Je m'assis sur une pierre, en contemplant ces deux astres -qu'on avait longtemps adorés dans ce temple sous les noms d'Osiris -et d'Isis, et sous des attributs mystiques faisant allusion à leurs -diverses phases, et je me sentis pris d'une vive émotion. Enfant d'un -siècle sceptique plutôt qu'incrédule, flottant entre deux éducations -contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de -la réaction sociale, qui prétend ramener l'ensemble des croyances -chrétiennes, me verrais-je entraîné à tout croire, comme nos pères les -philosophes l'avaient été à tout nier?--Je songeais à ce magnifique -préambule des _Ruines_ de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé -sur les ruines de Palmyre et qui n'emprunte à des inspirations si -hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l'ensemble des -traditions religieuses du genre humain! Ainsi périssait, sous l'effort -de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs, -qui, au nom d'une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les -cieux. O naturel ô mère éternelle! était-ce là vraiment le sort réservé -au dernier de tes fils célestes? Les mortels en sont-ils venus à -repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré, -déesse de Saïs! le plus hardi de tes adeptes s'est-il donc trouvé face -à face avec l'image de la Mort? - -Si la chute successive des croyances conduisait à ce résultat, ne -serait-il pas plus consolant de tomber dans l'excès contraire et -d'essayer de se reprendre aux illusions du passé? - - -VII - -Il est évident que, dans les derniers temps, le paganisme s'était -retrempé dans son origine égyptienne, et tendait de plus en plus à -ramener au principe de l'unité les diverses conceptions mythologiques. -Cette éternelle Nature, que Lucrèce, le matérialiste, invoquait -lui-même sous le nom de Vénus Céleste, a été préférablement nommée -Cybèle par Julien, Uranie ou Cérès par Plotin, Proclus et Porphyre; ---Apulée, lui donnant tous ces noms, l'appelle plus volontiers Isis; -c'est le nom qui, pour lui, résume tous les autres; c'est l'identité -primitive de cette reine du ciel, aux attributs divers, au masque -changeant! Aussi lui apparaît-elle vêtue à l'égyptienne, mais dégagée -des allures roides, des bandelettes et des formes naïves du premier -temps. - -Ses cheveux épais et longs, terminés en boucles, inondent en flottant -ses divines épaules; une couronne multiforme et multiflore pare sa -tête, et la lune argentée brille sur son front; des deux côtés se -tordent des serpents parmi de blonds épis, et sa robe aux reflets -indécis passe, selon le mouvement de ses plis, de la blancheur la plus -pure au jaune de safran, ou semble emprunter sa rougeur à la flamme; -son manteau; d'un noir foncé, est semé d'étoiles et bordé d'une frange -lumineuse; sa main droite tient le sistre, qui rend un son clair, sa -main gauche un vase d'or en forme de gondole. - -Telle, exhalant les plus délicieux parfums de l'Arabie Heureuse, elle -apparaît à Lucius, et lui dit: - -«Tes prières m'ont touchée; moi, la mère de la nature, la maîtresse des -éléments, la source première des siècles, la plus grande des divinités, -la reine des mânes; moi qui confonds en moi-même et les dieux et les -déesses; moi dont l'univers a adoré sous mille formes l'unique et -toute-puissante divinité. Ainsi, l'on me nomme en Phrygie, Cybèle; à -Athènes, Minerve; en Chypre, Vénus Paphienne; en Crète, Diane Dyctinne; -en Sicile, Proserpine Stygienne; à Éleusis, l'antique Cérès; ailleurs, -Junon, Bellone, Hécate ou Némésis, tandis que l'Égyptien, qui dans les -sciences précéda tous les autres peuples, me rend hommage sous mon vrai -nom de la déesse Isis. - -»Qu'il te souvienne, dit-elle à Lucius après lui avoir indiqué les -moyens d'échapper à l'enchantement dont _il_ est victime, que tu dois -me consacrer le reste de ta vie, et, dès que tu auras franchi le sombre -bord, tu ne cesseras encore de m'adorer, soit dans les ténèbres de -l'Achéron ou dans les Champs-Élysées; et si, par l'observation de mon -culte et par une inviolable chasteté, tu mérites bien de moi, tu sauras -que je puis seule prolonger ta vie spirituelle au delà des bornes -marquées.» - -Ayant prononcé ces adorables paroles, l'invincible déesse disparaît et -se recueille _dans sa propre immensité._ - -Certes, si le paganisme avait toujours manifesté une conception aussi -pure de la Divinité, les principes religieux issus de la vieille terre -d'Egypte régneraient encore selon cette forme sur la civilisation -moderne.--Mais n'est-il pas à remarquer que c'est aussi de l'Egypte -que nous viennent les premiers fondements de la foi chrétienne? Orphée -et Moïse, initiés tous deux aux mystères isiaques, ont simplement -annoncé à des races diverses des vérités sublimes,--que la différence -des mœurs, des langages et l'espace des temps a ensuite peu à peu -altérées ou transformées entièrement.--Aujourd'hui, il semble que le -catholicisme lui-même ait subi, selon les pays, une réaction analogue -à celle qui avait lieu dans les dernières années du polythéisme. -En Italie, en Pologne, en Grèce, en Espagne, chez tous les peuples -les plus sincèrement attachés à l'Église romaine, la dévotion à la -Vierge n'est-elle pas devenue une sorte de culte exclusif? N'est-ce -pas toujours la Mère sainte, tenant dans ses bras l'enfant sauveur et -médiateur qui domine les esprits,--et dont l'apparition produit encore -des conversions comparables à celle du héros d'Apulée? Isis n'a pas -seulement ou l'enfant dans les bras, ou la croix à la main comme la -Vierge: le même signe zodiacal leur est consacré, la lune est sous -leurs pieds; le même nimbe brille autour de leur tête; nous avons -rapporté plus haut mille détails analogues dans les cérémonies --même -sentiment de chasteté dans le culte isiaque, tant que la doctrine est -restée pure; institutions pareilles d'associations et de confréries. -Je me garderai certes de tirer de tous ces rapprochements les mêmes -conclusions que Volney et Dupuis. Au contraire, aux yeux du philosophe, -sinon du théologien,--ne peut-il pas sembler qu'il y ait eu, dans tous -les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine? Le -christianisme primitif a invoqué la parole des sibylles et n'a point -repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes. Une évolution -nouvelle des dogmes pourrait faire concorder sur certains points les -témoignages religieux des divers temps. Il serait si beau d'absoudre -et d'arracher aux malédictions éternelles les héros et les sages de -l'antiquité! - -Loin de moi, certes, la pensée d'avoir réuni les détails qui précèdent -en vue seulement de prouver que la religion chrétienne a fait de -nombreux emprunts aux dernières formules du paganisme: ce point n'est -nié de personne. Toute religion qui succède à une autre respecte -longtemps certaines pratiques et formes de culte, qu'elle se borne -à harmoniser avec ses propres dogmes. Ainsi la vieille théogonie des -Égyptiens et des Pélasges s'était seulement modifiée et traduite chez -les Grecs, parée de noms et d'attributs nouveaux;--plus tard encore, -dans la phase religieuse que nous venons de dépeindre, Sérapis, qui -était déjà une transformation d'Osiris, en devenait une de Jupiter; -Isis, qui n'avait, pour entrer dans le mythe grec, qu'à reprendre son -nom d'Io, fille d'Inachus, --le fondateur des mystères d'Eleusis, -repoussait désormais le masque bestial, symbole d'une époque de -lutte et de servitude. Mais voyez combien d'assimilations aisées le -christianisme allait trouver dans ces rapides transformations des -dogmes les plus divers!--Laissons de côté la _croix_ de Sérapis et le -séjour aux enfers de ce dieu _qui juge les âmes;--_le _Rédempteur_ -promis à la terre, et que pressentaient depuis longtemps les poëtes et -les oracles, est-ce l'enfant Horus allaité par la mère divine, et qui -sera le _Verbe_ (logos) des âges futurs?--Est-ce l'Iacchus-Iésus des -mystères d'Eleusis, plus grand déjà, et s'élançant des bras de Déméter, -la déesse _panthée_? ou plutôt n'est-il pas vrai qu'il faut réunir tous -ces modes divers d'une même idée, et que ce fut toujours une admirable -pensée théogonique de présenter à l'adoration des hommes une Mère -céleste dont l'enfant est l'espoir du monde? - -Et, maintenant, pourquoi ces cris d'ivresse et de joie, ces chants du -ciel, ces palmes qu'on agite, ces gâteaux sacrés qu'on se partage à -de certains jours de l'année? C'est que l'enfant sauveur est né jadis -en ce même temps.--Pourquoi ces autres jours de pleurs et de chants -lugubres où l'on cherche le corps d'un Dieu meurtri et sanglant,--où -les gémissements retentissent des bords du Nil aux rives de la -Phénicie, des hauteurs du Liban aux plaines où fut Troie? Pourquoi -celui qu'on cherche et qu'on pleure s'appelle-t-il ici Osiris, plus -loin Adonis, plus loin Atys? et pourquoi une autre clameur qui vient -du fond de l'Asie cherche-t-elle aussi dans les grottes mystérieuses -les restes d'un dieu immolé?--Une femme divinisée, mère, épouse ou -amante, baigne de ses larmes ce corps saignant et défiguré, victime -d'un principe hostile qui triomphe par sa mort, mais qui sera vaincu -un jour! La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire, -avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les fidèles -viennent toucher et baiser pieusement. Mais, le troisième jour, tout -change: le corps a disparu, l'immortel s'est révélé; la joie succède -aux pleurs, l'espérance renaît sur la terre; c'est la fête renouvelée -de la jeunesse et du printemps. - -Voilà le culte oriental, primitif et postérieur à la fois aux fables de -la Grèce, qui avait fini par envahir et absorber peu à peu le domaine -des dieux d'Homère. Le ciel mythologique rayonnait d'un trop pur éclat, -il était d'une beauté trop précise et trop nette, il respirait trop -le bonheur, l'abondance et la sérénité, il était, en un mot, trop -bien conçu au point de vue des gens heureux, des peuples riches et -vainqueurs, pour s'imposer longtemps au monde agité et souffrant.--Les -Grecs l'avaient fait triompher par la victoire dans cette lutte presque -cosmogonique qu'Homère a chantée, et, depuis encore, la force et la -gloire des dieux s'étaient incarnées dans les destinées de Rome;--mais -la douleur et l'esprit de vengeance agissaient sur le reste du monde, -qui ne voulait plus s'abandonner qu'aux religions du désespoir.--La -philosophie accomplissait d'autre part un travail d'assimilation et -d'unité morale; la chose attendue dans les esprits se réalisa dans -l'ordre des faits. Cette Mère divine, ce Sauveur, qu'une sorte de -mirage prophétique avait annoncés çà et là d'un bout à l'autre du -monde, apparurent enfin comme le grand jour qui succéda aux vagues -clartés de l'aurore. - - - - -EMILIE - - -SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. - -Personne n'a bien su l'histoire du lieutenant Desroches, qui se fit -tuer l'an passé au combat de Hambergen, deux mois après ses noces. Si -ce fut là un véritable suicide, que Dieu veuille lui pardonner! Mais, -certes, celui qui meurt en défendant sa patrie ne mérite pas que son -action soit nommée ainsi, quelle qu'ait été sa pensée d'ailleurs. - ---Nous voilà retombés, dit le docteur, dans le chapitre des -capitulations de conscience. Desroches était un philosophe décidé à -quitter la vie: il n'a pas voulu que sa mort fût inutile; il s'est -élancé bravement dans la mêlée; il a tué le plus d'Allemands qu'il a -pu, en disant: «Je ne puis mieux faire à présent; je meurs content.» -Et il a crié: _Vive l'empereur!_ en recevant le coup de sabre qui l'a -abattu. Dix soldats de sa compagnie vous le diront. - ---Et ce n'en fut pas moins un suicide, répliqua Arthur. Toutefois, je -pense qu'on aurait eu tort de lui fermer l'église ... - ---A ce compte, vous flétririez le dévouement de Curtius. Ce jeune -chevalier romain était peut-être ruiné par le jeu, malheureux dans -ses amours, las de la vie, qui sait? Mais, assurément, il est beau, -en songeant à quitter le monde, de rendre sa mort utile aux autres; -et voilà pourquoi cela ne peut s'appeler un suicide, car le suicide -n'est autre chose que l'acte suprême de l'égoïsme, et c'est pour cela -seulement qu'il est flétri parmi les hommes... A quoi pensez-vous, -Arthur? - ---Je pense à ce que vous disiez tout à l'heure, que Desroches, avant de -mourir, avait tué le plus d'Allemands possible... - ---Eh bien? - ---Eh bien, ces braves gens sont allés rendre devant Dieu un triste -témoignage de la belle mort du lieutenant, vous me permettrez de dire -que c'est là un _suicide_ bien _homicide._ - ---Eh! qui va songer à cela? Des Allemands, ce sont des ennemis. - ---Mais y en a-t-il pour l'homme résolu à _mourir?_ A ce moment-là, -tout instinct de nationalité s'efface, et je doute que l'on songe à un -autre pays que l'autre monde, et à un autre empereur que Dieu. Mais -l'abbé nous écoute sans rien dire, et cependant j'espère que je parle -ici selon ses idées. --Allons, l'abbé, dites-nous votre opinion, et -tâchez de nous mettre d'accord; c'est là une mine de controverse assez -abondante, et l'histoire de Desroches, ou plutôt ce que nous en croyons -savoir, le docteur et moi, ne paraît pas moins ténébreuse que les -profonds raisonnements qu'elle a soulevés parmi nous. - ---Oui, dit le docteur, Desroches, à ce qu'on prétend, était -très-affligé de sa dernière blessure, celle qui l'avait si fort -défiguré; et peut-être a-t-il surpris quelque grimace ou quelque -raillerie de sa nouvelle épouse; les philosophes sont susceptibles. En -tout cas, il est mort, et volontairement. - ---Volontairement, puisque vous y persistez; mais n'appelez pas suicide -la mort qu'on trouve dans une bataille; vous ajouteriez un contre-sens -de mots à celui que peut-être vous faites en pensée; on meurt dans une -mêlée parce qu'on y rencontre quelque chose qui tue; ne meurt pas qui -veut; - ---Eh bien, voulez-vous que ce soit la fatalité? - ---A mon tour, interrompit l'abbé, qui s'était recueilli pendant cette -discussion: il vous semblera singulier peut-être que je combatte vos -paradoxes ou vos suppositions ... - ---Eh bien, parlez, parlez; vous en savez plus que nous, assurément. -Vous habitez Bitche depuis longtemps; on dit que Desroches vous -connaissait, et peut-être même s'est-il confessé à vous ... - ---En ce cas, je devrais me taire; mais il n'en fut rien -malheureusement, et, toutefois, la mort de Desroches fut chrétienne, -croyez-moi; et je vais vous en raconter les causes et les -circonstances, afin que vous emportiez cette idée que ce fut là encore -un honnête homme, ainsi qu'un bon soldat, mort à temps pour l'humanité, -pour lui-même, et selon les desseins de Dieu. - -»Desroches était entré dans un régiment à quatorze ans, à l'époque -où, la plupart des hommes s'étant fait tuer sur la frontière, notre -armée républicaine se recrutait parmi les enfants. Faible de corps, -mince comme une jeune fille, et pâle, ses camarades souffraient de lui -voir porter un fusil sous lequel ployait son épaule. Vous devez avoir -entendu dire qu'on obtint du capitaine l'autorisation de le lui rogner -de six pouces. Ainsi accommodée à ses forces, l'arme de l'enfant fit -merveilles dans les guerres de Flandre; plus tard, Desroches fut dirigé -sur Haguenau, dans ce pays où nous faisions, c'est-à-dire où vous -faisiez la guerre depuis si longtemps. - -»A l'époque dont je vais vous parler, Desroches était dans la force -de l'âge et servait d'enseigne au régiment bien plus que le numéro -d'ordre et le drapeau, car il avait à peu près seul survécu à deux -renouvellements, et il venait enfin d'être nommé lieutenant quand, -à Bergheim, il y a vingt-sept mois, en commandant une charge à la -baïonnette, il reçut un coup de sabre prussien tout au travers de la -figure. La blessure était affreuse; les chirurgiens de l'ambulance, -qui l'avaient souvent plaisanté, lui vierge encore d'une égratignure, -après trente combats, froncèrent le sourcil quand on l'apporta devant -eux. S'il guérit, dirent-ils, le malheureux deviendra imbécile ou fou. - -»C'est à Metz que le lieutenant fut envoyé pour se guérir. La civière -avait fait plusieurs lieues sans qu'il s'en aperçût; installé dans -un bon lit et entouré de soins, il lui fallut cinq ou six mois pour -arriver à se mettre sur son séant, et cent jours encore pour ouvrir un -œil et distinguer les objets. On lui ordonna bientôt les fortifiants, -le soleil, puis le mouvement, enfin la promenade, et, un matin, soutenu -par deux camarades, il s'achemina tout vacillant, tout étourdi, vers -le quai Saint-Vincent, qui touche presque à l'hôpital militaire, et, -là, on le fit asseoir sur l'esplanade, au soleil de midi, sous les -tilleuls du jardin public: le pauvre blessé croyait voir le jour pour -la première fois. - -»A force d'aller ainsi, il put bientôt marcher seul, et, chaque -matin, il s'asseyait sur un banc, au même endroit de l'esplanade, la -tête ensevelie dans un amas de taffetas noir, sous lequel à peine on -découvrait un coin de visage humain, et sur son passage, lorsqu'il se -croisait avec des promeneurs, il était assuré d'un grand salut des -hommes, et d'un geste de profonde commisération des femmes, ce qui le -consolait peu. - -»Mais, une fois assis à sa place, il oubliait son infortune pour ne -plus songer qu'au bonheur de vivre après un tel ébranlement, et au -plaisir de voir en quel séjour il vivait. Devant lui, la vieille -citadelle, ruinée sous Louis XVI, étalait ses remparts dégradés; sur -sa tête, les tilleuls en fleur projetaient leur ombre épaisse; à -ses pieds, dans la vallée qui se déploie au-dessous de l'esplanade, -les prés Saint-Symphorien que vivifie, en les noyant, la Moselle -débordée, et qui verdissent entre ses deux bras; puis le petit Ilot, -l'oasis de la poudrière, cette île du Saulcy, semée d'ombrages, de -chaumières; enfin, la chute de la Moselle et ses blanches écumes, ses -détours étincelant au soleil, puis tout au bout, bornant le regard, la -chaîne des Vosges, bleuâtre et comme vaporeuse au grand jour, voilà -le spectacle qu'il admirait toujours davantage, en pensant que là -était son pays, non pas la terre conquise, mais la province vraiment -française, tandis que ces riches départements nouveaux, où il avait -fait la guerre, n'étaient que des beautés fugitives, incertaines, comme -celles de la femme gagnée hier, qui ne nous appartiendra plus demain. - -»Vers le mois de juin, aux premiers jours, la chaleur était grande, et -le banc favori de Desroches se trouvant bien à l'ombre, deux femmes -vinrent s'asseoir près du blessé. Il salua tranquillement et continua -de contempler l'horizon; mais sa position inspirait tant d'intérêt, -que les deux femmes ne purent s'empêcher de le questionner et de le -plaindre. - -»L'une des deux, fort âgée, était la tante de l'autre qui se nommait -Émilie, et qui avait pour occupation de broder des ornements d'or sur -de la soie ou du velours. Desroches questionna comme on lui en avait -donné l'exemple, et la tante lui apprit que la jeune fille avait quitté -Haguenau pour lui faire compagnie, qu'elle brodait pour les églises, et -qu'elle était depuis longtemps privée de tous ses autres parents. - -»Le lendemain, le banc fut occupé comme la veille; au bout d'une -semaine, il y avait traité d'alliance entre les trois propriétaires -de ce banc favori, et Desroches, tout faible qu'il était, tout -humilié par les attentions que la jeune fille lui prodiguait comme -au plus inoffensif vieillard, Desroches se sentit léger, en fonds de -plaisanteries, et plus près de se réjouir que de s'affliger de cette -bonne fortune inattendue. - -»Alors, de retour à l'hôpital, il se rappela sa hideuse blessure, cet -épouvantail dont il avait souvent gémi en lui-même, et que l'habitude -et la convalescence lui avaient rendu depuis longtemps moins déplorable. - -»Il est certain que Desroches n'avait pu encore ni soulever l'appareil -inutile de sa blessure, ni se regarder dans un miroir. De ce jour-là, -cette idée le fit frémir plus que jamais. Cependant, il se hasarda -à écarter un coin du taffetas protecteur, et il trouva dessous -une cicatrice un peu rose encore, mais qui n'avait rien de trop -repoussant. En poursuivant cette observation, il reconnut que les -différentes parties de son visage s'étaient recousues convenablement -entre elles, et que l'œil demeurait fort limpide et fort sain. Il -manquait bien quelques brins de sourcils, mais c'était si peu de chose! -cette raie oblique qui descendait du front à l'oreille en traversant la -joue, c'était ... eh bien, c'était un coup de sabre reçu à l'attaque -des lignes de Bergheim, et rien n'est plus beau, les chansons l'on -assez dit. - -»Donc, Desroches fut étonné de se retrouver si présentable après -la longue absence qu'il avait faite de lui-même. Il ramena fort -adroitement ses cheveux, qui grisonnaient du côté blessé, sous les -cheveux noirs abondants du côté gauche, étendit sa moustache sur la -ligne de la cicatrice, le plus loin possible, et, ayant endossé son -uniforme neuf, il se rendit le lendemain à l'esplanade d'un air assez -triomphant. - -»Dans le fait, il s'était si bien redressé, si bien tourné, son épée -avait si bonne grâce à battre sa cuisse, et il portait le schako -si martialement incliné en avant, que personne ne le reconnut dans -le trajet de l'hôpital au jardin; il arriva le premier au banc des -tilleuls, et s'assit comme à l'ordinaire, en apparence, mais au fond -bien plus troublé et bien plus pâle, malgré l'approbation du miroir. - -»Les deux dames ne tardèrent pas à arriver; mais elles s'éloignèrent -tout à coup en voyant un bel officier occuper leur place habituelle. -Desroches fut tout ému. - ---Eh quoi! leur cria-t-il, vous ne me reconnaissez pas?... - -»Ne pensez pas que ces préliminaires nous conduisent à une de ces -histoires où la pitié devient de l'amour, comme dans les opéras du -temps. Le lieutenant avait désormais des idées plus sérieuses. Content -d'être encore jugé comme un cavalier passable, il se hâta de rassurer -les deux dames, qui paraissaient disposées, d'après sa transformation, -à revenir sur l'intimité commencée entre eux trois. Leur réserve ne -put tenir devant ces franches déclarations. L'union était sortable de -tous points, d'ailleurs: Desroches avait un petit bien de famille près -d'Épinal; Émilie possédait, comme héritage de ses parents, une petite -maison à Haguenau, louée au café de la ville, et qui rapportait encore -cinq à six cents francs de rente. Il est vrai qu'il en revenait la -moitié à son frère Wilhelm, principal clerc du notaire Schennberg. - -»Quand les dispositions furent bien arrêtées, on résolut de se rendre -pour la noce à cette petite ville, car là était le domicile réel de -la jeune fille, qui n'habitait Metz depuis quelque temps que pour ne -point quitter sa tante. Toutefois, on convint de revenir à Metz après -le mariage. Émilie se faisait un grand plaisir de revoir son frère. -Desroches s'étonna à plusieurs reprises que ce jeune homme ne fût pas -aux armées comme tous ceux de notre temps; on lui répondit qu'il avait -été réformé pour cause de santé. Desroches le plaignit vivement. - -»Voici donc les deux fiancés et la tante en route pour Haguenau; ils -ont pris des places dans la voiture publique qui relaye à Bitche, -laquelle était alors une simple patache composée de cuir et d'osier. -La route est belle, comme vous savez. Desroches, qui ne l'avait jamais -faite qu'en uniforme, un sabre à la main, en compagnie de trois à -quatre mille hommes, admirait les solitudes, les roches bizarres, les -horizons bornés par cette dentelure, des monts revêtus d'une sombre -verdure, que de longues vallées interrompent seulement de loin en loin. -Les riches plateaux de Saint-Avold, les manufactures de Sarreguemines, -les petits taillis compactes de Limblingue, où les frênes, les -peupliers et les sapins étalent leur triple couche de verdure nuancée -du gris au vert sombre; vous savez combien tout cela est d'un aspect -magnifique et charmant. - -»A peine arrivés à Bitche, les voyageurs descendirent à la petite -auberge du _Dragon,_ et Desroches me fit demander au fort. J'arrivai -avec empressement; je vis sa nouvelle famille, et je complimentai la -jeune demoiselle, qui était d'une rare beauté, d'un maintient doux, -et qui paraissait fort éprise de son futur époux. Ils déjeunèrent -tous trois avec moi, à la place où nous sommes assis dans ce moment. -Plusieurs officiers, camarades de Desroches, attirés par le bruit de -son arrivée, le vinrent chercher à l'auberge et le retinrent à dîner -chez l'hôtelier de la redoute, où l'état-major payait pension. Il fut -convenu que les deux dames se retireraient de bonne heure, et que le -lieutenant donnerait à ses camarades sa dernière soirée de garçon. - -»Le repas fut gai; tout le monde savourait sa part du bonheur et de -la gaieté que Desroches ramenait avec lui. On lui parla de l'Egypte, -de l'Italie, avec transport, en faisant des plaintes amères sur -cette mauvaise fortune qui confinait tant de bons soldats dans des -forteresses de frontière. - ---Oui, murmuraient quelques officiers, nous étouffons ici, la vie est -fatigante et monotone; autant vaudrait être sur un vaisseau, que de -vivre ainsi sans combats, sans distractions, sans avancement possible. -«Le fort est imprenable,» a dit Bonaparte quand il a passé ici en -rejoignant l'armée d'Allemagne; nous n'avons donc rien que la chance de -mourir d'ennui. - ---Hélas! mes amis, répondit Desroches, ce n'était guère plus amusant -de mon temps; car j'ai été ici comme vous, et je me suis plaint comme -vous, aussi. Moi, soldat parvenu jusqu'à l'épaulette à force d'user -les souliers du gouvernement dans tous les chemins du monde, je ne -savais guère alors que trois choses: l'exercice, la direction du vent -et la grammaire, comme on l'apprend chez le magister. Aussi, lorsque -je fus nommé sous-lieutenant et envoyé à Bitche avec le 2e -bataillon du Cher, je regardais ce séjour comme une excellente occasion -d'études sérieuses et suivies. Dans cette pensée, je m'étais procuré -une collection de livres, de cartes et de plans. J'ai étudié la théorie -et appris l'allemand sans étude, car, dans ce pays français et bon -français, on ne parle que cette langue. De sorte que ce temps, si long -pour vous qui n'avez plus tant à apprendre, je le trouvais court et -insuffisant, et, quand la nuit venait, je me réfugiais dans un petit -cabinet de pierre sous la vis du grand escalier; j'allumais ma lampe en -calfeutrant hermétiquement les meurtrières, et je travaillais. Une de -ces nuits-là ... - -»Ici, Desroches s'arrêta un instant, passa la main sur ses yeux, vida -son verre, et reprit son récit sans terminer sa phrase. - ---Vous connaissez tous, dit-il, ce petit sentier qui monte de la plaine -ici, et que l'on a rendu tout à fait impraticable, en faisant sauter -un gros rocher, à la place duquel à présent s'ouvre un abîme. Eh bien, -ce passage a toujours été meurtrier pour les ennemis toutes les fois -qu'ils ont tenté d'assaillir le fort; à peine engagés dans ce sentier, -les malheureux essuyaient le feu de quatre pièces de vingt-quatre, -qu'on n'a pas dérangées sans doute, et qui rasaient le sol dans toute -la longueur de cette pente ... - ---Vous avez dû vous distinguer, dit un colonel à Desroches; est-ce là -que vous avez gagné la lieutenance? - ---Oui, colonel, et c'est là que j'ai tué le premier, le seul homme que -j'aie frappé en face et de ma propre main. C'est pourquoi la vue de ce -fort me sera toujours pénible. - ---Que nous dites-vous là? s'écria-t-on: quoi! vous avez fait vingt ans -la guerre, vous avez assisté à quinze batailles rangées, à cinquante -combats peut-être, et vous prétendez n'avoir jamais tué qu'un seul -ennemi? - ---Je n'ai pas dit cela, messieurs: des dix mille cartouches que j'ai -bourrées dans mon fusil, qui sait si la moitié n'a pas lancé une balle -au but que le soldat cherche? Mais j'affirme qu'à Bitche, pour la -première fois, ma main s'est rougie du sang d'un ennemi, et que j'ai -fait le cruel essai d'une pointe de sabre que le bras pousse jusqu'à ce -qu'elle crève une poitrine humaine et s'y cache en frémissant. - ---C'est vrai, interrompit l'un des officiers, le soldat tue beaucoup -et ne le sent presque jamais. Une fusillade n'est pas, à vrai dire, -une exécution, mais une intention mortelle. Quant à la baïonnette, elle -fonctionne peu dans les charges les plus désastreuses; c'est un conflit -dans lequel l'un des deux ennemis tient ou cède sans porter de coups, -les fusils s'entre-choquent, puis se relèvent quand la résistance -cesse; le cavalier, par exemple, frappe réellement ... - ---Aussi, reprit Desroches, de même que l'on n'oublie pas le dernier -regard d'un adversaire tué en duel, son dernier râle, le bruit de -sa lourde chute, de même, je porte en moi presque comme un remords, -riez-en si vous pouvez, l'image pâle et funèbre du sergent prussien que -j'ai tué dans la petite poudrière du fort. - -»Tout le monde fit silence, et Desroches commença son récit. - ---C'était la nuit, je travaillais, comme je l'ai expliqué tout à -l'heure. A deux heures, tout doit dormir, excepté les sentinelles. -Les patrouilles sont fort silencieuses, et tout bruit fait esclandre. -Pourtant, je crus entendre comme un mouvement prolongé dans la galerie -qui s'étendait sous ma chambre; on heurtait à une porte, et cette -porte craquait. Je courus, je prêtai l'oreille au fond du corridor, -et j'appelai à demi-voix la sentinelle; pas de réponse. J'eus bientôt -réveillé les canonniers, endossé l'uniforme, et, prenant mon sabre sans -fourreau, je courus du côté du bruit. Nous arrivâmes trente, à peu -près, dans le rond-point que forme la galerie vers son centre, et, à -la lueur de quelques lanternes, nous reconnûmes les Prussiens, qu'un -traître avait introduits par la poterne fermée. Ils se pressaient avec -désordre, et, en nous apercevant, ils tirèrent quelques coups de fusil, -dont l'éclat fut effroyable dans cette pénombre et sous ces voûtes -écrasées. Alors, on se trouva face à face; les assaillants continuaient -d'arriver; les défenseurs descendirent précipitamment dans la galerie; -on en vint à pouvoir à peine se remuer; mais il y avait entre les -deux partis un espace de six à huit pieds, un champ clos que personne -ne songeait à occuper, tant il y avait de stupeur chez les Français -surpris, et de défiance chez les Prussiens désappointés. Pourtant, -l'hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux -et des lanternes; quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux -parois; une sorte de combat antique s'engagea; j'étais au premier rang, -je me trouvais en face d'un sergent prussien de haute taille, tout -couvert de chevrons et de décorations. Il était armé d'un fusil, mais -il pouvait à peine le remuer, tant la presse était compacte; tous ces -détails me sont encore présents, hélas! Je ne sais s'il songeait même à -me résister; je m'élançai vers lui, j'enfonçai mon sabre dans ce noble -cœur; la victime ouvrit horriblement les yeux, crispa ses mains avec -effort, et tomba dans les bras des autres soldats... Je ne me rappelle -pas ce qui suivit; je me retrouvai dans la première cour, tout mouillé -de sang; les Prussiens, refoulés par la poterne, avaient été reconduits -à coups de canon jusqu'à leurs campements. - -»Après cette histoire, il se fit un long silence, et puis l'on parla -d'autre chose. C'était un triste et curieux spectacle pour le penseur, -que toutes ces physionomies de soldats assombries par le récit d'une -infortune si vulgaire en apparence ... et l'on pouvait savoir au -juste ce que vaut la vie d'un homme, même d'un Allemand, docteur, en -interrogeant les regards intimidés de ces tueurs de profession. - ---Il est certain, répondit le docteur un peu étourdi, que le sang de -l'homme crie bien haut, de quelque façon, qu'il soit versé; cependant, -Desroches n'a point fait de mal; il se défendait. - ---Qui le sait? murmura Arthur. - ---Vous qui parliez de capitulation de conscience, docteur, dites-nous -si cette mort du sergent ne ressemble pas un peu à un assassinat. -Est-il sûr que le Prussien eût tué Desroches? - ---Mais c'est la guerre, que voulez-vous! - ---A la bonne heure, oui, c'est la guerre. On tue à trois cents pas dans -les ténèbres un homme qui ne vous connaît pas et ne vous voit pas; on -égorge en face, et avec la fureur dans le regard, des gens contre -lesquels on n'a pas de haine, et c'est avec cette réflexion qu'on s'en -console et qu'on s'en glorifie! Et cela se fait honorablement entre des -peuples chrétiens!... - -»L'aventure de Desroches sema donc différentes impressions dans -l'esprit des assistants. Et puis l'on alla se mettre au lit. Notre -officier oublia le premier sa lugubre histoire, parce que, de la petite -chambre qui lui était donnée, on apercevait parmi les massifs d'arbres -une certaine fenêtre de l'hôtel du _Dragon_ éclairée de l'intérieur par -une veilleuse. Là dormait tout son avenir. Lorsqu'au milieu de la nuit, -les rondes et le qui-vive venaient le réveiller, il se disait qu'en -cas d'alarme son courage ne pourrait plus comme autrefois galvaniser -tout l'homme, et qu'il s'y mêlerait un peu de regret et de crainte. -Avant l'heure de la diane, le lendemain, le capitaine de garde lui -ouvrit là une porte, et il trouva ses deux amies qui se promenaient en -l'attendant le long des fossés extérieurs. Je les accompagnai jusqu'à -Neunhoffen, car ils devaient se marier à l'état civil d'Haguenau, et -revenir à Metz pour la bénédiction nuptiale. - -»Wilhelm, le frère d'Émilie, fit à Desroches un accueil assez cordial. -Les deux beaux-frères se regardaient parfois avec une attention -opiniâtre. Wilhelm était d'une taille moyenne, mais bien prise. -Ses cheveux blonds étaient rares déjà, comme s'il eût été miné par -l'étude ou par les chagrins; il portait des lunettes bleues à cause -de sa vue, si faible, disait-il, que la moindre lumière le faisait -souffrir. Desroches apportait une liasse de papiers que le jeune -praticien examina curieusement, puis il produisit lui-même tous les -titres de sa famille, en forçant Desroches à s'en rendre compte; mais -il avait affaire à un homme confiant, amoureux et désintéressé, les -enquêtes ne furent donc pas longues. Cette manière de procéder parut -flatter quelque peu Wilhelm; aussi commença-t-il à prendre le bras de -Desroches, à lui offrir une de ses meilleures pipes, et à le conduire -chez tous ses amis d'Haguenau. - -»Partout on fumait et l'on buvait force bière. Après dix présentations, -Desroches demanda grâce, et on lui permit de ne plus passer ses soirées -qu'auprès de sa fiancée. - -»Peu de jours après, les deux amoureux du banc de l'esplanade étaient -deux époux unis par M. le maire d'Haguenau, vénérable fonctionnaire qui -avait dû être bourgmestre avant la révolution française, et qui avait -tenu dans ses bras bien souvent la petite Émilie, que peut-être il -avait enregistrée lui-même à sa naissance; aussi lui dit-il bien bas, -la veille de son mariage: - ---Pourquoi n'épousez-vous donc pas un bon Allemand? - -»Émilie paraissait peu tenir à ces distinctions. Wilhelm lui-même -s'était réconcilié avec la moustache du lieutenant, car, il faut le -dire, au premier abord, il y avait eu réserve de la part de ces deux -hommes; mais, Desroches y mettant beaucoup du sien, Wilhelm faisant un -peu pour sa sœur, et la bonne tante pacifiant et adoucissant toutes les -entrevues, on réussit à fonder un parfait accord. Wilhelm embrassa de -fort bonne grâce son beau-frère après la signature du contrat. Le jour -même, car tout s'était conclu vers neuf heures, les quatre voyageurs -partirent pour Metz. Il était six heures du soir quand la voiture -s'arrêta à Bitche, au grand hôtel du _Dragon._ - -»On voyage difficilement dans ce pays entrecoupé de ruisseaux et de -bouquets de bois; il y a dix côtes par lieue, et la voiture du messager -secoue rudement ses voyageurs. Ce fut là peut-être la meilleure raison -de malaise qu'éprouva la jeune épouse en arrivant à l'auberge. Sa tante -et Desroches s'installèrent auprès d'elle, et Wilhelm, qui souffrait -d'une faim dévorante, descendit dans la petite salle où l'on servait à -huit heures le souper des officiers. - -»Cette fois, personne ne savait le retour de Desroches. La journée -avait été employée par la garnison à des excursions dans les taillis de -Huspoletden. Desroches, pour n'être pas enlevé au poste qu'il occupait -près de sa femme, défendit à l'hôtesse de prononcer son nom. Réunis -tous trois près de la petite fenêtre de la chambre, ils virent rentrer -les troupes au fort, et, la nuit s'approchant, les glacis se bordèrent -de soldats en négligé qui savouraient le pain de munition et le fromage -de chèvre fourni par la cantine. - -»Cependant, Wilhelm, en homme qui veut tromper l'heure et la faim, -avait allumé sa pipe, et sur le seuil de la porte il se reposait entre -la fumée du tabac et celle du repas, double volupté pour l'oisif et -pour l'affamé. Les officiers, à l'aspect de ce voyageur bourgeois dont -la casquette était enfoncée jusqu'aux oreilles et les lunettes bleues -braquées vers la cuisine, comprirent qu'ils ne seraient pas seuls à -table et voulurent lier connaissance avec l'étranger; car il pouvait -venir de loin, avoir de l'esprit, raconter des nouvelles, et, dans ce -cas, c'était une bonne fortune; ou arriver des environs, garder un -silence stupide, et alors c'était un niais dont on pouvait rire. - -»Un sous-lieutenant des écoles s'approcha de Wilhelm avec une politesse -qui frisait l'exagération. - ---Bonsoir, monsieur; savez--vous des nouvelles de Paris? - ---Non, monsieur; et vous? dit tranquillement Wilhelm. - ---Ma foi, monsieur, nous ne sortons pas de Bitche, comment -saurions-nous quelque chose? - ---Et moi, monsieur, je ne sors jamais de mon cabinet. - ---Seriez-vous dans le génie? - -»Cette raillerie dirigée contre les lunettes de Wilhelm égaya beaucoup -l'assemblée. - ---Je suis clerc de notaire, monsieur. - ---En vérité? A votre âge, c'est surprenant. - ---Monsieur, dit Wilhelm, est-ce que vous voudriez voir mon passe-port? - ---Non, certainement. - ---Eh bien, dites-moi que vous ne vous moquez pas de ma personne, et je -vais vous satisfaire sur tous les points. - -»L'assemblée reprit son sérieux. - ---Je vous ai demandé, sans intention maligne, si vous faisiez partie du -génie, parce que vous portez des lunettes. Ne savez-vous pas que les -officiers de cette arme ont seuls le droit de se mettre des verres sur -les yeux? - ---Et cela prouve-t-il que je sois soldat ou officier, comme vous -voudrez? - ---Mais tout le monde est soldat aujourd'hui. Vous n'avez pas vingt-cinq -ans, vous devez appartenir à l'armée; ou bien vous êtes riche, vous -avez quinze ou vingt mille francs de rente, vos parents ont fait des -sacrifices ... et, dans ce cas-là, on ne dîne pas à une table d'hôte -d'auberge. - ---Monsieur, dit Wilhelm en secouant sa pipe, peut-être avez-vous le -droit de me soumettre à cette inquisition; alors, je dois vous répondre -catégoriquement. Je n'ai pas de rentes, puisque je suis un simple clerc -de notaire, comme je vous l'ai dit. J'ai été réformé pour cause de -mauvaise vue. Je suis myope, en un mot. - -»Un éclat de rire général et intempéré accueillit cette déclaration. - ---Ah! jeune homme! jeune homme! s'écria le capitaine Vallier en -lui frappant sur l'épaule, vous avez bien raison, vous profitez du -proverbe: «Il vaut mieux être poltron et vivre plus longtemps! - -»Wilhelm rougit jusqu'aux yeux. - ---Je ne suis pas un poltron, monsieur le capitaine! et je vous le -prouverai quand il vous plaira. D'ailleurs, mes papiers sont en règle, -et, si vous êtes officier de recrutement, je puis vous les montrer. - ---Assez, assez, crièrent quelques officiers; laisse ce bourgeois -tranquille, Vallier. Monsieur est un particulier paisible, il a le -droit de souper ici. - ---Oui, dit le capitaine; ainsi mettons-nous à table, et sans rancune, -jeune homme. Rassurez-vous, je ne suis pas chirurgien examinateur, et -cette salle à manger n'est pas une salle de révision. Pour vous prouver -ma bonne volonté, je m'offre à vous découper une aile de ce vieux dur -à cuire qu'on nous donne pour un poulet. - ---Je vous remercie, dit Wilhelm, à qui la faim avait passé, je mangerai -seulement de ces truites qui sont au bout de la table. - -Et il fit signe à la servante de lui apporter le plat. - ---Sont-ce des truites, vraiment? dit le capitaine à Wilhelm, qui avait -ôté ses lunettes en se mettant à table. Ma foi, monsieur, vous avez -meilleure vue que moi-même; tenez, franchement, vous ajusteriez votre -fusil tout aussi bien qu'un autre... Mais vous avez eu des protections, -vous en profitez, très-bien. Vous aimez la paix, c'est un goût tout -comme un autre. Moi, à votre place, je ne pourrais pas lire un bulletin -de la grande armée, et songer que les jeunes gens de mon âge se font -tuer en Allemagne, sans me sentir bouillir le sang dans les veines. -Vous n'êtes donc pas Français? - ---Non, dit Wilhelm, avec effort et satisfaction à la fois, je suis né à -Haguenau; je ne suis pas Français, je suis Allemand. - ---Allemand? Haguenau est situé en deçà de la frontière rhénane, c'est -un bon et beau village de l'Empire français, département du Bas-Rhin. -Voyez la carte. - ---Je suis de Haguenau, vous dis je, village d'Allemagne il y a dix ans, -aujourd'hui village de France; et, moi, je suis Allemand toujours, -comme vous seriez Français jusqu'à la mort, si votre pays appartenait -jamais aux Allemands. - ---Vous dites là des choses dangereuses, jeune homme, songez-y. - ---J'ai tort peut-être, dit impétueusement Wilhelm; mon sentiment à -moi est de ceux qu'il importe, sans doute, de garder dans son cœur, -si l'on ne peut les changer. Mais c'est vous-même qui avez poussé si -loin les choses, qu'il faut, à tout prix, que je me justifie ou que je -passe pour un lâche. Oui, tel est le motif qui, dans ma conscience, -légitime le soin que j'ai mis à profiter d'une infirmité réelle, sans -doute, mais qui peut-être n'eût pas dû arrêter un homme de cœur. Oui, -je l'avouerai, je ne me sens point de haine contre les peuples que -vous combattez aujourd'hui. Je songe que, si le malheur eût voulu que -je fusse obligé de marcher contre eux, j'aurais dû, moi aussi, ravager -des campagnes allemandes, brûler des villes, égorger des compatriotes -ou d'anciens compatriotes, si vous aimez mieux, et frapper, au milieu -d'un groupe de prétendus ennemis, oui, frapper, qui sait? des parents, -d'anciens amis de mon père... Allons, allons, vous voyez bien qu'il -vaut mieux pour moi écrire des rôles chez le notaire d'Haguenau... -D'ailleurs, il y a assez de sang versé dans ma famille; mon père a -répandu le sien jusqu'à la dernière goutte, voyez-vous, et moi ... - ---Votre père était soldat? interrompit le capitaine Vallier. - ---Mon père était sergent dans l'armée prussienne, et il a défendu -longtemps ce territoire que vous occupez aujourd'hui. Enfin, il fut tué -à la dernière attaque du fort de Bitche. - -»Tout le monde était fort attentif à ces dernières paroles de Wilhelm, -qui arrêtèrent l'envie qu'on avait, quelques minutes auparavant, de -rétorquer ses paradoxes touchant le cas particulier de sa nationalité. - ---C'était donc en 93? - ---En 93, le 17 novembre, mon père était parti la veille de Sirmasen -pour rejoindre sa compagnie. Je sais qu'il dit à ma mère qu'au moyen -d'un plan hardi, cette citadelle serait emportée sans coup férir. On -nous le rapporta mourant vingt-quatre heures après; il expira sur le -seuil de la porte, après m'avoir fait jurer de rester auprès de ma -mère, qui lui survécut quinze jours. J'ai su que, dans l'attaque qui -eut lieu cette nuit-là, il reçut dans la poitrine le coup de sabre -d'un jeune soldat, qui abattit ainsi l'un des plus beaux grenadiers de -l'armée du prince de Hohenlöhe. - ---Mais on nous a raconté cette histoire, dit le major. - ---Eh bien, dit le capitaine Vallier, c'est toute l'aventure du sergent -prussien tué par Desroches. - ---Desroches! s'écria Wilhelm; est-ce du lieutenant Desroches que vous -parlez? - ---Oh! non, non, se hâta de dire un officier, qui s'aperçut qu'il allait -y avoir là quelque révélation terrible; ce Desroches dont nous parlons -était un chasseur de la garnison, mort il y a quatre ans, car son -premier exploit ne lui a pas porté bonheur. - ---Ah! il est mort, dit Wilhelm en essuyant son front d'où tombaient de -larges gouttes de sueur. - -»Quelques minutes après, les officiers le saluèrent et le laissèrent -seul. Desroches, ayant vu par la fenêtre qu'ils s'étaient tous -éloignés, descendit dans la salle à manger, où il trouva son beau-frère -accoudé sur la longue table et la tête dans ses mains. - ---Eh bien, eh bien, nous dormons déjà?... Mais je veux souper, moi; ma -femme s'est endormie enfin, et j'ai une faim terrible... Allons, un -verre de vin, cela nous réveillera et vous me tiendrez compagnie. - ---Non, j'ai mal à la tète, dit Wilhelm, je monte à ma chambre. A -propos, ces messieurs m'ont beaucoup parlé des curiosités du fort. Ne -pourriez-vous pas m'y conduire demain? - ---Mais sans doute, mon ami. - ---Alors, demain matin, je vous éveillerai. - -»Desroches soupira, puis il alla prendre possession du second lit qu'on -avait préparé dans la chambre où son beau-frère venait de monter (car -Desroches couchait seul, n'étant mari qu'au civil). Wilhelm ne put -dormir de la nuit, et tantôt il pleurait en silence, tantôt il dévorait -de regards furieux le dormeur, qui souriait dans ses songes. - -»Ce qu'on appelle le pressentiment ressemble fort au poisson précurseur -qui avertit les cétacés immenses et presque aveugles que là pointille -une roche tranchante, ou qu'ici est un fond de sable. Nous marchons -dans la vie si machinalement, que certains caractères, dont l'habitude -est insouciante, iraient se heurter ou se briser sans avoir pu se -souvenir de Dieu, s'il ne paraissait un peu de limon à la surface de -leur bonheur. Les uns s'assombrissent au vol du corbeau, les autres -sans motifs; d'autres, en s'éveillant, restent soucieux sur leur séant, -parce qu'ils ont fait un rêve sinistre. Tout cela est pressentiment. -«Vous allez courir un danger, dit le rêve.--Prenez garde, crie le -corbeau.--Soyez triste,» murmure le cerveau qui s'alourdit. - -»Desroches, vers la fin de la nuit, eut un songe étrange. Il se -trouvait au fond d'un souterrain, derrière lui marchait une ombre -blanche dont les vêtements frôlaient ses talons; quand il se -retournait, l'ombre reculait; elle finit par s'éloigner à une telle -distance, que Desroches ne distinguait plus qu'un point blanc; ce point -grandit, devint lumineux, emplit toute la grotte et s'éteignit. Un -léger bruit se faisait entendre, c'était Wilhelm qui rentrait dans la -chambre, le chapeau sur la tète et enveloppé d'un long manteau bleu. - -»Desroches se réveilla en sursaut. - ---Diable! s'écria-t-il, vous étiez déjà sorti ce matin? - ---Il faut vous lever, répondit Wilhelm. - ---Mais nous ouvrira-t-on au fort? - ---Sans doute, tout le monde est à l'exercice; il n'y a plus que le -poste de garde. - ---Déjà? Eh bien, je suis à vous... Le temps seulement de dire bonjour à -ma femme. - ---Elle va bien, je l'ai vue; ne vous occupez pas d'elle. - -»Desroches fut surpris à cette réponse; mais il la mit sur le compte de -l'impatience, et plia encore une fois devant cette autorité fraternelle -qu'il allait bientôt pouvoir secouer. - -»Comme ils passaient sur la place pour aller au fort, Desroches jeta -les yeux sur les fenêtres de l'auberge. - ---Émilie dort sans doute, pensa-t-il. - -»Cependant, le rideau trembla, se ferma; et le lieutenant crut -remarquer qu'on s'était éloigné du carreau pour n'être pas aperçu de -lui. - -»Les guichets s'ouvrirent sans difficulté. Un capitaine invalide, qui -n'avait pas assisté au souper de la veille, commandait l'avant-poste. -Desroches prit une lanterne et se mit à guider de salle en salle son -compagnon silencieux. - -»Après une visite de quelques minutes sur différents points où -l'attention de Wilhelm ne trouva guère à se fixer: - ---Montrez-moi donc les souterrains, dit-il à son beau-frère. - ---Avec plaisir, mais ce sera, je vous jure, une promenade peu agréable; -il règne là-dessous une grande humidité. Nous avons les poudres sous -l'aile gauche, et, là, on ne saurait pénétrer sans ordre supérieur. -A droite sont les conduits d'eau réservés et les salpêtres bruts; au -milieu, les contre-mines et les galeries... Vous savez ce que c'est -qu'une voûte? - ---N'importe, je suis curieux de visiter des lieux où se sont passés -tant d'événements sinistres ... où même vous avez couru des dangers, à -ce qu'on m'a dit. - ---Il ne me fera pas grâce d'un caveau, pensa Desroches. - ---Suivez-moi, frère, dans cette galerie qui mène à la poterne ferrée. - -»La lanterne jetait une triste lueur aux murailles moisies, et -tremblait en se reflétant sur quelques lames de sabre et quelques -canons de fusil rongés par la rouille. - ---Qu'est-ce que ces armes? demanda Wilhelm. - ---Les dépouilles des Prussiens tués à la dernière attaque du fort, et -dont mes camarades ont réuni les armes en trophée. - ---Il est donc mort plusieurs Prussiens ici? - ---Il en est mort beaucoup dans ce rond-point. - ---N'y tuâtes-vous pas un sergent, vieillard de haute taille, à -moustaches rousses? - ---Sans doute; ne vous en ai-je pas conté l'histoire? - ---Non, pas vous; mais, hier, à table, on m'a parlé de cet exploit ... -que votre modestie nous avait caché. - ---Qu'avez-vous donc, frère? Vous palissez! - -»Wilhelm répondit d'une voix forte: - --Ne m'appelez pas frère, mais ennemi!... Regardez, je suis un Prussien! -Je suis le fils de ce sergent que vous avez assassiné. - ---Assassiné! - ---Ou tué, qu'importe! Voyez; c'est là que votre sabre a frappé. - -»Wilhelm avait rejeté son manteau et indiquait une déchirure dans -l'uniforme vert qu'il avait revêtu, et qui était l'habit même de son -père, pieusement conservé. - ---Vous êtes le fils de ce sergent! Oh! mon Dieu, me raillez-vous? - ---Vous railler? Joue-t-on avec de pareilles horreurs?... Ici a été tué -mon père, son noble sang a rougi ces dalles; ce sabre est peut-être le -sien... Allons, prenez-en un autre et donnez-moi la revanche de cette -partie!... Allons, ce n'est pas un duel, c'est le combat d'un Allemand -contre un Français; en garde! - ---Mais vous êtes fou, cher Wilhelm! laissez donc ce sabre rouillé. Vous -voulez me tuer, suis-je coupable? - ---Aussi, vous avez la chance de me frapper à mon tour, et elle est -double pour le moins de votre côté. Allons, défendez-vous. - ---Wilhelm! tuez-moi sans défense; je perds la raison moi-même, la -tète me tourne... Wilhelm! j'ai fait comme tout soldat doit faire; -mais songez-y donc... D'ailleurs, je suis le mari de votre sœur; elle -m'aime! Oh! ce combat est impossible. - ---Ma sœur!... et voilà justement ce qui rend impossible que nous -vivions tons deux sous le même ciel! Ma sœur! elle sait tout; elle ne -reverra jamais celui qui l'a faite orpheline. Hier, vous lui avez dit -le dernier adieu. - -»Desroches poussa un cri terrible et se jeta sur Wilhelm pour le -désarmer; ce fut une lutte assez longue, car le jeune homme opposait -aux secousses de son adversaire la résistance de la rage et du -désespoir. - ---Rends-moi ce sabre, malheureux, criait Desroches, rends-le-moi! Non, -tu ne me frapperas pas, misérable fou!... rêveur cruel!... - ---C'est cela, criait Wilhelm d'une voix étouffée, tuez aussi le fils -dans la galerie!... Le fils est un Allemand ... un Allemand! - -»En ce moment, des pas retentirent et Desroches lâcha prise. Wilhelm -abattu ne se relevait pas ... - -»Ces pas étaient les miens, messieurs, ajouta l'abbé. Émilie était -venue au presbytère me raconter tout, pour se mettre sous la sauvegarde -de la religion, la pauvre enfant. J'étouffai la pitié qui parlait au -fond de mon cœur, et, lorsqu'elle me demanda si elle pouvait aimer -encore le meurtrier de son père, je ne répondis pas. Elle comprit, -me serra la main et partit en pleurant. Un pressentiment me vint; je -la suivis, et, quand j'entendis qu'on lui répondait à l'hôtel que -son frère et son mari étaient allés visiter le fort, je me doutai de -l'affreuse vérité. Heureusement, j'arrivai à temps pour empêcher une -nouvelle péripétie entre ces deux hommes égarés par la colère et par la -douleur. - -»Wilhelm, bien que désarmé, résistait toujours aux prières de -Desroches; il était accablé, mais son œil gardait encore toute sa -fureur. - ---Homme inflexible! lui dis-je, c'est vous qui réveillez les morts et -qui soulevez des fatalités effrayantes! N'êtes-vous pas chrétien, et -voulez-vous empiéter sur la justice de Dieu? Voulez-vous devenir ici le -seul criminel et le seul meurtrier? L'expiation sera faite, n'en doutez -point; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de la prévoir ni de la -forcer. - -»Desroches me serra la main et me dit: - ---Émilie sait tout. Je ne la reverrai pas; mais je sais ce que j'ai à -faire pour lui rendre sa liberté. - ---Que dites-vous! m'écriai-je, un suicide? - -»A ce mot, Wilhelm s'était levé et avait saisi la main de Desroches. - ---Non! disait-il, j'avais tort. C'est moi seul qui suis coupable, et -qui devais garder mon secret et mon désespoir! - -»Je ne vous peindrai pas les angoisses que nous souffrîmes dans cette -heure fatale; j'employai tous les raisonnements de ma religion et de ma -philosophie, sans faire naître d'issue satisfaisante à cette cruelle -situation; une séparation était indispensable dans tous les cas; mais -le moyen d'en déduire les motifs devant la justice? Il y avait là -non-seulement un débat pénible à subir, mais encore un danger politique -à révéler ces fatales circonstances. - -»Je m'appliquai surtout à combattre les projets sinistres de Desroches -et à faire pénétrer dans son cœur les sentiments religieux qui font -un crime du suicide. Vous savez que ce malheureux avait été nourri -à l'école des matérialistes du xviiie siècle. Toutefois, depuis sa -blessure, ses idées avaient changé beaucoup. Il était devenu l'un de -ces chrétiens à demi sceptiques comme nous en avons tant, qui trouvent -qu'après tout un peu de religion ne peut nuire, et qui se résignent -même à consulter un prêtre _en cas_ qu'il y ait un Dieu! C'est en -vertu de cette religion vague qu'il acceptait mes consolations. -Quelques jours s'étaient passés. Wilhelm et sa sœur n'avaient pas -quitté l'auberge; car Émilie était fort malade après tant de secousses. -Desroches logeait au presbytère et lisait toute la journée des livres -de piété que je lui prêtais. Un jour, il alla seul au fort, y resta -quelques heures, et, en revenant, il me montra une feuille de papier -où son nom était inscrit; c'était une commission de capitaine dans un -régiment qui partait pour rejoindre la division Partouneaux. - -»Nous reçûmes, au bout d'un mois, la nouvelle de sa mort glorieuse -autant que singulière. Quoi qu'on puisse dire de l'espèce de frénésie -qui le jeta dans la mêlée, on sent que son exemple fut un grand -encouragement pour tout le bataillon, qui avait perdu beaucoup de monde -à la première charge ... étrange qu'excitait une telle vie et une -telle mort. L'abbé reprit en se levant: - ---Si vous voulez, messieurs, que nous changions ce soir la direction -habituelle de nos promenades, nous suivrons cette vallée de peupliers -jaunis par le soleil couchant, et je vous conduirai jusqu'à la -Butte-aux-Lierres, d'où nous pourrons apercevoir la croix du couvent où -s'est retirée madame Desroches. - - - -ANGÉLIQUE - -[De l'édition Les filles du feu; Giraud, 1854.] - -1re LETTRE. - -A M. L. D. - -Voyage à la recherche d'un livre unique.--Francfort et -Paris.--L'abbé de Bucquoy.--Pilat à Vienne.--La bibliothèque -Richelieu.--Personnalités.--La bibliothèque d'Alexandrie. - -En 1851, je passais à Francfort.--Obligé de rester deux jours dans -cette ville, que je connaissais déjà,--je n'eus d'autre ressource -que de parcourir les rues principales, encombrées alors par les -marchands forains. La place du Rœmer, surtout, resplendissait d'un -luxe inouï d'étalages; et près de là, le marché aux fourrures étalait -des dépouilles d'animaux sans nombre, venues soit de la haute Sibérie, -soit des bords de la mer Caspienne.--L'ours blanc, le renard bleu, -l'hermine, étaient les moindres curiosités de cette incomparable -exhibition; plus loin, les verres de Bohème aux mille couleurs -éclatantes, montés, festonnés, gravés, incrustés d'or, s'étalaient sur -des rayons de planches de cèdre,--comme les fleurs coupées d'un paradis -inconnu. - -Une plus modeste série d'étalages régnait le long de sombres boutiques, -entourant les parties les moins luxueuses du bazar,--consacrées à -la mercerie, à la cordonnerie et aux divers objets d'habillement. -C'étaient des libraires, venus de divers points de l'Allemagne, et -dont la vente la plus productive paraissait être celle des almanachs, -des images peintes et des lithographies: le _Wolks-Kalender_ (Almanach -du peuple), avec ses gravures sur bois,--les chansons politiques, les -lithographies de Robert Blum et des héros de la guerre de Hongrie, -voilà ce qui attirait les yeux et les _breutsers_ de la foule. Un -grand nombre de vieux livres, étalés sous ces nouveautés, ne se -recommandaient que par leurs prix modiques,--et je fus étonné d'y -trouver beaucoup de livres français. - -C'est que Francfort, ville libre, a servi longtemps de refuge aux -protestants;--et, comme les principales villes des Pays-Bas, elle -fut longtemps le siège d'imprimeries qui commencèrent par répandre -en Europe les œuvres hardies des philosophes et des mécontents -français,--et qui sont restées, sur certains points, des ateliers de -contrefaçon pure et simple, qu'on aura bien de la peine à détruire. - -Il est impossible, pour un Parisien, de résister au désir de feuilleter -de vieux ouvrages étalés par un bouquiniste. Cette partie de la foire -de Francfort me rappelait les quais,--souvenir plein d'émotion et de -charme. J'achetai quelques vieux livres,--ce qui me donnait le droit -de parcourir longuement les autres. Dans le nombre, j'en rencontrai un, -imprimé moitié en français, moitié en allemand, et dont voici le titre, -que j'ai pu vérifier depuis dans le _Manuel du Libraire_ de Brunei: - -«Événement des plus rares, ou Histoire du _sieur abbé comte de -Bucquoy,_ singulièrement son évasion du Fort-l'Évêque et de la -Bastille, avec plusieurs ouvrages vers et prose, et particulièrement la -_game_ des femmes, _se vend chez Jean de la France,_ rue de la Réforme, -à l'Espérance, à Bonnefoy.--1749.» - -Le libraire m'en demanda un florin et six kreutzers (on prononce -_cruches_). Cela me parut cher pour l'endroit, et je me bornai à -feuilleter le livre,--ce qui, grâce à la dépense que j'avais déjà -faite, m'était gratuitement permis. Le récit des évasions de l'abbé de -Bucquoy était plein d'intérêt; mais je me dis enfin: je trouverai ce -livre à Paris, aux bibliothèques, ou dans ces mille collections où sont -réunis tous les mémoires possibles relatifs à l'histoire de France. Je -pris seulement le titre exact, et j'allai me promener au _Meinlust,_ -sur le quai du Mein, en feuilletant les pages du Wolks-Kalender. - -A mon retour à Paris, je trouvai la littérature dans un état de terreur -inexprimable. Par suite de l'amendement Riancey à la loi sur la presse, -il était défendu aux journaux d'insérer ce que l'assemblée s'est plu -à appeler le _feuilleton-roman._ J'ai vu bien des écrivains, étrangers -à toute couleur politique, désespérés de cette résolution qui les -frappait cruellement dans leurs moyens d'existence. - -Moi-même, qui ne suis pas un romancier, je tremblais en songeant à -cette interprétation vague, qu'il serait possible de donner à ces deux -mots bizarrement accouplés: feuilleton-roman, et pressé de vous donner -un titre, j'indiquai celui-ci: l'_Abbé de Bucquoy,_ pensant bien que je -trouverais très-vite à Paris les documents nécessaires pour parler de -ce personnage d'une façon historique et non romanesque,--car il faut -bien s'entendre sur les mots. - -Je m'étais assuré de l'existence du livre en France, et je l'avais -vu classé non-seulement dans le manuel de Brunet, mais aussi dans la -_France littéraire_ de Quérard.--Il paraissait certain que cet ouvrage, -noté, il est vrai, comme rare, se rencontrerait facilement soit dans -quelque bibliothèque publique, soit encore chez un amateur, soit chez -les libraires spéciaux. - -Du reste, ayant parcouru le livre,--ayant même rencontré un second -récit des aventures de l'abbé de Bucquoy dans les lettres si -spirituelles et si curieuses de madame Dunoyer,--je ne me sentais -pas embarrassé pour donner le portrait de l'homme et pour écrire sa -biographie selon des données irréprochables. - -Mais je commence à m'effrayer aujourd'hui des condamnations suspendues -sur les journaux pour la moindre infraction au texte de la loi -nouvelle. Cinquante francs d'amende par exemplaire saisi, c'est de -quoi faire reculer les plus intrépides: car, pour les journaux qui -tirent seulement à vingt-cinq mille,--et il y en a plusieurs,--cela -représenterait plus d'un million. On comprend alors combien une -_large_ interprétation de la loi donnerait au pouvoir de moyens -pour éteindre toute opposition. Le régime de la censure serait de -beaucoup préférable. Sous l'ancien régime, avec l'approbation d'un -censeur,--qu'il était permis de choisir,--on était sûr de pouvoir -sans danger produire ses idées, et la liberté dont on jouissait était -extraordinaire quelquefois. J'ai lu des livres contresignés Louis et -Phélippeaux qui seraient saisis aujourd'hui incontestablement. - -Le hasard m'a fait vivre à Vienne sous le régime de la censure. Me -trouvant quelque peu gêné par suite de frais de voyage imprévus, et en -raison de la difficulté de faire venir de l'argent de France, j'avais -recouru au moyen bien simple d'écrire dans les journaux du pays. On -payait cent cinquante francs la feuille de seize colonnes très-courtes. -Je donnai deux séries d'articles, qu'il fallut soumettre aux censeurs. - -J'attendis d'abord plusieurs jours. On ne me rendait rien.--Je me vis -forcé d'aller trouver M. Pilat, le directeur de cette institution, en -lui exposant qu'on me faisait attendre trop longtemps le _visa._ --Il -fut pour moi d'une complaisance rare,--et il ne voulut pas, comme son -quasi-homonyme, se laver les mains de l'injustice que je lui signalais. -J'étais privé, en outre, de la lecture des journaux français, car -on ne recevait dans les cafés que le _Journal des Débats_ et _la -Quotidienne._ M. Pilat me dit: «Vous êtes ici dans l'endroit le plus -libre de l'empire (les bureaux de la censure), et vous pouvez venir y -lire, tous les jours, même le _National_ et le _Charivari._» - -Voilà des façons spirituelles et généreuses qu'on ne rencontre que chez -les fonctionnaires allemands, et qui n'ont que cela de fâcheux qu'elles -font supporter plus longtemps l'arbitraire. - -Je n'ai jamais eu tant de bonheur avec la censure française,--je veux -parier de celle des théâtres,--et je doute que si l'on rétablissait -celle des livres et des journaux, nous eussions plus à nous en louer. -Dans le caractère de notre nation, il y a toujours une tendance à -exercer la force, quand on la possède, ou les prétentions du pouvoir, -quand on le tient en main. - -Je parlais dernièrement de mon embarras à un savant, qu'il est inutile -de désigner autrement qu'en l'appelant _bibliophile._ Il me dit: Ne -vous servez pas des _Lettres galantes_ de madame Dunoyer pour écrire -l'histoire de l'abbé de Bucquoy. Le titre seul du livre empêchera qu'on -le considère comme sérieux; attendez la réouverture de la Bibliothèque -(elle était alors en vacances), et vous ne pouvez manquer d'y prouver -l'ouvrage que vous avez lu à Francfort. - -Je ne fis pas attention au malin sourire qui, probablement, pinçait -alors la lèvre du bibliophile,--et, le 1er octobre, je me présentais -l'un des premiers à la Bibliothèque nationale. - -M. Pilon est un homme plein de savoir et de complaisance. Il fit -faire des recherches qui, au bout d'une demi-heure, n'amenèrent -aucun résultat. Il feuilleta Brunet et Quérard, y trouva le livre -parfaitement désigné, et me pria de revenir au bout de trois jours:--on -n'avait pas pu le trouver.--Peut-être cependant, me dit M. Pilon, avec -l'obligeante patience qu'on lui connaît,--peut-être se trouve-t-il -classé parmi les romans. - -Je frémis:--Parmi les romans?... mais c'est un livre historique!... -cela doit se trouver dans la collection des Mémoires relatifs au -siècle de Louis XIV. Ce livre se rapporte à l'histoire spéciale de -la Bastille: il donne des détails sur la révolte des camisards, sur -l'exil des protestants, sur cette célèbre ligue des faux-saulniers -de Lorraine, dont Mandrin se servit plus tard pour lever des troupes -régulières qui furent capables de lutter contre des corps d'armée et -de prendre d'assaut des villes telles que Beaune et Dijon!...--Je le -sais, me dit M. Pilon; mais le classement des livres, fait à diverses -époques, est souvent fautif. On ne peut en réparer les erreurs qu'à -mesure que le public fait la demande des ouvrages. Il n'y a ici que M. -Ravenel qui puisse vous tirer d'embarras... Malheureusement, il n'est -pas _de semaine._ - -J'attendis la semaine de M. Ravenel. Par bonheur, je rencontrai, le -lundi suivant, dans la salle de lecture, quelqu'un qui le connaissait, -et qui m'offrit de me présenter à lui. M. Ravenel m'accueillit avec -beaucoup de politesse, et me dit ensuite: «Monsieur, je suis charmé du -hasard qui me procure votre connaissance, et je vous prie seulement de -m'accorder quelques jours. Cette semaine, j'appartiens au public. La -semaine prochaine, je serai tout à votre service. - -Comme j'avais été présenté à M. Ravenel, je ne faisais plus partie -du public! Je devenais une connaissance privée,--pour laquelle on ne -pouvait se déranger du service ordinaire. - -Cela était parfaitement juste d'ailleurs;--mais admirez ma mauvaise -chance!... Et je n'ai eu qu'elle à accuser. - -On a souvent parlé des abus de la Bibliothèque. Ils tiennent en partie -à l'insuffisance du personnel, en partie aussi à de vieilles traditions -qui se perpétuent. Ce qui a été dit de plus juste, c'est qu'une grande -partie du temps et de la fatigue des savants distingués qui remplissent -là des fonctions peu lucratives de bibliothécaires, est dépensée à -donner aux six cents lecteurs quotidiens des livres usuels, qu'on -trouverait dans tous les cabinets de lecture;--ce qui ne fait pas -moins de tort à ces derniers qu'aux éditeurs et aux auteurs, dont il -devient inutile dès lors d'acheter ou de louer les livres. - -On l'a dit encore avec raison, un établissement unique au monde -comme celui-là ne devrait pas être un chauffoir public, une -salle d'asile,--dont les hôtes sont, en majorité, dangereux pour -l'existence et la conservation des livres. Cette quantité de désœuvrés -vulgaires, de bourgeois retirés, d'hommes veufs, de solliciteurs sans -places, d'écoliers qui viennent copier leur version, de vieillards -maniaques,--comme l'était ce pauvre _Carnaval_ qui venait tous les -jours avec un habit rouge, bleu clair, ou vert pomme, et un chapeau -orné de fleurs,--mérite sans doute considération, mais n'existe-t-il -pas d'autres bibliothèques, et même des bibliothèques spéciales à leur -ouvrir?... - -Il y avait aux imprimés dix-neuf éditions de _Don Quichotte._ Aucune -n'est restée complète. Les voyages, les comédies, les histoires -amusantes, comme celles de M. Thiers et de M. Capefigue, l'Almanach des -adresses, sont ce que ce public demande invariablement, depuis que les -bibliothèques ne donnent plus de romans en lecture. - -Puis, de temps en temps, une édition se dépareille, un livre curieux -disparaît, grâce au système trop large qui consiste à ne pas même -demander les noms des lecteurs. - -La république des lettres est la seule qui doive être quelque peu -imprégnée d'aristocratie,--car on ne contestera jamais celle de la -science et du talent. - -La célèbre bibliothèque d'Alexandrie n'était ouverte qu'aux savants ou -aux poètes connus par des ouvrages d'un mérite quelconque. Mais aussi -l'hospitalité y était complète, et ceux qui venaient y consulter les -auteurs étaient logés et nourris gratuitement pendant tout le temps -qu'il leur plaisait d'y séjourner. - -Et à ce propos,--permettez à un voyageur qui en a foulé les débris et -interrogé les souvenirs, de venger la mémoire de l'illustre calife Omar -de cet éternel incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, qu'on lui -reproche communément. Omar n'a jamais mis le pied à Alexandrie,--quoi -qu'en aient dit bien des académiciens. Il n'a pas même eu d'ordres -à envoyer sur ce point à son lieutenant Amrou.--La bibliothèque -d'Alexandrie et le _Serapéon_, ou maison de secours, qui en faisait -partie, avaient été brûlés et détruits au quatrième siècle par les -chrétiens,--qui, en outre, massacrèrent dans les rues la célèbre -Hypatie, philosophe pythagoricienne. Ce sont là, sans doute, des excès -qu'on ne peut reprocher à la religion,--mais il est bon de laver du -reproche d'ignorance ces malheureux Arabes dont les traductions nous -ont conservé les merveilles de la philosophie, de la médecine et des -sciences grecques, en y ajoutant leurs propres travaux,--qui sans -cesse perçaient de vifs rayons la brume obstinée des époques féodales. - -Pardonnez-moi ces digressions,--et je vous tiendrai au courant du -voyage que j'entreprends _à la recherche_ de l'abbé de Bucquoy. Ce -personnage excentrique et éternellement fugitif ne peut échapper -toujours à une investigation rigoureuse. - - - -2e LETTRE. - - -Un paléographe.--Rapports de police en 1709.--Affaire Le Pileur.--Un -drame domestique. - - -Il est certain que la plus grande complaisance règne à la Bibliothèque -nationale. Aucun savant sérieux ne se plaindra de l'organisation -actuelle;--mais quand un feuilletoniste ou un romancier se -présente, «tout le dedans des rayons tremble.» Un bibliographe, un -homme appartenant à la science régulière, savent juste ce qu'ils -ont à demander. Mais l'écrivain fantaisiste, exposé à perpétrer un -_roman-feuilleton,_ fait tout déranger, et dérange tout le monde pour -une idée biscornue qui lui passe par la tête. - -C'est ici qu'il faut admirer la patience d'un conservateur,--l'employé -secondaire est souvent trop jeune encore pour s'être fait à cette -paternelle abnégation. Il vient parfois des gens grossiers qui se font -une idée exagérée des droits que leur confrère cet avantage de faire -partie du _public,_--et qui parlent à un bibliothécaire avec le ton -qu'on emploie pour se faire servir dans un café.--Eh bien, un savant -illustre, un académicien, répondra à cet homme avec la résignation -bienveillante d'un moine. Il supportera tout de lui de dix heures à -deux heures et demie, inclusivement. - -Prenant pitié de mon embarras, on avait feuilleté les catalogues, remué -jusqu'à la _réserve,_ jusqu'à l'amas indigeste des romans,--parmi -lesquels avait pu se trouver classé par erreur l'abbé Bucquoy; tout -d'un coup un employé s'écria:--Nous l'avons en hollandais! Il me lut ce -titre: «Jacques de Bucquoy:--_Événements remarquables_...» - ---Pardon, fis-je observer, le livre que je cherche commence par -«_Événement des plus rares_...» - ---Voyons encore, il peut y avoir une erreur de traduction: «....._d'un -voyage de seize années fait aux Indes._--Harlem, 1744.» - ---Ce n'est pas cela ... et cependant le livre se rapporte à une époque -où vivait l'abbé de Bucquoy; le prénom Jacques est bien le sien. Mais -qu'est-ce que cet abbé fantastique a pu aller faire dans les Indes? - -Un autre employé arrive: on s'est trompé dans l'orthographe du nom; -ce n'est pas de Bucquoy; c'est du Bucquoy, et comme il peut avoir été -écrit Dubucquoy, il faut recommencer toutes les recherches à la lettre -D. - -Il y avait véritablement de quoi maudire les particules des noms de -famille! Dubucquoy, disais-je, serait un roturier ... et le titre du -livre le qualifie comte de Bucquoy! - -* - -Un _paléographe_ qui travaillait à la table voisine leva la tête -et me dit: «La particule n'a jamais été une preuve de noblesse; au -contraire, le plus souvent, elle indique la bourgeoisie propriétaire, -qui a commencé par ceux que l'on appelait les gens de _franc alleu._ On -les désignait par le nom de leur terre, et l'on distinguait même les -_branches diverses_ par la désinence variée des noms d'une famille. -Les grandes familles historiques s'appellent Bouchard (Montmorency), -Bozon (Périgord), Beaupoil (Saint-Aulaire), Capel (Bourbon), etc. -Les _de_ et les _du_ sont pleins d'irrégularités et d'usurpations. -Il y a plus: dans toute la Flandre et la Belgique, _de_ est le même -article que le _der_ allemand, et signifie _le._ Ainsi, de Muller veut -dire: le meunier, etc.--Voilà un quart de la France rempli de faux -gentilshommes. Béranger s'est raillé lui-même très-gaiement sur le _de_ -qui précède son nom, et qui indique l'origine flamande.» - -On ne discute pas avec un paléographe; on le laisse parler. - -* - -Cependant, l'examen de la lettre _D_ dans les diverses séries de -catalogues n'avait pas produit de résultat. - ---D'après quoi supposez-vous que c'est du Bucquoy, dis-je à l'obligeant -bibliothécaire qui était venu en dernier lieu. - ---C'est que je viens de chercher ce nom aux manuscrits dans le -catalogue des archives de la police: 1709, est-ce l'époque? - ---Sans doute; c'est l'époque de la troisième évasion du comte de -Bucquoy. - ---Du Bucquoy!... c'est ainsi qu'il est porté au catalogue des -manuscrits. Montez avec moi, vous consulterez le livre même. - -Je me suis vu bientôt maître de feuilleter un gros in-folio relié en -maroquin rouge, et réunissant plusieurs dossiers de rapports de police -de l'année 1709. Le second du volume portait ces noms: «Le Pileur, -François Bouchard, dame de Boulanvilliers, Jeanne Massé,--Comte du -Buquoy.» - -Nous tenons le loup par les oreilles,--car il s'agit bien là d'une -évasion de la Bastille, et voici ce qu'écrit M. d'Argenson dans un -rapport à M. de Pontchartrain: - -«Je continue à faire chercher le _prétendu_ comte du Buquoy dans tous -les endroits qu'il vous a pieu de m'indiquer, mais on n'a peu en rien -apprendre, et je ne pense pas qu'il soit à Paris.» - -Il y a dans ce peu de lignes quelque chose de rassurant et quelque -chose de désolant pour moi. - ---Le comte de Buquoy ou de Bucquoy, sur lequel je n'avais que des -données vagues ou contestables, prend, grâce à cette pièce, une -existence historique certaine. Aucun tribunal n'a plus le droit de le -classer parmi les héros du roman-feuilleton. - -D'un autre côté, pourquoi M. d'Argenson écrit-il: le _prétendu_ comte -de Bucquoy? - -Serait-ce un faux Bucquoy,--qui se serait fait passer pour l'autre ... -dans un but qu'il est bien difficile aujourd'hui d'apprécier? - -Serait-ce le véritable, qui aurait caché son nom sous un pseudonyme? - -Réduit à cette seule preuve, la vérité m'échappe,--et il n'y a pas un -légiste qui ne fût fondé à contester même l'existence matérielle de -l'individu! - -Que répondre à un substitut qui s'écrierait devant le tribunal: «Le -comte de Bucquoy est un personnage fictif, créé par la _romanesque_ -imagination de l'auteur!...» et qui réclamerait l'application de -la loi, c'est-à-dire, peut-être un million d'amende! ce qui se -multiplierait encore par la série quotidienne de numéros saisis, si on -les laissait s'accumuler? - -Sans avoir droit au beau nom de savant, tout écrivain est forcé -parfois d'employer la méthode scientifique, je me mis donc à examiner -curieusement l'écriture jaunie sur papier de Hollande du rapport signé -d'Argenson. A la hauteur de cette ligne: «Je continue de faire chercher -le prétendu comte ...» Il y avait sur la marge ces trois mots écrits -au crayon, et tracés d'une main rapide et ferme: «L'on ne peut trop.» -Qu'est-ce que l'on ne peut trop?--chercher l'abbé de Bucquoy, sans -doute..... - -C'était aussi mon avis. - -* - -Toutefois, pour acquérir la certitude, en matière d'écritures, il faut -comparer. Cette note se reproduisait sur une autre page à propos des -lignes suivantes du même rapport: - -«Les lanternes ont été posées sous les guichets du Louvre suivant votre -intention, et je tiendrai la main à ce qu'elles soient allumées tous -les soirs.» - -La phrase était terminée ainsi dans l'écriture du secrétaire, qui avait -copié le rapport. Une autre main moins exercée avait ajouté à ces mots: -«allumées tous les soirs,» ceux-ci: «_fort exactement._» - -A la marge se retrouvaient ces mots de l'écriture évidemment du -ministre Pontchartrain: «L'on ne peut trop.» - -La même note que pour l'abbé de Bucquoy. - -Cependant, il est probable que M. de Pontchartrain variait ses -formules. Voici autre chose: - -«J'ai fait dire aux marchands de la foire Saint-Germain qu'ils aient à -se conformer aux ordres du roy, qui défendent de donner à manger durant -les heures qui conviennent à l'observation du jeusne, suivant les -règles de l'Église.» - -Il y a seulement à la marge ce mot au crayon: «Bon.» - -Plus loin il est question d'un _particulier,_ arrêté pour avoir -assassiné une religieuse d'Évreux. On a trouvé sur lui une tasse, un -cachet d'argent, des linges ensanglantés et un _gand._--Il se trouve -que cet homme est un abbé (encore un abbé!); mais les Charges se -sont dissipées, selon M. d'Argenson, qui dit que cet abbé est venu à -Versailles pour y solliciter des affaires qui ne lui réussissent pas, -puis-qu'il est toujours dans le besoin. «Aincy, ajoute-t-il, je crois -qu'on peut le regarder comme un visionnaire plus propre à renvoyer dans -sa province qu'à tolérer à Paris, où il ne peut être qu'à charge au -public.» - -Le ministre a écrit au crayon: «Qu'il luy parle auparavant.» Terribles -mots, qui ont peut-être changé la face de l'affaire du pauvre abbé. - -Et si c'était l'abbé de Bucquoy lui-même!--Pas de nom; seulement un -mot: _Un particulier._ Il est question plus loin de la nommée Lebeau, -femme du nommé Cardinal, connue pour une prostituée ... Le sieur -Pasquier s'intéresse à elle ... - -Au crayon, en marge: «A la maison de Force. Bon pour six mois.» - -<tb> - -Je ne sais si tout le monde prendrait le même intérêt que moi à -dérouler ces pages terribles intitulées: _Pièces diverses de police._ -Ce petit nombre de faits peint le point historique où se déroulera la -vie de l'abbé fugitif. Et moi, qui le connais, ce pauvre abbé,--mieux -peut-être que ne pourront le connaître mes lecteurs,--j'ai frémi en -tournant les pages de ces rapports impitoyables qui avaient passé sous -la main de ces deux hommes,--d'Argenson et Pontchartrain[1]. - -Il y a un endroit où le premier écrit, après quelques protestations de -dévouement: - -«Je saurais même comme je dois recevoir les reproches et les -réprimandes qu'il vous plaira de me faire...» - -Le ministre répond, à la troisième personne, et cette fois, en se -servant d'une plume... «Il ne les méritera pas quand il voudra; et je -serais bien fâché de douter de son dévouement, ne pouvant douter de sa -capacité.» - -Il restait une pièce dans ce dossier. «Affaire Le Pileur.» Tout un -drame effrayant se déroula sous mes yeux. - -Ce n'est pas un _roman._ - - -UN DRAME DOMESTIQUE.--AFFAIRE LE PILEUR. - -L'action représente une de ces terribles scènes de famille qui se -passent au chevet des morts,--dans ce moment, si bien rendu jadis -sur une scène des boulevards,--où l'héritier, quittant son masque de -componction et de tristesse, se lève fièrement et dit aux gens de la -maison: «Les clefs?» - -Ici nous avons deux héritiers après la mort de Binet de Villiers: son -frère Binet de Basse-Maison, légataire universel, et son beau-frère Le -Pileur. - -Deux procureurs, celui du défunt et celui de Le Pileur travaillaient -à l'inventaire, assistés d'un notaire et d'un clerc. Le Pileur se -plaignit de ce qu'on n'avait pas inventorié un certain nombre de -papiers que Binet de Basse-Maison déclarait de peu d'importance. -Ce dernier dit à Le Pileur qu'il ne devait pas soulever de mauvais -incidents et pouvait s'en rapporter à ce que dirait Châtelain, son -procureur. - -Mais Le Pileur répondit qu'il n'avait que faire de consulter son -procureur; qu'il savait ce qui était à faire, et que s'il formait de -mauvais incidents, il était _assez gros seigneur_ pour les soutenir. - -Basse-Maison, irrité de ce discours, s'approcha de Le Pileur et -lui dit, en le prenant par les deux boutonnières du haut de son -justaucorps, qu'il l'en empêcherait bien;--Le Pileur mit l'épée à la -main, Basse-Maison en fit autant... Ils se portèrent d'abord quelques -coups d'épée sans beaucoup s'approcher. La dame Le Pileur se jeta entre -son mari et son père; les assistants s'en mêlèrent et l'on parvint à -les pousser chacun dans une chambre différente, que l'on ferma à clef. - -Un moment après l'on entendit s'ouvrir une fenêtre; c'était Le Pileur -qui criait à ses gens restés dans la cour a d'aller quérir ses deux -neveux.» - -Les hommes de loi commençaient un procès-verbal sur le désordre -survenu, quand les deux neveux entrèrent le sabre à la main.--C'étaient -deux officiers de la maison du roi; ils repoussèrent les valets, et -présentèrent la pointe aux procureurs et au notaire, demandant où était -Basse-Maison. - -On refusait de leur dire, quand Le Pileur cria de sa chambre: «A moi, -mes neveux!» - -Les neveux avaient déjà enfoncé la porte de la chambre de gauche, -et accablaient de coups de plat de sabre l'infortuné Binet de -Basse-Maison, lequel était, selon le rapport, «hasthmatique.» - -Le notaire, qui s'appelait Dionis, crut alors que la colère de Le -Pileur serait satisfaite et qu'il arrêterait ses neveux;--il ouvrit -donc la porte et lui fit ses remontrances. A peine dehors, Le Pileur -s'écria: «On va voir beau jeu!» Et arrivant derrière ses neveux, qui -battaient toujours Basse-Maison, il lui porta un coup d'épée dans le -ventre. - -La pièce qui relate ces faits est suivie d'une autre plus détaillée, -avec les dépositions de treize témoins,--dont _les plus considérables_ -étaient les deux procureurs et le notaire. - -Il est juste de dire que ces treize témoins avaient lâché pied au -moment critique. Aussi, aucun ne rapporte qu'il soit absolument certain -que Le Pileur ait donné le coup d'épée. - -Le premier procureur dit qu'il n'est sûr que d'avoir entendu de loin -les coups de plat de sabre. - -Le second dépose comme son confrère. - -Un laquais nommé Barry s'avance davantage:--Il a vu le meurtre de loin -par une fenêtre; mais il ne sait si c'était Le Pileur ou _un habillé de -gris blanc_ qui a donné à Basse-Maison un coup d'épée dans le ventre. -Louis Calot, autre laquais, dépose à peu près de même. - -Le dernier de ces treize braves, qui est le moins considérable, le -clerc du notaire, a _veu_ la dame Le Pileur faire main basse sur -plusieurs des papiers du défunt. Il a ajouté qu'après la scène, Le -Pileur est venu tranquillement chercher sa femme dans la salle où elle -était, et «qu'il s'en alla dans son carrosse avec elle et les deux -hommes qui avaient fait la violence.» - -* - -La moralité manquerait à ce récit instructif, louchant les mœurs -du temps,--si l'on ne lisait à la fin du rapport cette conclusion -remarquable: «Il y a peu d'exemples d'une violence aussi odieuse et -aussi criminelle... Cependant, comme les héritiers des deux frères -morts se trouvent aussi beaux-frères du meurtrier, on peut craindre -avec beaucoup d'apparence que cet assassinat ne demeure impuni et ne -produise d'autre effet que de rendre le sieur Le Pileur beaucoup plus -traitable sur des propositions d'accommoder qui lui seront faites de la -part de ses cohéritiers, par rapport à leurs intérêts communs.» - -On a dit que dans le grand siècle, le plus petit commis écrivait aussi -pompeusement que Bossuet. Il est impossible de ne pas admirer ce beau -détachement du _rapport_ qui fait espérer que le meurtrier deviendra -plus traitable sur le règlement de ses intérêts... Quant au meurtre, -à l'enlèvement des papiers, aux coups mêmes, distribués probablement -aux hommes de loi, ils ne peuvent être punis, parce que ni les parents -ni d'autres n'en porteront plainte,--M. Le Pileur étant _trop grand -seigneur_ pour ne pas _soutenir_ même ses _mauvais incidents_... - -Il n'est plus question ensuite de cette histoire,--qui m'a fait -oublier un instant le pauvre abbé;--mais, à défaut d'enjolivements -romanesques, on peut du moins découper des silhouettes historiques -pour le fond du tableau. Tout déjà, pour moi, vit et se recompose. Je -vois d'Argenson dans son bureau, Pontchartrain dans son cabinet, le -Pontchartrain de Saint-Simon, qui se rendit si plaisant en se faisant -appeler de Pontchartrain, et qui, comme bien d'autres, se vengeait du -ridicule par la terreur. - -Mais à quoi bon ces préparations? Me sera-t-il permis seulement -de mettre en scène les faits, à la manière de Froissard ou de -Monstrelet?--On me dirait que c'est le procédé de Walter Scott, un -romancier, et je crains bien qu'il ne faille me borner à une analyse -pure et simple de l'histoire de l'abbé de Bucquoy ... quand je l'aurai -trouvée. - - -[1] Voici à quoi rimait dans ce temps-là le nom de Pontchartrain: - - C'est un _pont_ de planches pourries, - Un _char_ traîné par les furies - Dont le diable emporta le _train._ - - - - - -3e LETTRE. - - -Un conservateur de la Bibliothèque Mazarine.--La souris -d'Athènes.--_La Sonnette enchantée._ - - -J'avais bon espoir: M. Ravenel devait s'en occuper;--ce n'était plus -que huit jours à attendre. Et, du reste, je pouvais, dans l'intervalle, -trouver encore le livre dans quelque autre bibliothèque publique. - -Malheureusement, toutes étaient fermées,--hors la Mazarine. J'allai -donc troubler le silence de ces magnifiques et froides galeries. Il -y a là un catalogue fort complet, que l'on peut consulter soi-même, -et qui, en dix minutes, vous signale clairement le oui ou le non de -toute question. Les garçons eux-mêmes sont si instruits qu'il est -presque toujours inutile de déranger les employés et de feuilleter le -catalogue. Je m'adressai à l'un d'eux, qui fut étonné, chercha dans sa -tête et me dit: «Nous n'avons pas le livre...; pourtant, j'en ai une -vague idée. - -Le conservateur est un homme plein d'esprit, que tout le monde connaît, -et de science sérieuse. Il me reconnut. «Qu'avez-vous donc à faire -de l'abbé de Bucquoy? est-ce pour un livret d'opéra? j'en ai vu un -charmant de vous il y a dix ans[1]; la musique était ravissante. Vous -aviez là une actrice admirable... Mais la censure, aujourd'hui, ne -vous laissera pas mettre au théâtre _un abbé._ - ---C'est pour un travail historique que j'ai besoin du livre.» - - - -Il me regarda avec attention, comme on regarde ceux qui demandent des -livres d'alchimie. «Je comprends, dit-il enfin; c'est pour un roman -historique, genre Dumas. - ---Je n'en ai jamais fait; je n'en veux pas faire: je ne veux pas grever -les journaux où j'écris de quatre ou cinq cents francs par jour de -timbre... Si je ne sais pas faire de l'histoire, j'imprimerai le le -livre tel qu'il est! - -Il hocha la tête et me dit:--Nous l'avons. - ---Ah! - ---Je sais où il est. 11 fait partie du fonds de livres qui nous est -venu de Saint-Germain-des-Prés. C'est pourquoi il n'est pas encore -catalogué... Il est dans les caves. - ---Ah! si vous étiez assez bon... - ---Je vous le chercherai: donnez-moi quelques jours. - ---Je commence le travail après-demain. - ---Ah! c'est que tout cela est l'un sur l'autre: c'est une maison à -remuer. Mais le livre y est: je l'ai vu. - ---Ah! faites bien attention, dis-je, à ces livres du fonds de -Saint-Germain-des-Prés,--à cause des rats... On en a signalé tant -d'espèces nouvelles sans compter le rat gris de Russie venu à la suite -des Cosaques. Il est vrai qu'il a servi à détruire le rat anglais; mais -on parle à présent d'un nouveau _rongeur_ arrivé depuis peu. C'est la -_souris d'Athènes._ Il paraît qu'elle peuple énormément, et que la race -en a été apportée dans des caisses envoyées ici par l'Université que la -France entretient à Athènes. - -Le conservateur sourit de ma crainte et me congédia en me promettant -tous ses soins. - - - -LA SONNETTE ENCHANTEE. - -Il m'est venu encore une idée: la Bibliothèque de l'Arsenal est en -vacances; mais j'y connais un conservateur.--Il est à Paris: il a les -clefs. Il a été autrefois très-bienveillant pour moi, et voudra bien -me communiquer exceptionnellement ce livre, qui est de ceux que sa -bibliothèque possède en grand nombre. - -Je m'étais mis en route. Une pensée terrible m'arrêta. C'était le -souvenir d'un récit fantastique qui m'avait été fait il y a longtemps. - -Le conservateur que je connais avait succédé à un vieillard célèbre[2], -qui avait la passion des livres, et qui ne quitta que fort tard et avec -grand regret ses chères éditions du 17e siècle; il mourut cependant, et -le nouveau conservateur prit possession de son appartement. - -Il venait de se marier, et reposait en paix près de sa jeune épouse, -lorsque tout à coup il se sent réveillé, à une heure du matin, par de -violents coups de sonnette. La bonne couchait à un autre étage. Le -conservateur se lève et va ouvrir. - -Personne. - -Il s'informe dans la maison: tout le monde dormait;--le concierge -n'avait rien vu. - -Le lendemain, à la même heure, la sonnette retentit de la même manière -avec une longue série de carillons. - -Pas plus de visiteur que la veille. Le conservateur, qui avait été -professeur quelque temps auparavant, suppose que c'est quelque écolier -rancuneux, affligé de trop de _pensums,_ qui se sera caché dans la -maison,--ou qui aura même attaché un chat par la queue à un nœud -coulant qui se serait relâché par l'effet de la traction... - -Enfin, le troisième jour, il charge le concierge de se tenir sur le -palier, avec une lumière, jusqu'au delà de l'heure fatale, et lui -promet une récompense si la sonnerie n'a pas lieu. - -A une heure du matin, le concierge voit avec consternation le cordon -de sonnette se mettre en branle de lui-même, le gland rouge danse avec -frénésie le long du mur. Le conservateur ouvre, de son côté, et ne voit -devant lui que le concierge faisant des signes de croix.--C'est l'âme -de votre prédécesseur qui revient: - ---L'avez-vous vu? - ---Non! mais des fantômes, cela ne se voit pas à la chandelle. - ---Eh bien, nous essaierons demain sans lumière. - ---Monsieur, vous pourrez bien essayer tout seul... Après mûre -réflexion, le conservateur se décida à ne pas essayer de voir -le fantôme, et probablement on fit dire une messe pour le vieux -bibliophile, car le fait ne se renouvela plus. - -Et j'irais, moi, tirer cette même sonnette!... Qui sait si ce n'est pas -le fantôme _qui m'ouvrira_? - -Cette bibliothèque est, d'ailleurs, pleine pour moi de tristes -souvenirs: j'y ai connu trois conservateurs,--dont le premier -était l'original du fantôme supposé; le second, si spirituel et si -bon.....qui fut un de mes tuteurs littéraires[3]; le dernier[4], qui me -révélait si complaisamment ses belles collections de gravures, et à qui -j'ai fait présent d'un _Faust,_ illustré de planches allemandes! - -Non, je ne me déciderai pas facilement à retourner à l'Arsenal. - -D'ailleurs, nous avons encore à visiter les vieux libraires. Il y a -France; il y a Merlin; il y a Techener... - -M. France me dit: «Je connais bien le livre; je l'ai eu dans les mains -dix fois.....Vous pouvez le trouver par hasard sur les quais: je l'y ai -trouvé pour dix sous. - -Courir les quais plusieurs jours pour chercher un livre noté comme -rare.....J'ai mieux aimé aller chez Merlin. «Le Bucquoy? me dit son -successeur; nous ne connaissons que cela; j'en ai même un sur ce -rayon...» - -Il est inutile d'exprimer ma joie. Le libraire m'apporta un livre -in-12, du format indiqué; seulement, il était un peu gros (649 pages). -Je trouvai, en l'ouvrant, ce titre, en regard d'un portrait: «Éloge du -comte de Bucquoy.» Autour du portrait, on retrouvait en latin: _COMES. -A. BVCQVOY._ - -Mon illusion ne dura pas longtemps; c'était une histoire de la -rébellion de Bohême, avec le portrait d'un Bucquoy en cuirasse, -ayant-barbe coupée à la mode de Louis XIII. C'est probablement l'aïeul -du pauvre abbé.--Mais il n'était pas sans intérêt de posséder ce -livre; car souvent les goûts et les traits de famille se reproduisent. -Voilà un Bucquoy né dans l'Artois qui fait la guerre de Bohême;--sa -figure révèle l'imagination et l'énergie, avec un grain de tendance -au fantasque. L'abbé de Bucquoy a dû lui succéder comme les rêveurs -succèdent aux hommes d'action. - -LE CANARI. - -En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je -m'arrêtai à la porte d'un oiselier. - -Une femme d'un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi -luxueux qui révèle qu'on a vu de meilleurs jours, offrait au marchand -de lui vendre un canari avec sa cage. - -Le marchand répondit qu'il était bien embarrassé seulement de nourrir -les siens. La vieille dame insistait d'une voix oppressée. L'oiselier -lui dit que son oiseau n'avait pas de valeur.--La dame s'éloigna en -soupirant. - -J'avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohême du comte de -Bucquoy: sans cela, j'aurais dit au marchand: Rappelez cette dame, et -dites-lui que vous vous décidez à acheter l'oiseau..... - -La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m'a laissé le remords -de n'avoir pu le faire. - -<tb> - -M. Techener m'a dit: Je n'ai plus d'exemplaires du livre que vous -cherchez; mais je sais qu'il s'en vendra un prochainement dans la -bibliothèque d'un amateur. - ---Quel amateur?... - ---X., si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue., - ---Mais, si je veux acheter l'exemplaire maintenant?... - ---On ne vend jamais d'avance les livres catalogués et classés dans les -lots. La vente aura lieu le 11 novembre. - -Le 11 novembre! - -Hier, j'ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur delà Bibliothèque, -à qui j'avais été présenté. Il ne m'avait pas oublié, et m'instruisait -du même détail. Seulement il paraît que la vente a été remise au 20 -novembre. - -Que faire d'ici là.--Et encore, à présent, le livre montera peut-être à -un prix fabuleux... - - -[1] _Piquillo,_ musique de Moupou, en collaboration avec Alexandre -Dumas. - -[2] M. de Saint-Martin. - -[3] Nodier. - -[4] Soulié. - - - -4e LETTRE. - - -Un manuscrit des archives.--Angélique de Longueval.--Voyage à -Compiègne.--Histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy. - - -J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué -la généalogie authentique des Bucquoy. Leur nom patronymique est -_Longueval._ En compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à -cette famille, j'ai fait une trouvaille des plus heureuses. - -C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre -déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose -passé, et qui contient l'histoire d'_Angélique de Longueval_; j'en ai -pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle. -Une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les -Bucquoy m'ont renvoyé à d'autres pièces, qui doivent exister à la -Bibliothèque de Compiègne.--Le lendemain était le propre jour de la -Toussaint; je n'ai pas manqué cette occasion de distraction et d'étude. - -La vieille France provinciale est à peine connue,--de ces côtés -surtout,--qui cependant font partie des environs de Paris. Au point où -l'Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent,--divisés par -l'Oise et l'Aisne, au cours si lent et si paisible,--il est permis de -rêver les plus belles bergeries du monde. - -La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, à peine -modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au -ciel à la manière du chant de l'alouette... Chez les enfants cela forme -comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque -chose d'italien,--ce qui tient sans doute au long séjour qu'ont fait -les Médicis et leur suite florentine dans ces contrées, divisées -autrefois en apanages royaux et princiers. - -Je suis arrivé hier au soir à Compiègne, poursuivant _les Bucquoy_ sous -toutes les formes, avec cette obstination lente qui m'est naturelle. -Aussi bien les archives de Paris, où je n'avais pu prendre encore que -quelques notes, eussent été fermées aujourd'hui, jour de la Toussaint. - -A l'hôtel de la Cloche, célébré par Alexandre Dumas, on menait grand -bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs -armes; j'ai entendu un piqueur qui disait à son maître: «Voici le fusil -de monsieur le marquis.» - -Il y a donc encore des marquis! - -J'étais préoccupé d'une tout autre chasse... Je m'informai de l'heure à -laquelle ouvrait la Bibliothèque. - ---Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée. - ---Et les autres jours! - ---Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures. Je crains de me -faire ici plus malheureux que je n'étais. J'avais une recommandation -pour l'un des bibliothécaires, qui est en même temps un de nos -bibliophiles les plus éminents. Non-seulement il a bien voulu me -montrer les livres de la ville, mais encore les siens,--parmi -lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d'une -correspondance _inédite_ de Voltaire, et un recueil de chansons mises -en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n'ai pu voir -sans attendrissement la belle et nette exécution,--avec ce titre: -_Anciennes Chansons sur de nouveaux airs._ Voici la première dans le -style marotique: - - Celui plus je ne suis que j'ai jadis été, - Et plus ne saurais jamais l'être: - Mon doux printemps et mon été - Ont fait le saut par la fenêtre, etc. - -Cela m'a donné l'idée de revenir à Paris par Ermenonville,--ce qui -est la roule la plus courte comme distance et la plus longue comme -temps, bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre -Compiègne. - -On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s'en éloigner, sans faire -au moins trois lieues à pied.--Pas une voiture directe. Mais -demain, jour des Morts, c'est un pèlerinage que j'accomplirai -respectueusement,--tout en pensant à la belle Angélique de Longueval. - -Je vous adresse tout ce que j'ai recueilli sur elle aux archives et -à Compiègne, rédigé sans trop de préparation d'après les documents -manuscrits et surtout d'après ce cahier jauni, entièrement écrit de -sa main, qui est peut-être plus hardi étant d'une fille de grande -maison,--que les _Confessions_ mêmes de Rousseau. - -Angélique de Longueval était fille d'un des plus grands seigneurs -de Picardie. Jacques de Longueval, comte de Haraucourt, son père, -conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées, -avait le gouvernement du Châtelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C'était -dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint-Rimbaut, -qu'il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges -l'appelait à la cour ou à l'armée. - -Dès l'âge de treize ans, Angélique de Longueval, d'un caractère triste -et rêveur,--n'ayant goût, comme elle le disait, _ni aux belles pierres, -ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, ne respirait que la -mort pour guérir son esprit._ Un gentilhomme de la maison de son père -en devint amoureux. Il jetait continuellement les yeux sur elle, -l'entourait de ses soins, et bien qu'Angélique ne sût pas encore ce -que c'était qu'Amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite -dont elle était l'objet. - -La déclaration d'amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement -gravée dans sa mémoire, que six ans plus tard, après avoir traversé les -orages d'un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait -encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu'on me -permette de citer ici ce curieux échantillon du style d'un amoureux de -province au temps de Louis XIII. - -Voici la lettre du premier amoureux de mademoiselle Angélique de -Longueval: - -«Je ne m'étonne plus de ce que les simples, sans la force des rayons -du soleil, n'ont nulle vertu, puisque aujourd'hui j'ai été si -malheureux que de sortir sans avoir vu cette belle aurore, laquelle m'a -toujours mis en pleine lumière, et dans l'absence de laquelle je suis -perpétuellement accompagné d'un cercle de ténèbres, dont le désir d'en -sortir, et celui de vous revoir, ma belle, m'a obligé, comme ne pouvant -vivre sans vous voir, de retourner avec tant de promptitude, afin de -me ranger à l'ombre de vos belles perfections, l'aimant desquelles m'a -entièrement dérobé le cœur et l'âme; larcin toutefois que je révère, en -ce qu'il m'a élevé en un lieu si saint et si redoutable, et lequel je -veux adorer toute ma vie avec autant de zèle et de fidélité que vous -êtes parfaite.» - -Cette lettre ne porta pas bonheur au pauvre jeune homme qui l'avait -écrite. En essayant de la glisser à Angélique, il fut surpris par le -père,--et mourait à quatre jours de là, tué l'on ne dit pas comment. - -Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla -l'Amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne -voyant, dit-elle, d'autre remède à sa douleur que la mort ou une -autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde. -Parmi tant de seigneurs qu'elle y rencontrerait elle trouverait bien, -pensait-elle, quelqu'un à mettre en son esprit à la place de ce mort -éternel. - -Le comte d'Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux -prières de sa fille, car parmi les personnes qui s'éprirent d'amour -pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison -paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint-Georges, gentilhomme du -comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion -commune pour la fille de leur maître une occasion de rivalité qui eut -un dénoûment tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival, -avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges -l'apprend, appelle Fargue, lui remontre sa faute, et lui donne, en fin -de compte, tant de coups de plat d'épée, que son arme en reste tordue. -Plein de fureur, Fargue parcourt l'hôtel, cherchant une épée. Il -rencontre le baron d'Haraucourt, frère d'Angélique: lui arrachant son -épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l'on relève -expirant. Le chirurgien n'arrive que pour dire à Saint-Georges: «Criez -merci à Dieu, car vous êtes mort.» Pendant ce temps, Fargue s'était -enfui. - -Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait -précipiter la pauvre Angélique dans une série de malheurs. - - -HISTOIRE - -DE LA GRAND'TANTE DE L'ABBÉ DE BUCQUOY. - -Voici maintenant les premières lignes du manuscrit: - -«Lorsque ma mauvaise fortune jura de continuer à ne plus me laisser -en repos, ce fut un soir à Saint-Rimault, par un homme que j'avais -connu il y avait plus de sept ans, et pratiqué deux ans entiers sans -l'aimer. Ce garçon étant entré dans ma chambre sous prétexte du bien -qu'il voulait à la demoiselle de ma mère nommée Beauregard, s'approcha -de mon lit en me disant: «Vous plaît-il, madame?» et en s'approchant de -plus près me dit ces paroles: «Ah! que je vous aime, il y a longtemps!» -auxquelles paroles je répondis: Je ne vous aime point, je ne vous -hais point aussi; seulement, allez vous-en, de peur que mon papa ne -sache que vous êtes ici à ces heures. Le jour étant venu, je cherchai -incontinent l'occasion de voir celui qui m'avait fait la nuit sa -déclaration d'amour; et, le considérant, je ne le trouvai haïssable que -de sa condition, laquelle lui donna tout ce jour-là une grande retenue, -et il me regardait continuellement. Tous les jours en suivants se -passèrent avec de grands soins qu'il prenait de s'ajuster bien pour me -plaire. Il est vrai aussi qu'il était fort aimable, et que ses actions -ne procédaient pas du lieu d'où il était sorti, car il avait le cœur -très--haut et très-courageux.» - -Ce jeune homme, comme nous l'apprend le récit d'un père célestin, -cousin d'Angélique, se nommait La Corbinière et n'était autre que le -fils d'un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte -d'Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées -du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les -serviteurs, portant moustaches et éperons, n'avaient pour livrée -que l'uniforme. Ceci explique jusqu'à un certain point l'illusion -d'Angélique. - -Elle vit avec chagrin partir La Corbinière, qui s'en allait, à la suite -de son maître, retrouver à Charleville monseigneur de Longueville, -malade d'une dyssenterie.--Triste maladie, pensait naïvement la jeune -fille, triste maladie, qui l'empêchait de voir celui «dont l'affection -ne lui déplaisait pas.» Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette -rencontre se fit à l'église. Le jeune homme avait gagné de belles -manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap -d'Espagne gris de perle, avec un collet de point coupé et un chapeau -gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s'approcha d'elle un -moment sans que personne le remarquât et lui dit: «Prenez, Madame, -ces bracelets de senteur que j'ai apportés de Charleville, où _il m'a -grandement ennuyé._» - -La Corbinièro reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours -d'aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu'il ne -venait chez sa maîtresse que pour elle. «Cette simple fille,--dit -Angélique,--le croyait fermement... Ainsi, nous passions deux ou trois -heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de -Verneuil, en la chambre tendue de blanc.» - -La surveillance et les soupçons d'un valet de chambre nommé Dourdillie -interrompit ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre -que par lettres. Cependant, le père d'Angélique, étant allé à Rouen -pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant,--La -Corbinière s'échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche, -et, arrivé près de la fenêtre d'Angélique, jeta une pierre à la vitre. - -La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore, à sa -chambrière Beauregard: «Je crois que votre amoureux est fou. Allez -vilement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le -parterre, car il y est entré. Cependant, je vais m'habiller et allumer -de la chandelle.» - -Il fut question de donner à souper au jeune homme, «lequel ne fut que -de confitures liquides. Toute cette nuit,--ajoute la demoiselle,--nous -la passâmes tous trois à rire.» - -Mais, ce qu'il y eut de malheureux pour la pauvre Beauregard, c'est que -la demoiselle et La Corbinière _se riaient_ surtout en secret de la -confiance qu'elle avait d'être aimée de lui. - -Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite _du roy,_ -où jamais personne n'entrait;--puis à la nuit on Fallait quérir. «Son -manger, dit Angélique, fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui -portais entre ma chemise et ma cotte.» - -La Corbinière fut forcé enfin d'aller rejoindre le comte, qui -alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une -mélancolie--distraite seulement par les lettres qu'elle écrivait à -son amant. «Je n'avais pas d'autre divertissement, dit-elle, car -les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans -la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire.....Notre -_revue_ fut à Saint-Rimaut, avec des contentement si grands, que -personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore -plus aimable dans cet habit, qu'il avait d'écarlate.....» - -Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n'était -plus au château, et sa chambre était occupée par un fauconnier nommé -Lavigne qui faisait semblant de ne s'apercevoir de rien. - -Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste,--et -ne laissant regretter que les mois d'absence de La Corbinère, forcé -souvent de suivre le comte aux lieux où l'appelait son service -militaire. «Dire, écrit Angélique, tous les contentements que nous -eûmes en trois ans de temps _en France_[1], il serait impossible.» - -Un jour, La Corbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies -de Paris l'avaient-elles un peu gâté.--Il entra dans la chambre -d'Angélique fort lard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans -son lit. Il commença par embrasser la suivante d'après la supposition -habituelle, puis il lui dit: «Il faut que je fasse peur à madame.» - -«Alors, ajoute Angélique,--comme je dormais, il se glissa tout d'un -temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que -contente, je le suppliai, par la passion qu'il avait pour moi, de s'en -aller bien vite, parce qu'il était impossible de marcher ni de parler -dans ma chambre que mon papa ne l'entendit. J'eus beaucoup de peine à -le faire sortir.» - -L'amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour, -l'affection mutuelle s'était enencore augmentée;--et les parents en -avaient quelque soupçon vague.--La Corbinière se cacha sous un grand -tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que la demoiselle était -couchée dans la chambre dite du Roi, «et vint se mettre près d'elle.» -Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père -entrer.--Du reste, même endormis l'un près de l'autre, leurs caresses -étaient pures... - - -[1] On disait alors ces mois: _en France,_ de tous les lieux compris -dans l'Ile de France. Plus loin commençait la Picardie et le -Soissonnai». Cela se dit encore pour distinguer certaines localités. - - - -5e LETTRE. - - -Suite de l'histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy. - - -C'était l'esprit du temps,--où la lecture des poètes italiens faisait -régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui -de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d'esprit dans le style de -la belle pénitente à qui nous devons ces confessions. - -Cependant, le jour étant venu, La Corbinière sortit un peu tard par la -grande salle. Le comte, qui s'était levé de bonne heure, l'aperçut, -sans pouvoir être sûr au juste qu'il sortît de chez sa fille, mais le -soupçonnant très-fort. - -«Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très-cher papa resta ce jour-là -très-mélancolique et ne faisait autre que de parler avec maman; -pourtant l'on ne me dit rien du tout.» - -Le troisième jour, le comte était obligé de se rendre aux funérailles -de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de La Corbinière,--ainsi -que d'un fils, d'un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant -au milieu de la forêt de Compiègne, il s'approcha tout à coup de -l'amoureux, lui tira par surprise l'épée du baudrier, et, lui mettant -le pistolet sur la gorge, dit au laquais: «Otez les éperons à ce -traître, et vous en allez un peu devant.....» - - -INTERRUPTION. - - -Je ne voudrais pas imiter ici le procédé des narrateurs de -Constantinople ou des conteurs du Caire, qui, par un artifice -vieux comme le monde, suspendent une narration à l'endroit le -plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même -café.--L'histoire de l'abbé Bucquoy existe; je finirai par la trouver. - -Seulement, je m'étonne que dans une ville comme Paris, centre des -lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions -de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j'ai pu lire -à Francfort,--et que j'avais négligé d'acheter. - -Tout disparait peu à peu, grâce au système de prêt des livres,--et -aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques -ne s'est pas renouvelée depuis la révolution. Tous les livres curieux, -volés, achetés ou perdus, se retrouvent en Hollande, on Allemagne -et en Russie.--Je crains un long voyage dans cette saison, et je me -contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante -kilomètres autour de Paris. - -* - -J'ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous -transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait être rendue à -Paris. Je pense que cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce -pays, où j'ai été élevé; mais voici un détail curieux. - -Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail -que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches -préparatoires sur les Bucquoy,--dont le nom a toujours résonné dans mon -esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un -ami, un ami breton, très-grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne -heure par le chemin de fer, qui s'arrête à Saint-Maixent, et ensuite -par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de -Flandre,--nous eûmes l'imprudence d'entrer au café le plus apparent de -la ville, pour nous y réconforter. - -Ce café était plein de gendarmes, dans l'état gracieux qui, après le -service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns -jouaient aux dominos, les autres au billard. - -Ces militaires s'étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes -parisiennes. Mais ils n'en manifestèrent rien ce soir-là. - -Le lendemain, nous déjeunions à l'hôtel excellent de la Truite qui file -(je vous prie de croire que je n'invente rien), lorsqu'un brigadier -vint nous demander très-poliment nos passeports. - -Pardon de ces minces détails,--mais cela peut intéresser tout le -monde... - -Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la -maréchaussée,--selon une chanson de ce pays-là même... (J'ai été bercé -avec cette chanson.) - - On lui a demandé: - Où est votre congé? - --Le congé que j'ai pris; - Il est sous mes souliers! - - -La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible: - - _Spiritus sanctus,_ - _Quoniam bonus!_ - -Ce qui indique suffisamment que le soldat n'a pas bien uni..... Notre -affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avions-nous répondu -très-honnêtement qu'on ne prenait pas d'ordinaire de passeport pour -visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans -faire d'observation. - -Nous avions parlé à l'hôtel d'un dessein vague d'aller à Ermenonville. -Puis, le temps étant devenu mauvais, l'idée a changé, et nous -sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous -rapprochait de Paris. - -Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux -gendarmes qui nous dit: «Vos papiers?» - -Nous répétons ce que nous avions dit déjà. - ---Hé bien! messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état -d'arrestation. - -Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation. - -Je lui ai dit: Calme-toi. Je suis presque un diplomate... J'ai vu de -près,--à l'étranger,--des rois, des pachas et même des padischas, et je -sais comment on parle aux autorités. - ---Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu'il faut toujours -donner leurs titres aux personnes), j'ai fait trois voyages en -Angleterre, et l'on ne m'a jamais demandé de passeport que pour me -conférer le droit de sortir de France... Je reviens d'Allemagne, où -j'ai traversé dix pays souverains,--y compris la Hesse:--on ne m'a pas -même demandé mon passeport en Prusse. - ---Eh bien! je vous le demande en France. - ---Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle... - ---Pas toujours... - -Je m'inclinai. - ---J'ai vécu sept ans dans ce pays; j'y ai même quelques restes de -propriétés... - ---Mais vous n'avez pas de papiers? - ---C'est juste... Croyez-vous maintenant que des gens suspects iraient -prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie -le soir? - ---Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux. - -Je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit. - ---Eh bien! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement -un écrivain; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy de -Longueval, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines, des -châteaux qu'ils possédaient dans la province. - -Le front du commissaire s'éclaircit tout à coup: - ---Ah! vous vous occupez de littérature? Et moi aussi, monsieur! J'ai -fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie. - -Un péril succédait à un autre;--le commissaire paraissait disposé à -nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter -des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de -Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation. - -Je n'ai pas besoin, de vous dire que je continue à ne vous donner que -des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue. - -Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté -des paysages d'automne.--En ce moment, malgré la brume du matin, nous -apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les -châteaux et dans les musées, on retrouve encore l'esprit des peintres -du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres -dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés,--avec des champs dans le -lointain ou sur le premier plan, des scènes champêtres. - -Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes -transparentes et colorées de ee pays. C'est une Cythère calquée sur un -îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise, et de l'Aisne, ---ces rivières si calmes et si paisibles en été. - -Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner;--fatigué des -querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en -revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes;--je reprends, des -forces sur cette terre maternelle. - -Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien -des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de -ses souliers,--et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré -qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout -indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs. - - - -6e LETTRE. - - -Le jour des Morts.--Senlis.--Les tours des Romains,--Les jeunes -filles.--Delphine. - - -C'est le jour des Morts que je vous écris;--pardon de ces idées -mélancoliques. Arrivé à Senlis la veille, j'ai passé par les paysages -les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir dans cette saison. -La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des -gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des -bruyères et des broussailles,--et surtout la majestueuse longueur de -cette route de Flandre, qui l'élève parfois de façon à vous faire -admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, tout cela m'avait porté -à la rêverie. En arrivant à Senlis, j'ai vu la ville en fête. Les -cloches,--dont Rousseau aimait tant le son lointain,--résonnaient de -tous côtés; les jeunes filles se promenaient par compagnies dans la -ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et -caquetant. Je ne sais si je suis victime d'une illusion: je n'ai pu -rencontrer encore une fille laide à Senlis; celles-là peut-être ne se -montrent pas! - -Non:--le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l'air -pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est -une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui -entraine les populations vers l'Allemagne.--Je n'ai jamais su pourquoi -le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays,--et faisait un -coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse et -autres localités, privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet -direct. Il est probable que les personnes qui ont institué ce chemin -auront tenu à le faire passer par leurs propriétés.--Il suffit de -consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation. - -Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d'aller voir la cathédrale. -Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l'écusson semé de -fleurs de lis qui représente les armes de la ville, et qu'on a eu soin -de replacer sur la porte latérale. L'évêque officiait en personne,--et -la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se -rencontrent encore dans cette localité. - - -LES JEUNES FILLES. - - -En sortant, j'ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les -vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues -de lierre. - ---En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles -qui s'étaient assises sur les marches de la porte. - -Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout -devant elles, frappait des mains en réglant la mesure. - ---Voyons, mesdemoiselles, recommençons; les petites ne vont pas!... -Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la -seconde marche:--Allons, chante toute seule. - -Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée: - -Les canards dans la rivière... etc. - -Encore un air avec lequel j'ai été bercé. Les souvenirs d'enfance -se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie.--C'est comme un -manuscrit palympseste dont on fait reparaître les lignes par des -procédés chimiques. - -Les petites filles reprirent ensemble «ne autre, chanson, encore un -souvenir: - - Trois filles dedans un pré... - Mon cœur vole (bis)! - Mon cœur vole à votre gré! - -«Scélérats d'enfants! dit un brave paysan qui s'était arrêté près de -moi à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles!... Il faut danser à -présent.» - -Les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse -singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les îles. - -Elles se mettent toutes,--comme on dit chez nous,--_à la queue leleu;_ -puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en -reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune -saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d'abord -en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus -autour de l'auditeur, obligé d'écouter le chant, et quand la ronde se -resserre, d'embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à -l'étranger qui passe. - -Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému jusqu'aux larmes en -reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades, -des finesses d'accent, autrefois entendues,--et qui, des mères aux -filles, se conservent les mêmes... - -La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par l'imitation des -opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées -par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du seizième -siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de -Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a dans les souvenirs des -filles de la campagne, des complaintes--d'un mauvais goût ravissant. - -On trouve là des restes de morceaux d'opéras, du seizième siècle, -peut-être,--ou d'oratorios du dix-septième. - - -DELPHINE. - -J'ai assisté autrefois à une représentation, donnée à Senlis dans une -pension de demoiselles. - -On jouait un mystère,--comme aux temps passés.--La vie du Christ avait -été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens -était celle où l'on attendait la descente du Christ dans les enfers. - -Une très-belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure -de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi globe, qui -figurait un astre éteint. - -Elle chantait: - - Anges! descendez promptement, - Au fond du purgatoire!... - -Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres -lieux.--Elle ajoutait: - - Vous le verrez distinctement - Avec une couronne... - Assis _dessus_ un trône!... - -Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était -d'une des plus grandes familles du pays et s'appelait Delphine.--Je -n'oublierai jamais ce nom! - -<br> - -Le sire de Longueval dit à ses gens: «Fouillez ce traître, car il a des -lettres de ma fille,»--et il ajoutait en lui parlant: «Dis, perfide, -d'où venais-tu quand tu sortais si bonne heure de la grand'salle?» - -«Je venais, disait-il, de la chambre de M. de La Porte, et ne sais ce -que vous voulez me dire de lettres.» - -Heureusement La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues, -de sorte qu'on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à -son fils,--en tenant toujours le pistolet à la main:--Coupe-lui la -moustache et les cheveux! - -Le comte s'imaginait qu'après cette opération, La Corbinière ne -plairait plus à sa fille. - -Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet: - -«Ce garçon se voyant de cette sorte, voulut mourir, car il croyait, en -effet, que je ne l'aimerais plus; mais, au contraire, lorsque je le vis -en cet état pour l'amour de moi, mon affection redoubla de telle sorte -que j'avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant -lui;--lequel usa de prudence, comme homme d'esprit qu'il était, car, -sans éclater davantage, il l'envoya avec un bon cheval en Beauvoisis, -avertir ces Messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en -garnison à Orbaix.» - -La demoiselle ajoute: - -«Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement -qu'il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne -purent empêcher qu'il ne passât toute cette nuit-là avec moi par cette -invention: mon père lui ayant commandé de s'en aller en Beauvoisis, -il monta à cheval, et au lieu de s'en aller vivement, il s'arrêta -dans le bois de Guny jusqu'à ce qu'il fût nuit, et alors il s'en vint -chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et lorsqu'il eut soupé, il prit ses -deux pistolets et s'en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin, -où je l'attendais avec assurance et sans peur, sachant qu'on croyait -qu'il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors il me dit: «Il -ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser: c'est -pourquoi il faut nous déshabiller... Il n'y a nul danger.» - -La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le comte moins sévère -envers lui,--mais pour l'éloigner de sa fille, il lui dit: «Il vous -en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y -sont.» - -Ce qu'il fit avec grand déplaisir. - -A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet, -nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de -Longueval. Mais, craignant qu'elle ne fût vue, il lui recommanda de la -mettre sous une pierre avant d'entrer au château, afin que si on le -fouillait, on ne trouvât rien. - -Une fois admis, il devenait très-simple d'aller quérir la lettre sous -la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien -son message, et, s'approchant d'Angélique de Longueval, lui dit: «J'ai -quelque chose pour vous.» - -Elle eut un grand contentement de cette lettre. Il témoignait qu'il -avait quitté de grands avantages en Allemagne pour venir la voir, et -qu'il lui était impossible de vivre sans qu'elle lui donnât commodité -de la voir. - -Ayant été menée par son frère au château de la Neuville, Angélique dit -à un laquais qui était à sa mère et qui s'appelait _Court-Toujours:_ -«Oblige-moi d'aller trouver La Corbinière, lequel est revenu -d'Allemagne, et lui porte cette lettre de ma part bien secrètement.» - - - -7e LETTRE. - - -Observations.--Le roi Loys.--Dessous les rosiers blancs. - - -Avant de parler des grandes résolutions d'Angélique de Longueval, -je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je -n'interromprai plus que rarement le récit. Puisqu'il nous est défendu -de faire du _roman_ historique, nous sommes forcé de servir la sauce -sur un autre plat que le poisson;--c'est-à-dire les descriptions -locales, le sentiment de l'époque, l'analyse des caractères,--en dehors -du récit matériellement vrai. - -Je me rends compte difficilement du voyage qu'a fait La Corbinière -en Allemagne. La demoiselle de Longueval n'en dit qu'un mot. A -cette époque, on appelait l'Allemagne les pays situés dans la haute -Bourgogne,--où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de -la dyssenterie. Probablement La Corbinière était allé quelque temps -près de lui. - -Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été -éternellement le même si j'en crois les légendes que j'ai entendu -chanter dans ma jeunesse. C'est un mélange de rudesse et de bonhomie -tout patriarcal. Voici une des chansons que j'ai pu recueillir dans ce -vieux pays de l'Ile de France, qui, du _Parisis,_ s'étend jusqu'aux -confins de la Picardie: - - Le roi Loyt est sur _son pont_ - Tenant sa fille en son giron. - Elle lui demande un cavalier... - Qui n'a pas vaillant six deniers! - - --Oh! oui, mon père, je l'aurai - Malgré ma mère qui m'a porté. - Aussi malgré tous mes parents - Et vous, mon père ... que j'aime tant! - - --Ma fille, il faut changer d'amour, - Ou vous entrerez dans la tour... - --J'aime mieux rester dans la tour, - Mon père! que de changer d'amour! - - --Vite ... où sont mes estafiers. - Aussi bien que mes gens de pied? - Qu'on mène ma fille à la tour, - Elle n'y verra jamais le jour! - - Elle y resta sept ans passés - Sans que personne pût la trouver: - Au bout de la septième année - Son père vint la visiter. - - --Bonjour, ma fille! comme vous en va? - --Ma foi, mon père ... ça va bien mal; - J'ai les pieds pourris dans la terre. - Et les côtés mangés des vers. - - --Ma fille, il faut changer d'amour... - Ou vous resterez dans la tour. - --J'aime mieux rester dans la tour, - Mon père, que de changer d'amour! - -Nous venons de voir le père féroce;--voici maintenant le père indulgent. - -Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs,--qui -sont aussi poétiques que ces vers, mêlés d'assonances, dans le goût -espagnol, sont musicalement rhythmés: - - Dessous le rosier blanc - La belle se promène... - Blanche comme la neige, - Belle comme le jour: - Au jardin de son père - Trois cavaliers l'ont pris. - -On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en -prétendant qu'elle était du Bourbonnais. On l'a même dédiée, avec de -jolies illustrations, à l'ex-reine des Français... Je ne puis vous la -donner entière; voici encore les détails dont je me souviens: - -Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc: - - Le plus jeune des trois - La prit par sa main blanche: - --Montez, montez la belle, - Dessus mon cheval gris. - -On voit encore, par ces quatre vers, qu'il est possible de ne pas rimer -en poésie;--c'est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines -pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière -antique. - -Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le -plus jeune, arrivent à Senlis. «Aussitôt arrivés, l'hôtesse la regarde:» - - Entrez, entrez, la belle; - Entrez sans plus de bruit, - Avec trois capitaines - Vous passerez la nuit! - -Quand la belle comprend qu'elle a fait une démarche un peu -légère,--après avoir présidé au souper, elle _fait la morte,_ et les -trois cavaliers sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte.--Ils -se disent: «Quoi! notre mie est morte!» et se demandent où il faut la -reporter: - - Au jardin de son père!-- - -dit le plus jeune; et c'est sous le rosier blanc qu'ils s'en vont -déposer le corps. - -Le narrateur continue: - - Et au bout des trois jours - La belle ressuscite! - - --Ouvrez, ouvrez, mon père, - Ouvrez, sans plus tarder; - Trois jours j'ai fait la morte - Pour mon honneur garder. - -Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec -joie la jeune fille dont l'absence avait beaucoup inquiété ses parents -depuis trois jours,--et il est probable qu'elle se maria plus tard fort -honorablement. - -Revenons à Angélique de Longueval. - -«Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie, -elle fut en cette sorte: lorsque celui[1] qui était allé au Maine fut -revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper: «Avez-vous -force d'argent?» à quoi il répondit: «J'ai tant.» Mon père non content, -prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et se -jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes; mais déjà -celui qui devait être cause de tant de peine, s'était blessé lui-même -au doigt en voulant ôter le couteau à mon père ... et encore qu'il ait -reçu ce mauvais traitement, l'amour qu'il avait pour moi l'empêchait de -s'en aller, comme était son devoir. - -»Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni -mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre -résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n'étais encore résolue, -mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin: «Je -m'étonne de votre effronterie, que vous restiez encore dans ma maison -après ce qui s'est passé; allez vous-en vitement, et ne venez jamais à -pas une de mes maisons, car vous ne serez jamais le bienvenu.» - -Il s'en vint donc vitement faire seller un cheval qu'il avait, et monta -à sa chambre pour y prendre ses hardes; il m'avait fait signe de monter -à la chambre d'Haraucourt, où dans l'antichambre il y avait une porte -fermée, où l'on pouvait néanmoins parler. Je m'y en allai vitement -et il me dit ces paroles: «C'est cette fois qu'il faut prendre -résolution, ou bien vous ne me verrez jamais.» - -«Je lui demandai trois jours pour y penser; il s'en alla donc à Paris -et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps -je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette -affection, mais il me fut impossible, encore que toutes les misères -que j'ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir. -L'amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations; me -voilà donc résolue.». - -Au bout de trois jours, La Corbinière vint au château et entra par le -petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin -et entra par la chambre basse, où il fut _ravi de joie_ en apprenant la -résolution de la demoiselle. - -* - -Le départ fut fixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit, -sur l'observation qu'il fit, «qu'il fallait avoir de l'argent et un -cheval», qu'elle ferait ce qu'elle pourrait. - -Angélique chercha dans son esprit le moyen d'avoir de la vaisselle -d'argent, car pour de la monnaie il n'y fallait pas songer, le père -ayant tout son argent avec lui à Paris. - -Le jour venu elle dit à un palefrenier nommé Breteau: - -«Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer -à Soissons, cette nuit, quérir du taffetas pour me faire un -corps-de-cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman -se lève; et ne félonne pas si je te le demande pour la nuit, car c'est -afin qu'elle ne te crie.» - -Le palefrenier consentit _à la volonté_ de sa demoiselle. Il s'agissait -encore d'avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au -portier qu'elle voulait faire sortir quelqu'un de nuit pour aller -chercher quelque chose à la ville et qu'il ne fallait pas que madame -le sût.... qu'ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première -porte, et qu'elle ne s'en apercevrait pas. - -Le principal était d'avoir l'argenterie. La comtesse qui, ainsi que -le dit sa fille, semblait en ce moment «inspirée de Dieu,» dit au -souper à celle qui _l'avait en garde:_ «Huberde, à cette heure que -M. d'Haraucourt n'est point ici, serrez presque toute la vaisselle -d'argent dans ce coffre et m'apportez la clef.» - -La demoiselle changea de couleur,--et il fallut remettre le jour du -départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le -dimanche suivant, elle eut l'idée de faire venir un maréchal du village -pour _lever_ la serrure du coffre,--sous prétexte que la clef était -perdue. - -«Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui -était seul resté avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu'il vit -que j'avais donné des commissions à tous, et que j'avais fermé moi-même -la première porte du château: «Ma sœur, si vous voulez voler papa -et maman, pour moi, je ne le veux pas faire; je m'en vais trouver -vitement maman.--Va, lui dis-je, petit impudent, car aussi bien le -saura-t-elle de ma bouche; et si elle ne me fait raison, je me la -ferai bien moi-même.»--Mais c'était au plus loin de ma pensée que je -disais ces paroles. Cet enfant s'en courait pour aller dire ce que je -voulais tenir caché; mais se retournant toujours pour voir si je ne le -regardais pas, il s'imagina que je ne m'en souciais guère, ce qui le -fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu'aux enfans tant plus on -leur montre de crainte, et plus ils ont d'ardeur à dire ce qu'on leur -prie de taire. - -La nuit étant venue, et l'heure du coucher approchant, Angélique -donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en -elle-même,--et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre: - -«Jeanne, couchez-vous; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je -ne puis me déshabiller encore...» - -Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit;--La -Corbinière fut exact. - -«Oh Dieu! quelle heure!--écrit Angélique;--je tressaillis toute lorsque -j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre ... car il était -entré dans le petit jardin.» - -Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit: - -«Notre affaire va bien mal, car madame a pris la clef de la vaisselle -d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de -la dépense où est le coffre.». - -Sur ces paroles il me dit: - -«Il faut commencer à t'habiller, et puis nous regarderons comme nous -ferons.» - -Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons -lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela le palefrenier vint à la porte -de la salle avec le cheval; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma -cotte de ratine pour couvrir mes habits d'homme que j'avais jusques -à la ceinture, et m'en vins prendre le cheval des mains de Breteau, -et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous -lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai -à la salle, où je trouvai _mon cousin_ qui m'attendait avec grande -impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage), -lequel me dit: «Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose, -ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien.»--A ces -paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense, -et, ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle -à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis: - -«Allons à la dépense,» et étant proche du coffre, nous mîmes la main au -couvercle, lequel ne _serrait tout près._ Alors je lui dis: «Mets un -peu la pelle entre le couvercle et ce coffre.» Alors, haussant tous -deux les bras, nous n'y fîmes rien; mais la seconde fois, les deux -ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans.» - -* - -Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière, -et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit: «N'en tirez -plus dehors, car le sac de moquette est plein.» - -Elle en voulait prendre davantage, comme bassins, chandeliers, -aiguières; mais il dit: «Cela est embarrassant.» - -Et il l'engagea à s'aller vêtir en homme avec un pourpoint et une -casaque,--afin qu'ils ne fussent pas reconnus. - -Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d'Angélique de Longueval -fut vendu 40 écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à -Charenton. - -La rivière était débordée, de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au -jour.--Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à -l'hôtesse, qui dit «comme le postillon lui tirait les bottes:» - ---_Messieurs,_ que vous plaît-il de souper? - ---Tout ce que vous aurez de bon, madame, fut la réponse. - -Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de -manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, «qui -alors se trouvait à Paris.» - -Le jour venu, ils se mirent dans le bateau jusqu'à Essonne, où la -demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière: - -* - ---«Allez-vous toujours devant m'attendre à Lyon, avec la vaisselle.» - -Ils restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche, -puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux -cuisses en courant à franc-étrier. - -Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait -gentilhomme, commença à dire ces paroles: - ---N'y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme? - ---A quoi La Corbinière répondit: - ---Oui-dà, Monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire -là-dessus? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me -plaît? - -* - -Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au _Chapeaurouge,_ où ils vendirent la -vaisselle pour 300 écus; sur quoi La Corbinière se fit faire, «encore -qu'il n'en eût du tout besoin,--un fort bel habit d'écarlate, avec les -aiguillettes d'or et d'argent.» - -Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une -hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si -maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique -de Longueval,--et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son -imprudence: «C'est un malheur qui m'est arrivé ... _je puis dire à -moi-même,_ puisque c'est ma femme.» - -Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque -du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour -sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit -mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques. - -* - -Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes; ils -s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de _Saint-Soupir,_ dont -la dame, les voyant sauvés, fit chanter le _Salve regina._ Puis elle -leur fit faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres,--et -commanda que l'on donnât à leur valet des artichauts. - -«Voyez, dit Angélique, ce que c'est _de l'amour;_--encore que nous -étions à un lieu qui n'était habité par personne, il fallut y jeûner -les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures -me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée. Car à -Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre -des vivres. Ainsi tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant, -de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père -cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.» - -* - -Car mon mari (elle l'appelle toujours ainsi de ce moment), voyant -entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait -un peu le français, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il quelque -chose?--Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à Madame.» -Mon mari, tout d'un temps, mettant l'épée à la main, lui dit: «La -connaissez-vous? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai.» - -Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous -en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois, -très-assurément, lui ferait faire du déplaisir. - -* - -Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes -à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se -mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des -Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et -un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec -dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien: -«Mademoiselle, Son Éminence m'a commandé de venir savoir si vous aurez -agréable qu'il vous vienne voir.» Toute tremblante, je lui réponds: «Si -mon mari était ici, j'accepterais cet honneur; mais n'y étant pas, je -supplie très-humblement votre maître de m'excuser.» - -Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre, -attendant la réponse, laquelle soudain qu'il l'eût entendue, il fit -marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui. - -* - -La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier -de son père qui s'appelait La Hoirie. Elle eut un grand désir de le -voir; et, en la voyant, «il resta sans parler;» puis, s'étant rassuré, -il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et -désirait la voir. - -Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice.--Toutefois, -elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit -quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle. - -Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir -fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir. -«Ainsi,--dit Angélique,--je partis sans voir le pape...» - -C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête -les accueillit dans l'Adriatique; puis ils arrivèrent et allèrent loger -sur le grand canal. - -«Cette ville, quoique admirable--dit Angélique de Longueval--ne pouvait -me plaire à cause de la mer--et il m'était impossible d'y boire et d'y -manger que pour m'empêcher de mourir.» - -Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière: -«Mais, que ferons-nous? Il n'y a tantôt plus d'argent!» - -Il répondit: «Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoiera... -Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc.» - -* - -Arrivés à Saint-Marc, les époux s'assirent, au banc des sénateurs; et -là, quoique étrangers, personne n'eut l'idée de leur contester cette -place;--car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir, -avec le pourpoint de toile d'argent blanc, le manteau pareil..., et la -petite oie d'argent. - -Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie,--car son habit à la -française faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle. - -L'ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge, -la salua. - -A l'heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son -hôtel,--aimant mieux reposer que d'aller en mer en gondole. - -Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et -y rencontra M. de La Morte, qui lui fit des offres de service, et qui, -sur ce qu'il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient -à s'épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de -Palma-Nova, où l'on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait -se mettre au service. - -* - -Là, M. de La Morte présenta les futurs époux à _Son Excellence le -général,_ qui ne voulut pas croire qu'un homme si _bien couvert_ -s'offrît _de prendre une pique_ dans une compagnie. Celle qu'il avait -choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart. - -Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au -mariage ... après lequel on fit un petit festin où s'écoulèrent _les -dernières vingt pistoles_ dont les conjoints étaient encore chargés. - -Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d'envoyer la -compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car -elle se plaisait à Palma-Nova, où les vivres étaient à bon marché. - -En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, «deux paires de draps -pour deux pistoles, sans compter une couverte, un matelas, six plats de -faïence et six assiettes.» - -En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français.--M. -de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea -sans s'incommoder,--les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis -de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent -Angélique de Longueval d'aller les voir,--«et lui firent tant de -caresses, qu'elle en était confuse.» - -A cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au -baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son -Excellence, après qu'Angélique de Longueval fut relevée de couches, lui -envoyait son carrosse assez souvent. - -A un bal donné plus lard, elle étonna toutes les dames de Vérone en -dansant avec le général Alluisi,--en costume français.--Elle ajoute: - -«Tous les Français officiers de la République étaient ravis de voir que -ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d'honneur.» - -Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique -de Longueval «à part de son mari.» Il lui disait: «Qu'attendez--vous -en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous -dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus -encore ... moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront -ici, et d'abord des cottes de brocard telles qu'il vous plaira. Prenez, -Mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour -votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos -parents.» - -Cependant ce général conseillait à La Corbinière de s'engager dans les -guerres d'Allemagne, lui disant qu'il trouverait _beaucoup d'avantage_ -à Inspruck, qui n'était qu'à sept journées de Vérone, et que là il -_attraperait_ une compagnie. - - -[1] Elle ne nomme jamais La Corbinière, dont nous n'avons appris le -soin _que_ par le récit du moine célestin, cousin à Angélique. - - - -8e LETTRE. - - -Réflexions.--Souvenirs de la Ligne.--Les Sylvanectes et les Francs. La -Ligue. - - -J'ai lu, en me promenant, sur une affiche bleue une représentation -de _Charles VII_ annoncée,--par Beauvallet et mademoiselle Rimblot. -Le spectacle était bien choisi. Dans ce pays-ci on aime le souvenir -des princes du Moyen Age et de la Renaissance,--qui ont créé les -cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques -châteaux,--moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles. - -C'est qu'il y a eu ici des luttes graves à l'époque de la Ligue... Un -vieux noyau de protestants qu'on ne pouvait dissoudre,--et, plus tard, -un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le -_parpayot_ dit _Henri IV._ - -L'animation allait jusqu'à l'extrême,--comme dans toutes les grandes -luttes politiques. Dans ces contrées--qui faisaient partie des anciens -apanages de Marguerite de Valois et des Médicis,--qui y avaient fait -du bien,--on avait contracté une haine _constitutionnelle_ contre la -race qui les avait remplacés. Que de fois j'ai entendu ma grand'mère, -parlant d'après ce qui lui avait été transmis,--me dire de l'épouse de -Henri II: «Cette grande madame Catherine de Médicis ... à qui on a tué -ses pauvres enfants!» - -Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part, -qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête -principale, dans certaines localités, est la _Saint-Barthélémy._ -C'est pour ce jour que sont fondés surtout de grand prix pour le tir -de l'arc.--L'arc, aujourd'hui, est une arme assez légère. Eh bien, -elle symbolise et rappelle d'abord l'époque où ces rudes tribus des -_Sylvanectes_ formaient une branche redoutable des races celtiques. - -Les pierres druidiques d'Ermenonville, les haches de pierre et les -tombeaux, où les squelettes ont toujours le visage tourné vers -l'Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces -régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages,--devenus des -lacs aujourd'hui. - -Le _Valois_ et l'ancien petit pays nommé _la France_ semblent établir -par leur division l'existence de races bien distinctes. La France, -division spéciale de l'Ile de France, a, dit-on, été peuplée par les -Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent les -chroniques, le premier _arrêt._ Il est reconnu aujourd'hui que les -Francs n'ont nullement subjugué la Gaule, et n'ont pu que se trouver -mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les -avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour -défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles -étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement -de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d'égalité, -d'après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand -il fallut défendre le pays contre les invasions du Nord. Toutefois, -les cultivateurs conservaient libres les terres qui leur avaient été -concédées et qu'on appelait terres de franc-alleu. - -La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans -les guerres de la ligue. On peut penser que les descendants des -Gallo-Romains favorisaient le Béarnais, tandis que l'autre race, -plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d'Épernon, -le cardinal de Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore dans -certains coins, surtout à Montépilloy, des amas de cadavres, résultat -des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la -bataille de Senlis. - -Et même ce grand comte Longueval de Bucquoy,--qui a fait les guerres de -Bohème, aurait-il gagné l'illustration qui causa bien des peines à son -descendant,--l'abbé de Bucquoy,--s'il n'eût, à la tête des ligueurs, -protégé longtemps Soissons, Arraset Calais contre les armées de Henri -IV? Repoussé jusque dans la Frise après avoir tenu trois ans dans les -pays de Flandre, il obtint cependant un traité d'armistice de dix ans -en faveur de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard. - -Étonnez-vous maintenant des persécutions qu'eut à subir l'abbé de -Bucquoy,--sous le ministère de Pontchartrain. - -Quant à Angélique de Longueval, c'est l'opposition même en cette -hardie. Cependant elle aime son père,--et ne l'avait abandonné qu'à -regret. Mais du moment qu'elle avait choisi l'homme qui semblait -lui convenir,--comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour -cavalier,--elle n'a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même, -ayant aidé à soustraire l'argenterie de son père, elle s'écriait: «Ce -que c'est de l'amour!» - -Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu'un charme -l'ait en effet attachée à ce fils de charcutier,--qui était beau s'il -faut l'en croire;--mais qui ne semble pas l'avoir rendue très-heureuse. -Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de _celui_ -qu'elle ne nomme jamais, elle n'en dit pas de mal un instant. Elle -se borne à constater les faits,--et l'aime toujours, en épouse -platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement. - -* - -Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière -de Venise, avaient _donné dans la vue_ de ce dernier. Il vend tout à -coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en -laissant sa femme à Venise. - -«Voilà donc, dit Angélique, l'enseigne vendue à cet homme qui m'aimait, -content (le lieutenant-colonel) en croyant que je ne m'en pouvais plus -dédire; mais l'amour, qui est la reine[1] de toutes les passions, se -moqua bien de la charge, car lorsque je vis que mon mari faisait son -préparatif pour s'en aller, il me fut impossible de penser seulement -de vivre sans lui.» - -Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait -déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son -mari,--Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. «Ainsi, -dit-elle, l'amour nous ruina en Italie aussi bien qu'en France, -quoiqu'en _celle_ d'Italie je n'y avais point de coulpe (faute).» - -Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel La Corbinière -avait promis de faire sa dépense jusqu'en Allemagne, parce qu'il -n'avait point d'argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) A -vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la -rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de -revenir vers quelque ville du bon pays vénitien,--comme Brescia.--Cette -admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d'Italie pour -les montagnes brumeuses qui cernent l'Allemagne. «Je pensais bien, -dit-elle, que les 50 pistoles qui nous restaient ne nous dureraient -guère; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations.» - -Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et -dit à La Corbinière qu'il fallait aller plus loin pour trouver de -l'emploi,--dans une ville nommé _Fisch._ Là Angélique eut un grand -flux de sang, et l'on appela une femme, qui lui fit comprendre -«qu'elle s'était gâtée d'un enfant.»--C'est une locution bien -chrétienne,--qu'il faut pardonner au langage du temps et du pays. - -On a toujours considéré comme une souillure,--dans la manière de voir -des hommes d'église, le fait, légitime pourtant,--puisque Angélique -s'était mariée,--de produire au monde un nouveau pécheur. Ce n'est -pourtant pas là l'esprit de l'Évangile.--Mais passons. - -La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à -cheval sur l'unique haquenée que possédait le ménage: «Toute débile -que j'étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai -à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l'armée,--où je fus si -étonnée de voir autant de femmes que d'hommes, entre beaucoup de celles -de colonels et capitaines.» - -Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase, -lequel, comme Wallon, avait entendu parler du comte Longueval de -Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fit _grande -caresse_ au mari d'Angélique, et lui dit qu'en attendant une compagnie, -il lui donnerait une lieutenance,--et qu'il allait mettre mademoiselle -de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier -capitaine de son régiment. - -* - -Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. La -Corbinière prit la fièvre, et il fallut le soigner.--I1 y a de bonnes -gens partout: Angélique ne se plaint que d'avoir été promenée, «tantôt -à un lieu, tantôt à un autre,» par le malheur de la guerre,--à la façon -des Égyptiennes,--ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu'elle eut plus -de sujets de se contenter que pas une femme, puis-qu'elle était la -seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur.--Et -le colonel encore montrait trop de bonté à La Corbinière,--en ce qu'il -lui donnait les meilleurs morceaux de la table ... à cause qu'il le -voyait malade.» - -Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu'on pût -offrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu'habillés -à cause de la crainte de l'ennemi. «En me réveillant au milieu de la -nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais que je ne pus -m'empêcher de dire tout haut: Mon Dieu! je meurs de frais!» Le colonel -allemand lui jeta alors sa casaque, se découvrant lui-même, car il -n'avait pas autre chose sur son uniforme. - -Ici arrive une observation bien profonde: - -«Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une Allemande, -mais non pas les Françaises, à qui la guerre ne peut plaire...» - -* - -Rien n'est plus vrai que cette observation. Les femmes allemandes -sont encore celles de l'époque des Romains. Trusnelda combattait avec -Hermann. A la bataille des Cimbres, où vainquit Marius, il y avait -autant de femmes que d'hommes. - -Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant -la souffrance, la mort. Dans nos troubles civils, elles plantent des -drapeaux sur les barricades;--elles portent vaillamment leur tête -à l'échafaud. Dans les provinces qui se rapprochent du nord ou de -l'Allemagne, on a pu trouver des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette. -Mais la masse des femmes françaises redoute la guerre, à cause de -l'amour qu'elles ont pour leurs enfants - -Les femmes guerrières sont de la race franque. Chez cette population -originairement venue d'Asie, il existe une tradition qui consiste à -exposer des femmes dans les batailles, pour animer le courage des -combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la -même coutume. La vierge qui se dévoue s'appelle la _kadra_ et s'avance -au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour -elle.--Mais chez les Francs on en exposait plusieurs. - -Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels qu'ils -ont été cause de l'adoption de la loi salique. Et cependant, les -femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France, -soit comme reines, soit comme favorites. - -* - -La maladie de La Corbinière fut cause qu'il se résolut à retourner en -Italie. Seulement, il oublia de prendre un passeport, «Nous fûmes bien -confus, dit Angélique, lorsque nous fûmes à une forteresse nommée -Reistre, où l'on ne voulut plus nous laisser passer, et où l'on retint -mon mari malgré sa maladie. »Comme elle avait conservé sa liberté, elle -put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l'archiduchesse Léopold pour -obtenir la grâce de La Corbinière,--qu'on peut supposer avoir un peu -déserté, quoique sa femme ne l'avoue pas. - -Munie de la grâce signée par l'archiduchesse, Angélique retourna au -lieu où était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de -Reitz s'ils n'avaient rien entendu dire d'un gentilhomme français -prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva -contre un poêle, demi-mort,--et le ramena à Vérone. - -Là elle retrouva M. de la Tour (de Périgord) et lui reprocha d'avoir -fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur. -«Je ne sais, ajoute-t-elle, s'il avait encore de l'amour pour moi, ou -si ce fut de la pitié, tant il y a qu'il m'envoya vingt pistoles et -tout un ameublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu'en peu -de temps il mangea entièrement tout.» - -Il avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauche -avec deux de ses camarades, M. de la Perle et M. Escutte. Cependant -l'affection de sa femme ne s'affaiblit pas. Elle se résolut, «pour -ne pas vivre tout à fait dans l'incommodité, à prendre _des gens en -pension_,»--ce qui lui réussit;--seulement La Corbinière dépensait -tout le _gagnage_ hors du logis, «ce qui, dit-elle, m'affligeait -jusqu'à la mort; il finit par vendre les meubles,--de sorte que la -maison ne pouvait plus aller. - -«Cependant, dit la pauvre femme, je sentais toujours mon affection -aussi grande que lorsque nous partîmes de France. Il est vrai qu'après -avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea -en deux.... Mais, j'avoue que l'amour que j'avais pour cet homme -surpassait l'affection que je portais à mes parents.» - - -[1] L'amour se disait au féminin à cette époque. - - - -9e LETTRE. - - -Nouveaux détails inédits.--Manuscrit du célestin -Goussencourt.--Dernières aventures d'Angélique.--Mort de La -Corbinière.--Lettres. - -Le manuscrit que les archives nationales conservent écrit de la main -d'Angélique s'arrête là. - -Mais nous trouvons annexées au même dossier les observations suivantes -écrites par son cousin, le moine célestin Goussencourt. Elles n'ont -point la même grâce que le récit d'Angélique de Longueval, mais elles -ont aussi la marque d'une honnête naïveté. - -Voici un passage des observations du moine célestin Goussencourt: - -«La nécessité les contraignit d'être taverniers.--où les soldats -français allaient boire et manger avec un tel respect, qu'ils ne -voulaient point être servis d'elle. Elle cousait des collets de -toile où elle ne gagnait tous les jours que huit sous, et avec cela -descendait à toute heure à la cave, et lui se donnait à boire avec ses -hôtes, de telle façon qu'il devint tout couperosé. - -«Un jour, elle étant à la porte, un capitaine vint à passer et lui fit -une grande révérence, et elle à lui,--ce qui fut aperçu de son mari -jaloux. Il l'appelle et la prend par la gorge. Elle parvient à jeter -un cri. Les buveurs arrivent et la trouvent à demi-morte couchée par -terre,--à laquelle il avait donné des coups de pied aux côtes qui lui -avaient ôté la parole, et dit, pour s'excuser, qu'il lui avait défendu -de parler à celui-là, et que, si elle lui eût parlé, il l'eût enfilée -de son épée.» - -Il devint étique par ses débauches. À cette époque elle écrivit à -sa mère pour lui demander pardon. Sa mère lui répondit qu'elle lui -pardonnait et lui conseillait de revenir et qu'elle ne l'oublierait pas -dans son testament. - -Ce testament était gardé à l'église de Neuville-en-Hez, et contient un -legs de huit mille livres. - -Pendant l'absence d'Angélique de Longueval il y eut une demoiselle en -Picardie qui voulut usurper sa place, et se donna pour elle.--Elle -eut même la hardiesse de se présenter à madame de Haraucourt, mère -d'Angélique, laquelle dit qu'elle n'était pas sa fille. Elle racontait -tant de choses, que plusieurs des parents finirent par la prendre pour -ce qu'elle se donnait.... - -* - -Le célestin, son cousin, lui écrivit de revenir. Mais La Corbinière -n'en voulait pas entendre parler, craignant d'être pris et exécuté s'il -rentrait en France. Il n'y faisait pas bon pour lui non plus;--car la -faute d'Angélique fut cause que M. d'Haraucourt chassa des faubourgs -de Clermont-sur-Oise sa mère et ses frères, «qui vivaient de leur -boutique, étant charcutiers.» - -Madame d'Haraucourt, enfin, étant morte en décembre 1636, à la -Neuville-en-Hez, où elle repose (M. d'Haraucourt était mort en 1632); -leur fille fit tant près de son mari, qu'il consentit à revenir en -France. - -Arrivés à Ferrare, ils tombent malades tous deux,--où ils furent -douze jours;--s'embarquent à Livourne, arrivent à Avignon, où ils sont -toujours malades. La Corbinière y meurt, le 5 d'août 1642; il repose -à Sainte-Madeleine;--il meurt avec des repentances très-grandes de -l'avoir si mal traitée, et lui dit: «Pour votre consolation et ôter -votre tristesse, souvenez-vous comme je vous ai traitée.» - -Là, continue le moine célestin, elle a été en si grande nécessité -qu'elle m'a dit par écrit et de bouche, qu'elle fût morte de faim n'eût -été les célestins qui l'ont aidée. - -«Elle arrive à Paris le dimanche 19 d'octobre, par le coche, et manda -à madame Boulogne, sa grande amie, de la venir quérir. N'y estant pas, -son hostellier y fut. Le lendemain après dîner, elle vint me trouver -avec ladite Boulogne et sa belle-mère, la mère de La Corbinière, -servante de cuisine chez M. Ferrant, estât qu'elle a été contrainte de -faire depuis qu'elle a été bannie de Clermont, à cause de son fils. - -«La première chose qu'elle fit, elle vint se jeter à mes pieds, les -mains jointes, me demandant pardon, ce qui fit pleurer les femmes. -Je lui dis que je ne lui pardonnerais pas (ce qui la fit soupirer et -respirer, ayant entendu le reste), car elle ne m'avait pas offensée. -Et la prenant par la main, lui dis-je: Levez-vous; et la fis asseoir -auprès de moi, où elle me répéta ce qu'elle m'avait souvent écrit: -qu'après Dieu et sa mère, elle tenait la vie de moi.» - -Quatre ans après, elle était retirée à Nivillers, et très--malheureuse, -n'ayant chemise au dos, comme il paraît par la lettre ci-contre. - -LETTRE QU'ELLE ÉCRIT AU CÉLESTIN SON COUSIN, QUATRE ANS APRÈS SON -RETOUR DE NIVILLIERS. - -Le 7 janvier 1646. - -Monsieur mon bon papa (elle appelait ainsi le célestin), - -Je vous supplie, très-humblement, de n'attribuer mon silence à manque -du ressentiment que j'aurai toute ma vie de vos bontés, mais bien de -honte de n'avoir encore que des paroles pour vous le témoigner. Vous -protestant que la mauvaise fortune me persécute au point de n'avoir de -chemise au dos. Ces misères m'ont empêchée jusqu'ici de vous écrire et -à madame Boulogne, car il me semble que vous deviez recevoir autant -de satisfaction de moi comme vous en avez été travaillés tous deux. -Accusez donc mon malheur et non ma volonté, et me faites l'honneur, mon -cher papa, de me mander de vos nouvelles. - -Votre très-humble servante. - -A. DE LONGUEVAL. (A M. de Goussencourt, aux Célestins, à Paris.) - -On ne sait rien de plus.--Voici une réflexion générale du célestin -Goussencourt sur l'histoire de cet amour, dans lequel l'imagination -simple du moine ne pouvant admettre, du reste, l'amour de sa cousine -pour un petit _charcutier,_ rapportait tout à la magie;--voici sa -méditation: - -«La nuit du premier dimanche de carême 1632 fut leur départ;--retour en -1642, en carême.--Leurs affections commencèrent trois ans avant leur -fuite.--Pour se faire aimer, il lui donna des confitures qu'il avait -fait faire à Clermont, et où il y avait des mouches cantharides, qui ne -firent qu'échauffer la fille, mais non aimer; puis, il lui donna d'un -coing cuit, et depuis elle fut grandement affectionné.» - -Rien ne prouve que le frère Goussencourt ait donné une chemise -à sa cousine.--Angélique n'était pas en odeur de sainteté dans -sa famille,--et cela paraît en ce fait qu'elle n'a pas même été -nommée dans la généalogie de sa famille, qui énonce les noms de -Jacques-Annibal de Longueval, gouverneur de Clermont-en-Beauvoisis, -et de Suzanne d'Arquenvilliers, dame de Saint-Rimault. Ils ont laissé -deux Annibal, dont le dernier, qui a le prénom d'Alexandre, est le même -enfant qui ne voulait pas que sa sœur _volât papa et maman,--_puis -encore deux autres garçons.--On ne parle pas de la fille. - - - -10e LETTRE. - - -Mon ami Sylvain.--Le château de Longueval en Soissonnais. ---Correspondance.--Post-scriptum. - - -Je ne voyage jamais dans ces contrées sans me faire accompagner d'un -ami, que j'appellerai, de son petit nom, Sylvain. - -C'est un nom très-commun dans cette province,--le féminin est le -gracieux nom de Sylvie,--illustré par un bouquet de bois de Chantilly, -dans lequel allait rêver si souvent le poète Théophile de Viau. - -J'ai dit à Sylvain:--Allons-nous à Chantilly? - -Il m'a répondu:--Non ... tu as dit toi-même hier, qu'il fallait aller à -Ermenonville pour gagner de là Soissons, visiter ensuite les ruines du -château de Longueval en Soissonnais, sur la limite de Champagne. - ---Oui, répondis-je; hier soir je m'étais monté la tête à propos de -cette belle Angélique de Longueval, et je voulais voir le château d'où -elle a été enlevée par La Corbinière,--en habits d'homme, sur un cheval. - ---Es-tu sûr, du moins, que ce soit là le Longueval véritable, car -il y a des Longueval et des Longueville partout ... de même que des -Bucquoy... - ---Je n'en suis pas convaincu quant à ces derniers; mais lis seulement -ce passage du manuscrit d'Angélique: - -«Le jour étant venu duquel il me devait quérir la nuit, je dis à un -palefrenier qui avait nom Breteau: Je voudrais bien que tu me prêtasses -un cheval pour envoyer à Soissons cette nuit quérir pour me faire un -corps de cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se -lève...» - ---Il semblerait donc prouvé--me dit Sylvain--que le château de -Longueval était situé aux environs de Soissons, donc ce ne serait pas -le moment de revenir vers Chantilly. Ce changement de direction a déjà -risqué de te faire arrêter une fois,--parce que des gens qui changent -d'idée tout à coup paraissent toujours des gens suspects... - - -CORRESPONDANCE. - -Vous m'envoyez deux lettres concernant mes premiers articles sur l'abbé -de Bucquoy. La première, d'après une biographie abrégée, établit -que Bucquoy et Bucquoi ne représentent pas le même nom.--A quoi je -répondrai que les noms anciens n'ont pas d'orthographe. L'identité des -familles ne s'établit que d'après les armoiries, et nous avons déjà -donné celles de cette famille (l'écusson bandé de vair et de gueules -de six pièces). Cela se retrouve dans toutes les branches, soit de -Picardie, soit de l'Ile de France, soit de Champagne, d'où était l'abbé -de Bucquoi. Longueval touche à la Champagne, comme on le sait déjà.--Il -est inutile de prolonger cette discussion héraldique. - -Je reçois de vous une seconde lettre qui vient de Belgique: - -«Lecteur sympathique de M. Gérard de Nerval et désirant lui être -agréable, je lui communique le document ci-joint, qui lui sera -peut-être de quelque utilité pour la suite de ses humoristiques -pérégrinations à la recherche de l'abbé de Bucquoy, cet insaisissable -moucheron issu de l'amendement Riancey. - - 156 Olivier de Wree, de vermoerde oorlogh-stucken van den - woonderdadighen velt-heer Carel de Longueval, grave van BUSQUOY; - Baron de Vaux. Brugge, 1625.--Ej. mengheldichten: fyghes noeper; - Bacchus-Cortryck. Ibid, 1625.--Ej. Venus-Ban, Ibid, 1625, in-12, - oblong, vél.[1] - - Livre rare et curieux. L'exemplaire est taché d'eau. - -Je ne chercherai pas à traduire cet article de bibliographie -flamande;--seulement, je remarque qu'il fait partie du prospectus d'une -bibliothèque qui doit être vendue le 5 décembre et jours suivants, sous -la direction de M. Héberlé,--5, rue des Paroissiens, à Bruxelles. - -J'aime mieux attendre la vente de Techener,--qui, je l'espère, aura -toujours lieu le 20. - -LES RUINES. LES PROMENADES.--CHAALIS.--ERMENONVILLE.--LA TOMBE DE -ROUSSEAU. - -Dans une de mes lettres j'ai employé à faux le mot réaction en parlant -_d'abus de l'autorité_ qui amènent des réactions _en sens contraire._ - -La faute paraît simple au premier abord;--mais il y a plusieurs -sortes de réactions: les unes prennent des _biais,_ les autres sont -des réactions qui consistent à s'arrêter. J'ai voulu dire qu'un excès -amenait d'autres excès. Ainsi il est impossible de ne point blâmer -les incendies, et les dévastations privées,--rares pourtant de nos -jours. Il se mêle toujours à la foule en rumeur un élément hostile ou -étranger qui conduit les choses au delà des limites que le bon sens -général aurait imposées, et qu'il finit toujours par tracer. - -Je n'en veux pour preuve qu'une anecdote qui m'a été racontée par un -bibliophile fort connu,--et dont un autre bibliophile a été le héros. - -* - -Le jour de la révolution de février, on brûla quelques voitures,--dites -de la liste civile;--ce fut, certes, un grand tort, qu'on reproche -durement aujourd'hui à cette foule mélangée qui, derrière les -combattants, entraînait aussi des traîtres... - -Le bibliophile dont je parle se rendit ce soir-là au Palais-National. -Sa préoccupation ne s'adressait pas aux voitures; il était inquiet d'un -ouvrage en quatre volumes in-folio intitulé _Perceforest._ - -C'était un de ces _roumans_ du cycle d'Artus,--ou du cycle de -Charlemagne,--où sont contenues les épopées de nos plus anciennes -guerres chevaleresques. - -Il entra dans la cour du palais, se frayant un passage au milieu du -tumulte.--C'était un homme grêle, d'une figure sèche, mais ridée -parfois d'un sourire bienveillant, correctement vêtu d'un habit noir, -et à qui l'on ouvrit passage avec curiosité. - ---Mes amis, dit-il, a-t-on brûlé le _Perceforest_? - ---On ne brûle que les voitures. - ---Très-bien! continuez. Mais la bibliothèque? - ---On n'y a pas touché... Ensuite, qu'est-ce que vous demandez? - ---Je demande que l'on respecte l'édition en quatre volumes du -_Perceforest,_--un héros d'autrefois...; édition unique, avec deux -pages transposées et une énorme tache d'encre au troisième volume. - -On lui répondit: - ---Montez au premier. - -Au premier, il trouva des gens qui lui dirent: - ---Nous déplorons ce qui s'est fait dans le premier moment... On a, dans -le tumulte, abîmé quelques tableaux... - ---Oui, je sais, un Horace Verilet, un Gudin... Tout cela n'est -rien:--le _Perceforest_?... - -On le prit pour un fou. Il se retira et parvint à découvrir la -concierge du palais, qui s'était retirée chez elle. - ---Madame, si l'on n'a pas pénétré dans la bibliothèque, assurez-vous -d'une chose: c'est de l'existence du _Perceforest,--_édition du -seizième siècle, reliure en parchemin, de Gaume. Le reste de la -bibliothèque, ce n'est rien ... mal choisi!--des gens qui ne lisent -pas!--Mais le _Perceforest_ vaut 40,000 francs sur les tables. - -La concierge ouvrit de grands yeux. - ---Moi, j'en donnerais, aujourd'hui, vingt mille ... malgré la -dépréciation des fonds que doit amener nécessairement une révolution. - ---Vingt mille francs! - ---Je les ai chez moi. Seulement ce ne serait que pour rendre le livre à -la nation. C'est un monument. - -La concierge étonnée, éblouie, consentit avec courage à se rendre à la -bibliothèque et à y pénétrer par un petit escalier. L'enthousiasme du -savant l'avait gagnée. - -Elle revint, après avoir vu le livre sur le rayon où le bibliophile -savait qu'il était placé. - ---Monsieur, le livre est en place. Mais il n'y a que trois volumes... -Vous vous êtes trompé. - ---Trois volumes!... Quelle perte!... Je m'en vais trouver le -gouvernement provisoire,--il y en a toujours un... Le _Perceforest_ -incomplet! Les révolutions sont épouvantables! - -Le bibliophile courut à l'Hôtel-de-Ville.--On avait autre chose à faire -que de s'occuper de bibliographie. Pourtant il parvint à prendre à part -M. Arago,--qui comprit l'importance de sa réclamation, et des ordres -furent donnés immédiatement. - -Le _Perceforest_ n'était incomplet que parce qu'on en avait prêté -précédemment un volume. - -Nous sommes heureux de penser que cet ouvrage a pu rester en France. - -Celui de _l'Histoire de l'abbé de Bucquoy,_ qui doit être vendu le 20, -n'aura peut-être pas le même sort! - -Et maintenant, tenez compte, je vous prie, des fautes qui peuvent être -commises,--dans une tournée rapide, souvent interrompue par la pluie ou -par le brouillard... - -* - -Je quitte Senlis à regret;--mais mon ami le veut pour me faire obéir à -une pensée que j'avais manifestée imprudemment... - -Je me plaisais tant dans cette ville, où la renaissance, le moyen âge -et l'époque romaine se retrouvent çà et là,--au détour d'une rue, dans -une écurie, dans une cave.--Je vous parlais «de ces tours des Romains -recouvertes de lierre!»--L'éternelle verdure dont elles sont vêtues -fait honte à la nature inconstante de nos pays froids.--En Orient, -les bois sont toujours verts;--chaque arbre a sa saison de mue; mais -cette saison varie selon la nature de l'arbre. C'est ainsi que j'ai vu -au Caire les sycomores perdre leurs feuilles en été. En revanche, ils -étaient verts au mois de janvier. - -Les allées qui entourent Senlis et qui remplacent les antiques -fortifications romaines,--restaurées plus tard, par suite du long -séjour des rois carlovingiens,--n'offrent plus aux regards que des -feuilles rouillées d'ormes, et de tilleuls. Cependant la vue est encore -belle, aux alentours, par un beau coucher de soleil.--Les forêts de -Chantilly, de Compiègne et d'Ermenonville;--les bois de Châalis et -de Pont-Armé, se dessinent avec leurs masses rougeâtres sur le vert -clair des prairies qui les séparent. Des châteaux lointains élèvent -encore leurs tours,--solidement bâties en pierres _de Senlis,_ et qui, -généralement, ne servent plus que de pigeonniers. - -Les clochers aigus, hérissés de saillies régulières, qu'on appelle dans -le pays des _ossements_ (je ne sais pourquoi), retentissent encore de -ce bruit de cloches qui portait une douce mélancolie dans l'âme de -Rousseau.... - -* - -Accomplissons le pèlerinage que nous nous sommes promis de faire, non -pas près de ses cendres, qui reposent au Panthéon,--mais près de son -tombeau, situé à Ermenonville, dans l'île dite des Peupliers. - -La cathédrale de Senlis; l'église Saint-Pierre, qui sert aujourd'hui de -caserne aux cuirassiers; le château de Henri IV, adossé aux vieilles -fortifications de la ville; les cloîtres byzantins de Charles le Gros -et de ses successeurs, n'ont rien qui doive nous arrêter... C'est -encore le moment de parcourir les bois, malgré la brume obstinée du -matin. - -* - -Nous sommes partis de Senlis, à pied, à travers les bois, aspirant avec -bonheur la brume d'automne. - -Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de -Mont-l'Évêque.--Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles -rouges relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce -vieil air du pays: - - Courage! mon ami, courage! - Nous voici près du village! - A la première maison, - Nous nous rafraîchirons! - -On buvait dans le village un petit vin qui n'était pas désagréable pour -des voyageurs. L'hôtesse nous dit, voyant nos barbes:--Vous êtes des -artistes ... vous venez donc pour voir Châalis? - -Chaâlis,--à ce nom je me ressouvins d'une époque bien éloignée ... -celle où l'on me conduisait à l'abbaye, une fois par an, pour entendre -la messe, et pour voir la foire qui avait lieu près de là. - ---Châalis, dis-je... Est-ce que cela existe encore? - -<tb> - -La Chapelle en Serval, ce 10 novembre. - -De même qu'il est bon dans une symphonie même pastorale de faire -revenir de temps en temps le motif principal, gracieux, tendre ou -terrible, pour enfin le faire tonner au final avec la tempête graduée -de tous les instruments,--je crois utile de vous parler encore de -l'abbé Bucquoy, sans m'interrompre dans la course que je fais en ce -moment vers le château de ses pères, avec cette intention de mise en -scène exacte et descriptive sans laquelle ses aventures n'auraient -qu'un faible intérêt. - -Le final se recule encore, et vous allez voir que c'est encore malgré -moi... - -Et d'abord, réparons une injustice à l'égard de ce bon M. Ravenel -de la Bibliothèque nationale, qui, loin de s'occuper légèrement de -la recherche du livre, a remué tous les _fonds_ des huit cent mille -volumes que nous y possédons. Je l'ai appris depuis; mais, ne pouvant -trouver la chose absente, il m'a donné officieusement avis de la vente -de Techener, ce qui est le procédé d'un véritable savant. - -* - -Sachant bien que toute vente de grande bibliothèque se continue pendant -plusieurs jours, j'avais demandé avis du jour désigné pour la vente du -livre, voulant, si c'était justement le 20, me trouver à la vacation du -soir. - -Mais ce ne sera que le 30! - -Le livre est bien classé sous la rubrique: _Histoire_ et sous le n° -3584. _Événement des plus rares,_ etc., l'intitulé que vous savez. - -La note suivante y est annexée. - -«Rare.--Tel est le titre de ce livre bizarre, en tête duquel se trouve -une gravure représentant _l'Enfer des vivants,_ ou la Bastille. Le -reste du volume est composé des choses les plus singulières. - -«Catalogue de la bibliothèque de M. M***, etc.» - -* - -Je puis encore vous donner un avant-goût de l'intérêt de cette -histoire, dont quelques personnes semblaient douter, en reproduisant -des notes que j'ai prises dans la bibliographie Michaud. - -Après la biographie de Charles Bonaventure, comte de Bucquoy, -généralissime et membre de l'ordre de la Toison-d'Or, célèbre par ses -guerres en France, en Bohême et en Hongrie, et dont le petit-fils, -Charles, fut créé prince de l'Empire,--on trouve l'article sur -_L'abbé de Bucquoy,--_indiqué comme _étant de la même famille_ que le -précédent. Sa vie politique commença par cinq années de services -militaires. Échappé comme par miracle à un grand danger, il fit vœu de -quitter le monde et se retira à la Trappe. L'abbé de Rancé, sur lequel -Chateaubriand a écrit son dernier livre, le renvoya comme peu croyant. -Il reprit son habit galonné, qu'il troqua bientôt contre les haillons -d'un mendiant. - -A l'exemple des faquirs et des derviches, il parcourait le monde, -pensant donner des exemples d'humilité et d'austérité. Il se faisait -appeler _le Mort,_ et tint même à Rouen, sous ce nom, une école -gratuite. - -Je m'arrête de peur de déflorer le sujet. Je ne veux que faire -remarquer encore, pour prouver que cette histoire a du sérieux, -qu'il proposa plus tard aux états unis de Hollande, en guerre avec -Louis XIV, «un projet pour _faire de la France une république_, et y -détruire, disait-il, le _pouvoir_ arbitraire.» Il mourut à Hanovre, à -quatre-vingt-dix ans, laissant son mobilier et ses livres à l'Église -catholique, dont il n'était jamais sorti.--Quant à ses seize années de -voyages dans l'Inde, je n'ai encore là-dessus de données que par le -livre en hollandais de la Bibliothèque nationale. - -Nous sommes allés à Châalis pour voir en détail le domaine, avant qu'il -soit restauré. Il y a d'abord une vaste enceinte entourée d'ormes; -puis, on voit à gauche un bâtiment dans le style du seizième siècle, -restauré sans doute plus tard selon l'architecture lourde du petit -château de Chantilly. - -Quand on a vu les offices et les cuisines, l'escalier suspendu du -temps de Henri IV vous conduit aux vastes appartements des premières -galeries,--grands appartements et petits appartements donnant sur les -bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des -vues de la forêt, voilà tout ce que j'ai remarqué. Dans une salle -basse, on voit un portrait d'Henri IV à trente-cinq ans. - -C'est l'époque de Gabriello,--et probablement ce château a été témoin -de leurs amours.--Ce prince qui, au fond, m'est peu sympathique, -demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège, -et l'on y voit, au-dessus de la porte de la mairie et des trois mots: -_Liberté, égalité, fraternité,_ son portrait en bronze avec une -devise gravée, dans laquelle il est dit que son premier bonheur fut à -Senlis,--en 1590.--Ce n'est pourtant pas là que Voltaire a placé la -scène principale, imitée de l'Arioste, de ses amours avec Gabrielle -d'Estrées. - -Ne trouvez-vous pas étrange que _les d'Estrées_ se trouvent être encore -des parents de l'abbé de Bucquoy? C'est cependant ce que révèle encore -la généalogie de sa famille... Je n'invente rien. - -* - -C'était le fils du garde qui nous faisait voir le château,--abandonné -depuis longtemps.--C'est un homme qui, sans être lettré, comprend le -respect que l'on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des -salles _un moine_ qu'il avait découvert dans les ruines. A voir ce -squelette couché dans une auge de pierre, j'imaginai que ce n'était -pas un moine, mais un guerrier cette ou frank couché selon l'usage, ---avec le visage tourné vers l'Orient, dans cette localité, où les -noms d'Erman ou d'Armen[2] sont communs dans le voisinage, sans parler -même d'Ermenonville, située près de là,--et qu'on appelle dans le pays -Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien. - -Le pâté des ruines principales forme les restes de l'ancienne abbaye, -bâtie probablement vers l'époque de Charles VII, dans le style du -gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui -recouvrent les tombeaux. Le cloître n'a laissé qu'une longue galerie -d'ogives qui relie l'abbaye à un premier monument, où l'on distingue -encore des colonnes byzantines taillées à l'époque de Charles le Gros, -et engagées dans de lourdes murailles du seizième siècle. - ---On veut, nous dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour -que, du château, l'on puisse avoir une vue sur les étangs. C'est un -conseil qui a été donné à Madame. - ---Il faut conseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement -les arcs des ogives qu'on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie -se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieux. - -Il a promis de s'en souvenir. - -* - -La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous -montâmes à la tour. De là l'on distinguait toute la vallée, coupée -d'étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu'on appelle -le désert d'Ermenonville, et qui n'offrent que des grès de teinte -grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères. - -Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les -bois effeuillés, et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des -forêts,--où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les -dernières feuilles d'automne, se détachaient encore sur les masses -rougeâtres des bois encadrés des teintes bleues de l'horizon. - -Nous redescendîmes pour voir la chapelle; c'est une merveille -d'architecture. L'élancement des piliers et des nervures, l'ornement -sobre et fin des détails, révélaient l'époque intermédiaire entre -le gothique fleuri et la renaissance. Mais, une fois entrés, nous -admirâmes les peintures, qui m'ont semblé être de cette dernière époque. - ---Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du -garde. En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque -du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs -pâlies, sauf la partie inférieure couverte de peintures à la détrempe, -mais qu'il ne sera pas difficile de restaurer. - -Les bons moines de Châalis auraient voulu supprimer quelques nudités -trop voyantes du _style Médicis._--En effet, tous ces anges et toutes -ces saintes faisaient l'effet d'amours et de nymphes aux gorges et -aux cuisses nues. L'abside de la chapelle offre dans les intervalles -de ses nervures d'autres figures mieux conservées encore et du style -allégorique usité postérieurement à Louis XII.--En nous retournant -pour sortir, nous remarquâmes au-dessus de la porte des armoiries qui -devaient indiquer l'époque des dernières ornementations. - -Il nous fut difficile de distinguer les détails de l'écusson écartelé, -qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au 1 et au -4, c'étaient d'abord des oiseaux que le fils du garde appelait des -cygnes,--disposés par 2 et 1; mais ce n'étaient pas des cygnes. - -Sont-ce des aigles déployés, des merlettes ou des alérions ou des -ailettes attachées à des foudres? - -Au 2 et au 3, ce sont des fers de lance, ou des fleurs de lis, ce qui -est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait l'écusson et -laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de -glands; mais n'en pouvant compter les rangées, parce que la pierre -était fruste, nous ignorions si ce n'était pas un chapeau d'abbé. - -Je n'ai pas de livres ici. Mais il me semble que ce sont là les armes -de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du -cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de -Charles X, ou celles de l'autre cardinal qui aussi était soutenu par -la Ligue?... Je m'y perds, n'étant encore, je le reconnais, qu'un bien -faible historien. - - -[1] La note imprimée est extraite d'un catalogue. Ainsi nous avions -déjà cinq manières d'orthographier le nom de Bucquoy: voici la sixième: -_Busquoy._ - -[2] Hermann, Arminius, ou peut-être Hermès. - - - -11e LETTRE. - - -Le château d'Ermenonville.--Les Illuminés.--Le roi de Prusse. ---Gabrielle et Rousseau.--Les tombes.--Les abbés de Châalis. - - -En quittant Châalis, il y a encore à traverser quelques bouquets de -bois, puis nous entrons dans le désert. Il y a assez de désert pour -que, du centre, on ne voie point d'autre horizon,--pas assez pour qu'en -une demi-heure de marche on n'arrive au paysage le plus calme, le plus -charmant du monde... Une nature suisse découpée au milieu du bois, par -suite de l'idée qu'a eue René de Girardin d'y transplanter l'image du -pays dont sa famille était originaire. - -Quelques années avant la révolution, le château d'Ermenonville était -le rendez-vous des Illuminés qui préparaient silencieusement l'avenir. -Dans les _soupers_ célèbres d'Ermenonville, on a vu successivement -le comte de Saint-Germain, Mesmer et Cagliostro, développant, dans -des causeries inspirées, des idées et des paradoxes dont l'école dite -de Genève hérita plus tard.--Je crois bien que M. de Robespierre, -le fils du fondateur de la loge écossaise d'Arras,--tout jeune -encore,--peut-être encore plus tard Sénancour, Saint-Martin, Dupont -de Nemours et Cazotte, vinrent exposer, soit dans ce château, soit -dans celui de Le Pelletier de Mortfontaine, les idées bizarres qui -se proposaient les réformes d'une société vieillie, laquelle dans -ses modes même, avec cette poudre qui donnait aux plus jeunes fronts -un faux air de la vieillesse, indiquait la nécessité d'une complète -transformation. - -Saint-Germain appartient à une époque antérieure, mais il est venu là. -C'est lui qui avait fait voir à Louis XV dans un miroir d'acier son -petit-fils sans tête, comme Nostradamus avait fait voir à Mario de -Médicis les rois de sa race, dont le quatrième était également décapité. - -Ceci est de l'enfantillage. Ce qui révèle les mystiques, c'est le -détail rapporté par Beaumarchais, que les Prussiens,--arrivés jusqu'à -Verdun,--se replièrent tout à coup d'une manière inattendue d'après -l'effet d'une apparition dont leur roi fut surpris, et qui lui fit -dire: «N'allons pas outre!» comme en certains cas disaient les -chevaliers. - -Les Illuminés français et allemands s'entendaient par des rapports -d'affiliation. Les doctrines de Weisshaupt et de Jacob Bœhm avaient -pénétré, chez nous, dans les anciens pays franks et bourguignons, par -l'antique sympathie et les relations séculaires des races de même -origine. Le premier ministre du neveu de Frédéric II était lui-même un -Illuminé. Beaumarchais suppose qu'à Verdun, sous couleur d'une séance -de magnétisme, on fit apparaître devant Frédéric-Guillaume son oncle, -qui lui aurait dit: «Retourne!» comme le fit un fantôme à Charles VI. - -Ces données bizarres confondent l'imagination; seulement, Beaumarchais, -qui était un sceptique, a prétendu que, pour cette scène de -fantasmagorie, on fit venir de Paris l'acteur Fleury, qui avait joué -précédemment aux Français le rôle de Frédéric II, et qui aurait ainsi -fait illusion au roi de Prusse, lequel, depuis, se retira, comme on -sait, de la confédération des rois ligués contre la France. - -Les souvenirs des lieux où je suis m'oppressent moi-même, de sorte que -je vous envoie tout cela au hasard, mais d'après des données sûres. -Un détail plus important à recueillir, c'est que le général prussien -qui, dans nos désastres de la restauration, prit possession du pays, -ayant appris que la tombe de Jean-Jacques Rousseau se trouvait à -Ermenonville, exempta toute la contrée, depuis Compiègne, des charges -de l'occupation militaire. C'était, je crois, le prince d'Anhalt: -souvenons-nous au besoin de ce trait. - -* - -Rousseau n'a séjourné que peu de temps à Ermenonville. S'il y a accepté -un asile, c'est que depuis longtemps, dans les promenades qu'il faisait -en partant de l'_Ermitage_ de Montmorency, il avait reconnu que -cette contrée présentait à un herborisateur des familles de plantes -remarquables, dues à la variété des terrains. - -Nous sommes allés descendre à l'auberge de la Croix-Blanche, où il -demeura lui-même quelque temps, à son arrivée. Ensuite, il logea encore -de l'autre côté du château, dans une maison occupée aujourd'hui par un -épicier. M. René de Girardin lui offrit un pavillon inoccupé, faisant -face à un autre pavillon qu'occupait le concierge du château. Ce fut là -qu'il mourut. - -* - -En nous levant, nous allâmes parcourir les bois encore enveloppés -des brouillards d'automne, que peu à peu nous vîmes se dissoudre en -laissant reparaître le miroir azuré des lacs. J'ai vu de pareils effets -de perspective sur des tabatières du temps... Je revis l'île des -Peupliers, au delà des bassins qui surmontent une grotte factice, sur -laquelle l'eau tombe, quand elle tombe... Sa description pourrait se -lire dans les idylles de Gessner. - -Les rochers qu'on rencontre en parcourant les bois sont couverts -d'inscriptions poétiques. Ici: - - Sa masse indestructible a fatigué le temps, - -ailleurs: - - Ce lieu sert de théâtre aux courses valeureuses - Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses. - -ou encore, avec un bas-relief représentant des Druides qui coupent le -_gui_: - - Tels furent nos aïeux dans leurs bois solitaires! - -Ces vers ronflants me semblent être de Roucher... Delille les aurait -faits moins solides. - -M. René de Girardin faisait aussi des vers.--C'était en outre un homme -de bien. Je pense qu'on lui doit les vers suivants, sculptés sur -une fontaine d'un endroit voisin, que surmontent un Neptune et une -Amphytrite, légèrement _décolletée_ comme les anges et les saints de -Châalis: - - Des bords fleuris où j'aimais à répandre - Le plus pur cristal de mes eaux, - Passant, je viens ici me rendre - Aux désirs, aux besoins de l'homme et des troupeaux. - En puisant les trésors de mon urne féconde, - Songe que tu les dois à des soins bienfaisants, - Puissé-je n'abreuver du tribut de mes ondes - Que des mortels paisibles et contents! - - -Je ne m'arrête pas à la forme des vers;--c'est la pensée d'un honnête -homme que j'admire. L'influence de son séjour est profondément sentie -dans le pays.--Là, ce sont des salles de danse,--où l'on remarque -encore _le banc des vieillards_; là, des tirs à l'arc, avec la tribune -d'où l'on distribuait des prix... Au bord des eaux, des temples ronds, -à colonnes de marbre, consacrés soit à Vénus génitrice, soit à Hermès -consolateur.--Toute cette mythologie avait alors un sens philosophique -et profond. - -* - -La tombe de Rousseau est restée telle qu'elle était, avec sa forme -antique et simple, et les peupliers, effeuillés, accompagnent encore -d'une manière pittoresque le monument, qui se reflète dans les eaux -dormantes de l'étang. Seulement la barque qui y conduisait les -visiteurs est aujourd'hui submergée... Les cygnes, je ne sais pourquoi, -au lieu de nager gracieusement autour de l'île, préfèrent se baigner -dans un ruisseau d'eau bourbeuse, qui coule, dans un rebord, entre des -saules aux branches rougeâtres, et qui aboutit à un lavoir, situé le -long de la route. - -Nous sommes revenus au château.--C'est encore un bâtiment de l'époque -de Henri IV, refait vers Louis XV, et construit probablement sur des -ruines antérieures,--car on a conservé une tour crénelée qui jure avec -le reste, et les fondements massifs sont entourés d'eau, avec des -poternes et des restes de ponts-levis. - -Le concierge ne nous a pas permis de visiter les appartements, parce -que les maîtres y résidaient.--Les artistes ont plus de bonheur dans -les châteaux princiers, dont les hôtes sentent qu'après tout, ils -doivent quelque chose à la nation. - -On nous laissa seulement parcourir les bords du grand lac, dont la vue, -à gauche, est dominée par la tour dite de Gabrielle, reste d'un ancien -château. Un paysan qui nous accompagnait nous dit: «Voici la tour où -était enfermée la belle Gabrielle ... tous les soirs Rousseau venait -pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux, le -guettait souvent, et a fini par le faire mourir.» - -Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines -d'années, on croira cela.--Henri IV, Gabrielle et Rousseau sont -les grands souvenirs du pays. On a confondu déjà,--à deux cents ans -d'intervalle,--les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le -contemporain d'Henri IV. Comme la population l'aime, elle suppose que -le roi a été jaloux de lui, et trahi par sa maîtresse,--en faveur de -l'homme sympathique aux races souffrantes. Le sentiment qui a dicté -cette pensée est peut-être plus vrai qu'on ne croit. Rousseau, qui -a refusé cent louis de madame de Pompadour, a ruiné profondément -l'édifice royal fondé par Henri. Tout a croulé.--Son image immortelle -demeure debout sur les ruines. - -Quant à ses chansons, dont nous avons vu les dernières à Compiègne, -elles célébraient d'autres que Gabrielle. Mais le type de la beauté -n'est-il pas éternel comme le génie? - -* - -En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l'église, située -sur la hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la -plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y avons -vu principalement le tombeau de De Vic,--ancien compagnon d'armes -de Henri IV,--qui lui avait fait présent du domaine d'Ermenonville. -C'est un tombeau de famille, dont la légende s'arrête à un abbé.--Il -reste ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois.--Tel a été le -sort de la plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d'abbés, -très-vieilles, dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se -voient encore près de la terrasse. Puis, près d'une allée, une pierre -simple sur laquelle on trouve inscrit: Ci-gît _Almazor._ Est-ce un fou? ---est-ce un laquais?--est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus. - -Du haut de la terrasse du cimetière, la vue s'étend sur la plus belle -partie de la contrée; les eaux miroitent à travers les grands arbres -roux, les pins et les chênes verts. Les grès du désert prennent -à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à -droite, et plus loin, sur le bord, le temple de marbre d'une déesse -absente,--qui doit être la Vérité. - -Ce dut être un beau jour que celui où une députation, envoyée par -l'Assemblée nationale, vint chercher les cendres du philosophe pour -les transporter au Panthéon.--Lorsqu'on parcourt le village, on est -étonné de la fraîcheur et de la grâce des petites filles,--avec leurs -grands chapeaux de paille, elles ont l'air de Suissesses... Les idées -sur l'éducation de l'auteur d'_Émile_ semblent avoir été suivies; les -exercices de force et d'adresse, la danse, les travaux de précision -encouragés par des fondations diverses, ont donné sans doute à cette -jeunesse la santé, la vigueur et l'intelligence des choses utiles. - -* - -J'aime beaucoup cette chaussée,--dont j'avais conservé un souvenir -d'enfance,--et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties -du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités. - -Sylvain me dit:--Nous avons vu la tombe de Rousseau: il faudrait -maintenant gagner Dammartin, où nous trouverons des voitures pour nous -mener à Soissons, et de là, à Longueval. Nous allons nous informer du -chemin aux laveuses qui travaillent devant le château. - ---Allez tout droit par la route à gauche, nous dirent-elles, ou, -également, par la droite... Vous arriverez, soit à _Ver,_ soit à _ -Ève,--_vous passerez par _Othis,_ et en deux heures de marche vous -gagnerez Dammartin. - -Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une route bien -étrange;--il faut ajouter qu'il pleuvait. - -* - -La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d'eau, qu'il -fallait éviter en marchant sur les gazons. D'énormes chardons, qui -nous venaient à la poitrine,--chardons à demi gelés, mais encore -vivaces,--nous arrêtaient quelquefois. - -Ayant fait une lieue, nous comprîmes que ne voyant ni _Ver,_ ni _Ève,_ -ni _Othis,_ ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés. - -Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite,--quelqu'une de -ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts... - -Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches rechampies de -terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait -sa pipe devant la porte. - ---Pour aller à Ver?... - ---Vous en êtes bien loin... En suivant la route, vous arriverez à -Montaby. - ---Nous demandons Ver,--ou Ève... - ---Eh bien! vous allez retourner ... vous ferez une demi-lieue (on -peut traduire cela si l'on veut en mètres, à cause de la loi), puis, -arrivés à la place où l'on tire l'arc, vous prendrez à droite. Vous -sortirez du bois, vous trouverez la plaine, et ensuite _tout le monde_ -vous indiquera Ver. - -Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle -destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un -sentier qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous -chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, quelques -chansons du pays. - -La route se prolongeait _comme le diable;_ je ne sais trop jusqu'à -quel point le diable se prolonge,--ceci est la réflexion d'un -Parisien.--Sylvain, avant de quitter le bois, chanta cette ronde de -l'époque de Louis XIV: - - C'était un cavalier - Qui revenait de Flandre... - -Le reste est difficile à raconter.--Le refrain s'adresse au tambour, et -lui dit: - - Battez la générale - Jusqu'au point du jour! - -Quand Sylvain,--homme taciturne--se met à chanter, on n'en est pas -quitte facilement.--Il m'a chanté je ne sais quelle chanson des _Moines -rouges_ qui habitaient primitivement Châalis.--Quels moines! C'étaient -des Templiers!--Le roi et le pape se sont entendus pour les brûler. - -Ne parlons plus de ces moines rouges. - -Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres -labourées. Nous emportions beaucoup de notre patrie à la semelle de -nos souliers;--mais nous finissions par le rendre plus loin dans les -prairies... Enfin, nous sommes arrivés à Ver.--C'est un gros bourg. - -L'hôtesse était aimable et sa fille fort avenante,--ayant de beaux -cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce _parler_ si -charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des -intonations de _contralto,_ par moments! - ---Vous voilà, mes enfants, dit l'hôtesse... Eh bien, on va mettre un -fagot dans le feu! - ---Nous vous demandons à souper, sans indiscrétion. - ---Voulez-vous, dit l'hôtesse, qu'on vous fasse d'abord une soupe à -l'oignon. - ---Cela ne peut pas faire de mal, et ensuite? - ---Ensuite, il y a aussi _de la chasse._ - -Nous vîmes là que nous étions bien tombés. - -Sylvain a un talent, c'est un garçon pensif,--qui n'ayant pas eu -beaucoup d'éducation, se préoccupe pourtant de _parfaire_ ce qu'il n'a -reçu qu'_imparfait_ du peu de leçons qui lui ont été données. - -Il a des idées sur tout.--Il est capable de composer une montre ... ou -une boussole.--Ce qui le gêne dans la montre, c'est la _chaîne,_ qui ne -peut se prolonger assez... Ce qui le gêne dans la boussole, c'est que -cela fait seulement reconnaître que l'aimant polaire du globe attire -forcément les aiguilles--mais que sur le reste,--sur la cause et sur -les moyens de s'en servir, les documents sont imparfaits! - -L'auberge, un peu isolée, mais solidement bâtie, où nous avons pu -trouver asile, offre à l'intérieur une cour à galeries d'un système -entièrement Valaque.... Sylvain a embrassé la fille, qui est assez -bien découplée, et nous prenons plaisir à nous chauffer les pieds en -caressant deux chiens de chasse, attentifs au tourne-broche,--qui est -l'espoir d'un souper prochain... - - - -12e LETTRE. - - -M. Toulouse.--Les deux bibliophiles.--Saint-Médard de Soissons.--Le -château des Longueval de Bucquoy.--Inflexion. - - -Je n'ai pas à me reprocher d'avoir suspendu pendant dix jours le cours -du récit historique que vous m'aviez demandé. L'ouvrage qui devait -en être la base, c'est-à-dire l'histoire _officielle_ de l'abbé de -Bucquoy, devait être vendu le 20 novembre, et ne l'a été que le 30, -soit qu'il ait été retiré d'abord (comme on me l'a dit), soit que -l'ordre même de la vente, énoncé dans le catalogue, n'ait pas permis de -le présenter plus tôt aux enchères. - -L'ouvrage pouvait, comme tant d'autres, prendre le chemin de -l'étranger, et les renseignements qu'on m'avait adressés des pays du -Nord indiquaient seulement des traductions hollandaises du livre, sans -donner aucune indication sur l'édition originale, imprimée à Francfort, -avec l'allemand en regard. - -J'avais vainement, vous le savez, cherché le livre à Paris. Les -bibliothèques publiques ne le possédaient pas. Les libraires spéciaux -ne l'avaient point vu depuis longtemps. Un seul, M. Toulouse, m'avait -été indiqué comme pouvant le posséder. - -M. Toulouse a la spécialité des livres de controverse religieuse. Il -m'a interrogé sur la nature de l'ouvrage; puis il m'a dit: «Monsieur, -je ne l'ai point... Mais, si je l'avais, peut-être ne vous le -vendrais-je pas?» - -J'ai compris que vendant d'ordinaire des livres à des ecclésiastiques, -il ne se souciait pas d'avoir affaire à un _fils de Voltaire._ - -Je lui ai répondu que je m'en passerais bien, ayant déjà des notions -générales sur le personnage dont il s'agissait. - -«Voilà pourtant comme on écrit l'histoire!» m'a-t-il répondu[1]. - -Vous me direz que j'aurais pu me faire communiquer l'histoire de l'abbé -de Bucquoy par quelques-uns de ces bibliophiles qui subsistent encore, -tels M. de Montmerqué et autres. A quoi je répondrai qu'un bibliophile -sérieux ne communique pas ses livres. Lui-même ne les lit pas, de -crainte de les fatiguer. - -[1] M. Toulouse, rue du Foin-Saint-Jacques, en face la caserne des -gendarmes. - -Un bibliophile connu avait un ami;--cet ami était devenu amoureux d'un -Anacréon _in-seize,_ édition lyonnaise du seizième siècle, augmentée -des poésies de Bion, de Moschus et de Sapho. Le possesseur du livre -n'eût pas défendu sa femme aussi fortement que son in-16. Presque -toujours son ami, venant déjeuner chez lui, traversait indifféremment -la bibliothèque; mais il jetait à la dérobée un regard sur l'_Anacréon._ - -Un jour, il dit à son ami: Qu'est-ce que tu fais de cet in-16 mal relié -... et coupé? Je te donnerais volontiers le _Voyage de Polyphile_ en -italien, _édition princeps_ des Aides, avec les gravures de Belin, pour -cet in-16... Franchement, c'est pour compléter ma collection des poètes -grecs. - -Le possesseur se borna à sourire. - ---Que te faut-il encore? - ---Rien. Je n'aime pas à échanger mes livres. - ---Si je t'offrais encore mon _roman de la Rose,_ grandes marges, avec -des annotations de Marguerite de Valois. - ---Non ... ne parlons plus de cela. - ---Comme argent, je suis pauvre, tu le sais; mais j'offrirais bien 1,000 -francs. - ---N'en parlons plus... - ---Allons! 1,500 livres. - ---Je n'aime pas les questions d'argent entre amis. - -La résistance ne faisait qu'accroître les désirs de l'ami du -bibliophile. Après plusieurs offres, encore repoussées, il lui dit, -arrivé au dernier paroxysme de la passion: - ---Eh bien! j'aurai le livre à _ta vente._ - ---A ma vente?... mais, je suis plus jeune que toi.... - ---Oui, mais tu as une mauvaise toux. - ---Et toi ... ta sciatique? - ---On vit quatre-vingts ans avec cela!... - -Je m'arrête, monsieur. Cette discussion serait une scène de Molière ou -une de ces analyses tristes de la folie humaine, qui n'ont été traitées -gaiement que par Erasme... En résultat, le bibliophile mourut quelques -mois après, et son ami eut le livre pour 600 francs. - ---Et il m'a refusé de me le laisser pour 1,500 francs! disait-il plus -tard toutes les fois qu'il le faisait voir. Cependant, quand il n'était -plus question de ce volume, qui avait projeté un seul nuage sur une -amitié de cinquante ans, son œil se mouillait au souvenir de l'homme -excellent qu'il avait aimé. - -Cette anecdote est bonne à rappeler dans une époque où le goût des -collections de livres, d'autographes et d'objets d'art, n'est plus -généralement compris en France. Elle pourra, néanmoins, vous expliquer -les difficultés que j'ai éprouvées à me procurer l'_Abbé de Bucquoy._ - -Samedi dernier, à sept heures, je revenais de Soissons,--où j'avais -cru pouvoir trouver des renseignements sur les Bucquoy,--afin -d'assister à la vente, faite par Techener, de la bibliothèque de M. -Motteley, qui dure encore, et sur laquelle on a publié, avant-hier, un -article dans _l'Indépendance de Bruxelles._ - -Une vente de livres ou de curiosités a, pour les amateurs, l'attrait -d'un tapis vert. Le râteau du commissaire, qui pousse les livres et -ramène l'argent, rend cette comparaison fort exacte. - -Les enchères étaient vives. Un volume isolé parvint jusqu'à 600 francs. -A dix heures moins un quart, l'_Histoire de l'abbé de Bucquoy_ fut mise -sur table à 25 fr.... A 55 francs, les habitués et M. Techener lui-même -abandonnèrent le livre; une seule personne poussait contre moi. - -A 65 francs, l'amateur a manqué d'haleine. - -Le marteau du commissaire priseur m'a adjugé le livre pour 66 francs. - -On m'a demandé ensuite 3 fr. 20 centimes pour les frais de la vente. - -J'ai appris depuis que c'était un délégué de la Bibliothèque Nationale -qui m'avait fait concurrence jusqu'au dernier moment. - -Je possède donc le livre et je me trouve en mesure de continuer mon -travail. - -Votre, etc. - -* - -De Ver à Dammartin, il n'y a guère qu'une heure et demie de -marche.--J'ai eu le plaisir d'admirer, par une belle matinée, l'horizon -de dix lieues qui s'étend autour du vieux château, si redoutable -autrefois, et dominant toute la contrée. Les hautes tours sont -démolies, mais l'emplacement se dessine encore sur ce point élevé, -où l'on a planté des allées de tilleuls servant de promenade, au -point même où se trouvaient les entrées et les cours. Des charmilles -d'épine-vinette et de belladone empêchent toute chute dans l'abime que -forment encore les fossés.--Un tir a été établi pour les archers dans -un des fossés qui se rapprochent de la ville. Sylvain est retourné dans -son pays:--j'ai continué ma route vers Soissons à travers la forêt de -Villers-Cotteret, entièrement dépouillée de feuilles, mais reverdie çà -et là par des plantations de pins qui occupent aujourd'hui les vastes -espaces des _coupes sombres_ pratiquées naguère.--Le soir, j'arrivai à -Soissons, la vieille _Augusta Suessonium,_ où se décida le sort de la -nation française au sixième siècle. - -On sait que c'est après la bataille de Soissons, gagnée par Clovis, que -ce chef des Francs subit l'humiliation de ne pouvoir garder un vase -d'or, produit du pillage de Reims. Peut-être songeait-il déjà à faire -sa paix avec l'Église, en lui rendant un objet saint et précieux. Ce -fut alors qu'un de ses guerriers voulut que ce vase entrât dans le -partage, car l'égalité était le principe fondamental de ces tribus -franques, originaires d'Asie.--Le vase d'or fut brisé, et plus tard la -tête du Franc égalitaire eut le même sort, sous la _francisque_ de son -chef. Telle fut l'origine de nos monarchies. - -Soissons, ville forte de seconde classe, renferme de curieuses -antiquités. La cathédrale a sa haute tour, d'où l'on découvre sept -lieues de pays;--un beau tableau de Rubens, derrière son maître-autel. -L'ancienne cathédrale est beaucoup plus curieuse, avec ses clochers -festonnés et découpés en guipure. Il n'en reste que la façade et les -tours, malheureusement. Il y a encore une autre église qu'on restaure -avec cette belle pierre et ce béton romain, qui font l'orgueil de la -contrée. Je me suis entretenu là avec les tailleurs de pierre, qui -déjeunaient autour d'un feu de bruyère et qui m'ont paru très-forts sur -l'histoire de l'art. Ils regrettaient, comme moi, qu'on ne restaurât -point l'ancienne cathédrale, Saint-Jean-des-Vignes, plutôt que l'église -lourde où on les occupait.--Mais cette dernière est, dit-on, plus -_logeable._ Dans nos époques de foi restreinte, on n'attire plus les -fidèles qu'avec l'élégance et le confort. - -Les compagnons m'ont indiqué comme chose à voir _Saint-Médard,_ situé -à une portée de fusil de la ville, au delà du pont et de la gare de -l'Aisne. Les constructions les plus modernes forment l'établissement -des sourds-muets. Une surprise m'attendait là. C'était d'abord la -tour en partie démolie où Abailard fut prisonnier quelque temps. On -montre encore sur les murs des inscriptions latines de sa main;--puis -de vastes caveaux déblayés depuis peu, où l'on a retrouvé la tombe de -Louis le Débonnaire,--formée d'une vaste cuve de pierre qui m'a rappelé -les tombeaux égyptiens. - -Près de ces caveaux, composés de cellules souterraines avec des niches -çà et là comme dans les tombeaux romains, on voit la prison même où -cet empereur fut retenu par ses enfants, l'enfoncement où il dormait -sur une natte et autres détails parfaitement conservés, parce que la -terre calcaire et les débris de pierres fossiles qui remplissaient -ces souterrains les ont préservés de toute humidité. On n'a eu qu'à -déblayer, et ce travail dure encore, amenant chaque jour de nouvelles -découvertes.--C'est un _Pompeï_ carlovingien. - -En sortant de Saint-Médard, je me suis un peu égaré sur les bords de -l'Aisne, qui coule entre les oseraies rougeâtres et les peupliers -dépouillés de feuilles. Il faisait beau, les gazons étaient verts, et, -au bout de deux kilomètres, je me suis trouvé dans un village nommé -Cuffy, d'où l'on découvrait parfaitement les tours dentelées de la -ville et ses toits flamands bordés d'escaliers de pierre. - -On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui -ressemble beaucoup à la tisane de Champagne. - -En effet, le terrain est presque le même qu'à Épernay. C'est un filon -de la Champagne voisine qui, sur ce coteau exposé au midi, produit des -vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. Toutes les maisons -sont bâties en pierres meulières trouées comme des éponges par les -vrilles et les limaçons marins. L'église est vieille, mais rustique. -Une verrerie est établie sur la hauteur. - -* - -Il n'était plus possible de ne pas retrouver Soissons. J'y suis -retourné pour continuer mes recherches, en visitant la bibliothèque et -les archives.--A la bibliothèque, je n'ai rien trouvé que l'on ne pût -avoir à Paris. Les archives sont à la sous-préfecture et doivent être -curieuses, à cause de l'antiquité de la ville. Le secrétaire m'a dit: -«Monsieur, nos archives sont là-haut,--dans les greniers; mais elles ne -sont pas classées. - ---Pourquoi? - ---Parce qu'il n'y a pas de fonds attribués à ce travail par la ville. -La plupart des pièces sont en gothique et en latin... Il faudrait qu'on -nous envoyât quelqu'un de Paris. - -Il est évident que je ne pouvais espérer de trouver facilement là des -renseignements sur les Bucquoy. Quant à la situation actuelle des -archives de Soissons, je me borne à la dénoncer aux paléographes,--si -la France est assez riche pour payer l'examen des souvenirs de son -histoire, je serai heureux d'avoir donné cette indication. - -Je vous parlerais bien encore de la grande foire qui avait lieu en -ce moment-là dans la ville,--du théâtre, où l'on jouait _Lucrèce -Borgia,_ des mœurs locales, assez bien conservées dans ce pays situé -hors du mouvement des chemins de fer,--et même de la contrariété -qu'éprouvent les habitants par suite de cette situation. Ils ont -espéré quelque temps être rattachés à la ligne du Nord, ce qui eût -produit de fortes économies... Un personnage puissant aurait obtenu de -faire passer la ligne de Strasbourg par ces bois, auxquels elle offre -des débouchés,--mais ce sont là de ces exigences locales et de ces -suppositions intéressées qui peuvent ne pas être de toute justice. - -Le but de ma tournée est atteint maintenant. La diligence de Soissons à -Reims m'a conduit à Braine. Une heure après, j'ai pu gagner Longueval, -le berceau des Bucquoy. Voilà donc le séjour de la belle Angélique et -le _château-chef_ de son père, qui paraît en avoir eu autant que son -aïeul, le grand-comté de Bucquoy, a pu en conquérir dans les guerres -de Bohême.--Les tours sont rasées, comme à Dammartin. Cependant les -souterrains existent encore. L'emplacement, qui domine le village, -situé dans une gorge allongée, a été couvert de constructions depuis -sept ou huit ans, époque où les ruines ont été vendues. Empreint -suffisamment de ces souvenirs de localité qui peuvent donner de -l'attrait à une composition romanesque,--et qui ne sont pas inutiles -au point de vue positif de l'histoire, j'ai gagné Château-Thierry, où -l'on aime à saluer la statue rêveuse du bon La Fontaine, placée au bord -de la Marne et en vue du chemin de fer de Strasbourg. - - -RÉFLEXIONS. - -«Et puis...» (C'est ainsi que Diderot commençait un conte, me -dira-t-on.) - ---Allez toujours! - ---Vous avez imité Diderot lui-même. - ---Qui avait imité Sterne... - ---Lequel avait imité Swift. - ---Qui avait imité Rabelais. - ---Lequel avait imité Merlin Coccaïe... - ---Qui avait imité Pétrone... - ---Lequel avait imité Lucien. Et Lucien en avait imité bien d'autres... -Quand ce ne serait que l'auteur de _l'Odyssée,_ qui fait promener son -héros pendant dix ans autour de la Méditerranée, pour l'amener enfin à -cette fabuleuse Ithaque, dont la reine, entourée d'une cinquantaine de -prétendants, défaisait chaque nuit ce qu'elle avait tissé le jour. - ---Mais Ulysse a fini par retrouver Ithaque. - ---Et j'ai retrouvé l'abbé de Bucquoy. - ---Parlez-en. - ---Je ne fais pas autre chose depuis un mois. Les lecteurs doivent être -déjà fatigués--du comte de Bucquoi le ligueur, plus tard généralissime -des armées d'Autriche;--de M. de Longueval de Bucquoy et de sa fille -Angélique,--enlevée par La Corbinière,--du château de cette famille, -dont je viens de fouler les ruines... - -Et enfin de l'abbé comte de Bucquoy lui-même, dont j'ai rapporté une -courte biographie,--et que M. d'Argenson, dans sa correspondance, -appelle: _le prétendu_ abbé de Bucquoy. - -Le livre que je viens d'acheter à la vente Motteley vaudrait beaucoup -plus de 66 francs 20 centimes, s'il n'était cruellement rogné. La -reliure, toute neuve, porte en lettres d'or ce titre attrayant: -_Histoire du Sieur Abbé comte de Bucquoy,_ etc. La valeur de l'in-12 -vient peut-être de trois maigres brochures en vers et en prose, -composées par l'auteur, et qui étant d'un plus grand format, ont les -marges coupées jusqu'au texte, qui cependant reste lisible. - -Le livre a tous les titres cités déjà qui se trouvent énoncés dans -Brunet, dans Quérard et dans la Biographie de Michaud. En regard -du titre est une gravure représentant la Bastille, avec ce titre -au-dessus: _l'Enfer des vivants,_ et cette citation: _Facilis descendus -Averni._ - -<tb> - -On peut lire l'histoire de l'abbé de Bucquoi dans mon livre intitulé: -_Les Illuminés_ (Paris, Victor Lecoû). On peut consulter aussi -l'ouvrage in-12 dont j'ai fait présent à la Bibliothèque impériale. - - Je me suis peut-être trompé dans l'examen de l'écusson du fondateur de - la chapelle de Châalis. - - On m'a communiqué des notes sur les abbés de Châalis. «Robert de la - Tourette, notamment, qui fut abbé là, de 1501 à 1522, fit de grandes - restaurations...» On voit sa tombe devant le maître-autel. - - «Ici arrivent les Médicis: Hippolyte d'Est, cardinal de Ferrare, - 1554;--Aloys d'Est, 1586.» - - «Ensuite: Louis, cardinal de Guise, 1601; Charles-Louis de Lorraine, - 1630. - - Il faut remarquer que les d'Est n'ont qu'un alérion au 2 et au 3, et - que j'en ai vu trois au 1 et au 4 dans l'écusson écartelé. - - «Charles II, cardinal de Bourbon (depuis Charles X,--l'ancien), - lieutenant général de l'Ile de France depuis 1551, eut un fils appelé - Poullain.» - - Je veux bien croire que ce cardinal-roi eut un fils naturel; mais je - ne comprends pas les trois alérions posés 2 et 1. Ceux de Lorraine - sont sur une bande. Pardon de ces détails, mais la connaissance du - blason est la clef de l'histoire de France... Les pauvres auteurs n'y - peuvent rien! - - - -LA BOHÈME GALANTE - - -LA MAIN ENCHANTÉE - - -I - -LA PLACE DAUPHINE - -Rien n'est beau comme ces maisons du xviie siècle dont la place Royale -offre une si majestueuse réunion. Quand leurs façades de briques, -entremêlées et encadrées de cordons et de coins de pierre, et quand -leurs fenêtres hautes sont enflammées des rayons splendides du -couchant, vous vous sentez, à les voir, la même vénération que devant -une cour des parlements assemblée en robes rouges à revers d'hermine; -et, si ce n'était un puéril rapprochement, on pourrait dire que la -longue table verte où ces redoutables magistrats sont rangés en carré -figure un peu ce bandeau de tilleuls qui borde les quatre faces de la -place Royale et en complète la grave harmonie. - -Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins -de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est en -triangle à peu près ce que l'autre est en carré. Elle a été bâtie -sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma _place Dauphine,_ et -l'on admira alors le peu de temps qu'il fallut à ses bâtiments pour -couvrir tout le terrain vague de l'île de la Gourdaine. Ce fut un -cruel déplaisir que l'envahissement de ce terrain pour les clercs qui -venaient s'y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y -méditer leurs plaidoyers: promenade si verte et si fleurie, au sortir -de l'infecte cour du Palais. - -A peine ces trois rangées de maisons furent-elles dressées sur leurs -portiques lourds, chargés et sillonnés de bossages et de refends; à -peine furent-elles revêtues de leurs briques, percées de leurs croisées -à balustres, et chaperonnées de leurs combles massifs, que la nation -des gens de justice envahit la place entière, chacun suivant son grade -et ses moyens, c'est-à-dire en raison inverse de l'élévation des -étages. Cela devint une sorte de cour des miracles au grand pied, une -truanderie de larrons privilégiés, repaire de la gent _chiquanouse_, -comme les autres de la gent argotique; celui-ci en brique et en pierre, -les autres en boue et en bois. - -Dans une de ces maisons composant la place Dauphine habitait, vers -les dernières années du règne de Henri le Grand, un personnage assez -remarquable, ayant pour nom Godinot-Chevassut, et pour titre lieutenant -civil du prévôt de Paris; charge bien lucrative et pénible à la fois -en ce siècle où les larrons étaient beaucoup plus nombreux qu'ils ne -sont aujourd'hui, tant la probité a diminué depuis dans notre pays de -France! et où le nombre des filles folles de leur corps était beaucoup -plus considérable, tant nos mœurs se sont dépravées!--L'humanité ne -changeant guère, on peut dire, comme un vieil auteur, que moins il y a -de fripons aux galères, plus il y en a dehors. - -Il faut bien dire aussi que les larrons de ce temps-là étaient moins -ignobles que ceux du nôtre, et que ce misérable métier était alors -une sorte d'art que des jeunes gens de famille ne dédaignaient pas -d'exercer. Bien des capacités refoulées au dehors et au pied d'une -société de barrières et de privilèges se développaient fortement dans -ce sens; ennemis plus dangereux aux particuliers qu'à l'État, dont la -machine eût peut-être éclaté sans cet échappement. Aussi, sans nul -doute, la justice d'alors usait-elle de ménagements envers les larrons -distingués; et personne n'exerçait plus volontiers cette tolérance que -notre lieutenant civil de la place Dauphine, pour des raisons que vous -connaîtrez. En revanche, nul n'était plus sévère pour les maladroits: -ceux-là payaient pour les autres, et garnissaient les gibets dont Paris -alors était ombragé, suivant l'expression de d'Aubigné, à la grande -satisfaction des bourgeois, qui n'en étaient que mieux volés, et au -grand perfectionnement de l'art de la _truche_. - -Godinot-Chevassut était un petit homme replet qui commençait à -grisonner et y prenait grand plaisir, contre l'ordinaire des -vieillards, parce qu'en blanchissant, ses cheveux devaient perdre -nécessairement le ton un peu chaud qu'ils avaient de naissance, ce qui -lui avait valu le nom désagréable de _Rousseau,_ que ses connaissances -substituaient au sien propre, comme plus aisé à prononcer et à retenir. -Il avait ensuite des yeux bigles très-éveillés, quoique toujours à -demi fermés sous leurs épais sourcils, avec une bouche assez fendue, -comme les gens qui aiment à rire. Et cependant, bien que ses traits -eussent un air de malice presque continuel, on ne l'entendait jamais -rire à grands éclats, et, comme disent nos pères, rire d'un pied en -carré; seulement, toutes les fois qu'il lui échappait quelque chose -de plaisant, il le ponctuait à la fin d'un _ah!_ ou d'un _oh!_ poussé -du fond des poumons, mais unique et d'un effet singulier; et cela -arrivait assez fréquemment, car notre magistrat aimait à hérisser sa -conversation de pointes, d'équivoques et de propos gaillards, qu'il ne -retenait pas même au tribunal. Du reste, c'était un usage général des -gens de robe de ce temps, qui a passé aujourd'hui presque entièrement à -ceux de la province. - -Pour l'achever de peindre, il faudrait lui planter à l'endroit -ordinaire un nez long et carré du bout, et puis des oreilles assez -petites, non bordées, et d'une finesse d'organe à entendre sonner -un quart d'écu d'un quart de lieue, et une pistole de bien plus -loin. C'est à ce propos que, certain plaideur ayant demandé si M. le -lieutenant civil n'avait pas quelques amis qu'on pût solliciter et -employer auprès de lui, on lui répondit qu'en effet il y avait des -amis dont le _Rousseau_ faisait grand état; que c'était, entre autres, -monseigneur le Doublon, messire le Ducat, et même monsieur l'Écu; qu'il -fallait en faire agir plusieurs ensemble, et que l'on pouvait s'assurer -d'être chaudement servi. - - - -II - -D'UNE IDÉE FIXE - -Il est des gens qui ont plus de sympathie pour telle ou telle grande -qualité, telle ou telle vertu singulière. L'un fait plus d'estime de -la magnanimité et du courage guerrier, et ne se plaît qu'au récit des -beaux faits d'armes; un autre place au-dessus de tout le génie et les -inventions des arts, des lettres ou de la science; d'autres sont plus -touchés de la générosité et des actions vertueuses par où l'on secourt -ses semblables et l'on se dévoue pour leur salut, chacun suivant sa -pente naturelle. Mais le sentiment particulier de Godinot-Chevassut -était le même que celui du savant Charles neuvième, à savoir, que l'on -ne peut établir aucune qualité au-dessus de l'esprit et de l'adresse, -et que les gens qui en sont pourvus sont les seuls dignes en ce monde -d'être admirés et honorés; et nulle part il ne trouvait ces qualités -plus brillantes et mieux développées que chez la grande nation des -tire-laine, matois, coupeurs de bourse et bohèmes, dont la _vie -généreuse_ et les tours singuliers se déroulaient tous les jours devant -lui avec une variété inépuisable. - -Son héros favori était maître François Villon, Parisien, célèbre dans -l'art poétique autant que dans l'art de la pince et du croc; aussi -l'_Iliade_ avec l'_Énéide,_ et le roman non moins admirable de _Huon de -Bordeaux,_ il les eût donnés pour le poëme des _Repues franches,_ et -même encore pour la _légende de maître Faifeu,_ qui sont les épopées -versifiées de la nation truande! Les _Illustrations de Dubellay, -l'Aristoteles peripoliticon_ et le _Cymbalum mundi_ lui paraissaient -bien faibles à côté du _Jargon, suivi des États généraux du royaume de -l'Argot, et des Dialogues du polisson et du malingreux, par un courtaud -de boutanche, qui maquille en mollanche en la vergne de Tours,_ et -imprimé avec autorisation du _roi de Thunes,_ Fiacre l'emballeur; -Tours, 1603. Et, comme naturellement ceux qui font cas d'une certaine -vertu ont le plus grand mépris pour le défaut contraire, il n'était -pas de gens qui lui fussent si odieux que les personnes simples, -d'entendement épais et d'esprit peu compliqué. Cela allait au point -qu'il eût voulu changer entièrement la distribution de la justice, et -que, lorsqu'il se découvrait quelque larronnerie grave, on pendit non -point le voleur, mais le volé. C'était une idée; c'était la sienne. Il -pensait y voir le seul moyen de hâter l'émancipation intellectuelle du -peuple, et de faire arriver les hommes du siècle à un progrès suprême -d'esprit, d'adresse et d'invention, qu'il disait être la vraie couronne -de l'humanité et la perfection la plus agréable à Dieu. - -Voilà pour la morale. Et, quant à la politique, il lui était démontré -que le vol organisé sur une grande échelle favorisait plus que toute -chose la division des grandes fortunes et la circulation des moindres, -d'où seulement peuvent résulter pour les classes inférieures le -bien-être et l'affranchissement. - -Vous entendez bien que c'était seulement la bonne et double piperie -qui le ravissait, les subtilités et patelinages des vrais clercs de -Saint-Nicolas, les vieux tours de maître Gonin, conservés depuis deux -cents ans dans le sel et dans l'esprit; et que Villon, le villonneur, -était son compère, et non point des routiers tels que les Guilleris ou -le capitaine Carrefour. Certes, le scélérat qui, planté sur une grande -route, dépouille brutalement un voyageur désarmé, lui était aussi en -horreur qu'à tous les bons esprits, de même que ceux qui, sans autre -effort d'imagination, pénètrent avec effraction dans quelque maison -isolée, la pillent, et souvent en égorgent les maîtres. Mais, s'il -eût connu ce trait d'un larron distingué qui, perçant une muraille -pour s'introduire dans un logis, prît soin de figurer son ouverture en -un trèfle gothique, pour que, le lendemain, s'apercevant du vol, on -vit bien qu'un homme de goût et d'art l'avait exécuté, certes, maître -Godinot-Chevassut eût estimé celui-là beaucoup plus haut que Bertrand -de Clasquin ou l'empereur César; et c'est peu dire. - - - -III - -LES GRÈGUES DU MAGISTRAT - -Tout ceci étant déduit, je crois qu'il est l'heure de tirer la toile -et, suivant l'usage de nos anciennes comédies, de donner un coup de -pied par derrière à mons le Prologue, qui devient outrageusement -prolixe, au point que les chandelles ont été déjà trois fois mouchées -depuis son exorde. Qu'il se hâte donc de terminer, comme Bruscambille, -en conjurant les spectateurs «de nettoyer les imperfections de son -dire avec les époussettes de leur humanité, et de recevoir un clystère -d'excuses aux intestins de leur impatience;» et voilà qui est dit, et -l'action va commencer. - -C'est dans une assez grande salle, sombre et boisée. Le vieux -magistrat, assis dans un large fauteuil sculpté, à pieds tortus, dont -le dossier est vêtu de sa chemisette de damas à franges, essaye une -paire de grègues bouffantes toutes neuves que lui vient d'apporter -Eustache Bouteroue, apprenti de maître Goubard, drapier-chaussetier. -Maître Chevassut, en nouant ses aiguillettes, se lève et se rassied -successivement, adressant par intervalles la parole au jeune -homme, qui, roide comme un saint de pierre, a pris place, d'après -son invitation, sur le coin d'un escabeau, et qui le regarde avec -hésitation et timidité. - ---Hum! celles-là ont fait leur temps! dit-il en poussant du pied les -vieilles grègues qu'il venait de quitter; elles montraient la corde -comme une ordonnance prohibitive de la prévôté; et puis tous les -morceaux se disaient adieu ... un adieu déchirant! - -Le facétieux magistrat releva cependant encore l'ancien _vêtement -nécessaire_ pour y prendre sa bourse, dont il répandit quelques pièces -dans sa main. - ---Il est sûr, poursuivit-il, que nous autres gens de loi faisons de nos -vêtements un très-durable usage, à cause de la robe sous laquelle nous -les portons aussi longtemps que le tissu résiste et que les coutures -gardent leur sérieux; c'est pourquoi, et comme il faut que chacun vive, -même les voleurs, et partant les drapiers-chaussetiers, je ne réduirai -rien des six écus que maître Goubard me demande; à quoi même j'ajoute -généreusement un écu rogné pour le courtaud de boutique, sous la -condition qu'il ne le changera pas au rabais, mais le fera passer pour -bon à quelque bélître de bourgeois, déployant, à cet effet, toutes les -ressources de son esprit; sans cela, je garde ledit écu pour la quête -de demain dimanche à Notre-Dame. - -Eustache Bouteroue prit les six écus et l'écu rogné, en saluant bien -bas. - ---Çà, mon gars, commence-t-on à _mordre_ à la draperie? Sait-on bien -gagner sur l'aunage, sur la coupe, et _couler_ au chaland du vieux pour -du neuf, du puce pour du noir?... soutenir enfin la vieille réputation -des marchands aux piliers des Halles? - -Eustache leva les yeux vers le magistrat avec quelque terreur; puis, -supposant qu'il plaisantait, se mit à rire; mais le magistrat ne -plaisantait pas. - ---Je n'aime point, ajouta-t-il, la larronnerie des marchands; le voleur -vole et ne trompe pas; le marchand vole et trompe. Un bon compagnon, -affilé du bec et sachant son latin, achète une paire de grègues; il -débat longtemps son prix et finit par la payer six écus. Vient ensuite -quelque honnête chrétien, de ceux que les uns appellent _gonze,_ -les autres un _bon chaland;_ s'il arrive qu'il prenne une paire de -grègues exactement pareille à l'autre, et que, confiant au chaussetier, -qui jure de sa probité par la Vierge et les saints, il la paye huit -écus, je ne le plaindrai pas, car c'est un sot. Mais, pendant que le -marchand, comptant les deux sommes qu'il a reçues, prend dans sa main -et fait sonner avec satisfaction les deux écus qui sont la différence -de la seconde à la première, passe devant sa boutique un pauvre homme -qu'on mène aux galères pour avoir tiré d'une poche quelque sale -mouchoir troué: «Voici un grand scélérat, s'écrie le marchand; si la -justice était juste, le gredin serait roué vif, et j'irais le voir, -poursuit-il tenant toujours dans sa main les deux écus ...» Eustache, -que penses-tu qu'il arriverait si, selon le vœu du marchand, la justice -était juste? - -Eustache Bouteroue ne riait plus; le paradoxe était trop inouï pour -qu'il songeât à y répondre, et la bouche d'où il sortait le rendait -presque inquiétant. Maître Chevassut, voyant le jeune homme ébahi comme -un loup pris au piège, se mit à rire avec son rire particulier, lui -donna une tape légère sur la joue, et le congédia. Eustache descendit -tout pensif l'escalier à balustre de pierre, quoiqu'il entendît de -loin, dans la cour du Palais, la trompette de Galinette la Galine, -bouffon du célèbre opérateur Geronimo, qui appelait les badauds à ses -facéties et à l'achat des drogues de son maître; il y fut sourd cette -fois, et se mit en devoir de traverser le pont Neuf pour gagner le -quartier des Halles. - - - -IV - -LE PONT NEUF - -Le pont Neuf, achevé sous Henri IV, est le principal monument de ce -règne. Rien ne ressemble à l'enthousiasme que sa vue excita, lorsque, -après de grands travaux, il eut entièrement traversé la Seine de ses -douze enjambées, et rejoint plus étroitement les trois cités de la -maîtresse ville. - -Aussi devint-il bientôt le rendez-vous de tous les oisifs parisiens, -dont le nombre est grand, et, partant, de tous les jongleurs, vendeurs -d'onguents et filous, dont les métiers sont mis en branle par la foule, -comme un moulin par un courant d'eau. - -Quand Eustache sortit du triangle de la place Dauphine, le soleil -dardait à plomb ses rayons poudreux sur le pont, et l'affluence y était -grande, les promenades les plus fréquentées de toutes à Paris étant -d'ordinaire celles qui ne sont fleuries que d'étalages, terrassées que -de pavés, ombragées que de murailles et de maisons. - -Eustache fendait à grand'peine ce fleuve de peuple qui croisait -l'autre fleuve et s'écoulait avec lenteur d'un bout à l'autre du pont, -arrêté du moindre obstacle, comme des glaçons que l'eau charrie, -formant de place en place mille tournants et mille remous autour de -quelques escamoteurs, chanteurs ou marchands prônant leurs denrées. -Beaucoup s'arrêtaient le long des parapets à voir passer les trains de -bois sous les arches, circuler les bateaux, ou bien à contempler le -magnifique point de vue qu'offrait la Seine en aval du pont, la Seine -côtoyant à droite la longue file des bâtiments du Louvre, à gauche le -grand Pré-aux-Clercs, rayé de ses belles allées de tilleuls, encadré -de ses saules gris ébouriffés et de ses saules verts pleurant dans -l'eau; puis, sur chaque bord, la tour de Nesle et la tour de Bois, qui -semblaient faire sentinelle aux portes de Paris comme les géants des -romans anciens. - -Tout à coup, un grand bruit de pétards fit tourner vers un point unique -les yeux des promeneurs et des observateurs, et annonça un spectacle -digne de fixer l'attention. C'était au centre d'une de ces petites -plates-formes en demi-lune, surmontées naguère encore de boutiques en -pierre, et qui formaient alors des espaces vides au-dessus de chaque -pile du pont, et en dehors de la chaussée. Un escamoteur s'y était -établi; il avait dressé une table, et sur cette bible se promenait un -fort beau singe, en costume complet de diable, noir et rouge, avec la -queue naturelle, et qui, sans la moindre timidité, tirait force pétards -et soleils d'artifice, au grand dommage de toutes les barbes et les -fraises qui n'avaient pas élargi le cercle assez vite. - -Pour son maître, c'était une de ces figures du type bohémien, commun -cent ans auparavant, déjà rare alors, et aujourd'hui noyé et perdu dans -la laideur et l'insignifiance de nos têtes bourgeoises: un profil en -fer de hache, front élevé mais étroit, nez très-long et très-bossu, -et cependant ne sur-plombant pas comme les nez romains, mais fort -retroussé au contraire, et dépassant à peine de sa pointe la bouche aux -lèvres minces très-avancées, et le menton rentré; puis des yeux longs -et fendus obliquement sous leurs sourcils, dessinés comme un V, et de -longs cheveux noirs complétant l'ensemble; enfin, quelque chose de -souple et de dégagé dans les gestes et dans toute l'attitude du corps -témoignait un drôle adroit de ses membres et brisé de bonne heure à -plusieurs métiers et à beaucoup d'autres. - -Son habillement était un vieux costume de bouffon, qu'il portait avec -dignité; sa coiffure, un grand chapeau de feutre à larges bords, -extrêmement froissé et recroquevillé; maître Gonin était le nom que -tout le monde lui donnait, soit à cause de son habileté et de ses tours -d'adresse, soit qu'il descendît effectivement de ce fameux jongleur qui -fonda, sous Charles VII, le théâtre des Enfants-sans-Souci et porta -le premier le titre de Prince des Sots, lequel, à l'époque de cette -histoire, avait passé au seigneur d'Engoulevent, qui en soutint les -prérogatives souveraines jusque devant les parlements. - - - -V - -LA BONNE AVENTURE - -L'escamoteur, voyant amassé un assez bon nombre de gens, commença -quelques tours de gobelets qui excitèrent une bruyante admiration. -Il est vrai que le compère avait choisi sa place dans la demi-lune -avec quelque dessein, et non pas seulement en vue de ne point gêner la -circulation, comme il paraissait; car de cette façon il n'avait les -spectateurs que devant lui et non derrière. - -C'est que véritablement l'art n'était pas alors ce qu'il est devenu -aujourd'hui, où l'escamoteur travaille entouré de son public. Les -tours de gobelets terminés, le singe fit une tournée dans la foule, -recueillant force monnaie, dont il remerciait très-galamment, en -accompagnant son salut d'un petit cri assez semblable à celui du -grillon. Mais les tours de gobelets n'étaient que le prélude d'autre -chose, et, par un prologue fort bien tourné, le nouveau maître Gonin -annonça qu'il avait en outre le talent de prédire l'avenir par la -cartomancie, la chiromancie, et les nombres pythagoriques; ce qui ne -pouvait se payer, mais qu'il ferait pour un sol, dans la seule vue -d'obliger. En disant cela, il battait un grand jeu de cartes, et son -singe, qu'il nommait Pacolet, les distribua ensuite avec beaucoup -d'intelligence à tous ceux qui tendirent la main. - -Quand il eut satisfait à toutes les demandes, son maître appela -successivement les curieux dans la demi-lune par le nom de leurs -cartes, et leur prédit à chacun leur bonne ou mauvaise fortune, tandis -que Pacolet, à qui il avait donné un oignon pour loyer de son service, -amusait la compagnie par les contorsions que ce régal lui occasionnait, -enchanté à la fois et malheureux, riant de la bouche et pleurant de -l'œil, faisant à chaque coup de dent un grognement de joie et une -grimace pitoyable. - -Eustache Bouteroue, qui avait pris une carte aussi, se trouva le -dernier appelé. Maître Gonin regarda avec attention sa longue et naïve -figure, et lui adressa la parole d'un ton emphatique. - ---Voici le passé: vous avez perdu père et mère; vous êtes depuis six -ans apprenti drapier sous les piliers des Halles. Voici le présent: -votre patron vous a promis sa fille unique; il compte se retirer et -vous laisser son commerce. Pour l'avenir, tendez-moi votre main. - -Eustache, très-étonné, tendit sa main; l'escamoteur en examina -curieusement les lignes, fronça le sourcil avec un air d'hésitation, -et appela son singe comme pour le consulter. Celui-ci prit la main, la -regarda; puis, s'allant poster sur l'épaule de son maître, sembla lui -parler à l'oreille; mais il agitait seulement ses lèvres très-vite, -comme font ces animaux lorsqu'ils sont mécontents. - ---Chose bizarre! s'écria enfin maître Gonin, qu'une existence si -simple dès l'abord, si bourgeoise, tende vers une transformation si -peu commune, vers un but si élevé!... Ah! mon jeune coquardeau, vous -romprez votre coque; vous irez haut, très-haut... Vous mourrez plus -grand que vous n'êtes. - ---Bon! dit Eustache en soi-même, c'est ce que ces gens-là vous -promettent toujours. Mais comment donc sait-il les choses qu'il m'a -dites en premier? Cela est merveilleux!... à moins, toutefois, qu'il ne -me connaisse de quelque part. - -Cependant, il tira de sa bourse l'écu rogné du magistrat, en priant -l'escamoteur de lui rendre sa monnaie. Peut-être avait-il parlé trop -bas; mais celui-ci n'entendit point, car il reprit ainsi, en roulant -l'écu dans ses doigts: - ---Je vois assez que vous savez vivre; aussi j'ajouterai quelques -détails à la prédiction très-véritable, mais un peu ambiguë, que je -vous ai faite. Oui, mon compagnon, bien vous a pris de ne me point -solder d'un sol comme les autres, encore que votre écu perde un bon -quart; mais n'importe, cette blanche pièce vous sera un miroir éclatant -où la vérité pure va se refléter. - ---Mais, observa Eustache, ce que vous m'avez dit de mon élévation, -n'était-ce donc pas la vérité? - ---Vous m'avez demandé votre bonne aventure, et je vous l'ai dite, mais -la glose y manquait... Çà, comment comprenez-vous le but élevé que j'ai -donné à votre existence dans ma prédiction? - ---Je comprends que je puis devenir syndic des drapiers-chaussetiers, -marguillier, échevin ... - ---C'est bien rentrer de piques noires, bien trouvé sans chandelle!... -Et pourquoi pas le grand sultan des Turcs, l'Amorabaquin Eh! non, non, -monsieur mon ami, c'est autrement qu'il faut l'entendre; et, puisque -vous désirez une explication de cet oracle sibyllin, je vous dirai que, -dans notre style, _aller haut_ est pour ceux qu'on envoie garder les -moutons à la lune, de même que _aller loin,_ pour ceux qu'on envoie -écrire leur histoire dans l'Océan, avec des plumes de quinze pieds ... - ---Ah! bon! mais, si vous m'expliquiez encore votre explication, je -comprendrais sûrement. - ---Ce sont deux phrases honnêtes pour remplacer deux mots: _gibet_ et -_galères._ Vous irez haut, et moi loin. Cela est parfaitement indiqué -chez moi par cette ligne médiane, traversée à angles droits d'autres -lignes moins prononcées; chez vous, par une ligne qui coupe celle -du milieu sans se prolonger au delà, et une autre les traversant -obliquement toutes deux ... - ---Le gibet! s'écria Eustache. - ---Est-ce que vous tenez absolument à une mort horizontale? observa -maître Gonin. Ce serait puéril; d'autant que vous voici assuré -d'échapper à toute sorte d'autres fins, où chaque homme mortel est -exposé. De plus, il est possible que, lorsque messire le Gibet vous -lèvera par le cou à bras tendu, vous ne soyez plus qu'un vieil homme -dégoûté du monde et de tout ... Mais voici que midi sonne, et c'est -l'heure où l'ordre du prévôt de Paris nous chasse du pont Neuf jusqu'au -soir. Or, s'il vous faut jamais quelque conseil, quelque sortilège, -charme ou philtre à votre usage, dans le cas d'un danger, d'un amour -ou d'une vengeance, je demeure là-bas; au bout du pont, dans le -Château-Gaillard. Voyez-vous bien d'ici cette tourelle à pignon?... - ---Un mot encore, s'il vous plaît, dit Eustache en tremblant: serai-je -heureux en mariage? - ---Amenez-moi votre femme, et je vous le dirai... Pacolet, une révérence -à monsieur, et un baisemain. - -L'escamoteur plia sa table, la mit sous son bras, prit le singe sur son -épaule, et se dirigea vers le Château-Gaillard, en ramageant entre ses -dents un air très-vieux. - - - -VI - -CROIX ET MISÈRES - -Il est bien vrai qu'Eustache Bouteroue s'allait marier dans peu avec la -fille du drapier-chaussetier. C'était un garçon sage, bien entendu dans -le commerce, et qui n'employait point ses loisirs à jouer à la boule ou -à la paume, comme bien d'autres, mais à faire des comptes, à lire le -_Bocage des six corporations,_ et à apprendre un peu d'espagnol, qu'il -était bon qu'un marchand sût parler, comme aujourd'hui l'anglais, à -cause de la quantité de personnes de cette nation qui habitaient dans -Paris. Maître Goubard s'étant donc, en six années, convaincu de la -parfaite honnêteté et du caractère excellent de son commis, ayant de -plus surpris entre sa fille et lui quelque penchant bien vertueux et -bien sévèrement comprimé des deux parts, avait résolu de les unir à la -Saint-Jean d'été, et de se retirer ensuite à Laon, en Picardie, où il -avait du bien de famille. - -Eustache ne possédait cependant aucune fortune; mais l'usage n'était -point alors général de marier un sac d'écus avec un sac d'écus; les -parents consultaient quelquefois le goût et la sympathie des futurs -époux, et se donnaient la peine d'étudier longtemps le caractère, -la conduite et la capacité des personnes qu'ils destinaient à leur -alliance; bien différents des pères de famille d'aujourd'hui, qui -exigent plus de garanties morales d'un domestique qu'ils prennent que -d'un gendre futur. - -Or, la prédiction du jongleur avait tellement condensé les idées assez -peu fluides de l'apprenti drapier, qu'il était demeuré tout étourdi -au centre de la demi-lune, et n'entendait point les voix argentines -qui babillaient dans les campaniles de la Samaritaine, et répétaient: -_Midi, midi!..._ Mais, à Paris, midi sonne pendant une heure, et -l'horloge du Louvre prit bientôt la parole avec plus de solennité, -puis celle des Grands-Augustins, puis celle du Châtelet; si bien -qu'Eustache, effrayé de se voir si fort en retard, se prit à courir -de toutes ses forces, et, en quelques minutes, eut mis derrière lui -les rues de la Monnaie, du Borel et Tirechappe; alors, il ralentit son -pas, et, quand il eut tourné la rue de la Boucherie-de-Beauvais, son -front s'éclaircit en découvrant les parapluies rouges du carreau des -Halles, les tréteaux des Enfants-sans-Souci, l'échelle et la croix, et -la jolie lanterne du pilori coiffée de son toit en plomb. C'était sur -cette place, sous un de ces parapluies, que sa future, Javotte Goubard, -attendait son retour. La plupart des marchands aux piliers avaient -ainsi un étalage sur le carreau des Halles, gardé par une personne de -leur maison, et servant de succursale à leur boutique obscure. Javotte -prenait place tous les matins à celui de son père, et, tantôt assise au -milieu des marchandises, elle travaillait à des nœuds d'aiguillettes, -tantôt elle se levait pour appeler les passants, les saisissait -étroitement par le bras, et ne les lâchait guère qu'ils n'eussent fait -quelque achat; ce qui ne l'empêchait pas d'être, au demeurant, la plus -timide jeune fille qui jamais eût atteint l'_âge d'un vieil bœuf_ sans -être encore mariée; toute pleine de grâce, mignonne, blonde, grande, -et légèrement ployée en avant, comme la plupart des filles du commerce -dont la taille est élancée et frêle; enfin, rougissant comme une fraise -aux moindres paroles qu'elle disait hors du service de l'étalage, -tandis que sur ce point elle ne le cédait à aucune marchande du carreau -pour le _bagout_ et la _platine_ (style commercial d'alors). - -A midi, Eustache venait d'ordinaire la remplacer sous le parapluie -rouge, pendant qu'elle allait dîner à la boutique avec son père. -C'était à ce devoir qu'il se rendait en ce moment, craignant fort -que son retour n'eût impatienté Javotte; mais. d'aussi loin qu'il -l'aperçut, elle lui parut très-calme, le coude appuyé sur un rouleau de -marchandises, et fort attentive à la conversation animée et bruyante -d'un beau militaire, penché sur le même rouleau, et qui n'avait pas -plus l'air d'un chaland que de toute chose que l'on pût s'imaginer. - ---C'est mon futur! dit Javotte en souriant à l'inconnu, qui fit un -léger mouvement de tête sans changer de situation. - -Seulement, il toisait le commis de bas en haut, avec ce dédain que -les militaires témoignent pour les personnes de l'état bourgeois dont -l'extérieur est peu imposant. - ---Il a un faux air d'un trompette de chez nous, observa-t-il gravement; -seulement, l'autre a plus de _corporance_ dans les jambes; mais tu -sais, Javotte, le trompette, dans un escadron, c'est un peu moins qu'un -cheval, et un peu plus qu'un chien ... - ---Voici mon neveu, dit Javotte à Eustache, en ouvrant sur lui ses -grands yeux bleus avec un sourire de parfaite satisfaction; il a obtenu -un congé pour venir à notre noce. Comme cela se trouve bien, n'est-ce -pas? Il est arquebusier à cheval ... Oh! le beau corps! Si vous étiez -vêtu comme cela, Eustache!... mais vous n'êtes pas assez grand, vous, -ni assez fort ... - ---Et combien de temps, dit timidement le jeune homme, monsieur nous -fera-t-il cet avantage de demeurer à Paris? - ---Cela dépend, dit le militaire en se redressant, après avoir fait -attendre un peu sa réponse. On nous a envoyés dans le Berry pour -exterminer les _croquants;_ et, s'ils veulent rester tranquilles -quelque temps encore, je vous donnerai un bon mois; mais, de toute -façon, à la Saint-Martin, nous viendrons à Paris remplacer le régiment -de M. d'Humières, et alors je pourrai vous voir tous les jours et -indéfiniment. - -Eustache examinait l'arquebusier à cheval, tant qu'il pouvait le faire -sans rencontrer ses regards, et, décidément, il le trouvait hors de -toutes les proportions physiques qui conviennent à un neveu. - ---Quand je dis tous les jours, reprit ce dernier, je me trompe; car il -y a, le jeudi, la grande parade... Mais nous avons la soirée, et, de -fait, je pourrai toujours souper avec vous ces jours-là. - ---Est-ce qu'il compte y dîner les autres? pensa Eustache. Mais vous ne -m'aviez point dit, demoiselle Goubard, que monsieur votre neveu était -si ... - ---Si bel homme? Oh! oui, comme il a renforcé! Dame, c'est que voilà -sept ans que nous ne l'avions vu, ce pauvre Joseph; et, depuis ce -temps-là, il a passé bien de l'eau sous le pont ... - ---Et, à lui, bien du vin sous le nez, pensa le commis, ébloui de la -face resplendissante de son neveu futur; on ne se met pas la figure en -couleur avec de l'eau rougie, et les bouteilles de maître Goubard vont -danser le branle des morts avant la noce, et peut-être après ... - ---Allons dîner, papa doit s'impatienter, dit Javotte en sortant -de sa place. Ah! je vais donc te donner le bras, Joseph!... Dire -qu'autrefois j'étais la plus grande, quand j'avais douze ans et toi -dix; on m'appelait la maman,.. Mais comme je vais être fière au bras -d'un arquebusier! Tu me conduiras promener, n'est-ce pas? Je sors si -peu; je ne puis pas y aller seule; et, le dimanche soir, il faut que -j'assiste au salut, parce que je suis de la confrérie de la Vierge, aux -Saints-Innocents; je tiens un ruban du guidon ... - -Ce caquetage de jeune fille, coupé à temps égaux par le pas sonnant -du cavalier, cette forme gracieuse et légère qui sautillait enlacée à -cette autre massive et roide, se perdirent bientôt dans l'ombre sourde -des piliers qui bordent la rue de la Tonnellerie, et ne laissèrent -aux yeux d'Eustache qu'un brouillard, et à ses oreilles qu'un -bourdonnement. - - - - -VII - -MISÈRES ET CROIX - -Nous avons jusqu'ici emboîté le pas à cette action bourgeoise, sans -guère mettre à la conter plus de temps qu'elle n'en a mis à se -poursuivre; et maintenant, malgré notre respect, ou plutôt notre -profonde estime pour l'observation des unités dans le roman même, -nous nous voyons contraints de faire faire à l'une des trois un saut -de quelques journées. Les tribulations d'Eustache, relativement à son -neveu futur, seraient peut-être assez curieuses à rapporter; mais -elles furent cependant moins amères qu'on ne le pourrait juger d'après -l'exposition. Eustache se fut bientôt rassuré _à l'endroit_ de sa -fiancée: Javotte n'avait fait véritablement que garder une impression -un peu trop fraîche de ses souvenirs d'enfance qui, dans une vie si -peu accidentée que la sienne, prenaient une importance démesurée. Elle -n'avait vu tout d'abord, dans l'arquebusier à cheval, que l'enfant -joyeux et bruyant, autrefois le compagnon de ses jeux; mais elle ne -tarda pas à s'apercevoir que cet enfant avait grandi, qu'il avait pris -d'autres allures, et elle devint plus réservée à son égard. - -Quant au militaire, à part quelques familiarités d'habitude, il ne -faisait point paraître envers sa jeune tante de blâmables intentions; -il était même de ces gens assez nombreux à qui les honnêtes femmes -inspirent peu de désirs; et, pour le présent, il disait comme Tabarin, -_que la bouteille était sa mie._ Les trois premiers jours de son -arrivée, il n'avait pas quitté Javotte, et même il la conduisait le -soir au Cours la Reine, accompagnée seulement de la grosse servante de -la maison, au grand déplaisir d'Eustache. Mais cela ne dura point; il -ne tarda pas à s'ennuyer de sa compagnie, et prit l'habitude de sortir -seul tout le jour, ayant, il est vrai, l'attention de rentrer aux -heures des repas. - -La seule chose donc qui inquiétât le futur époux, c'était de voir ce -parent si bien établi dans la maison qui allait devenir sienne après -la noce, qu'il ne paraissait pas facile de l'en évincer avec douceur, -tant il semblait tous les jours s'y emboîter plus solidement. Pourtant -il n'était neveu de Javotte que par alliance, étant né seulement d'une -fille que feue l'épouse de maître Goubard avait eue d'un premier -mariage. - -Mais comment lui faire comprendre qu'il tendait à s'exagérer -l'importance des liens de famille, et qu'il avait, à l'égard des droits -et des privilèges de la parenté, des idées trop larges, trop arrêtées -et, en quelque sorte, trop patriarcales? - -Cependant, il était probable que bientôt il sentirait de lui-même son -indiscrétion, et Eustache se vit obligé de prendre patience, _ainsi que -les dames de Fontainebleau quand la cour est à Paris,_ comme dit le -proverbe. - -Mais la noce faite et parfaite ne changea rien aux habitudes -de l'arquebusier à cheval, qui même fit espérer qu'il pourrait -obtenir, grâce à la tranquillité des _croquants,_ de rester à Paris -jusqu'à l'arrivée de son corps. Eustache tenta quelques allusions -épigrammatiques, que certaines gens prenaient des boutiques pour des -hôtelleries, et bien d'autres qui ne furent point saisies, ou qui -parurent faibles; du reste, il n'osait encore en parler ouvertement à -sa femme et à son beau-père, ne voulant pas se donner, dès les premiers -jours de son mariage, une couleur d'homme intéressé, lui qui leur -devait tout. - -Avec cela, la compagnie du soldat n'avait rien de bien divertissant: -sa bouche n'était que la cloche perpétuelle de sa gloire, laquelle -était fondée moitié sur ses triomphes dans les combats singuliers qui -le rendaient la terreur de l'armée, moitié sur ses prouesses contre -les _croquants,_ malheureux paysans français à qui les soldats du roi -Henri faisaient la guerre pour n'avoir pu payer la taille, et qui ne -paraissaient pas près de jouir de la célèbre _poule au pot_ ... - -Ce caractère de vanterie excessive était alors assez commun, ainsi -qu'on le voit par les types des Taillebras et des capitans Matamores, -reproduits sans cesse dans les pièces comiques de l'époque, et doit, -je pense, être attribué à l'irruption victorieuse de la Gascogne dans -Paris, à la suite du Navarrois. Ce travers s'affaiblit bientôt en -s'élargissant, et, quelques années après, le baron de Fœneste en fut -le portrait déjà bien adouci, mais d'un comique plus parfait, et enfin -la comédie du _Menteur_ le montra, en 1662, réduit à des proportions -presque communes. - -Mais ce qui, dans les façons du militaire, choquait le plus le bon -Eustache, c'était une tendance perpétuelle à le traiter en petit -garçon, à mettre en lumière les côtés peu favorables de sa physionomie, -et enfin à lui donner en toute occasion vis-à-vis de Javotte une -couleur ridicule, fort désavantageuse dans ces premiers jours où un -nouveau marié a besoin de s'établir sur un pied respectable, et de -prendre position pour l'avenir; ajoutez aussi qu'il fallait peu de -chose pour froisser l'amour-propre tout neuf et tout roide encore d'un -homme établi en boutique, patenté et assermenté. - -Une dernière tribulation ne tarda pas à combler la mesure. Comme -Eustache allait faire partie du guet des métiers, et qu'il ne voulait -pas, comme l'honnête maître Goubard, faire son service en habit -bourgeois et avec une hallebarde prêtée par le quartier, il avait -acheté une épée à coquille qui n'avait plus de coquille, une salade -et un haubergeon en cuivre rouge que menaçait déjà le marteau d'un -chaudronnier, et, ayant passé trois jours à les nettoyer et à les -fourbir, il parvint à leur donner un certain lustre qu'ils n'avaient -pas auparavant; mais, quand il s'en revêtit et qu'il se promena -fièrement dans sa boutique en demandant s'il avait bonne grâce à porter -le harnois, l'arquebusier se prit à rire _comme un tas de mouches au -soleil,_ et l'assura qu'il avait l'air d'avoir sur lui sa batterie de -cuisine. - - - - -VIII - -LA CHIQUENAUDE - -Tout étant disposé de la sorte, il arriva qu'un soir, c'était le 12 ou -le 13, un jeudi toujours, Eustache ferma sa boutique de bonne heure; -chose qu'il ne se fût pas permise sans l'absence de maître Goubard, qui -était parti l'avant-veille pour voir son bien en Picardie, parce qu'il -comptait y aller demeurer trois mois plus tard, quand son successeur -serait solidement établi en son lieu, et posséderait pleinement la -confiance des pratiques et des autres marchands. - -Or, l'arquebusier, revenant ce soir-là, comme de coutume, trouva -la porte close et les lumières éteintes. Cela l'étonna beaucoup, -la guette n'étant pas sonnée au Châtelet; et, comme il ne rentrait -point d'ordinaire sans être un peu animé par le vin, sa contrariété -se produisit par un gros juron qui fit tressaillir Eustache dans -son entre-sol, où il n'était pas couché encore, s'effrayant déjà de -l'audace de sa résolution. - ---Holà! hé! cria l'autre en donnant un coup de pied dans la porte, -c'est donc ce soir fête? c'est donc la Saint-Michel, la fête des -drapiers, des tire-laine et des vide-goussets?... - -Et il tambourinait du poing sur la devanture; mais cela ne produisit -pas plus d'effet que s'il eût pilé de l'eau dans un mortier. - ---Ohé! mon oncle et ma tante!... voulez-vous donc me faire coucher -en plein vent, sur le grès, au risque d'être gâté par les chiens -et les autres bêtes?... Holà! hé! Diantre soit des parents! Ils en -sont corbleu capables! Et la nature donc, manants! Ho! ho! descends -vitement, bourgeois, c'est de l'argent qu'on t'apporte!... Le cancre te -vienne, vilain maroufle! - -Toute cette harangue du pauvre neveu n'émouvait aucunement le visage de -bois de la porte; il usait à rien ses paroles comme le vénérable Bède -prêchant à un tas de pierres. - -Mais, quand les portes sont sourdes, les fenêtres ne sont pas -aveugles, et il y a un moyen fort simple de leur éclaircir le regard; -le soldat se fit tout d'un coup ce raisonnement; il sortit de la -galerie sombre des piliers, se recula jusqu'au milieu de la rue -de la Tonnellerie, et, ramassant à ses pieds un tesson, l'adressa -si bien, qu'il éborgna l'une des petites fenêtres de l'entre-sol. -C'est un incident à quoi Eustache n'avait nullement songé, un point -d'interrogation formidable à cette question où se résumait tout le -monologue du militaire: «Pourquoi donc n'ouvre-t-on pas la porte?...» - -Eustache prit subitement une résolution; car un couard qui s'est monté -la tête ressemble à un vilain qui se met en dépense, et pousse toujours -les choses à l'extrême; mais, de plus, il avait à cœur de se bien -montrer une fois devant sa nouvelle épouse, qui pouvait avoir pris -pour lui peu de respect en le voyant depuis plusieurs jours servir de -quintaine au militaire, avec cette différence que la quintaine rend -quelquefois de bons coups pour ceux qu'on lui porte continuellement. Il -tira donc son feutre de travers, et eut dégringolé l'escalier étroit -de son entre-sol avant que Javotte songeât à l'arrêter. Il décrocha -sa rapière en passant dans l'arrière-boutique, et seulement quand il -sentit dans sa main brûlante le froid de la poignée en cuivre, il -s'arrêta un instant et ne chemina plus qu'avec des pieds de plomb vers -sa porte, dont il tenait la clef de l'autre main. Mais une seconde -vitre qui se cassa avec grand bruit, et les pas de sa femme qu'il -entendit derrière les siens, lui rendirent toute sou énergie; il ouvrit -précipitamment la porte massive, et se planta sur le seuil avec son -épée nue, comme l'archange à l'_huis du paradis terrien._ - ---Que veut donc ce coureur de nuit? ce méchant ivrogne à un sou le pot? -ce casseur de plats fêlés?... cria-t-il d'un ton qui eût été tremblant -pour peu qu'il l'eût pris deux notes plus bas. Est-ce de la façon qu'on -se comporte avec les gens honnêtes?... Çà, tournez-nous les talons sans -retard, et vous en allez dormir sous les charniers avec vos pareils, ou -j'appelle mes voisins et les gens du guet pour vous prendre! - ---Oh! oh! voilà comme tu chantes à présent, coquecigrue? on t'a donc -sifflé ce soir avec une trompette?... Oh bien, c'est différent!... -j'aime à te voir parler tragiquement comme Tranchemontagne, et les gens -de cœur sont mes mignons ... Viens çà que je t'accole, picrochole!... - ---Va-t'en, ribleur! Entends-tu les voisins s'éveiller au bruit et qui -vont te conduire au premier corps de garde, comme un affronteur et un -larron? va-t'en donc sans plus d'esclandre, et ne reviens point! - -Mais, au contraire, le soldat s'avançait entre les piliers, ce qui -émoussa un peu la fin de la réplique d'Eustache. - ---C'est bien parlé! dit-il à ce dernier: l'avis est honnête et mérite -qu'on le paye. - -Le temps de compter deux, il était tout près et avait lâché sur le nez -du jeune marchand drapier une chiquenaude à le lui rendre cramoisi. - ---Garde tout, si tu n'as pas de monnaie! s'écria-t-il; et sans adieu, -mon oncle! - -Eustache ne put endurer patiemment cet affront, plus humiliant encore -qu'un soufflet, devant sa nouvelle épouse, et, nonobstant les efforts -qu'elle faisait pour le retenir, il s'élança vers son adversaire, qui -s'en allait, et lui porta un coup de taillant qui eût fait honneur -au bras du preux Roger, si l'épée eût été une _balisarde;_ mais elle -ne coupait plus depuis les guerres de religion, et n'entama point le -buffle du soldat; celui-ci lui saisit aussitôt les deux mains dans -les siennes, de telle sorte que l'épée tomba d'abord, et qu'ensuite -le patient se mit à crier si haut, qu'il ne le pouvait davantage, -allongeant de furieux coups de pied sur les bottes molles de son -_tourmenteur._ - -Heureusement que Javotte s'interposa, car les voisins regardaient bien -la lutte par leurs fenêtres, mais ne songeaient guère à descendre -pour y mettre fin; et Eustache, tirant ses doigts bleuâtres de l'étau -naturel qui les avait serrés, eut à les frotter longtemps pour leur -faire perdre la figure carrée qu'ils y avaient prise. - ---Je ne te crains pas, s'écria-t-il, et nous nous reverrons! Trouve-toi, -si tu as seulement le cœur d'un chien, trouve-toi demain matin au -Pré-aux-Clercs!... A six heures, bélître, et nous nous battrons à mort, -coupe-jarret! - ---L'endroit est bien choisi, mon championnet, et nous ferons en -gentilshommes! A demain donc; par Saint-Georges, la nuit te paraîtra -courte! - -Le militaire prononça ces mots avec un ton de considération qu'il -n'avait pas montré jusque-là. Eustache se retourna fièrement vers sa -femme; son cartel l'avait grandi de six empans. Il ramassa son épée et -poussa sa porte à grand bruit. - - - -IX - -LE CHATEAU GAILLARD - -Le jeune marchand drapier, en se réveillant, se trouva tout dégrisé de -son courage de la veille. Il ne fit point difficulté de s'avouer qu'il -avait été très-ridicule en proposant un duel à l'arquebusier, lui qui -ne savait manier d'autre arme que la demi-aune, dont il s'était escrimé -souvent, du temps de son apprentissage, avec ses compagnons dans le -clos des Chartreux. Partant, il ne tarda guère à prendre la ferme -résolution de rester chez lui et de laisser son adversaire promener son -béjaune dans le Pré-aux-Clercs, en se balançant sur ses pieds comme un -_oison bridé._ - -Quand l'heure fut passée, il se leva, ouvrit sa boutique et ne parla -point à sa femme de la scène de la veille, comme elle évita, de son -côté, d'y faire la moindre allusion. Ils déjeunèrent silencieusement; -après quoi, Javotte alla, comme à l'ordinaire, s'établir sous le -parapluie rouge, laissant son mari occupé, avec sa servante, à visiter -une pièce de drap et à en marquer les défauts. Il faut bien dire qu'il -tournait souvent les yeux vers la porte, et tremblait à chaque instant -que son redoutable parent ne vînt lui reprocher sa couardise et son -manque de parole. Or, vers huit heures et demie, il aperçut de -loin l'uniforme de l'arquebusier poindre sous la galerie des piliers, -encore baignée d'ombre, comme un reitre de Rembrandt, qui luit par -trois paillettes, celle du morion, celle du haubert et celle du nez; -funeste apparition qui s'agrandissait et s'éclaircissait rapidement, -et dont le pas métallique semblait battre chaque minute de la dernière -heure du drapier. - -Mais le même uniforme ne recouvrait point le même moule, et, pour -parler plus simplement, c'était un militaire compagnon de l'autre, -qui s'arrêta devant la boutique d'Eustache, remis à grand'peine de sa -frayeur, et lui adressa la parole d'un ton très-calme et très-civil. - -Il lui fit connaître d'abord que son adversaire, l'ayant attendu -pendant deux heures au lieu du rendez-vous sans le voir arriver, -et jugeant qu'un accident imprévu l'avait empêché de s'y rendre, -retournerait le lendemain, à la même heure, au même endroit, y -demeurerait le même espace de temps, et que, si c'était sans plus de -succès, il se transporterait ensuite à sa boutique, lui couperait les -deux oreilles, et les lui mettrait dans sa poche, comme avait fait, -en 1605, le célèbre Brusquet à un écuyer du duc de Chevreuse pour le -même sujet, action qui obtint l'applaudissement de la cour et fut -généralement trouvée de bon goût. - -Eustache répondit à cela que son adversaire faisait tort à son -courage par une menace pareille, et qu'il aurait à lui rendre raison -doublement; il ajouta que l'obstacle ne venait point d'une autre cause -que de ce qu'il n'avait pu trouver encore quelqu'un pour lui servir de -second. - -L'autre parut satisfait de cette explication, et voulut bien instruire -le marchand qu'il trouverait d'excellents _seconds_ sur le pont Neuf, -devant la Samaritaine, où ils se promenaient d'ordinaire; gens qui -n'avaient point d'autre profession, et qui, pour un écu, se chargeaient -d'embrasser la querelle de qui que ce fût, et même d'apporter des -épées. Après ces observations, il fit un salut profond, et se retira. - -Eustache, resté seul, se mit à songer, et demeura longtemps dans -cet état de perplexité: son esprit _fourchait_ à trois résolutions -principales. Tantôt il voulait donner avis au lieutenant civil -de l'importunité du militaire et de ses menaces, et lui demander -l'autorisation de porter des armes pour sa défense; mais cela -aboutissait toujours à un combat. Ou bien il se décidait à se -rendre sur le terrain, en avertissant les sergents, de façon qu'ils -arrivassent au moment même où le duel commencerait; mais ils pouvaient -arriver quand il serait fini. Enfin, il songeait aussi à s'en aller -consulter le bohémien du pont Neuf, et c'est à cela qu'il se résolut en -dernier lieu. - -A midi, la servante remplaça, sous le parapluie rouge, Javotte, qui -vint dîner avec son mari; celui-ci ne lui parla point, pendant le -repas, de la visite qu'il avait reçue; mais il la pria ensuite de -garder la boutique pendant qu'il irait _faire l'article_ chez un -gentilhomme nouvellement arrivé, et qui voulait se faire habiller. Il -prit en effet son sac d'échantillons, et se dirigea vers le pont Neuf. - -Le Château-Gaillard, situé au bord de l'eau, à l'extrémité méridionale -du pont, était un petit bâtiment surmonté d'une tour ronde, qui avait -servi de prison dans son temps, mais qui maintenant commençait à se -ruiner et se crevasser, et n'était guère habitable que pour ceux qui -n'avaient point d'autre asile. Eustache, après avoir marché quelque -temps d'un pas mal assuré parmi les pierres dont le sol était couvert, -rencontra une petite porte au centre de laquelle une souris chauve -était clouée. Il y frappa doucement, et le singe de maître Gonin lui -ouvrit aussitôt en levant un loquet, service auquel il était dressé, -comme le sont quelquefois les chats domestiques. - -L'escamoteur était à une table et lisait. Il se retourna gravement, et -fit signe au jeune homme de s'asseoir sur un escabeau. Quand celui-ci -lui eut conté son aventure, il l'assura que c'était la chose du monde -la moins fâcheuse, mais qu'il avait bien fait de s'adresser à lui. - ---C'est un _charme_ que vous demandez, ajouta-t-il, un charme magique -pour vaincre votre adversaire à coup sûr; n'est-ce pas cela qu'il vous -faut? - ---Oui-da, si cela se peut. - ---Bien que tout le monde se mêle d'en composer, vous n'en trouverez -nulle part d'aussi assurés que les miens; encore ne sont-ils pas, comme -d'aucuns, formés par art diabolique; mais ils résultent d'une science -approfondie de la blanche magie, et ne peuvent, en aucune façon, -compromettre le salut de l'âme. - ---Bon cela! dit Eustache; autrement, je me garderais d'en user. Mais -combien coûte votre œuvre magique? car encore faut-il que je sache si -je la pourrai payer. - ---Songez que c'est la vie que vous achetez là, et la gloire encore -par-dessus. Ce point convenu, pensez-vous que, pour ces deux choses -excellentes, on puisse exiger moins que cent écus? - ---Cent diables pour t'emporter! grommela Eustache, dont la figure -s'obscurcit; c'est plus que je ne possède!... Et que me sera la vie -sans pain et la gloire sans habits? Encore peut-être est-ce là une -fausse promesse de charlatan dont on leurre les personnes crédules. - ---Vous ne payerez qu'après. - ---C'est quelque chose... Enfin, quel gage en voulez-vous? - ---Votre main seulement. - ---Eh bien donc... Mais je suis un grand fat d'écouter vos sornettes! Ne -m'avez-vous pas prédit que je finirais par la hart? - ---Sans doute, et je ne m'en dédis point. - ---Or donc, si cela est, qu'ai-je à redouter de ce duel? - ---Rien, sinon quelques estocades et estafilades, pour ouvrir à votre -âme les portes plus grandes... Après cela, vous serez ramassé et -hissé néanmoins à la _demi-croix,_ haut et court, mort ou vif, comme -l'ordonnance le porte; et ainsi votre destinée se verra accomplie. -Comprenez-vous cela? - -Le drapier comprit tellement, qu'il s'empressa d'offrir sa main à -l'escamoteur, en forme de consentement, lui demandant dix jours pour -trouver la somme, à quoi l'autre s'accorda, après avoir noté sur le mur -le jour fixe de l'échéance. Ensuite il prit le livre du grand Albert, -commenté par Corneille Agrippa et l'abbé Trithème, l'ouvrit à l'article -des _combats singuliers,_ et, pour assurer davantage Eustache que son -opération n'aurait rien de diabolique, lui dit qu'il pourrait cependant -réciter ses prières, sans crainte d'y apporter aucun obstacle. Il -leva alors le couvercle d'un bahut, en tira un pot de terre non -vernissé, et y fit le mélange de divers ingrédients qui paraissaient -lui être indiqués par son livre, en prononçant à voix basse une sorte -d'incantation. Quand il eut fini, il prit la main droite d'Eustache, -qui, de l'autre, faisait le signe de la croix, et l'oignit jusqu'au -poignet de la mixtion qu'il venait de composer. - -Ensuite il tira encore du bahut un flacon très-vieux et très-gras, et, -le renversant lentement, répandit quelques gouttes sur le dos de la -main, en prononçant des mots latins qui se rapprochaient de la formule -que les prêtres emploient pour le baptême. - -Alors seulement, Eustache ressentit dans tout le bras une sorte de -commotion électrique qui l'effraya beaucoup; sa main lui sembla -comme engourdie, et cependant, chose bien étrange, elle se tordit et -s'allongea plusieurs fois à faire craquer ses articulations, comme un -animal qui s'éveille; puis il ne sentit plus rien, la circulation parut -se rétablir, et maître Gonin s'écria que tout était fini, et qu'il -pouvait bien à présent défier à l'épée les _plus roides_ plumets de -la cour et de l'armée, et leur percer des boutonnières pour tous les -boutons inutiles dont la mode surchargeait alors leurs vêtements. - - - - -X - -LE PRÉ-AUX-CLERCS - -Le lendemain matin, quatre hommes traversaient les vertes allées du -Pré-aux-Clercs en cherchant un endroit convenable et suffisamment -écarté. Arrivés au pied du petit coteau qui bordait la partie -méridionale, ils s'arrêtèrent sur l'emplacement d'un jeu de boules, -qui leur parut un terrain très-propre à s'escrimer commodément. Alors, -Eustache et son adversaire mirent bas leurs pourpoints, et les témoins -les visitèrent, selon l'usage, _sous la chemise et sous les chausses._ -Le drapier n'était pas sans émotion, mais pourtant il avait foi dans -le charme du bohémien; car on sait que jamais les opérations magiques, -charmes, philtres et _envoultements_ n'eurent plus de crédit qu'à cette -époque, où ils donnèrent lieu à tant de procès dont les registres -des parlements sont remplis, et dans lesquels les juges eux-mêmes -partageaient la crédulité générale. - -Le témoin d'Eustache, qu'il avait pris sur le pont Neuf et payé un -écu, salua l'ami de l'arquebusier, et lui demanda s'il était dans -l'intention de se battre aussi; l'autre lui ayant fait réponse que non, -il se croisa les bras avec indifférence, et se recula pour voir faire -les champions. - -Le drapier ne put se garder d'un certain mal de cœur quand son -adversaire lui fit le salut d'armes, qu'il ne rendit point. Il -demeurait immobile, tenant son épée devant lui comme un cierge, et si -mal planté sur ses jambes, que le militaire, qui au fond n'avait pas le -cœur mauvais, se promit bien de ne lui faire qu'une égratignure. Mais -à peine les rapières se furent-elles touchées, qu'Eustache s'aperçut -que sa main entraînait son bras en avant, et se démenait d'une rude -façon. Pour mieux dire, il ne la sentait plus que par le tiraillement -puissant qu'elle exerçait sur les muscles de son bras; ses mouvements -avaient une force et une élasticité prodigieuses, que l'on pourrait -comparer à celle d'un ressort d'acier; aussi le militaire eut-il le -poignet presque faussé en parant le coup de tierce; mais le coup de -quarte envoya son épée à dix pas, tandis que celle d'Eustache, sans se -reprendre et du même mouvement dont elle était lancée, lui traversa -le corps si violemment, que la coquille s'imprima sur sa poitrine. -Eustache, qui ne s'était pas fendu, et que la main avait entraîné par -une secousse imprévue, se fût brisé la tête en tombant de toute sa -longueur si elle n'eût porté sur le ventre de sou adversaire. - ---Tudieu, quel poignet!... s'écria le témoin du soldat; ce gars-là en -remontrerait au chevalier _Tord-Chêne!_ Il n'a pas la grâce pour lui, -ni le physique; mais, pour la roideur du bras, c'est pire qu'un arc du -pays de Galles! - -Cependant, Eustache s'était relevé avec l'aide de son témoin, et -demeura un instant absorbé sur ce qui venait de se passer; mais, -quand il put distinguer clairement l'arquebusier étendu à ses pieds, -et que l'épée fixait en terre, comme un crapaud cloué dans un cercle -magique, il se prit à fuir de telle sorte, qu'il oublia sur l'herbe son -pourpoint des dimanches, tailladé et garni de passements de soie. - -Or, comme le soldat était bien mort, les deux seconds n'avaient rien à -gagner en restant sur le terrain, et ils s'éloignèrent rapidement. Ils -avaient fait une centaine de pas, quand celui d'Eustache s'écria en se -frappant le front: - ---Et mon épée que j'avais prêtée, et que j'oublie! - -Il laissa l'autre poursuivre son chemin, et, revenu au lieu du combat, -se mit à retourner curieusement les poches du mort, où il ne trouva que -des dés, un bout de ficelle et un jeu de tarots sale et écorné. - ---_Floutière_ et puis _floutière!_ murmura-t-il; encore un marpaut -qui n'a ni _michon_ ni _tocante!_ Le _glier t'entrolle,_ souffleur de -mèches! - -L'éducation encyclopédique du siècle nous dispense d'expliquer, dans -cette phrase, autre chose que le dernier terme, lequel faisait allusion -à l'état d'arquebusier du défunt. - -Notre homme, n'osant rien emporter de l'uniforme, dont la vente l'eût -pu compromettre, se borna à tirer les bottes du militaire, les roula -sous sa cape avec le pourpoint d'Eustache, et s'éloigna en maugréant. - - - -XI - -OBSESSION - -Le drapier fut plusieurs jours sans sortir de chez lui, le cœur navré -de cette mort tragique, qu'il avait causée pour des offenses assez -légères et par un moyen condamnable et damnable, en ce monde comme en -l'autre. Il y avait des instants où il considérait tout cela comme -un rêve, et, n'eût été son pourpoint oublié sur l'herbe, témoin -irrécusable qui _brillait par son absence,_ il eût démenti l'exactitude -de sa mémoire. - -Un soir, enfin, il voulut se brûler les yeux à l'évidence, et se -rendit au Pré-aux-Clercs comme pour s'y promener. Sa vue se troubla -en reconnaissant le jeu de boules où le duel avait eu lieu, et il fut -obligé de s'asseoir. Des procureurs y jouaient, comme c'est leur usage -avant souper; et Eustache, dès que le brouillard qui couvrait ses yeux -se fut dissipé, crut distinguer sur le terrain uni, entre les pieds -écartés de l'un d'eux, une large plaque de sang. - -Il se leva convulsivement, et pressa sa marche pour sortir de la -promenade, ayant toujours devant les yeux la plaque de sang qui, -gardant sa forme, se posait sur tous les objets où son regard -s'arrêtait en passant, comme ces taches livides qu'on voit longtemps -voltiger autour de soi quand on a fixé les yeux sur le soleil. - -En revenant chez lui, il crut s'apercevoir qu'on l'avait suivi; alors -seulement, il songea que des gens de l'hôtel de la reine Marguerite, -devant lequel il avait passé l'autre matin et ce soir-là même, -l'avaient peut-être reconnu; et, quoique les lois sur le duel ne -fussent point à cette époque exécutées à la rigueur, il réfléchit -qu'on pouvait fort bien juger à propos de faire pendre un pauvre -marchand pour l'enseignement des gens de cour, auxquels on n'osait -point alors s'attaquer comme on le fit plus tard. - -Ces pensées et plusieurs autres lui procurèrent une nuit fort agitée: -il ne pouvait fermer l'œil un instant sans voir mille gibets lui -montrer les poings, de chacun desquels pendait au bout d'une corde un -mort qui se tordait de rire horriblement, ou un squelette dont les -côtes se dessinaient avec netteté sur la face large de la lune. - -Mais une idée heureuse vint balayer toutes ces visions fourchues: -Eustache se ressouvint du lieutenant civil, vieille pratique de son -beau-père, et qui lui avait déjà fait un accueil assez bienveillant; il -se promit d'aller le lendemain le trouver, et de se confier entièrement -à lui, persuadé qu'il le protégerait au moins en considération de -Javotte, qu'il avait vue et caressée toute petite, et de maître -Goubard, dont il faisait grande estime. Le pauvre marchand s'endormit -enfin et reposa jusqu'au matin sur l'oreiller de cette bonne résolution. - -Le lendemain, vers neuf heures, il frappait à la porte du magistrat. Le -valet de chambre, supposant qu'il venait pour prendre mesure d'habits, -ou pour proposer quelque achat, l'introduisit aussitôt près de son -maître, qui, à demi renversé dans un grand fauteuil à oreillettes, -faisait une lecture réjouissante. Il tenait à la main l'ancien poëme de -Merlin Coccaie, et se délectait singulièrement du récit des prouesses -de Balde, le vaillant prototype de Pantagruel, et plus encore des -subtilités et larronneries sans égales de Cingar, ce grotesque patron -sur lequel notre Panurge se modela si heureusement. - -Maître Chevassut en était à l'histoire des moutons, dont Cingar -débarrasse la nef en jetant à la mer celui qu'il a payé, et que tous -les autres suivent aussitôt, quand il s'aperçut de la visite qui lui -venait, et, posant le livre sur une table, se tourna vers son drapier -d'un air de belle humeur. - -Il le questionna sur la santé de sa femme et de son beau-père, et lui -fit toute sorte de plaisanteries banales touchant son nouvel état -de marié. Le jeune homme prit occasion de ce propos pour en venir à -son aventure, et, ayant récité toute la suite de sa querelle avec -l'arquebusier, encouragé par l'air paterne du magistrat, lui fit aussi -l'aveu du triste dénoûment qu'elle avait eu. - -L'autre le regarda avec le même étonnement que s'il eût été le -bon géant Fracasse de son livre, ou le fidèle Falquet qui avait -l'arrière-train d'un lévrier, au lieu de maître Eustache Bouteroue, -marchand sous les piliers; car, encore qu'il eût appris déjà que l'on -soupçonnait ledit Eustache, il n'avait pu donner la moindre créance -à ce rapport, à ce fait d'armes d'une épée clouant contre terre un -soldat du roi, attribué à un courtaud de boutique, haut de taille comme -Gribouille ou Triboulet. - -Mais, quand il ne put douter davantage du fait, il assura le pauvre -drapier qu'il ferait de tout son pouvoir pour assourdir la chose et -pour dépister de sa trace les gens de justice, lui promettant, pourvu -que les témoins ne l'accusassent point, qu'il pourrait bientôt vivre en -repos et _franc du collier_. - -Maître Chevassut l'accompagnait même jusqu'à la porte en lui réitérant -ses assurances, quand, au moment de prendre humblement congé de lui, -Eustache s'avisa de lui appliquer un soufflet à lui effacer la figure, -un soufflet qui fit au magistrat une face mi-partie de rouge et de bleu -comme l'écusson de Paris, de quoi il demeura plus étonné _qu'un fondeur -de cloches,_ ouvrant la bouche d'un pied ou deux, et aussi incapable de -parler qu'un poisson privé de sa langue. - -Le pauvre Eustache fut si épouvanté de cette action, qu'il se précipita -aux pieds de maître Chevassut, et lui demanda pardon de son irrévérence -avec les termes les plus suppliants et les plus piteuses protestations, -jurant que c'était quelque mouvement convulsif imprévu, où sa volonté -n'entrait pour rien, et dont il espérait miséricorde de lui comme -du bon Dieu. Le vieillard le releva, plus étonné que colère; mais -à peine Eustache fut-il sur ses pieds, qu'il donna, du revers de sa -main, sur l'autre joue, un pendant à l'autre soufflet, tel que les cinq -doigts y imprimèrent un _bon creux_ où l'on aurait pu les mouler. - -Pour cette fois, cela devenait insupportable, et maître Chevassut -courut à sa sonnette pour appeler ses gens; mais le drapier le -poursuivit, continuant la danse, ce qui formait une scène singulière, -parce qu'à chaque maître soufflet dont il gratifiait son protecteur, -le malheureux se confondait en excuses larmoyantes et en supplications -étouffées, dont le contraste avec son action était des plus -réjouissantes; mais en vain cherchait-il à s'arrêter dans les élans où -sa main l'entraînait, il semblait un enfant qui tient un grand oiseau -par une corde attachée à sa patte. L'oiseau tire par tous les coins de -sa chambre l'enfant effrayé, qui n'ose le laisser envoler, et qui n'a -point la force de l'arrêter. Ainsi, le malencontreux Eustache était -tiré par sa main à la poursuite du lieutenant civil, qui tournait -autour des tables et des chaises, et sonnait et criait, outré de rage -et de souffrance. Enfin les valets entrèrent, s'emparèrent d'Eustache -Bouteroue, et le jetèrent à bas étouffant et défaillant. Maître -Chevassut, qui ne croyait guère à la magie blanche, ne devait penser -autre chose sinon qu'il avait été joué et maltraité par le jeune homme -pour quelque raison qu'il ne pouvait s'expliquer; aussi fit-il chercher -les sergents, auxquels il abandonna son homme sous la double accusation -de meurtre en duel et d'outrages manuels à un magistrat dans son propre -logis. Eustache ne sortit de sa défaillance qu'au grincement des -verrous ouvrant le cachot qu'on lui destinait. - ---Je suis innocent!... cria-t-il au geôlier qui l'y poussait. - ---Oh! vertubleu! lui répliqua gravement cet homme, où donc croyez-vous -être? Nous n'en avons jamais ici que de ceux-là! - - - - -XII - -D'ALBERT LE GRAND ET DE LA MORT - -Eustache avait été descendu dans une de ces logettes du Châtelet dont -Cyrano disait qu'en l'y voyant, on l'eût pris pour une bougie sous une -ventouse. - ---Si l'on me donne, ajoutait-il après en avoir visité tous les recoins -ensemble par une pirouette, si l'on me donne ce vêtement de roc pour un -habit, il est trop large; si c'est pour un tombeau, il est trop étroit. -Les poux y ont des dents plus longues que le corps, et l'on y souffre -sans cesse de la pierre, qui n'est pas moins douloureuse pour être -extérieure. - -Là, notre héros put faire à loisir des réflexions sur sa mauvaise -fortune, et maudire le fatal secours qu'il avait reçu de l'escamoteur, -qui avait distrait ainsi un de ses membres de l'autorité naturelle de -sa tête; d'où toute sorte de désordres devaient résulter forcément. -Aussi sa surprise fut-elle grande de voir un jour maître Gonin -descendre en son cachot, et lui demander d'un ton calme comment il s'y -trouvait. - ---Que le diable te pende avec tes tripes! méchant hâbleur et jeteur de -sorts, lui fit-il, pour tes enchantements damnés! - ---Qu'est-ce donc? répondit l'autre; suis-je cause pourquoi vous n'êtes -pas venu le dixième jour faire lever le charme en m'apportant la somme -dite? - ---Eh! savais-je aussi qu'il vous fallût si vite cet argent, dit -Eustache un peu moins haut, à vous qui faites de l'or à volonté, comme -l'écrivain Flamel? - ---Point, point! fit l'autre, c'est bien le contraire! J'y viendrai sans -doute, à ce grand œuvre hermétique, étant tout à fait sur la voie; mais -je n'ai encore réussi qu'à transmuter l'or fin en un fer très-bon et -très-pur: secret qu'avait aussi trouvé le grand Raymond Lulle sur la -fin de ses jours ... - ---La belle science! dit le drapier. Çà! vous venez donc m'ôter d'ici à -la fin; pardigues! c'est bien raison! et je n'y comptais plus guère ... - ---Voici justement l'enclouure, mon compagnon! C'est en effet à quoi je -compte bientôt réussir, que d'ouvrir ainsi les portes sans clefs, pour -entrer et sortir; et vous allez voir par quelle opération on y parvient. - -Disant cela, le bohémien tira de sa poche son livre d'Albert le -Grand, et, à la clarté de la lanterne qu'il avait apportée, il lut le -paragraphe qui suit: - - MOYEN HÉROÏQUE DONT SE SERVENT LES SCÉLÉRATS - POUR S'INTRODUIRE DANS LES MAISONS - -«On prend la main coupée d'un pendu, qu'il faut lui avoir achetée avant -la mort; on la plonge, en ayant soin de la tenir presque fermée, dans -un vase de cuivre contenant du zimac et du salpêtre, avec de la graisse -de _spondillis._ On expose le vase à un feu clair de fougère et de -verveine; de sorte que la main s'y trouve, au bout d'un quart d'heure, -parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps. Puis, ayant -composé une chandelle avec de la graisse de veau marin et du sésame -de Laponie, on se sert de la main comme d'un martinet pour y tenir -cette chandelle allumée; et, par tous les lieux où l'on va, la portant -devant soi, les barres tombent, les serrures s'ouvrent, et toutes les -personnes que l'on rencontre demeurent immobiles. Cette main ainsi -préparée reçoit le nom de _main de gloire._» - ---Quelle belle invention! s'écria Eustache Bouteroue. - ---Attendez donc; quoique vous ne m'ayez pas vendu votre main, elle -m'appartient cependant, parce que vous ne l'avez point dégagée au jour -convenu, et la preuve de cela est que, une fois l'échéance passée, -elle s'est conduite, par l'esprit dont elle est possédée de façon que -je puisse en jouir au plus tôt. Demain, le Parle ment vous jugera à la -hart; après-demain, la sentence s'accomplira, et, le soir même, je -cueillerai ce fruit tant convoité et l'accommoderai de la manière qu'il -faut. - ---Non-da! s'écria Eustache; et je veux, dès demain, dire à _messieurs_ -tout le mystère. - ---Ah! c'est bon, faites cela ... et seulement vous serez brûlé vif pour -avoir usé de magie, ce qui vous habituera par avance à la broche de M. -le diable... Mais ceci même ne sera point, car votre horoscope porte la -hart, et rien ne peut vous en distraire! - - -Alors, le misérable Eustache se mit à crier si fort et à pleurer si -chaudement, que c'était grande pitié. - ---Eh la la! mon ami cher, lui dit doucement maître Gonin, pourquoi se -bander ainsi contre la destinée? - ---Sainte-Dame! c'est aisé de parler, sanglota Eustache; mais quand la -mort est là tout proche ... - ---Eh bien, qu'est-ce donc que la mort, que l'on s'en doive tant -étonner?... Moi, j'estime la mort une rave! «Nul ne meurt avant son -heure!» dit Sénèque le Tragique. Êtes-vous donc seul son vassal, à -cette dame camarde? Aussi le suis-je, et celui-là, un tiers, un quart, -Martin, Philippe!... La mort n'a respect à aucun. Elle est si hardie, -qu'elle condamne, tue et prend indifféremment papes, empereurs, rois, -comme prévôts, sergents et autres telles canailles. - -»Donc, ne vous affligez point de faire ce que tous les autres feront -plus tard; leur condition est plus déplorable que la vôtre; car, si la -mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir. Ainsi, vous -n'avez plus qu'un jour de ce mal, et la plupart des autres en ont vingt -ou trente ans, et davantage. - -»Un ancien disait: «L'heure qui vous a donné la vie l'a déjà diminuée -...» Vous êtes en la mort pendant que vous êtes en la vie; car, quand -vous n'êtes plus en vie, vous êtes après la mort; ou, pour mieux dire -et bien terminer, la mort ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce -que vous êtes; mort, parce que vous n'êtes plus! - -»Qu'il vous suffise, mon ami, de ces raisonnements, pour vous bien -encourager à boire cette absinthe sans grimace, et méditez encore d'ici -là un beau vers de Lucrétius dont voici le sens: «Vivez aussi longtemps -que vous pourrez, vous n'ôterez rien à l'éternité de votre mort!» - -Après ces belles maximes quintessenciées des anciens et des modernes, -subtilisées et sophistiquées dans le goût du siècle, maître Gonin -releva sa lanterne, frappa à la porte du cachot, que le geôlier vint -lui rouvrir, et les ténèbres retombèrent sur le prisonnier comme une -chape de plomb. - - - -XIII - -OU L'AUTEUR PREND LA PAROLE - -Les personnes qui désireront savoir tous les détails du procès -d'Eustache Bouteroue en trouveront les pièces dans les _Arrêts -mémorables du Parlement de Paris,_ qui sont à la bibliothèque des -manuscrits, et dont M. Paris leur facilitera la recherche avec -son obligeance accoutumée. Ce procès tient sa place alphabétique -immédiatement avant celui du baron de Boutteville, très-curieux aussi, -à cause de la singularité de son duel avec le marquis de Bussi, où, -pour mieux braver les édits, il vint exprès de Lorraine à Paris, et -se battit dans la place Royale même, à trois heures après midi, et le -propre jour de Pâques (1627). Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit -ici. Dans le procès d'Eustache Bouteroue, il n'est question que du -duel et des outrages au lieutenant civil, et non du charme magique qui -causa tout ce désordre. Mais une note annexée aux autres pièces renvoie -au _Recueil des histoires tragicques de Belleforest_ (édition de la -Haye, celle de Rouen étant incomplète); et c'est là que se trouvent -encore les détails qui nous restent à donner sur cette aventure, que -Belleforest intitule assez heureusement _Main possédée._ - - - - -XIV - -CONCLUSION - -Le matin de son exécution, Eustache, que l'on avait logé dans une -cellule mieux éclairée que l'autre, reçut la visite d'un confesseur, -qui lui marmonna quelques consolations spirituelles d'un aussi grand -goût que celles du bohémien, lesquelles ne produisirent guère plus -d'effet. C'était un tonsuré de ces bonnes familles où l'un des enfants -est toujours abbé de son nom; il avait un rabat brodé, la barbe cirée -et tordue en pointe de fuseau, et une paire de moustaches, de celles -qu'on nomme _crocs,_ troussée très-galamment; ses cheveux étaient fort -frisés, et il affectait de parler un peu gras pour se donner un langage -mignard. Eustache, le voyant si léger et si _pimpant,_ n'eut point -le cœur de lui avouer toute sa _coulpe,_ et se confia en ses propres -prières pour en obtenir le pardon. - -Le prêtre lui donna l'absolution, et, pour passer le temps, comme il -fallait qu'il demeurât jusqu'à deux heures auprès du condamné, lui -présenta un livre intitulé _les Pleurs de l'âme pénitente, ou le Retour -du pécheur vers son Dieu._ Eustache ouvrit le volume à l'endroit du -privilège royal, et se mit à le lire avec beaucoup de componction, -commençant par: _Henry, roy de France et de Navarre, à nos amés et -féaulx,_ etc., jusqu'à la phrase: _A ces causes, voulant traiter -favorablement ledit exposant ..._ Là, il ne put s'empêcher de fondre -en larmes, et rendit le livre en disant que c'était fort touchant et -qu'il craignait trop de s'attendrir en en lisant davantage. Alors, -le confesseur tira de sa poche un jeu de cartes fort bien peint, et -proposa à son pénitent quelques parties où il lui gagna un peu d'argent -que Javotte lui avait fait passer pour qu'il pût se procurer quelques -soulagements. Le pauvre homme ne songeait guère à son jeu, mais il est -vrai aussi que la perte lui était peu sensible. - -A deux heures, il sortit du Châtelet, _tremblant le grelot_ en disant -les patenôtres du singe, et fut conduit sur la place des Augustins, -entre les deux arcades formant l'entrée de la rue Dauphine et la tête -du pont Neuf, où il eut l'honneur d'un gibet de pierre. Il montra assez -de fermeté sur l'échelle, car beaucoup de gens le regardaient, cette -place d'exécution étant une des plus fréquentées. Seulement, comme, -pour faire ce grand _saut sur rien,_ on prend le plus de champ que l'on -peut, dans le moment où l'exécuteur s'apprêtait à lui passer la corde -au cou, avec autant de cérémonie que si c'eût été la Toison d'or, car -ces sortes de personnes, exerçant leur profession devant le public, -mettent d'ordinaire beaucoup d'adresse et même de grâce dans les choses -qu'ils font, Eustache le pria de vouloir bien arrêter un instant, qu'il -eût débridé encore deux oraisons à saint Ignace et à saint Louis de -Gonzague, qu'il avait, entre tous les autres saints, réservés pour -les derniers, comme n'ayant été béatifiés que cette même année 1609; -mais cet homme lui fit réponse que le public qui était là avait ses -affaires, et qu'il était malséant de le faire attendre autant pour un -si petit spectacle qu'une simple pendaison; la corde qu'il serrait -cependant en le poussant hors de l'échelle coupa en deux la repartie -d'Eustache. - -On assure que, lorsque tout semblait terminé et que l'exécuteur -s'allait retirer chez lui, maître Gonin se montra à une des embrasures -du Château-Gaillard, qui donnait du côté de la place. - -Aussitôt, bien que le corps du drapier fût parfaitement lâche et -inanimé, son bras se leva, et sa main s'agita joyeusement comme la -queue d'un chien qui revoit son maître. Cela fit naître dans la foule -un long cri de surprise, et ceux qui déjà étaient en marche pour s'en -retourner revinrent en grande hâte, comme des gens qui ont cru la pièce -finie, tandis qu'il reste encore un acte. - -L'exécuteur replanta son échelle, tâta aux pieds du pendu derrière -les chevilles; le pouls ne battait plus; il coupa une artère, le -sang ne jaillit point, et le bras continuait cependant ces mouvements -désordonnés. - -L'homme rouge ne s'étonnait pas de peu; il se mit en devoir de -remonter sur les épaules de son sujet, aux grandes huées des -assistants; mais la main traita son visage bourgeonné avec la même -irrévérence qu'elle avait montrée à l'égard de maître Chevassut, si -bien que cet homme tira, en jurant Dieu, un large couteau qu'il portait -toujours sous ses vêtements, et en deux coups abattit la main _possédée_. - -Elle fit un bond prodigieux et tomba sanglante au milieu de la -foule, qui se divisa avec frayeur; alors, faisant encore plusieurs -bonds par l'élasticité de ses doigts, et comme chacun lui ouvrait -un large passage, elle se trouva bientôt au pied de la tourelle du -Château-Gaillard; puis, s'accrochant encore par ses doigts comme un -crabe aux aspérités et aux fentes de la muraille, elle monta ainsi -jusqu'à l'embrasure où le bohémien l'attendait. - -Belleforest s'arrête à cette conclusion singulière et termine en ces -termes: «Cette aventure, annotée, commentée et illustrée, fit pendant -longtemps l'entretien des belles compagnies, comme aussi du populaire, -toujours avide des récits bizarres et surnaturels; mais c'est peut-être -encore une de ces _baies_ bonnes pour amuser les enfants autour du feu -et qui ne doivent pas être adoptées légèrement par des personnes graves -et de sens rassis.» - - - - -LE MONSTRE VERT - - -I - -LE CHATEAU DU DIABLE - -Je vais parler d'un des plus anciens habitants de Paris; on l'appelait -autrefois le _diable Vauvert._ - -D'où est résulté le proverbe: «C'est au diable Vauvert! Allez au diable -Vauvert!» C'est-à-dire: «Allez vous ... promener aux Champs-Élysées.» - -Les portiers disent généralement: «C'est au diable aux vers!» pour -exprimer un lieu qui est fort loin. Cela signifie qu'il faut payer -très-cher la commission dont on les charge.--Mais c'est là, en outre, -une locution vicieuse et corrompue, comme plusieurs autres familières -au peuple parisien. - -Le diable Vauvert est essentiellement un habitant de Paris, où il -demeure depuis bien des siècles, si l'on en croit les historiens. -Sauval, Félibien, Sainte-Foix et Dulaure ont raconté longuement ses -escapades. - -Il semble d'abord avoir habité le château de Vauvert, qui était situé -au lieu occupé aujourd'hui par le joyeux bal de la Chartreuse, à -l'extrémité du Luxembourg et en face des allées de l'Observatoire, dans -la rue d'Enfer. - -Ce château, d'une triste renommée, fut démoli en partie, et les ruines -devinrent une dépendance d'un couvent de chartreux, dans lequel mourut, -en 1414, Jean de la Lune, neveu de l'antipape Benoît XIII. Jean de la -Lune avait été soupçonné d'avoir des relations avec un certain diable, -qui peut-être était l'esprit familier de l'ancien château de Vauvert, -chacun de ces édifices féodaux ayant le sien, comme on le sait. - -Les historiens ne nous ont rien laissé de précis sur cette phase -intéressante. - -Le diable Vauvert fit de nouveau parler de lui à l'époque de Louis XIII. - -Pendant fort longtemps, on avait entendu, tous les soirs, un grand -bruit dans une maison faite des débris de l'ancien couvent, et dont les -propriétaires étaient absents depuis plusieurs années; ce qui enrayait -beaucoup les voisins. - -Ils allèrent prévenir le lieutenant de police, qui envoya quelques -archers. - -Quel fut l'étonnement de ces militaires en entendant un cliquetis de -verres mêlé de rires stridents! - -On crut d'abord que c'étaient des faux monnayeurs qui se livraient à -une orgie, et, jugeant de leur nombre d'après l'intensité du bruit, on -alla chercher du renfort. - -Mais on jugea encore que l'escouade n'était pas suffisante; aucun -sergent ne se souciait de guider ses hommes dans ce repaire, où il -semblait qu'on entendît le fracas de toute une armée. - -Il arriva enfin, vers le matin, un corps de troupes suffisant: on -pénétra dans la maison. On n'y trouva rien. - -Le soleil dissipa les ombres. - -Toute la journée, l'on fit des recherches, puis l'on conjectura que le -bruit venait des catacombes, situées, comme on sait, sous ce quartier. - -On s'apprêtait à y pénétrer; mais, pendant que la police prenait ses -dispositions, le soir était venu de nouveau, et le bruit recommençait -plus fort que jamais. - -Cette fois, personne n'osa plus redescendre, parce qu'il était évident -qu'il n'y avait rien dans la cave que des bouteilles, et qu'alors il -fallait bien que ce fût le diable qui les mît en danse. On se contenta -d'occuper les abords de la rue et de demander des prières au clergé. - -Le clergé fit une foule d'oraisons, et l'on envoya même de l'eau bénite -avec des seringues par le soupirail de la cave. - -Le bruit persistait toujours. - - - -II - -LE SERGENT - -Pendant toute une semaine, la foule des Parisiens ne cessait d'obstruer -les abords du faubourg, en s'effrayant et demandant des nouvelles. - -Enfin, un sergent de la prévôté, plus hardi que les autres, offrit de -pénétrer dans la cave maudite, moyennant une pension réversible, en cas -de décès, sur une couturière nommée Margot. - -C'était un homme brave et plus amoureux que crédule. Il adorait cette -couturière, qui était une personne bien nippée et très-économe, on -pourrait même dire un peu avare, et qui n'avait point voulu épouser un -simple sergent privé de toute fortune. - -Mais, en gagnant la pension, le sergent devenait un autre homme. - -Encouragé par cette perspective, il s'écria «qu'il ne croyait ni à Dieu -ni à diable, et qu'il aurait raison de ce bruit.» - ---A quoi donc croyez-vous? lui dit un de ses compagnons. - ---Je crois, répondit-il, à M. le lieutenant criminel et à M. le prévôt -de Paris. - -C'était trop dire en peu de mots. - -Il prit son sabre dans ses dents, un pistolet à chaque main, et -s'aventura dans l'escalier. - -Le spectacle le plus extraordinaire l'attendait en touchant le sol de -la cave. - -Toutes les bouteilles se livraient à une sarabande éperdue et formaient -les figures les plus gracieuses. - -Les cachets verts représentaient les hommes, et les cachets rouges -représentaient les femmes. - -Il y avait même là un orchestre établi sur les planches à bouteilles. - -Les bouteilles vides résonnaient comme des instruments à vent, les -bouteilles cassées comme des cymbales et des triangles, et les -bouteilles fêlées rendaient quelque chose de l'harmonie pénétrante des -violons. - -Le sergent, qui avait bu quelques chopines avant d'entreprendre -l'expédition, ne voyant là que des bouteilles, se sentit fort rassuré, -et se mit à danser lui-même par imitation. - -Puis, de plus en plus encouragé par la gaieté et le charme du -spectacle, il ramassa une aimable bouteille à long goulot, d'un -bordeaux pâle, comme il paraissait, et soigneusement cachetée de rouge, -et la pressa amoureusement sur son cœur. - -Des rires frénétiques partirent de tous côtés; le sergent, intrigué, -laissa tomber la bouteille, qui se brisa en mille morceaux. - -La danse s'arrêta, des cris d'effroi se firent entendre dans tous les -coins de la cave, et le sergent sentit ses cheveux se dresser en voyant -que le vin répandu paraissait former une mare de sang. - -Le corps d'une femme nue, dont les blonds cheveux se répandaient à -terre et trempaient dans l'humidité, était étendu sous ses pieds. - -Le sergent n'aurait pas eu peur du diable en personne, mais cette vue -le remplit d'horreur; songeant après tout qu'il avait à rendre compte -de sa mission, il s'empara d'un cachet vert qui semblait ricaner devant -lui, et s'écria: - ---Au moins j'en aurai une! - -Un ricanement immense lui répondit. - -Cependant, il avait regagné l'escalier et, montrant la bouteille à ses -camarades, il s'écria: - ---Voilà le farfadet!... Vous êtes bien capons (il prononça un autre mot -plus vif encore) de ne pas oser descendre là-dedans! - -Son ironie était amère. Les archers se précipitèrent dans la cave, où -l'on ne retrouva qu'une bouteille de bordeaux cassée. Le reste était en -place. - -Les archers déplorèrent le sort de la bouteille cassée; mais, braves -désormais, ils tinrent tous à remonter chacun avec une bouteille à la -main. - -On leur permit de les boire. - -Le sergent de la prévôté dit: - ---Quant à moi, je garderai la mienne pour le jour de mon mariage. - -On ne put lui refuser la pension promise, il épousa la couturière, -et.... - -Vous allez croire qu'ils eurent beaucoup d'enfants? - -Ils n'en eurent qu'un. - - - -III - -CE QUI S'ENSUIVIT - -Le jour de la noce du sergent, qui eut lieu à la Râpée, il mit la -fameuse bouteille au cachet vert entre lui et son épouse, et affecta de -ne verser de ce vin qu'à elle et à lui. - -La bouteille était verte comme ache, le vin était rouge comme sang. - -Neuf mois après, la couturière accouchait d'un petit monstre, -entièrement vert, avec des cornes rouges sur le front. - -Et maintenant, allez, ô jeunes filles! allez-vous-en danser à la -Chartreuse ... sur l'emplacement du château de Vauvert! - -Cependant, l'enfant grandissait, sinon en vertu, du moins en -croissance. Deux choses contrariaient ses parents: sa couleur verte, et -un appendice caudal qui semblait n'être d'abord qu'un prolongement du -coccyx, mais qui peu à peu prenait les airs d'une véritable queue. - -On alla consulter les savants qui déclarèrent qu'il était impossible -d'en opérer l'extirpation sans compromettre la vie de l'enfant. Ils -ajoutèrent que c'était un cas assez rare, mais dont on trouvait des -exemples cités dans Hérodote et dans Pline le Jeune. On ne prévoyait -pas alors le système de Fourier. - -Pour ce qui était de la couleur, on l'attribua à une prédominance du -système bilieux. Cependant, on essaya de plusieurs caustiques pour -atténuer la nuance trop prononcée de l'épiderme, et l'on arriva, après -une foule de lotions et frictions, à l'amener tantôt au vert-bouteille, -puis au vert d'eau, et enfin au vert-pomme. Un instant, la peau sembla -tout à fait blanchir; mais, le soir, elle reprit sa teinte. - -Le sergent et la couturière ne pouvaient se consoler des chagrins que -leur donnait ce petit monstre, qui devenait de plus en plus têtu, -colère et malicieux. - -La mélancolie qu'ils éprouvèrent les conduisit à un vice trop commun -parmi les gens de leur sorte. Ils s'adonnèrent à la boisson. - -Seulement, le sergent ne voulait jamais boire que du vin cacheté de -rouge, et sa femme que du vin cacheté de vert. - -Chaque fois que le sergent était ivre-mort, il voyait dans son sommeil -la femme sanglante dont l'apparition l'avait épouvanté dans la cave -après qu'il eut brisé la bouteille. - -Cette femme lui disait: - ---Pourquoi m'as-tu pressée sur ton cœur, et ensuite immolée ... moi qui -t'aimais tant? - -Chaque fois que l'épouse du sergent avait trop fêté le cachet vert, -elle voyait dans son sommeil apparaître un grand diable, d'un aspect -épouvantable, qui lui disait: - ---Pourquoi t'étonner de me voir ... puisque tu as bu de la bouteille? -Ne suis-je pas le père de ton enfant?... - -O mystère! - -Parvenu à l'âge de treize ans, l'enfant disparut. - -Ses parents, inconsolables, continuèrent de boire, mais ils ne virent -plus se renouveler les terribles apparitions qui avaient tourmenté leur -sommeil. - - - -IV - -MORALITÉ - -C'est ainsi que le sergent fut puni de son impiété,--et la couturière -de son avarice. - - -V - -CE QU'ÉTAIT DEVENU LE MONSTRE VERT - -On n'a jamais pu le savoir. - - - - -PETITS CHATEAUX DE BOHÈME - -A ARSÈNE HOUSSAYE - - -Mon ami, vous me demandez si je pourrais retrouver quelques-uns de mes -anciens vers, et vous vous inquiétez même d'apprendre comment j'ai -été poëte, longtemps avant de devenir un humble prosateur.--Ne le -savez-vous donc pas, vous qui avez écrit ces vers: - - Ornons le vieux bahut de vieilles porcelaines - Et faisons refleurir roses et marjolaines. - Qu'un rideau de lampa embrasse encor ces lits - Où nos jeunes amours se sont ensevelis. - - Appendons au beau jour le miroir de Venise: - Ne te semble-t-il pas y voir la Cydalise - Respirant une fleur qu'elle avait à la main - Et pressentant déjà le triste lendemain? - -Je vous envoie les trois âges du poëte; il n'y a plus en moi qu'un -prosateur obstiné. J'ai fait les premiers vers par enthousiasme de -jeunesse, les seconds par amour, les derniers par désespoir. La Muse -est entrée dans mon coeur comme une déesse aux paroles dorées; elle -s'en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur. -Seulement, ses derniers accents se sont adoucis à mesure qu'elle -s'éloignait. Elle s'est détournée un instant, et j'ai revu comme en un -mirage les traits adorés d'autrefois! - -La vie d'un poète est celle de tous. Il est inutile d'en définir toutes -les phases. Et, maintenant, - - Rebâtissons, ami, ce château périssable - Que le souffle du monde a jeté sur le sable. - Replaçons le sofa sous les tableaux flamands - Et pour un jour encor relisons nos romans. - - - -I - -PREMIER CHATEAU - -C'était dans notre logement commun de la rue du Doyenné que nous nous -étions reconnus frères,--_Arcades ambo,--_bien près de l'endroit où -exista l'ancien hôtel de Rambouillet. - -Le vieux salon du Doyenné, restauré par les soins de tant de peintres, -nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes -galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles -chansons des Cydalises. Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut -d'une échelle, où il peignait sur un des quatre dessus de glace un -Neptune,--qui lui ressemblait! Puis les deux battants d'une porte -s'ouvraient avec fracas: c'était Théophile. Il cassait, en s'asseyant, -un vieux fauteuil Louis XIII. On s'empressait de lui offrir un escabeau -gothique, et il lisait, à son tour, ses premiers vers,--pendant que -Cydalise Ire, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans -le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon. - -Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux -en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du -Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège. - -Vous l'avez bien dit: - - Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons - Qui s'effeuillaient si vite en ces vieilles maisons, - Dont le front s'abritait sous une aile du Louvre? - -Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on -adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du -commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne -municipale. - -Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes -costumées; on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy, -étant encore débutante, ne dédaigna pas d'accepter un rôle: c'était -celui de Béatrice dans _Jodelet.--_Et que notre pauvre Édouard Ourliac -était comique dans les rôles d'Arlequin.[1] - -Nous étions jeunes, toujours gais, quelquefois riches... Mais je viens -de faire vibrer la corde sombre: notre palais est rasé. J'en ai foulé -les débris l'automne passé. Les ruines mêmes de la chapelle, qui se -découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme -s'était écroulé un jour, au xviie siècle, sur onze malheureux chanoines -réunis pour dire un office, n'ont pas été respectées. Le jour où l'on -coupera les arbres du manège, j'irai relire sur la place _la Forêt -coupée_ de Ronsard: - - Écoute, bûcheron, arreste un peu le bras! - Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas; - Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force, - Des nymphes, qui vivoient dessous la dore écorce. - -Cela finit ainsi, vous le savez: - - La matière demeure et la forme se perd! - -Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour, encore assez riche -pour enlever aux démolisseurs et racheter en deux lots les boiseries -du salon, peintes par nos amis. J'ai les deux dessus de porte de -Nanteuil; le Watteau de Vattier, signé; les deux panneaux longs de -Corot, représentant deux _Paysages_ de Provence; le _Moine rouge,_ de -Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue[2] -qui dort; les _Bacchantes,_ de Chassériau, qui tiennent des tigres en -laisse comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise, -en costume régence,--en robe de taffetas feuille morte, triste -présage--sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face -du portrait en pied de Théophile, vêtu à l'espagnole. L'_affreux_ -propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête -duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui -l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces -peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les -nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois.--Je bénis le sentiment -d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile. - -De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n'ai pas retrouvé le -_Siège de Lérida,_ de Lorentz, où l'armée française monte à l'assaut, -précédée par des violons; ni les deux petits _Paysages_ de Rousseau, -qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai, de Lorentz, -Une _maréchale_ poudrée, en uniforme Louis XV.--Quant à mon lit -renaissance, à ma console Médicis, à mes buffets[3], à mon _Ribeira[4]_, -à mes tapisseries des _Quatre Éléments,_ il y a longtemps que tout cela -s'était dispersé. - ---Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac. - ---Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris. - -Reparlons de la Cydalise, ou plutôt, n'en disons qu'un mot: elle est -embaumée et conservée à jamais dans le pur cristal d'un sonnet de -Théophile,--du Théo, comme nous disions. - -Le Théophile a toujours passé pour gras; il n'a jamais cependant pris -de ventre, et s'est conservé tel encore que nous le connaissions. Nos -vêtements étriqués sont si absurdes, que l'Antinous, habillé d'un -habit, semblerait énorme, comme la Vénus, habillée d'une robe moderne: -l'un aurait l'air d'un fort de la halle endimanché, l'autre d'une -marchande de poisson. L'armature solide du corps de notre ami (on peut -le dire, puisqu'il voyage en Grèce aujourd'hui) lui fait souvent du -tort près des dames abonnées aux journaux de modes; une connaissance -plus parfaite lui a maintenu la faveur du sexe le plus faible et le -plus intelligent; il jouissait d'une grande réputation dans notre -cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise. - -En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile -maigre... Vous ne l'avez pas connu. Je l'ai vu, un jour, étendu sur un -lit,--long et vert,--la poitrine chargée de ventouses. Il s'en allait -rejoindre, peu à peu, son pseudonyme, Théophile de Viau, dont vous avez -décrit les amours panthéistes, par le chemin ombragé de l'_Allée de -Sylvie._ Ces deux poêles, séparés par deux siècles, se seraient serré -la main, aux Champs-Élysées de Virgile, beaucoup trop tôt. - -Voici ce qui s'est passé à ce sujet: - -Nous étions plusieurs amis, d'une bohème antérieure, qui menions -gaiement l'existence que nous menons encore quoique plus rassis. -Le Théophile mourant nous faisait peine, et nous avions des idées -nouvelles d'hygiène, que nous communiquâmes aux parents. Les parents -comprirent, chose rare; mais ils aimaient leur fils. On renvoya le -médecin, et nous dîmes à Théo: - ---Lève-toi ... et viens boire. - -La faiblesse de son estomac nous inquiéta d'abord. (Il s'était endormi -et senti malade à la première représentation de _Robert le Diable._) -On rappela le médecin. Ce dernier se mît à réfléchir, et, le voyant -plein de santé au réveil, dit aux parents:--Ses amis ont peut-être -raison. - -Depuis ce temps-là, le Théophile refleurit.--On ne parla plus de -ventouses, et on nous l'abandonna. La nature l'avait fait poëte, nos -soins le firent presque immortel. Ce qui réussissait le plus sur son -tempérament, c'était une certaine préparation de cassis sans sucre, que -ses sœurs lui servaient dans d'énormes amphores en grès de la fabrique -de Beauvais; Ziégler a donné depuis des formes capricieuses à ce qui -n'était alors que de simples cruches au ventre lourd. Lorsque nous nous -communiquions nos inspirations poétiques, on faisait, par précaution, -garnir la chambre de matelas, afin que le _paroxysme,_ dû quelquefois -au Bacchus du cassis, ne compromît pas nos têtes avec les angles des -meubles. - -Théophile, sauvé, n'a plus bu que de l'eau rougie et un doigt de -Champagne dans les petits soupers. - -Cependant, nous avions désespéré d'attendrir la femme du commissaire. -Son mari, moins farouche qu'elle, avait répondu, par une lettre fort -polie, à l'invitation collective que nous leur avions adressée. Comme -il était impossible de dormir dans ces vieilles maisons, à cause des -suites chorégraphiques de nos soupers,--munis du silence complaisant -des autorités voisines,--nous invitions tous les locataires distingués -de l'impasse, et nous avions une collection d'attachés d'ambassades, -en habit bleu à boutons d'or, de jeunes conseillers d'État[5], de -référendaires en herbe, dont la nichée d'hommes déjà sérieux, mais -encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des -Tuileries et des ministères voisins. Ils n'étaient reçus qu'à condition -d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des -dominos et des loups. - -Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un -sommeil troublé--par les accords d'un orchestre de guinguette choisi -à dessein, et par les bonds éperdus d'un galop monstre, qui, de la -salle aux escaliers et des escaliers à l'impasse, allait aboutir -nécessairement à une petite place entourée d'arbres, où un cabaret -s'était abrité sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné. -Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole -italienne qui s'était écroulée, au xviie siècle, sur les onze -malheureux chanoines,--accident duquel le cardinal Mazarin fut un -instant soupçonné. - -Mais vous me demanderez d'expliquer encore, en pâle prose, ces six vers -de votre pièce intitulée _Vingt ans._ - - D'où vous vient, ô Gérard! cet air académique? - Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra-Comique - S'allumeraient ailleurs? La _reine du Sabbat,_ - Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat, - Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère? - Et Gérard répondait: «Que la femme est amère! » - -Pourquoi _du Sabbat ...,_ mon cher ami? et pourquoi jeter maintenant de -l'absinthe dans cette coupe d'or, moulée sur un beau sein? - -Ne vous souvenez-vous plus des vers de votre _Cantique des cantiques,_ -où l'Ecclésiaste nouveau s'adresse à cette même reine du matin: - - La grenade qui s'ouvre au soleil d'Italie - N'est pas si gaie encore, à mes yeux enchantés, - Que ta lèvre entr'ouverte, ô ma belle folie! - Où je bois à longs flots le vin des voluptés. - -Nous reprendrons plus tard ce discours littéraire et philosophique. - -La reine de Saba, c'était bien celle, en effet, qui me préoccupait -alors,--et doublement.--Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites -tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit -sculpté, acheté en Touraine, et qui n'était pas encore garni de sa -brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François Ier -me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des -amours imprudents. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour où -Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du -matin[6]. Elle venait me proposer l'éternelle énigme que le Sage ne -put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour, -tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. Qu'elle était -belle! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont -l'image tourmentait mes journées. - -Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait, -comme l'immortelle Balkis, le don communiqué par la huppe miraculeuse. -Les oiseaux se taisaient en entendant ses chants, et l'auraient -certainement suivie à travers les airs. - -La question était de la faire débuter à l'Opéra. Le triomphe -de Meyerbeer devenait le garant d'un nouveau succès. J'osai en -entreprendre le poëme. J'aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les -deux moitiés de mon double amour. C'est pourquoi, mon ami, vous m'avez -vu si préoccupé dans une de ces nuits splendides où notre Louvre était -en fête.--Un mot de Dumas m'avait averti que Meyerbeer nous attendait à -sept heures du matin. - -Je ne songeais qu'à cela au milieu du bal. Une femme, que vous vous -rappelez sans doute, pleurait à chaudes larmes dans un coin du salon, -et ne voulait, pas plus que moi, se résoudre à danser. Cette belle -éplorée ne pouvait parvenir à cacher ses peines. Tout à coup elle me -prit le bras et me dit: - ---Ramenez-moi, je ne puis rester ici. - -Je sortis en lui donnant le bras. Il n'y avait pas de voiture sur la -place. Je lui conseillai de se calmer et de sécher ses yeux, puis de -rentrer ensuite dans le bal; elle consentit seulement à se promener sur -la petite place. Je savais ouvrir une certaine porte en planches qui -donnait sur le manège, et nous causâmes longtemps au clair de lune, -sous les tilleuls. Elle me raconta longuement tous ses désespoirs. - -Celui qui l'avait amenée s'était épris d'une autre; de là une querelle -intime; puis elle avait menacé de s'en retourner seule ou accompagnée; -il lui avait répondu qu'elle pouvait bien agir à son gré. De là les -soupirs, de là les larmes. - -Le jour ne devait pas tarder à poindre. La grande sarabande -commençait. Trois ou quatre peintres d'histoire, peu danseurs de leur -nature, avaient fait ouvrir le petit cabaret et chantaient à gorge -déployée: Il _était un raboureur,_ ou bien: _C'était un calonnier qui -revenait de Flandre,_ souvenir des réunions joyeuses de la mère Saguet. -Notre asile fut bientôt troublé par quelques masques qui avaient trouvé -ouverte la petite porte. On parlait d'aller déjeuner à Madrid,--au -Madrid du bois de Boulogne,--ce qui se faisait quelquefois. Bientôt -le signal fut donné, on nous entraîna, et nous partîmes à pied, les -uns se trompant de femmes et se trompant de chemin,--vous vous en -souvenez,--les autres escortés par trois gardes françaises, dont deux -étaient simplement MM. d'Egmont et de Beauvoir;--le troisième, c'était -Giraud, le peintre ordinaire des gardes françaises. - -Les sentinelles des Tuileries ne pouvaient comprendre cette apparition -inattendue qui semblait le fantôme d'une scène d'il y a cent ans, où -des gardes françaises auraient mené au violon une troupe de masques -tapageurs. De plus, l'une des deux petites marchandes de tabac -si jolies qui faisaient l'ornement de nos bals n'osa se laisser -emmener à Madrid sans prévenir son mari, qui gardait la maison. Nous -l'accompagnâmes à travers les rues. Elle frappa à sa porte. Le mari -parut à la fenêtre de l'entre-sol. Elle lui cria: - ---Je vais déjeuner avec ces messieurs. - -Il répondit: - ---Va-t'en au diable! c'était bien la peine de me réveiller pour cela! - -La belle désolée faisait une résistance assez faible pour se laisser -entraîner à Madrid, et, moi, je faisais mes adieux à Rugier en lui -expliquant que je voulais aller travailler à mon scénario. - ---Comment! tu ne nous suis pas? Cette dame n'a plus d'autre cavalier -que toi ... et elle t'avait choisi pour la reconduire. - ---Mais j'ai rendez-vous à sept heures chez Meyerbeer, entends-tu bien! - -Rogier fut pris d'un fou rire. Un de ses bras était occupé par la -Cydalise; il offrit l'autre à la belle dame, qui me salua d'un petit -air moqueur. J'avais servi du moins à faire succéder un sourire à ses -larmes. - -J'avais quitté la proie pour l'ombre ... comme toujours! - - -[1] Notamment, dans _le Courrier de Naples,_ du théâtre des grands -boulevards. - -[2] Même sujet que le tableau qui se trouvait chez Victor Hugo. - -[3] Heureusement, Alphonse Karr possède le buffet aux trois femmes et -aux trois satyres, avec des ovales de peintures du temps sur les portes. - -[4] La _Mort de saint Joseph_ est à Londres, chez Gavarni. - -[5] L'un d'eux s'appelait Van Dael, jeune homme charmant, mais dont le -nom a porté malheur à notre château. - -[6] Vous connaissez le beau tableau de Gleyre, qui représente la scène. - - - -II - -DEUXIÈME CHATEAU - -Celui-là fut un château d'Espagne, construit avec des châssis, des -_fermes_ et des praticables... Vous en dirai-je la radieuse histoire, -poétique et lyrique à la fois? Revenons d'abord au rendez-vous donné -par Dumas, et qui m'en avait fait manquer un autre. - -J'avais écrit, avec tout le feu de la jeunesse, un scénario fort -compliqué, qui parut faire plaisir à Meyerbeer. J'emportai avec -effusion l'espérance qu'il me donnait; seulement, un autre opéra, -_les Frères corses,_ lui était déjà destiné par Dumas, et le mien -n'avait qu'un avenir assez lointain. J'en avais écrit un acte lorsque -j'apprends, tout d'un coup, que le traité fait entre le grand poëte -et le grand compositeur se trouve rompu, je ne sais pourquoi.--Dumas -partait pour son voyage de la Méditerranée, Meyerbeer avait déjà repris -la route de l'Allemagne. La pauvre _Reine de Saba,_ abandonnée de tous, -est devenue depuis un simple conte oriental qui fait partie des _Nuits -du Rhamazan._ - -C'est ainsi que la poésie tomba dans la prose et mon château théâtral -dans le _troisième_ dessous.--Toutefois, les idées scéniques et -lyriques s'étaient éveillées en moi, j'écrivis en prose un acte -d'opéra-comique, me réservant d'y intercaler, plus tard, des morceaux. -Je viens d'en retrouver le manuscrit primitif, qui n'a jamais tenté les -musiciens auxquels je l'ai soumis. Ce n'est donc qu'un simple proverbe, -et je n'en parle ici qu'à titre d'épisode de ces petits mémoires -littéraires[1]. - -[1] Voir, dans le _Théâtre complet, Corilla ou les Deux Rendez-vous._ - - - -III - -TROISIÈME CHATEAU - -Château de cartes, château de bohème, château en Espagne,--telles sont -les premières stations à parcourir pour tout poëte. Comme ce fameux -roi dont Charles Nodier a raconté l'histoire, nous en possédons au -moins sept de ceux-là pendant le cours de notre vie errante, et peu -d'entre nous arrivent à ce fameux château de briques et de pierre, rêvé -dans la jeunesse,--d'où quelque belle aux longs cheveux nous sourit -amoureusement à la seule fenêtre ouverte, tandis que les vitrages -treillissés reflètent les splendeurs du soir. - -En attendant, je crois bien que j'ai passé une fois par le château du -diable. Ma Cydalise, à moi, perdue, à jamais perdue!... Une longue -histoire, qui s'est dénouée dans un pays du Nord,--et qui ressemble à -tant d'autres! Je ne veux ici que donner le motif des _vers dorés,_ -conçus dans la fièvre et dans l'insomnie. Cela commence par le -désespoir et cela finit par la résignation. - -Puis revint un souffle épuré de la première jeunesse, et quelques -fleurs poétiques s'entr'ouvrirent encore, dans la forme de l'odelette -aimée,--sur le rhythme sautillant d'un orchestre d'opéra. - -Mais vous me rappelez, mon cher ami, qu'il s'agissait de causer poésie, -et j'y arrive incidemment.--Reprenons cet _air académique_ que vous -m'avez reproché. - -Je crois bien que vous voulez faire allusion au mémoire que j'ai -adressé autrefois à l'Institut, à l'époque où il s'agissait d'un -concours sur l'histoire de la poésie au xvi_e_ siècle. Je l'ai -retrouvé, et il intéressera peut-être les lecteurs, comme le sermon que -le bon Sterne mêla aux aventures macaroniques de Tristram Shandy. - - - -IV - -LES POËTES DU XVIe SIÈCLE - -Il s'agite actuellement, en littérature une question fort importante: -on demande si la poésie moderne peut retirer quelque fruit de l'étude -des écrivains français, antérieurs au xviie siècle. - -L'académie des Jeux floraux avait même indiqué ce sujet pour son prix -d'éloquence de cette année; et l'on sent bien que, si une académie de -province hasarde une pareille question, c'est que le _statu quo_ de -Malherbe et de Boileau menace terriblement ruine. - -J'ignore si le procès-verbal annuel des Jeux floraux est déjà publié: -à Paris, nous ne le voyons guère; mais un journal de province, qui -donnait dernièrement quelques détails sur ce concours, nous apprend que -le morceau couronné répondait affirmativement à la question. - -Elle y était vue de haut et traitée largement, comme on dit -aujourd'hui: «Le moyen âge, s'écriait le lauréat, déborde sur nous -par la littérature... L'imagination peut seule rouvrir les sources du -génie; elle s'est précipitée sur les temps barbares; elle y a cherché -les vivantes puissances du moyen âge, le christianisme, la chevalerie, -les querelles religieuses, les révolutions politiques, etc ...» Mais -l'_accessit_ était d'un avis bien contraire; toute la poésie possible, -à son sens, était contenue dans le grand siècle: au delà, rien que -barbarie et confusion ..., quelques épigrammes de Marot exceptées; rien -que l'on pût comprendre avant Ronsard, et quatre vers de lisibles, tout -au plus, chez celui-ci (d'après la Harpe). Puis l'_accessit_ tançait -vertement ces _novateurs rétrogrades_ qui veulent nous ramener à -l'enfance de la poésie, nous proposant pour modèles des poëtes barbares -qui n'avaient pas la moindre teinture des littératures anciennes, comme -si les inimitables écrivains du siècle de Louis XIV n'étaient pas les -seuls dignes d'être imités! - -Travaillez, jeunes lauréats, travaillez; il se peut que chacun de -vous ait raison: que l'un nous offre des compositions où revive tout -ce moyen âge qu'il dépeint si bien, que l'autre surpasse, s'il peut, -les illustres modèles qu'il se propose... Mais qu'il les surpasse, -entendez-vous? car il est impossible d'admettre une littérature qui -ne soit pas progressive. Regardez-y à deux fois: c'est une terrible -prétention que celle de perfectionner Racine, et cependant la question -est là. - -Franchement, je vois chez le jeune novateur plus de conscience -d'artiste, jointe à plus de modestie: il respecte trop nos grands -auteurs pour se hasarder dans le genre qu'ils ont si glorieusement -occupé; il se propose des modèles moins supérieurs dans une littérature -peu frayée, et qui n'a atteint aucune sorte de perfection: ces modèles, -il peut sans trop d'orgueil espérer de les effacer, heureux s'il dotait -notre siècle d'une source féconde d'inspiration et communiquait à -d'autres l'envie de le surpasser lui-même dans cette entreprise. - -Car il faut l'avouer, avec tout le respect possible pour les auteurs -du grand siècle, ils ont trop resserré le cercle des compositions -poétiques; sûrs pour eux-mêmes de ne jamais manquer d'espace et de -matériaux, ils n'ont point songé à ceux qui leur succéderaient, ils ont -_dérobé leurs neveux,_ selon l'expression du Métromane: au point qu'il -ne nous reste que deux partis à prendre, ou de les surpasser, ainsi que -je viens de dire, ou de poursuivre une littérature d'imitation servile -qui ira jusqu'où elle pourra; c'est-à-dire qui ressemblera à cette -suite de dessins si connue où, par des copies successives et dégradées, -on parvient à faire au profil d'Apollon une tête hideuse de grenouille. - -De pareilles observations sont bien vieilles, sans doute; mais il ne -faut pas se lasser de les remettre devant les yeux du public, puisqu'il -y a des gens qui ne se lassent pas de répéter les sophismes qu'elles -ont réfutés depuis longtemps. En général, on paraît trop craindre, en -littérature, de redire sans cesse les bonnes raisons; on écrit trop -pour ceux qui savent; et il arrive de là que les nouveaux auditeurs qui -surviennent tous les jours à cette grande querelle, ou ne comprennent -point une discussion déjà avancée, ou s'indignent de voir tout à coup, -et sans savoir pourquoi, remettre en question des principes adoptés -depuis des siècles. - -Il ne s'agit donc pas (loin de nous une telle pensée!) de déprécier -le mérite de tant de grands écrivains à qui la France doit sa gloire; -mais, n'espérant point faire mieux qu'eux, de chercher à faire -autrement, et d'aborder tous les genres de littérature dont ils ne se -sont point emparés. - -Et ce n'est pas à dire qu'il faille pour cela imiter les étrangers, -mais seulement suivre l'exemple qu'ils nous ont donné, en étudiant -profondément nos poëtes primitifs, comme ils ont fait des leurs. - -Car toute littérature primitive est nationale, n'étant créée que pour -répondre à un besoin, et conformément au caractère et aux mœurs du -peuple qui l'adopte; d'où il suit que, de même qu'une graine contient -un arbre entier, les premiers essais d'une littérature renferment tous -les germes de son développement futur, de son développement complet et -définitif. - -Il suffit, pour faire comprendre ceci, de rappeler ce qui s'est passé -chez nos voisins: après des littératures d'imitation étrangère, comme -était notre littérature dite classique, après le siècle de Pope et -d'Addison, après celui de Wieland et de Lessing, quelques gens à -courte vue ont pu croire que tout était dit pour l'Angleterre et pour -l'Allemagne ... - -Tout! excepté les chefs-d'œuvre de Walter Scott et de Byron, excepté -ceux de Schiller et de Goethe; les uns, produits spontanés de leur -époque et de leur sol; les autres, nouveaux et forts rejetons -de la souche antique; tous abreuvés à la source des traditions, -des inspirations primitives de leur patrie, plutôt qu'à celle de -l'Hippocrène. - -Ainsi, que personne ne dise à l'art: «Tu n'iras pas plus loin!» au -siècle: «Tu ne peux dépasser les siècles qui t'ont précédé!...» C'est -là ce que prétendait l'antiquité en posant les bornes d'Hercule: le -moyen âge les a méprisées, et il a découvert un monde. - -Peut-être ne reste-t-il plus de mondes à découvrir; peut-être le -domaine de l'intelligence est-il au complet aujourd'hui et peut-on -en faire le tour, comme celui du globe; mais il ne suffit pas que -tout soit découvert; dans ce cas même, il faut cultiver, il faut -perfectionner ce qui est resté inculte ou imparfait. Que de plaines -existent que la culture aurait rendues fécondes! que de riches -matériaux, auxquels il n'a manqué que d'être mis en œuvre par des mains -habiles! que de ruines de monuments inachevés!... Voilà ce qui s'offre -à nous, et dans notre patrie même, à nous qui nous étions bornés si -longtemps à dessiner magnifiquement quelques jardins royaux, à les -encombrer de plantes et d'arbres étrangers conservés à grands frais, -à les surcharger de dieux de pierre, à les décorer de jets d'eau et -d'arbres taillés en portiques. - -Mais arrêtons-nous ici, de peur qu'en combattant trop vivement le -préjugé qui défend à la littérature française, comme mouvement -rétrograde, un retour d'étude et d'investigation vers son origine, nous -ne paraissions nous escrimer contre un fantôme, ou frapper dans l'air -comme En telle. Le principe était plus contesté au temps où un célèbre -écrivain allemand envisageait ainsi l'avenir de la poésie française: - -«Si la poésie (nous traduisons M. Schlegel) pouvait plus tard -refleurir en France, je crois que cela ne serait point par l'imitation -des Anglais ni d'aucun autre peuple, mais par un retour à l'esprit -poétique en général, et en particulier à la littérature française des -temps anciens. L'imitation ne conduira jamais la poésie d'une nation à -son but définitif, et surtout l'imitation d'une littérature étrangère -parvenue au plus grand développement intellectuel et moral dont elle -est susceptible; mais il suffit à chaque peuple de remonter à la source -de sa poésie et à ses traditions populaires pour y distinguer et ce qui -lui appartient en propre et ce qui lui appartient en commun avec les -autres peuples. Ainsi l'inspiration religieuse est ouverte à tous, et -toujours il en sort une poésie nouvelle, convenable à tous les esprits -et à tous les temps: c'est ce qu'a compris Lamartine, dont les ouvrages -annoncent à la France une nouvelle ère poétique,» etc. - -Mais avions-nous, en effet, une littérature avant Malherbe? observent -quelques irrésolus, qui n'ont suivi de cours de littérature que celui -de la Harpe.--Pour le vulgaire des lecteurs, non! Pour ceux qui -voudraient voir Rabelais et Montaigne mis en français moderne, pour -ceux à qui le style de la Fontaine et de Molière paraît tant soit -peu négligé, non! Mais pour ces intrépides amateurs de poésie et de -langue française que n'effraye pas un mot vieilli, que n'égaye pas une -expression triviale ou naïve, que ne démontent point les _oncques,_ -les _ainçois_ et les _ores,_ oui! pour les étrangers qui ont puisé -tant de fois à cette source, oui!... Du reste, ils ne craignent point -de le reconnaître[1], et rient bien fort de voir souvent nos écrivains -s'accuser humblement d'avoir pris chez eux des idées qu'eux-mêmes -avaient dérobées à nos ancêtres. - -Mais, avant d'aller plus loin, posons la question de manière à la faire -mieux comprendre, et profitons pour cela de la division indiquée par -M. Sainte-Beuve, dans son excellent _Tableau de la poésie au_ xvie -_siècle,_ qui attribue à l'école de Ronsard, et non pas à Malherbe, -l'établissement du système classique en France; on n'avait pas -jusque-là appuyé assez sur cette circonstance, à cause du peu de cas -que l'on faisait, à tort, des poëtes du xvie siècle. - -Nous dirons donc maintenant: Existait-il une littérature nationale -avant Ronsard, mais une littérature complète, capable par elle-même, et -à elle seule, d'inspirer des hommes de génie, et d'alimenter de vastes -conceptions? Une simple énumération va nous prouver qu'elle existait: -qu'elle existait, divisée en deux parties bien distinctes, comme la -nation elle-même, et dont par conséquent l'une, que les critiques -allemands appellent _littérature chevaleresque,_ semblait devoir son -origine aux Normands, aux Bretons, aux Provençaux et aux Francs; -dont l'autre, native du cœur même de la France, et essentiellement -populaire, est assez bien caractérisée par l'épithète de _gauloise._ - -La première comprend: les poëmes historiques, tels que les romans de -_Rou_ (Rollon) et du _Brut_ (Brutus), la _Philippide,_ le _Combat des -trente Bretons,_ etc.; les poëmes chevaleresques, tels que _le Saint -Graal, Tristan, Partenopex, Lancelot,_ etc.; les poëmes allégoriques, -tels que les romans de la _Rose,_ du _Renard,_ etc., et enfin toute la -poésie légère, chansons, ballades, lais, chants royaux, plus la poésie -provençale ou _romane_ tout entière. - -La seconde comprend les mystères, moralités et farces (y compris -_Patelin)_; les fabliaux, contes, facéties, livres satiriques, noëls, -etc.: toutes œuvres où le plaisant dominait, mais qui ne laissent -pas d'offrir souvent des morceaux profonds ou sublimes, et des -enseignements d'une haute morale parmi des flots de gaieté frivole et -licencieuse. - -Eh bien, qui n'eût promis l'avenir à une littérature aussi forte, -aussi variée dans ses éléments, et qui ne s'étonnera de la voir tout -à coup renversée, presque sans combat, par une poignée de novateurs -qui prétendaient ressusciter la Rome morte depuis seize cents ans, la -Rome romaine, et la ramener victorieuse, avec ses costumes, ses formes -et ses dieux, chez un peuple du Nord, à moitié composé de nations -germaniques, et dans une société toute chrétienne? Ces novateurs, -c'étaient Ronsard et les poètes de son école; le mouvement imprimé par -eux aux lettres s'est continué jusqu'à nos jours. - -Il serait trop long de nous occuper à faire l'histoire de la haute -poésie en France, car elle était vraiment en décadence au siècle -de Ronsard; flétrie dans ses germes, morte sans avoir acquis le -développement auquel elle semblait destinée; tout cela, parce qu'elle -n'avait trouvé pour l'employer que des poètes de cour qui n'en tiraient -que des chants de fêtes, d'adulation et de fade galanterie; tout cela -faute d'hommes de génie qui sussent la comprendre et en mettre en œuvre -les riches matériaux. - -Ces hommes de génie se sont rencontrés cependant chez les étrangers, -et l'Italie surtout nous doit ses plus grands poëtes du moyen âge; -mais, chez nous, à quoi avaient abouti les hautes promesses des xiie et -xiiie siècles? A je ne sais quelle poésie ridicule, où la contrainte -métrique, ou des tours de force en fait de rime tenaient lieu de -couleur et de poésie; à de fades et obscurs poëmes allégoriques, à des -légendes lourdes et diffuses, à d'arides récits historiques rimés; -tout cela recouvert d'un langage poétique plus vieux de cent ans que -la prose et le langage usuel, car les rimeurs d'alors imitaient si -servilement les poètes qui les avaient précédés, qu'ils en conservaient -même la langue surannée. Aussi tout le monde s'était dégoûté de la -poésie dans les genres sérieux, et l'on ne s'occupait plus qu'à -traduire les poëmes et romans du xiie siècle dans cette prose qui -croissait tous les jours en grâce et en vigueur. Enfin il fut décidé -que la langue française n'était pas propre à la haute poésie, et les -savants se hâtèrent de profiter de cet arrêt pour prétendre qu'on ne -devait plus la traiter qu'en vers latins et en vers grecs. - -Quant à la poésie populaire, grâce à Villon et à Marot, elle avait -marché de front avec la prose illustrée par les Joinville, les -Froissart et les Rabelais; mais, Marot éteint, son école n'était pas -de taille à le continuer: ce fut elle cependant qui opposa à Ronsard -la plus sérieuse résistance, et certes, bien qu'elle ne comptât plus -d'hommes supérieurs, elle était assez forte sur l'épigramme: la -_tenaille de Mellin,_[2] qui pinçait si fort Ronsard au milieu de sa -gloire, a fait proverbe. - -Je ne sais si le peu de phrases que je viens de hasarder suffit pour -montrer la littérature d'alors dans cet état d'interrègne qui suit la -mort d'un grand génie, ou la fin d'une brillante époque littéraire, -comme cela s'est vu plusieurs fois depuis; si l'on se représente bien -le troupeau des écrivains du second ordre se tournant inquiets à droite -et à gauche et cherchant un guide: les uns fidèles à la mémoire des -grands hommes qui ne sont plus, et laissant dans les rangs une place -pour leur ombre; les autres tourmentés d'un vague désir d'innovation -qui se produit en essais ridicules; les plus sages faisant des théories -et des traductions... Tout à coup un homme apparaît, à la voix forte, -et dépassant la foule de la tête: celle-ci se sépare en deux partis, la -lutte s'engage, et le géant finit par triompher, jusqu'à ce qu'un plus -adroit lui saute sur les épaules et soit seul proclamé très-grand. - -Mais n'anticipons pas: nous sommes en 1549, et à peu de mois de -distance apparaissent la _Défense et Illustration de la Langue -française[3]_, et les premières _Odes pindariques_ de Pierre de Ronsard. - -La _Défense de la langue française,_ par J. du Bellay, l'un des -compagnons et des élèves de Ronsard, est un manifeste contre ceux -qui prétendaient que la langue française était trop pauvre pour la -poésie, qu'il fallait la laisser au peuple, et n'écrire qu'en vers -grecs et latins; du Bellay leur répond «que les langues ne sont pas -nées d'elles-mêmes en façon d'herbes, racines et arbres; les unes -infirmes et débiles en leurs espérances, les autres saines et robustes -et plus aptes à porter le faix des conceptions humaines, mais que -toute leur vertu est née au monde, du vouloir et arbitre des mortels. -C'est pourquoi on ne doit ainsi louer une langue et blâmer l'autre, -vu qu'elles viennent toutes d'une même source et origine: c'est la -fantaisie des hommes; et ont été formées d'un même jugement à une même -fin: c'est pour signifier entre nous les conceptions et intelligences -de l'esprit. Il est vrai que, par succession de temps, les unes, pour -avoir été curieusement réglées, sont devenues plus riches que les -autres; mais cela ne se doit attribuer à la félicité desdites langues, -mais au seul artifice et industrie des hommes. A ce propos, je ne puis -assez blâmer la sotte arrogance et témérité d'aucuns de notre nation, -qui, n'étant rien moins que grecs ou latins, déprisent ou rejettent -d'un sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en français.» - -Il continue en prouvant que la langue française ne doit pas être -appelée _barbare,_ et recherche cependant pourquoi elle n'est pas -si riche que les langues grecque et latine: «On le doit attribuer à -l'ignorance de nos ancêtres, qui, ayant en plus grande recommandation -le bien faire que le bien dire, se sont privés de la gloire de leurs -bienfaits, et nous du fruit de l'imitation d'iceux, et, par le même -moyen, nous ont laissé notre langue si pauvre et nue, qu'elle a besoin -des ornements, et, s'il faut parler ainsi, des plumes d'autrui. Mais -qui voudrait dire que la grecque et romaine eussent toujours été en -l'excellence qu'on les a vues au temps d'Horace et de Démosthènes, de -Virgile et de Cicéron? Et, si ces auteurs eussent jugé que jamais, -pour quelque diligence et culture qu'on eût pu faire, elles n'eussent -su produire plus grand fruit, se fussent-ils tant efforcés de les -mettre au point où nous les voyons maintenant? Ainsi puis-je dire de -notre langue qui commence encore à fleurir, sans fructifier; cela, -certainement, non par le défaut de sa nature, aussi apte à engendrer -que les autres, mais par la faute de ceux qui l'ont eue en garde et -ne l'ont cultivée à suffisance. Que si les anciens Romains eussent -été aussi négligés à la culture de leur langue, quand premièrement -elle commença à pulluler, pour certain en si peu de temps elle ne fût -devenue si grande; mais eux, en guise de bons agriculteurs, l'ont -premièrement transmuée d'un lieu sauvage dans un lieu domestiqué, puis, -afin que plutôt et mieux elle pût fructifier, coupant à l'entour les -inutiles rameaux, l'ont, pour échange d'iceux, restaurée de rameaux -francs et domestiques, magistralement tirés de la langue grecque, -lesquels soudainement se sont si bien entés et faits semblables à leurs -troncs, que désormais ils n'apparaissent plus adoptifs, mais naturels.» - -Suit une diatribe contre les traducteurs, qui abondaient alors, comme -il arrive toujours à de pareilles époques littéraires; du Bellay -prétend que «ce labeur de traduire n'est pas un moyen suffisant pour -élever notre vulgaire à l'égal des autres plus fameuses langues. Que -faut-il donc? Imiter! imiter les Romains, comme ils ont fait des Grecs; -comme Cicéron a imité Démosthène, et Virgile, Homère.» - -Nous venons de voir ce qu'il pense des faiseurs de vers latins, et -des traducteurs; voici maintenant pour les imitateurs de la vieille -littérature: «Et certes, comme ce n'est point chose vicieuse, mais -grandement louable, d'emprunter d'une langue étrangère les sentences et -les mots, et les approprier à la sienne: aussi est-ce chose grandement -à reprendre, voire odieuse à tout lecteur de libérale nature, de voir -en une même langue une telle imitation, comme celle d'aucuns savants -mêmes, qui s'estiment être des meilleurs plus ils ressemblent à Héroet -ou à Marot. Je t'admoneste donc, ô toi qui désires l'accroissement de -ta langue et veux y exceller, de n'imiter à pied levé, comme naguère -a dit quelqu'un, les plus fameux auteurs d'icelle; chose certainement -aussi vicieuse comme de nul profit à notre vulgaire, vu que ce n'est -autre chose, sinon lui donner ce qui était à lui.» - -Il jette un regard sur l'avenir, et ne croit pas qu'il faille -désespérer d'égaler les Grecs et les Romains: «Et comme Homère se -plaignait que, de son temps, les corps étaient trop petits, il ne faut -point dire que les esprits modernes ne sont à comparer aux anciens; -l'architecture, l'art du navigateur et autres inventions antiques, -certainement sont admirables, et non si grandes toutefois qu'on doive -estimer les cieux et la nature d'y avoir dépensé toute leur vertu, -vigueur et industrie. Je produirai pour témoins de ce que je dis -l'imprimerie, sœur des Muses et dixième d'elles, et cette non moins -admirable que pernicieuse foudre d'artillerie; avec tant d'autres non -antiques inventions qui montrent véritablement que, par le long cours -des siècles, les esprits des hommes ne sont point si abâtardis qu'on -voudrait bien dire. Mais j'entends encore quelque opiniâtre s'écrier: -«Ta langue tarde trop à recevoir sa perfection» et je dis que ce -retardement ne prouve point qu'elle ne puisse la recevoir; je dis -encore qu'elle se pourra tenir certain de la garder longuement, l'ayant -acquise avec si longue peine; suivant la loi de nature qui a voulu -que tout arbre qui naît fleurit et fructifie bientôt, bientôt aussi -vieillisse et meure, et au contraire que celui-là dure par longues -années qui a longuement travaillé à jeter ses racines.» - -Ici finit le premier livre, où il n'a été encore question que de la -langue et du style poétique; dans le second, la question est abordée -plus franchement, et l'intention de renverser l'ancienne littérature et -d'y substituer les formes antiques est exprimée avec plus d'audace: - -«Je penserai avoir beaucoup mérité des miens si je leur montre -seulement du doigt le chemin qu'ils doivent suivre pour atteindre à -l'excellence des anciens: mettons donc pour le commencement ce que nous -avons, ce me semble, assez prouvé au premier livre. C'est que, sans -l'imitation des Grecs et Romains, nous ne pouvons donner à notre langue -l'excellence et lumière des autres plus fameuses. Je sais que beaucoup -me reprendront d'avoir osé, le premier des Français, introduire quasi -une nouvelle poésie, ou ne se tiendront pleinement satisfaits, tant -pour la brièveté dont j'ai voulu user que pour la diversité des esprits -dont les uns trouvent bon ce que les autres trouvent mauvais. Marot -me plaît, dit quelqu'un, parce qu'il est facile et ne s'éloigne point -de la commune manière de parler; Héroët, dit quelque autre, parce que -tous ses vers sont doctes, graves et élaborés; les autres d'un autre se -délectent. Quant à moi, telle superstition ne m'a point retiré de mon -entreprise, parce que j'ai toujours estimé notre poésie française être -capable de quelque plus haut et merveilleux style que celui dont nous -nous sommes si longuement contentés. Disons donc brièvement ce que nous -semble de nos poètes français. - -»De tous les anciens poètes français, quasi un seul, Guillaume de Loris -et Jean de Meun[4], sont dignes d'être lus, non tant pour ce qu'il y -ait en eux beaucoup de choses qui se doivent imiter des modernes, que -pour y voir quasi une première image de la langue française, vénérable -pour son antiquité. Je ne doute point que tous les pères crieraient -la honte être perdue si j'osais reprendre ou émender quelque chose en -ceux que jeunes ils ont appris, ce que je ne veux faire aussi; mais -bien soutiens-je que celui-là est trop grand admirateur de l'ancienneté -qui veut défrauder les jeunes de leur gloire méritée: n'estimant rien, -sinon ce que la mort a sacré, comme si le temps, ainsi que les vins, -rendait les poésies meilleures. Les plus récents, même ceux qui ont -été nommés par Clément Marot en une certaine épigramme à Salel, sont -assez connus par leurs œuvres; j'y renvoie les lecteurs pour en faire -jugement.» - -Il continue par quelques louanges et beaucoup de critiques des auteurs -du temps, et revient à son premier dire, qu'il faut imiter les anciens, -«et non point les auteurs français, pour ce qu'en ceux-ci on ne saurait -prendre que bien peu, comme la peau et la couleur, tandis qu'en ceux-là -on peut prendre la chair, les os, les nerfs et le sang.» - -«Lis donc, et relis premièrement, ô poëte futur! les exemplaires grecs -et latins; puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux -Jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouan, comme rondeaux, ballades, -virelais, chants royaux, chansons et telles autres épiceries qui -corrompent le goût de notre langue, et ne servent sinon à porter -témoignage de notre ignorance. Jette-toi à ces plaisantes épigrammes, -non point comme font aujourd'hui un tas de faiseurs de contes nouveaux -qui en un dizain sont contents n'avoir rien dit qui vaille aux neuf -premiers vers, pourvu qu'au dixième il y ait le petit mot pour rire, -mais à l'imitation d'un Martial, ou de quelque autre bien approuvé; si -la lascivité ne te plaît, mêle le profitable avec le doux; distille -avec un style coulant et non scabreux de tendres élégies, à l'exemple -d'un Ovide, d'un Tibulle et d'un Properce; y entremêlant quelquefois de -ces fables anciennes, non petit ornement de poésie. Chante-moi ces odes -inconnues encore de la langue française, d'un luth bien accordé au son -de la lyre grecque et romaine, et qu'il n'y ait rien où apparaissent -quelques vestiges de rare et antique érudition. Quant aux épîtres, ce -n'est un poëme qui puisse grandement enrichir notre vulgaire, parce -qu'elles sont volontiers des choses familières et domestiques, si tu ne -les voulais faire à l'imitation d'élégies comme Ovide, ou sentencieuses -et graves comme Horace: autant te dis-je des satires que les Français, -je ne sais comment, ont nommées coq-à-l'âne, auxquelles je te conseille -aussi peu t'exercer, si ce n'est à l'exemple des anciens en vers -héroïques, et, sous ce nom de satire, y taxer modestement les vices -de son temps et pardonner aux noms des personnes vicieuses. Tu as pour -ceci Horace, qui, selon Quintilien, tient le premier lieu entre les -satiriques. _Sonne-moi_ ces beaux _sonnets_[5]; non moins docte que -plaisante invention italienne, pour lequel tu as Pétrarque et quelques -modernes Italiens. Chante-moi d'une musette bien résonnante les -plaisantes églogues rustiques, à l'exemple de Théocrite et de Virgile. -Quant aux comédies et tragédies, si les rois et les républiques les -voulaient restituer en leur ancienne dignité qu'ont usurpée les farces -et moralités, je serais bien d'opinion que tu t'y employasses, et, si -tu le veux faire pour l'ornement de la langue, tu sais où tu en dois -trouver les archétypes.» - -Je ne crois pas qu'on me reproche d'avoir cité tout entier ce chapitre -où la révolution littéraire est si audacieusement proclamée; il est -curieux d'assister à cette démolition complète d'une littérature du -moyen âge au profit de tous les genres de composition de l'antiquité, -et la réaction analogue qui s'opère aujourd'hui doit lui donner un -nouvel intérêt. - -Du Bellay conseille encore l'introduction dans la langue française de -mots composés du latin et du grec, recommandant principalement de s'en -servir dans les arts et sciences libérales. Il recommande, avec plus -de raison, l'étude du langage figuré, dont la poésie française avait -jusqu'alors peu de connaissance; il propose de plus quelques nouvelles -alliances de mots accueillies depuis en partie: «d'user hardiment de -l'infinitif pour le nom, comme _Veiller,_ le _chanter,_ le _vivre,_ -le _mourir;_ de l'adjectif substantivé, comme le _vide de l'air,_ le -_frais de l'ombre, l'épais des forêts;_ des verbes et des participes, -qui de leur nature n'ont point d'infinitifs après eux, avec des -infinitifs, comme _tremblant de mourir_ pour craignant _de mourir,_ -etc. Garde-toi encore de tomber en un vice commun, même aux plus -excellents de notre langue: c'est l'omission des articles.» - -«Je ne veux oublier l'émendation, partie certes la plus de nos -études; son office est d'ajouter, ôter, ou changer à loisir ce que la -première impétuosité et ardeur d'écrire n'avait permis de faire; il -est nécessaire de remettre à part nos écrits nouveau-nés, les revoir -souvent, et, en la manière des ours, leur donner forme, à force de -lécher. Il ne faut pourtant y être trop superstitieux, ou, comme les -éléphants leurs petits, être dix ans à enfanter ses vers. Surtout nous -convient avoir quelques gens savants et fidèles compagnons qui puissent -connaître nos fautes et ne craignent pas de blesser notre papier -avec leurs ongles. Encore te veux-je avertir de hanter quelquefois -non-seulement les savants, mais aussi toutes sortes d'ouvriers et gens -mécaniques, savoir leurs inventions, les noms des matières et termes -usités en leurs arts et métiers pour tirer de là de belles comparaisons -et description de toutes choses.» - -«Vous semble-t-il pas, messieurs, qui êtes si ennemis de votre langue, -que notre poëte ainsi armé pusse sortir en campagne, et se montrer sur -les rangs avec les braves escadrons grecs et romains. Et vous autres si -mal équipés, dont l'ignorance a donné le ridicule nom de rimeur à notre -langue, oserez-vous bien endurer le soleil, la poudre et le dangereux -labeur de ce combat? Je suis d'avis que vous vous retirez au bagage -avec les pages et laquais, ou bien (car j'ai pitié de vous) sous les -frais ombrages, entre les dames et damoiselles où vos beaux et mignons -écrits, non de plus longue durée que votre vie, seront reçus, admirés -et adorés. Que plût aux Muses pour le bien que je veux à notre lange -que vos ineptes oeuvres fussent bannies non-seulement, comme elles le -sont des bibliothèques des savants, mais de toute la France.» - -On voit que les disputes littéraires de ce temps-là n'étaient pas -moins animées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Du Bellay s'écrie -qu'il faudrait que tous les rois amateurs de leur langue défendissent -d'imprimer les œuvres des poëtes surannés de l'époque. - -«Oh! combien je désire voir sécher ces _printemps,_ châtier ces petites -jeunesses, rabattre ces _coups d'essai,_ tarir ces _fontaines,_ bref -abolir ces beaux titres suffisants pour dégoûter tout lecteur savant -d'en lire davantage! Je ne souhaite pas moins que ces _dépourvus,_ -ces _humbles espérants,_ ces _bains de Liesse,_ ces _esclaves,_ ces -_traverseurs[6],_ soient renvoyés à la table ronde, et ces belles -petites devises aux gentilshommes et damoiselles, d'où on les a -empruntées. Que dirai-je plus? Je supplie à Phébus Apollon que la -France, après avoir été si longuement stérile, grosse de lui, enfante -bientôt un poëte dont le luth bien résonnant fasse tarir ces enrouées -cornemuses, non autrement que les grenouilles quand on jette une pierre -en leur marais.»[7] - -Après une nouvelle exhortation aux Français d'écrire en leur langue, -du Bellay finit ainsi: «Or, nous voici, grâce à Dieu, après beaucoup -de périls et de flots étrangers, rendus au port à sûreté. Nous avons -échappé du milieu des Grecs et au travers des escadrons romains, -pénétré jusqu'au sein de la France, France tant désirée. Là donc, -Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et, -de ses serves dépouilles, ornez vos temples et autels. Ne craignez -plus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui sous -ombre de bonne foi vous surprennent tout nus comptant la rançon du -Capitole. Donnez en cette Grèce menteresse et y semez encore un coup la -fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés -trésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et -ne craignez plus ce muet Apollon ni ses faux oracles. Vous souvienne de -votre ancienne Marseille, seconde Athènes; et de votre Hercule gallique -tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne -attachée à sa langue.» - -C'est un livre bien remarquable que ce livre de du Bellay; c'est un -de ceux qui jettent le plus de jour sur l'histoire de la littérature -française, et peut-être aussi le moins connu de tous les traités écrits -sur ce sujet: je ne sache pas qu'aucun auteur s'en soit servi depuis -deux siècles, si ce n'est M. Sainte-Beuve qui m'en a donné une analyse. -Je n'aurais pas hasardé cette citation, beaucoup plus longue encore, -si je ne la regardais comme l'histoire la plus exacte que l'on puisse -faire l'école de Ronsard. - -En effet, tout est là: à voir comme les réformes prêchées, les théories -développées dans la _Défense et Illustration de la langue française,_ -ont été fidèlement adoptées depuis et mises en pratique dans tous -leurs points, il est même difficile de douter qu'elle ne soit l'œuvre -de cette école tout entière: je veux dire de Ronsard, Ponthus de -Thiard, Remi Belleau, Étienne Jodelle, J. Antoine de Baïf, qui, joints -à Dubellay, composaient ce qu'on appela depuis _la Pléiade_[8]. Du -reste, la plupart de ces auteurs avaient écrit beaucoup d'ouvrages -dans le système prêché par du Bellay, bien qu'ils ne les eussent -point fait encore imprimer; de plus, il est question des _odes_ dans -l'_Illustration,_ et Ronsard dit plus tard une préface avoir le premier -introduit le mot _ode_ dans la langue française ce qu'on n'a jamais -contesté. - -Mais, soit que ce livre ait été de plusieurs mains, soit qu'une seule -plume ait exprimé les vœux et les doctrines de toute une association -de poëtes, il porte l'empreinte de la plus complète ignorance de -l'ancienne littérature française ou de la plus criante injustice. Tout -le mépris que du Bellay professe, à juste titre, envers les poëtes de -son temps imitateurs des vieux poëtes, y est, à grand tort, reporté -aussi sur ceux-là qui n'en pouvaient mais. C'est comme si, aujourd'hui, -on en voulait aux auteurs du grand siècle de la platitude des rimeurs -modernes qui marchent sous leur invocation. - -Se peut-il que du Bellay, qui recommande si fort d'enter sur le tronc -national près de périr des branches étrangères, ne songe point même -qu'une meilleure culture puisse lui rendre la vie et ne le croie pas -capable de porter des fruits par lui-même? Il conseille de faire -des mots d'après le grec et le latin, comme si les sources eussent -manqué pour en composer de nouveaux d'après le vieux français seul; il -appuie sur l'introduction des odes, élégies, satires, etc., comme si -toutes ces formes poétiques n'avaient pas existé déjà sous d'autres -noms; du poëme antique, comme si les chroniques normandes et les -romans chevaleresques n'en remplissaient pas toutes les conditions, -appropriées de plus au caractère et à l'histoire du moyen âge; de la -tragédie, comme s'il eût manqué aux mystères autre chose que d'être -traités par des hommes de génie pour devenir la tragédie du moyen -âge, plus libre et plus vraie que l'ancienne. Supposons, en effet, -un instant, les plus grands poètes étrangers et les plus opposés au -système classique de l'antiquité, nés en France au xvie siècle, et -dans la même situation que du Bellay et ses amis. Croyez-vous qu'ils -n'eussent pas été là, et avec les seules ressources et les éléments -existant alors dans la littérature française, ce qu'ils furent à -différentes époques et dans différents pays? Croyez-vous que l'Arioste -n'eût pas aussi bien composé son _Roland furieux_ avec nos fabliaux et -nos poëmes chevaleresques; Shakspeare, ses drames avec nos romans, nos -chroniques, nos farces et même nos mystères; le Tasse, sa _Jérusalem_ -avec nos livres de chevalerie et les éblouissantes couleurs poétiques -de notre littérature romane, etc.? Mais les poètes de la réforme -classique n'étaient point de cette taille, et peut-être est-il injuste -de vouloir qu'ils aient vu dans l'ancienne littérature française ce que -ces grands hommes y ont vu avec le regard du génie, et ce que nous n'y -voyons aujourd'hui sans doute que par eux. Au moins rien ne peut-il -justifier ce superbe dédain qui fait prononcer aux poètes de la Pléiade -qu'il n'y a absolument rien avant eux, non-seulement dans les genres -sérieux, mais dans tous; ne tenant pas plus compte de Rutebœuf que de -Charles d'Anjou, de Villon que de Charles d'Orléans, de Clément Marot -que de Saint-Gelais, et de Rabelais que de Joinville et de Froissart -dans la prose. Sans cette ardeur d'exclure, de ne rebâtir que sur des -ruines, on ne peut nier que l'étude et même l'imitation momentanée -de la littérature antique n'eussent pu être, dans les circonstances -d'alors, très-favorables aux progrès de la nôtre et de notre langue -aussi; mais l'excès a tout gâté: de la forme, on a passé au fond; on -ne s'est pas contenté d'introduire le poëme antique, on a voulu qu'il -dît l'histoire des anciens et non la nôtre; la tragédie, on a voulu -qu'elle ne célébrât que les infortunes des illustres familles d'Œdipe -et d'Agamemnon; on a amené la poésie à ne reconnaître et n'invoquer -d'autres dieux que ceux de la mythologie; en un mot, cette expédition, -présentée si adroitement par du Bellay comme une conquête sur les -étrangers, n'a fait, au contraire, que les amener vainqueurs dans nos -murs; elle a tendu à effacer petit à petit notre caractère de nation, -à nous faire rougir de nos usages et même de notre langue au profit -de l'antiquité; à nous amener, en un mot, à ce comble de ridicule -qu'au xixe siècle même, nous représentions encore nos rois -et nos héros en costumes romains, et que nous ayons employé le latin -pour les inscriptions de nos monuments, séduits que nous sommes par de -fausses idées de goût et de convenance. Bon Dieu! que diront un jour -nos arrière-neveux en découvrant des pierres sépulcrales de chrétiens, -qui portent pour légende: diis manibus[9]! des monuments où il est -inscrit: MDCCCXXX° ANNO REGNANTE CAROLO DECIMO, PRAEFECTUS ET AEDILES -POSUERUNT, etc.[10]! Ne seront-ils pas fondés à croire qu'en l'an 1830, -la domination romaine subsistait encore en France; de même qu'en lisant -quelques lambeaux échappés au temps de notre poésie, ils pourront se -persuader que le paganisme était aussi notre religion dominante? C'est -certainement à ce défaut d'accord et de sympathie de la littérature -classique avec nos mœurs et notre caractère national qu'il faut -attribuer, outre les ridicules anomalies que je viens de citer en -partie, le peu de popularité qu'elle a obtenu. - -Voilà une digression qui m'entraîne bien loin: j'y ai jeté au hasard -quelques raisons déjà rebattues; il y en a des volumes de beaucoup -meilleures, et cependant que de gens refusent encore de s'y rendre! -Une tendance plus raisonnable se fait, il est vrai, remarquer depuis -quelques années[11]: on se met à lire un peu d'histoire de France; -et, quand dans les collèges on sera parvenu à la savoir presque aussi -bien que l'histoire ancienne, et quand aussi on consacrera à l'étude -de la langue française quelques heures arrachées au grec et au latin, -un grand progrès sera sans doute accompli pour l'esprit national, et -peut-être s'ensuivra-t-il moins de dédain pour la vieille littérature -française, car tout cela se tient. - -J'ai accusé l'école de Ronsard de nous avoir imposé une littérature -classique, quand nous pouvions fort bien nous en passer, et surtout -de nous l'avoir imposée si exclusive, si dédaigneuse de tout le passé -qui était à nous; mais, à considérer ses travaux et ses innovations, -sous un autre point de vue, celui des progrès du style et de la -couleur poétique, il faut avouer que nous lui devons beaucoup de -reconnaissance; il faut avouer que, dans tous les genres qui ne -demandent pas une grande force de création, dans tous les genres de -poésie gracieuse et légère, elle a surpassé et les poètes qui l'avaient -précédée, et beaucoup de ceux qui l'ont suivie. Dans ces sortes de -compositions aussi, l'imitation classique est moins sensible: les -petites odes de Ronsard, par exemple, semblent la plupart inspirées, -plutôt par les chansons du xiie siècle, qu'elles surpassent souvent -encore en naïveté et en fraîcheur; ses sonnets aussi, et quelques-unes -de ses élégies sont empreints du véritable sentiment poétique, si rare -quoi qu'on dise, que tout le xviiie siècle, si riche qu'il soit en -poésies diverses, semble en être absolument dénué. - -Mais, pour faire sentir les immenses progrès que Ronsard à fait faire à -la langue poétique, si pâle jusqu'à lui dans les genres sérieux, il est -bon de donner une idée de ce qu'elle était au moment qu'il l'a prise. -Pour cela, je transcris au hasard le début d'un poëme publié la même -année que ses odes pindariques, et par un des auteurs les plus estimés -du temps. (_Pandore,_ par Guillaume de Tours.) - - O dieu Phœbus, des saints poëtes père, - Du grand tonnant la lignée tant clère, - Qui sus ton chef à perruque dorée - Portes les fleurs de Daphnes transmuée - Dans un laurier toujours verd qu'on blasonne, - Car tu t'en ceints, et en fais ta couronne, - Viens, viens à nous, viens ici en la guise - Qu'en Hélicon, haute montagne sise - Très-hautement les doctes sœurs enseignes - Là des pieds nus dansantes aux enseignes - De leur gaité, tout autour des autiers - De ton parent Jupiter et au tiers - Toi réjoui de douce mélodie - Les adoucis et de ta poésie; - Sois ci présent, et au labeur et peine - De toi chantant donne joyeux étrenne - De bien ditter et lui donne faveur, - Car il nous plaît la fable qui n'est moindre - D'aultres narrez intexer et la joindre - Que bien ditta Astreus sainct poëte, etc. - -En vérité, rien qui surpasse ces vers, dans toute la haute poésie -d'alors; si quelqu'un en doute, qu'il lise encore les hymnes de Marot, -de Marot si poëte dans les genres plaisants, et il verra quel abîme -existait entre le style élevé et le style gracieux et naïf. Maintenant, -jugez de quelle admiration le public de 1550 dût se sentir saisi en -entendant des strophes pareilles à celles que je vais citer, et qui -faisaient partie d'une ode pindarique où le poëte racontait la guerre -des dieux contre les titans[12]. - - - Bellone eut la tête couverte - D'un acier, sur qui rechignoit - De Méduse la gueule ouverte, - Qui pleine de flammes grognoit; - En sa dextre elle enta la hache - Par qui les rois sont irrités, - Alors que, dépite, elle arrache - Les vieilles tours de leurs cités! - - Adouc le Père puissant, - Qui de nerfs roidis s'efforce! - Ne mit en oubli la force - De son foudre rougissant: - Mi-courbant la tête en bas, - Et bien haut levant le bras, - Contre eux guigna sa tempête, - Laquelle, en les foudroyant, - Siffloit, aigu-tournoyant, - Comme un fuseau sur leur tête. - - De feu, les deux piliers du monde, - Brûlés jusqu'au fond, chanceloient: - Le ciel ardoit, la terre et l'onde - Tout pétillants étinceloient, etc. - - -La langue est encore la même que dans le morceaux cité plus haut; mais -quelle différence dans la vigueur du style et l'éclat de la pensée! -Eh bien, veut-on savoir tout d'un coup à quoi s'en tenir sur les -progrès que Ronsard a fait faire à la langue poétique, qu'on rapproche -ce fragment, composés dans ses premières années, des vers suivants, -composés dix ans après, pour l'avènement au trône de Charles IX. Ce -sont quelques-uns des conseils qu'il lui adresse: - - - Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu - L'habillement des rois est la seule vertu; - Que votre corps reluise en vertus glorieuse - Non par habits chargés de pierres précieuses - D'amis plus que d'argent montrez-vous désireux, - Les princes sans amis sont toujours malheureux; - Aimez les gens de bien, ayant toujours envie - De ressembler à ceux qui sont de bonne vie; - Punissez les malins et les séditieux: - Ne soyez point chagrin, dépit, ni furieux, - Mais honnête et gaillard, portant sur le visage - De votre gentille âme un gentil témoignage. - - Or, sire, pour autant que nul n'a le pouvoir - De châtier les rois qui font mal leur devoir, - Corrigez-vous vous-même, afin que la justice - De Dieu qui est plus grand vos fautes ne punisse. - Je dis ce puissant Dieu, dont la force est partout, - Qui conduit l'univers de l'un à l'autre bout, - Et fait à tous humains ses justices égales, - Autant aux laboureurs qu'aux personnes royales. - Lequel nous supplions vous tenir en sa loi, - Et vous aimer autant qu'il fit David son roi, - Et rendre comme à lui votre sceptre tranquille, - Car, sans l'aide de Dieu, la force est inutile. - - -On pourra juger d'après ces vers, dont le style est, en général, celui -de tous les discours de Ronsard, combien est ridicule l'accusation -d'obscurité et de dureté qui depuis deux siècles flétrit ses poésies; -et il nous sera de plus loisible d'avancer que la Harpe ne les avait -jamais lues, lorsqu'il s'écrie qu'on ne peut pas lire et comprendre -quatre vers de suite chez Ronsard. Qu'on me permette de citer encore -une de ses élégies, qui, sans être partout aussi pure que le morceau -précédent, lui est supérieure, ce me semble, sous le rapport de la -poésie: - - - - A MARIE - - Six ans étoient coulés, et la septième année - Étoit presques entière en ses pas retournée, - Quand, loin d'affection, de désir et d'amour, - En pure liberté je passois tout le jour, - Et, franc de tout souci qui les âmes dévore, - Je dormois dès le soir jusqu'au point de l'aurore; - Car seul, maître de moi, j'allois plein de loisir - Où le pied me portoit, conduit de mon désir, - Ayant toujours aux mains, pour me servir de guide, - Aristote ou Platon, ou le docte Euripide, - Mes bons hôtes muets, qui ne fâchent jamais; - Ainsi je les reprends, ainsi je les remets. - O douce compagnie, et utile et honnête! - Un autre en caquetant m'étourdiroit la tête. - - Puis, du livre ennuyé, je regardois les fleurs, - Feuilles, tiges, rameaux, espèces et couleurs; - Et l'entrecoupement de leurs formes diverses, - Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses(*). - Ne me pouvant soûler, ainsi qu'en un tableau - D'admirer la nature et ce qu'elle a de beau, - Et de dire en passant aux fleurettes écloses: - «Celui est presque Dieu qui connoît toutes choses, - Écarté du vulgaire et loin des courtisans - De fraude et de malice impudents artisans. » - - Tantôt j'errois seulet par les forêts sauvages - Sur les bords émaillés des peinturés rivages; - Tantôt par les rochers reculés et déserts, - Tantôt par les taillis, verte maison des cerfs - J'aimois le cours suivi d'une longue rivière, - A voir onde sur onde allonger sa carrière, - Et flot à l'autre flot en roulant s'attacher; - Et, penché sur les bords, me plaisoit d'y pêcher - Étant plus réjoui d'une chasse muette, - Troubler des écaillés la demeure secrète, - Tirer avec la ligne en tremblant emporté - Le crédule poisson pris à l'haim appâté, - Qu'un grand prince n'est aise ayant pris à la chasse; - Un cerf qu'en haletant tout un jour il pourchasse - Heureux si vous eussiez d'un mutuel émoi - Pris l'appât amoureux aussi bien comme moi ... - Las! couché dessus l'herbe, en mes discours je pense - Que, pour aimer beaucoup, j'ai peu de récompense - Et que mettre son cœur aux dames si avant, - C'est vouloir peindre en l'onde et arrêter le vent - M'assurant toutefois qu'alors que le vieil âge - Aura, comme sorcier, changé votre visage, - Et lorsque vos cheveux deviendront argentés - Et que vos yeux d'amour ne seront plus hantés - Que toujours vous aurez, quelque soin qui vous touche, - En l'esprit mes écrits, mon nom en votre bouche. - -(*) Bleues. - - -Le lecteur doit être bien surpris de ne point rencontrer là cette _muse -en françois parlant grec et latin contre laquelle_ Boileau s'escrime si -rudement, de fort bien comprendre ce patois _que jargonnoit Ronsard à -la cour des Valois, et de ne le_ point trouver si éloigné qu'il croyait -du _beau françois_ d'aujourd'hui. C'est qu'il n'est pas en littérature -de plus étrange destinée que celle de Ronsard: idole d'un siècle -éclairé; illustré de l'admiration d'hommes tels que les de Thou, -les l'Hospital, les Pasquier, les Scaliger; proclamé plus tard par -Montaigne l'égal des plus grands poètes anciens, traduit dans toutes -les langues, entouré d'une considération telle, que le Tasse, dans un -voyage à Paris, ambitionna l'avantage de lui être présenté; honoré à -sa mort de funérailles presque royales et des regrets de la France -entière, il semblait devoir, selon l'expression de M. Sainte-Beuve, -entrer dans la postérité, comme dans un temple. Non! la postérité est -venue, et elle a convaincu le xvie siècle de mensonge et de mauvais -goût, elle a livré au rire et à l'injure les morceaux de l'idole -brisée, et des dieux nouveaux se sont substitués à la trop célèbre -Pléiade, en se parant de ses dépouilles. - -La Pléiade, soit: qu'importe tous ces poètes à la suite, qui sont Baïf, -Belleau, Ponthus, sous Ronsard; qui sont Racan, Segrais, Sarrazin, sous -Malherbe; qui sont Desmahis, Bernis, Villette, sous Voltaire, etc.?... -Mais, pour Ronsard, il y a encore une postérité: et aujourd'hui surtout -qu'on remet tout en question, et que les hautes renommées sont pesées, -comme les âmes aux enfers, nues, dépouillées de toutes les préventions, -favorables ou non, avec lesquelles elles s'étaient présentées à nous, -qui sait si Malherbe se trouvera encore de poids à représenter le père -de la poésie classique? Ce ne serait point là le seul arrêt de Boileau -qu'aurait cassé l'avenir. - -Nous n'exprimons ici qu'un vœu de justice et d'ordre, selon nous, -et nous n'avons pas jugé l'école de Ronsard assez favorablement pour -qu'on nous soupçonne de partialité. Si notre conviction est erronée, -ce ne sera pas faute d'avoir examiné les pièces du procès, faute -d'avoir feuilleté des livres oubliés depuis trois cents ans. Si tous -les auteurs d'histoires littéraires avaient eu cette conscience, on -n'aurait pas vu des erreurs grossières se perpétuer dans mille volumes -différents, composés les uns sur les autres; on n'aurait pas vu des -jugements définitifs se fonder sur d'aigres et partiales critiques -échappées à l'acharnement momentané d'une lutte littéraire, ni de -hautes réputations s'échaffauder avec des œuvres admirées sur parole. - -Non, sans doute, nous ne sommes pas indulgents envers l'école de -Ronsard: et, en effet, on ne peut que s'indigner, au premier abord, de -l'espèce de despotisme qu'en littérature, de cet orgueil avec lequel -elle _Odi profanum vulgus,_ d'Horace, repoussant toute popularité comme -une injure, et n'estimant rien que le noble, et sacrifiant toujours -à l'art le naturel et le vrai. Ainsi aucun poëte n'a célébré plus et -la nature et le printemps que ne l'ont fait ceux du xvie siècle, et -croyez-vous qu'ils aient jamais songé à demander des inspirations à -la nature et au printemps? Jamais: ils se contentaient de rassembler -ce que l'antiquité avait dit de plus gracieux sur ce sujet, et d'en -composer un tout, digne d'être apprécié par les connaisseurs; il -arrivait de là qu'ils se gardaient de leur mieux d'avoir une pensée -à eux; et cela est tellement vrai, que les savants commentaires dont -on honorait leurs œuvres ne s'attachaient qu'à y découvrir le plus -possible d'imitations de l'antiquité. Ces poëtes ressemblaient en -cela beaucoup à certains peintres qui ne composent leurs tableaux que -d'après ceux des maîtres, imitant un bras chez celui-ci, une tête chez -cet autre, une draperie chez un troisième, le tout pour la plus grande -gloire de l'art, et qui traitent d'ignorants ceux qui se hasardent -à leur demander s'il ne vaudrait pas mieux imiter tout bonnement la -nature. - -Puis, après ces réflexions qui vous affectent désagréablement à -la première lecture des œuvres de la Pléiade, une lecture plus -particulière vous réconcilie avec elle: les principes ne valent rien; -l'ensemble est défectueux, d'accord, et faux et ridicule; mais on se -laisse aller à admirer certaines parties des détails; ce style primitif -et verdissant assaisonne si bien de vieilles pensées déjà banales chez -les Grecs et les Romains, qu'elles ont pour nous tout le charme de la -nouveauté; quoi de plus rebattu, par exemple, que cette espèce de -syllogisme sur lequel est fondée l'odelette de Ronsard: - - Mignonne, allons voir si la rose ... - -Eh bien, la mise en œuvre en fait un des morceaux les plus frais et -les plus gracieux de notre poésie légère. Celle de Belleau, intitulée -_Avril,_ toute composée, au reste, d'idées connues, n'en ravit pas -moins quiconque a de la poésie dans le cœur. Qui pourrait dire -en combien de façons est retournée dans beaucoup d'autres pièces -l'éternelle comparaison des fleurs et des amours qui ne durent qu'un -printemps; et tant d'autres lieux communs que toutes les poésies -fugitives nous offrent encore aujourd'hui? Eh bien, nous autres -Français, qui attachons toujours moins de prix aux choses qu'à la -manière dont elles sont dites, nous nous en laissons charmer, ainsi -que d'un accord mille fois entendu, si l'instrument qui le répète est -mélodieux. - -Voilà pour la plus grande partie de l'école de Ronsard; la part du -maître doit être plus vaste: toutes ses pensées à lui ne viennent pas -de l'antiquité; tout ne se borne pas dans ses écrits à la grâce et à -la naïveté de l'expression: on taillerait aisément chez lui plusieurs -poètes fort remarquables et fort distincts, et peut-être suffirait-il -pour cela d'attribuer à chacun d'eux quelques années successives de -sa vie. Le poète pindarique se présente d'abord: c'est au style de -celui-là qu'ont pu s'adresser avec le plus de justice les reproches -d'obscurité, d'hellénisme, de latinisme et d'enflure qui se sont -perpétués sans examen jusqu'à nous de notice en notice; l'étude des -autres poètes du temps aurait cependant prouvé que ce style existait -avant lui: cette fureur de faire des mots d'après les anciens a été -attaquée par Rabelais, bien avant l'apparition de Ronsard et de -ses amis; au total, il s'en trouve peu chez eux qui ne fussent en -usage déjà. Leur principale affaire était l'introduction des formes -classiques, et, bien qu'ils aient aussi recommandé celle des mots, il -ne paraît pas qu'ils s'en soient occupés beaucoup, et qu'ils aient -même employé les premiers ces doubles mots qu'on a représentés comme si -fréquents dans leur style. - -Voici venir maintenant le poëte amoureux et anacréontique: à lui -s'adressent les observations faites plus haut, et c'est celui-là qui -a le plus fait école. Vers les derniers temps, il tourne à l'élégie, -et là seulement peu de ses imitateurs ont pu l'atteindre, à cause de -la supériorité avec laquelle il y manie l'alexandrin, employé fort peu -avant lui, et qu'il a immensément perfectionné. - -Ceci nous conduit à la dernière époque du talent de Ronsard, et, ce me -semble, à la plus brillante, bien que la moins célébrée. Ses _Discours_ -contiennent en germe l'épître et la satire régulière, et, mieux que -tout cela, une perfection de style qui étonne plus qu'on ne peut dire. -Mais aussi combien peu de poètes l'ont immédiatement suivi dans cette -région supérieure! Régnier seulement s'y présente longtemps après, -et on ne se doute guère de tout ce qu'il doit à celui qu'il avouait -hautement pour son maître. - -Dans les discours surtout se déploie cet alexandrin fort et bien rempli -dont Corneille eut depuis le secret, et qui fait contraster son style -avec celui de Racine d'une manière si remarquable: il est singulier -qu'un étranger, M. Schlegel ait fait le premier cette observation: -«Je regarde comme incontestable, dit-il, que le grand Corneille -appartienne encore à certains égards, pour la langue surtout, à cette -ancienne école de Ronsard, ou du moins la rappelle souvent.» On se -convaincra bien aisément de cette vérité en lisant les discours de -Ronsard, et surtout celui des _Misères du temps._ - -Depuis peu d'années, quelques poètes, et Victor Hugo surtout, -paraissent avoir étudié cette versification énergique et brillante de -Ronsard, dégoûtés qu'ils étaient de l'autre: j'entends la versification -_racinienne,_ si belle à son commencement, et que depuis on a tant -usée et aplatie à force de la limer et de la polir. Elle n'était point -usée, an contraire, celle de Ronsard et de Corneille, mais rouillée -seulement, faute d'avoir servi. - -Ronsard mort, après toute une vie de triomphes incontestés, ses -disciples, tels que les généraux d'Alexandre, se partagèrent tout son -empire, et achevèrent paisiblement d'asservir ce monde littéraire, dont -certainement sans lui ils n'eussent pas fait la conquête. Mais, pour -en conserver longtemps la possession, il eût fallu, ou qu'eux-mêmes -ne fussent pas aussi secondaires qu'ils étaient, ou qu'un maître -nouveau étendît sur tous ces petits souverains une main révérée et -protectrice. Cela ne fut pas; et dès lors on dut prévoir, aux divisions -qui éclatèrent, aux prétentions qui surgirent, à la froideur et à -l'hésitation du public envers les œuvres nouvelles, l'imminence d'une -révolution analogue à celle de 1549, dont le grand souvenir de Ronsard, -qui survivait encore craint des uns et vénéré du plus grand nombre, -pouvait seul retarder l'explosion de quelques années. - -Enfin Malherbe vint! et la lutte commença. Certes, il était alors -beaucoup plus aisé que du temps de Ronsard et de du Bellay de fonder -en France une littérature originale: la langue poétique était toute -faite grâce à eux, et, bien que nous nous soyons élevé contre la poésie -antique substituée par eux à une poésie du moyen âge, nous ne pensons -pas que cela eût nui à un homme de génie, à un véritable réformateur -venu immédiatement après eux; cet homme de génie ne se présenta pas: -de là tout le mal; le mouvement imprimé dans le sens classique, qui -eût pu même être de quelque utilité comme secondaire, fut pernicieux, -parce qu'il domina tout: la réforme prétendue de Malherbe ne consista -absolument qu'à le régulariser, et c'est de cette opération qu'il a -tiré toute sa gloire[13]. - -On sentait bien, dès ce temps-là, combien cette réforme annoncée si -pompeusement était mesquine et conçue d'après des vues étroites. -Régnier surtout, Régnier, poëte d'une tout autre luire que Malherbe, -et qui n'eut que le tort d'être trop modeste, et de se contenter -d'exceller dans un genre à lui, sans se mettre à la tête d'aucune -école, tance celle de Malherbe avec une sorte de mépris: - - - Cependant, leur savoir ne s'étend seulement - Qu'à regratter un mot douteux au jugement; - Prendre garde qu'un _qui_ ne heurte une diphthongue, - Épier si des vers la rime est brève ou longue, - Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant, - Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant, - Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage. - - (_Le Critique outré._) - - -Tout cela est très-vrai. Malherbe réformait en grammairien, en -éplucheur de mots, et non pas en poëte, et, malgré toutes ses -invectives contre Ronsard, il ne songeait pas même qu'il y eût à sortir -du chemin qu'avaient frayé les poètes de la Pléiade, ni par un retour à -la vieille littérature nationale, ni par la création d'une littérature -nouvelle, fondée sur les moeurs et les besoins du temps, ce qui, dans -ces deux cas, eût probablement amené à un même résultat. Toute sa -prétention, à lui, fut de purifier le fleuve qui coulait du limon que -roulaient ses ondes, et qu'il ne put faire sans lui enlever aussi en -partie l'or et les germes précieux qui s'y trouvaient mêlés: aussi -voyez ce qu'a été la poésie après lui: je dis la poésie. - -L'art, toujours l'art, froid, calculé, jamais de douce rêverie, jamais -de véritable sentiment religieux, rien que la nature ait immédiament -inspiré: le correct, le beau exclusivement; une noblesse uniforme de -pensées et d'expression; c'est Midas qui a le don de changer en or tout -ce qu'il touche. Décidément, le branle est donné à la poésie classique: -la Fontaine seul y résistera; aussi Boirait l'oubliera-t-il dans son -_Art poétique._ - - -[1] Tous les critiques étrangers s'accordent sur ce point. Citons entre -mille un passage d'une revue anglaise, rapporté tout récemment par _le -Mercure,_ et qui faisait partie d'un article où notre littérature était -fort maltraitée: «Il serait injuste cependant de ne point reconnaître -que ce fut aux Français que l'Europe dut la première impulsion -poétique, et que la littérature _romane, qui distingue le génie de -l'Europe moderne du génie classique de l'antiquité,_ naquit avec les -_trouveurs_ et les _conteurs_ du nord de la France, les _jongleurs_ et -les _ménestrels_ de Provence. - -[2] Mellin de Saint-Gelais. - -[3] Par I. D. B. A. (Joachim du Bellay). Paris, Arnoul Angelier, 1549. -Le privilège date de 1548. - -[4] Auteurs du roman de la _Rose._ - -[5]_ Sonne-moi ces sonnets:_ ceci est un trait du mauvais goût -d'alors, auquel le jeune novateur n'a pu entièrement se soustraire. -Nous trouvons plus haut: _Distille_ avec un _style._ Ronsard lui-même -a cédé quelquefois à ce plaisir de jouer sur les mots: _Dorât_ qui -_redore_ le langage français; _Mellin_ aux paroles de _miel,_ etc. - -[6] Allusion aux ridicules surnoms que prenaient les poètes du temps: -_l'Humble Espérant_ (Jehan le Blond); le _Banni de Liesse_ (François -Habert); _l'Esclave fortuné_ (Michel d'Amboise); le _Traverseur des -voies périlleuses_ (Jehan Bouchet). Il y avait encore le _Solitaire_ -(Jehan Gohorry); l'_Esperonnier de discipline_ (Antoine de Saix), etc., -etc. - -[7] Il s'agit là de Pierre de Ronsard, annoncé comme le Messie par ce -nouveau saint Jean. Du Bellay a-t-il voulu équivoquer sur le prénom de -Ronsard avec cette figure de la _pierre_? Ce serait peut-être aller -trop loin que de le supposer. - -[8] Il est à remarquer que _l'Illustration_ ne parle nominativement -d'aucun d'entre eux; plusieurs cependant étaient déjà connus. Il me -semble que du Bellay n'aurait pas manqué de citer ses amis s'il eut -porté seul la parole.» - -[9] Quelques-unes ne portent que D. M. au sommet de la légende; mais il -n'y en a peut-être pas le quart où il ne soit question des _mânes_ du -défunt. Que d'observations de ce genre il y aurait encore à faire! - -[10] Écoutons Paul Courier, à propos des inscriptions latines: «_caméra -campotorum_ leur paraissait beaucoup plus beau que _la Chambre des -comptes:_ cette manie dura, et même n'a point passé; des inscriptions -qui nous disent en mots de Cicéron qu'ici est le Marché-Neuf ou bien la -Place-aux-Veaux.» - -[11] Il est à espérer que la révolution de 93 aura donné lieu à la -dernière explosion de l'imitation des anciens, et que nous en aurons -fini cette fois avec les Léonidas, et les Brutus, et les Régulus, et -les grandes odes pindariques, et les consuls, et les tribuns, et toute -la défroque de la république romaine ajustée au xixe siècle; c'est -quelque chose déjà pour nous que d'avoir le coq gaulois en place de -l'aigle classique. - -[12] Cette ode était contenue dans le recueil intitulé: _Les quatre -premiers Livres d'odes de P. de Ronsard vendomois, ensemble et son -Boccaige;_ Paris, G. Cavellat, 1550. - -Ronsard avait déjà publié séparément, l'année précédente, l'_Hymne -de France,_ Paris, Vascosan, et _l'Hymne de la paix,_ G. Cavellat, -1549. Ces trois pièces très-rares ne sont point indiquées sur le -catalogue de la Bibliothèque royale, ce qui a fait commettre à tous les -bibliographes une erreur de date touchant la publication des premiers -écrits de Ronsard. - -[13] Il ne s'agit dans tout ceci que de principes généraux. Nous -avançons que le système classique a été fatal aux auteurs des deux -siècles derniers, sans porter, du reste, aucune atteinte à leur gloire -et au mérite de leurs écrits. - - - - -V - -EXPLICATIONS - - -Vous le voyez, mon ami,--_en ce temps, je ronsardinisais,--_pour me -servir d'un mot de Malherbe. Considérez, toute fois, le paradoxe -ingénieux qui fait le fond de ce travail: il s'agissait alors pour -nous, jeunes gens, de rehausser la vieille versification française, -affaiblie par les langueurs du xviiie siècle, troublée par les -brutalités des novateurs trop ardents; mais il fallait aussi maintenir -le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se rapporte -à l'invention et aux formes générales. Cette distinction, que je devais -à l'étude de Schlegel, parut obscure alors même à beaucoup de nos amis, -qui voyaient dans Ronsard le précurseur du _romantisme.--_Que de peine -on a en France pour se débattre contre les mots! - -Je ne sais trop qui obtint le prix proposé alors par l'Académie; mais -je crois bien que ce ne fut pas Sainte-Beuve, qui a fait couronner -depuis, par le public, son _Histoire de la poésie au xvie siècle._ -Quant à moi-même, il est évident qu'alors je n'avais droit d'aspirer -qu'aux prix du collège, dont ce morceau ambitieux me détournait sans -profit. - - Qui n'a pas l'esprit de son âge - De son âge a tout le malheur! - -Je fus cependant si furieux de ma déconvenue, que j'écrivis une satire -dialoguée contre l'Académie, qui parut chez Touquet. Ce n'était pas -bon, et cependant Touquet m'avait dit, avec ses yeux fins sous ses -besicles ombragées par sa casquette à large visière: «Jeune homme, vous -irez loin.» Le destin lui a donné raison en me donnant la passion des -longs voyages. - -Mais, me direz-vous, il faut enfin parler de ces premiers vers, ces -_juvenilia._ «Sonnez-moi ces sonnets,» comme disait du Bellay. - -Eh bien, étant admis à l'étude assidue de ces vieux poëtes croyez bien -que je n'ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais que leurs -formes de style m'impressionnaient malgré moi, comme il est arrivé à -beaucoup de poëtes de notre temps. - -Les _odelettes,_ ou petites odes de Ronsard, m'avaient servi de modèle. -C'était encore une forme classique, imitée par lui d'Anacréon, de -Bion, et, jusqu'à un certain point, d'Horace. La forme concentrée de -l'odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle -du sonnet, où Ronsard s'est inspiré si heureusement de Pétrarque, de -même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d'Ovide; toutefois, -Ronsard a été généralement plutôt grec que latin, c'est là ce qui -distingue son école de celle de Malherbe. - - - -VI - - -MUSIQUE - - -Ces poésies déjà vieilles ont-elles encore conservé quelque -parfum?--J'en ai écrit de tous les rhythmes, imitant plus ou moins, -comme on fait quand on commence. Il y en a que je ne puis plus -retrouver: une notamment sur les papillons, dont je ne me rappelle que -cette strophe:[1] - - Le papillon, fleur sans tige - Qui voltige, - Que l'on cueille en un réseau; - Dans la nature infinie, - Harmonie - Entre la fleur et l'oiseau. - -C'est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l'air -du cantique de Joseph. Remarquez une chose, c'est que les odelettes se -chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du _Roman -comique_: «Nous entendîmes la servante, qui, d'une bouche imprégnée -d'ail, chantait l'ode du vieux Ronsard: - - Allons de nos voix - Et de nos luts d'ivoire - Ravir les esprits!» - -Ce n'était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se -chantaient aussi. J'avais écrit les premières sans songer à cela, de -sorte qu'elles ne sont nullement lyriques. Celle qui est intitulée _les -Cydalises_ est venue malgré moi sous forme de chant; j'en avais trouvé -en même temps les vers et la mélodie, que j'ai été obligé de faire -noter, et qui a été trouvée très-concordante aux paroles.--_Ni bonjour -ni bonsoir,_ est calqué sur un air grec. - -Je suis persuadé que tout poëte ferait facilement la musique de ses -vers s'il avait quelque connaissance de la notation. - -Rousseau est cependant presque le seul qui, avant Pierre Dupont, ait -réussi. - -Je discutais dernièrement là-dessus avec S***, à propos des tentatives -de Richard Wagner. Sans approuver le système musical actuel, qui fait -du poëte un _parolier,_ S*** paraissait craindre que l'innovation de -l'auteur de _Lohengrin,_ qui soumet entièrement la musique au rhythme -poétique, ne la fît remonter à l'enfance de l'art. Mais n'arrive-t-il -pas tous les jours qu'un art quelconque se rajeunit en se retrempant -à ses sources? S'il y a décadence, pourquoi le craindre? s'il y a -progrès, où est le danger? - -Il est très-vrai que les Grecs avaient quatorze modes lyriques fondés -sur les rhythmes poétiques de quatorze chants ou chansons. Les Arabes -en ont le même nombre, à leur imitation. De ces timbres primitifs -résultent des combinaisons infinies, soit pour l'orchestre, soit pour -l'opéra. Les tragédies antiques étaient des opéras, moins avancés -sans doute que les nôtres; les mystères du moyen âge étaient aussi des -opéras complets avec récitatifs, airs et chœurs; on y voit poindre même -le duo, le trio, etc. On me dira que les chœurs n'étaient chantés qu'à -l'unisson,--soit. Mais n'aurions-nous réalisé qu'un de ces progrès -matériels qui perfectionnent la forme aux dépens de la grandeur et du -sentiment? Qu'un faiseur italien vole un air populaire qui court les -rues de Naples ou de Venise, et qu'il en fasse le motif principal d'un -duo, d'un trio ou d'un chœur, qu'il le dessine dans l'orchestre, le -complète et le fasse suivre d'un autre motif également pillé, sera-t-il -pour cela inventeur? Pas plus que poëte. Il aura seulement le mérite de -la composition, c'est-à-dire de l'arrangement selon les règles et selon -son style ou son goût particulier. - -Mais cette esthétique nous entraînerait trop loin, et je suis incapable -de la soutenir avec les termes acceptés, n'ayant jamais pu mordre au -solfège. Seules, mes strophes intitulées _Chœur souterrain,_ ont une -couleur ancienne qui aurait réjoui le vieux Gluck. - -Il est difficile de devenir un bon prosateur si l'on n'a pas de -été poëte; ce qui ne signifie pas que tout poëte puisse devenir un -prosateur. Mais comment s'expliquer la séparation qui s'établit presque -toujours entre ces deux talents? Il est rare qu'on les accorde tous -les deux au même écrivain: du moins l'un prédomine l'autre. Pourquoi -aussi notre poésie n'est-elle pas populaire comme celle des Allemands? -C'est, je crois, qu'il faut distinguer toujours ces deux styles et -ces deux genres--chevaleresque et gaulois, dans l'origine,--qui, en -perdant leurs noms, ont conservé leur division générale. On parle en ce -moment d'une collection de chants nationaux recueillis et publiés -à grands frais. Là, sans doute, nous pourrons étudier les rhythmes -anciens conformes au génie primitif de la langue, et peut-être -en sortira-t-il quelque moyen d'assouplir et de varier ces coupes -belles mais monotones que nous devons à la réforme classique. La rime -riche est une grâce, sans douter, mais elle ramène trop souvent les -mêmes formules. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus -souvent, et est un grand obstacle à la popularité des poëmes. - -Je renvoie ici le lecteur aux _Filles du feu,_ dans lesquelles j'ai -cité quelques chants d'une province où j'ai été élevé et qu'on appelle -spécialement «la France». C'était, en effet, l'ancien domaine des -empereurs et des rois, aujourd'hui découpé en mille possessions -diverses. - - -[1] Cette pièce, et toutes celles dont parle ici Gérard de Nerval, se -retrouveront dans ses _Poésies complètes._ - - - - -MES PRISONS - -SAINTE-PÉLAGIE EN 1831 - -Ces souvenirs ne réussiront jamais à faire de moi un Silvio Pellico, -pas même un Magallon... Peut-être ai-je moins pourri dans les cachots -que bien des gardes nationaux litéraires de mes amis; cependant, -j'ai eu le privilège d'émotions plus variées; j'ai secoué plus de -chaînes, j'ai vu filtrer le jour à travers plus de grilles; j'ai été -un prisonnier plus sérieux plus considérable; en un mot, si à cause de -_mes prisons_ je ne me suis point posé sur un piédestal héroïque, je -puis dire que ce fut pure modestie de ma part. - -L'aventure remonte à quelques années; les _Mémoires de M. Gisquet_ -viennent de préciser l'époque dans mon souvenir; cela se rattache, -d'ailleurs, à des circonstances fort connues; c'était dans un certain -hiver où quelques artistes et poëtes s'étaient mis à parodier les -soupers et les nuits de la Régence. On avait la prétention de s'enivrer -au cabaret; on était raffiné, truand et talon rouge tout à la fois. Et -ce qu'il y avait de plus réel dans cette réaction vers les vieilles -mœurs de la jeunesse française, c'était, non le talon rouge, mais le -cabaret et l'orgie; c'était le vin de la barrière bu dans des crânes -et chantant la ronde de _Lucrèce Borgia;_ au total, peu de filles -enlevées, moins encore de bourgeois battus; et, quant au guet, formulé -par des gardes municipaux et des sergents de ville, loin de se laisser -_charger_ de coups de bâton et de coups d'épée, il comprenait assez mal -la couleur d'une époque illustre, pour mettre parfois les soupeurs au -violon, en qualité de simples tapageurs nocturnes. - -C'est ce qui arriva à quelques amis et à moi, un certain soir où la -ville était en rumeur par des motifs politiques que nous ignorions -profondément; nous traversions l'émeute en chantant et en raillant, -comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins, nous nous en flattions). -Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein -d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples -curieux, on extrayait les plus barbus et les plus chevelus, d'après -un renseignement fallacieux qui, à cette époque, amenait souvent de -pareilles erreurs. - -Je ne peindrai pas les douleurs d'une nuit passée _au violon;_ à l'âge -que j'avais alors, on dort parfaitement sur la planche inclinée de ces -sortes de lieux; le réveil est plus pénible. On nous avait divisés; -nous étions trois sous la même clef au corps de garde de la place du -Palais-Royal. Le violon de ce poste est un véritable cachot, et je -ne conseille à personne de se faire arrêter de ce côté. Après avoir -probablement dormi plusieurs heures, nous nous réveillâmes au bruit qui -se faisait dans le corps de garde; du reste, nous ne savions s'il était -jour ou nuit. - -Nous commençâmes par appeler; on nous enjoignit de nous tenir -tranquilles. Nous demandions d'abord à sortir, puis à déjeuner, puis à -fumer quelques cigares: refus sur tous ces points; ensuite personne ne -songea plus à nous; alors, nous agitons la porte, nous frappons sur les -planches, nous faisons rendre au violon toute l'harmonie qui lui est -propre; ce fut de quoi nous fatiguer une heure; le jour ne venait pas -encore; enfin, quelques heures après,-vers midi probablement, l'ombre -à peine perceptible d'une certaine lueur se projeta sur le plafond et -s'y promena dès lors comme une aiguille de pendule. Nous regrettâmes -le sort des prisonniers célèbres, qui avaient pu du moins élever une -fleur ou apprivoiser une araignée; le donjon de Fouquet, les plombs -de Casanova, nous revinrent longuement en mémoire; puis, comme nous -étions privés de toute nourriture, il fallut nous arrêter au supplice -d'Ugolin... Vers quatre heures, nous entendîmes un bruit actif de -verres et de fourchettes: c'étaient les municipaux qui dînaient. - -Je regretterais de prolonger ce journal d'impressions fort vulgaires -partagées par tant d'ivrognes, de tapageurs ou de cochers en -contravention; après dix-huit heures de violon, nous sommes conduits -devant un commissaire, qui nous envoie à la Préfecture, toujours sous -le poids des mêmes préventions Dès lors, notre position prenait du -moins de l'intérêt. Nous pouvions écrire aux journaux, faire appel à -l'opinion, nous plaindre amèrement d'être traités en criminels; mais -nous préférâmes prendre bien les choses et profiter gaiement de cette -occasion d'étudier des détails nouveaux pour nous. Malheureusement, -nous eûmes la faiblesse de nous faire mettre à la _pistole,_ au lieu -de partager la salle commune, ce qui ôte beaucoup à la valeur de nos -observations. - -La pistole se compose de petites chambres fort propres à un ou deux -lits, où le concierge fournit tout ce qu'on demande comme à la prison -de la garde nationale; le plancher est en dalles, les murs sont -couverts de dessins et d'inscriptions; on boit, on lit et on fume; la -situation est donc fort supportable. - -Vers midi, le concierge nous demanda si nous voulions _passer avec la -société,_ pendant qu'on faisait le service. Cette proposition n'était -que dans le but de nous distraire, car nous pouvions simplement -attendre dans une autre chambre. La _société,_ c'étaient les voleurs. - -Nous entrâmes dans une vaste salle garnie de bancs et de tables; cela -ressemblait simplement à un cabaret de bas étage. On nous fit voir près -du poêle un homme en redingote verte qu'on nous dit être le célèbre -Fossard, arrêté pour le vol des médailles de la Bibliothèque. - -C'était une figure assez farouche et refrognée, des cheveux -grisonnants, un œil hypocrite. Un de mes compagnons se mit à causer -avec lui. Il crut pouvoir le plaindre d'être une _haute intelligence_ -mal dirigée peut-être; il émit une foule d'idées sociales et de -paradoxes de l'époque, lui trouva au front du génie et lui demanda -la permission de lui tâter la tête, pour examiner les bosses -phrénologiques. - -Là-dessus, M. Fossard se fâcha très-vertement, s'écriant qu'il n'était -nullement un homme d'intelligence, mais un bijoutier fort honorable et -fort connu dans son quartier, arrêté par erreur; qu'il n'y avait que -des mouchards qui pussent l'interroger comme on le faisait. - ---Apprenez, monsieur, dit un voisin à notre camarade, qu'il ne se -trouve que d'honnêtes gens ici. - -Nous nous hâtâmes d'excuser et d'expliquer la sollicitude d'artiste -de notre ami, qui, pour dissiper la malveillance naissante, se mit à -dessiner un superbe Napoléon sur le mur; on le reconnut aussitôt pour -un peintre fort distingué. - -En rentrant dans nos cellules, nous apprîmes du concierge que le -Fossard auquel nous avions parlé n'était pas le forçat célébré par -Vidocq, mais son frère, arrêté en même temps que lui. - -Quelques heures après, nous comparûmes devant un juge d'instruction, -qui envoya deux d'entre nous à Sainte-Pélagie sous la prévention de -complot contre l'État. Il s'agissait alors, autant que je puis m'en -souvenir, du célèbre complot de la rue des Prouvaires, auquel on avait -rattaché notre pauvre souper par je ne sais quels fils très-embrouillés. - -A cette époque, Sainte-Pélagie offrait trois grandes divisions -complètement séparées. Les détenus politiques occupaient la plus belle -partie de la prison. Une cour très-vaste, entourée de grilles et de -galeries couvertes, servait toute la journée à la promenade et à la -circulation. Il y avait le quartier des carlistes et le quartier des -républicains. Beaucoup d'illustrations des deux partis se trouvaient -alors sous les verrous. Les gérants de journaux, destinés à rester -longtemps prisonniers, avaient tous obtenu de fort jolies chambres. -Ceux du _National,_ de _la Tribune_ et de _la Révolution_ étaient -les mieux logés dans le pavillon de droite. _La Gazette_ et _la -Quotidienne_ habitaient le pavillon de gauche, au dessus du _chauffoir_ -public. - -Je viens de citer l'aristocratie de la prison; les détenus non -journalistes, mais payant la pistole, étaient répartis en plusieurs -chambrées de sept à huit personnes; on avait égard dans ces divisions -non-seulement aux opinions prononcées, mais même aux nuances. Il -y avait plusieurs chambrées de républicains, parmi lesquels on -distinguait rigoureusement les unitaires, les fédéralistes, et -même les socialistes, peu nombreux encore. Les bonapartistes, qui -avaient pour journal _la Révolution de_ 1830, éteinte depuis, étaient -aussi représentés; les combattants carlistes de la Vendée et les -conspirateurs de la rue des Prouvaires ne le cédaient guère en nombre -aux républicains; de plus, il y avait tout un vaste dortoir rempli des -malheureux Suisses arrêtés en Vendée et constituant la _plèbe_ du parti -légitimiste. Celle des divers partis populaires, le résidu de tant -d'émeutes et de tant de complots d'alors, composait encore la partie -la plus nombreuse et la plus turbulente de la prison; toutefois, il -était merveilleux de voir l'ordre parfait et même l'union qui régnaient -entre tous ces prisonniers de diverses origines; jamais une dispute, -jamais une parole hostile ou railleuse; les légitimistes chantaient _O -Richard_ ou _Vive Henri IV_ d'un côté, les républicains répondaient -avec _la Marseillaise_ ou _le Chant du départ_; mais cela sans trouble, -sans affectation, sans inimitié, et comme les apôtres de deux religions -opprimées qui protestent chacun devant leur autel. - -J'étais arrivé fort tard à Sainte-Pélagie, et l'on ne pouvait me donner -place à la pistole que le lendemain. Il me fallut donc coucher dans -l'un des dortoirs communs. C'était une vaste galerie qui contenait une -quarantaine de lits. J'étais fatigué, ennuyé du bruit qui se faisait -dans le chauffoir, où l'on m'avait introduit d'abord, et où j'avais le -droit de rester jusqu'à l'heure du couvre-feu; je préférai gagner le -lit de sangle qu'on m'avait assigné, et où je m'endormis profondément. - -L'arrivée de mes camarades de chambre ne tarda pas à me réveiller. Ces -messieurs montaient l'escalier en chantant _la Marseillaise_ à gorge -déployée; on appelait cela la _prière du soir._ Après _la Marseillaise_ -arrivait naturellement _le Chant du départ,_ puis le _Ça ira,_ à la -suite duquel j'espérais pouvoir me rendormir en paix; mais j'étais -bien loin de compte. Ces braves gens eurent l'idée de compléter -la cérémonie par une représentation de la révolution de Juillet. -C'était une sorte de pièce de leur composition, une _charade_ à grand -spectacle, qu'ils exécutaient fort souvent, à ce qu'on m'apprit. On -commençait par réunir deux ou trois tables; quelques-uns se dévouaient -et représentaient Charles X et ses ministres tenant conseil sur -cette scène improvisée; on peut penser avec quel déguisement et quel -dialogue. Ensuite venait la prise de l'hôtel de ville; puis _une soirée -de la cour_ à Saint-Cloud, le gouvernement provisoire, la Fayette, -Laffitte, etc.: chacun avait son rôle et parlait en conséquence. Le -bouquet de la représentation était un vaste combat des barricades, pour -lequel on avait dû renverser lits et matelas; les traversins de crin, -durs comme des bûches, servaient de projectiles. Pour moi qui m'étais -obstiné à garder mon lit, je ne peux point cacher que je reçus quelques -éclaboussures de la bataille. Enfin, quand le triomphe fut regardé -comme suffisamment décidé, vainqueurs et vaincus se réunirent pour -chanter de nouveau _la Marseillaise,_ ce qui dura jusqu'à une heure du -matin. - -En me réveillant, le lendemain, d'un sommeil si interrompu, j'entendis -une voix partir du lit de sangle situé à ma gauche. Cette voix -s'adressait à l'habitant du lit de sangle situé à ma droite; personne -encore n'était levé. - ---Pierre! - ---Qu'est-ce que c'est? - ---C'est-il toi qui es de corvée ce matin? - ---Non, ce n'est pas moi; j'ai fait la chambre hier. - ---Eh bien, qui donc? - ---C'est le nouveau; c'est un qui est là, qui dort. - -Il devenait clair que le nouveau, c'était moi-même; je feignis de -continuer à dormir; mais déjà ce n'était plus possible; tout le monde -se levait aux coups d'une cloche, et je fus forcé d'en faire autant. - -Je songeais tristement à la _corvée_ et à l'ennui de travailler pour -les représentants du peuple libre; les inconvénients de l'égalité -m'apparaissaient cette fois bien positivement; mais je ne tardai pas à -apprendre que, là aussi, l'argent était une aristocratie. Mon voisin de -droite vint me dire à l'oreille: - ---Monsieur, si vous voulez, je ferai votre corvée; cela coûte cinq sous. - -On comprend avec quel plaisir je me rachetai de la charge que -m'imposait l'égalité républicaine, et je me disais, en y songeant, -qu'il eût été peut-être moins pénible, en fait de corvée, de faire -la chambre d'un roi que celle d'un peuple. Les gens qui ont fait la -Jacquerie n'avaient peut-être pas prévu ma position. - -Une demi-heure après, un second coup de cloche nous avertit que toute -la prison était rendue à sa liberté intérieure; c'était en même temps -le signal de la distribution des vivres. Chacun prit une sébile de -terre et une cruche, ce qui nous faisait un peu ressembler à l'armée -de Gédéon. Dans une galerie inférieure, la distribution était déjà -commencée; elle se faisait à tous les prisonniers sans exception, et se -composait d'un pain de munition et d'une cruche d'eau; après quoi, on -remplissait les sébiles d'une sorte de bouillon sur lequel flottait un -très-léger morceau de bœuf; au fond de ce bouillon limpide on trouvait -encore de gros pois ou des haricots que les prisonniers appelaient des -_vestiges,_ en raison sans doute de leur rareté. - -Du reste, la cantine était ouverte au fond de la cour et desservait -les trois divisions de Sainte-Pélagie. Seulement, les prisonniers -politiques avaient seuls l'avantage de pouvoir y entrer et s'y mettre -à table. Deux petites lucarnes suffisaient au service des prisonniers -de la dette (qui n'étaient pas encore à Clichy) et des voleurs, situés -dans une aile différente. La communication n'était même pas tout à -fait interdite entre ces prisonniers si divers. Quelques lucarnes -percées dans le mur servaient à faire passer d'une prison à l'autre -de l'eau-de-vie, du vin ou des livres. Ainsi, les voleurs manquaient -d'eau-de-vie, mais l'un d'eux tenait une sorte de cabinet de lecture; -on échangeait, à l'aide de ficelles, des bouteilles et des romans; les -dettiers envoyaient des journaux; on leur rendait leurs politesses en -provisions de bouche, dont la section politique était mieux fournie que -toute autre. - -En effet, le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs. -Tous les matins, des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles -s'amoncelaient au parloir de la prison. Les Suisses-Vendéens étaient -surtout l'objet de ces attentions et tenaient table ouverte. Je fus -invité à prendre part à l'un de ces repas, ou plutôt à ce repas, qui -dura tout le temps de mon séjour; car la plupart des convives restaient -à table toute la journée, et sous la table toute la nuit, et l'on -pouvait appliquer là ce vers de Victor Hugo: - - Toujours, par quelque bout, le festin recommence. - -D'ailleurs, les liaisons étaient rapides, et toutes les opinions -prenaient part à cette hospitalité, chacun apportant, en outre, ce -qu'il pouvait, en comestibles et en vins; il n'y avait qu'un fort -petit nombre de républicains farouches qui se tinssent à part de ces -réunions; encore cherchaient-ils à n'y point mettre d'affectation. -Vers le milieu du jour, la grande cour, le _promenoir,_ présentait -un spectacle fort animé; quelques bonnets phrygiens indiquaient -seuls la nuance la plus prononcée; du reste, il y avait parfaite -liberté de costumes, de paroles et de chants. Cette prison était -l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par un grand nombre de ces -messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure, -ils s'applaudissaient d'y jouir de toutes les libertés et de tous les -droits de l'homme et du citoyen. - -Cependant, si la liberté régnait avec évidence dans ce petit coin -du monde, il n'en était pas de même de l'égalité. Ainsi que je l'ai -remarqué déjà, la question d'argent mettait une grande différence -dans les positions, comme celle de costume et d'éducation dans les -relations et dans les amitiés. Mes anciens camarades de dortoir y -étaient si accoutumés, qu'à partir du moment où je fus logé à la -pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole; de même, -on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener ou -causer familièrement avec un républicain en veste. J'eus lieu souvent -de remarquer que ces derniers s'en apercevaient fort bien, et l'on -s'en convaincra par une aventure assez amusante qui arriva pendant -mon séjour. L'un des garçons de l'établissement portait un poulet à -l'un des gros bonnets du parti, logé dans le pavillon de droite. Il -avait en même temps à remettre une bouteille de vin à des ouvriers qui -jouaient aux cartes dans le chauffoir. Il entre là, tenant d'une main -la bouteille, et de l'autre le plat dans une serviette: - ---A qui portes-tu cela? lui dit un gamin de Juillet familier. - ---C'est un poulet pour M. M***. - ---Tiens! tiens! mais cela doit être bon ... - ---C'est meilleur que ton bouilli et tes _vestiges,_ observe un autre. - ---Il n'y a pas une patte pour moi? dit l'enfant de Paris ... - -Et il tire un peu une patte qui sortait de la serviette. Par malheur, -la patte se détache. On comprend dès lors ce qui dut arriver. Le poulet -disparut en un clin d'oeil. Le garçon de la cantine se désolait, ne -sachant à qui s'en prendre. - ---Porte-lui cela, dit un plaisant de la chambrée. - -Il réunit tous les os dans l'assiette et écrivit sur un morceau de -papier: «Les républicains ne doivent pas manger de poulet.» De temps -en temps, une grande voiture, dite _panier à salade,_ venait chercher -quelques-uns des prisonniers qui n'étaient que _prévenus,_ et les -transportait au Palais de Justice, devant le juge d'instruction. -Je dus moi-même y comparaître deux fois. C'était alors une journée -entière perdue; car, arrivé à la Préfecture, il fallait attendre son -tour dans une grande salle remplie de monde, qu'on appelait, je crois, -la _souricière._ Je ne puis m'empêcher de protester ici contre la -confusion qui se faisait alors des diverses sortes de détenus. Je pense -que cela ne provenait, d'ailleurs, que d'un encombrement momentané. - -Après ma dernière entrevue avec le juge, ma liberté ne dépendait plus -que d'une décision de la chambre du conseil. Il fut déclaré qu'il n'y -avait lieu à suivre, et dès lors je n'avais plus même à défendre mon -innocence. Je dînais fort gaiement avec plusieurs de mes nouveaux amis, -lorsque j'entendis crier mon nom du bas de l'escalier, avec ces mots: -_Armes et bagages!_ qui signifient: «En liberté.» La prison m'était -devenue si agréable, que je demandai à rester jusqu'au lendemain. -Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner; cela ne se -pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d'un prisonnier mis de -force à la porte de la prison. Il était cinq heures. L'un des convives -me reconduisit jusqu'à la porte, et m'embrassa, me promettant de venir -me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire -encore. C'était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut -tué en duel le lendemain de sa mise en liberté. - - - - -LES NUITS D'OCTOBRE - -PARIS--PANTIN--MEAUX - - - -I - -LE RÉALISME - -Avec le temps, la passion des grands voyages s'éteint, à moins qu'on -n'ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le -cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du -foyer.--Ne pouvant m'éloigner beaucoup cet automne, j'avais formé le -projet d'un simple voyage à Meaux. - -Il faut dire que j'ai déjà vu Pontoise. - -J'aime assez ces petites villes qui s'écartent d'une dizaine de lieues -du centre rayonnant de Paris, planètes modestes. Dix lieues, c'est -assez loin pour qu'on ne soit pas tenté de revenir le soir,--pour qu'on -soit sûr que la même sonnette ne vous réveillera pas le lendemain, pour -qu'on trouve entre deux jours affairés une matinée de calme. - -Je plains ceux qui, cherchant le silence et la solitude, se réveillent -candidement à Asnières. - -Lorsque cette idée m'arriva, il était déjà plus de midi. - -J'ignorais qu'au _1e_ du mois on avait changé l'heure des -départs au chemin de Strasbourg. Il fallait attendre jusqu'à trois -heures et demie. - -Je redescends la rue d'Hauteville. Je rencontre un flâneur que je -n'aurais pas reconnu si je n'eusse été désœuvré, et qui, après les -premiers mots sur la pluie et le beau temps, se met à ouvrir une -discussion touchant un point de philosophie. Au milieu de mes arguments -en réplique, je manque l'omnibus de trois heures. C'était sur le -boulevard Montmartre que cela se passait. Le plus simple était d'aller -prendre un verre d'absinthe au café Vachette et de dîner ensuite -tranquillement chez Désiré et Baurain. - -La politique des journaux fut bientôt lue, et je me mis à effeuiller -négligemment la _Revue Britannique._ L'intérêt de quelques pages, -traduites de Charles Dickens, me porta à lire tout l'article intitulé -_la Clef de la rue._ - -Qu'ils sont heureux, les Anglais, de pouvoir écrire et lire des -chapitres d'observation dénués de tout alliage d'invention romanesque! -A Paris, on nous demanderait que cela fût semé d'anecdotes et -d'histoires sentimentales,--se terminant soit par une mort, soit par -un mariage. L'intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai -absolu. - -En effet, le roman rendra-t-il jamais l'effet des combinaisons bizarres -de la vie! Vous inventez l'homme, ne sachant pas l'observer. Quels sont -les romans préférables aux histoires comiques ou tragiques d'un journal -de tribunaux? - -Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client -s'était embarqué, s'exprimait ainsi: «Il se lève,--il s'habille,--il -ouvre sa porte,--il met le pied hors du seuil,--il suit à droite la -voie Flaminia,--pour gagner la place des Thermes,» etc., etc. - -On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port; mais déjà il vous -intéresse, et, loin de trouver l'avocat prolixe, j'aurais exigé le -portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des -rues; j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il -faisait. Mais Cicéron était l'orateur de convention, et l'autre n'était -pas assez l'orateur vrai. - - - -II - -MON AMI - -«Et puis qu'est-ce que cela prouve?» comme disait Denis Diderot. - -Cela prouve que l'ami dont j'ai fait la rencontre est un de ces -_badauds_ enracinés que Dickens appellerait _cockneys,_ produit assez -commun de notre civilisation et de la capitale. Vous l'aurez aperçu -vingt fois, vous êtes son ami, et il ne vous reconnaît pas. Il marche -dans un rêve comme les dieux de l'_Iliade_ marchaient parfois dans un -nuage; seulement, c'est le contraire: vous le voyez, et il ne vous voit -pas. - -Il s'arrêtera une heure à la porte d'un marchand d'oiseaux, cherchant à -comprendre leur langage d'après le dictionnaire phonétique laissé par -Dupont (de Nemours),--qui a déterminé quinze cents mots dans la langue -seule du rossignol! - -Pas un cercle entourant quelque chanteur ou quelque marchand de -cirage, pas une rixe, pas une bataille de chiens, où il n'arrête -sa contemplation distraite. L'escamoteur lui emprunte toujours son -mouchoir, qu'il a quelquefois, ou la pièce de cent sous, qu'il n'a pas -toujours. - -L'abordez-vous, le voilà charmé d'obtenir un auditeur à son bavardage, -à ses systèmes, à ses interminables dissertations, à ses récits de -l'autre monde. Il vous parlera _de omni re scibili et quibusdam -aliis,_ pendant quatre heures, avec des poumons qui prennent de la -force en s'échauffant; et ne s'arrêtera qu'en s'apercevant que les -passants font cercle, ou que les garçons du café font leurs lits. Il -attend encore qu'ils éteignent le gaz. Alors, il faut bien partir; -laissez-le s'enivrer du triomphe qu'il vient d'obtenir, car il a toutes -les ressources de la dialectique, et avec lui vous n'aurez jamais le -dernier mot sur quoi que ce soit. A minuit, tout le monde pense avec -terreur à son portier.--Quant à lui-même, il a déjà fait son deuil -du sien, et il ira se promener à quelques lieues, ou, seulement, à -Montmartre. - -Quelle bonne promenade, en effet, que celle des buttes Montmartre, à -minuit, quand les étoiles scintillent et que l'on peut les observer -régulièrement au méridien de Louis XIII, près du moulin de Beurre! Un -tel homme ne craint pas les voleurs. Ils le connaissent; non qu'il soit -pauvre toujours, quelquefois il est riche; mais ils savent qu'au besoin -il saurait jouer du couteau, ou faire le _moulinet à quatre faces,_ -en s'aidant du premier bâton venu. Pour le chausson, c'est l'élève de -Lozès. Il n'ignore que l'escrime, parce qu'il n'aime pas les pointes, -et n'a jamais appris sérieusement le pistolet, parce qu'il croit que -les balles ont leurs numéros. - - - -III - -LA NUIT DE MONTMARTRE - -Ce n'est pas qu'il songe à coucher dans les carrières de Montmartre, -mais il aura de longues conversations avec les chaufourniers. -Il demandera aux carriers des renseignements sur les animaux -antéduliviens, s'enquérant des anciens carriers qui furent les -compagnons de Cuvier dans ses recherches géologiques. Il s'en trouve -encore. Ces hommes abrupts, mais intelligents, écouteront pendant des -heures, aux lueurs des fagots qui flambent, l'histoire des monstres -dont ils retrouvent encore des débris, et le tableau des révolutions -primitives du globe.--Parfois un vagabond se réveille et demande du -silence, mais on le fait taire aussitôt. - -Malheureusement, les grandes carrières sont fermées aujourd'hui. -Il y en avait une du côté du château Rouge, qui semblait un temple -druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L'œil -plongeait dans des profondeurs d'où l'on tremblait de voir sortir Ésus, -ou Thot, ou Cérunnos, les dieux redoutables de nos pères. - -Il n'existe plus aujourd'hui que deux carrières habitables du côté de -Clignancourt. Mais tout cela est rempli de travailleurs dont la moitié -dort pour pouvoir plus tard relayer l'autre. C'est ainsi que la couleur -se perd! Un voleur sait toujours où coucher: on n'arrêtait, en général, -dans les carrières que d'honnêtes vagabonds qui n'osaient pas demander -asile au poste, ou des ivrognes descendus des buttes, qui ne pouvaient -se traîner plus loin. - -Il y a quelquefois, du côté de Clichy, d'énormes tuyaux de gaz préparés -pour servir plus tard, et qu'on laisse en dehors parce qu'ils défient -toute tentative d'enlèvement. Ce fut le dernier refuge des vagabonds, -après la fermeture des grandes carrières. On finit par les déloger; ils -sortaient des tuyaux par séries de cinq ou six. Il suffisait d'attaquer -l'un des bouts avec la crosse d'un fusil. - -Un commissaire demandait paternellement à l'un d'eux depuis combien de -temps il habitait ce gîte. - ---Depuis un terme. - ---Et cela ne vous paraissait pas trop dur? - ---Pas trop... Et même, vous ne croiriez pas, monsieur le commissaire, -le matin, j'étais paresseux au lit. - -J'emprunte à mon ami ces détails sur les nuits de Montmartre. Mais il -est bon de songer que, ne pouvant partir, je trouve inutile de rentrer -chez moi en costume de voyage. Je serais obligé d'expliquer pourquoi -j'ai manqué deux fois les omnibus.--Le premier départ du chemin de fer -de Strasbourg n'est qu'à sept heures du matin; que faire jusque-là? - - - -IV - -CAUSERIE - ---Puisque nous sommes _anuités,_ dit mon ami, si tu n'as pas sommeil, -nous irons souper quelque part. La _Maison d'or,_ c'est bien mal -composé: des lorettes, des quarts d'agent de change, et les débris de -la jeunesse dorée. Aujourd'hui, tout le monde a quarante ans, ils en -ont soixante. Cherchons encore la jeunesse non dorée. Rien ne me blesse -comme les mœurs d'un jeune homme dans un homme âgé, à moins qu'il ne -soit Brancas ou Saint-Cricq. Tu n'as jamais connu Saint-Cricq? - ---Au contraire. - ---C'est lui qui se faisait de si belles salades au café Anglais, -entremêlées de tasses de chocolat. Quelquefois, par distraction, il -mêlait le chocolat avec la salade, cela n'offensait personne. Eh bien, -les viveurs sérieux, les gens ruinés qui voulaient se refaire avec des -places, les diplomates en herbe, les sous-préfets en expectative, les -directeurs de théâtre ou de n'importe quoi--futurs--avaient mis ce -pauvre Saint-Cricq en interdit. Mis au ban, comme nous disions jadis, -Saint-Cricq s'en vengea d'une manière bien spirituelle. On lui avait -refusé la porte du café Anglais; visage de bois partout. Il délibéra -en lui-même pour savoir s'il n'attaquerait pas la porte avec des -rossignols ou à grands coups de pavé. Une réflexion l'arrêta: - ---Pas d'effraction, pas de dégradation; il vaut mieux aller trouver mon -ami le préfet de police. - -»Il prend un fiacre, deux fiacres; il aurait pris quarante fiacres s'il -les eût trouvés sur la place. - -»A une heure du matin, il faisait grand bruit rue de Jérusalem. - ---Je suis Saint-Cricq, je viens demander justice d'un tas de ... -polissons; hommes charmants, mais qui ne comprennent pas ..., enfin, -qui ne comprennent pas! Où est Gisquet? - ---Monsieur le préfet est couché. - ---Qu'on le réveille. J'ai des révélations importantes à lui faire. - -»On réveille le préfet, croyant qu'il s'agissait d'un complot -politique. Saint-Cricq avait eu le temps de se calmer. Il redevient -posé, précis, parfait gentilhomme, traite avec aménité le haut -fonctionnaire, lui parle de ses parents, de ses entours, lui raconte -des scènes du grand monde, et s'étonne un peu de ne pouvoir, lui, -Saint-Cricq, aller souper paisiblement dans un café où il a ses -habitudes. - -»Le préfet, fatigué, lui donne quelqu'un pour l'accompagner. Il -retourne au café Anglais, dont l'agent fait ouvrir la porte; -Saint-Cricq triomphant demande ses salades et ses chocolats ordinaires, -et adresse à ses ennemis cette objurgation: - ---Je suis ici par la volonté de mon père et de M. le préfet, etc., et -je n'en sortirai, etc. - ---Ton histoire est jolie, dis-je à mon ami, mais je la connaissais, et -je ne l'ai écoutée que pour l'entendre raconter par toi. Nous savons -toutes les facéties de ce bonhomme, ses grandeurs et sa décadense, -ses quarante fiacres, son amitié pour Harel et ses procès avec la -Comédie-Française, en raison de ce qu'il admirait trop hautement -Molière. Il traitait les ministres d'alors de _polichinelles._ Il -osa s'adresser plus haut ... Le monde ne pouvait supporter de telles -excentricités.--Soyons gais, mais convenables. Ceci est la parole du -sage. - - - -V - -LES NUITS DE LONDRES - ---Eh bien, si nous ne soupons pas _dans la haute,_ dit mon ami, je -ne sais guère où nous irions à cette heure-ci. Pour la Halle, il -est trop tôt encore. J'aime que cela soit peuplé autour de moi. -Nous avions récemment, au boulevard du Temple, dans un café près de -l'_Épi-Scié,_ une combinaison de soupers à un franc, où se réunissaient -principalement des modèles, hommes et femmes, employés quelquefois dans -les tableaux vivants ou dans les drames et vaudevilles à poses. Des -festins de Trimalcion comme ceux du vieux Tibère à Caprée. On a encore -fermé cela. - ---Pourquoi? - ---Je le demande. Es-tu allé à Londres? - ---Trois fois. - ---Eh bien, tu sais la splendeur de ses nuits, auxquelles manque trop -souvent le soleil d'Italie? Quand on sort de _Majesty-Theater,_ ou -de _Drury-Lane,_ ou de _Covent-Garden,_ ou seulement de la charmante -bonbonnière du Strand dirigée par madame Céleste, l'âme excitée par une -musique bruyante ou délicieusement énervante (oh! les Italiens!), par -les facéties de je ne sais quel clown, par des scènes de boxe que l'on -voit dans des box[1] ..., l'âme, dis-je, sent le besoin, dans cette -heureuse ville où le portier manque, où l'on a négligé de l'inventer, -de se remettre d'une telle tension. La foule alors se précipite dans -les _bœuf-maisons,_ dans les _huître-maisons,_ dans les cercles, dans -les clubs et dans les _saloons_! - ---Que m'apprends-tu là! Les nuits de Londres sont délicieuses; c'est -une série de paradis ou une série d'enfers, selon les moyens qu'on -possède. Les _gin-palace_ (palais de genièvre) resplendissants de gaz, -de glaces et de dorures, où l'on s'enivre entre un pair d'Angleterre -et un chiffonnier... Les petites filles maigrelettes qui vous offrent -des fleurs. Les dames des wauxhalls et des amphithéâtres, qui, rentrant -à pied, vous coudoient à l'anglaise, et vous laissent éblouis d'une -désinvolture de pairesse! Des velours, des hermines, des diamants, -comme au théâtre de la Reine!... De sorte que l'on ne sait si ce sont -les grandes dames qui sont des ... - ---Tais-toi! - -[1] Loges. - - - -VI - -DEUX SAGES - -Nous nous entendons si bien, mon ami et moi, qu'en vérité, sans le -désir d'agiter notre langue et de nous animer un peu, il serait -inutile que nous eussions ensemble la moindre conversation. Nous -ressemblerions au besoin à ces deux philosophes marseillais qui avaient -longtemps abîmé leurs organes à discuter sur le _grand peut-être._ -A force de dissertations, ils avaient fini par s'apercevoir qu'ils -étaient du même avis, que leurs pensées se trouvaient _adéquates,_ -et que les angles sortants du raisonnement de l'un s'appliquaient -exactement aux angles rentrants du raisonnement de l'autre. - -Alors, pour ménager leurs poumons, ils se bornaient, sur toute question -philosophique, politique ou religieuse, à un certain _Hum_ ou _Heuh,_ -diversement accentué, qui suffisait pour amener la solution du problème. - -L'un, par exemple, montrait à l'autre, pendant qu'ils prenaient le café -ensemble, un article sur la _fusion_: - ---Hum! disait l'un. - ---Heuh! disait l'autre. - -La question des classiques et des scolastiques, soulevée par un journal -bien connu, était pour eux comme celle des réalistes et des nominaux du -temps d'Abeilard: - ---Heuh! disait l'un. - ---Hum! disait l'autre. - -Il en était de même pour ce qui concerne la femme ou l'homme, le chat -ou le chien. Rien de ce qui est dans la nature, ou qui s'en éloigne, -n'avait la vertu de les étonner autrement. - -Cela finissait toujours par une partie de dominos; jeu spécialement -silencieux et méditatif. - ---Mais pourquoi, dis-je à mon ami, n'est-ce pas ici comme à Londres? -Une grande capitale ne devrait jamais dormir! - ---Parce qu'il y a ici des portiers, et qu'à Londres chacun, ayant un -passe-partout de la porte extérieure, rentre à l'heure qu'il veut. - ---Cependant, moyennant cinquante centimes, on peut ici rentrer partout -après minuit. - ---Et l'on est regardé comme un homme qui n'a pas de conduite. - ---Si j'étais préfet de police, au lieu de faire fermer les boutiques, -les théâtres, les cafés et les restaurants à minuit, je payerais une -prime à ceux qui resteraient ouverts jusqu'au matin. Car enfin je -ne crois pas que la police ait jamais favorisé les voleurs; mais il -semble, d'après ces dispositions, qu'elle leur livre la ville sans -défense, une ville surtout où un grand nombre d'habitants: imprimeurs, -acteurs, critiques, machinistes, allumeurs, etc., ont des occupations -qui les retiennent jusqu'après minuit. Et les étrangers, que de fois je -les ai entendus rire ... en voyant que l'on couche les Parisiens sitôt. - ---La routine! dit mon ami. - - - -VII - -LE CAFÉ DES AVEUGLES - ---Mais, reprit-il, si nous ne craignons pas les tire-laine, nous -pouvons encore jouir des agréments de la soirée; ensuite nous -reviendrons souper, soit à la _pâtisserie_ du boulevard Montmartre, -soit à la _boulangerie,_ que d'autres appellent la _boulange,_ rue -de Richelieu. Ces établissements ont la permission de deux heures. -Mais on n'y soupe guère _à fond._ Ce sont des pâtés, des _sandwich,_ -une volaille peut-être, ou quelques assiettes assorties de gâteaux, -que l'on arrose invariablement de madère. Souper de figurante, ou de -pensionnaire ... lyrique. Allons plutôt chez le rôtisseur de la rue -Saint-Honoré. - -Il n'était pas encore tard, en effet. Notre désoeuvrement nous faisait -paraître les heures longues... En passant au perron pour traverser le -Palais-Royal, un grand bruit de tambour nous avertit que le Sauvage -continuait ses exercices au café des Aveugles. - -L'orchestre _homérique_[1] exécutait avec zèle les accompagnements. -La foule était composée d'un parterre inouï, garnissant les tables, et -qui, comme aux Funambules, vient fidèlement jouir tous les soirs du -même spectacle et du même acteur. Les dilettantes trouvaient que M. -Blondelet (le Sauvage) semblait fatigué et n'avait pas dans son jeu -toutes les nuances de la veille. Je ne pus apprécier cette critique; -mais je l'ai trouvé fort beau. Je crains seulement que ce ne soit aussi -un aveugle et qu'il n'ait des yeux d'émail. - -Pourquoi des aveugles, direz-vous, dans ce seul café, qui est -un caveau? C'est que, vers la fondation, qui remonte à l'époque -révolutionnaire, il se passait là des choses qui eussent révolté la -pudeur d'un orchestre. Aujourd'hui, tout est calme et décent. Et même -la galerie sombre du caveau est placée sous l'œil vigilant d'un sergent -de ville. - -Le spectacle éternel de l'_Homme à la poupée_ nous fit fuir, parce que -nous le connaissions déjà. Du reste, cet homme imite parfaitement le -français-belge. - -Et maintenant, plongeons-nous plus profondément encore dans les cercles -inextricables de l'enfer parisien. Mon ami m'a promis de me faire -passer la nuit à _Pantin_. - - -[1] O μὴ ὁράων, aveugle. - - - -VIII - -PANTIN - -Pantin, c'est le Paris obscur, quelques-uns diraient le Paris canaille; -mais ce dernier s'appelle, en argot, _Pantruche._ N'allons pas si loin. - -En tournant la rue de Valois, nous avons rencontré une façade lumineuse -d'une douzaine de fenêtres: c'est l'ancien _Athénée,_ inauguré par les -doctes leçons de la Harpe. Aujourd'hui, c'est le splendide estaminet -des _Nations,_ contenant douze billards. Plus d'esthétique, plus -de poésie; on y rencontre des gens assez forts pour faire circuler -des billes autour de trois chapeaux espacés sur le tapis vert, aux -places où sont les mouches. Les _blocs_ n'existent plus; le progrès -a dépassé ces vaines promesses de nos pères. Le carambolage seul est -encore admis; mais il n'est pas convenable d'en manquer un seul (de -carambolage). - -J'ai peur de ne plus parler français, c'est pourquoi je viens de me -permettre cette dernière parenthèse. Le français de M. Scribe, celui -de la Montansier, celui des estaminets, celui des lorettes, des -concierges, des réunions bourgeoises, des salons, commence à s'éloigner -des traditions du grand siècle. La langue de Corneille et de Bossuet -devient peu à peu du _sanscrit_ (langue savante). Le règne du _prâcrit_ -(langue vulgaire) commence pour nous, je m'en suis convaincu en prenant -mon billet et celui de mon ami au bal situé rue _Honoré,_ que les -envieux désignent sous le nom de _bal des Chiens._ Un habitué nous a -dit: - ---Vous _roulez_ (vous entrez) dans le bal (on prononce b-a-l), c'est -assez _rigolo_ ce soir. _Rigolo_ signifie amusant. En effet, c'était -rigolo. - -La maison intérieure, à laquelle on arrive par une longue allée, peut -se comparer aux gymnases antiques. La jeunesse y rencontre tous les -exercices qui peuvent développer sa force et son intelligence. Au -rez-de-chaussée, le café-billard; au premier, la salle de danse; au -second, la salle d'escrime et de boxe; au troisième, le daguerréotype, -instrument de patience qui s'adresse aux esprits fatigués, et qui, -détruisant les illusions, oppose à chaque figure le miroir de la vérité. - -Mais, la nuit, il n'est question ni de boxe ni de portraits; un -orchestre étourdissant de cuivres, dirigé par M. Hesse, dit _Décati,_ -vous attire invinciblement à la salle de danse, où vous commencez à -vous débattre contre les marchandes de biscuits et de gâteaux. On -arrive dans la première pièce, où sont les tables, et où l'on a le -droit d'échanger son billet de 23 centimes contre la même somme _en -consommation._ Vous apercevez des colonnes entre lesquelles s'agitent -des quadrilles joyeux. Un sergent de ville vous avertit paternellement -que l'on ne peut fumer que dans la salle d'entrée,--le prodrome. - -Nous jetons nos bouts de cigare, immédiatement ramassés par des jeunes -gens moins fortunés que nous. Mais, vraiment, le bal est très-bien; -on se croirait dans le monde si l'on ne s'arrêtait à quelques -imperfections de costume. C'est, au fond, ce qu'on appelle à Vienne un -_bal négligé_. - -Ne faites pas le fier. Les femmes qui sont là en valent bien d'autres, -et l'on peut dire des hommes, en parodiant certains vers d'Alfred de -Musset sur les derviches turcs: - -Ne les dérange pas, ils t'appelleraient chien ... -Ne les insulte pas, car ils te valent bien! - -Tâchez de trouver dans le monde une pareille animation. La salle est -assez grande et peinte en jaune. Les gens respectables s'adossent aux -colonnes, avec défense de fumer, et n'exposent que leurs poitrines aux -coups de coude, et leurs pieds aux trépignements éperdus du galop et -de la valse. Quand la danse s'arrête, les tables se garnissent. Vers -onze heures, les ouvrières sortent et font place à des personnes qui -sortent des théâtres, des cafés-concerts et de plusieurs établissements -publics. L'orchestre se ranime pour cette population nouvelle, et ne -s'arrête que vers minuit. - - - -IX - -LA GOGUETTE - -Nous n'attendîmes pas cette heure. Une affiche bizarre attira notre -attention. Le règlement d'une goguette était affiché dans la salle: - - -SOCIÉTÉ LYRIQUE DES TROUBADOURS - -«Bury, président. Beauvais, maître de chant, etc. - -»Art. 1er. Toutes chansons politiques ou atteignant la -religion ou les mœurs sont formellement interdites. - -»2° Les _échos_ ne seront accordés que lorsque le président le jugera -convenable. - -»3° Toute personne se présentant en état de troubler l'ordre de la -soirée, l'entrée lui en sera refusée. - -»4° Toute personne qui aurait troublé l'ordre, qui, après _deux -avertissements_ dans la soirée, n'en tiendrait pas compte, sera priée -de sortir immédiatement. - -»Approuvé, etc.» - -Nous trouvons ces dispositions fort sages; mais la Société lyrique des -Troubadours, si bien placée en face de l'ancien Athénée, ne se réunit -pas ce soir-là. Une antre goguette existait dans une autre cour du -quartier. Quatre lanternes mauresques annonçaient la porte, surmontée -d'une équerre dorée. - -Un contrôleur vous prie de déposer le montant d'une chopine (six sous), -et l'on arrive au premier, où derrière la porte se rencontre le _chef -d'ordre_. - ---Êtes-vous du bâtiment? nous dit-il. - ---Oui, nous sommes du bâtiment, répondit mon ami. - -Ils se firent les attouchements obligés, et nous pûmes entrer dans la -salle. - -Je me rappelai aussitôt la vieille chanson exprimant l'étonnement d'un -_louveteau_[1] nouveau-né qui rencontre une société fort agréable et se -croit obligé de la célébrer: - ---Mes yeux sont éblouis, dit-il. Que vois-je dans cette enceinte? - - Des menuisiers! des ébénisses! - Des entrepreneurs de bâtisses!... - Qu'on dirait un bouquet de fleurs, - Paré de ses mille couleurs! - -Enfin nous étions _du bâtiment,_ et le mot se dit aussi au moral, -attendu que le _bâtiment_ n'exclut pas les poètes; Amphyon, qui élevait -des murs aux sons de sa lyre, était du bâtiment. Il en est de même des -artistes peintres et statuaries, qui en sont les enfants gâtés. - -Comme le _louveteau,_ je fus ébloui de la splendeur du coup d'œil. Le -_chef d'ordre_ nous fit asseoir à une table, d'où nous pûmes admirer -les trophées ajustés entre chaque panneau. Je fus étonné de ne pas y -rencontrer les anciennes légendes obligées: «Respect aux dames! Honneur -aux Polonais!» Comme les traditions se perdent! - -En revanche, le bureau, drapé de rouge, était occupé par trois -commissaires fort majestueux. Chacun d'eux avait devant soi sa -sonnette, et le président frappa trois coups avec le marteau consacré. -La _mère_ des compagnons était assise au pied du bureau. On ne la -voyait que de profil, mais le profil était plein de grâce et de dignité. - ---Mes petits amis, dit le président, notre ami *** va chanter une -nouvelle composition, intitulée _la Feuille de saule._ - -La chanson n'était pas plus mauvaise que bien d'autres. Elle imitait -faiblement le genre de Pierre Dupont. Celui qui la chantait était un -beau jeune homme aux longs cheveux noirs, si abondants, qu'il avait -dû s'entourer la tête d'un cordon, afin de les maintenir; il avait -une voix douce parfaitement timbrée, et les applaudissements furent -doubles,--pour _l'auteur et_ pour le _chanteur._ - -Le président réclama l'indulgence pour une demoiselle dont le premier -essai allait se produire devant _les amis._ Ayant frappé les trois -coups, il se recueillit, et, au milieu du plus complet silence, on -entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier -âge, mais qui, _se dépouillant_ peu à peu (selon l'expression d'un -de nos voisins), arrivait aux _traits_ et aux fioritures les plus -hardis. L'éducation classique n'avait pas gâté cette fraîcheur -d'intonation, cette pureté d'organe, cette parole émue et vibrante, -qui n'appartiennent qu'aux talents vierges encore des leçons du -Conservatoire. - - - - -X - -LE RÔTISSEUR - -O jeune fille à la voix perlée I tu ne sais pas _phraser_ comme au -Conservatoire; tu ne sais pas _chanter,_ ainsi que dirait un critique -musical... Et pourtant ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la -façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d'un certain -charme! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui -n'est pas _carrée;_ et c'est dans ce petit cercle seulement que tu es -comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer -chez un maître de chant, et, dès lors, te voilà perdue ... perdue -pour nous! Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda. -Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et -ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert, -ou seulement dans un Café chantant! - -Adieu, adieu, et pour jamais adieu!... Tu ressembles au séraphin doré -du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles -ténébreux dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir -à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier -jugement. - -Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs -..., «spectres où saigne encore la place de l'amour!» Les tourbillons -que vous formez s'effacent peu à peu dans la brume... La _Pia,_ la -_Francesca,_ passent peut-être à nos côtés ... L'adultère, le crime et -la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres -trompeuses. - -Derrière l'ancien cloître Saint-Honoré, dont les derniers débris -subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la -boutique d'un rôtisseur ouverte jusqu'à deux heures du matin. Avant -d'entrer dans l'établissement, mon ami murmura cette chanson colorée: - - A la _Grand' Pinte,_ quand le vent - Fait grincer l'enseigne en fer-blanc - Alors qu'il gèle, - Dans la cuisine, on voit briller - Toujours un tronc d'arbre au foyer, - Flamme éternelle, - - Où rôtissent en chapelets, - Oisons, canards, dindons, poulets, - Au tournebroche! - Et puis le soleil jaune d'or - Sur les casseroles encor, - Darde et s'accroche! - -Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé. Les tables du -rôtisseur sont peu nombreuses; elles étaient toutes occupées. - ---Allons ailleurs, dis-je. - ---Mais, auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de -poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l'appétit, et, chez Véry, cela -coûterait un franc; ici, c'est dix centimes. Tu conçois qu'un rôtisseur -qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abatis, -les cœurs et les foies, qu'il lui suffit d'entasser dans une marmite -pour faire d'excellent consommé. - -Les deux bols nous furent servis sur le comptoir et le bouillon était -parfait. Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg grosses -comme de petits homards. Les moules, la friture, et les volailles -découpées jusque dans les prix les plus modestes, composent le souper -ordinaire des habitués. - -Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d'un aspect majestueux, type -habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaens, donnait, -près de nous, des conseils à un jeune homme. - -Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, et dont la pâleur -était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches -soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence -les avis de l'imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher -qu'une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes -plissées, une cravate bleue et un gilet d'un rouge ardent croisé de -lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son -épingle en strass du Rhin; mais l'effet en était assez riche aux -lumières. - ---Vois-tu, _muffeton,_ disait la dame, tu n'es pas fait pour ce -métier-là, de vivre la nuit. Tu t'obstines, tu ne pourras pas! Le -bouillon de poulet te soutient, c'est vrai; mais la liqueur t'abîme. -Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l'air -fort, parce que tu es nerveux... Tu feras mieux de dormir à cette -heure-ci. - ---De quoi! observa le jeune homme avec cet accent des voyoux parisiens -qui semble un râle, et que crée l'usage précoce de l'eau-de-vie et de -la pipe: est-ce qu'il ne faut pas que je fasse mon état? C'est les -chagrins qui me font boire: pourquoi est-ce que Gustine m'a trahi! - ---Elle t'a trahi sans te trahir... C'est une baladeuse, voilà tout. - ---Je te parle comme à ma mère: si elle revient, c'est fini, je me -range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l'épouse. - ---Encore une bêtise! - ---Puisqu'elle m'a dit que je n'avais pas d'établissement! - ---Ah! jeune homme, cette femme-là, ça sera ta mort. - ---Elle ne sait pas encore la roulée qu'elle va recevoir! - ---Tais-toi donc! dit la femme-Rubens en souriant, ce n'est pas toi qui -es capable de corriger une femme! - -Je n'en voulus pas entendre davantage. Jean-Jacques avait bien raison -de s'en prendre au mœurs des villes d'un principe de corruption qui -s'étend plus tard jusqu'aux campagnes. A travers tout cela cependant, -n'est-il pas triste d'entendre retentir l'accent de l'amour, la -voix pénétrée d'émotion, la voix mourante du vice, à travers la -phraséologie de la crapule? - -Si je n'étais sûr d'accomplir une des missions douloureuses de -l'écrivain, je m'arrêterais ici; mais mon ami me dit comme Virgile à -Dante: - ---_Or sie forte ed ardito; omai si scende per i fatte scale_ ...[1] - -A quoi je répondis sur un air de Mozart:--_Andiam! andiam! andiamo -bene!_ - ---Tu te trompes! reprit-il, ce n'est pas là l'enfer: c'est tout au plus -le purgatoire. Allons plus loin. - - - -XI - -LA HALLE - ---Quelle belle nuit! dis-je en voyant scintiller les étoiles au-dessus -du vaste emplacement où se dessinent, à gauche, la coupole de la halle -aux blés avec la colonne cabalistique qui faisait partie de l'hôtel -de Soissons, et qu'on appelle l'observatoire de Catherine de Médicis, -puis le marché à la volaille; à droite, le marché au beurre, et, plus -loin, la construction inachevée du marché à la viande. La silhouette -grisâtre de Saint-Eustache ferme le tableau. Cet admirable édifice, -où le style fleuri du moyen âge s'allie si bien aux desseins corrects -de la renaissance, s'éclaire encore magnifiquement aux rayons de la -lune, avec son armature gothique, ses arcs-boutants multipliés comme -les côtes d'un cétacé prodigieux, et les cintres romains de ses portes -et de ses fenêtres, dont les ornementa semblent appartenir à la coupe -ogivale. Quel malheur qu'un si rare vaisseau soit déshonoré, à droite -par une porte de sacristie à colonnes d'ordre ionique, et à gauche par -un portail dans le goût de Vignole! - -Le petit carreau des halles commençait à s'animer. Les charrettes des -maraîchers, des mareyeurs, des beurriers, des verduriers, se croisaient -sans interruption. Les charretiers arrivés au port se rafraîchissaient -dans les cafés et dans les cabarets, ouverts sur cette place pour -toute la nuit. Dans la rue Mauconseil, ces établissements s'étendent -jusqu'à la halle aux huîtres; dans la rue Montmartre, de la pointe -Saint-Eustache à la rue du Jour. - -On trouve là, à droite, des marchands de sangsues; l'autre côté est -occupé par les pharmaciens-Raspail et les débitants de cidre, chez -lesquels on peut se régaler d'huîtres et de tripes à la mode de Caen. -Les pharmaciens ne sont pas inutiles, à cause des accidents; mais, pour -des gens sains qui se promènent, il est bon de boire un verre de cidre -ou de poirés. C'est rafraîchissant. - -Nous demandâmes du cidre nouveau, car il n'y a que des Normands ou des -Bretons qui puissent se plaire au cidre _dur._--On nous répondit que -les cidres nouveaux n'arriveraient que dans huit jours, et qu'encore la -récolte était mauvaise. - ---Quant aux poirés, ajouta-t-on, ils sont arrivés depuis hier; ils -avaient manqué l'année passée. - -La ville de Domfront (ville de malheur) est cette fois très-heureuse. -Cette liqueur blanche et écumante comme le Champagne rappelle beaucoup -la blanquette de Limoux. Conservée en bouteille, elle grise très-bien -son homme.--Il existe de plus une certaine eau-de-vie de cidre de la -même localité, dont le prix varie selon la grandeur des petits verres. -Voici ce que nous lûmes sur une pancarte attachée au flacon: - - Le monsieur 4 sous. - - La demoiselle 3 sous. - - Le misérable 1 sous. - -Cette eau-de-vie, dont les diverses mesures sont ainsi qualifiées, -n'est point mauvaise et peut servir d'absinthe. Elle est inconnue sur -les grandes tables. - - -[1] Sois fort et hardi; on ne descend ici que par de tels escaliers. - - - - -XII - -LA MARCHÉ DES INNOCENTS - -En passant à gauche du marché aux poissons, où l'animation ne commence -que de cinq à six heures, moment de la vente à la criée, nous avons -remarqué une foule d'hommes en blouse, en chapeau rond et en manteau -blanc rayé de noir, couchés sur des sacs de haricots... Quelques-uns -se chauffaient autour de feux comme ceux que font les soldats qui -campent, d'autres s'allumaient des _foyers_ intérieurs dans les -cabarets voisins. D'autres, encore debout près des sacs, se livraient -à des adjudications de haricots... Là, on parlait prime, différence, -couverture, reports, hausse et baisse, enfin comme à la bourse. - ---Ces gens en blouse sont plus riches que nous, dit mon compagnon. Ce -sont de faux paysans. Sous leur roulière ou leur bourgeron, ils sont -parfaitement vêtus et laisseront demain leur blouse chez le marchand de -vin pour retourner chez eux en tilbury. Le spéculateur adroit revêt la -blouse comme l'avocat revêt la robe. Ceux de ces gens-là qui dorment -sont les _moutons,_ ou les simples voituriers. - ---46-66 l'haricot de Soissons! dit près de nous une voix grave. - ---48, fin courant, ajouta un autre. - ---Les suisses blancs sont hors de prix. - ---Les nains 28. - ---La vesce à 13-34... Les _flageolets_ sont mous, etc. - -Nous laissons ces braves gens à leurs combinaisons. Que d'argent il se -gagne et se perd ainsi!... Et l'on a supprimé les jeux! - - - - -XIII - -LES CHARNIERS - -Sous les colonnes du marché aux pommes de terre, des femmes matinales, -ou bien tardives, épluchaient leurs denrées à la lueur des lanternes. -Il y en avait de jolies qui travaillaient sous l'œil des mères en -chantant de vieilles chansons. Ces dames sont souvent plus riches qu'il -ne semble, et la fortune même n'interrompt pas leur rude labeur. Mon -compagnon prit plaisir à s'entretenir très-longtemps avec une jolie -blonde, lui parlant du dernier bal de la Halle, dont elle avait dû -faire l'un des plus beaux ornements... Elle répondit fort élégamment et -comme une personne du monde, quand je ne sais par quelle fantaisie il -s'adressa à la mère en lui disant: - ---Mais votre demoiselle est charmante... _A-t-elle le sac?_ Cela veut -dire en langage des halles: «A-t-elle de l'argent?» - ---Non, mon fy, dit la mère, c'est moi qui l'ai, le sac! - ---Eh! mais, madame, si vous étiez veuve, on pourrait ... Nous -recauserons de cela! - ---Va-t'en donc, vieux _mufle!_ cria la jeune fille avec un accent -entièrement local qui tranchait sur ses phrases précédentes. - -Elle me fit l'effet de la blonde sorcière de _Faust,_ qui, causant -tendrement avec son valseur, laisse échapper de sa bouche une souris -rouge. - -Nous tournâmes les talons, poursuivis d'imprécations railleuses, qui -rappelaient d'une façon assez classique les colloques de Vadé. - ---Il s'agit décidément de souper, dit mon compagnon. Voici Bordier, -mais la salle est étroite. C'est le rendez-vous des fruitiers-orangers -et des orangères. Il y a un autre Bordier qui fait le coin de la -rue aux Ours, et qui est passable; puis le restaurant des Halles, -fraîchement sculpté et doré, près de la rue de la Reynie... Mais -autant vaudrait la _Maison d'or._ - ---En voilà d'autres, dis-je en tournant les yeux vers cette longue -ligne de maisons régulières qui bordent la partie du marché consacré -aux choux. - ---Y penses-tu? Ce sont les _charniers._ C'est là que des poètes en -habit de soie, épée et manchettes, venaient souper, au siècle dernier, -les jours où leur manquaient les invitations du grand monde. Puis, -après avoir consommé l'ordinaire de six sous, ils lisaient leurs vers -par habitude aux rouliers, aux maraîchers et aux forts: «Jamais je n'ai -eu tant de succès, disait Robbé, qu'auprès de ce public formé aux arts -par les mains de la nature!» - -Les hôtes poétiques de ces caves voûtées s'étendaient, après -souper,.sur les bancs ou sur les tables, et il fallait, le lendemain -matin, qu'ils se fissent poudrer à deux sous par quelque _merlan_ en -plein air, et repriser par les ravaudeuses, pour aller ensuite briller -aux petits levers de madame de Luxembourg, de mademoiselle Hus ou de la -comtesse de Beauharnais. - - - -XIV - -BARATTE - -Ces temps sont passés. Les caves des charniers sont aujourd'hui -restaurées, éclairées au gaz; la consommation y est propre, et il est -défendu d'y dormir, soit sur les tables, soit dessous; mais que de -choux dans cette rue!... La rue parallèle de la Ferronnerie en est -également remplie, et le cloître voisin de Sainte-Opportune en présente -de véritables montagnes. La carotte et le navet appartiennent au même -département. - ---Voulez-vous des _frisés,_ des _milans,_ des _cabus,_ mes petits -amours? nous crie une marchande. - -En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous -offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, et, -au pied même de la fontaine de Pierre Lescot et de Jean Goujon sont -installés, en plein vent, d'autres soupeurs plus modestes encore que -ceux des charniers. - -Nous fermons l'oreille aux provocations, et nous nous dirigeons -vers Baratte, en fendant la presse des marchandes de fruits et de -fleurs.--L'une crie: - ---Mes petits choux! Feurissez vos dames! - -Et, comme on ne vend à cette heure-là qu'en gros, il faudrait avoir -beaucoup de dames _à fleurir_ pour acheter de telles bottes de -bouquets.--Une autre chante la chanson de son état. - -«Pommes de reinette et pommes d'api!--Calville, calville, calville -rouge!--Calville rouge et calville gris! - -»Étant en crique,--dans ma boutique,--j' vis des inconnus qui m' -dirent: «Mon p'tit cœur! venez me voir, vous aurez grand débit! - -»Nenni, messieurs!--je n' puis, d'ailleurs,--car il n' m' reste qu'un -artichaut et trois petits choux-fleurs!» - -Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons enfin chez Baratte. -Un individu en blouse, qui semblait avoir _son petit jeune homme_ (être -gris), roulait au même instant sur les bottes de fleurs, expulsé avec -force, parce qu'il avait fait du bruit. Il s'apprête à dormir sur un -amas de roses rouges, imaginant sans doute être le vieux Silène, et -que les bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se -jettent sur lui, et le voilà bien plutôt exposé au sort d'Orphée ...Un -sergent de ville s'entremet et le conduit au poste de la halle aux -cuirs, signalé de loin par une campanille et un cadran éclairé. - -La grande salle est un peu tumultueuse chez Baratte; mais il y a des -salles particulières et des cabinets. Il ne faut pas se dissimuler -que c'est là le restaurant des aristos. L'usage est d'y demander des -huîtres d'Ostende avec un petit ragoût d'échalotes découpées dans du -vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites huîtres. -Ensuite, c'est la soupe à l'oignon, qui s'exécute admirablement à la -Halle, et dans laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé.--Ajoutez -à cela un perdreau ou quelque poisson qu'on obtient naturellement de -première main, du bordeaux, un dessert de fruit premier choix, et vous -conviendrez qu'on soupe fort bien à la Halle.--C'est une affaire de -sept francs par personne environ. - -On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus -beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent -si convenablement; mais, je l'ai dit, ce sont de faux paysans et des -millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros -marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée sont des gens -qui savent se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent -un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs -capitaux les maisons qui les font travailler. - - - -XV - -PAUL NIQUET - -Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à -l'établissement célèbre de Paul Niquet.--Il y a là évidemment moins de -millionnaires que chez Baratte... Les murs, très-élevés et surmontés -d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles -humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit -chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc -opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où -les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment -aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire -par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau -très-utiles dans le cas d'une rixe violente. - -On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, -et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche -hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux -demandent grâce;--c'est du moins ce qui se passait autrefois. - -Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux -chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement en cas de -dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois. -Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. -Vous avez conquis la faveur des dames. - -Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie. - ---Tu sais bien que ça t'est défendu! répondit le garçon limonadier. - ---Eh bien, alors, un petit _verjus!_ mon amour de Polyte! Tu es si -gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore ... ce que -j'ai été! - -Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains -de verjus à l'eau-de-vie, que l'on ramassa aussitôt; les petits -verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe: ils -rebondissent, et la liqueur seule est perdue. - ---Un autre verjus! dit mon ami. - ---Toi, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière; -tu me _happelles_ le p'tit _Ba'as_ (Barras) qu'était si zentil, si -zentil, avec ses cadenettes et son _zabot_ d'Angueleterre ... Ah! -c'était z'un homme _aux oiseaux,_ mon p'tit fy, aux oiseaux!... vrai! -z'un bel homme comme toi! - -Après le second verjus, elle nous dit: - ---Vous ne savez pas, mes enfants, que j'ai été une des _merveilleuses_ -de ce temps-là... J'ai eu des bagues à mes doigts de pieds... Il y a -des _mirlifiores_ et des généraux qui se sont battus pour moi! - ---Tout ça, c'est la punition du bon Dieu! dit un voisin. Où est-ce -qu'il est à présent, ton _phaéton_? - ---Le bon Dieu! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c'est le -diable! - -Un homme maigre, en habit noir râpé, qui donnait sur un banc, se leva -en trébuchant: - ---Si le bon Dieu, c'est le diable, alors c'est le diable qui est le bon -Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux -paralogisme, dit-il en se tournant vers nous... Comme ce peuple -est ignorant! Ah! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma -philosophie me console de tout ce que j'ai perdu. - ---Et un petit verre! dit mon compagnon. - ---J'accepte! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi -humaine ... - -La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange; mon -ami cependant prenait plaisir à la conversation du philosophe, et -redoublait les petits verres pour l'entendre raisonner et déraisonner -plus longtemps. - -Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne cherchais ici à -daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient -ces deux types du malheur et de l'abrutissement! Les hommes riches -manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables -lieux, dans ce vestibule du purgatoire, d'où il serait peut-être facile -de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre les -doigts sur ces plaies, sans prétendre à les fermer. - -Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises, -indiennes ou thibétaines, n'accompliraient-ils pas dans de pareils -lieux de dangereuses et sublimes missions?--Pourquoi le Seigneur -vivait-il avec les païens et les publicains? - -Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte -s'éclaire. Je m'élance de cet enfer au moment d'une arrestation, et je -respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de -la rue aux Fers. - -La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes -dont l'aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des -divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent -leur tour pour recevoir leurs denrées d'après la mercuriale fixée. - -Je crois qu'il est temps de me diriger vers l'embarcadère de -Strasbourg, emportant dans ma pensée le vain fantôme de cette nuit. - - - - -XVI - -MEAUX - -Voilà, voilà, celui qui vient de l'enfer! - -Je m'appliquais ce vers en roulant le matin sur les rails du chemin -de Strasbourg, et je me flattais ... et je n'avais pas encore pénétré -jusqu'aux plus profondes _souricières;_ je n'avais guère, au fond, -rencontré que d'honnêtes travailleurs, des pauvres diables avinés, des -malheureux sans asile... Là n'est pas encore le dernier abîme. - -L'air frais du matin, l'aspect des vertes campagnes, les bords riants -de la Marne, Pantin à droite, d'abord,--le vrai Pantin,--Chelles -à gauche, et plus tard Lagny, les longs rideaux de peupliers, les -premiers coteaux abrités qui se dirigent vers la Champagne, tout cela -me charmait et faisait rentrer le calme dans mes pensées. - -Malheureusement, un gros nuage noir se dessinait au fond de l'horizon, -et, quand je descendis à Meaux, il pleuvait à verse. Je me réfugiai -dans un café, où je fus frappé par l'aspect d'une énorme affiche rouge -conçue en ces termes: - - PAR PERMISSION DE M. LE MAIRE. (de Meaux) - - MERVEILLE SURPRENANTE - - Tout ce que la nature offre de plus bizarre: - - UNE TRÈS-JOLIE FEMME - - Ayant pour chevelure une belle - - TOISON DI MÉRINOS - - Couleur marron. - -«M. Montaldo, de passage en cette ville, a l'honneur d'exposer au -public une rareté, un phénomène tellement extraordinaire, que -Messieurs de la Faculté de médecine de Paris et de Montpellier n'ont pu -encore le définir. - -CE PHÉNOMÈNE - -consiste en une jeune femme de dix-huit ans, native de Venise, qui, -au lieu de chevelure, porte une magnifique toison en laine mérinos -de Barbarie, couleur marron, d'une longueur d'environ cinquante-deux -centimètres. Elle pousse comme les plantes, et on lui voit sur la tête -des tiges qui supportent quatorze ou quinze branches. - -»Deux de ces tiges s'élèvent sur son front et forment des cornes. - -»Dans le cours de l'année, il tombe de sa toison, comme de celle des -moutons qui ne sont pas tondus à temps, des fragments de laine. - -»Cette personne est très-avenante, ses yeux sont expressifs, elle a la -peau très-blanche; elle a excité dans les grandes villes l'admiration -de ceux qui l'ont vue, et, dans son séjour à Londres, en 1843, Sa -Majesté la reine, à qui elle a été présentée, a témoigné sa surprise en -disant que jamais la nature ne s'était montrée si bizarre. - -»Les spectateurs pourront s'assurer de la vérité au tact de la laine, -comme à l'élasticité, à l'odorat, etc., etc. - -»Visible tous les jours jusqu'à dimanche 5 courant. - -»Plusieurs morceaux d'opéra seront exécutés par un artiste distingué. - -»Des danses de caractère, espagnoles et italiennes, par des artistes -pensionnés. - -»Prix d'entrée: 25 centimes.--Enfants et militaires: 10 centimes.» - -A défaut d'autre spectacle, je voulus vérifier par moi-même les -merveilles de cette affiche, et je ne sortis de la représentation -qu'après minuit. - -J'ose à peine analyser maintenant les sensations étranges du sommeil -qui succéda à cette soirée. Mon esprit, surexcité sans doute par les -souvenirs de la nuit précédente, et un peu par l'aspect du pont des -Arches, qu'il fallut traverser pour me rendre à l'hôtel, imagina le -rêve suivant, dont le souvenir m'est fidèlement resté. - - - -XVII - -CAPHARNAUM - -Des corridors, des corridors sans fin! Des escaliers, des escaliers où -l'on monte, où l'on descend, où l'on remonte, et dont le bas trempe -toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d'immenses -arches de pont ... à travers des charpentes inextricables! Monter, -descendre, ou parcourir les corridors, et cela, pendant plusieurs -éternités ... Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes -fautes? - -J'aimerais mieux vivre! - -Au contraire, voilà qu'on me brise la tête à grands coups de marteau: -qu'est-ce que cela veut dire? - -Je rêvais à des queues de billard ... à des petits verres _de verjus_ -... - -«Monsieur et marne le maire est-il content?» - -Bon! je confonds à présent Bilboquet avec Macaire. Mais ce n'est pas -une raison pour qu'on me casse la tête avec des foulons. - -«Brûler n'est pas répondre!» - -Serait-ce pour avoir embrassé la femme à cornes, ou pour avoir promené -mes doigts dans sa chevelure de mérinos? - -«Qu'est-ce que c'est donc que ce cynisme!» dirait Macaire. - -Mais Desbarreaux le cartésien répondrait à la Providence: - -«Voilà bien du tapage pour ... bien peu de chose.» - - - - -XVIII - -CHOEUR DES GNOMES[1] - -Les petits gnomes chantent ainsi: - -«Profitons de son sommeil!--Il a eu bien tort de régaler le -saltimbanque, et d'absorber tant de bière de Mars en octobre,--à ce -même café--de _Mars,_ avec accompagnement de cigares, de cigarettes, de -clarinette et de basson. - -»Travaillons, frères,--jusqu'au point du jour, jusqu'au chant du -coq,--jusqu'à l'heure où part la voiture de Dammartin,--et qu'il puisse -entendre la sonnerie de la vieille cathédrale où repose L'AIGLE DE -MEAUX. - -»Décidément, la femme mérinos lui travaille l'esprit,--non moins que -la bière de Mars et les foulons du pont des Arches;--cependant, -les cornes de cette femme ne sont pas telles que l'avait dit le -saltimbanque:--notre Parisien est encore jeune... Il ne s'est pas assez -méfié du _boniment_. - -»Travaillons, frères, travaillons pendant qu'il dort.--Commençons -par lui dévisser la tête, puis, à petits coups de marteau,--oui, de -marteau,--nous descellerons les parois de ce crâne philosophique--et -biscornu! - -»Pourvu qu'il n'aille pas se loger dans une des cases de son -cerveau--l'idée d'épouser la femme à la chevelure de mérinos! -Nettoyons d'abord le sinciput et l'occiput;--que le sang circule plus -clair à travers les centres nerveux qui s'épanouissent au-dessus des -vertèbres. - -»Le _moi_ et le _non-moi_ de Fichte se livrent un terrible combat dans -cet esprit plein d'objectivité.--Si seulement il n'avait pas arrosé la -bière de Mars--de quelques tournées de punch offert à ces dames!... -L'Espagnole était presque aussi séduisante que la Vénitienne; mais elle -avait de faux mollets,--et sa cachucha parassait due aux leçons de -Mabille. - -»Travaillons, frères, travaillons;--la boîte osseuse se nettoie.--Le -compartiment de la mémoire embrasse déjà une certaine série de -faits.--La causalité,--oui, la causalité,--le ramènera au sentiment de -sa subjectivité.--Prenons garde seulement qu'il ne s'éveille avant que -notre tâche soit finie. - -»Le malheureux se réveillerait pour mourir d'un coup de sang, que la -Faculté qualifierait d'épanchement au cerveau,--et c'est nous qu'on -accuserait _là-haut.--_ Dieux immortels! il fait un mouvement; il -respire avec peine.--Raffermissons la boîte osseuse avec un dernier -coup de foulon,--oui, de foulon.--Le coq chante,--l'heure sonne... Il -en est quitte pour un mal de tête... _Il le fallait!_» - - -[1] Ceci est un chapitre dans le goût allemand. Les _gnomes_ sont de -petits êtres appartenant à la classe des esprits de la terre, qui sont -attachés au service de l'homme, ou du moins que leur sympathie conduit -parfois à lui être utile. (Voir les légendes recueillies par Simmek.) - - - -XIX - -JE M'ÉVEILLE - -Décidément, ce rêve est trop extravagant ... même pour moi! Il vaut -mieux se réveiller tout à fait.--Ces petits drôles! qui me démontaient -la tête, et qui se permettaient après de rajuster les morceaux du -crâne avec de grands coups de leurs petits marteaux!--Tiens, un coq -qui chante!... Je suis donc à la campagne? C'est peut-être le coq de -Lucien: ἀλεκτρυών.--Oh! souvenirs classiques, que vous êtes loin de -moi! - -Cinq heures sonnent,--où suis-je?--Ce n'est pas là ma chambre... -Ah! je m'en souviens,--je me suis endormi hier à la _Sirène,_ tenue -par le Vallois,--_dans la bonne ville de Meaux_ (Meaux en Brie, -Seine-et-Marne). - -Et j'ai négligé d'aller présenter mes hommages à monsieur et à mame le -maire!--C'est la faute de Bilboquet (_Faisant sa toilette_): - -Air des _Prétendus._ - -Allons présenter--hum!--présenter notre hommage - A la fille de la maison!... (_Bis._) - Oui, j'en conviens, elle a raison, - Oui, oui, la friponne a raison! -Allons présenter, etc. - -Tiens, le mal de tête s'en va... Oui, mais la voiture est partie. -Restons, et tirons-nous de cet affreux mélange de comédie,--de rêve--et -de réalité. - -Pascal a dit: - -«Les hommes sont fous, si nécessairement fous, que ce serait être fou -par une autre sorte que de n'être pas fou.» La Rochefoucauld a ajouté: - -«C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.» Ces maximes -sont consolantes. - - - -XX - - -RÉFLEXIONS - - -Recomposons nos souvenirs. - -Je suis majeur et vacciné; mes qualités physiques importent peu pour -le moment. Ma position sociale est supérieure à celle du saltimbanque -d'hier au soir; et décidément, sa Vénitienne n'aura pas ma main. - -Un sentiment de soif me travaille. - -Retourner au café de _Mars_ à cette heure, ce serait vouloir marcher -sur les fusées d'un feu d'artifice éteint. - -D'ailleurs, personne n'y peut être levé encore. Allons errer sur les -bords de la Marne et le long de ces terribles moulins à eau dont le -souvenir a troublé mon sommeil. - -Ces moulins, écaillés d'ardoises, si sombres et si bruyants au clair -de lune, doivent être pleins de charmes aux rayons du soleil levant. - -Je viens de réveiller les garçons du café du _Commerce._ Une légion -de chats s'échappe de la grande salle de billard, et va se jouer sur -la terrasse parmi les thuyas, les orangers et les balsamines roses et -blanches.--Les voilà qui grimpent comme des singes le long des berceaux -de treillage revêtus de lierre. - -O nature, je te salue! - -Et, quoique ami des chats, je caresse aussi ce chien à longs poils gris -qui s'étire péniblement. Il n'est pas muselé.--N'importe; la chasse est -ouverte. - -Qu'il est doux pour un coeur sensible _de voir lever l'aurore_ sur la -Marne, à quarante kilomètres de Paris! - -Là-bas, sur le même bord, au delà des moulins, est un autre café -non moins pittoresque, qui s'intitule café de l'_Hôtel-de-ville_ -(sous-préfecture). Le maire de Meaux, qui habite tout près, doit, en -se levant, y reposer ses yeux sur les allées d'ormeaux et sur les -berceaux d'un vert glauque qui garnissent la terrasse. On admire là une -statue en terre cuite de la Camargo, grandeur naturelle, dont il faut -regretter les bras cassés. Ses jambes sont effilées comme celles de -l'Espagnole d'hier--et des Espagnoles de l'Opéra. - -Elle préside à un jeu de boules. - -J'ai demandé de l'encre au garçon. Quant au café, il n'est pas encore -fait. Les tables sont couvertes de tabourets; j'en dérange deux; et je -me recueille en prenant possession d'un petit chat blanc qui a les yeux -verts. - -On commence à passer sur le pont; j'y compte huit arches. La Marne -est _marneuse_ naturellement; mais elle revêt maintenant des teintes -plombées que rident parfois les courants qui sortent des moulins, ou -plus loin les jeux folâtres des hirondelles. - -Est-ce qu'il pleuvra ce soir? - -Quelquefois, un poisson fait un soubresaut qui ressemble, ma foi, à -la cachucha éperdue de cette demoiselle bronzée que je n'oserais -qualifier de dame sans plus d'informations. - -Il y a en face de moi, sur l'autre bord, des sorbiers à grains de -corail du plus bel effet: sorbier des oiseaux,--_aviaria._--J'ai -appris cela quand je me destinais à la position de bachelier dans -l'Université de Paris. - - - -XXI - - -LA FEMME MÉRINOS - - -Je m'arrête. Le métier de _réaliste_ est trop dur à faire. La lecture -d'un article de Charles Dickens est pourtant la source de ces -divagations!... Une voix grave me rappelle à moi-même. - -Je viens de tirer de dessous plusieurs journaux parisiens et _marnais_ -un certain feuilleton d'où l'anathème s'exhale avec raison sur les -imaginations bizarres qui constituent aujourd'hui l'_école du vrai._ - -Le même mouvement a existé après 1830, après 1794, après 1716 et après -bien d'autres dates antérieures. Les esprits, fatigués des conventions -politiques ou romanesques, voulaient du _vrai_ à tout prix. - -Or, le vrai, c'est le faux, du moins en art et en poésie. Quoi de plus -faux que l'_Iliade,_ que l'_Énéide,_ que la _Jérusalem délivrée,_ que -la _Henriade_? que les tragédies, que les romans?... - ---Eh bien, moi, dit le critique, j'aime ce faux. Est-ce que cela -m'amuse, que vous me racontiez votre vie pas à pas, que vous analysiez -vos rêves, vos impressions, vos sensations?... Que m'importe que -vous ayez couché à la _Sirène,_ chez le Vallois? Je présume que cela -n'est pas vrai, ou bien que cela est arrangé. Vous me direz d'aller y -voir... Je n'ai pas besoin de me rendre à Meaux! Du reste, les mêmes -choses m'arriveraient, que je n'aurais pas l'aplomb d'en entretenir le -public. Et d'abord est-ce que l'on croit à cette femme aux cheveux de -mérinos? - -Je suis forcé d'y croire; et plus sûrement encore que par les promesses -de l'affiche. L'affiche _existe,_ mais la femme pourrait ne pas -exister... Eh bien, le saltimbanque n'avait rien écrit que de véritable. - -La représentation a commencé à l'heure dite. Un homme assez replet, -mais encore vert, est entré en costume de Figaro. Les tables étaient -garnies en partie par le peuple de Meaux, en partie par les cuirassiers -du 6e. - -M. Montaldo--car c'était lui--a dit avec modestie: - ---Signori, ze vais vi faire entendre le grand aria di _Figaro._ Il -commence. - ---_Tra de ra la, de ra la, de ra la, ah!_... - -Sa voix, un peu usée, mais encore agréable, était accompagnée d'un -basson. - -Quand il arriva au vers: _Largo al fattotum délia cita!_ je crus devoir -me permettre une observation. Il prononçait _cita._ Je dis tout haut: -_Tchita!_ ce qui étonna un peu les cuirassiers et le peuple de Meaux. -Le chanteur me fit un signe d'assentiment, et, quand il arriva à cet -autre vers: «Figaro-_ci_, Figaro-là ...» il eut soin de prononcer -_tchi._--J'étais flatté de cette attention. - -Mais, en faisant sa quête, il vint à moi et me dit (je ne donne pas ici -la phrase patoisée): - ---On est heureux de rencontrer des amateurs instruits ... Ma ze souis -de Tourino, et, à Tourino, nous prononçons _ci._ Vous aurez entendu le -_tchi_ à Rome ou à Naples? - ---Effectivement!... Et votre Vénitienne? - ---Elle va paraître à neuf heures. En attendant, je vais danser une -cachucha avec cette jeune personne que j'ai l'honneur de vous présenter. - -La cachucha n'était pas mal, mais exécutée dans un goût un peu -classique... Enfin, la femme aux cheveux de mérinos parut dans toute -sa splendeur. C'étaient effectivement des cheveux de mérinos. Deux -touffes, placées sur le front, se dressaient en cornes.--Elle aurait -pu se faire faire un châle de cette abondante chevelure. Que de maris -seraient heureux de trouver dans les cheveux de leurs femmes cette -_matière première_ qui réduirait le prix de leurs vêtements à la simple -main-d'oeuvre! - -La figure était pâle et régulière. Elle rappelait le type des vierges -de Carlo Dolci. Je dis à la jeune femme: - ---_Sete voi Veneziana?_ - -Elle me répondit: - ---_Signor, si._ - -Si elle avait dit: _Si, signor,_ je l'aurais soupçonnée Piémontaise -ou Savoyarde; mais, évidemment, c'est une Vénitienne des montagnes -qui confinent au Tyrol. Les doigts sont effilés, les pieds petits, -les attaches fines; elle a les yeux presque rouges et la douceur -d'un mouton; sa voix même semble un bêlement accentué. Les cheveux, -si l'on peut appeler cela des cheveux, résisteraient à tous les -efforts du peigne. C'est un amas de cordelettes comme celles que se -font les Nubiennes en les imprégnant de beurre. Toutefois, sa peau -étant d'un blanc mat irrécusable et sa chevelure d'un _marron_ assez -clair (voir l'affiche), je pense qu'il y a eu croisement; un nègre, -Othello peut-être, se sera allié au type vénitien, et, après plusieurs -générations, ce produit local se sera révélé. - -Quant à l'Espagnole, elle est évidemment originaire de Savoie ou -d'Auvergne, ainsi que M. Montaldo. - -Mon récit est terminé. «Le vrai est ce qu'il peut,» comme disait M. -Dufougeray. J'aurais pu raconter l'histoire de la Vénitienne, de M. -Montaldo, de l'Espagnole, et même du basson. Je pourrais supposer que -je me suis épris de l'une ou de l'autre de ces deux femmes, et que -la rivalité du saltimbanque ou du basson m'a conduit aux aventures -les plus extraordinaires.--Mais la vérité, c'est qu'il n'en est rien. -L'Espagnole avait, comme je l'ai dit, les jambes maigres; la femme -mérinos ne m'intéressait qu'à travers une atmosphère de fumée de tabac -et une consommation de bière qui me rappelait l'Allemagne.--Laissons -ce phénomène à ses habitudes et à ses attachements probables. - -Je soupçonne le basson, jeune homme assez fluet, noir de chevelure, de -ne pas lui être indifférent. - - - -XXII - -ITINÉRAIRE - -Je n'ai pas encore expliqué au lecteur le motif véritable de mon voyage -à Meaux... Il convient d'avouer que je n'ai rien à faire dans ce pays; -mais, comme le public français veut toujours savoir les raisons de -tout, il est temps d'indiquer ce point. - -Un de mes amis,--un limonadier de Creil,--ancien _hercule_ retiré, et -se livrant à la chasse dans ses moments perdus, m'avait invité, ces -jours derniers, à une chasse à la loutre sur les bords de l'Oise: - -Il était très-simple de me rendre à Creil par le Nord; mais le chemin -du Nord est un chemin tortu, bossu, qui fait un coude considérable -avant de parvenir à Creil, où se trouve le confluent du railway de -Lille et de celui de Saint-Quentin. De sorte que je m'étais dit: - --En prenant par Meaux, je rencontrerai l'omnibus de Dammartin; je -traverserai à pied les bois d'Ermenonville, et, suivant les bords de la -Nonette, je parviendrai, après trois heures de marche, à Senlis, où je -rencontrerai l'omnibus de Creil. De là, j'aurai le plaisir de revenir à -Paris par _le plus long,_ c'est-à-dire par le chemin de fer du Nord. - -En conséquence, ayant manqué la voiture de Dammartin, il s'agissait -de trouver une autre correspondance.--Le système des chemins de -fer a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté -immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de -communications directes; il faut faire dix lieues à droite ou -dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen -des correspondances, qui mettent encore deux ou trois heures à vous -transporter dans des pays où l'on arrivait autrefois en quatre heures. - -La spirale célèbre que traça en l'air le bâton du caporal Trûn n'était -pas plus capricieuse que le chemin qu'il faut faire, soit d'un côté, -soit de l'autre. - -On m'a dit à Meaux: - ---La voiture de Nanteuil-le-Haudouin vous mettra à une lieue -d'Ermenonville, et, dès lors, vous n'avez plus qu'à marcher. - -A mesure que je m'éloignais de Meaux, le souvenir de la femme mérinos -et de l'Espagnole s'évanouissait dans les brumes de l'horizon. Enlever -l'une au basson, ou l'autre au ténor chorégraphe, eût été un procédé -plein de petitesse, en cas de réussite, attendu qu'ils avaient été -polis et charmants;--une tentative vaine m'aurait couvert de confusion. -N'y pensons plus. - -Nous arrivons à Nanteuil par un temps abominable; il devient impossible -de traverser les bois. Quant à prendre des voitures à volonté, je -connais trop les chemins vicinaux du pays pour m'y risquer. - -Nanteuil est un bourg montueux qui n'a jamais eu de remarquable que son -château désormais disparu. Je m'informe à l'hôtel des moyens de sortir -d'un pareil lieu; et l'on me répond: - ---Prenez la voiture de Crespy en Valois, qui passe à deux heures; -cela vous fera faire un détour, mais vous trouverez ce soir une autre -voiture qui vous conduira sur les bords de l'Oise. - -Dix lieues encore pour voir une pêche à la loutre. Il était si simple -de rester à Meaux, dans l'aimable compagnie du saltimbanque, de la -Vénitienne et de l'Espagnole!... - - - - -XXIII - -CRESPY EN VALOIS - -Trois heures plus tard, nous arrivons à Crespy. Les portes de la -ville sont monumentales et surmontées de trophées dans le goût du -xviie siècle. Le clocher de la cathédrale est élancé, taillé -à six pans et découpé à jour comme celui de la vieille église de -Soissons. - -Il s'agissait d'attendre jusqu'à huit heures la voiture de -correspondance. L'après-dînée, le temps s'est éclairci. J'ai admiré les -environs assez pittoresques de la vieille cité valoise, et la vaste -place du marché que l'on y crée en ce moment. Les constructions sont -dans le goût de celles de Meaux. Ce n'est plus parisien, et ce n'est -pas encore flamand. On construisait une église dans un quartier signalé -par un assez grand nombre de maisons bourgeoises.--Un dernier rayon -de soleil, qui teignait de rose la face de l'ancienne cathédrale, m'a -fait revenir dans le quartier opposé. Il ne reste malheureusement que -le chevet. La tour et les ornements du portail m'ont paru remonter -au xive siècle.--J'ai demandé à des voisins pourquoi l'on -s'occupait de construire une église moderne, au lieu de restaurer un si -beau monument. - ---C'est, m'a-t-on dit, parce que les bourgeois ont principalement leurs -maisons dans l'autre quartier, et cela les dérangerait trop de venir à -l'ancienne église... Au contraire, l'autre sera sous leur main. - ---C'est, en effet, dis-je, bien plus commode d'avoir une église à sa -porte; mais les vieux chrétiens n'auraient pas regardé à deux cents -pas de plus pour se rendre à une vieille et splendide basilique. -Aujourd'hui, tout est changé, c'est le bon Dieu qui est obligé de se -rapprocher des paroissiens!... - - - - -XXIV - -EN PRISON - -Certes, je n'avais rien dit d'inconvenant ni de monstrueux. Aussi, la -nuit arrivant, je crus bon de me diriger vers le bureau des voitures. -Il fallait encore attendre une demi-heure.--J'ai demandé à souper pour -passer le temps. - -Je finissais une excellente soupe, et je me tournais pour demander -autre chose, lorsque j'aperçus un gendarme qui me dit: - ---Vos papiers? - -J'interroge ma poche avec dignité... Le passe-port était resté à Meaux, -où on me l'avait demandé à l'hôtel pour m'inscrire; et j'avais oublié -de le reprendre le lendemain matin. La jolie servante à laquelle -j'avais payé mon compte n'y avait pas pensé plus que moi. - ---Eh bien, dit le gendarme, vous allez me suivre chez M. le maire. - -Le maire! Encore si c'était le maire de Meaux! Mais c'est le maire de -Crespy! L'autre eût certainement été plus indulgent. - ---D'où venez-vous? - ---De Meaux. - ---Où allez-vous? - ---A Creil. - ---Dans quel but? - ---Dans le but de faire une chasse à la loutre. - ---Et pas de papiers, à ce que dit le gendarme? - ---Je les ai oubliés à Meaux. - -Je sentais moi-même que ces réponses n'avaient rien de satisfaisant; -aussi le maire me dit-il paternellement: - ---Eh bien, vous êtes en état d'arrestation! - ---Et où coucherai-je? - ---A la prison. - ---Diable! mais je crains de ne pas être bien couché. - ---C'est voire affaire. - ---Et si je payais un ou deux gendarmes pour me garder à l'hôtel?... - ---Ce n'est pas l'usage. - ---Cela se faisait au xviiie siècle. - ---Plus aujourd'hui. - -Je suivis le gendarme assez mélancoliquement. - -La prison de Crespy est ancienne. Je pense même que le caveau dans -lequel on m'a introduit date du temps des croisades; il a été -soigneusement recrépi avec du béton romain. - -J'ai été fâché de ce luxe; j'aurais aimé à élever des rats ou à -apprivoiser des araignées. - ---Est-ce que c'est humide? dis-je au geôlier. - ---Très-sec, au contraire. Aucun de ces _messieurs_ ne s'en est plaint -depuis les restaurations. Ma femme va vous faire un lit. - ---Pardon, je suis Parisien: je le voudrais très-doux. - ---On vous mettra deux lits de plume. - ---Est-ce que je ne pourrais pas finir de souper? Le gendarme m'a -interrompu après le potage. - ---Nous n'avons rien. Mais, demain, j'irai vous chercher ce que vous -voudrez; maintenant, tout le monde est couché à Crespy. - ---A huit heures et demie! - --Il en est neuf. - -La femme du geôlier avait établi un lit de sangle dans le caveau, -comprenant sans doute que je payerais bien la pistole. Outre les lits -de plume, il y avait un édredon. J'étais dans les plumes de tous côtés. - - - - -XXV - -AUTRE RÊVE - -J'eus à peine deux heures d'un sommeil tourmenté; je ne revis pas les -petits gnomes bienfaisants; ces êtres panthéistes, éclos sur le sol -germain, m'avaient totalement abandonné. En revanche, je comparaissais -devant un tribunal, qui se dessinait au fond d'une ombre épaisse, -imprégnée au bas d'une poussière scolastique. - -Le président avait un faux air de M. Nisard; les deux assesseurs -ressemblaient à M. Cousin et à M. Guizot, mes anciens maîtres. Je -ne passais plus comme autrefois devant eux mon examen en Sorbonne. -J'allais subir une condamnation capitale. - -Sur une table étaient étendus plusieurs numéros de _Magazines_ anglais -et américains, et une foule de livraisons illustrées à _jour_ et à _six -pence,_ où apparaissaient vaguement les noms d'Edgar Poe, de Dickens, -d'Ainsworth, etc., et trois figures pâles et maigres se dressaient à -droite du tribunal, drapées de thèses en latin imprimées sur satin, -où je crus distinguer ces noms: _Sapientia, Ethica, Grammatica.--_Les -trois spectres accusateurs me jetaient ces mots méprisants: - ---_Fantaisiste! réaliste!! essayste!!!_ - -Je saisis quelques phrases de l'accusation formulée à l'aide d'un -organe qui semblait être celui de M. Patin: - --Du _réalisme_ au crime, il n'y a qu'un pas; car le crime est -essentiellement réaliste. Le _fantaisisme_ conduit tout droit à -l'adoration des monstres. L'_essaysme_ amène ce faux esprit à -pourrir sur la paille humide des cachots. On commence par visiter -Paul Niquet,--on en vient à adorer une femme à cornes et à chevelure -de mérinos,--on finit par se faire arrêter à Crespy pour cause de -vagabondage et de troubadourisme exagéré!... - -J'essayai de répondre: j'invoquai Lucien, Rabelais, Érasme et autres -fantaisistes classiques.--Je sentis alors que je devenais prétentieux. - -Alors, je m'écriai en pleurant: - ---_Confiteor! plangior! juro!..._--Je jure de renoncer à ces œuvres -maudites par la Sorbonne et par l'Institut: je n'écrirai plus que de -l'histoire, de la philosophie, de la philologie et de la statistique... -On semble en douter?... Eh bien, je ferai des romans vertueux et -champêtres, je viserai aux prix de poésie, de morale; je ferai des -livres contre l'esclavage et pour les enfants, des poëmes didactiques, -des tragédies!--des tragédies!... Je vais même en réciter une que j'ai -écrite en seconde, et dont le souvenir me revient ... - -Les fantômes disparurent en jetant des cris plaintifs. - - - -XXVI - - -MORALITÉ - - -Nuit profonde! où suis-je? Au cachot! - -Imprudent! voilà pourtant où t'a conduit la lecture de l'article -anglais intitulé _la Clef de la rue ..._ Tâche maintenant de découvrir -la clef des champs! - -La serrure a grincé, les barres ont résonné. Le geôlier m'a demandé si -j'avais bien dormi: - ---Très-bien! très-bien! - -Il faut être poli. - ---Comment sort-on d'ici? - ---On écrira à Paris, et, si les renseignements sont favorables, au bout -de trois ou quatre jours ... - ---Est-ce que je pourrais causer avec un gendarme? - ---Le vôtre viendra tout à l'heure. - -Le gendarme, quand il entra, me parut un dieu. Il me dit: - ---Vous avez de la chance. - ---En quoi? - ---C'est aujourd'hui jour de _correspondance_ avec Senlis, vous pourrez -paraître devant le substitut. Allons, levez-vous. - ---Et comment va-t-on à Senlis? - ---A pied; cinq lieues, ce n'est rien. - ---Oui, mais s'il pleut ..., entre deux gendarmes, sur des routes -détrempées. - ---Vous pouvez prendre une voiture. - -Il m'a bien fallu prendre une voiture. Une petite affaire de onze -francs; deux francs à la pistole;--en tout, treize.--O fatalité! - -Du reste, les deux gendarmes étaient très-aimables, et je me suis mis -fort bien avec eux sur la route en leur racontant les combats qui -avaient eu lieu dans ce pays du temps de la Ligue. En arrivant en vue -de la tour de Montépilloy, mon récit devint pathétique, je peignis la -bataille, j'énumerai les escadrons de gens d'armes qui reposaient sous -les sillons;--ils s'arrêtèrent cinq minutes à contempler la tour, et je -leur expliquai ce que c'était qu'un château fort de ce temps-là. - -Histoire! archéologie! philosophie! Vous êtes donc bonnes à quelque -chose. - -Il fallut monter à pied au village de Montépilloy, situé dans un -bouquet de bois. Là, mes deux braves gendarmes de Crespy m'ont remis -aux mains de ceux de Senlis, et leur ont dit: - ---Il a pour _deux jours de pain_ dans le coffre de la voiture. - ---Si vous voulez déjeuner? m'a-t-on dit avec bienveillance. - ---Pardon, je suis comme les Anglais, je mange très-peu de pain. - ---Oh! l'on s'y fait. - -Les nouveaux gendarmes semblaient moins aimables que les autres. L'un -d'eux me dit: - ---Nous avons encore une petite formalité à remplir. - -Il m'attacha des chaînes comme à un héros de l'Ambigu, et ferma les -fers avec deux cadenas. - ---Tiens, dis-je, pourquoi ne m'a-t-on mis des fers qu'ici? - ---Parce que les gendarmes étaient avec vous dans la voiture, et que -nous, nous sommes à cheval. - -Arrivés à Senlis, nous allâmes chez le substitut, et, étant connu dans -la ville, je fus relâché tout de suite. L'un des gendarmes m'a dit: - ---Cela vous apprrendra à oublier votrre passe-porrt une autrre fois -quand vous sorrtirrez de votrre déparrtement. - -Avis au lecteur.--J'étais dans mon tort... Le substitut a été fort -poli, ainsi que tout le monde. Je ne trouve de trop que le cachot et -les fers. Ceci n'est pas une critique de ce qui se passe aujourd'hui. -Cela s'est toujours fait ainsi. Je ne raconte cette aventure que pour -demander que, comme pour d'autres choses, on tente un progrès sur ce -point.--Si je n'avais pas parcouru la moitié du monde, et vécu avec les -Arabes, les Grecs, les Persans, dans les khans des caravansérails et -sous les tentes, j'aurais eu peut-être un sommeil plus troublé encore, -et un réveil plus triste, pendant ce simple épisode d'un voyage de -Meaux à Oeil. - -Il est inutile de dire que je suis arrivé trop tard pour la chasse à -la loutre. Mon ami le limonadier, après sa chasse, était parti pour -Clermont afin d'assister à un enterrement. Sa femme m'a montré la -loutre empaillée, et complétant une collection de bêtes et d'oiseaux du -Valois, qu'il espère vendre à quelque Anglais. - -Voilà l'histoire fidèle de trois nuits d'octobre, qui m'ont corrigé des -excès d'un réalisme trop absolu;--j'ai du moins tout lieu de l'espérer. - - - - -PROMENADES ET SOUVENIRS - - - -I - -LA BUTTE MONTMARTRE - -Il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris. -Je n'en ai jamais été si convaincu que depuis deux mois. Arrivé -d'Allemagne, après un court séjour dans une ville de la banlieue, je -me suis cherché un domicile plus assuré que les précédents, dont l'un -se trouvait sur la place du Louvre et l'autre dans la rue du Mail. Je -ne remonte qu'à six années. Évincé du premier avec vingt francs de -dédommagement, que j'ai négligé, je ne sais pourquoi, d'aller toucher -à la Ville, j'avais trouvé dans le second ce qu'on ne trouve plus -guère au centre de Paris: une vue sur deux ou trois arbres occupant -un certain espace, qui permet à la fois de respirer et de se délasser -l'esprit en regardant autre chose qu'un échiquier de fenêtres noires, -où de jolies figures n'apparaissent que par exception. Je respecte la -vie intime de mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec -des longues-vues le galbe d'une femme qui se couche, ou surprennent à -l'œil nu les silhouettes particulières aux incidents et accidents de -la vie conjugale. J'aime mieux tel horizon «à souhait pour le plaisir -des yeux,» comme dirait Fénelon, où l'on peut jouir, soit d'un lever, -soit d'un coucher de soleil, mais plus particulièrement du lever. Le -coucher ne m'embarrasse guère: je suis sûr de le rencontrer partout -ailleurs que chez moi. Pour le lever, c'est différent: j'aime à voir -le soleil découper des angles sur les murs, à entendre au dehors des -gazouillements d'oiseaux, fût-ce de simples moineaux francs... Grétry -offrait un louis à entendre une chanterelle, je donnerais vingt francs -pour un merle; les vingt francs que la ville de Paris me doit encore! - -J'ai longtemps habité Montmartre; on y jouit d'un air très-pur, de -perspectives variées, et l'on y découvre des horizons magnifiques, -soit «qu'ayant été vertueux, l'on aime à voir lever l'aurore,» qui est -très-belle du côté de Paris, soit qu'avec des goûts moins simples, on -préfère ces teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés -et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration -au-dessous du grand cimetière, entre l'arc de l'Étoile et les coteaux -bleuâtres qui vont d'Argenteuil à Pontoise. Les maisons nouvelles -s'avancent toujours, comme la mer diluvienne qui a baigné les flancs -de l'antique montagne, gagnant peu à peu les retraites où s'étaient -réfugiés les monstres informes reconstruits depuis par Cuvier. Attaqué -d'un côté par la rue de l'Empereur, de l'autre par la mairie, qui sape -les âpres montées et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux -mont de Mars aura bientôt le sort de la butte des Moulins, qui, au -siècle dernier, ne montrait guère un front moins superbe. Cependant, il -nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints d'épaisses haies -vertes, que l'épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs violettes -et de ses baies pourprées. - -Il y a des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées -champêtres et des ruelles silencieuses, bordées de chaumières, -de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de -précipices, où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à -peu certains flots de verdure où s'ébattent des chèvres, qui broutent -l'acanthe suspendue aux rochers; des petites filles à l'œil fier, au -pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre -même une vigne, la dernière du cru célèbre de Montmartre, qui luttait, -du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque année, cet -humble coteau perd une rangée de ses ceps rabougris, qui tombent dans -une carrière. Il y a dix ans, j'aurais pu l'acquérir au prix de trois -mille francs... On en demande aujourd'hui trente mille. C'est le plus -beau point de vue des environs de Paris. - -Ce qui me séduisait dans ce petit espace abrité par les grands arbres -du château des Brouillards, c'était d'abord ce reste de vignoble lié au -souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des philosophes, était -peut être le second Bacchus, Διονύσιος, et qui a eu trois corps, dont -l'un a été enterré à Montmartre, le second à Ratisbonne et le troisième -à Corinthe. C'était ensuite le voisinage de l'abreuvoir, qui, le soir, -s'anime du spectacle de chevaux et de chiens que l'on y baigne, et -d'une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent -et chantent comme dans un des premiers chapitres de _Werther._ Avec -un bas-relief consacré à Diane et peut-être deux figures de naïades -sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l'ombre des vieux tilleuls -qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, -silencieux à ses heures, et qui rappellerait certains points d'étude -de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et serpente la rue des -Brouillards, qui descend vers le chemin des Bœufs, puis le jardin du -restaurant Gaucher, avec ses kiosques, ses lanternes et ses statues -peintes ... La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornées -par les coteaux de Saint-Ouen et de Montmorency, avec des reflets de -soleil ou des nuages qui varient à chaque heure du jour. A droite est -une rangée de maisons, la plupart fermées pour cause de craquements -dans les murs. C'est ce qui assure la solitude relative de ce site; car -les chevaux et les bœufs qui passent, les laveuses, ne troublent pas -les méditations d'un sage, et même s'y associent. La vie bourgeoise, -ses intérêts et ses relations vulgaires, lui donnent seuls l'idée de -s'éloigner le plus possible des grands centres d'activité. - -Il y a à gauche de vastes terrains, recouvrant l'emplacement d'une -carrière éboulée, que la commune a concédés à des hommes industrieux -qui en ont transformé l'aspect. Ils ont planté des arbres, créé des -champs où verdissent la pomme de terre et la betterave, où l'asperge -montée étalait naguère ses panaches verts décorés de perles rouges. - -On descend le chemin et l'on tourne à gauche. Là sont encore deux ou -trois collines vertes, entaillées par une route qui plus loin comble -des ravins profonds, et qui tend à joindre un jour la rue de l'Empereur -entre les buttes et le cimetière. On rencontre là un hameau qui sent -fortement la campagne, et qui a renoncé depuis trois ans aux travaux -malsains d'un atelier de _poudrette.--_Aujourd'hui, l'on y travaille -les résidus des fabriques de bougies stéariques.--Que d'artistes -repoussés du prix de Rome sont venus sur ce point étudier la campagne -romaine et l'aspect des marais Pontins! Il y reste un marais animé par -des canards, des oisons et des poules. - -Il n'est pas rare aussi d'y trouver des haillons pittoresques sur les -épaules des travailleurs. Les collines, fendues çà et là, accusent -le tassement du terrain sur d'anciennes carrières; mais rien n'est -plus beau que l'aspect de la grande butte, quand le soleil éclaire -ses terrains d'ocre rouge veinés de plâtre et de glaise, ses roches -dénudées et quelques bouquets d'arbres encore assez touffus, où -serpentent des ravins et des sentiers. - -La plupart des terrains et des maisons éparses de cette petite vallée -appartiennent à de vieux propriétaires, qui ont calculé sur l'embarras -des Parisiens à se créer de nouvelles demeures et sur la tendance -qu'ont les maisons du quartier Montmartre à envahir, dans un temps -donné, la plaine Saint-Denis. C'est une écluse qui arrête le torrent; -quand elle s'ouvrira, le terrain vaudra cher.--Je regrette d'autant -plus d'avoir hésité, il y a dix ans, à donner trois mille francs du -dernier vignoble de Montmartre. - -Il ne faut plus y penser. Je ne serai jamais propriétaire: et pourtant -que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (près Paris, du moins), -j'ai chanté le refrain de M. Vautour: - - Quand on n'a pas de quoi payer son terme ... - -J'aurais fait faire dans cette vigne une construction si légère!... Une -petite villa dans le goût de Pompéi avec un impluvium et une cella, -quelque chose comme la maison du poëte tragique. Le pauvre Laviron, -mort depuis sous les murs de Rome, m'en avait dessiné le plan.--A dire -le vrai pourtant, il n'y a pas de propriétaires aux buttes Montmartre. -On ne peut asseoir légalement sur des terrains minés par des cavités -peuplées dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La commune -concède un droit de possession qui s'éteint au bout de cent ans... On -est campé comme les Turcs; et les doctrines les plus avancées auraient -peine à contester un droit si fugitif où l'hérédité ne peut longuement -s'établir.[1] - - -[1] Certains propriétaires nient ce détail, qui m'a été affirmé par -d'autres. N'y aurait-il pas eu, là aussi, des usurpations pareilles à -celles qui ont rendu les fiefs héréditaires sous Hugues Capet? - - - -II - - -LE CHATEAU DE SAINT-GERMAIN - - -J'ai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent à mes relations, -et n'ai rien trouvé qu'à des prix impossibles, augmentés par les -conditions que formulent les concierges. Ayant rencontré un seul -logement au-dessous de trois cents francs, on m'a demandé si j'avais -un état pour lequel il fallût du jour.--J'ai répondu, je crois, qu'il -m'en fallait pour l'état de ma santé. - ---C'est, m'a dit le concierge, que la fenêtre de la chambre s'ouvre sur -un corridor qui n'est pas bien clair. - -Je n'ai pas voulu en savoir davantage, et j'ai même négligé de -visiter une cave à louer, me souvenant d'avoir vu à Londres cette même -inscription, suivie de ces mots: «Pour un gentleman seul.» - -Je me suis dit: - ---Pourquoi ne pas aller demeurer à Versailles ou à Saint-Germain? -La banlieue est encore plus chère que Paris; mais, en prenant un -abonnement du chemin de fer, on peut sans doute trouver des logements -dans la plus déserte ou dans la plus abandonnée de ces deux villes. -En réalité, qu'est-ce qu'une demi-heure de chemin de fer, le matin et -le soir? On a là les ressources d'une cité, et l'on est presque à la -campagne. Vous vous trouvez logé par le fait rue Saint-Lazare, n° 130. -Le trajet n'offre que de l'agrément, et n'équivaut jamais, comme ennui -ou comme fatigue, à une course d'omnibus. - -Je me suis trouvé très-heureux de cette idée, et j'ai choisi -Saint-Germain, qui est pour moi une ville de souvenirs. Quel voyage -charmant! Asnières, Chatou, Nanterre et le Pecq; la Seine trois fois -repliée, des points de vue d'îles vertes, de plaines, de bois, de -chalets et de villas; à droite, les coteaux de Colombes, d'Argenteuil -et de Carrières; à gauche, le mont Valérien, Bougival, Luciennes et -Marly; puis la plus belle perspective du monde: la terrasse et les -vieilles galeries du château de Henri IV, couronnées par le profil -sévère du château de François Ier. J'ai toujours aimé ce -château bizarre, qui, sur le plan, a la forme d'un D gothique, en -l'honneur, dit-on, du nom de la belle Diane.--Je regrette seulement -de n'y pas voir ces grands toits écaillés d'ardoises, ces clochetons à -jour où se déroulaient des escaliers en spirale, ces hautes fenêtres -sculptées s'élançant d'un fouillis de toits anguleux qui caractérisent -l'architecture valoise. Des maçons ont défiguré, sous Louis XVIII, la -face qui regarde le parterre. Depuis, l'on a transformé ce monument -en pénitencier, et l'on a déshonoré l'aspect des fossés et des ponts -antiques par une enceinte de murailles couvertes d'affiches. Les hautes -fenêtres et les balcons dorés, les terrasses où ont paru tour à tour -les beautés blondes de la cour des Valois et de la cour des Stuarts, -les galants chevaliers des Médicis et les Écossais fidèles de Marie -Stuart et du roi Jacques, n'ont jamais été restaurés; il n'en reste -rien que le noble dessin des baies, des tours et des façades, que cet -étrange contraste de la brique et de l'ardoise, s'éclairant des feux du -soir ou des reflets argentés de la nuit, et cet aspect moitié galant, -moitié guerrier, d'un château fort qui, en dedans, contenait un palais -splendide dressé sur une montagne, entre une vallée boisée où serpente -un fleuve et un parterre qui se dessine sur la lisière d'une vaste -forêt. - -Je revenais là, comme Ravenswood au château de ses pères; j'avais -eu des parents parmi les hôtes de ce château,--il y a vingt ans -déjà;--d'autres, habitants de la ville; en tout, quatre tombeaux... Il -se mêlait encore à ces impressions des souvenirs d'amour et de fêtes -remontant à l'époque des Bourbons--de sorte que je fus tour à tour -heureux et triste tout un soir! - -Un incident vulgaire vint m'arracher à la poésie de ces rêves de -jeunesse. La nuit étant venue, après avoir parcouru les rues et les -places, et salué des demeures aimées jadis, donné un dernier coup d'œil -aux côtes de l'étang de Mareil et de Chambourcy, je m'étais enfin -reposé d'ans un café qui donne sur la place du Marché. On me servit une -chope de bière. Il y avait au fond trois cloportes;--un homme qui a -vécu en Orient est incapable de s'affecter d'un pareil détail. - ---Garçon! dis-je, il est possible que j'aime les cloportes; mais, une -autre fois, si j'en demande, je désirerais qu'on me les servît à part. - -Le mot n'était pas neuf, s'étant déjà appliqué à des cheveux servis -sur une omelette; mais il pouvait encore être goûté à Saint Germain. -Les habitués, les bouchers ou conducteurs de bestiaux, le trouvèrent -agréable. - -Le garçon me répondit imperturbablement: - ---Monsieur, cela ne doit pas vous étonner; on fait en ce moment des -réparations au château, et ces insectes se réfugient dans les maisons -de ville. Ils aiment beaucoup la bière et y trouvent leur tombeau. - ---Garçon, lui dis-je, vous êtes plus beau que nature; et votre -conversation me séduit... Mais est-il vrai que l'on fasse des -réparations au château? - ---Monsieur vient d'en être convaincu. - ---Convaincu, grâce à votre raisonnement; mais êtes-vous sûr du fait en -lui-même? - ---Les journaux en ont parlé. - -Absent de France pendant longtemps, je ne pouvais contester ce -témoignage. Le lendemain, je me rendis au château pour voir où en était -la restauration. Le sergent-concierge me dit, avec un sourire qui -n'appartient qu'à un militaire de ce grade: - ---Monsieur, seulement pour raffermir les fondations, il faudrait neuf -millions; les apportez-vous? - -Je suis habitué à ne m'étonner de rien. - ---Je ne les ai pas sur moi, observai-je; mais cela pourrait encore se -trouver! - ---Eh bien, dit-il, quand vous les apporterez, nous vous ferons voir le -château. - -J'étais piqué; ce qui me fit retourner à Saint-Germain deux jours -après. J'avais trouvé l'idée. - ---Pourquoi, me disais-je, ne pas faire une souscription? La France -est pauvre; mais il viendra beaucoup d'Anglais l'année prochaine -pour l'exposition des Champs-Élysées. Il est impossible qu'ils ne -nous aident pas à sauver de la destruction un château qui a hébergé -plusieurs générations de leurs reines et de leurs rois. Toutes les -familles jacobites y ont passé.--La ville encore est à moitié pleine -d'Anglais; j'ai chanté tout enfant les chansons du roi Jacques et -pleuré Marie Stuart en déclamant les vers de Ronsard et de du Bellay... -La race des _king-charles_ emplit les rues comme une preuve vivante -encore des affections de tant de races disparues... Non! me dis-je, les -Anglais ne refuseront pas de s'associer à une souscription doublement -nationale. Si nous contribuons par des monacos, ils trouveront bien des -couronnes et des guinées! - -Fort de cette combinaison, je suis allé la soumettre aux habitués du -café du Marché. Ils l'ont accueillie avec enthousiasme, et, quand j'ai -demandé une chope de bière _sans cloportes,_ le garçon m'a dit: - ---Oh! non, monsieur, plus aujourd'hui! - -Au château, je me suis présenté la tête haute. Le sergent m'a introduit -au corps de garde, où j'ai développé mon idée avec succès, et le -commandant, qu'on a averti, a bien voulu permettre que l'on me fît -voir la chapelle et les appartements des Stuarts, fermés aux simples -curieux. Ces derniers sont dans un triste état, et, quant aux galeries, -aux salles antiques et aux chambres des Médicis, il est impossible de -les reconnaître depuis des siècles, grâce aux clôtures, aux maçonneries -et aux faux plafonds qui ont approprié ce château aux gouvernances -militaires. - -Que la cour est belle, pourtant! ces profils sculptés, ces arceaux, ces -galeries chevaleresques, l'irrégularité même du plan, la teinte rouge -des façades, tout cela fait rêver aux châteaux d'Écosse et d'Irlande, -à Walter Scott et à Byron. On a tant fait pour Versailles et tant -pour Fontainebleau. Pourquoi donc ne pas relever ce débris précieux -de notre histoire? La malédiction de Catherine de Médicis, jalouse du -monument construit en l'honneur de Diane, s'est continuée sous les -Bourbons. Louis XIV craignait de voir la flèche de Saint-Denis; ses -successeurs ont tout fait pour Saint-Cloud et Versailles. Aujourd'hui, -Saint-Germain attend encore le résultat d'une promesse que la guerre a -peut-être empêché de réaliser. - - - - -III - -UNE SOCIÉTÉ CHANTANTE - -Ce que le concierge m'a fait voir avec le plus d'amour, c'est une série -de petites loges qu'on appelle les _cellules,_ où couchent quelques -militaires du pénitencier. Ce sont de véritables boudoirs ornés de -peintures à fresque représentant des paysages. Le lit se compose d'un -matelas de crin soutenu par des élastiques; le tout très-propre et -très-coquet, comme une cabine d'officier de vaisseau. - -Seulement, le jour y manque, comme dans la chambre qu'on m'offrait à -Paris, et l'on ne pourrait pas y demeurer _ayant un état_ pour lequel -il faudrait du jour. - ---J'aimerais, dis-je au sergent, une chambre moins bien, décorée et -plus près des fenêtres. - ---Quand on se lève avant le jour, c'est bien indifférent! me -répondit-il. - -Je trouvai cette observation de la plus grande justesse. - -En repassant par le corps de garde, je n'eus qu'à remercier le -commandant de sa politesse, et le sergent ne voulut accepter aucune -_buona mano._ - -Mon idée de souscription anglaise me trottait dans la tête, et -j'étais bien aise d'en essayer l'effet sur les habitants de la -ville; de sorte qu'allant dîner au pavillon de Henri IV, d'où l'on -jouit de la plus admirable vue qui soit en France, dans un kiosque -ouvert sur un panorama de dix lieues, j'en fis part à trois Anglais -et à une Anglaise, qui en furent émerveillés, et trouvèrent ce plan -très-conforme à leurs idées nationales.--Saint-Germain a cela de -particulier, que tout le monde s'y connaît, qu'on y parle haut dans les -établissements publics, et que l'on peut même s'y entretenir avec des -dames anglaises sans leur être présenté. On s'ennuierait tellement sans -cela! Puis c'est une population à part, classée, il est vrai, selon -les conditions, mais entièrement locale. - -Il est très-rare qu'un habitant de Saint-Germain vienne à Paris; -certains d'entre eux ne font pas ce voyage une fois en dix ans. Les -familles étrangères vivent aussi là entre elles avec la familiarité qui -existe dans les villes d'eaux. Et ce n'est pas l'eau, c'est l'air pur -que l'on vient chercher à Saint-Germain. Il y a des maisons de santé -charmantes, habitées par des gens très-bien portants, mais fatigués du -bourdonnement et du mouvement insensés de la capitale. La garnison, -qui était autrefois de gardes du corps, et qui est aujourd'hui de -cuirassiers de la garde, n'est pas étrangère peut-être à la résidence -de quelques jeunes beautés, filles ou veuves, qu'on rencontre à cheval -ou à âne sur la route des Loges ou du château du Val.--Le soir, les -boutiques s'éclairent rue de Paris et rue au Pain; on cause d'abord -sur la porte, on rit, on chante même.--L'accent des voix est fort -distinct de celui de Paris; les jeunes filles ont la voix pure et bien -timbrée, comme dans les pays de montagnes. En passant dans la rue de -l'Église, j'entendis chanter au fond d'un petit café. J'y voyais entrer -beaucoup de monde et surtout des femmes. En traversant la boutique, -je me trouvai dans une grande salle toute pavoisée de drapeaux et -de guirlandes avec les insignes maçonniques et les inscriptions -d'usage.--J'ai fait partie autrefois des _Joyeux_ et des _Bergers de -Syracuse;_ je n'étais donc pas embarrassé de me présenter. - -Le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de draperies -tricolores, et le président me fit le salut cordial qui se doit à un -_visiteur.--_Je me rappelai qu'aux _Bergers de Syracuse,_ on ouvrait -généralement la séance par ce toast: «Aux Polonais!... et à ces -dames!» Aujourd'hui, les Polonais sont un peu oubliés.--Du reste, j'ai -entendu de fort jolies chansons dans cette réunion, mais surtout des -voix de femmes ravissantes. Le Conservatoire n'a pas terni l'éclat -de ces intonations pures et naturelles, de ces trilles empruntés au -chant du rossignol ou du merle; on n'a pas faussé avec les leçons -du solfège ces gosiers si frais et si riches en mélodie. Comment se -fait-il que ces femmes chantent si juste? Et pourtant tout musicien -de profession pourrait dire à chacune d'elles: «Vous ne savez pas -chanter.» Rien n'est amusant comme les chansons que les jeunes filles -composent elles-mêmes, et qui font, en général, allusion aux trahisons -des amoureux ou aux caprices de l'autre sexe. Quelquefois, il y a des -traits de raillerie locale qui échappent au visiteur étranger. Souvent -un jeune homme et une jeune fille se répondent comme Daphnis et Chloé, -comme Myrtil et Sylvie. En m'attachant à cette pensée, je me suis -trouvé tout ému, tout attendri comme à un souvenir de la jeunesse... -C'est qu'il y a un Age--âge critique, comme on le dit, pour les femmes, ---où les souvenirs renaissent si vivement, que certains dessins oubliés -reparaissent sous la trame froissée de la vie! On n'est pas assez vieux -pour ne plus songer à l'amour, on n'est plus assez jeune pour penser -toujours à plaire.--Cette phrase, je l'avoue, est un peu Directoire. -Ce qui l'amène sous ma plume, c'est que j'ai entendu un ancien jeune -homme qui, ayant décroché du mur une guitare, exécuta admirablement la -vieille romance de Carat: - - Plaisir d'amour ne dure qu'un moment ... - Chagrin d'amour dure toute la vie! - -Il avait les cheveux frisés à l'incroyable, une cravate blanche, une -épingle de diamant sur son jabot, et des bagues à lacs d'amour. Ses -mains étaient blanches et fines comme celles d'une jolie femme. Et, si -j'avais été femme, je l'aurais aimé, malgré son âge; car sa voix allait -au coeur. - -Ce brave homme m'a rappelé mon père, qui, jeune encore, chantait avec -goût des airs italiens, à son retour de Pologne. Il y avait perdu sa -femme, et ne pouvait s'empêcher de pleurer, en s'accompagnant de la -guitare, aux paroles d'une romance qu'elle avait aimée, et dont j'ai -toujours retenu ce passage: - - Mamma mia, medicate - Questa piaga, per pietà! - Melicerto fu l'arciero - Perché pace in cor non ho!...[1] - -Malheureusement, la guitare est aujourd'hui vaincue par le piano, ainsi -que la harpe; ce sont là des galanteries et des grâces d'un autre -temps. Il faut aller à Saint-Germain pour retrouver, dans le petit -monde paisible encore, les charmes effacés de la société d'autrefois. - -Je suis sorti par un beau clair de lune, m'imaginant vivre en 1827, -époque où j'ai quelque temps habité Saint-Germain. Parmi les jeunes -filles présentes à cette petite fête, j'avais reconnu des yeux -accentués, des traits réguliers, et, pour ainsi dire, classiques, -des intonations particulières au pays, qui me faisaient rêver à des -cousines, à des amies de cette époque, comme si dans un autre monde -j'avais retrouvé mes premières amours. Je parcourais au clair de lune -ces rues et ces promenades endormies. J'admirais les profils majestueux -du château, j'allais respirer l'odeur des arbres effeuillés à la -lisière de la forêt, je goûtais mieux à cette heure l'architecture de -l'église, où repose l'épouse de Jacques II, et qui semble un temple -romain[2]. - -Vers minuit, j'allai frapper à la porte d'un hôtel où je couchais -souvent, il y a quelques années. Impossible d'éveiller personne. Des -bœufs défilaient silencieusement, et leurs conducteurs ne purent me -renseigner sur les moyens de passer la nuit. En revenant sur la place -du Marché, je demandai au factionnaire s'il connaissait un hôtel où -l'on pût recevoir un Parisien relativement attardé. - ---Entrez au poste, on vous dira cela, me répondit-il. - -Dans le poste, je rencontrai de jeunes militaires qui me dirent: - ---C'est bien difficile! On se couche ici à dix heures; mais -chauffez-vous un instant. - -On jeta du bois dans le poêle; je me mis à causer de l'Afrique et -de l'Asie. Cela les intéressa tellement, que l'on réveillait pour -m'écouter ceux qui s'étaient endormis. Je me vis conduit à chanter des -chansons arabes et grecques; car la société chantante m'avait mis dans -cette disposition. Vers deux heures, un des soldats me dit: - ---Vous avez bien couché sous la tente... Si vous voulez, prenez place -sur le lit de camp. - -On me fit un traversin avec un sac de munition, je m'enveloppai de mon -manteau, et je m'apprêtais à dormir quand le sergent rentra et dit: - ---Où est-ce qu'ils ont encore ramassé cet homme-là? - ---C'est un homme qui parle assez bien, dit un des fusiliers; il a été -en Afrique. - ---S'il a été en Afrique, c'est différent, dit le sergent; mais on admet -quelquefois ici des individus, qu'on ne connaît pas; c'est imprudent... -Ils pourraient enlever quelque chose! - ---Ce ne serait pas un matelas, m'écriai-je. - ---Ne faites pas attention, me dit l'un des soldats: c'est son -caractère; et puis il vient de recevoir une _politesse ..._ ça le rend -grognon. - -J'ai dormi fort bien jusqu'au point du jour; et, remerciant ces braves -soldats ainsi que le sergent, tout à fait radouci, je m'en allai faire -un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les splendeurs du -soleil levant. - -Je le disais tout à l'heure, «mes jeunes années me reviennent,» et -l'aspect des lieux aimés rappelle en moi le sentiment des choses -passées. Saint-Germain, Senlis et Dammartin, sont les trois villes -qui, non loin de Paris, correspondent à mes souvenirs les plus chers. -La mémoire de vieux parents morts se rattache mélancoliquement à la -pensée de plusieurs jeunes filles dont l'amour m'a fait poëte, ou dont -les dédains m'ont fait parfois ironique et songeur. - -J'ai appris le style en écrivant des lettres de tendresse ou -d'amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j'y -retrouve fortement tracée l'empreinte de mes lectures d'alors, -surtout de Diderot, de Rousseau et de Sénancourt. Ce que je viens de -dire expliquera le sentiment dans lequel ont été écrites les pages -suivantes. Je m'étais repris à aimer Saint-Germain par ces derniers -beaux jours d'automne. Je m'établis à l'_Ange Gardien,_ et, dans les -intervalles de mes promenades, j'ai tracé quelques souvenirs que je -n'ose intituler _Mémoires,_ et qui seraient plutôt conçus selon le plan -des promenades solitaires de Jean-Jacques. Je les terminerai dans le -pays même où j'ai été élevé, et où il est mort. - - -[1] «O ma mère! guérissez-moi cette blessure, par pitié! Mélicerte fut -l'archer par qui j'ai perdu la paix de mon cœur.» - -[2] L'intérieur est aujourd'hui restauré dans le style byzantin, et -l'on commence à y découvrir des fresques remarquables commencées depuis -plusieurs années. - - - -IV - -JUVENILIA - -Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie, que je ne m'étonne pas -en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma naissance. -C'est, dira-t-on, l'histoire de tout le monde. Mais tout le monde n'a -pas occasion de raconter son histoire. - -Et, si chacun le faisait, il n'y aurait pas grand mal: l'expérience de -chacun est le trésor de tous. - -Un jour, un cheval s'échappa d'une pelouse verte qui bordait l'Aisne, -et disparut bientôt entre les halliers; il gagna la région sombre des -arbres et se perdît dans la forêt de Compiègne. Cela se passait vers -1770. - -Ce n'est pas un accident rare qu'un cheval échappé à travers une -forêt, et cependant, je n'ai guère d'autre titre à l'existence. -Cela est probable du moins, si l'on croit à ce que Hoffmann appelait -l'_enchaînement des choses._ - -Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l'écurie -de son père, puis il s'était assis sur le bord de la rivière, rêvant -à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages -empourprés du Valois et du Beauvoisis. - -L'eau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes violettes -striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en se retournant -pour partir, ne trouva plus le cheval qui l'avait amené. En vain il le -chercha, l'appela jusqu'à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme. - -Il était d'un naturel silencieux; il évita les rencontres, monta à sa -chambre et s'endormit, comptant sur la Providence et sur l'instinct de -l'animal, qui pouvait bien lui faire retrouver la maison. - -C'est ce qui n'arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-père descendit -de sa chambre et rencontra dans la cour son père, qui se promenait à -grands pas. Il s'était aperçu déjà qu'il manquait un cheval à l'écurie. -Silencieux comme son fils, il n'avait pas demandé quel était le -coupable: il le reconnut en le voyant devant lui. - -Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute -de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa chambre, fit -un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de Compiègne, il -gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des étangs -de Châalis, vieille résidence carlovingienne. Là, vivait un de ses -oncles, qui descendait, dit-on, d'un peintre flamand du xviie siècle. -Il habitait un ancien pavillon de chasse aujourd'hui ruiné, qui avait -fait partie des apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin, -entouré de halliers qu'on appelle les _bosquets,_ était situé sur -l'emplacement d'un ancien camp romain et a conservé le nom du dixième -des Césars. On y récolte du seigle dans les parties qui ne sont pas -couvertes de granits et de bruyères. Quelquefois, on y a rencontré, en -_traçant,_ des pots étrusques, des médailles, des épées rouillées ou -des images informes de dieux celtiques. - -Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé -patriarcalement en épousant sa cousine. Je ne sais pas au juste -l'époque de leur mariage; mais, comme il se maria avec l'épée, comme -aussi ma grand-mère reçut le nom de Marie-Antoinette avec celui -de Laurence, il est probable qu'ils furent mariés un peu avant la -Révolution. Aujourd'hui, mon grand-père repose, avec sa femme et sa -plus jeune fille, au milieu de ce champ qu'il cultivait jadis. Sa -fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie, -au cimetière catholique polonais de Gross-Glogaw. Elle est morte à -vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, d'une fièvre qu'elle gagna -en traversant un pont chargé de cadavres, où sa voiture manqua d'être -renversée. Mon père, chargé de rejoindre l'armée à Moscou, perdît plus -tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Bérésina. - -Je n'ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou volés; je -sais seulement qu'elle ressemblait à une gravure du temps, d'après -Prudhon ou Fragonard, qu'on appelait _la Modestie._ La fièvre dont -elle est morte m'a saisi trois fois, à des époques qui forment dans -ma vie des divisions singulières, périodiques. Toujours, à ces -époques, je me suis senti l'esprit frappé des images de deuil et de -désolation qui ont entouré mon berceau. Les lettres qu'écrivait ma -mère des bords de la Baltique, ou des rives de la Sprée ou du Danube, -m'avaient été lues tant de fois! Le sentiment du merveilleux, le goût -des voyages lointains, ont été sans doute pour moi le résultat de ces -impressions premières, ainsi que du séjour que j'ai fait longtemps -dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins -des domestiques et des paysans, j'avais nourri mon esprit de croyances -bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait là de quoi -faire un poète, et je ne suis qu'un rêveur en prose. - -J'avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle, -quand trois officiers parurent devant la maison; l'or noirci de leurs -uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier -m'embrassa avec une telle effusion, que je m'écriai: - ---Mon père!... tu me fais mal! - -De ce jour, mon destin changea. - -Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des -flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour m'apprendre ce qu'on -appelait mes devoirs. J'étais faible encore, et la gaieté de son plus -jeune frère me charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait -eut l'idée de me consacrer une partie de ses nuits. Il me réveillait -avant l'aube et me promenait sur les collines voisines de Paris, me -faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes et dans les -laiteries. - - - -V - -PREMIÈRES ANNÉES - -Une heure fatale sonna pour la France; son héros, captif lui-même au -sein d'un vaste empire, voulut réunir dans le champ de Mai l'élite -de ses héros fidèles. Je vis ce spectacle sublime dans la loge des -généraux. On distribuait aux régiments des étendards ornés d'aigles -d'or, confiés désormais à la fidélité de tous. - -Un soir, je vis se dérouler sur la grande place de la ville une immense -décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur -une onde agitée, et semblait voguer vers une tour qui marquait le -rivage. Une rafale violente détruisit l'effet de cette représentation. -Sinistre augure, qui présidait à la patrie le retour des étrangers. - -Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l'Ukraine rongèrent -encore une fois l'écorce des arbres de nos jardins. Mes sœurs du -hameau revinrent à tire-d'aile, comme des colombes plaintives, et -m'apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que -j'aimais comme une autre sœur. - -Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me demanda un -léger service: j'eus le malheur de lui répondre avec impatience. Quand -je retournai sur la terrasse, la tourterelle s'était envolée. - -J'en conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d'une fièvre -purpurine qui fit porter à l'épiderme tout le sang de mon cœur. On crut -me consoler en me donnant pour compagnon un jeune sapajou rapporté -d'Amérique par un capitaine, ami de mon père. Cette jolie bête devint -la compagne de mes jeux et de mes travaux. - -J'étudais à la fois l'italien, le grec et le latin, l'allemand, l'arabe -et le persan. Le _Pastor fido, Faust,_ Ovide et Anacréon, étaient -mes poëmes et mes poètes favoris. Mon écriture, cultivée avec soin, -rivalisait parfois de grâce et de correction avec les manuscrits les -plus célèbres de l'Iram. Il fallait encore que le trait de l'amour -perçât mon cœur d'une de ses flèches les plus brûlantes! Celle-là -partit de l'arc délié du sourcil noir d'une vierge à l'œil d'ébène, qui -s'appelait Héloïse.--J'y reviendrai plus tard. - -J'étais toujours entouré de jeunes filles; l'une d'elles était ma -tante; deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, me comblaient -aussi de leurs soins. Mon sourire enfantin rappelait celui de ma mère, -et mes cheveux blonds, mollement ondulés, couvraient avec caprice la -grandeur précoce de mon front. Je devins épris de Fanchette, et je -conçus l'idée singulière de la prendre pour épouse selon les rites des -aïeux. Je célébrai moi-même le mariage, en figurant la cérémonie au -moyen d'une vieille robe de ma grand'mère que j'avais jetée sur mes -épaules. Un ruban pailleté d'argent ceignait mon front, et j'avais -relevé la pâleur ordinaire de mes joues d'une légère couche de fard. -Je pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainte, dont je -possédais une image, et chacun se prêta avec complaisance à ce jeu naïf -d'un enfant. - -Cependant, j'avais grandi; un sang vermeil colorait mes joues; j'aimais -à respirer l'air des forêts profondes. Les ombrages d'Ermenonville, les -solitudes de Morfontaine, n'avaient plus de secrets pour moi. Deux de -mes cousines habitaient par là. J'étais fier de les accompagner dans -ces vieilles forêts, qui semblaient leur domaine. - -Le soir, pour divertir de vieux parents, nous représentions les -chefs-d'œuvre des poètes, et un public bienveillant nous comblait -d'éloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle, nommée -Louise, partageait nos triomphes; on l'aimait dans cette famille, où -elle représentait la gloire des arts. - -Je m'étais rendu très-fort sur la danse. Un mulâtre, nommé Major, -m'enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et ceux de la -musique, pendant qu'un peintre de portraits, nommé Mignard, me donnait -des leçons de dessin. Mademoiselle Nouvelle était l'_étoile_ de notre -salle de danse. Je rencontrai un rival dans un joli garçon nommé -Provost. Ce fut lui qui m'enseigna l'art dramatique: nous représentions -ensemble de petites comédies qu'il improvisait avec esprit. -Mademoiselle Nouvelle était naturellement notre actrice principale -et tenait une balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions -sans espoir... Le pauvre Provost s'est fait depuis acteur sous le nom -de Raymond; il se souvint de ses premières tentatives, et se mit à -composer des féeries, dans lesquelles il eut pour collaborateurs les -frères Cogniard.--Il a fini bien tristement en se prenant de querelle -avec un régisseur de la Gaieté, auquel il donna un soufflet. Rentré chez -lui, il réfléchit amèrement aux suites de son imprudence, et, la nuit -suivante, se perça le cœur d'un coup de poignard. - - - -VI - -HÉLOÏSE - -La pension que j'habitais avait un voisinage de jeunes brodeuses. L'une -d'elles, qu'on appelait la Créole, fut l'objet de mes premiers vers -d'amour; son œil sévère, la sereine placidité de son profil grec, me -réconciliaient avec la froide dignité des études; c'est pour elle que -je composai des traductions versifiées de l'ode d'Horace _A Tyndaris,_ -et d'une mélodie de Byron, dont je traduisais ainsi le refrain: - - Dis-moi, jeune fille d'Athènes, - Pourquoi m'as-tu ravi mon cœur? - -Quelquefois, je me levais dès le point du jour et je prenais la route -de ***, courant et déclamant mes vers au milieu d'une pluie battante. -La cruelle se riait de mes amours errantes et de mes soupirs! C'est -pour elle que je composai une poésie, imitée d'une mélodie de Thomas -Moore. - -J'échappe à ces amours volages pour raconter mes premières peines. -Jamais un mot blessant, un soupir impur, n'avaient souillé l'hommage -que je rendais à mes cousines. Héloïse, la première, me fit connaître -la douleur. Elle avait pour gouvernante une bonne vieille Italienne qui -fut instruite de mon amour. Celle-ci s'entendit avec la servante de mon -père pour nous procurer une entrevue. On me fit descendre en secret -dans une chambre où la figure d'Héloïse était représentée par un vaste -tableau. Une épingle d'argent perçait le nœud touffu de ses cheveux -d'ébène, et son buste étincelait comme celui d'une reine, pailleté de -tresses d'or sur un fond de soie et de velours. Éperdu, fou d'ivresse, -je m'étais jeté à genoux devant l'image; une porte s'ouvrit, Héloïse -vint à ma rencontre et me regarda d'un œil souriant. - ---Pardon, reine, m'écriai-je, je me croyais le Tasse aux pieds -d'Éléonore, ou le tendre Ovide aux pieds de Julie!... - -Elle ne put rien me répondre, et nous restâmes tous deux muets dans une -demi-obscurité. Je n'osai lui baiser la main, car mon cœur se serait -brisé.--O douleurs et regrets de mes jeunes amours perdues! que vos -souvenirs sont cruels! «Fièvres éteintes de l'âme humaine, pourquoi -revenez-vous encore échauffer un cœur qui ne bat plus?» Héloïse est -mariée aujourd'hui; Fanchette, Sylvie et Adrienne sont à jamais -perdues pour moi:--le monde est désert. Peuplé de fantômes aux voies -plaintives, il murmure des chants d'amour sur les débris de mon néant! -Revenez pourtant, douces images; j'ai tant aimé! j'ai tant souffert! -«Un oiseau qui vole dans l'air a dit son secret au bocage, qui l'a -redit au vent qui passe,--et les eaux plaintives ont répété le mot -suprême:--Amour! amour!» - - - -VII - -VOYAGE AU NORD - -Que le vent enlève ces pages écrites dans des instants de fièvre ou de -mélancolie, peu importe: il en a déjà dispersé quelques-unes, et je -n'ai pas le courage de les récrire. En fait de mémoires, on ne sait -jamais si le public s'en soucie, et cependant je suis du nombre des -écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait -connaître. N'est-on pas aussi, sans le vouloir, le sujet de biographies -directes ou déguisées? Est-il plus modeste de se peindre dans un -roman sous le nom de Lélio, d'Octave ou d'Arthur, ou de trahir ses -plus intimes émotions dans un volume de poésies? Qu'on nous pardonne -ces élans de personnalité, à nous qui vivons sous le regard de tous, -et qui, glorieux ou perdus, ne pouvons plus atteindre au bénéfice de -l'obscurité! - -Si je pouvais faire un peu de bien en passant, j'essayerais d'appeler -quelque attention sur ces pauvres villes délaissées dont les chemins -de fer ont détourné la circulation et la vie. Elles s'asseyent -tristement sur les débris de leur fortune passée, et se concentrent -en elles-mêmes, jetant un regard désenchanté sur les merveilles d'une -civilisation qui les condamne ou les oublie. Saint-Germain m'a fait -penser à Senlis, et, comme c'était un mardi, j'ai pris l'omnibus -de Pontoise, qui ne circule plus que les jours de marché. J'aime à -contrarier les chemins de fer, et Alexandre Dumas, que j'accuse d'avoir -un peu brodé dernièrement sur mes folies de jeunesse, a dit avec vérité -que j'avais dépensé deux cents francs et mis huit jours pour l'aller -voir à Bruxelles, par l'ancienne route de Flandre, et en dépit du -chemin de fer du Nord. - -Non, je n'admettrai jamais, quelles que soient les difficultés des -terrains, que l'on fasse huit lieues, ou, si vous voulez, trente-deux -kilomètres, pour aller à Poissy en évitant Saint-Germain, et trente -lieues pour aller à Compiègne en évitant Senlis. Ce n'est qu'en France -que l'on peut rencontrer des chemins si contrefaits. Quand le chemin -belge perçait douze montagnes pour arriver à Spa, nous étions en -admiration devant ces faciles contours de notre principale artère, qui -suivent tour à tour les lits capricieux de la Seine et de l'Oise, pour -éviter une ou deux pentes de l'ancienne route du Nord. - -Pontoise est encore une de ces villes, situées sur des hauteurs, qui -me plaisent par leur aspect patriarcal, leurs promenades, leurs points -de vue, et la conservation de certaines mœurs, qu'on ne rencontre -plus ailleurs. On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le -soir sur le devant des portes; les restaurateurs sont des pâtissiers; -on trouve chez eux quelque chose de la vie de famille; les rues, en -escaliers, sont amusantes à parcourir; la promenade tracée sur les -anciennes tours domine la magnifique vallée où coule l'Oise. De jolies -femmes et de beaux enfants s'y promènent. On surprend en passant, on -envie tout ce petit monde paisible qui vit à part dans ses vieilles -maisons, sous ses beaux arbres, au milieu de ces beaux aspects et de -cet air pur. L'église est belle et d'une conservation parfaite. Un -magasin de nouveautés parisiennes s'éclaire auprès, et ses demoiselles -sont vives et rieuses comme dans _la Fiancée de M._ Scribe... Ce qui -fait le charme, pour moi, des petites villes un peu abandonnées, c'est -que j'y retrouve quelque chose du Paris de ma jeunesse. L'aspect des -maisons, la forme des boutiques, certains usages, quelques costumes ... -A ce point de vue, si Saint-Germain rappelle 1830, Pontoise rappelle -1820;--je vais plus loin encore retrouver mon enfance et le souvenir de -mes parents. - -Cette fois, je bénis le chemin de fer,--une heure au plus me sépare -de Saint-Leu:--le cours de l'Oise, si calme et si verte, découpant au -clair de lune ses îlots de peupliers, l'horizon festonné de collines -et de forêts, les villages aux noms connus qu'on appelle à chaque -station, l'accent déjà sensible des paysans qui montent d'une distance -à l'autre, les jeunes filles coiffées de madras, selon l'usage de -cette province, tout cela m'attendrit et me charme: il me semble que -je respire un autre air; et, mettant le pied sur le sol, j'éprouve un -sentiment plus vif encore que celui qui m'animait naguère en repassant -le Rhin: la terre paternelle, c'est deux fois la patrie. - -J'aime beaucoup Paris, où le hasard m'a fait naître, mais j'aurais pu -naître aussi bien sur un vaisseau, et Paris, qui porte dans ses armes -la _bari_ ou nef mystique des Égyptiens, n'a pas dans ses murs cent -mille Parisiens véritables. Un homme du Midi, s'unissant là par hasard -à une femme du Nord, ne peut produire un enfant de nature lutécienne. -On dira à cela: «Qu'importe!» Mais demandez un peu aux gens de province -s'il importe d'être de tel ou tel pays. - -Je ne sais si ces observations ne semblent pas bizarres; cherchant -à étudier les autres dans moi-même, je me dis qu'il y a dans -l'attachement à la terre beaucoup de l'amour de la famille. Cette -piété qui s'attache aux lieux est aussi une portion du noble sentiment -qui nous unit à la patrie. En revanche, les cités et les villages se -parent avec fierté des illustrations qui proviennent de leur sol. Il -n'y a plus là division ou jalousie locale, tout se rapporte au centre -national, et Paris est le foyer de toutes ces gloires. Me direz-vous -pourquoi j'aime tout le monde dans ce pays, où je retrouve des -intonations connues autrefois, où les vieilles ont les traits de celles -qui m'ont bercé, où les jeunes gens et les jeunes filles me rappellent -les compagnons de ma première jeunesse? Un vieillard passe: il m'a -semblé voir mon grand-père; il parle, c'est presque sa voix;--cette -jeune personne a les traits de ma tante, morte à vingt-cinq ans; une -plus jeune me rappelle une petite paysanne qui m'a aimé, qui m'appelait -son petit mari,--qui dansait et chantait toujours, et qui, le dimanche -au printemps, se faisait des couronnes de marguerites. Qu'est-elle -devenue, la pauvre Célénie, avec qui je courais dans la forêt de -Chantilly, et qui avait si peur des gardes-chasse et des loups! - - - -VIII - -CHANTILLY - -Voici les deux tours de Saint-Leu, le village sur la hauteur, séparé -par le chemin de fer de la partie qui borde l'Oise. On monte vers -Chantilly en côtoyant de hautes collines de grès d'un aspect solennel, -puis c'est un bout de la forêt; la Nonette brille dans les prés bordant -les dernières maisons de la ville. La Nonette! une des chères petites -rivières où j'ai pêché des écrevisses; de l'autre côté de la forêt -coule sa sœur la Thève, où je me suis presque noyé pour n'avoir pas -voulu paraître poltron devant la petite Célénie! - -Célénie m'apparaît souvent dans mes rêves comme une nymphe des eaux, -tentatrice naïve, follement enivrée de l'odeur des prés, couronnée -d'ache et de nénufar, découvrant, dans son rire enfantin, entre -ses joues à fossettes, les dents de perles de la nixe germanique. -Et certes, l'ourlet de sa robe était très-souvent mouillé comme il -convient à ses pareilles ... Il fallait lui cueillir des fleurs aux -bords marneux des étangs de Commelle, ou parmi les joncs et oseraies -qui bordent les métairies de Coye. Elle aimait les grottes perdues -dans les bois, les ruines des vieux châteaux, les temples écroulés -aux colonnes festonnées de lierre, le foyer des bûcherons, où elle -chantait et racontait les vieilles légendes du pays;--madame de -Montfort, prisonnière dans sa tour, qui tantôt s'envolait en cygne, -et tantôt frétillait en beau poisson d'or dans les fossés de son -château;--la fille du pâtissier, qui portait des gâteaux au comte Ory, -et qui, forcée à passer la nuit chez son seigneur, lui demanda son -poignard pour ouvrir le nœud d'un lacet et s'en perça le cœur;--les -moines rouges, qui enlevaient les femmes, et les plongeaient dans des -souterrains;--la fille du sire de Pontarmé, éprise du beau Lautrec, -et enfermée sept ans par son père, après quoi elle meurt; et le -chevalier, revenant de la croisade, fait découdre avec un couteau d'or -fin son linceul de fine toile; elle ressuscite, mais ce n'est plus -qu'une goule affamée de sang... Henri IV et Gabrielle, Biron et Marie -de Loches, et que sais-je encore de tant de récits dont sa mémoire -était peuplée! Saint Rieul parlant aux grenouilles, saint Nicolas -ressuscitant les trois petits enfants hachés comme chair à pâté par -un boucher de Clermont-sur-Oise. Saint Léonard, saint Loup et saint -Guy ont laissé dans ces cantons mille témoignages de leur sainteté -et de leurs miracles. Célénie montait sur les roches ou sur les -dolmens druidiques, et les racontait aux jeunes bergers. Cette petite -Velléda du vieux pays des Sylvanectes m'a laissé des souvenirs que le -temps ravive. Qu'est-elle devenue? Je m'en informerai du côté de la -Chapelle-en-Serval ou de Charlepont, ou de Montméliant... Elle avait -des tantes partout, des cousines sans nombre: que de morts dans tout -cela! que de malheureux sans doute dans un pays si heureux autrefois! - -Au moins, Chantilly porte noblement sa misère; comme ces vieux -gentilshommes au linge blanc, à la tenue irréprochable, il a cette -fière attitude qui dissimule le chapeau déteint ou les habits -râpés... Tout est propre, rangé, circonspect; les voix résonnent -harmonieusement dans les salles sonores. On sent partout l'habitude -du respect, et la cérémonie qui régnait jadis au château règle un peu -les rapports des placides habitants. C'est plein d'anciens domestiques -retraités, conduisant des chiens invalides;--quelques-uns sont devenus -des maîtres, et ont pris l'aspect vénérable des vieux seigneurs qu'ils -ont servis. - -Chantilly est comme une longue rue de Versailles. Il faut voir cela -l'été, par un splendide soleil, en passant à grand bruit sur ce beau -pavé qui résonne. Tout est préparé là pour les splendeurs princières -et pour la foule privilégiée des chasses et des courses. Rien n'est -étrange comme cette grande porte qui s'ouvre sur la pelouse du château -et qui semble un arc de triomphe, comme le monument voisin, qui paraît -une basilique et qui n'est qu'une écurie. II y a là quelque chose -encore de la lutte des Condé contre la branche aînée des Bourbons. -C'est la chasse qui triomphe à défaut de la guerre, et où cette famille -trouva encore une gloire après que Clio eut déchiré les pages de la -jeunesse guerrière du grand Condé, comme l'exprime le mélancolique -tableau qu'il a fait peindre lui-même. - -A quoi bon maintenant revoir ce château démeublé qui n'a plus à lui -que le cabinet satirique de Watteau et l'ombre tragique du cuisinier -Vatel se perçant le cœur dans un fruitier! J'ai mieux aimé entendre les -regrets sincères de mon hôtesse touchant ce bon prince de Condé, qui -est encore le sujet des conversations locales. Il y a dans ces sortes -de villes quelque chose de pareil à ces cercles du purgatoire de Dante -immobilisés dans un seul souvenir, et où se refont dans un centre plus -étroit les actes de la vie passée. - ---Et qu'est devenue votre fille, qui était si blonde et gaie? lui ai-je -dit; elle s'est sans doute mariée? - ---Mon Dieu oui, et, depuis, elle est morte de la poitrine ... - -J'ose à peine dire que cela me frappa plus vivement que les souvenirs -du prince de Condé. Je t'avais vue toute jeune, et certes je l'aurais -aimée, si à cette époque je n'avais eu le cœur occupé d'une autre... -Et maintenant voilà que je pense à la ballade allemande _la Fille de -l'hôtesse,_ et aux trois compagnons, dont l'un disait: «Oh! si je -t'avais connue, comme je l'aurais aimée!»--et le second: «Je t'ai -connue, et je t'ai tendrement aimée!»--et le troisième: «Je ne t'ai pas -connue ... mais je t'aime et t'aimerai pendant l'éternité!» - -Encore une figure blonde qui pâlit, se détache et tombe glacée à -l'horizon de ces bois baignés de vapeurs grises... J'ai pris la voiture -de Senlis, qui suit le cours de la Nonette en passant par Saint-Firmin -et par Courteuil; nous laissons à gauche Saint-Léonard et sa vieille -chapelle, et nous apercevons déjà le haut clocher de la cathédrale. A -gauche est le champ des _Raines,_ où saint Rieul, interrompu par les -grenouilles dans une de ses prédications, leur imposa silence, et, -quand il eut fini, permit à une seule de se faire entendre à l'avenir. -Il y a quelque chose d'oriental dans cette naïve légende et dans cette -bonté du saint, qui permet du moins à une grenouille d'exprimer les -plaintes des autres. - -J'ai trouvé un bonheur indicible à parcourir les rues et les ruelles -de la vieille cité romaine, si célèbre encore depuis par ses sièges -et ses combats. «O pauvre ville! que tu es enviée!» disait Henri -IV.--Aujourd'hui, personne n'y pense, et ses habitants paraissent peu -se soucier du reste de l'univers. Ils vivent plus à part encore que -ceux de Saint-Germain. Cette colline aux antiques constructions domine -fièrement son horizon de prés verts bordés de quatre forêts; Halatte, -Apremont, Pontarmé, Ermenonville, dessinent au loin leurs masses -ombreuses où pointent çà et là les ruines des abbayes et des châteaux. - -En passant devant la porte de Reims, j'ai rencontré une de ces énormes -voitures de saltimbanques qui promènent de foire en foire toute une -famille artistique, son matériel et son ménage. Il s'était mis à -pleuvoir, et l'on m'offrit cordialement un abri. Le local était vaste, -chauffé par un poêle, éclairé par huit fenêtres, et six personnes -paraissaient y vivre assez commodément. Deux jolies filles s'occupaient -de repriser leurs ajustements pailletés, une femme encore belle faisait -la cuisine et le chef de la famille donnait des leçons de maintien à un -jeune homme de bonne mine qu'il dressait à jouer les amoureux. C'est -que ces gens ne se bornaient pas aux exercices d'agilité, et jouaient -aussi la comédie. On les invitait souvent dans les châteaux de la -province, et ils me montrèrent plusieurs attestations de leurs talents, -signées de noms illustres. Une des jeunes filles se mit à déclamer -des vers d'une vieille comédie du temps au moins de Montfleury, car -le nouveau répertoire leur est défendu. Ils jouent aussi des pièces à -l'impromptu sur des canevas à l'italienne, avec une grande facilité -d'invention et de répliques. En regardant les deux jeunes filles, l'une -vive et brune, l'autre blonde et rieuse, je me mis à penser à Mignon -et Philine dans _Wilhelm Meister,_ et voilà un rêve germanique qui me -revient entre la perspective des bois et l'antique profil de Senlis. -Pourquoi ne pas rester dans cette maison errante à défaut d'un domicile -parisien? Mais il n'est plus temps d'obéir à ces fantaisies de la verte -bohème; et j'ai pris congé de mes hôtes, car la pluie avait cessé. - - - - - -LES CHIMÈRES. - - - EL DESDICHADO. - - - Je suis le ténébreux,--le veuf,--l'inconsolé, - Le prince d'Aquitaine à la tour abolie: - Ma seule _étoile_ est morte,--et mon luth constellé - Porte le _Soleil noir_ de la _Mélancolie_. - - Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé, - Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie, - La _fleur_ qui plaisait tant à mon cœur désolé, - Et la treille où le pampre à la rose s'allie. - - Suis-je Amour ou Phébus?... Lusignan ou Biron? - Mon front est rouge encor du baiser de la reine; - J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène ... - - Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron: - Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée - Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. - - - - MYRTHO. - - Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse, - Au Pausilippe altier, de mille feux brillant, - A ton front inondé des clartés d'Orient, - Aux raisins noirs mêlés avec l'or de ta tresse. - - C'est dans ta coupe aussi que j'avais bu l'ivresse. - Et dans l'éclair furtif de ton œil souriant, - Quand aux pieds d'Iacchus on me voyait priant, - Car la Muse m'a fait l'un des fils de la Grèce. - - Je sais pourquoi là-bas le volcan s'est rouvert ... - C'est qu'hier tu l'avais touché d'un pied agile, - Et de cendres soudain l'horizon s'est couvert. - - Depuis qu'un duc normand brisa tes dieux d'argile, - Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile, - Le pâte Hortensia s'unit au Myrte vert! - - - - HORUS. - - Le dieu Kneph en tremblant ébranlait l'univers: - Isis, la mère, alors se leva sur sa couche, - Fit un geste de haine à son époux farouche, - Et l'ardeur d'autrefois brilla dans ses yeux verts. - - «Le voyez-vous, dit-elle, il meurt, ce vieux pervers, - Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche, - Attachez son pied tors, éteignez son œil louche, - C'est le dieu des volcans et le roi des hivers! - - L'aigle a déjà passé, l'esprit nouveau m'appelle, - J'ai revêtu pour lui la robe de Cybèle ... - C'est l'enfant bien-aimé d'Hermès et d'Osiris!» - - La Déesse avait fui sur sa conque dorée, - La mer nous renvoyait son image adorée, - Et les cieux rayonnaient sous l'écharpe d'Iris. - - - - ANTÉROS. - - - Tu demandes pourquoi j'ai tant de rage au coeur - Et sur un col flexible une tête indomptée; - C'est que je suis issu de la race d'Antée, - Je retourne les dards contre le dieu vainqueur. - - Oui, je suis de ceux-là qu'inspire le Vengeur, - Il m'a marqué le front de sa lèvre irritée, - Sous la pâleur d'Abel, hélas! ensanglantée, - J'ai parfois de Caïn l'implacable rougeur! - - Jéhovah! le dernier, vaincu par ton génie, - Qui, du fond des enfers, criait: «O tyrannie!» - C'est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon ... - - Ils m'ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte, - Et protégeant tout seul ma mère Amalécyte, - Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon. - - - - DELFICA. - - La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance, - Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs, - Sous l'olivier, le myrthe ou les saules tremblants, - Cette chanson d'amour ... qui toujours recommence! - - Reconnais-tu le TEMPLE, au péristyle immense, - Et les citrons amers où s'imprimaient tes dents? - Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents, - Où du dragon vaincu dort l'antique semence. - - Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours! - Le temps va ramener l'ordre des anciens jours; - La terre a tressailli d'un souffle prophétique ... - - Cependant la sibylle au visage latin - Est endormie encor sous l'arc de Constantin: - --Et rien n'a dérangé le sévère portique. - - - - ARTÉMIS. - - La Treizième revient... C'est encor la première; - Et c'est toujours la seule,--ou c'est le seul moment - Car es-tu reine, ô toi! la première ou dernière? - Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant?... - - Aimez qui vous aima du berceau dans la bière; - Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement: - C'est la mort--ou la morte... O délice! ô tourment! - La rose qu'elle tient, c'est la _Rose trémière_. - - Sainte napolitaine aux mains pleines de feux, - Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule: - As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux? - - Roses blanches, tombez! vous insultez nos dieux: - Tombez fantômes blancs de votre ciel qui brûle: - --La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux! - - - - LE CHRIST AUX OLIVIERS. - - - Dieu est mort et le ciel est vide... - Pleurez! enfants, vous n'avez plus de père! - Jean Paul. - - - - I. - - Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras, - Sous les arbres sacrés, comme font les poètes, - Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes, - Et se jugea trahi par des amis ingrats; - - Il se tourna vers ceux qui l'attendaient en bas - Rêvant d'être des rois, des sages, des prophètes ... - Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes, - Et se prit à crier: «Non, Dieu n'existe pas!» - - Ils dormaient. «Mes amis, savez-vous _la nouvelle_? - J'ai touché de mon front à la voûte éternelle; - Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours! - - Frères, je vous trompais: Abîme! abîme! abîme! - Le dieu manque à l'autel, où je suis la victime ... - Dieu n'est pas! Dieu n'est plus!» Mais ils dormaient toujours! - - - II. - - Il reprit: «Tout est mort! J'ai parcouru les mondes; - Et j'ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés, - Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes, - Répand des sables d'or et des flots argentés: - - Partout le sol désert côtoyé par des ondes, - Des tourbillons confus d'océans agités ... - Un souffle vague émeut les sphères vagabondes, - Mais nul esprit n'existe en ces immensités. - - En cherchant l'œil de Dieu, je n'ai vu qu'un orbite - Vaste, noir et sans fond; d'où la nuit qui l'habite - Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours; - - Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre, - Seuil de l'ancien chaos dont le néant est l'ombre, - Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours! - - - III. - - «Immobile Destin, muette sentinelle, - Froide Nécessité!... Hasard qui l'avançant, - Parmi les mondes morts sous la neige éternelle, - Refroidis, par degrés l'univers pâlissant, - - Sais-tu ce que tu fais, puissance originelle, - De tes soleils éteints, l'un l'autre se froissant ... - Es-tu sûr de transmettre une haleine immortelle, - Entre un monde qui meurt et l'autre renaissant?... - - O mon père! est-ce toi que je sens en moi-même? - As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort? - Aurais-tu succombé sous un dernier effort - - De cet ange des nuits que frappa l'anathème ... - Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir, - Hélas! et si je meurs, c'est que tout va mourir!» - - - IV. - - Nul n'entendait gémir l'éternelle victime, - Livrant au monde en vain tout son cœur épanché; - Mais prêt à défaillir et sans force penché, - Il appela le seul--éveillé dans Solyme: - - «Judas! lui cria-t-il, tu sais ce qu'on m'estime, - Hâte-toi de me vendre, et finis ce marché: - Je suis souffrant, ami! sur la terre couché ... - Viens! ô toi qui, du moins, as la force du crime!» - - Mais Judas s'en allait mécontent et pensif, - Se trouvant mal payé, plein d'un remords si vif - Qu'il lisait ses noirceurs sur tous les murs écrites ... - - Enfin Pilate seul, qui veillait pour César, - Sentant quelque pitié, se tourna par hasard: - «Allez chercher ce fou!» dit-il aux satellites. - - - V - - C'était bien lui, ce fou, cet insensé sublime ... - Cet Icare oublié qui remontait les cieux, - Ce Phaéton perdu sous la foudre des dieux, - Ce bel Atys meurtri que Cybèle ranime! - - L'augure interrogeait le flanc de la victime, - La terre s'enivrait de ce sang précieux ... - L'univers étourdi penchait sur ses essieux, - Et l'Olympe un instant chancela vers l'abîme. - - «Réponds! criait César à Jupiter Ammon, - Quel est ce nouveau dieu qu'on impose à la terre? - Et si ce n'est un dieu, c'est au moins un démon ...» - - Mais l'oracle invoqué pour jamais dut se taire; - Un seul pouvait au monde expliquer ce mystère: - --Celui qui donna l'âme aux enfants du limon. - - - - VERS DORÉS. - - - Eh quoi! tout est sensible! - PYTHAGORE. - - - Homme, libre penseur! le crois-tu seul pensant - Dans ce monde où la vie éclate en toute chose? - Des forces que tu tiens ta liberté dispose, - Mais de tous tes conseils l'univers est absent. - - Respecte dans la bête un esprit agissant: - Chaque fleur est une âme à la Nature éclose; - Un mystère d'amour dans le métal repose; - «Tout est sensible!» Et tout sur ton être est puissant. - - Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie: - A la matière même un verbe est attaché ... - Ne la fais pas servir à quelque usage impie! - - Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché; - Et comme un œil naissant couvert par ses paupières, - Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres! - - - - -CORILLA - -FABIO.--MARCELLI.--MAZETTO, garçon de théâtre. CORILLA, prima dona. - -Le boulevard de Sainte-Lucie, à Naples, près de l'Opéra. - -FABIO, MAZETTO. - -FABIO. Si tu me trompes, Mazetto, c'est un triste métier que tu fais -là... - -MAZETTO. Le métier n'en est pas meilleur; mais je vous sers fidèlement. -Elle viendra ce soir, vous dis-je; elle a reçu vos lettres et vos -bouquets. - -FABIO. Et la chaîne d'or, et l'agrafe de pierres fines? - -MAZETTO. Vous ne devez pas douter qu'elles ne lui soient parvenues -aussi, et vous les reconnaîtrez peut-être à son cou et à sa ceinture; -seulement, la façon de ces bijoux est si moderne, qu'elle n'a trouvé -encore aucun rôle où elle pût les porter comme faisant partie de son -costume. - -FABIO. Mais, m'a-t-elle vu seulement? m'a-t-elle remarqué à la place où -je suis assis tous les soirs pour l'admirer et l'applaudir, et puis-je -penser que mes présents ne seront pas la seule cause de sa démarche? - -MAZETTO. Fi, monsieur! ce que vous avez donné n'est rien pour une -personne de cette volée; et, dès vous vous connaîtrez mieux, elle vous -répondra par quelque portrait entouré de perles qui vaudra le double. -Il en est de même des dix ducats que vous m'avez remis déjà, et des -vingt autres que vous m'avez promis dès que vous aurez l'assurance de -votre premier rendez-vous; ce n'est qu'argent prêté, je vous l'ai dit, -et ils vous reviendront un jour avec de gros intérêts. - -FABIO. Va, je n'en attends rien. - -MAZETTO. Non, monsieur, il faut que vous sachiez à quels gens vous avez -affaire, et que, loin de vous ruiner, vous êtes ici sur le vrai chemin -de votre fortune; veuillez donc me compter la somme convenue, car je -suis forcé de me rendre au théâtre pour y remplir mes fonctions de -chaque soir. - -FABIO. Mais pourquoi n'a-t-elle pas fait de réponse, et n'a-t-elle pas -marqué de rendez-vous? - -MAZETTO. Parce que, ne vous ayant encore vu que de loin, c'est-à-dire -de la scène aux loges, comme vous ne l'avez vue vous-même que des loges -à la scène, elle veut connaître avant tout votre tenue et vos manières, -entendez-vous? votre son de voix, que sais-je! Voudriez-vous que la -première cantatrice de San-Carlo acceptât les hommages du premier venu -sans plus d'information? - -FABIO. Mais l'oserai-je aborder seulement? et dois-je m'exposer, sur ta -parole, à l'affront d'être rebuté, ou d'avoir, à ses yeux, la mine d'un -galant de carrefour? - -MAZETTO. Je vous répète que vous n'avez rien à faire qu'à vous promener -le long de ce quai, presque désert à cette heure; elle passera, cachant -son visage baissé sous la frange de sa mantille; elle vous adressera la -parole elle-même, et vous indiquera un rendez-vous pour ce soir, car -l'endroit est peu propre à une conversation suivie. Serez-vous content? - -FABIO. O Mazello! si tu dis vrai, tu me sauves la vie! - -MAZETTO. Et, par reconnaissance, vous me prêtez les vingt louis -convenus. - -FABIO. Tu les recevras quand je lui aurai parlé. - -MAZETTO. Vous êtes méfiant; mais votre amour m'intéresse, et je -l'aurais servi par pure amitié, si je n'avais à nourrir ma famille. -Tenez-vous là comme rêvant en vous-même et composant quelque sonnet; je -vais rôder aux environs pour prévenir toute surprise. (_Il sort._) - -FABIO, seul. - -Je vais la voir! la voir pour la première fois à la lumière du ciel, -entendre, pour la première fois, des paroles qu'elle aura pensées! Un -mot d'elle va réaliser mon rêve ou le faire envoler pour toujours! Ah! -j'ai peur de risquer ici plus que je ne puis gagner; ma passion était -grande et pure, et rasait le monde sans le toucher, elle n'habitait que -des palais radieux et des rives enchantées; la voici ramenée à la terre -et contrainte à cheminer comme toutes les autres. Ainsi que Pygmalion, -j'adorais la forme extérieure d'une femme; seulement la statue se -mouvait tous les soirs sous mes yeux avec une grâce divine, et, de -sa bouche, il ne tombait que des perles de mélodies. Et maintenant -voici qu'elle descend à moi. Mais l'amour qui a fait ce miracle est un -honteux valet de comédie, et le rayon qui fait vivre pour moi cette -idole adorée est de ceux que Jupiter versait au sein de Danaé!... Elle -vient, c'est bien elle; oh! le cœur me manque, et je serais tenté de -m'enfuir si elle ne m'avait aperçu déjà! - -FABIO, UNE DAME en mantille. - -LA DAME, _passant près de lui._ Seigneur cavalier, donnez-moi le bras, -je vous prie, de peur qu'on ne nous observe, et marchons naturellement. -Vous m'avez écrit... - -FABIO. Et je n'ai reçu de vous aucune réponse... - -LA DAME. Tiendriez-vous plus à mon écriture qu'à mes paroles? - -FABIO. Votre bouche ou votre main m'en voudrait si j'osais choisir. - -LA DAME. Que l'une soit le garant de l'autre: vos lettres m'ont -touchée, et je consens à l'entrevue que vous me demandez. Vous savez -pourquoi je ne puis vous recevoir chez moi? - -FABIO. On me l'a dit. - -LA DAME. Je suis très-entourée, très-gênée dans toutes mes démarches. -Ce soir, à cinq heures de la nuit, attendez-moi au rond-point de la -Villa-Realo, j'y viendrai sous un déguisement, et nous pourrons avoir -quelques instants d'entretien. - -FABIO. J'y serai. - -LA DAME. Maintenant, quittez mon bras et ne me suivez pas, je me rends -au théâtre. Ne paraissez pas dans la salle ce soir... Soyez discret et -confiant. - -(_Elle sort._) - -FABIO, _seul._ C'était bien elle!... En me quittant, elle s'est tonte -révélée dans un mouvement, comme la Vénus de Virgile. J'avais à peine -reconnu son visage, et pourtant l'éclair de ses yeux me traversait -le cœur, de même qu'au théâtre, lorsque son regard vient croiser le -mien dans la foule. Sa voix ne perd pas de son charme en prononçant -de simples paroles; et, cependant, je croyais jusqu'ici qu'elle ne -devait avoir que le chant, comme les oiseaux! Mais ce qu'elle m'a dit -vaut tous les vers de Métastase, et ce timbre si pur, et cet accent si -doux, n'empruntent rien pour séduire aux mélodies de Paesiello ou de -Gimarosa. Ah! toutes ces héroïnes que j'adorais en elle, Sophonisbe, -Alcime, Herminie, et même cette blonde Molinara, qu'elle joue à ravir -avec des habits moins splendides, je les voyais toutes enfermées à la -fois sous cette mantille coquette, sous cette coiffe de satin... Encore -Mazetto! - -FABIO, MAZETTO. - -MAZETTO. Eh bien! seigneur, suis-je un fourbe, un homme sans parole, un -homme sans honneur? - -FABIO. Tu es le plus vertueux des mortels! Mais, tiens, prends cette -bourse et laisse-moi seul. - -MAZETTO. Vous avez l'air contrarié. - -FABIO. C'est que le bonheur me rend triste; il me force à penser au -malheur qui le suit toujours de près. - -MAZETTO. Peut-être avez-vous besoin de votre argent pour jouer au -lansquenet cette nuit? Je puis vous le rendre, et même vous en prêter -d'autre. - -FABIO. Cela n'est point nécessaire. Adieu. - -MAZETTO. Prenez garde à la _jettatura,_ seigneur Fabio! (_Il sort._) - -FABIO, seul. - -Je suis fatigué de voir la tête de ce coquin faire ombre sur mon -amour; mais, Dieu merci, ce messager va me devenir inutile. Qu'a-t-il -fait, d'ailleurs, que de remettre adroitement mes billets et mes -fleurs, qu'on avait longtemps repoussés? Allons, allons, l'affaire a -été habilement conduite et touche à son dénoûment... Mais pourquoi -suis-je donc si morose ce soir, moi qui devrais nager dans la joie et -frapper ces dalles d'un pied triomphant? N'a-t-elle pas cédé un peu -vite, et surtout depuis l'envoi de mes présents?... Bon, je vois les -choses trop en noir, et je ne devrais songer plutôt qu'à préparer ma -rhétorique amoureuse. Il est clair que nous ne nous contenterons pas -de causer amoureusement sous les arbres, et que je parviendrai bien à -l'emmener souper dans quelque hôtellerie de Chiaia; mais il faudra être -brillant, passionné, fou d'amour, monter ma conversation au ton de mon -style, réaliser l'idéal que lui ont présenté mes lettres et mes vers -... et c'est à quoi je ne me sens nulle chaleur et nulle énergie... -J'ai envie d'aller me remonter l'imagination avec quelques verres de -vin d'Espagne. - -FABIO, MARCELLI. - -MARCELLI. C'est un triste moyen, seigneur Fabio; le vin est le plus -traître des compagnons; il vous prend dans un palais et vous laisse -dans un ruisseau. - -FABIO. Ah! c'est vous, seigneur Marcelli; vous m'écoutiez? MARCELLI. -Non, mais je vous entendais. - -FABIO. Ai-je rien dit qui vous ait déplu? - -MARCELLI. Au contraire; vous vous disiez triste et vous vouliez boire, -c'est tout ce que j'ai surpris de votre monologue. Moi, je suis plus -gai qu'on ne peut dire. Je marche le long de ce quai comme un oiseau; -je pense à des choses folles, je ne puis demeurer en place, et j'ai -peur de me fatiguer. Tenons-nous compagnie l'un à l'autre un instant; -je vaux bien une bouteille pour l'ivresse, et cependant je ne suis -rempli que de joie; j'ai besoin de m'épancher comme un flacon de -sillery, et je veux jeter dans votre oreille un secret étourdissant. - -FABIO. De grâce, choisissez un confident moins préoccupé de ses propres -affaires. J'ai la tête prise, mon cher; je ne suis bon à rien ce soir, -et, eussiez-vous à me confier que le roi Midas a des oreilles d'âne, -je vous jure que je serais incapable de m'en souvenir demain pour le -répéter. - -MARCELLI. Et c'est ce qu'il me faut, vrai Dieu! un confident muet -comme une tombe. - -FABIO. Bon! ne sais-je pas vos façons?... Vous voulez publier une bonne -fortune, et vous m'avez choisi pour le héraut de votre gloire. - -MARCELLI. Au contraire, je veux prévenir une indiscrétion, en vous -confiant bénévolement certaines choses que vous n'avez pas manqué de -soupçonner. - -FABIO. Je ne sais ce que vous voulez dire. - -MARCELLI. On ne garde pas un secret surpris, au lieu qu'une confidence -engage. - -FABIO. Mais je ne soupçonne rien qui vous puisse concerner. - -MARCELLI. Il convient alors que je vous dise tout. - -FABIO. Vous n'allez donc pas au théâtre? - -MARCELLI. Non, pas ce soir; et vous? - -FABIO. Moi, j'ai quelque affaire en tête, j'ai besoin de me promener -seul. - -MARCELLI. Je gage que vous composez un opéra? - -FABIO. Vous avez deviné. - -MARCELLI. Et qui s'y tromperait? Vous ne manquez pas une seule des -représentations de San-Carlo; vous arrivez dès l'ouverture, ce que ne -fait aucune personne du bel air; vous ne vous retirez pas au milieu -du dernier acte, et vous restez seul dans la salle avec le public -du parquet. Il est clair que vous étudiez votre art avec soin et -persévérance. Mais une seule chose m'inquiète: êtes-vous poète ou -musicien?-- - -FABIO. L'un et l'autre. - -MARCELLI. Pour moi, je ne suis qu'amateur et n'ai fait que des -chansonnettes. Vous savez donc très-bien que mon assiduité dans cette -salle, où nous nous rencontrons continuellement depuis quelques -semaines, ne peut avoir d'autre motif qu'une intrigue amoureuse... - -FABIO. Dont je n'ai nulle envie d'être informé. - -MARCELLI. Oh! vous ne m'échapperez point par ces faux-fuyants, et ce -n'est que quand vous saurez tout que je me croirai certain du mystère -dont mon amour a besoin. - -FABIO. Il s'agit donc de quelque actrice ... de la Borsella? - -MARCELLI. Non, de la nouvelle cantatrice espagnole, de la divine -Corilla!... Par Bacchus! vous avez bien remarqué les furieux clins -d'œil que nous nous lançons? - -FABIO, _avec humeur._ Jamais! - -MARCELLI. Les signes convenus entre nous à de certains instants où -l'attention du public se porte ailleurs?-- - -FABIO. Je n'ai rien vu de pareil. - -MARCELLI. Quoi! vous êtes distrait à ce point? J'ai donc eu tort de -vous croire informé d'une partie de mon secret; mais la confidence -étant commencée... - -FABIO, _vivement._ Oui, certes! vous me voyez maintenant curieux d'en -connaître la fin. - -MARCELLI. Peut-être n'avez-vous jamais fait grande attention à la -signora Corilla? Vous êtes plus occupé, n'est-ce pas, de sa voix que de -sa figure? Eh bien! regardez-la, elle est charmante! - -FABIO. J'en conviens. - -MARCELLI. Une blonde d'Italie ou d'Espagne, c'est toujours une espèce -de beauté fort singulière et qui a du prix par sa rareté. - -FABIO. C'est également mon avis. - -MARCELLI. Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble à la Judith de -Caravagio, qui est dans le Musée royal? - -FABIO. Eh! monsieur, finissez. En deux mots, vous êtes son amant, -n'est-ce pas? - -MARCELLI. Pardon; je ne suis encore que son amoureux. - -FABIO. Vous m'étonnez. - -MARCELLI. Je dois vous dire qu'elle est fort sévère. FABIO. On le -prétend. - -MARCELLI. Que c'est une tigresse, une Bradamante... - -FABIO. Une Alcimadure. - -MARCELLI. Sa porte demeurant fermée à mes bouquets, sa fenêtre à -mes sérénades, j'en ai conclu qu'elle avait des raisons pour être -insensible ... chez elle, mais que sa vertu devait tenir pied moins -solidement sur les planches d'une scène d'opéra... Je sondai le -terrain, j'appris qu'un certain drôle, nommé Mazetto, avait accès près -d'elle, en raison de son service au théâtre... - -FABIO. Vous confiâtes vos fleurs et vos billets à ce coquin. - -MARCELLI. Vous le saviez donc? - -FABIO. Et aussi quelques présents qu'il vous conseilla de faire. - -MARCELLI. Ne disais-je pas bien que vous étiez informé de tout? - -FABIO. Vous n'avez pas reçu de lettres d'elle? - -MARCELLI. Aucune. - -FABIO. Il serait trop singulier que la dame elle-même, passant près de -vous dans la rue, vous eût, à voix basse, indiqué un rendez-vous... - -MARCELLI. Vous êtes le diable, ou moi-même! - -FABIO. Pour demain? - -MARCELLI. Non, pour aujourd'hui. - -FABIO. A cinq heures de la nuit? - -MARCELLI. A cinq heures. - -FABIO. Alors, c'est au rond-point de la Villa-Reale? - -MARCELLI. Non! devant les bains de Neptune. - -FABIO. Je n'y comprends plus rien. - -MARCELLI. Pardieu! vous voulez tout deviner, tout savoir mieux que -moi. C'est particulier. Maintenant que j'ai tout dit, il est de votre -honneur d'être discret. - -FABIO. Bien. Écoutez-moi, mon ami ... nous sommes joués l'un ou l'autre. - -MARCELLI. Que dites-vous? - -FABIO. Ou l'un et l'autre, si vous voulez. Nous avons rendez-vous de la -même personne, à la même heure: vous, devant les bains de Neptune; moi, -à la Villa-Reale! - -MARCELLI. Je n'ai pas le temps d'être stupéfait; mais je vous demande -raison de cette lourde plaisanterie. - -FABIO. Si c'est la raison qui vous manque, je ne me charge pas de vous -en donner; si c'est un coup d'épée qu'il vous faut, dégainez la vôtre. - -MARCELLI. Je fais une réflexion: vous avez sur moi tout avantage en ce -moment. - -FABIO. Vous en convenez? - -MARCELLI. Pardieu! vous êtes un amant malheureux, c'est clair; vous -alliez vous jeter du haut de cette rampe, ou vous pendre aux branches -de ces tilleuls, si je ne vous eusse rencontré. Moi, au contraire, je -suis reçu, favorisé, presque vainqueur; je soupe ce soir avec l'objet -de mes vœux. Je vous rendrais service en vous tuant; mais, si c'est moi -qui suis tué, vous conviendrez qu'il serait dommage que ce fût avant, -et non après. Les choses ne sont pas égales; remettons l'affaire à -demain. - -FABIO. Je fais exactement la même réflexion que vous, et pourrais vous -répéter vos propres paroles. Ainsi, je consens à ne vous punir que -demain de votre folle vanterie. Je ne vous croyais qu'indiscret. - -MARCELLI. Bon! séparons-nous sans un mot de plus. Je ne veux point vous -contraindre à des aveux humiliants, ni compromettre davantage une dame -qui n'a pour moi que des bontés. Je compte sur votre réserve et vous -donnerai demain matin des nouvelles de ma soirée. - -FABIO. Je vous en promets autant; mais ensuite nous ferraillerons de -bon cœur. A demain donc. - -MARCELLI. A demain, seigneur Fabio. - -FABIO, seul. - -Je ne sais quelle inquiétude m'a porté à le suivre de loin, au lieu -d'aller de mon côté. Retournons! (_Il fait quelques pas._) Il est -impossible de porter plus loin l'assurance, mais aussi ne pouvait-il -guère revenir sur sa prétention et me confesser son mensonge. Voilà -de nos jeunes fous à la mode; rien ne leur fait obstacle, ils sont -les vainqueurs et les préférés de toutes les femmes, et la liste de -don Juan ne leur coûterait que la peine de l'écrire. Certainement, -d'ailleurs, si cette beauté nous trompait l'un pour l'autre, ce ne -serait pas à la même heure. Allons, je crois que l'instant approche, -et que je ferais bien de me diriger du côté de la Villa-Reale, qui -doit être déjà débarrassée de ses promeneurs et rendue à la solitude. -Mais en vérité n'aperçois-je pas là-bas Marcelli qui donne le bras à -une femme? ... Je suis fou véritablement; si c'est lui, ce ne peut -être elle ... Que faire? Si je vais de leur côté, je manque l'heure -de mon rendez-vous ... et, si je n'éclaircis pas le soupçon qui me -vient, je risque, en me rendant là-bas, de jouer le rôle d'un sot. C'est -là une cruelle incertitude. L'heure se passe, je vais et reviens, et -ma position est la plus bizarre du monde. Pourquoi faut-il que j'aie -rencontré cet étourdi, qui s'est joué de moi peut-être? Il aura su mon -amour par Mazetto, et tout ce qu'il m'est venu conter tient à quelque -obscure fourberie que je saurai bien démêler.--Décidément, je prends -mon parti, je cours à la Villa-Reale. (_Il revient._) Sur mon âme, ils -approchent; c'est la même mantille garnie de longues dentelles; c'est -la même robe de soie grise ... en deux pas ils vont être ici. Oh! si -c'est elle, si je suis trompé ... je n'attendrai pas à demain pour me -venger de tous les deux!... Que vais-je faire? un éclat ridicule ... -retirons-nous derrière ce treillis pour mieux nous assurer que ce sont -bien eux-mêmes. - -FABIO, caché, MARCELLI; la signora CORILLA, lui donnant le bras. - -MARCELLI. Oui, belle dame, vous voyez jusqu'où va la suffisance de -certaines gens. Il y a par la ville un cavalier qui se vante d'avoir -aussi obtenu de vous une entrevue pour ce soir. Et, si je n'étais sûr -de vous avoir maintenant à mon bras, fidèle à une douce promesse trop -longtemps différée... - -CORILLA. Allons, vous plaisantez, seigneur Marcelli. Et ce cavalier si -avantageux ... le connaissez-vous? - -MARCELLI. C'est à moi justement qu'il a fait ses confidences... - -FABIO, _se montrant._ Vous vous trompez, seigneur, c'est vous qui me -faisiez les vôtres... Madame, il est inutile d'aller plus loin; je -suis décidé à ne point supporter un pareil manège de coquetterie. -Le seigneur Marcelli peut vous reconduire chez vous, puisque vous -lui avez donné le bras; mais ensuite, qu'il se souvienne bien que je -l'attends, moi. - -MARCELLI. Écoutez, mon cher, tâchez, dans cette affaire-ci, de n'être -que ridicule. - -FABIO. Ridicule, dites-vous? - -MARCELLI. Je le dis. S'il vous plaît de faire du bruit, attendez que le -jour se lève; je ne me bats pas sous les lanternes, et je ne me soucie -point de me faire arrêter par la garde de nuit. - -CORILLA. Cet homme est fou; ne le voyez-vous pas? Éloignons-nous. - -FABIO. Ah! madame! il suffit ... ne brisez pas entièrement cette belle -image que je portais pure et sainte au fond de mon cœur. Hélas! content -de vous aimer de loin, de vous écrire ... j'avais peu d'espérance, et -je demandais moins que vous ne m'avez promis! - -CORILLA. Vous m'avez écrit? à moi!... - -MARCELLI. Eh! qu'importe? ce n'est pas ici le lieu d'une telle -explication... - -CORILLA. Et que vous ai-je promis, monsieur?... je ne vous connais pas -et ne vous ai jamais parlé. - -MARCELLI. Bon! quand vous lui auriez dit quelques paroles en l'air, le -grand mal! Pensez-vous que mon amour s'en inquiète? - -CORILLA. Mais quelle idée avez-vous aussi, seigneur? Puisque les -choses sont allées si loin, je veux que tout s'explique à l'instant. -Ce cavalier croit avoir à se plaindre de moi: qu'il parle et qu'il se -nomme avant tout; car j'ignore ce qu'il est et ce qu'il veut. - -FABIO. Rassurez-vous, madame! j'ai honte d'avoir fait cet éclat et -d'avoir cédé à un premier mouvement de surprise. Vous m'accusez -d'imposture, et votre belle bouche ne peut mentir. Vous l'avez dit, je -suis fou, j'ai rêvé. Ici même, il y a une heure, quelque chose comme -votre fantôme passait, m'adressait de douces paroles et promettait de -revenir... Il y avait de la magie, sans doute, et cependant tous les -détails restent présents à ma pensée. J'étais là, je venais de voir -le soleil se coucher derrière le Pausilippe, en jetant sur Ischia -le bord de son manteau rougeâtre; la mer noircissait dans le golfe, -et les voiles blanches se hâtaient vers la terre comme des colombes -attardées... Vous voyez, je suis un triste rêveur, mes lettres ont dû -vous l'apprendre, mais vous n'entendrez plus parler de moi, je le jure, -et vous dis adieu. - -CORILLA. Vos lettres... Tenez, tout cela a l'air d'un imbroglio de -comédie, permettez-moi de ne m'y point arrêter davantage; seigneur -Marcelli, veuillez reprendre mon bras et me reconduire en toute hâte -chez moi. (_Fabio salue et s'éloigne._) - -MARCELLI. Chez vous, madame? - -CORILLA. Oui, cette scène m'a bouleversée!....... - -Vit-on jamais rien de plus bizarre? Si la place du Palais n'est pas -encore déserte, nous trouverons bien une chaise, ou tout au moins un -falot. Voici justement les valets du théâtre qui sortent; appelez un -d'entre eux... - -MARCELLI. Holà! quelqu'un! par ici... Mais, en vérité, vous sentez-vous -malade? - -CORILLA. A ne pouvoir marcher plus loin... - -FABIO, MAZETTO, LES PRÉCÉDENTS. - -FABIO, _entraînant Mazetto._ Tenez, c'est le ciel qui nous l'amène; -voilà le traître qui s'est joué de moi. - -MARCELLI. C'est Mazetto! le plus grand fripon des Deux-Siciles. Quoi! -c'était aussi votre messager? - -MAZETTO. Au diable! vous m'étouffez. - -FABIO. Tu vas nous expliquer... - -MAZETTO. Et que faîtes-vous ici, seigneur? je vous croyais en bonne -fortune? - -FABIO. C'est la tienne qui ne vaut rien. Tu vas mourir si tu ne -confesses pas toute ta fourberie. - -MARCELLI. Attendez, seigneur Fabio, j'ai aussi des droits à faire -valoir sur ses épaules. A nous deux, maintenant. - -MAZETTO. Messieurs, si vous voulez que je comprenne, ne frappez pas -tous les deux à la fois. De quoi s'agit-il? - -FABIO. Et de quoi peut-il être question, misérable? Mes lettres, qu'en -as-tu fait? - -MARCELLI. Et de quelle façon as-tu compromis l'honneur de la signora -Corilla? - -MAZETTO. Messieurs, l'on pourrait nous entendre. - -MARCELLI. Il n'y a ici que la signora elle-même et nous deux, -c'est-à-dire deux hommes qui vont s'entre-tuer demain à cause d'elle ou -à cause de toi. - -MAZETTO. Permettez: ceci dès lors est grave, et mon humanité me défend -de dissimuler davantage... - -FABIO. Parle. - -MAZETTO. Au moins, remettez vos épées. - -FABIO. Alors nous prendrons des bâtons. - -MARCELLI. Non; nous devons le ménager s'il dit la vérité tout entière, -mais à ce prix-là seulement. - -CORILLA. Son insolence m'indigne au dernier point. - -MARCELLI. Le faut-il assommer avant qu'il ait parlé? - -CORILLA. Non; je veux tout savoir, et que, dans une si noire aventure, -il ne reste du moins aucun doute sur ma loyauté. - -MAZETTO. Ma confession est votre panégyrique, madame; tout Naples -connaît l'austérité de votre vie. Or, le seigneur Marcelli, que voilà, -était passionnément épris de vous; il allait jusqu'à promettre de vous -offrir son nom si vous vouliez quitter le théâtre; mais il fallait -qu'il pût du moins mettre à vos genoux l'hommage de son cœur, je ne dis -pas de sa fortune; mais vous en aviez bien pour deux, on le sait, et -lui aussi. - -MARCELLI. Faquin!... - -FABIO. Laissez-le finir. - -MAZETTO. La délicatesse du motif m'engagea dans son parti. Comme valet -du théâtre, il m'était aisé de mettre ses billets sur votre toilette. -Les premiers furent brûlés; d'autres, laissés ouverts, reçurent un -meilleur accueil. Le dernier vous décida à accorder un rendez-vous au -seigneur Marcelli lequel m'en a fort bien récompensé!... - -MARCELLI. Mais qui te demande tout ce récit? - -FABIO. Et moi, traître! âme à double face! comment m'as-tu servi? Mes -lettres, les as-tu remises? Quelle est cette femme voilée que tu m'as -envoyée tantôt, et que tu m'as dit être la signora Corilla elle-même? - -MAZETTO. Ah! seigneurs, qu'eussiez-vous dit de moi et quelle idée -madame en eût-elle pu concevoir, si je lui avais remis des lettres -de deux écritures différentes et des bouquets de deux amoureux? Il -faut de l'ordre en toute chose, et je respecte trop madame pour lui -avoir supposé la fantaisie de mener de front deux amours. Cependant -le désespoir du seigneur Fabio, à mon premier refus de le servir, -m'avait singulièrement touché. Je le laissai d'abord épancher sa verve -en lettres et en sonnets que je feignis de remettre à la signora, -supposant que son amour pourrait bien être de ceux qui viennent si -fréquemment se brûler les ailes aux flammes de la rampe; passions -d'écoliers et de poètes, comme nous en voyons tant... Mais c'était -plus sérieux, car la bourse du seigneur Fabio s'épuisait à fléchir ma -résolution vertueuse... - -MARCELLI. En voilà assez! Signora, nous n'avons point affaire, n'est-ce -pas, de ces divagations... - -CORILLA. Laissez-le dire, rien ne nous presse, monsieur. - -MAZETTO. Enfin, j'imaginai que le seigneur Fabio étant épris par les -yeux seulement, puisqu'il n'avait jamais pu réussir à s'approcher de -madame et n'avait jamais entendu sa voix qu'en musique, il suffisait de -lui procurer la satisfaction d'un entretien avec quelque créature de la -taille et de l'air de la signora Corilla... Il faut dire que j'avais -déjà remarqué une petite bouquetière qui vend ses fleurs le long de la -rue de Tolède ou devant les cafés de la place du Môle. Quelquefois elle -s'arrête un instant, et chante des chansonnettes espagnoles avec une -voix d'un timbre fort clair... - -MARCELLI. Une bouquetière qui ressemble à la signora; allons donc! ne -l'aurais-je point aussi remarquée? - -MAZETTO. Seigneur, elle arrive tout fraîchement par le galion de -Sicile, et porte encore le costume de son pays. - -CORILLA. Cela n'est pas vraisemblable, assurément. - -MAZETTO. Demandez au seigneur Fabio si, le costume aidant, il n'a pas -cru tantôt voir passer madame elle-même? - -FABIO. Eh bien! cette femme... - -MAZETTO. Cette femme, seigneur, est celle qui vous attend à la -Villa-Reale, ou plutôt qui ne vous attend plus, l'heure étant de -beaucoup passée. - -FABIO. Peut-on imaginer une plus noire complication d'intrigues? - -MARCELLI. Mais non; l'aventure est plaisante. Et, voyez, la signora -elle-même ne peut s'empêcher d'en rire... Allons, beau cavalier, -séparons-nous sans rancune, et corrigez-moi ce drôle d'importance... Ou -plutôt, tenez, profitez de son idée: la nuée qu'embrassait Ixion valait -bien pour lui la divinité dont elle était l'image, et je vous crois -assez poète pour vous soucier peu des réalités.--Bonsoir, seigneur -Fabio! - -FABIO, MAZETTO. - -FABIO, à _lui-même._ Elle était là! et pas un mot de pitié, pas un -signe d'attention! Elle assistait, froide et morne, à ce débat qui me -couvrait de ridicule, et elle est partie dédaigneusement sans dire -une parole, riant seulement, sans doute, de ma maladresse et de ma -simplicité!... Oh! tu peux te retirer, va, pauvre diable si inventif, -je ne maudis plus ma mauvaise étoile, et je vais rêver le long de la -mer à mon infortune, car je n'ai plus même l'énergie d'être furieux. - -MAZETTO. Seigneur, vous feriez bien d'aller rêver du côté de la -Villa-Reale. La bouquetière vous attend peut-être encore... - -FABIO, seul. - -En vérité, j'aurais été curieux de rencontrer cette créature et de -la traiter comme elle le mérite. Quelle femme est-ce donc que celle -qui se prête à une telle manœuvre? Est-ce une niaise enfant a qui -l'on a fait la leçon, ou quelque effrontée qu'on n'a eu que la peine -de payer et de mettre en campagne? Mais il faut l'âme d'un plat -valet pour m'avoir jugé digne de donner dans ce piège un instant. Et -pourtant elle ressemble à celle que j'aime, et moi-même, quand je -la rencontrai voilée, je crus reconnaître et sa démarche et le son -si pur de sa voix... Allons, il est bientôt six heures de nuit, les -derniers promeneurs s'éloignent vers Sainte-Lucie et vers Chiaia, et -les terrasses des maisons se garnissent de monde... A l'heure qu'il -est, Marcelli soupe gaiement avec sa conquête facile. Les femmes n'ont -d'amour que pour ces débauchés sans cœur. - -FABIO, UNE BOUQUETIÈRE. - -FABIO. Que me veux-tu, petite? - -LA BOUQUETIÈRE. Seigneur, je vends des roses, je vends des fleurs du -printemps. Voulez-vous acheter tout ce qui me reste pour parer la -chambre de votre amoureuse? On va bientôt fermer le jardin, et je ne -puis remporter cela chez mon père; je serais battue. Prenez le tout -pour trois carlins. - -FABIO. Crois-tu donc que je sois attendu ce soir, et me trouves-tu la -mine d'un amant favorisé? - -LA BOUQUETIÈRE. Venez ici à la lumière. Vous m'avez l'air d'un beau -cavalier, et, si vous n'êtes pas attendu, c'est que vous attendez... -Ah! mon Dieu! - -FABIO. Qu'as-tu, ma petite? Mais vraiment, cette figure... Ah! je -comprends tout maintenant: tu es la fausse Corilla!... A ton âge, mon -enfant, tu entames un vilain métier! - -LA BOUQUETIÈRE. En vérité, seigneur, je suis une honnête fille, et -vous allez me mieux juger. On m'a déguisée en grande dame, on m'a -fait apprendre des mots par cœur; mais, quand j'ai vu que c'était une -comédie pour tromper un honnête gentilhomme, je me suis échappée et -j'ai repris mes habits de pauvre fille, et je suis allée, comme tous -les soirs, vendre mes fleurs sur la place du Môle et dans les allées du -Jardin royal. - -FABIO. Cela est-il bien vrai? - -LA BOUQUETIÈRE. Si vrai, que je vous dis adieu, seigneur; et puisque -vous ne voulez pas de mes fleurs, je les jetterai dans la mer en -passant: demain elles seraient fanées. - -FABIO. Pauvre fille, cet habit te sied mieux que l'autre, et je te -conseille de ne plus le quitter. Tu es, toi, la fleur sauvage des -champs; mais qui pourrait se tromper entre vous deux? Tu me rappelles -sans doute quelques-uns de ses traits, et ton cœur vaut mieux que le -sien, peut-être. Mais qui peut remplacer dans l'âme d'un amant la belle -image qu'il s'est plu tous les jours à parer d'un nouveau prestige? -Celle-là n'existe plus en réalité sur la terre; elle est gravée -seulement au fond du cœur fidèle, et nul portrait ne pourra jamais -rendre son impérissable beauté. - -LA BOUQUETIÈRE. Pourtant on m'a dit que je la valais bien, et, sans -coquetterie, je pense qu'étant parée comme la signora Corilla, aux feux -des bougies , avec l'aide du spectacle et de la musique, je pourrais -bien vous plaire autant qu'elle, et cela sans blanc de perle et sans -carmin. - -FABIO. Si ta vanité se pique, petite fille, tu m'ôteras même le plaisir -que je trouve à te regarder un instant. Mais, vraiment, tu oublies -qu'elle est la perle de l'Espagne et de l'Italie, que son pied est le -plus fin et sa main la plus royale du monde. Pauvre enfant! la misère -n'est pas la culture qu'il faut à des beautés si accomplies, dont le -luxe et l'art prennent soin tour à tour. - -LA BOUQUETIÈRE. Regardez mon pied sur ce banc de marbre; il se découpe -encore assez bien dans sa chaussure brune. Et ma main, l'avez-vous -seulement touchée? - -FABIO. Il est vrai que ton pied est charmant, et ta main... Dieu! -qu'elle est douce!... Mais, écoute, je ne veux pas te tromper, mon -enfant, c'est bien elle seule que j'aime, et le charme qui m'a séduit -n'est pas né dans une soirée. Depuis trois mois que je suis à Naples, -je n'ai pas manqué de la voir un seul jour d'Opéra. Trop pauvre pour -briller près d'elle, comme tous les beaux cavaliers qui l'entourent -aux promenades, n'ayant ni le génie des musiciens, ni la renommée des -poëtes qui l'inspirent et qui la servent dans son talent, j'allais -sans espérance m'enivrer de sa vue et de ses" chants, et prendre ma -part dans ce plaisir de tous, qui pour moi seul était le bonheur et -la vie. Oh! tu la vaux bien peut-être, en effet ... mais as-tu cette -grâce divine qui se révèle sous tant d'aspects? As-tu ces pleurs et ce -sourire? As-tu ce chant divin, sans lequel une divinité n'est qu'une -belle idole? Mais alors tu serais à sa place, et tu ne vendrais pas des -fleurs aux promeneurs de la Villa-Reale... - -LA BOUQUETIÈRE. Pourquoi donc la nature, en me donnant son apparence, -aurait-elle oublié la voix? Je chante fort bien, je vous jure; mais -les directeurs de San-Carlo n'auraient jamais l'idée d'aller ramasser -une prima donna sur la place publique... Écoutez ces vers d'opéra que -j'ai retenus pour les avoir entendus seulement au petit théâtre de la -Fenice. (_Elle chante._) - -AIR ITALIEN. - - Qu'il m'est doux--de conserver la paix du cœur,--le calme de la pensée. - - Il est sage d'aimer--dans la belle saison de l'âge;--plus sage de - n'aimer pas... - - -FABIO, _tombant à ses pieds._ Oh! madame, qui vous méconnaîtrait -maintenant? Mais cela ne peut être... Vous êtes une déesse véritable, -et vous allez vous envoler! Mon Dieu! qu'ai-je à répondre à tant de -bontés? je suis indigne de vous aimer, pour ne vous avoir point d'abord -reconnue! - -CORILLA. Je ne suis donc plus la bouquetière?... Eh bien! je vous -remercie-, j'ai étudié ce soir un nouveau rôle, et vous m'avez donné la -réplique admirablement. - -FABIO. Et Marcelli? - -CORILLA. Tenez, n'est-ce pas lui que je vois errer tristement le long -de ces berceaux, comme vous faisiez tout à l'heure? - -FABIO. Évitons-le, prenons une allée. - -CORILLA. Il nous a vus, il vient à nous. - -FABIO, CORILLA, MARCELLI. - -MARCELLI. Hé! seigneur Fabio, vous avez donc trouvé la bouquetière? Ma -foi, vous avez bien fait, et vous êtes plus heureux que moi ce soir. - -FABIO. Eh bien! qu'avez-vous donc fait de la signora Corilla? vous -alliez souper ensemble gaiement. - -MARCELLI. Ma foi, l'on ne comprend rien aux caprices des femmes. Elle -s'est dite malade, et je n'ai pu que la reconduire chez elle; mais -demain... - -FABIO. Demain ne vaut pas ce soir, seigneur Marcelli. - -MARCELLI. Voyons donc cette ressemblance tant vantée... Elle n'est pas -mal, ma foi!... mais ce n'est rien; pas de distinction, pas de grâce. -Allons, faîtes-vous illusion à votre aise... Moi, je vais penser à la -prima donna de San-Carlo, que j'épouserai dans huit jours. - -CORILLA, _reprenant son ton naturel._ Il faudra réfléchir là-dessus, -seigneur Marcelli. Tenez, moi, j'hésite beaucoup à m'engager. J'ai -de la fortune, je veux choisir. Pardonnez-moi d'avoir été comédienne -en amour comme au théâtre, et de vous avoir mis à l'épreuve tous -deux. Maintenant, je vous l'avouerai, je ne sais trop si aucun de -vous m'aime, et j'ai besoin de vous connaître davantage. Le seigneur -Fabio n'adore en moi que l'actrice peut-être, et son amour a besoin -de la distance et de la rampe allumée; et vous, seigneur Marcelli, -vous me paraissez vous aimer avant tout le monde, et vous émouvoir -difficilement dans l'occasion. Vous êtes trop mondain, et lui trop -poète. Et maintenant, veuillez tous deux m'accompagner. Chacun de vous -avait gagé de souper avec moi: j'en avais fait la promesse à chacun de -vous; nous souperons tous ensemble, Mazetto nous servira. - -MAZETTO, _paraissant et s'adressant au public._ Sur quoi, messieurs, -vous voyez que cette aventure scabreuse va se terminer le plus -moralement du monde.--Excusez les fautes de l'auteur. - - - TABLE - - LE RÊVE ET LA VIE - - LES FILLES DU FEU - - A Alexandre Dumas - - Aurélia - Sylvie, Souvenirs du Valois - Jemmy - Octavie, ou l'Illusion - Isis, Souvenirs de Pompéi - Emilie, Souvenirs de la Révolution française - - Angélique - [De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.] - - LA BOHÈME GALANTE - - La Main enchantée - Le Monstre vert - Petits châteaux de bohème - Les Poëtes du xvie siècle - Explications - Musique - Mes Prisons - Les Nuits d'octobre - Promenades et Souvenirs - - - LES CHIMÈRES - - El Desdichado - Myrtho - Horus - Antéros - Delfica - Artémis - Le Christ au oliviers - Vers dorés - - - Corilla - [De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le rêve et la vie, by Gérard de Nerval - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 55554 *** diff --git a/old/55554-0.zip b/old/55554-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index a1c90cb..0000000 --- a/old/55554-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/55554-h.zip b/old/55554-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 70ea3bd..0000000 --- a/old/55554-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/55554-h/55554-h.htm b/old/55554-h/55554-h.htm deleted file mode 100644 index d06691f..0000000 --- a/old/55554-h/55554-h.htm +++ /dev/null @@ -1,19670 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>Le rêve et la vie--Les filles du feu, La bohême galante | Project Gutenberg</title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - text-align: right; - color: #A9A9A9; -} /* page numbers */ - -.linenum { - position: absolute; - top: auto; - left: 4%; -} /* poetry number */ - -.blockquot { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; -} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -a:link {color: #000099;} - -v:link {color: #000099;} - -.caption {font-weight: bold;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -.figleft { - float: left; - clear: left; - margin-left: 0; - margin-bottom: 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 1em; - padding: 0; - text-align: center; -} - -.figright { - float: right; - clear: right; - margin-left: 1em; - margin-bottom: - 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 0; - padding: 0; - text-align: center; -} - -/* Footnotes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - - - </style> - </head> -<body> -<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 55554 ***</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> -<h1>LE RÊVE</h1> - -<h1>ET LA VIE</h1> - -<h2>LES FILLES DU FEU</h2> - -<h2>LA BOHÈME GALANTE</h2> - -<h3>PAR</h3> - -<h2>GÉRARD DE NERVAL</h2> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS</h5> - -<h5>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h5> - -<h5>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h5> - -<h5>1868</h5> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[p. 1]</a></span></p> - -<h3>LES FILLES DU FEU</h3> -<hr class="tb" /> - -<h3><a name="AURELIA" id="AURELIA">AURÉLIA</a></h3> - - -<h4>PREMIÈRE PARTIE</h4> - - -<h4>I</h4> - -<p>Le rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes -d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers -instants du sommeil sont l'image de la mort; un engourdissement -nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant -précis où le <i>moi,</i> sous une autre forme, continue l'œuvre de -l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu, et -où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement -immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, -une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres; le -monde des Esprits s'ouvre pour nous.</p> - -<p>Swedenborg appelait ces visions <i>Memorabilia;</i> il les devait à la -rêverie plus souvent qu'au sommeil; l'<i>Ane d'or,</i> d'Apulée, <i>la Divine -Comédie,</i> du Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l'âme -humaine. Je vais essayer, à leur exemple, de transcrire les impressions -d'une longue maladie qui s'est<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[p. 2]</a></span> passée tout entière dans les mystères -de mon esprit;—et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie, -car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux -portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées; il me -semblait tout savoir, tout comprendre; l'imagination m'apportait des -délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, -faudra-t-il regretter de les avoir perdues?...</p> - -<p>Cette <i>vita nuova</i> a eu pour moi deux phases. Voici les notes qui se -rapportent à la première.—Une dame que j'avais aimée longtemps et que -j'appellerai du nom d'Aurélia, était perdue pour moi. Peu importent -les circonstances de cet événement, qui devait avoir une si grande -influence sur ma vie. Chacun peut chercher dans ses souvenirs l'émotion -la plus navrante, le coup le plus terrible frappé sur l'âme par le -destin; il faut alors se résoudre à mourir ou à vivre:—je dirai plus -tard pourquoi je n'ai pas choisi la mort. Condamné par celle que -j'aimais, coupable d'une faute dont je n'espérais plus le pardon, il -ne me restait qu'à me jeter dans les enivrements vulgaires; j'affectai -la joie et l'insouciance, je courus le monde, follement épris de la -variété et du caprice; j'aimais surtout les costumes et les mœurs -bizarres des populations lointaines, il me semblait que je déplaçais -ainsi les conditions du bien et du mal; les termes, pour ainsi dire, -de ce qui est <i>sentiment</i> pour nous autres Français. «Quelle folie, -me disais-je, d'aimer ainsi d'un amour platonique une femme qui ne -vous aime plus! Ceci est la faute de mes lectures; j'ai pris au -sérieux les inventions des poëtes, et je me suis fait une Laure ou une -Béatrix d'une personne ordinaire de notre siècle... Passons à d'autres -intrigues, et celle-là sera vite oubliée.» L'étourdissement d'un joyeux -carnaval dans une ville d'Italie chassa toutes mes idées mélancoliques. -J'étais si heureux du soulagement que j'éprouvais, que je faisais part -de ma joie à tous mes amis, et, dans mes lettres, je leur donnais -pour l'état constant de mon esprit ce qui n'était que surexcitation -fiévreuse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[p. 3]</a></span></p> - -<p>Un jour, arriva dans la ville une femme d'une grande renommée qui me -prit en amitié et qui, habituée à plaire et à éblouir, m'entraîna sans -peine dans le cercle de ses admirateurs. Après une soirée où elle avait -été à la fois naturelle et pleine d'un charme dont tous éprouvaient -l'atteinte, je me sentis épris d'elle à ce point que je ne voulus pas -tarder un instant à lui écrire. J'étais si heureux de sentir mon cœur -capable d'un amour nouveau!... J'empruntais, dans cet enthousiasme -factice, les formules mêmes qui, si peu de temps auparavant, m'avaient -servi pour peindre un amour véritable, et longtemps éprouvé. La lettre -partie, j'aurais voulu la retenir, et j'allai rêver dans la solitude à -ce qui me semblait une profanation de mes souvenirs.</p> - -<p>Le soir rendit à mon nouvel amour tout le prestige de la veille. -La dame se montra sensible à ce que je lui avais écrit, tout en -manifestant quelque étonnement de ma ferveur soudaine. J'avais franchi, -en un jour, plusieurs degrés des sentiments que l'on peut concevoir -pour une femme avec apparence de sincérité. Elle m'avoua que ma lettre -l'étonnait tout en la rendant fière. J'essayai de la convaincre; mais, -quoi que je voulusse lui dire, je ne pus ensuite retrouver dans nos -entretiens le diapason de mon style, de sorte que je fus réduit à lui -avouer, avec larmes, que je m'étais trompé moi-même en l'abusant. -Mes confidences attendries eurent pourtant quelque charme, et une -amitié plus forte dans sa douceur succéda à de vaines protestations de -tendresse.</p> - -<hr /> -<h4>II</h4> - -<p>Plus tard, je la rencontrai dans une autre ville où se trouvait la dame -que j'aimais toujours sans espoir. Un hasard les fit connaître l'une -à l'autre, et la première eut occasion, sans doute, d'attendrir à mon -égard celle qui m'avait exilé de son cœur. De sorte qu'un jour, me -trouvant dans une société dont<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[p. 4]</a></span> elle faisait partie, je la vis venir -à moi et me tendre la main. Comment interpréter cette démarche et le -regard profond et triste dont elle accompagna son salut? J'y crus voir -le pardon du passé; l'accent divin de la pitié donnait aux simples -paroles qu'elle m'adressa une valeur inexprimable, comme si quelque -chose de la religion se mêlait aux douceurs d'un amour jusque-là -profane, et lui imprimait le caractère de l'éternité.</p> - -<p>Un devoir impérieux me forçait de retourner à Paris, mais je pris -aussitôt la résolution de n'y rester que peu de jours et de revenir -près de mes deux amies. La joie et l'impatience me donnèrent alors une -sorte d'étourdissement qui se compliquait du soin des affaires que -j'avais à terminer. Un soir, vers minuit, je remontais un faubourg -où se trouvait ma demeure, lorsque, levant les yeux par hasard, je -remarquai le numéro d'une maison éclairé par un réverbère. Ce nombre -était celui de mon âge. Aussitôt, en baissant les yeux, je vis devant -moi une femme au teint blême, aux yeux caves, qui me semblait avoir les -traits d'Aurélia. Je me dis:</p> - -<p>—C'est <i>sa mort</i> ou la mienne qui m'est annoncée!</p> - -<p>Mais je ne sais pourquoi j'en restai à la dernière supposition, et je -me frappai de cette idée, que ce devait être le lendemain à la même -heure.</p> - -<p>Cette nuit-là, je fis un rêve qui me confirma dans ma pensée.</p> - -<p>J'errais dans un vaste édifice composé de plusieurs salles, dont -les unes étaient consacrées à l'étude, d'autres à la conversation -ou aux discussions philosophiques. Je m'arrêtai avec intérêt dans -une des premières, où je crus reconnaître mes anciens maîtres et mes -anciens condisciples. Les leçons continuaient sur les auteurs grecs -et latins, avec ce bourdonnement monotone qui semble une prière à la -déesse Mnémosine.—Je passai dans une autre salle, où avaient lieu -des conférences philosophiques. J'y pris part quelque temps, puis -j'en sortis pour chercher ma chambre dans une sorte d'hôtellerie aux -escaliers immenses, pleine de voyageurs affairés.</p> - -<p>Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors, et, en<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[p. 5]</a></span> -traversant une des galeries centrales, je fus frappé d'un spectacle -étrange. Un être d'une grandeur démesurée—homme ou femme, je ne -sais,—voltigeait péniblement au-dessus de l'espace et semblait se -débattre parmi des nuages épais. Manquant d'haleine et de force, il -tomba enfin au milieu de la cour obscure, accrochant et froissant ses -ailes le long des toits et des balustres. Je pus le contempler un -instant. Il était coloré de teintes vermeilles, et ses ailes brillaient -de mille reflets changeants. Vêtu d'une robe longue à plis antiques, -il ressemblait à l'ange de la Mélancolie, d'Albrecht Durer.—Je ne pus -m'empêcher de pousser des cris d'effroi, qui me réveillèrent en sursaut.</p> - -<p>Le jour suivant, je me hâtai d'aller voir tous mes amis. Je leur -faisais mentalement mes adieux, et, sans leur rien dire de ce qui -m'occupait l'esprit, je dissertais chaleureusement sur des sujets -mystiques; je les étonnais par une éloquence particulière, il me -semblait que je savais tout, et que les mystères du monde se révélaient -à moi dans ces heures suprêmes.</p> - -<p>Le soir, lorsque l'heure fatale semblait s'approcher, je dissertais -avec deux amis, à la table d'un cercle, sur la peinture et sur la -musique, définissant à mon point de vue la génération des couleurs et -le sens des nombres. L'un d'eux, nommé Paul ***, voulut me reconduire -chez moi, mais, je lui dis que je ne rentrais pas.</p> - -<p>—Où vas-tu? me dit-il.</p> - -<p>—<i>Vers l'Orient</i>.</p> - -<p>Et, pendant qu'il' m'accompagnait, je me mis à chercher dans le ciel -une étoile, que je croyais connaître, comme si elle avait quelque -influence sur ma destinée. L'ayant trouvée, je continuai ma marche -en suivant les rues dans la direction desquelles elle était visible, -marchant pour ainsi dire au-devant de mon destin, et voulant apercevoir -l'étoile jusqu'au moment où la mort devait me frapper. Arrivé cependant -au confluent de trois rues, je ne voulus pas aller plus loin. Il me -semblait que mon ami déployait une force surhumaine pour me faire<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[p. 6]</a></span> -changer de place; il grandissait à mes yeux et prenait les traits d'un -apôtre. Je croyais voir le lieu où nous étions s'élever et perdre les -formes que lui donnait sa configuration urbaine;—sur une colline, -entourée de vastes solitudes, cette scène devenait le combat de deux -Esprits et comme une tentation biblique.</p> - -<p>—Non! disais-je, je n'appartiens pas à ton ciel. Dans cette étoile -sont ceux qui m'attendent. Ils sont antérieurs à la révélation que -tu as annoncée. Laisse-moi les rejoindre, car celle que j'aime leur -appartient, et c'est là que nous devons nous retrouver!</p> - -<hr /> -<h4>III</h4> - -<p>Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe -dans la vie réelle. A dater de ce moment, tout prenait parfois un -aspect double,—et cela, sans que le raisonnement manquât jamais de -logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui -m'arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient -soumises à ce que l'on appelle illusion, selon la raison humaine ...</p> - -<p>Cette idée m'est revenue bien des fois, que, dans certains moments -graves de la vie, tel Esprit du monde extérieur s'incarnait tout à coup -en la forme d'une personne ordinaire, et agissait ou tentait d'agir sur -nous, sans que cette personne en eût la connaissance ou en gardât le -souvenir.</p> - -<p>Mon ami m'avait quitté, voyant ses efforts inutiles, et me croyant sans -doute en proie à quelque idée fixe que la marche calmerait. Me trouvant -seul, je me levai avec effort et me remis en route dans la direction -de l'étoile sur laquelle je ne cessais de fixer les yeux. Je chantais -en marchant un hymne mystérieux dont je croyais me souvenir comme -l'ayant entendu dans quelque autre existence, et qui me remplissait -d'une joie ineffable. En même temps, je quittais mes habits terrestres -et je les dispersais autour de moi. La route semblait s'élever<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[p. 7]</a></span> -toujours et l'étoile s'agrandir. Puis je restai les bras étendus, -attendant le moment où l'âme allait se séparer du corps, attirée -magnétiquement dans le rayon de l'étoile. Alors, je sentis un frisson; -le regret de la terre et de ceux que j'y aimais me saisit au cœur, et -je suppliai si ardemment en moi-même l'Esprit qui m'attirait à lui, -qu'il me sembla que je redescendais parmi les hommes. Une ronde de nuit -m'entourait;—j'avais alors l'idée que j'étais devenu très-grand,—et -que, tout inondé de forces électriques, j'allais renverser tout ce qui -m'approchait. Il y avait quelque chose de comique dans le soin que -je prenais de ménager les forces et la vie des soldats qui m'avaient -recueilli.</p> - -<p>Si je ne pensais que la mission d'un écrivain est d'analyser -sincèrement ce qu'il éprouve dans les graves circonstances de la vie, -et si je ne me proposais un but que je crois utile, je m'arrêterais -ici, et je n'essayerais pas de décrire ce que j'éprouvai ensuite dans -une série de visions insensées peut-être, ou vulgairement maladives... -Étendu sur un lit de camp, je crus voir le ciel se dévoiler et s'ouvrir -en mille aspects de magnificences inouïes. Le destin de l'âme délivrée -semblait se révéler à moi comme pour me donner le regret d'avoir voulu -reprendre pied de toutes les forces de mon esprit sur la terre que -j'allais quitter... D'immenses cercles se traçaient dans l'infini, -comme les orbes que forme l'eau troublée par la chute d'un corps; -chaque région, peuplée de figures radieuses, se colorait, se mouvait -et se fondait tour à tour, et une divinité, toujours la même, rejetait -en souriant les masques furtifs de ses diverses incarnations, et se -réfugiait enfin, insaisissable, dans les mystiques splendeurs du ciel -d'Asie.</p> - -<p>Cette vision céleste, par un de ces phénomènes que tout le monde a pu -éprouver dans certains rêves, ne me laissait pas étranger à ce qui se -passait autour de moi. Couché sur un lit de camp, j'entendais que les -soldats s'entretenaient d'un inconnu arrêté comme moi et dont la voix -avait retenti dans la même salle. Par un singulier effet de vibration, -il me<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[p. 8]</a></span> semblait que cette voix résonnait dans ma poitrine et que mon -urne se dédoublait pour ainsi dire,—distinctement partagée entre -la vision et la réalité. Un instant, j'eus l'idée de me retourner -avec effort vers celui dont il était question, puis je frémis en me -rappelant une tradition bien connue en Allemagne, qui dit que chaque -homme a un <i>double,</i> et que, lorsqu'il le voit, la mort est proche.—Je -fermai les yeux et j'entrai dans un état d'esprit confus où les -figures fantasques ou réelles qui m'entouraient se brisaient en mille -apparences fugitives. Un instant, je vis près de moi deux de mes amis -qui me réclamaient, les soldats me désignèrent; puis la porte s'ouvrit, -et quelqu'un de ma taille, dont je ne voyais pas la figure, sortit avec -mes amis que je rappelais en vain.</p> - -<p>—Mais on se trompe! m'écriais-je, c'est moi qu'ils sont venus chercher -et c'est un autre qui sort! Je fis tant de bruit, que l'on me mit au -cachot.</p> - -<p>J'y restai plusieurs heures dans une sorte d'abrutissement; enfin, les -deux amis que j'avais <i>cru voir</i> déjà vinrent me chercher avec une -voiture. Je leur racontai tout ce qui s'était passé, mais ils nièrent -être venus dans la nuit. Je dînai avec eux assez tranquillement; mais, -à mesure que la nuit approchait, il me sembla que j'avais à redouter -l'heure même qui, la veille, avait risqué de m'être fatale. Je demandai -à l'un d'eux une bague orientale qu'il avait au doigt et que je -regardais comme un ancien talisman, et, prenant un foulard, je la nouai -autour de mon cou, en ayant soin de tourner le chaton, composé d'une -turquoise, sur un point de la nuque où je sentais une douleur. Selon -moi, ce point était celui par où l'âme risquerait de sortir au moment -où un certain rayon, parti de l'étoile que j'avais vue la veille, -coïnciderait relativement à moi avec le zénith. Soit par hasard, soit -par l'effet de ma forte préoccupation, je tombai comme foudroyé, à la -même heure que la veille. On me mit sur un lit, et pendant longtemps -je perdis le sens et la liaison des images qui s'offrirent à moi. Cet -état dura plusieurs jours. Je fus transporté dans une<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[p. 9]</a></span> maison de santé. -Beaucoup de parents et d'amis me visitèrent sans que j'en eusse la -connaissance. La seule différence pour moi de la veille au sommeil -était que, dans la première, tout se transfigurait à mes yeux; chaque -personne qui m'approchait semblait changée, les objets matériels -avaient comme une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de -la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient, de manière -à m'entretenir dans une série constante d'impressions qui se liaient -entre elles, et dont le rêve, plus dégagé des éléments extérieurs, -continuait la probabilité.</p> - -<hr /> -<h4>IV</h4> - -<p>Un soir, je crus avec certitude être transporté sur les bords du Rhin. -En face de moi se trouvaient des rocs sinistres dont la perspective -s'ébauchait dans l'ombre. J'entrai dans une maison riante, dont un -rayon du soleil couchant traversait gaiement les contrevents verts que -festonnait la vigne. Il me semblait que je rentrais dans une demeure -connue, celle d'un oncle maternel, peintre flamand, mort depuis plus -d'un siècle. Les tableaux ébauchés étaient suspendus çà et là; l'un -d'eux représentait la fée célèbre de ce rivage. Une vieille servante, -que j'appelai Marguerite et qu'il me semblait connaître depuis -l'enfance, me dit:</p> - -<p>—N'allez-vous pas vous mettre sur le lit? car vous venez de loin, et -votre oncle rentrera tard; on vous réveillera pour souper.</p> - -<p>Je m'étendis sur un lit à colonnes drapé de perse à grandes fleurs -rouges. Il y avait en face de moi une horloge rustique accrochée au -mur, et sur cette horloge un oiseau qui se mit à parler comme une -personne. Et j'avais l'idée que l'âme de mon aïeul était dans cet -oiseau; mais je ne m'étonnais pas plus de son langage et de sa forme -que de me voir comme transporté d'un siècle en arrière. L'oiseau me -parlait de personnes<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[p. 10]</a></span> de ma famille vivantes ou mortes en divers temps, -comme si elles existaient simultanément, et me dit:</p> - -<p>—Vous voyez que votre oncle avait eu soin de faire <i>son</i> portrait -d'avance... Maintenant, <i>elle</i> est avec nous.</p> - -<p>Je portai les yeux sur une toile qui représentait une femme en costume -ancien à l'allemande, penchée sur le bord du fleuve, et les yeux -attirés vers une touffe de myosotis.—Cependant, la nuit s'épaississait -peu à peu, et les aspects, les sons et le sentiment des lieux se -confondaient dans mon esprit somnolent; je crus tomber dans un abîme -qui traversait le globe. Je me sentais emporté sans souffrance par un -courant de métal fondu, et mille fleuves pareils, dont les teintes -indiquaient les différences chimiques, sillonnaient le sein de la -terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes -du cerveau. Tous coulaient, circulaient et vibraient ainsi, et j'eus -le sentiment que ces courants étaient composés d'âmes vivantes, à -l'état moléculaire, que la rapidité de ce voyage m'empêchait seule -de distinguer. Une clarté blanchâtre s'infiltrait peu à peu dans ces -conduits, et je vis enfin s'élargir, ainsi qu'une vaste coupole, un -horizon nouveau où se traçaient des lies entourées de flots lumineux. -Je me trouvai sur une côte éclairée de ce jour sans soleil, et je vis -un vieillard qui cultivait la terre. Je le reconnus pour le même qui -m'avait parlé par la voix de l'oiseau, et, soit qu'il me parlât, soit -que je le comprisse en moi-même, il devenait clair pour moi que les -aïeux prenaient la forme de certains animaux pour nous visiter sur la -terre, et qu'ils assistaient ainsi, muets observateurs, aux phases de -notre existence.</p> - -<p>Le vieillard quitta son travail et m'accompagna jusqu'à une maison qui -s'élevait près de là. Le paysage qui nous entourait me rappelait celui -d'un pays de la Flandre française où mes parents avaient vécu et où se -trouvent leurs tombes: le champ entouré de bosquets à la lisière du -bois, le lac voisin, la rivière et le lavoir, le village et sa rue qui -monte, les collines de grès sombre et leurs touffes de genêts et de -bruyères,—<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[p. 11]</a></span> image rajeunie des lieux que j'avais aimés. Seulement, la -maison où j'entrai ne m'était point connue. Je compris qu'elle avait -existé dans je ne sais quel temps, et qu'en ce monde que je visitais -alors, le fantôme des choses accompagnait celui du corps.</p> - -<p>J'entrai dans une vaste salle où beaucoup de personnes étaient réunies. -Partout je retrouvais des figures connues. Les traits des parents morts -que j'avais pleurés se trouvaient reproduits dans d'autres qui, vêtus -de costumes plus anciens, me faisaient le même accueil paternel. Ils -paraissaient s'être assemblés pour un banquet de famille. Un de ces -parents vint à moi et m'embrassa tendrement. Il portait un costume -ancien dont les couleurs semblaient pâlies, et sa figure souriante, -sous ses cheveux poudrés, avait quelque ressemblance avec la mienne. Il -me semblait plus précisément vivant que les autres, et pour ainsi dire -en rapport plus volontaire avec mon esprit.—C'était mon oncle. Il me -fit placer près de lui, et une sorte de communication s'établit entre -nous; car je ne puis dire que j'entendisse sa voix; seulement, à mesure -que ma pensée se portait sur un point, l'explication m'en devenait -claire aussitôt, et les images se précisaient devant mes yeux comme des -peintures animées.</p> - -<p>—Cela est donc vrai! disais-je avec ravissement, nous sommes immortels -et nous conservons ici les images du monde que nous avons habité. Quel -bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours -autour de nous!... J'étais bien fatigué de la vie!</p> - -<p>—Ne te hâte pas, dit-il, de te réjouir, car tu appartiens encore -au monde d'en haut et tu as à supporter de rudes années d'épreuves. -Le séjour qui t'enchante a lui-même ses douleurs, ses luttes et ses -dangers. La terre où nous avons vécu est toujours le théâtre où se -nouent et se dénouent nos destinées; nous sommes les rayons du feu -central qui l'anime et qui déjà s'est affaibli ...</p> - -<p>—Eh quoi! dis-je, la terre pourrait mourir, et nous serions envahis -par le néant?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[p. 12]</a></span></p> - -<p>—Le néant, dit-il, n'existe pas dans le sens qu'on l'entend; mais la -terre est elle-même un corps matériel dont la somme des esprits est -l'âme. La matière ne peut pas plus périr que l'esprit, mais elle peut -se modifier selon le bien et selon le mal. Notre passé et notre avenir -sont solidaires. Nous vivons dans notre race, et notre race vit en nous.</p> - -<p>Cette idée me devint aussitôt sensible, et, comme si les murs de la -salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait -voir une chaîne non interrompue d'hommes et de femmes en qui j'étais -et qui étaient moi-même; les costumes de tous les peuples, les images -de tous les pays apparaissaient distinctement à la fois, comme si mes -facultés d'attention s'étaient multipliées sans se confondre, par un -phénomène d'espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle -d'action dans une minute de rêve. Mon étonnement s'accrut en voyant que -cette immense énumération se composait seulement des personnes qui se -trouvaient dans la salle et dont j'avais vu les images se diviser et se -combiner en mille aspects fugitifs.</p> - -<p>—Nous sommes sept, dis-je à mon oncle.</p> - -<p>—C'est en effet, dit-il, le nombre typique de chaque famille humaine, -et, par extension, sept fois sept, et davantage<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Je ne puis espérer de faire comprendre cette réponse, qui pour moi-même -est restée très-obscure. La métaphysique ne me fournit pas de termes -pour la perception qui me vint alors du rapport de ce nombre de -personnes avec l'harmonie générale. On conçoit bien dans le père et -la mère l'analogie des forces électriques de la nature; mais comment -établir les centres individuels émanés d'eux,—dont ils émanent, comme<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[p. 13]</a></span> -une <i>figure</i> animique collective, dont la combinaison serait à la fois -multiple et bornée? Autant vaudrait demander compte à la fleur du -nombre de ses pétales ou des divisions de sa corolle ..., au sol des -figures qu'il trace, au soleil des couleurs qu'il produit.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Sept était le nombre de la famille de Noé; mais l'un des -sept se rattachait mystérieusement aux générations antérieures des -Éloïm!... -</p> -<p> -... L'imagination, comme un éclair, me représenta les dieux multiples -de l'Inde comme de» images de la famille pour ainsi dire primitivement -concentrée. Je frémis d'aller plus loin, car dans la Trinité réside -encore un mystère redoutable... Nous sommes nés sous la loi biblique -...</p></div> - -<hr /> -<h4>V</h4> - -<p>Tout changeait de forme autour de moi. L'esprit avec qui je -m'entretenais n'avait plus le même aspect. C'était un jeune homme -qui désormais recevait plutôt de moi les idées qu'il ne me les -communiquait... Étais-je allé trop loin dans ces hauteurs qui donnent -le vertige? Il me sembla comprendre que ces questions étaient obscures -ou dangereuses, même pour les esprits du monde que je percevais -alors... Peut-être aussi un pouvoir supérieur m'interdisait-il ces -recherches. Je me vis errant dans les rues d'une cité très-populeuse -et inconnue. Je remarquai qu'elle était bossuée de collines et dominée -par un mont tout couvert d'habitations. A travers le peuple de cette -capitale, je distinguais certains hommes qui paraissaient appartenir -à une nation particulière; leur air vif, résolu, l'accent énergique -de leurs traits, me faisaient songer aux races indépendantes et -guerrières des pays de montagnes ou de certaines îles peu fréquentées -par les étrangers; toutefois, c'est au milieu d'une grande ville et -d'une population mélangée et banale qu'ils savaient maintenir ainsi -leur individualité farouche. Qu'étaient donc ces hommes? Mon guide -me fit gravir des rues escarpées et bruyantes où retentissaient les -bruits divers de l'industrie. Nous montâmes encore par de longues -séries d'escaliers, au delà desquels la vue se découvrit. Çà et là, des -terrasses revêtues de treillages, des jardinets ménagés sur quelques -espaces aplatis, des toits, des pavillons légèrement construits, peints -et sculptés avec une capricieuse patience: des perspectives reliées -par de longues traînées de verdures grimpantes séduisaient l'œil et -plaisaient<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[p. 14]</a></span> à l'esprit comme l'aspect d'une oasis délicieuse, d'une -solitude ignorée au-dessus du tumulte et de ces bruits d'en bas, qui là -n'étaient plus qu'un murmure. On a souvent parlé de nations proscrites, -vivant dans l'ombre des nécropoles et des catacombes; c'était ici le -contraire sans doute. Une race heureuse s'était créé cette retraite -aimée des oiseaux, des fleurs, de l'air pur et de la clarté.</p> - -<p>—Ce sont, me dit mon guide, les anciens habitants de cette montagne -qui domine la ville où nous sommes en ce moment. Longtemps ils y -ont vécu simples de mœurs, aimants et justes, conservant les vertus -naturelles des premiers jours du monde. Le peuple environnant les -honorait et se modelait sur eux.</p> - -<p>Du point où j'étais alors, je descendis, suivant mon guide, dans une -de ces hautes habitations dont les toits réunis présentaient cet -aspect étrange. Il me semblait que mes pieds s'enfonçaient dans les -couches successives des édifices de différents âges. Ces fantômes de -constructions en découvraient toujours d'autres où se distinguait le -goût particulier de chaque siècle, et cela me représentait l'aspect -des fouilles que l'on fait dans les cités antiques, si ce n'est que -c'était aéré, vivant, traversé des mille jeux de la lumière. Je me -trouvai enfin dans une vaste chambre où je vis un vieillard travaillant -devant une table à je ne sais quel ouvrage d'industrie. Au moment où je -franchissais la porte, un homme vêtu de blanc, dont je distinguais mal -la figure, me menaça d'une arme qu'il tenait à la main; mais celui qui -m'accompagnait lui fit signe de s'éloigner. Il semblait qu'on eût voulu -m'empêcher de pénétrer le mystère de ces retraites. Sans rien demander -à mon guide, je compris par intuition que ces hauteurs et en même -temps ces profondeurs étaient la retraite des habitants primitifs de -la montagne. Bravant toujours le flot envahissant des accumulations de -races nouvelles, ils vivaient là, simples de mœurs, aimants et justes, -adroits, fermes et ingénieux,—et pacifiquement vainqueurs des masses<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[p. 15]</a></span> -aveugles qui avaient tant de fois envahi leur héritage. Eh quoi! -ni corrompus, ni détruits, ni esclaves! purs, quoique ayant vaincu -l'ignorance! conservant dans l'aisance les vertus de la pauvreté!—Un -enfant s'amusait à terre avec des cristaux, des coquillages et des -pierres gravées, faisant sans doute un jeu d'une étude. Une femme -âgée, mais belle encore, s'occupait des soins du ménage. En ce moment, -plusieurs jeunes gens entrèrent avec bruit, comme revenant de leurs -travaux. Je m'étonnais de les voir tous vêtus de blanc; mais il paraît -que c'était une illusion de ma vue; pour la rendre sensible, mon guide -se mit à dessiner leur costume qu'il teignit de couleurs vives, me -faisant comprendre qu'ils étaient ainsi en réalité. La blancheur qui -m'étonnait provenait peut-être d'un éclat particulier, d'un jeu de -lumière où se confondaient les teintes ordinaires du prisme. Je sortis -de la chambre et je me vis sur une terrasse disposée en parterre. -Là se promenaient et jouaient des jeunes filles et des enfants. -Leurs vêtements me paraissaient blancs comme les autres, mais ils -étaient agrémentés par des broderies de couleur rose. Ces personnes -étaient si belles, leurs traits si gracieux, et l'éclat de leur âme -transparaissait si vivement à travers leurs formes délicates, qu'elles -inspiraient toutes une sorte d'amour sans préférence et sans désir, -résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse.</p> - -<p>Je ne puis rendre le sentiment que j'éprouvai au milieu de ces êtres -charmants qui m'étaient chers sans que je les connusse. C'était comme -une famille primitive et céleste, dont les yeux souriants cherchaient -les miens avec une douce compassion. Je me mis à pleurer à chaudes -larmes, comme au souvenir d'un paradis perdu. Là, je sentis amèrement -que j'étais un passant dans ce monde à la fois étranger et chéri et je -frémis à la pensée que je devais retourner dans la vie. En vain, femmes -et enfants se pressaient autour de moi comme pour me retenir. Déjà -leurs formes ravissantes se fondaient en vapeurs confuses; ces beaux -visages pâlissaient, et<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[p. 16]</a></span> ces traits accentués, ces yeux étincelants se -perdaient dans une ombre où luisait encore le dernier éclair du sourire -...</p> - -<p>Telle fut cette vision, ou tels furent du moins les détails principaux -dont j'ai gardé le souvenir. L'état cataleptique où je m'étais -trouvé pendant plusieurs jours me fut expliqué scientifiquement, et -les récits de ceux qui m'avaient vu ainsi me causaient une sorte -d'irritation quand je voyais qu'on attribuait à l'aberration d'esprit -les mouvements ou les paroles coïncidant avec les diverses phases de -ce qui constituait pour moi une série d'événements logiques. J'aimais -davantage ceux de mes amis qui par une patiente complaisance ou par -suite d'idées analogues aux miennes, me faisaient faire de longs récits -des choses que j'avais vues en esprit. L'un d'eux me dit en pleurant:</p> - -<p>—N'est-ce pas que c'est vrai qu'il y a un Dieu?</p> - -<p>—Oui! lui dis-je avec enthousiasme.</p> - -<p>Et nous nous embrassâmes comme deux frères de cette patrie mystique -que j'avais entrevue.—Quel bonheur je trouvai d'abord dans cette -conviction! Ainsi ce doute éternel de l'immortalité de l'âme qui -affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour moi. Plus de -mort, plus de tristesse, plus d'inquiétude. Ceux que j'aimais, parents, -amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle, et -je n'étais plus séparé d'eux que par les heures du jour. J'attendais -celles de la nuit dans une douce mélancolie.</p> - -<hr /> -<h4>VI</h4> - -<p>Un rêve que je fis encore me confirma dans cette pensée. Je me trouvai -tout à coup dans une salle qui faisait partie de la demeure de mon -aïeul. Elle semblait s'être agrandie seulement. Les vieux meubles -luisaient d'un poli merveilleux, les tapis et les rideaux étaient comme -remis à neuf, un jour trois fois plus brillant que le jour naturel -arrivait par la<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[p. 17]</a></span> croisée et par la porte, et il y avait dans l'air une -fraîcheur et un parfum des premières matinées tièdes du printemps. -Trois femmes travaillaient dans cette pièce, et représentaient, sans -leur ressembler absolument, des parentes et des amies de ma jeunesse. -Il semblait que chacune eût les traits de plusieurs de ces personnes. -Les contours de leurs figures variaient comme la flamme d'une lampe, et -à tout moment quelque chose de l'une passait dans l'autre; le sourire, -la voix, la teinte des yeux, de la chevelure, la taille, les gestes -familiers, s'échangeaient comme si elles eussent vécu de la même vie, -et chacune était ainsi un composé de toutes, pareille à ces types que -les peintres imitent de plusieurs modèles pour réaliser une beauté -complète.</p> - -<p>La plus âgée me parlait avec une voix vibrante et mélodieuse que je -reconnaissais pour l'avoir entendue dans l'enfance, et je ne sais ce -qu'elle me disait qui me frappait par sa profonde justesse. Mais elle -attira ma pensée sur moi-même, et je me vis vêtu d'un petit habit brun -de forme ancienne, entièrement tissu à l'aiguille de fils ténus comme -ceux des toiles d'araignée. Il était coquet, gracieux et imprégné de -douces odeurs. Je me sentais tout rajeuni et tout pimpant dans ce -vêtement qui sortait de leurs doigts de fée, et je les remerciais -en rougissant, comme si je n'eusse été qu'un petit enfant devant de -grandes belles dames. Alors, l'une d'elles se leva et se dirigea vers -le jardin.</p> - -<p>Chacun sait que, dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, bien -qu'on ait souvent la perception d'une clarté beaucoup plus vive. -Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes. Je me vis dans -un petit parc où se prolongeaient des treilles en berceaux chargés -de lourdes grappes de raisins blancs et noirs; à mesure que la dame -qui me guidait s'avançait sous ces berceaux, l'ombre des treillis -croisés variait pour mes yeux ses formes et ses vêtements. Elle en -sortit enfin, et nous nous trouvâmes dans un espace découvert. On y -apercevait à peine la trace d'anciennes allées qui l'avaient<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[p. 18]</a></span> jadis -coupé en croix. La culture était négligée depuis longues années, et des -plants épars de clématites, de houblon, de chèvrefeuille, de jasmin, -de lierre, d'aristoloche, étendaient entre des arbres d'une croissance -vigoureuse leurs longues traînées de lianes. Des branches pliaient -jusqu'à terre chargées de fruits, et parmi des touffes d'herbes -parasites s'épanouissaient quelques fleurs de jardin revenues à l'état -sauvage.</p> - -<p>De loin en loin s'élevaient des massifs de peupliers, d'acacias et -de pins, au sein desquels on entrevoyait des statues noircies par le -temps. J'aperçus devant moi un entassement de rochers couverts de -lierre d'où jaillissait une source d'eau vive, dont le clapotement -harmonieux résonnait sur un bassin d'eau dormante à demi voilée des -larges feuilles du nénufar.</p> - -<p>La dame que je suivais, développant sa taille élancée dans un mouvement -qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant, -entoura gracieusement de son bras nu une longue tige de rose trémière, -puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle -sorte que peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et -les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements; -tandis que sa figure et ses bras imprimaient leurs contours aux nuages -pourprés du ciel. Je la perdais ainsi de vue à mesure qu'elle se -transfigurait, car elle semblait s'évanouir dans sa propre grandeur.</p> - -<p>—Oh! ne fuis pas! m'écriai-je; car la nature meurt avec toi!</p> - -<p>Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les ronces, comme -pour saisir l'ombre agrandie qui m'échappait; mais je me heurtai à un -pan de mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme. En le -relevant, j'eus la persuasion que c'était <i>le sien ...</i> Je reconnus des -traits chéris, et, portant les yeux autour de moi, je vis que le jardin -avait pris l'aspect d'un cimetière. Des voix disaient:</p> - -<p>—L'univers est dans la nuit!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[p. 19]</a></span></p> - -<hr /> -<h4>VII</h4> - -<p>Ce rêve si heureux à son début me jeta dans une grande perplexité. Que -signifiait-il? Je ne le sus que plus tard. Aurélia était morte.</p> - -<p>Je n'eus d'abord que la nouvelle de sa maladie. Par suite de l'état -de mon esprit, je ne ressentis qu'un vague chagrin mêlé d'espoir. Je -croyais moi-même n'avoir que peu de temps à vivre, et j'étais désormais -assuré de l'existence d'un monde où les cœurs aimants se retrouvent. -D'ailleurs, elle m'appartenait bien plus dans sa mort que dans sa -vie.... Égoïste pensée que ma raison devait payer plus tard par d'amers -regrets.</p> - -<p>Je ne voudrais pas abuser des pressentiments; le hasard fait d'étranges -choses; mais je fus alors préoccupé d'un souvenir de notre union trop -rapide. Je lui avais donné une bague d'un travail ancien dont le chaton -était formé d'une opale taillée en cœur. Comme cette bague était trop -grande pour son doigt, j'avais eu l'idée fatale de la faire couper pour -en diminuer l'anneau, je ne compris ma faute qu'en entendant le bruit -de la scie. Il me sembla voir couler du sang ...</p> - -<p>Les soins de l'art m'avaient rendu à la santé sans avoir encore ramené -dans mon esprit le cours régulier de la raison humaine. La maison où -je me trouvais, située sur une hauteur, avait un vaste jardin planté -d'arbres précieux. L'air pur de la colline où elle était située, les -premières haleines du printemps, les douceurs d'une société toute -sympathique, m'apportaient de longs jours de calme.</p> - -<p>Les premières feuilles des sycomores me ravissaient par la vivacité -de leurs couleurs, semblables aux panaches des coqs de Pharaon. La -vue, qui s'étendait au-dessus de la plaine, présentait du matin au -soir des horizons charmants, dont les teintes graduées plaisaient à -mon imagination. Je peuplais<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[p. 20]</a></span> les coteaux et les nuages de figures -divines dont il me semblait voir distinctement les formes. Je voulus -fixer davantage mes pensées favorites, et, à l'aide de charbons et -de morceaux de brique que je ramassais, je couvris bientôt les murs -d'une série de fresques où se réalisaient mes impressions. Une figure -dominait toujours les autres: c'était celle d'Aurélia, peinte sous les -traits d'une divinité, telle qu'elle m'était apparue dans mon rêve. -Sous ses pieds tournait une roue, et les dieux lui faisaient cortège. -Je parvins à colorier ce groupe en exprimant le suc des herbes et des -fleurs.—Que de fois j'ai rêvé devant cette chère idole! Je fis plus, -je tentai de figurer avec de la terre le corps de celle que j'aimais; -tous les matins, mon travail était à refaire, car les fous, jaloux de -mon bonheur, se plaisaient à en détruire l'image.</p> - -<p>On me donna du papier, et pendant longtemps je m'appliquai à -représenter, par mille figures accompagnées de récits, de vers et -d'inscriptions en toutes langues connues, une sorte d'histoire du -monde mêlée de souvenirs d'étude et de fragments de songes que ma -préoccupation rendait plus sensible ou qui en prolongeaient la durée. -Je ne m'arrêtais pas aux traditions modernes de la création. Ma pensée -remontait au delà: j'entrevoyais, comme en un souvenir, le premier -pacte formé par les génies au moyen de talismans. J'avais essayé de -réunir les pierres de la <i>Table sacrée,</i> et de représenter à l'entour -les sept premiers <i>Éloïms</i> qui s'étaient partagé le monde.</p> - -<p>Ce système d'histoire, emprunté aux traditions orientales, commençait -par l'heureux accord des Puissances de la nature, qui formulaient et -organisaient l'univers.—Pendant la nuit qui précéda mon travail, je -m'étais cru transporté dans une planète obscure où se débattaient -les premiers germes de la création. Du sein de l'argile encore molle -s'élevaient des palmiers gigantesques, des euphorbes vénéneux et des -acanthes tortillées autour des cactus;—les figures arides<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[p. 21]</a></span> des rochers -s'élançaient comme des squelettes de cette ébauche de création, et -de hideux reptiles serpentaient, s'élargissaient ou s'arrondissaient -au milieu de l'inextricable réseau d'une végétation sauvage. La pâle -lumière des astres éclairait seule les perspectives bleuâtres de cet -étrange horizon; cependant, à mesure que ces créations se formaient, -une étoile plus lumineuse y puisait les germes de la clarté.</p> - -<hr /> -<h4>VIII</h4> - -<p>Puis les monstres changeaient de forme, et, dépouillant leur première -peau, se dressaient plus puissants sous des pattes gigantesques; -l'énorme masse de leurs corps brisait les branches et les herbages, et, -dans le désordre de la nature, ils se livraient des combats auxquels -je prenais part moi-même, car j'avais un corps aussi étrange que les -leurs. Tout à coup une singulière harmonie résonna dans nos solitudes, -et il semblait que les cris, les rugissements et les sifflements confus -des êtres primitifs se modulassent désormais sur cet air divin. Les -variations se succédaient à l'infini, la planète s'éclairait peu à peu, -des formes divines se dessinaient sur la verdure et sur les profondeurs -des bocages, et, désormais domptés, tous les monstres que j'avais vus -dépouillaient leurs formes bizarres et devenaient hommes et femmes; -d'autres revêtaient, dans leurs transformations, la figure des bêtes -sauvages, des poissons et des oiseaux.</p> - -<p>Qui donc avait fait ce miracle? Une déesse rayonnante guidait dans -ces nouveaux <i>avatars</i> l'évolution rapide des humains. Il s'établit -alors une distinction de races qui, partant de l'ordre des oiseaux, -comprenait aussi les bêtes, les poissons et les reptiles: c'étaient -les dives, les péris, les ondins et les salamandres; chaque fois qu'un -de ces êtres mourait, il renaissait aussitôt sous une forme plus -belle et chantait la gloire des dieux.—Cependant, l'un des Éloïms -eut la pensée de créer une cinquième race, composée des éléments<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[p. 22]</a></span> -de la terre, et qu'on appela les <i>Afrites.—</i>Ce fut le signal d'une -révolution complète parmi les Esprits qui ne voulurent pas reconnaître -les nouveaux possesseurs du monde. Je ne sais combien de mille ans -durèrent ces combats qui ensanglantèrent le globe. Trois des Éloïms -avec les Esprits de leurs races furent enfin relégués au midi de la -terre, où ils fondèrent de vastes royaumes. Ils avaient emporté les -secrets de la divine <i>cabale</i> qui lie les mondes, et prenaient leur -force dans l'adoration de certains astres auxquels ils correspondent -toujours. Ces nécromants, bannis aux confins de la terre, s'étaient -entendus pour se transmettre la puissance. Entouré de femmes et -d'esclaves, chacun de leurs souverains s'était assuré de pouvoir -renaître sous la forme d'un de ses enfants. Leur vie était de mille -ans. De puissants cabalistes les enfermaient, à l'approche de leur -mort, dans des sépulcres bien gardés où ils les nourrissaient d'élixirs -et de substances conservatrices. Longtemps encore ils gardaient les -apparences de la vie; puis, semblables à la chrysalide qui file son -cocon, ils s'endormaient quarante jours pour renaître sous la forme -d'un jeune enfant qu'on appelait plus tard à l'empire.</p> - -<p>Cependant, les forces vivifiantes de la terre s'épuisaient à nourrir -ces familles, dont le sang toujours le même inondait des rejetons -nouveaux. Dans de vastes souterrains, creusés sous les hypogées et sous -les pyramides, ils avaient accumulé tous les trésors des races passées -et certains talismans qui les protégeaient contre la colère des dieux.</p> - -<p>C'est dans le centre de l'Afrique, au delà des montagnes de la Lune et -de l'antique Éthiopie, qu'avaient lieu ces étranges mystères: longtemps -j'y avais gémi dans la captivité, ainsi qu'une partie de la race -humaine. Les bocages que j'avais vus si verts ne portaient plus que de -pâles fleurs et des feuillages flétris; un soleil implacable dévorait -ces contrées, et les faibles enfants de ces éternelles dynasties -semblaient accablés du poids de la vie. Cette grandeur imposante -et<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[p. 23]</a></span> monotone, réglée par l'étiquette et les cérémonies hiératiques, -pesait à tous sans que personne osât s'y soustraire. Les vieillards -languissaient sous le poids de leurs couronnes et de leurs ornements -impériaux, entre des médecins et des prêtres, dont le savoir leur -garantissait l'immortalité. Quant au peuple, à tout jamais engrené dans -les divisions des castes, il ne pouvait compter ni sur la vie, ni sur -la liberté. Au pied des arbres frappés de mort et de stérilité, aux -bouches des sources taries, on voyait sur l'herbe brûlée se flétrir des -enfants et des jeunes femmes énervés et sans couleur. La splendeur des -chambres royales, la majesté des portiques, l'éclat des vêtements et -des parures, n'étaient qu'une faible consolation aux ennuis éternels de -ces solitudes.</p> - -<p>Bientôt les peuples furent décimés par des maladies, les bêtes et les -plantes moururent, et les immortels eux-mêmes dépérissaient sous leurs -habits pompeux.—Un fléau plus grand que les autres vint tout à coup -rajeunir et sauver le monde. La constellation d'Orion ouvrit au ciel -les cataractes des eaux; la terre, trop chargée par les glaces du -pôle opposé, fit un demi-tour sur elle-même, et les mers, surmontant -leurs rivages, refluèrent sur les plateaux de l'Afrique et de l'Asie; -l'inondation pénétra les sables, remplit les tombeaux et les pyramides, -et, pendant quarante jours, une arche mystérieuse se promena sur les -mers portant l'espoir d'une création nouvelle.</p> - -<p>Trois des Éloïms s'étaient réfugiés sur la cime la plus haute des -montagnes d'Afrique. Un combat se livra entre eux. Ici, ma mémoire se -trouble, et je ne sais quel fut le résultat de cette lutte suprême. -Seulement, je vois encore debout, sur un pic baigné des eaux, une femme -abandonnée par eux, qui crie les cheveux épars, se débattant contre la -mort. Ses accents plaintifs dominaient le bruit des eaux... Fut-elle -sauvée? Je l'ignore. Les dieux, ses frères, l'avaient condamnée; mais -au-dessus de sa tête brillait l'Étoile du soir qui versait sur son -front des rayons enflammés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[p. 24]</a></span></p> - -<p>L'hymne interrompu de la terre et des cieux retentit harmonieusement -pour consacrer l'accord des races nouvelles. Et, pendant que les fils -de Noé travaillaient péniblement aux rayons d'un soleil nouveau, les -nécromants, blottis dans leurs demeures souterraines, y gardaient -toujours leurs trésors et se complaisaient dans le silence et dans la -nuit. Parfois ils sortaient timidement de leurs asiles et venaient -effrayer les vivants ou répandre parmi les méchants les leçons funestes -de leurs sciences.</p> - -<p>Tels sont les souvenirs que je retraçais par une sorte de vague -intuition du passé: je frémissais en reproduisant les traits hideux de -ces races maudites. Partout mourait, pleurait ou languissait l'image -souffrante de la Mère éternelle. A travers les vagues civilisations -de l'Asie et de l'Afrique, on voyait se renouveler toujours une scène -sanglante d'orgie et de carnage que les mêmes esprits reproduisaient -sous des formes nouvelles.</p> - -<p>La dernière se passait à Grenade, où le talisman sacré s'écroulait -sous les coups ennemis des chrétiens et des Maures. Combien d'années -encore le monde aura-t-il à souffrir, car il faut que la vengeance de -ces éternels ennemis se renouvelle sous d'autres cieux! Ce sont les -tronçons divisés du serpent qui entoure la terre... Séparés par le fer, -ils se rejoignent dans un hideux baiser cimenté par le sang des hommes.</p> - -<hr /> -<h4>IX</h4> - -<p>Telles furent les images qui se montrèrent tour à tour devant mes -yeux. Peu à peu le calme était rentré dans mon esprit, et je quittai -cette demeure qui était pour moi un paradis. Des circonstances -fatales préparèrent, longtemps après, une rechute qui renoua la -série interrompue de ces étranges rêveries.—Je me promenais dans -la campagne, préoccupé d'un travail qui se rattachait aux idées -religieuses. En passant devant une maison, j'entendis un oiseau qui -parlait selon<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[p. 25]</a></span> quelques mots qu'on lui avait appris, mais dont le -bavardage confus me parut avoir un sens; il me rappela celui de la -vision que j'ai racontée plus haut, et je sentis un frémissement de -mauvais augure. Quelques pas plus loin, je rencontrai un ami que je -n'avais pas vu depuis longtemps et qui demeurait dans une maison -voisine. Il voulut me faire voir sa propriété, et, dans cette visite, -il me fit monter sur une terrasse élevée d'où l'on découvrait un vaste -horizon. C'était au coucher du soleil. En descendant les marches d'un -escalier rustique, je fis un faux pas, et ma poitrine alla porter sur -l'angle d'un meuble. J'eus assez de force pour me relever et m'élançai -jusqu'au milieu du jardin, me croyant frappé à mort, mais voulant, -avant de mourir, jeter un dernier regard au soleil couchant. Au milieu -des regrets qu'entraîne un tel moment, je me sentais heureux de mourir -ainsi, à cette heure, et au milieu des arbres, des treilles et des -fleurs d'automne. Ce ne fut cependant qu'un évanouissement, après -lequel j'eus encore la force de regagner ma demeure pour me mettre au -lit. La fièvre s'empara de moi; en me rappelant de quel point j'étais -tombé, je me souvins que la vue que j'avais admirée donnait sur un -cimetière, celui même où se trouvait le tombeau d'Aurélia. Je n'y -pensai véritablement qu'alors; sans quoi, je pourrais attribuer ma -chute à l'impression que cet aspect m'aurait fait éprouver.—Cela même -me donna l'idée d'une fatalité plus précise. Je regrettai d'autant plus -que la mort ne m'eût pas réuni à elle. Puis, en y songeant, je me dis -que je n'en étais pas digne. Je me représentai amèrement la vie que -j'avais menée depuis sa mort, me reprochant, non de l'avoir oubliée, -ce qui n'était point arrivé, mais d'avoir, en de faciles amours, -fait outrage à sa mémoire. L'idée me vint d'interroger le sommeil; -mais <i>son</i> image, qui m'était apparue souvent, ne revenait plus dans -mes songes. Je n'eus d'abord que des rêves confus, mêlés de scènes -sanglantes. Il semblait que toute une race fatale se fût déchaînée au -milieu du monde idéal que j'avais vu autrefois<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[p. 26]</a></span> et dont elle était la -reine. Le même Esprit qui m'avait menacé,—lorsque j'entrai dans la -demeure de ces familles pures qui habitaient les hauteurs de la <i>Ville -mystérieuse,—</i>passa devant moi, non plus dans ce costume blanc qu'il -portait jadis, ainsi que ceux de sa race, mais vêtu en prince d'Orient. -Je m'élançai vers lui, le menaçant, mais il se tourna tranquillement -vers moi. O terreur! ô colère! c'était mon visage, c'était toute ma -forme idéalisée et grandie... Alors, je me souvins de celui qui avait -été arrêté la même nuit que moi et que, selon ma pensée, on avait fait -sortir sous mon nom du corps de garde, lorsque deux amis étaient venus -pour me chercher. Il portait à la main une arme dont je distinguais mal -la forme, et l'un de ceux qui l'accompagnaient dit:</p> - -<p>—C'est avec cela qu'il l'a frappé.</p> - -<p>Je ne sais comment expliquer que, dans mes idées, les événements -terrestres pouvaient coïncider avec ceux du monde surnaturel, cela -est plus facile à <i>sentir qu'à</i> énoncer clairement<a name="NoteRef_1_2" id="NoteRef_1_2"></a><a href="#Note_1_2" class="fnanchor">[1]</a>. Mais quel -était donc cet Esprit qui était moi et en dehors de moi. Était-ce le -<i>double</i> des légendes, ou ce frère mystique que les Orientaux appellent -<i>ferouër?—</i>N'avais-je pas été frappé de l'histoire de ce chevalier qui -combattit toute une nuit dans une forêt contre un inconnu qui était -lui-même? Quoi qu'il en soit, je crois que l'imagination humaine n'a -rien inventé qui ne soit vrai, dans ce monde ou dans les autres, et je -ne pouvais douter de ce que j'avais-<i>vu</i> si distinctement.</p> - -<p>Une idée terrible me vint:</p> - -<p>—L'homme est double, me dis-je.</p> - -<p>«Je sens deux hommes en moi,» a écrit un Père de l'Église. Le concours -de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à -la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa -structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui -parle et celui qui<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[p. 27]</a></span> répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis: le -bon et le mauvais génie.</p> - -<p>—Suis-je le bon? suis-je le mauvais? me disais-je. En tout cas, -l'<i>autre</i> m'est hostile... Qui sait s'il n'y a pas telle circonstance -ou tel âge où ces deux esprits se séparent? Attachés au même corps -tous deux par une affinité matérielle, peut-être l'un est-il promis à -la gloire et au bonheur, l'autre à l'anéantissement ou à la souffrance -éternelle?</p> - -<p>Un éclair fatal traversa tout à coup cette obscurité... Aurélia -n'était plus à moi!... Je croyais entendre parler d'une cérémonie qui -se passait ailleurs, et des apprêts d'un mariage mystique qui était -le mien, et où l'<i>autre</i> allait profiter de l'erreur de mes amis -et d'Aurélia elle-même. Les personnes les plus chères qui venaient -me voir et me consoler me paraissaient en proie à l'incertitude, -c'est-à-dire que les deux parties de leurs âmes se séparaient aussi -à mon égard, l'une affectionnée et confiante, l'autre comme frappée -de mort à mon égard. Dans ce que ces personnes me disaient, il y -avait un sens double, bien que toutefois elles ne s'en rendissent pas -compte, puisqu'elles n'étaient pas <i>en esprit</i> comme moi. Un instant -même, cette pensée me sembla comique en songeant à Amphitryon et à -Sosie. Mais, si ce symbole grotesque était autre chose, si, comme dans -d'autres fables de l'antiquité, c'était la vérité fatale sous un masque -de folie?</p> - -<p>—Eh bien, me dis-je, luttons contre l'esprit fatal, luttons contre -le dieu lui-même avec les armes de la tradition et de la science. -Quoi qu'il fasse dans l'ombre et la nuit, j'existe,—et j'ai pour le -vaincre tout le temps qu'il m'est donné encore de vivre sur la terre.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_2" id="Note_1_2"></a><a href="#NoteRef_1_2"><span class="label">[1]</span></a> Cela faisait illusion, pour moi, au coup que j'avais reçu -dans ma chute.</p></div> - -<hr /> -<h4>X</h4> - -<p>Comment peindre l'étrange désespoir où ces idées me réduisirent peu -à peu? Un mauvais génie avait pris ma place dans le monde des âmes; -pour Aurélia, c'était moi-même, et l'esprit<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[p. 28]</a></span> désolé qui vivifiait -mon corps, affaibli, dédaigné, méconnu d'elle, se voyait à jamais -destiné au désespoir ou au néant. J'employai toutes les forces de ma -volonté pour pénétrer encore le mystère dont j'avais levé quelques -voiles. Le rêve se jouait parfois de mes efforts et n'amenait que des -figures grimaçantes et fugitives. Je ne puis donner ici qu'une idée -assez bizarre de ce qui résulta de cette contention d'esprit. Je me -sentais glisser comme sur un fil tendu dont la longueur était infinie. -La terre, traversée de veines colorées de métaux en fusion, comme je -l'avais vue déjà, s'éclaircissait peu à peu par l'épanouissement du -feu central, dont la blancheur se fondait avec les teintes cerise qui -coloraient les flancs de l'orbe intérieur. Je m'étonnais de temps en -temps de rencontrer de vastes flaques d'eau, suspendues comme le sont -les nuages dans l'air, et toutefois offrant une telle densité, qu'on -pouvait en détacher des flocons; mais il est clair qu'il s'agissait -là d'un liquide différent de l'eau terrestre, et qui était sans doute -l'évaporation de celui qui figurait la mer et les fleuves pour le -monde des esprits.</p> - -<p>J'arrivai en vue d'une vaste plage montueuse et toute couverte d'une -espèce de roseaux de teinte verdâtre, jaunis aux extrémités comme si -les feux du soleil les eussent en partie desséchés,—mais je n'ai pas -vu de soleil plus que les autres fois.—Un château dominait la côte -que je me mis à gravir. Sur l'autre versant, je vis s'étendre une -ville immense. Pendant que j'avais traversé la montagne, la nuit était -venue, et j'apercevais les lumières des habitations et des rues. En -descendant, je me trouvai dans un marché où l'on vendait des fruits et -des légumes pareils à ceux du Midi.</p> - -<p>Je descendis par un escalier obscur et me trouvai dans les rues. On -affichait l'ouverture d'un casino, et les détails de sa distribution -se trouvaient énoncés par articles. L'encadrement typographique était -fait de guirlandes de fleurs si bien représentées et coloriées, -qu'elles semblaient naturelles.—Une partie du bâtiment était encore -en construction. J'entrai dans<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[p. 29]</a></span> un atelier où je vis des ouvriers qui -modelaient en glaise un animal énorme de la forme d'un lama, mais qui -paraissait devoir être muni de grandes ailes. Ce monstre était comme -traversé d'un jet de feu qui l'animait peu à peu, de sorte qu'il se -tordait, pénétré par mille filets pourprés, formant les veines et les -artères et fécondant pour ainsi dire l'inerte matière, qui se revêtait -d'une végétation instantanée d'appendices fibreux d'ailerons et de -touffes laineuses. Je m'arrêtai à contempler ce chef-d'œuvre, où l'on -semblait avoir surpris les secrets de la création divine.</p> - -<p>—C'est que nous avons ici, me dît-on, le feu primitif qui anima les -premiers êtres... Jadis, il s'élançait jusqu'à la surface de la terre, -mais les sources se sont taries.</p> - -<p>Je vis aussi des travaux d'orfèvrerie où l'on employait deux métaux -inconnus sur la terre: l'un rouge, qui semblait correspondre au -cinabre, et l'autre bleu d'azur. Les ornements n'étaient ni martelés ni -ciselés, mais se formaient, se coloraient et s'épanouissaient comme les -plantes métalliques qu'on fait naître de certaines mixtions chimiques.</p> - -<p>—Ne créerait-on pas aussi des hommes? dis-je à l'un des travailleurs.</p> - -<p>Mais il me répliqua:</p> - -<p>—Les hommes viennent d'en haut et non d'en bas: pouvons-nous nous -créer nous-mêmes? Ici, l'on ne fait que formuler par les progrès -successifs de nos industries une matière plus subtile que celle qui -compose la croûte terrestre. Ces fleurs qui vous paraissent naturelles, -cet animal qui semblera vivre, ne seront que des produits de l'art -élevé au plus haut point de nos connaissances, et chacun les jugera -ainsi.</p> - -<p>Telles sont à peu près les paroles, ou qui me furent dites, ou dont -je crus percevoir la signification. Je me mis à parcourir les salles -du casino et j'y vis une grande foule, dans laquelle je distinguai -quelques personnes qui m'étaient connues, les unes vivantes, d'autres -mortes en divers temps. Les premières semblaient ne pas me voir, tandis -que les autres me<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[p. 30]</a></span> répondaient sans avoir l'air de me connaître. -J'étais arrivé à la plus grande salle, qui était toute tendue de -velours ponceau à bandes d'or tramé, formant de riches dessins. Au -milieu se trouvait un sofa en forme de trône. Quelques passants s'y -asseyaient pour en éprouver l'élasticité; mais, les préparatifs -n'étant pas terminés, ils se dirigeaient vers d'autres salles. On -parlait d'un mariage et de l'époux qui, disait-on, devait arriver pour -annoncer le moment de la fête. Aussitôt un transport insensé s'empara -de moi. J'imaginai que celui qu'on attendait était mon <i>double,</i> qui -devait épouser Aurélia, et je fis un scandale qui sembla consterner -l'assemblée. Je me mis à parler avec violence, expliquant mes griefs et -invoquant le secours de ceux qui me connaissaient. Un vieillard me dit:</p> - -<p>—Mais on ne se conduit pas ainsi, vous effrayez tout le monde.</p> - -<p>Alors, je m'écriai:</p> - -<p>—Je sais bien qu'il m'a frappé déjà de ses armes, mais je l'attends -sans crainte et je connais le signe qui doit le vaincre.</p> - -<p>En ce moment, un des ouvriers de l'atelier que j'avais visité en -entrant parut tenant une longue barre, dont l'extrémité se composait -d'une boule rougie au feu. Je voulus m'élancer sur lui, mais la boule -qu'il tenait en arrêt menaçait toujours ma tête. On semblait autour de -moi me railler de mon impuissance... Alors, je me reculai jusqu'au -trône, l'âme pleine d'un indicible orgueil, et je levai le bras pour -faire un signe qui me semblait avoir une puissance magique. Le cri -d'une femme, distinct et vibrant, empreint d'une douleur déchirante, -me réveilla en sursaut! Les syllabes d'un mot inconnu que j'allais -prononcer expiraient sur mes lèvres... Je me précipitai à terre et je -me mis à prier avec ferveur en pleurant à chaudes larmes.—Mais quelle -était donc cette voix qui venait de résonner si douloureusement dans la -nuit?</p> - -<p>Elle n'appartenait pas au rêve; c'était la voix d'une personne vivante, -et pourtant c'était pour moi la voix et l'accent d'Aurélia ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[p. 31]</a></span></p> - -<p>J'ouvris ma fenêtre; tout était tranquille, et le cri ne se répéta -plus.—Je m'informai au dehors, personne n'avait rien entendu.—Et -cependant, je suis encore certain que le cri était réel et que l'air -des vivants en avait retenti... Sans doute on me dira que le hasard -a pu faire qu'à ce moment-là même une femme souffrante ait crié dans -les environs de ma demeure.—Mais, selon ma pensée, les événements -terrestres étaient liés à ceux du monde invisible. C'est un de ces -rapports étranges dont je ne me rends pas compte moi-même et qu'il est -plus aisé d'indiquer que de définir ...</p> - -<p>Qu'avais-je fait? J'avais troublé l'harmonie de l'univers magique où -mon Ame puisait la certitude d'une existence immortelle. J'étais maudit -peut-être pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la -loi divine; je ne devais plus attendre que la colère et le mépris! Les -ombres irritées fuyaient en jetant des cris et traçant dans l'air des -cercles fatals, comme les oiseaux à l'approche d'un orage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[p. 32]</a></span></p> - - -<hr class="chap" /> -<h4>DEUXIÈME PARTIE</h4> - -<p style="margin-left: 65%;">Eurydice! Eurydice!</p> - - -<h4>I</h4> - -<p>Une seconde fois perdue!</p> - -<p>Tout est fini, tout est passé! C'est moi maintenant qui dois mourir -et mourir sans espoir!—Qu'est-ce donc que la mort? Si c'était le -néant?... Plût à Dieu! Mais Dieu lui-même ne peut faire que la mort -soit le néant.</p> - -<p>Pourquoi donc est-ce la première fois depuis si longtemps que je songe -<i>à lui?</i> Le système fatal qui s'était créé dans mon esprit n'admettait -pas cette royauté solitaire ...; ou plutôt elle s'absorbait dans la -somme des êtres: c'était le dieu de Lucrétius, impuissant et perdu dans -son immensité.</p> - -<p>Elle, pourtant, croyait à Dieu, et j'ai surpris un jour le nom de -Jésus sur ses lèvres. Il en coulait si doucement, que j'en ai pleuré. -O mon Dieu! cette larme,—cette larme... Elle est séchée depuis si -longtemps! Cette larme, mon Dieu! rendez-la-moi!</p> - -<p>Lorsque l'âme flotte incertaine entre la vie et le rêve, entre le -désordre de l'esprit et le retour de la froide réflexion, c'est dans -la pensée religieuse que l'on doit chercher des secours; je n'en ai -jamais pu trouver dans cette philosophie, qui ne nous présente que -des maximes d'égoïsme ou tout au plus de réciprocité, une expérience -vaine, des doutes amers;—elle lutte contre les douleurs morales en -anéantissant la sensibilité; pareille à la chirurgie, elle ne sait que -retrancher l'organe qui<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[p. 33]</a></span> fait souffrir.—Mais, pour nous, nés dans -des jours de révolutions et d'orages, où toutes les croyances ont été -brisées,—élevés tout au plus dans cette loi vague qui se contente -de quelques pratiques extérieures, et dont l'adhésion indifférente -est plus coupable peut-être que l'impiété et l'hérésie,—il est bien -difficile, dès que nous en sentons le besoin, de reconstruire l'édifice -mystique dont les innocents et les simples admettent dans leurs cœurs -la figure toute tracée. «L'arbre de science n'est pas l'arbre de -vie!» Cependant, pouvons-nous rejeter de notre esprit ce que tant de -générations intelligentes y ont versé de bon ou de funeste? L'ignorance -ne s'apprend pas.</p> - -<p>J'ai meilleur espoir de la bonté de Dieu: peut-être touchons-nous à -l'époque prédite où la science, ayant accompli son cercle entier de -synthèse et d'analyse, de croyance et de négation, pourra s'épurer -elle-même et faire jaillir du désordre et des ruines la cité -merveilleuse de l'avenir... Il ne faut pas faire si bon marché de la -raison humaine, que de croire qu'elle gagne quelque chose à s'humilier -tout entière, car ce serait accuser sa céleste origine.... Dieu -appréciera la pureté des intentions sans doute; et quel est le père qui -se complairait à voir son fils abdiquer devant lui tout raisonnement -et toute fierté! L'apôtre qui voulait toucher pour croire n'a pas été -maudit pour cela!</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>Qu'ai-je écrit là? Ce sont des blasphèmes. L'humilité chrétienne ne -peut parler ainsi. De telles pensées sont loin d'attendrir l'âme. Elles -ont sur le front les éclairs d'orgueil de la couronne de Satan... Un -pacte avec Dieu lui-même?... O science! ô vanité!</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>J'avais réuni quelques livres de cabale. Je me plongeai dans cette -étude, et j'arrivai à me persuader que tout était vrai<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[p. 34]</a></span> dans ce -qu'avait accumulé là-dessus l'esprit humain pendant des siècles. La -conviction que je m'étais formée de l'existence du monde extérieur -coïncidait trop bien avec mes lectures pour que je doutasse désormais -des révélations du passé. Les dogmes et les rites des diverses -religions me paraissaient s'y rapporter de telle sorte, que chacune -possédait une certaine portion de ces arcanes qui constituaient ses -moyens d'expansion et de défense. Ces forces pouvaient s'affaiblir, -s'amoindrir et disparaître, ce qui amenait l'envahissement de certaines -races par d'autres, nulles ne pouvant être victorieuses ou vaincues que -par l'Esprit.</p> - -<p>—Toutefois, me disais-je, il est sûr que ces sciences sont mélangées -d'erreurs humaines. L'alphabet magique, l'hiéroglyphe mystérieux ne -nous arrivent qu'incomplets et faussés soit par le temps, soit par -ceux-là mêmes qui ont intérêt à notre ignorance; retrouvons la lettre -perdue ou le signe effacé, recomposons la gamme dissonante, et nous -prendrons force dans le monde des esprits.</p> - -<p>C'est ainsi que je croyais percevoir les rapports du monde réel avec le -monde des esprits. La terre, ses habitants et leur histoire étaient le -théâtre où venaient s'accomplir les actions physiques qui préparaient -l'existence et la situation des êtres immortels attachés à sa destinée. -Sans agiter le mystère impénétrable de l'éternité des mondes, ma pensée -remonta à l'époque où le soleil, pareil à la plante qui le représente, -qui de sa tête inclinée suit la révolution de sa marche céleste, semait -sur la terre les germes féconds des plantes et des animaux. Ce n'était -autre chose que le fait même, qui, étant un composé d'âmes, formulait -instinctivement la demeure commune. L'Esprit de l'Être-Dieu, reproduit -et pour ainsi dire reflété sur la terre, devenait le type commun des -âmes humaines, dont chacune, par suite, était à la fois homme et dieu. -Tels furent les Éloïms.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[p. 35]</a></span></p> - -<hr class="r5" /> - -<p>Quand on se sent malheureux, on songe au malheur des autres. J'avais -mis quelque négligence à visiter un de mes amis les plus chers, qu'on -m'avait dit malade. En me rendant à la maison où il était traité, je -me reprochais vivement cette faute. Je fus encore plus désolé lorsque -mon ami me raconta qu'il avait été la veille au plus mal. J'entrai -dans une chambre d'hospice, blanchie à la chaux. Le soleil découpait -des angles joyeux sur les murs et se jouait sur un vase de fleurs -qu'une religieuse venait de poser sur la table du malade. C'était -presque la cellule d'un anachorète italien.—Sa figure amaigrie, son -teint semblable à l'ivoire jauni, relevé par la couleur noire de sa -barbe et de ses cheveux, ses yeux illuminés d'un reste de fièvre, -peut-être aussi l'arrangement d'un manteau à capuchon, jeté sur ses -épaules, en faisaient pour moi un être à moitié différent de celui que -j'avais connu. Ce n'était plus le joyeux compagnon de mes travaux et -de mes plaisirs; il y avait en lui un apôtre. Il me raconta comment -il s'était vu, au plus fort des souffrances de son mal, saisi d'un -dernier transport qui lui parut être le moment suprême. Aussitôt la -douleur avait cessé comme par prodige.—Ce qu'il me raconta ensuite -est impossible à rendre: un rêve sublime dans les espaces les plus -vagues de l'infini, une conversation avec un être à la fois différent -et participant de lui-même, et à qui, se croyant mort, il demandait où -était Dieu. «Mais Dieu est partout, lui répondait son esprit; il est en -toi-même et en tous. Il te juge, il t'écoute, il te conseille; c'est -toi et <i>moi</i> qui pensons et rêvons ensemble,—et nous ne nous sommes -jamais quittés, et nous sommes éternels!»</p> - -<p>Je ne puis citer autre chose de cette conversation, que j'ai peut-être -mal entendue ou mal comprise. Je sais seulement que l'impression -en fut très-vive. Je n'ose attribuer à mon ami les conclusions que -j'ai peut-être faussement tirées de ses paroles. J'ignore même si le -sentiment qui en résulte n'est pas conforme à l'idée chrétienne.</p> - -<p>—Dieu est avec lui! m'écriai-je; mais il n'est plus avec<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[p. 36]</a></span> moi! O -malheur! je l'ai chassé de moi-même, je l'ai menacé, je l'ai maudit! -C'était bien lui, ce frère mystique, qui s'éloignait de plus en plus -de mon âme, et qui m'avertissait en vain! Cet époux préféré, ce roi -de gloire, c'est lui qui me juge et me condamne, et qui emporte à -jamais dans son ciel celle qu'il m'eût donnée et dont je suis indigne -désormais!</p> - -<hr /> -<h4>II</h4> - -<p>Je ne puis dépeindre l'abattement où me jetèrent ces idées.</p> - -<p>—Je comprends, me dis-je, j'ai préféré la créature au Créateur; j'ai -déifié mon amour et j'ai adoré, selon les rites païens, celle dont -le dernier soupir a été consacré au Christ. Mais, si cette religion -dit vrai, Dieu peut me pardonner encore. Il peut me la rendre si je -m'humilie devant lui; peut-être son esprit reviendra-t-il en moi!</p> - -<p>J'errais dans les rues, au hasard, plein de cette pensée. Un convoi -croisa ma marche; il se dirigeait vers le cimetière où elle avait été -ensevelie. J'eus l'idée de m'y rendre en me joignant au cortège.</p> - -<p>—J'ignore, me disais-je, quel est ce mort que l'on conduit à la fosse; -mais je sais maintenant que les morts nous voient et nous entendent; -peut-être celui-ci sera-t-il content de se voir suivi d'un frère de -douleurs, plus triste qu'aucun de ceux qui l'accompagnent. Cette idée -me fit verser des larmes, et sans doute on crut que j'étais un des -meilleurs amis du défunt. O larmes bénies! depuis longtemps votre -douceur m'était refusée!...</p> - -<p>Ma tête se dégageait, et un rayon d'espoir me guidait encore. Je me -sentais la force de prier, et j'en jouissais avec transport.</p> - -<p>Je ne m'informai pas même du nom de celui dont j'avais suivi le -cercueil. Le cimetière où j'étais entré m'était sacré<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[p. 37]</a></span> plusieurs -titres. Trois parents de ma famille maternelle y avaient été ensevelis; -mais je ne pouvais aller prier sur leurs tombes, car elles avaient -été transportées depuis plusieurs années dans une terre éloignée, -lieu de leur origine.—Je cherchai longtemps la tombe d'Aurélia, et -je ne pus la retrouver. Les dispositions du cimetière avaient été -changées,—peut-être aussi ma mémoire était-elle égarée... Il me -semblait que ce hasard, cet oubli, ajoutaient encore à ma condamnation. -—Je n'osai pas dire aux gardiens le nom d'une morte sur laquelle je -n'avais religieusement aucun droit... Mais je me souvins que j'avais -chez moi l'indication précise de la tombe, et j'y courus, le cœur -palpitant, la tête perdue. Je l'ai dit déjà: j'avais entouré mon amour -de superstitions bizarres.—Dans un petit coffret qui <i>lui</i> avait -appartenu, je conservais sa dernière lettre. Oserai-je avouer encore -que j'avais fait de ce coffret une sorte de reliquaire qui me rappelait -de longs voyages où sa pensée m'avait suivi: une rose cueillie dans les -jardins de Schoubrah, un morceau de bandelette rapportée d'Égypte, des -feuilles de laurier cueillies dans la rivière de Beyrouth, deux petits -cristaux dorés, des mosaïques de Sainte-Sophie, un grain de chapelet, -que sais-je encore?... enfin le papier qui m'avait été donné le jour -où la tombe fut creusée, afin que je pusse la retrouver... Je rougis, -je frémis en dispersant ce fol assemblage. Je pris sur moi les deux -papiers, et, au moment de me diriger de nouveau vers le cimetière, -je changeai de résolution. «Non, me dis-je, je ne suis pas digne -de m'agenouiller sur la tombe d'une chrétienne; n'ajoutons pas une -profanation à tant d'autres!...» Et, pour apaiser l'orage qui grondait -dans ma tête, je me rendis à quelques lieues de Paris, dans une petite -ville où j'avais passé quelques jours heureux au temps de ma jeunesse, -chez de vieux parents, morts depuis. J'avais aimé souvent à y venir -voir coucher le soleil près de leur maison. Il y avait là une terrasse -ombragée de tilleuls qui me rappelait aussi le souvenir de jeunes -filles, de parentes, parmi lesquelles j'avais grandi. Une d'elles ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[p. 38]</a></span></p> - -<p>Mais opposer ce vague amour d'enfance à celui qui a dévoré ma jeunesse, -y avais-je songé seulement? Je vis le soleil décliner sur la vallée -qui s'emplissait de vapeurs et d'ombre; il disparut, baignant de -feux rougeâtres la cime des bois qui bordaient de hautes collines. -La plus morne tristesse entra dans mon cœur.—J'allai coucher dans -une auberge où j'étais connu. L'hôtelier me parla d'un de mes -anciens amis, habitant de la ville, qui, à la suite de spéculations -malheureuses, s'était tué d'un coup de pistolet... Le sommeil m'apporta -des rêves terribles. Je n'en ai conservé qu'un souvenir confus.—Je -me trouvais dans une salle inconnue et je causais avec quelqu'un du -monde extérieur,—l'ami dont je viens de parler, peut-être. Une glace -très-haute se trouvait derrière nous. En y jetant par hasard un coup -d'œil, il me sembla reconnaître Aurélia. Elle semblait triste et -pensive, et tout à coup, soit qu'elle sortît de la glace, soit que, -passant dans la salle, elle se fût reflétée un instant auparavant, -cette figure douce et chérie se trouva près de moi. Elle me tendit la -main, laissa tomber sur moi un regard douloureux et me dit:</p> - -<p>—Nous nous reverrons plus tard ... à la maison de ton ami.</p> - -<p>En un instant, je me représentai son mariage, la malédiction qui nous -séparait ... et je me dis:</p> - -<p>—Est-ce possible? reviendrait-elle à moi?—M'avez-vous pardonné? -demandais-je avec larmes.</p> - -<p>Mais tout avait disparu. Je me trouvais dans un lieu désert, une âpre -montée semée de roches, au milieu des forêts. Une maison, qu'il me -semblait reconnaître, dominait ce pays désolé. J'allais et je revenais -par des détours inextricables. Fatigué de marcher entre les pierres et -les ronces, je cherchais parfois une route plus douce par les sentes du -bois.</p> - -<p>—On m'attend là-bas! pensais-je. Une certaine heure sonna... Je me dis:</p> - -<p>—Il est trop tard!</p> - -<p>Des voix me répondirent:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[p. 39]</a></span></p> - -<p>—Elle est perdue!</p> - -<p>Une nuit profonde m'entourait, la maison lointaine brillait comme -éclairée pour une fête et pleine d'hôtes arrivés à temps.</p> - -<p>—Elle est perdue! m'écriai-je, et pourquoi?... Je comprends: elle a -fait un dernier effort pour me sauver; j'ai manqué le moment suprême où -le pardon était possible encore. Du haut du ciel, elle pouvait prier -pour moi l'Époux divin... Et qu'importe mon salut même? L'abîme a reçu -sa proie! Elle est perdue pour moi et pour tous!»</p> - -<p>Il me semblait la voir comme à la lueur d'un éclair, pâle et mourante, -entraînée par de sombres cavaliers ...</p> - -<p>Le cri de douleur et de rage que je poussai en ce moment me réveilla -tout haletant.</p> - -<p>—Mon Dieu! mon Dieu! pour elle et pour elle seule! mon Dieu! -pardonnez! m'écriai-je en me jetant à genoux.</p> - -<p>Il faisait jour. Par un mouvement dont il m'est difficile de rendre -compte, je résolus aussitôt de détruire les deux papiers que j'avais -tirés la veille du coffret: la lettre, hélas! que je relus en la -mouillant de larmes, et le papier funèbre qui portait le cachet du -cimetière.</p> - -<p>—Retrouver sa tombe maintenant! me disais-je, mais c'est hier qu'il -allait y retourner,—et mon rêve fatal n'est que le reflet de ma fatale -journée!</p> - -<hr /> -<h4>III</h4> - -<p>La flamme a dévoré ces reliques d'amour et de mort, qui se renouaient -aux fibres les plus douloureuses de mon cœur. Je suis allé promener -mes peines et mes remords tardifs dans la campagne, cherchant dans -la marche et dans la fatigue l'engourdissement de la pensée, la -certitude peut-être pour la nuit suivante d'un sommeil moins funeste. -Avec cette idée que je m'étais faite du rêve comme ouvrant à l'homme -une communication<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[p. 40]</a></span> avec le monde des esprits, j'espérais, j'espérais -encore! Peut-être Dieu se contenterait-il de ce sacrifice.—Ici, je -m'arrête; il y a trop d'orgueil à prétendre que l'état d'esprit où -j'étais fût causé seulement par un souvenir d'amour. Disons plutôt -qu'involontairement j'en parais les remords plus graves d'une vie -follement dissipée où le mal avait triomphé bien souvent, et dont je ne -reconnaissais les fautes qu'en sentant les coups du malheur. Je ne me -trouvais plus digne même de penser à celle que je tourmentais dans sa -mort après l'avoir affligée dans sa vie, n'ayant dû un dernier regard -de pardon qu'à sa douce et sainte pitié.</p> - -<p>La nuit suivante, je ne pus dormir que peu d'instants. Une femme -qui avait pris soin de ma jeunesse m'apparut dans le rêve et me fit -reproche d'une faute très-grave que j'avais commise autrefois. Je la -reconnaissais, quoiqu'elle parût beaucoup plus vieille que dans les -derniers temps où je l'avais vue. Cela même me faisait songer amèrement -que j'avais négligé d'aller la visiter à ses derniers instants. Il me -sembla qu'elle me disait:</p> - -<p>-Tu n'as pas pleuré tes vieux parents aussi vivement que tu as pleuré -cette femme. Comment peux-tu donc espérer le pardon?</p> - -<p>Le rêve devint confus. Des figures de personnes que j'avais connues en -divers temps passèrent rapidement devant mes yeux. Elles défilaient, -s'éclairant, pâlissant et retombant dans la nuit comme les grains -d'un chapelet dont le lien s'est brisé. Je vis ensuite se former -vaguement des images plastiques de l'antiquité qui s'ébauchaient, se -fixaient et semblaient représenter des symboles dont je ne saisissais -que difficilement l'idée. Seulement, je crus que cela voulait dire: -«Tout cela était fait pour t'enseigner le secret de la vie, et tu n'as -pas compris. Les religions et les fables, les saints et les poëtes -s'accordaient à expliquer l'énigme fatale, et tu as mal interprété... -Maintenant, il est trop tard!»</p> - -<p>Je me levai plein de terreur, me disant:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[p. 41]</a></span></p> - -<p>—C'est mon dernier jour!</p> - -<p>A dix ans d'intervalle, la même idée que j'ai tracée dans la première -partie de ce récit me revenait plus positive encore et plus menaçante. -Dieu m'avait laissé ce temps pour me repentir, et je n'en avais point -profité.—Après la visite du <i>convive de pierre,</i> je m'étais rassis au -festin!</p> - -<hr /> -<h4>IV</h4> - -<p>Le sentiment qui résulta pour moi de ces visions et des réflexions -qu'elles amenaient pendant mes heures de solitude était si triste, -que je me sentais comme perdu. Toutes les actions de ma vie -m'apparaissaient sous leur côté le plus défavorable, et dans l'espèce -d'examen de conscience auquel je me livrais, la mémoire me représentait -les faits les plus anciens avec une netteté singulière. Je ne sais -quelle fausse honte m'empêcha de me présenter au confessionnal; la -crainte peut-être de m'engager dans les dogmes et dans les pratiques -d'une religion redoutable, contre certains points de laquelle j'avais -conservé des préjugés philosophiques. Mes premières années ont été -trop imprégnées des idées issues de la Révolution, mon éducation a -été trop libre, ma vie trop errante, pour que j'accepte facilement un -joug qui, sur bien des points, offenserait encore ma raison. Je frémis -en songeant quel chrétien je ferais si certains principes empruntés -au libre examen des deux derniers siècles, si l'étude encore des -diverses religions ne m'arrêtaient sur cette pente.—Je n'ai jamais -connu ma mère, qui avait voulu suivre mon père aux armées, comme les -femmes des anciens Germains; elle mourut de fièvre et de fatigue -dans une froide contrée de l'Allemagne, et mon père lui-même ne put -diriger là-dessus mes premières idées. Le pays où je fus élevé était -plein de légendes étranges et de superstitions bizarres. Un de mes -oncles qui eut la plus grande influence sur ma première éducation -s'occupait, pour se distraire, d'antiquités<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[p. 42]</a></span> romaines et celtiques. Il -trouvait parfois, dans son champ ou aux environs, des images de dieux -et d'empereurs que son admiration de savant me faisait vénérer, et -dont ses livres m'apprenaient l'histoire. Un certain Mars en bronze -doré, une Pallas ou Vénus armée, un Neptune et une Amphitrite sculptés -au-dessus de la fontaine du hameau, et surtout la bonne grosse figure -barbue d'un dieu Pan souriant à l'entrée d'une grotte, parmi les -festons de l'aristoloche et du lierre, étaient les dieux domestiques -et protecteurs de cette retraite. J'avoue qu'ils m'inspiraient alors -plus de vénération que les pauvres images chrétiennes de l'église et -les deux saints informes du portail, que certains savants prétendaient -être l'Ésus et le Cernunnos des Gaulois. Embarrassé au milieu de ces -divers symboles, je demandai un jour à mon oncle ce que c'était que -Dieu.—Dieu, c'est le soleil, me dit-il.</p> - -<p>C'était la pensée intime d'un honnête homme qui avait vécu en chrétien -toute sa vie, mais qui avait traversé la Révolution, et qui était -d'une contrée où plusieurs avaient la même idée de la Divinité. Cela -n'empêchait pas que les femmes et les enfants n'allassent à l'église, -et je dus à une de mes tantes quelques instructions qui me firent -comprendre les beautés et les grandeurs du christianisme. Après 1815, -un Anglais qui se trouvait dans notre pays me fit apprendre le Sermon -sur la montagne et me donna un Nouveau Testament... Je ne cite ces -détails que pour indiquer les causes d'une certaine irrésolution qui -s'est souvent unie chez moi à l'esprit religieux le plus prononcé.</p> - -<p>Je veux expliquer comment, éloigné longtemps de la vraie route, je -m'y suis senti ramené par le souvenir chéri d'une personne morte, et -comment le besoin de croire qu'elle existait toujours a fait rentrer -dans mon esprit le sentiment précis des diverses vérités que je n'avais -pas assez fermement recueillies en mon âme. Le désespoir et le suicide -sont le résultat de certaines situations fatales pour qui n'a pas foi -dans l'immortalité, dans ses peines et dans ses joies;—je croirai<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[p. 43]</a></span> -avoir fait quelque chose de bon et d'utile en énonçant naïvement la -succession des idées par lesquelles j'ai retrouvé le repos et une force -nouvelle à opposer aux malheurs futurs de la vie.</p> - -<p>Les visions qui s'étaient succédé pendant mon sommeil m'avaient réduit -à un tel désespoir, que je pouvais à peine parler; la société de mes -amis ne m'inspirait qu'une distraction vague; mon esprit, entièrement -occupé de ces illusions, se refusait à la moindre conception -différente; je ne pouvais lire et comprendre dix lignes de suite. Je me -disais des plus belles choses:</p> - -<p>—Qu'importe! cela n'existe pas pour moi.</p> - -<p>Un de mes amis, nommé Georges, entreprit de vaincre ce découragement. -Il m'emmenait dans diverses contrées des environs de Paris, et -consentait à parler seul, tandis que je ne répondais qu'avec quelques -phrases décousues. Sa figure expressive, et presque cénobitique, donna -un jour un grand effet à des choses fort éloquentes qu'il trouva contre -ces années de scepticisme et de découragement politique et social qui -succédèrent à la révolution de Juillet. J'avais été l'un des jeunes -de cette époque, et j'en avais goûté les ardeurs et les amertumes. Un -mouvement se fit en moi; je me dis que de telles leçons ne pouvaient -être données sans une intention de la Providence, et qu'un esprit -parlait sans doute en lui... Un jour, nous dînions sous une treille, -dans un petit village des environs de Paris; une femme vint chanter -près de notre table, et je ne sais quoi, dans sa voix usée, mais -sympathique, me rappela celle d'Aurélia. Je la regardai: ses traits -mêmes n'étaient pas sans ressemblance avec ceux que j'avais aimés. On -la renvoya, et je n'osai la retenir, mais je me disais:</p> - -<p>—Qui sait si <i>son esprit</i> n'est pas dans cette femme! Et je me sentis -heureux de l'aumône que j'avais faite. Je me dis:</p> - -<p>—J'ai bien mal usé de la vie; mais, si les morts pardonnent,<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[p. 44]</a></span> c'est -sans doute à condition que l'on s'abstiendra à jamais du mal, et qu'on -réparera tout celui qu'on a fait. Cela se peut-il?... Dès ce moment, -essayons de ne plus mal faire, et rendons l'équivalent de tout ce que -nous pouvons devoir.</p> - -<p>J'avais un tort récent envers une personne; ce n'était qu'une -négligence, mais je commençai par m'en aller excuser. La joie que je -reçus de cette réparation me fit un bien extrême; j'avais un motif de -vivre et d'agir désormais, je reprenais intérêt au monde.</p> - -<p>Des difficultés surgirent: des événements inexplicables pour moi -semblèrent se réunir pour contrarier ma bonne résolution. La situation -de mon esprit me rendait impossible l'exécution de travaux convenus. Me -croyant bien portant désormais, on devenait plus exigeant, et, comme -j'avais renoncé au mensonge, je me trouvais pris en défaut par des gens -qui ne craignaient pas d'en user. La masse des réparations à faire -m'écrasait en raison de mon impuissance. Des événements politiques -agissaient indirectement, tant pour m'affliger que pour m'ôter le moyen -de mettre ordre à mes affaires. La mort d'un de mes amis vint compléter -ces motifs de découragement. Je revis avec douleur son logis, ses -tableaux, qu'il m'avait montrés avec joie un mois auparavant; je passai -près de son cercueil au moment où on l'y clouait. Comme il était de mon -âge et de mon temps, je me dis:</p> - -<p>—Qu'arriverait-il, si je mourais ainsi tout à coup?</p> - -<p>Le dimanche suivant, je me levai en proie à une douleur morne. J'allai -visiter mon père, dont la servante était malade, et qui paraissait -avoir de l'humeur. Il voulut aller seul chercher du bois à son grenier, -et je ne pus lui rendre que le service de lui tendre une bûche dont -il avait besoin. Je sortis consterné. Je rencontrai dans les rues un -ami qui voulait m'emmener dîner chez lui pour me distraire un peu. -Je refusai, et, sans avoir mangé, je me dirigeai vers Montmartre. Le -cimetière était fermé, ce que je regardai comme un mauvais présage. -Un poëte allemand m'avait donné quelques<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[p. 45]</a></span> pages à traduire et m'avait -avancé une somme sur ce travail. Je pris le chemin de sa maison pour -lui rendre l'argent.</p> - -<p>En tournant la barrière de Clichy, je fus témoin d'une dispute. -J'essayai de séparer les combattants, mais je n'y pus réussir. En ce -moment, un ouvrier de grande taille passa sur la place même où le -combat venait d'avoir lieu, portant sur l'épaule gauche un enfant -vêtu d'une robe couleur d'hyacinthe. Je m'imaginai que c'était saint -Christophe portant le Christ, et que j'étais condamné pour avoir manqué -de force dans la scène qui venait de se passer. A dater de ce moment, -j'errai en proie au désespoir dans les terrains vagues qui séparent -le faubourg de la barrière. Il était trop tard pour faire la visite -que j'avais projetée. Je revins donc à travers les rues vers le centre -de Paris. Au coin de la rue de la Victoire, je rencontrai un prêtre, -et, dans le désordre où j'étais, je voulus me confesser à lui. Il me -dit qu'il n'était pas de la paroisse et qu'il allait en soirée chez -quelqu'un; que, si je voulais le consulter le lendemain à Notre-Dame, -je n'avais qu'à demander l'abbé Dubois.</p> - -<p>Désespéré, je me dirigeai en pleurant vers Notre-Dame de Lorette, où -j'allai me jeter au pied de l'autel de la Vierge, demandant pardon pour -mes fautes. Quelque chose en moi me disait: La Vierge est morte et tes -prières sont inutiles. J'allai me mettre à genoux aux dernières places du chœur, et je fis -glisser de mon doigt une bague d'argent dont le chaton portait gravés -ces trois mots arabes: <i>Allah! Mohamed! Ali!</i> Aussitôt plusieurs -bougies s'allumèrent dans le chœur, et l'on commença un office auquel -je tentai de m'unir en esprit. Quand on en fut à l'<i>Ave Maria,</i> le -prêtre s'interrompit au milieu de l'oraison et recommença sept fois -sans que je pusse retrouver dans ma mémoire les paroles suivantes. On -termina ensuite la prière, et le prêtre fit un discours qui me semblait -faire allusion à moi seul. Quand tout fut éteint, je me levai et je -sortis, me dirigeant vers les Champs-Élysées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[p. 46]</a></span></p> - -<p>Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. A -plusieurs reprises, je me dirigeai vers la Seine, mais quelque chose -m'empêchait d'accomplir mon dessein. Les étoiles brillaient dans le -firmament. Tout à coup il me sembla qu'elles venaient de s'éteindre -à la fois comme les bougies que j'avais vues à l'église. Je crus que -les temps étaient accomplis, et que nous touchions à la fin du monde -annoncée dans l'Apocalypse de saint Jean. Je croyais voir un soleil -noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des -Tuileries. Je me dis:</p> - -<p>-La nuit éternelle commence, et elle va être terrible. Que va-t-il -arriver quand les hommes s'apercevront qu'il n'y a plus de soleil?</p> - -<p>Je revins par la rue Saint-Honoré, et je plaignais les paysans attardés -que je rencontrais. Arrivé vers le Louvre, je marchai jusqu'à la -place, et, là, un spectacle étrange m'attendait. A travers des nuages -rapidement chassés par le vent, je vis plusieurs lunes qui passaient -avec une grande rapidité. Je pensai que la terre était sortie de son -orbite et qu'elle errait dans le firmament comme un vaisseau démâté, se -rapprochant ou s'éloignant des étoiles qui grandissaient ou diminuaient -tour à tour. Pendant deux ou trois heures, je contemplai ce désordre -et je finis par me diriger du côté des halles. Les paysans apportaient -leurs denrées, et je me disais: «Quel sera leur étonnement en voyant -que la nuit se prolonge ...» Cependant, les chiens aboyaient çà et là -et les coqs chantaient.</p> - -<p>Brisé de fatigue, je rentrai chez moi et je me jetai sur mon lit. En -m'éveillant, je fus étonné de revoir la lumière. Une sorte de chœur -mystérieux arriva à mon oreille; des voix enfantines répétaient en -chœur:</p> - -<p><i>—Christel Christel Christel ...</i></p> - -<p>Je pensai que l'on avait réuni dans l'église voisine (Notre-Dame des -Victoires) un grand nombre d'enfants pour invoquer le Christ.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[p. 47]</a></span></p> - -<p>—Mais le Christ n'est plus! me disais-je; ils ne le savent pas encore!</p> - -<p>L'invocation dura environ une heure. Je me levai enfin et j'allai sous -les galeries du Palais-Royal. Je me dis que probablement le soleil -avait encore conservé assez de lumière pour éclairer la terre pendant -trois jours, mais qu'il usait de sa propre substance, et, en effet, je -le trouvais froid et décoloré. J'apaisai ma faim avec un petit gâteau -pour me donner la force d'aller jusqu'à la maison du poëte allemand. En -entrant, je lui dis que tout était fini et qu'il fallait nous préparer -à mourir. Il appela sa femme qui me dit:</p> - -<p>—Qu'avez-vous?</p> - -<p>—Je ne sais, lui dis-je, je suis perdu.</p> - -<p>Elle envoya chercher un fiacre, et une jeune fille me conduisit à la -maison Dubois.</p> - -<hr /> -<h4>V</h4> - -<p>Là, mon mal reprit avec diverses alternatives. Au bout d'un mois, -j'étais rétabli. Pendant les deux mois qui suivirent, je repris mes -pérégrinations autour de Paris. Le plus long voyage que j'aie fait -a été pour visiter la cathédrale de Reims. Peu à peu, je me remis à -écrire et je composai une de mes meilleures nouvelles. Toutefois, je -l'écrivis péniblement, presque toujours au crayon, sur des feuilles -détachées, suivant le hasard de ma rêverie ou de ma promenade. Les -corrections m'agitèrent beaucoup. Peu de jours après l'avoir publiée, -je me sentis pris d'une insomnie persistante. J'allais me promener -toute la nuit sur la colline de Montmartre et y voir le lever du -soleil. Je causais longuement avec les paysans et les ouvriers. -Dans d'autres moments, je me dirigeais vers les halles. Une nuit, -j'allai souper dans un café du boulevard et je m'amusai à jeter en -l'air des pièces d'or et d'argent. J'allai ensuite à la halle et je -me disputai avec un inconnu, à qui je donnai un rude soufflet; je ne -sais comment cela<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[p. 48]</a></span> n'eut aucune suite. A une certaine heure, entendant -sonner l'horloge de Saint-Eustache, je me pris à penser aux luttes -des Bourguignons et des Armagnacs, et je croyais voir s'élever autour -de moi les fantômes des combattants de cette époque. Je me pris de -querelle avec un facteur qui portait sur sa poitrine une plaque -d'argent, et que je disais être le duc Jean de Bourgogne. Je voulais -l'empêcher d'entrer dans un cabaret. Par une singularité que je ne -m'explique pas, voyant que je le menaçais de mort, son visage se -couvrit de larmes. Je me sentis attendri, et je le laissai passer.</p> - -<p>Je me dirigeai vers les Tuileries, qui étaient fermées, et suivis -la ligne des quais; je montai ensuite au Luxembourg, puis je revins -déjeuner avec un de mes amis. Ensuite j'allai vers Saint-Eustache, où -je m'agenouillai pieusement à l'autel de la Vierge en pensant à ma -mère. Les pleurs que je versai détendirent mon âme, et, en sortant de -l'église, j'achetai un anneau d'argent. De là, j'allai rendre visite -à mon père, chez lequel je laissai un bouquet de marguerites, car il -était absent. J'allai de là au Jardin des Plantes. Il y avait beaucoup -de monde, et je restai quelque temps à regarder l'hippopotame qui -se baignait dans un bassin.—J'allai ensuite visiter les galeries -d'ostéologie. La vue des monstres qu'elles renferment me fit penser au -déluge, et, lorsque je sortis, une averse épouvantable tombait dans le -jardin.</p> - -<p>Je me dis:</p> - -<p>—Quel malheur! Toutes ces femmes, tous ces enfants, vont se trouver -mouillés!...</p> - -<p>Puis, je me dis:</p> - -<p>—Mais c'est plus encore! c'est le véritable déluge qui commence.</p> - -<p>L'eau s'élevait dans les rues voisines; je descendis en courant la rue -Saint-Victor, et, dans l'idée d'arrêter ce que je croyais l'inondation -universelle, je jetai à l'endroit le plus profond l'anneau que j'avais -acheté à Saint-Eustache. Vers le<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[p. 49]</a></span> même moment, l'orage s'apaisa, et un -rayon de soleil commença à briller.</p> - -<p>L'espoir rentra dans mon âme. J'avais rendez-vous à quatre heures chez -mon ami Georges; je me dirigeai vers sa demeure. En passant devant -un marchand de curiosités, j'achetai deux écrans de velours couverts -de figures hiéroglyphiques. Il me sembla que c'était la consécration -du pardon des cieux. J'arrivai chez Georges à l'heure précise et je -lui confiai mon espoir. J'étais mouillé et fatigué. Je changeai de -vêtements et me couchai sur son lit. Pendant mon sommeil, j'eus une -vision merveilleuse. Il me semblait que la déesse m'apparaissait, me -disant. «Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi -que sous toutes les formes tu as toujours aimée. A chacune de tes -épreuves, j'ai quitté l'un des masques dont je voile mes traits, et -bientôt tu me verras telle que je suis ...» Un verger délicieux sortait -des nuages derrière elle, une lumière douce et pénétrante éclairait ce -paradis, et cependant je n'entendais que sa voix, mais je me sentais -plongé dans une ivresse charmante.—Je m'éveillai peu de temps après et -je dis à Georges:</p> - -<p>—Sortons.</p> - -<p>Pendant que nous traversions le pont des Arts, je lui expliquais les -migrations des âmes, et je lui disais:</p> - -<p>—Il me semble que, ce soir, j'ai en moi l'âme de Napoléon qui -m'inspire et me commande de grandes choses.</p> - -<p>Dans la rue du Coq, j'achetai un chapeau, et, pendant que Georges -recevait la monnaie de la pièce d'or que j'avais jetée sur le comptoir, -je continuai ma route et j'arrivai aux galeries du Palais-Royal.</p> - -<p>Là, il me sembla que tout le monde me regardait. Une idée persistante -s'était logée dans mon esprit, c'est qu'il n'y avait plus de morts; je -parcourais la galerie de Foy en disant: «J'ai fait une faute,» et je -ne pouvais découvrir laquelle en consultant ma mémoire que je croyais -être celle de Napoléon... «Il y a quelque chose que je n'ai point -payé par ici!»<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[p. 50]</a></span> J'entrai au café de Foy dans cette idée, et je crus -reconnaître dans un des habitués le père Bertin des <i>Débats.</i> Ensuite, -je traversai le jardin et je pris quelque intérêt à voir les rondes -des petites filles. De là, je sortis des galeries et je me dirigeai -vers la rue Saint-Honoré. J'entrai dans une boutique pour acheter un -cigare, et, quand je sortis, la foule était si compacte, que je faillis -être étouffé. Trois de mes amis me dégagèrent en répondant de moi et me -firent entrer dans un café pendant que l'un d'eux allait chercher un -fiacre. On me conduisit à l'hospice de la Charité.</p> - -<p>Pendant la nuit, le délire augmenta, surtout le matin, lorsque je -m'aperçus que j'étais attaché. Je parvins à me débarrasser de la -camisole de force, et, vers le matin, je me promenai dans les salles. -L'idée que j'étais devenu semblable à un dieu et que j'avais le -pouvoir de guérir me fit imposer les mains à quelques malades, et, -m'approchant d'une statue de la Vierge, j'enlevai la couronne de fleurs -artificielles pour appuyer le pouvoir que je me croyais. Je marchai -à grands pas, parlant avec animation de l'ignorance des hommes qui -croyaient pouvoir guérir avec la science seule, et, voyant sur la table -un flacon d'éther, je l'avalai d'une gorgée. Un interne d'une figure -que je comparais à celle des anges, voulut m'arrêter, mais la force -nerveuse me soutenait, et, prêt à le renverser, je m'arrêtai, lui -disant qu'il ne comprenait pas quelle était ma mission. Des médecins -vinrent alors, et je continuai mes discours sur l'impuissance de leur -art. Puis je descendis l'escalier, bien que n'ayant point de chaussure. -Arrivé devant un parterre, j'y entrai et je cueillis des fleurs en me -promenant sur le gazon.</p> - -<p>Un de mes amis était revenu pour me chercher. Je sortis alors du -parterre, et, pendant que je lui parlais, on me jeta sur les épaules -une camisole de force, puis on me fit monter dans un fiacre et je fus -conduit à une maison de santé située hors de Paris. Je compris, en me -voyant parmi les aliénés, que tout n'avait été pour moi qu'illusions -jusque-là. Toutefois,<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[p. 51]</a></span> les promesses que j'attribuais à la déesse Isis -me semblaient se réaliser par une série d'épreuves que j'étais destiné -à subir. Je les acceptai donc avec résignation.</p> - -<p>La partie de la maison où je me trouvais donnait sur un vaste promenoir -ombragé de noyers. Dans un angle se trouvait une petite butte où l'un -des prisonniers se promenait en cercle tout le jour. D'autres se -bornaient, comme moi, à parcourir le terre-plein ou la terrasse, bordée -d'un talus de gazon. Sur un mur, situé au couchant, étaient tracées -des figures dont l'une représentait la forme de la lune avec des yeux -et une bouche tracés géométriquement; sur cette figure on avait peint -une sorte de masque; le mur de gauche présentait divers dessins de -profil dont l'un figurait une sorte d'idole japonaise. Plus loin, une -tête de mort était creusée dans le plâtre; sur la face opposée, deux -pierres de taille avaient été sculptées par quelqu'un des hôtes du -jardin et représentaient de petits mascarons assez bien rendus. Deux -portes donnaient sur des caves, et je m'imaginai que c'étaient des -voies souterraines pareilles à celles que j'avais vues à l'entrée des -Pyramides.</p> - -<hr /> -<h4>VI</h4> - -<p>Je m'imaginai d'abord que les personnes réunies dans ce jardin avaient -toutes quelque influence sur les astres, et que celui qui tournait sans -cesse dans le même cercle y réglait la marche du soleil. Un vieillard, -que l'on amenait à certaines heures du jour et qui faisait des nœuds -en consultant sa montre, m'apparaissait comme chargé de constater la -marche des heures. Je m'attribuai à moi-même une influence sur la -marche de la lune, et je crus que cet astre avait reçu un coup de -foudre du Tout-Puissant qui avait tracé sur sa face l'empreinte du -masque que j'avais remarquée.</p> - -<p>J'attribuais un sens mystique aux conversations des gardiens et -à celles de mes compagnons. Il me semblait qu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[p. 52]</a></span> étaient les -représentants de toutes les races de la terre et qu'il s'agissait -entre nous de fixer à nouveau la marche des astres et de donner un -développement plus grand au système. Une erreur s'était glissée, selon -moi, dans la combinaison générale des nombres, et de là venaient tous -les maux de l'humanité. Je croyais encore que les esprits célestes -avaient pris des formes humaines et assistaient à ce congrès général, -tout en paraissant occupés de soins vulgaires. Mon rôle me semblait -être de rétablir l'harmonie universelle par art cabalistique et de -chercher une solution en évoquant les forces occultes des diverses -religions.</p> - -<p>Outre le promenoir, nous avions encore une salle dont les vitres -rayées perpendiculairement donnaient sur un horizon de verdure. En -regardant derrière ces vitres la ligne des bâtiments extérieurs, -je voyais se découper la façade et les fenêtres en mille pavillons -ornés d'arabesques, et surmontés de découpures et d'aiguilles, qui me -rappelaient les kiosques impériaux bordant le Bosphore. Cela conduisit -naturellement ma pensée aux préoccupations orientales. Vers deux -heures, on me mit au bain, et je me crus servi par les Walkyries, -filles d'Odin, qui voulaient m'élever à l'immortalité en dépouillant -peu à peu mon corps de ce qu'il avait l'impur.</p> - -<p>Je me promenai le soir plein de sérénité aux rayons de la lune, et, en -levant les yeux vers les arbres, il me semblait que les feuilles se -roulaient capricieusement de manière à former des images de cavaliers -et de dames portés par des chevaux caparaçonnés. C'étaient pour moi les -figures triomphantes des aïeux. Cette pensée me conduisit à celle qu'il -y avait une vaste conspiration de tous les êtres animés pour rétablir -le monde dans son harmonie première, et que les communications avaient -lieu par le magnétisme des astres, qu'une chaîne non interrompue liait -autour de la terre les intelligences dévoués à cette communication -générale, et que les chants, les danses, les regards, aimantés de -proche en proche, traduisaient la même aspiration. La lune était pour -moi le refuge<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[p. 53]</a></span> des âmes fraternelles qui, délivrées de leurs corps -mortels, travaillaient plus librement à la régénération de l'univers.</p> - -<p>Pour moi déjà, le temps de chaque journée semblait augmenté de deux -heures; de sorte qu'en me levant aux heures fixées par les horloges -de la maison, je ne faisais que me promener dans l'empire des ombres. -Les compagnons qui m'entouraient me semblaient endormis et pareils aux -spectres du Tartare jusqu'à l'heure où pour moi se levait le soleil. -Alors, je saluais cet astre par une prière, et ma vie réelle commençait.</p> - -<p>Du moment que je me fus assuré de ce point que j'étais soumis aux -épreuves de l'initiation sacrée, une force invincible entra dans mon -esprit. Je me jugeais un héros vivant sous le regard des dieux; tout -dans la nature prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes -sortaient de la plante, de l'arbre, des animaux, des plus humbles -insectes, pour m'avertir et m'encourager. Le langage de mes compagnons -avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens, les objets -sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon -esprit;—des combinaisons de cailloux, des figures d'angles, de fentes -ou d'ouvertures, des découpures de feuilles, des couleurs, des odeurs -et des sons, je voyais ressortir des harmonies jusqu'alors inconnues.</p> - -<p>—Comment, me disais-je, ai-je pu exister si longtemps hors de la -nature et sans m'identifier à elle? Tout vit, tout agit, tout se -correspond; les rayons magnétiques émanés de moi-même ou des autres -traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées; c'est -un réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se -communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles. Captif en -ce moment sur la terre, je m'entretiens avec le chœur des astres, qui -prend part à mes joies et à mes douleurs!</p> - -<p>Aussitôt je frémis en songeant que ce mystère même pouvait être surpris.</p> - -<p>—Si l'électricité, me dis-je, qui est le magnétisme des<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[p. 54]</a></span> corps -physiques, peut subir une direction qui lui impose des lois, à plus -forte raison les esprits hostiles et tyranniques peuvent asservir -les intelligences et se servir de leurs forces divisées dans un but -de domination. C'est ainsi que les dieux antiques ont été vaincus -et asservis par des dieux nouveaux; c'est ainsi, me dis-je encore, -en consultant mes souvenirs du monde ancien, que les nécromants -dominaient des peuples entiers, dont les générations se succédaient -captives sous leur sceptre éternel. O malheur! la mort elle-même ne -peut les affranchir! car nous revivons dans nos fils comme nous avons -vécu dans nos pères,—et la science impitoyable de nos ennemis sait -nous reconnaître partout. L'heure de notre naissance, le point de la -terre où nous paraissons, le premier geste, le nom, la chambre,—et -toutes ces consécrations, et tous ces rites qu'on nous impose, tout -cela établit une série heureuse ou fatale d'où l'avenir dépend tout -entier. Mais, si déjà cela est terrible selon les seuls calculs -humains, comprenez ce que cela doit être en se rattachant aux formules -mystérieuses qui établissent l'ordre des mondes. On l'a dit justement: -rien n'est indifférent, rien n'est impuissant dans l'univers; un atome -peut tout dissoudre, un atome peut tout sauver!</p> - -<p>O terreur! voilà l'éternelle distinction du bon et du mauvais. Mon -âme est-elle la molécule indestructible, le globule qu'un peu d'air -gonfle, mais qui retrouve sa place dans la nature, ou ce vide même, -image du néant qui disparaît dans l'immensité? Serait-elle encore la -parcelle fatale destinée à subir, sous toutes ses transformations, les -vengeances des êtres puissants? Je me vis amené ainsi à me demander -compte de ma vie, et même de mes existences antérieures. En me prouvant -que j'étais bon, je me prouvai que j'avais dû toujours l'être. «Et si -j'ai été mauvais, me dis-je, ma vie actuelle ne sera-t-elle pas une -suffisante expiation?» Cette pensée me rassura, mais ne m'ôta pas la -crainte d'être à jamais classé parmi les malheureux. Je me sentais -plongé dans une eau froide, et une eau plus<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[p. 55]</a></span> froide encore ruisselait -sur mon front. Je reportai ma pensée à l'éternelle Isis, la mère -et l'épouse sacrée; toutes mes aspirations, toutes mes prières se -confondaient dans ce nom magique, je me sentais revivre en elle, et -parfois elle m'apparaissait sous la figure de la Vénus antique, parfois -aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens. La nuit me ramena -plus distinctement cette apparition chérie, et pourtant je me disais:</p> - -<p>—Que peut-elle, vaincue, opprimée peut-être, pour ses pauvres enfants?</p> - -<p>Pâle et déchiré, le croissant de la lune s'amincissait tous les soirs -et allait bientôt disparaître; peut-être ne devions-nous plus le revoir -au ciel! Cependant, il me semblait que cet astre était le refuge de -toutes les âmes sœurs de la mienne, et je le voyais peuplé d'ombres -plaintives destinées à renaître un jour sur la terre ...</p> - -<p>Ma chambre est à l'extrémité d'un corridor habité d'un côté par les -fous, et de l'autre par les domestiques de la maison. Elle a seule le -privilège d'une fenêtre, percée du côté de la cour, plantée d'arbres, -qui sert de promenoir pendant la journée. Mes regards s'arrêtent -avec plaisir sur un noyer touffu et sur deux mûriers de la Chine. -Au-dessus, l'on aperçoit vaguement une rue assez fréquentée, à travers -des treillages peints en vert. Au couchant, l'horizon s'élargit; c'est -comme un hameau aux fenêtres revêtues de verdure ou embarrassées de -cages, de loques qui sèchent, et d'où l'on voit sortir par instant -quelque profil de jeune ou vieille ménagère, quelque tête rose -d'enfant. On crie, on chante, on rit aux éclats; c'est gai ou triste à -entendre, selon les heures et selon les impressions.</p> - -<p>J'ai trouvé là tous les débris de mes diverses fortunes, les restes -confus de plusieurs mobiliers dispersés ou revendus depuis vingt -ans. C'est un capharnaùm comme celui du docteur Faust. Une table -antique à trépied aux têtes d'aigle, une console soutenue par un -sphinx ailé, une commode du <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle, une bibliothèque -du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span>, un lit du même temps, dont le baldaquin, à -ciel ovale, est revêtu de lampas rouge (mais<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[p. 56]</a></span> on n'a pu dresser ce -dernier); une étagère rustique chargée de faïences et de porcelaines -de Sèvres, assez endommagées la plupart; un narguilé rapporté de -Constantinople, une grande coupe d'albâtre, un vase de cristal; des -panneaux de boiseries provenant de la démolition d'une vieille maison -que j'avais habitée sur l'emplacement du Louvre, et couverts de -peintures mythologiques exécutées par des amis aujourd'hui célèbres; -deux grandes toiles dans le goût de Prudhon, représentant la Muse de -l'histoire et celle de la comédie. Je me suis plu pendant quelques -jours à ranger tout cela, à créer dans la mansarde étroite un ensemble -bizarre qui tient du palais et de la chaumière, et qui résume assez -bien mon existence errante. J'ai suspendu au-dessus de mon lit mes -vêtements arabes, mes deux cachemires industrieusement reprisés, une -gourde de pèlerin, un carnier de chasse. Au-dessus de la bibliothèque -s'étale un vaste plan du Caire; une console de bambou, dressée à mon -chevet, supporte un plateau de l'Inde vernissé où je puis disposer mes -ustensiles de toilette. J'ai retrouvé avec joie ces humbles restes de -mes années alternatives de fortune et de misère, où se rattachaient -tous les souvenirs de ma vie. On avait seulement mis à part un petit -tableau sur cuivre, dans le goût du Corrége, représentant <i>Vénus et -l'Amour,</i> des trumeaux de chasseresses et de satyres, et une flèche que -j'avais conservée en mémoire des compagnies de l'arc du Valais, dont -j'avais fait partie dans ma jeunesse; les armes étaient vendues depuis -les lois nouvelles. En somme, je retrouvais là à peu près tout ce que -j'avais possédé en dernier lieu. Mes livres, amas bizarre de la science -de tous les temps, histoire, voyages, religions, cabale, astrologie, -à réjouir les ombres de Pic de la Mirandole, du sage Meursius et de -Nicolas de Cusa,—la tour de Babel en deux cents volumes,—on m'avait -laissé tout cela! Il y avait de quoi rendre fou un sage; tâchons qu'il -y ait aussi de quoi rendre sage un fou.</p> - -<p>Avec quelles délices j'ai pu classer dans mes tiroirs l'amas de mes -notes et de mes correspondances intimes ou publiques,<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[p. 57]</a></span> obscures ou -illustres, comme les a faites le hasard des rencontres ou des pays -lointains que j'ai parcourus. Dans des rouleaux mieux enveloppés que -les autres, je retrouve des lettres arabes, des reliques du Caire et de -Stamboul. O bonheur! ô tristesse mortelle! ces caractères jaunis, ces -brouillons effacés, ces lettres à demi froissées, c'est le trésor de -mon seul amour... Relisons... Bien des lettres manquent, bien d'autres -sont déchirées ou raturées.</p> - -<p>(Les amis de Gérard de Nerval ont été assez heureux pour retrouver -dans ses papiers des fragments de ces lettres. Les éditeurs -les publient tels qu'ils leurs ont été remis, sans prétendre -les coordonner, les lier entre eux, leur donner la suite et -l'enchaînement dont le pauvre rêveur a emporté le secret avec lui.)</p> -<p>.............................................................</p> - - -<h5>LETTRE III</h5> - -<p>Me voilà encore à vous écrire, puisque je ne puis faire autre chose -que de penser à vous et de m'occuper de vous; de vous, si occupée, si -distraite, si affairée; non pas tout à fait indifférente peut-être, -mais bien cruellement raisonnable, et raisonnant si bien! O femme! -femme! L'artiste sera toujours en vous plus forte que l'amante. Mais je -vous aime aussi comme artiste. Il y a dans votre talent une partie de -la magie qui m'a charmé. Marchez donc d'un pas ferme vers cette gloire -que j'oublie; et, s'il faut une voix pour vous crier courage, s'il faut -un bras pour vous soutenir, s'il faut un corps où votre pied s'appuie -pour monter plus haut, vous savez...</p> -<p>.......................</p> - -<h5>LETTRE IV</h5> - -<p>J'ai lu votre lettre, cruelle que vous êtes. Elle est si douce et si -bonne, que je ne puis que plaindre mon sort; mais, si je<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[p. 58]</a></span> vous croyais -ainsi qu'autrefois coquette et perfide, oh! je dirais comme Figaro: -«Votre esprit se joue du mien.» Cette pensée que l'on peut trouver du -ridicule dans les sentiments les plus nobles, dans les émotions les -plus sincères, me glace le sang et me rend injuste malgré moi. Oh! non, -vous n'êtes pas comme tant d'autres femmes, vous avez du cœur, et vous -savez bien qu'il ne faut pas se jouer d'une véritable passion.</p> - -<p>Oh! méfiez-vous, non pas de votre cœur qui est bon, mais de votre -humeur qui est légère et changeuse; songez que vous m'avez mis dans -une position telle vis-à-vis de vous, que l'abandon me serait beaucoup -plus affreux que ne le serait une infidélité quand je vous aurais -obtenue. En effet, dans ce dernier cas, qu'aurais-je à dire? Le -ressentiment serait ridicule à mes propres yeux. J'aurais cessé de -plaire, voilà tout, et ce serait à moi de chercher des moyens plus -efficaces de rentrer dans vos bonnes grâces. Je vous devrais toujours -de la reconnaissance et ne pourrais, dans tous les cas, douter de votre -loyauté. Mais songez au désespoir où me livrerait votre changement dans -nos relations actuelles, ô mon Dieu!</p> - -<p>Pour la jalousie, c'est un côté bien mort chez moi. Quand j'ai pris -une résolution, elle est ferme; quand je me suis résigné, c'est pour -tout de bon. Je pense à d'autres choses et j'arrange mes idées d'après -les circonstances. Mon esprit sait toujours plier devant les faits -irrévocables. Ainsi, ma belle amie, vous me connaissez bien maintenant. -Je livre tout ceci à vos réflexions, je ne veux rien tenir que de -leur effet. Ne craignez donc pas de me voir. Votre présence me calme, -me fait du bien; votre entretien m'est nécessaire et m'empêche de me -livrer à...</p> -<p>....................</p> - -<p>(La suite manque.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[p. 59]</a></span></p> - - -<h5>LETTRE V</h5> - -<p>Vous vous trompez, madame, si vous pensez que je vous oublie ou que -je me résigne à être oublié de vous. Je le voudrais, et ce serait un -bonheur pour vous et pour moi sans doute; mais ma volonté n'y peut -rien. La mort d'un parent, des intérêts de ma famille ont exigé mon -temps et mes soins, et j'ai essayé de me livrer à cette diversion -inattendue, espérant retrouver quelque calme et pouvoir juger enfin -plus froidement ma position à votre égard. Elle est inexplicable; elle -est triste et fatale de tout point; elle est ridicule peut-être; mais -je me rassure en pensant que vous êtes la seule personne au monde qui -n'ait pas le droit de la trouver telle. Vous auriez bien peu d'orgueil, -si vous vous étonniez d'être aimée à ce point et si follement.</p> - -<p>Oh! si j'ai réussi à mêler quelque chose de mon existence dans la -vôtre; si toute une année je vous ai occupée de mes lettres et de -ma présence; s'il y a à moi, tout à moi, quelques journées de votre -vie, et, malgré vous, quelques heures de vos pensées, n'était-ce pas -une peine qui portait sa récompense avec elle? Dans cette soirée où -je compris toutes les chances de vous plaire et de vous obtenir, où -ma seule fantaisie avait mis en jeu votre valeur et la livrait à -des hasards, je tremblais plus que vous-même. Eh bien, alors même, -tout le prix de mes efforts était dans votre sourire. Vos craintes -m'arrachaient le cœur. Mais avec quel transport j'ai baisé vos mains -glorieuses! Ah! ce n'était pas alors la femme, c'était l'artiste à qui -je rendais hommage. Peut-être aurais-je dû toujours me contenter de ce -rôle, et ne pas chercher à faire descendre de son piédestal cette belle -idole que jusque-là j'avais adorée de si loin.</p> - -<p>Vous dirai-je pourtant que j'ai perdu quelques illusions en vous voyant -de plus près? Mais, en se prenant à la réalité, mon amour a changé de -caractère. Ma volonté, jusque-là si nette et<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[p. 60]</a></span> si précise, a éprouvé un -mouvement de vertige. Je ne sentais pas tout mon bonheur d'être ainsi -près de vous, ni tout le danger que je courais à risquer de ne pas vous -plaire. Mes projets se sont contrariés. J'ai voulu me montrer à la fois -un homme timide, un homme utile et égayant, et je n'ai pas compris que -les deux sentiments que je voulais exciter ensemble se froisseraient -dans votre cœur. Plus jeune, je vous eusse touchée par une passion -plus naïve et plus chaleureuse; plus vieux, j'aurais mieux calculé ma -marche, étudié votre caractère et trouvé à la longue le chemin de votre -cœur.</p> - -<p>Si je vous fais un aveu si complet, c'est que je vous sais digne de -comprendre un esprit ...</p> - -<p>(La suite manque.)</p> - - -<h5>LETTRE VII</h5> - -<p>Ah! ma pauvre amie, je ne sais quels rêves vous avez faits; mais non, -je sors d'une nuit terrible; je suis malheureux par ma faute peut-être -et non par la vôtre, mais je le suis. Grand Dieu! excusez mon désordre, -pardonnez les combats de mon âme. Oui, c'est vrai, j'ai voulu vous -le cacher en vain, je vous désire autant que je vous aime, mais je -mourrais plutôt que d'exciter encore une fois votre mécontentement. -Oh! pardonnez, je ne suis pas volage, moi; depuis trois mois, je vous -suis fidèle, je le jure devant Dieu. Si vous tenez un peu à moi, -voulez-vous m'abandonner encore à ces vaines ardeurs qui me tuent? -Je vous avoue tout cela pour que vous y songiez plus tard; car, je -vous l'ai dit, quelque espoir que vous ayez bien voulu me donner, ce -n'est pas à un jour fixe que je voudrais vous obtenir, mais arrangez -les choses pour le mieux. Ah! je le sais, les femmes aiment qu'on les -force un peu; elles ne veulent point paraître céder sans contrainte. -Mais, songez-y, vous n'êtes pas pour moi comme les autres femmes; je -suis plus peut-être pour vous que les autres hommes; sortons donc -des usages de la galanterie ordinaire. Que m'importe que vous<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[p. 61]</a></span> ayez -été à d'autres, que vous soyez à d'autres peut-être. Vous êtes la -première femme que j'aime, et je suis peut-être le premier homme qui -vous aime à ce point. Si ce n'est pas là une sorte d'hymen que le ciel -bénisse, le mot amour n'est qu'un vain mot. Que ce soit donc un hymen -véritable où l'épouse s'abandonne en disant: «C'est l'heure.» Il y -a de certaines formes de forcer une femme qui me répugnent. Vous le -savez, mes idées sont singulières, ma passion s'entoure de beaucoup de -poésie et d'originalité, j'arrange volontiers ma vie comme un roman; -les moindres désaccords me choquent, et les modernes manières que -prennent les hommes avec les femmes qu'ils ont possédées ne seront -jamais les miennes. Laissez-vous aimer ainsi; cela aura peut-être -quelques douceurs charmantes que vous ignorez. Ah! ne redoutez rien -d'ailleurs de la vivacité de mes transports. Vos craintes seront -toujours les miennes, et, de même que je sacrifierais toute ma jeunesse -et ma force au bonheur de vous posséder, de même aussi mon désir -s'arrêterait devant votre réserve, comme il s'est arrêté si longtemps -devant votre rigueur. Ah! ma chère et véritable amie, j'ai peut-être -tort de vous écrire ces choses qui ne se disent d'ordinaire qu'aux -heures d'enivrement. Mais je vous sais si bonne et si sensible, que -vous ne vous offenserez pas d'aveux qui ne tendent qu'à vous faire lire -plus complètement dans mon cœur. Je vous ai fait bien des concessions, -faites-m'en quelques-unes aussi. La seule chose qui m'effraye serait -de n'obtenir de vous qu'une complaisance froide qui ne partirait pas -de l'attachement, mais peut-être de la pitié. Vous avez reproché à -mon amour d'être matériel, il ne l'est pas du moins dans ce sens; que -je ne vous possède jamais, si je dois avoir dans les bras une femme -résignée plutôt que vaincue. Je renonce à la jalousie, je sacrifie mon -amour-propre, mais je ne puis faire abstraction des droits secrets de -mon cœur sur un autre. Vous m'aimez, oui, beaucoup moins que je ne -vous aime, sans doute, mais vous m'aimez, et sans cela je n'aurais pas -pénétré aussi avant dans votre intimité. Eh bien, vous<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[p. 62]</a></span> comprendrez -tout ce que je cherche à vous exprimer. Autant cela serait choquant -pour une tête froide, autant cela doit toucher un cœur indulgent et -tendre.</p> - -<p>Un mouvement de vous m'a fait plaisir, c'est que vous avez paru -craindre un instant que, depuis quelques jours, ma constance ne se fût -démentie. Ah! rassurez-vous. J'ai peu de mérite à la conserver; il -n'existe pour moi qu'une seule femme au monde.</p> - - -<h5>LETTRE VIII</h5> - -<p>Souvenez-vous, oublieuse personne, que vous m'avez accordé la -permission de vous voir une heure aujourd'hui. Je vous envoie mon -médaillon en bronze pour fixer encore mieux votre souvenir. Il date -déjà, comme vous pouvez voir, de l'an 1831, où il eut les honneurs du -Salon. Ah! j'ai été l'une des célébrités ..., et je renoncerais encore -aujourd'hui à cette partie que j'ai négligée pour vous, si vous me -donnez lieu de chercher à vous rendre fière de moi. Vous vous plaignez -de quelques heures que je vous ai fait perdre; moi, mon amour m'a -fait perdre des années, et pourtant je les ressaisirais bien vite si -vous vouliez. Que m'importe la renommée, tant qu'elle ne prendra pas -vos traits pour me couronner? Jusque-là, il y aura une gloire dans -laquelle la mienne s'absorbera toujours: c'est la vôtre; et jamais -mes assiduités les plus grandes ne tendront à vous la faire oublier. -Étudiez donc fortement, mais accordez-moi quelques-uns de vos instants -de repos. Je vous avouerai que je suis aujourd'hui d'une humeur fort -peu tragique, et que je risque dès lors beaucoup moins de vous déranger.</p> - - -<h5>LETTRE X</h5> - -<p>(Le commencement manque.)</p> - -<p>Je me heurte à chaque pas. M'avez-vous cru injuste, intolérant, capable -de troubler votre repos par des folies? Hélas! vous le voyez, je -raisonne trop juste, je juge trop froidement<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[p. 63]</a></span> les choses, et vous avez -eu bien des preuves de mon empire sur moi-même. Suis-je un enfant, -quoique je vous aime avec toute l'imprudence d'un enfant? Non; je suis -capable de vous faire respecter aux yeux de tous; je suis digne de -votre confiance, et désormais toute mon intelligence à vous servir, -et tout mon sang pour vous défendre au besoin. Jamais une femme n'a -rencontré tant d'attachement joint à quelque importance réelle, et -toutes en seraient flattées. Maintenant, je n'ai plus qu'un mot à vous -dire. Admettez une preuve. Il faut un homme bien épris pour qu'il -ne recule pas devant une question de vie et de mort. Si vous voulez -savoir jusqu'à quel point vous êtes aimée ou estimée, le résultat -d'une démarche que je puis faire vous apprendra sur quel bras il faut -compter. Si je me suis trompé dans tous mes soupçons, rassurez-moi, je -vous en prie; épargnez-moi quelques ridicules, et surtout celui de me -commettre avec la parodie de mes émotions les plus chères.</p> - -<p>Je vous jure que vous ne risquez rien à m'entendre; je vous crains -autant que je vous aime; votre regard est pour moi ce qu'il y a de plus -doux et de plus terrible. Ce n'est que loin de vous que je m'abandonne -aux idées les plus <i>extrêmes,</i> les plus fatales. Madame, vous m'avez -dit qu'il fallait savoir trouver le chemin de votre cœur: eh bien, -je suis trop agité pour chercher, pour trouver; ayez pitié de moi, -guidez-moi! Je ne sais, il y a des obstacles que je touche sans les -voir, des ennemis que j'aurais besoin de connaître! Il y a eu quelque -chose ces jours-ci qui vous a changée à mon égard, car vous êtes trop -indulgente et trop sensée pour vous <i>offenser</i> vraiment de quelques -inégalités, de quelques folies, si excusables dans ma situation. Cela -vient-il d'ailleurs? dites-le moi; ma pensée vous préoccupe, et je ne -puis la pénétrer; à qui en voulez-vous? qui vous a offensée? qui vous a -trahie? Donnez-moi quelque chose où me prendre, quelqu'un à insulter, -à combattre! j'en ai besoin! que je vous serve sans espoir et sans -récompense, et que je vous délivre de moi, s'il plaît à Dieu! mais que -je sorte au mois de l'état de doute où je vis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[p. 64]</a></span></p> - -<p>Une occasion se présenterait dans tous les cas d'anéantir bien des -fausses suppositions. Il y a quelqu'un, madame, dont l'assiduité vous a -fait du tort dans l'opinion, et qui s'est plu même à vous compromettre, -si l'on dit vrai. Ce n'est pas là pour moi une rivalité. Je ne me -préoccupe pas le moins du monde de ce détail, et ne voudrais rien -faire de trop important pour trop peu. Je vous le dis, vous ne savez -même peut-être pas ce que c'est, un homme sans valeur et sans mérite, -quelque chose d'insignifiant et de frivole, qu'il suffirait peut-être -d'effrayer ou de punir, s'il vous a offensée en effet. Nous en dirons -deux mots, si vous voulez, et nous laisserons au besoin la chose pour -ce qu'elle vaut. Mais, de grâce, un peu de confiance, un peu de clarté -dans ces détours où je me heurte à chaque pas.</p> - - -<h5>LETTRE XI</h5> - -<p>Mon Dieu! mon Dieu! j'ai pu vous voir un instant. Quoi! vous n'êtes -donc pas si irritée que je le croyais? quoi! vous avez encore un -sourire pour ma personne, un doux rayon de soleil pour mes tristesses! -J'emporte ce bonheur, de peur d'être détrompé par un mot que je fuis -toujours, moi qui me croyais déjà puissant. Un regard m'abat, un mot me -relève, je ne me sens fort que loin de vos yeux.</p> - -<p>Oui, j'ai mérité d'être humilié par vous; oui, je dois payer encore -de beaucoup de souffrances l'instant d'orgueil auquel j'ai cédé. Ah! -c'était une risible ambition que celle-là. Me croire chéri d'une femme -de votre talent, de votre beauté.</p> - -<p>Je dois borner mes prétentions à vous servir. J'accepte vos dédains -comme une justice. Ne craignez rien, j'attends, ne craignez rien.</p> - - -<h5>LETTRE XII</h5> - -<p>Deux jours sans vous voir, sans te voir, cruelle! Oh! si tu m'aimes, -nous sommes encore bien malheureux. Toi, tes leçons, ton théâtre, tes -occupations; moi-même, un théâtre, un<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[p. 65]</a></span> journal et une foule encore de -tracas et d'ennuis. Hier, je ne sais à quoi j'ai passé ma journée. Je -suis allé et venu.</p> - -<p>...Il connaît tout le monde, en dit du mal. Je n'ai pas osé le juger si -mal sans l'avoir vu. Ce n'est pas la faute de ce pauvre Jean Leroy. Je -l'aurais peut-être jugé avec plus d'indulgence,... et je viens de dire -pourquoi.</p> - -<p>Il ne faut pas rire de cela.</p> - - -<h5>LETTRE XIII</h5> - -<p>Vous êtes bien la plus étrange personne du monde, et je serais indigne -de vous admirer, si je me lassais de vos inégalités et de vos caprices.</p> - -<p>Oui, je vous aime ainsi bien plus que je ne vous admire, et je serais -fâché que vous fussiez autrement. A un amour tel que le mien, il -fallait une lutte pénible et compliquée. A cette passion infatigable, -il fallait une résistance inouïe; à ces ruses, à ces travaux, à cette -sourde et constante activité qui ne néglige aucun moyen, qui ne -repousse aucune concession, ardente comme une passion espagnole, souple -comme un amour italien, il fallait toutes les ressources, toutes les -finesses de la femme, tout ce qu'une tête intelligente peut rassembler -de force contre un cœur bien résolu. Il fallait tout cela, sans doute, -et je vous aurais peu estimée d'avoir cru la résistance plus facile et -l'épreuve moins dangereuse.</p> - -<p>Toutefois, ne craignez rien; je suis encore mal remis du coup qu'il m'a -frappé, et il me faut du temps pour ...</p> - - -<h5>LETTRE XV</h5> - -<p>Nous avons maintenant à nous garder d'une chose, c'est de cet -abattement qui succède à toute tension violente, à tout effort -surhumain. Pour qui n'a qu'un désir modéré, la réussite est une suprême -joie qui fait éclater toutes les facultés humaines. C'est un point -lumineux dans l'existence, qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[p. 66]</a></span> tarde pas à pâlir et à s'éteindre. -Mais, pour le cœur profondément épris, l'excès d'émotion contracte -pour un instant tous les ressorts de la vie; le trouble est grand, la -convulsion est profonde, et la tête se courbe en frémissant comme sons -le souffle d'un Dieu. Hélas! que sommes-nous, pauvres créatures! et -comment répondre dignement à la puissance de sentir que le ciel a mise -en notre âme? Je ne suis qu'un homme et vous une femme, et l'amour qui -est entre nous a quelque chose d'impérissable et de divin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Une nuit, je parlais et chantais dans une sorte d'extase. Un des -servants de la maison vint me chercher dans ma cellule et me fit -descendre à une chambre du rez-de-chaussée, où il m'enferma. Je -continuais mon rêve, et, quoique debout, je me croyais enfermé dans une -sorte de kiosque oriental. J'en sondai tous les angles et je vis qu'il -était octogone. Un divan régnait autour des murs, et il me semblait que -ces derniers étaient formés d'une glace épaisse, au delà de laquelle je -voyais briller des trésors, des châles et des tapisseries. Un paysage -éclairé par la rue m'apparaissait au travers des treillages de la -porte, et il me semblait reconnaître la figure des troncs d'arbres et -des rochers. J'avais déjà séjourné là dans quelque autre existence, et -je croyais reconnaître les profondes grottes d'Ellorah. Peu à peu un -jour bleuâtre pénétra dans le kiosque et y fit apparaître des images -bizarres. Je crus alors me trouver au milieu d'un vaste charnier où -l'histoire universelle était écrite en traits de sang. Le corps d'une -femme gigantesque était peint en face de moi; seulement, ses diverses -parties étaient tranchées comme par le sabre; d'autres femmes de races -diverses et dont les corps dominaient de plus en plus, présentaient sur -les autres murs un fouillis sanglant de membres et de têtes, depuis les -impératrices et les reines jusqu'aux plus humbles paysannes. C'était -l'histoire de tous les crimes, et il suffisait de fixer les yeux sur -tel ou tel point pour voir s'y dessiner une représentation tragique.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[p. 67]</a></span></p> - -<p>—Voilà, me disais-je, ce qu'a produit la puissance déférée aux hommes. -Ils ont peu à peu détruit et tranché en mille morceaux le type éternel -de la beauté, si bien que les races perdent de plus en plus en force et -perfection ...</p> - -<p>Et je voyais, en effet, sur une ligne d'ombre qui se faufilait par un -des jours de la porte, la génération descendante des races de l'avenir.</p> - -<p>Je fus enfin arraché à cette sombre contemplation. La figure bonne et -compatissante de mon excellent médecin me rendit au monde des vivants. -Il me fit assister à un spectacle qui m'intéressa vivement. Parmi les -malades se trouvait un jeune homme, ancien soldat d'Afrique, qui -depuis six semaines se refusait à prendre de la nourriture. Au moyen -d'un long tuyau de caoutchouc introduit dans une narine, on lui faisait -couler dans l'estomac une assez grande quantité de semoule ou de -chocolat.</p> - -<p>Ce spectacle m'impressionna vivement. Abandonné jusque-là au cercle -monotone de mes sensations ou de mes souffrances morales, je -rencontrais un être indéfinissable, taciturne et patient, assis comme -un sphinx aux portes suprêmes de l'existence. Je me pris à l'aimer à -cause de son malheur et de son abandon, et je me sentis relevé par -cette sympathie et par cette pitié. Il me semblait, placé ainsi entre -la mort et la vie, comme un interprète sublime, comme un confesseur -prédestiné à entendre ces secrets de l'âme que la parole n'oserait -transmettre ou ne réussirait pas à rendre. C'était l'oreille de Dieu -sans le mélange de la pensée d'un autre. Je passais des heures entières -à m'examiner mentalement, la tête penchée sur la sienne et lui tenant -les mains. Il me semblait qu'un certain magnétisme réunissait nos -deux esprits, et je me sentis ravi quand la première fois une parole -sortit de sa bouche. On n'en voulait rien croire, et j'attribuais à -mon ardente volonté ce commencement de guérison. Cette nuit-là, j'eus -un rêve délicieux, le premier depuis bien longtemps. J'étais dans une -tour, si profonde du côté de la terre et si haute du côté<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[p. 68]</a></span> du ciel, -que toute mon existence semblait devoir se consumer à monter et à -descendre. Déjà mes forces s'étaient épuisées, et j'allais manquer -de courage, quand une porte latérale vint à s'ouvrir; un esprit se -présenta et me dit:</p> - -<p>—Viens, mon frère!...</p> - -<p>Je ne sais pourquoi il me vint à l'idée qu'il s'appelait Saturnin. Il -avait les traits du pauvre malade, mais transfigurés et intelligents. -Nous étions dans une campagne éclairée des feux des étoiles, nous nous -arrêtâmes à contempler ce spectacle, et l'esprit étendit sa main sur -mon front comme je l'avais fait la veille en cherchant à magnétiser -mon compagnon; aussitôt une des étoiles que je voyais au ciel se mit -à grandir, et la divinité de mes rêves m'apparut souriante, dans un -costume presque indien, telle que je l'avais vue autrefois. Elle marcha -entre nous deux, et les prés verdissaient, les fleurs et les feuillages -s'élevaient de terre sur la trace de ses pas... Elle me dit:</p> - -<p>—L'épreuve à laquelle tu étais soumis est venue à son terme; ces -escaliers sans nombre que tu te fatiguais à descendre ou à gravir, -étaient les liens mêmes des anciennes illusions qui embarrassaient ta -pensée, et maintenant rappelle-toi le jour où tu as imploré la Vierge -sainte et où, la croyant morte, le délire s'est emparé de ton esprit. -Il fallait que ton vœu lui fût porté par une âme simple et dégagée des -liens de la terre. Celle-là s'est rencontrée près de toi, et c'est -pourquoi il m'est permis à moi-même de venir et de t'encourager.</p> - -<p>La joie que ce rêve répandit dans mon esprit me procura un réveil -délicieux. Le jour commençait à poindre. Je voulus avoir un signe -matériel de l'apparition qui m'avait consolé, et j'écrivis sur le mur -ces mots: «Tu m'as visité cette nuit.»</p> - -<p>J'inscris ici, sous le titre de <i>Mémorables</i>, les impressions de -plusieurs rêves qui suivirent celui que je viens de rapporter.</p> - -<p>..............................................................</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Sur un pic élancé de l'Auvergne a retenti la chanson des<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[p. 69]</a></span> pâtres. -<i>Pauvre Marie!</i> reine des cieux! c'est à toi qu'ils s'adressent -pieusement. Cette mélodie rustique a frappé l'oreille des corybantes. -Ils sortent, en chantant à leur tour, des grottes secrètes où l'amour -leur fit des abris.—Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux!</p> - -<p>Sur les montagnes de l'Himalaya une petite fleur est née.—Ne -m'oubliez pas.—Le regard chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant -sur elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage -étranger.—<i>Myosotis!</i></p> - -<p>Une perle d'argent brillait dans le sable; une perle d'or étincelait au -ciel... Le monde était créé. Chastes amours, divins soupirs! enflammez -la sainte montagne ... car vous avez des frères dans les vallées et des -sœurs timides qui se dérobent au sein des bois!</p> - -<p>Bosquets embaumés de Paphos, vous ne valez pas ces retraites où l'on -respire à pleins poumons l'air vivifiant de la patrie.—Là-haut, -sur les montagnes, le monde vit content; le rossignol sauvage fait -contentement!</p> - -<p>Oh! que ma grande amie est belle! Elle est si grande, qu'elle pardonne -au monde, et si bonne, qu'elle m'a pardonné. L'autre nuit, elle était -couchée je ne sais dans quel palais, et je ne pouvais la rejoindre. Mon -cheval alezan brûlé se dérobait sous moi. Les rênes brisées flottaient -sur sa croupe en sueur, et il me fallut de grands efforts pour -l'empêcher de se coucher à terre.</p> - -<p>Cette nuit, le bon Saturnin m'est venu en aide, et ma grande amie a -pris place à mes côtés sur sa cavale blanche caparaçonnée d'argent. -Elle m'a dit:</p> - -<p>—Courage, frère! car c'est la dernière étape.</p> - -<p>Et ses grands yeux dévoraient l'espace, et elle faisait voler dans -l'air sa longue chevelure imprégnée des parfums de l'Yémen.</p> - -<p>Je reconnus les traits divins de ***. Nous volions au triomphe, et nos -ennemis étaient à nos pieds. La huppe messagère nous guidait au plus -haut des cieux, et l'arc de lumière<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[p. 70]</a></span> éclatait dans les mains divines -d'Apollon. Le cor enchanté d'Adonis résonnait à travers les bois.</p> - -<p>O Mort! où est ta victoire, puisque le Messie vainqueur chevauchait -entre nous deux? Sa robe était d'hyacinthe soufrée, et ses poignets, -ainsi que les chevilles de ses pieds, étincelaient de diamants et -de rubis. Quand sa houssine légère toucha la porte de nacre de la -Jérusalem nouvelle, nous fûmes tous les trois inondés de lumière. -C'est alors que je suis descendu parmi les hommes pour leur annoncer -l'heureuse nouvelle.</p> - -<p>Je sors d'un rêve bien doux: j'ai revu celle que j'avais aimée -transfigurée et radieuse. Le ciel s'est ouvert dans toute sa gloire, et -j'y ai lu le mot <i>pardon</i> signé du sang de Jésus-Christ.</p> - -<p>Une étoile a brillé tout à coup et m'a révélé le secret du monde des -mondes. Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux!</p> - -<p>Du sein des ténèbres muettes, deux notes ont résonné, l'une grave, -l'autre aiguë,—et l'orbe éternel s'est mis à tourner aussitôt. Sois -bénie, <i>ô</i> première octave qui commenças l'hymne divin! Du dimanche -au dimanche, enlace tous les jours dans ton réseau magique. Les monts -te chantent aux vallées, les sources aux rivières, les rivières aux -fleuves, et les fleuves à l'Océan; l'air vibre, et la lumière brise -harmonieusement les fleurs naissantes. Un soupir, un frisson d'amour -sort du sein gonflé de la terre, et le chœur des astres se déroule -dans l'infini; il s'écarte et revient sur lui-même, se resserre et -s'épanouit, et sème au loin les germes des créations nouvelles.</p> - -<p>Sur la cime d'un mont bleuâtre une petite fleur est née.—Ne -m'oubliez pas!—Le regard chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant -sur elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage -étranger.—<i>Myosotis!</i></p> - -<p>Malheur à toi, dieu du Nord,—qui brisas d'un coup de marteau la sainte -table composée de sept métaux les plus précieux! car tu n'as pu briser -la <i>Perle rose</i> qui reposait au centre. Elle a rebondi sous le fer, et -voici que nous sommes aimés pour elle... Hosannah!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[p. 71]</a></span></p> - -<p>Le <i>macrocosme,</i> ou grand monde, a été construit par art cabalistique; -le <i>microcosme,</i> ou petit monde, est son image réfléchie dans tous les -cœurs. La Perle rose a été teinte du sang royal des Walkyries. Malheur -à toi, dieu-forgeron, qui as voulu briser un monde!</p> - -<p>Cependant, le pardon du Christ a été aussi prononcé pour toi!</p> - -<p>Sois donc béni toi-même, ô Thor, le géant,—le plus puissant des -fils d'Odin! Sois béni dans Héla, ta mère, car souvent le trépas est -doux,—et dans ton frère Loki, et dans ton chien Garnur.</p> - -<p>Le serpent qui entoure le monde est béni lui-même, car il relâche -ses anneaux, et sa gueule béante aspire la fleur d'anxoka, la fleur -soufrée,—la fleur éclatante du soleil!</p> - -<p>Que Dieu préserve le divin Balder, le fils d'Odin, et Freya la belle!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>.............................................. Je me trouvais <i>en -esprit</i> à Saardam, que j'ai visitée l'année dernière. La neige couvrait -la terre. Une toute petite fille marchait en glissant sur la terre -durcie et se dirigeait, je crois, vers la maison de Pierre le Grand. -Son profil majestueux avait quelque chose de bourbonien. Son cou, d'une -éclatante blancheur, sortait à demi d'une palatine de plumes de cygne. -De sa petite main rose, elle préservait du vent une lampe allumée et -allait frapper à la porte verte de la maison, lorsqu'une chatte maigre -qui en sortait s'embarrassa dans ses jambes et la fit tomber.</p> - -<p>—Tiens! ce n'est qu'un chat! dit la petite fille en se relevant.</p> - -<p>—Un chat, c'est quelque chose! répondit une voix douce.</p> - -<p>J'étais présent à cette scène, et je portais sur mon bras un petit chat -gris qui se mit à miauler.</p> - -<p>—C'est l'enfant de cette vieille fée! dit la petite fille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[p. 72]</a></span></p> - -<p>Et elle entra dans la maison.</p> - -<p>Cette nuit, mon rêve s'est transporté d'abord à Vienne.—On sait -que sur chacune des places de cette ville sont élevées de grandes -colonnes qu'on appelle <i>pardons.</i> Des nuages de marbre s'accumulent -en figurant l'ordre salomonique et supportent des globes où président -assises des divinités. Tout à coup, ô merveille! je me mis à songer -à cette auguste sœur de l'empereur de Russie, dont j'ai vu le palais -impérial à Weimar.—Une mélancolie pleine de douceur me fit voir les -brumes colorées d'un paysage de Norvège éclairé d'un jour gris et doux. -Les nuages devinrent transparents, et je vis se creuser devant moi -un abîme profond où s'engouffraient tumultueusement les flots de la -Baltique glacée. Il semblait que le fleuve entier de la Neva, aux eaux -bleues, dût s'engloutir dans cette fissure du globe. Les vaisseaux de -Cronstadt et de Saint-Pétersbourg s'agitaient sur leurs ancres, prêts à -se détacher et à disparaître dans le gouffre, quand une lumière divine -éclaira d'en haut cette scène de désolation.</p> - -<p>Sous le vif rayon qui perçait la brume, je vis apparaître aussitôt -le rocher qui supporte la statue de Pierre le Grand. Au-dessus de -ce solide piédestal vinrent se grouper des nuages qui s'élevaient -jusqu'au zénith. Ils étaient chargés de figures radieuses et divines, -parmi lesquelles on distinguait les deux Catherine et l'impératrice -sainte Hélène, accompagnées des plus belles princesses de Moscovie et -de Pologne. Leurs doux regards, dirigés vers la France, rapprochaient -l'espace au moyen de longs télescopes de cristal. Je vis par là que -notre patrie devenait l'arbitre de la querelle orientale, et qu'elles -en attendaient la solution. Mon rêve se termina par le doux espoir que -la paix nous serait enfin donnée.</p> - -<p>C'est ainsi que je m'encourageais à une audacieuse tentative. Je -résolus de fixer le rêve et d'en connaître le secret.</p> - -<p>—Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, -armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les -subir? N'est-il pas possible de dompter cette<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[p. 73]</a></span> chimère attrayante et -redoutable, d'imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent -de notre raison? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la -consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs; -mais je n'ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un -engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence, -affranchie des conditions du temps et de l'espace, et pareille sans -doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s'il n'existe pas -un lien entre ces deux existences et s'il n'est pas possible à l'âme de -le nouer dès à présent?</p> - -<p>De ce moment, je m'appliquai à chercher le sens de mes rêves, et cette -inquiétude influa sur mes réflexions de l'état de veille. Je crus -comprendre qu'il existait entre le monde externe et le monde interne -un lien; que l'inattention ou le désordre d'esprit en faussaient seuls -les rapports apparents,—et qu'ainsi s'expliquait la bizarrerie de -certains tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d'objets réels -qui s'agitent sur l'eau troublée.</p> - -<p>Telles étaient les inspirations de mes nuits; mes journées se passaient -doucement dans la compagnie des pauvres malades, dont je m'étais fait -des amis. La conscience que désormais j'étais purifié des fautes de ma -vie passée me donnait des jouissances morales infinies; la certitude de -l'immortalité et de la cœxistence de toutes les personnes que j'avais -aimées m'était arrivée matériellement, pour ainsi dire, et je bénissais -l'âme fraternelle qui, du sein du désespoir, m'avait fait rentrer dans -les voies lumineuses de la religion.</p> - -<p>Le pauvre garçon de qui la vie intelligente s'était si singulièrement -retirée recevait des soins qui triomphaient peu à peu de sa torpeur. -Ayant appris qu'il était né à la campagne, je passais des heures -entières à lui chanter d'anciennes chansons de village, auxquelles je -cherchais à donner l'expression la plus touchante. J'eus le bonheur de -voir qu'il les entendait et qu'il répétait certaines parties de ces -chants. Un jour, enfin, il ouvrit les yeux un seul instant, et je vis -qu'ils étaient bleus comme<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[p. 74]</a></span> ceux de l'Esprit qui m'était apparu en -rêve. Un matin, à quelques jours de là, il tint ses yeux grands ouverts -et ne les ferma plus. Il se mit aussitôt à parler, mais seulement par -intervalle, et me reconnut, me tutoyant et m'appelant frère. Cependant, -il ne voulait pas davantage se résoudre à manger. Un jour, revenant du -jardin, il me dit:</p> - -<p>—J'ai soif.</p> - -<p>J'allai lui chercher à boire; le verre toucha ses lèvres sans qu'il pût -avaler.</p> - -<p>—Pourquoi, lui dis-je, ne veux-tu pas manger et boire comme les autres?</p> - -<p>—C'est que je suis mort, dit-il; j'ai été enterré dans tel cimetière, -à telle place....</p> - -<p>—Et maintenant, où crois-tu être?</p> - -<p>—En purgatoire, j'accomplis mon expiation.</p> - -<p>Telles sont les idées bizarres que donnent ces sortes de maladies; -je reconnus en moi-même que je n'avais pas été loin d'une si étrange -persuasion. Les soins que j'avais reçus m'avaient déjà rendu à -l'affection de ma famille et de mes amis, et je pouvais juger plus -sainement le monde d'illusions où j'avais quelque temps vécu. -Toutefois, je me sens heureux des convictions que j'ai acquises, et je -compare cette série d'épreuves que j'ai traversées à ce qui, pour les -anciens, représentait l'idée d'une descente aux enfers.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[p. 75]</a></span></p> - - -<hr class="chap" /> -<h4>LES FILLES DU FEU</h4> - -<hr /> - -<h4><a name="A_ALEXANDRE_DUMAS" id="A_ALEXANDRE_DUMAS">A ALEXANDRE DUMAS</a></h4> - - -<p>Je vous dédie ce livre, mon cher maître, comme j'ai dédié <i>Lorely</i> à -Jules Janin. J'avais à le remercier au même titre que vous. Il y a -quelques années, on m'avait cru mort et il avait écrit ma biographie. -Il y a quelques jours, on m'a cru fou, et vous avez consacré -quelques-unes de vos lignes des plus charmantes à l'épitaphe de mon -esprit. Voilà bien de la gloire qui m'est échue en avancement d'hoirie. -Comment oser, de mon vivant, porter au front ces brillantes couronnes? -Je dois afficher un air modeste et prier le public de rabattre beaucoup -de tant d'éloges accordés à mes cendres, ou au vague contenu de -cette bouteille que je suis allé chercher dans la lune à l'imitation -d'Astolfe, et que j'ai fait rentrer, j'espère, au siège habituel de la -pensée.</p> - -<p>Or, maintenant que je ne suis plus sur l'hippogriffe et qu'aux -yeux des mortels, j'ai recouvré ce qu'on appelle vulgairement la -raison,—raisonnons.</p> - -<p>Voici un fragment de ce que vous écriviez sur moi le 10 décembre -dernier:</p> - -<p>«C'est un esprit charmant et distingué, comme vous avez pu en -juger,—chez lequel, de temps en temps, un certain phénomène se -produit, qui, par bonheur, nous l'espérons,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[p. 76]</a></span> n'est sérieusement -inquiétant ni pour lui, ni pour ses amis;—de temps en temps, -lorsqu'un travail quelconque l'a fort préoccupé, l'imagination, cette -folle du logis, en chasse momentanément la raison, qui n'en est que -la maîtresse; alors, la première reste seule, tout-puissante, dans ce -cerveau nourri de rêves et d'hallucinations, ni plus ni moins qu'un -fumeur d'opium du Caire, ou qu'un mangeur de haschich d'Alger, et -alors, la vagabonde qu'elle est le jette dans les théories impossibles, -dans les livres infaisables. Tantôt il est le roi d'Orient Salomon, -il a retrouvé le sceau qui évoque les esprits, il attend la reine de -Saba; et alors, croyez-le bien, il n'est conte de fée, ou des <i>Mille -et une Nuits,</i> qui vaille ce qu'il raconte à ses amis, qui ne savent -s'ils doivent le plaindre ou l'envier, de l'agilité et de la puissance -de ces esprits, de la beauté et de la richesse de cette reine; tantôt -il est sultan de Crimée, comte d'Abyssinie, duc d'Égypte, baron de -Smyrne. Un autre jour,—il se croit fou, et il raconte comment il l'est -devenu, et avec un si joyeux entrain, en passant par des péripéties si -amusantes, que chacun désire le devenir pour suivre ce guide entraînant -dans le pays des chimères et des hallucinations, plein d'oasis plus -fraîches et plus ombreuses que celles qui s'élèvent sur la route brûlée -d'Alexandrie à Ammon; tantôt, enfin, c'est la mélancolie qui devient sa -muse, et alors retenez vos larmes si vous pouvez, car jamais Werther, -jamais René, jamais Antony, n'ont eu plaintes plus poignantes, sanglots -plus douloureux, paroles plus tendres, cris plus poétiques!...»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je vais essayer de vous expliquer, mon cher Dumas, le phénomène dont -vous avez parlé plus haut. Il est, vous le savez, certains conteurs -qui ne peuvent inventer sans s'identifier aux personnages de leur -imagination. Vous savez avec quelle conviction notre vieil ami Nodier -racontait comment il avait eu le malheur d'être guillotiné à l'époque -de la Révolution; on en devenait tellement persuadé, que l'on se<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[p. 77]</a></span> -demandait comment il était parvenu à se faire recoller la tête ...</p> - -<p>Eh bien, comprenez-vous que l'entraînement d'un récit puisse produire -un effet semblable; que l'on arrive pour ainsi dire à s'incarner dans -le héros de son imagination, si bien que sa vie devienne la vôtre et -qu'on brûle des flammes factices de ses ambitions et de ses amours! -C'est pourtant ce qui m'est arrivé en entreprenant l'histoire d'un -personnage qui a figuré, je crois bien, vers l'époque de Louis XV, -sous le pseudonyme de Brisacier. Où ai-je lu la biographie fatale -de cet aventurier? J'ai retrouvé celle de l'abbé de Bucquoy; mais -je me sens bien incapable de renouer la moindre preuve historique à -l'existence de cet illustre inconnu! Ce qui n'eût été qu'un jeu pour -vous, maître,—qui avez su si bien vous jouer avec nos chroniques et -nos mémoires, que la postérité ne saura plus démêler le vrai du faux, -et chargera de vos inventions tous les personnages historiques que vous -avez appelés à figurer dans vos romans,—était devenu pour moi une -obsession, un vertige. Inventer, au fond, c'est se ressouvenir, a dit -un moraliste; ne pouvant trouver les preuves de l'existence matérielle -de mon héros, j'ai cru tout à coup à la transmigration des âmes non -moins fermement que Pythagore ou Pierre Leroux. Le <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle même, -où je m'imaginais avoir vécu, était plein de ces illusions. Voisenon, -Mancriff et Crébillon fils en ont écrit mille aventures. Rappelez-vous -ce courtisan qui se souvenait d'avoir été sofa; sur quoi, Schahabaham -s'écrie avec enthousiasme: «Quoi! vous avez été sofa! mais c'est fort -galant... Et, dites-moi, étiez-vous brodé?»</p> - -<p>Moi, je m'étais brodé sur toutes les coutures. Du moment que j'avais -cru saisir la série de toutes mes existences antérieures, il ne m'en -coûtait pas plus d'avoir été prince, roi, mage, génie et même dieu; -la chaîne était brisée et marquait les heures pour des minutes. Ce -serait le Songe de Scipion, la Vision du Tasse ou <i>la Divine Comédie</i> -du Dante, si j'étais<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[p. 78]</a></span> parvenu à concentrer mes souvenirs en un -chef-d'œuvre. Renonçant désormais à la renommée d'inspiré, d'illuminé -ou de prophète, je n'ai à vous offrir que ce que vous appelez si -justement des théories impossibles, un <i>livre infaisable,</i> dont voici -le premier chapitre, qui semble faire suite au <i>Roman comique</i> de -Scarron.... Jugez-en:</p> - -<p><i>Le Roman tragique.</i></p> - -<p>Me voici encore dans ma prison, madame; toujours imprudent, toujours -coupable à ce qu'il semble, et toujours confiant, hélas! dans cette -belle <i>étoile</i> de comédie, qui a bien voulu m'appeler un instant son -<i>destin.</i> L'Étoile et le Destin: quel couple aimable dans le roman du -poëte Scarron! mais qu'il est difficile de jouer convenablement ces -deux rôles aujourd'hui. La lourde charrette qui nous cahotait jadis -sur l'inégal pavé du Mans, a été remplacée par des carrosses, par des -chaises de poste et autres inventions nouvelles. Où sont les aventures, -désormais? où est la charmante misère qui nous faisait vos égaux et -vos camarades, mesdames les comédiennes, nous les pauvres poëtes -toujours et les poëtes pauvres bien souvent? Vous nous avez trahis, -reniés! et vous vous plaigniez de notre orgueil! Vous avez commencé par -suivre de riches seigneurs, chamarrés, galants et hardis, et vous nous -avez abandonnés dans quelque misérable auberge pour payer la dépense -de vos folles orgies. Ainsi, moi, le brillant comédien naguère, le -prince ignoré, l'amant mystérieux, le déshérité, le banni de liesse, -le beau ténébreux, adoré des marquises comme des présidentes, moi, -le favori bien indigne de madame Bouvillon, je n'ai pas été mieux -traité que ce pauvre Ragotin, un poétereau de province, un robin!... -Ma bonne mine, défigurée d'un vaste emplâtre, n'a servi même qu'à me -perdre plus sûrement. L'hôte, séduit par les discours de La Rancune, -a bien voulu se contenter de tenir en gage le propre fils du grand -khan de Crimée envoyé ici pour faire<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[p. 79]</a></span> ses études, et avantageusement -connu dans toute l'Europe chrétienne sous le pseudonyme de Brisacier. -Encore, si ce misérable, si cet intrigant suranné m'eût laissé quelques -carolus, ou même une pauvre montre entourée de faux brillants, j'eusse -pu sans doute imposer le respect à mes accusateurs et éviter la -triste péripétie d'une aussi sotte combinaison. Bien mieux, vous ne -m'aviez laissé pour tout costume qu'une méchante souquenille puce, un -justaucorps rayé de noir et de bleu, et des chausses d'une conservation -équivoque. Si bien, qu'en soulevant ma valise après votre départ, -l'aubergiste, inquiet, a soupçonné une partie de la triste vérité, et -m'est venu dire tout net que j'étais <i>un prince de contrebande.</i> A ces -mots, j'ai voulu sauter sur mon épée; mais La Rancune l'avait enlevée, -prétextant-qu'il fallait m'empêcher de m'en percer le cœur sous les -yeux de l'ingrate qui m'avait trahi! Cette dernière supposition était -inutile, ô La Rancune! on ne se perce pas le cœur avec une épée de -comédie, on n'imite pas le cuisinier Vatel, on n'essaye pas de parodier -les héros de roman, quand on est un héros de tragédie: et je prends -tous nos camarades à témoin qu'un tel trépas est impossible à mettre en -scène un peu noblement. Je sais bien qu'on peut piquer l'épée en terre -et se jeter dessus les bras ouverts; mais nous sommes ici dans une -chambre parquetée, où le tapis manque, nonobstant la froide saison. La -fenêtre est, d'ailleurs, assez ouverte et assez haute sur la rue pour -qu'il soit loisible à tout désespoir tragique de terminer par là son -cours. Mais ... mais, je vous l'ai dit mille fois, je suis un comédien -qui a de la religion.</p> - -<p>Vous souvenez-vous de la façon dont je jouais Achille, quand par -hasard, passant dans une ville de troisième ou de quatrième ordre, -il nous prenait la fantaisie d'étendre le culte négligé des anciens -tragiques français? J'étais noble et puissant, n'est-ce pas, sous le -casque doré aux crins de pourpre, sous la cuirasse étincelante, et -drapé d'un manteau d'azur? Et quelle pitié c'était alors de voir un -père aussi lâche<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[p. 80]</a></span> qu'Agamemnon disputer au prêtre Calchas l'honneur de -livrer plus vite au couteau la pauvre Iphigénie en larmes! J'entrais -comme la foudre au milieu de cette action forcée et cruelle; je rendais -l'espérance aux mères et le courage aux pauvres filles, sacrifiées -toujours à un devoir, à un dieu, à la vengeance d'un peuple, à -l'honneur ou au profit d'une famille!... Car on comprenait bien partout -que c'était là l'histoire éternelle des mariages humains. Toujours -le père livrera sa fille par ambition, et toujours la mère la vendra -avec avidité; mais l'amant ne sera pas toujours cet honnête Achille, -si beau, si bien armé, si galant et si terrible, quoiqu'un peu rhéteur -pour un homme d'épée! Moi, je m'indignais parfois d'avoir à débiter de -si longues tirades dans une cause aussi limpide et devant un auditoire -aisément convaincu de mon droit. J'étais tenté de sabrer, pour en -finir, toute la cour imbécile du roi des rois, avec son espalier -de figurants endormis! Le public en eût été charmé; mais il aurait -fini par trouver la pièce trop courte, et par réfléchir qu'il lui -faut le temps de voir souffrir une princesse, un amant et une reine; -de les voir pleurer, s'emporter et répandre un torrent d'injures -harmonieuses contre la vieille autorité du prêtre et du souverain. -Tout cela vaut bien cinq actes et deux heures d'attente, et le public -ne se contenterait pas à moins. Il lui faut sa revanche de cet éclat -d'une famille unique, pompeusement assise sur le trône de la Grèce, -et devant laquelle Achille lui-même ne peut s'emporter qu'en paroles; -il faut qu'il sache tout ce qu'il y a de misères sous cette pourpre, -et pourtant d'irrésistible majesté! Ces pleurs tombés des plus beaux -yeux du monde sur le sein rayonnant d'Iphigénie n'enivrent pas moins -la foule que sa beauté, ses grâces et l'éclat de son costume royal! -Cette voix si douce, qui demande la vie en rappelant qu'elle n'a pas -encore vécu; le doux sourire de cet œil, qui fait trêve aux larmes -pour caresser les faiblesses d'un père, première agacerie, hélas! qui -ne sera pas pour l'amant!... Oh! comme chacun est attentif pour en -recueillir quelque chose! La tuer, elle! Qui donc y songe?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[p. 81]</a></span></p> - -<p>Grands dieux! Personne peut-être?... Au contraire: chacun s'est dit -déjà qu'il fallait qu'elle mourût pour tous plutôt que de vivre pour -un seul. Chacun a trouvé Achille trop beau, trop grand, trop superbe! -Iphigénie sera-t-elle emportée encore par ce vautour thessalien, comme -l'autre, la fille de Léda, l'a été naguère par un prince berger de la -voluptueuse côte d'Asie? Là est la question pour tous les Grecs, et -là est aussi la question pour le public qui nous juge dans ces rôles -de héros! Et moi, je me sentais haï des hommes autant qu'admiré des -femmes quand je jouais un de ces rôles d'amant superbe et victorieux. -C'est qu'à la place d'une froide princesse de coulisse élevée à -psalmodier tristement ces vers immortels, j'avais à défendre, à -éblouir, à conserver une véritable fille de la Grèce, une perle de -grâce, d'amour et de pureté, digne en effet d'être disputée par les -hommes aux dieux jaloux! Était-ce Iphigénie seulement? Non, c'était -Monime, c'était Junie, c'était Bérénice, c'étaient toutes les héroïnes -inspirées par les beaux yeux d'azur de mademoiselle de Champmeslé -ou par les grâces adorables des vierges nobles de Saint-Cyr! Pauvre -Aurélie! notre compagne, notre sœur, n'auras-tu point regret toi-même -à ces temps d'ivresse et d'orgueil? Ne m'as-tu pas aimé un instant, -froide Étoile! à force de me voir souffrir, combattre ou pleurer -pour toi? L'éclat nouveau dont le monde l'environne aujourd'hui -prévaudra-t-il sur l'image rayonnante de nos triomphes communs? On se -disait chaque soir: «Quelle est donc cette comédienne si au-dessus de -tout ce que nous avons applaudi? Ne nous trompons-nous pas? Est-elle -bien aussi jeune, aussi fraîche, aussi honnête qu'elle le paraît? -Sont-ce de vraies perles et de fines opales qui ruissellent parmi ses -blonds cheveux cendrés, et ce voile de dentelle appartient-il bien -légitimement à cette malheureuse enfant? N'a-t-elle pas honte de ces -satins brochés, de ces velours à gros plis, de ces peluches et de ces -hermines? Tout cela est d'un goût suranné qui accuse des fantaisies -au-dessus de son Age.» Ainsi parlaient les mères, en admirant toutefois -un choix constant d'atours et<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[p. 82]</a></span> d'ornements d'un autre siècle qui -leur rappelaient de beaux souvenirs. Les jeunes femmes enviaient, -critiquaient ou admiraient tristement. Mais, moi, j'avais besoin de -la voir à toute heure pour ne pas me sentir ébloui près d'elle, et -pour pouvoir fixer mes yeux sur les siens autant que le voulaient nos -rôles. C'est pourquoi celui d'Achille était mon triomphe. Mais que le -choix des autres m'avait embarrassé souvent! Quel malheur de n'oser -changer les situations à mon gré et sacrifier même les pensées du -génie à mon respect et à mon amour! Les Britannicus et les Bajazet, -ces amants captifs et timides, n'étaient pas pour me convenir. La -pourpre du jeune César me séduisait bien davantage! Mais quel malheur -ensuite de ne rencontrer à dire que de froides perfidies! Eh quoi! ce -fut là ce Néron tant célébré de Rome, ce beau lutteur, ce danseur, ce -poëte ardent, dont la seule envie était de plaire à tous? Voilà donc -ce que l'histoire en a fait, et ce que les poëtes en ont rêvé d'après -l'histoire! Oh! donnez-moi ses fureurs à rendre, mais son pouvoir, -je craindrais de l'accepter. Néron! je t'ai compris, hélas! non pas -d'après Racine, mais d'après mon cœur déchiré quand j'osais emprunter -ton nom! Oui, tu fus un dieu, toi qui voulais brûler Rome, et qui en -avais le droit peut-être, puisque Rome t'avait insulté!...</p> - -<p>Un sifflet, un sifflet indigne, <i>sous ses jeux,</i> près d'elle, à cause -d'elle! Un sifflet qu'elle s'attribue—par ma faute (comprenez bien!) -et vous demanderez ce qu'on fait quand on tient la foudre!... Oh! -tenez, mes amis! j'ai eu un moment l'idée d'être vrai, d'être grand, de -me faire immortel enfin, sur votre théâtre de planches et de toiles, -et dans votre comédie d'oripeaux! Au lieu de répondre à l'insulte par -une insulte, qui m'a valu le <i>châtiment</i> dont je souffre encore, au -lieu de provoquer tout un public vulgaire à se ruer sur les planches et -à m'assommer lâchement ..., j'ai eu un moment l'idée, l'idée sublime -et digne de César lui-même, l'idée que, cette fois, nul n'aurait osé -mettre au-dessous de celle du grand Racine, l'idée auguste enfin de -brûler le théâtre et le public, et vous<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[p. 83]</a></span> tous! et de l'emporter seule, -à travers les flammes, échevelée, à demi-nue, selon son rôle, ou du -moins selon le récit classique de Burrhus. Et soyez sûrs alors que rien -n'aurait pu me la ravir, depuis cet instant jusqu'à l'échafaud, et de -là dans l'éternité!</p> - -<p>O remords de mes nuits fiévreuses et de mes jours mouillés de larmes! -Quoi! j'ai pu le faire et je ne l'ai pas voulu? Quoi! vous m'insultez -encore, vous qui devez la vie à ma pitié plus qu'à ma crainte? Les -brûler tous, je l'aurais fait! Jugez-en: Le théâtre de P*** n'a qu'une -seule sortie; la nôtre donnait bien sur une petite rue de derrière, -mais le foyer où vous vous teniez tous est de l'autre côté de la scène. -Moi, je n'avais qu'à détacher un quinquet pour incendier les toiles, -et cela sans danger d'être surpris, car le surveillant ne pouvait me -voir, et j'étais seul à écouter le fade dialogue de Britannicus et de -Junie pour reparaître ensuite et faire tableau. Je luttai avec moi-même -pendant tout cet intervalle; en rentrant, je roulais dans mes doigts -un gant que j'avais ramassé; j'attendais à me venger plus noblement -que César lui-même d'une injure que j'avais sentie avec tout le cœur -d'un César... Eh bien, ces lâches n'osaient recommencer! mon œil les -foudroyait sans crainte, et j'allais pardonner au public, sinon à -Junie, quand elle a osé... Dieux immortels!... Tenez, laissez-moi -parler comme je veux!... Oui, depuis cette soirée, ma folie est de me -croire un Romain, un empereur; mon rôle s'est identifié à moi-même, et -la tunique de Néron s'est collée à mes membres qu'elle brûle, comme -celle du centaure dévorait Hercule expirant. Ne jouons plus avec -les choses saintes, même d'un peuple et d'un âge éteints depuis si -longtemps, car il y a peut-être quelque flamme encore sous les cendres -des dieux de Rome!... Mes amis, comprenez surtout qu'il ne s'agissait -pas pour moi d'une froide traduction de paroles compassées, mais d'une -scène où tout vivait, où trois cœurs luttaient à chances égales, où, -comme aux jeux du cirque, c'était peut-être du vrai sang qui allait -couler! Et le public le savait bien, lui, ce public de<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[p. 84]</a></span> petite ville -si bien au courant de toutes nos affaires; ces femmes dont plusieurs -m'auraient aimé si j'avais voulu trahir mon seul amour! ces hommes tous -jaloux de moi à cause d'elle; et l'autre, le Britannicus bien choisi, -le pauvre soupirant confus, qui tremblait devant moi et devant elle, -mais qui devait me vaincre à ce jeu terrible, où le dernier venu a -tout l'avantage et toute la gloire!... Ah! le débutant d'amour savait -son métier... Mais il n'avait rien à craindre, car je suis trop juste -pour faire un crime à quelqu'un d'aimer comme moi, et c'est en quoi je -m'éloigne du monstre idéal rêvé par le poëte Racine: je ferais brûler -Rome sans hésiter; mais, en sauvant Junie, je sauverais aussi mon frère -Britannicus.</p> - -<p>Oui, mon frère, oui, pauvre enfant comme moi de l'art et de la -fantaisie, tu l'as conquise, tu l'as méritée en me la disputant -seulement. Le ciel me garde d'abuser de mon âge, de ma force et de -cette humeur altière que la santé m'a rendue, pour attaquer son choix -ou son caprice à elle, la toute-puissante, l'équitable, la divinité -de mes rêves comme de ma vie!... Seulement, j'avais craint longtemps -que mon malheur ne te profitât en rien, et que les beaux galants de la -ville ne nous enlevassent à tous ce qui n'est perdu que pour moi.</p> - -<p>La lettre que je viens de recevoir de La Caverne me rassure pleinement -sur ce point. Elle me conseille de renoncer à «un art qui n'est pas -fait pour moi et dont je n'ai nul besoin ...» Hélas! cette plaisanterie -est amère; car jamais je n'eus davantage besoin, sinon de l'art, -du moins de ses produits brillants. Voilà ce que vous n'avez pas -compris. Vous croyez avoir assez fait en me recommandant aux autorités -de Soissons comme un personnage illustre que sa famille ne pouvait -abandonner, mais que la violence de son mal vous obligeait à laisser -en route. Votre La Rancune s'est présenté à la maison de ville et chez -mon hôte, avec des airs de grand d'Espagne de première classe forcé -par un contre-temps de s'arrêter deux nuits dans un si triste endroit; -vous<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[p. 85]</a></span> autres, forcés de partir précipitamment de P*** le lendemain -de ma déconvenue, vous n'aviez, je le conçois, nulle raison de vous -faire passer ici pour d<i>'infâmes histrions:</i> c'est bien assez de se -laisser clouer ce masque au visage dans les endroits où l'on ne peut -faire autrement. Mais, moi, que vais-je dire, et comment me dépêtrer -de l'infernal réseau d'intrigues où les récits de La Rancune viennent -de m'engager? Le grand couplet du <i>Menteur</i> de Corneille lui a servi -assurément à composer son histoire, car la conception d'un faquin tel -que lui ne pouvait s'élever si haut. Imaginez... Mais que vais-je vous -dire que vous ne sachiez de reste et que vous n'ayez comploté ensemble -pour me perdre? L'ingrate qui est cause de mes malheurs n'y aura-t-elle -pas mélangé tous les fils de satin les plus inextricables que ses -doigts d'Arachné auront pu tendre autour d'une pauvre victime?... Le -beau chef-d'œuvre! Eh bien, je suis pris, je l'avoue; je cède, je -demande grâce. Vous pouvez me reprendre avec vous sans crainte, et, -si les rapides chaises de poste qui vous emportèrent sur la route de -Flandre, il y a près de trois mois, ont déjà fait place à l'humble -charrette de nos premières équipées, daignez me recevoir au moins en -qualité de monstre, de phénomène, de <i>calot</i> propre à faire amasser la -foule, et je réponds de m'acquitter de ces divers emplois de manière à -contenter les amateurs les plus sévères des provinces... Répondez-moi -maintenant au bureau de poste, car je crains la curiosité de mon hôte: -j'enverrai prendre votre épître par un homme de la maison, qui m'est -dévoué ...</p> - -<p style="margin-left: 50%;">L'illustre <span style="font-size: 0.8em;">BRISACIER</span>.</p> - -<p class="p2">Que faire maintenant de ce héros abandonné de sa maîtresse et de ses -compagnons? N'est-ce en vérité qu'un comédien de hasard, justement -puni de son irrévérence envers le public, de sa sotte jalousie, de ses -folles prétentions? Comment arrivera-t-il à prouver qu'il est le propre -fils du khan<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[p. 86]</a></span> de Crimée, ainsi que l'a proclamé l'astucieux récit de -La Rancune? Comment de cet abaissement inouï s'élancera-t-il aux plus -hautes destinées?... Voilà des points qui ne vous embarrasseraient -nullement sans doute, mais qui m'ont jeté dans le plus étrange désordre -d'esprit. Une fois persuadé que j'écrivais ma propre histoire, je me -suis mis à traduire tous mes rêves, toutes mes émotions, je me suis -attendri à cet amour pour une <i>étoile</i> fugitive qui m'abandonnait -seul dans la nuit de ma destinée, j'ai pleuré, j'ai frémi des vaines -apparitions de mon sommeil. Puis un rayon divin a lui dans mon enfer; -entouré de monstres contre lesquels je luttais obscurément, j'ai saisi -le fil d'Ariane, et dès lors toutes mes visions sont devenues célestes. -Quelque jour, j'écrirai l'histoire de cette «descente aux enfers,» et -vous verrez qu'elle n'a pas été entièrement dépourvue de raisonnement -si elle a toujours manqué de raison.</p> - -<p>Et, puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets composés -dans cet état de rêverie <i>super-naturaliste,</i> comme diraient les -Allemands, il faudra que vous les entendiez tous.—Vous les trouverez -dans mes poésies. Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique -d'Hegel ou les <i>mémorables</i> de Swedenborg, et perdraient de leur charme -à être expliqués, si la chose était possible, concédez-moi du moins le -mérite de l'expression;—la dernière folie qui me restera probablement, -ce sera de me croire poëte: c'est à la critique de m'en guérir.</p> - -<p style="text-align: right;">1854.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[p. 87]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="SYLVIE" id="SYLVIE">SYLVIE</a></h3> - -<h4>SOUVENIRS DU VALOIS</h4> - -<hr class="r5" /> -<h4>I</h4> - -<h4>NUIT PERDUE</h4> - - -<p>Je sortais d'un théâtre où, tous les soirs, je paraissais aux -avant-scènes en grande tenue de soupirant. Quelquefois, tout était -plein; quelquefois, tout était vide. Peu m'importait d'arrêter mes -regards sur un parterre peuplé seulement d'une trentaine d'amateurs -forcés, sur des loges garnies de bonnets ou de toilettes surannées,—ou -bien de faire partie d'une salle animée et frémissante, couronnée à -tous ses étages de toilettes fleuries, de bijoux étincelants et de -visages radieux. Indifférent au spectacle de la salle, celui du théâtre -ne m'arrêtait guère,—excepté lorsqu'à la seconde ou à la troisième -scène d'un maussade chef-d'œuvre d'alors, une apparition bien connue -illuminait l'espace vide, rendant la vie d'un souffle et d'un mot à ces -vaines figures qui m'entouraient.</p> - -<p>Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire -me remplissait d'une béatitude infinie; la vibration de sa voix si -douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et -d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à -tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices,—belle comme le jour aux -feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit; quand -la<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[p. 88]</a></span> rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du -lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule -beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au -front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum!</p> - -<p>Depuis un an, je n'avais pas encore songé à m'informer de ce qu'elle -pouvait être d'ailleurs; je craignais de troubler le miroir magique qui -me renvoyait son image,—et tout au plus avais-je prêté l'oreille à -quelques propos concernant non pins l'actrice, mais la femme. Je m'en -informais aussi peu que des bruits qui ont pu courir sur la princesse -d'Élide ou sur la reine de Trébizonde,—un de mes oncles, qui avait -vécu dans les avant-dernières années du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle comme -il fallait y vivre pour le bien connaître, m'ayant prévenu de bonne -heure que les actrices n'étaient pas des femmes, et que la nature avait -oublié de leur faire un cœur. Il parlait de celles de ce temps-là sans -doute; mais il m'avait raconté tant d'histoires de ses illusions, de -ses déceptions, et montré tant de portraits sur ivoire, médaillons -charmants qu'il utilisait depuis à parer des tabatières, tant de -billets jaunis, tant de faveurs fanées, en m'en faisant l'histoire et -le compte définitif, que je m'étais habitué à penser mal de toutes sans -tenir compte de l'ordre des temps.</p> - -<p>Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui -d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands -règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde, -le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et -les folles orgies du Directoire; c'était un mélange d'activité, -d'hésitation et de paresse, d'utopies brillantes, d'aspirations -philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de -certains instincts de renaissance; d'ennuis des discordes passées, -d'espoirs incertains,—quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et -d'Apulée. L'homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait -le régénérer par les mains de la belle Isis; la déesse éternellement -jeune et pure<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[p. 89]</a></span> nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte -de nos heures de jour perdues. L'ambition n'était cependant pas de -notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des -honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous -restait pour asile que cette tour d'ivoire des poëtes, où nous montions -toujours plus haut pour nous isoler de la foule. A ces points élevés -où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des -solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous -étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas! des formes vagues, -des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques! Vue de près, -la femme réelle révoltait notre ingénuité; il fallait qu'elle apparût -reine ou déesse, et surtout n'en pas approcher.</p> - -<p>Quelques-uns d'entre nous néanmoins prisaient peu ces paradoxes -platoniques, et à travers nos rêves renouvelés d'Alexandrie agitaient -parfois la torche des dieux souterrains, qui éclaire l'ombre un instant -de ses traînées d'étincelles.—C'est ainsi que, sortant du théâtre avec -l'amère tristesse que laisse un songe évanoui, j'allais volontiers me -joindre à la société d'un cercle où l'on soupait en grand nombre, et -où toute mélancolie cédait devant la verve intarissable de quelques -esprits éclatants, vifs, orageux, sublimes parfois,—tels qu'il s'en -est trouvé toujours dans les époques de rénovation ou de décadence, et -dont les discussions se haussaient à ce point, que les plus timides -d'entre nous allaient voir parfois aux fenêtres si les Huns, les -Turcomans ou les Cosaques n'arrivaient pas enfui pour couper court à -ces arguments de rhéteurs et de sophistes. «Buvons, aimons, c'est la -sagesse!» Telle était la seule opinion des plus jeunes. Un de ceux-là -me dit:</p> - -<p>—Voici bien longtemps que je te rencontre dans le même théâtre, et -chaque fois que j'y vais. Pour <i>laquelle</i> y viens-tu?</p> - -<p>Pour laquelle?... Il ne me semblait pas que l'on pût aller là pour une -<i>autre.</i> Cependant, j'avouai un nom.</p> - -<p>—Eh bien, dit mon ami avec indulgence, tu vois là-bas l'homme heureux -qui vient de la reconduire, et qui, fidèle aux<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[p. 90]</a></span> lois de notre cercle, -n'ira la retrouver peut-être qu'après la nuit.</p> - -<p>Sans trop d'émotion, je tournai les yeux vers le personnage indiqué. -C'était un jeune homme correctement vêtu, d'une figure pâle et -nerveuse, ayant des manières convenables et des yeux empreints de -mélancolie et de douceur. Il jetait de l'or sur une table de whist et -le perdait avec indifférence.</p> - -<p>—Que m'importe, dis-je, lui ou tout autre? Il fallait qu'il y en eût -un, et celui-là me paraît digne d'avoir été choisi.</p> - -<p>—Et toi?</p> - -<p>—Moi? C'est une image que je poursuis, rien de plus.</p> - -<p>En sortant, je passai par la salle de lecture, et machinalement je -regardai un journal. C'était, je crois, pour y voir le cours de -la Bourse. Dans les débris de mon opulence se trouvait une somme -assez forte en titres étrangers. Le bruit avait couru que, négligés -longtemps, ils allaient être reconnus;—ce qui venait d'avoir lieu à -la suite d'un changement de ministère. Les fonds se trouvaient déjà -cotés très-haut; je redevenais riche.</p> - -<p>Une seule pensée résulta de ce changement de situation, celle que -la femme aimée si longtemps était à moi si je voulais. Je touchais -du doigt mon idéal. N'était-ce pas une illusion encore, une faute -d'impression railleuse? Mais les autres feuilles parlaient de même.—La -somme gagnée se dressa devant moi comme la statue d'or de Moloch.</p> - -<p>—Que dirait maintenant, pensais-je, le jeune homme de tout à l'heure, -si j'allais prendre sa place près de la femme qu'il a laissée seule?...</p> - -<p>Je frémis de cette pensée, et mon orgueil se révolta.</p> - -<p>—Non! ce n'est pas ainsi, ce n'est pas à mon âge que l'on tue l'amour -avec de l'or: je ne serai pas un corrupteur. D'ailleurs, ceci est une -idée d'un autre temps. Qui me dit aussi que cette femme soit vénale?</p> - -<p>Mon regard parcourait vaguement le journal que je tenais encore, et j'y -lus ces deux lignes: «<i>Fête du Bouquet provincial.</i> -<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[p. 91]</a></span> -Demain, les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux -de Loisy.» Ces mots, fort simples, réveillèrent en moi toute une -nouvelle série d'impressions: c'était un souvenir de la province -depuis longtemps oubliée, un écho lointain des fêtes naïves de la -jeunesse.—Le cor et le tambour résonnaient au loin dans les hameaux -et dans les bois; les jeunes filles tressaient des guirlandes et -assortissaient, en chantant, des bouquets ornés de rubans. Un lourd -chariot, traîné par des bœufs, recevait ces présents sur son passage, -et nous, enfants de ces contrées, nous formions le cortège avec nos -arcs et nos flèches, nous décorant du titre de chevaliers,—sans savoir -alors que nous ne faisions que répéter d'âge en âge une fête druidique, -survivant aux monarchies et aux religions nouvelles.</p> - - - -<hr class="tb" /> - -<h4>II</h4> - -<h4>ADRIENNE</h4> - -<p>Je regagnai mon lit et je ne pus y trouver le repos. Plongé dans une -demi-somnolence, toute ma jeunesse repassait en mes souvenirs. Cet -état, où l'esprit résiste encore aux bizarres combinaisons du songe, -permet souvent de voir se presser en quelques minutes les tableaux les -plus saillants d'une longue période de la vie.</p> - -<p>Je me représentais un château du temps de Henri IV avec ses toits -pointus couverts d'ardoises et à sa face rougeâtre aux encoignures -dentelées de pierres jaunies, une grande place verte encadrée d'ormes -et de tilleuls, dont le soleil couchant perçait le feuillage de ses -traits enflammés. Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en -chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si -naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays -du Valois, où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[p. 92]</a></span></p> - -<p>J'étais le seul garçon dans cette ronde, où j'avais amené ma compagne -toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si -vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et -sa peau légèrement hâlée!... Je n'aimais qu'elle, je ne voyais -qu'elle,—jusque-là! A peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous -dansions, une blonde, grande et belle, qu'on appelait Adrienne. Tout -d'un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée -seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On -nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus -vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empêcher -de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or -effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empara -de moi.—La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer -dans la danse. On s'assit autour d'elle, et aussitôt, d'une voix -fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de -ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines -de mélancolie et d'amour, qui racontent toujours les malheurs d'une -princesse enfermée dans sa tour par la volonté d'un père qui la punit -d'avoir aimé. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles -chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes, quand elles -imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules.</p> - -<p>A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et -le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre -cercle attentif.—Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La -pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient -leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être -en paradis.—Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se -trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints -en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne -et nouées d'un ruban. Je posai sur la tête d'Adrienne cet ornement, -dont les feuilles lustrées éclataient sur ses<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[p. 93]</a></span> cheveux blonds aux -rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui -sourit au poëte errant sur la lisière des saintes demeures.</p> - -<p>Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un -salut gracieux, et rentra en courant dans le château.—C'était, nous -dit-on, la petite-fille de l'un des descendants d'une famille alliée -aux anciens rois de France; le sang des Valois coulait dans ses veines. -Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux; nous -ne devions plus la revoir, car, le lendemain, elle repartit pour un -couvent où elle était pensionnaire.</p> - -<p>Quand je revins près de Sylvie, je m'aperçus qu'elle pleurait. La -couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de -ses larmes. Je lui offris d'en aller cueillir une autre; mais elle -dit qu'elle n'y tenait nullement, ne la méritant pas. Je voulus en -vain me défendre, elle ne me dit plus un seul mot pendant que je la -reconduisais chez ses parents.</p> - -<p>Rappelé moi-même à Paris pour y reprendre mes études, j'emportai cette -double image d'une amitié tendre tristement rompue,—puis d'un amour -impossible et vague, source de pensées douloureuses que la philosophie -de collège était impuissante à calmer.</p> - -<p>La figure d'Adrienne resta seule triomphante,—mirage de la gloire et -de la beauté, adoucissant ou partageant les heures des sévères études. -Aux vacances de l'année suivante, j'appris que cette belle à peine -entrevue était consacrée par sa famille à la vie religieuse.</p> - - -<hr class="tb" /> -<h4>III</h4> - -<h4>RÉSOLUTION</h4> - -<p>Tout m'était expliqué par ce souvenir à demi rêvé. Cet amour vague et -sans espoir, conçu pour une femme de théâtre, qui tous les soirs me -prenait à l'heure du spectacle, pour ne<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[p. 94]</a></span> me quitter qu'à l'heure du -sommeil, avait son germe dans le souvenir d'Adrienne, fleur de la nuit -éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur -l'herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs.—La ressemblance -d'une figure oubliée depuis des années se dessinait désormais avec -une netteté singulière; c'était un crayon estompé par le temps qui se -faisait peinture, comme ces vieux croquis de maîtres admirés dans un -musée, dont on retrouve ailleurs l'original éblouissant.</p> - -<p>Aimer une religieuse sous la forme d'une actrice!... et si c'était -la même! Il y a de quoi devenir fou! c'est un entraînement fatal où -l'inconnu vous attire comme le feu follet fuyant sur les joncs d'une -eau morte... Reprenons pied sur le réel.</p> - -<p>Et Sylvie que j'aimais tant, pourquoi l'ai-je oubliée depuis trois -ans?... C'était une bien jolie fille, et la plus belle de Loisy.</p> - -<p>Elle existe, elle, bonne et pure de cœur sans doute. Je revois sa -fenêtre où le pampre s'enlace au rosier, la cage de fauvettes suspendue -à gauche; j'entends le bruit de ses fuseaux sonores et sa chanson -favorite:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -La belle était assise<br /> -Près du ruisseau coulant ...<br /> -</p> - -<p>Elle m'attend encore... Qui l'aurait épousée? Elle est si pauvre!</p> - -<p>Dans son village et dans ceux qui l'entourent, de bons paysans en -blouse, aux mains rudes, à la face amaigrie, au teint hâlé! Elle -m'aimait seul, moi, le petit Parisien, quand j'allais voir près de -Loisy mon pauvre oncle, mort aujourd'hui. Depuis trois ans, je dissipe -en seigneur le bien modeste qu'il m'a laissé et qui pouvait suffire -à ma vie. Avec Sylvie, je l'aurais conservé. Le hasard m'en rend une -partie. Il est temps encore.</p> - -<p>A cette heure, que fait-elle? Elle dort... Non, elle ne dort<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[p. 95]</a></span> pas; -c'est aujourd'hui la fête de l'arc, la seule de l'année où l'on danse -toute la nuit.—Elle est à la fête ...</p> - -<p>Quelle heure est-il?</p> - -<p>Je n'avais pas de montre.</p> - -<p>Au milieu de toutes les splendeurs de bric-à-brac qu'il était d'usage -de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un -appartement d'autrefois, brillait d'un éclat rafraîchi une de ces -pendules d'écaillé de la renaissance, dont le dôme doré, surmonté -de la figure du Temps, est supporté par des cariatides du style de -Médicis, reposant à leur tour sur des chevaux à demi cabrés. La Diane -historique, accoudée sur son cerf, est en bas-relief sous le cadran, -où s'étalent, sur un fond niellé, les chiffres émaillés des heures. Le -mouvement, excellent sans doute, n'avait pas été remonté depuis deux -siècles.—Ce n'était pas pour savoir l'heure que j'avais acheté cette -pendule en Touraine.</p> - -<p>Je descendis chez le concierge. Son coucou marquait une heure du matin.</p> - -<p>—En quatre heures, me dis-je, je puis arriver au bal de Loisy.</p> - -<p>Il y avait encore sur la place du Palais-Royal cinq on six fiacres -stationnant pour les habitués des cercles et des maisons de jeu.</p> - -<p>—A Loisy! dis-je au plus apparent.</p> - -<p>—Où cela est-il?</p> - -<p>—Près de Senlis, à huit lieues.</p> - -<p>—Je vais vous conduire à la poste, dit le cocher moins préoccupé que -moi.</p> - -<p>Quelle triste route, la nuit, que cette route de Flandre, qui ne -devient belle qu'en atteignant la zone des forêts! Toujours ces deux -files d'arbres monotones qui grimacent des formes vagues; au delà, -des carrés de verdure et de terres remuées, bornés à gauche par les -collines bleuâtres de Montmorency, d'Écouen, de Luzarches. Voici -Gonesse, le bourg vulgaire plein des souvenirs de la Ligue et de la -Fronde ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[p. 96]</a></span></p> - -<p>Plus loin que Louvres est un chemin bordé de pommiers dont j'ai vu bien -des fois les fleurs éclater dans la nuit comme des étoiles de la terre: -c'était le plus court pour gagner les hameaux.—Pendant que la voiture -monte les côtes, recomposons les souvenirs du temps où j'y venais si -souvent.</p> - -<hr class="tb" /> -<h4>IV</h4> - -<h4>UN VOYAGE A CYTHÈRE.</h4> - -<p>Quelques années s'étaient écoulées: l'époque où j'avais rencontré -Adrienne devant le château n'était déjà plus qu'un souvenir d'enfance. -Je me retrouvai à Loisy au moment de la fête patronale. J'allai de -nouveau me joindre aux chevaliers de l'arc, prenant place dans la -compagnie dont j'avais fait partie déjà. Des jeunes gens appartenant -aux vieilles familles qui possèdent encore là plusieurs de ces châteaux -perdus dans les forêts, qui ont plus souffert du temps que des -révolutions, avaient organisé la fête. De Chantilly, de Compiègne et -de Senlis accouraient de joyeuses cavalcades qui prenaient place dans -le cortège rustique des compagnies de l'arc. Après la longue promenade -à travers les villages et les bourgs, après la messe à l'église, -les luttes d'adresse et la distribution des prix, les vainqueurs -avaient été conviés à un repas qui se donnait dans une île ombragée -de peupliers et de tilleuls, au milieu de l'un des étangs alimentés -par la Nonette et la Thève. Des barques pavoisées nous conduisirent à -l'île,—dont le choix avait été déterminé par l'existence d'un temple -ovale à colonnes qui devait servir de salle pour le festin. Là, comme -à Ermenonville, le pays est semé de ces édifices légers de la fin du -<span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle, où des millionnaires philosophes se sont inspirés dans -leurs plans du goût dominant d'alors. Je crois bien que ce temple avait -dû être primitivement dédié à Uranie. Trois colonnes avaient succombé, -emportant dans leur chute une partie de l'architrave; mais on<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[p. 97]</a></span> avait -déblayé l'intérieur de la salle, suspendu des guirlandes entre les -colonnes, on avait rajeuni cette ruine moderne,—qui appartenait au -paganisme de Boufflers ou de Chaulieu plutôt qu'à celui d'Horace.</p> - -<p>La traversée du lac avait été imaginée peut-être pour rappeler le -<i>Voyage à Cythère</i> de Watteau. Nos costumes modernes dérangeaient -seuls l'illusion. L'immense bouquet de la fête, enlevé du char qui le -portait, avait été placé sur une grande barque; le cortège des jeunes -filles vêtues de blanc qui l'accompagnaient selon l'usage avait pris -place sur les bancs, et cette gracieuse <i>théorie</i> renouvelée des jours -antiques se reflétait dans les eaux calmes de l'étang qui la séparait -du bord de l'Ile si vermeil aux rayons du soir avec ses halliers -d'épine, sa colonnade et ses clairs feuillages. Toutes les barques -abordèrent en peu de temps. La corbeille portée en cérémonie occupa le -centre de la table, et chacun prit place, les plus favorisés auprès des -jeunes filles: il suffisait pour cela d'être connu des parents. Ce fut -la cause qui fit que je me retrouvai près de Sylvie. Son frère m'avait -déjà rejoint dans la fête, il me fit la guerre de n'avoir pas depuis -longtemps rendu visite à sa famille. Je m'excusai sur mes études, -qui me retenaient à Paris, et l'assurai que j'étais venu dans cette -intention.</p> - -<p>—Non, c'est moi qu'il a oubliée, dit Sylvie. Nous sommes des gens de -village, et Paris est si au-dessus!</p> - -<p>Je voulus l'embrasser pour lui fermer la bouche; mais elle me boudait -encore, et il fallut que son frère intervînt pour qu'elle m'offrît -sa joue d'un air indifférent. Je n'eus aucune joie de ce baiser dont -bien d'autres obtenaient la faveur, car, dans ce pays patriarcal où -l'on salue tout homme qui passe, un baiser n'est autre chose qu'une -politesse entre bonnes gens.</p> - -<p>Une surprise avait été arrangée par les ordonnateurs de la fête. A -la fin du repas, on vit s'envoler du fond de la vaste corbeille un -cygne sauvage, jusque-là captif sous les fleurs, qui, de ses fortes -ailes, soulevant des lacis de guirlandes et de couronnes, finit par -les disperser de tous côtés. Pendant qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[p. 98]</a></span> s'élançait joyeux vers les -dernières lueurs du soleil, nous rattrapions au hasard les couronnes -dont chacun paraît aussitôt le front de sa voisine. J'eus le bonheur de -saisir une des plus belles, et Sylvie, souriante, se laissa embrasser -cette fois plus tendrement que l'autre. Je compris que j'effaçais ainsi -le souvenir d'un autre temps. Je l'admirai alors sans partage, elle -était devenue si belle! Ce n'était plus cette petite fille de village -que j'avais dédaignée pour une plus grande et plus faite aux grâces -du monde. Tout en elle avait gagné; le charme de ses yeux noirs, si -séduisants dès son enfance, était devenu irrésistible; sous l'orbite -arquée de ses sourcils, son sourire, éclairant tout à coup des traits -réguliers et placides, avait quelque chose d'athénien. J'admirais cette -physionomie digne de l'art antique au milieu des minois chiffonnés de -ses compagnes. Ses mains délicatement allongées, ses bras qui avaient -blanchi en s'arrondissant, sa taille dégagée, la faisaient tout autre -que je ne l'avais vue. Je ne pus m'empêcher de lui dire combien je la -trouvais différente d'elle-même, espérant couvrir ainsi mon ancienne et -rapide infidélité.</p> - -<p>Tout me favorisait d'ailleurs, l'amitié de son frère, l'impression -charmante de cette fête, l'heure du soir et le lieu même où, par une -fantaisie pleine de goût, on avait reproduit une image des galantes -solennités d'autrefois. Tant que nous pouvions, nous échappions à la -danse pour causer de nos souvenirs d'enfance et pour admirer en rêvant -à deux les reflets du ciel sur les ombrages et sur les eaux. Il fallut -que le frère de Sylvie nous arrachât à cette contemplation en disant -qu'il était temps de retourner au village assez éloigné qu'habitaient -ses parents.</p> - -<hr class="tb" /> -<h4>V</h4> - -<h4>LE VILLAGE</h4> - -<p>C'était à Loisy, dans l'ancienne maison du garde. Je les conduisis -jusque-là, puis je retournai à Montagny, où je<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[p. 99]</a></span> demeurais chez mon -oncle. En quittant le chemin pour traverser un petit bois qui sépare -Loisy de Saint-S..., je ne tardai pas à m'engager dans une <i>sente</i> -profonde qui longe la forêt d'Ermenonville; je m'attendais ensuite -à rencontrer les murs d'un couvent qu'il fallait longer pendant un -quart de lieue. La lune se cachait de temps à autre sous les nuages, -éclairant à peine les roches de grès sombre et les bruyères qui se -multipliaient sous mes pas. A droite et à gauche, des lisières de forêt -sans routes tracées, et toujours, devant moi, ces roches druidiques de -la contrée qui gardent le souvenir des fils d'Armen exterminés par les -Romains! Du haut de ces entassements sublimes, je voyais les étangs -lointains se découper comme des miroirs sur la plaine brumeuse, sans -pouvoir distinguer celui même où s'était passée la fête.</p> - -<p>L'air était tiède et embaumé; je résolus de ne pas aller plus loin et -d'attendre le matin, en me couchant sur des touffes de bruyères.—En -me réveillant, je reconnus peu à peu les points voisins du lieu où je -m'étais égaré dans la nuit. A ma gauche, je vis se dessiner la longue -ligne des murs du couvent de Saint-S..., puis, de l'autre côté de -la vallée, la butte aux Gens-d'Armes, avec les ruines ébréchées de -l'antique résidence carlovingienne. Près de là, au-dessus des touffes -de bois, les hautes masures de l'abbaye de Thiers découpaient sur -l'horizon leurs pans de muraille percés de trèfles et d'ogives. Au -delà, le manoir de Pontarmé, entouré d'eau comme autrefois, refléta -bientôt les premiers feux du jour, tandis qu'on voyait se dresser -au midi le haut donjon de la Tournelle et les quatre tours de -Bertrand-Fosse sur les premiers coteaux de Montméliant.</p> - -<p>Cette nuit m'avait été douce, je ne songeais qu'à Sylvie; cependant, -l'aspect du couvent me donna un instant l'idée que c'était celui -peut-être qu'habitait Adrienne. Le tintement de la cloche du matin -était encore dans mon oreille et m'avait sans doute réveillé. J'eus un -instant l'idée de jeter un coup d'œil par-dessus les murs en gravissant -la plus haute pointe<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[p. 100]</a></span> des rochers; mais, en y réfléchissant, je m'en -gardai comme d'une profanation. Le jour en grandissant chassa de ma -pensée ce vain souvenir et n'y laissa plus que les traits rosés de -Sylvie.</p> - -<p>—Allons la réveiller, me dis-je.</p> - -<p>Et je repris le chemin de Loisy.</p> - -<p>Voici le village au bout de la sente qui côtoie la forêt: vingt -chaumières dont la vigne et les roses grimpantes festonnent les murs. -Des fileuses matinales, coiffées de mouchoirs rouges, travaillent, -réunies devant une ferme. Sylvie n'est point avec elles. C'est presque -une demoiselle depuis qu'elle exécute de fines dentelles, tandis -que ses parents sont restés de bons villageois.—Je suis monté à sa -chambre, sans étonner personne; déjà levée depuis longtemps, elle -agitait les fuseaux de sa dentelle, qui claquaient avec un doux bruit -sur le carreau vert que soutenaient ses genoux.</p> - -<p>—Vous voilà, paresseux! dit-elle avec son sourire divin; je suis sûre -que vous sortez seulement de votre lit!</p> - -<p>Je lui racontai ma nuit passée sans sommeil, mes courses égarées à -travers les bois et les roches. Elle voulut bien me plaindre un instant.</p> - -<p>—Si vous n'êtes pas fatigué, je vais vous faire courir encore. Nous -irons voir ma grand'tante à Olhys.</p> - -<p>J'avais à peine répondu, qu'elle se leva joyeusement, arrangea -ses cheveux devant un miroir et se coiffa d'un chapeau de paille -rustique. L'innocence et la joie éclataient dans ses yeux. Nous -partîmes en suivant les bords de la Thève, à travers les prés semés de -marguerites et de boutons d'or, puis le long des bois de Saint-Laurent, -franchissant parfois les ruisseaux et les halliers pour abréger -la route. Les merles sifflaient dans les arbres, et les mésanges -s'échappaient joyeusement des buissons frôlés par notre marche.</p> - -<p>Parfois nous rencontrions sous nos pas les pervenches si chères à -Rousseau, ouvrant leurs corolles bleues parmi ces longs rameaux de -feuilles accouplées, lianes modestes qui<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[p. 101]</a></span> arrêtaient les pieds furtifs -de ma compagne. Indifférente aux souvenirs du philosophe genevois, elle -cherchait çà et là les fraises parfumées, et, moi, je lui parlai de <i>la -Nouvelle Héloïse,</i> dont je récitais par cœur quelques passages.</p> - -<p>—Est-ce que c'est joli? dit-elle.</p> - -<p>—C'est sublime.</p> - -<p>—Est-ce mieux qu'Auguste Lafontaine?</p> - -<p>—C'est plus tendre.</p> - -<p>—Oh! bien, dit-elle, il faut que je lise cela. Je dirai à mon frère de -me l'apporter, la première fois qu'il ira à Senlis.</p> - -<p>Et je continuais à réciter des fragments de l'<i>Héloïse</i> pendant que -Sylvie cueillait des fraises.</p> - -<hr class="tb" /> -<h4>VI</h4> - -<h4>OTHYS</h4> - -<p>Au sortir du bois, nous rencontrâmes de grandes touffes de digitale -pourprée; elle en fit un énorme bouquet en me disant:</p> - -<p>—C'est pour ma tante; elle est si heureuse d'avoir ces belles fleurs -dans sa chambre!</p> - -<p>Nous n'avions plus qu'un bout de plaine à traverser pour gagner Othys. -Le clocher du village pointait sur les coteaux bleuâtres qui vont de -Montméliant à Dammartin. La Thève bruissait de nouveau parmi les grès -et les cailloux, s'amincissant au voisinage de sa source, où elle se -repose dans les prés, formant un petit lac au milieu des glaïeuls -et des iris. Bientôt nous gagnâmes les premières maisons. La tante -de Sylvie habitait une petite chaumière bâtie en pierres de grès -inégales que revêtaient des treillages de houblon et de vigne vierge: -elle vivait seule de quelques carrés de terre que les gens du village -cultivaient pour elle depuis la mort de son mari. Sa nièce arrivant, -c'était le feu dans la maison.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[p. 102]</a></span></p> - -<p>—Bonjour, la tante! Voici vos enfants! dit Sylvie, nous avons bien -faim!</p> - -<p>Elle l'embrassa tendrement, lui mit dans les bras la botte de fleurs, -puis songea enfin à me présenter, en disant:</p> - -<p>—C'est mon amoureux! J'embrassai à mon tour la tante qui dit:</p> - -<p>—Il est gentil... C'est donc un blond?</p> - -<p>—Il a de jolis cheveux fins, dit Sylvie.</p> - -<p>—Cela ne dure pas, dit la tante; mais vous avez du temps devant vous, -et, toi qui es brune, cela t'assortit bien.</p> - -<p>—Il faut le faire déjeuner, la tante, dit Sylvie.</p> - -<p>Et elle alla cherchant dans les armoires, dans la huche, trouvant du -lait, du pain bis, du sucre, étalant sans trop de soin sur la table -les assiettes et les plats de faïence émaillés de larges fleurs et de -coqs au vif plumage. Une jatte en porcelaine de Creil, pleine de lait -où nageaient des fraises, devint le centre du service, et, après avoir -dépouillé le jardin de quelques poignées de cerises et de groseilles, -elle disposa deux vases de fleurs aux deux bouts de la nappe. Mais la -tante avait dit ces belles paroles:</p> - -<p>—Tout cela, ce n'est que du dessert. Il faut me laisser faire à -présent.</p> - -<p>Et elle avait décroché la poêle et jeté un fagot dans la haute cheminée.</p> - -<p>—Je ne veux pas que tu touches à cela! dit-elle à Sylvie, qui voulait -l'aider; abîmer tes jolis doigts qui font de la dentelle plus belle -qu'à Chantilly! tu m'en as donné, et je m'y connais.</p> - -<p>—Ah! oui, la tante!... Dites donc, si vous en avez des morceaux de -l'ancienne, cela me fera des modèles.</p> - -<p>—Eh bien, va voir là-haut, dit la tante; il y en a peut-être dans ma -commode.</p> - -<p>—Donnez-moi les clefs, reprit Sylvie.</p> - -<p>—Bah! dit la tante, les tiroirs sont ouverts.</p> - -<p>—Ce n'est pas vrai, il y en a un qui est toujours fermé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[p. 103]</a></span></p> - -<p>Et, pendant que la bonne femme nettoyait la poêle après l'avoir passée -au feu, Sylvie dénouait des pendants de sa ceinture une petite clef -d'un acier ouvragé qu'elle me fit voir avec triomphe.</p> - -<p>Je la suivis, montant rapidement l'escalier de bois qui conduisait à -la chambre.—Ô jeunesse, ô vieillesse saintes!—qui donc eût songé, à -ternir la pureté d'un premier amour dans ce sanctuaire des souvenirs -fidèles? Le portrait d'un jeune homme du bon vieux temps souriait avec -ses yeux noirs et sa bouche rose, dans un ovale au cadre doré, suspendu -à la tête du lit rustique. Il portait l'uniforme des gardes-chasse -de la maison de Condé; son attitude à demi martiale, sa figure rose -et bienveillante, son front pur sous ses cheveux poudrés, relevaient -ce pastel, médiocre peut-être, des grâces de la jeunesse et de la -simplicité. Quelque artiste modeste invité aux chasses princières -s'était appliqué à le pourtraire de son mieux, ainsi que sa jeune -épouse, qu'on voyait dans un autre médaillon, attrayante, maligne, -élancée dans son corsage ouvert à échelle de rubans, agaçant de sa mine -retroussée un oiseau posé sur son doigt. C'était pourtant la même bonne -vieille qui cuisinait en ce moment, courbée sur le feu de l'âtre. Cela -me fit penser aux fées des Funambules qui cachent, sous leur masque -ridé, un visage attrayant, qu'elles révèlent au dénoûment, lorsque -apparaît le temple de l'Amour et son soleil tournant qui rayonne de -feux magiques.</p> - -<p>—Ô bonne tante, m'écriai-je, que vous étiez jolie!</p> - -<p>—Et moi donc? dit Sylvie, qui était parvenue à ouvrir le fameux tiroir.</p> - -<p>Elle y avait trouvé une grande robe en taffetas flambé, qui criait du -froissement de ses plis.</p> - -<p>—Je veux essayer si cela m'ira, dit-elle. Ah! je vais avoir l'air -d'une vieille fée!</p> - -<p>—La fée des légendes éternellement jeune!... dis-je en moi-même.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[p. 104]</a></span></p> - -<p>Et déjà Sylvie avait dégrafé sa robe d'indienne et la laissait tomber -à ses pieds. La robe étoffée de la vieille tante s'ajusta parfaitement -sur la taille mince de Sylvie, qui me dit de l'agrafer.</p> - -<p>—Oh! les manches plates, que c'est ridicule! dit-elle.</p> - -<p>Et, cependant, les sabots garnis de dentelles découvraient -admirablement ses bras nus, la gorge s'encadrait dans le pur corsage -aux tulles jaunis, aux rubans passés, qui n'avait serré que bien peu -les charmes évanouis de la tante.</p> - -<p>—Mais finissez-en! Vous ne savez donc pas agrafer une robe? me disait -Sylvie.</p> - -<p>Elle avait l'air de l'accordée de village de Greuze.</p> - -<p>—Il faudrait de la poudre, dis-je.</p> - -<p>—Nous allons en trouver.</p> - -<p>Elle fureta de nouveau dans les tiroirs. Oh! que de richesses! que -cela sentait bon, comme cela brillait, comme cela chatoyait de vives -couleurs et de modeste clinquant! deux éventails de nacre un peu -cassés, des boîtes de pâte à sujets chinois, un collier d'ambre et -mille fanfreluches, parmi lesquelles éclataient deux petits souliers de -droguet blanc avec des boucles incrustées de diamants d'Irlande!</p> - -<p>—Oh! je veux les mettre, dit Sylvie, si je trouve les bas brodés!</p> - -<p>Un instant après, nous déroulions des bas de soie rose tendre à coins -verts; mais la voix de la tante, accompagnée du frémissement de la -poêle, nous rappela soudain à la réalité.</p> - -<p>—Descendez vite! dit Sylvie.</p> - -<p>Et, quoi que je pusse dire, elle ne me permit pas de l'aider à se -chausser. Cependant, la tante venait de verser dans un plat le contenu -de la poêle, une tranche de lard frite avec des œufs. La voix de Sylvie -me rappela bientôt.</p> - -<p>—Habillez-vous vite! dit-elle.</p> - -<p>Et, entièrement vêtue elle-même, elle me montra les habits de noces du -garde-chasse réunis sur la commode. En un<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[p. 105]</a></span> instant, je me transformai -en marié de l'autre siècle. Sylvie m'attendait sur l'escalier, et nous -descendîmes tous deux en nous tenant par la main. La tante poussa un -cri en se retournant:</p> - -<p>—Ô mes enfants! dit-elle.</p> - -<p>Et elle se mit à pleurer, puis sourit à travers ses larmes. C'était -l'image de sa jeunesse, cruelle et charmante apparition! Nous nous -assîmes auprès d'elle, attendris et presque graves; puis la gaieté -nous revint bientôt, car, le premier moment passé, la bonne vieille -ne songea plus qu'à se rappeler les fêtes pompeuses de sa noce. Elle -retrouva même dans sa mémoire les chants alternés, d'usage alors, qui -se répondaient d'un bout à l'autre de la table nuptiale, et le naïf -épithalame qui accompagnait les mariés rentrant après la danse. Nous -répétions ces strophes si simplement rhythmées, avec les hiatus et -les assonances du temps; amoureuses et fleuries comme le cantique de -l'Ecclésiaste;—nous étions l'époux et l'épouse pour tout un beau matin -d'été.</p> - - -<hr class="tb" /> -<h4>VII</h4> - -<h4>CHAALIS</h4> - -<p>Il est quatre heures du matin; la route plonge dans un pli de terrain; -elle remonte. La voiture va passer à Orry, puis à la Chapelle. À -gauche, il y a une route qui longe le bois d'Hallate. C'est par là -qu'un soir le frère de Sylvie m'a conduit dans sa carriole à une -solennité du pays. C'était, je crois, le soir de la Saint-Barthélemy. -A travers les bois, par des routes peu frayées, son petit cheval -volait comme au sabbat. Nous rattrapâmes le pavé à Mont-l'Évêque, et, -quelques minutes plus tard, nous nous arrêtions à la maison du garde, à -l'ancienne abbaye de Châalis.—Châalis, encore un souvenir!</p> - -<p>Cette vieille retraite des empereurs n'offre plus à l'admiration<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[p. 106]</a></span> que -les ruines de son cloître aux arcades byzantines, dont la dernière -rangée se découpe encore sur les étangs,—reste oublié des fondations -pieuses comprises parmi ces domaines qu'on appelait autrefois les -métairies de Charlemagne. La religion, dans ce pays isolé du mouvement -des routes et des villes, a conservé des traces particulières du long -séjour qu'y ont fait les cardinaux de la maison d'Este à l'époque des -Médicis: ses attributs et ses usages ont encore quelque chose de galant -et de poétique, et l'on respire un parfum de la renaissance sous les -arcs des chapelles à fines nervures, décorées par les artistes de -l'Italie. Les figures des saints et des anges se profilent en rose sur -les voûtes peintes d'un bleu tendre, avec des airs d'allégorie païenne -qui font songer aux sentimentalités de Pétrarque et au mysticisme -fabuleux de Francesco Colonna.</p> - -<p>Nous étions des intrus, le frère de Sylvie et moi, dans la fête -particulière qui avait lieu cette nuit-là. Une personne de -très-illustre naissance, qui possédait alors ce domaine, avait -eu l'idée d'inviter quelques familles du pays à une sorte de -représentation allégorique où devaient figurer quelques pensionnaires -d'un couvent voisin. Ce n'était pas une réminiscence des tragédies de -Saint-Cyr, cela remontait aux premiers essais lyriques importés en -France du temps des Valois. Ce que je vis jouer était comme un mystère -des anciens temps. Les costumes, composés de longues robes, n'étaient -variés que par les couleurs de l'azur, de l'hyacinthe ou de l'aurore. -La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit. -Chaque voix chantait une des splendeurs de ce globe éteint, et l'ange -de la mort définissait les causes de sa destruction. Un esprit montait -de l'abîme, tenant en main l'épée flamboyante, et convoquait les autres -à venir admirer la gloire du Christ vainqueur des enfers. Cet esprit, -c'était Adrienne transfigurée par son costume, comme elle l'était déjà -par sa vocation. Le nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique -nous paraissait bien naturellement un cercle<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[p. 107]</a></span> de lumière; sa voix avait -gagné en force et en étendue, et les fioritures infinies du chant -italien brodaient de leurs gazouillements d'oiseau les phrases sévères -d'un récitatif pompeux.</p> - -<p>En me retraçant ces détails, j'en suis à me demander s'ils sont réels, -ou bien si je les ai rêvés. Le frère de Sylvie était un peu gris, ce -soir-là. Nous nous étions arrêtés quelques instants dans la maison du -garde,—où, ce qui m'a frappé beaucoup, il y avait un cygne éployé sur -la porte, puis, au dedans, de hautes armoires en noyer sculpté, une -grande horloge dans sa gaine, et des trophées d'arcs et de flèches -d'honneur au-dessus d'une carte de tir rouge et verte. Un nain bizarre, -coiffé d'un bonnet chinois, tenant d'une main une bouteille et de -l'autre une bague, semblait inviter les tireurs à viser juste. Ce nain, -je le crois bien, était en tôle découpée. Mais l'apparition d'Adrienne -est-elle aussi vraie que ces détails et que l'existence incontestable -de l'abbaye de Châalis? Pourtant c'est bien le fils du garde qui nous -avait introduits dans la salle où avait lieu la représentation; nous -étions près de la porte, derrière une nombreuse compagnie assise et -gravement émue. C'était le jour de la Saint-Barthélemy,—singulièrement -lié au souvenir des Médicis, dont les armes accolées à celles de la -maison d'Este décoraient ces vieilles murailles... Ce souvenir est une -obsession peut-être!—Heureusement, voici la voiture qui s'arrête sur -la route du Plessis; j'échappe au monde des rêveries, et je n'ai plus -qu'un quart d'heure de marche pour gagner Loisy par des routes bien peu -frayées.</p> - -<hr class="tb" /> -<h4>VIII</h4> - -<h4>LE BAL DE LOISY</h4> - -<p>Je suis entré au bal de Loisy à cette heure mélancolique et douce -encore où les lumières pâlissent et tremblent aux approches du jour. -Les tilleuls, assombris par en bas, prenaient à leurs cimes une teinte -bleuâtre. La flûte champêtre ne<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[p. 108]</a></span> luttait plus si vivement avec les -trilles du rossignol. Tout le monde était pâle, et dans les groupes -dégarnis j'eus peine à rencontrer des figures connues. Enfin j'aperçus -la grande Lise, une amie de Sylvie. Elle m'embrassa.</p> - -<p>—Il y a longtemps qu'on ne t'a vu, Parisien! dit-elle.</p> - -<p>—Oh! oui, longtemps.</p> - -<p>—Et tu arrives à cette heure-ci?</p> - -<p>—Par la poste.</p> - -<p>—Et pas trop vite!</p> - -<p>—Je voulais voir Sylvie; est-elle encore au bal?</p> - -<p>—Elle ne sort qu'au matin; elle aime tant à danser.</p> - -<p>En un instant, j'étais à ses côtés. Sa figure était fatiguée; -cependant, son œil noir brillait toujours du sourire athénien -d'autrefois. Un jeune homme se tenait près d'elle. Elle lui fit signe -qu'elle renonçait à la contredanse suivante. Il se retira en saluant.</p> - -<p>Le jour commençait à se faire. Nous sortîmes du bal, nous tenant par -la main. Les fleurs de la chevelure de Sylvie se penchaient dans ses -cheveux dénoués; le bouquet de son corsage s'effeuillait aussi sur -les dentelles fripées, savant ouvrage de sa main. Je lui offris de -l'accompagner chez elle. Il faisait grand jour, mais le temps était -sombre. La Thève bruissait à notre gauche, laissant à ses coudes des -remous d'eau stagnante où s'épanouissaient les nénufars jaunes et -blancs, où éclatait comme des pâquerettes la frêle broderie des étoiles -d'eau. Les plaines étaient couvertes de javelles et de meules de -foin, dont l'odeur me portait à la tête sans m'enivrer, comme faisait -autrefois la fraîche senteur des bois et des halliers d'épines fleuries.</p> - -<p>Nous n'eûmes pas l'idée de les traverser de nouveau.</p> - -<p>—Sylvie, lui dis-je, vous ne m'aimez plus! Elle soupira.</p> - -<p>—Mon ami, me dit-elle, il faut se faire une raison; les choses ne vont -pas comme nous voulons dans la vie. Vous m'avez parlé autrefois de -<i>la Nouvelle Héloïse,</i> je l'ai lue, et j'ai<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[p. 109]</a></span> frémi en tombant d'abord -sur cette phrase: «Toute jeune fille qui lira ce livre est perdue.» -Cependant, j'ai passé outre, me fiant sur ma raison. Vous souvenez-vous -du jour où nous avons revêtu les habits de noces de la tante?... -Les gravures du livre présentaient aussi les amoureux sous de vieux -costumes du temps passé, de sorte que pour moi vous étiez Saint-Preux, -et je me retrouvais dans Julie. Ah! que n'êtes-vous revenu alors! Mais -vous étiez, disait-on, en Italie. Vous en avez vu là de bien plus -jolies que moi!</p> - -<p>—Aucune, Sylvie, qui ait votre regard et les traits purs de votre -visage. Vous êtes une nymphe antique qui s'ignore... D'ailleurs, les -bois de cette contrée sont aussi beaux que ceux de la campagne romaine. -Il y a là-bas des masses de granit non moins sublimes, et une cascade -qui tombe du haut des rochers comme celle de Terni. Je n'ai rien vu -là-bas que je puisse regretter ici.</p> - -<p>—Et à Paris? dit-elle.</p> - -<p>—A Paris?...</p> - -<p>Je secouai la tête sans répondre.</p> - -<p>Tout à coup je pensai à l'image vaine qui m'avait égaré si longtemps.</p> - -<p>—Sylvie, dis-je, arrêtons-nous ici, le voulez-vous?</p> - -<p>Je me jetai à ses pieds; je confessai en pleurant à chaudes larmes -mes irrésolutions, mes caprices; j'évoquai le spectre funeste qui -traversait ma vie.</p> - -<p>—Sauvez-moi! ajoutai-je, je reviens à vous pour toujours.</p> - -<p>Elle tourna vers moi ses regards attendris ...</p> - -<p>En ce moment, notre entretien fut interrompu par de violents éclats -de rire. C'était le frère de Sylvie qui nous rejoignait avec cette -bonne gaieté rustique, suite obligée d'une nuit de fête, que des -rafraîchissement nombreux avaient développée outre mesure. Il appelait -le galant du bal, perdu au loin dans les buissons d'épines et qui ne -tarda pas à nous rejoindre. Ce garçon n'était guère plus solide sur ses -pieds que son<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[p. 110]</a></span> compagnon, il paraissait plus embarrassé encore de la -présence d'un Parisien que de celle de Sylvie. Sa figure candide, sa -déférence mêlée d'embarras, m'empêchaient de lui en vouloir d'avoir été -le danseur pour lequel on était resté si tard à la fête. Je le jugeais -peu dangereux.</p> - -<p>—Il faut rentrer à la maison, dit Sylvie à son frère.—A tantôt! me -dit-elle en me tendant la joue.</p> - -<p>L'amoureux ne s'offensa pas.</p> - -<hr class="tb" /> -<h4>IX</h4> - -<h4>ERMENONVILLE</h4> - -<p>Je n'avais nulle envie de dormir. J'allai à Montagny pour revoir -la maison de mon oncle. Une grande tristesse me gagna dès que j'en -entrevis la façade jaune et les contrevents verts. Tout semblait dans -le même état qu'autrefois; seulement, il fallut aller chez le fermier -pour avoir la clef de la porte. Une fois les volets ouverts, je revis -avec attendrissement les vieux meubles conservés dans le même état -et qu'on frottait de temps en temps, la haute armoire de noyer, deux -tableaux flamands qu'on disait l'ouvrage d'un ancien peintre, notre -aïeul; de grandes estampes d'après Boucher, et toute une série encadrée -de gravures de l'<i>Émile</i> et de <i>la Nouvelle Héloïse</i>, par Moreau; sur -la table, un chien empaillé que j'avais connu vivant, ancien compagnon -de mes courses dans les bois, le dernier carlin peut-être, car il -appartenait à cette race perdue.</p> - -<p>—Quant au perroquet, me dit le fermier, il vit toujours; je l'ai -retiré chez moi.</p> - -<p>Le jardin présentait un magnifique tableau de végétation sauvage. J'y -reconnus, dans un angle, un jardin d'enfant que j'avais tracé jadis. -J'entrai tout frémissant dans le cabinet, où se voyait encore la petite -bibliothèque pleine de livres choisis. Vieux amis de celui qui n'était -plus, et sur le bureau quelques<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[p. 111]</a></span> débris antiques trouvés dans son -jardin, des vases, des médailles romaines, collection locale qui le -rendait heureux.</p> - -<p>—Allons voir le perroquet, dis-je au fermier.</p> - -<p>Le perroquet demandait à déjeuner comme en ses plus beaux jours, et me -regarda de cet œil rond, bordé d'une peau chargée de rides, qui fait -penser au regard expérimenté des vieillards.</p> - -<p>Plein des idées tristes qu'amenait ce retour tardif en des lieux si -aimés, je sentis le besoin de revoir Sylvie, seule figure vivante et -jeune encore qui me rattachât à ce pays. Je repris la route de Loisy. -C'était au milieu du jour; tout le monde dormait, fatigué de la fête. -Il me vint l'idée de me distraire par une promenade à Ermenonville, -distant d'une lieue par le chemin de la forêt. C'était par un beau -temps d'été. Je pris plaisir d'abord à la fraîcheur de cette route -qui semble l'allée d'un parc. Les grands chênes d'un vert uniforme -n'étaient variés que par les troncs blancs des bouleaux au feuillage -frissonnant. Les oiseaux se taisaient, et j'entendais seulement le -bruit que fait le pivert en frappant les arbres pour y creuser son nid. -Un instant, je risquai de me perdre, car les poteaux dont les palettes -annoncent diverses routes n'offrent plus, par endroits, que des -caractères effacés. Enfin, laissant le <i>Désert</i> à gauche, j'arrivai au -rond-point de la danse, où subsiste encore le banc des vieillards. Tous -les souvenirs de l'antiquité philosophique, ressuscités par l'ancien -possesseur du domaine, me revenaient en foule devant cette réalisation -pittoresque de l'<i>Anacharsis</i> et de l'<i>Émile.</i></p> - -<p>Lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des -saules et des coudriers, je reconnus tout à fait un lieu où mon oncle, -dans ses promenades, m'avait conduit bien des fois: c'est le <i>Temple de -la philosophie,</i> que son fondateur n'a pas eu le bonheur de terminer. -Il a la forme du temple de la sibylle Tiburtine, et, debout encore, -sous l'abri d'un bouquet de pins, il étale tous ces grands noms de la -pensée qui commencent par Montaigne et Descartes, et qui s'arrêtent à -Rousseau. Cet édifice<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[p. 112]</a></span> inachevé n'est déjà plus qu'une ruine, le lierre -le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes. Là, -tout enfant, j'ai vu des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc -venaient recevoir des prix d'étude et de sagesse. Où sont les buissons -de roses qui entouraient la colline? L'églantier et le framboisier en -cachent les derniers plants, qui retournent à l'état sauvage.—Quant -aux lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes -filles qui ne veulent plus aller au bois? Non, ces arbustes de la douce -Italie ont péri sous notre ciel brumeux. Heureusement, le troëne de -Virgile fleurit encore, comme pour appuyer la parole du maître inscrite -au-dessus de la porte: <i>Rerum cognoscere causas!—</i>Oui, ce temple tombe -comme tant d'autres, les hommes oublieux ou fatigués se détourneront de -ses abords, la nature indifférente reprendra le terrain que l'art lui -disputait; mais la soif de connaître restera éternelle, mobile de toute -force et de toute activité!</p> - -<p>Voici les peupliers de l'Ile, et la tombe de Rousseau, vide de ses -cendres. Ô sage! tu nous avais donné le lait des forts, et nous étions -trop faibles pour qu'il pût nous profiter. Nous avons oublié tes leçons -que savaient nos pères, et nous avons perdu le sens de ta parole, -dernier écho des sagesses antiques. Pourtant ne désespérons pas, et, -comme tu fis à ton suprême instant, tournons nos yeux vers le soleil!</p> - -<p>J'ai revu le château, les eaux paisibles qui le bordent, la cascade qui -gémit dans les roches, et cette chaussée réunissant les deux parties -du village, dont quatre colombiers marquent les angles, la pelouse qui -s'étend au delà comme une savane, dominée par des coteaux ombreux; -la tour de Gabrielle se reflète de loin sur les eaux d'un lac factice -étoilé de fleurs éphémères; l'écume bouillonne, l'insecte bruit... -Il faut échapper à l'air perfide qui s'exhale, en gagnant les grès -poudreux du désert et les landes où la bruyère rose relève le vert des -fougères. Que tout cela est solitaire et triste! Le regard enchanté -de Sylvie, ses courses folles, ses cris joyeux, donnaient autrefois -tant de charme aux lieux que je viens de<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[p. 113]</a></span> parcourir! C'était encore -une enfant sauvage, ses pieds étaient nus, sa peau hâlée, malgré son -chapeau de paille, dont le large ruban flottait pêle-mêle avec ses -tresses de cheveux noirs. Nous allions boire du lait à la ferme suisse, -et l'on me disait:</p> - -<p>—Qu'elle est jolie, ton amoureuse, petit Parisien!</p> - -<p>Oh! ce n'est pas alors qu'un paysan aurait dansé avec elle! Elle ne -dansait qu'avec moi, une fois par an, à la fête de l'arc.</p> - -<hr class="tb" /> -<h4>X</h4> - -<h4>LE GRAND FRISÉ</h4> - -<p>J'ai repris le chemin de Loisy; tout le monde était réveillé. Sylvie -avait une toilette de demoiselle, presque dans le goût de la ville. -Elle me fit monter à sa chambre avec toute l'ingénuité d'autrefois. Son -œil étincelait toujours dans un sourire plein de charme, mais l'arc -prononcé de ses sourcils lui donnait par instants un air sérieux. La -chambre était décorée avec simplicité, pourtant les meubles étaient -modernes, une glace à bordure dorée avait remplacé l'antique trumeau, -où se voyait un berger d'idylle offrant un nid à une bergère bleue et -rose. Le lit à colonnes, chastement drapé de vieille perse à ramage, -était remplacé par une couchette de noyer garnie du rideau à flèche; à -la fenêtre, dans la cage où jadis étaient les fauvettes, il y avait des -canaris. J'étais pressé de sortir de cette chambre où je ne trouvais -rien du passé.</p> - -<p>—Vous ne travaillerez point à votre dentelle aujourd'hui? dis-je à -Sylvie.</p> - -<p>—Oh! je ne fais plus de dentelle, on n'en demande plus dans le pays; -même à Chantilly, la fabrique est fermée.</p> - -<p>—Que faites-vous donc?</p> - -<p>Elle alla chercher dans un coin de la chambre un instrument en fer qui -ressemblait à une longue pince.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que cela?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[p. 114]</a></span></p> - -<p>—C'est ce qu'on appelle la mécanique; c'est pour maintenir la peau des -gants afin de les coudre.</p> - -<p>—Ah! vous êtes gantière, Sylvie?</p> - -<p>—Oui, nous travaillons ici pour Dammartin, cela donne beaucoup dans ce -moment; mais je ne fais rien aujourd'hui; allons où vous voudrez.</p> - -<p>Je tournais les yeux vers la route d'Othys: elle secoua la tête; je -compris que la vieille tante n'existait plus. Sylvie appela un petit -garçon et lui fit seller un âne.</p> - -<p>—Je suis encore fatiguée d'hier, dit-elle, mais la promenade me fera -du bien; allons à Châalis.</p> - -<p>Et nous voilà traversant la forêt, suivis du petit garçon armé d'une -branche. Bientôt Sylvie voulut s'arrêter, et je l'embrassai en -l'engageant à s'asseoir. La conversation entre nous ne pouvait plus -être bien intime. Il fallut lui raconter ma vie à Paris, mes voyages ...</p> - -<p>—Comment peut-on aller si loin! dit-elle.</p> - -<p>—Je m'en étonne en vous revoyant.</p> - -<p>—Oh! cela se dit!</p> - -<p>—Et convenez que vous étiez moins jolie autrefois.</p> - -<p>—Je n'en sais rien.</p> - -<p>—Vous souvenez-vous du temps où nous étions enfants et vous la plus -grande?</p> - -<p>—Et vous le plus sage!</p> - -<p>—Oh! Sylvie!</p> - -<p>—On nous mettait sur l'âne chacun dans un panier.</p> - -<p>—Et nous ne nous disions pas <i>vous ...</i> Te rappelles-tu que tu -m'apprenais à pêcher des écrevisses sous les ponts de la Thève et de la -Nonette?</p> - -<p>—Et toi, te souviens-tu de ton frère de lait qui t'a un jour retiré -... <i>de l'iau.</i></p> - -<p>—Le <i>grand frisé</i> c'est lui qui m'avait dit qu'on pouvait la passer, -<i>l'iau!</i></p> - -<p>Je me hâtai de changer la conversation. Ce souvenir m'avait vivement -rappelé l'époque où je venais dans le pays, vêtu<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[p. 115]</a></span> d'un petit habit à -l'anglaise qui faisait rire les paysans. Sylvie seule me trouvait bien -mis; mais je n'osais lui rappeler cette opinion d'un temps si ancien. -Je ne sais pourquoi ma pensée se porta sur les habits de noces que nous -avions revêtus chez la vieille tante à Othys. Je demandai ce qu'ils -étaient devenus.</p> - -<p>—Ah! la bonne tante, dit Sylvie, elle m'avait prêté sa robe pour -aller danser au carnaval à Dammartin, il y a de cela deux ans. L'année -d'après, elle est morte, la pauvre tante!</p> - -<p>Elle soupirait et pleurait, si bien que je ne pus lui demander par -quelle circonstance elle était allée à un bal masqué; mais, grâce à -ses talents d'ouvrière, je comprenais assez que Sylvie n'était plus -une paysanne. Ses parents seuls étaient restés dans leur condition, -et elle vivait au milieu d'eux comme une fée industrieuse, répandant -l'abondance autour d'elle.</p> - -<hr class="tb" /> -<h4>XI</h4> - -<h4>RETOUR</h4> - -<p>La vue se découvrait au sortir du bois. Nous étions arrivées au bord -des étangs de Châalis. Les galeries du cloître, la chapelle aux ogives -élancées, la tour féodale et le petit château qui abrita les amours de -Henri IV et de Gabrielle se teignaient des rougeurs du soir sur le vert -sombre de la forêt.</p> - -<p>—C'est un paysage de Walter Scott, n'est-ce pas? disait Sylvie.</p> - -<p>—Et qui vous a parlé de Walter Scott? lui dis-je. Vous avez donc bien -lu depuis trois ans!... Moi, je tâche d'oublier les livres, et ce qui -me charme, c'est de revoir avec vous cette vieille abbaye, où, tout -petits enfants, nous nous cachions dans les ruines. Vous souvenez-vous, -Sylvie, de la peur que vous aviez quand le gardien nous racontait -l'histoire des moines rouges?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[p. 116]</a></span></p> - -<p>—Oh! ne m'en parlez pas.</p> - -<p>—Alors, chantez-moi la chanson de la belle fille enlevée au jardin de -son père, sous le rosier blanc.</p> - -<p>—On ne chante plus cela.</p> - -<p>—Seriez-vous devenue musicienne?</p> - -<p>—Un peu.</p> - -<p>—Sylvie, Sylvie, je suis sûr que vous chantez des airs d'opéra!</p> - -<p>—Pourquoi vous plaindre?</p> - -<p>—Parce que j'aimais les vieux airs, et que vous ne saurez plus les -chanter.</p> - -<p>Sylvie modula quelques sons d'un grand air d'opéra moderne... Elle -<i>phrasait!</i></p> - -<p>Nous avions tourné les étangs voisins. Voici la verte pelouse -entourée de tilleuls et d'ormeaux, où nous avons dansé souvent! J'eus -l'amour-propre de définir les vieux murs carlovingiens et de déchiffrer -les armoiries de la maison d'Este.</p> - -<p>—Et vous! comme vous avez lu plus que moi! dit Sylvie. Vous êtes donc -un savant?</p> - -<p>J'étais piqué de son ton de reproche. J'avais jusque-là cherché -l'endroit convenable pour renouveler le moment d'expansion du matin; -mais que lui dire avec l'accompagnement d'un âne et d'un petit garçon -très-éveillé, qui prenait plaisir à se rapprocher toujours pour -entendre parler un Parisien? Alors, j'eus le malheur de raconter -l'apparition de Châalis, restée dans mes souvenirs. Je menai Sylvie -dans la salle même du château où j'avais entendu chanter Adrienne.</p> - -<p>—Oh! que je vous entende! lui dis-je; que votre voix chérie résonne -sous ces voûtes et en chasse l'esprit qui me tourmente, fût-il divin ou -bien fatal!</p> - -<p>Elle répéta les paroles et le chant après moi:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Anges, descendez promptement<br /> -Au fond du purgatoire! ...<br /> -</p> - -<p>—C'est bien triste! me dit-elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[p. 117]</a></span></p> - -<p>—C'est sublime... Je crois que c'est du Porpora, avec des vers -traduits au <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle.</p> - -<p>—Je ne sais pas, répondit Sylvie.</p> - -<p>Nous sommes revenus par la vallée, en suivant le chemin de Charlepont, -que les paysans peu étymologistes de leur nature, s'obstinent à appeler -<i>Châllepont.</i> Sylvie, fatiguée de l'âne, s'appuyait sur mon bras. La -route était déserte; j'essayai de parler des choses que j'avais dans -le cœur; mais, je ne sais pourquoi, je ne trouvais que des expressions -vulgaires, ou bien tout à coup quelque phrase pompeuse de roman, -—que Sylvie pouvait avoir lue. Je m'arrêtais alors avec un goût tout -classique, et elle s'étonnait parfois de ces effusions interrompues. -Arrivés aux murs de Saint-S ..., il fallait prendre garde à notre -marche. On traverse des prairies humides où serpentent les ruisseaux.</p> - -<p>—Qu'est devenue la religieuse? dis-je tout à coup.</p> - -<p>—Ah! vous êtes terrible avec votre religieuse... Eh bien!... eh bien! -cela a mal tourné.</p> - -<p>Sylvie ne voulut pas m'en dire un mot de plus.</p> - -<p>Les femmes sentent-elles vraiment que telle ou telle parole passe sur -les lèvres sans sortir du cœur? On ne le croirait pas, à les voir si -facilement abusées, à se rendre compte des choix qu'elles font le plus -souvent: il y a des hommes qui jouent si bien la comédie de l'amour! -Je n'ai jamais pu m'y faire, quoique sachant que certaines acceptent -sciemment d'être trompées. D'ailleurs, un amour qui remonte à l'enfance -est quelque chose de sacré... Sylvie, que j'avais vue grandir, était -pour moi comme une sœur. Je ne pouvais tenter une séduction... Une -toute autre idée vint traverser mon esprit.</p> - -<p>—A cette heure-ci, me dis-je, je serais au théâtre... Qu'est-ce -qu'Aurélie (c'était le nom de l'actrice) doit donc jouer ce soir? -Évidemment, le rôle de la princesse dans le drame nouveau. Oh! le -troisième acte, qu'elle y est touchante!... Et dans la scène d'amour du -second! avec ce jeune premier tout ridé ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[p. 118]</a></span></p> - -<p>—Vous êtes dans vos réflexions? dit Sylvie. Et elle se mit à chanter:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -A Dammartin, l'y a trois belles filles:<br /> -L'y en a z'une plus belle que le jour ...<br /> -</p> - -<p>—Ah! méchante! m'écriai-je, vous voyez bien que vous en savez encore, -des vieilles chansons.</p> - -<p>—Si vous veniez plus souvent ici, j'en retrouverais, dit-elle, mais -il faut songer au solide. Vous avez vos affaires de Paris, j'ai mon -travail; ne rentrons pas trop tard: il faut que, demain, je sois levée -avec le soleil.</p> - -<hr class="tb" /> -<h4>XII</h4> - -<h4>LE PÈRE DODU</h4> - -<p>J'allais répondre, j'allais tomber à ses pieds, j'allais offrir la -maison de mon oncle, qu'il m'était possible encore de racheter, car -nous étions plusieurs héritiers, et cette petite propriété était -restée indivise; mais en ce moment nous arrivions à Loisy. On nous -attendait pour souper. La soupe à l'oignon répandait au loin son -parfum patriarcal. Il y avait des voisins invités pour ce lendemain de -fête. Je reconnus tout de suite un vieux bûcheron, le père Dodu, qui -racontait jadis aux veillées des histoires si comiques ou si terribles. -Tour à tour berger, messager, garde-chasse, pêcheur, braconnier même, -le père Dodu fabriquait à ses moments perdus des coucous et des -tournebroches. Pendant longtemps, il s'était consacré à promener les -Anglais dans Ermenonville, en les conduisant aux lieux de méditation -de Rousseau et en leur racontant ses derniers moments. C'était lui -qui avait été le petit garçon que le philosophe employait à classer -ses herbes, et à qui il donna l'ordre de cueillir les ciguës dont il -exprima le suc dans sa tasse de café au lait. L'aubergiste de <i>la Croix -d'or</i> lui contestait ce détail; de là des haines prolongées. On<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[p. 119]</a></span> avait -longtemps reproché au père Dodu la possession de quelques secrets bien -innocents, comme de guérir les vaches avec un verset dit à rebours -et le signe de croix figuré du pied gauche; mais il avait de bonne -heure renoncé à ces superstitions,—grâce au souvenir, disait-il, des -conversations de Jean-Jacques.</p> - -<p>—Te voilà, petit Parisien! me dit le père Dodu. Tu viens pour -débaucher nos filles?</p> - -<p>—Moi, père Dodu?</p> - -<p>—Tu les emmènes dans les bois pendant que le loup n'y est pas!</p> - -<p>—Père Dodu, c'est vous qui êtes le loup.</p> - -<p>—Je l'ai été tant que j'ai trouvé des brebis; à présent, je ne -rencontre plus que des chèvres, et qu'elles savent bien se défendre! -Mais, vous autres, vous êtes des malins à Paris. Jean-Jacques avait -bien raison de dire: «L'homme se corrompt dans l'air empoisonné des -villes.»</p> - -<p>—Père Dodu, vous savez trop bien que l'homme se corrompt partout.</p> - -<p>Le père Dodu se mit à entonner un air à boire; on voulut en vain -l'arrêter à un certain couplet scabreux que tout le monde savait par -cœur. Sylvie ne voulut pas chanter, malgré nos prières, disant qu'on -ne chantait plus à table. J'avais remarqué déjà que l'amoureux de la -veille était assis à sa gauche. Il y avait je ne sais quoi dans sa -figure ronde, dans ses cheveux ébouriffés, qui ne m'était pas inconnu. -Il se leva et vint derrière ma chaise en disant:</p> - -<p>—Tu ne me reconnais donc pas, Parisien?</p> - -<p>Une bonne femme, qui venait de rentrer au dessert après nous avoir -servis, me dit à l'oreille:</p> - -<p>—Vous ne reconnaissez pas votre frère de lait? Sans cet avertissement, -j'allais être ridicule.</p> - -<p>—Ah! c'est toi, <i>grand frisé!</i> dis-je, c'est toi, le même qui m'a -retiré de <i>l'iau!</i></p> - -<p>Sylvie riait aux éclats de cette reconnaissance.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[p. 120]</a></span></p> - -<p>—Sans compter, disait ce garçon en m'embrassant, que tu avais une -belle montre en argent, et qu'en revenant tu étais bien plus inquiet de -ta montre que de toi-même, parce qu'elle ne marchait plus; tu disais: -«La <i>bête</i> est <i>nayée,</i> ça ne fait plus tic tac; qu'est-ce que mon -oncle va dire?...»</p> - -<p>—Une bête dans une montre! dit le père Dodu, voilà ce qu'on leur fait -croire à Paris, aux enfants!</p> - -<p>Sylvie avait sommeil, je jugeai que j'étais perdu dans son esprit. Elle -remonta à sa chambre, et, pendant que je l'embrassais, elle dit:</p> - -<p>—A demain, venez nous voir!</p> - -<p>Le père Dodu était resté à table avec Sylvain et mon frère de lait; -nous causâmes longtemps autour d'un flacon de <i>ratafiat</i> de Louvres.</p> - -<p>—Les hommes sont égaux, dit le père Dodu entre deux couplets; je bois -avec un pâtissier comme je ferais avec un prince.</p> - -<p>—Où est le pâtissier? dis-je.</p> - -<p>—Regarde à côté de toi! un jeune homme qui a l'ambition de s'établir.</p> - -<p>Mon frère de lait parut embarrassé. J'avais tout compris. C'est une -fatalité qui m'était réservée d'avoir un frère de lait dans un pays -illustré par Rousseau,—qui voulait supprimer les nourrices!—Le -père Dodu m'apprit qu'il était fort question du mariage de Sylvie -avec le <i>grand frisé,</i> qui voulait aller former un établissement de -pâtisserie à Dammartin. Je n'en demandai pas davantage. La voiture de -Nanteuil-le-Haudoin me ramena le lendemain à Paris.</p> - - -<hr class="tb" /> -<h4>XIII</h4> - -<h4>AURÉLIE</h4> - -<p>A Paris!—La voiture met cinq heures. Je n'étais pressé d'arriver -que pour le soir. Vers huit heures, j'étais assis dans<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[p. 121]</a></span> ma stalle -accoutumée; Aurélie répandit son inspiration et son charme sur des -vers faiblement inspirés de Schiller que l'on devait à un talent de -l'époque. Dans la scène du jardin, elle devint sublime. Pendant le -quatrième acte, où elle ne paraissait pas, j'allai acheter un bouquet -chez madame Prévost. J'y insérai une lettre fort tendre signée <i>un -Inconnu.</i> Je me dis:</p> - -<p>—Voilà quelque chose de fixé pour l'avenir.</p> - -<p>Et, le lendemain, j'étais sur la route d'Allemagne.</p> - -<p>Qu'allais-je y faire? Essayer de remettre de l'ordre dans mes -sentiments.—Si j'écrivais un roman, jamais je ne pourrais faire -accepter l'histoire d'un cœur épris de deux amours simultanés. Sylvie -m'échappait par ma faute; mais la revoir un jour avait suffi pour -relever mon âme: je la plaçais désormais comme une statue souriante -dans le temple de la Sagesse. Son regard m'avait arrêté au bord de -l'abîme. Je repoussais avec plus de force encore l'idée d'aller me -présenter à Aurélie pour lutter avec tant d'amoureux vulgaires qui -brillaient un instant près d'elle et retombaient brisés.</p> - -<p>—Nous verrons quelque jour, me dis-je, si cette femme a un cœur.</p> - -<p>Un matin, je lus dans un journal qu'Amélie était malade. Je lui écrivis -des montagnes de Salzbourg. La lettre était si empreinte de mysticisme -germanique, que je n'en devais pas attendre un grand succès, mais -aussi je ne demandais pas de réponse. Je comptais un peu sur le hasard -et sur—l'<i>inconnu.</i> Des mois se passèrent. A travers mes courses et -mes loisirs, j'avais entrepris de fixer dans une action poétique les -amours du peintre Colonna pour la belle Laura, que ses parents firent -religieuse, et qu'il aima jusqu'à la mort. Quelque chose dans ce sujet -se rapportait à mes préoccupations constantes. Le dernier vers du drame -écrit, je ne songeai plus qu'à revenir en France.</p> - -<p>Que dire maintenant qui ne soit l'histoire de tant d'autres? J'ai passé -par tous les cercles de ces lieux d'épreuves qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[p. 122]</a></span> appelle théâtres. -«J'ai mangé du tambour et bu de la cymbale,» comme dit la phrase dénuée -de sens apparent des initiés d'Éleusis. Elle signifie sans doute qu'il -faut au besoin passer les bornes du non-sens et de l'absurdité: la -raison pour moi, c'était de conquérir et de fixer mon idéal.</p> - -<p>Aurélie avait accepté le rôle principal dans le drame que je rapportais -d'Allemagne. Je n'oublierai jamais le jour où elle me permit de lui -lire la pièce. Les scènes d'amour étaient préparées à son intention. Je -crois bien que je les dis avec âme, mais surtout avec enthousiasme. -Dans la conversation qui suivit, je me révélai comme <i>l'inconnu</i> des -deux lettres. Elle me dit:</p> - -<p>—Vous êtes bien fou; mais revenez me voir... Je n'ai jamais pu trouver -quelqu'un qui sût m'aimer.</p> - -<p>Ô femme! tu cherches l'amour... Et moi, donc?</p> - -<p>Les jours suivants, j'écrivis les lettres les plus tendres, les plus -belles que sans doute elle eût jamais reçues. J'en recevais d'elle qui -étaient pleines de raison. Un instant, elle fut touchée, m'appela près -d'elle, et m'avoua qu'il lui était difficile de rompre un attachement -plus ancien.</p> - -<p>—Si c'est bien <i>pour moi</i> que vous m'aimez, dit-elle, vous comprendrez -que je ne puis être qu'à un seul.</p> - -<p>Deux mois plus tard, je reçus une lettre pleine d'effusion. Je courus -chez elle.—Quelqu'un me donna dans l'intervalle un détail précieux. -Le beau jeune homme que j'avais rencontré une nuit au cercle venait de -prendre un engagement dans les spahis.</p> - -<p>L'été suivant, il y avait des courses à Chantilly. La troupe du théâtre -où jouait Aurélie donnait là une représentation. Une fois dans le pays, -la troupe était pour trois jours aux ordres du régisseur. Je m'étais -fait l'ami de ce brave homme, ancien Dorante des comédies de Marivaux, -longtemps jeune premier de drame, et dont le dernier succès avait été -le rôle d'amoureux dans la pièce imitée de Schiller, où mon binocle me -l'avait montré si ridé. De près, il paraissait plus jeune, et,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[p. 123]</a></span> resté -maigre, il produisait encore de l'effet dans les provinces. Il avait -du feu. J'accompagnais la troupe en qualité de <i>seigneur poëte;</i> je -persuadai au régisseur d'aller donner des représentations à Senlis -et à Dammartin. Il penchait d'abord pour Compiègne; mais Aurélie fut -de mon avis. Le lendemain, pendant que l'on allait traiter avec les -propriétaires des salles et les autorités, je louai des chevaux, et -nous prîmes la route des étangs de Commelle pour aller déjeuner au -château de la reine Blanche. Aurélie, en amazone, avec ses cheveux -blonds flottants, traversait la forêt comme une reine d'autrefois, et -les paysans s'arrêtaient éblouis.—Madame de F... était la seule qu'ils -eussent vue si imposante et si gracieuse dans ses saluts.—Après le -déjeuner, nous descendîmes dans des villages rappelant ceux de la -Suisse, où l'eau de la Nonette fait mouvoir des scieries. Ces aspects -chers à mes souvenirs l'intéressaient sans l'arrêter. J'avais projeté -de conduire Aurélie au château, près d'Orry, sur la même place verte -où pour la première fois j'avais vu Adrienne.—Nulle émotion ne parut -en elle. Alors, je lui racontai tout; je lui dis la source de cet -amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle -m'écoutait sérieusement et me dit:</p> - -<p>—Vous ne m'aimez pas! Vous attendez que je vous dise: «La comédienne -est la même que la religieuse;» vous cherchez un drame, voilà tout, et -le dénoûment vous échappe. Allez, je ne vous crois plus!</p> - -<p>Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j'avais -ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces -tendresses ... ce n'était donc pas l'amour? Mais où donc est-il?</p> - -<p>Aurélie joua le soir à Senlis. Je crus m'apercevoir qu'elle avait un -faible pour le régisseur, le jeune premier ridé. Cet homme était d'un -caractère excellent et lui avait rendu des services.</p> - -<p>Aurélie m'a dit un jour:</p> - -<p>—Celui qui m'aime, le voilà!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[p. 124]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> -<h4>XIV</h4> - -<h4>DERNIER FEUILLET</h4> - -<p>Telles sont les chimères qui charment et égarent au matin de la vie. -J'ai essayé de les fixer sans beaucoup d'ordre, mais bien des cœurs me -comprendront. Les illusions tombent les unes après les autres, comme -les écorces d'un fruit, et le fruit, c'est l'expérience. Sa saveur est -amère; elle a pourtant quelque chose d'âcre qui fortifie,—qu'on me -pardonne ce style vieilli. Rousseau dit que le spectacle de la nature -console de tout. Je cherche parfois à retrouver mes bosquets de Clarens -perdus au nord de Paris, dans les brumes. Tout cela est bien changé!</p> - -<p>Ermenonville! pays où fleurissait encore l'idylle antique,—traduite -une seconde fois d'après Gessner! tu as perdu ta seule étoile, qui -chatoyait pour moi d'un double éclat. Tour à tour bleue et rose comme -l'astre trompeur d'Aldebaran, c'était Adrienne ou Sylvie,—c'étaient -les deux moitiés d'un seul amour. L'une était l'idéal sublime, l'autre -la douce réalité. Que me font maintenant tes ombrages et tes lacs, -et même ton désert? Othys, Montagny, Loisy, pauvres hameaux voisins, -Châalis,—que l'on restaure,—vous n'avez rien gardé de tout ce passé! -Quelquefois, j'ai besoin de revoir ces lieux de solitude et de rêverie. -J'y relève tristement en moi-même les traces fugitives d'une époque -où le naturel était affecté; je souris parfois en lisant sur le flanc -des granits certains vers de Roucher, qui m'avaient paru sublimes,—ou -des maximes de bienfaisance au-dessus d'une fontaine ou d'une grotte -consacrée à Pan. Les étangs, creusés à si grands frais, étalent en -vain leur eau morte que le cygne dédaigne. Il n'est plus, le temps où -les chasses de Condé passaient avec leurs amazones fières, où les cors -se répondaient de loin, multipliés par les échos!... Pour se rendre -à Ermenonville, on ne trouve plus aujourd'hui<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[p. 125]</a></span> de route directe. -Quelquefois, j'y vais par Creil et Senlis; d'autres fois, par Dammartin.</p> - -<p>A Dammartin, l'on n'arrive jamais que le soir. Je vais coucher alors à -l'<i>Image saint Jean.</i> On me donne d'ordinaire une chambre assez propre -tendue en vieille tapisserie avec un trumeau au-dessus de la glace. -Cette chambre est un dernier retour vers le bric-à-brac, auquel j'ai -depuis longtemps renoncé. On y dort chaudement sous l'édredon, qui est -d'usage dans ce pays. Le matin, quand j'ouvre la fenêtre, encadrée de -vigne et de roses, je découvre avec ravissement un horizon vert de dix -lieues, où les peupliers s'alignent comme des armées. Quelques villages -s'abritent çà et là sous leurs clochers aigus, construits, comme on -dit là, en pointes d'ossements. On distingue d'abord Othys,—puis -Ève, puis Ver; on distinguerait Ermenonville à travers le bois, s'il -avait un clocher; mais, dans ce lieu philosophique, on a bien négligé -l'église. Après avoir rempli mes poumons de l'air si pur qu'on respire -sur ces plateaux, je descends gaiement et je vais faire un tour chez -le pâtissier. «Te voilà, grand frisé!—Te voilà, petit Parisien!» Nous -nous donnons les coups de poing amicaux de l'enfance, puis je gravis -un certain escalier où les joyeux cris de deux enfants accueillent ma -venue. Le sourire athénien de Sylvie illumine ses traits charmés. Je me -dis:</p> - -<p>—Là était le bonheur peut-être; cependant ...</p> - -<p>Je l'appelle quelquefois Lolotte, et elle me trouve un peu de -ressemblance avec Werther, moins les pistolets, qui ne sont plus de -mode. Pendant que le <i>grand frisé</i> s'occupe du déjeuner, nous allons -promener les enfants dans les allées de tilleuls qui ceignent les -débris des vieilles tours de brique du château. Tandis que ces petits -s'exercent, au tir des compagnons de l'arc, à ficher dans la paille les -flèches paternelles, nous lisons quelques poésies ou quelques pages de -ces livres si courts qu'on ne fait plus guère.</p> - -<p>J'oubliais de dire que, le jour où la troupe dont faisait partie -Aurélie a donné une représentation à Dammartin, j'ai conduit<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[p. 126]</a></span> Sylvie au -spectacle, et je lui ai demandé si elle ne trouvait pas que l'actrice -ressemblait à une personne qu'elle avait connue déjà.</p> - -<p>—A qui donc?</p> - -<p>—Vous souvenez-vous d'Adrienne?</p> - -<p>Elle partit d'un grand éclat de rire en disant:</p> - -<p>—Quelle idée!</p> - -<p>Puis, comme se le reprochant, elle reprit en soupirant:</p> - -<p>—Pauvre Adrienne! elle est morte au couvent de Saint-S..., vers 1832.</p> - -<hr class="tb" /> - - -<h4>CHANSONS ET LÉGENDES DU VALOIS</h4> - -<h4>VIEILLES BALLADES FRANÇAISES</h4> - - -<p>Chaque fois que ma pensée se reporte aux souvenirs de cette province -du Valois, je me rappelle avec ravissement les chants et les récits -qui ont bercé mon enfance. La maison de mon oncle était toute pleine -de voix mélodieuses, et celles des servantes qui nous avaient suivis à -Paris chantaient tout le jour les ballades joyeuses de leur jeunesse, -dont malheureusement je ne puis citer les airs. J'en ai donné ailleurs -quelques fragments. Aujourd'hui, je ne puis arriver à les compléter, -car tout cela est profondément oublié; le secret en est demeuré dans -la tombe des aïeules. Avant d'écrire, chaque peuple a chanté; toute -peine s'inspire à ces sources naïves, et l'Espagne, l'Allemagne, -l'Angleterre, citent chacune avec orgueil leur romancero national. -Pourquoi la France n'a-t-elle pas le sien? On publie aujourd'hui les -chansons patoises de Bretagne et d'Aquitaine, mais aucun chant des -vieilles provinces où s'est toujours parlée la vraie langue française -ne nous sera conservé. Je crains encore que le travail qui se prépare -ne soit fait purement au point de vue historique et scientifique. -Nous aurons des ballades franques,<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[p. 127]</a></span> normandes, des chants de guerre, -des lais et des virelais, des guerz bretons, des noëls bourguignons -et picards... Mais songera-t-on à recueillir ces chants de la vieille -<i>France,</i> dont je cite ici des fragments épars et qui n'ont jamais été -complétés ni réunis? C'est qu'on n'a jamais voulu admettre dans les -livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la -syntaxe; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est -bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses, -des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie; mais -elle porte un cachet d'ignorance qui révolte l'homme du monde, bien -plus que ne fait le patois. Pourtant, ce langage a ses règles, ou du -moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets -tels que ceux de la célèbre romance: <i>Si j’étais hirondelle,</i> soient -abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au -répertoire chantant des concierges et des cuisinières. Quoi de plus -gracieux et de plus poétique pourtant!</p> - -<blockquote> -<p>Si j'étais hirondelle!—Que je puisse voler,—Sur votre sein, la -belle,—J'irais me reposer!</p> -</blockquote> - -<p>Il faut continuer, il est vrai, par: J'<i>ai z'un coquin de frère ...,</i> -ou risquer un hiatus terrible; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle -repoussé ce <i>z</i> si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le -charme du langage de l'ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du -Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons?</p> - -<p>Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à -notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et -naïves productions de poëtes modestes; mais la rime, cette sévère rime -française, comment s'arrangerait-elle du couplet suivant:</p> - -<blockquote> -<p>La fleur de l'olivier—Que vous avez aimé,—Charmante beauté!—Et vos -beaux yeux charmants,—Que mon cœur aime tant,—Les faudra-t-il quitter?</p> -</blockquote> - -<p>Observez que la musique se prête admirablement à ces<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[p. 128]</a></span> hardiesses -ingénues, et trouve dans les assonances, ménagées suffisamment -d'ailleurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. Voilà -deux charmantes chansons, qui ont comme un parfum de la Bible, dont la -plupart des couplets sont perdus, parce que personne n'a jamais osé les -écrire ou les imprimer. Nous en dirons autant de celle où se trouve la -strophe suivante:</p> - -<blockquote> -<p>Enfin vous voilà donc,—Ma belle mariée,—Enfin vous voilà donc—A -votre époux liée,—Avec un long fil d'or—Qui ne rompt qu'à la mort!</p> -</blockquote> - -<p>Quoi de plus pur, d'ailleurs, comme langue et comme pensée? Mais -l'auteur de cet épithalame ne savait pas écrire, et l'imprimerie nous -conserve les gravelures de Collé, de Piis et de Panard! Les étrangers -reprochent à notre peuple de n'avoir aucun sentiment de la poésie et -de la couleur; mais où trouver une composition et une imagination plus -orientales que dans cette chanson de nos mariniers:</p> - -<blockquote> - -<p>Ce sont les filles de la Rochelle—Qui ont armé un bâtiment—Pour -aller faire la course—Dedans les mers du Levant.</p> - -<p>La coque en est en bois rouge,—Travaillé fort proprement—La mâture -est en ivoire,—Les poulies en diamant.</p> - -<p>La grand'voile est en dentelle,—La misaine en satin blanc;—Les -cordages du navire—Sont de fils d'or et d'argent.</p> - -<p>L'équipage du navire,—C'est tout filles de quinze ans;—Les gabiers -de la grande hune—N'ont pas plus de dix-huit ans! etc.</p></blockquote> - -<p>Les richesses poétiques n'ont jamais manqué au marin, ni au soldat -français, qui ne rêvent dans leurs chants que filles du roi, sultanes, -et même présidentes, comme dans la ballade trop connue:</p> - -<blockquote> - -<p>C'est dans la ville de Bordeaux—Qu'il est arrivé trois vaisseaux, etc.</p></blockquote> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[p. 129]</a></span></p> - -<p>Mais le tambour des gardes françaises, où s'arrêtera-t-il, celui-là?</p> - -<blockquote> - -<p>Un joli tambour s'en allait à la guerre, etc.</p></blockquote> - -<p>La fille du roi est à sa fenêtre, le tambour la demande en mariage: -«Joli tambour, dit le roi, tu n'es pas assez riche!—Moi? dit le -tambour sans se déconcerter.</p> - -<blockquote> - -<p>J'ai trois vaisseaux sur la mer gentille,—L'un chargé d'or, l'autre -de perles fines,—Et le troisième pour promener ma mie!</p></blockquote> - -<p>—Touche là, tambour, lui dit le roi, tu n'auras pas ma fille!—Tant -pis! dit le tambour, j'en trouverai de plus gentilles!...» -Étonnez-vous, après ce tambour-là, de nos soldats devenus rois! Voyons -maintenant ce que va faire un capitaine:</p> - -<blockquote> - -<p>A Tours en Touraine,—Cherchant ses amours;—Il les a cherchées,—Il -les a trouvées—En haut d'une tour.</p></blockquote> - -<p>Le père n'est pas un roi, c'est un simple chapelain qui répond à la -demande en mariage:</p> - -<blockquote> - -<p>Mon beau capitaine,—Ne te mets en peine,—Tu ne l'auras pas.</p></blockquote> - -<p>La réplique du capitaine est superbe:</p> - -<blockquote> - -<p>Je l'aurai par terre,—Je l'aurai par mer—Ou par trahison.</p></blockquote> - -<p>Il fait si bien, en effet, qu'il enlève la jeune fille sur son cheval; -et l'on va voir comme elle est bien traitée une fois en sa possession:</p> - -<blockquote> - -<p>A la première ville,—Son amant habille—Tout en satin blanc!—A la -seconde ville,—Son amant l'habille—Tout d'or et d'argent.</p> - -<p>A la troisième ville,—Sou amant l'habille—Tout en diamants!—Elle -était si belle,—Qu'elle passait pour reine—Dans le régiment!</p></blockquote> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[p. 130]</a></span></p> - -<p>Après tant de richesses dévolues à la verve un peu gasconne du -militaire et du marin, envierons-nous le sort du simple berger? Le -voilà qui chante et qui rêve:</p> - -<blockquote> - -<p>Au jardin de mon père,—Vole, mon cœur, vole!—Il y a z'un pommier -doux,—Tout doux!</p> - -<p>Trois belles princesses,—Vole, mon cœur, vole!—Trois belles -princesses—Sont couchées dessous, etc.</p></blockquote> - -<p>Est-ce donc la vraie poésie, est-ce la soif mélancolique de l'idéal qui -manque à ce peuple pour comprendre et produire des chants dignes d'être -comparés à ceux de l'Allemagne et de l'Angleterre? Non, certes; mais -il est arrivé qu'en France la littérature n'est jamais descendue au -niveau de la grande foule; les poëtes académiques du <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> -et du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle n'auraient pas plus compris de telles -inspirations, que les paysans n'eussent admiré leurs odes, leur épîtres -et leurs poésies fugitives, si incolores, si gourmées. Pourtant, -comparons encore la chanson que je vais citer à tous ces bouquets -à Chloris qui faisaient, vers ce temps, l'admiration des belles -compagnies:</p> - -<blockquote> - -<p>Quand Jean Renaud de la guerre revint,—Il en revint triste et -chagrin.—«Bonjour, ma mère!—Bonjour, mon fils!—Ta femme est -accouchée d'un petit.»</p> - -<p>«Allez, ma mère, allez devant,—Faites-moi dresser un beau lit -blanc;—Mais faites-le dresser si bas,—Que ma femme ne l'entende pas!»</p> - -<p>Et, quand ce fut vers le minuit,—Jean Renaud a rendu l'esprit.</p></blockquote> - -<p>Ici, la scène de la ballade change et se transporte dans la chambre de -l'accouchée:</p> - -<blockquote> - -<p>«Ah! dites, ma mère, ma mie,—Ce que j'entends pleurer ici?—Ma fille, -ce sont les enfants—Qui se plaignent du mal de dents.»</p> - -<p>«Ah! dites, ma mère, ma mie,—Ce que j'entends clouer ici?—Ma fille, -c'est le charpentier,—Qui raccommode le plancher!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[p. 131]</a></span></p> - -<p>«Ah! dites, ma mère, ma mie,—Ce que j'entends chanter ici?—Ma fille, -c'est la procession—Qui fait le tour de la maison!»</p> - -<p>«Mais dites, ma mère, ma mie,—Pourquoi donc pleurez-vous -ainsi?—Hélas! je ne puis le cacher:—C'est Jean Renaud qui est -décédé.»</p> - -<p>«Ma mère! dites au fossoyeux—Qu'il fasse la fosse pour deux,—Et que -l'espace y soit si grand,—Qu'on y renferme aussi l'enfant!»</p></blockquote> - -<p>Ceci ne le cède en rien aux plus touchantes ballades allemandes; il -n'y manque qu'une certaine exécution de détail qui manquait aussi à la -légende primitive de Lénore et à celle du roi des Aulnes, avant Gœthe -et Burger. Mais quel parti encore un poëte eût tiré de la complainte de -Saint-Nicolas, que nous allons citer en partie.</p> - -<blockquote> - -<p>Il était trois petits enfants—Qui s'en allaient glaner aux champs.</p> - -<p>S'en vont au soir chez un boucher.—«Boucher, voudrais-tu nous -loger?—Entrez, entrez, petits enfants,—Il y a de la place -assurément.»</p> - -<p>Ils n'étaient pas sitôt entrés,—Que le boucher les a tués,—Les a -coupés en petits morceaux,—Mis au saloir comme pourceaux.</p> - -<p>Saint Nicolas au bout d'sept ans,—Saint Nicolas vint dans ce -champ.—Il s'en alla chez le boucher:—«Boucher, voudrais-tu me loger?»</p> - -<p>«Entrez, entrez, saint Nicolas,—Il y a d'la place, il n'en manque -pas.»—Il n'était pas sitôt entré,—Qu'il a demandé à souper.</p> - -<p>«Voulez-vous un morceau d'jambon?—Je n'en veux pas, il n'est pas -bon.—Voulez-vous un morceau de veau?—Je n'en veux pas, il n'est pas -beau!»</p> - -<p>«Du p'tit salé je veux avoir,—Qu'il y a sept ans qu'est dans -l'saloir!»—Quand le boucher entendit cela,—Hors de sa porte il -s'enfuya.</p> - -<p>«Boucher, boucher, ne t'enfuis pas,—Repens-toi, Dieu te -pardonn'ra.»—Saint Nicolas posa trois doigts—Dessus le bord de ce -saloir.</p> - -<p>Le premier dit: «J'ai bien dormi!»—Le second dit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[p. 132]</a></span></p> - -<p>«Et moi aussi!»—Et le troisième répondit:—«Je croyais être en -paradis!»</p></blockquote> - -<p>N'est-ce pas là une ballade d'Uhland, moins les beaux vers? Mais -il ne faut pas croire que l'exécution manque toujours à ces naïves -inspirations populaires.</p> - -<p>A part les rimes incorrectes, la chanson que nous avons citée dans <i>les -Faux-Saulniers: Le roi Loys est sur son pont,</i> composée sur un des -plus beaux airs qui existent, est déjà de la vraie poésie romantique -et chevaleresque; c'est comme un chant d'église croisé par un chant -de guerre; on n'a pas conservé la seconde partie de la ballade, dont -pourtant nous connaissons vaguement le sujet. Le beau Lautrec, l'amant -de cette noble fille, revient de la Palestine au moment où on la -portait en terre. Il rencontre l'escorte sur le chemin de Saint-Denis. -Sa colère met en fuite prêtres et archers, et le cercueil reste en son -pouvoir. «Donnez-moi, dit-il à sa suite, donnez-moi mon couteau d'or -fin, que je découse ce drap de lin!» Aussitôt délivrée de son linceul, -la belle revient à la vie. Son amant l'enlève et l'emmène dans son -château au fond des forêts. Vous croyez <i>qu'ils vécurent heureux</i> et -que tout se termina là; mais, une fois plongé dans les douceurs de la -vie conjugale, le beau Lautrec n'est plus qu'un mari vulgaire, il passe -tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu'un jour sa fière -épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l'eau -noire, en lui criant:</p> - -<blockquote> - -<p>Va-t'en, vilain pêche-poissons!—Quand ils seront bons,—Nous en -mangerons.</p></blockquote> - -<p>Propos mystérieux, digne d'Arcabonne ou de Mélusine.—En expirant, le -pauvre châtelain a la force de détacher ses clefs de sa ceinture et -de les jeter à la fille du roi, en lui disant qu'elle est désormais -maîtresse et souveraine, et qu'il se trouve heureux de mourir par sa -volonté!... Il y a dans cette conclusion bizarre quelque chose qui -frappe involontairement l'esprit, et qui laisse douter si le poëte -a voulu finir par un trait de<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[p. 133]</a></span> satire, ou si cette belle morte que -Lautrec a tirée du linceul n'était pas une sorte de femme vampire, -comme les légendes nous en présentent souvent.</p> - -<p>Du reste, les variantes et les interpolations sont fréquentes dans -ces chansons; chaque province possédait une version différente. On -a recueilli comme une légende du Bourbonnais, <i>la Jeune Fille de la -Garde,</i> qui commence ainsi:</p> - -<blockquote> -<p>Au château de la Garde,—Il y a trois belles filles;—Il y en a une -plus belle que le jour.—Hâte-toi, capitaine,—Le duc va l'épouser.</p> -</blockquote> - -<p>C'est celle que nous avons également citée dans <i>les Faux-Saulniers,</i> -qui commence ainsi dans le Beauvoisis, où nous l'avons entendu chanter, -dépouillée de toute couleur chevaleresque et locale:</p> - -<blockquote> - -<p>Dessous le rosier blanc—La belle se promène.</p></blockquote> - -<p>Voilà le début, simple et charmant; où cela se passe-t-il? Peu importe! -Ce serait si l'on voulait la fille d'un sultan rêvant sous les bosquets -de Schiraz, Trois cavaliers passent au clair de la lune: «Montez, dit -le plus jeune, sur mon beau cheval gris.» N'est-ce pas là la course -de Lénore, et n'y a-t-il pas une attraction fatale dans ces cavaliers -inconnus!</p> - -<p>Ils arrivent à la ville, s'arrêtent à une hôtellerie éclairée et -bruyante. La pauvre fille tremble de tout son corps:</p> - -<blockquote> - -<p>Aussitôt arrivée,—L'hôtesse la regarde.—«Êtes-vous ici par force—Ou -pour votre plaisir?—Au jardin de mon père—Trois cavaliers m'ont -pris.»</p></blockquote> - -<p>Sur ce propos, le souper se prépare: «Soupez, la belle, et soyez -heureuse;</p> - -<blockquote> - -<p>Avec trois capitaines,—Vous passerez la nuit.» Mais le souper -fini,—La belle tomba morte.—Elle tomba morte—Pour ne plus revenir!</p></blockquote> - -<p>«Hélas! ma mie est morte! s'écrie le plus jeune cavalier;<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[p. 134]</a></span> qu'en -allons-nous faire?...» Et ils conviennent de la reporter au château de -son père, sous le rosier blanc.</p> - -<blockquote> -<p>Et, au bout de trois jours,—La belle ressuscite.</p> - -<p>—«Ouvrez, ouvrez, mon père,—Ouvrez sans plus tarder!—Trois jours -j'ai fait la morte,—Pour mon honneur garder.»</p></blockquote> - -<p>La vertu des filles du peuple attaquée par des seigneurs félons a -fourni encore de nombreux sujets de romances. Il y a, par exemple, la -fille d'un pâtissier, que son père envoie porter des gâteaux chez un -galant châtelain. Celui-ci la retient jusqu'à la nuit close, et ne veut -plus la laisser partir. Pressée de son déshonneur, elle feint de céder, -et demande au comte son poignard pour couper une agrafe de son corset. -Elle se perce le cœur, et les pâtissiers instituent une fête pour cette -martyre boutiquière.</p> - -<p>Il y a des chansons de <i>causes célèbres</i> qui offrent un intérêt moins -romanesque, mais souvent plein de terreur et d'énergie. Imaginez un -homme qui revient de la chasse et qui répond à un autre qui l'interroge:</p> - -<blockquote> - -<p>«J'ai tant tué de petits lapins blancs,—Que mes souliers sont pleins -de sang.—T'en as menti, faux traître!—Je te ferai connaître.—Je -vois, je vois à tes pâles couleurs—Que tu viens de tuer ma sœur!»</p></blockquote> - -<p>Quelle poésie sombre en ces lignes qui sont à peine des vers! Dans une -autre, un déserteur rencontre la maréchaussée, cette terrible Némésis -au chapeau bordé d'argent.</p> - -<blockquote> - -<p>On lui a demandé:—«Où est votre congé?—Le congé que j'ai pris, il -est sous mes souliers.»</p></blockquote> - -<p>Il y a toujours une amante éplorée mêlée à ces tristes récits.</p> - -<blockquote> - -<p>La belle s'en va trouver son capitaine,—Son colonel et aussi son -sergent...</p></blockquote> - -<p>Le refrain est une mauvaise phrase latine, sur un ton de<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[p. 135]</a></span> plain-chant, -qui prédit suffisamment le sort du malheureux soldat.</p> - -<p>Quoi de plus charmant que la chanson de Biron, si regretté dans ces -contrées:</p> - -<blockquote> - -<p>Quand Biron voulut danser,—Quand Biron voulut danser,—Ses souliers -fit apporter,—Ses souliers fit apporter;—Sa chemise—De Venise,—Son -pourpoint—Fait au point,—Son chapeau tout rond.—Vous danserez, -Biron!</p></blockquote> - -<p>Nous avons cité deux vers de la suivante:</p> - -<blockquote> - -<p>La belle était assise—Près du ruisseau coulant,—Et dans l'eau qui -frétille,—Baignait ses beaux pieds blancs.</p></blockquote> - -<p>—Allons, ma mie, légèrement!—Légèrement!</p> - -<p>C'est une jeune fille des champs qu'un seigneur surprend au bain -comme Percival surprit Griselidis. Un enfant sera le résultat de leur -rencontre. Le seigneur dit:</p> - -<blockquote> -<p style="margin-left: 10%;"> -«En ferons-nous un prêtre,—Ou bien un président?</p> -</blockquote> - -<p>—Non, répond la belle, ce ne sera qu'un paysan:</p> - -<blockquote> -<p>—On lui mettra la botte—Et trois oignons dedans ... -—Il s'en ira criant:—«Qui veut mes oignons blancs? -—Allons, ma mie, légèrement, etc. -</p> -</blockquote> - -<p>Nous nous arrêtons dans ces citations si incomplètes, si difficiles -à faire comprendre sans la musique et sans la poésie des lieux et -des hasards, qui font que tel ou tel de ces chants populaires se -grave ineffaçablement dans l'esprit. Ici, ce sont des compagnons qui -passent avec leurs longs bâtons ornés de rubans; là, des mariniers qui -descendent un fleuve; des buveurs d'autrefois (ceux d'aujourd'hui ne -chantent plus guère), des lavandières, des faneuses, qui jettent au -vent quelques lambeaux des chants de leurs aïeules. Malheureusement, -on les entend répéter plus souvent aujourd'hui les romances à la mode, -platement spirituelles, ou même franchement incolores, variées sur -trois à quatre thèmes éternels. Il serait à désirer<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[p. 136]</a></span> que de bons poëtes -modernes missent à profit l'inspiration naïve de nos pères, et nous -rendissent, comme l'ont fait les poëtes d'autres pays, une foule de -petits chefs-d'œuvre qui se perdent de jour en jour avec la mémoire et -la vie des bonnes gens du temps passé.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[p. 137]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="JEMMY" id="JEMMY">JEMMY</a></h3> - -<h4>I</h4> - -<h5>COMMENT JACQUES TOFFEL ET JEMMY O'DOUGHERTY TIRÈRENT A LA FOIS DEUX -ÉPIS ROUGES DE MAÏS</h5> - - -<p>A moins de cent milles de distance du confluent de l'Alléghany et -du Monogehala, est situé un vallon délicieux, ou ce qu'on appelle -dans la langue du pays un <i>bottom,</i> véritable paradis borné de tous -côtés par des montagnes et par le cours de l'Ohio, que les Français -ont surnommé <i>Belle Rivière.</i> Le versant et la cime des hauteurs qui -s'étagent doucement vers l'horizon sont revêtus d'une riche végétation -de sycomores centenaires, d'aunes et d'acacias, tous unis par le tissu -de la vigne sauvage, et sous lesquels on respire une douce fraîcheur. -Sur le premier plan, les deux rivières réunies dans l'Ohio roulent -paisiblement leurs eaux jumelles, offrant çà et là une barque qui -glisse sur les eaux tranquilles, ou parfois quelque bateau à vapeur, -volant comme une flèche, qui fait surgir des bandes effarouchées de -canards et d'oies sauvages établis sous l'ombre des sycomores et des -saules pleureurs. Un seul sentier conduit à la partie supérieure du -canton, à ce qu'on appelle le haut pays, où, depuis soixante ans, des -Anglais, des Irlandais, des Allemands, et autres races européennes, -se sont établis, alliés et fondus ensemble complètement. Ce n'est pas -à dire pourtant que cette grande famille républicaine<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[p. 138]</a></span> ne manifeste -plus par aucun signe sa diversité d'origine. Le descendant allemand, -par exemple, tient encore fortement à sa <i>sauerkraut</i>;<a name="NoteRef_1_3" id="NoteRef_1_3"></a><a href="#Note_1_3" class="fnanchor">[1]</a> il préfère -encore son <i>blockhaus,</i> simple et rustique comme lui, à l'élégante -<i>franchouse</i> de ses voisins; la couleur favorite de son habit à larges -pans est toujours bleue; ses bas sont de cette couleur; ses gros -souliers ronds portent le dimanche d'épaisses boucles d'argent, et, -comme ses aïeux encore, il affectionne les <i>inexpressibles</i> en peau -nouées au-dessous du genou avec des courroies.</p> - -<p>La mode tyrannique, ou, comme on l'appelle là-bas, la <i>fashion,</i> n'a -encore trouvé que peu d'occasions d'étendre son empire, et un chapeau -très-simple en paille et en soie, une robe encore plus simple d'une -étoffe fabriquée dans le pays, forment toute la parure dont les -familles permettent aux jeunes demoiselles d'augmenter le pouvoir de -leurs charmes.</p> - -<p>Malgré cette résistance obstinée des têtes allemandes, les différents -partis vivent dans la plus parfaite union; peut-être même ces nuances -contribuent-elles à l'agrément de leurs réunions et fêtes assez -fréquentes, connues en général sous le nom de <i>frœhlichs.</i> On appelle -ainsi, en effet, les assemblées qui ont lieu chez l'un ou chez l'autre -pour écosser en commun les épis de maïs. Il faut voir les couples -joyeux accourant par une belle soirée d'automne des quatre points -cardinaux, franchissant les haies, se frayant une route à travers -les broussailles, sortant enfin des bois avec des joues rouges comme -l'écarlate, et se secouant les mains en arrivant à faire craquer leurs -os. Puis ils s'asseyent en demi-cercle devant la maison du rendez-vous, -ayant en face une montagne de tiges de maïs, et derrière eux le vieux -Bambo, destiné à couronner la fête par son talent musical, mais qui, -couché en attendant sur le banc du poêle, s'abandonne provisoirement à -un sommeil tant soit peu bruyant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[p. 139]</a></span></p> - -<p>Il y a environ quarante ans qu'il y eut une de ces réunions dans -la colonie, chez Jacques Blocksberger. Parmi les jeunes gens qui y -accoururent de plus de cinq milles à la ronde, il s'en trouva surtout -deux qu'on salua avec un empressement particulier. C'était d'abord une -fraîche miss irlandaise, portant le nom sonore de Jemmy O'Dougherty, -ronde et fraîche jeune fille, ayant une gracieuse figure de lutin, -des joues bien roses, un cou de cygne, des yeux d'un bleu grisâtre, -dont certains regards faisaient mal, enfin un petit nez tant soit peu -aquilin, qui faisait supposer à celle à qui il appartenait une certaine -dose de sagacité et aussi d'assurance et d'inflexibilité irlandaises, -dont son futur époux devait attendre quelque signification en bien ou -en mal. Mais, si elle ne semblait pas aussi patiente que Job, elle -était du moins aussi pauvre, ce qui ne l'empêchait pas de savoir -arranger les choses de manière à paraître partout avec avantage, et -dans une toilette irréprochable pour le pays.</p> - -<p>Le second personnage dont nous avons à parler était mister -Christophorus, ou, comme on l'appelait ordinairement, le riche Toffel -(abréviation allemande de Christophe), garçon de six pieds six pouces -américains, en apparence un peu lâche, mais nerveux et solidement -constitué. Indépendamment de ces avantages, et ils n'étaient pas à -dédaigner, Christophorus possédait encore une métairie de trois cents -acres, tout le vallon de l'Ohio dont nous avons fait une description, -une grange bâtie en pierre, une maison ornée de jalousies peintes en -vert, et pourvue d'un toit en bardeaux également peints en rouge, et, à -ce qu'on disait encore, deux bas de laine bleue que lui avait laissés -son père, et qui étaient entièrement remplis de bons dollars espagnols. -Aussi, lorsque Toffel passait devant quelque ferme sur son cheval gris, -en sifflant un air allemand, le cœur de plus d'une blondine se mettait -à battre plus vite.</p> - -<p>Il arriva donc que Jemmy se trouva placée à côté de Toffel. Comment -cela se fit, c'est ce que la chronique ne dit pas bien clairement; mais -ce qui paraît certain, c'est que la volonté de<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[p. 140]</a></span> ce dernier ne fut pour -rien dans ce hasard. Toffel, comme nous l'avons dit, était un grand -garçon à larges épaules, et, comme les bancs du local n'étaient rien -moins que commodes, il s'assit sur le tronc d'un hickory; Jemmy choisit -sa place tout à côté de lui, comme pour se séparer d'un certain groupe -de jeunes gens plus bruyants et plus entreprenants que notre héros. -En effet, celui-ci siégeait sans mauvaise pensée, paisible comme un -citoyen sensé des États-Unis, écossant des épis de maïs, et pensant à -son énorme cheval, à son bétail et à ses bas bleus, ainsi qu'à mille -autres choses, excepté à sa gentille voisine. Nous ne voulons pas dire -que sa voisine pensât à lui; seulement, avec toute la complaisance -d'une âme chrétienne, elle entassait d'une main leste un grand nombre -de tiges devant son voisin, qui, long et maladroit qu'il était, -n'avait plus qu'à étendre le bras pour les écosser commodément. Mais -Toffel ne faisait nulle attention à cette main amicale, et continuait -d'écosser jusqu'à ce que, le tas diminuant, il lui fallait se courber -et s'étendre à sa grande gêne; mais alors ce fut encore elle qui se -courba gracieusement, et rassembla quelques douzaines d'épis dans son -tablier pour les poser en petit tas devant lui, le tout avec une grâce -si enchanteresse, qu'il était presque impossible de lui résister. Mais -soyez assuré que toute cette attention eût encore échappé aux regards -de notre tête carrée d'Allemand, si, précisément dans l'instant où -elle tournait d'une manière si attrayante devant lui, son œil n'eût -rencontré par hasard celui de Toffel, et cet œil, dirent quelques -mauvaises langues, avait alors une expression si irrésistible, que -Toffel, pour la première fois, ouvrit grandement les siens.</p> - -<p>Sur quoi, il se remit à écosser son maïs, et à prendre de temps en -temps une gorgée de whiskey, sans un mot de remercîment à sa gentille -et complaisante voisine. Faut-il s'étonner si elle se lassa d'aider à -la paresse d'une bûche si insensible? Donc, quand le troisième tas fut -écossé, Jemmy ne s'occupa pas davantage de Toffel. Quoi qu'il en soit, -celui-ci commençait<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[p. 141]</a></span> à se trouver assez bien, et à prendre plus souvent -sa gorgée de whiskey, quand le sort jaloux le menaça de le priver de -cette consolation.</p> - -<p>Plusieurs heures s'étaient déjà envolées depuis que la société s'était -livrée au travail, quand le hasard voulut que les deux voisins -tirassent à la fois chacun deux épis de grain rouge. Mais il faut -savoir que, suivant un usage respectable établi aux États-Unis, deux -épis rouges qui sont tirés et écossés en même temps par deux individus -qualifiés, comme Jemmy O'Dougherty et Jacques Toffel, confèrent au plus -fort des deux le droit de donner et même au besoin de prendre un baiser -à l'autre.</p> - -<p>Toffel était donc en possession d'un titre aussi valable qu'aucun autre -au monde; mais peu s'en fallut qu'il ne le perdît, en négligeant d'en -user. En effet, déjà il avait laissé tomber sa tige, quand Jemmy, brave -fille! s'avisa d'avoir des yeux pour lui.</p> - -<p>—Deux épis rouges! s'écria-t-elle dans une naïve ignorance de ce -qu'elle faisait.</p> - -<p>—Deux épis rouges! s'écrièrent aussitôt cinquante gosiers. Et toute -la société se mit debout comme si la foudre était tombée au milieu -d'elle. Ici, il fut impossible à notre Toffel de ne pas comprendre -la cause de cette émotion générale. Aussi parut-il enfin jaloux du -droit que le hasard lui avait conféré; mais il fallait encore vaincre -la résistance de tout le corps féminin, qui forma autour de Jemmy un -carré qui aurait défié tout un bataillon de freluquets de la ville. -Cependant, Toffel n'était pas homme à se laisser arrêter par de vaines -démonstrations; il s'avança vers les conjurées, saisit commodément -chacune de ses adversaires après l'autre, en jeta une demi-douzaine -sur un tas d'épis à sa droite, une demi douzaine sur un autre tas à -sa gauche, et se fraya ainsi la route jusqu'à Jemmy, qui, il faut le -dire, lui résista bravement; mais la citadelle la plus forte finit par -se rendre, et ainsi céda enfin notre Irlandaise, qui laissa Toffel -imprimer paisiblement ses lèvres larges d'un<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[p. 142]</a></span> pouce sur les siennes, -bien qu'elle eût pu, à ce que prétendirent quelques compagnes jalouses, -éviter en partie ce terrible contact.</p> - -<p>Ici s'arrêtent nos renseignements sur cette agréable soirée, et nous -pouvons croire seulement que la tranquillité d'esprit de Toffel y reçut -une forte secousse, et qu'après le <i>frœhlich,</i> qui comprenait aussi la -danse, il fut longtemps à s'endormir, et fit un rêve pour la première -fois de sa vie.</p> - -<p>Il arriva que, peu de temps après, par un beau soir de décembre, Toffel -sella son étalon gris pommelé, et monta au petit trot les sinuosités -qui conduisent encore aujourd'hui de Toffelsville au pays haut, à -travers les montagnes de l'Ohio.</p> - -<p>C'était une chose réjouissante que de voir les belles fermes au milieu -desquelles il eut à passer dans sa course. Plus d'une fille fraîche et -gentille, et, ce qui veut dire plus, mainte jeune fille ayant une bonne -dot, vivait dans ces habitations d'un extérieur grossier; plus d'une -jolie bouche cria à Toffel:</p> - -<p>—Eh! Toffel! encore en route si tard? Ne voulez-vous pas entrer?</p> - -<p>Mais Toffel n'avait ni yeux ni oreilles, et continuait son chemin; et -les fermes prirent un aspect toujours plus chétif, jusqu'à ce qu'enfin -il arrivât à une pièce de terre, couverte de châtaigniers, où sa -patience semblait sur le point de l'abandonner. C'est qu'il ne pouvait -jamais voir sans humeur cette espèce d'arbres, qu'il regardait avec -raison comme le signe le plus certain de l'infécondité du sol.—Et -pourtant, Toffel, tu continues encore à trotter; es-tu donc tellement -indifférent à ton repos que tu te laisses ensorceler par les yeux de -ce gentil lutin aux cheveux dorés, que le malin esprit lui même ne -parviendrait pas à maîtriser, qui, semblable au chat, sait à la fois -égratigner et caresser, rire et pleurer, le tout dans un seul et même -instant? Réfléchis, cher Toffel, suspends ton pèlerinage! L'eau et le -feu, le whiskey et le thé, des gâteaux de mais, tout cela irait-il -ensemble?... Mais le voici à l'extrémité du plant de châtaigniers, -et même devant un ... comment le<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[p. 143]</a></span> nommerons-nous? devant une espèce -d'édifice qui semble dater des guerres des Indiens. Toffel secoua la -tête d'un air pensif; c'est la maison du vieux Davy O'Dougherty, et -c'est une maison d'un misérable aspect. Et sa grange? il n'en a pas; -ses haies? on a honte de les regarder. Oui, sa ferme offre un triste -tableau de l'industrie irlandaise; point de cheval, point de charrue; -toute la fortune agricole de Davy se réduit à quelques étroites pièces -de terre, semées de maïs et de pommes de terre.</p> - -<p>Toffel fit une longue pause, indécis, pensif; mais justement le vieux -Davy était assis près de la porte, avec sa vénérable moitié aux cheveux -roux, et une demi-douzaine de petits monstres de la même couleur. Jemmy -seule ... il serait peu galant de ne pas la dire franchement blonde, -était la grâce et l'ornement de la triste cabane. Elle préparait le -thé, et mettait sur la table des gâteaux de maïs. Toffel alla s'asseoir -devant la cheminée sans avoir à peine desserré les lèvres, et n'eût -point bougé de cette place, si, en sa qualité d'Allemand, l'odeur de -la fumée du charbon de terre ne l'eût désagréablement affecté; il se -leva brusquement pour chercher une atmosphère plus pure, pendant que -Jemmy, le voyant à moitié aveuglé, s'enfuyait dans la cuisine avec un -rire moqueur. Toffel hésita un instant entre les deux portes, mais -involontairement il se trouva transporté devant le feu de la cuisine, -qui, étant de bois, lui plut bien mieux que l'autre, et auquel Jemmy -daigna bientôt prendre place à ses côtés.</p> - -<p>Un quart d'heure s'était écoulé, et pas une pensée immodeste ou -quelconque n'avait traversé le cerveau de notre cavalier. La seule -licence qu'il se permit de prendre consistait de transporter son -chapeau d'un genou sur l'autre.</p> - -<p>Enfin, cependant, il prit courage, et, regardant fixement sa voisine, -il lui demanda en anglais si elle ne voulait pas le prendre pour mari.</p> - -<p>Que voulez-vous que je fasse d'un Allemand?</p> - -<p>Telle fut la réponse un peu dure de la malicieuse<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[p. 144]</a></span> Irlandaise, qui, en -rabaissant la marchandise qu'elle convoitait, n'avait d'autre but que -de se l'assurer à meilleur marché.</p> - -<p>Mais songez bien à ce qu'était une telle réponse adressée par une -petite créature comme Jemmy à un homme comme Toffel, garçon de six -pieds, possesseur de trois cents acres de terre et de deux bas bleus -garnis.</p> - -<p>Toffel n'était rien moins que fier, cependant il se leva fort -déconcerté, tira son chapeau, et s'apprêtait à sortir en soupirant de -la cuisine, lorsque la rusée jeune fille, se glissant entre lui et la -porte, lui dit en lui prenant la main:</p> - -<p>—Et, si je vous prends, me promettez-vous d'être bon enfant?</p> - -<p>Le dialogue dès lors prit des formes plus précises, et Toffel ne tarda -pas à aller rejoindre son gris pommelé, après avoir rudement serré la -main de sa future.</p> - -<p>Quelques jours après, le ministre protestant Gaspard Ledermaul, -ancien tailleur, bénissait le mariage de Jacques Toffel et de Jemmy -O'Dougherty; ce qui semblerait, devoir mettre fin à notre histoire, si -nous en voulions abandonner légèrement les héros, et si l'on ne savait, -d'ailleurs, que les mariages n'offrent pas moins de péripéties que les -amours les plus traversées.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_3" id="Note_1_3"></a><a href="#NoteRef_1_3"><span class="label">[1]</span></a> Choucroute. <i>Blockhaus,</i> maison construite en troncs -d'arbres équarris. <i>Franchouse,</i> maison de charpente revêtue de pierres -et de plâtre.</p></div> - -<hr /> -<h4>II</h4> - -<h5>COMMENT JEMMY O'DOUGHERTY EUT TOUT D'ALLER A UN MEETING SUR UN TROP -GRAND CHEVAL</h5> - -<p>Jacques Toffel n'avait pas encore accompli sa vingt et unième année, -quand il entra dans la lune de miel, et ici nous devons dire à sa -louange qu'il sut jouir du bonheur avec sa modération accoutumée. -Nous n'avons pas laissé voir qu'il fût dissipé; et, assurément, nulle -tentation ne lui vint d'introduire sa femme dans la haute société -du Saragota, et de vider ainsi les deux bas bleus. Quant à mistress -Toffel, ce n'était pas, certes, une méchante fille; il y avait en elle<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[p. 145]</a></span> -toujours cette sorte de diablerie irlandaise qui ne lui permettait -pas d'être en repos, tant que son mari n'avait pas fait sa volonté. -Pour tout dire, en un mot, c'était elle qui portait les culottes ou -les <i>inexpressibles,</i> selon la chaste locution anglaise. D'ailleurs, -notre couple vivait heureux; un jeune Toffel ne tarda pas à faire -son apparition dans le monde, et surtout alors l'heureux fermier ne -regretta pas d'avoir tiré son épi rouge.</p> - -<p>Or, il advint qu'un missionnaire se présenta vers ce temps dans la -colonie, avec la prétention d'enseigner à nos bonnes gens un chemin -plus court que par le passé pour gagner la porte du Ciel. Afin de -donner à son projet l'impulsion nécessaire, il avait annoncé un -meeting, après s'être assuré préalablement de l'assentiment des dames. -Mistress Toffel, dont le respectable pasteur avait recherché surtout -le patronage, avait décidé, pour répondre à cet égard flatteur, que -son jeune fils serait baptisé en cette occasion, et que le père le -transporterait dans ses bras au meeting.</p> - -<p>Jusqu'ici, tout était bien, et Toffel n'y trouvait guère à redire; -toutefois, en sellant ses deux chevaux, il éprouva une sorte de -malaise, et comme un pressentiment fâcheux lorsqu'il s'occupa de son -grand cheval gris. Mistress Toffel avait connu pour cet animal une -telle prédilection, qu'elle avait déclaré n'en pas vouloir monter -d'autre. A la vérité, comparés au grand cheval entier de Toffel, les -autres n'étaient que des chats; mais Jemmy n'était pas une géante, -et les petits chevaux lui eussent toujours mieux convenu qu'à son -mari. Celui-ci était, depuis peu, devenu ambitieux, et aspirait aux -emplois publics; et il fallait qu'il arrivât disgracieusement sur une -de ces rosses, en s'exposant aux railleries et aux suppositions de -la foule! En tirant les chevaux de l'écurie, il vit précisément sa -femme sur le seuil de la maison; mais sur son front était écrite cette -inflexible résolution à laquelle le pauvre homme n'avait guère l'usage -de résister. Il la laissa donc monter sur un tronc d'arbre, d'où elle -s'élança sur le<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[p. 146]</a></span> gris pommelé, dont elle saisit la bride avec grâce et -autorité.</p> - -<p>La voilà sur cet animal immense, semblable à un malicieux baboin qui -s'apprête à mettre à l'épreuve la mansuétude d'un patient dromadaire. -Toffel la regardait la bouche ouverte et les yeux fixes.</p> - -<p>—Ma chère! dit-il après un long combat intérieur, je vous en prie, -prenez le petit cheval, et me laissez le plus grand.</p> - -<p>—Toffel, s'écria sa moitié, sûrement vous n'êtes pas assez fou pour -songer à cela précisément en ce moment.</p> - -<p>—Si, je suis assez fou pour cela; et, si je prends ce veau irlandais, -je serai à la fois à pied et à cheval.</p> - -<p>Ses paroles, ses regards étonnèrent la dame; ils indiquaient une sorte -de révolte contre son pouvoir, et elle sentit que tout son règne -dépendait de la résolution qu'elle prendrait en ce moment décisif, -et c'est dans cette idée qu'elle donna un grand coup de fouet à son -cheval, qui, en deux élans, l'emporta hors de la cour.</p> - -<p>Toffel n'eut donc rien de mieux à faire que de monter sur la rosse, en -soupirant et en murmurant quelques phrases de sa langue incomprise, -comme <i>sapperment! verflucht!</i> et autres aménités germaniques dont il -pouvait, au besoin, dissimuler le sens. Tout à coup il fut interrompu -dans son monologue par un cri parti du haut de la montagne. Toffel jeta -les yeux autour de lui, puis il regarda la hauteur, mais il n'aperçut -rien; rien ne se faisait plus entendre, et pourtant la voix qui avait -percé ses oreilles était la voix aiguë et sonore de sa femme, il en -était certain. Elle l'avait devancé au galop de quelques centaines de -pas, et bientôt les sinuosités de la route, à travers les montagnes, -l'avaient dérobée à ses regards.</p> - -<p>—Le cheval gris l'a certainement jetée à bas, se dit le loyal garçon.</p> - -<p>Et à peine cette idée s'était-elle présentée à son esprit, qu'il vit, -en effet, son coursier favori descendre à grands bonds la montagne. -Toffel fut saisi de frayeur; il se jeta,<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[p. 147]</a></span> des deux jambes à la fois, -à bas de sa rosse, et courut au-devant du cheval fougueux, qui, -reconnaissant son maître, s'arrêta tranquillement jusqu'à ce qu'il -l'eût débarrassé de la selle de Jemmy, et qu'il eût monté dessus avec -son rejeton. Alors, Toffel se dirigea au grandissime trot vers le haut -de la montagne, et courut au secours de sa moitié, de laquelle bien -d'autres ne se seraient guère plus inquiétés après la manière dont elle -s'était comportée; mais Toffel était d'une bonne pâte d'Allemand, et il -se hâta de tout son pouvoir d'arriver à l'endroit fatal où elle devait -avoir établi sa couche. Une seconde fois il entendit crier, mais ce -n'était pas sa voix ordinaire, c'était plutôt un cri de détresse. Ce -cri se renouvela, et, trempé d'une sueur froide, Toffel alors lança son -cheval ventre à terre du côté d'où semblait venir la voix de sa femme; -mais point de traces. Il regarda à droite, à gauche, puis à terre, -et enfin il remarqua avec un horrible serrement de cœur des traces -de pas d'hommes, et à côté les empreintes des pieds de sa femme. Des -hommes étaient venus là, c'était évident; mais dire ce qu'était devenue -sa femme, c'était une chose bien difficile, les traces se perdaient -dans la forêt. Il examina de nouveau ces traces, et il reconnut avec -consternation la large empreinte des mocassins des Indiens. Un regard -vers la forêt lui fit apercevoir quelque chose d'un gris noir, c'était -une plume d'aigle: plus de doute, sa malheureuse Jemmy venait d'être -surprise et enlevée par les Indiens.</p> - -<p>Toffel aimait sincèrement sa femme; cependant, il n'eut point -d'évanouissement, et toute la force de son amour ne put lui arracher -une larme; et, au lieu de perdre du temps en vaines lamentations, -il courut au grand galop rejoindre le meeting, apprit à ses voisins -que les Indiens avaient surpris et enlevé sa femme tandis qu'elle se -rendait à l'assemblée, ajoutant qu'il fallait qu'il la recouvrât à tout -prix, et que, s'ils étaient bons voisins, et s'ils voulaient être des -hommes libres, il fallait qu'ils vinssent courir en toute hâte avec -lui sur les traces de ces Peaux-Rouges pour leur reprendre sa Jemmy. -Comme<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[p. 148]</a></span> ceux à qui il s'adressait étaient, en effet, des hommes de cœur, -Toffel, en peu d'heures, se vit à la tête de cinquante jeunes gens, -qui, tenant d'une main leurs carabines et de l'autre la bride de leurs -chevaux, juraient de venger dignement l'enlèvement de la nouvelle -Hélène.</p> - -<p>Il n'était pas rare, en ce temps, que les colons des États-Unis eussent -à poursuivre des Indiens pour un semblable motif; mais, pendant que -Toffel et ses vaillants compagnons sont occupés à retrouver les traces -des Peaux-Rouges qui avaient enlevé Jemmy O'Dougherty, nous allons, -nous conformant encore plus directement aux usages chevaleresques, -rejoindre notre dame, pour lui prêter au besoin aide et secours.</p> - -<p>Donc, Jemmy, l'entêtée Jemmy, avait été seule en avant de quelques -centaines de pas, ainsi que nous l'avons déjà dit. C'était d'abord une -chose qu'une femme raisonnable n'aurait jamais faite: elle se serait -tenue à côté de son mari, d'un aussi bon mari surtout que l'était -incontestablement Toffel, notamment dans des temps si critiques, où -les sauvages parcouraient encore en partisans tout l'État d'Ohio, -et s'avançaient même jusqu'au fort Pitt, attendu que, précisément à -cette époque, les États-Unis étaient engagés avec eux dans une guerre -sanglante. Sans doute, elle cria vaillamment, mais il était trop tard; -probablement les Indiens en avaient déjà trop vu pour renoncer, en -faveur de ses cris, à une si belle proie. L'un monta sur le cheval -gris et la prit en croupe, pendant qu'un second obligeait la belle à -enlacer ses bras autour de son cavalier; un troisième, lui voyant des -dispositions à résister, établit entre son cou de cygne et un coutelas -qu'il tira de sa ceinture un voisinage dangereux, si bien que la pauvre -créature se résigna à son sort, et ne songea plus qu'à ne pas se -laisser tomber de cheval pendant la longue course qui s'ensuivit.</p> - -<p>Toutefois, elle ne pouvait s'empêcher de s'écrier par instants:</p> - -<p>—Le grand cheval! le grand cheval!</p> - -<p>Mais sa tenue modeste et résolue à la fois inspirait quelque<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[p. 149]</a></span> respect -à ses ravisseurs, et surtout à Tomahawk leur chef, qui, en arrivant à -Miamy, quartier général des Peaux-Rouges, la plaça sous la protection -de sa mère, avec le titre de dame d'honneur. Sans doute, ce poste -n'eût pas été à dédaigner, si le fils de la princesse mère avait eu -à gouverner quelque chose qui en valût la peine; mais le roi des -Shawneeses, frère aîné de Tomahawk, n'étendait guère son empire que -sur un territoire de quelques centaines de milles carrés. Ses sujets -étaient des sauvages non encore civilisés, qui, dans leur intelligence -bornée, n'avaient aucune idée du droit divin de leur souverain, -c'est-à-dire qu'ils ne voulaient pas travailler pour lui, disant qu'il -avait, comme eux, reçu du grand Esprit deux bras propres au travail.</p> - -<p>Nos bienveillants lecteurs comprendront qu'au milieu d'une réunion -d'hommes si déraisonnables, mistress Toffel ne pouvait compter sur de -grands avantages, malgre la place honorable qu'elle occupait. Du reste, -elle vit bien que des pleurs et des jérémiades ne pouvaient qu'empirer -sa position, et qu'il valait mieux l'accepter bravement et chercher à -se rendre utile. Aussi, avec une mine où l'on ne pouvait méconnaître un -trait d'ironie, elle saisit, le lendemain matin, la marmite remplie de -gibier, et se mit à préparer elle-même le repas des Indiens. Ceux-ci -s'assirent bientôt à l'entour en croisant les jambes:</p> - -<p>—Whoo! s'écria le souverain, qu'avons-nous là?</p> - -<p>De sa vie, il n'avait fait un aussi délicieux déjeuner à <i>la -fourchette,</i> dirions-nous, si les sauvages avaient des fourchettes. La -princesse mère indiqua de sa main, et en souriant gracieusement, sa -dame d'honneur, qui, pour sa récompense, reçut une côtelette. Jemmy -avait une contenance fière, comme si elle se fût trouvée assise sur -le grand cheval. Peu de temps après, les sauvages entreprirent une -nouvelle excursion, de laquelle ils rentrèrent au bout de quinze jours -chargés de butin de toute espèce: des robes de femme, des spencers, -des chapeaux, des corsets, etc. Une garde-robe complète était échue<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[p. 150]</a></span> -en partage à Tomahawk. Le lendemain, il parut vêtu d'une robe de -<i>linsey-woosey</i> couleur rouge, et la tête ornée d'un chapeau en soie -verte, par-dessus lequel il lui avait paru de bon goût de mettre le -bonnet d'une femme en couches: le chef lui-même se montra dans une -petite robe <i>à l'enfant,</i> avec un spencer coquelicot par-dessus, et -un capuchon du temps de Louis XV. A peine Jemmy avait-elle jeté les -yeux sur ses maîtres métamorphosés, qu'elle fit signe aux squaws de -la suivre dans la forêt, où se trouvaient beaucoup de plantes de lin -sauvage. Elle en fit cueillir une certaine quantité, qu'elle fit -rapporter au camp par ses compagnes. Elle obligea ensuite celles-ci à -préparer le lin pour le filage, qu'elle leur enseigna, et, en peu de -semaines, des habits de chasse, ornés de rubans de soie et de calicot, -remplacèrent les robes de femmes sur les corps de ses ravisseurs. Une -quinzaine de jours après, les hommes firent une nouvelle expédition, -dans laquelle le souverain fut tué et son frère Tomahawk blessé. Jemmy, -à l'instar d'autres sujets loyaux, prit le deuil, pansa les plaies du -survivant, et, quand le jeune chef fut rétabli, elle lui présenta un -costume neuf qu'elle avait confectionné pour lui pendant sa maladie. -Elle y mit tant de grâce, selon l'avis de l'Indien, que, dès ce moment, -il devint son admirateur et son fidèle paladin. Quand, le lendemain, il -se fut vêtu de son costume neuf, il se trouva si agréablement surpris -et tourné, qu'il mit pour la première fois de côté ces habitudes de -respect qu'il avait contractées vis-à-vis de mistress Toffel, et -qui l'avaient empêché jusque-là de déclarer un peu plus ouvertement -l'affection qu'il ressentait pour elle. Il alla lui rendre une visite. -Toute la résidence fut en révolution; les dames rouges étaient au -désespoir. Elles comprirent que ce n'était pas en leur honneur que le -nouveau souverain s'était revêtu d'une si brillante toilette, et que -ses attentions s'adressaient à la fière Américaine, qui, dans leur -opinion, ne pouvait naturellement résister à ce somptueux accoutrement. -Et vraiment ni Londres, ni Paris, ni New-York n'auraient pu se vanter -d'avoir vu, sur une seule<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[p. 151]</a></span> et même personne, une prodigalité d'objets -de luxe comme il plut ce jour-là à Tomahawk d'en étaler aux yeux de sa -fidèle sujette. Mais aussi il était lui-même resté trois heures, jambes -croisées et miroir en main, à admirer avec des yeux brillants de joie -ses charmes irrésistibles. Trois larges paillettes d'argent entouraient -artistement son nez, auquel était encore suspendu un dollar espagnol; -deux autres dollars pendaient à ses oreilles, et, par une spirituelle -inspiration, l'Indien avait orné sa lèvre inférieure d'une sixième -pièce de monnaie. Ses cheveux étaient richement entremêlés d'aiguilles -de porc-épic, et du sommet de sa tête descendaient majestueusement -trois queues de buffles. Un collier de pas moins de cinquante dents -d'alligators ornait son cou, autour duquel serpentait encore un petit -collier de grandes perles de cristal, trophée qu'il avait conquis dans -un combat avec les Chikasaws. Il n'avait pas moins soigné l'habillement -des parties inférieures de son corps: ses jambes étaient jusqu'à -la cheville entourées de petits cercles de cuivre et de fer-blanc -qui résonnaient prodigieusement à chacun de ses pas; le reste de sa -toilette consistait en un chapeau anglais à trois cornes. Lorsque, avec -la conscience de ses perfections, il approcha de la résidence de madame -mère, il leva haut les jambes et en fit deux fois le tour en dansant, -pour se régaler de la musique dont il était le créateur; arrivé à la -porte, il jeta un dernier coup d'œil sur son miroir de poche en se -regardant de la tête aux pieds; puis il entra.</p> - -<p>Nous sommes malheureusement sans information aucune sur le succès de -tant d'efforts et de combinaisons de bon goût; tout ce qui est devenu -notoire, c'est que le haut prétendant fut bien moins satisfait de -lui-même, quand il quitta la résidence de sa mère, qu'il ne l'avait été -en y entrant. La chronique ajoute que, dès ce moment, Jemmy eut sur -le souverain indien un empire pour le moins aussi illimité que celui -qu'elle avait déjà exercé sur Toffel; et il paraît qu'elle ne tarda pas -à en faire usage, sans doute par de bonnes raisons, attendu qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[p. 152]</a></span> -eut à repousser des tentations assez vives. Mais, dit encore notre -document, elle résista héroïquement. Comment, en effet, pouvait-elle -agir autrement, elle dont la pensée tendait à un autre but? Oui, son -regard était sans cesse fixé sur le soleil couchant, sur cette partie -du monde où vivait son cher Toffel. Depuis cinq années entières, elle -avait supporté sa captivité avec un courage, avec une fermeté héroïques -et vraiment irlandais; mais présentement elle sentait chaque jour -davantage l'amertume de sa position. Pendant la première année, elle -avait été tenue en mouvement par la nouveauté de sa destinée; elle -avait, en outre, été stimulée par le sentiment de la conservation. -Durant les années suivantes, elle s'était peut-être sentie flattée des -attentions de son adorateur indien;—mais faire la coquette avec un -sauvage, ce n'était, après tout, qu'un pauvre passe-temps, et cela ne -pouvait durer à la longue. Ainsi, le vif désir de revoir les lieux sur -lesquels se concentraient ses souvenirs prenait chaque jour en elle -plus de force. Songer à fuir, c'eût été de sa part une folie pendant -la première année; on l'avait surveillée, durant l'été, avec des yeux -d'Argus, car son adresse en toute chose la rendait indispensable aux -sauvages, et une fuite dans le cours de l'hiver n'était pas plus -exécutable. Où aurait-elle trouvé des vivres, un lieu de repos? Son -voyage jusqu'au camp des sauvages avait duré vingt jours; elle devait -donc être à une énorme distance de chez elle, et si, par malheur, on -avait connu son projet, son sort eût été horrible.</p> - -<hr /> -<h4>III</h4> - -<h5>COMMENT JEMMY REVIENT CHEZ JAQUES TOFFEL</h5> - -<p>Enfin, l'occasion favorable que Jemmy désirait si vivement vint se -présenter à l'expiration du cinquième été après son enlèvement. Les -hommes étaient partis pour la chasse d'automne; leurs femmes les -avaient accompagnés; il n'était resté au camp que les plus faibles -et les plus âgés. Par le<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[p. 153]</a></span> contentement apparent qu'elle avait montré -pendant cinq ans, Jemmy était parvenue à calmer les méfiances des -Indiens, dont la vigilance s'était affaiblie. Elle avait appris que, -par suite de l'accroissement de la population, la colonie avait étendu -ses limites, et qu'elle se trouvait dès lors à une moindre distance de -celle des sauvages; elle espérait donc rencontrer de ses compatriotes, -sinon au bout de la première semaine, du moins au bout de la seconde. -Elle résolut sa fuite, et réalisa sur-le-champ son projet. Un petit -sac rempli de vivres fut tout ce qu'elle emporta avec elle; elle -avait quatre cents longs milles à faire depuis le grand Miami jusqu'à -l'Ohio supérieur; mais son courage était à la hauteur de sa grande -entreprise. Elle aimait son Toffel; elle l'aimait maintenant plus -que jamais, ce garçon si bon, si patient, et pourtant si sensé. Son -courage fut rudement mis à l'épreuve dans les marais de Franklin, -elle courut un grand danger de se noyer dans le Sciota, et, en errant -pendant plusieurs jours dans les solitudes qui séparent Colombus, -capitale de l'État de l'Ohio, de New-Lancaster, d'être dévorée par les -ours et les panthères; mais elle se tira heureusement des marais, des -rivières et des lieux déserts. Pendant les cinq premiers jours, elle -vécut de sa provision de gibier fumé; puis elle se regala de papaws, -de châtaignes et de raisins sauvages, et, au bout de dix jours de -peines et de fatigues inexprimables, elle trouva, pour la première -fois, un abri sûr dans un blockhaus. Même ici, son esprit irlandais -indomptable ne l'abandonna pas, et elle aborda les <i>Hinterwaeldler</i><a name="NoteRef_1_4" id="NoteRef_1_4"></a><a href="#Note_1_4" class="fnanchor">[1]</a> -d'un air aussi assuré et aussi ouvert que si elle se fût présentée à -la tête des Shawneeses, et leur demanda des vivres. Ceux-ci ouvrirent -d'assez grands yeux, comme on peut le présumer, mais ils donnèrent ce -qu'ils avaient. Des lors, notre bonne Jemmy n'eut plus qu'à suivre les -bords de l'Ohio, et ne tarda pas à voir les charmantes hauteurs qui -cachaient son heureux <i>chez elle</i> sortir du<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[p. 154]</a></span> bleu vaporeux qui les -enveloppait. Elle doubla le pas; la voilà sur les premiers coteaux. -Pour la première fois, son cœur battit plus fort; un instant arrêtée -an souvenir du grand cheval, elle reprit sa course et s'élança dans -les sinuosités boisées du coteau. Voilà bien devant elle le magnifique -Ohio, poursuivant son cours en deux larges bras; puis les eaux de -l'Alléghany, limpides comme la source qui jaillit d'un roc; puis enfin, -tout à côté, celles du Monogehala, troubles et bourbeuses, et offrant -assez bien l'image d'un mari grognon auquel est enchaînée une vive et -douce compagne. La voilà arrivée à la dernière éminence, d'où l'on -peut contempler toutes ses possessions: voici le magnifique vallon, -le plus fertile des <i>bottants,</i> enclavé parmi les promontoires de -montagnes; voilà la grange bâtie en pierre, le toit et les persiennes -reluisant de l'éclat d'une fraîche peinture. Là, à main gauche, le -vieux verger; puis, à droite, le nouveau, à la plantation duquel elle -avait aidé, et dont les arbres pliaient déjà sous le poids des fruits. -Elle regardait, elle n'osait s'en fier à ses yeux, et elle voyait plus -encore... Non, ce n'était pas une illusion, c'était son cher Toffel -qui sortait justement de la maison, et, derrière lui, un petit bambin -aux cheveux blonds, qui le tenait ferme aux basques de son habit. Oui, -c'était bien Toffel dans sa culotte de peau, avec ses bas bleus à coins -rouges et ses souliers ornés de boucles énormes. Elle n'y tint pas -plus longtemps, descendit d'un pas ferme du coteau, et, ayant traversé -rapidement le potager, elle se trouva tout à coup devant Toffel.</p> - -<p>—Tous les bons esprits louent le Seigneur! s'écria celui-ci, usant, -dans son anxiété, de la formule légale par laquelle, de temps -immémorial, les honnêtes Allemands ont l'habitude de conjurer les -spectres, les sorcières et les esprits malins.</p> - -<p>Et, dans le fait, nous n'aurions pas trop le droit de blâmer Toffel, si -le Blocksberg<a name="NoteRef_2_5" id="NoteRef_2_5"></a><a href="#Note_2_5" class="fnanchor">[2]</a>se présentait en ce moment à sa<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[p. 155]</a></span> pensée. Cinq années -d'absence et de séjour parmi les sauvages habitants des bords du -grand Miami, jointes au voyage abominable que Jemmy venait de faire, -n'avaient pas précisément beaucoup contribué à relever ses charmes, ni -à rendre sa toilette assez élégante pour lui prêter quelque attrait de -plus. Même Toffel, de tous les hommes le moins <i>fashionable,</i> put à -peine comprendre que ce pouvait être là sa Jemmy, l'oracle du bon goût -en toute chose. L'imprévu de son apparition répandait sur sa personne, -un peu décharnée, quelque chose de surnaturel; de sorte que, nous le -répétons, nous ne sommes nullement surpris de ce que le cerveau de -Toffel se troubla subitement et de ce qu'il se souvint du Blocksberg, -dont feu son père lui avait raconté tant de choses. Jemmy, à ce qu'il -paraissait, ne fut pas très-flattée de sa surprise, de ses exclamations -et de son effroi, et elle lui dit, du ton le plus doux qu'il lui fut -possible de prendre:</p> - -<p>—Eh bien, quoi, Toffel, as-tu perdu la raison? ne me connais-tu plus, -moi, ta Jemmy?</p> - -<p>Toffel ouvrit les yeux le plus qu'il pouvait, et, peu à peu, -reconnaissant le nez contourné, l'œil brillant qui lançait, comme de -coutume, des regards hardis et étincelants, ne put, à ces signes, -douter de la réalité:</p> - -<p>—<i>Mein Gott! mein schatz!</i> s'écria-t-il dans son plus doux allemand.</p> - -<p>Puis deux larmes coulèrent le long de ses joues, et il embrassa Jemmy -avec effusion.</p> - -<p>Jemmy était réellement bien charmée de voir son Toffel de si bonne -humeur. Cependant, dit le proverbe, trop ne vaut rien, et, suivant -toutes les apparences, il semblait à Jemmy que Toffel était inépuisable -dans ses manifestations de tendresse, et, en effet, elle commençait -déjà à perdre patience et à souhaiter de voir son fils, comme aussi -de savoir où en étaient les affaires du ménage; de sorte que, tout en -exprimant ce double désir, elle se dégagea des bras de son mari pour se -diriger vers la porte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[p. 156]</a></span></p> - -<p>Toffel la saisit par sa robe, et, se plaçant devant elle, l'empécha de -sortir.</p> - -<p>—Ma bien-aimée, lui dit-il, arrête-toi encore quelques moments, -jusqu'à ce que je t'aie appris ...</p> - -<p>—Appris quoi? reprit-elle avec impatience; que peux-tu avoir à me -dire? Je désire voir mon garçon et comment tu as conduit les affaires -de la maison; j'espère que tout est en ordre ...</p> - -<p>Son œil jeta un regard scrutateur sur le pauvre Toffel, qui ne semblait -nullement être à son aise.</p> - -<p>—Mon cœur, ma femme, continua-t-il, aie seulement un peu de patience!</p> - -<p>—Je ne veux pas avoir de patience, répliqua-t-elle; pourquoi ne -veux-tu pas entrer dans la maison?</p> - -<p>Et, en disant ces mots, elle s'approcha de la porte. Toffel, au dernier -point embarrassé, lui barra de nouveau le chemin, en lui prenant les -deux mains.</p> - -<p>—Eh! by Jasus<a name="NoteRef_3_6" id="NoteRef_3_6"></a><a href="#Note_3_6" class="fnanchor">[3]</a>, et de par toutes les autorités! s'écria-t-elle -étonnée d'une conduite si singulière, je serais tentée de croire que -tout n'est point ici en règle et que tu n'es pas bien aise de me voir!</p> - -<p>—Moi, ne pas être bien aise de te voir! mon cœur, ma bien-aimée! Oui, -oui, tu seras de nouveau ma femme! répondit le brave garçon.</p> - -<p>—Je serai de nouveau, de nouveau ta femme! répéta-t-elle. Et ses yeux -étaient étincelants, et son petit nez se tordait.</p> - -<p>—Être de nouveau sa femme, se dit-elle encore à voix basse, en -s'arrachant avec force de ses mains.</p> - -<p>Puis, montant l'escalier avec la rapidité de l'éclair, elle se -précipita sur la porte, pressa le loquet, ouvrit et vit, se berçant -doucement dans un fauteuil, Marie Lindthal, la plus jolie blondine de -toute la colonie, jadis sa rivale, et maintenant l'heureuse usurpatrice -de ses droits matrimoniaux.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_4" id="Note_1_4"></a><a href="#NoteRef_1_4"><span class="label">[1]</span></a> Mot allemand composé, qui veut dire habitants des bords -des forêts.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_5" id="Note_2_5"></a><a href="#NoteRef_2_5"><span class="label">[2]</span></a> Montagne du sabbat.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_6" id="Note_3_6"></a><a href="#NoteRef_3_6"><span class="label">[3]</span></a> Exclamation irlandaise.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[p. 157]</a></span></p></div> - - -<hr /> -<h4>IV</h4> - -<h5>CE QU'IL ARRIVA DE JACQUES TOFFEL ET DE SES DEUX FEMMES</h5> - -<p>Il faudrait une plume très-familiarisée avec les peintures -psychologiques pour décrire les symptômes des diverses passions qui se -dessinaient d'une manière énergique sur le visage de notre héroïne. Le -mépris, la fureur, la vengeance en étaient encore les plus faibles; -il sortait de ses yeux des étincelles si vives, que, pour nous servir -d'une phrase à l'usage des <i>Yankees,</i> la chambre commençait à en être -embrasée; ses poings se fermèrent convulsivement, ses dents grincèrent, -et, semblable au chat qui voit son territoire occupé par l'ennemi -mortel de sa race, elle s'apprêta à fondre sur le sien, ce qui aurait -pu devenir d'autant plus fatal pour les jolis traits de Marie Lindhal, -que, depuis un mois entier, mistress Toffel n'avait pas rogné ses -ongles.</p> - -<p>Toffel, qui avait suivi Jemmy, vit avec un juste effroi ces terribles -préparatifs, et se jeta de toute sa longueur entre les deux puissances -belligérantes. Mais il n'était pas sûr encore que sa médiation fût -très-efficace, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit pour donner entrée -au jeune Toffel, suivi de toute une bande d'héritiers d'un autre lit. -Cinq années s'étaient écoulées depuis que Jemmy n'avait tenu son jeune -fils dans ses bras; oubliant son ennemie, elle sauta sur lui pour -l'embrasser. Le jeune garçon s'effraya, cria très-haut, et courut à sa -belle-mère. La pauvre Jemmy resta immobile à sa place, la fureur et -le désir de la vengeance l'avaient abandonnée; une douleur indicible -pénétra son cœur; elle se dirigea en tremblant vers la porte, saisit le -loquet et fut sur le point de tomber à terre. La pauvre femme souffrait -horriblement en cet instant; elle était devenue une étrangère pour son -fils, une étrangère dans le<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[p. 158]</a></span> monde entier! Elle se remit cependant. Des -âmes comme la sienne ne sont pas facilement abattues.</p> - -<p>—Comment va mon père? demanda-t-elle brièvement.</p> - -<p>—Mort, répondit Toffel.</p> - -<p>—Et ma mère?</p> - -<p>—Morte, fut encore la réponse.</p> - -<p>—Et mes frères, mes sœurs?</p> - -<p>—Dispersés dans le monde.</p> - -<p>—Ainsi, je les ai tous perdus! dit-elle de manière à pouvoir à peine -être comprise.</p> - -<p>—J'ai, reprit Toffel d'un son de voix plus doux, j'ai attendu toute -une année ton retour, en demandant de tes nouvelles dans tous les -journaux allemands et anglais, et, comme tu ne vins pas, ajouta-t-il en -hésitant, te croyant morte, je pris Marie.</p> - -<p>—Alors, garde-la, répliqua Jemmy d'un ton ferme, en accompagnant ces -paroles d'un regard où se peignait le mépris le plus profond.</p> - -<p>Puis elle s'élança encore une fois sur son enfant, le saisit et -l'embrassa avec exaltation, puis elle ouvrit la porte ...</p> - -<p>—Arrête! arrête! pour l'amour de Dieu! s'écria Toffel d'une voix qui -faisait deviner ce qu'il avait souffert.</p> - -<p>Il est vrai de dire qu'il l'aimait sincèrement, et n'avait rien négligé -pour la retrouver. On avait battu le pays à vingt lieues à la ronde, -les annonces des journaux lui avaient aussi coûté maints dollars; -malheureusement, ils circulaient plus particulièrement dans la partie -orientale du pays, tandis que Jemmy figurait comme dame d'honneur dans -la partie occidentale. Et, malheureusement encore, au bout d'une année, -le révérend pasteur Gaspard fit un sermon sur ce beau texte: <i>Melius -est nubere quam uri,</i> qu'il rendit très-disertement en langue allemande -à Toffel. Celui-ci crut agir en bon protestant, prit une femme bonne -et jolie, mais à laquelle manquait cet esprit de contradiction, -d'agacerie, ces boutades, ces propos piquants qui réveillaient jadis si -à propos son caractère nonchalant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[p. 159]</a></span></p> - -<p>Telle était la position de notre Toffel, le mari à deux femmes, entre -lesquelles il semblait fortement balancer. Les garder toutes deux, -comme le patriarche Lamech, quelle apparence? Enfin, il s'écria:</p> - -<p>—Allons chez les <i>squire</i> et chez le docteur Gaspard; allons entendre ce -que disent la loi humaine et la loi de Dieu.</p> - -<p>En disant cela, Toffel agit en bon et loyal Allemand qui pensait qu'il -valait mieux ne pas prendre un parti de son propre chef, et mettre -toute la responsabilité de sa position sur l'autorité divine et humaine.</p> - -<p>Jemmy tressaillit; le mot de loi, ou, ce qui en est la conséquence, un -procès, résonnait désagréablement à ses oreilles, et elle hésitait, -quand sa rivale, qui s'était retirée dans la chambre voisine, reparut -tenant dans ses bras les deux lourds bas remplis de dollars de la -communauté.</p> - -<p>—Prends-les, dit-elle d'une voix douce à Jemmy, prends-les, et -Jeremias Hawthorn est encore garçon; sois heureuse, bonne Jemmy!</p> - -<p>Il y avait quelque chose de touchant dans sa voix et dans sa -proposition sincère. Tout autre cœur que celui de la femme irlandaise -se serait ému; mais la vue de la femme heureuse sembla ranimer les -transports de Jemmy. Jetant sur Marie un regard du plus profond mépris, -elle s'approcha de Toffel, lui serra la main en lui disant adieu, et -sortit précipitamment de la chambre.</p> - -<p>—Cours, cours, cher Toffel, de toutes tes forces, s'écria Marie; -cours, pour l'amour de Dieu! elle pourrait attenter à elle-même.</p> - -<p>Toffel était resté immobile, privé, pour ainsi dire, de sentiment; -on aurait pu croire que tout lui paraissait un songe: la voix de sa -femme le rappela à la réalité. Il se mit à courir de toutes ses forces -après la pauvre fugitive; mais celle-ci avait déjà gagné beaucoup -d'espace sur lui. Redoublant ses longs pas, il était sur le point de -l'atteindre, lorsqu'elle se retourna et lui ordonna de regagner sa -maison. Elle proféra cet ordre<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[p. 160]</a></span> d'un ton si ferme, que Toffel, encore -habitué à obéir à ses volontés, s'y conforma en reprenant lentement -le chemin de chez lui. Après avoir fait quelques pas, il s'arrêta -néanmoins, suivit d'un œil fixe la marche rapide de Jemmy jusqu'à ce -qu'elle eût disparu dans les profondeurs du coteau; alors, il secoua la -tête, et pensa ... quoi? C'est ce que nous ne saurions dire.</p> - -<p>Jemmy poursuivait maintenant, comme un chevreuil qu'on a effrayé, -sa course vers le haut de la montagne; la voilà arrivée encore à -cette fatale saillie où son bonheur d'ici-bas avait, il faut bien -le dire, par sa propre faute, reçu une si terrible atteinte. Là -était la maison qui renfermait les deux Toffel; là paissaient ses -vaches et ses génisses et une demi-douzaine des plus grands chevaux -qu'elle eût jamais vus. Maintenant, elle en eût eu à choisir! Et il -fallait renoncer à tout cela! Cette pensée lui fit verser des larmes -amères. Et, à cette heure, plus de famille, plus d'amis peut-être; -que dirait-on de cette Jemmy si longtemps perdue, Jemmy la Squaw -indienne?... Insensiblement, ses sens se calmèrent; une nouvelle -pensée sembla germer en elle, et, à chaque seconde, cette résolution -semblait se raffermir. Enfin, comme pour échapper à la possibilité d'un -changement d'idées, elle se redressa tout à coup avec force, courut à -toutes jambes vers la forêt, et pénétra toujours plus avant dans ses -profondeurs.</p> - - -<hr /> -<h4>V</h4> - -<h5>OÙ L'ON DÉMONTRE COMMENT LES DEUX ÉPIS ROUGES ÉTAIENT POURTANT UN -PRÉSAGE</h5> - -<p>Ce fut vers l'année 1826 que Jemmy recommença son long voyage pour -retourner vers ceux qu'elle avait fuis naguère. Elle retrouva le -même courage inflexible pour aborder les colons avancés, établis -dans la partie nord-ouest des États-Unis (État actuel d'Ohio). Elle -leur demanda l'hospitalité sans solliciter une compassion superflue; -lorsqu'elle eut dépassé les dernières habitations, elle eut de nouveau -recours aux papaws,<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[p. 161]</a></span> au raisin et aux châtaignes sauvages, et acheva -ainsi sa course de quatre cents milles jusqu'aux sources du grand -Miami, où, deux mois après sa fuite, elle se présenta avec aussi peu de -trouble et de crainte que si elle rentrait d'une visite du matin.</p> - -<p>Jamais le quartier général des Squaws n'avait retenti de si grands -cris d'allégresse que lorsque Jemmy entra dans la cabane de la mère de -Tomahawk. Toute la population des Wigwams était en mouvement; Tomahawk -ne se possédait plus de joie. Il avait été son admirateur fidèle -pendant cinq années entières, et, ce qui n'est pas peu de chose de la -part d'un sauvage, durant tout ce temps, il n'avait pas osé prendre -la moindre liberté avec elle. Elle ne s'était pas acquis une légère -influence sur ce petit peuple; elle était l'institutrice des femmes, -le tailleur et la cuisinière des hommes, le factotum de tous, et, si -les derniers (les hommes) ne ressemblaient plus à des orangs-outangs, -c'était son ouvrage à elle. Tomahawk sautait et dansait de bonheur.</p> - -<p>—Hommes blancs, pas bons! disait-il; hommes rouges, bons! s'écriait-il.</p> - -<p>Et sa mère et tous les hommes s'unissaient à ces transports de joie.</p> - -<p>Cependant, malgré la résolution ferme que Jemmy avait prise, sa -prudence ne lui permettait pas de donner trop beau jeu au sauvage -amoureux: non, elle réfléchit longtemps avant de lui permettre -seulement l'espoir le plus éloigné. Depuis vingt jours déjà, elle le -tenait renfermé auprès de la mère de Tomahawk, et, pendant ce temps, il -n'avait pu la voir que deux fois. Enfin, le matin du vingt et unième -jour, il fut mandé auprès de la souveraine de son cœur. Il s'y rendit -peut-être plus bizarrement accoutré encore que lors de sa première -demande, et, en balbutiant, il lui exprima de nouveau ses vœux. Jemmy -l'écouta avec le sérieux d'un juge d'appel; quand il eut terminé, -elle lui montra silencieusement la table sur laquelle était étalé -un habillement américain complet. Tomahawk retourna à sa cabane en -poussant des cris de<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[p. 162]</a></span> joie, et, une demi-heure après, il parut un autre -homme devant sa maîtresse. Il n'avait vraiment pas si mauvaise mine; -c'était un garçon bien fait, d'une taille élancée;—Toffel n'était rien -en comparaison;—de plus, c'était le chef de plusieurs centaines de -familles, et l'on ne pouvait voir en lui un mari si fort à dédaigner. -Elle voulut bien alors tendre la main; il s'agissait encore d'une autre -épreuve. Deux chevaux amenés par ordre de madame mère se trouvaient -à la porte: Jemmy ordonna à Tomahawk de les seller. Il obéit tout de -suite en silence. Elle monta sur l'un, en lui faisant signe d'en faire -autant et de la suivre. Le chef sauvage était surpris; il la regarda -fixement, mais suivit néanmoins sa maîtresse, qui, quittant le canton -des Wigwam, dirigea leur course vers le sud; plusieurs fois, il se -hasarda à lui demander où ils allaient, mais elle lui répondit par un -geste, montrant d'un air significatif le lointain, et il se taisait -et suivait. La paix s'était rétablie entre les Indiens et les colons -pendant la captivité de Jemmy, et le dernier voyage de celle-ci lui -avait été utile à quelque chose. Elle avait appris qu'une colonie -américaine s'était formée, dans la direction du sud, à environ quarante -milles de distance des sources du Miami, et c'est sur cette nouvelle -colonie qu'elle se dirigeait en ce moment.</p> - -<p>Dès qu'elle y fut arrivée, elle s'informa du juge de paix. Le squire ne -fut pas peu surpris quand il vit tout à coup entrer chez lui une jeune -et jolie femme (Jemmy avait repris sa bonne mine pendant sa retraite de -vingt jours) et un jeune et beau sauvage, habillé comme un gentleman. -Du reste, Jemmy ne lui laissa guère le temps de se livrer à son -étonnement; mais, se tournant sans longs détours vers son compagnon, -elle lui dit:</p> - -<p>—Tomahawk! pendant les cinq années de notre connaissance, je t'ai vu -donner tant de preuves de bon sens, que j'ai tout lieu d'espérer de -faire de toi un mari, et j'ai donc résolu de te prendre pour tel.</p> - -<p>Tomahawk ne savait s'il veillait ou non, et il en était de<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[p. 163]</a></span> même du -squire; mais la demande formelle que lui adressa Jemmy, de la marier, -elle, Jemmy O'Dougherty, avec Tomahawk, le chef de la peuplade des -Squaws, et dix dollars reluisants qu'elle joignit à cette demande, -firent cesser tous les doutes du juge de paix, et, prononçant sur eux -la formule matrimoniale, il unit leurs mains. La chose était finie, -le pauvre sauvage ne comprenait point encore ce que signifiait cette -cérémonie; mais, quand Jemmy lui prit la main, et lui fit connaître -qu'elle était maintenant sa femme et lui son mari, il était comme tombé -des nues.</p> - -<p>Le lendemain, Tomahawk et sa femme s'en retournèrent chez eux, et, -à partir de leur retour, commencèrent aussi les mois de miel du -nouvel époux. Or, mistress Tomahawk fut à peine installée dans sa -nouvelle habitation, qu'elle vint à reconnaître que cette misérable -cabane était beaucoup trop étroite pour eux deux, et, de plus, trop -malpropre; et, dans le fait, cette cabane était plutôt à comparer à -l'antre d'un ours qu'à une habitation humaine. Tomahawk et ceux dont -il disposait avaient donc maintenant des arbres à abattre, travail -auquel les gens de Tomahawk ne se soumirent que contre de certains -honoraires en bouteilles de wiskey, dont Jemmy avait fait provision au -chef-lieu de la colonie. Elle avait, en outre, attiré quelques-uns de -ses compatriotes, qui aidèrent à la construction de la maison neuve. -Tomahawk, à la vérité, sauta encore quand il lui fallut pendant quinze -jours manier la hache: seulement, ce n'était plus de joie; il fit même -la grimace; mais ni sauts ni grimaces n'y purent: il fallut s'exécuter. -Au bout de quatre semaines, il se vit couché dans une habitation -commode, aussi commode que celle de Toffel. Tomahawk eut alors du -repos pendant quatre semaines entières; mais le printemps s'annonçait: -le champ consacré à la culture du blé était évidemment trop petit; -il était même dépourvu de haie, et les chevaux, ainsi que les porcs, -y venaient dévorer les jeunes tiges longtemps avant qu'elles eussent -seulement formé leurs épis. Les choses ne pouvaient pas rester en cet<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[p. 164]</a></span> -état, et il fallait donc que la sauvage moitié de mistress Tomahawk -abattît encore quelques milliers d'arbres et qu'il fit des haies autour -d'une demi-douzaine de champs.—Cette besogne faite, Tomahawk eut -encore quelques semaines de repos. Cependant, de temps immémorial, on -avait bien mal mené les choses quant aux peaux de renard, de cerf, de -castor et d'ours. Tomahawk avait une grande réputation comme chasseur: -mais le fruit de plusieurs semaines de chasse, il n'était pas rare -qu'il le donnât pour quelques gallons de wiskey. A l'instar de beaucoup -de ses frères rouges, son côté faible était le plaisir qu'il trouvait -à prendre une et même un grand nombre de gorgées de wiskey, quand -l'occasion s'en présentait. Toutefois, il éprouvait à cet égard une -telle crainte de sa compagne, qu'adroitement il cachait les bouteilles -d'eau-de-vie dans des creux d'arbre. Mais mistress Tomahawk eut bientôt -découvert la fraude, et, afin de mettre dorénavant Tomahawk à l'abri de -toute tentation, elle décida qu'à l'avenir toutes les peaux seraient -apportées au camp et mises à sa disposition. Elle se chargea alors -du commerce de pelleterie. Bien peu de temps après, plusieurs vaches -paissaient sur les bords du Miami, et Tomahawk goûta pour la première -fois du café et des gâteaux de farine de maïs; mais les choses allèrent -de pis en pis. Un jeune Tomahawk vit la lumière du monde, et les vieux -Squaws ne tardèrent pas à se présenter chez sa mère, les mains remplies -de fumier et de graisse d'ours, pour admettre solennellememt le nouveau -chef de la peuplade dans la communauté religieuse et politique. -Mais Jemmy leur montra un visage refrogné, et, quand elle vit que -cela ne suffisait pas, elle se saisit si résolument de son sceptre, -c'est-à-dire d'un grand balai, que jeunes et vieux se sauvèrent à -toutes jambes, se croyant poursuivis du malin esprit. Lorsqu'elle fut -rétablie de ses couches, elle ordonna de nouveau à Tomahawk d'apprêter -deux chevaux.</p> - -<p>Cette fois-ci encore, leur course se dirigea vers la colonie; -seulement, ils abordèrent non à la maison du juge de paix, mais<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[p. 165]</a></span> à -celle du curé. Tomahawk accédait à tout tranquillement; mais, lorsqu'il -vit le curé répandre de l'eau sur son fils, la patience lui échappa, il -entra dans une sorte de fureur, et appela mistress Tomahawk sorcière, -mauvais génie, <i>médecin</i> (terme très-fort chez les Peaux-Rouges). -Jemmy, sans perdre une parole, fronça les sourcils, releva son nez, et -le jeune Tomahawk fut baptisé comme d'autres enfants chrétiens.</p> - -<p>Le voyageur que son chemin conduira dans la direction du nord, à -travers la bruyère située entre Columbus et Dayton, remarquera, -au-dessous et tout près des sources du Miami, une grande habitation, -construite en madriers, flanquée de granges et d'écuries, environnée -de superbes champs de maïs et de prairies, sur lesquelles paissent -de magnifiques vaches, des chevaux et des poulains, sans compter les -vergers remplis d'arbres fruitiers. Autour de la maison, on voit -folâtrer une demi-douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles -d'un teint rouge clair, et vêtus comme s'ils sortaient du magasin de -Stubls, à Philadelphie. Le dimanche, ils lisent la Bible ou sellent -leurs chevaux pour aller accompagner mistress Tomahawk à l'église; ils -lisent et expliquent les gazettes au chef de la tribu, qui s'accommode -parfaitement de sa nouvelle existence, et se demande avec orgueil s'il -fera de ses fils aînés des docteurs ou des avocats. Deux fois l'année, -mistress Tomahawk se rend à Cincinnati sur une voiture à six chevaux, -qui, chargée de beurre, de sucre d'érable, de farine et de fruits, -forme un cortège aussi pompeux que celui d'un gouverneur. Deux de ses -fils à cheval lui servent toujours d'avant-coureurs, et elle est autant -devenue l'effroi de tous les inspecteurs des marchés, qu'elle s'est -rendue l'oracle et la favorite de toutes les femmes ... et de tous les -hommes.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[p. 166]</a></span></p> - - - -<h3><a name="OCTAVIE" id="OCTAVIE">OCTAVIE,</a></h3> - -<h4>OU</h4> - -<h4>L'ILLUSION</h4> - -<p>Ce fut au printemps de l'année 1835 qu'un vif désir me prit de voir -l'Italie. Tous les jours, en m'éveillant, j'aspirais d'avance l'âpre -senteur des marronniers alpins; le soir, la cascade de Terni, la source -écumante du Téverone jaillissaient pour moi seul entre les portants -éraillés des coulisses d'un petit théâtre... Une voix délicieuse, comme -celle des sirènes, bruissait à mes oreilles, comme si les roseaux -de Trasimène eussent tout à coup pris une voix... Il fallut partir, -laissant à Paris un amour contrarié, auquel je voulais échapper par la -distraction.</p> - -<p>C'est à Marseille que je m'arrêtai d'abord. Tous les matins, j'allais -prendre les bains de mer au château Vert, et j'apercevais de loin -en nageant les îles riantes du golfe. Tous les jours aussi, je me -rencontrais dans la baie azurée avec une jeune fille anglaise, dont le -corps délié fendait l'eau verte auprès de moi. Cette fille des eaux, -qui se nommait Octavie, vint un jour â moi, toute glorieuse d'une pêche -étrange qu'elle avait faite. Elle tenait dans ses blanches mains un -poisson qu'elle me donna.</p> - -<p>Je ne pus m'empêcher de sourire d'un tel présent. Cependant, le choléra -régnait alors dans la ville, et, pour éviter les quarantaines, je me -résolus à prendre la route de terre. Je vis Nice, Gênes et Florence; -j'admirai le Dôme et le Baptistère,<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[p. 167]</a></span> les chefs-d'œuvre de Michel-Ange, -la tour penchée et le Campo-Santo de Pise. Puis, prenant la route de -Spolette, je m'arrêtai dix jours à Rome. Le dôme de Saint-Pierre, -le Vatican, le Colisée m'apparurent ainsi qu'un rêve. Je me hâtai -de prendre la poste pour Civita-Vecchia, où je devais m'embarquer. -—Pendant trois jours, la mer furieuse retarda l'arrivée du bateau à -vapeur. Sur cette plage désolée où je me promenais pensif, je faillis -un jour être dévoré par les chiens.—La veille du jour où je partis, -on donnait au théâtre un vaudeville français. Une tête blonde et -sémillante attira mes regards. C'était la jeune Anglaise, qui avait -pris place dans une loge d'avant-scène. Elle accompagnait son père, qui -paraissait infirme, et à qui les médecins avaient recommandé le climat -de Naples.</p> - -<p>Le lendemain matin, je prenais tout joyeux mon billet de passage. La -jeune Anglaise était sur le pont, qu'elle parcourait à grands pas, et, -impatiente de la lenteur du navire, elle imprimait ses dents d'ivoire -dans l'écorce d'un citron.</p> - -<p>—Pauvre fille, lui dis-je, vous souffrez de la poitrine, j'en suis -sûr, et ce n'est pas ce qu'il faudrait.</p> - -<p>Elle me regarda fixement et me dit:</p> - -<p>—Qui l'a appris à vous?</p> - -<p>—La sibylle de Tibur, lui dis-je sans me déconcerter.</p> - -<p>—Allez! me dit-elle, je ne crois pas un mot de vous.</p> - -<p>Ce disant, elle me regardait tendrement et je ne pus m'empêcher de lui -baiser la main.</p> - -<p>—Si j'étais plus forte, dit-elle, je vous apprendrais à mentir!...</p> - -<p>Et elle me menaçait, en riant, d'une badine à tête d'or qu'elle tenait -à la main.</p> - -<p>Notre vaisseau touchait au port de Naples et nous traversions le golfe, -entre Ischia et Nisida, inondées des feux de l'Orient.</p> - -<p>—Si vous m'aimez, reprit-elle, vous irez m'attendre demain à Portici. -Je ne donne pas à tout le monde de tels rendez-vous.<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[p. 168]</a></span> Elle descendit -sur la place du Môle et accompagna son père à l'hôtel de <i>Rome,</i> -nouvellement construit sur la jetée. Pour moi, j'allai prendre mon -logement derrière le théâtre des Florentins. Ma journée se passa à -parcourir la rue de Tolède, la place du Môle, à visiter le Musée des -études; puis j'allai le soir voir le ballet à San-Carlo. J'y fis -rencontre du marquis Gargallo, que j'avais connu à Paris et qui me -mena, après le spectacle, prendre le thé chez ses sœurs.</p> - -<p>Jamais je n'oublierai la délicieuse soirée qui suivit. La marquise -faisait les honneurs d'un vaste salon rempli d'étrangers. La -conversation était un peu celle des Précieuses; je me croyais dans la -chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet. Les sœurs de la marquise, -belles comme les Grâces, renouvelaient pour moi les prestiges de -l'ancienne Grèce. On discuta longtemps sur la forme de la pierre -d'Eleusis, se demandant si sa forme était triangulaire ou carrée. -La marquise aurait pu prononcer en toute assurance, car elle était -belle et fière comme Vesta. Je sortis du palais la tête étourdie de -cette discussion philosophique, et je ne pus parvenir à retrouver mon -domicile. A force d'errer dans la ville, je devais y être enfin le -héros de quelque aventure. La rencontre que je fis cette nuit-là est -le sujet de la lettre suivante, que j'adressai plus tard à celle dont -j'avais cru fuir l'amour fatal en m'éloignant de Paris:</p> - - -<p>«Je suis dans une inquiétude extrême. Depuis quatre jours, je ne vous -vois pas ou je ne vous vois qu'avec tout le monde; j'ai comme un fatal -pressentiment. Que vous ayez été sincère avec moi, je le crois; que -vous soyez changée depuis quelques jours, je l'ignore, mais je le -crains. Mon Dieu! prenez pitié de mes incertitudes, ou vous attirerez -sur nous quelque malheur. Voyez, ce serait moi-même que j'accuserais -pourtant. J'ai été timide et dévoué plus qu'un homme ne le devrait -montrer. J'ai entouré mon amour de tant de réserve, j'ai craint si -fort de vous offenser, vous qui m'en aviez tant puni<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[p. 169]</a></span> une fois déjà, -que j'ai peut-être été trop loin dans ma délicatesse, et que vous avez -pu me croire refroidi. Eh bien, j'ai respecté un jour important pour -vous, j'ai contenu des émotions à briser l'âme, et je me suis couvert -d'un masque souriant, moi dont le cœur haletait et brûlait. D'autres -n'auront pas eu tant de ménagement, mais aussi nul ne vous a peut-être -prouvé tant d'affection vraie, et n'a si bien senti tout ce que vous -valez.</p> - -<p>»Parlons franchement: je sais qu'il est des liens qu'une femme ne -peut briser qu'avec peine, des relations incommodes qu'on ne peut -rompre que lentement. Vous ai-je demandé de trop pénibles sacrifices? -Dites-moi vos chagrins, je les comprendrai. Vos craintes, votre -fantaisie, les nécessités de votre position, rien de tout cela ne peut -ébranler l'immense affection que je vous porte, ni troubler même la -pureté de mon amour. Mais nous verrons ensemble ce qu'on peut admettre -ou combattre, et, s'il était des nœuds qu'il fallût trancher et non -dénouer, reposez-vous sur moi de ce soin. Manquer de franchise en ce -moment serait de l'inhumanité peut-être; car, je vous l'ai dit, ma vie -ne tient à rien qu'à votre volonté, et vous savez bien que ma plus -grande envie ne peut être que de mourir pour vous!</p> - -<p>»Mourir, grand Dieu! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos, -comme s'il n'y avait que ma mort qui fût l'équivalent du bonheur que -vous promettez? La mort! ce mot ne répand cependant rien de sombre -dans ma pensée. Elle m'apparaît couronnée de roses pâles, comme à la -fin d'un festin; j'ai rêvé quelquefois qu'elle m'attendait en souriant -au chevet d'une femme adorée, après le bonheur, après l'ivresse, et -qu'elle me disait:</p> - -<p>—Allons, jeune homme! tu as eu toute ta part de joie en ce monde. A -présent, viens dormir, viens te reposer dans mes bras. Je ne suis pas -belle, moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le -plaisir, mais le calme éternel.</p> - -<p>»Mais où donc cette image s'est-elle déjà offerte à moi? Ah!<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[p. 170]</a></span> je vous -l'ai dit, c'était à Naples, il y a trois ans. J'avais fait rencontre -dans la nuit, près de la Villa-Reale, d'une jeune femme qui vous -ressemblait, une très-bonne créature dont l'état était de faire des -broderies d'or pour les ornements d'église; elle semblait égarée -d'esprit; je la reconduisis chez elle, bien qu'elle me parlât d'un -amant qu'elle avait dans les gardes suisses, et qu'elle tremblait de -voir arriver. Pourtant, elle ne fit pas de difficulté de m'avouer que -je lui plaisais davantage... Que vous dirai-je? Il me prit fantaisie -de m'étourdir pour tout un soir, et de m'imaginer que cette femme, -dont je comprenais à peine le langage, était vous-même, descendue à -moi par enchantement. Pourquoi vous tairais-je toute cette aventure -et la bizarre illusion que mon âme accepta sans peine, surtout après -quelques verres de lacrima-cristi mousseux qui me furent versés au -souper? La chambre où j'étais entré avait quelque chose de mystique par -le hasard ou par le choix singulier des objets qu'elle renfermait. Une -madone noire couverte d'oripeaux, et dont mon hôtesse était chargée -de rajeunir l'antique parure, figurait sur une commode près d'un lit -aux rideaux de serge verte; une figure de sainte Rosalie, couronnée de -roses violettes, semblait plus loin protéger le berceau d'un enfant -endormi: les murs, blanchis à la chaux, étaient décorés de vieux -tableaux des quatre éléments représentant des divinités mythologiques. -Ajoutez à cela un beau désordre d'étoffes brillantes, de fleurs -artificielles, de vases étrusques; des miroirs entourés de clinquant -qui reflétaient vivement la lueur de l'unique lampe de cuivre, et, sur -une table, un Traité de la divination et des songes qui me fit penser -que ma compagne était un peu sorcière ou bohémienne pour le moins.</p> - -<p>»Une bonne vieille aux grands traits solennels allait, venait, nous -servant; je crois que ce devait être sa mère! Et moi, tout pensif, -je ne cessais de regarder sans dire un mot celle qui me rappelait si -exactement votre souvenir.</p> - -<p>»Cette femme me répétait à tout moment:</p> - -<p>—Vous êtes triste?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[p. 171]</a></span></p> - -<p>»Et je lui dis:</p> - -<p>—Ne parlez pas, je puis à peine vous comprendre; l'italien me fatigue -à écouter et à prononcer.</p> - -<p>—Oh! dit-elle, je sais encore parler autrement.</p> - -<p>»Et elle parla tout à coup dans une langue que je n'avais pas -encore entendue. C'étaient des syllabes sonores, gutturales, des -gazouillements pleins de charme, une langue primitive sans doute; de -l'hébreu, du syriaque, je ne sais. Elle sourit de mon étonnement, -et s'en alla à sa commode, d'où elle tira des ornements de fausses -pierres, colliers, bracelets, couronne; s'étant parée ainsi, elle -revint à table, puis resta sérieuse fort longtemps. La vieille, en -rentrant, poussa de grands éclats de rire et me dit, je crois, que -c'était ainsi qu'on la voyait aux fêtes. En ce moment, l'enfant se -réveilla et se prit à crier. Les deux femmes coururent à son berceau, -et bientôt la jeune revint près de moi tenant fièrement dans ses bras -le <i>bambino</i> soudainement apaisé.</p> - -<p>»Elle lui parlait dans cette langue que j'avais admirée, elle -l'occupait avec des agaceries pleines de grâce; et moi, peu accoutumé -à l'effet des vins brûlés du Vésuve, je sentais tourner les objets -devant mes yeux; cette femme, aux manières étranges, royalement parée, -fière et capricieuse, m'apparaissait comme une de ces magiciennes de -Thessalie à qui l'on donnait son âme pour un rêve. Oh! pourquoi n'ai-je -pas craint de vous faire ce récit? C'est que vous savez bien que ce -n'était aussi qu'un rêve, où seule vous avez régné!</p> - -<p>»Je m'arrachai à ce fantôme qui me séduisait et m'effrayait à la fois; -j'errai dans la ville déserte jusqu'au son des premières cloches; puis, -sentant le matin, je pris par les petites rues derrière Chiaïa, et je -me mis à gravir le Pausilippe au-dessus de la grotte. Arrivé tout en -haut, je me promenais en regardant la mer déjà bleue, la ville où l'on -n'entendait encore que les bruits du matin, et les lies de la baie, -où le soleil commençait à dorer le haut des villas. Je n'étais pas -attristé le moins du monde; je marchais à grands pas, je me roulais<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[p. 172]</a></span> -dans l'herbe humide; mais dans mon cœur il y avait l'idée de la mort.</p> - -<p>»O dieux! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais -ce n'était autre chose que la pensée cruelle que je n'étais pas aimé. -J'avais vu comme le fantôme du bonheur, j'avais usé de tous les dons -de Dieu, j'étais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la -nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense qu'il soit donné -aux hommes de voir, mais à quatre cents lieues de la seule femme qui -existât pour moi, et qui ignorait jusqu'à mon existence. N'être pas -aimé et n'avoir pas l'espoir de l'être jamais! C'est alors que je fus -tenté d'aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Il -n'y avait qu'un pas à faire: à l'endroit où j'étais, la montagne était -coupée comme une falaise, la mer grondait au bas, bleue et pure; ce -n'était plus qu'un moment à souffrir. Oh! l'étourdissement de cette -pensée fut terrible. Deux fois je me suis élancé, et je ne sais quel -pouvoir me rejeta vivant sur la terre, que j'embrassai. Non, mon Dieu! -vous ne m'avez pas créé pour mon éternelle souffrance. Je ne veux pas -vous outrager par ma mort; mais donnez-moi surtout la résolution, qui -fait que les uns arrivent au trône, les autres à la gloire, les autres -à l'amour!»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pendant cette nuit étrange, un phénomène assez rare s'était accompli. -Vers la fin de la nuit, toutes les ouvertures de la maison où je -me trouvais s'étaient éclairées, une poussière chaude et soufrée -m'empêchait de respirer; et, laissant ma facile conquête endormie sur -la terrasse, je m'engageai dans les ruelles qui conduisent au château -Saint-Elme; à mesure que je gravissais la montagne, l'air pur du matin -venait gonfler mes poumons; je me reposais délicieusement sous les -treilles des villas, et je contemplais sans terreur le Vésuve couvert -encore d'une coupole de fumée.</p> - -<p>C'est en ce moment que je fus saisi de l'étourdissement dont j'ai -parlé; la pensée du rendez-vous qui m'avait été donné par<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[p. 173]</a></span> la jeune -Anglaise m'arracha aux fatales idées que j'avais conçues. Après avoir -rafraîchi ma bouche avec une de ces énormes grappes de raisin que -vendent les femmes du marché, je me dirigeai vers Portici et j'allai -visiter les ruines d'Herculanum. Les rues étaient toutes saupoudrées -d'une cendre métallique. Arrivé près des ruines, je descendis dans la -ville souterraine et je me promenai longtemps d'édifice en édifice, -demandant à ces monuments le secret de leur passé. Le temple de Vénus, -celui de Mercure, parlaient en vain à mon imagination. Il fallait -que cela fût peuplé de figures vivantes.—Je remontai à Portici et -m'arrêtai pensif sous une treille en attendant mon inconnue.</p> - -<p>Elle ne tarda pas à paraître, guidant la marche pénible de son père, et -me serra la main avec force en me disant:—C'est bien.</p> - -<p>Nous choisîmes un voiturin et nous allâmes visiter Pompéi. Avec quel -bonheur je la guidai dans les rues silencieuses de l'antique colonie -romaine. J'en avais d'avance étudié les plus secrets passages. -Quand nous arrivâmes au petit temple d'Isis, j'eus le bonheur de -lui expliquer fidèlement les détails du culte et des cérémonies que -j'avais lues dans Apulée. Elle voulut jouer elle-même le personnage de -la Déesse, et je me vis chargé du rôle d'Osiris dont j'expliquai les -divins mystères.</p> - -<p>En revenant, frappé de la grandeur des idées que nous venions de -soulever, je n'osai lui parler d'amour... Elle me vit si froid, qu'elle -m'en fit reproche. Alors, je lui avouai que je ne me sentais plus -digne d'elle. Je lui contai le mystère de cette apparition qui avait -réveillé un ancien amour dans mon cœur, et toute la tristesse qui avait -succédé à cette nuit fatale où le fantôme du bonheur n'avait été que le -reproche d'un parjure.</p> - -<p>Hélas! que tout cela est loin de nous! Il y a dix ans, je repassais -à Naples, venant d'Orient. J'allai descendre à l'hôtel de <i>Rome,</i> et -j'y retrouvai la jeune Anglaise. Elle avait épousé un peintre célèbre -qui, peu de temps après son mariage, avait été pris d'une paralysie -complète; couché sur un lit de repos,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[p. 174]</a></span> il n'avait rien de mobile dans -le visage que deux grands yeux noirs, et, jeune encore, il ne pouvait -même espérer la guérison sous d'autres climats. La pauvre fille avait -dévoué son existence à vivre tristement entre son époux et son père, -et sa douceur, sa candeur de vierge ne pouvaient réussir à calmer -l'atroce jalousie qui couvait dans l'âme du premier. Rien ne put -jamais l'engager à laisser sa femme libre dans ses promenades, et il -me rappelait ce géant noir qui veille éternellement dans la caverne -des génies, et que sa femme est forcée de battre pour l'empêcher de se -livrer au sommeil. O mystère de l'âme humaine! Faut-il voir dans un tel -tableau les marques cruelles de la vengeance des dieux!</p> - -<p>Je ne pus donner qu'un jour au spectacle de cette douleur. Le bateau -qui me ramenait à Marseille emporta comme un rêve le souvenir de cette -apparition chérie, et je me dis que peut-être j'avais laissé là le -bonheur. Octavie en a gardé près d'elle le secret.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[p. 175]</a></span></p> - - -<h3><a name="ISIS" id="ISIS">ISIS</a></h3> - -<h4>SOUVENIRS DE POMPÉI</h4> - -<h4>I</h4> - -<p>Avant l'établissement du chemin de fer de Naples à Résina, une course -à Pompéi était tout un voyage. Il fallait une journée pour visiter -successivement Herculanum, le Vésuve,—et Pompéi, situé à deux milles -plus loin; souvent même, on restait sur les lieux jusqu'au lendemain, -afin de parcourir Pompéi pendant la nuit, à la clarté de la lune, et -de se faire ainsi une illusion complète. Chacun pouvait supposer, en -effet, que, remontant le cours des siècles, il se voyait tout à coup -admis à parcourir les rues et les places de la ville endormie; la lune -paisible convenait mieux peut-être que l'éclat du soleil à ces ruines, -qui n'excitent tout d'abord ni l'admiration ni la surprise, et où -l'antiquité se montre pour ainsi dire dans un déshabillé modeste.</p> - -<p>Un des ambassadeurs résidant à Naples donna, il y a quelques -années, une fête assez ingénieuse. Muni de toutes les autorisations -nécessaires, il fit costumer à l'antique un grand nombre de personnes; -les invités se conformèrent à cette disposition, et, pendant un jour -et une nuit, l'on essaya diverses représentations des usages de -l'antique colonie romaine. On comprend que la science avait dirigé -la plupart des détails de la fête; des chars parcouraient les rues, -des marchands peuplaient les<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[p. 176]</a></span> boutiques; des collations réunissaient, -à certaines heures, dans les principales maisons, les diverses -compagnies des invités. Là, c'était l'édile Pansa; là, Salluste; là, -Julia-Félix, l'opulente fille de Scaurus, qui recevaient les convives -et les admettaient à leurs foyers.—La maison des Vestales avait ses -habitantes voilées; celle des Danseuses ne mentait pas aux promesses de -ses gracieux attributs. Les deux théâtres offrirent des représentations -comiques et tragiques, et, sous les colonnades du Forum, des citoyens -oisifs échangeaient les nouvelles du jour, tandis que, dans la -basilique ouverte sur la place, on entendait retentir l'aigre voix des -avocats ou les imprécations des plaideurs.—Des toiles et des tentures -complétaient, dans tous les lieux où de tels spectacles étaient -offerts, l'effet de décoration, que le manque général des toitures -aurait pu contrarier; mais on sait qu'à part ce détail, la conservation -de la plupart des édifices est assez complète pour que l'on ait pu -prendre grand plaisir à cette tentative palingénésique.—Un des -spectacles les plus curieux fut la cérémonie qui s'exécuta au coucher -du soleil dans cet admirable petit temple d'Isis, qui, par sa parfaite -conservation, est peut-être la plus intéressante de toutes ces ruines.</p> - -<p>Il ne fut pas difficile de retrouver les costumes nécessaires au culte -de la bonne et mystérieuse déesse, grâce aux deux tableaux antiques -du musée de Naples, qui représentent le service sacré du matin et -le service du soir; mais la recherche et l'explication des scènes -principales qu'il fallut rendre donna lieu à un travail fort curieux, -dont un savant allemand fut chargé.—Le marquis G ..., directeur de la -bibliothèque, a bien voulu me permettre d'extraire les détails suivants -du volume manuscrit qui racontait l'établissement et les cérémonies -du culte d'Isis à Pompéi. On y trouve aussi de curieuses recherches -touchant les formes qu'affecta le culte égyptien lorsqu'il en vint à -lutter directement avec la religion naissante du Christ.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[p. 177]</a></span></p> - -<hr /> -<h4>II</h4> - -<p>Après la mort d'Alexandre le Grand, les deux principales religions -d'où sont sorties les autres, le culte des astres et celui du feu, -dont la plus haute expression fut la doctrine de Zoroastre, et la plus -grossière l'idolâtrie, formèrent ensemble une étrange fusion.—Les -systèmes religieux de l'Orient et de l'Occident se rencontrèrent à -Ephèse, à Antioche, à Alexandrie et à Rome. La nouvelle superstition -égyptienne se répandit partout avec une rapidité extraordinaire. Depuis -longtemps, les idées et les mythes de la vieille théogonie n'étaient -plus à la taille du monde grec et romain.—Jupiter et Junon, Apollon et -Diane, et tous les autres habitants de l'Olympe pouvaient encore être -invoqués, et n'avaient pas perdu leur crédit dans l'opinion publique. -Leurs autels fumaient à certains jours solennels de l'année; leurs -images étaient portées en grande pompe par les chemins, et le temple -et le théâtre se remplissaient, les jours de fête, de spectateurs -nombreux. Mais ces spectateurs étaient devenus étrangers à toute espèce -d'adoration.—L'art même, qui se jouait en d'idéales représentations -des dieux, n'était plus qu'un appât raffiné pour les sens. Aussi -le petit nombre de fidèles qui existaient encore, avaient-ils la -conviction que la divinité habitait seulement dans les vieilles images -de forme roide et sèche,—appartenant à la théogonie primitive. Cette -superstition populaire s'opposa vainement à l'effort des philosophes et -des sceptiques moqueurs.—Les lois divines et humaines, et ce que les -simples aïeux avaient considéré comme le type de la sainteté, furent -conspués et foulés aux pieds. Mais, dans cet état de décomposition -générale, l'âme humaine ne sentit que mieux le vide immense qu'elle -s'était fait et un désir secret de rétablir quelque chose de divin, -d'inexprimable.—Un besoin semblable fut ressenti à la fois par des -milliers d'esprits blasés, et ce vieil adage reçut une nouvelle -confirmation, que là, où l'incrédulité règne, la<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[p. 178]</a></span> superstition s'est -déjà ouvert une porte.—Le judaïsme parut à beaucoup de personnes de -nature à combler ce vide douloureux. On sait avec quelle rapidité le -culte mosaïque conquit alors des sectateurs non-seulement dans tout -l'empire romain, mais au delà même de ses frontières.</p> - -<p>Pourtant, le dogme de Jéhova n'admettait pas d'images et il fallait -à l'adoration matérialiste de cette époque des formes palpables et -parlantes. Alors, l'Égypte, la mère et la conservatrice de toutes -les imaginations et aussi de toutes les extravagances religieuses, -offrit une satisfaction aux besoins de l'âme et des sens.—Sérapis -et Isis vinrent en aide, l'un aux corps souffrants, l'autre aux âmes -languissantes.—Jupiter Sérapis, avec la corbeille de fruits sur sa -tête majestueuse et rayonnante, déposséda bientôt, à Rome et dans la -Grèce, le Jupiter Olympien et Capitolin armé de sa foudre. Le vieux -Jupiter n'était bon qu'à tonner, et ses éclats atteignaient souvent -ses temples et l'arbre qui lui était consacré.—Le dieu égyptien -héritier des mystères et des traditions primitives de l'ancien culte -d'Apis et d'Osiris, et de toute la magnificence de l'Olympe grec, ne -tenait pas vainement dans sa main la clef du Nil et du royaume des -ombres. Il pouvait guérir les mortels de tous les maux dont ils sont -affligés. Dans une plus large mesure, ce nouveau sauveur alexandrin -opérait ces cures merveilleuses qu'autrefois Esculape, le dompteur de -la douleur, avait faites à Épidaure. Presque tous les grands ports de -mer d'Italie eurent des sérapéons,—ainsi nommait-on les temples et les -hôpitaux du Dieu guérisseur,—avec des vestibules et des colonnades, -où un grand nombre de chambres et de salles de bains étaient préparées -pour les malades.—Ces sérapéons étaient les lazarets et les maisons -de santé de l'ancien monde.—Sans doute, il y avait là des remèdes -naturels, et, avant tout, ceux des bains et du massage, combinés avec -le magnétisme, le somnambulisme, et autres pratiques dont les prêtres -possédaient et se transmettaient le secret; mais cela était fondé sur -une profonde connaissance des hommes d'alors; et de cet<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[p. 179]</a></span> empirisme -sortit bientôt une remarquable et puissante médecine physique.—La -merveilleuse puissance du dieu nous est attestée par les ruines de -son temple à Pouzzoles. C'est à trois lieues de Naples, sur la côte -de Campanie;—maintenant, encore trois gigantesques colonnes, toutes -ravagées qu'elles sont par les plantes grimpantes, du sein d'un monceau -de ruines, proclament l'antique renommée du dieu, qui, dans ce populeux -port de mer, sous le nom de Sérapis Dusar, donnait refuge et guérison. -Une magnifique colonnade qui, dans les temps modernes, a été appropriée -au palais de Caserte, entourait les salles et les galeries.—On y -trouvait un grand nombre de chambres de malades et d'étuves entre les -logements des prêtres et des gardiens. Le long du rivage depuis le -voluptueux golfe de Neptuno jusqu'aux souterrains de Trivergola, il y -avait une série de lieux d'asile et de guérison sous la protection du -père universel Sérapis.</p> - -<hr /> -<h4>III</h4> - -<p>Mais, si puissant et si séduisant que fut le culte régénéré d'Isis pour -les hommes énervés de cette époque, il agissait principalement sur les -femmes.—Tout ce que les étranges cérémonies et mystères des Cabires et -des dieux d'Éleusis, de la Grèce, tout ce que les bacchanales du <i>Liber -Pater</i> et de l'<i>Hébon</i> de la Campanie et de la grande Grèce, tout ce -que même la fête de la Bonne Déesse de Rome avait offert séparément à -la passion du merveilleux et à la superstition même, se trouvait, par -un religieux artifice, rassemblé dans le culte secret de la déesse -égyptienne, comme en un canal souterrain qui reçoit les eaux d'une -foule d'affluents.</p> - -<p>Outre les fêtes particulières mensuelles et les grandes solennités, -il y avait deux fois par jour assemblée et office publics pour les -croyants des deux sexes. Dès la première heure du jour, la déesse -était sur pied, et celui qui voulait mériter<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[p. 180]</a></span> ses grâces particulières -devait se présenter à son lever pour la prière du matin.—Le temple -était ouvert avec grande pompe. Le grand prêtre sortait du sanctuaire -accompagné de ses ministres. L'encens odorant fumait sur l'autel; de -doux sons de flûte se faisaient entendre.—Cependant, la communauté -s'était partagée en deux rangs, dans le vestibule, jusqu'au premier -degré du temple.—La voix du prêtre invite à la prière, une sorte de -litanie est psalmodiée; puis on entend retentir dans les mains de -quelques adorateurs les sons éclatants du sistre d'Isis. Souvent, -une partie de l'histoire de la déesse est représentée au moyen de -pantomimes et de danses symboliques. Les éléments de son culte sont -présentés avec des invocations au peuple agenouillé, qui chante ou qui -murmure toute sorte d'oraisons.</p> - -<p>Mais, si l'on avait, au lever du soleil, célébré les matines de la -déesse, on ne devait pas négliger de lui offrir ses salutations du -soir et de lui souhaiter une nuit heureuse, formule particulière qui -constituait une des parties importantes de la liturgie. On commençait -par annoncer à la déesse elle-même l'<i>heure du soir.</i></p> - -<p>Les anciens ne possédaient pas, il est vrai, la commodité de l'horloge -sonnante, ni même de l'horloge muette; mais ils suppléaient, autant -qu'ils le pouvaient, à nos machines d'acier et de cuivre par des -machines vivantes, par des esclaves chargés de crier l'heure d'après la -clepsydre et le cadran solaire;—il y avait même des hommes qui, rien -qu'à la longueur de leur ombre, qu'ils savaient estimer à vue d'œil, -pouvaient dire l'heure exacte du jour ou du soir.—Cet usage de crier -les déterminations du temps était également admis dans les temples. -ily avait à Rome des gens pieux qui remplissaient auprès de Jupiter -Capitolin ce singulier office de lui dire les heures.—Mais cette -coutume était principalement observée aux matines et aux vêpres de la -grande Isis, et c'est de cela que dépendait l'ordonnance de la liturgie -quotidienne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[p. 181]</a></span></p> - -<hr /> -<h4>IV</h4> - -<p>Cela se faisait dans l'après-midi, au moment de la fermeture solennelle -du temple, vers quatre heures, selon la division moderne du temps, ou, -selon la division antique, après la huitième heure du jour.—C'était -ce que l'on pourrait proprement appeler le petit coucher de la déesse. -De tout temps, les dieux durent se conformer aux us et coutumes -des hommes.—Sur son Olympe, le <i>Zeus</i> d'Homère mène l'existence -patriarcale, avec ses femmes, ses fils et ses filles, et vit absolument -comme Priam et Arsinous aux pays troyen et phéacien. Il fallut -également que les deux grandes divinités du Nil, Isis et Sérapis, -du moment qu'elles s'établirent à Rome et sur les rivages d'Italie, -s'accommodassent à la manière de vivre des Romains.—Même du temps -des derniers empereurs, on se levait de bon matin à Rome, et, vers la -première ou la deuxième heure du jour, tout était en mouvement sur les -places, dans les cours de justice et sur les marchés.—Mais ensuite, -vers la huitième heure de la journée ou la quatrième de l'après-midi, -toute activité avait cessé. De la vie publique et à ciel ouvert, on -passait au repos domestique, aux bains et aux repas. Car la huitième -heure était alors, on le sait, le moment du dîner, non-seulement à -Rome, mais dans tout l'ancien monde.—De là vient qu'à ce moment tous -les temples étaient fermés; plus tard, la mère Isis, dans un office -solennel du soir, était une dernière fois glorifiée, adorée, et honorée -des sons redoublés du sistre d'or.</p> - -<p>Les autres parties de la liturgie étaient la plupart de celles qui -s'exécutaient aux matines, avec cette différence toutefois que les -litanies et les hymnes étaient entonnées et chantées, au bruit des -sistres, des flûtes et des trompettes, par un psalmiste ou préchantre -qui, dans l'ordre des prêtres, remplissait les fonctions d'hymnode.—Au -moment le plus solennel, le grand prêtre, debout sur le dernier degré, -devant le tabernacle,<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[p. 182]</a></span> accosté à droite et à gauche de deux diacres -ou pastophores, élevait le principal élément du culte, le symbole du -Nil fertilisateur, l'<i>eau bénite,</i> et la présentait à la fervente -adoration des fidèles. La cérémonie se terminait par la formule de -congé ordinaire.</p> - -<p>Les idées superstitieuses attachées à de certains jours, les ablutions, -les jeûnes, les expiations, les macérations et les mortifications de -la chair étaient le prélude de la consécration à la plus sainte des -déesses de mille qualités et vertus, auxquelles hommes et femmes, après -maintes épreuves et mille sacrifices, s'élevaient par trois degrés. -Toutefois, l'introduction de ces mystères ouvrit la porte à quelques -déportements.—A la faveur des préparations et des épreuves, qui, -souvent, duraient un grand nombre de jours et qu'aucun époux n'osait -refuser à sa femme, aucun amant à sa maîtresse, dans la crainte du -fouet d'Osiris ou des vipères d'Isis, se donnaient dans les sanctuaires -des rendez-vous équivoques, recouverts par les voiles impénétrables -de l'initiation.—Mais ce sont là des excès communs à tous les cultes -dans leurs époques de décadence. Les mêmes accusations furent adressées -aux pratiques mystérieuses et aux agapes des premiers chrétiens. -—L'idée d'une <i>terre sainte</i> où devait se rattacher pour tous les -peuples le souvenir des traditions premières et une sorte d'adoration -filiale,—d'une eau sainte propre aux consécrations et purifications -des fidèles,—présente des rapports plus nobles à étudier entre ces -deux cultes, dont l'un a, pour ainsi dire, servi de transition vers -l'autre.</p> - -<p>Toute eau était douce pour l'Égyptien, mais surtout celle qui avait -été puisée au fleuve, émanation d'Osiris. A la fête annuelle d'Osiris -retrouvé, où, après de longues lamentations, on criait: <i>Nous l'avons -trouvé et nous nous réjouissons tous!</i> tout le monde se jetait à terre -devant la cruche remplie d'eau du Nil nouvellement puisée que portait -le grand prêtre; on levait les mains vers le ciel, exaltant le miracle -de la miséricorde divine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[p. 183]</a></span></p> - -<p>La sainte eau du Nil, conservée dans la cruche sacrée, était aussi à la -fête d'Isis le plus vivant symbole du père des vivants et des morts. -Isis ne pouvait être honorée sans Osiris.—Le fidèle croyait même à la -présence réelle d'Osiris dans l'eau du Nil, et, à chaque bénédiction -du soir et du matin, le grand-prêtre montrait au peuple l'<i>hydria</i>, la -sainte cruche, et l'offrait à son adoration.—On ne négligeait rien -pour pénétrer profondément l'esprit des spectateurs du caractère de -cette divine transsubstantiation.—Le prophète lui-même, quelque grande -que fut la sainteté de ce personnage, ne pouvait saisir avec ses mains -nues le vase dans lequel s'opérait le divin mystère.—Il portait sur -son étole, de la plus fine toile, une sorte de pèlerine (<i>piviale</i>) -également de lin ou de mousseline, qui lui couvrait les épaules et -les bras, et dans laquelle il enveloppait son bras et sa main.—Ainsi -ajusté, il prenait le saint vase, qu'il portait ensuite, au rapport -de saint Clément d'Alexandrie, serré contre son sein.—D'ailleurs, -quelle était la vertu que le Nil ne possédât pas aux yeux du pieux -Égyptien? On en parlait partout comme d'une source de guérisons et -de miracles. Il y avait des vases où son eau se conservait plusieurs -années. «J'ai dans ma cave de l'eau du Nil de quatre ans,» disait avec -orgueil le marchand égyptien à l'habitant de Byzance ou de Naples qui -lui vantait son vieux vin de Falerne ou de Chios. Même après la mort, -sous ses bandelettes et dans sa condition de momie, l'Égyptien espérait -qu'Osiris lui permettrait encore d'étancher sa soif avec son onde -vénérée. «Osiris te donne de l'eau fraîche!» disaient les épitaphes des -morts.—C'est pour cela que les momies portaient une coupe peinte sur -la poitrine.</p> - -<hr /> -<h4>V</h4> - -<p>A la droite du prophète qui portait l'hydria (<i>hydriophoros</i>), se -tenait une femme représentant, par les attributs et par le costume, la -déesse Isis elle-même.—Isis devait toujours, en<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[p. 184]</a></span> effet, partager les -hommages rendus à Osiris.—Elle ne portait pas les cheveux ras comme le -reste du clergé, mais les avait, au contraire, longs et bouclés.</p> - -<p>Une chose également très-caractéristique pour la représentation -d'Isis, c'est ce que la prêtresse tenait dans les mains.—De la -droite, elle soulevait ce fameux instrument que les Grecs nommaient -<i>sistron</i> et les Égyptiens <i>kemkem.—</i>La tristesse, à l'occasion de la -mort d'Osiris, et la joie lorsqu'il était retrouvé, tels étaient les -principaux points de la religion égyptienne dans la période qui suivit -la conquête des Perses. Pour toutes les litanies de tristesse et de -joie qui étaient chantées lors de ces grandes fêtes, c'était le sistre -d'Isis qui marquait la mesure.—Un sistre bien fait devait, en mémoire -des quatre éléments, avoir quatre petits bâtons.—On peut croire que -jamais le sistre ne s'agitait sans rappeler le souvenir de la mort et -de la résurrection d'Osiris. De la main gauche, la prêtresse tenait -un arrosoir, par lequel on voulait signifier la fécondité que le Nil -procurait à la terre.—Isis y puisait de l'eau pour les besoins du -culte et aussi pour la fécondation du sol.—Car, si Osiris est la force -des eaux, Isis est la force de la terre et passe pour le principe de la -fertilité.</p> - -<p>Le prêtre qui chantait les hymnes et les prières, ou préchantre, -jouissait d'une estime particulière. Il se tenait sur le degré -inférieur du temple, au milieu de la double rangée du peuple, et -dirigeait l'ensemble au moyen d'un bâton en forme de sceptre. Les Grecs -nommaient ce liturge au maître de la chapelle du culte d'Isis, le -chanteur ou le chanteur d'hymnes, (<i>odos, hymnodos</i>). Il rappelle les -rhabdodes et rhapsodes, qui chantaient, un bâton de laurier à la main.</p> - -<p>Apulée parle, en plusieurs endroits, des flûtes et cornets qui, dans -les cérémonies d'Isis et d'Osiris, par des modulations lamentables -ou joyeuses, mettaient les assistants dans des dispositions d'esprit -convenables; cette musique provenait d'une sorte de flûte dont on -attribuait l'invention à Osiris.—Un autre personnage qui terminait la -rangée des fidèles de l'autre<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[p. 185]</a></span> côté, et dont le costume s'accordait -parfaitement avec celui des prêtres d'Isis d'un ordre inférieur, avait -la tête tondue, et portait le tablier autour des reins.—Mais il -tenait dans la main un des plus énigmatiques symboles égyptiens, la -croix ansée <i>(crux ansata),</i> dont le savant Daunou a trouvé tout un -soubassement couvert dans un temple de Philé.</p> - -<p>Il va sans dire qu'ici aucune victime sanglante n'était immolée, et que -jamais la flamme de l'autel ne consumait des chairs palpitantes.—Isis, -le principe de la vie et la mère de tous les êtres vivants, dédaignait -les sacrifices sanglants.—De l'eau du fleuve sacré ou du lait étaient -seulement répandus pour elle; pour elle brûlaient aussi de l'encens et -d'autres parfums.</p> - -<p>Dans le temple, tout était significatif et caractéristique: le nombre -impair des degrés sur lesquels la chapelle est élevée, avait aussi un -sens mystique.—En général, le prêtre égyptien cherchait à s'entourer -des souvenirs de la terre sacrée du Nil, et, au moyen des végétaux et -des animaux de l'Égypte, à transporter les sectateurs de cette nouvelle -religion dans le pays où elle avait pris naissance.—Ce n'était point -par hasard qu'on avait planté deux palmiers à droite et à gauche -du bosquet odoriférant qui entourait la chapelle; car le palmier, -qui, tous les mois pousse de nouveaux rameaux, était un symbole de -la puissance des grands dieux. De là les porteurs de palmiers qui -figuraient aux processions, et dont il est fait mention dans la célèbre -inscription de Rosette.</p> - -<p>A la fin de la cérémonie, selon un passage d'Apulée, un des prêtres -prononçait la formule ordinaire: «Congé au peuple!» qui est devenue -la formule chrétienne: <i>Ite, missa est;</i> et à laquelle le peuple -répondait par son adieu accoutumé à la déesse: «Portez-vous bien,» ou: -«Maintenez-vous en santé!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[p. 186]</a></span></p> - -<hr /> -<h4>VI</h4> - -<p>Peut-être faut-il craindre, en voyage, de gâter par des lectures faites -d'avance l'impression première des lieux célèbres. J'avais visité -l'Orient avec les seuls souvenirs, déjà vagues, de mon éducation -classique.—Au retour de l'Égypte, Naples était pour moi un lieu de -repos et d'étude, et les précieux dépôts de ses bibliothèques et de -ses musées me servaient à justifier ou à combattre les hypothèses que -mon esprit s'était formées à l'aspect de tant de ruines inexpliquées -ou muettes.—Peut-être ai-je dû au souvenir éclatant d'Alexandrie, de -Thèbes et des Pyramides, l'impression presque religieuse que me causa -une seconde fois la vue du temple d'Isis de Pompéi. J'avais laissé -mes compagnons de voyage admirer dans tous ses détails la maison de -Diomède, et, me dérobant à l'attention des gardiens, je m'étais jeté -au hasard dans les rues de la ville antique, évitant çà et là quelque -invalide qui me demandait de loin où j'allais, et m'inquiétant peu de -savoir le nom que la science avait retrouvé pour tel ou tel édifice, -pour un temple, pour une maison, pour une boutique. N'était-ce pas -assez que les drogmans et les Arabes m'eussent gâté les Pyramides, sans -subir encore la tyrannie des <i>ciceroni</i> napolitains? J'étais entré par -la rue des Tombeaux; il était clair qu'en suivant cette voie pavée de -lave, où se dessine encore l'ornière profonde des roues antiques, je -retrouverais le temple de la déesse égyptienne, situé à l'extrémité de -la ville, auprès du théâtre tragique. Cependant, des temples consacrés -aux dieux grecs et romains frappaient mes yeux par leur masse imposante -et leurs nombreuses colonnes, et l'<i>Iseum</i> semblait perdu dans les -maisons particulières. Enfin, pénétrant çà et là dans les bâtiments, -j'entrai dans une enceinte par une porte basse, et, là, il n'y avait -plus à douter, le souvenir des deux tableaux antiques que j'avais vus -au Musée des études, et qui<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[p. 187]</a></span> représentent les cérémonies décrites plus -haut du culte d'Isis, s'accordait avec l'architecture du monument que -j'avais devant les yeux.—C'était bien là l'étroite cour jadis fermée -d'une grille, les colonnes encore debout, les deux autels à droite et à -gauche, dont le dernier est d'une conservation parfaite, et, au fond, -l'antique <i>cella</i> s'élevant sur sept marches autrefois revêtues de -marbre de Paros.</p> - -<p>Huit colonnes d'ordre dorique, sans base, soutiennent les côtés, et -dix autres le fronton; l'enceinte est découverte, selon le genre -d'architecture dit h<i>ypaetron,</i> mais un portique couvert régnait -alentour. Le sanctuaire a la forme d'un petit temple carré, voûté, -couvert en tuiles, et présente trois niches destinées aux images de la -Trinité égyptienne;—deux autels placés au fond du sanctuaire portaient -les tables isiaques, dont l'une a été conservée, et sur la base de la -principale statue de la déesse, placée au centre de la nef intérieure, -on a pu lire que <i>L. C. Phœbus</i> l'avait érigée dans ce lieu par décret -des décurions.</p> - -<p>Près de l'autel de gauche, dans la cour, était une petite loge -destinée aux purifications; quelques bas-reliefs en décoraient les -murailles. Deux vases contenant l'eau lustrale se trouvaient, en -outre, placés à l'entrée de la porte intérieure, comme le sont nos -bénitiers. Des peintures sur stuc décoraient l'intérieur du temple et -représentaient des tableaux de la campagne, des plantes et des animaux -de l'Égypte,—la terre sacrée.</p> - -<p>J'avais admiré au Musée les richesses qu'on a retirées de ce temple, -les lampes, les coupes, les encensoirs, les burettes, les goupillons, -les mitres et les crosses brillantes des prêtres, les sistres, les -clairons et les cymbales, une Vénus dorée, un Bacchus, des Hermès, des -sièges d'argent et d'ivoire, des idoles de basalte et des pavés de -mosaïque ornés d'inscriptions et d'emblèmes. La plupart de ces objets, -dont la matière et le travail précieux indiquent la richesse du temple, -ont été découverts dans le lieu saint le plus retiré, situé derrière -le<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[p. 188]</a></span> sanctuaire, et où l'on arrive en passant sous cinq arcades. Là, une -petite cour oblongue conduit à une chambre qui contenait des ornements -sacrés. L'habitation des ministres isiaques, située à gauche du temple, -se composait de trois pièces, et l'on trouva dans l'enceinte plusieurs -cadavres de ces prêtres à qui l'on suppose que leur religion fit un -devoir de ne pas abandonner le sanctuaire.</p> - -<p>Ce temple est la ruine la mieux conservée de Pompéi, parce qu'à -l'époque où la ville fut ensevelie, il en était le monument le plus -nouveau. L'ancien temple avait été renversé quelques années auparavant -par un tremblement de terre, et nous voyons là celui qu'on avait rebâti -à sa place.—J'ignore si quelqu'une des trois statues d'Isis du Musée -de Naples aura été retrouvée dans ce lieu même, mais je les avais -admirées la veille, et rien ne m'empêchait, en y joignant le souvenir -des deux tableaux, de reconstruire dans ma pensée toute la scène de la -cérémonie du soir.</p> - -<p>Justement le soleil commençait à s'abaisser vers Caprée et la lune -montait lentement du côté du Vésuve, couvert de son léger dais de -fumée. Je m'assis sur une pierre, en contemplant ces deux astres -qu'on avait longtemps adorés dans ce temple sous les noms d'Osiris -et d'Isis, et sous des attributs mystiques faisant allusion à leurs -diverses phases, et je me sentis pris d'une vive émotion. Enfant d'un -siècle sceptique plutôt qu'incrédule, flottant entre deux éducations -contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de -la réaction sociale, qui prétend ramener l'ensemble des croyances -chrétiennes, me verrais-je entraîné à tout croire, comme nos pères les -philosophes l'avaient été à tout nier?—Je songeais à ce magnifique -préambule des <i>Ruines</i> de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé -sur les ruines de Palmyre et qui n'emprunte à des inspirations si -hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l'ensemble des -traditions religieuses du genre humain! Ainsi périssait, sous l'effort -de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs, -qui,<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[p. 189]</a></span> au nom d'une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les -cieux. O naturel ô mère éternelle! était-ce là vraiment le sort réservé -au dernier de tes fils célestes? Les mortels en sont-ils venus à -repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré, -déesse de Saïs! le plus hardi de tes adeptes s'est-il donc trouvé face -à face avec l'image de la Mort?</p> - -<p>Si la chute successive des croyances conduisait à ce résultat, ne -serait-il pas plus consolant de tomber dans l'excès contraire et -d'essayer de se reprendre aux illusions du passé?</p> - -<hr /> -<h4>VII</h4> - -<p>Il est évident que, dans les derniers temps, le paganisme s'était -retrempé dans son origine égyptienne, et tendait de plus en plus à -ramener au principe de l'unité les diverses conceptions mythologiques. -Cette éternelle Nature, que Lucrèce, le matérialiste, invoquait -lui-même sous le nom de Vénus Céleste, a été préférablement nommée -Cybèle par Julien, Uranie ou Cérès par Plotin, Proclus et Porphyre; -—Apulée, lui donnant tous ces noms, l'appelle plus volontiers Isis; -c'est le nom qui, pour lui, résume tous les autres; c'est l'identité -primitive de cette reine du ciel, aux attributs divers, au masque -changeant! Aussi lui apparaît-elle vêtue à l'égyptienne, mais dégagée -des allures roides, des bandelettes et des formes naïves du premier -temps.</p> - -<p>Ses cheveux épais et longs, terminés en boucles, inondent en flottant -ses divines épaules; une couronne multiforme et multiflore pare sa -tête, et la lune argentée brille sur son front; des deux côtés se -tordent des serpents parmi de blonds épis, et sa robe aux reflets -indécis passe, selon le mouvement de ses plis, de la blancheur la plus -pure au jaune de safran, ou semble emprunter sa rougeur à la flamme; -son manteau; d'un noir foncé, est semé d'étoiles et bordé d'une frange -lumineuse;<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[p. 190]</a></span> sa main droite tient le sistre, qui rend un son clair, sa -main gauche un vase d'or en forme de gondole.</p> - -<p>Telle, exhalant les plus délicieux parfums de l'Arabie Heureuse, elle -apparaît à Lucius, et lui dit:</p> - -<p>«Tes prières m'ont touchée; moi, la mère de la nature, la maîtresse des -éléments, la source première des siècles, la plus grande des divinités, -la reine des mânes; moi qui confonds en moi-même et les dieux et les -déesses; moi dont l'univers a adoré sous mille formes l'unique et -toute-puissante divinité. Ainsi, l'on me nomme en Phrygie, Cybèle; à -Athènes, Minerve; en Chypre, Vénus Paphienne; en Crète, Diane Dyctinne; -en Sicile, Proserpine Stygienne; à Éleusis, l'antique Cérès; ailleurs, -Junon, Bellone, Hécate ou Némésis, tandis que l'Égyptien, qui dans les -sciences précéda tous les autres peuples, me rend hommage sous mon vrai -nom de la déesse Isis.</p> - -<p>»Qu'il te souvienne, dit-elle à Lucius après lui avoir indiqué les -moyens d'échapper à l'enchantement dont <i>il</i> est victime, que tu dois -me consacrer le reste de ta vie, et, dès que tu auras franchi le sombre -bord, tu ne cesseras encore de m'adorer, soit dans les ténèbres de -l'Achéron ou dans les Champs-Élysées; et si, par l'observation de mon -culte et par une inviolable chasteté, tu mérites bien de moi, tu sauras -que je puis seule prolonger ta vie spirituelle au delà des bornes -marquées.»</p> - -<p>Ayant prononcé ces adorables paroles, l'invincible déesse disparaît et -se recueille <i>dans sa propre immensité.</i></p> - -<p>Certes, si le paganisme avait toujours manifesté une conception aussi -pure de la Divinité, les principes religieux issus de la vieille terre -d'Egypte régneraient encore selon cette forme sur la civilisation -moderne.—Mais n'est-il pas à remarquer que c'est aussi de l'Egypte -que nous viennent les premiers fondements de la foi chrétienne? Orphée -et Moïse, initiés tous deux aux mystères isiaques, ont simplement -annoncé à des races diverses des vérités sublimes,—que la<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[p. 191]</a></span> différence -des mœurs, des langages et l'espace des temps a ensuite peu à peu -altérées ou transformées entièrement.—Aujourd'hui, il semble que le -catholicisme lui-même ait subi, selon les pays, une réaction analogue -à celle qui avait lieu dans les dernières années du polythéisme. -En Italie, en Pologne, en Grèce, en Espagne, chez tous les peuples -les plus sincèrement attachés à l'Église romaine, la dévotion à la -Vierge n'est-elle pas devenue une sorte de culte exclusif? N'est-ce -pas toujours la Mère sainte, tenant dans ses bras l'enfant sauveur et -médiateur qui domine les esprits,—et dont l'apparition produit encore -des conversions comparables à celle du héros d'Apulée? Isis n'a pas -seulement ou l'enfant dans les bras, ou la croix à la main comme la -Vierge: le même signe zodiacal leur est consacré, la lune est sous -leurs pieds; le même nimbe brille autour de leur tête; nous avons -rapporté plus haut mille détails analogues dans les cérémonies—même -sentiment de chasteté dans le culte isiaque, tant que la doctrine est -restée pure; institutions pareilles d'associations et de confréries. -Je me garderai certes de tirer de tous ces rapprochements les mêmes -conclusions que Volney et Dupuis. Au contraire, aux yeux du philosophe, -sinon du théologien,—ne peut-il pas sembler qu'il y ait eu, dans tous -les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine? Le -christianisme primitif a invoqué la parole des sibylles et n'a point -repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes. Une évolution -nouvelle des dogmes pourrait faire concorder sur certains points les -témoignages religieux des divers temps. Il serait si beau d'absoudre -et d'arracher aux malédictions éternelles les héros et les sages de -l'antiquité!</p> - -<p>Loin de moi, certes, la pensée d'avoir réuni les détails qui précèdent -en vue seulement de prouver que la religion chrétienne a fait de -nombreux emprunts aux dernières formules du paganisme: ce point n'est -nié de personne. Toute religion qui succède à une autre respecte -longtemps certaines pratiques<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[p. 192]</a></span> et formes de culte, qu'elle se borne -à harmoniser avec ses propres dogmes. Ainsi la vieille théogonie des -Égyptiens et des Pélasges s'était seulement modifiée et traduite chez -les Grecs, parée de noms et d'attributs nouveaux;—plus tard encore, -dans la phase religieuse que nous venons de dépeindre, Sérapis, qui -était déjà une transformation d'Osiris, en devenait une de Jupiter; -Isis, qui n'avait, pour entrer dans le mythe grec, qu'à reprendre son -nom d'Io, fille d'Inachus,—le fondateur des mystères d'Eleusis, -repoussait désormais le masque bestial, symbole d'une époque de -lutte et de servitude. Mais voyez combien d'assimilations aisées le -christianisme allait trouver dans ces rapides transformations des -dogmes les plus divers!—Laissons de côté la <i>croix</i> de Sérapis et le -séjour aux enfers de ce dieu <i>qui juge les âmes;—</i>le <i>Rédempteur</i> -promis à la terre, et que pressentaient depuis longtemps les poëtes et -les oracles, est-ce l'enfant Horus allaité par la mère divine, et qui -sera le <i>Verbe</i> (logos) des âges futurs?—Est-ce l'Iacchus-Iésus des -mystères d'Eleusis, plus grand déjà, et s'élançant des bras de Déméter, -la déesse <i>panthée</i>? ou plutôt n'est-il pas vrai qu'il faut réunir tous -ces modes divers d'une même idée, et que ce fut toujours une admirable -pensée théogonique de présenter à l'adoration des hommes une Mère -céleste dont l'enfant est l'espoir du monde?</p> - -<p>Et, maintenant, pourquoi ces cris d'ivresse et de joie, ces chants du -ciel, ces palmes qu'on agite, ces gâteaux sacrés qu'on se partage à -de certains jours de l'année? C'est que l'enfant sauveur est né jadis -en ce même temps.—Pourquoi ces autres jours de pleurs et de chants -lugubres où l'on cherche le corps d'un Dieu meurtri et sanglant,—où -les gémissements retentissent des bords du Nil aux rives de la -Phénicie, des hauteurs du Liban aux plaines où fut Troie? Pourquoi -celui qu'on cherche et qu'on pleure s'appelle-t-il ici Osiris, plus -loin Adonis, plus loin Atys? et pourquoi une autre clameur qui vient -du fond de l'Asie cherche-t-elle aussi dans les grottes<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[p. 193]</a></span> mystérieuses -les restes d'un dieu immolé?—Une femme divinisée, mère, épouse ou -amante, baigne de ses larmes ce corps saignant et défiguré, victime -d'un principe hostile qui triomphe par sa mort, mais qui sera vaincu -un jour! La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire, -avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les fidèles -viennent toucher et baiser pieusement. Mais, le troisième jour, tout -change: le corps a disparu, l'immortel s'est révélé; la joie succède -aux pleurs, l'espérance renaît sur la terre; c'est la fête renouvelée -de la jeunesse et du printemps.</p> - -<p>Voilà le culte oriental, primitif et postérieur à la fois aux fables de -la Grèce, qui avait fini par envahir et absorber peu à peu le domaine -des dieux d'Homère. Le ciel mythologique rayonnait d'un trop pur éclat, -il était d'une beauté trop précise et trop nette, il respirait trop -le bonheur, l'abondance et la sérénité, il était, en un mot, trop -bien conçu au point de vue des gens heureux, des peuples riches et -vainqueurs, pour s'imposer longtemps au monde agité et souffrant.—Les -Grecs l'avaient fait triompher par la victoire dans cette lutte presque -cosmogonique qu'Homère a chantée, et, depuis encore, la force et la -gloire des dieux s'étaient incarnées dans les destinées de Rome;—mais -la douleur et l'esprit de vengeance agissaient sur le reste du monde, -qui ne voulait plus s'abandonner qu'aux religions du désespoir.—La -philosophie accomplissait d'autre part un travail d'assimilation et -d'unité morale; la chose attendue dans les esprits se réalisa dans -l'ordre des faits. Cette Mère divine, ce Sauveur, qu'une sorte de -mirage prophétique avait annoncés çà et là d'un bout à l'autre du -monde, apparurent enfin comme le grand jour qui succéda aux vagues -clartés de l'aurore.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[p. 194]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="EMILIE" id="EMILIE">EMILIE</a></h3> - - -<h4>SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.</h4> - -<p>Personne n'a bien su l'histoire du lieutenant Desroches, qui se fit -tuer l'an passé au combat de Hambergen, deux mois après ses noces. Si -ce fut là un véritable suicide, que Dieu veuille lui pardonner! Mais, -certes, celui qui meurt en défendant sa patrie ne mérite pas que son -action soit nommée ainsi, quelle qu'ait été sa pensée d'ailleurs.</p> - -<p>—Nous voilà retombés, dit le docteur, dans le chapitre des -capitulations de conscience. Desroches était un philosophe décidé à -quitter la vie: il n'a pas voulu que sa mort fût inutile; il s'est -élancé bravement dans la mêlée; il a tué le plus d'Allemands qu'il a -pu, en disant: «Je ne puis mieux faire à présent; je meurs content.» -Et il a crié: <i>Vive l'empereur!</i> en recevant le coup de sabre qui l'a -abattu. Dix soldats de sa compagnie vous le diront.</p> - -<p>—Et ce n'en fut pas moins un suicide, répliqua Arthur. Toutefois, je -pense qu'on aurait eu tort de lui fermer l'église ...</p> - -<p>—A ce compte, vous flétririez le dévouement de Curtius. Ce jeune -chevalier romain était peut-être ruiné par le jeu, malheureux dans -ses amours, las de la vie, qui sait? Mais, assurément, il est beau, -en songeant à quitter le monde, de<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[p. 195]</a></span> rendre sa mort utile aux autres; -et voilà pourquoi cela ne peut s'appeler un suicide, car le suicide -n'est autre chose que l'acte suprême de l'égoïsme, et c'est pour cela -seulement qu'il est flétri parmi les hommes... A quoi pensez-vous, -Arthur?</p> - -<p>—Je pense à ce que vous disiez tout à l'heure, que Desroches, avant de -mourir, avait tué le plus d'Allemands possible ...</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien, ces braves gens sont allés rendre devant Dieu un triste -témoignage de la belle mort du lieutenant, vous me permettrez de dire -que c'est là un <i>suicide</i> bien <i>homicide.</i></p> - -<p>—Eh! qui va songer à cela? Des Allemands, ce sont des ennemis.</p> - -<p>—Mais y en a-t-il pour l'homme résolu à <i>mourir?</i> A ce moment-là, -tout instinct de nationalité s'efface, et je doute que l'on songe à un -autre pays que l'autre monde, et à un autre empereur que Dieu. Mais -l'abbé nous écoute sans rien dire, et cependant j'espère que je parle -ici selon ses idées.—Allons, l'abbé, dites-nous votre opinion, et -tâchez de nous mettre d'accord; c'est là une mine de controverse assez -abondante, et l'histoire de Desroches, ou plutôt ce que nous en croyons -savoir, le docteur et moi, ne paraît pas moins ténébreuse que les -profonds raisonnements qu'elle a soulevés parmi nous.</p> - -<p>—Oui, dit le docteur, Desroches, à ce qu'on prétend, était -très-affligé de sa dernière blessure, celle qui l'avait si fort -défiguré; et peut-être a-t-il surpris quelque grimace ou quelque -raillerie de sa nouvelle épouse; les philosophes sont susceptibles. En -tout cas, il est mort, et volontairement.</p> - -<p>—Volontairement, puisque vous y persistez; mais n'appelez pas suicide -la mort qu'on trouve dans une bataille; vous ajouteriez un contre-sens -de mots à celui que peut-être vous faites en pensée; on meurt dans une -mêlée parce qu'on y rencontre quelque chose qui tue; ne meurt pas qui -veut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[p. 196]</a></span></p> - -<p>—Eh bien, voulez-vous que ce soit la fatalité?</p> - -<p>—A mon tour, interrompit l'abbé, qui s'était recueilli pendant cette -discussion: il vous semblera singulier peut-être que je combatte vos -paradoxes ou vos suppositions ...</p> - -<p>—Eh bien, parlez, parlez; vous en savez plus que nous, assurément. -Vous habitez Bitche depuis longtemps; on dit que Desroches vous -connaissait, et peut-être même s'est-il confessé à vous ...</p> - -<p>—En ce cas, je devrais me taire; mais il n'en fut rien -malheureusement, et, toutefois, la mort de Desroches fut chrétienne, -croyez-moi; et je vais vous en raconter les causes et les -circonstances, afin que vous emportiez cette idée que ce fut là encore -un honnête homme, ainsi qu'un bon soldat, mort à temps pour l'humanité, -pour lui-même, et selon les desseins de Dieu.</p> - -<p>»Desroches était entré dans un régiment à quatorze ans, à l'époque -où, la plupart des hommes s'étant fait tuer sur la frontière, notre -armée républicaine se recrutait parmi les enfants. Faible de corps, -mince comme une jeune fille, et pâle, ses camarades souffraient de lui -voir porter un fusil sous lequel ployait son épaule. Vous devez avoir -entendu dire qu'on obtint du capitaine l'autorisation de le lui rogner -de six pouces. Ainsi accommodée à ses forces, l'arme de l'enfant fit -merveilles dans les guerres de Flandre; plus tard, Desroches fut dirigé -sur Haguenau, dans ce pays où nous faisions, c'est-à-dire où vous -faisiez la guerre depuis si longtemps.</p> - -<p>»A l'époque dont je vais vous parler, Desroches était dans la force -de l'âge et servait d'enseigne au régiment bien plus que le numéro -d'ordre et le drapeau, car il avait à peu près seul survécu à deux -renouvellements, et il venait enfin d'être nommé lieutenant quand, -à Bergheim, il y a vingt-sept mois, en commandant une charge à la -baïonnette, il reçut un coup de sabre prussien tout au travers de la -figure. La blessure était affreuse; les chirurgiens de l'ambulance, -qui l'avaient<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[p. 197]</a></span> souvent plaisanté, lui vierge encore d'une égratignure, -après trente combats, froncèrent le sourcil quand on l'apporta devant -eux. S'il guérit, dirent-ils, le malheureux deviendra imbécile ou fou.</p> - -<p>»C'est à Metz que le lieutenant fut envoyé pour se guérir. La civière -avait fait plusieurs lieues sans qu'il s'en aperçût; installé dans -un bon lit et entouré de soins, il lui fallut cinq ou six mois pour -arriver à se mettre sur son séant, et cent jours encore pour ouvrir un -œil et distinguer les objets. On lui ordonna bientôt les fortifiants, -le soleil, puis le mouvement, enfin la promenade, et, un matin, soutenu -par deux camarades, il s'achemina tout vacillant, tout étourdi, vers -le quai Saint-Vincent, qui touche presque à l'hôpital militaire, et, -là, on le fit asseoir sur l'esplanade, au soleil de midi, sous les -tilleuls du jardin public: le pauvre blessé croyait voir le jour pour -la première fois.</p> - -<p>»A force d'aller ainsi, il put bientôt marcher seul, et, chaque -matin, il s'asseyait sur un banc, au même endroit de l'esplanade, la -tête ensevelie dans un amas de taffetas noir, sous lequel à peine on -découvrait un coin de visage humain, et sur son passage, lorsqu'il se -croisait avec des promeneurs, il était assuré d'un grand salut des -hommes, et d'un geste de profonde commisération des femmes, ce qui le -consolait peu.</p> - -<p>»Mais, une fois assis à sa place, il oubliait son infortune pour ne -plus songer qu'au bonheur de vivre après un tel ébranlement, et au -plaisir de voir en quel séjour il vivait. Devant lui, la vieille -citadelle, ruinée sous Louis XVI, étalait ses remparts dégradés; sur -sa tête, les tilleuls en fleur projetaient leur ombre épaisse; à -ses pieds, dans la vallée qui se déploie au-dessous de l'esplanade, -les prés Saint-Symphorien que vivifie, en les noyant, la Moselle -débordée, et qui verdissent entre ses deux bras; puis le petit Ilot, -l'oasis de la poudrière, cette île du Saulcy, semée d'ombrages, de -chaumières; enfin, la chute de la Moselle et ses blanches écumes, ses -détours étincelant au soleil, puis tout au bout, bornant le regard, la -chaîne<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[p. 198]</a></span> des Vosges, bleuâtre et comme vaporeuse au grand jour, voilà -le spectacle qu'il admirait toujours davantage, en pensant que là -était son pays, non pas la terre conquise, mais la province vraiment -française, tandis que ces riches départements nouveaux, où il avait -fait la guerre, n'étaient que des beautés fugitives, incertaines, comme -celles de la femme gagnée hier, qui ne nous appartiendra plus demain.</p> - -<p>»Vers le mois de juin, aux premiers jours, la chaleur était grande, et -le banc favori de Desroches se trouvant bien à l'ombre, deux femmes -vinrent s'asseoir près du blessé. Il salua tranquillement et continua -de contempler l'horizon; mais sa position inspirait tant d'intérêt, -que les deux femmes ne purent s'empêcher de le questionner et de le -plaindre.</p> - -<p>»L'une des deux, fort âgée, était la tante de l'autre qui se nommait -Émilie, et qui avait pour occupation de broder des ornements d'or sur -de la soie ou du velours. Desroches questionna comme on lui en avait -donné l'exemple, et la tante lui apprit que la jeune fille avait quitté -Haguenau pour lui faire compagnie, qu'elle brodait pour les églises, et -qu'elle était depuis longtemps privée de tous ses autres parents.</p> - -<p>»Le lendemain, le banc fut occupé comme la veille; au bout d'une -semaine, il y avait traité d'alliance entre les trois propriétaires -de ce banc favori, et Desroches, tout faible qu'il était, tout -humilié par les attentions que la jeune fille lui prodiguait comme -au plus inoffensif vieillard, Desroches se sentit léger, en fonds de -plaisanteries, et plus près de se réjouir que de s'affliger de cette -bonne fortune inattendue.</p> - -<p>»Alors, de retour à l'hôpital, il se rappela sa hideuse blessure, cet -épouvantail dont il avait souvent gémi en lui-même, et que l'habitude -et la convalescence lui avaient rendu depuis longtemps moins déplorable.</p> - -<p>»Il est certain que Desroches n'avait pu encore ni soulever l'appareil -inutile de sa blessure, ni se regarder dans un miroir. De ce jour-là, -cette idée le fit frémir plus que jamais. Cependant, il se hasarda -à écarter un coin du taffetas protecteur, et<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[p. 199]</a></span> il trouva dessous -une cicatrice un peu rose encore, mais qui n'avait rien de trop -repoussant. En poursuivant cette observation, il reconnut que les -différentes parties de son visage s'étaient recousues convenablement -entre elles, et que l'œil demeurait fort limpide et fort sain. Il -manquait bien quelques brins de sourcils, mais c'était si peu de chose! -cette raie oblique qui descendait du front à l'oreille en traversant la -joue, c'était ... eh bien, c'était un coup de sabre reçu à l'attaque -des lignes de Bergheim, et rien n'est plus beau, les chansons l'on -assez dit.</p> - -<p>»Donc, Desroches fut étonné de se retrouver si présentable après -la longue absence qu'il avait faite de lui-même. Il ramena fort -adroitement ses cheveux, qui grisonnaient du côté blessé, sous les -cheveux noirs abondants du côté gauche, étendit sa moustache sur la -ligne de la cicatrice, le plus loin possible, et, ayant endossé son -uniforme neuf, il se rendit le lendemain à l'esplanade d'un air assez -triomphant.</p> - -<p>»Dans le fait, il s'était si bien redressé, si bien tourné, son épée -avait si bonne grâce à battre sa cuisse, et il portait le schako -si martialement incliné en avant, que personne ne le reconnut dans -le trajet de l'hôpital au jardin; il arriva le premier au banc des -tilleuls, et s'assit comme à l'ordinaire, en apparence, mais au fond -bien plus troublé et bien plus pâle, malgré l'approbation du miroir.</p> - -<p>»Les deux dames ne tardèrent pas à arriver; mais elles s'éloignèrent -tout à coup en voyant un bel officier occuper leur place habituelle. -Desroches fut tout ému.</p> - -<p>—Eh quoi! leur cria-t-il, vous ne me reconnaissez pas?...</p> - -<p>»Ne pensez pas que ces préliminaires nous conduisent à une de ces -histoires où la pitié devient de l'amour, comme dans les opéras du -temps. Le lieutenant avait désormais des idées plus sérieuses. Content -d'être encore jugé comme un cavalier passable, il se hâta de rassurer -les deux dames, qui paraissaient disposées, d'après sa transformation, -à revenir sur l'intimité commencée entre eux trois. Leur réserve ne -put<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[p. 200]</a></span> tenir devant ces franches déclarations. L'union était sortable de -tous points, d'ailleurs: Desroches avait un petit bien de famille près -d'Épinal; Émilie possédait, comme héritage de ses parents, une petite -maison à Haguenau, louée au café de la ville, et qui rapportait encore -cinq à six cents francs de rente. Il est vrai qu'il en revenait la -moitié à son frère Wilhelm, principal clerc du notaire Schennberg.</p> - -<p>»Quand les dispositions furent bien arrêtées, on résolut de se rendre -pour la noce à cette petite ville, car là était le domicile réel de -la jeune fille, qui n'habitait Metz depuis quelque temps que pour ne -point quitter sa tante. Toutefois, on convint de revenir à Metz après -le mariage. Émilie se faisait un grand plaisir de revoir son frère. -Desroches s'étonna à plusieurs reprises que ce jeune homme ne fût pas -aux armées comme tous ceux de notre temps; on lui répondit qu'il avait -été réformé pour cause de santé. Desroches le plaignit vivement.</p> - -<p>»Voici donc les deux fiancés et la tante en route pour Haguenau; ils -ont pris des places dans la voiture publique qui relaye à Bitche, -laquelle était alors une simple patache composée de cuir et d'osier. -La route est belle, comme vous savez. Desroches, qui ne l'avait jamais -faite qu'en uniforme, un sabre à la main, en compagnie de trois à -quatre mille hommes, admirait les solitudes, les roches bizarres, les -horizons bornés par cette dentelure, des monts revêtus d'une sombre -verdure, que de longues vallées interrompent seulement de loin en loin. -Les riches plateaux de Saint-Avold, les manufactures de Sarreguemines, -les petits taillis compactes de Limblingue, où les frênes, les -peupliers et les sapins étalent leur triple couche de verdure nuancée -du gris au vert sombre; vous savez combien tout cela est d'un aspect -magnifique et charmant.</p> - -<p>»A peine arrivés à Bitche, les voyageurs descendirent à la petite -auberge du <i>Dragon,</i> et Desroches me fit demander au fort. J'arrivai -avec empressement; je vis sa nouvelle famille, et je complimentai la -jeune demoiselle, qui était d'une rare<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[p. 201]</a></span> beauté, d'un maintient doux, -et qui paraissait fort éprise de son futur époux. Ils déjeunèrent -tous trois avec moi, à la place où nous sommes assis dans ce moment. -Plusieurs officiers, camarades de Desroches, attirés par le bruit de -son arrivée, le vinrent chercher à l'auberge et le retinrent à dîner -chez l'hôtelier de la redoute, où l'état-major payait pension. Il fut -convenu que les deux dames se retireraient de bonne heure, et que le -lieutenant donnerait à ses camarades sa dernière soirée de garçon.</p> - -<p>»Le repas fut gai; tout le monde savourait sa part du bonheur et de -la gaieté que Desroches ramenait avec lui. On lui parla de l'Egypte, -de l'Italie, avec transport, en faisant des plaintes amères sur -cette mauvaise fortune qui confinait tant de bons soldats dans des -forteresses de frontière.</p> - -<p>—Oui, murmuraient quelques officiers, nous étouffons ici, la vie est -fatigante et monotone; autant vaudrait être sur un vaisseau, que de -vivre ainsi sans combats, sans distractions, sans avancement possible. -«Le fort est imprenable,» a dit Bonaparte quand il a passé ici en -rejoignant l'armée d'Allemagne; nous n'avons donc rien que la chance de -mourir d'ennui.</p> - -<p>—Hélas! mes amis, répondit Desroches, ce n'était guère plus amusant -de mon temps; car j'ai été ici comme vous, et je me suis plaint comme -vous, aussi. Moi, soldat parvenu jusqu'à l'épaulette à force d'user -les souliers du gouvernement dans tous les chemins du monde, je ne -savais guère alors que trois choses: l'exercice, la direction du vent -et la grammaire, comme on l'apprend chez le magister. Aussi, lorsque -je fus nommé sous-lieutenant et envoyé à Bitche avec le 2<sup>e</sup> -bataillon du Cher, je regardais ce séjour comme une excellente occasion -d'études sérieuses et suivies. Dans cette pensée, je m'étais procuré -une collection de livres, de cartes et de plans. J'ai étudié la théorie -et appris l'allemand sans étude, car, dans ce pays français et bon -français, on ne parle que cette langue. De sorte que ce temps, si long -pour vous qui n'avez plus tant<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[p. 202]</a></span> à apprendre, je le trouvais court et -insuffisant, et, quand la nuit venait, je me réfugiais dans un petit -cabinet de pierre sous la vis du grand escalier; j'allumais ma lampe en -calfeutrant hermétiquement les meurtrières, et je travaillais. Une de -ces nuits-là ...</p> - -<p>»Ici, Desroches s'arrêta un instant, passa la main sur ses yeux, vida -son verre, et reprit son récit sans terminer sa phrase.</p> - -<p>—Vous connaissez tous, dit-il, ce petit sentier qui monte de la plaine -ici, et que l'on a rendu tout à fait impraticable, en faisant sauter -un gros rocher, à la place duquel à présent s'ouvre un abîme. Eh bien, -ce passage a toujours été meurtrier pour les ennemis toutes les fois -qu'ils ont tenté d'assaillir le fort; à peine engagés dans ce sentier, -les malheureux essuyaient le feu de quatre pièces de vingt-quatre, -qu'on n'a pas dérangées sans doute, et qui rasaient le sol dans toute -la longueur de cette pente ...</p> - -<p>—Vous avez dû vous distinguer, dit un colonel à Desroches; est-ce là -que vous avez gagné la lieutenance?</p> - -<p>—Oui, colonel, et c'est là que j'ai tué le premier, le seul homme que -j'aie frappé en face et de ma propre main. C'est pourquoi la vue de ce -fort me sera toujours pénible.</p> - -<p>—Que nous dites-vous là? s'écria-t-on: quoi! vous avez fait vingt ans -la guerre, vous avez assisté à quinze batailles rangées, à cinquante -combats peut-être, et vous prétendez n'avoir jamais tué qu'un seul -ennemi?</p> - -<p>—Je n'ai pas dit cela, messieurs: des dix mille cartouches que j'ai -bourrées dans mon fusil, qui sait si la moitié n'a pas lancé une balle -au but que le soldat cherche? Mais j'affirme qu'à Bitche, pour la -première fois, ma main s'est rougie du sang d'un ennemi, et que j'ai -fait le cruel essai d'une pointe de sabre que le bras pousse jusqu'à ce -qu'elle crève une poitrine humaine et s'y cache en frémissant.</p> - -<p>—C'est vrai, interrompit l'un des officiers, le soldat tue beaucoup -et ne le sent presque jamais. Une fusillade n'est pas,<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[p. 203]</a></span> à vrai dire, -une exécution, mais une intention mortelle. Quant à la baïonnette, elle -fonctionne peu dans les charges les plus désastreuses; c'est un conflit -dans lequel l'un des deux ennemis tient ou cède sans porter de coups, -les fusils s'entre-choquent, puis se relèvent quand la résistance -cesse; le cavalier, par exemple, frappe réellement ...</p> - -<p>—Aussi, reprit Desroches, de même que l'on n'oublie pas le dernier -regard d'un adversaire tué en duel, son dernier râle, le bruit de -sa lourde chute, de même, je porte en moi presque comme un remords, -riez-en si vous pouvez, l'image pâle et funèbre du sergent prussien que -j'ai tué dans la petite poudrière du fort.</p> - -<p>»Tout le monde fit silence, et Desroches commença son récit.</p> - -<p>—C'était la nuit, je travaillais, comme je l'ai expliqué tout à -l'heure. A deux heures, tout doit dormir, excepté les sentinelles. -Les patrouilles sont fort silencieuses, et tout bruit fait esclandre. -Pourtant, je crus entendre comme un mouvement prolongé dans la galerie -qui s'étendait sous ma chambre; on heurtait à une porte, et cette -porte craquait. Je courus, je prêtai l'oreille au fond du corridor, -et j'appelai à demi-voix la sentinelle; pas de réponse. J'eus bientôt -réveillé les canonniers, endossé l'uniforme, et, prenant mon sabre sans -fourreau, je courus du côté du bruit. Nous arrivâmes trente, à peu -près, dans le rond-point que forme la galerie vers son centre, et, à -la lueur de quelques lanternes, nous reconnûmes les Prussiens, qu'un -traître avait introduits par la poterne fermée. Ils se pressaient avec -désordre, et, en nous apercevant, ils tirèrent quelques coups de fusil, -dont l'éclat fut effroyable dans cette pénombre et sous ces voûtes -écrasées. Alors, on se trouva face à face; les assaillants continuaient -d'arriver; les défenseurs descendirent précipitamment dans la galerie; -on en vint à pouvoir à peine se remuer; mais il y avait entre les -deux partis un espace de six à huit pieds, un champ clos que personne -ne songeait à occuper, tant il y avait de stupeur chez les<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[p. 204]</a></span> Français -surpris, et de défiance chez les Prussiens désappointés. Pourtant, -l'hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux -et des lanternes; quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux -parois; une sorte de combat antique s'engagea; j'étais au premier rang, -je me trouvais en face d'un sergent prussien de haute taille, tout -couvert de chevrons et de décorations. Il était armé d'un fusil, mais -il pouvait à peine le remuer, tant la presse était compacte; tous ces -détails me sont encore présents, hélas! Je ne sais s'il songeait même à -me résister; je m'élançai vers lui, j'enfonçai mon sabre dans ce noble -cœur; la victime ouvrit horriblement les yeux, crispa ses mains avec -effort, et tomba dans les bras des autres soldats... Je ne me rappelle -pas ce qui suivit; je me retrouvai dans la première cour, tout mouillé -de sang; les Prussiens, refoulés par la poterne, avaient été reconduits -à coups de canon jusqu'à leurs campements.</p> - -<p>»Après cette histoire, il se fit un long silence, et puis l'on parla -d'autre chose. C'était un triste et curieux spectacle pour le penseur, -que toutes ces physionomies de soldats assombries par le récit d'une -infortune si vulgaire en apparence ... et l'on pouvait savoir au -juste ce que vaut la vie d'un homme, même d'un Allemand, docteur, en -interrogeant les regards intimidés de ces tueurs de profession.</p> - -<p>—Il est certain, répondit le docteur un peu étourdi, que le sang de -l'homme crie bien haut, de quelque façon, qu'il soit versé; cependant, -Desroches n'a point fait de mal; il se défendait.</p> - -<p>—Qui le sait? murmura Arthur.</p> - -<p>—Vous qui parliez de capitulation de conscience, docteur, dites-nous -si cette mort du sergent ne ressemble pas un peu à un assassinat. -Est-il sûr que le Prussien eût tué Desroches?</p> - -<p>—Mais c'est la guerre, que voulez-vous!</p> - -<p>—A la bonne heure, oui, c'est la guerre. On tue à trois cents pas dans -les ténèbres un homme qui ne vous connaît pas et ne vous voit pas; on -égorge en face, et avec la fureur dans<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[p. 205]</a></span> le regard, des gens contre -lesquels on n'a pas de haine, et c'est avec cette réflexion qu'on s'en -console et qu'on s'en glorifie! Et cela se fait honorablement entre des -peuples chrétiens!...</p> - -<p>»L'aventure de Desroches sema donc différentes impressions dans -l'esprit des assistants. Et puis l'on alla se mettre au lit. Notre -officier oublia le premier sa lugubre histoire, parce que, de la petite -chambre qui lui était donnée, on apercevait parmi les massifs d'arbres -une certaine fenêtre de l'hôtel du <i>Dragon</i> éclairée de l'intérieur par -une veilleuse. Là dormait tout son avenir. Lorsqu'au milieu de la nuit, -les rondes et le qui-vive venaient le réveiller, il se disait qu'en -cas d'alarme son courage ne pourrait plus comme autrefois galvaniser -tout l'homme, et qu'il s'y mêlerait un peu de regret et de crainte. -Avant l'heure de la diane, le lendemain, le capitaine de garde lui -ouvrit là une porte, et il trouva ses deux amies qui se promenaient en -l'attendant le long des fossés extérieurs. Je les accompagnai jusqu'à -Neunhoffen, car ils devaient se marier à l'état civil d'Haguenau, et -revenir à Metz pour la bénédiction nuptiale.</p> - -<p>»Wilhelm, le frère d'Émilie, fit à Desroches un accueil assez cordial. -Les deux beaux-frères se regardaient parfois avec une attention -opiniâtre. Wilhelm était d'une taille moyenne, mais bien prise. -Ses cheveux blonds étaient rares déjà, comme s'il eût été miné par -l'étude ou par les chagrins; il portait des lunettes bleues à cause -de sa vue, si faible, disait-il, que la moindre lumière le faisait -souffrir. Desroches apportait une liasse de papiers que le jeune -praticien examina curieusement, puis il produisit lui-même tous les -titres de sa famille, en forçant Desroches à s'en rendre compte; mais -il avait affaire à un homme confiant, amoureux et désintéressé, les -enquêtes ne furent donc pas longues. Cette manière de procéder parut -flatter quelque peu Wilhelm; aussi commença-t-il à prendre le bras de -Desroches, à lui offrir une de ses meilleures pipes, et à le conduire -chez tous ses amis d'Haguenau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[p. 206]</a></span></p> - -<p>»Partout on fumait et l'on buvait force bière. Après dix présentations, -Desroches demanda grâce, et on lui permit de ne plus passer ses soirées -qu'auprès de sa fiancée.</p> - -<p>»Peu de jours après, les deux amoureux du banc de l'esplanade étaient -deux époux unis par M. le maire d'Haguenau, vénérable fonctionnaire qui -avait dû être bourgmestre avant la révolution française, et qui avait -tenu dans ses bras bien souvent la petite Émilie, que peut-être il -avait enregistrée lui-même à sa naissance; aussi lui dit-il bien bas, -la veille de son mariage:</p> - -<p>—Pourquoi n'épousez-vous donc pas un bon Allemand?</p> - -<p>»Émilie paraissait peu tenir à ces distinctions. Wilhelm lui-même -s'était réconcilié avec la moustache du lieutenant, car, il faut le -dire, au premier abord, il y avait eu réserve de la part de ces deux -hommes; mais, Desroches y mettant beaucoup du sien, Wilhelm faisant un -peu pour sa sœur, et la bonne tante pacifiant et adoucissant toutes les -entrevues, on réussit à fonder un parfait accord. Wilhelm embrassa de -fort bonne grâce son beau-frère après la signature du contrat. Le jour -même, car tout s'était conclu vers neuf heures, les quatre voyageurs -partirent pour Metz. Il était six heures du soir quand la voiture -s'arrêta à Bitche, au grand hôtel du <i>Dragon.</i></p> - -<p>»On voyage difficilement dans ce pays entrecoupé de ruisseaux et de -bouquets de bois; il y a dix côtes par lieue, et la voiture du messager -secoue rudement ses voyageurs. Ce fut là peut-être la meilleure raison -de malaise qu'éprouva la jeune épouse en arrivant à l'auberge. Sa tante -et Desroches s'installèrent auprès d'elle, et Wilhelm, qui souffrait -d'une faim dévorante, descendit dans la petite salle où l'on servait à -huit heures le souper des officiers.</p> - -<p>»Cette fois, personne ne savait le retour de Desroches. La journée -avait été employée par la garnison à des excursions dans les taillis de -Huspoletden. Desroches, pour n'être pas enlevé au poste qu'il occupait -près de sa femme, défendit à l'hôtesse de prononcer son nom. Réunis -tous trois près de la petite<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[p. 207]</a></span> fenêtre de la chambre, ils virent rentrer -les troupes au fort, et, la nuit s'approchant, les glacis se bordèrent -de soldats en négligé qui savouraient le pain de munition et le fromage -de chèvre fourni par la cantine.</p> - -<p>»Cependant, Wilhelm, en homme qui veut tromper l'heure et la faim, -avait allumé sa pipe, et sur le seuil de la porte il se reposait entre -la fumée du tabac et celle du repas, double volupté pour l'oisif et -pour l'affamé. Les officiers, à l'aspect de ce voyageur bourgeois dont -la casquette était enfoncée jusqu'aux oreilles et les lunettes bleues -braquées vers la cuisine, comprirent qu'ils ne seraient pas seuls à -table et voulurent lier connaissance avec l'étranger; car il pouvait -venir de loin, avoir de l'esprit, raconter des nouvelles, et, dans ce -cas, c'était une bonne fortune; ou arriver des environs, garder un -silence stupide, et alors c'était un niais dont on pouvait rire.</p> - -<p>»Un sous-lieutenant des écoles s'approcha de Wilhelm avec une politesse -qui frisait l'exagération.</p> - -<p>—Bonsoir, monsieur; savez-vous des nouvelles de Paris?</p> - -<p>—Non, monsieur; et vous? dit tranquillement Wilhelm.</p> - -<p>—Ma foi, monsieur, nous ne sortons pas de Bitche, comment -saurions-nous quelque chose?</p> - -<p>—Et moi, monsieur, je ne sors jamais de mon cabinet.</p> - -<p>—Seriez-vous dans le génie?</p> - -<p>»Cette raillerie dirigée contre les lunettes de Wilhelm égaya beaucoup -l'assemblée.</p> - -<p>—Je suis clerc de notaire, monsieur.</p> - -<p>—En vérité? A votre âge, c'est surprenant.</p> - -<p>—Monsieur, dit Wilhelm, est-ce que vous voudriez voir mon passe-port?</p> - -<p>—Non, certainement.</p> - -<p>—Eh bien, dites-moi que vous ne vous moquez pas de ma personne, et je -vais vous satisfaire sur tous les points.</p> - -<p>»L'assemblée reprit son sérieux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[p. 208]</a></span></p> - -<p>—Je vous ai demandé, sans intention maligne, si vous faisiez partie du -génie, parce que vous portez des lunettes. Ne savez-vous pas que les -officiers de cette arme ont seuls le droit de se mettre des verres sur -les yeux?</p> - -<p>—Et cela prouve-t-il que je sois soldat ou officier, comme vous -voudrez?</p> - -<p>—Mais tout le monde est soldat aujourd'hui. Vous n'avez pas vingt-cinq -ans, vous devez appartenir à l'armée; ou bien vous êtes riche, vous -avez quinze ou vingt mille francs de rente, vos parents ont fait des -sacrifices ... et, dans ce cas-là, on ne dîne pas à une table d'hôte -d'auberge.</p> - -<p>—Monsieur, dit Wilhelm en secouant sa pipe, peut-être avez-vous le -droit de me soumettre à cette inquisition; alors, je dois vous répondre -catégoriquement. Je n'ai pas de rentes, puisque je suis un simple clerc -de notaire, comme je vous l'ai dit. J'ai été réformé pour cause de -mauvaise vue. Je suis myope, en un mot.</p> - -<p>»Un éclat de rire général et intempéré accueillit cette déclaration.</p> - -<p>—Ah! jeune homme! jeune homme! s'écria le capitaine Vallier en -lui frappant sur l'épaule, vous avez bien raison, vous profitez du -proverbe: «Il vaut mieux être poltron et vivre plus longtemps!</p> - -<p>»Wilhelm rougit jusqu'aux yeux.</p> - -<p>—Je ne suis pas un poltron, monsieur le capitaine! et je vous le -prouverai quand il vous plaira. D'ailleurs, mes papiers sont en règle, -et, si vous êtes officier de recrutement, je puis vous les montrer.</p> - -<p>—Assez, assez, crièrent quelques officiers; laisse ce bourgeois -tranquille, Vallier. Monsieur est un particulier paisible, il a le -droit de souper ici.</p> - -<p>—Oui, dit le capitaine; ainsi mettons-nous à table, et sans rancune, -jeune homme. Rassurez-vous, je ne suis pas chirurgien examinateur, et -cette salle à manger n'est pas une salle de révision. Pour vous prouver -ma bonne volonté, je m'offre à<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[p. 209]</a></span> vous découper une aile de ce vieux dur -à cuire qu'on nous donne pour un poulet.</p> - -<p>—Je vous remercie, dit Wilhelm, à qui la faim avait passé, je mangerai -seulement de ces truites qui sont au bout de la table.</p> - -<p>Et il fit signe à la servante de lui apporter le plat.</p> - -<p>—Sont-ce des truites, vraiment? dit le capitaine à Wilhelm, qui avait -ôté ses lunettes en se mettant à table. Ma foi, monsieur, vous avez -meilleure vue que moi-même; tenez, franchement, vous ajusteriez votre -fusil tout aussi bien qu'un autre... Mais vous avez eu des protections, -vous en profitez, très-bien. Vous aimez la paix, c'est un goût tout -comme un autre. Moi, à votre place, je ne pourrais pas lire un bulletin -de la grande armée, et songer que les jeunes gens de mon âge se font -tuer en Allemagne, sans me sentir bouillir le sang dans les veines. -Vous n'êtes donc pas Français?</p> - -<p>—Non, dit Wilhelm, avec effort et satisfaction à la fois, je suis né à -Haguenau; je ne suis pas Français, je suis Allemand.</p> - -<p>—Allemand? Haguenau est situé en deçà de la frontière rhénane, c'est -un bon et beau village de l'Empire français, département du Bas-Rhin. -Voyez la carte.</p> - -<p>—Je suis de Haguenau, vous dis je, village d'Allemagne il y a dix ans, -aujourd'hui village de France; et, moi, je suis Allemand toujours, -comme vous seriez Français jusqu'à la mort, si votre pays appartenait -jamais aux Allemands.</p> - -<p>—Vous dites là des choses dangereuses, jeune homme, songez-y.</p> - -<p>—J'ai tort peut-être, dit impétueusement Wilhelm; mon sentiment à -moi est de ceux qu'il importe, sans doute, de garder dans son cœur, -si l'on ne peut les changer. Mais c'est vous-même qui avez poussé si -loin les choses, qu'il faut, à tout prix, que je me justifie ou que je -passe pour un lâche. Oui, tel est le motif qui, dans ma conscience, -légitime le soin que j'ai mis à profiter d'une infirmité réelle, sans -doute, mais qui<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[p. 210]</a></span> peut-être n'eût pas dû arrêter un homme de cœur. Oui, -je l'avouerai, je ne me sens point de haine contre les peuples que -vous combattez aujourd'hui. Je songe que, si le malheur eût voulu que -je fusse obligé de marcher contre eux, j'aurais dû, moi aussi, ravager -des campagnes allemandes, brûler des villes, égorger des compatriotes -ou d'anciens compatriotes, si vous aimez mieux, et frapper, au milieu -d'un groupe de prétendus ennemis, oui, frapper, qui sait? des parents, -d'anciens amis de mon père... Allons, allons, vous voyez bien qu'il -vaut mieux pour moi écrire des rôles chez le notaire d'Haguenau... -D'ailleurs, il y a assez de sang versé dans ma famille; mon père a -répandu le sien jusqu'à la dernière goutte, voyez-vous, et moi ...</p> - -<p>—Votre père était soldat? interrompit le capitaine Vallier.</p> - -<p>—Mon père était sergent dans l'armée prussienne, et il a défendu -longtemps ce territoire que vous occupez aujourd'hui. Enfin, il fut tué -à la dernière attaque du fort de Bitche.</p> - -<p>»Tout le monde était fort attentif à ces dernières paroles de Wilhelm, -qui arrêtèrent l'envie qu'on avait, quelques minutes auparavant, de -rétorquer ses paradoxes touchant le cas particulier de sa nationalité.</p> - -<p>—C'était donc en 93?</p> - -<p>—En 93, le 17 novembre, mon père était parti la veille de Sirmasen -pour rejoindre sa compagnie. Je sais qu'il dit à ma mère qu'au moyen -d'un plan hardi, cette citadelle serait emportée sans coup férir. On -nous le rapporta mourant vingt-quatre heures après; il expira sur le -seuil de la porte, après m'avoir fait jurer de rester auprès de ma -mère, qui lui survécut quinze jours. J'ai su que, dans l'attaque qui -eut lieu cette nuit-là, il reçut dans la poitrine le coup de sabre -d'un jeune soldat, qui abattit ainsi l'un des plus beaux grenadiers de -l'armée du prince de Hohenlöhe.</p> - -<p>—Mais on nous a raconté cette histoire, dit le major.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[p. 211]</a></span></p> - -<p>—Eh bien, dit le capitaine Vallier, c'est toute l'aventure du sergent -prussien tué par Desroches.</p> - -<p>—Desroches! s'écria Wilhelm; est-ce du lieutenant Desroches que vous -parlez?</p> - -<p>—Oh! non, non, se hâta de dire un officier, qui s'aperçut qu'il allait -y avoir là quelque révélation terrible; ce Desroches dont nous parlons -était un chasseur de la garnison, mort il y a quatre ans, car son -premier exploit ne lui a pas porté bonheur.</p> - -<p>—Ah! il est mort, dit Wilhelm en essuyant son front d'où tombaient de -larges gouttes de sueur.</p> - -<p>»Quelques minutes après, les officiers le saluèrent et le laissèrent -seul. Desroches, ayant vu par la fenêtre qu'ils s'étaient tous -éloignés, descendit dans la salle à manger, où il trouva son beau-frère -accoudé sur la longue table et la tête dans ses mains.</p> - -<p>—Eh bien, eh bien, nous dormons déjà?... Mais je veux souper, moi; ma -femme s'est endormie enfin, et j'ai une faim terrible... Allons, un -verre de vin, cela nous réveillera et vous me tiendrez compagnie.</p> - -<p>—Non, j'ai mal à la tête, dit Wilhelm, je monte à ma chambre. A -propos, ces messieurs m'ont beaucoup parlé des curiosités du fort. Ne -pourriez-vous pas m'y conduire demain?</p> - -<p>—Mais sans doute, mon ami.</p> - -<p>—Alors, demain matin, je vous éveillerai.</p> - -<p>»Desroches soupira, puis il alla prendre possession du second lit qu'on -avait préparé dans la chambre où son beau-frère venait de monter (car -Desroches couchait seul, n'étant mari qu'au civil). Wilhelm ne put -dormir de la nuit, et tantôt il pleurait en silence, tantôt il dévorait -de regards furieux le dormeur, qui souriait dans ses songes.</p> - -<p>»Ce qu'on appelle le pressentiment ressemble fort au poisson précurseur -qui avertit les cétacés immenses et presque aveugles que là pointille -une roche tranchante, ou qu'ici est un<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[p. 212]</a></span> fond de sable. Nous marchons -dans la vie si machinalement, que certains caractères, dont l'habitude -est insouciante, iraient se heurter ou se briser sans avoir pu se -souvenir de Dieu, s'il ne paraissait un peu de limon à la surface de -leur bonheur. Les uns s'assombrissent au vol du corbeau, les autres -sans motifs; d'autres, en s'éveillant, restent soucieux sur leur séant, -parce qu'ils ont fait un rêve sinistre. Tout cela est pressentiment. -«Vous allez courir un danger, dit le rêve.—Prenez garde, crie le -corbeau.—Soyez triste,» murmure le cerveau qui s'alourdit.</p> - -<p>»Desroches, vers la fin de la nuit, eut un songe étrange. Il se -trouvait au fond d'un souterrain, derrière lui marchait une ombre -blanche dont les vêtements frôlaient ses talons; quand il se -retournait, l'ombre reculait; elle finit par s'éloigner à une telle -distance, que Desroches ne distinguait plus qu'un point blanc; ce point -grandit, devint lumineux, emplit toute la grotte et s'éteignit. Un -léger bruit se faisait entendre, c'était Wilhelm qui rentrait dans la -chambre, le chapeau sur la tête et enveloppé d'un long manteau bleu.</p> - -<p>»Desroches se réveilla en sursaut.</p> - -<p>—Diable! s'écria-t-il, vous étiez déjà sorti ce matin?</p> - -<p>—Il faut vous lever, répondit Wilhelm.</p> - -<p>—Mais nous ouvrira-t-on au fort?</p> - -<p>—Sans doute, tout le monde est à l'exercice; il n'y a plus que le -poste de garde.</p> - -<p>—Déjà? Eh bien, je suis à vous... Le temps seulement de dire bonjour à -ma femme.</p> - -<p>—Elle va bien, je l'ai vue; ne vous occupez pas d'elle.</p> - -<p>»Desroches fut surpris à cette réponse; mais il la mit sur le compte de -l'impatience, et plia encore une fois devant cette autorité fraternelle -qu'il allait bientôt pouvoir secouer.</p> - -<p>»Comme ils passaient sur la place pour aller au fort, Desroches jeta -les yeux sur les fenêtres de l'auberge.</p> - -<p>—Émilie dort sans doute, pensa-t-il.</p> - -<p>»Cependant, le rideau trembla, se ferma; et le lieutenant<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[p. 213]</a></span> crut -remarquer qu'on s'était éloigné du carreau pour n'être pas aperçu de -lui.</p> - -<p>»Les guichets s'ouvrirent sans difficulté. Un capitaine invalide, qui -n'avait pas assisté au souper de la veille, commandait l'avant-poste. -Desroches prit une lanterne et se mit à guider de salle en salle son -compagnon silencieux.</p> - -<p>»Après une visite de quelques minutes sur différents points où -l'attention de Wilhelm ne trouva guère à se fixer:</p> - -<p>—Montrez-moi donc les souterrains, dit-il à son beau-frère.</p> - -<p>—Avec plaisir, mais ce sera, je vous jure, une promenade peu agréable; -il règne là-dessous une grande humidité. Nous avons les poudres sous -l'aile gauche, et, là, on ne saurait pénétrer sans ordre supérieur. -A droite sont les conduits d'eau réservés et les salpêtres bruts; au -milieu, les contre-mines et les galeries... Vous savez ce que c'est -qu'une voûte?</p> - -<p>—N'importe, je suis curieux de visiter des lieux où se sont passés -tant d'événements sinistres ... où même vous avez couru des dangers, à -ce qu'on m'a dit.</p> - -<p>—Il ne me fera pas grâce d'un caveau, pensa Desroches.</p> - -<p>—Suivez-moi, frère, dans cette galerie qui mène à la poterne ferrée.</p> - -<p>»La lanterne jetait une triste lueur aux murailles moisies, et -tremblait en se reflétant sur quelques lames de sabre et quelques -canons de fusil rongés par la rouille.</p> - -<p>—Qu'est-ce que ces armes? demanda Wilhelm.</p> - -<p>—Les dépouilles des Prussiens tués à la dernière attaque du fort, et -dont mes camarades ont réuni les armes en trophée.</p> - -<p>—Il est donc mort plusieurs Prussiens ici?</p> - -<p>—Il en est mort beaucoup dans ce rond-point.</p> - -<p>—N'y tuâtes-vous pas un sergent, vieillard de haute taille, à -moustaches rousses?</p> - -<p>—Sans doute; ne vous en ai-je pas conté l'histoire?</p> - -<p>—Non, pas vous; mais, hier, à table, on m'a parlé de cet exploit ... -que votre modestie nous avait caché.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[p. 214]</a></span></p> - -<p>—Qu'avez-vous donc, frère? Vous palissez!</p> - -<p>»Wilhelm répondit d'une voix forte:</p> - -<p>-Ne m'appelez pas frère, mais ennemi!... Regardez, je suis un Prussien! -Je suis le fils de ce sergent que vous avez assassiné.</p> - -<p>—Assassiné!</p> - -<p>—Ou tué, qu'importe! Voyez; c'est là que votre sabre a frappé.</p> - -<p>»Wilhelm avait rejeté son manteau et indiquait une déchirure dans -l'uniforme vert qu'il avait revêtu, et qui était l'habit même de son -père, pieusement conservé.</p> - -<p>—Vous êtes le fils de ce sergent! Oh! mon Dieu, me raillez-vous?</p> - -<p>—Vous railler? Joue-t-on avec de pareilles horreurs?... Ici a été tué -mon père, son noble sang a rougi ces dalles; ce sabre est peut-être le -sien... Allons, prenez-en un autre et donnez-moi la revanche de cette -partie!... Allons, ce n'est pas un duel, c'est le combat d'un Allemand -contre un Français; en garde!</p> - -<p>—Mais vous êtes fou, cher Wilhelm! laissez donc ce sabre rouillé. Vous -voulez me tuer, suis-je coupable?</p> - -<p>—Aussi, vous avez la chance de me frapper à mon tour, et elle est -double pour le moins de votre côté. Allons, défendez-vous.</p> - -<p>—Wilhelm! tuez-moi sans défense; je perds la raison moi-même, la -tête me tourne... Wilhelm! j'ai fait comme tout soldat doit faire; -mais songez-y donc... D'ailleurs, je suis le mari de votre sœur; elle -m'aime! Oh! ce combat est impossible.</p> - -<p>—Ma sœur!... et voilà justement ce qui rend impossible que nous -vivions tons deux sous le même ciel! Ma sœur! elle sait tout; elle ne -reverra jamais celui qui l'a faite orpheline. Hier, vous lui avez dit -le dernier adieu.</p> - -<p>»Desroches poussa un cri terrible et se jeta sur Wilhelm pour le -désarmer; ce fut une lutte assez longue, car le jeune<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[p. 215]</a></span> homme opposait -aux secousses de son adversaire la résistance de la rage et du -désespoir.</p> - -<p>—Rends-moi ce sabre, malheureux, criait Desroches, rends-le-moi! Non, -tu ne me frapperas pas, misérable fou!... rêveur cruel!...</p> - -<p>—C'est cela, criait Wilhelm d'une voix étouffée, tuez aussi le fils -dans la galerie!... Le fils est un Allemand ... un Allemand!</p> - -<p>»En ce moment, des pas retentirent et Desroches lâcha prise. Wilhelm -abattu ne se relevait pas ...</p> - -<p>»Ces pas étaient les miens, messieurs, ajouta l'abbé. Émilie était -venue au presbytère me raconter tout, pour se mettre sous la sauvegarde -de la religion, la pauvre enfant. J'étouffai la pitié qui parlait au -fond de mon cœur, et, lorsqu'elle me demanda si elle pouvait aimer -encore le meurtrier de son père, je ne répondis pas. Elle comprit, -me serra la main et partit en pleurant. Un pressentiment me vint; je -la suivis, et, quand j'entendis qu'on lui répondait à l'hôtel que -son frère et son mari étaient allés visiter le fort, je me doutai de -l'affreuse vérité. Heureusement, j'arrivai à temps pour empêcher une -nouvelle péripétie entre ces deux hommes égarés par la colère et par la -douleur.</p> - -<p>»Wilhelm, bien que désarmé, résistait toujours aux prières de -Desroches; il était accablé, mais son œil gardait encore toute sa -fureur.</p> - -<p>—Homme inflexible! lui dis-je, c'est vous qui réveillez les morts et -qui soulevez des fatalités effrayantes! N'êtes-vous pas chrétien, et -voulez-vous empiéter sur la justice de Dieu? Voulez-vous devenir ici le -seul criminel et le seul meurtrier? L'expiation sera faite, n'en doutez -point; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de la prévoir ni de la -forcer.</p> - -<p>»Desroches me serra la main et me dit:</p> - -<p>—Émilie sait tout. Je ne la reverrai pas; mais je sais ce que j'ai à -faire pour lui rendre sa liberté.</p> - -<p>—Que dites-vous! m'écriai-je, un suicide?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[p. 216]</a></span></p> - -<p>»A ce mot, Wilhelm s'était levé et avait saisi la main de Desroches.</p> - -<p>—Non! disait-il, j'avais tort. C'est moi seul qui suis coupable, et -qui devais garder mon secret et mon désespoir!</p> - -<p>»Je ne vous peindrai pas les angoisses que nous souffrîmes dans cette -heure fatale; j'employai tous les raisonnements de ma religion et de ma -philosophie, sans faire naître d'issue satisfaisante à cette cruelle -situation; une séparation était indispensable dans tous les cas; mais -le moyen d'en déduire les motifs devant la justice? Il y avait là -non-seulement un débat pénible à subir, mais encore un danger politique -à révéler ces fatales circonstances.</p> - -<p>»Je m'appliquai surtout à combattre les projets sinistres de Desroches -et à faire pénétrer dans son cœur les sentiments religieux qui font -un crime du suicide. Vous savez que ce malheureux avait été nourri -à l'école des matérialistes du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle. Toutefois, -depuis sa blessure, ses idées avaient changé beaucoup. Il était -devenu l'un de ces chrétiens à demi sceptiques comme nous en avons -tant, qui trouvent qu'après tout un peu de religion ne peut nuire, -et qui se résignent même à consulter un prêtre <i>en cas</i> qu'il y ait -un Dieu! C'est en vertu de cette religion vague qu'il acceptait mes -consolations. Quelques jours s'étaient passés. Wilhelm et sa sœur -n'avaient pas quitté l'auberge; car Émilie était fort malade après -tant de secousses. Desroches logeait au presbytère et lisait toute la -journée des livres de piété que je lui prêtais. Un jour, il alla seul -au fort, y resta quelques heures, et, en revenant, il me montra une -feuille de papier où son nom était inscrit; c'était une commission -de capitaine dans un régiment qui partait pour rejoindre la division -Partouneaux.</p> - -<p>»Nous reçûmes, au bout d'un mois, la nouvelle de sa mort glorieuse -autant que singulière. Quoi qu'on puisse dire de l'espèce de frénésie -qui le jeta dans la mêlée, on sent que son exemple fut un grand -encouragement pour tout le bataillon, qui avait perdu beaucoup de monde -à la première charge ...<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[p. 217]</a></span> étrange qu'excitait une telle vie et une -telle mort. L'abbé reprit en se levant:</p> - -<p>—Si vous voulez, messieurs, que nous changions ce soir la direction -habituelle de nos promenades, nous suivrons cette vallée de peupliers -jaunis par le soleil couchant, et je vous conduirai jusqu'à la -Butte-aux-Lierres, d'où nous pourrons apercevoir la croix du couvent où -s'est retirée madame Desroches.</p> - -<hr class="chap" /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[p. 221]</a></span></p> -<h3><a id="ANGELIQUE"></a>ANGÉLIQUE</h3> - -<h3>[De l'édition des Filles du feu; Giraud, 1854.]</h3> - -<h5>1<sup>re</sup> LETTRE.</h5> - -<h5>A M. L. D.</h5> - -<p>Voyage à la recherche d'un livre unique.—Francfort et -Paris.—L'abbé de Bucquoy.—Pilat à Vienne.—La bibliothèque -Richelieu.—Personnalités.—La bibliothèque d'Alexandrie.</p> - -<p>En 1851, je passais à Francfort.—Obligé de rester deux jours dans -cette ville, que je connaissais déjà,—je n'eus d'autre ressource -que de parcourir les rues principales, encombrées alors par les -marchands forains. La place du Rœmer, surtout, resplendissait d'un -luxe inouï d'étalages; et près de là, le marché aux fourrures étalait -des dépouilles d'animaux sans nombre, venues soit de la haute Sibérie, -soit des bords de la mer Caspienne.—L'ours blanc, le renard bleu, -l'hermine, étaient les moindres curiosités de cette incomparable -exhibition; plus loin, les verres de Bohême aux mille couleurs -éclatantes, montés, festonnés, gravés, incrustés d'or, s'étalaient<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[p. 222]</a></span> sur -des rayons de planches de cèdre,—comme les fleurs coupées d'un paradis -inconnu.</p> - -<p>Une plus modeste série d'étalages régnait le long de sombres boutiques, -entourant les parties les moins luxueuses du bazar,—consacrées à -la mercerie, à la cordonnerie et aux divers objets d'habillement. -C'étaient des libraires, venus de divers points de l'Allemagne, et -dont la vente la plus productive paraissait être celle des almanachs, -des images peintes et des lithographies: le <i>Wolks-Kalender</i> (Almanach -du peuple), avec ses gravures sur bois,—les chansons politiques, les -lithographies de Robert Blum et des héros de la guerre de Hongrie, -voilà ce qui attirait les yeux et les <i>breutsers</i> de la foule. Un -grand nombre de vieux livres, étalés sous ces nouveautés, ne se -recommandaient que par leurs prix modiques,—et je fus étonné d'y -trouver beaucoup de livres français.</p> - -<p>C'est que Francfort, ville libre, a servi longtemps de refuge aux -protestants;—et, comme les principales villes des Pays-Bas, elle -fut longtemps le siège d'imprimeries qui commencèrent par répandre -en Europe les œuvres hardies des philosophes et des mécontents -français,—et qui sont restées, sur certains points, des ateliers de -contrefaçon pure et simple, qu'on aura bien de la peine à détruire.</p> - -<p>Il est impossible, pour un Parisien, de résister au désir de feuilleter -de vieux ouvrages étalés par un bouquiniste. Cette partie de la foire -de Francfort<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[p. 223]</a></span> me rappelait les quais,—souvenir plein d'émotion et de -charme. J'achetai quelques vieux livres,—ce qui me donnait le droit -de parcourir longuement les autres. Dans le nombre, j'en rencontrai un, -imprimé moitié en français, moitié en allemand, et dont voici le titre, -que j'ai pu vérifier depuis dans le <i>Manuel du Libraire</i> de Brunei:</p> - -<p>«Événement des plus rares, ou Histoire du <i>sieur abbé comte de -Bucquoy,</i> singulièrement son évasion du Fort-l'Évêque et de la -Bastille, avec plusieurs ouvrages vers et prose, et particulièrement la -<i>game</i> des femmes, <i>se vend chez Jean de la France,</i> rue de la Réforme, -à l'Espérance, à Bonnefoy.—1749.»</p> - -<p>Le libraire m'en demanda un florin et six kreutzers (on prononce -<i>cruches</i>). Cela me parut cher pour l'endroit, et je me bornai à -feuilleter le livre,—ce qui, grâce à la dépense que j'avais déjà -faite, m'était gratuitement permis. Le récit des évasions de l'abbé de -Bucquoy était plein d'intérêt; mais je me dis enfin: je trouverai ce -livre à Paris, aux bibliothèques, ou dans ces mille collections où sont -réunis tous les mémoires possibles relatifs à l'histoire de France. Je -pris seulement le titre exact, et j'allai me promener au <i>Meinlust,</i> -sur le quai du Mein, en feuilletant les pages du Wolks-Kalender.</p> - -<p>A mon retour à Paris, je trouvai la littérature dans un état de terreur -inexprimable. Par suite de l'amendement Riancey à la loi sur la presse, -il était<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[p. 224]</a></span> défendu aux journaux d'insérer ce que l'assemblée s'est plu -à appeler le <i>feuilleton-roman.</i> J'ai vu bien des écrivains, étrangers -à toute couleur politique, désespérés de cette résolution qui les -frappait cruellement dans leurs moyens d'existence.</p> - -<p>Moi-même, qui ne suis pas un romancier, je tremblais en songeant à -cette interprétation vague, qu'il serait possible de donner à ces deux -mots bizarrement accouplés: feuilleton-roman, et pressé de vous donner -un titre, j'indiquai celui-ci: l'<i>Abbé de Bucquoy,</i> pensant bien que je -trouverais très-vite à Paris les documents nécessaires pour parler de -ce personnage d'une façon historique et non romanesque,—car il faut -bien s'entendre sur les mots.</p> - -<p>Je m'étais assuré de l'existence du livre en France, et je l'avais -vu classé non-seulement dans le manuel de Brunet, mais aussi dans la -<i>France littéraire</i> de Quérard.—Il paraissait certain que cet ouvrage, -noté, il est vrai, comme rare, se rencontrerait facilement soit dans -quelque bibliothèque publique, soit encore chez un amateur, soit chez -les libraires spéciaux.</p> - -<p>Du reste, ayant parcouru le livre,—ayant même rencontré un second -récit des aventures de l'abbé de Bucquoy dans les lettres si -spirituelles et si curieuses de madame Dunoyer,—je ne me sentais -pas embarrassé pour donner le portrait de l'homme et pour écrire sa -biographie selon des données irréprochables.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[p. 225]</a></span></p> - -<p>Mais je commence à m'effrayer aujourd'hui des condamnations suspendues -sur les journaux pour la moindre infraction au texte de la loi -nouvelle. Cinquante francs d'amende par exemplaire saisi, c'est de -quoi faire reculer les plus intrépides: car, pour les journaux qui -tirent seulement à vingt-cinq mille,—et il y en a plusieurs,—cela -représenterait plus d'un million. On comprend alors combien une -<i>large</i> interprétation de la loi donnerait au pouvoir de moyens -pour éteindre toute opposition. Le régime de la censure serait de -beaucoup préférable. Sous l'ancien régime, avec l'approbation d'un -censeur,—qu'il était permis de choisir,—on était sûr de pouvoir -sans danger produire ses idées, et la liberté dont on jouissait était -extraordinaire quelquefois. J'ai lu des livres contresignés Louis et -Phélippeaux qui seraient saisis aujourd'hui incontestablement.</p> - -<p>Le hasard m'a fait vivre à Vienne sous le régime de la censure. Me -trouvant quelque peu gêné par suite de frais de voyage imprévus, et en -raison de la difficulté de faire venir de l'argent de France, j'avais -recouru au moyen bien simple d'écrire dans les journaux du pays. On -payait cent cinquante francs la feuille de seize colonnes très-courtes. -Je donnai deux séries d'articles, qu'il fallut soumettre aux censeurs.</p> - -<p>J'attendis d'abord plusieurs jours. On ne me rendait rien.—Je me vis -forcé d'aller trouver M. Pilat,<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[p. 226]</a></span> le directeur de cette institution, en -lui exposant qu'on me faisait attendre trop longtemps le <i>visa.</i>—Il -fut pour moi d'une complaisance rare,—et il ne voulut pas, comme son -quasi-homonyme, se laver les mains de l'injustice que je lui signalais. -J'étais privé, en outre, de la lecture des journaux français, car -on ne recevait dans les cafés que le <i>Journal des Débats</i> et <i>la -Quotidienne.</i> M. Pilat me dit: «Vous êtes ici dans l'endroit le plus -libre de l'empire (les bureaux de la censure), et vous pouvez venir y -lire, tous les jours, même le <i>National</i> et le <i>Charivari</i>.»</p> - -<p>Voilà des façons spirituelles et généreuses qu'on ne rencontre que chez -les fonctionnaires allemands, et qui n'ont que cela de fâcheux qu'elles -font supporter plus longtemps l'arbitraire.</p> - -<p>Je n'ai jamais eu tant de bonheur avec la censure française,—je veux -parier de celle des théâtres,—et je doute que si l'on rétablissait -celle des livres et des journaux, nous eussions plus à nous en louer. -Dans le caractère de notre nation, il y a toujours une tendance à -exercer la force, quand on la possède, ou les prétentions du pouvoir, -quand on le tient en main.</p> - -<p>Je parlais dernièrement de mon embarras à un savant, qu'il est inutile -de désigner autrement qu'en l'appelant <i>bibliophile.</i> Il me dit: Ne -vous servez pas des <i>Lettres galantes</i> de madame Dunoyer pour écrire -l'histoire de l'abbé de Bucquoy. Le titre seul du livre empêchera qu'on -le considère comme sérieux;<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[p. 227]</a></span> attendez la réouverture de la Bibliothèque -(elle était alors en vacances), et vous ne pouvez manquer d'y prouver -l'ouvrage que vous avez lu à Francfort.</p> - -<p>Je ne fis pas attention au malin sourire qui, probablement, pinçait -alors la lèvre du bibliophile,—et, le 1<sup>er</sup> octobre, je me -présentais l'un des premiers à la Bibliothèque nationale.</p> - -<p>M. Pilon est un homme plein de savoir et de complaisance. Il fit -faire des recherches qui, au bout d'une demi-heure, n'amenèrent -aucun résultat. Il feuilleta Brunet et Quérard, y trouva le livre -parfaitement désigné, et me pria de revenir au bout de trois jours:—on -n'avait pas pu le trouver.—Peut-être cependant, me dit M. Pilon, avec -l'obligeante patience qu'on lui connaît,—peut-être se trouve-t-il -classé parmi les romans.</p> - -<p>Je frémis:—Parmi les romans?... mais c'est un livre historique!... -cela doit se trouver dans la collection des Mémoires relatifs au -siècle de Louis XIV. Ce livre se rapporte à l'histoire spéciale de -la Bastille: il donne des détails sur la révolte des camisards, sur -l'exil des protestants, sur cette célèbre ligue des faux-saulniers -de Lorraine, dont Mandrin se servit plus tard pour lever des troupes -régulières qui furent capables de lutter contre des corps d'armée et -de prendre d'assaut des villes telles que Beaune et Dijon!...—Je le -sais, me dit M. Pilon; mais le classement des livres, fait à diverses -époques, est souvent fautif.<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[p. 228]</a></span> On ne peut en réparer les erreurs qu'à -mesure que le public fait la demande des ouvrages. Il n'y a ici que M. -Ravenel qui puisse vous tirer d'embarras... Malheureusement, il n'est -pas <i>de semaine.</i></p> - -<p>J'attendis la semaine de M. Ravenel. Par bonheur, je rencontrai, le -lundi suivant, dans la salle de lecture, quelqu'un qui le connaissait, -et qui m'offrit de me présenter à lui. M. Ravenel m'accueillit avec -beaucoup de politesse, et me dit ensuite: «Monsieur, je suis charmé du -hasard qui me procure votre connaissance, et je vous prie seulement de -m'accorder quelques jours. Cette semaine, j'appartiens au public. La -semaine prochaine, je serai tout à votre service.»</p> - -<p>Comme j'avais été présenté à M. Ravenel, je ne faisais plus partie -du public! Je devenais une connaissance privée,—pour laquelle on ne -pouvait se déranger du service ordinaire.</p> - -<p>Cela était parfaitement juste d'ailleurs;—mais admirez ma mauvaise -chance!... Et je n'ai eu qu'elle à accuser.</p> - -<p>On a souvent parlé des abus de la Bibliothèque. Ils tiennent en partie -à l'insuffisance du personnel, en partie aussi à de vieilles traditions -qui se perpétuent. Ce qui a été dit de plus juste, c'est qu'une grande -partie du temps et de la fatigue des savants distingués qui remplissent -là des fonctions peu lucratives de bibliothécaires, est dépensée à -donner aux six cents lecteurs quotidiens des livres usuels,<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[p. 229]</a></span> qu'on -trouverait dans tous les cabinets de lecture;—ce qui ne fait pas -moins de tort à ces derniers qu'aux éditeurs et aux auteurs, dont il -devient inutile dès lors d'acheter ou de louer les livres.</p> - -<p>On l'a dit encore avec raison, un établissement unique au monde -comme celui-là ne devrait pas être un chauffoir public, une -salle d'asile,—dont les hôtes sont, en majorité, dangereux pour -l'existence et la conservation des livres. Cette quantité de désœuvrés -vulgaires, de bourgeois retirés, d'hommes veufs, de solliciteurs sans -places, d'écoliers qui viennent copier leur version, de vieillards -maniaques,—comme l'était ce pauvre <i>Carnaval</i> qui venait tous les -jours avec un habit rouge, bleu clair, ou vert pomme, et un chapeau -orné de fleurs,—mérite sans doute considération, mais n'existe-t-il -pas d'autres bibliothèques, et même des bibliothèques spéciales à leur -ouvrir?...</p> - -<p>Il y avait aux imprimés dix-neuf éditions de <i>Don Quichotte.</i> Aucune -n'est restée complète. Les voyages, les comédies, les histoires -amusantes, comme celles de M. Thiers et de M. Capefigue, l'Almanach des -adresses, sont ce que ce public demande invariablement, depuis que les -bibliothèques ne donnent plus de romans en lecture.</p> - -<p>Puis, de temps en temps, une édition se dépareille, un livre curieux -disparaît, grâce au système trop large qui consiste à ne pas même -demander les noms des lecteurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[p. 230]</a></span></p> - -<p>La république des lettres est la seule qui doive être quelque peu -imprégnée d'aristocratie,—car on ne contestera jamais celle de la -science et du talent.</p> - -<p>La célèbre bibliothèque d'Alexandrie n'était ouverte qu'aux savants ou -aux poëtes connus par des ouvrages d'un mérite quelconque. Mais aussi -l'hospitalité y était complète, et ceux qui venaient y consulter les -auteurs étaient logés et nourris gratuitement pendant tout le temps -qu'il leur plaisait d'y séjourner.</p> - -<p>Et à ce propos,—permettez à un voyageur qui en a foulé les débris et -interrogé les souvenirs, de venger la mémoire de l'illustre calife Omar -de cet éternel incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, qu'on lui -reproche communément. Omar n'a jamais mis le pied à Alexandrie,—quoi -qu'en aient dit bien des académiciens. Il n'a pas même eu d'ordres -à envoyer sur ce point à son lieutenant Amrou.—La bibliothèque -d'Alexandrie et le <i>Serapéon</i>, ou maison de secours, qui en faisait -partie, avaient été brûlés et détruits au quatrième siècle par les -chrétiens,—qui, en outre, massacrèrent dans les rues la célèbre -Hypatie, philosophe pythagoricienne. Ce sont là, sans doute, des excès -qu'on ne peut reprocher à la religion,—mais il est bon de laver du -reproche d'ignorance ces malheureux Arabes dont les traductions nous -ont conservé les merveilles de la philosophie, de la médecine et des -sciences grecques, en y ajoutant leurs propres travaux,—qui sans -cesse<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[p. 231]</a></span> perçaient de vifs rayons la brume obstinée des époques féodales.</p> - -<p>Pardonnez-moi ces digressions,—et je vous tiendrai au courant du -voyage que j'entreprends <i>à la recherche</i> de l'abbé de Bucquoy. Ce -personnage excentrique et éternellement fugitif ne peut échapper -toujours à une investigation rigoureuse.</p> - -<hr /> - -<h5>2<sup>e</sup> LETTRE.</h5> - - -<p class="center">Un paléographe.—Rapports de police en 1709.—Affaire Le Pileur.—Un -drame domestique.</p> - - -<p>Il est certain que la plus grande complaisance règne à la Bibliothèque -nationale. Aucun savant sérieux ne se plaindra de l'organisation -actuelle;—mais quand un feuilletoniste ou un romancier se -présente, «tout le dedans des rayons tremble.» Un bibliographe, un -homme appartenant à la science régulière, savent juste ce qu'ils -ont à demander. Mais l'écrivain fantaisiste, exposé à perpétrer un -<i>roman-feuilleton,</i> fait tout déranger, et dérange tout le monde pour -une idée biscornue qui lui passe par la tête.</p> - -<p>C'est ici qu'il faut admirer la patience d'un conservateur,—l'employé -secondaire est souvent trop jeune encore pour s'être fait à cette -paternelle abnégation. Il vient parfois des gens grossiers qui se font -une idée exagérée des droits que leur confrère cet avantage de faire -partie du <i>public,</i>—et qui<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[p. 232]</a></span> parlent à un bibliothécaire avec le ton -qu'on emploie pour se faire servir dans un café.—Eh bien, un savant -illustre, un académicien, répondra à cet homme avec la résignation -bienveillante d'un moine. Il supportera tout de lui de dix heures à -deux heures et demie, inclusivement.</p> - -<p>Prenant pitié de mon embarras, on avait feuilleté les catalogues, remué -jusqu'à la <i>réserve,</i> jusqu'à l'amas indigeste des romans,—parmi -lesquels avait pu se trouver classé par erreur l'abbé Bucquoy; tout -d'un coup un employé s'écria:—Nous l'avons en hollandais! Il me lut ce -titre: «Jacques de Bucquoy:—<i>Événements remarquables</i>...»</p> - -<p>—Pardon, fis-je observer, le livre que je cherche commence par -«<i>Événement des plus rares</i>...»</p> - -<p>—Voyons encore, il peut y avoir une erreur de traduction: «.....<i>d'un -voyage de seize années fait aux Indes.</i>—Harlem, 1744.»</p> - -<p>—Ce n'est pas cela ... et cependant le livre se rapporte à une époque -où vivait l'abbé de Bucquoy; le prénom Jacques est bien le sien. Mais -qu'est-ce que cet abbé fantastique a pu aller faire dans les Indes?</p> - -<p>Un autre employé arrive: on s'est trompé dans l'orthographe du nom; -ce n'est pas de Bucquoy; c'est du Bucquoy, et comme il peut avoir été -écrit Dubucquoy, il faut recommencer toutes les recherches à la lettre -D.</p> - -<p>Il y avait véritablement de quoi maudire les particules<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[p. 233]</a></span> des noms de -famille! Dubucquoy, disais-je, serait un roturier ... et le titre du -livre le qualifie comte de Bucquoy!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Un <i>paléographe</i> qui travaillait à la table voisine leva la tête -et me dit: «La particule n'a jamais été une preuve de noblesse; au -contraire, le plus souvent, elle indique la bourgeoisie propriétaire, -qui a commencé par ceux que l'on appelait les gens de <i>franc alleu.</i> On -les désignait par le nom de leur terre, et l'on distinguait même les -<i>branches diverses</i> par la désinence variée des noms d'une famille. -Les grandes familles historiques s'appellent Bouchard (Montmorency), -Bozon (Périgord), Beaupoil (Saint-Aulaire), Capel (Bourbon), etc. -Les <i>de</i> et les <i>du</i> sont pleins d'irrégularités et d'usurpations. -Il y a plus: dans toute la Flandre et la Belgique, <i>de</i> est le même -article que le <i>der</i> allemand, et signifie <i>le.</i> Ainsi, de Muller veut -dire: le meunier, etc.—Voilà un quart de la France rempli de faux -gentilshommes. Béranger s'est raillé lui-même très-gaiement sur le <i>de</i> -qui précède son nom, et qui indique l'origine flamande.»</p> - -<p>On ne discute pas avec un paléographe; on le laisse parler.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cependant, l'examen de la lettre <i>D</i> dans les diverses séries de -catalogues n'avait pas produit de résultat.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[p. 234]</a></span></p> - -<p>—D'après quoi supposez-vous que c'est du Bucquoy, dis-je à l'obligeant -bibliothécaire qui était venu en dernier lieu.</p> - -<p>—C'est que je viens de chercher ce nom aux manuscrits dans le -catalogue des archives de la police: 1709, est-ce l'époque?</p> - -<p>—Sans doute; c'est l'époque de la troisième évasion du comte de -Bucquoy.</p> - -<p>—Du Bucquoy!... c'est ainsi qu'il est porté au catalogue des -manuscrits. Montez avec moi, vous consulterez le livre même.</p> - -<p>Je me suis vu bientôt maître de feuilleter un gros in-folio relié en -maroquin rouge, et réunissant plusieurs dossiers de rapports de police -de l'année 1709. Le second du volume portait ces noms: «Le Pileur, -François Bouchard, dame de Boulanvilliers, Jeanne Massé,—Comte du -Buquoy.»</p> - -<p>Nous tenons le loup par les oreilles,—car il s'agit bien là d'une -évasion de la Bastille, et voici ce qu'écrit M. d'Argenson dans un -rapport à M. de Pontchartrain:</p> - -<p>«Je continue à faire chercher le <i>prétendu</i> comte du Buquoy dans tous -les endroits qu'il vous a pieu de m'indiquer, mais on n'a peu en rien -apprendre, et je ne pense pas qu'il soit à Paris.»</p> - -<p>Il y a dans ce peu de lignes quelque chose de rassurant et quelque -chose de désolant pour moi.</p> - -<p>—Le comte de Buquoy ou de Bucquoy, sur lequel je n'avais que des -données vagues ou contestables,<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[p. 235]</a></span> prend, grâce à cette pièce, une -existence historique certaine. Aucun tribunal n'a plus le droit de le -classer parmi les héros du roman-feuilleton.</p> - -<p>D'un autre côté, pourquoi M. d'Argenson écrit-il: le <i>prétendu</i> comte -de Bucquoy?</p> - -<p>Serait-ce un faux Bucquoy,—qui se serait fait passer pour l'autre ... -dans un but qu'il est bien difficile aujourd'hui d'apprécier?</p> - -<p>Serait-ce le véritable, qui aurait caché son nom sous un pseudonyme?</p> - -<p>Réduit à cette seule preuve, la vérité m'échappe,—et il n'y a pas un -légiste qui ne fût fondé à contester même l'existence matérielle de -l'individu!</p> - -<p>Que répondre à un substitut qui s'écrierait devant le tribunal: «Le -comte de Bucquoy est un personnage fictif, créé par la <i>romanesque</i> -imagination de l'auteur!...» et qui réclamerait l'application de -la loi, c'est-à-dire, peut-être un million d'amende! ce qui se -multiplierait encore par la série quotidienne de numéros saisis, si on -les laissait s'accumuler?</p> - -<p>Sans avoir droit au beau nom de savant, tout écrivain est forcé -parfois d'employer la méthode scientifique, je me mis donc à examiner -curieusement l'écriture jaunie sur papier de Hollande du rapport signé -d'Argenson. A la hauteur de cette ligne: «Je continue de faire chercher -le prétendu comte ...» Il y avait sur la marge ces trois mots écrits -au crayon, et tracés d'une main rapide et ferme: «L'on ne peut trop.» -Qu'est-ce que l'on ne peut trop?<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[p. 236]</a></span>—chercher l'abbé de Bucquoy, sans -doute.....</p> - -<p>C'était aussi mon avis.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Toutefois, pour acquérir la certitude, en matière d'écritures, il faut -comparer. Cette note se reproduisait sur une autre page à propos des -lignes suivantes du même rapport:</p> - -<p>«Les lanternes ont été posées sous les guichets du Louvre suivant votre -intention, et je tiendrai la main à ce qu'elles soient allumées tous -les soirs.»</p> - -<p>La phrase était terminée ainsi dans l'écriture du secrétaire, qui avait -copié le rapport. Une autre main moins exercée avait ajouté à ces mots: -«allumées tous les soirs,» ceux-ci: «<i>fort exactement.</i>»</p> - -<p>A la marge se retrouvaient ces mots de l'écriture évidemment du -ministre Pontchartrain: «L'on ne peut trop.»</p> - -<p>La même note que pour l'abbé de Bucquoy.</p> - -<p>Cependant, il est probable que M. de Pontchartrain variait ses -formules. Voici autre chose:</p> - -<p>«J'ai fait dire aux marchands de la foire Saint-Germain qu'ils aient à -se conformer aux ordres du roy, qui défendent de donner à manger durant -les heures qui conviennent à l'observation du jeusne, suivant les -règles de l'Église.»</p> - -<p>Il y a seulement à la marge ce mot au crayon: «Bon.»</p> - -<p>Plus loin il est question d'un <i>particulier,</i> arrêté pour avoir -assassiné une religieuse d'Évreux. On a<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[p. 237]</a></span> trouvé sur lui une tasse, un -cachet d'argent, des linges ensanglantés et un <i>gand.</i>—Il se trouve -que cet homme est un abbé (encore un abbé!); mais les Charges se -sont dissipées, selon M. d'Argenson, qui dit que cet abbé est venu à -Versailles pour y solliciter des affaires qui ne lui réussissent pas, -puis-qu'il est toujours dans le besoin. «Aincy, ajoute-t-il, je crois -qu'on peut le regarder comme un visionnaire plus propre à renvoyer dans -sa province qu'à tolérer à Paris, où il ne peut être qu'à charge au -public.»</p> - -<p>Le ministre a écrit au crayon: «Qu'il luy parle auparavant.» Terribles -mots, qui ont peut-être changé la face de l'affaire du pauvre abbé.</p> - -<p>Et si c'était l'abbé de Bucquoy lui-même!—Pas de nom; seulement un -mot: <i>Un particulier.</i> Il est question plus loin de la nommée Lebeau, -femme du nommé Cardinal, connue pour une prostituée... Le sieur -Pasquier s'intéresse à elle ...</p> - -<p>Au crayon, en marge: «A la maison de Force. Bon pour six mois.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Je ne sais si tout le monde prendrait le même intérêt que moi à -dérouler ces pages terribles intitulées: <i>Pièces diverses de police.</i> -Ce petit nombre de faits peint le point historique où se déroulera la -vie de l'abbé fugitif. Et moi, qui le connais, ce pauvre abbé,—mieux -peut-être que ne pourront le connaître mes lecteurs,—j'ai frémi en -tournant les<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[p. 238]</a></span> pages de ces rapports impitoyables qui avaient passé sous -la main de ces deux hommes,—d'Argenson et Pontchartrain<a name="NoteRef_1_7" id="NoteRef_1_7"></a><a href="#Note_1_7" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Il y a un endroit où le premier écrit, après quelques protestations de -dévouement:</p> - -<p>«Je saurais même comme je dois recevoir les reproches et les -réprimandes qu'il vous plaira de me faire...»</p> - -<p>Le ministre répond, à la troisième personne, et cette fois, en se -servant d'une plume... «Il ne les méritera pas quand il voudra; et je -serais bien fâché de douter de son dévouement, ne pouvant douter de sa -capacité.»</p> - -<p>Il restait une pièce dans ce dossier. «Affaire Le Pileur.» Tout un -drame effrayant se déroula sous mes yeux.</p> - -<p>Ce n'est pas un <i>roman.</i></p> - - -<h5>UN DRAME DOMESTIQUE.—AFFAIRE LE PILEUR.</h5> - -<p>L'action représente une de ces terribles scènes de famille qui se -passent au chevet des morts,—dans ce moment, si bien rendu jadis -sur une scène des boulevards,—où l'héritier, quittant son masque de -componction et de tristesse, se lève fièrement et dit aux gens de la -maison: «Les clefs?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[p. 239]</a></span></p> - -<p>Ici nous avons deux héritiers après la mort de Binet de Villiers: son -frère Binet de Basse-Maison, légataire universel, et son beau-frère Le -Pileur.</p> - -<p>Deux procureurs, celui du défunt et celui de Le Pileur travaillaient -à l'inventaire, assistés d'un notaire et d'un clerc. Le Pileur se -plaignit de ce qu'on n'avait pas inventorié un certain nombre de -papiers que Binet de Basse-Maison déclarait de peu d'importance. -Ce dernier dit à Le Pileur qu'il ne devait pas soulever de mauvais -incidents et pouvait s'en rapporter à ce que dirait Châtelain, son -procureur.</p> - -<p>Mais Le Pileur répondit qu'il n'avait que faire de consulter son -procureur; qu'il savait ce qui était à faire, et que s'il formait de -mauvais incidents, il était <i>assez gros seigneur</i> pour les soutenir.</p> - -<p>Basse-Maison, irrité de ce discours, s'approcha de Le Pileur et -lui dit, en le prenant par les deux boutonnières du haut de son -justaucorps, qu'il l'en empêcherait bien;—Le Pileur mit l'épée à la -main, Basse-Maison en fit autant... Ils se portèrent d'abord quelques -coups d'épée sans beaucoup s'approcher. La dame Le Pileur se jeta entre -son mari et son père; les assistants s'en mêlèrent et l'on parvint à -les pousser chacun dans une chambre différente, que l'on ferma à clef.</p> - -<p>Un moment après l'on entendit s'ouvrir une fenêtre; c'était Le Pileur -qui criait à ses gens restés dans la cour «d'aller quérir ses deux -neveux.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[p. 240]</a></span></p> - -<p>Les hommes de loi commençaient un procès-verbal sur le désordre -survenu, quand les deux neveux entrèrent le sabre à la main.—C'étaient -deux officiers de la maison du roi; ils repoussèrent les valets, et -présentèrent la pointe aux procureurs et au notaire, demandant où était -Basse-Maison.</p> - -<p>On refusait de leur dire, quand Le Pileur cria de sa chambre: «A moi, -mes neveux!»</p> - -<p>Les neveux avaient déjà enfoncé la porte de la chambre de gauche, -et accablaient de coups de plat de sabre l'infortuné Binet de -Basse-Maison, lequel était, selon le rapport, «hasthmatique.»</p> - -<p>Le notaire, qui s'appelait Dionis, crut alors que la colère de Le -Pileur serait satisfaite et qu'il arrêterait ses neveux;—il ouvrit -donc la porte et lui fit ses remontrances. A peine dehors, Le Pileur -s'écria: «On va voir beau jeu!» Et arrivant derrière ses neveux, qui -battaient toujours Basse-Maison, il lui porta un coup d'épée dans le -ventre.</p> - -<p>La pièce qui relate ces faits est suivie d'une autre plus détaillée, -avec les dépositions de treize témoins,—dont <i>les plus considérables</i> -étaient les deux procureurs et le notaire.</p> - -<p>Il est juste de dire que ces treize témoins avaient lâché pied au -moment critique. Aussi, aucun ne rapporte qu'il soit absolument certain -que Le Pileur ait donné le coup d'épée.</p> - -<p>Le premier procureur dit qu'il n'est sûr que d'avoir<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[p. 241]</a></span> entendu de loin -les coups de plat de sabre.</p> - -<p>Le second dépose comme son confrère.</p> - -<p>Un laquais nommé Barry s'avance davantage:—Il a vu le meurtre de loin -par une fenêtre; mais il ne sait si c'était Le Pileur ou <i>un habillé de -gris blanc</i> qui a donné à Basse-Maison un coup d'épée dans le ventre. -Louis Calot, autre laquais, dépose à peu près de même.</p> - -<p>Le dernier de ces treize braves, qui est le moins considérable, le -clerc du notaire, a <i>veu</i> la dame Le Pileur faire main basse sur -plusieurs des papiers du défunt. Il a ajouté qu'après la scène, Le -Pileur est venu tranquillement chercher sa femme dans la salle où elle -était, et «qu'il s'en alla dans son carrosse avec elle et les deux -hommes qui avaient fait la violence.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>La moralité manquerait à ce récit instructif, louchant les mœurs -du temps,—si l'on ne lisait à la fin du rapport cette conclusion -remarquable: «Il y a peu d'exemples d'une violence aussi odieuse et -aussi criminelle... Cependant, comme les héritiers des deux frères -morts se trouvent aussi beaux-frères du meurtrier, on peut craindre -avec beaucoup d'apparence que cet assassinat ne demeure impuni et ne -produise d'autre effet que de rendre le sieur Le Pileur beaucoup plus -traitable sur des propositions d'accommoder qui lui seront faites de la -part de ses cohéritiers, par rapport à leurs intérêts communs.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[p. 242]</a></span></p> - -<p>On a dit que dans le grand siècle, le plus petit commis écrivait aussi -pompeusement que Bossuet. Il est impossible de ne pas admirer ce beau -détachement du <i>rapport</i> qui fait espérer que le meurtrier deviendra -plus traitable sur le règlement de ses intérêts... Quant au meurtre, -à l'enlèvement des papiers, aux coups mêmes, distribués probablement -aux hommes de loi, ils ne peuvent être punis, parce que ni les parents -ni d'autres n'en porteront plainte,—M. Le Pileur étant <i>trop grand -seigneur</i> pour ne pas <i>soutenir</i> même ses <i>mauvais incidents</i>...</p> - -<p>Il n'est plus question ensuite de cette histoire,—qui m'a fait -oublier un instant le pauvre abbé;—mais, à défaut d'enjolivements -romanesques, on peut du moins découper des silhouettes historiques -pour le fond du tableau. Tout déjà, pour moi, vit et se recompose. Je -vois d'Argenson dans son bureau, Pontchartrain dans son cabinet, le -Pontchartrain de Saint-Simon, qui se rendit si plaisant en se faisant -appeler de Pontchartrain, et qui, comme bien d'autres, se vengeait du -ridicule par la terreur.</p> - -<p>Mais à quoi bon ces préparations? Me sera-t-il permis seulement -de mettre en scène les faits, à la manière de Froissard ou de -Monstrelet?—On me dirait que c'est le procédé de Walter Scott, un -romancier, et je crains bien qu'il ne faille me borner à une analyse -pure et simple de l'histoire de l'abbé de Bucquoy ... quand je l'aurai -trouvée.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_7" id="Note_1_7"></a><a href="#NoteRef_1_7"><span class="label">[1]</span></a> Voici à quoi rimait dans ce temps-là le nom de -Pontchartrain: -</p> -<p> -C'est un <i>pont</i> de planches pourries,<br /> -Un <i>char</i> traîné par les furies<br /> -Dont le diable emporta le <i>train.</i><br /> -</p></div> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[p. 243]</a></span></p> - - - - -<h5>3e LETTRE.</h5> - - -<p class="center">Un conservateur de la Bibliothèque Mazarine.—La souris -d'Athènes.—<i>La Sonnette enchantée.</i></p> - - -<p>J'avais bon espoir: M. Ravenel devait s'en occuper;—ce n'était plus -que huit jours à attendre. Et, du reste, je pouvais, dans l'intervalle, -trouver encore le livre dans quelque autre bibliothèque publique.</p> - -<p>Malheureusement, toutes étaient fermées,—hors la Mazarine. J'allai -donc troubler le silence de ces magnifiques et froides galeries. Il -y a là un catalogue fort complet, que l'on peut consulter soi-même, -et qui, en dix minutes, vous signale clairement le oui ou le non de -toute question. Les garçons eux-mêmes sont si instruits qu'il est -presque toujours inutile de déranger les employés et de feuilleter le -catalogue. Je m'adressai à l'un d'eux, qui fut étonné, chercha dans sa -tête et me dit: «Nous n'avons pas le livre...; pourtant, j'en ai une -vague idée.</p> - -<p>Le conservateur est un homme plein d'esprit, que tout le monde connaît, -et de science sérieuse. Il me reconnut. «Qu'avez-vous donc à faire -de l'abbé de Bucquoy? est-ce pour un livret d'opéra? j'en ai vu un -charmant de vous il y a dix ans<a name="NoteRef_1_8" id="NoteRef_1_8"></a><a href="#Note_1_8" class="fnanchor">[1]</a>; la musique était ravissante. Vous -aviez là une actrice<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[p. 244]</a></span> admirable... Mais la censure, aujourd'hui, ne -vous laissera pas mettre au théâtre <i>un abbé.</i></p> - -<p>—C'est pour un travail historique que j'ai besoin du livre.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il me regarda avec attention, comme on regarde ceux qui demandent des -livres d'alchimie. «Je comprends, dit-il enfin; c'est pour un roman -historique, genre Dumas.</p> - -<p>—Je n'en ai jamais fait; je n'en veux pas faire: je ne veux pas grever -les journaux où j'écris de quatre ou cinq cents francs par jour de -timbre... Si je ne sais pas faire de l'histoire, j'imprimerai le le -livre tel qu'il est!</p> - -<p>Il hocha la tête et me dit:—Nous l'avons.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Je sais où il est. Il fait partie du fonds de livres qui nous est -venu de Saint-Germain-des-Prés. C'est pourquoi il n'est pas encore -catalogué... Il est dans les caves.</p> - -<p>—Ah! si vous étiez assez bon...</p> - -<p>—Je vous le chercherai: donnez-moi quelques jours.</p> - -<p>—Je commence le travail après-demain.</p> - -<p>—Ah! c'est que tout cela est l'un sur l'autre: c'est une maison à -remuer. Mais le livre y est: je l'ai vu.</p> - -<p>—Ah! faites bien attention, dis-je, à ces livres du fonds de -Saint-Germain-des-Prés,—à cause des<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[p. 245]</a></span> rats... On en a signalé tant -d'espèces nouvelles sans compter le rat gris de Russie venu à la suite -des Cosaques. Il est vrai qu'il a servi à détruire le rat anglais; mais -on parle à présent d'un nouveau <i>rongeur</i> arrivé depuis peu. C'est la -<i>souris d'Athènes.</i> Il paraît qu'elle peuple énormément, et que la race -en a été apportée dans des caisses envoyées ici par l'Université que la -France entretient à Athènes.</p> - -<p>Le conservateur sourit de ma crainte et me congédia en me promettant -tous ses soins.</p> - - - -<h5>LA SONNETTE ENCHANTEE.</h5> - -<p>Il m'est venu encore une idée: la Bibliothèque de l'Arsenal est en -vacances; mais j'y connais un conservateur.—Il est à Paris: il a les -clefs. Il a été autrefois très-bienveillant pour moi, et voudra bien -me communiquer exceptionnellement ce livre, qui est de ceux que sa -bibliothèque possède en grand nombre.</p> - -<p>Je m'étais mis en route. Une pensée terrible m'arrêta. C'était le -souvenir d'un récit fantastique qui m'avait été fait il y a longtemps.</p> - -<p>Le conservateur que je connais avait succédé à un vieillard célèbre<a name="NoteRef_2_9" id="NoteRef_2_9"></a><a href="#Note_2_9" class="fnanchor">[2]</a>, -qui avait la passion des livres, et qui ne quitta que fort tard et avec -grand regret ses chères éditions du 17<sup>e</sup> siècle; il mourut cependant, et -le nouveau conservateur prit possession de son appartement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[p. 246]</a></span></p> - -<p>Il venait de se marier, et reposait en paix près de sa jeune épouse, -lorsque tout à coup il se sent réveillé, à une heure du matin, par de -violents coups de sonnette. La bonne couchait à un autre étage. Le -conservateur se lève et va ouvrir.</p> - -<p>Personne.</p> - -<p>Il s'informe dans la maison: tout le monde dormait;—le concierge -n'avait rien vu.</p> - -<p>Le lendemain, à la même heure, la sonnette retentit de la même manière -avec une longue série de carillons.</p> - -<p>Pas plus de visiteur que la veille. Le conservateur, qui avait été -professeur quelque temps auparavant, suppose que c'est quelque écolier -rancuneux, affligé de trop de <i>pensums,</i> qui se sera caché dans la -maison,—ou qui aura même attaché un chat par la queue à un nœud -coulant qui se serait relâché par l'effet de la traction...</p> - -<p>Enfin, le troisième jour, il charge le concierge de se tenir sur le -palier, avec une lumière, jusqu'au delà de l'heure fatale, et lui -promet une récompense si la sonnerie n'a pas lieu.</p> - -<p>A une heure du matin, le concierge voit avec consternation le cordon -de sonnette se mettre en branle de lui-même, le gland rouge danse avec -frénésie le long du mur. Le conservateur ouvre, de son côté, et ne voit -devant lui que le concierge faisant des signes de croix.—C'est l'âme -de votre prédécesseur qui revient:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[p. 247]</a></span></p> - -<p>—L'avez-vous vu?</p> - -<p>—Non! mais des fantômes, cela ne se voit pas à la chandelle.</p> - -<p>—Eh bien, nous essaierons demain sans lumière.</p> - -<p>—Monsieur, vous pourrez bien essayer tout seul... Après mûre -réflexion, le conservateur se décida à ne pas essayer de voir -le fantôme, et probablement on fit dire une messe pour le vieux -bibliophile, car le fait ne se renouvela plus.</p> - -<p>Et j'irais, moi, tirer cette même sonnette!... Qui sait si ce n'est pas -le fantôme <i>qui m'ouvrira</i>?</p> - -<p>Cette bibliothèque est, d'ailleurs, pleine pour moi de tristes -souvenirs: j'y ai connu trois conservateurs,—dont le premier -était l'original du fantôme supposé; le second, si spirituel et si -bon.....qui fut un de mes tuteurs littéraires<a name="NoteRef_3_10" id="NoteRef_3_10"></a><a href="#Note_3_10" class="fnanchor">[3]</a>; le dernier<a name="NoteRef_4_11" id="NoteRef_4_11"></a><a href="#Note_4_11" class="fnanchor">[4]</a>, qui me -révélait si complaisamment ses belles collections de gravures, et à qui -j'ai fait présent d'un <i>Faust,</i> illustré de planches allemandes!</p> - -<p>Non, je ne me déciderai pas facilement à retourner à l'Arsenal.</p> - -<p>D'ailleurs, nous avons encore à visiter les vieux libraires. Il y a -France; il y a Merlin; il y a Techener...</p> - -<p>M. France me dit: «Je connais bien le livre; je<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[p. 248]</a></span> l'ai eu dans les mains -dix fois.....Vous pouvez le trouver par hasard sur les quais: je l'y ai -trouvé pour dix sous.</p> - -<p>Courir les quais plusieurs jours pour chercher un livre noté comme -rare.....J'ai mieux aimé aller chez Merlin. «Le Bucquoy? me dit son -successeur; nous ne connaissons que cela; j'en ai même un sur ce -rayon...»</p> - -<p>Il est inutile d'exprimer ma joie. Le libraire m'apporta un livre -in-12, du format indiqué; seulement, il était un peu gros (649 pages). -Je trouvai, en l'ouvrant, ce titre, en regard d'un portrait: «Éloge du -comte de Bucquoy.» Autour du portrait, on retrouvait en latin: <span style="font-size: 0.8em;"><i>COMES. -A. BVCQVOY.</i></span></p> - -<p>Mon illusion ne dura pas longtemps; c'était une histoire de la -rébellion de Bohême, avec le portrait d'un Bucquoy en cuirasse, -ayant-barbe coupée à la mode de Louis XIII. C'est probablement l'aïeul -du pauvre abbé.—Mais il n'était pas sans intérêt de posséder ce -livre; car souvent les goûts et les traits de famille se reproduisent. -Voilà un Bucquoy né dans l'Artois qui fait la guerre de Bohême;—sa -figure révèle l'imagination et l'énergie, avec un grain de tendance -au fantasque. L'abbé de Bucquoy a dû lui succéder comme les rêveurs -succèdent aux hommes d'action.</p> - -<h5>LE CANARI.</h5> - -<p>En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je -m'arrêtai à la porte d'un oiselier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[p. 249]</a></span></p> - -<p>Une femme d'un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi -luxueux qui révèle qu'on a vu de meilleurs jours, offrait au marchand -de lui vendre un canari avec sa cage.</p> - -<p>Le marchand répondit qu'il était bien embarrassé seulement de nourrir -les siens. La vieille dame insistait d'une voix oppressée. L'oiselier -lui dit que son oiseau n'avait pas de valeur.—La dame s'éloigna en -soupirant.</p> - -<p>J'avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohême du comte de -Bucquoy: sans cela, j'aurais dit au marchand: Rappelez cette dame, et -dites-lui que vous vous décidez à acheter l'oiseau.....</p> - -<p>La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m'a laissé le remords -de n'avoir pu le faire.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>M. Techener m'a dit: Je n'ai plus d'exemplaires du livre que vous -cherchez; mais je sais qu'il s'en vendra un prochainement dans la -bibliothèque d'un amateur.</p> - -<p>—Quel amateur?...</p> - -<p>—X., si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue.,</p> - -<p>—Mais, si je veux acheter l'exemplaire maintenant?...</p> - -<p>—On ne vend jamais d'avance les livres catalogués et classés dans les -lots. La vente aura lieu le 11 novembre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[p. 250]</a></span></p> - -<p>Le 11 novembre!</p> - -<p>Hier, j'ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur delà Bibliothèque, -à qui j'avais été présenté. Il ne m'avait pas oublié, et m'instruisait -du même détail. Seulement il paraît que la vente a été remise au 20 -novembre.</p> - -<p>Que faire d'ici là.—Et encore, à présent, le livre montera peut-être à -un prix fabuleux...</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_8" id="Note_1_8"></a><a href="#NoteRef_1_8"><span class="label">[1]</span></a> <i>Piquillo,</i> musique de Moupou, en collaboration avec -Alexandre Dumas.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_9" id="Note_2_9"></a><a href="#NoteRef_2_9"><span class="label">[2]</span></a> M. de Saint-Martin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_10" id="Note_3_10"></a><a href="#NoteRef_3_10"><span class="label">[3]</span></a> Nodier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_11" id="Note_4_11"></a><a href="#NoteRef_4_11"><span class="label">[4]</span></a> Soulié.</p></div> - - -<hr /> -<h5>4<sup>e</sup> LETTRE.</h5> - - -<p>Un manuscrit des archives.—Angélique de Longueval.—Voyage à -Compiègne.—Histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.</p> - - -<p>J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué -la généalogie authentique des Bucquoy. Leur nom patronymique est -<i>Longueval.</i> En compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à -cette famille, j'ai fait une trouvaille des plus heureuses.</p> - -<p>C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre -déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose -passé, et qui contient l'histoire d'<i>Angélique de Longueval</i>; j'en ai -pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle. -Une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les -Bucquoy m'ont renvoyé à d'autres pièces, qui doivent exister à la -Bibliothèque de Compiègne.—Le lendemain était le propre jour de la -Toussaint; je n'ai pas<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[p. 251]</a></span> manqué cette occasion de distraction et d'étude.</p> - -<p>La vieille France provinciale est à peine connue,—de ces côtés -surtout,—qui cependant font partie des environs de Paris. Au point où -l'Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent,—divisés par -l'Oise et l'Aisne, au cours si lent et si paisible,—il est permis de -rêver les plus belles bergeries du monde.</p> - -<p>La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, à peine -modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au -ciel à la manière du chant de l'alouette... Chez les enfants cela forme -comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque -chose d'italien,—ce qui tient sans doute au long séjour qu'ont fait -les Médicis et leur suite florentine dans ces contrées, divisées -autrefois en apanages royaux et princiers.</p> - -<p>Je suis arrivé hier au soir à Compiègne, poursuivant <i>les Bucquoy</i> sous -toutes les formes, avec cette obstination lente qui m'est naturelle. -Aussi bien les archives de Paris, où je n'avais pu prendre encore que -quelques notes, eussent été fermées aujourd'hui, jour de la Toussaint.</p> - -<p>A l'hôtel de la Cloche, célébré par Alexandre Dumas, on menait grand -bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs -armes; j'ai entendu un piqueur qui disait à son maître: «Voici le fusil -de monsieur le marquis.»</p> - -<p>Il y a donc encore des marquis!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[p. 252]</a></span></p> - -<p>J'étais préoccupé d'une tout autre chasse... Je m'informai de l'heure à -laquelle ouvrait la Bibliothèque.</p> - -<p>—Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée.</p> - -<p>—Et les autres jours!</p> - -<p>—Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures. Je crains de me -faire ici plus malheureux que je n'étais. J'avais une recommandation -pour l'un des bibliothécaires, qui est en même temps un de nos -bibliophiles les plus éminents. Non-seulement il a bien voulu me -montrer les livres de la ville, mais encore les siens,—parmi -lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d'une -correspondance <i>inédite</i> de Voltaire, et un recueil de chansons mises -en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n'ai pu voir -sans attendrissement la belle et nette exécution,—avec ce titre: -<i>Anciennes Chansons sur de nouveaux airs.</i> Voici la première dans le -style marotique:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Celui plus je ne suis que j'ai jadis été,<br /> -Et plus ne saurais jamais l'être:<br /> -Mon doux printemps et mon été<br /> -Ont fait le saut par la fenêtre, etc.<br /> -</p> - -<p>Cela m'a donné l'idée de revenir à Paris par Ermenonville,—ce qui -est la roule la plus courte comme distance et la plus longue comme -temps, bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre -Compiègne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[p. 253]</a></span></p> - -<p>On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s'en éloigner, sans faire -au moins trois lieues à pied.—Pas une voiture directe. Mais -demain, jour des Morts, c'est un pèlerinage que j'accomplirai -respectueusement,—tout en pensant à la belle Angélique de Longueval.</p> - -<p>Je vous adresse tout ce que j'ai recueilli sur elle aux archives et -à Compiègne, rédigé sans trop de préparation d'après les documents -manuscrits et surtout d'après ce cahier jauni, entièrement écrit de -sa main, qui est peut-être plus hardi étant d'une fille de grande -maison,—que les <i>Confessions</i> mêmes de Rousseau.</p> - -<p>Angélique de Longueval était fille d'un des plus grands seigneurs -de Picardie. Jacques de Longueval, comte de Haraucourt, son père, -conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées, -avait le gouvernement du Châtelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C'était -dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint-Rimbaut, -qu'il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges -l'appelait à la cour ou à l'armée.</p> - -<p>Dès l'âge de treize ans, Angélique de Longueval, d'un caractère triste -et rêveur,—n'ayant goût, comme elle le disait, <i>ni aux belles pierres, -ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, ne respirait que la -mort pour guérir son esprit.</i> Un gentilhomme de la maison de son père -en devint amoureux. Il jetait continuellement les yeux sur elle, -l'entourait<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[p. 254]</a></span> de ses soins, et bien qu'Angélique ne sût pas encore ce -que c'était qu'Amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite -dont elle était l'objet.</p> - -<p>La déclaration d'amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement -gravée dans sa mémoire, que six ans plus tard, après avoir traversé les -orages d'un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait -encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu'on me -permette de citer ici ce curieux échantillon du style d'un amoureux de -province au temps de Louis XIII.</p> - -<p>Voici la lettre du premier amoureux de mademoiselle Angélique de -Longueval:</p> - -<p>«Je ne m'étonne plus de ce que les simples, sans la force des rayons -du soleil, n'ont nulle vertu, puisque aujourd'hui j'ai été si -malheureux que de sortir sans avoir vu cette belle aurore, laquelle m'a -toujours mis en pleine lumière, et dans l'absence de laquelle je suis -perpétuellement accompagné d'un cercle de ténèbres, dont le désir d'en -sortir, et celui de vous revoir, ma belle, m'a obligé, comme ne pouvant -vivre sans vous voir, de retourner avec tant de promptitude, afin de -me ranger à l'ombre de vos belles perfections, l'aimant desquelles m'a -entièrement dérobé le cœur et l'âme; larcin toutefois que je révère, en -ce qu'il m'a élevé en un lieu si saint et si redoutable, et lequel je -veux adorer toute ma vie avec autant de zèle et de fidélité que vous -êtes parfaite.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[p. 255]</a></span></p> - -<p>Cette lettre ne porta pas bonheur au pauvre jeune homme qui l'avait -écrite. En essayant de la glisser à Angélique, il fut surpris par le -père,—et mourait à quatre jours de là, tué l'on ne dit pas comment.</p> - -<p>Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla -l'Amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne -voyant, dit-elle, d'autre remède à sa douleur que la mort ou une -autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde. -Parmi tant de seigneurs qu'elle y rencontrerait elle trouverait bien, -pensait-elle, quelqu'un à mettre en son esprit à la place de ce mort -éternel.</p> - -<p>Le comte d'Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux -prières de sa fille, car parmi les personnes qui s'éprirent d'amour -pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison -paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint-Georges, gentilhomme du -comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion -commune pour la fille de leur maître une occasion de rivalité qui eut -un dénoûment tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival, -avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges -l'apprend, appelle Fargue, lui remontre sa faute, et lui donne, en fin -de compte, tant de coups de plat d'épée, que son arme en reste tordue. -Plein de fureur, Fargue parcourt l'hôtel, cherchant une épée. Il -rencontre le baron d'Haraucourt, frère d'Angélique:<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[p. 256]</a></span> lui arrachant son -épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l'on relève -expirant. Le chirurgien n'arrive que pour dire à Saint-Georges: «Criez -merci à Dieu, car vous êtes mort.» Pendant ce temps, Fargue s'était -enfui.</p> - -<p>Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait -précipiter la pauvre Angélique dans une série de malheurs.</p> - - -<h5>HISTOIRE</h5> - -<h5>DE LA GRAND'TANTE DE L'ABBÉ DE BUCQUOY.</h5> - -<p>Voici maintenant les premières lignes du manuscrit:</p> - -<p>«Lorsque ma mauvaise fortune jura de continuer à ne plus me laisser -en repos, ce fut un soir à Saint-Rimault, par un homme que j'avais -connu il y avait plus de sept ans, et pratiqué deux ans entiers sans -l'aimer. Ce garçon étant entré dans ma chambre sous prétexte du bien -qu'il voulait à la demoiselle de ma mère nommée Beauregard, s'approcha -de mon lit en me disant: «Vous plaît-il, madame?» et en s'approchant de -plus près me dit ces paroles: «Ah! que je vous aime, il y a longtemps!» -auxquelles paroles je répondis: Je ne vous aime point, je ne vous -hais point aussi; seulement, allez vous-en, de peur que mon papa ne -sache que vous êtes ici à ces heures. Le jour étant venu, je cherchai -incontinent<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[p. 257]</a></span> l'occasion de voir celui qui m'avait fait la nuit sa -déclaration d'amour; et, le considérant, je ne le trouvai haïssable que -de sa condition, laquelle lui donna tout ce jour-là une grande retenue, -et il me regardait continuellement. Tous les jours en suivants se -passèrent avec de grands soins qu'il prenait de s'ajuster bien pour me -plaire. Il est vrai aussi qu'il était fort aimable, et que ses actions -ne procédaient pas du lieu d'où il était sorti, car il avait le cœur -très-haut et très-courageux.»</p> - -<p>Ce jeune homme, comme nous l'apprend le récit d'un père célestin, -cousin d'Angélique, se nommait La Corbinière et n'était autre que le -fils d'un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte -d'Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées -du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les -serviteurs, portant moustaches et éperons, n'avaient pour livrée -que l'uniforme. Ceci explique jusqu'à un certain point l'illusion -d'Angélique.</p> - -<p>Elle vit avec chagrin partir La Corbinière, qui s'en allait, à la suite -de son maître, retrouver à Charleville monseigneur de Longueville, -malade d'une dyssenterie.—Triste maladie, pensait naïvement la jeune -fille, triste maladie, qui l'empêchait de voir celui «dont l'affection -ne lui déplaisait pas.» Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette -rencontre se fit à l'église. Le jeune homme avait gagné de<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[p. 258]</a></span> belles -manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap -d'Espagne gris de perle, avec un collet de point coupé et un chapeau -gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s'approcha d'elle un -moment sans que personne le remarquât et lui dit: «Prenez, Madame, -ces bracelets de senteur que j'ai apportés de Charleville, où <i>il m'a -grandement ennuyé</i>.»</p> - -<p>La Corbinièro reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours -d'aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu'il ne -venait chez sa maîtresse que pour elle. «Cette simple fille,—dit -Angélique,—le croyait fermement... Ainsi, nous passions deux ou trois -heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de -Verneuil, en la chambre tendue de blanc.»</p> - -<p>La surveillance et les soupçons d'un valet de chambre nommé Dourdillie -interrompit ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre -que par lettres. Cependant, le père d'Angélique, étant allé à Rouen -pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant,—La -Corbinière s'échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche, -et, arrivé près de la fenêtre d'Angélique, jeta une pierre à la vitre.</p> - -<p>La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore, à sa -chambrière Beauregard: «Je crois que votre amoureux est fou. Allez -vilement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le -parterre,<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[p. 259]</a></span> car il y est entré. Cependant, je vais m'habiller et allumer -de la chandelle.»</p> - -<p>Il fut question de donner à souper au jeune homme, «lequel ne fut que -de confitures liquides. Toute cette nuit,—ajoute la demoiselle,—nous -la passâmes tous trois à rire.»</p> - -<p>Mais, ce qu'il y eut de malheureux pour la pauvre Beauregard, c'est que -la demoiselle et La Corbinière <i>se riaient</i> surtout en secret de la -confiance qu'elle avait d'être aimée de lui.</p> - -<p>Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite <i>du roy,</i> -où jamais personne n'entrait;—puis à la nuit on Fallait quérir. «Son -manger, dit Angélique, fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui -portais entre ma chemise et ma cotte.»</p> - -<p>La Corbinière fut forcé enfin d'aller rejoindre le comte, qui -alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une -mélancolie—distraite seulement par les lettres qu'elle écrivait à -son amant. «Je n'avais pas d'autre divertissement, dit-elle, car -les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans -la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire.....Notre -<i>revue</i> fut à Saint-Rimaut, avec des contentement si grands, que -personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore -plus aimable dans cet habit, qu'il avait d'écarlate.....»</p> - -<p>Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n'était -plus au château, et sa chambre<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[p. 260]</a></span> était occupée par un fauconnier nommé -Lavigne qui faisait semblant de ne s'apercevoir de rien.</p> - -<p>Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste,—et -ne laissant regretter que les mois d'absence de La Corbinère, forcé -souvent de suivre le comte aux lieux où l'appelait son service -militaire. «Dire, écrit Angélique, tous les contentements que nous -eûmes en trois ans de temps <i>en France</i><a name="NoteRef_1_12" id="NoteRef_1_12"></a><a href="#Note_1_12" class="fnanchor">[1]</a>, il serait impossible.»</p> - -<p>Un jour, La Corbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies -de Paris l'avaient-elles un peu gâté.—Il entra dans la chambre -d'Angélique fort lard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans -son lit. Il commença par embrasser la suivante d'après la supposition -habituelle, puis il lui dit: «Il faut que je fasse peur à madame.»</p> - -<p>«Alors, ajoute Angélique,—comme je dormais, il se glissa tout d'un -temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que -contente, je le suppliai, par la passion qu'il avait pour moi, de s'en -aller bien vite, parce qu'il était impossible de marcher ni de parler -dans ma chambre que mon papa ne l'entendit. J'eus beaucoup de peine à -le faire sortir.»</p> - -<p>L'amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour, -l'affection mutuelle s'était en<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[p. 261]</a></span>encore augmentée;—et les parents en -avaient quelque soupçon vague.—La Corbinière se cacha sous un grand -tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que la demoiselle était -couchée dans la chambre dite du Roi, «et vint se mettre près d'elle.» -Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père -entrer.—Du reste, même endormis l'un près de l'autre, leurs caresses -étaient pures...</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_12" id="Note_1_12"></a><a href="#NoteRef_1_12"><span class="label">[1]</span></a> On disait alors ces mois: <i>en France,</i> de tous les lieux -compris dans l'Ile de France. Plus loin commençait la Picardie et le -Soissonnais. Cela se dit encore pour distinguer certaines localités.</p></div> - - -<hr /> -<h5>5<sup>e</sup> LETTRE.</h5> - - -<p>Suite de l'histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.</p> - - -<p>C'était l'esprit du temps,—où la lecture des poëtes italiens faisait -régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui -de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d'esprit dans le style de -la belle pénitente à qui nous devons ces confessions.</p> - -<p>Cependant, le jour étant venu, La Corbinière sortit un peu tard par la -grande salle. Le comte, qui s'était levé de bonne heure, l'aperçut, -sans pouvoir être sûr au juste qu'il sortît de chez sa fille, mais le -soupçonnant très-fort.</p> - -<p>«Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très-cher papa resta ce jour-là -très-mélancolique et ne faisait autre que de parler avec maman; -pourtant l'on ne me dit rien du tout.»</p> - -<p>Le troisième jour, le comte était obligé de se<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[p. 262]</a></span> rendre aux funérailles -de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de La Corbinière,—ainsi -que d'un fils, d'un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant -au milieu de la forêt de Compiègne, il s'approcha tout à coup de -l'amoureux, lui tira par surprise l'épée du baudrier, et, lui mettant -le pistolet sur la gorge, dit au laquais: «Otez les éperons à ce -traître, et vous en allez un peu devant.....»</p> - - -<h5>INTERRUPTION.</h5> - - -<p>Je ne voudrais pas imiter ici le procédé des narrateurs de -Constantinople ou des conteurs du Caire, qui, par un artifice -vieux comme le monde, suspendent une narration à l'endroit le -plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même -café.—L'histoire de l'abbé Bucquoy existe; je finirai par la trouver.</p> - -<p>Seulement, je m'étonne que dans une ville comme Paris, centre des -lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions -de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j'ai pu lire -à Francfort,—et que j'avais négligé d'acheter.</p> - -<p>Tout disparaît peu à peu, grâce au système de prêt des livres,—et -aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques -ne s'est pas renouvelée depuis la révolution. Tous les livres curieux, -volés, achetés ou perdus, se retrouvent en<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[p. 263]</a></span> Hollande, on Allemagne -et en Russie.—Je crains un long voyage dans cette saison, et je me -contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante -kilomètres autour de Paris.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>J'ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous -transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait être rendue à -Paris. Je pense que cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce -pays, où j'ai été élevé; mais voici un détail curieux.</p> - -<p>Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail -que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches -préparatoires sur les Bucquoy,—dont le nom a toujours résonné dans mon -esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un -ami, un ami breton, très-grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne -heure par le chemin de fer, qui s'arrête à Saint-Maixent, et ensuite -par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de -Flandre,—nous eûmes l'imprudence d'entrer au café le plus apparent de -la ville, pour nous y réconforter.</p> - -<p>Ce café était plein de gendarmes, dans l'état gracieux qui, après le -service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns -jouaient aux dominos, les autres au billard.</p> - -<p>Ces militaires s'étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes -parisiennes. Mais ils n'en manifestèrent rien ce soir-là.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[p. 264]</a></span></p> - -<p>Le lendemain, nous déjeunions à l'hôtel excellent de la Truite qui file -(je vous prie de croire que je n'invente rien), lorsqu'un brigadier -vint nous demander très-poliment nos passeports.</p> - -<p>Pardon de ces minces détails,—mais cela peut intéresser tout le -monde...</p> - -<p>Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la -maréchaussée,—selon une chanson de ce pays-là même... (J'ai été bercé -avec cette chanson.)</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -On lui a demandé:<br /> -Où est votre congé?<br /> -—Le congé que j'ai pris;<br /> -Il est sous mes souliers!<br /> -</p> - - -<p>La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<i>Spiritus sanctus,</i><br /> -<i>Quoniam bonus!</i><br /> -</p> - -<p>Ce qui indique suffisamment que le soldat n'a pas bien uni..... Notre -affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avions-nous répondu -très-honnêtement qu'on ne prenait pas d'ordinaire de passeport pour -visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans -faire d'observation.</p> - -<p>Nous avions parlé à l'hôtel d'un dessein vague d'aller à Ermenonville. -Puis, le temps étant devenu mauvais, l'idée a changé, et nous -sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous -rapprochait de Paris.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[p. 265]</a></span></p> - -<p>Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux -gendarmes qui nous dit: «Vos papiers?»</p> - -<p>Nous répétons ce que nous avions dit déjà.</p> - -<p>—Hé bien! messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état -d'arrestation.</p> - -<p>Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.</p> - -<p>Je lui ai dit: Calme-toi. Je suis presque un diplomate... J'ai vu de -près,—à l'étranger,—des rois, des pachas et même des padischas, et je -sais comment on parle aux autorités.</p> - -<p>—Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu'il faut toujours -donner leurs titres aux personnes), j'ai fait trois voyages en -Angleterre, et l'on ne m'a jamais demandé de passeport que pour me -conférer le droit de sortir de France... Je reviens d'Allemagne, où -j'ai traversé dix pays souverains,—y compris la Hesse:—on ne m'a pas -même demandé mon passeport en Prusse.</p> - -<p>—Eh bien! je vous le demande en France.</p> - -<p>—Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle...</p> - -<p>—Pas toujours...</p> - -<p>Je m'inclinai.</p> - -<p>—J'ai vécu sept ans dans ce pays; j'y ai même quelques restes de -propriétés...</p> - -<p>—Mais vous n'avez pas de papiers?</p> - -<p>—C'est juste... Croyez-vous maintenant que des<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[p. 266]</a></span> gens suspects iraient -prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie -le soir?</p> - -<p>—Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux.</p> - -<p>Je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit.</p> - -<p>—Eh bien! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement -un écrivain; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy de -Longueval, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines, des -châteaux qu'ils possédaient dans la province.</p> - -<p>Le front du commissaire s'éclaircit tout à coup:</p> - -<p>—Ah! vous vous occupez de littérature? Et moi aussi, monsieur! J'ai -fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie.</p> - -<p>Un péril succédait à un autre;—le commissaire paraissait disposé à -nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter -des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de -Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.</p> - -<p>Je n'ai pas besoin, de vous dire que je continue à ne vous donner que -des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue.</p> - -<p>Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté -des paysages d'automne.—En ce moment, malgré la brume du matin, nous -apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les -châteaux et dans les musées, on<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[p. 267]</a></span> retrouve encore l'esprit des peintres -du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres -dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés,—avec des champs dans le -lointain ou sur le premier plan, des scènes champêtres.</p> - -<p>Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes -transparentes et colorées de ee pays. C'est une Cythère calquée sur un -îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise, et de l'Aisne, -—ces rivières si calmes et si paisibles en été.</p> - -<p>Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner;—fatigué des -querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en -revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes;—je reprends, des -forces sur cette terre maternelle.</p> - -<p>Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien -des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de -ses souliers,—et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré -qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout -indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs.</p> - - - - -<hr /> -<h5>6<sup>e</sup> LETTRE.</h5> - - - -<p class="center">Le jour des Morts.—Senlis.—Les tours des Romains,—Les jeunes -filles.—Delphine.</p> - - - -<p>C'est le jour des Morts que je vous écris;—pardon de ces idées -mélancoliques. Arrivé à Senlis la<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[p. 268]</a></span> veille, j'ai passé par les paysages -les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir dans cette saison. -La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des -gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des -bruyères et des broussailles,—et surtout la majestueuse longueur de -cette route de Flandre, qui l'élève parfois de façon à vous faire -admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, tout cela m'avait porté -à la rêverie. En arrivant à Senlis, j'ai vu la ville en fête. Les -cloches,—dont Rousseau aimait tant le son lointain,—résonnaient de -tous côtés; les jeunes filles se promenaient par compagnies dans la -ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et -caquetant. Je ne sais si je suis victime d'une illusion: je n'ai pu -rencontrer encore une fille laide à Senlis; celles-là peut-être ne se -montrent pas!</p> - -<p>Non:—le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l'air -pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est -une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui -entraîne les populations vers l'Allemagne.—Je n'ai jamais su pourquoi -le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays,—et faisait un -coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse et -autres localités, privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet -direct. Il est probable que les personnes qui ont institué ce chemin -auront tenu à le faire passer par leurs<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[p. 269]</a></span> propriétés.—Il suffit de -consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation.</p> - -<p>Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d'aller voir la cathédrale. -Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l'écusson semé de -fleurs de lis qui représente les armes de la ville, et qu'on a eu soin -de replacer sur la porte latérale. L'évêque officiait en personne,—et -la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se -rencontrent encore dans cette localité.</p> - - -<h5>LES JEUNES FILLES.</h5> - - -<p>En sortant, j'ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les -vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues -de lierre.</p> - -<p>—En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles -qui s'étaient assises sur les marches de la porte.</p> - -<p>Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout -devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.</p> - -<p>—Voyons, mesdemoiselles, recommençons; les petites ne vont pas!... -Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la -seconde marche:—Allons, chante toute seule.</p> - -<p>Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Les canards dans la rivière... etc.<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[p. 270]</a></span></p> - -<p>Encore un air avec lequel j'ai été bercé. Les souvenirs d'enfance -se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie.—C'est comme un -manuscrit palympseste dont on fait reparaître les lignes par des -procédés chimiques.</p> - -<p>Les petites filles reprirent ensemble une autre chanson, encore un -souvenir:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Trois filles dedans un pré...<br /> -Mon cœur vole (bis)!<br /> -Mon cœur vole à votre gré!<br /> -</p> - -<p>«Scélérats d'enfants! dit un brave paysan qui s'était arrêté près de -moi à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles!... Il faut danser à -présent.»</p> - -<p>Les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse -singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les îles.</p> - -<p>Elles se mettent toutes,—comme on dit chez nous,—<i>à la queue leleu;</i> -puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en -reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune -saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d'abord -en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus -autour de l'auditeur, obligé d'écouter le chant, et quand la ronde se -resserre, d'embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à -l'étranger qui passe.</p> - -<p>Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[p. 271]</a></span> jusqu'aux larmes en -reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades, -des finesses d'accent, autrefois entendues,—et qui, des mères aux -filles, se conservent les mêmes...</p> - -<p>La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par l'imitation des -opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées -par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du seizième -siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de -Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a dans les souvenirs des -filles de la campagne, des complaintes—d'un mauvais goût ravissant.</p> - -<p>On trouve là des restes de morceaux d'opéras, du seizième siècle, -peut-être,—ou d'oratorios du dix-septième.</p> - - -<h5>DELPHINE.</h5> - -<p>J'ai assisté autrefois à une représentation, donnée à Senlis dans une -pension de demoiselles.</p> - -<p>On jouait un mystère,—comme aux temps passés.—La vie du Christ avait -été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens -était celle où l'on attendait la descente du Christ dans les enfers.</p> - -<p>Une très-belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure -de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi globe, qui -figurait un astre éteint.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[p. 272]</a></span></p> - -<p>Elle chantait:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Anges! descendez promptement,<br /> -Au fond du purgatoire!...<br /> -</p> - -<p>Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres -lieux.—Elle ajoutait:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Vous le verrez distinctement<br /> -Avec une couronne...<br /> -Assis <i>dessus</i> un trône!..<br /> -</p> - -<p>Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était -d'une des plus grandes familles du pays et s'appelait Delphine.—Je -n'oublierai jamais ce nom!</p> - - -<p class="p2">Le sire de Longueval dit à ses gens: «Fouillez ce traître, car il a des -lettres de ma fille,»—et il ajoutait en lui parlant: «Dis, perfide, -d'où venais-tu quand tu sortais si bonne heure de la grand'salle?»</p> - -<p>«Je venais, disait-il, de la chambre de M. de La Porte, et ne sais ce -que vous voulez me dire de lettres.»</p> - -<p>Heureusement La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues, -de sorte qu'on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à -son fils,—en tenant toujours le pistolet à la main:—Coupe-lui la -moustache et les cheveux!</p> - -<p>Le comte s'imaginait qu'après cette opération, La Corbinière ne -plairait plus à sa fille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[p. 273]</a></span></p> - -<p>Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet:</p> - -<p>«Ce garçon se voyant de cette sorte, voulut mourir, car il croyait, en -effet, que je ne l'aimerais plus; mais, au contraire, lorsque je le vis -en cet état pour l'amour de moi, mon affection redoubla de telle sorte -que j'avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant -lui;—lequel usa de prudence, comme homme d'esprit qu'il était, car, -sans éclater davantage, il l'envoya avec un bon cheval en Beauvoisis, -avertir ces Messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en -garnison à Orbaix.»</p> - -<p>La demoiselle ajoute:</p> - -<p>«Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement -qu'il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne -purent empêcher qu'il ne passât toute cette nuit-là avec moi par cette -invention: mon père lui ayant commandé de s'en aller en Beauvoisis, -il monta à cheval, et au lieu de s'en aller vivement, il s'arrêta -dans le bois de Guny jusqu'à ce qu'il fût nuit, et alors il s'en vint -chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et lorsqu'il eut soupé, il prit ses -deux pistolets et s'en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin, -où je l'attendais avec assurance et sans peur, sachant qu'on croyait -qu'il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors il me dit: «Il -ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser: c'est -pourquoi il faut nous déshabiller... Il n'y a nul danger.»</p> - -<p>La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[p. 274]</a></span> comte moins sévère -envers lui,—mais pour l'éloigner de sa fille, il lui dit: «Il vous -en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y -sont.»</p> - -<p>Ce qu'il fit avec grand déplaisir.</p> - -<p>A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet, -nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de -Longueval. Mais, craignant qu'elle ne fût vue, il lui recommanda de la -mettre sous une pierre avant d'entrer au château, afin que si on le -fouillait, on ne trouvât rien.</p> - -<p>Une fois admis, il devenait très-simple d'aller quérir la lettre sous -la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien -son message, et, s'approchant d'Angélique de Longueval, lui dit: «J'ai -quelque chose pour vous.»</p> - -<p>Elle eut un grand contentement de cette lettre. Il témoignait qu'il -avait quitté de grands avantages en Allemagne pour venir la voir, et -qu'il lui était impossible de vivre sans qu'elle lui donnât commodité -de la voir.</p> - -<p>Ayant été menée par son frère au château de la Neuville, Angélique dit -à un laquais qui était à sa mère et qui s'appelait <i>Court-Toujours:</i> -«Oblige-moi d'aller trouver La Corbinière, lequel est revenu -d'Allemagne, et lui porte cette lettre de ma part bien secrètement.»</p> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[p. 275]</a></span></p> - - -<hr /> -<h5>7<sup>e</sup> LETTRE.</h5> - - -<p class="center">Observations.—Le roi Loys.—Dessous les rosiers blancs.</p> - - -<p>Avant de parler des grandes résolutions d'Angélique de Longueval, -je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je -n'interromprai plus que rarement le récit. Puisqu'il nous est défendu -de faire du <i>roman</i> historique, nous sommes forcé de servir la sauce -sur un autre plat que le poisson;—c'est-à-dire les descriptions -locales, le sentiment de l'époque, l'analyse des caractères,—en dehors -du récit matériellement vrai.</p> - -<p>Je me rends compte difficilement du voyage qu'a fait La Corbinière -en Allemagne. La demoiselle de Longueval n'en dit qu'un mot. A -cette époque, on appelait l'Allemagne les pays situés dans la haute -Bourgogne,—où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de -la dyssenterie. Probablement La Corbinière était allé quelque temps -près de lui.</p> - -<p>Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été -éternellement le même si j'en crois les légendes que j'ai entendu -chanter dans ma jeunesse. C'est un mélange de rudesse et de bonhomie -tout patriarcal. Voici une des chansons que j'ai pu recueillir dans ce -vieux pays de l'Ile de France, qui, du <i>Parisis,</i> s'étend jusqu'aux -confins de la Picardie:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le roi Loyt est sur <i>son pont</i><br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[p. 276]</a></span>Tenant sa fille en son giron.<br /> -Elle lui demande un cavalier...<br /> -Qui n'a pas vaillant six deniers!<br /> -<br /> -—Oh! oui, mon père, je l'aurai<br /> -Malgré ma mère qui m'a porté.<br /> -Aussi malgré tous mes parents<br /> -Et vous, mon père ... que j'aime tant!<br /> -<br /> -—Ma fille, il faut changer d'amour,<br /> -Ou vous entrerez dans la tour...<br /> -—J'aime mieux rester dans la tour,<br /> -Mon père! que de changer d'amour!<br /> -<br /> -—Vite ... où sont mes estafiers.<br /> -Aussi bien que mes gens de pied?<br /> -Qu'on mène ma fille à la tour,<br /> -Elle n'y verra jamais le jour!<br /> -<br /> -Elle y resta sept ans passés<br /> -Sans que personne pût la trouver:<br /> -Au bout de la septième année<br /> -Son père vint la visiter.<br /> -<br /> -—Bonjour, ma fille! comme vous en va?<br /> -—Ma foi, mon père ... ça va bien mal;<br /> -J'ai les pieds pourris dans la terre.<br /> -Et les côtés mangés des vers.<br /> -<br /> -—Ma fille, il faut changer d'amour...<br /> -Ou vous resterez dans la tour.<br /> -—J'aime mieux rester dans la tour,<br /> -Mon père, que de changer d'amour!<br /> -</p> - -<p>Nous venons de voir le père féroce;—voici maintenant le père indulgent.</p> - -<p>Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs,—qui -sont aussi poétiques que ces<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[p. 277]</a></span> vers, mêlés d'assonances, dans le goût -espagnol, sont musicalement rhythmés:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Dessous le rosier blanc<br /> -La belle se promène...<br /> -Blanche comme la neige,<br /> -Belle comme le jour:<br /> -Au jardin de son père<br /> -Trois cavaliers l'ont pris.<br /> -</p> - -<p>On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en -prétendant qu'elle était du Bourbonnais. On l'a même dédiée, avec de -jolies illustrations, à l'ex-reine des Français... Je ne puis vous la -donner entière; voici encore les détails dont je me souviens:</p> - -<p>Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le plus jeune des trois<br /> -La prit par sa main blanche:<br /> -—Montez, montez la belle,<br /> -Dessus mon cheval gris.<br /> -</p> - -<p>On voit encore, par ces quatre vers, qu'il est possible de ne pas rimer -en poésie;—c'est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines -pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière -antique.</p> - -<p>Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le -plus jeune, arrivent à Senlis. «Aussitôt arrivés, l'hôtesse la regarde:»</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Entrez, entrez, la belle;<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[p. 278]</a></span>Entrez sans plus de bruit,<br /> -Avec trois capitaines<br /> -Vous passerez la nuit!<br /> -</p> - -<p>Quand la belle comprend qu'elle a fait une démarche un peu -légère,—après avoir présidé au souper, elle <i>fait la morte,</i> et les -trois cavaliers sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte.—Ils -se disent: «Quoi! notre mie est morte!» et se demandent où il faut la -reporter:</p> - -<p>Au jardin de son père!—</p> - -<p>dit le plus jeune; et c'est sous le rosier blanc qu'ils s'en vont -déposer le corps.</p> - -<p>Le narrateur continue:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Et au bout des trois jours<br /> -La belle ressuscite!<br /> -<br /> -—Ouvrez, ouvrez, mon père,<br /> -Ouvrez, sans plus tarder;<br /> -Trois jours j'ai fait la morte<br /> -Pour mon honneur garder.<br /> -</p> - -<p>Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec -joie la jeune fille dont l'absence avait beaucoup inquiété ses parents -depuis trois jours,—et il est probable qu'elle se maria plus tard fort -honorablement.</p> - -<p>Revenons à Angélique de Longueval.</p> - -<p>«Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie, -elle fut en cette sorte: lorsque<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[p. 279]</a></span> celui<a name="NoteRef_1_13" id="NoteRef_1_13"></a><a href="#Note_1_13" class="fnanchor">[1]</a> qui était allé au Maine fut -revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper: «Avez-vous -force d'argent?» à quoi il répondit: «J'ai tant.» Mon père non content, -prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et se -jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes; mais déjà -celui qui devait être cause de tant de peine, s'était blessé lui-même -au doigt en voulant ôter le couteau à mon père ... et encore qu'il ait -reçu ce mauvais traitement, l'amour qu'il avait pour moi l'empêchait de -s'en aller, comme était son devoir.</p> - -<p>»Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni -mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre -résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n'étais encore résolue, -mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin: «Je -m'étonne de votre effronterie, que vous restiez encore dans ma maison -après ce qui s'est passé; allez vous-en vitement, et ne venez jamais à -pas une de mes maisons, car vous ne serez jamais le bienvenu.»</p> - -<p>Il s'en vint donc vitement faire seller un cheval qu'il avait, et monta -à sa chambre pour y prendre ses hardes; il m'avait fait signe de monter -à la chambre d'Haraucourt, où dans l'antichambre il y avait une porte -fermée, où l'on pouvait néanmoins parler. Je m'y en allai vitement -et il me dit ces paroles: «C'est<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[p. 280]</a></span> cette fois qu'il faut prendre -résolution, ou bien vous ne me verrez jamais.»</p> - -<p>«Je lui demandai trois jours pour y penser; il s'en alla donc à Paris -et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps -je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette -affection, mais il me fut impossible, encore que toutes les misères -que j'ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir. -L'amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations; me -voilà donc résolue.».</p> - -<p>Au bout de trois jours, La Corbinière vint au château et entra par le -petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin -et entra par la chambre basse, où il fut <i>ravi de joie</i> en apprenant la -résolution de la demoiselle.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Le départ fut fixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit, -sur l'observation qu'il fit, «qu'il fallait avoir de l'argent et un -cheval», qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.</p> - -<p>Angélique chercha dans son esprit le moyen d'avoir de la vaisselle -d'argent, car pour de la monnaie il n'y fallait pas songer, le père -ayant tout son argent avec lui à Paris.</p> - -<p>Le jour venu elle dit à un palefrenier nommé Breteau:</p> - -<p>«Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer -à Soissons, cette nuit, quérir du<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[p. 281]</a></span> taffetas pour me faire un -corps-de-cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman -se lève; et ne félonne pas si je te le demande pour la nuit, car c'est -afin qu'elle ne te crie.»</p> - -<p>Le palefrenier consentit <i>à la volonté</i> de sa demoiselle. Il s'agissait -encore d'avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au -portier qu'elle voulait faire sortir quelqu'un de nuit pour aller -chercher quelque chose à la ville et qu'il ne fallait pas que madame -le sût.... qu'ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première -porte, et qu'elle ne s'en apercevrait pas.</p> - -<p>Le principal était d'avoir l'argenterie. La comtesse qui, ainsi que -le dit sa fille, semblait en ce moment «inspirée de Dieu,» dit au -souper à celle qui <i>l'avait en garde:</i> «Huberde, à cette heure que -M. d'Haraucourt n'est point ici, serrez presque toute la vaisselle -d'argent dans ce coffre et m'apportez la clef.»</p> - -<p>La demoiselle changea de couleur,—et il fallut remettre le jour du -départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le -dimanche suivant, elle eut l'idée de faire venir un maréchal du village -pour <i>lever</i> la serrure du coffre,—sous prétexte que la clef était -perdue.</p> - -<p>«Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui -était seul resté avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu'il vit -que j'avais donné des commissions à tous, et que j'avais fermé moi-même -la première porte du château: «Ma sœur, si vous<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[p. 282]</a></span> voulez voler papa -et maman, pour moi, je ne le veux pas faire; je m'en vais trouver -vitement maman.—Va, lui dis-je, petit impudent, car aussi bien le -saura-t-elle de ma bouche; et si elle ne me fait raison, je me la -ferai bien moi-même.»—Mais c'était au plus loin de ma pensée que je -disais ces paroles. Cet enfant s'en courait pour aller dire ce que je -voulais tenir caché; mais se retournant toujours pour voir si je ne le -regardais pas, il s'imagina que je ne m'en souciais guère, ce qui le -fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu'aux enfans tant plus on -leur montre de crainte, et plus ils ont d'ardeur à dire ce qu'on leur -prie de taire.</p> - -<p>La nuit étant venue, et l'heure du coucher approchant, Angélique -donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en -elle-même,—et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre:</p> - -<p>«Jeanne, couchez-vous; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je -ne puis me déshabiller encore...»</p> - -<p>Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit;—La -Corbinière fut exact.</p> - -<p>«Oh Dieu! quelle heure!—écrit Angélique;—je tressaillis toute lorsque -j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre ... car il était -entré dans le petit jardin.»</p> - -<p>Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit:</p> - -<p>«Notre affaire va bien mal, car madame a pris la<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[p. 283]</a></span> clef de la vaisselle -d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de -la dépense où est le coffre.».</p> - -<p>Sur ces paroles il me dit:</p> - -<p>«Il faut commencer à t'habiller, et puis nous regarderons comme nous -ferons.»</p> - -<p>Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons -lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela le palefrenier vint à la porte -de la salle avec le cheval; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma -cotte de ratine pour couvrir mes habits d'homme que j'avais jusques -à la ceinture, et m'en vins prendre le cheval des mains de Breteau, -et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous -lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai -à la salle, où je trouvai <i>mon cousin</i> qui m'attendait avec grande -impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage), -lequel me dit: «Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose, -ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien.»—A ces -paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense, -et, ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle -à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis:</p> - -<p>«Allons à la dépense,» et étant proche du coffre, nous mîmes la main au -couvercle, lequel ne <i>serrait tout près.</i> Alors je lui dis: «Mets un -peu la pelle entre le couvercle et ce coffre.» Alors, haussant<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[p. 284]</a></span> tous -deux les bras, nous n'y fîmes rien; mais la seconde fois, les deux -ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière, -et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit: «N'en tirez -plus dehors, car le sac de moquette est plein.»</p> - -<p>Elle en voulait prendre davantage, comme bassins, chandeliers, -aiguières; mais il dit: «Cela est embarrassant.»</p> - -<p>Et il l'engagea à s'aller vêtir en homme avec un pourpoint et une -casaque,—afin qu'ils ne fussent pas reconnus.</p> - -<p>Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d'Angélique de Longueval -fut vendu 40 écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à -Charenton.</p> - -<p>La rivière était débordée, de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au -jour.—Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à -l'hôtesse, qui dit «comme le postillon lui tirait les bottes:»</p> - -<p>—<i>Messieurs,</i> que vous plaît-il de souper?</p> - -<p>—Tout ce que vous aurez de bon, madame, fut la réponse.</p> - -<p>Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de -manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, «qui -alors se trouvait à Paris.»</p> - -<p>Le jour venu, ils se mirent dans le bateau<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[p. 285]</a></span> jusqu'à Essonne, où la -demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière:</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>—«Allez-vous toujours devant m'attendre à Lyon, avec la vaisselle.»</p> - -<p>Ils restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche, -puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux -cuisses en courant à franc-étrier.</p> - -<p>Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait -gentilhomme, commença à dire ces paroles:</p> - -<p>—N'y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme?</p> - -<p>—A quoi La Corbinière répondit:</p> - -<p>—Oui-dà, Monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire -là-dessus? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me -plaît?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au <i>Chapeaurouge,</i> où ils vendirent la -vaisselle pour 300 écus; sur quoi La Corbinière se fit faire, «encore -qu'il n'en eût du tout besoin,—un fort bel habit d'écarlate, avec les -aiguillettes d'or et d'argent.»</p> - -<p>Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une -hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si -maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique -de Longueval,—et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son -imprudence: «C'est un malheur qui m'est<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[p. 286]</a></span> arrivé ... <i>je puis dire à -moi-même,</i> puisque c'est ma femme.»</p> - -<p>Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque -du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour -sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit -mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes; ils -s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de <i>Saint-Soupir,</i> dont -la dame, les voyant sauvés, fit chanter le <i>Salve regina.</i> Puis elle -leur fit faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres,—et -commanda que l'on donnât à leur valet des artichauts.</p> - -<p>«Voyez, dit Angélique, ce que c'est <i>de l'amour;</i>—encore que nous -étions à un lieu qui n'était habité par personne, il fallut y jeûner -les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures -me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée. Car à -Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre -des vivres. Ainsi tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant, -de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père -cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Car mon mari (elle l'appelle toujours ainsi de ce<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[p. 287]</a></span> moment), voyant -entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait -un peu le français, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il quelque -chose?—Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à Madame.» -Mon mari, tout d'un temps, mettant l'épée à la main, lui dit: «La -connaissez-vous? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai.»</p> - -<p>Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous -en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois, -très-assurément, lui ferait faire du déplaisir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes -à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se -mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des -Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et -un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec -dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien: -«Mademoiselle, Son Éminence m'a commandé de venir savoir si vous aurez -agréable qu'il vous vienne voir.» Toute tremblante, je lui réponds: «Si -mon mari était ici, j'accepterais cet honneur; mais n'y étant pas, je -supplie très-humblement votre maître de m'excuser.»</p> - -<p>Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre, -attendant la réponse, laquelle soudain<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[p. 288]</a></span> qu'il l'eût entendue, il fit -marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier -de son père qui s'appelait La Hoirie. Elle eut un grand désir de le -voir; et, en la voyant, «il resta sans parler;» puis, s'étant rassuré, -il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et -désirait la voir.</p> - -<p>Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice.—Toutefois, -elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit -quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle.</p> - -<p>Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir -fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir. -«Ainsi,—dit Angélique,—je partis sans voir le pape...»</p> - -<p>C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête -les accueillit dans l'Adriatique; puis ils arrivèrent et allèrent loger -sur le grand canal.</p> - -<p>«Cette ville, quoique admirable—dit Angélique de Longueval—ne pouvait -me plaire à cause de la mer—et il m'était impossible d'y boire et d'y -manger que pour m'empêcher de mourir.»</p> - -<p>Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière: -«Mais, que ferons-nous? Il n'y a tantôt plus d'argent!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[p. 289]</a></span></p> - -<p>Il répondit: «Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoiera... -Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Arrivés à Saint-Marc, les époux s'assirent, au banc des sénateurs; et -là, quoique étrangers, personne n'eut l'idée de leur contester cette -place;—car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir, -avec le pourpoint de toile d'argent blanc, le manteau pareil..., et la -petite oie d'argent.</p> - -<p>Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie,—car son habit à la -française faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle.</p> - -<p>L'ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge, -la salua.</p> - -<p>A l'heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son -hôtel,—aimant mieux reposer que d'aller en mer en gondole.</p> - -<p>Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et -y rencontra M. de La Morte, qui lui fit des offres de service, et qui, -sur ce qu'il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient -à s'épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de -Palma-Nova, où l'on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait -se mettre au service.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Là, M. de La Morte présenta les futurs époux à <i>Son Excellence le -général,</i> qui ne voulut pas croire<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[p. 290]</a></span> qu'un homme si <i>bien couvert</i> -s'offrît <i>de prendre une pique</i> dans une compagnie. Celle qu'il avait -choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart.</p> - -<p>Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au -mariage ... après lequel on fit un petit festin où s'écoulèrent <i>les -dernières vingt pistoles</i> dont les conjoints étaient encore chargés.</p> - -<p>Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d'envoyer la -compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car -elle se plaisait à Palma-Nova, où les vivres étaient à bon marché.</p> - -<p>En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, «deux paires de draps -pour deux pistoles, sans compter une couverte, un matelas, six plats de -faïence et six assiettes.»</p> - -<p>En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français.—M. -de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea -sans s'incommoder,—les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis -de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent -Angélique de Longueval d'aller les voir,—«et lui firent tant de -caresses, qu'elle en était confuse.»</p> - -<p>A cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au -baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son -Excellence, après qu'Angélique de Longueval fut relevée de couches, lui -envoyait son carrosse assez souvent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[p. 291]</a></span></p> - -<p>A un bal donné plus lard, elle étonna toutes les dames de Vérone en -dansant avec le général Alluisi,—en costume français.—Elle ajoute:</p> - -<p>«Tous les Français officiers de la République étaient ravis de voir que -ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d'honneur.»</p> - -<p>Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique -de Longueval «à part de son mari.» Il lui disait: «Qu'attendez—vous -en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous -dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus -encore ... moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront -ici, et d'abord des cottes de brocard telles qu'il vous plaira. Prenez, -Mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour -votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos -parents.»</p> - -<p>Cependant ce général conseillait à La Corbinière de s'engager dans les -guerres d'Allemagne, lui disant qu'il trouverait <i>beaucoup d'avantage</i> -à Inspruck, qui n'était qu'à sept journées de Vérone, et que là il -<i>attraperait</i> une compagnie.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_13" id="Note_1_13"></a><a href="#NoteRef_1_13"><span class="label">[1]</span></a> Elle ne nomme jamais La Corbinière, dont nous n'avons -appris le soin <i>que</i> par le récit du moine célestin, cousin à -Angélique.</p></div> - - -<hr /> -<h5>8<sup>e</sup> LETTRE.</h5> - - -<p class="center">Réflexions.—Souvenirs de la Ligne.—Les Sylvanectes et les Francs. La -Ligue.</p> - - -<p>J'ai lu, en me promenant, sur une affiche bleue une représentation -de <i>Charles VII</i> annoncée,—par<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[p. 292]</a></span> Beauvallet et mademoiselle Rimblot. -Le spectacle était bien choisi. Dans ce pays-ci on aime le souvenir -des princes du Moyen Age et de la Renaissance,—qui ont créé les -cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques -châteaux,—moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles.</p> - -<p>C'est qu'il y a eu ici des luttes graves à l'époque de la Ligue... Un -vieux noyau de protestants qu'on ne pouvait dissoudre,—et, plus tard, -un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le -<i>parpayot</i> dit <i>Henri IV.</i></p> - -<p>L'animation allait jusqu'à l'extrême,—comme dans toutes les grandes -luttes politiques. Dans ces contrées—qui faisaient partie des anciens -apanages de Marguerite de Valois et des Médicis,—qui y avaient fait -du bien,—on avait contracté une haine <i>constitutionnelle</i> contre la -race qui les avait remplacés. Que de fois j'ai entendu ma grand'mère, -parlant d'après ce qui lui avait été transmis,—me dire de l'épouse de -Henri II: «Cette grande madame Catherine de Médicis ... à qui on a tué -ses pauvres enfants!»</p> - -<p>Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part, -qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête -principale, dans certaines localités, est la <i>Saint-Barthélémy.</i> -C'est pour ce jour que sont fondés surtout de grand prix pour le tir -de l'arc.—L'arc, aujourd'hui, est une<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[p. 293]</a></span> arme assez légère. Eh bien, -elle symbolise et rappelle d'abord l'époque où ces rudes tribus des -<i>Sylvanectes</i> formaient une branche redoutable des races celtiques.</p> - -<p>Les pierres druidiques d'Ermenonville, les haches de pierre et les -tombeaux, où les squelettes ont toujours le visage tourné vers -l'Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces -régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages,—devenus des -lacs aujourd'hui.</p> - -<p>Le <i>Valois</i> et l'ancien petit pays nommé <i>la France</i> semblent établir -par leur division l'existence de races bien distinctes. La France, -division spéciale de l'Ile de France, a, dit-on, été peuplée par les -Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent les -chroniques, le premier <i>arrêt.</i> Il est reconnu aujourd'hui que les -Francs n'ont nullement subjugué la Gaule, et n'ont pu que se trouver -mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les -avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour -défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles -étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement -de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d'égalité, -d'après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand -il fallut défendre le pays contre les invasions du Nord. Toutefois, -les cultivateurs conservaient<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[p. 294]</a></span> libres les terres qui leur avaient été -concédées et qu'on appelait terres de franc-alleu.</p> - -<p>La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans -les guerres de la ligue. On peut penser que les descendants des -Gallo-Romains favorisaient le Béarnais, tandis que l'autre race, -plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d'Épernon, -le cardinal de Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore dans -certains coins, surtout à Montépilloy, des amas de cadavres, résultat -des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la -bataille de Senlis.</p> - -<p>Et même ce grand comte Longueval de Bucquoy,—qui a fait les guerres de -Bohême, aurait-il gagné l'illustration qui causa bien des peines à son -descendant,—l'abbé de Bucquoy,—s'il n'eût, à la tête des ligueurs, -protégé longtemps Soissons, Arraset Calais contre les armées de Henri -IV? Repoussé jusque dans la Frise après avoir tenu trois ans dans les -pays de Flandre, il obtint cependant un traité d'armistice de dix ans -en faveur de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard.</p> - -<p>Étonnez-vous maintenant des persécutions qu'eut à subir l'abbé de -Bucquoy,—sous le ministère de Pontchartrain.</p> - -<p>Quant à Angélique de Longueval, c'est l'opposition même en cette -hardie. Cependant elle aime son père,—et ne l'avait abandonné qu'à -regret. Mais du moment qu'elle avait choisi l'homme qui<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[p. 295]</a></span> semblait -lui convenir,—comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour -cavalier,—elle n'a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même, -ayant aidé à soustraire l'argenterie de son père, elle s'écriait: «Ce -que c'est de l'amour!»</p> - -<p>Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu'un charme -l'ait en effet attachée à ce fils de charcutier,—qui était beau s'il -faut l'en croire;—mais qui ne semble pas l'avoir rendue très-heureuse. -Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de <i>celui</i> -qu'elle ne nomme jamais, elle n'en dit pas de mal un instant. Elle -se borne à constater les faits,—et l'aime toujours, en épouse -platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière -de Venise, avaient <i>donné dans la vue</i> de ce dernier. Il vend tout à -coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en -laissant sa femme à Venise.</p> - -<p>«Voilà donc, dit Angélique, l'enseigne vendue à cet homme qui m'aimait, -content (le lieutenant-colonel) en croyant que je ne m'en pouvais plus -dédire; mais l'amour, qui est la reine<a name="NoteRef_1_14" id="NoteRef_1_14"></a><a href="#Note_1_14" class="fnanchor">[1]</a> de toutes les passions, se -moqua bien de la charge, car lorsque je vis que mon mari faisait son -préparatif pour s'en<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[p. 296]</a></span> aller, il me fut impossible de penser seulement -de vivre sans lui.»</p> - -<p>Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait -déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son -mari,—Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. «Ainsi, -dit-elle, l'amour nous ruina en Italie aussi bien qu'en France, -quoiqu'en <i>celle</i> d'Italie je n'y avais point de coulpe (faute).»</p> - -<p>Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel La Corbinière -avait promis de faire sa dépense jusqu'en Allemagne, parce qu'il -n'avait point d'argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) A -vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la -rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de -revenir vers quelque ville du bon pays vénitien,—comme Brescia.—Cette -admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d'Italie pour -les montagnes brumeuses qui cernent l'Allemagne. «Je pensais bien, -dit-elle, que les 50 pistoles qui nous restaient ne nous dureraient -guère; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations.»</p> - -<p>Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et -dit à La Corbinière qu'il fallait aller plus loin pour trouver de -l'emploi,—dans une ville nommé <i>Fisch.</i> Là Angélique eut un grand -flux de sang, et l'on appela une femme, qui lui fit comprendre -«qu'elle s'était gâtée d'un enfant.»—C'est<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[p. 297]</a></span> une locution bien -chrétienne,—qu'il faut pardonner au langage du temps et du pays.</p> - -<p>On a toujours considéré comme une souillure,—dans la manière de voir -des hommes d'église, le fait, légitime pourtant,—puisque Angélique -s'était mariée,—de produire au monde un nouveau pécheur. Ce n'est -pourtant pas là l'esprit de l'Évangile.—Mais passons.</p> - -<p>La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à -cheval sur l'unique haquenée que possédait le ménage: «Toute débile -que j'étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai -à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l'armée,—où je fus si -étonnée de voir autant de femmes que d'hommes, entre beaucoup de celles -de colonels et capitaines.»</p> - -<p>Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase, -lequel, comme Wallon, avait entendu parler du comte Longueval de -Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fit <i>grande -caresse</i> au mari d'Angélique, et lui dit qu'en attendant une compagnie, -il lui donnerait une lieutenance,—et qu'il allait mettre mademoiselle -de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier -capitaine de son régiment.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. La -Corbinière prit la fièvre, et il fallut le soigner.—I1 y a de bonnes -gens partout:<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[p. 298]</a></span> Angélique ne se plaint que d'avoir été promenée, «tantôt -à un lieu, tantôt à un autre,» par le malheur de la guerre,—à la façon -des Égyptiennes,—ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu'elle eut plus -de sujets de se contenter que pas une femme, puis-qu'elle était la -seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur.—Et -le colonel encore montrait trop de bonté à La Corbinière,—en ce qu'il -lui donnait les meilleurs morceaux de la table ... à cause qu'il le -voyait malade.»</p> - -<p>Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu'on pût -offrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu'habillés -à cause de la crainte de l'ennemi. «En me réveillant au milieu de la -nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais que je ne pus -m'empêcher de dire tout haut: Mon Dieu! je meurs de frais!» Le colonel -allemand lui jeta alors sa casaque, se découvrant lui-même, car il -n'avait pas autre chose sur son uniforme.</p> - -<p>Ici arrive une observation bien profonde:</p> - -<p>«Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une Allemande, -mais non pas les Françaises, à qui la guerre ne peut plaire...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Rien n'est plus vrai que cette observation. Les femmes allemandes -sont encore celles de l'époque des Romains. Trusnelda combattait avec -Hermann. A la bataille des Cimbres, où vainquit<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[p. 299]</a></span> Marius, il y avait -autant de femmes que d'hommes.</p> - -<p>Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant -la souffrance, la mort. Dans nos troubles civils, elles plantent des -drapeaux sur les barricades;—elles portent vaillamment leur tête -à l'échafaud. Dans les provinces qui se rapprochent du nord ou de -l'Allemagne, on a pu trouver des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette. -Mais la masse des femmes françaises redoute la guerre, à cause de -l'amour qu'elles ont pour leurs enfants.</p> - -<p>Les femmes guerrières sont de la race franque. Chez cette population -originairement venue d'Asie, il existe une tradition qui consiste à -exposer des femmes dans les batailles, pour animer le courage des -combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la -même coutume. La vierge qui se dévoue s'appelle la <i>kadra</i> et s'avance -au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour -elle.—Mais chez les Francs on en exposait plusieurs.</p> - -<p>Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels qu'ils -ont été cause de l'adoption de la loi salique. Et cependant, les -femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France, -soit comme reines, soit comme favorites.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>La maladie de La Corbinière fut cause qu'il se résolut à retourner en -Italie. Seulement, il oublia de prendre un passeport, «Nous fûmes bien -confus,<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[p. 300]</a></span> dit Angélique, lorsque nous fûmes à une forteresse nommée -Reistre, où l'on ne voulut plus nous laisser passer, et où l'on retint -mon mari malgré sa maladie. »Comme elle avait conservé sa liberté, elle -put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l'archiduchesse Léopold pour -obtenir la grâce de La Corbinière,—qu'on peut supposer avoir un peu -déserté, quoique sa femme ne l'avoue pas.</p> - -<p>Munie de la grâce signée par l'archiduchesse, Angélique retourna au -lieu où était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de -Reitz s'ils n'avaient rien entendu dire d'un gentilhomme français -prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva -contre un poêle, demi-mort,—et le ramena à Vérone.</p> - -<p>Là elle retrouva M. de la Tour (de Périgord) et lui reprocha d'avoir -fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur. -«Je ne sais, ajoute-t-elle, s'il avait encore de l'amour pour moi, ou -si ce fut de la pitié, tant il y a qu'il m'envoya vingt pistoles et -tout un ameublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu'en peu -de temps il mangea entièrement tout.»</p> - -<p>Il avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauche -avec deux de ses camarades, M. de la Perle et M. Escutte. Cependant -l'affection de sa femme ne s'affaiblit pas. Elle se résolut, «pour -ne pas vivre tout à fait dans l'incommodité, à prendre <i>des gens en -pension</i>,»—ce qui lui réussit;<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[p. 301]</a></span>—seulement La Corbinière dépensait -tout le <i>gagnage</i> hors du logis, «ce qui, dit-elle, m'affligeait -jusqu'à la mort; il finit par vendre les meubles,—de sorte que la -maison ne pouvait plus aller.»</p> - -<p>«Cependant, dit la pauvre femme, je sentais toujours mon affection -aussi grande que lorsque nous partîmes de France. Il est vrai qu'après -avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea -en deux.... Mais, j'avoue que l'amour que j'avais pour cet homme -surpassait l'affection que je portais à mes parents.»</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_14" id="Note_1_14"></a><a href="#NoteRef_1_14"><span class="label">[1]</span></a> L'amour se disait au féminin à cette époque.</p></div> - - -<hr /> -<h5>9<sup>e</sup> LETTRE.</h5> - - -<p class="center">Nouveaux détails inédits.—Manuscrit du célestin -Goussencourt.—Dernières aventures d'Angélique.—Mort de La -Corbinière.—Lettres.</p> - - -<p>Le manuscrit que les archives nationales conservent écrit de la main -d'Angélique s'arrête là.</p> - -<p>Mais nous trouvons annexées au même dossier les observations suivantes -écrites par son cousin, le moine célestin Goussencourt. Elles n'ont -point la même grâce que le récit d'Angélique de Longueval, mais elles -ont aussi la marque d'une honnête naïveté.</p> - -<p>Voici un passage des observations du moine célestin Goussencourt:</p> - -<p>«La nécessité les contraignit d'être taverniers.—où les soldats -français allaient boire et manger<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[p. 302]</a></span> avec un tel respect, qu'ils ne -voulaient point être servis d'elle. Elle cousait des collets de -toile où elle ne gagnait tous les jours que huit sous, et avec cela -descendait à toute heure à la cave, et lui se donnait à boire avec ses -hôtes, de telle façon qu'il devint tout couperosé.</p> - -<p>«Un jour, elle étant à la porte, un capitaine vint à passer et lui fit -une grande révérence, et elle à lui,—ce qui fut aperçu de son mari -jaloux. Il l'appelle et la prend par la gorge. Elle parvient à jeter -un cri. Les buveurs arrivent et la trouvent à demi-morte couchée par -terre,—à laquelle il avait donné des coups de pied aux côtes qui lui -avaient ôté la parole, et dit, pour s'excuser, qu'il lui avait défendu -de parler à celui-là, et que, si elle lui eût parlé, il l'eût enfilée -de son épée.»</p> - -<p>Il devint étique par ses débauches. À cette époque elle écrivit à -sa mère pour lui demander pardon. Sa mère lui répondit qu'elle lui -pardonnait et lui conseillait de revenir et qu'elle ne l'oublierait pas -dans son testament.</p> - -<p>Ce testament était gardé à l'église de Neuville-en-Hez, et contient un -legs de huit mille livres.</p> - -<p>Pendant l'absence d'Angélique de Longueval il y eut une demoiselle en -Picardie qui voulut usurper sa place, et se donna pour elle.—Elle -eut même la hardiesse de se présenter à madame de Haraucourt, mère -d'Angélique, laquelle dit qu'elle n'était pas sa<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[p. 303]</a></span> fille. Elle racontait -tant de choses, que plusieurs des parents finirent par la prendre pour -ce qu'elle se donnait....</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Le célestin, son cousin, lui écrivit de revenir. Mais La Corbinière -n'en voulait pas entendre parler, craignant d'être pris et exécuté s'il -rentrait en France. Il n'y faisait pas bon pour lui non plus;—car la -faute d'Angélique fut cause que M. d'Haraucourt chassa des faubourgs -de Clermont-sur-Oise sa mère et ses frères, «qui vivaient de leur -boutique, étant charcutiers.»</p> - -<p>Madame d'Haraucourt, enfin, étant morte en décembre 1636, à la -Neuville-en-Hez, où elle repose (M. d'Haraucourt était mort en 1632); -leur fille fit tant près de son mari, qu'il consentit à revenir en -France.</p> - -<p>Arrivés à Ferrare, ils tombent malades tous deux,—où ils furent -douze jours;—s'embarquent à Livourne, arrivent à Avignon, où ils sont -toujours malades. La Corbinière y meurt, le 5 d'août 1642; il repose -à Sainte-Madeleine;—il meurt avec des repentances très-grandes de -l'avoir si mal traitée, et lui dit: «Pour votre consolation et ôter -votre tristesse, souvenez-vous comme je vous ai traitée.»</p> - -<p>Là, continue le moine célestin, elle a été en si grande nécessité -qu'elle m'a dit par écrit et de bouche, qu'elle fût morte de faim n'eût -été les célestins qui l'ont aidée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[p. 304]</a></span></p> - -<p>«Elle arrive à Paris le dimanche 19 d'octobre, par le coche, et manda -à madame Boulogne, sa grande amie, de la venir quérir. N'y estant pas, -son hostellier y fut. Le lendemain après dîner, elle vint me trouver -avec ladite Boulogne et sa belle-mère, la mère de La Corbinière, -servante de cuisine chez M. Ferrant, estât qu'elle a été contrainte de -faire depuis qu'elle a été bannie de Clermont, à cause de son fils.</p> - -<p>«La première chose qu'elle fit, elle vint se jeter à mes pieds, les -mains jointes, me demandant pardon, ce qui fit pleurer les femmes. -Je lui dis que je ne lui pardonnerais pas (ce qui la fit soupirer et -respirer, ayant entendu le reste), car elle ne m'avait pas offensée. -Et la prenant par la main, lui dis-je: Levez-vous; et la fis asseoir -auprès de moi, où elle me répéta ce qu'elle m'avait souvent écrit: -qu'après Dieu et sa mère, elle tenait la vie de moi.»</p> - -<p>Quatre ans après, elle était retirée à Nivillers, et très—malheureuse, -n'ayant chemise au dos, comme il paraît par la lettre ci-contre.</p> -<blockquote> -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">LETTRE QU'ELLE ÉCRIT AU CÉLESTIN SON COUSIN,<br /> QUATRE ANS APRÈS SON -RETOUR DE NIVILLIERS.</p> - -<p>Le 7 janvier 1646.</p> - -<p>Monsieur mon bon papa (elle appelait ainsi le célestin),</p> - -<p>Je vous supplie, très-humblement, de n'attribuer<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[p. 305]</a></span> mon silence à manque -du ressentiment que j'aurai toute ma vie de vos bontés, mais bien de -honte de n'avoir encore que des paroles pour vous le témoigner. Vous -protestant que la mauvaise fortune me persécute au point de n'avoir de -chemise au dos. Ces misères m'ont empêchée jusqu'ici de vous écrire et -à madame Boulogne, car il me semble que vous deviez recevoir autant -de satisfaction de moi comme vous en avez été travaillés tous deux. -Accusez donc mon malheur et non ma volonté, et me faites l'honneur, mon -cher papa, de me mander de vos nouvelles.</p> - -<p>Votre très-humble servante.</p> - -<p style="font-size: 0.8em;">A. DE LONGUEVAL. (A M. de Goussencourt, aux Célestins, à Paris.)</p> -</blockquote> -<p>On ne sait rien de plus.—Voici une réflexion générale du célestin -Goussencourt sur l'histoire de cet amour, dans lequel l'imagination -simple du moine ne pouvant admettre, du reste, l'amour de sa cousine -pour un petit <i>charcutier,</i> rapportait tout à la magie;—voici sa -méditation:</p> - -<p>«La nuit du premier dimanche de carême 1632 fut leur départ;—retour en -1642, en carême.—Leurs affections commencèrent trois ans avant leur -fuite.—Pour se faire aimer, il lui donna des confitures qu'il avait -fait faire à Clermont, et où il y avait des mouches cantharides, qui ne -firent qu'échauffer la fille, mais non aimer; puis, il lui donna<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[p. 306]</a></span> d'un -coing cuit, et depuis elle fut grandement affectionné.»</p> - -<p>Rien ne prouve que le frère Goussencourt ait donné une chemise -à sa cousine.—Angélique n'était pas en odeur de sainteté dans -sa famille,—et cela paraît en ce fait qu'elle n'a pas même été -nommée dans la généalogie de sa famille, qui énonce les noms de -Jacques-Annibal de Longueval, gouverneur de Clermont-en-Beauvoisis, -et de Suzanne d'Arquenvilliers, dame de Saint-Rimault. Ils ont laissé -deux Annibal, dont le dernier, qui a le prénom d'Alexandre, est le même -enfant qui ne voulait pas que sa sœur <i>volât papa et maman,—</i>puis -encore deux autres garçons.—On ne parle pas de la fille.</p> - - -<hr /> -<h5>10<sup>e</sup> LETTRE.</h5> - - -<p>Mon ami Sylvain.—Le château de Longueval en Soissonnais. -—Correspondance.—Post-scriptum.</p> - - -<p>Je ne voyage jamais dans ces contrées sans me faire accompagner d'un -ami, que j'appellerai, de son petit nom, Sylvain.</p> - -<p>C'est un nom très-commun dans cette province,—le féminin est le -gracieux nom de Sylvie,—illustré par un bouquet de bois de Chantilly, -dans lequel allait rêver si souvent le poète Théophile de Viau.</p> - -<p>J'ai dit à Sylvain:—Allons-nous à Chantilly?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[p. 307]</a></span></p> - -<p>Il m'a répondu:—Non ... tu as dit toi-même hier, qu'il fallait aller à -Ermenonville pour gagner de là Soissons, visiter ensuite les ruines du -château de Longueval en Soissonnais, sur la limite de Champagne.</p> - -<p>—Oui, répondis-je; hier soir je m'étais monté la tête à propos de -cette belle Angélique de Longueval, et je voulais voir le château d'où -elle a été enlevée par La Corbinière,—en habits d'homme, sur un cheval.</p> - -<p>—Es-tu sûr, du moins, que ce soit là le Longueval véritable, car -il y a des Longueval et des Longueville partout ... de même que des -Bucquoy...</p> - -<p>—Je n'en suis pas convaincu quant à ces derniers; mais lis seulement -ce passage du manuscrit d'Angélique:</p> - -<p>«Le jour étant venu duquel il me devait quérir la nuit, je dis à un -palefrenier qui avait nom Breteau: Je voudrais bien que tu me prêtasses -un cheval pour envoyer à Soissons cette nuit quérir pour me faire un -corps de cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se -lève...»</p> - -<p>—Il semblerait donc prouvé—me dit Sylvain—que le château de -Longueval était situé aux environs de Soissons, donc ce ne serait pas -le moment de revenir vers Chantilly. Ce changement de direction a déjà -risqué de te faire arrêter une fois,—parce que des gens qui changent -d'idée tout à coup paraissent toujours des gens suspects...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[p. 308]</a></span></p> - - -<h5>CORRESPONDANCE.</h5> - -<p>Vous m'envoyez deux lettres concernant mes premiers articles sur l'abbé -de Bucquoy. La première, d'après une biographie abrégée, établit -que Bucquoy et Bucquoi ne représentent pas le même nom.—A quoi je -répondrai que les noms anciens n'ont pas d'orthographe. L'identité des -familles ne s'établit que d'après les armoiries, et nous avons déjà -donné celles de cette famille (l'écusson bandé de vair et de gueules -de six pièces). Cela se retrouve dans toutes les branches, soit de -Picardie, soit de l'Ile de France, soit de Champagne, d'où était l'abbé -de Bucquoi. Longueval touche à la Champagne, comme on le sait déjà.—Il -est inutile de prolonger cette discussion héraldique.</p> - -<p>Je reçois de vous une seconde lettre qui vient de Belgique:</p> - -<p>«Lecteur sympathique de M. Gérard de Nerval et désirant lui être -agréable, je lui communique le document ci-joint, qui lui sera -peut-être de quelque utilité pour la suite de ses humoristiques -pérégrinations à la recherche de l'abbé de Bucquoy, cet insaisissable -moucheron issu de l'amendement Riancey.</p> - -<blockquote> - -<p>156 Olivier de Wree, de vermoerde oorlogh-stucken van den -woonderdadighen velt-heer Carel de Longueval, grave van<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[p. 309]</a></span> BUSQUOY; -Baron de Vaux. Brugge, 1625.—Ej. mengheldichten: fyghes noeper; -Bacchus-Cortryck. Ibid, 1625.—Ej. Venus-Ban, Ibid, 1625, in-12, -oblong, vél.<a name="NoteRef_1_15" id="NoteRef_1_15"></a><a href="#Note_1_15" class="fnanchor">[1]</a></p> - -<p>Livre rare et curieux. L'exemplaire est taché d'eau.</p></blockquote> - -<p>Je ne chercherai pas à traduire cet article de bibliographie -flamande;—seulement, je remarque qu'il fait partie du prospectus d'une -bibliothèque qui doit être vendue le 5 décembre et jours suivants, sous -la direction de M. Héberlé,—5, rue des Paroissiens, à Bruxelles.</p> - -<p>J'aime mieux attendre la vente de Techener,—qui, je l'espère, aura -toujours lieu le 20.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">LES RUINES. LES PROMENADES.—CHAALIS.—ERMENONVILLE.—LA TOMBE DE -ROUSSEAU.</p> - -<p>Dans une de mes lettres j'ai employé à faux le mot réaction en parlant -<i>d'abus de l'autorité</i> qui amènent des réactions <i>en sens contraire.</i></p> - -<p>La faute paraît simple au premier abord;—mais il y a plusieurs -sortes de réactions: les unes prennent des <i>biais,</i> les autres sont -des réactions qui consistent à s'arrêter. J'ai voulu dire qu'un excès -amenait d'autres excès. Ainsi il est impossible de ne point blâmer -les incendies, et les dévastations privées,—rares pourtant de nos -jours. Il se mêle toujours à la foule en rumeur un élément hostile<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[p. 310]</a></span> ou -étranger qui conduit les choses au delà des limites que le bon sens -général aurait imposées, et qu'il finit toujours par tracer.</p> - -<p>Je n'en veux pour preuve qu'une anecdote qui m'a été racontée par un -bibliophile fort connu,—et dont un autre bibliophile a été le héros.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Le jour de la révolution de février, on brûla quelques voitures,—dites -de la liste civile;—ce fut, certes, un grand tort, qu'on reproche -durement aujourd'hui à cette foule mélangée qui, derrière les -combattants, entraînait aussi des traîtres...</p> - -<p>Le bibliophile dont je parle se rendit ce soir-là au Palais-National. -Sa préoccupation ne s'adressait pas aux voitures; il était inquiet d'un -ouvrage en quatre volumes in-folio intitulé <i>Perceforest.</i></p> - -<p>C'était un de ces <i>roumans</i> du cycle d'Artus,—ou du cycle de -Charlemagne,—où sont contenues les épopées de nos plus anciennes -guerres chevaleresques.</p> - -<p>Il entra dans la cour du palais, se frayant un passage au milieu du -tumulte.—C'était un homme grêle, d'une figure sèche, mais ridée -parfois d'un sourire bienveillant, correctement vêtu d'un habit noir, -et à qui l'on ouvrit passage avec curiosité.</p> - -<p>—Mes amis, dit-il, a-t-on brûlé le <i>Perceforest</i>?</p> - -<p>—On ne brûle que les voitures.</p> - -<p>—Très-bien! continuez. Mais la bibliothèque?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[p. 311]</a></span></p> - -<p>—On n'y a pas touché... Ensuite, qu'est-ce que vous demandez?</p> - -<p>—Je demande que l'on respecte l'édition en quatre volumes du -<i>Perceforest,</i>—un héros d'autrefois...; édition unique, avec deux -pages transposées et une énorme tache d'encre au troisième volume.</p> - -<p>On lui répondit:</p> - -<p>—Montez au premier.</p> - -<p>Au premier, il trouva des gens qui lui dirent:</p> - -<p>—Nous déplorons ce qui s'est fait dans le premier moment... On a, dans -le tumulte, abîmé quelques tableaux...</p> - -<p>—Oui, je sais, un Horace Verilet, un Gudin... Tout cela n'est -rien:—le <i>Perceforest</i>?...</p> - -<p>On le prit pour un fou. Il se retira et parvint à découvrir la -concierge du palais, qui s'était retirée chez elle.</p> - -<p>—Madame, si l'on n'a pas pénétré dans la bibliothèque, assurez-vous -d'une chose: c'est de l'existence du <i>Perceforest,—</i>édition du -seizième siècle, reliure en parchemin, de Gaume. Le reste de la -bibliothèque, ce n'est rien ... mal choisi!—des gens qui ne lisent -pas!—Mais le <i>Perceforest</i> vaut 40,000 francs sur les tables.</p> - -<p>La concierge ouvrit de grands yeux.</p> - -<p>—Moi, j'en donnerais, aujourd'hui, vingt mille ... malgré la -dépréciation des fonds que doit amener nécessairement une révolution.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[p. 312]</a></span></p> - -<p>—Vingt mille francs!</p> - -<p>—Je les ai chez moi. Seulement ce ne serait que pour rendre le livre à -la nation. C'est un monument.</p> - -<p>La concierge étonnée, éblouie, consentit avec courage à se rendre à la -bibliothèque et à y pénétrer par un petit escalier. L'enthousiasme du -savant l'avait gagnée.</p> - -<p>Elle revint, après avoir vu le livre sur le rayon où le bibliophile -savait qu'il était placé.</p> - -<p>—Monsieur, le livre est en place. Mais il n'y a que trois volumes... -Vous vous êtes trompé.</p> - -<p>—Trois volumes!... Quelle perte!... Je m'en vais trouver le -gouvernement provisoire,—il y en a toujours un... Le <i>Perceforest</i> -incomplet! Les révolutions sont épouvantables!</p> - -<p>Le bibliophile courut à l'Hôtel-de-Ville.—On avait autre chose à faire -que de s'occuper de bibliographie. Pourtant il parvint à prendre à part -M. Arago,—qui comprit l'importance de sa réclamation, et des ordres -furent donnés immédiatement.</p> - -<p>Le <i>Perceforest</i> n'était incomplet que parce qu'on en avait prêté -précédemment un volume.</p> - -<p>Nous sommes heureux de penser que cet ouvrage a pu rester en France.</p> - -<p>Celui de <i>l'Histoire de l'abbé de Bucquoy,</i> qui doit être vendu le 20, -n'aura peut-être pas le même sort!</p> - -<p>Et maintenant, tenez compte, je vous prie, des<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[p. 313]</a></span> fautes qui peuvent être -commises,—dans une tournée rapide, souvent interrompue par la pluie ou -par le brouillard...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Je quitte Senlis à regret;—mais mon ami le veut pour me faire obéir à -une pensée que j'avais manifestée imprudemment...</p> - -<p>Je me plaisais tant dans cette ville, où la renaissance, le moyen âge -et l'époque romaine se retrouvent çà et là,—au détour d'une rue, dans -une écurie, dans une cave.—Je vous parlais «de ces tours des Romains -recouvertes de lierre!»—L'éternelle verdure dont elles sont vêtues -fait honte à la nature inconstante de nos pays froids.—En Orient, -les bois sont toujours verts;—chaque arbre a sa saison de mue; mais -cette saison varie selon la nature de l'arbre. C'est ainsi que j'ai vu -au Caire les sycomores perdre leurs feuilles en été. En revanche, ils -étaient verts au mois de janvier.</p> - -<p>Les allées qui entourent Senlis et qui remplacent les antiques -fortifications romaines,—restaurées plus tard, par suite du long -séjour des rois carlovingiens,—n'offrent plus aux regards que des -feuilles rouillées d'ormes, et de tilleuls. Cependant la vue est encore -belle, aux alentours, par un beau coucher de soleil.—Les forêts de -Chantilly, de Compiègne et d'Ermenonville;—les bois de Châalis et -de Pont-Armé, se dessinent avec leurs masses rougeâtres sur le vert -clair des prairies qui les séparent. Des<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[p. 314]</a></span> châteaux lointains élèvent -encore leurs tours,—solidement bâties en pierres <i>de Senlis,</i> et qui, -généralement, ne servent plus que de pigeonniers.</p> - -<p>Les clochers aigus, hérissés de saillies régulières, qu'on appelle dans -le pays des <i>ossements</i> (je ne sais pourquoi), retentissent encore de -ce bruit de cloches qui portait une douce mélancolie dans l'âme de -Rousseau....</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Accomplissons le pèlerinage que nous nous sommes promis de faire, non -pas près de ses cendres, qui reposent au Panthéon,—mais près de son -tombeau, situé à Ermenonville, dans l'île dite des Peupliers.</p> - -<p>La cathédrale de Senlis; l'église Saint-Pierre, qui sert aujourd'hui de -caserne aux cuirassiers; le château de Henri IV, adossé aux vieilles -fortifications de la ville; les cloîtres byzantins de Charles le Gros -et de ses successeurs, n'ont rien qui doive nous arrêter... C'est -encore le moment de parcourir les bois, malgré la brume obstinée du -matin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Nous sommes partis de Senlis, à pied, à travers les bois, aspirant avec -bonheur la brume d'automne.</p> - -<p>Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de -Mont-l'Évêque.—Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles -rouges<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[p. 315]</a></span> relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce -vieil air du pays:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Courage! mon ami, courage!<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Nous voici près du village!</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">A la première maison,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Nous nous rafraîchirons!</span><br /> -</p> - -<p>On buvait dans le village un petit vin qui n'était pas désagréable pour -des voyageurs. L'hôtesse nous dit, voyant nos barbes:—Vous êtes des -artistes ... vous venez donc pour voir Châalis?</p> - -<p>Chaâlis,—à ce nom je me ressouvins d'une époque bien éloignée ... -celle où l'on me conduisait à l'abbaye, une fois par an, pour entendre -la messe, et pour voir la foire qui avait lieu près de là.</p> - -<p>—Châalis, dis-je... Est-ce que cela existe encore?</p> - -<hr /> - -<p>La Chapelle en Serval, ce 10 novembre.</p> - -<p>De même qu'il est bon dans une symphonie même pastorale de faire -revenir de temps en temps le motif principal, gracieux, tendre ou -terrible, pour enfin le faire tonner au final avec la tempête graduée -de tous les instruments,—je crois utile de vous parler encore de -l'abbé Bucquoy, sans m'interrompre dans la course que je fais en ce -moment vers le château de ses pères, avec cette intention de mise en -scène exacte et descriptive sans laquelle ses aventures n'auraient -qu'un faible intérêt.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[p. 316]</a></span></p> - -<p>Le final se recule encore, et vous allez voir que c'est encore malgré -moi...</p> - -<p>Et d'abord, réparons une injustice à l'égard de ce bon M. Ravenel -de la Bibliothèque nationale, qui, loin de s'occuper légèrement de -la recherche du livre, a remué tous les <i>fonds</i> des huit cent mille -volumes que nous y possédons. Je l'ai appris depuis; mais, ne pouvant -trouver la chose absente, il m'a donné officieusement avis de la vente -de Techener, ce qui est le procédé d'un véritable savant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Sachant bien que toute vente de grande bibliothèque se continue pendant -plusieurs jours, j'avais demandé avis du jour désigné pour la vente du -livre, voulant, si c'était justement le 20, me trouver à la vacation du -soir.</p> - -<p>Mais ce ne sera que le 30!</p> - -<p>Le livre est bien classé sous la rubrique: <i>Histoire</i> et sous le n° -3584. <i>Événement des plus rares,</i> etc., l'intitulé que vous savez.</p> - -<p>La note suivante y est annexée.</p> - -<p>«Rare.—Tel est le titre de ce livre bizarre, en tête duquel se trouve -une gravure représentant <i>l'Enfer des vivants,</i> ou la Bastille. Le -reste du volume est composé des choses les plus singulières.</p> - -<p>«Catalogue de la bibliothèque de M. M***, etc.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Je puis encore vous donner un avant-goût de<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[p. 317]</a></span> l'intérêt de cette -histoire, dont quelques personnes semblaient douter, en reproduisant -des notes que j'ai prises dans la bibliographie Michaud.</p> - -<p>Après la biographie de Charles Bonaventure, comte de Bucquoy, -généralissime et membre de l'ordre de la Toison-d'Or, célèbre par ses -guerres en France, en Bohême et en Hongrie, et dont le petit-fils, -Charles, fut créé prince de l'Empire,—on trouve l'article sur -<i>L'abbé de Bucquoy,—</i>indiqué comme <i>étant de la même famille</i> que le -précédent. Sa vie politique commença par cinq années de services -militaires. Échappé comme par miracle à un grand danger, il fit vœu de -quitter le monde et se retira à la Trappe. L'abbé de Rancé, sur lequel -Chateaubriand a écrit son dernier livre, le renvoya comme peu croyant. -Il reprit son habit galonné, qu'il troqua bientôt contre les haillons -d'un mendiant.</p> - -<p>A l'exemple des faquirs et des derviches, il parcourait le monde, -pensant donner des exemples d'humilité et d'austérité. Il se faisait -appeler <i>le Mort,</i> et tint même à Rouen, sous ce nom, une école -gratuite.</p> - -<p>Je m'arrête de peur de déflorer le sujet. Je ne veux que faire -remarquer encore, pour prouver que cette histoire a du sérieux, -qu'il proposa plus tard aux états unis de Hollande, en guerre avec -Louis XIV, «un projet pour <i>faire de la France une république,</i> et y -détruire, disait-il, le <i>pouvoir</i> arbitraire.» Il<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[p. 318]</a></span> mourut à Hanovre, à -quatre-vingt-dix ans, laissant son mobilier et ses livres à l'Église -catholique, dont il n'était jamais sorti.—Quant à ses seize années de -voyages dans l'Inde, je n'ai encore là-dessus de données que par le -livre en hollandais de la Bibliothèque nationale.</p> - -<p>Nous sommes allés à Châalis pour voir en détail le domaine, avant qu'il -soit restauré. Il y a d'abord une vaste enceinte entourée d'ormes; -puis, on voit à gauche un bâtiment dans le style du seizième siècle, -restauré sans doute plus tard selon l'architecture lourde du petit -château de Chantilly.</p> - -<p>Quand on a vu les offices et les cuisines, l'escalier suspendu du -temps de Henri IV vous conduit aux vastes appartements des premières -galeries,—grands appartements et petits appartements donnant sur les -bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des -vues de la forêt, voilà tout ce que j'ai remarqué. Dans une salle -basse, on voit un portrait d'Henri IV à trente-cinq ans.</p> - -<p>C'est l'époque de Gabriello,—et probablement ce château a été témoin -de leurs amours.—Ce prince qui, au fond, m'est peu sympathique, -demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège, -et l'on y voit, au-dessus de la porte de la mairie et des trois mots: -<i>Liberté, égalité, fraternité,</i> son portrait en bronze avec une -devise gravée, dans laquelle il est dit que son premier bonheur fut à -Senlis,—en 1590.—Ce n'est pourtant<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[p. 319]</a></span> pas là que Voltaire a placé la -scène principale, imitée de l'Arioste, de ses amours avec Gabrielle -d'Estrées.</p> - -<p>Ne trouvez-vous pas étrange que <i>les d'Estrées</i> se trouvent être encore -des parents de l'abbé de Bucquoy? C'est cependant ce que révèle encore -la généalogie de sa famille... Je n'invente rien.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>C'était le fils du garde qui nous faisait voir le château,—abandonné -depuis longtemps.—C'est un homme qui, sans être lettré, comprend le -respect que l'on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des -salles <i>un moine</i> qu'il avait découvert dans les ruines. A voir ce -squelette couché dans une auge de pierre, j'imaginai que ce n'était -pas un moine, mais un guerrier cette ou frank couché selon l'usage, -—avec le visage tourné vers l'Orient, dans cette localité, où les -noms d'Erman ou d'Armen<a name="NoteRef_2_16" id="NoteRef_2_16"></a><a href="#Note_2_16" class="fnanchor">[2]</a> sont communs dans le voisinage, sans parler -même d'Ermenonville, située près de là,—et qu'on appelle dans le pays -Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien.</p> - -<p>Le pâté des ruines principales forme les restes de l'ancienne abbaye, -bâtie probablement vers l'époque de Charles VII, dans le style du -gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui -recouvrent les tombeaux. Le cloître n'a laissé qu'une longue galerie -d'ogives qui relie l'abbaye à un premier<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[p. 320]</a></span> monument, où l'on distingue -encore des colonnes byzantines taillées à l'époque de Charles le Gros, -et engagées dans de lourdes murailles du seizième siècle.</p> - -<p>—On veut, nous dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour -que, du château, l'on puisse avoir une vue sur les étangs. C'est un -conseil qui a été donné à Madame.</p> - -<p>—Il faut conseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement -les arcs des ogives qu'on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie -se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieux.</p> - -<p>Il a promis de s'en souvenir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous -montâmes à la tour. De là l'on distinguait toute la vallée, coupée -d'étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu'on appelle -le désert d'Ermenonville, et qui n'offrent que des grès de teinte -grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères.</p> - -<p>Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les -bois effeuillés, et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des -forêts,—où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les -dernières feuilles d'automne, se détachaient encore sur les masses -rougeâtres des bois encadrés des teintes bleues de l'horizon.</p> - -<p>Nous redescendîmes pour voir la chapelle; c'est<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[p. 321]</a></span> une merveille -d'architecture. L'élancement des piliers et des nervures, l'ornement -sobre et fin des détails, révélaient l'époque intermédiaire entre -le gothique fleuri et la renaissance. Mais, une fois entrés, nous -admirâmes les peintures, qui m'ont semblé être de cette dernière époque.</p> - -<p>—Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du -garde. En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque -du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs -pâlies, sauf la partie inférieure couverte de peintures à la détrempe, -mais qu'il ne sera pas difficile de restaurer.</p> - -<p>Les bons moines de Châalis auraient voulu supprimer quelques nudités -trop voyantes du <i>style Médicis.</i>—En effet, tous ces anges et toutes -ces saintes faisaient l'effet d'amours et de nymphes aux gorges et -aux cuisses nues. L'abside de la chapelle offre dans les intervalles -de ses nervures d'autres figures mieux conservées encore et du style -allégorique usité postérieurement à Louis XII.—En nous retournant -pour sortir, nous remarquâmes au-dessus de la porte des armoiries qui -devaient indiquer l'époque des dernières ornementations.</p> - -<p>Il nous fut difficile de distinguer les détails de l'écusson écartelé, -qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au 1 et au -4, c'étaient d'abord des oiseaux que le fils du garde appelait des -cygnes,—disposés par 2 et 1; mais ce n'étaient pas des cygnes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[p. 322]</a></span></p> - -<p>Sont-ce des aigles déployés, des merlettes ou des alérions ou des -ailettes attachées à des foudres?</p> - -<p>Au 2 et au 3, ce sont des fers de lance, ou des fleurs de lis, ce qui -est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait l'écusson et -laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de -glands; mais n'en pouvant compter les rangées, parce que la pierre -était fruste, nous ignorions si ce n'était pas un chapeau d'abbé.</p> - -<p>Je n'ai pas de livres ici. Mais il me semble que ce sont là les armes -de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du -cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de -Charles X, ou celles de l'autre cardinal qui aussi était soutenu par -la Ligue?... Je m'y perds, n'étant encore, je le reconnais, qu'un bien -faible historien.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_15" id="Note_1_15"></a><a href="#NoteRef_1_15"><span class="label">[1]</span></a> La note imprimée est extraite d'un catalogue. Ainsi nous -avions déjà cinq manières d'orthographier le nom de Bucquoy: voici la -sixième: <i>Busquoy.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_16" id="Note_2_16"></a><a href="#NoteRef_2_16"><span class="label">[2]</span></a> Hermann, Arminius, ou peut-être Hermès.</p></div> - - -<hr /> -<h5>11<sup>e</sup> LETTRE.</h5> - - -<p class="center">Le château d'Ermenonville.—Les Illuminés.—Le roi de Prusse. -—Gabrielle et Rousseau.—Les tombes.—Les abbés de Châalis.</p> - - -<p>En quittant Châalis, il y a encore à traverser quelques bouquets de -bois, puis nous entrons dans le désert. Il y a assez de désert pour -que, du centre, on ne voie point d'autre horizon,—pas assez pour qu'en -une demi-heure de marche on n'arrive au paysage le plus calme, le plus -charmant du monde... Une nature suisse découpée au milieu du bois, par<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[p. 323]</a></span> -suite de l'idée qu'a eue René de Girardin d'y transplanter l'image du -pays dont sa famille était originaire.</p> - -<p>Quelques années avant la révolution, le château d'Ermenonville était -le rendez-vous des Illuminés qui préparaient silencieusement l'avenir. -Dans les <i>soupers</i> célèbres d'Ermenonville, on a vu successivement -le comte de Saint-Germain, Mesmer et Cagliostro, développant, dans -des causeries inspirées, des idées et des paradoxes dont l'école dite -de Genève hérita plus tard.—Je crois bien que M. de Robespierre, -le fils du fondateur de la loge écossaise d'Arras,—tout jeune -encore,—peut-être encore plus tard Sénancour, Saint-Martin, Dupont -de Nemours et Cazotte, vinrent exposer, soit dans ce château, soit -dans celui de Le Pelletier de Mortfontaine, les idées bizarres qui -se proposaient les réformes d'une société vieillie, laquelle dans -ses modes même, avec cette poudre qui donnait aux plus jeunes fronts -un faux air de la vieillesse, indiquait la nécessité d'une complète -transformation.</p> - -<p>Saint-Germain appartient à une époque antérieure, mais il est venu là. -C'est lui qui avait fait voir à Louis XV dans un miroir d'acier son -petit-fils sans tête, comme Nostradamus avait fait voir à Mario de -Médicis les rois de sa race, dont le quatrième était également décapité.</p> - -<p>Ceci est de l'enfantillage. Ce qui révèle les mystiques, c'est le -détail rapporté par Beaumarchais,<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[p. 324]</a></span> que les Prussiens,—arrivés jusqu'à -Verdun,—se replièrent tout à coup d'une manière inattendue d'après -l'effet d'une apparition dont leur roi fut surpris, et qui lui fit -dire: «N'allons pas outre!» comme en certains cas disaient les -chevaliers.</p> - -<p>Les Illuminés français et allemands s'entendaient par des rapports -d'affiliation. Les doctrines de Weisshaupt et de Jacob Bœhm avaient -pénétré, chez nous, dans les anciens pays franks et bourguignons, par -l'antique sympathie et les relations séculaires des races de même -origine. Le premier ministre du neveu de Frédéric II était lui-même un -Illuminé. Beaumarchais suppose qu'à Verdun, sous couleur d'une séance -de magnétisme, on fit apparaître devant Frédéric-Guillaume son oncle, -qui lui aurait dit: «Retourne!» comme le fit un fantôme à Charles VI.</p> - -<p>Ces données bizarres confondent l'imagination; seulement, Beaumarchais, -qui était un sceptique, a prétendu que, pour cette scène de -fantasmagorie, on fit venir de Paris l'acteur Fleury, qui avait joué -précédemment aux Français le rôle de Frédéric II, et qui aurait ainsi -fait illusion au roi de Prusse, lequel, depuis, se retira, comme on -sait, de la confédération des rois ligués contre la France.</p> - -<p>Les souvenirs des lieux où je suis m'oppressent moi-même, de sorte que -je vous envoie tout cela au hasard, mais d'après des données sûres. -Un détail plus important à recueillir, c'est que le général<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[p. 325]</a></span> prussien -qui, dans nos désastres de la restauration, prit possession du pays, -ayant appris que la tombe de Jean-Jacques Rousseau se trouvait à -Ermenonville, exempta toute la contrée, depuis Compiègne, des charges -de l'occupation militaire. C'était, je crois, le prince d'Anhalt: -souvenons-nous au besoin de ce trait.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Rousseau n'a séjourné que peu de temps à Ermenonville. S'il y a accepté -un asile, c'est que depuis longtemps, dans les promenades qu'il faisait -en partant de l'<i>Ermitage</i> de Montmorency, il avait reconnu que -cette contrée présentait à un herborisateur des familles de plantes -remarquables, dues à la variété des terrains.</p> - -<p>Nous sommes allés descendre à l'auberge de la Croix-Blanche, où il -demeura lui-même quelque temps, à son arrivée. Ensuite, il logea encore -de l'autre côté du château, dans une maison occupée aujourd'hui par un -épicier. M. René de Girardin lui offrit un pavillon inoccupé, faisant -face à un autre pavillon qu'occupait le concierge du château. Ce fut là -qu'il mourut.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>En nous levant, nous allâmes parcourir les bois encore enveloppés -des brouillards d'automne, que peu à peu nous vîmes se dissoudre en -laissant reparaître le miroir azuré des lacs. J'ai vu de pareils effets -de perspective sur des tabatières du temps...<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[p. 326]</a></span> Je revis l'île des -Peupliers, au delà des bassins qui surmontent une grotte factice, sur -laquelle l'eau tombe, quand elle tombe... Sa description pourrait se -lire dans les idylles de Gessner.</p> - -<p>Les rochers qu'on rencontre en parcourant les bois sont couverts -d'inscriptions poétiques. Ici:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Sa masse indestructible a fatigué le temps,<br /> -</p> - -<p>ailleurs:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ce lieu sert de théâtre aux courses valeureuses<br /> -Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses.<br /> -</p> - -<p>ou encore, avec un bas-relief représentant des Druides qui coupent le -<i>gui</i>:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Tels furent nos aïeux dans leurs bois solitaires!<br /> -</p> - -<p>Ces vers ronflants me semblent être de Roucher... Delille les aurait -faits moins solides.</p> - -<p>M. René de Girardin faisait aussi des vers.—C'était en outre un homme -de bien. Je pense qu'on lui doit les vers suivants, sculptés sur -une fontaine d'un endroit voisin, que surmontent un Neptune et une -Amphytrite, légèrement <i>décolletée</i> comme les anges et les saints de -Châalis:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;">Des bords fleuris où j'aimais à répandre</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Le plus pur cristal de mes eaux,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Passant, je viens ici me rendre</span><br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[p. 327]</a></span>Aux désirs, aux besoins de l'homme et des troupeaux.<br /> -En puisant les trésors de mon urne féconde,<br /> -Songe que tu les dois à des soins bienfaisants,<br /> -Puissé-je n'abreuver du tribut de mes ondes<br /> -<span style="margin-left: 3em;">Que des mortels paisibles et contents!</span><br /> -</p> - - -<p>Je ne m'arrête pas à la forme des vers;—c'est la pensée d'un honnête -homme que j'admire. L'influence de son séjour est profondément sentie -dans le pays.—Là, ce sont des salles de danse,—où l'on remarque -encore <i>le banc des vieillards</i>; là, des tirs à l'arc, avec la tribune -d'où l'on distribuait des prix... Au bord des eaux, des temples ronds, -à colonnes de marbre, consacrés soit à Vénus génitrice, soit à Hermès -consolateur.—Toute cette mythologie avait alors un sens philosophique -et profond.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>La tombe de Rousseau est restée telle qu'elle était, avec sa forme -antique et simple, et les peupliers, effeuillés, accompagnent encore -d'une manière pittoresque le monument, qui se reflète dans les eaux -dormantes de l'étang. Seulement la barque qui y conduisait les -visiteurs est aujourd'hui submergée... Les cygnes, je ne sais pourquoi, -au lieu de nager gracieusement autour de l'île, préfèrent se baigner -dans un ruisseau d'eau bourbeuse, qui coule, dans un rebord, entre des -saules aux branches rougeâtres, et qui aboutit à un lavoir, situé le -long de la route.</p> - -<p>Nous sommes revenus au château.—C'est encore un bâtiment de l'époque -de Henri IV, refait vers<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[p. 328]</a></span> Louis XV, et construit probablement sur des -ruines antérieures,—car on a conservé une tour crénelée qui jure avec -le reste, et les fondements massifs sont entourés d'eau, avec des -poternes et des restes de ponts-levis.</p> - -<p>Le concierge ne nous a pas permis de visiter les appartements, parce -que les maîtres y résidaient.—Les artistes ont plus de bonheur dans -les châteaux princiers, dont les hôtes sentent qu'après tout, ils -doivent quelque chose à la nation.</p> - -<p>On nous laissa seulement parcourir les bords du grand lac, dont la vue, -à gauche, est dominée par la tour dite de Gabrielle, reste d'un ancien -château. Un paysan qui nous accompagnait nous dit: «Voici la tour où -était enfermée la belle Gabrielle ... tous les soirs Rousseau venait -pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux, le -guettait souvent, et a fini par le faire mourir.»</p> - -<p>Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines -d'années, on croira cela.—Henri IV, Gabrielle et Rousseau sont -les grands souvenirs du pays. On a confondu déjà,—à deux cents ans -d'intervalle,—les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le -contemporain d'Henri IV. Comme la population l'aime, elle suppose que -le roi a été jaloux de lui, et trahi par sa maîtresse,—en faveur de -l'homme sympathique aux races souffrantes. Le sentiment qui a dicté -cette pensée est peut-être plus vrai qu'on ne croit. Rousseau, qui<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[p. 329]</a></span> -a refusé cent louis de madame de Pompadour, a ruiné profondément -l'édifice royal fondé par Henri. Tout a croulé.—Son image immortelle -demeure debout sur les ruines.</p> - -<p>Quant à ses chansons, dont nous avons vu les dernières à Compiègne, -elles célébraient d'autres que Gabrielle. Mais le type de la beauté -n'est-il pas éternel comme le génie?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l'église, située -sur la hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la -plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y avons -vu principalement le tombeau de De Vic,—ancien compagnon d'armes -de Henri IV,—qui lui avait fait présent du domaine d'Ermenonville. -C'est un tombeau de famille, dont la légende s'arrête à un abbé.—Il -reste ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois.—Tel a été le -sort de la plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d'abbés, -très-vieilles, dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se -voient encore près de la terrasse. Puis, près d'une allée, une pierre -simple sur laquelle on trouve inscrit: Ci-gît <i>Almazor.</i> Est-ce un fou? -—est-ce un laquais?—est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus.</p> - -<p>Du haut de la terrasse du cimetière, la vue s'étend sur la plus belle -partie de la contrée; les eaux miroitent à travers les grands arbres -roux, les pins<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[p. 330]</a></span> et les chênes verts. Les grès du désert prennent -à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à -droite, et plus loin, sur le bord, le temple de marbre d'une déesse -absente,—qui doit être la Vérité.</p> - -<p>Ce dut être un beau jour que celui où une députation, envoyée par -l'Assemblée nationale, vint chercher les cendres du philosophe pour -les transporter au Panthéon.—Lorsqu'on parcourt le village, on est -étonné de la fraîcheur et de la grâce des petites filles,—avec leurs -grands chapeaux de paille, elles ont l'air de Suissesses... Les idées -sur l'éducation de l'auteur d'<i>Émile</i> semblent avoir été suivies; les -exercices de force et d'adresse, la danse, les travaux de précision -encouragés par des fondations diverses, ont donné sans doute à cette -jeunesse la santé, la vigueur et l'intelligence des choses utiles.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>J'aime beaucoup cette chaussée,—dont j'avais conservé un souvenir -d'enfance,—et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties -du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.</p> - -<p>Sylvain me dit:—Nous avons vu la tombe de Rousseau: il faudrait -maintenant gagner Dammartin, où nous trouverons des voitures pour nous -mener à Soissons, et de là, à Longueval. Nous allons nous informer du -chemin aux laveuses qui travaillent devant le château.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[p. 331]</a></span></p> - -<p>—Allez tout droit par la route à gauche, nous dirent-elles, ou, -également, par la droite... Vous arriverez, soit à <i>Ver,</i> soit à <i> -Ève,—</i>vous passerez par <i>Othis,</i> et en deux heures de marche vous -gagnerez Dammartin.</p> - -<p>Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une route bien -étrange;—il faut ajouter qu'il pleuvait.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d'eau, qu'il -fallait éviter en marchant sur les gazons. D'énormes chardons, qui -nous venaient à la poitrine,—chardons à demi gelés, mais encore -vivaces,—nous arrêtaient quelquefois.</p> - -<p>Ayant fait une lieue, nous comprîmes que ne voyant ni <i>Ver,</i> ni <i>Ève,</i> -ni <i>Othis,</i> ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.</p> - -<p>Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite,—quelqu'une de -ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts...</p> - -<p>Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches rechampies de -terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait -sa pipe devant la porte.</p> - -<p>—Pour aller à Ver?...</p> - -<p>—Vous en êtes bien loin... En suivant la route, vous arriverez à -Montaby.</p> - -<p>—Nous demandons Ver,—ou Ève...</p> - -<p>—Eh bien! vous allez retourner ... vous ferez une demi-lieue (on -peut traduire cela si l'on veut<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[p. 332]</a></span> en mètres, à cause de la loi), puis, -arrivés à la place où l'on tire l'arc, vous prendrez à droite. Vous -sortirez du bois, vous trouverez la plaine, et ensuite <i>tout le monde</i> -vous indiquera Ver.</p> - -<p>Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle -destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un -sentier qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous -chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, quelques -chansons du pays.</p> - -<p>La route se prolongeait <i>comme le diable;</i> je ne sais trop jusqu'à -quel point le diable se prolonge,—ceci est la réflexion d'un -Parisien.—Sylvain, avant de quitter le bois, chanta cette ronde de -l'époque de Louis XIV:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -C'était un cavalier<br /> -Qui revenait de Flandre...<br /> -</p> - -<p>Le reste est difficile à raconter.—Le refrain s'adresse au tambour, et -lui dit:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Battez la générale<br /> -Jusqu'au point du jour!<br /> -</p> - -<p>Quand Sylvain,—homme taciturne—se met à chanter, on n'en est pas -quitte facilement.—Il m'a chanté je ne sais quelle chanson des <i>Moines -rouges</i> qui habitaient primitivement Châalis.—Quels moines! C'étaient -des Templiers!—Le roi et le pape se sont entendus pour les brûler.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[p. 333]</a></span></p> - -<p>Ne parlons plus de ces moines rouges.</p> - -<p>Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres -labourées. Nous emportions beaucoup de notre patrie à la semelle de -nos souliers;—mais nous finissions par le rendre plus loin dans les -prairies... Enfin, nous sommes arrivés à Ver.—C'est un gros bourg.</p> - -<p>L'hôtesse était aimable et sa fille fort avenante,—ayant de beaux -cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce <i>parler</i> si -charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des -intonations de <i>contralto,</i> par moments!</p> - -<p>—Vous voilà, mes enfants, dit l'hôtesse... Eh bien, on va mettre un -fagot dans le feu!</p> - -<p>—Nous vous demandons à souper, sans indiscrétion.</p> - -<p>—Voulez-vous, dit l'hôtesse, qu'on vous fasse d'abord une soupe à -l'oignon.</p> - -<p>—Cela ne peut pas faire de mal, et ensuite?</p> - -<p>—Ensuite, il y a aussi <i>de la chasse.</i></p> - -<p>Nous vîmes là que nous étions bien tombés.</p> - -<p>Sylvain a un talent, c'est un garçon pensif,—qui n'ayant pas eu -beaucoup d'éducation, se préoccupe pourtant de <i>parfaire</i> ce qu'il n'a -reçu qu'<i>imparfait</i> du peu de leçons qui lui ont été données.</p> - -<p>Il a des idées sur tout.—Il est capable de composer une montre ... ou -une boussole.—Ce qui le gêne dans la montre, c'est la <i>chaîne,</i> qui ne -peut se prolonger assez... Ce qui le gêne dans la boussole,<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[p. 334]</a></span> c'est que -cela fait seulement reconnaître que l'aimant polaire du globe attire -forcément les aiguilles—mais que sur le reste,—sur la cause et sur -les moyens de s'en servir, les documents sont imparfaits!</p> - -<p>L'auberge, un peu isolée, mais solidement bâtie, où nous avons pu -trouver asile, offre à l'intérieur une cour à galeries d'un système -entièrement Valaque.... Sylvain a embrassé la fille, qui est assez -bien découplée, et nous prenons plaisir à nous chauffer les pieds en -caressant deux chiens de chasse, attentifs au tourne-broche,—qui est -l'espoir d'un souper prochain...</p> - - -<hr /> -<h5>12<sup>e</sup> LETTRE.</h5> - - -<p class="center">M. Toulouse.—Les deux bibliophiles.—Saint-Médard de Soissons.—Le -château des Longueval de Bucquoy.—Inflexion.</p> - - -<p>Je n'ai pas à me reprocher d'avoir suspendu pendant dix jours le cours -du récit historique que vous m'aviez demandé. L'ouvrage qui devait -en être la base, c'est-à-dire l'histoire <i>officielle</i> de l'abbé de -Bucquoy, devait être vendu le 20 novembre, et ne l'a été que le 30, -soit qu'il ait été retiré d'abord (comme on me l'a dit), soit que -l'ordre même de la vente, énoncé dans le catalogue, n'ait pas permis de -le présenter plus tôt aux enchères.</p> - -<p>L'ouvrage pouvait, comme tant d'autres, prendre le chemin de -l'étranger, et les renseignements qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[p. 335]</a></span> m'avait adressés des pays du -Nord indiquaient seulement des traductions hollandaises du livre, sans -donner aucune indication sur l'édition originale, imprimée à Francfort, -avec l'allemand en regard.</p> - -<p>J'avais vainement, vous le savez, cherché le livre à Paris. Les -bibliothèques publiques ne le possédaient pas. Les libraires spéciaux -ne l'avaient point vu depuis longtemps. Un seul, M. Toulouse, m'avait -été indiqué comme pouvant le posséder.</p> - -<p>M. Toulouse a la spécialité des livres de controverse religieuse. Il -m'a interrogé sur la nature de l'ouvrage; puis il m'a dit: «Monsieur, -je ne l'ai point... Mais, si je l'avais, peut-être ne vous le -vendrais-je pas?»</p> - -<p>J'ai compris que vendant d'ordinaire des livres à des ecclésiastiques, -il ne se souciait pas d'avoir affaire à un <i>fils de Voltaire.</i></p> - -<p>Je lui ai répondu que je m'en passerais bien, ayant déjà des notions -générales sur le personnage dont il s'agissait.</p> - -<p>«Voilà pourtant comme on écrit l'histoire!» m'a-t-il répondu<a name="NoteRef_1_17" id="NoteRef_1_17"></a><a href="#Note_1_17" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Vous me direz que j'aurais pu me faire communiquer l'histoire de l'abbé -de Bucquoy par quelques-uns de ces bibliophiles qui subsistent encore, -tels M. de Montmerqué et autres. A quoi je répondrai qu'un bibliophile -sérieux ne communique pas ses<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[p. 336]</a></span> livres. Lui-même ne les lit pas, de -crainte de les fatiguer.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_17" id="Note_1_17"></a><a href="#NoteRef_1_17"><span class="label">[1]</span></a> M. Toulouse, rue du Foin-Saint-Jacques, en face la caserne -des gendarmes.</p></div> - -<p>Un bibliophile connu avait un ami;—cet ami était devenu amoureux d'un -Anacréon <i>in-seize,</i> édition lyonnaise du seizième siècle, augmentée -des poésies de Bion, de Moschus et de Sapho. Le possesseur du livre -n'eût pas défendu sa femme aussi fortement que son in-16. Presque -toujours son ami, venant déjeuner chez lui, traversait indifféremment -la bibliothèque; mais il jetait à la dérobée un regard sur l'<i>Anacréon.</i></p> - -<p>Un jour, il dit à son ami: Qu'est-ce que tu fais de cet in-16 mal relié -... et coupé? Je te donnerais volontiers le <i>Voyage de Polyphile</i> en -italien, <i>édition princeps</i> des Aides, avec les gravures de Belin, pour -cet in-16... Franchement, c'est pour compléter ma collection des poëtes -grecs.</p> - -<p>Le possesseur se borna à sourire.</p> - -<p>—Que te faut-il encore?</p> - -<p>—Rien. Je n'aime pas à échanger mes livres.</p> - -<p>—Si je t'offrais encore mon <i>roman de la Rose,</i> grandes marges, avec -des annotations de Marguerite de Valois.</p> - -<p>—Non ... ne parlons plus de cela.</p> - -<p>—Comme argent, je suis pauvre, tu le sais; mais j'offrirais bien 1,000 -francs.</p> - -<p>—N'en parlons plus...</p> - -<p>—Allons! 1,500 livres.</p> - -<p>—Je n'aime pas les questions d'argent entre amis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[p. 337]</a></span></p> - -<p>La résistance ne faisait qu'accroître les désirs de l'ami du -bibliophile. Après plusieurs offres, encore repoussées, il lui dit, -arrivé au dernier paroxysme de la passion:</p> - -<p>—Eh bien! j'aurai le livre à <i>ta vente.</i></p> - -<p>—A ma vente?... mais, je suis plus jeune que toi....</p> - -<p>—Oui, mais tu as une mauvaise toux.</p> - -<p>—Et toi ... ta sciatique?</p> - -<p>—On vit quatre-vingts ans avec cela!...</p> - -<p>Je m'arrête, monsieur. Cette discussion serait une scène de Molière ou -une de ces analyses tristes de la folie humaine, qui n'ont été traitées -gaiement que par Érasme... En résultat, le bibliophile mourut quelques -mois après, et son ami eut le livre pour 600 francs.</p> - -<p>—Et il m'a refusé de me le laisser pour 1,500 francs! disait-il plus -tard toutes les fois qu'il le faisait voir. Cependant, quand il n'était -plus question de ce volume, qui avait projeté un seul nuage sur une -amitié de cinquante ans, son œil se mouillait au souvenir de l'homme -excellent qu'il avait aimé.</p> - -<p>Cette anecdote est bonne à rappeler dans une époque où le goût des -collections de livres, d'autographes et d'objets d'art, n'est plus -généralement compris en France. Elle pourra, néanmoins, vous expliquer -les difficultés que j'ai éprouvées à me procurer l'<i>Abbé de Bucquoy.</i></p> - -<p>Samedi dernier, à sept heures, je revenais de Soissons,<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[p. 338]</a></span>—où j'avais -cru pouvoir trouver des renseignements sur les Bucquoy,—afin -d'assister à la vente, faite par Techener, de la bibliothèque de M. -Motteley, qui dure encore, et sur laquelle on a publié, avant-hier, un -article dans <i>l'Indépendance de Bruxelles.</i></p> - -<p>Une vente de livres ou de curiosités a, pour les amateurs, l'attrait -d'un tapis vert. Le râteau du commissaire, qui pousse les livres et -ramène l'argent, rend cette comparaison fort exacte.</p> - -<p>Les enchères étaient vives. Un volume isolé parvint jusqu'à 600 francs. -A dix heures moins un quart, l'<i>Histoire de l'abbé de Bucquoy</i> fut mise -sur table à 25 fr.... A 55 francs, les habitués et M. Techener lui-même -abandonnèrent le livre; une seule personne poussait contre moi.</p> - -<p>A 65 francs, l'amateur a manqué d'haleine.</p> - -<p>Le marteau du commissaire priseur m'a adjugé le livre pour 66 francs.</p> - -<p>On m'a demandé ensuite 3 fr. 20 centimes pour les frais de la vente.</p> - -<p>J'ai appris depuis que c'était un délégué de la Bibliothèque Nationale -qui m'avait fait concurrence jusqu'au dernier moment.</p> - -<p>Je possède donc le livre et je me trouve en mesure de continuer mon -travail.</p> - -<p>Votre, etc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>De Ver à Dammartin, il n'y a guère qu'une heure<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[p. 339]</a></span> et demie de -marche.—J'ai eu le plaisir d'admirer, par une belle matinée, l'horizon -de dix lieues qui s'étend autour du vieux château, si redoutable -autrefois, et dominant toute la contrée. Les hautes tours sont -démolies, mais l'emplacement se dessine encore sur ce point élevé, -où l'on a planté des allées de tilleuls servant de promenade, au -point même où se trouvaient les entrées et les cours. Des charmilles -d'épine-vinette et de belladone empêchent toute chute dans l'abîme que -forment encore les fossés.—Un tir a été établi pour les archers dans -un des fossés qui se rapprochent de la ville. Sylvain est retourné dans -son pays:—j'ai continué ma route vers Soissons à travers la forêt de -Villers-Cotteret, entièrement dépouillée de feuilles, mais reverdie çà -et là par des plantations de pins qui occupent aujourd'hui les vastes -espaces des <i>coupes sombres</i> pratiquées naguère.—Le soir, j'arrivai à -Soissons, la vieille <i>Augusta Suessonium,</i> où se décida le sort de la -nation française au sixième siècle.</p> - -<p>On sait que c'est après la bataille de Soissons, gagnée par Clovis, que -ce chef des Francs subit l'humiliation de ne pouvoir garder un vase -d'or, produit du pillage de Reims. Peut-être songeait-il déjà à faire -sa paix avec l'Église, en lui rendant un objet saint et précieux. Ce -fut alors qu'un de ses guerriers voulut que ce vase entrât dans le -partage, car l'égalité était le principe fondamental de ces<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[p. 340]</a></span> tribus -franques, originaires d'Asie.—Le vase d'or fut brisé, et plus tard la -tête du Franc égalitaire eut le même sort, sous la <i>francisque</i> de son -chef. Telle fut l'origine de nos monarchies.</p> - -<p>Soissons, ville forte de seconde classe, renferme de curieuses -antiquités. La cathédrale a sa haute tour, d'où l'on découvre sept -lieues de pays;—un beau tableau de Rubens, derrière son maître-autel. -L'ancienne cathédrale est beaucoup plus curieuse, avec ses clochers -festonnés et découpés en guipure. Il n'en reste que la façade et les -tours, malheureusement. Il y a encore une autre église qu'on restaure -avec cette belle pierre et ce béton romain, qui font l'orgueil de la -contrée. Je me suis entretenu là avec les tailleurs de pierre, qui -déjeunaient autour d'un feu de bruyère et qui m'ont paru très-forts sur -l'histoire de l'art. Ils regrettaient, comme moi, qu'on ne restaurât -point l'ancienne cathédrale, Saint-Jean-des-Vignes, plutôt que l'église -lourde où on les occupait.—Mais cette dernière est, dit-on, plus -<i>logeable.</i> Dans nos époques de foi restreinte, on n'attire plus les -fidèles qu'avec l'élégance et le confort.</p> - -<p>Les compagnons m'ont indiqué comme chose à voir <i>Saint-Médard,</i> situé -à une portée de fusil de la ville, au delà du pont et de la gare de -l'Aisne. Les constructions les plus modernes forment l'établissement -des sourds-muets. Une surprise m'attendait là. C'était d'abord la -tour en partie démolie où Abailard fut prisonnier quelque temps. On -montre<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[p. 341]</a></span> encore sur les murs des inscriptions latines de sa main;—puis -de vastes caveaux déblayés depuis peu, où l'on a retrouvé la tombe de -Louis le Débonnaire,—formée d'une vaste cuve de pierre qui m'a rappelé -les tombeaux égyptiens.</p> - -<p>Près de ces caveaux, composés de cellules souterraines avec des niches -çà et là comme dans les tombeaux romains, on voit la prison même où -cet empereur fut retenu par ses enfants, l'enfoncement où il dormait -sur une natte et autres détails parfaitement conservés, parce que la -terre calcaire et les débris de pierres fossiles qui remplissaient -ces souterrains les ont préservés de toute humidité. On n'a eu qu'à -déblayer, et ce travail dure encore, amenant chaque jour de nouvelles -découvertes.—C'est un <i>Pompeï</i> carlovingien.</p> - -<p>En sortant de Saint-Médard, je me suis un peu égaré sur les bords de -l'Aisne, qui coule entre les oseraies rougeâtres et les peupliers -dépouillés de feuilles. Il faisait beau, les gazons étaient verts, et, -au bout de deux kilomètres, je me suis trouvé dans un village nommé -Cuffy, d'où l'on découvrait parfaitement les tours dentelées de la -ville et ses toits flamands bordés d'escaliers de pierre.</p> - -<p>On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui -ressemble beaucoup à la tisane de Champagne.</p> - -<p>En effet, le terrain est presque le même qu'à Épernay. C'est un filon -de la Champagne voisine qui,<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[p. 342]</a></span> sur ce coteau exposé au midi, produit des -vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. Toutes les maisons -sont bâties en pierres meulières trouées comme des éponges par les -vrilles et les limaçons marins. L'église est vieille, mais rustique. -Une verrerie est établie sur la hauteur.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il n'était plus possible de ne pas retrouver Soissons. J'y suis -retourné pour continuer mes recherches, en visitant la bibliothèque et -les archives.—A la bibliothèque, je n'ai rien trouvé que l'on ne pût -avoir à Paris. Les archives sont à la sous-préfecture et doivent être -curieuses, à cause de l'antiquité de la ville. Le secrétaire m'a dit: -«Monsieur, nos archives sont là-haut,—dans les greniers; mais elles ne -sont pas classées.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce qu'il n'y a pas de fonds attribués à ce travail par la ville. -La plupart des pièces sont en gothique et en latin... Il faudrait qu'on -nous envoyât quelqu'un de Paris.</p> - -<p>Il est évident que je ne pouvais espérer de trouver facilement là des -renseignements sur les Bucquoy. Quant à la situation actuelle des -archives de Soissons, je me borne à la dénoncer aux paléographes,—si -la France est assez riche pour payer l'examen des souvenirs de son -histoire, je serai heureux d'avoir donné cette indication.</p> - -<p>Je vous parlerais bien encore de la grande foire<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[p. 343]</a></span> qui avait lieu en -ce moment-là dans la ville,—du théâtre, où l'on jouait <i>Lucrèce -Borgia,</i> des mœurs locales, assez bien conservées dans ce pays situé -hors du mouvement des chemins de fer,—et même de la contrariété -qu'éprouvent les habitants par suite de cette situation. Ils ont -espéré quelque temps être rattachés à la ligne du Nord, ce qui eût -produit de fortes économies... Un personnage puissant aurait obtenu de -faire passer la ligne de Strasbourg par ces bois, auxquels elle offre -des débouchés,—mais ce sont là de ces exigences locales et de ces -suppositions intéressées qui peuvent ne pas être de toute justice.</p> - -<p>Le but de ma tournée est atteint maintenant. La diligence de Soissons à -Reims m'a conduit à Braine. Une heure après, j'ai pu gagner Longueval, -le berceau des Bucquoy. Voilà donc le séjour de la belle Angélique et -le <i>château-chef</i> de son père, qui paraît en avoir eu autant que son -aïeul, le grand-comté de Bucquoy, a pu en conquérir dans les guerres -de Bohême.—Les tours sont rasées, comme à Dammartin. Cependant les -souterrains existent encore. L'emplacement, qui domine le village, -situé dans une gorge allongée, a été couvert de constructions depuis -sept ou huit ans, époque où les ruines ont été vendues. Empreint -suffisamment de ces souvenirs de localité qui peuvent donner de -l'attrait à une composition romanesque,—et qui ne sont pas inutiles -au point de vue positif de l'histoire, j'ai gagné Château-Thierry, où -l'on aime à saluer la statue rêveuse du bon La Fontaine, placée au bord -de la Marne et en vue du chemin de fer de Strasbourg.</p> - - -<h5>RÉFLEXIONS.</h5> - -<p>«Et puis...» (C'est ainsi que Diderot commençait un conte, me -dira-t-on.)</p> - -<p>—Allez toujours!</p> - -<p>—Vous avez imité Diderot lui-même.</p> - -<p>—Qui avait imité Sterne...</p> - -<p>—Lequel avait imité Swift.</p> - -<p>—Qui avait imité Rabelais.</p> - -<p>—Lequel avait imité Merlin Coccaïe...</p> - -<p>—Qui avait imité Pétrone...</p> - -<p>—Lequel avait imité Lucien. Et Lucien en avait imité bien d'autres... -Quand ce ne serait que l'auteur de <i>l'Odyssée,</i> qui fait promener son -héros pendant dix ans autour de la Méditerranée, pour l'amener enfin à -cette fabuleuse Ithaque, dont la reine, entourée d'une cinquantaine de -prétendants, défaisait chaque nuit ce qu'elle avait tissé le jour.</p> - -<p>—Mais Ulysse a fini par retrouver Ithaque.</p> - -<p>—Et j'ai retrouvé l'abbé de Bucquoy.</p> - -<p>—Parlez-en.</p> - -<p>—Je ne fais pas autre chose depuis un mois. Les lecteurs doivent être -déjà fatigués—du comte de Bucquoi le ligueur, plus tard généralissime -des armées d'Autriche;—de M. de Longueval de Bucquoy et de sa fille -Angélique,—enlevée par La Corbinière,—du château de cette famille, -dont je viens de fouler les ruines...</p> - -<p>Et enfin de l'abbé comte de Bucquoy lui-même, dont j'ai rapporté une -courte biographie,—et que M. d'Argenson, dans sa correspondance, -appelle: <i>le prétendu</i> abbé de Bucquoy.</p> - -<p>Le livre que je viens d'acheter à la vente Motteley vaudrait beaucoup -plus de 66 francs 20 centimes, s'il n'était cruellement rogné. La -reliure, toute neuve, porte en lettres d'or ce titre attrayant: -<i>Histoire du Sieur Abbé comte de Bucquoy,</i> etc. La valeur de l'in-12 -vient peut-être de trois maigres brochures en vers et en prose, -composées par l'auteur, et qui étant d'un plus grand format, ont les -marges coupées jusqu'au texte, qui cependant reste lisible.</p> - -<p>Le livre a tous les titres cités déjà qui se trouvent énoncés dans -Brunet, dans Quérard et dans la Biographie de Michaud. En regard -du titre est une gravure représentant la Bastille, avec ce titre -au-dessus: <i>l'Enfer des vivants,</i> et cette citation: <i>Facilis descendus -Averni.</i></p> - -<hr /> - -<p>On peut lire l'histoire de l'abbé de Bucquoi dans mon livre intitulé: -<i>Les Illuminés</i> (Paris, Victor Lecoû). On peut consulter aussi -l'ouvrage in-12 dont j'ai fait présent à la Bibliothèque impériale.</p> - - -<blockquote> - -<p>Je me suis peut-être trompé dans l'examen de l'écusson du fondateur de -la chapelle de Châalis.</p> - -<p>On m'a communiqué des notes sur les abbés de Châalis. «Robert de la -Tourette, notamment, qui fut abbé là, de 1501 à 1522, fit de grandes -restaurations...» On voit sa tombe devant le maître-autel.</p> - -<p>«Ici arrivent les Médicis: Hippolyte d'Est, cardinal de Ferrare, -1554;—Aloys d'Est, 1586.»</p> - -<p>«Ensuite: Louis, cardinal de Guise, 1601; Charles-Louis de Lorraine, -1630.</p> - -<p>Il faut remarquer que les d'Est n'ont qu'un alérion au 2 et au 3, et -que j'en ai vu trois au 1 et au 4 dans l'écusson écartelé.</p> - -<p>«Charles II, cardinal de Bourbon (depuis Charles X,—l'ancien), -lieutenant général de l'Ile de France depuis 1551, eut un fils appelé -Poullain.»</p> - -<p>Je veux bien croire que ce cardinal-roi eut un fils naturel; mais je -ne comprends pas les trois alérions posés 2 et 1. Ceux de Lorraine -sont sur une bande. Pardon de ces détails, mais la connaissance du -blason est la clef de l'histoire de France... Les pauvres auteurs n'y -peuvent rien!</p></blockquote> - -<hr class="full" /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[p. 344]</a></span></p> - - -<h3>LA BOHÈME GALANTE</h3> -<hr class="r5" /> -<h4><a id="LA_MAIN_ENCHANTEE"></a>LA MAIN ENCHANTÉE</h4> - - -<h4>I</h4> - - -<h4>LA PLACE DAUPHINE</h4> - - -<p>Rien n'est beau comme ces maisons du <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle dont la -place Royale offre une si majestueuse réunion. Quand leurs façades de -briques, entremêlées et encadrées de cordons et de coins de pierre, et -quand leurs fenêtres hautes sont enflammées des rayons splendides du -couchant, vous vous sentez, à les voir, la même vénération que devant -une cour des parlements assemblée en robes rouges à revers d'hermine; -et, si ce n'était un puéril rapprochement, on pourrait dire que la -longue table verte où ces redoutables magistrats sont rangés en carré -figure un peu ce bandeau de tilleuls qui borde les quatre faces de la -place Royale et en complète la grave harmonie.</p> - -<p>Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins -de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est en -triangle à peu près ce que l'autre est en carré. Elle a été bâtie -sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma <i>place Dauphine,</i> et -l'on admira alors le peu de temps qu'il fallut à ses bâtiments pour -couvrir tout le terrain vague de l'île de la Gourdaine. Ce fut un -cruel déplaisir que l'envahissement de ce terrain pour les clercs qui -venaient s'y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y -méditer leurs plaidoyers: promenade si verte et si fleurie, au sortir -de l'infecte cour du Palais.</p> - -<p>A peine ces trois rangées de maisons furent-elles dressées sur leurs -portiques lourds, chargés et sillonnés de bossages et de refends; à -peine furent-elles revêtues de leurs briques, percées de leurs croisées -à balustres, et chaperonnées de leurs combles massifs, que la nation -des gens de justice envahit la place entière, chacun suivant son grade -et ses moyens, c'est-à-dire en raison inverse de l'élévation des -étages. Cela devint une sorte de cour des miracles au grand pied, une -truanderie de larrons privilégiés, repaire de la gent <i>chiquanouse</i>, -comme les autres de la gent argotique; celui-ci en brique et en pierre, -les autres en boue et en bois.</p> - -<p>Dans une de ces maisons composant la place Dauphine habitait, vers -les dernières années du règne de Henri le Grand, un personnage assez -remarquable, ayant pour nom Godinot-Chevassut, et pour titre lieutenant -civil du prévôt de Paris; charge bien lucrative et pénible à la fois -en ce siècle où les larrons étaient beaucoup plus nombreux qu'ils ne -sont aujourd'hui, tant la probité a diminué depuis dans notre pays de -France! et où le nombre des filles folles de leur corps était beaucoup -plus considérable, tant nos mœurs se sont dépravées!—L'humanité ne -changeant guère, on peut dire, comme un vieil auteur, que moins il y a -de fripons aux galères, plus il y en a dehors.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[p. 345]</a></span></p> - -<p>Il faut bien dire aussi que les larrons de ce temps-là étaient moins -ignobles que ceux du nôtre, et que ce misérable métier était alors -une sorte d'art que des jeunes gens de famille ne dédaignaient pas -d'exercer. Bien des capacités refoulées au dehors et au pied d'une -société de barrières et de privilèges se développaient fortement dans -ce sens; ennemis plus dangereux aux particuliers qu'à l'État, dont la -machine eût peut-être éclaté sans cet échappement. Aussi, sans nul -doute, la justice d'alors usait-elle de ménagements envers les larrons -distingués; et personne n'exerçait plus volontiers cette tolérance que -notre lieutenant civil de la place Dauphine, pour des raisons que vous -connaîtrez. En revanche, nul n'était plus sévère pour les maladroits: -ceux-là payaient pour les autres, et garnissaient les gibets dont Paris -alors était ombragé, suivant l'expression de d'Aubigné, à la grande -satisfaction des bourgeois, qui n'en étaient que mieux volés, et au -grand perfectionnement de l'art de la <i>truche</i>.</p> - -<p>Godinot-Chevassut était un petit homme replet qui commençait à -grisonner et y prenait grand plaisir, contre l'ordinaire des -vieillards, parce qu'en blanchissant, ses cheveux devaient perdre -nécessairement le ton un peu chaud qu'ils avaient de naissance, ce qui -lui avait valu le nom désagréable de <i>Rousseau,</i> que ses connaissances -substituaient au sien propre, comme plus aisé à prononcer et à retenir. -Il avait ensuite des yeux bigles très-éveillés, quoique toujours à -demi fermés sous leurs épais sourcils, avec une bouche assez fendue, -comme les gens qui aiment à rire. Et cependant, bien que ses traits -eussent un air de malice presque continuel, on ne l'entendait jamais -rire à grands éclats, et, comme disent nos pères, rire d'un pied en -carré; seulement, toutes les fois qu'il lui échappait quelque chose -de plaisant, il le ponctuait à la fin d'un <i>ah!</i> ou d'un <i>oh!</i> poussé -du fond des poumons, mais unique et d'un effet singulier; et cela -arrivait assez fréquemment, car notre magistrat aimait à hérisser sa -conversation de pointes, d'équivoques et de propos gaillards, qu'il ne -retenait pas même au tribunal. Du reste, c'était un usage général des -gens de robe de ce temps, qui a passé aujourd'hui presque entièrement à -ceux de la province.</p> - -<p>Pour l'achever de peindre, il faudrait lui planter à l'endroit -ordinaire un nez long et carré du bout, et puis des oreilles assez -petites, non bordées, et d'une finesse d'organe à entendre sonner -un quart d'écu d'un quart de lieue, et une pistole de bien plus -loin. C'est à ce propos que, certain plaideur ayant demandé si M. le -lieutenant civil n'avait pas quelques amis qu'on pût solliciter et -employer auprès de lui, on lui répondit qu'en effet il y avait des -amis dont le <i>Rousseau</i> faisait grand état; que c'était, entre autres, -monseigneur le Doublon, messire le Ducat, et même monsieur l'Écu; qu'il -fallait en faire agir plusieurs ensemble, et que l'on pouvait s'assurer -d'être chaudement servi.</p> - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[p. 346]</a></span></p> - -<h4>II</h4> - - -<h4>D'UNE IDÉE FIXE</h4> - - -<p>Il est des gens qui ont plus de sympathie pour telle ou telle grande -qualité, telle ou telle vertu singulière. L'un fait plus d'estime de -la magnanimité et du courage guerrier, et ne se plaît qu'au récit des -beaux faits d'armes; un autre place au-dessus de tout le génie et les -inventions des arts, des lettres ou de la science; d'autres sont plus -touchés de la générosité et des actions vertueuses par où l'on secourt -ses semblables et l'on se dévoue pour leur salut, chacun suivant sa -pente naturelle. Mais le sentiment particulier de Godinot-Chevassut -était le même que celui du savant Charles neuvième, à savoir, que l'on -ne peut établir aucune qualité au-dessus de l'esprit et de l'adresse, -et que les gens qui en sont pourvus sont les seuls dignes en ce monde -d'être admirés et honorés; et nulle part il ne trouvait ces qualités -plus brillantes et mieux développées que chez la grande nation des -tire-laine, matois, coupeurs de bourse et bohèmes, dont la <i>vie -généreuse</i> et les tours singuliers se déroulaient tous les jours devant -lui avec une variété inépuisable.</p> - -<p>Son héros favori était maître François Villon, Parisien, célèbre dans -l'art poétique autant que dans l'art de la pince et du croc; aussi -l'<i>Iliade</i> avec l'<i>Énéide,</i> et le roman non moins admirable de <i>Huon de -Bordeaux,</i> il les eût donnés pour le poëme des <i>Repues franches,</i> et -même encore pour la <i>légende de maître Faifeu,</i> qui sont les épopées -versifiées de la nation truande! Les <i>Illustrations de Dubellay, -l'Aristoteles peripoliticon</i> et le <i>Cymbalum mundi</i> lui paraissaient -bien faibles à côté du <i>Jargon, suivi des États généraux du royaume de -l'Argot, et des Dialogues du polisson et du malingreux, par un courtaud -de boutanche, qui maquille en mollanche en la vergne de Tours,</i> et -imprimé avec autorisation du <i>roi de Thunes,</i> Fiacre l'emballeur; -Tours, 1603. Et, comme naturellement ceux qui font cas d'une certaine -vertu ont le plus grand mépris pour le défaut contraire, il n'était -pas de gens qui lui fussent si odieux que les personnes simples, -d'entendement épais et d'esprit peu compliqué. Cela allait au point -qu'il eût voulu changer entièrement la distribution de la justice, et -que, lorsqu'il se découvrait quelque larronnerie grave, on pendit non -point le voleur, mais le volé. C'était une idée; c'était la sienne. Il -pensait y voir le seul moyen de hâter l'émancipation intellectuelle du -peuple, et de faire arriver les hommes du siècle à un progrès suprême -d'esprit, d'adresse et d'invention, qu'il disait être la vraie couronne -de l'humanité et la perfection la plus agréable à Dieu.</p> - -<p>Voilà pour la morale. Et, quant à la politique, il lui était démontré -que le vol organisé sur une grande échelle favorisait plus que toute -chose la division des grandes fortunes et la circulation des moindres, -d'où seulement peuvent résulter pour les classes inférieures le -bien-être et l'affranchissement.</p> - -<p>Vous entendez bien que c'était seulement la bonne et double piperie -qui le ravissait, les subtilités et patelinages des vrais clercs de -Saint-Nicolas, les vieux tours de maître Gonin, conservés depuis deux -cents ans dans le sel et dans l'esprit; et que Villon, le villonneur, -était son compère, et non point des routiers tels que les Guilleris ou -le capitaine Carrefour. Certes, le scélérat qui, planté sur une grande -route, dépouille brutalement un voyageur désarmé, lui était aussi en -horreur qu'à tous les bons esprits, de même que ceux qui, sans autre -effort d'imagination, pénètrent avec effraction dans quelque maison -isolée, la pillent, et souvent en égorgent les maîtres. Mais, s'il -eût connu ce trait d'un larron distingué qui, perçant une muraille -pour s'introduire dans un logis, prît soin de figurer son ouverture en -un trèfle gothique, pour que, le lendemain, s'apercevant du vol, on -vit bien qu'un homme de goût et d'art l'avait exécuté, certes, maître -Godinot-Chevassut eût estimé celui-là beaucoup plus haut que Bertrand -de Clasquin ou l'empereur César; et c'est peu dire.</p> - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[p. 347]</a></span></p> - -<h4>III</h4> - - -<h4>LES GRÈGUES DU MAGISTRAT</h4> - - -<p>Tout ceci étant déduit, je crois qu'il est l'heure de tirer la toile -et, suivant l'usage de nos anciennes comédies, de donner un coup de -pied par derrière à mons le Prologue, qui devient outrageusement -prolixe, au point que les chandelles ont été déjà trois fois mouchées -depuis son exorde. Qu'il se hâte donc de terminer, comme Bruscambille, -en conjurant les spectateurs «de nettoyer les imperfections de son -dire avec les époussettes de leur humanité, et de recevoir un clystère -d'excuses aux intestins de leur impatience;» et voilà qui est dit, et -l'action va commencer.</p> - -<p>C'est dans une assez grande salle, sombre et boisée. Le vieux -magistrat, assis dans un large fauteuil sculpté, à pieds tortus, dont -le dossier est vêtu de sa chemisette de damas à franges, essaye une -paire de grègues bouffantes toutes neuves que lui vient d'apporter -Eustache Bouteroue, apprenti de maître Goubard, drapier-chaussetier. -Maître Chevassut, en nouant ses aiguillettes, se lève et se rassied -successivement, adressant par intervalles la parole au jeune -homme, qui, roide comme un saint de pierre, a pris place, d'après -son invitation, sur le coin d'un escabeau, et qui le regarde avec -hésitation et timidité.</p> - -<p>—Hum! celles-là ont fait leur temps! dit-il en poussant du pied les -vieilles grègues qu'il venait de quitter; elles montraient la corde -comme une ordonnance prohibitive de la prévôté; et puis tous les -morceaux se disaient adieu ... un adieu déchirant!</p> - -<p>Le facétieux magistrat releva cependant encore l'ancien <i>vêtement -nécessaire</i> pour y prendre sa bourse, dont il répandit quelques pièces -dans sa main.</p> - -<p>—Il est sûr, poursuivit-il, que nous autres gens de loi faisons de nos -vêtements un très-durable usage, à cause de la robe sous laquelle nous -les portons aussi longtemps que le tissu résiste et que les coutures -gardent leur sérieux; c'est pourquoi, et comme il faut que chacun vive, -même les voleurs, et partant les drapiers-chaussetiers, je ne réduirai -rien des six écus que maître Goubard me demande; à quoi même j'ajoute -généreusement un écu rogné pour le courtaud de boutique, sous la -condition qu'il ne le changera pas au rabais, mais le fera passer pour -bon à quelque bélître de bourgeois, déployant, à cet effet, toutes les -ressources de son esprit; sans cela, je garde ledit écu pour la quête -de demain dimanche à Notre-Dame.</p> - -<p>Eustache Bouteroue prit les six écus et l'écu rogné, en saluant bien -bas.</p> - -<p>—Çà, mon gars, commence-t-on à <i>mordre</i> à la draperie? Sait-on bien -gagner sur l'aunage, sur la coupe, et <i>couler</i> au chaland du vieux pour -du neuf, du puce pour du noir?... soutenir enfin la vieille réputation -des marchands aux piliers des Halles?</p> - -<p>Eustache leva les yeux vers le magistrat avec quelque terreur; puis, -supposant qu'il plaisantait, se mit à rire; mais le magistrat ne -plaisantait pas.</p> - -<p>—Je n'aime point, ajouta-t-il, la larronnerie des marchands; le voleur -vole et ne trompe pas; le marchand vole et trompe. Un bon compagnon, -affilé du bec et sachant son latin, achète une paire de grègues; il -débat longtemps son prix et finit par la payer six écus. Vient ensuite -quelque honnête chrétien, de ceux que les uns appellent <i>gonze,</i> -les autres un <i>bon chaland;</i> s'il arrive qu'il prenne une paire de -grègues exactement pareille à l'autre, et que, confiant au chaussetier, -qui jure de sa probité par la Vierge et les saints, il la paye huit -écus, je ne le plaindrai pas, car c'est un sot. Mais, pendant que le -marchand, comptant les deux sommes qu'il a reçues, prend dans sa main -et fait sonner avec satisfaction les deux écus qui sont la différence -de la seconde à la première, passe devant sa boutique un pauvre homme -qu'on mène aux galères pour avoir tiré d'une poche quelque sale -mouchoir troué: «Voici un grand scélérat, s'écrie le marchand; si la -justice était juste, le gredi<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[p. 348]</a></span>n serait roué vif, et j'irais le voir, -poursuit-il tenant toujours dans sa main les deux écus ...» Eustache, -que penses-tu qu'il arriverait si, selon le vœu du marchand, la justice -était juste?</p> - -<p>Eustache Bouteroue ne riait plus; le paradoxe était trop inouï pour -qu'il songeât à y répondre, et la bouche d'où il sortait le rendait -presque inquiétant. Maître Chevassut, voyant le jeune homme ébahi comme -un loup pris au piège, se mit à rire avec son rire particulier, lui -donna une tape légère sur la joue, et le congédia. Eustache descendit -tout pensif l'escalier à balustre de pierre, quoiqu'il entendît de -loin, dans la cour du Palais, la trompette de Galinette la Galine, -bouffon du célèbre opérateur Geronimo, qui appelait les badauds à ses -facéties et à l'achat des drogues de son maître; il y fut sourd cette -fois, et se mit en devoir de traverser le pont Neuf pour gagner le -quartier des Halles.</p> - - -<hr /> -<h4>IV</h4> - - -<h4>LE PONT NEUF</h4> - - -<p>Le pont Neuf, achevé sous Henri IV, est le principal monument de ce -règne. Rien ne ressemble à l'enthousiasme que sa vue excita, lorsque, -après de grands travaux, il eut entièrement traversé la Seine de ses -douze enjambées, et rejoint plus étroitement les trois cités de la -maîtresse ville.</p> - -<p>Aussi devint-il bientôt le rendez-vous de tous les oisifs parisiens, -dont le nombre est grand, et, partant, de tous les jongleurs, vendeurs -d'onguents et filous, dont les métiers sont mis en branle par la foule, -comme un moulin par u<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[p. 349]</a></span>n courant d'eau.</p> - -<p>Quand Eustache sortit du triangle de la place Dauphine, le soleil -dardait à plomb ses rayons poudreux sur le pont, et l'affluence y était -grande, les promenades les plus fréquentées de toutes à Paris étant -d'ordinaire celles qui ne sont fleuries que d'étalages, terrassées que -de pavés, ombragées que de murailles et de maisons.</p> - -<p>Eustache fendait à grand'peine ce fleuve de peuple qui croisait -l'autre fleuve et s'écoulait avec lenteur d'un bout à l'autre du pont, -arrêté du moindre obstacle, comme des glaçons que l'eau charrie, -formant de place en place mille tournants et mille remous autour de -quelques escamoteurs, chanteurs ou marchands prônant leurs denrées. -Beaucoup s'arrêtaient le long des parapets à voir passer les trains de -bois sous les arches, circuler les bateaux, ou bien à contempler le -magnifique point de vue qu'offrait la Seine en aval du pont, la Seine -côtoyant à droite la longue file des bâtiments du Louvre, à gauche le -grand Pré-aux-Clercs, rayé de ses belles allées de tilleuls, encadré -de ses saules gris ébouriffés et de ses saules verts pleurant dans -l'eau; puis, sur chaque bord, la tour de Nesle et la tour de Bois, qui -semblaient faire sentinelle aux portes de Paris comme les géants des -romans anciens.</p> - -<p>Tout à coup, un grand bruit de pétards fit tourner vers un point unique -les yeux des promeneurs et des observateurs, et annonça un spectacle -digne de fixer l'attention. C'était au centre d'une de ces petites -plates-formes en demi-lune, surmontées naguère encore de boutiques en -pierre, et qui formaient alors des espaces vides au-dessus de chaque -pile du pont, et en dehors de la chaussée. Un escamoteur s'y était -établi; il avait dressé une table, et sur cette bible se promenait un -fort beau singe, en costume complet de diable, noir et rouge, avec la -queue naturelle, et qui, sans la moindre timidité, tirait force pétards -et soleils d'artifice, au grand dommage de toutes les barbes et les -fraises qui n'avaient pas élargi le cercle assez vite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[p. 350]</a></span></p> - -<p>Pour son maître, c'était une de ces figures du type bohémien, commun -cent ans auparavant, déjà rare alors, et aujourd'hui noyé et perdu dans -la laideur et l'insignifiance de nos têtes bourgeoises: un profil en -fer de hache, front élevé mais étroit, nez très-long et très-bossu, -et cependant ne sur-plombant pas comme les nez romains, mais fort -retroussé au contraire, et dépassant à peine de sa pointe la bouche aux -lèvres minces très-avancées, et le menton rentré; puis des yeux longs -et fendus obliquement sous leurs sourcils, dessinés comme un V, et de -longs cheveux noirs complétant l'ensemble; enfin, quelque chose de -souple et de dégagé dans les gestes et dans toute l'attitude du corps -témoignait un drôle adroit de ses membres et brisé de bonne heure à -plusieurs métiers et à beaucoup d'autres.</p> - -<p>Son habillement était un vieux costume de bouffon, qu'il portait avec -dignité; sa coiffure, un grand chapeau de feutre à larges bords, -extrêmement froissé et recroquevillé; maître Gonin était le nom que -tout le monde lui donnait, soit à cause de son habileté et de ses tours -d'adresse, soit qu'il descendît effectivement de ce fameux jongleur qui -fonda, sous Charles VII, le théâtre des Enfants-sans-Souci et porta -le premier le titre de Prince des Sots, lequel, à l'époque de cette -histoire, avait passé au seigneur d'Engoulevent, qui en soutint les -prérogatives souveraines jusque devant les parlements.</p> - - -<hr /> -<h4>V</h4> - - -<h4>LA BONNE AVENTURE</h4> - - -<p>L'escamoteur, voyant amassé un assez bon nombre de gens, commença -quelques tours de gobelets qui excitèrent une bruyante admiration. -Il est vrai que le compère avait choisi sa place dans la demi-lune -avec quelque dessein, et non pas seulement en vue de ne point gêner la -circulation, comme il paraissait; car de cette façon il n'avait les -spectateurs que devant lui et <span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[p. 351]</a></span>non derrière.</p> - -<p>C'est que véritablement l'art n'était pas alors ce qu'il est devenu -aujourd'hui, où l'escamoteur travaille entouré de son public. Les -tours de gobelets terminés, le singe fit une tournée dans la foule, -recueillant force monnaie, dont il remerciait très-galamment, en -accompagnant son salut d'un petit cri assez semblable à celui du -grillon. Mais les tours de gobelets n'étaient que le prélude d'autre -chose, et, par un prologue fort bien tourné, le nouveau maître Gonin -annonça qu'il avait en outre le talent de prédire l'avenir par la -cartomancie, la chiromancie, et les nombres pythagoriques; ce qui ne -pouvait se payer, mais qu'il ferait pour un sol, dans la seule vue -d'obliger. En disant cela, il battait un grand jeu de cartes, et son -singe, qu'il nommait Pacolet, les distribua ensuite avec beaucoup -d'intelligence à tous ceux qui tendirent la main.</p> - -<p>Quand il eut satisfait à toutes les demandes, son maître appela -successivement les curieux dans la demi-lune par le nom de leurs -cartes, et leur prédit à chacun leur bonne ou mauvaise fortune, tandis -que Pacolet, à qui il avait donné un oignon pour loyer de son service, -amusait la compagnie par les contorsions que ce régal lui occasionnait, -enchanté à la fois et malheureux, riant de la bouche et pleurant de -l'œil, faisant à chaque coup de dent un grognement de joie et une -grimace pitoyable.</p> - -<p>Eustache Bouteroue, qui avait pris une carte aussi, se trouva le -dernier appelé. Maître Gonin regarda avec attention sa longue et naïve -figure, et lui adressa la parole d'un ton emphatique.</p> - -<p>—Voici le passé: vous avez perdu père et mère; vous êtes depuis six -ans apprenti drapier sous les piliers des Halles. Voici le présent: -votre patron vous a promis sa fille unique; il compte se retirer et -vous laisser son commerce. Pour l'avenir, tendez-moi votre main.</p> - -<p>Eustache, très-étonné, tendit sa main; l'escamoteur en examina<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[p. 352]</a></span> -curieusement les lignes, fronça le sourcil avec un air d'hésitation, -et appela son singe comme pour le consulter. Celui-ci prit la main, la -regarda; puis, s'allant poster sur l'épaule de son maître, sembla lui -parler à l'oreille; mais il agitait seulement ses lèvres très-vite, -comme font ces animaux lorsqu'ils sont mécontents.</p> - -<p>—Chose bizarre! s'écria enfin maître Gonin, qu'une existence si -simple dès l'abord, si bourgeoise, tende vers une transformation si -peu commune, vers un but si élevé!... Ah! mon jeune coquardeau, vous -romprez votre coque; vous irez haut, très-haut... Vous mourrez plus -grand que vous n'êtes.</p> - -<p>—Bon! dit Eustache en soi-même, c'est ce que ces gens-là vous -promettent toujours. Mais comment donc sait-il les choses qu'il m'a -dites en premier? Cela est merveilleux!... à moins, toutefois, qu'il ne -me connaisse de quelque part.</p> - -<p>Cependant, il tira de sa bourse l'écu rogné du magistrat, en priant -l'escamoteur de lui rendre sa monnaie. Peut-être avait-il parlé trop -bas; mais celui-ci n'entendit point, car il reprit ainsi, en roulant -l'écu dans ses doigts:</p> - -<p>—Je vois assez que vous savez vivre; aussi j'ajouterai quelques -détails à la prédiction très-véritable, mais un peu ambiguë, que je -vous ai faite. Oui, mon compagnon, bien vous a pris de ne me point -solder d'un sol comme les autres, encore que votre écu perde un bon -quart; mais n'importe, cette blanche pièce vous sera un miroir éclatant -où la vérité pure va se refléter.</p> - -<p>—Mais, observa Eustache, ce que vous m'avez dit de mon élévation, -n'était-ce donc pas la vérité?</p> - -<p>—Vous m'avez demandé votre bonne aventure, et je vous l'ai dite, mais -la glose y manquait... Çà, comment comprenez-vous le but élevé que j'ai -donné à votre existence dans ma prédiction?</p> - -<p>—Je comprends que je puis devenir syndic des drapiers-chaussetiers, -marguillier, échevin ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[p. 353]</a></span></p> - -<p>—C'est bien rentrer de piques noires, bien trouvé sans chandelle!... -Et pourquoi pas le grand sultan des Turcs, l'Amorabaquin Eh! non, non, -monsieur mon ami, c'est autrement qu'il faut l'entendre; et, puisque -vous désirez une explication de cet oracle sibyllin, je vous dirai que, -dans notre style, <i>aller haut</i> est pour ceux qu'on envoie garder les -moutons à la lune, de même que <i>aller loin,</i> pour ceux qu'on envoie -écrire leur histoire dans l'Océan, avec des plumes de quinze pieds ...</p> - -<p>—Ah! bon! mais, si vous m'expliquiez encore votre explication, je -comprendrais sûrement.</p> - -<p>—Ce sont deux phrases honnêtes pour remplacer deux mots: <i>gibet</i> et -<i>galères.</i> Vous irez haut, et moi loin. Cela est parfaitement indiqué -chez moi par cette ligne médiane, traversée à angles droits d'autres -lignes moins prononcées; chez vous, par une ligne qui coupe celle -du milieu sans se prolonger au delà, et une autre les traversant -obliquement toutes deux ...</p> - -<p>—Le gibet! s'écria Eustache.</p> - -<p>—Est-ce que vous tenez absolument à une mort horizontale? observa -maître Gonin. Ce serait puéril; d'autant que vous voici assuré -d'échapper à toute sorte d'autres fins, où chaque homme mortel est -exposé. De plus, il est possible que, lorsque messire le Gibet vous -lèvera par le cou à bras tendu, vous ne soyez plus qu'un vieil homme -dégoûté du monde et de tout... Mais voici que midi sonne, et c'est -l'heure où l'ordre du prévôt de Paris nous chasse du pont Neuf jusqu'au -soir. Or, s'il vous faut jamais quelque conseil, quelque sortilège, -charme ou philtre à votre usage, dans le cas d'un danger, d'un amour -ou d'une vengeance, je demeure là-bas; au bout du pont, dans le -Château-Gaillard. Voyez-vous bien d'ici cette tourelle à pignon?...</p> - -<p>—Un mot encore, s'il vous plaît, dit Eustache en tremblant: serai-je -heureux en mariage?</p> - -<p>—Amenez-moi votre f<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[p. 354]</a></span>emme, et je vous le dirai... Pacolet, une révérence -à monsieur, et un baisemain.</p> - -<p>L'escamoteur plia sa table, la mit sous son bras, prit le singe sur son -épaule, et se dirigea vers le Château-Gaillard, en ramageant entre ses -dents un air très-vieux.</p> - - -<hr /> -<h4>VI</h4> - - -<h4>CROIX ET MISÈRES</h4> - - -<p>Il est bien vrai qu'Eustache Bouteroue s'allait marier dans peu avec la -fille du drapier-chaussetier. C'était un garçon sage, bien entendu dans -le commerce, et qui n'employait point ses loisirs à jouer à la boule ou -à la paume, comme bien d'autres, mais à faire des comptes, à lire le -<i>Bocage des six corporations,</i> et à apprendre un peu d'espagnol, qu'il -était bon qu'un marchand sût parler, comme aujourd'hui l'anglais, à -cause de la quantité de personnes de cette nation qui habitaient dans -Paris. Maître Goubard s'étant donc, en six années, convaincu de la -parfaite honnêteté et du caractère excellent de son commis, ayant de -plus surpris entre sa fille et lui quelque penchant bien vertueux et -bien sévèrement comprimé des deux parts, avait résolu de les unir à la -Saint-Jean d'été, et de se retirer ensuite à Laon, en Picardie, où il -avait du bien de famille.</p> - -<p>Eustache ne possédait cependant aucune fortune; mais l'usage n'était -point alors général de marier un sac d'écus avec un sac d'écus; les -parents consultaient quelquefois le goût et la sympathie des futurs -époux, et se donnaient la peine d'étudier longtemps le caractère, -la conduite et la capacité des personnes qu'ils destinaient à leur -alliance; bien différents des pères de famille d'aujourd'hui, qui -exigent plus de garanties morales d'un domestique qu'ils prennent que -d'un gendre futur.</p> - -<p>Or, la prédictio<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[p. 355]</a></span>n du jongleur avait tellement condensé les idées assez -peu fluides de l'apprenti drapier, qu'il était demeuré tout étourdi -au centre de la demi-lune, et n'entendait point les voix argentines -qui babillaient dans les campaniles de la Samaritaine, et répétaient: -<i>Midi, midi!...</i> Mais, à Paris, midi sonne pendant une heure, et -l'horloge du Louvre prit bientôt la parole avec plus de solennité, -puis celle des Grands-Augustins, puis celle du Châtelet; si bien -qu'Eustache, effrayé de se voir si fort en retard, se prit à courir -de toutes ses forces, et, en quelques minutes, eut mis derrière lui -les rues de la Monnaie, du Borel et Tirechappe; alors, il ralentit son -pas, et, quand il eut tourné la rue de la Boucherie-de-Beauvais, son -front s'éclaircit en découvrant les parapluies rouges du carreau des -Halles, les tréteaux des Enfants-sans-Souci, l'échelle et la croix, et -la jolie lanterne du pilori coiffée de son toit en plomb. C'était sur -cette place, sous un de ces parapluies, que sa future, Javotte Goubard, -attendait son retour. La plupart des marchands aux piliers avaient -ainsi un étalage sur le carreau des Halles, gardé par une personne de -leur maison, et servant de succursale à leur boutique obscure. Javotte -prenait place tous les matins à celui de son père, et, tantôt assise au -milieu des marchandises, elle travaillait à des nœuds d'aiguillettes, -tantôt elle se levait pour appeler les passants, les saisissait -étroitement par le bras, et ne les lâchait guère qu'ils n'eussent fait -quelque achat; ce qui ne l'empêchait pas d'être, au demeurant, la plus -timide jeune fille qui jamais eût atteint l'<i>âge d'un vieil bœuf</i> sans -être encore mariée; toute pleine de grâce, mignonne, blonde, grande, -et légèrement ployée en avant, comme la plupart des filles du commerce -dont la taille est élancée et frêle; enfin, rougissant comme une fraise -aux moindres paroles qu'elle disait hors du service de l'étalage, -tandis que sur ce point elle ne le cédait à aucune marchande du carreau -pour le <i>bagout</i> et la <i>platine</i> (style commercial d'alors).</p> - -<p>A midi, Eustache venait d'ordinaire la remplacer sous le parapluie -rouge, pendant qu'elle allait dîner à la boutique avec son père. -C'était à ce devoir qu'il se rendait en ce moment, craignant fort -que son retour n'eût impatienté Javotte; mais. d'aussi loin qu'il -l'aperçut, elle lui parut très-calme, le coude appuyé sur un rouleau de -marchandises, et fort attentive à la conversation animée et bruyante -d'un beau militaire, penché sur le même rouleau, et qu<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[p. 356]</a></span>i n'avait pas -plus l'air d'un chaland que de toute chose que l'on pût s'imaginer.</p> - -<p>—C'est mon futur! dit Javotte en souriant à l'inconnu, qui fit un -léger mouvement de tête sans changer de situation.</p> - -<p>Seulement, il toisait le commis de bas en haut, avec ce dédain que -les militaires témoignent pour les personnes de l'état bourgeois dont -l'extérieur est peu imposant.</p> - -<p>—Il a un faux air d'un trompette de chez nous, observa-t-il gravement; -seulement, l'autre a plus de <i>corporance</i> dans les jambes; mais tu -sais, Javotte, le trompette, dans un escadron, c'est un peu moins qu'un -cheval, et un peu plus qu'un chien ...</p> - -<p>—Voici mon neveu, dit Javotte à Eustache, en ouvrant sur lui ses -grands yeux bleus avec un sourire de parfaite satisfaction; il a obtenu -un congé pour venir à notre noce. Comme cela se trouve bien, n'est-ce -pas? Il est arquebusier à cheval... Oh! le beau corps! Si vous étiez -vêtu comme cela, Eustache!... mais vous n'êtes pas assez grand, vous, -ni assez fort ...</p> - -<p>—Et combien de temps, dit timidement le jeune homme, monsieur nous -fera-t-il cet avantage de demeurer à Paris?</p> - -<p>—Cela dépend, dit le militaire en se redressant, après avoir fait -attendre un peu sa réponse. On nous a envoyés dans le Berry pour -exterminer les <i>croquants;</i> et, s'ils veulent rester tranquilles -quelque temps encore, je vous donnerai un bon mois; mais, de toute -façon, à la Saint-Martin, nous viendrons à Paris remplacer le régiment -de M. d'Humières, et alors je pourrai vous voir tous les jours et -indéfiniment.</p> - -<p>Eustache examinait l'arquebusier à cheval, tant qu'il pouvait le faire -sans rencontrer ses regards, et, décidément, il le trouvait hors de -toutes les proportions physiques qui conviennent à un neveu.</p> - -<p>—Quand je dis tous les jours, reprit ce dernier,<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[p. 357]</a></span> je me trompe; car il -y a, le jeudi, la grande parade... Mais nous avons la soirée, et, de -fait, je pourrai toujours souper avec vous ces jours-là.</p> - -<p>—Est-ce qu'il compte y dîner les autres? pensa Eustache. Mais vous ne -m'aviez point dit, demoiselle Goubard, que monsieur votre neveu était -si ...</p> - -<p>—Si bel homme? Oh! oui, comme il a renforcé! Dame, c'est que voilà -sept ans que nous ne l'avions vu, ce pauvre Joseph; et, depuis ce -temps-là, il a passé bien de l'eau sous le pont ...</p> - -<p>—Et, à lui, bien du vin sous le nez, pensa le commis, ébloui de la -face resplendissante de son neveu futur; on ne se met pas la figure en -couleur avec de l'eau rougie, et les bouteilles de maître Goubard vont -danser le branle des morts avant la noce, et peut-être après ...</p> - -<p>—Allons dîner, papa doit s'impatienter, dit Javotte en sortant -de sa place. Ah! je vais donc te donner le bras, Joseph!... Dire -qu'autrefois j'étais la plus grande, quand j'avais douze ans et toi -dix; on m'appelait la maman,.. Mais comme je vais être fière au bras -d'un arquebusier! Tu me conduiras promener, n'est-ce pas? Je sors si -peu; je ne puis pas y aller seule; et, le dimanche soir, il faut que -j'assiste au salut, parce que je suis de la confrérie de la Vierge, aux -Saints-Innocents; je tiens un ruban du guidon ...</p> - -<p>Ce caquetage de jeune fille, coupé à temps égaux par le pas sonnant -du cavalier, cette forme gracieuse et légère qui sautillait enlacée à -cette autre massive et roide, se perdirent bientôt dans l'ombre sourde -des piliers qui bordent la rue de la Tonnellerie, et ne laissèrent -aux yeux d'Eustache qu'un brouillard, et à ses oreilles qu'un -bourdonnement.</p> - - - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[p. 358]</a></span></p> -<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4> - -<h4>MISÈRES ET CROIX</h4> - - -<p>Nous avons jusqu'ici emboîté le pas à cette action bourgeoise, sans -guère mettre à la conter plus de temps qu'elle n'en a mis à se -poursuivre; et maintenant, malgré notre respect, ou plutôt notre -profonde estime pour l'observation des unités dans le roman même, -nous nous voyons contraints de faire faire à l'une des trois un saut -de quelques journées. Les tribulations d'Eustache, relativement à son -neveu futur, seraient peut-être assez curieuses à rapporter; mais -elles furent cependant moins amères qu'on ne le pourrait juger d'après -l'exposition. Eustache se fut bientôt rassuré <i>à l'endroit</i> de sa -fiancée: Javotte n'avait fait véritablement que garder une impression -un peu trop fraîche de ses souvenirs d'enfance qui, dans une vie si -peu accidentée que la sienne, prenaient une importance démesurée. Elle -n'avait vu tout d'abord, dans l'arquebusier à cheval, que l'enfant -joyeux et bruyant, autrefois le compagnon de ses jeux; mais elle ne -tarda pas à s'apercevoir que cet enfant avait grandi, qu'il avait pris -d'autres allures, et elle devint plus réservée à son égard.</p> - -<p>Quant au militaire, à part quelques familiarités d'habitude, il ne -faisait point paraître envers sa jeune tante de blâmables intentions; -il était même de ces gens assez nombreux à qui les honnêtes femmes -inspirent peu de désirs; et, pour le présent, il disait comme Tabarin, -<i>que la bouteille était sa mie.</i> Les trois premiers jours de son -arrivée, il n'avait pas quitté Javotte, et même il la conduisait le -soir au Cours la Reine, accompagnée seulement de la grosse servante de -la maison, au grand déplaisir d'Eustache. Mais cela ne dura point; il -ne tarda pas à s'ennuyer de sa compagnie, et prit l'habitude de sortir -seul tout le jour, ayant, il est vrai, l'attention de rentrer aux -heures des repas.</p> - -<p>La seule chose donc qui inquiétât le futur époux, c'était de voir ce -parent si bien établi dans la maison qui allait devenir sienne après -la noce, qu'il ne paraissait pas facile de l'en évincer avec douceur, -tant il semblait tous les jours s'y emboîte<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[p. 359]</a></span>r plus solidement. Pourtant -il n'était neveu de Javotte que par alliance, étant né seulement d'une -fille que feue l'épouse de maître Goubard avait eue d'un premier -mariage.</p> - -<p>Mais comment lui faire comprendre qu'il tendait à s'exagérer -l'importance des liens de famille, et qu'il avait, à l'égard des droits -et des privilèges de la parenté, des idées trop larges, trop arrêtées -et, en quelque sorte, trop patriarcales?</p> - -<p>Cependant, il était probable que bientôt il sentirait de lui-même son -indiscrétion, et Eustache se vit obligé de prendre patience, <i>ainsi que -les dames de Fontainebleau quand la cour est à Paris,</i> comme dit le -proverbe.</p> - -<p>Mais la noce faite et parfaite ne changea rien aux habitudes -de l'arquebusier à cheval, qui même fit espérer qu'il pourrait -obtenir, grâce à la tranquillité des <i>croquants,</i> de rester à Paris -jusqu'à l'arrivée de son corps. Eustache tenta quelques allusions -épigrammatiques, que certaines gens prenaient des boutiques pour des -hôtelleries, et bien d'autres qui ne furent point saisies, ou qui -parurent faibles; du reste, il n'osait encore en parler ouvertement à -sa femme et à son beau-père, ne voulant pas se donner, dès les premiers -jours de son mariage, une couleur d'homme intéressé, lui qui leur -devait tout.</p> - -<p>Avec cela, la compagnie du soldat n'avait rien de bien divertissant: -sa bouche n'était que la cloche perpétuelle de sa gloire, laquelle -était fondée moitié sur ses triomphes dans les combats singuliers qui -le rendaient la terreur de l'armée, moitié sur ses prouesses contre -les <i>croquants,</i> malheureux paysans français à qui les soldats du roi -Henri faisaient la guerre pour n'avoir pu payer la taille, et qui ne -paraissaient pas près de jouir de la célèbre <i>poule au pot</i> ...</p> - -<p>Ce caractère de vanterie excessive était alors assez commun, ainsi -qu'on le voit par les types des Taillebras et des capitans Matamores, -reproduits sans cesse dans les pièces comiques de l'époque, et doit, -je pense, être attribué à l'irruption victorieuse de la Gascogne dans -Paris, à la suite du Navarrois. Ce travers s'affaiblit bientôt en -s'élargissant, et, quelques années après, le baron de Fœneste en fut -le portrait déjà bi<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[p. 360]</a></span>en adouci, mais d'un comique plus parfait, et enfin -la comédie du <i>Menteur</i> le montra, en 1662, réduit à des proportions -presque communes.</p> - -<p>Mais ce qui, dans les façons du militaire, choquait le plus le bon -Eustache, c'était une tendance perpétuelle à le traiter en petit -garçon, à mettre en lumière les côtés peu favorables de sa physionomie, -et enfin à lui donner en toute occasion vis-à-vis de Javotte une -couleur ridicule, fort désavantageuse dans ces premiers jours où un -nouveau marié a besoin de s'établir sur un pied respectable, et de -prendre position pour l'avenir; ajoutez aussi qu'il fallait peu de -chose pour froisser l'amour-propre tout neuf et tout roide encore d'un -homme établi en boutique, patenté et assermenté.</p> - -<p>Une dernière tribulation ne tarda pas à combler la mesure. Comme -Eustache allait faire partie du guet des métiers, et qu'il ne voulait -pas, comme l'honnête maître Goubard, faire son service en habit -bourgeois et avec une hallebarde prêtée par le quartier, il avait -acheté une épée à coquille qui n'avait plus de coquille, une salade -et un haubergeon en cuivre rouge que menaçait déjà le marteau d'un -chaudronnier, et, ayant passé trois jours à les nettoyer et à les -fourbir, il parvint à leur donner un certain lustre qu'ils n'avaient -pas auparavant; mais, quand il s'en revêtit et qu'il se promena -fièrement dans sa boutique en demandant s'il avait bonne grâce à porter -le harnois, l'arquebusier se prit à rire <i>comme un tas de mouches au -soleil,</i> et l'assura qu'il avait l'air d'avoir sur lui sa batterie de -cuisine.</p> - - - -<hr /> -<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4> - -<h4>LA CHIQUENAUDE</h4> - -<p>Tout étant disposé de la sorte, il arriva qu'un soir, c'était le 12 ou -le 13, un jeudi toujours, Eustache ferma sa boutique de bonne heure; -chose qu'il ne se fût pas permise sans l'absence de maître Goubard, qui -était parti l'avant-veille pour voir son bien en Picardie, parce qu'il -comptait y aller demeurer trois mois plus tard, quand son successeur -serait solidement établi en son lieu, et posséderait pleinement la -confiance des pratiques et des autres marchands.</p> - -<p>Or, l'arquebusier, revenant ce soir-là, comme <span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[p. 361]</a></span>de coutume, trouva -la porte close et les lumières éteintes. Cela l'étonna beaucoup, -la guette n'étant pas sonnée au Châtelet; et, comme il ne rentrait -point d'ordinaire sans être un peu animé par le vin, sa contrariété -se produisit par un gros juron qui fit tressaillir Eustache dans -son entre-sol, où il n'était pas couché encore, s'effrayant déjà de -l'audace de sa résolution.</p> - -<p>—Holà! hé! cria l'autre en donnant un coup de pied dans la porte, -c'est donc ce soir fête? c'est donc la Saint-Michel, la fête des -drapiers, des tire-laine et des vide-goussets?...</p> - -<p>Et il tambourinait du poing sur la devanture; mais cela ne produisit -pas plus d'effet que s'il eût pilé de l'eau dans un mortier.</p> - -<p>—Ohé! mon oncle et ma tante!... voulez-vous donc me faire coucher -en plein vent, sur le grès, au risque d'être gâté par les chiens -et les autres bêtes?... Holà! hé! Diantre soit des parents! Ils en -sont corbleu capables! Et la nature donc, manants! Ho! ho! descends -vitement, bourgeois, c'est de l'argent qu'on t'apporte!... Le cancre te -vienne, vilain maroufle!</p> - -<p>Toute cette harangue du pauvre neveu n'émouvait aucunement le visage de -bois de la porte; il usait à rien ses paroles comme le vénérable Bède -prêchant à un tas de pierres.</p> - -<p>Mais, quand les portes sont sourdes, les fenêtres ne sont pas -aveugles, et il y a un moyen fort simple de leur éclaircir le regard; -le soldat se fit tout d'un coup ce raisonnement; il sortit de la -galerie sombre des piliers, se recula jusqu'au milieu de la rue -de la Tonnellerie, et, ramassant à ses pieds un tesson, l'adressa -si bien, qu'il éborgna l'une des petites fenêtres de l'entre-sol. -C'est un incident à quoi Eustache n'avait nullement songé, un point -d'interrogation formidable à cette question où<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[p. 362]</a></span> se résumait tout le -monologue du militaire: «Pourquoi donc n'ouvre-t-on pas la porte?...»</p> - -<p>Eustache prit subitement une résolution; car un couard qui s'est monté -la tête ressemble à un vilain qui se met en dépense, et pousse toujours -les choses à l'extrême; mais, de plus, il avait à cœur de se bien -montrer une fois devant sa nouvelle épouse, qui pouvait avoir pris -pour lui peu de respect en le voyant depuis plusieurs jours servir de -quintaine au militaire, avec cette différence que la quintaine rend -quelquefois de bons coups pour ceux qu'on lui porte continuellement. Il -tira donc son feutre de travers, et eut dégringolé l'escalier étroit -de son entre-sol avant que Javotte songeât à l'arrêter. Il décrocha -sa rapière en passant dans l'arrière-boutique, et seulement quand il -sentit dans sa main brûlante le froid de la poignée en cuivre, il -s'arrêta un instant et ne chemina plus qu'avec des pieds de plomb vers -sa porte, dont il tenait la clef de l'autre main. Mais une seconde -vitre qui se cassa avec grand bruit, et les pas de sa femme qu'il -entendit derrière les siens, lui rendirent toute sou énergie; il ouvrit -précipitamment la porte massive, et se planta sur le seuil avec son -épée nue, comme l'archange à l'<i>huis du paradis terrien.</i></p> - -<p>—Que veut donc ce coureur de nuit? ce méchant ivrogne à un sou le pot? -ce casseur de plats fêlés?... cria-t-il d'un ton qui eût été tremblant -pour peu qu'il l'eût pris deux notes plus bas. Est-ce de la façon qu'on -se comporte avec les gens honnêtes?... Çà, tournez-nous les talons sans -retard, et vous en allez dormir sous les charniers avec vos pareils, ou -j'appelle mes voisins et les gens du guet pour vous prendre!</p> - -<p>—Oh! oh! voilà comme tu chantes à présent, coquecigrue? on t'a donc -sifflé ce soir avec une trompette?... Oh bien, c'est différent!... -j'aime à te voir parler tragiquement comme Tranchemontagne, et les gens -de cœur sont mes mignons... Viens çà que je t'accole, picrochole!...</p> - -<p>—Va-t'en, ribleur! Entends-tu les voisins s'éveiller au bruit et qui -vont te conduire au premier corps de garde, comme un affronteur et un -larron? va-t'en donc sans plus d'esclandre, et ne reviens point!</p> - -<p>Mais, au contraire, le soldat s'avançait entre les piliers, ce qui -émoussa un peu la fin de la réplique d'Eustache.</p> - -<p>—C'est bien parlé! dit-il à ce dernier: l'avis est honnête et mérite -qu'on le paye.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[p. 363]</a></span></p> - -<p>Le temps de compter deux, il était tout près et avait lâché sur le nez -du jeune marchand drapier une chiquenaude à le lui rendre cramoisi.</p> - -<p>—Garde tout, si tu n'as pas de monnaie! s'écria-t-il; et sans adieu, -mon oncle!</p> - -<p>Eustache ne put endurer patiemment cet affront, plus humiliant encore -qu'un soufflet, devant sa nouvelle épouse, et, nonobstant les efforts -qu'elle faisait pour le retenir, il s'élança vers son adversaire, qui -s'en allait, et lui porta un coup de taillant qui eût fait honneur -au bras du preux Roger, si l'épée eût été une <i>balisarde;</i> mais elle -ne coupait plus depuis les guerres de religion, et n'entama point le -buffle du soldat; celui-ci lui saisit aussitôt les deux mains dans -les siennes, de telle sorte que l'épée tomba d'abord, et qu'ensuite -le patient se mit à crier si haut, qu'il ne le pouvait davantage, -allongeant de furieux coups de pied sur les bottes molles de son -<i>tourmenteur.</i></p> - -<p>Heureusement que Javotte s'interposa, car les voisins regardaient bien -la lutte par leurs fenêtres, mais ne songeaient guère à descendre -pour y mettre fin; et Eustache, tirant ses doigts bleuâtres de l'étau -naturel qui les avait serrés, eut à les frotter longtemps pour leur -faire perdre la figure carrée qu'ils y avaient prise.</p> - -<p>—Je ne te crains pas, s'écria-t-il, et nous nous reverrons! Trouve-toi, -si tu as seulement le cœur d'un chien, trouve-toi demain matin au -Pré-aux-Clercs!... A six heures, bélître, et nous nous battrons à mort, -coupe-jarret!</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[p. 364]</a></span></p> -<p>—L'endroit est bien choisi, mon championnet, et nous ferons en -gentilshommes! A demain donc; par Saint-Georges, la nuit te paraîtra -courte!</p> - -<p>Le militaire prononça ces mots avec un ton de considération qu'il -n'avait pas montré jusque-là. Eustache se retourna fièrement vers sa -femme; son cartel l'avait grandi de six empans. Il ramassa son épée et -poussa sa porte à grand bruit.</p> - - -<hr /> -<h4>IX</h4> - - -<h4>LE CHATEAU GAILLARD</h4> - - -<p>Le jeune marchand drapier, en se réveillant, se trouva tout dégrisé de -son courage de la veille. Il ne fit point difficulté de s'avouer qu'il -avait été très-ridicule en proposant un duel à l'arquebusier, lui qui -ne savait manier d'autre arme que la demi-aune, dont il s'était escrimé -souvent, du temps de son apprentissage, avec ses compagnons dans le -clos des Chartreux. Partant, il ne tarda guère à prendre la ferme -résolution de rester chez lui et de laisser son adversaire promener son -béjaune dans le Pré-aux-Clercs, en se balançant sur ses pieds comme un -<i>oison bridé.</i></p> - -<p>Quand l'heure fut passée, il se leva, ouvrit sa boutique et ne parla -point à sa femme de la scène de la veille, comme elle évita, de son -côté, d'y faire la moindre allusion. Ils déjeunèrent silencieusement; -après quoi, Javotte alla, comme à l'ordinaire, s'établir sous le -parapluie rouge, laissant son mari occupé, avec sa servante, à visiter -une pièce de drap et à en marquer les défauts. Il faut bien dire qu'il -tournait souvent les yeux vers la porte, et tremblait à chaque instant -que son redoutable parent ne vînt lui reprocher sa couardise et son -manque de parole. Or, vers huit heures et demie, il aperçut de -loin l'uniforme de l'arquebusier poindre sous la galerie des piliers, -encore baignée d'ombre, comme un reitre de Rembrandt, qui luit par -trois paillettes, celle du morion, celle du haubert et celle du nez; -funeste apparition qui s'agrandissait et s'éclaircissait rapidement, -et dont le pas mé<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[p. 365]</a></span>tallique semblait battre chaque minute de la dernière -heure du drapier.</p> - -<p>Mais le même uniforme ne recouvrait point le même moule, et, pour -parler plus simplement, c'était un militaire compagnon de l'autre, -qui s'arrêta devant la boutique d'Eustache, remis à grand'peine de sa -frayeur, et lui adressa la parole d'un ton très-calme et très-civil.</p> - -<p>Il lui fit connaître d'abord que son adversaire, l'ayant attendu -pendant deux heures au lieu du rendez-vous sans le voir arriver, -et jugeant qu'un accident imprévu l'avait empêché de s'y rendre, -retournerait le lendemain, à la même heure, au même endroit, y -demeurerait le même espace de temps, et que, si c'était sans plus de -succès, il se transporterait ensuite à sa boutique, lui couperait les -deux oreilles, et les lui mettrait dans sa poche, comme avait fait, -en 1605, le célèbre Brusquet à un écuyer du duc de Chevreuse pour le -même sujet, action qui obtint l'applaudissement de la cour et fut -généralement trouvée de bon goût.</p> - -<p>Eustache répondit à cela que son adversaire faisait tort à son -courage par une menace pareille, et qu'il aurait à lui rendre raison -doublement; il ajouta que l'obstacle ne venait point d'une autre cause -que de ce qu'il n'avait pu trouver encore quelqu'un pour lui servir de -second.</p> - -<p>L'autre parut satisfait de cette explication, et voulut bien instruire -le marchand qu'il trouverait d'excellents <i>seconds</i> sur le pont Neuf, -devant la Samaritaine, où ils se promenaient d'ordinaire; gens qui -n'avaient point d'autre profession, et qui, pour un écu, se chargeaient -d'embrasser la querelle de qui que ce fût, et même d'apporter des -épées. Après ces observations, il fit un salut profond, et se retira.</p> - -<p>Eustache, resté seul, se mit à songer, et demeura longtemps dans -cet état de perplexité: son esprit <i>fourchait</i> à trois résolutions -principales. Tantôt il voulait donner avis au lieutenant civil -de l'importunité du militaire et de ses menaces, et lui demander -l'autorisation de porter des armes pour sa défense; mais cela -aboutissait toujours à un combat. Ou bien il se décidait à se -rendre sur le terrain, en avertissant les sergents, de façon qu'ils -arrivassent au moment même où le duel commencerait; mais ils pouvaient -arriver quand il serait fini. Enfin, il songeait aussi à s'en aller -consulter le bohémien du pont Neuf, et c'est à cela qu'il se résolut en -dernier lieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[p. 366]</a></span></p> - -<p>A midi, la servante remplaça, sous le parapluie rouge, Javotte, qui -vint dîner avec son mari; celui-ci ne lui parla point, pendant le -repas, de la visite qu'il avait reçue; mais il la pria ensuite de -garder la boutique pendant qu'il irait <i>faire l'article</i> chez un -gentilhomme nouvellement arrivé, et qui voulait se faire habiller. Il -prit en effet son sac d'échantillons, et se dirigea vers le pont Neuf.</p> - -<p>Le Château-Gaillard, situé au bord de l'eau, à l'extrémité méridionale -du pont, était un petit bâtiment surmonté d'une tour ronde, qui avait -servi de prison dans son temps, mais qui maintenant commençait à se -ruiner et se crevasser, et n'était guère habitable que pour ceux qui -n'avaient point d'autre asile. Eustache, après avoir marché quelque -temps d'un pas mal assuré parmi les pierres dont le sol était couvert, -rencontra une petite porte au centre de laquelle une souris chauve -était clouée. Il y frappa doucement, et le singe de maître Gonin lui -ouvrit aussitôt en levant un loquet, service auquel il était dressé, -comme le sont quelquefois les chats domestiques.</p> - -<p>L'escamoteur était à une table et lisait. Il se retourna gravement, et -fit signe au jeune homme de s'asseoir sur un escabeau. Quand celui-ci -lui eut conté son aventure, il l'assura que c'était la chose du monde -la moins fâcheuse, mais qu'il avait bien fait de s'adresser à lui.</p> - -<p>—C'est un <i>charme</i> que vous demandez, ajouta-t-il, un charme magique -pour vaincre votre adversaire à coup sûr; n'est-ce pas cela qu'il vous -faut?</p> - -<p>—Oui-da, si cela se peut.</p> - -<p>—Bien q<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[p. 367]</a></span>ue tout le monde se mêle d'en composer, vous n'en trouverez -nulle part d'aussi assurés que les miens; encore ne sont-ils pas, comme -d'aucuns, formés par art diabolique; mais ils résultent d'une science -approfondie de la blanche magie, et ne peuvent, en aucune façon, -compromettre le salut de l'âme.</p> - -<p>—Bon cela! dit Eustache; autrement, je me garderais d'en user. Mais -combien coûte votre œuvre magique? car encore faut-il que je sache si -je la pourrai payer.</p> - -<p>—Songez que c'est la vie que vous achetez là, et la gloire encore -par-dessus. Ce point convenu, pensez-vous que, pour ces deux choses -excellentes, on puisse exiger moins que cent écus?</p> - -<p>—Cent diables pour t'emporter! grommela Eustache, dont la figure -s'obscurcit; c'est plus que je ne possède!... Et que me sera la vie -sans pain et la gloire sans habits? Encore peut-être est-ce là une -fausse promesse de charlatan dont on leurre les personnes crédules.</p> - -<p>—Vous ne payerez qu'après.</p> - -<p>—C'est quelque chose... Enfin, quel gage en voulez-vous?</p> - -<p>—Votre main seulement.</p> - -<p>—Eh bien donc... Mais je suis un grand fat d'écouter vos sornettes! Ne -m'avez-vous pas prédit que je finirais par la hart?</p> - -<p>—Sans doute, et je ne m'en dédis point.</p> - -<p>—Or donc, si cela est, qu'ai-je à redouter de ce duel?</p> - -<p>—Rien, sinon quelques estocades et estafilades, pour ouvrir à votre -âme les portes plus grandes... Après cela, vous serez ramassé et -hissé néanmoins à la <i>demi-croix,</i> haut et court, mort ou vif, comme -l'ordonnance le porte; et ainsi votre destinée se verra accomplie. -Comprenez-vous cela?</p> - -<p>Le drapier comprit tellement, qu'il s'empressa d'offrir sa main à -l'escamoteur, en forme de consentement, lui demandant dix jours pour -trouver la somme, à quoi l'autre s'accorda, après avoir noté sur le mur -le jour fixe de l'échéance. Ensuite il prit le livre du grand Albert, -commenté par Corneille Agrippa et l'abbé Trithème, l'ouvrit à l'article -des <i>combats singuliers,</i> et, pour assurer davantage Eustache que son -opération n'aurait rien de diabolique, lui dit qu'il pourrait cependant -réciter ses prières, sans crainte d'y apporter aucun obstacle. Il -leva alors le couvercle d'un bahut, en tira un pot de terre non -vernissé, et y fit le mélange de divers ingrédients qui paraissa<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[p. 368]</a></span>ient -lui être indiqués par son livre, en prononçant à voix basse une sorte -d'incantation. Quand il eut fini, il prit la main droite d'Eustache, -qui, de l'autre, faisait le signe de la croix, et l'oignit jusqu'au -poignet de la mixtion qu'il venait de composer.</p> - -<p>Ensuite il tira encore du bahut un flacon très-vieux et très-gras, et, -le renversant lentement, répandit quelques gouttes sur le dos de la -main, en prononçant des mots latins qui se rapprochaient de la formule -que les prêtres emploient pour le baptême.</p> - -<p>Alors seulement, Eustache ressentit dans tout le bras une sorte de -commotion électrique qui l'effraya beaucoup; sa main lui sembla -comme engourdie, et cependant, chose bien étrange, elle se tordit et -s'allongea plusieurs fois à faire craquer ses articulations, comme un -animal qui s'éveille; puis il ne sentit plus rien, la circulation parut -se rétablir, et maître Gonin s'écria que tout était fini, et qu'il -pouvait bien à présent défier à l'épée les <i>plus roides</i> plumets de -la cour et de l'armée, et leur percer des boutonnières pour tous les -boutons inutiles dont la mode surchargeait alors leurs vêtements.</p> - - - -<hr /> -<h4><a name="X" id="X">X</a></h4> - -<h4>LE PRÉ-AUX-CLERCS</h4> - - -<p>Le lendemain matin, quatre hommes traversaient les vertes allées du -Pré-aux-Clercs en cherchant un endroit convenable et suffisamment -écarté. Arrivés au pied du petit coteau qui bordait la partie -méridionale, ils s'arrêtèrent sur l'emplacement d'un jeu de boules, -qui leur parut un terrain très-propre à s'escrimer commodéme<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[p. 369]</a></span>nt. Alors, -Eustache et son adversaire mirent bas leurs pourpoints, et les témoins -les visitèrent, selon l'usage, <i>sous la chemise et sous les chausses.</i> -Le drapier n'était pas sans émotion, mais pourtant il avait foi dans -le charme du bohémien; car on sait que jamais les opérations magiques, -charmes, philtres et <i>envoultements</i> n'eurent plus de crédit qu'à cette -époque, où ils donnèrent lieu à tant de procès dont les registres -des parlements sont remplis, et dans lesquels les juges eux-mêmes -partageaient la crédulité générale.</p> - -<p>Le témoin d'Eustache, qu'il avait pris sur le pont Neuf et payé un -écu, salua l'ami de l'arquebusier, et lui demanda s'il était dans -l'intention de se battre aussi; l'autre lui ayant fait réponse que non, -il se croisa les bras avec indifférence, et se recula pour voir faire -les champions.</p> - -<p>Le drapier ne put se garder d'un certain mal de cœur quand son -adversaire lui fit le salut d'armes, qu'il ne rendit point. Il -demeurait immobile, tenant son épée devant lui comme un cierge, et si -mal planté sur ses jambes, que le militaire, qui au fond n'avait pas le -cœur mauvais, se promit bien de ne lui faire qu'une égratignure. Mais -à peine les rapières se furent-elles touchées, qu'Eustache s'aperçut -que sa main entraînait son bras en avant, et se démenait d'une rude -façon. Pour mieux dire, il ne la sentait plus que par le tiraillement -puissant qu'elle exerçait sur les muscles de son bras; ses mouvements -avaient une force et une élasticité prodigieuses, que l'on pourrait -comparer à celle d'un ressort d'acier; aussi le militaire eut-il le -poignet presque faussé en parant le coup de tierce; mais le coup de -quarte envoya son épée à dix pas, tandis que celle d'Eustache, sans se -reprendre et du même mouvement dont elle était lancée, lui traversa -le corps si violemment, que la coquille s'imprima sur sa poitrine. -Eustache, qui ne s'était pas fendu, et que la main avait entraîné par -une secousse imprévue, se fût brisé la tête en tombant de toute sa -longueur si elle n'eût porté sur le ventre de sou adversaire.</p> - -<p>—Tudieu, quel poignet!... s'écria le témoin du soldat; ce gars-là en -remontrerait au chevalier <i>Tord-Chêne!</i> Il n'a pas la grâce pour lui, -ni le physique; mais, pour la roideur du bras, c'est pire qu'un arc du -pays de Galles!</p> - -<p>Cependant, Eustache s'était relevé avec l'aide de son témoin, et -demeura un instant absorbé sur ce qui venait de se pa<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[p. 370]</a></span>sser; mais, -quand il put distinguer clairement l'arquebusier étendu à ses pieds, -et que l'épée fixait en terre, comme un crapaud cloué dans un cercle -magique, il se prit à fuir de telle sorte, qu'il oublia sur l'herbe son -pourpoint des dimanches, tailladé et garni de passements de soie.</p> - -<p>Or, comme le soldat était bien mort, les deux seconds n'avaient rien à -gagner en restant sur le terrain, et ils s'éloignèrent rapidement. Ils -avaient fait une centaine de pas, quand celui d'Eustache s'écria en se -frappant le front:</p> - -<p>—Et mon épée que j'avais prêtée, et que j'oublie!</p> - -<p>Il laissa l'autre poursuivre son chemin, et, revenu au lieu du combat, -se mit à retourner curieusement les poches du mort, où il ne trouva que -des dés, un bout de ficelle et un jeu de tarots sale et écorné.</p> - -<p>—<i>Floutière</i> et puis <i>floutière!</i> murmura-t-il; encore un marpaut -qui n'a ni <i>michon</i> ni <i>tocante!</i> Le <i>glier t'entrolle,</i> souffleur de -mèches!</p> - -<p>L'éducation encyclopédique du siècle nous dispense d'expliquer, dans -cette phrase, autre chose que le dernier terme, lequel faisait allusion -à l'état d'arquebusier du défunt.</p> - -<p>Notre homme, n'osant rien emporter de l'uniforme, dont la vente l'eût -pu compromettre, se borna à tirer les bottes du militaire, les roula -sous sa cape avec le pourpoint d'Eustache, et s'éloigna en maugréant.</p> - - - -<h4>XI</h4> - - -<h4>OBSESSION</h4> - - -<p>Le drapier fut plusieurs jours sans sortir de chez lui, le cœur navré -de cette mort tragique, qu'il avait causée pour des offenses assez -légères et par un moyen condamnable et damnable, en ce monde comme en -l'autre. Il y avait des instants où il considérait tout cela comme -un rêve, et, n'eût été son pourpoint oublié sur l'herbe, témoin -irrécusable qui <i>brillait par son absence,</i> il eût démenti l'exactitude -de sa mémoire.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[p. 371]</a></span></p> -<p>Un soir, enfin, il voulut se brûler les yeux à l'évidence, et se -rendit au Pré-aux-Clercs comme pour s'y promener. Sa vue se troubla -en reconnaissant le jeu de boules où le duel avait eu lieu, et il fut -obligé de s'asseoir. Des procureurs y jouaient, comme c'est leur usage -avant souper; et Eustache, dès que le brouillard qui couvrait ses yeux -se fut dissipé, crut distinguer sur le terrain uni, entre les pieds -écartés de l'un d'eux, une large plaque de sang.</p> - -<p>Il se leva convulsivement, et pressa sa marche pour sortir de la -promenade, ayant toujours devant les yeux la plaque de sang qui, -gardant sa forme, se posait sur tous les objets où son regard -s'arrêtait en passant, comme ces taches livides qu'on voit longtemps -voltiger autour de soi quand on a fixé les yeux sur le soleil.</p> - -<p>En revenant chez lui, il crut s'apercevoir qu'on l'avait suivi; alors -seulement, il songea que des gens de l'hôtel de la reine Marguerite, -devant lequel il avait passé l'autre matin et ce soir-là même, -l'avaient peut-être reconnu; et, quoique les lois sur le duel ne -fussent point à cette époque exécutées à la rigueur, il réfléchit -qu'on pouvait fort bien juger à propos de faire pendre un pauvre -marchand pour l'enseignement des gens de cour, auxquels on n'osait -point alors s'attaquer comme on le fit plus tard.</p> - -<p>Ces pensées et plusieurs autres lui procurèrent une nuit fort agitée: -il ne pouvait fermer l'œil un instant sans voir mille gibets lui -montrer les poings, de chacun desquels pendait au bout d'une corde un -mort qui se tordait de rire horriblement, ou un squelette dont les -côtes se dessinaient avec netteté sur la face large de la lune.</p> - -<p>Mais une idée heureuse vint balayer toutes ces visions fourchues: -Eustache se ressouvint du lieutenant civil, vieille pratique de son -beau-père, et qui lui avait déjà fait un accueil assez bienveillant; il -se promit d'aller le lendemain le trouver, et de se confier entièrement -à lui, persuadé qu'il le protégerait au moins en considération de -Javotte, qu'il avait vue et caressée toute petite, et de maître<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[p. 372]</a></span> -Goubard, dont il faisait grande estime. Le pauvre marchand s'endormit -enfin et reposa jusqu'au matin sur l'oreiller de cette bonne résolution.</p> - -<p>Le lendemain, vers neuf heures, il frappait à la porte du magistrat. Le -valet de chambre, supposant qu'il venait pour prendre mesure d'habits, -ou pour proposer quelque achat, l'introduisit aussitôt près de son -maître, qui, à demi renversé dans un grand fauteuil à oreillettes, -faisait une lecture réjouissante. Il tenait à la main l'ancien poëme de -Merlin Coccaie, et se délectait singulièrement du récit des prouesses -de Balde, le vaillant prototype de Pantagruel, et plus encore des -subtilités et larronneries sans égales de Cingar, ce grotesque patron -sur lequel notre Panurge se modela si heureusement.</p> - -<p>Maître Chevassut en était à l'histoire des moutons, dont Cingar -débarrasse la nef en jetant à la mer celui qu'il a payé, et que tous -les autres suivent aussitôt, quand il s'aperçut de la visite qui lui -venait, et, posant le livre sur une table, se tourna vers son drapier -d'un air de belle humeur.</p> - -<p>Il le questionna sur la santé de sa femme et de son beau-père, et lui -fit toute sorte de plaisanteries banales touchant son nouvel état -de marié. Le jeune homme prit occasion de ce propos pour en venir à -son aventure, et, ayant récité toute la suite de sa querelle avec -l'arquebusier, encouragé par l'air paterne du magistrat, lui fit aussi -l'aveu du triste dénoûment qu'elle avait eu.</p> - -<p>L'autre le regarda avec le même étonnement que s'il eût été le -bon géant Fracasse de son livre, ou le fidèle Falquet qui avait -l'arrière-train d'un lévrier, au lieu de maître Eustache Bouteroue, -marchand sous les piliers; car, encore qu'il eût appris déjà que l'on -soupçonnait ledit Eustache, il n'avait pu donner la moindre créance -à ce rapport, à ce fait d'armes d'une épée clouant contre terre un -soldat du roi, attribué à un courtaud de boutique, haut de taille comme -Gribouille ou Triboulet.</p> - -<p>Mais, quand il ne put douter davantage du fait, il assura le pauvre -drapier qu'il ferait de tout son pouvoir pour assourdir la chose e<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[p. 373]</a></span>t -pour dépister de sa trace les gens de justice, lui promettant, pourvu -que les témoins ne l'accusassent point, qu'il pourrait bientôt vivre en -repos et <i>franc du collier.</i></p> - -<p>Maître Chevassut l'accompagnait même jusqu'à la porte en lui réitérant -ses assurances, quand, au moment de prendre humblement congé de lui, -Eustache s'avisa de lui appliquer un soufflet à lui effacer la figure, -un soufflet qui fit au magistrat une face mi-partie de rouge et de bleu -comme l'écusson de Paris, de quoi il demeura plus étonné <i>qu'un fondeur -de cloches,</i> ouvrant la bouche d'un pied ou deux, et aussi incapable de -parler qu'un poisson privé de sa langue.</p> - -<p>Le pauvre Eustache fut si épouvanté de cette action, qu'il se précipita -aux pieds de maître Chevassut, et lui demanda pardon de son irrévérence -avec les termes les plus suppliants et les plus piteuses protestations, -jurant que c'était quelque mouvement convulsif imprévu, où sa volonté -n'entrait pour rien, et dont il espérait miséricorde de lui comme -du bon Dieu. Le vieillard le releva, plus étonné que colère; mais -à peine Eustache fut-il sur ses pieds, qu'il donna, du revers de sa -main, sur l'autre joue, un pendant à l'autre soufflet, tel que les cinq -doigts y imprimèrent un <i>bon creux</i> où l'on aurait pu les mouler.</p> - -<p>Pour cette fois, cela devenait insupportable, et maître Chevassut -courut à sa sonnette pour appeler ses gens; mais le drapier le -poursuivit, continuant la danse, ce qui formait une scène singulière, -parce qu'à chaque maître soufflet dont il gratifiait son protecteur, -le malheureux se confondait en excuses larmoyantes et en supplications -étouffées, dont le contraste avec son action était des plus -réjouissantes; mais en vain cherchait-il à s'arrêter dans les élans où -sa main l'entraînait, il semblait un enfant qui tient un grand oiseau -par une corde attachée à sa patte. L'oiseau tire par tous les coins de -sa chambre l'enfant effrayé, qui n'ose le laisser envoler, et qui n'a -point la force de l'arrêter. Ainsi, le malencontreux Eustache était -tiré par sa main à la poursuite du lieutenant civil, qui tournait -autour des tables et des chaises, et sonnait et criait, outré de rage -et de souffrance. Enfin les valets entrèrent, s'emparèrent d'Eustache -Bouteroue, et le jetèrent à bas étouffant et défaillant. Maître -Chevassut, qui ne croyait guère à la magie blanche, ne devait penser -autre chose sinon qu'il avait été joué et maltraité par le jeune homme -pour quelque raison qu'il ne pouvait s'expliquer; aussi fit-il chercher -les sergents, auxquels il abandonna son homme sous la double accusation -de meurtre en duel et d'outrages manuels à un magistrat dans son propre -logis. Eustache ne sortit de sa défaillance qu'au grincement des -verrous ouvrant le cachot qu'on lui destinait.</p> - -<p>—Je suis innocent!... cria-t-il au geôlier qui l'y poussait.</p> - -<p>—Oh! vertubleu! lui répliqua gravement cet homme, où donc cr<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[p. 374]</a></span>oyez-vous -être? Nous n'en avons jamais ici que de ceux-là!</p> - - - -<hr /> -<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4> - -<h4>D'ALBERT LE GRAND ET DE LA MORT</h4> - - -<p>Eustache avait été descendu dans une de ces logettes du Châtelet dont -Cyrano disait qu'en l'y voyant, on l'eût pris pour une bougie sous une -ventouse.</p> - -<p>—Si l'on me donne, ajoutait-il après en avoir visité tous les recoins -ensemble par une pirouette, si l'on me donne ce vêtement de roc pour un -habit, il est trop large; si c'est pour un tombeau, il est trop étroit. -Les poux y ont des dents plus longues que le corps, et l'on y souffre -sans cesse de la pierre, qui n'est pas moins douloureuse pour être -extérieure.</p> - -<p>Là, notre héros put faire à loisir des réflexions sur sa mauvaise -fortune, et maudire le fatal secours qu'il avait reçu de l'escamoteur, -qui avait distrait ainsi un de ses membres de l'autorité naturelle de -sa tête; d'où toute sorte de désordres devaient résulter forcément. -Aussi sa surprise fut-elle grande de voir un jour maître Gonin -descendre en son cachot, et lui demander d'un ton calme comment il s'y -trouvait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[p. 375]</a></span></p> - -<p>—Que le diable te pende avec tes tripes! méchant hâbleur et jeteur de -sorts, lui fit-il, pour tes enchantements damnés!</p> - -<p>—Qu'est-ce donc? répondit l'autre; suis-je cause pourquoi vous n'êtes -pas venu le dixième jour faire lever le charme en m'apportant la somme -dite?</p> - -<p>—Eh! savais-je aussi qu'il vous fallût si vite cet argent, dit -Eustache un peu moins haut, à vous qui faites de l'or à volonté, comme -l'écrivain Flamel?</p> - -<p>—Point, point! fit l'autre, c'est bien le contraire! J'y viendrai sans -doute, à ce grand œuvre hermétique, étant tout à fait sur la voie; mais -je n'ai encore réussi qu'à transmuter l'or fin en un fer très-bon et -très-pur: secret qu'avait aussi trouvé le grand Raymond Lulle sur la -fin de ses jours ...</p> - -<p>—La belle science! dit le drapier. Çà! vous venez donc m'ôter d'ici à -la fin; pardigues! c'est bien raison! et je n'y comptais plus guère ...</p> - -<p>—Voici justement l'enclouure, mon compagnon! C'est en effet à quoi je -compte bientôt réussir, que d'ouvrir ainsi les portes sans clefs, pour -entrer et sortir; et vous allez voir par quelle opération on y parvient.</p> - -<p>Disant cela, le bohémien tira de sa poche son livre d'Albert le -Grand, et, à la clarté de la lanterne qu'il avait apportée, il lut le -paragraphe qui suit:</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;"> -MOYEN HÉROÏQUE DONT SE SERVENT LES SCÉLÉRATS<br /> -POUR S'INTRODUIRE DANS LES MAISONS<br /> -</p> - -<p>«On prend la main coupée d'un pendu, qu'il faut lui avoir achetée avant -la mort; on la plonge, en ayant soin de la tenir presque fermée, dans -un vase de cuivre contenant du zimac et du salpêtre, avec de la graisse -de <i>spondillis.</i> On expose le vase à un feu clair de fougère et de -verveine; de sorte que la main s'y trouve, au bout d'un quart d'heure, -parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps. Puis, ayant -composé une chandelle avec de la graisse de veau marin et du sésame -de Laponie, on se sert de la main comme d'un martinet pour y tenir -cette chandelle allumée; et, par tous les lieux où l'on va, la port<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[p. 376]</a></span>ant -devant soi, les barres tombent, les serrures s'ouvrent, et toutes les -personnes que l'on rencontre demeurent immobiles. Cette main ainsi -préparée reçoit le nom de <i>main de gloire.</i>»</p> - -<p class="p2">—Quelle belle invention! s'écria Eustache Bouteroue.</p> - -<p>—Attendez donc; quoique vous ne m'ayez pas vendu votre main, elle -m'appartient cependant, parce que vous ne l'avez point dégagée au jour -convenu, et la preuve de cela est que, une fois l'échéance passée, -elle s'est conduite, par l'esprit dont elle est possédée de façon que -je puisse en jouir au plus tôt. Demain, le Parle ment vous jugera à la -hart; après-demain, la sentence s'accomplira, et, le soir même, je -cueillerai ce fruit tant convoité et l'accommoderai de la manière qu'il -faut.</p> - -<p>—Non-da! s'écria Eustache; et je veux, dès demain, dire à <i>messieurs</i> -tout le mystère.</p> - -<p>—Ah! c'est bon, faites cela ... et seulement vous serez brûlé vif pour -avoir usé de magie, ce qui vous habituera par avance à la broche de M. -le diable... Mais ceci même ne sera point, car votre horoscope porte la -hart, et rien ne peut vous en distraire!</p> - - -<p>Alors, le misérable Eustache se mit à crier si fort et à pleurer si -chaudement, que c'était grande pitié.</p> - -<p>—Eh la la! mon ami cher, lui dit doucement maître Gonin, pourquoi se -bander ainsi contre la destinée?</p> - -<p>—Sainte-Dame! c'est aisé de parler, sanglota Eustache; mais quand la -mort est là tout proche ...</p> - -<p>—Eh bien, qu'est-ce donc que la mort, que l'on s'en doive tant -étonner?... Moi, j'estime la mort une rave! «Nul ne meurt avant son -heure!» dit Sénèque le Tragique. Êtes-vous donc seul son vassal, à -cette dame camarde? Aussi le suis-je, et celui-là, un tiers, un quart, -Martin, Philippe!... La mort n'a respect à aucun. Elle est si hardie, -qu'elle condamne, tue et prend in<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[p. 377]</a></span>différemment papes, empereurs, rois, -comme prévôts, sergents et autres telles canailles.</p> - -<p>»Donc, ne vous affligez point de faire ce que tous les autres feront -plus tard; leur condition est plus déplorable que la vôtre; car, si la -mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir. Ainsi, vous -n'avez plus qu'un jour de ce mal, et la plupart des autres en ont vingt -ou trente ans, et davantage.</p> - -<p>»Un ancien disait: «L'heure qui vous a donné la vie l'a déjà diminuée -...» Vous êtes en la mort pendant que vous êtes en la vie; car, quand -vous n'êtes plus en vie, vous êtes après la mort; ou, pour mieux dire -et bien terminer, la mort ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce -que vous êtes; mort, parce que vous n'êtes plus!</p> - -<p>»Qu'il vous suffise, mon ami, de ces raisonnements, pour vous bien -encourager à boire cette absinthe sans grimace, et méditez encore d'ici -là un beau vers de Lucrétius dont voici le sens: «Vivez aussi longtemps -que vous pourrez, vous n'ôterez rien à l'éternité de votre mort!»</p> - -<p>Après ces belles maximes quintessenciées des anciens et des modernes, -subtilisées et sophistiquées dans le goût du siècle, maître Gonin -releva sa lanterne, frappa à la porte du cachot, que le geôlier vint -lui rouvrir, et les ténèbres retombèrent sur le prisonnier comme une -chape de plomb.</p> - - -<hr /> -<h4>XIII</h4> - - -<h4>OU L'AUTEUR PREND LA PAROLE</h4> - - -<p>Les personnes qui désireront savoir tous les détails du procès -d'Eustache Bouteroue en trouveront les pièces dans les <i>Arrêts -mémorables du Parlement de Paris,</i> qui sont à la bibliothèque des -manuscrits, et dont M. Paris leur facilitera la recherche avec -son obligeance accoutumée. Ce procès tient sa place alphabétique -immédiatement avant celui du baron de Boutteville, très-curieux aussi, -à cause de la singularité de son duel avec le marquis de Bussi, où, -pour mieux braver les édits, il vint exprès de Lorraine à Paris, et -se battit dans la place Royale même, à troi<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[p. 378]</a></span>s heures après midi, et le -propre jour de Pâques (1627). Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit -ici. Dans le procès d'Eustache Bouteroue, il n'est question que du -duel et des outrages au lieutenant civil, et non du charme magique qui -causa tout ce désordre. Mais une note annexée aux autres pièces renvoie -au <i>Recueil des histoires tragicques de Belleforest</i> (édition de la -Haye, celle de Rouen étant incomplète); et c'est là que se trouvent -encore les détails qui nous restent à donner sur cette aventure, que -Belleforest intitule assez heureusement <i>Main possédée.</i></p> - - - -<hr /> -<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4> - -<h4>CONCLUSION</h4> - - -<p>Le matin de son exécution, Eustache, que l'on avait logé dans une -cellule mieux éclairée que l'autre, reçut la visite d'un confesseur, -qui lui marmonna quelques consolations spirituelles d'un aussi grand -goût que celles du bohémien, lesquelles ne produisirent guère plus -d'effet. C'était un tonsuré de ces bonnes familles où l'un des enfants -est toujours abbé de son nom; il avait un rabat brodé, la barbe cirée -et tordue en pointe de fuseau, et une paire de moustaches, de celles -qu'on nomme <i>crocs,</i> troussée très-galamment; ses cheveux étaient fort -frisés, et il affectait de parler un peu gras pour se donner un langage -mignard. Eustache, le voyant si léger et si <i>pimpant,</i> n'eut point -le cœur de lui avouer toute sa <i>coulpe,</i> et se confia en ses propres -prières pour en obtenir le pardon.</p> - -<p>Le prêtre lui donna l'absolution, et, pour passer le temps, comme il -fallait qu'il demeurât jusqu'à deux heures auprès du condamné, lui -présenta un livre intitulé <i>les Pleurs de l'âme pénitente, ou le Retour -du pécheur vers son Dieu.<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[p. 379]</a></span></i> Eustache ouvrit le volume à l'endroit du -privilège royal, et se mit à le lire avec beaucoup de componction, -commençant par: <i>Henry, roy de France et de Navarre, à nos amés et -féaulx,</i> etc., jusqu'à la phrase: <i>A ces causes, voulant traiter -favorablement ledit exposant ...</i> Là, il ne put s'empêcher de fondre -en larmes, et rendit le livre en disant que c'était fort touchant et -qu'il craignait trop de s'attendrir en en lisant davantage. Alors, -le confesseur tira de sa poche un jeu de cartes fort bien peint, et -proposa à son pénitent quelques parties où il lui gagna un peu d'argent -que Javotte lui avait fait passer pour qu'il pût se procurer quelques -soulagements. Le pauvre homme ne songeait guère à son jeu, mais il est -vrai aussi que la perte lui était peu sensible.</p> - -<p>A deux heures, il sortit du Châtelet, <i>tremblant le grelot</i> en disant -les patenôtres du singe, et fut conduit sur la place des Augustins, -entre les deux arcades formant l'entrée de la rue Dauphine et la tête -du pont Neuf, où il eut l'honneur d'un gibet de pierre. Il montra assez -de fermeté sur l'échelle, car beaucoup de gens le regardaient, cette -place d'exécution étant une des plus fréquentées. Seulement, comme, -pour faire ce grand <i>saut sur rien,</i> on prend le plus de champ que l'on -peut, dans le moment où l'exécuteur s'apprêtait à lui passer la corde -au cou, avec autant de cérémonie que si c'eût été la Toison d'or, car -ces sortes de personnes, exerçant leur profession devant le public, -mettent d'ordinaire beaucoup d'adresse et même de grâce dans les choses -qu'ils font, Eustache le pria de vouloir bien arrêter un instant, qu'il -eût débridé encore deux oraisons à saint Ignace et à saint Louis de -Gonzague, qu'il avait, entre tous les autres saints, réservés pour -les derniers, comme n'ayant été béatifiés que cette même année 1609; -mais cet homme lui fit réponse que le public qui était là avait ses -affaires, et qu'il était malséant de le faire attendre autant pour un -si petit spectacle qu'une simple pendaison; la corde qu'il serrait -cependant en le poussant hors de l'échelle coupa en deux la repartie -d'Eustache.</p> - -<p>On assure que, lorsque tout semblait terminé et que l'exécuteur -s'allait retirer chez lui, maître Gonin se montra à une des embrasures -du Château-Gaillard, qui donnait du côté de la place.</p> - -<p>Aussitôt, bien que le corps du drapier fût parfaitement lâche et -inanimé<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[p. 380]</a></span>, son bras se leva, et sa main s'agita joyeusement comme la -queue d'un chien qui revoit son maître. Cela fit naître dans la foule -un long cri de surprise, et ceux qui déjà étaient en marche pour s'en -retourner revinrent en grande hâte, comme des gens qui ont cru la pièce -finie, tandis qu'il reste encore un acte.</p> - -<p>L'exécuteur replanta son échelle, tâta aux pieds du pendu derrière -les chevilles; le pouls ne battait plus; il coupa une artère, le -sang ne jaillit point, et le bras continuait cependant ces mouvements -désordonnés.</p> - -<p>L'homme rouge ne s'étonnait pas de peu; il se mit en devoir de -remonter sur les épaules de son sujet, aux grandes huées des -assistants; mais la main traita son visage bourgeonné avec la même -irrévérence qu'elle avait montrée à l'égard de maître Chevassut, si -bien que cet homme tira, en jurant Dieu, un large couteau qu'il portait -toujours sous ses vêtements, et en deux coups abattit la main <i>possédée.</i></p> - -<p>Elle fit un bond prodigieux et tomba sanglante au milieu de la -foule, qui se divisa avec frayeur; alors, faisant encore plusieurs -bonds par l'élasticité de ses doigts, et comme chacun lui ouvrait -un large passage, elle se trouva bientôt au pied de la tourelle du -Château-Gaillard; puis, s'accrochant encore par ses doigts comme un -crabe aux aspérités et aux fentes de la muraille, elle monta ainsi -jusqu'à l'embrasure où le bohémien l'attendait.</p> - -<p>Belleforest s'arrête à cette conclusion singulière et termine en ces -termes: «Cette aventure, annotée, commentée et illustrée, fit pendant -longtemps l'entretien des belles compagnies, comme aussi du populaire, -toujours avide des récits bizarres et surnaturels; mais c'est peut-être -encore une de ces <i>baies</i> bonnes pour amuser les enfants autour du feu -et qui ne doivent pas être adoptées légèrement p<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[p. 381]</a></span>ar des personnes graves -et de sens rassis.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LE_MONSTRE_VERT" id="LE_MONSTRE_VERT">LE MONSTRE VERT</a></h3> - - -<h5>I</h5> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">LE CHATEAU DU DIABLE</p> - - -<p>Je vais parler d'un des plus anciens habitants de Paris; on l'appelait -autrefois le <i>diable Vauvert.</i></p> - -<p>D'où est résulté le proverbe: «C'est au diable Vauvert! Allez au diable -Vauvert!» C'est-à-dire: «Allez vous ... promener aux Champs-Élysées.»</p> - -<p>Les portiers disent généralement: «C'est au diable aux vers!» pour -exprimer un lieu qui est fort loin. Cela signifie qu'il faut payer -très-cher la commission dont on les charge.—Mais c'est là, en outre, -une locution vicieuse et corrompue, comme plusieurs autres familières -au peuple parisien.</p> - -<p>Le diable Vauvert est essentiellement un habitant de Paris, où il -demeure depuis bien des siècles, si l'on en croit les historiens. -Sauval, Félibien, Sainte-Foix et Dulaure ont raconté longuement ses -escapades.</p> - -<p>Il semble d'abord avoir habité le château de Vauvert, qui était situé -au lieu occupé aujourd'hui par le joyeux bal de la Chartreuse, à -l'extrémité du Luxembourg et en face des allées de l'Observatoire, dans -la rue d'Enfer.</p> - -<p>Ce château, d'une triste renommée, fut démoli en partie, et les ruines -devinrent une dépendance d'un couvent de chartreux, dans lequel mourut, -en 1414, Jean de la Lune, neveu de l'antipape Benoît XIII. Jean de la -Lune avait été soupçonné d'avoir des relations avec un certain diable, -qui peut-être était l'esprit familier de l'ancien château de Vauvert, -chacun de ces édifices féodaux ayant le sien, comme on le sait.</p> - -<p>Les historiens ne nous ont rien laissé de précis sur cette phase -intéressante.</p> - -<p>Le diable Vauvert fit de nouveau parler de lui à l'époque de Louis XIII.</p> - -<p>Pendant fort longtemps, on avait entendu, tous les soirs, un grand -bruit dans une maison faite des débris de l'ancien couvent, et dont les -propriétaires étaient absents depuis plusieurs années; ce qui e<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[p. 382]</a></span>nrayait -beaucoup les voisins.</p> - -<p>Ils allèrent prévenir le lieutenant de police, qui envoya quelques -archers.</p> - -<p>Quel fut l'étonnement de ces militaires en entendant un cliquetis de -verres mêlé de rires stridents!</p> - -<p>On crut d'abord que c'étaient des faux monnayeurs qui se livraient à -une orgie, et, jugeant de leur nombre d'après l'intensité du bruit, on -alla chercher du renfort.</p> - -<p>Mais on jugea encore que l'escouade n'était pas suffisante; aucun -sergent ne se souciait de guider ses hommes dans ce repaire, où il -semblait qu'on entendît le fracas de toute une armée.</p> - -<p>Il arriva enfin, vers le matin, un corps de troupes suffisant: on -pénétra dans la maison. On n'y trouva rien.</p> - -<p>Le soleil dissipa les ombres.</p> - -<p>Toute la journée, l'on fit des recherches, puis l'on conjectura que le -bruit venait des catacombes, situées, comme on sait, sous ce quartier.</p> - -<p>On s'apprêtait à y pénétrer; mais, pendant que la police prenait ses -dispositions, le soir était venu de nouveau, et le bruit recommençait -plus fort que jamais.</p> - -<p>Cette fois, personne n'osa plus redescendre, parce qu'il était évident -qu'il n'y avait rien dans la cave que des bouteilles, et qu'alors il -fallait bien que ce fût le diable qui les mît en danse. On se contenta -d'occuper les abords de la rue et de demander des prières au clergé.</p> - -<p>Le clergé fit une foule d'oraisons, et l'on envoya même de l'eau bénite -avec des seringues par le soupirail de la cave.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[p. 383]</a></span></p> -<p>Le bruit persistait toujours.</p> - - -<hr /> -<h5>II</h5> - - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">LE SERGENT</p> - - -<p>Pendant toute une semaine, la foule des Parisiens ne cessait d'obstruer -les abords du faubourg, en s'effrayant et demandant des nouvelles.</p> - -<p>Enfin, un sergent de la prévôté, plus hardi que les autres, offrit de -pénétrer dans la cave maudite, moyennant une pension réversible, en cas -de décès, sur une couturière nommée Margot.</p> - -<p>C'était un homme brave et plus amoureux que crédule. Il adorait cette -couturière, qui était une personne bien nippée et très-économe, on -pourrait même dire un peu avare, et qui n'avait point voulu épouser un -simple sergent privé de toute fortune.</p> - -<p>Mais, en gagnant la pension, le sergent devenait un autre homme.</p> - -<p>Encouragé par cette perspective, il s'écria «qu'il ne croyait ni à Dieu -ni à diable, et qu'il aurait raison de ce bruit.»</p> - -<p>—A quoi donc croyez-vous? lui dit un de ses compagnons.</p> - -<p>—Je crois, répondit-il, à M. le lieutenant criminel et à M. le prévôt -de Paris.</p> - -<p>C'était trop dire en peu de mots.</p> - -<p>Il prit son sabre dans ses dents, un pistolet à chaque main, et -s'aventura dans l'escalier.</p> - -<p>Le spectacle le plus extraordinaire l'attendait en touchant le sol de -la cave.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[p. 384]</a></span></p> -<p>Toutes les bouteilles se livraient à une sarabande éperdue et formaient -les figures les plus gracieuses.</p> - -<p>Les cachets verts représentaient les hommes, et les cachets rouges -représentaient les femmes.</p> - -<p>Il y avait même là un orchestre établi sur les planches à bouteilles.</p> - -<p>Les bouteilles vides résonnaient comme des instruments à vent, les -bouteilles cassées comme des cymbales et des triangles, et les -bouteilles fêlées rendaient quelque chose de l'harmonie pénétrante des -violons.</p> - -<p>Le sergent, qui avait bu quelques chopines avant d'entreprendre -l'expédition, ne voyant là que des bouteilles, se sentit fort rassuré, -et se mit à danser lui-même par imitation.</p> - -<p>Puis, de plus en plus encouragé par la gaieté et le charme du -spectacle, il ramassa une aimable bouteille à long goulot, d'un -bordeaux pâle, comme il paraissait, et soigneusement cachetée de rouge, -et la pressa amoureusement sur son cœur.</p> - -<p>Des rires frénétiques partirent de tous côtés; le sergent, intrigué, -laissa tomber la bouteille, qui se brisa en mille morceaux.</p> - -<p>La danse s'arrêta, des cris d'effroi se firent entendre dans tous les -coins de la cave, et le sergent sentit ses cheveux se dresser en voyant -que le vin répandu paraissait former une mare de sang.</p> - -<p>Le corps d'une femme nue, dont les blonds cheveux se répandaient à -terre et trempaient dans l'humidité, était étendu sous ses pieds.</p> - -<p>Le sergent n'aurait pas eu peur du diable en personne, mais cette vue -le remplit d'horreur; songeant après tout qu'il avait à rendre compte -de sa mission, il s'empara d'un cachet vert qui semblait ricaner devant -lui, et s'écria:</p> - -<p>—Au moins j'en aurai une!</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[p. 385]</a></span></p> -<p>Un ricanement immense lui répondit.</p> - -<p>Cependant, il avait regagné l'escalier et, montrant la bouteille à ses -camarades, il s'écria:</p> - -<p>—Voilà le farfadet!... Vous êtes bien capons (il prononça un autre mot -plus vif encore) de ne pas oser descendre là-dedans!</p> - -<p>Son ironie était amère. Les archers se précipitèrent dans la cave, où -l'on ne retrouva qu'une bouteille de bordeaux cassée. Le reste était en -place.</p> - -<p>Les archers déplorèrent le sort de la bouteille cassée; mais, braves -désormais, ils tinrent tous à remonter chacun avec une bouteille à la -main.</p> - -<p>On leur permit de les boire.</p> - -<p>Le sergent de la prévôté dit:</p> - -<p>—Quant à moi, je garderai la mienne pour le jour de mon mariage.</p> - -<p>On ne put lui refuser la pension promise, il épousa la couturière, -et....</p> - -<p>Vous allez croire qu'ils eurent beaucoup d'enfants?</p> - -<p>Ils n'en eurent qu'un.</p> - - -<hr /> -<h5>III</h5> - - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE QUI S'ENSUIVIT</p> - - -<p>Le jour de la noce du sergent, qui eut lieu à la Râpée, il mit la -fameuse bouteille au cachet vert entre lui et son épouse, et affecta de -ne verser de ce vin qu'à elle et à lui.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[p. 386]</a></span></p> -<p>La bouteille était verte comme ache, le vin était rouge comme sang.</p> - -<p>Neuf mois après, la couturière accouchait d'un petit monstre, -entièrement vert, avec des cornes rouges sur le front.</p> - -<p>Et maintenant, allez, ô jeunes filles! allez-vous-en danser à la -Chartreuse ... sur l'emplacement du château de Vauvert!</p> - -<p>Cependant, l'enfant grandissait, sinon en vertu, du moins en -croissance. Deux choses contrariaient ses parents: sa couleur verte, et -un appendice caudal qui semblait n'être d'abord qu'un prolongement du -coccyx, mais qui peu à peu prenait les airs d'une véritable queue.</p> - -<p>On alla consulter les savants qui déclarèrent qu'il était impossible -d'en opérer l'extirpation sans compromettre la vie de l'enfant. Ils -ajoutèrent que c'était un cas assez rare, mais dont on trouvait des -exemples cités dans Hérodote et dans Pline le Jeune. On ne prévoyait -pas alors le système de Fourier.</p> - -<p>Pour ce qui était de la couleur, on l'attribua à une prédominance du -système bilieux. Cependant, on essaya de plusieurs caustiques pour -atténuer la nuance trop prononcée de l'épiderme, et l'on arriva, après -une foule de lotions et frictions, à l'amener tantôt au vert-bouteille, -puis au vert d'eau, et enfin au vert-pomme. Un instant, la peau sembla -tout à fait blanchir; mais, le soir, elle reprit sa teinte.</p> - -<p>Le sergent et la couturière ne pouvaient se consoler des chagrins que -leur donnait ce petit monstre, qui devenait de plus en plus têtu, -colère et malicieux.</p> - -<p>La mélancolie qu'ils éprouvèrent les conduisit à un vice trop commun -parmi les gens de leur sorte. Ils s'adonnèrent à la boisson.</p> - -<p>Seulement, le sergent ne voulait jamais boire que du vin cacheté de -rouge, et sa femme que du vin cacheté de vert.</p> - -<p>Chaque fois que le sergent était ivre-mort, il voyait<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[p. 387]</a></span> dans son sommeil -la femme sanglante dont l'apparition l'avait épouvanté dans la cave -après qu'il eut brisé la bouteille.</p> - -<p>Cette femme lui disait:</p> - -<p>—Pourquoi m'as-tu pressée sur ton cœur, et ensuite immolée ... moi qui -t'aimais tant?</p> - -<p>Chaque fois que l'épouse du sergent avait trop fêté le cachet vert, -elle voyait dans son sommeil apparaître un grand diable, d'un aspect -épouvantable, qui lui disait:</p> - -<p>—Pourquoi t'étonner de me voir ... puisque tu as bu de la bouteille? -Ne suis-je pas le père de ton enfant?...</p> - -<p>O mystère!</p> - -<p>Parvenu à l'âge de treize ans, l'enfant disparut.</p> - -<p>Ses parents, inconsolables, continuèrent de boire, mais ils ne virent -plus se renouveler les terribles apparitions qui avaient tourmenté leur -sommeil.</p> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[p. 388]</a></span></p> -<h5>IV</h5> - - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MORALITÉ</p> - - -<p>C'est ainsi que le sergent fut puni de son impiété,—et la couturière -de son avarice.</p> - - -<hr /> -<h5>V</h5> - - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE QU'ÉTAIT DEVENU LE MONSTRE VERT</p> - - -<p>On n'a jamais pu le savoir.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="PETITS_CHATEAUX_DE_BOHEME" id="PETITS_CHATEAUX_DE_BOHEME">PETITS CHATEAUX DE BOHÈME</a></h3> - - -<h4>A ARSÈNE HOUSSAYE</h4> - - -<p>Mon ami, vous me demandez si je pourrais retrouver quelques-uns de mes -anciens vers, et vous vous inquiétez même d'apprendre comment j'ai -été poëte, longtemps avant de devenir un humble prosateur.—Ne le -savez-vous donc pas, vous qui avez écrit ces vers:</p> - -<p> -Ornons le vieux bahut de vieilles porcelaines<br /> -Et faisons refleurir roses et marjolaines.<br /> -Qu'un rideau de lampa embrasse encor ces lits<br /> -Où nos jeunes amours se sont ensevelis.<br /> -<br /> -Appendons au beau jour le miroir de Venise:<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[p. 389]</a></span>Ne te semble-t-il pas y voir la Cydalise<br /> -Respirant une fleur qu'elle avait à la main<br /> -Et pressentant déjà le triste lendemain?<br /> -</p> - -<p>Je vous envoie les trois âges du poëte; il n'y a plus en moi qu'un -prosateur obstiné. J'ai fait les premiers vers par enthousiasme de -jeunesse, les seconds par amour, les derniers par désespoir. La Muse -est entrée dans mon cœur comme une déesse aux paroles dorées; elle -s'en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur. -Seulement, ses derniers accents se sont adoucis à mesure qu'elle -s'éloignait. Elle s'est détournée un instant, et j'ai revu comme en un -mirage les traits adorés d'autrefois!</p> - -<p>La vie d'un poète est celle de tous. Il est inutile d'en définir toutes -les phases. Et, maintenant,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Rebâtissons, ami, ce château périssable<br /> -Que le souffle du monde a jeté sur le sable.<br /> -Replaçons le sofa sous les tableaux flamands<br /> -Et pour un jour encor relisons nos romans.<br /> -</p> - -<hr class="r5" /> - -<h4>I</h4> - - -<h4>PREMIER CHATEAU</h4> - - -<p>C'était dans notre logement commun de la rue du Doyenné que nous nous -étions reconnus frères,—<i>Arcades ambo,—</i>bien près de l'endroit où -exista l'ancien hôtel de Rambouillet.</p> - -<p>Le vieux salon du Doyenné, restauré par les soins de tant de peintres, -nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes -galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles -chansons des Cydalises. Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut -d'une échelle, où il peignait sur un des quatre dessus de glace un -Neptune,—qui lui ressemblait! Puis les deux battants d'une porte -s'ouvraient avec fracas: c'était Théophile. Il cassait, en s'asseyant, -un vieux fauteuil Louis XIII. On s'empressait de lui of<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[p. 390]</a></span>frir un escabeau -gothique, et il lisait, à son tour, ses premiers vers,—pendant que -Cydalise Ire, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans -le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon.</p> - -<p>Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux -en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du -Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège.</p> - -<p>Vous l'avez bien dit:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons<br /> -Qui s'effeuillaient si vite en ces vieilles maisons,<br /> -Dont le front s'abritait sous une aile du Louvre?<br /> -</p> - -<p>Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on -adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du -commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne -municipale.</p> - -<p>Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes -costumées; on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy, -étant encore débutante, ne dédaigna pas d'accepter un rôle: c'était -celui de Béatrice dans <i>Jodelet.—</i>Et que notre pauvre Édouard Ourliac -était comique dans les rôles d'Arlequin.<a name="NoteRef_1_18" id="NoteRef_1_18"></a><a href="#Note_1_18" class="fnanchor">[1]</a></p> - -<p>Nous étions jeunes, toujours gais, quelquefois riches... Mais je -viens de faire vibrer la corde sombre: notre palais est rasé. J'en ai -foulé les débris l'automne passé. Les ruines mêmes de la chapelle, -qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont -le dôme s'était écroulé un jour, au <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle, sur -onze malheureux chanoines réunis pour dire un office, n'ont pas été -respectées. Le jour où l'on coupera les arbres du manège, j'irai relire -sur la place <i>la Forêt coupée</i> de Ronsard:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Écoute, bûcheron, arreste un peu le bras!<br /> -Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;<br /> -Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,<br /> -Des nymphes, qui vivoient dessous la dore écorce.<br /> -</p> - -<p>Cela fin<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[p. 391]</a></span>it ainsi, vous le savez:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -La matière demeure et la forme se perd!<br /> -</p> - -<p>Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour, encore assez riche -pour enlever aux démolisseurs et racheter en deux lots les boiseries -du salon, peintes par nos amis. J'ai les deux dessus de porte de -Nanteuil; le Watteau de Vattier, signé; les deux panneaux longs de -Corot, représentant deux <i>Paysages</i> de Provence; le <i>Moine rouge,</i> de -Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue<a name="NoteRef_2_19" id="NoteRef_2_19"></a><a href="#Note_2_19" class="fnanchor">[2]</a> -qui dort; les <i>Bacchantes,</i> de Chassériau, qui tiennent des tigres en -laisse comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise, -en costume régence,—en robe de taffetas feuille morte, triste -présage—sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face -du portrait en pied de Théophile, vêtu à l'espagnole. L'<i>affreux</i> -propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête -duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui -l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces -peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les -nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois.—Je bénis le sentiment -d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile.</p> - -<p>De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n'ai pas retrouvé le -<i>Siège de Lérida,</i> de Lorentz, où l'armée française monte à l'assaut, -précédée par des violons; ni les deux petits <i>Paysages</i> de Rousseau, -qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai, de Lorentz, -Une <i>maréchale</i> poudrée, en uniforme Louis XV.—Quant à mon lit -renaissance, à ma console Médicis, à mes buffets<a name="NoteRef_3_20" id="NoteRef_3_20"></a><a href="#Note_3_20" class="fnanchor">[3]</a>, à mon <i>Ribeira<a name="NoteRef_4_21" id="NoteRef_4_21"></a><a href="#Note_4_21" class="fnanchor">[4]</a></i>, -à mes tapisseries des <i>Quatre Éléments,</i> il y a longtemps que tout cela -s'était dispersé.</p> - -<p>—Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac.</p> - -<p>—Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris.</p> - -<p>Reparlons de la Cydalise, ou plutôt, n'en disons qu'un mot: elle est -embaumée et conservée à jamais dans le pur cristal d'un sonnet de -Théophile,—du Théo, comme nous disions.</p> - -<p>Le Théophile a toujours passé pour gras; il n'a jamais cependant pris -de ventre, et s'est conservé tel encore que nous le connaissions. Nos -vêtements étriqués sont si absurdes, que l'Antinous, habillé d'un -habit, semblerait énorme, comme la Vénus, habillée d'une robe moderne: -l'un aurait l'air d'un fort de la halle endimanché, l'autre d'une -marchande de poisson. <span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[p. 392]</a></span>L'armature solide du corps de notre ami (on peut -le dire, puisqu'il voyage en Grèce aujourd'hui) lui fait souvent du -tort près des dames abonnées aux journaux de modes; une connaissance -plus parfaite lui a maintenu la faveur du sexe le plus faible et le -plus intelligent; il jouissait d'une grande réputation dans notre -cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise.</p> - -<p>En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile -maigre... Vous ne l'avez pas connu. Je l'ai vu, un jour, étendu sur un -lit,—long et vert,—la poitrine chargée de ventouses. Il s'en allait -rejoindre, peu à peu, son pseudonyme, Théophile de Viau, dont vous avez -décrit les amours panthéistes, par le chemin ombragé de l'<i>Allée de -Sylvie.</i> Ces deux poêles, séparés par deux siècles, se seraient serré -la main, aux Champs-Élysées de Virgile, beaucoup trop tôt.</p> - -<p>Voici ce qui s'est passé à ce sujet:</p> - -<p>Nous étions plusieurs amis, d'une bohème antérieure, qui menions -gaiement l'existence que nous menons encore quoique plus rassis. -Le Théophile mourant nous faisait peine, et nous avions des idées -nouvelles d'hygiène, que nous communiquâmes aux parents. Les parents -comprirent, chose rare; mais ils aimaient leur fils. On renvoya le -médecin, et nous dîmes à Théo:</p> - -<p>—Lève-toi ... et viens boire.</p> - -<p>La faiblesse de son estomac nous inquiéta d'abord. (Il s'était endormi -et senti malade à la première représentation de <i>Robert le Diable.</i>) -On rappela le médecin. Ce dernier se mît à réfléchir, et, le voyant -plein de santé au réveil, dit aux parents:—Ses amis ont peut-être -raison.</p> - -<p>Depuis ce temps-là, le Théophile refleurit.—On ne parla plus de -ventouses, et on nous l'abandonna. La nature l'avait fait poëte, nos -soins le firent presque immortel. Ce qui réussissait le plus sur son -tempérament, c'était une certaine préparation de cassis sans sucre, que -ses sœurs lui servaient dans d'énormes amphores en grès de la fabrique -de Beauvais; Ziégler a donné depuis des formes capricieuses à ce qui -n'était alors que de simples cruches au ventre lourd. Lorsque nous nous -communiquions nos inspirations poétiques, on faisait, par précaution, -garnir la chambre de matelas, afin que le <i>paroxysme,</i> dû quelquefois -au Bacchus du cassis, ne compromît pas nos têtes avec les angles des -meubles.</p> - -<p>Théophile, sauvé, n'a plus bu que de l'eau rougie et un doigt de -Champagne dans les petits soupers.</p> - -<p>Cependant, nous avions désespéré d'attendrir la femme du commissaire. -Son mari, moins farouche qu'elle, avait répondu, par une lettre fort -polie, à l'invitation collective que nous leur avions adressée. Comme -il était impossible de dormir dans ces vieilles<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[p. 393]</a></span> maisons, à cause des -suites chorégraphiques de nos soupers,—munis du silence complaisant -des autorités voisines,—nous invitions tous les locataires distingués -de l'impasse, et nous avions une collection d'attachés d'ambassades, -en habit bleu à boutons d'or, de jeunes conseillers d'État<a name="NoteRef_5_21b" id="NoteRef_5_21b"></a><a href="#Note_5_21b" class="fnanchor">[5]</a>, de -référendaires en herbe, dont la nichée d'hommes déjà sérieux, mais -encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des -Tuileries et des ministères voisins. Ils n'étaient reçus qu'à condition -d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des -dominos et des loups.</p> - -<p>Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un -sommeil troublé—par les accords d'un orchestre de guinguette choisi -à dessein, et par les bonds éperdus d'un galop monstre, qui, de la -salle aux escaliers et des escaliers à l'impasse, allait aboutir -nécessairement à une petite place entourée d'arbres, où un cabaret -s'était abrité sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné. -Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole -italienne qui s'était écroulée, au <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle, sur les -onze malheureux chanoines,—accident duquel le cardinal Mazarin fut un -instant soupçonné.</p> - -<p>Mais vous me demanderez d'expliquer encore, en pâle prose, ces six vers -de votre pièce intitulée <i>Vingt ans.</i></p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -D'où vous vient, ô Gérard! cet air académique?<br /> -Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra-Comique<br /> -S'allumeraient ailleurs? La <i>reine du Sabbat,</i><br /> -Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat,<br /> -Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère?<br /> -Et Gérard répondait: «Que la femme est amère! »<br /> -</p> - -<p>Pourquoi <i>du Sabbat ...,</i> mon cher ami? et pourquoi jeter maintenant de -l'absinthe dans cette coupe d'or, moulée sur un beau sein?</p> - -<p>Ne vous souvenez-vous plus des vers de votre <i>Cantique des cantiques,</i> -où l'Ecclésiaste nouveau s'adresse à cette même reine du matin:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -La grenade qui s'ouvre au soleil d'Italie<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[p. 394]</a></span>N'est pas si gaie encore, à mes yeux enchantés,<br /> -Que ta lèvre entr'ouverte, ô ma belle folie!<br /> -Où je bois à longs flots le vin des voluptés.<br /> -</p> - -<p>Nous reprendrons plus tard ce discours littéraire et philosophique.</p> - -<p>La reine de Saba, c'était bien celle, en effet, qui me préoccupait -alors,—et doublement.—Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites -tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit -sculpté, acheté en Touraine, et qui n'était pas encore garni de sa -brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François I<sup>er</sup> -me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des -amours imprudents. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour où -Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du -matin<a name="NoteRef_6_22" id="NoteRef_6_22"></a><a href="#Note_6_22" class="fnanchor">[6]</a>. Elle venait me proposer l'éternelle énigme que le Sage ne -put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour, -tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. Qu'elle était -belle! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont -l'image tourmentait mes journées.</p> - -<p>Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait, -comme l'immortelle Balkis, le don communiqué par la huppe miraculeuse. -Les oiseaux se taisaient en entendant ses chants, et l'auraient -certainement suivie à travers les airs.</p> - -<p>La question était de la faire débuter à l'Opéra. Le triomphe -de Meyerbeer devenait le garant d'un nouveau succès. J'osai en -entreprendre le poëme. J'aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les -deux moitiés de mon double amo<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[p. 395]</a></span>ur. C'est pourquoi, mon ami, vous m'avez -vu si préoccupé dans une de ces nuits splendides où notre Louvre était -en fête.—Un mot de Dumas m'avait averti que Meyerbeer nous attendait à -sept heures du matin.</p> - -<p>Je ne songeais qu'à cela au milieu du bal. Une femme, que vous vous -rappelez sans doute, pleurait à chaudes larmes dans un coin du salon, -et ne voulait, pas plus que moi, se résoudre à danser. Cette belle -éplorée ne pouvait parvenir à cacher ses peines. Tout à coup elle me -prit le bras et me dit:</p> - -<p>—Ramenez-moi, je ne puis rester ici.</p> - -<p>Je sortis en lui donnant le bras. Il n'y avait pas de voiture sur la -place. Je lui conseillai de se calmer et de sécher ses yeux, puis de -rentrer ensuite dans le bal; elle consentit seulement à se promener sur -la petite place. Je savais ouvrir une certaine porte en planches qui -donnait sur le manège, et nous causâmes longtemps au clair de lune, -sous les tilleuls. Elle me raconta longuement tous ses désespoirs.</p> - -<p>Celui qui l'avait amenée s'était épris d'une autre; de là une querelle -intime; puis elle avait menacé de s'en retourner seule ou accompagnée; -il lui avait répondu qu'elle pouvait bien agir à son gré. De là les -soupirs, de là les larmes.</p> - -<p>Le jour ne devait pas tarder à poindre. La grande sarabande -commençait. Trois ou quatre peintres d'histoire, peu danseurs de leur -nature, avaient fait ouvrir le petit cabaret et chantaient à gorge -déployée: Il <i>était un raboureur,</i> ou bien: <i>C'était un calonnier qui -revenait de Flandre,</i> souvenir des réunions joyeuses de la mère Saguet. -Notre asile fut bientôt troublé par quelques masques qui avaient trouvé -ouverte la petite porte. On parlait d'aller déjeuner à Madrid,—au -Madrid du bois de Boulogne,—ce qui se faisait quelquefois. Bientôt -le signal fut donné, on nous entraîna, et nous partîmes à pied, les -uns se trompant de femmes et se trompant de chemin,—vous vous en -souvenez,—les autres escortés par trois gardes françaises, dont deux -étaient simplement MM. d'Egmont et de Beauvoir;—le troisième, c'était -Giraud, le peintre ordinaire des gardes françaises.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[p. 396]</a></span></p> -<p>Les sentinelles des Tuileries ne pouvaient comprendre cette apparition -inattendue qui semblait le fantôme d'une scène d'il y a cent ans, où -des gardes françaises auraient mené au violon une troupe de masques -tapageurs. De plus, l'une des deux petites marchandes de tabac -si jolies qui faisaient l'ornement de nos bals n'osa se laisser -emmener à Madrid sans prévenir son mari, qui gardait la maison. Nous -l'accompagnâmes à travers les rues. Elle frappa à sa porte. Le mari -parut à la fenêtre de l'entre-sol. Elle lui cria:</p> - -<p>—Je vais déjeuner avec ces messieurs.</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Va-t'en au diable! c'était bien la peine de me réveiller pour cela!</p> - -<p>La belle désolée faisait une résistance assez faible pour se laisser -entraîner à Madrid, et, moi, je faisais mes adieux à Rugier en lui -expliquant que je voulais aller travailler à mon scénario.</p> - -<p>—Comment! tu ne nous suis pas? Cette dame n'a plus d'autre cavalier -que toi ... et elle t'avait choisi pour la reconduire.</p> - -<p>—Mais j'ai rendez-vous à sept heures chez Meyerbeer, entends-tu bien!</p> - -<p>Rogier fut pris d'un fou rire. Un de ses bras était occupé par la -Cydalise; il offrit l'autre à la belle dame, qui me salua d'un petit -air moqueur. J'avais servi du moins à faire succéder un sourire à ses -larmes.</p> - -<p>J'avais quitté la proie pour l'ombre ... comme toujours!</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_18" id="Note_1_18"></a><a href="#NoteRef_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Notamment, dans <i>le Courrier de Naples,</i> du théâtre des -grands boulevards.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_19" id="Note_2_19"></a><a href="#NoteRef_2_19"><span class="label">[2]</span></a> Même sujet que le tableau qui se trouvait chez Victor -Hugo.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_20" id="Note_3_20"></a><a href="#NoteRef_3_20"><span class="label">[3]</span></a> Heureusement, Alphonse Karr possède l<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[p. 397]</a></span>e buffet aux trois -femmes et aux trois satyres, avec des ovales de peintures du temps sur -les portes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_21" id="Note_4_21"></a><a href="#NoteRef_4_21"><span class="label">[4]</span></a> La <i>Mort de saint Joseph</i> est à Londres, chez Gavarni.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_5_21b" id="Note_5_21b"></a><a href="#NoteRef_5_21b"><span class="label">[5]</span></a> L'un d'eux s'appelait Van Dael, jeune homme charmant, mais -dont le nom a porté malheur à notre château.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_6_22" id="Note_6_22"></a><a href="#NoteRef_6_22"><span class="label">[6]</span></a> Vous connaissez le beau tableau de Gleyre, qui représente -la scène.</p></div> - - -<hr /> -<h4>II</h4> - - -<h4>DEUXIÈME CHATEAU</h4> - - -<p>Celui-là fut un château d'Espagne, construit avec des châssis, des -<i>fermes</i> et des praticables... Vous en dirai-je la radieuse histoire, -poétique et lyrique à la fois? Revenons d'abord au rendez-vous donné -par Dumas, et qui m'en avait fait manquer un autre.</p> - -<p>J'avais écrit, avec tout le feu de la jeunesse, un scénario fort -compliqué, qui parut faire plaisir à Meyerbeer. J'emportai avec -effusion l'espérance qu'il me donnait; seulement, un autre opéra, -<i>les Frères corses,</i> lui était déjà destiné par Dumas, et le mien -n'avait qu'un avenir assez lointain. J'en avais écrit un acte lorsque -j'apprends, tout d'un coup, que le traité fait entre le grand poëte -et le grand compositeur se trouve rompu, je ne sais pourquoi.—Dumas -partait pour son voyage de la Méditerranée, Meyerbeer avait déjà repris -la route de l'Allemagne. La pauvre <i>Reine de Saba,</i> abandonnée de tous, -est devenue depuis un simple conte oriental qui fait partie des <i>Nuits -du Rhamazan.</i></p> - -<p>C'est ainsi que la poésie tomba dans la prose et mon château théâtral -dans le <i>troisième</i> dessous.—Toutefois, les idées scéniques et -lyriques s'étaient éveillées en moi, j'écrivis en prose un acte -d'opéra-comique, me réservant d'y intercaler, plus tard, des morceaux. -Je viens d'en retrouver le manuscrit primitif, qui n'a jamais tenté les -musiciens auxquels je l'ai soumis. Ce n'est donc qu'un simple proverbe, -et je n'en parle ici qu'à titre d'épisode de ces petits mémoires -littéraires<a name="NoteRef_1_24" id="NoteRef_1_24"></a><a href="#Note_1_24" class="fnanchor">[1]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[p. 398]</a></span></p> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_24" id="Note_1_24"></a><a href="#NoteRef_1_24"><span class="label">[1]</span></a> Voir, dans le <i>Théâtre complet, Corilla ou les Deux -Rendez-vous</i>.</p></div> - - -<hr /> -<h4>III</h4> - - -<h4>TROISIÈME CHATEAU</h4> - - -<p>Château de cartes, château de bohème, château en Espagne,—telles sont -les premières stations à parcourir pour tout poëte. Comme ce fameux -roi dont Charles Nodier a raconté l'histoire, nous en possédons au -moins sept de ceux-là pendant le cours de notre vie errante, et peu -d'entre nous arrivent à ce fameux château de briques et de pierre, rêvé -dans la jeunesse,—d'où quelque belle aux longs cheveux nous sourit -amoureusement à la seule fenêtre ouverte, tandis que les vitrages -treillissés reflètent les splendeurs du soir.</p> - -<p>En attendant, je crois bien que j'ai passé une fois par le château du -diable. Ma Cydalise, à moi, perdue, à jamais perdue!... Une longue -histoire, qui s'est dénouée dans un pays du Nord,—et qui ressemble à -tant d'autres! Je ne veux ici que donner le motif des <i>vers dorés,</i> -conçus dans la fièvre et dans l'insomnie. Cela commence par le -désespoir et cela finit par la résignation.</p> - -<p>Puis revint un souffle épuré de la première jeunesse, et quelques -fleurs poétiques s'entr'ouvrirent encore, dans la forme de l'odelette<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[p. 399]</a></span> -aimée,—sur le rhythme sautillant d'un orchestre d'opéra.</p> - -<p>Mais vous me rappelez, mon cher ami, qu'il s'agissait de causer poésie, -et j'y arrive incidemment.—Reprenons cet <i>air académique</i> que vous -m'avez reproché.</p> - -<p>Je crois bien que vous voulez faire allusion au mémoire que j'ai -adressé autrefois à l'Institut, à l'époque où il s'agissait d'un -concours sur l'histoire de la poésie au <span style="font-size: 0.8em;">XVI<i>e</i></span> siècle. Je l'ai -retrouvé, et il intéressera peut-être les lecteurs, comme le sermon que -le bon Sterne mêla aux aventures macaroniques de Tristram Shandy.</p> - - -<hr class="chap" /> -<h4>IV</h4> - - -<h4><a id="LES_POETES_DU_XVI_SIECLE"></a>LES POËTES DU XVI<sup>e</sup> SIÈCLE</h4> - - -<p>Il s'agite actuellement, en littérature une question fort importante: -on demande si la poésie moderne peut retirer quelque fruit de l'étude -des écrivains français, antérieurs au <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle.</p> - -<p>L'académie des Jeux floraux avait même indiqué ce sujet pour son prix -d'éloquence de cette année; et l'on sent bien que, si une académie de -province hasarde une pareille question, c'est que le <i>statu quo</i> de -Malherbe et de Boileau menace terriblement ruine.</p> - -<p>J'ignore si le procès-verbal annuel des Jeux floraux est déjà publié: -à Paris, nous ne le voyons guère; mais un journal de province, qui -donnait dernièrement quelques détails sur ce concours, nous apprend que -le morceau couronné répondait affirmativement à la question.</p> - -<p>Elle y était vue de haut et traitée largement, comme on dit -aujourd'hui: «Le moyen âge, s'écriait le lauréat, déborde sur nous -par la littérature... L'imagination peut seule rouvrir les sources du -génie; elle s'est précipitée sur les temps barbares; elle y a cherché -les vivantes puissances du moyen âge, le christianisme, la chevalerie, -les querelles religieuses, les révolutions politiques, et<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[p. 400]</a></span>c ...» Mais -l'<i>accessit</i> était d'un avis bien contraire; toute la poésie possible, -à son sens, était contenue dans le grand siècle: au delà, rien que -barbarie et confusion ..., quelques épigrammes de Marot exceptées; rien -que l'on pût comprendre avant Ronsard, et quatre vers de lisibles, tout -au plus, chez celui-ci (d'après la Harpe). Puis l'<i>accessit</i> tançait -vertement ces <i>novateurs rétrogrades</i> qui veulent nous ramener à -l'enfance de la poésie, nous proposant pour modèles des poëtes barbares -qui n'avaient pas la moindre teinture des littératures anciennes, comme -si les inimitables écrivains du siècle de Louis XIV n'étaient pas les -seuls dignes d'être imités!</p> - -<p>Travaillez, jeunes lauréats, travaillez; il se peut que chacun de -vous ait raison: que l'un nous offre des compositions où revive tout -ce moyen âge qu'il dépeint si bien, que l'autre surpasse, s'il peut, -les illustres modèles qu'il se propose... Mais qu'il les surpasse, -entendez-vous? car il est impossible d'admettre une littérature qui -ne soit pas progressive. Regardez-y à deux fois: c'est une terrible -prétention que celle de perfectionner Racine, et cependant la question -est là.</p> - -<p>Franchement, je vois chez le jeune novateur plus de conscience -d'artiste, jointe à plus de modestie: il respecte trop nos grands -auteurs pour se hasarder dans le genre qu'ils ont si glorieusement -occupé; il se propose des modèles moins supérieurs dans une littérature -peu frayée, et qui n'a atteint aucune sorte de perfection: ces modèles, -il peut sans trop d'orgueil espérer de les effacer, heureux s'il dotait -notre siècle d'une source féconde d'inspiration et communiquait à -d'autres l'envie de le surpasser lui-même dans cette entreprise.</p> - -<p>Car il faut l'avouer, avec tout le respect possible pour les auteurs -du grand siècle, ils ont trop resserré le cercle des compositions -poétiques; sûrs pour <span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[p. 401]</a></span>eux-mêmes de ne jamais manquer d'espace et de -matériaux, ils n'ont point songé à ceux qui leur succéderaient, ils ont -<i>dérobé leurs neveux,</i> selon l'expression du Métromane: au point qu'il -ne nous reste que deux partis à prendre, ou de les surpasser, ainsi que -je viens de dire, ou de poursuivre une littérature d'imitation servile -qui ira jusqu'où elle pourra; c'est-à-dire qui ressemblera à cette -suite de dessins si connue où, par des copies successives et dégradées, -on parvient à faire au profil d'Apollon une tête hideuse de grenouille.</p> - -<p>De pareilles observations sont bien vieilles, sans doute; mais il ne -faut pas se lasser de les remettre devant les yeux du public, puisqu'il -y a des gens qui ne se lassent pas de répéter les sophismes qu'elles -ont réfutés depuis longtemps. En général, on paraît trop craindre, en -littérature, de redire sans cesse les bonnes raisons; on écrit trop -pour ceux qui savent; et il arrive de là que les nouveaux auditeurs qui -surviennent tous les jours à cette grande querelle, ou ne comprennent -point une discussion déjà avancée, ou s'indignent de voir tout à coup, -et sans savoir pourquoi, remettre en question des principes adoptés -depuis des siècles.</p> - -<p>Il ne s'agit donc pas (loin de nous une telle pensée!) de déprécier -le mérite de tant de grands écrivains à qui la France doit sa gloire; -mais, n'espérant point faire mieux qu'eux, de chercher à faire -autrement, et d'aborder tous les genres de littérature dont ils ne se -sont point emparés.</p> - -<p>Et ce n'est pas à dire qu'il faille pour cela imiter les étrangers, -mais seulement suivre l'exemple qu'ils nous ont donné, en étudiant -profondément nos poëtes primitifs, comme ils ont fait des leurs.</p> - -<p>Car toute littérature primitive est nationale, n'étant créée que pour -répondre à un besoin, et conformément au caractère et aux mœurs du -peuple qui l'adopte; d'où il suit que, de même qu'une graine contient -un arbre entier, les premiers essais d'une littérature renferment tous -les germes de son développement futur, de son développement complet et -définitif.</p> - -<p>Il suffit, pour faire comprendre ceci, de rappeler ce qui s'est passé -chez nos voisins: après des littératures d'imitation étrangère, comme -était notre littérature dite classique, après le siècle de Pope et -d'Addison, après celui de Wieland et de Lessing, quelques gens à -courte vue ont pu croire que tout était dit pour l'Angleterre et pour -l'Allemagne ...</p> - -<p>Tout! excepté les chefs-d'œuvre de Wa<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[p. 402]</a></span>lter Scott et de Byron, excepté -ceux de Schiller et de Goethe; les uns, produits spontanés de leur -époque et de leur sol; les autres, nouveaux et forts rejetons -de la souche antique; tous abreuvés à la source des traditions, -des inspirations primitives de leur patrie, plutôt qu'à celle de -l'Hippocrène.</p> - -<p>Ainsi, que personne ne dise à l'art: «Tu n'iras pas plus loin!» au -siècle: «Tu ne peux dépasser les siècles qui t'ont précédé!...» C'est -là ce que prétendait l'antiquité en posant les bornes d'Hercule: le -moyen âge les a méprisées, et il a découvert un monde.</p> - -<p>Peut-être ne reste-t-il plus de mondes à découvrir; peut-être le -domaine de l'intelligence est-il au complet aujourd'hui et peut-on -en faire le tour, comme celui du globe; mais il ne suffit pas que -tout soit découvert; dans ce cas même, il faut cultiver, il faut -perfectionner ce qui est resté inculte ou imparfait. Que de plaines -existent que la culture aurait rendues fécondes! que de riches -matériaux, auxquels il n'a manqué que d'être mis en œuvre par des mains -habiles! que de ruines de monuments inachevés!... Voilà ce qui s'offre -à nous, et dans notre patrie même, à nous qui nous étions bornés si -longtemps à dessiner magnifiquement quelques jardins royaux, à les -encombrer de plantes et d'arbres étrangers conservés à grands frais, -à les surcharger de dieux de pierre, à les décorer de jets d'eau et -d'arbres taillés en portiques.</p> - -<p>Mais arrêtons-nous ici, de peur qu'en combattant trop vivement le -préjugé qui défend à la littérature française, comme mouvement -rétrograde, un retour d'étude et d'investigation vers son origine, nous -ne paraissions nous escrimer contre un fantôme, ou frapper dans l'air -comme En telle. Le principe était plus contesté au temps où un célèbre -écrivain allemand envisageait ainsi l'avenir de la poésie française:</p> - -<p>«Si la poésie (nous traduisons M. Schlegel) pouvait plus tard -refleurir en France, je crois que cela ne serait point par l'imitation -des Anglais ni d'aucun autre peuple, mais par un retour à l'esprit -poétique en général, et en particulier à la li<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[p. 403]</a></span>ttérature française des -temps anciens. L'imitation ne conduira jamais la poésie d'une nation à -son but définitif, et surtout l'imitation d'une littérature étrangère -parvenue au plus grand développement intellectuel et moral dont elle -est susceptible; mais il suffit à chaque peuple de remonter à la source -de sa poésie et à ses traditions populaires pour y distinguer et ce qui -lui appartient en propre et ce qui lui appartient en commun avec les -autres peuples. Ainsi l'inspiration religieuse est ouverte à tous, et -toujours il en sort une poésie nouvelle, convenable à tous les esprits -et à tous les temps: c'est ce qu'a compris Lamartine, dont les ouvrages -annoncent à la France une nouvelle ère poétique,» etc.</p> - -<p>Mais avions-nous, en effet, une littérature avant Malherbe? observent -quelques irrésolus, qui n'ont suivi de cours de littérature que celui -de la Harpe.—Pour le vulgaire des lecteurs, non! Pour ceux qui -voudraient voir Rabelais et Montaigne mis en français moderne, pour -ceux à qui le style de la Fontaine et de Molière paraît tant soit -peu négligé, non! Mais pour ces intrépides amateurs de poésie et de -langue française que n'effraye pas un mot vieilli, que n'égaye pas une -expression triviale ou naïve, que ne démontent point les <i>oncques,</i> -les <i>ainçois</i> et les <i>ores,</i> oui! pour les étrangers qui ont puisé -tant de fois à cette source, oui!... Du reste, ils ne craignent point -de le reconnaître<a name="NoteRef_1_25" id="NoteRef_1_25"></a><a href="#Note_1_25" class="fnanchor">[1]</a>, et rient bien fort de voir souvent nos écrivains -s'accuser humblement d'avoir pris chez eux des idées qu'eux-mêmes -avaient dérobées à nos ancêtres.</p> - -<p>Mais, avant d'aller plus loin, posons la question de manière à la -faire mieux comprendre, et profitons pour cela de la division indiquée -par M. Sainte-Beuve, dans son excellent <i>Tableau de la poésie au</i> -<span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> <i>siècle,</i> qui attribue à l'école de Ronsard, et non pas -à Malherbe, l'établissement du système classique en France; on n'avait -pas jusque-là appuyé assez sur cette circonstance, à cause du peu de -cas que l'on faisait, à tort, des poëtes du <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle.</p> - -<p>Nous dirons donc maintenant: Existait-il une littérature nationale -avant Ronsard, mais une littérature complète, capable par elle-même, et -à elle seule, d'inspirer des hommes de génie, et d'alimenter de vastes<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[p. 404]</a></span> -conceptions? Une simple énumération va nous prouver qu'elle existait: -qu'elle existait, divisée en deux parties bien distinctes, comme la -nation elle-même, et dont par conséquent l'une, que les critiques -allemands appellent <i>littérature chevaleresque,</i> semblait devoir son -origine aux Normands, aux Bretons, aux Provençaux et aux Francs; -dont l'autre, native du cœur même de la France, et essentiellement -populaire, est assez bien caractérisée par l'épithète de <i>gauloise.</i></p> - -<p>La première comprend: les poëmes historiques, tels que les romans de -<i>Rou</i> (Rollon) et du <i>Brut</i> (Brutus), la <i>Philippide,</i> le <i>Combat des -trente Bretons,</i> etc.; les poëmes chevaleresques, tels que <i>le Saint -Graal, Tristan, Partenopex, Lancelot,</i> etc.; les poëmes allégoriques, -tels que les romans de la <i>Rose,</i> du <i>Renard,</i> etc., et enfin toute la -poésie légère, chansons, ballades, lais, chants royaux, plus la poésie -provençale ou <i>romane</i> tout entière.</p> - -<p>La seconde comprend les mystères, moralités et farces (y compris -<i>Patelin)</i>; les fabliaux, contes, facéties, livres satiriques, noëls, -etc.: toutes œuvres où le plaisant dominait, mais qui ne laissent -pas d'offrir souvent des morceaux profonds ou sublimes, et des -enseignements d'une haute morale parmi des flots de gaieté frivole et -licencieuse.</p> - -<p>Eh bien, qui n'eût promis l'avenir à une littérature aussi forte, -aussi variée dans ses éléments, et qui ne s'étonnera de la voir tout -à coup renversée, presque sans combat, par une poignée de novateurs -qui prétendaient ressusciter la Rome morte depuis seize cents ans, la -Rome romaine, et la ramener victorieuse, avec ses costumes, ses formes -et ses dieux, chez un peuple du Nord, à moitié composé de nations -germaniques, et dans une société toute chrétienne? Ces novateurs, -c'étaient Ronsard et les poëtes de son école; le mouvement imprimé par -eux aux lettres s'est continué jusqu'à nos jours.</p> - -<p>Il serait trop long de nous occuper à faire l'histoire de la haute -poésie en France, car elle était vraiment en décadence au siècle -de Ronsard; flétrie dans ses germes, morte sans avoir acquis le -développement auquel elle semblait destinée; tout cela, parce qu'elle -n'avait trouvé pour l'employer que des poëtes de cour qui n'en tiraient -que des chants de fêtes, d'adulation et de fade galanterie; tout cela -faute d'hommes de génie qui sussent la comprendre et en mettre en œuvre -les riches matériaux.</p> - -<p>Ces hommes de génie se sont rencontrés cependant chez les étrangers, -et l'Italie surtout nous doit ses plus grands poëtes du moyen âge; -mais, chez nous, à quoi avaient abouti les hautes promesses des -xii<sup>e</sup> et xiii<sup>e</sup> siècles? A je ne sais quelle poésie -ridicule, où la contrainte métrique, ou des tours de force en fait -de rime tenaient lieu de couleur et de poésie; à de fades et obscurs -poëmes allégoriques, à des légendes lourdes et diffuses, à d'arides -récits historiques rimés; tout cela recouvert d'un langage poétique -plus vieux de cent ans que la prose et le langage usuel, car les rimeurs -d'alors imitaient si servilement les poëtes qui les avaient -précédés, qu'ils en conservaient même la langue surannée. Aussi tout le -monde s'était dégoûté de la poésie dans les genres sérieux, et l'on ne -s'occupait plus qu'à traduire les poëmes et romans du xii<sup>e</sup> -siècle dans cette prose qui croissait tous les jours en grâce et en -vigueur. Enfin il fut décidé que la langue française n'était pas -propre à la haute poésie, et les savants se hâtèrent de profiter de cet -arrêt pour prétendre qu'on ne devait plus la traiter qu'en vers latins -et en vers grecs.</p> - -<p>Quant à la poésie populaire, grâce à Villon et à Marot, elle avait -marché de front avec la prose illustrée par les Joinville, les -Froissart et les Rabelais; mais, Marot éteint, son école n'était pas -de taille à le continuer: ce fut elle cependant qui opposa à Ronsard -la plus sérieuse résistance, et certes, bien qu'elle ne comptât plus -d'hommes supérieurs, elle était assez forte sur l'épigramme: la -<i>tenaille de Mellin,</i><a name="NoteRef_2_26" id="NoteRef_2_26"></a><a href="#Note_2_26" class="fnanchor">[2]</a> qui pinçait si fort Ronsard au milieu de sa -gloire, a fait proverbe.</p> - -<p>Je ne sais si le peu de phrases que je viens de hasarder suffit pour -montrer la littérature d'alors dans cet état d'interrègne qui suit la -mort d'un g<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[p. 405]</a></span>rand génie, ou la fin d'une brillante époque littéraire, -comme cela s'est vu plusieurs fois depuis; si l'on se représente bien -le troupeau des écrivains du second ordre se tournant inquiets à droite -et à gauche et cherchant un guide: les uns fidèles à la mémoire des -grands hommes qui ne sont plus, et laissant dans les rangs une place -pour leur ombre; les autres tourmentés d'un vague désir d'innovation -qui se produit en essais ridicules; les plus sages faisant des théories -et des traductions... Tout à coup un homme apparaît, à la voix forte, -et dépassant la foule de la tête: celle-ci se sépare en deux partis, la -lutte s'engage, et le géant finit par triompher, jusqu'à ce qu'un plus -adroit lui saute sur les épaules et soit seul proclamé très-grand.</p> - -<p>Mais n'anticipons pas: nous sommes en 1549, et à peu de mois de -distance apparaissent la <i>Défense et Illustration de la Langue -française<a name="NoteRef_3_27" id="NoteRef_3_27"></a><a href="#Note_3_27" class="fnanchor">[3]</a></i>, et les premières <i>Odes pindariques</i> de Pierre de Ronsard.</p> - -<p>La <i>Défense de la langue française,</i> par J. du Bellay, l'un des -compagnons et des élèves de Ronsard, est un manifeste contre ceux -qui prétendaient que la langue française était trop pauvre pour la -poésie, qu'il fallait la laisser au peuple, et n'écrire qu'en vers -grecs et latins; du Bellay leur répond «que les langues ne sont pas -nées d'elles-mêmes en façon d'herbes, racines et arbres; les unes -infirmes et débiles en leurs espérances, les autres saines et robustes -et plus aptes à porter le faix des conceptions humaines, mais que -toute leur vertu est née au monde, du vouloir et arbitre des mortels. -C'est pourquoi on ne doit ainsi louer une langue et blâmer l'autre, -vu qu'elles viennent toutes d'une même source et origine: c'est la -fantaisie des hommes; et ont été formées d'un même jugement à une même -fin: c'est pour signifier entre nous les conceptions et intelligences -de l'esprit. Il est vrai que, par succession de temps, les unes, pour -avoir été curieusement réglées, sont devenues plus riches que les -autres; mais cela ne se doit attribuer à la félicité desdites langues, -mais au seul artifice et industrie des hommes. A ce propos, je ne puis -assez blâmer la sotte arrogance et témérité d'aucuns de notre nation, -qui, n'étant rien moins que grecs ou latins, déprisent ou rejettent -d'un sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en français.»</p> - -<p>Il continue en prouvant que la langue française ne doit pas être -appelée <i>barbare,</i> et recherche cependant pourquoi elle n'est pas -si riche que les langues grecque et latine: «On le doit attribuer à -l'ignorance de nos ancêtres, qui, ayant en plus grande recommandation -le bien faire que le bien dire, se sont privés de la gloire de leurs -bienfaits, et nous du fruit de l'imitation d'iceu<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[p. 406]</a></span>x, et, par le même -moyen, nous ont laissé notre langue si pauvre et nue, qu'elle a besoin -des ornements, et, s'il faut parler ainsi, des plumes d'autrui. Mais -qui voudrait dire que la grecque et romaine eussent toujours été en -l'excellence qu'on les a vues au temps d'Horace et de Démosthènes, de -Virgile et de Cicéron? Et, si ces auteurs eussent jugé que jamais, -pour quelque diligence et culture qu'on eût pu faire, elles n'eussent -su produire plus grand fruit, se fussent-ils tant efforcés de les -mettre au point où nous les voyons maintenant? Ainsi puis-je dire de -notre langue qui commence encore à fleurir, sans fructifier; cela, -certainement, non par le défaut de sa nature, aussi apte à engendrer -que les autres, mais par la faute de ceux qui l'ont eue en garde et -ne l'ont cultivée à suffisance. Que si les anciens Romains eussent -été aussi négligés à la culture de leur langue, quand premièrement -elle commença à pulluler, pour certain en si peu de temps elle ne fût -devenue si grande; mais eux, en guise de bons agriculteurs, l'ont -premièrement transmuée d'un lieu sauvage dans un lieu domestiqué, puis, -afin que plutôt et mieux elle pût fructifier, coupant à l'entour les -inutiles rameaux, l'ont, pour échange d'iceux, restaurée de rameaux -francs et domestiques, magistralement tirés de la langue grecque, -lesquels soudainement se sont si bien entés et faits semblables à leurs -troncs, que désormais ils n'apparaissent plus adoptifs, mais naturels.»</p> - -<p>Suit une diatribe contre les traducteurs, qui abondaient alors, comme -il arrive toujours à de pareilles époques littéraires; du Bellay -prétend que «ce labeur de traduire n'est pas un moyen suffisant pour -élever notre vulgaire à l'égal des autres plus fameuses langues. Que -faut-il donc? Imiter! imiter les Romains, comme ils ont fait des Grecs; -comme Cicéron a imité Démosthène, et Virgile, Homère.»</p> - -<p>Nous venons de voir ce qu'il pense des faiseurs de vers latins, et -des traducteurs; voici maintenant pour les imitateurs de la vieille -littérature: «Et certes, comme ce n'est point chose vicieuse, mais -grandement louable, d'emprunter d'une langue étrangère les sentences et -les mots, et les approprier à la sienne: aussi est-ce chose grandement -à reprendre, voire odieuse à tout lecteur de libérale nature, de voir -en une même langue une telle imitation, comme celle d'aucuns savants -mêmes, qui s'estiment être des meilleurs plus ils ressemblent à Héroet -ou à Marot. Je t'admoneste donc, ô toi qui désires l'accroissement de -ta langue et veux y exceller, de n'imiter à pied levé, comme naguère -a dit quelqu'un, les plus fame<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[p. 407]</a></span>ux auteurs d'icelle; chose certainement -aussi vicieuse comme de nul profit à notre vulgaire, vu que ce n'est -autre chose, sinon lui donner ce qui était à lui.»</p> - -<p>Il jette un regard sur l'avenir, et ne croit pas qu'il faille -désespérer d'égaler les Grecs et les Romains: «Et comme Homère se -plaignait que, de son temps, les corps étaient trop petits, il ne faut -point dire que les esprits modernes ne sont à comparer aux anciens; -l'architecture, l'art du navigateur et autres inventions antiques, -certainement sont admirables, et non si grandes toutefois qu'on doive -estimer les cieux et la nature d'y avoir dépensé toute leur vertu, -vigueur et industrie. Je produirai pour témoins de ce que je dis -l'imprimerie, sœur des Muses et dixième d'elles, et cette non moins -admirable que pernicieuse foudre d'artillerie; avec tant d'autres non -antiques inventions qui montrent véritablement que, par le long cours -des siècles, les esprits des hommes ne sont point si abâtardis qu'on -voudrait bien dire. Mais j'entends encore quelque opiniâtre s'écrier: -«Ta langue tarde trop à recevoir sa perfection» et je dis que ce -retardement ne prouve point qu'elle ne puisse la recevoir; je dis -encore qu'elle se pourra tenir certain de la garder longuement, l'ayant -acquise avec si longue peine; suivant la loi de nature qui a voulu -que tout arbre qui naît fleurit et fructifie bientôt, bientôt aussi -vieillisse et meure, et au contraire que celui-là dure par longues -années qui a longuement travaillé à jeter ses racines.»</p> - -<p>Ici finit le premier livre, où il n'a été encore question que de la -langue et du style poétique; dans le second, la question est abordée -plus franchement, et l'intention de renverser l'ancienne littérature et -d'y substituer les formes antiques est exprimée avec plus d'audace:</p> - -<p>«Je penserai avoir beaucoup mérité des miens si je leur montre -seulement du doigt le chemin qu'ils doivent suivre pour atteindre à -l'excellence des anciens: mettons donc pour le commencement ce que nous -avons, ce me semble, assez prouvé au premier livre. C'est que, sans -l'imitation des Grecs et Romains, nous ne pouvons donner à notre langue -l'excellence et lumière des autres plus fameuses. Je sais que beaucoup -me reprendr<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[p. 408]</a></span>ont d'avoir osé, le premier des Français, introduire quasi -une nouvelle poésie, ou ne se tiendront pleinement satisfaits, tant -pour la brièveté dont j'ai voulu user que pour la diversité des esprits -dont les uns trouvent bon ce que les autres trouvent mauvais. Marot -me plaît, dit quelqu'un, parce qu'il est facile et ne s'éloigne point -de la commune manière de parler; Héroët, dit quelque autre, parce que -tous ses vers sont doctes, graves et élaborés; les autres d'un autre se -délectent. Quant à moi, telle superstition ne m'a point retiré de mon -entreprise, parce que j'ai toujours estimé notre poésie française être -capable de quelque plus haut et merveilleux style que celui dont nous -nous sommes si longuement contentés. Disons donc brièvement ce que nous -semble de nos poëtes français.</p> - -<p>»De tous les anciens poëtes français, quasi un seul, Guillaume de Loris -et Jean de Meun<a name="NoteRef_4_28" id="NoteRef_4_28"></a><a href="#Note_4_28" class="fnanchor">[4]</a>, sont dignes d'être lus, non tant pour ce qu'il y -ait en eux beaucoup de choses qui se doivent imiter des modernes, que -pour y voir quasi une première image de la langue française, vénérable -pour son antiquité. Je ne doute point que tous les pères crieraient -la honte être perdue si j'osais reprendre ou émender quelque chose en -ceux que jeunes ils ont appris, ce que je ne veux faire aussi; mais -bien soutiens-je que celui-là est trop grand admirateur de l'ancienneté -qui veut défrauder les jeunes de leur gloire méritée: n'estimant rien, -sinon ce que la mort a sacré, comme si le temps, ainsi que les vins, -rendait les poésies meilleures. Les plus récents, même ceux qui ont -été nommés par Clément Marot en une certaine épigramme à Salel, sont -assez connus par leurs œuvres; j'y renvoie les lecteurs pour en faire -jugement.»</p> - -<p>Il continue par quelques louanges et beaucoup de critiques des auteurs -du temps, et revient à son premier dire, qu'il faut imiter les anciens, -«et non point les auteurs français, pour ce qu'en ceux-ci on ne saurait -prendre que bien peu, comme la peau et la couleur, tandis qu'en ceux-là -on peut prendre la chair, les os, les nerfs et le sang.»</p> - -<p>«Lis donc, et relis premièrement, ô poëte futur! les exemplaires grecs -et latins; puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux -Jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouan, com<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[p. 409]</a></span>me rondeaux, ballades, -virelais, chants royaux, chansons et telles autres épiceries qui -corrompent le goût de notre langue, et ne servent sinon à porter -témoignage de notre ignorance. Jette-toi à ces plaisantes épigrammes, -non point comme font aujourd'hui un tas de faiseurs de contes nouveaux -qui en un dizain sont contents n'avoir rien dit qui vaille aux neuf -premiers vers, pourvu qu'au dixième il y ait le petit mot pour rire, -mais à l'imitation d'un Martial, ou de quelque autre bien approuvé; si -la lascivité ne te plaît, mêle le profitable avec le doux; distille -avec un style coulant et non scabreux de tendres élégies, à l'exemple -d'un Ovide, d'un Tibulle et d'un Properce; y entremêlant quelquefois de -ces fables anciennes, non petit ornement de poésie. Chante-moi ces odes -inconnues encore de la langue française, d'un luth bien accordé au son -de la lyre grecque et romaine, et qu'il n'y ait rien où apparaissent -quelques vestiges de rare et antique érudition. Quant aux épîtres, ce -n'est un poëme qui puisse grandement enrichir notre vulgaire, parce -qu'elles sont volontiers des choses familières et domestiques, si tu ne -les voulais faire à l'imitation d'élégies comme Ovide, ou sentencieuses -et graves comme Horace: autant te dis-je des satires que les Français, -je ne sais comment, ont nommées coq-à-l'âne, auxquelles je te conseille -aussi peu t'exercer, si ce n'est à l'exemple des anciens en vers -héroïques, et, sous ce nom de satire, y taxer modestement les vices -de son temps et pardonner aux noms des personnes vicieuses. Tu as pour -ceci Horace, qui, selon Quintilien, tient le premier lieu entre les -satiriques. <i>Sonne-moi</i> ces beaux <i>sonnets</i><a name="NoteRef_5_29" id="NoteRef_5_29"></a><a href="#Note_5_29" class="fnanchor">[5]</a>; non moins docte que -plaisante invention italienne, pour lequel tu as Pétrarque et quelques -modernes Italiens. Chante-moi d'une musette bien résonnante les -plaisantes églogues rustiques, à l'exemple de Théocrite et de Virgile. -Quant aux comédies et tragédies, si les rois et les républiques les -voulaient restituer en leur ancienne dignité qu'ont usurpée les farces -et moralités, je serais bien d'opinion que tu t'y employasses, et, si -tu le veux faire pour l'ornement de la langue, tu sais où tu en dois -trouver les archétypes.»</p> - -<p>Je ne crois pas qu'on me reproche d'avoir cité tout entier ce chapitre -où la révolution littéraire est si audacieusement proclamée; il est -curieux d'assister à cette démolition complète d'une littérature du -moyen âge au profit de tous les genres de composition de l'<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[p. 410]</a></span>antiquité, -et la réaction analogue qui s'opère aujourd'hui doit lui donner un -nouvel intérêt.</p> - -<p>Du Bellay conseille encore l'introduction dans la langue française de -mots composés du latin et du grec, recommandant principalement de s'en -servir dans les arts et sciences libérales. Il recommande, avec plus -de raison, l'étude du langage figuré, dont la poésie française avait -jusqu'alors peu de connaissance; il propose de plus quelques nouvelles -alliances de mots accueillies depuis en partie: «d'user hardiment de -l'infinitif pour le nom, comme <i>Veiller,</i> le <i>chanter,</i> le <i>vivre,</i> -le <i>mourir;</i> de l'adjectif substantivé, comme le <i>vide de l'air,</i> le -<i>frais de l'ombre, l'épais des forêts;</i> des verbes et des participes, -qui de leur nature n'ont point d'infinitifs après eux, avec des -infinitifs, comme <i>tremblant de mourir</i> pour craignant <i>de mourir,</i> -etc. Garde-toi encore de tomber en un vice commun, même aux plus -excellents de notre langue: c'est l'omission des articles.»</p> - -<p>«Je ne veux oublier l'émendation, partie certes la plus de nos -études; son office est d'ajouter, ôter, ou changer à loisir ce que la -première impétuosité et ardeur d'écrire n'avait permis de faire; il -est nécessaire de remettre à part nos écrits nouveau-nés, les revoir -souvent, et, en la manière des ours, leur donner forme, à force de -lécher. Il ne faut pourtant y être trop superstitieux, ou, comme les -éléphants leurs petits, être dix ans à enfanter ses vers. Surtout nous -convient avoir quelques gens savants et fidèles compagnons qui puissent -connaître nos fautes et ne craignent pas de blesser notre papier -avec leurs ongles. Encore te veu<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[p. 411]</a></span>x-je avertir de hanter quelquefois -non-seulement les savants, mais aussi toutes sortes d'ouvriers et gens -mécaniques, savoir leurs inventions, les noms des matières et termes -usités en leurs arts et métiers pour tirer de là de belles comparaisons -et description de toutes choses.»</p> - -<p>«Vous semble-t-il pas, messieurs, qui êtes si ennemis de votre langue, -que notre poëte ainsi armé pusse sortir en campagne, et se montrer sur -les rangs avec les braves escadrons grecs et romains. Et vous autres si -mal équipés, dont l'ignorance a donné le ridicule nom de rimeur à notre -langue, oserez-vous bien endurer le soleil, la poudre et le dangereux -labeur de ce combat? Je suis d'avis que vous vous retirez au bagage -avec les pages et laquais, ou bien (car j'ai pitié de vous) sous les -frais ombrages, entre les dames et damoiselles où vos beaux et mignons -écrits, non de plus longue durée que votre vie, seront reçus, admirés -et adorés. Que plût aux Muses pour le bien que je veux à notre lange -que vos ineptes œuvres fussent bannies non-seulement, comme elles le -sont des bibliothèques des savants, mais de toute la France.»</p> - -<p>On voit que les disputes littéraires de ce temps-là n'étaient pas -moins animées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Du Bellay s'écrie -qu'il faudrait que tous les rois amateurs de leur langue défendissent -d'imprimer les œuvres des poëtes surannés de l'époque.</p> - -<p>«Oh! combien je désire voir sécher ces <i>printemps,</i> châtier ces petites -jeunesses, rabattre ces <i>coups d'essai,</i> tarir ces <i>fontaines,</i> bref -abolir ces beaux titres suffisants pour dégoûter tout lecteur savant -d'en lire davantage! Je ne souhaite pas moins que ces <i>dépourvus,</i> -ces <i>humbles espérants,</i> ces <i>bains de Liesse,</i> ces <i>esclaves,</i> ces -<i>traverseurs<a name="NoteRef_6_30" id="NoteRef_6_30"></a><a href="#Note_6_30" class="fnanchor">[6]</a>,</i> soient renvoyés à la table ronde, et ces belles -petites devises aux gentilshommes et damoiselles, d'où on les a -empruntées. Que dirai-je plus? Je supplie à Phébus Apollon que la -France, après avoir été si longuement stérile, grosse de lui, enfante -bientôt un poëte dont le luth bien résonnant fasse tarir ces enrouées -cornemuses, non autrement que les grenouilles quand on jette une pierre -en leur marais.»<a name="NoteRef_7_31" id="NoteRef_7_31"></a><a href="#Note_7_31" class="fnanchor">[7]</a></p> - -<p>Après une nouvelle exhortation aux Français d'écrire en leur langue, -du Bellay finit ainsi: «Or, nous voici, grâce à Dieu, après b<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[p. 412]</a></span>eaucoup -de périls et de flots étrangers, rendus au port à sûreté. Nous avons -échappé du milieu des Grecs et au travers des escadrons romains, -pénétré jusqu'au sein de la France, France tant désirée. Là donc, -Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et, -de ses serves dépouilles, ornez vos temples et autels. Ne craignez -plus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui sous -ombre de bonne foi vous surprennent tout nus comptant la rançon du -Capitole. Donnez en cette Grèce menteresse et y semez encore un coup la -fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés -trésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et -ne craignez plus ce muet Apollon ni ses faux oracles. Vous souvienne de -votre ancienne Marseille, seconde Athènes; et de votre Hercule gallique -tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne -attachée à sa langue.»</p> - -<p>C'est un livre bien remarquable que ce livre de du Bellay; c'est un -de ceux qui jettent le plus de jour sur l'histoire de la littérature -française, et peut-être aussi le moins connu de tous les traités écrits -sur ce sujet: je ne sache pas qu'aucun auteur s'en soit servi depuis -deux siècles, si ce n'est M. Sainte-Beuve qui m'en a donné une analyse. -Je n'aurais pas hasardé cette citation, beaucoup plus longue encore, -si je ne la regardais comme l'histoire la plus exacte que l'on puisse -faire l'école de Ronsard.</p> - -<p>En effet, tout est là: à voir comme les réformes prêchées, les théories -développées dans la <i>Défense et Illustration de la langue française,</i> -ont été fidèlement adoptées depuis et mises en pratique dans tous -leurs points, il est même difficile de douter qu'elle ne soit l'œuvre -de cette école tout entière: je veux dire de Ronsard, Ponthus de -Thiard, Remi Belleau, Étienne Jodelle, J. Antoine de Baïf, qui, joints -à Dubellay, composaient ce qu'on appela depuis <i>la Pléiade</i><a name="NoteRef_8_32" id="NoteRef_8_32"></a><a href="#Note_8_32" class="fnanchor">[8]</a>. Du -reste, plupart de ces auteurs avaient écrit beaucoup d'ouvrages -dans le système prêché par du Bellay, bien qu'ils ne<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[p. 413]</a></span> les eussent -point fait encore imprimer; de plus, il est question des <i>odes</i> dans -l'<i>Illustration,</i> et Ronsard dit plus tard une préface avoir le premier -introduit le mot <i>ode</i> dans la langue française ce qu'on n'a jamais -contesté.</p> - -<p>Mais, soit que ce livre ait été de plusieurs mains, soit qu'une seule -plume ait exprimé les vœux et les doctrines de toute une association -de poëtes, il porte l'empreinte de la plus complète ignorance de -l'ancienne littérature française ou de la plus criante injustice. Tout -le mépris que du Bellay professe, à juste titre, envers les poëtes de -son temps imitateurs des vieux poëtes, y est, à grand tort, reporté -aussi sur ceux-là qui n'en pouvaient mais. C'est comme si, aujourd'hui, -on en voulait aux auteurs du grand siècle de la platitude des rimeurs -modernes qui marchent sous leur invocation.</p> - -<p>Se peut-il que du Bellay, qui recommande si fort d'enter sur le tronc -national près de périr des branches étrangères, ne songe point même -qu'une meilleure culture puisse lui rendre la vie et ne le croie pas -capable de porter des fruits par lui-même? Il conseille de faire -des mots d'après le grec et le latin, comme si les sources eussent -manqué pour en composer de nouveaux d'après le vieux français seul; il -appuie sur l'introduction des odes, élégies, satires, etc., comme si -toutes ces formes poétiques n'avaient pas existé déjà sous d'autres -noms; du poëme antique, comme si les chroniques normandes et les -romans chevaleresques n'en remplissaient pas toutes les conditions, -appropriées de plus au caractère et à l'histoire du moyen âge; de la -tragédie, comme s'il eût manqué aux mystères autre chose que d'être -traités par des hommes de génie pour devenir la tragédie du moyen -âge, plus libre et plus vraie que l'ancienne. Supposons, en effet, -un instant, les plus grands poëtes étrangers et les plus opposés au -système classique de l'antiquité, nés en France au <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle, et -dans la même situation que du Bellay et ses amis. Croyez-vous qu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[p. 414]</a></span> -n'eussent pas été là, et avec les seules ressources et les éléments -existant alors dans la littérature française, ce qu'ils furent à -différentes époques et dans différents pays? Croyez-vous que l'Arioste -n'eût pas aussi bien composé son <i>Roland furieux</i> avec nos fabliaux et -nos poëmes chevaleresques; Shakspeare, ses drames avec nos romans, nos -chroniques, nos farces et même nos mystères; le Tasse, sa <i>Jérusalem</i> -avec nos livres de chevalerie et les éblouissantes couleurs poétiques -de notre littérature romane, etc.? Mais les poëtes de la réforme -classique n'étaient point de cette taille, et peut-être est-il injuste -de vouloir qu'ils aient vu dans l'ancienne littérature française ce que -ces grands hommes y ont vu avec le regard du génie, et ce que nous n'y -voyons aujourd'hui sans doute que par eux. Au moins rien ne peut-il -justifier ce superbe dédain qui fait prononcer aux poëtes de la Pléiade -qu'il n'y a absolument rien avant eux, non-seulement dans les genres -sérieux, mais dans tous; ne tenant pas plus compte de Rutebœuf que de -Charles d'Anjou, de Villon que de Charles d'Orléans, de Clément Marot -que de Saint-Gelais, et de Rabelais que de Joinville et de Froissart -dans la prose. Sans cette ardeur d'exclure, de ne rebâtir que sur des -ruines, on ne peut nier que l'étude et même l'imitation momentanée -de la littérature antique n'eussent pu être, dans les circonstances -d'alors, très-favorables aux progrès de la nôtre et de notre langue -aussi; mais l'excès a tout gâté: de la forme, on a passé au fond; on -ne s'est pas contenté d'introduire le poëme antique, on a voulu qu'il -dît l'histoire des anciens et non la nôtre; la tragédie, on a voulu -qu'elle ne célébrât que les infortunes des illustres familles d'Œdipe -et d'Agamemnon; on a amené la poésie à ne reconnaître et n'invoquer -d'autres dieux que ceux de la mythologie; en un mot, cette expédition, -présentée si adroitement par du Bellay comme une conquête sur les -étrangers, n'a fait, au contraire, que les amener vainqueurs dans nos -murs; elle a tendu à effacer petit à petit notre caractère de nation, -à nous faire rougir de nos usages et même de notre langue au profit -de l'antiquité; à nous amener, en un mot, à<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[p. 415]</a></span> ce comble de ridicule -qu'au xix<sup>e</sup> siècle même, nous représentions encore nos rois -et nos héros en costumes romains, et que nous ayons employé le latin -pour les inscriptions de nos monuments, séduits que nous sommes par de -fausses idées de goût et de convenance. Bon Dieu! que diront un jour -nos arrière-neveux en découvrant des pierres sépulcrales de chrétiens, -qui portent pour légende: diis manibus<a name="NoteRef_9_33" id="NoteRef_9_33"></a><a href="#Note_9_33" class="fnanchor">[9]</a>! des monuments où il est -inscrit: <span style="font-size: 0.8em;">MDCCCXXX° ANNO REGNANTE CAROLO DECIMO, PRÆFECTUS ET ÆDILES -POSUERUNT</span>, etc.<a name="NoteRef_10_34" id="NoteRef_10_34"></a><a href="#Note_10_34" class="fnanchor">[10]</a>! Ne seront-ils pas fondés à croire qu'en l'an 1830, -la domination romaine subsistait encore en France; de même qu'en lisant -quelques lambeaux échappés au temps de notre poésie, ils pourront se -persuader que le paganisme était aussi notre religion dominante? C'est -certainement à ce défaut d'accord et de sympathie de la littérature -classique avec nos mœurs et notre caractère national qu'il faut -attribuer, outre les ridicules anomalies que je viens de citer en -partie, le peu de popularité qu'elle a obtenu.</p> - -<p>Voilà une digression qui m'entraîne bien loin: j'y ai jeté au hasard -quelques raisons déjà rebattues; il y en a des volumes de beaucoup -meilleures, et cependant que de gens refusent encore de s'y rendre! -Une tendance plus raisonnable se fait, il est vrai, remarquer depuis -quelques années<a name="NoteRef_11_35" id="NoteRef_11_35"></a><a href="#Note_11_35" class="fnanchor">[11]</a>: on se met à lire un peu d'histoire de France; -et, quand dans les collèges on sera parvenu à la savoir presque aussi -bien que l'histoire ancienne, et quand aussi on consacrera à l'étude -de la langue française quelques heures arrachées au grec et au latin, -un grand progrès sera sans doute accompli pour l'esprit national, et -peut-être s'ensuivra-t-il moins de dédain pour la vieille littérature -française, car tout cela se tient.</p> - -<p>J'ai accusé l'école de Ronsard de nous avoir imposé une littérature -classique, quand nous pouvions fort bien nous en passer, et surtout -de nous l'avoir imposée si exclusive, si dédaigneuse de tout le passé -qui était à nous; mais, à considérer ses travaux e<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[p. 416]</a></span>t ses innovations, -sous un autre point de vue, celui des progrès du style et de la -couleur poétique, il faut avouer que nous lui devons beaucoup de -reconnaissance; il faut avouer que, dans tous les genres qui ne -demandent pas une grande force de création, dans tous les genres de -poésie gracieuse et légère, elle a surpassé et les poëtes qui l'avaient -précédée, et beaucoup de ceux qui l'ont suivie. Dans ces sortes de -compositions aussi, l'imitation classique est moins sensible: les -petites odes de Ronsard, par exemple, semblent la plupart inspirées, -plutôt par les chansons du xii<sup>e</sup> siècle, qu'elles surpassent -souvent encore en naïveté et en fraîcheur; ses sonnets aussi, et -quelques-unes de ses élégies sont empreints du véritable sentiment -poétique, si rare quoi qu'on dise, que tout le <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> -siècle, si riche qu'il soit en poésies diverses, semble en être -absolument dénué.</p> - -<p>Mais, pour faire sentir les immenses progrès que Ronsard à fait faire à -la langue poétique, si pâle jusqu'à lui dans les genres sérieux, il est -bon de donner une idée de ce qu'elle était au moment qu'il l'a prise. -Pour cela, je transcris au hasard le début d'un poëme publié la même -année que ses odes pindariques, et par un des auteurs les plus estimés -du temps. (<i>Pandore,</i> par Guillaume de Tours.)</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -O dieu Phœbus, des saints poëtes père,<br /> -Du grand tonnant la lignée tant clère,<br /> -Qui sus ton chef à perruque dorée<br /> -Portes les fleurs de Daphnes transmuée<br /> -Dans un laurier toujours verd qu'on blasonne,<br /> -Car tu t'en ceints, et en fais ta couronne,<br /> -Viens, viens à nous, viens ici en la guise<br /> -Qu'en Hélicon, haute montagne sise<br /> -Très-hautement les doctes sœurs enseignes<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[p. 417]</a></span>Là des pieds nus dansantes aux enseignes<br /> -De leur gaité, tout autour des autiers<br /> -De ton parent Jupiter et au tiers<br /> -Toi réjoui de douce mélodie<br /> -Les adoucis et de ta poésie;<br /> -Sois ci présent, et au labeur et peine<br /> -De toi chantant donne joyeux étrenne<br /> -De bien ditter et lui donne faveur,<br /> -Car il nous plaît la fable qui n'est moindre<br /> -D'aultres narrez intexer et la joindre<br /> -Que bien ditta Astreus sainct poëte, etc.<br /> -</p> - -<p>En vérité, rien qui surpasse ces vers, dans toute la haute poésie -d'alors; si quelqu'un en doute, qu'il lise encore les hymnes de Marot, -de Marot si poëte dans les genres plaisants, et il verra quel abîme -existait entre le style élevé et le style gracieux et naïf. Maintenant, -jugez de quelle admiration le public de 1550 dût se sentir saisi en -entendant des strophes pareilles à celles que je vais citer, et qui -faisaient partie d'une ode pindarique où le poëte racontait la guerre -des dieux contre les titans<a name="NoteRef_12_36" id="NoteRef_12_36"></a><a href="#Note_12_36" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - - -<p style="margin-left: 10%;"> -Bellone eut la tête couverte<br /> -D'un acier, sur qui rechignoit<br /> -De Méduse la gueule ouverte,<br /> -Qui pleine de flammes grognoit;<br /> -En sa dextre elle enta la hache<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[p. 418]</a></span>Par qui les rois sont irrités,<br /> -Alors que, dépite, elle arrache<br /> -Les vieilles tours de leurs cités!<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Adouc le Père puissant,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Qui de nerfs roidis s'efforce!</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Ne mit en oubli la force</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">De son foudre rougissant:</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Mi-courbant la tête en bas,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Et bien haut levant le bras,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Contre eux guigna sa tempête,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Laquelle, en les foudroyant,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Siffloit, aigu-tournoyant,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Comme un fuseau sur leur tête.</span><br /> -<br /> -De feu, les deux piliers du monde,<br /> -Brûlés jusqu'au fond, chanceloient:<br /> -Le ciel ardoit, la terre et l'onde<br /> -Tout pétillants étinceloient, etc.<br /> -</p> - - -<p>La langue est encore la même que dans le morceaux cité plus haut; mais -quelle différence dans la vigueur du style et l'éclat de la pensée! -Eh bien, veut-on savoir tout d'un coup à quoi s'en tenir sur les -progrès que Ronsard a fait faire à la langue poétique, qu'on rapproche -ce fragment, composés dans ses premières années, des vers suivants, -composés dix ans après, pour l'avènement au trône de Charles IX. Ce -sont quelques-uns des conseils qu'il lui adresse:</p> - - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[p. 419]</a></span>L'habillement des rois est la seule vertu;<br /> -Que votre corps reluise en vertus glorieuse<br /> -Non par habits chargés de pierres précieuses<br /> -D'amis plus que d'argent montrez-vous désireux,<br /> -Les princes sans amis sont toujours malheureux;<br /> -Aimez les gens de bien, ayant toujours envie<br /> -De ressembler à ceux qui sont de bonne vie;<br /> -Punissez les malins et les séditieux:<br /> -Ne soyez point chagrin, dépit, ni furieux,<br /> -Mais honnête et gaillard, portant sur le visage<br /> -De votre gentille âme un gentil témoignage.<br /> -<br /> -Or, sire, pour autant que nul n'a le pouvoir<br /> -De châtier les rois qui font mal leur devoir,<br /> -Corrigez-vous vous-même, afin que la justice<br /> -De Dieu qui est plus grand vos fautes ne punisse.<br /> -Je dis ce puissant Dieu, dont la force est partout,<br /> -Qui conduit l'univers de l'un à l'autre bout,<br /> -Et fait à tous humains ses justices égales,<br /> -Autant aux laboureurs qu'aux personnes royales.<br /> -Lequel nous supplions vous tenir en sa loi,<br /> -Et vous aimer autant qu'il fit David son roi,<br /> -Et rendre comme à lui votre sceptre tranquille,<br /> -Car, sans l'aide de Dieu, la force est inutile.<br /> -</p> - - -<p>On pourra juger d'après ces vers, dont le style est, en général, celui -de tous les discours de Ronsard, combien est ridicule l'accusation -d'obscurité et de dureté qui depuis deux siècles flétr<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[p. 420]</a></span>it ses poésies; -et il nous sera de plus loisible d'avancer que la Harpe ne les avait -jamais lues, lorsqu'il s'écrie qu'on ne peut pas lire et comprendre -quatre vers de suite chez Ronsard. Qu'on me permette de citer encore -une de ses élégies, qui, sans être partout aussi pure que le morceau -précédent, lui est supérieure, ce me semble, sous le rapport de la -poésie:</p> - - - -<p style="margin-left: 10%;"> -A MARIE<br /> -<br /> -Six ans étoient coulés, et la septième année<br /> -Étoit presques entière en ses pas retournée,<br /> -Quand, loin d'affection, de désir et d'amour,<br /> -En pure liberté je passois tout le jour,<br /> -Et, franc de tout souci qui les âmes dévore,<br /> -Je dormois dès le soir jusqu'au point de l'aurore;<br /> -Car seul, maître de moi, j'allois plein de loisir<br /> -Où le pied me portoit, conduit de mon désir,<br /> -Ayant toujours aux mains, pour me servir de guide,<br /> -Aristote ou Platon, ou le docte Euripide,<br /> -Mes bons hôtes muets, qui ne fâchent jamais;<br /> -Ainsi je les reprends, ainsi je les remets.<br /> -O douce compagnie, et utile et honnête!<br /> -Un autre en caquetant m'étourdiroit la tête.<br /> -<br /> -Puis, du livre ennuyé, je regardois les fleurs,<br /> -Feuilles, tiges, rameaux, espèces et couleurs;<br /> -Et l'entrecoupement de leurs formes diverses,<br /> -Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses(*).<br /> -Ne me pouvant soûler, ainsi qu'en un tableau<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[p. 421]</a></span>D'admirer la nature et ce qu'elle a de beau,<br /> -Et de dire en passant aux fleurettes écloses:<br /> -«Celui est presque Dieu qui connoît toutes choses,<br /> -Écarté du vulgaire et loin des courtisans<br /> -De fraude et de malice impudents artisans. »<br /> -<br /> -Tantôt j'errois seulet par les forêts sauvages<br /> -Sur les bords émaillés des peinturés rivages;<br /> -Tantôt par les rochers reculés et déserts,<br /> -Tantôt par les taillis, verte maison des cerfs<br /> -J'aimois le cours suivi d'une longue rivière,<br /> -A voir onde sur onde allonger sa carrière,<br /> -Et flot à l'autre flot en roulant s'attacher;<br /> -Et, penché sur les bords, me plaisoit d'y pêcher<br /> -Étant plus réjoui d'une chasse muette,<br /> -Troubler des écaillés la demeure secrète,<br /> -Tirer avec la ligne en tremblant emporté<br /> -Le crédule poisson pris à l'haim appâté,<br /> -Qu'un grand prince n'est aise ayant pris à la chasse;<br /> -Un cerf qu'en haletant tout un jour il pourchasse<br /> -Heureux si vous eussiez d'un mutuel émoi<br /> -Pris l'appât amoureux aussi bien comme moi ...<br /> -Las! couché dessus l'herbe, en mes discours je pense<br /> -Que, pour aimer beaucoup, j'ai peu de récompense<br /> -Et que mettre son cœur aux dames si avant,<br /> -C'est vouloir peindre en l'onde et arrêter le vent<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[p. 422]</a></span>M'assurant toutefois qu'alors que le vieil âge<br /> -Aura, comme sorcier, changé votre visage,<br /> -Et lorsque vos cheveux deviendront argentés<br /> -Et que vos yeux d'amour ne seront plus hantés<br /> -Que toujours vous aurez, quelque soin qui vous touche,<br /> -En l'esprit mes écrits, mon nom en votre bouche.<br /> -<br /> -(*) Bleues.<br /> -</p> - - -<p>Le lecteur doit être bien surpris de ne point rencontrer là cette <i>muse -en françois parlant grec et latin contre laquelle</i> Boileau s'escrime si -rudement, de fort bien comprendre ce patois <i>que jargonnoit Ronsard à -la cour des Valois, et de ne le</i> point trouver si éloigné qu'il croyait -du <i>beau françois</i> d'aujourd'hui. C'est qu'il n'est pas en littérature -de plus étrange destinée que celle de Ronsard: idole d'un siècle -éclairé; illustré de l'admiration d'hommes tels que les de Thou, -les l'Hospital, les Pasquier, les Scaliger; proclamé plus tard par -Montaigne l'égal des plus grands poëtes anciens, traduit dans toutes -les langues, entouré d'une considération telle, que le Tasse, dans un -voyage à Paris, ambitionna l'avantage de lui être présenté; honoré à -sa mort de funérailles presque royales et des regrets de la France -entière, il semblait devoir, selon l'expression de M. Sainte-Beuve, -entrer dans la postérité, comme dans un temple. Non! la postérité est -venue, et elle a convaincu le <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle de mensonge et de mauvais -goût, elle a livré au rire et à l'injure les morceaux de l'idole -brisée, et des dieux nouveaux se sont substitués à la trop célèbre -Pléiade, en se parant de ses dépouilles.</p> - -<p>La Pléiade, soit: qu'importe tous ces poëtes à la suite, qui sont Baïf, -Belleau, Ponthus, sous Ronsard; qui sont Racan, Segrais, Sarrazin, sous -Malherbe; qui sont Desmahis, Bernis, Villette, sous Voltaire, etc.<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[p. 423]</a></span>?... -Mais, pour Ronsard, il y a encore une postérité: et aujourd'hui surtout -qu'on remet tout en question, et que les hautes renommées sont pesées, -comme les âmes aux enfers, nues, dépouillées de toutes les préventions, -favorables ou non, avec lesquelles elles s'étaient présentées à nous, -qui sait si Malherbe se trouvera encore de poids à représenter le père -de la poésie classique? Ce ne serait point là le seul arrêt de Boileau -qu'aurait cassé l'avenir.</p> - -<p>Nous n'exprimons ici qu'un vœu de justice et d'ordre, selon nous, -et nous n'avons pas jugé l'école de Ronsard assez favorablement pour -qu'on nous soupçonne de partialité. Si notre conviction est erronée, -ce ne sera pas faute d'avoir examiné les pièces du procès, faute -d'avoir feuilleté des livres oubliés depuis trois cents ans. Si tous -les auteurs d'histoires littéraires avaient eu cette conscience, on -n'aurait pas vu des erreurs grossières se perpétuer dans mille volumes -différents, composés les uns sur les autres; on n'aurait pas vu des -jugements définitifs se fonder sur d'aigres et partiales critiques -échappées à l'acharnement momentané d'une lutte littéraire, ni de -hautes réputations s'échaffauder avec des œuvres admirées sur parole.</p> - -<p>Non, sans doute, nous ne sommes pas indulgents envers l'école de -Ronsard: et, en effet, on ne peut que s'indigner, au premier abord, de -l'espèce de despotisme qu'en littérature, de cet orgueil avec lequel -elle <i>Odi profanum vulgus,</i> d'Horace, repoussant toute popularité comme -une injure, et n'estimant rien que le noble, et sacrifiant toujours -à l'art le naturel et le vrai. Ainsi aucun poëte n'a célébré plus et -la nature et le printemps que ne l'ont fait ceux du <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle, et -croyez-vous qu'ils aient jamais songé à demander des inspirations à -la nature et au printemps? Jamais: ils se contentaient de rassembler -ce que l'antiquité avait dit de plus gracieux sur ce sujet, et d'en -composer un tout, digne d'être apprécié par les connaisseurs; il -arrivait de là qu'ils se gardaient de leur mieux d'avoir une pensée -à eux; et cela est<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[p. 424]</a></span> tellement vrai, que les savants commentaires dont -on honorait leurs œuvres ne s'attachaient qu'à y découvrir le plus -possible d'imitations de l'antiquité. Ces poëtes ressemblaient en -cela beaucoup à certains peintres qui ne composent leurs tableaux que -d'après ceux des maîtres, imitant un bras chez celui-ci, une tête chez -cet autre, une draperie chez un troisième, le tout pour la plus grande -gloire de l'art, et qui traitent d'ignorants ceux qui se hasardent -à leur demander s'il ne vaudrait pas mieux imiter tout bonnement la -nature.</p> - -<p>Puis, après ces réflexions qui vous affectent désagréablement à -la première lecture des œuvres de la Pléiade, une lecture plus -particulière vous réconcilie avec elle: les principes ne valent rien; -l'ensemble est défectueux, d'accord, et faux et ridicule; mais on se -laisse aller à admirer certaines parties des détails; ce style primitif -et verdissant assaisonne si bien de vieilles pensées déjà banales chez -les Grecs et les Romains, qu'elles ont pour nous tout le charme de la -nouveauté; quoi de plus rebattu, par exemple, que cette espèce de -syllogisme sur lequel est fondée l'odelette de Ronsard:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Mignonne, allons voir si la rose ...<br /> -</p> - -<p>Eh bien, la mise en œuvre en fait un des morceaux les plus frais et -les plus gracieux de notre poésie légère. Celle de Belleau, intitulée -<i>Avril,</i> toute composée, au reste, d'idées connues, n'en ravit pas -moins quiconque a de la poésie dans le cœur. Qui pourrait dire -en combien de façons est retournée dans beaucoup d'autres pièces -l'éternelle comparaison des fleurs et des amours qui ne durent qu'un -printemps; et tant d'autres lieux communs que toutes les poésies -fugitives nous o<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[p. 425]</a></span>ffrent encore aujourd'hui? Eh bien, nous autres -Français, qui attachons toujours moins de prix aux choses qu'à la -manière dont elles sont dites, nous nous en laissons charmer, ainsi -que d'un accord mille fois entendu, si l'instrument qui le répète est -mélodieux.</p> - -<p>Voilà pour la plus grande partie de l'école de Ronsard; la part du -maître doit être plus vaste: toutes ses pensées à lui ne viennent pas -de l'antiquité; tout ne se borne pas dans ses écrits à la grâce et à -la naïveté de l'expression: on taillerait aisément chez lui plusieurs -poëtes fort remarquables et fort distincts, et peut-être suffirait-il -pour cela d'attribuer à chacun d'eux quelques années successives de -sa vie. Le poète pindarique se présente d'abord: c'est au style de -celui-là qu'ont pu s'adresser avec le plus de justice les reproches -d'obscurité, d'hellénisme, de latinisme et d'enflure qui se sont -perpétués sans examen jusqu'à nous de notice en notice; l'étude des -autres poëtes du temps aurait cependant prouvé que ce style existait -avant lui: cette fureur de faire des mots d'après les anciens a été -attaquée par Rabelais, bien avant l'apparition de Ronsard et de -ses amis; au total, il s'en trouve peu chez eux qui ne fussent en -usage déjà. Leur principale affaire était l'introduction des formes -classiques, et, bien qu'ils aient aussi recommandé celle des mots, il -ne paraît pas qu'ils s'en soient occupés beaucoup, et qu'ils aient -même employé les premiers ces doubles mots qu'on a représe<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[p. 426]</a></span>ntés comme si -fréquents dans leur style.</p> - -<p>Voici venir maintenant le poëte amoureux et anacréontique: à lui -s'adressent les observations faites plus haut, et c'est celui-là qui -a le plus fait école. Vers les derniers temps, il tourne à l'élégie, -et là seulement peu de ses imitateurs ont pu l'atteindre, à cause de -la supériorité avec laquelle il y manie l'alexandrin, employé fort peu -avant lui, et qu'il a immensément perfectionné.</p> - -<p>Ceci nous conduit à la dernière époque du talent de Ronsard, et, ce me -semble, à la plus brillante, bien que la moins célébrée. Ses <i>Discours</i> -contiennent en germe l'épître et la satire régulière, et, mieux que -tout cela, une perfection de style qui étonne plus qu'on ne peut dire. -Mais aussi combien peu de poëtes l'ont immédiatement suivi dans cette -région supérieure! Régnier seulement s'y présente longtemps après, -et on ne se doute guère de tout ce qu'il doit à celui qu'il avouait -hautement pour son maître.</p> - -<p>Dans les discours surtout se déploie cet alexandrin fort et bien rempli -dont Corneille eut depuis le secret, et qui fait contraster son style -avec celui de Racine d'une manière si remarquable: il est singulier -qu'un étranger, M. Schlegel ait fait le premier cette observation: -«Je regarde comme incontestable, dit-il, que le grand Corneille -appartienne encore à certains égards, pour la langue surtout, à cette -ancienne école de Ronsard, ou du moins la rappelle souvent.» On se -convaincra bien aisément de cette vérité en lisant les discours de -Ronsard, et surtout celui des <i>Misères du temps.</i></p> - -<p>Depuis peu d'années, quelques poëtes, et Victor Hugo surtout, -paraissent avoir étudié cette versification énergique et brillante de -Ronsard, dégoûtés qu'ils étaient de l'autre: j'entends la versification -<i>racinienne,</i> si belle à son commencement, et que depuis on a tant -usée et aplatie à force de la limer et de la polir. Elle n'était point -usée, an contraire, celle de Ronsard et de Corneille, mais rouillée -seulement, faute d'avoir servi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[p. 427]</a></span></p> - -<p>Ronsard mort, après toute une vie de triomphes incontestés, ses -disciples, tels que les généraux d'Alexandre, se partagèrent tout son -empire, et achevèrent paisiblement d'asservir ce monde littéraire, dont -certainement sans lui ils n'eussent pas fait la conquête. Mais, pour -en conserver longtemps la possession, il eût fallu, ou qu'eux-mêmes -ne fussent pas aussi secondaires qu'ils étaient, ou qu'un maître -nouveau étendît sur tous ces petits souverains une main révérée et -protectrice. Cela ne fut pas; et dès lors on dut prévoir, aux divisions -qui éclatèrent, aux prétentions qui surgirent, à la froideur et à -l'hésitation du public envers les œuvres nouvelles, l'imminence d'une -révolution analogue à celle de 1549, dont le grand souvenir de Ronsard, -qui survivait encore craint des uns et vénéré du plus grand nombre, -pouvait seul retarder l'explosion de quelques années.</p> - -<p>Enfin Malherbe vint! et la lutte commença. Certes, il était alors -beaucoup plus aisé que du temps de Ronsard et de du Bellay de fonder -en France une littérature originale: la langue poétique était toute -faite grâce à eux, et, bien que nous nous soyons élevé contre la poésie -antique substituée par eux à une poésie du moyen âge, nous ne pensons -pas que cela eût nui à un homme de génie, à un véritable réformateur -venu immédiatement après eux; cet homme de génie ne se présenta pas: -de là tout le mal; le mouvement imprimé dans le sens classique, qui -eût pu même être de quelque utilité comme secondaire, fut pernicieux, -parce qu'il domina tout: la réforme prétendue de Malherbe ne consista -absolument qu'à le régulariser, et c'est de cette opération qu'il a -tiré toute sa gloire<a name="NoteRef_13_37" id="NoteRef_13_37"></a><a href="#Note_13_37" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<p>On sentait bien, dès ce temps-là, combien cette réforme annoncée si -pompeusement était mesquine et conçue d'après des vues étroites. -Régnier surtout, Régnier, poëte d'une tout autre luire que Malherbe, -et qui n'eut que le tort d'être trop modeste, et de se contenter -d'exceller dans un genre à lui, sans se mettre à la tête d'aucune -école, tance celle de Malherbe avec une sorte de mépris:</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[p. 428]</a></span></p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Cependant, leur savoir ne s'étend seulement<br /> -Qu'à regratter un mot douteux au jugement;<br /> -Prendre garde qu'un <i>qui</i> ne heurte une diphthongue,<br /> -Épier si des vers la rime est brève ou longue,<br /> -Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant,<br /> -Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant,<br /> -Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage.<br /> -<br /> -(<i>Le Critique outré.</i>)<br /> -</p> - - -<p>Tout cela est très-vrai. Malherbe réformait en grammairien, en -éplucheur de mots, et non pas en poëte, et, malgré toutes ses -invectives contre Ronsard, il ne songeait pas même qu'il y eût à sortir -du chemin qu'avaient frayé les poëtes de la Pléiade, ni par un retour à -la vieille littérature nationale, ni par la création d'une littérature -nouvelle, fondée sur les mœurs et les besoins du temps, ce qui, dans -ces deux cas, eût probablement amené à un même résultat. Toute sa -prétention, à lui, fut de purifier le fleuve qui coulait du limon que -roulaient ses ondes, et qu'il ne put faire sans lui enlever aussi en -partie l'or et les germes précieux qui s'y trouvaient mêlés: aussi -voyez ce qu'a été la poésie après lui: je dis la poésie.</p> - -<p>L'art, toujours l'art, froid, calculé, jamais de douce rêverie, jamais -de véritable sentiment religieux, rien que la nature ait immédiament -inspiré: le correct, le beau exclusivement; une noblesse uniforme de -pensées et d'expression; c'est Midas qui a le don de changer en or tout -ce qu'il touche. Décidément, le branle est donné à la poésie classique: -la Fontaine seul y résistera; aussi Boirait l'oubliera-t-il dans son -<i>Art poétique.</i></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_25" id="Note_1_25"></a><a href="#NoteRef_1_25"><span class="label">[1]</span></a> Tous les critiques étrangers s'accordent sur ce point. -Citons entre mille un passage d'une revue anglaise, rapporté tout -récemment par <i>le Mercure,</i> et qui faisait partie d'un article où notre -littérature était fort maltraitée: «Il serait injuste cependant de ne -point reconnaître que ce fut aux Français que l'Europe dut la première -impulsion poétique, et que la littérature <i>romane, qui distingue le -génie de l'Europe moderne du génie classique de l'antiquité,</i> naquit -<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[p. 429]</a></span>avec les <i>trouveurs</i> et les <i>conteurs</i> du nord de la France, les -<i>jongleurs</i> et les <i>ménestrels</i> de Provence.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_26" id="Note_2_26"></a><a href="#NoteRef_2_26"><span class="label">[2]</span></a> Mellin de Saint-Gelais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_27" id="Note_3_27"></a><a href="#NoteRef_3_27"><span class="label">[3]</span></a> Par I. D. B. A. (Joachim du Bellay). Paris, Arnoul -Angelier, 1549. Le privilège date de 1548.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_28" id="Note_4_28"></a><a href="#NoteRef_4_28"><span class="label">[4]</span></a> Auteurs du roman de la <i>Rose.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_5_29" id="Note_5_29"></a><a href="#NoteRef_5_29"><span class="label">[5]</span></a><i> Sonne-moi ces sonnets:</i> ceci est un trait du mauvais -goût d'alors, auquel le jeune novateur n'a pu entièrement se -soustraire. Nous trouvons plus haut: <i>Distille</i> avec un <i>style.</i> -Ronsard lui-même a cédé quelquefois à ce plaisir de jouer sur les mots: -<i>Dorât</i> qui <i>redore</i> le langage français; <i>Mellin</i> aux paroles de -<i>miel,</i> etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_6_30" id="Note_6_30"></a><a href="#NoteRef_6_30"><span class="label">[6]</span></a> Allusion aux ridicules surnoms que prenaient les poëtes -du temps: <i>l'Humble Espérant</i> (Jehan le Blond); le <i>Banni de Liesse</i> -(François Habert); <i>l'Esclave fortuné</i> (Michel d'Amboise); le -<i>Traverseur des voies périlleuses</i> (Jehan Bouchet). Il y avait encore -le <i>Solitaire</i> (Jehan Gohorry); l'<i>Esperonnier de discipline</i> (Antoine -de Saix), etc., etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_7_31" id="Note_7_31"></a><a href="#NoteRef_7_31"><span class="label">[7]</span></a> Il s'agit là de Pierre de Ronsard, annoncé comme le Messie -par ce nouveau saint Jean. Du Bellay a-t-il voulu équivoquer sur le -prénom de Ronsard avec cette figure de la <i>pierre</i>? Ce serait peut-être -aller trop loin que de le supposer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_8_32" id="Note_8_32"></a><a href="#NoteRef_8_32"><span class="label">[8]</span></a> Il est à remarquer que <i>l'Illustration</i> ne parle -nominativement d'aucun d'entre eux; plusieurs cependant étaient déjà -connus. Il me semble que du Bellay n'aurait pas manqué de citer ses -amis s'il eut porté seul la parole.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_9_33" id="Note_9_33"></a><a href="#NoteRef_9_33"><span class="label">[9]</span></a> Quelques-unes ne portent que D. M. au sommet de la -légende; mais il n'y en a peut-être pas le quart où il ne soit question -des <i>mânes</i> du défunt. Que d'observations de ce genre il y aurait -encore à faire!</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_10_34" id="Note_10_34"></a><a href="#NoteRef_10_34"><span class="label">[10]</span></a> Écoutons Paul Courier, à propos des inscriptions -latines: «<i>caméra campotorum</i> leur paraissait beaucoup plus beau que -<i>la Chambre des comptes:</i> cette manie dura, et même n'a point passé; -des inscriptions qui nous disent en mots de Cicéron qu'ici est le -Marché-Neuf ou bien la Place-aux-Veaux.»</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[p. 430]</a></span></p><div class="footnote"> - -<p><a name="Note_11_35" id="Note_11_35"></a><a href="#NoteRef_11_35"><span class="label">[11]</span></a> Il est à espérer que la révolution de 93 aura donné -lieu à la dernière explosion de l'imitation des anciens, et que nous -en aurons fini cette fois avec les Léonidas, et les Brutus, et les -Régulus, et les grandes odes pindariques, et les consuls, et les -tribuns, et toute la défroque de la république romaine ajustée au -xix<sup>e</sup> siècle; c'est quelque chose déjà pour nous que d'avoir -le coq gaulois en place de l'aigle classique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_12_36" id="Note_12_36"></a><a href="#NoteRef_12_36"><span class="label">[12]</span></a> Cette ode était contenue dans le recueil intitulé: <i>Les -quatre premiers Livres d'odes de P. de Ronsard vendomois, ensemble et -son Boccaige;</i> Paris, G. Cavellat, 1550. -</p> -<p> -Ronsard avait déjà publié séparément, l'année précédente, l'<i>Hymne -de France,</i> Paris, Vascosan, et <i>l'Hymne de la paix,</i> G. Cavellat, -1549. Ces trois pièces très-rares ne sont point indiquées sur le -catalogue de la Bibliothèque royale, ce qui a fait commettre à tous les -bibliographes une erreur de date touchant la publication des premiers -écrits de Ronsard.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_13_37" id="Note_13_37"></a><a href="#NoteRef_13_37"><span class="label">[13]</span></a> Il ne s'agit dans tout ceci que de principes généraux. -Nous avançons que le système classique a été fatal aux auteurs des deux -siècles derniers, sans porter, du reste, aucune atteinte à leur gloire -et au mérite de leurs écrits.</p></div> - - - -<hr /> -<h4><a name="V" id="V">V</a></h4> - -<h4><a id="EXPLICATIONS"></a>EXPLICATIONS</h4> - - -<p>Vous le voyez, mon ami,—<i>en ce temps, je ronsardinisais,—</i>pour me -servir d'un mot de Malherbe. Considérez, toute fois, le paradoxe -ingénieux qui fait le fond de ce travail: il s'agissait alors pour -nous, jeunes gens, de rehausser la vieille versification française, -affaiblie par les langueurs du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle, troublée -par les brutalités des novateurs trop ardents; mais il fallait aussi -maintenir le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se -rapporte à l'invention et aux formes générales. Cette distinction, que -je devais à l'étude de Schlegel, parut obscure alors même à beaucoup de -nos amis, qui voyaient dans Ronsard le précurseur du <i>romantisme.—</i>Que -de peine on a en France pour se débattre contre les mots!</p> - -<p>Je ne sais trop qui obtint le prix proposé alors par l'Académie; mais -je crois bien<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[p. 431]</a></span> que ce ne fut pas Sainte-Beuve, qui a fait couronner -depuis, par le public, son <i>Histoire de la poésie au</i> <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> <i>siècle.</i> -Quant à moi-même, il est évident qu'alors je n'avais droit d'aspirer -qu'aux prix du collège, dont ce morceau ambitieux me détournait sans -profit.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Qui n'a pas l'esprit de son âge<br /> -De son âge a tout le malheur!<br /> -</p> - -<p>Je fus cependant si furieux de ma déconvenue, que j'écrivis une satire -dialoguée contre l'Académie, qui parut chez Touquet. Ce n'était pas -bon, et cependant Touquet m'avait dit, avec ses yeux fins sous ses -besicles ombragées par sa casquette à large visière: «Jeune homme, vous -irez loin.» Le destin lui a donné raison en me donnant la passion des -longs voyages.</p> - -<p>Mais, me direz-vous, il faut enfin parler de ces premiers vers, ces -<i>juvenilia.</i> «Sonnez-moi ces sonnets,» comme disait du Bellay.</p> - -<p>Eh bien, étant admis à l'étude assidue de ces vieux poëtes croyez bien -que je n'ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais que leurs -formes de style m'impressionnaient malgré moi, comme il est arrivé à -beaucoup de poëtes de notre temps.</p> - -<p>Les <i>odelettes,</i> ou petites odes de Ronsard, m'avaient servi de modèle. -C'était encore une forme classique, imitée par lui d'Anacréon, de -Bion, et, jusqu'à un certain point, d'Horace. La forme concentrée de -l'odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle -du sonnet, où Ronsard s'est inspiré si heureusement de Pétrarque, de -même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d'Ovide; toutefois, -Ronsard a été généralement plutôt grec que latin, c'est là ce qui -distingue<span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[p. 432]</a></span> son école de celle de Malherbe.</p> - - -<hr /> -<h4>VI</h4> - - -<h4><span class="i2"><a id="MUSIQUE"></a>MUSIQUE</span></h4> - - -<p>Ces poésies déjà vieilles ont-elles encore conservé quelque -parfum?—J'en ai écrit de tous les rhythmes, imitant plus ou moins, -comme on fait quand on commence. Il y en a que je ne puis plus -retrouver: une notamment sur les papillons, dont je ne me rappelle que -cette strophe:<a name="NoteRef_1_37" id="NoteRef_1_37"></a><a href="#Note_1_37" class="fnanchor">[1]</a></p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le papillon, fleur sans tige<br /> -<span style="margin-left: 3em;">Qui voltige,</span><br /> -Que l'on cueille en un réseau;<br /> -Dans la nature infinie,<br /> -<span style="margin-left: 3em;">Harmonie</span><br /> -Entre la fleur et l'oiseau.<br /> -</p> - -<p>C'est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l'air -du cantique de Joseph. Remarquez une chose, c'est que les odelettes se -chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du <i>Roman -comique</i>: «Nous entendîmes la servante, qui, d'une bouche imprégnée -d'ail, chantait l'ode du vieux Ronsard:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[p. 433]</a></span>Allons de nos voix<br /> -Et de nos luts d'ivoire<br /> -Ravir les esprits!»<br /> -</p> - -<p>Ce n'était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se -chantaient aussi. J'avais écrit les premières sans songer à cela, de -sorte qu'elles ne sont nullement lyriques. Celle qui est intitulée <i>les -Cydalises</i> est venue malgré moi sous forme de chant; j'en avais trouvé -en même temps les vers et la mélodie, que j'ai été obligé de faire -noter, et qui a été trouvée très-concordante aux paroles.—<i>Ni bonjour -ni bonsoir,</i> est calqué sur un air grec.</p> - -<p>Je suis persuadé que tout poëte ferait facilement la musique de ses -vers s'il avait quelque connaissance de la notation.</p> - -<p>Rousseau est cependant presque le seul qui, avant Pierre Dupont, ait -réussi.</p> - -<p>Je discutais dernièrement là-dessus avec S***, à propos des tentatives -de Richard Wagner. Sans approuver le système musical actuel, qui fait -du poëte un <i>parolier,</i> S*** paraissait craindre que l'innovation de -l'auteur de <i>Lohengrin,</i> qui soumet entièrement la musique au rhythme -poétique, ne la fît remonter à l'enfance de l'art. Mais n'arrive-t-il -pas tous les jours qu'un art quelconque se rajeunit en se retrempant -à ses sources? S'il y a décadence, pourquoi le craindre? s'il y a -progrès, où est le danger?</p> - -<p>Il est très-vrai que les Grecs avaient quatorze modes lyriques fondés -sur les rhythmes poétiques de quatorze chants ou chansons. Les Arabes -en ont le même nombre, à leur imitation. De ces timbres primitifs -résultent des combinaisons infinies, soit pour l'orchestre, soit pour -l'opéra. Les tragédies antiques étaient des opéras, moins avancés -sans doute que les nôtres; les mystères du moyen âge étaient aussi des -opéras complets avec récitatifs, airs et chœurs; on y voit poindre même -le duo, le trio, etc. On me dira que les chœurs n'étaient chantés qu'à -l'unisson,—soit. Mais n'aurions<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[p. 434]</a></span>-nous réalisé qu'un de ces progrès -matériels qui perfectionnent la forme aux dépens de la grandeur et du -sentiment? Qu'un faiseur italien vole un air populaire qui court les -rues de Naples ou de Venise, et qu'il en fasse le motif principal d'un -duo, d'un trio ou d'un chœur, qu'il le dessine dans l'orchestre, le -complète et le fasse suivre d'un autre motif également pillé, sera-t-il -pour cela inventeur? Pas plus que poëte. Il aura seulement le mérite de -la composition, c'est-à-dire de l'arrangement selon les règles et selon -son style ou son goût particulier.</p> - -<p>Mais cette esthétique nous entraînerait trop loin, et je suis incapable -de la soutenir avec les termes acceptés, n'ayant jamais pu mordre au -solfège. Seules, mes strophes intitulées <i>Chœur souterrain,</i> ont une -couleur ancienne qui aurait réjoui le vieux Gluck.</p> - -<p>Il est difficile de devenir un bon prosateur si l'on n'a pas de -été poëte; ce qui ne signifie pas que tout poëte puisse devenir un -prosateur. Mais comment s'expliquer la séparation qui s'établit presque -toujours entre ces deux talents? Il est rare qu'on les accorde tous -les deux au même écrivain: du moins l'un prédomine l'autre. Pourquoi -aussi notre poésie n'est-elle pas populaire comme celle des Allemands? -C'est, je crois, qu'il faut distinguer toujours ces deux styles et -ces deux genres—chevaleresque et gaulois, dans l'origine,—qui, en -perdant leurs noms, ont conservé leur division générale. On parle en ce -moment d'une collection de chants nationaux recueillis et publiés -à grands frais. Là, sans doute, nous pourrons étudier les rhythmes -anciens conformes au génie primitif de la langue, et peut-être -en sortira-t-il quelque moyen d'assouplir et de varier ces coupes -belles mais monotones que nous devons à la réforme classique. La rime -riche est une grâce, sans douter, mais elle ramène trop souvent les -mêmes formules. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus -souvent, et est un grand obstacle à la popularité des poëmes.</p> - -<p>Je renvoie ici le lecteur aux <i>Filles du feu,</i> dans lesquelles j'ai -cité quelques chants d'une province où j'ai été élevé et qu'on appelle -spécialement «la France». C'était, e<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[p. 435]</a></span>n effet, l'ancien domaine des -empereurs et des rois, aujourd'hui découpé en mille possessions -diverses.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_37" id="Note_1_37"></a><a href="#NoteRef_1_37"><span class="label">[1]</span></a> Cette pièce, et toutes celles dont parle ici Gérard de -Nerval, se retrouveront dans ses <i>Poésies complètes.</i></p></div> - - -<hr class="chap" /> - -<h3><a name="MES_PRISONS" id="MES_PRISONS">MES PRISONS</a></h3> - -<h4>SAINTE-PÉLAGIE EN 1831</h4> - -<p>Ces souvenirs ne réussiront jamais à faire de moi un Silvio Pellico, -pas même un Magallon... Peut-être ai-je moins pourri dans les cachots -que bien des gardes nationaux litéraires de mes amis; cependant, -j'ai eu le privilège d'émotions plus variées; j'ai secoué plus de -chaînes, j'ai vu filtrer le jour à travers plus de grilles; j'ai été -un prisonnier plus sérieux plus considérable; en un mot, si à cause de -<i>mes prisons</i> je ne me suis point posé sur un piédestal héroïque, je -puis dire que ce fut pure modestie de ma part.</p> - -<p>L'aventure remonte à quelques années; les <i>Mémoires de M. Gisquet</i> -viennent de préciser l'époque dans mon souvenir; cela se rattache, -d'ailleurs, à des circonstances fort connues; c'était dans un certain -hiver où quelques artistes et poëtes s'étaient mis à parodier les -soupers et les nuits de la Régence. On avait la prétention de s'enivrer -au cabaret; on était raffiné, truand et talon rouge tout à la fois. Et -ce qu'il y avait de plus réel dans cette réaction vers les vieilles -mœurs de la jeunesse française, c'était, non le t<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[p. 436]</a></span>alon rouge, mais le -cabaret et l'orgie; c'était le vin de la barrière bu dans des crânes -et chantant la ronde de <i>Lucrèce Borgia;</i> au total, peu de filles -enlevées, moins encore de bourgeois battus; et, quant au guet, formulé -par des gardes municipaux et des sergents de ville, loin de se laisser -<i>charger</i> de coups de bâton et de coups d'épée, il comprenait assez mal -la couleur d'une époque illustre, pour mettre parfois les soupeurs au -violon, en qualité de simples tapageurs nocturnes.</p> - -<p>C'est ce qui arriva à quelques amis et à moi, un certain soir où la -ville était en rumeur par des motifs politiques que nous ignorions -profondément; nous traversions l'émeute en chantant et en raillant, -comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins, nous nous en flattions). -Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein -d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples -curieux, on extrayait les plus barbus et les plus chevelus, d'après -un renseignement fallacieux qui, à cette époque, amenait souvent de -pareilles erreurs.</p> - -<p>Je ne peindrai pas les douleurs d'une nuit passée <i>au violon;</i> à l'âge -que j'avais alors, on dort parfaitement sur la planche inclinée de ces -sortes de lieux; le réveil est plus pénible. On nous avait divisés; -nous étions trois sous la même clef au corps de garde de la place du -Palais-Royal. Le violon de ce poste est un véritable cachot, et je -ne conseille à personne de se faire arrêter de ce côté. Après avoir -probablement dormi plusieurs heures, nous nous réveillâmes au bruit qui -se faisait dans le corps de garde; du reste, nous ne savions s'il était -jour ou nuit.</p> - -<p>Nous commençâmes par appeler; on nous enjoignit de nous tenir -tranquilles. Nous demandions d'abord à sortir, puis à déjeuner, puis à -fumer quelques cigares: refus sur tous ces points; ensuite personne ne -songea plus à nous; alors, nous agitons la porte, nous frappons sur les -planches, nous faisons rendre au violon toute l'harmonie qui lui est -propre; ce fut de quoi nous fatiguer une heure; le jour ne venait pas -encore; enfin, quelques heures après,-vers midi probablement, l'ombre -à peine perceptible d'une certaine lueur se projeta sur le plafond et -s'y promena dès lors comme une aiguille de pendule. Nous regrettâmes -le sort des prisonniers célèbres, qui avaient pu du moins élever une -fleur ou apprivoiser une araignée; le donjon de Fouquet, les plombs -de Casanova, nous revinrent longuement en mémoire; puis, comme nous -étions privés de toute nourriture, il fallut nous arrêter au supplice -d'Ugolin... Vers quatre heures, nous entendîmes un bruit actif de -verres et de fourchettes: c'étaient les municipaux qui dînaient.</p> - -<p>Je regretterais de prolonger ce journal d'impressions fort vulgaires -partagées par tant d'ivrognes, de tapageurs ou de cochers en -contravention; après dix-huit heures de violon, nous sommes conduits -devant un commissaire, qui nous envoie à la Préfecture, toujours sous -le poids des mêmes préventions Dès lors, notre position prenait du -moins de l'intérêt. Nous pouvions écrire aux journaux, faire appel à -l'opinion, nous plaindre amèrement d'être traités en criminels; mais -nous préférâmes prendre bien les choses et profiter gaiement de cette -occasion d'étudier des détails nouveaux pour nous. Malheureusement, -nous eûmes la faiblesse de nous faire mettre à la <i>pistole,</i> au lieu -de partager la salle commune, ce qui ôte beaucoup à la valeur de nos -observations.</p> - -<p>La pistole se compose de petites chambres fort propres à un ou deux -lits, où le concierge fournit tout ce qu'on demande comme à la prison -de la garde nationale; le plancher est en dalles, les murs sont -couverts de dessins et d'inscriptions; on boit, on lit et on fume; la -situation est donc fort supportable.</p> - -<p>Vers midi, le concierge nous demanda si nous voulions <i>passer avec la -société,</i> pendant qu'on faisait le service. Cette proposition n'était -que dans le but de nous distraire, car nous pouvions simplement -attendre dans une autre chambre. La <i>société,</i> c'étaient les voleurs.</p> - -<p>Nous entrâmes dans une vaste salle garnie de bancs et de tables; cela -ressemblait simplement à un cabaret de bas étage. On nous fit voir près -du poêle un homme en redingote verte qu'on nous dit être le célèbre -Fossard, arrêté pour le vol des médailles de la Bibliothèque.</p> - -<p>C'était une figure assez farouche et refrognée, des cheveux -grisonnants, un œil hypocrite. Un de mes compagnons se mit à causer -avec lui. Il crut pouvoir le plaindre d'être une <i>haute intelligence</i> -mal dirigée peut-être; il émit une foule d'idées sociales et de -paradoxes de l'époque, lui trouva au front du génie et lui demanda -la permission de lui tâter la tête, pour examiner les bosses -phrénologiques.</p> - -<p>Là-dessus, M. Fossard se fâcha très-vertement, s'écriant qu'il n'était -nullement un homme d'intelligence, mais un bijoutier fort honorable et -fort connu dans son quartier, arrêté par erreur; qu'il n'y avait que -des mouchards qui pussent l'interroger comme on le faisait.</p> - -<p>—Apprenez, monsieur, dit un voisin à notre camarade, qu'il ne se -trouve que d'honnêtes gens ici.</p> - -<p>Nous nous hâtâmes d'excuser et d'expliquer la sollicitude d'artiste -de notre ami, qui, pour dissiper la malveillance naissante, se mit à -dessiner un superbe Napoléon sur le mur; on le reconnut aussitôt pour -un peintre fort distingué.</p> - -<p>En rentrant dans nos cellules, nous apprîmes du concierge que le -Fossard auquel nous avions parlé n'était pas le forçat célébré par -Vidocq, mais son frère, arrêté en même temps que lui.</p> - -<p>Quelques heures après, nous comparûmes devant un juge d'instruction, -qui envoya deux d'entre nous à Sainte-Pélagie sous la prévention de -complot contre l'État. Il s'agissait alors, autant que je puis m'en -souvenir, du célèbre complot de la rue des Prouvaires, auquel on avait -rattaché notre pauvre souper par je ne sais quels fils très-embrouillés.</p> - -<p>A cette époque, Sainte-Pélagie offrait trois grandes divisions -complètement séparées. Les détenus politiques occupaient la plus belle -partie de la prison. Une cour très-vaste, entourée de grilles et de -galeries couvertes, servait toute la journée à la promenade et à la -circulation. Il y avait le quartier des carlistes et le quartier des -républicains. Beaucoup d'illustrations des deux partis se trouvaient -alors sous les verrous. Les gérants de journaux, destinés à rester -longtemps prisonniers, avaient tous obtenu de fort jolies chambres. -Ceux du <i>National,</i> de <i>la Tribune</i> et de <i>la Révolution</i> étaient -les mieux logés dans le pavillon de droite. <i>La Gazette</i> et <i>la -Quotidienne</i> habitaient le pavillon de gauche, au dessus du <i>chauffoir</i> -public.</p> - -<p>Je viens de citer l'aristocratie de la prison; les détenus non -journalistes, mais payant la pistole, étaient répartis en plusieurs -chambrées de sept à huit personnes; on avait égard dans ces divisions -non-seulement aux opinions prononcées, mais même aux nuances. Il -y avait plusieurs chambrées de républicains, parmi lesquels on -distinguait rigoureusement les unitaires, les fédéralistes, et -même les socialistes, peu nombreux encore. Les bonapartistes, qui -avaient pour journal <i>la Révolution de</i> 1830, éteinte depuis, étaient -aussi représentés; les combattants carlistes de la Vendée et les -conspirateurs de la rue des Prouvaires ne le cédaient guère en nombre -aux républicains; de plus, il y avait tout un vaste dortoir rempli des -malheureux Suisses arrêtés en Vendée et constituant la <i>plèbe</i> du parti -légitimiste. Celle des divers partis populaires, le résidu de tant -d'émeutes et de tant de complots d'alors, composait encore la partie -la plus nombreuse et la plus turbulente de la prison; toutefois, il -était merveilleux de voir l'ordre parfait et même l'union qui régnaient -entre tous ces prisonniers de diverses origines; jamais une dispute, -jamais une parole hostile ou railleuse; les légitimistes chantaient <i>O -Richard</i> ou <i>Vive Henri IV</i> d'un côté, les républicains répondaient -avec <i>la Marseillaise</i> ou <i>le Chant du départ</i>; mais cela sans trouble, -sans affectation, sans inimitié, et comme les apôtres de deux religions -opprimées qui protestent chacun devant leur autel.</p> - -<p>J'étais arrivé fort tard à Sainte-Pélagie, et l'on ne pouvait me donner -place à la pistole que le len<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[p. 437]</a></span>demain. Il me fallut donc coucher dans -l'un des dortoirs communs. C'était une vaste galerie qui contenait une -quarantaine de lits. J'étais fatigué, ennuyé du bruit qui se faisait -dans le chauffoir, où l'on m'avait introduit d'abord, et où j'avais le -droit de rester jusqu'à l'heure du couvre-feu; je préférai gagner le -lit de sangle qu'on m'avait assigné, et où je m'endormis profondément.</p> - -<p>L'arrivée de mes camarades de chambre ne tarda pas à me réveiller. Ces -messieurs montaient l'escalier en chantant <i>la Marseillaise</i> à gorge -déployée; on appelait cela la <i>prière du soir.</i> Après <i>la Marseillaise</i> -arrivait naturellement <i>le Chant du départ,</i> puis le <i>Ça ira,</i> à la -suite duquel j'espérais pouvoir me rendormir en paix; mais j'étais -bien loin de compte. Ces braves gens eurent l'idée de compléter -la cérémonie par une représentation de la révolution de Juillet. -C'était une sorte de pièce de leur composition, une <i>charade</i> à grand -spectacle, qu'ils exécutaient fort souvent, à ce qu'on m'apprit. On -commençait par réunir deux ou trois tables; quelques-uns se dévouaient -et représentaient Charles X et ses ministres tenant conseil sur -cette scène improvisée; on peut penser avec quel déguisement et quel -dialogue. Ensuite venait la prise de l'hôtel de ville; puis <i>une soirée -de la cour</i> à Saint-Cloud, le gouvernement provisoire, la Fayette, -Laffitte, etc.: chacun avait son rôle et parlait en conséquence. Le -bouquet de la représentation était un vaste combat des barricades, pour -lequel on avait dû renverser lits et matelas; les traversins de crin, -durs comme des bûches, servaient de projectiles. Pour moi qui m'étais -obstiné à garder mon lit, je ne peux point cacher que je reçus quelques -éclaboussures de la bataille. Enfin, quand le triomphe fut regardé -comme suffisamment décidé, vainqueurs et vaincus se réunirent pour -chanter de nouveau <i>la Marseillaise,</i> ce qui dura jusqu'à une heure du -matin.</p> - -<p>En me réveillant, le lendemain, d'un sommeil si interrompu, j'entendis -une voix partir du lit de sangle situé à ma gauche. Cette voix -s'adressait à l'habitant du lit de sangle situé à ma droite; personne -encore n'était levé.</p> - -<p>—Pierre!</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est?</p> - -<p>—C'est-il toi qui es de corvée ce matin?</p> - -<p>—Non, ce n'est pas moi; j'ai fait la chambre hier.</p> - -<p>—Eh bien, qui donc?</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[p. 438]</a></span></p> -<p>—C'est le nouveau; c'est un qui est là, qui dort.</p> - -<p>Il devenait clair que le nouveau, c'était moi-même; je feignis de -continuer à dormir; mais déjà ce n'était plus possible; tout le monde -se levait aux coups d'une cloche, et je fus forcé d'en faire autant.</p> - -<p>Je songeais tristement à la <i>corvée</i> et à l'ennui de travailler pour -les représentants du peuple libre; les inconvénients de l'égalité -m'apparaissaient cette fois bien positivement; mais je ne tardai pas à -apprendre que, là aussi, l'argent était une aristocratie. Mon voisin de -droite vint me dire à l'oreille:</p> - -<p>—Monsieur, si vous voulez, je ferai votre corvée; cela coûte cinq sous.</p> - -<p>On comprend avec quel plaisir je me rachetai de la charge que -m'imposait l'égalité républicaine, et je me disais, en y songeant, -qu'il eût été peut-être moins pénible, en fait de corvée, de faire -la chambre d'un roi que celle d'un peuple. Les gens qui ont fait la -Jacquerie n'avaient peut-être pas prévu ma position.</p> - -<p>Une demi-heure après, un second coup de cloche nous avertit que toute -la prison était rendue à sa liberté intérieure; c'était en même temps -le signal de la distribution des vivres. Chacun prit une sébile de -terre et une cruche, ce qui nous faisait un peu ressembler à l'armée -de Gédéon. Dans une galerie inférieure, la distribution était déjà -commencée; elle se faisait à tous les prisonniers sans exception, et se -composait d'un pain de munition et d'une cruche d'eau; après quoi, on -remplissait les sébiles d'une sorte de bouillon sur lequel flottait un -très-léger morceau de bœuf; au fond de ce bouillon limpide on trouvait -encore de gros pois ou des haricots que les prisonniers appelaient des -<i>vestiges,</i> en raison sans doute de leur rareté.</p> - -<p>Du reste, la cantine était ouverte au fond de la cour et desservait -les trois divisions de Sainte-Pélagie. Seulement, les prisonniers -politiques avaient seuls l'avantage de pouvoir y entrer et s'y mettre -à table. Deux petites lucarnes suffisaient au service des prisonniers -de la dette (qui n'étaient pas encore à Clichy) et des voleurs, situés -dans une aile différente. La communication n'était même pas tout à -fait interdite entre ces prisonniers si divers. Quelques lucarnes -percées dans le mur servaient à faire passer d'une prison à l'a<span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[p. 439]</a></span>utre -de l'eau-de-vie, du vin ou des livres. Ainsi, les voleurs manquaient -d'eau-de-vie, mais l'un d'eux tenait une sorte de cabinet de lecture; -on échangeait, à l'aide de ficelles, des bouteilles et des romans; les -dettiers envoyaient des journaux; on leur rendait leurs politesses en -provisions de bouche, dont la section politique était mieux fournie que -toute autre.</p> - -<p>En effet, le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs. -Tous les matins, des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles -s'amoncelaient au parloir de la prison. Les Suisses-Vendéens étaient -surtout l'objet de ces attentions et tenaient table ouverte. Je fus -invité à prendre part à l'un de ces repas, ou plutôt à ce repas, qui -dura tout le temps de mon séjour; car la plupart des convives restaient -à table toute la journée, et sous la table toute la nuit, et l'on -pouvait appliquer là ce vers de Victor Hugo:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Toujours, par quelque bout, le festin recommence.<br /> -</p> - -<p>D'ailleurs, les liaisons étaient rapides, et toutes les opinions -prenaient part à cette hospitalité, chacun apportant, en outre, ce -qu'il pouvait, en comestibles et en vins; il n'y avait qu'un fort -petit nombre de républicains farouches qui se tinssent à part de ces -réunions; encore cherchaient-ils à n'y point mettre d'affectation. -Vers le milieu du jour, la grande cour, le <i>promenoir,</i> présentait -un spectacle fort animé; quelques bonnets phrygiens indiquaient -seuls la nuance la plus prononcée; du reste, il y avait parfaite -liberté de costumes, de paroles et de chants. Cette prison était -l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par un grand nombre de ces -messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure, -ils s'applaudissaient d'y jouir de toutes les libertés et de tous les -droits de l'homme et du citoyen.</p> - -<p>Cependant, si la liberté régnait avec évidence dans ce petit coin -du monde, il n'en était pas de même de l'égalité. Ainsi que je l'ai -remarqué déjà, la question d'argent mettait une grande différence -dans les positions, comme celle de costume et d'éducation dans les -relations et dans les amitiés. Mes anciens <span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[p. 440]</a></span>camarades de dortoir y -étaient si accoutumés, qu'à partir du moment où je fus logé à la -pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole; de même, -on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener ou -causer familièrement avec un républicain en veste. J'eus lieu souvent -de remarquer que ces derniers s'en apercevaient fort bien, et l'on -s'en convaincra par une aventure assez amusante qui arriva pendant -mon séjour. L'un des garçons de l'établissement portait un poulet à -l'un des gros bonnets du parti, logé dans le pavillon de droite. Il -avait en même temps à remettre une bouteille de vin à des ouvriers qui -jouaient aux cartes dans le chauffoir. Il entre là, tenant d'une main -la bouteille, et de l'autre le plat dans une serviette:</p> - -<p>—A qui portes-tu cela? lui dit un gamin de Juillet familier.</p> - -<p>—C'est un poulet pour M. M***.</p> - -<p>—Tiens! tiens! mais cela doit être bon ...</p> - -<p>—C'est meilleur que ton bouilli et tes <i>vestiges,</i> observe un autre.</p> - -<p>—Il n'y a pas une patte pour moi? dit l'enfant de Paris ...</p> - -<p>Et il tire un peu une patte qui sortait de la serviette. Par malheur, -la patte se détache. On comprend dès lors ce qui dut arriver. Le poulet -disparut en un clin d'œil. Le garçon de la cantine se désolait, ne -sachant à qui s'en prendre.</p> - -<p>—Porte-lui cela, dit un plaisant de la chambrée.</p> - -<p>Il réunit tous les os dans l'assiette et écrivit sur un morceau de -papier: «Les républicains ne doivent pas manger de poulet.» De temps -en temps, une grande voiture, dite <i>panier à salade,</i> venait chercher -quelques-uns des prisonniers qui n'étaient <span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[p. 441]</a></span>que <i>prévenus,</i> et les -transportait au Palais de Justice, devant le juge d'instruction. -Je dus moi-même y comparaître deux fois. C'était alors une journée -entière perdue; car, arrivé à la Préfecture, il fallait attendre son -tour dans une grande salle remplie de monde, qu'on appelait, je crois, -la <i>souricière.</i> Je ne puis m'empêcher de protester ici contre la -confusion qui se faisait alors des diverses sortes de détenus. Je pense -que cela ne provenait, d'ailleurs, que d'un encombrement momentané.</p> - -<p>Après ma dernière entrevue avec le juge, ma liberté ne dépendait plus -que d'une décision de la chambre du conseil. Il fut déclaré qu'il n'y -avait lieu à suivre, et dès lors je n'avais plus même à défendre mon -innocence. Je dînais fort gaiement avec plusieurs de mes nouveaux amis, -lorsque j'entendis crier mon nom du bas de l'escalier, avec ces mots: -<i>Armes et bagages!</i> qui signifient: «En liberté.» La <span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[p. 442]</a></span>prison m'était -devenue si agréable, que je demandai à rester jusqu'au lendemain. -Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner; cela ne se -pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d'un prisonnier mis de -force à la porte de la prison. Il était cinq heures. L'un des convives -me reconduisit jusqu'à la porte, et m'embrassa, me promettant de venir -me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire -encore. C'était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut -tué en duel le lendemain de sa mise en liberté.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a id="LES_NUITS_DOCTOBRE"></a>LES NUITS D'OCTOBRE</h3> - -<h4>PARIS—PANTIN—MEAUX</h4> - - -<h4>I</h4> - -<h4>LE RÉALISME</h4> - - -<p>Avec le temps, la passion des grands voyages s'éteint, à moins qu'on -n'ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le -cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du -foyer.—Ne pouvant m'éloigner beaucoup cet automne, j'avais formé le -projet d'un simple voyage à Meaux.</p> - -<p>Il faut dire que j'ai déjà vu Pontoise.</p> - -<p>J'aime assez ces petites villes qui s'écartent d'une dizaine <span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[p. 443]</a></span>de lieues -du centre rayonnant de Paris, planètes modestes. Dix lieues, c'est -assez loin pour qu'on ne soit pas tenté de revenir le soir,—pour qu'on -soit sûr que la même sonnette ne vous réveillera pas le lendemain, pour -qu'on trouve entre deux jours affairés une matinée de calme.</p> - -<p>Je plains ceux qui, cherchant le silence et la solitude, se réveillent -candidement à Asnières.</p> - -<p>Lorsque cette idée m'arriva, il était déjà plus de midi.</p> - -<p>J'ignorais qu'au <i>1<sup>e</sup></i> du mois on avait changé l'heure des -départs au chemin de Strasbourg. Il fallait attendre jusqu'à trois -heures et demie.</p> - -<p>Je redescends la rue d'Hauteville. Je rencontre un flâneur que je -n'aurais pas reconnu si je n'eusse été désœuvré, et qui, après les -premiers mots sur la pluie et le beau temps, se met à ouvrir une -discussion touchant un point de philosophie. Au milieu de mes arguments -en réplique, je manque l'omnibus de trois heures. C'était sur le -boulevard Montmartre que cela se passait. Le plus simple était d'aller -prendre un verre d'absinthe au café Vachette et de dîner ensuite -tranquillement chez Désiré et Baurain.</p> - -<p>La politique des journaux fut bientôt lue, et je me mis à effeuiller -négligemment la <i>Revue Britannique.</i> L'intérêt de quelques pages, -traduites de Charles Dickens, me porta à lire tout l'article intitulé -<i>la Clef de la rue.</i></p> - -<p>Qu'ils sont heureux, les Anglais, de pouvoir écrire et lire des -chapitres d'observation dénués de tout alliage d'invention romanesque! -A Paris, on nous demanderait que cela fût semé d'anecdotes et -d'histoires sentimentales,—se terminant soit par une mort, soit par -un mariage. L'intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai -absolu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[p. 444]</a></span></p> - -<p>En effet, le roman rendra-t-il jamais l'effet des combinaisons bizarres -de la vie! Vous inventez l'homme, ne sachant pas l'observer. Quels sont -les romans préférables aux histoires comiques ou tragiques d'un journal -de tribunaux?</p> - -<p>Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client -s'était embarqué, s'exprimait ainsi: «Il se lève,—il s'habille,—il -ouvre sa porte,—il met le pied hors du seuil,—il suit à droite la -voie Flaminia,—pour gagner la place des Thermes,» etc., etc.</p> - -<p>On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port; mais déjà il vous -intéresse, et, loin de trouver l'avocat prolixe, j'aurais exigé le -portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des -rues; j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il -faisait. Mais Cicéron était l'orateur de convention, et l'autre n'était -pas assez l'orateur vrai.</p> - - -<hr /> -<h4>II</h4> - - -<h4>MON AMI</h4> - - -<p>«Et puis qu'est-ce que cela prouve?» comme disait Denis Diderot.</p> - -<p>Cela prouve que l'ami dont j'ai fait la rencontre est un de ces -<i>badauds</i> enracinés que Dickens appellerait <i>cockneys,</i> produit assez -commun de notre civilisation et de la capitale. Vous l'aurez aperçu -vingt fois, vous êtes son ami, et il ne vous reconnaît pas. Il marche -dans un rêve comme les dieux de l'<i>Iliade</i> marchaient parfois dans un -nuage; seulement, c'est le contraire: vous le voyez, et il ne<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[p. 445]</a></span> vous voit -pas.</p> - -<p>Il s'arrêtera une heure à la porte d'un marchand d'oiseaux, cherchant à -comprendre leur langage d'après le dictionnaire phonétique laissé par -Dupont (de Nemours),—qui a déterminé quinze cents mots dans la langue -seule du rossignol!</p> - -<p>Pas un cercle entourant quelque chanteur ou quelque marchand de -cirage, pas une rixe, pas une bataille de chiens, où il n'arrête -sa contemplation distraite. L'escamoteur lui emprunte toujours son -mouchoir, qu'il a quelquefois, ou la pièce de cent sous, qu'il n'a pas -toujours.</p> - -<p>L'abordez-vous, le voilà charmé d'obtenir un auditeur à son bavardage, -à ses systèmes, à ses interminables dissertations, à ses récits de -l'autre monde. Il vous parlera <i>de omni re scibili et quibusdam -aliis,</i> pendant quatre heures, avec des poumons qui prennent de la -force en s'échauffant; et ne s'arrêtera qu'en s'apercevant que les -passants font cercle, ou que les garçons du café font leurs lits. Il -attend encore qu'ils éteignent le gaz. Alors, il faut bien partir; -laissez-le s'enivrer du triomphe qu'il vient d'obtenir, car il a toutes -les ressources de la dialectique, et avec lui vous n'aurez jamais le -dernier mot sur quoi que ce soit. A minuit, tout le monde pense avec -terreur à son portier.—Quant à lui-même, il a déjà fait son deuil -du sien, et il ira se promener à quelques lieues, ou, seulement, à -Montmartre.</p> - -<p>Quelle bonne promenade, en effet, que celle des buttes Montmartre, à -minuit, quand les étoiles scintillent et que l'on peut les observer -régulièrement au méridien de Louis XIII, près du moulin de Beurre! Un -tel homme ne craint pas les voleurs. Ils le connaissent; non qu'il soit -pauvre toujours, quelquefois il est riche; mais ils savent qu'au besoin -il saurait jouer du couteau, ou faire le <i>moulinet à quatre faces,</i> -en s'aidant du premier bâton venu. Pour le chausson, c'est l'élève de -Lozès. Il n'ignore que l'escrime, parce qu'il n'aime pas les pointes, -et n'a jamais appris sérieusement le pistolet, parce qu'il croit que -les balles ont leurs numéros.</p> - - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[p. 446]</a></span></p> -<h4>III</h4> - - -<h4>LA NUIT DE MONTMARTRE</h4> - - -<p>Ce n'est pas qu'il songe à coucher dans les carrières de Montmartre, -mais il aura de longues conversations avec les chaufourniers. -Il demandera aux carriers des renseignements sur les animaux -antéduliviens, s'enquérant des anciens carriers qui furent les -compagnons de Cuvier dans ses recherches géologiques. Il s'en trouve -encore. Ces hommes abrupts, mais intelligents, écouteront pendant des -heures, aux lueurs des fagots qui flambent, l'histoire des monstres -dont ils retrouvent encore des débris, et le tableau des révolutions -primitives du globe.—Parfois un vagabond se réveille et demande du -silence, mais on le fait taire aussitôt.</p> - -<p>Malheureusement, les grandes carrières sont fermées aujourd'hui. -Il y en avait une du côté du château Rouge, qui semblait un temple -druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L'œil -plongeait dans des profondeurs d'où l'on tremblait de voir sortir Ésus, -ou Thot, ou Cérunnos, les dieux redoutables de nos pères.</p> - -<p>Il n'existe plus aujourd'hui que deux carrières habitables du côté de -Clignancourt. Mais tout cela est rempli de travailleurs dont la moitié -dort pour pouvoir plus tard relayer l'autre. C'est ainsi que la couleur -se perd! Un voleur sait toujours où coucher: on n'arrêtait, en général, -dans les carrières que d'honnêtes vagabonds qui n'osaient pas demander -asile au poste, ou des ivrognes descendus des buttes, qui ne pouvaient -se traîner plus loin.</p> - -<p>Il y a quelquefois, du côté de Clichy, d'énormes tuyaux de gaz préparés -pour servir plus tard, et qu'on laisse en dehors parce qu'ils défient -toute tentative d'enlèvement. Ce fut le dernier refuge des vagabonds, -après la fermeture des grandes carrières. On finit par les déloger; ils -sortaient des tuyaux<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[p. 447]</a></span> par séries de cinq ou six. Il suffisait d'attaquer -l'un des bouts avec la crosse d'un fusil.</p> - -<p>Un commissaire demandait paternellement à l'un d'eux depuis combien de -temps il habitait ce gîte.</p> - -<p>—Depuis un terme.</p> - -<p>—Et cela ne vous paraissait pas trop dur?</p> - -<p>—Pas trop... Et même, vous ne croiriez pas, monsieur le commissaire, -le matin, j'étais paresseux au lit.</p> - -<p>J'emprunte à mon ami ces détails sur les nuits de Montmartre. Mais il -est bon de songer que, ne pouvant partir, je trouve inutile de rentrer -chez moi en costume de voyage. Je serais obligé d'expliquer pourquoi -j'ai manqué deux fois les omnibus.—Le premier départ du chemin de fer -de Strasbourg n'est qu'à sept heures du matin; que faire jusque-là?</p> - - -<hr /> -<h4>IV</h4> - - -<h4>CAUSERIE</h4> - - -<p>—Puisque nous sommes <i>anuités,</i> dit mon ami, si tu n'as pas sommeil, -nous irons souper quelque part. La <i>Maison d'or,</i> c'est bien mal -composé: des lorettes, des quarts d'agent de change, et les débris de -la jeunesse dorée. Aujourd'hui, tout le monde a quarante ans, ils en -ont soixante. Cherchons encore la jeunesse non dorée. Rien ne me blesse -comme les mœurs d'un jeune homme dans un homme âgé, à moins qu'il ne -soit Brancas ou Saint-Cricq. Tu n'as jamais connu Saint-Cricq?</p> - -<p>—Au contraire.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[p. 448]</a></span></p> -<p>—C'est lui qui se faisait de si belles salades au café Anglais, -entremêlées de tasses de chocolat. Quelquefois, par distraction, il -mêlait le chocolat avec la salade, cela n'offensait personne. Eh bien, -les viveurs sérieux, les gens ruinés qui voulaient se refaire avec des -places, les diplomates en herbe, les sous-préfets en expectative, les -directeurs de théâtre ou de n'importe quoi—futurs—avaient mis ce -pauvre Saint-Cricq en interdit. Mis au ban, comme nous disions jadis, -Saint-Cricq s'en vengea d'une manière bien spirituelle. On lui avait -refusé la porte du café Anglais; visage de bois partout. Il délibéra -en lui-même pour savoir s'il n'attaquerait pas la porte avec des -rossignols ou à grands coups de pavé. Une réflexion l'arrêta:</p> - -<p>—Pas d'effraction, pas de dégradation; il vaut mieux aller trouver mon -ami le préfet de police.</p> - -<p>»Il prend un fiacre, deux fiacres; il aurait pris quarante fiacres s'il -les eût trouvés sur la place.</p> - -<p>»A une heure du matin, il faisait grand bruit rue de Jérusalem.</p> - -<p>—Je suis Saint-Cricq, je viens demander justice d'un tas de ... -polissons; hommes charmants, mais qui ne comprennent pas ..., enfin, -qui ne comprennent pas! Où est Gisquet?</p> - -<p>—Monsieur le préfet est couché.</p> - -<p>—Qu'on le réveille. J'ai des révélations importantes à lui faire.</p> - -<p>»On réveille le préfet, croyant qu'il s'agissait d'un complot -politique. Saint-Cricq avait eu le temps de se calmer. Il redevient -posé, précis, parfait gentilhomme, traite avec aménité le haut -fonctionnaire, lui parle de ses parents, de ses entours, lui raconte -des scènes du grand monde, et s'étonne un peu de ne pouvoir, lui, -Saint-Cricq, aller souper paisiblement dans un café où il a ses -habitudes.</p> - -<p>»Le préfet, fatigué, lui donne quelqu'un pour l'accompagner. Il -retourne au café Anglais, dont l'agent fait ouvrir la porte; -Saint-Cricq triomphant demande ses salades et ses chocolats ordinaires, -et adresse à ses ennemis cette objurgation:</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[p. 449]</a></span></p> -<p>—Je suis ici par la volonté de mon père et de M. le préfet, etc., et -je n'en sortirai, etc.</p> - -<p>—Ton histoire est jolie, dis-je à mon ami, mais je la connaissais, et -je ne l'ai écoutée que pour l'entendre raconter par toi. Nous savons -toutes les facéties de ce bonhomme, ses grandeurs et sa décadense, -ses quarante fiacres, son amitié pour Harel et ses procès avec la -Comédie-Française, en raison de ce qu'il admirait trop hautement -Molière. Il traitait les ministres d'alors de <i>polichinelles.</i> Il -osa s'adresser plus haut... Le monde ne pouvait supporter de telles -excentricités.—Soyons gais, mais convenables. Ceci est la parole du -sage.</p> - - -<hr /> -<h4>V</h4> - - -<h4>LES NUITS DE LONDRES</h4> - - -<p>—Eh bien, si nous ne soupons pas <i>dans la haute,</i> dit mon ami, je -ne sais guère où nous irions à cette heure-ci. Pour la Halle, il -est trop tôt encore. J'aime que cela soit peuplé autour de moi. -Nous avions récemment, au boulevard du Temple, dans un café près de -l'<i>Épi-Scié,</i> une combinaison de soupers à un franc, où se réunissaient -principalement des modèles, hommes et femmes, employés quelquefois dans -les tableaux vivants ou dans les drames et vaudevilles à poses. Des -festins de Trimalcion comme ceux du vieux Tibère à Caprée. On a encore -fermé cela.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Je le demande. Es-tu allé à Londres?</p> - -<p>—Trois fois.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[p. 450]</a></span></p> -<p>—Eh bien, tu sais la splendeur de ses nuits, auxquelles manque trop -souvent le soleil d'Italie? Quand on sort de <i>Majesty-Theater,</i> ou -de <i>Drury-Lane,</i> ou de <i>Covent-Garden,</i> ou seulement de la charmante -bonbonnière du Strand dirigée par madame Céleste, l'âme excitée par une -musique bruyante ou délicieusement énervante (oh! les Italiens!), par -les facéties de je ne sais quel clown, par des scènes de boxe que l'on -voit dans des box<a name="NoteRef_1_38" id="NoteRef_1_38"></a><a href="#Note_1_38" class="fnanchor">[1]</a> ..., l'âme, dis-je, sent le besoin, dans cette -heureuse ville où le portier manque, où l'on a négligé de l'inventer, -de se remettre d'une telle tension. La foule alors se précipite dans -les <i>bœuf-maisons,</i> dans les <i>huître-maisons,</i> dans les cercles, dans -les clubs et dans les <i>saloons</i>!</p> - -<p>—Que m'apprends-tu là! Les nuits de Londres sont délicieuses; c'est -une série de paradis ou une série d'enfers, selon les moyens qu'on -possède. Les <i>gin-palace</i> (palais de genièvre) resplendissants de gaz, -de glaces et de dorures, où l'on s'enivre entre un pair d'Angleterre -et un chiffonnier... Les petites filles maigrelettes qui vous offrent -des fleurs. Les dames des wauxhalls et des amphithéâtres, qui, rentrant -à pied, vous coudoient à l'anglaise, et vous laissent éblouis d'une -désinvolture de pairesse! Des velours, des hermines, des diamants, -comme au théâtre de la Reine!... De sorte que l'on ne sait si ce sont -les grandes dames qui sont des ...</p> - -<p>—Tais-toi!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_38" id="Note_1_38"></a><a href="#NoteRef_1_38"><span class="label">[1]</span></a> Loges.</p></div> - - -<hr /> -<h4>VI</h4> - - -<h4>DEUX SAGES</h4> - - -<p>Nous nous entendons si bien, mon ami et moi, qu'en vérité, sans le -désir d'agiter notre langue et de nous animer un peu, il serait -inutile que nous eussions ensemble la moindre conversation. Nous -ressemblerions au besoin à ces deux philosophes marseillais<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[p. 451]</a></span> qui avaient -longtemps abîmé leurs organes à discuter sur le <i>grand peut-être.</i> -A force de dissertations, ils avaient fini par s'apercevoir qu'ils -étaient du même avis, que leurs pensées se trouvaient <i>adéquates,</i> -et que les angles sortants du raisonnement de l'un s'appliquaient -exactement aux angles rentrants du raisonnement de l'autre.</p> - -<p>Alors, pour ménager leurs poumons, ils se bornaient, sur toute question -philosophique, politique ou religieuse, à un certain <i>Hum</i> ou <i>Heuh,</i> -diversement accentué, qui suffisait pour amener la solution du problème.</p> - -<p>L'un, par exemple, montrait à l'autre, pendant qu'ils prenaient le café -ensemble, un article sur la <i>fusion</i>:</p> - -<p>—Hum! disait l'un.</p> - -<p>—Heuh! disait l'autre.</p> - -<p>La question des classiques et des scolastiques, soulevée par un journal -bien connu, était pour eux comme celle des réalistes et des nominaux du -temps d'Abeilard:</p> - -<p>—Heuh! disait l'un.</p> - -<p>—Hum! disait l'autre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[p. 452]</a></span></p> - -<p>Il en était de même pour ce qui concerne la femme ou l'homme, le chat -ou le chien. Rien de ce qui est dans la nature, ou qui s'en éloigne, -n'avait la vertu de les étonner autrement.</p> - -<p>Cela finissait toujours par une partie de dominos; jeu spécialement -silencieux et méditatif.</p> - -<p>—Mais pourquoi, dis-je à mon ami, n'est-ce pas ici comme à Londres? -Une grande capitale ne devrait jamais dormir!</p> - -<p>—Parce qu'il y a ici des portiers, et qu'à Londres chacun, ayant un -passe-partout de la porte extérieure, rentre à l'heure qu'il veut.</p> - -<p>—Cependant, moyennant cinquante centimes, on peut ici rentrer partout -après minuit.</p> - -<p>—Et l'on est regardé comme un homme qui n'a pas de conduite.</p> - -<p>—Si j'étais préfet de police, au lieu de faire fermer les boutiques, -les théâtres, les cafés et les restaurants à minuit, je payerais une -prime à ceux qui resteraient ouverts jusqu'au matin. Car enfin je -ne crois pas que la police ait jamais favorisé les voleurs; mais il -semble, d'après ces dispositions, qu'elle leur livre la ville sans -défense, une ville surtout où un grand nombre d'habitants: imprimeurs, -acteurs, critiques, machinistes, allumeurs, etc., ont des occupations -qui les retiennent jusqu'après minuit. Et les étrangers, que de fois je -les ai entendus rire ... en voyant que l'on couche les Parisiens sitôt.</p> - -<p>—La routine! dit mon ami.</p> - - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[p. 453]</a></span></p> -<h4>VII</h4> - - -<h4>LE CAFÉ DES AVEUGLES</h4> - - -<p>—Mais, reprit-il, si nous ne craignons pas les tire-laine, nous -pouvons encore jouir des agréments de la soirée; ensuite nous -reviendrons souper, soit à la <i>pâtisserie</i> du boulevard Montmartre, -soit à la <i>boulangerie,</i> que d'autres appellent la <i>boulange,</i> rue -de Richelieu. Ces établissements ont la permission de deux heures. -Mais on n'y soupe guère <i>à fond.</i> Ce sont des pâtés, des <i>sandwich,</i> -une volaille peut-être, ou quelques assiettes assorties de gâteaux, -que l'on arrose invariablement de madère. Souper de figurante, ou de -pensionnaire ... lyrique. Allons plutôt chez le rôtisseur de la rue -Saint-Honoré.</p> - -<p>Il n'était pas encore tard, en effet. Notre désœuvrement nous faisait -paraître les heures longues... En passant au perron pour traverser le -Palais-Royal, un grand bruit de tambour nous avertit que le Sauvage -continuait ses exercices au café des Aveugles.</p> - -<p>L'orchestre <i>homérique</i><a name="NoteRef_1_39" id="NoteRef_1_39"></a><a href="#Note_1_39" class="fnanchor">[1]</a> exécutait avec zèle les accompagnements. -La foule était composée d'un parterre inouï, garnissant les tables, et -qui, comme aux Funambules, vient fidèlement jouir tous les soirs du -même spectacle et du même acteur. Les dilettantes trouvaient que M. -Blondelet (le Sauvage) semblait fatigué et n'avait pas dans son jeu -toutes les nuances de la veille. Je ne pus apprécier cette critique; -mais je l'ai trouvé fort beau. Je crains seulement que ce ne soit aussi -un aveugle et qu'il n'ait des yeux d'émail.</p> - -<p>Pourquoi des aveugles, direz-vous, dans ce seul café, qui est -un caveau? C'est que, vers la fondation, qui remonte à l'époque -révolutionnaire, il se passait là des choses qui eussent révolté la -pudeur d'un orchestre. Aujourd'hui, tout est calme et décent. Et même -la galerie sombre du caveau est placée sous l'œil vigilant d'un sergent -de ville.</p> - -<p>Le spectacle éternel de l'<i>Homme à la poupée</i> nous fit fuir, parce que -nous le connaissions déjà. Du reste, cet homme imite parfaitement le -français-belge.</p> - -<p>Et maintenant, plongeons-nous plus profondément encore dans les cercles -inextricables de l'enfer parisien. Mon ami m'a promis de me faire -passer la nuit à <i>Pantin.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[p. 454]</a></span></p> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_39" id="Note_1_39"></a><a href="#NoteRef_1_39"><span class="label">[1]</span></a> O μὴ ὁράων, aveugle.</p></div> - - -<hr /> -<h4>VIII</h4> - - -<h4>PANTIN</h4> - - -<p>Pantin, c'est le Paris obscur, quelques-uns diraient le Paris canaille; -mais ce dernier s'appelle, en argot, <i>Pantruche.</i> N'allons pas si loin.</p> - -<p>En tournant la rue de Valois, nous avons rencontré une façade lumineuse -d'une douzaine de fenêtres: c'est l'ancien <i>Athénée,</i> inauguré par les -doctes leçons de la Harpe. Aujourd'hui, c'est le splendide estaminet -des <i>Nations,</i> contenant douze billards. Plus d'esthétique, plus -de poésie; on y rencontre des gens assez forts pour faire circuler -des billes autour de trois chapeaux espacés sur le tapis vert, aux -places où sont les mouches. Les <i>blocs</i> n'existent plus; le progrès -a dépassé ces vaines promesses de nos pères. Le carambolage seul est -encore admis; mais il n'est pas convenable d'en manquer un seul (de -carambolage).</p> - -<p>J'ai peur de ne plus parler français, c'est pourquoi je viens de me -permettre cette dernière parenthèse. Le français de M. Scribe, celui -de la Montansier, celui des estaminets, celui des lorettes, des -concierges, des réunions bourgeoises, des salons, commence à s'éloigner -des traditions du grand siècle. La langue de Corneille et de Bossuet -devient peu à peu du <i>sanscrit</i> (langue savante). Le règne du <i>prâcrit</i> -(langue vulgaire) commence pour nous, je m'en suis convaincu en prenant -mon billet et celui de mon ami au bal situé rue <i>Honoré,</i> que les -envieux désignent sous le nom de <i>bal des Chiens.</i> Un habitué nous a -dit:</p> - -<p>—Vous <i>roulez</i> (vous entrez) dans le bal (on prononce b-a-l), c'est -assez <i>rigolo</i> ce soir. <i>Rigolo</i> signifie amusant. En effet, c'était -rigolo.</p> - -<p>La maison intérieure, à laquelle on arrive par une longue allée, peut -se comparer aux gymnases antiques. La jeunesse y rencontre tous les -exercices qui peuvent développer sa force et son intelligence. Au -rez-de-chaussée, le <span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[p. 455]</a></span>café-billard; au premier, la salle de danse; au -second, la salle d'escrime et de boxe; au troisième, le daguerréotype, -instrument de patience qui s'adresse aux esprits fatigués, et qui, -détruisant les illusions, oppose à chaque figure le miroir de la vérité.</p> - -<p>Mais, la nuit, il n'est question ni de boxe ni de portraits; un -orchestre étourdissant de cuivres, dirigé par M. Hesse, dit <i>Décati,</i> -vous attire invinciblement à la salle de danse, où vous commencez à -vous débattre contre les marchandes de biscuits et de gâteaux. On -arrive dans la première pièce, où sont les tables, et où l'on a le -droit d'échanger son billet de 23 centimes contre la même somme <i>en -consommation.</i> Vous apercevez des colonnes entre lesquelles s'agitent -des quadrilles joyeux. Un sergent de ville vous avertit paternellement -que l'on ne peut fumer que dans la salle d'entrée,—le prodrome.</p> - -<p>Nous jetons nos bouts de cigare, immédiatement ramassés par des jeunes -gens moins fortunés que nous. Mais, vraiment, le bal est très-bien; -on se croirait dans le monde si l'on ne s'arrêtait à quelques -imperfections de costume. C'est, au fond, ce qu'on appelle à Vienne un -<i>bal négligé.</i></p> - -<p>Ne faites pas le fier. Les femmes qui sont là en valent bien d'autres, -et l'on peut dire des hommes, en parodiant certains vers d'Alfred de -Musset sur les derviches turcs:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ne les dérange pas, ils t'appelleraient chien ...<br /> -Ne les insulte pas, car ils te valent bien!<br /> -</p> - -<p>Tâchez de trouver dans le monde une pareille animation. La salle est -assez grande et peinte en jaune. Les gens respectables s'adossent aux -colonnes, avec défense de fumer, et n'exposent que leurs poitrines aux -coups de coude, et leurs pieds aux trépignements éperdus du galop et -de la valse. Quand la danse s'arrête, les tables se garnissent. Vers -onze heures, les ouvrières sortent et font place à des personnes qui -sortent des théâtres, des cafés-concerts et de plusieurs établissements -publics. L'orchestre se ranime pour cette population nouvelle, et ne -s'arrête que vers minuit.</p> -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[p. 456]</a></span></p> - - - -<h4>IX</h4> - - -<h4>LA GOGUETTE</h4> - - -<p>Nous n'attendîmes pas cette heure. Une affiche bizarre attira notre -attention. Le règlement d'une goguette était affiché dans la salle:</p> - - -<p>SOCIÉTÉ LYRIQUE DES TROUBADOURS</p> - -<p>«Bury, président. Beauvais, maître de chant, etc.</p> - -<p>»Art. 1<sup>er</sup>. Toutes chansons politiques ou atteignant la -religion ou les mœurs sont formellement interdites.</p> - -<p>»2° Les <i>échos</i> ne seront accordés que lorsque le président le jugera -convenable.</p> - -<p>»3° Toute personne se présentant en état de troubler l'ordre de la -soirée, l'entrée lui en sera refusée.</p> - -<p>»4° Toute personne qui aurait troublé l'ordre, qui, après <i>deux -avertissements</i> dans la soirée, n'en tiendrait pas compte, sera priée -de sortir immédiatement.</p> - -<p>»Approuvé, etc.»</p> - -<p>Nous trouvons ces dispositions fort sages; mais la Société lyrique des -Troubadours, si bien placée en face de l'ancien Athénée, ne se réunit -pas ce soir-là. Une antre goguette existait dans une autre cour du -quartier. Quatre lanternes mauresques annonçaient la porte, surmontée -d'une équerre dorée.</p> - -<p>Un contrôleur vous prie de déposer le montant d'une chopine (six sous), -et l'on arrive au premier, où derrière la porte se rencontre le <i>chef -d'ordre.</i></p> - -<p>—Êtes-vous du bâtiment? nous dit-il.</p> - -<p>—Oui, nous sommes du bâtiment, répondit <span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[p. 457]</a></span>mon ami.</p> - -<p>Ils se firent les attouchements obligés, et nous pûmes entrer dans la -salle.</p> - -<p>Je me rappelai aussitôt la vieille chanson exprimant l'étonnement d'un -<i>louveteau</i>[1] nouveau-né qui rencontre une société fort agréable et se -croit obligé de la célébrer:</p> - -<p>—Mes yeux sont éblouis, dit-il. Que vois-je dans cette enceinte?</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Des menuisiers! des ébénisses!<br /> -Des entrepreneurs de bâtisses!...<br /> -Qu'on dirait un bouquet de fleurs,<br /> -Paré de ses mille couleurs!<br /> -</p> - -<p>Enfin nous étions <i>du bâtiment,</i> et le mot se dit aussi au moral, -attendu que le <i>bâtiment</i> n'exclut pas les poëtes; Amphyon, qui élevait -des murs aux sons de sa lyre, était du bâtiment. Il en est de même des -artistes peintres et statuaries, qui en sont les enfants gâtés.</p> - -<p>Comme le <i>louveteau,</i> je fus ébloui de la splendeur du coup d'œil. Le -<i>chef d'ordre</i> nous fit asseoir à une table, d'où nous pûmes admirer -les trophées ajustés entre chaque panneau. Je fus étonné de ne pas y -rencontrer les anciennes légendes obligées: «Respect aux dames! Honneur -aux Polonais!» Comme les traditions se perdent!</p> - -<p>En revanche, le bureau, drapé de rouge, était occupé par trois -commissaires fort majestueux. Chacun d'eux avait devant soi sa -sonnette, et le président frappa trois coups avec le marteau consacré. -La <i>mère</i> des compagnons était assise au pied du bureau. On ne la -voyait que de profil, mais le profil était plein de grâce et de dignité.</p> - -<p>—Mes petits amis, dit le président, notre ami *** va chanter une -nouvelle composition, intitulée <i>la Feuille de saule.</i></p> - -<p>La chanson n'était pas plus mauvaise que bien d'autres. <span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[p. 458]</a></span>Elle imitait -faiblement le genre de Pierre Dupont. Celui qui la chantait était un -beau jeune homme aux longs cheveux noirs, si abondants, qu'il avait -dû s'entourer la tête d'un cordon, afin de les maintenir; il avait -une voix douce parfaitement timbrée, et les applaudissements furent -doubles,—pour <i>l'auteur et</i> pour le <i>chanteur.</i></p> - -<p>Le président réclama l'indulgence pour une demoiselle dont le premier -essai allait se produire devant <i>les amis.</i> Ayant frappé les trois -coups, il se recueillit, et, au milieu du plus complet silence, on -entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier -âge, mais qui, <i>se dépouillant</i> peu à peu (selon l'expression d'un -de nos voisins), arrivait aux <i>traits</i> et aux fioritures les plus -hardis. L'éducation classique n'avait pas gâté cette fraîcheur -d'intonation, cette pureté d'organe, cette parole émue et vibrante, -qui n'appartiennent qu'aux talents vierges encore des leçons du -Conservatoire.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4>X</h4> - -<h4>LE RÔTISSEUR</h4> - -<p>O jeune fille à la voix perlée! tu ne sais pas <i>phraser</i> comme au -Conservatoire; tu ne sais pas <i>chanter,</i> ainsi que dirait un critique -musical... Et pourtant ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la -façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d'un certain -charme! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui -n'est pas <i>carrée;</i> et c'est dans ce petit cercle seulement que tu es -comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer -chez un maître de chant, et, dès lors, te voilà perdue ... perdue -pour nous! Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda. -Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et -ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert, -ou seulement dans un Café chantant!</p> - -<p>Adieu, adieu, et pour jamais adieu!... Tu ressembles au séraphin doré -du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles -ténébreux <span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[p. 459]</a></span>dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir -à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier -jugement.</p> - -<p>Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs -..., «spectres où saigne encore la place de l'amour!» Les tourbillons -que vous formez s'effacent peu à peu dans la brume... La <i>Pia,</i> la -<i>Francesca,</i> passent peut-être à nos côtés... L'adultère, le crime et -la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres -trompeuses.</p> - -<p>Derrière l'ancien cloître Saint-Honoré, dont les derniers débris -subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la -boutique d'un rôtisseur ouverte jusqu'à deux heures du matin. Avant -d'entrer dans l'établissement, mon ami murmura cette chanson colorée:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -A la <i>Grand' Pinte,</i> quand le vent<br /> -Fait grincer l'enseigne en fer-blanc<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Alors qu'il gèle,</span><br /> -Dans la cuisine, on voit briller<br /> -Toujours un tronc d'arbre au foyer,<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Flamme éternelle,</span><br /> -<br /> -Où rôtissent en chapelets,<br /> -Oisons, canards, dindons, poulets,<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Au tournebroche!</span><br /> -Et puis le soleil jaune d'or<br /> -Sur les casseroles encor,<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Darde et s'accroche!</span><br /> -</p> - -<p>Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé. Les tables du -rôtisseur sont peu nombreuses; elles étaient toutes occupées.</p> - -<p>—Allons ailleurs, dis-je.</p> - -<p>—Mais, auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de -poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l'appétit, et, chez Véry, cela -coûterait un franc; ici, c'est dix centimes. Tu conçois qu'un rôtisseur -qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abatis, -les cœurs et les foies, qu'il lui suffit d'entasser dans une marmite -pour faire d'excellent consommé.</p> - -<p>Les deux bols nous furent servis sur le comptoir et le bouillon était -parfait. Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg grosses -comme de petits homards. Les moules, la friture, et les volailles -découpées jusque dans les prix les plus modestes, composent le souper -ordinaire des habitués.</p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[p. 460]</a></span></p> - -<p>Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d'un aspect majestueux, type -habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaens, donnait, -près de nous, des conseils à un jeune homme.</p> - -<p>Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, et dont la pâleur -était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches -soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence -les avis de l'imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher -qu'une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes -plissées, une cravate bleue et un gilet d'un rouge ardent croisé de -lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son -épingle en strass du Rhin; mais l'effet en était assez riche aux -lumières.</p> - -<p>—Vois-tu, <i>muffeton,</i> disait la dame, tu n'es pas fait pour ce -métier-là, de vivre la nuit. Tu t'obstines, tu ne pourras pas! Le -bouillon de poulet te soutient, c'est vrai; mais la liqueur t'abîme. -Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l'air -fort, parce que tu es nerveux... Tu feras mieux de dormir à cette -heure-ci.</p> - -<p>—De quoi! observa le jeune homme avec cet accent des voyoux parisiens -qui semble un râle, et que crée l'usage précoce de l'eau-de-vie et de -la pipe: est-ce qu'il ne faut pas que je fasse mon état? C'est les -chagrins qui me font boire: pourquoi est-ce que Gustine m'a trahi!</p> - -<p>—Elle t'a trahi sans te trahir... C'est une baladeuse, voilà tout.</p> - -<p>—Je te parle comme à ma mère: si elle revient, c'est fini, je me -range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l'épouse.</p> - -<p>—Encore une bêtise!</p> - -<p>—Puisqu'elle m'a dit que je n'avais pas d'établissement!</p> - -<p>—Ah! jeune homme, cette femme-là, ça sera ta mort.</p> - -<p>—Elle ne sait pas encore la roulée qu'elle va recevoir!</p> - -<p>—Tais-toi donc! dit la femme-Rubens en souriant, ce n'est pas toi qui -es capable de<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[p. 461]</a></span> corriger une femme!</p> - -<p>Je n'en voulus pas entendre davantage. Jean-Jacques avait bien raison -de s'en prendre au mœurs des villes d'un principe de corruption qui -s'étend plus tard jusqu'aux campagnes. A travers tout cela cependant, -n'est-il pas triste d'entendre retentir l'accent de l'amour, la -voix pénétrée d'émotion, la voix mourante du vice, à travers la -phraséologie de la crapule?</p> - -<p>Si je n'étais sûr d'accomplir une des missions douloureuses de -l'écrivain, je m'arrêterais ici; mais mon ami me dit comme Virgile à -Dante:</p> - -<p>—<i>Or sie forte ed ardito; omai si scende per i fatte scale ...</i><a name="NoteRef_1_40" id="NoteRef_1_40"></a><a href="#Note_1_40" class="fnanchor">[1]</a></p> - -<p>A quoi je répondis sur un air de Mozart:—<i>Andiam! andiam! andiamo -bene!</i></p> - -<p>—Tu te trompes! reprit-il, ce n'est pas là l'enfer: c'est tout au plus -le purgatoire. Allons plus loin.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_40" id="Note_1_40"></a><a href="#NoteRef_1_40"><span class="label">[1]</span></a> Sois fort et hardi; on ne descend ici que par de tels -escaliers.</p></div> -<hr /> -<h4>XI</h4> - - -<h4>LA HALLE</h4> - - -<p>—Quelle belle nuit! dis-je en voyant scintiller les étoiles au-dessus -du vaste emplacement où se dessinent, à gauche, la coupole de la halle -aux blés avec la colonne cabalistique qui faisait partie de l'hôtel -de Soissons, et qu'on appelle l'observatoire de Catherine de Médicis, -puis le marché à la volaille; à droite, le marché au beurre, et, plus -loin, la construction inachevée du marché à la viande. La silhouette -grisâtre de Saint-Eustache ferme le tableau. Cet admirable édifice, -où le style fleuri du moyen âge s'allie si bien aux desseins corrects -de la renaissance, s'éclaire encore magnifiquement aux rayons de la -lune, avec son armature gothique, ses arcs-boutants multipliés comme -les côtes d'un cétacé prodigieux, et les cintres romains de ses portes -et de ses fenêtres, dont les ornementa semblent appartenir à la coupe -ogivale. Quel malheur qu'un si rare vaisseau soit déshonoré, à droite -par une porte de sacristie à colonnes d'ordre ionique, et à gauche par<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[p. 462]</a></span> -un portail dans le goût de Vignole!</p> - -<p>Le petit carreau des halles commençait à s'animer. Les charrettes des -maraîchers, des mareyeurs, des beurriers, des verduriers, se croisaient -sans interruption. Les charretiers arrivés au port se rafraîchissaient -dans les cafés et dans les cabarets, ouverts sur cette place pour -toute la nuit. Dans la rue Mauconseil, ces établissements s'étendent -jusqu'à la halle aux huîtres; dans la rue Montmartre, de la pointe -Saint-Eustache à la rue du Jour.</p> - -<p>On trouve là, à droite, des marchands de sangsues; l'autre côté est -occupé par les pharmaciens-Raspail et les débitants de cidre, chez -lesquels on peut se régaler d'huîtres et de tripes à la mode de Caen. -Les pharmaciens ne sont pas inutiles, à cause des accidents; mais, pour -des gens sains qui se promènent, il est bon de boire un verre de cidre -ou de poirés. C'est rafraîchissant.</p> - -<p>Nous demandâmes du cidre nouveau, car il n'y a que des Normands ou des -Bretons qui puissent se plaire au cidre <i>dur.</i>—On nous répondit que -les cidres nouveaux n'arriveraient que dans huit jours, et qu'encore la -récolte était mauvaise.</p> - -<p>—Quant aux poirés, ajouta-t-on, ils sont arrivés depuis hier; ils -avaient manqué l'année passée.</p> - -<p>La ville de Domfront (ville de malheur) est cette fois très-heureuse. -Cette liqueur blanche et écumante comme le Champagne rappelle beaucoup -la blanquette de Limoux. Conservée en bouteille, elle grise très-bien -son homme.—Il existe de plus une certaine eau-de-vie de cidre de la -même localité, dont le prix varie selon la grandeur des petits verres. -Voici ce que nous lûmes sur une pancarte attachée au flacon:</p> - -<pre style="font-size: 1.2em; margin-left: 10%;"> -Le monsieur 4 sous.<br /> -<br /> -La demoiselle 3 sous.<br /> -<br /> -Le misérable 1 sous.<br /> -</pre> - -<p>Cette eau-de-vie, dont les diverses mesures sont ainsi qualifiées, -n'est point mauvaise et peut servir d'absinthe. Elle est inconnue sur -les grandes tables.</p> - - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[p. 463]</a></span></p> - - - -<h4>XII</h4> - -<h4>LA MARCHÉ DES INNOCENTS</h4> - -<p>En passant à gauche du marché aux poissons, où l'animation ne commence -que de cinq à six heures, moment de la vente à la criée, nous avons -remarqué une foule d'hommes en blouse, en chapeau rond et en manteau -blanc rayé de noir, couchés sur des sacs de haricots... Quelques-uns -se chauffaient autour de feux comme ceux que font les soldats qui -campent, d'autres s'allumaient des <i>foyers</i> intérieurs dans les -cabarets voisins. D'autres, encore debout près des sacs, se livraient -à des adjudications de haricots... Là, on parlait prime, différence, -couverture, reports, hausse et baisse, enfin comme à la bourse.</p> - -<p>—Ces gens en blouse sont plus riches que nous, dit mon compagnon. Ce -sont de faux paysans. Sous leur roulière ou leur bourgeron, ils sont -parfaitement vêtus et laisseront demain leur blouse chez le marchand de -vin pour retourner chez eux en tilbury. Le spéculateur adroit revêt la -blouse comme l'avocat revêt la robe. Ceux de ces gens-là qui dorment -sont les <i>moutons,</i> ou les simples voituriers.</p> - -<p>—46-66 l'haricot de Soissons! dit près de nous une voix grave.</p> - -<p>—48, fin courant, ajouta un autre.</p> - -<p>—Les suisses blancs sont hors de prix.</p> - -<p>—Les nains 28.</p> - -<p>—La vesce à 1<span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[p. 464]</a></span>3-34... Les <i>flageolets</i> sont mous, etc.</p> - -<p>Nous laissons ces braves gens à leurs combinaisons. Que d'argent il se -gagne et se perd ainsi!... Et l'on a supprimé les jeux!</p> - - - -<hr /> -<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4> - -<h4>LES CHARNIERS</h4> - -<p>Sous les colonnes du marché aux pommes de terre, des femmes matinales, -ou bien tardives, épluchaient leurs denrées à la lueur des lanternes. -Il y en avait de jolies qui travaillaient sous l'œil des mères en -chantant de vieilles chansons. Ces dames sont souvent plus riches qu'il -ne semble, et la fortune même n'interrompt pas leur rude labeur. Mon -compagnon prit plaisir à s'entretenir très-longtemps avec une jolie -blonde, lui parlant du dernier bal de la Halle, dont elle avait dû -faire l'un des plus beaux ornements... Elle répondit fort élégamment et -comme une personne du monde, quand je ne sais par quelle fantaisie il -s'adressa à la mère en lui disant:</p> - -<p>—Mais votre demoiselle est charmante... <i>A-t-elle le sac?</i> Cela veut -dire en langage des halles: «A-t-elle de l'argent?»</p> - -<p>—Non, mon fy, dit la mère, c'est moi qui l'ai, le sac!</p> - -<p>—Eh! mais, madame, si vous étiez veuve, on pourrait... Nous -recauserons de cela!</p> - -<p>—Va-t'en donc, vieux <i>mufle!</i> cria la jeune fille avec un accent -entièrement local qui tranchait sur ses phrases précédentes.</p> - -<p>Elle me fit l'effet de la blonde sorcière de <i>Faust,</i> qui, causant -tendrement avec son valseur, laisse échapper de sa bouche une souris -rouge.</p> - -<p>Nous tournâmes les talons, poursuivis d'imprécations railleuses, qui -rappelaient d'une façon assez classique les colloques de Vadé.</p> - -<p>—Il s'agit décidément de souper, dit mon compagnon. Voici Bordier, -mais la salle est étroite. C'est le rendez-vous des fruitiers-orangers -et des orangères. Il y a un autre Bordier qui fait le coin de la -rue aux Ours, et qui est passable; puis le restaurant des Halles, -fraîchement sculpté et doré, près de la rue de la R<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[p. 465]</a></span>eynie... Mais -autant vaudrait la <i>Maison d'or.</i></p> - -<p>—En voilà d'autres, dis-je en tournant les yeux vers cette longue -ligne de maisons régulières qui bordent la partie du marché consacré -aux choux.</p> - -<p>—Y penses-tu? Ce sont les <i>charniers.</i> C'est là que des poëtes en -habit de soie, épée et manchettes, venaient souper, au siècle dernier, -les jours où leur manquaient les invitations du grand monde. Puis, -après avoir consommé l'ordinaire de six sous, ils lisaient leurs vers -par habitude aux rouliers, aux maraîchers et aux forts: «Jamais je n'ai -eu tant de succès, disait Robbé, qu'auprès de ce public formé aux arts -par les mains de la nature!»</p> - -<p>Les hôtes poétiques de ces caves voûtées s'étendaient, après -souper, sur les bancs ou sur les tables, et il fallait, le lendemain -matin, qu'ils se fissent poudrer à deux sous par quelque <i>merlan</i> en -plein air, et repriser par les ravaudeuses, pour aller ensuite briller -aux petits levers de madame de Luxembourg, de mademoiselle Hus ou de la -comtesse de Beauharnais.</p> - - -<hr /> -<h4>XIV</h4> - - -<h4>BARATTE</h4> - - -<p>Ces temps sont passés. Les caves des charniers sont aujourd'hui -restaurées, éclairées au gaz; la consommation y est propre, et il est -défendu d'y dormir, soit sur les tables, soit dessous; mais que de -choux dans cette rue!... La rue parallèle de la Ferronnerie en est -également remplie, et le cloître voisin de Sainte-Opportune en présente -de véritables montagnes. La carotte et le navet appartiennent au même -département.</p> - -<p>—Voulez-vous des <i>frisés,</i> des <i>milans,</i> des <i>cabus,</i> mes petits -amours? nous crie une marchande.</p> - -<p>En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous -offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, et, -au pied même de la fontaine de Pierre Lescot et de Jean Goujon sont -installés, en plein vent, d'autres soupeurs plus modestes encore que -ceux des charniers.</p> - -<p>Nous fermons l'oreille aux provocations, et nous nous dirigeons -vers Baratte, en fendant la presse des marchandes d<span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[p. 466]</a></span>e fruits et de -fleurs.—L'une crie:</p> - -<p>—Mes petits choux! Feurissez vos dames!</p> - -<p>Et, comme on ne vend à cette heure-là qu'en gros, il faudrait avoir -beaucoup de dames <i>à fleurir</i> pour acheter de telles bottes de -bouquets.—Une autre chante la chanson de son état.</p> - -<p>«Pommes de reinette et pommes d'api!—Calville, calville, calville -rouge!—Calville rouge et calville gris!</p> - -<p>»Étant en crique,—dans ma boutique,—- j' vis des inconnus qui m' -dirent: «Mon p'tit cœur! venez me voir, vous aurez grand débit!</p> - -<p>»Nenni, messieurs!—je n' puis, d'ailleurs,—car il n' m' reste qu'un -artichaut et trois petits choux-fleurs!»</p> - -<p>Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons enfin chez Baratte. -Un individu en blouse, qui semblait avoir <i>son petit jeune homme</i> (être -gris), roulait au même instant sur les bottes de fleurs, expulsé avec -force, parce qu'il avait fait du bruit. Il s'apprête à dormir sur un -amas de roses rouges, imaginant sans doute être le vieux Silène, et -que les bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se -jettent sur lui, et le voilà bien plutôt exposé au sort d'Orphée ...Un -sergent de ville s'entremet et le conduit au poste de la halle aux -cuirs, signalé de loin par une campanille et un cadran éclairé.</p> - -<p>La grande salle est un peu tumultueuse chez Baratte; mais il y a des -salles particulières et des cabinets. Il ne faut pas se dissimuler -que c'est là le restaurant des aristos. L'usage est d'y demander des -huîtres d'Ostende avec un petit ragoût d'échalotes découpées dans du -vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites huîtres. -Ensuite, c'est la soupe à l'oignon, qui s'exécute admirablement à la -Halle, et dans<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">[p. 467]</a></span> laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé.—Ajoutez -à cela un perdreau ou quelque poisson qu'on obtient naturellement de -première main, du bordeaux, un dessert de fruit premier choix, et vous -conviendrez qu'on soupe fort bien à la Halle.—C'est une affaire de -sept francs par personne environ.</p> - -<p>On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus -beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent -si convenablement; mais, je l'ai dit, ce sont de faux paysans et des -millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros -marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée sont des gens -qui savent se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent -un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs -capitaux les maisons qui les font travailler.</p> - - -<hr /> -<h4>XV</h4> - - -<h4>PAUL NIQUET</h4> - - -<p>Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à -l'établissement célèbre de Paul Niquet.—Il y a là évidemment moins de -millionnaires que chez Baratte... Les murs, très-élevés et surmontés -d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles -humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit -chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc -opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où -les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment -aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire -par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau -très-utiles dans le cas d'une rixe violente.</p> - -<p>On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, -et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche -hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux -demandent grâce;—c'est du moins ce qui se passait autrefois.</p> - -<p>Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux -chiffonnières pour se faire un parti dans l'<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">[p. 468]</a></span>établissement en cas de -dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois. -Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. -Vous avez conquis la faveur des dames.</p> - -<p>Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie.</p> - -<p>—Tu sais bien que ça t'est défendu! répondit le garçon limonadier.</p> - -<p>—Eh bien, alors, un petit <i>verjus!</i> mon amour de Polyte! Tu es si -gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore ... ce que -j'ai été!</p> - -<p>Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains -de verjus à l'eau-de-vie, que l'on ramassa aussitôt; les petits -verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe: ils -rebondissent, et la liqueur seule est perdue.</p> - -<p>—Un autre verjus! dit mon ami.</p> - -<p>—Toi, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière; -tu me <i>happelles</i> le p'tit <i>Ba'as</i> (Barras) qu'était si zentil, si -zentil, avec ses cadenettes et son <i>zabot</i> d'Angueleterre... Ah! -c'était z'un homme <i>aux oiseaux,</i> mon p'tit fy, aux oiseaux!... vrai! -z'un bel homme comme toi!</p> - -<p>Après le second verjus, elle nous dit:</p> - -<p>—Vous ne savez pas, mes enfants, que j'ai été une des <i>merveilleuses</i> -de ce temps-là... J'ai eu des bagues à mes doigts de pieds... Il y a -des <i>mirlifiores</i> et des généraux qui se sont battus pour moi!</p> - -<p>—Tout ça, c'est la punition du bon Dieu! dit un voisin. Où est-ce -qu'il est à présent, ton <i>phaéton</i>?</p> - -<p>—Le bon Dieu! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c'est le -diable!</p> - -<p>Un homme maigre, en habit noir râpé, qui donnait sur un banc, se leva -en trébuchant:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">[p. 469]</a></span></p> - -<p>—Si le bon Dieu, c'est le diable, alors c'est le diable qui est le bon -Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux -paralogisme, dit-il en se tournant vers nous... Comme ce peuple -est ignorant! Ah! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma -philosophie me console de tout ce que j'ai perdu.</p> - -<p>—Et un petit verre! dit mon compagnon.</p> - -<p>—J'accepte! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi -humaine ...</p> - -<p>La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange; mon -ami cependant prenait plaisir à la conversation du philosophe, et -redoublait les petits verres pour l'entendre raisonner et déraisonner -plus longtemps.</p> - -<p>Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne cherchais ici à -daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient -ces deux types du malheur et de l'abrutissement! Les hommes riches -manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables -lieux, dans ce vestibule du purgatoire, d'où il serait peut-être facile -de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre les -doigts sur ces plaies, sans prétendre à les fermer.</p> - -<p>Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises, -indiennes ou thibétaines, n'accompliraient-ils pas dans de pareils -lieux de dangereuses et sublimes missions?—Pourquoi le Seigneur -vivait-il avec les païens et les publicains?</p> - -<p>Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte -s'éclaire. Je m'élance de cet enfer au moment d'une arrestation, et je -respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de -la rue aux Fers.</p> - -<p>La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes -dont l'aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des -divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent -leur tour pour recevoir leurs denrées d'après la mercuriale fixée.</p> - -<p>Je crois qu'il est temps de me diriger vers l'embarcadère de -Strasbourg, emportant dans ma pensée le vain fantôme de cette nuit.</p> - - - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">[p. 470]</a></span></p> -<h4>XVI</h4> - -<h4>MEAUX</h4> - -<p>Voilà, voilà, celui qui vient de l'enfer!</p> - -<p>Je m'appliquais ce vers en roulant le matin sur les rails du chemin -de Strasbourg, et je me flattais ... et je n'avais pas encore pénétré -jusqu'aux plus profondes <i>souricières;</i> je n'avais guère, au fond, -rencontré que d'honnêtes travailleurs, des pauvres diables avinés, des -malheureux sans asile... Là n'est pas encore le dernier abîme.</p> - -<p>L'air frais du matin, l'aspect des vertes campagnes, les bords riants -de la Marne, Pantin à droite, d'abord,—le vrai Pantin,—Chelles -à gauche, et plus tard Lagny, les longs rideaux de peupliers, les -premiers coteaux abrités qui se dirigent vers la Champagne, tout cela -me charmait et faisait rentrer le calme dans mes pensées.</p> - -<p>Malheureusement, un gros nuage noir se dessinait au fond de l'horizon, -et, quand je descendis à Meaux, il pleuvait à verse. Je me réfugiai -dans un café, où je fus frappé par l'aspect d'une énorme affiche rouge -conçue en ces termes:</p> - -<p> -PAR PERMISSION DE M. LE MAIRE. (de Meaux)<br /> -<br /> -MERVEILLE SURPRENANTE<br /> -<br /> -Tout ce que la nature offre de plus bizarre:<br /> -<br /> -UNE TRÈS-JOLIE FEMME<br /> -<br /> -Ayant pour chevelure une belle<br /> -<br /> -TOISON DI MÉRINOS<br /> -<br /> -Couleur marron.<span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">[p. 471]</a></span><br /> -</p> - -<p>«M. Montaldo, de passage en cette ville, a l'honneur d'exposer au -public une rareté, un phénomène tellement extraordinaire, que -Messieurs de la Faculté de médecine de Paris et de Montpellier n'ont pu -encore le définir.</p> - -<p>CE PHÉNOMÈNE</p> - -<p>consiste en une jeune femme de dix-huit ans, native de Venise, qui, -au lieu de chevelure, porte une magnifique toison en laine mérinos -de Barbarie, couleur marron, d'une longueur d'environ cinquante-deux -centimètres. Elle pousse comme les plantes, et on lui voit sur la tête -des tiges qui supportent quatorze ou quinze branches.</p> - -<p>»Deux de ces tiges s'élèvent sur son front et forment des cornes.</p> - -<p>»Dans le cours de l'année, il tombe de sa toison, comme de celle des -moutons qui ne sont pas tondus à temps, des fragments de laine.</p> - -<p>»Cette personne est très-avenante, ses yeux sont expressifs, elle a la -peau très-blanche; elle a excité dans les grandes villes l'admiration -de ceux qui l'ont vue, et, dans son séjour à Londres, en 1843, Sa -Majesté la reine, à qui elle a été présentée, a témoigné sa surprise en -disant que jamais la nature ne s'était montrée si bizarre.</p> - -<p>»Les spectateurs pourront s'assurer de la vérité au tact de la laine, -comme à l'élasticité, à l'odorat, etc., etc.</p> - -<p>»Visible tous les jours jusqu'à dimanche 5 courant.</p> - -<p>»Plusieurs morceaux d'opéra seront exécutés par un artiste distingué.</p> - -<p>»Des danses de caractère, espagnoles et italiennes, par des artistes -pensionnés.</p> - -<p>»Prix d'entrée: 25 centimes.—Enfants et militaires: 10 centimes.»</p> - -<p>A défaut d'autre spectacle, je voulus vérifier par moi-même les -merveilles de cette affiche, et je ne sortis de la représentation -qu'après minuit.</p> - -<p>J'ose à peine analyser maintenant les sensations étranges du sommeil -qui succéda à cette soirée. Mon esprit, surexcité sans doute par les -souvenirs de la nuit précédente, et un peu par l'aspect du pont des -Arches, qu'il fallut traverser pour me rendre à l'hôtel, imagina le -rêve suivant, dont le souvenir m'est fidèlement resté.</p> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">[p. 472]</a></span></p> -<p>XVII</p> - -<p>CAPHARNAUM</p> - -<p>Des corridors, des corridors sans fin! Des escaliers, des escaliers où -l'on monte, où l'on descend, où l'on remonte, et dont le bas trempe -toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d'immenses -arches de pont ... à travers des charpentes inextricables! Monter, -descendre, ou parcourir les corridors, et cela, pendant plusieurs -éternités... Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes -fautes?</p> - -<p>J'aimerais mieux vivre!</p> - -<p>Au contraire, voilà qu'on me brise la tête à grands coups de marteau: -qu'est-ce que cela veut dire?</p> - -<p>Je rêvais à des queues de billard ... à des petits verres <i>de verjus</i> -...</p> - -<p>«Monsieur et marne le maire est-il content?»</p> - -<p>Bon! je confonds à présent Bilboquet avec Macaire. Mais ce n'est pas -une raison pour qu'on me casse la tête avec des foulons.</p> - -<p>«Brûler n'est pas répondre!»</p> - -<p>Serait-ce pour avoir embrassé la femme à cornes, ou pour avoir promené -mes doigts dans sa chevelure de mérinos?</p> - -<p>«Qu'est-ce que c'est donc que ce cynisme!» dirait Macaire.</p> - -<p>Mais Desbarreaux le cartésien répondrait à la Providence:</p> - -<p>«Voilà bien du tapage pour ... bien peu de chose.»</p> - - - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">[p. 473]</a></span></p> -<h4>XVIII</h4> - -<h4>CHŒUR DES GNOMES<a name="NoteRef_1_41" id="NoteRef_1_41"></a><a href="#Note_1_41" class="fnanchor">[1]</a></h4> - -<p>Les petits gnomes chantent ainsi:</p> - -<p>«Profitons de son sommeil!—Il a eu bien tort de régaler le -saltimbanque, et d'absorber tant de bière de Mars en octobre,—à ce -même café—de <i>Mars,</i> avec accompagnement de cigares, de cigarettes, de -clarinette et de basson.</p> - -<p>»Travaillons, frères,—jusqu'au point du jour, jusqu'au chant du -coq,—jusqu'à l'heure où part la voiture de Dammartin,—et qu'il puisse -entendre la sonnerie de la vieille cathédrale où repose L'AIGLE DE -MEAUX.</p> - -<p>»Décidément, la femme mérinos lui travaille l'esprit,—non moins que -la bière de Mars et les foulons du pont des Arches;—cependant, -les cornes de cette femme ne sont pas telles que l'avait dit le -saltimbanque:—notre Parisien est encore jeune... Il ne s'est pas assez -méfié du <i>boniment.</i></p> - -<p>»Travaillons, frères, travaillons pendant qu'il dort.—Commençons -par lui dévisser la tête, puis, à petits coups de marteau,—oui, de -marteau,—nous descellerons les parois de ce crâne philosophique—et -biscornu!</p> - -<p>»Pourvu qu'il n'aille pas se loger dans une des cases de son -cerveau—l'idée d'épouser la femme à la chevelure de mérinos! -Nettoyons d'abord le sinciput et l'occiput;—que le sang circule plus -clair à travers les centres nerveux qui s'épanouissent au-dessus des -vertèbres.</p> - -<p>»Le <i>moi</i> et le <i>non-moi</i> de Fichte se livrent un terrible combat dans -cet esprit plein d'objectivité.—Si seulement il n'avait pas arrosé la -bière de Mars—de quelques tournées de punch offert à ces dames!... -L'Espagnole était presque aussi séduisante que la Vénitienne; mais elle -avait de faux mollets,—et sa cachucha parassait due aux leçons de -Mabille.</p> - -<p>»Travaillons, frères, travaillons;—la boîte osseuse se nettoie.—Le -compartiment de la mémoire embrasse déjà une certaine série de -faits.—La causalité,—oui, la causalité,—le ramènera au sentiment de -sa subjectivité.—Prenons garde seulement qu'il ne s'éveille avant que -notre tâche soit finie.</p> - -<p>»Le malheureux se réveillerait pour mourir d'un coup de sang, que la -Faculté qualifierait d'épanc<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">[p. 474]</a></span>hement au cerveau,—et c'est nous qu'on -accuserait <i>là-haut.—</i>Dieux immortels! il fait un mouvement; il -respire avec peine.—Raffermissons la boîte osseuse avec un dernier -coup de foulon,—oui, de foulon.—Le coq chante,—l'heure sonne... Il -en est quitte pour un mal de tête... <i>Il le fallait!</i>»</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_41" id="Note_1_41"></a><a href="#NoteRef_1_41"><span class="label">[1]</span></a> Ceci est un chapitre dans le goût allemand. Les <i>gnomes</i> -sont de petits êtres appartenant à la classe des esprits de la terre, -qui sont attachés au service de l'homme, ou du moins que leur sympathie -conduit parfois à lui être utile. (Voir les légendes recueillies par -Simmek.)</p></div> - - -<hr /> -<h4>XIX</h4> - -<h4>JE M'ÉVEILLE</h4> - -<p>Décidément, ce rêve est trop extravagant ... même pour moi! Il vaut -mieux se réveiller tout à fait.—Ces petits drôles! qui me démontaient -la tête, et qui se permettaient après de rajuster les morceaux du -crâne avec de grands coups de leurs petits marteaux!—Tiens, un coq -qui chante!... Je suis donc à la campagne? C'est peut-être le coq de -Lucien: ἀλεκτρυών.—Oh! souvenirs classiques, que vous êtes loin de -moi!</p> - -<p>Cinq heures sonnent,—où suis-je?—Ce n'est pas là ma chambre... -Ah! je m'en souviens,—je me suis endormi hier à la <i>Sirène,</i> tenue -par le Vallois,—<i>dans la bonne ville de Meaux</i> (Meaux en Brie, -Seine-et-Marne).</p> - -<p> mes hommages à monsieur et à mame le -maire!—C'est la faute de Bilboquet (<i>Faisant sa toilette</i>):</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Air des <i>Prétendus.</i><br /> -<br /> -Allons présenter—hum!—présenter notre hommage<br /> -<span style="margin-left: 4em;">A la fille de la maison!... (<i>Bis.</i>)</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Oui, j'en conviens, elle a raison,</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Oui, oui, la friponne a raison!</span><br /> -Allons présenter, etc.<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">[p. 475]</a></span><br /> -</p> - -<p>Tiens, le mal de tête s'en va... Oui, mais la voiture est partie. -Restons, et tirons-nous de cet affreux mélange de comédie,—de rêve—et -de réalité.</p> - -<p>Pascal a dit:</p> - -<p>«Les hommes sont fous, si nécessairement fous, que ce serait être fou -par une autre sorte que de n'être pas fou.» La Rochefoucauld a ajouté:</p> - -<p>«C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.» Ces maximes -sont consolantes.</p> - - -<hr /> -<h4>XX</h4> - - -<h4>RÉFLEXIONS</h4> - - -<p>Recomposons nos souvenirs.</p> - -<p>Je suis majeur et vacciné; mes qualités physiques importent peu pour -le moment. Ma position sociale est supérieure à celle du saltimbanque -d'hier au soir; et décidément, sa Vénitienne n'aura pas ma main.</p> - -<p>Un sentiment de soif me travaille.</p> - -<p>Retourner au café de <i>Mars</i> à cette heure, ce serait vouloir marcher -sur les fusées d'un feu d'artifice éteint.</p> - -<p>D'ailleurs, personne n'y peut être levé encore. Allons errer sur les -bords de la Marne et le long de ces terribles moulins à eau dont le -souvenir a troublé mon sommeil.</p> - -<p>Ces moulins, écaillés d'ardoises, si sombres et si bruyants au clair -de lune, doivent être pleins de charmes aux rayons du soleil levant.</p> - -<p>Je viens <span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">[p. 476]</a></span>de réveiller les garçons du café du <i>Commerce.</i> Une légion -de chats s'échappe de la grande salle de billard, et va se jouer sur -la terrasse parmi les thuyas, les orangers et les balsamines roses et -blanches.—Les voilà qui grimpent comme des singes le long des berceaux -de treillage revêtus de lierre.</p> - -<p>O nature, je te salue!</p> - -<p>Et, quoique ami des chats, je caresse aussi ce chien à longs poils gris -qui s'étire péniblement. Il n'est pas muselé.—N'importe; la chasse est -ouverte.</p> - -<p>Qu'il est doux pour un cœur sensible <i>de voir lever l'aurore</i> sur la -Marne, à quarante kilomètres de Paris!</p> - -<p>Là-bas, sur le même bord, au delà des moulins, est un autre café -non moins pittoresque, qui s'intitule café de l'<i>Hôtel-de-ville</i> -(sous-préfecture). Le maire de Meaux, qui habite tout près, doit, en -se levant, y reposer ses yeux sur les allées d'ormeaux et sur les -berceaux d'un vert glauque qui garnissent la terrasse. On admire là une -statue en terre cuite de la Camargo, grandeur naturelle, dont il faut -regretter les bras cassés. Ses jambes sont effilées comme celles de -l'Espagnole d'hier—et des Espagnoles de l'Opéra.</p> - -<p>Elle préside à un jeu de boules.</p> - -<p>J'ai demandé de l'encre au garçon. Quant au café, il n'est pas encore -fait. Les tables sont couvertes de tabourets; j'en dérange deux; et je -me recueille en prenant possession d'un petit chat blanc qui a les yeux -verts.</p> - -<p>On commence à passer sur le pont; j'y compte huit arches. La Marne -est <i>marneuse</i> naturellement; mais elle revêt maintenant des teintes -plombées que rident parfois les courants qui sortent des moulins, ou -plus loin les jeux folâtres des hirondelles.</p> - -<p>Est-ce qu'il pleuvra ce soir?</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">[p. 477]</a></span></p> -<p>Quelquefois, un poisson fait un soubresaut qui ressemble, ma foi, à -la cachucha éperdue de cette demoiselle bronzée que je n'oserais -qualifier de dame sans plus d'informations.</p> - -<p>Il y a en face de moi, sur l'autre bord, des sorbiers à grains de -corail du plus bel effet: sorbier des oiseaux,—<i>aviaria.</i>—J'ai -appris cela quand je me destinais à la position de bachelier dans -l'Université de Paris.</p> - - -<hr /> -<h4>XXI</h4> - - -<h4>LA FEMME MÉRINOS</h4> - - -<p>Je m'arrête. Le métier de <i>réaliste</i> est trop dur à faire. La lecture -d'un article de Charles Dickens est pourtant la source de ces -divagations!... Une voix grave me rappelle à moi-même.</p> - -<p>Je viens de tirer de dessous plusieurs journaux parisiens et <i>marnais</i> -un certain feuilleton d'où l'anathème s'exhale avec raison sur les -imaginations bizarres qui constituent aujourd'hui l'<i>école du vrai.</i></p> - -<p>Le même mouvement a existé après 1830, après 1794, après 1716 et après -bien d'autres dates antérieures. Les esprits, fatigués des conventions -politiques ou romanesques, voulaient du <i>vrai</i> à tout prix.</p> - -<p>Or, le vrai, c'est le faux, du moins en art et en poésie. Quoi de plus -faux que l'<i>Iliade,</i> que l'<i>Énéide,</i> que la <i>Jérusalem délivrée,</i> que -la <i>Henriade</i>? que les tragédies, que les romans?...</p> - -<p>—Eh bien, moi, dit le critique, j'aime ce faux. Est-ce que cela -m'amuse, que vous me racontiez votre vie pas à pas, que vous analysiez -vos rêves, vos impressions, vos sensations?... Que m'importe que -vous ayez couché à la <i>Sirène,</i> chez le Vallois? Je présume que cela -n'est pas vrai, ou bien que cela est arrangé. Vous me direz d'aller y -voir... Je n'ai pas besoin de me rendre à Meaux! Du reste, les mêmes -choses m'arriveraient, que je n'aurais pas l'aplomb d'en entretenir le -public. Et d'abord est-ce que l'on croit à cette femme aux cheveux de -mérinos?</p> - -<p>Je suis forcé d'y croire; et plus sûrement encore que par les promesses -de l'affiche. L'affiche <i>existe,</i> mais la femme pourrait ne pas -exister... Eh bien, le saltimbanque n'avait rien écrit que de véritable.</p> - -<p>La représentation a commencé à l'heure <span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">[p. 478]</a></span>dite. Un homme assez replet, -mais encore vert, est entré en costume de Figaro. Les tables étaient -garnies en partie par le peuple de Meaux, en partie par les cuirassiers -du 6<sup>e</sup>.</p> - -<p>M. Montaldo—car c'était lui—a dit avec modestie:</p> - -<p>—Signori, ze vais vi faire entendre le grand aria di <i>Figaro.</i> Il -commence.</p> - -<p>—<i>Tra de ra la, de ra la, de ra la, ah!...</i></p> - -<p>Sa voix, un peu usée, mais encore agréable, était accompagnée d'un -basson.</p> - -<p>Quand il arriva au vers: <i>Largo al fattotum délia cita!</i> je crus devoir -me permettre une observation. Il prononçait <i>cita.</i> Je dis tout haut: -<i>Tchita!</i> ce qui étonna un peu les cuirassiers et le peuple de Meaux. -Le chanteur me fit un signe d'assentiment, et, quand il arriva à cet -autre vers: «Figaro-<i>ci</i>, Figaro-là ...» il eut soin de prononcer -<i>tchi.</i>—J'étais flatté de cette attention.</p> - -<p>Mais, en faisant sa quête, il vint à moi et me dit (je ne donne pas ici -la phrase patoisée):</p> - -<p>—On est heureux de rencontrer des amateurs instruits... Ma ze souis -de Tourino, et, à Tourino, nous prononçons <i>ci.</i> Vous aurez entendu le -<i>tchi</i> à Rome ou à Naples?</p> - -<p>—Effectivement!... Et votre Vénitienne?</p> - -<p>—Elle va paraître à neuf heures. En attendant, je vais danser une -cachucha avec cette jeune personne que j'ai l'honneur de vous présenter.</p> - -<p>La cachucha n'était pas mal, mais exécutée dans un goût un peu -classique... Enfin, la femme aux cheveux de mérinos parut dans toute -sa splendeur. C'étaient effectivement des cheveux de mérinos. Deux -touffes, placées sur le front, se dressaient en cornes.—Elle aurait -pu se faire faire un châle de cette abondante chevelure. Que de mar<span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">[p. 479]</a></span>is -seraient heureux de trouver dans les cheveux de leurs femmes cette -<i>matière première</i> qui réduirait le prix de leurs vêtements à la simple -main-d'œuvre!</p> - -<p>La figure était pâle et régulière. Elle rappelait le type des vierges -de Carlo Dolci. Je dis à la jeune femme:</p> - -<p>—<i>Sete voi Veneziana?</i></p> - -<p>Elle me répondit:</p> - -<p>—<i>Signor, si.</i></p> - -<p>Si elle avait dit: <i>Si, signor,</i> je l'aurais soupçonnée Piémontaise -ou Savoyarde; mais, évidemment, c'est une Vénitienne des montagnes -qui confinent au Tyrol. Les doigts sont effilés, les pieds petits, -les attaches fines; elle a les yeux presque rouges et la douceur -d'un mouton; sa voix même semble un bêlement accentué. Les cheveux, -si l'on peut appeler cela des cheveux, résisteraient à tous les -efforts du peigne. C'est un amas de cordelettes comme celles que se -font les Nubiennes en les imprégnant de beurre. Toutefois, sa peau -étant d'un blanc mat irrécusable et sa chevelure d'un <i>marron</i> assez -clair (voir l'affiche), je pense qu'il y a eu croisement; un nègre, -Othello peut-être, se sera allié au type vénitien, et, après plusieurs -générations, ce produit local se sera révélé.</p> - -<p>Quant à l'Espagnole, elle est évidemment originaire de Savoie ou -d'Auvergne, ainsi que M. Montaldo.</p> - -<p>Mon récit est terminé. «Le vrai est ce qu'il peut,» comme disait M. -Dufougeray. J'aurais pu raconter l'histoire de la Vénitienne, de M. -Montaldo, de l'Espagnole, et même du basson. Je pourrais supposer que -je me suis épris de l'une ou de l'autre de ces deux femmes, et que -la rivalité du saltimbanque ou du basson m'a conduit aux aventures -les plus extraordinaires.—Mais la vérité, c'est qu'il n'en est rien. -L'Espagnole avait, comme je l'ai dit, les jambes maigres; la femme -mérinos ne m'intéressait qu'à travers une atmosphère de fumée de tabac -et une consommation de bière qui me rappelait l'Allemagne.—Laissons -ce phénomène à ses habitudes et à ses attachements probables.</p> - -<p>Je soupçonne le basson, jeune homme assez fluet, noir de chevelure, de -ne pas lui être indifférent.</p> - - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">[p. 480]</a></span></p> -<h4>XXII</h4> - -<h4>ITINÉRAIRE</h4> - - -<p>Je n'ai pas encore expliqué au lecteur le motif véritable de mon voyage -à Meaux... Il convient d'avouer que je n'ai rien à faire dans ce pays; -mais, comme le public français veut toujours savoir les raisons de -tout, il est temps d'indiquer ce point.</p> - -<p>Un de mes amis,—un limonadier de Creil,—ancien <i>hercule</i> retiré, et -se livrant à la chasse dans ses moments perdus, m'avait invité, ces -jours derniers, à une chasse à la loutre sur les bords de l'Oise:</p> - -<p>Il était très-simple de me rendre à Creil par le Nord; mais le chemin -du Nord est un chemin tortu, bossu, qui fait un coude considérable -avant de parvenir à Creil, où se trouve le confluent du railway de -Lille et de celui de Saint-Quentin. De sorte que je m'étais dit:</p> - -<p>-En prenant par Meaux, je rencontrerai l'omnibus de Dammartin; je -traverserai à pied les bois d'Ermenonville, et, suivant les bords de la -Nonette, je parviendrai, après trois heures de marche, à Senlis, où je -rencontrerai l'omnibus de Creil. De là, j'aurai le plaisir de revenir à -Paris par <i>le plus long,</i> c'est-à-dire par le chemin de fer du Nord.</p> - -<p>En conséquence, ayant manqué la voiture de Dammartin, il s'agissait -de trouver une autre correspondance.—Le système des chemins de -fer a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté -immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de -communications directes; il faut faire dix lieues à droite ou -dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen -des correspondances, qui mettent encore deux ou trois heures à vous -transporter dans des pays où l'on arrivait autrefois en quatre heures.</p> - -<p>La spirale célèbre que traça en l'air le bâton du caporal Trûn n'était -pas plus capricieuse que le chemin qu'il faut faire, soit d'un côté, -soit de l'autre.</p> - -<p>On m'a dit à Meaux:</p> - -<p>—La voiture de Nanteuil-le-Haudouin vous mettra à une lieue -d'Ermenonville, et, dès lors, vous n'avez plus qu'à marcher.</p> - -<p>A mesure que je m'éloignais de Meaux, le souvenir de la femme m<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">[p. 481]</a></span>érinos -et de l'Espagnole s'évanouissait dans les brumes de l'horizon. Enlever -l'une au basson, ou l'autre au ténor chorégraphe, eût été un procédé -plein de petitesse, en cas de réussite, attendu qu'ils avaient été -polis et charmants;—une tentative vaine m'aurait couvert de confusion. -N'y pensons plus.</p> - -<p>Nous arrivons à Nanteuil par un temps abominable; il devient impossible -de traverser les bois. Quant à prendre des voitures à volonté, je -connais trop les chemins vicinaux du pays pour m'y risquer.</p> - -<p>Nanteuil est un bourg montueux qui n'a jamais eu de remarquable que son -château désormais disparu. Je m'informe à l'hôtel des moyens de sortir -d'un pareil lieu; et l'on me répond:</p> - -<p>—Prenez la voiture de Crespy en Valois, qui passe à deux heures; -cela vous fera faire un détour, mais vous trouverez ce soir une autre -voiture qui vous conduira sur les bords de l'Oise.</p> - -<p>Dix lieues encore pour voir une pêche à la loutre. Il était si simple -de rester à Meaux, dans l'aimable compagnie du saltimbanque, de la -Vénitienne et de l'Espagnole!...</p> - - - -<hr /> -<h4>XXIII</h4> - -<h4>CRESPY EN VALOIS</h4> - -<p>Trois heures plus tard, nous arrivons à Crespy. Les portes de la -ville sont monumentales et surmontées de trophées dans le goût du -<span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle. Le clocher de la cathédrale est élancé, taillé -à six pans et découpé à jour comme celui de la vieille église de -Soissons.</p> - -<p>Il s'agissait d'attendre jusqu'à huit heures la voiture de -correspondance. L'après-dînée, le temps s'est éclairci. J'ai admiré les -environs assez pittoresques de la vieille cité valoise, et la vaste -place du marché que l'on y crée en ce moment. Les constructions sont -dans le goût de celles de Meaux. Ce n'est plus parisien, et ce n'est -pas encore flamand. On construisait une église dans un quartier signalé -par un assez grand nombre de maisons bourgeoises.—U<span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">[p. 482]</a></span>n dernier rayon -de soleil, qui teignait de rose la face de l'ancienne cathédrale, m'a -fait revenir dans le quartier opposé. Il ne reste malheureusement que -le chevet. La tour et les ornements du portail m'ont paru remonter -au xiv<sup>e</sup> siècle.—J'ai demandé à des voisins pourquoi l'on -s'occupait de construire une église moderne, au lieu de restaurer un si -beau monument.</p> - -<p>—C'est, m'a-t-on dit, parce que les bourgeois ont principalement leurs -maisons dans l'autre quartier, et cela les dérangerait trop de venir à -l'ancienne église... Au contraire, l'autre sera sous leur main.</p> - -<p>—C'est, en effet, dis-je, bien plus commode d'avoir une église à sa -porte; mais les vieux chrétiens n'auraient pas regardé à deux cents -pas de plus pour se rendre à une vieille et splendide basilique. -Aujourd'hui, tout est changé, c'est le bon Dieu qui est obligé de se -rapprocher des paroissiens!...</p> - - - -<hr /> -<h4>XXIV</h4> - -<h4>EN PRISON</h4> - -<p>Certes, je n'avais rien dit d'inconvenant ni de monstrueux. Aussi, la -nuit arrivant, je crus bon de me diriger vers le bureau des voitures. -Il fallait encore attendre une demi-heure.—J'ai demandé à souper pour -passer le temps.</p> - -<p>Je finissais une excellente soupe, et je me tournais pour demander -autre chose, lorsque j'aperçus un gendarme qui me dit:</p> - -<p>—Vos papiers?</p> - -<p>J'interroge ma poche avec dignité... Le passe-port était resté à Meaux, -où on me l'avait demandé à l'hôtel pour m'inscrire; et j'avais oublié -de le reprendre le lendemain matin. La jolie servante à laquelle -j'avais payé mon compte n'y avait pas pensé plus que moi.</p> - -<p>—Eh bien, dit le gendarme, vous allez me suivre chez M. le maire.</p> - -<p>Le maire! Encore si c'était le maire de Meaux! Mais c'est le maire de -Crespy! L'autre eût certainement été plus indulgent.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">[p. 483]</a></span></p> -<p>—D'où venez-vous?</p> - -<p>—De Meaux.</p> - -<p>—Où allez-vous?</p> - -<p>—A Creil.</p> - -<p>—Dans quel but?</p> - -<p>—Dans le but de faire une chasse à la loutre.</p> - -<p>—Et pas de papiers, à ce que dit le gendarme?</p> - -<p>—Je les ai oubliés à Meaux.</p> - -<p>Je sentais moi-même que ces réponses n'avaient rien de satisfaisant; -aussi le maire me dit-il paternellement:</p> - -<p>—Eh bien, vous êtes en état d'arrestation!</p> - -<p>—Et où coucherai-je?</p> - -<p>—A la prison.</p> - -<p>—Diable! mais je crains de ne pas être bien couché.</p> - -<p>—C'est voire affaire.</p> - -<p>—Et si je payais un ou deux gendarmes pour me garder à l'hôtel?...</p> - -<p>—Ce n'est pas l'usage.</p> - -<p>—Cela se faisait au <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle.</p> - -<p>—Plus aujourd'hui.</p> - -<p>Je suivis le gendarme assez mélancoliquement.</p> - -<p>La prison de Crespy est ancienne. Je pense même que le caveau dans -lequel on m'a introduit date du temps des croisades; il a été -soigneusement recrépi avec du béton romain.</p> - -<p>J'ai été fâché de ce luxe; j'aurais aimé à élever des rats ou à -apprivoiser des araignées.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">[p. 484]</a></span></p> -<p>—Est-ce que c'est humide? dis-je au geôlier.</p> - -<p>—Très-sec, au contraire. Aucun de ces <i>messieurs</i> ne s'en est plaint -depuis les restaurations. Ma femme va vous faire un lit.</p> - -<p>—Pardon, je suis Parisien: je le voudrais très-doux.</p> - -<p>—On vous mettra deux lits de plume.</p> - -<p>—Est-ce que je ne pourrais pas finir de souper? Le gendarme m'a -interrompu après le potage.</p> - -<p>—Nous n'avons rien. Mais, demain, j'irai vous chercher ce que vous -voudrez; maintenant, tout le monde est couché à Crespy.</p> - -<p>—A huit heures et demie!</p> - -<p>-Il en est neuf.</p> - -<p>La femme du geôlier avait établi un lit de sangle dans le caveau, -comprenant sans doute que je payerais bien la pistole. Outre les lits -de plume, il y avait un édredon. J'étais dans les plumes de tous côtés.</p> - - - -<hr /> -<h4>XXV</h4> - -<h4>AUTRE RÊVE</h4> - -<p>J'eus à peine deux heures d'un sommeil tourmenté; je ne revis pas les -petits gnomes bienfaisants; ces êtres panthéistes, éclos sur le sol -germain, m'avaient totalement abandonné. En revanche, je comparaissais -devant un tribunal, qui se dessinait au fond d'une ombre épaisse, -imprégnée au bas d'une poussière scolastique.</p> - -<p>Le président avait un faux air de M. Nisard; les deux assesseurs -ressemblaient à M. Cousin et à M. Guizot, mes anciens maîtres. Je -ne passais plus comme autrefois devant eux mon examen en Sorbonne. -J'allais subir une condamnation capitale.</p> - -<p>Sur une table étaient étendus plusieurs numéros de <i>Magazines</i> anglais -et américains, et une foule de livraisons illustrées à <i>jour</i> et à <i>six -pence,</i> où apparaissaient vaguement les noms d'Edgar Poe, de Dickens, -d'Ainsworth, etc., et trois figures pâles et maigres se dressaient à -droite du tribunal, drapées de thèses en latin imprimées sur satin, -où je crus distinguer ces noms: <i>Sapientia, Ethica, Grammatica.—</i>Les -trois spectres accusateurs me jetaient ces mots méprisants:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">[p. 485]</a></span></p> - -<p>—<i>Fantaisiste! réaliste!! essayste!!!</i></p> - -<p>Je saisis quelques phrases de l'accusation formulée à l'aide d'un -organe qui semblait être celui de M. Patin:</p> - -<p>-Du <i>réalisme</i> au crime, il n'y a qu'un pas; car le crime est -essentiellement réaliste. Le <i>fantaisisme</i> conduit tout droit à -l'adoration des monstres. L'<i>essaysme</i> amène ce faux esprit à -pourrir sur la paille humide des cachots. On commence par visiter -Paul Niquet,—on en vient à adorer une femme à cornes et à chevelure -de mérinos,—on finit par se faire arrêter à Crespy pour cause de -vagabondage et de troubadourisme exagéré!...</p> - -<p>J'essayai de répondre: j'invoquai Lucien, Rabelais, Érasme et autres -fantaisistes classiques.—Je sentis alors que je devenais prétentieux.</p> - -<p>Alors, je m'écriai en pleurant:</p> - -<p>—<i>Confiteor! plangior! juro!...</i>—Je jure de renoncer à ces œuvres -maudites par la Sorbonne et par l'Institut: je n'écrirai plus que de -l'histoire, de la philosophie, de la philologie et de la statistique... -On semble en douter?... Eh bien, je ferai des romans vertueux et -champêtres, je viserai aux prix de poésie, de morale; je ferai des -livres contre l'esclavage et pour les enfants, des poëmes didactiques, -des tragédies!—des tragédies!... Je vais même en réciter une que j'ai -écrite en seconde, et dont le souvenir me revient ...</p> - -<p>Les fantômes disparurent en jetant des cris plaintifs.</p> - - -<hr /> -<h4>XXVI</h4> - - -<h4>MORALITÉ</h4> - - -<p>Nuit profonde! où suis-je? Au cachot!</p> - -<p>Imprudent! voilà pourtant où t'a conduit la lecture de l'article -anglais intitulé <i>la Clef de la rue ...</i> T<span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">[p. 486]</a></span>âche maintenant de découvrir -la clef des champs!</p> - -<p>La serrure a grincé, les barres ont résonné. Le geôlier m'a demandé si -j'avais bien dormi:</p> - -<p>—Très-bien! très-bien!</p> - -<p>Il faut être poli.</p> - -<p>—Comment sort-on d'ici?</p> - -<p>—On écrira à Paris, et, si les renseignements sont favorables, au bout -de trois ou quatre jours ...</p> - -<p>—Est-ce que je pourrais causer avec un gendarme?</p> - -<p>—Le vôtre viendra tout à l'heure.</p> - -<p>Le gendarme, quand il entra, me parut un dieu. Il me dit:</p> - -<p>—Vous avez de la chance.</p> - -<p>—En quoi?</p> - -<p>—C'est aujourd'hui jour de <i>correspondance</i> avec Senlis, vous pourrez -paraître devant le substitut. Allons, levez-vous.</p> - -<p>—Et comment va-t-on à Senlis?</p> - -<p>—A pied; cinq lieues, ce n'est rien.</p> - -<p>—Oui, mais s'il pleut ..., entre deux gendarmes, sur des routes -détrempées.</p> - -<p>—Vous pouvez prendre une voiture.</p> - -<p>Il m'a bien fallu prendre une voiture. Une petite affaire de onze -francs; deux francs à la pistole;—en tout, treize.—O fatalité!</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">[p. 487]</a></span></p> -<p>Du reste, les deux gendarmes étaient très-aimables, et je me suis mis -fort bien avec eux sur la route en leur racontant les combats qui -avaient eu lieu dans ce pays du temps de la Ligue. En arrivant en vue -de la tour de Montépilloy, mon récit devint pathétique, je peignis la -bataille, j'énumerai les escadrons de gens d'armes qui reposaient sous -les sillons;—ils s'arrêtèrent cinq minutes à contempler la tour, et je -leur expliquai ce que c'était qu'un château fort de ce temps-là.</p> - -<p>Histoire! archéologie! philosophie! Vous êtes donc bonnes à quelque -chose.</p> - -<p>Il fallut monter à pied au village de Montépilloy, situé dans un -bouquet de bois. Là, mes deux braves gendarmes de Crespy m'ont remis -aux mains de ceux de Senlis, et leur ont dit:</p> - -<p>—Il a pour <i>deux jours de pain</i> dans le coffre de la voiture.</p> - -<p>—Si vous voulez déjeuner? m'a-t-on dit avec bienveillance.</p> - -<p>—Pardon, je suis comme les Anglais, je mange très-peu de pain.</p> - -<p>—Oh! l'on s'y fait.</p> - -<p>Les nouveaux gendarmes semblaient moins aimables que les autres. L'un -d'eux me dit:</p> - -<p>—Nous avons encore une petite formalité à remplir.</p> - -<p>Il m'attacha des chaînes comme à un héros de l'Ambigu, et ferma les -fers avec deux cadenas.</p> - -<p>—Tiens, dis-je, pourquoi ne m'a-t-on mis des fers qu'ici?</p> - -<p>—Parce que les gendarmes étaient avec vous dans la voiture, et que -nous, nous sommes à cheval.</p> - -<p>Arrivés à Senlis, nous allâmes chez le substitut, et, étant connu dans -la ville, je fus relâché tout de suite. L'un des gendarmes m'a dit:</p> - -<p>—Cela vous apprrendra à oublier votrre passe-porrt une autrre fois -quand vous sorrtirrez de votrre déparrtement.</p> - -<p>Avis au lecteur.—J'étais dans mon tort... Le sub<span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">[p. 488]</a></span>stitut a été fort -poli, ainsi que tout le monde. Je ne trouve de trop que le cachot et -les fers. Ceci n'est pas une critique de ce qui se passe aujourd'hui. -Cela s'est toujours fait ainsi. Je ne raconte cette aventure que pour -demander que, comme pour d'autres choses, on tente un progrès sur ce -point.—Si je n'avais pas parcouru la moitié du monde, et vécu avec les -Arabes, les Grecs, les Persans, dans les khans des caravansérails et -sous les tentes, j'aurais eu peut-être un sommeil plus troublé encore, -et un réveil plus triste, pendant ce simple épisode d'un voyage de -Meaux à Œil.</p> - -<p>Il est inutile de dire que je suis arrivé trop tard pour la chasse à -la loutre. Mon ami le limonadier, après sa chasse, était parti pour -Clermont afin d'assister à un enterrement. Sa femme m'a montré la -loutre empaillée, et complétant une collection de bêtes et d'oiseaux du -Valois, qu'il espère vendre à quelque Anglais.</p> - -<p>Voilà l'histoire fidèle de trois nuits d'octobre, qui m'ont corrigé des -excès d'un réalisme trop absolu;—j'ai du moins tout lieu de l'espérer.</p> - - - -<hr /> -<h3><a name="PROMENADES_ET_SOUVENIRS" id="PROMENADES_ET_SOUVENIRS">PROMENADES ET SOUVENIRS</a></h3> - - - -<h4>I</h4> - -<h4>LA BUTTE MONTMARTRE</h4> - -<p>Il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris. -Je n'en ai jamais été si convaincu que depuis deux mois. Arrivé -d'Allemagne, après un court séjour dans une ville de la banlieue, je -me suis cherché un domicile plus assuré que les précédents, dont l'un -se trouvait sur la place du Louvre et l'autre dans la rue du Mail. Je -ne remonte qu'à six années. Évincé du premier avec vingt francs de -dédommagement, que j'ai négligé, je ne sais pourquoi, d'aller toucher -à la Ville, j'avais trouvé dans le second ce qu'on ne trouve plus -guère au centre de Paris: une vue sur deux ou trois arbres occup<span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">[p. 489]</a></span>ant -un certain espace, qui permet à la fois de respirer et de se délasser -l'esprit en regardant autre chose qu'un échiquier de fenêtres noires, -où de jolies figures n'apparaissent que par exception. Je respecte la -vie intime de mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec -des longues-vues le galbe d'une femme qui se couche, ou surprennent à -l'œil nu les silhouettes particulières aux incidents et accidents de -la vie conjugale. J'aime mieux tel horizon «à souhait pour le plaisir -des yeux,» comme dirait Fénelon, où l'on peut jouir, soit d'un lever, -soit d'un coucher de soleil, mais plus particulièrement du lever. Le -coucher ne m'embarrasse guère: je suis sûr de le rencontrer partout -ailleurs que chez moi. Pour le lever, c'est différent: j'aime à voir -le soleil découper des angles sur les murs, à entendre au dehors des -gazouillements d'oiseaux, fût-ce de simples moineaux francs... Grétry -offrait un louis à entendre une chanterelle, je donnerais vingt francs -pour un merle; les vingt francs que la ville de Paris me doit encore!</p> - -<p>J'ai longtemps habité Montmartre; on y jouit d'un air très-pur, de -perspectives variées, et l'on y découvre des horizons magnifiques, -soit «qu'ayant été vertueux, l'on aime à voir lever l'aurore,» qui est -très-belle du côté de Paris, soit qu'avec des goûts moins simples, on -préfère ces teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés -et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration -au-dessous du grand cimetière, entre l'arc de l'Étoile et les coteaux -bleuâtres qui vont d'Argenteuil à Pontoise. Les maisons nouvelles -s'avancent toujours, comme la mer diluvienne qui a baigné les flancs -de l'antique montagne, gagnant peu à peu les retraites où s'étaient -réfugiés les monstres informes reconstruits depuis par Cuvier. Attaqué -d'un côté par la rue de l'Empereur, de l'autre par la mairie, qui sape -les âpres montées et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux -mont de Mars aura bientôt le sort de la butte des Moulins, qui, au -siècle dernier, ne montrait guère un front moins superbe. Cependant, il -nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints d'épaisses haies -vertes, que l'épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs violettes -et de ses baies pourprées.</p> - -<p>Il y a des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées -champêtres et des ruelles silencieuses<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">[p. 490]</a></span>, bordées de chaumières, -de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de -précipices, où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à -peu certains flots de verdure où s'ébattent des chèvres, qui broutent -l'acanthe suspendue aux rochers; des petites filles à l'œil fier, au -pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre -même une vigne, la dernière du cru célèbre de Montmartre, qui luttait, -du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque année, cet -humble coteau perd une rangée de ses ceps rabougris, qui tombent dans -une carrière. Il y a dix ans, j'aurais pu l'acquérir au prix de trois -mille francs... On en demande aujourd'hui trente mille. C'est le plus -beau point de vue des environs de Paris.</p> - -<p>Ce qui me séduisait dans ce petit espace abrité par les grands arbres -du château des Brouillards, c'était d'abord ce reste de vignoble lié au -souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des philosophes, était -peut être le second Bacchus, Διονύσιος, et qui a eu trois corps, dont -l'un a été enterré à Montmartre, le second à Ratisbonne et le troisième -à Corinthe. C'était ensuite le voisinage de l'abreuvoir, qui, le soir, -s'anime du spectacle de chevaux et de chiens que l'on y baigne, et -d'une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent -et chantent comme dans un des premiers chapitres de <i>Werther.</i> Avec -un bas-relief consacré à Diane et peut-être deux figures de naïades -sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l'ombre des vieux tilleuls -qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, -silencieux à ses heures, et qui rappellerait certains points d'étude -de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et serpente la rue des -Brouillards, qui descend vers le chemin des Bœufs, puis le jardin du -restaurant Gaucher, avec ses kiosques, ses lanternes et ses statues -peintes... La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornées -par les coteaux de Saint-Ouen et de Montmorency, avec des reflets de -soleil ou des nuages qui varient à chaque heure du jour. A droite est -une rangée de maisons, la plupart fermées pour cause de craquements -dans les murs. C'est ce qui assure la solitude relative de ce site; car -les chevaux et les bœufs qui passent, les laveuses, ne troublent pas -les méditations d'un sage, et mê<span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">[p. 491]</a></span>me s'y associent. La vie bourgeoise, -ses intérêts et ses relations vulgaires, lui donnent seuls l'idée de -s'éloigner le plus possible des grands centres d'activité.</p> - -<p>Il y a à gauche de vastes terrains, recouvrant l'emplacement d'une -carrière éboulée, que la commune a concédés à des hommes industrieux -qui en ont transformé l'aspect. Ils ont planté des arbres, créé des -champs où verdissent la pomme de terre et la betterave, où l'asperge -montée étalait naguère ses panaches verts décorés de perles rouges.</p> - -<p>On descend le chemin et l'on tourne à gauche. Là sont encore deux ou -trois collines vertes, entaillées par une route qui plus loin comble -des ravins profonds, et qui tend à joindre un jour la rue de l'Empereur -entre les buttes et le cimetière. On rencontre là un hameau qui sent -fortement la campagne, et qui a renoncé depuis trois ans aux travaux -malsains d'un atelier de <i>poudrette.—</i>Aujourd'hui, l'on y travaille -les résidus des fabriques de bougies stéariques.—Que d'artistes -repoussés du prix de Rome sont venus sur ce point étudier la campagne -romaine et l'aspect des marais Pontins! Il y reste un marais animé par -des canards, des oisons et des poules.</p> - -<p>Il n'est pas rare aussi d'y trouver des haillons pittoresques sur les -épaules des travailleurs. Les collines, fendues çà et là, accusent -le tassement du terrain sur d'anciennes carrières; mais rien n'est -plus beau que l'aspect de la grande butte, quand le soleil éclaire -ses terrains d'ocre rouge veinés de plâtre et de glaise, ses roches -dénudées et quelques bouquets d'arbres encore assez touffus, où -serpentent des ravins et des sentiers.</p> - -<p>La plupart des terrains et des maisons éparses de cette petite vallée -appartiennent à de vieux propriétaires, qui ont calculé sur l'embarras -des Parisiens à se créer de nouvelles demeures et sur la tendance -qu'ont les maisons du quartier Montmartre à envahir, dans un temps -donné, la plaine Saint-Denis. C'est une écluse qui arrête le torrent; -quand elle s'ouvrira, le terrain vaudra cher.—Je regrette d'autant -plus d'avoir hésité, il y a dix ans, à donner trois mille francs du -dernier vignoble de Montmartre.</p> - -<p>Il ne faut plus y penser. Je ne serai jamais propriétaire: et pourtant -que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (près Paris, du moins), -j'ai chanté le refrain de M. Vautour:</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">[p. 492]</a></span></p> -<p> -Quand on n'a pas de quoi payer son terme ...<br /> -</p> - -<p>J'aurais fait faire dans cette vigne une construction si légère!... Une -petite villa dans le goût de Pompéi avec un impluvium et une cella, -quelque chose comme la maison du poëte tragique. Le pauvre Laviron, -mort depuis sous les murs de Rome, m'en avait dessiné le plan.—A dire -le vrai pourtant, il n'y a pas de propriétaires aux buttes Montmartre. -On ne peut asseoir légalement sur des terrains minés par des cavités -peuplées dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La commune -concède un droit de possession qui s'éteint au bout de cent ans... On -est campé comme les Turcs; et les doctrines les plus avancées auraient -peine à contester un droit si fugitif où l'hérédité ne peut longuement -s'établir.<a name="NoteRef_1_42" id="NoteRef_1_42"></a><a href="#Note_1_42" class="fnanchor">[1]</a></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_42" id="Note_1_42"></a><a href="#NoteRef_1_42"><span class="label">[1]</span></a> Certains propriétaires nient ce détail, qui m'a été -affirmé par d'autres. N'y aurait-il pas eu, là aussi, des usurpations -pareilles à celles qui ont rendu les fiefs héréditaires sous Hugues -Capet?</p></div> - - -<hr /> -<h4>II</h4> - - -<h4>LE CHATEAU DE SAINT-GERMAIN</h4> - - -<p>J'ai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent à mes relations, -et n'ai rien trouvé qu'à des prix impossibles, augmentés par les -conditions que formulent les concierges. Ayant rencontré un seul -logement au-dessous de trois cents francs, on m'a demandé si j'avais -un état pour lequel il fallût du jour.—J'ai répondu, je crois, qu'il -m'en fallait pour l'état de ma santé.</p> - -<p>—C'est, m'a dit le concierge, que la fenêtre de la chambre s'ouvre sur -un corridor qui n'est pas bien clair.</p> - -<p>Je n'ai pas voulu en savoir davantage, et j'ai même négligé de -visiter une cave à louer, me souvenant d'avoir vu à Londres cette même -inscription, suivie de ces mots: «Pour un gentleman seul.»</p> - -<p>Je me suis dit:</p> - -<p>—Pourquoi ne pas aller demeurer à Versailles ou à Saint-Germain? -La banlieue est encore plus chère que Paris; mais, en prenant un -abonnement du chemin de fer, on peut sans doute trouver des logements -dans la plus déserte ou dans la plus abandonnée de ces deux villes. -En réalité, qu'est-ce qu'une demi-heure de chemin de fer, le matin et -le soir? On a là les ressources d'une cité, et l'on est presque à la -campagne. Vous vous trouvez logé par le fait rue Saint-Lazare, n° 130. -Le trajet n'offre que de l'ag<span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">[p. 493]</a></span>rément, et n'équivaut jamais, comme ennui -ou comme fatigue, à une course d'omnibus.</p> - -<p>Je me suis trouvé très-heureux de cette idée, et j'ai choisi -Saint-Germain, qui est pour moi une ville de souvenirs. Quel voyage -charmant! Asnières, Chatou, Nanterre et le Pecq; la Seine trois fois -repliée, des points de vue d'îles vertes, de plaines, de bois, de -chalets et de villas; à droite, les coteaux de Colombes, d'Argenteuil -et de Carrières; à gauche, le mont Valérien, Bougival, Luciennes et -Marly; puis la plus belle perspective du monde: la terrasse et les -vieilles galeries du château de Henri IV, couronnées par le profil -sévère du château de François I<sup>er</sup>. J'ai toujours aimé ce -château bizarre, qui, sur le plan, a la forme d'un D gothique, en -l'honneur, dit-on, du nom de la belle Diane.—- Je regrette seulement -de n'y pas voir ces grands toits écaillés d'ardoises, ces clochetons à -jour où se déroulaient des escaliers en spirale, ces hautes fenêtres -sculptées s'élançant d'un fouillis de toits anguleux qui caractérisent -l'architecture valoise. Des maçons ont défiguré, sous Louis XVIII, la -face qui regarde le parterre. Depuis, l'on a transformé ce monument -en pénitencier, et l'on a déshonoré l'aspect des fossés et des ponts -antiques par une enceinte de murailles couvertes d'affiches. Les hautes -fenêtres et les balcons dorés, les terrasses où ont paru tour à tour -les beautés blondes de la cour des Valois et de la cour des Stuarts, -les galants chevaliers des Médicis et les Écossais fidèles de Marie -Stuart et du roi Jacques, n'ont jamais été restaurés; il n'en reste -rien que le noble dessin des baies, des tours et des façades, que cet -étrange contraste de la brique et de l'ardoise, s'éclairant des feux du -soir ou des reflets argentés de la nuit, et cet aspect moitié galant, -moitié guerrier, d'un château fort qui, en dedans, contenait un palais -splendide dressé sur une montagne, entre une vallée boisée où serpente -un fleuve et un parterre qui se dessine sur la lisière d'une vaste -forêt.</p> - -<p>Je revenais là, comme Ravenswood au château de ses pères; j'avais -eu des parents parmi les hôtes de ce château,—il y a vingt ans -déjà;—d'autres, habitants de la ville; en tout, quatre tombeaux... Il -se mêlait encore à ces impressions des souvenirs d'amour et de fêtes -remontant à l'époque des Bourbons—de sorte que je fus tour à tour -heureux et triste tout un soir!</p> - -<p>Un incident vulgaire vint m'arracher à la poésie de ces rêves de -jeunesse. La nuit étant venue, après avoir parcouru les rues et les -places, et salué des demeures aimées jadis, donné un dernier coup d'œil -aux côtes de l'étang de Mareil et de Chambourcy, je m'étais enfin -reposé d'ans un café qui donne sur la place du Marché. On me servit une -chope de bière. Il y avait au fond trois cloportes;—un homme qui a -vécu en Orient est incapable de s'affecter d'un pareil détail.</p> - -<p>—Garçon! dis-je, il est possible que j'aime les cloportes; mais, une<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">[p. 494]</a></span> -autre fois, si j'en demande, je désirerais qu'on me les servît à part.</p> - -<p>Le mot n'était pas neuf, s'étant déjà appliqué à des cheveux servis -sur une omelette; mais il pouvait encore être goûté à Saint Germain. -Les habitués, les bouchers ou conducteurs de bestiaux, le trouvèrent -agréable.</p> - -<p>Le garçon me répondit imperturbablement:</p> - -<p>—Monsieur, cela ne doit pas vous étonner; on fait en ce moment des -réparations au château, et ces insectes se réfugient dans les maisons -de ville. Ils aiment beaucoup la bière et y trouvent leur tombeau.</p> - -<p>—Garçon, lui dis-je, vous êtes plus beau que nature; et votre -conversation me séduit... Mais est-il vrai que l'on fasse des -réparations au château?</p> - -<p>—Monsieur vient d'en être convaincu.</p> - -<p>—Convaincu, grâce à votre raisonnement; mais êtes-vous sûr du fait en -lui-même?</p> - -<p>—Les journaux en ont parlé.</p> - -<p>Absent de France pendant longtemps, je ne pouvais contester ce -témoignage. Le lendemain, je me rendis au château pour voir où en était -la restauration. Le sergent-concierge me dit, avec un sourire qui -n'appartient qu'à un militaire de ce grade:</p> - -<p>—Monsieur, seulement pour raffermir les fondations, il faudrait neuf -millions; les apportez-vous?</p> - -<p>Je suis habitué à ne m'étonner de rien.</p> - -<p>—Je ne les ai pas sur moi, observai-je; mais cela pourrait encore se -trouver!</p> - -<p>—Eh bien, dit-il, quand vous les apporterez, nous vous ferons voir le -château.</p> - -<p>J'étais piqué; ce qui me fit retourner à Saint-Germain deux jours -après. J'avais trouvé l'idée.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">[p. 495]</a></span></p> -<p>—Pourquoi, me disais-je, ne pas faire une souscription? La France -est pauvre; mais il viendra beaucoup d'Anglais l'année prochaine -pour l'exposition des Champs-Élysées. Il est impossible qu'ils ne -nous aident pas à sauver de la destruction un château qui a hébergé -plusieurs générations de leurs reines et de leurs rois. Toutes les -familles jacobites y ont passé.—La ville encore est à moitié pleine -d'Anglais; j'ai chanté tout enfant les chansons du roi Jacques et -pleuré Marie Stuart en déclamant les vers de Ronsard et de du Bellay... -La race des <i>king-charles</i> emplit les rues comme une preuve vivante -encore des affections de tant de races disparues... Non! me dis-je, les -Anglais ne refuseront pas de s'associer à une souscription doublement -nationale. Si nous contribuons par des monacos, ils trouveront bien des -couronnes et des guinées!</p> - -<p>Fort de cette combinaison, je suis allé la soumettre aux habitués du -café du Marché. Ils l'ont accueillie avec enthousiasme, et, quand j'ai -demandé une chope de bière <i>sans cloportes,</i> le garçon m'a dit:</p> - -<p>—Oh! non, monsieur, plus aujourd'hui!</p> - -<p>Au château, je me suis présenté la tête haute. Le sergent m'a introduit -au corps de garde, où j'ai développé mon idée avec succès, et le -commandant, qu'on a averti, a bien voulu permettre que l'on me fît -voir la chapelle et les appartements des Stuarts, fermés aux simples -curieux. Ces derniers sont dans un triste état, et, quant aux galeries, -aux salles antiques et aux chambres des Médicis, il est impossible de -les reconnaître depuis des siècles, grâce aux clôtures, aux maçonneries -et aux faux plafonds qui ont approprié ce château aux gouvernances -militaires.</p> - -<p>Que la cour est belle, pourtant! ces profils sculptés, ces arceaux, ces -galeries chevaleresques, l'irrégularité même du plan, la teinte rouge -des façades, tout cela fait rêver aux châteaux d'Écosse et d'Irlande, -à Walter Scott et à Byron. On a tant fait pour Versailles et tant -pour Fontainebleau. Pourquoi donc ne pas relever ce débris précieux -de notre histoire? La malédiction de Catherine de Médicis, jalouse du -monument construit en l'honneur de Diane, s'est continuée sous les -Bourbons. Louis XIV craignait de voir la flèche de Saint-Denis; ses -successeurs ont tout fait pour Saint-Cloud et Versailles. Aujourd'hui, -Saint-Germain attend encore le résultat d'une promesse que la guerre a -peut-être empêché de réaliser.</p> - - - -<hr /> -<h4>III</h4> - -<h4>UNE SOCIÉTÉ CHANTANTE</h4> - -<p>Ce que le concierge m'a fait voir avec le plus d'amour, c'est une série -de petites loges qu'on appelle les <i>cellules,</i> où couchent quelques -militaires du pénitencier. Ce son<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">[p. 496]</a></span>t de véritables boudoirs ornés de -peintures à fresque représentant des paysages. Le lit se compose d'un -matelas de crin soutenu par des élastiques; le tout très-propre et -très-coquet, comme une cabine d'officier de vaisseau.</p> - -<p>Seulement, le jour y manque, comme dans la chambre qu'on m'offrait à -Paris, et l'on ne pourrait pas y demeurer <i>ayant un état</i> pour lequel -il faudrait du jour.</p> - -<p>—J'aimerais, dis-je au sergent, une chambre moins bien, décorée et -plus près des fenêtres.</p> - -<p>—Quand on se lève avant le jour, c'est bien indifférent! me -répondit-il.</p> - -<p>Je trouvai cette observation de la plus grande justesse.</p> - -<p>En repassant par le corps de garde, je n'eus qu'à remercier le -commandant de sa politesse, et le sergent ne voulut accepter aucune -<i>buona mano.</i></p> - -<p>Mon idée de souscription anglaise me trottait dans la tête, et -j'étais bien aise d'en essayer l'effet sur les habitants de la -ville; de sorte qu'allant dîner au pavillon de Henri IV, d'où l'on -jouit de la plus admirable vue qui soit en France, dans un kiosque -ouvert sur un panorama de dix lieues, j'en fis part à trois Anglais -et à une Anglaise, qui en furent émerveillés, et trouvèrent ce plan -très-conforme à leurs idées nationales.—Saint-Germain a cela de -particulier, que tout le monde s'y connaît, qu'on y parle haut dans les -établissements publics, et que l'on peut même s'y entretenir avec des -dames anglaises sans leur être présenté. On s'ennuierait tellement sans -cela! Puis c'est une population à part, classée, il est vrai, selon -les conditions, mais entièrement locale.</p> - -<p>Il est très-rare qu'un habitant de Saint-Germain vienne à Paris; -certains d'entre eux ne font pas ce voyage une fois en dix ans. Les -familles étrangères vivent aussi là entre elles avec la familiarité qui -existe dans les villes d'eaux. Et ce n'est pas l'eau, c'est l'air pur -que l'on vient chercher à Saint-Germain. Il y a des maisons de santé -charmantes, habitées par des gens très-bien portants, mais fatigués du -bourdonnement et du mouvement insensés de la capitale. La garnison, -qui était autrefois de gardes du corps, et qui est aujourd'hui de -cuirassiers de la garde, n'est pas étrangère peut-être à la résidence -de quelques jeunes beautés, filles ou veuves, qu'on rencontre à cheval -ou à âne sur la route des Loges ou du château du Val.—Le soir, les -boutiques s'éclairent rue de Paris et rue au Pain; on cause d'abord -sur la porte, on rit, on chante même.—L'accent des voix est fort -distinct de celui de Paris; les jeunes filles ont la voix p<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">[p. 497]</a></span>ure et bien -timbrée, comme dans les pays de montagnes. En passant dans la rue de -l'Église, j'entendis chanter au fond d'un petit café. J'y voyais entrer -beaucoup de monde et surtout des femmes. En traversant la boutique, -je me trouvai dans une grande salle toute pavoisée de drapeaux et -de guirlandes avec les insignes maçonniques et les inscriptions -d'usage.—J'ai fait partie autrefois des <i>Joyeux</i> et des <i>Bergers de -Syracuse;</i> je n'étais donc pas embarrassé de me présenter.</p> - -<p>Le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de draperies -tricolores, et le président me fit le salut cordial qui se doit à un -<i>visiteur.—</i>Je me rappelai qu'aux <i>Bergers de Syracuse,</i> on ouvrait -généralement la séance par ce toast: «Aux Polonais!... et à ces -dames!» Aujourd'hui, les Polonais sont un peu oubliés.—Du reste, j'ai -entendu de fort jolies chansons dans cette réunion, mais surtout des -voix de femmes ravissantes. Le Conservatoire n'a pas terni l'éclat -de ces intonations pures et naturelles, de ces trilles empruntés au -chant du rossignol ou du merle; on n'a pas faussé avec les leçons -du solfège ces gosiers si frais et si riches en mélodie. Comment se -fait-il que ces femmes chantent si juste? Et pourtant tout musicien -de profession pourrait dire à chacune d'elles: «Vous ne savez pas -chanter.» Rien n'est amusant comme les chansons que les jeunes filles -composent elles-mêmes, et qui font, en général, allusion aux trahisons -des amoureux ou aux caprices de l'autre sexe. Quelquefois, il y a des -traits de raillerie locale qui échappent au visiteur étranger. Souvent -un jeune homme et une jeune fille se répondent comme Daphnis et Chloé, -comme Myrtil et Sylvie. En m'attachant à cette pensée, je me suis -trouvé tout ému, tout attendri comme à un souvenir de la jeunesse... -C'est qu'il y a un Age—âge critique, comme on le dit, pour les femmes, -—où les souvenirs renaissent si vivement, que certains dessins oubliés -reparaissent sous la trame froissée de la vie! On n'est pas assez vieux -pour ne plus songer à l'amour, on n'est plus assez jeune pour penser -toujours à plaire.—Cette phrase, je l'avoue, est un peu Directoire. -Ce qui l'amène sous ma plume, c'est que j'ai entendu un ancien jeune -homme qui, ayant décroché du mur une guitare, exécuta admirablement la -vieille romance de Carat:</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">[p. 498]</a></span></p> -<p> -Plaisir d'amour ne dure qu'un moment ...<br /> -Chagrin d'amour dure toute la vie!<br /> -</p> - -<p>Il avait les cheveux frisés à l'incroyable, une cravate blanche, une -épingle de diamant sur son jabot, et des bagues à lacs d'amour. Ses -mains étaient blanches et fines comme celles d'une jolie femme. Et, si -j'avais été femme, je l'aurais aimé, malgré son âge; car sa voix allait -au cœur.</p> - -<p>Ce brave homme m'a rappelé mon père, qui, jeune encore, chantait avec -goût des airs italiens, à son retour de Pologne. Il y avait perdu sa -femme, et ne pouvait s'empêcher de pleurer, en s'accompagnant de la -guitare, aux paroles d'une romance qu'elle avait aimée, et dont j'ai -toujours retenu ce passage:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Mamma mia, medicate<br /> -Questa piaga, per pietà!<br /> -Melicerto fu l'arciero<br /> -Perché pace in cor non ho!...<a name="NoteRef_1_43" id="NoteRef_1_43"></a><a href="#Note_1_43" class="fnanchor">[43]</a><br /> -</p> - -<p>Malheureusement, la guitare est aujourd'hui vaincue par le piano, ainsi -que la harpe; ce sont là des galanteries et des grâces d'un autre -temps. Il faut aller à Saint-Germain pour retrouver, dans le petit -monde paisible encore, les charmes effacés de la société d'autrefois.</p> - -<p>Je suis sorti par un beau clair de lune, m'imaginant vivre en 1827, -époque où j'ai quelque temps habité Saint-Germain. Parmi les jeunes -filles présentes à cette petite fête, j'avais reconnu des yeux -accentués, des traits réguliers, et, pour ainsi dire, classiques, -des intonations particulières au pays, qui me faisaient<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">[p. 499]</a></span> rêver à des -cousines, à des amies de cette époque, comme si dans un autre monde -j'avais retrouvé mes premières amours. Je parcourais au clair de lune -ces rues et ces promenades endormies. J'admirais les profils majestueux -du château, j'allais respirer l'odeur des arbres effeuillés à la -lisière de la forêt, je goûtais mieux à cette heure l'architecture de -l'église, où repose l'épouse de Jacques II, et qui semble un temple -romain<a name="NoteRef_2_44" id="NoteRef_2_44"></a><a href="#Note_2_44" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>Vers minuit, j'allai frapper à la porte d'un hôtel où je couchais -souvent, il y a quelques années. Impossible d'éveiller personne. Des -bœufs défilaient silencieusement, et leurs conducteurs ne purent me -renseigner sur les moyens de passer la nuit. En revenant sur la place -du Marché, je demandai au factionnaire s'il connaissait un hôtel où -l'on pût recevoir un Parisien relativement attardé.</p> - -<p>—Entrez au poste, on vous dira cela, me répondit-il.</p> - -<p>Dans le poste, je rencontrai de jeunes militaires qui me dirent:</p> - -<p>—C'est bien difficile! On se couche ici à dix heures; mais -chauffez-vous un instant.</p> - -<p>On jeta du bois dans le poêle; je me mis à causer de l'Afrique et -de l'Asie. Cela les intéressa tellement, que l'on réveillait pour -m'écouter ceux qui s'étaient endormis. Je me vis conduit à chanter des -chansons arabes et grecques; car la société chantante m'avait mis dans -cette disposition. Vers deux heures, un des soldats me dit:</p> - -<p>—Vous avez bien couché sous la tente... Si vous voulez, prenez place -sur le lit de camp.</p> - -<p>On me fit un traversin avec un sac de munition, je m'enveloppai de mon -manteau, et je m'apprêtais à dormir quand le ser<span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">[p. 500]</a></span>gent rentra et dit:</p> - -<p>—Où est-ce qu'ils ont encore ramassé cet homme-là?</p> - -<p>—C'est un homme qui parle assez bien, dit un des fusiliers; il a été -en Afrique.</p> - -<p>—S'il a été en Afrique, c'est différent, dit le sergent; mais on admet -quelquefois ici des individus, qu'on ne connaît pas; c'est imprudent... -Ils pourraient enlever quelque chose!</p> - -<p>—Ce ne serait pas un matelas, m'écriai-je.</p> - -<p>—Ne faites pas attention, me dit l'un des soldats: c'est son -caractère; et puis il vient de recevoir une <i>politesse ...</i> ça le rend -grognon.</p> - -<p>J'ai dormi fort bien jusqu'au point du jour; et, remerciant ces braves -soldats ainsi que le sergent, tout à fait radouci, je m'en allai faire -un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les splendeurs du -soleil levant.</p> - -<p>Je le disais tout à l'heure, «mes jeunes années me reviennent,» et -l'aspect des lieux aimés rappelle en moi le sentiment des choses -passées. Saint-Germain, Senlis et Dammartin, sont les trois villes -qui, non loin de Paris, correspondent à mes souvenirs les plus chers. -La mémoire de vieux parents morts se rattache mélancoliquement à la -pensée de plusieurs jeunes filles dont l'amour m'a fait poëte, ou dont -les dédains m'ont fait parfois ironique et songeur.</p> - -<p>J'ai appris le style en écrivant des lettres de tendresse ou -d'amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j'y -retrouve fortement tracée l'empreinte de mes lectures d'al<span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">[p. 501]</a></span>ors, -surtout de Diderot, de Rousseau et de Sénancourt. Ce que je viens de -dire expliquera le sentiment dans lequel ont été écrites les pages -suivantes. Je m'étais repris à aimer Saint-Germain par ces derniers -beaux jours d'automne. Je m'établis à l'<i>Ange Gardien,</i> et, dans les -intervalles de mes promenades, j'ai tracé quelques souvenirs que je -n'ose intituler <i>Mémoires,</i> et qui seraient plutôt conçus selon le plan -des promenades solitaires de Jean-Jacques. Je les terminerai dans le -pays même où j'ai été élevé, et où il est mort.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_43" id="Note_1_43"></a><a href="#NoteRef_1_43"><span class="label">[1]</span></a> «O ma mère! guérissez-moi cette blessure, par pitié! -Mélicerte fut l'archer par qui j'ai perdu la paix de mon cœur.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_44" id="Note_2_44"></a><a href="#NoteRef_2_44"><span class="label">[2]</span></a> L'intérieur est aujourd'hui restauré dans le style -byzantin, et l'on commence à y découvrir des fresques remarquables -commencées depuis plusieurs années.</p></div> - - -<hr /> -<h4>IV</h4> - -<h4>JUVENILIA</h4> - -<p>Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie, que je ne m'étonne pas -en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma naissance. -C'est, dira-t-on, l'histoire de tout le monde. Mais tout le monde n'a -pas occasion de raconter son histoire.</p> - -<p>Et, si chacun le faisait, il n'y aurait pas grand mal: l'expérience de -chacun est le trésor de tous.</p> - -<p>Un jour, un cheval s'échappa d'une pelouse verte qui bordait l'Aisne, -et disparut bientôt entre les halliers; il gagna la région sombre des -arbres et se perdît dans la forêt de Compiègne. Cela se passait vers -1770.</p> - -<p>Ce n'est pas un accident rare qu'un cheval échappé à travers une -forêt, et cependant, je n'ai guère d'autre titre à l'existenc<span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">[p. 502]</a></span>e. -Cela est probable du moins, si l'on croit à ce que Hoffmann appelait -l'<i>enchaînement des choses.</i></p> - -<p>Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l'écurie -de son père, puis il s'était assis sur le bord de la rivière, rêvant -à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages -empourprés du Valois et du Beauvoisis.</p> - -<p>L'eau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes violettes -striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en se retournant -pour partir, ne trouva plus le cheval qui l'avait amené. En vain il le -chercha, l'appela jusqu'à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme.</p> - -<p>Il était d'un naturel silencieux; il évita les rencontres, monta à sa -chambre et s'endormit, comptant sur la Providence et sur l'instinct de -l'animal, qui pouvait bien lui faire retrouver la maison.</p> - -<p>C'est ce qui n'arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-père descendit -de sa chambre et rencontra dans la cour son père, qui se promenait à -grands pas. Il s'était aperçu déjà qu'il manquait un cheval à l'écurie. -Silencieux comme son fils, il n'avait pas demandé quel était le -coupable: il le reconnut en le voyant devant lui.</p> - -<p>Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute -de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa chambre, fit -un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de Compiègne, -il gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des -étangs de Châalis, vieille résidence carlovingienne. Là, vivait -un de ses oncles, qui descendait, dit-on, d'un peintre flamand du -<span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle. Il habitait un ancien pavillon de chasse -aujourd'hui ruiné, qui avait fait partie des apanages de Marguerite -de Valois. Le champ voisin, entouré de halliers qu'on appelle les -<i>bosquets,</i> était situé sur l'emplacement d'un ancien camp romain -et a conservé le nom du dixième des Césars. On y récolte du seigle -dans les parties qui ne sont pas couvertes de granits et de bruyères. -Quelquefois, on y a rencontré, en <i>traçant,</i> des pots étrusques, -des médailles, des épées rouillées ou des images informes de dieux -celtiques.</p> - -<p>Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé -patriarcalement en épousant sa cousine. Je ne sais pas au juste -l'époque de leur mariage; mais, comme il se maria avec l'épée, comme -aussi ma grand-mère reçut le nom de Marie-Antoinette avec celui -de Laurence, il est probable qu'ils furent mariés un peu avant la -Révolution. Aujourd'hui, mon grand-père repose, avec sa femme et sa -plus jeune fille, au milieu de ce champ qu'il cultivait jadis.<span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">[p. 503]</a></span> Sa -fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie, -au cimetière catholique polonais de Gross-Glogaw. Elle est morte à -vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, d'une fièvre qu'elle gagna -en traversant un pont chargé de cadavres, où sa voiture manqua d'être -renversée. Mon père, chargé de rejoindre l'armée à Moscou, perdît plus -tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Bérésina.</p> - -<p>Je n'ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou volés; je -sais seulement qu'elle ressemblait à une gravure du temps, d'après -Prudhon ou Fragonard, qu'on appelait <i>la Modestie.</i> La fièvre dont -elle est morte m'a saisi trois fois, à des époques qui forment dans -ma vie des divisions singulières, périodiques. Toujours, à ces -époques, je me suis senti l'esprit frappé des images de deuil et de -désolation qui ont entouré mon berceau. Les lettres qu'écrivait ma -mère des bords de la Baltique, ou des rives de la Sprée ou du Danube, -m'avaient été lues tant de fois! Le sentiment du merveilleux, le goût -des voyages lointains, ont été sans doute pour moi le résultat de ces -impressions premières, ainsi que du séjour que j'ai fait longtemps -dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins -des domestiques et des paysans, j'avais nourri mon esprit de croyances -bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait là de quoi -faire un poète, et je ne suis qu'un rêveur en prose.</p> - -<p>J'avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle, -quand trois officiers parurent devant la maison; l'or noirci de leurs -uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier -m'embrassa avec une telle effusion, que je m'écriai:</p> - -<p>—Mon père!... tu me fais mal!</p> - -<p>De ce jour, mon destin changea.</p> - -<p>Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des -flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour m'apprendre ce qu'on -appelait me<span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">[p. 504]</a></span>s devoirs. J'étais faible encore, et la gaieté de son plus -jeune frère me charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait -eut l'idée de me consacrer une partie de ses nuits. Il me réveillait -avant l'aube et me promenait sur les collines voisines de Paris, me -faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes et dans les -laiteries.</p> - - -<hr /> -<h4>V</h4> - - -<h4>PREMIÈRES ANNÉES</h4> - - -<p>Une heure fatale sonna pour la France; son héros, captif lui-même au -sein d'un vaste empire, voulut réunir dans le champ de Mai l'élite -de ses héros fidèles. Je vis ce spectacle sublime dans la loge des -généraux. On distribuait aux régiments des étendards ornés d'aigles -d'or, confiés désormais à la fidélité de tous.</p> - -<p>Un soir, je vis se dérouler sur la grande place de la ville une immense -décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur -une onde agitée, et semblait voguer vers une tour qui marquait le -rivage. Une rafale violente détruisit l'effet de cette représentation. -Sinistre augure, qui présidait à la patrie le retour des étrangers.</p> - -<p>Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l'Ukraine rongèrent -encore une fois l'écorce des arbres de nos jardins. Mes sœurs du -hameau revinrent à tire-d'aile, comme des colombes plaintives, et -m'apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que -j'aimais comme une autre sœur.</p> - -<p>Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me demanda un -léger service: j'eus le malheur de lui répondre avec impatience. Quand -je retournai sur la terrasse, la tourterelle s'était envolée.</p> - -<p>J'en conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d'<span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">[p. 505]</a></span>une fièvre -purpurine qui fit porter à l'épiderme tout le sang de mon cœur. On crut -me consoler en me donnant pour compagnon un jeune sapajou rapporté -d'Amérique par un capitaine, ami de mon père. Cette jolie bête devint -la compagne de mes jeux et de mes travaux.</p> - -<p>J'étudais à la fois l'italien, le grec et le latin, l'allemand, l'arabe -et le persan. Le <i>Pastor fido, Faust,</i> Ovide et Anacréon, étaient -mes poëmes et mes poëtes favoris. Mon écriture, cultivée avec soin, -rivalisait parfois de grâce et de correction avec les manuscrits les -plus célèbres de l'Iram. Il fallait encore que le trait de l'amour -perçât mon cœur d'une de ses flèches les plus brûlantes! Celle-là -partit de l'arc délié du sourcil noir d'une vierge à l'œil d'ébène, qui -s'appelait Héloïse.—J'y reviendrai plus tard.</p> - -<p>J'étais toujours entouré de jeunes filles; l'une d'elles était ma -tante; deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, me comblaient -aussi de leurs soins. Mon sourire enfantin rappelait celui de ma mère, -et mes cheveux blonds, mollement ondulés, couvraient avec caprice la -grandeur précoce de mon front. Je devins épris de Fanchette, et je -conçus l'idée singulière de la prendre pour épouse selon les rites des -aïeux. Je célébrai moi-même le mariage, en figurant la cérémonie au -moyen d'une vieille robe de ma grand'mère que j'avais jetée sur mes -épaules. Un ruban pailleté d'argent ceignait mon front, et j'avais -relevé la pâleur ordinaire de mes joues d'une légère couche de fard. -Je pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainte, dont je -possédais une image, et chacun se prêta avec complaisance à ce jeu naïf -d'un enfant.</p> - -<p>Cependant, j'avais grandi; un sang vermeil colorait mes joues; j'aimais -à respirer l'air des forêts profondes. Les ombrages d'Ermenonville, les -solitudes de Morfontaine, n'avaient plus de secrets pour moi. Deux de -mes cousines habitaient par là. J'étais fier de les accompagner dans -ces vieilles forêts, qui semblaient leur domaine.</p> - -<p>Le soir, pour divertir de vieux parents, nous représentions les -chefs-d'œuvre des poëtes, et un public bienveillant nous comblait -d'éloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle, nommée -Louise, partageait nos triomphes; on l'aimait dans cette famille, où -elle représentait la gloire des arts.</p> - -<p>Je m'étais rendu très-fort sur la danse. Un mulâtre, nommé Major, -m'enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et ceux de la -musique, pendant qu'un peintre de portraits, nommé Mignard<span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">[p. 506]</a></span>, me donnait -des leçons de dessin. Mademoiselle Nouvelle était l'<i>étoile</i> de notre -salle de danse. Je rencontrai un rival dans un joli garçon nommé -Provost. Ce fut lui qui m'enseigna l'art dramatique: nous représentions -ensemble de petites comédies qu'il improvisait avec esprit. -Mademoiselle Nouvelle était naturellement notre actrice principale -et tenait une balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions -sans espoir... Le pauvre Provost s'est fait depuis acteur sous le nom -de Raymond; il se souvint de ses premières tentatives, et se mit à -composer des féeries, dans lesquelles il eut pour collaborateurs les -frères Cogniard.—Il a fini bien tristement en se prenant de querelle -avec un régisseur de la Gaieté, auquel il donna un soufflet. Rentré chez -lui, il réfléchit amèrement aux suites de son imprudence, et, la nuit -suivante, se perça le cœur d'un coup de poignard.</p> - - -<hr /> -<h4>VI</h4> - -<h4>HÉLOÏSE</h4> - -<p>La pension que j'habitais avait un voisinage de jeunes brodeuses. L'une -d'elles, qu'on appelait la Créole, fut l'objet de mes premiers vers -d'amour; son œil sévère, la sereine placidité de son profil grec, me -réconciliaient avec la froide dignité des études; c'est pour elle que -je composai des traductions versifiées de l'ode d'Horace <i>A Tyndaris,</i> -et d'une mélodie de Byron, dont je traduisais ainsi le refrain:</p> - -<p> -Dis-moi, jeune fille d'Athènes,<br /> -Pourquoi m'as-tu ravi mon cœur<span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">[p. 507]</a></span>?<br /> -</p> - -<p>Quelquefois, je me levais dès le point du jour et je prenais la route -de ***, courant et déclamant mes vers au milieu d'une pluie battante. -La cruelle se riait de mes amours errantes et de mes soupirs! C'est -pour elle que je composai une poésie, imitée d'une mélodie de Thomas -Moore.</p> - -<p>J'échappe à ces amours volages pour raconter mes premières peines. -Jamais un mot blessant, un soupir impur, n'avaient souillé l'hommage -que je rendais à mes cousines. Héloïse, la première, me fit connaître -la douleur. Elle avait pour gouvernante une bonne vieille Italienne qui -fut instruite de mon amour. Celle-ci s'entendit avec la servante de mon -père pour nous procurer une entrevue. On me fit descendre en secret -dans une chambre où la figure d'Héloïse était représentée par un vaste -tableau. Une épingle d'argent perçait le nœud touffu de ses cheveux -d'ébène, et son buste étincelait comme celui d'une reine, pailleté de -tresses d'or sur un fond de soie et de velours. Éperdu, fou d'ivresse, -je m'étais jeté à genoux devant l'image; une porte s'ouvrit, Héloïse -vint à ma rencontre et me regarda d'un œil souriant.</p> - -<p>—Pardon, reine, m'écriai-je, je me croyais le Tasse aux pieds -d'Éléonore, ou le tendre Ovide aux pieds de Julie!...</p> - -<p>Elle ne put rien me répondre, et nous restâmes tous deux muets dans une -demi-obscurité. Je n'osai lui baiser la main, car mon cœur se serait -brisé.—O douleurs et regrets de mes jeunes amours perdues! que vos -souvenirs sont cruels! «Fièvres éteintes de l'âme humaine, pourquoi -revenez-vous encore échauffer un cœur qui ne bat plus?» Héloïse est -mariée aujourd'hui; Fanchette, Sylvie et Adrienne sont à jamais -perdues pour moi:—le monde est désert. Peuplé de fantômes aux voies -plaintives, il murmure des chants d'amour sur les débris de mon néant! -Revenez pourtant, douces images; j'ai tant aimé! j'ai tant souffert! -«Un oiseau qui vole dans l'air a dit son secret au bocage, qui l'a -redit au vent qui passe,—et les eaux plaintives ont répété le mot -suprême:—Amour! amour!»</p> - - -<hr /> -<h4>VII</h4> - - -<h4>VOYAGE AU NORD</h4> - - -<p>Que l<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">[p. 508]</a></span>e vent enlève ces pages écrites dans des instants de fièvre ou de -mélancolie, peu importe: il en a déjà dispersé quelques-unes, et je -n'ai pas le courage de les récrire. En fait de mémoires, on ne sait -jamais si le public s'en soucie, et cependant je suis du nombre des -écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait -connaître. N'est-on pas aussi, sans le vouloir, le sujet de biographies -directes ou déguisées? Est-il plus modeste de se peindre dans un -roman sous le nom de Lélio, d'Octave ou d'Arthur, ou de trahir ses -plus intimes émotions dans un volume de poésies? Qu'on nous pardonne -ces élans de personnalité, à nous qui vivons sous le regard de tous, -et qui, glorieux ou perdus, ne pouvons plus atteindre au bénéfice de -l'obscurité!</p> - -<p>Si je pouvais faire un peu de bien en passant, j'essayerais d'appeler -quelque attention sur ces pauvres villes délaissées dont les chemins -de fer ont détourné la circulation et la vie. Elles s'asseyent -tristement sur les débris de leur fortune passée, et se concentrent -en elles-mêmes, jetant un regard désenchanté sur les merveilles d'une -civilisation qui les condamne ou les oublie. Saint-Germain m'a fait -penser à Senlis, et, comme c'était un mardi, j'ai pris l'omnibus -de Pontoise, qui ne circule plus que les jours de marché. J'aime à -contrarier les chemins de fer, et Alexandre Dumas, que j'accuse d'avoir -un peu brodé dernièrement sur mes folies de jeunesse, a dit avec vérité -que j'avais dépensé deux cents francs et mis huit jours pour l'aller -voir à Bruxelles, par l'ancienne route de Flandre, et en dépit du -chemin de fer du Nord.</p> - -<p>Non, je n'admettrai jamais, quelles que soient les difficultés des -terrains, que l'on fasse huit lieues, ou, si vous voulez, trente-deux -kilomètres, pour aller à Poissy en évitant Saint-Germain, et trente -lieues pour aller à Compiègne en évitant Senlis. Ce n'est qu'en France -que l'on peut rencontrer des chemins si contrefaits. Quand le chemin -belge perçait douze montagnes pour arriver à Spa, nous étions en<span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">[p. 509]</a></span> -admiration devant ces faciles contours de notre principale artère, qui -suivent tour à tour les lits capricieux de la Seine et de l'Oise, pour -éviter une ou deux pentes de l'ancienne route du Nord.</p> - -<p>Pontoise est encore une de ces villes, situées sur des hauteurs, qui -me plaisent par leur aspect patriarcal, leurs promenades, leurs points -de vue, et la conservation de certaines mœurs, qu'on ne rencontre -plus ailleurs. On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le -soir sur le devant des portes; les restaurateurs sont des pâtissiers; -on trouve chez eux quelque chose de la vie de famille; les rues, en -escaliers, sont amusantes à parcourir; la promenade tracée sur les -anciennes tours domine la magnifique vallée où coule l'Oise. De jolies -femmes et de beaux enfants s'y promènent. On surprend en passant, on -envie tout ce petit monde paisible qui vit à part dans ses vieilles -maisons, sous ses beaux arbres, au milieu de ces beaux aspects et de -cet air pur. L'église est belle et d'une conservation parfaite. Un -magasin de nouveautés parisiennes s'éclaire auprès, et ses demoiselles -sont vives et rieuses comme dans <i>la Fiancée de M.</i> Scribe... Ce qui -fait le charme, pour moi, des petites villes un peu abandonnées, c'est -que j'y retrouve quelque chose du Paris de ma jeunesse. L'aspect des -maisons, la forme des boutiques, certains usages, quelques costumes ... -A ce point de vue, si Saint-Germain rappelle 1830, Pontoise rappelle -1820;—je vais plus loin encore retrouver mon enfance et le souvenir de -mes parents.</p> - -<p>Cette fois, je bénis le chemin de fer,—une heure au plus me sépare -de Saint-Leu:—le cours de l'Oise, si calme et si verte, découpant au -clair de lune ses îlots de peupliers, l'horizon festonné de collines -et de forêts, les villages aux noms connus qu'on appelle à chaque -station, l'accent déjà sensible des paysans qui montent d'une distance -à l'autre, les jeunes filles coiffées de madras, selon l'usage de -cette province, tout cela m'attendrit et me charme: il me semble que -je respire un autre air; et, mettant le pied sur le sol, j'éprouve un -sentiment plus vif encore que celui qui m'animait naguère en repassant -le Rhin: la terre paternel<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">[p. 510]</a></span>le, c'est deux fois la patrie.</p> - -<p>J'aime beaucoup Paris, où le hasard m'a fait naître, mais j'aurais pu -naître aussi bien sur un vaisseau, et Paris, qui porte dans ses armes -la <i>bari</i> ou nef mystique des Égyptiens, n'a pas dans ses murs cent -mille Parisiens véritables. Un homme du Midi, s'unissant là par hasard -à une femme du Nord, ne peut produire un enfant de nature lutécienne. -On dira à cela: «Qu'importe!» Mais demandez un peu aux gens de province -s'il importe d'être de tel ou tel pays.</p> - -<p>Je ne sais si ces observations ne semblent pas bizarres; cherchant -à étudier les autres dans moi-même, je me dis qu'il y a dans -l'attachement à la terre beaucoup de l'amour de la famille. Cette -piété qui s'attache aux lieux est aussi une portion du noble sentiment -qui nous unit à la patrie. En revanche, les cités et les villages se -parent avec fierté des illustrations qui proviennent de leur sol. Il -n'y a plus là division ou jalousie locale, tout se rapporte au centre -national, et Paris est le foyer de toutes ces gloires. Me direz-vous -pourquoi j'aime tout le monde dans ce pays, où je retrouve des -intonations connues autrefois, où les vieilles ont les traits de celles -qui m'ont bercé, où les jeunes gens et les jeunes filles me rappellent -les compagnons de ma première jeunesse? Un vieillard passe: il m'a -semblé voir mon grand-père; il parle, c'est presque sa voix;—cette -jeune personne a les traits de ma tante, morte à vingt-cinq ans; une -plus jeune me rappelle une petite paysanne qui m'a aimé, qui m'appelait -son petit mari,—qui dansait et chantait toujours, et qui, le dimanche -au printemps, se faisait des couronnes de marguerites. Qu'est-elle -devenue, la pauvre Célénie, avec qui je courais dans la forêt de -Chantilly, et qui avait si peur des gardes-chasse et des loups!</p> - - -<hr /> -<h4>VIII</h4> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">[p. 511]</a></span></p> - - -<h4>CHANTILLY</h4> - - -<p>Voici les deux tours de Saint-Leu, le village sur la hauteur, séparé -par le chemin de fer de la partie qui borde l'Oise. On monte vers -Chantilly en côtoyant de hautes collines de grès d'un aspect solennel, -puis c'est un bout de la forêt; la Nonette brille dans les prés bordant -les dernières maisons de la ville. La Nonette! une des chères petites -rivières où j'ai pêché des écrevisses; de l'autre côté de la forêt -coule sa sœur la Thève, où je me suis presque noyé pour n'avoir pas -voulu paraître poltron devant la petite Célénie!</p> - -<p>Célénie m'apparaît souvent dans mes rêves comme une nymphe des eaux, -tentatrice naïve, follement enivrée de l'odeur des prés, couronnée -d'ache et de nénufar, découvrant, dans son rire enfantin, entre -ses joues à fossettes, les dents de perles de la nixe germanique. -Et certes, l'ourlet de sa robe était très-souvent mouillé comme il -convient à ses pareilles... Il fallait lui cueillir des fleurs aux -bords marneux des étangs de Commelle, ou parmi les joncs et oseraies -qui bordent les métairies de Coye. Elle aimait les grottes perdues -dans les bois, les ruines des vieux châteaux, les temples écroulés -aux colonnes festonnées de lierre, le foyer des bûcherons, où elle -chantait et racontait les vieilles légendes du pays;—madame de -Montfort, prisonnière dans sa tour, qui tantôt s'envolait en cygne, -et tantôt frétillait en beau poisson d'or dans les fossés de son -château;—la fille du pâtissier, qui portait des gâteaux au comte Ory, -et qui, forcée à passer la nuit chez son seigneur, lui demanda son -poignard pour ouvrir le nœud d'un lacet et s'en perça le cœur;—les -moines rouges, qui enlevaient les femmes, et les plongeaient dans des -souterrains;—la fille du sire de Pontarmé, éprise du beau Lautrec, -et enfermée sept ans par son père, après quoi elle meurt; et le -chevalier, revenant de la croisade, fait découdre avec un couteau d'or -fin son linceul de fine toile; elle ressuscite, mais ce n'est plus -qu'une goule affamée de sang... Henri IV et Gabrielle, Biron et Marie -de Loches, et que sais-je encore de tant de récits dont sa mémoire -était peuplée! Saint Rieul parlant aux grenouilles, saint Nicolas -ressuscitant les trois petits enfants hachés comme chair à pâté par -un boucher de Clermont-sur-Oise. Saint Léonard, saint Loup et saint -Guy ont laissé dans ces cantons mille témoignages de leur sainteté -et de leurs miracles. Célénie montait sur les roches ou sur les -dolmens druidiques, et les racontait aux jeunes bergers. Cette petite -Velléda du vieux pays des Sylvanectes m'a la<span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">[p. 512]</a></span>issé des souvenirs que le -temps ravive. Qu'est-elle devenue? Je m'en informerai du côté de la -Chapelle-en-Serval ou de Charlepont, ou de Montméliant... Elle avait -des tantes partout, des cousines sans nombre: que de morts dans tout -cela! que de malheureux sans doute dans un pays si heureux autrefois!</p> - -<p>Au moins, Chantilly porte noblement sa misère; comme ces vieux -gentilshommes au linge blanc, à la tenue irréprochable, il a cette -fière attitude qui dissimule le chapeau déteint ou les habits -râpés... Tout est propre, rangé, circonspect; les voix résonnent -harmonieusement dans les salles sonores. On sent partout l'habitude -du respect, et la cérémonie qui régnait jadis au château règle un peu -les rapports des placides habitants. C'est plein d'anciens domestiques -retraités, conduisant des chiens invalides;—quelques-uns sont devenus -des maîtres, et ont pris l'aspect vénérable des vieux seigneurs qu'ils -ont servis.</p> - -<p>Chantilly est comme une longue rue de Versailles. Il faut voir cela -l'été, par un splendide soleil, en passant à grand bruit sur ce beau -pavé qui résonne. Tout est préparé là pour les splendeurs princières -et pour la foule privilégiée des chasses et des courses. Rien n'est -étrange comme cette grande porte qui s'ouvre sur la pelouse du château -et qui semble un arc de triomphe, comme le monument voisin, qui paraît -une basilique et qui n'est qu'une écurie. Il y a là quelque chose -encore de la lutte des Condé contre la branche aînée des Bourbons. -C'est la chasse qui triomphe à défaut de la guerre, et où cette famille -trouva encore une gloire après que Clio eut déchiré les pages de la -jeunesse guerrière du grand Condé, comme l'exprime le mélancolique -tableau qu'il a fait peindre lui-même.</p> - -<p>A quoi bon maintenant revoir ce château démeublé qui n'a plus à lui -que le cabinet satirique de Watteau et l'ombre tragique du cuisinier -Vatel se perçant le cœur dans un fruitier! J'ai mieux aimé entendre les -regrets sincères de mon hôtesse touchant ce bon prince de Condé, qui -est encore le sujet des conversations locales. Il y a dans ces sortes -de villes quelque chose de pareil à ces cercles du purgatoire de Dante -immobilisés dans un seul souvenir, et où se refont dans un centre plus -étroit les actes de la vie passée.</p> - -<p>—Et qu'est devenue votre fille, qui était si blonde et gaie? lui ai-je -dit; elle s'est sans doute mariée?</p> - -<p>—Mon Dieu oui, et, depuis, elle est morte de la poitrine ...</p> - -<p>J'ose à peine dire que cela me frappa plus vivement que les souvenirs -du prince de Condé. Je t'avais vue toute jeune, et certes je l'aurais -aimée, si à cette époque je n'avais eu le cœur occupé d'une autre... -Et maintenant voilà que je pense à la ballade allemande <i>la Fille de -l'hôtesse,</i> et aux trois compagnons, dont l'un disait: «Oh! si je -t'avais connue, comme je l'aurais aimée!»—et le second: «Je t'ai -connue, et je t'ai tendrement aimée!»—et le troisième: «Je ne <span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">[p. 513]</a></span>t'ai pas -connue ... mais je t'aime et t'aimerai pendant l'éternité!»</p> - -<p>Encore une figure blonde qui pâlit, se détache et tombe glacée à -l'horizon de ces bois baignés de vapeurs grises... J'ai pris la voiture -de Senlis, qui suit le cours de la Nonette en passant par Saint-Firmin -et par Courteuil; nous laissons à gauche Saint-Léonard et sa vieille -chapelle, et nous apercevons déjà le haut clocher de la cathédrale. A -gauche est le champ des <i>Raines,</i> où saint Rieul, interrompu par les -grenouilles dans une de ses prédications, leur imposa silence, et, -quand il eut fini, permit à une seule de se faire entendre à l'avenir. -Il y a quelque chose d'oriental dans cette naïve légende et dans cette -bonté du saint, qui permet du moins à une grenouille d'exprimer les -plaintes des autres.</p> - -<p>J'ai trouvé un bonheur indicible à parcourir les rues et les ruelles -de la vieille cité romaine, si célèbre encore depuis par ses sièges -et ses combats. «O pauvre ville! que tu es enviée!» disait Henri -IV.—Aujourd'hui, personne n'y pense, et ses habitants paraissent peu -se soucier du reste de l'univers. Ils vivent plus à part encore que -ceux de Saint-Germain. Cette colline aux antiques constructions domine -fièrement son horizon de prés verts bordés de quatre forêts; Halatte, -Apremont, Pontarmé, Ermenonville, dessinent au loin leurs masses -ombreuses où pointent çà et là les ruines des abbayes et des châteaux.</p> - -<p>En passant devant la porte de Reims, j'ai rencontré une de ces énormes -voitures de saltimbanques qui promènent de foire en foire toute une -famille artistique, son matériel et son ménage. Il s'était mis à -pleuvoir, et l'on m'offrit cordialement un abri. Le local était vaste, -chauffé par un poêle, éclairé par huit fenêtres, et six personnes -paraissaient y vivre assez commodément. Deux jolies filles s'occupaient -de repriser leurs ajustements pailletés, une femme encore belle faisait -la cuisine et le chef de la famille donnait des leçons de maintien à un -jeune homme de bonne mine qu'il dressait à jouer les amoureux. C'est -que ces gens ne se bornaient pas aux exercices d'agilité, et jouaient -aussi la comédie. On les invitait souvent dans les châteaux de la -province, et ils me montrèrent plusieurs attestations de leurs talents, -signées de nom<span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">[p. 514]</a></span>s illustres. Une des jeunes filles se mit à déclamer -des vers d'une vieille comédie du temps au moins de Montfleury, car -le nouveau répertoire leur est défendu. Ils jouent aussi des pièces à -l'impromptu sur des canevas à l'italienne, avec une grande facilité -d'invention et de répliques. En regardant les deux jeunes filles, l'une -vive et brune, l'autre blonde et rieuse, je me mis à penser à Mignon -et Philine dans <i>Wilhelm Meister,</i> et voilà un rêve germanique qui me -revient entre la perspective des bois et l'antique profil de Senlis. -Pourquoi ne pas rester dans cette maison errante à défaut d'un domicile -parisien? Mais il n'est plus temps d'obéir à ces fantaisies de la verte -bohème; et j'ai pris congé de mes hôtes, car la pluie avait cessé.</p> - - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LES_CHIMERES" id="LES_CHIMERES">LES CHIMÈRES.</a></h3> - - - - -<p class="p2" style="margin-left: 10%;"> -<span style="font-size: 0.8em;"><a id="EL_DESDICHADO"></a>EL DESDICHADO.</span><br /> -<br /> -<br /> -Je suis le ténébreux,—le veuf,—l'inconsolé,<br /> -Le prince d'Aquitaine à la tour abolie:<br /> -Ma seule <i>étoile</i> est morte,—et mon luth constellé<br /> -Porte le <i>Soleil noir</i> de la <i>Mélancolie</i>.<br /> -<br /> -Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,<br /> -Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,<br /> -La <i>fleur</i> qui plaisait tant à mon cœur désolé,<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">[p. 515]</a></span>Et la treille où le pampre à la rose s'allie.<br /> -<br /> -Suis-je Amour ou Phébus?... Lusignan ou Biron?<br /> -Mon front est rouge encor du baiser de la reine;<br /> -J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène ...<br /> -<br /> -Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron:<br /> -Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée<br /> -Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;"><a id="MYRTHO"></a>MYRTHO.</span><br /> -<br /> -Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,<br /> -Au Pausilippe altier, de mille feux brillant,<br /> -A ton front inondé des clartés d'Orient,<br /> -Aux raisins noirs mêlés avec l'or de ta tresse.<br /> -<br /> -C'est dans ta coupe aussi que j'avais bu l'ivresse.<br /> -Et dans l'éclair furtif de ton œil souriant,<br /> -Quand aux pieds d'Iacchus on me voyait priant,<br /> -Car la Muse m'a fait l'un des fils de la Grèce.<br /> -<br /> -Je sais pourquoi là-bas le volcan s'est rouvert ...<br /> -C'est qu'hier tu l'avais touché d'un pied agile,<br /> -Et de cendres soudain l'horizon s'est couvert.<br /> -<br /> -Depuis qu'un duc normand brisa tes dieux d'argile,<br /> -Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile,<br /> -Le pâte Hortensia s'unit au Myrte vert!<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;"><a id="HORUS"></a>HORUS.</span><br /> -<br /> -Le dieu Kneph en tremblant ébranlait l'univers:<br /> -Isis, la mère, alors se leva sur sa couche,<br /> -Fit un geste de haine à son époux farouche,<br /> -Et l'ardeur d'autrefois brilla dans ses yeux verts.<br /> -<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">[p. 516]</a></span>«Le voyez-vous, dit-elle, il meurt, ce vieux pervers,<br /> -Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche,<br /> -Attachez son pied tors, éteignez son œil louche,<br /> -C'est le dieu des volcans et le roi des hivers!<br /> -<br /> -L'aigle a déjà passé, l'esprit nouveau m'appelle,<br /> -J'ai revêtu pour lui la robe de Cybèle ...<br /> -C'est l'enfant bien-aimé d'Hermès et d'Osiris!»<br /> -<br /> -La Déesse avait fui sur sa conque dorée,<br /> -La mer nous renvoyait son image adorée,<br /> -Et les cieux rayonnaient sous l'écharpe d'Iris.<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;"><a id="ANTEROS"></a>ANTÉROS.</span><br /> -<br /> -<br /> -Tu demandes pourquoi j'ai tant de rage au cœur<br /> -Et sur un col flexible une tête indomptée;<br /> -C'est que je suis issu de la race d'Antée,<br /> -Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.<br /> -<br /> -Oui, je suis de ceux-là qu'inspire le Vengeur,<br /> -Il m'a marqué le front de sa lèvre irritée,<br /> -Sous la pâleur d'Abel, hélas! ensanglantée,<br /> -J'ai parfois de Caïn l'implacable rougeur!<br /> -<br /> -Jéhovah! le dernier, vaincu par ton génie,<br /> -Qui, du fond des enfers, criait: «O tyrannie!»<br /> -C'est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon ...<br /> -<br /> -Ils m'ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,<br /> -Et protégeant tout seul ma mère Amalécyte,<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">[p. 517]</a></span>Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;"><a id="DELFICA"></a>DELFICA.</span><br /> -<br /> -La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,<br /> -Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,<br /> -Sous l'olivier, le myrthe ou les saules tremblants,<br /> -Cette chanson d'amour ... qui toujours recommence!<br /> -<br /> -Reconnais-tu le TEMPLE, au péristyle immense,<br /> -Et les citrons amers où s'imprimaient tes dents?<br /> -Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,<br /> -Où du dragon vaincu dort l'antique semence.<br /> -<br /> -Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours!<br /> -Le temps va ramener l'ordre des anciens jours;<br /> -La terre a tressailli d'un souffle prophétique ...<br /> -<br /> -Cependant la sibylle au visage latin<br /> -Est endormie encor sous l'arc de Constantin:<br /> -—Et rien n'a dérangé le sévère portique.<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;"><a id="ARTEMIS"></a>ARTÉMIS.</span><br /> -<br /> -La Treizième revient... C'est encor la première;<br /> -Et c'est toujours la seule,—ou c'est le seul moment<br /> -Car es-tu reine, ô toi! la première ou dernière?<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">[p. 518]</a></span>Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant?...<br /> -<br /> -Aimez qui vous aima du berceau dans la bière;<br /> -Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement:<br /> -C'est la mort—ou la morte... O délice! ô tourment!<br /> -La rose qu'elle tient, c'est la <i>Rose trémière</i>.<br /> -<br /> -Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,<br /> -Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule:<br /> -As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux?<br /> -<br /> -Roses blanches, tombez! vous insultez nos dieux:<br /> -Tombez fantômes blancs de votre ciel qui brûle:<br /> -—La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux!<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;"><a id="LE_CHRIST_AUX_OLIVIERS"></a>LE CHRIST AUX OLIVIERS.</span><br /> -<br /> -<br /> -Dieu est mort et le ciel est vide...<br /> -Pleurez! enfants, vous n'avez plus de père!<br /> -<span style="margin-left: 13.5em;">Jean Paul.</span><br /> -<br /> -<br /> -<br /> -I.<br /> -<br /> -Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras,<br /> -Sous les arbres sacrés, comme font les poëtes,<br /> -Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes,<br /> -Et se jugea trahi par des amis ingrats;<br /> -<br /> -Il se tourna vers ceux qui l'attendaient en bas<br /> -Rêvant d'être des rois, des sages, des prophètes ...<br /> -Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes,<br /> -Et se prit à crier: «Non, Dieu n'existe pas!»<br /> -<br /> -Ils dormaient. «Mes amis, savez-vous <i>la nouvelle</i>?<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">[p. 519]</a></span>J'ai touché de mon front à la voûte éternelle;<br /> -Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours!<br /> -<br /> -Frères, je vous trompais: Abîme! abîme! abîme!<br /> -Le dieu manque à l'autel, où je suis la victime ...<br /> -Dieu n'est pas! Dieu n'est plus!» Mais ils dormaient toujours!<br /> -<br /> -<br /> -II.<br /> -<br /> -Il reprit: «Tout est mort! J'ai parcouru les mondes;<br /> -Et j'ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,<br /> -Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,<br /> -Répand des sables d'or et des flots argentés:<br /> -<br /> -Partout le sol désert côtoyé par des ondes,<br /> -Des tourbillons confus d'océans agités ...<br /> -Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,<br /> -Mais nul esprit n'existe en ces immensités.<br /> -<br /> -En cherchant l'œil de Dieu, je n'ai vu qu'un orbite<br /> -Vaste, noir et sans fond; d'où la nuit qui l'habite<br /> -Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours;<br /> -<br /> -Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,<br /> -Seuil de l'ancien chaos dont le néant est l'ombre,<br /> -Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours!<br /> -<br /> -<br /> -III.<br /> -<br /> -«Immobile Destin, muette sentinelle,<br /> -Froide Nécessité!... Hasard qui l'avançant,<br /> -Parmi les mondes morts sous la neige éternelle,<br /> -Refroidis, par degrés l'univers pâlissant,<br /> -<br /> -Sais-tu ce que tu fais, puissance originelle,<br /> -De tes soleils éteints, l'un l'autre se froissant ...<br /> -Es-tu sûr de transmettre une haleine immortelle,<br /> -Entre un monde qui meurt et l'autre renaissant?...<br /> -<br /> -O mon père! est-ce toi que je sens en moi-même?<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">[p. 520]</a></span>As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort?<br /> -Aurais-tu succombé sous un dernier effort<br /> -<br /> -De cet ange des nuits que frappa l'anathème ...<br /> -Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir,<br /> -Hélas! et si je meurs, c'est que tout va mourir!»<br /> -<br /> -<br /> -IV.<br /> -<br /> -Nul n'entendait gémir l'éternelle victime,<br /> -Livrant au monde en vain tout son cœur épanché;<br /> -Mais prêt à défaillir et sans force penché,<br /> -Il appela le seul—éveillé dans Solyme:<br /> -<br /> -«Judas! lui cria-t-il, tu sais ce qu'on m'estime,<br /> -Hâte-toi de me vendre, et finis ce marché:<br /> -Je suis souffrant, ami! sur la terre couché ...<br /> -Viens! ô toi qui, du moins, as la force du crime!»<br /> -<br /> -Mais Judas s'en allait mécontent et pensif,<br /> -Se trouvant mal payé, plein d'un remords si vif<br /> -Qu'il lisait ses noirceurs sur tous les murs écrites ...<br /> -<br /> -Enfin Pilate seul, qui veillait pour César,<br /> -Sentant quelque pitié, se tourna par hasard:<br /> -«Allez chercher ce fou!» dit-il aux satellites.<br /> -<br /> -<br /> -V<br /> -<br /> -C'était bien lui, ce fou, cet insensé sublime ...<br /> -Cet Icare oublié qui remontait les cieux,<br /> -Ce Phaéton perdu sous la foudre des dieux,<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">[p. 521]</a></span>Ce bel Atys meurtri que Cybèle ranime!<br /> -<br /> -L'augure interrogeait le flanc de la victime,<br /> -La terre s'enivrait de ce sang précieux ...<br /> -L'univers étourdi penchait sur ses essieux,<br /> -Et l'Olympe un instant chancela vers l'abîme.<br /> -<br /> -«Réponds! criait César à Jupiter Ammon,<br /> -Quel est ce nouveau dieu qu'on impose à la terre?<br /> -Et si ce n'est un dieu, c'est au moins un démon ...»<br /> -<br /> -Mais l'oracle invoqué pour jamais dut se taire;<br /> -Un seul pouvait au monde expliquer ce mystère:<br /> -—Celui qui donna l'âme aux enfants du limon.<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;"><a id="VERS_DORES"></a>VERS DORÉS.</span><br /> -<br /> -<br /> -Eh quoi! tout est sensible!<br /> -<span style="margin-left: 8em; font-size: 0.8em;">PYTHAGORE.</span><br /> -<br /> -<br /> -Homme, libre penseur! le crois-tu seul pensant<br /> -Dans ce monde où la vie éclate en toute chose?<br /> -Des forces que tu tiens ta liberté dispose,<br /> -Mais de tous tes conseils l'univers est absent.<br /> -<br /> -Respecte dans la bête un esprit agissant:<br /> -Chaque fleur est une âme à la Nature éclose;<br /> -Un mystère d'amour dans le métal repose;<br /> -«Tout est sensible!» Et tout sur ton être est puissant.<br /> -<br /> -Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie:<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">[p. 522]</a></span>A la matière même un verbe est attaché ...<br /> -Ne la fais pas servir à quelque usage impie!<br /> -<br /> -Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché;<br /> -Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,<br /> -Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres!<br /> -</p> - -<hr class="chap" /> - - - -<h3><a id="CORILLA"></a>CORILLA</h3> -<h3>[De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.]</h3> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO.—MARCELLI.—MAZETTO</span>, garçon de théâtre. <span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>, prima dona.</p> - -<p>Le boulevard de Sainte-Lucie, à Naples, près de l'Opéra.</p> - -<p style="font-size: 0.8em;">FABIO, MAZETTO.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Si tu me trompes, Mazetto, c'est un triste métier que tu fais -là...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Le métier n'en est pas meilleur; mais je vous sers fidèlement. -Elle viendra ce soir, vous dis-je; elle a reçu vos lettres et vos -bouquets.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et la chaîne d'or, et l'agrafe de pierres fines?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Vous ne devez pas douter qu'elles ne lui soient parvenues -aussi, et vous les reconnaîtrez<span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">[p. 524]</a></span> peut-être à son cou et à sa ceinture; -seulement, la façon de ces bijoux est si moderne, qu'elle n'a trouvé -encore aucun rôle où elle pût les porter comme faisant partie de son -costume.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Mais, m'a-t-elle vu seulement? m'a-t-elle remarqué à la place où -je suis assis tous les soirs pour l'admirer et l'applaudir, et puis-je -penser que mes présents ne seront pas la seule cause de sa démarche?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Fi, monsieur! ce que vous avez donné n'est rien pour une -personne de cette volée; et, dès vous vous connaîtrez mieux, elle vous -répondra par quelque portrait entouré de perles qui vaudra le double. -Il en est de même des dix ducats que vous m'avez remis déjà, et des -vingt autres que vous m'avez promis dès que vous aurez l'assurance de -votre premier rendez-vous; ce n'est qu'argent prêté, je vous l'ai dit, -et ils vous reviendront un jour avec de gros intérêts.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Va, je n'en attends rien.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Non, monsieur, il faut que vous sachiez à quels gens vous avez -affaire, et que, loin de vous ruiner, vous êtes ici sur le vrai chemin -de votre fortune; veuillez donc me compter la somme convenue, car je -suis forcé de me rendre au théâtre pour y remplir mes fonctions de -chaque soir.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Mais pourquoi n'a-t-elle pas fait de réponse, et n'a-t-elle pas -marqué de rendez-vous?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Parce que, ne vous ayant encore vu que<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">[p. 525]</a></span> de loin, c'est-à-dire -de la scène aux loges, comme vous ne l'avez vue vous-même que des loges -à la scène, elle veut connaître avant tout votre tenue et vos manières, -entendez-vous? votre son de voix, que sais-je! Voudriez-vous que la -première cantatrice de San-Carlo acceptât les hommages du premier venu -sans plus d'information?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Mais l'oserai-je aborder seulement? et dois-je m'exposer, sur ta -parole, à l'affront d'être rebuté, ou d'avoir, à ses yeux, la mine d'un -galant de carrefour?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Je vous répète que vous n'avez rien à faire qu'à vous promener -le long de ce quai, presque désert à cette heure; elle passera, cachant -son visage baissé sous la frange de sa mantille; elle vous adressera la -parole elle-même, et vous indiquera un rendez-vous pour ce soir, car -l'endroit est peu propre à une conversation suivie. Serez-vous content?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. O Mazetto! si tu dis vrai, tu me sauves la vie!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Et, par reconnaissance, vous me prêtez les vingt louis -convenus.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Tu les recevras quand je lui aurai parlé.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Vous êtes méfiant; mais votre amour m'intéresse, et je -l'aurais servi par pure amitié, si je n'avais à nourrir ma famille. -Tenez-vous là comme rêvant en vous-même et composant quelque sonnet; je -vais rôder aux environs pour prévenir toute surprise. (<i>Il sort.<span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">[p. 526]</a></span></i>)</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, seul.</p> - -<p>Je vais la voir! la voir pour la première fois à la lumière du ciel, -entendre, pour la première fois, des paroles qu'elle aura pensées! Un -mot d'elle va réaliser mon rêve ou le faire envoler pour toujours! Ah! -j'ai peur de risquer ici plus que je ne puis gagner; ma passion était -grande et pure, et rasait le monde sans le toucher, elle n'habitait que -des palais radieux et des rives enchantées; la voici ramenée à la terre -et contrainte à cheminer comme toutes les autres. Ainsi que Pygmalion, -j'adorais la forme extérieure d'une femme; seulement la statue se -mouvait tous les soirs sous mes yeux avec une grâce divine, et, de -sa bouche, il ne tombait que des perles de mélodies. Et maintenant -voici qu'elle descend à moi. Mais l'amour qui a fait ce miracle est un -honteux valet de comédie, et le rayon qui fait vivre pour moi cette -idole adorée est de ceux que Jupiter versait au sein de Danaé!... Elle -vient, c'est bien elle; oh! le cœur me manque, et je serais tenté de -m'enfuir si elle ne m'avait aperçu déjà!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">UNE DAME</span> en mantille.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA DAME</span>, <i>passant près de lui.</i> Seigneur cavalier, donnez-moi le bras, -je vous prie, de peur qu'on ne nous observe, et marchons naturellement. -Vous m'avez écrit...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">[p. 527]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et je n'ai reçu de vous aucune réponse...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA DAME</span>. Tiendriez-vous plus à mon écriture qu'à mes paroles?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Votre bouche ou votre main m'en voudrait si j'osais choisir.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA DAME</span>. Que l'une soit le garant de l'autre: vos lettres m'ont -touchée, et je consens à l'entrevue que vous me demandez. Vous savez -pourquoi je ne puis vous recevoir chez moi?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. On me l'a dit.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA DAME</span>. Je suis très-entourée, très-gênée dans toutes mes démarches. -Ce soir, à cinq heures de la nuit, attendez-moi au rond-point de la -Villa-Realo, j'y viendrai sous un déguisement, et nous pourrons avoir -quelques instants d'entretien.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. J'y serai.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA DAME</span>. Maintenant, quittez mon bras et ne me suivez pas, je me rends -au théâtre. Ne paraissez pas dans la salle ce soir... Soyez discret et -confiant.</p> - -<p>(<i>Elle sort.</i>)</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>seul.</i> C'était bien elle!... En me quittant, elle s'est tonte -révélée dans un mouvement, comme la Vénus de Virgile. J'avais à peine -reconnu son visage, et pourtant l'éclair de ses yeux me traversait -le cœur, de même qu'au théâtre, lorsque son regard vient croiser le -mien dans la foule. Sa voix ne perd pas de son charme en prononçant -de simples paroles; et, cependant, je croyais jusqu'ici qu'elle ne -devait avoir que le chant, comme les oiseaux! Mais ce<span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">[p. 528]</a></span> qu'elle m'a dit -vaut tous les vers de Métastase, et ce timbre si pur, et cet accent si -doux, n'empruntent rien pour séduire aux mélodies de Paesiello ou de -Gimarosa. Ah! toutes ces héroïnes que j'adorais en elle, Sophonisbe, -Alcime, Herminie, et même cette blonde Molinara, qu'elle joue à ravir -avec des habits moins splendides, je les voyais toutes enfermées à la -fois sous cette mantille coquette, sous cette coiffe de satin... Encore -Mazetto!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Eh bien! seigneur, suis-je un fourbe, un homme sans parole, un -homme sans honneur?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Tu es le plus vertueux des mortels! Mais, tiens, prends cette -bourse et laisse-moi seul.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Vous avez l'air contrarié.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. C'est que le bonheur me rend triste; il me force à penser au -malheur qui le suit toujours de près.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Peut-être avez-vous besoin de votre argent pour jouer au -lansquenet cette nuit? Je puis vous le rendre, et même vous en prêter -d'autre.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Cela n'est point nécessaire. Adieu.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Prenez garde à la <i>jettatura,</i> seigneur Fabio! (<i>Il sort.</i>)</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, seul.</p> - -<p>Je suis fatigué de voir la tête de ce coquin faire<span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">[p. 529]</a></span> ombre sur mon -amour; mais, Dieu merci, ce messager va me devenir inutile. Qu'a-t-il -fait, d'ailleurs, que de remettre adroitement mes billets et mes -fleurs, qu'on avait longtemps repoussés? Allons, allons, l'affaire a -été habilement conduite et touche à son dénoûment... Mais pourquoi -suis-je donc si morose ce soir, moi qui devrais nager dans la joie et -frapper ces dalles d'un pied triomphant? N'a-t-elle pas cédé un peu -vite, et surtout depuis l'envoi de mes présents?... Bon, je vois les -choses trop en noir, et je ne devrais songer plutôt qu'à préparer ma -rhétorique amoureuse. Il est clair que nous ne nous contenterons pas -de causer amoureusement sous les arbres, et que je parviendrai bien à -l'emmener souper dans quelque hôtellerie de Chiaia; mais il faudra être -brillant, passionné, fou d'amour, monter ma conversation au ton de mon -style, réaliser l'idéal que lui ont présenté mes lettres et mes vers -... et c'est à quoi je ne me sens nulle chaleur et nulle énergie... -J'ai envie d'aller me remonter l'imagination avec quelques verres de -vin d'Espagne.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. C'est un triste moyen, seigneur Fabio; le vin est le plus -traître des compagnons; il vous prend dans un palais et vous laisse -dans un ruisseau.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Ah! c'est vous, seigneur Marcelli; vous m'écoutiez?<span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">[p. 530]</a></span> <span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. -Non, mais je vous entendais.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Ai-je rien dit qui vous ait déplu?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Au contraire; vous vous disiez triste et vous vouliez boire, -c'est tout ce que j'ai surpris de votre monologue. Moi, je suis plus -gai qu'on ne peut dire. Je marche le long de ce quai comme un oiseau; -je pense à des choses folles, je ne puis demeurer en place, et j'ai -peur de me fatiguer. Tenons-nous compagnie l'un à l'autre un instant; -je vaux bien une bouteille pour l'ivresse, et cependant je ne suis -rempli que de joie; j'ai besoin de m'épancher comme un flacon de -sillery, et je veux jeter dans votre oreille un secret étourdissant.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. De grâce, choisissez un confident moins préoccupé de ses propres -affaires. J'ai la tête prise, mon cher; je ne suis bon à rien ce soir, -et, eussiez-vous à me confier que le roi Midas a des oreilles d'âne, -je vous jure que je serais incapable de m'en souvenir demain pour le -répéter.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Et c'est ce qu'il me faut, vrai Dieu! un confident muet -comme une tombe.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Bon! ne sais-je pas vos façons?... Vous voulez publier une bonne -fortune, et vous m'avez choisi pour le héraut de votre gloire.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Au contraire, je veux prévenir une indiscrétion, en vous -confiant bénévolement certaines choses que vous n'avez pas manqué de -soupçonner.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">[p. 531]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Je ne sais ce que vous voulez dire.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. On ne garde pas un secret surpris, au lieu qu'une confidence -engage.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Mais je ne soupçonne rien qui vous puisse concerner.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Il convient alors que je vous dise tout.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous n'allez donc pas au théâtre?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Non, pas ce soir; et vous?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Moi, j'ai quelque affaire en tête, j'ai besoin de me promener -seul.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Je gage que vous composez un opéra?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous avez deviné.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Et qui s'y tromperait? Vous ne manquez pas une seule des -représentations de San-Carlo; vous arrivez dès l'ouverture, ce que ne -fait aucune personne du bel air; vous ne vous retirez pas au milieu -du dernier acte, et vous restez seul dans la salle avec le public -du parquet. Il est clair que vous étudiez votre art avec soin et -persévérance. Mais une seule chose m'inquiète: êtes-vous poète ou -musicien?—</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. L'un et l'autre.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Pour moi, je ne suis qu'amateur et n'ai fait que des -chansonnettes. Vous savez donc très-bien que mon assiduité dans cette -salle, où nous nous rencontrons continuellement depuis quelques -semaines, ne peut avoir d'autre motif qu'une intrigue amoureuse...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Dont je n'ai nulle envie d'être informé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">[p. 532]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Oh! vous ne m'échapperez point par ces faux-fuyants, et ce -n'est que quand vous saurez tout que je me croirai certain du mystère -dont mon amour a besoin.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Il s'agit donc de quelque actrice ... de la Borsella?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Non, de la nouvelle cantatrice espagnole, de la divine -Corilla!... Par Bacchus! vous avez bien remarqué les furieux clins -d'œil que nous nous lançons?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>avec humeur.</i> Jamais!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Les signes convenus entre nous à de certains instants où -l'attention du public se porte ailleurs?—</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Je n'ai rien vu de pareil.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Quoi! vous êtes distrait à ce point? J'ai donc eu tort de -vous croire informé d'une partie de mon secret; mais la confidence -étant commencée...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>vivement.</i> Oui, certes! vous me voyez maintenant curieux d'en -connaître la fin.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Peut-être n'avez-vous jamais fait grande attention à la -signora Corilla? Vous êtes plus occupé, n'est-ce pas, de sa voix que de -sa figure? Eh bien! regardez-la, elle est charmante!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. J'en conviens.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Une blonde d'Italie ou d'Espagne, c'est toujours une espèce -de beauté fort singulière et qui a du prix par sa rareté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">[p. 533]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. C'est également mon avis.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble à la Judith de -Caravagio, qui est dans le Musée royal?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Eh! monsieur, finissez. En deux mots, vous êtes son amant, -n'est-ce pas?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Pardon; je ne suis encore que son amoureux.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous m'étonnez.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Je dois vous dire qu'elle est fort sévère. <span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. On le -prétend.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Que c'est une tigresse, une Bradamante...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Une Alcimadure.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Sa porte demeurant fermée à mes bouquets, sa fenêtre à -mes sérénades, j'en ai conclu qu'elle avait des raisons pour être -insensible ... chez elle, mais que sa vertu devait tenir pied moins -solidement sur les planches d'une scène d'opéra... Je sondai le -terrain, j'appris qu'un certain drôle, nommé Mazetto, avait accès près -d'elle, en raison de son service au théâtre...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous confiâtes vos fleurs et vos billets à ce coquin.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Vous le saviez donc?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et aussi quelques présents qu'il vous conseilla de faire.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Ne disais-je pas bien que vous étiez informé de tout?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">[p. 534]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous n'avez pas reçu de lettres d'elle?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Aucune.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Il serait trop singulier que la dame elle-même, passant près de -vous dans la rue, vous eût, à voix basse, indiqué un rendez-vous...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Vous êtes le diable, ou moi-même!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Pour demain?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Non, pour aujourd'hui.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. A cinq heures de la nuit?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. A cinq heures.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Alors, c'est au rond-point de la Villa-Reale?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Non! devant les bains de Neptune.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Je n'y comprends plus rien.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Pardieu! vous voulez tout deviner, tout savoir mieux que -moi. C'est particulier. Maintenant que j'ai tout dit, il est de votre -honneur d'être discret.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Bien. Écoutez-moi, mon ami ... nous sommes joués l'un ou l'autre.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Que dites-vous?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Ou l'un et l'autre, si vous voulez. Nous avons rendez-vous de la -même personne, à la même heure: vous, devant les bains de Neptune; moi, -à la Villa-Reale!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Je n'ai pas le temps d'être stupéfait; mais je vous demande -raison de cette lourde plaisanterie.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Si c'est la raison qui vous manque, je ne<span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">[p. 535]</a></span> me charge pas de vous -en donner; si c'est un coup d'épée qu'il vous faut, dégainez la vôtre.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Je fais une réflexion: vous avez sur moi tout avantage en ce -moment.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous en convenez?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Pardieu! vous êtes un amant malheureux, c'est clair; vous -alliez vous jeter du haut de cette rampe, ou vous pendre aux branches -de ces tilleuls, si je ne vous eusse rencontré. Moi, au contraire, je -suis reçu, favorisé, presque vainqueur; je soupe ce soir avec l'objet -de mes vœux. Je vous rendrais service en vous tuant; mais, si c'est moi -qui suis tué, vous conviendrez qu'il serait dommage que ce fût avant, -et non après. Les choses ne sont pas égales; remettons l'affaire à -demain.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Je fais exactement la même réflexion que vous, et pourrais vous -répéter vos propres paroles. Ainsi, je consens à ne vous punir que -demain de votre folle vanterie. Je ne vous croyais qu'indiscret.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Bon! séparons-nous sans un mot de plus. Je ne veux point vous -contraindre à des aveux humiliants, ni compromettre davantage une dame -qui n'a pour moi que des bontés. Je compte sur votre réserve et vous -donnerai demain matin des nouvelles de ma soirée.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Je vous en promets autant; mais ensuite nous ferraillerons de -bon cœur. A demain donc.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. A demain, seigneur Fabio.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">[p. 536]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, seul.</p> - -<p>Je ne sais quelle inquiétude m'a porté à le suivre de loin, au lieu -d'aller de mon côté. Retournons! (<i>Il fait quelques pas.</i>) Il est -impossible de porter plus loin l'assurance, mais aussi ne pouvait-il -guère revenir sur sa prétention et me confesser son mensonge. Voilà -de nos jeunes fous à la mode; rien ne leur fait obstacle, ils sont -les vainqueurs et les préférés de toutes les femmes, et la liste de -don Juan ne leur coûterait que la peine de l'écrire. Certainement, -d'ailleurs, si cette beauté nous trompait l'un pour l'autre, ce ne -serait pas à la même heure. Allons, je crois que l'instant approche, -et que je ferais bien de me diriger du côté de la Villa-Reale, qui -doit être déjà débarrassée de ses promeneurs et rendue à la solitude. -Mais en vérité n'aperçois-je pas là-bas Marcelli qui donne le bras à -une femme?... Je suis fou véritablement; si c'est lui, ce ne peut -être elle... Que faire? Si je vais de leur côté, je manque l'heure -de mon rendez-vous ... et, si je n'éclaircis pas le soupçon qui me -vient, je risque, en me rendant là-bas, de jouer le rôle d'un sot. C'est -là une cruelle incertitude. L'heure se passe, je vais et reviens, et -ma position est la plus bizarre du monde. Pourquoi faut-il que j'aie -rencontré cet étourdi, qui s'est joué de moi peut-être? Il aura su mon -amour par Mazetto, et tout ce qu'il m'est venu conter tient à<span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">[p. 537]</a></span> quelque -obscure fourberie que je saurai bien démêler.—Décidément, je prends -mon parti, je cours à la Villa-Reale. (<i>Il revient.</i>) Sur mon âme, ils -approchent; c'est la même mantille garnie de longues dentelles; c'est -la même robe de soie grise ... en deux pas ils vont être ici. Oh! si -c'est elle, si je suis trompé ... je n'attendrai pas à demain pour me -venger de tous les deux!... Que vais-je faire? un éclat ridicule ... -retirons-nous derrière ce treillis pour mieux nous assurer que ce sont -bien eux-mêmes.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, caché, <span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>; la signora <span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>, lui donnant le bras.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Oui, belle dame, vous voyez jusqu'où va la suffisance de -certaines gens. Il y a par la ville un cavalier qui se vante d'avoir -aussi obtenu de vous une entrevue pour ce soir. Et, si je n'étais sûr -de vous avoir maintenant à mon bras, fidèle à une douce promesse trop -longtemps différée...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Allons, vous plaisantez, seigneur Marcelli. Et ce cavalier si -avantageux ... le connaissez-vous?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. C'est à moi justement qu'il a fait ses confidences...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>se montrant.</i> Vous vous trompez, seigneur, c'est vous qui me -faisiez les vôtres... Madame, il est inutile d'aller plus loin; je -suis décidé à ne point supporter un pareil manège de coquetterie. -Le seigneur<span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">[p. 538]</a></span> Marcelli peut vous reconduire chez vous, puisque vous -lui avez donné le bras; mais ensuite, qu'il se souvienne bien que je -l'attends, moi.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Écoutez, mon cher, tâchez, dans cette affaire-ci, de n'être -que ridicule.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Ridicule, dites-vous?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Je le dis. S'il vous plaît de faire du bruit, attendez que le -jour se lève; je ne me bats pas sous les lanternes, et je ne me soucie -point de me faire arrêter par la garde de nuit.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Cet homme est fou; ne le voyez-vous pas? Éloignons-nous.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Ah! madame! il suffit ... ne brisez pas entièrement cette belle -image que je portais pure et sainte au fond de mon cœur. Hélas! content -de vous aimer de loin, de vous écrire ... j'avais peu d'espérance, et -je demandais moins que vous ne m'avez promis!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Vous m'avez écrit? à moi!...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Eh! qu'importe? ce n'est pas ici le lieu d'une telle -explication...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Et que vous ai-je promis, monsieur?... je ne vous connais pas -et ne vous ai jamais parlé.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Bon! quand vous lui auriez dit quelques paroles en l'air, le -grand mal! Pensez-vous que mon amour s'en inquiète?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Mais quelle idée avez-vous aussi, seigneur? Puisque les -choses sont allées si loin, je veux que tout s'explique à l'instant. -Ce cavalier croit<span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">[p. 539]</a></span> avoir à se plaindre de moi: qu'il parle et qu'il se -nomme avant tout; car j'ignore ce qu'il est et ce qu'il veut.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Rassurez-vous, madame! j'ai honte d'avoir fait cet éclat et -d'avoir cédé à un premier mouvement de surprise. Vous m'accusez -d'imposture, et votre belle bouche ne peut mentir. Vous l'avez dit, je -suis fou, j'ai rêvé. Ici même, il y a une heure, quelque chose comme -votre fantôme passait, m'adressait de douces paroles et promettait de -revenir... Il y avait de la magie, sans doute, et cependant tous les -détails restent présents à ma pensée. J'étais là, je venais de voir -le soleil se coucher derrière le Pausilippe, en jetant sur Ischia -le bord de son manteau rougeâtre; la mer noircissait dans le golfe, -et les voiles blanches se hâtaient vers la terre comme des colombes -attardées... Vous voyez, je suis un triste rêveur, mes lettres ont dû -vous l'apprendre, mais vous n'entendrez plus parler de moi, je le jure, -et vous dis adieu.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Vos lettres... Tenez, tout cela a l'air d'un imbroglio de -comédie, permettez-moi de ne m'y point arrêter davantage; seigneur -Marcelli, veuillez reprendre mon bras et me reconduire en toute hâte -chez moi. (<i>Fabio salue et s'éloigne.</i>)</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Chez vous, madame?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Oui, cette scène m'a bouleversée!.......</p> - -<p>Vit-on jamais rien de plus bizarre? Si la place du Palais n'est pas -encore déserte, nous trouverons<span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">[p. 540]</a></span> bien une chaise, ou tout au moins un -falot. Voici justement les valets du théâtre qui sortent; appelez un -d'entre eux...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Holà! quelqu'un! par ici... Mais, en vérité, vous sentez-vous -malade?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. A ne pouvoir marcher plus loin...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO, LES PRÉCÉDENTS.</span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>entraînant Mazetto.</i> Tenez, c'est le ciel qui nous l'amène; -voilà le traître qui s'est joué de moi.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. C'est Mazetto! le plus grand fripon des Deux-Siciles. Quoi! -c'était aussi votre messager?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Au diable! vous m'étouffez.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Tu vas nous expliquer...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Et que faîtes-vous ici, seigneur? je vous croyais en bonne -fortune?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. C'est la tienne qui ne vaut rien. Tu vas mourir si tu ne -confesses pas toute ta fourberie.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Attendez, seigneur Fabio, j'ai aussi des droits à faire -valoir sur ses épaules. A nous deux, maintenant.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Messieurs, si vous voulez que je comprenne, ne frappez pas -tous les deux à la fois. De quoi s'agit-il?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et de quoi peut-il être question, misérable? Mes lettres, qu'en -as-tu fait?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Et de quelle façon as-tu compromis l'honneur de la signora -Corilla?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">[p. 541]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Messieurs, l'on pourrait nous entendre.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Il n'y a ici que la signora elle-même et nous deux, -c'est-à-dire deux hommes qui vont s'entre-tuer demain à cause d'elle ou -à cause de toi.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Permettez: ceci dès lors est grave, et mon humanité me défend -de dissimuler davantage...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Parle.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Au moins, remettez vos épées.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Alors nous prendrons des bâtons.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Non; nous devons le ménager s'il dit la vérité tout entière, -mais à ce prix-là seulement.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Son insolence m'indigne au dernier point.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Le faut-il assommer avant qu'il ait parlé?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Non; je veux tout savoir, et que, dans une si noire aventure, -il ne reste du moins aucun doute sur ma loyauté.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Ma confession est votre panégyrique, madame; tout Naples -connaît l'austérité de votre vie. Or, le seigneur Marcelli, que voilà, -était passionnément épris de vous; il allait jusqu'à promettre de vous -offrir son nom si vous vouliez quitter le théâtre; mais il fallait -qu'il pût du moins mettre à vos genoux l'hommage de son cœur, je ne dis -pas de sa fortune; mais vous en aviez bien pour deux, on le sait, et -lui aussi.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Faquin!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">[p. 542]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Laissez-le finir.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. La délicatesse du motif m'engagea dans son parti. Comme valet -du théâtre, il m'était aisé de mettre ses billets sur votre toilette. -Les premiers furent brûlés; d'autres, laissés ouverts, reçurent un -meilleur accueil. Le dernier vous décida à accorder un rendez-vous au -seigneur Marcelli lequel m'en a fort bien récompensé!...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Mais qui te demande tout ce récit?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et moi, traître! âme à double face! comment m'as-tu servi? Mes -lettres, les as-tu remises? Quelle est cette femme voilée que tu m'as -envoyée tantôt, et que tu m'as dit être la signora Corilla elle-même?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Ah! seigneurs, qu'eussiez-vous dit de moi et quelle idée -madame en eût-elle pu concevoir, si je lui avais remis des lettres -de deux écritures différentes et des bouquets de deux amoureux? Il -faut de l'ordre en toute chose, et je respecte trop madame pour lui -avoir supposé la fantaisie de mener de front deux amours. Cependant -le désespoir du seigneur Fabio, à mon premier refus de le servir, -m'avait singulièrement touché. Je le laissai d'abord épancher sa verve -en lettres et en sonnets que je feignis de remettre à la signora, -supposant que son amour pourrait bien être de ceux qui viennent si -fréquemment se brûler les ailes aux flammes de la rampe; passions -d'écoliers et de poëtes, comme nous en voyons<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">[p. 543]</a></span> tant... Mais c'était -plus sérieux, car la bourse du seigneur Fabio s'épuisait à fléchir ma -résolution vertueuse...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. En voilà assez! Signora, nous n'avons point affaire, n'est-ce -pas, de ces divagations...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Laissez-le dire, rien ne nous presse, monsieur.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Enfin, j'imaginai que le seigneur Fabio étant épris par les -yeux seulement, puisqu'il n'avait jamais pu réussir à s'approcher de -madame et n'avait jamais entendu sa voix qu'en musique, il suffisait de -lui procurer la satisfaction d'un entretien avec quelque créature de la -taille et de l'air de la signora Corilla... Il faut dire que j'avais -déjà remarqué une petite bouquetière qui vend ses fleurs le long de la -rue de Tolède ou devant les cafés de la place du Môle. Quelquefois elle -s'arrête un instant, et chante des chansonnettes espagnoles avec une -voix d'un timbre fort clair...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Une bouquetière qui ressemble à la signora; allons donc! ne -l'aurais-je point aussi remarquée?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Seigneur, elle arrive tout fraîchement par le galion de -Sicile, et porte encore le costume de son pays.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Cela n'est pas vraisemblable, assurément.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Demandez au seigneur Fabio si, le costume aidant, il n'a pas -cru tantôt voir passer madame elle-même?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">[p. 544]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Eh bien! cette femme...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Cette femme, seigneur, est celle qui vous attend à la -Villa-Reale, ou plutôt qui ne vous attend plus, l'heure étant de -beaucoup passée.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Peut-on imaginer une plus noire complication d'intrigues?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Mais non; l'aventure est plaisante. Et, voyez, la signora -elle-même ne peut s'empêcher d'en rire... Allons, beau cavalier, -séparons-nous sans rancune, et corrigez-moi ce drôle d'importance... Ou -plutôt, tenez, profitez de son idée: la nuée qu'embrassait Ixion valait -bien pour lui la divinité dont elle était l'image, et je vous crois -assez poète pour vous soucier peu des réalités.—Bonsoir, seigneur -Fabio!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, à <i>lui-même.</i> Elle était là! et pas un mot de pitié, pas un -signe d'attention! Elle assistait, froide et morne, à ce débat qui me -couvrait de ridicule, et elle est partie dédaigneusement sans dire -une parole, riant seulement, sans doute, de ma maladresse et de ma -simplicité!... Oh! tu peux te retirer, va, pauvre diable si inventif, -je ne maudis plus ma mauvaise étoile, et je vais rêver le long de la -mer à mon infortune, car je n'ai plus même l'énergie d'être furieux.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Seigneur, vous feriez bien d'aller rêver<span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">[p. 545]</a></span> du côté de la -Villa-Reale. La bouquetière vous attend peut-être encore...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, seul.</p> - -<p>En vérité, j'aurais été curieux de rencontrer cette créature et de -la traiter comme elle le mérite. Quelle femme est-ce donc que celle -qui se prête à une telle manœuvre? Est-ce une niaise enfant a qui -l'on a fait la leçon, ou quelque effrontée qu'on n'a eu que la peine -de payer et de mettre en campagne? Mais il faut l'âme d'un plat -valet pour m'avoir jugé digne de donner dans ce piège un instant. Et -pourtant elle ressemble à celle que j'aime, et moi-même, quand je -la rencontrai voilée, je crus reconnaître et sa démarche et le son -si pur de sa voix... Allons, il est bientôt six heures de nuit, les -derniers promeneurs s'éloignent vers Sainte-Lucie et vers Chiaia, et -les terrasses des maisons se garnissent de monde... A l'heure qu'il -est, Marcelli soupe gaiement avec sa conquête facile. Les femmes n'ont -d'amour que pour ces débauchés sans cœur.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO, UNE BOUQUETIÈRE.</span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Que me veux-tu, petite?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Seigneur, je vends des roses, je vends des fleurs du -printemps. Voulez-vous acheter tout ce qui me reste pour parer la -chambre de<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">[p. 546]</a></span> votre amoureuse? On va bientôt fermer le jardin, et je ne -puis remporter cela chez mon père; je serais battue. Prenez le tout -pour trois carlins.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Crois-tu donc que je sois attendu ce soir, et me trouves-tu la -mine d'un amant favorisé?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Venez ici à la lumière. Vous m'avez l'air d'un beau -cavalier, et, si vous n'êtes pas attendu, c'est que vous attendez... -Ah! mon Dieu!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Qu'as-tu, ma petite? Mais vraiment, cette figure... Ah! je -comprends tout maintenant: tu es la fausse Corilla!... A ton âge, mon -enfant, tu entames un vilain métier!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. En vérité, seigneur, je suis une honnête fille, et -vous allez me mieux juger. On m'a déguisée en grande dame, on m'a -fait apprendre des mots par cœur; mais, quand j'ai vu que c'était une -comédie pour tromper un honnête gentilhomme, je me suis échappée et -j'ai repris mes habits de pauvre fille, et je suis allée, comme tous -les soirs, vendre mes fleurs sur la place du Môle et dans les allées du -Jardin royal.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Cela est-il bien vrai?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Si vrai, que je vous dis adieu, seigneur; et puisque -vous ne voulez pas de mes fleurs, je les jetterai dans la mer en -passant: demain elles seraient fanées.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Pauvre fille, cet habit te sied mieux que l'autre, et je te -conseille de ne plus le quitter. Tu<span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">[p. 547]</a></span> es, toi, la fleur sauvage des -champs; mais qui pourrait se tromper entre vous deux? Tu me rappelles -sans doute quelques-uns de ses traits, et ton cœur vaut mieux que le -sien, peut-être. Mais qui peut remplacer dans l'âme d'un amant la belle -image qu'il s'est plu tous les jours à parer d'un nouveau prestige? -Celle-là n'existe plus en réalité sur la terre; elle est gravée -seulement au fond du cœur fidèle, et nul portrait ne pourra jamais -rendre son impérissable beauté.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Pourtant on m'a dit que je la valais bien, et, sans -coquetterie, je pense qu'étant parée comme la signora Corilla, aux feux -des bougies, avec l'aide du spectacle et de la musique, je pourrais -bien vous plaire autant qu'elle, et cela sans blanc de perle et sans -carmin.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Si ta vanité se pique, petite fille, tu m'ôteras même le plaisir -que je trouve à te regarder un instant. Mais, vraiment, tu oublies -qu'elle est la perle de l'Espagne et de l'Italie, que son pied est le -plus fin et sa main la plus royale du monde. Pauvre enfant! la misère -n'est pas la culture qu'il faut à des beautés si accomplies, dont le -luxe et l'art prennent soin tour à tour.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Regardez mon pied sur ce banc de marbre; il se découpe -encore assez bien dans sa chaussure brune. Et ma main, l'avez-vous -seulement touchée?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Il est vrai que ton pied est charmant, et<span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">[p. 548]</a></span> ta main... Dieu! -qu'elle est douce!... Mais, écoute, je ne veux pas te tromper, mon -enfant, c'est bien elle seule que j'aime, et le charme qui m'a séduit -n'est pas né dans une soirée. Depuis trois mois que je suis à Naples, -je n'ai pas manqué de la voir un seul jour d'Opéra. Trop pauvre pour -briller près d'elle, comme tous les beaux cavaliers qui l'entourent -aux promenades, n'ayant ni le génie des musiciens, ni la renommée des -poëtes qui l'inspirent et qui la servent dans son talent, j'allais -sans espérance m'enivrer de sa vue et de ses chants, et prendre ma -part dans ce plaisir de tous, qui pour moi seul était le bonheur et -la vie. Oh! tu la vaux bien peut-être, en effet ... mais as-tu cette -grâce divine qui se révèle sous tant d'aspects? As-tu ces pleurs et ce -sourire? As-tu ce chant divin, sans lequel une divinité n'est qu'une -belle idole? Mais alors tu serais à sa place, et tu ne vendrais pas des -fleurs aux promeneurs de la Villa-Reale...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Pourquoi donc la nature, en me donnant son apparence, -aurait-elle oublié la voix? Je chante fort bien, je vous jure; mais -les directeurs de San-Carlo n'auraient jamais l'idée d'aller ramasser -une prima donna sur la place publique... Écoutez ces vers d'opéra que -j'ai retenus pour les avoir entendus seulement au petit théâtre de la -Fenice. (<i>Elle chante.</i>)</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">[p. 549]</a></span></p> - -<p style="font-size: 0.8em;">AIR ITALIEN.</p> - -<blockquote> -<p> -Qu'il m'est doux—de conserver la paix du cœur,—le calme<br /> -de la pensée.<br /> -<br /> -Il est sage d'aimer—dans la belle saison de l'âge;—plus<br /> -sage de n'aimer pas...<br /> -</p> -</blockquote> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>tombant à ses pieds.</i> Oh! madame, qui vous méconnaîtrait -maintenant? Mais cela ne peut être... Vous êtes une déesse véritable, -et vous allez vous envoler! Mon Dieu! qu'ai-je à répondre à tant de -bontés? je suis indigne de vous aimer, pour ne vous avoir point d'abord -reconnue!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Je ne suis donc plus la bouquetière?... Eh bien! je vous -remercie-, j'ai étudié ce soir un nouveau rôle, et vous m'avez donné la -réplique admirablement.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et Marcelli?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Tenez, n'est-ce pas lui que je vois errer tristement le long -de ces berceaux, comme vous faisiez tout à l'heure?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Évitons-le, prenons une allée.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Il nous a vus, il vient à nous.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>, <span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Hé! seigneur Fabio, vous avez donc trouvé la bouquetière? Ma -foi, vous avez bien fait, et vous êtes plus heureux que moi ce soir.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Eh bien! qu'avez-vous donc fait de la<span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">[p. 550]</a></span> signora Corilla? vous -alliez souper ensemble gaiement.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Ma foi, l'on ne comprend rien aux caprices des femmes. Elle -s'est dite malade, et je n'ai pu que la reconduire chez elle; mais -demain...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Demain ne vaut pas ce soir, seigneur Marcelli.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Voyons donc cette ressemblance tant vantée... Elle n'est pas -mal, ma foi!... mais ce n'est rien; pas de distinction, pas de grâce. -Allons, faîtes-vous illusion à votre aise... Moi, je vais penser à la -prima donna de San-Carlo, que j'épouserai dans huit jours.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>, <i>reprenant son ton naturel.</i> Il faudra réfléchir là-dessus, -seigneur Marcelli. Tenez, moi, j'hésite beaucoup à m'engager. J'ai -de la fortune, je veux choisir. Pardonnez-moi d'avoir été comédienne -en amour comme au théâtre, et de vous avoir mis à l'épreuve tous -deux. Maintenant, je vous l'avouerai, je ne sais trop si aucun de -vous m'aime, et j'ai besoin de vous connaître davantage. Le seigneur -Fabio n'adore en moi que l'actrice peut-être, et son amour a besoin -de la distance et de la rampe allumée; et vous, seigneur Marcelli, -vous me paraissez vous aimer avant tout le monde, et vous émouvoir -difficilement dans l'occasion. Vous êtes trop mondain, et lui trop -poète. Et maintenant, veuillez tous deux m'accompagner. Chacun<span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">[p. 551]</a></span> de vous -avait gagé de souper avec moi: j'en avais fait la promesse à chacun de -vous; nous souperons tous ensemble, Mazetto nous servira.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>, <i>paraissant et s'adressant au public.</i> Sur quoi, messieurs, -vous voyez que cette aventure scabreuse va se terminer le plus -moralement du monde.—Excusez les fautes de l'auteur.</p> - -<hr class="full" /> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="font-weight: bold;">TABLE</span><br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">LE RÊVE ET LA VIE</span><br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">LES FILLES DU FEU</span><br /> -<br /> -<a href="#AURELIA">Aurélia</a><br /> -<br /> -<a href="#A_ALEXANDRE_DUMAS">A Alexandre Dumas</a><br /> -<br /> -<a href="#SYLVIE">Sylvie, Souvenirs du Valois</a><br /> -<a href="#JEMMY">Jemmy</a><br /> -<a href="#OCTAVIE">Octavie, ou l'Illusion</a><br /> -<a href="#ISIS">Isis, Souvenirs de Pompéi</a><br /> -<a href="#EMILIE">Émilie, Souvenirs de la Révolution française</a><br /> -<br /> -<a href="#ANGELIQUE">Angélique</a><br /> -[De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.]<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">LA BOHÈME GALANTE</span><br /> -<br /> -<a href="#LA_MAIN_ENCHANTEE">La Main enchantée</a><br /> -<a href="#LE_MONSTRE_VERT">Le Monstre vert</a><br /> -<a href="#PETITS_CHATEAUX_DE_BOHEME">Petits châteaux de bohème</a><br /> -<a href="#LES_POETES_DU_XVI_SIECLE">Les Poëtes du <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle</a><br /> -<a href="#EXPLICATIONS">Explications</a><br /> -<a href="#MUSIQUE">Musique</a><br /> -<a href="#MES_PRISONS">Mes Prisons</a><br /> -<a href="#LES_NUITS_DOCTOBRE">Les Nuits d'octobre</a><br /> -<a href="#PROMENADES_ET_SOUVENIRS">Promenades et Souvenirs</a><br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">LES CHIMÈRES</span><br /> -<br /> -<a href="#EL_DESDICHADO">El Desdichado</a><br /> -<a href="#MYRTHO">Myrtho</a><br /> -<a href="#HORUS">Horus</a><br /> -<a href="#ANTEROS">Antéros</a><br /> -<a href="#DELFICA">Delfica</a><br /> -<a href="#ARTEMIS">Artémis</a><br /> -<a href="#LE_CHRIST_AUX_OLIVIERS">Le Christ au oliviers</a><br /> -<a href="#VERS_DORES">Vers dorés</a><br /> -<br /> -<a href="#CORILLA">Corilla</a><br /> -[De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.]<br /> -</p> - -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 55554 ***</div> -</body> -</html> - diff --git a/old/55554-h/images/cover.jpg b/old/55554-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9f1fe2c..0000000 --- a/old/55554-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
