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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 55554 ***
-
-LE RÊVE
-
-ET LA VIE
-
-LES FILLES DU FEU
-
-LA BOHÈME GALANTE
-
-PAR
-
-GÉRARD DE NERVAL
-
-PARIS
-
-MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
-
-RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
-
-A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
-1868
-
-
-
-
-AURÉLIA
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-I
-
-Le rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes
-d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers
-instants du sommeil sont l'image de la mort; un engourdissement
-nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant
-précis où le _moi,_ sous une autre forme, continue l'œuvre de
-l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu, et
-où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement
-immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme,
-une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres; le
-monde des Esprits s'ouvre pour nous.
-
-Swedenborg appelait ces visions _Memorabilia;_ il les devait à la
-rêverie plus souvent qu'au sommeil; l'_Ane d'or,_ d'Apulée, _la Divine
-Comédie,_ du Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l'âme
-humaine. Je vais essayer, à leur exemple, de transcrire les impressions
-d'une longue maladie qui s'est passée tout entière dans les mystères
-de mon esprit;--et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie,
-car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux
-portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées; il me
-semblait tout savoir, tout comprendre; l'imagination m'apportait des
-délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison,
-faudra-t-il regretter de les avoir perdues?...
-
-Cette _vita nuova_ a eu pour moi deux phases. Voici les notes qui se
-rapportent à la première.--Une dame que j'avais aimée longtemps et que
-j'appellerai du nom d'Aurélia, était perdue pour moi. Peu importent
-les circonstances de cet événement, qui devait avoir une si grande
-influence sur ma vie. Chacun peut chercher dans ses souvenirs l'émotion
-la plus navrante, le coup le plus terrible frappé sur l'âme par le
-destin; il faut alors se résoudre à mourir ou à vivre:--je dirai plus
-tard pourquoi je n'ai pas choisi la mort. Condamné par celle que
-j'aimais, coupable d'une faute dont je n'espérais plus le pardon, il
-ne me restait qu'à me jeter dans les enivrements vulgaires; j'affectai
-la joie et l'insouciance, je courus le monde, follement épris de la
-variété et du caprice; j'aimais surtout les costumes et les mœurs
-bizarres des populations lointaines, il me semblait que je déplaçais
-ainsi les conditions du bien et du mal; les termes, pour ainsi dire,
-de ce qui est _sentiment_ pour nous autres Français. «Quelle folie,
-me disais-je, d'aimer ainsi d'un amour platonique une femme qui ne
-vous aime plus! Ceci est la faute de mes lectures; j'ai pris au
-sérieux les inventions des poëtes, et je me suis fait une Laure ou une
-Béatrix d'une personne ordinaire de notre siècle... Passons à d'autres
-intrigues, et celle-là sera vite oubliée.» L'étourdissement d'un joyeux
-carnaval dans une ville d'Italie chassa toutes mes idées mélancoliques.
-J'étais si heureux du soulagement que j'éprouvais, que je faisais part
-de ma joie à tous mes amis, et, dans mes lettres, je leur donnais
-pour l'état constant de mon esprit ce qui n'était que surexcitation
-fiévreuse.
-
-Un jour, arriva dans la ville une femme d'une grande renommée qui me
-prit en amitié et qui, habituée à plaire et à éblouir, m'entraîna sans
-peine dans le cercle de ses admirateurs. Après une soirée où elle avait
-été à la fois naturelle et pleine d'un charme dont tous éprouvaient
-l'atteinte, je me sentis épris d'elle à ce point que je ne voulus pas
-tarder un instant à lui écrire. J'étais si heureux de sentir mon cœur
-capable d'un amour nouveau!... J'empruntais, dans cet enthousiasme
-factice, les formules mêmes qui, si peu de temps auparavant, m'avaient
-servi pour peindre un amour véritable, et longtemps éprouvé. La lettre
-partie, j'aurais voulu la retenir, et j'allai rêver dans la solitude à
-ce qui me semblait une profanation de mes souvenirs.
-
-Le soir rendit à mon nouvel amour tout le prestige de la veille.
-La dame se montra sensible à ce que je lui avais écrit, tout en
-manifestant quelque étonnement de ma ferveur soudaine. J'avais franchi,
-en un jour, plusieurs degrés des sentiments que l'on peut concevoir
-pour une femme avec apparence de sincérité. Elle m'avoua que ma lettre
-l'étonnait tout en la rendant fière. J'essayai de la convaincre; mais,
-quoi que je voulusse lui dire, je ne pus ensuite retrouver dans nos
-entretiens le diapason de mon style, de sorte que je fus réduit à lui
-avouer, avec larmes, que je m'étais trompé moi-même en l'abusant.
-Mes confidences attendries eurent pourtant quelque charme, et une
-amitié plus forte dans sa douceur succéda à de vaines protestations de
-tendresse.
-
-
-II
-
-Plus tard, je la rencontrai dans une autre ville où se trouvait la dame
-que j'aimais toujours sans espoir. Un hasard les fit connaître l'une
-à l'autre, et la première eut occasion, sans doute, d'attendrir à mon
-égard celle qui m'avait exilé de son cœur. De sorte qu'un jour, me
-trouvant dans une société dont elle faisait partie, je la vis venir
-à moi et me tendre la main. Comment interpréter cette démarche et le
-regard profond et triste dont elle accompagna son salut? J'y crus voir
-le pardon du passé; l'accent divin de la pitié donnait aux simples
-paroles qu'elle m'adressa une valeur inexprimable, comme si quelque
-chose de la religion se mêlait aux douceurs d'un amour jusque-là
-profane, et lui imprimait le caractère de l'éternité.
-
-Un devoir impérieux me forçait de retourner à Paris, mais je pris
-aussitôt la résolution de n'y rester que peu de jours et de revenir
-près de mes deux amies. La joie et l'impatience me donnèrent alors une
-sorte d'étourdissement qui se compliquait du soin des affaires que
-j'avais à terminer. Un soir, vers minuit, je remontais un faubourg
-où se trouvait ma demeure, lorsque, levant les yeux par hasard, je
-remarquai le numéro d'une maison éclairé par un réverbère. Ce nombre
-était celui de mon âge. Aussitôt, en baissant les yeux, je vis devant
-moi une femme au teint blême, aux yeux caves, qui me semblait avoir les
-traits d'Aurélia. Je me dis:
-
---C'est _sa mort_ ou la mienne qui m'est annoncée!
-
-Mais je ne sais pourquoi j'en restai à la dernière supposition, et je
-me frappai de cette idée, que ce devait être le lendemain à la même
-heure.
-
-Cette nuit-là, je fis un rêve qui me confirma dans ma pensée.
-
-J'errais dans un vaste édifice composé de plusieurs salles, dont
-les unes étaient consacrées à l'étude, d'autres à la conversation
-ou aux discussions philosophiques. Je m'arrêtai avec intérêt dans
-une des premières, où je crus reconnaître mes anciens maîtres et mes
-anciens condisciples. Les leçons continuaient sur les auteurs grecs
-et latins, avec ce bourdonnement monotone qui semble une prière à la
-déesse Mnémosine.--Je passai dans une autre salle, où avaient lieu
-des conférences philosophiques. J'y pris part quelque temps, puis
-j'en sortis pour chercher ma chambre dans une sorte d'hôtellerie aux
-escaliers immenses, pleine de voyageurs affairés.
-
-Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors, et, en
-traversant une des galeries centrales, je fus frappé d'un spectacle
-étrange. Un être d'une grandeur démesurée--homme ou femme, je ne
-sais,--voltigeait péniblement au-dessus de l'espace et semblait se
-débattre parmi des nuages épais. Manquant d'haleine et de force, il
-tomba enfin au milieu de la cour obscure, accrochant et froissant ses
-ailes le long des toits et des balustres. Je pus le contempler un
-instant. Il était coloré de teintes vermeilles, et ses ailes brillaient
-de mille reflets changeants. Vêtu d'une robe longue à plis antiques,
-il ressemblait à l'ange de la Mélancolie, d'Albrecht Durer.--Je ne pus
-m'empêcher de pousser des cris d'effroi, qui me réveillèrent en sursaut.
-
-Le jour suivant, je me hâtai d'aller voir tous mes amis. Je leur
-faisais mentalement mes adieux, et, sans leur rien dire de ce qui
-m'occupait l'esprit, je dissertais chaleureusement sur des sujets
-mystiques; je les étonnais par une éloquence particulière, il me
-semblait que je savais tout, et que les mystères du monde se révélaient
-à moi dans ces heures suprêmes.
-
-Le soir, lorsque l'heure fatale semblait s'approcher, je dissertais
-avec deux amis, à la table d'un cercle, sur la peinture et sur la
-musique, définissant à mon point de vue la génération des couleurs et
-le sens des nombres. L'un d'eux, nommé Paul ***, voulut me reconduire
-chez moi, mais, je lui dis que je ne rentrais pas.
-
---Où vas-tu? me dit-il.
-
---_Vers l'Orient_.
-
-Et, pendant qu'il' m'accompagnait, je me mis à chercher dans le ciel
-une étoile, que je croyais connaître, comme si elle avait quelque
-influence sur ma destinée. L'ayant trouvée, je continuai ma marche
-en suivant les rues dans la direction desquelles elle était visible,
-marchant pour ainsi dire au-devant de mon destin, et voulant apercevoir
-l'étoile jusqu'au moment où la mort devait me frapper. Arrivé cependant
-au confluent de trois rues, je ne voulus pas aller plus loin. Il me
-semblait que mon ami déployait une force surhumaine pour me faire
-changer de place; il grandissait à mes yeux et prenait les traits d'un
-apôtre. Je croyais voir le lieu où nous étions s'élever et perdre les
-formes que lui donnait sa configuration urbaine;--sur une colline,
-entourée de vastes solitudes, cette scène devenait le combat de deux
-Esprits et comme une tentation biblique.
-
---Non! disais-je, je n'appartiens pas à ton ciel. Dans cette étoile
-sont ceux qui m'attendent. Ils sont antérieurs à la révélation que
-tu as annoncée. Laisse-moi les rejoindre, car celle que j'aime leur
-appartient, et c'est là que nous devons nous retrouver!
-
-
-III
-
-Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe
-dans la vie réelle. A dater de ce moment, tout prenait parfois un
-aspect double,--et cela, sans que le raisonnement manquât jamais de
-logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui
-m'arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient
-soumises à ce que l'on appelle illusion, selon la raison humaine...
-
-Cette idée m'est revenue bien des fois, que, dans certains moments
-graves de la vie, tel Esprit du monde extérieur s'incarnait tout à coup
-en la forme d'une personne ordinaire, et agissait ou tentait d'agir sur
-nous, sans que cette personne en eût la connaissance ou en gardât le
-souvenir.
-
-Mon ami m'avait quitté, voyant ses efforts inutiles, et me croyant sans
-doute en proie à quelque idée fixe que la marche calmerait. Me trouvant
-seul, je me levai avec effort et me remis en route dans la direction
-de l'étoile sur laquelle je ne cessais de fixer les yeux. Je chantais
-en marchant un hymne mystérieux dont je croyais me souvenir comme
-l'ayant entendu dans quelque autre existence, et qui me remplissait
-d'une joie ineffable. En même temps, je quittais mes habits terrestres
-et je les dispersais autour de moi. La route semblait s'élever
-toujours et l'étoile s'agrandir. Puis je restai les bras étendus,
-attendant le moment où l'âme allait se séparer du corps, attirée
-magnétiquement dans le rayon de l'étoile. Alors, je sentis un frisson;
-le regret de la terre et de ceux que j'y aimais me saisit au cœur, et
-je suppliai si ardemment en moi-même l'Esprit qui m'attirait à lui,
-qu'il me sembla que je redescendais parmi les hommes. Une ronde de nuit
-m'entourait;--j'avais alors l'idée que j'étais devenu très-grand,--et
-que, tout inondé de forces électriques, j'allais renverser tout ce qui
-m'approchait. Il y avait quelque chose de comique dans le soin que
-je prenais de ménager les forces et la vie des soldats qui m'avaient
-recueilli.
-
-Si je ne pensais que la mission d'un écrivain est d'analyser
-sincèrement ce qu'il éprouve dans les graves circonstances de la vie,
-et si je ne me proposais un but que je crois utile, je m'arrêterais
-ici, et je n'essayerais pas de décrire ce que j'éprouvai ensuite dans
-une série de visions insensées peut-être, ou vulgairement maladives...
-Étendu sur un lit de camp, je crus voir le ciel se dévoiler et s'ouvrir
-en mille aspects de magnificences inouïes. Le destin de l'âme délivrée
-semblait se révéler à moi comme pour me donner le regret d'avoir voulu
-reprendre pied de toutes les forces de mon esprit sur la terre que
-j'allais quitter... D'immenses cercles se traçaient dans l'infini,
-comme les orbes que forme l'eau troublée par la chute d'un corps;
-chaque région, peuplée de figures radieuses, se colorait, se mouvait
-et se fondait tour à tour, et une divinité, toujours la même, rejetait
-en souriant les masques furtifs de ses diverses incarnations, et se
-réfugiait enfin, insaisissable, dans les mystiques splendeurs du ciel
-d'Asie.
-
-Cette vision céleste, par un de ces phénomènes que tout le monde a pu
-éprouver dans certains rêves, ne me laissait pas étranger à ce qui se
-passait autour de moi. Couché sur un lit de camp, j'entendais que les
-soldats s'entretenaient d'un inconnu arrêté comme moi et dont la voix
-avait retenti dans la même salle. Par un singulier effet de vibration,
-il me semblait que cette voix résonnait dans ma poitrine et que mon
-urne se dédoublait pour ainsi dire,--distinctement partagée entre
-la vision et la réalité. Un instant, j'eus l'idée de me retourner
-avec effort vers celui dont il était question, puis je frémis en me
-rappelant une tradition bien connue en Allemagne, qui dit que chaque
-homme a un _double,_ et que, lorsqu'il le voit, la mort est proche.--Je
-fermai les yeux et j'entrai dans un état d'esprit confus où les
-figures fantasques ou réelles qui m'entouraient se brisaient en mille
-apparences fugitives. Un instant, je vis près de moi deux de mes amis
-qui me réclamaient, les soldats me désignèrent; puis la porte s'ouvrit,
-et quelqu'un de ma taille, dont je ne voyais pas la figure, sortit avec
-mes amis que je rappelais en vain.
-
--Mais on se trompe! m'écriais-je, c'est moi qu'ils sont venus chercher
-et c'est un autre qui sort! Je fis tant de bruit, que l'on me mit au
-cachot.
-
-J'y restai plusieurs heures dans une sorte d'abrutissement; enfin, les
-deux amis que j'avais _cru voir_ déjà vinrent me chercher avec une
-voiture. Je leur racontai tout ce qui s'était passé, mais ils nièrent
-être venus dans la nuit. Je dînai avec eux assez tranquillement; mais,
-à mesure que la nuit approchait, il me sembla que j'avais à redouter
-l'heure même qui, la veille, avait risqué de m'être fatale. Je demandai
-à l'un d'eux une bague orientale qu'il avait au doigt et que je
-regardais comme un ancien talisman, et, prenant un foulard, je la nouai
-autour de mon cou, en ayant soin de tourner le chaton, composé d'une
-turquoise, sur un point de la nuque où je sentais une douleur. Selon
-moi, ce point était celui par où l'âme risquerait de sortir au moment
-où un certain rayon, parti de l'étoile que j'avais vue la veille,
-coïnciderait relativement à moi avec le zénith. Soit par hasard, soit
-par l'effet de ma forte préoccupation, je tombai comme foudroyé, à la
-même heure que la veille. On me mit sur un lit, et pendant longtemps
-je perdis le sens et la liaison des images qui s'offrirent à moi. Cet
-état dura plusieurs jours. Je fus transporté dans une maison de santé.
-Beaucoup de parents et d'amis me visitèrent sans que j'en eusse la
-connaissance. La seule différence pour moi de la veille au sommeil
-était que, dans la première, tout se transfigurait à mes yeux; chaque
-personne qui m'approchait semblait changée, les objets matériels
-avaient comme une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de
-la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient, de manière
-à m'entretenir dans une série constante d'impressions qui se liaient
-entre elles, et dont le rêve, plus dégagé des éléments extérieurs,
-continuait la probabilité.
-
-
-IV
-
-Un soir, je crus avec certitude être transporté sur les bords du Rhin.
-En face de moi se trouvaient des rocs sinistres dont la perspective
-s'ébauchait dans l'ombre. J'entrai dans une maison riante, dont un
-rayon du soleil couchant traversait gaiement les contrevents verts que
-festonnait la vigne. Il me semblait que je rentrais dans une demeure
-connue, celle d'un oncle maternel, peintre flamand, mort depuis plus
-d'un siècle. Les tableaux ébauchés étaient suspendus çà et là; l'un
-d'eux représentait la fée célèbre de ce rivage. Une vieille servante,
-que j'appelai Marguerite et qu'il me semblait connaître depuis
-l'enfance, me dit:
-
---N'allez-vous pas vous mettre sur le lit? car vous venez de loin, et
-votre oncle rentrera tard; on vous réveillera pour souper.
-
-Je m'étendis sur un lit à colonnes drapé de perse à grandes fleurs
-rouges. Il y avait en face de moi une horloge rustique accrochée au
-mur, et sur cette horloge un oiseau qui se mit à parler comme une
-personne. Et j'avais l'idée que l'âme de mon aïeul était dans cet
-oiseau; mais je ne m'étonnais pas plus de son langage et de sa forme
-que de me voir comme transporté d'un siècle en arrière. L'oiseau me
-parlait de personnes de ma famille vivantes ou mortes en divers temps,
-comme si elles existaient simultanément, et me dit:
-
---Vous voyez que votre oncle avait eu soin de faire _son_ portrait
-d'avance... Maintenant, _elle_ est avec nous.
-
-Je portai les yeux sur une toile qui représentait une femme en costume
-ancien à l'allemande, penchée sur le bord du fleuve, et les yeux
-attirés vers une touffe de myosotis.--Cependant, la nuit s'épaississait
-peu à peu, et les aspects, les sons et le sentiment des lieux se
-confondaient dans mon esprit somnolent; je crus tomber dans un abîme
-qui traversait le globe. Je me sentais emporté sans souffrance par un
-courant de métal fondu, et mille fleuves pareils, dont les teintes
-indiquaient les différences chimiques, sillonnaient le sein de la
-terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes
-du cerveau. Tous coulaient, circulaient et vibraient ainsi, et j'eus
-le sentiment que ces courants étaient composés d'âmes vivantes, à
-l'état moléculaire, que la rapidité de ce voyage m'empêchait seule
-de distinguer. Une clarté blanchâtre s'infiltrait peu à peu dans ces
-conduits, et je vis enfin s'élargir, ainsi qu'une vaste coupole, un
-horizon nouveau où se traçaient des lies entourées de flots lumineux.
-Je me trouvai sur une côte éclairée de ce jour sans soleil, et je vis
-un vieillard qui cultivait la terre. Je le reconnus pour le même qui
-m'avait parlé par la voix de l'oiseau, et, soit qu'il me parlât, soit
-que je le comprisse en moi-même, il devenait clair pour moi que les
-aïeux prenaient la forme de certains animaux pour nous visiter sur la
-terre, et qu'ils assistaient ainsi, muets observateurs, aux phases de
-notre existence.
-
-Le vieillard quitta son travail et m'accompagna jusqu'à une maison qui
-s'élevait près de là. Le paysage qui nous entourait me rappelait celui
-d'un pays de la Flandre française où mes parents avaient vécu et où se
-trouvent leurs tombes: le champ entouré de bosquets à la lisière du
-bois, le lac voisin, la rivière et le lavoir, le village et sa rue qui
-monte, les collines de grès sombre et leurs touffes de genêts et de
-bruyères,--image rajeunie des lieux que j'avais aimés. Seulement, la
-maison où j'entrai ne m'était point connue. Je compris qu'elle avait
-existé dans je ne sais quel temps, et qu'en ce monde que je visitais
-alors, le fantôme des choses accompagnait celui du corps.
-
-J'entrai dans une vaste salle où beaucoup de personnes étaient réunies.
-Partout je retrouvais des figures connues. Les traits des parents morts
-que j'avais pleurés se trouvaient reproduits dans d'autres qui, vêtus
-de costumes plus anciens, me faisaient le même accueil paternel. Ils
-paraissaient s'être assemblés pour un banquet de famille. Un de ces
-parents vint à moi et m'embrassa tendrement. Il portait un costume
-ancien dont les couleurs semblaient pâlies, et sa figure souriante,
-sous ses cheveux poudrés, avait quelque ressemblance avec la mienne. Il
-me semblait plus précisément vivant que les autres, et pour ainsi dire
-en rapport plus volontaire avec mon esprit. --C'était mon oncle. Il me
-fit placer près de lui, et une sorte de communication s'établit entre
-nous; car je ne puis dire que j'entendisse sa voix; seulement, à mesure
-que ma pensée se portait sur un point, l'explication m'en devenait
-claire aussitôt, et les images se précisaient devant mes yeux comme des
-peintures animées.
-
---Cela est donc vrai! disais-je avec ravissement, nous sommes immortels
-et nous conservons ici les images du monde que nous avons habité. Quel
-bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours
-autour de nous!... J'étais bien fatigué de la vie!
-
---Ne te hâte pas, dit-il, de te réjouir, car tu appartiens encore
-au monde d'en haut et tu as à supporter de rudes années d'épreuves.
-Le séjour qui t'enchante a lui-même ses douleurs, ses luttes et ses
-dangers. La terre où nous avons vécu est toujours le théâtre où se
-nouent et se dénouent nos destinées; nous sommes les rayons du feu
-central qui l'anime et qui déjà s'est affaibli ...
-
---Eh quoi! dis-je, la terre pourrait mourir, et nous serions envahis
-par le néant?
-
---Le néant, dit-il, n'existe pas dans le sens qu'on l'entend; mais la
-terre est elle-même un corps matériel dont la somme des esprits est
-l'âme. La matière ne peut pas plus périr que l'esprit, mais elle peut
-se modifier selon le bien et selon le mal. Notre passé et notre avenir
-sont solidaires. Nous vivons dans notre race, et notre race vit en nous.
-
-Cette idée me devint aussitôt sensible, et, comme si les murs de la
-salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait
-voir une chaîne non interrompue d'hommes et de femmes en qui j'étais
-et qui étaient moi-même; les costumes de tous les peuples, les images
-de tous les pays apparaissaient distinctement à la fois, comme si mes
-facultés d'attention s'étaient multipliées sans se confondre, par un
-phénomène d'espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle
-d'action dans une minute de rêve. Mon étonnement s'accrut en voyant que
-cette immense énumération se composait seulement des personnes qui se
-trouvaient dans la salle et dont j'avais vu les images se diviser et se
-combiner en mille aspects fugitifs.
-
---Nous sommes sept, dis-je à mon oncle.
-
---C'est en effet, dit-il, le nombre typique de chaque famille humaine,
-et, par extension, sept fois sept, et davantage[1].
-
-Je ne puis espérer de faire comprendre cette réponse, qui pour moi-même
-est restée très-obscure. La métaphysique ne me fournit pas de termes
-pour la perception qui me vint alors du rapport de ce nombre de
-personnes avec l'harmonie générale. On conçoit bien dans le père et
-la mère l'analogie des forces électriques de la nature; mais comment
-établir les centres individuels émanés d'eux,--dont ils émanent, comme
-une _figure_ animique collective, dont la combinaison serait à la fois
-multiple et bornée? Autant vaudrait demander compte à la fleur du
-nombre de ses pétales ou des divisions de sa corolle ..., au sol des
-figures qu'il trace, au soleil des couleurs qu'il produit.
-
-
-[1] Sept était le nombre de la famille de Noé; mais l'un des sept se
-rattachait mystérieusement aux générations antérieures des Éloïm!...
-
-... L'imagination, comme un éclair, me représenta les dieux multiples
-de l'Inde comme de» images de la famille pour ainsi dire primitivement
-concentrée. Je frémis d'aller plus loin, car dans la Trinité réside
-encore un mystère redoutable... Nous sommes nés sous la loi biblique ...
-
-
-V
-
-Tout changeait de forme autour de moi. L'esprit avec qui je
-m'entretenais n'avait plus le même aspect. C'était un jeune homme
-qui désormais recevait plutôt de moi les idées qu'il ne me les
-communiquait... Étais-je allé trop loin dans ces hauteurs qui donnent
-le vertige? Il me sembla comprendre que ces questions étaient obscures
-ou dangereuses, même pour les esprits du monde que je percevais
-alors... Peut-être aussi un pouvoir supérieur m'interdisait-il ces
-recherches. Je me vis errant dans les rues d'une cité très-populeuse
-et inconnue. Je remarquai qu'elle était bossuée de collines et dominée
-par un mont tout couvert d'habitations. A travers le peuple de cette
-capitale, je distinguais certains hommes qui paraissaient appartenir
-à une nation particulière; leur air vif, résolu, l'accent énergique
-de leurs traits, me faisaient songer aux races indépendantes et
-guerrières des pays de montagnes ou de certaines îles peu fréquentées
-par les étrangers; toutefois, c'est au milieu d'une grande ville et
-d'une population mélangée et banale qu'ils savaient maintenir ainsi
-leur individualité farouche. Qu'étaient donc ces hommes? Mon guide
-me fit gravir des rues escarpées et bruyantes où retentissaient les
-bruits divers de l'industrie. Nous montâmes encore par de longues
-séries d'escaliers, au delà desquels la vue se découvrit. Çà et là, des
-terrasses revêtues de treillages, des jardinets ménagés sur quelques
-espaces aplatis, des toits, des pavillons légèrement construits, peints
-et sculptés avec une capricieuse patience: des perspectives reliées
-par de longues traînées de verdures grimpantes séduisaient l'œil et
-plaisaient à l'esprit comme l'aspect d'une oasis délicieuse, d'une
-solitude ignorée au-dessus du tumulte et de ces bruits d'en bas, qui là
-n'étaient plus qu'un murmure. On a souvent parlé de nations proscrites,
-vivant dans l'ombre des nécropoles et des catacombes; c'était ici le
-contraire sans doute. Une race heureuse s'était créé cette retraite
-aimée des oiseaux, des fleurs, de l'air pur et de la clarté.
-
---Ce sont, me dit mon guide, les anciens habitants de cette montagne
-qui domine la ville où nous sommes en ce moment. Longtemps ils y
-ont vécu simples de mœurs, aimants et justes, conservant les vertus
-naturelles des premiers jours du monde. Le peuple environnant les
-honorait et se modelait sur eux.
-
-Du point où j'étais alors, je descendis, suivant mon guide, dans une
-de ces hautes habitations dont les toits réunis présentaient cet
-aspect étrange. Il me semblait que mes pieds s'enfonçaient dans les
-couches successives des édifices de différents âges. Ces fantômes de
-constructions en découvraient toujours d'autres où se distinguait le
-goût particulier de chaque siècle, et cela me représentait l'aspect
-des fouilles que l'on fait dans les cités antiques, si ce n'est que
-c'était aéré, vivant, traversé des mille jeux de la lumière. Je me
-trouvai enfin dans une vaste chambre où je vis un vieillard travaillant
-devant une table à je ne sais quel ouvrage d'industrie. Au moment où je
-franchissais la porte, un homme vêtu de blanc, dont je distinguais mal
-la figure, me menaça d'une arme qu'il tenait à la main; mais celui qui
-m'accompagnait lui fit signe de s'éloigner. Il semblait qu'on eût voulu
-m'empêcher de pénétrer le mystère de ces retraites. Sans rien demander
-à mon guide, je compris par intuition que ces hauteurs et en même
-temps ces profondeurs étaient la retraite des habitants primitifs de
-la montagne. Bravant toujours le flot envahissant des accumulations de
-races nouvelles, ils vivaient là, simples de mœurs, aimants et justes,
-adroits, fermes et ingénieux,--et pacifiquement vainqueurs des masses
-aveugles qui avaient tant de fois envahi leur héritage. Eh quoi!
-ni corrompus, ni détruits, ni esclaves! purs, quoique ayant vaincu
-l'ignorance! conservant dans l'aisance les vertus de la pauvreté!--Un
-enfant s'amusait à terre avec des cristaux, des coquillages et des
-pierres gravées, faisant sans doute un jeu d'une étude. Une femme
-âgée, mais belle encore, s'occupait des soins du ménage. En ce moment,
-plusieurs jeunes gens entrèrent avec bruit, comme revenant de leurs
-travaux. Je m'étonnais de les voir tous vêtus de blanc; mais il paraît
-que c'était une illusion de ma vue; pour la rendre sensible, mon guide
-se mit à dessiner leur costume qu'il teignit de couleurs vives, me
-faisant comprendre qu'ils étaient ainsi en réalité. La blancheur qui
-m'étonnait provenait peut-être d'un éclat particulier, d'un jeu de
-lumière où se confondaient les teintes ordinaires du prisme. Je sortis
-de la chambre et je me vis sur une terrasse disposée en parterre.
-Là se promenaient et jouaient des jeunes filles et des enfants.
-Leurs vêtements me paraissaient blancs comme les autres, mais ils
-étaient agrémentés par des broderies de couleur rose. Ces personnes
-étaient si belles, leurs traits si gracieux, et l'éclat de leur âme
-transparaissait si vivement à travers leurs formes délicates, qu'elles
-inspiraient toutes une sorte d'amour sans préférence et sans désir,
-résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse.
-
-Je ne puis rendre le sentiment que j'éprouvai au milieu de ces êtres
-charmants qui m'étaient chers sans que je les connusse. C'était comme
-une famille primitive et céleste, dont les yeux souriants cherchaient
-les miens avec une douce compassion. Je me mis à pleurer à chaudes
-larmes, comme au souvenir d'un paradis perdu. Là, je sentis amèrement
-que j'étais un passant dans ce monde à la fois étranger et chéri et je
-frémis à la pensée que je devais retourner dans la vie. En vain, femmes
-et enfants se pressaient autour de moi comme pour me retenir. Déjà
-leurs formes ravissantes se fondaient en vapeurs confuses; ces beaux
-visages pâlissaient, et ces traits accentués, ces yeux étincelants se
-perdaient dans une ombre où luisait encore le dernier éclair du sourire
-...
-
-Telle fut cette vision, ou tels furent du moins les détails principaux
-dont j'ai gardé le souvenir. L'état cataleptique où je m'étais
-trouvé pendant plusieurs jours me fut expliqué scientifiquement, et
-les récits de ceux qui m'avaient vu ainsi me causaient une sorte
-d'irritation quand je voyais qu'on attribuait à l'aberration d'esprit
-les mouvements ou les paroles coïncidant avec les diverses phases de
-ce qui constituait pour moi une série d'événements logiques. J'aimais
-davantage ceux de mes amis qui par une patiente complaisance ou par
-suite d'idées analogues aux miennes, me faisaient faire de longs récits
-des choses que j'avais vues en esprit. L'un d'eux me dit en pleurant:
-
---N'est-ce pas que c'est vrai qu'il y a un Dieu?
-
---Oui! lui dis-je avec enthousiasme.
-
-Et nous nous embrassâmes comme deux frères de cette patrie mystique
-que j'avais entrevue.--Quel bonheur je trouvai d'abord dans cette
-conviction! Ainsi ce doute éternel de l'immortalité de l'âme qui
-affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour moi. Plus de
-mort, plus de tristesse, plus d'inquiétude. Ceux que j'aimais, parents,
-amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle, et
-je n'étais plus séparé d'eux que par les heures du jour. J'attendais
-celles de la nuit dans une douce mélancolie.
-
-
-VI
-
-Un rêve que je fis encore me confirma dans cette pensée. Je me trouvai
-tout à coup dans une salle qui faisait partie de la demeure de mon
-aïeul. Elle semblait s'être agrandie seulement. Les vieux meubles
-luisaient d'un poli merveilleux, les tapis et les rideaux étaient comme
-remis à neuf, un jour trois fois plus brillant que le jour naturel
-arrivait par la croisée et par la porte, et il y avait dans l'air une
-fraîcheur et un parfum des premières matinées tièdes du printemps.
-Trois femmes travaillaient dans cette pièce, et représentaient, sans
-leur ressembler absolument, des parentes et des amies de ma jeunesse.
-Il semblait que chacune eût les traits de plusieurs de ces personnes.
-Les contours de leurs figures variaient comme la flamme d'une lampe, et
-à tout moment quelque chose de l'une passait dans l'autre; le sourire,
-la voix, la teinte des yeux, de la chevelure, la taille, les gestes
-familiers, s'échangeaient comme si elles eussent vécu de la même vie,
-et chacune était ainsi un composé de toutes, pareille à ces types que
-les peintres imitent de plusieurs modèles pour réaliser une beauté
-complète.
-
-La plus âgée me parlait avec une voix vibrante et mélodieuse que je
-reconnaissais pour l'avoir entendue dans l'enfance, et je ne sais ce
-qu'elle me disait qui me frappait par sa profonde justesse. Mais elle
-attira ma pensée sur moi-même, et je me vis vêtu d'un petit habit brun
-de forme ancienne, entièrement tissu à l'aiguille de fils ténus comme
-ceux des toiles d'araignée. Il était coquet, gracieux et imprégné de
-douces odeurs. Je me sentais tout rajeuni et tout pimpant dans ce
-vêtement qui sortait de leurs doigts de fée, et je les remerciais
-en rougissant, comme si je n'eusse été qu'un petit enfant devant de
-grandes belles dames. Alors, l'une d'elles se leva et se dirigea vers
-le jardin.
-
-Chacun sait que, dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, bien
-qu'on ait souvent la perception d'une clarté beaucoup plus vive.
-Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes. Je me vis dans
-un petit parc où se prolongeaient des treilles en berceaux chargés
-de lourdes grappes de raisins blancs et noirs; à mesure que la dame
-qui me guidait s'avançait sous ces berceaux, l'ombre des treillis
-croisés variait pour mes yeux ses formes et ses vêtements. Elle en
-sortit enfin, et nous nous trouvâmes dans un espace découvert. On y
-apercevait à peine la trace d'anciennes allées qui l'avaient jadis
-coupé en croix. La culture était négligée depuis longues années, et des
-plants épars de clématites, de houblon, de chèvrefeuille, de jasmin,
-de lierre, d'aristoloche, étendaient entre des arbres d'une croissance
-vigoureuse leurs longues traînées de lianes. Des branches pliaient
-jusqu'à terre chargées de fruits, et parmi des touffes d'herbes
-parasites s'épanouissaient quelques fleurs de jardin revenues à l'état
-sauvage.
-
-De loin en loin s'élevaient des massifs de peupliers, d'acacias et
-de pins, au sein desquels on entrevoyait des statues noircies par le
-temps. J'aperçus devant moi un entassement de rochers couverts de
-lierre d'où jaillissait une source d'eau vive, dont le clapotement
-harmonieux résonnait sur un bassin d'eau dormante à demi voilée des
-larges feuilles du nénufar.
-
-La dame que je suivais, développant sa taille élancée dans un mouvement
-qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant,
-entoura gracieusement de son bras nu une longue tige de rose trémière,
-puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle
-sorte que peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et
-les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements;
-tandis que sa figure et ses bras imprimaient leurs contours aux nuages
-pourprés du ciel. Je la perdais ainsi de vue à mesure qu'elle se
-transfigurait, car elle semblait s'évanouir dans sa propre grandeur.
-
---Oh! ne fuis pas! m'écriai-je; car la nature meurt avec toi!
-
-Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les ronces, comme
-pour saisir l'ombre agrandie qui m'échappait; mais je me heurtai à un
-pan de mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme. En le
-relevant, j'eus la persuasion que c'était _le sien ..._ Je reconnus des
-traits chéris, et, portant les yeux autour de moi, je vis que le jardin
-avait pris l'aspect d'un cimetière. Des voix disaient:
-
---L'univers est dans la nuit!
-
-
-VII
-
-Ce rêve si heureux à son début me jeta dans une grande perplexité. Que
-signifiait-il? Je ne le sus que plus tard. Aurélia était morte.
-
-Je n'eus d'abord que la nouvelle de sa maladie. Par suite de l'état
-de mon esprit, je ne ressentis qu'un vague chagrin mêlé d'espoir. Je
-croyais moi-même n'avoir que peu de temps à vivre, et j'étais désormais
-assuré de l'existence d'un monde où les cœurs aimants se retrouvent.
-D'ailleurs, elle m'appartenait bien plus dans sa mort que dans sa
-vie.... Égoïste pensée que ma raison devait payer plus tard par d'amers
-regrets.
-
-Je ne voudrais pas abuser des pressentiments; le hasard fait d'étranges
-choses; mais je fus alors préoccupé d'un souvenir de notre union trop
-rapide. Je lui avais donné une bague d'un travail ancien dont le chaton
-était formé d'une opale taillée en cœur. Comme cette bague était trop
-grande pour son doigt, j'avais eu l'idée fatale de la faire couper pour
-en diminuer l'anneau, je ne compris ma faute qu'en entendant le bruit
-de la scie. Il me sembla voir couler du sang ...
-
-Les soins de l'art m'avaient rendu à la santé sans avoir encore ramené
-dans mon esprit le cours régulier de la raison humaine. La maison où
-je me trouvais, située sur une hauteur, avait un vaste jardin planté
-d'arbres précieux. L'air pur de la colline où elle était située, les
-premières haleines du printemps, les douceurs d'une société toute
-sympathique, m'apportaient de longs jours de calme.
-
-Les premières feuilles des sycomores me ravissaient par la vivacité
-de leurs couleurs, semblables aux panaches des coqs de Pharaon. La
-vue, qui s'étendait au-dessus de la plaine, présentait du matin au
-soir des horizons charmants, dont les teintes graduées plaisaient à
-mon imagination. Je peuplais les coteaux et les nuages de figures
-divines dont il me semblait voir distinctement les formes. Je voulus
-fixer davantage mes pensées favorites, et, à l'aide de charbons et
-de morceaux de brique que je ramassais, je couvris bientôt les murs
-d'une série de fresques où se réalisaient mes impressions. Une figure
-dominait toujours les autres: c'était celle d'Aurélia, peinte sous les
-traits d'une divinité, telle qu'elle m'était apparue dans mon rêve.
-Sous ses pieds tournait une roue, et les dieux lui faisaient cortège.
-Je parvins à colorier ce groupe en exprimant le suc des herbes et des
-fleurs. --Que de fois j'ai rêvé devant cette chère idole! Je fis plus,
-je tentai de figurer avec de la terre le corps de celle que j'aimais;
-tous les matins, mon travail était à refaire, car les fous, jaloux de
-mon bonheur, se plaisaient à en détruire l'image.
-
-On me donna du papier, et pendant longtemps je m'appliquai à
-représenter, par mille figures accompagnées de récits, de vers et
-d'inscriptions en toutes langues connues, une sorte d'histoire du
-monde mêlée de souvenirs d'étude et de fragments de songes que ma
-préoccupation rendait plus sensible ou qui en prolongeaient la durée.
-Je ne m'arrêtais pas aux traditions modernes de la création. Ma pensée
-remontait au delà: j'entrevoyais, comme en un souvenir, le premier
-pacte formé par les génies au moyen de talismans. J'avais essayé de
-réunir les pierres de la _Table sacrée,_ et de représenter à l'entour
-les sept premiers _Éloïms_ qui s'étaient partagé le monde.
-
-Ce système d'histoire, emprunté aux traditions orientales, commençait
-par l'heureux accord des Puissances de la nature, qui formulaient et
-organisaient l'univers.--Pendant la nuit qui précéda mon travail, je
-m'étais cru transporté dans une planète obscure où se débattaient
-les premiers germes de la création. Du sein de l'argile encore molle
-s'élevaient des palmiers gigantesques, des euphorbes vénéneux et des
-acanthes tortillées autour des cactus;--les figures arides des rochers
-s'élançaient comme des squelettes de cette ébauche de création, et
-de hideux reptiles serpentaient, s'élargissaient ou s'arrondissaient
-au milieu de l'inextricable réseau d'une végétation sauvage. La pâle
-lumière des astres éclairait seule les perspectives bleuâtres de cet
-étrange horizon; cependant, à mesure que ces créations se formaient,
-une étoile plus lumineuse y puisait les germes de la clarté.
-
-
-VIII
-
-Puis les monstres changeaient de forme, et, dépouillant leur première
-peau, se dressaient plus puissants sous des pattes gigantesques;
-l'énorme masse de leurs corps brisait les branches et les herbages, et,
-dans le désordre de la nature, ils se livraient des combats auxquels
-je prenais part moi-même, car j'avais un corps aussi étrange que les
-leurs. Tout à coup une singulière harmonie résonna dans nos solitudes,
-et il semblait que les cris, les rugissements et les sifflements confus
-des êtres primitifs se modulassent désormais sur cet air divin. Les
-variations se succédaient à l'infini, la planète s'éclairait peu à peu,
-des formes divines se dessinaient sur la verdure et sur les profondeurs
-des bocages, et, désormais domptés, tous les monstres que j'avais vus
-dépouillaient leurs formes bizarres et devenaient hommes et femmes;
-d'autres revêtaient, dans leurs transformations, la figure des bêtes
-sauvages, des poissons et des oiseaux.
-
-Qui donc avait fait ce miracle? Une déesse rayonnante guidait dans
-ces nouveaux _avatars_ l'évolution rapide des humains. Il s'établit
-alors une distinction de races qui, partant de l'ordre des oiseaux,
-comprenait aussi les bêtes, les poissons et les reptiles: c'étaient
-les dives, les péris, les ondins et les salamandres; chaque fois qu'un
-de ces êtres mourait, il renaissait aussitôt sous une forme plus
-belle et chantait la gloire des dieux.--Cependant, l'un des Éloïms
-eut la pensée de créer une cinquième race, composée des éléments
-de la terre, et qu'on appela les _Afrites.--_Ce fut le signal d'une
-révolution complète parmi les Esprits qui ne voulurent pas reconnaître
-les nouveaux possesseurs du monde. Je ne sais combien de mille ans
-durèrent ces combats qui ensanglantèrent le globe. Trois des Éloïms
-avec les Esprits de leurs races furent enfin relégués au midi de la
-terre, où ils fondèrent de vastes royaumes. Ils avaient emporté les
-secrets de la divine _cabale_ qui lie les mondes, et prenaient leur
-force dans l'adoration de certains astres auxquels ils correspondent
-toujours. Ces nécromants, bannis aux confins de la terre, s'étaient
-entendus pour se transmettre la puissance. Entouré de femmes et
-d'esclaves, chacun de leurs souverains s'était assuré de pouvoir
-renaître sous la forme d'un de ses enfants. Leur vie était de mille
-ans. De puissants cabalistes les enfermaient, à l'approche de leur
-mort, dans des sépulcres bien gardés où ils les nourrissaient d'élixirs
-et de substances conservatrices. Longtemps encore ils gardaient les
-apparences de la vie; puis, semblables à la chrysalide qui file son
-cocon, ils s'endormaient quarante jours pour renaître sous la forme
-d'un jeune enfant qu'on appelait plus tard à l'empire.
-
-Cependant, les forces vivifiantes de la terre s'épuisaient à nourrir
-ces familles, dont le sang toujours le même inondait des rejetons
-nouveaux. Dans de vastes souterrains, creusés sous les hypogées et sous
-les pyramides, ils avaient accumulé tous les trésors des races passées
-et certains talismans qui les protégeaient contre la colère des dieux.
-
-C'est dans le centre de l'Afrique, au delà des montagnes de la Lune et
-de l'antique Éthiopie, qu'avaient lieu ces étranges mystères: longtemps
-j'y avais gémi dans la captivité, ainsi qu'une partie de la race
-humaine. Les bocages que j'avais vus si verts ne portaient plus que de
-pâles fleurs et des feuillages flétris; un soleil implacable dévorait
-ces contrées, et les faibles enfants de ces éternelles dynasties
-semblaient accablés du poids de la vie. Cette grandeur imposante
-et monotone, réglée par l'étiquette et les cérémonies hiératiques,
-pesait à tous sans que personne osât s'y soustraire. Les vieillards
-languissaient sous le poids de leurs couronnes et de leurs ornements
-impériaux, entre des médecins et des prêtres, dont le savoir leur
-garantissait l'immortalité. Quant au peuple, à tout jamais engrené dans
-les divisions des castes, il ne pouvait compter ni sur la vie, ni sur
-la liberté. Au pied des arbres frappés de mort et de stérilité, aux
-bouches des sources taries, on voyait sur l'herbe brûlée se flétrir des
-enfants et des jeunes femmes énervés et sans couleur. La splendeur des
-chambres royales, la majesté des portiques, l'éclat des vêtements et
-des parures, n'étaient qu'une faible consolation aux ennuis éternels de
-ces solitudes.
-
-Bientôt les peuples furent décimés par des maladies, les bêtes et les
-plantes moururent, et les immortels eux-mêmes dépérissaient sous leurs
-habits pompeux.--Un fléau plus grand que les autres vint tout à coup
-rajeunir et sauver le monde. La constellation d'Orion ouvrit au ciel
-les cataractes des eaux; la terre, trop chargée par les glaces du
-pôle opposé, fit un demi-tour sur elle-même, et les mers, surmontant
-leurs rivages, refluèrent sur les plateaux de l'Afrique et de l'Asie;
-l'inondation pénétra les sables, remplit les tombeaux et les pyramides,
-et, pendant quarante jours, une arche mystérieuse se promena sur les
-mers portant l'espoir d'une création nouvelle.
-
-Trois des Éloïms s'étaient réfugiés sur la cime la plus haute des
-montagnes d'Afrique. Un combat se livra entre eux. Ici, ma mémoire se
-trouble, et je ne sais quel fut le résultat de cette lutte suprême.
-Seulement, je vois encore debout, sur un pic baigné des eaux, une femme
-abandonnée par eux, qui crie les cheveux épars, se débattant contre la
-mort. Ses accents plaintifs dominaient le bruit des eaux ... Fut-elle
-sauvée? Je l'ignore. Les dieux, ses frères, l'avaient condamnée; mais
-au-dessus de sa tète brillait l'Étoile du soir qui versait sur son
-front des rayons enflammés.
-
-L'hymne interrompu de la terre et des cieux retentit harmonieusement
-pour consacrer l'accord des races nouvelles. Et, pendant que les fils
-de Noé travaillaient péniblement aux rayons d'un soleil nouveau, les
-nécromants, blottis dans leurs demeures souterraines, y gardaient
-toujours leurs trésors et se complaisaient dans le silence et dans la
-nuit. Parfois ils sortaient timidement de leurs asiles et venaient
-effrayer les vivants ou répandre parmi les méchants les leçons funestes
-de leurs sciences.
-
-Tels sont les souvenirs que je retraçais par une sorte de vague
-intuition du passé: je frémissais en reproduisant les traits hideux de
-ces races maudites. Partout mourait, pleurait ou languissait l'image
-souffrante de la Mère éternelle. A travers les vagues civilisations
-de l'Asie et de l'Afrique, on voyait se renouveler toujours une scène
-sanglante d'orgie et de carnage que les mêmes esprits reproduisaient
-sous des formes nouvelles.
-
-La dernière se passait à Grenade, où le talisman sacré s'écroulait
-sous les coups ennemis des chrétiens et des Maures. Combien d'années
-encore le monde aura-t-il à souffrir, car il faut que la vengeance de
-ces éternels ennemis se renouvelle sous d'autres cieux! Ce sont les
-tronçons divisés du serpent qui entoure la terre... Séparés par le fer,
-ils se rejoignent dans un hideux baiser cimenté par le sang des hommes.
-
-
-IX
-
-Telles furent les images qui se montrèrent tour à tour devant mes
-yeux. Peu à peu le calme était rentré dans mon esprit, et je quittai
-cette demeure qui était pour moi un paradis. Des circonstances
-fatales préparèrent, longtemps après, une rechute qui renoua la
-série interrompue de ces étranges rêveries.--Je me promenais dans
-la campagne, préoccupé d'un travail qui se rattachait aux idées
-religieuses. En passant devant une maison, j'entendis un oiseau qui
-parlait selon quelques mots qu'on lui avait appris, mais dont le
-bavardage confus me parut avoir un sens; il me rappela celui de la
-vision que j'ai racontée plus haut, et je sentis un frémissement de
-mauvais augure. Quelques pas plus loin, je rencontrai un ami que je
-n'avais pas vu depuis longtemps et qui demeurait dans une maison
-voisine. II voulut me faire voir sa propriété, et, dans cette visite,
-il me fit monter sur une terrasse élevée d'où l'on découvrait un vaste
-horizon. C'était au coucher du soleil. En descendant les marches d'un
-escalier rustique, je fis un faux pas, et ma poitrine alla porter sur
-l'angle d'un meuble. J'eus assez de force pour me relever et m'élançai
-jusqu'au milieu du jardin, me croyant frappé à mort, mais voulant,
-avant de mourir, jeter un dernier regard au soleil couchant. Au milieu
-des regrets qu'entraîne un tel moment, je me sentais heureux de mourir
-ainsi, à cette heure, et au milieu des arbres, des treilles et des
-fleurs d'automne. Ce ne fut cependant qu'un évanouissement, après
-lequel j'eus encore la force de regagner ma demeure pour me mettre au
-lit. La fièvre s'empara de moi; en me rappelant de quel point j'étais
-tombé, je me souvins que la vue que j'avais admirée donnait sur un
-cimetière, celui même où se trouvait le tombeau d'Aurélia. Je n'y
-pensai véritablement qu'alors; sans quoi, je pourrais attribuer ma
-chute à l'impression que cet aspect m'aurait fait éprouver.--Cela même
-me donna l'idée d'une fatalité plus précise. Je regrettai d'autant plus
-que la mort ne m'eût pas réuni à elle. Puis, en y songeant, je me dis
-que je n'en étais pas digne. Je me représentai amèrement la vie que
-j'avais menée depuis sa mort, me reprochant, non de l'avoir oubliée,
-ce qui n'était point arrivé, mais d'avoir, en de faciles amours,
-fait outrage à sa mémoire. L'idée me vint d'interroger le sommeil;
-mais _son_ image, qui m'était apparue souvent, ne revenait plus dans
-mes songes. Je n'eus d'abord que des rêves confus, mêlés de scènes
-sanglantes. Il semblait que toute une race fatale se fût déchaînée au
-milieu du monde idéal que j'avais vu autrefois et dont elle était la
-reine. Le même Esprit qui m'avait menacé,--lorsque j'entrai dans la
-demeure de ces familles pures qui habitaient les hauteurs de la _Ville
-mystérieuse,--_ passa devant moi, non plus dans ce costume blanc qu'il
-portait jadis, ainsi que ceux de sa race, mais vêtu en prince d'Orient.
-Je m'élançai vers lui, le menaçant, mais il se tourna tranquillement
-vers moi. O terreur! ô colère! c'était mon visage, c'était toute ma
-forme idéalisée et grandie ... Alors, je me souvins de celui qui avait
-été arrêté la même nuit que moi et que, selon ma pensée, on avait fait
-sortir sous mon nom du corps de garde, lorsque deux amis étaient venus
-pour me chercher. Il portait à la main une arme dont je distinguais mal
-la forme, et l'un de ceux qui l'accompagnaient dit:
-
---C'est avec cela qu'il l'a frappé.
-
-Je ne sais comment expliquer que, dans mes idées, les événements
-terrestres pouvaient coïncider avec ceux du monde surnaturel, cela
-est plus facile à _sentir qu'à_ énoncer clairement[1]. Mais quel
-était donc cet Esprit qui était moi et en dehors de moi. Était-ce le
-_double_ des légendes, ou ce frère mystique que les Orientaux appellent
-_ferouër?--_N'avais-je pas été frappé de l'histoire de ce chevalier qui
-combattit toute une nuit dans une forêt contre un inconnu qui était
-lui-même? Quoi qu'il en soit, je crois que l'imagination humaine n'a
-rien inventé qui ne soit vrai, dans ce monde ou dans les autres, et je
-ne pouvais douter de ce que j'avais-_vu_ si distinctement.
-
-Une idée terrible me vint:
-
---L'homme est double, me dis-je.
-
-«Je sens deux hommes en moi,» a écrit un Père de l'Église. Le concours
-de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à
-la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa
-structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui
-parle et celui qui répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis: le
-bon et le mauvais génie.
-
---Suis-je le bon? suis-je le mauvais? me disais-je. En tout cas,
-l'_autre_ m'est hostile... Qui sait s'il n'y a pas telle circonstance
-ou tel âge où ces deux esprits se séparent? Attachés au même corps
-tous deux par une affinité matérielle, peut-être l'un est-il promis à
-la gloire et au bonheur, l'autre à l'anéantissement ou à la souffrance
-éternelle?
-
-Un éclair fatal traversa tout à coup cette obscurité... Aurélia
-n'était plus à moi!... Je croyais entendre parler d'une cérémonie qui
-se passait ailleurs, et des apprêts d'un mariage mystique qui était
-le mien, et où l'_autre_ allait profiter de l'erreur de mes amis
-et d'Aurélia elle-même. Les personnes les plus chères qui venaient
-me voir et me consoler me paraissaient en proie à l'incertitude,
-c'est-à-dire que les deux parties de leurs âmes se séparaient aussi
-à mon égard, l'une affectionnée et confiante, l'autre comme frappée
-de mort à mon égard. Dans ce que ces personnes me disaient, il y
-avait un sens double, bien que toutefois elles ne s'en rendissent pas
-compte, puisqu'elles n'étaient pas _en esprit_ comme moi. Un instant
-même, cette pensée me sembla comique en songeant à Amphitryon et à
-Sosie. Mais, si ce symbole grotesque était autre chose, si, comme dans
-d'autres fables de l'antiquité, c'était la vérité fatale sous un masque
-de folie?
-
---Eh bien, me dis-je, luttons contre l'esprit fatal, luttons contre
-le dieu lui-même avec les armes de la tradition et de la science.
-Quoi qu'il fasse dans l'ombre et la nuit, j'existe, --et j'ai pour le
-vaincre tout le temps qu'il m'est donné encore de vivre sur la terre.
-
-
-[1] Cela faisait illusion, pour moi, au coup que j'avais reçu dans ma
-chute.
-
-
-X
-
-Comment peindre l'étrange désespoir où ces idées me réduisirent peu
-à peu? Un mauvais génie avait pris ma place dans le monde des âmes;
-pour Aurélia, c'était moi-même, et l'esprit désolé qui vivifiait
-mon corps, affaibli, dédaigné, méconnu d'elle, se voyait à jamais
-destiné au désespoir ou au néant. J'employai toutes les forces de ma
-volonté pour pénétrer encore le mystère dont j'avais levé quelques
-voiles. Le rêve se jouait parfois de mes efforts et n'amenait que des
-figures grimaçantes et fugitives. Je ne puis donner ici qu'une idée
-assez bizarre de ce qui résulta de cette contention d'esprit. Je me
-sentais glisser comme sur un fil tendu dont la longueur était infinie.
-La terre, traversée de veines colorées de métaux en fusion, comme je
-l'avais vue déjà, s'éclaircissait peu à peu par l'épanouissement du
-feu central, dont la blancheur se fondait avec les teintes cerise qui
-coloraient les flancs de l'orbe intérieur. Je m'étonnais de temps en
-temps de rencontrer de vastes flaques d'eau, suspendues comme le sont
-les nuages dans l'air, et toutefois offrant une telle densité, qu'on
-pouvait en détacher des flocons; mais il est clair qu'il s'agissait
-là d'un liquide différent de l'eau terrestre, et qui était sans doute
-l'évaporation de celui qui figurait la mer et les fleuves pour le
-monde des esprits.
-
-J'arrivai en vue d'une vaste plage montueuse et toute couverte d'une
-espèce de roseaux de teinte verdâtre, jaunis aux extrémités comme si
-les feux du soleil les eussent en partie desséchés,--mais je n'ai pas
-vu de soleil plus que les autres fois.--Un château dominait la côte
-que je me mis à gravir. Sur l'autre versant, je vis s'étendre une
-ville immense. Pendant que j'avais traversé la montagne, la nuit était
-venue, et j'apercevais les lumières des habitations et des rues. En
-descendant, je me trouvai dans un marché où l'on vendait des fruits et
-des légumes pareils à ceux du Midi.
-
-Je descendis par un escalier obscur et me trouvai dans les rues. On
-affichait l'ouverture d'un casino, et les détails de sa distribution
-se trouvaient énoncés par articles. L'encadrement typographique était
-fait de guirlandes de fleurs si bien représentées et coloriées,
-qu'elles semblaient naturelles.--Une partie du bâtiment était encore
-en construction. J'entrai dans un atelier où je vis des ouvriers qui
-modelaient en glaise un animal énorme de la forme d'un lama, mais qui
-paraissait devoir être muni de grandes ailes. Ce monstre était comme
-traversé d'un jet de feu qui l'animait peu à peu, de sorte qu'il se
-tordait, pénétré par mille filets pourprés, formant les veines et les
-artères et fécondant pour ainsi dire l'inerte matière, qui se revêtait
-d'une végétation instantanée d'appendices fibreux d'ailerons et de
-touffes laineuses. Je m'arrêtai à contempler ce chef-d'œuvre, où l'on
-semblait avoir surpris les secrets de la création divine.
-
---C'est que nous avons ici, me dît-on, le feu primitif qui anima les
-premiers êtres... Jadis, il s'élançait jusqu'à la surface de la terre,
-mais les sources se sont taries.
-
-Je vis aussi des travaux d'orfèvrerie où l'on employait deux métaux
-inconnus sur la terre: l'un rouge, qui semblait correspondre au
-cinabre, et l'autre bleu d'azur. Les ornements n'étaient ni martelés ni
-ciselés, mais se formaient, se coloraient et s'épanouissaient comme les
-plantes métalliques qu'on fait naître de certaines mixtions chimiques.
-
---Ne créerait-on pas aussi des hommes? dis-je à l'un des travailleurs.
-
-Mais il me répliqua:
-
---Les hommes viennent d'en haut et non d'en bas: pouvons-nous nous
-créer nous-mêmes? Ici, l'on ne fait que formuler par les progrès
-successifs de nos industries une matière plus subtile que celle qui
-compose la croûte terrestre. Ces fleurs qui vous paraissent naturelles,
-cet animal qui semblera vivre, ne seront que des produits de l'art
-élevé au plus haut point de nos connaissances, et chacun les jugera
-ainsi.
-
-Telles sont à peu près les paroles, ou qui me furent dites, ou dont
-je crus percevoir la signification. Je me mis à parcourir les salles
-du casino et j'y vis une grande foule, dans laquelle je distinguai
-quelques personnes qui m'étaient connues, les unes vivantes, d'autres
-mortes en divers temps. Les premières semblaient ne pas me voir, tandis
-que les autres me répondaient sans avoir l'air de me connaître.
-J'étais arrivé à la plus grande salle, qui était toute tendue de
-velours ponceau à bandes d'or tramé, formant de riches dessins. Au
-milieu se trouvait un sofa en forme de trône. Quelques passants s'y
-asseyaient pour en éprouver l'élasticité; mais, les préparatifs
-n'étant pas terminés, ils se dirigeaient vers d'autres salles. On
-parlait d'un mariage et de l'époux qui, disait-on, devait arriver pour
-annoncer le moment de la fête. Aussitôt un transport insensé s'empara
-de moi. J'imaginai que celui qu'on attendait était mon _double,_ qui
-devait épouser Aurélia, et je fis un scandale qui sembla consterner
-l'assemblée. Je me mis à parler avec violence, expliquant mes griefs et
-invoquant le secours de ceux qui me connaissaient. Un vieillard me dit:
-
---Mais on ne se conduit pas ainsi, vous effrayez tout le monde.
-
-Alors, je m'écriai:
-
---Je sais bien qu'il m'a frappé déjà de ses armes, mais je l'attends
-sans crainte et je connais le signe qui doit le vaincre.
-
-En ce moment, un des ouvriers de l'atelier que j'avais visité en
-entrant parut tenant une longue barre, dont l'extrémité se composait
-d'une boule rougie au feu. Je voulus m'élancer sur lui, mais la boule
-qu'il tenait en arrêt menaçait toujours ma tète. On semblait autour de
-moi me railler de mon impuissance ... Alors, je me reculai jusqu'au
-trône, l'âme pleine d'un indicible orgueil, et je levai le bras pour
-faire un signe qui me semblait avoir une puissance magique. Le cri
-d'une femme, distinct et vibrant, empreint d'une douleur déchirante,
-me réveilla en sursaut! Les syllabes d'un mot inconnu que j'allais
-prononcer expiraient sur mes lèvres... Je me précipitai à terre et je
-me mis à prier avec ferveur en pleurant à chaudes larmes. --Mais quelle
-était donc cette voix qui venait de résonner si douloureusement dans la
-nuit?
-
-Elle n'appartenait pas au rêve; c'était la voix d'une personne vivante,
-et pourtant c'était pour moi la voix et l'accent d'Aurélia ...
-
-J'ouvris ma fenêtre; tout était tranquille, et le cri ne se répéta
-plus.--Je m'informai au dehors, personne n'avait rien entendu.--Et
-cependant, je suis encore certain que le cri était réel et que l'air
-des vivants en avait retenti... Sans doute on me dira que le hasard
-a pu faire qu'à ce moment-là même une femme souffrante ait crié dans
-les environs de ma demeure.--Mais, selon ma pensée, les événements
-terrestres étaient liés à ceux du monde invisible. C'est un de ces
-rapports étranges dont je ne me rends pas compte moi-même et qu'il est
-plus aisé d'indiquer que de définir ...
-
-Qu'avais-je fait? J'avais troublé l'harmonie de l'univers magique où
-mon Ame puisait la certitude d'une existence immortelle. J'étais maudit
-peut-être pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la
-loi divine; je ne devais plus attendre que la colère et le mépris! Les
-ombres irritées fuyaient en jetant des cris et traçant dans l'air des
-cercles fatals, comme les oiseaux à l'approche d'un orage.
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-Eurydice! Eurydice!
-
-
-I
-
-Une seconde fois perdue!
-
-Tout est fini, tout est passé! C'est moi maintenant qui dois mourir
-et mourir sans espoir!--Qu'est-ce donc que la mort? Si c'était le
-néant?... Plût à Dieu! Mais Dieu lui-même ne peut faire que la mort
-soit le néant.
-
-Pourquoi donc est-ce la première fois depuis si longtemps que je songe
-_à lui?_ Le système fatal qui s'était créé dans mon esprit n'admettait
-pas cette royauté solitaire ...; ou plutôt elle s'absorbait dans la
-somme des êtres: c'était le dieu de Lucrétius, impuissant et perdu dans
-son immensité.
-
-Elle, pourtant, croyait à Dieu, et j'ai surpris un jour le nom de
-Jésus sur ses lèvres. Il en coulait si doucement, que j'en ai pleuré.
-O mon Dieu! cette larme,--cette larme ... Elle est séchée depuis si
-longtemps! Cette larme, mon Dieu! rendez-la-moi!
-
-Lorsque l'âme flotte incertaine entre la vie et le rêve, entre le
-désordre de l'esprit et le retour de la froide réflexion, c'est dans
-la pensée religieuse que l'on doit chercher des secours; je n'en ai
-jamais pu trouver dans cette philosophie, qui ne nous présente que
-des maximes d'égoïsme ou tout au plus de réciprocité, une expérience
-vaine, des doutes amers;--elle lutte contre les douleurs morales en
-anéantissant la sensibilité; pareille à la chirurgie, elle ne sait que
-retrancher l'organe qui fait souffrir.--Mais, pour nous, nés dans
-des jours de révolutions et d'orages, où toutes les croyances ont été
-brisées, --élevés tout au plus dans cette loi vague qui se contente
-de quelques pratiques extérieures, et dont l'adhésion indifférente
-est plus coupable peut-être que l'impiété et l'hérésie,--il est bien
-difficile, dès que nous en sentons le besoin, de reconstruire l'édifice
-mystique dont les innocents et les simples admettent dans leurs cœurs
-la figure toute tracée. «L'arbre de science n'est pas l'arbre de
-vie!» Cependant, pouvons-nous rejeter de notre esprit ce que tant de
-générations intelligentes y ont versé de bon ou de funeste? L'ignorance
-ne s'apprend pas.
-
-J'ai meilleur espoir de la bonté de Dieu: peut-être touchons-nous à
-l'époque prédite où la science, ayant accompli son cercle entier de
-synthèse et d'analyse, de croyance et de négation, pourra s'épurer
-elle-même et faire jaillir du désordre et des ruines la cité
-merveilleuse de l'avenir... Il ne faut pas faire si bon marché de la
-raison humaine, que de croire qu'elle gagne quelque chose à s'humilier
-tout entière, car ce serait accuser sa céleste origine.... Dieu
-appréciera la pureté des intentions sans doute; et quel est le père qui
-se complairait à voir son fils abdiquer devant lui tout raisonnement
-et toute fierté! L'apôtre qui voulait toucher pour croire n'a pas été
-maudit pour cela!
-
-<tb>
-
-Qu'ai-je écrit là? Ce sont des blasphèmes. L'humilité chrétienne ne
-peut parler ainsi. De telles pensées sont loin d'attendrir l'âme. Elles
-ont sur le front les éclairs d'orgueil de la couronne de Satan... Un
-pacte avec Dieu lui-même?... O science! ô vanité!
-
-<tb>
-
-J'avais réuni quelques livres de cabale. Je me plongeai dans cette
-étude, et j'arrivai à me persuader que tout était vrai dans ce
-qu'avait accumulé là-dessus l'esprit humain pendant des siècles. La
-conviction que je m'étais formée de l'existence du monde extérieur
-coïncidait trop bien avec mes lectures pour que je doutasse désormais
-des révélations du passé. Les dogmes et les rites des diverses
-religions me paraissaient s'y rapporter de telle sorte, que chacune
-possédait une certaine portion de ces arcanes qui constituaient ses
-moyens d'expansion et de défense. Ces forces pouvaient s'affaiblir,
-s'amoindrir et disparaître, ce qui amenait l'envahissement de certaines
-races par d'autres, nulles ne pouvant être victorieuses ou vaincues que
-par l'Esprit.
-
---Toutefois, me disais-je, il est sûr que ces sciences sont mélangées
-d'erreurs humaines. L'alphabet magique, l'hiéroglyphe mystérieux ne
-nous arrivent qu'incomplets et faussés soit par le temps, soit par
-ceux-là mêmes qui ont intérêt à notre ignorance; retrouvons la lettre
-perdue ou le signe effacé, recomposons la gamme dissonante, et nous
-prendrons force dans le monde des esprits.
-
-C'est ainsi que je croyais percevoir les rapports du monde réel avec le
-monde des esprits. La terre, ses habitants et leur histoire étaient le
-théâtre où venaient s'accomplir les actions physiques qui préparaient
-l'existence et la situation des êtres immortels attachés à sa destinée.
-Sans agiter le mystère impénétrable de l'éternité des mondes, ma pensée
-remonta à l'époque où le soleil, pareil à la plante qui le représente,
-qui de sa tête inclinée suit la révolution de sa marche céleste, semait
-sur la terre les germes féconds des plantes et des animaux. Ce n'était
-autre chose que le fait même, qui, étant un composé d'âmes, formulait
-instinctivement la demeure commune. L'Esprit de l'Être-Dieu, reproduit
-et pour ainsi dire reflété sur la terre, devenait le type commun des
-âmes humaines, dont chacune, par suite, était à la fois homme et dieu.
-Tels furent les Éloïms.
-
-<tb>
-
-Quand on se sent malheureux, on songe au malheur des autres. J'avais
-mis quelque négligence à visiter un de mes amis les plus chers, qu'on
-m'avait dit malade. En me rendant à la maison où il était traité, je
-me reprochais vivement cette faute. Je fus encore plus désolé lorsque
-mon ami me raconta qu'il avait été la veille au plus mal. J'entrai
-dans une chambre d'hospice, blanchie à la chaux. Le soleil découpait
-des angles joyeux sur les murs et se jouait sur un vase de fleurs
-qu'une religieuse venait de poser sur la table du malade. C'était
-presque la cellule d'un anachorète italien.--Sa figure amaigrie, son
-teint semblable à l'ivoire jauni, relevé par la couleur noire de sa
-barbe et de ses cheveux, ses yeux illuminés d'un reste de fièvre,
-peut-être aussi l'arrangement d'un manteau à capuchon, jeté sur ses
-épaules, en faisaient pour moi un être à moitié différent de celui que
-j'avais connu. Ce n'était plus le joyeux compagnon de mes travaux et
-de mes plaisirs; il y avait en lui un apôtre. Il me raconta comment
-il s'était vu, au plus fort des souffrances de son mal, saisi d'un
-dernier transport qui lui parut être le moment suprême. Aussitôt la
-douleur avait cessé comme par prodige.--Ce qu'il me raconta ensuite
-est impossible à rendre : un rêve sublime dans les espaces les plus
-vagues de l'infini, une conversation avec un être à la fois différent
-et participant de lui-même, et à qui, se croyant mort, il demandait où
-était Dieu. «Mais Dieu est partout, lui répondait son esprit; il est en
-toi-même et en tous. II te juge, il t'écoute, il te conseille; c'est
-toi et _moi_ qui pensons et rêvons ensemble, --et nous ne nous sommes
-jamais quittés, et nous sommes éternels!»
-
-Je ne puis citer autre chose de cette conversation, que j'ai peut-être
-mal entendue ou mal comprise. Je sais seulement que l'impression
-en fut très-vive. Je n'ose attribuer à mon ami les conclusions que
-j'ai peut-être faussement tirées de ses paroles. J'ignore même si le
-sentiment qui en résulte n'est pas conforme à l'idée chrétienne.
-
---Dieu est avec lui! m'écriai-je; mais il n'est plus avec moi! O
-malheur! je l'ai chassé de moi-même, je l'ai menacé, je l'ai maudit!
-C'était bien lui, ce frère mystique, qui s'éloignait de plus en plus
-de mon âme, et qui m'avertissait en vain! Cet époux préféré, ce roi
-de gloire, c'est lui qui me juge et me condamne, et qui emporte à
-jamais dans son ciel celle qu'il m'eût donnée et dont je suis indigne
-désormais!
-
-
-II
-
-Je ne puis dépeindre l'abattement où me jetèrent ces idées.
-
---Je comprends, me dis-je, j'ai préféré la créature au Créateur; j'ai
-déifié mon amour et j'ai adoré, selon les rites païens, celle dont
-le dernier soupir a été consacré au Christ. Mais, si cette religion
-dit vrai, Dieu peut me pardonner encore. Il peut me la rendre si je
-m'humilie devant lui; peut-être son esprit reviendra-t-il en moi!
-
-J'errais dans les rues, au hasard, plein de cette pensée. Un convoi
-croisa ma marche; il se dirigeait vers le cimetière où elle avait été
-ensevelie. J'eus l'idée de m'y rendre en me joignant au cortège.
-
---J'ignore, me disais-je, quel est ce mort que l'on conduit à la fosse;
-mais je sais maintenant que les morts nous voient et nous entendent;
-peut-être celui-ci sera-t-il content de se voir suivi d'un frère de
-douleurs, plus triste qu'aucun de ceux qui l'accompagnent. Cette idée
-me fit verser des larmes, et sans doute on crut que j'étais un des
-meilleurs amis du défunt. O larmes bénies! depuis longtemps votre
-douceur m'était refusée!...
-
-Ma tête se dégageait, et un rayon d'espoir me guidait encore. Je me
-sentais la force de prier, et j'en jouissais avec transport.
-
-Je ne m'informai pas même du nom de celui dont j'avais suivi le
-cercueil. Le cimetière où j'étais entré m'était sacré plusieurs
-titres. Trois parents de ma famille maternelle y avaient été ensevelis;
-mais je ne pouvais aller prier sur leurs tombes, car elles avaient
-été transportées depuis plusieurs années dans une terre éloignée,
-lieu de leur origine.--Je cherchai longtemps la tombe d'Aurélia, et
-je ne pus la retrouver. Les dispositions du cimetière avaient été
-changées, --peut-être aussi ma mémoire était-elle égarée... Il me
-semblait que ce hasard, cet oubli, ajoutaient encore à ma condamnation.
---Je n'osai pas dire aux gardiens le nom d'une morte sur laquelle je
-n'avais religieusement aucun droit... Mais je me souvins que j'avais
-chez moi l'indication précise de la tombe, et j'y courus, le cœur
-palpitant, la tête perdue. Je l'ai dit déjà: j'avais entouré mon amour
-de superstitions bizarres.--Dans un petit coffret qui _lui_ avait
-appartenu, je conservais sa dernière lettre. Oserai-je avouer encore
-que j'avais fait de ce coffret une sorte de reliquaire qui me rappelait
-de longs voyages où sa pensée m'avait suivi: une rose cueillie dans les
-jardins de Schoubrah, un morceau de bandelette rapportée d'Égypte, des
-feuilles de laurier cueillies dans la rivière de Beyrouth, deux petits
-cristaux dorés, des mosaïques de Sainte-Sophie, un grain de chapelet,
-que sais-je encore?... enfin le papier qui m'avait été donné le jour
-où la tombe fut creusée, afin que je pusse la retrouver... Je rougis,
-je frémis en dispersant ce fol assemblage. Je pris sur moi les deux
-papiers, et, au moment de me diriger de nouveau vers le cimetière,
-je changeai de résolution. «Non, me dis-je, je ne suis pas digne
-de m'agenouiller sur la tombe d'une chrétienne; n'ajoutons pas une
-profanation à tant d'autres!...» Et, pour apaiser l'orage qui grondait
-dans ma tète, je me rendis à quelques lieues de Paris, dans une petite
-ville où j'avais passé quelques jours heureux au temps de ma jeunesse,
-chez de vieux parents, morts depuis. J'avais aimé souvent à y venir
-voir coucher le soleil près de leur maison. Il y avait là une terrasse
-ombragée de tilleuls qui me rappelait aussi le souvenir de jeunes
-filles, de parentes, parmi lesquelles j'avais grandi. Une d'elles ...
-
-Mais opposer ce vague amour d'enfance à celui qui a dévoré ma jeunesse,
-y avais-je songé seulement? Je vis le soleil décliner sur la vallée
-qui s'emplissait de vapeurs et d'ombre; il disparut, baignant de
-feux rougeâtres la cime des bois qui bordaient de hautes collines.
-La plus morne tristesse entra dans mon cœur.--J'allai coucher dans
-une auberge où j'étais connu. L'hôtelier me parla d'un de mes
-anciens amis, habitant de la ville, qui, à la suite de spéculations
-malheureuses, s'était tué d'un coup de pistolet... Le sommeil m'apporta
-des rêves terribles. Je n'en ai conservé qu'un souvenir confus. --Je
-me trouvais dans une salle inconnue et je causais avec quelqu'un du
-monde extérieur,--l'ami dont je viens de parler, peut-être. Une glace
-très-haute se trouvait derrière nous. En y jetant par hasard un coup
-d'œil, il me sembla reconnaître Aurélia. Elle semblait triste et
-pensive, et tout à coup, soit qu'elle sortît de la glace, soit que,
-passant dans la salle, elle se fût reflétée un instant auparavant,
-cette figure douce et chérie se trouva près de moi. Elle me tendit la
-main, laissa tomber sur moi un regard douloureux et me dit:
-
---Nous nous reverrons plus tard ... à la maison de ton ami.
-
-En un instant, je me représentai son mariage, la malédiction qui nous
-séparait ... et je me dis:
-
---Est-ce possible? reviendrait-elle à moi?--M'avez-vous pardonné?
-demandais-je avec larmes.
-
-Mais tout avait disparu. Je me trouvais dans un lieu désert, une âpre
-montée semée de roches, au milieu des forêts. Une maison, qu'il me
-semblait reconnaître, dominait ce pays désolé. J'allais et je revenais
-par des détours inextricables. Fatigué de marcher entre les pierres et
-les ronces, je cherchais parfois une route plus douce par les sentes du
-bois.
-
---On m'attend là-bas! pensais-je. Une certaine heure sonna... Je me dis:
-
---Il est trop tard!
-
-Des voix me répondirent:
-
---Elle est perdue!
-
-Une nuit profonde m'entourait, la maison lointaine brillait comme
-éclairée pour une fête et pleine d'hôtes arrivés à temps.
-
---Elle est perdue! m'écriai-je, et pourquoi?... Je comprends: elle a
-fait un dernier effort pour me sauver; j'ai manqué le moment suprême où
-le pardon était possible encore. Du haut du ciel, elle pouvait prier
-pour moi l'Époux divin ... Et qu'importe mon salut même? L'abîme a reçu
-sa proie! Elle est perdue pour moi et pour tous!»
-
-Il me semblait la voir comme à la lueur d'un éclair, pâle et mourante,
-entraînée par de sombres cavaliers ...
-
-Le cri de douleur et de rage que je poussai en ce moment me réveilla
-tout haletant.
-
---Mon Dieu! mon Dieu! pour elle et pour elle seule! mon Dieu!
-pardonnez! m'écriai-je en me jetant à genoux.
-
-Il faisait jour. Par un mouvement dont il m'est difficile de rendre
-compte, je résolus aussitôt de détruire les deux papiers que j'avais
-tirés la veille du coffret: la lettre, hélas! que je relus en la
-mouillant de larmes, et le papier funèbre qui portait le cachet du
-cimetière.
-
---Retrouver sa tombe maintenant! me disais-je, mais c'est hier qu'il
-allait y retourner,--et mon rêve fatal n'est que le reflet de ma fatale
-journée!
-
-
-III
-
-La flamme a dévoré ces reliques d'amour et de mort, qui se renouaient
-aux fibres les plus douloureuses de mon cœur. Je suis allé promener
-mes peines et mes remords tardifs dans la campagne, cherchant dans
-la marche et dans la fatigue l'engourdissement de la pensée, la
-certitude peut-être pour la nuit suivante d'un sommeil moins funeste.
-Avec cette idée que je m'étais faite du rêve comme ouvrant à l'homme
-une communication avec le monde des esprits, j'espérais, j'espérais
-encore! Peut-être Dieu se contenterait-il de ce sacrifice.--Ici, je
-m'arrête; il y a trop d'orgueil à prétendre que l'état d'esprit où
-j'étais fût causé seulement par un souvenir d'amour. Disons plutôt
-qu'involontairement j'en parais les remords plus graves d'une vie
-follement dissipée où le mal avait triomphé bien souvent, et dont je ne
-reconnaissais les fautes qu'en sentant les coups du malheur. Je ne me
-trouvais plus digne même de penser à celle que je tourmentais dans sa
-mort après l'avoir affligée dans sa vie, n'ayant dû un dernier regard
-de pardon qu'à sa douce et sainte pitié.
-
-La nuit suivante, je ne pus dormir que peu d'instants. Une femme
-qui avait pris soin de ma jeunesse m'apparut dans le rêve et me fit
-reproche d'une faute très-grave que j'avais commise autrefois. Je la
-reconnaissais, quoiqu'elle parût beaucoup plus vieille que dans les
-derniers temps où je l'avais vue. Cela même me faisait songer amèrement
-que j'avais négligé d'aller la visiter à ses derniers instants. Il me
-sembla qu'elle me disait:
-
--Tu n'as pas pleuré tes vieux parents aussi vivement que tu as pleuré
-cette femme. Comment peux-tu donc espérer le pardon?
-
-Le rêve devint confus. Des figures de personnes que j'avais connues en
-divers temps passèrent rapidement devant mes yeux. Elles défilaient,
-s'éclairant, pâlissant et retombant dans la nuit comme les grains
-d'un chapelet dont le lien s'est brisé. Je vis ensuite se former
-vaguement des images plastiques de l'antiquité qui s'ébauchaient, se
-fixaient et semblaient représenter des symboles dont je ne saisissais
-que difficilement l'idée. Seulement, je crus que cela voulait dire:
-«Tout cela était fait pour t'enseigner le secret de la vie, et tu n'as
-pas compris. Les religions et les fables, les saints et les poëtes
-s'accordaient à expliquer l'énigme fatale, et tu as mal interprété...
-Maintenant, il est trop tard!»
-
-Je me levai plein de terreur, me disant:
-
---C'est mon dernier jour!
-
-A dix ans d'intervalle, la même idée que j'ai tracée dans la première
-partie de ce récit me revenait plus positive encore et plus menaçante.
-Dieu m'avait laissé ce temps pour me repentir, et je n'en avais point
-profité.--Après la visite du _convive de pierre,_ je m'étais rassis au
-festin!
-
-
-IV
-
-Le sentiment qui résulta pour moi de ces visions et des réflexions
-qu'elles amenaient pendant mes heures de solitude était si triste,
-que je me sentais comme perdu. Toutes les actions de ma vie
-m'apparaissaient sous leur côté le plus défavorable, et dans l'espèce
-d'examen de conscience auquel je me livrais, la mémoire me représentait
-les faits les plus anciens avec une netteté singulière. Je ne sais
-quelle fausse honte m'empêcha de me présenter au confessionnal; la
-crainte peut-être de m'engager dans les dogmes et dans les pratiques
-d'une religion redoutable, contre certains points de laquelle j'avais
-conservé des préjugés philosophiques. Mes premières années ont été
-trop imprégnées des idées issues de la Révolution, mon éducation a
-été trop libre, ma vie trop errante, pour que j'accepte facilement un
-joug qui, sur bien des points, offenserait encore ma raison. Je frémis
-en songeant quel chrétien je ferais si certains principes empruntés
-au libre examen des deux derniers siècles, si l'étude encore des
-diverses religions ne m'arrêtaient sur cette pente.--Je n'ai jamais
-connu ma mère, qui avait voulu suivre mon père aux armées, comme les
-femmes des anciens Germains; elle mourut de fièvre et de fatigue
-dans une froide contrée de l'Allemagne, et mon père lui-même ne put
-diriger là-dessus mes premières idées. Le pays où je fus élevé était
-plein de légendes étranges et de superstitions bizarres. Un de mes
-oncles qui eut la plus grande influence sur ma première éducation
-s'occupait, pour se distraire, d'antiquités romaines et celtiques. Il
-trouvait parfois, dans son champ ou aux environs, des images de dieux
-et d'empereurs que son admiration de savant me faisait vénérer, et
-dont ses livres m'apprenaient l'histoire. Un certain Mars en bronze
-doré, une Pallas ou Vénus armée, un Neptune et une Amphitrite sculptés
-au-dessus de la fontaine du hameau, et surtout la bonne grosse figure
-barbue d'un dieu Pan souriant à l'entrée d'une grotte, parmi les
-festons de l'aristoloche et du lierre, étaient les dieux domestiques
-et protecteurs de cette retraite. J'avoue qu'ils m'inspiraient alors
-plus de vénération que les pauvres images chrétiennes de l'église et
-les deux saints informes du portail, que certains savants prétendaient
-être l'Ésus et le Cernunnos des Gaulois. Embarrassé au milieu de ces
-divers symboles, je demandai un jour à mon oncle ce que c'était que
-Dieu.--Dieu, c'est le soleil, me dit-il.
-
-C'était la pensée intime d'un honnête homme qui avait vécu en chrétien
-toute sa vie, mais qui avait traversé la Révolution, et qui était
-d'une contrée où plusieurs avaient la même idée de la Divinité. Cela
-n'empêchait pas que les femmes et les enfants n'allassent à l'église,
-et je dus à une de mes tantes quelques instructions qui me firent
-comprendre les beautés et les grandeurs du christianisme. Après 1815,
-un Anglais qui se trouvait dans notre pays me fit apprendre le Sermon
-sur la montagne et me donna un Nouveau Testament... Je ne cite ces
-détails que pour indiquer les causes d'une certaine irrésolution qui
-s'est souvent unie chez moi à l'esprit religieux le plus prononcé.
-
-Je veux expliquer comment, éloigné longtemps de la vraie route, je
-m'y suis senti ramené par le souvenir chéri d'une personne morte, et
-comment le besoin de croire qu'elle existait toujours a fait rentrer
-dans mon esprit le sentiment précis des diverses vérités que je n'avais
-pas assez fermement recueillies en mon âme. Le désespoir et le suicide
-sont le résultat de certaines situations fatales pour qui n'a pas foi
-dans l'immortalité, dans ses peines et dans ses joies;--je croirai
-avoir fait quelque chose de bon et d'utile en énonçant naïvement la
-succession des idées par lesquelles j'ai retrouvé le repos et une force
-nouvelle à opposer aux malheurs futurs de la vie.
-
-Les visions qui s'étaient succédé pendant mon sommeil m'avaient réduit
-à un tel désespoir, que je pouvais à peine parler; la société de mes
-amis ne m'inspirait qu'une distraction vague; mon esprit, entièrement
-occupé de ces illusions, se refusait à la moindre conception
-différente; je ne pouvais lire et comprendre dix lignes de suite. Je me
-disais des plus belles choses:
-
---Qu'importe! cela n'existe pas pour moi.
-
-Un de mes amis, nommé Georges, entreprit de vaincre ce découragement.
-Il m'emmenait dans diverses contrées des environs de Paris, et
-consentait à parler seul, tandis que je ne répondais qu'avec quelques
-phrases décousues. Sa figure expressive, et presque cénobitique, donna
-un jour un grand effet à des choses fort éloquentes qu'il trouva contre
-ces années de scepticisme et de découragement politique et social qui
-succédèrent à la révolution de Juillet. J'avais été l'un des jeunes
-de cette époque, et j'en avais goûté les ardeurs et les amertumes. Un
-mouvement se fit en moi; je me dis que de telles leçons ne pouvaient
-être données sans une intention de la Providence, et qu'un esprit
-parlait sans doute en lui... Un jour, nous dînions sous une treille,
-dans un petit village des environs de Paris; une femme vint chanter
-près de notre table, et je ne sais quoi, dans sa voix usée, mais
-sympathique, me rappela celle d'Aurélia. Je la regardai: ses traits
-mêmes n'étaient pas sans ressemblance avec ceux que j'avais aimés. On
-la renvoya, et je n'osai la retenir, mais je me disais:
-
---Qui sait si _son esprit_ n'est pas dans cette femme! Et je me sentis
-heureux de l'aumône que j'avais faite. Je me dis:
-
---J'ai bien mal usé de la vie; mais, si les morts pardonnent, c'est
-sans doute à condition que l'on s'abstiendra à jamais du mal, et qu'on
-réparera tout celui qu'on a fait. Cela se peut-il?... Dès ce moment,
-essayons de ne plus mal faire, et rendons l'équivalent de tout ce que
-nous pouvons devoir.
-
-J'avais un tort récent envers une personne; ce n'était qu'une
-négligence, mais je commençai par m'en aller excuser. La joie que je
-reçus de cette réparation me fit un bien extrême; j'avais un motif de
-vivre et d'agir désormais, je reprenais intérêt au monde.
-
-Des difficultés surgirent: des événements inexplicables pour moi
-semblèrent se réunir pour contrarier ma bonne résolution. La situation
-de mon esprit me rendait impossible l'exécution de travaux convenus. Me
-croyant bien portant désormais, on devenait plus exigeant, et, comme
-j'avais renoncé au mensonge, je me trouvais pris en défaut par des gens
-qui ne craignaient pas d'en user. La masse des réparations à faire
-m'écrasait en raison de mon impuissance. Des événements politiques
-agissaient indirectement, tant pour m'affliger que pour m'ôter le moyen
-de mettre ordre à mes affaires. La mort d'un de mes amis vint compléter
-ces motifs de découragement. Je revis avec douleur son logis, ses
-tableaux, qu'il m'avait montrés avec joie un mois auparavant; je passai
-près de son cercueil au moment où on l'y clouait. Comme il était de mon
-âge et de mon temps, je me dis:
-
---Qu'arriverait-il, si je mourais ainsi tout à coup?
-
-Le dimanche suivant, je me levai en proie à une douleur morne. J'allai
-visiter mon père, dont la servante était malade, et qui paraissait
-avoir de l'humeur. Il voulut aller seul chercher du bois à son grenier,
-et je ne pus lui rendre que le service de lui tendre une bûche dont
-il avait besoin. Je sortis consterné. Je rencontrai dans les rues un
-ami qui voulait m'emmener dîner chez lui pour me distraire un peu.
-Je refusai, et, sans avoir mangé, je me dirigeai vers Montmartre. Le
-cimetière était fermé, ce que je regardai comme un mauvais présage.
-Un poëte allemand m'avait donné quelques pages à traduire et m'avait
-avancé une somme sur ce travail. Je pris le chemin de sa maison pour
-lui rendre l'argent.
-
-En tournant la barrière de Clichy, je fus témoin d'une dispute.
-J'essayai de séparer les combattants, mais je n'y pus réussir. En ce
-moment, un ouvrier de grande taille passa sur la place même où le
-combat venait d'avoir lieu, portant sur l'épaule gauche un enfant
-vêtu d'une robe couleur d'hyacinthe. Je m'imaginai que c'était saint
-Christophe portant le Christ, et que j'étais condamné pour avoir manqué
-de force dans la scène qui venait de se passer. A dater de ce moment,
-j'errai en proie au désespoir dans les terrains vagues qui séparent
-le faubourg de la barrière. Il était trop tard pour faire la visite
-que j'avais projetée. Je revins donc à travers les rues vers le centre
-de Paris. Au coin de la rue de la Victoire, je rencontrai un prêtre,
-et, dans le désordre où j'étais, je voulus me confesser à lui. Il me
-dit qu'il n'était pas de la paroisse et qu'il allait en soirée chez
-quelqu'un; que, si je voulais le consulter le lendemain à Notre-Dame,
-je n'avais qu'à demander l'abbé Dubois.
-
-Désespéré, je me dirigeai en pleurant vers Notre-Dame de Lorette, où
-j'allai me jeter au pied de l'autel de la Vierge, demandant pardon
-pour mes fautes. Quelque chose en moi me disait: La Vierge est morte
-et tes prières sont inutiles. J'allai me mettre à genoux aux dernières
-places du chœur, et je fis glisser de mon doigt une bague d'argent
-dont le chaton portait gravés ces trois mots arabes: _Allah! Mohamed!
-Ali!_ Aussitôt plusieurs bougies s'allumèrent dans le chœur, et l'on
-commença un office auquel je tentai de m'unir en esprit. Quand on en
-fut à l'_Ave Maria,_ le prêtre s'interrompit au milieu de l'oraison
-et recommença sept fois sans que je pusse retrouver dans ma mémoire
-les paroles suivantes. On termina ensuite la prière, et le prêtre fit
-un discours qui me semblait faire allusion à moi seul. Quand tout fut
-éteint, je me levai et je sortis, me dirigeant vers les Champs-Élysées.
-
-Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. A
-plusieurs reprises, je me dirigeai vers la Seine, mais quelque chose
-m'empêchait d'accomplir mon dessein. Les étoiles brillaient dans le
-firmament. Tout à coup il me sembla qu'elles venaient de s'éteindre
-à la fois comme les bougies que j'avais vues à l'église. Je crus que
-les temps étaient accomplis, et que nous touchions à la fin du monde
-annoncée dans l'Apocalypse de saint Jean. Je croyais voir un soleil
-noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des
-Tuileries. Je me dis:
-
--La nuit éternelle commence, et elle va être terrible. Que va-t-il
-arriver quand les hommes s'apercevront qu'il n'y a plus de soleil?
-
-Je revins par la rue Saint-Honoré, et je plaignais les paysans attardés
-que je rencontrais. Arrivé vers le Louvre, je marchai jusqu'à la
-place, et, là, un spectacle étrange m'attendait. A travers des nuages
-rapidement chassés par le vent, je vis plusieurs lunes qui passaient
-avec une grande rapidité. Je pensai que la terre était sortie de son
-orbite et qu'elle errait dans le firmament comme un vaisseau démâté, se
-rapprochant ou s'éloignant des étoiles qui grandissaient ou diminuaient
-tour à tour. Pendant deux ou trois heures, je contemplai ce désordre
-et je finis par me diriger du côté des halles. Les paysans apportaient
-leurs denrées, et je me disais: «Quel sera leur étonnement en voyant
-que la nuit se prolonge ...» Cependant, les chiens aboyaient çà et là
-et les coqs chantaient.
-
-Brisé de fatigue, je rentrai chez moi et je me jetai sur mon lit. En
-m'éveillant, je fus étonné de revoir la lumière. Une sorte de chœur
-mystérieux arriva à mon oreille; des voix enfantines répétaient en
-chœur:
-
-_--Christel Christel Christel ..._
-
-Je pensai que l'on avait réuni dans l'église voisine (Notre-Dame des
-Victoires) un grand nombre d'enfants pour invoquer le Christ.
-
---Mais le Christ n'est plus! me disais-je; ils ne le savent pas encore!
-
-L'invocation dura environ une heure. Je me levai enfin et j'allai sous
-les galeries du Palais-Royal. Je me dis que probablement le soleil
-avait encore conservé assez de lumière pour éclairer la terre pendant
-trois jours, mais qu'il usait de sa propre substance, et, en effet, je
-le trouvais froid et décoloré. J'apaisai ma faim avec un petit gâteau
-pour me donner la force d'aller jusqu'à la maison du poëte allemand. En
-entrant, je lui dis que tout était fini et qu'il fallait nous préparer
-à mourir. Il appela sa femme qui me dit:
-
---Qu'avez-vous?
-
---Je ne sais, lui dis-je, je suis perdu.
-
-Elle envoya chercher un fiacre, et une jeune fille me conduisit à la
-maison Dubois.
-
-
-V
-
-Là, mon mal reprit avec diverses alternatives. Au bout d'un mois,
-j'étais rétabli. Pendant les deux mois qui suivirent, je repris mes
-pérégrinations autour de Paris. Le plus long voyage que j'aie fait
-a été pour visiter la cathédrale de Reims. Peu à peu, je me remis à
-écrire et je composai une de mes meilleures nouvelles. Toutefois, je
-l'écrivis péniblement, presque toujours au crayon, sur des feuilles
-détachées, suivant le hasard de ma rêverie ou de ma promenade. Les
-corrections m'agitèrent beaucoup. Peu de jours après l'avoir publiée,
-je me sentis pris d'une insomnie persistante. J'allais me promener
-toute la nuit sur la colline de Montmartre et y voir le lever du
-soleil. Je causais longuement avec les paysans et les ouvriers.
-Dans d'autres moments, je me dirigeais vers les halles. Une nuit,
-j'allai souper dans un café du boulevard et je m'amusai à jeter en
-l'air des pièces d'or et d'argent. J'allai ensuite à la halle et je
-me disputai avec un inconnu, à qui je donnai un rude soufflet; je ne
-sais comment cela n'eut aucune suite. A une certaine heure, entendant
-sonner l'horloge de Saint-Eustache, je me pris à penser aux luttes
-des Bourguignons et des Armagnacs, et je croyais voir s'élever autour
-de moi les fantômes des combattants de cette époque. Je me pris de
-querelle avec un facteur qui portait sur sa poitrine une plaque
-d'argent, et que je disais être le duc Jean de Bourgogne. Je voulais
-l'empêcher d'entrer dans un cabaret. Par une singularité que je ne
-m'explique pas, voyant que je le menaçais de mort, son visage se
-couvrit de larmes. Je me sentis attendri, et je le laissai passer.
-
-Je me dirigeai vers les Tuileries, qui étaient fermées, et suivis
-la ligne des quais; je montai ensuite au Luxembourg, puis je revins
-déjeuner avec un de mes amis. Ensuite j'allai vers Saint-Eustache, où
-je m'agenouillai pieusement à l'autel de la Vierge en pensant à ma
-mère. Les pleurs que je versai détendirent mon âme, et, en sortant de
-l'église, j'achetai un anneau d'argent. De là, j'allai rendre visite
-à mon père, chez lequel je laissai un bouquet de marguerites, car il
-était absent. J'allai de là au Jardin des Plantes. Il y avait beaucoup
-de monde, et je restai quelque temps à regarder l'hippopotame qui
-se baignait dans un bassin.--J'allai ensuite visiter les galeries
-d'ostéologie. La vue des monstres qu'elles renferment me fit penser au
-déluge, et, lorsque je sortis, une averse épouvantable tombait dans le
-jardin.
-
-Je me dis:
-
---Quel malheur! Toutes ces femmes, tous ces enfants, vont se trouver
-mouillés!...
-
-Puis, je me dis:
-
---Mais c'est plus encore! c'est le véritable déluge qui commence.
-
-L'eau s'élevait dans les rues voisines; je descendis en courant la rue
-Saint-Victor, et, dans l'idée d'arrêter ce que je croyais l'inondation
-universelle, je jetai à l'endroit le plus profond l'anneau que j'avais
-acheté à Saint-Eustache. Vers le même moment, l'orage s'apaisa, et un
-rayon de soleil commença à briller.
-
-L'espoir rentra dans mon âme. J'avais rendez-vous à quatre heures chez
-mon ami Georges; je me dirigeai vers sa demeure. En passant devant
-un marchand de curiosités, j'achetai deux écrans de velours couverts
-de figures hiéroglyphiques. Il me sembla que c'était la consécration
-du pardon des cieux. J'arrivai chez Georges à l'heure précise et je
-lui confiai mon espoir. J'étais mouillé et fatigué. Je changeai de
-vêtements et me couchai sur son lit. Pendant mon sommeil, j'eus une
-vision merveilleuse. Il me semblait que la déesse m'apparaissait, me
-disant. «Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi
-que sous toutes les formes tu as toujours aimée. A chacune de tes
-épreuves, j'ai quitté l'un des masques dont je voile mes traits, et
-bientôt tu me verras telle que je suis ...» Un verger délicieux sortait
-des nuages derrière elle, une lumière douce et pénétrante éclairait ce
-paradis, et cependant je n'entendais que sa voix, mais je me sentais
-plongé dans une ivresse charmante.--Je m'éveillai peu de temps après et
-je dis à Georges:
-
---Sortons.
-
-Pendant que nous traversions le pont des Arts, je lui expliquais les
-migrations des âmes, et je lui disais:
-
---Il me semble que, ce soir, j'ai en moi l'âme de Napoléon qui
-m'inspire et me commande de grandes choses.
-
-Dans la rue du Coq, j'achetai un chapeau, et, pendant que Georges
-recevait la monnaie de la pièce d'or que j'avais jetée sur le comptoir,
-je continuai ma route et j'arrivai aux galeries du Palais-Royal.
-
-Là, il me sembla que tout le monde me regardait. Une idée persistante
-s'était logée dans mon esprit, c'est qu'il n'y avait plus de morts; je
-parcourais la galerie de Foy en disant: «J'ai fait une faute,» et je
-ne pouvais découvrir laquelle en consultant ma mémoire que je croyais
-être celle de Napoléon ... «Il y a quelque chose que je n'ai point
-payé par ici!» J'entrai au café de Foy dans cette idée, et je crus
-reconnaître dans un des habitués le père Bertin des _Débats._ Ensuite,
-je traversai le jardin et je pris quelque intérêt à voir les rondes
-des petites filles. De là, je sortis des galeries et je me dirigeai
-vers la rue Saint-Honoré. J'entrai dans une boutique pour acheter un
-cigare, et, quand je sortis, la foule était si compacte, que je faillis
-être étouffé. Trois de mes amis me dégagèrent en répondant de moi et me
-firent entrer dans un café pendant que l'un d'eux allait chercher un
-fiacre. On me conduisit à l'hospice de la Charité.
-
-Pendant la nuit, le délire augmenta, surtout le matin, lorsque je
-m'aperçus que j'étais attaché. Je parvins à me débarrasser de la
-camisole de force, et, vers le matin, je me promenai dans les salles.
-L'idée que j'étais devenu semblable à un dieu et que j'avais le
-pouvoir de guérir me fit imposer les mains à quelques malades, et,
-m'approchant d'une statue de la Vierge, j'enlevai la couronne de fleurs
-artificielles pour appuyer le pouvoir que je me croyais. Je marchai
-à grands pas, parlant avec animation de l'ignorance des hommes qui
-croyaient pouvoir guérir avec la science seule, et, voyant sur la table
-un flacon d'éther, je l'avalai d'une gorgée. Un interne d'une figure
-que je comparais à celle des anges, voulut m'arrêter, mais la force
-nerveuse me soutenait, et, prêt à le renverser, je m'arrêtai, lui
-disant qu'il ne comprenait pas quelle était ma mission. Des médecins
-vinrent alors, et je continuai mes discours sur l'impuissance de leur
-art. Puis je descendis l'escalier, bien que n'ayant point de chaussure.
-Arrivé devant un parterre, j'y entrai et je cueillis des fleurs en me
-promenant sur le gazon.
-
-Un de mes amis était revenu pour me chercher. Je sortis alors du
-parterre, et, pendant que je lui parlais, on me jeta sur les épaules
-une camisole de force, puis on me fit monter dans un fiacre et je fus
-conduit à une maison de santé située hors de Paris. Je compris, en me
-voyant parmi les aliénés, que tout n'avait été pour moi qu'illusions
-jusque-là. Toutefois, les promesses que j'attribuais à la déesse Isis
-me semblaient se réaliser par une série d'épreuves que j'étais destiné
-à subir. Je les acceptai donc avec résignation.
-
-La partie de la maison où je me trouvais donnait sur un vaste promenoir
-ombragé de noyers. Dans un angle se trouvait une petite butte où l'un
-des prisonniers se promenait en cercle tout le jour. D'autres se
-bornaient, comme moi, à parcourir le terre-plein ou la terrasse, bordée
-d'un talus de gazon. Sur un mur, situé au couchant, étaient tracées
-des figures dont l'une représentait la forme de la lune avec des yeux
-et une bouche tracés géométriquement; sur cette figure on avait peint
-une sorte de masque; le mur de gauche présentait divers dessins de
-profil dont l'un figurait une sorte d'idole japonaise. Plus loin, une
-tête de mort était creusée dans le plâtre; sur la face opposée, deux
-pierres de taille avaient été sculptées par quelqu'un des hôtes du
-jardin et représentaient de petits mascarons assez bien rendus. Deux
-portes donnaient sur des caves, et je m'imaginai que c'étaient des
-voies souterraines pareilles à celles que j'avais vues à l'entrée des
-Pyramides.
-
-
-VI
-
-Je m'imaginai d'abord que les personnes réunies dans ce jardin avaient
-toutes quelque influence sur les astres, et que celui qui tournait sans
-cesse dans le même cercle y réglait la marche du soleil. Un vieillard,
-que l'on amenait à certaines heures du jour et qui faisait des nœuds
-en consultant sa montre, m'apparaissait comme chargé de constater la
-marche des heures. Je m'attribuai à moi-même une influence sur la
-marche de la lune, et je crus que cet astre avait reçu un coup de
-foudre du Tout-Puissant qui avait tracé sur sa face l'empreinte du
-masque que j'avais remarquée.
-
-J'attribuais un sens mystique aux conversations des gardiens et
-à celles de mes compagnons. Il me semblait qu'ils étaient les
-représentants de toutes les races de la terre et qu'il s'agissait
-entre nous de fixer à nouveau la marche des astres et de donner un
-développement plus grand au système. Une erreur s'était glissée, selon
-moi, dans la combinaison générale des nombres, et de là venaient tous
-les maux de l'humanité. Je croyais encore que les esprits célestes
-avaient pris des formes humaines et assistaient à ce congrès général,
-tout en paraissant occupés de soins vulgaires. Mon rôle me semblait
-être de rétablir l'harmonie universelle par art cabalistique et de
-chercher une solution en évoquant les forces occultes des diverses
-religions.
-
-Outre le promenoir, nous avions encore une salle dont les vitres
-rayées perpendiculairement donnaient sur un horizon de verdure. En
-regardant derrière ces vitres la ligne des bâtiments extérieurs,
-je voyais se découper la façade et les fenêtres en mille pavillons
-ornés d'arabesques, et surmontés de découpures et d'aiguilles, qui me
-rappelaient les kiosques impériaux bordant le Bosphore. Cela conduisit
-naturellement ma pensée aux préoccupations orientales. Vers deux
-heures, on me mit au bain, et je me crus servi par les Walkyries,
-filles d'Odin, qui voulaient m'élever à l'immortalité en dépouillant
-peu à peu mon corps de ce qu'il avait l'impur.
-
-Je me promenai le soir plein de sérénité aux rayons de la lune, et, en
-levant les yeux vers les arbres, il me semblait que les feuilles se
-roulaient capricieusement de manière à former des images de cavaliers
-et de dames portés par des chevaux caparaçonnés. C'étaient pour moi les
-figures triomphantes des aïeux. Cette pensée me conduisit à celle qu'il
-y avait une vaste conspiration de tous les êtres animés pour rétablir
-le monde dans son harmonie première, et que les communications avaient
-lieu par le magnétisme des astres, qu'une chaîne non interrompue liait
-autour de la terre les intelligences dévoués à cette communication
-générale, et que les chants, les danses, les regards, aimantés de
-proche en proche, traduisaient la même aspiration. La lune était pour
-moi le refuge des âmes fraternelles qui, délivrées de leurs corps
-mortels, travaillaient plus librement à la régénération de l'univers.
-
-Pour moi déjà, le temps de chaque journée semblait augmenté de deux
-heures; de sorte qu'en me levant aux heures fixées par les horloges
-de la maison, je ne faisais que me promener dans l'empire des ombres.
-Les compagnons qui m'entouraient me semblaient endormis et pareils aux
-spectres du Tartare jusqu'à l'heure où pour moi se levait le soleil.
-Alors, je saluais cet astre par une prière, et ma vie réelle commençait.
-
-Du moment que je me fus assuré de ce point que j'étais soumis aux
-épreuves de l'initiation sacrée, une force invincible entra dans mon
-esprit. Je me jugeais un héros vivant sous le regard des dieux; tout
-dans la nature prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes
-sortaient de la plante, de l'arbre, des animaux, des plus humbles
-insectes, pour m'avertir et m'encourager. Le langage de mes compagnons
-avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens, les objets
-sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon
-esprit;--des combinaisons de cailloux, des figures d'angles, de fentes
-ou d'ouvertures, des découpures de feuilles, des couleurs, des odeurs
-et des sons, je voyais ressortir des harmonies jusqu'alors inconnues.
-
---Comment, me disais-je, ai-je pu exister si longtemps hors de la
-nature et sans m'identifier à elle? Tout vit, tout agit, tout se
-correspond; les rayons magnétiques émanés de moi-même ou des autres
-traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées; c'est
-un réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se
-communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles. Captif en
-ce moment sur la terre, je m'entretiens avec le chœur des astres, qui
-prend part à mes joies et à mes douleurs!
-
-Aussitôt je frémis en songeant que ce mystère même pouvait être surpris.
-
---Si l'électricité, me dis-je, qui est le magnétisme des corps
-physiques, peut subir une direction qui lui impose des lois, à plus
-forte raison les esprits hostiles et tyranniques peuvent asservir
-les intelligences et se servir de leurs forces divisées dans un but
-de domination. C'est ainsi que les dieux antiques ont été vaincus
-et asservis par des dieux nouveaux; c'est ainsi, me dis-je encore,
-en consultant mes souvenirs du monde ancien, que les nécromants
-dominaient des peuples entiers, dont les générations se succédaient
-captives sous leur sceptre éternel. O malheur! la mort elle-même ne
-peut les affranchir! car nous revivons dans nos fils comme nous avons
-vécu dans nos pères,--et la science impitoyable de nos ennemis sait
-nous reconnaître partout. L'heure de notre naissance, le point de la
-terre où nous paraissons, le premier geste, le nom, la chambre,--et
-toutes ces consécrations, et tous ces rites qu'on nous impose, tout
-cela établit une série heureuse ou fatale d'où l'avenir dépend tout
-entier. Mais, si déjà cela est terrible selon les seuls calculs
-humains, comprenez ce que cela doit être en se rattachant aux formules
-mystérieuses qui établissent l'ordre des mondes. On l'a dit justement:
-rien n'est indifférent, rien n'est impuissant dans l'univers; un atome
-peut tout dissoudre, un atome peut tout sauver!
-
-O terreur! voilà l'éternelle distinction du bon et du mauvais. Mon
-âme est-elle la molécule indestructible, le globule qu'un peu d'air
-gonfle, mais qui retrouve sa place dans la nature, ou ce vide même,
-image du néant qui disparaît dans l'immensité? Serait-elle encore la
-parcelle fatale destinée à subir, sous toutes ses transformations, les
-vengeances des êtres puissants? Je me vis amené ainsi à me demander
-compte de ma vie, et même de mes existences antérieures. En me prouvant
-que j'étais bon, je me prouvai que j'avais dû toujours l'être. «Et si
-j'ai été mauvais, me dis-je, ma vie actuelle ne sera-t-elle pas une
-suffisante expiation?» Cette pensée me rassura, mais ne m'ôta pas la
-crainte d'être à jamais classé parmi les malheureux. Je me sentais
-plongé dans une eau froide, et une eau plus froide encore ruisselait
-sur mon front. Je reportai ma pensée à l'éternelle Isis, la mère
-et l'épouse sacrée; toutes mes aspirations, toutes mes prières se
-confondaient dans ce nom magique, je me sentais revivre en elle, et
-parfois elle m'apparaissait sous la figure de la Vénus antique, parfois
-aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens. La nuit me ramena
-plus distinctement cette apparition chérie, et pourtant je me disais:
-
---Que peut-elle, vaincue, opprimée peut-être, pour ses pauvres enfants?
-
-Pâle et déchiré, le croissant de la lune s'amincissait tous les soirs
-et allait bientôt disparaître; peut-être ne devions-nous plus le revoir
-au ciel! Cependant, il me semblait que cet astre était le refuge de
-toutes les âmes soeurs de la mienne, et je le voyais peuplé d'ombres
-plaintives destinées à renaître un jour sur la terre ...
-
-Ma chambre est à l'extrémité d'un corridor habité d'un côté par les
-fous, et de l'autre par les domestiques de la maison. Elle a seule le
-privilège d'une fenêtre, percée du côté de la cour, plantée d'arbres,
-qui sert de promenoir pendant la journée. Mes regards s'arrêtent
-avec plaisir sur un noyer touffu et sur deux mûriers de la Chine.
-Au-dessus, l'on aperçoit vaguement une rue assez fréquentée, à travers
-des treillages peints en vert. Au couchant, l'horizon s'élargit; c'est
-comme un hameau aux fenêtres revêtues de verdure ou embarrassées de
-cages, de loques qui sèchent, et d'où l'on voit sortir par instant
-quelque profil de jeune ou vieille ménagère, quelque tête rose
-d'enfant. On crie, on chante, on rit aux éclats; c'est gai ou triste à
-entendre, selon les heures et selon les impressions.
-
-J'ai trouvé là tous les débris de mes diverses fortunes, les restes
-confus de plusieurs mobiliers dispersés ou revendus depuis vingt ans.
-C'est un capharnaùm comme celui du docteur Faust. Une table antique à
-trépied aux têtes d'aigle, une console soutenue par un sphinx ailé,
-une commode du xviie siècle, une bibliothèque du xviiie, un lit du même
-temps, dont le baldaquin, à ciel ovale, est revêtu de lampas rouge
-(mais on n'a pu dresser ce dernier); une étagère rustique chargée de
-faïences et de porcelaines de Sèvres, assez endommagées la plupart; un
-narguilé rapporté de Constantinople, une grande coupe d'albâtre, un
-vase de cristal; des panneaux de boiseries provenant de la démolition
-d'une vieille maison que j'avais habitée sur l'emplacement du Louvre,
-et couverts de peintures mythologiques exécutées par des amis
-aujourd'hui célèbres; deux grandes toiles dans le goût de Prudhon,
-représentant la Muse de l'histoire et celle de la comédie. Je me suis
-plu pendant quelques jours à ranger tout cela, à créer dans la mansarde
-étroite un ensemble bizarre qui tient du palais et de la chaumière, et
-qui résume assez bien mon existence errante. J'ai suspendu au-dessus
-de mon lit mes vêtements arabes, mes deux cachemires industrieusement
-reprisés, une gourde de pèlerin, un carnier de chasse. Au-dessus de la
-bibliothèque s'étale un vaste plan du Caire; une console de bambou,
-dressée à mon chevet, supporte un plateau de l'Inde vernissé où je
-puis disposer mes ustensiles de toilette. J'ai retrouvé avec joie ces
-humbles restes de mes années alternatives de fortune et de misère, où
-se rattachaient tous les souvenirs de ma vie. On avait seulement mis à
-part un petit tableau sur cuivre, dans le goût du Corrége, représentant
-_Vénus et l'Amour,_ des trumeaux de chasseresses et de satyres, et une
-flèche que j'avais conservée en mémoire des compagnies de l'arc du
-Valais, dont j'avais fait partie dans ma jeunesse; les armes étaient
-vendues depuis les lois nouvelles. En somme, je retrouvais là à peu
-près tout ce que j'avais possédé en dernier lieu. Mes livres, amas
-bizarre de la science de tous les temps, histoire, voyages, religions,
-cabale, astrologie, à réjouir les ombres de Pic de la Mirandole, du
-sage Meursius et de Nicolas de Cusa,--la tour de Babel en deux cents
-volumes,--on m'avait laissé tout cela! Il y avait de quoi rendre fou un
-sage; tâchons qu'il y ait aussi de quoi rendre sage un fou.
-
-Avec quelles délices j'ai pu classer dans mes tiroirs l'amas de mes
-notes et de mes correspondances intimes ou publiques, obscures ou
-illustres, comme les a faites le hasard des rencontres ou des pays
-lointains que j'ai parcourus. Dans des rouleaux mieux enveloppés que
-les autres, je retrouve des lettres arabes, des reliques du Caire et de
-Stamboul. O bonheur! ô tristesse mortelle! ces caractères jaunis, ces
-brouillons effacés, ces lettres à demi froissées, c'est le trésor de
-mon seul amour... Relisons ... Bien des lettres manquent, bien d'autres
-sont déchirées ou raturées.
-
-(Les amis de Gérard de Nerval ont été assez heureux pour retrouver
-dans ses papiers des fragments de ces lettres. Les éditeurs
-les publient tels qu'ils leurs ont été remis, sans prétendre
-les coordonner, les lier entre eux, leur donner la suite et
-l'enchaînement dont le pauvre rêveur a emporté le secret avec lui.)
-.............................................................
-
-
-LETTRE III
-
-Me voilà encore à vous écrire, puisque je ne puis faire autre chose
-que de penser à vous et de m'occuper de vous; de vous, si occupée, si
-distraite, si affairée; non pas tout à fait indifférente peut-être,
-mais bien cruellement raisonnable, et raisonnant si bien! O femme!
-femme! L'artiste sera toujours en vous plus forte que l'amante. Mais je
-vous aime aussi comme artiste. Il y a dans votre talent une partie de
-la magie qui m'a charmé. Marchez donc d'un pas ferme vers cette gloire
-que j'oublie; et, s'il faut une voix pour vous crier courage, s'il faut
-un bras pour vous soutenir, s'il faut un corps où votre pied s'appuie
-pour monter plus haut, vous savez..........
-
-LETTRE IV
-
-J'ai lu votre lettre, cruelle que vous êtes. Elle est si douce et si
-bonne, que je ne puis que plaindre mon sort; mais, si je vous croyais
-ainsi qu'autrefois coquette et perfide, oh! je dirais comme Figaro:
-«Votre esprit se joue du mien.» Cette pensée que l'on peut trouver du
-ridicule dans les sentiments les plus nobles, dans les émotions les
-plus sincères, me glace le sang et me rend injuste malgré moi. Oh! non,
-vous n'êtes pas comme tant d'autres femmes, vous avez du cœur, et vous
-savez bien qu'il ne faut pas se jouer d'une véritable passion.
-
-Oh! méfiez-vous, non pas de votre cœur qui est bon, mais de votre
-humeur qui est légère et changeuse; songez que vous m'avez mis dans
-une position telle vis-à-vis de vous, que l'abandon me serait beaucoup
-plus affreux que ne le serait une infidélité quand je vous aurais
-obtenue. En effet, dans ce dernier cas, qu'aurais-je à dire? Le
-ressentiment serait ridicule à mes propres yeux. J'aurais cessé de
-plaire, voilà tout, et ce serait à moi de chercher des moyens plus
-efficaces de rentrer dans vos bonnes grâces. Je vous devrais toujours
-de la reconnaissance et ne pourrais, dans tous les cas, douter de votre
-loyauté. Mais songez au désespoir où me livrerait votre changement dans
-nos relations actuelles, ô mon Dieu!
-
-Pour la jalousie, c'est un côté bien mort chez moi. Quand j'ai pris
-une résolution, elle est ferme; quand je me suis résigné, c'est pour
-tout de bon. Je pense à d'autres choses et j'arrange mes idées d'après
-les circonstances. Mon esprit sait toujours plier devant les faits
-irrévocables. Ainsi, ma belle amie, vous me connaissez bien maintenant.
-Je livre tout ceci à vos réflexions, je ne veux rien tenir que de
-leur effet. Ne craignez donc pas de me voir. Votre présence me calme,
-me fait du bien; votre entretien m'est nécessaire et m'empêche de me
-livrer à.................
-
-(La suite manque.)
-
-
-LETTRE V
-
-Vous vous trompez, madame, si vous pensez que je vous oublie ou que
-je me résigne à être oublié de vous. Je le voudrais, et ce serait un
-bonheur pour vous et pour moi sans doute; mais ma volonté n'y peut
-rien. La mort d'un parent, des intérêts de ma famille ont exigé mon
-temps et mes soins, et j'ai essayé de me livrer à cette diversion
-inattendue, espérant retrouver quelque calme et pouvoir juger enfin
-plus froidement ma position à votre égard. Elle est inexplicable; elle
-est triste et fatale de tout point; elle est ridicule peut-être; mais
-je me rassure en pensant que vous êtes la seule personne au monde qui
-n'ait pas le droit de la trouver telle. Vous auriez bien peu d'orgueil,
-si vous vous étonniez d'être aimée à ce point et si follement.
-
-Oh! si j'ai réussi à mêler quelque chose de mon existence dans la
-vôtre; si toute une année je vous ai occupée de mes lettres et de
-ma présence; s'il y a à moi, tout à moi, quelques journées de votre
-vie, et, malgré vous, quelques heures de vos pensées, n'était-ce pas
-une peine qui portait sa récompense avec elle? Dans cette soirée où
-je compris toutes les chances de vous plaire et de vous obtenir, où
-ma seule fantaisie avait mis en jeu votre valeur et la livrait à
-des hasards, je tremblais plus que vous-même. Eh bien, alors même,
-tout le prix de mes efforts était dans votre sourire. Vos craintes
-m'arrachaient le cœur. Mais avec quel transport j'ai baisé vos mains
-glorieuses! Ah! ce n'était pas alors la femme, c'était l'artiste à qui
-je rendais hommage. Peut-être aurais-je dû toujours me contenter de ce
-rôle, et ne pas chercher à faire descendre de son piédestal cette belle
-idole que jusque-là j'avais adorée de si loin.
-
-Vous dirai-je pourtant que j'ai perdu quelques illusions en vous voyant
-de plus près? Mais, en se prenant à la réalité, mon amour a changé de
-caractère. Ma volonté, jusque-là si nette et si précise, a éprouvé un
-mouvement de vertige. Je ne sentais pas tout mon bonheur d'être ainsi
-près de vous, ni tout le danger que je courais à risquer de ne pas vous
-plaire. Mes projets se sont contrariés. J'ai voulu me montrer à la fois
-un homme timide, un homme utile et égayant, et je n'ai pas compris que
-les deux sentiments que je voulais exciter ensemble se froisseraient
-dans votre cœur. Plus jeune, je vous eusse touchée par une passion
-plus naïve et plus chaleureuse; plus vieux, j'aurais mieux calculé ma
-marche, étudié votre caractère et trouvé à la longue le chemin de votre
-cœur.
-
-Si je vous fais un aveu si complet, c'est que je vous sais digne de
-comprendre un esprit ...
-
-(La suite manque.)
-
-
-LETTRE VII
-
-Ah! ma pauvre amie, je ne sais quels rêves vous avez faits; mais non,
-je sors d'une nuit terrible; je suis malheureux par ma faute peut-être
-et non par la vôtre, mais je le suis. Grand Dieu! excusez mon désordre,
-pardonnez les combats de mon âme. Oui, c'est vrai, j'ai voulu vous
-le cacher en vain, je vous désire autant que je vous aime, mais je
-mourrais plutôt que d'exciter encore une fois votre mécontentement.
-Oh! pardonnez, je ne suis pas volage, moi; depuis trois mois, je vous
-suis fidèle, je le jure devant Dieu. Si vous tenez un peu à moi,
-voulez-vous m'abandonner encore à ces vaines ardeurs qui me tuent?
-Je vous avoue tout cela pour que vous y songiez plus tard; car, je
-vous l'ai dit, quelque espoir que vous ayez bien voulu me donner, ce
-n'est pas à un jour fixe que je voudrais vous obtenir, mais arrangez
-les choses pour le mieux. Ah! je le sais, les femmes aiment qu'on les
-force un peu; elles ne veulent point paraître céder sans contrainte.
-Mais, songez-y, vous n'êtes pas pour moi comme les autres femmes; je
-suis plus peut-être pour vous que les autres hommes; sortons donc
-des usages de la galanterie ordinaire. Que m'importe que vous ayez
-été à d'autres, que vous soyez à d'autres peut-être. Vous êtes la
-première femme que j'aime, et je suis peut-être le premier homme qui
-vous aime à ce point. Si ce n'est pas là une sorte d'hymen que le ciel
-bénisse, le mot amour n'est qu'un vain mot. Que ce soit donc un hymen
-véritable où l'épouse s'abandonne en disant: «C'est l'heure.» Il y
-a de certaines formes de forcer une femme qui me répugnent. Vous le
-savez, mes idées sont singulières, ma passion s'entoure de beaucoup de
-poésie et d'originalité, j'arrange volontiers ma vie comme un roman;
-les moindres désaccords me choquent, et les modernes manières que
-prennent les hommes avec les femmes qu'ils ont possédées ne seront
-jamais les miennes. Laissez-vous aimer ainsi; cela aura peut-être
-quelques douceurs charmantes que vous ignorez. Ah! ne redoutez rien
-d'ailleurs de la vivacité de mes transports. Vos craintes seront
-toujours les miennes, et, de même que je sacrifierais toute ma jeunesse
-et ma force au bonheur de vous posséder, de même aussi mon désir
-s'arrêterait devant votre réserve, comme il s'est arrêté si longtemps
-devant votre rigueur. Ah! ma chère et véritable amie, j'ai peut-être
-tort de vous écrire ces choses qui ne se disent d'ordinaire qu'aux
-heures d'enivrement. Mais je vous sais si bonne et si sensible, que
-vous ne vous offenserez pas d'aveux qui ne tendent qu'à vous faire lire
-plus complètement dans mon cœur. Je vous ai fait bien des concessions,
-faites-m'en quelques-unes aussi. La seule chose qui m'effraye serait
-de n'obtenir de vous qu'une complaisance froide qui ne partirait pas
-de l'attachement, mais peut-être de la pitié. Vous avez reproché à
-mon amour d'être matériel, il ne l'est pas du moins dans ce sens; que
-je ne vous possède jamais, si je dois avoir dans les bras une femme
-résignée plutôt que vaincue. Je renonce à la jalousie, je sacrifie mon
-amour-propre, mais je ne puis faire abstraction des droits secrets de
-mon cœur sur un autre. Vous m'aimez, oui, beaucoup moins que je ne
-vous aime, sans doute, mais vous m'aimez, et sans cela je n'aurais pas
-pénétré aussi avant dans votre intimité. Eh bien, vous comprendrez
-tout ce que je cherche à vous exprimer. Autant cela serait choquant
-pour une tête froide, autant cela doit toucher un cœur indulgent et
-tendre.
-
-Un mouvement de vous m'a fait plaisir, c'est que vous avez paru
-craindre un instant que, depuis quelques jours, ma constance ne se fût
-démentie. Ah! rassurez-vous. J'ai peu de mérite à la conserver; il
-n'existe pour moi qu'une seule femme au monde.
-
-
-LETTRE VIII
-
-Souvenez-vous, oublieuse personne, que vous m'avez accordé la
-permission de vous voir une heure aujourd'hui. Je vous envoie mon
-médaillon en bronze pour fixer encore mieux votre souvenir. Il date
-déjà, comme vous pouvez voir, de l'an 1831, où il eut les honneurs du
-Salon. Ah! j'ai été l'une des célébrités ..., et je renoncerais encore
-aujourd'hui à cette partie que j'ai négligée pour vous, si vous me
-donnez lieu de chercher à vous rendre fière de moi. Vous vous plaignez
-de quelques heures que je vous ai fait perdre; moi, mon amour m'a
-fait perdre des années, et pourtant je les ressaisirais bien vite si
-vous vouliez. Que m'importe la renommée, tant qu'elle ne prendra pas
-vos traits pour me couronner? Jusque-là, il y aura une gloire dans
-laquelle la mienne s'absorbera toujours: c'est la vôtre; et jamais
-mes assiduités les plus grandes ne tendront à vous la faire oublier.
-Étudiez donc fortement, mais accordez-moi quelques-uns de vos instants
-de repos. Je vous avouerai que je suis aujourd'hui d'une humeur fort
-peu tragique, et que je risque dès lors beaucoup moins de vous déranger.
-
-
-LETTRE X
-
-(Le commencement manque.)
-
-Je me heurte à chaque pas. M'avez-vous cru injuste, intolérant, capable
-de troubler votre repos par des folies? Hélas! vous le voyez, je
-raisonne trop juste, je juge trop froidement les choses, et vous avez
-eu bien des preuves de mon empire sur moi-même. Suis-je un enfant,
-quoique je vous aime avec toute l'imprudence d'un enfant? Non; je suis
-capable de vous faire respecter aux yeux de tous; je suis digne de
-votre confiance, et désormais toute mon intelligence à vous servir,
-et tout mon sang pour vous défendre au besoin. Jamais une femme n'a
-rencontré tant d'attachement joint à quelque importance réelle, et
-toutes en seraient flattées. Maintenant, je n'ai plus qu'un mot à vous
-dire. Admettez une preuve. Il faut un homme bien épris pour qu'il
-ne recule pas devant une question de vie et de mort. Si vous voulez
-savoir jusqu'à quel point vous êtes aimée ou estimée, le résultat
-d'une démarche que je puis faire vous apprendra sur quel bras il faut
-compter. Si je me suis trompé dans tous mes soupçons, rassurez-moi, je
-vous en prie; épargnez-moi quelques ridicules, et surtout celui de me
-commettre avec la parodie de mes émotions les plus chères.
-
-Je vous jure que vous ne risquez rien à m'entendre; je vous crains
-autant que je vous aime; votre regard est pour moi ce qu'il y a de plus
-doux et de plus terrible. Ce n'est que loin de vous que je m'abandonne
-aux idées les plus _extrêmes,_ les plus fatales. Madame, vous m'avez
-dit qu'il fallait savoir trouver le chemin de votre cœur: eh bien,
-je suis trop agité pour chercher, pour trouver; ayez pitié de moi,
-guidez-moi! Je ne sais, il y a des obstacles que je touche sans les
-voir, des ennemis que j'aurais besoin de connaître! Il y a eu quelque
-chose ces jours-ci qui vous a changée à mon égard, car vous êtes trop
-indulgente et trop sensée pour vous _offenser_ vraiment de quelques
-inégalités, de quelques folies, si excusables dans ma situation. Cela
-vient-il d'ailleurs? dites-le moi; ma pensée vous préoccupe, et je ne
-puis la pénétrer; à qui en voulez-vous? qui vous a offensée? qui vous a
-trahie? Donnez-moi quelque chose où me prendre, quelqu'un à insulter,
-à combattre! j'en ai besoin! que je vous serve sans espoir et sans
-récompense, et que je vous délivre de moi, s'il plaît à Dieu! mais que
-je sorte au mois de l'état de doute où je vis.
-
-Une occasion se présenterait dans tous les cas d'anéantir bien des
-fausses suppositions. Il y a quelqu'un, madame, dont l'assiduité vous a
-fait du tort dans l'opinion, et qui s'est plu même à vous compromettre,
-si l'on dit vrai. Ce n'est pas là pour moi une rivalité. Je ne me
-préoccupe pas le moins du monde de ce détail, et ne voudrais rien
-faire de trop important pour trop peu. Je vous le dis, vous ne savez
-même peut-être pas ce que c'est, un homme sans valeur et sans mérite,
-quelque chose d'insignifiant et de frivole, qu'il suffirait peut-être
-d'effrayer ou de punir, s'il vous a offensée en effet. Nous en dirons
-deux mots, si vous voulez, et nous laisserons au besoin la chose pour
-ce qu'elle vaut. Mais, de grâce, un peu de confiance, un peu de clarté
-dans ces détours où je me heurte à chaque pas.
-
-
-LETTRE XI
-
-Mon Dieu! mon Dieu! j'ai pu vous voir un instant. Quoi! vous n'êtes
-donc pas si irritée que je le croyais? quoi! vous avez encore un
-sourire pour ma personne, un doux rayon de soleil pour mes tristesses!
-J'emporte ce bonheur, de peur d'être détrompé par un mot que je fuis
-toujours, moi qui me croyais déjà puissant. Un regard m'abat, un mot me
-relève, je ne me sens fort que loin de vos yeux.
-
-Oui, j'ai mérité d'être humilié par vous; oui, je dois payer encore
-de beaucoup de souffrances l'instant d'orgueil auquel j'ai cédé. Ah!
-c'était une risible ambition que celle-là. Me croire chéri d'une femme
-de votre talent, de votre beauté.
-
-Je dois borner mes prétentions à vous servir. J'accepte vos dédains
-comme une justice. Ne craignez rien, j'attends, ne craignez rien.
-
-
-LETTRE XII
-
-Deux jours sans vous voir, sans te voir, cruelle! Oh! si tu m'aimes,
-nous sommes encore bien malheureux. Toi, tes leçons, ton théâtre, tes
-occupations; moi-même, un théâtre, un journal et une foule encore de
-tracas et d'ennuis. Hier, je ne sais à quoi j'ai passé ma journée. Je
-suis allé et venu.
-
-...Il connaît tout le monde, en dit du mal. Je n'ai pas osé le juger si
-mal sans l'avoir vu. Ce n'est pas la faute de ce pauvre Jean Leroy. Je
-l'aurais peut-être jugé avec plus d'indulgence, ... et je viens de dire
-pourquoi.
-
-Il ne faut pas rire de cela.
-
-
-LETTRE XIII
-
-Vous êtes bien la plus étrange personne du monde, et je serais indigne
-de vous admirer, si je me lassais de vos inégalités et de vos caprices.
-
-Oui, je vous aime ainsi bien plus que je ne vous admire, et je serais
-fâché que vous fussiez autrement. A un amour tel que le mien, il
-fallait une lutte pénible et compliquée. A cette passion infatigable,
-il fallait une résistance inouïe; à ces ruses, à ces travaux, à cette
-sourde et constante activité qui ne néglige aucun moyen, qui ne
-repousse aucune concession, ardente comme une passion espagnole, souple
-comme un amour italien, il fallait toutes les ressources, toutes les
-finesses de la femme, tout ce qu'une tête intelligente peut rassembler
-de force contre un coeur bien résolu. Il fallait tout cela, sans doute,
-et je vous aurais peu estimée d'avoir cru la résistance plus facile et
-l'épreuve moins dangereuse.
-
-Toutefois, ne craignez rien; je suis encore mal remis du coup qu'il m'a
-frappé, et il me faut du temps pour ...
-
-
-LETTRE XV
-
-Nous avons maintenant à nous garder d'une chose, c'est de cet
-abattement qui succède à toute tension violente, à tout effort
-surhumain. Pour qui n'a qu'un désir modéré, la réussite est une suprême
-joie qui fait éclater toutes les facultés humaines. C'est un point
-lumineux dans l'existence, qui ne tarde pas à pâlir et à s'éteindre.
-Mais, pour le cœur profondément épris, l'excès d'émotion contracte
-pour un instant tous les ressorts de la vie; le trouble est grand, la
-convulsion est profonde, et la tête se courbe en frémissant comme sons
-le souffle d'un Dieu. Hélas! que sommes-nous, pauvres créatures! et
-comment répondre dignement à la puissance de sentir que le ciel a mise
-en notre âme? Je ne suis qu'un homme et vous une femme, et l'amour qui
-est entre nous a quelque chose d'impérissable et de divin.
-
-<tb>
-
-Une nuit, je parlais et chantais dans une sorte d'extase. Un des
-servants de la maison vint me chercher dans ma cellule et me fit
-descendre à une chambre du rez-de-chaussée, où il m'enferma. Je
-continuais mon rêve, et, quoique debout, je me croyais enfermé dans une
-sorte de kiosque oriental. J'en sondai tous les angles et je vis qu'il
-était octogone. Un divan régnait autour des murs, et il me semblait que
-ces derniers étaient formés d'une glace épaisse, au delà de laquelle je
-voyais briller des trésors, des châles et des tapisseries. Un paysage
-éclairé par la rue m'apparaissait au travers des treillages de la
-porte, et il me semblait reconnaître la figure des troncs d'arbres et
-des rochers. J'avais déjà séjourné là dans quelque autre existence, et
-je croyais reconnaître les profondes grottes d'Ellorah. Peu à peu un
-jour bleuâtre pénétra dans le kiosque et y fit apparaître des images
-bizarres. Je crus alors me trouver au milieu d'un vaste charnier où
-l'histoire universelle était écrite en traits de sang. Le corps d'une
-femme gigantesque était peint en face de moi; seulement, ses diverses
-parties étaient tranchées comme par le sabre; d'autres femmes de races
-diverses et dont les corps dominaient de plus en plus, présentaient sur
-les autres murs un fouillis sanglant de membres et de têtes, depuis les
-impératrices et les reines jusqu'aux plus humbles paysannes. C'était
-l'histoire de tous les crimes, et il suffisait de fixer les yeux sur
-tel ou tel point pour voir s'y dessiner une représentation tragique.
-
---Voilà, me disais-je, ce qu'a produit la puissance déférée aux hommes.
-Ils ont peu à peu détruit et tranché en mille morceaux le type éternel
-de la beauté, si bien que les races perdent de plus en plus en force et
-perfection...
-
-Et je voyais, en effet, sur une ligne d'ombre qui se faufilait par un
-des jours de la porte, la génération descendante des races de l'avenir.
-
-Je fus enfin arraché à cette sombre contemplation. La figure bonne et
-compatissante de mon excellent médecin me rendit au monde des vivants.
-Il me fit assister à un spectacle qui m'intéressa vivement. Parmi les
-malades se trouvait un jeune homme, ancien soldat d'Afrique, qui
-depuis six semaines se refusait à prendre de la nourriture. Au moyen
-d'un long tuyau de caoutchouc introduit dans une narine, on lui faisait
-couler dans l'estomac une assez grande quantité de semoule ou de
-chocolat.
-
-Ce spectacle m'impressionna vivement. Abandonné jusque-là au cercle
-monotone de mes sensations ou de mes souffrances morales, je
-rencontrais un être indéfinissable, taciturne et patient, assis comme
-un sphinx aux portes suprêmes de l'existence. Je me pris à l'aimer à
-cause de son malheur et de son abandon, et je me sentis relevé par
-cette sympathie et par cette pitié. Il me semblait, placé ainsi entre
-la mort et la vie, comme un interprète sublime, comme un confesseur
-prédestiné à entendre ces secrets de l'âme que la parole n'oserait
-transmettre ou ne réussirait pas à rendre. C'était l'oreille de Dieu
-sans le mélange de la pensée d'un autre. Je passais des heures entières
-à m'examiner mentalement, la tête penchée sur la sienne et lui tenant
-les mains. Il me semblait qu'un certain magnétisme réunissait nos
-deux esprits, et je me sentis ravi quand la première fois une parole
-sortit de sa bouche. On n'en voulait rien croire, et j'attribuais à
-mon ardente volonté ce commencement de guérison. Cette nuit-là, j'eus
-un rêve délicieux, le premier depuis bien longtemps. J'étais dans une
-tour, si profonde du côté de la terre et si haute du côté du ciel,
-que toute mon existence semblait devoir se consumer à monter et à
-descendre. Déjà mes forces s'étaient épuisées, et j'allais manquer
-de courage, quand une porte latérale vint à s'ouvrir; un esprit se
-présenta et me dit:
-
---Viens, mon frère!...
-
-Je ne sais pourquoi il me vint à l'idée qu'il s'appelait Saturnin. Il
-avait les traits du pauvre malade, mais transfigurés et intelligents.
-Nous étions dans une campagne éclairée des feux des étoiles, nous nous
-arrêtâmes à contempler ce spectacle, et l'esprit étendit sa main sur
-mon front comme je l'avais fait la veille en cherchant à magnétiser
-mon compagnon; aussitôt une des étoiles que je voyais au ciel se mit
-à grandir, et la divinité de mes rêves m'apparut souriante, dans un
-costume presque indien, telle que je l'avais vue autrefois. Elle marcha
-entre nous deux, et les prés verdissaient, les fleurs et les feuillages
-s'élevaient de terre sur la trace de ses pas... Elle me dit:
-
---L'épreuve à laquelle tu étais soumis est venue à son terme; ces
-escaliers sans nombre que tu te fatiguais à descendre ou à gravir,
-étaient les liens mêmes des anciennes illusions qui embarrassaient ta
-pensée, et maintenant rappelle-toi le jour où tu as imploré la Vierge
-sainte et où, la croyant morte, le délire s'est emparé de ton esprit.
-Il fallait que ton vœu lui fût porté par une âme simple et dégagée des
-liens de la terre. Celle-là s'est rencontrée près de toi, et c'est
-pourquoi il m'est permis à moi-même de venir et de t'encourager.
-
-La joie que ce rêve répandit dans mon esprit me procura un réveil
-délicieux. Le jour commençait à poindre. Je voulus avoir un signe
-matériel de l'apparition qui m'avait consolé, et j'écrivis sur le mur
-ces mots: «Tu m'as visité cette nuit.»
-
-J'inscris ici, sous le titre de _Mémorables_, les impressions de
-plusieurs rêves qui suivirent celui que je viens de rapporter.
-
-<tb> ..............................................................
-
-Sur un pic élancé de l'Auvergne a retenti la chanson des pâtres.
-_Pauvre Marie!_ reine des cieux! c'est à toi qu'ils s'adressent
-pieusement. Cette mélodie rustique a frappé l'oreille des corybantes.
-Ils sortent, en chantant à leur tour, des grottes secrètes où l'amour
-leur fit des abris.--Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux!
-
-Sur les montagnes de l'Himalaya une petite fleur est née. --Ne
-m'oubliez pas.--Le regard chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant
-sur elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage
-étranger.--_Myosotis!_
-
-Une perle d'argent brillait dans le sable; une perle d'or étincelait au
-ciel... Le monde était créé. Chastes amours, divins soupirs! enflammez
-la sainte montagne ... car vous avez des frères dans les vallées et des
-sœurs timides qui se dérobent au sein des bois!
-
-Bosquets embaumés de Paphos, vous ne valez pas ces retraites où l'on
-respire à pleins poumons l'air vivifiant de la patrie.--Là-haut,
-sur les montagnes, le monde vit content; le rossignol sauvage fait
-contentement!
-
-Oh! que ma grande amie est belle! Elle est si grande, qu'elle pardonne
-au monde, et si bonne, qu'elle m'a pardonné. L'autre nuit, elle était
-couchée je ne sais dans quel palais, et je ne pouvais la rejoindre. Mon
-cheval alezan brûlé se dérobait sous moi. Les rênes brisées flottaient
-sur sa croupe en sueur, et il me fallut de grands efforts pour
-l'empêcher de se coucher à terre.
-
-Cette nuit, le bon Saturnin m'est venu en aide, et ma grande amie a
-pris place à mes côtés sur sa cavale blanche caparaçonnée d'argent.
-Elle m'a dit:
-
---Courage, frère! car c'est la dernière étape.
-
-Et ses grands yeux dévoraient l'espace, et elle faisait voler dans
-l'air sa longue chevelure imprégnée des parfums de l'Yémen.
-
-Je reconnus les traits divins de ***. Nous volions au triomphe, et nos
-ennemis étaient à nos pieds. La huppe messagère nous guidait au plus
-haut des cieux, et l'arc de lumière éclatait dans les mains divines
-d'Apollon. Le cor enchanté d'Adonis résonnait à travers les bois.
-
-O Mort! où est ta victoire, puisque le Messie vainqueur chevauchait
-entre nous deux? Sa robe était d'hyacinthe soufrée, et ses poignets,
-ainsi que les chevilles de ses pieds, étincelaient de diamants et
-de rubis. Quand sa houssine légère toucha la porte de nacre de la
-Jérusalem nouvelle, nous fûmes tous les trois inondés de lumière.
-C'est alors que je suis descendu parmi les hommes pour leur annoncer
-l'heureuse nouvelle.
-
-Je sors d'un rêve bien doux: j'ai revu celle que j'avais aimée
-transfigurée et radieuse. Le ciel s'est ouvert dans toute sa gloire, et
-j'y ai lu le mot _pardon_ signé du sang de Jésus-Christ.
-
-Une étoile a brillé tout à coup et m'a révélé le secret du monde des
-mondes. Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux!
-
-Du sein des ténèbres muettes, deux notes ont résonné, l'une grave,
-l'autre aiguë,--et l'orbe éternel s'est mis à tourner aussitôt. Sois
-bénie, _ô_ première octave qui commenças l'hymne divin! Du dimanche
-au dimanche, enlace tous les jours dans ton réseau magique. Les monts
-te chantent aux vallées, les sources aux rivières, les rivières aux
-fleuves, et les fleuves à l'Océan; l'air vibre, et la lumière brise
-harmonieusement les fleurs naissantes. Un soupir, un frisson d'amour
-sort du sein gonflé de la terre, et le chœur des astres se déroule
-dans l'infini; il s'écarte et revient sur lui-même, se resserre et
-s'épanouit, et sème au loin les germes des créations nouvelles.
-
-Sur la cime d'un mont bleuâtre une petite fleur est née. --Ne
-m'oubliez pas!--Le regard chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant
-sur elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage
-étranger.--_Myosotis!_
-
-Malheur à toi, dieu du Nord,--qui brisas d'un coup de marteau la sainte
-table composée de sept métaux les plus précieux! car tu n'as pu briser
-la _Perle rose_ qui reposait au centre. Elle a rebondi sous le fer, et
-voici que nous sommes aimés pour elle ... Hosannah!
-
-Le _macrocosme,_ ou grand monde, a été construit par art cabalistique;
-le _microcosme,_ ou petit monde, est son image réfléchie dans tous les
-coeurs. La Perle rose a été teinte du sang royal des Walkyries. Malheur
-à toi, dieu-forgeron, qui as voulu briser un monde!
-
-Cependant, le pardon du Christ a été aussi prononcé pour toi!
-
-Sois donc béni toi-même, ô Thor, le géant,--le plus puissant des
-fils d'Odin! Sois béni dans Héla, ta mère, car souvent le trépas est
-doux,--et dans ton frère Loki, et dans ton chien Garnur.
-
-Le serpent qui entoure le monde est béni lui-même, car il relâche
-ses anneaux, et sa gueule béante aspire la fleur d'anxoka, la fleur
-soufrée,--la fleur éclatante du soleil!
-
-Que Dieu préserve le divin Balder, le fils d'Odin, et Freya la belle!
-
-<tb>
-
-.............................................. Je me trouvais _en
-esprit_ à Saardam, que j'ai visitée l'année dernière. La neige couvrait
-la terre. Une toute petite fille marchait en glissant sur la terre
-durcie et se dirigeait, je crois, vers la maison de Pierre le Grand.
-Son profil majestueux avait quelque chose de bourbonien. Son cou, d'une
-éclatante blancheur, sortait à demi d'une palatine de plumes de cygne.
-De sa petite main rose, elle préservait du vent une lampe allumée et
-allait frapper à la porte verte de la maison, lorsqu'une chatte maigre
-qui en sortait s'embarrassa dans ses jambes et la fit tomber.
-
---Tiens! ce n'est qu'un chat! dit la petite fille en se relevant.
-
---Un chat, c'est quelque chose! répondit une voix douce.
-
-J'étais présent à cette scène, et je portais sur mon bras un petit chat
-gris qui se mit à miauler.
-
---C'est l'enfant de cette vieille fée! dit la petite fille.
-
-Et elle entra dans la maison.
-
-Cette nuit, mon rêve s'est transporté d'abord à Vienne. --On sait
-que sur chacune des places de cette ville sont élevées de grandes
-colonnes qu'on appelle _pardons._ Des nuages de marbre s'accumulent
-en figurant l'ordre salomonique et supportent des globes où président
-assises des divinités. Tout à coup, ô merveille! je me mis à songer
-à cette auguste sœur de l'empereur de Russie, dont j'ai vu le palais
-impérial à Weimar.--Une mélancolie pleine de douceur me fit voir les
-brumes colorées d'un paysage de Norvège éclairé d'un jour gris et doux.
-Les nuages devinrent transparents, et je vis se creuser devant moi
-un abîme profond où s'engouffraient tumultueusement les flots de la
-Baltique glacée. Il semblait que le fleuve entier de la Neva, aux eaux
-bleues, dût s'engloutir dans cette fissure du globe. Les vaisseaux de
-Cronstadt et de Saint-Pétersbourg s'agitaient sur leurs ancres, prêts à
-se détacher et à disparaître dans le gouffre, quand une lumière divine
-éclaira d'en haut cette scène de désolation.
-
-Sous le vif rayon qui perçait la brume, je vis apparaître aussitôt
-le rocher qui supporte la statue de Pierre le Grand. Au-dessus de
-ce solide piédestal vinrent se grouper des nuages qui s'élevaient
-jusqu'au zénith. Ils étaient chargés de figures radieuses et divines,
-parmi lesquelles on distinguait les deux Catherine et l'impératrice
-sainte Hélène, accompagnées des plus belles princesses de Moscovie et
-de Pologne. Leurs doux regards, dirigés vers la France, rapprochaient
-l'espace au moyen de longs télescopes de cristal. Je vis par là que
-notre patrie devenait l'arbitre de la querelle orientale, et qu'elles
-en attendaient la solution. Mon rêve se termina par le doux espoir que
-la paix nous serait enfin donnée.
-
-C'est ainsi que je m'encourageais à une audacieuse tentative. Je
-résolus de fixer le rêve et d'en connaître le secret.
-
---Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques,
-armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les
-subir? N'est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et
-redoutable, d'imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent
-de notre raison? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la
-consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs;
-mais je n'ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un
-engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence,
-affranchie des conditions du temps et de l'espace, et pareille sans
-doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s'il n'existe pas
-un lien entre ces deux existences et s'il n'est pas possible à l'âme de
-le nouer dès à présent?
-
-De ce moment, je m'appliquai à chercher le sens de mes rêves, et cette
-inquiétude influa sur mes réflexions de l'état de veille. Je crus
-comprendre qu'il existait entre le monde externe et le monde interne
-un lien; que l'inattention ou le désordre d'esprit en faussaient seuls
-les rapports apparents,--et qu'ainsi s'expliquait la bizarrerie de
-certains tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d'objets réels
-qui s'agitent sur l'eau troublée.
-
-Telles étaient les inspirations de mes nuits; mes journées se passaient
-doucement dans la compagnie des pauvres malades, dont je m'étais fait
-des amis. La conscience que désormais j'étais purifié des fautes de ma
-vie passée me donnait des jouissances morales infinies; la certitude de
-l'immortalité et de la coexistence de toutes les personnes que j'avais
-aimées m'était arrivée matériellement, pour ainsi dire, et je bénissais
-l'âme fraternelle qui, du sein du désespoir, m'avait fait rentrer dans
-les voies lumineuses de la religion.
-
-Le pauvre garçon de qui la vie intelligente s'était si singulièrement
-retirée recevait des soins qui triomphaient peu à peu de sa torpeur.
-Ayant appris qu'il était né à la campagne, je passais des heures
-entières à lui chanter d'anciennes chansons de village, auxquelles je
-cherchais à donner l'expression la plus touchante. J'eus le bonheur de
-voir qu'il les entendait et qu'il répétait certaines parties de ces
-chants. Un jour, enfin, il ouvrit les yeux un seul instant, et je vis
-qu'ils étaient bleus comme ceux de l'Esprit qui m'était apparu en
-rêve. Un matin, à quelques jours de là, il tint ses yeux grands ouverts
-et ne les ferma plus. Il se mit aussitôt à parler, mais seulement par
-intervalle, et me reconnut, me tutoyant et m'appelant frère. Cependant,
-il ne voulait pas davantage se résoudre à manger. Un jour, revenant du
-jardin, il me dit:
-
---J'ai soif.
-
-J'allai lui chercher à boire; le verre toucha ses lèvres sans qu'il pût
-avaler.
-
---Pourquoi, lui dis-je, ne veux-tu pas manger et boire comme les autres?
-
---C'est que je suis mort, dit-il; j'ai été enterré dans tel cimetière,
-à telle place...
-
---Et maintenant, où crois-tu être?
-
---En purgatoire, j'accomplis mon expiation.
-
-Telles sont les idées bizarres que donnent ces sortes de maladies;
-je reconnus en moi-même que je n'avais pas été loin d'une si étrange
-persuasion. Les soins que j'avais reçus m'avaient déjà rendu à
-l'affection de ma famille et de mes amis, et je pouvais juger plus
-sainement le monde d'illusions où j'avais quelque temps vécu.
-Toutefois, je me sens heureux des convictions que j'ai acquises, et je
-compare cette série d'épreuves que j'ai traversées à ce qui, pour les
-anciens, représentait l'idée d'une descente aux enfers.
-
-
-LES FILLES DU FEU
-
-
-
-
-A ALEXANDRE DUMAS
-
-
-Je vous dédie ce livre, mon cher maître, comme j'ai dédié _Lorely_ à
-Jules Janin. J'avais à le remercier au même titre que vous. Il y a
-quelques années, on m'avait cru mort et il avait écrit ma biographie.
-Il y a quelques jours, on m'a cru fou, et vous avez consacré
-quelques-unes de vos lignes des plus charmantes à l'épitaphe de mon
-esprit. Voilà bien de la gloire qui m'est échue en avancement d'hoirie.
-Comment oser, de mon vivant, porter au front ces brillantes couronnes?
-Je dois afficher un air modeste et prier le public de rabattre beaucoup
-de tant d'éloges accordés à mes cendres, ou au vague contenu de
-cette bouteille que je suis allé chercher dans la lune à l'imitation
-d'Astolfe, et que j'ai fait rentrer, j'espère, au siège habituel de la
-pensée.
-
-Or, maintenant que je ne suis plus sur l'hippogriffe et qu'aux
-yeux des mortels, j'ai recouvré ce qu'on appelle vulgairement la
-raison,--raisonnons.
-
-Voici un fragment de ce que vous écriviez sur moi le 10 décembre
-dernier:
-
-«C'est un esprit charmant et distingué, comme vous avez pu en
-juger,--chez lequel, de temps en temps, un certain phénomène se
-produit, qui, par bonheur, nous l'espérons, n'est sérieusement
-inquiétant ni pour lui, ni pour ses amis; --de temps en temps,
-lorsqu'un travail quelconque l'a fort préoccupé, l'imagination, cette
-folle du logis, en chasse momentanément la raison, qui n'en est que
-la maîtresse; alors, la première reste seule, tout-puissante, dans ce
-cerveau nourri de rêves et d'hallucinations, ni plus ni moins qu'un
-fumeur d'opium du Caire, ou qu'un mangeur de haschich d'Alger, et
-alors, la vagabonde qu'elle est le jette dans les théories impossibles,
-dans les livres infaisables. Tantôt il est le roi d'Orient Salomon,
-il a retrouvé le sceau qui évoque les esprits, il attend la reine de
-Saba; et alors, croyez-le bien, il n'est conte de fée, ou des _Mille
-et une Nuits,_ qui vaille ce qu'il raconte à ses amis, qui ne savent
-s'ils doivent le plaindre ou l'envier, de l'agilité et de la puissance
-de ces esprits, de la beauté et de la richesse de cette reine; tantôt
-il est sultan de Crimée, comte d'Abyssinie, duc d'Égypte, baron de
-Smyrne. Un autre jour,--il se croit fou, et il raconte comment il l'est
-devenu, et avec un si joyeux entrain, en passant par des péripéties si
-amusantes, que chacun désire le devenir pour suivre ce guide entraînant
-dans le pays des chimères et des hallucinations, plein d'oasis plus
-fraîches et plus ombreuses que celles qui s'élèvent sur la route brûlée
-d'Alexandrie à Ammon; tantôt, enfin, c'est la mélancolie qui devient sa
-muse, et alors retenez vos larmes si vous pouvez, car jamais Werther,
-jamais René, jamais Antony, n'ont eu plaintes plus poignantes, sanglots
-plus douloureux, paroles plus tendres, cris plus poétiques!...»
-
-<tb>
-
-Je vais essayer de vous expliquer, mon cher Dumas, le phénomène dont
-vous avez parlé plus haut. Il est, vous le savez, certains conteurs
-qui ne peuvent inventer sans s'identifier aux personnages de leur
-imagination. Vous savez avec quelle conviction notre vieil ami Nodier
-racontait comment il avait eu le malheur d'être guillotiné à l'époque
-de la Révolution; on en devenait tellement persuadé, que l'on se
-demandait comment il était parvenu à se faire recoller la tête ...
-
-Eh bien, comprenez-vous que l'entraînement d'un récit puisse produire
-un effet semblable; que l'on arrive pour ainsi dire à s'incarner dans
-le héros de son imagination, si bien que sa vie devienne la vôtre et
-qu'on brûle des flammes factices de ses ambitions et de ses amours!
-C'est pourtant ce qui m'est arrivé en entreprenant l'histoire d'un
-personnage qui a figuré, je crois bien, vers l'époque de Louis XV,
-sous le pseudonyme de Brisacier. Où ai-je lu la biographie fatale
-de cet aventurier? J'ai retrouvé celle de l'abbé de Bucquoy; mais
-je me sens bien incapable de renouer la moindre preuve historique à
-l'existence de cet illustre inconnu! Ce qui n'eût été qu'un jeu pour
-vous, maître,--qui avez su si bien vous jouer avec nos chroniques et
-nos mémoires, que la postérité ne saura plus démêler le vrai du faux,
-et chargera de vos inventions tous les personnages historiques que vous
-avez appelés à figurer dans vos romans,--était devenu pour moi une
-obsession, un vertige. Inventer, au fond, c'est se ressouvenir, a dit
-un moraliste; ne pouvant trouver les preuves de l'existence matérielle
-de mon héros, j'ai cru tout à coup à la transmigration des âmes non
-moins fermement que Pythagore ou Pierre Leroux. Le xviiie siècle même,
-où je m'imaginais avoir vécu, était plein de ces illusions. Voisenon,
-Mancriff et Crébillon fils en ont écrit mille aventures. Rappelez-vous
-ce courtisan qui se souvenait d'avoir été sofa; sur quoi, Schahabaham
-s'écrie avec enthousiasme: «Quoi! vous avez été sofa! mais c'est fort
-galant... Et, dites-moi, étiez-vous brodé?»
-
-Moi, je m'étais brodé sur toutes les coutures. Du moment que j'avais
-cru saisir la série de toutes mes existences antérieures, il ne m'en
-coûtait pas plus d'avoir été prince, roi, mage, génie et même dieu;
-la chaîne était brisée et marquait les heures pour des minutes. Ce
-serait le Songe de Scipion, la Vision du Tasse ou _la Divine Comédie_
-du Dante, si j'étais parvenu à concentrer mes souvenirs en un
-chef-d'œuvre. Renonçant désormais à la renommée d'inspiré, d'illuminé
-ou de prophète, je n'ai à vous offrir que ce que vous appelez si
-justement des théories impossibles, un _livre infaisable,_ dont voici
-le premier chapitre, qui semble faire suite au _Roman comique_ de
-Scarron.... Jugez-en:
-
-_Le Roman tragique._
-
-Me voici encore dans ma prison, madame; toujours imprudent, toujours
-coupable à ce qu'il semble, et toujours confiant, hélas! dans cette
-belle _étoile_ de comédie, qui a bien voulu m'appeler un instant son
-_destin._ L'Étoile et le Destin: quel couple aimable dans le roman du
-poëte Scarron! mais qu'il est difficile de jouer convenablement ces
-deux rôles aujourd'hui. La lourde charrette qui nous cahotait jadis
-sur l'inégal pavé du Mans, a été remplacée par des carrosses, par des
-chaises de poste et autres inventions nouvelles. Où sont les aventures,
-désormais? où est la charmante misère qui nous faisait vos égaux et
-vos camarades, mesdames les comédiennes, nous les pauvres poëtes
-toujours et les poëtes pauvres bien souvent? Vous nous avez trahis,
-reniés! et vous vous plaigniez de notre orgueil! Vous avez commencé par
-suivre de riches seigneurs, chamarrés, galants et hardis, et vous nous
-avez abandonnés dans quelque misérable auberge pour payer la dépense
-de vos folles orgies. Ainsi, moi, le brillant comédien naguère, le
-prince ignoré, l'amant mystérieux, le déshérité, le banni de liesse,
-le beau ténébreux, adoré des marquises comme des présidentes, moi,
-le favori bien indigne de madame Bouvillon, je n'ai pas été mieux
-traité que ce pauvre Ragotin, un poétereau de province, un robin!...
-Ma bonne mine, défigurée d'un vaste emplâtre, n'a servi même qu'à me
-perdre plus sûrement. L'hôte, séduit par les discours de La Rancune,
-a bien voulu se contenter de tenir en gage le propre fils du grand
-khan de Crimée envoyé ici pour faire ses études, et avantageusement
-connu dans toute l'Europe chrétienne sous le pseudonyme de Brisacier.
-Encore, si ce misérable, si cet intrigant suranné m'eût laissé quelques
-carolus, ou même une pauvre montre entourée de faux brillants, j'eusse
-pu sans doute imposer le respect à mes accusateurs et éviter la
-triste péripétie d'une aussi sotte combinaison. Bien mieux, vous ne
-m'aviez laissé pour tout costume qu'une méchante souquenille puce, un
-justaucorps rayé de noir et de bleu, et des chausses d'une conservation
-équivoque. Si bien, qu'en soulevant ma valise après votre départ,
-l'aubergiste, inquiet, a soupçonné une partie de la triste vérité, et
-m'est venu dire tout net que j'étais _un prince de contrebande._ A ces
-mots, j'ai voulu sauter sur mon épée; mais La Rancune l'avait enlevée,
-prétextant-qu'il fallait m'empêcher de m'en percer le cœur sous les
-yeux de l'ingrate qui m'avait trahi! Cette dernière supposition était
-inutile, ô La Rancune! on ne se perce pas le cœur avec une épée de
-comédie, on n'imite pas le cuisinier Vatel, on n'essaye pas de parodier
-les héros de roman, quand on est un héros de tragédie: et je prends
-tous nos camarades à témoin qu'un tel trépas est impossible à mettre en
-scène un peu noblement. Je sais bien qu'on peut piquer l'épée en terre
-et se jeter dessus les bras ouverts; mais nous sommes ici dans une
-chambre parquetée, où le tapis manque, nonobstant la froide saison. La
-fenêtre est, d'ailleurs, assez ouverte et assez haute sur la rue pour
-qu'il soit loisible à tout désespoir tragique de terminer par là son
-cours. Mais ... mais, je vous l'ai dit mille fois, je suis un comédien
-qui a de la religion.
-
-Vous souvenez-vous de la façon dont je jouais Achille, quand par
-hasard, passant dans une ville de troisième ou de quatrième ordre,
-il nous prenait la fantaisie d'étendre le culte négligé des anciens
-tragiques français? J'étais noble et puissant, n'est-ce pas, sous le
-casque doré aux crins de pourpre, sous la cuirasse étincelante, et
-drapé d'un manteau d'azur? Et quelle pitié c'était alors de voir un
-père aussi lâche qu'Agamemnon disputer au prêtre Calchas l'honneur de
-livrer plus vite au couteau la pauvre Iphigénie en larmes! J'entrais
-comme la foudre au milieu de cette action forcée et cruelle; je rendais
-l'espérance aux mères et le courage aux pauvres filles, sacrifiées
-toujours à un devoir, à un dieu, à la vengeance d'un peuple, à
-l'honneur ou au profit d'une famille!... Car on comprenait bien partout
-que c'était là l'histoire éternelle des mariages humains. Toujours
-le père livrera sa fille par ambition, et toujours la mère la vendra
-avec avidité; mais l'amant ne sera pas toujours cet honnête Achille,
-si beau, si bien armé, si galant et si terrible, quoiqu'un peu rhéteur
-pour un homme d'épée! Moi, je m'indignais parfois d'avoir à débiter de
-si longues tirades dans une cause aussi limpide et devant un auditoire
-aisément convaincu de mon droit. J'étais tenté de sabrer, pour en
-finir, toute la cour imbécile du roi des rois, avec son espalier
-de figurants endormis! Le public en eût été charmé; mais il aurait
-fini par trouver la pièce trop courte, et par réfléchir qu'il lui
-faut le temps de voir souffrir une princesse, un amant et une reine;
-de les voir pleurer, s'emporter et répandre un torrent d'injures
-harmonieuses contre la vieille autorité du prêtre et du souverain.
-Tout cela vaut bien cinq actes et deux heures d'attente, et le public
-ne se contenterait pas à moins. Il lui faut sa revanche de cet éclat
-d'une famille unique, pompeusement assise sur le trône de la Grèce,
-et devant laquelle Achille lui-même ne peut s'emporter qu'en paroles;
-il faut qu'il sache tout ce qu'il y a de misères sous cette pourpre,
-et pourtant d'irrésistible majesté! Ces pleurs tombés des plus beaux
-yeux du monde sur le sein rayonnant d'Iphigénie n'enivrent pas moins
-la foule que sa beauté, ses grâces et l'éclat de son costume royal!
-Cette voix si douce, qui demande la vie en rappelant qu'elle n'a pas
-encore vécu; le doux sourire de cet œil, qui fait trêve aux larmes
-pour caresser les faiblesses d'un père, première agacerie, hélas! qui
-ne sera pas pour l'amant!... Oh! comme chacun est attentif pour en
-recueillir quelque chose! La tuer, elle! Qui donc y songe?
-
-Grands dieux! Personne peut-être?... Au contraire: chacun s'est dit
-déjà qu'il fallait qu'elle mourût pour tous plutôt que de vivre pour
-un seul. Chacun a trouvé Achille trop beau, trop grand, trop superbe!
-Iphigénie sera-t-elle emportée encore par ce vautour thessalien, comme
-l'autre, la fille de Léda, l'a été naguère par un prince berger de la
-voluptueuse côte d'Asie? Là est la question pour tous les Grecs, et
-là est aussi la question pour le public qui nous juge dans ces rôles
-de héros! Et moi, je me sentais haï des hommes autant qu'admiré des
-femmes quand je jouais un de ces rôles d'amant superbe et victorieux.
-C'est qu'à la place d'une froide princesse de coulisse élevée à
-psalmodier tristement ces vers immortels, j'avais à défendre, à
-éblouir, à conserver une véritable fille de la Grèce, une perle de
-grâce, d'amour et de pureté, digne en effet d'être disputée par les
-hommes aux dieux jaloux! Était-ce Iphigénie seulement? Non, c'était
-Monime, c'était Junie, c'était Bérénice, c'étaient toutes les héroïnes
-inspirées par les beaux yeux d'azur de mademoiselle de Champmeslé
-ou par les grâces adorables des vierges nobles de Saint-Cyr! Pauvre
-Aurélie! notre compagne, notre sœur, n'auras-tu point regret toi-même
-à ces temps d'ivresse et d'orgueil? Ne m'as-tu pas aimé un instant,
-froide Étoile! à force de me voir souffrir, combattre ou pleurer
-pour toi? L'éclat nouveau dont le monde l'environne aujourd'hui
-prévaudra-t-il sur l'image rayonnante de nos triomphes communs? On se
-disait chaque soir: «Quelle est donc cette comédienne si au-dessus de
-tout ce que nous avons applaudi? Ne nous trompons-nous pas? Est-elle
-bien aussi jeune, aussi fraîche, aussi honnête qu'elle le paraît?
-Sont-ce de vraies perles et de fines opales qui ruissellent parmi ses
-blonds cheveux cendrés, et ce voile de dentelle appartient-il bien
-légitimement à cette malheureuse enfant? N'a-t-elle pas honte de ces
-satins brochés, de ces velours à gros plis, de ces peluches et de ces
-hermines? Tout cela est d'un goût suranné qui accuse des fantaisies
-au-dessus de son Age.» Ainsi parlaient les mères, en admirant toutefois
-un choix constant d'atours et d'ornements d'un autre siècle qui
-leur rappelaient de beaux souvenirs. Les jeunes femmes enviaient,
-critiquaient ou admiraient tristement. Mais, moi, j'avais besoin de
-la voir à toute heure pour ne pas me sentir ébloui près d'elle, et
-pour pouvoir fixer mes yeux sur les siens autant que le voulaient nos
-rôles. C'est pourquoi celui d'Achille était mon triomphe. Mais que le
-choix des autres m'avait embarrassé souvent! Quel malheur de n'oser
-changer les situations à mon gré et sacrifier même les pensées du
-génie à mon respect et à mon amour! Les Britannicus et les Bajazet,
-ces amants captifs et timides, n'étaient pas pour me convenir. La
-pourpre du jeune César me séduisait bien davantage! Mais quel malheur
-ensuite de ne rencontrer à dire que de froides perfidies! Eh quoi! ce
-fut là ce Néron tant célébré de Rome, ce beau lutteur, ce danseur, ce
-poëte ardent, dont la seule envie était de plaire à tous? Voilà donc
-ce que l'histoire en a fait, et ce que les poëtes en ont rêvé d'après
-l'histoire! Oh! donnez-moi ses fureurs à rendre, mais son pouvoir,
-je craindrais de l'accepter. Néron! je t'ai compris, hélas! non pas
-d'après Racine, mais d'après mon cœur déchiré quand j'osais emprunter
-ton nom! Oui, tu fus un dieu, toi qui voulais brûler Rome, et qui en
-avais le droit peut-être, puisque Rome t'avait insulté!...
-
-Un sifflet, un sifflet indigne, _sous ses jeux,_ près d'elle, à cause
-d'elle! Un sifflet qu'elle s'attribue--par ma faute (comprenez bien!)
-et vous demanderez ce qu'on fait quand on tient la foudre!... Oh!
-tenez, mes amis! j'ai eu un moment l'idée d'être vrai, d'être grand, de
-me faire immortel enfin, sur votre théâtre de planches et de toiles,
-et dans votre comédie d'oripeaux! Au lieu de répondre à l'insulte par
-une insulte, qui m'a valu le _châtiment_ dont je souffre encore, au
-lieu de provoquer tout un public vulgaire à se ruer sur les planches et
-à m'assommer lâchement ..., j'ai eu un moment l'idée, l'idée sublime
-et digne de César lui-même, l'idée que, cette fois, nul n'aurait osé
-mettre au-dessous de celle du grand Racine, l'idée auguste enfin de
-brûler le théâtre et le public, et vous tous! et de l'emporter seule,
-à travers les flammes, échevelée, à demi-nue, selon son rôle, ou du
-moins selon le récit classique de Burrhus. Et soyez sûrs alors que rien
-n'aurait pu me la ravir, depuis cet instant jusqu'à l'échafaud, et de
-là dans l'éternité!
-
-O remords de mes nuits fiévreuses et de mes jours mouillés de larmes!
-Quoi! j'ai pu le faire et je ne l'ai pas voulu? Quoi! vous m'insultez
-encore, vous qui devez la vie à ma pitié plus qu'à ma crainte? Les
-brûler tous, je l'aurais fait! Jugez-en: Le théâtre de P*** n'a qu'une
-seule sortie; la nôtre donnait bien sur une petite rue de derrière,
-mais le foyer où vous vous teniez tous est de l'autre côté de la scène.
-Moi, je n'avais qu'à détacher un quinquet pour incendier les toiles,
-et cela sans danger d'être surpris, car le surveillant ne pouvait me
-voir, et j'étais seul à écouter le fade dialogue de Britannicus et de
-Junie pour reparaître ensuite et faire tableau. Je luttai avec moi-même
-pendant tout cet intervalle; en rentrant, je roulais dans mes doigts
-un gant que j'avais ramassé; j'attendais à me venger plus noblement
-que César lui-même d'une injure que j'avais sentie avec tout le cœur
-d'un César... Eh bien, ces lâches n'osaient recommencer! mon œil les
-foudroyait sans crainte, et j'allais pardonner au public, sinon à
-Junie, quand elle a osé... Dieux immortels!... Tenez, laissez-moi
-parler comme je veux!... Oui, depuis cette soirée, ma folie est de me
-croire un Romain, un empereur; mon rôle s'est identifié à moi-même, et
-la tunique de Néron s'est collée à mes membres qu'elle brûle, comme
-celle du centaure dévorait Hercule expirant. Ne jouons plus avec
-les choses saintes, même d'un peuple et d'un âge éteints depuis si
-longtemps, car il y a peut-être quelque flamme encore sous les cendres
-des dieux de Rome!... Mes amis, comprenez surtout qu'il ne s'agissait
-pas pour moi d'une froide traduction de paroles compassées, mais d'une
-scène où tout vivait, où trois cœurs luttaient à chances égales, où,
-comme aux jeux du cirque, c'était peut-être du vrai sang qui allait
-couler! Et le public le savait bien, lui, ce public de petite ville
-si bien au courant de toutes nos affaires; ces femmes dont plusieurs
-m'auraient aimé si j'avais voulu trahir mon seul amour! ces hommes tous
-jaloux de moi à cause d'elle; et l'autre, le Britannicus bien choisi,
-le pauvre soupirant confus, qui tremblait devant moi et devant elle,
-mais qui devait me vaincre à ce jeu terrible, où le dernier venu a
-tout l'avantage et toute la gloire!... Ah! le débutant d'amour savait
-son métier ... Mais il n'avait rien à craindre, car je suis trop juste
-pour faire un crime à quelqu'un d'aimer comme moi, et c'est en quoi je
-m'éloigne du monstre idéal rêvé par le poëte Racine: je ferais brûler
-Rome sans hésiter; mais, en sauvant Junie, je sauverais aussi mon frère
-Britannicus.
-
-Oui, mon frère, oui, pauvre enfant comme moi de l'art et de la
-fantaisie, tu l'as conquise, tu l'as méritée en me la disputant
-seulement. Le ciel me garde d'abuser de mon âge, de ma force et de
-cette humeur altière que la santé m'a rendue, pour attaquer son choix
-ou son caprice à elle, la toute-puissante, l'équitable, la divinité
-de mes rêves comme de ma vie!... Seulement, j'avais craint longtemps
-que mon malheur ne te profitât en rien, et que les beaux galants de la
-ville ne nous enlevassent à tous ce qui n'est perdu que pour moi.
-
-La lettre que je viens de recevoir de La Caverne me rassure pleinement
-sur ce point. Elle me conseille de renoncer à «un art qui n'est pas
-fait pour moi et dont je n'ai nul besoin ...» Hélas! cette plaisanterie
-est amère; car jamais je n'eus davantage besoin, sinon de l'art,
-du moins de ses produits brillants. Voilà ce que vous n'avez pas
-compris. Vous croyez avoir assez fait en me recommandant aux autorités
-de Soissons comme un personnage illustre que sa famille ne pouvait
-abandonner, mais que la violence de son mal vous obligeait à laisser
-en route. Votre La Rancune s'est présenté à la maison de ville et chez
-mon hôte, avec des airs de grand d'Espagne de première classe forcé
-par un contre-temps de s'arrêter deux nuits dans un si triste endroit;
-vous autres, forcés de partir précipitamment de P*** le lendemain
-de ma déconvenue, vous n'aviez, je le conçois, nulle raison de vous
-faire passer ici pour d_'infâmes histrions:_ c'est bien assez de se
-laisser clouer ce masque au visage dans les endroits où l'on ne peut
-faire autrement. Mais, moi, que vais-je dire, et comment me dépêtrer
-de l'infernal réseau d'intrigues où les récits de La Rancune viennent
-de m'engager? Le grand couplet du _Menteur_ de Corneille lui a servi
-assurément à composer son histoire, car la conception d'un faquin tel
-que lui ne pouvait s'élever si haut. Imaginez... Mais que vais-je vous
-dire que vous ne sachiez de reste et que vous n'ayez comploté ensemble
-pour me perdre? L'ingrate qui est cause de mes malheurs n'y aura-t-elle
-pas mélangé tous les fils de satin les plus inextricables que ses
-doigts d'Arachné auront pu tendre autour d'une pauvre victime?... Le
-beau chef-d'œuvre! Eh bien, je suis pris, je l'avoue; je cède, je
-demande grâce. Vous pouvez me reprendre avec vous sans crainte, et,
-si les rapides chaises de poste qui vous emportèrent sur la route de
-Flandre, il y a près de trois mois, ont déjà fait place à l'humble
-charrette de nos premières équipées, daignez me recevoir au moins en
-qualité de monstre, de phénomène, de _calot_ propre à faire amasser la
-foule, et je réponds de m'acquitter de ces divers emplois de manière à
-contenter les amateurs les plus sévères des provinces... Répondez-moi
-maintenant au bureau de poste, car je crains la curiosité de mon hôte:
-j'enverrai prendre votre épître par un homme de la maison, qui m'est
-dévoué ...
-
- L'illustre BRISACIER.
-
-
-Que faire maintenant de ce héros abandonné de sa maîtresse et de ses
-compagnons? N'est-ce en vérité qu'un comédien de hasard, justement
-puni de son irrévérence envers le public, de sa sotte jalousie, de ses
-folles prétentions? Comment arrivera-t-il à prouver qu'il est le propre
-fils du khan de Crimée, ainsi que l'a proclamé l'astucieux récit de
-La Rancune? Comment de cet abaissement inouï s'élancera-t-il aux plus
-hautes destinées?... Voilà des points qui ne vous embarrasseraient
-nullement sans doute, mais qui m'ont jeté dans le plus étrange désordre
-d'esprit. Une fois persuadé que j'écrivais ma propre histoire, je me
-suis mis à traduire tous mes rêves, toutes mes émotions, je me suis
-attendri à cet amour pour une _étoile_ fugitive qui m'abandonnait
-seul dans la nuit de ma destinée, j'ai pleuré, j'ai frémi des vaines
-apparitions de mon sommeil. Puis un rayon divin a lui dans mon enfer;
-entouré de monstres contre lesquels je luttais obscurément, j'ai saisi
-le fil d'Ariane, et dès lors toutes mes visions sont devenues célestes.
-Quelque jour, j'écrirai l'histoire de cette «descente aux enfers,» et
-vous verrez qu'elle n'a pas été entièrement dépourvue de raisonnement
-si elle a toujours manqué de raison.
-
-Et, puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets composés
-dans cet état de rêverie _super-naturaliste,_ comme diraient les
-Allemands, il faudra que vous les entendiez tous.--Vous les trouverez
-dans mes poésies. Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique
-d'Hegel ou les _mémorables_ de Swedenborg, et perdraient de leur charme
-à être expliqués, si la chose était possible, concédez-moi du moins le
-mérite de l'expression;--la dernière folie qui me restera probablement,
-ce sera de me croire poëte: c'est à la critique de m'en guérir.
-
-1854.
-
-
-
-
-SYLVIE
-
-SOUVENIRS DU VALOIS
-
-
-I
-
-NUIT PERDUE
-
-
-Je sortais d'un théâtre où, tous les soirs, je paraissais aux
-avant-scènes en grande tenue de soupirant. Quelquefois, tout était
-plein; quelquefois, tout était vide. Peu m'importait d'arrêter mes
-regards sur un parterre peuplé seulement d'une trentaine d'amateurs
-forcés, sur des loges garnies de bonnets ou de toilettes surannées,--ou
-bien de faire partie d'une salle animée et frémissante, couronnée à
-tous ses étages de toilettes fleuries, de bijoux étincelants et de
-visages radieux. Indifférent au spectacle de la salle, celui du théâtre
-ne m'arrêtait guère,--excepté lorsqu'à la seconde ou à la troisième
-scène d'un maussade chef-d'œuvre d'alors, une apparition bien connue
-illuminait l'espace vide, rendant la vie d'un souffle et d'un mot à ces
-vaines figures qui m'entouraient.
-
-Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire
-me remplissait d'une béatitude infinie; la vibration de sa voix si
-douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et
-d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à
-tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices,--belle comme le jour aux
-feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit; quand
-la rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du
-lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule
-beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au
-front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum!
-
-Depuis un an, je n'avais pas encore songé à m'informer de ce qu'elle
-pouvait être d'ailleurs; je craignais de troubler le miroir magique
-qui me renvoyait son image,--et tout au plus avais-je prêté l'oreille
-à quelques propos concernant non pins l'actrice, mais la femme. Je
-m'en informais aussi peu que des bruits qui ont pu courir sur la
-princesse d'Élide ou sur la reine de Trébizonde,--un de mes oncles,
-qui avait vécu dans les avant-dernières années du xviiie siècle comme
-il fallait y vivre pour le bien connaître, m'ayant prévenu de bonne
-heure que les actrices n'étaient pas des femmes, et que la nature avait
-oublié de leur faire un cœur. Il parlait de celles de ce temps-là sans
-doute; mais il m'avait raconté tant d'histoires de ses illusions, de
-ses déceptions, et montré tant de portraits sur ivoire, médaillons
-charmants qu'il utilisait depuis à parer des tabatières, tant de
-billets jaunis, tant de faveurs fanées, en m'en faisant l'histoire et
-le compte définitif, que je m'étais habitué à penser mal de toutes sans
-tenir compte de l'ordre des temps.
-
-Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui
-d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands
-règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde,
-le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et
-les folles orgies du Directoire; c'était un mélange d'activité,
-d'hésitation et de paresse, d'utopies brillantes, d'aspirations
-philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de
-certains instincts de renaissance; d'ennuis des discordes passées,
-d'espoirs incertains,--quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et
-d'Apulée. L'homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait
-le régénérer par les mains de la belle Isis; la déesse éternellement
-jeune et pure nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte
-de nos heures de jour perdues. L'ambition n'était cependant pas de
-notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des
-honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous
-restait pour asile que cette tour d'ivoire des poëtes, où nous montions
-toujours plus haut pour nous isoler de la foule. A ces points élevés
-où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des
-solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous
-étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas! des formes vagues,
-des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques! Vue de près,
-la femme réelle révoltait notre ingénuité; il fallait qu'elle apparût
-reine ou déesse, et surtout n'en pas approcher.
-
-Quelques-uns d'entre nous néanmoins prisaient peu ces paradoxes
-platoniques, et à travers nos rêves renouvelés d'Alexandrie agitaient
-parfois la torche des dieux souterrains, qui éclaire l'ombre un instant
-de ses traînées d'étincelles.--C'est ainsi que, sortant du théâtre avec
-l'amère tristesse que laisse un songe évanoui, j'allais volontiers me
-joindre à la société d'un cercle où l'on soupait en grand nombre, et
-où toute mélancolie cédait devant la verve intarissable de quelques
-esprits éclatants, vifs, orageux, sublimes parfois,--tels qu'il s'en
-est trouvé toujours dans les époques de rénovation ou de décadence, et
-dont les discussions se haussaient à ce point, que les plus timides
-d'entre nous allaient voir parfois aux fenêtres si les Huns, les
-Turcomans ou les Cosaques n'arrivaient pas enfui pour couper court à
-ces arguments de rhéteurs et de sophistes. «Buvons, aimons, c'est la
-sagesse!» Telle était la seule opinion des plus jeunes. Un de ceux-là
-me dit:
-
---Voici bien longtemps que je te rencontre dans le même théâtre, et
-chaque fois que j'y vais. Pour _laquelle_ y viens-tu?
-
-Pour laquelle?... Il ne me semblait pas que l'on pût aller là pour une
-_autre._ Cependant, j'avouai un nom.
-
---Eh bien, dit mon ami avec indulgence, tu vois là-bas l'homme heureux
-qui vient de la reconduire, et qui, fidèle aux lois de notre cercle,
-n'ira la retrouver peut-être qu'après la nuit.
-
-Sans trop d'émotion, je tournai les yeux vers le personnage indiqué.
-C'était un jeune homme correctement vêtu, d'une figure pâle et
-nerveuse, ayant des manières convenables et des yeux empreints de
-mélancolie et de douceur. Il jetait de l'or sur une table de whist et
-le perdait avec indifférence.
-
---Que m'importe, dis-je, lui ou tout autre? Il fallait qu'il y en eût
-un, et celui-là me paraît digne d'avoir été choisi.
-
---Et toi?
-
---Moi? C'est une image que je poursuis, rien de plus.
-
-En sortant, je passai par la salle de lecture, et machinalement je
-regardai un journal. C'était, je crois, pour y voir le cours de
-la Bourse. Dans les débris de mon opulence se trouvait une somme
-assez forte en titres étrangers. Le bruit avait couru que, négligés
-longtemps, ils allaient être reconnus; --ce qui venait d'avoir lieu à
-la suite d'un changement de ministère. Les fonds se trouvaient déjà
-cotés très-haut; je redevenais riche.
-
-Une seule pensée résulta de ce changement de situation, celle que
-la femme aimée si longtemps était à moi si je voulais. Je touchais
-du doigt mon idéal. N'était-ce pas une illusion encore, une faute
-d'impression railleuse? Mais les autres feuilles parlaient de même.--La
-somme gagnée se dressa devant moi comme la statue d'or de Moloch.
-
---Que dirait maintenant, pensais-je, le jeune homme de tout à l'heure,
-si j'allais prendre sa place près de la femme qu'il a laissée seule?...
-
-Je frémis de cette pensée, et mon orgueil se révolta.
-
---Non! ce n'est pas ainsi, ce n'est pas à mon âge que l'on tue l'amour
-avec de l'or: je ne serai pas un corrupteur. D'ailleurs, ceci est une
-idée d'un autre temps. Qui me dit aussi que cette femme soit vénale?
-
-Mon regard parcourait vaguement le journal que je tenais encore, et j'y
-lus ces deux lignes: «_Fête du Bouquet provincial._
-
-Demain, les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux
-de Loisy.» Ces mots, fort simples, réveillèrent en moi toute une
-nouvelle série d'impressions: c'était un souvenir de la province
-depuis longtemps oubliée, un écho lointain des fêtes naïves de la
-jeunesse.--Le cor et le tambour résonnaient au loin dans les hameaux
-et dans les bois; les jeunes filles tressaient des guirlandes et
-assortissaient, en chantant, des bouquets ornés de rubans. Un lourd
-chariot, traîné par des boeufs, recevait ces présents sur son passage,
-et nous, enfants de ces contrées, nous formions le cortège avec nos
-arcs et nos flèches, nous décorant du titre de chevaliers,--sans savoir
-alors que nous ne faisions que répéter d'âge en âge une fête druidique,
-survivant aux monarchies et aux religions nouvelles.
-
-
-
-II
-
-ADRIENNE
-
-Je regagnai mon lit et je ne pus y trouver le repos. Plongé dans une
-demi-somnolence, toute ma jeunesse repassait en mes souvenirs. Cet
-état, où l'esprit résiste encore aux bizarres combinaisons du songe,
-permet souvent de voir se presser en quelques minutes les tableaux les
-plus saillants d'une longue période de la vie.
-
-Je me représentais un château du temps de Henri IV avec ses toits
-pointus couverts d'ardoises et à sa face rougeâtre aux encoignures
-dentelées de pierres jaunies, une grande place verte encadrée d'ormes
-et de tilleuls, dont le soleil couchant perçait le feuillage de ses
-traits enflammés. Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en
-chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si
-naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays
-du Valois, où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France.
-
-J'étais le seul garçon dans cette ronde, où j'avais amené ma compagne
-toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si
-vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et
-sa peau légèrement hâlée!... Je n'aimais qu'elle, je ne voyais
-qu'elle,--jusque-là! A peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous
-dansions, une blonde, grande et belle, qu'on appelait Adrienne. Tout
-d'un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée
-seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On
-nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus
-vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empêcher
-de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or
-effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empara
-de moi.--La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer
-dans la danse. On s'assit autour d'elle, et aussitôt, d'une voix
-fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de
-ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines
-de mélancolie et d'amour, qui racontent toujours les malheurs d'une
-princesse enfermée dans sa tour par la volonté d'un père qui la punit
-d'avoir aimé. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles
-chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes, quand elles
-imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules.
-
-A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et
-le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre
-cercle attentif.--Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La
-pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient
-leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être
-en paradis.--Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se
-trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints
-en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne
-et nouées d'un ruban. Je posai sur la tête d'Adrienne cet ornement,
-dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux
-rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui
-sourit au poëte errant sur la lisière des saintes demeures.
-
-Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un
-salut gracieux, et rentra en courant dans le château. --C'était, nous
-dit-on, la petite-fille de l'un des descendants d'une famille alliée
-aux anciens rois de France; le sang des Valois coulait dans ses veines.
-Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux; nous
-ne devions plus la revoir, car, le lendemain, elle repartit pour un
-couvent où elle était pensionnaire.
-
-Quand je revins près de Sylvie, je m'aperçus qu'elle pleurait. La
-couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de
-ses larmes. Je lui offris d'en aller cueillir une autre; mais elle
-dit qu'elle n'y tenait nullement, ne la méritant pas. Je voulus en
-vain me défendre, elle ne me dit plus un seul mot pendant que je la
-reconduisais chez ses parents.
-
-Rappelé moi-même à Paris pour y reprendre mes études, j'emportai cette
-double image d'une amitié tendre tristement rompue,--puis d'un amour
-impossible et vague, source de pensées douloureuses que la philosophie
-de collège était impuissante à calmer.
-
-La figure d'Adrienne resta seule triomphante,--mirage de la gloire et
-de la beauté, adoucissant ou partageant les heures des sévères études.
-Aux vacances de l'année suivante, j'appris que cette belle à peine
-entrevue était consacrée par sa famille à la vie religieuse.
-
-
-III
-
-RÉSOLUTION
-
-Tout m'était expliqué par ce souvenir à demi rêvé. Cet amour vague et
-sans espoir, conçu pour une femme de théâtre, qui tous les soirs me
-prenait à l'heure du spectacle, pour ne me quitter qu'à l'heure du
-sommeil, avait son germe dans le souvenir d'Adrienne, fleur de la nuit
-éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur
-l'herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs.--La ressemblance
-d'une figure oubliée depuis des années se dessinait désormais avec
-une netteté singulière; c'était un crayon estompé par le temps qui se
-faisait peinture, comme ces vieux croquis de maîtres admirés dans un
-musée, dont on retrouve ailleurs l'original éblouissant.
-
-Aimer une religieuse sous la forme d'une actrice!... et si c'était
-la même! Il y a de quoi devenir fou! c'est un entraînement fatal où
-l'inconnu vous attire comme le feu follet fuyant sur les joncs d'une
-eau morte... Reprenons pied sur le réel.
-
-Et Sylvie que j'aimais tant, pourquoi l'ai-je oubliée depuis trois
-ans?... C'était une bien jolie fille, et la plus belle de Loisy.
-
-Elle existe, elle, bonne et pure de cœur sans doute. Je revois sa
-fenêtre où le pampre s'enlace au rosier, la cage de fauvettes suspendue
-à gauche; j'entends le bruit de ses fuseaux sonores et sa chanson
-favorite:
-
- La belle était assise
- Près du ruisseau coulant ...
-
-Elle m'attend encore... Qui l'aurait épousée? Elle est si pauvre!
-
-Dans son village et dans ceux qui l'entourent, de bons paysans en
-blouse, aux mains rudes, à la face amaigrie, au teint hâlé! Elle
-m'aimait seul, moi, le petit Parisien, quand j'allais voir près de
-Loisy mon pauvre oncle, mort aujourd'hui. Depuis trois ans, je dissipe
-en seigneur le bien modeste qu'il m'a laissé et qui pouvait suffire
-à ma vie. Avec Sylvie, je l'aurais conservé. Le hasard m'en rend une
-partie. Il est temps encore.
-
-A cette heure, que fait-elle? Elle dort... Non, elle ne dort pas;
-c'est aujourd'hui la fête de l'arc, la seule de l'année où l'on danse
-toute la nuit.--Elle est à la fête ...
-
-Quelle heure est-il?
-
-Je n'avais pas de montre.
-
-Au milieu de toutes les splendeurs de bric-à-brac qu'il était d'usage
-de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un
-appartement d'autrefois, brillait d'un éclat rafraîchi une de ces
-pendules d'écaillé de la renaissance, dont le dôme doré, surmonté
-de la figure du Temps, est supporté par des cariatides du style de
-Médicis, reposant à leur tour sur des chevaux à demi cabrés. La Diane
-historique, accoudée sur son cerf, est en bas-relief sous le cadran,
-où s'étalent, sur un fond niellé, les chiffres émaillés des heures. Le
-mouvement, excellent sans doute, n'avait pas été remonté depuis deux
-siècles.--Ce n'était pas pour savoir l'heure que j'avais acheté cette
-pendule en Touraine.
-
-Je descendis chez le concierge. Son coucou marquait une heure du matin.
-
---En quatre heures, me dis-je, je puis arriver au bal de Loisy.
-
-Il y avait encore sur la place du Palais-Royal cinq on six fiacres
-stationnant pour les habitués des cercles et des maisons de jeu.
-
---A Loisy! dis-je au plus apparent.
-
---Où cela est-il?
-
---Près de Senlis, à huit lieues.
-
---Je vais vous conduire à la poste, dit le cocher moins préoccupé que
-moi.
-
-Quelle triste route, la nuit, que cette route de Flandre, qui ne
-devient belle qu'en atteignant la zone des forêts! Toujours ces deux
-files d'arbres monotones qui grimacent des formes vagues; au delà,
-des carrés de verdure et de terres remuées, bornés à gauche par les
-collines bleuâtres de Montmorency, d'Écouen, de Luzarches. Voici
-Gonesse, le bourg vulgaire plein des souvenirs de la Ligue et de la
-Fronde ...
-
-Plus loin que Louvres est un chemin bordé de pommiers dont j'ai vu bien
-des fois les fleurs éclater dans la nuit comme des étoiles de la terre:
-c'était le plus court pour gagner les hameaux.--Pendant que la voiture
-monte les côtes, recomposons les souvenirs du temps où j'y venais si
-souvent.
-
-
-IV
-
-UN VOYAGE A CYTHÈRE.
-
-Quelques années s'étaient écoulées: l'époque où j'avais rencontré
-Adrienne devant le château n'était déjà plus qu'un souvenir d'enfance.
-Je me retrouvai à Loisy au moment de la fête patronale. J'allai de
-nouveau me joindre aux chevaliers de l'arc, prenant place dans la
-compagnie dont j'avais fait partie déjà. Des jeunes gens appartenant
-aux vieilles familles qui possèdent encore là plusieurs de ces châteaux
-perdus dans les forêts, qui ont plus souffert du temps que des
-révolutions, avaient organisé la fête. De Chantilly, de Compiègne et
-de Senlis accouraient de joyeuses cavalcades qui prenaient place dans
-le cortège rustique des compagnies de l'arc. Après la longue promenade
-à travers les villages et les bourgs, après la messe à l'église,
-les luttes d'adresse et la distribution des prix, les vainqueurs
-avaient été conviés à un repas qui se donnait dans une île ombragée
-de peupliers et de tilleuls, au milieu de l'un des étangs alimentés
-par la Nonette et la Thève. Des barques pavoisées nous conduisirent à
-l'île,--dont le choix avait été déterminé par l'existence d'un temple
-ovale à colonnes qui devait servir de salle pour le festin. Là, comme
-à Ermenonville, le pays est semé de ces édifices légers de la fin du
-xviiie siècle, où des millionnaires philosophes se sont inspirés dans
-leurs plans du goût dominant d'alors. Je crois bien que ce temple avait
-dû être primitivement dédié à Uranie. Trois colonnes avaient succombé,
-emportant dans leur chute une partie de l'architrave; mais on avait
-déblayé l'intérieur de la salle, suspendu des guirlandes entre les
-colonnes, on avait rajeuni cette ruine moderne, --qui appartenait au
-paganisme de Boufflers ou de Chaulieu plutôt qu'à celui d'Horace.
-
-La traversée du lac avait été imaginée peut-être pour rappeler le
-_Voyage à Cythère_ de Watteau. Nos costumes modernes dérangeaient
-seuls l'illusion. L'immense bouquet de la fête, enlevé du char qui le
-portait, avait été placé sur une grande barque; le cortège des jeunes
-filles vêtues de blanc qui l'accompagnaient selon l'usage avait pris
-place sur les bancs, et cette gracieuse _théorie_ renouvelée des jours
-antiques se reflétait dans les eaux calmes de l'étang qui la séparait
-du bord de l'Ile si vermeil aux rayons du soir avec ses halliers
-d'épine, sa colonnade et ses clairs feuillages. Toutes les barques
-abordèrent en peu de temps. La corbeille portée en cérémonie occupa le
-centre de la table, et chacun prit place, les plus favorisés auprès des
-jeunes filles: il suffisait pour cela d'être connu des parents. Ce fut
-la cause qui fit que je me retrouvai près de Sylvie. Son frère m'avait
-déjà rejoint dans la fête, il me fit la guerre de n'avoir pas depuis
-longtemps rendu visite à sa famille. Je m'excusai sur mes études,
-qui me retenaient à Paris, et l'assurai que j'étais venu dans cette
-intention.
-
---Non, c'est moi qu'il a oubliée, dit Sylvie. Nous sommes des gens de
-village, et Paris est si au-dessus!
-
-Je voulus l'embrasser pour lui fermer la bouche; mais elle me boudait
-encore, et il fallut que son frère intervînt pour qu'elle m'offrît
-sa joue d'un air indifférent. Je n'eus aucune joie de ce baiser dont
-bien d'autres obtenaient la faveur, car, dans ce pays patriarcal où
-l'on salue tout homme qui passe, un baiser n'est autre chose qu'une
-politesse entre bonnes gens.
-
-Une surprise avait été arrangée par les ordonnateurs de la fête. A
-la fin du repas, on vit s'envoler du fond de la vaste corbeille un
-cygne sauvage, jusque-là captif sous les fleurs, qui, de ses fortes
-ailes, soulevant des lacis de guirlandes et de couronnes, finit par
-les disperser de tous côtés. Pendant qu'il s'élançait joyeux vers les
-dernières lueurs du soleil, nous rattrapions au hasard les couronnes
-dont chacun paraît aussitôt le front de sa voisine. J'eus le bonheur de
-saisir une des plus belles, et Sylvie, souriante, se laissa embrasser
-cette fois plus tendrement que l'autre. Je compris que j'effaçais ainsi
-le souvenir d'un autre temps. Je l'admirai alors sans partage, elle
-était devenue si belle! Ce n'était plus cette petite fille de village
-que j'avais dédaignée pour une plus grande et plus faite aux grâces
-du monde. Tout en elle avait gagné; le charme de ses yeux noirs, si
-séduisants dès son enfance, était devenu irrésistible; sous l'orbite
-arquée de ses sourcils, son sourire, éclairant tout à coup des traits
-réguliers et placides, avait quelque chose d'athénien. J'admirais cette
-physionomie digne de l'art antique au milieu des minois chiffonnés de
-ses compagnes. Ses mains délicatement allongées, ses bras qui avaient
-blanchi en s'arrondissant, sa taille dégagée, la faisaient tout autre
-que je ne l'avais vue. Je ne pus m'empêcher de lui dire combien je la
-trouvais différente d'elle-même, espérant couvrir ainsi mon ancienne et
-rapide infidélité.
-
-Tout me favorisait d'ailleurs, l'amitié de son frère, l'impression
-charmante de cette fête, l'heure du soir et le lieu même où, par une
-fantaisie pleine de goût, on avait reproduit une image des galantes
-solennités d'autrefois. Tant que nous pouvions, nous échappions à la
-danse pour causer de nos souvenirs d'enfance et pour admirer en rêvant
-à deux les reflets du ciel sur les ombrages et sur les eaux. Il fallut
-que le frère de Sylvie nous arrachât à cette contemplation en disant
-qu'il était temps de retourner au village assez éloigné qu'habitaient
-ses parents.
-
-
-V
-
-LE VILLAGE
-
-C'était à Loisy, dans l'ancienne maison du garde. Je les conduisis
-jusque-là, puis je retournai à Montagny, où je demeurais chez mon
-oncle. En quittant le chemin pour traverser un petit bois qui sépare
-Loisy de Saint-S..., je ne tardai pas à m'engager dans une _sente_
-profonde qui longe la forêt d'Ermenonville; je m'attendais ensuite
-à rencontrer les murs d'un couvent qu'il fallait longer pendant un
-quart de lieue. La lune se cachait de temps à autre sous les nuages,
-éclairant à peine les roches de grès sombre et les bruyères qui se
-multipliaient sous mes pas. A droite et à gauche, des lisières de forêt
-sans routes tracées, et toujours, devant moi, ces roches druidiques de
-la contrée qui gardent le souvenir des fils d'Armen exterminés par les
-Romains! Du haut de ces entassements sublimes, je voyais les étangs
-lointains se découper comme des miroirs sur la plaine brumeuse, sans
-pouvoir distinguer celui même où s'était passée la fête.
-
-L'air était tiède et embaumé; je résolus de ne pas aller plus loin et
-d'attendre le matin, en me couchant sur des touffes de bruyères.--En
-me réveillant, je reconnus peu à peu les points voisins du lieu où je
-m'étais égaré dans la nuit. A ma gauche, je vis se dessiner la longue
-ligne des murs du couvent de Saint-S..., puis, de l'autre côté de
-la vallée, la butte aux Gens-d'Armes, avec les ruines ébréchées de
-l'antique résidence carlovingienne. Près de là, au-dessus des touffes
-de bois, les hautes masures de l'abbaye de Thiers découpaient sur
-l'horizon leurs pans de muraille percés de trèfles et d'ogives. Au
-delà, le manoir de Pontarmé, entouré d'eau comme autrefois, refléta
-bientôt les premiers feux du jour, tandis qu'on voyait se dresser
-au midi le haut donjon de la Tournelle et les quatre tours de
-Bertrand-Fosse sur les premiers coteaux de Montméliant.
-
-Cette nuit m'avait été douce, je ne songeais qu'à Sylvie; cependant,
-l'aspect du couvent me donna un instant l'idée que c'était celui
-peut-être qu'habitait Adrienne. Le tintement de la cloche du matin
-était encore dans mon oreille et m'avait sans doute réveillé. J'eus un
-instant l'idée de jeter un coup d'œil par-dessus les murs en gravissant
-la plus haute pointe des rochers; mais, en y réfléchissant, je m'en
-gardai comme d'une profanation. Le jour en grandissant chassa de ma
-pensée ce vain souvenir et n'y laissa plus que les traits rosés de
-Sylvie.
-
---Allons la réveiller, me dis-je.
-
-Et je repris le chemin de Loisy.
-
-Voici le village au bout de la sente qui côtoie la forêt: vingt
-chaumières dont la vigne et les roses grimpantes festonnent les murs.
-Des fileuses matinales, coiffées de mouchoirs rouges, travaillent,
-réunies devant une ferme. Sylvie n'est point avec elles. C'est presque
-une demoiselle depuis qu'elle exécute de fines dentelles, tandis
-que ses parents sont restés de bons villageois.--Je suis monté à sa
-chambre, sans étonner personne; déjà levée depuis longtemps, elle
-agitait les fuseaux de sa dentelle, qui claquaient avec un doux bruit
-sur le carreau vert que soutenaient ses genoux.
-
---Vous voilà, paresseux! dit-elle avec son sourire divin; je suis sûre
-que vous sortez seulement de votre lit!
-
-Je lui racontai ma nuit passée sans sommeil, mes courses égarées à
-travers les bois et les roches. Elle voulut bien me plaindre un instant.
-
---Si vous n'êtes pas fatigué, je vais vous faire courir encore. Nous
-irons voir ma grand'tante à Olhys.
-
-J'avais à peine répondu, qu'elle se leva joyeusement, arrangea
-ses cheveux devant un miroir et se coiffa d'un chapeau de paille
-rustique. L'innocence et la joie éclataient dans ses yeux. Nous
-partîmes en suivant les bords de la Thève, à travers les prés semés de
-marguerites et de boutons d'or, puis le long des bois de Saint-Laurent,
-franchissant parfois les ruisseaux et les halliers pour abréger
-la route. Les merles sifflaient dans les arbres, et les mésanges
-s'échappaient joyeusement des buissons frôlés par notre marche.
-
-Parfois nous rencontrions sous nos pas les pervenches si chères à
-Rousseau, ouvrant leurs corolles bleues parmi ces longs rameaux de
-feuilles accouplées, lianes modestes qui arrêtaient les pieds furtifs
-de ma compagne. Indifférente aux souvenirs du philosophe genevois, elle
-cherchait çà et là les fraises parfumées, et, moi, je lui parlai de _la
-Nouvelle Héloïse,_ dont je récitais par cœur quelques passages.
-
---Est-ce que c'est joli? dit-elle.
-
---C'est sublime.
-
---Est-ce mieux qu'Auguste Lafontaine?
-
---C'est plus tendre.
-
---Oh! bien, dit-elle, il faut que je lise cela. Je dirai à mon frère de
-me l'apporter, la première fois qu'il ira à Senlis.
-
-Et je continuais à réciter des fragments de l'_Héloïse_ pendant que
-Sylvie cueillait des fraises.
-
-
-VI
-
-OTHYS
-
-Au sortir du bois, nous rencontrâmes de grandes touffes de digitale
-pourprée; elle en fit un énorme bouquet en me disant:
-
---C'est pour ma tante; elle est si heureuse d'avoir ces belles fleurs
-dans sa chambre!
-
-Nous n'avions plus qu'un bout de plaine à traverser pour gagner Othys.
-Le clocher du village pointait sur les coteaux bleuâtres qui vont de
-Montméliant à Dammartin. La Thève bruissait de nouveau parmi les grès
-et les cailloux, s'amincissant au voisinage de sa source, où elle se
-repose dans les prés, formant un petit lac au milieu des glaïeuls
-et des iris. Bientôt nous gagnâmes les premières maisons. La tante
-de Sylvie habitait une petite chaumière bâtie en pierres de grès
-inégales que revêtaient des treillages de houblon et de vigne vierge:
-elle vivait seule de quelques carrés de terre que les gens du village
-cultivaient pour elle depuis la mort de son mari. Sa nièce arrivant,
-c'était le feu dans la maison.
-
---Bonjour, la tante! Voici vos enfants! dit Sylvie, nous avons bien
-faim!
-
-Elle l'embrassa tendrement, lui mit dans les bras la botte de fleurs,
-puis songea enfin à me présenter, en disant:
-
---C'est mon amoureux! J'embrassai à mon tour la tante qui dit:
-
---Il est gentil... C'est donc un blond?
-
---Il a de jolis cheveux fins, dit Sylvie.
-
---Cela ne dure pas, dit la tante; mais vous avez du temps devant vous,
-et, toi qui es brune, cela t'assortit bien.
-
---Il faut le faire déjeuner, la tante, dit Sylvie.
-
-Et elle alla cherchant dans les armoires, dans la huche, trouvant du
-lait, du pain bis, du sucre, étalant sans trop de soin sur la table
-les assiettes et les plats de faïence émaillés de larges fleurs et de
-coqs au vif plumage. Une jatte en porcelaine de Creil, pleine de lait
-où nageaient des fraises, devint le centre du service, et, après avoir
-dépouillé le jardin de quelques poignées de cerises et de groseilles,
-elle disposa deux vases de fleurs aux deux bouts de la nappe. Mais la
-tante avait dit ces belles paroles:
-
---Tout cela, ce n'est que du dessert. Il faut me laisser faire à
-présent.
-
-Et elle avait décroché la poêle et jeté un fagot dans la haute cheminée.
-
---Je ne veux pas que tu touches à cela! dit-elle à Sylvie, qui voulait
-l'aider; abîmer tes jolis doigts qui font de la dentelle plus belle
-qu'à Chantilly! tu m'en as donné, et je m'y connais.
-
---Ah! oui, la tante!... Dites donc, si vous en avez des morceaux de
-l'ancienne, cela me fera des modèles.
-
---Eh bien, va voir là-haut, dit la tante; il y en a peut-être dans ma
-commode.
-
---Donnez-moi les clefs, reprit Sylvie.
-
---Bah! dit la tante, les tiroirs sont ouverts.
-
---Ce n'est pas vrai, il y en a un qui est toujours fermé.
-
-Et, pendant que la bonne femme nettoyait la poêle après l'avoir passée
-au feu, Sylvie dénouait des pendants de sa ceinture une petite clef
-d'un acier ouvragé qu'elle me fit voir avec triomphe.
-
-Je la suivis, montant rapidement l'escalier de bois qui conduisait à
-la chambre.--O jeunesse, ô vieillesse saintes! --qui donc eût songé, à
-ternir la pureté d'un premier amour dans ce sanctuaire des souvenirs
-fidèles? Le portrait d'un jeune homme «du bon vieux temps souriait avec
-ses yeux noirs et sa bouche rose, dans un ovale au cadre doré, suspendu
-à la tète du lit rustique. Il portait l'uniforme des gardes-chasse
-de la maison de Condé; son attitude à demi martiale, sa figure rose
-et bienveillante, son front pur sous ses cheveux poudrés, relevaient
-ce pastel, médiocre peut-être, des grâces de la jeunesse et de la
-simplicité. Quelque artiste modeste invité aux chasses princières
-s'était appliqué à le pourtraire de son mieux, ainsi que sa jeune
-épouse, qu'on voyait dans un autre médaillon, attrayante, maligne,
-élancée dans son corsage ouvert à échelle de rubans, agaçant de sa mine
-retroussée un oiseau posé sur son doigt. C'était pourtant la même bonne
-vieille qui cuisinait en ce moment, courbée sur le feu de l'âtre. Cela
-me fit penser aux fées des Funambules qui cachent, sous leur masque
-ridé, un visage attrayant, qu'elles révèlent au dénoûment, lorsque
-apparaît le temple de l'Amour et son soleil tournant qui rayonne de
-feux magiques.
-
---O bonne tante, m'écriai-je, que vous étiez jolie!
-
---Et moi donc? dit Sylvie, qui était parvenue à ouvrir le fameux tiroir.
-
-Elle y avait trouvé une grande robe en taffetas flambé, qui criait du
-froissement de ses plis.
-
---Je veux essayer si cela m'ira, dit-elle. Ah! je vais avoir l'air
-d'une vieille fée!
-
---La fée des légendes éternellement jeune!... dis-je en moi-même.
-
-Et déjà Sylvie avait dégrafé sa robe d'indienne et la laissait tomber
-à ses pieds. La robe étoffée de la vieille tante s'ajusta parfaitement
-sur la taille mince de Sylvie, qui me dit de l'agrafer.
-
---Oh! les manches plates, que c'est ridicule! dit-elle.
-
-Et, cependant, les sabots garnis de dentelles découvraient
-admirablement ses bras nus, la gorge s'encadrait dans le pur corsage
-aux tulles jaunis, aux rubans passés, qui n'avait serré que bien peu
-les charmes évanouis de la tante.
-
---Mais finissez-en! Vous ne savez donc pas agrafer une robe? me disait
-Sylvie.
-
-Elle avait l'air de l'accordée de village de Greuze.
-
---Il faudrait de la poudre, dis-je.
-
---Nous allons en trouver.
-
-Elle fureta de nouveau dans les tiroirs. Oh! que de richesses! que
-cela sentait bon, comme cela brillait, comme cela chatoyait de vives
-couleurs et de modeste clinquant! deux éventails de nacre un peu
-cassés, des boîtes de pâte à sujets chinois, un collier d'ambre et
-mille fanfreluches, parmi lesquelles éclataient deux petits souliers de
-droguet blanc avec des boucles incrustées de diamants d'Irlande!
-
---Oh! je veux les mettre, dit Sylvie, si je trouve les bas brodés!
-
-Un instant après, nous déroulions des bas de soie rose tendre à coins
-verts; mais la voix de la tante, accompagnée du frémissement de la
-poêle, nous rappela soudain à la réalité.
-
---Descendez vite! dit Sylvie.
-
-Et, quoi que je pusse dire, elle ne me permit pas de l'aider à se
-chausser. Cependant, la tante venait de verser dans un plat le contenu
-de la poêle, une tranche de lard frite avec des œufs. La voix de Sylvie
-me rappela bientôt.
-
---Habillez-vous vite! dit-elle.
-
-Et, entièrement vêtue elle-même, elle me montra les habits de noces du
-garde-chasse réunis sur la commode. En un instant, je me transformai
-en marié de l'autre siècle. Sylvie m'attendait sur l'escalier, et nous
-descendîmes tous deux en nous tenant par la main. La tante poussa un
-cri en se retournant:
-
--O mes enfants! dit-elle.
-
-Et elle se mit à pleurer, puis sourit à travers ses larmes. C'était
-l'image de sa jeunesse, cruelle et charmante apparition! Nous nous
-assîmes auprès d'elle, attendris et presque graves; puis la gaieté
-nous revint bientôt, car, le premier moment passé, la bonne vieille
-ne songea plus qu'à se rappeler les fêtes pompeuses de sa noce. Elle
-retrouva même dans sa mémoire les chants alternés, d'usage alors, qui
-se répondaient d'un bout à l'autre de la table nuptiale, et le naïf
-épithalame qui accompagnait les mariés rentrant après la danse. Nous
-répétions ces strophes si simplement rhythmées, avec les hiatus et
-les assonances du temps; amoureuses et fleuries comme le cantique de
-l'Ecclésiaste;--nous étions l'époux et l'épouse pour tout un beau matin
-d'été.
-
-
-VII
-
-CHAALIS
-
-Il est quatre heures du matin; la route plonge dans un pli de terrain;
-elle remonte. La voiture va passer à Orry, puis à la Chapelle. A
-gauche, il y a une route qui longe le bois d'Hallate. C'est par là
-qu'un soir le frère de Sylvie m'a conduit dans sa carriole à une
-solennité du pays. C'était, je crois, le soir de la Saint-Barthélemy.
-A travers les bois, par des routes peu frayées, son petit cheval
-volait comme au sabbat. Nous rattrapâmes le pavé à Mont-l'Évêque, et,
-quelques minutes plus tard, nous nous arrêtions à la maison du garde, à
-l'ancienne abbaye de Châalis.--Châalis, encore un souvenir!
-
-Cette vieille retraite des empereurs n'offre plus à l'admiration que
-les ruines de son cloître aux arcades byzantines, dont la dernière
-rangée se découpe encore sur les étangs, --reste oublié des fondations
-pieuses comprises parmi ces domaines qu'on appelait autrefois les
-métairies de Charlemagne. La religion, dans ce pays isolé du mouvement
-des routes et des villes, a conservé des traces particulières du long
-séjour qu'y ont fait les cardinaux de la maison d'Este à l'époque des
-Médicis: ses attributs et ses usages ont encore quelque chose de galant
-et de poétique, et l'on respire un parfum de la renaissance sous les
-arcs des chapelles à fines nervures, décorées par les artistes de
-l'Italie. Les figures des saints et des anges se profilent en rose sur
-les voûtes peintes d'un bleu tendre, avec des airs d'allégorie païenne
-qui font songer aux sentimentalités de Pétrarque et au mysticisme
-fabuleux de Francesco Colonna.
-
-Nous étions des intrus, le frère de Sylvie et moi, dans la fête
-particulière qui avait lieu cette nuit-là. Une personne de
-très-illustre naissance, qui possédait alors ce domaine, avait
-eu l'idée d'inviter quelques familles du pays à une sorte de
-représentation allégorique où devaient figurer quelques pensionnaires
-d'un couvent voisin. Ce n'était pas une réminiscence des tragédies de
-Saint-Cyr, cela remontait aux premiers essais lyriques importés en
-France du temps des Valois. Ce que je vis jouer était comme un mystère
-des anciens temps. Les costumes, composés de longues robes, n'étaient
-variés que par les couleurs de l'azur, de l'hyacinthe ou de l'aurore.
-La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit.
-Chaque voix chantait une des splendeurs de ce globe éteint, et l'ange
-de la mort définissait les causes de sa destruction. Un esprit montait
-de l'abîme, tenant en main l'épée flamboyante, et convoquait les autres
-à venir admirer la gloire du Christ vainqueur des enfers. Cet esprit,
-c'était Adrienne transfigurée par son costume, comme elle l'était déjà
-par sa vocation. Le nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique
-nous paraissait bien naturellement un cercle de lumière; sa voix avait
-gagné en force et en étendue, et les fioritures infinies du chant
-italien brodaient de leurs gazouillements d'oiseau les phrases sévères
-d'un récitatif pompeux.
-
-En me retraçant ces détails, j'en suis à me demander s'ils sont réels,
-ou bien si je les ai rêvés. Le frère de Sylvie était un peu gris, ce
-soir-là. Nous nous étions arrêtés quelques instants dans la maison du
-garde,--où, ce qui m'a frappé beaucoup, il y avait un cygne éployé sur
-la porte, puis, au dedans, de hautes armoires en noyer sculpté, une
-grande horloge dans sa gaine, et des trophées d'arcs et de flèches
-d'honneur au-dessus d'une carte de tir rouge et verte. Un nain bizarre,
-coiffé d'un bonnet chinois, tenant d'une main une bouteille et de
-l'autre une bague, semblait inviter les tireurs à viser juste. Ce nain,
-je le crois bien, était en tôle découpée. Mais l'apparition d'Adrienne
-est-elle aussi vraie que ces détails et que l'existence incontestable
-de l'abbaye de Châalis? Pourtant c'est bien le fils du garde qui nous
-avait introduits dans la salle où avait lieu la représentation; nous
-étions près de la porte, derrière une nombreuse compagnie assise et
-gravement émue. C'était le jour de la Saint-Barthélemy,--singulièrement
-lié au souvenir des Médicis, dont les armes accolées à celles de la
-maison d'Este décoraient ces vieilles murailles... Ce souvenir est une
-obsession peut-être!--Heureusement, voici la voiture qui s'arrête sur
-la route du Plessis; j'échappe au monde des rêveries, et je n'ai plus
-qu'un quart d'heure de marche pour gagner Loisy par des routes bien peu
-frayées.
-
-
-VIII
-
-LE BAL DE LOISY
-
-Je suis entré au bal de Loisy à cette heure mélancolique et douce
-encore où les lumières pâlissent et tremblent aux approches du jour.
-Les tilleuls, assombris par en bas, prenaient à leurs cimes une teinte
-bleuâtre. La flûte champêtre ne luttait plus si vivement avec les
-trilles du rossignol. Tout le monde était pâle, et dans les groupes
-dégarnis j'eus peine à rencontrer des figures connues. Enfin j'aperçus
-la grande Lise, une amie de Sylvie. Elle m'embrassa.
-
---Il y a longtemps qu'on ne t'a vu, Parisien! dit-elle.
-
---Oh! oui, longtemps.
-
---Et tu arrives à cette heure-ci?
-
---Par la poste.
-
---Et pas trop vite!
-
---Je voulais voir Sylvie; est-elle encore au bal?
-
---Elle ne sort qu'au matin; elle aime tant à danser.
-
-En un instant, j'étais à ses côtés. Sa figure était fatiguée;
-cependant, son œil noir brillait toujours du sourire athénien
-d'autrefois. Un jeune homme se tenait près d'elle. Elle lui fit signe
-qu'elle renonçait à la contredanse suivante. Il se retira en saluant.
-
-Le jour commençait à se faire. Nous sortîmes du bal, nous tenant par
-la main. Les fleurs de la chevelure de Sylvie se penchaient dans ses
-cheveux dénoués; le bouquet de son corsage s'effeuillait aussi sur
-les dentelles fripées, savant ouvrage de sa main. Je lui offris de
-l'accompagner chez elle. Il faisait grand jour, mais le temps était
-sombre. La Thève bruissait à notre gauche, laissant à ses coudes des
-remous d'eau stagnante où s'épanouissaient les nénufars jaunes et
-blancs, où éclatait comme des pâquerettes la frêle broderie des étoiles
-d'eau. Les plaines étaient couvertes de javelles et de meules de
-foin, dont l'odeur me portait à la tête sans m'enivrer, comme faisait
-autrefois la fraîche senteur des bois et des halliers d'épines fleuries.
-
-Nous n'eûmes pas l'idée de les traverser de nouveau.
-
---Sylvie, lui dis-je, vous ne m'aimez plus! Elle soupira.
-
---Mon ami, me dit-elle, il faut se faire une raison; les choses ne vont
-pas comme nous voulons dans la vie. Vous m'avez parlé autrefois de
-_la Nouvelle Héloïse,_ je l'ai lue, et j'ai frémi en tombant d'abord
-sur cette phrase: «Toute jeune fille qui lira ce livre est perdue.»
-Cependant, j'ai passé outre, me fiant sur ma raison. Vous souvenez-vous
-du jour où nous avons revêtu les habits de noces de la tante?...
-Les gravures du livre présentaient aussi les amoureux sous de vieux
-costumes du temps passé, de sorte que pour moi vous étiez Saint-Preux,
-et je me retrouvais dans Julie. Ah! que n'êtes-vous revenu alors! Mais
-vous étiez, disait-on, en Italie. Vous en avez vu là de bien plus
-jolies que moi!
-
---Aucune, Sylvie, qui ait votre regard et les traits purs de votre
-visage. Vous êtes une nymphe antique qui s'ignore ... D'ailleurs, les
-bois de cette contrée sont aussi beaux que ceux de la campagne romaine.
-Il y a là-bas des masses de granit non moins sublimes, et une cascade
-qui tombe du haut des rochers comme celle de Terni. Je n'ai rien vu
-là-bas que je puisse regretter ici.
-
---Et à Paris? dit-elle.
-
---A Paris?...
-
-Je secouai la tète sans répondre.
-
-Tout à coup je pensai à l'image vaine qui m'avait égaré si longtemps.
-
---Sylvie, dis-je, arrêtons-nous ici, le voulez-vous?
-
-Je me jetai à ses pieds; je confessai en pleurant à chaudes larmes
-mes irrésolutions, mes caprices; j'évoquai le spectre funeste qui
-traversait ma vie.
-
---Sauvez-moi! ajoutai-je, je reviens à vous pour toujours.
-
-Elle tourna vers moi ses regards attendris ...
-
-En ce moment, notre entretien fut interrompu par de violents éclats
-de rire. C'était le frère de Sylvie qui nous rejoignait avec cette
-bonne gaieté rustique, suite obligée d'une nuit de fête, que des
-rafraîchissement nombreux avaient développée outre mesure. Il appelait
-le galant du bal, perdu au loin dans les buissons d'épines et qui ne
-tarda pas à nous rejoindre. Ce garçon n'était guère plus solide sur ses
-pieds que son compagnon, il paraissait plus embarrassé encore de la
-présence d'un Parisien que de celle de Sylvie. Sa figure candide, sa
-déférence mêlée d'embarras, m'empêchaient de lui en vouloir d'avoir été
-le danseur pour lequel on était resté si tard à la fête. Je le jugeais
-peu dangereux.
-
---Il faut rentrer à la maison, dit Sylvie à son frère.--A tantôt! me
-dit-elle en me tendant la joue.
-
-L'amoureux ne s'offensa pas.
-
-
-IX
-
-ERMENONVILLE
-
-Je n'avais nulle envie de dormir. J'allai à Montagny pour revoir
-la maison de mon oncle. Une grande tristesse me gagna dès que j'en
-entrevis la façade jaune et les contrevents verts. Tout semblait dans
-le même état qu'autrefois; seulement, il fallut aller chez le fermier
-pour avoir la clef de la porte. Une fois les volets ouverts, je revis
-avec attendrissement les vieux meubles conservés dans le même état
-et qu'on frottait de temps en temps, la haute armoire de noyer, deux
-tableaux flamands qu'on disait l'ouvrage d'un ancien peintre, notre
-aïeul; de grandes estampes d'après Boucher, et toute une série encadrée
-de gravures de l'_Émile_ et de _la Nouvelle Héloïse_, par Moreau; sur
-la table, un chien empaillé que j'avais connu vivant, ancien compagnon
-de mes courses dans les bois, le dernier carlin peut-être, car il
-appartenait à cette race perdue.»
-
---Quant au perroquet, me dit le fermier, il vit toujours; je l'ai
-retiré chez moi.
-
-Le jardin présentait un magnifique tableau de végétation sauvage. J'y
-reconnus, dans un angle, un jardin d'enfant que j'avais tracé jadis.
-J'entrai tout frémissant dans le cabinet, où se voyait encore la petite
-bibliothèque pleine de livres choisis. Vieux amis de celui qui n'était
-plus, et sur le bureau quelques débris antiques trouvés dans son
-jardin, des vases, des médailles romaines, collection locale qui le
-rendait heureux.
-
---Allons voir le perroquet, dis-je au fermier.
-
-Le perroquet demandait à déjeuner comme en ses plus beaux jours, et me
-regarda de cet œil rond, bordé d'une peau chargée de rides, qui fait
-penser au regard expérimenté des vieillards.
-
-Plein des idées tristes qu'amenait ce retour tardif en des lieux si
-aimés, je sentis le besoin de revoir Sylvie, seule figure vivante et
-jeune encore qui me rattachât à ce pays. Je repris la route de Loisy.
-C'était au milieu du jour; tout le monde dormait, fatigué de la fête.
-Il me vint l'idée de me distraire par une promenade à Ermenonville,
-distant d'une lieue par le chemin de la forêt. C'était par un beau
-temps d'été. Je pris plaisir d'abord à la fraîcheur de cette route
-qui semble l'allée d'un parc. Les grands chênes d'un vert uniforme
-n'étaient variés que par les troncs blancs des bouleaux au feuillage
-frissonnant. Les oiseaux se taisaient, et j'entendais seulement le
-bruit que fait le pivert en frappant les arbres pour y creuser son nid.
-Un instant, je risquai de me perdre, car les poteaux dont les palettes
-annoncent diverses routes n'offrent plus, par endroits, que des
-caractères effacés. Enfin, laissant le _Désert_ à gauche, j'arrivai au
-rond-point de la danse, où subsiste encore le banc des vieillards. Tous
-les souvenirs de l'antiquité philosophique, ressuscités par l'ancien
-possesseur du domaine, me revenaient en foule devant cette réalisation
-pittoresque de l'_Anacharsis_ et de l'_Émile._
-
-Lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des
-saules et des coudriers, je reconnus tout à fait un lieu où mon oncle,
-dans ses promenades, m'avait conduit bien des fois: c'est le _Temple de
-la philosophie,_ que son fondateur n'a pas eu le bonheur de terminer.
-Il a la forme du temple de la sibylle Tiburtine, et, debout encore,
-sous l'abri d'un bouquet de pins, il étale tous ces grands noms de la
-pensée qui commencent par Montaigne et Descartes, et qui s'arrêtent à
-Rousseau. Cet édifice inachevé n'est déjà plus qu'une ruine, le lierre
-le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes. Là,
-tout enfant, j'ai vu des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc
-venaient recevoir des prix d'étude et de sagesse. Où sont les buissons
-de roses qui entouraient la colline? L'églantier et le framboisier en
-cachent les derniers plants, qui retournent à l'état sauvage.--Quant
-aux lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes
-filles qui ne veulent plus aller au bois? Non, ces arbustes de la douce
-Italie ont péri sous notre ciel brumeux. Heureusement, le troëne de
-Virgile fleurit encore, comme pour appuyer la parole du maître inscrite
-au-dessus de la porte: _Rerum cognoscere causas!--_Oui, ce temple tombe
-comme tant d'autres, les hommes oublieux ou fatigués se détourneront de
-ses abords, la nature indifférente reprendra le terrain que l'art lui
-disputait; mais la soif de connaître restera éternelle, mobile de toute
-force et de toute activité!
-
-Voici les peupliers de l'Ile, et la tombe de Rousseau, vide de ses
-cendres. O sage! tu nous avais donné le lait des forts, et nous étions
-trop faibles pour qu'il pût nous profiter. Nous avons oublié tes leçons
-que savaient nos pères, et nous avons perdu le sens de ta parole,
-dernier écho des sagesses antiques. Pourtant ne désespérons pas, et,
-comme tu fis à ton suprême instant, tournons nos yeux vers le soleil!
-
-J'ai revu le château, les eaux paisibles qui le bordent, la cascade qui
-gémit dans les roches, et cette chaussée réunissant les deux parties
-du village, dont quatre colombiers marquent les angles, la pelouse qui
-s'étend au delà comme une savane, dominée par des coteaux ombreux;
-la tour de Gabrielle se reflète de loin sur les eaux d'un lac factice
-étoilé de fleurs éphémères; l'écume bouillonne, l'insecte bruit...
-Il faut échapper à l'air perfide qui s'exhale, en gagnant les grès
-poudreux du désert et les landes où la bruyère rose relève le vert des
-fougères. Que tout cela est solitaire et triste! Le regard enchanté
-de Sylvie, ses courses folles, ses cris joyeux, donnaient autrefois
-tant de charme aux lieux que je viens de parcourir! C'était encore
-une enfant sauvage, ses pieds étaient nus, sa peau hâlée, malgré son
-chapeau de paille, dont le large ruban flottait pêle-mêle avec ses
-tresses de cheveux noirs. Nous allions boire du lait à la ferme suisse,
-et l'on me disait:
-
---Qu'elle est jolie, ton amoureuse, petit Parisien!
-
-Oh! ce n'est pas alors qu'un paysan aurait dansé avec elle! Elle ne
-dansait qu'avec moi, une fois par an, à la fête de l'arc.
-
-
-X
-
-LE GRAND FRISÉ
-
-J'ai repris le chemin de Loisy; tout le monde était réveillé. Sylvie
-avait une toilette de demoiselle, presque dans le goût de la ville.
-Elle me fit monter à sa chambre avec toute l'ingénuité d'autrefois. Son
-œil étincelait toujours dans un sourire plein de charme, mais l'arc
-prononcé de ses sourcils lui donnait par instants un air sérieux. La
-chambre était décorée avec simplicité, pourtant les meubles étaient
-modernes, une glace à bordure dorée avait remplacé l'antique trumeau,
-où se voyait un berger d'idylle offrant un nid à une bergère bleue et
-rose. Le lit à colonnes, chastement drapé de vieille perse à ramage,
-était remplacé par une couchette de noyer garnie du rideau à flèche; à
-la fenêtre, dans la cage où jadis étaient les fauvettes, il y avait des
-canaris. J'étais pressé de sortir de cette chambre où je ne trouvais
-rien du passé.
-
---Vous ne travaillerez point à votre dentelle aujourd'hui? dis-je à
-Sylvie.
-
---Oh! je ne fais plus de dentelle, on n'en demande plus dans le pays;
-même à Chantilly, la fabrique est fermée.
-
---Que faites-vous donc?
-
-Elle alla chercher dans un coin de la chambre un instrument en fer qui
-ressemblait à une longue pince.
-
---Qu'est-ce que c'est que cela?
-
---C'est ce qu'on appelle la mécanique; c'est pour maintenir la peau des
-gants afin de les coudre.
-
---Ah! vous êtes gantière, Sylvie?
-
---Oui, nous travaillons ici pour Dammartin, cela donne beaucoup dans ce
-moment; mais je ne fais rien aujourd'hui; allons où vous voudrez.
-
-Je tournais les yeux vers la route d'Othys: elle secoua la tête; je
-compris que la vieille tante n'existait plus. Sylvie appela un petit
-garçon et lui fit seller un âne.
-
---Je suis encore fatiguée d'hier, dit-elle, mais la promenade me fera
-du bien; allons à Châalis.
-
-Et nous voilà traversant la forêt, suivis du petit garçon armé d'une
-branche. Bientôt Sylvie voulut s'arrêter, et je l'embrassai en
-l'engageant à s'asseoir. La conversation entre nous ne pouvait plus
-être bien intime. Il fallut lui raconter ma vie à Paris, mes voyages ...
-
---Comment peut-on aller si loin! dit-elle.
-
---Je m'en étonne en vous revoyant.
-
---Oh! cela se dit!
-
---Et convenez que vous étiez moins jolie autrefois.
-
---Je n'en sais rien.
-
---Vous souvenez-vous du temps où nous étions enfants et vous la plus
-grande?
-
---Et vous le plus sage!
-
---Oh! Sylvie!
-
---On nous mettait sur l'âne chacun dans un panier.
-
---Et nous ne nous disions pas _vous ..._ Te rappelles-tu que tu
-m'apprenais à pêcher des écrevisses sous les ponts de la Thève et de la
-Nonette?
-
---Et toi, te souviens-tu de ton frère de lait qui t'a un jour retiré
-... _de l'iau._
-
---Le _grand frisé_ c'est lui qui m'avait dit qu'on pouvait la passer,
-_l'iau!_
-
-Je me hâtai de changer la conversation. Ce souvenir m'avait vivement
-rappelé l'époque où je venais dans le pays, vêtu d'un petit habit à
-l'anglaise qui faisait rire les paysans. Sylvie seule me trouvait bien
-mis; mais je n'osais lui rappeler cette opinion d'un temps si ancien.
-Je ne sais pourquoi ma pensée se porta sur les habits de noces que nous
-avions revêtus chez la vieille tante à Othys. Je demandai ce qu'ils
-étaient devenus.
-
---Ah! la bonne tante, dit Sylvie, elle m'avait prêté sa robe pour
-aller danser au carnaval à Dammartin, il y a de cela deux ans. L'année
-d'après, elle est morte, la pauvre tante!
-
-Elle soupirait et pleurait, si bien que je ne pus lui demander par
-quelle circonstance elle était allée à un bal masqué; mais, grâce à
-ses talents d'ouvrière, je comprenais assez que Sylvie n'était plus
-une paysanne. Ses parents seuls étaient restés dans leur condition,
-et elle vivait au milieu d'eux comme une fée industrieuse, répandant
-l'abondance autour d'elle.
-
-
-XI
-
-RETOUR
-
-La vue se découvrait au sortir du bois. Nous étions arrivées au bord
-des étangs de Châalis. Les galeries du cloître, la chapelle aux ogives
-élancées, la tour féodale et le petit château qui abrita les amours de
-Henri IV et de Gabrielle se teignaient des rougeurs du soir sur le vert
-sombre de la forêt.
-
---C'est un paysage de Walter Scott, n'est-ce pas? disait Sylvie.
-
---Et qui vous a parlé de Walter Scott? lui dis-je. Vous avez donc bien
-lu depuis trois ans!... Moi, je tâche d'oublier les livres, et ce qui
-me charme, c'est de revoir avec vous cette vieille abbaye, où, tout
-petits enfants, nous nous cachions dans les ruines. Vous souvenez-vous,
-Sylvie, de la peur que vous aviez quand le gardien nous racontait
-l'histoire des moines rouges?
-
---Oh! ne m'en parlez pas.
-
---Alors, chantez-moi la chanson de la belle fille enlevée au jardin de
-son père, sous le rosier blanc.
-
---On ne chante plus cela.
-
---Seriez-vous devenue musicienne?
-
---Un peu.
-
---Sylvie, Sylvie, je suis sûr que vous chantez des airs d'opéra!
-
---Pourquoi vous plaindre?
-
---Parce que j'aimais les vieux airs, et que vous ne saurez plus les
-chanter.
-
-Sylvie modula quelques sons d'un grand air d'opéra moderne ... Elle
-_phrasait!_
-
-Nous avions tourné les étangs voisins. Voici la verte pelouse
-entourée de tilleuls et d'ormeaux, où nous avons dansé souvent! J'eus
-l'amour-propre de définir les vieux murs carlovingiens et de déchiffrer
-les armoiries de la maison d'Este.
-
---Et vous! comme vous avez lu plus que moi! dit Sylvie. Vous êtes donc
-un savant?
-
-J'étais piqué de son ton de reproche. J'avais jusque-là cherché
-l'endroit convenable pour renouveler le moment d'expansion du matin;
-mais que lui dire avec l'accompagnement d'un âne et d'un petit garçon
-très-éveillé, qui prenait plaisir à se rapprocher toujours pour
-entendre parler un Parisien? Alors, j'eus le malheur de raconter
-l'apparition de Châalis, restée dans mes souvenirs. Je menai Sylvie
-dans la salle même du château où j'avais entendu chanter Adrienne.
-
---Oh! que je vous entende! lui dis-je; que votre voix chérie résonne
-sous ces voûtes et en chasse l'esprit qui me tourmente, fût-il divin ou
-bien fatal!
-
-Elle répéta les paroles et le chant après moi:
-
- Anges, descendez promptement
- Au fond du purgatoire! ...
-
---C'est bien triste! me dit-elle.
-
---C'est sublime... Je crois que c'est du Porpora, avec des vers
-traduits au xvie siècle.
-
---Je ne sais pas, répondit Sylvie.
-
-Nous sommes revenus par la vallée, en suivant le chemin de Charlepont,
-que les paysans peu étymologistes de leur nature, s'obstinent à appeler
-_Châllepont._ Sylvie, fatiguée de l'âne, s'appuyait sur mon bras. La
-route était déserte; j'essayai de parler des choses que j'avais dans
-le cœur; mais, je ne sais pourquoi, je ne trouvais que des expressions
-vulgaires, ou bien tout à coup quelque phrase pompeuse de roman,
---que Sylvie pouvait avoir lue. Je m'arrêtais alors avec un goût tout
-classique, et elle s'étonnait parfois de ces effusions interrompues.
-Arrivés aux murs de Saint-S ..., il fallait prendre garde à notre
-marche. On traverse des prairies humides où serpentent les ruisseaux.
-
---Qu'est devenue la religieuse? dis-je tout à coup.
-
---Ah! vous êtes terrible avec votre religieuse... Eh bien!... eh bien!
-cela a mal tourné.
-
-Sylvie ne voulut pas m'en dire un mot de plus.
-
-Les femmes sentent-elles vraiment que telle ou telle parole passe sur
-les lèvres sans sortir du cœur? On ne le croirait pas, à les voir si
-facilement abusées, à se rendre compte des choix qu'elles font le plus
-souvent: il y a des hommes qui jouent si bien la comédie de l'amour!
-Je n'ai jamais pu m'y faire, quoique sachant que certaines acceptent
-sciemment d'être trompées. D'ailleurs, un amour qui remonte à l'enfance
-est quelque chose de sacré... Sylvie, que j'avais vue grandir, était
-pour moi comme une sœur. Je ne pouvais tenter une séduction... Une
-toute autre idée vint traverser mon esprit.
-
---A cette heure-ci, me dis-je, je serais au théâtre ... Qu'est-ce
-qu'Aurélie (c'était le nom de l'actrice) doit donc jouer ce soir?
-Évidemment, le rôle de la princesse dans le drame nouveau. Oh! le
-troisième acte, qu'elle y est touchante!... Et dans la scène d'amour du
-second! avec ce jeune premier tout ridé ...
-
---Vous êtes dans vos réflexions? dit Sylvie. Et elle se mit à chanter:
-
- A Dammartin, l'y a trois belles filles:
- L'y en a z'une plus belle que le jour ...
-
---Ah! méchante! m'écriai-je, vous voyez bien que vous en savez encore,
-des vieilles chansons.
-
---Si vous veniez plus souvent ici, j'en retrouverais, dit-elle, mais
-il faut songer au solide. Vous avez vos affaires de Paris, j'ai mon
-travail; ne rentrons pas trop tard: il faut que, demain, je sois levée
-avec le soleil.
-
-
-XII
-
-LE PÈRE DODU
-
-J'allais répondre, j'allais tomber à ses pieds, j'allais offrir la
-maison de mon oncle, qu'il m'était possible encore de racheter, car
-nous étions plusieurs héritiers, et cette petite propriété était
-restée indivise; mais en ce moment nous arrivions à Loisy. On nous
-attendait pour souper. La soupe à l'oignon répandait au loin son
-parfum patriarcal. Il y avait des voisins invités pour ce lendemain de
-fête. Je reconnus tout de suite un vieux bûcheron, le père Dodu, qui
-racontait jadis aux veillées des histoires si comiques ou si terribles.
-Tour à tour berger, messager, garde-chasse, pêcheur, braconnier même,
-le père Dodu fabriquait à ses moments perdus des coucous et des
-tournebroches. Pendant longtemps, il s'était consacré à promener les
-Anglais dans Ermenonville, en les conduisant aux lieux de méditation
-de Rousseau et en leur racontant ses derniers moments. C'était lui
-qui avait été le petit garçon que le philosophe employait à classer
-ses herbes, et à qui il donna l'ordre de cueillir les ciguës dont il
-exprima le suc dans sa tasse de café au lait. L'aubergiste de _la Croix
-d'or_ lui contestait ce détail; de là des haines prolongées. On avait
-longtemps reproché au père Dodu la possession de quelques secrets bien
-innocents, comme de guérir les vaches avec un verset dit à rebours
-et le signe de croix figuré du pied gauche; mais il avait de bonne
-heure renoncé à ces superstitions, --grâce au souvenir, disait-il, des
-conversations de Jean-Jacques.
-
---Te voilà, petit Parisien! me dit le père Dodu. Tu viens pour
-débaucher nos filles?
-
---Moi, père Dodu?
-
---Tu les emmènes dans les bois pendant que le loup n'y est pas!
-
---Père Dodu, c'est vous qui êtes le loup.
-
---Je l'ai été tant que j'ai trouvé des brebis; à présent, je ne
-rencontre plus que des chèvres, et qu'elles savent bien se défendre!
-Mais, vous autres, vous êtes des malins à Paris. Jean-Jacques avait
-bien raison de dire: «L'homme se corrompt dans l'air empoisonné des
-villes.»
-
---Père Dodu, vous savez trop bien que l'homme se corrompt partout.
-
-Le père Dodu se mit à entonner un air à boire; on voulut en vain
-l'arrêter à un certain couplet scabreux que tout le monde savait par
-cœur. Sylvie ne voulut pas chanter, malgré nos prières, disant qu'on
-ne chantait plus à table. J'avais remarqué déjà que l'amoureux de la
-veille était assis à sa gauche. Il y avait je ne sais quoi dans sa
-figure ronde, dans ses cheveux ébouriffés, qui ne m'était pas inconnu.
-Il se leva et vint derrière ma chaise en disant:
-
---Tu ne me reconnais donc pas, Parisien?
-
-Une bonne femme, qui venait de rentrer au dessert après nous avoir
-servis, me dit à l'oreille:
-
---Vous ne reconnaissez pas votre frère de lait? Sans cet avertissement,
-j'allais être ridicule.
-
---Ah! c'est toi, _grand frisé!_ dis-je, c'est toi, le même qui m'a
-retiré de _l'iau!_
-
-Sylvie riait aux éclats de cette reconnaissance.
-
---Sans compter, disait ce garçon en m'embrassant, que tu avais une
-belle montre en argent, et qu'en revenant tu étais bien plus inquiet de
-ta montre que de toi-même, parce qu'elle ne marchait plus; tu disais:
-«La _bête_ est _nayée,_ ça ne fait plus tic tac; qu'est-ce que mon
-oncle va dire?...»
-
---Une bête dans une montre! dit le père Dodu, voilà ce qu'on leur fait
-croire à Paris, aux enfants!
-
-Sylvie avait sommeil, je jugeai que j'étais perdu dans son esprit. Elle
-remonta à sa chambre, et, pendant que je l'embrassais, elle dit:
-
---A demain, venez nous voir!
-
-Le père Dodu était resté à table avec Sylvain et mon frère de lait;
-nous causâmes longtemps autour d'un flacon de _ratafiat_ de Louvres.
-
---Les hommes sont égaux, dit le père Dodu entre deux couplets; je bois
-avec un pâtissier comme je ferais avec un prince.
-
---Où est le pâtissier? dis-je.
-
---Regarde à côté de toi! un jeune homme qui a l'ambition de s'établir.
-
-Mon frère de lait parut embarrassé. J'avais tout compris. C'est une
-fatalité qui m'était réservée d'avoir un frère de lait dans un pays
-illustré par Rousseau,--qui voulait supprimer les nourrices!--Le
-père Dodu m'apprit qu'il était fort question du mariage de Sylvie
-avec le _grand frisé,_ qui voulait aller former un établissement de
-pâtisserie à Dammartin. Je n'en demandai pas davantage. La voiture de
-Nanteuil-le-Haudoin me ramena le lendemain à Paris.
-
-
-
-XIII
-
-AURÉLIE
-
-A Paris!--La voiture met cinq heures. Je n'étais pressé d'arriver
-que pour le soir. Vers huit heures, j'étais assis dans ma stalle
-accoutumée; Aurélie répandit son inspiration et son charme sur des
-vers faiblement inspirés de Schiller que l'on devait à un talent de
-l'époque. Dans la scène du jardin, elle devint sublime. Pendant le
-quatrième acte, où elle ne paraissait pas, j'allai acheter un bouquet
-chez madame Prévost. J'y insérai une lettre fort tendre signée _un
-Inconnu._ Je me dis:
-
---Voilà quelque chose de fixé pour l'avenir.
-
-Et, le lendemain, j'étais sur la route d'Allemagne.
-
-Qu'allais-je y faire? Essayer de remettre de l'ordre dans mes
-sentiments.--Si j'écrivais un roman, jamais je ne pourrais faire
-accepter l'histoire d'un cœur épris de deux amours simultanés. Sylvie
-m'échappait par ma faute; mais la revoir un jour avait suffi pour
-relever mon âme: je la plaçais désormais comme une statue souriante
-dans le temple de la Sagesse. Son regard m'avait arrêté au bord de
-l'abîme. Je repoussais avec plus de force encore l'idée d'aller me
-présenter à Aurélie pour lutter avec tant d'amoureux vulgaires qui
-brillaient un instant près d'elle et retombaient brisés.
-
---Nous verrons quelque jour, me dis-je, si cette femme a un cœur.
-
-Un matin, je lus dans un journal qu'Amélie était malade. Je lui écrivis
-des montagnes de Salzbourg. La lettre était si empreinte de mysticisme
-germanique, que je n'en devais pas attendre un grand succès, mais
-aussi je ne demandais pas de réponse. Je comptais un peu sur le hasard
-et sur--l'_inconnu._ Des mois se passèrent. A travers mes courses et
-mes loisirs, j'avais entrepris de fixer dans une action poétique les
-amours du peintre Colonna pour la belle Laura, que ses parents firent
-religieuse, et qu'il aima jusqu'à la mort. Quelque chose dans ce sujet
-se rapportait à mes préoccupations constantes. Le dernier vers du drame
-écrit, je ne songeai plus qu'à revenir en France.
-
-Que dire maintenant qui ne soit l'histoire de tant d'autres? J'ai passé
-par tous les cercles de ces lieux d'épreuves qu'on appelle théâtres.
-«J'ai mangé du tambour et bu de la cymbale,» comme dit la phrase dénuée
-de sens apparent des initiés d'Éleusis. Elle signifie sans doute qu'il
-faut au besoin passer les bornes du non-sens et de l'absurdité: la
-raison pour moi, c'était de conquérir et de fixer mon idéal.
-
-Aurélie avait accepté le rôle principal dans le drame que je rapportais
-d'Allemagne. Je n'oublierai jamais le jour où elle me permit de lui
-lire la pièce. Les scènes d'amour étaient préparées à son intention. Je
-crois bien que je les dis avec âme, mais surtout avec enthousiasme.
-Dans la conversation qui suivit, je me révélai comme _l'inconnu_ des
-deux lettres. Elle me dit:
-
---Vous êtes bien fou; mais revenez me voir... Je n'ai jamais pu trouver
-quelqu'un qui sût m'aimer.
-
-O femme! tu cherches l'amour... Et moi, donc?
-
-Les jours suivants, j'écrivis les lettres les plus tendres, les plus
-belles que sans doute elle eût jamais reçues. J'en recevais d'elle qui
-étaient pleines de raison. Un instant, elle fut touchée, m'appela près
-d'elle, et m'avoua qu'il lui était difficile de rompre un attachement
-plus ancien.
-
---Si c'est bien _pour moi_ que vous m'aimez, dit-elle, vous comprendrez
-que je ne puis être qu'à un seul.
-
-Deux mois plus tard, je reçus une lettre pleine d'effusion. Je courus
-chez elle.--Quelqu'un me donna dans l'intervalle un détail précieux.
-Le beau jeune homme que j'avais rencontré une nuit au cercle venait de
-prendre un engagement dans les spahis.
-
-L'été suivant, il y avait des courses à Chantilly. La troupe du théâtre
-où jouait Aurélie donnait là une représentation. Une fois dans le pays,
-la troupe était pour trois jours aux ordres du régisseur. Je m'étais
-fait l'ami de ce brave homme, ancien Dorante des comédies de Marivaux,
-longtemps jeune premier de drame, et dont le dernier succès avait été
-le rôle d'amoureux dans la pièce imitée de Schiller, où mon binocle me
-l'avait montré si ridé. De près, il paraissait plus jeune, et, resté
-maigre, il produisait encore de l'effet dans les provinces. Il avait
-du feu. J'accompagnais la troupe en qualité de _seigneur poëte;_ je
-persuadai au régisseur d'aller donner des représentations à Senlis
-et à Dammartin. Il penchait d'abord pour Compiègne; mais Aurélie fut
-de mon avis. Le lendemain, pendant que l'on allait traiter avec les
-propriétaires des salles et les autorités, je louai des chevaux, et
-nous prîmes la route des étangs de Commelle pour aller déjeuner au
-château de la reine Blanche. Aurélie, en amazone, avec ses cheveux
-blonds flottants, traversait la forêt comme une reine d'autrefois, et
-les paysans s'arrêtaient éblouis.--Madame de F... était la seule qu'ils
-eussent vue si imposante et si gracieuse dans ses saluts. --Après le
-déjeuner, nous descendîmes dans des villages rappelant ceux de la
-Suisse, où l'eau de la Nonette fait mouvoir des scieries. Ces aspects
-chers à mes souvenirs l'intéressaient sans l'arrêter. J'avais projeté
-de conduire Aurélie au château, près d'Orry, sur la même place verte
-où pour la première fois j'avais vu Adrienne.--Nulle émotion ne parut
-en elle. Alors, je lui racontai tout; je lui dis la source de cet
-amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle
-m'écoutait sérieusement et me dit:
-
---Vous ne m'aimez pas! Vous attendez que je vous dise: «La comédienne
-est la même que la religieuse;» vous cherchez un drame, voilà tout, et
-le dénoûment vous échappe. Allez, je ne vous crois plus!
-
-Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j'avais
-ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces
-tendresses ... ce n'était donc pas l'amour? Mais où donc est-il?
-
-Aurélie joua le soir à Senlis. Je crus m'apercevoir qu'elle avait un
-faible pour le régisseur, le jeune premier ridé. Cet homme était d'un
-caractère excellent et lui avait rendu des services.
-
-Aurélie m'a dit un jour:
-
---Celui qui m'aime, le voilà!
-
-
-XIV
-
-DERNIER FEUILLET
-
-Telles sont les chimères qui charment et égarent au matin de la vie.
-J'ai essayé de les fixer sans beaucoup d'ordre, mais bien des cœurs me
-comprendront. Les illusions tombent les unes après les autres, comme
-les écorces d'un fruit, et le fruit, c'est l'expérience. Sa saveur est
-amère; elle a pourtant quelque chose d'âcre qui fortifie,--qu'on me
-pardonne ce style vieilli. Rousseau dit que le spectacle de la nature
-console de tout. Je cherche parfois à retrouver mes bosquets de Clarens
-perdus au nord de Paris, dans les brumes. Tout cela est bien changé!
-
-Ermenonville! pays où fleurissait encore l'idylle antique, --traduite
-une seconde fois d'après Gessner! tu as perdu ta seule étoile, qui
-chatoyait pour moi d'un double éclat. Tour à tour bleue et rose comme
-l'astre trompeur d'Aldebaran, c'était Adrienne ou Sylvie,--c'étaient
-les deux moitiés d'un seul amour. L'une était l'idéal sublime, l'autre
-la douce réalité. Que me font maintenant tes ombrages et tes lacs,
-et même ton désert? Othys, Montagny, Loisy, pauvres hameaux voisins,
-Châalis,--que l'on restaure,--vous n'avez rien gardé de tout ce passé!
-Quelquefois, j'ai besoin de revoir ces lieux de solitude et de rêverie.
-J'y relève tristement en moi-même les traces fugitives d'une époque
-où le naturel était affecté; je souris parfois en lisant sur le flanc
-des granits certains vers de Roucher, qui m'avaient paru sublimes,--ou
-des maximes de bienfaisance au-dessus d'une fontaine ou d'une grotte
-consacrée à Pan. Les étangs, creusés à si grands frais, étalent en
-vain leur eau morte que le cygne dédaigne. Il n'est plus, le temps où
-les chasses de Condé passaient avec leurs amazones fières, où les cors
-se répondaient de loin, multipliés par les échos!... Pour se rendre
-à Ermenonville, on ne trouve plus aujourd'hui de route directe.
-Quelquefois, j'y vais par Creil et Senlis; d'autres fois, par Dammartin.
-
-A Dammartin, l'on n'arrive jamais que le soir. Je vais coucher alors à
-l'_Image saint Jean._ On me donne d'ordinaire une chambre assez propre
-tendue en vieille tapisserie avec un trumeau au-dessus de la glace.
-Cette chambre est un dernier retour vers le bric-à-brac, auquel j'ai
-depuis longtemps renoncé. On y dort chaudement sous l'édredon, qui est
-d'usage dans ce pays. Le matin, quand j'ouvre la fenêtre, encadrée de
-vigne et de roses, je découvre avec ravissement un horizon vert de dix
-lieues, où les peupliers s'alignent comme des armées. Quelques villages
-s'abritent çà et là sous leurs clochers aigus, construits, comme on
-dit là, en pointes d'ossements. On distingue d'abord Othys,--puis
-Ève, puis Ver; on distinguerait Ermenonville à travers le bois, s'il
-avait un clocher; mais, dans ce lieu philosophique, on a bien négligé
-l'église. Après avoir rempli mes poumons de l'air si pur qu'on respire
-sur ces plateaux, je descends gaiement et je vais faire un tour chez
-le pâtissier. «Te voilà, grand frisé!--Te voilà, petit Parisien!» Nous
-nous donnons les coups de poing amicaux de l'enfance, puis je gravis
-un certain escalier où les joyeux cris de deux enfants accueillent ma
-venue. Le sourire athénien de Sylvie illumine ses traits charmés. Je me
-dis:
-
---Là était le bonheur peut-être; cependant ...
-
-Je l'appelle quelquefois Lolotte, et elle me trouve un peu de
-ressemblance avec Werther, moins les pistolets, qui ne sont plus de
-mode. Pendant que le _grand frisé_ s'occupe du déjeuner, nous allons
-promener les enfants dans les allées de tilleuls qui ceignent les
-débris des vieilles tours de brique du château. Tandis que ces petits
-s'exercent, au tir des compagnons de l'arc, à ficher dans la paille les
-flèches paternelles, nous lisons quelques poésies ou quelques pages de
-ces livres si courts qu'on ne fait plus guère.
-
-J'oubliais de dire que, le jour où la troupe dont faisait partie
-Aurélie a donné une représentation à Dammartin, j'ai conduit Sylvie au
-spectacle, et je lui ai demandé si elle ne trouvait pas que l'actrice
-ressemblait à une personne qu'elle avait connue déjà.
-
---A qui donc?
-
---Vous souvenez-vous d'Adrienne?
-
-Elle partit d'un grand éclat de rire en disant:
-
---Quelle idée!
-
-Puis, comme se le reprochant, elle reprit en soupirant:
-
---Pauvre Adrienne! elle est morte au couvent de Saint-S ..., vers 1832.
-
-<tb>
-
-
-CHANSONS ET LÉGENDES DU VALOIS
-
-VIEILLES BALLADES FRANÇAISES
-
-
-Chaque fois que ma pensée se reporte aux souvenirs de cette province
-du Valois, je me rappelle avec ravissement les chants et les récits
-qui ont bercé mon enfance. La maison de mon oncle était toute pleine
-de voix mélodieuses, et celles des servantes qui nous avaient suivis à
-Paris chantaient tout le jour les ballades joyeuses de leur jeunesse,
-dont malheureusement je ne puis citer les airs. J'en ai donné ailleurs
-quelques fragments. Aujourd'hui, je ne puis arriver à les compléter,
-car tout cela est profondément oublié; le secret en est demeuré dans
-la tombe des aïeules. Avant d'écrire, chaque peuple a chanté; toute
-peine s'inspire à ces sources naïves, et l'Espagne, l'Allemagne,
-l'Angleterre, citent chacune avec orgueil leur romancero national.
-Pourquoi la France n'a-t-elle pas le sien? On publie aujourd'hui les
-chansons patoises de Bretagne et d'Aquitaine, mais aucun chant des
-vieilles provinces où s'est toujours parlée la vraie langue française
-ne nous sera conservé. Je crains encore que le travail qui se prépare
-ne soit fait purement au point de vue historique et scientifique.
-Nous aurons des ballades franques, normandes, des chants de guerre,
-des lais et des virelais, des guerz bretons, des noëls bourguignons
-et picards... Mais songera-t-on à recueillir ces chants de la vieille
-_France,_ dont je cite ici des fragments épars et qui n'ont jamais été
-complétés ni réunis? C'est qu'on n'a jamais voulu admettre dans les
-livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la
-syntaxe; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est
-bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses,
-des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie; mais
-elle porte un cachet d'ignorance qui révolte l'homme du monde, bien
-plus que ne fait le patois. Pourtant, ce langage a ses règles, ou du
-moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets
-tels que ceux de la célèbre romance: _Si j’étais hirondelle,_ soient
-abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au
-répertoire chantant des concierges et des cuisinières. Quoi de plus
-gracieux et de plus poétique pourtant!
-
-Si j'étais hirondelle!--Que je puisse voler,--Sur votre sein, la
-belle,--J'irais me reposer!
-
-Il faut continuer, il est vrai, par: J'_ai z'un coquin de frère ...,_
-ou risquer un hiatus terrible; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle
-repoussé ce _z_ si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le
-charme du langage de l'ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du
-Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons?
-
-Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à
-notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et
-naïves productions de poëtes modestes; mais la rime, cette sévère rime
-française, comment s'arrangerait-elle du couplet suivant:
-
-La fleur de l'olivier--Que vous avez aimé,--Charmante beauté!--Et vos
-beaux yeux charmants,--Que mon cœur aime tant,--Les faudra-t-il quitter?
-
-Observez que la musique se prête admirablement à ces hardiesses
-ingénues, et trouve dans les assonances, ménagées suffisamment
-d'ailleurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. Voilà
-deux charmantes chansons, qui ont comme un parfum de la Bible, dont la
-plupart des couplets sont perdus, parce que personne n'a jamais osé les
-écrire ou les imprimer. Nous en dirons autant de celle où se trouve la
-strophe suivante:
-
-Enfin vous voilà donc,--Ma belle mariée,--Enfin vous voilà donc--A
-votre époux liée,--Avec un long fil d'or --Qui ne rompt qu'à la mort!
-
-Quoi de plus pur, d'ailleurs, comme langue et comme pensée? Mais
-l'auteur de cet épithalame ne savait pas écrire, et l'imprimerie nous
-conserve les gravelures de Collé, de Piis et de Panard! Les étrangers
-reprochent à notre peuple de n'avoir aucun sentiment de la poésie et
-de la couleur; mais où trouver une composition et une imagination plus
-orientales que dans cette chanson de nos mariniers:
-
- Ce sont les filles de la Rochelle--Qui ont armé un bâtiment--Pour
- aller faire la course--Dedans les mers du Levant.
-
- La coque en est en bois rouge,--Travaillé fort proprement -La mâture
- est en ivoire,--Les poulies en diamant.
-
- La grand'voile est en dentelle,--La misaine en satin blanc;--Les
- cordages du navire--Sont de fils d'or et d'argent.
-
- L'équipage du navire,--C'est tout filles de quinze ans; --Les gabiers
- de la grande hune--N'ont pas plus de dix-huit ans! etc.
-
-Les richesses poétiques n'ont jamais manqué au marin, ni au soldat
-français, qui ne rêvent dans leurs chants que filles du roi, sultanes,
-et même présidentes, comme dans la ballade trop connue:
-
- C'est dans la ville de Bordeaux--Qu'il est arrivé trois vaisseaux, etc.
-
-Mais le tambour des gardes françaises, où s'arrêtera-t-il, celui-là?
-
- Un joli tambour s'en allait à la guerre, etc.
-
-La fille du roi est à sa fenêtre, le tambour la demande en mariage:
-«Joli tambour, dit le roi, tu n'es pas assez riche! --Moi? dit le
-tambour sans se déconcerter.
-
- J'ai trois vaisseaux sur la mer gentille,--L'un chargé d'or, l'autre
- de perles fines,--Et le troisième pour promener ma mie!
-
---Touche là, tambour, lui dit le roi, tu n'auras pas ma fille!--Tant
-pis! dit le tambour, j'en trouverai de plus gentilles!...»
-Étonnez-vous, après ce tambour-là, de nos soldats devenus rois! Voyons
-maintenant ce que va faire un capitaine:
-
- A Tours en Touraine,--Cherchant ses amours;--Il les a cherchées,--Il
- les a trouvées--En haut d'une tour.
-
-Le père n'est pas un roi, c'est un simple chapelain qui répond à la
-demande en mariage:
-
- Mon beau capitaine,--Ne te mets en peine,--Tu ne l'auras pas.
-
-La réplique du capitaine est superbe:
-
- Je l'aurai par terre,--Je l'aurai par mer--Ou par trahison.
-
-Il fait si bien, en effet, qu'il enlève la jeune fille sur son cheval;
-et l'on va voir comme elle est bien traitée une fois en sa possession:
-
- A la première ville,--Son amant habille--Tout en satin blanc!--A la
- seconde ville,--Son amant l'habille --Tout d'or et d'argent.
-
- A la troisième ville,--Sou amant l'habille--Tout en diamants!--Elle
- était si belle,--Qu'elle passait pour reine--Dans le régiment!
-
-Après tant de richesses dévolues à la verve un peu gasconne du
-militaire et du marin, envierons-nous le sort du simple berger? Le
-voilà qui chante et qui rêve:
-
- Au jardin de mon père,--Vole, mon cœur, vole!--Il y a z'un pommier
- doux,--Tout doux!
-
- Trois belles princesses,--Vole, mon cœur, vole!--Trois belles
- princesses--Sont couchées dessous, etc.
-
-Est-ce donc la vraie poésie, est-ce la soif mélancolique de l'idéal qui
-manque à ce peuple pour comprendre et produire des chants dignes d'être
-comparés à ceux de l'Allemagne et de l'Angleterre? Non, certes; mais il
-est arrivé qu'en France la littérature n'est jamais descendue au niveau
-de la grande foule; les poëtes académiques du xviie et du xviiie siècle
-n'auraient pas plus compris de telles inspirations, que les paysans
-n'eussent admiré leurs odes, leur épîtres et leurs poésies fugitives,
-si incolores, si gourmées. Pourtant, comparons encore la chanson que je
-vais citer à tous ces bouquets à Chloris qui faisaient, vers ce temps,
-l'admiration des belles compagnies:
-
- Quand Jean Renaud de la guerre revint,--Il en revint triste et
- chagrin.--«Bonjour, ma mère!--Bonjour, mon fils!--Ta femme est
- accouchée d'un petit.»
-
- «Allez, ma mère, allez devant,--Faites-moi dresser un beau lit
- blanc;--Mais faites-le dresser si bas,--Que ma femme ne l'entende pas!»
-
- Et, quand ce fut vers le minuit,--Jean Renaud a rendu l'esprit.
-
-Ici, la scène de la ballade change et se transporte dans la chambre de
-l'accouchée:
-
- «Ah! dites, ma mère, ma mie,--Ce que j'entends pleurer ici?--Ma fille,
- ce sont les enfants--Qui se plaignent du mal de dents.»
-
- «Ah! dites, ma mère, ma mie,--Ce que j'entends clouer ici?--Ma fille,
- c'est le charpentier,--Qui raccommode le plancher!»
-
- «Ah! dites, ma mère, ma mie,--Ce que j'entends chanter ici?--Ma fille,
- c'est la procession--Qui fait le tour de la maison!»
-
- «Mais dites, ma mère, ma mie,--Pourquoi donc pleurez-vous
- ainsi?--Hélas! je ne puis le cacher:--C'est Jean Renaud qui est
- décédé.»
-
- «Ma mère! dites au fossoyeux--Qu'il fasse la fosse pour deux,--Et que
- l'espace y soit si grand,--Qu'on y renferme aussi l'enfant!»
-
-Ceci ne le cède en rien aux plus touchantes ballades allemandes; il
-n'y manque qu'une certaine exécution de détail qui manquait aussi à la
-légende primitive de Lénore et à celle du roi des Aulnes, avant Gœthe
-et Burger. Mais quel parti encore un poëte eût tiré de la complainte de
-Saint-Nicolas, que nous allons citer en partie.
-
- Il était trois petits enfants--Qui s'en allaient glaner aux champs.
-
- S'en vont au soir chez un boucher.--«Boucher, voudrais-tu nous
- loger?--Entrez, entrez, petits enfants,--Il y a de la place
- assurément.»
-
- Ils n'étaient pas sitôt entrés,--Que le boucher les a tués,--Les a
- coupés en petits morceaux,--Mis au saloir comme pourceaux.
-
- Saint Nicolas au bout d'sept ans,--Saint Nicolas vint dans ce
- champ.--Il s'en alla chez le boucher:--«Boucher, voudrais-tu me loger?»
-
- «Entrez, entrez, saint Nicolas,--Il y a d'la place, il n'en manque
- pas.»--Il n'était pas sitôt entré,--Qu'il a demandé à souper.
-
- «Voulez-vous un morceau d'jambon?--Je n'en veux pas, il n'est pas
- bon.--Voulez-vous un morceau de veau? --Je n'en veux pas, il n'est pas
- beau!»
-
- «Du p'tit salé je veux avoir,--Qu'il y a sept ans qu'est dans
- l'saloir!»--Quand le boucher entendit cela,--Hors de sa porte il
- s'enfuya.
-
- «Boucher, boucher, ne t'enfuis pas,--Repens-toi, Dieu te
- pardonn'ra.»--Saint Nicolas posa trois doigts--Dessus le bord de ce
- saloir.
-
- Le premier dit: «J'ai bien dormi!»--Le second dit:
-
- «Et moi aussi!»--Et le troisième répondit:--«Je croyais être en
- paradis!»
-
-N'est-ce pas là une ballade d'Uhland, moins les beaux vers? Mais
-il ne faut pas croire que l'exécution manque toujours à ces naïves
-inspirations populaires.
-
-A part les rimes incorrectes, la chanson que nous avons citée dans _les
-Faux-Saulniers: Le roi Loys est sur son pont,_ composée sur un des
-plus beaux airs qui existent, est déjà de la vraie poésie romantique
-et chevaleresque; c'est comme un chant d'église croisé par un chant
-de guerre; on n'a pas conservé la seconde partie de la ballade, dont
-pourtant nous connaissons vaguement le sujet. Le beau Lautrec, l'amant
-de cette noble fille, revient de la Palestine au moment où on la
-portait en terre. Il rencontre l'escorte sur le chemin de Saint-Denis.
-Sa colère met en fuite prêtres et archers, et le cercueil reste en son
-pouvoir. «Donnez-moi, dit-il à sa suite, donnez-moi mon couteau d'or
-fin, que je découse ce drap de lin!» Aussitôt délivrée de son linceul,
-la belle revient à la vie. Son amant l'enlève et l'emmène dans son
-château au fond des forêts. Vous croyez _qu'ils vécurent heureux_ et
-que tout se termina là; mais, une fois plongé dans les douceurs de la
-vie conjugale, le beau Lautrec n'est plus qu'un mari vulgaire, il passe
-tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu'un jour sa fière
-épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l'eau
-noire, en lui criant:
-
- Va-t'en, vilain pêche-poissons!--Quand ils seront bons,--Nous en
- mangerons.
-
-Propos mystérieux, digne d'Arcabonne ou de Mélusine.--En expirant, le
-pauvre châtelain a la force de détacher ses clefs de sa ceinture et
-de les jeter à la fille du roi, en lui disant qu'elle est désormais
-maîtresse et souveraine, et qu'il se trouve heureux de mourir par sa
-volonté!... Il y a dans cette conclusion bizarre quelque chose qui
-frappe involontairement l'esprit, et qui laisse douter si le poëte
-a voulu finir par un trait de satire, ou si cette belle morte que
-Lautrec a tirée du linceul n'était pas une sorte de femme vampire,
-comme les légendes nous en présentent souvent.
-
-Du reste, les variantes et les interpolations sont fréquentes dans
-ces chansons; chaque province possédait une version différente. On
-a recueilli comme une légende du Bourbonnais, _la Jeune Fille de la
-Garde,_ qui commence ainsi:
-
-Au château de la Garde,--Il y a trois belles filles; --Il y en a une
-plus belle que le jour.--Hâte-toi, capitaine,--Le duc va l'épouser.
-
-C'est celle que nous avons également citée dans _les Faux-Saulniers,_
-qui commence ainsi dans le Beauvoisis, où nous l'avons entendu chanter,
-dépouillée de toute couleur chevaleresque et locale:
-
- Dessous le rosier blanc--La belle se promène.
-
-Voilà le début, simple et charmant; où cela se passe-t-il? Peu importe!
-Ce serait si l'on voulait la fille d'un sultan rêvant sous les bosquets
-de Schiraz, Trois cavaliers passent au clair de la lune: «Montez, dit
-le plus jeune, sur mon beau cheval gris.» N'est-ce pas là la course
-de Lénore, et n'y a-t-il pas une attraction fatale dans ces cavaliers
-inconnus!
-
-Ils arrivent à la ville, s'arrêtent à une hôtellerie éclairée et
-bruyante. La pauvre fille tremble de tout son corps:
-
- Aussitôt arrivée,--L'hôtesse la regarde.--«Êtes-vous ici par force--Ou
- pour votre plaisir?--Au jardin de mon père--Trois cavaliers m'ont
- pris.»
-
-Sur ce propos, le souper se prépare: «Soupez, la belle, et soyez
-heureuse;
-
- Avec trois capitaines,--Vous passerez la nuit.» Mais le souper
- fini,--La belle tomba morte.--Elle tomba morte--Pour ne plus revenir!
-
-«Hélas! ma mie est morte! s'écrie le plus jeune cavalier; qu'en
-allons-nous faire?...» Et ils conviennent de la reporter au château de
-son père, sous le rosier blanc.
-
-Et, au bout de trois jours,--La belle ressuscite.
-
- --«Ouvrez, ouvrez, mon père,--Ouvrez sans plus tarder! --Trois jours
- j'ai fait la morte,--Pour mon honneur garder.»
-
-La vertu des filles du peuple attaquée par des seigneurs félons a
-fourni encore de nombreux sujets de romances. Il y a, par exemple, la
-fille d'un pâtissier, que son père envoie porter des gâteaux chez un
-galant châtelain. Celui-ci la retient jusqu'à la nuit close, et ne veut
-plus la laisser partir. Pressée de son déshonneur, elle feint de céder,
-et demande au comte son poignard pour couper une agrafe de son corset.
-Elle se perce le cœur, et les pâtissiers instituent une fête pour cette
-martyre boutiquière.
-
-Il y a des chansons de _causes célèbres_ qui offrent un intérêt moins
-romanesque, mais souvent plein de terreur et d'énergie. Imaginez un
-homme qui revient de la chasse et qui répond à un autre qui l'interroge:
-
- «J'ai tant tué de petits lapins blancs,--Que mes souliers sont pleins
- de sang.--T'en as menti, faux traître! --Je te ferai connaître.--Je
- vois, je vois à tes pâles couleurs--Que tu viens de tuer ma sœur!»
-
-Quelle poésie sombre en ces lignes qui sont à peine des vers! Dans une
-autre, un déserteur rencontre la maréchaussée, cette terrible Némésis
-au chapeau bordé d'argent.
-
- On lui a demandé:--«Où est votre congé?--Le congé que j'ai pris, il
- est sous mes souliers.»
-
-Il y a toujours une amante éplorée mêlée à ces tristes récits.
-
- La belle s'en va trouver son capitaine,--Son colonel et aussi son
- sergent ...
-
-Le refrain est une mauvaise phrase latine, sur un ton de plain-chant,
-qui prédit suffisamment le sort du malheureux soldat.
-
-Quoi de plus charmant que la chanson de Biron, si regretté dans ces
-contrées:
-
- Quand Biron voulut danser,--Quand Biron voulut danser,--Ses souliers
- fit apporter,--Ses souliers fit apporter;--Sa chemise--De Venise,--Son
- pourpoint--Fait au point, --Son chapeau tout rond.--Vous danserez,
- Biron!
-
-Nous avons cité deux vers de la suivante:
-
- La belle était assise--Près du ruisseau coulant,--Et dans l'eau qui
- frétille,--Baignait ses beaux pieds blancs.
-
---Allons, ma mie, légèrement!--Légèrement!
-
-C'est une jeune fille des champs qu'un seigneur surprend au bain
-comme Percival surprit Griselidis. Un enfant sera le résultat de leur
-rencontre. Le seigneur dit:
-
- «En ferons-nous un prêtre,--Ou bien un président?
-
- --Non, répond la belle, ce ne sera qu'un paysan:
-
- --On lui mettra la botte--Et trois oignons dedans ...
- --Il s'en ira criant:--«Qui veut mes oignons blancs?
- --Allons, ma mie, légèrement, etc.
-
-Nous nous arrêtons dans ces citations si incomplètes, si difficiles
-à faire comprendre sans la musique et sans la poésie des lieux et
-des hasards, qui font que tel ou tel de ces chants populaires se
-grave ineffaçablement dans l'esprit. Ici, ce sont des compagnons qui
-passent avec leurs longs bâtons ornés de rubans; là, des mariniers qui
-descendent un fleuve; des buveurs d'autrefois (ceux d'aujourd'hui ne
-chantent plus guère), des lavandières, des faneuses, qui jettent au
-vent quelques lambeaux des chants de leurs aïeules. Malheureusement,
-on les entend répéter plus souvent aujourd'hui les romances à la mode,
-platement spirituelles, ou même franchement incolores, variées sur
-trois à quatre thèmes éternels. Il serait à désirer que de bons poëtes
-modernes missent à profit l'inspiration naïve de nos pères, et nous
-rendissent, comme l'ont fait les poëtes d'autres pays, une foule de
-petits chefs-d'œuvre qui se perdent de jour en jour avec la mémoire et
-la vie des bonnes gens du temps passé.
-
-
-
-
-JEMMY
-
-I
-
-COMMENT JACQUES TOFFEL ET JEMMY O'DOUGHERTY TIRÈRENT A LA FOIS DEUX
-ÉPIS ROUGES DE MAÏS
-
-
-A moins de cent milles de distance du confluent de l'Alléghany et
-du Monogehala, est situé un vallon délicieux, ou ce qu'on appelle
-dans la langue du pays un _bottom,_ véritable paradis borné de tous
-côtés par des montagnes et par le cours de l'Ohio, que les Français
-ont surnommé _Belle Rivière._ Le versant et la cime des hauteurs qui
-s'étagent doucement vers l'horizon sont revêtus d'une riche végétation
-de sycomores centenaires, d'aunes et d'acacias, tous unis par le tissu
-de la vigne sauvage, et sous lesquels on respire une douce fraîcheur.
-Sur le premier plan, les deux rivières réunies dans l'Ohio roulent
-paisiblement leurs eaux jumelles, offrant çà et là une barque qui
-glisse sur les eaux tranquilles, ou parfois quelque bateau à vapeur,
-volant comme une flèche, qui fait surgir des bandes effarouchées de
-canards et d'oies sauvages établis sous l'ombre des sycomores et des
-saules pleureurs. Un seul sentier conduit à la partie supérieure du
-canton, à ce qu'on appelle le haut pays, où, depuis soixante ans, des
-Anglais, des Irlandais, des Allemands, et autres races européennes,
-se sont établis, alliés et fondus ensemble complètement. Ce n'est pas
-à dire pourtant que cette grande famille républicaine ne manifeste
-plus par aucun signe sa diversité d'origine. Le descendant allemand,
-par exemple, tient encore fortement à sa _sauerkraut_;[1] il préfère
-encore son _blockhaus,_ simple et rustique comme lui, à l'élégante
-_franchouse_ de ses voisins; la couleur favorite de son habit à larges
-pans est toujours bleue; ses bas sont de cette couleur; ses gros
-souliers ronds portent le dimanche d'épaisses boucles d'argent, et,
-comme ses aïeux encore, il affectionne les _inexpressibles_ en peau
-nouées au-dessous du genou avec des courroies.
-
-La mode tyrannique, ou, comme on l'appelle là-bas, la _fashion,_ n'a
-encore trouvé que peu d'occasions d'étendre son empire, et un chapeau
-très-simple en paille et en soie, une robe encore plus simple d'une
-étoffe fabriquée dans le pays, forment toute la parure dont les
-familles permettent aux jeunes demoiselles d'augmenter le pouvoir de
-leurs charmes.
-
-Malgré cette résistance obstinée des têtes allemandes, les différents
-partis vivent dans la plus parfaite union; peut-être même ces nuances
-contribuent-elles à l'agrément de leurs réunions et fêtes assez
-fréquentes, connues en général sous le nom de _froehlichs._ On appelle
-ainsi, en effet, les assemblées qui ont lieu chez l'un ou chez l'autre
-pour écosser en commun les épis de maïs. Il faut voir les couples
-joyeux accourant par une belle soirée d'automne des quatre points
-cardinaux, franchissant les haies, se frayant une route à travers
-les broussailles, sortant enfin des bois avec des joues rouges comme
-l'écarlate, et se secouant les mains en arrivant à faire craquer leurs
-os. Puis ils s'asseyent en demi-cercle devant la maison du rendez-vous,
-ayant en face une montagne de tiges de maïs, et derrière eux le vieux
-Bambo, destiné à couronner la fête par son talent musical, mais qui,
-couché en attendant sur le banc du poêle, s'abandonne provisoirement à
-un sommeil tant soit peu bruyant.
-
-Il y a environ quarante ans qu'il y eut une de ces réunions dans
-la colonie, chez Jacques Blocksberger. Parmi les jeunes gens qui y
-accoururent de plus de cinq milles à la ronde, il s'en trouva surtout
-deux qu'on salua avec un empressement particulier. C'était d'abord une
-fraîche miss irlandaise, portant le nom sonore de Jemmy O'Dougherty,
-ronde et fraîche jeune fille, ayant une gracieuse figure de lutin,
-des joues bien roses, un cou de cygne, des yeux d'un bleu grisâtre,
-dont certains regards faisaient mal, enfin un petit nez tant soit peu
-aquilin, qui faisait supposer à celle à qui il appartenait une certaine
-dose de sagacité et aussi d'assurance et d'inflexibilité irlandaises,
-dont son futur époux devait attendre quelque signification en bien ou
-en mal. Mais, si elle ne semblait pas aussi patiente que Job, elle
-était du moins aussi pauvre, ce qui ne l'empêchait pas de savoir
-arranger les choses de manière à paraître partout avec avantage, et
-dans une toilette irréprochable pour le pays.
-
-Le second personnage dont nous avons à parler était mister
-Christophorus, ou, comme on l'appelait ordinairement, le riche Toffel
-(abréviation allemande de Christophe), garçon de six pieds six pouces
-américains, en apparence un peu lâche, mais nerveux et solidement
-constitué. Indépendamment de ces avantages, et ils n'étaient pas à
-dédaigner, Christophorus possédait encore une métairie de trois cents
-acres, tout le vallon de l'Ohio dont nous avons fait une description,
-une grange bâtie en pierre, une maison ornée de jalousies peintes en
-vert, et pourvue d'un toit en bardeaux également peints en rouge, et, à
-ce qu'on disait encore, deux bas de laine bleue que lui avait laissés
-son père, et qui étaient entièrement remplis de bons dollars espagnols.
-Aussi, lorsque Toffel passait devant quelque ferme sur son cheval gris,
-en sifflant un air allemand, le cœur de plus d'une blondine se mettait
-à battre plus vite.
-
-Il arriva donc que Jemmy se trouva placée à côté de Toffel. Comment
-cela se fit, c'est ce que la chronique ne dit pas bien clairement; mais
-ce qui paraît certain, c'est que la volonté de ce dernier ne fut pour
-rien dans ce hasard. Toffel, comme nous l'avons dit, était un grand
-garçon à larges épaules, et, comme les bancs du local n'étaient rien
-moins que commodes, il s'assit sur le tronc d'un hickory; Jemmy choisit
-sa place tout à côté de lui, comme pour se séparer d'un certain groupe
-de jeunes gens plus bruyants et plus entreprenants que notre héros.
-En effet, celui-ci siégeait sans mauvaise pensée, paisible comme un
-citoyen sensé des États-Unis, écossant des épis de maïs, et pensant à
-son énorme cheval, à son bétail et à ses bas bleus, ainsi qu'à mille
-autres choses, excepté à sa gentille voisine. Nous ne voulons pas dire
-que sa voisine pensât à lui; seulement, avec toute la complaisance
-d'une âme chrétienne, elle entassait d'une main leste un grand nombre
-de tiges devant son voisin, qui, long et maladroit qu'il était,
-n'avait plus qu'à étendre le bras pour les écosser commodément. Mais
-Toffel ne faisait nulle attention à cette main amicale, et continuait
-d'écosser jusqu'à ce que, le tas diminuant, il lui fallait se courber
-et s'étendre à sa grande gêne; mais alors ce fut encore elle qui se
-courba gracieusement, et rassembla quelques douzaines d'épis dans son
-tablier pour les poser en petit tas devant lui, le tout avec une grâce
-si enchanteresse, qu'il était presque impossible de lui résister. Mais
-soyez assuré que toute cette attention eût encore échappé aux regards
-de notre tète carrée d'Allemand, si, précisément dans l'instant où
-elle tournait d'une manière si attrayante devant lui, son œil n'eût
-rencontré par hasard celui de Toffel, et cet œil, dirent quelques
-mauvaises langues, avait alors une expression si irrésistible, que
-Toffel, pour la première fois, ouvrit grandement les siens.
-
-Sur quoi, il se remit à écosser son maïs, et à prendre de temps en
-temps une gorgée de whiskey, sans un mot de remercîment à sa gentille
-et complaisante voisine. Faut-il s'étonner si elle se lassa d'aider à
-la paresse d'une bûche si insensible? Donc, quand le troisième tas fut
-écossé, Jemmy ne s'occupa pas davantage de Toffel. Quoi qu'il en soit,
-celui-ci commençait à se trouver assez bien, et à prendre plus souvent
-sa gorgée de whiskey, quand le sort jaloux le menaça de le priver de
-cette consolation.
-
-Plusieurs heures s'étaient déjà envolées depuis que la société s'était
-livrée au travail, quand le hasard voulut que les deux voisins
-tirassent à la fois chacun deux épis de grain rouge. Mais il faut
-savoir que, suivant un usage respectable établi aux États-Unis, deux
-épis rouges qui sont tirés et écossés en même temps par deux individus
-qualifiés, comme Jemmy O'Dougherty et Jacques Toffel, confèrent au plus
-fort des deux le droit de donner et même au besoin de prendre un baiser
-à l'autre.
-
-Toffel était donc en possession d'un titre aussi valable qu'aucun autre
-au monde; mais peu s'en fallut qu'il ne le perdît, en négligeant d'en
-user. En effet, déjà il avait laissé tomber sa tige, quand Jemmy, brave
-fille! s'avisa d'avoir des yeux pour lui.
-
---Deux épis rouges! s'écria-t-elle dans une naïve ignorance de ce
-qu'elle faisait.
-
---Deux épis rouges! s'écrièrent aussitôt cinquante gosiers. Et toute
-la société se mit debout comme si la foudre était tombée au milieu
-d'elle. Ici, il fut impossible à notre Toffel de ne pas comprendre
-la cause de cette émotion générale. Aussi parut-il enfin jaloux du
-droit que le hasard lui avait conféré; mais il fallait encore vaincre
-la résistance de tout le corps féminin, qui forma autour de Jemmy un
-carré qui aurait défié tout un bataillon de freluquets de la ville.
-Cependant, Toffel n'était pas homme à se laisser arrêter par de vaines
-démonstrations; il s'avança vers les conjurées, saisit commodément
-chacune de ses adversaires après l'autre, en jeta une demi-douzaine
-sur un tas d'épis à sa droite, une demi douzaine sur un autre tas à
-sa gauche, et se fraya ainsi la route jusqu'à Jemmy, qui, il faut le
-dire, lui résista bravement; mais la citadelle la plus forte finit par
-se rendre, et ainsi céda enfin notre Irlandaise, qui laissa Toffel
-imprimer paisiblement ses lèvres larges d'un pouce sur les siennes,
-bien qu'elle eût pu, à ce que prétendirent quelques compagnes jalouses,
-éviter en partie ce terrible contact.
-
-Ici s'arrêtent nos renseignements sur cette agréable soirée, et nous
-pouvons croire seulement que la tranquillité d'esprit de Toffel y reçut
-une forte secousse, et qu'après le _froehlich,_ qui comprenait aussi la
-danse, il fut longtemps à s'endormir, et fit un rêve pour la première
-fois de sa vie.
-
-Il arriva que, peu de temps après, par un beau soir de décembre, Toffel
-sella son étalon gris pommelé, et monta au petit trot les sinuosités
-qui conduisent encore aujourd'hui de Toffelsville au pays haut, à
-travers les montagnes de l'Ohio.
-
-C'était une chose réjouissante que de voir les belles fermes au milieu
-desquelles il eut à passer dans sa course. Plus d'une fille fraîche et
-gentille, et, ce qui veut dire plus, mainte jeune fille ayant une bonne
-dot, vivait dans ces habitations d'un extérieur grossier; plus d'une
-jolie bouche cria à Toffel:
-
---Eh! Toffel! encore en route si tard? Ne voulez-vous pas entrer?
-
-Mais Toffel n'avait ni yeux ni oreilles, et continuait son chemin; et
-les fermes prirent un aspect toujours plus chétif, jusqu'à ce qu'enfin
-il arrivât à une pièce de terre, couverte de châtaigniers, où sa
-patience semblait sur le point de l'abandonner. C'est qu'il ne pouvait
-jamais voir sans humeur cette espèce d'arbres, qu'il regardait avec
-raison comme le signe le plus certain de l'infécondité du sol.--Et
-pourtant, Toffel, tu continues encore à trotter; es-tu donc tellement
-indifférent à ton repos que tu te laisses ensorceler par les yeux de
-ce gentil lutin aux cheveux dorés, que le malin esprit lui même ne
-parviendrait pas à maîtriser, qui, semblable au chat, sait à la fois
-égratigner et caresser, rire et pleurer, le tout dans un seul et même
-instant? Réfléchis, cher Toffel, suspends ton pèlerinage! L'eau et le
-feu, le whiskey et le thé, des gâteaux de mais, tout cela irait-il
-ensemble?... Mais le voici à l'extrémité du plant de châtaigniers,
-et même devant un ... comment le nommerons-nous? devant une espèce
-d'édifice qui semble dater des guerres des Indiens. Toffel secoua la
-tète d'un air pensif; c'est la maison du vieux Davy O'Dougherty, et
-c'est une maison d'un misérable aspect. Et sa grange? il n'en a pas;
-ses haies? on a honte de les regarder. Oui, sa ferme offre un triste
-tableau de l'industrie irlandaise; point de cheval, point de charrue;
-toute la fortune agricole de Davy se réduit à quelques étroites pièces
-de terre, semées de maïs et de pommes de terre.
-
-Toffel fit une longue pause, indécis, pensif; mais justement le vieux
-Davy était assis près de la porte, avec sa vénérable moitié aux cheveux
-roux, et une demi-douzaine de petits monstres de la même couleur. Jemmy
-seule ... il serait peu galant de ne pas la dire franchement blonde,
-était la grâce et l'ornement de la triste cabane. Elle préparait le
-thé, et mettait sur la table des gâteaux de maïs. Toffel alla s'asseoir
-devant la cheminée sans avoir à peine desserré les lèvres, et n'eût
-point bougé de cette place, si, en sa qualité d'Allemand, l'odeur de
-la fumée du charbon de terre ne l'eût désagréablement affecté; il se
-leva brusquement pour chercher une atmosphère plus pure, pendant que
-Jemmy, le voyant à moitié aveuglé, s'enfuyait dans la cuisine avec un
-rire moqueur. Toffel hésita un instant entre les deux portes, mais
-involontairement il se trouva transporté devant le feu de la cuisine,
-qui, étant de bois, lui plut bien mieux que l'autre, et auquel Jemmy
-daigna bientôt prendre place à ses côtés.
-
-Un quart d'heure s'était écoulé, et pas une pensée immodeste ou
-quelconque n'avait traversé le cerveau de notre cavalier. La seule
-licence qu'il se permit de prendre consistait de transporter son
-chapeau d'un genou sur l'autre.
-
-Enfin, cependant, il prit courage, et, regardant fixement sa voisine,
-il lui demanda en anglais si elle ne voulait pas le prendre pour mari.
-
-Que voulez-vous que je fasse d'un Allemand?
-
-Telle fut la réponse un peu dure de la malicieuse Irlandaise, qui, en
-rabaissant la marchandise qu'elle convoitait, n'avait d'autre but que
-de se l'assurer à meilleur marché.
-
-Mais songez bien à ce qu'était une telle réponse adressée par une
-petite créature comme Jemmy à un homme comme Toffel, garçon de six
-pieds, possesseur de trois cents acres de terre et de deux bas bleus
-garnis.
-
-Toffel n'était rien moins que fier, cependant il se leva fort
-déconcerté, tira son chapeau, et s'apprêtait à sortir en soupirant de
-la cuisine, lorsque la rusée jeune fille, se glissant entre lui et la
-porte, lui dit en lui prenant la main:
-
---Et, si je vous prends, me promettez-vous d'être bon enfant?
-
-Le dialogue dès lors prit des formes plus précises, et Toffel ne tarda
-pas à aller rejoindre son gris pommelé, après avoir rudement serré la
-main de sa future.
-
-Quelques jours après, le ministre protestant Gaspard Ledermaul,
-ancien tailleur, bénissait le mariage de Jacques Toffel et de Jemmy
-O'Dougherty; ce qui semblerait, devoir mettre fin à notre histoire, si
-nous en voulions abandonner légèrement les héros, et si l'on ne savait,
-d'ailleurs, que les mariages n'offrent pas moins de péripéties que les
-amours les plus traversées.
-
-
-[1] Choucroute. _Blockhaus,_ maison construite en troncs d'arbres
-équarris. _Franchouse,_ maison de charpente revêtue de pierres et de
-plâtre.
-
-
-II
-
-COMMENT JEMMY O'DOUGHERTY EUT TOUT D'ALLER A UN MEETING SUR UN TROP
-GRAND CHEVAL
-
-Jacques Toffel n'avait pas encore accompli sa vingt et unième année,
-quand il entra dans la lune de miel, et ici nous devons dire à sa
-louange qu'il sut jouir du bonheur avec sa modération accoutumée.
-Nous n'avons pas laissé voir qu'il fût dissipé; et, assurément, nulle
-tentation ne lui vint d'introduire sa femme dans la haute société
-du Saragota, et de vider ainsi les deux bas bleus. Quant à mistress
-Toffel, ce n'était pas, certes, une méchante fille; il y avait en elle
-toujours cette sorte de diablerie irlandaise qui ne lui permettait
-pas d'être en repos, tant que son mari n'avait pas fait sa volonté.
-Pour tout dire, en un mot, c'était elle qui portait les culottes ou
-les _inexpressibles,_ selon la chaste locution anglaise. D'ailleurs,
-notre couple vivait heureux; un jeune Toffel ne tarda pas à faire
-son apparition dans le monde, et surtout alors l'heureux fermier ne
-regretta pas d'avoir tiré son épi rouge.
-
-Or, il advint qu'un missionnaire se présenta vers ce temps dans la
-colonie, avec la prétention d'enseigner à nos bonnes gens un chemin
-plus court que par le passé pour gagner la porte du Ciel. Afin de
-donner à son projet l'impulsion nécessaire, il avait annoncé un
-meeting, après s'être assuré préalablement de l'assentiment des dames.
-Mistress Toffel, dont le respectable pasteur avait recherché surtout
-le patronage, avait décidé, pour répondre à cet égard flatteur, que
-son jeune fils serait baptisé en cette occasion, et que le père le
-transporterait dans ses bras au meeting.
-
-Jusqu'ici, tout était bien, et Toffel n'y trouvait guère à redire;
-toutefois, en sellant ses deux chevaux, il éprouva une sorte de
-malaise, et comme un pressentiment fâcheux lorsqu'il s'occupa de son
-grand cheval gris. Mistress Toffel avait connu pour cet animal une
-telle prédilection, qu'elle avait déclaré n'en pas vouloir monter
-d'autre. A la vérité, comparés au grand cheval entier de Toffel, les
-autres n'étaient que des chats; mais Jemmy n'était pas une géante,
-et les petits chevaux lui eussent toujours mieux convenu qu'à son
-mari. Celui-ci était, depuis peu, devenu ambitieux, et aspirait aux
-emplois publics; et il fallait qu'il arrivât disgracieusement sur une
-de ces rosses, en s'exposant aux railleries et aux suppositions de
-la foule! En tirant les chevaux de l'écurie, il vit précisément sa
-femme sur le seuil de la maison; mais sur son front était écrite cette
-inflexible résolution à laquelle le pauvre homme n'avait guère l'usage
-de résister. Il la laissa donc monter sur un tronc d'arbre, d'où elle
-s'élança sur le gris pommelé, dont elle saisit la bride avec grâce et
-autorité.
-
-La voilà sur cet animal immense, semblable à un malicieux baboin qui
-s'apprête à mettre à l'épreuve la mansuétude d'un patient dromadaire.
-Toffel la regardait la bouche ouverte et les yeux fixes.
-
---Ma chère! dit-il après un long combat intérieur, je vous en prie,
-prenez le petit cheval, et me laissez le plus grand.
-
---Toffel, s'écria sa moitié, sûrement vous n'êtes pas assez fou pour
-songer à cela précisément en ce moment.
-
---Si, je suis assez fou pour cela; et, si je prends ce veau irlandais,
-je serai à la fois à pied et à cheval.
-
-Ses paroles, ses regards étonnèrent la dame; ils indiquaient une sorte
-de révolte contre son pouvoir, et elle sentit que tout son règne
-dépendait de la résolution qu'elle prendrait en ce moment décisif,
-et c'est dans cette idée qu'elle donna un grand coup de fouet à son
-cheval, qui, en deux élans, l'emporta hors de la cour.
-
-Toffel n'eut donc rien de mieux à faire que de monter sur la rosse, en
-soupirant et en murmurant quelques phrases de sa langue incomprise,
-comme _sapperment! verflucht!_ et autres aménités germaniques dont il
-pouvait, au besoin, dissimuler le sens. Tout à coup il fut interrompu
-dans son monologue par un cri parti du haut de la montagne. Toffel jeta
-les yeux autour de lui, puis il regarda la hauteur, mais il n'aperçut
-rien; rien ne se faisait plus entendre, et pourtant la voix qui avait
-percé ses oreilles était la voix aiguë et sonore de sa femme, il en
-était certain. Elle l'avait devancé au galop de quelques centaines de
-pas, et bientôt les sinuosités de la route, à travers les montagnes,
-l'avaient dérobée à ses regards.
-
---Le cheval gris l'a certainement jetée à bas, se dit le loyal garçon.
-
-Et à peine cette idée s'était-elle présentée à son esprit, qu'il vit,
-en effet, son coursier favori descendre à grands bonds la montagne.
-Toffel fut saisi de frayeur; il se jeta, des deux jambes à la fois,
-à bas de sa rosse, et courut au-devant du cheval fougueux, qui,
-reconnaissant son maître, s'arrêta tranquillement jusqu'à ce qu'il
-l'eût débarrassé de la selle de Jemmy, et qu'il eût monté dessus avec
-son rejeton. Alors, Toffel se dirigea au grandissime trot vers le haut
-de la montagne, et courut au secours de sa moitié, de laquelle bien
-d'autres ne se seraient guère plus inquiétés après la manière dont elle
-s'était comportée; mais Toffel était d'une bonne pâte d'Allemand, et il
-se hâta de tout son pouvoir d'arriver à l'endroit fatal où elle devait
-avoir établi sa couche. Une seconde fois il entendit crier, mais ce
-n'était pas sa voix ordinaire, c'était plutôt un cri de détresse. Ce
-cri se renouvela, et, trempé d'une sueur froide, Toffel alors lança son
-cheval ventre à terre du côté d'où semblait venir la voix de sa femme;
-mais point de traces. Il regarda à droite, à gauche, puis à terre,
-et enfin il remarqua avec un horrible serrement de cœur des traces
-de pas d'hommes, et à côté les empreintes des pieds de sa femme. Des
-hommes étaient venus là, c'était évident; mais dire ce qu'était devenue
-sa femme, c'était une chose bien difficile, les traces se perdaient
-dans la forêt. Il examina de nouveau ces traces, et il reconnut avec
-consternation la large empreinte des mocassins des Indiens. Un regard
-vers la forêt lui fit apercevoir quelque chose d'un gris noir, c'était
-une plume d'aigle: plus de doute, sa malheureuse Jemmy venait d'être
-surprise et enlevée par les Indiens.
-
-Toffel aimait sincèrement sa femme; cependant, il n'eut point
-d'évanouissement, et toute la force de son amour ne put lui arracher
-une larme; et, au lieu de perdre du temps en vaines lamentations,
-il courut au grand galop rejoindre le meeting, apprit à ses voisins
-que les Indiens avaient surpris et enlevé sa femme tandis qu'elle se
-rendait à l'assemblée, ajoutant qu'il fallait qu'il la recouvrât à tout
-prix, et que, s'ils étaient bons voisins, et s'ils voulaient être des
-hommes libres, il fallait qu'ils vinssent courir en toute hâte avec
-lui sur les traces de ces Peaux-Rouges pour leur reprendre sa Jemmy.
-Comme ceux à qui il s'adressait étaient, en effet, des hommes de cœur,
-Toffel, en peu d'heures, se vit à la tête de cinquante jeunes gens,
-qui, tenant d'une main leurs carabines et de l'autre la bride de leurs
-chevaux, juraient de venger dignement l'enlèvement de la nouvelle
-Hélène.
-
-Il n'était pas rare, en ce temps, que les colons des États-Unis eussent
-à poursuivre des Indiens pour un semblable motif; mais, pendant que
-Toffel et ses vaillants compagnons sont occupés à retrouver les traces
-des Peaux-Rouges qui avaient enlevé Jemmy O'Dougherty, nous allons,
-nous conformant encore plus directement aux usages chevaleresques,
-rejoindre notre dame, pour lui prêter au besoin aide et secours.
-
-Donc, Jemmy, l'entêtée Jemmy, avait été seule en avant de quelques
-centaines de pas, ainsi que nous l'avons déjà dit. C'était d'abord une
-chose qu'une femme raisonnable n'aurait jamais faite: elle se serait
-tenue à côté de son mari, d'un aussi bon mari surtout que l'était
-incontestablement Toffel, notamment dans des temps si critiques, où
-les sauvages parcouraient encore en partisans tout l'État d'Ohio,
-et s'avançaient même jusqu'au fort Pitt, attendu que, précisément à
-cette époque, les États-Unis étaient engagés avec eux dans une guerre
-sanglante. Sans doute, elle cria vaillamment, mais il était trop tard;
-probablement les Indiens en avaient déjà trop vu pour renoncer, en
-faveur de ses cris, à une si belle proie. L'un monta sur le cheval
-gris et la prit en croupe, pendant qu'un second obligeait la belle à
-enlacer ses bras autour de son cavalier; un troisième, lui voyant des
-dispositions à résister, établit entre son cou de cygne et un coutelas
-qu'il tira de sa ceinture un voisinage dangereux, si bien que la pauvre
-créature se résigna à son sort, et ne songea plus qu'à ne pas se
-laisser tomber de cheval pendant la longue course qui s'ensuivit.
-
-Toutefois, elle ne pouvait s'empêcher de s'écrier par instants:
-
---Le grand cheval! le grand cheval!
-
-Mais sa tenue modeste et résolue à la fois inspirait quelque respect
-à ses ravisseurs, et surtout à Tomahawk leur chef, qui, en arrivant à
-Miamy, quartier général des Peaux-Rouges, la plaça sous la protection
-de sa mère, avec le titre de dame d'honneur. Sans doute, ce poste
-n'eût pas été à dédaigner, si le fils de la princesse mère avait eu
-à gouverner quelque chose qui en valût la peine; mais le roi des
-Shawneeses, frère aîné de Tomahawk, n'étendait guère son empire que
-sur un territoire de quelques centaines de milles carrés. Ses sujets
-étaient des sauvages non encore civilisés, qui, dans leur intelligence
-bornée, n'avaient aucune idée du droit divin de leur souverain,
-c'est-à-dire qu'ils ne voulaient pas travailler pour lui, disant qu'il
-avait, comme eux, reçu du grand Esprit deux bras propres au travail.
-
-Nos bienveillants lecteurs comprendront qu'au milieu d'une réunion
-d'hommes si déraisonnables, mistress Toffel ne pouvait compter sur de
-grands avantages, malgre la place honorable qu'elle occupait. Du reste,
-elle vit bien que des pleurs et des jérémiades ne pouvaient qu'empirer
-sa position, et qu'il valait mieux l'accepter bravement et chercher à
-se rendre utile. Aussi, avec une mine où l'on ne pouvait méconnaître un
-trait d'ironie, elle saisit, le lendemain matin, la marmite remplie de
-gibier, et se mit à préparer elle-même le repas des Indiens. Ceux-ci
-s'assirent bientôt à l'entour en croisant les jambes:
-
---Whoo! s'écria le souverain, qu'avons-nous là?
-
-De sa vie, il n'avait fait un aussi délicieux déjeuner à _la
-fourchette,_ dirions-nous, si les sauvages avaient des fourchettes. La
-princesse mère indiqua de sa main, et en souriant gracieusement, sa
-dame d'honneur, qui, pour sa récompense, reçut une côtelette. Jemmy
-avait une contenance fière, comme si elle se fût trouvée assise sur
-le grand cheval. Peu de temps après, les sauvages entreprirent une
-nouvelle excursion, de laquelle ils rentrèrent au bout de quinze jours
-chargés de butin de toute espèce: des robes de femme, des spencers,
-des chapeaux, des corsets, etc. Une garde-robe complète était échue
-en partage à Tomahawk. Le lendemain, il parut vêtu d'une robe de
-_linsey-woosey_ couleur rouge, et la tète ornée d'un chapeau en soie
-verte, par-dessus lequel il lui avait paru de bon goût de mettre le
-bonnet d'une femme en couches: le chef lui-même se montra dans une
-petite robe _à l'enfant,_ avec un spencer coquelicot par-dessus, et
-un capuchon du temps de Louis XV. A peine Jemmy avait-elle jeté les
-yeux sur ses maîtres métamorphosés, qu'elle fit signe aux squaws de
-la suivre dans la forêt, où se trouvaient beaucoup de plantes de lin
-sauvage. Elle en fit cueillir une certaine quantité, qu'elle fit
-rapporter au camp par ses compagnes. Elle obligea ensuite celles-ci à
-préparer le lin pour le filage, qu'elle leur enseigna, et, en peu de
-semaines, des habits de chasse, ornés de rubans de soie et de calicot,
-remplacèrent les robes de femmes sur les corps de ses ravisseurs. Une
-quinzaine de jours après, les hommes firent une nouvelle expédition,
-dans laquelle le souverain fut tué et son frère Tomahawk blessé. Jemmy,
-à l'instar d'autres sujets loyaux, prit le deuil, pansa les plaies du
-survivant, et, quand le jeune chef fut rétabli, elle lui présenta un
-costume neuf qu'elle avait confectionné pour lui pendant sa maladie.
-Elle y mit tant de grâce, selon l'avis de l'Indien, que, dès ce moment,
-il devint son admirateur et son fidèle paladin. Quand, le lendemain, il
-se fut vêtu de son costume neuf, il se trouva si agréablement surpris
-et tourné, qu'il mit pour la première fois de côté ces habitudes de
-respect qu'il avait contractées vis-à-vis de mistress Toffel, et
-qui l'avaient empêché jusque-là de déclarer un peu plus ouvertement
-l'affection qu'il ressentait pour elle. Il alla lui rendre une visite.
-Toute la résidence fut en révolution; les dames rouges étaient au
-désespoir. Elles comprirent que ce n'était pas en leur honneur que le
-nouveau souverain s'était revêtu d'une si brillante toilette, et que
-ses attentions s'adressaient à la fière Américaine, qui, dans leur
-opinion, ne pouvait naturellement résister à ce somptueux accoutrement.
-Et vraiment ni Londres, ni Paris, ni New-York n'auraient pu se vanter
-d'avoir vu, sur une seule et même personne, une prodigalité d'objets
-de luxe comme il plut ce jour-là à Tomahawk d'en étaler aux yeux de sa
-fidèle sujette. Mais aussi il était lui-même resté trois heures, jambes
-croisées et miroir en main, à admirer avec des yeux brillants de joie
-ses charmes irrésistibles. Trois larges paillettes d'argent entouraient
-artistement son nez, auquel était encore suspendu un dollar espagnol;
-deux autres dollars pendaient à ses oreilles, et, par une spirituelle
-inspiration, l'Indien avait orné sa lèvre inférieure d'une sixième
-pièce de monnaie. Ses cheveux étaient richement entremêlés d'aiguilles
-de porc-épic, et du sommet de sa tête descendaient majestueusement
-trois queues de buffles. Un collier de pas moins de cinquante dents
-d'alligators ornait son cou, autour duquel serpentait encore un petit
-collier de grandes perles de cristal, trophée qu'il avait conquis dans
-un combat avec les Chikasaws. Il n'avait pas moins soigné l'habillement
-des parties inférieures de son corps: ses jambes étaient jusqu'à
-la cheville entourées de petits cercles de cuivre et de fer-blanc
-qui résonnaient prodigieusement à chacun de ses pas; le reste de sa
-toilette consistait en un chapeau anglais à trois cornes. Lorsque, avec
-la conscience de ses perfections, il approcha de la résidence de madame
-mère, il leva haut les jambes et en fit deux fois le tour en dansant,
-pour se régaler de la musique dont il était le créateur; arrivé à la
-porte, il jeta un dernier coup d'œil sur son miroir de poche en se
-regardant de la tête aux pieds; puis il entra.
-
-Nous sommes malheureusement sans information aucune sur le succès de
-tant d'efforts et de combinaisons de bon goût; tout ce qui est devenu
-notoire, c'est que le haut prétendant fut bien moins satisfait de
-lui-même, quand il quitta la résidence de sa mère, qu'il ne l'avait été
-en y entrant. La chronique ajoute que, dès ce moment, Jemmy eut sur
-le souverain indien un empire pour le moins aussi illimité que celui
-qu'elle avait déjà exercé sur Toffel; et il paraît qu'elle ne tarda pas
-à en faire usage, sans doute par de bonnes raisons, attendu qu'elle
-eut à repousser des tentations assez vives. Mais, dit encore notre
-document, elle résista héroïquement. Comment, en effet, pouvait-elle
-agir autrement, elle dont la pensée tendait à un autre but? Oui, son
-regard était sans cesse fixé sur le soleil couchant, sur cette partie
-du monde où vivait son cher Toffel. Depuis cinq années entières, elle
-avait supporté sa captivité avec un courage, avec une fermeté héroïques
-et vraiment irlandais; mais présentement elle sentait chaque jour
-davantage l'amertume de sa position. Pendant la première année, elle
-avait été tenue en mouvement par la nouveauté de sa destinée; elle
-avait, en outre, été stimulée par le sentiment de la conservation.
-Durant les années suivantes, elle s'était peut-être sentie flattée des
-attentions de son adorateur indien;--mais faire la coquette avec un
-sauvage, ce n'était, après tout, qu'un pauvre passe-temps, et cela ne
-pouvait durer à la longue. Ainsi, le vif désir de revoir les lieux sur
-lesquels se concentraient ses souvenirs prenait chaque jour en elle
-plus de force. Songer à fuir, c'eût été de sa part une folie pendant
-la première année; on l'avait surveillée, durant l'été, avec des yeux
-d'Argus, car son adresse en toute chose la rendait indispensable aux
-sauvages, et une fuite dans le cours de l'hiver n'était pas plus
-exécutable. Où aurait-elle trouvé des vivres, un lieu de repos? Son
-voyage jusqu'au camp des sauvages avait duré vingt jours; elle devait
-donc être à une énorme distance de chez elle, et si, par malheur, on
-avait connu son projet, son sort eût été horrible.
-
-
-III
-
-COMMENT JEMMY REVIENT CHEZ JAQUES TOFFEL
-
-Enfin, l'occasion favorable que Jemmy désirait si vivement vint se
-présenter à l'expiration du cinquième été après son enlèvement. Les
-hommes étaient partis pour la chasse d'automne; leurs femmes les
-avaient accompagnés; il n'était resté au camp que les plus faibles
-et les plus âgés. Par le contentement apparent qu'elle avait montré
-pendant cinq ans, Jemmy était parvenue à calmer les méfiances des
-Indiens, dont la vigilance s'était affaiblie. Elle avait appris que,
-par suite de l'accroissement de la population, la colonie avait étendu
-ses limites, et qu'elle se trouvait dès lors à une moindre distance de
-celle des sauvages; elle espérait donc rencontrer de ses compatriotes,
-sinon au bout de la première semaine, du moins au bout de la seconde.
-Elle résolut sa fuite, et réalisa sur-le-champ son projet. Un petit
-sac rempli de vivres fut tout ce qu'elle emporta avec elle; elle
-avait quatre cents longs milles à faire depuis le grand Miami jusqu'à
-l'Ohio supérieur; mais son courage était à la hauteur de sa grande
-entreprise. Elle aimait son Toffel; elle l'aimait maintenant plus
-que jamais, ce garçon si bon, si patient, et pourtant si sensé. Son
-courage fut rudement mis à l'épreuve dans les marais de Franklin,
-elle courut un grand danger de se noyer dans le Sciota, et, en errant
-pendant plusieurs jours dans les solitudes qui séparent Colombus,
-capitale de l'État de l'Ohio, de New-Lancaster, d'être dévorée par les
-ours et les panthères; mais elle se tira heureusement des marais, des
-rivières et des lieux déserts. Pendant les cinq premiers jours, elle
-vécut de sa provision de gibier fumé; puis elle se regala de papaws,
-de châtaignes et de raisins sauvages, et, au bout de dix jours de
-peines et de fatigues inexprimables, elle trouva, pour la première
-fois, un abri sûr dans un blockhaus. Même ici, son esprit irlandais
-indomptable ne l'abandonna pas, et elle aborda les _Hinterwaeldler_[1]
-d'un air aussi assuré et aussi ouvert que si elle se fût présentée à
-la tête des Shawneeses, et leur demanda des vivres. Ceux-ci ouvrirent
-d'assez grands yeux, comme on peut le présumer, mais ils donnèrent ce
-qu'ils avaient. Des lors, notre bonne Jemmy n'eut plus qu'à suivre les
-bords de l'Ohio, et ne tarda pas à voir les charmantes hauteurs qui
-cachaient son heureux _chez elle_ sortir du bleu vaporeux qui les
-enveloppait. Elle doubla le pas; la voilà sur les premiers coteaux.
-Pour la première fois, son cœur battit plus fort; un instant arrêtée
-an souvenir du grand cheval, elle reprit sa course et s'élança dans
-les sinuosités boisées du coteau. Voilà bien devant elle le magnifique
-Ohio, poursuivant son cours en deux larges bras; puis les eaux de
-l'Alléghany, limpides comme la source qui jaillit d'un roc; puis enfin,
-tout à côté, celles du Monogehala, troubles et bourbeuses, et offrant
-assez bien l'image d'un mari grognon auquel est enchaînée une vive et
-douce compagne. La voilà arrivée à la dernière éminence, d'où l'on
-peut contempler toutes ses possessions: voici le magnifique vallon,
-le plus fertile des _bottants,_ enclavé parmi les promontoires de
-montagnes; voilà la grange bâtie en pierre, le toit et les persiennes
-reluisant de l'éclat d'une fraîche peinture. Là, à main gauche, le
-vieux verger; puis, à droite, le nouveau, à la plantation duquel elle
-avait aidé, et dont les arbres pliaient déjà sous le poids des fruits.
-Elle regardait, elle n'osait s'en fier à ses yeux, et elle voyait plus
-encore... Non, ce n'était pas une illusion, c'était son cher Toffel
-qui sortait justement de la maison, et, derrière lui, un petit bambin
-aux cheveux blonds, qui le tenait ferme aux basques de son habit. Oui,
-c'était bien Toffel dans sa culotte de peau, avec ses bas bleus à coins
-rouges et ses souliers ornés de boucles énormes. Elle n'y tint pas
-plus longtemps, descendit d'un pas ferme du coteau, et, ayant traversé
-rapidement le potager, elle se trouva tout à coup devant Toffel.
-
---Tous les bons esprits louent le Seigneur! s'écria celui-ci, usant,
-dans son anxiété, de la formule légale par laquelle, de temps
-immémorial, les honnêtes Allemands ont l'habitude de conjurer les
-spectres, les sorcières et les esprits malins.
-
-Et, dans le fait, nous n'aurions pas trop le droit de blâmer Toffel, si
-le Blocksberg[2]se présentait en ce moment à sa pensée. Cinq années
-d'absence et de séjour parmi les sauvages habitants des bords du
-grand Miami, jointes au voyage abominable que Jemmy venait de faire,
-n'avaient pas précisément beaucoup contribué à relever ses charmes, ni
-à rendre sa toilette assez élégante pour lui prêter quelque attrait de
-plus. Même Toffel, de tous les hommes le moins _fashionable,_ put à
-peine comprendre que ce pouvait être là sa Jemmy, l'oracle du bon goût
-en toute chose. L'imprévu de son apparition répandait sur sa personne,
-un peu décharnée, quelque chose de surnaturel; de sorte que, nous le
-répétons, nous ne sommes nullement surpris de ce que le cerveau de
-Toffel se troubla subitement et de ce qu'il se souvint du Blocksberg,
-dont feu son père lui avait raconté tant de choses. Jemmy, à ce qu'il
-paraissait, ne fut pas très-flattée de sa surprise, de ses exclamations
-et de son effroi, et elle lui dit, du ton le plus doux qu'il lui fut
-possible de prendre:
-
---Eh bien, quoi, Toffel, as-tu perdu la raison? ne me connais-tu plus,
-moi, ta Jemmy?
-
-Toffel ouvrit les yeux le plus qu'il pouvait, et, peu à peu,
-reconnaissant le nez contourné, l'œil brillant qui lançait, comme de
-coutume, des regards hardis et étincelants, ne put, à ces signes,
-douter de la réalité:
-
---_Mein Gott! mein schatz!_ s'écria-t-il dans son plus doux allemand.
-
-Puis deux larmes coulèrent le long de ses joues, et il embrassa Jemmy
-avec effusion.
-
-Jemmy était réellement bien charmée de voir son Toffel de si bonne
-humeur. Cependant, dit le proverbe, trop ne vaut rien, et, suivant
-toutes les apparences, il semblait à Jemmy que Toffel était inépuisable
-dans ses manifestations de tendresse, et, en effet, elle commençait
-déjà à perdre patience et à souhaiter de voir son fils, comme aussi
-de savoir où en étaient les affaires du ménage; de sorte que, tout en
-exprimant ce double désir, elle se dégagea des bras de son mari pour se
-diriger vers la porte.
-
-Toffel la saisit par sa robe, et, se plaçant devant elle, l'empécha de
-sortir.
-
---Ma bien-aimée, lui dit-il, arrête-toi encore quelques moments,
-jusqu'à ce que je t'aie appris ...
-
---Appris quoi? reprit-elle avec impatience; que peux-tu avoir à me
-dire? Je désire voir mon garçon et comment tu as conduit les affaires
-de la maison; j'espère que tout est en ordre ...
-
-Son œil jeta un regard scrutateur sur le pauvre Toffel, qui ne semblait
-nullement être à son aise.
-
---Mon cœur, ma femme, continua-t-il, aie seulement un peu de patience!
-
---Je ne veux pas avoir de patience, répliqua-t-elle; pourquoi ne
-veux-tu pas entrer dans la maison?
-
-Et, en disant ces mots, elle s'approcha de la porte. Toffel, au dernier
-point embarrassé, lui barra de nouveau le chemin, en lui prenant les
-deux mains.
-
---Eh! by Jasus[3], et de par toutes les autorités! s'écria-t-elle
-étonnée d'une conduite si singulière, je serais tentée de croire que
-tout n'est point ici en règle et que tu n'es pas bien aise de me voir!
-
---Moi, ne pas être bien aise de te voir! mon cœur, ma bien-aimée! Oui,
-oui, tu seras de nouveau ma femme! répondit le brave garçon.
-
---Je serai de nouveau, de nouveau ta femme! répéta-t-elle. Et ses yeux
-étaient étincelants, et son petit nez se tordait.
-
---Être de nouveau sa femme, se dit-elle encore à voix basse, en
-s'arrachant avec force de ses mains.
-
-Puis, montant l'escalier avec la rapidité de l'éclair, elle se
-précipita sur la porte, pressa le loquet, ouvrit et vit, se berçant
-doucement dans un fauteuil, Marie Lindthal, la plus jolie blondine de
-toute la colonie, jadis sa rivale, et maintenant l'heureuse usurpatrice
-de ses droits matrimoniaux.
-
-
-[1] Mot allemand composé, qui veut dire habitants des bords des forêts.
-
-[2] Montagne du sabbat.
-
-[3] Exclamation irlandaise.
-
-
-
-IV
-
-CE QU'IL AU RIVA DE JACQUES TOFFEL ET DE SES DEUX FEMMES
-
-Il faudrait une plume très-familiarisée avec les peintures
-psychologiques pour décrire les symptômes des diverses passions qui se
-dessinaient d'une manière énergique sur le visage de notre héroïne. Le
-mépris, la fureur, la vengeance en étaient encore les plus faibles;
-il sortait de ses yeux des étincelles si vives, que, pour nous servir
-d'une phrase à l'usage des _Yankees,_ la chambre commençait à en être
-embrasée; ses poings se fermèrent convulsivement, ses dents grincèrent,
-et, semblable au chat qui voit son territoire occupé par l'ennemi
-mortel de sa race, elle s'apprêta à fondre sur le sien, ce qui aurait
-pu devenir d'autant plus fatal pour les jolis traits de Marie Lindhal,
-que, depuis un mois entier, mistress Toffel n'avait pas rogné ses
-ongles.
-
-Toffel, qui avait suivi Jemmy, vit avec un juste effroi ces terribles
-préparatifs, et se jeta de toute sa longueur entre les deux puissances
-belligérantes. Mais il n'était pas sûr encore que sa médiation fût
-très-efficace, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit pour donner entrée
-au jeune Toffel, suivi de toute une bande d'héritiers d'un autre lit.
-Cinq années s'étaient écoulées depuis que Jemmy n'avait tenu son jeune
-fils dans ses bras; oubliant son ennemie, elle sauta sur lui pour
-l'embrasser. Le jeune garçon s'effraya, cria très-haut, et courut à sa
-belle-mère. La pauvre Jemmy resta immobile à sa place, la fureur et
-le désir de la vengeance l'avaient abandonnée; une douleur indicible
-pénétra son cœur; elle se dirigea en tremblant vers la porte, saisit le
-loquet et fut sur le point de tomber à terre. La pauvre femme souffrait
-horriblement en cet instant; elle était devenue une étrangère pour son
-fils, une étrangère dans le monde entier! Elle se remit cependant. Des
-âmes comme la sienne ne sont pas facilement abattues.
-
---Comment va mon père? demanda-t-elle brièvement.
-
---Mort, répondit Toffel.
-
---Et ma mère?
-
---Morte, fut encore la réponse.
-
---Et mes frères, mes sœurs?
-
---Dispersés dans le monde.
-
---Ainsi, je les ai tous perdus! dit-elle de manière à pouvoir à peine
-être comprise.
-
---J'ai, reprit Toffel d'un son de voix plus doux, j'ai attendu toute
-une année ton retour, en demandant de tes nouvelles dans tous les
-journaux allemands et anglais, et, comme tu ne vins pas, ajouta-t-il en
-hésitant, te croyant morte, je pris Marie.
-
---Alors, garde-la, répliqua Jemmy d'un ton ferme, en accompagnant ces
-paroles d'un regard où se peignait le mépris le plus profond.
-
-Puis elle s'élança encore une fois sur son enfant, le saisit et
-l'embrassa avec exaltation, puis elle ouvrit la porte ...
-
---Arrête! arrête! pour l'amour de Dieu! s'écria Toffel d'une voix qui
-faisait deviner ce qu'il avait souffert.
-
-Il est vrai de dire qu'il l'aimait sincèrement, et n'avait rien négligé
-pour la retrouver. On avait battu le pays à vingt lieues à la ronde,
-les annonces des journaux lui avaient aussi coûté maints dollars;
-malheureusement, ils circulaient plus particulièrement dans la partie
-orientale du pays, tandis que Jemmy figurait comme dame d'honneur dans
-la partie occidentale. Et, malheureusement encore, au bout d'une année,
-le révérend pasteur Gaspard fit un sermon sur ce beau texte: _Melius
-est nubere quam uri,_ qu'il rendit très-disertement en langue allemande
-à Toffel. Celui-ci crut agir en bon protestant, prit une femme bonne
-et jolie, mais à laquelle manquait cet esprit de contradiction,
-d'agacerie, ces boutades, ces propos piquants qui réveillaient jadis si
-à propos son caractère nonchalant.
-
-Telle était la position de notre Toffel, le mari à deux femmes, entre
-lesquelles il semblait fortement balancer. Les garder toutes deux,
-comme le patriarche Lamech, quelle apparence? Enfin, il s'écria;
-
-Allons chez les _squire_ et chez le docteur Gaspard; allons entendre ce
-que disent la loi humaine et la loi de Dieu.
-
-En disant cela, Toffel agit en bon et loyal Allemand qui pensait qu'il
-valait mieux ne pas prendre un parti de son propre chef, et mettre
-toute la responsabilité de sa position sur l'autorité divine et humaine.
-
-Jemmy tressaillit; le mot de loi, ou, ce qui en est la conséquence, un
-procès, résonnait désagréablement à ses oreilles, et elle hésitait,
-quand sa rivale, qui s'était retirée dans la chambre voisine, reparut
-tenant dans ses bras les deux lourds bas remplis de dollars de la
-communauté.
-
---Prends-les, dit-elle d'une voix douce à Jemmy, prends-les, et
-Jeremias Hawthorn est encore garçon; sois heureuse, bonne Jemmy!
-
-Il y avait quelque chose de touchant dans sa voix et dans sa
-proposition sincère. Tout autre cœur que celui de la femme irlandaise
-se serait ému; mais la vue de la femme heureuse sembla ranimer les
-transports de Jemmy. Jetant sur Marie un regard du plus profond mépris,
-elle s'approcha de Toffel, lui serra la main en lui disant adieu, et
-sortit précipitamment de la chambre.
-
---Cours, cours, cher Toffel, de toutes tes forces, s'écria Marie;
-cours, pour l'amour de Dieu! elle pourrait attenter à elle-même.
-
-Toffel était resté immobile, privé, pour ainsi dire, de sentiment;
-on aurait pu croire que tout lui paraissait un songe: la voix de sa
-femme le rappela à la réalité. Il se mit à courir de toutes ses forces
-après la pauvre fugitive; mais celle-ci avait déjà gagné beaucoup
-d'espace sur lui. Redoublant ses longs pas, il était sur le point de
-l'atteindre, lorsqu'elle se retourna et lui ordonna de regagner sa
-maison. Elle proféra cet ordre d'un ton si ferme, que Toffel, encore
-habitué à obéir à ses volontés, s'y conforma en reprenant lentement
-le chemin de chez lui. Après avoir fait quelques pas, il s'arrêta
-néanmoins, suivit d'un œil fixe la marche rapide de Jemmy jusqu'à ce
-qu'elle eût disparu dans les profondeurs du coteau; alors, il secoua la
-tète, et pensa ... quoi? C'est ce que nous ne saurions dire.
-
-Jemmy poursuivait maintenant, comme un chevreuil qu'on a effrayé,
-sa course vers le haut de la montagne; la voilà arrivée encore à
-cette fatale saillie où son bonheur d'ici-bas avait, il faut bien
-le dire, par sa propre faute, reçu une si terrible atteinte. Là
-était la maison qui renfermait les deux Toffel; là paissaient ses
-vaches et ses génisses et une demi-douzaine des plus grands chevaux
-qu'elle eût jamais vus. Maintenant, elle en eût eu à choisir! Et il
-fallait renoncer à tout cela! Cette pensée lui fit verser des larmes
-amères. Et, à cette heure, plus de famille, plus d'amis peut-être;
-que dirait-on de cette Jemmy si longtemps perdue, Jemmy la Squaw
-indienne?... Insensiblement, ses sens se calmèrent; une nouvelle
-pensée sembla germer en elle, et, à chaque seconde, cette résolution
-semblait se raffermir. Enfin, comme pour échapper à la possibilité d'un
-changement d'idées, elle se redressa tout à coup avec force, courut à
-toutes jambes vers la forêt, et pénétra toujours plus avant dans ses
-profondeurs.
-
-
-
-V
-
-OÙ L'ON DÉMONTRE COMMENT LES DEUX ÉPIS ROUGES ÉTAIENT POURTANT UN
-PRÉSAGE
-
-Ce fut vers l'année 1826 que Jemmy recommença son long voyage pour
-retourner vers ceux qu'elle avait fuis naguère. Elle retrouva le
-même courage inflexible pour aborder les colons avancés, établis
-dans la partie nord-ouest des États-Unis (État actuel d'Ohio). Elle
-leur demanda l'hospitalité sans solliciter une compassion superflue;
-lorsqu'elle eut dépassé les dernières habitations, elle eut de nouveau
-recours aux papaws, au raisin et aux châtaignes sauvages, et acheva
-ainsi sa course de quatre cents milles jusqu'aux sources du grand
-Miami, où, deux mois après sa fuite, elle se présenta avec aussi peu de
-trouble et de crainte que si elle rentrait d'une visite du matin.
-
-Jamais le quartier général des Squaws n'avait retenti de si grands
-cris d'allégresse que lorsque Jemmy entra dans la cabane de la mère de
-Tomahawk. Toute la population des Wigwams était en mouvement; Tomahawk
-ne se possédait plus de joie. Il avait été son admirateur fidèle
-pendant cinq années entières, et, ce qui n'est pas peu de chose de la
-part d'un sauvage, durant tout ce temps, il n'avait pas osé prendre
-la moindre liberté avec elle. Elle ne s'était pas acquis une légère
-influence sur ce petit peuple; elle était l'institutrice des femmes,
-le tailleur et la cuisinière des hommes, le factotum de tous, et, si
-les derniers (les hommes) ne ressemblaient plus à des orangs-outangs,
-c'était son ouvrage à elle. Tomahawk sautait et dansait de bonheur.
-
---Hommes blancs, pas bons! disait-il; hommes rouges, bons! s'écriait-il.
-
-Et sa mère et tous les hommes s'unissaient à ces transports de joie.
-
-Cependant, malgré la résolution ferme que Jemmy avait prise, sa
-prudence ne lui permettait pas de donner trop beau jeu au sauvage
-amoureux: non, elle réfléchit longtemps avant de lui permettre
-seulement l'espoir le plus éloigné. Depuis vingt jours déjà, elle le
-tenait renfermé auprès de la mère de Tomahawk, et, pendant ce temps, il
-n'avait pu la voir que deux fois. Enfin, le matin du vingt et unième
-jour, il fut mandé auprès de la souveraine de son cœur. Il s'y rendit
-peut-être plus bizarrement accoutré encore que lors de sa première
-demande, et, en balbutiant, il lui exprima de nouveau ses vœux. Jemmy
-l'écouta avec le sérieux d'un juge d'appel; quand il eut terminé,
-elle lui montra silencieusement la table sur laquelle était étalé
-un habillement américain complet. Tomahawk retourna à sa cabane en
-poussant des cris de joie, et, une demi-heure après, il parut un autre
-homme devant sa maîtresse. Il n'avait vraiment pas si mauvaise mine;
-c'était un garçon bien fait, d'une taille élancée;--Toffel n'était rien
-en comparaison;--de plus, c'était le chef de plusieurs centaines de
-familles, et l'on ne pouvait voir en lui un mari si fort à dédaigner.
-Elle voulut bien alors tendre la main; il s'agissait encore d'une autre
-épreuve. Deux chevaux amenés par ordre de madame mère se trouvaient
-à la porte: Jemmy ordonna à Tomahawk de les seller. Il obéit tout de
-suite en silence. Elle monta sur l'un, en lui faisant signe d'en faire
-autant et de la suivre. Le chef sauvage était surpris; il la regarda
-fixement, mais suivit néanmoins sa maîtresse, qui, quittant le canton
-des Wigwam, dirigea leur course vers le sud; plusieurs fois, il se
-hasarda à lui demander où ils allaient, mais elle lui répondit par un
-geste, montrant d'un air significatif le lointain, et il se taisait
-et suivait. La paix s'était rétablie entre les Indiens et les colons
-pendant la captivité de Jemmy, et le dernier voyage de celle-ci lui
-avait été utile à quelque chose. Elle avait appris qu'une colonie
-américaine s'était formée, dans la direction du sud, à environ quarante
-milles de distance des sources du Miami, et c'est sur cette nouvelle
-colonie qu'elle se dirigeait en ce moment.
-
-Dès qu'elle y fut arrivée, elle s'informa du juge de paix. Le squire ne
-fut pas peu surpris quand il vit tout à coup entrer chez lui une jeune
-et jolie femme (Jemmy avait repris sa bonne mine pendant sa retraite de
-vingt jours) et un jeune et beau sauvage, habillé comme un gentleman.
-Du reste, Jemmy ne lui laissa guère le temps de se livrer à son
-étonnement; mais, se tournant sans longs détours vers son compagnon,
-elle lui dit:
-
---Tomahawk! pendant les cinq années de notre connaissance, je t'ai vu
-donner tant de preuves de bon sens, que j'ai tout lieu d'espérer de
-faire de toi un mari, et j'ai donc résolu de te prendre pour tel.
-
-Tomahawk ne savait s'il veillait ou non, et il en était de même du
-squire; mais la demande formelle que lui adressa Jemmy, de la marier,
-elle, Jemmy O'Dougherty, avec Tomahawk, le chef de la peuplade des
-Squaws, et dix dollars reluisants qu'elle joignit à cette demande,
-firent cesser tous les doutes du juge de paix, et, prononçant sur eux
-la formule matrimoniale, il unit leurs mains. La chose était finie,
-le pauvre sauvage ne comprenait point encore ce que signifiait cette
-cérémonie; mais, quand Jemmy lui prit la main, et lui fit connaître
-qu'elle était maintenant sa femme et lui son mari, il était comme tombé
-des nues.
-
-Le lendemain, Tomahawk et sa femme s'en retournèrent chez eux, et,
-à partir de leur retour, commencèrent aussi les mois de miel du
-nouvel époux. Or, mistress Tomahawk fut à peine installée dans sa
-nouvelle habitation, qu'elle vint à reconnaître que cette misérable
-cabane était beaucoup trop étroite pour eux deux, et, de plus, trop
-malpropre; et, dans le fait, cette cabane était plutôt à comparer à
-l'antre d'un ours qu'à une habitation humaine. Tomahawk et ceux dont
-il disposait avaient donc maintenant des arbres à abattre, travail
-auquel les gens de Tomahawk ne se soumirent que contre de certains
-honoraires en bouteilles de wiskey, dont Jemmy avait fait provision au
-chef-lieu de la colonie. Elle avait, en outre, attiré quelques-uns de
-ses compatriotes, qui aidèrent à la construction de la maison neuve.
-Tomahawk, à la vérité, sauta encore quand il lui fallut pendant quinze
-jours manier la hache: seulement, ce n'était plus de joie; il fit même
-la grimace; mais ni sauts ni grimaces n'y purent: il fallut s'exécuter.
-Au bout de quatre semaines, il se vit couché dans une habitation
-commode, aussi commode que celle de Toffel. Tomahawk eut alors du
-repos pendant quatre semaines entières; mais le printemps s'annonçait:
-le champ consacré à la culture du blé était évidemment trop petit;
-il était même dépourvu de haie, et les chevaux, ainsi que les porcs,
-y venaient dévorer les jeunes tiges longtemps avant qu'elles eussent
-seulement formé leurs épis. Les choses ne pouvaient pas rester en cet
-état, et il fallait donc que la sauvage moitié de mistress Tomahawk
-abattît encore quelques milliers d'arbres et qu'il fit des haies autour
-d'une demi-douzaine de champs.--Cette besogne faite, Tomahawk eut
-encore quelques semaines de repos. Cependant, de temps immémorial, on
-avait bien mal mené les choses quant aux peaux de renard, de cerf, de
-castor et d'ours. Tomahawk avait une grande réputation comme chasseur:
-mais le fruit de plusieurs semaines de chasse, il n'était pas rare
-qu'il le donnât pour quelques gallons de wiskey. A l'instar de beaucoup
-de ses frères rouges, son côté faible était le plaisir qu'il trouvait
-à prendre une et même un grand nombre de gorgées de wiskey, quand
-l'occasion s'en présentait. Toutefois, il éprouvait à cet égard une
-telle crainte de sa compagne, qu'adroitement il cachait les bouteilles
-d'eau-de-vie dans des creux d'arbre. Mais mistress Tomahawk eut bientôt
-découvert la fraude, et, afin de mettre dorénavant Tomahawk à l'abri de
-toute tentation, elle décida qu'à l'avenir toutes les peaux seraient
-apportées au camp et mises à sa disposition. Elle se chargea alors
-du commerce de pelleterie. Bien peu de temps après, plusieurs vaches
-paissaient sur les bords du Miami, et Tomahawk goûta pour la première
-fois du café et des gâteaux de farine de maïs; mais les choses allèrent
-de pis en pis. Un jeune Tomahawk vit la lumière du monde, et les vieux
-Squaws ne tardèrent pas à se présenter chez sa mère, les mains remplies
-de fumier et de graisse d'ours, pour admettre solennellememt le nouveau
-chef de la peuplade dans la communauté religieuse et politique.
-Mais Jemmy leur montra un visage refrogné, et, quand elle vit que
-cela ne suffisait pas, elle se saisit si résolument de son sceptre,
-c'est-à-dire d'un grand balai, que jeunes et vieux se sauvèrent à
-toutes jambes, se croyant poursuivis du malin esprit. Lorsqu'elle fut
-rétablie de ses couches, elle ordonna de nouveau à Tomahawk d'apprêter
-deux chevaux.
-
-Cette fois-ci encore, leur course se dirigea vers la colonie;
-seulement, ils abordèrent non à la maison du juge de paix, mais à
-celle du curé. Tomahawk accédait à tout tranquillement; mais, lorsqu'il
-vit le curé répandre de l'eau sur son fils, la patience lui échappa, il
-entra dans une sorte de fureur, et appela mistress Tomahawk sorcière,
-mauvais génie, _médecin_ (terme très-fort chez les Peaux-Rouges).
-Jemmy, sans perdre une parole, fronça les sourcils, releva son nez, et
-le jeune Tomahawk fut baptisé comme d'autres enfants chrétiens.
-
-Le voyageur que son chemin conduira dans la direction du nord, à
-travers la bruyère située entre Columbus et Dayton, remarquera,
-au-dessous et tout près des sources du Miami, une grande habitation,
-construite en madriers, flanquée de granges et d'écuries, environnée
-de superbes champs de maïs et de prairies, sur lesquelles paissent
-de magnifiques vaches, des chevaux et des poulains, sans compter les
-vergers remplis d'arbres fruitiers. Autour de la maison, on voit
-folâtrer une demi-douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles
-d'un teint rouge clair, et vêtus comme s'ils sortaient du magasin de
-Stubls, à Philadelphie. Le dimanche, ils lisent la Bible ou sellent
-leurs chevaux pour aller accompagner mistress Tomahawk à l'église; ils
-lisent et expliquent les gazettes au chef de la tribu, qui s'accommode
-parfaitement de sa nouvelle existence, et se demande avec orgueil s'il
-fera de ses fils aînés des docteurs ou des avocats. Deux fois l'année,
-mistress Tomahawk se rend à Cincinnati sur une voiture à six chevaux,
-qui, chargée de beurre, de sucre d'érable, de farine et de fruits,
-forme un cortège aussi pompeux que celui d'un gouverneur. Deux de ses
-fils à cheval lui servent toujours d'avant-coureurs, et elle est autant
-devenue l'effroi de tous les inspecteurs des marchés, qu'elle s'est
-rendue l'oracle et la favorite de toutes les femmes ... et de tous les
-hommes.
-
-
-
-
-OCTAVIE,
-
-OU
-
-L'ILLUSION
-
-Ce fut au printemps de l'année 1835 qu'un vif désir me prit de voir
-l'Italie. Tous les jours, en m'éveillant, j'aspirais d'avance l'âpre
-senteur des marronniers alpins; le soir, la cascade de Terni, la source
-écumante du Téverone jaillissaient pour moi seul entre les portants
-éraillés des coulisses d'un petit théâtre... Une voix délicieuse, comme
-celle des sirènes, bruissait à mes oreilles, comme si les roseaux
-de Trasimène eussent tout à coup pris une voix... Il fallut partir,
-laissant à Paris un amour contrarié, auquel je voulais échapper par la
-distraction.
-
-C'est à Marseille que je m'arrêtai d'abord. Tous les matins, j'allais
-prendre les bains de mer au château Vert, et j'apercevais de loin
-en nageant les îles riantes du golfe. Tous les jours aussi, je me
-rencontrais dans la baie azurée avec une jeune fille anglaise, dont le
-corps délié fendait l'eau verte auprès de moi. Cette fille des eaux,
-qui se nommait Octavie, vint un jour â moi, toute glorieuse d'une pêche
-étrange qu'elle avait faite. Elle tenait dans ses blanches mains un
-poisson qu'elle me donna.
-
-Je ne pus m'empêcher de sourire d'un tel présent. Cependant, le choléra
-régnait alors dans la ville, et, pour éviter les quarantaines, je me
-résolus à prendre la route de terre. Je vis Nice, Gênes et Florence;
-j'admirai le Dôme et le Baptistère, les chefs-d'œuvre de Michel-Ange,
-la tour penchée et le Campo-Santo de Pise. Puis, prenant la route de
-Spolette, je m'arrêtai dix jours à Rome. Le dôme de Saint-Pierre,
-le Vatican, le Colisée m'apparurent ainsi qu'un rêve. Je me hâtai
-de prendre la poste pour Civita-Vecchia, où je devais m'embarquer.
---Pendant trois jours, la mer furieuse retarda l'arrivée du bateau à
-vapeur. Sur cette plage désolée où je me promenais pensif, je faillis
-un jour être dévoré par les chiens.--La veille du jour où je partis,
-on donnait au théâtre un vaudeville français. Une tête blonde et
-sémillante attira mes regards. C'était la jeune Anglaise, qui avait
-pris place dans une loge d'avant-scène. Elle accompagnait son père, qui
-paraissait infirme, et à qui les médecins avaient recommandé le climat
-de Naples.
-
-Le lendemain matin, je prenais tout joyeux mon billet de passage. La
-jeune Anglaise était sur le pont, qu'elle parcourait à grands pas, et,
-impatiente de la lenteur du navire, elle imprimait ses dents d'ivoire
-dans l'écorce d'un citron.
-
---Pauvre fille, lui dis-je, vous souffrez de la poitrine, j'en suis
-sûr, et ce n'est pas ce qu'il faudrait.
-
-Elle me regarda fixement et me dit:
-
---Qui l'a appris à vous?
-
---La sibylle de Tibur, lui dis-je sans me déconcerter.
-
---Allez! me dit-elle, je ne crois pas un mot de vous.
-
-Ce disant, elle me regardait tendrement et je ne pus m'empêcher de lui
-baiser la main.
-
---Si j'étais plus forte, dit-elle, je vous apprendrais à mentir!...
-
-Et elle me menaçait, en riant, d'une badine à tête d'or qu'elle tenait
-à la main.
-
-Notre vaisseau touchait au port de Naples et nous traversions le golfe,
-entre Ischia et Nisida, inondées des feux de l'Orient.
-
---Si vous m'aimez, reprit-elle, vous irez m'attendre demain à Portici.
-Je ne donne pas à tout le monde de tels rendez-vous. Elle descendit
-sur la place du Môle et accompagna son père à l'hôtel de _Rome,_
-nouvellement construit sur la jetée. Pour moi, j'allai prendre mon
-logement derrière le théâtre des Florentins. Ma journée se passa à
-parcourir la rue de Tolède, la place du Môle, à visiter le Musée des
-études; puis j'allai le soir voir le ballet à San-Carlo. J'y fis
-rencontre du marquis Gargallo, que j'avais connu à Paris et qui me
-mena, après le spectacle, prendre le thé chez ses sœurs.
-
-Jamais je n'oublierai la délicieuse soirée qui suivit. La marquise
-faisait les honneurs d'un vaste salon rempli d'étrangers. La
-conversation était un peu celle des Précieuses; je me croyais dans la
-chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet. Les sœurs de la marquise,
-belles comme les Grâces, renouvelaient pour moi les prestiges de
-l'ancienne Grèce. On discuta longtemps sur la forme de la pierre
-d'Eleusis, se demandant si sa forme était triangulaire ou carrée.
-La marquise aurait pu prononcer en toute assurance, car elle était
-belle et fière comme Vesta. Je sortis du palais la tète étourdie de
-cette discussion philosophique, et je ne pus parvenir à retrouver mon
-domicile. A force d'errer dans la ville, je devais y être enfin le
-héros de quelque aventure. La rencontre que je fis cette nuit-là est
-le sujet de la lettre suivante, que j'adressai plus tard à celle dont
-j'avais cru fuir l'amour fatal en m'éloignant de Paris:
-
-
-«Je suis dans une inquiétude extrême. Depuis quatre jours, je ne vous
-vois pas ou je ne vous vois qu'avec tout le monde; j'ai comme un fatal
-pressentiment. Que vous ayez été sincère avec moi, je le crois; que
-vous soyez changée depuis quelques jours, je l'ignore, mais je le
-crains. Mon Dieu! prenez pitié de mes incertitudes, ou vous attirerez
-sur nous quelque malheur. Voyez, ce serait moi-même que j'accuserais
-pourtant. J'ai été timide et dévoué plus qu'un homme ne le devrait
-montrer. J'ai entouré mon amour de tant de réserve, j'ai craint si
-fort de vous offenser, vous qui m'en aviez tant puni une fois déjà,
-que j'ai peut-être été trop loin dans ma délicatesse, et que vous avez
-pu me croire refroidi. Eh bien, j'ai respecté un jour important pour
-vous, j'ai contenu des émotions à briser l'âme, et je me suis couvert
-d'un masque souriant, moi dont le cœur haletait et brûlait. D'autres
-n'auront pas eu tant de ménagement, mais aussi nul ne vous a peut-être
-prouvé tant d'affection vraie, et n'a si bien senti tout ce que vous
-valez.
-
-»Parlons franchement: je sais qu'il est des liens qu'une femme ne
-peut briser qu'avec peine, des relations incommodes qu'on ne peut
-rompre que lentement. Vous ai-je demandé de trop pénibles sacrifices?
-Dites-moi vos chagrins, je les comprendrai. Vos craintes, votre
-fantaisie, les nécessités de votre position, rien de tout cela ne peut
-ébranler l'immense affection que je vous porte, ni troubler même la
-pureté de mon amour. Mais nous verrons ensemble ce qu'on peut admettre
-ou combattre, et, s'il était des nœuds qu'il fallût trancher et non
-dénouer, reposez-vous sur moi de ce soin. Manquer de franchise en ce
-moment serait de l'inhumanité peut-être; car, je vous l'ai dit, ma vie
-ne tient à rien qu'à votre volonté, et vous savez bien que ma plus
-grande envie ne peut être que de mourir pour vous!
-
-»Mourir, grand Dieu! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos,
-comme s'il n'y avait que ma mort qui fût l'équivalent du bonheur que
-vous promettez? La mort! ce mot ne répand cependant rien de sombre
-dans ma pensée. Elle m'apparaît couronnée de roses pâles, comme à la
-fin d'un festin; j'ai rêvé quelquefois qu'elle m'attendait en souriant
-au chevet d'une femme adorée, après le bonheur, après l'ivresse, et
-qu'elle me disait:
-
---Allons, jeune homme! tu as eu toute ta part de joie en ce monde. A
-présent, viens dormir, viens te reposer dans mes bras. Je ne suis pas
-belle, moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le
-plaisir, mais le calme éternel.
-
-»Mais où donc cette image s'est-elle déjà offerte à moi? Ah! je vous
-l'ai dit, c'était à Naples, il y a trois ans. J'avais fait rencontre
-dans la nuit, près de la Villa-Reale, d'une jeune femme qui vous
-ressemblait, une très-bonne créature dont l'état était de faire des
-broderies d'or pour les ornements d'église; elle semblait égarée
-d'esprit; je la reconduisis chez elle, bien qu'elle me parlât d'un
-amant qu'elle avait dans les gardes suisses, et qu'elle tremblait de
-voir arriver. Pourtant, elle ne fit pas de difficulté de m'avouer que
-je lui plaisais davantage ... Que vous dirai-je? Il me prit fantaisie
-de m'étourdir pour tout un soir, et de m'imaginer que cette femme,
-dont je comprenais à peine le langage, était vous-même, descendue à
-moi par enchantement. Pourquoi vous tairais-je toute cette aventure
-et la bizarre illusion que mon âme accepta sans peine, surtout après
-quelques verres de lacrima-cristi mousseux qui me furent versés au
-souper? La chambre où j'étais entré avait quelque chose de mystique par
-le hasard ou par le choix singulier des objets qu'elle renfermait. Une
-madone noire couverte d'oripeaux, et dont mon hôtesse était chargée
-de rajeunir l'antique parure, figurait sur une commode près d'un lit
-aux rideaux de serge verte; une figure de sainte Rosalie, couronnée de
-roses violettes, semblait plus loin protéger le berceau d'un enfant
-endormi: les murs, blanchis à la chaux, étaient décorés de vieux
-tableaux des quatre éléments représentant des divinités mythologiques.
-Ajoutez à cela un beau désordre d'étoffes brillantes, de fleurs
-artificielles, de vases étrusques; des miroirs entourés de clinquant
-qui reflétaient vivement la lueur de l'unique lampe de cuivre, et, sur
-une table, un Traité de la divination et des songes qui me fit penser
-que ma compagne était un peu sorcière ou bohémienne pour le moins.
-
-»Une bonne vieille aux grands traits solennels allait, venait, nous
-servant; je crois que ce devait être sa mère! Et moi, tout pensif,
-je ne cessais de regarder sans dire un mot celle qui me rappelait si
-exactement votre souvenir.
-
-»Cette femme me répétait à tout moment:
-
---Vous êtes triste?
-
-»Et je lui dis:
-
---Ne parlez pas, je puis à peine vous comprendre; l'italien me fatigue
-à écouter et à prononcer.
-
---Oh! dit-elle, je sais encore parler autrement.
-
-»Et elle parla tout à coup dans une langue que je n'avais pas
-encore entendue. C'étaient des syllabes sonores, gutturales, des
-gazouillements pleins de charme, une langue primitive sans doute; de
-l'hébreu, du syriaque, je ne sais. Elle sourit de mon étonnement,
-et s'en alla à sa commode, d'où elle tira des ornements de fausses
-pierres, colliers, bracelets, couronne; s'étant parée ainsi, elle
-revint à table, puis resta sérieuse fort longtemps. La vieille, en
-rentrant, poussa de grands éclats de rire et me dit, je crois, que
-c'était ainsi qu'on la voyait aux fêtes. En ce moment, l'enfant se
-réveilla et se prit à crier. Les deux femmes coururent à son berceau,
-et bientôt la jeune revint près de moi tenant fièrement dans ses bras
-le _bambino_ soudainement apaisé.
-
-»Elle lui parlait dans cette langue que j'avais admirée, elle
-l'occupait avec des agaceries pleines de grâce; et moi, peu accoutumé
-à l'effet des vins brûlés du Vésuve, je sentais tourner les objets
-devant mes yeux; cette femme, aux manières étranges, royalement parée,
-fière et capricieuse, m'apparaissait comme une de ces magiciennes de
-Thessalie à qui l'on donnait son âme pour un rêve. Oh! pourquoi n'ai-je
-pas craint de vous faire ce récit? C'est que vous savez bien que ce
-n'était aussi qu'un rêve, où seule vous avez régné!
-
-»Je m'arrachai à ce fantôme qui me séduisait et m'effrayait à la fois;
-j'errai dans la ville déserte jusqu'au son des premières cloches; puis,
-sentant le matin, je pris par les petites rues derrière Chiaïa, et je
-me mis à gravir le Pausilippe au-dessus de la grotte. Arrivé tout en
-haut, je me promenais en regardant la mer déjà bleue, la ville où l'on
-n'entendait encore que les bruits du matin, et les lies de la baie,
-où le soleil commençait à dorer le haut des villas. Je n'étais pas
-attristé le moins du monde; je marchais à grands pas, je me roulais
-dans l'herbe humide; mais dans mon cœur il y avait l'idée de la mort.
-
-»O dieux! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais
-ce n'était autre chose que la pensée cruelle que je n'étais pas aimé.
-J'avais vu comme le fantôme du bonheur, j'avais usé de tous les dons
-de Dieu, j'étais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la
-nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense qu'il soit donné
-aux hommes de voir, mais à quatre cents lieues de la seule femme qui
-existât pour moi, et qui ignorait jusqu'à mon existence. N'être pas
-aimé et n'avoir pas l'espoir de l'être jamais! C'est alors que je fus
-tenté d'aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Il
-n'y avait qu'un pas à faire: à l'endroit où j'étais, la montagne était
-coupée comme une falaise, la mer grondait au bas, bleue et pure; ce
-n'était plus qu'un moment à souffrir. Oh! l'étourdissement de cette
-pensée fut terrible. Deux fois je me suis élancé, et je ne sais quel
-pouvoir me rejeta vivant sur la terre, que j'embrassai. Non, mon Dieu!
-vous ne m'avez pas créé pour mon éternelle souffrance. Je ne veux pas
-vous outrager par ma mort; mais donnez-moi surtout la résolution, qui
-fait que les uns arrivent au trône, les autres à la gloire, les autres
-à l'amour!»
-
-<tb>
-
-Pendant cette nuit étrange, un phénomène assez rare s'était accompli.
-Vers la fin de la nuit, toutes les ouvertures de la maison où je
-me trouvais s'étaient éclairées, une poussière chaude et soufrée
-m'empêchait de respirer; et, laissant ma facile conquête endormie sur
-la terrasse, je m'engageai dans les ruelles qui conduisent au château
-Saint-Elme; à mesure que je gravissais la montagne, l'air pur du matin
-venait gonfler mes poumons; je me reposais délicieusement sous les
-treilles des villas, et je contemplais sans terreur le Vésuve couvert
-encore d'une coupole de fumée.
-
-C'est en ce moment que je fus saisi de l'étourdissement dont j'ai
-parlé; la pensée du rendez-vous qui m'avait été donné par la jeune
-Anglaise m'arracha aux fatales idées que j'avais conçues. Après avoir
-rafraîchi ma bouche avec une de ces énormes grappes de raisin que
-vendent les femmes du marché, je me dirigeai vers Portici et j'allai
-visiter les ruines d'Herculanum. Les rues étaient toutes saupoudrées
-d'une cendre métallique. Arrivé près des ruines, je descendis dans la
-ville souterraine et je me promenai longtemps d'édifice en édifice,
-demandant à ces monuments le secret de leur passé. Le temple de Vénus,
-celui de Mercure, parlaient en vain à mon imagination. Il fallait
-que cela fût peuplé de figures vivantes.--Je remontai à Portici et
-m'arrêtai pensif sous une treille en attendant mon inconnue.
-
-Elle ne tarda pas à paraître, guidant la marche pénible de son père, et
-me serra la main avec force en me disant:--C'est bien.
-
-Nous choisîmes un voiturin et nous allâmes visiter Pompéi. Avec quel
-bonheur je la guidai dans les rues silencieuses de l'antique colonie
-romaine. J'en avais d'avance étudié les plus secrets passages.
-Quand nous arrivâmes au petit temple d'Isis, j'eus le bonheur de
-lui expliquer fidèlement les détails du culte et des cérémonies que
-j'avais lues dans Apulée. Elle voulut jouer elle-même le personnage de
-la Déesse, et je me vis chargé du rôle d'Osiris dont j'expliquai les
-divins mystères.
-
-En revenant, frappé de la grandeur des idées que nous venions de
-soulever, je n'osai lui parler d'amour... Elle me vit si froid, qu'elle
-m'en fit reproche. Alors, je lui avouai que je ne me sentais plus
-digne d'elle. Je lui contai le mystère de cette apparition qui avait
-réveillé un ancien amour dans mon cœur, et toute la tristesse qui avait
-succédé à cette nuit fatale où le fantôme du bonheur n'avait été que le
-reproche d'un parjure.
-
-Hélas! que tout cela est loin de nous! Il y a dix ans, je repassais
-à Naples, venant d'Orient. J'allai descendre à l'hôtel de _Rome,_ et
-j'y retrouvai la jeune Anglaise. Elle avait épousé un peintre célèbre
-qui, peu de temps après son mariage, avait été pris d'une paralysie
-complète; couché sur un lit de repos, il n'avait rien de mobile dans
-le visage que deux grands yeux noirs, et, jeune encore, il ne pouvait
-même espérer la guérison sous d'autres climats. La pauvre fille avait
-dévoué son existence à vivre tristement entre son époux et son père,
-et sa douceur, sa candeur de vierge ne pouvaient réussir à calmer
-l'atroce jalousie qui couvait dans l'âme du premier. Rien ne put
-jamais l'engager à laisser sa femme libre dans ses promenades, et il
-me rappelait ce géant noir qui veille éternellement dans la caverne
-des génies, et que sa femme est forcée de battre pour l'empêcher de se
-livrer au sommeil. O mystère de l'âme humaine! Faut-il voir dans un tel
-tableau les marques cruelles de la vengeance des dieux!
-
-Je ne pus donner qu'un jour au spectacle de cette douleur. Le bateau
-qui me ramenait à Marseille emporta comme un rêve le souvenir de cette
-apparition chérie, et je me dis que peut-être j'avais laissé là le
-bonheur. Octavie en a gardé près d'elle le secret.
-
-
-
-
-ISIS
-
-SOUVENIRS DE POMPÉI
-
-I
-
-Avant l'établissement du chemin de fer de Naples à Résina, une course
-à Pompéi était tout un voyage. Il fallait une journée pour visiter
-successivement Herculanum, le Vésuve,--et Pompéi, situé à deux milles
-plus loin; souvent même, on restait sur les lieux jusqu'au lendemain,
-afin de parcourir Pompéi pendant la nuit, à la clarté de la lune, et
-de se faire ainsi une illusion complète. Chacun pouvait supposer, en
-effet, que, remontant le cours des siècles, il se voyait tout à coup
-admis à parcourir les rues et les places de la ville endormie; la lune
-paisible convenait mieux peut-être que l'éclat du soleil à ces ruines,
-qui n'excitent tout d'abord ni l'admiration ni la surprise, et où
-l'antiquité se montre pour ainsi dire dans un déshabillé modeste.
-
-Un des ambassadeurs résidant à Naples donna, il y a quelques
-années, une fête assez ingénieuse. Muni de toutes les autorisations
-nécessaires, il fit costumer à l'antique un grand nombre de personnes;
-les invités se conformèrent à cette disposition, et, pendant un jour
-et une nuit, l'on essaya diverses représentations des usages de
-l'antique colonie romaine. On comprend que la science avait dirigé
-la plupart des détails de la fête; des chars parcouraient les rues,
-des marchands peuplaient les boutiques; des collations réunissaient,
-à certaines heures, dans les principales maisons, les diverses
-compagnies des invités. Là, c'était l'édile Pansa; là, Salluste; là,
-Julia-Félix, l'opulente fille de Scaurus, qui recevaient les convives
-et les admettaient à leurs foyers.--La maison des Vestales avait ses
-habitantes voilées; celle des Danseuses ne mentait pas aux promesses de
-ses gracieux attributs. Les deux théâtres offrirent des représentations
-comiques et tragiques, et, sous les colonnades du Forum, des citoyens
-oisifs échangeaient les nouvelles du jour, tandis que, dans la
-basilique ouverte sur la place, on entendait retentir l'aigre voix des
-avocats ou les imprécations des plaideurs. --Des toiles et des tentures
-complétaient, dans tous les lieux où de tels spectacles étaient
-offerts, l'effet de décoration, que le manque général des toitures
-aurait pu contrarier; mais on sait qu'à part ce détail, la conservation
-de la plupart des édifices est assez complète pour que l'on ait pu
-prendre grand plaisir à cette tentative palingénésique.--Un des
-spectacles les plus curieux fut la cérémonie qui s'exécuta au coucher
-du soleil dans cet admirable petit temple d'Isis, qui, par sa parfaite
-conservation, est peut-être la plus intéressante de toutes ces ruines.
-
-Il ne fut pas difficile de retrouver les costumes nécessaires au culte
-de la bonne et mystérieuse déesse, grâce aux deux tableaux antiques
-du musée de Naples, qui représentent le service sacré du matin et
-le service du soir; mais la recherche et l'explication des scènes
-principales qu'il fallut rendre donna lieu à un travail fort curieux,
-dont un savant allemand fut chargé.--Le marquis G ..., directeur de la
-bibliothèque, a bien voulu me permettre d'extraire les détails suivants
-du volume manuscrit qui racontait l'établissement et les cérémonies
-du culte d'Isis à Pompéi. On y trouve aussi de curieuses recherches
-touchant les formes qu'affecta le culte égyptien lorsqu'il en vint à
-lutter directement avec la religion naissante du Christ.
-
-
-II
-
-Après la mort d'Alexandre le Grand, les deux principales religions
-d'où sont sorties les autres, le culte des astres et celui du feu,
-dont la plus haute expression fut la doctrine de Zoroastre, et la plus
-grossière l'idolâtrie, formèrent ensemble une étrange fusion.--Les
-systèmes religieux de l'Orient et de l'Occident se rencontrèrent à
-Ephèse, à Antioche, à Alexandrie et à Rome. La nouvelle superstition
-égyptienne se répandit partout avec une rapidité extraordinaire. Depuis
-longtemps, les idées et les mythes de la vieille théogonie n'étaient
-plus à la taille du monde grec et romain.--Jupiter et Junon, Apollon et
-Diane, et tous les autres habitants de l'Olympe pouvaient encore être
-invoqués, et n'avaient pas perdu leur crédit dans l'opinion publique.
-Leurs autels fumaient à certains jours solennels de l'année; leurs
-images étaient portées en grande pompe par les chemins, et le temple
-et le théâtre se remplissaient, les jours de fête, de spectateurs
-nombreux. Mais ces spectateurs étaient devenus étrangers à toute espèce
-d'adoration.--L'art même, qui se jouait en d'idéales représentations
-des dieux, n'était plus qu'un appât raffiné pour les sens. Aussi
-le petit nombre de fidèles qui existaient encore, avaient-ils la
-conviction que la divinité habitait seulement dans les vieilles images
-de forme roide et sèche,--appartenant à la théogonie primitive. Cette
-superstition populaire s'opposa vainement à l'effort des philosophes et
-des sceptiques moqueurs.--Les lois divines et humaines, et ce que les
-simples aïeux avaient considéré comme le type de la sainteté, furent
-conspués et foulés aux pieds. Mais, dans cet état de décomposition
-générale, l'âme humaine ne sentit que mieux le vide immense qu'elle
-s'était fait et un désir secret de rétablir quelque chose de divin,
-d'inexprimable.--Un besoin semblable fut ressenti à la fois par des
-milliers d'esprits blasés, et ce vieil adage reçut une nouvelle
-confirmation, que là, où l'incrédulité règne, la superstition s'est
-déjà ouvert une porte.--Le judaïsme parut à beaucoup de personnes de
-nature à combler ce vide douloureux. On sait avec quelle rapidité le
-culte mosaïque conquit alors des sectateurs non-seulement dans tout
-l'empire romain, mais au delà même de ses frontières.
-
-Pourtant, le dogme de Jéhova n'admettait pas d'images et il fallait
-à l'adoration matérialiste de cette époque des formes palpables et
-parlantes. Alors, l'Egypte, la mère et la conservatrice de toutes
-les imaginations et aussi d_e_ toutes les extravagances religieuses,
-offrit une satisfaction aux besoins de l'âme et des sens.--Sérapis
-et Isis vinrent en aide, l'un aux corps souffrants, l'autre aux âmes
-languissantes.--Jupiter Sérapis, avec la corbeille de fruits sur sa
-tête majestueuse et rayonnante, déposséda bientôt, à Rome et dans la
-Grèce, le Jupiter Olympien et Capitolin armé de sa foudre. Le vieux
-Jupiter n'était bon qu'à tonner, et ses éclats atteignaient souvent
-ses temples et l'arbre qui lui était consacré.--Le dieu égyptien
-héritier des mystères et des traditions primitives de l'ancien culte
-d'Apis et d'Osiris, et de toute la magnificence de l'Olympe grec, ne
-tenait pas vainement dans sa main la clef du Nil et du royaume des
-ombres. Il pouvait guérir les mortels de tous les maux dont ils sont
-affligés. Dans une plus large mesure, ce nouveau sauveur alexandrin
-opérait ces cures merveilleuses qu'autrefois Esculape, le dompteur de
-la douleur, avait faites à Épidaure. Presque tous les grands ports de
-mer d'Italie eurent des sérapéons,--ainsi nommait-on les temples et les
-hôpitaux du Dieu guérisseur,--avec des vestibules et des colonnades,
-où un grand nombre de chambres et de salles de bains étaient préparées
-pour les malades.--Ces sérapéons étaient les lazarets et les maisons
-de santé de l'ancien monde. --Sans doute, il y avait là des remèdes
-naturels, et, avant tout, ceux des bains et du massage, combinés avec
-le magnétisme, le somnambulisme, et autres pratiques dont les prêtres
-possédaient et se transmettaient le secret; mais cela était fondé sur
-une profonde connaissance des hommes d'alors; et de cet empirisme
-sortit bientôt une remarquable et puissante médecine physique.--La
-merveilleuse puissance du dieu nous est attestée par les ruines de
-son temple à Pouzzoles. C'est à trois lieues de Naples, sur la côte
-de Campanie;--maintenant, encore trois gigantesques colonnes, toutes
-ravagées qu'elles sont par les plantes grimpantes, du sein d'un monceau
-de ruines, proclament l'antique renommée du dieu, qui, dans ce populeux
-port de mer, sous le nom de Sérapis Dusar, donnait refuge et guérison.
-Une magnifique colonnade qui, dans les temps modernes, a été appropriée
-au palais de Caserte, entourait les salles et les galeries.--On y
-trouvait un grand nombre de chambres de malades et d'étuves entre les
-logements des prêtres et des gardiens. Le long du rivage depuis le
-voluptueux golfe de Neptuno jusqu'aux souterrains de Trivergola, il y
-avait une série de lieux d'asile et de guérison sous la protection du
-père universel Sérapis.
-
-
-III
-
-Mais, si puissant et si séduisant que fut le culte régénéré d'Isis pour
-les hommes énervés de cette époque, il agissait principalement sur les
-femmes.--Tout ce que les étranges cérémonies et mystères des Cabires et
-des dieux d'Eleusis, de la Grèce, tout ce que les bacchanales du _Liber
-Pater_ et de l'_Hébon_ de la Campanie et de la grande Grèce, tout ce
-que même la fête de la Bonne Déesse de Rome avait offert séparément à
-la passion du merveilleux et à la superstition même, se trouvait, par
-un religieux artifice, rassemblé dans le culte secret de la déesse
-égyptienne, comme en un canal souterrain qui reçoit les eaux d'une
-foule d'affluents.
-
-Outre les fêtes particulières mensuelles et les grandes solennités,
-il y avait deux fois par jour assemblée et office publics pour les
-croyants des deux sexes. Dès la première heure du jour, la déesse
-était sur pied, et celui qui voulait mériter ses grâces particulières
-devait se présenter à son lever pour la prière du matin.--Le temple
-était ouvert avec grande pompe. Le grand prêtre sortait du sanctuaire
-accompagné de ses ministres. L'encens odorant fumait sur l'autel; de
-doux sons de flûte se faisaient entendre.--Cependant, la communauté
-s'était partagée en deux rangs, dans le vestibule, jusqu'au premier
-degré du temple.--La voix du prêtre invite à la prière, une sorte de
-litanie est psalmodiée; puis on entend retentir dans les mains de
-quelques adorateurs les sons éclatants du sistre d'Isis. Souvent,
-une partie de l'histoire de la déesse est représentée au moyen de
-pantomimes et de danses symboliques. Les éléments de son culte sont
-présentés avec des invocations au peuple agenouillé, qui chante ou qui
-murmure toute sorte d'oraisons.
-
-Mais, si l'on avait, au lever du soleil, célébré les matines de la
-déesse, on ne devait pas négliger de lui offrir ses salutations du
-soir et de lui souhaiter une nuit heureuse, formule particulière qui
-constituait une des parties importantes de la liturgie. On commençait
-par annoncer à la déesse elle-même l'_heure du soir._
-
-Les anciens ne possédaient pas, il est vrai, la commodité de l'horloge
-sonnante, ni même de l'horloge muette; mais ils suppléaient, autant
-qu'ils le pouvaient, à nos machines d'acier et de cuivre par des
-machines vivantes, par des esclaves chargés de crier l'heure d'après la
-clepsydre et le cadran solaire;--il y avait même des hommes qui, rien
-qu'à la longueur de leur ombre, qu'ils savaient estimer à vue d'œil,
-pouvaient dire l'heure exacte du jour ou du soir.--Cet usage de crier
-les déterminations du temps était également admis dans les temples.
-il y avait à Rome des gens pieux qui remplissaient auprès de Jupiter
-Capitolin ce singulier office de lui dire les heures.--Mais cette
-coutume était principalement observée aux matines et aux vêpres de la
-grande Isis, et c'est de cela que dépendait l'ordonnance de la liturgie
-quotidienne.
-
-
-IV
-
-Cela se faisait dans l'après-midi, au moment de la fermeture solennelle
-du temple, vers quatre heures, selon la division moderne du temps, ou,
-selon la division antique, après la huitième heure du jour.--C'était
-ce que l'on pourrait proprement appeler le petit coucher de la déesse.
-De tout temps, les dieux durent se conformer aux us et coutumes
-des hommes. --Sur son Olympe, le _Zeus_ d'Homère mène l'existence
-patriarcale, avec ses femmes, ses fils et ses filles, et vit absolument
-comme Priam et Arsinous aux pays troyen et phéacien. Il fallut
-également que les deux grandes divinités du Nil, Isis et Sérapis,
-du moment qu'elles s'établirent à Rome et sur les rivages d'Italie,
-s'accommodassent à la manière de vivre des Romains.--Même du temps
-des derniers empereurs, on se levait de bon matin à Rome, et, vers la
-première ou la deuxième heure du jour, tout était en mouvement sur les
-places, dans les cours de justice et sur les marchés.--Mais ensuite,
-vers la huitième heure de la journée ou la quatrième de l'après-midi,
-toute activité avait cessé. De la vie publique et à ciel ouvert, on
-passait au repos domestique, aux bains et aux repas. Car la huitième
-heure était alors, on le sait, le moment du dîner, non-seulement à
-Rome, mais dans tout l'ancien monde.--De là vient qu'à ce moment tous
-les temples étaient fermés; plus tard, la mère Isis, dans un office
-solennel du soir, était une dernière fois glorifiée, adorée, et honorée
-des sons redoublés du sistre d'or.
-
-Les autres parties de la liturgie étaient la plupart de celles qui
-s'exécutaient aux matines, avec cette différence toutefois que les
-litanies et les hymnes étaient entonnées et chantées, au bruit des
-sistres, des flûtes et des trompettes, par un psalmiste ou préchantre
-qui, dans l'ordre des prêtres, remplissait les fonctions d'hymnode.--Au
-moment le plus solennel, le grand prêtre, debout sur le dernier degré,
-devant le tabernacle, accosté à droite et à gauche de deux diacres
-ou pastophores, élevait le principal élément du culte, le symbole du
-Nil fertilisateur, l'_eau bénite,_ et la présentait à la fervente
-adoration des fidèles. La cérémonie se terminait par la formule de
-congé ordinaire.
-
-Les idées superstitieuses attachées à de certains jours, les ablutions,
-les jeûnes, les expiations, les macérations et les mortifications de
-la chair étaient le prélude de la consécration à la plus sainte des
-déesses de mille qualités et vertus, auxquelles hommes et femmes, après
-maintes épreuves et mille sacrifices, s'élevaient par trois degrés.
-Toutefois, l'introduction de ces mystères ouvrit la porte à quelques
-déportements. --A la faveur des préparations et des épreuves, qui,
-souvent, duraient un grand nombre de jours et qu'aucun époux n'osait
-refuser à sa femme, aucun amant à sa maîtresse, dans la crainte du
-fouet d'Osiris ou des vipères d'Isis, se donnaient dans les sanctuaires
-des rendez-vous équivoques, recouverts par les voiles impénétrables
-de l'initiation.--Mais ce sont là des excès communs à tous les cultes
-dans leurs époques de décadence. Les mêmes accusations furent adressées
-aux pratiques mystérieuses et aux agapes des premiers chrétiens.
---L'idée d'une _terre sainte_ où devait se rattacher pour tous les
-peuples le souvenir des traditions premières et une sorte d'adoration
-filiale,--d'une eau sainte propre aux consécrations et purifications
-des fidèles,--présente des rapports plus nobles à étudier entre ces
-deux cultes, dont l'un a, pour ainsi dire, servi de transition vers
-l'autre.
-
-Toute eau était douce pour l'Égyptien, mais surtout celle qui avait
-été puisée au fleuve, émanation d'Osiris. A la fête annuelle d'Osiris
-retrouvé, où, après de longues lamentations, on criait: _Nous l'avons
-trouvé et nous nous réjouissons tous!_ tout le monde se jetait à terre
-devant la cruche remplie d'eau du Nil nouvellement puisée que portait
-le grand prêtre; on levait les mains vers le ciel, exaltant le miracle
-de la miséricorde divine.
-
-La sainte eau du Nil, conservée dans la cruche sacrée, était aussi à la
-fête d'Isis le plus vivant symbole du père des vivants et des morts.
-Isis ne pouvait être honorée sans Osiris.--Le fidèle croyait même à la
-présence réelle d'Osiris dans l'eau du Nil, et, à chaque bénédiction
-du soir et du matin, le grand-prêtre montrait au peuple l'_hydria_, la
-sainte cruche, et l'offrait à son adoration.--On ne négligeait rien
-pour pénétrer profondément l'esprit des spectateurs du caractère de
-cette divine transsubstantiation.--Le prophète lui-même, quelque grande
-que fut la sainteté de ce personnage, ne pouvait saisir avec ses mains
-nues le vase dans lequel s'opérait le divin mystère.--Il portait sur
-son étole, de la plus fine toile, une sorte de pèlerine (_piviale_)
-également de lin ou de mousseline, qui lui couvrait les épaules et
-les bras, et dans laquelle il enveloppait son bras et sa main.--Ainsi
-ajusté, il prenait le saint vase, qu'il portait ensuite, au rapport
-de saint Clément d'Alexandrie, serré contre son sein.--D'ailleurs,
-quelle était la vertu que le Nil ne possédât pas aux yeux du pieux
-Égyptien? On en parlait partout comme d'une source de guérisons et
-de miracles. Il y avait des vases où son eau se conservait plusieurs
-années. «J'ai dans ma cave de l'eau du Nil de quatre ans,» disait avec
-orgueil le marchand égyptien à l'habitant de Byzance ou de Naples qui
-lui vantait son vieux vin de Falerne ou de Chios. Même après la mort,
-sous ses bandelettes et dans sa condition de momie, l'Égyptien espérait
-qu'Osiris lui permettrait encore d'étancher sa soif avec son onde
-vénérée. «Osiris te donne de l'eau fraîche!» disaient les épitaphes des
-morts.--C'est pour cela que les momies portaient une coupe peinte sur
-la poitrine.
-
-
-V
-
-A la droite du prophète qui portait l'hydria (_hydriophoros_), se
-tenait une femme représentant, par les attributs et par le costume, la
-déesse Isis elle-même.--Isis devait toujours, en effet, partager les
-hommages rendus à Osiris.--Elle ne portait pas les cheveux ras comme le
-reste du clergé, mais les avait, au contraire, longs et bouclés.
-
-Une chose également très-caractéristique pour la représentation
-d'Isis, c'est ce que la prêtresse tenait dans les mains.--De la
-droite, elle soulevait ce fameux instrument que les Grecs nommaient
-_sistron_ et les Égyptiens _kemkem.--_La tristesse, à l'occasion de la
-mort d'Osiris, et la joie lorsqu'il était retrouvé, tels étaient les
-principaux points de la religion égyptienne dans la période qui suivit
-la conquête des Perses. Pour toutes les litanies de tristesse et de
-joie qui étaient chantées lors de ces grandes fêtes, c'était le sistre
-d'Isis qui marquait la mesure.--Un sistre bien fait devait, en mémoire
-des quatre éléments, avoir quatre petits bâtons.--On peut croire que
-jamais le sistre ne s'agitait sans rappeler le souvenir de la mort et
-de la résurrection d'Osiris. De la main gauche, la prêtresse tenait
-un arrosoir, par lequel on voulait signifier la fécondité que le Nil
-procurait à la terre.--Isis y puisait de l'eau pour les besoins du
-culte et aussi pour la fécondation du sol.--Car, si Osiris est la force
-des eaux, Isis est la force de la terre et passe pour le principe de la
-fertilité.
-
-Le prêtre qui chantait les hymnes et les prières, ou préchantre,
-jouissait d'une estime particulière. Il se tenait sur le degré
-inférieur du temple, au milieu de la double rangée du peuple, et
-dirigeait l'ensemble au moyen d'un bâton en forme de sceptre. Les Grecs
-nommaient ce liturge au maître de la chapelle du culte d'Isis, le
-chanteur ou le chanteur d'hymnes, (_odos, hymnodos_). Il rappelle les
-rhabdodes et rhapsodes, qui chantaient, un bâton de laurier à la main.
-
-Apulée parle, en plusieurs endroits, des flûtes et cornets qui, dans
-les cérémonies d'Isis et d'Osiris, par des modulations lamentables
-ou joyeuses, mettaient les assistants dans des dispositions d'esprit
-convenables; cette musique provenait d'une sorte de flûte dont on
-attribuait l'invention à Osiris.--Un autre personnage qui terminait la
-rangée des fidèles de l'autre côté, et dont le costume s'accordait
-parfaitement avec celui des prêtres d'Isis d'un ordre inférieur, avait
-la tête tondue, et portait le tablier autour des reins.--Mais il
-tenait dans la main un des plus énigmatiques symboles égyptiens, la
-croix ansée _(crux ansata),_ dont le savant Daunou a trouvé tout un
-soubassement couvert dans un temple de Philé.
-
-Il va sans dire qu'ici aucune victime sanglante n'était immolée, et que
-jamais la flamme de l'autel ne consumait des chairs palpitantes.--Isis,
-le principe de la vie et la mère de tous les êtres vivants, dédaignait
-les sacrifices sanglants.--De l'eau du fleuve sacré ou du lait étaient
-seulement répandus pour elle; pour elle brûlaient aussi de l'encens et
-d'autres parfums.
-
-Dans le temple, tout était significatif et caractéristique: le nombre
-impair des degrés sur lesquels la chapelle est élevée, avait aussi un
-sens mystique.--En général, le prêtre égyptien cherchait à s'entourer
-des souvenirs de la terre sacrée du Nil, et, au moyen des végétaux et
-des animaux de l'Égypte, à transporter les sectateurs de cette nouvelle
-religion dans le pays où elle avait pris naissance.--Ce n'était point
-par hasard qu'on avait planté deux palmiers à droite et à gauche
-du bosquet odoriférant qui entourait la chapelle; car le palmier,
-qui, tous les mois pousse de nouveaux rameaux, était un symbole de
-la puissance des grands dieux. De là les porteurs de palmiers qui
-figuraient aux processions, et dont il est fait mention dans la célèbre
-inscription de Rosette.
-
-A la fin de la cérémonie, selon un passage d'Apulée, un des prêtres
-prononçait la formule ordinaire: «Congé au peuple!» qui est devenue
-la formule chrétienne: _Ite, missa est;_ et à laquelle le peuple
-répondait par son adieu accoutumé à la déesse: «Portez-vous bien,» ou:
-«Maintenez-vous en santé!»
-
-
-VI
-
-Peut-être faut-il craindre, en voyage, de gâter par des lectures faites
-d'avance l'impression première des lieux célèbres. J'avais visité
-l'Orient avec les seuls souvenirs, déjà vagues, de mon éducation
-classique.--Au retour de l'Égypte, Naples était pour moi un lieu de
-repos et d'étude, et les précieux dépôts de ses bibliothèques et de
-ses musées me servaient à justifier ou à combattre les hypothèses que
-mon esprit s'était formées à l'aspect de tant de ruines inexpliquées
-ou muettes. --Peut-être ai-je dû au souvenir éclatant d'Alexandrie, de
-Thèbes et des Pyramides, l'impression presque religieuse que me causa
-une seconde fois la vue du temple d'Isis de Pompéi. J'avais laissé
-mes compagnons de voyage admirer dans tous ses détails la maison de
-Diomède, et, me dérobant à l'attention des gardiens, je m'étais jeté
-au hasard dans les rues de la ville antique, évitant çà et là quelque
-invalide qui me demandait de loin où j'allais, et m'inquiétant peu de
-savoir le nom que la science avait retrouvé pour tel ou tel édifice,
-pour un temple, pour une maison, pour une boutique. N'était-ce pas
-assez que les drogmans et les Arabes m'eussent gâté les Pyramides, sans
-subir encore la tyrannie des _ciceroni_ napolitains? J'étais entré par
-la rue des Tombeaux; il était clair qu'en suivant cette voie pavée de
-lave, où se dessine encore l'ornière profonde des roues antiques, je
-retrouverais le temple de la déesse égyptienne, situé à l'extrémité de
-la ville, auprès du théâtre tragique. Cependant, des temples consacrés
-aux dieux grecs et romains frappaient mes yeux par leur masse imposante
-et leurs nombreuses colonnes, et l'_Iseum_ semblait perdu dans les
-maisons particulières. Enfin, pénétrant çà et là dans les bâtiments,
-j'entrai dans une enceinte par une porte basse, et, là, il n'y avait
-plus à douter, le souvenir des deux tableaux antiques que j'avais vus
-au Musée des études, et qui représentent les cérémonies décrites plus
-haut du culte d'Isis, s'accordait avec l'architecture du monument que
-j'avais devant les yeux.--C'était bien là l'étroite cour jadis fermée
-d'une grille, les colonnes encore debout, les deux autels à droite et à
-gauche, dont le dernier est d'une conservation parfaite, et, au fond,
-l'antique _cella_ s'élevant sur sept marches autrefois revêtues de
-marbre de Paros.
-
-Huit colonnes d'ordre dorique, sans base, soutiennent les côtés, et
-dix autres le fronton; l'enceinte est découverte, selon le genre
-d'architecture dit h_ypaetron,_ mais un portique couvert régnait
-alentour. Le sanctuaire a la forme d'un petit temple carré, voûté,
-couvert en tuiles, et présente trois niches destinées aux images de la
-Trinité égyptienne;--deux autels placés au fond du sanctuaire portaient
-les tables isiaques, dont l'une a été conservée, et sur la base de la
-principale statue de la déesse, placée au centre de la nef intérieure,
-on a pu lire que _L. C. Phœbus_ l'avait érigée dans ce lieu par décret
-des décurions.
-
-Près de l'autel de gauche, dans la cour, était une petite loge
-destinée aux purifications; quelques bas-reliefs en décoraient les
-murailles. Deux vases contenant l'eau lustrale se trouvaient, en
-outre, placés à l'entrée de la porte intérieure, comme le sont nos
-bénitiers. Des peintures sur stuc décoraient l'intérieur du temple et
-représentaient des tableaux de la campagne, des plantes et des animaux
-de l'Égypte,--la terre sacrée.
-
-J'avais admiré au Musée les richesses qu'on a retirées de ce temple,
-les lampes, les coupes, les encensoirs, les burettes, les goupillons,
-les mitres et les crosses brillantes des prêtres, les sistres, les
-clairons et les cymbales, une Vénus dorée, un Bacchus, des Hermès, des
-sièges d'argent et d'ivoire, des idoles de basalte et des pavés de
-mosaïque ornés d'inscriptions et d'emblèmes. La plupart de ces objets,
-dont la matière et le travail précieux indiquent la richesse du temple,
-ont été découverts dans le lieu saint le plus retiré, situé derrière
-le sanctuaire, et où l'on arrive en passant sous cinq arcades. Là, une
-petite cour oblongue conduit à une chambre qui contenait des ornements
-sacrés. L'habitation des ministres isiaques, située à gauche du temple,
-se composait de trois pièces, et l'on trouva dans l'enceinte plusieurs
-cadavres de ces prêtres à qui l'on suppose que leur religion fit un
-devoir de ne pas abandonner le sanctuaire.
-
-Ce temple est la ruine la mieux conservée de Pompéi, parce qu'à
-l'époque où la ville fut ensevelie, il en était le monument le plus
-nouveau. L'ancien temple avait été renversé quelques années auparavant
-par un tremblement de terre, et nous voyons là celui qu'on avait rebâti
-à sa place. --J'ignore si quelqu'une des trois statues d'Isis du Musée
-de Naples aura été retrouvée dans ce lieu même, mais je les avais
-admirées la veille, et rien ne m'empêchait, en y joignant le souvenir
-des deux tableaux, de reconstruire dans ma pensée toute la scène de la
-cérémonie du soir.
-
-Justement le soleil commençait à s'abaisser vers Caprée et la lune
-montait lentement du côté du Vésuve, couvert de son léger dais de
-fumée. Je m'assis sur une pierre, en contemplant ces deux astres
-qu'on avait longtemps adorés dans ce temple sous les noms d'Osiris
-et d'Isis, et sous des attributs mystiques faisant allusion à leurs
-diverses phases, et je me sentis pris d'une vive émotion. Enfant d'un
-siècle sceptique plutôt qu'incrédule, flottant entre deux éducations
-contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de
-la réaction sociale, qui prétend ramener l'ensemble des croyances
-chrétiennes, me verrais-je entraîné à tout croire, comme nos pères les
-philosophes l'avaient été à tout nier?--Je songeais à ce magnifique
-préambule des _Ruines_ de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé
-sur les ruines de Palmyre et qui n'emprunte à des inspirations si
-hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l'ensemble des
-traditions religieuses du genre humain! Ainsi périssait, sous l'effort
-de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs,
-qui, au nom d'une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les
-cieux. O naturel ô mère éternelle! était-ce là vraiment le sort réservé
-au dernier de tes fils célestes? Les mortels en sont-ils venus à
-repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré,
-déesse de Saïs! le plus hardi de tes adeptes s'est-il donc trouvé face
-à face avec l'image de la Mort?
-
-Si la chute successive des croyances conduisait à ce résultat, ne
-serait-il pas plus consolant de tomber dans l'excès contraire et
-d'essayer de se reprendre aux illusions du passé?
-
-
-VII
-
-Il est évident que, dans les derniers temps, le paganisme s'était
-retrempé dans son origine égyptienne, et tendait de plus en plus à
-ramener au principe de l'unité les diverses conceptions mythologiques.
-Cette éternelle Nature, que Lucrèce, le matérialiste, invoquait
-lui-même sous le nom de Vénus Céleste, a été préférablement nommée
-Cybèle par Julien, Uranie ou Cérès par Plotin, Proclus et Porphyre;
---Apulée, lui donnant tous ces noms, l'appelle plus volontiers Isis;
-c'est le nom qui, pour lui, résume tous les autres; c'est l'identité
-primitive de cette reine du ciel, aux attributs divers, au masque
-changeant! Aussi lui apparaît-elle vêtue à l'égyptienne, mais dégagée
-des allures roides, des bandelettes et des formes naïves du premier
-temps.
-
-Ses cheveux épais et longs, terminés en boucles, inondent en flottant
-ses divines épaules; une couronne multiforme et multiflore pare sa
-tête, et la lune argentée brille sur son front; des deux côtés se
-tordent des serpents parmi de blonds épis, et sa robe aux reflets
-indécis passe, selon le mouvement de ses plis, de la blancheur la plus
-pure au jaune de safran, ou semble emprunter sa rougeur à la flamme;
-son manteau; d'un noir foncé, est semé d'étoiles et bordé d'une frange
-lumineuse; sa main droite tient le sistre, qui rend un son clair, sa
-main gauche un vase d'or en forme de gondole.
-
-Telle, exhalant les plus délicieux parfums de l'Arabie Heureuse, elle
-apparaît à Lucius, et lui dit:
-
-«Tes prières m'ont touchée; moi, la mère de la nature, la maîtresse des
-éléments, la source première des siècles, la plus grande des divinités,
-la reine des mânes; moi qui confonds en moi-même et les dieux et les
-déesses; moi dont l'univers a adoré sous mille formes l'unique et
-toute-puissante divinité. Ainsi, l'on me nomme en Phrygie, Cybèle; à
-Athènes, Minerve; en Chypre, Vénus Paphienne; en Crète, Diane Dyctinne;
-en Sicile, Proserpine Stygienne; à Éleusis, l'antique Cérès; ailleurs,
-Junon, Bellone, Hécate ou Némésis, tandis que l'Égyptien, qui dans les
-sciences précéda tous les autres peuples, me rend hommage sous mon vrai
-nom de la déesse Isis.
-
-»Qu'il te souvienne, dit-elle à Lucius après lui avoir indiqué les
-moyens d'échapper à l'enchantement dont _il_ est victime, que tu dois
-me consacrer le reste de ta vie, et, dès que tu auras franchi le sombre
-bord, tu ne cesseras encore de m'adorer, soit dans les ténèbres de
-l'Achéron ou dans les Champs-Élysées; et si, par l'observation de mon
-culte et par une inviolable chasteté, tu mérites bien de moi, tu sauras
-que je puis seule prolonger ta vie spirituelle au delà des bornes
-marquées.»
-
-Ayant prononcé ces adorables paroles, l'invincible déesse disparaît et
-se recueille _dans sa propre immensité._
-
-Certes, si le paganisme avait toujours manifesté une conception aussi
-pure de la Divinité, les principes religieux issus de la vieille terre
-d'Egypte régneraient encore selon cette forme sur la civilisation
-moderne.--Mais n'est-il pas à remarquer que c'est aussi de l'Egypte
-que nous viennent les premiers fondements de la foi chrétienne? Orphée
-et Moïse, initiés tous deux aux mystères isiaques, ont simplement
-annoncé à des races diverses des vérités sublimes,--que la différence
-des mœurs, des langages et l'espace des temps a ensuite peu à peu
-altérées ou transformées entièrement.--Aujourd'hui, il semble que le
-catholicisme lui-même ait subi, selon les pays, une réaction analogue
-à celle qui avait lieu dans les dernières années du polythéisme.
-En Italie, en Pologne, en Grèce, en Espagne, chez tous les peuples
-les plus sincèrement attachés à l'Église romaine, la dévotion à la
-Vierge n'est-elle pas devenue une sorte de culte exclusif? N'est-ce
-pas toujours la Mère sainte, tenant dans ses bras l'enfant sauveur et
-médiateur qui domine les esprits,--et dont l'apparition produit encore
-des conversions comparables à celle du héros d'Apulée? Isis n'a pas
-seulement ou l'enfant dans les bras, ou la croix à la main comme la
-Vierge: le même signe zodiacal leur est consacré, la lune est sous
-leurs pieds; le même nimbe brille autour de leur tête; nous avons
-rapporté plus haut mille détails analogues dans les cérémonies --même
-sentiment de chasteté dans le culte isiaque, tant que la doctrine est
-restée pure; institutions pareilles d'associations et de confréries.
-Je me garderai certes de tirer de tous ces rapprochements les mêmes
-conclusions que Volney et Dupuis. Au contraire, aux yeux du philosophe,
-sinon du théologien,--ne peut-il pas sembler qu'il y ait eu, dans tous
-les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine? Le
-christianisme primitif a invoqué la parole des sibylles et n'a point
-repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes. Une évolution
-nouvelle des dogmes pourrait faire concorder sur certains points les
-témoignages religieux des divers temps. Il serait si beau d'absoudre
-et d'arracher aux malédictions éternelles les héros et les sages de
-l'antiquité!
-
-Loin de moi, certes, la pensée d'avoir réuni les détails qui précèdent
-en vue seulement de prouver que la religion chrétienne a fait de
-nombreux emprunts aux dernières formules du paganisme: ce point n'est
-nié de personne. Toute religion qui succède à une autre respecte
-longtemps certaines pratiques et formes de culte, qu'elle se borne
-à harmoniser avec ses propres dogmes. Ainsi la vieille théogonie des
-Égyptiens et des Pélasges s'était seulement modifiée et traduite chez
-les Grecs, parée de noms et d'attributs nouveaux;--plus tard encore,
-dans la phase religieuse que nous venons de dépeindre, Sérapis, qui
-était déjà une transformation d'Osiris, en devenait une de Jupiter;
-Isis, qui n'avait, pour entrer dans le mythe grec, qu'à reprendre son
-nom d'Io, fille d'Inachus, --le fondateur des mystères d'Eleusis,
-repoussait désormais le masque bestial, symbole d'une époque de
-lutte et de servitude. Mais voyez combien d'assimilations aisées le
-christianisme allait trouver dans ces rapides transformations des
-dogmes les plus divers!--Laissons de côté la _croix_ de Sérapis et le
-séjour aux enfers de ce dieu _qui juge les âmes;--_le _Rédempteur_
-promis à la terre, et que pressentaient depuis longtemps les poëtes et
-les oracles, est-ce l'enfant Horus allaité par la mère divine, et qui
-sera le _Verbe_ (logos) des âges futurs?--Est-ce l'Iacchus-Iésus des
-mystères d'Eleusis, plus grand déjà, et s'élançant des bras de Déméter,
-la déesse _panthée_? ou plutôt n'est-il pas vrai qu'il faut réunir tous
-ces modes divers d'une même idée, et que ce fut toujours une admirable
-pensée théogonique de présenter à l'adoration des hommes une Mère
-céleste dont l'enfant est l'espoir du monde?
-
-Et, maintenant, pourquoi ces cris d'ivresse et de joie, ces chants du
-ciel, ces palmes qu'on agite, ces gâteaux sacrés qu'on se partage à
-de certains jours de l'année? C'est que l'enfant sauveur est né jadis
-en ce même temps.--Pourquoi ces autres jours de pleurs et de chants
-lugubres où l'on cherche le corps d'un Dieu meurtri et sanglant,--où
-les gémissements retentissent des bords du Nil aux rives de la
-Phénicie, des hauteurs du Liban aux plaines où fut Troie? Pourquoi
-celui qu'on cherche et qu'on pleure s'appelle-t-il ici Osiris, plus
-loin Adonis, plus loin Atys? et pourquoi une autre clameur qui vient
-du fond de l'Asie cherche-t-elle aussi dans les grottes mystérieuses
-les restes d'un dieu immolé?--Une femme divinisée, mère, épouse ou
-amante, baigne de ses larmes ce corps saignant et défiguré, victime
-d'un principe hostile qui triomphe par sa mort, mais qui sera vaincu
-un jour! La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire,
-avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les fidèles
-viennent toucher et baiser pieusement. Mais, le troisième jour, tout
-change: le corps a disparu, l'immortel s'est révélé; la joie succède
-aux pleurs, l'espérance renaît sur la terre; c'est la fête renouvelée
-de la jeunesse et du printemps.
-
-Voilà le culte oriental, primitif et postérieur à la fois aux fables de
-la Grèce, qui avait fini par envahir et absorber peu à peu le domaine
-des dieux d'Homère. Le ciel mythologique rayonnait d'un trop pur éclat,
-il était d'une beauté trop précise et trop nette, il respirait trop
-le bonheur, l'abondance et la sérénité, il était, en un mot, trop
-bien conçu au point de vue des gens heureux, des peuples riches et
-vainqueurs, pour s'imposer longtemps au monde agité et souffrant.--Les
-Grecs l'avaient fait triompher par la victoire dans cette lutte presque
-cosmogonique qu'Homère a chantée, et, depuis encore, la force et la
-gloire des dieux s'étaient incarnées dans les destinées de Rome;--mais
-la douleur et l'esprit de vengeance agissaient sur le reste du monde,
-qui ne voulait plus s'abandonner qu'aux religions du désespoir.--La
-philosophie accomplissait d'autre part un travail d'assimilation et
-d'unité morale; la chose attendue dans les esprits se réalisa dans
-l'ordre des faits. Cette Mère divine, ce Sauveur, qu'une sorte de
-mirage prophétique avait annoncés çà et là d'un bout à l'autre du
-monde, apparurent enfin comme le grand jour qui succéda aux vagues
-clartés de l'aurore.
-
-
-
-
-EMILIE
-
-
-SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
-
-Personne n'a bien su l'histoire du lieutenant Desroches, qui se fit
-tuer l'an passé au combat de Hambergen, deux mois après ses noces. Si
-ce fut là un véritable suicide, que Dieu veuille lui pardonner! Mais,
-certes, celui qui meurt en défendant sa patrie ne mérite pas que son
-action soit nommée ainsi, quelle qu'ait été sa pensée d'ailleurs.
-
---Nous voilà retombés, dit le docteur, dans le chapitre des
-capitulations de conscience. Desroches était un philosophe décidé à
-quitter la vie: il n'a pas voulu que sa mort fût inutile; il s'est
-élancé bravement dans la mêlée; il a tué le plus d'Allemands qu'il a
-pu, en disant: «Je ne puis mieux faire à présent; je meurs content.»
-Et il a crié: _Vive l'empereur!_ en recevant le coup de sabre qui l'a
-abattu. Dix soldats de sa compagnie vous le diront.
-
---Et ce n'en fut pas moins un suicide, répliqua Arthur. Toutefois, je
-pense qu'on aurait eu tort de lui fermer l'église ...
-
---A ce compte, vous flétririez le dévouement de Curtius. Ce jeune
-chevalier romain était peut-être ruiné par le jeu, malheureux dans
-ses amours, las de la vie, qui sait? Mais, assurément, il est beau,
-en songeant à quitter le monde, de rendre sa mort utile aux autres;
-et voilà pourquoi cela ne peut s'appeler un suicide, car le suicide
-n'est autre chose que l'acte suprême de l'égoïsme, et c'est pour cela
-seulement qu'il est flétri parmi les hommes... A quoi pensez-vous,
-Arthur?
-
---Je pense à ce que vous disiez tout à l'heure, que Desroches, avant de
-mourir, avait tué le plus d'Allemands possible...
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, ces braves gens sont allés rendre devant Dieu un triste
-témoignage de la belle mort du lieutenant, vous me permettrez de dire
-que c'est là un _suicide_ bien _homicide._
-
---Eh! qui va songer à cela? Des Allemands, ce sont des ennemis.
-
---Mais y en a-t-il pour l'homme résolu à _mourir?_ A ce moment-là,
-tout instinct de nationalité s'efface, et je doute que l'on songe à un
-autre pays que l'autre monde, et à un autre empereur que Dieu. Mais
-l'abbé nous écoute sans rien dire, et cependant j'espère que je parle
-ici selon ses idées. --Allons, l'abbé, dites-nous votre opinion, et
-tâchez de nous mettre d'accord; c'est là une mine de controverse assez
-abondante, et l'histoire de Desroches, ou plutôt ce que nous en croyons
-savoir, le docteur et moi, ne paraît pas moins ténébreuse que les
-profonds raisonnements qu'elle a soulevés parmi nous.
-
---Oui, dit le docteur, Desroches, à ce qu'on prétend, était
-très-affligé de sa dernière blessure, celle qui l'avait si fort
-défiguré; et peut-être a-t-il surpris quelque grimace ou quelque
-raillerie de sa nouvelle épouse; les philosophes sont susceptibles. En
-tout cas, il est mort, et volontairement.
-
---Volontairement, puisque vous y persistez; mais n'appelez pas suicide
-la mort qu'on trouve dans une bataille; vous ajouteriez un contre-sens
-de mots à celui que peut-être vous faites en pensée; on meurt dans une
-mêlée parce qu'on y rencontre quelque chose qui tue; ne meurt pas qui
-veut;
-
---Eh bien, voulez-vous que ce soit la fatalité?
-
---A mon tour, interrompit l'abbé, qui s'était recueilli pendant cette
-discussion: il vous semblera singulier peut-être que je combatte vos
-paradoxes ou vos suppositions ...
-
---Eh bien, parlez, parlez; vous en savez plus que nous, assurément.
-Vous habitez Bitche depuis longtemps; on dit que Desroches vous
-connaissait, et peut-être même s'est-il confessé à vous ...
-
---En ce cas, je devrais me taire; mais il n'en fut rien
-malheureusement, et, toutefois, la mort de Desroches fut chrétienne,
-croyez-moi; et je vais vous en raconter les causes et les
-circonstances, afin que vous emportiez cette idée que ce fut là encore
-un honnête homme, ainsi qu'un bon soldat, mort à temps pour l'humanité,
-pour lui-même, et selon les desseins de Dieu.
-
-»Desroches était entré dans un régiment à quatorze ans, à l'époque
-où, la plupart des hommes s'étant fait tuer sur la frontière, notre
-armée républicaine se recrutait parmi les enfants. Faible de corps,
-mince comme une jeune fille, et pâle, ses camarades souffraient de lui
-voir porter un fusil sous lequel ployait son épaule. Vous devez avoir
-entendu dire qu'on obtint du capitaine l'autorisation de le lui rogner
-de six pouces. Ainsi accommodée à ses forces, l'arme de l'enfant fit
-merveilles dans les guerres de Flandre; plus tard, Desroches fut dirigé
-sur Haguenau, dans ce pays où nous faisions, c'est-à-dire où vous
-faisiez la guerre depuis si longtemps.
-
-»A l'époque dont je vais vous parler, Desroches était dans la force
-de l'âge et servait d'enseigne au régiment bien plus que le numéro
-d'ordre et le drapeau, car il avait à peu près seul survécu à deux
-renouvellements, et il venait enfin d'être nommé lieutenant quand,
-à Bergheim, il y a vingt-sept mois, en commandant une charge à la
-baïonnette, il reçut un coup de sabre prussien tout au travers de la
-figure. La blessure était affreuse; les chirurgiens de l'ambulance,
-qui l'avaient souvent plaisanté, lui vierge encore d'une égratignure,
-après trente combats, froncèrent le sourcil quand on l'apporta devant
-eux. S'il guérit, dirent-ils, le malheureux deviendra imbécile ou fou.
-
-»C'est à Metz que le lieutenant fut envoyé pour se guérir. La civière
-avait fait plusieurs lieues sans qu'il s'en aperçût; installé dans
-un bon lit et entouré de soins, il lui fallut cinq ou six mois pour
-arriver à se mettre sur son séant, et cent jours encore pour ouvrir un
-œil et distinguer les objets. On lui ordonna bientôt les fortifiants,
-le soleil, puis le mouvement, enfin la promenade, et, un matin, soutenu
-par deux camarades, il s'achemina tout vacillant, tout étourdi, vers
-le quai Saint-Vincent, qui touche presque à l'hôpital militaire, et,
-là, on le fit asseoir sur l'esplanade, au soleil de midi, sous les
-tilleuls du jardin public: le pauvre blessé croyait voir le jour pour
-la première fois.
-
-»A force d'aller ainsi, il put bientôt marcher seul, et, chaque
-matin, il s'asseyait sur un banc, au même endroit de l'esplanade, la
-tête ensevelie dans un amas de taffetas noir, sous lequel à peine on
-découvrait un coin de visage humain, et sur son passage, lorsqu'il se
-croisait avec des promeneurs, il était assuré d'un grand salut des
-hommes, et d'un geste de profonde commisération des femmes, ce qui le
-consolait peu.
-
-»Mais, une fois assis à sa place, il oubliait son infortune pour ne
-plus songer qu'au bonheur de vivre après un tel ébranlement, et au
-plaisir de voir en quel séjour il vivait. Devant lui, la vieille
-citadelle, ruinée sous Louis XVI, étalait ses remparts dégradés; sur
-sa tête, les tilleuls en fleur projetaient leur ombre épaisse; à
-ses pieds, dans la vallée qui se déploie au-dessous de l'esplanade,
-les prés Saint-Symphorien que vivifie, en les noyant, la Moselle
-débordée, et qui verdissent entre ses deux bras; puis le petit Ilot,
-l'oasis de la poudrière, cette île du Saulcy, semée d'ombrages, de
-chaumières; enfin, la chute de la Moselle et ses blanches écumes, ses
-détours étincelant au soleil, puis tout au bout, bornant le regard, la
-chaîne des Vosges, bleuâtre et comme vaporeuse au grand jour, voilà
-le spectacle qu'il admirait toujours davantage, en pensant que là
-était son pays, non pas la terre conquise, mais la province vraiment
-française, tandis que ces riches départements nouveaux, où il avait
-fait la guerre, n'étaient que des beautés fugitives, incertaines, comme
-celles de la femme gagnée hier, qui ne nous appartiendra plus demain.
-
-»Vers le mois de juin, aux premiers jours, la chaleur était grande, et
-le banc favori de Desroches se trouvant bien à l'ombre, deux femmes
-vinrent s'asseoir près du blessé. Il salua tranquillement et continua
-de contempler l'horizon; mais sa position inspirait tant d'intérêt,
-que les deux femmes ne purent s'empêcher de le questionner et de le
-plaindre.
-
-»L'une des deux, fort âgée, était la tante de l'autre qui se nommait
-Émilie, et qui avait pour occupation de broder des ornements d'or sur
-de la soie ou du velours. Desroches questionna comme on lui en avait
-donné l'exemple, et la tante lui apprit que la jeune fille avait quitté
-Haguenau pour lui faire compagnie, qu'elle brodait pour les églises, et
-qu'elle était depuis longtemps privée de tous ses autres parents.
-
-»Le lendemain, le banc fut occupé comme la veille; au bout d'une
-semaine, il y avait traité d'alliance entre les trois propriétaires
-de ce banc favori, et Desroches, tout faible qu'il était, tout
-humilié par les attentions que la jeune fille lui prodiguait comme
-au plus inoffensif vieillard, Desroches se sentit léger, en fonds de
-plaisanteries, et plus près de se réjouir que de s'affliger de cette
-bonne fortune inattendue.
-
-»Alors, de retour à l'hôpital, il se rappela sa hideuse blessure, cet
-épouvantail dont il avait souvent gémi en lui-même, et que l'habitude
-et la convalescence lui avaient rendu depuis longtemps moins déplorable.
-
-»Il est certain que Desroches n'avait pu encore ni soulever l'appareil
-inutile de sa blessure, ni se regarder dans un miroir. De ce jour-là,
-cette idée le fit frémir plus que jamais. Cependant, il se hasarda
-à écarter un coin du taffetas protecteur, et il trouva dessous
-une cicatrice un peu rose encore, mais qui n'avait rien de trop
-repoussant. En poursuivant cette observation, il reconnut que les
-différentes parties de son visage s'étaient recousues convenablement
-entre elles, et que l'œil demeurait fort limpide et fort sain. Il
-manquait bien quelques brins de sourcils, mais c'était si peu de chose!
-cette raie oblique qui descendait du front à l'oreille en traversant la
-joue, c'était ... eh bien, c'était un coup de sabre reçu à l'attaque
-des lignes de Bergheim, et rien n'est plus beau, les chansons l'on
-assez dit.
-
-»Donc, Desroches fut étonné de se retrouver si présentable après
-la longue absence qu'il avait faite de lui-même. Il ramena fort
-adroitement ses cheveux, qui grisonnaient du côté blessé, sous les
-cheveux noirs abondants du côté gauche, étendit sa moustache sur la
-ligne de la cicatrice, le plus loin possible, et, ayant endossé son
-uniforme neuf, il se rendit le lendemain à l'esplanade d'un air assez
-triomphant.
-
-»Dans le fait, il s'était si bien redressé, si bien tourné, son épée
-avait si bonne grâce à battre sa cuisse, et il portait le schako
-si martialement incliné en avant, que personne ne le reconnut dans
-le trajet de l'hôpital au jardin; il arriva le premier au banc des
-tilleuls, et s'assit comme à l'ordinaire, en apparence, mais au fond
-bien plus troublé et bien plus pâle, malgré l'approbation du miroir.
-
-»Les deux dames ne tardèrent pas à arriver; mais elles s'éloignèrent
-tout à coup en voyant un bel officier occuper leur place habituelle.
-Desroches fut tout ému.
-
---Eh quoi! leur cria-t-il, vous ne me reconnaissez pas?...
-
-»Ne pensez pas que ces préliminaires nous conduisent à une de ces
-histoires où la pitié devient de l'amour, comme dans les opéras du
-temps. Le lieutenant avait désormais des idées plus sérieuses. Content
-d'être encore jugé comme un cavalier passable, il se hâta de rassurer
-les deux dames, qui paraissaient disposées, d'après sa transformation,
-à revenir sur l'intimité commencée entre eux trois. Leur réserve ne
-put tenir devant ces franches déclarations. L'union était sortable de
-tous points, d'ailleurs: Desroches avait un petit bien de famille près
-d'Épinal; Émilie possédait, comme héritage de ses parents, une petite
-maison à Haguenau, louée au café de la ville, et qui rapportait encore
-cinq à six cents francs de rente. Il est vrai qu'il en revenait la
-moitié à son frère Wilhelm, principal clerc du notaire Schennberg.
-
-»Quand les dispositions furent bien arrêtées, on résolut de se rendre
-pour la noce à cette petite ville, car là était le domicile réel de
-la jeune fille, qui n'habitait Metz depuis quelque temps que pour ne
-point quitter sa tante. Toutefois, on convint de revenir à Metz après
-le mariage. Émilie se faisait un grand plaisir de revoir son frère.
-Desroches s'étonna à plusieurs reprises que ce jeune homme ne fût pas
-aux armées comme tous ceux de notre temps; on lui répondit qu'il avait
-été réformé pour cause de santé. Desroches le plaignit vivement.
-
-»Voici donc les deux fiancés et la tante en route pour Haguenau; ils
-ont pris des places dans la voiture publique qui relaye à Bitche,
-laquelle était alors une simple patache composée de cuir et d'osier.
-La route est belle, comme vous savez. Desroches, qui ne l'avait jamais
-faite qu'en uniforme, un sabre à la main, en compagnie de trois à
-quatre mille hommes, admirait les solitudes, les roches bizarres, les
-horizons bornés par cette dentelure, des monts revêtus d'une sombre
-verdure, que de longues vallées interrompent seulement de loin en loin.
-Les riches plateaux de Saint-Avold, les manufactures de Sarreguemines,
-les petits taillis compactes de Limblingue, où les frênes, les
-peupliers et les sapins étalent leur triple couche de verdure nuancée
-du gris au vert sombre; vous savez combien tout cela est d'un aspect
-magnifique et charmant.
-
-»A peine arrivés à Bitche, les voyageurs descendirent à la petite
-auberge du _Dragon,_ et Desroches me fit demander au fort. J'arrivai
-avec empressement; je vis sa nouvelle famille, et je complimentai la
-jeune demoiselle, qui était d'une rare beauté, d'un maintient doux,
-et qui paraissait fort éprise de son futur époux. Ils déjeunèrent
-tous trois avec moi, à la place où nous sommes assis dans ce moment.
-Plusieurs officiers, camarades de Desroches, attirés par le bruit de
-son arrivée, le vinrent chercher à l'auberge et le retinrent à dîner
-chez l'hôtelier de la redoute, où l'état-major payait pension. Il fut
-convenu que les deux dames se retireraient de bonne heure, et que le
-lieutenant donnerait à ses camarades sa dernière soirée de garçon.
-
-»Le repas fut gai; tout le monde savourait sa part du bonheur et de
-la gaieté que Desroches ramenait avec lui. On lui parla de l'Egypte,
-de l'Italie, avec transport, en faisant des plaintes amères sur
-cette mauvaise fortune qui confinait tant de bons soldats dans des
-forteresses de frontière.
-
---Oui, murmuraient quelques officiers, nous étouffons ici, la vie est
-fatigante et monotone; autant vaudrait être sur un vaisseau, que de
-vivre ainsi sans combats, sans distractions, sans avancement possible.
-«Le fort est imprenable,» a dit Bonaparte quand il a passé ici en
-rejoignant l'armée d'Allemagne; nous n'avons donc rien que la chance de
-mourir d'ennui.
-
---Hélas! mes amis, répondit Desroches, ce n'était guère plus amusant
-de mon temps; car j'ai été ici comme vous, et je me suis plaint comme
-vous, aussi. Moi, soldat parvenu jusqu'à l'épaulette à force d'user
-les souliers du gouvernement dans tous les chemins du monde, je ne
-savais guère alors que trois choses: l'exercice, la direction du vent
-et la grammaire, comme on l'apprend chez le magister. Aussi, lorsque
-je fus nommé sous-lieutenant et envoyé à Bitche avec le 2e
-bataillon du Cher, je regardais ce séjour comme une excellente occasion
-d'études sérieuses et suivies. Dans cette pensée, je m'étais procuré
-une collection de livres, de cartes et de plans. J'ai étudié la théorie
-et appris l'allemand sans étude, car, dans ce pays français et bon
-français, on ne parle que cette langue. De sorte que ce temps, si long
-pour vous qui n'avez plus tant à apprendre, je le trouvais court et
-insuffisant, et, quand la nuit venait, je me réfugiais dans un petit
-cabinet de pierre sous la vis du grand escalier; j'allumais ma lampe en
-calfeutrant hermétiquement les meurtrières, et je travaillais. Une de
-ces nuits-là ...
-
-»Ici, Desroches s'arrêta un instant, passa la main sur ses yeux, vida
-son verre, et reprit son récit sans terminer sa phrase.
-
---Vous connaissez tous, dit-il, ce petit sentier qui monte de la plaine
-ici, et que l'on a rendu tout à fait impraticable, en faisant sauter
-un gros rocher, à la place duquel à présent s'ouvre un abîme. Eh bien,
-ce passage a toujours été meurtrier pour les ennemis toutes les fois
-qu'ils ont tenté d'assaillir le fort; à peine engagés dans ce sentier,
-les malheureux essuyaient le feu de quatre pièces de vingt-quatre,
-qu'on n'a pas dérangées sans doute, et qui rasaient le sol dans toute
-la longueur de cette pente ...
-
---Vous avez dû vous distinguer, dit un colonel à Desroches; est-ce là
-que vous avez gagné la lieutenance?
-
---Oui, colonel, et c'est là que j'ai tué le premier, le seul homme que
-j'aie frappé en face et de ma propre main. C'est pourquoi la vue de ce
-fort me sera toujours pénible.
-
---Que nous dites-vous là? s'écria-t-on: quoi! vous avez fait vingt ans
-la guerre, vous avez assisté à quinze batailles rangées, à cinquante
-combats peut-être, et vous prétendez n'avoir jamais tué qu'un seul
-ennemi?
-
---Je n'ai pas dit cela, messieurs: des dix mille cartouches que j'ai
-bourrées dans mon fusil, qui sait si la moitié n'a pas lancé une balle
-au but que le soldat cherche? Mais j'affirme qu'à Bitche, pour la
-première fois, ma main s'est rougie du sang d'un ennemi, et que j'ai
-fait le cruel essai d'une pointe de sabre que le bras pousse jusqu'à ce
-qu'elle crève une poitrine humaine et s'y cache en frémissant.
-
---C'est vrai, interrompit l'un des officiers, le soldat tue beaucoup
-et ne le sent presque jamais. Une fusillade n'est pas, à vrai dire,
-une exécution, mais une intention mortelle. Quant à la baïonnette, elle
-fonctionne peu dans les charges les plus désastreuses; c'est un conflit
-dans lequel l'un des deux ennemis tient ou cède sans porter de coups,
-les fusils s'entre-choquent, puis se relèvent quand la résistance
-cesse; le cavalier, par exemple, frappe réellement ...
-
---Aussi, reprit Desroches, de même que l'on n'oublie pas le dernier
-regard d'un adversaire tué en duel, son dernier râle, le bruit de
-sa lourde chute, de même, je porte en moi presque comme un remords,
-riez-en si vous pouvez, l'image pâle et funèbre du sergent prussien que
-j'ai tué dans la petite poudrière du fort.
-
-»Tout le monde fit silence, et Desroches commença son récit.
-
---C'était la nuit, je travaillais, comme je l'ai expliqué tout à
-l'heure. A deux heures, tout doit dormir, excepté les sentinelles.
-Les patrouilles sont fort silencieuses, et tout bruit fait esclandre.
-Pourtant, je crus entendre comme un mouvement prolongé dans la galerie
-qui s'étendait sous ma chambre; on heurtait à une porte, et cette
-porte craquait. Je courus, je prêtai l'oreille au fond du corridor,
-et j'appelai à demi-voix la sentinelle; pas de réponse. J'eus bientôt
-réveillé les canonniers, endossé l'uniforme, et, prenant mon sabre sans
-fourreau, je courus du côté du bruit. Nous arrivâmes trente, à peu
-près, dans le rond-point que forme la galerie vers son centre, et, à
-la lueur de quelques lanternes, nous reconnûmes les Prussiens, qu'un
-traître avait introduits par la poterne fermée. Ils se pressaient avec
-désordre, et, en nous apercevant, ils tirèrent quelques coups de fusil,
-dont l'éclat fut effroyable dans cette pénombre et sous ces voûtes
-écrasées. Alors, on se trouva face à face; les assaillants continuaient
-d'arriver; les défenseurs descendirent précipitamment dans la galerie;
-on en vint à pouvoir à peine se remuer; mais il y avait entre les
-deux partis un espace de six à huit pieds, un champ clos que personne
-ne songeait à occuper, tant il y avait de stupeur chez les Français
-surpris, et de défiance chez les Prussiens désappointés. Pourtant,
-l'hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux
-et des lanternes; quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux
-parois; une sorte de combat antique s'engagea; j'étais au premier rang,
-je me trouvais en face d'un sergent prussien de haute taille, tout
-couvert de chevrons et de décorations. Il était armé d'un fusil, mais
-il pouvait à peine le remuer, tant la presse était compacte; tous ces
-détails me sont encore présents, hélas! Je ne sais s'il songeait même à
-me résister; je m'élançai vers lui, j'enfonçai mon sabre dans ce noble
-cœur; la victime ouvrit horriblement les yeux, crispa ses mains avec
-effort, et tomba dans les bras des autres soldats... Je ne me rappelle
-pas ce qui suivit; je me retrouvai dans la première cour, tout mouillé
-de sang; les Prussiens, refoulés par la poterne, avaient été reconduits
-à coups de canon jusqu'à leurs campements.
-
-»Après cette histoire, il se fit un long silence, et puis l'on parla
-d'autre chose. C'était un triste et curieux spectacle pour le penseur,
-que toutes ces physionomies de soldats assombries par le récit d'une
-infortune si vulgaire en apparence ... et l'on pouvait savoir au
-juste ce que vaut la vie d'un homme, même d'un Allemand, docteur, en
-interrogeant les regards intimidés de ces tueurs de profession.
-
---Il est certain, répondit le docteur un peu étourdi, que le sang de
-l'homme crie bien haut, de quelque façon, qu'il soit versé; cependant,
-Desroches n'a point fait de mal; il se défendait.
-
---Qui le sait? murmura Arthur.
-
---Vous qui parliez de capitulation de conscience, docteur, dites-nous
-si cette mort du sergent ne ressemble pas un peu à un assassinat.
-Est-il sûr que le Prussien eût tué Desroches?
-
---Mais c'est la guerre, que voulez-vous!
-
---A la bonne heure, oui, c'est la guerre. On tue à trois cents pas dans
-les ténèbres un homme qui ne vous connaît pas et ne vous voit pas; on
-égorge en face, et avec la fureur dans le regard, des gens contre
-lesquels on n'a pas de haine, et c'est avec cette réflexion qu'on s'en
-console et qu'on s'en glorifie! Et cela se fait honorablement entre des
-peuples chrétiens!...
-
-»L'aventure de Desroches sema donc différentes impressions dans
-l'esprit des assistants. Et puis l'on alla se mettre au lit. Notre
-officier oublia le premier sa lugubre histoire, parce que, de la petite
-chambre qui lui était donnée, on apercevait parmi les massifs d'arbres
-une certaine fenêtre de l'hôtel du _Dragon_ éclairée de l'intérieur par
-une veilleuse. Là dormait tout son avenir. Lorsqu'au milieu de la nuit,
-les rondes et le qui-vive venaient le réveiller, il se disait qu'en
-cas d'alarme son courage ne pourrait plus comme autrefois galvaniser
-tout l'homme, et qu'il s'y mêlerait un peu de regret et de crainte.
-Avant l'heure de la diane, le lendemain, le capitaine de garde lui
-ouvrit là une porte, et il trouva ses deux amies qui se promenaient en
-l'attendant le long des fossés extérieurs. Je les accompagnai jusqu'à
-Neunhoffen, car ils devaient se marier à l'état civil d'Haguenau, et
-revenir à Metz pour la bénédiction nuptiale.
-
-»Wilhelm, le frère d'Émilie, fit à Desroches un accueil assez cordial.
-Les deux beaux-frères se regardaient parfois avec une attention
-opiniâtre. Wilhelm était d'une taille moyenne, mais bien prise.
-Ses cheveux blonds étaient rares déjà, comme s'il eût été miné par
-l'étude ou par les chagrins; il portait des lunettes bleues à cause
-de sa vue, si faible, disait-il, que la moindre lumière le faisait
-souffrir. Desroches apportait une liasse de papiers que le jeune
-praticien examina curieusement, puis il produisit lui-même tous les
-titres de sa famille, en forçant Desroches à s'en rendre compte; mais
-il avait affaire à un homme confiant, amoureux et désintéressé, les
-enquêtes ne furent donc pas longues. Cette manière de procéder parut
-flatter quelque peu Wilhelm; aussi commença-t-il à prendre le bras de
-Desroches, à lui offrir une de ses meilleures pipes, et à le conduire
-chez tous ses amis d'Haguenau.
-
-»Partout on fumait et l'on buvait force bière. Après dix présentations,
-Desroches demanda grâce, et on lui permit de ne plus passer ses soirées
-qu'auprès de sa fiancée.
-
-»Peu de jours après, les deux amoureux du banc de l'esplanade étaient
-deux époux unis par M. le maire d'Haguenau, vénérable fonctionnaire qui
-avait dû être bourgmestre avant la révolution française, et qui avait
-tenu dans ses bras bien souvent la petite Émilie, que peut-être il
-avait enregistrée lui-même à sa naissance; aussi lui dit-il bien bas,
-la veille de son mariage:
-
---Pourquoi n'épousez-vous donc pas un bon Allemand?
-
-»Émilie paraissait peu tenir à ces distinctions. Wilhelm lui-même
-s'était réconcilié avec la moustache du lieutenant, car, il faut le
-dire, au premier abord, il y avait eu réserve de la part de ces deux
-hommes; mais, Desroches y mettant beaucoup du sien, Wilhelm faisant un
-peu pour sa sœur, et la bonne tante pacifiant et adoucissant toutes les
-entrevues, on réussit à fonder un parfait accord. Wilhelm embrassa de
-fort bonne grâce son beau-frère après la signature du contrat. Le jour
-même, car tout s'était conclu vers neuf heures, les quatre voyageurs
-partirent pour Metz. Il était six heures du soir quand la voiture
-s'arrêta à Bitche, au grand hôtel du _Dragon._
-
-»On voyage difficilement dans ce pays entrecoupé de ruisseaux et de
-bouquets de bois; il y a dix côtes par lieue, et la voiture du messager
-secoue rudement ses voyageurs. Ce fut là peut-être la meilleure raison
-de malaise qu'éprouva la jeune épouse en arrivant à l'auberge. Sa tante
-et Desroches s'installèrent auprès d'elle, et Wilhelm, qui souffrait
-d'une faim dévorante, descendit dans la petite salle où l'on servait à
-huit heures le souper des officiers.
-
-»Cette fois, personne ne savait le retour de Desroches. La journée
-avait été employée par la garnison à des excursions dans les taillis de
-Huspoletden. Desroches, pour n'être pas enlevé au poste qu'il occupait
-près de sa femme, défendit à l'hôtesse de prononcer son nom. Réunis
-tous trois près de la petite fenêtre de la chambre, ils virent rentrer
-les troupes au fort, et, la nuit s'approchant, les glacis se bordèrent
-de soldats en négligé qui savouraient le pain de munition et le fromage
-de chèvre fourni par la cantine.
-
-»Cependant, Wilhelm, en homme qui veut tromper l'heure et la faim,
-avait allumé sa pipe, et sur le seuil de la porte il se reposait entre
-la fumée du tabac et celle du repas, double volupté pour l'oisif et
-pour l'affamé. Les officiers, à l'aspect de ce voyageur bourgeois dont
-la casquette était enfoncée jusqu'aux oreilles et les lunettes bleues
-braquées vers la cuisine, comprirent qu'ils ne seraient pas seuls à
-table et voulurent lier connaissance avec l'étranger; car il pouvait
-venir de loin, avoir de l'esprit, raconter des nouvelles, et, dans ce
-cas, c'était une bonne fortune; ou arriver des environs, garder un
-silence stupide, et alors c'était un niais dont on pouvait rire.
-
-»Un sous-lieutenant des écoles s'approcha de Wilhelm avec une politesse
-qui frisait l'exagération.
-
---Bonsoir, monsieur; savez--vous des nouvelles de Paris?
-
---Non, monsieur; et vous? dit tranquillement Wilhelm.
-
---Ma foi, monsieur, nous ne sortons pas de Bitche, comment
-saurions-nous quelque chose?
-
---Et moi, monsieur, je ne sors jamais de mon cabinet.
-
---Seriez-vous dans le génie?
-
-»Cette raillerie dirigée contre les lunettes de Wilhelm égaya beaucoup
-l'assemblée.
-
---Je suis clerc de notaire, monsieur.
-
---En vérité? A votre âge, c'est surprenant.
-
---Monsieur, dit Wilhelm, est-ce que vous voudriez voir mon passe-port?
-
---Non, certainement.
-
---Eh bien, dites-moi que vous ne vous moquez pas de ma personne, et je
-vais vous satisfaire sur tous les points.
-
-»L'assemblée reprit son sérieux.
-
---Je vous ai demandé, sans intention maligne, si vous faisiez partie du
-génie, parce que vous portez des lunettes. Ne savez-vous pas que les
-officiers de cette arme ont seuls le droit de se mettre des verres sur
-les yeux?
-
---Et cela prouve-t-il que je sois soldat ou officier, comme vous
-voudrez?
-
---Mais tout le monde est soldat aujourd'hui. Vous n'avez pas vingt-cinq
-ans, vous devez appartenir à l'armée; ou bien vous êtes riche, vous
-avez quinze ou vingt mille francs de rente, vos parents ont fait des
-sacrifices ... et, dans ce cas-là, on ne dîne pas à une table d'hôte
-d'auberge.
-
---Monsieur, dit Wilhelm en secouant sa pipe, peut-être avez-vous le
-droit de me soumettre à cette inquisition; alors, je dois vous répondre
-catégoriquement. Je n'ai pas de rentes, puisque je suis un simple clerc
-de notaire, comme je vous l'ai dit. J'ai été réformé pour cause de
-mauvaise vue. Je suis myope, en un mot.
-
-»Un éclat de rire général et intempéré accueillit cette déclaration.
-
---Ah! jeune homme! jeune homme! s'écria le capitaine Vallier en
-lui frappant sur l'épaule, vous avez bien raison, vous profitez du
-proverbe: «Il vaut mieux être poltron et vivre plus longtemps!
-
-»Wilhelm rougit jusqu'aux yeux.
-
---Je ne suis pas un poltron, monsieur le capitaine! et je vous le
-prouverai quand il vous plaira. D'ailleurs, mes papiers sont en règle,
-et, si vous êtes officier de recrutement, je puis vous les montrer.
-
---Assez, assez, crièrent quelques officiers; laisse ce bourgeois
-tranquille, Vallier. Monsieur est un particulier paisible, il a le
-droit de souper ici.
-
---Oui, dit le capitaine; ainsi mettons-nous à table, et sans rancune,
-jeune homme. Rassurez-vous, je ne suis pas chirurgien examinateur, et
-cette salle à manger n'est pas une salle de révision. Pour vous prouver
-ma bonne volonté, je m'offre à vous découper une aile de ce vieux dur
-à cuire qu'on nous donne pour un poulet.
-
---Je vous remercie, dit Wilhelm, à qui la faim avait passé, je mangerai
-seulement de ces truites qui sont au bout de la table.
-
-Et il fit signe à la servante de lui apporter le plat.
-
---Sont-ce des truites, vraiment? dit le capitaine à Wilhelm, qui avait
-ôté ses lunettes en se mettant à table. Ma foi, monsieur, vous avez
-meilleure vue que moi-même; tenez, franchement, vous ajusteriez votre
-fusil tout aussi bien qu'un autre... Mais vous avez eu des protections,
-vous en profitez, très-bien. Vous aimez la paix, c'est un goût tout
-comme un autre. Moi, à votre place, je ne pourrais pas lire un bulletin
-de la grande armée, et songer que les jeunes gens de mon âge se font
-tuer en Allemagne, sans me sentir bouillir le sang dans les veines.
-Vous n'êtes donc pas Français?
-
---Non, dit Wilhelm, avec effort et satisfaction à la fois, je suis né à
-Haguenau; je ne suis pas Français, je suis Allemand.
-
---Allemand? Haguenau est situé en deçà de la frontière rhénane, c'est
-un bon et beau village de l'Empire français, département du Bas-Rhin.
-Voyez la carte.
-
---Je suis de Haguenau, vous dis je, village d'Allemagne il y a dix ans,
-aujourd'hui village de France; et, moi, je suis Allemand toujours,
-comme vous seriez Français jusqu'à la mort, si votre pays appartenait
-jamais aux Allemands.
-
---Vous dites là des choses dangereuses, jeune homme, songez-y.
-
---J'ai tort peut-être, dit impétueusement Wilhelm; mon sentiment à
-moi est de ceux qu'il importe, sans doute, de garder dans son cœur,
-si l'on ne peut les changer. Mais c'est vous-même qui avez poussé si
-loin les choses, qu'il faut, à tout prix, que je me justifie ou que je
-passe pour un lâche. Oui, tel est le motif qui, dans ma conscience,
-légitime le soin que j'ai mis à profiter d'une infirmité réelle, sans
-doute, mais qui peut-être n'eût pas dû arrêter un homme de cœur. Oui,
-je l'avouerai, je ne me sens point de haine contre les peuples que
-vous combattez aujourd'hui. Je songe que, si le malheur eût voulu que
-je fusse obligé de marcher contre eux, j'aurais dû, moi aussi, ravager
-des campagnes allemandes, brûler des villes, égorger des compatriotes
-ou d'anciens compatriotes, si vous aimez mieux, et frapper, au milieu
-d'un groupe de prétendus ennemis, oui, frapper, qui sait? des parents,
-d'anciens amis de mon père... Allons, allons, vous voyez bien qu'il
-vaut mieux pour moi écrire des rôles chez le notaire d'Haguenau...
-D'ailleurs, il y a assez de sang versé dans ma famille; mon père a
-répandu le sien jusqu'à la dernière goutte, voyez-vous, et moi ...
-
---Votre père était soldat? interrompit le capitaine Vallier.
-
---Mon père était sergent dans l'armée prussienne, et il a défendu
-longtemps ce territoire que vous occupez aujourd'hui. Enfin, il fut tué
-à la dernière attaque du fort de Bitche.
-
-»Tout le monde était fort attentif à ces dernières paroles de Wilhelm,
-qui arrêtèrent l'envie qu'on avait, quelques minutes auparavant, de
-rétorquer ses paradoxes touchant le cas particulier de sa nationalité.
-
---C'était donc en 93?
-
---En 93, le 17 novembre, mon père était parti la veille de Sirmasen
-pour rejoindre sa compagnie. Je sais qu'il dit à ma mère qu'au moyen
-d'un plan hardi, cette citadelle serait emportée sans coup férir. On
-nous le rapporta mourant vingt-quatre heures après; il expira sur le
-seuil de la porte, après m'avoir fait jurer de rester auprès de ma
-mère, qui lui survécut quinze jours. J'ai su que, dans l'attaque qui
-eut lieu cette nuit-là, il reçut dans la poitrine le coup de sabre
-d'un jeune soldat, qui abattit ainsi l'un des plus beaux grenadiers de
-l'armée du prince de Hohenlöhe.
-
---Mais on nous a raconté cette histoire, dit le major.
-
---Eh bien, dit le capitaine Vallier, c'est toute l'aventure du sergent
-prussien tué par Desroches.
-
---Desroches! s'écria Wilhelm; est-ce du lieutenant Desroches que vous
-parlez?
-
---Oh! non, non, se hâta de dire un officier, qui s'aperçut qu'il allait
-y avoir là quelque révélation terrible; ce Desroches dont nous parlons
-était un chasseur de la garnison, mort il y a quatre ans, car son
-premier exploit ne lui a pas porté bonheur.
-
---Ah! il est mort, dit Wilhelm en essuyant son front d'où tombaient de
-larges gouttes de sueur.
-
-»Quelques minutes après, les officiers le saluèrent et le laissèrent
-seul. Desroches, ayant vu par la fenêtre qu'ils s'étaient tous
-éloignés, descendit dans la salle à manger, où il trouva son beau-frère
-accoudé sur la longue table et la tête dans ses mains.
-
---Eh bien, eh bien, nous dormons déjà?... Mais je veux souper, moi; ma
-femme s'est endormie enfin, et j'ai une faim terrible... Allons, un
-verre de vin, cela nous réveillera et vous me tiendrez compagnie.
-
---Non, j'ai mal à la tète, dit Wilhelm, je monte à ma chambre. A
-propos, ces messieurs m'ont beaucoup parlé des curiosités du fort. Ne
-pourriez-vous pas m'y conduire demain?
-
---Mais sans doute, mon ami.
-
---Alors, demain matin, je vous éveillerai.
-
-»Desroches soupira, puis il alla prendre possession du second lit qu'on
-avait préparé dans la chambre où son beau-frère venait de monter (car
-Desroches couchait seul, n'étant mari qu'au civil). Wilhelm ne put
-dormir de la nuit, et tantôt il pleurait en silence, tantôt il dévorait
-de regards furieux le dormeur, qui souriait dans ses songes.
-
-»Ce qu'on appelle le pressentiment ressemble fort au poisson précurseur
-qui avertit les cétacés immenses et presque aveugles que là pointille
-une roche tranchante, ou qu'ici est un fond de sable. Nous marchons
-dans la vie si machinalement, que certains caractères, dont l'habitude
-est insouciante, iraient se heurter ou se briser sans avoir pu se
-souvenir de Dieu, s'il ne paraissait un peu de limon à la surface de
-leur bonheur. Les uns s'assombrissent au vol du corbeau, les autres
-sans motifs; d'autres, en s'éveillant, restent soucieux sur leur séant,
-parce qu'ils ont fait un rêve sinistre. Tout cela est pressentiment.
-«Vous allez courir un danger, dit le rêve.--Prenez garde, crie le
-corbeau.--Soyez triste,» murmure le cerveau qui s'alourdit.
-
-»Desroches, vers la fin de la nuit, eut un songe étrange. Il se
-trouvait au fond d'un souterrain, derrière lui marchait une ombre
-blanche dont les vêtements frôlaient ses talons; quand il se
-retournait, l'ombre reculait; elle finit par s'éloigner à une telle
-distance, que Desroches ne distinguait plus qu'un point blanc; ce point
-grandit, devint lumineux, emplit toute la grotte et s'éteignit. Un
-léger bruit se faisait entendre, c'était Wilhelm qui rentrait dans la
-chambre, le chapeau sur la tète et enveloppé d'un long manteau bleu.
-
-»Desroches se réveilla en sursaut.
-
---Diable! s'écria-t-il, vous étiez déjà sorti ce matin?
-
---Il faut vous lever, répondit Wilhelm.
-
---Mais nous ouvrira-t-on au fort?
-
---Sans doute, tout le monde est à l'exercice; il n'y a plus que le
-poste de garde.
-
---Déjà? Eh bien, je suis à vous... Le temps seulement de dire bonjour à
-ma femme.
-
---Elle va bien, je l'ai vue; ne vous occupez pas d'elle.
-
-»Desroches fut surpris à cette réponse; mais il la mit sur le compte de
-l'impatience, et plia encore une fois devant cette autorité fraternelle
-qu'il allait bientôt pouvoir secouer.
-
-»Comme ils passaient sur la place pour aller au fort, Desroches jeta
-les yeux sur les fenêtres de l'auberge.
-
---Émilie dort sans doute, pensa-t-il.
-
-»Cependant, le rideau trembla, se ferma; et le lieutenant crut
-remarquer qu'on s'était éloigné du carreau pour n'être pas aperçu de
-lui.
-
-»Les guichets s'ouvrirent sans difficulté. Un capitaine invalide, qui
-n'avait pas assisté au souper de la veille, commandait l'avant-poste.
-Desroches prit une lanterne et se mit à guider de salle en salle son
-compagnon silencieux.
-
-»Après une visite de quelques minutes sur différents points où
-l'attention de Wilhelm ne trouva guère à se fixer:
-
---Montrez-moi donc les souterrains, dit-il à son beau-frère.
-
---Avec plaisir, mais ce sera, je vous jure, une promenade peu agréable;
-il règne là-dessous une grande humidité. Nous avons les poudres sous
-l'aile gauche, et, là, on ne saurait pénétrer sans ordre supérieur.
-A droite sont les conduits d'eau réservés et les salpêtres bruts; au
-milieu, les contre-mines et les galeries... Vous savez ce que c'est
-qu'une voûte?
-
---N'importe, je suis curieux de visiter des lieux où se sont passés
-tant d'événements sinistres ... où même vous avez couru des dangers, à
-ce qu'on m'a dit.
-
---Il ne me fera pas grâce d'un caveau, pensa Desroches.
-
---Suivez-moi, frère, dans cette galerie qui mène à la poterne ferrée.
-
-»La lanterne jetait une triste lueur aux murailles moisies, et
-tremblait en se reflétant sur quelques lames de sabre et quelques
-canons de fusil rongés par la rouille.
-
---Qu'est-ce que ces armes? demanda Wilhelm.
-
---Les dépouilles des Prussiens tués à la dernière attaque du fort, et
-dont mes camarades ont réuni les armes en trophée.
-
---Il est donc mort plusieurs Prussiens ici?
-
---Il en est mort beaucoup dans ce rond-point.
-
---N'y tuâtes-vous pas un sergent, vieillard de haute taille, à
-moustaches rousses?
-
---Sans doute; ne vous en ai-je pas conté l'histoire?
-
---Non, pas vous; mais, hier, à table, on m'a parlé de cet exploit ...
-que votre modestie nous avait caché.
-
---Qu'avez-vous donc, frère? Vous palissez!
-
-»Wilhelm répondit d'une voix forte:
-
--Ne m'appelez pas frère, mais ennemi!... Regardez, je suis un Prussien!
-Je suis le fils de ce sergent que vous avez assassiné.
-
---Assassiné!
-
---Ou tué, qu'importe! Voyez; c'est là que votre sabre a frappé.
-
-»Wilhelm avait rejeté son manteau et indiquait une déchirure dans
-l'uniforme vert qu'il avait revêtu, et qui était l'habit même de son
-père, pieusement conservé.
-
---Vous êtes le fils de ce sergent! Oh! mon Dieu, me raillez-vous?
-
---Vous railler? Joue-t-on avec de pareilles horreurs?... Ici a été tué
-mon père, son noble sang a rougi ces dalles; ce sabre est peut-être le
-sien... Allons, prenez-en un autre et donnez-moi la revanche de cette
-partie!... Allons, ce n'est pas un duel, c'est le combat d'un Allemand
-contre un Français; en garde!
-
---Mais vous êtes fou, cher Wilhelm! laissez donc ce sabre rouillé. Vous
-voulez me tuer, suis-je coupable?
-
---Aussi, vous avez la chance de me frapper à mon tour, et elle est
-double pour le moins de votre côté. Allons, défendez-vous.
-
---Wilhelm! tuez-moi sans défense; je perds la raison moi-même, la
-tète me tourne... Wilhelm! j'ai fait comme tout soldat doit faire;
-mais songez-y donc... D'ailleurs, je suis le mari de votre sœur; elle
-m'aime! Oh! ce combat est impossible.
-
---Ma sœur!... et voilà justement ce qui rend impossible que nous
-vivions tons deux sous le même ciel! Ma sœur! elle sait tout; elle ne
-reverra jamais celui qui l'a faite orpheline. Hier, vous lui avez dit
-le dernier adieu.
-
-»Desroches poussa un cri terrible et se jeta sur Wilhelm pour le
-désarmer; ce fut une lutte assez longue, car le jeune homme opposait
-aux secousses de son adversaire la résistance de la rage et du
-désespoir.
-
---Rends-moi ce sabre, malheureux, criait Desroches, rends-le-moi! Non,
-tu ne me frapperas pas, misérable fou!... rêveur cruel!...
-
---C'est cela, criait Wilhelm d'une voix étouffée, tuez aussi le fils
-dans la galerie!... Le fils est un Allemand ... un Allemand!
-
-»En ce moment, des pas retentirent et Desroches lâcha prise. Wilhelm
-abattu ne se relevait pas ...
-
-»Ces pas étaient les miens, messieurs, ajouta l'abbé. Émilie était
-venue au presbytère me raconter tout, pour se mettre sous la sauvegarde
-de la religion, la pauvre enfant. J'étouffai la pitié qui parlait au
-fond de mon cœur, et, lorsqu'elle me demanda si elle pouvait aimer
-encore le meurtrier de son père, je ne répondis pas. Elle comprit,
-me serra la main et partit en pleurant. Un pressentiment me vint; je
-la suivis, et, quand j'entendis qu'on lui répondait à l'hôtel que
-son frère et son mari étaient allés visiter le fort, je me doutai de
-l'affreuse vérité. Heureusement, j'arrivai à temps pour empêcher une
-nouvelle péripétie entre ces deux hommes égarés par la colère et par la
-douleur.
-
-»Wilhelm, bien que désarmé, résistait toujours aux prières de
-Desroches; il était accablé, mais son œil gardait encore toute sa
-fureur.
-
---Homme inflexible! lui dis-je, c'est vous qui réveillez les morts et
-qui soulevez des fatalités effrayantes! N'êtes-vous pas chrétien, et
-voulez-vous empiéter sur la justice de Dieu? Voulez-vous devenir ici le
-seul criminel et le seul meurtrier? L'expiation sera faite, n'en doutez
-point; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de la prévoir ni de la
-forcer.
-
-»Desroches me serra la main et me dit:
-
---Émilie sait tout. Je ne la reverrai pas; mais je sais ce que j'ai à
-faire pour lui rendre sa liberté.
-
---Que dites-vous! m'écriai-je, un suicide?
-
-»A ce mot, Wilhelm s'était levé et avait saisi la main de Desroches.
-
---Non! disait-il, j'avais tort. C'est moi seul qui suis coupable, et
-qui devais garder mon secret et mon désespoir!
-
-»Je ne vous peindrai pas les angoisses que nous souffrîmes dans cette
-heure fatale; j'employai tous les raisonnements de ma religion et de ma
-philosophie, sans faire naître d'issue satisfaisante à cette cruelle
-situation; une séparation était indispensable dans tous les cas; mais
-le moyen d'en déduire les motifs devant la justice? Il y avait là
-non-seulement un débat pénible à subir, mais encore un danger politique
-à révéler ces fatales circonstances.
-
-»Je m'appliquai surtout à combattre les projets sinistres de Desroches
-et à faire pénétrer dans son cœur les sentiments religieux qui font
-un crime du suicide. Vous savez que ce malheureux avait été nourri
-à l'école des matérialistes du xviiie siècle. Toutefois, depuis sa
-blessure, ses idées avaient changé beaucoup. Il était devenu l'un de
-ces chrétiens à demi sceptiques comme nous en avons tant, qui trouvent
-qu'après tout un peu de religion ne peut nuire, et qui se résignent
-même à consulter un prêtre _en cas_ qu'il y ait un Dieu! C'est en
-vertu de cette religion vague qu'il acceptait mes consolations.
-Quelques jours s'étaient passés. Wilhelm et sa sœur n'avaient pas
-quitté l'auberge; car Émilie était fort malade après tant de secousses.
-Desroches logeait au presbytère et lisait toute la journée des livres
-de piété que je lui prêtais. Un jour, il alla seul au fort, y resta
-quelques heures, et, en revenant, il me montra une feuille de papier
-où son nom était inscrit; c'était une commission de capitaine dans un
-régiment qui partait pour rejoindre la division Partouneaux.
-
-»Nous reçûmes, au bout d'un mois, la nouvelle de sa mort glorieuse
-autant que singulière. Quoi qu'on puisse dire de l'espèce de frénésie
-qui le jeta dans la mêlée, on sent que son exemple fut un grand
-encouragement pour tout le bataillon, qui avait perdu beaucoup de monde
-à la première charge ... étrange qu'excitait une telle vie et une
-telle mort. L'abbé reprit en se levant:
-
---Si vous voulez, messieurs, que nous changions ce soir la direction
-habituelle de nos promenades, nous suivrons cette vallée de peupliers
-jaunis par le soleil couchant, et je vous conduirai jusqu'à la
-Butte-aux-Lierres, d'où nous pourrons apercevoir la croix du couvent où
-s'est retirée madame Desroches.
-
-
-
-ANGÉLIQUE
-
-[De l'édition Les filles du feu; Giraud, 1854.]
-
-1re LETTRE.
-
-A M. L. D.
-
-Voyage à la recherche d'un livre unique.--Francfort et
-Paris.--L'abbé de Bucquoy.--Pilat à Vienne.--La bibliothèque
-Richelieu.--Personnalités.--La bibliothèque d'Alexandrie.
-
-En 1851, je passais à Francfort.--Obligé de rester deux jours dans
-cette ville, que je connaissais déjà,--je n'eus d'autre ressource
-que de parcourir les rues principales, encombrées alors par les
-marchands forains. La place du Rœmer, surtout, resplendissait d'un
-luxe inouï d'étalages; et près de là, le marché aux fourrures étalait
-des dépouilles d'animaux sans nombre, venues soit de la haute Sibérie,
-soit des bords de la mer Caspienne.--L'ours blanc, le renard bleu,
-l'hermine, étaient les moindres curiosités de cette incomparable
-exhibition; plus loin, les verres de Bohème aux mille couleurs
-éclatantes, montés, festonnés, gravés, incrustés d'or, s'étalaient sur
-des rayons de planches de cèdre,--comme les fleurs coupées d'un paradis
-inconnu.
-
-Une plus modeste série d'étalages régnait le long de sombres boutiques,
-entourant les parties les moins luxueuses du bazar,--consacrées à
-la mercerie, à la cordonnerie et aux divers objets d'habillement.
-C'étaient des libraires, venus de divers points de l'Allemagne, et
-dont la vente la plus productive paraissait être celle des almanachs,
-des images peintes et des lithographies: le _Wolks-Kalender_ (Almanach
-du peuple), avec ses gravures sur bois,--les chansons politiques, les
-lithographies de Robert Blum et des héros de la guerre de Hongrie,
-voilà ce qui attirait les yeux et les _breutsers_ de la foule. Un
-grand nombre de vieux livres, étalés sous ces nouveautés, ne se
-recommandaient que par leurs prix modiques,--et je fus étonné d'y
-trouver beaucoup de livres français.
-
-C'est que Francfort, ville libre, a servi longtemps de refuge aux
-protestants;--et, comme les principales villes des Pays-Bas, elle
-fut longtemps le siège d'imprimeries qui commencèrent par répandre
-en Europe les œuvres hardies des philosophes et des mécontents
-français,--et qui sont restées, sur certains points, des ateliers de
-contrefaçon pure et simple, qu'on aura bien de la peine à détruire.
-
-Il est impossible, pour un Parisien, de résister au désir de feuilleter
-de vieux ouvrages étalés par un bouquiniste. Cette partie de la foire
-de Francfort me rappelait les quais,--souvenir plein d'émotion et de
-charme. J'achetai quelques vieux livres,--ce qui me donnait le droit
-de parcourir longuement les autres. Dans le nombre, j'en rencontrai un,
-imprimé moitié en français, moitié en allemand, et dont voici le titre,
-que j'ai pu vérifier depuis dans le _Manuel du Libraire_ de Brunei:
-
-«Événement des plus rares, ou Histoire du _sieur abbé comte de
-Bucquoy,_ singulièrement son évasion du Fort-l'Évêque et de la
-Bastille, avec plusieurs ouvrages vers et prose, et particulièrement la
-_game_ des femmes, _se vend chez Jean de la France,_ rue de la Réforme,
-à l'Espérance, à Bonnefoy.--1749.»
-
-Le libraire m'en demanda un florin et six kreutzers (on prononce
-_cruches_). Cela me parut cher pour l'endroit, et je me bornai à
-feuilleter le livre,--ce qui, grâce à la dépense que j'avais déjà
-faite, m'était gratuitement permis. Le récit des évasions de l'abbé de
-Bucquoy était plein d'intérêt; mais je me dis enfin: je trouverai ce
-livre à Paris, aux bibliothèques, ou dans ces mille collections où sont
-réunis tous les mémoires possibles relatifs à l'histoire de France. Je
-pris seulement le titre exact, et j'allai me promener au _Meinlust,_
-sur le quai du Mein, en feuilletant les pages du Wolks-Kalender.
-
-A mon retour à Paris, je trouvai la littérature dans un état de terreur
-inexprimable. Par suite de l'amendement Riancey à la loi sur la presse,
-il était défendu aux journaux d'insérer ce que l'assemblée s'est plu
-à appeler le _feuilleton-roman._ J'ai vu bien des écrivains, étrangers
-à toute couleur politique, désespérés de cette résolution qui les
-frappait cruellement dans leurs moyens d'existence.
-
-Moi-même, qui ne suis pas un romancier, je tremblais en songeant à
-cette interprétation vague, qu'il serait possible de donner à ces deux
-mots bizarrement accouplés: feuilleton-roman, et pressé de vous donner
-un titre, j'indiquai celui-ci: l'_Abbé de Bucquoy,_ pensant bien que je
-trouverais très-vite à Paris les documents nécessaires pour parler de
-ce personnage d'une façon historique et non romanesque,--car il faut
-bien s'entendre sur les mots.
-
-Je m'étais assuré de l'existence du livre en France, et je l'avais
-vu classé non-seulement dans le manuel de Brunet, mais aussi dans la
-_France littéraire_ de Quérard.--Il paraissait certain que cet ouvrage,
-noté, il est vrai, comme rare, se rencontrerait facilement soit dans
-quelque bibliothèque publique, soit encore chez un amateur, soit chez
-les libraires spéciaux.
-
-Du reste, ayant parcouru le livre,--ayant même rencontré un second
-récit des aventures de l'abbé de Bucquoy dans les lettres si
-spirituelles et si curieuses de madame Dunoyer,--je ne me sentais
-pas embarrassé pour donner le portrait de l'homme et pour écrire sa
-biographie selon des données irréprochables.
-
-Mais je commence à m'effrayer aujourd'hui des condamnations suspendues
-sur les journaux pour la moindre infraction au texte de la loi
-nouvelle. Cinquante francs d'amende par exemplaire saisi, c'est de
-quoi faire reculer les plus intrépides: car, pour les journaux qui
-tirent seulement à vingt-cinq mille,--et il y en a plusieurs,--cela
-représenterait plus d'un million. On comprend alors combien une
-_large_ interprétation de la loi donnerait au pouvoir de moyens
-pour éteindre toute opposition. Le régime de la censure serait de
-beaucoup préférable. Sous l'ancien régime, avec l'approbation d'un
-censeur,--qu'il était permis de choisir,--on était sûr de pouvoir
-sans danger produire ses idées, et la liberté dont on jouissait était
-extraordinaire quelquefois. J'ai lu des livres contresignés Louis et
-Phélippeaux qui seraient saisis aujourd'hui incontestablement.
-
-Le hasard m'a fait vivre à Vienne sous le régime de la censure. Me
-trouvant quelque peu gêné par suite de frais de voyage imprévus, et en
-raison de la difficulté de faire venir de l'argent de France, j'avais
-recouru au moyen bien simple d'écrire dans les journaux du pays. On
-payait cent cinquante francs la feuille de seize colonnes très-courtes.
-Je donnai deux séries d'articles, qu'il fallut soumettre aux censeurs.
-
-J'attendis d'abord plusieurs jours. On ne me rendait rien.--Je me vis
-forcé d'aller trouver M. Pilat, le directeur de cette institution, en
-lui exposant qu'on me faisait attendre trop longtemps le _visa._ --Il
-fut pour moi d'une complaisance rare,--et il ne voulut pas, comme son
-quasi-homonyme, se laver les mains de l'injustice que je lui signalais.
-J'étais privé, en outre, de la lecture des journaux français, car
-on ne recevait dans les cafés que le _Journal des Débats_ et _la
-Quotidienne._ M. Pilat me dit: «Vous êtes ici dans l'endroit le plus
-libre de l'empire (les bureaux de la censure), et vous pouvez venir y
-lire, tous les jours, même le _National_ et le _Charivari._»
-
-Voilà des façons spirituelles et généreuses qu'on ne rencontre que chez
-les fonctionnaires allemands, et qui n'ont que cela de fâcheux qu'elles
-font supporter plus longtemps l'arbitraire.
-
-Je n'ai jamais eu tant de bonheur avec la censure française,--je veux
-parier de celle des théâtres,--et je doute que si l'on rétablissait
-celle des livres et des journaux, nous eussions plus à nous en louer.
-Dans le caractère de notre nation, il y a toujours une tendance à
-exercer la force, quand on la possède, ou les prétentions du pouvoir,
-quand on le tient en main.
-
-Je parlais dernièrement de mon embarras à un savant, qu'il est inutile
-de désigner autrement qu'en l'appelant _bibliophile._ Il me dit: Ne
-vous servez pas des _Lettres galantes_ de madame Dunoyer pour écrire
-l'histoire de l'abbé de Bucquoy. Le titre seul du livre empêchera qu'on
-le considère comme sérieux; attendez la réouverture de la Bibliothèque
-(elle était alors en vacances), et vous ne pouvez manquer d'y prouver
-l'ouvrage que vous avez lu à Francfort.
-
-Je ne fis pas attention au malin sourire qui, probablement, pinçait
-alors la lèvre du bibliophile,--et, le 1er octobre, je me présentais
-l'un des premiers à la Bibliothèque nationale.
-
-M. Pilon est un homme plein de savoir et de complaisance. Il fit
-faire des recherches qui, au bout d'une demi-heure, n'amenèrent
-aucun résultat. Il feuilleta Brunet et Quérard, y trouva le livre
-parfaitement désigné, et me pria de revenir au bout de trois jours:--on
-n'avait pas pu le trouver.--Peut-être cependant, me dit M. Pilon, avec
-l'obligeante patience qu'on lui connaît,--peut-être se trouve-t-il
-classé parmi les romans.
-
-Je frémis:--Parmi les romans?... mais c'est un livre historique!...
-cela doit se trouver dans la collection des Mémoires relatifs au
-siècle de Louis XIV. Ce livre se rapporte à l'histoire spéciale de
-la Bastille: il donne des détails sur la révolte des camisards, sur
-l'exil des protestants, sur cette célèbre ligue des faux-saulniers
-de Lorraine, dont Mandrin se servit plus tard pour lever des troupes
-régulières qui furent capables de lutter contre des corps d'armée et
-de prendre d'assaut des villes telles que Beaune et Dijon!...--Je le
-sais, me dit M. Pilon; mais le classement des livres, fait à diverses
-époques, est souvent fautif. On ne peut en réparer les erreurs qu'à
-mesure que le public fait la demande des ouvrages. Il n'y a ici que M.
-Ravenel qui puisse vous tirer d'embarras... Malheureusement, il n'est
-pas _de semaine._
-
-J'attendis la semaine de M. Ravenel. Par bonheur, je rencontrai, le
-lundi suivant, dans la salle de lecture, quelqu'un qui le connaissait,
-et qui m'offrit de me présenter à lui. M. Ravenel m'accueillit avec
-beaucoup de politesse, et me dit ensuite: «Monsieur, je suis charmé du
-hasard qui me procure votre connaissance, et je vous prie seulement de
-m'accorder quelques jours. Cette semaine, j'appartiens au public. La
-semaine prochaine, je serai tout à votre service.
-
-Comme j'avais été présenté à M. Ravenel, je ne faisais plus partie
-du public! Je devenais une connaissance privée,--pour laquelle on ne
-pouvait se déranger du service ordinaire.
-
-Cela était parfaitement juste d'ailleurs;--mais admirez ma mauvaise
-chance!... Et je n'ai eu qu'elle à accuser.
-
-On a souvent parlé des abus de la Bibliothèque. Ils tiennent en partie
-à l'insuffisance du personnel, en partie aussi à de vieilles traditions
-qui se perpétuent. Ce qui a été dit de plus juste, c'est qu'une grande
-partie du temps et de la fatigue des savants distingués qui remplissent
-là des fonctions peu lucratives de bibliothécaires, est dépensée à
-donner aux six cents lecteurs quotidiens des livres usuels, qu'on
-trouverait dans tous les cabinets de lecture;--ce qui ne fait pas
-moins de tort à ces derniers qu'aux éditeurs et aux auteurs, dont il
-devient inutile dès lors d'acheter ou de louer les livres.
-
-On l'a dit encore avec raison, un établissement unique au monde
-comme celui-là ne devrait pas être un chauffoir public, une
-salle d'asile,--dont les hôtes sont, en majorité, dangereux pour
-l'existence et la conservation des livres. Cette quantité de désœuvrés
-vulgaires, de bourgeois retirés, d'hommes veufs, de solliciteurs sans
-places, d'écoliers qui viennent copier leur version, de vieillards
-maniaques,--comme l'était ce pauvre _Carnaval_ qui venait tous les
-jours avec un habit rouge, bleu clair, ou vert pomme, et un chapeau
-orné de fleurs,--mérite sans doute considération, mais n'existe-t-il
-pas d'autres bibliothèques, et même des bibliothèques spéciales à leur
-ouvrir?...
-
-Il y avait aux imprimés dix-neuf éditions de _Don Quichotte._ Aucune
-n'est restée complète. Les voyages, les comédies, les histoires
-amusantes, comme celles de M. Thiers et de M. Capefigue, l'Almanach des
-adresses, sont ce que ce public demande invariablement, depuis que les
-bibliothèques ne donnent plus de romans en lecture.
-
-Puis, de temps en temps, une édition se dépareille, un livre curieux
-disparaît, grâce au système trop large qui consiste à ne pas même
-demander les noms des lecteurs.
-
-La république des lettres est la seule qui doive être quelque peu
-imprégnée d'aristocratie,--car on ne contestera jamais celle de la
-science et du talent.
-
-La célèbre bibliothèque d'Alexandrie n'était ouverte qu'aux savants ou
-aux poètes connus par des ouvrages d'un mérite quelconque. Mais aussi
-l'hospitalité y était complète, et ceux qui venaient y consulter les
-auteurs étaient logés et nourris gratuitement pendant tout le temps
-qu'il leur plaisait d'y séjourner.
-
-Et à ce propos,--permettez à un voyageur qui en a foulé les débris et
-interrogé les souvenirs, de venger la mémoire de l'illustre calife Omar
-de cet éternel incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, qu'on lui
-reproche communément. Omar n'a jamais mis le pied à Alexandrie,--quoi
-qu'en aient dit bien des académiciens. Il n'a pas même eu d'ordres
-à envoyer sur ce point à son lieutenant Amrou.--La bibliothèque
-d'Alexandrie et le _Serapéon_, ou maison de secours, qui en faisait
-partie, avaient été brûlés et détruits au quatrième siècle par les
-chrétiens,--qui, en outre, massacrèrent dans les rues la célèbre
-Hypatie, philosophe pythagoricienne. Ce sont là, sans doute, des excès
-qu'on ne peut reprocher à la religion,--mais il est bon de laver du
-reproche d'ignorance ces malheureux Arabes dont les traductions nous
-ont conservé les merveilles de la philosophie, de la médecine et des
-sciences grecques, en y ajoutant leurs propres travaux,--qui sans
-cesse perçaient de vifs rayons la brume obstinée des époques féodales.
-
-Pardonnez-moi ces digressions,--et je vous tiendrai au courant du
-voyage que j'entreprends _à la recherche_ de l'abbé de Bucquoy. Ce
-personnage excentrique et éternellement fugitif ne peut échapper
-toujours à une investigation rigoureuse.
-
-
-
-2e LETTRE.
-
-
-Un paléographe.--Rapports de police en 1709.--Affaire Le Pileur.--Un
-drame domestique.
-
-
-Il est certain que la plus grande complaisance règne à la Bibliothèque
-nationale. Aucun savant sérieux ne se plaindra de l'organisation
-actuelle;--mais quand un feuilletoniste ou un romancier se
-présente, «tout le dedans des rayons tremble.» Un bibliographe, un
-homme appartenant à la science régulière, savent juste ce qu'ils
-ont à demander. Mais l'écrivain fantaisiste, exposé à perpétrer un
-_roman-feuilleton,_ fait tout déranger, et dérange tout le monde pour
-une idée biscornue qui lui passe par la tête.
-
-C'est ici qu'il faut admirer la patience d'un conservateur,--l'employé
-secondaire est souvent trop jeune encore pour s'être fait à cette
-paternelle abnégation. Il vient parfois des gens grossiers qui se font
-une idée exagérée des droits que leur confrère cet avantage de faire
-partie du _public,_--et qui parlent à un bibliothécaire avec le ton
-qu'on emploie pour se faire servir dans un café.--Eh bien, un savant
-illustre, un académicien, répondra à cet homme avec la résignation
-bienveillante d'un moine. Il supportera tout de lui de dix heures à
-deux heures et demie, inclusivement.
-
-Prenant pitié de mon embarras, on avait feuilleté les catalogues, remué
-jusqu'à la _réserve,_ jusqu'à l'amas indigeste des romans,--parmi
-lesquels avait pu se trouver classé par erreur l'abbé Bucquoy; tout
-d'un coup un employé s'écria:--Nous l'avons en hollandais! Il me lut ce
-titre: «Jacques de Bucquoy:--_Événements remarquables_...»
-
---Pardon, fis-je observer, le livre que je cherche commence par
-«_Événement des plus rares_...»
-
---Voyons encore, il peut y avoir une erreur de traduction: «....._d'un
-voyage de seize années fait aux Indes._--Harlem, 1744.»
-
---Ce n'est pas cela ... et cependant le livre se rapporte à une époque
-où vivait l'abbé de Bucquoy; le prénom Jacques est bien le sien. Mais
-qu'est-ce que cet abbé fantastique a pu aller faire dans les Indes?
-
-Un autre employé arrive: on s'est trompé dans l'orthographe du nom;
-ce n'est pas de Bucquoy; c'est du Bucquoy, et comme il peut avoir été
-écrit Dubucquoy, il faut recommencer toutes les recherches à la lettre
-D.
-
-Il y avait véritablement de quoi maudire les particules des noms de
-famille! Dubucquoy, disais-je, serait un roturier ... et le titre du
-livre le qualifie comte de Bucquoy!
-
-*
-
-Un _paléographe_ qui travaillait à la table voisine leva la tête
-et me dit: «La particule n'a jamais été une preuve de noblesse; au
-contraire, le plus souvent, elle indique la bourgeoisie propriétaire,
-qui a commencé par ceux que l'on appelait les gens de _franc alleu._ On
-les désignait par le nom de leur terre, et l'on distinguait même les
-_branches diverses_ par la désinence variée des noms d'une famille.
-Les grandes familles historiques s'appellent Bouchard (Montmorency),
-Bozon (Périgord), Beaupoil (Saint-Aulaire), Capel (Bourbon), etc.
-Les _de_ et les _du_ sont pleins d'irrégularités et d'usurpations.
-Il y a plus: dans toute la Flandre et la Belgique, _de_ est le même
-article que le _der_ allemand, et signifie _le._ Ainsi, de Muller veut
-dire: le meunier, etc.--Voilà un quart de la France rempli de faux
-gentilshommes. Béranger s'est raillé lui-même très-gaiement sur le _de_
-qui précède son nom, et qui indique l'origine flamande.»
-
-On ne discute pas avec un paléographe; on le laisse parler.
-
-*
-
-Cependant, l'examen de la lettre _D_ dans les diverses séries de
-catalogues n'avait pas produit de résultat.
-
---D'après quoi supposez-vous que c'est du Bucquoy, dis-je à l'obligeant
-bibliothécaire qui était venu en dernier lieu.
-
---C'est que je viens de chercher ce nom aux manuscrits dans le
-catalogue des archives de la police: 1709, est-ce l'époque?
-
---Sans doute; c'est l'époque de la troisième évasion du comte de
-Bucquoy.
-
---Du Bucquoy!... c'est ainsi qu'il est porté au catalogue des
-manuscrits. Montez avec moi, vous consulterez le livre même.
-
-Je me suis vu bientôt maître de feuilleter un gros in-folio relié en
-maroquin rouge, et réunissant plusieurs dossiers de rapports de police
-de l'année 1709. Le second du volume portait ces noms: «Le Pileur,
-François Bouchard, dame de Boulanvilliers, Jeanne Massé,--Comte du
-Buquoy.»
-
-Nous tenons le loup par les oreilles,--car il s'agit bien là d'une
-évasion de la Bastille, et voici ce qu'écrit M. d'Argenson dans un
-rapport à M. de Pontchartrain:
-
-«Je continue à faire chercher le _prétendu_ comte du Buquoy dans tous
-les endroits qu'il vous a pieu de m'indiquer, mais on n'a peu en rien
-apprendre, et je ne pense pas qu'il soit à Paris.»
-
-Il y a dans ce peu de lignes quelque chose de rassurant et quelque
-chose de désolant pour moi.
-
---Le comte de Buquoy ou de Bucquoy, sur lequel je n'avais que des
-données vagues ou contestables, prend, grâce à cette pièce, une
-existence historique certaine. Aucun tribunal n'a plus le droit de le
-classer parmi les héros du roman-feuilleton.
-
-D'un autre côté, pourquoi M. d'Argenson écrit-il: le _prétendu_ comte
-de Bucquoy?
-
-Serait-ce un faux Bucquoy,--qui se serait fait passer pour l'autre ...
-dans un but qu'il est bien difficile aujourd'hui d'apprécier?
-
-Serait-ce le véritable, qui aurait caché son nom sous un pseudonyme?
-
-Réduit à cette seule preuve, la vérité m'échappe,--et il n'y a pas un
-légiste qui ne fût fondé à contester même l'existence matérielle de
-l'individu!
-
-Que répondre à un substitut qui s'écrierait devant le tribunal: «Le
-comte de Bucquoy est un personnage fictif, créé par la _romanesque_
-imagination de l'auteur!...» et qui réclamerait l'application de
-la loi, c'est-à-dire, peut-être un million d'amende! ce qui se
-multiplierait encore par la série quotidienne de numéros saisis, si on
-les laissait s'accumuler?
-
-Sans avoir droit au beau nom de savant, tout écrivain est forcé
-parfois d'employer la méthode scientifique, je me mis donc à examiner
-curieusement l'écriture jaunie sur papier de Hollande du rapport signé
-d'Argenson. A la hauteur de cette ligne: «Je continue de faire chercher
-le prétendu comte ...» Il y avait sur la marge ces trois mots écrits
-au crayon, et tracés d'une main rapide et ferme: «L'on ne peut trop.»
-Qu'est-ce que l'on ne peut trop?--chercher l'abbé de Bucquoy, sans
-doute.....
-
-C'était aussi mon avis.
-
-*
-
-Toutefois, pour acquérir la certitude, en matière d'écritures, il faut
-comparer. Cette note se reproduisait sur une autre page à propos des
-lignes suivantes du même rapport:
-
-«Les lanternes ont été posées sous les guichets du Louvre suivant votre
-intention, et je tiendrai la main à ce qu'elles soient allumées tous
-les soirs.»
-
-La phrase était terminée ainsi dans l'écriture du secrétaire, qui avait
-copié le rapport. Une autre main moins exercée avait ajouté à ces mots:
-«allumées tous les soirs,» ceux-ci: «_fort exactement._»
-
-A la marge se retrouvaient ces mots de l'écriture évidemment du
-ministre Pontchartrain: «L'on ne peut trop.»
-
-La même note que pour l'abbé de Bucquoy.
-
-Cependant, il est probable que M. de Pontchartrain variait ses
-formules. Voici autre chose:
-
-«J'ai fait dire aux marchands de la foire Saint-Germain qu'ils aient à
-se conformer aux ordres du roy, qui défendent de donner à manger durant
-les heures qui conviennent à l'observation du jeusne, suivant les
-règles de l'Église.»
-
-Il y a seulement à la marge ce mot au crayon: «Bon.»
-
-Plus loin il est question d'un _particulier,_ arrêté pour avoir
-assassiné une religieuse d'Évreux. On a trouvé sur lui une tasse, un
-cachet d'argent, des linges ensanglantés et un _gand._--Il se trouve
-que cet homme est un abbé (encore un abbé!); mais les Charges se
-sont dissipées, selon M. d'Argenson, qui dit que cet abbé est venu à
-Versailles pour y solliciter des affaires qui ne lui réussissent pas,
-puis-qu'il est toujours dans le besoin. «Aincy, ajoute-t-il, je crois
-qu'on peut le regarder comme un visionnaire plus propre à renvoyer dans
-sa province qu'à tolérer à Paris, où il ne peut être qu'à charge au
-public.»
-
-Le ministre a écrit au crayon: «Qu'il luy parle auparavant.» Terribles
-mots, qui ont peut-être changé la face de l'affaire du pauvre abbé.
-
-Et si c'était l'abbé de Bucquoy lui-même!--Pas de nom; seulement un
-mot: _Un particulier._ Il est question plus loin de la nommée Lebeau,
-femme du nommé Cardinal, connue pour une prostituée ... Le sieur
-Pasquier s'intéresse à elle ...
-
-Au crayon, en marge: «A la maison de Force. Bon pour six mois.»
-
-<tb>
-
-Je ne sais si tout le monde prendrait le même intérêt que moi à
-dérouler ces pages terribles intitulées: _Pièces diverses de police._
-Ce petit nombre de faits peint le point historique où se déroulera la
-vie de l'abbé fugitif. Et moi, qui le connais, ce pauvre abbé,--mieux
-peut-être que ne pourront le connaître mes lecteurs,--j'ai frémi en
-tournant les pages de ces rapports impitoyables qui avaient passé sous
-la main de ces deux hommes,--d'Argenson et Pontchartrain[1].
-
-Il y a un endroit où le premier écrit, après quelques protestations de
-dévouement:
-
-«Je saurais même comme je dois recevoir les reproches et les
-réprimandes qu'il vous plaira de me faire...»
-
-Le ministre répond, à la troisième personne, et cette fois, en se
-servant d'une plume... «Il ne les méritera pas quand il voudra; et je
-serais bien fâché de douter de son dévouement, ne pouvant douter de sa
-capacité.»
-
-Il restait une pièce dans ce dossier. «Affaire Le Pileur.» Tout un
-drame effrayant se déroula sous mes yeux.
-
-Ce n'est pas un _roman._
-
-
-UN DRAME DOMESTIQUE.--AFFAIRE LE PILEUR.
-
-L'action représente une de ces terribles scènes de famille qui se
-passent au chevet des morts,--dans ce moment, si bien rendu jadis
-sur une scène des boulevards,--où l'héritier, quittant son masque de
-componction et de tristesse, se lève fièrement et dit aux gens de la
-maison: «Les clefs?»
-
-Ici nous avons deux héritiers après la mort de Binet de Villiers: son
-frère Binet de Basse-Maison, légataire universel, et son beau-frère Le
-Pileur.
-
-Deux procureurs, celui du défunt et celui de Le Pileur travaillaient
-à l'inventaire, assistés d'un notaire et d'un clerc. Le Pileur se
-plaignit de ce qu'on n'avait pas inventorié un certain nombre de
-papiers que Binet de Basse-Maison déclarait de peu d'importance.
-Ce dernier dit à Le Pileur qu'il ne devait pas soulever de mauvais
-incidents et pouvait s'en rapporter à ce que dirait Châtelain, son
-procureur.
-
-Mais Le Pileur répondit qu'il n'avait que faire de consulter son
-procureur; qu'il savait ce qui était à faire, et que s'il formait de
-mauvais incidents, il était _assez gros seigneur_ pour les soutenir.
-
-Basse-Maison, irrité de ce discours, s'approcha de Le Pileur et
-lui dit, en le prenant par les deux boutonnières du haut de son
-justaucorps, qu'il l'en empêcherait bien;--Le Pileur mit l'épée à la
-main, Basse-Maison en fit autant... Ils se portèrent d'abord quelques
-coups d'épée sans beaucoup s'approcher. La dame Le Pileur se jeta entre
-son mari et son père; les assistants s'en mêlèrent et l'on parvint à
-les pousser chacun dans une chambre différente, que l'on ferma à clef.
-
-Un moment après l'on entendit s'ouvrir une fenêtre; c'était Le Pileur
-qui criait à ses gens restés dans la cour a d'aller quérir ses deux
-neveux.»
-
-Les hommes de loi commençaient un procès-verbal sur le désordre
-survenu, quand les deux neveux entrèrent le sabre à la main.--C'étaient
-deux officiers de la maison du roi; ils repoussèrent les valets, et
-présentèrent la pointe aux procureurs et au notaire, demandant où était
-Basse-Maison.
-
-On refusait de leur dire, quand Le Pileur cria de sa chambre: «A moi,
-mes neveux!»
-
-Les neveux avaient déjà enfoncé la porte de la chambre de gauche,
-et accablaient de coups de plat de sabre l'infortuné Binet de
-Basse-Maison, lequel était, selon le rapport, «hasthmatique.»
-
-Le notaire, qui s'appelait Dionis, crut alors que la colère de Le
-Pileur serait satisfaite et qu'il arrêterait ses neveux;--il ouvrit
-donc la porte et lui fit ses remontrances. A peine dehors, Le Pileur
-s'écria: «On va voir beau jeu!» Et arrivant derrière ses neveux, qui
-battaient toujours Basse-Maison, il lui porta un coup d'épée dans le
-ventre.
-
-La pièce qui relate ces faits est suivie d'une autre plus détaillée,
-avec les dépositions de treize témoins,--dont _les plus considérables_
-étaient les deux procureurs et le notaire.
-
-Il est juste de dire que ces treize témoins avaient lâché pied au
-moment critique. Aussi, aucun ne rapporte qu'il soit absolument certain
-que Le Pileur ait donné le coup d'épée.
-
-Le premier procureur dit qu'il n'est sûr que d'avoir entendu de loin
-les coups de plat de sabre.
-
-Le second dépose comme son confrère.
-
-Un laquais nommé Barry s'avance davantage:--Il a vu le meurtre de loin
-par une fenêtre; mais il ne sait si c'était Le Pileur ou _un habillé de
-gris blanc_ qui a donné à Basse-Maison un coup d'épée dans le ventre.
-Louis Calot, autre laquais, dépose à peu près de même.
-
-Le dernier de ces treize braves, qui est le moins considérable, le
-clerc du notaire, a _veu_ la dame Le Pileur faire main basse sur
-plusieurs des papiers du défunt. Il a ajouté qu'après la scène, Le
-Pileur est venu tranquillement chercher sa femme dans la salle où elle
-était, et «qu'il s'en alla dans son carrosse avec elle et les deux
-hommes qui avaient fait la violence.»
-
-*
-
-La moralité manquerait à ce récit instructif, louchant les mœurs
-du temps,--si l'on ne lisait à la fin du rapport cette conclusion
-remarquable: «Il y a peu d'exemples d'une violence aussi odieuse et
-aussi criminelle... Cependant, comme les héritiers des deux frères
-morts se trouvent aussi beaux-frères du meurtrier, on peut craindre
-avec beaucoup d'apparence que cet assassinat ne demeure impuni et ne
-produise d'autre effet que de rendre le sieur Le Pileur beaucoup plus
-traitable sur des propositions d'accommoder qui lui seront faites de la
-part de ses cohéritiers, par rapport à leurs intérêts communs.»
-
-On a dit que dans le grand siècle, le plus petit commis écrivait aussi
-pompeusement que Bossuet. Il est impossible de ne pas admirer ce beau
-détachement du _rapport_ qui fait espérer que le meurtrier deviendra
-plus traitable sur le règlement de ses intérêts... Quant au meurtre,
-à l'enlèvement des papiers, aux coups mêmes, distribués probablement
-aux hommes de loi, ils ne peuvent être punis, parce que ni les parents
-ni d'autres n'en porteront plainte,--M. Le Pileur étant _trop grand
-seigneur_ pour ne pas _soutenir_ même ses _mauvais incidents_...
-
-Il n'est plus question ensuite de cette histoire,--qui m'a fait
-oublier un instant le pauvre abbé;--mais, à défaut d'enjolivements
-romanesques, on peut du moins découper des silhouettes historiques
-pour le fond du tableau. Tout déjà, pour moi, vit et se recompose. Je
-vois d'Argenson dans son bureau, Pontchartrain dans son cabinet, le
-Pontchartrain de Saint-Simon, qui se rendit si plaisant en se faisant
-appeler de Pontchartrain, et qui, comme bien d'autres, se vengeait du
-ridicule par la terreur.
-
-Mais à quoi bon ces préparations? Me sera-t-il permis seulement
-de mettre en scène les faits, à la manière de Froissard ou de
-Monstrelet?--On me dirait que c'est le procédé de Walter Scott, un
-romancier, et je crains bien qu'il ne faille me borner à une analyse
-pure et simple de l'histoire de l'abbé de Bucquoy ... quand je l'aurai
-trouvée.
-
-
-[1] Voici à quoi rimait dans ce temps-là le nom de Pontchartrain:
-
- C'est un _pont_ de planches pourries,
- Un _char_ traîné par les furies
- Dont le diable emporta le _train._
-
-
-
-
-
-3e LETTRE.
-
-
-Un conservateur de la Bibliothèque Mazarine.--La souris
-d'Athènes.--_La Sonnette enchantée._
-
-
-J'avais bon espoir: M. Ravenel devait s'en occuper;--ce n'était plus
-que huit jours à attendre. Et, du reste, je pouvais, dans l'intervalle,
-trouver encore le livre dans quelque autre bibliothèque publique.
-
-Malheureusement, toutes étaient fermées,--hors la Mazarine. J'allai
-donc troubler le silence de ces magnifiques et froides galeries. Il
-y a là un catalogue fort complet, que l'on peut consulter soi-même,
-et qui, en dix minutes, vous signale clairement le oui ou le non de
-toute question. Les garçons eux-mêmes sont si instruits qu'il est
-presque toujours inutile de déranger les employés et de feuilleter le
-catalogue. Je m'adressai à l'un d'eux, qui fut étonné, chercha dans sa
-tête et me dit: «Nous n'avons pas le livre...; pourtant, j'en ai une
-vague idée.
-
-Le conservateur est un homme plein d'esprit, que tout le monde connaît,
-et de science sérieuse. Il me reconnut. «Qu'avez-vous donc à faire
-de l'abbé de Bucquoy? est-ce pour un livret d'opéra? j'en ai vu un
-charmant de vous il y a dix ans[1]; la musique était ravissante. Vous
-aviez là une actrice admirable... Mais la censure, aujourd'hui, ne
-vous laissera pas mettre au théâtre _un abbé._
-
---C'est pour un travail historique que j'ai besoin du livre.»
-
-
-
-Il me regarda avec attention, comme on regarde ceux qui demandent des
-livres d'alchimie. «Je comprends, dit-il enfin; c'est pour un roman
-historique, genre Dumas.
-
---Je n'en ai jamais fait; je n'en veux pas faire: je ne veux pas grever
-les journaux où j'écris de quatre ou cinq cents francs par jour de
-timbre... Si je ne sais pas faire de l'histoire, j'imprimerai le le
-livre tel qu'il est!
-
-Il hocha la tête et me dit:--Nous l'avons.
-
---Ah!
-
---Je sais où il est. 11 fait partie du fonds de livres qui nous est
-venu de Saint-Germain-des-Prés. C'est pourquoi il n'est pas encore
-catalogué... Il est dans les caves.
-
---Ah! si vous étiez assez bon...
-
---Je vous le chercherai: donnez-moi quelques jours.
-
---Je commence le travail après-demain.
-
---Ah! c'est que tout cela est l'un sur l'autre: c'est une maison à
-remuer. Mais le livre y est: je l'ai vu.
-
---Ah! faites bien attention, dis-je, à ces livres du fonds de
-Saint-Germain-des-Prés,--à cause des rats... On en a signalé tant
-d'espèces nouvelles sans compter le rat gris de Russie venu à la suite
-des Cosaques. Il est vrai qu'il a servi à détruire le rat anglais; mais
-on parle à présent d'un nouveau _rongeur_ arrivé depuis peu. C'est la
-_souris d'Athènes._ Il paraît qu'elle peuple énormément, et que la race
-en a été apportée dans des caisses envoyées ici par l'Université que la
-France entretient à Athènes.
-
-Le conservateur sourit de ma crainte et me congédia en me promettant
-tous ses soins.
-
-
-
-LA SONNETTE ENCHANTEE.
-
-Il m'est venu encore une idée: la Bibliothèque de l'Arsenal est en
-vacances; mais j'y connais un conservateur.--Il est à Paris: il a les
-clefs. Il a été autrefois très-bienveillant pour moi, et voudra bien
-me communiquer exceptionnellement ce livre, qui est de ceux que sa
-bibliothèque possède en grand nombre.
-
-Je m'étais mis en route. Une pensée terrible m'arrêta. C'était le
-souvenir d'un récit fantastique qui m'avait été fait il y a longtemps.
-
-Le conservateur que je connais avait succédé à un vieillard célèbre[2],
-qui avait la passion des livres, et qui ne quitta que fort tard et avec
-grand regret ses chères éditions du 17e siècle; il mourut cependant, et
-le nouveau conservateur prit possession de son appartement.
-
-Il venait de se marier, et reposait en paix près de sa jeune épouse,
-lorsque tout à coup il se sent réveillé, à une heure du matin, par de
-violents coups de sonnette. La bonne couchait à un autre étage. Le
-conservateur se lève et va ouvrir.
-
-Personne.
-
-Il s'informe dans la maison: tout le monde dormait;--le concierge
-n'avait rien vu.
-
-Le lendemain, à la même heure, la sonnette retentit de la même manière
-avec une longue série de carillons.
-
-Pas plus de visiteur que la veille. Le conservateur, qui avait été
-professeur quelque temps auparavant, suppose que c'est quelque écolier
-rancuneux, affligé de trop de _pensums,_ qui se sera caché dans la
-maison,--ou qui aura même attaché un chat par la queue à un nœud
-coulant qui se serait relâché par l'effet de la traction...
-
-Enfin, le troisième jour, il charge le concierge de se tenir sur le
-palier, avec une lumière, jusqu'au delà de l'heure fatale, et lui
-promet une récompense si la sonnerie n'a pas lieu.
-
-A une heure du matin, le concierge voit avec consternation le cordon
-de sonnette se mettre en branle de lui-même, le gland rouge danse avec
-frénésie le long du mur. Le conservateur ouvre, de son côté, et ne voit
-devant lui que le concierge faisant des signes de croix.--C'est l'âme
-de votre prédécesseur qui revient:
-
---L'avez-vous vu?
-
---Non! mais des fantômes, cela ne se voit pas à la chandelle.
-
---Eh bien, nous essaierons demain sans lumière.
-
---Monsieur, vous pourrez bien essayer tout seul... Après mûre
-réflexion, le conservateur se décida à ne pas essayer de voir
-le fantôme, et probablement on fit dire une messe pour le vieux
-bibliophile, car le fait ne se renouvela plus.
-
-Et j'irais, moi, tirer cette même sonnette!... Qui sait si ce n'est pas
-le fantôme _qui m'ouvrira_?
-
-Cette bibliothèque est, d'ailleurs, pleine pour moi de tristes
-souvenirs: j'y ai connu trois conservateurs,--dont le premier
-était l'original du fantôme supposé; le second, si spirituel et si
-bon.....qui fut un de mes tuteurs littéraires[3]; le dernier[4], qui me
-révélait si complaisamment ses belles collections de gravures, et à qui
-j'ai fait présent d'un _Faust,_ illustré de planches allemandes!
-
-Non, je ne me déciderai pas facilement à retourner à l'Arsenal.
-
-D'ailleurs, nous avons encore à visiter les vieux libraires. Il y a
-France; il y a Merlin; il y a Techener...
-
-M. France me dit: «Je connais bien le livre; je l'ai eu dans les mains
-dix fois.....Vous pouvez le trouver par hasard sur les quais: je l'y ai
-trouvé pour dix sous.
-
-Courir les quais plusieurs jours pour chercher un livre noté comme
-rare.....J'ai mieux aimé aller chez Merlin. «Le Bucquoy? me dit son
-successeur; nous ne connaissons que cela; j'en ai même un sur ce
-rayon...»
-
-Il est inutile d'exprimer ma joie. Le libraire m'apporta un livre
-in-12, du format indiqué; seulement, il était un peu gros (649 pages).
-Je trouvai, en l'ouvrant, ce titre, en regard d'un portrait: «Éloge du
-comte de Bucquoy.» Autour du portrait, on retrouvait en latin: _COMES.
-A. BVCQVOY._
-
-Mon illusion ne dura pas longtemps; c'était une histoire de la
-rébellion de Bohême, avec le portrait d'un Bucquoy en cuirasse,
-ayant-barbe coupée à la mode de Louis XIII. C'est probablement l'aïeul
-du pauvre abbé.--Mais il n'était pas sans intérêt de posséder ce
-livre; car souvent les goûts et les traits de famille se reproduisent.
-Voilà un Bucquoy né dans l'Artois qui fait la guerre de Bohême;--sa
-figure révèle l'imagination et l'énergie, avec un grain de tendance
-au fantasque. L'abbé de Bucquoy a dû lui succéder comme les rêveurs
-succèdent aux hommes d'action.
-
-LE CANARI.
-
-En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je
-m'arrêtai à la porte d'un oiselier.
-
-Une femme d'un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi
-luxueux qui révèle qu'on a vu de meilleurs jours, offrait au marchand
-de lui vendre un canari avec sa cage.
-
-Le marchand répondit qu'il était bien embarrassé seulement de nourrir
-les siens. La vieille dame insistait d'une voix oppressée. L'oiselier
-lui dit que son oiseau n'avait pas de valeur.--La dame s'éloigna en
-soupirant.
-
-J'avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohême du comte de
-Bucquoy: sans cela, j'aurais dit au marchand: Rappelez cette dame, et
-dites-lui que vous vous décidez à acheter l'oiseau.....
-
-La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m'a laissé le remords
-de n'avoir pu le faire.
-
-<tb>
-
-M. Techener m'a dit: Je n'ai plus d'exemplaires du livre que vous
-cherchez; mais je sais qu'il s'en vendra un prochainement dans la
-bibliothèque d'un amateur.
-
---Quel amateur?...
-
---X., si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue.,
-
---Mais, si je veux acheter l'exemplaire maintenant?...
-
---On ne vend jamais d'avance les livres catalogués et classés dans les
-lots. La vente aura lieu le 11 novembre.
-
-Le 11 novembre!
-
-Hier, j'ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur delà Bibliothèque,
-à qui j'avais été présenté. Il ne m'avait pas oublié, et m'instruisait
-du même détail. Seulement il paraît que la vente a été remise au 20
-novembre.
-
-Que faire d'ici là.--Et encore, à présent, le livre montera peut-être à
-un prix fabuleux...
-
-
-[1] _Piquillo,_ musique de Moupou, en collaboration avec Alexandre
-Dumas.
-
-[2] M. de Saint-Martin.
-
-[3] Nodier.
-
-[4] Soulié.
-
-
-
-4e LETTRE.
-
-
-Un manuscrit des archives.--Angélique de Longueval.--Voyage à
-Compiègne.--Histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.
-
-
-J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué
-la généalogie authentique des Bucquoy. Leur nom patronymique est
-_Longueval._ En compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à
-cette famille, j'ai fait une trouvaille des plus heureuses.
-
-C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre
-déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose
-passé, et qui contient l'histoire d'_Angélique de Longueval_; j'en ai
-pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle.
-Une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les
-Bucquoy m'ont renvoyé à d'autres pièces, qui doivent exister à la
-Bibliothèque de Compiègne.--Le lendemain était le propre jour de la
-Toussaint; je n'ai pas manqué cette occasion de distraction et d'étude.
-
-La vieille France provinciale est à peine connue,--de ces côtés
-surtout,--qui cependant font partie des environs de Paris. Au point où
-l'Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent,--divisés par
-l'Oise et l'Aisne, au cours si lent et si paisible,--il est permis de
-rêver les plus belles bergeries du monde.
-
-La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, à peine
-modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au
-ciel à la manière du chant de l'alouette... Chez les enfants cela forme
-comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque
-chose d'italien,--ce qui tient sans doute au long séjour qu'ont fait
-les Médicis et leur suite florentine dans ces contrées, divisées
-autrefois en apanages royaux et princiers.
-
-Je suis arrivé hier au soir à Compiègne, poursuivant _les Bucquoy_ sous
-toutes les formes, avec cette obstination lente qui m'est naturelle.
-Aussi bien les archives de Paris, où je n'avais pu prendre encore que
-quelques notes, eussent été fermées aujourd'hui, jour de la Toussaint.
-
-A l'hôtel de la Cloche, célébré par Alexandre Dumas, on menait grand
-bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs
-armes; j'ai entendu un piqueur qui disait à son maître: «Voici le fusil
-de monsieur le marquis.»
-
-Il y a donc encore des marquis!
-
-J'étais préoccupé d'une tout autre chasse... Je m'informai de l'heure à
-laquelle ouvrait la Bibliothèque.
-
---Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée.
-
---Et les autres jours!
-
---Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures. Je crains de me
-faire ici plus malheureux que je n'étais. J'avais une recommandation
-pour l'un des bibliothécaires, qui est en même temps un de nos
-bibliophiles les plus éminents. Non-seulement il a bien voulu me
-montrer les livres de la ville, mais encore les siens,--parmi
-lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d'une
-correspondance _inédite_ de Voltaire, et un recueil de chansons mises
-en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n'ai pu voir
-sans attendrissement la belle et nette exécution,--avec ce titre:
-_Anciennes Chansons sur de nouveaux airs._ Voici la première dans le
-style marotique:
-
- Celui plus je ne suis que j'ai jadis été,
- Et plus ne saurais jamais l'être:
- Mon doux printemps et mon été
- Ont fait le saut par la fenêtre, etc.
-
-Cela m'a donné l'idée de revenir à Paris par Ermenonville,--ce qui
-est la roule la plus courte comme distance et la plus longue comme
-temps, bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre
-Compiègne.
-
-On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s'en éloigner, sans faire
-au moins trois lieues à pied.--Pas une voiture directe. Mais
-demain, jour des Morts, c'est un pèlerinage que j'accomplirai
-respectueusement,--tout en pensant à la belle Angélique de Longueval.
-
-Je vous adresse tout ce que j'ai recueilli sur elle aux archives et
-à Compiègne, rédigé sans trop de préparation d'après les documents
-manuscrits et surtout d'après ce cahier jauni, entièrement écrit de
-sa main, qui est peut-être plus hardi étant d'une fille de grande
-maison,--que les _Confessions_ mêmes de Rousseau.
-
-Angélique de Longueval était fille d'un des plus grands seigneurs
-de Picardie. Jacques de Longueval, comte de Haraucourt, son père,
-conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées,
-avait le gouvernement du Châtelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C'était
-dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint-Rimbaut,
-qu'il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges
-l'appelait à la cour ou à l'armée.
-
-Dès l'âge de treize ans, Angélique de Longueval, d'un caractère triste
-et rêveur,--n'ayant goût, comme elle le disait, _ni aux belles pierres,
-ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, ne respirait que la
-mort pour guérir son esprit._ Un gentilhomme de la maison de son père
-en devint amoureux. Il jetait continuellement les yeux sur elle,
-l'entourait de ses soins, et bien qu'Angélique ne sût pas encore ce
-que c'était qu'Amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite
-dont elle était l'objet.
-
-La déclaration d'amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement
-gravée dans sa mémoire, que six ans plus tard, après avoir traversé les
-orages d'un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait
-encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu'on me
-permette de citer ici ce curieux échantillon du style d'un amoureux de
-province au temps de Louis XIII.
-
-Voici la lettre du premier amoureux de mademoiselle Angélique de
-Longueval:
-
-«Je ne m'étonne plus de ce que les simples, sans la force des rayons
-du soleil, n'ont nulle vertu, puisque aujourd'hui j'ai été si
-malheureux que de sortir sans avoir vu cette belle aurore, laquelle m'a
-toujours mis en pleine lumière, et dans l'absence de laquelle je suis
-perpétuellement accompagné d'un cercle de ténèbres, dont le désir d'en
-sortir, et celui de vous revoir, ma belle, m'a obligé, comme ne pouvant
-vivre sans vous voir, de retourner avec tant de promptitude, afin de
-me ranger à l'ombre de vos belles perfections, l'aimant desquelles m'a
-entièrement dérobé le cœur et l'âme; larcin toutefois que je révère, en
-ce qu'il m'a élevé en un lieu si saint et si redoutable, et lequel je
-veux adorer toute ma vie avec autant de zèle et de fidélité que vous
-êtes parfaite.»
-
-Cette lettre ne porta pas bonheur au pauvre jeune homme qui l'avait
-écrite. En essayant de la glisser à Angélique, il fut surpris par le
-père,--et mourait à quatre jours de là, tué l'on ne dit pas comment.
-
-Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla
-l'Amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne
-voyant, dit-elle, d'autre remède à sa douleur que la mort ou une
-autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde.
-Parmi tant de seigneurs qu'elle y rencontrerait elle trouverait bien,
-pensait-elle, quelqu'un à mettre en son esprit à la place de ce mort
-éternel.
-
-Le comte d'Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux
-prières de sa fille, car parmi les personnes qui s'éprirent d'amour
-pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison
-paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint-Georges, gentilhomme du
-comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion
-commune pour la fille de leur maître une occasion de rivalité qui eut
-un dénoûment tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival,
-avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges
-l'apprend, appelle Fargue, lui remontre sa faute, et lui donne, en fin
-de compte, tant de coups de plat d'épée, que son arme en reste tordue.
-Plein de fureur, Fargue parcourt l'hôtel, cherchant une épée. Il
-rencontre le baron d'Haraucourt, frère d'Angélique: lui arrachant son
-épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l'on relève
-expirant. Le chirurgien n'arrive que pour dire à Saint-Georges: «Criez
-merci à Dieu, car vous êtes mort.» Pendant ce temps, Fargue s'était
-enfui.
-
-Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait
-précipiter la pauvre Angélique dans une série de malheurs.
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA GRAND'TANTE DE L'ABBÉ DE BUCQUOY.
-
-Voici maintenant les premières lignes du manuscrit:
-
-«Lorsque ma mauvaise fortune jura de continuer à ne plus me laisser
-en repos, ce fut un soir à Saint-Rimault, par un homme que j'avais
-connu il y avait plus de sept ans, et pratiqué deux ans entiers sans
-l'aimer. Ce garçon étant entré dans ma chambre sous prétexte du bien
-qu'il voulait à la demoiselle de ma mère nommée Beauregard, s'approcha
-de mon lit en me disant: «Vous plaît-il, madame?» et en s'approchant de
-plus près me dit ces paroles: «Ah! que je vous aime, il y a longtemps!»
-auxquelles paroles je répondis: Je ne vous aime point, je ne vous
-hais point aussi; seulement, allez vous-en, de peur que mon papa ne
-sache que vous êtes ici à ces heures. Le jour étant venu, je cherchai
-incontinent l'occasion de voir celui qui m'avait fait la nuit sa
-déclaration d'amour; et, le considérant, je ne le trouvai haïssable que
-de sa condition, laquelle lui donna tout ce jour-là une grande retenue,
-et il me regardait continuellement. Tous les jours en suivants se
-passèrent avec de grands soins qu'il prenait de s'ajuster bien pour me
-plaire. Il est vrai aussi qu'il était fort aimable, et que ses actions
-ne procédaient pas du lieu d'où il était sorti, car il avait le cœur
-très--haut et très-courageux.»
-
-Ce jeune homme, comme nous l'apprend le récit d'un père célestin,
-cousin d'Angélique, se nommait La Corbinière et n'était autre que le
-fils d'un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte
-d'Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées
-du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les
-serviteurs, portant moustaches et éperons, n'avaient pour livrée
-que l'uniforme. Ceci explique jusqu'à un certain point l'illusion
-d'Angélique.
-
-Elle vit avec chagrin partir La Corbinière, qui s'en allait, à la suite
-de son maître, retrouver à Charleville monseigneur de Longueville,
-malade d'une dyssenterie.--Triste maladie, pensait naïvement la jeune
-fille, triste maladie, qui l'empêchait de voir celui «dont l'affection
-ne lui déplaisait pas.» Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette
-rencontre se fit à l'église. Le jeune homme avait gagné de belles
-manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap
-d'Espagne gris de perle, avec un collet de point coupé et un chapeau
-gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s'approcha d'elle un
-moment sans que personne le remarquât et lui dit: «Prenez, Madame,
-ces bracelets de senteur que j'ai apportés de Charleville, où _il m'a
-grandement ennuyé._»
-
-La Corbinièro reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours
-d'aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu'il ne
-venait chez sa maîtresse que pour elle. «Cette simple fille,--dit
-Angélique,--le croyait fermement... Ainsi, nous passions deux ou trois
-heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de
-Verneuil, en la chambre tendue de blanc.»
-
-La surveillance et les soupçons d'un valet de chambre nommé Dourdillie
-interrompit ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre
-que par lettres. Cependant, le père d'Angélique, étant allé à Rouen
-pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant,--La
-Corbinière s'échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche,
-et, arrivé près de la fenêtre d'Angélique, jeta une pierre à la vitre.
-
-La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore, à sa
-chambrière Beauregard: «Je crois que votre amoureux est fou. Allez
-vilement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le
-parterre, car il y est entré. Cependant, je vais m'habiller et allumer
-de la chandelle.»
-
-Il fut question de donner à souper au jeune homme, «lequel ne fut que
-de confitures liquides. Toute cette nuit,--ajoute la demoiselle,--nous
-la passâmes tous trois à rire.»
-
-Mais, ce qu'il y eut de malheureux pour la pauvre Beauregard, c'est que
-la demoiselle et La Corbinière _se riaient_ surtout en secret de la
-confiance qu'elle avait d'être aimée de lui.
-
-Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite _du roy,_
-où jamais personne n'entrait;--puis à la nuit on Fallait quérir. «Son
-manger, dit Angélique, fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui
-portais entre ma chemise et ma cotte.»
-
-La Corbinière fut forcé enfin d'aller rejoindre le comte, qui
-alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une
-mélancolie--distraite seulement par les lettres qu'elle écrivait à
-son amant. «Je n'avais pas d'autre divertissement, dit-elle, car
-les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans
-la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire.....Notre
-_revue_ fut à Saint-Rimaut, avec des contentement si grands, que
-personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore
-plus aimable dans cet habit, qu'il avait d'écarlate.....»
-
-Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n'était
-plus au château, et sa chambre était occupée par un fauconnier nommé
-Lavigne qui faisait semblant de ne s'apercevoir de rien.
-
-Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste,--et
-ne laissant regretter que les mois d'absence de La Corbinère, forcé
-souvent de suivre le comte aux lieux où l'appelait son service
-militaire. «Dire, écrit Angélique, tous les contentements que nous
-eûmes en trois ans de temps _en France_[1], il serait impossible.»
-
-Un jour, La Corbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies
-de Paris l'avaient-elles un peu gâté.--Il entra dans la chambre
-d'Angélique fort lard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans
-son lit. Il commença par embrasser la suivante d'après la supposition
-habituelle, puis il lui dit: «Il faut que je fasse peur à madame.»
-
-«Alors, ajoute Angélique,--comme je dormais, il se glissa tout d'un
-temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que
-contente, je le suppliai, par la passion qu'il avait pour moi, de s'en
-aller bien vite, parce qu'il était impossible de marcher ni de parler
-dans ma chambre que mon papa ne l'entendit. J'eus beaucoup de peine à
-le faire sortir.»
-
-L'amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour,
-l'affection mutuelle s'était enencore augmentée;--et les parents en
-avaient quelque soupçon vague.--La Corbinière se cacha sous un grand
-tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que la demoiselle était
-couchée dans la chambre dite du Roi, «et vint se mettre près d'elle.»
-Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père
-entrer.--Du reste, même endormis l'un près de l'autre, leurs caresses
-étaient pures...
-
-
-[1] On disait alors ces mois: _en France,_ de tous les lieux compris
-dans l'Ile de France. Plus loin commençait la Picardie et le
-Soissonnai». Cela se dit encore pour distinguer certaines localités.
-
-
-
-5e LETTRE.
-
-
-Suite de l'histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.
-
-
-C'était l'esprit du temps,--où la lecture des poètes italiens faisait
-régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui
-de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d'esprit dans le style de
-la belle pénitente à qui nous devons ces confessions.
-
-Cependant, le jour étant venu, La Corbinière sortit un peu tard par la
-grande salle. Le comte, qui s'était levé de bonne heure, l'aperçut,
-sans pouvoir être sûr au juste qu'il sortît de chez sa fille, mais le
-soupçonnant très-fort.
-
-«Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très-cher papa resta ce jour-là
-très-mélancolique et ne faisait autre que de parler avec maman;
-pourtant l'on ne me dit rien du tout.»
-
-Le troisième jour, le comte était obligé de se rendre aux funérailles
-de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de La Corbinière,--ainsi
-que d'un fils, d'un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant
-au milieu de la forêt de Compiègne, il s'approcha tout à coup de
-l'amoureux, lui tira par surprise l'épée du baudrier, et, lui mettant
-le pistolet sur la gorge, dit au laquais: «Otez les éperons à ce
-traître, et vous en allez un peu devant.....»
-
-
-INTERRUPTION.
-
-
-Je ne voudrais pas imiter ici le procédé des narrateurs de
-Constantinople ou des conteurs du Caire, qui, par un artifice
-vieux comme le monde, suspendent une narration à l'endroit le
-plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même
-café.--L'histoire de l'abbé Bucquoy existe; je finirai par la trouver.
-
-Seulement, je m'étonne que dans une ville comme Paris, centre des
-lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions
-de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j'ai pu lire
-à Francfort,--et que j'avais négligé d'acheter.
-
-Tout disparait peu à peu, grâce au système de prêt des livres,--et
-aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques
-ne s'est pas renouvelée depuis la révolution. Tous les livres curieux,
-volés, achetés ou perdus, se retrouvent en Hollande, on Allemagne
-et en Russie.--Je crains un long voyage dans cette saison, et je me
-contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante
-kilomètres autour de Paris.
-
-*
-
-J'ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous
-transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait être rendue à
-Paris. Je pense que cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce
-pays, où j'ai été élevé; mais voici un détail curieux.
-
-Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail
-que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches
-préparatoires sur les Bucquoy,--dont le nom a toujours résonné dans mon
-esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un
-ami, un ami breton, très-grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne
-heure par le chemin de fer, qui s'arrête à Saint-Maixent, et ensuite
-par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de
-Flandre,--nous eûmes l'imprudence d'entrer au café le plus apparent de
-la ville, pour nous y réconforter.
-
-Ce café était plein de gendarmes, dans l'état gracieux qui, après le
-service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns
-jouaient aux dominos, les autres au billard.
-
-Ces militaires s'étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes
-parisiennes. Mais ils n'en manifestèrent rien ce soir-là.
-
-Le lendemain, nous déjeunions à l'hôtel excellent de la Truite qui file
-(je vous prie de croire que je n'invente rien), lorsqu'un brigadier
-vint nous demander très-poliment nos passeports.
-
-Pardon de ces minces détails,--mais cela peut intéresser tout le
-monde...
-
-Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la
-maréchaussée,--selon une chanson de ce pays-là même... (J'ai été bercé
-avec cette chanson.)
-
- On lui a demandé:
- Où est votre congé?
- --Le congé que j'ai pris;
- Il est sous mes souliers!
-
-
-La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible:
-
- _Spiritus sanctus,_
- _Quoniam bonus!_
-
-Ce qui indique suffisamment que le soldat n'a pas bien uni..... Notre
-affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avions-nous répondu
-très-honnêtement qu'on ne prenait pas d'ordinaire de passeport pour
-visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans
-faire d'observation.
-
-Nous avions parlé à l'hôtel d'un dessein vague d'aller à Ermenonville.
-Puis, le temps étant devenu mauvais, l'idée a changé, et nous
-sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous
-rapprochait de Paris.
-
-Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux
-gendarmes qui nous dit: «Vos papiers?»
-
-Nous répétons ce que nous avions dit déjà.
-
---Hé bien! messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état
-d'arrestation.
-
-Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.
-
-Je lui ai dit: Calme-toi. Je suis presque un diplomate... J'ai vu de
-près,--à l'étranger,--des rois, des pachas et même des padischas, et je
-sais comment on parle aux autorités.
-
---Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu'il faut toujours
-donner leurs titres aux personnes), j'ai fait trois voyages en
-Angleterre, et l'on ne m'a jamais demandé de passeport que pour me
-conférer le droit de sortir de France... Je reviens d'Allemagne, où
-j'ai traversé dix pays souverains,--y compris la Hesse:--on ne m'a pas
-même demandé mon passeport en Prusse.
-
---Eh bien! je vous le demande en France.
-
---Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle...
-
---Pas toujours...
-
-Je m'inclinai.
-
---J'ai vécu sept ans dans ce pays; j'y ai même quelques restes de
-propriétés...
-
---Mais vous n'avez pas de papiers?
-
---C'est juste... Croyez-vous maintenant que des gens suspects iraient
-prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie
-le soir?
-
---Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux.
-
-Je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit.
-
---Eh bien! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement
-un écrivain; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy de
-Longueval, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines, des
-châteaux qu'ils possédaient dans la province.
-
-Le front du commissaire s'éclaircit tout à coup:
-
---Ah! vous vous occupez de littérature? Et moi aussi, monsieur! J'ai
-fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie.
-
-Un péril succédait à un autre;--le commissaire paraissait disposé à
-nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter
-des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de
-Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.
-
-Je n'ai pas besoin, de vous dire que je continue à ne vous donner que
-des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue.
-
-Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté
-des paysages d'automne.--En ce moment, malgré la brume du matin, nous
-apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les
-châteaux et dans les musées, on retrouve encore l'esprit des peintres
-du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres
-dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés,--avec des champs dans le
-lointain ou sur le premier plan, des scènes champêtres.
-
-Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes
-transparentes et colorées de ee pays. C'est une Cythère calquée sur un
-îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise, et de l'Aisne,
---ces rivières si calmes et si paisibles en été.
-
-Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner;--fatigué des
-querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en
-revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes;--je reprends, des
-forces sur cette terre maternelle.
-
-Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien
-des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de
-ses souliers,--et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré
-qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout
-indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs.
-
-
-
-6e LETTRE.
-
-
-Le jour des Morts.--Senlis.--Les tours des Romains,--Les jeunes
-filles.--Delphine.
-
-
-C'est le jour des Morts que je vous écris;--pardon de ces idées
-mélancoliques. Arrivé à Senlis la veille, j'ai passé par les paysages
-les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir dans cette saison.
-La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des
-gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des
-bruyères et des broussailles,--et surtout la majestueuse longueur de
-cette route de Flandre, qui l'élève parfois de façon à vous faire
-admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, tout cela m'avait porté
-à la rêverie. En arrivant à Senlis, j'ai vu la ville en fête. Les
-cloches,--dont Rousseau aimait tant le son lointain,--résonnaient de
-tous côtés; les jeunes filles se promenaient par compagnies dans la
-ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et
-caquetant. Je ne sais si je suis victime d'une illusion: je n'ai pu
-rencontrer encore une fille laide à Senlis; celles-là peut-être ne se
-montrent pas!
-
-Non:--le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l'air
-pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est
-une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui
-entraine les populations vers l'Allemagne.--Je n'ai jamais su pourquoi
-le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays,--et faisait un
-coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse et
-autres localités, privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet
-direct. Il est probable que les personnes qui ont institué ce chemin
-auront tenu à le faire passer par leurs propriétés.--Il suffit de
-consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation.
-
-Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d'aller voir la cathédrale.
-Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l'écusson semé de
-fleurs de lis qui représente les armes de la ville, et qu'on a eu soin
-de replacer sur la porte latérale. L'évêque officiait en personne,--et
-la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se
-rencontrent encore dans cette localité.
-
-
-LES JEUNES FILLES.
-
-
-En sortant, j'ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les
-vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues
-de lierre.
-
---En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles
-qui s'étaient assises sur les marches de la porte.
-
-Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout
-devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.
-
---Voyons, mesdemoiselles, recommençons; les petites ne vont pas!...
-Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la
-seconde marche:--Allons, chante toute seule.
-
-Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée:
-
-Les canards dans la rivière... etc.
-
-Encore un air avec lequel j'ai été bercé. Les souvenirs d'enfance
-se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie.--C'est comme un
-manuscrit palympseste dont on fait reparaître les lignes par des
-procédés chimiques.
-
-Les petites filles reprirent ensemble «ne autre, chanson, encore un
-souvenir:
-
- Trois filles dedans un pré...
- Mon cœur vole (bis)!
- Mon cœur vole à votre gré!
-
-«Scélérats d'enfants! dit un brave paysan qui s'était arrêté près de
-moi à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles!... Il faut danser à
-présent.»
-
-Les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse
-singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les îles.
-
-Elles se mettent toutes,--comme on dit chez nous,--_à la queue leleu;_
-puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en
-reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune
-saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d'abord
-en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus
-autour de l'auditeur, obligé d'écouter le chant, et quand la ronde se
-resserre, d'embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à
-l'étranger qui passe.
-
-Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému jusqu'aux larmes en
-reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades,
-des finesses d'accent, autrefois entendues,--et qui, des mères aux
-filles, se conservent les mêmes...
-
-La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par l'imitation des
-opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées
-par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du seizième
-siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de
-Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a dans les souvenirs des
-filles de la campagne, des complaintes--d'un mauvais goût ravissant.
-
-On trouve là des restes de morceaux d'opéras, du seizième siècle,
-peut-être,--ou d'oratorios du dix-septième.
-
-
-DELPHINE.
-
-J'ai assisté autrefois à une représentation, donnée à Senlis dans une
-pension de demoiselles.
-
-On jouait un mystère,--comme aux temps passés.--La vie du Christ avait
-été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens
-était celle où l'on attendait la descente du Christ dans les enfers.
-
-Une très-belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure
-de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi globe, qui
-figurait un astre éteint.
-
-Elle chantait:
-
- Anges! descendez promptement,
- Au fond du purgatoire!...
-
-Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres
-lieux.--Elle ajoutait:
-
- Vous le verrez distinctement
- Avec une couronne...
- Assis _dessus_ un trône!...
-
-Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était
-d'une des plus grandes familles du pays et s'appelait Delphine.--Je
-n'oublierai jamais ce nom!
-
-<br>
-
-Le sire de Longueval dit à ses gens: «Fouillez ce traître, car il a des
-lettres de ma fille,»--et il ajoutait en lui parlant: «Dis, perfide,
-d'où venais-tu quand tu sortais si bonne heure de la grand'salle?»
-
-«Je venais, disait-il, de la chambre de M. de La Porte, et ne sais ce
-que vous voulez me dire de lettres.»
-
-Heureusement La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues,
-de sorte qu'on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à
-son fils,--en tenant toujours le pistolet à la main:--Coupe-lui la
-moustache et les cheveux!
-
-Le comte s'imaginait qu'après cette opération, La Corbinière ne
-plairait plus à sa fille.
-
-Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet:
-
-«Ce garçon se voyant de cette sorte, voulut mourir, car il croyait, en
-effet, que je ne l'aimerais plus; mais, au contraire, lorsque je le vis
-en cet état pour l'amour de moi, mon affection redoubla de telle sorte
-que j'avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant
-lui;--lequel usa de prudence, comme homme d'esprit qu'il était, car,
-sans éclater davantage, il l'envoya avec un bon cheval en Beauvoisis,
-avertir ces Messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en
-garnison à Orbaix.»
-
-La demoiselle ajoute:
-
-«Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement
-qu'il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne
-purent empêcher qu'il ne passât toute cette nuit-là avec moi par cette
-invention: mon père lui ayant commandé de s'en aller en Beauvoisis,
-il monta à cheval, et au lieu de s'en aller vivement, il s'arrêta
-dans le bois de Guny jusqu'à ce qu'il fût nuit, et alors il s'en vint
-chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et lorsqu'il eut soupé, il prit ses
-deux pistolets et s'en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin,
-où je l'attendais avec assurance et sans peur, sachant qu'on croyait
-qu'il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors il me dit: «Il
-ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser: c'est
-pourquoi il faut nous déshabiller... Il n'y a nul danger.»
-
-La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le comte moins sévère
-envers lui,--mais pour l'éloigner de sa fille, il lui dit: «Il vous
-en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y
-sont.»
-
-Ce qu'il fit avec grand déplaisir.
-
-A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet,
-nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de
-Longueval. Mais, craignant qu'elle ne fût vue, il lui recommanda de la
-mettre sous une pierre avant d'entrer au château, afin que si on le
-fouillait, on ne trouvât rien.
-
-Une fois admis, il devenait très-simple d'aller quérir la lettre sous
-la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien
-son message, et, s'approchant d'Angélique de Longueval, lui dit: «J'ai
-quelque chose pour vous.»
-
-Elle eut un grand contentement de cette lettre. Il témoignait qu'il
-avait quitté de grands avantages en Allemagne pour venir la voir, et
-qu'il lui était impossible de vivre sans qu'elle lui donnât commodité
-de la voir.
-
-Ayant été menée par son frère au château de la Neuville, Angélique dit
-à un laquais qui était à sa mère et qui s'appelait _Court-Toujours:_
-«Oblige-moi d'aller trouver La Corbinière, lequel est revenu
-d'Allemagne, et lui porte cette lettre de ma part bien secrètement.»
-
-
-
-7e LETTRE.
-
-
-Observations.--Le roi Loys.--Dessous les rosiers blancs.
-
-
-Avant de parler des grandes résolutions d'Angélique de Longueval,
-je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je
-n'interromprai plus que rarement le récit. Puisqu'il nous est défendu
-de faire du _roman_ historique, nous sommes forcé de servir la sauce
-sur un autre plat que le poisson;--c'est-à-dire les descriptions
-locales, le sentiment de l'époque, l'analyse des caractères,--en dehors
-du récit matériellement vrai.
-
-Je me rends compte difficilement du voyage qu'a fait La Corbinière
-en Allemagne. La demoiselle de Longueval n'en dit qu'un mot. A
-cette époque, on appelait l'Allemagne les pays situés dans la haute
-Bourgogne,--où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de
-la dyssenterie. Probablement La Corbinière était allé quelque temps
-près de lui.
-
-Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été
-éternellement le même si j'en crois les légendes que j'ai entendu
-chanter dans ma jeunesse. C'est un mélange de rudesse et de bonhomie
-tout patriarcal. Voici une des chansons que j'ai pu recueillir dans ce
-vieux pays de l'Ile de France, qui, du _Parisis,_ s'étend jusqu'aux
-confins de la Picardie:
-
- Le roi Loyt est sur _son pont_
- Tenant sa fille en son giron.
- Elle lui demande un cavalier...
- Qui n'a pas vaillant six deniers!
-
- --Oh! oui, mon père, je l'aurai
- Malgré ma mère qui m'a porté.
- Aussi malgré tous mes parents
- Et vous, mon père ... que j'aime tant!
-
- --Ma fille, il faut changer d'amour,
- Ou vous entrerez dans la tour...
- --J'aime mieux rester dans la tour,
- Mon père! que de changer d'amour!
-
- --Vite ... où sont mes estafiers.
- Aussi bien que mes gens de pied?
- Qu'on mène ma fille à la tour,
- Elle n'y verra jamais le jour!
-
- Elle y resta sept ans passés
- Sans que personne pût la trouver:
- Au bout de la septième année
- Son père vint la visiter.
-
- --Bonjour, ma fille! comme vous en va?
- --Ma foi, mon père ... ça va bien mal;
- J'ai les pieds pourris dans la terre.
- Et les côtés mangés des vers.
-
- --Ma fille, il faut changer d'amour...
- Ou vous resterez dans la tour.
- --J'aime mieux rester dans la tour,
- Mon père, que de changer d'amour!
-
-Nous venons de voir le père féroce;--voici maintenant le père indulgent.
-
-Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs,--qui
-sont aussi poétiques que ces vers, mêlés d'assonances, dans le goût
-espagnol, sont musicalement rhythmés:
-
- Dessous le rosier blanc
- La belle se promène...
- Blanche comme la neige,
- Belle comme le jour:
- Au jardin de son père
- Trois cavaliers l'ont pris.
-
-On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en
-prétendant qu'elle était du Bourbonnais. On l'a même dédiée, avec de
-jolies illustrations, à l'ex-reine des Français... Je ne puis vous la
-donner entière; voici encore les détails dont je me souviens:
-
-Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc:
-
- Le plus jeune des trois
- La prit par sa main blanche:
- --Montez, montez la belle,
- Dessus mon cheval gris.
-
-On voit encore, par ces quatre vers, qu'il est possible de ne pas rimer
-en poésie;--c'est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines
-pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière
-antique.
-
-Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le
-plus jeune, arrivent à Senlis. «Aussitôt arrivés, l'hôtesse la regarde:»
-
- Entrez, entrez, la belle;
- Entrez sans plus de bruit,
- Avec trois capitaines
- Vous passerez la nuit!
-
-Quand la belle comprend qu'elle a fait une démarche un peu
-légère,--après avoir présidé au souper, elle _fait la morte,_ et les
-trois cavaliers sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte.--Ils
-se disent: «Quoi! notre mie est morte!» et se demandent où il faut la
-reporter:
-
- Au jardin de son père!--
-
-dit le plus jeune; et c'est sous le rosier blanc qu'ils s'en vont
-déposer le corps.
-
-Le narrateur continue:
-
- Et au bout des trois jours
- La belle ressuscite!
-
- --Ouvrez, ouvrez, mon père,
- Ouvrez, sans plus tarder;
- Trois jours j'ai fait la morte
- Pour mon honneur garder.
-
-Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec
-joie la jeune fille dont l'absence avait beaucoup inquiété ses parents
-depuis trois jours,--et il est probable qu'elle se maria plus tard fort
-honorablement.
-
-Revenons à Angélique de Longueval.
-
-«Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie,
-elle fut en cette sorte: lorsque celui[1] qui était allé au Maine fut
-revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper: «Avez-vous
-force d'argent?» à quoi il répondit: «J'ai tant.» Mon père non content,
-prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et se
-jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes; mais déjà
-celui qui devait être cause de tant de peine, s'était blessé lui-même
-au doigt en voulant ôter le couteau à mon père ... et encore qu'il ait
-reçu ce mauvais traitement, l'amour qu'il avait pour moi l'empêchait de
-s'en aller, comme était son devoir.
-
-»Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni
-mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre
-résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n'étais encore résolue,
-mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin: «Je
-m'étonne de votre effronterie, que vous restiez encore dans ma maison
-après ce qui s'est passé; allez vous-en vitement, et ne venez jamais à
-pas une de mes maisons, car vous ne serez jamais le bienvenu.»
-
-Il s'en vint donc vitement faire seller un cheval qu'il avait, et monta
-à sa chambre pour y prendre ses hardes; il m'avait fait signe de monter
-à la chambre d'Haraucourt, où dans l'antichambre il y avait une porte
-fermée, où l'on pouvait néanmoins parler. Je m'y en allai vitement
-et il me dit ces paroles: «C'est cette fois qu'il faut prendre
-résolution, ou bien vous ne me verrez jamais.»
-
-«Je lui demandai trois jours pour y penser; il s'en alla donc à Paris
-et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps
-je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette
-affection, mais il me fut impossible, encore que toutes les misères
-que j'ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir.
-L'amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations; me
-voilà donc résolue.».
-
-Au bout de trois jours, La Corbinière vint au château et entra par le
-petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin
-et entra par la chambre basse, où il fut _ravi de joie_ en apprenant la
-résolution de la demoiselle.
-
-*
-
-Le départ fut fixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit,
-sur l'observation qu'il fit, «qu'il fallait avoir de l'argent et un
-cheval», qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.
-
-Angélique chercha dans son esprit le moyen d'avoir de la vaisselle
-d'argent, car pour de la monnaie il n'y fallait pas songer, le père
-ayant tout son argent avec lui à Paris.
-
-Le jour venu elle dit à un palefrenier nommé Breteau:
-
-«Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer
-à Soissons, cette nuit, quérir du taffetas pour me faire un
-corps-de-cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman
-se lève; et ne félonne pas si je te le demande pour la nuit, car c'est
-afin qu'elle ne te crie.»
-
-Le palefrenier consentit _à la volonté_ de sa demoiselle. Il s'agissait
-encore d'avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au
-portier qu'elle voulait faire sortir quelqu'un de nuit pour aller
-chercher quelque chose à la ville et qu'il ne fallait pas que madame
-le sût.... qu'ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première
-porte, et qu'elle ne s'en apercevrait pas.
-
-Le principal était d'avoir l'argenterie. La comtesse qui, ainsi que
-le dit sa fille, semblait en ce moment «inspirée de Dieu,» dit au
-souper à celle qui _l'avait en garde:_ «Huberde, à cette heure que
-M. d'Haraucourt n'est point ici, serrez presque toute la vaisselle
-d'argent dans ce coffre et m'apportez la clef.»
-
-La demoiselle changea de couleur,--et il fallut remettre le jour du
-départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le
-dimanche suivant, elle eut l'idée de faire venir un maréchal du village
-pour _lever_ la serrure du coffre,--sous prétexte que la clef était
-perdue.
-
-«Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui
-était seul resté avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu'il vit
-que j'avais donné des commissions à tous, et que j'avais fermé moi-même
-la première porte du château: «Ma sœur, si vous voulez voler papa
-et maman, pour moi, je ne le veux pas faire; je m'en vais trouver
-vitement maman.--Va, lui dis-je, petit impudent, car aussi bien le
-saura-t-elle de ma bouche; et si elle ne me fait raison, je me la
-ferai bien moi-même.»--Mais c'était au plus loin de ma pensée que je
-disais ces paroles. Cet enfant s'en courait pour aller dire ce que je
-voulais tenir caché; mais se retournant toujours pour voir si je ne le
-regardais pas, il s'imagina que je ne m'en souciais guère, ce qui le
-fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu'aux enfans tant plus on
-leur montre de crainte, et plus ils ont d'ardeur à dire ce qu'on leur
-prie de taire.
-
-La nuit étant venue, et l'heure du coucher approchant, Angélique
-donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en
-elle-même,--et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre:
-
-«Jeanne, couchez-vous; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je
-ne puis me déshabiller encore...»
-
-Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit;--La
-Corbinière fut exact.
-
-«Oh Dieu! quelle heure!--écrit Angélique;--je tressaillis toute lorsque
-j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre ... car il était
-entré dans le petit jardin.»
-
-Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit:
-
-«Notre affaire va bien mal, car madame a pris la clef de la vaisselle
-d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de
-la dépense où est le coffre.».
-
-Sur ces paroles il me dit:
-
-«Il faut commencer à t'habiller, et puis nous regarderons comme nous
-ferons.»
-
-Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons
-lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela le palefrenier vint à la porte
-de la salle avec le cheval; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma
-cotte de ratine pour couvrir mes habits d'homme que j'avais jusques
-à la ceinture, et m'en vins prendre le cheval des mains de Breteau,
-et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous
-lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai
-à la salle, où je trouvai _mon cousin_ qui m'attendait avec grande
-impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage),
-lequel me dit: «Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose,
-ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien.»--A ces
-paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense,
-et, ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle
-à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis:
-
-«Allons à la dépense,» et étant proche du coffre, nous mîmes la main au
-couvercle, lequel ne _serrait tout près._ Alors je lui dis: «Mets un
-peu la pelle entre le couvercle et ce coffre.» Alors, haussant tous
-deux les bras, nous n'y fîmes rien; mais la seconde fois, les deux
-ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans.»
-
-*
-
-Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière,
-et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit: «N'en tirez
-plus dehors, car le sac de moquette est plein.»
-
-Elle en voulait prendre davantage, comme bassins, chandeliers,
-aiguières; mais il dit: «Cela est embarrassant.»
-
-Et il l'engagea à s'aller vêtir en homme avec un pourpoint et une
-casaque,--afin qu'ils ne fussent pas reconnus.
-
-Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d'Angélique de Longueval
-fut vendu 40 écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à
-Charenton.
-
-La rivière était débordée, de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au
-jour.--Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à
-l'hôtesse, qui dit «comme le postillon lui tirait les bottes:»
-
---_Messieurs,_ que vous plaît-il de souper?
-
---Tout ce que vous aurez de bon, madame, fut la réponse.
-
-Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de
-manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, «qui
-alors se trouvait à Paris.»
-
-Le jour venu, ils se mirent dans le bateau jusqu'à Essonne, où la
-demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière:
-
-*
-
---«Allez-vous toujours devant m'attendre à Lyon, avec la vaisselle.»
-
-Ils restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche,
-puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux
-cuisses en courant à franc-étrier.
-
-Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait
-gentilhomme, commença à dire ces paroles:
-
---N'y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme?
-
---A quoi La Corbinière répondit:
-
---Oui-dà, Monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire
-là-dessus? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me
-plaît?
-
-*
-
-Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au _Chapeaurouge,_ où ils vendirent la
-vaisselle pour 300 écus; sur quoi La Corbinière se fit faire, «encore
-qu'il n'en eût du tout besoin,--un fort bel habit d'écarlate, avec les
-aiguillettes d'or et d'argent.»
-
-Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une
-hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si
-maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique
-de Longueval,--et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son
-imprudence: «C'est un malheur qui m'est arrivé ... _je puis dire à
-moi-même,_ puisque c'est ma femme.»
-
-Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque
-du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour
-sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit
-mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.
-
-*
-
-Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes; ils
-s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de _Saint-Soupir,_ dont
-la dame, les voyant sauvés, fit chanter le _Salve regina._ Puis elle
-leur fit faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres,--et
-commanda que l'on donnât à leur valet des artichauts.
-
-«Voyez, dit Angélique, ce que c'est _de l'amour;_--encore que nous
-étions à un lieu qui n'était habité par personne, il fallut y jeûner
-les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures
-me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée. Car à
-Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre
-des vivres. Ainsi tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant,
-de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père
-cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.»
-
-*
-
-Car mon mari (elle l'appelle toujours ainsi de ce moment), voyant
-entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait
-un peu le français, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il quelque
-chose?--Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à Madame.»
-Mon mari, tout d'un temps, mettant l'épée à la main, lui dit: «La
-connaissez-vous? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai.»
-
-Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous
-en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois,
-très-assurément, lui ferait faire du déplaisir.
-
-*
-
-Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes
-à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se
-mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des
-Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et
-un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec
-dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien:
-«Mademoiselle, Son Éminence m'a commandé de venir savoir si vous aurez
-agréable qu'il vous vienne voir.» Toute tremblante, je lui réponds: «Si
-mon mari était ici, j'accepterais cet honneur; mais n'y étant pas, je
-supplie très-humblement votre maître de m'excuser.»
-
-Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre,
-attendant la réponse, laquelle soudain qu'il l'eût entendue, il fit
-marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui.
-
-*
-
-La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier
-de son père qui s'appelait La Hoirie. Elle eut un grand désir de le
-voir; et, en la voyant, «il resta sans parler;» puis, s'étant rassuré,
-il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et
-désirait la voir.
-
-Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice.--Toutefois,
-elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit
-quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle.
-
-Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir
-fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir.
-«Ainsi,--dit Angélique,--je partis sans voir le pape...»
-
-C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête
-les accueillit dans l'Adriatique; puis ils arrivèrent et allèrent loger
-sur le grand canal.
-
-«Cette ville, quoique admirable--dit Angélique de Longueval--ne pouvait
-me plaire à cause de la mer--et il m'était impossible d'y boire et d'y
-manger que pour m'empêcher de mourir.»
-
-Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière:
-«Mais, que ferons-nous? Il n'y a tantôt plus d'argent!»
-
-Il répondit: «Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoiera...
-Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc.»
-
-*
-
-Arrivés à Saint-Marc, les époux s'assirent, au banc des sénateurs; et
-là, quoique étrangers, personne n'eut l'idée de leur contester cette
-place;--car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir,
-avec le pourpoint de toile d'argent blanc, le manteau pareil..., et la
-petite oie d'argent.
-
-Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie,--car son habit à la
-française faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle.
-
-L'ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge,
-la salua.
-
-A l'heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son
-hôtel,--aimant mieux reposer que d'aller en mer en gondole.
-
-Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et
-y rencontra M. de La Morte, qui lui fit des offres de service, et qui,
-sur ce qu'il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient
-à s'épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de
-Palma-Nova, où l'on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait
-se mettre au service.
-
-*
-
-Là, M. de La Morte présenta les futurs époux à _Son Excellence le
-général,_ qui ne voulut pas croire qu'un homme si _bien couvert_
-s'offrît _de prendre une pique_ dans une compagnie. Celle qu'il avait
-choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart.
-
-Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au
-mariage ... après lequel on fit un petit festin où s'écoulèrent _les
-dernières vingt pistoles_ dont les conjoints étaient encore chargés.
-
-Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d'envoyer la
-compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car
-elle se plaisait à Palma-Nova, où les vivres étaient à bon marché.
-
-En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, «deux paires de draps
-pour deux pistoles, sans compter une couverte, un matelas, six plats de
-faïence et six assiettes.»
-
-En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français.--M.
-de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea
-sans s'incommoder,--les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis
-de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent
-Angélique de Longueval d'aller les voir,--«et lui firent tant de
-caresses, qu'elle en était confuse.»
-
-A cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au
-baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son
-Excellence, après qu'Angélique de Longueval fut relevée de couches, lui
-envoyait son carrosse assez souvent.
-
-A un bal donné plus lard, elle étonna toutes les dames de Vérone en
-dansant avec le général Alluisi,--en costume français.--Elle ajoute:
-
-«Tous les Français officiers de la République étaient ravis de voir que
-ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d'honneur.»
-
-Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique
-de Longueval «à part de son mari.» Il lui disait: «Qu'attendez--vous
-en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous
-dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus
-encore ... moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront
-ici, et d'abord des cottes de brocard telles qu'il vous plaira. Prenez,
-Mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour
-votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos
-parents.»
-
-Cependant ce général conseillait à La Corbinière de s'engager dans les
-guerres d'Allemagne, lui disant qu'il trouverait _beaucoup d'avantage_
-à Inspruck, qui n'était qu'à sept journées de Vérone, et que là il
-_attraperait_ une compagnie.
-
-
-[1] Elle ne nomme jamais La Corbinière, dont nous n'avons appris le
-soin _que_ par le récit du moine célestin, cousin à Angélique.
-
-
-
-8e LETTRE.
-
-
-Réflexions.--Souvenirs de la Ligne.--Les Sylvanectes et les Francs. La
-Ligue.
-
-
-J'ai lu, en me promenant, sur une affiche bleue une représentation
-de _Charles VII_ annoncée,--par Beauvallet et mademoiselle Rimblot.
-Le spectacle était bien choisi. Dans ce pays-ci on aime le souvenir
-des princes du Moyen Age et de la Renaissance,--qui ont créé les
-cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques
-châteaux,--moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles.
-
-C'est qu'il y a eu ici des luttes graves à l'époque de la Ligue... Un
-vieux noyau de protestants qu'on ne pouvait dissoudre,--et, plus tard,
-un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le
-_parpayot_ dit _Henri IV._
-
-L'animation allait jusqu'à l'extrême,--comme dans toutes les grandes
-luttes politiques. Dans ces contrées--qui faisaient partie des anciens
-apanages de Marguerite de Valois et des Médicis,--qui y avaient fait
-du bien,--on avait contracté une haine _constitutionnelle_ contre la
-race qui les avait remplacés. Que de fois j'ai entendu ma grand'mère,
-parlant d'après ce qui lui avait été transmis,--me dire de l'épouse de
-Henri II: «Cette grande madame Catherine de Médicis ... à qui on a tué
-ses pauvres enfants!»
-
-Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part,
-qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête
-principale, dans certaines localités, est la _Saint-Barthélémy._
-C'est pour ce jour que sont fondés surtout de grand prix pour le tir
-de l'arc.--L'arc, aujourd'hui, est une arme assez légère. Eh bien,
-elle symbolise et rappelle d'abord l'époque où ces rudes tribus des
-_Sylvanectes_ formaient une branche redoutable des races celtiques.
-
-Les pierres druidiques d'Ermenonville, les haches de pierre et les
-tombeaux, où les squelettes ont toujours le visage tourné vers
-l'Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces
-régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages,--devenus des
-lacs aujourd'hui.
-
-Le _Valois_ et l'ancien petit pays nommé _la France_ semblent établir
-par leur division l'existence de races bien distinctes. La France,
-division spéciale de l'Ile de France, a, dit-on, été peuplée par les
-Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent les
-chroniques, le premier _arrêt._ Il est reconnu aujourd'hui que les
-Francs n'ont nullement subjugué la Gaule, et n'ont pu que se trouver
-mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les
-avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour
-défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles
-étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement
-de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d'égalité,
-d'après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand
-il fallut défendre le pays contre les invasions du Nord. Toutefois,
-les cultivateurs conservaient libres les terres qui leur avaient été
-concédées et qu'on appelait terres de franc-alleu.
-
-La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans
-les guerres de la ligue. On peut penser que les descendants des
-Gallo-Romains favorisaient le Béarnais, tandis que l'autre race,
-plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d'Épernon,
-le cardinal de Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore dans
-certains coins, surtout à Montépilloy, des amas de cadavres, résultat
-des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la
-bataille de Senlis.
-
-Et même ce grand comte Longueval de Bucquoy,--qui a fait les guerres de
-Bohème, aurait-il gagné l'illustration qui causa bien des peines à son
-descendant,--l'abbé de Bucquoy,--s'il n'eût, à la tête des ligueurs,
-protégé longtemps Soissons, Arraset Calais contre les armées de Henri
-IV? Repoussé jusque dans la Frise après avoir tenu trois ans dans les
-pays de Flandre, il obtint cependant un traité d'armistice de dix ans
-en faveur de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard.
-
-Étonnez-vous maintenant des persécutions qu'eut à subir l'abbé de
-Bucquoy,--sous le ministère de Pontchartrain.
-
-Quant à Angélique de Longueval, c'est l'opposition même en cette
-hardie. Cependant elle aime son père,--et ne l'avait abandonné qu'à
-regret. Mais du moment qu'elle avait choisi l'homme qui semblait
-lui convenir,--comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour
-cavalier,--elle n'a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même,
-ayant aidé à soustraire l'argenterie de son père, elle s'écriait: «Ce
-que c'est de l'amour!»
-
-Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu'un charme
-l'ait en effet attachée à ce fils de charcutier,--qui était beau s'il
-faut l'en croire;--mais qui ne semble pas l'avoir rendue très-heureuse.
-Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de _celui_
-qu'elle ne nomme jamais, elle n'en dit pas de mal un instant. Elle
-se borne à constater les faits,--et l'aime toujours, en épouse
-platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.
-
-*
-
-Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière
-de Venise, avaient _donné dans la vue_ de ce dernier. Il vend tout à
-coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en
-laissant sa femme à Venise.
-
-«Voilà donc, dit Angélique, l'enseigne vendue à cet homme qui m'aimait,
-content (le lieutenant-colonel) en croyant que je ne m'en pouvais plus
-dédire; mais l'amour, qui est la reine[1] de toutes les passions, se
-moqua bien de la charge, car lorsque je vis que mon mari faisait son
-préparatif pour s'en aller, il me fut impossible de penser seulement
-de vivre sans lui.»
-
-Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait
-déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son
-mari,--Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. «Ainsi,
-dit-elle, l'amour nous ruina en Italie aussi bien qu'en France,
-quoiqu'en _celle_ d'Italie je n'y avais point de coulpe (faute).»
-
-Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel La Corbinière
-avait promis de faire sa dépense jusqu'en Allemagne, parce qu'il
-n'avait point d'argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) A
-vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la
-rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de
-revenir vers quelque ville du bon pays vénitien,--comme Brescia.--Cette
-admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d'Italie pour
-les montagnes brumeuses qui cernent l'Allemagne. «Je pensais bien,
-dit-elle, que les 50 pistoles qui nous restaient ne nous dureraient
-guère; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations.»
-
-Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et
-dit à La Corbinière qu'il fallait aller plus loin pour trouver de
-l'emploi,--dans une ville nommé _Fisch._ Là Angélique eut un grand
-flux de sang, et l'on appela une femme, qui lui fit comprendre
-«qu'elle s'était gâtée d'un enfant.»--C'est une locution bien
-chrétienne,--qu'il faut pardonner au langage du temps et du pays.
-
-On a toujours considéré comme une souillure,--dans la manière de voir
-des hommes d'église, le fait, légitime pourtant,--puisque Angélique
-s'était mariée,--de produire au monde un nouveau pécheur. Ce n'est
-pourtant pas là l'esprit de l'Évangile.--Mais passons.
-
-La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à
-cheval sur l'unique haquenée que possédait le ménage: «Toute débile
-que j'étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai
-à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l'armée,--où je fus si
-étonnée de voir autant de femmes que d'hommes, entre beaucoup de celles
-de colonels et capitaines.»
-
-Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase,
-lequel, comme Wallon, avait entendu parler du comte Longueval de
-Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fit _grande
-caresse_ au mari d'Angélique, et lui dit qu'en attendant une compagnie,
-il lui donnerait une lieutenance,--et qu'il allait mettre mademoiselle
-de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier
-capitaine de son régiment.
-
-*
-
-Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. La
-Corbinière prit la fièvre, et il fallut le soigner.--I1 y a de bonnes
-gens partout: Angélique ne se plaint que d'avoir été promenée, «tantôt
-à un lieu, tantôt à un autre,» par le malheur de la guerre,--à la façon
-des Égyptiennes,--ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu'elle eut plus
-de sujets de se contenter que pas une femme, puis-qu'elle était la
-seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur.--Et
-le colonel encore montrait trop de bonté à La Corbinière,--en ce qu'il
-lui donnait les meilleurs morceaux de la table ... à cause qu'il le
-voyait malade.»
-
-Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu'on pût
-offrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu'habillés
-à cause de la crainte de l'ennemi. «En me réveillant au milieu de la
-nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais que je ne pus
-m'empêcher de dire tout haut: Mon Dieu! je meurs de frais!» Le colonel
-allemand lui jeta alors sa casaque, se découvrant lui-même, car il
-n'avait pas autre chose sur son uniforme.
-
-Ici arrive une observation bien profonde:
-
-«Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une Allemande,
-mais non pas les Françaises, à qui la guerre ne peut plaire...»
-
-*
-
-Rien n'est plus vrai que cette observation. Les femmes allemandes
-sont encore celles de l'époque des Romains. Trusnelda combattait avec
-Hermann. A la bataille des Cimbres, où vainquit Marius, il y avait
-autant de femmes que d'hommes.
-
-Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant
-la souffrance, la mort. Dans nos troubles civils, elles plantent des
-drapeaux sur les barricades;--elles portent vaillamment leur tête
-à l'échafaud. Dans les provinces qui se rapprochent du nord ou de
-l'Allemagne, on a pu trouver des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette.
-Mais la masse des femmes françaises redoute la guerre, à cause de
-l'amour qu'elles ont pour leurs enfants
-
-Les femmes guerrières sont de la race franque. Chez cette population
-originairement venue d'Asie, il existe une tradition qui consiste à
-exposer des femmes dans les batailles, pour animer le courage des
-combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la
-même coutume. La vierge qui se dévoue s'appelle la _kadra_ et s'avance
-au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour
-elle.--Mais chez les Francs on en exposait plusieurs.
-
-Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels qu'ils
-ont été cause de l'adoption de la loi salique. Et cependant, les
-femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France,
-soit comme reines, soit comme favorites.
-
-*
-
-La maladie de La Corbinière fut cause qu'il se résolut à retourner en
-Italie. Seulement, il oublia de prendre un passeport, «Nous fûmes bien
-confus, dit Angélique, lorsque nous fûmes à une forteresse nommée
-Reistre, où l'on ne voulut plus nous laisser passer, et où l'on retint
-mon mari malgré sa maladie. »Comme elle avait conservé sa liberté, elle
-put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l'archiduchesse Léopold pour
-obtenir la grâce de La Corbinière,--qu'on peut supposer avoir un peu
-déserté, quoique sa femme ne l'avoue pas.
-
-Munie de la grâce signée par l'archiduchesse, Angélique retourna au
-lieu où était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de
-Reitz s'ils n'avaient rien entendu dire d'un gentilhomme français
-prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva
-contre un poêle, demi-mort,--et le ramena à Vérone.
-
-Là elle retrouva M. de la Tour (de Périgord) et lui reprocha d'avoir
-fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur.
-«Je ne sais, ajoute-t-elle, s'il avait encore de l'amour pour moi, ou
-si ce fut de la pitié, tant il y a qu'il m'envoya vingt pistoles et
-tout un ameublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu'en peu
-de temps il mangea entièrement tout.»
-
-Il avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauche
-avec deux de ses camarades, M. de la Perle et M. Escutte. Cependant
-l'affection de sa femme ne s'affaiblit pas. Elle se résolut, «pour
-ne pas vivre tout à fait dans l'incommodité, à prendre _des gens en
-pension_,»--ce qui lui réussit;--seulement La Corbinière dépensait
-tout le _gagnage_ hors du logis, «ce qui, dit-elle, m'affligeait
-jusqu'à la mort; il finit par vendre les meubles,--de sorte que la
-maison ne pouvait plus aller.
-
-«Cependant, dit la pauvre femme, je sentais toujours mon affection
-aussi grande que lorsque nous partîmes de France. Il est vrai qu'après
-avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea
-en deux.... Mais, j'avoue que l'amour que j'avais pour cet homme
-surpassait l'affection que je portais à mes parents.»
-
-
-[1] L'amour se disait au féminin à cette époque.
-
-
-
-9e LETTRE.
-
-
-Nouveaux détails inédits.--Manuscrit du célestin
-Goussencourt.--Dernières aventures d'Angélique.--Mort de La
-Corbinière.--Lettres.
-
-Le manuscrit que les archives nationales conservent écrit de la main
-d'Angélique s'arrête là.
-
-Mais nous trouvons annexées au même dossier les observations suivantes
-écrites par son cousin, le moine célestin Goussencourt. Elles n'ont
-point la même grâce que le récit d'Angélique de Longueval, mais elles
-ont aussi la marque d'une honnête naïveté.
-
-Voici un passage des observations du moine célestin Goussencourt:
-
-«La nécessité les contraignit d'être taverniers.--où les soldats
-français allaient boire et manger avec un tel respect, qu'ils ne
-voulaient point être servis d'elle. Elle cousait des collets de
-toile où elle ne gagnait tous les jours que huit sous, et avec cela
-descendait à toute heure à la cave, et lui se donnait à boire avec ses
-hôtes, de telle façon qu'il devint tout couperosé.
-
-«Un jour, elle étant à la porte, un capitaine vint à passer et lui fit
-une grande révérence, et elle à lui,--ce qui fut aperçu de son mari
-jaloux. Il l'appelle et la prend par la gorge. Elle parvient à jeter
-un cri. Les buveurs arrivent et la trouvent à demi-morte couchée par
-terre,--à laquelle il avait donné des coups de pied aux côtes qui lui
-avaient ôté la parole, et dit, pour s'excuser, qu'il lui avait défendu
-de parler à celui-là, et que, si elle lui eût parlé, il l'eût enfilée
-de son épée.»
-
-Il devint étique par ses débauches. À cette époque elle écrivit à
-sa mère pour lui demander pardon. Sa mère lui répondit qu'elle lui
-pardonnait et lui conseillait de revenir et qu'elle ne l'oublierait pas
-dans son testament.
-
-Ce testament était gardé à l'église de Neuville-en-Hez, et contient un
-legs de huit mille livres.
-
-Pendant l'absence d'Angélique de Longueval il y eut une demoiselle en
-Picardie qui voulut usurper sa place, et se donna pour elle.--Elle
-eut même la hardiesse de se présenter à madame de Haraucourt, mère
-d'Angélique, laquelle dit qu'elle n'était pas sa fille. Elle racontait
-tant de choses, que plusieurs des parents finirent par la prendre pour
-ce qu'elle se donnait....
-
-*
-
-Le célestin, son cousin, lui écrivit de revenir. Mais La Corbinière
-n'en voulait pas entendre parler, craignant d'être pris et exécuté s'il
-rentrait en France. Il n'y faisait pas bon pour lui non plus;--car la
-faute d'Angélique fut cause que M. d'Haraucourt chassa des faubourgs
-de Clermont-sur-Oise sa mère et ses frères, «qui vivaient de leur
-boutique, étant charcutiers.»
-
-Madame d'Haraucourt, enfin, étant morte en décembre 1636, à la
-Neuville-en-Hez, où elle repose (M. d'Haraucourt était mort en 1632);
-leur fille fit tant près de son mari, qu'il consentit à revenir en
-France.
-
-Arrivés à Ferrare, ils tombent malades tous deux,--où ils furent
-douze jours;--s'embarquent à Livourne, arrivent à Avignon, où ils sont
-toujours malades. La Corbinière y meurt, le 5 d'août 1642; il repose
-à Sainte-Madeleine;--il meurt avec des repentances très-grandes de
-l'avoir si mal traitée, et lui dit: «Pour votre consolation et ôter
-votre tristesse, souvenez-vous comme je vous ai traitée.»
-
-Là, continue le moine célestin, elle a été en si grande nécessité
-qu'elle m'a dit par écrit et de bouche, qu'elle fût morte de faim n'eût
-été les célestins qui l'ont aidée.
-
-«Elle arrive à Paris le dimanche 19 d'octobre, par le coche, et manda
-à madame Boulogne, sa grande amie, de la venir quérir. N'y estant pas,
-son hostellier y fut. Le lendemain après dîner, elle vint me trouver
-avec ladite Boulogne et sa belle-mère, la mère de La Corbinière,
-servante de cuisine chez M. Ferrant, estât qu'elle a été contrainte de
-faire depuis qu'elle a été bannie de Clermont, à cause de son fils.
-
-«La première chose qu'elle fit, elle vint se jeter à mes pieds, les
-mains jointes, me demandant pardon, ce qui fit pleurer les femmes.
-Je lui dis que je ne lui pardonnerais pas (ce qui la fit soupirer et
-respirer, ayant entendu le reste), car elle ne m'avait pas offensée.
-Et la prenant par la main, lui dis-je: Levez-vous; et la fis asseoir
-auprès de moi, où elle me répéta ce qu'elle m'avait souvent écrit:
-qu'après Dieu et sa mère, elle tenait la vie de moi.»
-
-Quatre ans après, elle était retirée à Nivillers, et très--malheureuse,
-n'ayant chemise au dos, comme il paraît par la lettre ci-contre.
-
-LETTRE QU'ELLE ÉCRIT AU CÉLESTIN SON COUSIN, QUATRE ANS APRÈS SON
-RETOUR DE NIVILLIERS.
-
-Le 7 janvier 1646.
-
-Monsieur mon bon papa (elle appelait ainsi le célestin),
-
-Je vous supplie, très-humblement, de n'attribuer mon silence à manque
-du ressentiment que j'aurai toute ma vie de vos bontés, mais bien de
-honte de n'avoir encore que des paroles pour vous le témoigner. Vous
-protestant que la mauvaise fortune me persécute au point de n'avoir de
-chemise au dos. Ces misères m'ont empêchée jusqu'ici de vous écrire et
-à madame Boulogne, car il me semble que vous deviez recevoir autant
-de satisfaction de moi comme vous en avez été travaillés tous deux.
-Accusez donc mon malheur et non ma volonté, et me faites l'honneur, mon
-cher papa, de me mander de vos nouvelles.
-
-Votre très-humble servante.
-
-A. DE LONGUEVAL. (A M. de Goussencourt, aux Célestins, à Paris.)
-
-On ne sait rien de plus.--Voici une réflexion générale du célestin
-Goussencourt sur l'histoire de cet amour, dans lequel l'imagination
-simple du moine ne pouvant admettre, du reste, l'amour de sa cousine
-pour un petit _charcutier,_ rapportait tout à la magie;--voici sa
-méditation:
-
-«La nuit du premier dimanche de carême 1632 fut leur départ;--retour en
-1642, en carême.--Leurs affections commencèrent trois ans avant leur
-fuite.--Pour se faire aimer, il lui donna des confitures qu'il avait
-fait faire à Clermont, et où il y avait des mouches cantharides, qui ne
-firent qu'échauffer la fille, mais non aimer; puis, il lui donna d'un
-coing cuit, et depuis elle fut grandement affectionné.»
-
-Rien ne prouve que le frère Goussencourt ait donné une chemise
-à sa cousine.--Angélique n'était pas en odeur de sainteté dans
-sa famille,--et cela paraît en ce fait qu'elle n'a pas même été
-nommée dans la généalogie de sa famille, qui énonce les noms de
-Jacques-Annibal de Longueval, gouverneur de Clermont-en-Beauvoisis,
-et de Suzanne d'Arquenvilliers, dame de Saint-Rimault. Ils ont laissé
-deux Annibal, dont le dernier, qui a le prénom d'Alexandre, est le même
-enfant qui ne voulait pas que sa sœur _volât papa et maman,--_puis
-encore deux autres garçons.--On ne parle pas de la fille.
-
-
-
-10e LETTRE.
-
-
-Mon ami Sylvain.--Le château de Longueval en Soissonnais.
---Correspondance.--Post-scriptum.
-
-
-Je ne voyage jamais dans ces contrées sans me faire accompagner d'un
-ami, que j'appellerai, de son petit nom, Sylvain.
-
-C'est un nom très-commun dans cette province,--le féminin est le
-gracieux nom de Sylvie,--illustré par un bouquet de bois de Chantilly,
-dans lequel allait rêver si souvent le poète Théophile de Viau.
-
-J'ai dit à Sylvain:--Allons-nous à Chantilly?
-
-Il m'a répondu:--Non ... tu as dit toi-même hier, qu'il fallait aller à
-Ermenonville pour gagner de là Soissons, visiter ensuite les ruines du
-château de Longueval en Soissonnais, sur la limite de Champagne.
-
---Oui, répondis-je; hier soir je m'étais monté la tête à propos de
-cette belle Angélique de Longueval, et je voulais voir le château d'où
-elle a été enlevée par La Corbinière,--en habits d'homme, sur un cheval.
-
---Es-tu sûr, du moins, que ce soit là le Longueval véritable, car
-il y a des Longueval et des Longueville partout ... de même que des
-Bucquoy...
-
---Je n'en suis pas convaincu quant à ces derniers; mais lis seulement
-ce passage du manuscrit d'Angélique:
-
-«Le jour étant venu duquel il me devait quérir la nuit, je dis à un
-palefrenier qui avait nom Breteau: Je voudrais bien que tu me prêtasses
-un cheval pour envoyer à Soissons cette nuit quérir pour me faire un
-corps de cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se
-lève...»
-
---Il semblerait donc prouvé--me dit Sylvain--que le château de
-Longueval était situé aux environs de Soissons, donc ce ne serait pas
-le moment de revenir vers Chantilly. Ce changement de direction a déjà
-risqué de te faire arrêter une fois,--parce que des gens qui changent
-d'idée tout à coup paraissent toujours des gens suspects...
-
-
-CORRESPONDANCE.
-
-Vous m'envoyez deux lettres concernant mes premiers articles sur l'abbé
-de Bucquoy. La première, d'après une biographie abrégée, établit
-que Bucquoy et Bucquoi ne représentent pas le même nom.--A quoi je
-répondrai que les noms anciens n'ont pas d'orthographe. L'identité des
-familles ne s'établit que d'après les armoiries, et nous avons déjà
-donné celles de cette famille (l'écusson bandé de vair et de gueules
-de six pièces). Cela se retrouve dans toutes les branches, soit de
-Picardie, soit de l'Ile de France, soit de Champagne, d'où était l'abbé
-de Bucquoi. Longueval touche à la Champagne, comme on le sait déjà.--Il
-est inutile de prolonger cette discussion héraldique.
-
-Je reçois de vous une seconde lettre qui vient de Belgique:
-
-«Lecteur sympathique de M. Gérard de Nerval et désirant lui être
-agréable, je lui communique le document ci-joint, qui lui sera
-peut-être de quelque utilité pour la suite de ses humoristiques
-pérégrinations à la recherche de l'abbé de Bucquoy, cet insaisissable
-moucheron issu de l'amendement Riancey.
-
- 156 Olivier de Wree, de vermoerde oorlogh-stucken van den
- woonderdadighen velt-heer Carel de Longueval, grave van BUSQUOY;
- Baron de Vaux. Brugge, 1625.--Ej. mengheldichten: fyghes noeper;
- Bacchus-Cortryck. Ibid, 1625.--Ej. Venus-Ban, Ibid, 1625, in-12,
- oblong, vél.[1]
-
- Livre rare et curieux. L'exemplaire est taché d'eau.
-
-Je ne chercherai pas à traduire cet article de bibliographie
-flamande;--seulement, je remarque qu'il fait partie du prospectus d'une
-bibliothèque qui doit être vendue le 5 décembre et jours suivants, sous
-la direction de M. Héberlé,--5, rue des Paroissiens, à Bruxelles.
-
-J'aime mieux attendre la vente de Techener,--qui, je l'espère, aura
-toujours lieu le 20.
-
-LES RUINES. LES PROMENADES.--CHAALIS.--ERMENONVILLE.--LA TOMBE DE
-ROUSSEAU.
-
-Dans une de mes lettres j'ai employé à faux le mot réaction en parlant
-_d'abus de l'autorité_ qui amènent des réactions _en sens contraire._
-
-La faute paraît simple au premier abord;--mais il y a plusieurs
-sortes de réactions: les unes prennent des _biais,_ les autres sont
-des réactions qui consistent à s'arrêter. J'ai voulu dire qu'un excès
-amenait d'autres excès. Ainsi il est impossible de ne point blâmer
-les incendies, et les dévastations privées,--rares pourtant de nos
-jours. Il se mêle toujours à la foule en rumeur un élément hostile ou
-étranger qui conduit les choses au delà des limites que le bon sens
-général aurait imposées, et qu'il finit toujours par tracer.
-
-Je n'en veux pour preuve qu'une anecdote qui m'a été racontée par un
-bibliophile fort connu,--et dont un autre bibliophile a été le héros.
-
-*
-
-Le jour de la révolution de février, on brûla quelques voitures,--dites
-de la liste civile;--ce fut, certes, un grand tort, qu'on reproche
-durement aujourd'hui à cette foule mélangée qui, derrière les
-combattants, entraînait aussi des traîtres...
-
-Le bibliophile dont je parle se rendit ce soir-là au Palais-National.
-Sa préoccupation ne s'adressait pas aux voitures; il était inquiet d'un
-ouvrage en quatre volumes in-folio intitulé _Perceforest._
-
-C'était un de ces _roumans_ du cycle d'Artus,--ou du cycle de
-Charlemagne,--où sont contenues les épopées de nos plus anciennes
-guerres chevaleresques.
-
-Il entra dans la cour du palais, se frayant un passage au milieu du
-tumulte.--C'était un homme grêle, d'une figure sèche, mais ridée
-parfois d'un sourire bienveillant, correctement vêtu d'un habit noir,
-et à qui l'on ouvrit passage avec curiosité.
-
---Mes amis, dit-il, a-t-on brûlé le _Perceforest_?
-
---On ne brûle que les voitures.
-
---Très-bien! continuez. Mais la bibliothèque?
-
---On n'y a pas touché... Ensuite, qu'est-ce que vous demandez?
-
---Je demande que l'on respecte l'édition en quatre volumes du
-_Perceforest,_--un héros d'autrefois...; édition unique, avec deux
-pages transposées et une énorme tache d'encre au troisième volume.
-
-On lui répondit:
-
---Montez au premier.
-
-Au premier, il trouva des gens qui lui dirent:
-
---Nous déplorons ce qui s'est fait dans le premier moment... On a, dans
-le tumulte, abîmé quelques tableaux...
-
---Oui, je sais, un Horace Verilet, un Gudin... Tout cela n'est
-rien:--le _Perceforest_?...
-
-On le prit pour un fou. Il se retira et parvint à découvrir la
-concierge du palais, qui s'était retirée chez elle.
-
---Madame, si l'on n'a pas pénétré dans la bibliothèque, assurez-vous
-d'une chose: c'est de l'existence du _Perceforest,--_édition du
-seizième siècle, reliure en parchemin, de Gaume. Le reste de la
-bibliothèque, ce n'est rien ... mal choisi!--des gens qui ne lisent
-pas!--Mais le _Perceforest_ vaut 40,000 francs sur les tables.
-
-La concierge ouvrit de grands yeux.
-
---Moi, j'en donnerais, aujourd'hui, vingt mille ... malgré la
-dépréciation des fonds que doit amener nécessairement une révolution.
-
---Vingt mille francs!
-
---Je les ai chez moi. Seulement ce ne serait que pour rendre le livre à
-la nation. C'est un monument.
-
-La concierge étonnée, éblouie, consentit avec courage à se rendre à la
-bibliothèque et à y pénétrer par un petit escalier. L'enthousiasme du
-savant l'avait gagnée.
-
-Elle revint, après avoir vu le livre sur le rayon où le bibliophile
-savait qu'il était placé.
-
---Monsieur, le livre est en place. Mais il n'y a que trois volumes...
-Vous vous êtes trompé.
-
---Trois volumes!... Quelle perte!... Je m'en vais trouver le
-gouvernement provisoire,--il y en a toujours un... Le _Perceforest_
-incomplet! Les révolutions sont épouvantables!
-
-Le bibliophile courut à l'Hôtel-de-Ville.--On avait autre chose à faire
-que de s'occuper de bibliographie. Pourtant il parvint à prendre à part
-M. Arago,--qui comprit l'importance de sa réclamation, et des ordres
-furent donnés immédiatement.
-
-Le _Perceforest_ n'était incomplet que parce qu'on en avait prêté
-précédemment un volume.
-
-Nous sommes heureux de penser que cet ouvrage a pu rester en France.
-
-Celui de _l'Histoire de l'abbé de Bucquoy,_ qui doit être vendu le 20,
-n'aura peut-être pas le même sort!
-
-Et maintenant, tenez compte, je vous prie, des fautes qui peuvent être
-commises,--dans une tournée rapide, souvent interrompue par la pluie ou
-par le brouillard...
-
-*
-
-Je quitte Senlis à regret;--mais mon ami le veut pour me faire obéir à
-une pensée que j'avais manifestée imprudemment...
-
-Je me plaisais tant dans cette ville, où la renaissance, le moyen âge
-et l'époque romaine se retrouvent çà et là,--au détour d'une rue, dans
-une écurie, dans une cave.--Je vous parlais «de ces tours des Romains
-recouvertes de lierre!»--L'éternelle verdure dont elles sont vêtues
-fait honte à la nature inconstante de nos pays froids.--En Orient,
-les bois sont toujours verts;--chaque arbre a sa saison de mue; mais
-cette saison varie selon la nature de l'arbre. C'est ainsi que j'ai vu
-au Caire les sycomores perdre leurs feuilles en été. En revanche, ils
-étaient verts au mois de janvier.
-
-Les allées qui entourent Senlis et qui remplacent les antiques
-fortifications romaines,--restaurées plus tard, par suite du long
-séjour des rois carlovingiens,--n'offrent plus aux regards que des
-feuilles rouillées d'ormes, et de tilleuls. Cependant la vue est encore
-belle, aux alentours, par un beau coucher de soleil.--Les forêts de
-Chantilly, de Compiègne et d'Ermenonville;--les bois de Châalis et
-de Pont-Armé, se dessinent avec leurs masses rougeâtres sur le vert
-clair des prairies qui les séparent. Des châteaux lointains élèvent
-encore leurs tours,--solidement bâties en pierres _de Senlis,_ et qui,
-généralement, ne servent plus que de pigeonniers.
-
-Les clochers aigus, hérissés de saillies régulières, qu'on appelle dans
-le pays des _ossements_ (je ne sais pourquoi), retentissent encore de
-ce bruit de cloches qui portait une douce mélancolie dans l'âme de
-Rousseau....
-
-*
-
-Accomplissons le pèlerinage que nous nous sommes promis de faire, non
-pas près de ses cendres, qui reposent au Panthéon,--mais près de son
-tombeau, situé à Ermenonville, dans l'île dite des Peupliers.
-
-La cathédrale de Senlis; l'église Saint-Pierre, qui sert aujourd'hui de
-caserne aux cuirassiers; le château de Henri IV, adossé aux vieilles
-fortifications de la ville; les cloîtres byzantins de Charles le Gros
-et de ses successeurs, n'ont rien qui doive nous arrêter... C'est
-encore le moment de parcourir les bois, malgré la brume obstinée du
-matin.
-
-*
-
-Nous sommes partis de Senlis, à pied, à travers les bois, aspirant avec
-bonheur la brume d'automne.
-
-Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de
-Mont-l'Évêque.--Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles
-rouges relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce
-vieil air du pays:
-
- Courage! mon ami, courage!
- Nous voici près du village!
- A la première maison,
- Nous nous rafraîchirons!
-
-On buvait dans le village un petit vin qui n'était pas désagréable pour
-des voyageurs. L'hôtesse nous dit, voyant nos barbes:--Vous êtes des
-artistes ... vous venez donc pour voir Châalis?
-
-Chaâlis,--à ce nom je me ressouvins d'une époque bien éloignée ...
-celle où l'on me conduisait à l'abbaye, une fois par an, pour entendre
-la messe, et pour voir la foire qui avait lieu près de là.
-
---Châalis, dis-je... Est-ce que cela existe encore?
-
-<tb>
-
-La Chapelle en Serval, ce 10 novembre.
-
-De même qu'il est bon dans une symphonie même pastorale de faire
-revenir de temps en temps le motif principal, gracieux, tendre ou
-terrible, pour enfin le faire tonner au final avec la tempête graduée
-de tous les instruments,--je crois utile de vous parler encore de
-l'abbé Bucquoy, sans m'interrompre dans la course que je fais en ce
-moment vers le château de ses pères, avec cette intention de mise en
-scène exacte et descriptive sans laquelle ses aventures n'auraient
-qu'un faible intérêt.
-
-Le final se recule encore, et vous allez voir que c'est encore malgré
-moi...
-
-Et d'abord, réparons une injustice à l'égard de ce bon M. Ravenel
-de la Bibliothèque nationale, qui, loin de s'occuper légèrement de
-la recherche du livre, a remué tous les _fonds_ des huit cent mille
-volumes que nous y possédons. Je l'ai appris depuis; mais, ne pouvant
-trouver la chose absente, il m'a donné officieusement avis de la vente
-de Techener, ce qui est le procédé d'un véritable savant.
-
-*
-
-Sachant bien que toute vente de grande bibliothèque se continue pendant
-plusieurs jours, j'avais demandé avis du jour désigné pour la vente du
-livre, voulant, si c'était justement le 20, me trouver à la vacation du
-soir.
-
-Mais ce ne sera que le 30!
-
-Le livre est bien classé sous la rubrique: _Histoire_ et sous le n°
-3584. _Événement des plus rares,_ etc., l'intitulé que vous savez.
-
-La note suivante y est annexée.
-
-«Rare.--Tel est le titre de ce livre bizarre, en tête duquel se trouve
-une gravure représentant _l'Enfer des vivants,_ ou la Bastille. Le
-reste du volume est composé des choses les plus singulières.
-
-«Catalogue de la bibliothèque de M. M***, etc.»
-
-*
-
-Je puis encore vous donner un avant-goût de l'intérêt de cette
-histoire, dont quelques personnes semblaient douter, en reproduisant
-des notes que j'ai prises dans la bibliographie Michaud.
-
-Après la biographie de Charles Bonaventure, comte de Bucquoy,
-généralissime et membre de l'ordre de la Toison-d'Or, célèbre par ses
-guerres en France, en Bohême et en Hongrie, et dont le petit-fils,
-Charles, fut créé prince de l'Empire,--on trouve l'article sur
-_L'abbé de Bucquoy,--_indiqué comme _étant de la même famille_ que le
-précédent. Sa vie politique commença par cinq années de services
-militaires. Échappé comme par miracle à un grand danger, il fit vœu de
-quitter le monde et se retira à la Trappe. L'abbé de Rancé, sur lequel
-Chateaubriand a écrit son dernier livre, le renvoya comme peu croyant.
-Il reprit son habit galonné, qu'il troqua bientôt contre les haillons
-d'un mendiant.
-
-A l'exemple des faquirs et des derviches, il parcourait le monde,
-pensant donner des exemples d'humilité et d'austérité. Il se faisait
-appeler _le Mort,_ et tint même à Rouen, sous ce nom, une école
-gratuite.
-
-Je m'arrête de peur de déflorer le sujet. Je ne veux que faire
-remarquer encore, pour prouver que cette histoire a du sérieux,
-qu'il proposa plus tard aux états unis de Hollande, en guerre avec
-Louis XIV, «un projet pour _faire de la France une république_, et y
-détruire, disait-il, le _pouvoir_ arbitraire.» Il mourut à Hanovre, à
-quatre-vingt-dix ans, laissant son mobilier et ses livres à l'Église
-catholique, dont il n'était jamais sorti.--Quant à ses seize années de
-voyages dans l'Inde, je n'ai encore là-dessus de données que par le
-livre en hollandais de la Bibliothèque nationale.
-
-Nous sommes allés à Châalis pour voir en détail le domaine, avant qu'il
-soit restauré. Il y a d'abord une vaste enceinte entourée d'ormes;
-puis, on voit à gauche un bâtiment dans le style du seizième siècle,
-restauré sans doute plus tard selon l'architecture lourde du petit
-château de Chantilly.
-
-Quand on a vu les offices et les cuisines, l'escalier suspendu du
-temps de Henri IV vous conduit aux vastes appartements des premières
-galeries,--grands appartements et petits appartements donnant sur les
-bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des
-vues de la forêt, voilà tout ce que j'ai remarqué. Dans une salle
-basse, on voit un portrait d'Henri IV à trente-cinq ans.
-
-C'est l'époque de Gabriello,--et probablement ce château a été témoin
-de leurs amours.--Ce prince qui, au fond, m'est peu sympathique,
-demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège,
-et l'on y voit, au-dessus de la porte de la mairie et des trois mots:
-_Liberté, égalité, fraternité,_ son portrait en bronze avec une
-devise gravée, dans laquelle il est dit que son premier bonheur fut à
-Senlis,--en 1590.--Ce n'est pourtant pas là que Voltaire a placé la
-scène principale, imitée de l'Arioste, de ses amours avec Gabrielle
-d'Estrées.
-
-Ne trouvez-vous pas étrange que _les d'Estrées_ se trouvent être encore
-des parents de l'abbé de Bucquoy? C'est cependant ce que révèle encore
-la généalogie de sa famille... Je n'invente rien.
-
-*
-
-C'était le fils du garde qui nous faisait voir le château,--abandonné
-depuis longtemps.--C'est un homme qui, sans être lettré, comprend le
-respect que l'on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des
-salles _un moine_ qu'il avait découvert dans les ruines. A voir ce
-squelette couché dans une auge de pierre, j'imaginai que ce n'était
-pas un moine, mais un guerrier cette ou frank couché selon l'usage,
---avec le visage tourné vers l'Orient, dans cette localité, où les
-noms d'Erman ou d'Armen[2] sont communs dans le voisinage, sans parler
-même d'Ermenonville, située près de là,--et qu'on appelle dans le pays
-Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien.
-
-Le pâté des ruines principales forme les restes de l'ancienne abbaye,
-bâtie probablement vers l'époque de Charles VII, dans le style du
-gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui
-recouvrent les tombeaux. Le cloître n'a laissé qu'une longue galerie
-d'ogives qui relie l'abbaye à un premier monument, où l'on distingue
-encore des colonnes byzantines taillées à l'époque de Charles le Gros,
-et engagées dans de lourdes murailles du seizième siècle.
-
---On veut, nous dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour
-que, du château, l'on puisse avoir une vue sur les étangs. C'est un
-conseil qui a été donné à Madame.
-
---Il faut conseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement
-les arcs des ogives qu'on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie
-se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieux.
-
-Il a promis de s'en souvenir.
-
-*
-
-La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous
-montâmes à la tour. De là l'on distinguait toute la vallée, coupée
-d'étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu'on appelle
-le désert d'Ermenonville, et qui n'offrent que des grès de teinte
-grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères.
-
-Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les
-bois effeuillés, et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des
-forêts,--où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les
-dernières feuilles d'automne, se détachaient encore sur les masses
-rougeâtres des bois encadrés des teintes bleues de l'horizon.
-
-Nous redescendîmes pour voir la chapelle; c'est une merveille
-d'architecture. L'élancement des piliers et des nervures, l'ornement
-sobre et fin des détails, révélaient l'époque intermédiaire entre
-le gothique fleuri et la renaissance. Mais, une fois entrés, nous
-admirâmes les peintures, qui m'ont semblé être de cette dernière époque.
-
---Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du
-garde. En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque
-du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs
-pâlies, sauf la partie inférieure couverte de peintures à la détrempe,
-mais qu'il ne sera pas difficile de restaurer.
-
-Les bons moines de Châalis auraient voulu supprimer quelques nudités
-trop voyantes du _style Médicis._--En effet, tous ces anges et toutes
-ces saintes faisaient l'effet d'amours et de nymphes aux gorges et
-aux cuisses nues. L'abside de la chapelle offre dans les intervalles
-de ses nervures d'autres figures mieux conservées encore et du style
-allégorique usité postérieurement à Louis XII.--En nous retournant
-pour sortir, nous remarquâmes au-dessus de la porte des armoiries qui
-devaient indiquer l'époque des dernières ornementations.
-
-Il nous fut difficile de distinguer les détails de l'écusson écartelé,
-qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au 1 et au
-4, c'étaient d'abord des oiseaux que le fils du garde appelait des
-cygnes,--disposés par 2 et 1; mais ce n'étaient pas des cygnes.
-
-Sont-ce des aigles déployés, des merlettes ou des alérions ou des
-ailettes attachées à des foudres?
-
-Au 2 et au 3, ce sont des fers de lance, ou des fleurs de lis, ce qui
-est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait l'écusson et
-laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de
-glands; mais n'en pouvant compter les rangées, parce que la pierre
-était fruste, nous ignorions si ce n'était pas un chapeau d'abbé.
-
-Je n'ai pas de livres ici. Mais il me semble que ce sont là les armes
-de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du
-cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de
-Charles X, ou celles de l'autre cardinal qui aussi était soutenu par
-la Ligue?... Je m'y perds, n'étant encore, je le reconnais, qu'un bien
-faible historien.
-
-
-[1] La note imprimée est extraite d'un catalogue. Ainsi nous avions
-déjà cinq manières d'orthographier le nom de Bucquoy: voici la sixième:
-_Busquoy._
-
-[2] Hermann, Arminius, ou peut-être Hermès.
-
-
-
-11e LETTRE.
-
-
-Le château d'Ermenonville.--Les Illuminés.--Le roi de Prusse.
---Gabrielle et Rousseau.--Les tombes.--Les abbés de Châalis.
-
-
-En quittant Châalis, il y a encore à traverser quelques bouquets de
-bois, puis nous entrons dans le désert. Il y a assez de désert pour
-que, du centre, on ne voie point d'autre horizon,--pas assez pour qu'en
-une demi-heure de marche on n'arrive au paysage le plus calme, le plus
-charmant du monde... Une nature suisse découpée au milieu du bois, par
-suite de l'idée qu'a eue René de Girardin d'y transplanter l'image du
-pays dont sa famille était originaire.
-
-Quelques années avant la révolution, le château d'Ermenonville était
-le rendez-vous des Illuminés qui préparaient silencieusement l'avenir.
-Dans les _soupers_ célèbres d'Ermenonville, on a vu successivement
-le comte de Saint-Germain, Mesmer et Cagliostro, développant, dans
-des causeries inspirées, des idées et des paradoxes dont l'école dite
-de Genève hérita plus tard.--Je crois bien que M. de Robespierre,
-le fils du fondateur de la loge écossaise d'Arras,--tout jeune
-encore,--peut-être encore plus tard Sénancour, Saint-Martin, Dupont
-de Nemours et Cazotte, vinrent exposer, soit dans ce château, soit
-dans celui de Le Pelletier de Mortfontaine, les idées bizarres qui
-se proposaient les réformes d'une société vieillie, laquelle dans
-ses modes même, avec cette poudre qui donnait aux plus jeunes fronts
-un faux air de la vieillesse, indiquait la nécessité d'une complète
-transformation.
-
-Saint-Germain appartient à une époque antérieure, mais il est venu là.
-C'est lui qui avait fait voir à Louis XV dans un miroir d'acier son
-petit-fils sans tête, comme Nostradamus avait fait voir à Mario de
-Médicis les rois de sa race, dont le quatrième était également décapité.
-
-Ceci est de l'enfantillage. Ce qui révèle les mystiques, c'est le
-détail rapporté par Beaumarchais, que les Prussiens,--arrivés jusqu'à
-Verdun,--se replièrent tout à coup d'une manière inattendue d'après
-l'effet d'une apparition dont leur roi fut surpris, et qui lui fit
-dire: «N'allons pas outre!» comme en certains cas disaient les
-chevaliers.
-
-Les Illuminés français et allemands s'entendaient par des rapports
-d'affiliation. Les doctrines de Weisshaupt et de Jacob Bœhm avaient
-pénétré, chez nous, dans les anciens pays franks et bourguignons, par
-l'antique sympathie et les relations séculaires des races de même
-origine. Le premier ministre du neveu de Frédéric II était lui-même un
-Illuminé. Beaumarchais suppose qu'à Verdun, sous couleur d'une séance
-de magnétisme, on fit apparaître devant Frédéric-Guillaume son oncle,
-qui lui aurait dit: «Retourne!» comme le fit un fantôme à Charles VI.
-
-Ces données bizarres confondent l'imagination; seulement, Beaumarchais,
-qui était un sceptique, a prétendu que, pour cette scène de
-fantasmagorie, on fit venir de Paris l'acteur Fleury, qui avait joué
-précédemment aux Français le rôle de Frédéric II, et qui aurait ainsi
-fait illusion au roi de Prusse, lequel, depuis, se retira, comme on
-sait, de la confédération des rois ligués contre la France.
-
-Les souvenirs des lieux où je suis m'oppressent moi-même, de sorte que
-je vous envoie tout cela au hasard, mais d'après des données sûres.
-Un détail plus important à recueillir, c'est que le général prussien
-qui, dans nos désastres de la restauration, prit possession du pays,
-ayant appris que la tombe de Jean-Jacques Rousseau se trouvait à
-Ermenonville, exempta toute la contrée, depuis Compiègne, des charges
-de l'occupation militaire. C'était, je crois, le prince d'Anhalt:
-souvenons-nous au besoin de ce trait.
-
-*
-
-Rousseau n'a séjourné que peu de temps à Ermenonville. S'il y a accepté
-un asile, c'est que depuis longtemps, dans les promenades qu'il faisait
-en partant de l'_Ermitage_ de Montmorency, il avait reconnu que
-cette contrée présentait à un herborisateur des familles de plantes
-remarquables, dues à la variété des terrains.
-
-Nous sommes allés descendre à l'auberge de la Croix-Blanche, où il
-demeura lui-même quelque temps, à son arrivée. Ensuite, il logea encore
-de l'autre côté du château, dans une maison occupée aujourd'hui par un
-épicier. M. René de Girardin lui offrit un pavillon inoccupé, faisant
-face à un autre pavillon qu'occupait le concierge du château. Ce fut là
-qu'il mourut.
-
-*
-
-En nous levant, nous allâmes parcourir les bois encore enveloppés
-des brouillards d'automne, que peu à peu nous vîmes se dissoudre en
-laissant reparaître le miroir azuré des lacs. J'ai vu de pareils effets
-de perspective sur des tabatières du temps... Je revis l'île des
-Peupliers, au delà des bassins qui surmontent une grotte factice, sur
-laquelle l'eau tombe, quand elle tombe... Sa description pourrait se
-lire dans les idylles de Gessner.
-
-Les rochers qu'on rencontre en parcourant les bois sont couverts
-d'inscriptions poétiques. Ici:
-
- Sa masse indestructible a fatigué le temps,
-
-ailleurs:
-
- Ce lieu sert de théâtre aux courses valeureuses
- Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses.
-
-ou encore, avec un bas-relief représentant des Druides qui coupent le
-_gui_:
-
- Tels furent nos aïeux dans leurs bois solitaires!
-
-Ces vers ronflants me semblent être de Roucher... Delille les aurait
-faits moins solides.
-
-M. René de Girardin faisait aussi des vers.--C'était en outre un homme
-de bien. Je pense qu'on lui doit les vers suivants, sculptés sur
-une fontaine d'un endroit voisin, que surmontent un Neptune et une
-Amphytrite, légèrement _décolletée_ comme les anges et les saints de
-Châalis:
-
- Des bords fleuris où j'aimais à répandre
- Le plus pur cristal de mes eaux,
- Passant, je viens ici me rendre
- Aux désirs, aux besoins de l'homme et des troupeaux.
- En puisant les trésors de mon urne féconde,
- Songe que tu les dois à des soins bienfaisants,
- Puissé-je n'abreuver du tribut de mes ondes
- Que des mortels paisibles et contents!
-
-
-Je ne m'arrête pas à la forme des vers;--c'est la pensée d'un honnête
-homme que j'admire. L'influence de son séjour est profondément sentie
-dans le pays.--Là, ce sont des salles de danse,--où l'on remarque
-encore _le banc des vieillards_; là, des tirs à l'arc, avec la tribune
-d'où l'on distribuait des prix... Au bord des eaux, des temples ronds,
-à colonnes de marbre, consacrés soit à Vénus génitrice, soit à Hermès
-consolateur.--Toute cette mythologie avait alors un sens philosophique
-et profond.
-
-*
-
-La tombe de Rousseau est restée telle qu'elle était, avec sa forme
-antique et simple, et les peupliers, effeuillés, accompagnent encore
-d'une manière pittoresque le monument, qui se reflète dans les eaux
-dormantes de l'étang. Seulement la barque qui y conduisait les
-visiteurs est aujourd'hui submergée... Les cygnes, je ne sais pourquoi,
-au lieu de nager gracieusement autour de l'île, préfèrent se baigner
-dans un ruisseau d'eau bourbeuse, qui coule, dans un rebord, entre des
-saules aux branches rougeâtres, et qui aboutit à un lavoir, situé le
-long de la route.
-
-Nous sommes revenus au château.--C'est encore un bâtiment de l'époque
-de Henri IV, refait vers Louis XV, et construit probablement sur des
-ruines antérieures,--car on a conservé une tour crénelée qui jure avec
-le reste, et les fondements massifs sont entourés d'eau, avec des
-poternes et des restes de ponts-levis.
-
-Le concierge ne nous a pas permis de visiter les appartements, parce
-que les maîtres y résidaient.--Les artistes ont plus de bonheur dans
-les châteaux princiers, dont les hôtes sentent qu'après tout, ils
-doivent quelque chose à la nation.
-
-On nous laissa seulement parcourir les bords du grand lac, dont la vue,
-à gauche, est dominée par la tour dite de Gabrielle, reste d'un ancien
-château. Un paysan qui nous accompagnait nous dit: «Voici la tour où
-était enfermée la belle Gabrielle ... tous les soirs Rousseau venait
-pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux, le
-guettait souvent, et a fini par le faire mourir.»
-
-Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines
-d'années, on croira cela.--Henri IV, Gabrielle et Rousseau sont
-les grands souvenirs du pays. On a confondu déjà,--à deux cents ans
-d'intervalle,--les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le
-contemporain d'Henri IV. Comme la population l'aime, elle suppose que
-le roi a été jaloux de lui, et trahi par sa maîtresse,--en faveur de
-l'homme sympathique aux races souffrantes. Le sentiment qui a dicté
-cette pensée est peut-être plus vrai qu'on ne croit. Rousseau, qui
-a refusé cent louis de madame de Pompadour, a ruiné profondément
-l'édifice royal fondé par Henri. Tout a croulé.--Son image immortelle
-demeure debout sur les ruines.
-
-Quant à ses chansons, dont nous avons vu les dernières à Compiègne,
-elles célébraient d'autres que Gabrielle. Mais le type de la beauté
-n'est-il pas éternel comme le génie?
-
-*
-
-En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l'église, située
-sur la hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la
-plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y avons
-vu principalement le tombeau de De Vic,--ancien compagnon d'armes
-de Henri IV,--qui lui avait fait présent du domaine d'Ermenonville.
-C'est un tombeau de famille, dont la légende s'arrête à un abbé.--Il
-reste ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois.--Tel a été le
-sort de la plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d'abbés,
-très-vieilles, dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se
-voient encore près de la terrasse. Puis, près d'une allée, une pierre
-simple sur laquelle on trouve inscrit: Ci-gît _Almazor._ Est-ce un fou?
---est-ce un laquais?--est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus.
-
-Du haut de la terrasse du cimetière, la vue s'étend sur la plus belle
-partie de la contrée; les eaux miroitent à travers les grands arbres
-roux, les pins et les chênes verts. Les grès du désert prennent
-à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à
-droite, et plus loin, sur le bord, le temple de marbre d'une déesse
-absente,--qui doit être la Vérité.
-
-Ce dut être un beau jour que celui où une députation, envoyée par
-l'Assemblée nationale, vint chercher les cendres du philosophe pour
-les transporter au Panthéon.--Lorsqu'on parcourt le village, on est
-étonné de la fraîcheur et de la grâce des petites filles,--avec leurs
-grands chapeaux de paille, elles ont l'air de Suissesses... Les idées
-sur l'éducation de l'auteur d'_Émile_ semblent avoir été suivies; les
-exercices de force et d'adresse, la danse, les travaux de précision
-encouragés par des fondations diverses, ont donné sans doute à cette
-jeunesse la santé, la vigueur et l'intelligence des choses utiles.
-
-*
-
-J'aime beaucoup cette chaussée,--dont j'avais conservé un souvenir
-d'enfance,--et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties
-du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.
-
-Sylvain me dit:--Nous avons vu la tombe de Rousseau: il faudrait
-maintenant gagner Dammartin, où nous trouverons des voitures pour nous
-mener à Soissons, et de là, à Longueval. Nous allons nous informer du
-chemin aux laveuses qui travaillent devant le château.
-
---Allez tout droit par la route à gauche, nous dirent-elles, ou,
-également, par la droite... Vous arriverez, soit à _Ver,_ soit à _
-Ève,--_vous passerez par _Othis,_ et en deux heures de marche vous
-gagnerez Dammartin.
-
-Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une route bien
-étrange;--il faut ajouter qu'il pleuvait.
-
-*
-
-La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d'eau, qu'il
-fallait éviter en marchant sur les gazons. D'énormes chardons, qui
-nous venaient à la poitrine,--chardons à demi gelés, mais encore
-vivaces,--nous arrêtaient quelquefois.
-
-Ayant fait une lieue, nous comprîmes que ne voyant ni _Ver,_ ni _Ève,_
-ni _Othis,_ ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.
-
-Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite,--quelqu'une de
-ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts...
-
-Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches rechampies de
-terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait
-sa pipe devant la porte.
-
---Pour aller à Ver?...
-
---Vous en êtes bien loin... En suivant la route, vous arriverez à
-Montaby.
-
---Nous demandons Ver,--ou Ève...
-
---Eh bien! vous allez retourner ... vous ferez une demi-lieue (on
-peut traduire cela si l'on veut en mètres, à cause de la loi), puis,
-arrivés à la place où l'on tire l'arc, vous prendrez à droite. Vous
-sortirez du bois, vous trouverez la plaine, et ensuite _tout le monde_
-vous indiquera Ver.
-
-Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle
-destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un
-sentier qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous
-chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, quelques
-chansons du pays.
-
-La route se prolongeait _comme le diable;_ je ne sais trop jusqu'à
-quel point le diable se prolonge,--ceci est la réflexion d'un
-Parisien.--Sylvain, avant de quitter le bois, chanta cette ronde de
-l'époque de Louis XIV:
-
- C'était un cavalier
- Qui revenait de Flandre...
-
-Le reste est difficile à raconter.--Le refrain s'adresse au tambour, et
-lui dit:
-
- Battez la générale
- Jusqu'au point du jour!
-
-Quand Sylvain,--homme taciturne--se met à chanter, on n'en est pas
-quitte facilement.--Il m'a chanté je ne sais quelle chanson des _Moines
-rouges_ qui habitaient primitivement Châalis.--Quels moines! C'étaient
-des Templiers!--Le roi et le pape se sont entendus pour les brûler.
-
-Ne parlons plus de ces moines rouges.
-
-Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres
-labourées. Nous emportions beaucoup de notre patrie à la semelle de
-nos souliers;--mais nous finissions par le rendre plus loin dans les
-prairies... Enfin, nous sommes arrivés à Ver.--C'est un gros bourg.
-
-L'hôtesse était aimable et sa fille fort avenante,--ayant de beaux
-cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce _parler_ si
-charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des
-intonations de _contralto,_ par moments!
-
---Vous voilà, mes enfants, dit l'hôtesse... Eh bien, on va mettre un
-fagot dans le feu!
-
---Nous vous demandons à souper, sans indiscrétion.
-
---Voulez-vous, dit l'hôtesse, qu'on vous fasse d'abord une soupe à
-l'oignon.
-
---Cela ne peut pas faire de mal, et ensuite?
-
---Ensuite, il y a aussi _de la chasse._
-
-Nous vîmes là que nous étions bien tombés.
-
-Sylvain a un talent, c'est un garçon pensif,--qui n'ayant pas eu
-beaucoup d'éducation, se préoccupe pourtant de _parfaire_ ce qu'il n'a
-reçu qu'_imparfait_ du peu de leçons qui lui ont été données.
-
-Il a des idées sur tout.--Il est capable de composer une montre ... ou
-une boussole.--Ce qui le gêne dans la montre, c'est la _chaîne,_ qui ne
-peut se prolonger assez... Ce qui le gêne dans la boussole, c'est que
-cela fait seulement reconnaître que l'aimant polaire du globe attire
-forcément les aiguilles--mais que sur le reste,--sur la cause et sur
-les moyens de s'en servir, les documents sont imparfaits!
-
-L'auberge, un peu isolée, mais solidement bâtie, où nous avons pu
-trouver asile, offre à l'intérieur une cour à galeries d'un système
-entièrement Valaque.... Sylvain a embrassé la fille, qui est assez
-bien découplée, et nous prenons plaisir à nous chauffer les pieds en
-caressant deux chiens de chasse, attentifs au tourne-broche,--qui est
-l'espoir d'un souper prochain...
-
-
-
-12e LETTRE.
-
-
-M. Toulouse.--Les deux bibliophiles.--Saint-Médard de Soissons.--Le
-château des Longueval de Bucquoy.--Inflexion.
-
-
-Je n'ai pas à me reprocher d'avoir suspendu pendant dix jours le cours
-du récit historique que vous m'aviez demandé. L'ouvrage qui devait
-en être la base, c'est-à-dire l'histoire _officielle_ de l'abbé de
-Bucquoy, devait être vendu le 20 novembre, et ne l'a été que le 30,
-soit qu'il ait été retiré d'abord (comme on me l'a dit), soit que
-l'ordre même de la vente, énoncé dans le catalogue, n'ait pas permis de
-le présenter plus tôt aux enchères.
-
-L'ouvrage pouvait, comme tant d'autres, prendre le chemin de
-l'étranger, et les renseignements qu'on m'avait adressés des pays du
-Nord indiquaient seulement des traductions hollandaises du livre, sans
-donner aucune indication sur l'édition originale, imprimée à Francfort,
-avec l'allemand en regard.
-
-J'avais vainement, vous le savez, cherché le livre à Paris. Les
-bibliothèques publiques ne le possédaient pas. Les libraires spéciaux
-ne l'avaient point vu depuis longtemps. Un seul, M. Toulouse, m'avait
-été indiqué comme pouvant le posséder.
-
-M. Toulouse a la spécialité des livres de controverse religieuse. Il
-m'a interrogé sur la nature de l'ouvrage; puis il m'a dit: «Monsieur,
-je ne l'ai point... Mais, si je l'avais, peut-être ne vous le
-vendrais-je pas?»
-
-J'ai compris que vendant d'ordinaire des livres à des ecclésiastiques,
-il ne se souciait pas d'avoir affaire à un _fils de Voltaire._
-
-Je lui ai répondu que je m'en passerais bien, ayant déjà des notions
-générales sur le personnage dont il s'agissait.
-
-«Voilà pourtant comme on écrit l'histoire!» m'a-t-il répondu[1].
-
-Vous me direz que j'aurais pu me faire communiquer l'histoire de l'abbé
-de Bucquoy par quelques-uns de ces bibliophiles qui subsistent encore,
-tels M. de Montmerqué et autres. A quoi je répondrai qu'un bibliophile
-sérieux ne communique pas ses livres. Lui-même ne les lit pas, de
-crainte de les fatiguer.
-
-[1] M. Toulouse, rue du Foin-Saint-Jacques, en face la caserne des
-gendarmes.
-
-Un bibliophile connu avait un ami;--cet ami était devenu amoureux d'un
-Anacréon _in-seize,_ édition lyonnaise du seizième siècle, augmentée
-des poésies de Bion, de Moschus et de Sapho. Le possesseur du livre
-n'eût pas défendu sa femme aussi fortement que son in-16. Presque
-toujours son ami, venant déjeuner chez lui, traversait indifféremment
-la bibliothèque; mais il jetait à la dérobée un regard sur l'_Anacréon._
-
-Un jour, il dit à son ami: Qu'est-ce que tu fais de cet in-16 mal relié
-... et coupé? Je te donnerais volontiers le _Voyage de Polyphile_ en
-italien, _édition princeps_ des Aides, avec les gravures de Belin, pour
-cet in-16... Franchement, c'est pour compléter ma collection des poètes
-grecs.
-
-Le possesseur se borna à sourire.
-
---Que te faut-il encore?
-
---Rien. Je n'aime pas à échanger mes livres.
-
---Si je t'offrais encore mon _roman de la Rose,_ grandes marges, avec
-des annotations de Marguerite de Valois.
-
---Non ... ne parlons plus de cela.
-
---Comme argent, je suis pauvre, tu le sais; mais j'offrirais bien 1,000
-francs.
-
---N'en parlons plus...
-
---Allons! 1,500 livres.
-
---Je n'aime pas les questions d'argent entre amis.
-
-La résistance ne faisait qu'accroître les désirs de l'ami du
-bibliophile. Après plusieurs offres, encore repoussées, il lui dit,
-arrivé au dernier paroxysme de la passion:
-
---Eh bien! j'aurai le livre à _ta vente._
-
---A ma vente?... mais, je suis plus jeune que toi....
-
---Oui, mais tu as une mauvaise toux.
-
---Et toi ... ta sciatique?
-
---On vit quatre-vingts ans avec cela!...
-
-Je m'arrête, monsieur. Cette discussion serait une scène de Molière ou
-une de ces analyses tristes de la folie humaine, qui n'ont été traitées
-gaiement que par Erasme... En résultat, le bibliophile mourut quelques
-mois après, et son ami eut le livre pour 600 francs.
-
---Et il m'a refusé de me le laisser pour 1,500 francs! disait-il plus
-tard toutes les fois qu'il le faisait voir. Cependant, quand il n'était
-plus question de ce volume, qui avait projeté un seul nuage sur une
-amitié de cinquante ans, son œil se mouillait au souvenir de l'homme
-excellent qu'il avait aimé.
-
-Cette anecdote est bonne à rappeler dans une époque où le goût des
-collections de livres, d'autographes et d'objets d'art, n'est plus
-généralement compris en France. Elle pourra, néanmoins, vous expliquer
-les difficultés que j'ai éprouvées à me procurer l'_Abbé de Bucquoy._
-
-Samedi dernier, à sept heures, je revenais de Soissons,--où j'avais
-cru pouvoir trouver des renseignements sur les Bucquoy,--afin
-d'assister à la vente, faite par Techener, de la bibliothèque de M.
-Motteley, qui dure encore, et sur laquelle on a publié, avant-hier, un
-article dans _l'Indépendance de Bruxelles._
-
-Une vente de livres ou de curiosités a, pour les amateurs, l'attrait
-d'un tapis vert. Le râteau du commissaire, qui pousse les livres et
-ramène l'argent, rend cette comparaison fort exacte.
-
-Les enchères étaient vives. Un volume isolé parvint jusqu'à 600 francs.
-A dix heures moins un quart, l'_Histoire de l'abbé de Bucquoy_ fut mise
-sur table à 25 fr.... A 55 francs, les habitués et M. Techener lui-même
-abandonnèrent le livre; une seule personne poussait contre moi.
-
-A 65 francs, l'amateur a manqué d'haleine.
-
-Le marteau du commissaire priseur m'a adjugé le livre pour 66 francs.
-
-On m'a demandé ensuite 3 fr. 20 centimes pour les frais de la vente.
-
-J'ai appris depuis que c'était un délégué de la Bibliothèque Nationale
-qui m'avait fait concurrence jusqu'au dernier moment.
-
-Je possède donc le livre et je me trouve en mesure de continuer mon
-travail.
-
-Votre, etc.
-
-*
-
-De Ver à Dammartin, il n'y a guère qu'une heure et demie de
-marche.--J'ai eu le plaisir d'admirer, par une belle matinée, l'horizon
-de dix lieues qui s'étend autour du vieux château, si redoutable
-autrefois, et dominant toute la contrée. Les hautes tours sont
-démolies, mais l'emplacement se dessine encore sur ce point élevé,
-où l'on a planté des allées de tilleuls servant de promenade, au
-point même où se trouvaient les entrées et les cours. Des charmilles
-d'épine-vinette et de belladone empêchent toute chute dans l'abime que
-forment encore les fossés.--Un tir a été établi pour les archers dans
-un des fossés qui se rapprochent de la ville. Sylvain est retourné dans
-son pays:--j'ai continué ma route vers Soissons à travers la forêt de
-Villers-Cotteret, entièrement dépouillée de feuilles, mais reverdie çà
-et là par des plantations de pins qui occupent aujourd'hui les vastes
-espaces des _coupes sombres_ pratiquées naguère.--Le soir, j'arrivai à
-Soissons, la vieille _Augusta Suessonium,_ où se décida le sort de la
-nation française au sixième siècle.
-
-On sait que c'est après la bataille de Soissons, gagnée par Clovis, que
-ce chef des Francs subit l'humiliation de ne pouvoir garder un vase
-d'or, produit du pillage de Reims. Peut-être songeait-il déjà à faire
-sa paix avec l'Église, en lui rendant un objet saint et précieux. Ce
-fut alors qu'un de ses guerriers voulut que ce vase entrât dans le
-partage, car l'égalité était le principe fondamental de ces tribus
-franques, originaires d'Asie.--Le vase d'or fut brisé, et plus tard la
-tête du Franc égalitaire eut le même sort, sous la _francisque_ de son
-chef. Telle fut l'origine de nos monarchies.
-
-Soissons, ville forte de seconde classe, renferme de curieuses
-antiquités. La cathédrale a sa haute tour, d'où l'on découvre sept
-lieues de pays;--un beau tableau de Rubens, derrière son maître-autel.
-L'ancienne cathédrale est beaucoup plus curieuse, avec ses clochers
-festonnés et découpés en guipure. Il n'en reste que la façade et les
-tours, malheureusement. Il y a encore une autre église qu'on restaure
-avec cette belle pierre et ce béton romain, qui font l'orgueil de la
-contrée. Je me suis entretenu là avec les tailleurs de pierre, qui
-déjeunaient autour d'un feu de bruyère et qui m'ont paru très-forts sur
-l'histoire de l'art. Ils regrettaient, comme moi, qu'on ne restaurât
-point l'ancienne cathédrale, Saint-Jean-des-Vignes, plutôt que l'église
-lourde où on les occupait.--Mais cette dernière est, dit-on, plus
-_logeable._ Dans nos époques de foi restreinte, on n'attire plus les
-fidèles qu'avec l'élégance et le confort.
-
-Les compagnons m'ont indiqué comme chose à voir _Saint-Médard,_ situé
-à une portée de fusil de la ville, au delà du pont et de la gare de
-l'Aisne. Les constructions les plus modernes forment l'établissement
-des sourds-muets. Une surprise m'attendait là. C'était d'abord la
-tour en partie démolie où Abailard fut prisonnier quelque temps. On
-montre encore sur les murs des inscriptions latines de sa main;--puis
-de vastes caveaux déblayés depuis peu, où l'on a retrouvé la tombe de
-Louis le Débonnaire,--formée d'une vaste cuve de pierre qui m'a rappelé
-les tombeaux égyptiens.
-
-Près de ces caveaux, composés de cellules souterraines avec des niches
-çà et là comme dans les tombeaux romains, on voit la prison même où
-cet empereur fut retenu par ses enfants, l'enfoncement où il dormait
-sur une natte et autres détails parfaitement conservés, parce que la
-terre calcaire et les débris de pierres fossiles qui remplissaient
-ces souterrains les ont préservés de toute humidité. On n'a eu qu'à
-déblayer, et ce travail dure encore, amenant chaque jour de nouvelles
-découvertes.--C'est un _Pompeï_ carlovingien.
-
-En sortant de Saint-Médard, je me suis un peu égaré sur les bords de
-l'Aisne, qui coule entre les oseraies rougeâtres et les peupliers
-dépouillés de feuilles. Il faisait beau, les gazons étaient verts, et,
-au bout de deux kilomètres, je me suis trouvé dans un village nommé
-Cuffy, d'où l'on découvrait parfaitement les tours dentelées de la
-ville et ses toits flamands bordés d'escaliers de pierre.
-
-On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui
-ressemble beaucoup à la tisane de Champagne.
-
-En effet, le terrain est presque le même qu'à Épernay. C'est un filon
-de la Champagne voisine qui, sur ce coteau exposé au midi, produit des
-vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. Toutes les maisons
-sont bâties en pierres meulières trouées comme des éponges par les
-vrilles et les limaçons marins. L'église est vieille, mais rustique.
-Une verrerie est établie sur la hauteur.
-
-*
-
-Il n'était plus possible de ne pas retrouver Soissons. J'y suis
-retourné pour continuer mes recherches, en visitant la bibliothèque et
-les archives.--A la bibliothèque, je n'ai rien trouvé que l'on ne pût
-avoir à Paris. Les archives sont à la sous-préfecture et doivent être
-curieuses, à cause de l'antiquité de la ville. Le secrétaire m'a dit:
-«Monsieur, nos archives sont là-haut,--dans les greniers; mais elles ne
-sont pas classées.
-
---Pourquoi?
-
---Parce qu'il n'y a pas de fonds attribués à ce travail par la ville.
-La plupart des pièces sont en gothique et en latin... Il faudrait qu'on
-nous envoyât quelqu'un de Paris.
-
-Il est évident que je ne pouvais espérer de trouver facilement là des
-renseignements sur les Bucquoy. Quant à la situation actuelle des
-archives de Soissons, je me borne à la dénoncer aux paléographes,--si
-la France est assez riche pour payer l'examen des souvenirs de son
-histoire, je serai heureux d'avoir donné cette indication.
-
-Je vous parlerais bien encore de la grande foire qui avait lieu en
-ce moment-là dans la ville,--du théâtre, où l'on jouait _Lucrèce
-Borgia,_ des mœurs locales, assez bien conservées dans ce pays situé
-hors du mouvement des chemins de fer,--et même de la contrariété
-qu'éprouvent les habitants par suite de cette situation. Ils ont
-espéré quelque temps être rattachés à la ligne du Nord, ce qui eût
-produit de fortes économies... Un personnage puissant aurait obtenu de
-faire passer la ligne de Strasbourg par ces bois, auxquels elle offre
-des débouchés,--mais ce sont là de ces exigences locales et de ces
-suppositions intéressées qui peuvent ne pas être de toute justice.
-
-Le but de ma tournée est atteint maintenant. La diligence de Soissons à
-Reims m'a conduit à Braine. Une heure après, j'ai pu gagner Longueval,
-le berceau des Bucquoy. Voilà donc le séjour de la belle Angélique et
-le _château-chef_ de son père, qui paraît en avoir eu autant que son
-aïeul, le grand-comté de Bucquoy, a pu en conquérir dans les guerres
-de Bohême.--Les tours sont rasées, comme à Dammartin. Cependant les
-souterrains existent encore. L'emplacement, qui domine le village,
-situé dans une gorge allongée, a été couvert de constructions depuis
-sept ou huit ans, époque où les ruines ont été vendues. Empreint
-suffisamment de ces souvenirs de localité qui peuvent donner de
-l'attrait à une composition romanesque,--et qui ne sont pas inutiles
-au point de vue positif de l'histoire, j'ai gagné Château-Thierry, où
-l'on aime à saluer la statue rêveuse du bon La Fontaine, placée au bord
-de la Marne et en vue du chemin de fer de Strasbourg.
-
-
-RÉFLEXIONS.
-
-«Et puis...» (C'est ainsi que Diderot commençait un conte, me
-dira-t-on.)
-
---Allez toujours!
-
---Vous avez imité Diderot lui-même.
-
---Qui avait imité Sterne...
-
---Lequel avait imité Swift.
-
---Qui avait imité Rabelais.
-
---Lequel avait imité Merlin Coccaïe...
-
---Qui avait imité Pétrone...
-
---Lequel avait imité Lucien. Et Lucien en avait imité bien d'autres...
-Quand ce ne serait que l'auteur de _l'Odyssée,_ qui fait promener son
-héros pendant dix ans autour de la Méditerranée, pour l'amener enfin à
-cette fabuleuse Ithaque, dont la reine, entourée d'une cinquantaine de
-prétendants, défaisait chaque nuit ce qu'elle avait tissé le jour.
-
---Mais Ulysse a fini par retrouver Ithaque.
-
---Et j'ai retrouvé l'abbé de Bucquoy.
-
---Parlez-en.
-
---Je ne fais pas autre chose depuis un mois. Les lecteurs doivent être
-déjà fatigués--du comte de Bucquoi le ligueur, plus tard généralissime
-des armées d'Autriche;--de M. de Longueval de Bucquoy et de sa fille
-Angélique,--enlevée par La Corbinière,--du château de cette famille,
-dont je viens de fouler les ruines...
-
-Et enfin de l'abbé comte de Bucquoy lui-même, dont j'ai rapporté une
-courte biographie,--et que M. d'Argenson, dans sa correspondance,
-appelle: _le prétendu_ abbé de Bucquoy.
-
-Le livre que je viens d'acheter à la vente Motteley vaudrait beaucoup
-plus de 66 francs 20 centimes, s'il n'était cruellement rogné. La
-reliure, toute neuve, porte en lettres d'or ce titre attrayant:
-_Histoire du Sieur Abbé comte de Bucquoy,_ etc. La valeur de l'in-12
-vient peut-être de trois maigres brochures en vers et en prose,
-composées par l'auteur, et qui étant d'un plus grand format, ont les
-marges coupées jusqu'au texte, qui cependant reste lisible.
-
-Le livre a tous les titres cités déjà qui se trouvent énoncés dans
-Brunet, dans Quérard et dans la Biographie de Michaud. En regard
-du titre est une gravure représentant la Bastille, avec ce titre
-au-dessus: _l'Enfer des vivants,_ et cette citation: _Facilis descendus
-Averni._
-
-<tb>
-
-On peut lire l'histoire de l'abbé de Bucquoi dans mon livre intitulé:
-_Les Illuminés_ (Paris, Victor Lecoû). On peut consulter aussi
-l'ouvrage in-12 dont j'ai fait présent à la Bibliothèque impériale.
-
- Je me suis peut-être trompé dans l'examen de l'écusson du fondateur de
- la chapelle de Châalis.
-
- On m'a communiqué des notes sur les abbés de Châalis. «Robert de la
- Tourette, notamment, qui fut abbé là, de 1501 à 1522, fit de grandes
- restaurations...» On voit sa tombe devant le maître-autel.
-
- «Ici arrivent les Médicis: Hippolyte d'Est, cardinal de Ferrare,
- 1554;--Aloys d'Est, 1586.»
-
- «Ensuite: Louis, cardinal de Guise, 1601; Charles-Louis de Lorraine,
- 1630.
-
- Il faut remarquer que les d'Est n'ont qu'un alérion au 2 et au 3, et
- que j'en ai vu trois au 1 et au 4 dans l'écusson écartelé.
-
- «Charles II, cardinal de Bourbon (depuis Charles X,--l'ancien),
- lieutenant général de l'Ile de France depuis 1551, eut un fils appelé
- Poullain.»
-
- Je veux bien croire que ce cardinal-roi eut un fils naturel; mais je
- ne comprends pas les trois alérions posés 2 et 1. Ceux de Lorraine
- sont sur une bande. Pardon de ces détails, mais la connaissance du
- blason est la clef de l'histoire de France... Les pauvres auteurs n'y
- peuvent rien!
-
-
-
-LA BOHÈME GALANTE
-
-
-LA MAIN ENCHANTÉE
-
-
-I
-
-LA PLACE DAUPHINE
-
-Rien n'est beau comme ces maisons du xviie siècle dont la place Royale
-offre une si majestueuse réunion. Quand leurs façades de briques,
-entremêlées et encadrées de cordons et de coins de pierre, et quand
-leurs fenêtres hautes sont enflammées des rayons splendides du
-couchant, vous vous sentez, à les voir, la même vénération que devant
-une cour des parlements assemblée en robes rouges à revers d'hermine;
-et, si ce n'était un puéril rapprochement, on pourrait dire que la
-longue table verte où ces redoutables magistrats sont rangés en carré
-figure un peu ce bandeau de tilleuls qui borde les quatre faces de la
-place Royale et en complète la grave harmonie.
-
-Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins
-de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est en
-triangle à peu près ce que l'autre est en carré. Elle a été bâtie
-sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma _place Dauphine,_ et
-l'on admira alors le peu de temps qu'il fallut à ses bâtiments pour
-couvrir tout le terrain vague de l'île de la Gourdaine. Ce fut un
-cruel déplaisir que l'envahissement de ce terrain pour les clercs qui
-venaient s'y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y
-méditer leurs plaidoyers: promenade si verte et si fleurie, au sortir
-de l'infecte cour du Palais.
-
-A peine ces trois rangées de maisons furent-elles dressées sur leurs
-portiques lourds, chargés et sillonnés de bossages et de refends; à
-peine furent-elles revêtues de leurs briques, percées de leurs croisées
-à balustres, et chaperonnées de leurs combles massifs, que la nation
-des gens de justice envahit la place entière, chacun suivant son grade
-et ses moyens, c'est-à-dire en raison inverse de l'élévation des
-étages. Cela devint une sorte de cour des miracles au grand pied, une
-truanderie de larrons privilégiés, repaire de la gent _chiquanouse_,
-comme les autres de la gent argotique; celui-ci en brique et en pierre,
-les autres en boue et en bois.
-
-Dans une de ces maisons composant la place Dauphine habitait, vers
-les dernières années du règne de Henri le Grand, un personnage assez
-remarquable, ayant pour nom Godinot-Chevassut, et pour titre lieutenant
-civil du prévôt de Paris; charge bien lucrative et pénible à la fois
-en ce siècle où les larrons étaient beaucoup plus nombreux qu'ils ne
-sont aujourd'hui, tant la probité a diminué depuis dans notre pays de
-France! et où le nombre des filles folles de leur corps était beaucoup
-plus considérable, tant nos mœurs se sont dépravées!--L'humanité ne
-changeant guère, on peut dire, comme un vieil auteur, que moins il y a
-de fripons aux galères, plus il y en a dehors.
-
-Il faut bien dire aussi que les larrons de ce temps-là étaient moins
-ignobles que ceux du nôtre, et que ce misérable métier était alors
-une sorte d'art que des jeunes gens de famille ne dédaignaient pas
-d'exercer. Bien des capacités refoulées au dehors et au pied d'une
-société de barrières et de privilèges se développaient fortement dans
-ce sens; ennemis plus dangereux aux particuliers qu'à l'État, dont la
-machine eût peut-être éclaté sans cet échappement. Aussi, sans nul
-doute, la justice d'alors usait-elle de ménagements envers les larrons
-distingués; et personne n'exerçait plus volontiers cette tolérance que
-notre lieutenant civil de la place Dauphine, pour des raisons que vous
-connaîtrez. En revanche, nul n'était plus sévère pour les maladroits:
-ceux-là payaient pour les autres, et garnissaient les gibets dont Paris
-alors était ombragé, suivant l'expression de d'Aubigné, à la grande
-satisfaction des bourgeois, qui n'en étaient que mieux volés, et au
-grand perfectionnement de l'art de la _truche_.
-
-Godinot-Chevassut était un petit homme replet qui commençait à
-grisonner et y prenait grand plaisir, contre l'ordinaire des
-vieillards, parce qu'en blanchissant, ses cheveux devaient perdre
-nécessairement le ton un peu chaud qu'ils avaient de naissance, ce qui
-lui avait valu le nom désagréable de _Rousseau,_ que ses connaissances
-substituaient au sien propre, comme plus aisé à prononcer et à retenir.
-Il avait ensuite des yeux bigles très-éveillés, quoique toujours à
-demi fermés sous leurs épais sourcils, avec une bouche assez fendue,
-comme les gens qui aiment à rire. Et cependant, bien que ses traits
-eussent un air de malice presque continuel, on ne l'entendait jamais
-rire à grands éclats, et, comme disent nos pères, rire d'un pied en
-carré; seulement, toutes les fois qu'il lui échappait quelque chose
-de plaisant, il le ponctuait à la fin d'un _ah!_ ou d'un _oh!_ poussé
-du fond des poumons, mais unique et d'un effet singulier; et cela
-arrivait assez fréquemment, car notre magistrat aimait à hérisser sa
-conversation de pointes, d'équivoques et de propos gaillards, qu'il ne
-retenait pas même au tribunal. Du reste, c'était un usage général des
-gens de robe de ce temps, qui a passé aujourd'hui presque entièrement à
-ceux de la province.
-
-Pour l'achever de peindre, il faudrait lui planter à l'endroit
-ordinaire un nez long et carré du bout, et puis des oreilles assez
-petites, non bordées, et d'une finesse d'organe à entendre sonner
-un quart d'écu d'un quart de lieue, et une pistole de bien plus
-loin. C'est à ce propos que, certain plaideur ayant demandé si M. le
-lieutenant civil n'avait pas quelques amis qu'on pût solliciter et
-employer auprès de lui, on lui répondit qu'en effet il y avait des
-amis dont le _Rousseau_ faisait grand état; que c'était, entre autres,
-monseigneur le Doublon, messire le Ducat, et même monsieur l'Écu; qu'il
-fallait en faire agir plusieurs ensemble, et que l'on pouvait s'assurer
-d'être chaudement servi.
-
-
-
-II
-
-D'UNE IDÉE FIXE
-
-Il est des gens qui ont plus de sympathie pour telle ou telle grande
-qualité, telle ou telle vertu singulière. L'un fait plus d'estime de
-la magnanimité et du courage guerrier, et ne se plaît qu'au récit des
-beaux faits d'armes; un autre place au-dessus de tout le génie et les
-inventions des arts, des lettres ou de la science; d'autres sont plus
-touchés de la générosité et des actions vertueuses par où l'on secourt
-ses semblables et l'on se dévoue pour leur salut, chacun suivant sa
-pente naturelle. Mais le sentiment particulier de Godinot-Chevassut
-était le même que celui du savant Charles neuvième, à savoir, que l'on
-ne peut établir aucune qualité au-dessus de l'esprit et de l'adresse,
-et que les gens qui en sont pourvus sont les seuls dignes en ce monde
-d'être admirés et honorés; et nulle part il ne trouvait ces qualités
-plus brillantes et mieux développées que chez la grande nation des
-tire-laine, matois, coupeurs de bourse et bohèmes, dont la _vie
-généreuse_ et les tours singuliers se déroulaient tous les jours devant
-lui avec une variété inépuisable.
-
-Son héros favori était maître François Villon, Parisien, célèbre dans
-l'art poétique autant que dans l'art de la pince et du croc; aussi
-l'_Iliade_ avec l'_Énéide,_ et le roman non moins admirable de _Huon de
-Bordeaux,_ il les eût donnés pour le poëme des _Repues franches,_ et
-même encore pour la _légende de maître Faifeu,_ qui sont les épopées
-versifiées de la nation truande! Les _Illustrations de Dubellay,
-l'Aristoteles peripoliticon_ et le _Cymbalum mundi_ lui paraissaient
-bien faibles à côté du _Jargon, suivi des États généraux du royaume de
-l'Argot, et des Dialogues du polisson et du malingreux, par un courtaud
-de boutanche, qui maquille en mollanche en la vergne de Tours,_ et
-imprimé avec autorisation du _roi de Thunes,_ Fiacre l'emballeur;
-Tours, 1603. Et, comme naturellement ceux qui font cas d'une certaine
-vertu ont le plus grand mépris pour le défaut contraire, il n'était
-pas de gens qui lui fussent si odieux que les personnes simples,
-d'entendement épais et d'esprit peu compliqué. Cela allait au point
-qu'il eût voulu changer entièrement la distribution de la justice, et
-que, lorsqu'il se découvrait quelque larronnerie grave, on pendit non
-point le voleur, mais le volé. C'était une idée; c'était la sienne. Il
-pensait y voir le seul moyen de hâter l'émancipation intellectuelle du
-peuple, et de faire arriver les hommes du siècle à un progrès suprême
-d'esprit, d'adresse et d'invention, qu'il disait être la vraie couronne
-de l'humanité et la perfection la plus agréable à Dieu.
-
-Voilà pour la morale. Et, quant à la politique, il lui était démontré
-que le vol organisé sur une grande échelle favorisait plus que toute
-chose la division des grandes fortunes et la circulation des moindres,
-d'où seulement peuvent résulter pour les classes inférieures le
-bien-être et l'affranchissement.
-
-Vous entendez bien que c'était seulement la bonne et double piperie
-qui le ravissait, les subtilités et patelinages des vrais clercs de
-Saint-Nicolas, les vieux tours de maître Gonin, conservés depuis deux
-cents ans dans le sel et dans l'esprit; et que Villon, le villonneur,
-était son compère, et non point des routiers tels que les Guilleris ou
-le capitaine Carrefour. Certes, le scélérat qui, planté sur une grande
-route, dépouille brutalement un voyageur désarmé, lui était aussi en
-horreur qu'à tous les bons esprits, de même que ceux qui, sans autre
-effort d'imagination, pénètrent avec effraction dans quelque maison
-isolée, la pillent, et souvent en égorgent les maîtres. Mais, s'il
-eût connu ce trait d'un larron distingué qui, perçant une muraille
-pour s'introduire dans un logis, prît soin de figurer son ouverture en
-un trèfle gothique, pour que, le lendemain, s'apercevant du vol, on
-vit bien qu'un homme de goût et d'art l'avait exécuté, certes, maître
-Godinot-Chevassut eût estimé celui-là beaucoup plus haut que Bertrand
-de Clasquin ou l'empereur César; et c'est peu dire.
-
-
-
-III
-
-LES GRÈGUES DU MAGISTRAT
-
-Tout ceci étant déduit, je crois qu'il est l'heure de tirer la toile
-et, suivant l'usage de nos anciennes comédies, de donner un coup de
-pied par derrière à mons le Prologue, qui devient outrageusement
-prolixe, au point que les chandelles ont été déjà trois fois mouchées
-depuis son exorde. Qu'il se hâte donc de terminer, comme Bruscambille,
-en conjurant les spectateurs «de nettoyer les imperfections de son
-dire avec les époussettes de leur humanité, et de recevoir un clystère
-d'excuses aux intestins de leur impatience;» et voilà qui est dit, et
-l'action va commencer.
-
-C'est dans une assez grande salle, sombre et boisée. Le vieux
-magistrat, assis dans un large fauteuil sculpté, à pieds tortus, dont
-le dossier est vêtu de sa chemisette de damas à franges, essaye une
-paire de grègues bouffantes toutes neuves que lui vient d'apporter
-Eustache Bouteroue, apprenti de maître Goubard, drapier-chaussetier.
-Maître Chevassut, en nouant ses aiguillettes, se lève et se rassied
-successivement, adressant par intervalles la parole au jeune
-homme, qui, roide comme un saint de pierre, a pris place, d'après
-son invitation, sur le coin d'un escabeau, et qui le regarde avec
-hésitation et timidité.
-
---Hum! celles-là ont fait leur temps! dit-il en poussant du pied les
-vieilles grègues qu'il venait de quitter; elles montraient la corde
-comme une ordonnance prohibitive de la prévôté; et puis tous les
-morceaux se disaient adieu ... un adieu déchirant!
-
-Le facétieux magistrat releva cependant encore l'ancien _vêtement
-nécessaire_ pour y prendre sa bourse, dont il répandit quelques pièces
-dans sa main.
-
---Il est sûr, poursuivit-il, que nous autres gens de loi faisons de nos
-vêtements un très-durable usage, à cause de la robe sous laquelle nous
-les portons aussi longtemps que le tissu résiste et que les coutures
-gardent leur sérieux; c'est pourquoi, et comme il faut que chacun vive,
-même les voleurs, et partant les drapiers-chaussetiers, je ne réduirai
-rien des six écus que maître Goubard me demande; à quoi même j'ajoute
-généreusement un écu rogné pour le courtaud de boutique, sous la
-condition qu'il ne le changera pas au rabais, mais le fera passer pour
-bon à quelque bélître de bourgeois, déployant, à cet effet, toutes les
-ressources de son esprit; sans cela, je garde ledit écu pour la quête
-de demain dimanche à Notre-Dame.
-
-Eustache Bouteroue prit les six écus et l'écu rogné, en saluant bien
-bas.
-
---Çà, mon gars, commence-t-on à _mordre_ à la draperie? Sait-on bien
-gagner sur l'aunage, sur la coupe, et _couler_ au chaland du vieux pour
-du neuf, du puce pour du noir?... soutenir enfin la vieille réputation
-des marchands aux piliers des Halles?
-
-Eustache leva les yeux vers le magistrat avec quelque terreur; puis,
-supposant qu'il plaisantait, se mit à rire; mais le magistrat ne
-plaisantait pas.
-
---Je n'aime point, ajouta-t-il, la larronnerie des marchands; le voleur
-vole et ne trompe pas; le marchand vole et trompe. Un bon compagnon,
-affilé du bec et sachant son latin, achète une paire de grègues; il
-débat longtemps son prix et finit par la payer six écus. Vient ensuite
-quelque honnête chrétien, de ceux que les uns appellent _gonze,_
-les autres un _bon chaland;_ s'il arrive qu'il prenne une paire de
-grègues exactement pareille à l'autre, et que, confiant au chaussetier,
-qui jure de sa probité par la Vierge et les saints, il la paye huit
-écus, je ne le plaindrai pas, car c'est un sot. Mais, pendant que le
-marchand, comptant les deux sommes qu'il a reçues, prend dans sa main
-et fait sonner avec satisfaction les deux écus qui sont la différence
-de la seconde à la première, passe devant sa boutique un pauvre homme
-qu'on mène aux galères pour avoir tiré d'une poche quelque sale
-mouchoir troué: «Voici un grand scélérat, s'écrie le marchand; si la
-justice était juste, le gredin serait roué vif, et j'irais le voir,
-poursuit-il tenant toujours dans sa main les deux écus ...» Eustache,
-que penses-tu qu'il arriverait si, selon le vœu du marchand, la justice
-était juste?
-
-Eustache Bouteroue ne riait plus; le paradoxe était trop inouï pour
-qu'il songeât à y répondre, et la bouche d'où il sortait le rendait
-presque inquiétant. Maître Chevassut, voyant le jeune homme ébahi comme
-un loup pris au piège, se mit à rire avec son rire particulier, lui
-donna une tape légère sur la joue, et le congédia. Eustache descendit
-tout pensif l'escalier à balustre de pierre, quoiqu'il entendît de
-loin, dans la cour du Palais, la trompette de Galinette la Galine,
-bouffon du célèbre opérateur Geronimo, qui appelait les badauds à ses
-facéties et à l'achat des drogues de son maître; il y fut sourd cette
-fois, et se mit en devoir de traverser le pont Neuf pour gagner le
-quartier des Halles.
-
-
-
-IV
-
-LE PONT NEUF
-
-Le pont Neuf, achevé sous Henri IV, est le principal monument de ce
-règne. Rien ne ressemble à l'enthousiasme que sa vue excita, lorsque,
-après de grands travaux, il eut entièrement traversé la Seine de ses
-douze enjambées, et rejoint plus étroitement les trois cités de la
-maîtresse ville.
-
-Aussi devint-il bientôt le rendez-vous de tous les oisifs parisiens,
-dont le nombre est grand, et, partant, de tous les jongleurs, vendeurs
-d'onguents et filous, dont les métiers sont mis en branle par la foule,
-comme un moulin par un courant d'eau.
-
-Quand Eustache sortit du triangle de la place Dauphine, le soleil
-dardait à plomb ses rayons poudreux sur le pont, et l'affluence y était
-grande, les promenades les plus fréquentées de toutes à Paris étant
-d'ordinaire celles qui ne sont fleuries que d'étalages, terrassées que
-de pavés, ombragées que de murailles et de maisons.
-
-Eustache fendait à grand'peine ce fleuve de peuple qui croisait
-l'autre fleuve et s'écoulait avec lenteur d'un bout à l'autre du pont,
-arrêté du moindre obstacle, comme des glaçons que l'eau charrie,
-formant de place en place mille tournants et mille remous autour de
-quelques escamoteurs, chanteurs ou marchands prônant leurs denrées.
-Beaucoup s'arrêtaient le long des parapets à voir passer les trains de
-bois sous les arches, circuler les bateaux, ou bien à contempler le
-magnifique point de vue qu'offrait la Seine en aval du pont, la Seine
-côtoyant à droite la longue file des bâtiments du Louvre, à gauche le
-grand Pré-aux-Clercs, rayé de ses belles allées de tilleuls, encadré
-de ses saules gris ébouriffés et de ses saules verts pleurant dans
-l'eau; puis, sur chaque bord, la tour de Nesle et la tour de Bois, qui
-semblaient faire sentinelle aux portes de Paris comme les géants des
-romans anciens.
-
-Tout à coup, un grand bruit de pétards fit tourner vers un point unique
-les yeux des promeneurs et des observateurs, et annonça un spectacle
-digne de fixer l'attention. C'était au centre d'une de ces petites
-plates-formes en demi-lune, surmontées naguère encore de boutiques en
-pierre, et qui formaient alors des espaces vides au-dessus de chaque
-pile du pont, et en dehors de la chaussée. Un escamoteur s'y était
-établi; il avait dressé une table, et sur cette bible se promenait un
-fort beau singe, en costume complet de diable, noir et rouge, avec la
-queue naturelle, et qui, sans la moindre timidité, tirait force pétards
-et soleils d'artifice, au grand dommage de toutes les barbes et les
-fraises qui n'avaient pas élargi le cercle assez vite.
-
-Pour son maître, c'était une de ces figures du type bohémien, commun
-cent ans auparavant, déjà rare alors, et aujourd'hui noyé et perdu dans
-la laideur et l'insignifiance de nos têtes bourgeoises: un profil en
-fer de hache, front élevé mais étroit, nez très-long et très-bossu,
-et cependant ne sur-plombant pas comme les nez romains, mais fort
-retroussé au contraire, et dépassant à peine de sa pointe la bouche aux
-lèvres minces très-avancées, et le menton rentré; puis des yeux longs
-et fendus obliquement sous leurs sourcils, dessinés comme un V, et de
-longs cheveux noirs complétant l'ensemble; enfin, quelque chose de
-souple et de dégagé dans les gestes et dans toute l'attitude du corps
-témoignait un drôle adroit de ses membres et brisé de bonne heure à
-plusieurs métiers et à beaucoup d'autres.
-
-Son habillement était un vieux costume de bouffon, qu'il portait avec
-dignité; sa coiffure, un grand chapeau de feutre à larges bords,
-extrêmement froissé et recroquevillé; maître Gonin était le nom que
-tout le monde lui donnait, soit à cause de son habileté et de ses tours
-d'adresse, soit qu'il descendît effectivement de ce fameux jongleur qui
-fonda, sous Charles VII, le théâtre des Enfants-sans-Souci et porta
-le premier le titre de Prince des Sots, lequel, à l'époque de cette
-histoire, avait passé au seigneur d'Engoulevent, qui en soutint les
-prérogatives souveraines jusque devant les parlements.
-
-
-
-V
-
-LA BONNE AVENTURE
-
-L'escamoteur, voyant amassé un assez bon nombre de gens, commença
-quelques tours de gobelets qui excitèrent une bruyante admiration.
-Il est vrai que le compère avait choisi sa place dans la demi-lune
-avec quelque dessein, et non pas seulement en vue de ne point gêner la
-circulation, comme il paraissait; car de cette façon il n'avait les
-spectateurs que devant lui et non derrière.
-
-C'est que véritablement l'art n'était pas alors ce qu'il est devenu
-aujourd'hui, où l'escamoteur travaille entouré de son public. Les
-tours de gobelets terminés, le singe fit une tournée dans la foule,
-recueillant force monnaie, dont il remerciait très-galamment, en
-accompagnant son salut d'un petit cri assez semblable à celui du
-grillon. Mais les tours de gobelets n'étaient que le prélude d'autre
-chose, et, par un prologue fort bien tourné, le nouveau maître Gonin
-annonça qu'il avait en outre le talent de prédire l'avenir par la
-cartomancie, la chiromancie, et les nombres pythagoriques; ce qui ne
-pouvait se payer, mais qu'il ferait pour un sol, dans la seule vue
-d'obliger. En disant cela, il battait un grand jeu de cartes, et son
-singe, qu'il nommait Pacolet, les distribua ensuite avec beaucoup
-d'intelligence à tous ceux qui tendirent la main.
-
-Quand il eut satisfait à toutes les demandes, son maître appela
-successivement les curieux dans la demi-lune par le nom de leurs
-cartes, et leur prédit à chacun leur bonne ou mauvaise fortune, tandis
-que Pacolet, à qui il avait donné un oignon pour loyer de son service,
-amusait la compagnie par les contorsions que ce régal lui occasionnait,
-enchanté à la fois et malheureux, riant de la bouche et pleurant de
-l'œil, faisant à chaque coup de dent un grognement de joie et une
-grimace pitoyable.
-
-Eustache Bouteroue, qui avait pris une carte aussi, se trouva le
-dernier appelé. Maître Gonin regarda avec attention sa longue et naïve
-figure, et lui adressa la parole d'un ton emphatique.
-
---Voici le passé: vous avez perdu père et mère; vous êtes depuis six
-ans apprenti drapier sous les piliers des Halles. Voici le présent:
-votre patron vous a promis sa fille unique; il compte se retirer et
-vous laisser son commerce. Pour l'avenir, tendez-moi votre main.
-
-Eustache, très-étonné, tendit sa main; l'escamoteur en examina
-curieusement les lignes, fronça le sourcil avec un air d'hésitation,
-et appela son singe comme pour le consulter. Celui-ci prit la main, la
-regarda; puis, s'allant poster sur l'épaule de son maître, sembla lui
-parler à l'oreille; mais il agitait seulement ses lèvres très-vite,
-comme font ces animaux lorsqu'ils sont mécontents.
-
---Chose bizarre! s'écria enfin maître Gonin, qu'une existence si
-simple dès l'abord, si bourgeoise, tende vers une transformation si
-peu commune, vers un but si élevé!... Ah! mon jeune coquardeau, vous
-romprez votre coque; vous irez haut, très-haut... Vous mourrez plus
-grand que vous n'êtes.
-
---Bon! dit Eustache en soi-même, c'est ce que ces gens-là vous
-promettent toujours. Mais comment donc sait-il les choses qu'il m'a
-dites en premier? Cela est merveilleux!... à moins, toutefois, qu'il ne
-me connaisse de quelque part.
-
-Cependant, il tira de sa bourse l'écu rogné du magistrat, en priant
-l'escamoteur de lui rendre sa monnaie. Peut-être avait-il parlé trop
-bas; mais celui-ci n'entendit point, car il reprit ainsi, en roulant
-l'écu dans ses doigts:
-
---Je vois assez que vous savez vivre; aussi j'ajouterai quelques
-détails à la prédiction très-véritable, mais un peu ambiguë, que je
-vous ai faite. Oui, mon compagnon, bien vous a pris de ne me point
-solder d'un sol comme les autres, encore que votre écu perde un bon
-quart; mais n'importe, cette blanche pièce vous sera un miroir éclatant
-où la vérité pure va se refléter.
-
---Mais, observa Eustache, ce que vous m'avez dit de mon élévation,
-n'était-ce donc pas la vérité?
-
---Vous m'avez demandé votre bonne aventure, et je vous l'ai dite, mais
-la glose y manquait... Çà, comment comprenez-vous le but élevé que j'ai
-donné à votre existence dans ma prédiction?
-
---Je comprends que je puis devenir syndic des drapiers-chaussetiers,
-marguillier, échevin ...
-
---C'est bien rentrer de piques noires, bien trouvé sans chandelle!...
-Et pourquoi pas le grand sultan des Turcs, l'Amorabaquin Eh! non, non,
-monsieur mon ami, c'est autrement qu'il faut l'entendre; et, puisque
-vous désirez une explication de cet oracle sibyllin, je vous dirai que,
-dans notre style, _aller haut_ est pour ceux qu'on envoie garder les
-moutons à la lune, de même que _aller loin,_ pour ceux qu'on envoie
-écrire leur histoire dans l'Océan, avec des plumes de quinze pieds ...
-
---Ah! bon! mais, si vous m'expliquiez encore votre explication, je
-comprendrais sûrement.
-
---Ce sont deux phrases honnêtes pour remplacer deux mots: _gibet_ et
-_galères._ Vous irez haut, et moi loin. Cela est parfaitement indiqué
-chez moi par cette ligne médiane, traversée à angles droits d'autres
-lignes moins prononcées; chez vous, par une ligne qui coupe celle
-du milieu sans se prolonger au delà, et une autre les traversant
-obliquement toutes deux ...
-
---Le gibet! s'écria Eustache.
-
---Est-ce que vous tenez absolument à une mort horizontale? observa
-maître Gonin. Ce serait puéril; d'autant que vous voici assuré
-d'échapper à toute sorte d'autres fins, où chaque homme mortel est
-exposé. De plus, il est possible que, lorsque messire le Gibet vous
-lèvera par le cou à bras tendu, vous ne soyez plus qu'un vieil homme
-dégoûté du monde et de tout ... Mais voici que midi sonne, et c'est
-l'heure où l'ordre du prévôt de Paris nous chasse du pont Neuf jusqu'au
-soir. Or, s'il vous faut jamais quelque conseil, quelque sortilège,
-charme ou philtre à votre usage, dans le cas d'un danger, d'un amour
-ou d'une vengeance, je demeure là-bas; au bout du pont, dans le
-Château-Gaillard. Voyez-vous bien d'ici cette tourelle à pignon?...
-
---Un mot encore, s'il vous plaît, dit Eustache en tremblant: serai-je
-heureux en mariage?
-
---Amenez-moi votre femme, et je vous le dirai... Pacolet, une révérence
-à monsieur, et un baisemain.
-
-L'escamoteur plia sa table, la mit sous son bras, prit le singe sur son
-épaule, et se dirigea vers le Château-Gaillard, en ramageant entre ses
-dents un air très-vieux.
-
-
-
-VI
-
-CROIX ET MISÈRES
-
-Il est bien vrai qu'Eustache Bouteroue s'allait marier dans peu avec la
-fille du drapier-chaussetier. C'était un garçon sage, bien entendu dans
-le commerce, et qui n'employait point ses loisirs à jouer à la boule ou
-à la paume, comme bien d'autres, mais à faire des comptes, à lire le
-_Bocage des six corporations,_ et à apprendre un peu d'espagnol, qu'il
-était bon qu'un marchand sût parler, comme aujourd'hui l'anglais, à
-cause de la quantité de personnes de cette nation qui habitaient dans
-Paris. Maître Goubard s'étant donc, en six années, convaincu de la
-parfaite honnêteté et du caractère excellent de son commis, ayant de
-plus surpris entre sa fille et lui quelque penchant bien vertueux et
-bien sévèrement comprimé des deux parts, avait résolu de les unir à la
-Saint-Jean d'été, et de se retirer ensuite à Laon, en Picardie, où il
-avait du bien de famille.
-
-Eustache ne possédait cependant aucune fortune; mais l'usage n'était
-point alors général de marier un sac d'écus avec un sac d'écus; les
-parents consultaient quelquefois le goût et la sympathie des futurs
-époux, et se donnaient la peine d'étudier longtemps le caractère,
-la conduite et la capacité des personnes qu'ils destinaient à leur
-alliance; bien différents des pères de famille d'aujourd'hui, qui
-exigent plus de garanties morales d'un domestique qu'ils prennent que
-d'un gendre futur.
-
-Or, la prédiction du jongleur avait tellement condensé les idées assez
-peu fluides de l'apprenti drapier, qu'il était demeuré tout étourdi
-au centre de la demi-lune, et n'entendait point les voix argentines
-qui babillaient dans les campaniles de la Samaritaine, et répétaient:
-_Midi, midi!..._ Mais, à Paris, midi sonne pendant une heure, et
-l'horloge du Louvre prit bientôt la parole avec plus de solennité,
-puis celle des Grands-Augustins, puis celle du Châtelet; si bien
-qu'Eustache, effrayé de se voir si fort en retard, se prit à courir
-de toutes ses forces, et, en quelques minutes, eut mis derrière lui
-les rues de la Monnaie, du Borel et Tirechappe; alors, il ralentit son
-pas, et, quand il eut tourné la rue de la Boucherie-de-Beauvais, son
-front s'éclaircit en découvrant les parapluies rouges du carreau des
-Halles, les tréteaux des Enfants-sans-Souci, l'échelle et la croix, et
-la jolie lanterne du pilori coiffée de son toit en plomb. C'était sur
-cette place, sous un de ces parapluies, que sa future, Javotte Goubard,
-attendait son retour. La plupart des marchands aux piliers avaient
-ainsi un étalage sur le carreau des Halles, gardé par une personne de
-leur maison, et servant de succursale à leur boutique obscure. Javotte
-prenait place tous les matins à celui de son père, et, tantôt assise au
-milieu des marchandises, elle travaillait à des nœuds d'aiguillettes,
-tantôt elle se levait pour appeler les passants, les saisissait
-étroitement par le bras, et ne les lâchait guère qu'ils n'eussent fait
-quelque achat; ce qui ne l'empêchait pas d'être, au demeurant, la plus
-timide jeune fille qui jamais eût atteint l'_âge d'un vieil bœuf_ sans
-être encore mariée; toute pleine de grâce, mignonne, blonde, grande,
-et légèrement ployée en avant, comme la plupart des filles du commerce
-dont la taille est élancée et frêle; enfin, rougissant comme une fraise
-aux moindres paroles qu'elle disait hors du service de l'étalage,
-tandis que sur ce point elle ne le cédait à aucune marchande du carreau
-pour le _bagout_ et la _platine_ (style commercial d'alors).
-
-A midi, Eustache venait d'ordinaire la remplacer sous le parapluie
-rouge, pendant qu'elle allait dîner à la boutique avec son père.
-C'était à ce devoir qu'il se rendait en ce moment, craignant fort
-que son retour n'eût impatienté Javotte; mais. d'aussi loin qu'il
-l'aperçut, elle lui parut très-calme, le coude appuyé sur un rouleau de
-marchandises, et fort attentive à la conversation animée et bruyante
-d'un beau militaire, penché sur le même rouleau, et qui n'avait pas
-plus l'air d'un chaland que de toute chose que l'on pût s'imaginer.
-
---C'est mon futur! dit Javotte en souriant à l'inconnu, qui fit un
-léger mouvement de tête sans changer de situation.
-
-Seulement, il toisait le commis de bas en haut, avec ce dédain que
-les militaires témoignent pour les personnes de l'état bourgeois dont
-l'extérieur est peu imposant.
-
---Il a un faux air d'un trompette de chez nous, observa-t-il gravement;
-seulement, l'autre a plus de _corporance_ dans les jambes; mais tu
-sais, Javotte, le trompette, dans un escadron, c'est un peu moins qu'un
-cheval, et un peu plus qu'un chien ...
-
---Voici mon neveu, dit Javotte à Eustache, en ouvrant sur lui ses
-grands yeux bleus avec un sourire de parfaite satisfaction; il a obtenu
-un congé pour venir à notre noce. Comme cela se trouve bien, n'est-ce
-pas? Il est arquebusier à cheval ... Oh! le beau corps! Si vous étiez
-vêtu comme cela, Eustache!... mais vous n'êtes pas assez grand, vous,
-ni assez fort ...
-
---Et combien de temps, dit timidement le jeune homme, monsieur nous
-fera-t-il cet avantage de demeurer à Paris?
-
---Cela dépend, dit le militaire en se redressant, après avoir fait
-attendre un peu sa réponse. On nous a envoyés dans le Berry pour
-exterminer les _croquants;_ et, s'ils veulent rester tranquilles
-quelque temps encore, je vous donnerai un bon mois; mais, de toute
-façon, à la Saint-Martin, nous viendrons à Paris remplacer le régiment
-de M. d'Humières, et alors je pourrai vous voir tous les jours et
-indéfiniment.
-
-Eustache examinait l'arquebusier à cheval, tant qu'il pouvait le faire
-sans rencontrer ses regards, et, décidément, il le trouvait hors de
-toutes les proportions physiques qui conviennent à un neveu.
-
---Quand je dis tous les jours, reprit ce dernier, je me trompe; car il
-y a, le jeudi, la grande parade... Mais nous avons la soirée, et, de
-fait, je pourrai toujours souper avec vous ces jours-là.
-
---Est-ce qu'il compte y dîner les autres? pensa Eustache. Mais vous ne
-m'aviez point dit, demoiselle Goubard, que monsieur votre neveu était
-si ...
-
---Si bel homme? Oh! oui, comme il a renforcé! Dame, c'est que voilà
-sept ans que nous ne l'avions vu, ce pauvre Joseph; et, depuis ce
-temps-là, il a passé bien de l'eau sous le pont ...
-
---Et, à lui, bien du vin sous le nez, pensa le commis, ébloui de la
-face resplendissante de son neveu futur; on ne se met pas la figure en
-couleur avec de l'eau rougie, et les bouteilles de maître Goubard vont
-danser le branle des morts avant la noce, et peut-être après ...
-
---Allons dîner, papa doit s'impatienter, dit Javotte en sortant
-de sa place. Ah! je vais donc te donner le bras, Joseph!... Dire
-qu'autrefois j'étais la plus grande, quand j'avais douze ans et toi
-dix; on m'appelait la maman,.. Mais comme je vais être fière au bras
-d'un arquebusier! Tu me conduiras promener, n'est-ce pas? Je sors si
-peu; je ne puis pas y aller seule; et, le dimanche soir, il faut que
-j'assiste au salut, parce que je suis de la confrérie de la Vierge, aux
-Saints-Innocents; je tiens un ruban du guidon ...
-
-Ce caquetage de jeune fille, coupé à temps égaux par le pas sonnant
-du cavalier, cette forme gracieuse et légère qui sautillait enlacée à
-cette autre massive et roide, se perdirent bientôt dans l'ombre sourde
-des piliers qui bordent la rue de la Tonnellerie, et ne laissèrent
-aux yeux d'Eustache qu'un brouillard, et à ses oreilles qu'un
-bourdonnement.
-
-
-
-
-VII
-
-MISÈRES ET CROIX
-
-Nous avons jusqu'ici emboîté le pas à cette action bourgeoise, sans
-guère mettre à la conter plus de temps qu'elle n'en a mis à se
-poursuivre; et maintenant, malgré notre respect, ou plutôt notre
-profonde estime pour l'observation des unités dans le roman même,
-nous nous voyons contraints de faire faire à l'une des trois un saut
-de quelques journées. Les tribulations d'Eustache, relativement à son
-neveu futur, seraient peut-être assez curieuses à rapporter; mais
-elles furent cependant moins amères qu'on ne le pourrait juger d'après
-l'exposition. Eustache se fut bientôt rassuré _à l'endroit_ de sa
-fiancée: Javotte n'avait fait véritablement que garder une impression
-un peu trop fraîche de ses souvenirs d'enfance qui, dans une vie si
-peu accidentée que la sienne, prenaient une importance démesurée. Elle
-n'avait vu tout d'abord, dans l'arquebusier à cheval, que l'enfant
-joyeux et bruyant, autrefois le compagnon de ses jeux; mais elle ne
-tarda pas à s'apercevoir que cet enfant avait grandi, qu'il avait pris
-d'autres allures, et elle devint plus réservée à son égard.
-
-Quant au militaire, à part quelques familiarités d'habitude, il ne
-faisait point paraître envers sa jeune tante de blâmables intentions;
-il était même de ces gens assez nombreux à qui les honnêtes femmes
-inspirent peu de désirs; et, pour le présent, il disait comme Tabarin,
-_que la bouteille était sa mie._ Les trois premiers jours de son
-arrivée, il n'avait pas quitté Javotte, et même il la conduisait le
-soir au Cours la Reine, accompagnée seulement de la grosse servante de
-la maison, au grand déplaisir d'Eustache. Mais cela ne dura point; il
-ne tarda pas à s'ennuyer de sa compagnie, et prit l'habitude de sortir
-seul tout le jour, ayant, il est vrai, l'attention de rentrer aux
-heures des repas.
-
-La seule chose donc qui inquiétât le futur époux, c'était de voir ce
-parent si bien établi dans la maison qui allait devenir sienne après
-la noce, qu'il ne paraissait pas facile de l'en évincer avec douceur,
-tant il semblait tous les jours s'y emboîter plus solidement. Pourtant
-il n'était neveu de Javotte que par alliance, étant né seulement d'une
-fille que feue l'épouse de maître Goubard avait eue d'un premier
-mariage.
-
-Mais comment lui faire comprendre qu'il tendait à s'exagérer
-l'importance des liens de famille, et qu'il avait, à l'égard des droits
-et des privilèges de la parenté, des idées trop larges, trop arrêtées
-et, en quelque sorte, trop patriarcales?
-
-Cependant, il était probable que bientôt il sentirait de lui-même son
-indiscrétion, et Eustache se vit obligé de prendre patience, _ainsi que
-les dames de Fontainebleau quand la cour est à Paris,_ comme dit le
-proverbe.
-
-Mais la noce faite et parfaite ne changea rien aux habitudes
-de l'arquebusier à cheval, qui même fit espérer qu'il pourrait
-obtenir, grâce à la tranquillité des _croquants,_ de rester à Paris
-jusqu'à l'arrivée de son corps. Eustache tenta quelques allusions
-épigrammatiques, que certaines gens prenaient des boutiques pour des
-hôtelleries, et bien d'autres qui ne furent point saisies, ou qui
-parurent faibles; du reste, il n'osait encore en parler ouvertement à
-sa femme et à son beau-père, ne voulant pas se donner, dès les premiers
-jours de son mariage, une couleur d'homme intéressé, lui qui leur
-devait tout.
-
-Avec cela, la compagnie du soldat n'avait rien de bien divertissant:
-sa bouche n'était que la cloche perpétuelle de sa gloire, laquelle
-était fondée moitié sur ses triomphes dans les combats singuliers qui
-le rendaient la terreur de l'armée, moitié sur ses prouesses contre
-les _croquants,_ malheureux paysans français à qui les soldats du roi
-Henri faisaient la guerre pour n'avoir pu payer la taille, et qui ne
-paraissaient pas près de jouir de la célèbre _poule au pot_ ...
-
-Ce caractère de vanterie excessive était alors assez commun, ainsi
-qu'on le voit par les types des Taillebras et des capitans Matamores,
-reproduits sans cesse dans les pièces comiques de l'époque, et doit,
-je pense, être attribué à l'irruption victorieuse de la Gascogne dans
-Paris, à la suite du Navarrois. Ce travers s'affaiblit bientôt en
-s'élargissant, et, quelques années après, le baron de Fœneste en fut
-le portrait déjà bien adouci, mais d'un comique plus parfait, et enfin
-la comédie du _Menteur_ le montra, en 1662, réduit à des proportions
-presque communes.
-
-Mais ce qui, dans les façons du militaire, choquait le plus le bon
-Eustache, c'était une tendance perpétuelle à le traiter en petit
-garçon, à mettre en lumière les côtés peu favorables de sa physionomie,
-et enfin à lui donner en toute occasion vis-à-vis de Javotte une
-couleur ridicule, fort désavantageuse dans ces premiers jours où un
-nouveau marié a besoin de s'établir sur un pied respectable, et de
-prendre position pour l'avenir; ajoutez aussi qu'il fallait peu de
-chose pour froisser l'amour-propre tout neuf et tout roide encore d'un
-homme établi en boutique, patenté et assermenté.
-
-Une dernière tribulation ne tarda pas à combler la mesure. Comme
-Eustache allait faire partie du guet des métiers, et qu'il ne voulait
-pas, comme l'honnête maître Goubard, faire son service en habit
-bourgeois et avec une hallebarde prêtée par le quartier, il avait
-acheté une épée à coquille qui n'avait plus de coquille, une salade
-et un haubergeon en cuivre rouge que menaçait déjà le marteau d'un
-chaudronnier, et, ayant passé trois jours à les nettoyer et à les
-fourbir, il parvint à leur donner un certain lustre qu'ils n'avaient
-pas auparavant; mais, quand il s'en revêtit et qu'il se promena
-fièrement dans sa boutique en demandant s'il avait bonne grâce à porter
-le harnois, l'arquebusier se prit à rire _comme un tas de mouches au
-soleil,_ et l'assura qu'il avait l'air d'avoir sur lui sa batterie de
-cuisine.
-
-
-
-
-VIII
-
-LA CHIQUENAUDE
-
-Tout étant disposé de la sorte, il arriva qu'un soir, c'était le 12 ou
-le 13, un jeudi toujours, Eustache ferma sa boutique de bonne heure;
-chose qu'il ne se fût pas permise sans l'absence de maître Goubard, qui
-était parti l'avant-veille pour voir son bien en Picardie, parce qu'il
-comptait y aller demeurer trois mois plus tard, quand son successeur
-serait solidement établi en son lieu, et posséderait pleinement la
-confiance des pratiques et des autres marchands.
-
-Or, l'arquebusier, revenant ce soir-là, comme de coutume, trouva
-la porte close et les lumières éteintes. Cela l'étonna beaucoup,
-la guette n'étant pas sonnée au Châtelet; et, comme il ne rentrait
-point d'ordinaire sans être un peu animé par le vin, sa contrariété
-se produisit par un gros juron qui fit tressaillir Eustache dans
-son entre-sol, où il n'était pas couché encore, s'effrayant déjà de
-l'audace de sa résolution.
-
---Holà! hé! cria l'autre en donnant un coup de pied dans la porte,
-c'est donc ce soir fête? c'est donc la Saint-Michel, la fête des
-drapiers, des tire-laine et des vide-goussets?...
-
-Et il tambourinait du poing sur la devanture; mais cela ne produisit
-pas plus d'effet que s'il eût pilé de l'eau dans un mortier.
-
---Ohé! mon oncle et ma tante!... voulez-vous donc me faire coucher
-en plein vent, sur le grès, au risque d'être gâté par les chiens
-et les autres bêtes?... Holà! hé! Diantre soit des parents! Ils en
-sont corbleu capables! Et la nature donc, manants! Ho! ho! descends
-vitement, bourgeois, c'est de l'argent qu'on t'apporte!... Le cancre te
-vienne, vilain maroufle!
-
-Toute cette harangue du pauvre neveu n'émouvait aucunement le visage de
-bois de la porte; il usait à rien ses paroles comme le vénérable Bède
-prêchant à un tas de pierres.
-
-Mais, quand les portes sont sourdes, les fenêtres ne sont pas
-aveugles, et il y a un moyen fort simple de leur éclaircir le regard;
-le soldat se fit tout d'un coup ce raisonnement; il sortit de la
-galerie sombre des piliers, se recula jusqu'au milieu de la rue
-de la Tonnellerie, et, ramassant à ses pieds un tesson, l'adressa
-si bien, qu'il éborgna l'une des petites fenêtres de l'entre-sol.
-C'est un incident à quoi Eustache n'avait nullement songé, un point
-d'interrogation formidable à cette question où se résumait tout le
-monologue du militaire: «Pourquoi donc n'ouvre-t-on pas la porte?...»
-
-Eustache prit subitement une résolution; car un couard qui s'est monté
-la tête ressemble à un vilain qui se met en dépense, et pousse toujours
-les choses à l'extrême; mais, de plus, il avait à cœur de se bien
-montrer une fois devant sa nouvelle épouse, qui pouvait avoir pris
-pour lui peu de respect en le voyant depuis plusieurs jours servir de
-quintaine au militaire, avec cette différence que la quintaine rend
-quelquefois de bons coups pour ceux qu'on lui porte continuellement. Il
-tira donc son feutre de travers, et eut dégringolé l'escalier étroit
-de son entre-sol avant que Javotte songeât à l'arrêter. Il décrocha
-sa rapière en passant dans l'arrière-boutique, et seulement quand il
-sentit dans sa main brûlante le froid de la poignée en cuivre, il
-s'arrêta un instant et ne chemina plus qu'avec des pieds de plomb vers
-sa porte, dont il tenait la clef de l'autre main. Mais une seconde
-vitre qui se cassa avec grand bruit, et les pas de sa femme qu'il
-entendit derrière les siens, lui rendirent toute sou énergie; il ouvrit
-précipitamment la porte massive, et se planta sur le seuil avec son
-épée nue, comme l'archange à l'_huis du paradis terrien._
-
---Que veut donc ce coureur de nuit? ce méchant ivrogne à un sou le pot?
-ce casseur de plats fêlés?... cria-t-il d'un ton qui eût été tremblant
-pour peu qu'il l'eût pris deux notes plus bas. Est-ce de la façon qu'on
-se comporte avec les gens honnêtes?... Çà, tournez-nous les talons sans
-retard, et vous en allez dormir sous les charniers avec vos pareils, ou
-j'appelle mes voisins et les gens du guet pour vous prendre!
-
---Oh! oh! voilà comme tu chantes à présent, coquecigrue? on t'a donc
-sifflé ce soir avec une trompette?... Oh bien, c'est différent!...
-j'aime à te voir parler tragiquement comme Tranchemontagne, et les gens
-de cœur sont mes mignons ... Viens çà que je t'accole, picrochole!...
-
---Va-t'en, ribleur! Entends-tu les voisins s'éveiller au bruit et qui
-vont te conduire au premier corps de garde, comme un affronteur et un
-larron? va-t'en donc sans plus d'esclandre, et ne reviens point!
-
-Mais, au contraire, le soldat s'avançait entre les piliers, ce qui
-émoussa un peu la fin de la réplique d'Eustache.
-
---C'est bien parlé! dit-il à ce dernier: l'avis est honnête et mérite
-qu'on le paye.
-
-Le temps de compter deux, il était tout près et avait lâché sur le nez
-du jeune marchand drapier une chiquenaude à le lui rendre cramoisi.
-
---Garde tout, si tu n'as pas de monnaie! s'écria-t-il; et sans adieu,
-mon oncle!
-
-Eustache ne put endurer patiemment cet affront, plus humiliant encore
-qu'un soufflet, devant sa nouvelle épouse, et, nonobstant les efforts
-qu'elle faisait pour le retenir, il s'élança vers son adversaire, qui
-s'en allait, et lui porta un coup de taillant qui eût fait honneur
-au bras du preux Roger, si l'épée eût été une _balisarde;_ mais elle
-ne coupait plus depuis les guerres de religion, et n'entama point le
-buffle du soldat; celui-ci lui saisit aussitôt les deux mains dans
-les siennes, de telle sorte que l'épée tomba d'abord, et qu'ensuite
-le patient se mit à crier si haut, qu'il ne le pouvait davantage,
-allongeant de furieux coups de pied sur les bottes molles de son
-_tourmenteur._
-
-Heureusement que Javotte s'interposa, car les voisins regardaient bien
-la lutte par leurs fenêtres, mais ne songeaient guère à descendre
-pour y mettre fin; et Eustache, tirant ses doigts bleuâtres de l'étau
-naturel qui les avait serrés, eut à les frotter longtemps pour leur
-faire perdre la figure carrée qu'ils y avaient prise.
-
---Je ne te crains pas, s'écria-t-il, et nous nous reverrons! Trouve-toi,
-si tu as seulement le cœur d'un chien, trouve-toi demain matin au
-Pré-aux-Clercs!... A six heures, bélître, et nous nous battrons à mort,
-coupe-jarret!
-
---L'endroit est bien choisi, mon championnet, et nous ferons en
-gentilshommes! A demain donc; par Saint-Georges, la nuit te paraîtra
-courte!
-
-Le militaire prononça ces mots avec un ton de considération qu'il
-n'avait pas montré jusque-là. Eustache se retourna fièrement vers sa
-femme; son cartel l'avait grandi de six empans. Il ramassa son épée et
-poussa sa porte à grand bruit.
-
-
-
-IX
-
-LE CHATEAU GAILLARD
-
-Le jeune marchand drapier, en se réveillant, se trouva tout dégrisé de
-son courage de la veille. Il ne fit point difficulté de s'avouer qu'il
-avait été très-ridicule en proposant un duel à l'arquebusier, lui qui
-ne savait manier d'autre arme que la demi-aune, dont il s'était escrimé
-souvent, du temps de son apprentissage, avec ses compagnons dans le
-clos des Chartreux. Partant, il ne tarda guère à prendre la ferme
-résolution de rester chez lui et de laisser son adversaire promener son
-béjaune dans le Pré-aux-Clercs, en se balançant sur ses pieds comme un
-_oison bridé._
-
-Quand l'heure fut passée, il se leva, ouvrit sa boutique et ne parla
-point à sa femme de la scène de la veille, comme elle évita, de son
-côté, d'y faire la moindre allusion. Ils déjeunèrent silencieusement;
-après quoi, Javotte alla, comme à l'ordinaire, s'établir sous le
-parapluie rouge, laissant son mari occupé, avec sa servante, à visiter
-une pièce de drap et à en marquer les défauts. Il faut bien dire qu'il
-tournait souvent les yeux vers la porte, et tremblait à chaque instant
-que son redoutable parent ne vînt lui reprocher sa couardise et son
-manque de parole. Or, vers huit heures et demie, il aperçut de
-loin l'uniforme de l'arquebusier poindre sous la galerie des piliers,
-encore baignée d'ombre, comme un reitre de Rembrandt, qui luit par
-trois paillettes, celle du morion, celle du haubert et celle du nez;
-funeste apparition qui s'agrandissait et s'éclaircissait rapidement,
-et dont le pas métallique semblait battre chaque minute de la dernière
-heure du drapier.
-
-Mais le même uniforme ne recouvrait point le même moule, et, pour
-parler plus simplement, c'était un militaire compagnon de l'autre,
-qui s'arrêta devant la boutique d'Eustache, remis à grand'peine de sa
-frayeur, et lui adressa la parole d'un ton très-calme et très-civil.
-
-Il lui fit connaître d'abord que son adversaire, l'ayant attendu
-pendant deux heures au lieu du rendez-vous sans le voir arriver,
-et jugeant qu'un accident imprévu l'avait empêché de s'y rendre,
-retournerait le lendemain, à la même heure, au même endroit, y
-demeurerait le même espace de temps, et que, si c'était sans plus de
-succès, il se transporterait ensuite à sa boutique, lui couperait les
-deux oreilles, et les lui mettrait dans sa poche, comme avait fait,
-en 1605, le célèbre Brusquet à un écuyer du duc de Chevreuse pour le
-même sujet, action qui obtint l'applaudissement de la cour et fut
-généralement trouvée de bon goût.
-
-Eustache répondit à cela que son adversaire faisait tort à son
-courage par une menace pareille, et qu'il aurait à lui rendre raison
-doublement; il ajouta que l'obstacle ne venait point d'une autre cause
-que de ce qu'il n'avait pu trouver encore quelqu'un pour lui servir de
-second.
-
-L'autre parut satisfait de cette explication, et voulut bien instruire
-le marchand qu'il trouverait d'excellents _seconds_ sur le pont Neuf,
-devant la Samaritaine, où ils se promenaient d'ordinaire; gens qui
-n'avaient point d'autre profession, et qui, pour un écu, se chargeaient
-d'embrasser la querelle de qui que ce fût, et même d'apporter des
-épées. Après ces observations, il fit un salut profond, et se retira.
-
-Eustache, resté seul, se mit à songer, et demeura longtemps dans
-cet état de perplexité: son esprit _fourchait_ à trois résolutions
-principales. Tantôt il voulait donner avis au lieutenant civil
-de l'importunité du militaire et de ses menaces, et lui demander
-l'autorisation de porter des armes pour sa défense; mais cela
-aboutissait toujours à un combat. Ou bien il se décidait à se
-rendre sur le terrain, en avertissant les sergents, de façon qu'ils
-arrivassent au moment même où le duel commencerait; mais ils pouvaient
-arriver quand il serait fini. Enfin, il songeait aussi à s'en aller
-consulter le bohémien du pont Neuf, et c'est à cela qu'il se résolut en
-dernier lieu.
-
-A midi, la servante remplaça, sous le parapluie rouge, Javotte, qui
-vint dîner avec son mari; celui-ci ne lui parla point, pendant le
-repas, de la visite qu'il avait reçue; mais il la pria ensuite de
-garder la boutique pendant qu'il irait _faire l'article_ chez un
-gentilhomme nouvellement arrivé, et qui voulait se faire habiller. Il
-prit en effet son sac d'échantillons, et se dirigea vers le pont Neuf.
-
-Le Château-Gaillard, situé au bord de l'eau, à l'extrémité méridionale
-du pont, était un petit bâtiment surmonté d'une tour ronde, qui avait
-servi de prison dans son temps, mais qui maintenant commençait à se
-ruiner et se crevasser, et n'était guère habitable que pour ceux qui
-n'avaient point d'autre asile. Eustache, après avoir marché quelque
-temps d'un pas mal assuré parmi les pierres dont le sol était couvert,
-rencontra une petite porte au centre de laquelle une souris chauve
-était clouée. Il y frappa doucement, et le singe de maître Gonin lui
-ouvrit aussitôt en levant un loquet, service auquel il était dressé,
-comme le sont quelquefois les chats domestiques.
-
-L'escamoteur était à une table et lisait. Il se retourna gravement, et
-fit signe au jeune homme de s'asseoir sur un escabeau. Quand celui-ci
-lui eut conté son aventure, il l'assura que c'était la chose du monde
-la moins fâcheuse, mais qu'il avait bien fait de s'adresser à lui.
-
---C'est un _charme_ que vous demandez, ajouta-t-il, un charme magique
-pour vaincre votre adversaire à coup sûr; n'est-ce pas cela qu'il vous
-faut?
-
---Oui-da, si cela se peut.
-
---Bien que tout le monde se mêle d'en composer, vous n'en trouverez
-nulle part d'aussi assurés que les miens; encore ne sont-ils pas, comme
-d'aucuns, formés par art diabolique; mais ils résultent d'une science
-approfondie de la blanche magie, et ne peuvent, en aucune façon,
-compromettre le salut de l'âme.
-
---Bon cela! dit Eustache; autrement, je me garderais d'en user. Mais
-combien coûte votre œuvre magique? car encore faut-il que je sache si
-je la pourrai payer.
-
---Songez que c'est la vie que vous achetez là, et la gloire encore
-par-dessus. Ce point convenu, pensez-vous que, pour ces deux choses
-excellentes, on puisse exiger moins que cent écus?
-
---Cent diables pour t'emporter! grommela Eustache, dont la figure
-s'obscurcit; c'est plus que je ne possède!... Et que me sera la vie
-sans pain et la gloire sans habits? Encore peut-être est-ce là une
-fausse promesse de charlatan dont on leurre les personnes crédules.
-
---Vous ne payerez qu'après.
-
---C'est quelque chose... Enfin, quel gage en voulez-vous?
-
---Votre main seulement.
-
---Eh bien donc... Mais je suis un grand fat d'écouter vos sornettes! Ne
-m'avez-vous pas prédit que je finirais par la hart?
-
---Sans doute, et je ne m'en dédis point.
-
---Or donc, si cela est, qu'ai-je à redouter de ce duel?
-
---Rien, sinon quelques estocades et estafilades, pour ouvrir à votre
-âme les portes plus grandes... Après cela, vous serez ramassé et
-hissé néanmoins à la _demi-croix,_ haut et court, mort ou vif, comme
-l'ordonnance le porte; et ainsi votre destinée se verra accomplie.
-Comprenez-vous cela?
-
-Le drapier comprit tellement, qu'il s'empressa d'offrir sa main à
-l'escamoteur, en forme de consentement, lui demandant dix jours pour
-trouver la somme, à quoi l'autre s'accorda, après avoir noté sur le mur
-le jour fixe de l'échéance. Ensuite il prit le livre du grand Albert,
-commenté par Corneille Agrippa et l'abbé Trithème, l'ouvrit à l'article
-des _combats singuliers,_ et, pour assurer davantage Eustache que son
-opération n'aurait rien de diabolique, lui dit qu'il pourrait cependant
-réciter ses prières, sans crainte d'y apporter aucun obstacle. Il
-leva alors le couvercle d'un bahut, en tira un pot de terre non
-vernissé, et y fit le mélange de divers ingrédients qui paraissaient
-lui être indiqués par son livre, en prononçant à voix basse une sorte
-d'incantation. Quand il eut fini, il prit la main droite d'Eustache,
-qui, de l'autre, faisait le signe de la croix, et l'oignit jusqu'au
-poignet de la mixtion qu'il venait de composer.
-
-Ensuite il tira encore du bahut un flacon très-vieux et très-gras, et,
-le renversant lentement, répandit quelques gouttes sur le dos de la
-main, en prononçant des mots latins qui se rapprochaient de la formule
-que les prêtres emploient pour le baptême.
-
-Alors seulement, Eustache ressentit dans tout le bras une sorte de
-commotion électrique qui l'effraya beaucoup; sa main lui sembla
-comme engourdie, et cependant, chose bien étrange, elle se tordit et
-s'allongea plusieurs fois à faire craquer ses articulations, comme un
-animal qui s'éveille; puis il ne sentit plus rien, la circulation parut
-se rétablir, et maître Gonin s'écria que tout était fini, et qu'il
-pouvait bien à présent défier à l'épée les _plus roides_ plumets de
-la cour et de l'armée, et leur percer des boutonnières pour tous les
-boutons inutiles dont la mode surchargeait alors leurs vêtements.
-
-
-
-
-X
-
-LE PRÉ-AUX-CLERCS
-
-Le lendemain matin, quatre hommes traversaient les vertes allées du
-Pré-aux-Clercs en cherchant un endroit convenable et suffisamment
-écarté. Arrivés au pied du petit coteau qui bordait la partie
-méridionale, ils s'arrêtèrent sur l'emplacement d'un jeu de boules,
-qui leur parut un terrain très-propre à s'escrimer commodément. Alors,
-Eustache et son adversaire mirent bas leurs pourpoints, et les témoins
-les visitèrent, selon l'usage, _sous la chemise et sous les chausses._
-Le drapier n'était pas sans émotion, mais pourtant il avait foi dans
-le charme du bohémien; car on sait que jamais les opérations magiques,
-charmes, philtres et _envoultements_ n'eurent plus de crédit qu'à cette
-époque, où ils donnèrent lieu à tant de procès dont les registres
-des parlements sont remplis, et dans lesquels les juges eux-mêmes
-partageaient la crédulité générale.
-
-Le témoin d'Eustache, qu'il avait pris sur le pont Neuf et payé un
-écu, salua l'ami de l'arquebusier, et lui demanda s'il était dans
-l'intention de se battre aussi; l'autre lui ayant fait réponse que non,
-il se croisa les bras avec indifférence, et se recula pour voir faire
-les champions.
-
-Le drapier ne put se garder d'un certain mal de cœur quand son
-adversaire lui fit le salut d'armes, qu'il ne rendit point. Il
-demeurait immobile, tenant son épée devant lui comme un cierge, et si
-mal planté sur ses jambes, que le militaire, qui au fond n'avait pas le
-cœur mauvais, se promit bien de ne lui faire qu'une égratignure. Mais
-à peine les rapières se furent-elles touchées, qu'Eustache s'aperçut
-que sa main entraînait son bras en avant, et se démenait d'une rude
-façon. Pour mieux dire, il ne la sentait plus que par le tiraillement
-puissant qu'elle exerçait sur les muscles de son bras; ses mouvements
-avaient une force et une élasticité prodigieuses, que l'on pourrait
-comparer à celle d'un ressort d'acier; aussi le militaire eut-il le
-poignet presque faussé en parant le coup de tierce; mais le coup de
-quarte envoya son épée à dix pas, tandis que celle d'Eustache, sans se
-reprendre et du même mouvement dont elle était lancée, lui traversa
-le corps si violemment, que la coquille s'imprima sur sa poitrine.
-Eustache, qui ne s'était pas fendu, et que la main avait entraîné par
-une secousse imprévue, se fût brisé la tête en tombant de toute sa
-longueur si elle n'eût porté sur le ventre de sou adversaire.
-
---Tudieu, quel poignet!... s'écria le témoin du soldat; ce gars-là en
-remontrerait au chevalier _Tord-Chêne!_ Il n'a pas la grâce pour lui,
-ni le physique; mais, pour la roideur du bras, c'est pire qu'un arc du
-pays de Galles!
-
-Cependant, Eustache s'était relevé avec l'aide de son témoin, et
-demeura un instant absorbé sur ce qui venait de se passer; mais,
-quand il put distinguer clairement l'arquebusier étendu à ses pieds,
-et que l'épée fixait en terre, comme un crapaud cloué dans un cercle
-magique, il se prit à fuir de telle sorte, qu'il oublia sur l'herbe son
-pourpoint des dimanches, tailladé et garni de passements de soie.
-
-Or, comme le soldat était bien mort, les deux seconds n'avaient rien à
-gagner en restant sur le terrain, et ils s'éloignèrent rapidement. Ils
-avaient fait une centaine de pas, quand celui d'Eustache s'écria en se
-frappant le front:
-
---Et mon épée que j'avais prêtée, et que j'oublie!
-
-Il laissa l'autre poursuivre son chemin, et, revenu au lieu du combat,
-se mit à retourner curieusement les poches du mort, où il ne trouva que
-des dés, un bout de ficelle et un jeu de tarots sale et écorné.
-
---_Floutière_ et puis _floutière!_ murmura-t-il; encore un marpaut
-qui n'a ni _michon_ ni _tocante!_ Le _glier t'entrolle,_ souffleur de
-mèches!
-
-L'éducation encyclopédique du siècle nous dispense d'expliquer, dans
-cette phrase, autre chose que le dernier terme, lequel faisait allusion
-à l'état d'arquebusier du défunt.
-
-Notre homme, n'osant rien emporter de l'uniforme, dont la vente l'eût
-pu compromettre, se borna à tirer les bottes du militaire, les roula
-sous sa cape avec le pourpoint d'Eustache, et s'éloigna en maugréant.
-
-
-
-XI
-
-OBSESSION
-
-Le drapier fut plusieurs jours sans sortir de chez lui, le cœur navré
-de cette mort tragique, qu'il avait causée pour des offenses assez
-légères et par un moyen condamnable et damnable, en ce monde comme en
-l'autre. Il y avait des instants où il considérait tout cela comme
-un rêve, et, n'eût été son pourpoint oublié sur l'herbe, témoin
-irrécusable qui _brillait par son absence,_ il eût démenti l'exactitude
-de sa mémoire.
-
-Un soir, enfin, il voulut se brûler les yeux à l'évidence, et se
-rendit au Pré-aux-Clercs comme pour s'y promener. Sa vue se troubla
-en reconnaissant le jeu de boules où le duel avait eu lieu, et il fut
-obligé de s'asseoir. Des procureurs y jouaient, comme c'est leur usage
-avant souper; et Eustache, dès que le brouillard qui couvrait ses yeux
-se fut dissipé, crut distinguer sur le terrain uni, entre les pieds
-écartés de l'un d'eux, une large plaque de sang.
-
-Il se leva convulsivement, et pressa sa marche pour sortir de la
-promenade, ayant toujours devant les yeux la plaque de sang qui,
-gardant sa forme, se posait sur tous les objets où son regard
-s'arrêtait en passant, comme ces taches livides qu'on voit longtemps
-voltiger autour de soi quand on a fixé les yeux sur le soleil.
-
-En revenant chez lui, il crut s'apercevoir qu'on l'avait suivi; alors
-seulement, il songea que des gens de l'hôtel de la reine Marguerite,
-devant lequel il avait passé l'autre matin et ce soir-là même,
-l'avaient peut-être reconnu; et, quoique les lois sur le duel ne
-fussent point à cette époque exécutées à la rigueur, il réfléchit
-qu'on pouvait fort bien juger à propos de faire pendre un pauvre
-marchand pour l'enseignement des gens de cour, auxquels on n'osait
-point alors s'attaquer comme on le fit plus tard.
-
-Ces pensées et plusieurs autres lui procurèrent une nuit fort agitée:
-il ne pouvait fermer l'œil un instant sans voir mille gibets lui
-montrer les poings, de chacun desquels pendait au bout d'une corde un
-mort qui se tordait de rire horriblement, ou un squelette dont les
-côtes se dessinaient avec netteté sur la face large de la lune.
-
-Mais une idée heureuse vint balayer toutes ces visions fourchues:
-Eustache se ressouvint du lieutenant civil, vieille pratique de son
-beau-père, et qui lui avait déjà fait un accueil assez bienveillant; il
-se promit d'aller le lendemain le trouver, et de se confier entièrement
-à lui, persuadé qu'il le protégerait au moins en considération de
-Javotte, qu'il avait vue et caressée toute petite, et de maître
-Goubard, dont il faisait grande estime. Le pauvre marchand s'endormit
-enfin et reposa jusqu'au matin sur l'oreiller de cette bonne résolution.
-
-Le lendemain, vers neuf heures, il frappait à la porte du magistrat. Le
-valet de chambre, supposant qu'il venait pour prendre mesure d'habits,
-ou pour proposer quelque achat, l'introduisit aussitôt près de son
-maître, qui, à demi renversé dans un grand fauteuil à oreillettes,
-faisait une lecture réjouissante. Il tenait à la main l'ancien poëme de
-Merlin Coccaie, et se délectait singulièrement du récit des prouesses
-de Balde, le vaillant prototype de Pantagruel, et plus encore des
-subtilités et larronneries sans égales de Cingar, ce grotesque patron
-sur lequel notre Panurge se modela si heureusement.
-
-Maître Chevassut en était à l'histoire des moutons, dont Cingar
-débarrasse la nef en jetant à la mer celui qu'il a payé, et que tous
-les autres suivent aussitôt, quand il s'aperçut de la visite qui lui
-venait, et, posant le livre sur une table, se tourna vers son drapier
-d'un air de belle humeur.
-
-Il le questionna sur la santé de sa femme et de son beau-père, et lui
-fit toute sorte de plaisanteries banales touchant son nouvel état
-de marié. Le jeune homme prit occasion de ce propos pour en venir à
-son aventure, et, ayant récité toute la suite de sa querelle avec
-l'arquebusier, encouragé par l'air paterne du magistrat, lui fit aussi
-l'aveu du triste dénoûment qu'elle avait eu.
-
-L'autre le regarda avec le même étonnement que s'il eût été le
-bon géant Fracasse de son livre, ou le fidèle Falquet qui avait
-l'arrière-train d'un lévrier, au lieu de maître Eustache Bouteroue,
-marchand sous les piliers; car, encore qu'il eût appris déjà que l'on
-soupçonnait ledit Eustache, il n'avait pu donner la moindre créance
-à ce rapport, à ce fait d'armes d'une épée clouant contre terre un
-soldat du roi, attribué à un courtaud de boutique, haut de taille comme
-Gribouille ou Triboulet.
-
-Mais, quand il ne put douter davantage du fait, il assura le pauvre
-drapier qu'il ferait de tout son pouvoir pour assourdir la chose et
-pour dépister de sa trace les gens de justice, lui promettant, pourvu
-que les témoins ne l'accusassent point, qu'il pourrait bientôt vivre en
-repos et _franc du collier_.
-
-Maître Chevassut l'accompagnait même jusqu'à la porte en lui réitérant
-ses assurances, quand, au moment de prendre humblement congé de lui,
-Eustache s'avisa de lui appliquer un soufflet à lui effacer la figure,
-un soufflet qui fit au magistrat une face mi-partie de rouge et de bleu
-comme l'écusson de Paris, de quoi il demeura plus étonné _qu'un fondeur
-de cloches,_ ouvrant la bouche d'un pied ou deux, et aussi incapable de
-parler qu'un poisson privé de sa langue.
-
-Le pauvre Eustache fut si épouvanté de cette action, qu'il se précipita
-aux pieds de maître Chevassut, et lui demanda pardon de son irrévérence
-avec les termes les plus suppliants et les plus piteuses protestations,
-jurant que c'était quelque mouvement convulsif imprévu, où sa volonté
-n'entrait pour rien, et dont il espérait miséricorde de lui comme
-du bon Dieu. Le vieillard le releva, plus étonné que colère; mais
-à peine Eustache fut-il sur ses pieds, qu'il donna, du revers de sa
-main, sur l'autre joue, un pendant à l'autre soufflet, tel que les cinq
-doigts y imprimèrent un _bon creux_ où l'on aurait pu les mouler.
-
-Pour cette fois, cela devenait insupportable, et maître Chevassut
-courut à sa sonnette pour appeler ses gens; mais le drapier le
-poursuivit, continuant la danse, ce qui formait une scène singulière,
-parce qu'à chaque maître soufflet dont il gratifiait son protecteur,
-le malheureux se confondait en excuses larmoyantes et en supplications
-étouffées, dont le contraste avec son action était des plus
-réjouissantes; mais en vain cherchait-il à s'arrêter dans les élans où
-sa main l'entraînait, il semblait un enfant qui tient un grand oiseau
-par une corde attachée à sa patte. L'oiseau tire par tous les coins de
-sa chambre l'enfant effrayé, qui n'ose le laisser envoler, et qui n'a
-point la force de l'arrêter. Ainsi, le malencontreux Eustache était
-tiré par sa main à la poursuite du lieutenant civil, qui tournait
-autour des tables et des chaises, et sonnait et criait, outré de rage
-et de souffrance. Enfin les valets entrèrent, s'emparèrent d'Eustache
-Bouteroue, et le jetèrent à bas étouffant et défaillant. Maître
-Chevassut, qui ne croyait guère à la magie blanche, ne devait penser
-autre chose sinon qu'il avait été joué et maltraité par le jeune homme
-pour quelque raison qu'il ne pouvait s'expliquer; aussi fit-il chercher
-les sergents, auxquels il abandonna son homme sous la double accusation
-de meurtre en duel et d'outrages manuels à un magistrat dans son propre
-logis. Eustache ne sortit de sa défaillance qu'au grincement des
-verrous ouvrant le cachot qu'on lui destinait.
-
---Je suis innocent!... cria-t-il au geôlier qui l'y poussait.
-
---Oh! vertubleu! lui répliqua gravement cet homme, où donc croyez-vous
-être? Nous n'en avons jamais ici que de ceux-là!
-
-
-
-
-XII
-
-D'ALBERT LE GRAND ET DE LA MORT
-
-Eustache avait été descendu dans une de ces logettes du Châtelet dont
-Cyrano disait qu'en l'y voyant, on l'eût pris pour une bougie sous une
-ventouse.
-
---Si l'on me donne, ajoutait-il après en avoir visité tous les recoins
-ensemble par une pirouette, si l'on me donne ce vêtement de roc pour un
-habit, il est trop large; si c'est pour un tombeau, il est trop étroit.
-Les poux y ont des dents plus longues que le corps, et l'on y souffre
-sans cesse de la pierre, qui n'est pas moins douloureuse pour être
-extérieure.
-
-Là, notre héros put faire à loisir des réflexions sur sa mauvaise
-fortune, et maudire le fatal secours qu'il avait reçu de l'escamoteur,
-qui avait distrait ainsi un de ses membres de l'autorité naturelle de
-sa tête; d'où toute sorte de désordres devaient résulter forcément.
-Aussi sa surprise fut-elle grande de voir un jour maître Gonin
-descendre en son cachot, et lui demander d'un ton calme comment il s'y
-trouvait.
-
---Que le diable te pende avec tes tripes! méchant hâbleur et jeteur de
-sorts, lui fit-il, pour tes enchantements damnés!
-
---Qu'est-ce donc? répondit l'autre; suis-je cause pourquoi vous n'êtes
-pas venu le dixième jour faire lever le charme en m'apportant la somme
-dite?
-
---Eh! savais-je aussi qu'il vous fallût si vite cet argent, dit
-Eustache un peu moins haut, à vous qui faites de l'or à volonté, comme
-l'écrivain Flamel?
-
---Point, point! fit l'autre, c'est bien le contraire! J'y viendrai sans
-doute, à ce grand œuvre hermétique, étant tout à fait sur la voie; mais
-je n'ai encore réussi qu'à transmuter l'or fin en un fer très-bon et
-très-pur: secret qu'avait aussi trouvé le grand Raymond Lulle sur la
-fin de ses jours ...
-
---La belle science! dit le drapier. Çà! vous venez donc m'ôter d'ici à
-la fin; pardigues! c'est bien raison! et je n'y comptais plus guère ...
-
---Voici justement l'enclouure, mon compagnon! C'est en effet à quoi je
-compte bientôt réussir, que d'ouvrir ainsi les portes sans clefs, pour
-entrer et sortir; et vous allez voir par quelle opération on y parvient.
-
-Disant cela, le bohémien tira de sa poche son livre d'Albert le
-Grand, et, à la clarté de la lanterne qu'il avait apportée, il lut le
-paragraphe qui suit:
-
- MOYEN HÉROÏQUE DONT SE SERVENT LES SCÉLÉRATS
- POUR S'INTRODUIRE DANS LES MAISONS
-
-«On prend la main coupée d'un pendu, qu'il faut lui avoir achetée avant
-la mort; on la plonge, en ayant soin de la tenir presque fermée, dans
-un vase de cuivre contenant du zimac et du salpêtre, avec de la graisse
-de _spondillis._ On expose le vase à un feu clair de fougère et de
-verveine; de sorte que la main s'y trouve, au bout d'un quart d'heure,
-parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps. Puis, ayant
-composé une chandelle avec de la graisse de veau marin et du sésame
-de Laponie, on se sert de la main comme d'un martinet pour y tenir
-cette chandelle allumée; et, par tous les lieux où l'on va, la portant
-devant soi, les barres tombent, les serrures s'ouvrent, et toutes les
-personnes que l'on rencontre demeurent immobiles. Cette main ainsi
-préparée reçoit le nom de _main de gloire._»
-
---Quelle belle invention! s'écria Eustache Bouteroue.
-
---Attendez donc; quoique vous ne m'ayez pas vendu votre main, elle
-m'appartient cependant, parce que vous ne l'avez point dégagée au jour
-convenu, et la preuve de cela est que, une fois l'échéance passée,
-elle s'est conduite, par l'esprit dont elle est possédée de façon que
-je puisse en jouir au plus tôt. Demain, le Parle ment vous jugera à la
-hart; après-demain, la sentence s'accomplira, et, le soir même, je
-cueillerai ce fruit tant convoité et l'accommoderai de la manière qu'il
-faut.
-
---Non-da! s'écria Eustache; et je veux, dès demain, dire à _messieurs_
-tout le mystère.
-
---Ah! c'est bon, faites cela ... et seulement vous serez brûlé vif pour
-avoir usé de magie, ce qui vous habituera par avance à la broche de M.
-le diable... Mais ceci même ne sera point, car votre horoscope porte la
-hart, et rien ne peut vous en distraire!
-
-
-Alors, le misérable Eustache se mit à crier si fort et à pleurer si
-chaudement, que c'était grande pitié.
-
---Eh la la! mon ami cher, lui dit doucement maître Gonin, pourquoi se
-bander ainsi contre la destinée?
-
---Sainte-Dame! c'est aisé de parler, sanglota Eustache; mais quand la
-mort est là tout proche ...
-
---Eh bien, qu'est-ce donc que la mort, que l'on s'en doive tant
-étonner?... Moi, j'estime la mort une rave! «Nul ne meurt avant son
-heure!» dit Sénèque le Tragique. Êtes-vous donc seul son vassal, à
-cette dame camarde? Aussi le suis-je, et celui-là, un tiers, un quart,
-Martin, Philippe!... La mort n'a respect à aucun. Elle est si hardie,
-qu'elle condamne, tue et prend indifféremment papes, empereurs, rois,
-comme prévôts, sergents et autres telles canailles.
-
-»Donc, ne vous affligez point de faire ce que tous les autres feront
-plus tard; leur condition est plus déplorable que la vôtre; car, si la
-mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir. Ainsi, vous
-n'avez plus qu'un jour de ce mal, et la plupart des autres en ont vingt
-ou trente ans, et davantage.
-
-»Un ancien disait: «L'heure qui vous a donné la vie l'a déjà diminuée
-...» Vous êtes en la mort pendant que vous êtes en la vie; car, quand
-vous n'êtes plus en vie, vous êtes après la mort; ou, pour mieux dire
-et bien terminer, la mort ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce
-que vous êtes; mort, parce que vous n'êtes plus!
-
-»Qu'il vous suffise, mon ami, de ces raisonnements, pour vous bien
-encourager à boire cette absinthe sans grimace, et méditez encore d'ici
-là un beau vers de Lucrétius dont voici le sens: «Vivez aussi longtemps
-que vous pourrez, vous n'ôterez rien à l'éternité de votre mort!»
-
-Après ces belles maximes quintessenciées des anciens et des modernes,
-subtilisées et sophistiquées dans le goût du siècle, maître Gonin
-releva sa lanterne, frappa à la porte du cachot, que le geôlier vint
-lui rouvrir, et les ténèbres retombèrent sur le prisonnier comme une
-chape de plomb.
-
-
-
-XIII
-
-OU L'AUTEUR PREND LA PAROLE
-
-Les personnes qui désireront savoir tous les détails du procès
-d'Eustache Bouteroue en trouveront les pièces dans les _Arrêts
-mémorables du Parlement de Paris,_ qui sont à la bibliothèque des
-manuscrits, et dont M. Paris leur facilitera la recherche avec
-son obligeance accoutumée. Ce procès tient sa place alphabétique
-immédiatement avant celui du baron de Boutteville, très-curieux aussi,
-à cause de la singularité de son duel avec le marquis de Bussi, où,
-pour mieux braver les édits, il vint exprès de Lorraine à Paris, et
-se battit dans la place Royale même, à trois heures après midi, et le
-propre jour de Pâques (1627). Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit
-ici. Dans le procès d'Eustache Bouteroue, il n'est question que du
-duel et des outrages au lieutenant civil, et non du charme magique qui
-causa tout ce désordre. Mais une note annexée aux autres pièces renvoie
-au _Recueil des histoires tragicques de Belleforest_ (édition de la
-Haye, celle de Rouen étant incomplète); et c'est là que se trouvent
-encore les détails qui nous restent à donner sur cette aventure, que
-Belleforest intitule assez heureusement _Main possédée._
-
-
-
-
-XIV
-
-CONCLUSION
-
-Le matin de son exécution, Eustache, que l'on avait logé dans une
-cellule mieux éclairée que l'autre, reçut la visite d'un confesseur,
-qui lui marmonna quelques consolations spirituelles d'un aussi grand
-goût que celles du bohémien, lesquelles ne produisirent guère plus
-d'effet. C'était un tonsuré de ces bonnes familles où l'un des enfants
-est toujours abbé de son nom; il avait un rabat brodé, la barbe cirée
-et tordue en pointe de fuseau, et une paire de moustaches, de celles
-qu'on nomme _crocs,_ troussée très-galamment; ses cheveux étaient fort
-frisés, et il affectait de parler un peu gras pour se donner un langage
-mignard. Eustache, le voyant si léger et si _pimpant,_ n'eut point
-le cœur de lui avouer toute sa _coulpe,_ et se confia en ses propres
-prières pour en obtenir le pardon.
-
-Le prêtre lui donna l'absolution, et, pour passer le temps, comme il
-fallait qu'il demeurât jusqu'à deux heures auprès du condamné, lui
-présenta un livre intitulé _les Pleurs de l'âme pénitente, ou le Retour
-du pécheur vers son Dieu._ Eustache ouvrit le volume à l'endroit du
-privilège royal, et se mit à le lire avec beaucoup de componction,
-commençant par: _Henry, roy de France et de Navarre, à nos amés et
-féaulx,_ etc., jusqu'à la phrase: _A ces causes, voulant traiter
-favorablement ledit exposant ..._ Là, il ne put s'empêcher de fondre
-en larmes, et rendit le livre en disant que c'était fort touchant et
-qu'il craignait trop de s'attendrir en en lisant davantage. Alors,
-le confesseur tira de sa poche un jeu de cartes fort bien peint, et
-proposa à son pénitent quelques parties où il lui gagna un peu d'argent
-que Javotte lui avait fait passer pour qu'il pût se procurer quelques
-soulagements. Le pauvre homme ne songeait guère à son jeu, mais il est
-vrai aussi que la perte lui était peu sensible.
-
-A deux heures, il sortit du Châtelet, _tremblant le grelot_ en disant
-les patenôtres du singe, et fut conduit sur la place des Augustins,
-entre les deux arcades formant l'entrée de la rue Dauphine et la tête
-du pont Neuf, où il eut l'honneur d'un gibet de pierre. Il montra assez
-de fermeté sur l'échelle, car beaucoup de gens le regardaient, cette
-place d'exécution étant une des plus fréquentées. Seulement, comme,
-pour faire ce grand _saut sur rien,_ on prend le plus de champ que l'on
-peut, dans le moment où l'exécuteur s'apprêtait à lui passer la corde
-au cou, avec autant de cérémonie que si c'eût été la Toison d'or, car
-ces sortes de personnes, exerçant leur profession devant le public,
-mettent d'ordinaire beaucoup d'adresse et même de grâce dans les choses
-qu'ils font, Eustache le pria de vouloir bien arrêter un instant, qu'il
-eût débridé encore deux oraisons à saint Ignace et à saint Louis de
-Gonzague, qu'il avait, entre tous les autres saints, réservés pour
-les derniers, comme n'ayant été béatifiés que cette même année 1609;
-mais cet homme lui fit réponse que le public qui était là avait ses
-affaires, et qu'il était malséant de le faire attendre autant pour un
-si petit spectacle qu'une simple pendaison; la corde qu'il serrait
-cependant en le poussant hors de l'échelle coupa en deux la repartie
-d'Eustache.
-
-On assure que, lorsque tout semblait terminé et que l'exécuteur
-s'allait retirer chez lui, maître Gonin se montra à une des embrasures
-du Château-Gaillard, qui donnait du côté de la place.
-
-Aussitôt, bien que le corps du drapier fût parfaitement lâche et
-inanimé, son bras se leva, et sa main s'agita joyeusement comme la
-queue d'un chien qui revoit son maître. Cela fit naître dans la foule
-un long cri de surprise, et ceux qui déjà étaient en marche pour s'en
-retourner revinrent en grande hâte, comme des gens qui ont cru la pièce
-finie, tandis qu'il reste encore un acte.
-
-L'exécuteur replanta son échelle, tâta aux pieds du pendu derrière
-les chevilles; le pouls ne battait plus; il coupa une artère, le
-sang ne jaillit point, et le bras continuait cependant ces mouvements
-désordonnés.
-
-L'homme rouge ne s'étonnait pas de peu; il se mit en devoir de
-remonter sur les épaules de son sujet, aux grandes huées des
-assistants; mais la main traita son visage bourgeonné avec la même
-irrévérence qu'elle avait montrée à l'égard de maître Chevassut, si
-bien que cet homme tira, en jurant Dieu, un large couteau qu'il portait
-toujours sous ses vêtements, et en deux coups abattit la main _possédée_.
-
-Elle fit un bond prodigieux et tomba sanglante au milieu de la
-foule, qui se divisa avec frayeur; alors, faisant encore plusieurs
-bonds par l'élasticité de ses doigts, et comme chacun lui ouvrait
-un large passage, elle se trouva bientôt au pied de la tourelle du
-Château-Gaillard; puis, s'accrochant encore par ses doigts comme un
-crabe aux aspérités et aux fentes de la muraille, elle monta ainsi
-jusqu'à l'embrasure où le bohémien l'attendait.
-
-Belleforest s'arrête à cette conclusion singulière et termine en ces
-termes: «Cette aventure, annotée, commentée et illustrée, fit pendant
-longtemps l'entretien des belles compagnies, comme aussi du populaire,
-toujours avide des récits bizarres et surnaturels; mais c'est peut-être
-encore une de ces _baies_ bonnes pour amuser les enfants autour du feu
-et qui ne doivent pas être adoptées légèrement par des personnes graves
-et de sens rassis.»
-
-
-
-
-LE MONSTRE VERT
-
-
-I
-
-LE CHATEAU DU DIABLE
-
-Je vais parler d'un des plus anciens habitants de Paris; on l'appelait
-autrefois le _diable Vauvert._
-
-D'où est résulté le proverbe: «C'est au diable Vauvert! Allez au diable
-Vauvert!» C'est-à-dire: «Allez vous ... promener aux Champs-Élysées.»
-
-Les portiers disent généralement: «C'est au diable aux vers!» pour
-exprimer un lieu qui est fort loin. Cela signifie qu'il faut payer
-très-cher la commission dont on les charge.--Mais c'est là, en outre,
-une locution vicieuse et corrompue, comme plusieurs autres familières
-au peuple parisien.
-
-Le diable Vauvert est essentiellement un habitant de Paris, où il
-demeure depuis bien des siècles, si l'on en croit les historiens.
-Sauval, Félibien, Sainte-Foix et Dulaure ont raconté longuement ses
-escapades.
-
-Il semble d'abord avoir habité le château de Vauvert, qui était situé
-au lieu occupé aujourd'hui par le joyeux bal de la Chartreuse, à
-l'extrémité du Luxembourg et en face des allées de l'Observatoire, dans
-la rue d'Enfer.
-
-Ce château, d'une triste renommée, fut démoli en partie, et les ruines
-devinrent une dépendance d'un couvent de chartreux, dans lequel mourut,
-en 1414, Jean de la Lune, neveu de l'antipape Benoît XIII. Jean de la
-Lune avait été soupçonné d'avoir des relations avec un certain diable,
-qui peut-être était l'esprit familier de l'ancien château de Vauvert,
-chacun de ces édifices féodaux ayant le sien, comme on le sait.
-
-Les historiens ne nous ont rien laissé de précis sur cette phase
-intéressante.
-
-Le diable Vauvert fit de nouveau parler de lui à l'époque de Louis XIII.
-
-Pendant fort longtemps, on avait entendu, tous les soirs, un grand
-bruit dans une maison faite des débris de l'ancien couvent, et dont les
-propriétaires étaient absents depuis plusieurs années; ce qui enrayait
-beaucoup les voisins.
-
-Ils allèrent prévenir le lieutenant de police, qui envoya quelques
-archers.
-
-Quel fut l'étonnement de ces militaires en entendant un cliquetis de
-verres mêlé de rires stridents!
-
-On crut d'abord que c'étaient des faux monnayeurs qui se livraient à
-une orgie, et, jugeant de leur nombre d'après l'intensité du bruit, on
-alla chercher du renfort.
-
-Mais on jugea encore que l'escouade n'était pas suffisante; aucun
-sergent ne se souciait de guider ses hommes dans ce repaire, où il
-semblait qu'on entendît le fracas de toute une armée.
-
-Il arriva enfin, vers le matin, un corps de troupes suffisant: on
-pénétra dans la maison. On n'y trouva rien.
-
-Le soleil dissipa les ombres.
-
-Toute la journée, l'on fit des recherches, puis l'on conjectura que le
-bruit venait des catacombes, situées, comme on sait, sous ce quartier.
-
-On s'apprêtait à y pénétrer; mais, pendant que la police prenait ses
-dispositions, le soir était venu de nouveau, et le bruit recommençait
-plus fort que jamais.
-
-Cette fois, personne n'osa plus redescendre, parce qu'il était évident
-qu'il n'y avait rien dans la cave que des bouteilles, et qu'alors il
-fallait bien que ce fût le diable qui les mît en danse. On se contenta
-d'occuper les abords de la rue et de demander des prières au clergé.
-
-Le clergé fit une foule d'oraisons, et l'on envoya même de l'eau bénite
-avec des seringues par le soupirail de la cave.
-
-Le bruit persistait toujours.
-
-
-
-II
-
-LE SERGENT
-
-Pendant toute une semaine, la foule des Parisiens ne cessait d'obstruer
-les abords du faubourg, en s'effrayant et demandant des nouvelles.
-
-Enfin, un sergent de la prévôté, plus hardi que les autres, offrit de
-pénétrer dans la cave maudite, moyennant une pension réversible, en cas
-de décès, sur une couturière nommée Margot.
-
-C'était un homme brave et plus amoureux que crédule. Il adorait cette
-couturière, qui était une personne bien nippée et très-économe, on
-pourrait même dire un peu avare, et qui n'avait point voulu épouser un
-simple sergent privé de toute fortune.
-
-Mais, en gagnant la pension, le sergent devenait un autre homme.
-
-Encouragé par cette perspective, il s'écria «qu'il ne croyait ni à Dieu
-ni à diable, et qu'il aurait raison de ce bruit.»
-
---A quoi donc croyez-vous? lui dit un de ses compagnons.
-
---Je crois, répondit-il, à M. le lieutenant criminel et à M. le prévôt
-de Paris.
-
-C'était trop dire en peu de mots.
-
-Il prit son sabre dans ses dents, un pistolet à chaque main, et
-s'aventura dans l'escalier.
-
-Le spectacle le plus extraordinaire l'attendait en touchant le sol de
-la cave.
-
-Toutes les bouteilles se livraient à une sarabande éperdue et formaient
-les figures les plus gracieuses.
-
-Les cachets verts représentaient les hommes, et les cachets rouges
-représentaient les femmes.
-
-Il y avait même là un orchestre établi sur les planches à bouteilles.
-
-Les bouteilles vides résonnaient comme des instruments à vent, les
-bouteilles cassées comme des cymbales et des triangles, et les
-bouteilles fêlées rendaient quelque chose de l'harmonie pénétrante des
-violons.
-
-Le sergent, qui avait bu quelques chopines avant d'entreprendre
-l'expédition, ne voyant là que des bouteilles, se sentit fort rassuré,
-et se mit à danser lui-même par imitation.
-
-Puis, de plus en plus encouragé par la gaieté et le charme du
-spectacle, il ramassa une aimable bouteille à long goulot, d'un
-bordeaux pâle, comme il paraissait, et soigneusement cachetée de rouge,
-et la pressa amoureusement sur son cœur.
-
-Des rires frénétiques partirent de tous côtés; le sergent, intrigué,
-laissa tomber la bouteille, qui se brisa en mille morceaux.
-
-La danse s'arrêta, des cris d'effroi se firent entendre dans tous les
-coins de la cave, et le sergent sentit ses cheveux se dresser en voyant
-que le vin répandu paraissait former une mare de sang.
-
-Le corps d'une femme nue, dont les blonds cheveux se répandaient à
-terre et trempaient dans l'humidité, était étendu sous ses pieds.
-
-Le sergent n'aurait pas eu peur du diable en personne, mais cette vue
-le remplit d'horreur; songeant après tout qu'il avait à rendre compte
-de sa mission, il s'empara d'un cachet vert qui semblait ricaner devant
-lui, et s'écria:
-
---Au moins j'en aurai une!
-
-Un ricanement immense lui répondit.
-
-Cependant, il avait regagné l'escalier et, montrant la bouteille à ses
-camarades, il s'écria:
-
---Voilà le farfadet!... Vous êtes bien capons (il prononça un autre mot
-plus vif encore) de ne pas oser descendre là-dedans!
-
-Son ironie était amère. Les archers se précipitèrent dans la cave, où
-l'on ne retrouva qu'une bouteille de bordeaux cassée. Le reste était en
-place.
-
-Les archers déplorèrent le sort de la bouteille cassée; mais, braves
-désormais, ils tinrent tous à remonter chacun avec une bouteille à la
-main.
-
-On leur permit de les boire.
-
-Le sergent de la prévôté dit:
-
---Quant à moi, je garderai la mienne pour le jour de mon mariage.
-
-On ne put lui refuser la pension promise, il épousa la couturière,
-et....
-
-Vous allez croire qu'ils eurent beaucoup d'enfants?
-
-Ils n'en eurent qu'un.
-
-
-
-III
-
-CE QUI S'ENSUIVIT
-
-Le jour de la noce du sergent, qui eut lieu à la Râpée, il mit la
-fameuse bouteille au cachet vert entre lui et son épouse, et affecta de
-ne verser de ce vin qu'à elle et à lui.
-
-La bouteille était verte comme ache, le vin était rouge comme sang.
-
-Neuf mois après, la couturière accouchait d'un petit monstre,
-entièrement vert, avec des cornes rouges sur le front.
-
-Et maintenant, allez, ô jeunes filles! allez-vous-en danser à la
-Chartreuse ... sur l'emplacement du château de Vauvert!
-
-Cependant, l'enfant grandissait, sinon en vertu, du moins en
-croissance. Deux choses contrariaient ses parents: sa couleur verte, et
-un appendice caudal qui semblait n'être d'abord qu'un prolongement du
-coccyx, mais qui peu à peu prenait les airs d'une véritable queue.
-
-On alla consulter les savants qui déclarèrent qu'il était impossible
-d'en opérer l'extirpation sans compromettre la vie de l'enfant. Ils
-ajoutèrent que c'était un cas assez rare, mais dont on trouvait des
-exemples cités dans Hérodote et dans Pline le Jeune. On ne prévoyait
-pas alors le système de Fourier.
-
-Pour ce qui était de la couleur, on l'attribua à une prédominance du
-système bilieux. Cependant, on essaya de plusieurs caustiques pour
-atténuer la nuance trop prononcée de l'épiderme, et l'on arriva, après
-une foule de lotions et frictions, à l'amener tantôt au vert-bouteille,
-puis au vert d'eau, et enfin au vert-pomme. Un instant, la peau sembla
-tout à fait blanchir; mais, le soir, elle reprit sa teinte.
-
-Le sergent et la couturière ne pouvaient se consoler des chagrins que
-leur donnait ce petit monstre, qui devenait de plus en plus têtu,
-colère et malicieux.
-
-La mélancolie qu'ils éprouvèrent les conduisit à un vice trop commun
-parmi les gens de leur sorte. Ils s'adonnèrent à la boisson.
-
-Seulement, le sergent ne voulait jamais boire que du vin cacheté de
-rouge, et sa femme que du vin cacheté de vert.
-
-Chaque fois que le sergent était ivre-mort, il voyait dans son sommeil
-la femme sanglante dont l'apparition l'avait épouvanté dans la cave
-après qu'il eut brisé la bouteille.
-
-Cette femme lui disait:
-
---Pourquoi m'as-tu pressée sur ton cœur, et ensuite immolée ... moi qui
-t'aimais tant?
-
-Chaque fois que l'épouse du sergent avait trop fêté le cachet vert,
-elle voyait dans son sommeil apparaître un grand diable, d'un aspect
-épouvantable, qui lui disait:
-
---Pourquoi t'étonner de me voir ... puisque tu as bu de la bouteille?
-Ne suis-je pas le père de ton enfant?...
-
-O mystère!
-
-Parvenu à l'âge de treize ans, l'enfant disparut.
-
-Ses parents, inconsolables, continuèrent de boire, mais ils ne virent
-plus se renouveler les terribles apparitions qui avaient tourmenté leur
-sommeil.
-
-
-
-IV
-
-MORALITÉ
-
-C'est ainsi que le sergent fut puni de son impiété,--et la couturière
-de son avarice.
-
-
-V
-
-CE QU'ÉTAIT DEVENU LE MONSTRE VERT
-
-On n'a jamais pu le savoir.
-
-
-
-
-PETITS CHATEAUX DE BOHÈME
-
-A ARSÈNE HOUSSAYE
-
-
-Mon ami, vous me demandez si je pourrais retrouver quelques-uns de mes
-anciens vers, et vous vous inquiétez même d'apprendre comment j'ai
-été poëte, longtemps avant de devenir un humble prosateur.--Ne le
-savez-vous donc pas, vous qui avez écrit ces vers:
-
- Ornons le vieux bahut de vieilles porcelaines
- Et faisons refleurir roses et marjolaines.
- Qu'un rideau de lampa embrasse encor ces lits
- Où nos jeunes amours se sont ensevelis.
-
- Appendons au beau jour le miroir de Venise:
- Ne te semble-t-il pas y voir la Cydalise
- Respirant une fleur qu'elle avait à la main
- Et pressentant déjà le triste lendemain?
-
-Je vous envoie les trois âges du poëte; il n'y a plus en moi qu'un
-prosateur obstiné. J'ai fait les premiers vers par enthousiasme de
-jeunesse, les seconds par amour, les derniers par désespoir. La Muse
-est entrée dans mon coeur comme une déesse aux paroles dorées; elle
-s'en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur.
-Seulement, ses derniers accents se sont adoucis à mesure qu'elle
-s'éloignait. Elle s'est détournée un instant, et j'ai revu comme en un
-mirage les traits adorés d'autrefois!
-
-La vie d'un poète est celle de tous. Il est inutile d'en définir toutes
-les phases. Et, maintenant,
-
- Rebâtissons, ami, ce château périssable
- Que le souffle du monde a jeté sur le sable.
- Replaçons le sofa sous les tableaux flamands
- Et pour un jour encor relisons nos romans.
-
-
-
-I
-
-PREMIER CHATEAU
-
-C'était dans notre logement commun de la rue du Doyenné que nous nous
-étions reconnus frères,--_Arcades ambo,--_bien près de l'endroit où
-exista l'ancien hôtel de Rambouillet.
-
-Le vieux salon du Doyenné, restauré par les soins de tant de peintres,
-nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes
-galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles
-chansons des Cydalises. Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut
-d'une échelle, où il peignait sur un des quatre dessus de glace un
-Neptune,--qui lui ressemblait! Puis les deux battants d'une porte
-s'ouvraient avec fracas: c'était Théophile. Il cassait, en s'asseyant,
-un vieux fauteuil Louis XIII. On s'empressait de lui offrir un escabeau
-gothique, et il lisait, à son tour, ses premiers vers,--pendant que
-Cydalise Ire, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans
-le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon.
-
-Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux
-en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du
-Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège.
-
-Vous l'avez bien dit:
-
- Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons
- Qui s'effeuillaient si vite en ces vieilles maisons,
- Dont le front s'abritait sous une aile du Louvre?
-
-Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on
-adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du
-commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne
-municipale.
-
-Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes
-costumées; on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy,
-étant encore débutante, ne dédaigna pas d'accepter un rôle: c'était
-celui de Béatrice dans _Jodelet.--_Et que notre pauvre Édouard Ourliac
-était comique dans les rôles d'Arlequin.[1]
-
-Nous étions jeunes, toujours gais, quelquefois riches... Mais je viens
-de faire vibrer la corde sombre: notre palais est rasé. J'en ai foulé
-les débris l'automne passé. Les ruines mêmes de la chapelle, qui se
-découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme
-s'était écroulé un jour, au xviie siècle, sur onze malheureux chanoines
-réunis pour dire un office, n'ont pas été respectées. Le jour où l'on
-coupera les arbres du manège, j'irai relire sur la place _la Forêt
-coupée_ de Ronsard:
-
- Écoute, bûcheron, arreste un peu le bras!
- Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;
- Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
- Des nymphes, qui vivoient dessous la dore écorce.
-
-Cela finit ainsi, vous le savez:
-
- La matière demeure et la forme se perd!
-
-Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour, encore assez riche
-pour enlever aux démolisseurs et racheter en deux lots les boiseries
-du salon, peintes par nos amis. J'ai les deux dessus de porte de
-Nanteuil; le Watteau de Vattier, signé; les deux panneaux longs de
-Corot, représentant deux _Paysages_ de Provence; le _Moine rouge,_ de
-Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue[2]
-qui dort; les _Bacchantes,_ de Chassériau, qui tiennent des tigres en
-laisse comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise,
-en costume régence,--en robe de taffetas feuille morte, triste
-présage--sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face
-du portrait en pied de Théophile, vêtu à l'espagnole. L'_affreux_
-propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête
-duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui
-l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces
-peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les
-nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois.--Je bénis le sentiment
-d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile.
-
-De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n'ai pas retrouvé le
-_Siège de Lérida,_ de Lorentz, où l'armée française monte à l'assaut,
-précédée par des violons; ni les deux petits _Paysages_ de Rousseau,
-qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai, de Lorentz,
-Une _maréchale_ poudrée, en uniforme Louis XV.--Quant à mon lit
-renaissance, à ma console Médicis, à mes buffets[3], à mon _Ribeira[4]_,
-à mes tapisseries des _Quatre Éléments,_ il y a longtemps que tout cela
-s'était dispersé.
-
---Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac.
-
---Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris.
-
-Reparlons de la Cydalise, ou plutôt, n'en disons qu'un mot: elle est
-embaumée et conservée à jamais dans le pur cristal d'un sonnet de
-Théophile,--du Théo, comme nous disions.
-
-Le Théophile a toujours passé pour gras; il n'a jamais cependant pris
-de ventre, et s'est conservé tel encore que nous le connaissions. Nos
-vêtements étriqués sont si absurdes, que l'Antinous, habillé d'un
-habit, semblerait énorme, comme la Vénus, habillée d'une robe moderne:
-l'un aurait l'air d'un fort de la halle endimanché, l'autre d'une
-marchande de poisson. L'armature solide du corps de notre ami (on peut
-le dire, puisqu'il voyage en Grèce aujourd'hui) lui fait souvent du
-tort près des dames abonnées aux journaux de modes; une connaissance
-plus parfaite lui a maintenu la faveur du sexe le plus faible et le
-plus intelligent; il jouissait d'une grande réputation dans notre
-cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise.
-
-En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile
-maigre... Vous ne l'avez pas connu. Je l'ai vu, un jour, étendu sur un
-lit,--long et vert,--la poitrine chargée de ventouses. Il s'en allait
-rejoindre, peu à peu, son pseudonyme, Théophile de Viau, dont vous avez
-décrit les amours panthéistes, par le chemin ombragé de l'_Allée de
-Sylvie._ Ces deux poêles, séparés par deux siècles, se seraient serré
-la main, aux Champs-Élysées de Virgile, beaucoup trop tôt.
-
-Voici ce qui s'est passé à ce sujet:
-
-Nous étions plusieurs amis, d'une bohème antérieure, qui menions
-gaiement l'existence que nous menons encore quoique plus rassis.
-Le Théophile mourant nous faisait peine, et nous avions des idées
-nouvelles d'hygiène, que nous communiquâmes aux parents. Les parents
-comprirent, chose rare; mais ils aimaient leur fils. On renvoya le
-médecin, et nous dîmes à Théo:
-
---Lève-toi ... et viens boire.
-
-La faiblesse de son estomac nous inquiéta d'abord. (Il s'était endormi
-et senti malade à la première représentation de _Robert le Diable._)
-On rappela le médecin. Ce dernier se mît à réfléchir, et, le voyant
-plein de santé au réveil, dit aux parents:--Ses amis ont peut-être
-raison.
-
-Depuis ce temps-là, le Théophile refleurit.--On ne parla plus de
-ventouses, et on nous l'abandonna. La nature l'avait fait poëte, nos
-soins le firent presque immortel. Ce qui réussissait le plus sur son
-tempérament, c'était une certaine préparation de cassis sans sucre, que
-ses sœurs lui servaient dans d'énormes amphores en grès de la fabrique
-de Beauvais; Ziégler a donné depuis des formes capricieuses à ce qui
-n'était alors que de simples cruches au ventre lourd. Lorsque nous nous
-communiquions nos inspirations poétiques, on faisait, par précaution,
-garnir la chambre de matelas, afin que le _paroxysme,_ dû quelquefois
-au Bacchus du cassis, ne compromît pas nos têtes avec les angles des
-meubles.
-
-Théophile, sauvé, n'a plus bu que de l'eau rougie et un doigt de
-Champagne dans les petits soupers.
-
-Cependant, nous avions désespéré d'attendrir la femme du commissaire.
-Son mari, moins farouche qu'elle, avait répondu, par une lettre fort
-polie, à l'invitation collective que nous leur avions adressée. Comme
-il était impossible de dormir dans ces vieilles maisons, à cause des
-suites chorégraphiques de nos soupers,--munis du silence complaisant
-des autorités voisines,--nous invitions tous les locataires distingués
-de l'impasse, et nous avions une collection d'attachés d'ambassades,
-en habit bleu à boutons d'or, de jeunes conseillers d'État[5], de
-référendaires en herbe, dont la nichée d'hommes déjà sérieux, mais
-encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des
-Tuileries et des ministères voisins. Ils n'étaient reçus qu'à condition
-d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des
-dominos et des loups.
-
-Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un
-sommeil troublé--par les accords d'un orchestre de guinguette choisi
-à dessein, et par les bonds éperdus d'un galop monstre, qui, de la
-salle aux escaliers et des escaliers à l'impasse, allait aboutir
-nécessairement à une petite place entourée d'arbres, où un cabaret
-s'était abrité sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné.
-Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole
-italienne qui s'était écroulée, au xviie siècle, sur les onze
-malheureux chanoines,--accident duquel le cardinal Mazarin fut un
-instant soupçonné.
-
-Mais vous me demanderez d'expliquer encore, en pâle prose, ces six vers
-de votre pièce intitulée _Vingt ans._
-
- D'où vous vient, ô Gérard! cet air académique?
- Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra-Comique
- S'allumeraient ailleurs? La _reine du Sabbat,_
- Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat,
- Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère?
- Et Gérard répondait: «Que la femme est amère! »
-
-Pourquoi _du Sabbat ...,_ mon cher ami? et pourquoi jeter maintenant de
-l'absinthe dans cette coupe d'or, moulée sur un beau sein?
-
-Ne vous souvenez-vous plus des vers de votre _Cantique des cantiques,_
-où l'Ecclésiaste nouveau s'adresse à cette même reine du matin:
-
- La grenade qui s'ouvre au soleil d'Italie
- N'est pas si gaie encore, à mes yeux enchantés,
- Que ta lèvre entr'ouverte, ô ma belle folie!
- Où je bois à longs flots le vin des voluptés.
-
-Nous reprendrons plus tard ce discours littéraire et philosophique.
-
-La reine de Saba, c'était bien celle, en effet, qui me préoccupait
-alors,--et doublement.--Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites
-tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit
-sculpté, acheté en Touraine, et qui n'était pas encore garni de sa
-brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François Ier
-me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des
-amours imprudents. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour où
-Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du
-matin[6]. Elle venait me proposer l'éternelle énigme que le Sage ne
-put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour,
-tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. Qu'elle était
-belle! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont
-l'image tourmentait mes journées.
-
-Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait,
-comme l'immortelle Balkis, le don communiqué par la huppe miraculeuse.
-Les oiseaux se taisaient en entendant ses chants, et l'auraient
-certainement suivie à travers les airs.
-
-La question était de la faire débuter à l'Opéra. Le triomphe
-de Meyerbeer devenait le garant d'un nouveau succès. J'osai en
-entreprendre le poëme. J'aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les
-deux moitiés de mon double amour. C'est pourquoi, mon ami, vous m'avez
-vu si préoccupé dans une de ces nuits splendides où notre Louvre était
-en fête.--Un mot de Dumas m'avait averti que Meyerbeer nous attendait à
-sept heures du matin.
-
-Je ne songeais qu'à cela au milieu du bal. Une femme, que vous vous
-rappelez sans doute, pleurait à chaudes larmes dans un coin du salon,
-et ne voulait, pas plus que moi, se résoudre à danser. Cette belle
-éplorée ne pouvait parvenir à cacher ses peines. Tout à coup elle me
-prit le bras et me dit:
-
---Ramenez-moi, je ne puis rester ici.
-
-Je sortis en lui donnant le bras. Il n'y avait pas de voiture sur la
-place. Je lui conseillai de se calmer et de sécher ses yeux, puis de
-rentrer ensuite dans le bal; elle consentit seulement à se promener sur
-la petite place. Je savais ouvrir une certaine porte en planches qui
-donnait sur le manège, et nous causâmes longtemps au clair de lune,
-sous les tilleuls. Elle me raconta longuement tous ses désespoirs.
-
-Celui qui l'avait amenée s'était épris d'une autre; de là une querelle
-intime; puis elle avait menacé de s'en retourner seule ou accompagnée;
-il lui avait répondu qu'elle pouvait bien agir à son gré. De là les
-soupirs, de là les larmes.
-
-Le jour ne devait pas tarder à poindre. La grande sarabande
-commençait. Trois ou quatre peintres d'histoire, peu danseurs de leur
-nature, avaient fait ouvrir le petit cabaret et chantaient à gorge
-déployée: Il _était un raboureur,_ ou bien: _C'était un calonnier qui
-revenait de Flandre,_ souvenir des réunions joyeuses de la mère Saguet.
-Notre asile fut bientôt troublé par quelques masques qui avaient trouvé
-ouverte la petite porte. On parlait d'aller déjeuner à Madrid,--au
-Madrid du bois de Boulogne,--ce qui se faisait quelquefois. Bientôt
-le signal fut donné, on nous entraîna, et nous partîmes à pied, les
-uns se trompant de femmes et se trompant de chemin,--vous vous en
-souvenez,--les autres escortés par trois gardes françaises, dont deux
-étaient simplement MM. d'Egmont et de Beauvoir;--le troisième, c'était
-Giraud, le peintre ordinaire des gardes françaises.
-
-Les sentinelles des Tuileries ne pouvaient comprendre cette apparition
-inattendue qui semblait le fantôme d'une scène d'il y a cent ans, où
-des gardes françaises auraient mené au violon une troupe de masques
-tapageurs. De plus, l'une des deux petites marchandes de tabac
-si jolies qui faisaient l'ornement de nos bals n'osa se laisser
-emmener à Madrid sans prévenir son mari, qui gardait la maison. Nous
-l'accompagnâmes à travers les rues. Elle frappa à sa porte. Le mari
-parut à la fenêtre de l'entre-sol. Elle lui cria:
-
---Je vais déjeuner avec ces messieurs.
-
-Il répondit:
-
---Va-t'en au diable! c'était bien la peine de me réveiller pour cela!
-
-La belle désolée faisait une résistance assez faible pour se laisser
-entraîner à Madrid, et, moi, je faisais mes adieux à Rugier en lui
-expliquant que je voulais aller travailler à mon scénario.
-
---Comment! tu ne nous suis pas? Cette dame n'a plus d'autre cavalier
-que toi ... et elle t'avait choisi pour la reconduire.
-
---Mais j'ai rendez-vous à sept heures chez Meyerbeer, entends-tu bien!
-
-Rogier fut pris d'un fou rire. Un de ses bras était occupé par la
-Cydalise; il offrit l'autre à la belle dame, qui me salua d'un petit
-air moqueur. J'avais servi du moins à faire succéder un sourire à ses
-larmes.
-
-J'avais quitté la proie pour l'ombre ... comme toujours!
-
-
-[1] Notamment, dans _le Courrier de Naples,_ du théâtre des grands
-boulevards.
-
-[2] Même sujet que le tableau qui se trouvait chez Victor Hugo.
-
-[3] Heureusement, Alphonse Karr possède le buffet aux trois femmes et
-aux trois satyres, avec des ovales de peintures du temps sur les portes.
-
-[4] La _Mort de saint Joseph_ est à Londres, chez Gavarni.
-
-[5] L'un d'eux s'appelait Van Dael, jeune homme charmant, mais dont le
-nom a porté malheur à notre château.
-
-[6] Vous connaissez le beau tableau de Gleyre, qui représente la scène.
-
-
-
-II
-
-DEUXIÈME CHATEAU
-
-Celui-là fut un château d'Espagne, construit avec des châssis, des
-_fermes_ et des praticables... Vous en dirai-je la radieuse histoire,
-poétique et lyrique à la fois? Revenons d'abord au rendez-vous donné
-par Dumas, et qui m'en avait fait manquer un autre.
-
-J'avais écrit, avec tout le feu de la jeunesse, un scénario fort
-compliqué, qui parut faire plaisir à Meyerbeer. J'emportai avec
-effusion l'espérance qu'il me donnait; seulement, un autre opéra,
-_les Frères corses,_ lui était déjà destiné par Dumas, et le mien
-n'avait qu'un avenir assez lointain. J'en avais écrit un acte lorsque
-j'apprends, tout d'un coup, que le traité fait entre le grand poëte
-et le grand compositeur se trouve rompu, je ne sais pourquoi.--Dumas
-partait pour son voyage de la Méditerranée, Meyerbeer avait déjà repris
-la route de l'Allemagne. La pauvre _Reine de Saba,_ abandonnée de tous,
-est devenue depuis un simple conte oriental qui fait partie des _Nuits
-du Rhamazan._
-
-C'est ainsi que la poésie tomba dans la prose et mon château théâtral
-dans le _troisième_ dessous.--Toutefois, les idées scéniques et
-lyriques s'étaient éveillées en moi, j'écrivis en prose un acte
-d'opéra-comique, me réservant d'y intercaler, plus tard, des morceaux.
-Je viens d'en retrouver le manuscrit primitif, qui n'a jamais tenté les
-musiciens auxquels je l'ai soumis. Ce n'est donc qu'un simple proverbe,
-et je n'en parle ici qu'à titre d'épisode de ces petits mémoires
-littéraires[1].
-
-[1] Voir, dans le _Théâtre complet, Corilla ou les Deux Rendez-vous._
-
-
-
-III
-
-TROISIÈME CHATEAU
-
-Château de cartes, château de bohème, château en Espagne,--telles sont
-les premières stations à parcourir pour tout poëte. Comme ce fameux
-roi dont Charles Nodier a raconté l'histoire, nous en possédons au
-moins sept de ceux-là pendant le cours de notre vie errante, et peu
-d'entre nous arrivent à ce fameux château de briques et de pierre, rêvé
-dans la jeunesse,--d'où quelque belle aux longs cheveux nous sourit
-amoureusement à la seule fenêtre ouverte, tandis que les vitrages
-treillissés reflètent les splendeurs du soir.
-
-En attendant, je crois bien que j'ai passé une fois par le château du
-diable. Ma Cydalise, à moi, perdue, à jamais perdue!... Une longue
-histoire, qui s'est dénouée dans un pays du Nord,--et qui ressemble à
-tant d'autres! Je ne veux ici que donner le motif des _vers dorés,_
-conçus dans la fièvre et dans l'insomnie. Cela commence par le
-désespoir et cela finit par la résignation.
-
-Puis revint un souffle épuré de la première jeunesse, et quelques
-fleurs poétiques s'entr'ouvrirent encore, dans la forme de l'odelette
-aimée,--sur le rhythme sautillant d'un orchestre d'opéra.
-
-Mais vous me rappelez, mon cher ami, qu'il s'agissait de causer poésie,
-et j'y arrive incidemment.--Reprenons cet _air académique_ que vous
-m'avez reproché.
-
-Je crois bien que vous voulez faire allusion au mémoire que j'ai
-adressé autrefois à l'Institut, à l'époque où il s'agissait d'un
-concours sur l'histoire de la poésie au xvi_e_ siècle. Je l'ai
-retrouvé, et il intéressera peut-être les lecteurs, comme le sermon que
-le bon Sterne mêla aux aventures macaroniques de Tristram Shandy.
-
-
-
-IV
-
-LES POËTES DU XVIe SIÈCLE
-
-Il s'agite actuellement, en littérature une question fort importante:
-on demande si la poésie moderne peut retirer quelque fruit de l'étude
-des écrivains français, antérieurs au xviie siècle.
-
-L'académie des Jeux floraux avait même indiqué ce sujet pour son prix
-d'éloquence de cette année; et l'on sent bien que, si une académie de
-province hasarde une pareille question, c'est que le _statu quo_ de
-Malherbe et de Boileau menace terriblement ruine.
-
-J'ignore si le procès-verbal annuel des Jeux floraux est déjà publié:
-à Paris, nous ne le voyons guère; mais un journal de province, qui
-donnait dernièrement quelques détails sur ce concours, nous apprend que
-le morceau couronné répondait affirmativement à la question.
-
-Elle y était vue de haut et traitée largement, comme on dit
-aujourd'hui: «Le moyen âge, s'écriait le lauréat, déborde sur nous
-par la littérature... L'imagination peut seule rouvrir les sources du
-génie; elle s'est précipitée sur les temps barbares; elle y a cherché
-les vivantes puissances du moyen âge, le christianisme, la chevalerie,
-les querelles religieuses, les révolutions politiques, etc ...» Mais
-l'_accessit_ était d'un avis bien contraire; toute la poésie possible,
-à son sens, était contenue dans le grand siècle: au delà, rien que
-barbarie et confusion ..., quelques épigrammes de Marot exceptées; rien
-que l'on pût comprendre avant Ronsard, et quatre vers de lisibles, tout
-au plus, chez celui-ci (d'après la Harpe). Puis l'_accessit_ tançait
-vertement ces _novateurs rétrogrades_ qui veulent nous ramener à
-l'enfance de la poésie, nous proposant pour modèles des poëtes barbares
-qui n'avaient pas la moindre teinture des littératures anciennes, comme
-si les inimitables écrivains du siècle de Louis XIV n'étaient pas les
-seuls dignes d'être imités!
-
-Travaillez, jeunes lauréats, travaillez; il se peut que chacun de
-vous ait raison: que l'un nous offre des compositions où revive tout
-ce moyen âge qu'il dépeint si bien, que l'autre surpasse, s'il peut,
-les illustres modèles qu'il se propose... Mais qu'il les surpasse,
-entendez-vous? car il est impossible d'admettre une littérature qui
-ne soit pas progressive. Regardez-y à deux fois: c'est une terrible
-prétention que celle de perfectionner Racine, et cependant la question
-est là.
-
-Franchement, je vois chez le jeune novateur plus de conscience
-d'artiste, jointe à plus de modestie: il respecte trop nos grands
-auteurs pour se hasarder dans le genre qu'ils ont si glorieusement
-occupé; il se propose des modèles moins supérieurs dans une littérature
-peu frayée, et qui n'a atteint aucune sorte de perfection: ces modèles,
-il peut sans trop d'orgueil espérer de les effacer, heureux s'il dotait
-notre siècle d'une source féconde d'inspiration et communiquait à
-d'autres l'envie de le surpasser lui-même dans cette entreprise.
-
-Car il faut l'avouer, avec tout le respect possible pour les auteurs
-du grand siècle, ils ont trop resserré le cercle des compositions
-poétiques; sûrs pour eux-mêmes de ne jamais manquer d'espace et de
-matériaux, ils n'ont point songé à ceux qui leur succéderaient, ils ont
-_dérobé leurs neveux,_ selon l'expression du Métromane: au point qu'il
-ne nous reste que deux partis à prendre, ou de les surpasser, ainsi que
-je viens de dire, ou de poursuivre une littérature d'imitation servile
-qui ira jusqu'où elle pourra; c'est-à-dire qui ressemblera à cette
-suite de dessins si connue où, par des copies successives et dégradées,
-on parvient à faire au profil d'Apollon une tête hideuse de grenouille.
-
-De pareilles observations sont bien vieilles, sans doute; mais il ne
-faut pas se lasser de les remettre devant les yeux du public, puisqu'il
-y a des gens qui ne se lassent pas de répéter les sophismes qu'elles
-ont réfutés depuis longtemps. En général, on paraît trop craindre, en
-littérature, de redire sans cesse les bonnes raisons; on écrit trop
-pour ceux qui savent; et il arrive de là que les nouveaux auditeurs qui
-surviennent tous les jours à cette grande querelle, ou ne comprennent
-point une discussion déjà avancée, ou s'indignent de voir tout à coup,
-et sans savoir pourquoi, remettre en question des principes adoptés
-depuis des siècles.
-
-Il ne s'agit donc pas (loin de nous une telle pensée!) de déprécier
-le mérite de tant de grands écrivains à qui la France doit sa gloire;
-mais, n'espérant point faire mieux qu'eux, de chercher à faire
-autrement, et d'aborder tous les genres de littérature dont ils ne se
-sont point emparés.
-
-Et ce n'est pas à dire qu'il faille pour cela imiter les étrangers,
-mais seulement suivre l'exemple qu'ils nous ont donné, en étudiant
-profondément nos poëtes primitifs, comme ils ont fait des leurs.
-
-Car toute littérature primitive est nationale, n'étant créée que pour
-répondre à un besoin, et conformément au caractère et aux mœurs du
-peuple qui l'adopte; d'où il suit que, de même qu'une graine contient
-un arbre entier, les premiers essais d'une littérature renferment tous
-les germes de son développement futur, de son développement complet et
-définitif.
-
-Il suffit, pour faire comprendre ceci, de rappeler ce qui s'est passé
-chez nos voisins: après des littératures d'imitation étrangère, comme
-était notre littérature dite classique, après le siècle de Pope et
-d'Addison, après celui de Wieland et de Lessing, quelques gens à
-courte vue ont pu croire que tout était dit pour l'Angleterre et pour
-l'Allemagne ...
-
-Tout! excepté les chefs-d'œuvre de Walter Scott et de Byron, excepté
-ceux de Schiller et de Goethe; les uns, produits spontanés de leur
-époque et de leur sol; les autres, nouveaux et forts rejetons
-de la souche antique; tous abreuvés à la source des traditions,
-des inspirations primitives de leur patrie, plutôt qu'à celle de
-l'Hippocrène.
-
-Ainsi, que personne ne dise à l'art: «Tu n'iras pas plus loin!» au
-siècle: «Tu ne peux dépasser les siècles qui t'ont précédé!...» C'est
-là ce que prétendait l'antiquité en posant les bornes d'Hercule: le
-moyen âge les a méprisées, et il a découvert un monde.
-
-Peut-être ne reste-t-il plus de mondes à découvrir; peut-être le
-domaine de l'intelligence est-il au complet aujourd'hui et peut-on
-en faire le tour, comme celui du globe; mais il ne suffit pas que
-tout soit découvert; dans ce cas même, il faut cultiver, il faut
-perfectionner ce qui est resté inculte ou imparfait. Que de plaines
-existent que la culture aurait rendues fécondes! que de riches
-matériaux, auxquels il n'a manqué que d'être mis en œuvre par des mains
-habiles! que de ruines de monuments inachevés!... Voilà ce qui s'offre
-à nous, et dans notre patrie même, à nous qui nous étions bornés si
-longtemps à dessiner magnifiquement quelques jardins royaux, à les
-encombrer de plantes et d'arbres étrangers conservés à grands frais,
-à les surcharger de dieux de pierre, à les décorer de jets d'eau et
-d'arbres taillés en portiques.
-
-Mais arrêtons-nous ici, de peur qu'en combattant trop vivement le
-préjugé qui défend à la littérature française, comme mouvement
-rétrograde, un retour d'étude et d'investigation vers son origine, nous
-ne paraissions nous escrimer contre un fantôme, ou frapper dans l'air
-comme En telle. Le principe était plus contesté au temps où un célèbre
-écrivain allemand envisageait ainsi l'avenir de la poésie française:
-
-«Si la poésie (nous traduisons M. Schlegel) pouvait plus tard
-refleurir en France, je crois que cela ne serait point par l'imitation
-des Anglais ni d'aucun autre peuple, mais par un retour à l'esprit
-poétique en général, et en particulier à la littérature française des
-temps anciens. L'imitation ne conduira jamais la poésie d'une nation à
-son but définitif, et surtout l'imitation d'une littérature étrangère
-parvenue au plus grand développement intellectuel et moral dont elle
-est susceptible; mais il suffit à chaque peuple de remonter à la source
-de sa poésie et à ses traditions populaires pour y distinguer et ce qui
-lui appartient en propre et ce qui lui appartient en commun avec les
-autres peuples. Ainsi l'inspiration religieuse est ouverte à tous, et
-toujours il en sort une poésie nouvelle, convenable à tous les esprits
-et à tous les temps: c'est ce qu'a compris Lamartine, dont les ouvrages
-annoncent à la France une nouvelle ère poétique,» etc.
-
-Mais avions-nous, en effet, une littérature avant Malherbe? observent
-quelques irrésolus, qui n'ont suivi de cours de littérature que celui
-de la Harpe.--Pour le vulgaire des lecteurs, non! Pour ceux qui
-voudraient voir Rabelais et Montaigne mis en français moderne, pour
-ceux à qui le style de la Fontaine et de Molière paraît tant soit
-peu négligé, non! Mais pour ces intrépides amateurs de poésie et de
-langue française que n'effraye pas un mot vieilli, que n'égaye pas une
-expression triviale ou naïve, que ne démontent point les _oncques,_
-les _ainçois_ et les _ores,_ oui! pour les étrangers qui ont puisé
-tant de fois à cette source, oui!... Du reste, ils ne craignent point
-de le reconnaître[1], et rient bien fort de voir souvent nos écrivains
-s'accuser humblement d'avoir pris chez eux des idées qu'eux-mêmes
-avaient dérobées à nos ancêtres.
-
-Mais, avant d'aller plus loin, posons la question de manière à la faire
-mieux comprendre, et profitons pour cela de la division indiquée par
-M. Sainte-Beuve, dans son excellent _Tableau de la poésie au_ xvie
-_siècle,_ qui attribue à l'école de Ronsard, et non pas à Malherbe,
-l'établissement du système classique en France; on n'avait pas
-jusque-là appuyé assez sur cette circonstance, à cause du peu de cas
-que l'on faisait, à tort, des poëtes du xvie siècle.
-
-Nous dirons donc maintenant: Existait-il une littérature nationale
-avant Ronsard, mais une littérature complète, capable par elle-même, et
-à elle seule, d'inspirer des hommes de génie, et d'alimenter de vastes
-conceptions? Une simple énumération va nous prouver qu'elle existait:
-qu'elle existait, divisée en deux parties bien distinctes, comme la
-nation elle-même, et dont par conséquent l'une, que les critiques
-allemands appellent _littérature chevaleresque,_ semblait devoir son
-origine aux Normands, aux Bretons, aux Provençaux et aux Francs;
-dont l'autre, native du cœur même de la France, et essentiellement
-populaire, est assez bien caractérisée par l'épithète de _gauloise._
-
-La première comprend: les poëmes historiques, tels que les romans de
-_Rou_ (Rollon) et du _Brut_ (Brutus), la _Philippide,_ le _Combat des
-trente Bretons,_ etc.; les poëmes chevaleresques, tels que _le Saint
-Graal, Tristan, Partenopex, Lancelot,_ etc.; les poëmes allégoriques,
-tels que les romans de la _Rose,_ du _Renard,_ etc., et enfin toute la
-poésie légère, chansons, ballades, lais, chants royaux, plus la poésie
-provençale ou _romane_ tout entière.
-
-La seconde comprend les mystères, moralités et farces (y compris
-_Patelin)_; les fabliaux, contes, facéties, livres satiriques, noëls,
-etc.: toutes œuvres où le plaisant dominait, mais qui ne laissent
-pas d'offrir souvent des morceaux profonds ou sublimes, et des
-enseignements d'une haute morale parmi des flots de gaieté frivole et
-licencieuse.
-
-Eh bien, qui n'eût promis l'avenir à une littérature aussi forte,
-aussi variée dans ses éléments, et qui ne s'étonnera de la voir tout
-à coup renversée, presque sans combat, par une poignée de novateurs
-qui prétendaient ressusciter la Rome morte depuis seize cents ans, la
-Rome romaine, et la ramener victorieuse, avec ses costumes, ses formes
-et ses dieux, chez un peuple du Nord, à moitié composé de nations
-germaniques, et dans une société toute chrétienne? Ces novateurs,
-c'étaient Ronsard et les poètes de son école; le mouvement imprimé par
-eux aux lettres s'est continué jusqu'à nos jours.
-
-Il serait trop long de nous occuper à faire l'histoire de la haute
-poésie en France, car elle était vraiment en décadence au siècle
-de Ronsard; flétrie dans ses germes, morte sans avoir acquis le
-développement auquel elle semblait destinée; tout cela, parce qu'elle
-n'avait trouvé pour l'employer que des poètes de cour qui n'en tiraient
-que des chants de fêtes, d'adulation et de fade galanterie; tout cela
-faute d'hommes de génie qui sussent la comprendre et en mettre en œuvre
-les riches matériaux.
-
-Ces hommes de génie se sont rencontrés cependant chez les étrangers,
-et l'Italie surtout nous doit ses plus grands poëtes du moyen âge;
-mais, chez nous, à quoi avaient abouti les hautes promesses des xiie et
-xiiie siècles? A je ne sais quelle poésie ridicule, où la contrainte
-métrique, ou des tours de force en fait de rime tenaient lieu de
-couleur et de poésie; à de fades et obscurs poëmes allégoriques, à des
-légendes lourdes et diffuses, à d'arides récits historiques rimés;
-tout cela recouvert d'un langage poétique plus vieux de cent ans que
-la prose et le langage usuel, car les rimeurs d'alors imitaient si
-servilement les poètes qui les avaient précédés, qu'ils en conservaient
-même la langue surannée. Aussi tout le monde s'était dégoûté de la
-poésie dans les genres sérieux, et l'on ne s'occupait plus qu'à
-traduire les poëmes et romans du xiie siècle dans cette prose qui
-croissait tous les jours en grâce et en vigueur. Enfin il fut décidé
-que la langue française n'était pas propre à la haute poésie, et les
-savants se hâtèrent de profiter de cet arrêt pour prétendre qu'on ne
-devait plus la traiter qu'en vers latins et en vers grecs.
-
-Quant à la poésie populaire, grâce à Villon et à Marot, elle avait
-marché de front avec la prose illustrée par les Joinville, les
-Froissart et les Rabelais; mais, Marot éteint, son école n'était pas
-de taille à le continuer: ce fut elle cependant qui opposa à Ronsard
-la plus sérieuse résistance, et certes, bien qu'elle ne comptât plus
-d'hommes supérieurs, elle était assez forte sur l'épigramme: la
-_tenaille de Mellin,_[2] qui pinçait si fort Ronsard au milieu de sa
-gloire, a fait proverbe.
-
-Je ne sais si le peu de phrases que je viens de hasarder suffit pour
-montrer la littérature d'alors dans cet état d'interrègne qui suit la
-mort d'un grand génie, ou la fin d'une brillante époque littéraire,
-comme cela s'est vu plusieurs fois depuis; si l'on se représente bien
-le troupeau des écrivains du second ordre se tournant inquiets à droite
-et à gauche et cherchant un guide: les uns fidèles à la mémoire des
-grands hommes qui ne sont plus, et laissant dans les rangs une place
-pour leur ombre; les autres tourmentés d'un vague désir d'innovation
-qui se produit en essais ridicules; les plus sages faisant des théories
-et des traductions... Tout à coup un homme apparaît, à la voix forte,
-et dépassant la foule de la tête: celle-ci se sépare en deux partis, la
-lutte s'engage, et le géant finit par triompher, jusqu'à ce qu'un plus
-adroit lui saute sur les épaules et soit seul proclamé très-grand.
-
-Mais n'anticipons pas: nous sommes en 1549, et à peu de mois de
-distance apparaissent la _Défense et Illustration de la Langue
-française[3]_, et les premières _Odes pindariques_ de Pierre de Ronsard.
-
-La _Défense de la langue française,_ par J. du Bellay, l'un des
-compagnons et des élèves de Ronsard, est un manifeste contre ceux
-qui prétendaient que la langue française était trop pauvre pour la
-poésie, qu'il fallait la laisser au peuple, et n'écrire qu'en vers
-grecs et latins; du Bellay leur répond «que les langues ne sont pas
-nées d'elles-mêmes en façon d'herbes, racines et arbres; les unes
-infirmes et débiles en leurs espérances, les autres saines et robustes
-et plus aptes à porter le faix des conceptions humaines, mais que
-toute leur vertu est née au monde, du vouloir et arbitre des mortels.
-C'est pourquoi on ne doit ainsi louer une langue et blâmer l'autre,
-vu qu'elles viennent toutes d'une même source et origine: c'est la
-fantaisie des hommes; et ont été formées d'un même jugement à une même
-fin: c'est pour signifier entre nous les conceptions et intelligences
-de l'esprit. Il est vrai que, par succession de temps, les unes, pour
-avoir été curieusement réglées, sont devenues plus riches que les
-autres; mais cela ne se doit attribuer à la félicité desdites langues,
-mais au seul artifice et industrie des hommes. A ce propos, je ne puis
-assez blâmer la sotte arrogance et témérité d'aucuns de notre nation,
-qui, n'étant rien moins que grecs ou latins, déprisent ou rejettent
-d'un sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en français.»
-
-Il continue en prouvant que la langue française ne doit pas être
-appelée _barbare,_ et recherche cependant pourquoi elle n'est pas
-si riche que les langues grecque et latine: «On le doit attribuer à
-l'ignorance de nos ancêtres, qui, ayant en plus grande recommandation
-le bien faire que le bien dire, se sont privés de la gloire de leurs
-bienfaits, et nous du fruit de l'imitation d'iceux, et, par le même
-moyen, nous ont laissé notre langue si pauvre et nue, qu'elle a besoin
-des ornements, et, s'il faut parler ainsi, des plumes d'autrui. Mais
-qui voudrait dire que la grecque et romaine eussent toujours été en
-l'excellence qu'on les a vues au temps d'Horace et de Démosthènes, de
-Virgile et de Cicéron? Et, si ces auteurs eussent jugé que jamais,
-pour quelque diligence et culture qu'on eût pu faire, elles n'eussent
-su produire plus grand fruit, se fussent-ils tant efforcés de les
-mettre au point où nous les voyons maintenant? Ainsi puis-je dire de
-notre langue qui commence encore à fleurir, sans fructifier; cela,
-certainement, non par le défaut de sa nature, aussi apte à engendrer
-que les autres, mais par la faute de ceux qui l'ont eue en garde et
-ne l'ont cultivée à suffisance. Que si les anciens Romains eussent
-été aussi négligés à la culture de leur langue, quand premièrement
-elle commença à pulluler, pour certain en si peu de temps elle ne fût
-devenue si grande; mais eux, en guise de bons agriculteurs, l'ont
-premièrement transmuée d'un lieu sauvage dans un lieu domestiqué, puis,
-afin que plutôt et mieux elle pût fructifier, coupant à l'entour les
-inutiles rameaux, l'ont, pour échange d'iceux, restaurée de rameaux
-francs et domestiques, magistralement tirés de la langue grecque,
-lesquels soudainement se sont si bien entés et faits semblables à leurs
-troncs, que désormais ils n'apparaissent plus adoptifs, mais naturels.»
-
-Suit une diatribe contre les traducteurs, qui abondaient alors, comme
-il arrive toujours à de pareilles époques littéraires; du Bellay
-prétend que «ce labeur de traduire n'est pas un moyen suffisant pour
-élever notre vulgaire à l'égal des autres plus fameuses langues. Que
-faut-il donc? Imiter! imiter les Romains, comme ils ont fait des Grecs;
-comme Cicéron a imité Démosthène, et Virgile, Homère.»
-
-Nous venons de voir ce qu'il pense des faiseurs de vers latins, et
-des traducteurs; voici maintenant pour les imitateurs de la vieille
-littérature: «Et certes, comme ce n'est point chose vicieuse, mais
-grandement louable, d'emprunter d'une langue étrangère les sentences et
-les mots, et les approprier à la sienne: aussi est-ce chose grandement
-à reprendre, voire odieuse à tout lecteur de libérale nature, de voir
-en une même langue une telle imitation, comme celle d'aucuns savants
-mêmes, qui s'estiment être des meilleurs plus ils ressemblent à Héroet
-ou à Marot. Je t'admoneste donc, ô toi qui désires l'accroissement de
-ta langue et veux y exceller, de n'imiter à pied levé, comme naguère
-a dit quelqu'un, les plus fameux auteurs d'icelle; chose certainement
-aussi vicieuse comme de nul profit à notre vulgaire, vu que ce n'est
-autre chose, sinon lui donner ce qui était à lui.»
-
-Il jette un regard sur l'avenir, et ne croit pas qu'il faille
-désespérer d'égaler les Grecs et les Romains: «Et comme Homère se
-plaignait que, de son temps, les corps étaient trop petits, il ne faut
-point dire que les esprits modernes ne sont à comparer aux anciens;
-l'architecture, l'art du navigateur et autres inventions antiques,
-certainement sont admirables, et non si grandes toutefois qu'on doive
-estimer les cieux et la nature d'y avoir dépensé toute leur vertu,
-vigueur et industrie. Je produirai pour témoins de ce que je dis
-l'imprimerie, sœur des Muses et dixième d'elles, et cette non moins
-admirable que pernicieuse foudre d'artillerie; avec tant d'autres non
-antiques inventions qui montrent véritablement que, par le long cours
-des siècles, les esprits des hommes ne sont point si abâtardis qu'on
-voudrait bien dire. Mais j'entends encore quelque opiniâtre s'écrier:
-«Ta langue tarde trop à recevoir sa perfection» et je dis que ce
-retardement ne prouve point qu'elle ne puisse la recevoir; je dis
-encore qu'elle se pourra tenir certain de la garder longuement, l'ayant
-acquise avec si longue peine; suivant la loi de nature qui a voulu
-que tout arbre qui naît fleurit et fructifie bientôt, bientôt aussi
-vieillisse et meure, et au contraire que celui-là dure par longues
-années qui a longuement travaillé à jeter ses racines.»
-
-Ici finit le premier livre, où il n'a été encore question que de la
-langue et du style poétique; dans le second, la question est abordée
-plus franchement, et l'intention de renverser l'ancienne littérature et
-d'y substituer les formes antiques est exprimée avec plus d'audace:
-
-«Je penserai avoir beaucoup mérité des miens si je leur montre
-seulement du doigt le chemin qu'ils doivent suivre pour atteindre à
-l'excellence des anciens: mettons donc pour le commencement ce que nous
-avons, ce me semble, assez prouvé au premier livre. C'est que, sans
-l'imitation des Grecs et Romains, nous ne pouvons donner à notre langue
-l'excellence et lumière des autres plus fameuses. Je sais que beaucoup
-me reprendront d'avoir osé, le premier des Français, introduire quasi
-une nouvelle poésie, ou ne se tiendront pleinement satisfaits, tant
-pour la brièveté dont j'ai voulu user que pour la diversité des esprits
-dont les uns trouvent bon ce que les autres trouvent mauvais. Marot
-me plaît, dit quelqu'un, parce qu'il est facile et ne s'éloigne point
-de la commune manière de parler; Héroët, dit quelque autre, parce que
-tous ses vers sont doctes, graves et élaborés; les autres d'un autre se
-délectent. Quant à moi, telle superstition ne m'a point retiré de mon
-entreprise, parce que j'ai toujours estimé notre poésie française être
-capable de quelque plus haut et merveilleux style que celui dont nous
-nous sommes si longuement contentés. Disons donc brièvement ce que nous
-semble de nos poètes français.
-
-»De tous les anciens poètes français, quasi un seul, Guillaume de Loris
-et Jean de Meun[4], sont dignes d'être lus, non tant pour ce qu'il y
-ait en eux beaucoup de choses qui se doivent imiter des modernes, que
-pour y voir quasi une première image de la langue française, vénérable
-pour son antiquité. Je ne doute point que tous les pères crieraient
-la honte être perdue si j'osais reprendre ou émender quelque chose en
-ceux que jeunes ils ont appris, ce que je ne veux faire aussi; mais
-bien soutiens-je que celui-là est trop grand admirateur de l'ancienneté
-qui veut défrauder les jeunes de leur gloire méritée: n'estimant rien,
-sinon ce que la mort a sacré, comme si le temps, ainsi que les vins,
-rendait les poésies meilleures. Les plus récents, même ceux qui ont
-été nommés par Clément Marot en une certaine épigramme à Salel, sont
-assez connus par leurs œuvres; j'y renvoie les lecteurs pour en faire
-jugement.»
-
-Il continue par quelques louanges et beaucoup de critiques des auteurs
-du temps, et revient à son premier dire, qu'il faut imiter les anciens,
-«et non point les auteurs français, pour ce qu'en ceux-ci on ne saurait
-prendre que bien peu, comme la peau et la couleur, tandis qu'en ceux-là
-on peut prendre la chair, les os, les nerfs et le sang.»
-
-«Lis donc, et relis premièrement, ô poëte futur! les exemplaires grecs
-et latins; puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux
-Jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouan, comme rondeaux, ballades,
-virelais, chants royaux, chansons et telles autres épiceries qui
-corrompent le goût de notre langue, et ne servent sinon à porter
-témoignage de notre ignorance. Jette-toi à ces plaisantes épigrammes,
-non point comme font aujourd'hui un tas de faiseurs de contes nouveaux
-qui en un dizain sont contents n'avoir rien dit qui vaille aux neuf
-premiers vers, pourvu qu'au dixième il y ait le petit mot pour rire,
-mais à l'imitation d'un Martial, ou de quelque autre bien approuvé; si
-la lascivité ne te plaît, mêle le profitable avec le doux; distille
-avec un style coulant et non scabreux de tendres élégies, à l'exemple
-d'un Ovide, d'un Tibulle et d'un Properce; y entremêlant quelquefois de
-ces fables anciennes, non petit ornement de poésie. Chante-moi ces odes
-inconnues encore de la langue française, d'un luth bien accordé au son
-de la lyre grecque et romaine, et qu'il n'y ait rien où apparaissent
-quelques vestiges de rare et antique érudition. Quant aux épîtres, ce
-n'est un poëme qui puisse grandement enrichir notre vulgaire, parce
-qu'elles sont volontiers des choses familières et domestiques, si tu ne
-les voulais faire à l'imitation d'élégies comme Ovide, ou sentencieuses
-et graves comme Horace: autant te dis-je des satires que les Français,
-je ne sais comment, ont nommées coq-à-l'âne, auxquelles je te conseille
-aussi peu t'exercer, si ce n'est à l'exemple des anciens en vers
-héroïques, et, sous ce nom de satire, y taxer modestement les vices
-de son temps et pardonner aux noms des personnes vicieuses. Tu as pour
-ceci Horace, qui, selon Quintilien, tient le premier lieu entre les
-satiriques. _Sonne-moi_ ces beaux _sonnets_[5]; non moins docte que
-plaisante invention italienne, pour lequel tu as Pétrarque et quelques
-modernes Italiens. Chante-moi d'une musette bien résonnante les
-plaisantes églogues rustiques, à l'exemple de Théocrite et de Virgile.
-Quant aux comédies et tragédies, si les rois et les républiques les
-voulaient restituer en leur ancienne dignité qu'ont usurpée les farces
-et moralités, je serais bien d'opinion que tu t'y employasses, et, si
-tu le veux faire pour l'ornement de la langue, tu sais où tu en dois
-trouver les archétypes.»
-
-Je ne crois pas qu'on me reproche d'avoir cité tout entier ce chapitre
-où la révolution littéraire est si audacieusement proclamée; il est
-curieux d'assister à cette démolition complète d'une littérature du
-moyen âge au profit de tous les genres de composition de l'antiquité,
-et la réaction analogue qui s'opère aujourd'hui doit lui donner un
-nouvel intérêt.
-
-Du Bellay conseille encore l'introduction dans la langue française de
-mots composés du latin et du grec, recommandant principalement de s'en
-servir dans les arts et sciences libérales. Il recommande, avec plus
-de raison, l'étude du langage figuré, dont la poésie française avait
-jusqu'alors peu de connaissance; il propose de plus quelques nouvelles
-alliances de mots accueillies depuis en partie: «d'user hardiment de
-l'infinitif pour le nom, comme _Veiller,_ le _chanter,_ le _vivre,_
-le _mourir;_ de l'adjectif substantivé, comme le _vide de l'air,_ le
-_frais de l'ombre, l'épais des forêts;_ des verbes et des participes,
-qui de leur nature n'ont point d'infinitifs après eux, avec des
-infinitifs, comme _tremblant de mourir_ pour craignant _de mourir,_
-etc. Garde-toi encore de tomber en un vice commun, même aux plus
-excellents de notre langue: c'est l'omission des articles.»
-
-«Je ne veux oublier l'émendation, partie certes la plus de nos
-études; son office est d'ajouter, ôter, ou changer à loisir ce que la
-première impétuosité et ardeur d'écrire n'avait permis de faire; il
-est nécessaire de remettre à part nos écrits nouveau-nés, les revoir
-souvent, et, en la manière des ours, leur donner forme, à force de
-lécher. Il ne faut pourtant y être trop superstitieux, ou, comme les
-éléphants leurs petits, être dix ans à enfanter ses vers. Surtout nous
-convient avoir quelques gens savants et fidèles compagnons qui puissent
-connaître nos fautes et ne craignent pas de blesser notre papier
-avec leurs ongles. Encore te veux-je avertir de hanter quelquefois
-non-seulement les savants, mais aussi toutes sortes d'ouvriers et gens
-mécaniques, savoir leurs inventions, les noms des matières et termes
-usités en leurs arts et métiers pour tirer de là de belles comparaisons
-et description de toutes choses.»
-
-«Vous semble-t-il pas, messieurs, qui êtes si ennemis de votre langue,
-que notre poëte ainsi armé pusse sortir en campagne, et se montrer sur
-les rangs avec les braves escadrons grecs et romains. Et vous autres si
-mal équipés, dont l'ignorance a donné le ridicule nom de rimeur à notre
-langue, oserez-vous bien endurer le soleil, la poudre et le dangereux
-labeur de ce combat? Je suis d'avis que vous vous retirez au bagage
-avec les pages et laquais, ou bien (car j'ai pitié de vous) sous les
-frais ombrages, entre les dames et damoiselles où vos beaux et mignons
-écrits, non de plus longue durée que votre vie, seront reçus, admirés
-et adorés. Que plût aux Muses pour le bien que je veux à notre lange
-que vos ineptes oeuvres fussent bannies non-seulement, comme elles le
-sont des bibliothèques des savants, mais de toute la France.»
-
-On voit que les disputes littéraires de ce temps-là n'étaient pas
-moins animées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Du Bellay s'écrie
-qu'il faudrait que tous les rois amateurs de leur langue défendissent
-d'imprimer les œuvres des poëtes surannés de l'époque.
-
-«Oh! combien je désire voir sécher ces _printemps,_ châtier ces petites
-jeunesses, rabattre ces _coups d'essai,_ tarir ces _fontaines,_ bref
-abolir ces beaux titres suffisants pour dégoûter tout lecteur savant
-d'en lire davantage! Je ne souhaite pas moins que ces _dépourvus,_
-ces _humbles espérants,_ ces _bains de Liesse,_ ces _esclaves,_ ces
-_traverseurs[6],_ soient renvoyés à la table ronde, et ces belles
-petites devises aux gentilshommes et damoiselles, d'où on les a
-empruntées. Que dirai-je plus? Je supplie à Phébus Apollon que la
-France, après avoir été si longuement stérile, grosse de lui, enfante
-bientôt un poëte dont le luth bien résonnant fasse tarir ces enrouées
-cornemuses, non autrement que les grenouilles quand on jette une pierre
-en leur marais.»[7]
-
-Après une nouvelle exhortation aux Français d'écrire en leur langue,
-du Bellay finit ainsi: «Or, nous voici, grâce à Dieu, après beaucoup
-de périls et de flots étrangers, rendus au port à sûreté. Nous avons
-échappé du milieu des Grecs et au travers des escadrons romains,
-pénétré jusqu'au sein de la France, France tant désirée. Là donc,
-Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et,
-de ses serves dépouilles, ornez vos temples et autels. Ne craignez
-plus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui sous
-ombre de bonne foi vous surprennent tout nus comptant la rançon du
-Capitole. Donnez en cette Grèce menteresse et y semez encore un coup la
-fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés
-trésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et
-ne craignez plus ce muet Apollon ni ses faux oracles. Vous souvienne de
-votre ancienne Marseille, seconde Athènes; et de votre Hercule gallique
-tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne
-attachée à sa langue.»
-
-C'est un livre bien remarquable que ce livre de du Bellay; c'est un
-de ceux qui jettent le plus de jour sur l'histoire de la littérature
-française, et peut-être aussi le moins connu de tous les traités écrits
-sur ce sujet: je ne sache pas qu'aucun auteur s'en soit servi depuis
-deux siècles, si ce n'est M. Sainte-Beuve qui m'en a donné une analyse.
-Je n'aurais pas hasardé cette citation, beaucoup plus longue encore,
-si je ne la regardais comme l'histoire la plus exacte que l'on puisse
-faire l'école de Ronsard.
-
-En effet, tout est là: à voir comme les réformes prêchées, les théories
-développées dans la _Défense et Illustration de la langue française,_
-ont été fidèlement adoptées depuis et mises en pratique dans tous
-leurs points, il est même difficile de douter qu'elle ne soit l'œuvre
-de cette école tout entière: je veux dire de Ronsard, Ponthus de
-Thiard, Remi Belleau, Étienne Jodelle, J. Antoine de Baïf, qui, joints
-à Dubellay, composaient ce qu'on appela depuis _la Pléiade_[8]. Du
-reste, la plupart de ces auteurs avaient écrit beaucoup d'ouvrages
-dans le système prêché par du Bellay, bien qu'ils ne les eussent
-point fait encore imprimer; de plus, il est question des _odes_ dans
-l'_Illustration,_ et Ronsard dit plus tard une préface avoir le premier
-introduit le mot _ode_ dans la langue française ce qu'on n'a jamais
-contesté.
-
-Mais, soit que ce livre ait été de plusieurs mains, soit qu'une seule
-plume ait exprimé les vœux et les doctrines de toute une association
-de poëtes, il porte l'empreinte de la plus complète ignorance de
-l'ancienne littérature française ou de la plus criante injustice. Tout
-le mépris que du Bellay professe, à juste titre, envers les poëtes de
-son temps imitateurs des vieux poëtes, y est, à grand tort, reporté
-aussi sur ceux-là qui n'en pouvaient mais. C'est comme si, aujourd'hui,
-on en voulait aux auteurs du grand siècle de la platitude des rimeurs
-modernes qui marchent sous leur invocation.
-
-Se peut-il que du Bellay, qui recommande si fort d'enter sur le tronc
-national près de périr des branches étrangères, ne songe point même
-qu'une meilleure culture puisse lui rendre la vie et ne le croie pas
-capable de porter des fruits par lui-même? Il conseille de faire
-des mots d'après le grec et le latin, comme si les sources eussent
-manqué pour en composer de nouveaux d'après le vieux français seul; il
-appuie sur l'introduction des odes, élégies, satires, etc., comme si
-toutes ces formes poétiques n'avaient pas existé déjà sous d'autres
-noms; du poëme antique, comme si les chroniques normandes et les
-romans chevaleresques n'en remplissaient pas toutes les conditions,
-appropriées de plus au caractère et à l'histoire du moyen âge; de la
-tragédie, comme s'il eût manqué aux mystères autre chose que d'être
-traités par des hommes de génie pour devenir la tragédie du moyen
-âge, plus libre et plus vraie que l'ancienne. Supposons, en effet,
-un instant, les plus grands poètes étrangers et les plus opposés au
-système classique de l'antiquité, nés en France au xvie siècle, et
-dans la même situation que du Bellay et ses amis. Croyez-vous qu'ils
-n'eussent pas été là, et avec les seules ressources et les éléments
-existant alors dans la littérature française, ce qu'ils furent à
-différentes époques et dans différents pays? Croyez-vous que l'Arioste
-n'eût pas aussi bien composé son _Roland furieux_ avec nos fabliaux et
-nos poëmes chevaleresques; Shakspeare, ses drames avec nos romans, nos
-chroniques, nos farces et même nos mystères; le Tasse, sa _Jérusalem_
-avec nos livres de chevalerie et les éblouissantes couleurs poétiques
-de notre littérature romane, etc.? Mais les poètes de la réforme
-classique n'étaient point de cette taille, et peut-être est-il injuste
-de vouloir qu'ils aient vu dans l'ancienne littérature française ce que
-ces grands hommes y ont vu avec le regard du génie, et ce que nous n'y
-voyons aujourd'hui sans doute que par eux. Au moins rien ne peut-il
-justifier ce superbe dédain qui fait prononcer aux poètes de la Pléiade
-qu'il n'y a absolument rien avant eux, non-seulement dans les genres
-sérieux, mais dans tous; ne tenant pas plus compte de Rutebœuf que de
-Charles d'Anjou, de Villon que de Charles d'Orléans, de Clément Marot
-que de Saint-Gelais, et de Rabelais que de Joinville et de Froissart
-dans la prose. Sans cette ardeur d'exclure, de ne rebâtir que sur des
-ruines, on ne peut nier que l'étude et même l'imitation momentanée
-de la littérature antique n'eussent pu être, dans les circonstances
-d'alors, très-favorables aux progrès de la nôtre et de notre langue
-aussi; mais l'excès a tout gâté: de la forme, on a passé au fond; on
-ne s'est pas contenté d'introduire le poëme antique, on a voulu qu'il
-dît l'histoire des anciens et non la nôtre; la tragédie, on a voulu
-qu'elle ne célébrât que les infortunes des illustres familles d'Œdipe
-et d'Agamemnon; on a amené la poésie à ne reconnaître et n'invoquer
-d'autres dieux que ceux de la mythologie; en un mot, cette expédition,
-présentée si adroitement par du Bellay comme une conquête sur les
-étrangers, n'a fait, au contraire, que les amener vainqueurs dans nos
-murs; elle a tendu à effacer petit à petit notre caractère de nation,
-à nous faire rougir de nos usages et même de notre langue au profit
-de l'antiquité; à nous amener, en un mot, à ce comble de ridicule
-qu'au xixe siècle même, nous représentions encore nos rois
-et nos héros en costumes romains, et que nous ayons employé le latin
-pour les inscriptions de nos monuments, séduits que nous sommes par de
-fausses idées de goût et de convenance. Bon Dieu! que diront un jour
-nos arrière-neveux en découvrant des pierres sépulcrales de chrétiens,
-qui portent pour légende: diis manibus[9]! des monuments où il est
-inscrit: MDCCCXXX° ANNO REGNANTE CAROLO DECIMO, PRAEFECTUS ET AEDILES
-POSUERUNT, etc.[10]! Ne seront-ils pas fondés à croire qu'en l'an 1830,
-la domination romaine subsistait encore en France; de même qu'en lisant
-quelques lambeaux échappés au temps de notre poésie, ils pourront se
-persuader que le paganisme était aussi notre religion dominante? C'est
-certainement à ce défaut d'accord et de sympathie de la littérature
-classique avec nos mœurs et notre caractère national qu'il faut
-attribuer, outre les ridicules anomalies que je viens de citer en
-partie, le peu de popularité qu'elle a obtenu.
-
-Voilà une digression qui m'entraîne bien loin: j'y ai jeté au hasard
-quelques raisons déjà rebattues; il y en a des volumes de beaucoup
-meilleures, et cependant que de gens refusent encore de s'y rendre!
-Une tendance plus raisonnable se fait, il est vrai, remarquer depuis
-quelques années[11]: on se met à lire un peu d'histoire de France;
-et, quand dans les collèges on sera parvenu à la savoir presque aussi
-bien que l'histoire ancienne, et quand aussi on consacrera à l'étude
-de la langue française quelques heures arrachées au grec et au latin,
-un grand progrès sera sans doute accompli pour l'esprit national, et
-peut-être s'ensuivra-t-il moins de dédain pour la vieille littérature
-française, car tout cela se tient.
-
-J'ai accusé l'école de Ronsard de nous avoir imposé une littérature
-classique, quand nous pouvions fort bien nous en passer, et surtout
-de nous l'avoir imposée si exclusive, si dédaigneuse de tout le passé
-qui était à nous; mais, à considérer ses travaux et ses innovations,
-sous un autre point de vue, celui des progrès du style et de la
-couleur poétique, il faut avouer que nous lui devons beaucoup de
-reconnaissance; il faut avouer que, dans tous les genres qui ne
-demandent pas une grande force de création, dans tous les genres de
-poésie gracieuse et légère, elle a surpassé et les poètes qui l'avaient
-précédée, et beaucoup de ceux qui l'ont suivie. Dans ces sortes de
-compositions aussi, l'imitation classique est moins sensible: les
-petites odes de Ronsard, par exemple, semblent la plupart inspirées,
-plutôt par les chansons du xiie siècle, qu'elles surpassent souvent
-encore en naïveté et en fraîcheur; ses sonnets aussi, et quelques-unes
-de ses élégies sont empreints du véritable sentiment poétique, si rare
-quoi qu'on dise, que tout le xviiie siècle, si riche qu'il soit en
-poésies diverses, semble en être absolument dénué.
-
-Mais, pour faire sentir les immenses progrès que Ronsard à fait faire à
-la langue poétique, si pâle jusqu'à lui dans les genres sérieux, il est
-bon de donner une idée de ce qu'elle était au moment qu'il l'a prise.
-Pour cela, je transcris au hasard le début d'un poëme publié la même
-année que ses odes pindariques, et par un des auteurs les plus estimés
-du temps. (_Pandore,_ par Guillaume de Tours.)
-
- O dieu Phœbus, des saints poëtes père,
- Du grand tonnant la lignée tant clère,
- Qui sus ton chef à perruque dorée
- Portes les fleurs de Daphnes transmuée
- Dans un laurier toujours verd qu'on blasonne,
- Car tu t'en ceints, et en fais ta couronne,
- Viens, viens à nous, viens ici en la guise
- Qu'en Hélicon, haute montagne sise
- Très-hautement les doctes sœurs enseignes
- Là des pieds nus dansantes aux enseignes
- De leur gaité, tout autour des autiers
- De ton parent Jupiter et au tiers
- Toi réjoui de douce mélodie
- Les adoucis et de ta poésie;
- Sois ci présent, et au labeur et peine
- De toi chantant donne joyeux étrenne
- De bien ditter et lui donne faveur,
- Car il nous plaît la fable qui n'est moindre
- D'aultres narrez intexer et la joindre
- Que bien ditta Astreus sainct poëte, etc.
-
-En vérité, rien qui surpasse ces vers, dans toute la haute poésie
-d'alors; si quelqu'un en doute, qu'il lise encore les hymnes de Marot,
-de Marot si poëte dans les genres plaisants, et il verra quel abîme
-existait entre le style élevé et le style gracieux et naïf. Maintenant,
-jugez de quelle admiration le public de 1550 dût se sentir saisi en
-entendant des strophes pareilles à celles que je vais citer, et qui
-faisaient partie d'une ode pindarique où le poëte racontait la guerre
-des dieux contre les titans[12].
-
-
- Bellone eut la tête couverte
- D'un acier, sur qui rechignoit
- De Méduse la gueule ouverte,
- Qui pleine de flammes grognoit;
- En sa dextre elle enta la hache
- Par qui les rois sont irrités,
- Alors que, dépite, elle arrache
- Les vieilles tours de leurs cités!
-
- Adouc le Père puissant,
- Qui de nerfs roidis s'efforce!
- Ne mit en oubli la force
- De son foudre rougissant:
- Mi-courbant la tête en bas,
- Et bien haut levant le bras,
- Contre eux guigna sa tempête,
- Laquelle, en les foudroyant,
- Siffloit, aigu-tournoyant,
- Comme un fuseau sur leur tête.
-
- De feu, les deux piliers du monde,
- Brûlés jusqu'au fond, chanceloient:
- Le ciel ardoit, la terre et l'onde
- Tout pétillants étinceloient, etc.
-
-
-La langue est encore la même que dans le morceaux cité plus haut; mais
-quelle différence dans la vigueur du style et l'éclat de la pensée!
-Eh bien, veut-on savoir tout d'un coup à quoi s'en tenir sur les
-progrès que Ronsard a fait faire à la langue poétique, qu'on rapproche
-ce fragment, composés dans ses premières années, des vers suivants,
-composés dix ans après, pour l'avènement au trône de Charles IX. Ce
-sont quelques-uns des conseils qu'il lui adresse:
-
-
- Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu
- L'habillement des rois est la seule vertu;
- Que votre corps reluise en vertus glorieuse
- Non par habits chargés de pierres précieuses
- D'amis plus que d'argent montrez-vous désireux,
- Les princes sans amis sont toujours malheureux;
- Aimez les gens de bien, ayant toujours envie
- De ressembler à ceux qui sont de bonne vie;
- Punissez les malins et les séditieux:
- Ne soyez point chagrin, dépit, ni furieux,
- Mais honnête et gaillard, portant sur le visage
- De votre gentille âme un gentil témoignage.
-
- Or, sire, pour autant que nul n'a le pouvoir
- De châtier les rois qui font mal leur devoir,
- Corrigez-vous vous-même, afin que la justice
- De Dieu qui est plus grand vos fautes ne punisse.
- Je dis ce puissant Dieu, dont la force est partout,
- Qui conduit l'univers de l'un à l'autre bout,
- Et fait à tous humains ses justices égales,
- Autant aux laboureurs qu'aux personnes royales.
- Lequel nous supplions vous tenir en sa loi,
- Et vous aimer autant qu'il fit David son roi,
- Et rendre comme à lui votre sceptre tranquille,
- Car, sans l'aide de Dieu, la force est inutile.
-
-
-On pourra juger d'après ces vers, dont le style est, en général, celui
-de tous les discours de Ronsard, combien est ridicule l'accusation
-d'obscurité et de dureté qui depuis deux siècles flétrit ses poésies;
-et il nous sera de plus loisible d'avancer que la Harpe ne les avait
-jamais lues, lorsqu'il s'écrie qu'on ne peut pas lire et comprendre
-quatre vers de suite chez Ronsard. Qu'on me permette de citer encore
-une de ses élégies, qui, sans être partout aussi pure que le morceau
-précédent, lui est supérieure, ce me semble, sous le rapport de la
-poésie:
-
-
-
- A MARIE
-
- Six ans étoient coulés, et la septième année
- Étoit presques entière en ses pas retournée,
- Quand, loin d'affection, de désir et d'amour,
- En pure liberté je passois tout le jour,
- Et, franc de tout souci qui les âmes dévore,
- Je dormois dès le soir jusqu'au point de l'aurore;
- Car seul, maître de moi, j'allois plein de loisir
- Où le pied me portoit, conduit de mon désir,
- Ayant toujours aux mains, pour me servir de guide,
- Aristote ou Platon, ou le docte Euripide,
- Mes bons hôtes muets, qui ne fâchent jamais;
- Ainsi je les reprends, ainsi je les remets.
- O douce compagnie, et utile et honnête!
- Un autre en caquetant m'étourdiroit la tête.
-
- Puis, du livre ennuyé, je regardois les fleurs,
- Feuilles, tiges, rameaux, espèces et couleurs;
- Et l'entrecoupement de leurs formes diverses,
- Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses(*).
- Ne me pouvant soûler, ainsi qu'en un tableau
- D'admirer la nature et ce qu'elle a de beau,
- Et de dire en passant aux fleurettes écloses:
- «Celui est presque Dieu qui connoît toutes choses,
- Écarté du vulgaire et loin des courtisans
- De fraude et de malice impudents artisans. »
-
- Tantôt j'errois seulet par les forêts sauvages
- Sur les bords émaillés des peinturés rivages;
- Tantôt par les rochers reculés et déserts,
- Tantôt par les taillis, verte maison des cerfs
- J'aimois le cours suivi d'une longue rivière,
- A voir onde sur onde allonger sa carrière,
- Et flot à l'autre flot en roulant s'attacher;
- Et, penché sur les bords, me plaisoit d'y pêcher
- Étant plus réjoui d'une chasse muette,
- Troubler des écaillés la demeure secrète,
- Tirer avec la ligne en tremblant emporté
- Le crédule poisson pris à l'haim appâté,
- Qu'un grand prince n'est aise ayant pris à la chasse;
- Un cerf qu'en haletant tout un jour il pourchasse
- Heureux si vous eussiez d'un mutuel émoi
- Pris l'appât amoureux aussi bien comme moi ...
- Las! couché dessus l'herbe, en mes discours je pense
- Que, pour aimer beaucoup, j'ai peu de récompense
- Et que mettre son cœur aux dames si avant,
- C'est vouloir peindre en l'onde et arrêter le vent
- M'assurant toutefois qu'alors que le vieil âge
- Aura, comme sorcier, changé votre visage,
- Et lorsque vos cheveux deviendront argentés
- Et que vos yeux d'amour ne seront plus hantés
- Que toujours vous aurez, quelque soin qui vous touche,
- En l'esprit mes écrits, mon nom en votre bouche.
-
-(*) Bleues.
-
-
-Le lecteur doit être bien surpris de ne point rencontrer là cette _muse
-en françois parlant grec et latin contre laquelle_ Boileau s'escrime si
-rudement, de fort bien comprendre ce patois _que jargonnoit Ronsard à
-la cour des Valois, et de ne le_ point trouver si éloigné qu'il croyait
-du _beau françois_ d'aujourd'hui. C'est qu'il n'est pas en littérature
-de plus étrange destinée que celle de Ronsard: idole d'un siècle
-éclairé; illustré de l'admiration d'hommes tels que les de Thou,
-les l'Hospital, les Pasquier, les Scaliger; proclamé plus tard par
-Montaigne l'égal des plus grands poètes anciens, traduit dans toutes
-les langues, entouré d'une considération telle, que le Tasse, dans un
-voyage à Paris, ambitionna l'avantage de lui être présenté; honoré à
-sa mort de funérailles presque royales et des regrets de la France
-entière, il semblait devoir, selon l'expression de M. Sainte-Beuve,
-entrer dans la postérité, comme dans un temple. Non! la postérité est
-venue, et elle a convaincu le xvie siècle de mensonge et de mauvais
-goût, elle a livré au rire et à l'injure les morceaux de l'idole
-brisée, et des dieux nouveaux se sont substitués à la trop célèbre
-Pléiade, en se parant de ses dépouilles.
-
-La Pléiade, soit: qu'importe tous ces poètes à la suite, qui sont Baïf,
-Belleau, Ponthus, sous Ronsard; qui sont Racan, Segrais, Sarrazin, sous
-Malherbe; qui sont Desmahis, Bernis, Villette, sous Voltaire, etc.?...
-Mais, pour Ronsard, il y a encore une postérité: et aujourd'hui surtout
-qu'on remet tout en question, et que les hautes renommées sont pesées,
-comme les âmes aux enfers, nues, dépouillées de toutes les préventions,
-favorables ou non, avec lesquelles elles s'étaient présentées à nous,
-qui sait si Malherbe se trouvera encore de poids à représenter le père
-de la poésie classique? Ce ne serait point là le seul arrêt de Boileau
-qu'aurait cassé l'avenir.
-
-Nous n'exprimons ici qu'un vœu de justice et d'ordre, selon nous,
-et nous n'avons pas jugé l'école de Ronsard assez favorablement pour
-qu'on nous soupçonne de partialité. Si notre conviction est erronée,
-ce ne sera pas faute d'avoir examiné les pièces du procès, faute
-d'avoir feuilleté des livres oubliés depuis trois cents ans. Si tous
-les auteurs d'histoires littéraires avaient eu cette conscience, on
-n'aurait pas vu des erreurs grossières se perpétuer dans mille volumes
-différents, composés les uns sur les autres; on n'aurait pas vu des
-jugements définitifs se fonder sur d'aigres et partiales critiques
-échappées à l'acharnement momentané d'une lutte littéraire, ni de
-hautes réputations s'échaffauder avec des œuvres admirées sur parole.
-
-Non, sans doute, nous ne sommes pas indulgents envers l'école de
-Ronsard: et, en effet, on ne peut que s'indigner, au premier abord, de
-l'espèce de despotisme qu'en littérature, de cet orgueil avec lequel
-elle _Odi profanum vulgus,_ d'Horace, repoussant toute popularité comme
-une injure, et n'estimant rien que le noble, et sacrifiant toujours
-à l'art le naturel et le vrai. Ainsi aucun poëte n'a célébré plus et
-la nature et le printemps que ne l'ont fait ceux du xvie siècle, et
-croyez-vous qu'ils aient jamais songé à demander des inspirations à
-la nature et au printemps? Jamais: ils se contentaient de rassembler
-ce que l'antiquité avait dit de plus gracieux sur ce sujet, et d'en
-composer un tout, digne d'être apprécié par les connaisseurs; il
-arrivait de là qu'ils se gardaient de leur mieux d'avoir une pensée
-à eux; et cela est tellement vrai, que les savants commentaires dont
-on honorait leurs œuvres ne s'attachaient qu'à y découvrir le plus
-possible d'imitations de l'antiquité. Ces poëtes ressemblaient en
-cela beaucoup à certains peintres qui ne composent leurs tableaux que
-d'après ceux des maîtres, imitant un bras chez celui-ci, une tête chez
-cet autre, une draperie chez un troisième, le tout pour la plus grande
-gloire de l'art, et qui traitent d'ignorants ceux qui se hasardent
-à leur demander s'il ne vaudrait pas mieux imiter tout bonnement la
-nature.
-
-Puis, après ces réflexions qui vous affectent désagréablement à
-la première lecture des œuvres de la Pléiade, une lecture plus
-particulière vous réconcilie avec elle: les principes ne valent rien;
-l'ensemble est défectueux, d'accord, et faux et ridicule; mais on se
-laisse aller à admirer certaines parties des détails; ce style primitif
-et verdissant assaisonne si bien de vieilles pensées déjà banales chez
-les Grecs et les Romains, qu'elles ont pour nous tout le charme de la
-nouveauté; quoi de plus rebattu, par exemple, que cette espèce de
-syllogisme sur lequel est fondée l'odelette de Ronsard:
-
- Mignonne, allons voir si la rose ...
-
-Eh bien, la mise en œuvre en fait un des morceaux les plus frais et
-les plus gracieux de notre poésie légère. Celle de Belleau, intitulée
-_Avril,_ toute composée, au reste, d'idées connues, n'en ravit pas
-moins quiconque a de la poésie dans le cœur. Qui pourrait dire
-en combien de façons est retournée dans beaucoup d'autres pièces
-l'éternelle comparaison des fleurs et des amours qui ne durent qu'un
-printemps; et tant d'autres lieux communs que toutes les poésies
-fugitives nous offrent encore aujourd'hui? Eh bien, nous autres
-Français, qui attachons toujours moins de prix aux choses qu'à la
-manière dont elles sont dites, nous nous en laissons charmer, ainsi
-que d'un accord mille fois entendu, si l'instrument qui le répète est
-mélodieux.
-
-Voilà pour la plus grande partie de l'école de Ronsard; la part du
-maître doit être plus vaste: toutes ses pensées à lui ne viennent pas
-de l'antiquité; tout ne se borne pas dans ses écrits à la grâce et à
-la naïveté de l'expression: on taillerait aisément chez lui plusieurs
-poètes fort remarquables et fort distincts, et peut-être suffirait-il
-pour cela d'attribuer à chacun d'eux quelques années successives de
-sa vie. Le poète pindarique se présente d'abord: c'est au style de
-celui-là qu'ont pu s'adresser avec le plus de justice les reproches
-d'obscurité, d'hellénisme, de latinisme et d'enflure qui se sont
-perpétués sans examen jusqu'à nous de notice en notice; l'étude des
-autres poètes du temps aurait cependant prouvé que ce style existait
-avant lui: cette fureur de faire des mots d'après les anciens a été
-attaquée par Rabelais, bien avant l'apparition de Ronsard et de
-ses amis; au total, il s'en trouve peu chez eux qui ne fussent en
-usage déjà. Leur principale affaire était l'introduction des formes
-classiques, et, bien qu'ils aient aussi recommandé celle des mots, il
-ne paraît pas qu'ils s'en soient occupés beaucoup, et qu'ils aient
-même employé les premiers ces doubles mots qu'on a représentés comme si
-fréquents dans leur style.
-
-Voici venir maintenant le poëte amoureux et anacréontique: à lui
-s'adressent les observations faites plus haut, et c'est celui-là qui
-a le plus fait école. Vers les derniers temps, il tourne à l'élégie,
-et là seulement peu de ses imitateurs ont pu l'atteindre, à cause de
-la supériorité avec laquelle il y manie l'alexandrin, employé fort peu
-avant lui, et qu'il a immensément perfectionné.
-
-Ceci nous conduit à la dernière époque du talent de Ronsard, et, ce me
-semble, à la plus brillante, bien que la moins célébrée. Ses _Discours_
-contiennent en germe l'épître et la satire régulière, et, mieux que
-tout cela, une perfection de style qui étonne plus qu'on ne peut dire.
-Mais aussi combien peu de poètes l'ont immédiatement suivi dans cette
-région supérieure! Régnier seulement s'y présente longtemps après,
-et on ne se doute guère de tout ce qu'il doit à celui qu'il avouait
-hautement pour son maître.
-
-Dans les discours surtout se déploie cet alexandrin fort et bien rempli
-dont Corneille eut depuis le secret, et qui fait contraster son style
-avec celui de Racine d'une manière si remarquable: il est singulier
-qu'un étranger, M. Schlegel ait fait le premier cette observation:
-«Je regarde comme incontestable, dit-il, que le grand Corneille
-appartienne encore à certains égards, pour la langue surtout, à cette
-ancienne école de Ronsard, ou du moins la rappelle souvent.» On se
-convaincra bien aisément de cette vérité en lisant les discours de
-Ronsard, et surtout celui des _Misères du temps._
-
-Depuis peu d'années, quelques poètes, et Victor Hugo surtout,
-paraissent avoir étudié cette versification énergique et brillante de
-Ronsard, dégoûtés qu'ils étaient de l'autre: j'entends la versification
-_racinienne,_ si belle à son commencement, et que depuis on a tant
-usée et aplatie à force de la limer et de la polir. Elle n'était point
-usée, an contraire, celle de Ronsard et de Corneille, mais rouillée
-seulement, faute d'avoir servi.
-
-Ronsard mort, après toute une vie de triomphes incontestés, ses
-disciples, tels que les généraux d'Alexandre, se partagèrent tout son
-empire, et achevèrent paisiblement d'asservir ce monde littéraire, dont
-certainement sans lui ils n'eussent pas fait la conquête. Mais, pour
-en conserver longtemps la possession, il eût fallu, ou qu'eux-mêmes
-ne fussent pas aussi secondaires qu'ils étaient, ou qu'un maître
-nouveau étendît sur tous ces petits souverains une main révérée et
-protectrice. Cela ne fut pas; et dès lors on dut prévoir, aux divisions
-qui éclatèrent, aux prétentions qui surgirent, à la froideur et à
-l'hésitation du public envers les œuvres nouvelles, l'imminence d'une
-révolution analogue à celle de 1549, dont le grand souvenir de Ronsard,
-qui survivait encore craint des uns et vénéré du plus grand nombre,
-pouvait seul retarder l'explosion de quelques années.
-
-Enfin Malherbe vint! et la lutte commença. Certes, il était alors
-beaucoup plus aisé que du temps de Ronsard et de du Bellay de fonder
-en France une littérature originale: la langue poétique était toute
-faite grâce à eux, et, bien que nous nous soyons élevé contre la poésie
-antique substituée par eux à une poésie du moyen âge, nous ne pensons
-pas que cela eût nui à un homme de génie, à un véritable réformateur
-venu immédiatement après eux; cet homme de génie ne se présenta pas:
-de là tout le mal; le mouvement imprimé dans le sens classique, qui
-eût pu même être de quelque utilité comme secondaire, fut pernicieux,
-parce qu'il domina tout: la réforme prétendue de Malherbe ne consista
-absolument qu'à le régulariser, et c'est de cette opération qu'il a
-tiré toute sa gloire[13].
-
-On sentait bien, dès ce temps-là, combien cette réforme annoncée si
-pompeusement était mesquine et conçue d'après des vues étroites.
-Régnier surtout, Régnier, poëte d'une tout autre luire que Malherbe,
-et qui n'eut que le tort d'être trop modeste, et de se contenter
-d'exceller dans un genre à lui, sans se mettre à la tête d'aucune
-école, tance celle de Malherbe avec une sorte de mépris:
-
-
- Cependant, leur savoir ne s'étend seulement
- Qu'à regratter un mot douteux au jugement;
- Prendre garde qu'un _qui_ ne heurte une diphthongue,
- Épier si des vers la rime est brève ou longue,
- Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant,
- Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant,
- Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage.
-
- (_Le Critique outré._)
-
-
-Tout cela est très-vrai. Malherbe réformait en grammairien, en
-éplucheur de mots, et non pas en poëte, et, malgré toutes ses
-invectives contre Ronsard, il ne songeait pas même qu'il y eût à sortir
-du chemin qu'avaient frayé les poètes de la Pléiade, ni par un retour à
-la vieille littérature nationale, ni par la création d'une littérature
-nouvelle, fondée sur les moeurs et les besoins du temps, ce qui, dans
-ces deux cas, eût probablement amené à un même résultat. Toute sa
-prétention, à lui, fut de purifier le fleuve qui coulait du limon que
-roulaient ses ondes, et qu'il ne put faire sans lui enlever aussi en
-partie l'or et les germes précieux qui s'y trouvaient mêlés: aussi
-voyez ce qu'a été la poésie après lui: je dis la poésie.
-
-L'art, toujours l'art, froid, calculé, jamais de douce rêverie, jamais
-de véritable sentiment religieux, rien que la nature ait immédiament
-inspiré: le correct, le beau exclusivement; une noblesse uniforme de
-pensées et d'expression; c'est Midas qui a le don de changer en or tout
-ce qu'il touche. Décidément, le branle est donné à la poésie classique:
-la Fontaine seul y résistera; aussi Boirait l'oubliera-t-il dans son
-_Art poétique._
-
-
-[1] Tous les critiques étrangers s'accordent sur ce point. Citons entre
-mille un passage d'une revue anglaise, rapporté tout récemment par _le
-Mercure,_ et qui faisait partie d'un article où notre littérature était
-fort maltraitée: «Il serait injuste cependant de ne point reconnaître
-que ce fut aux Français que l'Europe dut la première impulsion
-poétique, et que la littérature _romane, qui distingue le génie de
-l'Europe moderne du génie classique de l'antiquité,_ naquit avec les
-_trouveurs_ et les _conteurs_ du nord de la France, les _jongleurs_ et
-les _ménestrels_ de Provence.
-
-[2] Mellin de Saint-Gelais.
-
-[3] Par I. D. B. A. (Joachim du Bellay). Paris, Arnoul Angelier, 1549.
-Le privilège date de 1548.
-
-[4] Auteurs du roman de la _Rose._
-
-[5]_ Sonne-moi ces sonnets:_ ceci est un trait du mauvais goût
-d'alors, auquel le jeune novateur n'a pu entièrement se soustraire.
-Nous trouvons plus haut: _Distille_ avec un _style._ Ronsard lui-même
-a cédé quelquefois à ce plaisir de jouer sur les mots: _Dorât_ qui
-_redore_ le langage français; _Mellin_ aux paroles de _miel,_ etc.
-
-[6] Allusion aux ridicules surnoms que prenaient les poètes du temps:
-_l'Humble Espérant_ (Jehan le Blond); le _Banni de Liesse_ (François
-Habert); _l'Esclave fortuné_ (Michel d'Amboise); le _Traverseur des
-voies périlleuses_ (Jehan Bouchet). Il y avait encore le _Solitaire_
-(Jehan Gohorry); l'_Esperonnier de discipline_ (Antoine de Saix), etc.,
-etc.
-
-[7] Il s'agit là de Pierre de Ronsard, annoncé comme le Messie par ce
-nouveau saint Jean. Du Bellay a-t-il voulu équivoquer sur le prénom de
-Ronsard avec cette figure de la _pierre_? Ce serait peut-être aller
-trop loin que de le supposer.
-
-[8] Il est à remarquer que _l'Illustration_ ne parle nominativement
-d'aucun d'entre eux; plusieurs cependant étaient déjà connus. Il me
-semble que du Bellay n'aurait pas manqué de citer ses amis s'il eut
-porté seul la parole.»
-
-[9] Quelques-unes ne portent que D. M. au sommet de la légende; mais il
-n'y en a peut-être pas le quart où il ne soit question des _mânes_ du
-défunt. Que d'observations de ce genre il y aurait encore à faire!
-
-[10] Écoutons Paul Courier, à propos des inscriptions latines: «_caméra
-campotorum_ leur paraissait beaucoup plus beau que _la Chambre des
-comptes:_ cette manie dura, et même n'a point passé; des inscriptions
-qui nous disent en mots de Cicéron qu'ici est le Marché-Neuf ou bien la
-Place-aux-Veaux.»
-
-[11] Il est à espérer que la révolution de 93 aura donné lieu à la
-dernière explosion de l'imitation des anciens, et que nous en aurons
-fini cette fois avec les Léonidas, et les Brutus, et les Régulus, et
-les grandes odes pindariques, et les consuls, et les tribuns, et toute
-la défroque de la république romaine ajustée au xixe siècle; c'est
-quelque chose déjà pour nous que d'avoir le coq gaulois en place de
-l'aigle classique.
-
-[12] Cette ode était contenue dans le recueil intitulé: _Les quatre
-premiers Livres d'odes de P. de Ronsard vendomois, ensemble et son
-Boccaige;_ Paris, G. Cavellat, 1550.
-
-Ronsard avait déjà publié séparément, l'année précédente, l'_Hymne
-de France,_ Paris, Vascosan, et _l'Hymne de la paix,_ G. Cavellat,
-1549. Ces trois pièces très-rares ne sont point indiquées sur le
-catalogue de la Bibliothèque royale, ce qui a fait commettre à tous les
-bibliographes une erreur de date touchant la publication des premiers
-écrits de Ronsard.
-
-[13] Il ne s'agit dans tout ceci que de principes généraux. Nous
-avançons que le système classique a été fatal aux auteurs des deux
-siècles derniers, sans porter, du reste, aucune atteinte à leur gloire
-et au mérite de leurs écrits.
-
-
-
-
-V
-
-EXPLICATIONS
-
-
-Vous le voyez, mon ami,--_en ce temps, je ronsardinisais,--_pour me
-servir d'un mot de Malherbe. Considérez, toute fois, le paradoxe
-ingénieux qui fait le fond de ce travail: il s'agissait alors pour
-nous, jeunes gens, de rehausser la vieille versification française,
-affaiblie par les langueurs du xviiie siècle, troublée par les
-brutalités des novateurs trop ardents; mais il fallait aussi maintenir
-le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se rapporte
-à l'invention et aux formes générales. Cette distinction, que je devais
-à l'étude de Schlegel, parut obscure alors même à beaucoup de nos amis,
-qui voyaient dans Ronsard le précurseur du _romantisme.--_Que de peine
-on a en France pour se débattre contre les mots!
-
-Je ne sais trop qui obtint le prix proposé alors par l'Académie; mais
-je crois bien que ce ne fut pas Sainte-Beuve, qui a fait couronner
-depuis, par le public, son _Histoire de la poésie au xvie siècle._
-Quant à moi-même, il est évident qu'alors je n'avais droit d'aspirer
-qu'aux prix du collège, dont ce morceau ambitieux me détournait sans
-profit.
-
- Qui n'a pas l'esprit de son âge
- De son âge a tout le malheur!
-
-Je fus cependant si furieux de ma déconvenue, que j'écrivis une satire
-dialoguée contre l'Académie, qui parut chez Touquet. Ce n'était pas
-bon, et cependant Touquet m'avait dit, avec ses yeux fins sous ses
-besicles ombragées par sa casquette à large visière: «Jeune homme, vous
-irez loin.» Le destin lui a donné raison en me donnant la passion des
-longs voyages.
-
-Mais, me direz-vous, il faut enfin parler de ces premiers vers, ces
-_juvenilia._ «Sonnez-moi ces sonnets,» comme disait du Bellay.
-
-Eh bien, étant admis à l'étude assidue de ces vieux poëtes croyez bien
-que je n'ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais que leurs
-formes de style m'impressionnaient malgré moi, comme il est arrivé à
-beaucoup de poëtes de notre temps.
-
-Les _odelettes,_ ou petites odes de Ronsard, m'avaient servi de modèle.
-C'était encore une forme classique, imitée par lui d'Anacréon, de
-Bion, et, jusqu'à un certain point, d'Horace. La forme concentrée de
-l'odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle
-du sonnet, où Ronsard s'est inspiré si heureusement de Pétrarque, de
-même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d'Ovide; toutefois,
-Ronsard a été généralement plutôt grec que latin, c'est là ce qui
-distingue son école de celle de Malherbe.
-
-
-
-VI
-
-
-MUSIQUE
-
-
-Ces poésies déjà vieilles ont-elles encore conservé quelque
-parfum?--J'en ai écrit de tous les rhythmes, imitant plus ou moins,
-comme on fait quand on commence. Il y en a que je ne puis plus
-retrouver: une notamment sur les papillons, dont je ne me rappelle que
-cette strophe:[1]
-
- Le papillon, fleur sans tige
- Qui voltige,
- Que l'on cueille en un réseau;
- Dans la nature infinie,
- Harmonie
- Entre la fleur et l'oiseau.
-
-C'est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l'air
-du cantique de Joseph. Remarquez une chose, c'est que les odelettes se
-chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du _Roman
-comique_: «Nous entendîmes la servante, qui, d'une bouche imprégnée
-d'ail, chantait l'ode du vieux Ronsard:
-
- Allons de nos voix
- Et de nos luts d'ivoire
- Ravir les esprits!»
-
-Ce n'était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se
-chantaient aussi. J'avais écrit les premières sans songer à cela, de
-sorte qu'elles ne sont nullement lyriques. Celle qui est intitulée _les
-Cydalises_ est venue malgré moi sous forme de chant; j'en avais trouvé
-en même temps les vers et la mélodie, que j'ai été obligé de faire
-noter, et qui a été trouvée très-concordante aux paroles.--_Ni bonjour
-ni bonsoir,_ est calqué sur un air grec.
-
-Je suis persuadé que tout poëte ferait facilement la musique de ses
-vers s'il avait quelque connaissance de la notation.
-
-Rousseau est cependant presque le seul qui, avant Pierre Dupont, ait
-réussi.
-
-Je discutais dernièrement là-dessus avec S***, à propos des tentatives
-de Richard Wagner. Sans approuver le système musical actuel, qui fait
-du poëte un _parolier,_ S*** paraissait craindre que l'innovation de
-l'auteur de _Lohengrin,_ qui soumet entièrement la musique au rhythme
-poétique, ne la fît remonter à l'enfance de l'art. Mais n'arrive-t-il
-pas tous les jours qu'un art quelconque se rajeunit en se retrempant
-à ses sources? S'il y a décadence, pourquoi le craindre? s'il y a
-progrès, où est le danger?
-
-Il est très-vrai que les Grecs avaient quatorze modes lyriques fondés
-sur les rhythmes poétiques de quatorze chants ou chansons. Les Arabes
-en ont le même nombre, à leur imitation. De ces timbres primitifs
-résultent des combinaisons infinies, soit pour l'orchestre, soit pour
-l'opéra. Les tragédies antiques étaient des opéras, moins avancés
-sans doute que les nôtres; les mystères du moyen âge étaient aussi des
-opéras complets avec récitatifs, airs et chœurs; on y voit poindre même
-le duo, le trio, etc. On me dira que les chœurs n'étaient chantés qu'à
-l'unisson,--soit. Mais n'aurions-nous réalisé qu'un de ces progrès
-matériels qui perfectionnent la forme aux dépens de la grandeur et du
-sentiment? Qu'un faiseur italien vole un air populaire qui court les
-rues de Naples ou de Venise, et qu'il en fasse le motif principal d'un
-duo, d'un trio ou d'un chœur, qu'il le dessine dans l'orchestre, le
-complète et le fasse suivre d'un autre motif également pillé, sera-t-il
-pour cela inventeur? Pas plus que poëte. Il aura seulement le mérite de
-la composition, c'est-à-dire de l'arrangement selon les règles et selon
-son style ou son goût particulier.
-
-Mais cette esthétique nous entraînerait trop loin, et je suis incapable
-de la soutenir avec les termes acceptés, n'ayant jamais pu mordre au
-solfège. Seules, mes strophes intitulées _Chœur souterrain,_ ont une
-couleur ancienne qui aurait réjoui le vieux Gluck.
-
-Il est difficile de devenir un bon prosateur si l'on n'a pas de
-été poëte; ce qui ne signifie pas que tout poëte puisse devenir un
-prosateur. Mais comment s'expliquer la séparation qui s'établit presque
-toujours entre ces deux talents? Il est rare qu'on les accorde tous
-les deux au même écrivain: du moins l'un prédomine l'autre. Pourquoi
-aussi notre poésie n'est-elle pas populaire comme celle des Allemands?
-C'est, je crois, qu'il faut distinguer toujours ces deux styles et
-ces deux genres--chevaleresque et gaulois, dans l'origine,--qui, en
-perdant leurs noms, ont conservé leur division générale. On parle en ce
-moment d'une collection de chants nationaux recueillis et publiés
-à grands frais. Là, sans doute, nous pourrons étudier les rhythmes
-anciens conformes au génie primitif de la langue, et peut-être
-en sortira-t-il quelque moyen d'assouplir et de varier ces coupes
-belles mais monotones que nous devons à la réforme classique. La rime
-riche est une grâce, sans douter, mais elle ramène trop souvent les
-mêmes formules. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus
-souvent, et est un grand obstacle à la popularité des poëmes.
-
-Je renvoie ici le lecteur aux _Filles du feu,_ dans lesquelles j'ai
-cité quelques chants d'une province où j'ai été élevé et qu'on appelle
-spécialement «la France». C'était, en effet, l'ancien domaine des
-empereurs et des rois, aujourd'hui découpé en mille possessions
-diverses.
-
-
-[1] Cette pièce, et toutes celles dont parle ici Gérard de Nerval, se
-retrouveront dans ses _Poésies complètes._
-
-
-
-
-MES PRISONS
-
-SAINTE-PÉLAGIE EN 1831
-
-Ces souvenirs ne réussiront jamais à faire de moi un Silvio Pellico,
-pas même un Magallon... Peut-être ai-je moins pourri dans les cachots
-que bien des gardes nationaux litéraires de mes amis; cependant,
-j'ai eu le privilège d'émotions plus variées; j'ai secoué plus de
-chaînes, j'ai vu filtrer le jour à travers plus de grilles; j'ai été
-un prisonnier plus sérieux plus considérable; en un mot, si à cause de
-_mes prisons_ je ne me suis point posé sur un piédestal héroïque, je
-puis dire que ce fut pure modestie de ma part.
-
-L'aventure remonte à quelques années; les _Mémoires de M. Gisquet_
-viennent de préciser l'époque dans mon souvenir; cela se rattache,
-d'ailleurs, à des circonstances fort connues; c'était dans un certain
-hiver où quelques artistes et poëtes s'étaient mis à parodier les
-soupers et les nuits de la Régence. On avait la prétention de s'enivrer
-au cabaret; on était raffiné, truand et talon rouge tout à la fois. Et
-ce qu'il y avait de plus réel dans cette réaction vers les vieilles
-mœurs de la jeunesse française, c'était, non le talon rouge, mais le
-cabaret et l'orgie; c'était le vin de la barrière bu dans des crânes
-et chantant la ronde de _Lucrèce Borgia;_ au total, peu de filles
-enlevées, moins encore de bourgeois battus; et, quant au guet, formulé
-par des gardes municipaux et des sergents de ville, loin de se laisser
-_charger_ de coups de bâton et de coups d'épée, il comprenait assez mal
-la couleur d'une époque illustre, pour mettre parfois les soupeurs au
-violon, en qualité de simples tapageurs nocturnes.
-
-C'est ce qui arriva à quelques amis et à moi, un certain soir où la
-ville était en rumeur par des motifs politiques que nous ignorions
-profondément; nous traversions l'émeute en chantant et en raillant,
-comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins, nous nous en flattions).
-Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein
-d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples
-curieux, on extrayait les plus barbus et les plus chevelus, d'après
-un renseignement fallacieux qui, à cette époque, amenait souvent de
-pareilles erreurs.
-
-Je ne peindrai pas les douleurs d'une nuit passée _au violon;_ à l'âge
-que j'avais alors, on dort parfaitement sur la planche inclinée de ces
-sortes de lieux; le réveil est plus pénible. On nous avait divisés;
-nous étions trois sous la même clef au corps de garde de la place du
-Palais-Royal. Le violon de ce poste est un véritable cachot, et je
-ne conseille à personne de se faire arrêter de ce côté. Après avoir
-probablement dormi plusieurs heures, nous nous réveillâmes au bruit qui
-se faisait dans le corps de garde; du reste, nous ne savions s'il était
-jour ou nuit.
-
-Nous commençâmes par appeler; on nous enjoignit de nous tenir
-tranquilles. Nous demandions d'abord à sortir, puis à déjeuner, puis à
-fumer quelques cigares: refus sur tous ces points; ensuite personne ne
-songea plus à nous; alors, nous agitons la porte, nous frappons sur les
-planches, nous faisons rendre au violon toute l'harmonie qui lui est
-propre; ce fut de quoi nous fatiguer une heure; le jour ne venait pas
-encore; enfin, quelques heures après,-vers midi probablement, l'ombre
-à peine perceptible d'une certaine lueur se projeta sur le plafond et
-s'y promena dès lors comme une aiguille de pendule. Nous regrettâmes
-le sort des prisonniers célèbres, qui avaient pu du moins élever une
-fleur ou apprivoiser une araignée; le donjon de Fouquet, les plombs
-de Casanova, nous revinrent longuement en mémoire; puis, comme nous
-étions privés de toute nourriture, il fallut nous arrêter au supplice
-d'Ugolin... Vers quatre heures, nous entendîmes un bruit actif de
-verres et de fourchettes: c'étaient les municipaux qui dînaient.
-
-Je regretterais de prolonger ce journal d'impressions fort vulgaires
-partagées par tant d'ivrognes, de tapageurs ou de cochers en
-contravention; après dix-huit heures de violon, nous sommes conduits
-devant un commissaire, qui nous envoie à la Préfecture, toujours sous
-le poids des mêmes préventions Dès lors, notre position prenait du
-moins de l'intérêt. Nous pouvions écrire aux journaux, faire appel à
-l'opinion, nous plaindre amèrement d'être traités en criminels; mais
-nous préférâmes prendre bien les choses et profiter gaiement de cette
-occasion d'étudier des détails nouveaux pour nous. Malheureusement,
-nous eûmes la faiblesse de nous faire mettre à la _pistole,_ au lieu
-de partager la salle commune, ce qui ôte beaucoup à la valeur de nos
-observations.
-
-La pistole se compose de petites chambres fort propres à un ou deux
-lits, où le concierge fournit tout ce qu'on demande comme à la prison
-de la garde nationale; le plancher est en dalles, les murs sont
-couverts de dessins et d'inscriptions; on boit, on lit et on fume; la
-situation est donc fort supportable.
-
-Vers midi, le concierge nous demanda si nous voulions _passer avec la
-société,_ pendant qu'on faisait le service. Cette proposition n'était
-que dans le but de nous distraire, car nous pouvions simplement
-attendre dans une autre chambre. La _société,_ c'étaient les voleurs.
-
-Nous entrâmes dans une vaste salle garnie de bancs et de tables; cela
-ressemblait simplement à un cabaret de bas étage. On nous fit voir près
-du poêle un homme en redingote verte qu'on nous dit être le célèbre
-Fossard, arrêté pour le vol des médailles de la Bibliothèque.
-
-C'était une figure assez farouche et refrognée, des cheveux
-grisonnants, un œil hypocrite. Un de mes compagnons se mit à causer
-avec lui. Il crut pouvoir le plaindre d'être une _haute intelligence_
-mal dirigée peut-être; il émit une foule d'idées sociales et de
-paradoxes de l'époque, lui trouva au front du génie et lui demanda
-la permission de lui tâter la tête, pour examiner les bosses
-phrénologiques.
-
-Là-dessus, M. Fossard se fâcha très-vertement, s'écriant qu'il n'était
-nullement un homme d'intelligence, mais un bijoutier fort honorable et
-fort connu dans son quartier, arrêté par erreur; qu'il n'y avait que
-des mouchards qui pussent l'interroger comme on le faisait.
-
---Apprenez, monsieur, dit un voisin à notre camarade, qu'il ne se
-trouve que d'honnêtes gens ici.
-
-Nous nous hâtâmes d'excuser et d'expliquer la sollicitude d'artiste
-de notre ami, qui, pour dissiper la malveillance naissante, se mit à
-dessiner un superbe Napoléon sur le mur; on le reconnut aussitôt pour
-un peintre fort distingué.
-
-En rentrant dans nos cellules, nous apprîmes du concierge que le
-Fossard auquel nous avions parlé n'était pas le forçat célébré par
-Vidocq, mais son frère, arrêté en même temps que lui.
-
-Quelques heures après, nous comparûmes devant un juge d'instruction,
-qui envoya deux d'entre nous à Sainte-Pélagie sous la prévention de
-complot contre l'État. Il s'agissait alors, autant que je puis m'en
-souvenir, du célèbre complot de la rue des Prouvaires, auquel on avait
-rattaché notre pauvre souper par je ne sais quels fils très-embrouillés.
-
-A cette époque, Sainte-Pélagie offrait trois grandes divisions
-complètement séparées. Les détenus politiques occupaient la plus belle
-partie de la prison. Une cour très-vaste, entourée de grilles et de
-galeries couvertes, servait toute la journée à la promenade et à la
-circulation. Il y avait le quartier des carlistes et le quartier des
-républicains. Beaucoup d'illustrations des deux partis se trouvaient
-alors sous les verrous. Les gérants de journaux, destinés à rester
-longtemps prisonniers, avaient tous obtenu de fort jolies chambres.
-Ceux du _National,_ de _la Tribune_ et de _la Révolution_ étaient
-les mieux logés dans le pavillon de droite. _La Gazette_ et _la
-Quotidienne_ habitaient le pavillon de gauche, au dessus du _chauffoir_
-public.
-
-Je viens de citer l'aristocratie de la prison; les détenus non
-journalistes, mais payant la pistole, étaient répartis en plusieurs
-chambrées de sept à huit personnes; on avait égard dans ces divisions
-non-seulement aux opinions prononcées, mais même aux nuances. Il
-y avait plusieurs chambrées de républicains, parmi lesquels on
-distinguait rigoureusement les unitaires, les fédéralistes, et
-même les socialistes, peu nombreux encore. Les bonapartistes, qui
-avaient pour journal _la Révolution de_ 1830, éteinte depuis, étaient
-aussi représentés; les combattants carlistes de la Vendée et les
-conspirateurs de la rue des Prouvaires ne le cédaient guère en nombre
-aux républicains; de plus, il y avait tout un vaste dortoir rempli des
-malheureux Suisses arrêtés en Vendée et constituant la _plèbe_ du parti
-légitimiste. Celle des divers partis populaires, le résidu de tant
-d'émeutes et de tant de complots d'alors, composait encore la partie
-la plus nombreuse et la plus turbulente de la prison; toutefois, il
-était merveilleux de voir l'ordre parfait et même l'union qui régnaient
-entre tous ces prisonniers de diverses origines; jamais une dispute,
-jamais une parole hostile ou railleuse; les légitimistes chantaient _O
-Richard_ ou _Vive Henri IV_ d'un côté, les républicains répondaient
-avec _la Marseillaise_ ou _le Chant du départ_; mais cela sans trouble,
-sans affectation, sans inimitié, et comme les apôtres de deux religions
-opprimées qui protestent chacun devant leur autel.
-
-J'étais arrivé fort tard à Sainte-Pélagie, et l'on ne pouvait me donner
-place à la pistole que le lendemain. Il me fallut donc coucher dans
-l'un des dortoirs communs. C'était une vaste galerie qui contenait une
-quarantaine de lits. J'étais fatigué, ennuyé du bruit qui se faisait
-dans le chauffoir, où l'on m'avait introduit d'abord, et où j'avais le
-droit de rester jusqu'à l'heure du couvre-feu; je préférai gagner le
-lit de sangle qu'on m'avait assigné, et où je m'endormis profondément.
-
-L'arrivée de mes camarades de chambre ne tarda pas à me réveiller. Ces
-messieurs montaient l'escalier en chantant _la Marseillaise_ à gorge
-déployée; on appelait cela la _prière du soir._ Après _la Marseillaise_
-arrivait naturellement _le Chant du départ,_ puis le _Ça ira,_ à la
-suite duquel j'espérais pouvoir me rendormir en paix; mais j'étais
-bien loin de compte. Ces braves gens eurent l'idée de compléter
-la cérémonie par une représentation de la révolution de Juillet.
-C'était une sorte de pièce de leur composition, une _charade_ à grand
-spectacle, qu'ils exécutaient fort souvent, à ce qu'on m'apprit. On
-commençait par réunir deux ou trois tables; quelques-uns se dévouaient
-et représentaient Charles X et ses ministres tenant conseil sur
-cette scène improvisée; on peut penser avec quel déguisement et quel
-dialogue. Ensuite venait la prise de l'hôtel de ville; puis _une soirée
-de la cour_ à Saint-Cloud, le gouvernement provisoire, la Fayette,
-Laffitte, etc.: chacun avait son rôle et parlait en conséquence. Le
-bouquet de la représentation était un vaste combat des barricades, pour
-lequel on avait dû renverser lits et matelas; les traversins de crin,
-durs comme des bûches, servaient de projectiles. Pour moi qui m'étais
-obstiné à garder mon lit, je ne peux point cacher que je reçus quelques
-éclaboussures de la bataille. Enfin, quand le triomphe fut regardé
-comme suffisamment décidé, vainqueurs et vaincus se réunirent pour
-chanter de nouveau _la Marseillaise,_ ce qui dura jusqu'à une heure du
-matin.
-
-En me réveillant, le lendemain, d'un sommeil si interrompu, j'entendis
-une voix partir du lit de sangle situé à ma gauche. Cette voix
-s'adressait à l'habitant du lit de sangle situé à ma droite; personne
-encore n'était levé.
-
---Pierre!
-
---Qu'est-ce que c'est?
-
---C'est-il toi qui es de corvée ce matin?
-
---Non, ce n'est pas moi; j'ai fait la chambre hier.
-
---Eh bien, qui donc?
-
---C'est le nouveau; c'est un qui est là, qui dort.
-
-Il devenait clair que le nouveau, c'était moi-même; je feignis de
-continuer à dormir; mais déjà ce n'était plus possible; tout le monde
-se levait aux coups d'une cloche, et je fus forcé d'en faire autant.
-
-Je songeais tristement à la _corvée_ et à l'ennui de travailler pour
-les représentants du peuple libre; les inconvénients de l'égalité
-m'apparaissaient cette fois bien positivement; mais je ne tardai pas à
-apprendre que, là aussi, l'argent était une aristocratie. Mon voisin de
-droite vint me dire à l'oreille:
-
---Monsieur, si vous voulez, je ferai votre corvée; cela coûte cinq sous.
-
-On comprend avec quel plaisir je me rachetai de la charge que
-m'imposait l'égalité républicaine, et je me disais, en y songeant,
-qu'il eût été peut-être moins pénible, en fait de corvée, de faire
-la chambre d'un roi que celle d'un peuple. Les gens qui ont fait la
-Jacquerie n'avaient peut-être pas prévu ma position.
-
-Une demi-heure après, un second coup de cloche nous avertit que toute
-la prison était rendue à sa liberté intérieure; c'était en même temps
-le signal de la distribution des vivres. Chacun prit une sébile de
-terre et une cruche, ce qui nous faisait un peu ressembler à l'armée
-de Gédéon. Dans une galerie inférieure, la distribution était déjà
-commencée; elle se faisait à tous les prisonniers sans exception, et se
-composait d'un pain de munition et d'une cruche d'eau; après quoi, on
-remplissait les sébiles d'une sorte de bouillon sur lequel flottait un
-très-léger morceau de bœuf; au fond de ce bouillon limpide on trouvait
-encore de gros pois ou des haricots que les prisonniers appelaient des
-_vestiges,_ en raison sans doute de leur rareté.
-
-Du reste, la cantine était ouverte au fond de la cour et desservait
-les trois divisions de Sainte-Pélagie. Seulement, les prisonniers
-politiques avaient seuls l'avantage de pouvoir y entrer et s'y mettre
-à table. Deux petites lucarnes suffisaient au service des prisonniers
-de la dette (qui n'étaient pas encore à Clichy) et des voleurs, situés
-dans une aile différente. La communication n'était même pas tout à
-fait interdite entre ces prisonniers si divers. Quelques lucarnes
-percées dans le mur servaient à faire passer d'une prison à l'autre
-de l'eau-de-vie, du vin ou des livres. Ainsi, les voleurs manquaient
-d'eau-de-vie, mais l'un d'eux tenait une sorte de cabinet de lecture;
-on échangeait, à l'aide de ficelles, des bouteilles et des romans; les
-dettiers envoyaient des journaux; on leur rendait leurs politesses en
-provisions de bouche, dont la section politique était mieux fournie que
-toute autre.
-
-En effet, le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs.
-Tous les matins, des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles
-s'amoncelaient au parloir de la prison. Les Suisses-Vendéens étaient
-surtout l'objet de ces attentions et tenaient table ouverte. Je fus
-invité à prendre part à l'un de ces repas, ou plutôt à ce repas, qui
-dura tout le temps de mon séjour; car la plupart des convives restaient
-à table toute la journée, et sous la table toute la nuit, et l'on
-pouvait appliquer là ce vers de Victor Hugo:
-
- Toujours, par quelque bout, le festin recommence.
-
-D'ailleurs, les liaisons étaient rapides, et toutes les opinions
-prenaient part à cette hospitalité, chacun apportant, en outre, ce
-qu'il pouvait, en comestibles et en vins; il n'y avait qu'un fort
-petit nombre de républicains farouches qui se tinssent à part de ces
-réunions; encore cherchaient-ils à n'y point mettre d'affectation.
-Vers le milieu du jour, la grande cour, le _promenoir,_ présentait
-un spectacle fort animé; quelques bonnets phrygiens indiquaient
-seuls la nuance la plus prononcée; du reste, il y avait parfaite
-liberté de costumes, de paroles et de chants. Cette prison était
-l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par un grand nombre de ces
-messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure,
-ils s'applaudissaient d'y jouir de toutes les libertés et de tous les
-droits de l'homme et du citoyen.
-
-Cependant, si la liberté régnait avec évidence dans ce petit coin
-du monde, il n'en était pas de même de l'égalité. Ainsi que je l'ai
-remarqué déjà, la question d'argent mettait une grande différence
-dans les positions, comme celle de costume et d'éducation dans les
-relations et dans les amitiés. Mes anciens camarades de dortoir y
-étaient si accoutumés, qu'à partir du moment où je fus logé à la
-pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole; de même,
-on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener ou
-causer familièrement avec un républicain en veste. J'eus lieu souvent
-de remarquer que ces derniers s'en apercevaient fort bien, et l'on
-s'en convaincra par une aventure assez amusante qui arriva pendant
-mon séjour. L'un des garçons de l'établissement portait un poulet à
-l'un des gros bonnets du parti, logé dans le pavillon de droite. Il
-avait en même temps à remettre une bouteille de vin à des ouvriers qui
-jouaient aux cartes dans le chauffoir. Il entre là, tenant d'une main
-la bouteille, et de l'autre le plat dans une serviette:
-
---A qui portes-tu cela? lui dit un gamin de Juillet familier.
-
---C'est un poulet pour M. M***.
-
---Tiens! tiens! mais cela doit être bon ...
-
---C'est meilleur que ton bouilli et tes _vestiges,_ observe un autre.
-
---Il n'y a pas une patte pour moi? dit l'enfant de Paris ...
-
-Et il tire un peu une patte qui sortait de la serviette. Par malheur,
-la patte se détache. On comprend dès lors ce qui dut arriver. Le poulet
-disparut en un clin d'oeil. Le garçon de la cantine se désolait, ne
-sachant à qui s'en prendre.
-
---Porte-lui cela, dit un plaisant de la chambrée.
-
-Il réunit tous les os dans l'assiette et écrivit sur un morceau de
-papier: «Les républicains ne doivent pas manger de poulet.» De temps
-en temps, une grande voiture, dite _panier à salade,_ venait chercher
-quelques-uns des prisonniers qui n'étaient que _prévenus,_ et les
-transportait au Palais de Justice, devant le juge d'instruction.
-Je dus moi-même y comparaître deux fois. C'était alors une journée
-entière perdue; car, arrivé à la Préfecture, il fallait attendre son
-tour dans une grande salle remplie de monde, qu'on appelait, je crois,
-la _souricière._ Je ne puis m'empêcher de protester ici contre la
-confusion qui se faisait alors des diverses sortes de détenus. Je pense
-que cela ne provenait, d'ailleurs, que d'un encombrement momentané.
-
-Après ma dernière entrevue avec le juge, ma liberté ne dépendait plus
-que d'une décision de la chambre du conseil. Il fut déclaré qu'il n'y
-avait lieu à suivre, et dès lors je n'avais plus même à défendre mon
-innocence. Je dînais fort gaiement avec plusieurs de mes nouveaux amis,
-lorsque j'entendis crier mon nom du bas de l'escalier, avec ces mots:
-_Armes et bagages!_ qui signifient: «En liberté.» La prison m'était
-devenue si agréable, que je demandai à rester jusqu'au lendemain.
-Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner; cela ne se
-pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d'un prisonnier mis de
-force à la porte de la prison. Il était cinq heures. L'un des convives
-me reconduisit jusqu'à la porte, et m'embrassa, me promettant de venir
-me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire
-encore. C'était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut
-tué en duel le lendemain de sa mise en liberté.
-
-
-
-
-LES NUITS D'OCTOBRE
-
-PARIS--PANTIN--MEAUX
-
-
-
-I
-
-LE RÉALISME
-
-Avec le temps, la passion des grands voyages s'éteint, à moins qu'on
-n'ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le
-cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du
-foyer.--Ne pouvant m'éloigner beaucoup cet automne, j'avais formé le
-projet d'un simple voyage à Meaux.
-
-Il faut dire que j'ai déjà vu Pontoise.
-
-J'aime assez ces petites villes qui s'écartent d'une dizaine de lieues
-du centre rayonnant de Paris, planètes modestes. Dix lieues, c'est
-assez loin pour qu'on ne soit pas tenté de revenir le soir,--pour qu'on
-soit sûr que la même sonnette ne vous réveillera pas le lendemain, pour
-qu'on trouve entre deux jours affairés une matinée de calme.
-
-Je plains ceux qui, cherchant le silence et la solitude, se réveillent
-candidement à Asnières.
-
-Lorsque cette idée m'arriva, il était déjà plus de midi.
-
-J'ignorais qu'au _1e_ du mois on avait changé l'heure des
-départs au chemin de Strasbourg. Il fallait attendre jusqu'à trois
-heures et demie.
-
-Je redescends la rue d'Hauteville. Je rencontre un flâneur que je
-n'aurais pas reconnu si je n'eusse été désœuvré, et qui, après les
-premiers mots sur la pluie et le beau temps, se met à ouvrir une
-discussion touchant un point de philosophie. Au milieu de mes arguments
-en réplique, je manque l'omnibus de trois heures. C'était sur le
-boulevard Montmartre que cela se passait. Le plus simple était d'aller
-prendre un verre d'absinthe au café Vachette et de dîner ensuite
-tranquillement chez Désiré et Baurain.
-
-La politique des journaux fut bientôt lue, et je me mis à effeuiller
-négligemment la _Revue Britannique._ L'intérêt de quelques pages,
-traduites de Charles Dickens, me porta à lire tout l'article intitulé
-_la Clef de la rue._
-
-Qu'ils sont heureux, les Anglais, de pouvoir écrire et lire des
-chapitres d'observation dénués de tout alliage d'invention romanesque!
-A Paris, on nous demanderait que cela fût semé d'anecdotes et
-d'histoires sentimentales,--se terminant soit par une mort, soit par
-un mariage. L'intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai
-absolu.
-
-En effet, le roman rendra-t-il jamais l'effet des combinaisons bizarres
-de la vie! Vous inventez l'homme, ne sachant pas l'observer. Quels sont
-les romans préférables aux histoires comiques ou tragiques d'un journal
-de tribunaux?
-
-Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client
-s'était embarqué, s'exprimait ainsi: «Il se lève,--il s'habille,--il
-ouvre sa porte,--il met le pied hors du seuil,--il suit à droite la
-voie Flaminia,--pour gagner la place des Thermes,» etc., etc.
-
-On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port; mais déjà il vous
-intéresse, et, loin de trouver l'avocat prolixe, j'aurais exigé le
-portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des
-rues; j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il
-faisait. Mais Cicéron était l'orateur de convention, et l'autre n'était
-pas assez l'orateur vrai.
-
-
-
-II
-
-MON AMI
-
-«Et puis qu'est-ce que cela prouve?» comme disait Denis Diderot.
-
-Cela prouve que l'ami dont j'ai fait la rencontre est un de ces
-_badauds_ enracinés que Dickens appellerait _cockneys,_ produit assez
-commun de notre civilisation et de la capitale. Vous l'aurez aperçu
-vingt fois, vous êtes son ami, et il ne vous reconnaît pas. Il marche
-dans un rêve comme les dieux de l'_Iliade_ marchaient parfois dans un
-nuage; seulement, c'est le contraire: vous le voyez, et il ne vous voit
-pas.
-
-Il s'arrêtera une heure à la porte d'un marchand d'oiseaux, cherchant à
-comprendre leur langage d'après le dictionnaire phonétique laissé par
-Dupont (de Nemours),--qui a déterminé quinze cents mots dans la langue
-seule du rossignol!
-
-Pas un cercle entourant quelque chanteur ou quelque marchand de
-cirage, pas une rixe, pas une bataille de chiens, où il n'arrête
-sa contemplation distraite. L'escamoteur lui emprunte toujours son
-mouchoir, qu'il a quelquefois, ou la pièce de cent sous, qu'il n'a pas
-toujours.
-
-L'abordez-vous, le voilà charmé d'obtenir un auditeur à son bavardage,
-à ses systèmes, à ses interminables dissertations, à ses récits de
-l'autre monde. Il vous parlera _de omni re scibili et quibusdam
-aliis,_ pendant quatre heures, avec des poumons qui prennent de la
-force en s'échauffant; et ne s'arrêtera qu'en s'apercevant que les
-passants font cercle, ou que les garçons du café font leurs lits. Il
-attend encore qu'ils éteignent le gaz. Alors, il faut bien partir;
-laissez-le s'enivrer du triomphe qu'il vient d'obtenir, car il a toutes
-les ressources de la dialectique, et avec lui vous n'aurez jamais le
-dernier mot sur quoi que ce soit. A minuit, tout le monde pense avec
-terreur à son portier.--Quant à lui-même, il a déjà fait son deuil
-du sien, et il ira se promener à quelques lieues, ou, seulement, à
-Montmartre.
-
-Quelle bonne promenade, en effet, que celle des buttes Montmartre, à
-minuit, quand les étoiles scintillent et que l'on peut les observer
-régulièrement au méridien de Louis XIII, près du moulin de Beurre! Un
-tel homme ne craint pas les voleurs. Ils le connaissent; non qu'il soit
-pauvre toujours, quelquefois il est riche; mais ils savent qu'au besoin
-il saurait jouer du couteau, ou faire le _moulinet à quatre faces,_
-en s'aidant du premier bâton venu. Pour le chausson, c'est l'élève de
-Lozès. Il n'ignore que l'escrime, parce qu'il n'aime pas les pointes,
-et n'a jamais appris sérieusement le pistolet, parce qu'il croit que
-les balles ont leurs numéros.
-
-
-
-III
-
-LA NUIT DE MONTMARTRE
-
-Ce n'est pas qu'il songe à coucher dans les carrières de Montmartre,
-mais il aura de longues conversations avec les chaufourniers.
-Il demandera aux carriers des renseignements sur les animaux
-antéduliviens, s'enquérant des anciens carriers qui furent les
-compagnons de Cuvier dans ses recherches géologiques. Il s'en trouve
-encore. Ces hommes abrupts, mais intelligents, écouteront pendant des
-heures, aux lueurs des fagots qui flambent, l'histoire des monstres
-dont ils retrouvent encore des débris, et le tableau des révolutions
-primitives du globe.--Parfois un vagabond se réveille et demande du
-silence, mais on le fait taire aussitôt.
-
-Malheureusement, les grandes carrières sont fermées aujourd'hui.
-Il y en avait une du côté du château Rouge, qui semblait un temple
-druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L'œil
-plongeait dans des profondeurs d'où l'on tremblait de voir sortir Ésus,
-ou Thot, ou Cérunnos, les dieux redoutables de nos pères.
-
-Il n'existe plus aujourd'hui que deux carrières habitables du côté de
-Clignancourt. Mais tout cela est rempli de travailleurs dont la moitié
-dort pour pouvoir plus tard relayer l'autre. C'est ainsi que la couleur
-se perd! Un voleur sait toujours où coucher: on n'arrêtait, en général,
-dans les carrières que d'honnêtes vagabonds qui n'osaient pas demander
-asile au poste, ou des ivrognes descendus des buttes, qui ne pouvaient
-se traîner plus loin.
-
-Il y a quelquefois, du côté de Clichy, d'énormes tuyaux de gaz préparés
-pour servir plus tard, et qu'on laisse en dehors parce qu'ils défient
-toute tentative d'enlèvement. Ce fut le dernier refuge des vagabonds,
-après la fermeture des grandes carrières. On finit par les déloger; ils
-sortaient des tuyaux par séries de cinq ou six. Il suffisait d'attaquer
-l'un des bouts avec la crosse d'un fusil.
-
-Un commissaire demandait paternellement à l'un d'eux depuis combien de
-temps il habitait ce gîte.
-
---Depuis un terme.
-
---Et cela ne vous paraissait pas trop dur?
-
---Pas trop... Et même, vous ne croiriez pas, monsieur le commissaire,
-le matin, j'étais paresseux au lit.
-
-J'emprunte à mon ami ces détails sur les nuits de Montmartre. Mais il
-est bon de songer que, ne pouvant partir, je trouve inutile de rentrer
-chez moi en costume de voyage. Je serais obligé d'expliquer pourquoi
-j'ai manqué deux fois les omnibus.--Le premier départ du chemin de fer
-de Strasbourg n'est qu'à sept heures du matin; que faire jusque-là?
-
-
-
-IV
-
-CAUSERIE
-
---Puisque nous sommes _anuités,_ dit mon ami, si tu n'as pas sommeil,
-nous irons souper quelque part. La _Maison d'or,_ c'est bien mal
-composé: des lorettes, des quarts d'agent de change, et les débris de
-la jeunesse dorée. Aujourd'hui, tout le monde a quarante ans, ils en
-ont soixante. Cherchons encore la jeunesse non dorée. Rien ne me blesse
-comme les mœurs d'un jeune homme dans un homme âgé, à moins qu'il ne
-soit Brancas ou Saint-Cricq. Tu n'as jamais connu Saint-Cricq?
-
---Au contraire.
-
---C'est lui qui se faisait de si belles salades au café Anglais,
-entremêlées de tasses de chocolat. Quelquefois, par distraction, il
-mêlait le chocolat avec la salade, cela n'offensait personne. Eh bien,
-les viveurs sérieux, les gens ruinés qui voulaient se refaire avec des
-places, les diplomates en herbe, les sous-préfets en expectative, les
-directeurs de théâtre ou de n'importe quoi--futurs--avaient mis ce
-pauvre Saint-Cricq en interdit. Mis au ban, comme nous disions jadis,
-Saint-Cricq s'en vengea d'une manière bien spirituelle. On lui avait
-refusé la porte du café Anglais; visage de bois partout. Il délibéra
-en lui-même pour savoir s'il n'attaquerait pas la porte avec des
-rossignols ou à grands coups de pavé. Une réflexion l'arrêta:
-
---Pas d'effraction, pas de dégradation; il vaut mieux aller trouver mon
-ami le préfet de police.
-
-»Il prend un fiacre, deux fiacres; il aurait pris quarante fiacres s'il
-les eût trouvés sur la place.
-
-»A une heure du matin, il faisait grand bruit rue de Jérusalem.
-
---Je suis Saint-Cricq, je viens demander justice d'un tas de ...
-polissons; hommes charmants, mais qui ne comprennent pas ..., enfin,
-qui ne comprennent pas! Où est Gisquet?
-
---Monsieur le préfet est couché.
-
---Qu'on le réveille. J'ai des révélations importantes à lui faire.
-
-»On réveille le préfet, croyant qu'il s'agissait d'un complot
-politique. Saint-Cricq avait eu le temps de se calmer. Il redevient
-posé, précis, parfait gentilhomme, traite avec aménité le haut
-fonctionnaire, lui parle de ses parents, de ses entours, lui raconte
-des scènes du grand monde, et s'étonne un peu de ne pouvoir, lui,
-Saint-Cricq, aller souper paisiblement dans un café où il a ses
-habitudes.
-
-»Le préfet, fatigué, lui donne quelqu'un pour l'accompagner. Il
-retourne au café Anglais, dont l'agent fait ouvrir la porte;
-Saint-Cricq triomphant demande ses salades et ses chocolats ordinaires,
-et adresse à ses ennemis cette objurgation:
-
---Je suis ici par la volonté de mon père et de M. le préfet, etc., et
-je n'en sortirai, etc.
-
---Ton histoire est jolie, dis-je à mon ami, mais je la connaissais, et
-je ne l'ai écoutée que pour l'entendre raconter par toi. Nous savons
-toutes les facéties de ce bonhomme, ses grandeurs et sa décadense,
-ses quarante fiacres, son amitié pour Harel et ses procès avec la
-Comédie-Française, en raison de ce qu'il admirait trop hautement
-Molière. Il traitait les ministres d'alors de _polichinelles._ Il
-osa s'adresser plus haut ... Le monde ne pouvait supporter de telles
-excentricités.--Soyons gais, mais convenables. Ceci est la parole du
-sage.
-
-
-
-V
-
-LES NUITS DE LONDRES
-
---Eh bien, si nous ne soupons pas _dans la haute,_ dit mon ami, je
-ne sais guère où nous irions à cette heure-ci. Pour la Halle, il
-est trop tôt encore. J'aime que cela soit peuplé autour de moi.
-Nous avions récemment, au boulevard du Temple, dans un café près de
-l'_Épi-Scié,_ une combinaison de soupers à un franc, où se réunissaient
-principalement des modèles, hommes et femmes, employés quelquefois dans
-les tableaux vivants ou dans les drames et vaudevilles à poses. Des
-festins de Trimalcion comme ceux du vieux Tibère à Caprée. On a encore
-fermé cela.
-
---Pourquoi?
-
---Je le demande. Es-tu allé à Londres?
-
---Trois fois.
-
---Eh bien, tu sais la splendeur de ses nuits, auxquelles manque trop
-souvent le soleil d'Italie? Quand on sort de _Majesty-Theater,_ ou
-de _Drury-Lane,_ ou de _Covent-Garden,_ ou seulement de la charmante
-bonbonnière du Strand dirigée par madame Céleste, l'âme excitée par une
-musique bruyante ou délicieusement énervante (oh! les Italiens!), par
-les facéties de je ne sais quel clown, par des scènes de boxe que l'on
-voit dans des box[1] ..., l'âme, dis-je, sent le besoin, dans cette
-heureuse ville où le portier manque, où l'on a négligé de l'inventer,
-de se remettre d'une telle tension. La foule alors se précipite dans
-les _bœuf-maisons,_ dans les _huître-maisons,_ dans les cercles, dans
-les clubs et dans les _saloons_!
-
---Que m'apprends-tu là! Les nuits de Londres sont délicieuses; c'est
-une série de paradis ou une série d'enfers, selon les moyens qu'on
-possède. Les _gin-palace_ (palais de genièvre) resplendissants de gaz,
-de glaces et de dorures, où l'on s'enivre entre un pair d'Angleterre
-et un chiffonnier... Les petites filles maigrelettes qui vous offrent
-des fleurs. Les dames des wauxhalls et des amphithéâtres, qui, rentrant
-à pied, vous coudoient à l'anglaise, et vous laissent éblouis d'une
-désinvolture de pairesse! Des velours, des hermines, des diamants,
-comme au théâtre de la Reine!... De sorte que l'on ne sait si ce sont
-les grandes dames qui sont des ...
-
---Tais-toi!
-
-[1] Loges.
-
-
-
-VI
-
-DEUX SAGES
-
-Nous nous entendons si bien, mon ami et moi, qu'en vérité, sans le
-désir d'agiter notre langue et de nous animer un peu, il serait
-inutile que nous eussions ensemble la moindre conversation. Nous
-ressemblerions au besoin à ces deux philosophes marseillais qui avaient
-longtemps abîmé leurs organes à discuter sur le _grand peut-être._
-A force de dissertations, ils avaient fini par s'apercevoir qu'ils
-étaient du même avis, que leurs pensées se trouvaient _adéquates,_
-et que les angles sortants du raisonnement de l'un s'appliquaient
-exactement aux angles rentrants du raisonnement de l'autre.
-
-Alors, pour ménager leurs poumons, ils se bornaient, sur toute question
-philosophique, politique ou religieuse, à un certain _Hum_ ou _Heuh,_
-diversement accentué, qui suffisait pour amener la solution du problème.
-
-L'un, par exemple, montrait à l'autre, pendant qu'ils prenaient le café
-ensemble, un article sur la _fusion_:
-
---Hum! disait l'un.
-
---Heuh! disait l'autre.
-
-La question des classiques et des scolastiques, soulevée par un journal
-bien connu, était pour eux comme celle des réalistes et des nominaux du
-temps d'Abeilard:
-
---Heuh! disait l'un.
-
---Hum! disait l'autre.
-
-Il en était de même pour ce qui concerne la femme ou l'homme, le chat
-ou le chien. Rien de ce qui est dans la nature, ou qui s'en éloigne,
-n'avait la vertu de les étonner autrement.
-
-Cela finissait toujours par une partie de dominos; jeu spécialement
-silencieux et méditatif.
-
---Mais pourquoi, dis-je à mon ami, n'est-ce pas ici comme à Londres?
-Une grande capitale ne devrait jamais dormir!
-
---Parce qu'il y a ici des portiers, et qu'à Londres chacun, ayant un
-passe-partout de la porte extérieure, rentre à l'heure qu'il veut.
-
---Cependant, moyennant cinquante centimes, on peut ici rentrer partout
-après minuit.
-
---Et l'on est regardé comme un homme qui n'a pas de conduite.
-
---Si j'étais préfet de police, au lieu de faire fermer les boutiques,
-les théâtres, les cafés et les restaurants à minuit, je payerais une
-prime à ceux qui resteraient ouverts jusqu'au matin. Car enfin je
-ne crois pas que la police ait jamais favorisé les voleurs; mais il
-semble, d'après ces dispositions, qu'elle leur livre la ville sans
-défense, une ville surtout où un grand nombre d'habitants: imprimeurs,
-acteurs, critiques, machinistes, allumeurs, etc., ont des occupations
-qui les retiennent jusqu'après minuit. Et les étrangers, que de fois je
-les ai entendus rire ... en voyant que l'on couche les Parisiens sitôt.
-
---La routine! dit mon ami.
-
-
-
-VII
-
-LE CAFÉ DES AVEUGLES
-
---Mais, reprit-il, si nous ne craignons pas les tire-laine, nous
-pouvons encore jouir des agréments de la soirée; ensuite nous
-reviendrons souper, soit à la _pâtisserie_ du boulevard Montmartre,
-soit à la _boulangerie,_ que d'autres appellent la _boulange,_ rue
-de Richelieu. Ces établissements ont la permission de deux heures.
-Mais on n'y soupe guère _à fond._ Ce sont des pâtés, des _sandwich,_
-une volaille peut-être, ou quelques assiettes assorties de gâteaux,
-que l'on arrose invariablement de madère. Souper de figurante, ou de
-pensionnaire ... lyrique. Allons plutôt chez le rôtisseur de la rue
-Saint-Honoré.
-
-Il n'était pas encore tard, en effet. Notre désoeuvrement nous faisait
-paraître les heures longues... En passant au perron pour traverser le
-Palais-Royal, un grand bruit de tambour nous avertit que le Sauvage
-continuait ses exercices au café des Aveugles.
-
-L'orchestre _homérique_[1] exécutait avec zèle les accompagnements.
-La foule était composée d'un parterre inouï, garnissant les tables, et
-qui, comme aux Funambules, vient fidèlement jouir tous les soirs du
-même spectacle et du même acteur. Les dilettantes trouvaient que M.
-Blondelet (le Sauvage) semblait fatigué et n'avait pas dans son jeu
-toutes les nuances de la veille. Je ne pus apprécier cette critique;
-mais je l'ai trouvé fort beau. Je crains seulement que ce ne soit aussi
-un aveugle et qu'il n'ait des yeux d'émail.
-
-Pourquoi des aveugles, direz-vous, dans ce seul café, qui est
-un caveau? C'est que, vers la fondation, qui remonte à l'époque
-révolutionnaire, il se passait là des choses qui eussent révolté la
-pudeur d'un orchestre. Aujourd'hui, tout est calme et décent. Et même
-la galerie sombre du caveau est placée sous l'œil vigilant d'un sergent
-de ville.
-
-Le spectacle éternel de l'_Homme à la poupée_ nous fit fuir, parce que
-nous le connaissions déjà. Du reste, cet homme imite parfaitement le
-français-belge.
-
-Et maintenant, plongeons-nous plus profondément encore dans les cercles
-inextricables de l'enfer parisien. Mon ami m'a promis de me faire
-passer la nuit à _Pantin_.
-
-
-[1] O μὴ ὁράων, aveugle.
-
-
-
-VIII
-
-PANTIN
-
-Pantin, c'est le Paris obscur, quelques-uns diraient le Paris canaille;
-mais ce dernier s'appelle, en argot, _Pantruche._ N'allons pas si loin.
-
-En tournant la rue de Valois, nous avons rencontré une façade lumineuse
-d'une douzaine de fenêtres: c'est l'ancien _Athénée,_ inauguré par les
-doctes leçons de la Harpe. Aujourd'hui, c'est le splendide estaminet
-des _Nations,_ contenant douze billards. Plus d'esthétique, plus
-de poésie; on y rencontre des gens assez forts pour faire circuler
-des billes autour de trois chapeaux espacés sur le tapis vert, aux
-places où sont les mouches. Les _blocs_ n'existent plus; le progrès
-a dépassé ces vaines promesses de nos pères. Le carambolage seul est
-encore admis; mais il n'est pas convenable d'en manquer un seul (de
-carambolage).
-
-J'ai peur de ne plus parler français, c'est pourquoi je viens de me
-permettre cette dernière parenthèse. Le français de M. Scribe, celui
-de la Montansier, celui des estaminets, celui des lorettes, des
-concierges, des réunions bourgeoises, des salons, commence à s'éloigner
-des traditions du grand siècle. La langue de Corneille et de Bossuet
-devient peu à peu du _sanscrit_ (langue savante). Le règne du _prâcrit_
-(langue vulgaire) commence pour nous, je m'en suis convaincu en prenant
-mon billet et celui de mon ami au bal situé rue _Honoré,_ que les
-envieux désignent sous le nom de _bal des Chiens._ Un habitué nous a
-dit:
-
---Vous _roulez_ (vous entrez) dans le bal (on prononce b-a-l), c'est
-assez _rigolo_ ce soir. _Rigolo_ signifie amusant. En effet, c'était
-rigolo.
-
-La maison intérieure, à laquelle on arrive par une longue allée, peut
-se comparer aux gymnases antiques. La jeunesse y rencontre tous les
-exercices qui peuvent développer sa force et son intelligence. Au
-rez-de-chaussée, le café-billard; au premier, la salle de danse; au
-second, la salle d'escrime et de boxe; au troisième, le daguerréotype,
-instrument de patience qui s'adresse aux esprits fatigués, et qui,
-détruisant les illusions, oppose à chaque figure le miroir de la vérité.
-
-Mais, la nuit, il n'est question ni de boxe ni de portraits; un
-orchestre étourdissant de cuivres, dirigé par M. Hesse, dit _Décati,_
-vous attire invinciblement à la salle de danse, où vous commencez à
-vous débattre contre les marchandes de biscuits et de gâteaux. On
-arrive dans la première pièce, où sont les tables, et où l'on a le
-droit d'échanger son billet de 23 centimes contre la même somme _en
-consommation._ Vous apercevez des colonnes entre lesquelles s'agitent
-des quadrilles joyeux. Un sergent de ville vous avertit paternellement
-que l'on ne peut fumer que dans la salle d'entrée,--le prodrome.
-
-Nous jetons nos bouts de cigare, immédiatement ramassés par des jeunes
-gens moins fortunés que nous. Mais, vraiment, le bal est très-bien;
-on se croirait dans le monde si l'on ne s'arrêtait à quelques
-imperfections de costume. C'est, au fond, ce qu'on appelle à Vienne un
-_bal négligé_.
-
-Ne faites pas le fier. Les femmes qui sont là en valent bien d'autres,
-et l'on peut dire des hommes, en parodiant certains vers d'Alfred de
-Musset sur les derviches turcs:
-
-Ne les dérange pas, ils t'appelleraient chien ...
-Ne les insulte pas, car ils te valent bien!
-
-Tâchez de trouver dans le monde une pareille animation. La salle est
-assez grande et peinte en jaune. Les gens respectables s'adossent aux
-colonnes, avec défense de fumer, et n'exposent que leurs poitrines aux
-coups de coude, et leurs pieds aux trépignements éperdus du galop et
-de la valse. Quand la danse s'arrête, les tables se garnissent. Vers
-onze heures, les ouvrières sortent et font place à des personnes qui
-sortent des théâtres, des cafés-concerts et de plusieurs établissements
-publics. L'orchestre se ranime pour cette population nouvelle, et ne
-s'arrête que vers minuit.
-
-
-
-IX
-
-LA GOGUETTE
-
-Nous n'attendîmes pas cette heure. Une affiche bizarre attira notre
-attention. Le règlement d'une goguette était affiché dans la salle:
-
-
-SOCIÉTÉ LYRIQUE DES TROUBADOURS
-
-«Bury, président. Beauvais, maître de chant, etc.
-
-»Art. 1er. Toutes chansons politiques ou atteignant la
-religion ou les mœurs sont formellement interdites.
-
-»2° Les _échos_ ne seront accordés que lorsque le président le jugera
-convenable.
-
-»3° Toute personne se présentant en état de troubler l'ordre de la
-soirée, l'entrée lui en sera refusée.
-
-»4° Toute personne qui aurait troublé l'ordre, qui, après _deux
-avertissements_ dans la soirée, n'en tiendrait pas compte, sera priée
-de sortir immédiatement.
-
-»Approuvé, etc.»
-
-Nous trouvons ces dispositions fort sages; mais la Société lyrique des
-Troubadours, si bien placée en face de l'ancien Athénée, ne se réunit
-pas ce soir-là. Une antre goguette existait dans une autre cour du
-quartier. Quatre lanternes mauresques annonçaient la porte, surmontée
-d'une équerre dorée.
-
-Un contrôleur vous prie de déposer le montant d'une chopine (six sous),
-et l'on arrive au premier, où derrière la porte se rencontre le _chef
-d'ordre_.
-
---Êtes-vous du bâtiment? nous dit-il.
-
---Oui, nous sommes du bâtiment, répondit mon ami.
-
-Ils se firent les attouchements obligés, et nous pûmes entrer dans la
-salle.
-
-Je me rappelai aussitôt la vieille chanson exprimant l'étonnement d'un
-_louveteau_[1] nouveau-né qui rencontre une société fort agréable et se
-croit obligé de la célébrer:
-
---Mes yeux sont éblouis, dit-il. Que vois-je dans cette enceinte?
-
- Des menuisiers! des ébénisses!
- Des entrepreneurs de bâtisses!...
- Qu'on dirait un bouquet de fleurs,
- Paré de ses mille couleurs!
-
-Enfin nous étions _du bâtiment,_ et le mot se dit aussi au moral,
-attendu que le _bâtiment_ n'exclut pas les poètes; Amphyon, qui élevait
-des murs aux sons de sa lyre, était du bâtiment. Il en est de même des
-artistes peintres et statuaries, qui en sont les enfants gâtés.
-
-Comme le _louveteau,_ je fus ébloui de la splendeur du coup d'œil. Le
-_chef d'ordre_ nous fit asseoir à une table, d'où nous pûmes admirer
-les trophées ajustés entre chaque panneau. Je fus étonné de ne pas y
-rencontrer les anciennes légendes obligées: «Respect aux dames! Honneur
-aux Polonais!» Comme les traditions se perdent!
-
-En revanche, le bureau, drapé de rouge, était occupé par trois
-commissaires fort majestueux. Chacun d'eux avait devant soi sa
-sonnette, et le président frappa trois coups avec le marteau consacré.
-La _mère_ des compagnons était assise au pied du bureau. On ne la
-voyait que de profil, mais le profil était plein de grâce et de dignité.
-
---Mes petits amis, dit le président, notre ami *** va chanter une
-nouvelle composition, intitulée _la Feuille de saule._
-
-La chanson n'était pas plus mauvaise que bien d'autres. Elle imitait
-faiblement le genre de Pierre Dupont. Celui qui la chantait était un
-beau jeune homme aux longs cheveux noirs, si abondants, qu'il avait
-dû s'entourer la tête d'un cordon, afin de les maintenir; il avait
-une voix douce parfaitement timbrée, et les applaudissements furent
-doubles,--pour _l'auteur et_ pour le _chanteur._
-
-Le président réclama l'indulgence pour une demoiselle dont le premier
-essai allait se produire devant _les amis._ Ayant frappé les trois
-coups, il se recueillit, et, au milieu du plus complet silence, on
-entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier
-âge, mais qui, _se dépouillant_ peu à peu (selon l'expression d'un
-de nos voisins), arrivait aux _traits_ et aux fioritures les plus
-hardis. L'éducation classique n'avait pas gâté cette fraîcheur
-d'intonation, cette pureté d'organe, cette parole émue et vibrante,
-qui n'appartiennent qu'aux talents vierges encore des leçons du
-Conservatoire.
-
-
-
-
-X
-
-LE RÔTISSEUR
-
-O jeune fille à la voix perlée I tu ne sais pas _phraser_ comme au
-Conservatoire; tu ne sais pas _chanter,_ ainsi que dirait un critique
-musical... Et pourtant ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la
-façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d'un certain
-charme! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui
-n'est pas _carrée;_ et c'est dans ce petit cercle seulement que tu es
-comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer
-chez un maître de chant, et, dès lors, te voilà perdue ... perdue
-pour nous! Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda.
-Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et
-ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert,
-ou seulement dans un Café chantant!
-
-Adieu, adieu, et pour jamais adieu!... Tu ressembles au séraphin doré
-du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles
-ténébreux dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir
-à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier
-jugement.
-
-Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs
-..., «spectres où saigne encore la place de l'amour!» Les tourbillons
-que vous formez s'effacent peu à peu dans la brume... La _Pia,_ la
-_Francesca,_ passent peut-être à nos côtés ... L'adultère, le crime et
-la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres
-trompeuses.
-
-Derrière l'ancien cloître Saint-Honoré, dont les derniers débris
-subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la
-boutique d'un rôtisseur ouverte jusqu'à deux heures du matin. Avant
-d'entrer dans l'établissement, mon ami murmura cette chanson colorée:
-
- A la _Grand' Pinte,_ quand le vent
- Fait grincer l'enseigne en fer-blanc
- Alors qu'il gèle,
- Dans la cuisine, on voit briller
- Toujours un tronc d'arbre au foyer,
- Flamme éternelle,
-
- Où rôtissent en chapelets,
- Oisons, canards, dindons, poulets,
- Au tournebroche!
- Et puis le soleil jaune d'or
- Sur les casseroles encor,
- Darde et s'accroche!
-
-Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé. Les tables du
-rôtisseur sont peu nombreuses; elles étaient toutes occupées.
-
---Allons ailleurs, dis-je.
-
---Mais, auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de
-poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l'appétit, et, chez Véry, cela
-coûterait un franc; ici, c'est dix centimes. Tu conçois qu'un rôtisseur
-qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abatis,
-les cœurs et les foies, qu'il lui suffit d'entasser dans une marmite
-pour faire d'excellent consommé.
-
-Les deux bols nous furent servis sur le comptoir et le bouillon était
-parfait. Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg grosses
-comme de petits homards. Les moules, la friture, et les volailles
-découpées jusque dans les prix les plus modestes, composent le souper
-ordinaire des habitués.
-
-Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d'un aspect majestueux, type
-habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaens, donnait,
-près de nous, des conseils à un jeune homme.
-
-Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, et dont la pâleur
-était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches
-soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence
-les avis de l'imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher
-qu'une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes
-plissées, une cravate bleue et un gilet d'un rouge ardent croisé de
-lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son
-épingle en strass du Rhin; mais l'effet en était assez riche aux
-lumières.
-
---Vois-tu, _muffeton,_ disait la dame, tu n'es pas fait pour ce
-métier-là, de vivre la nuit. Tu t'obstines, tu ne pourras pas! Le
-bouillon de poulet te soutient, c'est vrai; mais la liqueur t'abîme.
-Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l'air
-fort, parce que tu es nerveux... Tu feras mieux de dormir à cette
-heure-ci.
-
---De quoi! observa le jeune homme avec cet accent des voyoux parisiens
-qui semble un râle, et que crée l'usage précoce de l'eau-de-vie et de
-la pipe: est-ce qu'il ne faut pas que je fasse mon état? C'est les
-chagrins qui me font boire: pourquoi est-ce que Gustine m'a trahi!
-
---Elle t'a trahi sans te trahir... C'est une baladeuse, voilà tout.
-
---Je te parle comme à ma mère: si elle revient, c'est fini, je me
-range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l'épouse.
-
---Encore une bêtise!
-
---Puisqu'elle m'a dit que je n'avais pas d'établissement!
-
---Ah! jeune homme, cette femme-là, ça sera ta mort.
-
---Elle ne sait pas encore la roulée qu'elle va recevoir!
-
---Tais-toi donc! dit la femme-Rubens en souriant, ce n'est pas toi qui
-es capable de corriger une femme!
-
-Je n'en voulus pas entendre davantage. Jean-Jacques avait bien raison
-de s'en prendre au mœurs des villes d'un principe de corruption qui
-s'étend plus tard jusqu'aux campagnes. A travers tout cela cependant,
-n'est-il pas triste d'entendre retentir l'accent de l'amour, la
-voix pénétrée d'émotion, la voix mourante du vice, à travers la
-phraséologie de la crapule?
-
-Si je n'étais sûr d'accomplir une des missions douloureuses de
-l'écrivain, je m'arrêterais ici; mais mon ami me dit comme Virgile à
-Dante:
-
---_Or sie forte ed ardito; omai si scende per i fatte scale_ ...[1]
-
-A quoi je répondis sur un air de Mozart:--_Andiam! andiam! andiamo
-bene!_
-
---Tu te trompes! reprit-il, ce n'est pas là l'enfer: c'est tout au plus
-le purgatoire. Allons plus loin.
-
-
-
-XI
-
-LA HALLE
-
---Quelle belle nuit! dis-je en voyant scintiller les étoiles au-dessus
-du vaste emplacement où se dessinent, à gauche, la coupole de la halle
-aux blés avec la colonne cabalistique qui faisait partie de l'hôtel
-de Soissons, et qu'on appelle l'observatoire de Catherine de Médicis,
-puis le marché à la volaille; à droite, le marché au beurre, et, plus
-loin, la construction inachevée du marché à la viande. La silhouette
-grisâtre de Saint-Eustache ferme le tableau. Cet admirable édifice,
-où le style fleuri du moyen âge s'allie si bien aux desseins corrects
-de la renaissance, s'éclaire encore magnifiquement aux rayons de la
-lune, avec son armature gothique, ses arcs-boutants multipliés comme
-les côtes d'un cétacé prodigieux, et les cintres romains de ses portes
-et de ses fenêtres, dont les ornementa semblent appartenir à la coupe
-ogivale. Quel malheur qu'un si rare vaisseau soit déshonoré, à droite
-par une porte de sacristie à colonnes d'ordre ionique, et à gauche par
-un portail dans le goût de Vignole!
-
-Le petit carreau des halles commençait à s'animer. Les charrettes des
-maraîchers, des mareyeurs, des beurriers, des verduriers, se croisaient
-sans interruption. Les charretiers arrivés au port se rafraîchissaient
-dans les cafés et dans les cabarets, ouverts sur cette place pour
-toute la nuit. Dans la rue Mauconseil, ces établissements s'étendent
-jusqu'à la halle aux huîtres; dans la rue Montmartre, de la pointe
-Saint-Eustache à la rue du Jour.
-
-On trouve là, à droite, des marchands de sangsues; l'autre côté est
-occupé par les pharmaciens-Raspail et les débitants de cidre, chez
-lesquels on peut se régaler d'huîtres et de tripes à la mode de Caen.
-Les pharmaciens ne sont pas inutiles, à cause des accidents; mais, pour
-des gens sains qui se promènent, il est bon de boire un verre de cidre
-ou de poirés. C'est rafraîchissant.
-
-Nous demandâmes du cidre nouveau, car il n'y a que des Normands ou des
-Bretons qui puissent se plaire au cidre _dur._--On nous répondit que
-les cidres nouveaux n'arriveraient que dans huit jours, et qu'encore la
-récolte était mauvaise.
-
---Quant aux poirés, ajouta-t-on, ils sont arrivés depuis hier; ils
-avaient manqué l'année passée.
-
-La ville de Domfront (ville de malheur) est cette fois très-heureuse.
-Cette liqueur blanche et écumante comme le Champagne rappelle beaucoup
-la blanquette de Limoux. Conservée en bouteille, elle grise très-bien
-son homme.--Il existe de plus une certaine eau-de-vie de cidre de la
-même localité, dont le prix varie selon la grandeur des petits verres.
-Voici ce que nous lûmes sur une pancarte attachée au flacon:
-
- Le monsieur 4 sous.
-
- La demoiselle 3 sous.
-
- Le misérable 1 sous.
-
-Cette eau-de-vie, dont les diverses mesures sont ainsi qualifiées,
-n'est point mauvaise et peut servir d'absinthe. Elle est inconnue sur
-les grandes tables.
-
-
-[1] Sois fort et hardi; on ne descend ici que par de tels escaliers.
-
-
-
-
-XII
-
-LA MARCHÉ DES INNOCENTS
-
-En passant à gauche du marché aux poissons, où l'animation ne commence
-que de cinq à six heures, moment de la vente à la criée, nous avons
-remarqué une foule d'hommes en blouse, en chapeau rond et en manteau
-blanc rayé de noir, couchés sur des sacs de haricots... Quelques-uns
-se chauffaient autour de feux comme ceux que font les soldats qui
-campent, d'autres s'allumaient des _foyers_ intérieurs dans les
-cabarets voisins. D'autres, encore debout près des sacs, se livraient
-à des adjudications de haricots... Là, on parlait prime, différence,
-couverture, reports, hausse et baisse, enfin comme à la bourse.
-
---Ces gens en blouse sont plus riches que nous, dit mon compagnon. Ce
-sont de faux paysans. Sous leur roulière ou leur bourgeron, ils sont
-parfaitement vêtus et laisseront demain leur blouse chez le marchand de
-vin pour retourner chez eux en tilbury. Le spéculateur adroit revêt la
-blouse comme l'avocat revêt la robe. Ceux de ces gens-là qui dorment
-sont les _moutons,_ ou les simples voituriers.
-
---46-66 l'haricot de Soissons! dit près de nous une voix grave.
-
---48, fin courant, ajouta un autre.
-
---Les suisses blancs sont hors de prix.
-
---Les nains 28.
-
---La vesce à 13-34... Les _flageolets_ sont mous, etc.
-
-Nous laissons ces braves gens à leurs combinaisons. Que d'argent il se
-gagne et se perd ainsi!... Et l'on a supprimé les jeux!
-
-
-
-
-XIII
-
-LES CHARNIERS
-
-Sous les colonnes du marché aux pommes de terre, des femmes matinales,
-ou bien tardives, épluchaient leurs denrées à la lueur des lanternes.
-Il y en avait de jolies qui travaillaient sous l'œil des mères en
-chantant de vieilles chansons. Ces dames sont souvent plus riches qu'il
-ne semble, et la fortune même n'interrompt pas leur rude labeur. Mon
-compagnon prit plaisir à s'entretenir très-longtemps avec une jolie
-blonde, lui parlant du dernier bal de la Halle, dont elle avait dû
-faire l'un des plus beaux ornements... Elle répondit fort élégamment et
-comme une personne du monde, quand je ne sais par quelle fantaisie il
-s'adressa à la mère en lui disant:
-
---Mais votre demoiselle est charmante... _A-t-elle le sac?_ Cela veut
-dire en langage des halles: «A-t-elle de l'argent?»
-
---Non, mon fy, dit la mère, c'est moi qui l'ai, le sac!
-
---Eh! mais, madame, si vous étiez veuve, on pourrait ... Nous
-recauserons de cela!
-
---Va-t'en donc, vieux _mufle!_ cria la jeune fille avec un accent
-entièrement local qui tranchait sur ses phrases précédentes.
-
-Elle me fit l'effet de la blonde sorcière de _Faust,_ qui, causant
-tendrement avec son valseur, laisse échapper de sa bouche une souris
-rouge.
-
-Nous tournâmes les talons, poursuivis d'imprécations railleuses, qui
-rappelaient d'une façon assez classique les colloques de Vadé.
-
---Il s'agit décidément de souper, dit mon compagnon. Voici Bordier,
-mais la salle est étroite. C'est le rendez-vous des fruitiers-orangers
-et des orangères. Il y a un autre Bordier qui fait le coin de la
-rue aux Ours, et qui est passable; puis le restaurant des Halles,
-fraîchement sculpté et doré, près de la rue de la Reynie... Mais
-autant vaudrait la _Maison d'or._
-
---En voilà d'autres, dis-je en tournant les yeux vers cette longue
-ligne de maisons régulières qui bordent la partie du marché consacré
-aux choux.
-
---Y penses-tu? Ce sont les _charniers._ C'est là que des poètes en
-habit de soie, épée et manchettes, venaient souper, au siècle dernier,
-les jours où leur manquaient les invitations du grand monde. Puis,
-après avoir consommé l'ordinaire de six sous, ils lisaient leurs vers
-par habitude aux rouliers, aux maraîchers et aux forts: «Jamais je n'ai
-eu tant de succès, disait Robbé, qu'auprès de ce public formé aux arts
-par les mains de la nature!»
-
-Les hôtes poétiques de ces caves voûtées s'étendaient, après
-souper,.sur les bancs ou sur les tables, et il fallait, le lendemain
-matin, qu'ils se fissent poudrer à deux sous par quelque _merlan_ en
-plein air, et repriser par les ravaudeuses, pour aller ensuite briller
-aux petits levers de madame de Luxembourg, de mademoiselle Hus ou de la
-comtesse de Beauharnais.
-
-
-
-XIV
-
-BARATTE
-
-Ces temps sont passés. Les caves des charniers sont aujourd'hui
-restaurées, éclairées au gaz; la consommation y est propre, et il est
-défendu d'y dormir, soit sur les tables, soit dessous; mais que de
-choux dans cette rue!... La rue parallèle de la Ferronnerie en est
-également remplie, et le cloître voisin de Sainte-Opportune en présente
-de véritables montagnes. La carotte et le navet appartiennent au même
-département.
-
---Voulez-vous des _frisés,_ des _milans,_ des _cabus,_ mes petits
-amours? nous crie une marchande.
-
-En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous
-offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, et,
-au pied même de la fontaine de Pierre Lescot et de Jean Goujon sont
-installés, en plein vent, d'autres soupeurs plus modestes encore que
-ceux des charniers.
-
-Nous fermons l'oreille aux provocations, et nous nous dirigeons
-vers Baratte, en fendant la presse des marchandes de fruits et de
-fleurs.--L'une crie:
-
---Mes petits choux! Feurissez vos dames!
-
-Et, comme on ne vend à cette heure-là qu'en gros, il faudrait avoir
-beaucoup de dames _à fleurir_ pour acheter de telles bottes de
-bouquets.--Une autre chante la chanson de son état.
-
-«Pommes de reinette et pommes d'api!--Calville, calville, calville
-rouge!--Calville rouge et calville gris!
-
-ȃtant en crique,--dans ma boutique,--j' vis des inconnus qui m'
-dirent: «Mon p'tit cœur! venez me voir, vous aurez grand débit!
-
-»Nenni, messieurs!--je n' puis, d'ailleurs,--car il n' m' reste qu'un
-artichaut et trois petits choux-fleurs!»
-
-Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons enfin chez Baratte.
-Un individu en blouse, qui semblait avoir _son petit jeune homme_ (être
-gris), roulait au même instant sur les bottes de fleurs, expulsé avec
-force, parce qu'il avait fait du bruit. Il s'apprête à dormir sur un
-amas de roses rouges, imaginant sans doute être le vieux Silène, et
-que les bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se
-jettent sur lui, et le voilà bien plutôt exposé au sort d'Orphée ...Un
-sergent de ville s'entremet et le conduit au poste de la halle aux
-cuirs, signalé de loin par une campanille et un cadran éclairé.
-
-La grande salle est un peu tumultueuse chez Baratte; mais il y a des
-salles particulières et des cabinets. Il ne faut pas se dissimuler
-que c'est là le restaurant des aristos. L'usage est d'y demander des
-huîtres d'Ostende avec un petit ragoût d'échalotes découpées dans du
-vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites huîtres.
-Ensuite, c'est la soupe à l'oignon, qui s'exécute admirablement à la
-Halle, et dans laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé.--Ajoutez
-à cela un perdreau ou quelque poisson qu'on obtient naturellement de
-première main, du bordeaux, un dessert de fruit premier choix, et vous
-conviendrez qu'on soupe fort bien à la Halle.--C'est une affaire de
-sept francs par personne environ.
-
-On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus
-beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent
-si convenablement; mais, je l'ai dit, ce sont de faux paysans et des
-millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros
-marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée sont des gens
-qui savent se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent
-un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs
-capitaux les maisons qui les font travailler.
-
-
-
-XV
-
-PAUL NIQUET
-
-Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à
-l'établissement célèbre de Paul Niquet.--Il y a là évidemment moins de
-millionnaires que chez Baratte... Les murs, très-élevés et surmontés
-d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles
-humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit
-chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc
-opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où
-les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment
-aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire
-par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau
-très-utiles dans le cas d'une rixe violente.
-
-On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants,
-et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche
-hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux
-demandent grâce;--c'est du moins ce qui se passait autrefois.
-
-Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux
-chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement en cas de
-dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois.
-Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société.
-Vous avez conquis la faveur des dames.
-
-Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie.
-
---Tu sais bien que ça t'est défendu! répondit le garçon limonadier.
-
---Eh bien, alors, un petit _verjus!_ mon amour de Polyte! Tu es si
-gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore ... ce que
-j'ai été!
-
-Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains
-de verjus à l'eau-de-vie, que l'on ramassa aussitôt; les petits
-verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe: ils
-rebondissent, et la liqueur seule est perdue.
-
---Un autre verjus! dit mon ami.
-
---Toi, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière;
-tu me _happelles_ le p'tit _Ba'as_ (Barras) qu'était si zentil, si
-zentil, avec ses cadenettes et son _zabot_ d'Angueleterre ... Ah!
-c'était z'un homme _aux oiseaux,_ mon p'tit fy, aux oiseaux!... vrai!
-z'un bel homme comme toi!
-
-Après le second verjus, elle nous dit:
-
---Vous ne savez pas, mes enfants, que j'ai été une des _merveilleuses_
-de ce temps-là... J'ai eu des bagues à mes doigts de pieds... Il y a
-des _mirlifiores_ et des généraux qui se sont battus pour moi!
-
---Tout ça, c'est la punition du bon Dieu! dit un voisin. Où est-ce
-qu'il est à présent, ton _phaéton_?
-
---Le bon Dieu! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c'est le
-diable!
-
-Un homme maigre, en habit noir râpé, qui donnait sur un banc, se leva
-en trébuchant:
-
---Si le bon Dieu, c'est le diable, alors c'est le diable qui est le bon
-Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux
-paralogisme, dit-il en se tournant vers nous... Comme ce peuple
-est ignorant! Ah! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma
-philosophie me console de tout ce que j'ai perdu.
-
---Et un petit verre! dit mon compagnon.
-
---J'accepte! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi
-humaine ...
-
-La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange; mon
-ami cependant prenait plaisir à la conversation du philosophe, et
-redoublait les petits verres pour l'entendre raisonner et déraisonner
-plus longtemps.
-
-Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne cherchais ici à
-daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient
-ces deux types du malheur et de l'abrutissement! Les hommes riches
-manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables
-lieux, dans ce vestibule du purgatoire, d'où il serait peut-être facile
-de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre les
-doigts sur ces plaies, sans prétendre à les fermer.
-
-Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises,
-indiennes ou thibétaines, n'accompliraient-ils pas dans de pareils
-lieux de dangereuses et sublimes missions?--Pourquoi le Seigneur
-vivait-il avec les païens et les publicains?
-
-Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte
-s'éclaire. Je m'élance de cet enfer au moment d'une arrestation, et je
-respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de
-la rue aux Fers.
-
-La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes
-dont l'aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des
-divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent
-leur tour pour recevoir leurs denrées d'après la mercuriale fixée.
-
-Je crois qu'il est temps de me diriger vers l'embarcadère de
-Strasbourg, emportant dans ma pensée le vain fantôme de cette nuit.
-
-
-
-
-XVI
-
-MEAUX
-
-Voilà, voilà, celui qui vient de l'enfer!
-
-Je m'appliquais ce vers en roulant le matin sur les rails du chemin
-de Strasbourg, et je me flattais ... et je n'avais pas encore pénétré
-jusqu'aux plus profondes _souricières;_ je n'avais guère, au fond,
-rencontré que d'honnêtes travailleurs, des pauvres diables avinés, des
-malheureux sans asile... Là n'est pas encore le dernier abîme.
-
-L'air frais du matin, l'aspect des vertes campagnes, les bords riants
-de la Marne, Pantin à droite, d'abord,--le vrai Pantin,--Chelles
-à gauche, et plus tard Lagny, les longs rideaux de peupliers, les
-premiers coteaux abrités qui se dirigent vers la Champagne, tout cela
-me charmait et faisait rentrer le calme dans mes pensées.
-
-Malheureusement, un gros nuage noir se dessinait au fond de l'horizon,
-et, quand je descendis à Meaux, il pleuvait à verse. Je me réfugiai
-dans un café, où je fus frappé par l'aspect d'une énorme affiche rouge
-conçue en ces termes:
-
- PAR PERMISSION DE M. LE MAIRE. (de Meaux)
-
- MERVEILLE SURPRENANTE
-
- Tout ce que la nature offre de plus bizarre:
-
- UNE TRÈS-JOLIE FEMME
-
- Ayant pour chevelure une belle
-
- TOISON DI MÉRINOS
-
- Couleur marron.
-
-«M. Montaldo, de passage en cette ville, a l'honneur d'exposer au
-public une rareté, un phénomène tellement extraordinaire, que
-Messieurs de la Faculté de médecine de Paris et de Montpellier n'ont pu
-encore le définir.
-
-CE PHÉNOMÈNE
-
-consiste en une jeune femme de dix-huit ans, native de Venise, qui,
-au lieu de chevelure, porte une magnifique toison en laine mérinos
-de Barbarie, couleur marron, d'une longueur d'environ cinquante-deux
-centimètres. Elle pousse comme les plantes, et on lui voit sur la tête
-des tiges qui supportent quatorze ou quinze branches.
-
-»Deux de ces tiges s'élèvent sur son front et forment des cornes.
-
-»Dans le cours de l'année, il tombe de sa toison, comme de celle des
-moutons qui ne sont pas tondus à temps, des fragments de laine.
-
-»Cette personne est très-avenante, ses yeux sont expressifs, elle a la
-peau très-blanche; elle a excité dans les grandes villes l'admiration
-de ceux qui l'ont vue, et, dans son séjour à Londres, en 1843, Sa
-Majesté la reine, à qui elle a été présentée, a témoigné sa surprise en
-disant que jamais la nature ne s'était montrée si bizarre.
-
-»Les spectateurs pourront s'assurer de la vérité au tact de la laine,
-comme à l'élasticité, à l'odorat, etc., etc.
-
-»Visible tous les jours jusqu'à dimanche 5 courant.
-
-»Plusieurs morceaux d'opéra seront exécutés par un artiste distingué.
-
-»Des danses de caractère, espagnoles et italiennes, par des artistes
-pensionnés.
-
-»Prix d'entrée: 25 centimes.--Enfants et militaires: 10 centimes.»
-
-A défaut d'autre spectacle, je voulus vérifier par moi-même les
-merveilles de cette affiche, et je ne sortis de la représentation
-qu'après minuit.
-
-J'ose à peine analyser maintenant les sensations étranges du sommeil
-qui succéda à cette soirée. Mon esprit, surexcité sans doute par les
-souvenirs de la nuit précédente, et un peu par l'aspect du pont des
-Arches, qu'il fallut traverser pour me rendre à l'hôtel, imagina le
-rêve suivant, dont le souvenir m'est fidèlement resté.
-
-
-
-XVII
-
-CAPHARNAUM
-
-Des corridors, des corridors sans fin! Des escaliers, des escaliers où
-l'on monte, où l'on descend, où l'on remonte, et dont le bas trempe
-toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d'immenses
-arches de pont ... à travers des charpentes inextricables! Monter,
-descendre, ou parcourir les corridors, et cela, pendant plusieurs
-éternités ... Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes
-fautes?
-
-J'aimerais mieux vivre!
-
-Au contraire, voilà qu'on me brise la tête à grands coups de marteau:
-qu'est-ce que cela veut dire?
-
-Je rêvais à des queues de billard ... à des petits verres _de verjus_
-...
-
-«Monsieur et marne le maire est-il content?»
-
-Bon! je confonds à présent Bilboquet avec Macaire. Mais ce n'est pas
-une raison pour qu'on me casse la tête avec des foulons.
-
-«Brûler n'est pas répondre!»
-
-Serait-ce pour avoir embrassé la femme à cornes, ou pour avoir promené
-mes doigts dans sa chevelure de mérinos?
-
-«Qu'est-ce que c'est donc que ce cynisme!» dirait Macaire.
-
-Mais Desbarreaux le cartésien répondrait à la Providence:
-
-«Voilà bien du tapage pour ... bien peu de chose.»
-
-
-
-
-XVIII
-
-CHOEUR DES GNOMES[1]
-
-Les petits gnomes chantent ainsi:
-
-«Profitons de son sommeil!--Il a eu bien tort de régaler le
-saltimbanque, et d'absorber tant de bière de Mars en octobre,--à ce
-même café--de _Mars,_ avec accompagnement de cigares, de cigarettes, de
-clarinette et de basson.
-
-»Travaillons, frères,--jusqu'au point du jour, jusqu'au chant du
-coq,--jusqu'à l'heure où part la voiture de Dammartin,--et qu'il puisse
-entendre la sonnerie de la vieille cathédrale où repose L'AIGLE DE
-MEAUX.
-
-»Décidément, la femme mérinos lui travaille l'esprit,--non moins que
-la bière de Mars et les foulons du pont des Arches;--cependant,
-les cornes de cette femme ne sont pas telles que l'avait dit le
-saltimbanque:--notre Parisien est encore jeune... Il ne s'est pas assez
-méfié du _boniment_.
-
-»Travaillons, frères, travaillons pendant qu'il dort.--Commençons
-par lui dévisser la tête, puis, à petits coups de marteau,--oui, de
-marteau,--nous descellerons les parois de ce crâne philosophique--et
-biscornu!
-
-»Pourvu qu'il n'aille pas se loger dans une des cases de son
-cerveau--l'idée d'épouser la femme à la chevelure de mérinos!
-Nettoyons d'abord le sinciput et l'occiput;--que le sang circule plus
-clair à travers les centres nerveux qui s'épanouissent au-dessus des
-vertèbres.
-
-»Le _moi_ et le _non-moi_ de Fichte se livrent un terrible combat dans
-cet esprit plein d'objectivité.--Si seulement il n'avait pas arrosé la
-bière de Mars--de quelques tournées de punch offert à ces dames!...
-L'Espagnole était presque aussi séduisante que la Vénitienne; mais elle
-avait de faux mollets,--et sa cachucha parassait due aux leçons de
-Mabille.
-
-»Travaillons, frères, travaillons;--la boîte osseuse se nettoie.--Le
-compartiment de la mémoire embrasse déjà une certaine série de
-faits.--La causalité,--oui, la causalité,--le ramènera au sentiment de
-sa subjectivité.--Prenons garde seulement qu'il ne s'éveille avant que
-notre tâche soit finie.
-
-»Le malheureux se réveillerait pour mourir d'un coup de sang, que la
-Faculté qualifierait d'épanchement au cerveau,--et c'est nous qu'on
-accuserait _là-haut.--_ Dieux immortels! il fait un mouvement; il
-respire avec peine.--Raffermissons la boîte osseuse avec un dernier
-coup de foulon,--oui, de foulon.--Le coq chante,--l'heure sonne... Il
-en est quitte pour un mal de tête... _Il le fallait!_»
-
-
-[1] Ceci est un chapitre dans le goût allemand. Les _gnomes_ sont de
-petits êtres appartenant à la classe des esprits de la terre, qui sont
-attachés au service de l'homme, ou du moins que leur sympathie conduit
-parfois à lui être utile. (Voir les légendes recueillies par Simmek.)
-
-
-
-XIX
-
-JE M'ÉVEILLE
-
-Décidément, ce rêve est trop extravagant ... même pour moi! Il vaut
-mieux se réveiller tout à fait.--Ces petits drôles! qui me démontaient
-la tête, et qui se permettaient après de rajuster les morceaux du
-crâne avec de grands coups de leurs petits marteaux!--Tiens, un coq
-qui chante!... Je suis donc à la campagne? C'est peut-être le coq de
-Lucien: ἀλεκτρυών.--Oh! souvenirs classiques, que vous êtes loin de
-moi!
-
-Cinq heures sonnent,--où suis-je?--Ce n'est pas là ma chambre...
-Ah! je m'en souviens,--je me suis endormi hier à la _Sirène,_ tenue
-par le Vallois,--_dans la bonne ville de Meaux_ (Meaux en Brie,
-Seine-et-Marne).
-
-Et j'ai négligé d'aller présenter mes hommages à monsieur et à mame le
-maire!--C'est la faute de Bilboquet (_Faisant sa toilette_):
-
-Air des _Prétendus._
-
-Allons présenter--hum!--présenter notre hommage
- A la fille de la maison!... (_Bis._)
- Oui, j'en conviens, elle a raison,
- Oui, oui, la friponne a raison!
-Allons présenter, etc.
-
-Tiens, le mal de tête s'en va... Oui, mais la voiture est partie.
-Restons, et tirons-nous de cet affreux mélange de comédie,--de rêve--et
-de réalité.
-
-Pascal a dit:
-
-«Les hommes sont fous, si nécessairement fous, que ce serait être fou
-par une autre sorte que de n'être pas fou.» La Rochefoucauld a ajouté:
-
-«C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.» Ces maximes
-sont consolantes.
-
-
-
-XX
-
-
-RÉFLEXIONS
-
-
-Recomposons nos souvenirs.
-
-Je suis majeur et vacciné; mes qualités physiques importent peu pour
-le moment. Ma position sociale est supérieure à celle du saltimbanque
-d'hier au soir; et décidément, sa Vénitienne n'aura pas ma main.
-
-Un sentiment de soif me travaille.
-
-Retourner au café de _Mars_ à cette heure, ce serait vouloir marcher
-sur les fusées d'un feu d'artifice éteint.
-
-D'ailleurs, personne n'y peut être levé encore. Allons errer sur les
-bords de la Marne et le long de ces terribles moulins à eau dont le
-souvenir a troublé mon sommeil.
-
-Ces moulins, écaillés d'ardoises, si sombres et si bruyants au clair
-de lune, doivent être pleins de charmes aux rayons du soleil levant.
-
-Je viens de réveiller les garçons du café du _Commerce._ Une légion
-de chats s'échappe de la grande salle de billard, et va se jouer sur
-la terrasse parmi les thuyas, les orangers et les balsamines roses et
-blanches.--Les voilà qui grimpent comme des singes le long des berceaux
-de treillage revêtus de lierre.
-
-O nature, je te salue!
-
-Et, quoique ami des chats, je caresse aussi ce chien à longs poils gris
-qui s'étire péniblement. Il n'est pas muselé.--N'importe; la chasse est
-ouverte.
-
-Qu'il est doux pour un coeur sensible _de voir lever l'aurore_ sur la
-Marne, à quarante kilomètres de Paris!
-
-Là-bas, sur le même bord, au delà des moulins, est un autre café
-non moins pittoresque, qui s'intitule café de l'_Hôtel-de-ville_
-(sous-préfecture). Le maire de Meaux, qui habite tout près, doit, en
-se levant, y reposer ses yeux sur les allées d'ormeaux et sur les
-berceaux d'un vert glauque qui garnissent la terrasse. On admire là une
-statue en terre cuite de la Camargo, grandeur naturelle, dont il faut
-regretter les bras cassés. Ses jambes sont effilées comme celles de
-l'Espagnole d'hier--et des Espagnoles de l'Opéra.
-
-Elle préside à un jeu de boules.
-
-J'ai demandé de l'encre au garçon. Quant au café, il n'est pas encore
-fait. Les tables sont couvertes de tabourets; j'en dérange deux; et je
-me recueille en prenant possession d'un petit chat blanc qui a les yeux
-verts.
-
-On commence à passer sur le pont; j'y compte huit arches. La Marne
-est _marneuse_ naturellement; mais elle revêt maintenant des teintes
-plombées que rident parfois les courants qui sortent des moulins, ou
-plus loin les jeux folâtres des hirondelles.
-
-Est-ce qu'il pleuvra ce soir?
-
-Quelquefois, un poisson fait un soubresaut qui ressemble, ma foi, à
-la cachucha éperdue de cette demoiselle bronzée que je n'oserais
-qualifier de dame sans plus d'informations.
-
-Il y a en face de moi, sur l'autre bord, des sorbiers à grains de
-corail du plus bel effet: sorbier des oiseaux,--_aviaria._--J'ai
-appris cela quand je me destinais à la position de bachelier dans
-l'Université de Paris.
-
-
-
-XXI
-
-
-LA FEMME MÉRINOS
-
-
-Je m'arrête. Le métier de _réaliste_ est trop dur à faire. La lecture
-d'un article de Charles Dickens est pourtant la source de ces
-divagations!... Une voix grave me rappelle à moi-même.
-
-Je viens de tirer de dessous plusieurs journaux parisiens et _marnais_
-un certain feuilleton d'où l'anathème s'exhale avec raison sur les
-imaginations bizarres qui constituent aujourd'hui l'_école du vrai._
-
-Le même mouvement a existé après 1830, après 1794, après 1716 et après
-bien d'autres dates antérieures. Les esprits, fatigués des conventions
-politiques ou romanesques, voulaient du _vrai_ à tout prix.
-
-Or, le vrai, c'est le faux, du moins en art et en poésie. Quoi de plus
-faux que l'_Iliade,_ que l'_Énéide,_ que la _Jérusalem délivrée,_ que
-la _Henriade_? que les tragédies, que les romans?...
-
---Eh bien, moi, dit le critique, j'aime ce faux. Est-ce que cela
-m'amuse, que vous me racontiez votre vie pas à pas, que vous analysiez
-vos rêves, vos impressions, vos sensations?... Que m'importe que
-vous ayez couché à la _Sirène,_ chez le Vallois? Je présume que cela
-n'est pas vrai, ou bien que cela est arrangé. Vous me direz d'aller y
-voir... Je n'ai pas besoin de me rendre à Meaux! Du reste, les mêmes
-choses m'arriveraient, que je n'aurais pas l'aplomb d'en entretenir le
-public. Et d'abord est-ce que l'on croit à cette femme aux cheveux de
-mérinos?
-
-Je suis forcé d'y croire; et plus sûrement encore que par les promesses
-de l'affiche. L'affiche _existe,_ mais la femme pourrait ne pas
-exister... Eh bien, le saltimbanque n'avait rien écrit que de véritable.
-
-La représentation a commencé à l'heure dite. Un homme assez replet,
-mais encore vert, est entré en costume de Figaro. Les tables étaient
-garnies en partie par le peuple de Meaux, en partie par les cuirassiers
-du 6e.
-
-M. Montaldo--car c'était lui--a dit avec modestie:
-
---Signori, ze vais vi faire entendre le grand aria di _Figaro._ Il
-commence.
-
---_Tra de ra la, de ra la, de ra la, ah!_...
-
-Sa voix, un peu usée, mais encore agréable, était accompagnée d'un
-basson.
-
-Quand il arriva au vers: _Largo al fattotum délia cita!_ je crus devoir
-me permettre une observation. Il prononçait _cita._ Je dis tout haut:
-_Tchita!_ ce qui étonna un peu les cuirassiers et le peuple de Meaux.
-Le chanteur me fit un signe d'assentiment, et, quand il arriva à cet
-autre vers: «Figaro-_ci_, Figaro-là ...» il eut soin de prononcer
-_tchi._--J'étais flatté de cette attention.
-
-Mais, en faisant sa quête, il vint à moi et me dit (je ne donne pas ici
-la phrase patoisée):
-
---On est heureux de rencontrer des amateurs instruits ... Ma ze souis
-de Tourino, et, à Tourino, nous prononçons _ci._ Vous aurez entendu le
-_tchi_ à Rome ou à Naples?
-
---Effectivement!... Et votre Vénitienne?
-
---Elle va paraître à neuf heures. En attendant, je vais danser une
-cachucha avec cette jeune personne que j'ai l'honneur de vous présenter.
-
-La cachucha n'était pas mal, mais exécutée dans un goût un peu
-classique... Enfin, la femme aux cheveux de mérinos parut dans toute
-sa splendeur. C'étaient effectivement des cheveux de mérinos. Deux
-touffes, placées sur le front, se dressaient en cornes.--Elle aurait
-pu se faire faire un châle de cette abondante chevelure. Que de maris
-seraient heureux de trouver dans les cheveux de leurs femmes cette
-_matière première_ qui réduirait le prix de leurs vêtements à la simple
-main-d'oeuvre!
-
-La figure était pâle et régulière. Elle rappelait le type des vierges
-de Carlo Dolci. Je dis à la jeune femme:
-
---_Sete voi Veneziana?_
-
-Elle me répondit:
-
---_Signor, si._
-
-Si elle avait dit: _Si, signor,_ je l'aurais soupçonnée Piémontaise
-ou Savoyarde; mais, évidemment, c'est une Vénitienne des montagnes
-qui confinent au Tyrol. Les doigts sont effilés, les pieds petits,
-les attaches fines; elle a les yeux presque rouges et la douceur
-d'un mouton; sa voix même semble un bêlement accentué. Les cheveux,
-si l'on peut appeler cela des cheveux, résisteraient à tous les
-efforts du peigne. C'est un amas de cordelettes comme celles que se
-font les Nubiennes en les imprégnant de beurre. Toutefois, sa peau
-étant d'un blanc mat irrécusable et sa chevelure d'un _marron_ assez
-clair (voir l'affiche), je pense qu'il y a eu croisement; un nègre,
-Othello peut-être, se sera allié au type vénitien, et, après plusieurs
-générations, ce produit local se sera révélé.
-
-Quant à l'Espagnole, elle est évidemment originaire de Savoie ou
-d'Auvergne, ainsi que M. Montaldo.
-
-Mon récit est terminé. «Le vrai est ce qu'il peut,» comme disait M.
-Dufougeray. J'aurais pu raconter l'histoire de la Vénitienne, de M.
-Montaldo, de l'Espagnole, et même du basson. Je pourrais supposer que
-je me suis épris de l'une ou de l'autre de ces deux femmes, et que
-la rivalité du saltimbanque ou du basson m'a conduit aux aventures
-les plus extraordinaires.--Mais la vérité, c'est qu'il n'en est rien.
-L'Espagnole avait, comme je l'ai dit, les jambes maigres; la femme
-mérinos ne m'intéressait qu'à travers une atmosphère de fumée de tabac
-et une consommation de bière qui me rappelait l'Allemagne.--Laissons
-ce phénomène à ses habitudes et à ses attachements probables.
-
-Je soupçonne le basson, jeune homme assez fluet, noir de chevelure, de
-ne pas lui être indifférent.
-
-
-
-XXII
-
-ITINÉRAIRE
-
-Je n'ai pas encore expliqué au lecteur le motif véritable de mon voyage
-à Meaux... Il convient d'avouer que je n'ai rien à faire dans ce pays;
-mais, comme le public français veut toujours savoir les raisons de
-tout, il est temps d'indiquer ce point.
-
-Un de mes amis,--un limonadier de Creil,--ancien _hercule_ retiré, et
-se livrant à la chasse dans ses moments perdus, m'avait invité, ces
-jours derniers, à une chasse à la loutre sur les bords de l'Oise:
-
-Il était très-simple de me rendre à Creil par le Nord; mais le chemin
-du Nord est un chemin tortu, bossu, qui fait un coude considérable
-avant de parvenir à Creil, où se trouve le confluent du railway de
-Lille et de celui de Saint-Quentin. De sorte que je m'étais dit:
-
--En prenant par Meaux, je rencontrerai l'omnibus de Dammartin; je
-traverserai à pied les bois d'Ermenonville, et, suivant les bords de la
-Nonette, je parviendrai, après trois heures de marche, à Senlis, où je
-rencontrerai l'omnibus de Creil. De là, j'aurai le plaisir de revenir à
-Paris par _le plus long,_ c'est-à-dire par le chemin de fer du Nord.
-
-En conséquence, ayant manqué la voiture de Dammartin, il s'agissait
-de trouver une autre correspondance.--Le système des chemins de
-fer a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté
-immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de
-communications directes; il faut faire dix lieues à droite ou
-dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen
-des correspondances, qui mettent encore deux ou trois heures à vous
-transporter dans des pays où l'on arrivait autrefois en quatre heures.
-
-La spirale célèbre que traça en l'air le bâton du caporal Trûn n'était
-pas plus capricieuse que le chemin qu'il faut faire, soit d'un côté,
-soit de l'autre.
-
-On m'a dit à Meaux:
-
---La voiture de Nanteuil-le-Haudouin vous mettra à une lieue
-d'Ermenonville, et, dès lors, vous n'avez plus qu'à marcher.
-
-A mesure que je m'éloignais de Meaux, le souvenir de la femme mérinos
-et de l'Espagnole s'évanouissait dans les brumes de l'horizon. Enlever
-l'une au basson, ou l'autre au ténor chorégraphe, eût été un procédé
-plein de petitesse, en cas de réussite, attendu qu'ils avaient été
-polis et charmants;--une tentative vaine m'aurait couvert de confusion.
-N'y pensons plus.
-
-Nous arrivons à Nanteuil par un temps abominable; il devient impossible
-de traverser les bois. Quant à prendre des voitures à volonté, je
-connais trop les chemins vicinaux du pays pour m'y risquer.
-
-Nanteuil est un bourg montueux qui n'a jamais eu de remarquable que son
-château désormais disparu. Je m'informe à l'hôtel des moyens de sortir
-d'un pareil lieu; et l'on me répond:
-
---Prenez la voiture de Crespy en Valois, qui passe à deux heures;
-cela vous fera faire un détour, mais vous trouverez ce soir une autre
-voiture qui vous conduira sur les bords de l'Oise.
-
-Dix lieues encore pour voir une pêche à la loutre. Il était si simple
-de rester à Meaux, dans l'aimable compagnie du saltimbanque, de la
-Vénitienne et de l'Espagnole!...
-
-
-
-
-XXIII
-
-CRESPY EN VALOIS
-
-Trois heures plus tard, nous arrivons à Crespy. Les portes de la
-ville sont monumentales et surmontées de trophées dans le goût du
-xviie siècle. Le clocher de la cathédrale est élancé, taillé
-à six pans et découpé à jour comme celui de la vieille église de
-Soissons.
-
-Il s'agissait d'attendre jusqu'à huit heures la voiture de
-correspondance. L'après-dînée, le temps s'est éclairci. J'ai admiré les
-environs assez pittoresques de la vieille cité valoise, et la vaste
-place du marché que l'on y crée en ce moment. Les constructions sont
-dans le goût de celles de Meaux. Ce n'est plus parisien, et ce n'est
-pas encore flamand. On construisait une église dans un quartier signalé
-par un assez grand nombre de maisons bourgeoises.--Un dernier rayon
-de soleil, qui teignait de rose la face de l'ancienne cathédrale, m'a
-fait revenir dans le quartier opposé. Il ne reste malheureusement que
-le chevet. La tour et les ornements du portail m'ont paru remonter
-au xive siècle.--J'ai demandé à des voisins pourquoi l'on
-s'occupait de construire une église moderne, au lieu de restaurer un si
-beau monument.
-
---C'est, m'a-t-on dit, parce que les bourgeois ont principalement leurs
-maisons dans l'autre quartier, et cela les dérangerait trop de venir à
-l'ancienne église... Au contraire, l'autre sera sous leur main.
-
---C'est, en effet, dis-je, bien plus commode d'avoir une église à sa
-porte; mais les vieux chrétiens n'auraient pas regardé à deux cents
-pas de plus pour se rendre à une vieille et splendide basilique.
-Aujourd'hui, tout est changé, c'est le bon Dieu qui est obligé de se
-rapprocher des paroissiens!...
-
-
-
-
-XXIV
-
-EN PRISON
-
-Certes, je n'avais rien dit d'inconvenant ni de monstrueux. Aussi, la
-nuit arrivant, je crus bon de me diriger vers le bureau des voitures.
-Il fallait encore attendre une demi-heure.--J'ai demandé à souper pour
-passer le temps.
-
-Je finissais une excellente soupe, et je me tournais pour demander
-autre chose, lorsque j'aperçus un gendarme qui me dit:
-
---Vos papiers?
-
-J'interroge ma poche avec dignité... Le passe-port était resté à Meaux,
-où on me l'avait demandé à l'hôtel pour m'inscrire; et j'avais oublié
-de le reprendre le lendemain matin. La jolie servante à laquelle
-j'avais payé mon compte n'y avait pas pensé plus que moi.
-
---Eh bien, dit le gendarme, vous allez me suivre chez M. le maire.
-
-Le maire! Encore si c'était le maire de Meaux! Mais c'est le maire de
-Crespy! L'autre eût certainement été plus indulgent.
-
---D'où venez-vous?
-
---De Meaux.
-
---Où allez-vous?
-
---A Creil.
-
---Dans quel but?
-
---Dans le but de faire une chasse à la loutre.
-
---Et pas de papiers, à ce que dit le gendarme?
-
---Je les ai oubliés à Meaux.
-
-Je sentais moi-même que ces réponses n'avaient rien de satisfaisant;
-aussi le maire me dit-il paternellement:
-
---Eh bien, vous êtes en état d'arrestation!
-
---Et où coucherai-je?
-
---A la prison.
-
---Diable! mais je crains de ne pas être bien couché.
-
---C'est voire affaire.
-
---Et si je payais un ou deux gendarmes pour me garder à l'hôtel?...
-
---Ce n'est pas l'usage.
-
---Cela se faisait au xviiie siècle.
-
---Plus aujourd'hui.
-
-Je suivis le gendarme assez mélancoliquement.
-
-La prison de Crespy est ancienne. Je pense même que le caveau dans
-lequel on m'a introduit date du temps des croisades; il a été
-soigneusement recrépi avec du béton romain.
-
-J'ai été fâché de ce luxe; j'aurais aimé à élever des rats ou à
-apprivoiser des araignées.
-
---Est-ce que c'est humide? dis-je au geôlier.
-
---Très-sec, au contraire. Aucun de ces _messieurs_ ne s'en est plaint
-depuis les restaurations. Ma femme va vous faire un lit.
-
---Pardon, je suis Parisien: je le voudrais très-doux.
-
---On vous mettra deux lits de plume.
-
---Est-ce que je ne pourrais pas finir de souper? Le gendarme m'a
-interrompu après le potage.
-
---Nous n'avons rien. Mais, demain, j'irai vous chercher ce que vous
-voudrez; maintenant, tout le monde est couché à Crespy.
-
---A huit heures et demie!
-
--Il en est neuf.
-
-La femme du geôlier avait établi un lit de sangle dans le caveau,
-comprenant sans doute que je payerais bien la pistole. Outre les lits
-de plume, il y avait un édredon. J'étais dans les plumes de tous côtés.
-
-
-
-
-XXV
-
-AUTRE RÊVE
-
-J'eus à peine deux heures d'un sommeil tourmenté; je ne revis pas les
-petits gnomes bienfaisants; ces êtres panthéistes, éclos sur le sol
-germain, m'avaient totalement abandonné. En revanche, je comparaissais
-devant un tribunal, qui se dessinait au fond d'une ombre épaisse,
-imprégnée au bas d'une poussière scolastique.
-
-Le président avait un faux air de M. Nisard; les deux assesseurs
-ressemblaient à M. Cousin et à M. Guizot, mes anciens maîtres. Je
-ne passais plus comme autrefois devant eux mon examen en Sorbonne.
-J'allais subir une condamnation capitale.
-
-Sur une table étaient étendus plusieurs numéros de _Magazines_ anglais
-et américains, et une foule de livraisons illustrées à _jour_ et à _six
-pence,_ où apparaissaient vaguement les noms d'Edgar Poe, de Dickens,
-d'Ainsworth, etc., et trois figures pâles et maigres se dressaient à
-droite du tribunal, drapées de thèses en latin imprimées sur satin,
-où je crus distinguer ces noms: _Sapientia, Ethica, Grammatica.--_Les
-trois spectres accusateurs me jetaient ces mots méprisants:
-
---_Fantaisiste! réaliste!! essayste!!!_
-
-Je saisis quelques phrases de l'accusation formulée à l'aide d'un
-organe qui semblait être celui de M. Patin:
-
--Du _réalisme_ au crime, il n'y a qu'un pas; car le crime est
-essentiellement réaliste. Le _fantaisisme_ conduit tout droit à
-l'adoration des monstres. L'_essaysme_ amène ce faux esprit à
-pourrir sur la paille humide des cachots. On commence par visiter
-Paul Niquet,--on en vient à adorer une femme à cornes et à chevelure
-de mérinos,--on finit par se faire arrêter à Crespy pour cause de
-vagabondage et de troubadourisme exagéré!...
-
-J'essayai de répondre: j'invoquai Lucien, Rabelais, Érasme et autres
-fantaisistes classiques.--Je sentis alors que je devenais prétentieux.
-
-Alors, je m'écriai en pleurant:
-
---_Confiteor! plangior! juro!..._--Je jure de renoncer à ces œuvres
-maudites par la Sorbonne et par l'Institut: je n'écrirai plus que de
-l'histoire, de la philosophie, de la philologie et de la statistique...
-On semble en douter?... Eh bien, je ferai des romans vertueux et
-champêtres, je viserai aux prix de poésie, de morale; je ferai des
-livres contre l'esclavage et pour les enfants, des poëmes didactiques,
-des tragédies!--des tragédies!... Je vais même en réciter une que j'ai
-écrite en seconde, et dont le souvenir me revient ...
-
-Les fantômes disparurent en jetant des cris plaintifs.
-
-
-
-XXVI
-
-
-MORALITÉ
-
-
-Nuit profonde! où suis-je? Au cachot!
-
-Imprudent! voilà pourtant où t'a conduit la lecture de l'article
-anglais intitulé _la Clef de la rue ..._ Tâche maintenant de découvrir
-la clef des champs!
-
-La serrure a grincé, les barres ont résonné. Le geôlier m'a demandé si
-j'avais bien dormi:
-
---Très-bien! très-bien!
-
-Il faut être poli.
-
---Comment sort-on d'ici?
-
---On écrira à Paris, et, si les renseignements sont favorables, au bout
-de trois ou quatre jours ...
-
---Est-ce que je pourrais causer avec un gendarme?
-
---Le vôtre viendra tout à l'heure.
-
-Le gendarme, quand il entra, me parut un dieu. Il me dit:
-
---Vous avez de la chance.
-
---En quoi?
-
---C'est aujourd'hui jour de _correspondance_ avec Senlis, vous pourrez
-paraître devant le substitut. Allons, levez-vous.
-
---Et comment va-t-on à Senlis?
-
---A pied; cinq lieues, ce n'est rien.
-
---Oui, mais s'il pleut ..., entre deux gendarmes, sur des routes
-détrempées.
-
---Vous pouvez prendre une voiture.
-
-Il m'a bien fallu prendre une voiture. Une petite affaire de onze
-francs; deux francs à la pistole;--en tout, treize.--O fatalité!
-
-Du reste, les deux gendarmes étaient très-aimables, et je me suis mis
-fort bien avec eux sur la route en leur racontant les combats qui
-avaient eu lieu dans ce pays du temps de la Ligue. En arrivant en vue
-de la tour de Montépilloy, mon récit devint pathétique, je peignis la
-bataille, j'énumerai les escadrons de gens d'armes qui reposaient sous
-les sillons;--ils s'arrêtèrent cinq minutes à contempler la tour, et je
-leur expliquai ce que c'était qu'un château fort de ce temps-là.
-
-Histoire! archéologie! philosophie! Vous êtes donc bonnes à quelque
-chose.
-
-Il fallut monter à pied au village de Montépilloy, situé dans un
-bouquet de bois. Là, mes deux braves gendarmes de Crespy m'ont remis
-aux mains de ceux de Senlis, et leur ont dit:
-
---Il a pour _deux jours de pain_ dans le coffre de la voiture.
-
---Si vous voulez déjeuner? m'a-t-on dit avec bienveillance.
-
---Pardon, je suis comme les Anglais, je mange très-peu de pain.
-
---Oh! l'on s'y fait.
-
-Les nouveaux gendarmes semblaient moins aimables que les autres. L'un
-d'eux me dit:
-
---Nous avons encore une petite formalité à remplir.
-
-Il m'attacha des chaînes comme à un héros de l'Ambigu, et ferma les
-fers avec deux cadenas.
-
---Tiens, dis-je, pourquoi ne m'a-t-on mis des fers qu'ici?
-
---Parce que les gendarmes étaient avec vous dans la voiture, et que
-nous, nous sommes à cheval.
-
-Arrivés à Senlis, nous allâmes chez le substitut, et, étant connu dans
-la ville, je fus relâché tout de suite. L'un des gendarmes m'a dit:
-
---Cela vous apprrendra à oublier votrre passe-porrt une autrre fois
-quand vous sorrtirrez de votrre déparrtement.
-
-Avis au lecteur.--J'étais dans mon tort... Le substitut a été fort
-poli, ainsi que tout le monde. Je ne trouve de trop que le cachot et
-les fers. Ceci n'est pas une critique de ce qui se passe aujourd'hui.
-Cela s'est toujours fait ainsi. Je ne raconte cette aventure que pour
-demander que, comme pour d'autres choses, on tente un progrès sur ce
-point.--Si je n'avais pas parcouru la moitié du monde, et vécu avec les
-Arabes, les Grecs, les Persans, dans les khans des caravansérails et
-sous les tentes, j'aurais eu peut-être un sommeil plus troublé encore,
-et un réveil plus triste, pendant ce simple épisode d'un voyage de
-Meaux à Oeil.
-
-Il est inutile de dire que je suis arrivé trop tard pour la chasse à
-la loutre. Mon ami le limonadier, après sa chasse, était parti pour
-Clermont afin d'assister à un enterrement. Sa femme m'a montré la
-loutre empaillée, et complétant une collection de bêtes et d'oiseaux du
-Valois, qu'il espère vendre à quelque Anglais.
-
-Voilà l'histoire fidèle de trois nuits d'octobre, qui m'ont corrigé des
-excès d'un réalisme trop absolu;--j'ai du moins tout lieu de l'espérer.
-
-
-
-
-PROMENADES ET SOUVENIRS
-
-
-
-I
-
-LA BUTTE MONTMARTRE
-
-Il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris.
-Je n'en ai jamais été si convaincu que depuis deux mois. Arrivé
-d'Allemagne, après un court séjour dans une ville de la banlieue, je
-me suis cherché un domicile plus assuré que les précédents, dont l'un
-se trouvait sur la place du Louvre et l'autre dans la rue du Mail. Je
-ne remonte qu'à six années. Évincé du premier avec vingt francs de
-dédommagement, que j'ai négligé, je ne sais pourquoi, d'aller toucher
-à la Ville, j'avais trouvé dans le second ce qu'on ne trouve plus
-guère au centre de Paris: une vue sur deux ou trois arbres occupant
-un certain espace, qui permet à la fois de respirer et de se délasser
-l'esprit en regardant autre chose qu'un échiquier de fenêtres noires,
-où de jolies figures n'apparaissent que par exception. Je respecte la
-vie intime de mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec
-des longues-vues le galbe d'une femme qui se couche, ou surprennent à
-l'œil nu les silhouettes particulières aux incidents et accidents de
-la vie conjugale. J'aime mieux tel horizon «à souhait pour le plaisir
-des yeux,» comme dirait Fénelon, où l'on peut jouir, soit d'un lever,
-soit d'un coucher de soleil, mais plus particulièrement du lever. Le
-coucher ne m'embarrasse guère: je suis sûr de le rencontrer partout
-ailleurs que chez moi. Pour le lever, c'est différent: j'aime à voir
-le soleil découper des angles sur les murs, à entendre au dehors des
-gazouillements d'oiseaux, fût-ce de simples moineaux francs... Grétry
-offrait un louis à entendre une chanterelle, je donnerais vingt francs
-pour un merle; les vingt francs que la ville de Paris me doit encore!
-
-J'ai longtemps habité Montmartre; on y jouit d'un air très-pur, de
-perspectives variées, et l'on y découvre des horizons magnifiques,
-soit «qu'ayant été vertueux, l'on aime à voir lever l'aurore,» qui est
-très-belle du côté de Paris, soit qu'avec des goûts moins simples, on
-préfère ces teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés
-et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration
-au-dessous du grand cimetière, entre l'arc de l'Étoile et les coteaux
-bleuâtres qui vont d'Argenteuil à Pontoise. Les maisons nouvelles
-s'avancent toujours, comme la mer diluvienne qui a baigné les flancs
-de l'antique montagne, gagnant peu à peu les retraites où s'étaient
-réfugiés les monstres informes reconstruits depuis par Cuvier. Attaqué
-d'un côté par la rue de l'Empereur, de l'autre par la mairie, qui sape
-les âpres montées et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux
-mont de Mars aura bientôt le sort de la butte des Moulins, qui, au
-siècle dernier, ne montrait guère un front moins superbe. Cependant, il
-nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints d'épaisses haies
-vertes, que l'épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs violettes
-et de ses baies pourprées.
-
-Il y a des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées
-champêtres et des ruelles silencieuses, bordées de chaumières,
-de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de
-précipices, où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à
-peu certains flots de verdure où s'ébattent des chèvres, qui broutent
-l'acanthe suspendue aux rochers; des petites filles à l'œil fier, au
-pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre
-même une vigne, la dernière du cru célèbre de Montmartre, qui luttait,
-du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque année, cet
-humble coteau perd une rangée de ses ceps rabougris, qui tombent dans
-une carrière. Il y a dix ans, j'aurais pu l'acquérir au prix de trois
-mille francs... On en demande aujourd'hui trente mille. C'est le plus
-beau point de vue des environs de Paris.
-
-Ce qui me séduisait dans ce petit espace abrité par les grands arbres
-du château des Brouillards, c'était d'abord ce reste de vignoble lié au
-souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des philosophes, était
-peut être le second Bacchus, Διονύσιος, et qui a eu trois corps, dont
-l'un a été enterré à Montmartre, le second à Ratisbonne et le troisième
-à Corinthe. C'était ensuite le voisinage de l'abreuvoir, qui, le soir,
-s'anime du spectacle de chevaux et de chiens que l'on y baigne, et
-d'une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent
-et chantent comme dans un des premiers chapitres de _Werther._ Avec
-un bas-relief consacré à Diane et peut-être deux figures de naïades
-sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l'ombre des vieux tilleuls
-qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite,
-silencieux à ses heures, et qui rappellerait certains points d'étude
-de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et serpente la rue des
-Brouillards, qui descend vers le chemin des Bœufs, puis le jardin du
-restaurant Gaucher, avec ses kiosques, ses lanternes et ses statues
-peintes ... La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornées
-par les coteaux de Saint-Ouen et de Montmorency, avec des reflets de
-soleil ou des nuages qui varient à chaque heure du jour. A droite est
-une rangée de maisons, la plupart fermées pour cause de craquements
-dans les murs. C'est ce qui assure la solitude relative de ce site; car
-les chevaux et les bœufs qui passent, les laveuses, ne troublent pas
-les méditations d'un sage, et même s'y associent. La vie bourgeoise,
-ses intérêts et ses relations vulgaires, lui donnent seuls l'idée de
-s'éloigner le plus possible des grands centres d'activité.
-
-Il y a à gauche de vastes terrains, recouvrant l'emplacement d'une
-carrière éboulée, que la commune a concédés à des hommes industrieux
-qui en ont transformé l'aspect. Ils ont planté des arbres, créé des
-champs où verdissent la pomme de terre et la betterave, où l'asperge
-montée étalait naguère ses panaches verts décorés de perles rouges.
-
-On descend le chemin et l'on tourne à gauche. Là sont encore deux ou
-trois collines vertes, entaillées par une route qui plus loin comble
-des ravins profonds, et qui tend à joindre un jour la rue de l'Empereur
-entre les buttes et le cimetière. On rencontre là un hameau qui sent
-fortement la campagne, et qui a renoncé depuis trois ans aux travaux
-malsains d'un atelier de _poudrette.--_Aujourd'hui, l'on y travaille
-les résidus des fabriques de bougies stéariques.--Que d'artistes
-repoussés du prix de Rome sont venus sur ce point étudier la campagne
-romaine et l'aspect des marais Pontins! Il y reste un marais animé par
-des canards, des oisons et des poules.
-
-Il n'est pas rare aussi d'y trouver des haillons pittoresques sur les
-épaules des travailleurs. Les collines, fendues çà et là, accusent
-le tassement du terrain sur d'anciennes carrières; mais rien n'est
-plus beau que l'aspect de la grande butte, quand le soleil éclaire
-ses terrains d'ocre rouge veinés de plâtre et de glaise, ses roches
-dénudées et quelques bouquets d'arbres encore assez touffus, où
-serpentent des ravins et des sentiers.
-
-La plupart des terrains et des maisons éparses de cette petite vallée
-appartiennent à de vieux propriétaires, qui ont calculé sur l'embarras
-des Parisiens à se créer de nouvelles demeures et sur la tendance
-qu'ont les maisons du quartier Montmartre à envahir, dans un temps
-donné, la plaine Saint-Denis. C'est une écluse qui arrête le torrent;
-quand elle s'ouvrira, le terrain vaudra cher.--Je regrette d'autant
-plus d'avoir hésité, il y a dix ans, à donner trois mille francs du
-dernier vignoble de Montmartre.
-
-Il ne faut plus y penser. Je ne serai jamais propriétaire: et pourtant
-que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (près Paris, du moins),
-j'ai chanté le refrain de M. Vautour:
-
- Quand on n'a pas de quoi payer son terme ...
-
-J'aurais fait faire dans cette vigne une construction si légère!... Une
-petite villa dans le goût de Pompéi avec un impluvium et une cella,
-quelque chose comme la maison du poëte tragique. Le pauvre Laviron,
-mort depuis sous les murs de Rome, m'en avait dessiné le plan.--A dire
-le vrai pourtant, il n'y a pas de propriétaires aux buttes Montmartre.
-On ne peut asseoir légalement sur des terrains minés par des cavités
-peuplées dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La commune
-concède un droit de possession qui s'éteint au bout de cent ans... On
-est campé comme les Turcs; et les doctrines les plus avancées auraient
-peine à contester un droit si fugitif où l'hérédité ne peut longuement
-s'établir.[1]
-
-
-[1] Certains propriétaires nient ce détail, qui m'a été affirmé par
-d'autres. N'y aurait-il pas eu, là aussi, des usurpations pareilles à
-celles qui ont rendu les fiefs héréditaires sous Hugues Capet?
-
-
-
-II
-
-
-LE CHATEAU DE SAINT-GERMAIN
-
-
-J'ai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent à mes relations,
-et n'ai rien trouvé qu'à des prix impossibles, augmentés par les
-conditions que formulent les concierges. Ayant rencontré un seul
-logement au-dessous de trois cents francs, on m'a demandé si j'avais
-un état pour lequel il fallût du jour.--J'ai répondu, je crois, qu'il
-m'en fallait pour l'état de ma santé.
-
---C'est, m'a dit le concierge, que la fenêtre de la chambre s'ouvre sur
-un corridor qui n'est pas bien clair.
-
-Je n'ai pas voulu en savoir davantage, et j'ai même négligé de
-visiter une cave à louer, me souvenant d'avoir vu à Londres cette même
-inscription, suivie de ces mots: «Pour un gentleman seul.»
-
-Je me suis dit:
-
---Pourquoi ne pas aller demeurer à Versailles ou à Saint-Germain?
-La banlieue est encore plus chère que Paris; mais, en prenant un
-abonnement du chemin de fer, on peut sans doute trouver des logements
-dans la plus déserte ou dans la plus abandonnée de ces deux villes.
-En réalité, qu'est-ce qu'une demi-heure de chemin de fer, le matin et
-le soir? On a là les ressources d'une cité, et l'on est presque à la
-campagne. Vous vous trouvez logé par le fait rue Saint-Lazare, n° 130.
-Le trajet n'offre que de l'agrément, et n'équivaut jamais, comme ennui
-ou comme fatigue, à une course d'omnibus.
-
-Je me suis trouvé très-heureux de cette idée, et j'ai choisi
-Saint-Germain, qui est pour moi une ville de souvenirs. Quel voyage
-charmant! Asnières, Chatou, Nanterre et le Pecq; la Seine trois fois
-repliée, des points de vue d'îles vertes, de plaines, de bois, de
-chalets et de villas; à droite, les coteaux de Colombes, d'Argenteuil
-et de Carrières; à gauche, le mont Valérien, Bougival, Luciennes et
-Marly; puis la plus belle perspective du monde: la terrasse et les
-vieilles galeries du château de Henri IV, couronnées par le profil
-sévère du château de François Ier. J'ai toujours aimé ce
-château bizarre, qui, sur le plan, a la forme d'un D gothique, en
-l'honneur, dit-on, du nom de la belle Diane.--Je regrette seulement
-de n'y pas voir ces grands toits écaillés d'ardoises, ces clochetons à
-jour où se déroulaient des escaliers en spirale, ces hautes fenêtres
-sculptées s'élançant d'un fouillis de toits anguleux qui caractérisent
-l'architecture valoise. Des maçons ont défiguré, sous Louis XVIII, la
-face qui regarde le parterre. Depuis, l'on a transformé ce monument
-en pénitencier, et l'on a déshonoré l'aspect des fossés et des ponts
-antiques par une enceinte de murailles couvertes d'affiches. Les hautes
-fenêtres et les balcons dorés, les terrasses où ont paru tour à tour
-les beautés blondes de la cour des Valois et de la cour des Stuarts,
-les galants chevaliers des Médicis et les Écossais fidèles de Marie
-Stuart et du roi Jacques, n'ont jamais été restaurés; il n'en reste
-rien que le noble dessin des baies, des tours et des façades, que cet
-étrange contraste de la brique et de l'ardoise, s'éclairant des feux du
-soir ou des reflets argentés de la nuit, et cet aspect moitié galant,
-moitié guerrier, d'un château fort qui, en dedans, contenait un palais
-splendide dressé sur une montagne, entre une vallée boisée où serpente
-un fleuve et un parterre qui se dessine sur la lisière d'une vaste
-forêt.
-
-Je revenais là, comme Ravenswood au château de ses pères; j'avais
-eu des parents parmi les hôtes de ce château,--il y a vingt ans
-déjà;--d'autres, habitants de la ville; en tout, quatre tombeaux... Il
-se mêlait encore à ces impressions des souvenirs d'amour et de fêtes
-remontant à l'époque des Bourbons--de sorte que je fus tour à tour
-heureux et triste tout un soir!
-
-Un incident vulgaire vint m'arracher à la poésie de ces rêves de
-jeunesse. La nuit étant venue, après avoir parcouru les rues et les
-places, et salué des demeures aimées jadis, donné un dernier coup d'œil
-aux côtes de l'étang de Mareil et de Chambourcy, je m'étais enfin
-reposé d'ans un café qui donne sur la place du Marché. On me servit une
-chope de bière. Il y avait au fond trois cloportes;--un homme qui a
-vécu en Orient est incapable de s'affecter d'un pareil détail.
-
---Garçon! dis-je, il est possible que j'aime les cloportes; mais, une
-autre fois, si j'en demande, je désirerais qu'on me les servît à part.
-
-Le mot n'était pas neuf, s'étant déjà appliqué à des cheveux servis
-sur une omelette; mais il pouvait encore être goûté à Saint Germain.
-Les habitués, les bouchers ou conducteurs de bestiaux, le trouvèrent
-agréable.
-
-Le garçon me répondit imperturbablement:
-
---Monsieur, cela ne doit pas vous étonner; on fait en ce moment des
-réparations au château, et ces insectes se réfugient dans les maisons
-de ville. Ils aiment beaucoup la bière et y trouvent leur tombeau.
-
---Garçon, lui dis-je, vous êtes plus beau que nature; et votre
-conversation me séduit... Mais est-il vrai que l'on fasse des
-réparations au château?
-
---Monsieur vient d'en être convaincu.
-
---Convaincu, grâce à votre raisonnement; mais êtes-vous sûr du fait en
-lui-même?
-
---Les journaux en ont parlé.
-
-Absent de France pendant longtemps, je ne pouvais contester ce
-témoignage. Le lendemain, je me rendis au château pour voir où en était
-la restauration. Le sergent-concierge me dit, avec un sourire qui
-n'appartient qu'à un militaire de ce grade:
-
---Monsieur, seulement pour raffermir les fondations, il faudrait neuf
-millions; les apportez-vous?
-
-Je suis habitué à ne m'étonner de rien.
-
---Je ne les ai pas sur moi, observai-je; mais cela pourrait encore se
-trouver!
-
---Eh bien, dit-il, quand vous les apporterez, nous vous ferons voir le
-château.
-
-J'étais piqué; ce qui me fit retourner à Saint-Germain deux jours
-après. J'avais trouvé l'idée.
-
---Pourquoi, me disais-je, ne pas faire une souscription? La France
-est pauvre; mais il viendra beaucoup d'Anglais l'année prochaine
-pour l'exposition des Champs-Élysées. Il est impossible qu'ils ne
-nous aident pas à sauver de la destruction un château qui a hébergé
-plusieurs générations de leurs reines et de leurs rois. Toutes les
-familles jacobites y ont passé.--La ville encore est à moitié pleine
-d'Anglais; j'ai chanté tout enfant les chansons du roi Jacques et
-pleuré Marie Stuart en déclamant les vers de Ronsard et de du Bellay...
-La race des _king-charles_ emplit les rues comme une preuve vivante
-encore des affections de tant de races disparues... Non! me dis-je, les
-Anglais ne refuseront pas de s'associer à une souscription doublement
-nationale. Si nous contribuons par des monacos, ils trouveront bien des
-couronnes et des guinées!
-
-Fort de cette combinaison, je suis allé la soumettre aux habitués du
-café du Marché. Ils l'ont accueillie avec enthousiasme, et, quand j'ai
-demandé une chope de bière _sans cloportes,_ le garçon m'a dit:
-
---Oh! non, monsieur, plus aujourd'hui!
-
-Au château, je me suis présenté la tête haute. Le sergent m'a introduit
-au corps de garde, où j'ai développé mon idée avec succès, et le
-commandant, qu'on a averti, a bien voulu permettre que l'on me fît
-voir la chapelle et les appartements des Stuarts, fermés aux simples
-curieux. Ces derniers sont dans un triste état, et, quant aux galeries,
-aux salles antiques et aux chambres des Médicis, il est impossible de
-les reconnaître depuis des siècles, grâce aux clôtures, aux maçonneries
-et aux faux plafonds qui ont approprié ce château aux gouvernances
-militaires.
-
-Que la cour est belle, pourtant! ces profils sculptés, ces arceaux, ces
-galeries chevaleresques, l'irrégularité même du plan, la teinte rouge
-des façades, tout cela fait rêver aux châteaux d'Écosse et d'Irlande,
-à Walter Scott et à Byron. On a tant fait pour Versailles et tant
-pour Fontainebleau. Pourquoi donc ne pas relever ce débris précieux
-de notre histoire? La malédiction de Catherine de Médicis, jalouse du
-monument construit en l'honneur de Diane, s'est continuée sous les
-Bourbons. Louis XIV craignait de voir la flèche de Saint-Denis; ses
-successeurs ont tout fait pour Saint-Cloud et Versailles. Aujourd'hui,
-Saint-Germain attend encore le résultat d'une promesse que la guerre a
-peut-être empêché de réaliser.
-
-
-
-
-III
-
-UNE SOCIÉTÉ CHANTANTE
-
-Ce que le concierge m'a fait voir avec le plus d'amour, c'est une série
-de petites loges qu'on appelle les _cellules,_ où couchent quelques
-militaires du pénitencier. Ce sont de véritables boudoirs ornés de
-peintures à fresque représentant des paysages. Le lit se compose d'un
-matelas de crin soutenu par des élastiques; le tout très-propre et
-très-coquet, comme une cabine d'officier de vaisseau.
-
-Seulement, le jour y manque, comme dans la chambre qu'on m'offrait à
-Paris, et l'on ne pourrait pas y demeurer _ayant un état_ pour lequel
-il faudrait du jour.
-
---J'aimerais, dis-je au sergent, une chambre moins bien, décorée et
-plus près des fenêtres.
-
---Quand on se lève avant le jour, c'est bien indifférent! me
-répondit-il.
-
-Je trouvai cette observation de la plus grande justesse.
-
-En repassant par le corps de garde, je n'eus qu'à remercier le
-commandant de sa politesse, et le sergent ne voulut accepter aucune
-_buona mano._
-
-Mon idée de souscription anglaise me trottait dans la tête, et
-j'étais bien aise d'en essayer l'effet sur les habitants de la
-ville; de sorte qu'allant dîner au pavillon de Henri IV, d'où l'on
-jouit de la plus admirable vue qui soit en France, dans un kiosque
-ouvert sur un panorama de dix lieues, j'en fis part à trois Anglais
-et à une Anglaise, qui en furent émerveillés, et trouvèrent ce plan
-très-conforme à leurs idées nationales.--Saint-Germain a cela de
-particulier, que tout le monde s'y connaît, qu'on y parle haut dans les
-établissements publics, et que l'on peut même s'y entretenir avec des
-dames anglaises sans leur être présenté. On s'ennuierait tellement sans
-cela! Puis c'est une population à part, classée, il est vrai, selon
-les conditions, mais entièrement locale.
-
-Il est très-rare qu'un habitant de Saint-Germain vienne à Paris;
-certains d'entre eux ne font pas ce voyage une fois en dix ans. Les
-familles étrangères vivent aussi là entre elles avec la familiarité qui
-existe dans les villes d'eaux. Et ce n'est pas l'eau, c'est l'air pur
-que l'on vient chercher à Saint-Germain. Il y a des maisons de santé
-charmantes, habitées par des gens très-bien portants, mais fatigués du
-bourdonnement et du mouvement insensés de la capitale. La garnison,
-qui était autrefois de gardes du corps, et qui est aujourd'hui de
-cuirassiers de la garde, n'est pas étrangère peut-être à la résidence
-de quelques jeunes beautés, filles ou veuves, qu'on rencontre à cheval
-ou à âne sur la route des Loges ou du château du Val.--Le soir, les
-boutiques s'éclairent rue de Paris et rue au Pain; on cause d'abord
-sur la porte, on rit, on chante même.--L'accent des voix est fort
-distinct de celui de Paris; les jeunes filles ont la voix pure et bien
-timbrée, comme dans les pays de montagnes. En passant dans la rue de
-l'Église, j'entendis chanter au fond d'un petit café. J'y voyais entrer
-beaucoup de monde et surtout des femmes. En traversant la boutique,
-je me trouvai dans une grande salle toute pavoisée de drapeaux et
-de guirlandes avec les insignes maçonniques et les inscriptions
-d'usage.--J'ai fait partie autrefois des _Joyeux_ et des _Bergers de
-Syracuse;_ je n'étais donc pas embarrassé de me présenter.
-
-Le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de draperies
-tricolores, et le président me fit le salut cordial qui se doit à un
-_visiteur.--_Je me rappelai qu'aux _Bergers de Syracuse,_ on ouvrait
-généralement la séance par ce toast: «Aux Polonais!... et à ces
-dames!» Aujourd'hui, les Polonais sont un peu oubliés.--Du reste, j'ai
-entendu de fort jolies chansons dans cette réunion, mais surtout des
-voix de femmes ravissantes. Le Conservatoire n'a pas terni l'éclat
-de ces intonations pures et naturelles, de ces trilles empruntés au
-chant du rossignol ou du merle; on n'a pas faussé avec les leçons
-du solfège ces gosiers si frais et si riches en mélodie. Comment se
-fait-il que ces femmes chantent si juste? Et pourtant tout musicien
-de profession pourrait dire à chacune d'elles: «Vous ne savez pas
-chanter.» Rien n'est amusant comme les chansons que les jeunes filles
-composent elles-mêmes, et qui font, en général, allusion aux trahisons
-des amoureux ou aux caprices de l'autre sexe. Quelquefois, il y a des
-traits de raillerie locale qui échappent au visiteur étranger. Souvent
-un jeune homme et une jeune fille se répondent comme Daphnis et Chloé,
-comme Myrtil et Sylvie. En m'attachant à cette pensée, je me suis
-trouvé tout ému, tout attendri comme à un souvenir de la jeunesse...
-C'est qu'il y a un Age--âge critique, comme on le dit, pour les femmes,
---où les souvenirs renaissent si vivement, que certains dessins oubliés
-reparaissent sous la trame froissée de la vie! On n'est pas assez vieux
-pour ne plus songer à l'amour, on n'est plus assez jeune pour penser
-toujours à plaire.--Cette phrase, je l'avoue, est un peu Directoire.
-Ce qui l'amène sous ma plume, c'est que j'ai entendu un ancien jeune
-homme qui, ayant décroché du mur une guitare, exécuta admirablement la
-vieille romance de Carat:
-
- Plaisir d'amour ne dure qu'un moment ...
- Chagrin d'amour dure toute la vie!
-
-Il avait les cheveux frisés à l'incroyable, une cravate blanche, une
-épingle de diamant sur son jabot, et des bagues à lacs d'amour. Ses
-mains étaient blanches et fines comme celles d'une jolie femme. Et, si
-j'avais été femme, je l'aurais aimé, malgré son âge; car sa voix allait
-au coeur.
-
-Ce brave homme m'a rappelé mon père, qui, jeune encore, chantait avec
-goût des airs italiens, à son retour de Pologne. Il y avait perdu sa
-femme, et ne pouvait s'empêcher de pleurer, en s'accompagnant de la
-guitare, aux paroles d'une romance qu'elle avait aimée, et dont j'ai
-toujours retenu ce passage:
-
- Mamma mia, medicate
- Questa piaga, per pietà!
- Melicerto fu l'arciero
- Perché pace in cor non ho!...[1]
-
-Malheureusement, la guitare est aujourd'hui vaincue par le piano, ainsi
-que la harpe; ce sont là des galanteries et des grâces d'un autre
-temps. Il faut aller à Saint-Germain pour retrouver, dans le petit
-monde paisible encore, les charmes effacés de la société d'autrefois.
-
-Je suis sorti par un beau clair de lune, m'imaginant vivre en 1827,
-époque où j'ai quelque temps habité Saint-Germain. Parmi les jeunes
-filles présentes à cette petite fête, j'avais reconnu des yeux
-accentués, des traits réguliers, et, pour ainsi dire, classiques,
-des intonations particulières au pays, qui me faisaient rêver à des
-cousines, à des amies de cette époque, comme si dans un autre monde
-j'avais retrouvé mes premières amours. Je parcourais au clair de lune
-ces rues et ces promenades endormies. J'admirais les profils majestueux
-du château, j'allais respirer l'odeur des arbres effeuillés à la
-lisière de la forêt, je goûtais mieux à cette heure l'architecture de
-l'église, où repose l'épouse de Jacques II, et qui semble un temple
-romain[2].
-
-Vers minuit, j'allai frapper à la porte d'un hôtel où je couchais
-souvent, il y a quelques années. Impossible d'éveiller personne. Des
-bœufs défilaient silencieusement, et leurs conducteurs ne purent me
-renseigner sur les moyens de passer la nuit. En revenant sur la place
-du Marché, je demandai au factionnaire s'il connaissait un hôtel où
-l'on pût recevoir un Parisien relativement attardé.
-
---Entrez au poste, on vous dira cela, me répondit-il.
-
-Dans le poste, je rencontrai de jeunes militaires qui me dirent:
-
---C'est bien difficile! On se couche ici à dix heures; mais
-chauffez-vous un instant.
-
-On jeta du bois dans le poêle; je me mis à causer de l'Afrique et
-de l'Asie. Cela les intéressa tellement, que l'on réveillait pour
-m'écouter ceux qui s'étaient endormis. Je me vis conduit à chanter des
-chansons arabes et grecques; car la société chantante m'avait mis dans
-cette disposition. Vers deux heures, un des soldats me dit:
-
---Vous avez bien couché sous la tente... Si vous voulez, prenez place
-sur le lit de camp.
-
-On me fit un traversin avec un sac de munition, je m'enveloppai de mon
-manteau, et je m'apprêtais à dormir quand le sergent rentra et dit:
-
---Où est-ce qu'ils ont encore ramassé cet homme-là?
-
---C'est un homme qui parle assez bien, dit un des fusiliers; il a été
-en Afrique.
-
---S'il a été en Afrique, c'est différent, dit le sergent; mais on admet
-quelquefois ici des individus, qu'on ne connaît pas; c'est imprudent...
-Ils pourraient enlever quelque chose!
-
---Ce ne serait pas un matelas, m'écriai-je.
-
---Ne faites pas attention, me dit l'un des soldats: c'est son
-caractère; et puis il vient de recevoir une _politesse ..._ ça le rend
-grognon.
-
-J'ai dormi fort bien jusqu'au point du jour; et, remerciant ces braves
-soldats ainsi que le sergent, tout à fait radouci, je m'en allai faire
-un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les splendeurs du
-soleil levant.
-
-Je le disais tout à l'heure, «mes jeunes années me reviennent,» et
-l'aspect des lieux aimés rappelle en moi le sentiment des choses
-passées. Saint-Germain, Senlis et Dammartin, sont les trois villes
-qui, non loin de Paris, correspondent à mes souvenirs les plus chers.
-La mémoire de vieux parents morts se rattache mélancoliquement à la
-pensée de plusieurs jeunes filles dont l'amour m'a fait poëte, ou dont
-les dédains m'ont fait parfois ironique et songeur.
-
-J'ai appris le style en écrivant des lettres de tendresse ou
-d'amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j'y
-retrouve fortement tracée l'empreinte de mes lectures d'alors,
-surtout de Diderot, de Rousseau et de Sénancourt. Ce que je viens de
-dire expliquera le sentiment dans lequel ont été écrites les pages
-suivantes. Je m'étais repris à aimer Saint-Germain par ces derniers
-beaux jours d'automne. Je m'établis à l'_Ange Gardien,_ et, dans les
-intervalles de mes promenades, j'ai tracé quelques souvenirs que je
-n'ose intituler _Mémoires,_ et qui seraient plutôt conçus selon le plan
-des promenades solitaires de Jean-Jacques. Je les terminerai dans le
-pays même où j'ai été élevé, et où il est mort.
-
-
-[1] «O ma mère! guérissez-moi cette blessure, par pitié! Mélicerte fut
-l'archer par qui j'ai perdu la paix de mon cœur.»
-
-[2] L'intérieur est aujourd'hui restauré dans le style byzantin, et
-l'on commence à y découvrir des fresques remarquables commencées depuis
-plusieurs années.
-
-
-
-IV
-
-JUVENILIA
-
-Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie, que je ne m'étonne pas
-en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma naissance.
-C'est, dira-t-on, l'histoire de tout le monde. Mais tout le monde n'a
-pas occasion de raconter son histoire.
-
-Et, si chacun le faisait, il n'y aurait pas grand mal: l'expérience de
-chacun est le trésor de tous.
-
-Un jour, un cheval s'échappa d'une pelouse verte qui bordait l'Aisne,
-et disparut bientôt entre les halliers; il gagna la région sombre des
-arbres et se perdît dans la forêt de Compiègne. Cela se passait vers
-1770.
-
-Ce n'est pas un accident rare qu'un cheval échappé à travers une
-forêt, et cependant, je n'ai guère d'autre titre à l'existence.
-Cela est probable du moins, si l'on croit à ce que Hoffmann appelait
-l'_enchaînement des choses._
-
-Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l'écurie
-de son père, puis il s'était assis sur le bord de la rivière, rêvant
-à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages
-empourprés du Valois et du Beauvoisis.
-
-L'eau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes violettes
-striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en se retournant
-pour partir, ne trouva plus le cheval qui l'avait amené. En vain il le
-chercha, l'appela jusqu'à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme.
-
-Il était d'un naturel silencieux; il évita les rencontres, monta à sa
-chambre et s'endormit, comptant sur la Providence et sur l'instinct de
-l'animal, qui pouvait bien lui faire retrouver la maison.
-
-C'est ce qui n'arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-père descendit
-de sa chambre et rencontra dans la cour son père, qui se promenait à
-grands pas. Il s'était aperçu déjà qu'il manquait un cheval à l'écurie.
-Silencieux comme son fils, il n'avait pas demandé quel était le
-coupable: il le reconnut en le voyant devant lui.
-
-Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute
-de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa chambre, fit
-un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de Compiègne, il
-gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des étangs
-de Châalis, vieille résidence carlovingienne. Là, vivait un de ses
-oncles, qui descendait, dit-on, d'un peintre flamand du xviie siècle.
-Il habitait un ancien pavillon de chasse aujourd'hui ruiné, qui avait
-fait partie des apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin,
-entouré de halliers qu'on appelle les _bosquets,_ était situé sur
-l'emplacement d'un ancien camp romain et a conservé le nom du dixième
-des Césars. On y récolte du seigle dans les parties qui ne sont pas
-couvertes de granits et de bruyères. Quelquefois, on y a rencontré, en
-_traçant,_ des pots étrusques, des médailles, des épées rouillées ou
-des images informes de dieux celtiques.
-
-Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé
-patriarcalement en épousant sa cousine. Je ne sais pas au juste
-l'époque de leur mariage; mais, comme il se maria avec l'épée, comme
-aussi ma grand-mère reçut le nom de Marie-Antoinette avec celui
-de Laurence, il est probable qu'ils furent mariés un peu avant la
-Révolution. Aujourd'hui, mon grand-père repose, avec sa femme et sa
-plus jeune fille, au milieu de ce champ qu'il cultivait jadis. Sa
-fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie,
-au cimetière catholique polonais de Gross-Glogaw. Elle est morte à
-vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, d'une fièvre qu'elle gagna
-en traversant un pont chargé de cadavres, où sa voiture manqua d'être
-renversée. Mon père, chargé de rejoindre l'armée à Moscou, perdît plus
-tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Bérésina.
-
-Je n'ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou volés; je
-sais seulement qu'elle ressemblait à une gravure du temps, d'après
-Prudhon ou Fragonard, qu'on appelait _la Modestie._ La fièvre dont
-elle est morte m'a saisi trois fois, à des époques qui forment dans
-ma vie des divisions singulières, périodiques. Toujours, à ces
-époques, je me suis senti l'esprit frappé des images de deuil et de
-désolation qui ont entouré mon berceau. Les lettres qu'écrivait ma
-mère des bords de la Baltique, ou des rives de la Sprée ou du Danube,
-m'avaient été lues tant de fois! Le sentiment du merveilleux, le goût
-des voyages lointains, ont été sans doute pour moi le résultat de ces
-impressions premières, ainsi que du séjour que j'ai fait longtemps
-dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins
-des domestiques et des paysans, j'avais nourri mon esprit de croyances
-bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait là de quoi
-faire un poète, et je ne suis qu'un rêveur en prose.
-
-J'avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle,
-quand trois officiers parurent devant la maison; l'or noirci de leurs
-uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier
-m'embrassa avec une telle effusion, que je m'écriai:
-
---Mon père!... tu me fais mal!
-
-De ce jour, mon destin changea.
-
-Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des
-flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour m'apprendre ce qu'on
-appelait mes devoirs. J'étais faible encore, et la gaieté de son plus
-jeune frère me charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait
-eut l'idée de me consacrer une partie de ses nuits. Il me réveillait
-avant l'aube et me promenait sur les collines voisines de Paris, me
-faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes et dans les
-laiteries.
-
-
-
-V
-
-PREMIÈRES ANNÉES
-
-Une heure fatale sonna pour la France; son héros, captif lui-même au
-sein d'un vaste empire, voulut réunir dans le champ de Mai l'élite
-de ses héros fidèles. Je vis ce spectacle sublime dans la loge des
-généraux. On distribuait aux régiments des étendards ornés d'aigles
-d'or, confiés désormais à la fidélité de tous.
-
-Un soir, je vis se dérouler sur la grande place de la ville une immense
-décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur
-une onde agitée, et semblait voguer vers une tour qui marquait le
-rivage. Une rafale violente détruisit l'effet de cette représentation.
-Sinistre augure, qui présidait à la patrie le retour des étrangers.
-
-Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l'Ukraine rongèrent
-encore une fois l'écorce des arbres de nos jardins. Mes sœurs du
-hameau revinrent à tire-d'aile, comme des colombes plaintives, et
-m'apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que
-j'aimais comme une autre sœur.
-
-Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me demanda un
-léger service: j'eus le malheur de lui répondre avec impatience. Quand
-je retournai sur la terrasse, la tourterelle s'était envolée.
-
-J'en conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d'une fièvre
-purpurine qui fit porter à l'épiderme tout le sang de mon cœur. On crut
-me consoler en me donnant pour compagnon un jeune sapajou rapporté
-d'Amérique par un capitaine, ami de mon père. Cette jolie bête devint
-la compagne de mes jeux et de mes travaux.
-
-J'étudais à la fois l'italien, le grec et le latin, l'allemand, l'arabe
-et le persan. Le _Pastor fido, Faust,_ Ovide et Anacréon, étaient
-mes poëmes et mes poètes favoris. Mon écriture, cultivée avec soin,
-rivalisait parfois de grâce et de correction avec les manuscrits les
-plus célèbres de l'Iram. Il fallait encore que le trait de l'amour
-perçât mon cœur d'une de ses flèches les plus brûlantes! Celle-là
-partit de l'arc délié du sourcil noir d'une vierge à l'œil d'ébène, qui
-s'appelait Héloïse.--J'y reviendrai plus tard.
-
-J'étais toujours entouré de jeunes filles; l'une d'elles était ma
-tante; deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, me comblaient
-aussi de leurs soins. Mon sourire enfantin rappelait celui de ma mère,
-et mes cheveux blonds, mollement ondulés, couvraient avec caprice la
-grandeur précoce de mon front. Je devins épris de Fanchette, et je
-conçus l'idée singulière de la prendre pour épouse selon les rites des
-aïeux. Je célébrai moi-même le mariage, en figurant la cérémonie au
-moyen d'une vieille robe de ma grand'mère que j'avais jetée sur mes
-épaules. Un ruban pailleté d'argent ceignait mon front, et j'avais
-relevé la pâleur ordinaire de mes joues d'une légère couche de fard.
-Je pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainte, dont je
-possédais une image, et chacun se prêta avec complaisance à ce jeu naïf
-d'un enfant.
-
-Cependant, j'avais grandi; un sang vermeil colorait mes joues; j'aimais
-à respirer l'air des forêts profondes. Les ombrages d'Ermenonville, les
-solitudes de Morfontaine, n'avaient plus de secrets pour moi. Deux de
-mes cousines habitaient par là. J'étais fier de les accompagner dans
-ces vieilles forêts, qui semblaient leur domaine.
-
-Le soir, pour divertir de vieux parents, nous représentions les
-chefs-d'œuvre des poètes, et un public bienveillant nous comblait
-d'éloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle, nommée
-Louise, partageait nos triomphes; on l'aimait dans cette famille, où
-elle représentait la gloire des arts.
-
-Je m'étais rendu très-fort sur la danse. Un mulâtre, nommé Major,
-m'enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et ceux de la
-musique, pendant qu'un peintre de portraits, nommé Mignard, me donnait
-des leçons de dessin. Mademoiselle Nouvelle était l'_étoile_ de notre
-salle de danse. Je rencontrai un rival dans un joli garçon nommé
-Provost. Ce fut lui qui m'enseigna l'art dramatique: nous représentions
-ensemble de petites comédies qu'il improvisait avec esprit.
-Mademoiselle Nouvelle était naturellement notre actrice principale
-et tenait une balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions
-sans espoir... Le pauvre Provost s'est fait depuis acteur sous le nom
-de Raymond; il se souvint de ses premières tentatives, et se mit à
-composer des féeries, dans lesquelles il eut pour collaborateurs les
-frères Cogniard.--Il a fini bien tristement en se prenant de querelle
-avec un régisseur de la Gaieté, auquel il donna un soufflet. Rentré chez
-lui, il réfléchit amèrement aux suites de son imprudence, et, la nuit
-suivante, se perça le cœur d'un coup de poignard.
-
-
-
-VI
-
-HÉLOÏSE
-
-La pension que j'habitais avait un voisinage de jeunes brodeuses. L'une
-d'elles, qu'on appelait la Créole, fut l'objet de mes premiers vers
-d'amour; son œil sévère, la sereine placidité de son profil grec, me
-réconciliaient avec la froide dignité des études; c'est pour elle que
-je composai des traductions versifiées de l'ode d'Horace _A Tyndaris,_
-et d'une mélodie de Byron, dont je traduisais ainsi le refrain:
-
- Dis-moi, jeune fille d'Athènes,
- Pourquoi m'as-tu ravi mon cœur?
-
-Quelquefois, je me levais dès le point du jour et je prenais la route
-de ***, courant et déclamant mes vers au milieu d'une pluie battante.
-La cruelle se riait de mes amours errantes et de mes soupirs! C'est
-pour elle que je composai une poésie, imitée d'une mélodie de Thomas
-Moore.
-
-J'échappe à ces amours volages pour raconter mes premières peines.
-Jamais un mot blessant, un soupir impur, n'avaient souillé l'hommage
-que je rendais à mes cousines. Héloïse, la première, me fit connaître
-la douleur. Elle avait pour gouvernante une bonne vieille Italienne qui
-fut instruite de mon amour. Celle-ci s'entendit avec la servante de mon
-père pour nous procurer une entrevue. On me fit descendre en secret
-dans une chambre où la figure d'Héloïse était représentée par un vaste
-tableau. Une épingle d'argent perçait le nœud touffu de ses cheveux
-d'ébène, et son buste étincelait comme celui d'une reine, pailleté de
-tresses d'or sur un fond de soie et de velours. Éperdu, fou d'ivresse,
-je m'étais jeté à genoux devant l'image; une porte s'ouvrit, Héloïse
-vint à ma rencontre et me regarda d'un œil souriant.
-
---Pardon, reine, m'écriai-je, je me croyais le Tasse aux pieds
-d'Éléonore, ou le tendre Ovide aux pieds de Julie!...
-
-Elle ne put rien me répondre, et nous restâmes tous deux muets dans une
-demi-obscurité. Je n'osai lui baiser la main, car mon cœur se serait
-brisé.--O douleurs et regrets de mes jeunes amours perdues! que vos
-souvenirs sont cruels! «Fièvres éteintes de l'âme humaine, pourquoi
-revenez-vous encore échauffer un cœur qui ne bat plus?» Héloïse est
-mariée aujourd'hui; Fanchette, Sylvie et Adrienne sont à jamais
-perdues pour moi:--le monde est désert. Peuplé de fantômes aux voies
-plaintives, il murmure des chants d'amour sur les débris de mon néant!
-Revenez pourtant, douces images; j'ai tant aimé! j'ai tant souffert!
-«Un oiseau qui vole dans l'air a dit son secret au bocage, qui l'a
-redit au vent qui passe,--et les eaux plaintives ont répété le mot
-suprême:--Amour! amour!»
-
-
-
-VII
-
-VOYAGE AU NORD
-
-Que le vent enlève ces pages écrites dans des instants de fièvre ou de
-mélancolie, peu importe: il en a déjà dispersé quelques-unes, et je
-n'ai pas le courage de les récrire. En fait de mémoires, on ne sait
-jamais si le public s'en soucie, et cependant je suis du nombre des
-écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait
-connaître. N'est-on pas aussi, sans le vouloir, le sujet de biographies
-directes ou déguisées? Est-il plus modeste de se peindre dans un
-roman sous le nom de Lélio, d'Octave ou d'Arthur, ou de trahir ses
-plus intimes émotions dans un volume de poésies? Qu'on nous pardonne
-ces élans de personnalité, à nous qui vivons sous le regard de tous,
-et qui, glorieux ou perdus, ne pouvons plus atteindre au bénéfice de
-l'obscurité!
-
-Si je pouvais faire un peu de bien en passant, j'essayerais d'appeler
-quelque attention sur ces pauvres villes délaissées dont les chemins
-de fer ont détourné la circulation et la vie. Elles s'asseyent
-tristement sur les débris de leur fortune passée, et se concentrent
-en elles-mêmes, jetant un regard désenchanté sur les merveilles d'une
-civilisation qui les condamne ou les oublie. Saint-Germain m'a fait
-penser à Senlis, et, comme c'était un mardi, j'ai pris l'omnibus
-de Pontoise, qui ne circule plus que les jours de marché. J'aime à
-contrarier les chemins de fer, et Alexandre Dumas, que j'accuse d'avoir
-un peu brodé dernièrement sur mes folies de jeunesse, a dit avec vérité
-que j'avais dépensé deux cents francs et mis huit jours pour l'aller
-voir à Bruxelles, par l'ancienne route de Flandre, et en dépit du
-chemin de fer du Nord.
-
-Non, je n'admettrai jamais, quelles que soient les difficultés des
-terrains, que l'on fasse huit lieues, ou, si vous voulez, trente-deux
-kilomètres, pour aller à Poissy en évitant Saint-Germain, et trente
-lieues pour aller à Compiègne en évitant Senlis. Ce n'est qu'en France
-que l'on peut rencontrer des chemins si contrefaits. Quand le chemin
-belge perçait douze montagnes pour arriver à Spa, nous étions en
-admiration devant ces faciles contours de notre principale artère, qui
-suivent tour à tour les lits capricieux de la Seine et de l'Oise, pour
-éviter une ou deux pentes de l'ancienne route du Nord.
-
-Pontoise est encore une de ces villes, situées sur des hauteurs, qui
-me plaisent par leur aspect patriarcal, leurs promenades, leurs points
-de vue, et la conservation de certaines mœurs, qu'on ne rencontre
-plus ailleurs. On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le
-soir sur le devant des portes; les restaurateurs sont des pâtissiers;
-on trouve chez eux quelque chose de la vie de famille; les rues, en
-escaliers, sont amusantes à parcourir; la promenade tracée sur les
-anciennes tours domine la magnifique vallée où coule l'Oise. De jolies
-femmes et de beaux enfants s'y promènent. On surprend en passant, on
-envie tout ce petit monde paisible qui vit à part dans ses vieilles
-maisons, sous ses beaux arbres, au milieu de ces beaux aspects et de
-cet air pur. L'église est belle et d'une conservation parfaite. Un
-magasin de nouveautés parisiennes s'éclaire auprès, et ses demoiselles
-sont vives et rieuses comme dans _la Fiancée de M._ Scribe... Ce qui
-fait le charme, pour moi, des petites villes un peu abandonnées, c'est
-que j'y retrouve quelque chose du Paris de ma jeunesse. L'aspect des
-maisons, la forme des boutiques, certains usages, quelques costumes ...
-A ce point de vue, si Saint-Germain rappelle 1830, Pontoise rappelle
-1820;--je vais plus loin encore retrouver mon enfance et le souvenir de
-mes parents.
-
-Cette fois, je bénis le chemin de fer,--une heure au plus me sépare
-de Saint-Leu:--le cours de l'Oise, si calme et si verte, découpant au
-clair de lune ses îlots de peupliers, l'horizon festonné de collines
-et de forêts, les villages aux noms connus qu'on appelle à chaque
-station, l'accent déjà sensible des paysans qui montent d'une distance
-à l'autre, les jeunes filles coiffées de madras, selon l'usage de
-cette province, tout cela m'attendrit et me charme: il me semble que
-je respire un autre air; et, mettant le pied sur le sol, j'éprouve un
-sentiment plus vif encore que celui qui m'animait naguère en repassant
-le Rhin: la terre paternelle, c'est deux fois la patrie.
-
-J'aime beaucoup Paris, où le hasard m'a fait naître, mais j'aurais pu
-naître aussi bien sur un vaisseau, et Paris, qui porte dans ses armes
-la _bari_ ou nef mystique des Égyptiens, n'a pas dans ses murs cent
-mille Parisiens véritables. Un homme du Midi, s'unissant là par hasard
-à une femme du Nord, ne peut produire un enfant de nature lutécienne.
-On dira à cela: «Qu'importe!» Mais demandez un peu aux gens de province
-s'il importe d'être de tel ou tel pays.
-
-Je ne sais si ces observations ne semblent pas bizarres; cherchant
-à étudier les autres dans moi-même, je me dis qu'il y a dans
-l'attachement à la terre beaucoup de l'amour de la famille. Cette
-piété qui s'attache aux lieux est aussi une portion du noble sentiment
-qui nous unit à la patrie. En revanche, les cités et les villages se
-parent avec fierté des illustrations qui proviennent de leur sol. Il
-n'y a plus là division ou jalousie locale, tout se rapporte au centre
-national, et Paris est le foyer de toutes ces gloires. Me direz-vous
-pourquoi j'aime tout le monde dans ce pays, où je retrouve des
-intonations connues autrefois, où les vieilles ont les traits de celles
-qui m'ont bercé, où les jeunes gens et les jeunes filles me rappellent
-les compagnons de ma première jeunesse? Un vieillard passe: il m'a
-semblé voir mon grand-père; il parle, c'est presque sa voix;--cette
-jeune personne a les traits de ma tante, morte à vingt-cinq ans; une
-plus jeune me rappelle une petite paysanne qui m'a aimé, qui m'appelait
-son petit mari,--qui dansait et chantait toujours, et qui, le dimanche
-au printemps, se faisait des couronnes de marguerites. Qu'est-elle
-devenue, la pauvre Célénie, avec qui je courais dans la forêt de
-Chantilly, et qui avait si peur des gardes-chasse et des loups!
-
-
-
-VIII
-
-CHANTILLY
-
-Voici les deux tours de Saint-Leu, le village sur la hauteur, séparé
-par le chemin de fer de la partie qui borde l'Oise. On monte vers
-Chantilly en côtoyant de hautes collines de grès d'un aspect solennel,
-puis c'est un bout de la forêt; la Nonette brille dans les prés bordant
-les dernières maisons de la ville. La Nonette! une des chères petites
-rivières où j'ai pêché des écrevisses; de l'autre côté de la forêt
-coule sa sœur la Thève, où je me suis presque noyé pour n'avoir pas
-voulu paraître poltron devant la petite Célénie!
-
-Célénie m'apparaît souvent dans mes rêves comme une nymphe des eaux,
-tentatrice naïve, follement enivrée de l'odeur des prés, couronnée
-d'ache et de nénufar, découvrant, dans son rire enfantin, entre
-ses joues à fossettes, les dents de perles de la nixe germanique.
-Et certes, l'ourlet de sa robe était très-souvent mouillé comme il
-convient à ses pareilles ... Il fallait lui cueillir des fleurs aux
-bords marneux des étangs de Commelle, ou parmi les joncs et oseraies
-qui bordent les métairies de Coye. Elle aimait les grottes perdues
-dans les bois, les ruines des vieux châteaux, les temples écroulés
-aux colonnes festonnées de lierre, le foyer des bûcherons, où elle
-chantait et racontait les vieilles légendes du pays;--madame de
-Montfort, prisonnière dans sa tour, qui tantôt s'envolait en cygne,
-et tantôt frétillait en beau poisson d'or dans les fossés de son
-château;--la fille du pâtissier, qui portait des gâteaux au comte Ory,
-et qui, forcée à passer la nuit chez son seigneur, lui demanda son
-poignard pour ouvrir le nœud d'un lacet et s'en perça le cœur;--les
-moines rouges, qui enlevaient les femmes, et les plongeaient dans des
-souterrains;--la fille du sire de Pontarmé, éprise du beau Lautrec,
-et enfermée sept ans par son père, après quoi elle meurt; et le
-chevalier, revenant de la croisade, fait découdre avec un couteau d'or
-fin son linceul de fine toile; elle ressuscite, mais ce n'est plus
-qu'une goule affamée de sang... Henri IV et Gabrielle, Biron et Marie
-de Loches, et que sais-je encore de tant de récits dont sa mémoire
-était peuplée! Saint Rieul parlant aux grenouilles, saint Nicolas
-ressuscitant les trois petits enfants hachés comme chair à pâté par
-un boucher de Clermont-sur-Oise. Saint Léonard, saint Loup et saint
-Guy ont laissé dans ces cantons mille témoignages de leur sainteté
-et de leurs miracles. Célénie montait sur les roches ou sur les
-dolmens druidiques, et les racontait aux jeunes bergers. Cette petite
-Velléda du vieux pays des Sylvanectes m'a laissé des souvenirs que le
-temps ravive. Qu'est-elle devenue? Je m'en informerai du côté de la
-Chapelle-en-Serval ou de Charlepont, ou de Montméliant... Elle avait
-des tantes partout, des cousines sans nombre: que de morts dans tout
-cela! que de malheureux sans doute dans un pays si heureux autrefois!
-
-Au moins, Chantilly porte noblement sa misère; comme ces vieux
-gentilshommes au linge blanc, à la tenue irréprochable, il a cette
-fière attitude qui dissimule le chapeau déteint ou les habits
-râpés... Tout est propre, rangé, circonspect; les voix résonnent
-harmonieusement dans les salles sonores. On sent partout l'habitude
-du respect, et la cérémonie qui régnait jadis au château règle un peu
-les rapports des placides habitants. C'est plein d'anciens domestiques
-retraités, conduisant des chiens invalides;--quelques-uns sont devenus
-des maîtres, et ont pris l'aspect vénérable des vieux seigneurs qu'ils
-ont servis.
-
-Chantilly est comme une longue rue de Versailles. Il faut voir cela
-l'été, par un splendide soleil, en passant à grand bruit sur ce beau
-pavé qui résonne. Tout est préparé là pour les splendeurs princières
-et pour la foule privilégiée des chasses et des courses. Rien n'est
-étrange comme cette grande porte qui s'ouvre sur la pelouse du château
-et qui semble un arc de triomphe, comme le monument voisin, qui paraît
-une basilique et qui n'est qu'une écurie. II y a là quelque chose
-encore de la lutte des Condé contre la branche aînée des Bourbons.
-C'est la chasse qui triomphe à défaut de la guerre, et où cette famille
-trouva encore une gloire après que Clio eut déchiré les pages de la
-jeunesse guerrière du grand Condé, comme l'exprime le mélancolique
-tableau qu'il a fait peindre lui-même.
-
-A quoi bon maintenant revoir ce château démeublé qui n'a plus à lui
-que le cabinet satirique de Watteau et l'ombre tragique du cuisinier
-Vatel se perçant le cœur dans un fruitier! J'ai mieux aimé entendre les
-regrets sincères de mon hôtesse touchant ce bon prince de Condé, qui
-est encore le sujet des conversations locales. Il y a dans ces sortes
-de villes quelque chose de pareil à ces cercles du purgatoire de Dante
-immobilisés dans un seul souvenir, et où se refont dans un centre plus
-étroit les actes de la vie passée.
-
---Et qu'est devenue votre fille, qui était si blonde et gaie? lui ai-je
-dit; elle s'est sans doute mariée?
-
---Mon Dieu oui, et, depuis, elle est morte de la poitrine ...
-
-J'ose à peine dire que cela me frappa plus vivement que les souvenirs
-du prince de Condé. Je t'avais vue toute jeune, et certes je l'aurais
-aimée, si à cette époque je n'avais eu le cœur occupé d'une autre...
-Et maintenant voilà que je pense à la ballade allemande _la Fille de
-l'hôtesse,_ et aux trois compagnons, dont l'un disait: «Oh! si je
-t'avais connue, comme je l'aurais aimée!»--et le second: «Je t'ai
-connue, et je t'ai tendrement aimée!»--et le troisième: «Je ne t'ai pas
-connue ... mais je t'aime et t'aimerai pendant l'éternité!»
-
-Encore une figure blonde qui pâlit, se détache et tombe glacée à
-l'horizon de ces bois baignés de vapeurs grises... J'ai pris la voiture
-de Senlis, qui suit le cours de la Nonette en passant par Saint-Firmin
-et par Courteuil; nous laissons à gauche Saint-Léonard et sa vieille
-chapelle, et nous apercevons déjà le haut clocher de la cathédrale. A
-gauche est le champ des _Raines,_ où saint Rieul, interrompu par les
-grenouilles dans une de ses prédications, leur imposa silence, et,
-quand il eut fini, permit à une seule de se faire entendre à l'avenir.
-Il y a quelque chose d'oriental dans cette naïve légende et dans cette
-bonté du saint, qui permet du moins à une grenouille d'exprimer les
-plaintes des autres.
-
-J'ai trouvé un bonheur indicible à parcourir les rues et les ruelles
-de la vieille cité romaine, si célèbre encore depuis par ses sièges
-et ses combats. «O pauvre ville! que tu es enviée!» disait Henri
-IV.--Aujourd'hui, personne n'y pense, et ses habitants paraissent peu
-se soucier du reste de l'univers. Ils vivent plus à part encore que
-ceux de Saint-Germain. Cette colline aux antiques constructions domine
-fièrement son horizon de prés verts bordés de quatre forêts; Halatte,
-Apremont, Pontarmé, Ermenonville, dessinent au loin leurs masses
-ombreuses où pointent çà et là les ruines des abbayes et des châteaux.
-
-En passant devant la porte de Reims, j'ai rencontré une de ces énormes
-voitures de saltimbanques qui promènent de foire en foire toute une
-famille artistique, son matériel et son ménage. Il s'était mis à
-pleuvoir, et l'on m'offrit cordialement un abri. Le local était vaste,
-chauffé par un poêle, éclairé par huit fenêtres, et six personnes
-paraissaient y vivre assez commodément. Deux jolies filles s'occupaient
-de repriser leurs ajustements pailletés, une femme encore belle faisait
-la cuisine et le chef de la famille donnait des leçons de maintien à un
-jeune homme de bonne mine qu'il dressait à jouer les amoureux. C'est
-que ces gens ne se bornaient pas aux exercices d'agilité, et jouaient
-aussi la comédie. On les invitait souvent dans les châteaux de la
-province, et ils me montrèrent plusieurs attestations de leurs talents,
-signées de noms illustres. Une des jeunes filles se mit à déclamer
-des vers d'une vieille comédie du temps au moins de Montfleury, car
-le nouveau répertoire leur est défendu. Ils jouent aussi des pièces à
-l'impromptu sur des canevas à l'italienne, avec une grande facilité
-d'invention et de répliques. En regardant les deux jeunes filles, l'une
-vive et brune, l'autre blonde et rieuse, je me mis à penser à Mignon
-et Philine dans _Wilhelm Meister,_ et voilà un rêve germanique qui me
-revient entre la perspective des bois et l'antique profil de Senlis.
-Pourquoi ne pas rester dans cette maison errante à défaut d'un domicile
-parisien? Mais il n'est plus temps d'obéir à ces fantaisies de la verte
-bohème; et j'ai pris congé de mes hôtes, car la pluie avait cessé.
-
-
-
-
-
-LES CHIMÈRES.
-
-
- EL DESDICHADO.
-
-
- Je suis le ténébreux,--le veuf,--l'inconsolé,
- Le prince d'Aquitaine à la tour abolie:
- Ma seule _étoile_ est morte,--et mon luth constellé
- Porte le _Soleil noir_ de la _Mélancolie_.
-
- Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
- Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
- La _fleur_ qui plaisait tant à mon cœur désolé,
- Et la treille où le pampre à la rose s'allie.
-
- Suis-je Amour ou Phébus?... Lusignan ou Biron?
- Mon front est rouge encor du baiser de la reine;
- J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène ...
-
- Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron:
- Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
- Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.
-
-
-
- MYRTHO.
-
- Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,
- Au Pausilippe altier, de mille feux brillant,
- A ton front inondé des clartés d'Orient,
- Aux raisins noirs mêlés avec l'or de ta tresse.
-
- C'est dans ta coupe aussi que j'avais bu l'ivresse.
- Et dans l'éclair furtif de ton œil souriant,
- Quand aux pieds d'Iacchus on me voyait priant,
- Car la Muse m'a fait l'un des fils de la Grèce.
-
- Je sais pourquoi là-bas le volcan s'est rouvert ...
- C'est qu'hier tu l'avais touché d'un pied agile,
- Et de cendres soudain l'horizon s'est couvert.
-
- Depuis qu'un duc normand brisa tes dieux d'argile,
- Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile,
- Le pâte Hortensia s'unit au Myrte vert!
-
-
-
- HORUS.
-
- Le dieu Kneph en tremblant ébranlait l'univers:
- Isis, la mère, alors se leva sur sa couche,
- Fit un geste de haine à son époux farouche,
- Et l'ardeur d'autrefois brilla dans ses yeux verts.
-
- «Le voyez-vous, dit-elle, il meurt, ce vieux pervers,
- Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche,
- Attachez son pied tors, éteignez son œil louche,
- C'est le dieu des volcans et le roi des hivers!
-
- L'aigle a déjà passé, l'esprit nouveau m'appelle,
- J'ai revêtu pour lui la robe de Cybèle ...
- C'est l'enfant bien-aimé d'Hermès et d'Osiris!»
-
- La Déesse avait fui sur sa conque dorée,
- La mer nous renvoyait son image adorée,
- Et les cieux rayonnaient sous l'écharpe d'Iris.
-
-
-
- ANTÉROS.
-
-
- Tu demandes pourquoi j'ai tant de rage au coeur
- Et sur un col flexible une tête indomptée;
- C'est que je suis issu de la race d'Antée,
- Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.
-
- Oui, je suis de ceux-là qu'inspire le Vengeur,
- Il m'a marqué le front de sa lèvre irritée,
- Sous la pâleur d'Abel, hélas! ensanglantée,
- J'ai parfois de Caïn l'implacable rougeur!
-
- Jéhovah! le dernier, vaincu par ton génie,
- Qui, du fond des enfers, criait: «O tyrannie!»
- C'est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon ...
-
- Ils m'ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,
- Et protégeant tout seul ma mère Amalécyte,
- Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.
-
-
-
- DELFICA.
-
- La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,
- Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
- Sous l'olivier, le myrthe ou les saules tremblants,
- Cette chanson d'amour ... qui toujours recommence!
-
- Reconnais-tu le TEMPLE, au péristyle immense,
- Et les citrons amers où s'imprimaient tes dents?
- Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
- Où du dragon vaincu dort l'antique semence.
-
- Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours!
- Le temps va ramener l'ordre des anciens jours;
- La terre a tressailli d'un souffle prophétique ...
-
- Cependant la sibylle au visage latin
- Est endormie encor sous l'arc de Constantin:
- --Et rien n'a dérangé le sévère portique.
-
-
-
- ARTÉMIS.
-
- La Treizième revient... C'est encor la première;
- Et c'est toujours la seule,--ou c'est le seul moment
- Car es-tu reine, ô toi! la première ou dernière?
- Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant?...
-
- Aimez qui vous aima du berceau dans la bière;
- Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement:
- C'est la mort--ou la morte... O délice! ô tourment!
- La rose qu'elle tient, c'est la _Rose trémière_.
-
- Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
- Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule:
- As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux?
-
- Roses blanches, tombez! vous insultez nos dieux:
- Tombez fantômes blancs de votre ciel qui brûle:
- --La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux!
-
-
-
- LE CHRIST AUX OLIVIERS.
-
-
- Dieu est mort et le ciel est vide...
- Pleurez! enfants, vous n'avez plus de père!
- Jean Paul.
-
-
-
- I.
-
- Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras,
- Sous les arbres sacrés, comme font les poètes,
- Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes,
- Et se jugea trahi par des amis ingrats;
-
- Il se tourna vers ceux qui l'attendaient en bas
- Rêvant d'être des rois, des sages, des prophètes ...
- Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes,
- Et se prit à crier: «Non, Dieu n'existe pas!»
-
- Ils dormaient. «Mes amis, savez-vous _la nouvelle_?
- J'ai touché de mon front à la voûte éternelle;
- Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours!
-
- Frères, je vous trompais: Abîme! abîme! abîme!
- Le dieu manque à l'autel, où je suis la victime ...
- Dieu n'est pas! Dieu n'est plus!» Mais ils dormaient toujours!
-
-
- II.
-
- Il reprit: «Tout est mort! J'ai parcouru les mondes;
- Et j'ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,
- Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,
- Répand des sables d'or et des flots argentés:
-
- Partout le sol désert côtoyé par des ondes,
- Des tourbillons confus d'océans agités ...
- Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,
- Mais nul esprit n'existe en ces immensités.
-
- En cherchant l'œil de Dieu, je n'ai vu qu'un orbite
- Vaste, noir et sans fond; d'où la nuit qui l'habite
- Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours;
-
- Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,
- Seuil de l'ancien chaos dont le néant est l'ombre,
- Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours!
-
-
- III.
-
- «Immobile Destin, muette sentinelle,
- Froide Nécessité!... Hasard qui l'avançant,
- Parmi les mondes morts sous la neige éternelle,
- Refroidis, par degrés l'univers pâlissant,
-
- Sais-tu ce que tu fais, puissance originelle,
- De tes soleils éteints, l'un l'autre se froissant ...
- Es-tu sûr de transmettre une haleine immortelle,
- Entre un monde qui meurt et l'autre renaissant?...
-
- O mon père! est-ce toi que je sens en moi-même?
- As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort?
- Aurais-tu succombé sous un dernier effort
-
- De cet ange des nuits que frappa l'anathème ...
- Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir,
- Hélas! et si je meurs, c'est que tout va mourir!»
-
-
- IV.
-
- Nul n'entendait gémir l'éternelle victime,
- Livrant au monde en vain tout son cœur épanché;
- Mais prêt à défaillir et sans force penché,
- Il appela le seul--éveillé dans Solyme:
-
- «Judas! lui cria-t-il, tu sais ce qu'on m'estime,
- Hâte-toi de me vendre, et finis ce marché:
- Je suis souffrant, ami! sur la terre couché ...
- Viens! ô toi qui, du moins, as la force du crime!»
-
- Mais Judas s'en allait mécontent et pensif,
- Se trouvant mal payé, plein d'un remords si vif
- Qu'il lisait ses noirceurs sur tous les murs écrites ...
-
- Enfin Pilate seul, qui veillait pour César,
- Sentant quelque pitié, se tourna par hasard:
- «Allez chercher ce fou!» dit-il aux satellites.
-
-
- V
-
- C'était bien lui, ce fou, cet insensé sublime ...
- Cet Icare oublié qui remontait les cieux,
- Ce Phaéton perdu sous la foudre des dieux,
- Ce bel Atys meurtri que Cybèle ranime!
-
- L'augure interrogeait le flanc de la victime,
- La terre s'enivrait de ce sang précieux ...
- L'univers étourdi penchait sur ses essieux,
- Et l'Olympe un instant chancela vers l'abîme.
-
- «Réponds! criait César à Jupiter Ammon,
- Quel est ce nouveau dieu qu'on impose à la terre?
- Et si ce n'est un dieu, c'est au moins un démon ...»
-
- Mais l'oracle invoqué pour jamais dut se taire;
- Un seul pouvait au monde expliquer ce mystère:
- --Celui qui donna l'âme aux enfants du limon.
-
-
-
- VERS DORÉS.
-
-
- Eh quoi! tout est sensible!
- PYTHAGORE.
-
-
- Homme, libre penseur! le crois-tu seul pensant
- Dans ce monde où la vie éclate en toute chose?
- Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
- Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
-
- Respecte dans la bête un esprit agissant:
- Chaque fleur est une âme à la Nature éclose;
- Un mystère d'amour dans le métal repose;
- «Tout est sensible!» Et tout sur ton être est puissant.
-
- Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie:
- A la matière même un verbe est attaché ...
- Ne la fais pas servir à quelque usage impie!
-
- Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché;
- Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
- Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres!
-
-
-
-
-CORILLA
-
-FABIO.--MARCELLI.--MAZETTO, garçon de théâtre. CORILLA, prima dona.
-
-Le boulevard de Sainte-Lucie, à Naples, près de l'Opéra.
-
-FABIO, MAZETTO.
-
-FABIO. Si tu me trompes, Mazetto, c'est un triste métier que tu fais
-là...
-
-MAZETTO. Le métier n'en est pas meilleur; mais je vous sers fidèlement.
-Elle viendra ce soir, vous dis-je; elle a reçu vos lettres et vos
-bouquets.
-
-FABIO. Et la chaîne d'or, et l'agrafe de pierres fines?
-
-MAZETTO. Vous ne devez pas douter qu'elles ne lui soient parvenues
-aussi, et vous les reconnaîtrez peut-être à son cou et à sa ceinture;
-seulement, la façon de ces bijoux est si moderne, qu'elle n'a trouvé
-encore aucun rôle où elle pût les porter comme faisant partie de son
-costume.
-
-FABIO. Mais, m'a-t-elle vu seulement? m'a-t-elle remarqué à la place où
-je suis assis tous les soirs pour l'admirer et l'applaudir, et puis-je
-penser que mes présents ne seront pas la seule cause de sa démarche?
-
-MAZETTO. Fi, monsieur! ce que vous avez donné n'est rien pour une
-personne de cette volée; et, dès vous vous connaîtrez mieux, elle vous
-répondra par quelque portrait entouré de perles qui vaudra le double.
-Il en est de même des dix ducats que vous m'avez remis déjà, et des
-vingt autres que vous m'avez promis dès que vous aurez l'assurance de
-votre premier rendez-vous; ce n'est qu'argent prêté, je vous l'ai dit,
-et ils vous reviendront un jour avec de gros intérêts.
-
-FABIO. Va, je n'en attends rien.
-
-MAZETTO. Non, monsieur, il faut que vous sachiez à quels gens vous avez
-affaire, et que, loin de vous ruiner, vous êtes ici sur le vrai chemin
-de votre fortune; veuillez donc me compter la somme convenue, car je
-suis forcé de me rendre au théâtre pour y remplir mes fonctions de
-chaque soir.
-
-FABIO. Mais pourquoi n'a-t-elle pas fait de réponse, et n'a-t-elle pas
-marqué de rendez-vous?
-
-MAZETTO. Parce que, ne vous ayant encore vu que de loin, c'est-à-dire
-de la scène aux loges, comme vous ne l'avez vue vous-même que des loges
-à la scène, elle veut connaître avant tout votre tenue et vos manières,
-entendez-vous? votre son de voix, que sais-je! Voudriez-vous que la
-première cantatrice de San-Carlo acceptât les hommages du premier venu
-sans plus d'information?
-
-FABIO. Mais l'oserai-je aborder seulement? et dois-je m'exposer, sur ta
-parole, à l'affront d'être rebuté, ou d'avoir, à ses yeux, la mine d'un
-galant de carrefour?
-
-MAZETTO. Je vous répète que vous n'avez rien à faire qu'à vous promener
-le long de ce quai, presque désert à cette heure; elle passera, cachant
-son visage baissé sous la frange de sa mantille; elle vous adressera la
-parole elle-même, et vous indiquera un rendez-vous pour ce soir, car
-l'endroit est peu propre à une conversation suivie. Serez-vous content?
-
-FABIO. O Mazello! si tu dis vrai, tu me sauves la vie!
-
-MAZETTO. Et, par reconnaissance, vous me prêtez les vingt louis
-convenus.
-
-FABIO. Tu les recevras quand je lui aurai parlé.
-
-MAZETTO. Vous êtes méfiant; mais votre amour m'intéresse, et je
-l'aurais servi par pure amitié, si je n'avais à nourrir ma famille.
-Tenez-vous là comme rêvant en vous-même et composant quelque sonnet; je
-vais rôder aux environs pour prévenir toute surprise. (_Il sort._)
-
-FABIO, seul.
-
-Je vais la voir! la voir pour la première fois à la lumière du ciel,
-entendre, pour la première fois, des paroles qu'elle aura pensées! Un
-mot d'elle va réaliser mon rêve ou le faire envoler pour toujours! Ah!
-j'ai peur de risquer ici plus que je ne puis gagner; ma passion était
-grande et pure, et rasait le monde sans le toucher, elle n'habitait que
-des palais radieux et des rives enchantées; la voici ramenée à la terre
-et contrainte à cheminer comme toutes les autres. Ainsi que Pygmalion,
-j'adorais la forme extérieure d'une femme; seulement la statue se
-mouvait tous les soirs sous mes yeux avec une grâce divine, et, de
-sa bouche, il ne tombait que des perles de mélodies. Et maintenant
-voici qu'elle descend à moi. Mais l'amour qui a fait ce miracle est un
-honteux valet de comédie, et le rayon qui fait vivre pour moi cette
-idole adorée est de ceux que Jupiter versait au sein de Danaé!... Elle
-vient, c'est bien elle; oh! le cœur me manque, et je serais tenté de
-m'enfuir si elle ne m'avait aperçu déjà!
-
-FABIO, UNE DAME en mantille.
-
-LA DAME, _passant près de lui._ Seigneur cavalier, donnez-moi le bras,
-je vous prie, de peur qu'on ne nous observe, et marchons naturellement.
-Vous m'avez écrit...
-
-FABIO. Et je n'ai reçu de vous aucune réponse...
-
-LA DAME. Tiendriez-vous plus à mon écriture qu'à mes paroles?
-
-FABIO. Votre bouche ou votre main m'en voudrait si j'osais choisir.
-
-LA DAME. Que l'une soit le garant de l'autre: vos lettres m'ont
-touchée, et je consens à l'entrevue que vous me demandez. Vous savez
-pourquoi je ne puis vous recevoir chez moi?
-
-FABIO. On me l'a dit.
-
-LA DAME. Je suis très-entourée, très-gênée dans toutes mes démarches.
-Ce soir, à cinq heures de la nuit, attendez-moi au rond-point de la
-Villa-Realo, j'y viendrai sous un déguisement, et nous pourrons avoir
-quelques instants d'entretien.
-
-FABIO. J'y serai.
-
-LA DAME. Maintenant, quittez mon bras et ne me suivez pas, je me rends
-au théâtre. Ne paraissez pas dans la salle ce soir... Soyez discret et
-confiant.
-
-(_Elle sort._)
-
-FABIO, _seul._ C'était bien elle!... En me quittant, elle s'est tonte
-révélée dans un mouvement, comme la Vénus de Virgile. J'avais à peine
-reconnu son visage, et pourtant l'éclair de ses yeux me traversait
-le cœur, de même qu'au théâtre, lorsque son regard vient croiser le
-mien dans la foule. Sa voix ne perd pas de son charme en prononçant
-de simples paroles; et, cependant, je croyais jusqu'ici qu'elle ne
-devait avoir que le chant, comme les oiseaux! Mais ce qu'elle m'a dit
-vaut tous les vers de Métastase, et ce timbre si pur, et cet accent si
-doux, n'empruntent rien pour séduire aux mélodies de Paesiello ou de
-Gimarosa. Ah! toutes ces héroïnes que j'adorais en elle, Sophonisbe,
-Alcime, Herminie, et même cette blonde Molinara, qu'elle joue à ravir
-avec des habits moins splendides, je les voyais toutes enfermées à la
-fois sous cette mantille coquette, sous cette coiffe de satin... Encore
-Mazetto!
-
-FABIO, MAZETTO.
-
-MAZETTO. Eh bien! seigneur, suis-je un fourbe, un homme sans parole, un
-homme sans honneur?
-
-FABIO. Tu es le plus vertueux des mortels! Mais, tiens, prends cette
-bourse et laisse-moi seul.
-
-MAZETTO. Vous avez l'air contrarié.
-
-FABIO. C'est que le bonheur me rend triste; il me force à penser au
-malheur qui le suit toujours de près.
-
-MAZETTO. Peut-être avez-vous besoin de votre argent pour jouer au
-lansquenet cette nuit? Je puis vous le rendre, et même vous en prêter
-d'autre.
-
-FABIO. Cela n'est point nécessaire. Adieu.
-
-MAZETTO. Prenez garde à la _jettatura,_ seigneur Fabio! (_Il sort._)
-
-FABIO, seul.
-
-Je suis fatigué de voir la tête de ce coquin faire ombre sur mon
-amour; mais, Dieu merci, ce messager va me devenir inutile. Qu'a-t-il
-fait, d'ailleurs, que de remettre adroitement mes billets et mes
-fleurs, qu'on avait longtemps repoussés? Allons, allons, l'affaire a
-été habilement conduite et touche à son dénoûment... Mais pourquoi
-suis-je donc si morose ce soir, moi qui devrais nager dans la joie et
-frapper ces dalles d'un pied triomphant? N'a-t-elle pas cédé un peu
-vite, et surtout depuis l'envoi de mes présents?... Bon, je vois les
-choses trop en noir, et je ne devrais songer plutôt qu'à préparer ma
-rhétorique amoureuse. Il est clair que nous ne nous contenterons pas
-de causer amoureusement sous les arbres, et que je parviendrai bien à
-l'emmener souper dans quelque hôtellerie de Chiaia; mais il faudra être
-brillant, passionné, fou d'amour, monter ma conversation au ton de mon
-style, réaliser l'idéal que lui ont présenté mes lettres et mes vers
-... et c'est à quoi je ne me sens nulle chaleur et nulle énergie...
-J'ai envie d'aller me remonter l'imagination avec quelques verres de
-vin d'Espagne.
-
-FABIO, MARCELLI.
-
-MARCELLI. C'est un triste moyen, seigneur Fabio; le vin est le plus
-traître des compagnons; il vous prend dans un palais et vous laisse
-dans un ruisseau.
-
-FABIO. Ah! c'est vous, seigneur Marcelli; vous m'écoutiez? MARCELLI.
-Non, mais je vous entendais.
-
-FABIO. Ai-je rien dit qui vous ait déplu?
-
-MARCELLI. Au contraire; vous vous disiez triste et vous vouliez boire,
-c'est tout ce que j'ai surpris de votre monologue. Moi, je suis plus
-gai qu'on ne peut dire. Je marche le long de ce quai comme un oiseau;
-je pense à des choses folles, je ne puis demeurer en place, et j'ai
-peur de me fatiguer. Tenons-nous compagnie l'un à l'autre un instant;
-je vaux bien une bouteille pour l'ivresse, et cependant je ne suis
-rempli que de joie; j'ai besoin de m'épancher comme un flacon de
-sillery, et je veux jeter dans votre oreille un secret étourdissant.
-
-FABIO. De grâce, choisissez un confident moins préoccupé de ses propres
-affaires. J'ai la tête prise, mon cher; je ne suis bon à rien ce soir,
-et, eussiez-vous à me confier que le roi Midas a des oreilles d'âne,
-je vous jure que je serais incapable de m'en souvenir demain pour le
-répéter.
-
-MARCELLI. Et c'est ce qu'il me faut, vrai Dieu! un confident muet
-comme une tombe.
-
-FABIO. Bon! ne sais-je pas vos façons?... Vous voulez publier une bonne
-fortune, et vous m'avez choisi pour le héraut de votre gloire.
-
-MARCELLI. Au contraire, je veux prévenir une indiscrétion, en vous
-confiant bénévolement certaines choses que vous n'avez pas manqué de
-soupçonner.
-
-FABIO. Je ne sais ce que vous voulez dire.
-
-MARCELLI. On ne garde pas un secret surpris, au lieu qu'une confidence
-engage.
-
-FABIO. Mais je ne soupçonne rien qui vous puisse concerner.
-
-MARCELLI. Il convient alors que je vous dise tout.
-
-FABIO. Vous n'allez donc pas au théâtre?
-
-MARCELLI. Non, pas ce soir; et vous?
-
-FABIO. Moi, j'ai quelque affaire en tête, j'ai besoin de me promener
-seul.
-
-MARCELLI. Je gage que vous composez un opéra?
-
-FABIO. Vous avez deviné.
-
-MARCELLI. Et qui s'y tromperait? Vous ne manquez pas une seule des
-représentations de San-Carlo; vous arrivez dès l'ouverture, ce que ne
-fait aucune personne du bel air; vous ne vous retirez pas au milieu
-du dernier acte, et vous restez seul dans la salle avec le public
-du parquet. Il est clair que vous étudiez votre art avec soin et
-persévérance. Mais une seule chose m'inquiète: êtes-vous poète ou
-musicien?--
-
-FABIO. L'un et l'autre.
-
-MARCELLI. Pour moi, je ne suis qu'amateur et n'ai fait que des
-chansonnettes. Vous savez donc très-bien que mon assiduité dans cette
-salle, où nous nous rencontrons continuellement depuis quelques
-semaines, ne peut avoir d'autre motif qu'une intrigue amoureuse...
-
-FABIO. Dont je n'ai nulle envie d'être informé.
-
-MARCELLI. Oh! vous ne m'échapperez point par ces faux-fuyants, et ce
-n'est que quand vous saurez tout que je me croirai certain du mystère
-dont mon amour a besoin.
-
-FABIO. Il s'agit donc de quelque actrice ... de la Borsella?
-
-MARCELLI. Non, de la nouvelle cantatrice espagnole, de la divine
-Corilla!... Par Bacchus! vous avez bien remarqué les furieux clins
-d'œil que nous nous lançons?
-
-FABIO, _avec humeur._ Jamais!
-
-MARCELLI. Les signes convenus entre nous à de certains instants où
-l'attention du public se porte ailleurs?--
-
-FABIO. Je n'ai rien vu de pareil.
-
-MARCELLI. Quoi! vous êtes distrait à ce point? J'ai donc eu tort de
-vous croire informé d'une partie de mon secret; mais la confidence
-étant commencée...
-
-FABIO, _vivement._ Oui, certes! vous me voyez maintenant curieux d'en
-connaître la fin.
-
-MARCELLI. Peut-être n'avez-vous jamais fait grande attention à la
-signora Corilla? Vous êtes plus occupé, n'est-ce pas, de sa voix que de
-sa figure? Eh bien! regardez-la, elle est charmante!
-
-FABIO. J'en conviens.
-
-MARCELLI. Une blonde d'Italie ou d'Espagne, c'est toujours une espèce
-de beauté fort singulière et qui a du prix par sa rareté.
-
-FABIO. C'est également mon avis.
-
-MARCELLI. Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble à la Judith de
-Caravagio, qui est dans le Musée royal?
-
-FABIO. Eh! monsieur, finissez. En deux mots, vous êtes son amant,
-n'est-ce pas?
-
-MARCELLI. Pardon; je ne suis encore que son amoureux.
-
-FABIO. Vous m'étonnez.
-
-MARCELLI. Je dois vous dire qu'elle est fort sévère. FABIO. On le
-prétend.
-
-MARCELLI. Que c'est une tigresse, une Bradamante...
-
-FABIO. Une Alcimadure.
-
-MARCELLI. Sa porte demeurant fermée à mes bouquets, sa fenêtre à
-mes sérénades, j'en ai conclu qu'elle avait des raisons pour être
-insensible ... chez elle, mais que sa vertu devait tenir pied moins
-solidement sur les planches d'une scène d'opéra... Je sondai le
-terrain, j'appris qu'un certain drôle, nommé Mazetto, avait accès près
-d'elle, en raison de son service au théâtre...
-
-FABIO. Vous confiâtes vos fleurs et vos billets à ce coquin.
-
-MARCELLI. Vous le saviez donc?
-
-FABIO. Et aussi quelques présents qu'il vous conseilla de faire.
-
-MARCELLI. Ne disais-je pas bien que vous étiez informé de tout?
-
-FABIO. Vous n'avez pas reçu de lettres d'elle?
-
-MARCELLI. Aucune.
-
-FABIO. Il serait trop singulier que la dame elle-même, passant près de
-vous dans la rue, vous eût, à voix basse, indiqué un rendez-vous...
-
-MARCELLI. Vous êtes le diable, ou moi-même!
-
-FABIO. Pour demain?
-
-MARCELLI. Non, pour aujourd'hui.
-
-FABIO. A cinq heures de la nuit?
-
-MARCELLI. A cinq heures.
-
-FABIO. Alors, c'est au rond-point de la Villa-Reale?
-
-MARCELLI. Non! devant les bains de Neptune.
-
-FABIO. Je n'y comprends plus rien.
-
-MARCELLI. Pardieu! vous voulez tout deviner, tout savoir mieux que
-moi. C'est particulier. Maintenant que j'ai tout dit, il est de votre
-honneur d'être discret.
-
-FABIO. Bien. Écoutez-moi, mon ami ... nous sommes joués l'un ou l'autre.
-
-MARCELLI. Que dites-vous?
-
-FABIO. Ou l'un et l'autre, si vous voulez. Nous avons rendez-vous de la
-même personne, à la même heure: vous, devant les bains de Neptune; moi,
-à la Villa-Reale!
-
-MARCELLI. Je n'ai pas le temps d'être stupéfait; mais je vous demande
-raison de cette lourde plaisanterie.
-
-FABIO. Si c'est la raison qui vous manque, je ne me charge pas de vous
-en donner; si c'est un coup d'épée qu'il vous faut, dégainez la vôtre.
-
-MARCELLI. Je fais une réflexion: vous avez sur moi tout avantage en ce
-moment.
-
-FABIO. Vous en convenez?
-
-MARCELLI. Pardieu! vous êtes un amant malheureux, c'est clair; vous
-alliez vous jeter du haut de cette rampe, ou vous pendre aux branches
-de ces tilleuls, si je ne vous eusse rencontré. Moi, au contraire, je
-suis reçu, favorisé, presque vainqueur; je soupe ce soir avec l'objet
-de mes vœux. Je vous rendrais service en vous tuant; mais, si c'est moi
-qui suis tué, vous conviendrez qu'il serait dommage que ce fût avant,
-et non après. Les choses ne sont pas égales; remettons l'affaire à
-demain.
-
-FABIO. Je fais exactement la même réflexion que vous, et pourrais vous
-répéter vos propres paroles. Ainsi, je consens à ne vous punir que
-demain de votre folle vanterie. Je ne vous croyais qu'indiscret.
-
-MARCELLI. Bon! séparons-nous sans un mot de plus. Je ne veux point vous
-contraindre à des aveux humiliants, ni compromettre davantage une dame
-qui n'a pour moi que des bontés. Je compte sur votre réserve et vous
-donnerai demain matin des nouvelles de ma soirée.
-
-FABIO. Je vous en promets autant; mais ensuite nous ferraillerons de
-bon cœur. A demain donc.
-
-MARCELLI. A demain, seigneur Fabio.
-
-FABIO, seul.
-
-Je ne sais quelle inquiétude m'a porté à le suivre de loin, au lieu
-d'aller de mon côté. Retournons! (_Il fait quelques pas._) Il est
-impossible de porter plus loin l'assurance, mais aussi ne pouvait-il
-guère revenir sur sa prétention et me confesser son mensonge. Voilà
-de nos jeunes fous à la mode; rien ne leur fait obstacle, ils sont
-les vainqueurs et les préférés de toutes les femmes, et la liste de
-don Juan ne leur coûterait que la peine de l'écrire. Certainement,
-d'ailleurs, si cette beauté nous trompait l'un pour l'autre, ce ne
-serait pas à la même heure. Allons, je crois que l'instant approche,
-et que je ferais bien de me diriger du côté de la Villa-Reale, qui
-doit être déjà débarrassée de ses promeneurs et rendue à la solitude.
-Mais en vérité n'aperçois-je pas là-bas Marcelli qui donne le bras à
-une femme? ... Je suis fou véritablement; si c'est lui, ce ne peut
-être elle ... Que faire? Si je vais de leur côté, je manque l'heure
-de mon rendez-vous ... et, si je n'éclaircis pas le soupçon qui me
-vient, je risque, en me rendant là-bas, de jouer le rôle d'un sot. C'est
-là une cruelle incertitude. L'heure se passe, je vais et reviens, et
-ma position est la plus bizarre du monde. Pourquoi faut-il que j'aie
-rencontré cet étourdi, qui s'est joué de moi peut-être? Il aura su mon
-amour par Mazetto, et tout ce qu'il m'est venu conter tient à quelque
-obscure fourberie que je saurai bien démêler.--Décidément, je prends
-mon parti, je cours à la Villa-Reale. (_Il revient._) Sur mon âme, ils
-approchent; c'est la même mantille garnie de longues dentelles; c'est
-la même robe de soie grise ... en deux pas ils vont être ici. Oh! si
-c'est elle, si je suis trompé ... je n'attendrai pas à demain pour me
-venger de tous les deux!... Que vais-je faire? un éclat ridicule ...
-retirons-nous derrière ce treillis pour mieux nous assurer que ce sont
-bien eux-mêmes.
-
-FABIO, caché, MARCELLI; la signora CORILLA, lui donnant le bras.
-
-MARCELLI. Oui, belle dame, vous voyez jusqu'où va la suffisance de
-certaines gens. Il y a par la ville un cavalier qui se vante d'avoir
-aussi obtenu de vous une entrevue pour ce soir. Et, si je n'étais sûr
-de vous avoir maintenant à mon bras, fidèle à une douce promesse trop
-longtemps différée...
-
-CORILLA. Allons, vous plaisantez, seigneur Marcelli. Et ce cavalier si
-avantageux ... le connaissez-vous?
-
-MARCELLI. C'est à moi justement qu'il a fait ses confidences...
-
-FABIO, _se montrant._ Vous vous trompez, seigneur, c'est vous qui me
-faisiez les vôtres... Madame, il est inutile d'aller plus loin; je
-suis décidé à ne point supporter un pareil manège de coquetterie.
-Le seigneur Marcelli peut vous reconduire chez vous, puisque vous
-lui avez donné le bras; mais ensuite, qu'il se souvienne bien que je
-l'attends, moi.
-
-MARCELLI. Écoutez, mon cher, tâchez, dans cette affaire-ci, de n'être
-que ridicule.
-
-FABIO. Ridicule, dites-vous?
-
-MARCELLI. Je le dis. S'il vous plaît de faire du bruit, attendez que le
-jour se lève; je ne me bats pas sous les lanternes, et je ne me soucie
-point de me faire arrêter par la garde de nuit.
-
-CORILLA. Cet homme est fou; ne le voyez-vous pas? Éloignons-nous.
-
-FABIO. Ah! madame! il suffit ... ne brisez pas entièrement cette belle
-image que je portais pure et sainte au fond de mon cœur. Hélas! content
-de vous aimer de loin, de vous écrire ... j'avais peu d'espérance, et
-je demandais moins que vous ne m'avez promis!
-
-CORILLA. Vous m'avez écrit? à moi!...
-
-MARCELLI. Eh! qu'importe? ce n'est pas ici le lieu d'une telle
-explication...
-
-CORILLA. Et que vous ai-je promis, monsieur?... je ne vous connais pas
-et ne vous ai jamais parlé.
-
-MARCELLI. Bon! quand vous lui auriez dit quelques paroles en l'air, le
-grand mal! Pensez-vous que mon amour s'en inquiète?
-
-CORILLA. Mais quelle idée avez-vous aussi, seigneur? Puisque les
-choses sont allées si loin, je veux que tout s'explique à l'instant.
-Ce cavalier croit avoir à se plaindre de moi: qu'il parle et qu'il se
-nomme avant tout; car j'ignore ce qu'il est et ce qu'il veut.
-
-FABIO. Rassurez-vous, madame! j'ai honte d'avoir fait cet éclat et
-d'avoir cédé à un premier mouvement de surprise. Vous m'accusez
-d'imposture, et votre belle bouche ne peut mentir. Vous l'avez dit, je
-suis fou, j'ai rêvé. Ici même, il y a une heure, quelque chose comme
-votre fantôme passait, m'adressait de douces paroles et promettait de
-revenir... Il y avait de la magie, sans doute, et cependant tous les
-détails restent présents à ma pensée. J'étais là, je venais de voir
-le soleil se coucher derrière le Pausilippe, en jetant sur Ischia
-le bord de son manteau rougeâtre; la mer noircissait dans le golfe,
-et les voiles blanches se hâtaient vers la terre comme des colombes
-attardées... Vous voyez, je suis un triste rêveur, mes lettres ont dû
-vous l'apprendre, mais vous n'entendrez plus parler de moi, je le jure,
-et vous dis adieu.
-
-CORILLA. Vos lettres... Tenez, tout cela a l'air d'un imbroglio de
-comédie, permettez-moi de ne m'y point arrêter davantage; seigneur
-Marcelli, veuillez reprendre mon bras et me reconduire en toute hâte
-chez moi. (_Fabio salue et s'éloigne._)
-
-MARCELLI. Chez vous, madame?
-
-CORILLA. Oui, cette scène m'a bouleversée!.......
-
-Vit-on jamais rien de plus bizarre? Si la place du Palais n'est pas
-encore déserte, nous trouverons bien une chaise, ou tout au moins un
-falot. Voici justement les valets du théâtre qui sortent; appelez un
-d'entre eux...
-
-MARCELLI. Holà! quelqu'un! par ici... Mais, en vérité, vous sentez-vous
-malade?
-
-CORILLA. A ne pouvoir marcher plus loin...
-
-FABIO, MAZETTO, LES PRÉCÉDENTS.
-
-FABIO, _entraînant Mazetto._ Tenez, c'est le ciel qui nous l'amène;
-voilà le traître qui s'est joué de moi.
-
-MARCELLI. C'est Mazetto! le plus grand fripon des Deux-Siciles. Quoi!
-c'était aussi votre messager?
-
-MAZETTO. Au diable! vous m'étouffez.
-
-FABIO. Tu vas nous expliquer...
-
-MAZETTO. Et que faîtes-vous ici, seigneur? je vous croyais en bonne
-fortune?
-
-FABIO. C'est la tienne qui ne vaut rien. Tu vas mourir si tu ne
-confesses pas toute ta fourberie.
-
-MARCELLI. Attendez, seigneur Fabio, j'ai aussi des droits à faire
-valoir sur ses épaules. A nous deux, maintenant.
-
-MAZETTO. Messieurs, si vous voulez que je comprenne, ne frappez pas
-tous les deux à la fois. De quoi s'agit-il?
-
-FABIO. Et de quoi peut-il être question, misérable? Mes lettres, qu'en
-as-tu fait?
-
-MARCELLI. Et de quelle façon as-tu compromis l'honneur de la signora
-Corilla?
-
-MAZETTO. Messieurs, l'on pourrait nous entendre.
-
-MARCELLI. Il n'y a ici que la signora elle-même et nous deux,
-c'est-à-dire deux hommes qui vont s'entre-tuer demain à cause d'elle ou
-à cause de toi.
-
-MAZETTO. Permettez: ceci dès lors est grave, et mon humanité me défend
-de dissimuler davantage...
-
-FABIO. Parle.
-
-MAZETTO. Au moins, remettez vos épées.
-
-FABIO. Alors nous prendrons des bâtons.
-
-MARCELLI. Non; nous devons le ménager s'il dit la vérité tout entière,
-mais à ce prix-là seulement.
-
-CORILLA. Son insolence m'indigne au dernier point.
-
-MARCELLI. Le faut-il assommer avant qu'il ait parlé?
-
-CORILLA. Non; je veux tout savoir, et que, dans une si noire aventure,
-il ne reste du moins aucun doute sur ma loyauté.
-
-MAZETTO. Ma confession est votre panégyrique, madame; tout Naples
-connaît l'austérité de votre vie. Or, le seigneur Marcelli, que voilà,
-était passionnément épris de vous; il allait jusqu'à promettre de vous
-offrir son nom si vous vouliez quitter le théâtre; mais il fallait
-qu'il pût du moins mettre à vos genoux l'hommage de son cœur, je ne dis
-pas de sa fortune; mais vous en aviez bien pour deux, on le sait, et
-lui aussi.
-
-MARCELLI. Faquin!...
-
-FABIO. Laissez-le finir.
-
-MAZETTO. La délicatesse du motif m'engagea dans son parti. Comme valet
-du théâtre, il m'était aisé de mettre ses billets sur votre toilette.
-Les premiers furent brûlés; d'autres, laissés ouverts, reçurent un
-meilleur accueil. Le dernier vous décida à accorder un rendez-vous au
-seigneur Marcelli lequel m'en a fort bien récompensé!...
-
-MARCELLI. Mais qui te demande tout ce récit?
-
-FABIO. Et moi, traître! âme à double face! comment m'as-tu servi? Mes
-lettres, les as-tu remises? Quelle est cette femme voilée que tu m'as
-envoyée tantôt, et que tu m'as dit être la signora Corilla elle-même?
-
-MAZETTO. Ah! seigneurs, qu'eussiez-vous dit de moi et quelle idée
-madame en eût-elle pu concevoir, si je lui avais remis des lettres
-de deux écritures différentes et des bouquets de deux amoureux? Il
-faut de l'ordre en toute chose, et je respecte trop madame pour lui
-avoir supposé la fantaisie de mener de front deux amours. Cependant
-le désespoir du seigneur Fabio, à mon premier refus de le servir,
-m'avait singulièrement touché. Je le laissai d'abord épancher sa verve
-en lettres et en sonnets que je feignis de remettre à la signora,
-supposant que son amour pourrait bien être de ceux qui viennent si
-fréquemment se brûler les ailes aux flammes de la rampe; passions
-d'écoliers et de poètes, comme nous en voyons tant... Mais c'était
-plus sérieux, car la bourse du seigneur Fabio s'épuisait à fléchir ma
-résolution vertueuse...
-
-MARCELLI. En voilà assez! Signora, nous n'avons point affaire, n'est-ce
-pas, de ces divagations...
-
-CORILLA. Laissez-le dire, rien ne nous presse, monsieur.
-
-MAZETTO. Enfin, j'imaginai que le seigneur Fabio étant épris par les
-yeux seulement, puisqu'il n'avait jamais pu réussir à s'approcher de
-madame et n'avait jamais entendu sa voix qu'en musique, il suffisait de
-lui procurer la satisfaction d'un entretien avec quelque créature de la
-taille et de l'air de la signora Corilla... Il faut dire que j'avais
-déjà remarqué une petite bouquetière qui vend ses fleurs le long de la
-rue de Tolède ou devant les cafés de la place du Môle. Quelquefois elle
-s'arrête un instant, et chante des chansonnettes espagnoles avec une
-voix d'un timbre fort clair...
-
-MARCELLI. Une bouquetière qui ressemble à la signora; allons donc! ne
-l'aurais-je point aussi remarquée?
-
-MAZETTO. Seigneur, elle arrive tout fraîchement par le galion de
-Sicile, et porte encore le costume de son pays.
-
-CORILLA. Cela n'est pas vraisemblable, assurément.
-
-MAZETTO. Demandez au seigneur Fabio si, le costume aidant, il n'a pas
-cru tantôt voir passer madame elle-même?
-
-FABIO. Eh bien! cette femme...
-
-MAZETTO. Cette femme, seigneur, est celle qui vous attend à la
-Villa-Reale, ou plutôt qui ne vous attend plus, l'heure étant de
-beaucoup passée.
-
-FABIO. Peut-on imaginer une plus noire complication d'intrigues?
-
-MARCELLI. Mais non; l'aventure est plaisante. Et, voyez, la signora
-elle-même ne peut s'empêcher d'en rire... Allons, beau cavalier,
-séparons-nous sans rancune, et corrigez-moi ce drôle d'importance... Ou
-plutôt, tenez, profitez de son idée: la nuée qu'embrassait Ixion valait
-bien pour lui la divinité dont elle était l'image, et je vous crois
-assez poète pour vous soucier peu des réalités.--Bonsoir, seigneur
-Fabio!
-
-FABIO, MAZETTO.
-
-FABIO, à _lui-même._ Elle était là! et pas un mot de pitié, pas un
-signe d'attention! Elle assistait, froide et morne, à ce débat qui me
-couvrait de ridicule, et elle est partie dédaigneusement sans dire
-une parole, riant seulement, sans doute, de ma maladresse et de ma
-simplicité!... Oh! tu peux te retirer, va, pauvre diable si inventif,
-je ne maudis plus ma mauvaise étoile, et je vais rêver le long de la
-mer à mon infortune, car je n'ai plus même l'énergie d'être furieux.
-
-MAZETTO. Seigneur, vous feriez bien d'aller rêver du côté de la
-Villa-Reale. La bouquetière vous attend peut-être encore...
-
-FABIO, seul.
-
-En vérité, j'aurais été curieux de rencontrer cette créature et de
-la traiter comme elle le mérite. Quelle femme est-ce donc que celle
-qui se prête à une telle manœuvre? Est-ce une niaise enfant a qui
-l'on a fait la leçon, ou quelque effrontée qu'on n'a eu que la peine
-de payer et de mettre en campagne? Mais il faut l'âme d'un plat
-valet pour m'avoir jugé digne de donner dans ce piège un instant. Et
-pourtant elle ressemble à celle que j'aime, et moi-même, quand je
-la rencontrai voilée, je crus reconnaître et sa démarche et le son
-si pur de sa voix... Allons, il est bientôt six heures de nuit, les
-derniers promeneurs s'éloignent vers Sainte-Lucie et vers Chiaia, et
-les terrasses des maisons se garnissent de monde... A l'heure qu'il
-est, Marcelli soupe gaiement avec sa conquête facile. Les femmes n'ont
-d'amour que pour ces débauchés sans cœur.
-
-FABIO, UNE BOUQUETIÈRE.
-
-FABIO. Que me veux-tu, petite?
-
-LA BOUQUETIÈRE. Seigneur, je vends des roses, je vends des fleurs du
-printemps. Voulez-vous acheter tout ce qui me reste pour parer la
-chambre de votre amoureuse? On va bientôt fermer le jardin, et je ne
-puis remporter cela chez mon père; je serais battue. Prenez le tout
-pour trois carlins.
-
-FABIO. Crois-tu donc que je sois attendu ce soir, et me trouves-tu la
-mine d'un amant favorisé?
-
-LA BOUQUETIÈRE. Venez ici à la lumière. Vous m'avez l'air d'un beau
-cavalier, et, si vous n'êtes pas attendu, c'est que vous attendez...
-Ah! mon Dieu!
-
-FABIO. Qu'as-tu, ma petite? Mais vraiment, cette figure... Ah! je
-comprends tout maintenant: tu es la fausse Corilla!... A ton âge, mon
-enfant, tu entames un vilain métier!
-
-LA BOUQUETIÈRE. En vérité, seigneur, je suis une honnête fille, et
-vous allez me mieux juger. On m'a déguisée en grande dame, on m'a
-fait apprendre des mots par cœur; mais, quand j'ai vu que c'était une
-comédie pour tromper un honnête gentilhomme, je me suis échappée et
-j'ai repris mes habits de pauvre fille, et je suis allée, comme tous
-les soirs, vendre mes fleurs sur la place du Môle et dans les allées du
-Jardin royal.
-
-FABIO. Cela est-il bien vrai?
-
-LA BOUQUETIÈRE. Si vrai, que je vous dis adieu, seigneur; et puisque
-vous ne voulez pas de mes fleurs, je les jetterai dans la mer en
-passant: demain elles seraient fanées.
-
-FABIO. Pauvre fille, cet habit te sied mieux que l'autre, et je te
-conseille de ne plus le quitter. Tu es, toi, la fleur sauvage des
-champs; mais qui pourrait se tromper entre vous deux? Tu me rappelles
-sans doute quelques-uns de ses traits, et ton cœur vaut mieux que le
-sien, peut-être. Mais qui peut remplacer dans l'âme d'un amant la belle
-image qu'il s'est plu tous les jours à parer d'un nouveau prestige?
-Celle-là n'existe plus en réalité sur la terre; elle est gravée
-seulement au fond du cœur fidèle, et nul portrait ne pourra jamais
-rendre son impérissable beauté.
-
-LA BOUQUETIÈRE. Pourtant on m'a dit que je la valais bien, et, sans
-coquetterie, je pense qu'étant parée comme la signora Corilla, aux feux
-des bougies , avec l'aide du spectacle et de la musique, je pourrais
-bien vous plaire autant qu'elle, et cela sans blanc de perle et sans
-carmin.
-
-FABIO. Si ta vanité se pique, petite fille, tu m'ôteras même le plaisir
-que je trouve à te regarder un instant. Mais, vraiment, tu oublies
-qu'elle est la perle de l'Espagne et de l'Italie, que son pied est le
-plus fin et sa main la plus royale du monde. Pauvre enfant! la misère
-n'est pas la culture qu'il faut à des beautés si accomplies, dont le
-luxe et l'art prennent soin tour à tour.
-
-LA BOUQUETIÈRE. Regardez mon pied sur ce banc de marbre; il se découpe
-encore assez bien dans sa chaussure brune. Et ma main, l'avez-vous
-seulement touchée?
-
-FABIO. Il est vrai que ton pied est charmant, et ta main... Dieu!
-qu'elle est douce!... Mais, écoute, je ne veux pas te tromper, mon
-enfant, c'est bien elle seule que j'aime, et le charme qui m'a séduit
-n'est pas né dans une soirée. Depuis trois mois que je suis à Naples,
-je n'ai pas manqué de la voir un seul jour d'Opéra. Trop pauvre pour
-briller près d'elle, comme tous les beaux cavaliers qui l'entourent
-aux promenades, n'ayant ni le génie des musiciens, ni la renommée des
-poëtes qui l'inspirent et qui la servent dans son talent, j'allais
-sans espérance m'enivrer de sa vue et de ses" chants, et prendre ma
-part dans ce plaisir de tous, qui pour moi seul était le bonheur et
-la vie. Oh! tu la vaux bien peut-être, en effet ... mais as-tu cette
-grâce divine qui se révèle sous tant d'aspects? As-tu ces pleurs et ce
-sourire? As-tu ce chant divin, sans lequel une divinité n'est qu'une
-belle idole? Mais alors tu serais à sa place, et tu ne vendrais pas des
-fleurs aux promeneurs de la Villa-Reale...
-
-LA BOUQUETIÈRE. Pourquoi donc la nature, en me donnant son apparence,
-aurait-elle oublié la voix? Je chante fort bien, je vous jure; mais
-les directeurs de San-Carlo n'auraient jamais l'idée d'aller ramasser
-une prima donna sur la place publique... Écoutez ces vers d'opéra que
-j'ai retenus pour les avoir entendus seulement au petit théâtre de la
-Fenice. (_Elle chante._)
-
-AIR ITALIEN.
-
- Qu'il m'est doux--de conserver la paix du cœur,--le calme de la pensée.
-
- Il est sage d'aimer--dans la belle saison de l'âge;--plus sage de
- n'aimer pas...
-
-
-FABIO, _tombant à ses pieds._ Oh! madame, qui vous méconnaîtrait
-maintenant? Mais cela ne peut être... Vous êtes une déesse véritable,
-et vous allez vous envoler! Mon Dieu! qu'ai-je à répondre à tant de
-bontés? je suis indigne de vous aimer, pour ne vous avoir point d'abord
-reconnue!
-
-CORILLA. Je ne suis donc plus la bouquetière?... Eh bien! je vous
-remercie-, j'ai étudié ce soir un nouveau rôle, et vous m'avez donné la
-réplique admirablement.
-
-FABIO. Et Marcelli?
-
-CORILLA. Tenez, n'est-ce pas lui que je vois errer tristement le long
-de ces berceaux, comme vous faisiez tout à l'heure?
-
-FABIO. Évitons-le, prenons une allée.
-
-CORILLA. Il nous a vus, il vient à nous.
-
-FABIO, CORILLA, MARCELLI.
-
-MARCELLI. Hé! seigneur Fabio, vous avez donc trouvé la bouquetière? Ma
-foi, vous avez bien fait, et vous êtes plus heureux que moi ce soir.
-
-FABIO. Eh bien! qu'avez-vous donc fait de la signora Corilla? vous
-alliez souper ensemble gaiement.
-
-MARCELLI. Ma foi, l'on ne comprend rien aux caprices des femmes. Elle
-s'est dite malade, et je n'ai pu que la reconduire chez elle; mais
-demain...
-
-FABIO. Demain ne vaut pas ce soir, seigneur Marcelli.
-
-MARCELLI. Voyons donc cette ressemblance tant vantée... Elle n'est pas
-mal, ma foi!... mais ce n'est rien; pas de distinction, pas de grâce.
-Allons, faîtes-vous illusion à votre aise... Moi, je vais penser à la
-prima donna de San-Carlo, que j'épouserai dans huit jours.
-
-CORILLA, _reprenant son ton naturel._ Il faudra réfléchir là-dessus,
-seigneur Marcelli. Tenez, moi, j'hésite beaucoup à m'engager. J'ai
-de la fortune, je veux choisir. Pardonnez-moi d'avoir été comédienne
-en amour comme au théâtre, et de vous avoir mis à l'épreuve tous
-deux. Maintenant, je vous l'avouerai, je ne sais trop si aucun de
-vous m'aime, et j'ai besoin de vous connaître davantage. Le seigneur
-Fabio n'adore en moi que l'actrice peut-être, et son amour a besoin
-de la distance et de la rampe allumée; et vous, seigneur Marcelli,
-vous me paraissez vous aimer avant tout le monde, et vous émouvoir
-difficilement dans l'occasion. Vous êtes trop mondain, et lui trop
-poète. Et maintenant, veuillez tous deux m'accompagner. Chacun de vous
-avait gagé de souper avec moi: j'en avais fait la promesse à chacun de
-vous; nous souperons tous ensemble, Mazetto nous servira.
-
-MAZETTO, _paraissant et s'adressant au public._ Sur quoi, messieurs,
-vous voyez que cette aventure scabreuse va se terminer le plus
-moralement du monde.--Excusez les fautes de l'auteur.
-
-
- TABLE
-
- LE RÊVE ET LA VIE
-
- LES FILLES DU FEU
-
- A Alexandre Dumas
-
- Aurélia
- Sylvie, Souvenirs du Valois
- Jemmy
- Octavie, ou l'Illusion
- Isis, Souvenirs de Pompéi
- Emilie, Souvenirs de la Révolution française
-
- Angélique
- [De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.]
-
- LA BOHÈME GALANTE
-
- La Main enchantée
- Le Monstre vert
- Petits châteaux de bohème
- Les Poëtes du xvie siècle
- Explications
- Musique
- Mes Prisons
- Les Nuits d'octobre
- Promenades et Souvenirs
-
-
- LES CHIMÈRES
-
- El Desdichado
- Myrtho
- Horus
- Antéros
- Delfica
- Artémis
- Le Christ au oliviers
- Vers dorés
-
-
- Corilla
- [De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le rêve et la vie, by Gérard de Nerval
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 55554 ***
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- <title>Le rêve et la vie--Les filles du feu, La bohême galante | Project Gutenberg</title>
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-/* Footnotes */
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-<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 55554 ***</div>
-
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-<h1>LE RÊVE</h1>
-
-<h1>ET LA VIE</h1>
-
-<h2>LES FILLES DU FEU</h2>
-
-<h2>LA BOHÈME GALANTE</h2>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>GÉRARD DE NERVAL</h2>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS</h5>
-
-<h5>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h5>
-
-<h5>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h5>
-
-<h5>1868</h5>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[p. 1]</a></span></p>
-
-<h3>LES FILLES DU FEU</h3>
-<hr class="tb" />
-
-<h3><a name="AURELIA" id="AURELIA">AURÉLIA</a></h3>
-
-
-<h4>PREMIÈRE PARTIE</h4>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Le rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes
-d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers
-instants du sommeil sont l'image de la mort; un engourdissement
-nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant
-précis où le <i>moi,</i> sous une autre forme, continue l'œuvre de
-l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu, et
-où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement
-immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme,
-une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres; le
-monde des Esprits s'ouvre pour nous.</p>
-
-<p>Swedenborg appelait ces visions <i>Memorabilia;</i> il les devait à la
-rêverie plus souvent qu'au sommeil; l'<i>Ane d'or,</i> d'Apulée, <i>la Divine
-Comédie,</i> du Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l'âme
-humaine. Je vais essayer, à leur exemple, de transcrire les impressions
-d'une longue maladie qui s'est<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[p. 2]</a></span> passée tout entière dans les mystères
-de mon esprit;&mdash;et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie,
-car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux
-portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées; il me
-semblait tout savoir, tout comprendre; l'imagination m'apportait des
-délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison,
-faudra-t-il regretter de les avoir perdues?...</p>
-
-<p>Cette <i>vita nuova</i> a eu pour moi deux phases. Voici les notes qui se
-rapportent à la première.&mdash;Une dame que j'avais aimée longtemps et que
-j'appellerai du nom d'Aurélia, était perdue pour moi. Peu importent
-les circonstances de cet événement, qui devait avoir une si grande
-influence sur ma vie. Chacun peut chercher dans ses souvenirs l'émotion
-la plus navrante, le coup le plus terrible frappé sur l'âme par le
-destin; il faut alors se résoudre à mourir ou à vivre:&mdash;je dirai plus
-tard pourquoi je n'ai pas choisi la mort. Condamné par celle que
-j'aimais, coupable d'une faute dont je n'espérais plus le pardon, il
-ne me restait qu'à me jeter dans les enivrements vulgaires; j'affectai
-la joie et l'insouciance, je courus le monde, follement épris de la
-variété et du caprice; j'aimais surtout les costumes et les mœurs
-bizarres des populations lointaines, il me semblait que je déplaçais
-ainsi les conditions du bien et du mal; les termes, pour ainsi dire,
-de ce qui est <i>sentiment</i> pour nous autres Français. «Quelle folie,
-me disais-je, d'aimer ainsi d'un amour platonique une femme qui ne
-vous aime plus! Ceci est la faute de mes lectures; j'ai pris au
-sérieux les inventions des poëtes, et je me suis fait une Laure ou une
-Béatrix d'une personne ordinaire de notre siècle... Passons à d'autres
-intrigues, et celle-là sera vite oubliée.» L'étourdissement d'un joyeux
-carnaval dans une ville d'Italie chassa toutes mes idées mélancoliques.
-J'étais si heureux du soulagement que j'éprouvais, que je faisais part
-de ma joie à tous mes amis, et, dans mes lettres, je leur donnais
-pour l'état constant de mon esprit ce qui n'était que surexcitation
-fiévreuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[p. 3]</a></span></p>
-
-<p>Un jour, arriva dans la ville une femme d'une grande renommée qui me
-prit en amitié et qui, habituée à plaire et à éblouir, m'entraîna sans
-peine dans le cercle de ses admirateurs. Après une soirée où elle avait
-été à la fois naturelle et pleine d'un charme dont tous éprouvaient
-l'atteinte, je me sentis épris d'elle à ce point que je ne voulus pas
-tarder un instant à lui écrire. J'étais si heureux de sentir mon cœur
-capable d'un amour nouveau!... J'empruntais, dans cet enthousiasme
-factice, les formules mêmes qui, si peu de temps auparavant, m'avaient
-servi pour peindre un amour véritable, et longtemps éprouvé. La lettre
-partie, j'aurais voulu la retenir, et j'allai rêver dans la solitude à
-ce qui me semblait une profanation de mes souvenirs.</p>
-
-<p>Le soir rendit à mon nouvel amour tout le prestige de la veille.
-La dame se montra sensible à ce que je lui avais écrit, tout en
-manifestant quelque étonnement de ma ferveur soudaine. J'avais franchi,
-en un jour, plusieurs degrés des sentiments que l'on peut concevoir
-pour une femme avec apparence de sincérité. Elle m'avoua que ma lettre
-l'étonnait tout en la rendant fière. J'essayai de la convaincre; mais,
-quoi que je voulusse lui dire, je ne pus ensuite retrouver dans nos
-entretiens le diapason de mon style, de sorte que je fus réduit à lui
-avouer, avec larmes, que je m'étais trompé moi-même en l'abusant.
-Mes confidences attendries eurent pourtant quelque charme, et une
-amitié plus forte dans sa douceur succéda à de vaines protestations de
-tendresse.</p>
-
-<hr />
-<h4>II</h4>
-
-<p>Plus tard, je la rencontrai dans une autre ville où se trouvait la dame
-que j'aimais toujours sans espoir. Un hasard les fit connaître l'une
-à l'autre, et la première eut occasion, sans doute, d'attendrir à mon
-égard celle qui m'avait exilé de son cœur. De sorte qu'un jour, me
-trouvant dans une société dont<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[p. 4]</a></span> elle faisait partie, je la vis venir
-à moi et me tendre la main. Comment interpréter cette démarche et le
-regard profond et triste dont elle accompagna son salut? J'y crus voir
-le pardon du passé; l'accent divin de la pitié donnait aux simples
-paroles qu'elle m'adressa une valeur inexprimable, comme si quelque
-chose de la religion se mêlait aux douceurs d'un amour jusque-là
-profane, et lui imprimait le caractère de l'éternité.</p>
-
-<p>Un devoir impérieux me forçait de retourner à Paris, mais je pris
-aussitôt la résolution de n'y rester que peu de jours et de revenir
-près de mes deux amies. La joie et l'impatience me donnèrent alors une
-sorte d'étourdissement qui se compliquait du soin des affaires que
-j'avais à terminer. Un soir, vers minuit, je remontais un faubourg
-où se trouvait ma demeure, lorsque, levant les yeux par hasard, je
-remarquai le numéro d'une maison éclairé par un réverbère. Ce nombre
-était celui de mon âge. Aussitôt, en baissant les yeux, je vis devant
-moi une femme au teint blême, aux yeux caves, qui me semblait avoir les
-traits d'Aurélia. Je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;C'est <i>sa mort</i> ou la mienne qui m'est annoncée!</p>
-
-<p>Mais je ne sais pourquoi j'en restai à la dernière supposition, et je
-me frappai de cette idée, que ce devait être le lendemain à la même
-heure.</p>
-
-<p>Cette nuit-là, je fis un rêve qui me confirma dans ma pensée.</p>
-
-<p>J'errais dans un vaste édifice composé de plusieurs salles, dont
-les unes étaient consacrées à l'étude, d'autres à la conversation
-ou aux discussions philosophiques. Je m'arrêtai avec intérêt dans
-une des premières, où je crus reconnaître mes anciens maîtres et mes
-anciens condisciples. Les leçons continuaient sur les auteurs grecs
-et latins, avec ce bourdonnement monotone qui semble une prière à la
-déesse Mnémosine.&mdash;Je passai dans une autre salle, où avaient lieu
-des conférences philosophiques. J'y pris part quelque temps, puis
-j'en sortis pour chercher ma chambre dans une sorte d'hôtellerie aux
-escaliers immenses, pleine de voyageurs affairés.</p>
-
-<p>Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors, et, en<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[p. 5]</a></span>
-traversant une des galeries centrales, je fus frappé d'un spectacle
-étrange. Un être d'une grandeur démesurée&mdash;homme ou femme, je ne
-sais,&mdash;voltigeait péniblement au-dessus de l'espace et semblait se
-débattre parmi des nuages épais. Manquant d'haleine et de force, il
-tomba enfin au milieu de la cour obscure, accrochant et froissant ses
-ailes le long des toits et des balustres. Je pus le contempler un
-instant. Il était coloré de teintes vermeilles, et ses ailes brillaient
-de mille reflets changeants. Vêtu d'une robe longue à plis antiques,
-il ressemblait à l'ange de la Mélancolie, d'Albrecht Durer.&mdash;Je ne pus
-m'empêcher de pousser des cris d'effroi, qui me réveillèrent en sursaut.</p>
-
-<p>Le jour suivant, je me hâtai d'aller voir tous mes amis. Je leur
-faisais mentalement mes adieux, et, sans leur rien dire de ce qui
-m'occupait l'esprit, je dissertais chaleureusement sur des sujets
-mystiques; je les étonnais par une éloquence particulière, il me
-semblait que je savais tout, et que les mystères du monde se révélaient
-à moi dans ces heures suprêmes.</p>
-
-<p>Le soir, lorsque l'heure fatale semblait s'approcher, je dissertais
-avec deux amis, à la table d'un cercle, sur la peinture et sur la
-musique, définissant à mon point de vue la génération des couleurs et
-le sens des nombres. L'un d'eux, nommé Paul ***, voulut me reconduire
-chez moi, mais, je lui dis que je ne rentrais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Où vas-tu? me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Vers l'Orient</i>.</p>
-
-<p>Et, pendant qu'il' m'accompagnait, je me mis à chercher dans le ciel
-une étoile, que je croyais connaître, comme si elle avait quelque
-influence sur ma destinée. L'ayant trouvée, je continuai ma marche
-en suivant les rues dans la direction desquelles elle était visible,
-marchant pour ainsi dire au-devant de mon destin, et voulant apercevoir
-l'étoile jusqu'au moment où la mort devait me frapper. Arrivé cependant
-au confluent de trois rues, je ne voulus pas aller plus loin. Il me
-semblait que mon ami déployait une force surhumaine pour me faire<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[p. 6]</a></span>
-changer de place; il grandissait à mes yeux et prenait les traits d'un
-apôtre. Je croyais voir le lieu où nous étions s'élever et perdre les
-formes que lui donnait sa configuration urbaine;&mdash;sur une colline,
-entourée de vastes solitudes, cette scène devenait le combat de deux
-Esprits et comme une tentation biblique.</p>
-
-<p>&mdash;Non! disais-je, je n'appartiens pas à ton ciel. Dans cette étoile
-sont ceux qui m'attendent. Ils sont antérieurs à la révélation que
-tu as annoncée. Laisse-moi les rejoindre, car celle que j'aime leur
-appartient, et c'est là que nous devons nous retrouver!</p>
-
-<hr />
-<h4>III</h4>
-
-<p>Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe
-dans la vie réelle. A dater de ce moment, tout prenait parfois un
-aspect double,&mdash;et cela, sans que le raisonnement manquât jamais de
-logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui
-m'arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient
-soumises à ce que l'on appelle illusion, selon la raison humaine ...</p>
-
-<p>Cette idée m'est revenue bien des fois, que, dans certains moments
-graves de la vie, tel Esprit du monde extérieur s'incarnait tout à coup
-en la forme d'une personne ordinaire, et agissait ou tentait d'agir sur
-nous, sans que cette personne en eût la connaissance ou en gardât le
-souvenir.</p>
-
-<p>Mon ami m'avait quitté, voyant ses efforts inutiles, et me croyant sans
-doute en proie à quelque idée fixe que la marche calmerait. Me trouvant
-seul, je me levai avec effort et me remis en route dans la direction
-de l'étoile sur laquelle je ne cessais de fixer les yeux. Je chantais
-en marchant un hymne mystérieux dont je croyais me souvenir comme
-l'ayant entendu dans quelque autre existence, et qui me remplissait
-d'une joie ineffable. En même temps, je quittais mes habits terrestres
-et je les dispersais autour de moi. La route semblait s'élever<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[p. 7]</a></span>
-toujours et l'étoile s'agrandir. Puis je restai les bras étendus,
-attendant le moment où l'âme allait se séparer du corps, attirée
-magnétiquement dans le rayon de l'étoile. Alors, je sentis un frisson;
-le regret de la terre et de ceux que j'y aimais me saisit au cœur, et
-je suppliai si ardemment en moi-même l'Esprit qui m'attirait à lui,
-qu'il me sembla que je redescendais parmi les hommes. Une ronde de nuit
-m'entourait;&mdash;j'avais alors l'idée que j'étais devenu très-grand,&mdash;et
-que, tout inondé de forces électriques, j'allais renverser tout ce qui
-m'approchait. Il y avait quelque chose de comique dans le soin que
-je prenais de ménager les forces et la vie des soldats qui m'avaient
-recueilli.</p>
-
-<p>Si je ne pensais que la mission d'un écrivain est d'analyser
-sincèrement ce qu'il éprouve dans les graves circonstances de la vie,
-et si je ne me proposais un but que je crois utile, je m'arrêterais
-ici, et je n'essayerais pas de décrire ce que j'éprouvai ensuite dans
-une série de visions insensées peut-être, ou vulgairement maladives...
-Étendu sur un lit de camp, je crus voir le ciel se dévoiler et s'ouvrir
-en mille aspects de magnificences inouïes. Le destin de l'âme délivrée
-semblait se révéler à moi comme pour me donner le regret d'avoir voulu
-reprendre pied de toutes les forces de mon esprit sur la terre que
-j'allais quitter... D'immenses cercles se traçaient dans l'infini,
-comme les orbes que forme l'eau troublée par la chute d'un corps;
-chaque région, peuplée de figures radieuses, se colorait, se mouvait
-et se fondait tour à tour, et une divinité, toujours la même, rejetait
-en souriant les masques furtifs de ses diverses incarnations, et se
-réfugiait enfin, insaisissable, dans les mystiques splendeurs du ciel
-d'Asie.</p>
-
-<p>Cette vision céleste, par un de ces phénomènes que tout le monde a pu
-éprouver dans certains rêves, ne me laissait pas étranger à ce qui se
-passait autour de moi. Couché sur un lit de camp, j'entendais que les
-soldats s'entretenaient d'un inconnu arrêté comme moi et dont la voix
-avait retenti dans la même salle. Par un singulier effet de vibration,
-il me<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[p. 8]</a></span> semblait que cette voix résonnait dans ma poitrine et que mon
-urne se dédoublait pour ainsi dire,&mdash;distinctement partagée entre
-la vision et la réalité. Un instant, j'eus l'idée de me retourner
-avec effort vers celui dont il était question, puis je frémis en me
-rappelant une tradition bien connue en Allemagne, qui dit que chaque
-homme a un <i>double,</i> et que, lorsqu'il le voit, la mort est proche.&mdash;Je
-fermai les yeux et j'entrai dans un état d'esprit confus où les
-figures fantasques ou réelles qui m'entouraient se brisaient en mille
-apparences fugitives. Un instant, je vis près de moi deux de mes amis
-qui me réclamaient, les soldats me désignèrent; puis la porte s'ouvrit,
-et quelqu'un de ma taille, dont je ne voyais pas la figure, sortit avec
-mes amis que je rappelais en vain.</p>
-
-<p>&mdash;Mais on se trompe! m'écriais-je, c'est moi qu'ils sont venus chercher
-et c'est un autre qui sort! Je fis tant de bruit, que l'on me mit au
-cachot.</p>
-
-<p>J'y restai plusieurs heures dans une sorte d'abrutissement; enfin, les
-deux amis que j'avais <i>cru voir</i> déjà vinrent me chercher avec une
-voiture. Je leur racontai tout ce qui s'était passé, mais ils nièrent
-être venus dans la nuit. Je dînai avec eux assez tranquillement; mais,
-à mesure que la nuit approchait, il me sembla que j'avais à redouter
-l'heure même qui, la veille, avait risqué de m'être fatale. Je demandai
-à l'un d'eux une bague orientale qu'il avait au doigt et que je
-regardais comme un ancien talisman, et, prenant un foulard, je la nouai
-autour de mon cou, en ayant soin de tourner le chaton, composé d'une
-turquoise, sur un point de la nuque où je sentais une douleur. Selon
-moi, ce point était celui par où l'âme risquerait de sortir au moment
-où un certain rayon, parti de l'étoile que j'avais vue la veille,
-coïnciderait relativement à moi avec le zénith. Soit par hasard, soit
-par l'effet de ma forte préoccupation, je tombai comme foudroyé, à la
-même heure que la veille. On me mit sur un lit, et pendant longtemps
-je perdis le sens et la liaison des images qui s'offrirent à moi. Cet
-état dura plusieurs jours. Je fus transporté dans une<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[p. 9]</a></span> maison de santé.
-Beaucoup de parents et d'amis me visitèrent sans que j'en eusse la
-connaissance. La seule différence pour moi de la veille au sommeil
-était que, dans la première, tout se transfigurait à mes yeux; chaque
-personne qui m'approchait semblait changée, les objets matériels
-avaient comme une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de
-la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient, de manière
-à m'entretenir dans une série constante d'impressions qui se liaient
-entre elles, et dont le rêve, plus dégagé des éléments extérieurs,
-continuait la probabilité.</p>
-
-<hr />
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Un soir, je crus avec certitude être transporté sur les bords du Rhin.
-En face de moi se trouvaient des rocs sinistres dont la perspective
-s'ébauchait dans l'ombre. J'entrai dans une maison riante, dont un
-rayon du soleil couchant traversait gaiement les contrevents verts que
-festonnait la vigne. Il me semblait que je rentrais dans une demeure
-connue, celle d'un oncle maternel, peintre flamand, mort depuis plus
-d'un siècle. Les tableaux ébauchés étaient suspendus çà et là; l'un
-d'eux représentait la fée célèbre de ce rivage. Une vieille servante,
-que j'appelai Marguerite et qu'il me semblait connaître depuis
-l'enfance, me dit:</p>
-
-<p>&mdash;N'allez-vous pas vous mettre sur le lit? car vous venez de loin, et
-votre oncle rentrera tard; on vous réveillera pour souper.</p>
-
-<p>Je m'étendis sur un lit à colonnes drapé de perse à grandes fleurs
-rouges. Il y avait en face de moi une horloge rustique accrochée au
-mur, et sur cette horloge un oiseau qui se mit à parler comme une
-personne. Et j'avais l'idée que l'âme de mon aïeul était dans cet
-oiseau; mais je ne m'étonnais pas plus de son langage et de sa forme
-que de me voir comme transporté d'un siècle en arrière. L'oiseau me
-parlait de personnes<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[p. 10]</a></span> de ma famille vivantes ou mortes en divers temps,
-comme si elles existaient simultanément, et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez que votre oncle avait eu soin de faire <i>son</i> portrait
-d'avance... Maintenant, <i>elle</i> est avec nous.</p>
-
-<p>Je portai les yeux sur une toile qui représentait une femme en costume
-ancien à l'allemande, penchée sur le bord du fleuve, et les yeux
-attirés vers une touffe de myosotis.&mdash;Cependant, la nuit s'épaississait
-peu à peu, et les aspects, les sons et le sentiment des lieux se
-confondaient dans mon esprit somnolent; je crus tomber dans un abîme
-qui traversait le globe. Je me sentais emporté sans souffrance par un
-courant de métal fondu, et mille fleuves pareils, dont les teintes
-indiquaient les différences chimiques, sillonnaient le sein de la
-terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes
-du cerveau. Tous coulaient, circulaient et vibraient ainsi, et j'eus
-le sentiment que ces courants étaient composés d'âmes vivantes, à
-l'état moléculaire, que la rapidité de ce voyage m'empêchait seule
-de distinguer. Une clarté blanchâtre s'infiltrait peu à peu dans ces
-conduits, et je vis enfin s'élargir, ainsi qu'une vaste coupole, un
-horizon nouveau où se traçaient des lies entourées de flots lumineux.
-Je me trouvai sur une côte éclairée de ce jour sans soleil, et je vis
-un vieillard qui cultivait la terre. Je le reconnus pour le même qui
-m'avait parlé par la voix de l'oiseau, et, soit qu'il me parlât, soit
-que je le comprisse en moi-même, il devenait clair pour moi que les
-aïeux prenaient la forme de certains animaux pour nous visiter sur la
-terre, et qu'ils assistaient ainsi, muets observateurs, aux phases de
-notre existence.</p>
-
-<p>Le vieillard quitta son travail et m'accompagna jusqu'à une maison qui
-s'élevait près de là. Le paysage qui nous entourait me rappelait celui
-d'un pays de la Flandre française où mes parents avaient vécu et où se
-trouvent leurs tombes: le champ entouré de bosquets à la lisière du
-bois, le lac voisin, la rivière et le lavoir, le village et sa rue qui
-monte, les collines de grès sombre et leurs touffes de genêts et de
-bruyères,&mdash;<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[p. 11]</a></span> image rajeunie des lieux que j'avais aimés. Seulement, la
-maison où j'entrai ne m'était point connue. Je compris qu'elle avait
-existé dans je ne sais quel temps, et qu'en ce monde que je visitais
-alors, le fantôme des choses accompagnait celui du corps.</p>
-
-<p>J'entrai dans une vaste salle où beaucoup de personnes étaient réunies.
-Partout je retrouvais des figures connues. Les traits des parents morts
-que j'avais pleurés se trouvaient reproduits dans d'autres qui, vêtus
-de costumes plus anciens, me faisaient le même accueil paternel. Ils
-paraissaient s'être assemblés pour un banquet de famille. Un de ces
-parents vint à moi et m'embrassa tendrement. Il portait un costume
-ancien dont les couleurs semblaient pâlies, et sa figure souriante,
-sous ses cheveux poudrés, avait quelque ressemblance avec la mienne. Il
-me semblait plus précisément vivant que les autres, et pour ainsi dire
-en rapport plus volontaire avec mon esprit.&mdash;C'était mon oncle. Il me
-fit placer près de lui, et une sorte de communication s'établit entre
-nous; car je ne puis dire que j'entendisse sa voix; seulement, à mesure
-que ma pensée se portait sur un point, l'explication m'en devenait
-claire aussitôt, et les images se précisaient devant mes yeux comme des
-peintures animées.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est donc vrai! disais-je avec ravissement, nous sommes immortels
-et nous conservons ici les images du monde que nous avons habité. Quel
-bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours
-autour de nous!... J'étais bien fatigué de la vie!</p>
-
-<p>&mdash;Ne te hâte pas, dit-il, de te réjouir, car tu appartiens encore
-au monde d'en haut et tu as à supporter de rudes années d'épreuves.
-Le séjour qui t'enchante a lui-même ses douleurs, ses luttes et ses
-dangers. La terre où nous avons vécu est toujours le théâtre où se
-nouent et se dénouent nos destinées; nous sommes les rayons du feu
-central qui l'anime et qui déjà s'est affaibli ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! dis-je, la terre pourrait mourir, et nous serions envahis
-par le néant?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[p. 12]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Le néant, dit-il, n'existe pas dans le sens qu'on l'entend; mais la
-terre est elle-même un corps matériel dont la somme des esprits est
-l'âme. La matière ne peut pas plus périr que l'esprit, mais elle peut
-se modifier selon le bien et selon le mal. Notre passé et notre avenir
-sont solidaires. Nous vivons dans notre race, et notre race vit en nous.</p>
-
-<p>Cette idée me devint aussitôt sensible, et, comme si les murs de la
-salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait
-voir une chaîne non interrompue d'hommes et de femmes en qui j'étais
-et qui étaient moi-même; les costumes de tous les peuples, les images
-de tous les pays apparaissaient distinctement à la fois, comme si mes
-facultés d'attention s'étaient multipliées sans se confondre, par un
-phénomène d'espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle
-d'action dans une minute de rêve. Mon étonnement s'accrut en voyant que
-cette immense énumération se composait seulement des personnes qui se
-trouvaient dans la salle et dont j'avais vu les images se diviser et se
-combiner en mille aspects fugitifs.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes sept, dis-je à mon oncle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est en effet, dit-il, le nombre typique de chaque famille humaine,
-et, par extension, sept fois sept, et davantage<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Je ne puis espérer de faire comprendre cette réponse, qui pour moi-même
-est restée très-obscure. La métaphysique ne me fournit pas de termes
-pour la perception qui me vint alors du rapport de ce nombre de
-personnes avec l'harmonie générale. On conçoit bien dans le père et
-la mère l'analogie des forces électriques de la nature; mais comment
-établir les centres individuels émanés d'eux,&mdash;dont ils émanent, comme<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[p. 13]</a></span>
-une <i>figure</i> animique collective, dont la combinaison serait à la fois
-multiple et bornée? Autant vaudrait demander compte à la fleur du
-nombre de ses pétales ou des divisions de sa corolle ..., au sol des
-figures qu'il trace, au soleil des couleurs qu'il produit.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Sept était le nombre de la famille de Noé; mais l'un des
-sept se rattachait mystérieusement aux générations antérieures des
-Éloïm!...
-</p>
-<p>
-... L'imagination, comme un éclair, me représenta les dieux multiples
-de l'Inde comme de» images de la famille pour ainsi dire primitivement
-concentrée. Je frémis d'aller plus loin, car dans la Trinité réside
-encore un mystère redoutable... Nous sommes nés sous la loi biblique
-...</p></div>
-
-<hr />
-<h4>V</h4>
-
-<p>Tout changeait de forme autour de moi. L'esprit avec qui je
-m'entretenais n'avait plus le même aspect. C'était un jeune homme
-qui désormais recevait plutôt de moi les idées qu'il ne me les
-communiquait... Étais-je allé trop loin dans ces hauteurs qui donnent
-le vertige? Il me sembla comprendre que ces questions étaient obscures
-ou dangereuses, même pour les esprits du monde que je percevais
-alors... Peut-être aussi un pouvoir supérieur m'interdisait-il ces
-recherches. Je me vis errant dans les rues d'une cité très-populeuse
-et inconnue. Je remarquai qu'elle était bossuée de collines et dominée
-par un mont tout couvert d'habitations. A travers le peuple de cette
-capitale, je distinguais certains hommes qui paraissaient appartenir
-à une nation particulière; leur air vif, résolu, l'accent énergique
-de leurs traits, me faisaient songer aux races indépendantes et
-guerrières des pays de montagnes ou de certaines îles peu fréquentées
-par les étrangers; toutefois, c'est au milieu d'une grande ville et
-d'une population mélangée et banale qu'ils savaient maintenir ainsi
-leur individualité farouche. Qu'étaient donc ces hommes? Mon guide
-me fit gravir des rues escarpées et bruyantes où retentissaient les
-bruits divers de l'industrie. Nous montâmes encore par de longues
-séries d'escaliers, au delà desquels la vue se découvrit. Çà et là, des
-terrasses revêtues de treillages, des jardinets ménagés sur quelques
-espaces aplatis, des toits, des pavillons légèrement construits, peints
-et sculptés avec une capricieuse patience: des perspectives reliées
-par de longues traînées de verdures grimpantes séduisaient l'œil et
-plaisaient<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[p. 14]</a></span> à l'esprit comme l'aspect d'une oasis délicieuse, d'une
-solitude ignorée au-dessus du tumulte et de ces bruits d'en bas, qui là
-n'étaient plus qu'un murmure. On a souvent parlé de nations proscrites,
-vivant dans l'ombre des nécropoles et des catacombes; c'était ici le
-contraire sans doute. Une race heureuse s'était créé cette retraite
-aimée des oiseaux, des fleurs, de l'air pur et de la clarté.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont, me dit mon guide, les anciens habitants de cette montagne
-qui domine la ville où nous sommes en ce moment. Longtemps ils y
-ont vécu simples de mœurs, aimants et justes, conservant les vertus
-naturelles des premiers jours du monde. Le peuple environnant les
-honorait et se modelait sur eux.</p>
-
-<p>Du point où j'étais alors, je descendis, suivant mon guide, dans une
-de ces hautes habitations dont les toits réunis présentaient cet
-aspect étrange. Il me semblait que mes pieds s'enfonçaient dans les
-couches successives des édifices de différents âges. Ces fantômes de
-constructions en découvraient toujours d'autres où se distinguait le
-goût particulier de chaque siècle, et cela me représentait l'aspect
-des fouilles que l'on fait dans les cités antiques, si ce n'est que
-c'était aéré, vivant, traversé des mille jeux de la lumière. Je me
-trouvai enfin dans une vaste chambre où je vis un vieillard travaillant
-devant une table à je ne sais quel ouvrage d'industrie. Au moment où je
-franchissais la porte, un homme vêtu de blanc, dont je distinguais mal
-la figure, me menaça d'une arme qu'il tenait à la main; mais celui qui
-m'accompagnait lui fit signe de s'éloigner. Il semblait qu'on eût voulu
-m'empêcher de pénétrer le mystère de ces retraites. Sans rien demander
-à mon guide, je compris par intuition que ces hauteurs et en même
-temps ces profondeurs étaient la retraite des habitants primitifs de
-la montagne. Bravant toujours le flot envahissant des accumulations de
-races nouvelles, ils vivaient là, simples de mœurs, aimants et justes,
-adroits, fermes et ingénieux,&mdash;et pacifiquement vainqueurs des masses<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[p. 15]</a></span>
-aveugles qui avaient tant de fois envahi leur héritage. Eh quoi!
-ni corrompus, ni détruits, ni esclaves! purs, quoique ayant vaincu
-l'ignorance! conservant dans l'aisance les vertus de la pauvreté!&mdash;Un
-enfant s'amusait à terre avec des cristaux, des coquillages et des
-pierres gravées, faisant sans doute un jeu d'une étude. Une femme
-âgée, mais belle encore, s'occupait des soins du ménage. En ce moment,
-plusieurs jeunes gens entrèrent avec bruit, comme revenant de leurs
-travaux. Je m'étonnais de les voir tous vêtus de blanc; mais il paraît
-que c'était une illusion de ma vue; pour la rendre sensible, mon guide
-se mit à dessiner leur costume qu'il teignit de couleurs vives, me
-faisant comprendre qu'ils étaient ainsi en réalité. La blancheur qui
-m'étonnait provenait peut-être d'un éclat particulier, d'un jeu de
-lumière où se confondaient les teintes ordinaires du prisme. Je sortis
-de la chambre et je me vis sur une terrasse disposée en parterre.
-Là se promenaient et jouaient des jeunes filles et des enfants.
-Leurs vêtements me paraissaient blancs comme les autres, mais ils
-étaient agrémentés par des broderies de couleur rose. Ces personnes
-étaient si belles, leurs traits si gracieux, et l'éclat de leur âme
-transparaissait si vivement à travers leurs formes délicates, qu'elles
-inspiraient toutes une sorte d'amour sans préférence et sans désir,
-résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse.</p>
-
-<p>Je ne puis rendre le sentiment que j'éprouvai au milieu de ces êtres
-charmants qui m'étaient chers sans que je les connusse. C'était comme
-une famille primitive et céleste, dont les yeux souriants cherchaient
-les miens avec une douce compassion. Je me mis à pleurer à chaudes
-larmes, comme au souvenir d'un paradis perdu. Là, je sentis amèrement
-que j'étais un passant dans ce monde à la fois étranger et chéri et je
-frémis à la pensée que je devais retourner dans la vie. En vain, femmes
-et enfants se pressaient autour de moi comme pour me retenir. Déjà
-leurs formes ravissantes se fondaient en vapeurs confuses; ces beaux
-visages pâlissaient, et<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[p. 16]</a></span> ces traits accentués, ces yeux étincelants se
-perdaient dans une ombre où luisait encore le dernier éclair du sourire
-...</p>
-
-<p>Telle fut cette vision, ou tels furent du moins les détails principaux
-dont j'ai gardé le souvenir. L'état cataleptique où je m'étais
-trouvé pendant plusieurs jours me fut expliqué scientifiquement, et
-les récits de ceux qui m'avaient vu ainsi me causaient une sorte
-d'irritation quand je voyais qu'on attribuait à l'aberration d'esprit
-les mouvements ou les paroles coïncidant avec les diverses phases de
-ce qui constituait pour moi une série d'événements logiques. J'aimais
-davantage ceux de mes amis qui par une patiente complaisance ou par
-suite d'idées analogues aux miennes, me faisaient faire de longs récits
-des choses que j'avais vues en esprit. L'un d'eux me dit en pleurant:</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est vrai qu'il y a un Dieu?</p>
-
-<p>&mdash;Oui! lui dis-je avec enthousiasme.</p>
-
-<p>Et nous nous embrassâmes comme deux frères de cette patrie mystique
-que j'avais entrevue.&mdash;Quel bonheur je trouvai d'abord dans cette
-conviction! Ainsi ce doute éternel de l'immortalité de l'âme qui
-affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour moi. Plus de
-mort, plus de tristesse, plus d'inquiétude. Ceux que j'aimais, parents,
-amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle, et
-je n'étais plus séparé d'eux que par les heures du jour. J'attendais
-celles de la nuit dans une douce mélancolie.</p>
-
-<hr />
-<h4>VI</h4>
-
-<p>Un rêve que je fis encore me confirma dans cette pensée. Je me trouvai
-tout à coup dans une salle qui faisait partie de la demeure de mon
-aïeul. Elle semblait s'être agrandie seulement. Les vieux meubles
-luisaient d'un poli merveilleux, les tapis et les rideaux étaient comme
-remis à neuf, un jour trois fois plus brillant que le jour naturel
-arrivait par la<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[p. 17]</a></span> croisée et par la porte, et il y avait dans l'air une
-fraîcheur et un parfum des premières matinées tièdes du printemps.
-Trois femmes travaillaient dans cette pièce, et représentaient, sans
-leur ressembler absolument, des parentes et des amies de ma jeunesse.
-Il semblait que chacune eût les traits de plusieurs de ces personnes.
-Les contours de leurs figures variaient comme la flamme d'une lampe, et
-à tout moment quelque chose de l'une passait dans l'autre; le sourire,
-la voix, la teinte des yeux, de la chevelure, la taille, les gestes
-familiers, s'échangeaient comme si elles eussent vécu de la même vie,
-et chacune était ainsi un composé de toutes, pareille à ces types que
-les peintres imitent de plusieurs modèles pour réaliser une beauté
-complète.</p>
-
-<p>La plus âgée me parlait avec une voix vibrante et mélodieuse que je
-reconnaissais pour l'avoir entendue dans l'enfance, et je ne sais ce
-qu'elle me disait qui me frappait par sa profonde justesse. Mais elle
-attira ma pensée sur moi-même, et je me vis vêtu d'un petit habit brun
-de forme ancienne, entièrement tissu à l'aiguille de fils ténus comme
-ceux des toiles d'araignée. Il était coquet, gracieux et imprégné de
-douces odeurs. Je me sentais tout rajeuni et tout pimpant dans ce
-vêtement qui sortait de leurs doigts de fée, et je les remerciais
-en rougissant, comme si je n'eusse été qu'un petit enfant devant de
-grandes belles dames. Alors, l'une d'elles se leva et se dirigea vers
-le jardin.</p>
-
-<p>Chacun sait que, dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, bien
-qu'on ait souvent la perception d'une clarté beaucoup plus vive.
-Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes. Je me vis dans
-un petit parc où se prolongeaient des treilles en berceaux chargés
-de lourdes grappes de raisins blancs et noirs; à mesure que la dame
-qui me guidait s'avançait sous ces berceaux, l'ombre des treillis
-croisés variait pour mes yeux ses formes et ses vêtements. Elle en
-sortit enfin, et nous nous trouvâmes dans un espace découvert. On y
-apercevait à peine la trace d'anciennes allées qui l'avaient<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[p. 18]</a></span> jadis
-coupé en croix. La culture était négligée depuis longues années, et des
-plants épars de clématites, de houblon, de chèvrefeuille, de jasmin,
-de lierre, d'aristoloche, étendaient entre des arbres d'une croissance
-vigoureuse leurs longues traînées de lianes. Des branches pliaient
-jusqu'à terre chargées de fruits, et parmi des touffes d'herbes
-parasites s'épanouissaient quelques fleurs de jardin revenues à l'état
-sauvage.</p>
-
-<p>De loin en loin s'élevaient des massifs de peupliers, d'acacias et
-de pins, au sein desquels on entrevoyait des statues noircies par le
-temps. J'aperçus devant moi un entassement de rochers couverts de
-lierre d'où jaillissait une source d'eau vive, dont le clapotement
-harmonieux résonnait sur un bassin d'eau dormante à demi voilée des
-larges feuilles du nénufar.</p>
-
-<p>La dame que je suivais, développant sa taille élancée dans un mouvement
-qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant,
-entoura gracieusement de son bras nu une longue tige de rose trémière,
-puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle
-sorte que peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et
-les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements;
-tandis que sa figure et ses bras imprimaient leurs contours aux nuages
-pourprés du ciel. Je la perdais ainsi de vue à mesure qu'elle se
-transfigurait, car elle semblait s'évanouir dans sa propre grandeur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne fuis pas! m'écriai-je; car la nature meurt avec toi!</p>
-
-<p>Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les ronces, comme
-pour saisir l'ombre agrandie qui m'échappait; mais je me heurtai à un
-pan de mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme. En le
-relevant, j'eus la persuasion que c'était <i>le sien ...</i> Je reconnus des
-traits chéris, et, portant les yeux autour de moi, je vis que le jardin
-avait pris l'aspect d'un cimetière. Des voix disaient:</p>
-
-<p>&mdash;L'univers est dans la nuit!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[p. 19]</a></span></p>
-
-<hr />
-<h4>VII</h4>
-
-<p>Ce rêve si heureux à son début me jeta dans une grande perplexité. Que
-signifiait-il? Je ne le sus que plus tard. Aurélia était morte.</p>
-
-<p>Je n'eus d'abord que la nouvelle de sa maladie. Par suite de l'état
-de mon esprit, je ne ressentis qu'un vague chagrin mêlé d'espoir. Je
-croyais moi-même n'avoir que peu de temps à vivre, et j'étais désormais
-assuré de l'existence d'un monde où les cœurs aimants se retrouvent.
-D'ailleurs, elle m'appartenait bien plus dans sa mort que dans sa
-vie.... Égoïste pensée que ma raison devait payer plus tard par d'amers
-regrets.</p>
-
-<p>Je ne voudrais pas abuser des pressentiments; le hasard fait d'étranges
-choses; mais je fus alors préoccupé d'un souvenir de notre union trop
-rapide. Je lui avais donné une bague d'un travail ancien dont le chaton
-était formé d'une opale taillée en cœur. Comme cette bague était trop
-grande pour son doigt, j'avais eu l'idée fatale de la faire couper pour
-en diminuer l'anneau, je ne compris ma faute qu'en entendant le bruit
-de la scie. Il me sembla voir couler du sang ...</p>
-
-<p>Les soins de l'art m'avaient rendu à la santé sans avoir encore ramené
-dans mon esprit le cours régulier de la raison humaine. La maison où
-je me trouvais, située sur une hauteur, avait un vaste jardin planté
-d'arbres précieux. L'air pur de la colline où elle était située, les
-premières haleines du printemps, les douceurs d'une société toute
-sympathique, m'apportaient de longs jours de calme.</p>
-
-<p>Les premières feuilles des sycomores me ravissaient par la vivacité
-de leurs couleurs, semblables aux panaches des coqs de Pharaon. La
-vue, qui s'étendait au-dessus de la plaine, présentait du matin au
-soir des horizons charmants, dont les teintes graduées plaisaient à
-mon imagination. Je peuplais<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[p. 20]</a></span> les coteaux et les nuages de figures
-divines dont il me semblait voir distinctement les formes. Je voulus
-fixer davantage mes pensées favorites, et, à l'aide de charbons et
-de morceaux de brique que je ramassais, je couvris bientôt les murs
-d'une série de fresques où se réalisaient mes impressions. Une figure
-dominait toujours les autres: c'était celle d'Aurélia, peinte sous les
-traits d'une divinité, telle qu'elle m'était apparue dans mon rêve.
-Sous ses pieds tournait une roue, et les dieux lui faisaient cortège.
-Je parvins à colorier ce groupe en exprimant le suc des herbes et des
-fleurs.&mdash;Que de fois j'ai rêvé devant cette chère idole! Je fis plus,
-je tentai de figurer avec de la terre le corps de celle que j'aimais;
-tous les matins, mon travail était à refaire, car les fous, jaloux de
-mon bonheur, se plaisaient à en détruire l'image.</p>
-
-<p>On me donna du papier, et pendant longtemps je m'appliquai à
-représenter, par mille figures accompagnées de récits, de vers et
-d'inscriptions en toutes langues connues, une sorte d'histoire du
-monde mêlée de souvenirs d'étude et de fragments de songes que ma
-préoccupation rendait plus sensible ou qui en prolongeaient la durée.
-Je ne m'arrêtais pas aux traditions modernes de la création. Ma pensée
-remontait au delà: j'entrevoyais, comme en un souvenir, le premier
-pacte formé par les génies au moyen de talismans. J'avais essayé de
-réunir les pierres de la <i>Table sacrée,</i> et de représenter à l'entour
-les sept premiers <i>Éloïms</i> qui s'étaient partagé le monde.</p>
-
-<p>Ce système d'histoire, emprunté aux traditions orientales, commençait
-par l'heureux accord des Puissances de la nature, qui formulaient et
-organisaient l'univers.&mdash;Pendant la nuit qui précéda mon travail, je
-m'étais cru transporté dans une planète obscure où se débattaient
-les premiers germes de la création. Du sein de l'argile encore molle
-s'élevaient des palmiers gigantesques, des euphorbes vénéneux et des
-acanthes tortillées autour des cactus;&mdash;les figures arides<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[p. 21]</a></span> des rochers
-s'élançaient comme des squelettes de cette ébauche de création, et
-de hideux reptiles serpentaient, s'élargissaient ou s'arrondissaient
-au milieu de l'inextricable réseau d'une végétation sauvage. La pâle
-lumière des astres éclairait seule les perspectives bleuâtres de cet
-étrange horizon; cependant, à mesure que ces créations se formaient,
-une étoile plus lumineuse y puisait les germes de la clarté.</p>
-
-<hr />
-<h4>VIII</h4>
-
-<p>Puis les monstres changeaient de forme, et, dépouillant leur première
-peau, se dressaient plus puissants sous des pattes gigantesques;
-l'énorme masse de leurs corps brisait les branches et les herbages, et,
-dans le désordre de la nature, ils se livraient des combats auxquels
-je prenais part moi-même, car j'avais un corps aussi étrange que les
-leurs. Tout à coup une singulière harmonie résonna dans nos solitudes,
-et il semblait que les cris, les rugissements et les sifflements confus
-des êtres primitifs se modulassent désormais sur cet air divin. Les
-variations se succédaient à l'infini, la planète s'éclairait peu à peu,
-des formes divines se dessinaient sur la verdure et sur les profondeurs
-des bocages, et, désormais domptés, tous les monstres que j'avais vus
-dépouillaient leurs formes bizarres et devenaient hommes et femmes;
-d'autres revêtaient, dans leurs transformations, la figure des bêtes
-sauvages, des poissons et des oiseaux.</p>
-
-<p>Qui donc avait fait ce miracle? Une déesse rayonnante guidait dans
-ces nouveaux <i>avatars</i> l'évolution rapide des humains. Il s'établit
-alors une distinction de races qui, partant de l'ordre des oiseaux,
-comprenait aussi les bêtes, les poissons et les reptiles: c'étaient
-les dives, les péris, les ondins et les salamandres; chaque fois qu'un
-de ces êtres mourait, il renaissait aussitôt sous une forme plus
-belle et chantait la gloire des dieux.&mdash;Cependant, l'un des Éloïms
-eut la pensée de créer une cinquième race, composée des éléments<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[p. 22]</a></span>
-de la terre, et qu'on appela les <i>Afrites.&mdash;</i>Ce fut le signal d'une
-révolution complète parmi les Esprits qui ne voulurent pas reconnaître
-les nouveaux possesseurs du monde. Je ne sais combien de mille ans
-durèrent ces combats qui ensanglantèrent le globe. Trois des Éloïms
-avec les Esprits de leurs races furent enfin relégués au midi de la
-terre, où ils fondèrent de vastes royaumes. Ils avaient emporté les
-secrets de la divine <i>cabale</i> qui lie les mondes, et prenaient leur
-force dans l'adoration de certains astres auxquels ils correspondent
-toujours. Ces nécromants, bannis aux confins de la terre, s'étaient
-entendus pour se transmettre la puissance. Entouré de femmes et
-d'esclaves, chacun de leurs souverains s'était assuré de pouvoir
-renaître sous la forme d'un de ses enfants. Leur vie était de mille
-ans. De puissants cabalistes les enfermaient, à l'approche de leur
-mort, dans des sépulcres bien gardés où ils les nourrissaient d'élixirs
-et de substances conservatrices. Longtemps encore ils gardaient les
-apparences de la vie; puis, semblables à la chrysalide qui file son
-cocon, ils s'endormaient quarante jours pour renaître sous la forme
-d'un jeune enfant qu'on appelait plus tard à l'empire.</p>
-
-<p>Cependant, les forces vivifiantes de la terre s'épuisaient à nourrir
-ces familles, dont le sang toujours le même inondait des rejetons
-nouveaux. Dans de vastes souterrains, creusés sous les hypogées et sous
-les pyramides, ils avaient accumulé tous les trésors des races passées
-et certains talismans qui les protégeaient contre la colère des dieux.</p>
-
-<p>C'est dans le centre de l'Afrique, au delà des montagnes de la Lune et
-de l'antique Éthiopie, qu'avaient lieu ces étranges mystères: longtemps
-j'y avais gémi dans la captivité, ainsi qu'une partie de la race
-humaine. Les bocages que j'avais vus si verts ne portaient plus que de
-pâles fleurs et des feuillages flétris; un soleil implacable dévorait
-ces contrées, et les faibles enfants de ces éternelles dynasties
-semblaient accablés du poids de la vie. Cette grandeur imposante
-et<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[p. 23]</a></span> monotone, réglée par l'étiquette et les cérémonies hiératiques,
-pesait à tous sans que personne osât s'y soustraire. Les vieillards
-languissaient sous le poids de leurs couronnes et de leurs ornements
-impériaux, entre des médecins et des prêtres, dont le savoir leur
-garantissait l'immortalité. Quant au peuple, à tout jamais engrené dans
-les divisions des castes, il ne pouvait compter ni sur la vie, ni sur
-la liberté. Au pied des arbres frappés de mort et de stérilité, aux
-bouches des sources taries, on voyait sur l'herbe brûlée se flétrir des
-enfants et des jeunes femmes énervés et sans couleur. La splendeur des
-chambres royales, la majesté des portiques, l'éclat des vêtements et
-des parures, n'étaient qu'une faible consolation aux ennuis éternels de
-ces solitudes.</p>
-
-<p>Bientôt les peuples furent décimés par des maladies, les bêtes et les
-plantes moururent, et les immortels eux-mêmes dépérissaient sous leurs
-habits pompeux.&mdash;Un fléau plus grand que les autres vint tout à coup
-rajeunir et sauver le monde. La constellation d'Orion ouvrit au ciel
-les cataractes des eaux; la terre, trop chargée par les glaces du
-pôle opposé, fit un demi-tour sur elle-même, et les mers, surmontant
-leurs rivages, refluèrent sur les plateaux de l'Afrique et de l'Asie;
-l'inondation pénétra les sables, remplit les tombeaux et les pyramides,
-et, pendant quarante jours, une arche mystérieuse se promena sur les
-mers portant l'espoir d'une création nouvelle.</p>
-
-<p>Trois des Éloïms s'étaient réfugiés sur la cime la plus haute des
-montagnes d'Afrique. Un combat se livra entre eux. Ici, ma mémoire se
-trouble, et je ne sais quel fut le résultat de cette lutte suprême.
-Seulement, je vois encore debout, sur un pic baigné des eaux, une femme
-abandonnée par eux, qui crie les cheveux épars, se débattant contre la
-mort. Ses accents plaintifs dominaient le bruit des eaux... Fut-elle
-sauvée? Je l'ignore. Les dieux, ses frères, l'avaient condamnée; mais
-au-dessus de sa tête brillait l'Étoile du soir qui versait sur son
-front des rayons enflammés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[p. 24]</a></span></p>
-
-<p>L'hymne interrompu de la terre et des cieux retentit harmonieusement
-pour consacrer l'accord des races nouvelles. Et, pendant que les fils
-de Noé travaillaient péniblement aux rayons d'un soleil nouveau, les
-nécromants, blottis dans leurs demeures souterraines, y gardaient
-toujours leurs trésors et se complaisaient dans le silence et dans la
-nuit. Parfois ils sortaient timidement de leurs asiles et venaient
-effrayer les vivants ou répandre parmi les méchants les leçons funestes
-de leurs sciences.</p>
-
-<p>Tels sont les souvenirs que je retraçais par une sorte de vague
-intuition du passé: je frémissais en reproduisant les traits hideux de
-ces races maudites. Partout mourait, pleurait ou languissait l'image
-souffrante de la Mère éternelle. A travers les vagues civilisations
-de l'Asie et de l'Afrique, on voyait se renouveler toujours une scène
-sanglante d'orgie et de carnage que les mêmes esprits reproduisaient
-sous des formes nouvelles.</p>
-
-<p>La dernière se passait à Grenade, où le talisman sacré s'écroulait
-sous les coups ennemis des chrétiens et des Maures. Combien d'années
-encore le monde aura-t-il à souffrir, car il faut que la vengeance de
-ces éternels ennemis se renouvelle sous d'autres cieux! Ce sont les
-tronçons divisés du serpent qui entoure la terre... Séparés par le fer,
-ils se rejoignent dans un hideux baiser cimenté par le sang des hommes.</p>
-
-<hr />
-<h4>IX</h4>
-
-<p>Telles furent les images qui se montrèrent tour à tour devant mes
-yeux. Peu à peu le calme était rentré dans mon esprit, et je quittai
-cette demeure qui était pour moi un paradis. Des circonstances
-fatales préparèrent, longtemps après, une rechute qui renoua la
-série interrompue de ces étranges rêveries.&mdash;Je me promenais dans
-la campagne, préoccupé d'un travail qui se rattachait aux idées
-religieuses. En passant devant une maison, j'entendis un oiseau qui
-parlait selon<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[p. 25]</a></span> quelques mots qu'on lui avait appris, mais dont le
-bavardage confus me parut avoir un sens; il me rappela celui de la
-vision que j'ai racontée plus haut, et je sentis un frémissement de
-mauvais augure. Quelques pas plus loin, je rencontrai un ami que je
-n'avais pas vu depuis longtemps et qui demeurait dans une maison
-voisine. Il voulut me faire voir sa propriété, et, dans cette visite,
-il me fit monter sur une terrasse élevée d'où l'on découvrait un vaste
-horizon. C'était au coucher du soleil. En descendant les marches d'un
-escalier rustique, je fis un faux pas, et ma poitrine alla porter sur
-l'angle d'un meuble. J'eus assez de force pour me relever et m'élançai
-jusqu'au milieu du jardin, me croyant frappé à mort, mais voulant,
-avant de mourir, jeter un dernier regard au soleil couchant. Au milieu
-des regrets qu'entraîne un tel moment, je me sentais heureux de mourir
-ainsi, à cette heure, et au milieu des arbres, des treilles et des
-fleurs d'automne. Ce ne fut cependant qu'un évanouissement, après
-lequel j'eus encore la force de regagner ma demeure pour me mettre au
-lit. La fièvre s'empara de moi; en me rappelant de quel point j'étais
-tombé, je me souvins que la vue que j'avais admirée donnait sur un
-cimetière, celui même où se trouvait le tombeau d'Aurélia. Je n'y
-pensai véritablement qu'alors; sans quoi, je pourrais attribuer ma
-chute à l'impression que cet aspect m'aurait fait éprouver.&mdash;Cela même
-me donna l'idée d'une fatalité plus précise. Je regrettai d'autant plus
-que la mort ne m'eût pas réuni à elle. Puis, en y songeant, je me dis
-que je n'en étais pas digne. Je me représentai amèrement la vie que
-j'avais menée depuis sa mort, me reprochant, non de l'avoir oubliée,
-ce qui n'était point arrivé, mais d'avoir, en de faciles amours,
-fait outrage à sa mémoire. L'idée me vint d'interroger le sommeil;
-mais <i>son</i> image, qui m'était apparue souvent, ne revenait plus dans
-mes songes. Je n'eus d'abord que des rêves confus, mêlés de scènes
-sanglantes. Il semblait que toute une race fatale se fût déchaînée au
-milieu du monde idéal que j'avais vu autrefois<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[p. 26]</a></span> et dont elle était la
-reine. Le même Esprit qui m'avait menacé,&mdash;lorsque j'entrai dans la
-demeure de ces familles pures qui habitaient les hauteurs de la <i>Ville
-mystérieuse,&mdash;</i>passa devant moi, non plus dans ce costume blanc qu'il
-portait jadis, ainsi que ceux de sa race, mais vêtu en prince d'Orient.
-Je m'élançai vers lui, le menaçant, mais il se tourna tranquillement
-vers moi. O terreur! ô colère! c'était mon visage, c'était toute ma
-forme idéalisée et grandie... Alors, je me souvins de celui qui avait
-été arrêté la même nuit que moi et que, selon ma pensée, on avait fait
-sortir sous mon nom du corps de garde, lorsque deux amis étaient venus
-pour me chercher. Il portait à la main une arme dont je distinguais mal
-la forme, et l'un de ceux qui l'accompagnaient dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est avec cela qu'il l'a frappé.</p>
-
-<p>Je ne sais comment expliquer que, dans mes idées, les événements
-terrestres pouvaient coïncider avec ceux du monde surnaturel, cela
-est plus facile à <i>sentir qu'à</i> énoncer clairement<a name="NoteRef_1_2" id="NoteRef_1_2"></a><a href="#Note_1_2" class="fnanchor">[1]</a>. Mais quel
-était donc cet Esprit qui était moi et en dehors de moi. Était-ce le
-<i>double</i> des légendes, ou ce frère mystique que les Orientaux appellent
-<i>ferouër?&mdash;</i>N'avais-je pas été frappé de l'histoire de ce chevalier qui
-combattit toute une nuit dans une forêt contre un inconnu qui était
-lui-même? Quoi qu'il en soit, je crois que l'imagination humaine n'a
-rien inventé qui ne soit vrai, dans ce monde ou dans les autres, et je
-ne pouvais douter de ce que j'avais-<i>vu</i> si distinctement.</p>
-
-<p>Une idée terrible me vint:</p>
-
-<p>&mdash;L'homme est double, me dis-je.</p>
-
-<p>«Je sens deux hommes en moi,» a écrit un Père de l'Église. Le concours
-de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à
-la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa
-structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui
-parle et celui qui<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[p. 27]</a></span> répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis: le
-bon et le mauvais génie.</p>
-
-<p>&mdash;Suis-je le bon? suis-je le mauvais? me disais-je. En tout cas,
-l'<i>autre</i> m'est hostile... Qui sait s'il n'y a pas telle circonstance
-ou tel âge où ces deux esprits se séparent? Attachés au même corps
-tous deux par une affinité matérielle, peut-être l'un est-il promis à
-la gloire et au bonheur, l'autre à l'anéantissement ou à la souffrance
-éternelle?</p>
-
-<p>Un éclair fatal traversa tout à coup cette obscurité... Aurélia
-n'était plus à moi!... Je croyais entendre parler d'une cérémonie qui
-se passait ailleurs, et des apprêts d'un mariage mystique qui était
-le mien, et où l'<i>autre</i> allait profiter de l'erreur de mes amis
-et d'Aurélia elle-même. Les personnes les plus chères qui venaient
-me voir et me consoler me paraissaient en proie à l'incertitude,
-c'est-à-dire que les deux parties de leurs âmes se séparaient aussi
-à mon égard, l'une affectionnée et confiante, l'autre comme frappée
-de mort à mon égard. Dans ce que ces personnes me disaient, il y
-avait un sens double, bien que toutefois elles ne s'en rendissent pas
-compte, puisqu'elles n'étaient pas <i>en esprit</i> comme moi. Un instant
-même, cette pensée me sembla comique en songeant à Amphitryon et à
-Sosie. Mais, si ce symbole grotesque était autre chose, si, comme dans
-d'autres fables de l'antiquité, c'était la vérité fatale sous un masque
-de folie?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, me dis-je, luttons contre l'esprit fatal, luttons contre
-le dieu lui-même avec les armes de la tradition et de la science.
-Quoi qu'il fasse dans l'ombre et la nuit, j'existe,&mdash;et j'ai pour le
-vaincre tout le temps qu'il m'est donné encore de vivre sur la terre.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_2" id="Note_1_2"></a><a href="#NoteRef_1_2"><span class="label">[1]</span></a> Cela faisait illusion, pour moi, au coup que j'avais reçu
-dans ma chute.</p></div>
-
-<hr />
-<h4>X</h4>
-
-<p>Comment peindre l'étrange désespoir où ces idées me réduisirent peu
-à peu? Un mauvais génie avait pris ma place dans le monde des âmes;
-pour Aurélia, c'était moi-même, et l'esprit<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[p. 28]</a></span> désolé qui vivifiait
-mon corps, affaibli, dédaigné, méconnu d'elle, se voyait à jamais
-destiné au désespoir ou au néant. J'employai toutes les forces de ma
-volonté pour pénétrer encore le mystère dont j'avais levé quelques
-voiles. Le rêve se jouait parfois de mes efforts et n'amenait que des
-figures grimaçantes et fugitives. Je ne puis donner ici qu'une idée
-assez bizarre de ce qui résulta de cette contention d'esprit. Je me
-sentais glisser comme sur un fil tendu dont la longueur était infinie.
-La terre, traversée de veines colorées de métaux en fusion, comme je
-l'avais vue déjà, s'éclaircissait peu à peu par l'épanouissement du
-feu central, dont la blancheur se fondait avec les teintes cerise qui
-coloraient les flancs de l'orbe intérieur. Je m'étonnais de temps en
-temps de rencontrer de vastes flaques d'eau, suspendues comme le sont
-les nuages dans l'air, et toutefois offrant une telle densité, qu'on
-pouvait en détacher des flocons; mais il est clair qu'il s'agissait
-là d'un liquide différent de l'eau terrestre, et qui était sans doute
-l'évaporation de celui qui figurait la mer et les fleuves pour le
-monde des esprits.</p>
-
-<p>J'arrivai en vue d'une vaste plage montueuse et toute couverte d'une
-espèce de roseaux de teinte verdâtre, jaunis aux extrémités comme si
-les feux du soleil les eussent en partie desséchés,&mdash;mais je n'ai pas
-vu de soleil plus que les autres fois.&mdash;Un château dominait la côte
-que je me mis à gravir. Sur l'autre versant, je vis s'étendre une
-ville immense. Pendant que j'avais traversé la montagne, la nuit était
-venue, et j'apercevais les lumières des habitations et des rues. En
-descendant, je me trouvai dans un marché où l'on vendait des fruits et
-des légumes pareils à ceux du Midi.</p>
-
-<p>Je descendis par un escalier obscur et me trouvai dans les rues. On
-affichait l'ouverture d'un casino, et les détails de sa distribution
-se trouvaient énoncés par articles. L'encadrement typographique était
-fait de guirlandes de fleurs si bien représentées et coloriées,
-qu'elles semblaient naturelles.&mdash;Une partie du bâtiment était encore
-en construction. J'entrai dans<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[p. 29]</a></span> un atelier où je vis des ouvriers qui
-modelaient en glaise un animal énorme de la forme d'un lama, mais qui
-paraissait devoir être muni de grandes ailes. Ce monstre était comme
-traversé d'un jet de feu qui l'animait peu à peu, de sorte qu'il se
-tordait, pénétré par mille filets pourprés, formant les veines et les
-artères et fécondant pour ainsi dire l'inerte matière, qui se revêtait
-d'une végétation instantanée d'appendices fibreux d'ailerons et de
-touffes laineuses. Je m'arrêtai à contempler ce chef-d'œuvre, où l'on
-semblait avoir surpris les secrets de la création divine.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que nous avons ici, me dît-on, le feu primitif qui anima les
-premiers êtres... Jadis, il s'élançait jusqu'à la surface de la terre,
-mais les sources se sont taries.</p>
-
-<p>Je vis aussi des travaux d'orfèvrerie où l'on employait deux métaux
-inconnus sur la terre: l'un rouge, qui semblait correspondre au
-cinabre, et l'autre bleu d'azur. Les ornements n'étaient ni martelés ni
-ciselés, mais se formaient, se coloraient et s'épanouissaient comme les
-plantes métalliques qu'on fait naître de certaines mixtions chimiques.</p>
-
-<p>&mdash;Ne créerait-on pas aussi des hommes? dis-je à l'un des travailleurs.</p>
-
-<p>Mais il me répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes viennent d'en haut et non d'en bas: pouvons-nous nous
-créer nous-mêmes? Ici, l'on ne fait que formuler par les progrès
-successifs de nos industries une matière plus subtile que celle qui
-compose la croûte terrestre. Ces fleurs qui vous paraissent naturelles,
-cet animal qui semblera vivre, ne seront que des produits de l'art
-élevé au plus haut point de nos connaissances, et chacun les jugera
-ainsi.</p>
-
-<p>Telles sont à peu près les paroles, ou qui me furent dites, ou dont
-je crus percevoir la signification. Je me mis à parcourir les salles
-du casino et j'y vis une grande foule, dans laquelle je distinguai
-quelques personnes qui m'étaient connues, les unes vivantes, d'autres
-mortes en divers temps. Les premières semblaient ne pas me voir, tandis
-que les autres me<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[p. 30]</a></span> répondaient sans avoir l'air de me connaître.
-J'étais arrivé à la plus grande salle, qui était toute tendue de
-velours ponceau à bandes d'or tramé, formant de riches dessins. Au
-milieu se trouvait un sofa en forme de trône. Quelques passants s'y
-asseyaient pour en éprouver l'élasticité; mais, les préparatifs
-n'étant pas terminés, ils se dirigeaient vers d'autres salles. On
-parlait d'un mariage et de l'époux qui, disait-on, devait arriver pour
-annoncer le moment de la fête. Aussitôt un transport insensé s'empara
-de moi. J'imaginai que celui qu'on attendait était mon <i>double,</i> qui
-devait épouser Aurélia, et je fis un scandale qui sembla consterner
-l'assemblée. Je me mis à parler avec violence, expliquant mes griefs et
-invoquant le secours de ceux qui me connaissaient. Un vieillard me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais on ne se conduit pas ainsi, vous effrayez tout le monde.</p>
-
-<p>Alors, je m'écriai:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien qu'il m'a frappé déjà de ses armes, mais je l'attends
-sans crainte et je connais le signe qui doit le vaincre.</p>
-
-<p>En ce moment, un des ouvriers de l'atelier que j'avais visité en
-entrant parut tenant une longue barre, dont l'extrémité se composait
-d'une boule rougie au feu. Je voulus m'élancer sur lui, mais la boule
-qu'il tenait en arrêt menaçait toujours ma tête. On semblait autour de
-moi me railler de mon impuissance... Alors, je me reculai jusqu'au
-trône, l'âme pleine d'un indicible orgueil, et je levai le bras pour
-faire un signe qui me semblait avoir une puissance magique. Le cri
-d'une femme, distinct et vibrant, empreint d'une douleur déchirante,
-me réveilla en sursaut! Les syllabes d'un mot inconnu que j'allais
-prononcer expiraient sur mes lèvres... Je me précipitai à terre et je
-me mis à prier avec ferveur en pleurant à chaudes larmes.&mdash;Mais quelle
-était donc cette voix qui venait de résonner si douloureusement dans la
-nuit?</p>
-
-<p>Elle n'appartenait pas au rêve; c'était la voix d'une personne vivante,
-et pourtant c'était pour moi la voix et l'accent d'Aurélia ...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[p. 31]</a></span></p>
-
-<p>J'ouvris ma fenêtre; tout était tranquille, et le cri ne se répéta
-plus.&mdash;Je m'informai au dehors, personne n'avait rien entendu.&mdash;Et
-cependant, je suis encore certain que le cri était réel et que l'air
-des vivants en avait retenti... Sans doute on me dira que le hasard
-a pu faire qu'à ce moment-là même une femme souffrante ait crié dans
-les environs de ma demeure.&mdash;Mais, selon ma pensée, les événements
-terrestres étaient liés à ceux du monde invisible. C'est un de ces
-rapports étranges dont je ne me rends pas compte moi-même et qu'il est
-plus aisé d'indiquer que de définir ...</p>
-
-<p>Qu'avais-je fait? J'avais troublé l'harmonie de l'univers magique où
-mon Ame puisait la certitude d'une existence immortelle. J'étais maudit
-peut-être pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la
-loi divine; je ne devais plus attendre que la colère et le mépris! Les
-ombres irritées fuyaient en jetant des cris et traçant dans l'air des
-cercles fatals, comme les oiseaux à l'approche d'un orage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[p. 32]</a></span></p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4>DEUXIÈME PARTIE</h4>
-
-<p style="margin-left: 65%;">Eurydice! Eurydice!</p>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Une seconde fois perdue!</p>
-
-<p>Tout est fini, tout est passé! C'est moi maintenant qui dois mourir
-et mourir sans espoir!&mdash;Qu'est-ce donc que la mort? Si c'était le
-néant?... Plût à Dieu! Mais Dieu lui-même ne peut faire que la mort
-soit le néant.</p>
-
-<p>Pourquoi donc est-ce la première fois depuis si longtemps que je songe
-<i>à lui?</i> Le système fatal qui s'était créé dans mon esprit n'admettait
-pas cette royauté solitaire ...; ou plutôt elle s'absorbait dans la
-somme des êtres: c'était le dieu de Lucrétius, impuissant et perdu dans
-son immensité.</p>
-
-<p>Elle, pourtant, croyait à Dieu, et j'ai surpris un jour le nom de
-Jésus sur ses lèvres. Il en coulait si doucement, que j'en ai pleuré.
-O mon Dieu! cette larme,&mdash;cette larme... Elle est séchée depuis si
-longtemps! Cette larme, mon Dieu! rendez-la-moi!</p>
-
-<p>Lorsque l'âme flotte incertaine entre la vie et le rêve, entre le
-désordre de l'esprit et le retour de la froide réflexion, c'est dans
-la pensée religieuse que l'on doit chercher des secours; je n'en ai
-jamais pu trouver dans cette philosophie, qui ne nous présente que
-des maximes d'égoïsme ou tout au plus de réciprocité, une expérience
-vaine, des doutes amers;&mdash;elle lutte contre les douleurs morales en
-anéantissant la sensibilité; pareille à la chirurgie, elle ne sait que
-retrancher l'organe qui<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[p. 33]</a></span> fait souffrir.&mdash;Mais, pour nous, nés dans
-des jours de révolutions et d'orages, où toutes les croyances ont été
-brisées,&mdash;élevés tout au plus dans cette loi vague qui se contente
-de quelques pratiques extérieures, et dont l'adhésion indifférente
-est plus coupable peut-être que l'impiété et l'hérésie,&mdash;il est bien
-difficile, dès que nous en sentons le besoin, de reconstruire l'édifice
-mystique dont les innocents et les simples admettent dans leurs cœurs
-la figure toute tracée. «L'arbre de science n'est pas l'arbre de
-vie!» Cependant, pouvons-nous rejeter de notre esprit ce que tant de
-générations intelligentes y ont versé de bon ou de funeste? L'ignorance
-ne s'apprend pas.</p>
-
-<p>J'ai meilleur espoir de la bonté de Dieu: peut-être touchons-nous à
-l'époque prédite où la science, ayant accompli son cercle entier de
-synthèse et d'analyse, de croyance et de négation, pourra s'épurer
-elle-même et faire jaillir du désordre et des ruines la cité
-merveilleuse de l'avenir... Il ne faut pas faire si bon marché de la
-raison humaine, que de croire qu'elle gagne quelque chose à s'humilier
-tout entière, car ce serait accuser sa céleste origine.... Dieu
-appréciera la pureté des intentions sans doute; et quel est le père qui
-se complairait à voir son fils abdiquer devant lui tout raisonnement
-et toute fierté! L'apôtre qui voulait toucher pour croire n'a pas été
-maudit pour cela!</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Qu'ai-je écrit là? Ce sont des blasphèmes. L'humilité chrétienne ne
-peut parler ainsi. De telles pensées sont loin d'attendrir l'âme. Elles
-ont sur le front les éclairs d'orgueil de la couronne de Satan... Un
-pacte avec Dieu lui-même?... O science! ô vanité!</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>J'avais réuni quelques livres de cabale. Je me plongeai dans cette
-étude, et j'arrivai à me persuader que tout était vrai<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[p. 34]</a></span> dans ce
-qu'avait accumulé là-dessus l'esprit humain pendant des siècles. La
-conviction que je m'étais formée de l'existence du monde extérieur
-coïncidait trop bien avec mes lectures pour que je doutasse désormais
-des révélations du passé. Les dogmes et les rites des diverses
-religions me paraissaient s'y rapporter de telle sorte, que chacune
-possédait une certaine portion de ces arcanes qui constituaient ses
-moyens d'expansion et de défense. Ces forces pouvaient s'affaiblir,
-s'amoindrir et disparaître, ce qui amenait l'envahissement de certaines
-races par d'autres, nulles ne pouvant être victorieuses ou vaincues que
-par l'Esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Toutefois, me disais-je, il est sûr que ces sciences sont mélangées
-d'erreurs humaines. L'alphabet magique, l'hiéroglyphe mystérieux ne
-nous arrivent qu'incomplets et faussés soit par le temps, soit par
-ceux-là mêmes qui ont intérêt à notre ignorance; retrouvons la lettre
-perdue ou le signe effacé, recomposons la gamme dissonante, et nous
-prendrons force dans le monde des esprits.</p>
-
-<p>C'est ainsi que je croyais percevoir les rapports du monde réel avec le
-monde des esprits. La terre, ses habitants et leur histoire étaient le
-théâtre où venaient s'accomplir les actions physiques qui préparaient
-l'existence et la situation des êtres immortels attachés à sa destinée.
-Sans agiter le mystère impénétrable de l'éternité des mondes, ma pensée
-remonta à l'époque où le soleil, pareil à la plante qui le représente,
-qui de sa tête inclinée suit la révolution de sa marche céleste, semait
-sur la terre les germes féconds des plantes et des animaux. Ce n'était
-autre chose que le fait même, qui, étant un composé d'âmes, formulait
-instinctivement la demeure commune. L'Esprit de l'Être-Dieu, reproduit
-et pour ainsi dire reflété sur la terre, devenait le type commun des
-âmes humaines, dont chacune, par suite, était à la fois homme et dieu.
-Tels furent les Éloïms.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[p. 35]</a></span></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Quand on se sent malheureux, on songe au malheur des autres. J'avais
-mis quelque négligence à visiter un de mes amis les plus chers, qu'on
-m'avait dit malade. En me rendant à la maison où il était traité, je
-me reprochais vivement cette faute. Je fus encore plus désolé lorsque
-mon ami me raconta qu'il avait été la veille au plus mal. J'entrai
-dans une chambre d'hospice, blanchie à la chaux. Le soleil découpait
-des angles joyeux sur les murs et se jouait sur un vase de fleurs
-qu'une religieuse venait de poser sur la table du malade. C'était
-presque la cellule d'un anachorète italien.&mdash;Sa figure amaigrie, son
-teint semblable à l'ivoire jauni, relevé par la couleur noire de sa
-barbe et de ses cheveux, ses yeux illuminés d'un reste de fièvre,
-peut-être aussi l'arrangement d'un manteau à capuchon, jeté sur ses
-épaules, en faisaient pour moi un être à moitié différent de celui que
-j'avais connu. Ce n'était plus le joyeux compagnon de mes travaux et
-de mes plaisirs; il y avait en lui un apôtre. Il me raconta comment
-il s'était vu, au plus fort des souffrances de son mal, saisi d'un
-dernier transport qui lui parut être le moment suprême. Aussitôt la
-douleur avait cessé comme par prodige.&mdash;Ce qu'il me raconta ensuite
-est impossible à rendre: un rêve sublime dans les espaces les plus
-vagues de l'infini, une conversation avec un être à la fois différent
-et participant de lui-même, et à qui, se croyant mort, il demandait où
-était Dieu. «Mais Dieu est partout, lui répondait son esprit; il est en
-toi-même et en tous. Il te juge, il t'écoute, il te conseille; c'est
-toi et <i>moi</i> qui pensons et rêvons ensemble,&mdash;et nous ne nous sommes
-jamais quittés, et nous sommes éternels!»</p>
-
-<p>Je ne puis citer autre chose de cette conversation, que j'ai peut-être
-mal entendue ou mal comprise. Je sais seulement que l'impression
-en fut très-vive. Je n'ose attribuer à mon ami les conclusions que
-j'ai peut-être faussement tirées de ses paroles. J'ignore même si le
-sentiment qui en résulte n'est pas conforme à l'idée chrétienne.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu est avec lui! m'écriai-je; mais il n'est plus avec<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[p. 36]</a></span> moi! O
-malheur! je l'ai chassé de moi-même, je l'ai menacé, je l'ai maudit!
-C'était bien lui, ce frère mystique, qui s'éloignait de plus en plus
-de mon âme, et qui m'avertissait en vain! Cet époux préféré, ce roi
-de gloire, c'est lui qui me juge et me condamne, et qui emporte à
-jamais dans son ciel celle qu'il m'eût donnée et dont je suis indigne
-désormais!</p>
-
-<hr />
-<h4>II</h4>
-
-<p>Je ne puis dépeindre l'abattement où me jetèrent ces idées.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends, me dis-je, j'ai préféré la créature au Créateur; j'ai
-déifié mon amour et j'ai adoré, selon les rites païens, celle dont
-le dernier soupir a été consacré au Christ. Mais, si cette religion
-dit vrai, Dieu peut me pardonner encore. Il peut me la rendre si je
-m'humilie devant lui; peut-être son esprit reviendra-t-il en moi!</p>
-
-<p>J'errais dans les rues, au hasard, plein de cette pensée. Un convoi
-croisa ma marche; il se dirigeait vers le cimetière où elle avait été
-ensevelie. J'eus l'idée de m'y rendre en me joignant au cortège.</p>
-
-<p>&mdash;J'ignore, me disais-je, quel est ce mort que l'on conduit à la fosse;
-mais je sais maintenant que les morts nous voient et nous entendent;
-peut-être celui-ci sera-t-il content de se voir suivi d'un frère de
-douleurs, plus triste qu'aucun de ceux qui l'accompagnent. Cette idée
-me fit verser des larmes, et sans doute on crut que j'étais un des
-meilleurs amis du défunt. O larmes bénies! depuis longtemps votre
-douceur m'était refusée!...</p>
-
-<p>Ma tête se dégageait, et un rayon d'espoir me guidait encore. Je me
-sentais la force de prier, et j'en jouissais avec transport.</p>
-
-<p>Je ne m'informai pas même du nom de celui dont j'avais suivi le
-cercueil. Le cimetière où j'étais entré m'était sacré<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[p. 37]</a></span> plusieurs
-titres. Trois parents de ma famille maternelle y avaient été ensevelis;
-mais je ne pouvais aller prier sur leurs tombes, car elles avaient
-été transportées depuis plusieurs années dans une terre éloignée,
-lieu de leur origine.&mdash;Je cherchai longtemps la tombe d'Aurélia, et
-je ne pus la retrouver. Les dispositions du cimetière avaient été
-changées,&mdash;peut-être aussi ma mémoire était-elle égarée... Il me
-semblait que ce hasard, cet oubli, ajoutaient encore à ma condamnation.
-&mdash;Je n'osai pas dire aux gardiens le nom d'une morte sur laquelle je
-n'avais religieusement aucun droit... Mais je me souvins que j'avais
-chez moi l'indication précise de la tombe, et j'y courus, le cœur
-palpitant, la tête perdue. Je l'ai dit déjà: j'avais entouré mon amour
-de superstitions bizarres.&mdash;Dans un petit coffret qui <i>lui</i> avait
-appartenu, je conservais sa dernière lettre. Oserai-je avouer encore
-que j'avais fait de ce coffret une sorte de reliquaire qui me rappelait
-de longs voyages où sa pensée m'avait suivi: une rose cueillie dans les
-jardins de Schoubrah, un morceau de bandelette rapportée d'Égypte, des
-feuilles de laurier cueillies dans la rivière de Beyrouth, deux petits
-cristaux dorés, des mosaïques de Sainte-Sophie, un grain de chapelet,
-que sais-je encore?... enfin le papier qui m'avait été donné le jour
-où la tombe fut creusée, afin que je pusse la retrouver... Je rougis,
-je frémis en dispersant ce fol assemblage. Je pris sur moi les deux
-papiers, et, au moment de me diriger de nouveau vers le cimetière,
-je changeai de résolution. «Non, me dis-je, je ne suis pas digne
-de m'agenouiller sur la tombe d'une chrétienne; n'ajoutons pas une
-profanation à tant d'autres!...» Et, pour apaiser l'orage qui grondait
-dans ma tête, je me rendis à quelques lieues de Paris, dans une petite
-ville où j'avais passé quelques jours heureux au temps de ma jeunesse,
-chez de vieux parents, morts depuis. J'avais aimé souvent à y venir
-voir coucher le soleil près de leur maison. Il y avait là une terrasse
-ombragée de tilleuls qui me rappelait aussi le souvenir de jeunes
-filles, de parentes, parmi lesquelles j'avais grandi. Une d'elles ...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[p. 38]</a></span></p>
-
-<p>Mais opposer ce vague amour d'enfance à celui qui a dévoré ma jeunesse,
-y avais-je songé seulement? Je vis le soleil décliner sur la vallée
-qui s'emplissait de vapeurs et d'ombre; il disparut, baignant de
-feux rougeâtres la cime des bois qui bordaient de hautes collines.
-La plus morne tristesse entra dans mon cœur.&mdash;J'allai coucher dans
-une auberge où j'étais connu. L'hôtelier me parla d'un de mes
-anciens amis, habitant de la ville, qui, à la suite de spéculations
-malheureuses, s'était tué d'un coup de pistolet... Le sommeil m'apporta
-des rêves terribles. Je n'en ai conservé qu'un souvenir confus.&mdash;Je
-me trouvais dans une salle inconnue et je causais avec quelqu'un du
-monde extérieur,&mdash;l'ami dont je viens de parler, peut-être. Une glace
-très-haute se trouvait derrière nous. En y jetant par hasard un coup
-d'œil, il me sembla reconnaître Aurélia. Elle semblait triste et
-pensive, et tout à coup, soit qu'elle sortît de la glace, soit que,
-passant dans la salle, elle se fût reflétée un instant auparavant,
-cette figure douce et chérie se trouva près de moi. Elle me tendit la
-main, laissa tomber sur moi un regard douloureux et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous reverrons plus tard ... à la maison de ton ami.</p>
-
-<p>En un instant, je me représentai son mariage, la malédiction qui nous
-séparait ... et je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible? reviendrait-elle à moi?&mdash;M'avez-vous pardonné?
-demandais-je avec larmes.</p>
-
-<p>Mais tout avait disparu. Je me trouvais dans un lieu désert, une âpre
-montée semée de roches, au milieu des forêts. Une maison, qu'il me
-semblait reconnaître, dominait ce pays désolé. J'allais et je revenais
-par des détours inextricables. Fatigué de marcher entre les pierres et
-les ronces, je cherchais parfois une route plus douce par les sentes du
-bois.</p>
-
-<p>&mdash;On m'attend là-bas! pensais-je. Une certaine heure sonna... Je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;Il est trop tard!</p>
-
-<p>Des voix me répondirent:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[p. 39]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Elle est perdue!</p>
-
-<p>Une nuit profonde m'entourait, la maison lointaine brillait comme
-éclairée pour une fête et pleine d'hôtes arrivés à temps.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est perdue! m'écriai-je, et pourquoi?... Je comprends: elle a
-fait un dernier effort pour me sauver; j'ai manqué le moment suprême où
-le pardon était possible encore. Du haut du ciel, elle pouvait prier
-pour moi l'Époux divin... Et qu'importe mon salut même? L'abîme a reçu
-sa proie! Elle est perdue pour moi et pour tous!»</p>
-
-<p>Il me semblait la voir comme à la lueur d'un éclair, pâle et mourante,
-entraînée par de sombres cavaliers ...</p>
-
-<p>Le cri de douleur et de rage que je poussai en ce moment me réveilla
-tout haletant.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! pour elle et pour elle seule! mon Dieu!
-pardonnez! m'écriai-je en me jetant à genoux.</p>
-
-<p>Il faisait jour. Par un mouvement dont il m'est difficile de rendre
-compte, je résolus aussitôt de détruire les deux papiers que j'avais
-tirés la veille du coffret: la lettre, hélas! que je relus en la
-mouillant de larmes, et le papier funèbre qui portait le cachet du
-cimetière.</p>
-
-<p>&mdash;Retrouver sa tombe maintenant! me disais-je, mais c'est hier qu'il
-allait y retourner,&mdash;et mon rêve fatal n'est que le reflet de ma fatale
-journée!</p>
-
-<hr />
-<h4>III</h4>
-
-<p>La flamme a dévoré ces reliques d'amour et de mort, qui se renouaient
-aux fibres les plus douloureuses de mon cœur. Je suis allé promener
-mes peines et mes remords tardifs dans la campagne, cherchant dans
-la marche et dans la fatigue l'engourdissement de la pensée, la
-certitude peut-être pour la nuit suivante d'un sommeil moins funeste.
-Avec cette idée que je m'étais faite du rêve comme ouvrant à l'homme
-une communication<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[p. 40]</a></span> avec le monde des esprits, j'espérais, j'espérais
-encore! Peut-être Dieu se contenterait-il de ce sacrifice.&mdash;Ici, je
-m'arrête; il y a trop d'orgueil à prétendre que l'état d'esprit où
-j'étais fût causé seulement par un souvenir d'amour. Disons plutôt
-qu'involontairement j'en parais les remords plus graves d'une vie
-follement dissipée où le mal avait triomphé bien souvent, et dont je ne
-reconnaissais les fautes qu'en sentant les coups du malheur. Je ne me
-trouvais plus digne même de penser à celle que je tourmentais dans sa
-mort après l'avoir affligée dans sa vie, n'ayant dû un dernier regard
-de pardon qu'à sa douce et sainte pitié.</p>
-
-<p>La nuit suivante, je ne pus dormir que peu d'instants. Une femme
-qui avait pris soin de ma jeunesse m'apparut dans le rêve et me fit
-reproche d'une faute très-grave que j'avais commise autrefois. Je la
-reconnaissais, quoiqu'elle parût beaucoup plus vieille que dans les
-derniers temps où je l'avais vue. Cela même me faisait songer amèrement
-que j'avais négligé d'aller la visiter à ses derniers instants. Il me
-sembla qu'elle me disait:</p>
-
-<p>-Tu n'as pas pleuré tes vieux parents aussi vivement que tu as pleuré
-cette femme. Comment peux-tu donc espérer le pardon?</p>
-
-<p>Le rêve devint confus. Des figures de personnes que j'avais connues en
-divers temps passèrent rapidement devant mes yeux. Elles défilaient,
-s'éclairant, pâlissant et retombant dans la nuit comme les grains
-d'un chapelet dont le lien s'est brisé. Je vis ensuite se former
-vaguement des images plastiques de l'antiquité qui s'ébauchaient, se
-fixaient et semblaient représenter des symboles dont je ne saisissais
-que difficilement l'idée. Seulement, je crus que cela voulait dire:
-«Tout cela était fait pour t'enseigner le secret de la vie, et tu n'as
-pas compris. Les religions et les fables, les saints et les poëtes
-s'accordaient à expliquer l'énigme fatale, et tu as mal interprété...
-Maintenant, il est trop tard!»</p>
-
-<p>Je me levai plein de terreur, me disant:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[p. 41]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est mon dernier jour!</p>
-
-<p>A dix ans d'intervalle, la même idée que j'ai tracée dans la première
-partie de ce récit me revenait plus positive encore et plus menaçante.
-Dieu m'avait laissé ce temps pour me repentir, et je n'en avais point
-profité.&mdash;Après la visite du <i>convive de pierre,</i> je m'étais rassis au
-festin!</p>
-
-<hr />
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Le sentiment qui résulta pour moi de ces visions et des réflexions
-qu'elles amenaient pendant mes heures de solitude était si triste,
-que je me sentais comme perdu. Toutes les actions de ma vie
-m'apparaissaient sous leur côté le plus défavorable, et dans l'espèce
-d'examen de conscience auquel je me livrais, la mémoire me représentait
-les faits les plus anciens avec une netteté singulière. Je ne sais
-quelle fausse honte m'empêcha de me présenter au confessionnal; la
-crainte peut-être de m'engager dans les dogmes et dans les pratiques
-d'une religion redoutable, contre certains points de laquelle j'avais
-conservé des préjugés philosophiques. Mes premières années ont été
-trop imprégnées des idées issues de la Révolution, mon éducation a
-été trop libre, ma vie trop errante, pour que j'accepte facilement un
-joug qui, sur bien des points, offenserait encore ma raison. Je frémis
-en songeant quel chrétien je ferais si certains principes empruntés
-au libre examen des deux derniers siècles, si l'étude encore des
-diverses religions ne m'arrêtaient sur cette pente.&mdash;Je n'ai jamais
-connu ma mère, qui avait voulu suivre mon père aux armées, comme les
-femmes des anciens Germains; elle mourut de fièvre et de fatigue
-dans une froide contrée de l'Allemagne, et mon père lui-même ne put
-diriger là-dessus mes premières idées. Le pays où je fus élevé était
-plein de légendes étranges et de superstitions bizarres. Un de mes
-oncles qui eut la plus grande influence sur ma première éducation
-s'occupait, pour se distraire, d'antiquités<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[p. 42]</a></span> romaines et celtiques. Il
-trouvait parfois, dans son champ ou aux environs, des images de dieux
-et d'empereurs que son admiration de savant me faisait vénérer, et
-dont ses livres m'apprenaient l'histoire. Un certain Mars en bronze
-doré, une Pallas ou Vénus armée, un Neptune et une Amphitrite sculptés
-au-dessus de la fontaine du hameau, et surtout la bonne grosse figure
-barbue d'un dieu Pan souriant à l'entrée d'une grotte, parmi les
-festons de l'aristoloche et du lierre, étaient les dieux domestiques
-et protecteurs de cette retraite. J'avoue qu'ils m'inspiraient alors
-plus de vénération que les pauvres images chrétiennes de l'église et
-les deux saints informes du portail, que certains savants prétendaient
-être l'Ésus et le Cernunnos des Gaulois. Embarrassé au milieu de ces
-divers symboles, je demandai un jour à mon oncle ce que c'était que
-Dieu.&mdash;Dieu, c'est le soleil, me dit-il.</p>
-
-<p>C'était la pensée intime d'un honnête homme qui avait vécu en chrétien
-toute sa vie, mais qui avait traversé la Révolution, et qui était
-d'une contrée où plusieurs avaient la même idée de la Divinité. Cela
-n'empêchait pas que les femmes et les enfants n'allassent à l'église,
-et je dus à une de mes tantes quelques instructions qui me firent
-comprendre les beautés et les grandeurs du christianisme. Après 1815,
-un Anglais qui se trouvait dans notre pays me fit apprendre le Sermon
-sur la montagne et me donna un Nouveau Testament... Je ne cite ces
-détails que pour indiquer les causes d'une certaine irrésolution qui
-s'est souvent unie chez moi à l'esprit religieux le plus prononcé.</p>
-
-<p>Je veux expliquer comment, éloigné longtemps de la vraie route, je
-m'y suis senti ramené par le souvenir chéri d'une personne morte, et
-comment le besoin de croire qu'elle existait toujours a fait rentrer
-dans mon esprit le sentiment précis des diverses vérités que je n'avais
-pas assez fermement recueillies en mon âme. Le désespoir et le suicide
-sont le résultat de certaines situations fatales pour qui n'a pas foi
-dans l'immortalité, dans ses peines et dans ses joies;&mdash;je croirai<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[p. 43]</a></span>
-avoir fait quelque chose de bon et d'utile en énonçant naïvement la
-succession des idées par lesquelles j'ai retrouvé le repos et une force
-nouvelle à opposer aux malheurs futurs de la vie.</p>
-
-<p>Les visions qui s'étaient succédé pendant mon sommeil m'avaient réduit
-à un tel désespoir, que je pouvais à peine parler; la société de mes
-amis ne m'inspirait qu'une distraction vague; mon esprit, entièrement
-occupé de ces illusions, se refusait à la moindre conception
-différente; je ne pouvais lire et comprendre dix lignes de suite. Je me
-disais des plus belles choses:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'importe! cela n'existe pas pour moi.</p>
-
-<p>Un de mes amis, nommé Georges, entreprit de vaincre ce découragement.
-Il m'emmenait dans diverses contrées des environs de Paris, et
-consentait à parler seul, tandis que je ne répondais qu'avec quelques
-phrases décousues. Sa figure expressive, et presque cénobitique, donna
-un jour un grand effet à des choses fort éloquentes qu'il trouva contre
-ces années de scepticisme et de découragement politique et social qui
-succédèrent à la révolution de Juillet. J'avais été l'un des jeunes
-de cette époque, et j'en avais goûté les ardeurs et les amertumes. Un
-mouvement se fit en moi; je me dis que de telles leçons ne pouvaient
-être données sans une intention de la Providence, et qu'un esprit
-parlait sans doute en lui... Un jour, nous dînions sous une treille,
-dans un petit village des environs de Paris; une femme vint chanter
-près de notre table, et je ne sais quoi, dans sa voix usée, mais
-sympathique, me rappela celle d'Aurélia. Je la regardai: ses traits
-mêmes n'étaient pas sans ressemblance avec ceux que j'avais aimés. On
-la renvoya, et je n'osai la retenir, mais je me disais:</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait si <i>son esprit</i> n'est pas dans cette femme! Et je me sentis
-heureux de l'aumône que j'avais faite. Je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien mal usé de la vie; mais, si les morts pardonnent,<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[p. 44]</a></span> c'est
-sans doute à condition que l'on s'abstiendra à jamais du mal, et qu'on
-réparera tout celui qu'on a fait. Cela se peut-il?... Dès ce moment,
-essayons de ne plus mal faire, et rendons l'équivalent de tout ce que
-nous pouvons devoir.</p>
-
-<p>J'avais un tort récent envers une personne; ce n'était qu'une
-négligence, mais je commençai par m'en aller excuser. La joie que je
-reçus de cette réparation me fit un bien extrême; j'avais un motif de
-vivre et d'agir désormais, je reprenais intérêt au monde.</p>
-
-<p>Des difficultés surgirent: des événements inexplicables pour moi
-semblèrent se réunir pour contrarier ma bonne résolution. La situation
-de mon esprit me rendait impossible l'exécution de travaux convenus. Me
-croyant bien portant désormais, on devenait plus exigeant, et, comme
-j'avais renoncé au mensonge, je me trouvais pris en défaut par des gens
-qui ne craignaient pas d'en user. La masse des réparations à faire
-m'écrasait en raison de mon impuissance. Des événements politiques
-agissaient indirectement, tant pour m'affliger que pour m'ôter le moyen
-de mettre ordre à mes affaires. La mort d'un de mes amis vint compléter
-ces motifs de découragement. Je revis avec douleur son logis, ses
-tableaux, qu'il m'avait montrés avec joie un mois auparavant; je passai
-près de son cercueil au moment où on l'y clouait. Comme il était de mon
-âge et de mon temps, je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'arriverait-il, si je mourais ainsi tout à coup?</p>
-
-<p>Le dimanche suivant, je me levai en proie à une douleur morne. J'allai
-visiter mon père, dont la servante était malade, et qui paraissait
-avoir de l'humeur. Il voulut aller seul chercher du bois à son grenier,
-et je ne pus lui rendre que le service de lui tendre une bûche dont
-il avait besoin. Je sortis consterné. Je rencontrai dans les rues un
-ami qui voulait m'emmener dîner chez lui pour me distraire un peu.
-Je refusai, et, sans avoir mangé, je me dirigeai vers Montmartre. Le
-cimetière était fermé, ce que je regardai comme un mauvais présage.
-Un poëte allemand m'avait donné quelques<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[p. 45]</a></span> pages à traduire et m'avait
-avancé une somme sur ce travail. Je pris le chemin de sa maison pour
-lui rendre l'argent.</p>
-
-<p>En tournant la barrière de Clichy, je fus témoin d'une dispute.
-J'essayai de séparer les combattants, mais je n'y pus réussir. En ce
-moment, un ouvrier de grande taille passa sur la place même où le
-combat venait d'avoir lieu, portant sur l'épaule gauche un enfant
-vêtu d'une robe couleur d'hyacinthe. Je m'imaginai que c'était saint
-Christophe portant le Christ, et que j'étais condamné pour avoir manqué
-de force dans la scène qui venait de se passer. A dater de ce moment,
-j'errai en proie au désespoir dans les terrains vagues qui séparent
-le faubourg de la barrière. Il était trop tard pour faire la visite
-que j'avais projetée. Je revins donc à travers les rues vers le centre
-de Paris. Au coin de la rue de la Victoire, je rencontrai un prêtre,
-et, dans le désordre où j'étais, je voulus me confesser à lui. Il me
-dit qu'il n'était pas de la paroisse et qu'il allait en soirée chez
-quelqu'un; que, si je voulais le consulter le lendemain à Notre-Dame,
-je n'avais qu'à demander l'abbé Dubois.</p>
-
-<p>Désespéré, je me dirigeai en pleurant vers Notre-Dame de Lorette, où
-j'allai me jeter au pied de l'autel de la Vierge, demandant pardon pour
-mes fautes. Quelque chose en moi me disait: La Vierge est morte et tes
-prières sont inutiles. J'allai me mettre à genoux aux dernières places du chœur, et je fis
-glisser de mon doigt une bague d'argent dont le chaton portait gravés
-ces trois mots arabes: <i>Allah! Mohamed! Ali!</i> Aussitôt plusieurs
-bougies s'allumèrent dans le chœur, et l'on commença un office auquel
-je tentai de m'unir en esprit. Quand on en fut à l'<i>Ave Maria,</i> le
-prêtre s'interrompit au milieu de l'oraison et recommença sept fois
-sans que je pusse retrouver dans ma mémoire les paroles suivantes. On
-termina ensuite la prière, et le prêtre fit un discours qui me semblait
-faire allusion à moi seul. Quand tout fut éteint, je me levai et je
-sortis, me dirigeant vers les Champs-Élysées.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[p. 46]</a></span></p>
-
-<p>Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. A
-plusieurs reprises, je me dirigeai vers la Seine, mais quelque chose
-m'empêchait d'accomplir mon dessein. Les étoiles brillaient dans le
-firmament. Tout à coup il me sembla qu'elles venaient de s'éteindre
-à la fois comme les bougies que j'avais vues à l'église. Je crus que
-les temps étaient accomplis, et que nous touchions à la fin du monde
-annoncée dans l'Apocalypse de saint Jean. Je croyais voir un soleil
-noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des
-Tuileries. Je me dis:</p>
-
-<p>-La nuit éternelle commence, et elle va être terrible. Que va-t-il
-arriver quand les hommes s'apercevront qu'il n'y a plus de soleil?</p>
-
-<p>Je revins par la rue Saint-Honoré, et je plaignais les paysans attardés
-que je rencontrais. Arrivé vers le Louvre, je marchai jusqu'à la
-place, et, là, un spectacle étrange m'attendait. A travers des nuages
-rapidement chassés par le vent, je vis plusieurs lunes qui passaient
-avec une grande rapidité. Je pensai que la terre était sortie de son
-orbite et qu'elle errait dans le firmament comme un vaisseau démâté, se
-rapprochant ou s'éloignant des étoiles qui grandissaient ou diminuaient
-tour à tour. Pendant deux ou trois heures, je contemplai ce désordre
-et je finis par me diriger du côté des halles. Les paysans apportaient
-leurs denrées, et je me disais: «Quel sera leur étonnement en voyant
-que la nuit se prolonge ...» Cependant, les chiens aboyaient çà et là
-et les coqs chantaient.</p>
-
-<p>Brisé de fatigue, je rentrai chez moi et je me jetai sur mon lit. En
-m'éveillant, je fus étonné de revoir la lumière. Une sorte de chœur
-mystérieux arriva à mon oreille; des voix enfantines répétaient en
-chœur:</p>
-
-<p><i>&mdash;Christel Christel Christel ...</i></p>
-
-<p>Je pensai que l'on avait réuni dans l'église voisine (Notre-Dame des
-Victoires) un grand nombre d'enfants pour invoquer le Christ.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[p. 47]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais le Christ n'est plus! me disais-je; ils ne le savent pas encore!</p>
-
-<p>L'invocation dura environ une heure. Je me levai enfin et j'allai sous
-les galeries du Palais-Royal. Je me dis que probablement le soleil
-avait encore conservé assez de lumière pour éclairer la terre pendant
-trois jours, mais qu'il usait de sa propre substance, et, en effet, je
-le trouvais froid et décoloré. J'apaisai ma faim avec un petit gâteau
-pour me donner la force d'aller jusqu'à la maison du poëte allemand. En
-entrant, je lui dis que tout était fini et qu'il fallait nous préparer
-à mourir. Il appela sa femme qui me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, lui dis-je, je suis perdu.</p>
-
-<p>Elle envoya chercher un fiacre, et une jeune fille me conduisit à la
-maison Dubois.</p>
-
-<hr />
-<h4>V</h4>
-
-<p>Là, mon mal reprit avec diverses alternatives. Au bout d'un mois,
-j'étais rétabli. Pendant les deux mois qui suivirent, je repris mes
-pérégrinations autour de Paris. Le plus long voyage que j'aie fait
-a été pour visiter la cathédrale de Reims. Peu à peu, je me remis à
-écrire et je composai une de mes meilleures nouvelles. Toutefois, je
-l'écrivis péniblement, presque toujours au crayon, sur des feuilles
-détachées, suivant le hasard de ma rêverie ou de ma promenade. Les
-corrections m'agitèrent beaucoup. Peu de jours après l'avoir publiée,
-je me sentis pris d'une insomnie persistante. J'allais me promener
-toute la nuit sur la colline de Montmartre et y voir le lever du
-soleil. Je causais longuement avec les paysans et les ouvriers.
-Dans d'autres moments, je me dirigeais vers les halles. Une nuit,
-j'allai souper dans un café du boulevard et je m'amusai à jeter en
-l'air des pièces d'or et d'argent. J'allai ensuite à la halle et je
-me disputai avec un inconnu, à qui je donnai un rude soufflet; je ne
-sais comment cela<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[p. 48]</a></span> n'eut aucune suite. A une certaine heure, entendant
-sonner l'horloge de Saint-Eustache, je me pris à penser aux luttes
-des Bourguignons et des Armagnacs, et je croyais voir s'élever autour
-de moi les fantômes des combattants de cette époque. Je me pris de
-querelle avec un facteur qui portait sur sa poitrine une plaque
-d'argent, et que je disais être le duc Jean de Bourgogne. Je voulais
-l'empêcher d'entrer dans un cabaret. Par une singularité que je ne
-m'explique pas, voyant que je le menaçais de mort, son visage se
-couvrit de larmes. Je me sentis attendri, et je le laissai passer.</p>
-
-<p>Je me dirigeai vers les Tuileries, qui étaient fermées, et suivis
-la ligne des quais; je montai ensuite au Luxembourg, puis je revins
-déjeuner avec un de mes amis. Ensuite j'allai vers Saint-Eustache, où
-je m'agenouillai pieusement à l'autel de la Vierge en pensant à ma
-mère. Les pleurs que je versai détendirent mon âme, et, en sortant de
-l'église, j'achetai un anneau d'argent. De là, j'allai rendre visite
-à mon père, chez lequel je laissai un bouquet de marguerites, car il
-était absent. J'allai de là au Jardin des Plantes. Il y avait beaucoup
-de monde, et je restai quelque temps à regarder l'hippopotame qui
-se baignait dans un bassin.&mdash;J'allai ensuite visiter les galeries
-d'ostéologie. La vue des monstres qu'elles renferment me fit penser au
-déluge, et, lorsque je sortis, une averse épouvantable tombait dans le
-jardin.</p>
-
-<p>Je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;Quel malheur! Toutes ces femmes, tous ces enfants, vont se trouver
-mouillés!...</p>
-
-<p>Puis, je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est plus encore! c'est le véritable déluge qui commence.</p>
-
-<p>L'eau s'élevait dans les rues voisines; je descendis en courant la rue
-Saint-Victor, et, dans l'idée d'arrêter ce que je croyais l'inondation
-universelle, je jetai à l'endroit le plus profond l'anneau que j'avais
-acheté à Saint-Eustache. Vers le<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[p. 49]</a></span> même moment, l'orage s'apaisa, et un
-rayon de soleil commença à briller.</p>
-
-<p>L'espoir rentra dans mon âme. J'avais rendez-vous à quatre heures chez
-mon ami Georges; je me dirigeai vers sa demeure. En passant devant
-un marchand de curiosités, j'achetai deux écrans de velours couverts
-de figures hiéroglyphiques. Il me sembla que c'était la consécration
-du pardon des cieux. J'arrivai chez Georges à l'heure précise et je
-lui confiai mon espoir. J'étais mouillé et fatigué. Je changeai de
-vêtements et me couchai sur son lit. Pendant mon sommeil, j'eus une
-vision merveilleuse. Il me semblait que la déesse m'apparaissait, me
-disant. «Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi
-que sous toutes les formes tu as toujours aimée. A chacune de tes
-épreuves, j'ai quitté l'un des masques dont je voile mes traits, et
-bientôt tu me verras telle que je suis ...» Un verger délicieux sortait
-des nuages derrière elle, une lumière douce et pénétrante éclairait ce
-paradis, et cependant je n'entendais que sa voix, mais je me sentais
-plongé dans une ivresse charmante.&mdash;Je m'éveillai peu de temps après et
-je dis à Georges:</p>
-
-<p>&mdash;Sortons.</p>
-
-<p>Pendant que nous traversions le pont des Arts, je lui expliquais les
-migrations des âmes, et je lui disais:</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble que, ce soir, j'ai en moi l'âme de Napoléon qui
-m'inspire et me commande de grandes choses.</p>
-
-<p>Dans la rue du Coq, j'achetai un chapeau, et, pendant que Georges
-recevait la monnaie de la pièce d'or que j'avais jetée sur le comptoir,
-je continuai ma route et j'arrivai aux galeries du Palais-Royal.</p>
-
-<p>Là, il me sembla que tout le monde me regardait. Une idée persistante
-s'était logée dans mon esprit, c'est qu'il n'y avait plus de morts; je
-parcourais la galerie de Foy en disant: «J'ai fait une faute,» et je
-ne pouvais découvrir laquelle en consultant ma mémoire que je croyais
-être celle de Napoléon... «Il y a quelque chose que je n'ai point
-payé par ici!»<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[p. 50]</a></span> J'entrai au café de Foy dans cette idée, et je crus
-reconnaître dans un des habitués le père Bertin des <i>Débats.</i> Ensuite,
-je traversai le jardin et je pris quelque intérêt à voir les rondes
-des petites filles. De là, je sortis des galeries et je me dirigeai
-vers la rue Saint-Honoré. J'entrai dans une boutique pour acheter un
-cigare, et, quand je sortis, la foule était si compacte, que je faillis
-être étouffé. Trois de mes amis me dégagèrent en répondant de moi et me
-firent entrer dans un café pendant que l'un d'eux allait chercher un
-fiacre. On me conduisit à l'hospice de la Charité.</p>
-
-<p>Pendant la nuit, le délire augmenta, surtout le matin, lorsque je
-m'aperçus que j'étais attaché. Je parvins à me débarrasser de la
-camisole de force, et, vers le matin, je me promenai dans les salles.
-L'idée que j'étais devenu semblable à un dieu et que j'avais le
-pouvoir de guérir me fit imposer les mains à quelques malades, et,
-m'approchant d'une statue de la Vierge, j'enlevai la couronne de fleurs
-artificielles pour appuyer le pouvoir que je me croyais. Je marchai
-à grands pas, parlant avec animation de l'ignorance des hommes qui
-croyaient pouvoir guérir avec la science seule, et, voyant sur la table
-un flacon d'éther, je l'avalai d'une gorgée. Un interne d'une figure
-que je comparais à celle des anges, voulut m'arrêter, mais la force
-nerveuse me soutenait, et, prêt à le renverser, je m'arrêtai, lui
-disant qu'il ne comprenait pas quelle était ma mission. Des médecins
-vinrent alors, et je continuai mes discours sur l'impuissance de leur
-art. Puis je descendis l'escalier, bien que n'ayant point de chaussure.
-Arrivé devant un parterre, j'y entrai et je cueillis des fleurs en me
-promenant sur le gazon.</p>
-
-<p>Un de mes amis était revenu pour me chercher. Je sortis alors du
-parterre, et, pendant que je lui parlais, on me jeta sur les épaules
-une camisole de force, puis on me fit monter dans un fiacre et je fus
-conduit à une maison de santé située hors de Paris. Je compris, en me
-voyant parmi les aliénés, que tout n'avait été pour moi qu'illusions
-jusque-là. Toutefois,<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[p. 51]</a></span> les promesses que j'attribuais à la déesse Isis
-me semblaient se réaliser par une série d'épreuves que j'étais destiné
-à subir. Je les acceptai donc avec résignation.</p>
-
-<p>La partie de la maison où je me trouvais donnait sur un vaste promenoir
-ombragé de noyers. Dans un angle se trouvait une petite butte où l'un
-des prisonniers se promenait en cercle tout le jour. D'autres se
-bornaient, comme moi, à parcourir le terre-plein ou la terrasse, bordée
-d'un talus de gazon. Sur un mur, situé au couchant, étaient tracées
-des figures dont l'une représentait la forme de la lune avec des yeux
-et une bouche tracés géométriquement; sur cette figure on avait peint
-une sorte de masque; le mur de gauche présentait divers dessins de
-profil dont l'un figurait une sorte d'idole japonaise. Plus loin, une
-tête de mort était creusée dans le plâtre; sur la face opposée, deux
-pierres de taille avaient été sculptées par quelqu'un des hôtes du
-jardin et représentaient de petits mascarons assez bien rendus. Deux
-portes donnaient sur des caves, et je m'imaginai que c'étaient des
-voies souterraines pareilles à celles que j'avais vues à l'entrée des
-Pyramides.</p>
-
-<hr />
-<h4>VI</h4>
-
-<p>Je m'imaginai d'abord que les personnes réunies dans ce jardin avaient
-toutes quelque influence sur les astres, et que celui qui tournait sans
-cesse dans le même cercle y réglait la marche du soleil. Un vieillard,
-que l'on amenait à certaines heures du jour et qui faisait des nœuds
-en consultant sa montre, m'apparaissait comme chargé de constater la
-marche des heures. Je m'attribuai à moi-même une influence sur la
-marche de la lune, et je crus que cet astre avait reçu un coup de
-foudre du Tout-Puissant qui avait tracé sur sa face l'empreinte du
-masque que j'avais remarquée.</p>
-
-<p>J'attribuais un sens mystique aux conversations des gardiens et
-à celles de mes compagnons. Il me semblait qu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[p. 52]</a></span> étaient les
-représentants de toutes les races de la terre et qu'il s'agissait
-entre nous de fixer à nouveau la marche des astres et de donner un
-développement plus grand au système. Une erreur s'était glissée, selon
-moi, dans la combinaison générale des nombres, et de là venaient tous
-les maux de l'humanité. Je croyais encore que les esprits célestes
-avaient pris des formes humaines et assistaient à ce congrès général,
-tout en paraissant occupés de soins vulgaires. Mon rôle me semblait
-être de rétablir l'harmonie universelle par art cabalistique et de
-chercher une solution en évoquant les forces occultes des diverses
-religions.</p>
-
-<p>Outre le promenoir, nous avions encore une salle dont les vitres
-rayées perpendiculairement donnaient sur un horizon de verdure. En
-regardant derrière ces vitres la ligne des bâtiments extérieurs,
-je voyais se découper la façade et les fenêtres en mille pavillons
-ornés d'arabesques, et surmontés de découpures et d'aiguilles, qui me
-rappelaient les kiosques impériaux bordant le Bosphore. Cela conduisit
-naturellement ma pensée aux préoccupations orientales. Vers deux
-heures, on me mit au bain, et je me crus servi par les Walkyries,
-filles d'Odin, qui voulaient m'élever à l'immortalité en dépouillant
-peu à peu mon corps de ce qu'il avait l'impur.</p>
-
-<p>Je me promenai le soir plein de sérénité aux rayons de la lune, et, en
-levant les yeux vers les arbres, il me semblait que les feuilles se
-roulaient capricieusement de manière à former des images de cavaliers
-et de dames portés par des chevaux caparaçonnés. C'étaient pour moi les
-figures triomphantes des aïeux. Cette pensée me conduisit à celle qu'il
-y avait une vaste conspiration de tous les êtres animés pour rétablir
-le monde dans son harmonie première, et que les communications avaient
-lieu par le magnétisme des astres, qu'une chaîne non interrompue liait
-autour de la terre les intelligences dévoués à cette communication
-générale, et que les chants, les danses, les regards, aimantés de
-proche en proche, traduisaient la même aspiration. La lune était pour
-moi le refuge<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[p. 53]</a></span> des âmes fraternelles qui, délivrées de leurs corps
-mortels, travaillaient plus librement à la régénération de l'univers.</p>
-
-<p>Pour moi déjà, le temps de chaque journée semblait augmenté de deux
-heures; de sorte qu'en me levant aux heures fixées par les horloges
-de la maison, je ne faisais que me promener dans l'empire des ombres.
-Les compagnons qui m'entouraient me semblaient endormis et pareils aux
-spectres du Tartare jusqu'à l'heure où pour moi se levait le soleil.
-Alors, je saluais cet astre par une prière, et ma vie réelle commençait.</p>
-
-<p>Du moment que je me fus assuré de ce point que j'étais soumis aux
-épreuves de l'initiation sacrée, une force invincible entra dans mon
-esprit. Je me jugeais un héros vivant sous le regard des dieux; tout
-dans la nature prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes
-sortaient de la plante, de l'arbre, des animaux, des plus humbles
-insectes, pour m'avertir et m'encourager. Le langage de mes compagnons
-avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens, les objets
-sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon
-esprit;&mdash;des combinaisons de cailloux, des figures d'angles, de fentes
-ou d'ouvertures, des découpures de feuilles, des couleurs, des odeurs
-et des sons, je voyais ressortir des harmonies jusqu'alors inconnues.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, me disais-je, ai-je pu exister si longtemps hors de la
-nature et sans m'identifier à elle? Tout vit, tout agit, tout se
-correspond; les rayons magnétiques émanés de moi-même ou des autres
-traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées; c'est
-un réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se
-communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles. Captif en
-ce moment sur la terre, je m'entretiens avec le chœur des astres, qui
-prend part à mes joies et à mes douleurs!</p>
-
-<p>Aussitôt je frémis en songeant que ce mystère même pouvait être surpris.</p>
-
-<p>&mdash;Si l'électricité, me dis-je, qui est le magnétisme des<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[p. 54]</a></span> corps
-physiques, peut subir une direction qui lui impose des lois, à plus
-forte raison les esprits hostiles et tyranniques peuvent asservir
-les intelligences et se servir de leurs forces divisées dans un but
-de domination. C'est ainsi que les dieux antiques ont été vaincus
-et asservis par des dieux nouveaux; c'est ainsi, me dis-je encore,
-en consultant mes souvenirs du monde ancien, que les nécromants
-dominaient des peuples entiers, dont les générations se succédaient
-captives sous leur sceptre éternel. O malheur! la mort elle-même ne
-peut les affranchir! car nous revivons dans nos fils comme nous avons
-vécu dans nos pères,&mdash;et la science impitoyable de nos ennemis sait
-nous reconnaître partout. L'heure de notre naissance, le point de la
-terre où nous paraissons, le premier geste, le nom, la chambre,&mdash;et
-toutes ces consécrations, et tous ces rites qu'on nous impose, tout
-cela établit une série heureuse ou fatale d'où l'avenir dépend tout
-entier. Mais, si déjà cela est terrible selon les seuls calculs
-humains, comprenez ce que cela doit être en se rattachant aux formules
-mystérieuses qui établissent l'ordre des mondes. On l'a dit justement:
-rien n'est indifférent, rien n'est impuissant dans l'univers; un atome
-peut tout dissoudre, un atome peut tout sauver!</p>
-
-<p>O terreur! voilà l'éternelle distinction du bon et du mauvais. Mon
-âme est-elle la molécule indestructible, le globule qu'un peu d'air
-gonfle, mais qui retrouve sa place dans la nature, ou ce vide même,
-image du néant qui disparaît dans l'immensité? Serait-elle encore la
-parcelle fatale destinée à subir, sous toutes ses transformations, les
-vengeances des êtres puissants? Je me vis amené ainsi à me demander
-compte de ma vie, et même de mes existences antérieures. En me prouvant
-que j'étais bon, je me prouvai que j'avais dû toujours l'être. «Et si
-j'ai été mauvais, me dis-je, ma vie actuelle ne sera-t-elle pas une
-suffisante expiation?» Cette pensée me rassura, mais ne m'ôta pas la
-crainte d'être à jamais classé parmi les malheureux. Je me sentais
-plongé dans une eau froide, et une eau plus<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[p. 55]</a></span> froide encore ruisselait
-sur mon front. Je reportai ma pensée à l'éternelle Isis, la mère
-et l'épouse sacrée; toutes mes aspirations, toutes mes prières se
-confondaient dans ce nom magique, je me sentais revivre en elle, et
-parfois elle m'apparaissait sous la figure de la Vénus antique, parfois
-aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens. La nuit me ramena
-plus distinctement cette apparition chérie, et pourtant je me disais:</p>
-
-<p>&mdash;Que peut-elle, vaincue, opprimée peut-être, pour ses pauvres enfants?</p>
-
-<p>Pâle et déchiré, le croissant de la lune s'amincissait tous les soirs
-et allait bientôt disparaître; peut-être ne devions-nous plus le revoir
-au ciel! Cependant, il me semblait que cet astre était le refuge de
-toutes les âmes sœurs de la mienne, et je le voyais peuplé d'ombres
-plaintives destinées à renaître un jour sur la terre ...</p>
-
-<p>Ma chambre est à l'extrémité d'un corridor habité d'un côté par les
-fous, et de l'autre par les domestiques de la maison. Elle a seule le
-privilège d'une fenêtre, percée du côté de la cour, plantée d'arbres,
-qui sert de promenoir pendant la journée. Mes regards s'arrêtent
-avec plaisir sur un noyer touffu et sur deux mûriers de la Chine.
-Au-dessus, l'on aperçoit vaguement une rue assez fréquentée, à travers
-des treillages peints en vert. Au couchant, l'horizon s'élargit; c'est
-comme un hameau aux fenêtres revêtues de verdure ou embarrassées de
-cages, de loques qui sèchent, et d'où l'on voit sortir par instant
-quelque profil de jeune ou vieille ménagère, quelque tête rose
-d'enfant. On crie, on chante, on rit aux éclats; c'est gai ou triste à
-entendre, selon les heures et selon les impressions.</p>
-
-<p>J'ai trouvé là tous les débris de mes diverses fortunes, les restes
-confus de plusieurs mobiliers dispersés ou revendus depuis vingt
-ans. C'est un capharnaùm comme celui du docteur Faust. Une table
-antique à trépied aux têtes d'aigle, une console soutenue par un
-sphinx ailé, une commode du <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle, une bibliothèque
-du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span>, un lit du même temps, dont le baldaquin, à
-ciel ovale, est revêtu de lampas rouge (mais<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[p. 56]</a></span> on n'a pu dresser ce
-dernier); une étagère rustique chargée de faïences et de porcelaines
-de Sèvres, assez endommagées la plupart; un narguilé rapporté de
-Constantinople, une grande coupe d'albâtre, un vase de cristal; des
-panneaux de boiseries provenant de la démolition d'une vieille maison
-que j'avais habitée sur l'emplacement du Louvre, et couverts de
-peintures mythologiques exécutées par des amis aujourd'hui célèbres;
-deux grandes toiles dans le goût de Prudhon, représentant la Muse de
-l'histoire et celle de la comédie. Je me suis plu pendant quelques
-jours à ranger tout cela, à créer dans la mansarde étroite un ensemble
-bizarre qui tient du palais et de la chaumière, et qui résume assez
-bien mon existence errante. J'ai suspendu au-dessus de mon lit mes
-vêtements arabes, mes deux cachemires industrieusement reprisés, une
-gourde de pèlerin, un carnier de chasse. Au-dessus de la bibliothèque
-s'étale un vaste plan du Caire; une console de bambou, dressée à mon
-chevet, supporte un plateau de l'Inde vernissé où je puis disposer mes
-ustensiles de toilette. J'ai retrouvé avec joie ces humbles restes de
-mes années alternatives de fortune et de misère, où se rattachaient
-tous les souvenirs de ma vie. On avait seulement mis à part un petit
-tableau sur cuivre, dans le goût du Corrége, représentant <i>Vénus et
-l'Amour,</i> des trumeaux de chasseresses et de satyres, et une flèche que
-j'avais conservée en mémoire des compagnies de l'arc du Valais, dont
-j'avais fait partie dans ma jeunesse; les armes étaient vendues depuis
-les lois nouvelles. En somme, je retrouvais là à peu près tout ce que
-j'avais possédé en dernier lieu. Mes livres, amas bizarre de la science
-de tous les temps, histoire, voyages, religions, cabale, astrologie,
-à réjouir les ombres de Pic de la Mirandole, du sage Meursius et de
-Nicolas de Cusa,&mdash;la tour de Babel en deux cents volumes,&mdash;on m'avait
-laissé tout cela! Il y avait de quoi rendre fou un sage; tâchons qu'il
-y ait aussi de quoi rendre sage un fou.</p>
-
-<p>Avec quelles délices j'ai pu classer dans mes tiroirs l'amas de mes
-notes et de mes correspondances intimes ou publiques,<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[p. 57]</a></span> obscures ou
-illustres, comme les a faites le hasard des rencontres ou des pays
-lointains que j'ai parcourus. Dans des rouleaux mieux enveloppés que
-les autres, je retrouve des lettres arabes, des reliques du Caire et de
-Stamboul. O bonheur! ô tristesse mortelle! ces caractères jaunis, ces
-brouillons effacés, ces lettres à demi froissées, c'est le trésor de
-mon seul amour... Relisons... Bien des lettres manquent, bien d'autres
-sont déchirées ou raturées.</p>
-
-<p>(Les amis de Gérard de Nerval ont été assez heureux pour retrouver
-dans ses papiers des fragments de ces lettres. Les éditeurs
-les publient tels qu'ils leurs ont été remis, sans prétendre
-les coordonner, les lier entre eux, leur donner la suite et
-l'enchaînement dont le pauvre rêveur a emporté le secret avec lui.)</p>
-<p>.............................................................</p>
-
-
-<h5>LETTRE III</h5>
-
-<p>Me voilà encore à vous écrire, puisque je ne puis faire autre chose
-que de penser à vous et de m'occuper de vous; de vous, si occupée, si
-distraite, si affairée; non pas tout à fait indifférente peut-être,
-mais bien cruellement raisonnable, et raisonnant si bien! O femme!
-femme! L'artiste sera toujours en vous plus forte que l'amante. Mais je
-vous aime aussi comme artiste. Il y a dans votre talent une partie de
-la magie qui m'a charmé. Marchez donc d'un pas ferme vers cette gloire
-que j'oublie; et, s'il faut une voix pour vous crier courage, s'il faut
-un bras pour vous soutenir, s'il faut un corps où votre pied s'appuie
-pour monter plus haut, vous savez...</p>
-<p>.......................</p>
-
-<h5>LETTRE IV</h5>
-
-<p>J'ai lu votre lettre, cruelle que vous êtes. Elle est si douce et si
-bonne, que je ne puis que plaindre mon sort; mais, si je<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[p. 58]</a></span> vous croyais
-ainsi qu'autrefois coquette et perfide, oh! je dirais comme Figaro:
-«Votre esprit se joue du mien.» Cette pensée que l'on peut trouver du
-ridicule dans les sentiments les plus nobles, dans les émotions les
-plus sincères, me glace le sang et me rend injuste malgré moi. Oh! non,
-vous n'êtes pas comme tant d'autres femmes, vous avez du cœur, et vous
-savez bien qu'il ne faut pas se jouer d'une véritable passion.</p>
-
-<p>Oh! méfiez-vous, non pas de votre cœur qui est bon, mais de votre
-humeur qui est légère et changeuse; songez que vous m'avez mis dans
-une position telle vis-à-vis de vous, que l'abandon me serait beaucoup
-plus affreux que ne le serait une infidélité quand je vous aurais
-obtenue. En effet, dans ce dernier cas, qu'aurais-je à dire? Le
-ressentiment serait ridicule à mes propres yeux. J'aurais cessé de
-plaire, voilà tout, et ce serait à moi de chercher des moyens plus
-efficaces de rentrer dans vos bonnes grâces. Je vous devrais toujours
-de la reconnaissance et ne pourrais, dans tous les cas, douter de votre
-loyauté. Mais songez au désespoir où me livrerait votre changement dans
-nos relations actuelles, ô mon Dieu!</p>
-
-<p>Pour la jalousie, c'est un côté bien mort chez moi. Quand j'ai pris
-une résolution, elle est ferme; quand je me suis résigné, c'est pour
-tout de bon. Je pense à d'autres choses et j'arrange mes idées d'après
-les circonstances. Mon esprit sait toujours plier devant les faits
-irrévocables. Ainsi, ma belle amie, vous me connaissez bien maintenant.
-Je livre tout ceci à vos réflexions, je ne veux rien tenir que de
-leur effet. Ne craignez donc pas de me voir. Votre présence me calme,
-me fait du bien; votre entretien m'est nécessaire et m'empêche de me
-livrer à...</p>
-<p>....................</p>
-
-<p>(La suite manque.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[p. 59]</a></span></p>
-
-
-<h5>LETTRE V</h5>
-
-<p>Vous vous trompez, madame, si vous pensez que je vous oublie ou que
-je me résigne à être oublié de vous. Je le voudrais, et ce serait un
-bonheur pour vous et pour moi sans doute; mais ma volonté n'y peut
-rien. La mort d'un parent, des intérêts de ma famille ont exigé mon
-temps et mes soins, et j'ai essayé de me livrer à cette diversion
-inattendue, espérant retrouver quelque calme et pouvoir juger enfin
-plus froidement ma position à votre égard. Elle est inexplicable; elle
-est triste et fatale de tout point; elle est ridicule peut-être; mais
-je me rassure en pensant que vous êtes la seule personne au monde qui
-n'ait pas le droit de la trouver telle. Vous auriez bien peu d'orgueil,
-si vous vous étonniez d'être aimée à ce point et si follement.</p>
-
-<p>Oh! si j'ai réussi à mêler quelque chose de mon existence dans la
-vôtre; si toute une année je vous ai occupée de mes lettres et de
-ma présence; s'il y a à moi, tout à moi, quelques journées de votre
-vie, et, malgré vous, quelques heures de vos pensées, n'était-ce pas
-une peine qui portait sa récompense avec elle? Dans cette soirée où
-je compris toutes les chances de vous plaire et de vous obtenir, où
-ma seule fantaisie avait mis en jeu votre valeur et la livrait à
-des hasards, je tremblais plus que vous-même. Eh bien, alors même,
-tout le prix de mes efforts était dans votre sourire. Vos craintes
-m'arrachaient le cœur. Mais avec quel transport j'ai baisé vos mains
-glorieuses! Ah! ce n'était pas alors la femme, c'était l'artiste à qui
-je rendais hommage. Peut-être aurais-je dû toujours me contenter de ce
-rôle, et ne pas chercher à faire descendre de son piédestal cette belle
-idole que jusque-là j'avais adorée de si loin.</p>
-
-<p>Vous dirai-je pourtant que j'ai perdu quelques illusions en vous voyant
-de plus près? Mais, en se prenant à la réalité, mon amour a changé de
-caractère. Ma volonté, jusque-là si nette et<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[p. 60]</a></span> si précise, a éprouvé un
-mouvement de vertige. Je ne sentais pas tout mon bonheur d'être ainsi
-près de vous, ni tout le danger que je courais à risquer de ne pas vous
-plaire. Mes projets se sont contrariés. J'ai voulu me montrer à la fois
-un homme timide, un homme utile et égayant, et je n'ai pas compris que
-les deux sentiments que je voulais exciter ensemble se froisseraient
-dans votre cœur. Plus jeune, je vous eusse touchée par une passion
-plus naïve et plus chaleureuse; plus vieux, j'aurais mieux calculé ma
-marche, étudié votre caractère et trouvé à la longue le chemin de votre
-cœur.</p>
-
-<p>Si je vous fais un aveu si complet, c'est que je vous sais digne de
-comprendre un esprit ...</p>
-
-<p>(La suite manque.)</p>
-
-
-<h5>LETTRE VII</h5>
-
-<p>Ah! ma pauvre amie, je ne sais quels rêves vous avez faits; mais non,
-je sors d'une nuit terrible; je suis malheureux par ma faute peut-être
-et non par la vôtre, mais je le suis. Grand Dieu! excusez mon désordre,
-pardonnez les combats de mon âme. Oui, c'est vrai, j'ai voulu vous
-le cacher en vain, je vous désire autant que je vous aime, mais je
-mourrais plutôt que d'exciter encore une fois votre mécontentement.
-Oh! pardonnez, je ne suis pas volage, moi; depuis trois mois, je vous
-suis fidèle, je le jure devant Dieu. Si vous tenez un peu à moi,
-voulez-vous m'abandonner encore à ces vaines ardeurs qui me tuent?
-Je vous avoue tout cela pour que vous y songiez plus tard; car, je
-vous l'ai dit, quelque espoir que vous ayez bien voulu me donner, ce
-n'est pas à un jour fixe que je voudrais vous obtenir, mais arrangez
-les choses pour le mieux. Ah! je le sais, les femmes aiment qu'on les
-force un peu; elles ne veulent point paraître céder sans contrainte.
-Mais, songez-y, vous n'êtes pas pour moi comme les autres femmes; je
-suis plus peut-être pour vous que les autres hommes; sortons donc
-des usages de la galanterie ordinaire. Que m'importe que vous<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[p. 61]</a></span> ayez
-été à d'autres, que vous soyez à d'autres peut-être. Vous êtes la
-première femme que j'aime, et je suis peut-être le premier homme qui
-vous aime à ce point. Si ce n'est pas là une sorte d'hymen que le ciel
-bénisse, le mot amour n'est qu'un vain mot. Que ce soit donc un hymen
-véritable où l'épouse s'abandonne en disant: «C'est l'heure.» Il y
-a de certaines formes de forcer une femme qui me répugnent. Vous le
-savez, mes idées sont singulières, ma passion s'entoure de beaucoup de
-poésie et d'originalité, j'arrange volontiers ma vie comme un roman;
-les moindres désaccords me choquent, et les modernes manières que
-prennent les hommes avec les femmes qu'ils ont possédées ne seront
-jamais les miennes. Laissez-vous aimer ainsi; cela aura peut-être
-quelques douceurs charmantes que vous ignorez. Ah! ne redoutez rien
-d'ailleurs de la vivacité de mes transports. Vos craintes seront
-toujours les miennes, et, de même que je sacrifierais toute ma jeunesse
-et ma force au bonheur de vous posséder, de même aussi mon désir
-s'arrêterait devant votre réserve, comme il s'est arrêté si longtemps
-devant votre rigueur. Ah! ma chère et véritable amie, j'ai peut-être
-tort de vous écrire ces choses qui ne se disent d'ordinaire qu'aux
-heures d'enivrement. Mais je vous sais si bonne et si sensible, que
-vous ne vous offenserez pas d'aveux qui ne tendent qu'à vous faire lire
-plus complètement dans mon cœur. Je vous ai fait bien des concessions,
-faites-m'en quelques-unes aussi. La seule chose qui m'effraye serait
-de n'obtenir de vous qu'une complaisance froide qui ne partirait pas
-de l'attachement, mais peut-être de la pitié. Vous avez reproché à
-mon amour d'être matériel, il ne l'est pas du moins dans ce sens; que
-je ne vous possède jamais, si je dois avoir dans les bras une femme
-résignée plutôt que vaincue. Je renonce à la jalousie, je sacrifie mon
-amour-propre, mais je ne puis faire abstraction des droits secrets de
-mon cœur sur un autre. Vous m'aimez, oui, beaucoup moins que je ne
-vous aime, sans doute, mais vous m'aimez, et sans cela je n'aurais pas
-pénétré aussi avant dans votre intimité. Eh bien, vous<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[p. 62]</a></span> comprendrez
-tout ce que je cherche à vous exprimer. Autant cela serait choquant
-pour une tête froide, autant cela doit toucher un cœur indulgent et
-tendre.</p>
-
-<p>Un mouvement de vous m'a fait plaisir, c'est que vous avez paru
-craindre un instant que, depuis quelques jours, ma constance ne se fût
-démentie. Ah! rassurez-vous. J'ai peu de mérite à la conserver; il
-n'existe pour moi qu'une seule femme au monde.</p>
-
-
-<h5>LETTRE VIII</h5>
-
-<p>Souvenez-vous, oublieuse personne, que vous m'avez accordé la
-permission de vous voir une heure aujourd'hui. Je vous envoie mon
-médaillon en bronze pour fixer encore mieux votre souvenir. Il date
-déjà, comme vous pouvez voir, de l'an 1831, où il eut les honneurs du
-Salon. Ah! j'ai été l'une des célébrités ..., et je renoncerais encore
-aujourd'hui à cette partie que j'ai négligée pour vous, si vous me
-donnez lieu de chercher à vous rendre fière de moi. Vous vous plaignez
-de quelques heures que je vous ai fait perdre; moi, mon amour m'a
-fait perdre des années, et pourtant je les ressaisirais bien vite si
-vous vouliez. Que m'importe la renommée, tant qu'elle ne prendra pas
-vos traits pour me couronner? Jusque-là, il y aura une gloire dans
-laquelle la mienne s'absorbera toujours: c'est la vôtre; et jamais
-mes assiduités les plus grandes ne tendront à vous la faire oublier.
-Étudiez donc fortement, mais accordez-moi quelques-uns de vos instants
-de repos. Je vous avouerai que je suis aujourd'hui d'une humeur fort
-peu tragique, et que je risque dès lors beaucoup moins de vous déranger.</p>
-
-
-<h5>LETTRE X</h5>
-
-<p>(Le commencement manque.)</p>
-
-<p>Je me heurte à chaque pas. M'avez-vous cru injuste, intolérant, capable
-de troubler votre repos par des folies? Hélas! vous le voyez, je
-raisonne trop juste, je juge trop froidement<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[p. 63]</a></span> les choses, et vous avez
-eu bien des preuves de mon empire sur moi-même. Suis-je un enfant,
-quoique je vous aime avec toute l'imprudence d'un enfant? Non; je suis
-capable de vous faire respecter aux yeux de tous; je suis digne de
-votre confiance, et désormais toute mon intelligence à vous servir,
-et tout mon sang pour vous défendre au besoin. Jamais une femme n'a
-rencontré tant d'attachement joint à quelque importance réelle, et
-toutes en seraient flattées. Maintenant, je n'ai plus qu'un mot à vous
-dire. Admettez une preuve. Il faut un homme bien épris pour qu'il
-ne recule pas devant une question de vie et de mort. Si vous voulez
-savoir jusqu'à quel point vous êtes aimée ou estimée, le résultat
-d'une démarche que je puis faire vous apprendra sur quel bras il faut
-compter. Si je me suis trompé dans tous mes soupçons, rassurez-moi, je
-vous en prie; épargnez-moi quelques ridicules, et surtout celui de me
-commettre avec la parodie de mes émotions les plus chères.</p>
-
-<p>Je vous jure que vous ne risquez rien à m'entendre; je vous crains
-autant que je vous aime; votre regard est pour moi ce qu'il y a de plus
-doux et de plus terrible. Ce n'est que loin de vous que je m'abandonne
-aux idées les plus <i>extrêmes,</i> les plus fatales. Madame, vous m'avez
-dit qu'il fallait savoir trouver le chemin de votre cœur: eh bien,
-je suis trop agité pour chercher, pour trouver; ayez pitié de moi,
-guidez-moi! Je ne sais, il y a des obstacles que je touche sans les
-voir, des ennemis que j'aurais besoin de connaître! Il y a eu quelque
-chose ces jours-ci qui vous a changée à mon égard, car vous êtes trop
-indulgente et trop sensée pour vous <i>offenser</i> vraiment de quelques
-inégalités, de quelques folies, si excusables dans ma situation. Cela
-vient-il d'ailleurs? dites-le moi; ma pensée vous préoccupe, et je ne
-puis la pénétrer; à qui en voulez-vous? qui vous a offensée? qui vous a
-trahie? Donnez-moi quelque chose où me prendre, quelqu'un à insulter,
-à combattre! j'en ai besoin! que je vous serve sans espoir et sans
-récompense, et que je vous délivre de moi, s'il plaît à Dieu! mais que
-je sorte au mois de l'état de doute où je vis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[p. 64]</a></span></p>
-
-<p>Une occasion se présenterait dans tous les cas d'anéantir bien des
-fausses suppositions. Il y a quelqu'un, madame, dont l'assiduité vous a
-fait du tort dans l'opinion, et qui s'est plu même à vous compromettre,
-si l'on dit vrai. Ce n'est pas là pour moi une rivalité. Je ne me
-préoccupe pas le moins du monde de ce détail, et ne voudrais rien
-faire de trop important pour trop peu. Je vous le dis, vous ne savez
-même peut-être pas ce que c'est, un homme sans valeur et sans mérite,
-quelque chose d'insignifiant et de frivole, qu'il suffirait peut-être
-d'effrayer ou de punir, s'il vous a offensée en effet. Nous en dirons
-deux mots, si vous voulez, et nous laisserons au besoin la chose pour
-ce qu'elle vaut. Mais, de grâce, un peu de confiance, un peu de clarté
-dans ces détours où je me heurte à chaque pas.</p>
-
-
-<h5>LETTRE XI</h5>
-
-<p>Mon Dieu! mon Dieu! j'ai pu vous voir un instant. Quoi! vous n'êtes
-donc pas si irritée que je le croyais? quoi! vous avez encore un
-sourire pour ma personne, un doux rayon de soleil pour mes tristesses!
-J'emporte ce bonheur, de peur d'être détrompé par un mot que je fuis
-toujours, moi qui me croyais déjà puissant. Un regard m'abat, un mot me
-relève, je ne me sens fort que loin de vos yeux.</p>
-
-<p>Oui, j'ai mérité d'être humilié par vous; oui, je dois payer encore
-de beaucoup de souffrances l'instant d'orgueil auquel j'ai cédé. Ah!
-c'était une risible ambition que celle-là. Me croire chéri d'une femme
-de votre talent, de votre beauté.</p>
-
-<p>Je dois borner mes prétentions à vous servir. J'accepte vos dédains
-comme une justice. Ne craignez rien, j'attends, ne craignez rien.</p>
-
-
-<h5>LETTRE XII</h5>
-
-<p>Deux jours sans vous voir, sans te voir, cruelle! Oh! si tu m'aimes,
-nous sommes encore bien malheureux. Toi, tes leçons, ton théâtre, tes
-occupations; moi-même, un théâtre, un<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[p. 65]</a></span> journal et une foule encore de
-tracas et d'ennuis. Hier, je ne sais à quoi j'ai passé ma journée. Je
-suis allé et venu.</p>
-
-<p>...Il connaît tout le monde, en dit du mal. Je n'ai pas osé le juger si
-mal sans l'avoir vu. Ce n'est pas la faute de ce pauvre Jean Leroy. Je
-l'aurais peut-être jugé avec plus d'indulgence,... et je viens de dire
-pourquoi.</p>
-
-<p>Il ne faut pas rire de cela.</p>
-
-
-<h5>LETTRE XIII</h5>
-
-<p>Vous êtes bien la plus étrange personne du monde, et je serais indigne
-de vous admirer, si je me lassais de vos inégalités et de vos caprices.</p>
-
-<p>Oui, je vous aime ainsi bien plus que je ne vous admire, et je serais
-fâché que vous fussiez autrement. A un amour tel que le mien, il
-fallait une lutte pénible et compliquée. A cette passion infatigable,
-il fallait une résistance inouïe; à ces ruses, à ces travaux, à cette
-sourde et constante activité qui ne néglige aucun moyen, qui ne
-repousse aucune concession, ardente comme une passion espagnole, souple
-comme un amour italien, il fallait toutes les ressources, toutes les
-finesses de la femme, tout ce qu'une tête intelligente peut rassembler
-de force contre un cœur bien résolu. Il fallait tout cela, sans doute,
-et je vous aurais peu estimée d'avoir cru la résistance plus facile et
-l'épreuve moins dangereuse.</p>
-
-<p>Toutefois, ne craignez rien; je suis encore mal remis du coup qu'il m'a
-frappé, et il me faut du temps pour ...</p>
-
-
-<h5>LETTRE XV</h5>
-
-<p>Nous avons maintenant à nous garder d'une chose, c'est de cet
-abattement qui succède à toute tension violente, à tout effort
-surhumain. Pour qui n'a qu'un désir modéré, la réussite est une suprême
-joie qui fait éclater toutes les facultés humaines. C'est un point
-lumineux dans l'existence, qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[p. 66]</a></span> tarde pas à pâlir et à s'éteindre.
-Mais, pour le cœur profondément épris, l'excès d'émotion contracte
-pour un instant tous les ressorts de la vie; le trouble est grand, la
-convulsion est profonde, et la tête se courbe en frémissant comme sons
-le souffle d'un Dieu. Hélas! que sommes-nous, pauvres créatures! et
-comment répondre dignement à la puissance de sentir que le ciel a mise
-en notre âme? Je ne suis qu'un homme et vous une femme, et l'amour qui
-est entre nous a quelque chose d'impérissable et de divin.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Une nuit, je parlais et chantais dans une sorte d'extase. Un des
-servants de la maison vint me chercher dans ma cellule et me fit
-descendre à une chambre du rez-de-chaussée, où il m'enferma. Je
-continuais mon rêve, et, quoique debout, je me croyais enfermé dans une
-sorte de kiosque oriental. J'en sondai tous les angles et je vis qu'il
-était octogone. Un divan régnait autour des murs, et il me semblait que
-ces derniers étaient formés d'une glace épaisse, au delà de laquelle je
-voyais briller des trésors, des châles et des tapisseries. Un paysage
-éclairé par la rue m'apparaissait au travers des treillages de la
-porte, et il me semblait reconnaître la figure des troncs d'arbres et
-des rochers. J'avais déjà séjourné là dans quelque autre existence, et
-je croyais reconnaître les profondes grottes d'Ellorah. Peu à peu un
-jour bleuâtre pénétra dans le kiosque et y fit apparaître des images
-bizarres. Je crus alors me trouver au milieu d'un vaste charnier où
-l'histoire universelle était écrite en traits de sang. Le corps d'une
-femme gigantesque était peint en face de moi; seulement, ses diverses
-parties étaient tranchées comme par le sabre; d'autres femmes de races
-diverses et dont les corps dominaient de plus en plus, présentaient sur
-les autres murs un fouillis sanglant de membres et de têtes, depuis les
-impératrices et les reines jusqu'aux plus humbles paysannes. C'était
-l'histoire de tous les crimes, et il suffisait de fixer les yeux sur
-tel ou tel point pour voir s'y dessiner une représentation tragique.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[p. 67]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Voilà, me disais-je, ce qu'a produit la puissance déférée aux hommes.
-Ils ont peu à peu détruit et tranché en mille morceaux le type éternel
-de la beauté, si bien que les races perdent de plus en plus en force et
-perfection ...</p>
-
-<p>Et je voyais, en effet, sur une ligne d'ombre qui se faufilait par un
-des jours de la porte, la génération descendante des races de l'avenir.</p>
-
-<p>Je fus enfin arraché à cette sombre contemplation. La figure bonne et
-compatissante de mon excellent médecin me rendit au monde des vivants.
-Il me fit assister à un spectacle qui m'intéressa vivement. Parmi les
-malades se trouvait un jeune homme, ancien soldat d'Afrique, qui
-depuis six semaines se refusait à prendre de la nourriture. Au moyen
-d'un long tuyau de caoutchouc introduit dans une narine, on lui faisait
-couler dans l'estomac une assez grande quantité de semoule ou de
-chocolat.</p>
-
-<p>Ce spectacle m'impressionna vivement. Abandonné jusque-là au cercle
-monotone de mes sensations ou de mes souffrances morales, je
-rencontrais un être indéfinissable, taciturne et patient, assis comme
-un sphinx aux portes suprêmes de l'existence. Je me pris à l'aimer à
-cause de son malheur et de son abandon, et je me sentis relevé par
-cette sympathie et par cette pitié. Il me semblait, placé ainsi entre
-la mort et la vie, comme un interprète sublime, comme un confesseur
-prédestiné à entendre ces secrets de l'âme que la parole n'oserait
-transmettre ou ne réussirait pas à rendre. C'était l'oreille de Dieu
-sans le mélange de la pensée d'un autre. Je passais des heures entières
-à m'examiner mentalement, la tête penchée sur la sienne et lui tenant
-les mains. Il me semblait qu'un certain magnétisme réunissait nos
-deux esprits, et je me sentis ravi quand la première fois une parole
-sortit de sa bouche. On n'en voulait rien croire, et j'attribuais à
-mon ardente volonté ce commencement de guérison. Cette nuit-là, j'eus
-un rêve délicieux, le premier depuis bien longtemps. J'étais dans une
-tour, si profonde du côté de la terre et si haute du côté<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[p. 68]</a></span> du ciel,
-que toute mon existence semblait devoir se consumer à monter et à
-descendre. Déjà mes forces s'étaient épuisées, et j'allais manquer
-de courage, quand une porte latérale vint à s'ouvrir; un esprit se
-présenta et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Viens, mon frère!...</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi il me vint à l'idée qu'il s'appelait Saturnin. Il
-avait les traits du pauvre malade, mais transfigurés et intelligents.
-Nous étions dans une campagne éclairée des feux des étoiles, nous nous
-arrêtâmes à contempler ce spectacle, et l'esprit étendit sa main sur
-mon front comme je l'avais fait la veille en cherchant à magnétiser
-mon compagnon; aussitôt une des étoiles que je voyais au ciel se mit
-à grandir, et la divinité de mes rêves m'apparut souriante, dans un
-costume presque indien, telle que je l'avais vue autrefois. Elle marcha
-entre nous deux, et les prés verdissaient, les fleurs et les feuillages
-s'élevaient de terre sur la trace de ses pas... Elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;L'épreuve à laquelle tu étais soumis est venue à son terme; ces
-escaliers sans nombre que tu te fatiguais à descendre ou à gravir,
-étaient les liens mêmes des anciennes illusions qui embarrassaient ta
-pensée, et maintenant rappelle-toi le jour où tu as imploré la Vierge
-sainte et où, la croyant morte, le délire s'est emparé de ton esprit.
-Il fallait que ton vœu lui fût porté par une âme simple et dégagée des
-liens de la terre. Celle-là s'est rencontrée près de toi, et c'est
-pourquoi il m'est permis à moi-même de venir et de t'encourager.</p>
-
-<p>La joie que ce rêve répandit dans mon esprit me procura un réveil
-délicieux. Le jour commençait à poindre. Je voulus avoir un signe
-matériel de l'apparition qui m'avait consolé, et j'écrivis sur le mur
-ces mots: «Tu m'as visité cette nuit.»</p>
-
-<p>J'inscris ici, sous le titre de <i>Mémorables</i>, les impressions de
-plusieurs rêves qui suivirent celui que je viens de rapporter.</p>
-
-<p>..............................................................</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sur un pic élancé de l'Auvergne a retenti la chanson des<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[p. 69]</a></span> pâtres.
-<i>Pauvre Marie!</i> reine des cieux! c'est à toi qu'ils s'adressent
-pieusement. Cette mélodie rustique a frappé l'oreille des corybantes.
-Ils sortent, en chantant à leur tour, des grottes secrètes où l'amour
-leur fit des abris.&mdash;Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux!</p>
-
-<p>Sur les montagnes de l'Himalaya une petite fleur est née.&mdash;Ne
-m'oubliez pas.&mdash;Le regard chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant
-sur elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage
-étranger.&mdash;<i>Myosotis!</i></p>
-
-<p>Une perle d'argent brillait dans le sable; une perle d'or étincelait au
-ciel... Le monde était créé. Chastes amours, divins soupirs! enflammez
-la sainte montagne ... car vous avez des frères dans les vallées et des
-sœurs timides qui se dérobent au sein des bois!</p>
-
-<p>Bosquets embaumés de Paphos, vous ne valez pas ces retraites où l'on
-respire à pleins poumons l'air vivifiant de la patrie.&mdash;Là-haut,
-sur les montagnes, le monde vit content; le rossignol sauvage fait
-contentement!</p>
-
-<p>Oh! que ma grande amie est belle! Elle est si grande, qu'elle pardonne
-au monde, et si bonne, qu'elle m'a pardonné. L'autre nuit, elle était
-couchée je ne sais dans quel palais, et je ne pouvais la rejoindre. Mon
-cheval alezan brûlé se dérobait sous moi. Les rênes brisées flottaient
-sur sa croupe en sueur, et il me fallut de grands efforts pour
-l'empêcher de se coucher à terre.</p>
-
-<p>Cette nuit, le bon Saturnin m'est venu en aide, et ma grande amie a
-pris place à mes côtés sur sa cavale blanche caparaçonnée d'argent.
-Elle m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Courage, frère! car c'est la dernière étape.</p>
-
-<p>Et ses grands yeux dévoraient l'espace, et elle faisait voler dans
-l'air sa longue chevelure imprégnée des parfums de l'Yémen.</p>
-
-<p>Je reconnus les traits divins de ***. Nous volions au triomphe, et nos
-ennemis étaient à nos pieds. La huppe messagère nous guidait au plus
-haut des cieux, et l'arc de lumière<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[p. 70]</a></span> éclatait dans les mains divines
-d'Apollon. Le cor enchanté d'Adonis résonnait à travers les bois.</p>
-
-<p>O Mort! où est ta victoire, puisque le Messie vainqueur chevauchait
-entre nous deux? Sa robe était d'hyacinthe soufrée, et ses poignets,
-ainsi que les chevilles de ses pieds, étincelaient de diamants et
-de rubis. Quand sa houssine légère toucha la porte de nacre de la
-Jérusalem nouvelle, nous fûmes tous les trois inondés de lumière.
-C'est alors que je suis descendu parmi les hommes pour leur annoncer
-l'heureuse nouvelle.</p>
-
-<p>Je sors d'un rêve bien doux: j'ai revu celle que j'avais aimée
-transfigurée et radieuse. Le ciel s'est ouvert dans toute sa gloire, et
-j'y ai lu le mot <i>pardon</i> signé du sang de Jésus-Christ.</p>
-
-<p>Une étoile a brillé tout à coup et m'a révélé le secret du monde des
-mondes. Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux!</p>
-
-<p>Du sein des ténèbres muettes, deux notes ont résonné, l'une grave,
-l'autre aiguë,&mdash;et l'orbe éternel s'est mis à tourner aussitôt. Sois
-bénie, <i>ô</i> première octave qui commenças l'hymne divin! Du dimanche
-au dimanche, enlace tous les jours dans ton réseau magique. Les monts
-te chantent aux vallées, les sources aux rivières, les rivières aux
-fleuves, et les fleuves à l'Océan; l'air vibre, et la lumière brise
-harmonieusement les fleurs naissantes. Un soupir, un frisson d'amour
-sort du sein gonflé de la terre, et le chœur des astres se déroule
-dans l'infini; il s'écarte et revient sur lui-même, se resserre et
-s'épanouit, et sème au loin les germes des créations nouvelles.</p>
-
-<p>Sur la cime d'un mont bleuâtre une petite fleur est née.&mdash;Ne
-m'oubliez pas!&mdash;Le regard chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant
-sur elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage
-étranger.&mdash;<i>Myosotis!</i></p>
-
-<p>Malheur à toi, dieu du Nord,&mdash;qui brisas d'un coup de marteau la sainte
-table composée de sept métaux les plus précieux! car tu n'as pu briser
-la <i>Perle rose</i> qui reposait au centre. Elle a rebondi sous le fer, et
-voici que nous sommes aimés pour elle... Hosannah!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[p. 71]</a></span></p>
-
-<p>Le <i>macrocosme,</i> ou grand monde, a été construit par art cabalistique;
-le <i>microcosme,</i> ou petit monde, est son image réfléchie dans tous les
-cœurs. La Perle rose a été teinte du sang royal des Walkyries. Malheur
-à toi, dieu-forgeron, qui as voulu briser un monde!</p>
-
-<p>Cependant, le pardon du Christ a été aussi prononcé pour toi!</p>
-
-<p>Sois donc béni toi-même, ô Thor, le géant,&mdash;le plus puissant des
-fils d'Odin! Sois béni dans Héla, ta mère, car souvent le trépas est
-doux,&mdash;et dans ton frère Loki, et dans ton chien Garnur.</p>
-
-<p>Le serpent qui entoure le monde est béni lui-même, car il relâche
-ses anneaux, et sa gueule béante aspire la fleur d'anxoka, la fleur
-soufrée,&mdash;la fleur éclatante du soleil!</p>
-
-<p>Que Dieu préserve le divin Balder, le fils d'Odin, et Freya la belle!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>.............................................. Je me trouvais <i>en
-esprit</i> à Saardam, que j'ai visitée l'année dernière. La neige couvrait
-la terre. Une toute petite fille marchait en glissant sur la terre
-durcie et se dirigeait, je crois, vers la maison de Pierre le Grand.
-Son profil majestueux avait quelque chose de bourbonien. Son cou, d'une
-éclatante blancheur, sortait à demi d'une palatine de plumes de cygne.
-De sa petite main rose, elle préservait du vent une lampe allumée et
-allait frapper à la porte verte de la maison, lorsqu'une chatte maigre
-qui en sortait s'embarrassa dans ses jambes et la fit tomber.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! ce n'est qu'un chat! dit la petite fille en se relevant.</p>
-
-<p>&mdash;Un chat, c'est quelque chose! répondit une voix douce.</p>
-
-<p>J'étais présent à cette scène, et je portais sur mon bras un petit chat
-gris qui se mit à miauler.</p>
-
-<p>&mdash;C'est l'enfant de cette vieille fée! dit la petite fille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[p. 72]</a></span></p>
-
-<p>Et elle entra dans la maison.</p>
-
-<p>Cette nuit, mon rêve s'est transporté d'abord à Vienne.&mdash;On sait
-que sur chacune des places de cette ville sont élevées de grandes
-colonnes qu'on appelle <i>pardons.</i> Des nuages de marbre s'accumulent
-en figurant l'ordre salomonique et supportent des globes où président
-assises des divinités. Tout à coup, ô merveille! je me mis à songer
-à cette auguste sœur de l'empereur de Russie, dont j'ai vu le palais
-impérial à Weimar.&mdash;Une mélancolie pleine de douceur me fit voir les
-brumes colorées d'un paysage de Norvège éclairé d'un jour gris et doux.
-Les nuages devinrent transparents, et je vis se creuser devant moi
-un abîme profond où s'engouffraient tumultueusement les flots de la
-Baltique glacée. Il semblait que le fleuve entier de la Neva, aux eaux
-bleues, dût s'engloutir dans cette fissure du globe. Les vaisseaux de
-Cronstadt et de Saint-Pétersbourg s'agitaient sur leurs ancres, prêts à
-se détacher et à disparaître dans le gouffre, quand une lumière divine
-éclaira d'en haut cette scène de désolation.</p>
-
-<p>Sous le vif rayon qui perçait la brume, je vis apparaître aussitôt
-le rocher qui supporte la statue de Pierre le Grand. Au-dessus de
-ce solide piédestal vinrent se grouper des nuages qui s'élevaient
-jusqu'au zénith. Ils étaient chargés de figures radieuses et divines,
-parmi lesquelles on distinguait les deux Catherine et l'impératrice
-sainte Hélène, accompagnées des plus belles princesses de Moscovie et
-de Pologne. Leurs doux regards, dirigés vers la France, rapprochaient
-l'espace au moyen de longs télescopes de cristal. Je vis par là que
-notre patrie devenait l'arbitre de la querelle orientale, et qu'elles
-en attendaient la solution. Mon rêve se termina par le doux espoir que
-la paix nous serait enfin donnée.</p>
-
-<p>C'est ainsi que je m'encourageais à une audacieuse tentative. Je
-résolus de fixer le rêve et d'en connaître le secret.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques,
-armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les
-subir? N'est-il pas possible de dompter cette<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[p. 73]</a></span> chimère attrayante et
-redoutable, d'imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent
-de notre raison? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la
-consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs;
-mais je n'ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un
-engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence,
-affranchie des conditions du temps et de l'espace, et pareille sans
-doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s'il n'existe pas
-un lien entre ces deux existences et s'il n'est pas possible à l'âme de
-le nouer dès à présent?</p>
-
-<p>De ce moment, je m'appliquai à chercher le sens de mes rêves, et cette
-inquiétude influa sur mes réflexions de l'état de veille. Je crus
-comprendre qu'il existait entre le monde externe et le monde interne
-un lien; que l'inattention ou le désordre d'esprit en faussaient seuls
-les rapports apparents,&mdash;et qu'ainsi s'expliquait la bizarrerie de
-certains tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d'objets réels
-qui s'agitent sur l'eau troublée.</p>
-
-<p>Telles étaient les inspirations de mes nuits; mes journées se passaient
-doucement dans la compagnie des pauvres malades, dont je m'étais fait
-des amis. La conscience que désormais j'étais purifié des fautes de ma
-vie passée me donnait des jouissances morales infinies; la certitude de
-l'immortalité et de la cœxistence de toutes les personnes que j'avais
-aimées m'était arrivée matériellement, pour ainsi dire, et je bénissais
-l'âme fraternelle qui, du sein du désespoir, m'avait fait rentrer dans
-les voies lumineuses de la religion.</p>
-
-<p>Le pauvre garçon de qui la vie intelligente s'était si singulièrement
-retirée recevait des soins qui triomphaient peu à peu de sa torpeur.
-Ayant appris qu'il était né à la campagne, je passais des heures
-entières à lui chanter d'anciennes chansons de village, auxquelles je
-cherchais à donner l'expression la plus touchante. J'eus le bonheur de
-voir qu'il les entendait et qu'il répétait certaines parties de ces
-chants. Un jour, enfin, il ouvrit les yeux un seul instant, et je vis
-qu'ils étaient bleus comme<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[p. 74]</a></span> ceux de l'Esprit qui m'était apparu en
-rêve. Un matin, à quelques jours de là, il tint ses yeux grands ouverts
-et ne les ferma plus. Il se mit aussitôt à parler, mais seulement par
-intervalle, et me reconnut, me tutoyant et m'appelant frère. Cependant,
-il ne voulait pas davantage se résoudre à manger. Un jour, revenant du
-jardin, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai soif.</p>
-
-<p>J'allai lui chercher à boire; le verre toucha ses lèvres sans qu'il pût
-avaler.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, lui dis-je, ne veux-tu pas manger et boire comme les autres?</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je suis mort, dit-il; j'ai été enterré dans tel cimetière,
-à telle place....</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, où crois-tu être?</p>
-
-<p>&mdash;En purgatoire, j'accomplis mon expiation.</p>
-
-<p>Telles sont les idées bizarres que donnent ces sortes de maladies;
-je reconnus en moi-même que je n'avais pas été loin d'une si étrange
-persuasion. Les soins que j'avais reçus m'avaient déjà rendu à
-l'affection de ma famille et de mes amis, et je pouvais juger plus
-sainement le monde d'illusions où j'avais quelque temps vécu.
-Toutefois, je me sens heureux des convictions que j'ai acquises, et je
-compare cette série d'épreuves que j'ai traversées à ce qui, pour les
-anciens, représentait l'idée d'une descente aux enfers.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[p. 75]</a></span></p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4>LES FILLES DU FEU</h4>
-
-<hr />
-
-<h4><a name="A_ALEXANDRE_DUMAS" id="A_ALEXANDRE_DUMAS">A ALEXANDRE DUMAS</a></h4>
-
-
-<p>Je vous dédie ce livre, mon cher maître, comme j'ai dédié <i>Lorely</i> à
-Jules Janin. J'avais à le remercier au même titre que vous. Il y a
-quelques années, on m'avait cru mort et il avait écrit ma biographie.
-Il y a quelques jours, on m'a cru fou, et vous avez consacré
-quelques-unes de vos lignes des plus charmantes à l'épitaphe de mon
-esprit. Voilà bien de la gloire qui m'est échue en avancement d'hoirie.
-Comment oser, de mon vivant, porter au front ces brillantes couronnes?
-Je dois afficher un air modeste et prier le public de rabattre beaucoup
-de tant d'éloges accordés à mes cendres, ou au vague contenu de
-cette bouteille que je suis allé chercher dans la lune à l'imitation
-d'Astolfe, et que j'ai fait rentrer, j'espère, au siège habituel de la
-pensée.</p>
-
-<p>Or, maintenant que je ne suis plus sur l'hippogriffe et qu'aux
-yeux des mortels, j'ai recouvré ce qu'on appelle vulgairement la
-raison,&mdash;raisonnons.</p>
-
-<p>Voici un fragment de ce que vous écriviez sur moi le 10 décembre
-dernier:</p>
-
-<p>«C'est un esprit charmant et distingué, comme vous avez pu en
-juger,&mdash;chez lequel, de temps en temps, un certain phénomène se
-produit, qui, par bonheur, nous l'espérons,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[p. 76]</a></span> n'est sérieusement
-inquiétant ni pour lui, ni pour ses amis;&mdash;de temps en temps,
-lorsqu'un travail quelconque l'a fort préoccupé, l'imagination, cette
-folle du logis, en chasse momentanément la raison, qui n'en est que
-la maîtresse; alors, la première reste seule, tout-puissante, dans ce
-cerveau nourri de rêves et d'hallucinations, ni plus ni moins qu'un
-fumeur d'opium du Caire, ou qu'un mangeur de haschich d'Alger, et
-alors, la vagabonde qu'elle est le jette dans les théories impossibles,
-dans les livres infaisables. Tantôt il est le roi d'Orient Salomon,
-il a retrouvé le sceau qui évoque les esprits, il attend la reine de
-Saba; et alors, croyez-le bien, il n'est conte de fée, ou des <i>Mille
-et une Nuits,</i> qui vaille ce qu'il raconte à ses amis, qui ne savent
-s'ils doivent le plaindre ou l'envier, de l'agilité et de la puissance
-de ces esprits, de la beauté et de la richesse de cette reine; tantôt
-il est sultan de Crimée, comte d'Abyssinie, duc d'Égypte, baron de
-Smyrne. Un autre jour,&mdash;il se croit fou, et il raconte comment il l'est
-devenu, et avec un si joyeux entrain, en passant par des péripéties si
-amusantes, que chacun désire le devenir pour suivre ce guide entraînant
-dans le pays des chimères et des hallucinations, plein d'oasis plus
-fraîches et plus ombreuses que celles qui s'élèvent sur la route brûlée
-d'Alexandrie à Ammon; tantôt, enfin, c'est la mélancolie qui devient sa
-muse, et alors retenez vos larmes si vous pouvez, car jamais Werther,
-jamais René, jamais Antony, n'ont eu plaintes plus poignantes, sanglots
-plus douloureux, paroles plus tendres, cris plus poétiques!...»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je vais essayer de vous expliquer, mon cher Dumas, le phénomène dont
-vous avez parlé plus haut. Il est, vous le savez, certains conteurs
-qui ne peuvent inventer sans s'identifier aux personnages de leur
-imagination. Vous savez avec quelle conviction notre vieil ami Nodier
-racontait comment il avait eu le malheur d'être guillotiné à l'époque
-de la Révolution; on en devenait tellement persuadé, que l'on se<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[p. 77]</a></span>
-demandait comment il était parvenu à se faire recoller la tête ...</p>
-
-<p>Eh bien, comprenez-vous que l'entraînement d'un récit puisse produire
-un effet semblable; que l'on arrive pour ainsi dire à s'incarner dans
-le héros de son imagination, si bien que sa vie devienne la vôtre et
-qu'on brûle des flammes factices de ses ambitions et de ses amours!
-C'est pourtant ce qui m'est arrivé en entreprenant l'histoire d'un
-personnage qui a figuré, je crois bien, vers l'époque de Louis XV,
-sous le pseudonyme de Brisacier. Où ai-je lu la biographie fatale
-de cet aventurier? J'ai retrouvé celle de l'abbé de Bucquoy; mais
-je me sens bien incapable de renouer la moindre preuve historique à
-l'existence de cet illustre inconnu! Ce qui n'eût été qu'un jeu pour
-vous, maître,&mdash;qui avez su si bien vous jouer avec nos chroniques et
-nos mémoires, que la postérité ne saura plus démêler le vrai du faux,
-et chargera de vos inventions tous les personnages historiques que vous
-avez appelés à figurer dans vos romans,&mdash;était devenu pour moi une
-obsession, un vertige. Inventer, au fond, c'est se ressouvenir, a dit
-un moraliste; ne pouvant trouver les preuves de l'existence matérielle
-de mon héros, j'ai cru tout à coup à la transmigration des âmes non
-moins fermement que Pythagore ou Pierre Leroux. Le <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle même,
-où je m'imaginais avoir vécu, était plein de ces illusions. Voisenon,
-Mancriff et Crébillon fils en ont écrit mille aventures. Rappelez-vous
-ce courtisan qui se souvenait d'avoir été sofa; sur quoi, Schahabaham
-s'écrie avec enthousiasme: «Quoi! vous avez été sofa! mais c'est fort
-galant... Et, dites-moi, étiez-vous brodé?»</p>
-
-<p>Moi, je m'étais brodé sur toutes les coutures. Du moment que j'avais
-cru saisir la série de toutes mes existences antérieures, il ne m'en
-coûtait pas plus d'avoir été prince, roi, mage, génie et même dieu;
-la chaîne était brisée et marquait les heures pour des minutes. Ce
-serait le Songe de Scipion, la Vision du Tasse ou <i>la Divine Comédie</i>
-du Dante, si j'étais<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[p. 78]</a></span> parvenu à concentrer mes souvenirs en un
-chef-d'œuvre. Renonçant désormais à la renommée d'inspiré, d'illuminé
-ou de prophète, je n'ai à vous offrir que ce que vous appelez si
-justement des théories impossibles, un <i>livre infaisable,</i> dont voici
-le premier chapitre, qui semble faire suite au <i>Roman comique</i> de
-Scarron.... Jugez-en:</p>
-
-<p><i>Le Roman tragique.</i></p>
-
-<p>Me voici encore dans ma prison, madame; toujours imprudent, toujours
-coupable à ce qu'il semble, et toujours confiant, hélas! dans cette
-belle <i>étoile</i> de comédie, qui a bien voulu m'appeler un instant son
-<i>destin.</i> L'Étoile et le Destin: quel couple aimable dans le roman du
-poëte Scarron! mais qu'il est difficile de jouer convenablement ces
-deux rôles aujourd'hui. La lourde charrette qui nous cahotait jadis
-sur l'inégal pavé du Mans, a été remplacée par des carrosses, par des
-chaises de poste et autres inventions nouvelles. Où sont les aventures,
-désormais? où est la charmante misère qui nous faisait vos égaux et
-vos camarades, mesdames les comédiennes, nous les pauvres poëtes
-toujours et les poëtes pauvres bien souvent? Vous nous avez trahis,
-reniés! et vous vous plaigniez de notre orgueil! Vous avez commencé par
-suivre de riches seigneurs, chamarrés, galants et hardis, et vous nous
-avez abandonnés dans quelque misérable auberge pour payer la dépense
-de vos folles orgies. Ainsi, moi, le brillant comédien naguère, le
-prince ignoré, l'amant mystérieux, le déshérité, le banni de liesse,
-le beau ténébreux, adoré des marquises comme des présidentes, moi,
-le favori bien indigne de madame Bouvillon, je n'ai pas été mieux
-traité que ce pauvre Ragotin, un poétereau de province, un robin!...
-Ma bonne mine, défigurée d'un vaste emplâtre, n'a servi même qu'à me
-perdre plus sûrement. L'hôte, séduit par les discours de La Rancune,
-a bien voulu se contenter de tenir en gage le propre fils du grand
-khan de Crimée envoyé ici pour faire<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[p. 79]</a></span> ses études, et avantageusement
-connu dans toute l'Europe chrétienne sous le pseudonyme de Brisacier.
-Encore, si ce misérable, si cet intrigant suranné m'eût laissé quelques
-carolus, ou même une pauvre montre entourée de faux brillants, j'eusse
-pu sans doute imposer le respect à mes accusateurs et éviter la
-triste péripétie d'une aussi sotte combinaison. Bien mieux, vous ne
-m'aviez laissé pour tout costume qu'une méchante souquenille puce, un
-justaucorps rayé de noir et de bleu, et des chausses d'une conservation
-équivoque. Si bien, qu'en soulevant ma valise après votre départ,
-l'aubergiste, inquiet, a soupçonné une partie de la triste vérité, et
-m'est venu dire tout net que j'étais <i>un prince de contrebande.</i> A ces
-mots, j'ai voulu sauter sur mon épée; mais La Rancune l'avait enlevée,
-prétextant-qu'il fallait m'empêcher de m'en percer le cœur sous les
-yeux de l'ingrate qui m'avait trahi! Cette dernière supposition était
-inutile, ô La Rancune! on ne se perce pas le cœur avec une épée de
-comédie, on n'imite pas le cuisinier Vatel, on n'essaye pas de parodier
-les héros de roman, quand on est un héros de tragédie: et je prends
-tous nos camarades à témoin qu'un tel trépas est impossible à mettre en
-scène un peu noblement. Je sais bien qu'on peut piquer l'épée en terre
-et se jeter dessus les bras ouverts; mais nous sommes ici dans une
-chambre parquetée, où le tapis manque, nonobstant la froide saison. La
-fenêtre est, d'ailleurs, assez ouverte et assez haute sur la rue pour
-qu'il soit loisible à tout désespoir tragique de terminer par là son
-cours. Mais ... mais, je vous l'ai dit mille fois, je suis un comédien
-qui a de la religion.</p>
-
-<p>Vous souvenez-vous de la façon dont je jouais Achille, quand par
-hasard, passant dans une ville de troisième ou de quatrième ordre,
-il nous prenait la fantaisie d'étendre le culte négligé des anciens
-tragiques français? J'étais noble et puissant, n'est-ce pas, sous le
-casque doré aux crins de pourpre, sous la cuirasse étincelante, et
-drapé d'un manteau d'azur? Et quelle pitié c'était alors de voir un
-père aussi lâche<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[p. 80]</a></span> qu'Agamemnon disputer au prêtre Calchas l'honneur de
-livrer plus vite au couteau la pauvre Iphigénie en larmes! J'entrais
-comme la foudre au milieu de cette action forcée et cruelle; je rendais
-l'espérance aux mères et le courage aux pauvres filles, sacrifiées
-toujours à un devoir, à un dieu, à la vengeance d'un peuple, à
-l'honneur ou au profit d'une famille!... Car on comprenait bien partout
-que c'était là l'histoire éternelle des mariages humains. Toujours
-le père livrera sa fille par ambition, et toujours la mère la vendra
-avec avidité; mais l'amant ne sera pas toujours cet honnête Achille,
-si beau, si bien armé, si galant et si terrible, quoiqu'un peu rhéteur
-pour un homme d'épée! Moi, je m'indignais parfois d'avoir à débiter de
-si longues tirades dans une cause aussi limpide et devant un auditoire
-aisément convaincu de mon droit. J'étais tenté de sabrer, pour en
-finir, toute la cour imbécile du roi des rois, avec son espalier
-de figurants endormis! Le public en eût été charmé; mais il aurait
-fini par trouver la pièce trop courte, et par réfléchir qu'il lui
-faut le temps de voir souffrir une princesse, un amant et une reine;
-de les voir pleurer, s'emporter et répandre un torrent d'injures
-harmonieuses contre la vieille autorité du prêtre et du souverain.
-Tout cela vaut bien cinq actes et deux heures d'attente, et le public
-ne se contenterait pas à moins. Il lui faut sa revanche de cet éclat
-d'une famille unique, pompeusement assise sur le trône de la Grèce,
-et devant laquelle Achille lui-même ne peut s'emporter qu'en paroles;
-il faut qu'il sache tout ce qu'il y a de misères sous cette pourpre,
-et pourtant d'irrésistible majesté! Ces pleurs tombés des plus beaux
-yeux du monde sur le sein rayonnant d'Iphigénie n'enivrent pas moins
-la foule que sa beauté, ses grâces et l'éclat de son costume royal!
-Cette voix si douce, qui demande la vie en rappelant qu'elle n'a pas
-encore vécu; le doux sourire de cet œil, qui fait trêve aux larmes
-pour caresser les faiblesses d'un père, première agacerie, hélas! qui
-ne sera pas pour l'amant!... Oh! comme chacun est attentif pour en
-recueillir quelque chose! La tuer, elle! Qui donc y songe?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[p. 81]</a></span></p>
-
-<p>Grands dieux! Personne peut-être?... Au contraire: chacun s'est dit
-déjà qu'il fallait qu'elle mourût pour tous plutôt que de vivre pour
-un seul. Chacun a trouvé Achille trop beau, trop grand, trop superbe!
-Iphigénie sera-t-elle emportée encore par ce vautour thessalien, comme
-l'autre, la fille de Léda, l'a été naguère par un prince berger de la
-voluptueuse côte d'Asie? Là est la question pour tous les Grecs, et
-là est aussi la question pour le public qui nous juge dans ces rôles
-de héros! Et moi, je me sentais haï des hommes autant qu'admiré des
-femmes quand je jouais un de ces rôles d'amant superbe et victorieux.
-C'est qu'à la place d'une froide princesse de coulisse élevée à
-psalmodier tristement ces vers immortels, j'avais à défendre, à
-éblouir, à conserver une véritable fille de la Grèce, une perle de
-grâce, d'amour et de pureté, digne en effet d'être disputée par les
-hommes aux dieux jaloux! Était-ce Iphigénie seulement? Non, c'était
-Monime, c'était Junie, c'était Bérénice, c'étaient toutes les héroïnes
-inspirées par les beaux yeux d'azur de mademoiselle de Champmeslé
-ou par les grâces adorables des vierges nobles de Saint-Cyr! Pauvre
-Aurélie! notre compagne, notre sœur, n'auras-tu point regret toi-même
-à ces temps d'ivresse et d'orgueil? Ne m'as-tu pas aimé un instant,
-froide Étoile! à force de me voir souffrir, combattre ou pleurer
-pour toi? L'éclat nouveau dont le monde l'environne aujourd'hui
-prévaudra-t-il sur l'image rayonnante de nos triomphes communs? On se
-disait chaque soir: «Quelle est donc cette comédienne si au-dessus de
-tout ce que nous avons applaudi? Ne nous trompons-nous pas? Est-elle
-bien aussi jeune, aussi fraîche, aussi honnête qu'elle le paraît?
-Sont-ce de vraies perles et de fines opales qui ruissellent parmi ses
-blonds cheveux cendrés, et ce voile de dentelle appartient-il bien
-légitimement à cette malheureuse enfant? N'a-t-elle pas honte de ces
-satins brochés, de ces velours à gros plis, de ces peluches et de ces
-hermines? Tout cela est d'un goût suranné qui accuse des fantaisies
-au-dessus de son Age.» Ainsi parlaient les mères, en admirant toutefois
-un choix constant d'atours et<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[p. 82]</a></span> d'ornements d'un autre siècle qui
-leur rappelaient de beaux souvenirs. Les jeunes femmes enviaient,
-critiquaient ou admiraient tristement. Mais, moi, j'avais besoin de
-la voir à toute heure pour ne pas me sentir ébloui près d'elle, et
-pour pouvoir fixer mes yeux sur les siens autant que le voulaient nos
-rôles. C'est pourquoi celui d'Achille était mon triomphe. Mais que le
-choix des autres m'avait embarrassé souvent! Quel malheur de n'oser
-changer les situations à mon gré et sacrifier même les pensées du
-génie à mon respect et à mon amour! Les Britannicus et les Bajazet,
-ces amants captifs et timides, n'étaient pas pour me convenir. La
-pourpre du jeune César me séduisait bien davantage! Mais quel malheur
-ensuite de ne rencontrer à dire que de froides perfidies! Eh quoi! ce
-fut là ce Néron tant célébré de Rome, ce beau lutteur, ce danseur, ce
-poëte ardent, dont la seule envie était de plaire à tous? Voilà donc
-ce que l'histoire en a fait, et ce que les poëtes en ont rêvé d'après
-l'histoire! Oh! donnez-moi ses fureurs à rendre, mais son pouvoir,
-je craindrais de l'accepter. Néron! je t'ai compris, hélas! non pas
-d'après Racine, mais d'après mon cœur déchiré quand j'osais emprunter
-ton nom! Oui, tu fus un dieu, toi qui voulais brûler Rome, et qui en
-avais le droit peut-être, puisque Rome t'avait insulté!...</p>
-
-<p>Un sifflet, un sifflet indigne, <i>sous ses jeux,</i> près d'elle, à cause
-d'elle! Un sifflet qu'elle s'attribue&mdash;par ma faute (comprenez bien!)
-et vous demanderez ce qu'on fait quand on tient la foudre!... Oh!
-tenez, mes amis! j'ai eu un moment l'idée d'être vrai, d'être grand, de
-me faire immortel enfin, sur votre théâtre de planches et de toiles,
-et dans votre comédie d'oripeaux! Au lieu de répondre à l'insulte par
-une insulte, qui m'a valu le <i>châtiment</i> dont je souffre encore, au
-lieu de provoquer tout un public vulgaire à se ruer sur les planches et
-à m'assommer lâchement ..., j'ai eu un moment l'idée, l'idée sublime
-et digne de César lui-même, l'idée que, cette fois, nul n'aurait osé
-mettre au-dessous de celle du grand Racine, l'idée auguste enfin de
-brûler le théâtre et le public, et vous<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[p. 83]</a></span> tous! et de l'emporter seule,
-à travers les flammes, échevelée, à demi-nue, selon son rôle, ou du
-moins selon le récit classique de Burrhus. Et soyez sûrs alors que rien
-n'aurait pu me la ravir, depuis cet instant jusqu'à l'échafaud, et de
-là dans l'éternité!</p>
-
-<p>O remords de mes nuits fiévreuses et de mes jours mouillés de larmes!
-Quoi! j'ai pu le faire et je ne l'ai pas voulu? Quoi! vous m'insultez
-encore, vous qui devez la vie à ma pitié plus qu'à ma crainte? Les
-brûler tous, je l'aurais fait! Jugez-en: Le théâtre de P*** n'a qu'une
-seule sortie; la nôtre donnait bien sur une petite rue de derrière,
-mais le foyer où vous vous teniez tous est de l'autre côté de la scène.
-Moi, je n'avais qu'à détacher un quinquet pour incendier les toiles,
-et cela sans danger d'être surpris, car le surveillant ne pouvait me
-voir, et j'étais seul à écouter le fade dialogue de Britannicus et de
-Junie pour reparaître ensuite et faire tableau. Je luttai avec moi-même
-pendant tout cet intervalle; en rentrant, je roulais dans mes doigts
-un gant que j'avais ramassé; j'attendais à me venger plus noblement
-que César lui-même d'une injure que j'avais sentie avec tout le cœur
-d'un César... Eh bien, ces lâches n'osaient recommencer! mon œil les
-foudroyait sans crainte, et j'allais pardonner au public, sinon à
-Junie, quand elle a osé... Dieux immortels!... Tenez, laissez-moi
-parler comme je veux!... Oui, depuis cette soirée, ma folie est de me
-croire un Romain, un empereur; mon rôle s'est identifié à moi-même, et
-la tunique de Néron s'est collée à mes membres qu'elle brûle, comme
-celle du centaure dévorait Hercule expirant. Ne jouons plus avec
-les choses saintes, même d'un peuple et d'un âge éteints depuis si
-longtemps, car il y a peut-être quelque flamme encore sous les cendres
-des dieux de Rome!... Mes amis, comprenez surtout qu'il ne s'agissait
-pas pour moi d'une froide traduction de paroles compassées, mais d'une
-scène où tout vivait, où trois cœurs luttaient à chances égales, où,
-comme aux jeux du cirque, c'était peut-être du vrai sang qui allait
-couler! Et le public le savait bien, lui, ce public de<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[p. 84]</a></span> petite ville
-si bien au courant de toutes nos affaires; ces femmes dont plusieurs
-m'auraient aimé si j'avais voulu trahir mon seul amour! ces hommes tous
-jaloux de moi à cause d'elle; et l'autre, le Britannicus bien choisi,
-le pauvre soupirant confus, qui tremblait devant moi et devant elle,
-mais qui devait me vaincre à ce jeu terrible, où le dernier venu a
-tout l'avantage et toute la gloire!... Ah! le débutant d'amour savait
-son métier... Mais il n'avait rien à craindre, car je suis trop juste
-pour faire un crime à quelqu'un d'aimer comme moi, et c'est en quoi je
-m'éloigne du monstre idéal rêvé par le poëte Racine: je ferais brûler
-Rome sans hésiter; mais, en sauvant Junie, je sauverais aussi mon frère
-Britannicus.</p>
-
-<p>Oui, mon frère, oui, pauvre enfant comme moi de l'art et de la
-fantaisie, tu l'as conquise, tu l'as méritée en me la disputant
-seulement. Le ciel me garde d'abuser de mon âge, de ma force et de
-cette humeur altière que la santé m'a rendue, pour attaquer son choix
-ou son caprice à elle, la toute-puissante, l'équitable, la divinité
-de mes rêves comme de ma vie!... Seulement, j'avais craint longtemps
-que mon malheur ne te profitât en rien, et que les beaux galants de la
-ville ne nous enlevassent à tous ce qui n'est perdu que pour moi.</p>
-
-<p>La lettre que je viens de recevoir de La Caverne me rassure pleinement
-sur ce point. Elle me conseille de renoncer à «un art qui n'est pas
-fait pour moi et dont je n'ai nul besoin ...» Hélas! cette plaisanterie
-est amère; car jamais je n'eus davantage besoin, sinon de l'art,
-du moins de ses produits brillants. Voilà ce que vous n'avez pas
-compris. Vous croyez avoir assez fait en me recommandant aux autorités
-de Soissons comme un personnage illustre que sa famille ne pouvait
-abandonner, mais que la violence de son mal vous obligeait à laisser
-en route. Votre La Rancune s'est présenté à la maison de ville et chez
-mon hôte, avec des airs de grand d'Espagne de première classe forcé
-par un contre-temps de s'arrêter deux nuits dans un si triste endroit;
-vous<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[p. 85]</a></span> autres, forcés de partir précipitamment de P*** le lendemain
-de ma déconvenue, vous n'aviez, je le conçois, nulle raison de vous
-faire passer ici pour d<i>'infâmes histrions:</i> c'est bien assez de se
-laisser clouer ce masque au visage dans les endroits où l'on ne peut
-faire autrement. Mais, moi, que vais-je dire, et comment me dépêtrer
-de l'infernal réseau d'intrigues où les récits de La Rancune viennent
-de m'engager? Le grand couplet du <i>Menteur</i> de Corneille lui a servi
-assurément à composer son histoire, car la conception d'un faquin tel
-que lui ne pouvait s'élever si haut. Imaginez... Mais que vais-je vous
-dire que vous ne sachiez de reste et que vous n'ayez comploté ensemble
-pour me perdre? L'ingrate qui est cause de mes malheurs n'y aura-t-elle
-pas mélangé tous les fils de satin les plus inextricables que ses
-doigts d'Arachné auront pu tendre autour d'une pauvre victime?... Le
-beau chef-d'œuvre! Eh bien, je suis pris, je l'avoue; je cède, je
-demande grâce. Vous pouvez me reprendre avec vous sans crainte, et,
-si les rapides chaises de poste qui vous emportèrent sur la route de
-Flandre, il y a près de trois mois, ont déjà fait place à l'humble
-charrette de nos premières équipées, daignez me recevoir au moins en
-qualité de monstre, de phénomène, de <i>calot</i> propre à faire amasser la
-foule, et je réponds de m'acquitter de ces divers emplois de manière à
-contenter les amateurs les plus sévères des provinces... Répondez-moi
-maintenant au bureau de poste, car je crains la curiosité de mon hôte:
-j'enverrai prendre votre épître par un homme de la maison, qui m'est
-dévoué ...</p>
-
-<p style="margin-left: 50%;">L'illustre <span style="font-size: 0.8em;">BRISACIER</span>.</p>
-
-<p class="p2">Que faire maintenant de ce héros abandonné de sa maîtresse et de ses
-compagnons? N'est-ce en vérité qu'un comédien de hasard, justement
-puni de son irrévérence envers le public, de sa sotte jalousie, de ses
-folles prétentions? Comment arrivera-t-il à prouver qu'il est le propre
-fils du khan<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[p. 86]</a></span> de Crimée, ainsi que l'a proclamé l'astucieux récit de
-La Rancune? Comment de cet abaissement inouï s'élancera-t-il aux plus
-hautes destinées?... Voilà des points qui ne vous embarrasseraient
-nullement sans doute, mais qui m'ont jeté dans le plus étrange désordre
-d'esprit. Une fois persuadé que j'écrivais ma propre histoire, je me
-suis mis à traduire tous mes rêves, toutes mes émotions, je me suis
-attendri à cet amour pour une <i>étoile</i> fugitive qui m'abandonnait
-seul dans la nuit de ma destinée, j'ai pleuré, j'ai frémi des vaines
-apparitions de mon sommeil. Puis un rayon divin a lui dans mon enfer;
-entouré de monstres contre lesquels je luttais obscurément, j'ai saisi
-le fil d'Ariane, et dès lors toutes mes visions sont devenues célestes.
-Quelque jour, j'écrirai l'histoire de cette «descente aux enfers,» et
-vous verrez qu'elle n'a pas été entièrement dépourvue de raisonnement
-si elle a toujours manqué de raison.</p>
-
-<p>Et, puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets composés
-dans cet état de rêverie <i>super-naturaliste,</i> comme diraient les
-Allemands, il faudra que vous les entendiez tous.&mdash;Vous les trouverez
-dans mes poésies. Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique
-d'Hegel ou les <i>mémorables</i> de Swedenborg, et perdraient de leur charme
-à être expliqués, si la chose était possible, concédez-moi du moins le
-mérite de l'expression;&mdash;la dernière folie qui me restera probablement,
-ce sera de me croire poëte: c'est à la critique de m'en guérir.</p>
-
-<p style="text-align: right;">1854.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[p. 87]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="SYLVIE" id="SYLVIE">SYLVIE</a></h3>
-
-<h4>SOUVENIRS DU VALOIS</h4>
-
-<hr class="r5" />
-<h4>I</h4>
-
-<h4>NUIT PERDUE</h4>
-
-
-<p>Je sortais d'un théâtre où, tous les soirs, je paraissais aux
-avant-scènes en grande tenue de soupirant. Quelquefois, tout était
-plein; quelquefois, tout était vide. Peu m'importait d'arrêter mes
-regards sur un parterre peuplé seulement d'une trentaine d'amateurs
-forcés, sur des loges garnies de bonnets ou de toilettes surannées,&mdash;ou
-bien de faire partie d'une salle animée et frémissante, couronnée à
-tous ses étages de toilettes fleuries, de bijoux étincelants et de
-visages radieux. Indifférent au spectacle de la salle, celui du théâtre
-ne m'arrêtait guère,&mdash;excepté lorsqu'à la seconde ou à la troisième
-scène d'un maussade chef-d'œuvre d'alors, une apparition bien connue
-illuminait l'espace vide, rendant la vie d'un souffle et d'un mot à ces
-vaines figures qui m'entouraient.</p>
-
-<p>Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire
-me remplissait d'une béatitude infinie; la vibration de sa voix si
-douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et
-d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à
-tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices,&mdash;belle comme le jour aux
-feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit; quand
-la<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[p. 88]</a></span> rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du
-lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule
-beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au
-front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum!</p>
-
-<p>Depuis un an, je n'avais pas encore songé à m'informer de ce qu'elle
-pouvait être d'ailleurs; je craignais de troubler le miroir magique qui
-me renvoyait son image,&mdash;et tout au plus avais-je prêté l'oreille à
-quelques propos concernant non pins l'actrice, mais la femme. Je m'en
-informais aussi peu que des bruits qui ont pu courir sur la princesse
-d'Élide ou sur la reine de Trébizonde,&mdash;un de mes oncles, qui avait
-vécu dans les avant-dernières années du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle comme
-il fallait y vivre pour le bien connaître, m'ayant prévenu de bonne
-heure que les actrices n'étaient pas des femmes, et que la nature avait
-oublié de leur faire un cœur. Il parlait de celles de ce temps-là sans
-doute; mais il m'avait raconté tant d'histoires de ses illusions, de
-ses déceptions, et montré tant de portraits sur ivoire, médaillons
-charmants qu'il utilisait depuis à parer des tabatières, tant de
-billets jaunis, tant de faveurs fanées, en m'en faisant l'histoire et
-le compte définitif, que je m'étais habitué à penser mal de toutes sans
-tenir compte de l'ordre des temps.</p>
-
-<p>Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui
-d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands
-règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde,
-le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et
-les folles orgies du Directoire; c'était un mélange d'activité,
-d'hésitation et de paresse, d'utopies brillantes, d'aspirations
-philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de
-certains instincts de renaissance; d'ennuis des discordes passées,
-d'espoirs incertains,&mdash;quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et
-d'Apulée. L'homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait
-le régénérer par les mains de la belle Isis; la déesse éternellement
-jeune et pure<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[p. 89]</a></span> nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte
-de nos heures de jour perdues. L'ambition n'était cependant pas de
-notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des
-honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous
-restait pour asile que cette tour d'ivoire des poëtes, où nous montions
-toujours plus haut pour nous isoler de la foule. A ces points élevés
-où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des
-solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous
-étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas! des formes vagues,
-des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques! Vue de près,
-la femme réelle révoltait notre ingénuité; il fallait qu'elle apparût
-reine ou déesse, et surtout n'en pas approcher.</p>
-
-<p>Quelques-uns d'entre nous néanmoins prisaient peu ces paradoxes
-platoniques, et à travers nos rêves renouvelés d'Alexandrie agitaient
-parfois la torche des dieux souterrains, qui éclaire l'ombre un instant
-de ses traînées d'étincelles.&mdash;C'est ainsi que, sortant du théâtre avec
-l'amère tristesse que laisse un songe évanoui, j'allais volontiers me
-joindre à la société d'un cercle où l'on soupait en grand nombre, et
-où toute mélancolie cédait devant la verve intarissable de quelques
-esprits éclatants, vifs, orageux, sublimes parfois,&mdash;tels qu'il s'en
-est trouvé toujours dans les époques de rénovation ou de décadence, et
-dont les discussions se haussaient à ce point, que les plus timides
-d'entre nous allaient voir parfois aux fenêtres si les Huns, les
-Turcomans ou les Cosaques n'arrivaient pas enfui pour couper court à
-ces arguments de rhéteurs et de sophistes. «Buvons, aimons, c'est la
-sagesse!» Telle était la seule opinion des plus jeunes. Un de ceux-là
-me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voici bien longtemps que je te rencontre dans le même théâtre, et
-chaque fois que j'y vais. Pour <i>laquelle</i> y viens-tu?</p>
-
-<p>Pour laquelle?... Il ne me semblait pas que l'on pût aller là pour une
-<i>autre.</i> Cependant, j'avouai un nom.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit mon ami avec indulgence, tu vois là-bas l'homme heureux
-qui vient de la reconduire, et qui, fidèle aux<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[p. 90]</a></span> lois de notre cercle,
-n'ira la retrouver peut-être qu'après la nuit.</p>
-
-<p>Sans trop d'émotion, je tournai les yeux vers le personnage indiqué.
-C'était un jeune homme correctement vêtu, d'une figure pâle et
-nerveuse, ayant des manières convenables et des yeux empreints de
-mélancolie et de douceur. Il jetait de l'or sur une table de whist et
-le perdait avec indifférence.</p>
-
-<p>&mdash;Que m'importe, dis-je, lui ou tout autre? Il fallait qu'il y en eût
-un, et celui-là me paraît digne d'avoir été choisi.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi?</p>
-
-<p>&mdash;Moi? C'est une image que je poursuis, rien de plus.</p>
-
-<p>En sortant, je passai par la salle de lecture, et machinalement je
-regardai un journal. C'était, je crois, pour y voir le cours de
-la Bourse. Dans les débris de mon opulence se trouvait une somme
-assez forte en titres étrangers. Le bruit avait couru que, négligés
-longtemps, ils allaient être reconnus;&mdash;ce qui venait d'avoir lieu à
-la suite d'un changement de ministère. Les fonds se trouvaient déjà
-cotés très-haut; je redevenais riche.</p>
-
-<p>Une seule pensée résulta de ce changement de situation, celle que
-la femme aimée si longtemps était à moi si je voulais. Je touchais
-du doigt mon idéal. N'était-ce pas une illusion encore, une faute
-d'impression railleuse? Mais les autres feuilles parlaient de même.&mdash;La
-somme gagnée se dressa devant moi comme la statue d'or de Moloch.</p>
-
-<p>&mdash;Que dirait maintenant, pensais-je, le jeune homme de tout à l'heure,
-si j'allais prendre sa place près de la femme qu'il a laissée seule?...</p>
-
-<p>Je frémis de cette pensée, et mon orgueil se révolta.</p>
-
-<p>&mdash;Non! ce n'est pas ainsi, ce n'est pas à mon âge que l'on tue l'amour
-avec de l'or: je ne serai pas un corrupteur. D'ailleurs, ceci est une
-idée d'un autre temps. Qui me dit aussi que cette femme soit vénale?</p>
-
-<p>Mon regard parcourait vaguement le journal que je tenais encore, et j'y
-lus ces deux lignes: «<i>Fête du Bouquet provincial.</i>
-<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[p. 91]</a></span>
-Demain, les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux
-de Loisy.» Ces mots, fort simples, réveillèrent en moi toute une
-nouvelle série d'impressions: c'était un souvenir de la province
-depuis longtemps oubliée, un écho lointain des fêtes naïves de la
-jeunesse.&mdash;Le cor et le tambour résonnaient au loin dans les hameaux
-et dans les bois; les jeunes filles tressaient des guirlandes et
-assortissaient, en chantant, des bouquets ornés de rubans. Un lourd
-chariot, traîné par des bœufs, recevait ces présents sur son passage,
-et nous, enfants de ces contrées, nous formions le cortège avec nos
-arcs et nos flèches, nous décorant du titre de chevaliers,&mdash;sans savoir
-alors que nous ne faisions que répéter d'âge en âge une fête druidique,
-survivant aux monarchies et aux religions nouvelles.</p>
-
-
-
-<hr class="tb" />
-
-<h4>II</h4>
-
-<h4>ADRIENNE</h4>
-
-<p>Je regagnai mon lit et je ne pus y trouver le repos. Plongé dans une
-demi-somnolence, toute ma jeunesse repassait en mes souvenirs. Cet
-état, où l'esprit résiste encore aux bizarres combinaisons du songe,
-permet souvent de voir se presser en quelques minutes les tableaux les
-plus saillants d'une longue période de la vie.</p>
-
-<p>Je me représentais un château du temps de Henri IV avec ses toits
-pointus couverts d'ardoises et à sa face rougeâtre aux encoignures
-dentelées de pierres jaunies, une grande place verte encadrée d'ormes
-et de tilleuls, dont le soleil couchant perçait le feuillage de ses
-traits enflammés. Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en
-chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si
-naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays
-du Valois, où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[p. 92]</a></span></p>
-
-<p>J'étais le seul garçon dans cette ronde, où j'avais amené ma compagne
-toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si
-vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et
-sa peau légèrement hâlée!... Je n'aimais qu'elle, je ne voyais
-qu'elle,&mdash;jusque-là! A peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous
-dansions, une blonde, grande et belle, qu'on appelait Adrienne. Tout
-d'un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée
-seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On
-nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus
-vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empêcher
-de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or
-effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empara
-de moi.&mdash;La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer
-dans la danse. On s'assit autour d'elle, et aussitôt, d'une voix
-fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de
-ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines
-de mélancolie et d'amour, qui racontent toujours les malheurs d'une
-princesse enfermée dans sa tour par la volonté d'un père qui la punit
-d'avoir aimé. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles
-chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes, quand elles
-imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules.</p>
-
-<p>A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et
-le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre
-cercle attentif.&mdash;Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La
-pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient
-leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être
-en paradis.&mdash;Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se
-trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints
-en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne
-et nouées d'un ruban. Je posai sur la tête d'Adrienne cet ornement,
-dont les feuilles lustrées éclataient sur ses<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[p. 93]</a></span> cheveux blonds aux
-rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui
-sourit au poëte errant sur la lisière des saintes demeures.</p>
-
-<p>Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un
-salut gracieux, et rentra en courant dans le château.&mdash;C'était, nous
-dit-on, la petite-fille de l'un des descendants d'une famille alliée
-aux anciens rois de France; le sang des Valois coulait dans ses veines.
-Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux; nous
-ne devions plus la revoir, car, le lendemain, elle repartit pour un
-couvent où elle était pensionnaire.</p>
-
-<p>Quand je revins près de Sylvie, je m'aperçus qu'elle pleurait. La
-couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de
-ses larmes. Je lui offris d'en aller cueillir une autre; mais elle
-dit qu'elle n'y tenait nullement, ne la méritant pas. Je voulus en
-vain me défendre, elle ne me dit plus un seul mot pendant que je la
-reconduisais chez ses parents.</p>
-
-<p>Rappelé moi-même à Paris pour y reprendre mes études, j'emportai cette
-double image d'une amitié tendre tristement rompue,&mdash;puis d'un amour
-impossible et vague, source de pensées douloureuses que la philosophie
-de collège était impuissante à calmer.</p>
-
-<p>La figure d'Adrienne resta seule triomphante,&mdash;mirage de la gloire et
-de la beauté, adoucissant ou partageant les heures des sévères études.
-Aux vacances de l'année suivante, j'appris que cette belle à peine
-entrevue était consacrée par sa famille à la vie religieuse.</p>
-
-
-<hr class="tb" />
-<h4>III</h4>
-
-<h4>RÉSOLUTION</h4>
-
-<p>Tout m'était expliqué par ce souvenir à demi rêvé. Cet amour vague et
-sans espoir, conçu pour une femme de théâtre, qui tous les soirs me
-prenait à l'heure du spectacle, pour ne<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[p. 94]</a></span> me quitter qu'à l'heure du
-sommeil, avait son germe dans le souvenir d'Adrienne, fleur de la nuit
-éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur
-l'herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs.&mdash;La ressemblance
-d'une figure oubliée depuis des années se dessinait désormais avec
-une netteté singulière; c'était un crayon estompé par le temps qui se
-faisait peinture, comme ces vieux croquis de maîtres admirés dans un
-musée, dont on retrouve ailleurs l'original éblouissant.</p>
-
-<p>Aimer une religieuse sous la forme d'une actrice!... et si c'était
-la même! Il y a de quoi devenir fou! c'est un entraînement fatal où
-l'inconnu vous attire comme le feu follet fuyant sur les joncs d'une
-eau morte... Reprenons pied sur le réel.</p>
-
-<p>Et Sylvie que j'aimais tant, pourquoi l'ai-je oubliée depuis trois
-ans?... C'était une bien jolie fille, et la plus belle de Loisy.</p>
-
-<p>Elle existe, elle, bonne et pure de cœur sans doute. Je revois sa
-fenêtre où le pampre s'enlace au rosier, la cage de fauvettes suspendue
-à gauche; j'entends le bruit de ses fuseaux sonores et sa chanson
-favorite:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-La belle était assise<br />
-Près du ruisseau coulant ...<br />
-</p>
-
-<p>Elle m'attend encore... Qui l'aurait épousée? Elle est si pauvre!</p>
-
-<p>Dans son village et dans ceux qui l'entourent, de bons paysans en
-blouse, aux mains rudes, à la face amaigrie, au teint hâlé! Elle
-m'aimait seul, moi, le petit Parisien, quand j'allais voir près de
-Loisy mon pauvre oncle, mort aujourd'hui. Depuis trois ans, je dissipe
-en seigneur le bien modeste qu'il m'a laissé et qui pouvait suffire
-à ma vie. Avec Sylvie, je l'aurais conservé. Le hasard m'en rend une
-partie. Il est temps encore.</p>
-
-<p>A cette heure, que fait-elle? Elle dort... Non, elle ne dort<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[p. 95]</a></span> pas;
-c'est aujourd'hui la fête de l'arc, la seule de l'année où l'on danse
-toute la nuit.&mdash;Elle est à la fête ...</p>
-
-<p>Quelle heure est-il?</p>
-
-<p>Je n'avais pas de montre.</p>
-
-<p>Au milieu de toutes les splendeurs de bric-à-brac qu'il était d'usage
-de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un
-appartement d'autrefois, brillait d'un éclat rafraîchi une de ces
-pendules d'écaillé de la renaissance, dont le dôme doré, surmonté
-de la figure du Temps, est supporté par des cariatides du style de
-Médicis, reposant à leur tour sur des chevaux à demi cabrés. La Diane
-historique, accoudée sur son cerf, est en bas-relief sous le cadran,
-où s'étalent, sur un fond niellé, les chiffres émaillés des heures. Le
-mouvement, excellent sans doute, n'avait pas été remonté depuis deux
-siècles.&mdash;Ce n'était pas pour savoir l'heure que j'avais acheté cette
-pendule en Touraine.</p>
-
-<p>Je descendis chez le concierge. Son coucou marquait une heure du matin.</p>
-
-<p>&mdash;En quatre heures, me dis-je, je puis arriver au bal de Loisy.</p>
-
-<p>Il y avait encore sur la place du Palais-Royal cinq on six fiacres
-stationnant pour les habitués des cercles et des maisons de jeu.</p>
-
-<p>&mdash;A Loisy! dis-je au plus apparent.</p>
-
-<p>&mdash;Où cela est-il?</p>
-
-<p>&mdash;Près de Senlis, à huit lieues.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous conduire à la poste, dit le cocher moins préoccupé que
-moi.</p>
-
-<p>Quelle triste route, la nuit, que cette route de Flandre, qui ne
-devient belle qu'en atteignant la zone des forêts! Toujours ces deux
-files d'arbres monotones qui grimacent des formes vagues; au delà,
-des carrés de verdure et de terres remuées, bornés à gauche par les
-collines bleuâtres de Montmorency, d'Écouen, de Luzarches. Voici
-Gonesse, le bourg vulgaire plein des souvenirs de la Ligue et de la
-Fronde ...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[p. 96]</a></span></p>
-
-<p>Plus loin que Louvres est un chemin bordé de pommiers dont j'ai vu bien
-des fois les fleurs éclater dans la nuit comme des étoiles de la terre:
-c'était le plus court pour gagner les hameaux.&mdash;Pendant que la voiture
-monte les côtes, recomposons les souvenirs du temps où j'y venais si
-souvent.</p>
-
-<hr class="tb" />
-<h4>IV</h4>
-
-<h4>UN VOYAGE A CYTHÈRE.</h4>
-
-<p>Quelques années s'étaient écoulées: l'époque où j'avais rencontré
-Adrienne devant le château n'était déjà plus qu'un souvenir d'enfance.
-Je me retrouvai à Loisy au moment de la fête patronale. J'allai de
-nouveau me joindre aux chevaliers de l'arc, prenant place dans la
-compagnie dont j'avais fait partie déjà. Des jeunes gens appartenant
-aux vieilles familles qui possèdent encore là plusieurs de ces châteaux
-perdus dans les forêts, qui ont plus souffert du temps que des
-révolutions, avaient organisé la fête. De Chantilly, de Compiègne et
-de Senlis accouraient de joyeuses cavalcades qui prenaient place dans
-le cortège rustique des compagnies de l'arc. Après la longue promenade
-à travers les villages et les bourgs, après la messe à l'église,
-les luttes d'adresse et la distribution des prix, les vainqueurs
-avaient été conviés à un repas qui se donnait dans une île ombragée
-de peupliers et de tilleuls, au milieu de l'un des étangs alimentés
-par la Nonette et la Thève. Des barques pavoisées nous conduisirent à
-l'île,&mdash;dont le choix avait été déterminé par l'existence d'un temple
-ovale à colonnes qui devait servir de salle pour le festin. Là, comme
-à Ermenonville, le pays est semé de ces édifices légers de la fin du
-<span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle, où des millionnaires philosophes se sont inspirés dans
-leurs plans du goût dominant d'alors. Je crois bien que ce temple avait
-dû être primitivement dédié à Uranie. Trois colonnes avaient succombé,
-emportant dans leur chute une partie de l'architrave; mais on<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[p. 97]</a></span> avait
-déblayé l'intérieur de la salle, suspendu des guirlandes entre les
-colonnes, on avait rajeuni cette ruine moderne,&mdash;qui appartenait au
-paganisme de Boufflers ou de Chaulieu plutôt qu'à celui d'Horace.</p>
-
-<p>La traversée du lac avait été imaginée peut-être pour rappeler le
-<i>Voyage à Cythère</i> de Watteau. Nos costumes modernes dérangeaient
-seuls l'illusion. L'immense bouquet de la fête, enlevé du char qui le
-portait, avait été placé sur une grande barque; le cortège des jeunes
-filles vêtues de blanc qui l'accompagnaient selon l'usage avait pris
-place sur les bancs, et cette gracieuse <i>théorie</i> renouvelée des jours
-antiques se reflétait dans les eaux calmes de l'étang qui la séparait
-du bord de l'Ile si vermeil aux rayons du soir avec ses halliers
-d'épine, sa colonnade et ses clairs feuillages. Toutes les barques
-abordèrent en peu de temps. La corbeille portée en cérémonie occupa le
-centre de la table, et chacun prit place, les plus favorisés auprès des
-jeunes filles: il suffisait pour cela d'être connu des parents. Ce fut
-la cause qui fit que je me retrouvai près de Sylvie. Son frère m'avait
-déjà rejoint dans la fête, il me fit la guerre de n'avoir pas depuis
-longtemps rendu visite à sa famille. Je m'excusai sur mes études,
-qui me retenaient à Paris, et l'assurai que j'étais venu dans cette
-intention.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est moi qu'il a oubliée, dit Sylvie. Nous sommes des gens de
-village, et Paris est si au-dessus!</p>
-
-<p>Je voulus l'embrasser pour lui fermer la bouche; mais elle me boudait
-encore, et il fallut que son frère intervînt pour qu'elle m'offrît
-sa joue d'un air indifférent. Je n'eus aucune joie de ce baiser dont
-bien d'autres obtenaient la faveur, car, dans ce pays patriarcal où
-l'on salue tout homme qui passe, un baiser n'est autre chose qu'une
-politesse entre bonnes gens.</p>
-
-<p>Une surprise avait été arrangée par les ordonnateurs de la fête. A
-la fin du repas, on vit s'envoler du fond de la vaste corbeille un
-cygne sauvage, jusque-là captif sous les fleurs, qui, de ses fortes
-ailes, soulevant des lacis de guirlandes et de couronnes, finit par
-les disperser de tous côtés. Pendant qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[p. 98]</a></span> s'élançait joyeux vers les
-dernières lueurs du soleil, nous rattrapions au hasard les couronnes
-dont chacun paraît aussitôt le front de sa voisine. J'eus le bonheur de
-saisir une des plus belles, et Sylvie, souriante, se laissa embrasser
-cette fois plus tendrement que l'autre. Je compris que j'effaçais ainsi
-le souvenir d'un autre temps. Je l'admirai alors sans partage, elle
-était devenue si belle! Ce n'était plus cette petite fille de village
-que j'avais dédaignée pour une plus grande et plus faite aux grâces
-du monde. Tout en elle avait gagné; le charme de ses yeux noirs, si
-séduisants dès son enfance, était devenu irrésistible; sous l'orbite
-arquée de ses sourcils, son sourire, éclairant tout à coup des traits
-réguliers et placides, avait quelque chose d'athénien. J'admirais cette
-physionomie digne de l'art antique au milieu des minois chiffonnés de
-ses compagnes. Ses mains délicatement allongées, ses bras qui avaient
-blanchi en s'arrondissant, sa taille dégagée, la faisaient tout autre
-que je ne l'avais vue. Je ne pus m'empêcher de lui dire combien je la
-trouvais différente d'elle-même, espérant couvrir ainsi mon ancienne et
-rapide infidélité.</p>
-
-<p>Tout me favorisait d'ailleurs, l'amitié de son frère, l'impression
-charmante de cette fête, l'heure du soir et le lieu même où, par une
-fantaisie pleine de goût, on avait reproduit une image des galantes
-solennités d'autrefois. Tant que nous pouvions, nous échappions à la
-danse pour causer de nos souvenirs d'enfance et pour admirer en rêvant
-à deux les reflets du ciel sur les ombrages et sur les eaux. Il fallut
-que le frère de Sylvie nous arrachât à cette contemplation en disant
-qu'il était temps de retourner au village assez éloigné qu'habitaient
-ses parents.</p>
-
-<hr class="tb" />
-<h4>V</h4>
-
-<h4>LE VILLAGE</h4>
-
-<p>C'était à Loisy, dans l'ancienne maison du garde. Je les conduisis
-jusque-là, puis je retournai à Montagny, où je<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[p. 99]</a></span> demeurais chez mon
-oncle. En quittant le chemin pour traverser un petit bois qui sépare
-Loisy de Saint-S..., je ne tardai pas à m'engager dans une <i>sente</i>
-profonde qui longe la forêt d'Ermenonville; je m'attendais ensuite
-à rencontrer les murs d'un couvent qu'il fallait longer pendant un
-quart de lieue. La lune se cachait de temps à autre sous les nuages,
-éclairant à peine les roches de grès sombre et les bruyères qui se
-multipliaient sous mes pas. A droite et à gauche, des lisières de forêt
-sans routes tracées, et toujours, devant moi, ces roches druidiques de
-la contrée qui gardent le souvenir des fils d'Armen exterminés par les
-Romains! Du haut de ces entassements sublimes, je voyais les étangs
-lointains se découper comme des miroirs sur la plaine brumeuse, sans
-pouvoir distinguer celui même où s'était passée la fête.</p>
-
-<p>L'air était tiède et embaumé; je résolus de ne pas aller plus loin et
-d'attendre le matin, en me couchant sur des touffes de bruyères.&mdash;En
-me réveillant, je reconnus peu à peu les points voisins du lieu où je
-m'étais égaré dans la nuit. A ma gauche, je vis se dessiner la longue
-ligne des murs du couvent de Saint-S..., puis, de l'autre côté de
-la vallée, la butte aux Gens-d'Armes, avec les ruines ébréchées de
-l'antique résidence carlovingienne. Près de là, au-dessus des touffes
-de bois, les hautes masures de l'abbaye de Thiers découpaient sur
-l'horizon leurs pans de muraille percés de trèfles et d'ogives. Au
-delà, le manoir de Pontarmé, entouré d'eau comme autrefois, refléta
-bientôt les premiers feux du jour, tandis qu'on voyait se dresser
-au midi le haut donjon de la Tournelle et les quatre tours de
-Bertrand-Fosse sur les premiers coteaux de Montméliant.</p>
-
-<p>Cette nuit m'avait été douce, je ne songeais qu'à Sylvie; cependant,
-l'aspect du couvent me donna un instant l'idée que c'était celui
-peut-être qu'habitait Adrienne. Le tintement de la cloche du matin
-était encore dans mon oreille et m'avait sans doute réveillé. J'eus un
-instant l'idée de jeter un coup d'œil par-dessus les murs en gravissant
-la plus haute pointe<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[p. 100]</a></span> des rochers; mais, en y réfléchissant, je m'en
-gardai comme d'une profanation. Le jour en grandissant chassa de ma
-pensée ce vain souvenir et n'y laissa plus que les traits rosés de
-Sylvie.</p>
-
-<p>&mdash;Allons la réveiller, me dis-je.</p>
-
-<p>Et je repris le chemin de Loisy.</p>
-
-<p>Voici le village au bout de la sente qui côtoie la forêt: vingt
-chaumières dont la vigne et les roses grimpantes festonnent les murs.
-Des fileuses matinales, coiffées de mouchoirs rouges, travaillent,
-réunies devant une ferme. Sylvie n'est point avec elles. C'est presque
-une demoiselle depuis qu'elle exécute de fines dentelles, tandis
-que ses parents sont restés de bons villageois.&mdash;Je suis monté à sa
-chambre, sans étonner personne; déjà levée depuis longtemps, elle
-agitait les fuseaux de sa dentelle, qui claquaient avec un doux bruit
-sur le carreau vert que soutenaient ses genoux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà, paresseux! dit-elle avec son sourire divin; je suis sûre
-que vous sortez seulement de votre lit!</p>
-
-<p>Je lui racontai ma nuit passée sans sommeil, mes courses égarées à
-travers les bois et les roches. Elle voulut bien me plaindre un instant.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous n'êtes pas fatigué, je vais vous faire courir encore. Nous
-irons voir ma grand'tante à Olhys.</p>
-
-<p>J'avais à peine répondu, qu'elle se leva joyeusement, arrangea
-ses cheveux devant un miroir et se coiffa d'un chapeau de paille
-rustique. L'innocence et la joie éclataient dans ses yeux. Nous
-partîmes en suivant les bords de la Thève, à travers les prés semés de
-marguerites et de boutons d'or, puis le long des bois de Saint-Laurent,
-franchissant parfois les ruisseaux et les halliers pour abréger
-la route. Les merles sifflaient dans les arbres, et les mésanges
-s'échappaient joyeusement des buissons frôlés par notre marche.</p>
-
-<p>Parfois nous rencontrions sous nos pas les pervenches si chères à
-Rousseau, ouvrant leurs corolles bleues parmi ces longs rameaux de
-feuilles accouplées, lianes modestes qui<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[p. 101]</a></span> arrêtaient les pieds furtifs
-de ma compagne. Indifférente aux souvenirs du philosophe genevois, elle
-cherchait çà et là les fraises parfumées, et, moi, je lui parlai de <i>la
-Nouvelle Héloïse,</i> dont je récitais par cœur quelques passages.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que c'est joli? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est sublime.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce mieux qu'Auguste Lafontaine?</p>
-
-<p>&mdash;C'est plus tendre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! bien, dit-elle, il faut que je lise cela. Je dirai à mon frère de
-me l'apporter, la première fois qu'il ira à Senlis.</p>
-
-<p>Et je continuais à réciter des fragments de l'<i>Héloïse</i> pendant que
-Sylvie cueillait des fraises.</p>
-
-<hr class="tb" />
-<h4>VI</h4>
-
-<h4>OTHYS</h4>
-
-<p>Au sortir du bois, nous rencontrâmes de grandes touffes de digitale
-pourprée; elle en fit un énorme bouquet en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour ma tante; elle est si heureuse d'avoir ces belles fleurs
-dans sa chambre!</p>
-
-<p>Nous n'avions plus qu'un bout de plaine à traverser pour gagner Othys.
-Le clocher du village pointait sur les coteaux bleuâtres qui vont de
-Montméliant à Dammartin. La Thève bruissait de nouveau parmi les grès
-et les cailloux, s'amincissant au voisinage de sa source, où elle se
-repose dans les prés, formant un petit lac au milieu des glaïeuls
-et des iris. Bientôt nous gagnâmes les premières maisons. La tante
-de Sylvie habitait une petite chaumière bâtie en pierres de grès
-inégales que revêtaient des treillages de houblon et de vigne vierge:
-elle vivait seule de quelques carrés de terre que les gens du village
-cultivaient pour elle depuis la mort de son mari. Sa nièce arrivant,
-c'était le feu dans la maison.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[p. 102]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, la tante! Voici vos enfants! dit Sylvie, nous avons bien
-faim!</p>
-
-<p>Elle l'embrassa tendrement, lui mit dans les bras la botte de fleurs,
-puis songea enfin à me présenter, en disant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon amoureux! J'embrassai à mon tour la tante qui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il est gentil... C'est donc un blond?</p>
-
-<p>&mdash;Il a de jolis cheveux fins, dit Sylvie.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne dure pas, dit la tante; mais vous avez du temps devant vous,
-et, toi qui es brune, cela t'assortit bien.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut le faire déjeuner, la tante, dit Sylvie.</p>
-
-<p>Et elle alla cherchant dans les armoires, dans la huche, trouvant du
-lait, du pain bis, du sucre, étalant sans trop de soin sur la table
-les assiettes et les plats de faïence émaillés de larges fleurs et de
-coqs au vif plumage. Une jatte en porcelaine de Creil, pleine de lait
-où nageaient des fraises, devint le centre du service, et, après avoir
-dépouillé le jardin de quelques poignées de cerises et de groseilles,
-elle disposa deux vases de fleurs aux deux bouts de la nappe. Mais la
-tante avait dit ces belles paroles:</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela, ce n'est que du dessert. Il faut me laisser faire à
-présent.</p>
-
-<p>Et elle avait décroché la poêle et jeté un fagot dans la haute cheminée.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas que tu touches à cela! dit-elle à Sylvie, qui voulait
-l'aider; abîmer tes jolis doigts qui font de la dentelle plus belle
-qu'à Chantilly! tu m'en as donné, et je m'y connais.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, la tante!... Dites donc, si vous en avez des morceaux de
-l'ancienne, cela me fera des modèles.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, va voir là-haut, dit la tante; il y en a peut-être dans ma
-commode.</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi les clefs, reprit Sylvie.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit la tante, les tiroirs sont ouverts.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, il y en a un qui est toujours fermé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[p. 103]</a></span></p>
-
-<p>Et, pendant que la bonne femme nettoyait la poêle après l'avoir passée
-au feu, Sylvie dénouait des pendants de sa ceinture une petite clef
-d'un acier ouvragé qu'elle me fit voir avec triomphe.</p>
-
-<p>Je la suivis, montant rapidement l'escalier de bois qui conduisait à
-la chambre.&mdash;Ô jeunesse, ô vieillesse saintes!&mdash;qui donc eût songé, à
-ternir la pureté d'un premier amour dans ce sanctuaire des souvenirs
-fidèles? Le portrait d'un jeune homme du bon vieux temps souriait avec
-ses yeux noirs et sa bouche rose, dans un ovale au cadre doré, suspendu
-à la tête du lit rustique. Il portait l'uniforme des gardes-chasse
-de la maison de Condé; son attitude à demi martiale, sa figure rose
-et bienveillante, son front pur sous ses cheveux poudrés, relevaient
-ce pastel, médiocre peut-être, des grâces de la jeunesse et de la
-simplicité. Quelque artiste modeste invité aux chasses princières
-s'était appliqué à le pourtraire de son mieux, ainsi que sa jeune
-épouse, qu'on voyait dans un autre médaillon, attrayante, maligne,
-élancée dans son corsage ouvert à échelle de rubans, agaçant de sa mine
-retroussée un oiseau posé sur son doigt. C'était pourtant la même bonne
-vieille qui cuisinait en ce moment, courbée sur le feu de l'âtre. Cela
-me fit penser aux fées des Funambules qui cachent, sous leur masque
-ridé, un visage attrayant, qu'elles révèlent au dénoûment, lorsque
-apparaît le temple de l'Amour et son soleil tournant qui rayonne de
-feux magiques.</p>
-
-<p>&mdash;Ô bonne tante, m'écriai-je, que vous étiez jolie!</p>
-
-<p>&mdash;Et moi donc? dit Sylvie, qui était parvenue à ouvrir le fameux tiroir.</p>
-
-<p>Elle y avait trouvé une grande robe en taffetas flambé, qui criait du
-froissement de ses plis.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux essayer si cela m'ira, dit-elle. Ah! je vais avoir l'air
-d'une vieille fée!</p>
-
-<p>&mdash;La fée des légendes éternellement jeune!... dis-je en moi-même.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[p. 104]</a></span></p>
-
-<p>Et déjà Sylvie avait dégrafé sa robe d'indienne et la laissait tomber
-à ses pieds. La robe étoffée de la vieille tante s'ajusta parfaitement
-sur la taille mince de Sylvie, qui me dit de l'agrafer.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! les manches plates, que c'est ridicule! dit-elle.</p>
-
-<p>Et, cependant, les sabots garnis de dentelles découvraient
-admirablement ses bras nus, la gorge s'encadrait dans le pur corsage
-aux tulles jaunis, aux rubans passés, qui n'avait serré que bien peu
-les charmes évanouis de la tante.</p>
-
-<p>&mdash;Mais finissez-en! Vous ne savez donc pas agrafer une robe? me disait
-Sylvie.</p>
-
-<p>Elle avait l'air de l'accordée de village de Greuze.</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait de la poudre, dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons en trouver.</p>
-
-<p>Elle fureta de nouveau dans les tiroirs. Oh! que de richesses! que
-cela sentait bon, comme cela brillait, comme cela chatoyait de vives
-couleurs et de modeste clinquant! deux éventails de nacre un peu
-cassés, des boîtes de pâte à sujets chinois, un collier d'ambre et
-mille fanfreluches, parmi lesquelles éclataient deux petits souliers de
-droguet blanc avec des boucles incrustées de diamants d'Irlande!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je veux les mettre, dit Sylvie, si je trouve les bas brodés!</p>
-
-<p>Un instant après, nous déroulions des bas de soie rose tendre à coins
-verts; mais la voix de la tante, accompagnée du frémissement de la
-poêle, nous rappela soudain à la réalité.</p>
-
-<p>&mdash;Descendez vite! dit Sylvie.</p>
-
-<p>Et, quoi que je pusse dire, elle ne me permit pas de l'aider à se
-chausser. Cependant, la tante venait de verser dans un plat le contenu
-de la poêle, une tranche de lard frite avec des œufs. La voix de Sylvie
-me rappela bientôt.</p>
-
-<p>&mdash;Habillez-vous vite! dit-elle.</p>
-
-<p>Et, entièrement vêtue elle-même, elle me montra les habits de noces du
-garde-chasse réunis sur la commode. En un<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[p. 105]</a></span> instant, je me transformai
-en marié de l'autre siècle. Sylvie m'attendait sur l'escalier, et nous
-descendîmes tous deux en nous tenant par la main. La tante poussa un
-cri en se retournant:</p>
-
-<p>&mdash;Ô mes enfants! dit-elle.</p>
-
-<p>Et elle se mit à pleurer, puis sourit à travers ses larmes. C'était
-l'image de sa jeunesse, cruelle et charmante apparition! Nous nous
-assîmes auprès d'elle, attendris et presque graves; puis la gaieté
-nous revint bientôt, car, le premier moment passé, la bonne vieille
-ne songea plus qu'à se rappeler les fêtes pompeuses de sa noce. Elle
-retrouva même dans sa mémoire les chants alternés, d'usage alors, qui
-se répondaient d'un bout à l'autre de la table nuptiale, et le naïf
-épithalame qui accompagnait les mariés rentrant après la danse. Nous
-répétions ces strophes si simplement rhythmées, avec les hiatus et
-les assonances du temps; amoureuses et fleuries comme le cantique de
-l'Ecclésiaste;&mdash;nous étions l'époux et l'épouse pour tout un beau matin
-d'été.</p>
-
-
-<hr class="tb" />
-<h4>VII</h4>
-
-<h4>CHAALIS</h4>
-
-<p>Il est quatre heures du matin; la route plonge dans un pli de terrain;
-elle remonte. La voiture va passer à Orry, puis à la Chapelle. À
-gauche, il y a une route qui longe le bois d'Hallate. C'est par là
-qu'un soir le frère de Sylvie m'a conduit dans sa carriole à une
-solennité du pays. C'était, je crois, le soir de la Saint-Barthélemy.
-A travers les bois, par des routes peu frayées, son petit cheval
-volait comme au sabbat. Nous rattrapâmes le pavé à Mont-l'Évêque, et,
-quelques minutes plus tard, nous nous arrêtions à la maison du garde, à
-l'ancienne abbaye de Châalis.&mdash;Châalis, encore un souvenir!</p>
-
-<p>Cette vieille retraite des empereurs n'offre plus à l'admiration<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[p. 106]</a></span> que
-les ruines de son cloître aux arcades byzantines, dont la dernière
-rangée se découpe encore sur les étangs,&mdash;reste oublié des fondations
-pieuses comprises parmi ces domaines qu'on appelait autrefois les
-métairies de Charlemagne. La religion, dans ce pays isolé du mouvement
-des routes et des villes, a conservé des traces particulières du long
-séjour qu'y ont fait les cardinaux de la maison d'Este à l'époque des
-Médicis: ses attributs et ses usages ont encore quelque chose de galant
-et de poétique, et l'on respire un parfum de la renaissance sous les
-arcs des chapelles à fines nervures, décorées par les artistes de
-l'Italie. Les figures des saints et des anges se profilent en rose sur
-les voûtes peintes d'un bleu tendre, avec des airs d'allégorie païenne
-qui font songer aux sentimentalités de Pétrarque et au mysticisme
-fabuleux de Francesco Colonna.</p>
-
-<p>Nous étions des intrus, le frère de Sylvie et moi, dans la fête
-particulière qui avait lieu cette nuit-là. Une personne de
-très-illustre naissance, qui possédait alors ce domaine, avait
-eu l'idée d'inviter quelques familles du pays à une sorte de
-représentation allégorique où devaient figurer quelques pensionnaires
-d'un couvent voisin. Ce n'était pas une réminiscence des tragédies de
-Saint-Cyr, cela remontait aux premiers essais lyriques importés en
-France du temps des Valois. Ce que je vis jouer était comme un mystère
-des anciens temps. Les costumes, composés de longues robes, n'étaient
-variés que par les couleurs de l'azur, de l'hyacinthe ou de l'aurore.
-La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit.
-Chaque voix chantait une des splendeurs de ce globe éteint, et l'ange
-de la mort définissait les causes de sa destruction. Un esprit montait
-de l'abîme, tenant en main l'épée flamboyante, et convoquait les autres
-à venir admirer la gloire du Christ vainqueur des enfers. Cet esprit,
-c'était Adrienne transfigurée par son costume, comme elle l'était déjà
-par sa vocation. Le nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique
-nous paraissait bien naturellement un cercle<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[p. 107]</a></span> de lumière; sa voix avait
-gagné en force et en étendue, et les fioritures infinies du chant
-italien brodaient de leurs gazouillements d'oiseau les phrases sévères
-d'un récitatif pompeux.</p>
-
-<p>En me retraçant ces détails, j'en suis à me demander s'ils sont réels,
-ou bien si je les ai rêvés. Le frère de Sylvie était un peu gris, ce
-soir-là. Nous nous étions arrêtés quelques instants dans la maison du
-garde,&mdash;où, ce qui m'a frappé beaucoup, il y avait un cygne éployé sur
-la porte, puis, au dedans, de hautes armoires en noyer sculpté, une
-grande horloge dans sa gaine, et des trophées d'arcs et de flèches
-d'honneur au-dessus d'une carte de tir rouge et verte. Un nain bizarre,
-coiffé d'un bonnet chinois, tenant d'une main une bouteille et de
-l'autre une bague, semblait inviter les tireurs à viser juste. Ce nain,
-je le crois bien, était en tôle découpée. Mais l'apparition d'Adrienne
-est-elle aussi vraie que ces détails et que l'existence incontestable
-de l'abbaye de Châalis? Pourtant c'est bien le fils du garde qui nous
-avait introduits dans la salle où avait lieu la représentation; nous
-étions près de la porte, derrière une nombreuse compagnie assise et
-gravement émue. C'était le jour de la Saint-Barthélemy,&mdash;singulièrement
-lié au souvenir des Médicis, dont les armes accolées à celles de la
-maison d'Este décoraient ces vieilles murailles... Ce souvenir est une
-obsession peut-être!&mdash;Heureusement, voici la voiture qui s'arrête sur
-la route du Plessis; j'échappe au monde des rêveries, et je n'ai plus
-qu'un quart d'heure de marche pour gagner Loisy par des routes bien peu
-frayées.</p>
-
-<hr class="tb" />
-<h4>VIII</h4>
-
-<h4>LE BAL DE LOISY</h4>
-
-<p>Je suis entré au bal de Loisy à cette heure mélancolique et douce
-encore où les lumières pâlissent et tremblent aux approches du jour.
-Les tilleuls, assombris par en bas, prenaient à leurs cimes une teinte
-bleuâtre. La flûte champêtre ne<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[p. 108]</a></span> luttait plus si vivement avec les
-trilles du rossignol. Tout le monde était pâle, et dans les groupes
-dégarnis j'eus peine à rencontrer des figures connues. Enfin j'aperçus
-la grande Lise, une amie de Sylvie. Elle m'embrassa.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a longtemps qu'on ne t'a vu, Parisien! dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu arrives à cette heure-ci?</p>
-
-<p>&mdash;Par la poste.</p>
-
-<p>&mdash;Et pas trop vite!</p>
-
-<p>&mdash;Je voulais voir Sylvie; est-elle encore au bal?</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne sort qu'au matin; elle aime tant à danser.</p>
-
-<p>En un instant, j'étais à ses côtés. Sa figure était fatiguée;
-cependant, son œil noir brillait toujours du sourire athénien
-d'autrefois. Un jeune homme se tenait près d'elle. Elle lui fit signe
-qu'elle renonçait à la contredanse suivante. Il se retira en saluant.</p>
-
-<p>Le jour commençait à se faire. Nous sortîmes du bal, nous tenant par
-la main. Les fleurs de la chevelure de Sylvie se penchaient dans ses
-cheveux dénoués; le bouquet de son corsage s'effeuillait aussi sur
-les dentelles fripées, savant ouvrage de sa main. Je lui offris de
-l'accompagner chez elle. Il faisait grand jour, mais le temps était
-sombre. La Thève bruissait à notre gauche, laissant à ses coudes des
-remous d'eau stagnante où s'épanouissaient les nénufars jaunes et
-blancs, où éclatait comme des pâquerettes la frêle broderie des étoiles
-d'eau. Les plaines étaient couvertes de javelles et de meules de
-foin, dont l'odeur me portait à la tête sans m'enivrer, comme faisait
-autrefois la fraîche senteur des bois et des halliers d'épines fleuries.</p>
-
-<p>Nous n'eûmes pas l'idée de les traverser de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Sylvie, lui dis-je, vous ne m'aimez plus! Elle soupira.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, me dit-elle, il faut se faire une raison; les choses ne vont
-pas comme nous voulons dans la vie. Vous m'avez parlé autrefois de
-<i>la Nouvelle Héloïse,</i> je l'ai lue, et j'ai<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[p. 109]</a></span> frémi en tombant d'abord
-sur cette phrase: «Toute jeune fille qui lira ce livre est perdue.»
-Cependant, j'ai passé outre, me fiant sur ma raison. Vous souvenez-vous
-du jour où nous avons revêtu les habits de noces de la tante?...
-Les gravures du livre présentaient aussi les amoureux sous de vieux
-costumes du temps passé, de sorte que pour moi vous étiez Saint-Preux,
-et je me retrouvais dans Julie. Ah! que n'êtes-vous revenu alors! Mais
-vous étiez, disait-on, en Italie. Vous en avez vu là de bien plus
-jolies que moi!</p>
-
-<p>&mdash;Aucune, Sylvie, qui ait votre regard et les traits purs de votre
-visage. Vous êtes une nymphe antique qui s'ignore... D'ailleurs, les
-bois de cette contrée sont aussi beaux que ceux de la campagne romaine.
-Il y a là-bas des masses de granit non moins sublimes, et une cascade
-qui tombe du haut des rochers comme celle de Terni. Je n'ai rien vu
-là-bas que je puisse regretter ici.</p>
-
-<p>&mdash;Et à Paris? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;A Paris?...</p>
-
-<p>Je secouai la tête sans répondre.</p>
-
-<p>Tout à coup je pensai à l'image vaine qui m'avait égaré si longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Sylvie, dis-je, arrêtons-nous ici, le voulez-vous?</p>
-
-<p>Je me jetai à ses pieds; je confessai en pleurant à chaudes larmes
-mes irrésolutions, mes caprices; j'évoquai le spectre funeste qui
-traversait ma vie.</p>
-
-<p>&mdash;Sauvez-moi! ajoutai-je, je reviens à vous pour toujours.</p>
-
-<p>Elle tourna vers moi ses regards attendris ...</p>
-
-<p>En ce moment, notre entretien fut interrompu par de violents éclats
-de rire. C'était le frère de Sylvie qui nous rejoignait avec cette
-bonne gaieté rustique, suite obligée d'une nuit de fête, que des
-rafraîchissement nombreux avaient développée outre mesure. Il appelait
-le galant du bal, perdu au loin dans les buissons d'épines et qui ne
-tarda pas à nous rejoindre. Ce garçon n'était guère plus solide sur ses
-pieds que son<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[p. 110]</a></span> compagnon, il paraissait plus embarrassé encore de la
-présence d'un Parisien que de celle de Sylvie. Sa figure candide, sa
-déférence mêlée d'embarras, m'empêchaient de lui en vouloir d'avoir été
-le danseur pour lequel on était resté si tard à la fête. Je le jugeais
-peu dangereux.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut rentrer à la maison, dit Sylvie à son frère.&mdash;A tantôt! me
-dit-elle en me tendant la joue.</p>
-
-<p>L'amoureux ne s'offensa pas.</p>
-
-<hr class="tb" />
-<h4>IX</h4>
-
-<h4>ERMENONVILLE</h4>
-
-<p>Je n'avais nulle envie de dormir. J'allai à Montagny pour revoir
-la maison de mon oncle. Une grande tristesse me gagna dès que j'en
-entrevis la façade jaune et les contrevents verts. Tout semblait dans
-le même état qu'autrefois; seulement, il fallut aller chez le fermier
-pour avoir la clef de la porte. Une fois les volets ouverts, je revis
-avec attendrissement les vieux meubles conservés dans le même état
-et qu'on frottait de temps en temps, la haute armoire de noyer, deux
-tableaux flamands qu'on disait l'ouvrage d'un ancien peintre, notre
-aïeul; de grandes estampes d'après Boucher, et toute une série encadrée
-de gravures de l'<i>Émile</i> et de <i>la Nouvelle Héloïse</i>, par Moreau; sur
-la table, un chien empaillé que j'avais connu vivant, ancien compagnon
-de mes courses dans les bois, le dernier carlin peut-être, car il
-appartenait à cette race perdue.</p>
-
-<p>&mdash;Quant au perroquet, me dit le fermier, il vit toujours; je l'ai
-retiré chez moi.</p>
-
-<p>Le jardin présentait un magnifique tableau de végétation sauvage. J'y
-reconnus, dans un angle, un jardin d'enfant que j'avais tracé jadis.
-J'entrai tout frémissant dans le cabinet, où se voyait encore la petite
-bibliothèque pleine de livres choisis. Vieux amis de celui qui n'était
-plus, et sur le bureau quelques<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[p. 111]</a></span> débris antiques trouvés dans son
-jardin, des vases, des médailles romaines, collection locale qui le
-rendait heureux.</p>
-
-<p>&mdash;Allons voir le perroquet, dis-je au fermier.</p>
-
-<p>Le perroquet demandait à déjeuner comme en ses plus beaux jours, et me
-regarda de cet œil rond, bordé d'une peau chargée de rides, qui fait
-penser au regard expérimenté des vieillards.</p>
-
-<p>Plein des idées tristes qu'amenait ce retour tardif en des lieux si
-aimés, je sentis le besoin de revoir Sylvie, seule figure vivante et
-jeune encore qui me rattachât à ce pays. Je repris la route de Loisy.
-C'était au milieu du jour; tout le monde dormait, fatigué de la fête.
-Il me vint l'idée de me distraire par une promenade à Ermenonville,
-distant d'une lieue par le chemin de la forêt. C'était par un beau
-temps d'été. Je pris plaisir d'abord à la fraîcheur de cette route
-qui semble l'allée d'un parc. Les grands chênes d'un vert uniforme
-n'étaient variés que par les troncs blancs des bouleaux au feuillage
-frissonnant. Les oiseaux se taisaient, et j'entendais seulement le
-bruit que fait le pivert en frappant les arbres pour y creuser son nid.
-Un instant, je risquai de me perdre, car les poteaux dont les palettes
-annoncent diverses routes n'offrent plus, par endroits, que des
-caractères effacés. Enfin, laissant le <i>Désert</i> à gauche, j'arrivai au
-rond-point de la danse, où subsiste encore le banc des vieillards. Tous
-les souvenirs de l'antiquité philosophique, ressuscités par l'ancien
-possesseur du domaine, me revenaient en foule devant cette réalisation
-pittoresque de l'<i>Anacharsis</i> et de l'<i>Émile.</i></p>
-
-<p>Lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des
-saules et des coudriers, je reconnus tout à fait un lieu où mon oncle,
-dans ses promenades, m'avait conduit bien des fois: c'est le <i>Temple de
-la philosophie,</i> que son fondateur n'a pas eu le bonheur de terminer.
-Il a la forme du temple de la sibylle Tiburtine, et, debout encore,
-sous l'abri d'un bouquet de pins, il étale tous ces grands noms de la
-pensée qui commencent par Montaigne et Descartes, et qui s'arrêtent à
-Rousseau. Cet édifice<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[p. 112]</a></span> inachevé n'est déjà plus qu'une ruine, le lierre
-le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes. Là,
-tout enfant, j'ai vu des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc
-venaient recevoir des prix d'étude et de sagesse. Où sont les buissons
-de roses qui entouraient la colline? L'églantier et le framboisier en
-cachent les derniers plants, qui retournent à l'état sauvage.&mdash;Quant
-aux lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes
-filles qui ne veulent plus aller au bois? Non, ces arbustes de la douce
-Italie ont péri sous notre ciel brumeux. Heureusement, le troëne de
-Virgile fleurit encore, comme pour appuyer la parole du maître inscrite
-au-dessus de la porte: <i>Rerum cognoscere causas!&mdash;</i>Oui, ce temple tombe
-comme tant d'autres, les hommes oublieux ou fatigués se détourneront de
-ses abords, la nature indifférente reprendra le terrain que l'art lui
-disputait; mais la soif de connaître restera éternelle, mobile de toute
-force et de toute activité!</p>
-
-<p>Voici les peupliers de l'Ile, et la tombe de Rousseau, vide de ses
-cendres. Ô sage! tu nous avais donné le lait des forts, et nous étions
-trop faibles pour qu'il pût nous profiter. Nous avons oublié tes leçons
-que savaient nos pères, et nous avons perdu le sens de ta parole,
-dernier écho des sagesses antiques. Pourtant ne désespérons pas, et,
-comme tu fis à ton suprême instant, tournons nos yeux vers le soleil!</p>
-
-<p>J'ai revu le château, les eaux paisibles qui le bordent, la cascade qui
-gémit dans les roches, et cette chaussée réunissant les deux parties
-du village, dont quatre colombiers marquent les angles, la pelouse qui
-s'étend au delà comme une savane, dominée par des coteaux ombreux;
-la tour de Gabrielle se reflète de loin sur les eaux d'un lac factice
-étoilé de fleurs éphémères; l'écume bouillonne, l'insecte bruit...
-Il faut échapper à l'air perfide qui s'exhale, en gagnant les grès
-poudreux du désert et les landes où la bruyère rose relève le vert des
-fougères. Que tout cela est solitaire et triste! Le regard enchanté
-de Sylvie, ses courses folles, ses cris joyeux, donnaient autrefois
-tant de charme aux lieux que je viens de<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[p. 113]</a></span> parcourir! C'était encore
-une enfant sauvage, ses pieds étaient nus, sa peau hâlée, malgré son
-chapeau de paille, dont le large ruban flottait pêle-mêle avec ses
-tresses de cheveux noirs. Nous allions boire du lait à la ferme suisse,
-et l'on me disait:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'elle est jolie, ton amoureuse, petit Parisien!</p>
-
-<p>Oh! ce n'est pas alors qu'un paysan aurait dansé avec elle! Elle ne
-dansait qu'avec moi, une fois par an, à la fête de l'arc.</p>
-
-<hr class="tb" />
-<h4>X</h4>
-
-<h4>LE GRAND FRISÉ</h4>
-
-<p>J'ai repris le chemin de Loisy; tout le monde était réveillé. Sylvie
-avait une toilette de demoiselle, presque dans le goût de la ville.
-Elle me fit monter à sa chambre avec toute l'ingénuité d'autrefois. Son
-œil étincelait toujours dans un sourire plein de charme, mais l'arc
-prononcé de ses sourcils lui donnait par instants un air sérieux. La
-chambre était décorée avec simplicité, pourtant les meubles étaient
-modernes, une glace à bordure dorée avait remplacé l'antique trumeau,
-où se voyait un berger d'idylle offrant un nid à une bergère bleue et
-rose. Le lit à colonnes, chastement drapé de vieille perse à ramage,
-était remplacé par une couchette de noyer garnie du rideau à flèche; à
-la fenêtre, dans la cage où jadis étaient les fauvettes, il y avait des
-canaris. J'étais pressé de sortir de cette chambre où je ne trouvais
-rien du passé.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne travaillerez point à votre dentelle aujourd'hui? dis-je à
-Sylvie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne fais plus de dentelle, on n'en demande plus dans le pays;
-même à Chantilly, la fabrique est fermée.</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous donc?</p>
-
-<p>Elle alla chercher dans un coin de la chambre un instrument en fer qui
-ressemblait à une longue pince.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[p. 114]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est ce qu'on appelle la mécanique; c'est pour maintenir la peau des
-gants afin de les coudre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous êtes gantière, Sylvie?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, nous travaillons ici pour Dammartin, cela donne beaucoup dans ce
-moment; mais je ne fais rien aujourd'hui; allons où vous voudrez.</p>
-
-<p>Je tournais les yeux vers la route d'Othys: elle secoua la tête; je
-compris que la vieille tante n'existait plus. Sylvie appela un petit
-garçon et lui fit seller un âne.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis encore fatiguée d'hier, dit-elle, mais la promenade me fera
-du bien; allons à Châalis.</p>
-
-<p>Et nous voilà traversant la forêt, suivis du petit garçon armé d'une
-branche. Bientôt Sylvie voulut s'arrêter, et je l'embrassai en
-l'engageant à s'asseoir. La conversation entre nous ne pouvait plus
-être bien intime. Il fallut lui raconter ma vie à Paris, mes voyages ...</p>
-
-<p>&mdash;Comment peut-on aller si loin! dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en étonne en vous revoyant.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela se dit!</p>
-
-<p>&mdash;Et convenez que vous étiez moins jolie autrefois.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous souvenez-vous du temps où nous étions enfants et vous la plus
-grande?</p>
-
-<p>&mdash;Et vous le plus sage!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Sylvie!</p>
-
-<p>&mdash;On nous mettait sur l'âne chacun dans un panier.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous ne nous disions pas <i>vous ...</i> Te rappelles-tu que tu
-m'apprenais à pêcher des écrevisses sous les ponts de la Thève et de la
-Nonette?</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, te souviens-tu de ton frère de lait qui t'a un jour retiré
-... <i>de l'iau.</i></p>
-
-<p>&mdash;Le <i>grand frisé</i> c'est lui qui m'avait dit qu'on pouvait la passer,
-<i>l'iau!</i></p>
-
-<p>Je me hâtai de changer la conversation. Ce souvenir m'avait vivement
-rappelé l'époque où je venais dans le pays, vêtu<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[p. 115]</a></span> d'un petit habit à
-l'anglaise qui faisait rire les paysans. Sylvie seule me trouvait bien
-mis; mais je n'osais lui rappeler cette opinion d'un temps si ancien.
-Je ne sais pourquoi ma pensée se porta sur les habits de noces que nous
-avions revêtus chez la vieille tante à Othys. Je demandai ce qu'ils
-étaient devenus.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la bonne tante, dit Sylvie, elle m'avait prêté sa robe pour
-aller danser au carnaval à Dammartin, il y a de cela deux ans. L'année
-d'après, elle est morte, la pauvre tante!</p>
-
-<p>Elle soupirait et pleurait, si bien que je ne pus lui demander par
-quelle circonstance elle était allée à un bal masqué; mais, grâce à
-ses talents d'ouvrière, je comprenais assez que Sylvie n'était plus
-une paysanne. Ses parents seuls étaient restés dans leur condition,
-et elle vivait au milieu d'eux comme une fée industrieuse, répandant
-l'abondance autour d'elle.</p>
-
-<hr class="tb" />
-<h4>XI</h4>
-
-<h4>RETOUR</h4>
-
-<p>La vue se découvrait au sortir du bois. Nous étions arrivées au bord
-des étangs de Châalis. Les galeries du cloître, la chapelle aux ogives
-élancées, la tour féodale et le petit château qui abrita les amours de
-Henri IV et de Gabrielle se teignaient des rougeurs du soir sur le vert
-sombre de la forêt.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un paysage de Walter Scott, n'est-ce pas? disait Sylvie.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui vous a parlé de Walter Scott? lui dis-je. Vous avez donc bien
-lu depuis trois ans!... Moi, je tâche d'oublier les livres, et ce qui
-me charme, c'est de revoir avec vous cette vieille abbaye, où, tout
-petits enfants, nous nous cachions dans les ruines. Vous souvenez-vous,
-Sylvie, de la peur que vous aviez quand le gardien nous racontait
-l'histoire des moines rouges?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[p. 116]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne m'en parlez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, chantez-moi la chanson de la belle fille enlevée au jardin de
-son père, sous le rosier blanc.</p>
-
-<p>&mdash;On ne chante plus cela.</p>
-
-<p>&mdash;Seriez-vous devenue musicienne?</p>
-
-<p>&mdash;Un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Sylvie, Sylvie, je suis sûr que vous chantez des airs d'opéra!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi vous plaindre?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que j'aimais les vieux airs, et que vous ne saurez plus les
-chanter.</p>
-
-<p>Sylvie modula quelques sons d'un grand air d'opéra moderne... Elle
-<i>phrasait!</i></p>
-
-<p>Nous avions tourné les étangs voisins. Voici la verte pelouse
-entourée de tilleuls et d'ormeaux, où nous avons dansé souvent! J'eus
-l'amour-propre de définir les vieux murs carlovingiens et de déchiffrer
-les armoiries de la maison d'Este.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous! comme vous avez lu plus que moi! dit Sylvie. Vous êtes donc
-un savant?</p>
-
-<p>J'étais piqué de son ton de reproche. J'avais jusque-là cherché
-l'endroit convenable pour renouveler le moment d'expansion du matin;
-mais que lui dire avec l'accompagnement d'un âne et d'un petit garçon
-très-éveillé, qui prenait plaisir à se rapprocher toujours pour
-entendre parler un Parisien? Alors, j'eus le malheur de raconter
-l'apparition de Châalis, restée dans mes souvenirs. Je menai Sylvie
-dans la salle même du château où j'avais entendu chanter Adrienne.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que je vous entende! lui dis-je; que votre voix chérie résonne
-sous ces voûtes et en chasse l'esprit qui me tourmente, fût-il divin ou
-bien fatal!</p>
-
-<p>Elle répéta les paroles et le chant après moi:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Anges, descendez promptement<br />
-Au fond du purgatoire! ...<br />
-</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien triste! me dit-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[p. 117]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est sublime... Je crois que c'est du Porpora, avec des vers
-traduits au <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, répondit Sylvie.</p>
-
-<p>Nous sommes revenus par la vallée, en suivant le chemin de Charlepont,
-que les paysans peu étymologistes de leur nature, s'obstinent à appeler
-<i>Châllepont.</i> Sylvie, fatiguée de l'âne, s'appuyait sur mon bras. La
-route était déserte; j'essayai de parler des choses que j'avais dans
-le cœur; mais, je ne sais pourquoi, je ne trouvais que des expressions
-vulgaires, ou bien tout à coup quelque phrase pompeuse de roman,
-&mdash;que Sylvie pouvait avoir lue. Je m'arrêtais alors avec un goût tout
-classique, et elle s'étonnait parfois de ces effusions interrompues.
-Arrivés aux murs de Saint-S ..., il fallait prendre garde à notre
-marche. On traverse des prairies humides où serpentent les ruisseaux.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est devenue la religieuse? dis-je tout à coup.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous êtes terrible avec votre religieuse... Eh bien!... eh bien!
-cela a mal tourné.</p>
-
-<p>Sylvie ne voulut pas m'en dire un mot de plus.</p>
-
-<p>Les femmes sentent-elles vraiment que telle ou telle parole passe sur
-les lèvres sans sortir du cœur? On ne le croirait pas, à les voir si
-facilement abusées, à se rendre compte des choix qu'elles font le plus
-souvent: il y a des hommes qui jouent si bien la comédie de l'amour!
-Je n'ai jamais pu m'y faire, quoique sachant que certaines acceptent
-sciemment d'être trompées. D'ailleurs, un amour qui remonte à l'enfance
-est quelque chose de sacré... Sylvie, que j'avais vue grandir, était
-pour moi comme une sœur. Je ne pouvais tenter une séduction... Une
-toute autre idée vint traverser mon esprit.</p>
-
-<p>&mdash;A cette heure-ci, me dis-je, je serais au théâtre... Qu'est-ce
-qu'Aurélie (c'était le nom de l'actrice) doit donc jouer ce soir?
-Évidemment, le rôle de la princesse dans le drame nouveau. Oh! le
-troisième acte, qu'elle y est touchante!... Et dans la scène d'amour du
-second! avec ce jeune premier tout ridé ...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[p. 118]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes dans vos réflexions? dit Sylvie. Et elle se mit à chanter:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-A Dammartin, l'y a trois belles filles:<br />
-L'y en a z'une plus belle que le jour ...<br />
-</p>
-
-<p>&mdash;Ah! méchante! m'écriai-je, vous voyez bien que vous en savez encore,
-des vieilles chansons.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous veniez plus souvent ici, j'en retrouverais, dit-elle, mais
-il faut songer au solide. Vous avez vos affaires de Paris, j'ai mon
-travail; ne rentrons pas trop tard: il faut que, demain, je sois levée
-avec le soleil.</p>
-
-<hr class="tb" />
-<h4>XII</h4>
-
-<h4>LE PÈRE DODU</h4>
-
-<p>J'allais répondre, j'allais tomber à ses pieds, j'allais offrir la
-maison de mon oncle, qu'il m'était possible encore de racheter, car
-nous étions plusieurs héritiers, et cette petite propriété était
-restée indivise; mais en ce moment nous arrivions à Loisy. On nous
-attendait pour souper. La soupe à l'oignon répandait au loin son
-parfum patriarcal. Il y avait des voisins invités pour ce lendemain de
-fête. Je reconnus tout de suite un vieux bûcheron, le père Dodu, qui
-racontait jadis aux veillées des histoires si comiques ou si terribles.
-Tour à tour berger, messager, garde-chasse, pêcheur, braconnier même,
-le père Dodu fabriquait à ses moments perdus des coucous et des
-tournebroches. Pendant longtemps, il s'était consacré à promener les
-Anglais dans Ermenonville, en les conduisant aux lieux de méditation
-de Rousseau et en leur racontant ses derniers moments. C'était lui
-qui avait été le petit garçon que le philosophe employait à classer
-ses herbes, et à qui il donna l'ordre de cueillir les ciguës dont il
-exprima le suc dans sa tasse de café au lait. L'aubergiste de <i>la Croix
-d'or</i> lui contestait ce détail; de là des haines prolongées. On<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[p. 119]</a></span> avait
-longtemps reproché au père Dodu la possession de quelques secrets bien
-innocents, comme de guérir les vaches avec un verset dit à rebours
-et le signe de croix figuré du pied gauche; mais il avait de bonne
-heure renoncé à ces superstitions,&mdash;grâce au souvenir, disait-il, des
-conversations de Jean-Jacques.</p>
-
-<p>&mdash;Te voilà, petit Parisien! me dit le père Dodu. Tu viens pour
-débaucher nos filles?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, père Dodu?</p>
-
-<p>&mdash;Tu les emmènes dans les bois pendant que le loup n'y est pas!</p>
-
-<p>&mdash;Père Dodu, c'est vous qui êtes le loup.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai été tant que j'ai trouvé des brebis; à présent, je ne
-rencontre plus que des chèvres, et qu'elles savent bien se défendre!
-Mais, vous autres, vous êtes des malins à Paris. Jean-Jacques avait
-bien raison de dire: «L'homme se corrompt dans l'air empoisonné des
-villes.»</p>
-
-<p>&mdash;Père Dodu, vous savez trop bien que l'homme se corrompt partout.</p>
-
-<p>Le père Dodu se mit à entonner un air à boire; on voulut en vain
-l'arrêter à un certain couplet scabreux que tout le monde savait par
-cœur. Sylvie ne voulut pas chanter, malgré nos prières, disant qu'on
-ne chantait plus à table. J'avais remarqué déjà que l'amoureux de la
-veille était assis à sa gauche. Il y avait je ne sais quoi dans sa
-figure ronde, dans ses cheveux ébouriffés, qui ne m'était pas inconnu.
-Il se leva et vint derrière ma chaise en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne me reconnais donc pas, Parisien?</p>
-
-<p>Une bonne femme, qui venait de rentrer au dessert après nous avoir
-servis, me dit à l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne reconnaissez pas votre frère de lait? Sans cet avertissement,
-j'allais être ridicule.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est toi, <i>grand frisé!</i> dis-je, c'est toi, le même qui m'a
-retiré de <i>l'iau!</i></p>
-
-<p>Sylvie riait aux éclats de cette reconnaissance.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[p. 120]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Sans compter, disait ce garçon en m'embrassant, que tu avais une
-belle montre en argent, et qu'en revenant tu étais bien plus inquiet de
-ta montre que de toi-même, parce qu'elle ne marchait plus; tu disais:
-«La <i>bête</i> est <i>nayée,</i> ça ne fait plus tic tac; qu'est-ce que mon
-oncle va dire?...»</p>
-
-<p>&mdash;Une bête dans une montre! dit le père Dodu, voilà ce qu'on leur fait
-croire à Paris, aux enfants!</p>
-
-<p>Sylvie avait sommeil, je jugeai que j'étais perdu dans son esprit. Elle
-remonta à sa chambre, et, pendant que je l'embrassais, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;A demain, venez nous voir!</p>
-
-<p>Le père Dodu était resté à table avec Sylvain et mon frère de lait;
-nous causâmes longtemps autour d'un flacon de <i>ratafiat</i> de Louvres.</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes sont égaux, dit le père Dodu entre deux couplets; je bois
-avec un pâtissier comme je ferais avec un prince.</p>
-
-<p>&mdash;Où est le pâtissier? dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Regarde à côté de toi! un jeune homme qui a l'ambition de s'établir.</p>
-
-<p>Mon frère de lait parut embarrassé. J'avais tout compris. C'est une
-fatalité qui m'était réservée d'avoir un frère de lait dans un pays
-illustré par Rousseau,&mdash;qui voulait supprimer les nourrices!&mdash;Le
-père Dodu m'apprit qu'il était fort question du mariage de Sylvie
-avec le <i>grand frisé,</i> qui voulait aller former un établissement de
-pâtisserie à Dammartin. Je n'en demandai pas davantage. La voiture de
-Nanteuil-le-Haudoin me ramena le lendemain à Paris.</p>
-
-
-<hr class="tb" />
-<h4>XIII</h4>
-
-<h4>AURÉLIE</h4>
-
-<p>A Paris!&mdash;La voiture met cinq heures. Je n'étais pressé d'arriver
-que pour le soir. Vers huit heures, j'étais assis dans<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[p. 121]</a></span> ma stalle
-accoutumée; Aurélie répandit son inspiration et son charme sur des
-vers faiblement inspirés de Schiller que l'on devait à un talent de
-l'époque. Dans la scène du jardin, elle devint sublime. Pendant le
-quatrième acte, où elle ne paraissait pas, j'allai acheter un bouquet
-chez madame Prévost. J'y insérai une lettre fort tendre signée <i>un
-Inconnu.</i> Je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà quelque chose de fixé pour l'avenir.</p>
-
-<p>Et, le lendemain, j'étais sur la route d'Allemagne.</p>
-
-<p>Qu'allais-je y faire? Essayer de remettre de l'ordre dans mes
-sentiments.&mdash;Si j'écrivais un roman, jamais je ne pourrais faire
-accepter l'histoire d'un cœur épris de deux amours simultanés. Sylvie
-m'échappait par ma faute; mais la revoir un jour avait suffi pour
-relever mon âme: je la plaçais désormais comme une statue souriante
-dans le temple de la Sagesse. Son regard m'avait arrêté au bord de
-l'abîme. Je repoussais avec plus de force encore l'idée d'aller me
-présenter à Aurélie pour lutter avec tant d'amoureux vulgaires qui
-brillaient un instant près d'elle et retombaient brisés.</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons quelque jour, me dis-je, si cette femme a un cœur.</p>
-
-<p>Un matin, je lus dans un journal qu'Amélie était malade. Je lui écrivis
-des montagnes de Salzbourg. La lettre était si empreinte de mysticisme
-germanique, que je n'en devais pas attendre un grand succès, mais
-aussi je ne demandais pas de réponse. Je comptais un peu sur le hasard
-et sur&mdash;l'<i>inconnu.</i> Des mois se passèrent. A travers mes courses et
-mes loisirs, j'avais entrepris de fixer dans une action poétique les
-amours du peintre Colonna pour la belle Laura, que ses parents firent
-religieuse, et qu'il aima jusqu'à la mort. Quelque chose dans ce sujet
-se rapportait à mes préoccupations constantes. Le dernier vers du drame
-écrit, je ne songeai plus qu'à revenir en France.</p>
-
-<p>Que dire maintenant qui ne soit l'histoire de tant d'autres? J'ai passé
-par tous les cercles de ces lieux d'épreuves qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[p. 122]</a></span> appelle théâtres.
-«J'ai mangé du tambour et bu de la cymbale,» comme dit la phrase dénuée
-de sens apparent des initiés d'Éleusis. Elle signifie sans doute qu'il
-faut au besoin passer les bornes du non-sens et de l'absurdité: la
-raison pour moi, c'était de conquérir et de fixer mon idéal.</p>
-
-<p>Aurélie avait accepté le rôle principal dans le drame que je rapportais
-d'Allemagne. Je n'oublierai jamais le jour où elle me permit de lui
-lire la pièce. Les scènes d'amour étaient préparées à son intention. Je
-crois bien que je les dis avec âme, mais surtout avec enthousiasme.
-Dans la conversation qui suivit, je me révélai comme <i>l'inconnu</i> des
-deux lettres. Elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien fou; mais revenez me voir... Je n'ai jamais pu trouver
-quelqu'un qui sût m'aimer.</p>
-
-<p>Ô femme! tu cherches l'amour... Et moi, donc?</p>
-
-<p>Les jours suivants, j'écrivis les lettres les plus tendres, les plus
-belles que sans doute elle eût jamais reçues. J'en recevais d'elle qui
-étaient pleines de raison. Un instant, elle fut touchée, m'appela près
-d'elle, et m'avoua qu'il lui était difficile de rompre un attachement
-plus ancien.</p>
-
-<p>&mdash;Si c'est bien <i>pour moi</i> que vous m'aimez, dit-elle, vous comprendrez
-que je ne puis être qu'à un seul.</p>
-
-<p>Deux mois plus tard, je reçus une lettre pleine d'effusion. Je courus
-chez elle.&mdash;Quelqu'un me donna dans l'intervalle un détail précieux.
-Le beau jeune homme que j'avais rencontré une nuit au cercle venait de
-prendre un engagement dans les spahis.</p>
-
-<p>L'été suivant, il y avait des courses à Chantilly. La troupe du théâtre
-où jouait Aurélie donnait là une représentation. Une fois dans le pays,
-la troupe était pour trois jours aux ordres du régisseur. Je m'étais
-fait l'ami de ce brave homme, ancien Dorante des comédies de Marivaux,
-longtemps jeune premier de drame, et dont le dernier succès avait été
-le rôle d'amoureux dans la pièce imitée de Schiller, où mon binocle me
-l'avait montré si ridé. De près, il paraissait plus jeune, et,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[p. 123]</a></span> resté
-maigre, il produisait encore de l'effet dans les provinces. Il avait
-du feu. J'accompagnais la troupe en qualité de <i>seigneur poëte;</i> je
-persuadai au régisseur d'aller donner des représentations à Senlis
-et à Dammartin. Il penchait d'abord pour Compiègne; mais Aurélie fut
-de mon avis. Le lendemain, pendant que l'on allait traiter avec les
-propriétaires des salles et les autorités, je louai des chevaux, et
-nous prîmes la route des étangs de Commelle pour aller déjeuner au
-château de la reine Blanche. Aurélie, en amazone, avec ses cheveux
-blonds flottants, traversait la forêt comme une reine d'autrefois, et
-les paysans s'arrêtaient éblouis.&mdash;Madame de F... était la seule qu'ils
-eussent vue si imposante et si gracieuse dans ses saluts.&mdash;Après le
-déjeuner, nous descendîmes dans des villages rappelant ceux de la
-Suisse, où l'eau de la Nonette fait mouvoir des scieries. Ces aspects
-chers à mes souvenirs l'intéressaient sans l'arrêter. J'avais projeté
-de conduire Aurélie au château, près d'Orry, sur la même place verte
-où pour la première fois j'avais vu Adrienne.&mdash;Nulle émotion ne parut
-en elle. Alors, je lui racontai tout; je lui dis la source de cet
-amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle
-m'écoutait sérieusement et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'aimez pas! Vous attendez que je vous dise: «La comédienne
-est la même que la religieuse;» vous cherchez un drame, voilà tout, et
-le dénoûment vous échappe. Allez, je ne vous crois plus!</p>
-
-<p>Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j'avais
-ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces
-tendresses ... ce n'était donc pas l'amour? Mais où donc est-il?</p>
-
-<p>Aurélie joua le soir à Senlis. Je crus m'apercevoir qu'elle avait un
-faible pour le régisseur, le jeune premier ridé. Cet homme était d'un
-caractère excellent et lui avait rendu des services.</p>
-
-<p>Aurélie m'a dit un jour:</p>
-
-<p>&mdash;Celui qui m'aime, le voilà!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[p. 124]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-<h4>XIV</h4>
-
-<h4>DERNIER FEUILLET</h4>
-
-<p>Telles sont les chimères qui charment et égarent au matin de la vie.
-J'ai essayé de les fixer sans beaucoup d'ordre, mais bien des cœurs me
-comprendront. Les illusions tombent les unes après les autres, comme
-les écorces d'un fruit, et le fruit, c'est l'expérience. Sa saveur est
-amère; elle a pourtant quelque chose d'âcre qui fortifie,&mdash;qu'on me
-pardonne ce style vieilli. Rousseau dit que le spectacle de la nature
-console de tout. Je cherche parfois à retrouver mes bosquets de Clarens
-perdus au nord de Paris, dans les brumes. Tout cela est bien changé!</p>
-
-<p>Ermenonville! pays où fleurissait encore l'idylle antique,&mdash;traduite
-une seconde fois d'après Gessner! tu as perdu ta seule étoile, qui
-chatoyait pour moi d'un double éclat. Tour à tour bleue et rose comme
-l'astre trompeur d'Aldebaran, c'était Adrienne ou Sylvie,&mdash;c'étaient
-les deux moitiés d'un seul amour. L'une était l'idéal sublime, l'autre
-la douce réalité. Que me font maintenant tes ombrages et tes lacs,
-et même ton désert? Othys, Montagny, Loisy, pauvres hameaux voisins,
-Châalis,&mdash;que l'on restaure,&mdash;vous n'avez rien gardé de tout ce passé!
-Quelquefois, j'ai besoin de revoir ces lieux de solitude et de rêverie.
-J'y relève tristement en moi-même les traces fugitives d'une époque
-où le naturel était affecté; je souris parfois en lisant sur le flanc
-des granits certains vers de Roucher, qui m'avaient paru sublimes,&mdash;ou
-des maximes de bienfaisance au-dessus d'une fontaine ou d'une grotte
-consacrée à Pan. Les étangs, creusés à si grands frais, étalent en
-vain leur eau morte que le cygne dédaigne. Il n'est plus, le temps où
-les chasses de Condé passaient avec leurs amazones fières, où les cors
-se répondaient de loin, multipliés par les échos!... Pour se rendre
-à Ermenonville, on ne trouve plus aujourd'hui<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[p. 125]</a></span> de route directe.
-Quelquefois, j'y vais par Creil et Senlis; d'autres fois, par Dammartin.</p>
-
-<p>A Dammartin, l'on n'arrive jamais que le soir. Je vais coucher alors à
-l'<i>Image saint Jean.</i> On me donne d'ordinaire une chambre assez propre
-tendue en vieille tapisserie avec un trumeau au-dessus de la glace.
-Cette chambre est un dernier retour vers le bric-à-brac, auquel j'ai
-depuis longtemps renoncé. On y dort chaudement sous l'édredon, qui est
-d'usage dans ce pays. Le matin, quand j'ouvre la fenêtre, encadrée de
-vigne et de roses, je découvre avec ravissement un horizon vert de dix
-lieues, où les peupliers s'alignent comme des armées. Quelques villages
-s'abritent çà et là sous leurs clochers aigus, construits, comme on
-dit là, en pointes d'ossements. On distingue d'abord Othys,&mdash;puis
-Ève, puis Ver; on distinguerait Ermenonville à travers le bois, s'il
-avait un clocher; mais, dans ce lieu philosophique, on a bien négligé
-l'église. Après avoir rempli mes poumons de l'air si pur qu'on respire
-sur ces plateaux, je descends gaiement et je vais faire un tour chez
-le pâtissier. «Te voilà, grand frisé!&mdash;Te voilà, petit Parisien!» Nous
-nous donnons les coups de poing amicaux de l'enfance, puis je gravis
-un certain escalier où les joyeux cris de deux enfants accueillent ma
-venue. Le sourire athénien de Sylvie illumine ses traits charmés. Je me
-dis:</p>
-
-<p>&mdash;Là était le bonheur peut-être; cependant ...</p>
-
-<p>Je l'appelle quelquefois Lolotte, et elle me trouve un peu de
-ressemblance avec Werther, moins les pistolets, qui ne sont plus de
-mode. Pendant que le <i>grand frisé</i> s'occupe du déjeuner, nous allons
-promener les enfants dans les allées de tilleuls qui ceignent les
-débris des vieilles tours de brique du château. Tandis que ces petits
-s'exercent, au tir des compagnons de l'arc, à ficher dans la paille les
-flèches paternelles, nous lisons quelques poésies ou quelques pages de
-ces livres si courts qu'on ne fait plus guère.</p>
-
-<p>J'oubliais de dire que, le jour où la troupe dont faisait partie
-Aurélie a donné une représentation à Dammartin, j'ai conduit<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[p. 126]</a></span> Sylvie au
-spectacle, et je lui ai demandé si elle ne trouvait pas que l'actrice
-ressemblait à une personne qu'elle avait connue déjà.</p>
-
-<p>&mdash;A qui donc?</p>
-
-<p>&mdash;Vous souvenez-vous d'Adrienne?</p>
-
-<p>Elle partit d'un grand éclat de rire en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle idée!</p>
-
-<p>Puis, comme se le reprochant, elle reprit en soupirant:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Adrienne! elle est morte au couvent de Saint-S..., vers 1832.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<h4>CHANSONS ET LÉGENDES DU VALOIS</h4>
-
-<h4>VIEILLES BALLADES FRANÇAISES</h4>
-
-
-<p>Chaque fois que ma pensée se reporte aux souvenirs de cette province
-du Valois, je me rappelle avec ravissement les chants et les récits
-qui ont bercé mon enfance. La maison de mon oncle était toute pleine
-de voix mélodieuses, et celles des servantes qui nous avaient suivis à
-Paris chantaient tout le jour les ballades joyeuses de leur jeunesse,
-dont malheureusement je ne puis citer les airs. J'en ai donné ailleurs
-quelques fragments. Aujourd'hui, je ne puis arriver à les compléter,
-car tout cela est profondément oublié; le secret en est demeuré dans
-la tombe des aïeules. Avant d'écrire, chaque peuple a chanté; toute
-peine s'inspire à ces sources naïves, et l'Espagne, l'Allemagne,
-l'Angleterre, citent chacune avec orgueil leur romancero national.
-Pourquoi la France n'a-t-elle pas le sien? On publie aujourd'hui les
-chansons patoises de Bretagne et d'Aquitaine, mais aucun chant des
-vieilles provinces où s'est toujours parlée la vraie langue française
-ne nous sera conservé. Je crains encore que le travail qui se prépare
-ne soit fait purement au point de vue historique et scientifique.
-Nous aurons des ballades franques,<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[p. 127]</a></span> normandes, des chants de guerre,
-des lais et des virelais, des guerz bretons, des noëls bourguignons
-et picards... Mais songera-t-on à recueillir ces chants de la vieille
-<i>France,</i> dont je cite ici des fragments épars et qui n'ont jamais été
-complétés ni réunis? C'est qu'on n'a jamais voulu admettre dans les
-livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la
-syntaxe; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est
-bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses,
-des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie; mais
-elle porte un cachet d'ignorance qui révolte l'homme du monde, bien
-plus que ne fait le patois. Pourtant, ce langage a ses règles, ou du
-moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets
-tels que ceux de la célèbre romance: <i>Si j’étais hirondelle,</i> soient
-abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au
-répertoire chantant des concierges et des cuisinières. Quoi de plus
-gracieux et de plus poétique pourtant!</p>
-
-<blockquote>
-<p>Si j'étais hirondelle!&mdash;Que je puisse voler,&mdash;Sur votre sein, la
-belle,&mdash;J'irais me reposer!</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il faut continuer, il est vrai, par: J'<i>ai z'un coquin de frère ...,</i>
-ou risquer un hiatus terrible; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle
-repoussé ce <i>z</i> si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le
-charme du langage de l'ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du
-Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons?</p>
-
-<p>Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à
-notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et
-naïves productions de poëtes modestes; mais la rime, cette sévère rime
-française, comment s'arrangerait-elle du couplet suivant:</p>
-
-<blockquote>
-<p>La fleur de l'olivier&mdash;Que vous avez aimé,&mdash;Charmante beauté!&mdash;Et vos
-beaux yeux charmants,&mdash;Que mon cœur aime tant,&mdash;Les faudra-t-il quitter?</p>
-</blockquote>
-
-<p>Observez que la musique se prête admirablement à ces<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[p. 128]</a></span> hardiesses
-ingénues, et trouve dans les assonances, ménagées suffisamment
-d'ailleurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. Voilà
-deux charmantes chansons, qui ont comme un parfum de la Bible, dont la
-plupart des couplets sont perdus, parce que personne n'a jamais osé les
-écrire ou les imprimer. Nous en dirons autant de celle où se trouve la
-strophe suivante:</p>
-
-<blockquote>
-<p>Enfin vous voilà donc,&mdash;Ma belle mariée,&mdash;Enfin vous voilà donc&mdash;A
-votre époux liée,&mdash;Avec un long fil d'or&mdash;Qui ne rompt qu'à la mort!</p>
-</blockquote>
-
-<p>Quoi de plus pur, d'ailleurs, comme langue et comme pensée? Mais
-l'auteur de cet épithalame ne savait pas écrire, et l'imprimerie nous
-conserve les gravelures de Collé, de Piis et de Panard! Les étrangers
-reprochent à notre peuple de n'avoir aucun sentiment de la poésie et
-de la couleur; mais où trouver une composition et une imagination plus
-orientales que dans cette chanson de nos mariniers:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Ce sont les filles de la Rochelle&mdash;Qui ont armé un bâtiment&mdash;Pour
-aller faire la course&mdash;Dedans les mers du Levant.</p>
-
-<p>La coque en est en bois rouge,&mdash;Travaillé fort proprement&mdash;La mâture
-est en ivoire,&mdash;Les poulies en diamant.</p>
-
-<p>La grand'voile est en dentelle,&mdash;La misaine en satin blanc;&mdash;Les
-cordages du navire&mdash;Sont de fils d'or et d'argent.</p>
-
-<p>L'équipage du navire,&mdash;C'est tout filles de quinze ans;&mdash;Les gabiers
-de la grande hune&mdash;N'ont pas plus de dix-huit ans! etc.</p></blockquote>
-
-<p>Les richesses poétiques n'ont jamais manqué au marin, ni au soldat
-français, qui ne rêvent dans leurs chants que filles du roi, sultanes,
-et même présidentes, comme dans la ballade trop connue:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>C'est dans la ville de Bordeaux&mdash;Qu'il est arrivé trois vaisseaux, etc.</p></blockquote>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[p. 129]</a></span></p>
-
-<p>Mais le tambour des gardes françaises, où s'arrêtera-t-il, celui-là?</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Un joli tambour s'en allait à la guerre, etc.</p></blockquote>
-
-<p>La fille du roi est à sa fenêtre, le tambour la demande en mariage:
-«Joli tambour, dit le roi, tu n'es pas assez riche!&mdash;Moi? dit le
-tambour sans se déconcerter.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>J'ai trois vaisseaux sur la mer gentille,&mdash;L'un chargé d'or, l'autre
-de perles fines,&mdash;Et le troisième pour promener ma mie!</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;Touche là, tambour, lui dit le roi, tu n'auras pas ma fille!&mdash;Tant
-pis! dit le tambour, j'en trouverai de plus gentilles!...»
-Étonnez-vous, après ce tambour-là, de nos soldats devenus rois! Voyons
-maintenant ce que va faire un capitaine:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>A Tours en Touraine,&mdash;Cherchant ses amours;&mdash;Il les a cherchées,&mdash;Il
-les a trouvées&mdash;En haut d'une tour.</p></blockquote>
-
-<p>Le père n'est pas un roi, c'est un simple chapelain qui répond à la
-demande en mariage:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Mon beau capitaine,&mdash;Ne te mets en peine,&mdash;Tu ne l'auras pas.</p></blockquote>
-
-<p>La réplique du capitaine est superbe:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Je l'aurai par terre,&mdash;Je l'aurai par mer&mdash;Ou par trahison.</p></blockquote>
-
-<p>Il fait si bien, en effet, qu'il enlève la jeune fille sur son cheval;
-et l'on va voir comme elle est bien traitée une fois en sa possession:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>A la première ville,&mdash;Son amant habille&mdash;Tout en satin blanc!&mdash;A la
-seconde ville,&mdash;Son amant l'habille&mdash;Tout d'or et d'argent.</p>
-
-<p>A la troisième ville,&mdash;Sou amant l'habille&mdash;Tout en diamants!&mdash;Elle
-était si belle,&mdash;Qu'elle passait pour reine&mdash;Dans le régiment!</p></blockquote>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[p. 130]</a></span></p>
-
-<p>Après tant de richesses dévolues à la verve un peu gasconne du
-militaire et du marin, envierons-nous le sort du simple berger? Le
-voilà qui chante et qui rêve:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au jardin de mon père,&mdash;Vole, mon cœur, vole!&mdash;Il y a z'un pommier
-doux,&mdash;Tout doux!</p>
-
-<p>Trois belles princesses,&mdash;Vole, mon cœur, vole!&mdash;Trois belles
-princesses&mdash;Sont couchées dessous, etc.</p></blockquote>
-
-<p>Est-ce donc la vraie poésie, est-ce la soif mélancolique de l'idéal qui
-manque à ce peuple pour comprendre et produire des chants dignes d'être
-comparés à ceux de l'Allemagne et de l'Angleterre? Non, certes; mais
-il est arrivé qu'en France la littérature n'est jamais descendue au
-niveau de la grande foule; les poëtes académiques du <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span>
-et du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle n'auraient pas plus compris de telles
-inspirations, que les paysans n'eussent admiré leurs odes, leur épîtres
-et leurs poésies fugitives, si incolores, si gourmées. Pourtant,
-comparons encore la chanson que je vais citer à tous ces bouquets
-à Chloris qui faisaient, vers ce temps, l'admiration des belles
-compagnies:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quand Jean Renaud de la guerre revint,&mdash;Il en revint triste et
-chagrin.&mdash;«Bonjour, ma mère!&mdash;Bonjour, mon fils!&mdash;Ta femme est
-accouchée d'un petit.»</p>
-
-<p>«Allez, ma mère, allez devant,&mdash;Faites-moi dresser un beau lit
-blanc;&mdash;Mais faites-le dresser si bas,&mdash;Que ma femme ne l'entende pas!»</p>
-
-<p>Et, quand ce fut vers le minuit,&mdash;Jean Renaud a rendu l'esprit.</p></blockquote>
-
-<p>Ici, la scène de la ballade change et se transporte dans la chambre de
-l'accouchée:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Ah! dites, ma mère, ma mie,&mdash;Ce que j'entends pleurer ici?&mdash;Ma fille,
-ce sont les enfants&mdash;Qui se plaignent du mal de dents.»</p>
-
-<p>«Ah! dites, ma mère, ma mie,&mdash;Ce que j'entends clouer ici?&mdash;Ma fille,
-c'est le charpentier,&mdash;Qui raccommode le plancher!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[p. 131]</a></span></p>
-
-<p>«Ah! dites, ma mère, ma mie,&mdash;Ce que j'entends chanter ici?&mdash;Ma fille,
-c'est la procession&mdash;Qui fait le tour de la maison!»</p>
-
-<p>«Mais dites, ma mère, ma mie,&mdash;Pourquoi donc pleurez-vous
-ainsi?&mdash;Hélas! je ne puis le cacher:&mdash;C'est Jean Renaud qui est
-décédé.»</p>
-
-<p>«Ma mère! dites au fossoyeux&mdash;Qu'il fasse la fosse pour deux,&mdash;Et que
-l'espace y soit si grand,&mdash;Qu'on y renferme aussi l'enfant!»</p></blockquote>
-
-<p>Ceci ne le cède en rien aux plus touchantes ballades allemandes; il
-n'y manque qu'une certaine exécution de détail qui manquait aussi à la
-légende primitive de Lénore et à celle du roi des Aulnes, avant Gœthe
-et Burger. Mais quel parti encore un poëte eût tiré de la complainte de
-Saint-Nicolas, que nous allons citer en partie.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Il était trois petits enfants&mdash;Qui s'en allaient glaner aux champs.</p>
-
-<p>S'en vont au soir chez un boucher.&mdash;«Boucher, voudrais-tu nous
-loger?&mdash;Entrez, entrez, petits enfants,&mdash;Il y a de la place
-assurément.»</p>
-
-<p>Ils n'étaient pas sitôt entrés,&mdash;Que le boucher les a tués,&mdash;Les a
-coupés en petits morceaux,&mdash;Mis au saloir comme pourceaux.</p>
-
-<p>Saint Nicolas au bout d'sept ans,&mdash;Saint Nicolas vint dans ce
-champ.&mdash;Il s'en alla chez le boucher:&mdash;«Boucher, voudrais-tu me loger?»</p>
-
-<p>«Entrez, entrez, saint Nicolas,&mdash;Il y a d'la place, il n'en manque
-pas.»&mdash;Il n'était pas sitôt entré,&mdash;Qu'il a demandé à souper.</p>
-
-<p>«Voulez-vous un morceau d'jambon?&mdash;Je n'en veux pas, il n'est pas
-bon.&mdash;Voulez-vous un morceau de veau?&mdash;Je n'en veux pas, il n'est pas
-beau!»</p>
-
-<p>«Du p'tit salé je veux avoir,&mdash;Qu'il y a sept ans qu'est dans
-l'saloir!»&mdash;Quand le boucher entendit cela,&mdash;Hors de sa porte il
-s'enfuya.</p>
-
-<p>«Boucher, boucher, ne t'enfuis pas,&mdash;Repens-toi, Dieu te
-pardonn'ra.»&mdash;Saint Nicolas posa trois doigts&mdash;Dessus le bord de ce
-saloir.</p>
-
-<p>Le premier dit: «J'ai bien dormi!»&mdash;Le second dit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[p. 132]</a></span></p>
-
-<p>«Et moi aussi!»&mdash;Et le troisième répondit:&mdash;«Je croyais être en
-paradis!»</p></blockquote>
-
-<p>N'est-ce pas là une ballade d'Uhland, moins les beaux vers? Mais
-il ne faut pas croire que l'exécution manque toujours à ces naïves
-inspirations populaires.</p>
-
-<p>A part les rimes incorrectes, la chanson que nous avons citée dans <i>les
-Faux-Saulniers: Le roi Loys est sur son pont,</i> composée sur un des
-plus beaux airs qui existent, est déjà de la vraie poésie romantique
-et chevaleresque; c'est comme un chant d'église croisé par un chant
-de guerre; on n'a pas conservé la seconde partie de la ballade, dont
-pourtant nous connaissons vaguement le sujet. Le beau Lautrec, l'amant
-de cette noble fille, revient de la Palestine au moment où on la
-portait en terre. Il rencontre l'escorte sur le chemin de Saint-Denis.
-Sa colère met en fuite prêtres et archers, et le cercueil reste en son
-pouvoir. «Donnez-moi, dit-il à sa suite, donnez-moi mon couteau d'or
-fin, que je découse ce drap de lin!» Aussitôt délivrée de son linceul,
-la belle revient à la vie. Son amant l'enlève et l'emmène dans son
-château au fond des forêts. Vous croyez <i>qu'ils vécurent heureux</i> et
-que tout se termina là; mais, une fois plongé dans les douceurs de la
-vie conjugale, le beau Lautrec n'est plus qu'un mari vulgaire, il passe
-tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu'un jour sa fière
-épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l'eau
-noire, en lui criant:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Va-t'en, vilain pêche-poissons!&mdash;Quand ils seront bons,&mdash;Nous en
-mangerons.</p></blockquote>
-
-<p>Propos mystérieux, digne d'Arcabonne ou de Mélusine.&mdash;En expirant, le
-pauvre châtelain a la force de détacher ses clefs de sa ceinture et
-de les jeter à la fille du roi, en lui disant qu'elle est désormais
-maîtresse et souveraine, et qu'il se trouve heureux de mourir par sa
-volonté!... Il y a dans cette conclusion bizarre quelque chose qui
-frappe involontairement l'esprit, et qui laisse douter si le poëte
-a voulu finir par un trait de<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[p. 133]</a></span> satire, ou si cette belle morte que
-Lautrec a tirée du linceul n'était pas une sorte de femme vampire,
-comme les légendes nous en présentent souvent.</p>
-
-<p>Du reste, les variantes et les interpolations sont fréquentes dans
-ces chansons; chaque province possédait une version différente. On
-a recueilli comme une légende du Bourbonnais, <i>la Jeune Fille de la
-Garde,</i> qui commence ainsi:</p>
-
-<blockquote>
-<p>Au château de la Garde,&mdash;Il y a trois belles filles;&mdash;Il y en a une
-plus belle que le jour.&mdash;Hâte-toi, capitaine,&mdash;Le duc va l'épouser.</p>
-</blockquote>
-
-<p>C'est celle que nous avons également citée dans <i>les Faux-Saulniers,</i>
-qui commence ainsi dans le Beauvoisis, où nous l'avons entendu chanter,
-dépouillée de toute couleur chevaleresque et locale:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Dessous le rosier blanc&mdash;La belle se promène.</p></blockquote>
-
-<p>Voilà le début, simple et charmant; où cela se passe-t-il? Peu importe!
-Ce serait si l'on voulait la fille d'un sultan rêvant sous les bosquets
-de Schiraz, Trois cavaliers passent au clair de la lune: «Montez, dit
-le plus jeune, sur mon beau cheval gris.» N'est-ce pas là la course
-de Lénore, et n'y a-t-il pas une attraction fatale dans ces cavaliers
-inconnus!</p>
-
-<p>Ils arrivent à la ville, s'arrêtent à une hôtellerie éclairée et
-bruyante. La pauvre fille tremble de tout son corps:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Aussitôt arrivée,&mdash;L'hôtesse la regarde.&mdash;«Êtes-vous ici par force&mdash;Ou
-pour votre plaisir?&mdash;Au jardin de mon père&mdash;Trois cavaliers m'ont
-pris.»</p></blockquote>
-
-<p>Sur ce propos, le souper se prépare: «Soupez, la belle, et soyez
-heureuse;</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Avec trois capitaines,&mdash;Vous passerez la nuit.» Mais le souper
-fini,&mdash;La belle tomba morte.&mdash;Elle tomba morte&mdash;Pour ne plus revenir!</p></blockquote>
-
-<p>«Hélas! ma mie est morte! s'écrie le plus jeune cavalier;<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[p. 134]</a></span> qu'en
-allons-nous faire?...» Et ils conviennent de la reporter au château de
-son père, sous le rosier blanc.</p>
-
-<blockquote>
-<p>Et, au bout de trois jours,&mdash;La belle ressuscite.</p>
-
-<p>&mdash;«Ouvrez, ouvrez, mon père,&mdash;Ouvrez sans plus tarder!&mdash;Trois jours
-j'ai fait la morte,&mdash;Pour mon honneur garder.»</p></blockquote>
-
-<p>La vertu des filles du peuple attaquée par des seigneurs félons a
-fourni encore de nombreux sujets de romances. Il y a, par exemple, la
-fille d'un pâtissier, que son père envoie porter des gâteaux chez un
-galant châtelain. Celui-ci la retient jusqu'à la nuit close, et ne veut
-plus la laisser partir. Pressée de son déshonneur, elle feint de céder,
-et demande au comte son poignard pour couper une agrafe de son corset.
-Elle se perce le cœur, et les pâtissiers instituent une fête pour cette
-martyre boutiquière.</p>
-
-<p>Il y a des chansons de <i>causes célèbres</i> qui offrent un intérêt moins
-romanesque, mais souvent plein de terreur et d'énergie. Imaginez un
-homme qui revient de la chasse et qui répond à un autre qui l'interroge:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«J'ai tant tué de petits lapins blancs,&mdash;Que mes souliers sont pleins
-de sang.&mdash;T'en as menti, faux traître!&mdash;Je te ferai connaître.&mdash;Je
-vois, je vois à tes pâles couleurs&mdash;Que tu viens de tuer ma sœur!»</p></blockquote>
-
-<p>Quelle poésie sombre en ces lignes qui sont à peine des vers! Dans une
-autre, un déserteur rencontre la maréchaussée, cette terrible Némésis
-au chapeau bordé d'argent.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>On lui a demandé:&mdash;«Où est votre congé?&mdash;Le congé que j'ai pris, il
-est sous mes souliers.»</p></blockquote>
-
-<p>Il y a toujours une amante éplorée mêlée à ces tristes récits.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>La belle s'en va trouver son capitaine,&mdash;Son colonel et aussi son
-sergent...</p></blockquote>
-
-<p>Le refrain est une mauvaise phrase latine, sur un ton de<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[p. 135]</a></span> plain-chant,
-qui prédit suffisamment le sort du malheureux soldat.</p>
-
-<p>Quoi de plus charmant que la chanson de Biron, si regretté dans ces
-contrées:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quand Biron voulut danser,&mdash;Quand Biron voulut danser,&mdash;Ses souliers
-fit apporter,&mdash;Ses souliers fit apporter;&mdash;Sa chemise&mdash;De Venise,&mdash;Son
-pourpoint&mdash;Fait au point,&mdash;Son chapeau tout rond.&mdash;Vous danserez,
-Biron!</p></blockquote>
-
-<p>Nous avons cité deux vers de la suivante:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>La belle était assise&mdash;Près du ruisseau coulant,&mdash;Et dans l'eau qui
-frétille,&mdash;Baignait ses beaux pieds blancs.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;Allons, ma mie, légèrement!&mdash;Légèrement!</p>
-
-<p>C'est une jeune fille des champs qu'un seigneur surprend au bain
-comme Percival surprit Griselidis. Un enfant sera le résultat de leur
-rencontre. Le seigneur dit:</p>
-
-<blockquote>
-<p style="margin-left: 10%;">
-«En ferons-nous un prêtre,&mdash;Ou bien un président?</p>
-</blockquote>
-
-<p>&mdash;Non, répond la belle, ce ne sera qu'un paysan:</p>
-
-<blockquote>
-<p>&mdash;On lui mettra la botte&mdash;Et trois oignons dedans ...
-&mdash;Il s'en ira criant:&mdash;«Qui veut mes oignons blancs?
-&mdash;Allons, ma mie, légèrement, etc.
-</p>
-</blockquote>
-
-<p>Nous nous arrêtons dans ces citations si incomplètes, si difficiles
-à faire comprendre sans la musique et sans la poésie des lieux et
-des hasards, qui font que tel ou tel de ces chants populaires se
-grave ineffaçablement dans l'esprit. Ici, ce sont des compagnons qui
-passent avec leurs longs bâtons ornés de rubans; là, des mariniers qui
-descendent un fleuve; des buveurs d'autrefois (ceux d'aujourd'hui ne
-chantent plus guère), des lavandières, des faneuses, qui jettent au
-vent quelques lambeaux des chants de leurs aïeules. Malheureusement,
-on les entend répéter plus souvent aujourd'hui les romances à la mode,
-platement spirituelles, ou même franchement incolores, variées sur
-trois à quatre thèmes éternels. Il serait à désirer<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[p. 136]</a></span> que de bons poëtes
-modernes missent à profit l'inspiration naïve de nos pères, et nous
-rendissent, comme l'ont fait les poëtes d'autres pays, une foule de
-petits chefs-d'œuvre qui se perdent de jour en jour avec la mémoire et
-la vie des bonnes gens du temps passé.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[p. 137]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="JEMMY" id="JEMMY">JEMMY</a></h3>
-
-<h4>I</h4>
-
-<h5>COMMENT JACQUES TOFFEL ET JEMMY O'DOUGHERTY TIRÈRENT A LA FOIS DEUX
-ÉPIS ROUGES DE MAÏS</h5>
-
-
-<p>A moins de cent milles de distance du confluent de l'Alléghany et
-du Monogehala, est situé un vallon délicieux, ou ce qu'on appelle
-dans la langue du pays un <i>bottom,</i> véritable paradis borné de tous
-côtés par des montagnes et par le cours de l'Ohio, que les Français
-ont surnommé <i>Belle Rivière.</i> Le versant et la cime des hauteurs qui
-s'étagent doucement vers l'horizon sont revêtus d'une riche végétation
-de sycomores centenaires, d'aunes et d'acacias, tous unis par le tissu
-de la vigne sauvage, et sous lesquels on respire une douce fraîcheur.
-Sur le premier plan, les deux rivières réunies dans l'Ohio roulent
-paisiblement leurs eaux jumelles, offrant çà et là une barque qui
-glisse sur les eaux tranquilles, ou parfois quelque bateau à vapeur,
-volant comme une flèche, qui fait surgir des bandes effarouchées de
-canards et d'oies sauvages établis sous l'ombre des sycomores et des
-saules pleureurs. Un seul sentier conduit à la partie supérieure du
-canton, à ce qu'on appelle le haut pays, où, depuis soixante ans, des
-Anglais, des Irlandais, des Allemands, et autres races européennes,
-se sont établis, alliés et fondus ensemble complètement. Ce n'est pas
-à dire pourtant que cette grande famille républicaine<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[p. 138]</a></span> ne manifeste
-plus par aucun signe sa diversité d'origine. Le descendant allemand,
-par exemple, tient encore fortement à sa <i>sauerkraut</i>;<a name="NoteRef_1_3" id="NoteRef_1_3"></a><a href="#Note_1_3" class="fnanchor">[1]</a> il préfère
-encore son <i>blockhaus,</i> simple et rustique comme lui, à l'élégante
-<i>franchouse</i> de ses voisins; la couleur favorite de son habit à larges
-pans est toujours bleue; ses bas sont de cette couleur; ses gros
-souliers ronds portent le dimanche d'épaisses boucles d'argent, et,
-comme ses aïeux encore, il affectionne les <i>inexpressibles</i> en peau
-nouées au-dessous du genou avec des courroies.</p>
-
-<p>La mode tyrannique, ou, comme on l'appelle là-bas, la <i>fashion,</i> n'a
-encore trouvé que peu d'occasions d'étendre son empire, et un chapeau
-très-simple en paille et en soie, une robe encore plus simple d'une
-étoffe fabriquée dans le pays, forment toute la parure dont les
-familles permettent aux jeunes demoiselles d'augmenter le pouvoir de
-leurs charmes.</p>
-
-<p>Malgré cette résistance obstinée des têtes allemandes, les différents
-partis vivent dans la plus parfaite union; peut-être même ces nuances
-contribuent-elles à l'agrément de leurs réunions et fêtes assez
-fréquentes, connues en général sous le nom de <i>frœhlichs.</i> On appelle
-ainsi, en effet, les assemblées qui ont lieu chez l'un ou chez l'autre
-pour écosser en commun les épis de maïs. Il faut voir les couples
-joyeux accourant par une belle soirée d'automne des quatre points
-cardinaux, franchissant les haies, se frayant une route à travers
-les broussailles, sortant enfin des bois avec des joues rouges comme
-l'écarlate, et se secouant les mains en arrivant à faire craquer leurs
-os. Puis ils s'asseyent en demi-cercle devant la maison du rendez-vous,
-ayant en face une montagne de tiges de maïs, et derrière eux le vieux
-Bambo, destiné à couronner la fête par son talent musical, mais qui,
-couché en attendant sur le banc du poêle, s'abandonne provisoirement à
-un sommeil tant soit peu bruyant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[p. 139]</a></span></p>
-
-<p>Il y a environ quarante ans qu'il y eut une de ces réunions dans
-la colonie, chez Jacques Blocksberger. Parmi les jeunes gens qui y
-accoururent de plus de cinq milles à la ronde, il s'en trouva surtout
-deux qu'on salua avec un empressement particulier. C'était d'abord une
-fraîche miss irlandaise, portant le nom sonore de Jemmy O'Dougherty,
-ronde et fraîche jeune fille, ayant une gracieuse figure de lutin,
-des joues bien roses, un cou de cygne, des yeux d'un bleu grisâtre,
-dont certains regards faisaient mal, enfin un petit nez tant soit peu
-aquilin, qui faisait supposer à celle à qui il appartenait une certaine
-dose de sagacité et aussi d'assurance et d'inflexibilité irlandaises,
-dont son futur époux devait attendre quelque signification en bien ou
-en mal. Mais, si elle ne semblait pas aussi patiente que Job, elle
-était du moins aussi pauvre, ce qui ne l'empêchait pas de savoir
-arranger les choses de manière à paraître partout avec avantage, et
-dans une toilette irréprochable pour le pays.</p>
-
-<p>Le second personnage dont nous avons à parler était mister
-Christophorus, ou, comme on l'appelait ordinairement, le riche Toffel
-(abréviation allemande de Christophe), garçon de six pieds six pouces
-américains, en apparence un peu lâche, mais nerveux et solidement
-constitué. Indépendamment de ces avantages, et ils n'étaient pas à
-dédaigner, Christophorus possédait encore une métairie de trois cents
-acres, tout le vallon de l'Ohio dont nous avons fait une description,
-une grange bâtie en pierre, une maison ornée de jalousies peintes en
-vert, et pourvue d'un toit en bardeaux également peints en rouge, et, à
-ce qu'on disait encore, deux bas de laine bleue que lui avait laissés
-son père, et qui étaient entièrement remplis de bons dollars espagnols.
-Aussi, lorsque Toffel passait devant quelque ferme sur son cheval gris,
-en sifflant un air allemand, le cœur de plus d'une blondine se mettait
-à battre plus vite.</p>
-
-<p>Il arriva donc que Jemmy se trouva placée à côté de Toffel. Comment
-cela se fit, c'est ce que la chronique ne dit pas bien clairement; mais
-ce qui paraît certain, c'est que la volonté de<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[p. 140]</a></span> ce dernier ne fut pour
-rien dans ce hasard. Toffel, comme nous l'avons dit, était un grand
-garçon à larges épaules, et, comme les bancs du local n'étaient rien
-moins que commodes, il s'assit sur le tronc d'un hickory; Jemmy choisit
-sa place tout à côté de lui, comme pour se séparer d'un certain groupe
-de jeunes gens plus bruyants et plus entreprenants que notre héros.
-En effet, celui-ci siégeait sans mauvaise pensée, paisible comme un
-citoyen sensé des États-Unis, écossant des épis de maïs, et pensant à
-son énorme cheval, à son bétail et à ses bas bleus, ainsi qu'à mille
-autres choses, excepté à sa gentille voisine. Nous ne voulons pas dire
-que sa voisine pensât à lui; seulement, avec toute la complaisance
-d'une âme chrétienne, elle entassait d'une main leste un grand nombre
-de tiges devant son voisin, qui, long et maladroit qu'il était,
-n'avait plus qu'à étendre le bras pour les écosser commodément. Mais
-Toffel ne faisait nulle attention à cette main amicale, et continuait
-d'écosser jusqu'à ce que, le tas diminuant, il lui fallait se courber
-et s'étendre à sa grande gêne; mais alors ce fut encore elle qui se
-courba gracieusement, et rassembla quelques douzaines d'épis dans son
-tablier pour les poser en petit tas devant lui, le tout avec une grâce
-si enchanteresse, qu'il était presque impossible de lui résister. Mais
-soyez assuré que toute cette attention eût encore échappé aux regards
-de notre tête carrée d'Allemand, si, précisément dans l'instant où
-elle tournait d'une manière si attrayante devant lui, son œil n'eût
-rencontré par hasard celui de Toffel, et cet œil, dirent quelques
-mauvaises langues, avait alors une expression si irrésistible, que
-Toffel, pour la première fois, ouvrit grandement les siens.</p>
-
-<p>Sur quoi, il se remit à écosser son maïs, et à prendre de temps en
-temps une gorgée de whiskey, sans un mot de remercîment à sa gentille
-et complaisante voisine. Faut-il s'étonner si elle se lassa d'aider à
-la paresse d'une bûche si insensible? Donc, quand le troisième tas fut
-écossé, Jemmy ne s'occupa pas davantage de Toffel. Quoi qu'il en soit,
-celui-ci commençait<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[p. 141]</a></span> à se trouver assez bien, et à prendre plus souvent
-sa gorgée de whiskey, quand le sort jaloux le menaça de le priver de
-cette consolation.</p>
-
-<p>Plusieurs heures s'étaient déjà envolées depuis que la société s'était
-livrée au travail, quand le hasard voulut que les deux voisins
-tirassent à la fois chacun deux épis de grain rouge. Mais il faut
-savoir que, suivant un usage respectable établi aux États-Unis, deux
-épis rouges qui sont tirés et écossés en même temps par deux individus
-qualifiés, comme Jemmy O'Dougherty et Jacques Toffel, confèrent au plus
-fort des deux le droit de donner et même au besoin de prendre un baiser
-à l'autre.</p>
-
-<p>Toffel était donc en possession d'un titre aussi valable qu'aucun autre
-au monde; mais peu s'en fallut qu'il ne le perdît, en négligeant d'en
-user. En effet, déjà il avait laissé tomber sa tige, quand Jemmy, brave
-fille! s'avisa d'avoir des yeux pour lui.</p>
-
-<p>&mdash;Deux épis rouges! s'écria-t-elle dans une naïve ignorance de ce
-qu'elle faisait.</p>
-
-<p>&mdash;Deux épis rouges! s'écrièrent aussitôt cinquante gosiers. Et toute
-la société se mit debout comme si la foudre était tombée au milieu
-d'elle. Ici, il fut impossible à notre Toffel de ne pas comprendre
-la cause de cette émotion générale. Aussi parut-il enfin jaloux du
-droit que le hasard lui avait conféré; mais il fallait encore vaincre
-la résistance de tout le corps féminin, qui forma autour de Jemmy un
-carré qui aurait défié tout un bataillon de freluquets de la ville.
-Cependant, Toffel n'était pas homme à se laisser arrêter par de vaines
-démonstrations; il s'avança vers les conjurées, saisit commodément
-chacune de ses adversaires après l'autre, en jeta une demi-douzaine
-sur un tas d'épis à sa droite, une demi douzaine sur un autre tas à
-sa gauche, et se fraya ainsi la route jusqu'à Jemmy, qui, il faut le
-dire, lui résista bravement; mais la citadelle la plus forte finit par
-se rendre, et ainsi céda enfin notre Irlandaise, qui laissa Toffel
-imprimer paisiblement ses lèvres larges d'un<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[p. 142]</a></span> pouce sur les siennes,
-bien qu'elle eût pu, à ce que prétendirent quelques compagnes jalouses,
-éviter en partie ce terrible contact.</p>
-
-<p>Ici s'arrêtent nos renseignements sur cette agréable soirée, et nous
-pouvons croire seulement que la tranquillité d'esprit de Toffel y reçut
-une forte secousse, et qu'après le <i>frœhlich,</i> qui comprenait aussi la
-danse, il fut longtemps à s'endormir, et fit un rêve pour la première
-fois de sa vie.</p>
-
-<p>Il arriva que, peu de temps après, par un beau soir de décembre, Toffel
-sella son étalon gris pommelé, et monta au petit trot les sinuosités
-qui conduisent encore aujourd'hui de Toffelsville au pays haut, à
-travers les montagnes de l'Ohio.</p>
-
-<p>C'était une chose réjouissante que de voir les belles fermes au milieu
-desquelles il eut à passer dans sa course. Plus d'une fille fraîche et
-gentille, et, ce qui veut dire plus, mainte jeune fille ayant une bonne
-dot, vivait dans ces habitations d'un extérieur grossier; plus d'une
-jolie bouche cria à Toffel:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Toffel! encore en route si tard? Ne voulez-vous pas entrer?</p>
-
-<p>Mais Toffel n'avait ni yeux ni oreilles, et continuait son chemin; et
-les fermes prirent un aspect toujours plus chétif, jusqu'à ce qu'enfin
-il arrivât à une pièce de terre, couverte de châtaigniers, où sa
-patience semblait sur le point de l'abandonner. C'est qu'il ne pouvait
-jamais voir sans humeur cette espèce d'arbres, qu'il regardait avec
-raison comme le signe le plus certain de l'infécondité du sol.&mdash;Et
-pourtant, Toffel, tu continues encore à trotter; es-tu donc tellement
-indifférent à ton repos que tu te laisses ensorceler par les yeux de
-ce gentil lutin aux cheveux dorés, que le malin esprit lui même ne
-parviendrait pas à maîtriser, qui, semblable au chat, sait à la fois
-égratigner et caresser, rire et pleurer, le tout dans un seul et même
-instant? Réfléchis, cher Toffel, suspends ton pèlerinage! L'eau et le
-feu, le whiskey et le thé, des gâteaux de mais, tout cela irait-il
-ensemble?... Mais le voici à l'extrémité du plant de châtaigniers,
-et même devant un ... comment le<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[p. 143]</a></span> nommerons-nous? devant une espèce
-d'édifice qui semble dater des guerres des Indiens. Toffel secoua la
-tête d'un air pensif; c'est la maison du vieux Davy O'Dougherty, et
-c'est une maison d'un misérable aspect. Et sa grange? il n'en a pas;
-ses haies? on a honte de les regarder. Oui, sa ferme offre un triste
-tableau de l'industrie irlandaise; point de cheval, point de charrue;
-toute la fortune agricole de Davy se réduit à quelques étroites pièces
-de terre, semées de maïs et de pommes de terre.</p>
-
-<p>Toffel fit une longue pause, indécis, pensif; mais justement le vieux
-Davy était assis près de la porte, avec sa vénérable moitié aux cheveux
-roux, et une demi-douzaine de petits monstres de la même couleur. Jemmy
-seule ... il serait peu galant de ne pas la dire franchement blonde,
-était la grâce et l'ornement de la triste cabane. Elle préparait le
-thé, et mettait sur la table des gâteaux de maïs. Toffel alla s'asseoir
-devant la cheminée sans avoir à peine desserré les lèvres, et n'eût
-point bougé de cette place, si, en sa qualité d'Allemand, l'odeur de
-la fumée du charbon de terre ne l'eût désagréablement affecté; il se
-leva brusquement pour chercher une atmosphère plus pure, pendant que
-Jemmy, le voyant à moitié aveuglé, s'enfuyait dans la cuisine avec un
-rire moqueur. Toffel hésita un instant entre les deux portes, mais
-involontairement il se trouva transporté devant le feu de la cuisine,
-qui, étant de bois, lui plut bien mieux que l'autre, et auquel Jemmy
-daigna bientôt prendre place à ses côtés.</p>
-
-<p>Un quart d'heure s'était écoulé, et pas une pensée immodeste ou
-quelconque n'avait traversé le cerveau de notre cavalier. La seule
-licence qu'il se permit de prendre consistait de transporter son
-chapeau d'un genou sur l'autre.</p>
-
-<p>Enfin, cependant, il prit courage, et, regardant fixement sa voisine,
-il lui demanda en anglais si elle ne voulait pas le prendre pour mari.</p>
-
-<p>Que voulez-vous que je fasse d'un Allemand?</p>
-
-<p>Telle fut la réponse un peu dure de la malicieuse<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[p. 144]</a></span> Irlandaise, qui, en
-rabaissant la marchandise qu'elle convoitait, n'avait d'autre but que
-de se l'assurer à meilleur marché.</p>
-
-<p>Mais songez bien à ce qu'était une telle réponse adressée par une
-petite créature comme Jemmy à un homme comme Toffel, garçon de six
-pieds, possesseur de trois cents acres de terre et de deux bas bleus
-garnis.</p>
-
-<p>Toffel n'était rien moins que fier, cependant il se leva fort
-déconcerté, tira son chapeau, et s'apprêtait à sortir en soupirant de
-la cuisine, lorsque la rusée jeune fille, se glissant entre lui et la
-porte, lui dit en lui prenant la main:</p>
-
-<p>&mdash;Et, si je vous prends, me promettez-vous d'être bon enfant?</p>
-
-<p>Le dialogue dès lors prit des formes plus précises, et Toffel ne tarda
-pas à aller rejoindre son gris pommelé, après avoir rudement serré la
-main de sa future.</p>
-
-<p>Quelques jours après, le ministre protestant Gaspard Ledermaul,
-ancien tailleur, bénissait le mariage de Jacques Toffel et de Jemmy
-O'Dougherty; ce qui semblerait, devoir mettre fin à notre histoire, si
-nous en voulions abandonner légèrement les héros, et si l'on ne savait,
-d'ailleurs, que les mariages n'offrent pas moins de péripéties que les
-amours les plus traversées.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_3" id="Note_1_3"></a><a href="#NoteRef_1_3"><span class="label">[1]</span></a> Choucroute. <i>Blockhaus,</i> maison construite en troncs
-d'arbres équarris. <i>Franchouse,</i> maison de charpente revêtue de pierres
-et de plâtre.</p></div>
-
-<hr />
-<h4>II</h4>
-
-<h5>COMMENT JEMMY O'DOUGHERTY EUT TOUT D'ALLER A UN MEETING SUR UN TROP
-GRAND CHEVAL</h5>
-
-<p>Jacques Toffel n'avait pas encore accompli sa vingt et unième année,
-quand il entra dans la lune de miel, et ici nous devons dire à sa
-louange qu'il sut jouir du bonheur avec sa modération accoutumée.
-Nous n'avons pas laissé voir qu'il fût dissipé; et, assurément, nulle
-tentation ne lui vint d'introduire sa femme dans la haute société
-du Saragota, et de vider ainsi les deux bas bleus. Quant à mistress
-Toffel, ce n'était pas, certes, une méchante fille; il y avait en elle<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[p. 145]</a></span>
-toujours cette sorte de diablerie irlandaise qui ne lui permettait
-pas d'être en repos, tant que son mari n'avait pas fait sa volonté.
-Pour tout dire, en un mot, c'était elle qui portait les culottes ou
-les <i>inexpressibles,</i> selon la chaste locution anglaise. D'ailleurs,
-notre couple vivait heureux; un jeune Toffel ne tarda pas à faire
-son apparition dans le monde, et surtout alors l'heureux fermier ne
-regretta pas d'avoir tiré son épi rouge.</p>
-
-<p>Or, il advint qu'un missionnaire se présenta vers ce temps dans la
-colonie, avec la prétention d'enseigner à nos bonnes gens un chemin
-plus court que par le passé pour gagner la porte du Ciel. Afin de
-donner à son projet l'impulsion nécessaire, il avait annoncé un
-meeting, après s'être assuré préalablement de l'assentiment des dames.
-Mistress Toffel, dont le respectable pasteur avait recherché surtout
-le patronage, avait décidé, pour répondre à cet égard flatteur, que
-son jeune fils serait baptisé en cette occasion, et que le père le
-transporterait dans ses bras au meeting.</p>
-
-<p>Jusqu'ici, tout était bien, et Toffel n'y trouvait guère à redire;
-toutefois, en sellant ses deux chevaux, il éprouva une sorte de
-malaise, et comme un pressentiment fâcheux lorsqu'il s'occupa de son
-grand cheval gris. Mistress Toffel avait connu pour cet animal une
-telle prédilection, qu'elle avait déclaré n'en pas vouloir monter
-d'autre. A la vérité, comparés au grand cheval entier de Toffel, les
-autres n'étaient que des chats; mais Jemmy n'était pas une géante,
-et les petits chevaux lui eussent toujours mieux convenu qu'à son
-mari. Celui-ci était, depuis peu, devenu ambitieux, et aspirait aux
-emplois publics; et il fallait qu'il arrivât disgracieusement sur une
-de ces rosses, en s'exposant aux railleries et aux suppositions de
-la foule! En tirant les chevaux de l'écurie, il vit précisément sa
-femme sur le seuil de la maison; mais sur son front était écrite cette
-inflexible résolution à laquelle le pauvre homme n'avait guère l'usage
-de résister. Il la laissa donc monter sur un tronc d'arbre, d'où elle
-s'élança sur le<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[p. 146]</a></span> gris pommelé, dont elle saisit la bride avec grâce et
-autorité.</p>
-
-<p>La voilà sur cet animal immense, semblable à un malicieux baboin qui
-s'apprête à mettre à l'épreuve la mansuétude d'un patient dromadaire.
-Toffel la regardait la bouche ouverte et les yeux fixes.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère! dit-il après un long combat intérieur, je vous en prie,
-prenez le petit cheval, et me laissez le plus grand.</p>
-
-<p>&mdash;Toffel, s'écria sa moitié, sûrement vous n'êtes pas assez fou pour
-songer à cela précisément en ce moment.</p>
-
-<p>&mdash;Si, je suis assez fou pour cela; et, si je prends ce veau irlandais,
-je serai à la fois à pied et à cheval.</p>
-
-<p>Ses paroles, ses regards étonnèrent la dame; ils indiquaient une sorte
-de révolte contre son pouvoir, et elle sentit que tout son règne
-dépendait de la résolution qu'elle prendrait en ce moment décisif,
-et c'est dans cette idée qu'elle donna un grand coup de fouet à son
-cheval, qui, en deux élans, l'emporta hors de la cour.</p>
-
-<p>Toffel n'eut donc rien de mieux à faire que de monter sur la rosse, en
-soupirant et en murmurant quelques phrases de sa langue incomprise,
-comme <i>sapperment! verflucht!</i> et autres aménités germaniques dont il
-pouvait, au besoin, dissimuler le sens. Tout à coup il fut interrompu
-dans son monologue par un cri parti du haut de la montagne. Toffel jeta
-les yeux autour de lui, puis il regarda la hauteur, mais il n'aperçut
-rien; rien ne se faisait plus entendre, et pourtant la voix qui avait
-percé ses oreilles était la voix aiguë et sonore de sa femme, il en
-était certain. Elle l'avait devancé au galop de quelques centaines de
-pas, et bientôt les sinuosités de la route, à travers les montagnes,
-l'avaient dérobée à ses regards.</p>
-
-<p>&mdash;Le cheval gris l'a certainement jetée à bas, se dit le loyal garçon.</p>
-
-<p>Et à peine cette idée s'était-elle présentée à son esprit, qu'il vit,
-en effet, son coursier favori descendre à grands bonds la montagne.
-Toffel fut saisi de frayeur; il se jeta,<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[p. 147]</a></span> des deux jambes à la fois,
-à bas de sa rosse, et courut au-devant du cheval fougueux, qui,
-reconnaissant son maître, s'arrêta tranquillement jusqu'à ce qu'il
-l'eût débarrassé de la selle de Jemmy, et qu'il eût monté dessus avec
-son rejeton. Alors, Toffel se dirigea au grandissime trot vers le haut
-de la montagne, et courut au secours de sa moitié, de laquelle bien
-d'autres ne se seraient guère plus inquiétés après la manière dont elle
-s'était comportée; mais Toffel était d'une bonne pâte d'Allemand, et il
-se hâta de tout son pouvoir d'arriver à l'endroit fatal où elle devait
-avoir établi sa couche. Une seconde fois il entendit crier, mais ce
-n'était pas sa voix ordinaire, c'était plutôt un cri de détresse. Ce
-cri se renouvela, et, trempé d'une sueur froide, Toffel alors lança son
-cheval ventre à terre du côté d'où semblait venir la voix de sa femme;
-mais point de traces. Il regarda à droite, à gauche, puis à terre,
-et enfin il remarqua avec un horrible serrement de cœur des traces
-de pas d'hommes, et à côté les empreintes des pieds de sa femme. Des
-hommes étaient venus là, c'était évident; mais dire ce qu'était devenue
-sa femme, c'était une chose bien difficile, les traces se perdaient
-dans la forêt. Il examina de nouveau ces traces, et il reconnut avec
-consternation la large empreinte des mocassins des Indiens. Un regard
-vers la forêt lui fit apercevoir quelque chose d'un gris noir, c'était
-une plume d'aigle: plus de doute, sa malheureuse Jemmy venait d'être
-surprise et enlevée par les Indiens.</p>
-
-<p>Toffel aimait sincèrement sa femme; cependant, il n'eut point
-d'évanouissement, et toute la force de son amour ne put lui arracher
-une larme; et, au lieu de perdre du temps en vaines lamentations,
-il courut au grand galop rejoindre le meeting, apprit à ses voisins
-que les Indiens avaient surpris et enlevé sa femme tandis qu'elle se
-rendait à l'assemblée, ajoutant qu'il fallait qu'il la recouvrât à tout
-prix, et que, s'ils étaient bons voisins, et s'ils voulaient être des
-hommes libres, il fallait qu'ils vinssent courir en toute hâte avec
-lui sur les traces de ces Peaux-Rouges pour leur reprendre sa Jemmy.
-Comme<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[p. 148]</a></span> ceux à qui il s'adressait étaient, en effet, des hommes de cœur,
-Toffel, en peu d'heures, se vit à la tête de cinquante jeunes gens,
-qui, tenant d'une main leurs carabines et de l'autre la bride de leurs
-chevaux, juraient de venger dignement l'enlèvement de la nouvelle
-Hélène.</p>
-
-<p>Il n'était pas rare, en ce temps, que les colons des États-Unis eussent
-à poursuivre des Indiens pour un semblable motif; mais, pendant que
-Toffel et ses vaillants compagnons sont occupés à retrouver les traces
-des Peaux-Rouges qui avaient enlevé Jemmy O'Dougherty, nous allons,
-nous conformant encore plus directement aux usages chevaleresques,
-rejoindre notre dame, pour lui prêter au besoin aide et secours.</p>
-
-<p>Donc, Jemmy, l'entêtée Jemmy, avait été seule en avant de quelques
-centaines de pas, ainsi que nous l'avons déjà dit. C'était d'abord une
-chose qu'une femme raisonnable n'aurait jamais faite: elle se serait
-tenue à côté de son mari, d'un aussi bon mari surtout que l'était
-incontestablement Toffel, notamment dans des temps si critiques, où
-les sauvages parcouraient encore en partisans tout l'État d'Ohio,
-et s'avançaient même jusqu'au fort Pitt, attendu que, précisément à
-cette époque, les États-Unis étaient engagés avec eux dans une guerre
-sanglante. Sans doute, elle cria vaillamment, mais il était trop tard;
-probablement les Indiens en avaient déjà trop vu pour renoncer, en
-faveur de ses cris, à une si belle proie. L'un monta sur le cheval
-gris et la prit en croupe, pendant qu'un second obligeait la belle à
-enlacer ses bras autour de son cavalier; un troisième, lui voyant des
-dispositions à résister, établit entre son cou de cygne et un coutelas
-qu'il tira de sa ceinture un voisinage dangereux, si bien que la pauvre
-créature se résigna à son sort, et ne songea plus qu'à ne pas se
-laisser tomber de cheval pendant la longue course qui s'ensuivit.</p>
-
-<p>Toutefois, elle ne pouvait s'empêcher de s'écrier par instants:</p>
-
-<p>&mdash;Le grand cheval! le grand cheval!</p>
-
-<p>Mais sa tenue modeste et résolue à la fois inspirait quelque<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[p. 149]</a></span> respect
-à ses ravisseurs, et surtout à Tomahawk leur chef, qui, en arrivant à
-Miamy, quartier général des Peaux-Rouges, la plaça sous la protection
-de sa mère, avec le titre de dame d'honneur. Sans doute, ce poste
-n'eût pas été à dédaigner, si le fils de la princesse mère avait eu
-à gouverner quelque chose qui en valût la peine; mais le roi des
-Shawneeses, frère aîné de Tomahawk, n'étendait guère son empire que
-sur un territoire de quelques centaines de milles carrés. Ses sujets
-étaient des sauvages non encore civilisés, qui, dans leur intelligence
-bornée, n'avaient aucune idée du droit divin de leur souverain,
-c'est-à-dire qu'ils ne voulaient pas travailler pour lui, disant qu'il
-avait, comme eux, reçu du grand Esprit deux bras propres au travail.</p>
-
-<p>Nos bienveillants lecteurs comprendront qu'au milieu d'une réunion
-d'hommes si déraisonnables, mistress Toffel ne pouvait compter sur de
-grands avantages, malgre la place honorable qu'elle occupait. Du reste,
-elle vit bien que des pleurs et des jérémiades ne pouvaient qu'empirer
-sa position, et qu'il valait mieux l'accepter bravement et chercher à
-se rendre utile. Aussi, avec une mine où l'on ne pouvait méconnaître un
-trait d'ironie, elle saisit, le lendemain matin, la marmite remplie de
-gibier, et se mit à préparer elle-même le repas des Indiens. Ceux-ci
-s'assirent bientôt à l'entour en croisant les jambes:</p>
-
-<p>&mdash;Whoo! s'écria le souverain, qu'avons-nous là?</p>
-
-<p>De sa vie, il n'avait fait un aussi délicieux déjeuner à <i>la
-fourchette,</i> dirions-nous, si les sauvages avaient des fourchettes. La
-princesse mère indiqua de sa main, et en souriant gracieusement, sa
-dame d'honneur, qui, pour sa récompense, reçut une côtelette. Jemmy
-avait une contenance fière, comme si elle se fût trouvée assise sur
-le grand cheval. Peu de temps après, les sauvages entreprirent une
-nouvelle excursion, de laquelle ils rentrèrent au bout de quinze jours
-chargés de butin de toute espèce: des robes de femme, des spencers,
-des chapeaux, des corsets, etc. Une garde-robe complète était échue<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[p. 150]</a></span>
-en partage à Tomahawk. Le lendemain, il parut vêtu d'une robe de
-<i>linsey-woosey</i> couleur rouge, et la tête ornée d'un chapeau en soie
-verte, par-dessus lequel il lui avait paru de bon goût de mettre le
-bonnet d'une femme en couches: le chef lui-même se montra dans une
-petite robe <i>à l'enfant,</i> avec un spencer coquelicot par-dessus, et
-un capuchon du temps de Louis XV. A peine Jemmy avait-elle jeté les
-yeux sur ses maîtres métamorphosés, qu'elle fit signe aux squaws de
-la suivre dans la forêt, où se trouvaient beaucoup de plantes de lin
-sauvage. Elle en fit cueillir une certaine quantité, qu'elle fit
-rapporter au camp par ses compagnes. Elle obligea ensuite celles-ci à
-préparer le lin pour le filage, qu'elle leur enseigna, et, en peu de
-semaines, des habits de chasse, ornés de rubans de soie et de calicot,
-remplacèrent les robes de femmes sur les corps de ses ravisseurs. Une
-quinzaine de jours après, les hommes firent une nouvelle expédition,
-dans laquelle le souverain fut tué et son frère Tomahawk blessé. Jemmy,
-à l'instar d'autres sujets loyaux, prit le deuil, pansa les plaies du
-survivant, et, quand le jeune chef fut rétabli, elle lui présenta un
-costume neuf qu'elle avait confectionné pour lui pendant sa maladie.
-Elle y mit tant de grâce, selon l'avis de l'Indien, que, dès ce moment,
-il devint son admirateur et son fidèle paladin. Quand, le lendemain, il
-se fut vêtu de son costume neuf, il se trouva si agréablement surpris
-et tourné, qu'il mit pour la première fois de côté ces habitudes de
-respect qu'il avait contractées vis-à-vis de mistress Toffel, et
-qui l'avaient empêché jusque-là de déclarer un peu plus ouvertement
-l'affection qu'il ressentait pour elle. Il alla lui rendre une visite.
-Toute la résidence fut en révolution; les dames rouges étaient au
-désespoir. Elles comprirent que ce n'était pas en leur honneur que le
-nouveau souverain s'était revêtu d'une si brillante toilette, et que
-ses attentions s'adressaient à la fière Américaine, qui, dans leur
-opinion, ne pouvait naturellement résister à ce somptueux accoutrement.
-Et vraiment ni Londres, ni Paris, ni New-York n'auraient pu se vanter
-d'avoir vu, sur une seule<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[p. 151]</a></span> et même personne, une prodigalité d'objets
-de luxe comme il plut ce jour-là à Tomahawk d'en étaler aux yeux de sa
-fidèle sujette. Mais aussi il était lui-même resté trois heures, jambes
-croisées et miroir en main, à admirer avec des yeux brillants de joie
-ses charmes irrésistibles. Trois larges paillettes d'argent entouraient
-artistement son nez, auquel était encore suspendu un dollar espagnol;
-deux autres dollars pendaient à ses oreilles, et, par une spirituelle
-inspiration, l'Indien avait orné sa lèvre inférieure d'une sixième
-pièce de monnaie. Ses cheveux étaient richement entremêlés d'aiguilles
-de porc-épic, et du sommet de sa tête descendaient majestueusement
-trois queues de buffles. Un collier de pas moins de cinquante dents
-d'alligators ornait son cou, autour duquel serpentait encore un petit
-collier de grandes perles de cristal, trophée qu'il avait conquis dans
-un combat avec les Chikasaws. Il n'avait pas moins soigné l'habillement
-des parties inférieures de son corps: ses jambes étaient jusqu'à
-la cheville entourées de petits cercles de cuivre et de fer-blanc
-qui résonnaient prodigieusement à chacun de ses pas; le reste de sa
-toilette consistait en un chapeau anglais à trois cornes. Lorsque, avec
-la conscience de ses perfections, il approcha de la résidence de madame
-mère, il leva haut les jambes et en fit deux fois le tour en dansant,
-pour se régaler de la musique dont il était le créateur; arrivé à la
-porte, il jeta un dernier coup d'œil sur son miroir de poche en se
-regardant de la tête aux pieds; puis il entra.</p>
-
-<p>Nous sommes malheureusement sans information aucune sur le succès de
-tant d'efforts et de combinaisons de bon goût; tout ce qui est devenu
-notoire, c'est que le haut prétendant fut bien moins satisfait de
-lui-même, quand il quitta la résidence de sa mère, qu'il ne l'avait été
-en y entrant. La chronique ajoute que, dès ce moment, Jemmy eut sur
-le souverain indien un empire pour le moins aussi illimité que celui
-qu'elle avait déjà exercé sur Toffel; et il paraît qu'elle ne tarda pas
-à en faire usage, sans doute par de bonnes raisons, attendu qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[p. 152]</a></span>
-eut à repousser des tentations assez vives. Mais, dit encore notre
-document, elle résista héroïquement. Comment, en effet, pouvait-elle
-agir autrement, elle dont la pensée tendait à un autre but? Oui, son
-regard était sans cesse fixé sur le soleil couchant, sur cette partie
-du monde où vivait son cher Toffel. Depuis cinq années entières, elle
-avait supporté sa captivité avec un courage, avec une fermeté héroïques
-et vraiment irlandais; mais présentement elle sentait chaque jour
-davantage l'amertume de sa position. Pendant la première année, elle
-avait été tenue en mouvement par la nouveauté de sa destinée; elle
-avait, en outre, été stimulée par le sentiment de la conservation.
-Durant les années suivantes, elle s'était peut-être sentie flattée des
-attentions de son adorateur indien;&mdash;mais faire la coquette avec un
-sauvage, ce n'était, après tout, qu'un pauvre passe-temps, et cela ne
-pouvait durer à la longue. Ainsi, le vif désir de revoir les lieux sur
-lesquels se concentraient ses souvenirs prenait chaque jour en elle
-plus de force. Songer à fuir, c'eût été de sa part une folie pendant
-la première année; on l'avait surveillée, durant l'été, avec des yeux
-d'Argus, car son adresse en toute chose la rendait indispensable aux
-sauvages, et une fuite dans le cours de l'hiver n'était pas plus
-exécutable. Où aurait-elle trouvé des vivres, un lieu de repos? Son
-voyage jusqu'au camp des sauvages avait duré vingt jours; elle devait
-donc être à une énorme distance de chez elle, et si, par malheur, on
-avait connu son projet, son sort eût été horrible.</p>
-
-<hr />
-<h4>III</h4>
-
-<h5>COMMENT JEMMY REVIENT CHEZ JAQUES TOFFEL</h5>
-
-<p>Enfin, l'occasion favorable que Jemmy désirait si vivement vint se
-présenter à l'expiration du cinquième été après son enlèvement. Les
-hommes étaient partis pour la chasse d'automne; leurs femmes les
-avaient accompagnés; il n'était resté au camp que les plus faibles
-et les plus âgés. Par le<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[p. 153]</a></span> contentement apparent qu'elle avait montré
-pendant cinq ans, Jemmy était parvenue à calmer les méfiances des
-Indiens, dont la vigilance s'était affaiblie. Elle avait appris que,
-par suite de l'accroissement de la population, la colonie avait étendu
-ses limites, et qu'elle se trouvait dès lors à une moindre distance de
-celle des sauvages; elle espérait donc rencontrer de ses compatriotes,
-sinon au bout de la première semaine, du moins au bout de la seconde.
-Elle résolut sa fuite, et réalisa sur-le-champ son projet. Un petit
-sac rempli de vivres fut tout ce qu'elle emporta avec elle; elle
-avait quatre cents longs milles à faire depuis le grand Miami jusqu'à
-l'Ohio supérieur; mais son courage était à la hauteur de sa grande
-entreprise. Elle aimait son Toffel; elle l'aimait maintenant plus
-que jamais, ce garçon si bon, si patient, et pourtant si sensé. Son
-courage fut rudement mis à l'épreuve dans les marais de Franklin,
-elle courut un grand danger de se noyer dans le Sciota, et, en errant
-pendant plusieurs jours dans les solitudes qui séparent Colombus,
-capitale de l'État de l'Ohio, de New-Lancaster, d'être dévorée par les
-ours et les panthères; mais elle se tira heureusement des marais, des
-rivières et des lieux déserts. Pendant les cinq premiers jours, elle
-vécut de sa provision de gibier fumé; puis elle se regala de papaws,
-de châtaignes et de raisins sauvages, et, au bout de dix jours de
-peines et de fatigues inexprimables, elle trouva, pour la première
-fois, un abri sûr dans un blockhaus. Même ici, son esprit irlandais
-indomptable ne l'abandonna pas, et elle aborda les <i>Hinterwaeldler</i><a name="NoteRef_1_4" id="NoteRef_1_4"></a><a href="#Note_1_4" class="fnanchor">[1]</a>
-d'un air aussi assuré et aussi ouvert que si elle se fût présentée à
-la tête des Shawneeses, et leur demanda des vivres. Ceux-ci ouvrirent
-d'assez grands yeux, comme on peut le présumer, mais ils donnèrent ce
-qu'ils avaient. Des lors, notre bonne Jemmy n'eut plus qu'à suivre les
-bords de l'Ohio, et ne tarda pas à voir les charmantes hauteurs qui
-cachaient son heureux <i>chez elle</i> sortir du<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[p. 154]</a></span> bleu vaporeux qui les
-enveloppait. Elle doubla le pas; la voilà sur les premiers coteaux.
-Pour la première fois, son cœur battit plus fort; un instant arrêtée
-an souvenir du grand cheval, elle reprit sa course et s'élança dans
-les sinuosités boisées du coteau. Voilà bien devant elle le magnifique
-Ohio, poursuivant son cours en deux larges bras; puis les eaux de
-l'Alléghany, limpides comme la source qui jaillit d'un roc; puis enfin,
-tout à côté, celles du Monogehala, troubles et bourbeuses, et offrant
-assez bien l'image d'un mari grognon auquel est enchaînée une vive et
-douce compagne. La voilà arrivée à la dernière éminence, d'où l'on
-peut contempler toutes ses possessions: voici le magnifique vallon,
-le plus fertile des <i>bottants,</i> enclavé parmi les promontoires de
-montagnes; voilà la grange bâtie en pierre, le toit et les persiennes
-reluisant de l'éclat d'une fraîche peinture. Là, à main gauche, le
-vieux verger; puis, à droite, le nouveau, à la plantation duquel elle
-avait aidé, et dont les arbres pliaient déjà sous le poids des fruits.
-Elle regardait, elle n'osait s'en fier à ses yeux, et elle voyait plus
-encore... Non, ce n'était pas une illusion, c'était son cher Toffel
-qui sortait justement de la maison, et, derrière lui, un petit bambin
-aux cheveux blonds, qui le tenait ferme aux basques de son habit. Oui,
-c'était bien Toffel dans sa culotte de peau, avec ses bas bleus à coins
-rouges et ses souliers ornés de boucles énormes. Elle n'y tint pas
-plus longtemps, descendit d'un pas ferme du coteau, et, ayant traversé
-rapidement le potager, elle se trouva tout à coup devant Toffel.</p>
-
-<p>&mdash;Tous les bons esprits louent le Seigneur! s'écria celui-ci, usant,
-dans son anxiété, de la formule légale par laquelle, de temps
-immémorial, les honnêtes Allemands ont l'habitude de conjurer les
-spectres, les sorcières et les esprits malins.</p>
-
-<p>Et, dans le fait, nous n'aurions pas trop le droit de blâmer Toffel, si
-le Blocksberg<a name="NoteRef_2_5" id="NoteRef_2_5"></a><a href="#Note_2_5" class="fnanchor">[2]</a>se présentait en ce moment à sa<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[p. 155]</a></span> pensée. Cinq années
-d'absence et de séjour parmi les sauvages habitants des bords du
-grand Miami, jointes au voyage abominable que Jemmy venait de faire,
-n'avaient pas précisément beaucoup contribué à relever ses charmes, ni
-à rendre sa toilette assez élégante pour lui prêter quelque attrait de
-plus. Même Toffel, de tous les hommes le moins <i>fashionable,</i> put à
-peine comprendre que ce pouvait être là sa Jemmy, l'oracle du bon goût
-en toute chose. L'imprévu de son apparition répandait sur sa personne,
-un peu décharnée, quelque chose de surnaturel; de sorte que, nous le
-répétons, nous ne sommes nullement surpris de ce que le cerveau de
-Toffel se troubla subitement et de ce qu'il se souvint du Blocksberg,
-dont feu son père lui avait raconté tant de choses. Jemmy, à ce qu'il
-paraissait, ne fut pas très-flattée de sa surprise, de ses exclamations
-et de son effroi, et elle lui dit, du ton le plus doux qu'il lui fut
-possible de prendre:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quoi, Toffel, as-tu perdu la raison? ne me connais-tu plus,
-moi, ta Jemmy?</p>
-
-<p>Toffel ouvrit les yeux le plus qu'il pouvait, et, peu à peu,
-reconnaissant le nez contourné, l'œil brillant qui lançait, comme de
-coutume, des regards hardis et étincelants, ne put, à ces signes,
-douter de la réalité:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Mein Gott! mein schatz!</i> s'écria-t-il dans son plus doux allemand.</p>
-
-<p>Puis deux larmes coulèrent le long de ses joues, et il embrassa Jemmy
-avec effusion.</p>
-
-<p>Jemmy était réellement bien charmée de voir son Toffel de si bonne
-humeur. Cependant, dit le proverbe, trop ne vaut rien, et, suivant
-toutes les apparences, il semblait à Jemmy que Toffel était inépuisable
-dans ses manifestations de tendresse, et, en effet, elle commençait
-déjà à perdre patience et à souhaiter de voir son fils, comme aussi
-de savoir où en étaient les affaires du ménage; de sorte que, tout en
-exprimant ce double désir, elle se dégagea des bras de son mari pour se
-diriger vers la porte.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[p. 156]</a></span></p>
-
-<p>Toffel la saisit par sa robe, et, se plaçant devant elle, l'empécha de
-sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Ma bien-aimée, lui dit-il, arrête-toi encore quelques moments,
-jusqu'à ce que je t'aie appris ...</p>
-
-<p>&mdash;Appris quoi? reprit-elle avec impatience; que peux-tu avoir à me
-dire? Je désire voir mon garçon et comment tu as conduit les affaires
-de la maison; j'espère que tout est en ordre ...</p>
-
-<p>Son œil jeta un regard scrutateur sur le pauvre Toffel, qui ne semblait
-nullement être à son aise.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cœur, ma femme, continua-t-il, aie seulement un peu de patience!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas avoir de patience, répliqua-t-elle; pourquoi ne
-veux-tu pas entrer dans la maison?</p>
-
-<p>Et, en disant ces mots, elle s'approcha de la porte. Toffel, au dernier
-point embarrassé, lui barra de nouveau le chemin, en lui prenant les
-deux mains.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! by Jasus<a name="NoteRef_3_6" id="NoteRef_3_6"></a><a href="#Note_3_6" class="fnanchor">[3]</a>, et de par toutes les autorités! s'écria-t-elle
-étonnée d'une conduite si singulière, je serais tentée de croire que
-tout n'est point ici en règle et que tu n'es pas bien aise de me voir!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, ne pas être bien aise de te voir! mon cœur, ma bien-aimée! Oui,
-oui, tu seras de nouveau ma femme! répondit le brave garçon.</p>
-
-<p>&mdash;Je serai de nouveau, de nouveau ta femme! répéta-t-elle. Et ses yeux
-étaient étincelants, et son petit nez se tordait.</p>
-
-<p>&mdash;Être de nouveau sa femme, se dit-elle encore à voix basse, en
-s'arrachant avec force de ses mains.</p>
-
-<p>Puis, montant l'escalier avec la rapidité de l'éclair, elle se
-précipita sur la porte, pressa le loquet, ouvrit et vit, se berçant
-doucement dans un fauteuil, Marie Lindthal, la plus jolie blondine de
-toute la colonie, jadis sa rivale, et maintenant l'heureuse usurpatrice
-de ses droits matrimoniaux.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_4" id="Note_1_4"></a><a href="#NoteRef_1_4"><span class="label">[1]</span></a> Mot allemand composé, qui veut dire habitants des bords
-des forêts.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_5" id="Note_2_5"></a><a href="#NoteRef_2_5"><span class="label">[2]</span></a> Montagne du sabbat.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_6" id="Note_3_6"></a><a href="#NoteRef_3_6"><span class="label">[3]</span></a> Exclamation irlandaise.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[p. 157]</a></span></p></div>
-
-
-<hr />
-<h4>IV</h4>
-
-<h5>CE QU'IL ARRIVA DE JACQUES TOFFEL ET DE SES DEUX FEMMES</h5>
-
-<p>Il faudrait une plume très-familiarisée avec les peintures
-psychologiques pour décrire les symptômes des diverses passions qui se
-dessinaient d'une manière énergique sur le visage de notre héroïne. Le
-mépris, la fureur, la vengeance en étaient encore les plus faibles;
-il sortait de ses yeux des étincelles si vives, que, pour nous servir
-d'une phrase à l'usage des <i>Yankees,</i> la chambre commençait à en être
-embrasée; ses poings se fermèrent convulsivement, ses dents grincèrent,
-et, semblable au chat qui voit son territoire occupé par l'ennemi
-mortel de sa race, elle s'apprêta à fondre sur le sien, ce qui aurait
-pu devenir d'autant plus fatal pour les jolis traits de Marie Lindhal,
-que, depuis un mois entier, mistress Toffel n'avait pas rogné ses
-ongles.</p>
-
-<p>Toffel, qui avait suivi Jemmy, vit avec un juste effroi ces terribles
-préparatifs, et se jeta de toute sa longueur entre les deux puissances
-belligérantes. Mais il n'était pas sûr encore que sa médiation fût
-très-efficace, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit pour donner entrée
-au jeune Toffel, suivi de toute une bande d'héritiers d'un autre lit.
-Cinq années s'étaient écoulées depuis que Jemmy n'avait tenu son jeune
-fils dans ses bras; oubliant son ennemie, elle sauta sur lui pour
-l'embrasser. Le jeune garçon s'effraya, cria très-haut, et courut à sa
-belle-mère. La pauvre Jemmy resta immobile à sa place, la fureur et
-le désir de la vengeance l'avaient abandonnée; une douleur indicible
-pénétra son cœur; elle se dirigea en tremblant vers la porte, saisit le
-loquet et fut sur le point de tomber à terre. La pauvre femme souffrait
-horriblement en cet instant; elle était devenue une étrangère pour son
-fils, une étrangère dans le<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[p. 158]</a></span> monde entier! Elle se remit cependant. Des
-âmes comme la sienne ne sont pas facilement abattues.</p>
-
-<p>&mdash;Comment va mon père? demanda-t-elle brièvement.</p>
-
-<p>&mdash;Mort, répondit Toffel.</p>
-
-<p>&mdash;Et ma mère?</p>
-
-<p>&mdash;Morte, fut encore la réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Et mes frères, mes sœurs?</p>
-
-<p>&mdash;Dispersés dans le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, je les ai tous perdus! dit-elle de manière à pouvoir à peine
-être comprise.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai, reprit Toffel d'un son de voix plus doux, j'ai attendu toute
-une année ton retour, en demandant de tes nouvelles dans tous les
-journaux allemands et anglais, et, comme tu ne vins pas, ajouta-t-il en
-hésitant, te croyant morte, je pris Marie.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, garde-la, répliqua Jemmy d'un ton ferme, en accompagnant ces
-paroles d'un regard où se peignait le mépris le plus profond.</p>
-
-<p>Puis elle s'élança encore une fois sur son enfant, le saisit et
-l'embrassa avec exaltation, puis elle ouvrit la porte ...</p>
-
-<p>&mdash;Arrête! arrête! pour l'amour de Dieu! s'écria Toffel d'une voix qui
-faisait deviner ce qu'il avait souffert.</p>
-
-<p>Il est vrai de dire qu'il l'aimait sincèrement, et n'avait rien négligé
-pour la retrouver. On avait battu le pays à vingt lieues à la ronde,
-les annonces des journaux lui avaient aussi coûté maints dollars;
-malheureusement, ils circulaient plus particulièrement dans la partie
-orientale du pays, tandis que Jemmy figurait comme dame d'honneur dans
-la partie occidentale. Et, malheureusement encore, au bout d'une année,
-le révérend pasteur Gaspard fit un sermon sur ce beau texte: <i>Melius
-est nubere quam uri,</i> qu'il rendit très-disertement en langue allemande
-à Toffel. Celui-ci crut agir en bon protestant, prit une femme bonne
-et jolie, mais à laquelle manquait cet esprit de contradiction,
-d'agacerie, ces boutades, ces propos piquants qui réveillaient jadis si
-à propos son caractère nonchalant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[p. 159]</a></span></p>
-
-<p>Telle était la position de notre Toffel, le mari à deux femmes, entre
-lesquelles il semblait fortement balancer. Les garder toutes deux,
-comme le patriarche Lamech, quelle apparence? Enfin, il s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Allons chez les <i>squire</i> et chez le docteur Gaspard; allons entendre ce
-que disent la loi humaine et la loi de Dieu.</p>
-
-<p>En disant cela, Toffel agit en bon et loyal Allemand qui pensait qu'il
-valait mieux ne pas prendre un parti de son propre chef, et mettre
-toute la responsabilité de sa position sur l'autorité divine et humaine.</p>
-
-<p>Jemmy tressaillit; le mot de loi, ou, ce qui en est la conséquence, un
-procès, résonnait désagréablement à ses oreilles, et elle hésitait,
-quand sa rivale, qui s'était retirée dans la chambre voisine, reparut
-tenant dans ses bras les deux lourds bas remplis de dollars de la
-communauté.</p>
-
-<p>&mdash;Prends-les, dit-elle d'une voix douce à Jemmy, prends-les, et
-Jeremias Hawthorn est encore garçon; sois heureuse, bonne Jemmy!</p>
-
-<p>Il y avait quelque chose de touchant dans sa voix et dans sa
-proposition sincère. Tout autre cœur que celui de la femme irlandaise
-se serait ému; mais la vue de la femme heureuse sembla ranimer les
-transports de Jemmy. Jetant sur Marie un regard du plus profond mépris,
-elle s'approcha de Toffel, lui serra la main en lui disant adieu, et
-sortit précipitamment de la chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Cours, cours, cher Toffel, de toutes tes forces, s'écria Marie;
-cours, pour l'amour de Dieu! elle pourrait attenter à elle-même.</p>
-
-<p>Toffel était resté immobile, privé, pour ainsi dire, de sentiment;
-on aurait pu croire que tout lui paraissait un songe: la voix de sa
-femme le rappela à la réalité. Il se mit à courir de toutes ses forces
-après la pauvre fugitive; mais celle-ci avait déjà gagné beaucoup
-d'espace sur lui. Redoublant ses longs pas, il était sur le point de
-l'atteindre, lorsqu'elle se retourna et lui ordonna de regagner sa
-maison. Elle proféra cet ordre<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[p. 160]</a></span> d'un ton si ferme, que Toffel, encore
-habitué à obéir à ses volontés, s'y conforma en reprenant lentement
-le chemin de chez lui. Après avoir fait quelques pas, il s'arrêta
-néanmoins, suivit d'un œil fixe la marche rapide de Jemmy jusqu'à ce
-qu'elle eût disparu dans les profondeurs du coteau; alors, il secoua la
-tête, et pensa ... quoi? C'est ce que nous ne saurions dire.</p>
-
-<p>Jemmy poursuivait maintenant, comme un chevreuil qu'on a effrayé,
-sa course vers le haut de la montagne; la voilà arrivée encore à
-cette fatale saillie où son bonheur d'ici-bas avait, il faut bien
-le dire, par sa propre faute, reçu une si terrible atteinte. Là
-était la maison qui renfermait les deux Toffel; là paissaient ses
-vaches et ses génisses et une demi-douzaine des plus grands chevaux
-qu'elle eût jamais vus. Maintenant, elle en eût eu à choisir! Et il
-fallait renoncer à tout cela! Cette pensée lui fit verser des larmes
-amères. Et, à cette heure, plus de famille, plus d'amis peut-être;
-que dirait-on de cette Jemmy si longtemps perdue, Jemmy la Squaw
-indienne?... Insensiblement, ses sens se calmèrent; une nouvelle
-pensée sembla germer en elle, et, à chaque seconde, cette résolution
-semblait se raffermir. Enfin, comme pour échapper à la possibilité d'un
-changement d'idées, elle se redressa tout à coup avec force, courut à
-toutes jambes vers la forêt, et pénétra toujours plus avant dans ses
-profondeurs.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>V</h4>
-
-<h5>OÙ L'ON DÉMONTRE COMMENT LES DEUX ÉPIS ROUGES ÉTAIENT POURTANT UN
-PRÉSAGE</h5>
-
-<p>Ce fut vers l'année 1826 que Jemmy recommença son long voyage pour
-retourner vers ceux qu'elle avait fuis naguère. Elle retrouva le
-même courage inflexible pour aborder les colons avancés, établis
-dans la partie nord-ouest des États-Unis (État actuel d'Ohio). Elle
-leur demanda l'hospitalité sans solliciter une compassion superflue;
-lorsqu'elle eut dépassé les dernières habitations, elle eut de nouveau
-recours aux papaws,<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[p. 161]</a></span> au raisin et aux châtaignes sauvages, et acheva
-ainsi sa course de quatre cents milles jusqu'aux sources du grand
-Miami, où, deux mois après sa fuite, elle se présenta avec aussi peu de
-trouble et de crainte que si elle rentrait d'une visite du matin.</p>
-
-<p>Jamais le quartier général des Squaws n'avait retenti de si grands
-cris d'allégresse que lorsque Jemmy entra dans la cabane de la mère de
-Tomahawk. Toute la population des Wigwams était en mouvement; Tomahawk
-ne se possédait plus de joie. Il avait été son admirateur fidèle
-pendant cinq années entières, et, ce qui n'est pas peu de chose de la
-part d'un sauvage, durant tout ce temps, il n'avait pas osé prendre
-la moindre liberté avec elle. Elle ne s'était pas acquis une légère
-influence sur ce petit peuple; elle était l'institutrice des femmes,
-le tailleur et la cuisinière des hommes, le factotum de tous, et, si
-les derniers (les hommes) ne ressemblaient plus à des orangs-outangs,
-c'était son ouvrage à elle. Tomahawk sautait et dansait de bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Hommes blancs, pas bons! disait-il; hommes rouges, bons! s'écriait-il.</p>
-
-<p>Et sa mère et tous les hommes s'unissaient à ces transports de joie.</p>
-
-<p>Cependant, malgré la résolution ferme que Jemmy avait prise, sa
-prudence ne lui permettait pas de donner trop beau jeu au sauvage
-amoureux: non, elle réfléchit longtemps avant de lui permettre
-seulement l'espoir le plus éloigné. Depuis vingt jours déjà, elle le
-tenait renfermé auprès de la mère de Tomahawk, et, pendant ce temps, il
-n'avait pu la voir que deux fois. Enfin, le matin du vingt et unième
-jour, il fut mandé auprès de la souveraine de son cœur. Il s'y rendit
-peut-être plus bizarrement accoutré encore que lors de sa première
-demande, et, en balbutiant, il lui exprima de nouveau ses vœux. Jemmy
-l'écouta avec le sérieux d'un juge d'appel; quand il eut terminé,
-elle lui montra silencieusement la table sur laquelle était étalé
-un habillement américain complet. Tomahawk retourna à sa cabane en
-poussant des cris de<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[p. 162]</a></span> joie, et, une demi-heure après, il parut un autre
-homme devant sa maîtresse. Il n'avait vraiment pas si mauvaise mine;
-c'était un garçon bien fait, d'une taille élancée;&mdash;Toffel n'était rien
-en comparaison;&mdash;de plus, c'était le chef de plusieurs centaines de
-familles, et l'on ne pouvait voir en lui un mari si fort à dédaigner.
-Elle voulut bien alors tendre la main; il s'agissait encore d'une autre
-épreuve. Deux chevaux amenés par ordre de madame mère se trouvaient
-à la porte: Jemmy ordonna à Tomahawk de les seller. Il obéit tout de
-suite en silence. Elle monta sur l'un, en lui faisant signe d'en faire
-autant et de la suivre. Le chef sauvage était surpris; il la regarda
-fixement, mais suivit néanmoins sa maîtresse, qui, quittant le canton
-des Wigwam, dirigea leur course vers le sud; plusieurs fois, il se
-hasarda à lui demander où ils allaient, mais elle lui répondit par un
-geste, montrant d'un air significatif le lointain, et il se taisait
-et suivait. La paix s'était rétablie entre les Indiens et les colons
-pendant la captivité de Jemmy, et le dernier voyage de celle-ci lui
-avait été utile à quelque chose. Elle avait appris qu'une colonie
-américaine s'était formée, dans la direction du sud, à environ quarante
-milles de distance des sources du Miami, et c'est sur cette nouvelle
-colonie qu'elle se dirigeait en ce moment.</p>
-
-<p>Dès qu'elle y fut arrivée, elle s'informa du juge de paix. Le squire ne
-fut pas peu surpris quand il vit tout à coup entrer chez lui une jeune
-et jolie femme (Jemmy avait repris sa bonne mine pendant sa retraite de
-vingt jours) et un jeune et beau sauvage, habillé comme un gentleman.
-Du reste, Jemmy ne lui laissa guère le temps de se livrer à son
-étonnement; mais, se tournant sans longs détours vers son compagnon,
-elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tomahawk! pendant les cinq années de notre connaissance, je t'ai vu
-donner tant de preuves de bon sens, que j'ai tout lieu d'espérer de
-faire de toi un mari, et j'ai donc résolu de te prendre pour tel.</p>
-
-<p>Tomahawk ne savait s'il veillait ou non, et il en était de<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[p. 163]</a></span> même du
-squire; mais la demande formelle que lui adressa Jemmy, de la marier,
-elle, Jemmy O'Dougherty, avec Tomahawk, le chef de la peuplade des
-Squaws, et dix dollars reluisants qu'elle joignit à cette demande,
-firent cesser tous les doutes du juge de paix, et, prononçant sur eux
-la formule matrimoniale, il unit leurs mains. La chose était finie,
-le pauvre sauvage ne comprenait point encore ce que signifiait cette
-cérémonie; mais, quand Jemmy lui prit la main, et lui fit connaître
-qu'elle était maintenant sa femme et lui son mari, il était comme tombé
-des nues.</p>
-
-<p>Le lendemain, Tomahawk et sa femme s'en retournèrent chez eux, et,
-à partir de leur retour, commencèrent aussi les mois de miel du
-nouvel époux. Or, mistress Tomahawk fut à peine installée dans sa
-nouvelle habitation, qu'elle vint à reconnaître que cette misérable
-cabane était beaucoup trop étroite pour eux deux, et, de plus, trop
-malpropre; et, dans le fait, cette cabane était plutôt à comparer à
-l'antre d'un ours qu'à une habitation humaine. Tomahawk et ceux dont
-il disposait avaient donc maintenant des arbres à abattre, travail
-auquel les gens de Tomahawk ne se soumirent que contre de certains
-honoraires en bouteilles de wiskey, dont Jemmy avait fait provision au
-chef-lieu de la colonie. Elle avait, en outre, attiré quelques-uns de
-ses compatriotes, qui aidèrent à la construction de la maison neuve.
-Tomahawk, à la vérité, sauta encore quand il lui fallut pendant quinze
-jours manier la hache: seulement, ce n'était plus de joie; il fit même
-la grimace; mais ni sauts ni grimaces n'y purent: il fallut s'exécuter.
-Au bout de quatre semaines, il se vit couché dans une habitation
-commode, aussi commode que celle de Toffel. Tomahawk eut alors du
-repos pendant quatre semaines entières; mais le printemps s'annonçait:
-le champ consacré à la culture du blé était évidemment trop petit;
-il était même dépourvu de haie, et les chevaux, ainsi que les porcs,
-y venaient dévorer les jeunes tiges longtemps avant qu'elles eussent
-seulement formé leurs épis. Les choses ne pouvaient pas rester en cet<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[p. 164]</a></span>
-état, et il fallait donc que la sauvage moitié de mistress Tomahawk
-abattît encore quelques milliers d'arbres et qu'il fit des haies autour
-d'une demi-douzaine de champs.&mdash;Cette besogne faite, Tomahawk eut
-encore quelques semaines de repos. Cependant, de temps immémorial, on
-avait bien mal mené les choses quant aux peaux de renard, de cerf, de
-castor et d'ours. Tomahawk avait une grande réputation comme chasseur:
-mais le fruit de plusieurs semaines de chasse, il n'était pas rare
-qu'il le donnât pour quelques gallons de wiskey. A l'instar de beaucoup
-de ses frères rouges, son côté faible était le plaisir qu'il trouvait
-à prendre une et même un grand nombre de gorgées de wiskey, quand
-l'occasion s'en présentait. Toutefois, il éprouvait à cet égard une
-telle crainte de sa compagne, qu'adroitement il cachait les bouteilles
-d'eau-de-vie dans des creux d'arbre. Mais mistress Tomahawk eut bientôt
-découvert la fraude, et, afin de mettre dorénavant Tomahawk à l'abri de
-toute tentation, elle décida qu'à l'avenir toutes les peaux seraient
-apportées au camp et mises à sa disposition. Elle se chargea alors
-du commerce de pelleterie. Bien peu de temps après, plusieurs vaches
-paissaient sur les bords du Miami, et Tomahawk goûta pour la première
-fois du café et des gâteaux de farine de maïs; mais les choses allèrent
-de pis en pis. Un jeune Tomahawk vit la lumière du monde, et les vieux
-Squaws ne tardèrent pas à se présenter chez sa mère, les mains remplies
-de fumier et de graisse d'ours, pour admettre solennellememt le nouveau
-chef de la peuplade dans la communauté religieuse et politique.
-Mais Jemmy leur montra un visage refrogné, et, quand elle vit que
-cela ne suffisait pas, elle se saisit si résolument de son sceptre,
-c'est-à-dire d'un grand balai, que jeunes et vieux se sauvèrent à
-toutes jambes, se croyant poursuivis du malin esprit. Lorsqu'elle fut
-rétablie de ses couches, elle ordonna de nouveau à Tomahawk d'apprêter
-deux chevaux.</p>
-
-<p>Cette fois-ci encore, leur course se dirigea vers la colonie;
-seulement, ils abordèrent non à la maison du juge de paix, mais<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[p. 165]</a></span> à
-celle du curé. Tomahawk accédait à tout tranquillement; mais, lorsqu'il
-vit le curé répandre de l'eau sur son fils, la patience lui échappa, il
-entra dans une sorte de fureur, et appela mistress Tomahawk sorcière,
-mauvais génie, <i>médecin</i> (terme très-fort chez les Peaux-Rouges).
-Jemmy, sans perdre une parole, fronça les sourcils, releva son nez, et
-le jeune Tomahawk fut baptisé comme d'autres enfants chrétiens.</p>
-
-<p>Le voyageur que son chemin conduira dans la direction du nord, à
-travers la bruyère située entre Columbus et Dayton, remarquera,
-au-dessous et tout près des sources du Miami, une grande habitation,
-construite en madriers, flanquée de granges et d'écuries, environnée
-de superbes champs de maïs et de prairies, sur lesquelles paissent
-de magnifiques vaches, des chevaux et des poulains, sans compter les
-vergers remplis d'arbres fruitiers. Autour de la maison, on voit
-folâtrer une demi-douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles
-d'un teint rouge clair, et vêtus comme s'ils sortaient du magasin de
-Stubls, à Philadelphie. Le dimanche, ils lisent la Bible ou sellent
-leurs chevaux pour aller accompagner mistress Tomahawk à l'église; ils
-lisent et expliquent les gazettes au chef de la tribu, qui s'accommode
-parfaitement de sa nouvelle existence, et se demande avec orgueil s'il
-fera de ses fils aînés des docteurs ou des avocats. Deux fois l'année,
-mistress Tomahawk se rend à Cincinnati sur une voiture à six chevaux,
-qui, chargée de beurre, de sucre d'érable, de farine et de fruits,
-forme un cortège aussi pompeux que celui d'un gouverneur. Deux de ses
-fils à cheval lui servent toujours d'avant-coureurs, et elle est autant
-devenue l'effroi de tous les inspecteurs des marchés, qu'elle s'est
-rendue l'oracle et la favorite de toutes les femmes ... et de tous les
-hommes.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[p. 166]</a></span></p>
-
-
-
-<h3><a name="OCTAVIE" id="OCTAVIE">OCTAVIE,</a></h3>
-
-<h4>OU</h4>
-
-<h4>L'ILLUSION</h4>
-
-<p>Ce fut au printemps de l'année 1835 qu'un vif désir me prit de voir
-l'Italie. Tous les jours, en m'éveillant, j'aspirais d'avance l'âpre
-senteur des marronniers alpins; le soir, la cascade de Terni, la source
-écumante du Téverone jaillissaient pour moi seul entre les portants
-éraillés des coulisses d'un petit théâtre... Une voix délicieuse, comme
-celle des sirènes, bruissait à mes oreilles, comme si les roseaux
-de Trasimène eussent tout à coup pris une voix... Il fallut partir,
-laissant à Paris un amour contrarié, auquel je voulais échapper par la
-distraction.</p>
-
-<p>C'est à Marseille que je m'arrêtai d'abord. Tous les matins, j'allais
-prendre les bains de mer au château Vert, et j'apercevais de loin
-en nageant les îles riantes du golfe. Tous les jours aussi, je me
-rencontrais dans la baie azurée avec une jeune fille anglaise, dont le
-corps délié fendait l'eau verte auprès de moi. Cette fille des eaux,
-qui se nommait Octavie, vint un jour â moi, toute glorieuse d'une pêche
-étrange qu'elle avait faite. Elle tenait dans ses blanches mains un
-poisson qu'elle me donna.</p>
-
-<p>Je ne pus m'empêcher de sourire d'un tel présent. Cependant, le choléra
-régnait alors dans la ville, et, pour éviter les quarantaines, je me
-résolus à prendre la route de terre. Je vis Nice, Gênes et Florence;
-j'admirai le Dôme et le Baptistère,<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[p. 167]</a></span> les chefs-d'œuvre de Michel-Ange,
-la tour penchée et le Campo-Santo de Pise. Puis, prenant la route de
-Spolette, je m'arrêtai dix jours à Rome. Le dôme de Saint-Pierre,
-le Vatican, le Colisée m'apparurent ainsi qu'un rêve. Je me hâtai
-de prendre la poste pour Civita-Vecchia, où je devais m'embarquer.
-&mdash;Pendant trois jours, la mer furieuse retarda l'arrivée du bateau à
-vapeur. Sur cette plage désolée où je me promenais pensif, je faillis
-un jour être dévoré par les chiens.&mdash;La veille du jour où je partis,
-on donnait au théâtre un vaudeville français. Une tête blonde et
-sémillante attira mes regards. C'était la jeune Anglaise, qui avait
-pris place dans une loge d'avant-scène. Elle accompagnait son père, qui
-paraissait infirme, et à qui les médecins avaient recommandé le climat
-de Naples.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, je prenais tout joyeux mon billet de passage. La
-jeune Anglaise était sur le pont, qu'elle parcourait à grands pas, et,
-impatiente de la lenteur du navire, elle imprimait ses dents d'ivoire
-dans l'écorce d'un citron.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre fille, lui dis-je, vous souffrez de la poitrine, j'en suis
-sûr, et ce n'est pas ce qu'il faudrait.</p>
-
-<p>Elle me regarda fixement et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Qui l'a appris à vous?</p>
-
-<p>&mdash;La sibylle de Tibur, lui dis-je sans me déconcerter.</p>
-
-<p>&mdash;Allez! me dit-elle, je ne crois pas un mot de vous.</p>
-
-<p>Ce disant, elle me regardait tendrement et je ne pus m'empêcher de lui
-baiser la main.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'étais plus forte, dit-elle, je vous apprendrais à mentir!...</p>
-
-<p>Et elle me menaçait, en riant, d'une badine à tête d'or qu'elle tenait
-à la main.</p>
-
-<p>Notre vaisseau touchait au port de Naples et nous traversions le golfe,
-entre Ischia et Nisida, inondées des feux de l'Orient.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous m'aimez, reprit-elle, vous irez m'attendre demain à Portici.
-Je ne donne pas à tout le monde de tels rendez-vous.<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[p. 168]</a></span> Elle descendit
-sur la place du Môle et accompagna son père à l'hôtel de <i>Rome,</i>
-nouvellement construit sur la jetée. Pour moi, j'allai prendre mon
-logement derrière le théâtre des Florentins. Ma journée se passa à
-parcourir la rue de Tolède, la place du Môle, à visiter le Musée des
-études; puis j'allai le soir voir le ballet à San-Carlo. J'y fis
-rencontre du marquis Gargallo, que j'avais connu à Paris et qui me
-mena, après le spectacle, prendre le thé chez ses sœurs.</p>
-
-<p>Jamais je n'oublierai la délicieuse soirée qui suivit. La marquise
-faisait les honneurs d'un vaste salon rempli d'étrangers. La
-conversation était un peu celle des Précieuses; je me croyais dans la
-chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet. Les sœurs de la marquise,
-belles comme les Grâces, renouvelaient pour moi les prestiges de
-l'ancienne Grèce. On discuta longtemps sur la forme de la pierre
-d'Eleusis, se demandant si sa forme était triangulaire ou carrée.
-La marquise aurait pu prononcer en toute assurance, car elle était
-belle et fière comme Vesta. Je sortis du palais la tête étourdie de
-cette discussion philosophique, et je ne pus parvenir à retrouver mon
-domicile. A force d'errer dans la ville, je devais y être enfin le
-héros de quelque aventure. La rencontre que je fis cette nuit-là est
-le sujet de la lettre suivante, que j'adressai plus tard à celle dont
-j'avais cru fuir l'amour fatal en m'éloignant de Paris:</p>
-
-
-<p>«Je suis dans une inquiétude extrême. Depuis quatre jours, je ne vous
-vois pas ou je ne vous vois qu'avec tout le monde; j'ai comme un fatal
-pressentiment. Que vous ayez été sincère avec moi, je le crois; que
-vous soyez changée depuis quelques jours, je l'ignore, mais je le
-crains. Mon Dieu! prenez pitié de mes incertitudes, ou vous attirerez
-sur nous quelque malheur. Voyez, ce serait moi-même que j'accuserais
-pourtant. J'ai été timide et dévoué plus qu'un homme ne le devrait
-montrer. J'ai entouré mon amour de tant de réserve, j'ai craint si
-fort de vous offenser, vous qui m'en aviez tant puni<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[p. 169]</a></span> une fois déjà,
-que j'ai peut-être été trop loin dans ma délicatesse, et que vous avez
-pu me croire refroidi. Eh bien, j'ai respecté un jour important pour
-vous, j'ai contenu des émotions à briser l'âme, et je me suis couvert
-d'un masque souriant, moi dont le cœur haletait et brûlait. D'autres
-n'auront pas eu tant de ménagement, mais aussi nul ne vous a peut-être
-prouvé tant d'affection vraie, et n'a si bien senti tout ce que vous
-valez.</p>
-
-<p>»Parlons franchement: je sais qu'il est des liens qu'une femme ne
-peut briser qu'avec peine, des relations incommodes qu'on ne peut
-rompre que lentement. Vous ai-je demandé de trop pénibles sacrifices?
-Dites-moi vos chagrins, je les comprendrai. Vos craintes, votre
-fantaisie, les nécessités de votre position, rien de tout cela ne peut
-ébranler l'immense affection que je vous porte, ni troubler même la
-pureté de mon amour. Mais nous verrons ensemble ce qu'on peut admettre
-ou combattre, et, s'il était des nœuds qu'il fallût trancher et non
-dénouer, reposez-vous sur moi de ce soin. Manquer de franchise en ce
-moment serait de l'inhumanité peut-être; car, je vous l'ai dit, ma vie
-ne tient à rien qu'à votre volonté, et vous savez bien que ma plus
-grande envie ne peut être que de mourir pour vous!</p>
-
-<p>»Mourir, grand Dieu! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos,
-comme s'il n'y avait que ma mort qui fût l'équivalent du bonheur que
-vous promettez? La mort! ce mot ne répand cependant rien de sombre
-dans ma pensée. Elle m'apparaît couronnée de roses pâles, comme à la
-fin d'un festin; j'ai rêvé quelquefois qu'elle m'attendait en souriant
-au chevet d'une femme adorée, après le bonheur, après l'ivresse, et
-qu'elle me disait:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, jeune homme! tu as eu toute ta part de joie en ce monde. A
-présent, viens dormir, viens te reposer dans mes bras. Je ne suis pas
-belle, moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le
-plaisir, mais le calme éternel.</p>
-
-<p>»Mais où donc cette image s'est-elle déjà offerte à moi? Ah!<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[p. 170]</a></span> je vous
-l'ai dit, c'était à Naples, il y a trois ans. J'avais fait rencontre
-dans la nuit, près de la Villa-Reale, d'une jeune femme qui vous
-ressemblait, une très-bonne créature dont l'état était de faire des
-broderies d'or pour les ornements d'église; elle semblait égarée
-d'esprit; je la reconduisis chez elle, bien qu'elle me parlât d'un
-amant qu'elle avait dans les gardes suisses, et qu'elle tremblait de
-voir arriver. Pourtant, elle ne fit pas de difficulté de m'avouer que
-je lui plaisais davantage... Que vous dirai-je? Il me prit fantaisie
-de m'étourdir pour tout un soir, et de m'imaginer que cette femme,
-dont je comprenais à peine le langage, était vous-même, descendue à
-moi par enchantement. Pourquoi vous tairais-je toute cette aventure
-et la bizarre illusion que mon âme accepta sans peine, surtout après
-quelques verres de lacrima-cristi mousseux qui me furent versés au
-souper? La chambre où j'étais entré avait quelque chose de mystique par
-le hasard ou par le choix singulier des objets qu'elle renfermait. Une
-madone noire couverte d'oripeaux, et dont mon hôtesse était chargée
-de rajeunir l'antique parure, figurait sur une commode près d'un lit
-aux rideaux de serge verte; une figure de sainte Rosalie, couronnée de
-roses violettes, semblait plus loin protéger le berceau d'un enfant
-endormi: les murs, blanchis à la chaux, étaient décorés de vieux
-tableaux des quatre éléments représentant des divinités mythologiques.
-Ajoutez à cela un beau désordre d'étoffes brillantes, de fleurs
-artificielles, de vases étrusques; des miroirs entourés de clinquant
-qui reflétaient vivement la lueur de l'unique lampe de cuivre, et, sur
-une table, un Traité de la divination et des songes qui me fit penser
-que ma compagne était un peu sorcière ou bohémienne pour le moins.</p>
-
-<p>»Une bonne vieille aux grands traits solennels allait, venait, nous
-servant; je crois que ce devait être sa mère! Et moi, tout pensif,
-je ne cessais de regarder sans dire un mot celle qui me rappelait si
-exactement votre souvenir.</p>
-
-<p>»Cette femme me répétait à tout moment:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes triste?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[p. 171]</a></span></p>
-
-<p>»Et je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlez pas, je puis à peine vous comprendre; l'italien me fatigue
-à écouter et à prononcer.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit-elle, je sais encore parler autrement.</p>
-
-<p>»Et elle parla tout à coup dans une langue que je n'avais pas
-encore entendue. C'étaient des syllabes sonores, gutturales, des
-gazouillements pleins de charme, une langue primitive sans doute; de
-l'hébreu, du syriaque, je ne sais. Elle sourit de mon étonnement,
-et s'en alla à sa commode, d'où elle tira des ornements de fausses
-pierres, colliers, bracelets, couronne; s'étant parée ainsi, elle
-revint à table, puis resta sérieuse fort longtemps. La vieille, en
-rentrant, poussa de grands éclats de rire et me dit, je crois, que
-c'était ainsi qu'on la voyait aux fêtes. En ce moment, l'enfant se
-réveilla et se prit à crier. Les deux femmes coururent à son berceau,
-et bientôt la jeune revint près de moi tenant fièrement dans ses bras
-le <i>bambino</i> soudainement apaisé.</p>
-
-<p>»Elle lui parlait dans cette langue que j'avais admirée, elle
-l'occupait avec des agaceries pleines de grâce; et moi, peu accoutumé
-à l'effet des vins brûlés du Vésuve, je sentais tourner les objets
-devant mes yeux; cette femme, aux manières étranges, royalement parée,
-fière et capricieuse, m'apparaissait comme une de ces magiciennes de
-Thessalie à qui l'on donnait son âme pour un rêve. Oh! pourquoi n'ai-je
-pas craint de vous faire ce récit? C'est que vous savez bien que ce
-n'était aussi qu'un rêve, où seule vous avez régné!</p>
-
-<p>»Je m'arrachai à ce fantôme qui me séduisait et m'effrayait à la fois;
-j'errai dans la ville déserte jusqu'au son des premières cloches; puis,
-sentant le matin, je pris par les petites rues derrière Chiaïa, et je
-me mis à gravir le Pausilippe au-dessus de la grotte. Arrivé tout en
-haut, je me promenais en regardant la mer déjà bleue, la ville où l'on
-n'entendait encore que les bruits du matin, et les lies de la baie,
-où le soleil commençait à dorer le haut des villas. Je n'étais pas
-attristé le moins du monde; je marchais à grands pas, je me roulais<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[p. 172]</a></span>
-dans l'herbe humide; mais dans mon cœur il y avait l'idée de la mort.</p>
-
-<p>»O dieux! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais
-ce n'était autre chose que la pensée cruelle que je n'étais pas aimé.
-J'avais vu comme le fantôme du bonheur, j'avais usé de tous les dons
-de Dieu, j'étais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la
-nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense qu'il soit donné
-aux hommes de voir, mais à quatre cents lieues de la seule femme qui
-existât pour moi, et qui ignorait jusqu'à mon existence. N'être pas
-aimé et n'avoir pas l'espoir de l'être jamais! C'est alors que je fus
-tenté d'aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Il
-n'y avait qu'un pas à faire: à l'endroit où j'étais, la montagne était
-coupée comme une falaise, la mer grondait au bas, bleue et pure; ce
-n'était plus qu'un moment à souffrir. Oh! l'étourdissement de cette
-pensée fut terrible. Deux fois je me suis élancé, et je ne sais quel
-pouvoir me rejeta vivant sur la terre, que j'embrassai. Non, mon Dieu!
-vous ne m'avez pas créé pour mon éternelle souffrance. Je ne veux pas
-vous outrager par ma mort; mais donnez-moi surtout la résolution, qui
-fait que les uns arrivent au trône, les autres à la gloire, les autres
-à l'amour!»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pendant cette nuit étrange, un phénomène assez rare s'était accompli.
-Vers la fin de la nuit, toutes les ouvertures de la maison où je
-me trouvais s'étaient éclairées, une poussière chaude et soufrée
-m'empêchait de respirer; et, laissant ma facile conquête endormie sur
-la terrasse, je m'engageai dans les ruelles qui conduisent au château
-Saint-Elme; à mesure que je gravissais la montagne, l'air pur du matin
-venait gonfler mes poumons; je me reposais délicieusement sous les
-treilles des villas, et je contemplais sans terreur le Vésuve couvert
-encore d'une coupole de fumée.</p>
-
-<p>C'est en ce moment que je fus saisi de l'étourdissement dont j'ai
-parlé; la pensée du rendez-vous qui m'avait été donné par<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[p. 173]</a></span> la jeune
-Anglaise m'arracha aux fatales idées que j'avais conçues. Après avoir
-rafraîchi ma bouche avec une de ces énormes grappes de raisin que
-vendent les femmes du marché, je me dirigeai vers Portici et j'allai
-visiter les ruines d'Herculanum. Les rues étaient toutes saupoudrées
-d'une cendre métallique. Arrivé près des ruines, je descendis dans la
-ville souterraine et je me promenai longtemps d'édifice en édifice,
-demandant à ces monuments le secret de leur passé. Le temple de Vénus,
-celui de Mercure, parlaient en vain à mon imagination. Il fallait
-que cela fût peuplé de figures vivantes.&mdash;Je remontai à Portici et
-m'arrêtai pensif sous une treille en attendant mon inconnue.</p>
-
-<p>Elle ne tarda pas à paraître, guidant la marche pénible de son père, et
-me serra la main avec force en me disant:&mdash;C'est bien.</p>
-
-<p>Nous choisîmes un voiturin et nous allâmes visiter Pompéi. Avec quel
-bonheur je la guidai dans les rues silencieuses de l'antique colonie
-romaine. J'en avais d'avance étudié les plus secrets passages.
-Quand nous arrivâmes au petit temple d'Isis, j'eus le bonheur de
-lui expliquer fidèlement les détails du culte et des cérémonies que
-j'avais lues dans Apulée. Elle voulut jouer elle-même le personnage de
-la Déesse, et je me vis chargé du rôle d'Osiris dont j'expliquai les
-divins mystères.</p>
-
-<p>En revenant, frappé de la grandeur des idées que nous venions de
-soulever, je n'osai lui parler d'amour... Elle me vit si froid, qu'elle
-m'en fit reproche. Alors, je lui avouai que je ne me sentais plus
-digne d'elle. Je lui contai le mystère de cette apparition qui avait
-réveillé un ancien amour dans mon cœur, et toute la tristesse qui avait
-succédé à cette nuit fatale où le fantôme du bonheur n'avait été que le
-reproche d'un parjure.</p>
-
-<p>Hélas! que tout cela est loin de nous! Il y a dix ans, je repassais
-à Naples, venant d'Orient. J'allai descendre à l'hôtel de <i>Rome,</i> et
-j'y retrouvai la jeune Anglaise. Elle avait épousé un peintre célèbre
-qui, peu de temps après son mariage, avait été pris d'une paralysie
-complète; couché sur un lit de repos,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[p. 174]</a></span> il n'avait rien de mobile dans
-le visage que deux grands yeux noirs, et, jeune encore, il ne pouvait
-même espérer la guérison sous d'autres climats. La pauvre fille avait
-dévoué son existence à vivre tristement entre son époux et son père,
-et sa douceur, sa candeur de vierge ne pouvaient réussir à calmer
-l'atroce jalousie qui couvait dans l'âme du premier. Rien ne put
-jamais l'engager à laisser sa femme libre dans ses promenades, et il
-me rappelait ce géant noir qui veille éternellement dans la caverne
-des génies, et que sa femme est forcée de battre pour l'empêcher de se
-livrer au sommeil. O mystère de l'âme humaine! Faut-il voir dans un tel
-tableau les marques cruelles de la vengeance des dieux!</p>
-
-<p>Je ne pus donner qu'un jour au spectacle de cette douleur. Le bateau
-qui me ramenait à Marseille emporta comme un rêve le souvenir de cette
-apparition chérie, et je me dis que peut-être j'avais laissé là le
-bonheur. Octavie en a gardé près d'elle le secret.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[p. 175]</a></span></p>
-
-
-<h3><a name="ISIS" id="ISIS">ISIS</a></h3>
-
-<h4>SOUVENIRS DE POMPÉI</h4>
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Avant l'établissement du chemin de fer de Naples à Résina, une course
-à Pompéi était tout un voyage. Il fallait une journée pour visiter
-successivement Herculanum, le Vésuve,&mdash;et Pompéi, situé à deux milles
-plus loin; souvent même, on restait sur les lieux jusqu'au lendemain,
-afin de parcourir Pompéi pendant la nuit, à la clarté de la lune, et
-de se faire ainsi une illusion complète. Chacun pouvait supposer, en
-effet, que, remontant le cours des siècles, il se voyait tout à coup
-admis à parcourir les rues et les places de la ville endormie; la lune
-paisible convenait mieux peut-être que l'éclat du soleil à ces ruines,
-qui n'excitent tout d'abord ni l'admiration ni la surprise, et où
-l'antiquité se montre pour ainsi dire dans un déshabillé modeste.</p>
-
-<p>Un des ambassadeurs résidant à Naples donna, il y a quelques
-années, une fête assez ingénieuse. Muni de toutes les autorisations
-nécessaires, il fit costumer à l'antique un grand nombre de personnes;
-les invités se conformèrent à cette disposition, et, pendant un jour
-et une nuit, l'on essaya diverses représentations des usages de
-l'antique colonie romaine. On comprend que la science avait dirigé
-la plupart des détails de la fête; des chars parcouraient les rues,
-des marchands peuplaient les<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[p. 176]</a></span> boutiques; des collations réunissaient,
-à certaines heures, dans les principales maisons, les diverses
-compagnies des invités. Là, c'était l'édile Pansa; là, Salluste; là,
-Julia-Félix, l'opulente fille de Scaurus, qui recevaient les convives
-et les admettaient à leurs foyers.&mdash;La maison des Vestales avait ses
-habitantes voilées; celle des Danseuses ne mentait pas aux promesses de
-ses gracieux attributs. Les deux théâtres offrirent des représentations
-comiques et tragiques, et, sous les colonnades du Forum, des citoyens
-oisifs échangeaient les nouvelles du jour, tandis que, dans la
-basilique ouverte sur la place, on entendait retentir l'aigre voix des
-avocats ou les imprécations des plaideurs.&mdash;Des toiles et des tentures
-complétaient, dans tous les lieux où de tels spectacles étaient
-offerts, l'effet de décoration, que le manque général des toitures
-aurait pu contrarier; mais on sait qu'à part ce détail, la conservation
-de la plupart des édifices est assez complète pour que l'on ait pu
-prendre grand plaisir à cette tentative palingénésique.&mdash;Un des
-spectacles les plus curieux fut la cérémonie qui s'exécuta au coucher
-du soleil dans cet admirable petit temple d'Isis, qui, par sa parfaite
-conservation, est peut-être la plus intéressante de toutes ces ruines.</p>
-
-<p>Il ne fut pas difficile de retrouver les costumes nécessaires au culte
-de la bonne et mystérieuse déesse, grâce aux deux tableaux antiques
-du musée de Naples, qui représentent le service sacré du matin et
-le service du soir; mais la recherche et l'explication des scènes
-principales qu'il fallut rendre donna lieu à un travail fort curieux,
-dont un savant allemand fut chargé.&mdash;Le marquis G ..., directeur de la
-bibliothèque, a bien voulu me permettre d'extraire les détails suivants
-du volume manuscrit qui racontait l'établissement et les cérémonies
-du culte d'Isis à Pompéi. On y trouve aussi de curieuses recherches
-touchant les formes qu'affecta le culte égyptien lorsqu'il en vint à
-lutter directement avec la religion naissante du Christ.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[p. 177]</a></span></p>
-
-<hr />
-<h4>II</h4>
-
-<p>Après la mort d'Alexandre le Grand, les deux principales religions
-d'où sont sorties les autres, le culte des astres et celui du feu,
-dont la plus haute expression fut la doctrine de Zoroastre, et la plus
-grossière l'idolâtrie, formèrent ensemble une étrange fusion.&mdash;Les
-systèmes religieux de l'Orient et de l'Occident se rencontrèrent à
-Ephèse, à Antioche, à Alexandrie et à Rome. La nouvelle superstition
-égyptienne se répandit partout avec une rapidité extraordinaire. Depuis
-longtemps, les idées et les mythes de la vieille théogonie n'étaient
-plus à la taille du monde grec et romain.&mdash;Jupiter et Junon, Apollon et
-Diane, et tous les autres habitants de l'Olympe pouvaient encore être
-invoqués, et n'avaient pas perdu leur crédit dans l'opinion publique.
-Leurs autels fumaient à certains jours solennels de l'année; leurs
-images étaient portées en grande pompe par les chemins, et le temple
-et le théâtre se remplissaient, les jours de fête, de spectateurs
-nombreux. Mais ces spectateurs étaient devenus étrangers à toute espèce
-d'adoration.&mdash;L'art même, qui se jouait en d'idéales représentations
-des dieux, n'était plus qu'un appât raffiné pour les sens. Aussi
-le petit nombre de fidèles qui existaient encore, avaient-ils la
-conviction que la divinité habitait seulement dans les vieilles images
-de forme roide et sèche,&mdash;appartenant à la théogonie primitive. Cette
-superstition populaire s'opposa vainement à l'effort des philosophes et
-des sceptiques moqueurs.&mdash;Les lois divines et humaines, et ce que les
-simples aïeux avaient considéré comme le type de la sainteté, furent
-conspués et foulés aux pieds. Mais, dans cet état de décomposition
-générale, l'âme humaine ne sentit que mieux le vide immense qu'elle
-s'était fait et un désir secret de rétablir quelque chose de divin,
-d'inexprimable.&mdash;Un besoin semblable fut ressenti à la fois par des
-milliers d'esprits blasés, et ce vieil adage reçut une nouvelle
-confirmation, que là, où l'incrédulité règne, la<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[p. 178]</a></span> superstition s'est
-déjà ouvert une porte.&mdash;Le judaïsme parut à beaucoup de personnes de
-nature à combler ce vide douloureux. On sait avec quelle rapidité le
-culte mosaïque conquit alors des sectateurs non-seulement dans tout
-l'empire romain, mais au delà même de ses frontières.</p>
-
-<p>Pourtant, le dogme de Jéhova n'admettait pas d'images et il fallait
-à l'adoration matérialiste de cette époque des formes palpables et
-parlantes. Alors, l'Égypte, la mère et la conservatrice de toutes
-les imaginations et aussi de toutes les extravagances religieuses,
-offrit une satisfaction aux besoins de l'âme et des sens.&mdash;Sérapis
-et Isis vinrent en aide, l'un aux corps souffrants, l'autre aux âmes
-languissantes.&mdash;Jupiter Sérapis, avec la corbeille de fruits sur sa
-tête majestueuse et rayonnante, déposséda bientôt, à Rome et dans la
-Grèce, le Jupiter Olympien et Capitolin armé de sa foudre. Le vieux
-Jupiter n'était bon qu'à tonner, et ses éclats atteignaient souvent
-ses temples et l'arbre qui lui était consacré.&mdash;Le dieu égyptien
-héritier des mystères et des traditions primitives de l'ancien culte
-d'Apis et d'Osiris, et de toute la magnificence de l'Olympe grec, ne
-tenait pas vainement dans sa main la clef du Nil et du royaume des
-ombres. Il pouvait guérir les mortels de tous les maux dont ils sont
-affligés. Dans une plus large mesure, ce nouveau sauveur alexandrin
-opérait ces cures merveilleuses qu'autrefois Esculape, le dompteur de
-la douleur, avait faites à Épidaure. Presque tous les grands ports de
-mer d'Italie eurent des sérapéons,&mdash;ainsi nommait-on les temples et les
-hôpitaux du Dieu guérisseur,&mdash;avec des vestibules et des colonnades,
-où un grand nombre de chambres et de salles de bains étaient préparées
-pour les malades.&mdash;Ces sérapéons étaient les lazarets et les maisons
-de santé de l'ancien monde.&mdash;Sans doute, il y avait là des remèdes
-naturels, et, avant tout, ceux des bains et du massage, combinés avec
-le magnétisme, le somnambulisme, et autres pratiques dont les prêtres
-possédaient et se transmettaient le secret; mais cela était fondé sur
-une profonde connaissance des hommes d'alors; et de cet<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[p. 179]</a></span> empirisme
-sortit bientôt une remarquable et puissante médecine physique.&mdash;La
-merveilleuse puissance du dieu nous est attestée par les ruines de
-son temple à Pouzzoles. C'est à trois lieues de Naples, sur la côte
-de Campanie;&mdash;maintenant, encore trois gigantesques colonnes, toutes
-ravagées qu'elles sont par les plantes grimpantes, du sein d'un monceau
-de ruines, proclament l'antique renommée du dieu, qui, dans ce populeux
-port de mer, sous le nom de Sérapis Dusar, donnait refuge et guérison.
-Une magnifique colonnade qui, dans les temps modernes, a été appropriée
-au palais de Caserte, entourait les salles et les galeries.&mdash;On y
-trouvait un grand nombre de chambres de malades et d'étuves entre les
-logements des prêtres et des gardiens. Le long du rivage depuis le
-voluptueux golfe de Neptuno jusqu'aux souterrains de Trivergola, il y
-avait une série de lieux d'asile et de guérison sous la protection du
-père universel Sérapis.</p>
-
-<hr />
-<h4>III</h4>
-
-<p>Mais, si puissant et si séduisant que fut le culte régénéré d'Isis pour
-les hommes énervés de cette époque, il agissait principalement sur les
-femmes.&mdash;Tout ce que les étranges cérémonies et mystères des Cabires et
-des dieux d'Éleusis, de la Grèce, tout ce que les bacchanales du <i>Liber
-Pater</i> et de l'<i>Hébon</i> de la Campanie et de la grande Grèce, tout ce
-que même la fête de la Bonne Déesse de Rome avait offert séparément à
-la passion du merveilleux et à la superstition même, se trouvait, par
-un religieux artifice, rassemblé dans le culte secret de la déesse
-égyptienne, comme en un canal souterrain qui reçoit les eaux d'une
-foule d'affluents.</p>
-
-<p>Outre les fêtes particulières mensuelles et les grandes solennités,
-il y avait deux fois par jour assemblée et office publics pour les
-croyants des deux sexes. Dès la première heure du jour, la déesse
-était sur pied, et celui qui voulait mériter<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[p. 180]</a></span> ses grâces particulières
-devait se présenter à son lever pour la prière du matin.&mdash;Le temple
-était ouvert avec grande pompe. Le grand prêtre sortait du sanctuaire
-accompagné de ses ministres. L'encens odorant fumait sur l'autel; de
-doux sons de flûte se faisaient entendre.&mdash;Cependant, la communauté
-s'était partagée en deux rangs, dans le vestibule, jusqu'au premier
-degré du temple.&mdash;La voix du prêtre invite à la prière, une sorte de
-litanie est psalmodiée; puis on entend retentir dans les mains de
-quelques adorateurs les sons éclatants du sistre d'Isis. Souvent,
-une partie de l'histoire de la déesse est représentée au moyen de
-pantomimes et de danses symboliques. Les éléments de son culte sont
-présentés avec des invocations au peuple agenouillé, qui chante ou qui
-murmure toute sorte d'oraisons.</p>
-
-<p>Mais, si l'on avait, au lever du soleil, célébré les matines de la
-déesse, on ne devait pas négliger de lui offrir ses salutations du
-soir et de lui souhaiter une nuit heureuse, formule particulière qui
-constituait une des parties importantes de la liturgie. On commençait
-par annoncer à la déesse elle-même l'<i>heure du soir.</i></p>
-
-<p>Les anciens ne possédaient pas, il est vrai, la commodité de l'horloge
-sonnante, ni même de l'horloge muette; mais ils suppléaient, autant
-qu'ils le pouvaient, à nos machines d'acier et de cuivre par des
-machines vivantes, par des esclaves chargés de crier l'heure d'après la
-clepsydre et le cadran solaire;&mdash;il y avait même des hommes qui, rien
-qu'à la longueur de leur ombre, qu'ils savaient estimer à vue d'œil,
-pouvaient dire l'heure exacte du jour ou du soir.&mdash;Cet usage de crier
-les déterminations du temps était également admis dans les temples.
-ily avait à Rome des gens pieux qui remplissaient auprès de Jupiter
-Capitolin ce singulier office de lui dire les heures.&mdash;Mais cette
-coutume était principalement observée aux matines et aux vêpres de la
-grande Isis, et c'est de cela que dépendait l'ordonnance de la liturgie
-quotidienne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[p. 181]</a></span></p>
-
-<hr />
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Cela se faisait dans l'après-midi, au moment de la fermeture solennelle
-du temple, vers quatre heures, selon la division moderne du temps, ou,
-selon la division antique, après la huitième heure du jour.&mdash;C'était
-ce que l'on pourrait proprement appeler le petit coucher de la déesse.
-De tout temps, les dieux durent se conformer aux us et coutumes
-des hommes.&mdash;Sur son Olympe, le <i>Zeus</i> d'Homère mène l'existence
-patriarcale, avec ses femmes, ses fils et ses filles, et vit absolument
-comme Priam et Arsinous aux pays troyen et phéacien. Il fallut
-également que les deux grandes divinités du Nil, Isis et Sérapis,
-du moment qu'elles s'établirent à Rome et sur les rivages d'Italie,
-s'accommodassent à la manière de vivre des Romains.&mdash;Même du temps
-des derniers empereurs, on se levait de bon matin à Rome, et, vers la
-première ou la deuxième heure du jour, tout était en mouvement sur les
-places, dans les cours de justice et sur les marchés.&mdash;Mais ensuite,
-vers la huitième heure de la journée ou la quatrième de l'après-midi,
-toute activité avait cessé. De la vie publique et à ciel ouvert, on
-passait au repos domestique, aux bains et aux repas. Car la huitième
-heure était alors, on le sait, le moment du dîner, non-seulement à
-Rome, mais dans tout l'ancien monde.&mdash;De là vient qu'à ce moment tous
-les temples étaient fermés; plus tard, la mère Isis, dans un office
-solennel du soir, était une dernière fois glorifiée, adorée, et honorée
-des sons redoublés du sistre d'or.</p>
-
-<p>Les autres parties de la liturgie étaient la plupart de celles qui
-s'exécutaient aux matines, avec cette différence toutefois que les
-litanies et les hymnes étaient entonnées et chantées, au bruit des
-sistres, des flûtes et des trompettes, par un psalmiste ou préchantre
-qui, dans l'ordre des prêtres, remplissait les fonctions d'hymnode.&mdash;Au
-moment le plus solennel, le grand prêtre, debout sur le dernier degré,
-devant le tabernacle,<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[p. 182]</a></span> accosté à droite et à gauche de deux diacres
-ou pastophores, élevait le principal élément du culte, le symbole du
-Nil fertilisateur, l'<i>eau bénite,</i> et la présentait à la fervente
-adoration des fidèles. La cérémonie se terminait par la formule de
-congé ordinaire.</p>
-
-<p>Les idées superstitieuses attachées à de certains jours, les ablutions,
-les jeûnes, les expiations, les macérations et les mortifications de
-la chair étaient le prélude de la consécration à la plus sainte des
-déesses de mille qualités et vertus, auxquelles hommes et femmes, après
-maintes épreuves et mille sacrifices, s'élevaient par trois degrés.
-Toutefois, l'introduction de ces mystères ouvrit la porte à quelques
-déportements.&mdash;A la faveur des préparations et des épreuves, qui,
-souvent, duraient un grand nombre de jours et qu'aucun époux n'osait
-refuser à sa femme, aucun amant à sa maîtresse, dans la crainte du
-fouet d'Osiris ou des vipères d'Isis, se donnaient dans les sanctuaires
-des rendez-vous équivoques, recouverts par les voiles impénétrables
-de l'initiation.&mdash;Mais ce sont là des excès communs à tous les cultes
-dans leurs époques de décadence. Les mêmes accusations furent adressées
-aux pratiques mystérieuses et aux agapes des premiers chrétiens.
-&mdash;L'idée d'une <i>terre sainte</i> où devait se rattacher pour tous les
-peuples le souvenir des traditions premières et une sorte d'adoration
-filiale,&mdash;d'une eau sainte propre aux consécrations et purifications
-des fidèles,&mdash;présente des rapports plus nobles à étudier entre ces
-deux cultes, dont l'un a, pour ainsi dire, servi de transition vers
-l'autre.</p>
-
-<p>Toute eau était douce pour l'Égyptien, mais surtout celle qui avait
-été puisée au fleuve, émanation d'Osiris. A la fête annuelle d'Osiris
-retrouvé, où, après de longues lamentations, on criait: <i>Nous l'avons
-trouvé et nous nous réjouissons tous!</i> tout le monde se jetait à terre
-devant la cruche remplie d'eau du Nil nouvellement puisée que portait
-le grand prêtre; on levait les mains vers le ciel, exaltant le miracle
-de la miséricorde divine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[p. 183]</a></span></p>
-
-<p>La sainte eau du Nil, conservée dans la cruche sacrée, était aussi à la
-fête d'Isis le plus vivant symbole du père des vivants et des morts.
-Isis ne pouvait être honorée sans Osiris.&mdash;Le fidèle croyait même à la
-présence réelle d'Osiris dans l'eau du Nil, et, à chaque bénédiction
-du soir et du matin, le grand-prêtre montrait au peuple l'<i>hydria</i>, la
-sainte cruche, et l'offrait à son adoration.&mdash;On ne négligeait rien
-pour pénétrer profondément l'esprit des spectateurs du caractère de
-cette divine transsubstantiation.&mdash;Le prophète lui-même, quelque grande
-que fut la sainteté de ce personnage, ne pouvait saisir avec ses mains
-nues le vase dans lequel s'opérait le divin mystère.&mdash;Il portait sur
-son étole, de la plus fine toile, une sorte de pèlerine (<i>piviale</i>)
-également de lin ou de mousseline, qui lui couvrait les épaules et
-les bras, et dans laquelle il enveloppait son bras et sa main.&mdash;Ainsi
-ajusté, il prenait le saint vase, qu'il portait ensuite, au rapport
-de saint Clément d'Alexandrie, serré contre son sein.&mdash;D'ailleurs,
-quelle était la vertu que le Nil ne possédât pas aux yeux du pieux
-Égyptien? On en parlait partout comme d'une source de guérisons et
-de miracles. Il y avait des vases où son eau se conservait plusieurs
-années. «J'ai dans ma cave de l'eau du Nil de quatre ans,» disait avec
-orgueil le marchand égyptien à l'habitant de Byzance ou de Naples qui
-lui vantait son vieux vin de Falerne ou de Chios. Même après la mort,
-sous ses bandelettes et dans sa condition de momie, l'Égyptien espérait
-qu'Osiris lui permettrait encore d'étancher sa soif avec son onde
-vénérée. «Osiris te donne de l'eau fraîche!» disaient les épitaphes des
-morts.&mdash;C'est pour cela que les momies portaient une coupe peinte sur
-la poitrine.</p>
-
-<hr />
-<h4>V</h4>
-
-<p>A la droite du prophète qui portait l'hydria (<i>hydriophoros</i>), se
-tenait une femme représentant, par les attributs et par le costume, la
-déesse Isis elle-même.&mdash;Isis devait toujours, en<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[p. 184]</a></span> effet, partager les
-hommages rendus à Osiris.&mdash;Elle ne portait pas les cheveux ras comme le
-reste du clergé, mais les avait, au contraire, longs et bouclés.</p>
-
-<p>Une chose également très-caractéristique pour la représentation
-d'Isis, c'est ce que la prêtresse tenait dans les mains.&mdash;De la
-droite, elle soulevait ce fameux instrument que les Grecs nommaient
-<i>sistron</i> et les Égyptiens <i>kemkem.&mdash;</i>La tristesse, à l'occasion de la
-mort d'Osiris, et la joie lorsqu'il était retrouvé, tels étaient les
-principaux points de la religion égyptienne dans la période qui suivit
-la conquête des Perses. Pour toutes les litanies de tristesse et de
-joie qui étaient chantées lors de ces grandes fêtes, c'était le sistre
-d'Isis qui marquait la mesure.&mdash;Un sistre bien fait devait, en mémoire
-des quatre éléments, avoir quatre petits bâtons.&mdash;On peut croire que
-jamais le sistre ne s'agitait sans rappeler le souvenir de la mort et
-de la résurrection d'Osiris. De la main gauche, la prêtresse tenait
-un arrosoir, par lequel on voulait signifier la fécondité que le Nil
-procurait à la terre.&mdash;Isis y puisait de l'eau pour les besoins du
-culte et aussi pour la fécondation du sol.&mdash;Car, si Osiris est la force
-des eaux, Isis est la force de la terre et passe pour le principe de la
-fertilité.</p>
-
-<p>Le prêtre qui chantait les hymnes et les prières, ou préchantre,
-jouissait d'une estime particulière. Il se tenait sur le degré
-inférieur du temple, au milieu de la double rangée du peuple, et
-dirigeait l'ensemble au moyen d'un bâton en forme de sceptre. Les Grecs
-nommaient ce liturge au maître de la chapelle du culte d'Isis, le
-chanteur ou le chanteur d'hymnes, (<i>odos, hymnodos</i>). Il rappelle les
-rhabdodes et rhapsodes, qui chantaient, un bâton de laurier à la main.</p>
-
-<p>Apulée parle, en plusieurs endroits, des flûtes et cornets qui, dans
-les cérémonies d'Isis et d'Osiris, par des modulations lamentables
-ou joyeuses, mettaient les assistants dans des dispositions d'esprit
-convenables; cette musique provenait d'une sorte de flûte dont on
-attribuait l'invention à Osiris.&mdash;Un autre personnage qui terminait la
-rangée des fidèles de l'autre<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[p. 185]</a></span> côté, et dont le costume s'accordait
-parfaitement avec celui des prêtres d'Isis d'un ordre inférieur, avait
-la tête tondue, et portait le tablier autour des reins.&mdash;Mais il
-tenait dans la main un des plus énigmatiques symboles égyptiens, la
-croix ansée <i>(crux ansata),</i> dont le savant Daunou a trouvé tout un
-soubassement couvert dans un temple de Philé.</p>
-
-<p>Il va sans dire qu'ici aucune victime sanglante n'était immolée, et que
-jamais la flamme de l'autel ne consumait des chairs palpitantes.&mdash;Isis,
-le principe de la vie et la mère de tous les êtres vivants, dédaignait
-les sacrifices sanglants.&mdash;De l'eau du fleuve sacré ou du lait étaient
-seulement répandus pour elle; pour elle brûlaient aussi de l'encens et
-d'autres parfums.</p>
-
-<p>Dans le temple, tout était significatif et caractéristique: le nombre
-impair des degrés sur lesquels la chapelle est élevée, avait aussi un
-sens mystique.&mdash;En général, le prêtre égyptien cherchait à s'entourer
-des souvenirs de la terre sacrée du Nil, et, au moyen des végétaux et
-des animaux de l'Égypte, à transporter les sectateurs de cette nouvelle
-religion dans le pays où elle avait pris naissance.&mdash;Ce n'était point
-par hasard qu'on avait planté deux palmiers à droite et à gauche
-du bosquet odoriférant qui entourait la chapelle; car le palmier,
-qui, tous les mois pousse de nouveaux rameaux, était un symbole de
-la puissance des grands dieux. De là les porteurs de palmiers qui
-figuraient aux processions, et dont il est fait mention dans la célèbre
-inscription de Rosette.</p>
-
-<p>A la fin de la cérémonie, selon un passage d'Apulée, un des prêtres
-prononçait la formule ordinaire: «Congé au peuple!» qui est devenue
-la formule chrétienne: <i>Ite, missa est;</i> et à laquelle le peuple
-répondait par son adieu accoutumé à la déesse: «Portez-vous bien,» ou:
-«Maintenez-vous en santé!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[p. 186]</a></span></p>
-
-<hr />
-<h4>VI</h4>
-
-<p>Peut-être faut-il craindre, en voyage, de gâter par des lectures faites
-d'avance l'impression première des lieux célèbres. J'avais visité
-l'Orient avec les seuls souvenirs, déjà vagues, de mon éducation
-classique.&mdash;Au retour de l'Égypte, Naples était pour moi un lieu de
-repos et d'étude, et les précieux dépôts de ses bibliothèques et de
-ses musées me servaient à justifier ou à combattre les hypothèses que
-mon esprit s'était formées à l'aspect de tant de ruines inexpliquées
-ou muettes.&mdash;Peut-être ai-je dû au souvenir éclatant d'Alexandrie, de
-Thèbes et des Pyramides, l'impression presque religieuse que me causa
-une seconde fois la vue du temple d'Isis de Pompéi. J'avais laissé
-mes compagnons de voyage admirer dans tous ses détails la maison de
-Diomède, et, me dérobant à l'attention des gardiens, je m'étais jeté
-au hasard dans les rues de la ville antique, évitant çà et là quelque
-invalide qui me demandait de loin où j'allais, et m'inquiétant peu de
-savoir le nom que la science avait retrouvé pour tel ou tel édifice,
-pour un temple, pour une maison, pour une boutique. N'était-ce pas
-assez que les drogmans et les Arabes m'eussent gâté les Pyramides, sans
-subir encore la tyrannie des <i>ciceroni</i> napolitains? J'étais entré par
-la rue des Tombeaux; il était clair qu'en suivant cette voie pavée de
-lave, où se dessine encore l'ornière profonde des roues antiques, je
-retrouverais le temple de la déesse égyptienne, situé à l'extrémité de
-la ville, auprès du théâtre tragique. Cependant, des temples consacrés
-aux dieux grecs et romains frappaient mes yeux par leur masse imposante
-et leurs nombreuses colonnes, et l'<i>Iseum</i> semblait perdu dans les
-maisons particulières. Enfin, pénétrant çà et là dans les bâtiments,
-j'entrai dans une enceinte par une porte basse, et, là, il n'y avait
-plus à douter, le souvenir des deux tableaux antiques que j'avais vus
-au Musée des études, et qui<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[p. 187]</a></span> représentent les cérémonies décrites plus
-haut du culte d'Isis, s'accordait avec l'architecture du monument que
-j'avais devant les yeux.&mdash;C'était bien là l'étroite cour jadis fermée
-d'une grille, les colonnes encore debout, les deux autels à droite et à
-gauche, dont le dernier est d'une conservation parfaite, et, au fond,
-l'antique <i>cella</i> s'élevant sur sept marches autrefois revêtues de
-marbre de Paros.</p>
-
-<p>Huit colonnes d'ordre dorique, sans base, soutiennent les côtés, et
-dix autres le fronton; l'enceinte est découverte, selon le genre
-d'architecture dit h<i>ypaetron,</i> mais un portique couvert régnait
-alentour. Le sanctuaire a la forme d'un petit temple carré, voûté,
-couvert en tuiles, et présente trois niches destinées aux images de la
-Trinité égyptienne;&mdash;deux autels placés au fond du sanctuaire portaient
-les tables isiaques, dont l'une a été conservée, et sur la base de la
-principale statue de la déesse, placée au centre de la nef intérieure,
-on a pu lire que <i>L. C. Phœbus</i> l'avait érigée dans ce lieu par décret
-des décurions.</p>
-
-<p>Près de l'autel de gauche, dans la cour, était une petite loge
-destinée aux purifications; quelques bas-reliefs en décoraient les
-murailles. Deux vases contenant l'eau lustrale se trouvaient, en
-outre, placés à l'entrée de la porte intérieure, comme le sont nos
-bénitiers. Des peintures sur stuc décoraient l'intérieur du temple et
-représentaient des tableaux de la campagne, des plantes et des animaux
-de l'Égypte,&mdash;la terre sacrée.</p>
-
-<p>J'avais admiré au Musée les richesses qu'on a retirées de ce temple,
-les lampes, les coupes, les encensoirs, les burettes, les goupillons,
-les mitres et les crosses brillantes des prêtres, les sistres, les
-clairons et les cymbales, une Vénus dorée, un Bacchus, des Hermès, des
-sièges d'argent et d'ivoire, des idoles de basalte et des pavés de
-mosaïque ornés d'inscriptions et d'emblèmes. La plupart de ces objets,
-dont la matière et le travail précieux indiquent la richesse du temple,
-ont été découverts dans le lieu saint le plus retiré, situé derrière
-le<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[p. 188]</a></span> sanctuaire, et où l'on arrive en passant sous cinq arcades. Là, une
-petite cour oblongue conduit à une chambre qui contenait des ornements
-sacrés. L'habitation des ministres isiaques, située à gauche du temple,
-se composait de trois pièces, et l'on trouva dans l'enceinte plusieurs
-cadavres de ces prêtres à qui l'on suppose que leur religion fit un
-devoir de ne pas abandonner le sanctuaire.</p>
-
-<p>Ce temple est la ruine la mieux conservée de Pompéi, parce qu'à
-l'époque où la ville fut ensevelie, il en était le monument le plus
-nouveau. L'ancien temple avait été renversé quelques années auparavant
-par un tremblement de terre, et nous voyons là celui qu'on avait rebâti
-à sa place.&mdash;J'ignore si quelqu'une des trois statues d'Isis du Musée
-de Naples aura été retrouvée dans ce lieu même, mais je les avais
-admirées la veille, et rien ne m'empêchait, en y joignant le souvenir
-des deux tableaux, de reconstruire dans ma pensée toute la scène de la
-cérémonie du soir.</p>
-
-<p>Justement le soleil commençait à s'abaisser vers Caprée et la lune
-montait lentement du côté du Vésuve, couvert de son léger dais de
-fumée. Je m'assis sur une pierre, en contemplant ces deux astres
-qu'on avait longtemps adorés dans ce temple sous les noms d'Osiris
-et d'Isis, et sous des attributs mystiques faisant allusion à leurs
-diverses phases, et je me sentis pris d'une vive émotion. Enfant d'un
-siècle sceptique plutôt qu'incrédule, flottant entre deux éducations
-contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de
-la réaction sociale, qui prétend ramener l'ensemble des croyances
-chrétiennes, me verrais-je entraîné à tout croire, comme nos pères les
-philosophes l'avaient été à tout nier?&mdash;Je songeais à ce magnifique
-préambule des <i>Ruines</i> de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé
-sur les ruines de Palmyre et qui n'emprunte à des inspirations si
-hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l'ensemble des
-traditions religieuses du genre humain! Ainsi périssait, sous l'effort
-de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs,
-qui,<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[p. 189]</a></span> au nom d'une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les
-cieux. O naturel ô mère éternelle! était-ce là vraiment le sort réservé
-au dernier de tes fils célestes? Les mortels en sont-ils venus à
-repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré,
-déesse de Saïs! le plus hardi de tes adeptes s'est-il donc trouvé face
-à face avec l'image de la Mort?</p>
-
-<p>Si la chute successive des croyances conduisait à ce résultat, ne
-serait-il pas plus consolant de tomber dans l'excès contraire et
-d'essayer de se reprendre aux illusions du passé?</p>
-
-<hr />
-<h4>VII</h4>
-
-<p>Il est évident que, dans les derniers temps, le paganisme s'était
-retrempé dans son origine égyptienne, et tendait de plus en plus à
-ramener au principe de l'unité les diverses conceptions mythologiques.
-Cette éternelle Nature, que Lucrèce, le matérialiste, invoquait
-lui-même sous le nom de Vénus Céleste, a été préférablement nommée
-Cybèle par Julien, Uranie ou Cérès par Plotin, Proclus et Porphyre;
-&mdash;Apulée, lui donnant tous ces noms, l'appelle plus volontiers Isis;
-c'est le nom qui, pour lui, résume tous les autres; c'est l'identité
-primitive de cette reine du ciel, aux attributs divers, au masque
-changeant! Aussi lui apparaît-elle vêtue à l'égyptienne, mais dégagée
-des allures roides, des bandelettes et des formes naïves du premier
-temps.</p>
-
-<p>Ses cheveux épais et longs, terminés en boucles, inondent en flottant
-ses divines épaules; une couronne multiforme et multiflore pare sa
-tête, et la lune argentée brille sur son front; des deux côtés se
-tordent des serpents parmi de blonds épis, et sa robe aux reflets
-indécis passe, selon le mouvement de ses plis, de la blancheur la plus
-pure au jaune de safran, ou semble emprunter sa rougeur à la flamme;
-son manteau; d'un noir foncé, est semé d'étoiles et bordé d'une frange
-lumineuse;<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[p. 190]</a></span> sa main droite tient le sistre, qui rend un son clair, sa
-main gauche un vase d'or en forme de gondole.</p>
-
-<p>Telle, exhalant les plus délicieux parfums de l'Arabie Heureuse, elle
-apparaît à Lucius, et lui dit:</p>
-
-<p>«Tes prières m'ont touchée; moi, la mère de la nature, la maîtresse des
-éléments, la source première des siècles, la plus grande des divinités,
-la reine des mânes; moi qui confonds en moi-même et les dieux et les
-déesses; moi dont l'univers a adoré sous mille formes l'unique et
-toute-puissante divinité. Ainsi, l'on me nomme en Phrygie, Cybèle; à
-Athènes, Minerve; en Chypre, Vénus Paphienne; en Crète, Diane Dyctinne;
-en Sicile, Proserpine Stygienne; à Éleusis, l'antique Cérès; ailleurs,
-Junon, Bellone, Hécate ou Némésis, tandis que l'Égyptien, qui dans les
-sciences précéda tous les autres peuples, me rend hommage sous mon vrai
-nom de la déesse Isis.</p>
-
-<p>»Qu'il te souvienne, dit-elle à Lucius après lui avoir indiqué les
-moyens d'échapper à l'enchantement dont <i>il</i> est victime, que tu dois
-me consacrer le reste de ta vie, et, dès que tu auras franchi le sombre
-bord, tu ne cesseras encore de m'adorer, soit dans les ténèbres de
-l'Achéron ou dans les Champs-Élysées; et si, par l'observation de mon
-culte et par une inviolable chasteté, tu mérites bien de moi, tu sauras
-que je puis seule prolonger ta vie spirituelle au delà des bornes
-marquées.»</p>
-
-<p>Ayant prononcé ces adorables paroles, l'invincible déesse disparaît et
-se recueille <i>dans sa propre immensité.</i></p>
-
-<p>Certes, si le paganisme avait toujours manifesté une conception aussi
-pure de la Divinité, les principes religieux issus de la vieille terre
-d'Egypte régneraient encore selon cette forme sur la civilisation
-moderne.&mdash;Mais n'est-il pas à remarquer que c'est aussi de l'Egypte
-que nous viennent les premiers fondements de la foi chrétienne? Orphée
-et Moïse, initiés tous deux aux mystères isiaques, ont simplement
-annoncé à des races diverses des vérités sublimes,&mdash;que la<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[p. 191]</a></span> différence
-des mœurs, des langages et l'espace des temps a ensuite peu à peu
-altérées ou transformées entièrement.&mdash;Aujourd'hui, il semble que le
-catholicisme lui-même ait subi, selon les pays, une réaction analogue
-à celle qui avait lieu dans les dernières années du polythéisme.
-En Italie, en Pologne, en Grèce, en Espagne, chez tous les peuples
-les plus sincèrement attachés à l'Église romaine, la dévotion à la
-Vierge n'est-elle pas devenue une sorte de culte exclusif? N'est-ce
-pas toujours la Mère sainte, tenant dans ses bras l'enfant sauveur et
-médiateur qui domine les esprits,&mdash;et dont l'apparition produit encore
-des conversions comparables à celle du héros d'Apulée? Isis n'a pas
-seulement ou l'enfant dans les bras, ou la croix à la main comme la
-Vierge: le même signe zodiacal leur est consacré, la lune est sous
-leurs pieds; le même nimbe brille autour de leur tête; nous avons
-rapporté plus haut mille détails analogues dans les cérémonies&mdash;même
-sentiment de chasteté dans le culte isiaque, tant que la doctrine est
-restée pure; institutions pareilles d'associations et de confréries.
-Je me garderai certes de tirer de tous ces rapprochements les mêmes
-conclusions que Volney et Dupuis. Au contraire, aux yeux du philosophe,
-sinon du théologien,&mdash;ne peut-il pas sembler qu'il y ait eu, dans tous
-les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine? Le
-christianisme primitif a invoqué la parole des sibylles et n'a point
-repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes. Une évolution
-nouvelle des dogmes pourrait faire concorder sur certains points les
-témoignages religieux des divers temps. Il serait si beau d'absoudre
-et d'arracher aux malédictions éternelles les héros et les sages de
-l'antiquité!</p>
-
-<p>Loin de moi, certes, la pensée d'avoir réuni les détails qui précèdent
-en vue seulement de prouver que la religion chrétienne a fait de
-nombreux emprunts aux dernières formules du paganisme: ce point n'est
-nié de personne. Toute religion qui succède à une autre respecte
-longtemps certaines pratiques<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[p. 192]</a></span> et formes de culte, qu'elle se borne
-à harmoniser avec ses propres dogmes. Ainsi la vieille théogonie des
-Égyptiens et des Pélasges s'était seulement modifiée et traduite chez
-les Grecs, parée de noms et d'attributs nouveaux;&mdash;plus tard encore,
-dans la phase religieuse que nous venons de dépeindre, Sérapis, qui
-était déjà une transformation d'Osiris, en devenait une de Jupiter;
-Isis, qui n'avait, pour entrer dans le mythe grec, qu'à reprendre son
-nom d'Io, fille d'Inachus,&mdash;le fondateur des mystères d'Eleusis,
-repoussait désormais le masque bestial, symbole d'une époque de
-lutte et de servitude. Mais voyez combien d'assimilations aisées le
-christianisme allait trouver dans ces rapides transformations des
-dogmes les plus divers!&mdash;Laissons de côté la <i>croix</i> de Sérapis et le
-séjour aux enfers de ce dieu <i>qui juge les âmes;&mdash;</i>le <i>Rédempteur</i>
-promis à la terre, et que pressentaient depuis longtemps les poëtes et
-les oracles, est-ce l'enfant Horus allaité par la mère divine, et qui
-sera le <i>Verbe</i> (logos) des âges futurs?&mdash;Est-ce l'Iacchus-Iésus des
-mystères d'Eleusis, plus grand déjà, et s'élançant des bras de Déméter,
-la déesse <i>panthée</i>? ou plutôt n'est-il pas vrai qu'il faut réunir tous
-ces modes divers d'une même idée, et que ce fut toujours une admirable
-pensée théogonique de présenter à l'adoration des hommes une Mère
-céleste dont l'enfant est l'espoir du monde?</p>
-
-<p>Et, maintenant, pourquoi ces cris d'ivresse et de joie, ces chants du
-ciel, ces palmes qu'on agite, ces gâteaux sacrés qu'on se partage à
-de certains jours de l'année? C'est que l'enfant sauveur est né jadis
-en ce même temps.&mdash;Pourquoi ces autres jours de pleurs et de chants
-lugubres où l'on cherche le corps d'un Dieu meurtri et sanglant,&mdash;où
-les gémissements retentissent des bords du Nil aux rives de la
-Phénicie, des hauteurs du Liban aux plaines où fut Troie? Pourquoi
-celui qu'on cherche et qu'on pleure s'appelle-t-il ici Osiris, plus
-loin Adonis, plus loin Atys? et pourquoi une autre clameur qui vient
-du fond de l'Asie cherche-t-elle aussi dans les grottes<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[p. 193]</a></span> mystérieuses
-les restes d'un dieu immolé?&mdash;Une femme divinisée, mère, épouse ou
-amante, baigne de ses larmes ce corps saignant et défiguré, victime
-d'un principe hostile qui triomphe par sa mort, mais qui sera vaincu
-un jour! La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire,
-avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les fidèles
-viennent toucher et baiser pieusement. Mais, le troisième jour, tout
-change: le corps a disparu, l'immortel s'est révélé; la joie succède
-aux pleurs, l'espérance renaît sur la terre; c'est la fête renouvelée
-de la jeunesse et du printemps.</p>
-
-<p>Voilà le culte oriental, primitif et postérieur à la fois aux fables de
-la Grèce, qui avait fini par envahir et absorber peu à peu le domaine
-des dieux d'Homère. Le ciel mythologique rayonnait d'un trop pur éclat,
-il était d'une beauté trop précise et trop nette, il respirait trop
-le bonheur, l'abondance et la sérénité, il était, en un mot, trop
-bien conçu au point de vue des gens heureux, des peuples riches et
-vainqueurs, pour s'imposer longtemps au monde agité et souffrant.&mdash;Les
-Grecs l'avaient fait triompher par la victoire dans cette lutte presque
-cosmogonique qu'Homère a chantée, et, depuis encore, la force et la
-gloire des dieux s'étaient incarnées dans les destinées de Rome;&mdash;mais
-la douleur et l'esprit de vengeance agissaient sur le reste du monde,
-qui ne voulait plus s'abandonner qu'aux religions du désespoir.&mdash;La
-philosophie accomplissait d'autre part un travail d'assimilation et
-d'unité morale; la chose attendue dans les esprits se réalisa dans
-l'ordre des faits. Cette Mère divine, ce Sauveur, qu'une sorte de
-mirage prophétique avait annoncés çà et là d'un bout à l'autre du
-monde, apparurent enfin comme le grand jour qui succéda aux vagues
-clartés de l'aurore.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[p. 194]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="EMILIE" id="EMILIE">EMILIE</a></h3>
-
-
-<h4>SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.</h4>
-
-<p>Personne n'a bien su l'histoire du lieutenant Desroches, qui se fit
-tuer l'an passé au combat de Hambergen, deux mois après ses noces. Si
-ce fut là un véritable suicide, que Dieu veuille lui pardonner! Mais,
-certes, celui qui meurt en défendant sa patrie ne mérite pas que son
-action soit nommée ainsi, quelle qu'ait été sa pensée d'ailleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voilà retombés, dit le docteur, dans le chapitre des
-capitulations de conscience. Desroches était un philosophe décidé à
-quitter la vie: il n'a pas voulu que sa mort fût inutile; il s'est
-élancé bravement dans la mêlée; il a tué le plus d'Allemands qu'il a
-pu, en disant: «Je ne puis mieux faire à présent; je meurs content.»
-Et il a crié: <i>Vive l'empereur!</i> en recevant le coup de sabre qui l'a
-abattu. Dix soldats de sa compagnie vous le diront.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce n'en fut pas moins un suicide, répliqua Arthur. Toutefois, je
-pense qu'on aurait eu tort de lui fermer l'église ...</p>
-
-<p>&mdash;A ce compte, vous flétririez le dévouement de Curtius. Ce jeune
-chevalier romain était peut-être ruiné par le jeu, malheureux dans
-ses amours, las de la vie, qui sait? Mais, assurément, il est beau,
-en songeant à quitter le monde, de<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[p. 195]</a></span> rendre sa mort utile aux autres;
-et voilà pourquoi cela ne peut s'appeler un suicide, car le suicide
-n'est autre chose que l'acte suprême de l'égoïsme, et c'est pour cela
-seulement qu'il est flétri parmi les hommes... A quoi pensez-vous,
-Arthur?</p>
-
-<p>&mdash;Je pense à ce que vous disiez tout à l'heure, que Desroches, avant de
-mourir, avait tué le plus d'Allemands possible ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ces braves gens sont allés rendre devant Dieu un triste
-témoignage de la belle mort du lieutenant, vous me permettrez de dire
-que c'est là un <i>suicide</i> bien <i>homicide.</i></p>
-
-<p>&mdash;Eh! qui va songer à cela? Des Allemands, ce sont des ennemis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais y en a-t-il pour l'homme résolu à <i>mourir?</i> A ce moment-là,
-tout instinct de nationalité s'efface, et je doute que l'on songe à un
-autre pays que l'autre monde, et à un autre empereur que Dieu. Mais
-l'abbé nous écoute sans rien dire, et cependant j'espère que je parle
-ici selon ses idées.&mdash;Allons, l'abbé, dites-nous votre opinion, et
-tâchez de nous mettre d'accord; c'est là une mine de controverse assez
-abondante, et l'histoire de Desroches, ou plutôt ce que nous en croyons
-savoir, le docteur et moi, ne paraît pas moins ténébreuse que les
-profonds raisonnements qu'elle a soulevés parmi nous.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le docteur, Desroches, à ce qu'on prétend, était
-très-affligé de sa dernière blessure, celle qui l'avait si fort
-défiguré; et peut-être a-t-il surpris quelque grimace ou quelque
-raillerie de sa nouvelle épouse; les philosophes sont susceptibles. En
-tout cas, il est mort, et volontairement.</p>
-
-<p>&mdash;Volontairement, puisque vous y persistez; mais n'appelez pas suicide
-la mort qu'on trouve dans une bataille; vous ajouteriez un contre-sens
-de mots à celui que peut-être vous faites en pensée; on meurt dans une
-mêlée parce qu'on y rencontre quelque chose qui tue; ne meurt pas qui
-veut.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[p. 196]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voulez-vous que ce soit la fatalité?</p>
-
-<p>&mdash;A mon tour, interrompit l'abbé, qui s'était recueilli pendant cette
-discussion: il vous semblera singulier peut-être que je combatte vos
-paradoxes ou vos suppositions ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, parlez, parlez; vous en savez plus que nous, assurément.
-Vous habitez Bitche depuis longtemps; on dit que Desroches vous
-connaissait, et peut-être même s'est-il confessé à vous ...</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, je devrais me taire; mais il n'en fut rien
-malheureusement, et, toutefois, la mort de Desroches fut chrétienne,
-croyez-moi; et je vais vous en raconter les causes et les
-circonstances, afin que vous emportiez cette idée que ce fut là encore
-un honnête homme, ainsi qu'un bon soldat, mort à temps pour l'humanité,
-pour lui-même, et selon les desseins de Dieu.</p>
-
-<p>»Desroches était entré dans un régiment à quatorze ans, à l'époque
-où, la plupart des hommes s'étant fait tuer sur la frontière, notre
-armée républicaine se recrutait parmi les enfants. Faible de corps,
-mince comme une jeune fille, et pâle, ses camarades souffraient de lui
-voir porter un fusil sous lequel ployait son épaule. Vous devez avoir
-entendu dire qu'on obtint du capitaine l'autorisation de le lui rogner
-de six pouces. Ainsi accommodée à ses forces, l'arme de l'enfant fit
-merveilles dans les guerres de Flandre; plus tard, Desroches fut dirigé
-sur Haguenau, dans ce pays où nous faisions, c'est-à-dire où vous
-faisiez la guerre depuis si longtemps.</p>
-
-<p>»A l'époque dont je vais vous parler, Desroches était dans la force
-de l'âge et servait d'enseigne au régiment bien plus que le numéro
-d'ordre et le drapeau, car il avait à peu près seul survécu à deux
-renouvellements, et il venait enfin d'être nommé lieutenant quand,
-à Bergheim, il y a vingt-sept mois, en commandant une charge à la
-baïonnette, il reçut un coup de sabre prussien tout au travers de la
-figure. La blessure était affreuse; les chirurgiens de l'ambulance,
-qui l'avaient<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[p. 197]</a></span> souvent plaisanté, lui vierge encore d'une égratignure,
-après trente combats, froncèrent le sourcil quand on l'apporta devant
-eux. S'il guérit, dirent-ils, le malheureux deviendra imbécile ou fou.</p>
-
-<p>»C'est à Metz que le lieutenant fut envoyé pour se guérir. La civière
-avait fait plusieurs lieues sans qu'il s'en aperçût; installé dans
-un bon lit et entouré de soins, il lui fallut cinq ou six mois pour
-arriver à se mettre sur son séant, et cent jours encore pour ouvrir un
-œil et distinguer les objets. On lui ordonna bientôt les fortifiants,
-le soleil, puis le mouvement, enfin la promenade, et, un matin, soutenu
-par deux camarades, il s'achemina tout vacillant, tout étourdi, vers
-le quai Saint-Vincent, qui touche presque à l'hôpital militaire, et,
-là, on le fit asseoir sur l'esplanade, au soleil de midi, sous les
-tilleuls du jardin public: le pauvre blessé croyait voir le jour pour
-la première fois.</p>
-
-<p>»A force d'aller ainsi, il put bientôt marcher seul, et, chaque
-matin, il s'asseyait sur un banc, au même endroit de l'esplanade, la
-tête ensevelie dans un amas de taffetas noir, sous lequel à peine on
-découvrait un coin de visage humain, et sur son passage, lorsqu'il se
-croisait avec des promeneurs, il était assuré d'un grand salut des
-hommes, et d'un geste de profonde commisération des femmes, ce qui le
-consolait peu.</p>
-
-<p>»Mais, une fois assis à sa place, il oubliait son infortune pour ne
-plus songer qu'au bonheur de vivre après un tel ébranlement, et au
-plaisir de voir en quel séjour il vivait. Devant lui, la vieille
-citadelle, ruinée sous Louis XVI, étalait ses remparts dégradés; sur
-sa tête, les tilleuls en fleur projetaient leur ombre épaisse; à
-ses pieds, dans la vallée qui se déploie au-dessous de l'esplanade,
-les prés Saint-Symphorien que vivifie, en les noyant, la Moselle
-débordée, et qui verdissent entre ses deux bras; puis le petit Ilot,
-l'oasis de la poudrière, cette île du Saulcy, semée d'ombrages, de
-chaumières; enfin, la chute de la Moselle et ses blanches écumes, ses
-détours étincelant au soleil, puis tout au bout, bornant le regard, la
-chaîne<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[p. 198]</a></span> des Vosges, bleuâtre et comme vaporeuse au grand jour, voilà
-le spectacle qu'il admirait toujours davantage, en pensant que là
-était son pays, non pas la terre conquise, mais la province vraiment
-française, tandis que ces riches départements nouveaux, où il avait
-fait la guerre, n'étaient que des beautés fugitives, incertaines, comme
-celles de la femme gagnée hier, qui ne nous appartiendra plus demain.</p>
-
-<p>»Vers le mois de juin, aux premiers jours, la chaleur était grande, et
-le banc favori de Desroches se trouvant bien à l'ombre, deux femmes
-vinrent s'asseoir près du blessé. Il salua tranquillement et continua
-de contempler l'horizon; mais sa position inspirait tant d'intérêt,
-que les deux femmes ne purent s'empêcher de le questionner et de le
-plaindre.</p>
-
-<p>»L'une des deux, fort âgée, était la tante de l'autre qui se nommait
-Émilie, et qui avait pour occupation de broder des ornements d'or sur
-de la soie ou du velours. Desroches questionna comme on lui en avait
-donné l'exemple, et la tante lui apprit que la jeune fille avait quitté
-Haguenau pour lui faire compagnie, qu'elle brodait pour les églises, et
-qu'elle était depuis longtemps privée de tous ses autres parents.</p>
-
-<p>»Le lendemain, le banc fut occupé comme la veille; au bout d'une
-semaine, il y avait traité d'alliance entre les trois propriétaires
-de ce banc favori, et Desroches, tout faible qu'il était, tout
-humilié par les attentions que la jeune fille lui prodiguait comme
-au plus inoffensif vieillard, Desroches se sentit léger, en fonds de
-plaisanteries, et plus près de se réjouir que de s'affliger de cette
-bonne fortune inattendue.</p>
-
-<p>»Alors, de retour à l'hôpital, il se rappela sa hideuse blessure, cet
-épouvantail dont il avait souvent gémi en lui-même, et que l'habitude
-et la convalescence lui avaient rendu depuis longtemps moins déplorable.</p>
-
-<p>»Il est certain que Desroches n'avait pu encore ni soulever l'appareil
-inutile de sa blessure, ni se regarder dans un miroir. De ce jour-là,
-cette idée le fit frémir plus que jamais. Cependant, il se hasarda
-à écarter un coin du taffetas protecteur, et<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[p. 199]</a></span> il trouva dessous
-une cicatrice un peu rose encore, mais qui n'avait rien de trop
-repoussant. En poursuivant cette observation, il reconnut que les
-différentes parties de son visage s'étaient recousues convenablement
-entre elles, et que l'œil demeurait fort limpide et fort sain. Il
-manquait bien quelques brins de sourcils, mais c'était si peu de chose!
-cette raie oblique qui descendait du front à l'oreille en traversant la
-joue, c'était ... eh bien, c'était un coup de sabre reçu à l'attaque
-des lignes de Bergheim, et rien n'est plus beau, les chansons l'on
-assez dit.</p>
-
-<p>»Donc, Desroches fut étonné de se retrouver si présentable après
-la longue absence qu'il avait faite de lui-même. Il ramena fort
-adroitement ses cheveux, qui grisonnaient du côté blessé, sous les
-cheveux noirs abondants du côté gauche, étendit sa moustache sur la
-ligne de la cicatrice, le plus loin possible, et, ayant endossé son
-uniforme neuf, il se rendit le lendemain à l'esplanade d'un air assez
-triomphant.</p>
-
-<p>»Dans le fait, il s'était si bien redressé, si bien tourné, son épée
-avait si bonne grâce à battre sa cuisse, et il portait le schako
-si martialement incliné en avant, que personne ne le reconnut dans
-le trajet de l'hôpital au jardin; il arriva le premier au banc des
-tilleuls, et s'assit comme à l'ordinaire, en apparence, mais au fond
-bien plus troublé et bien plus pâle, malgré l'approbation du miroir.</p>
-
-<p>»Les deux dames ne tardèrent pas à arriver; mais elles s'éloignèrent
-tout à coup en voyant un bel officier occuper leur place habituelle.
-Desroches fut tout ému.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! leur cria-t-il, vous ne me reconnaissez pas?...</p>
-
-<p>»Ne pensez pas que ces préliminaires nous conduisent à une de ces
-histoires où la pitié devient de l'amour, comme dans les opéras du
-temps. Le lieutenant avait désormais des idées plus sérieuses. Content
-d'être encore jugé comme un cavalier passable, il se hâta de rassurer
-les deux dames, qui paraissaient disposées, d'après sa transformation,
-à revenir sur l'intimité commencée entre eux trois. Leur réserve ne
-put<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[p. 200]</a></span> tenir devant ces franches déclarations. L'union était sortable de
-tous points, d'ailleurs: Desroches avait un petit bien de famille près
-d'Épinal; Émilie possédait, comme héritage de ses parents, une petite
-maison à Haguenau, louée au café de la ville, et qui rapportait encore
-cinq à six cents francs de rente. Il est vrai qu'il en revenait la
-moitié à son frère Wilhelm, principal clerc du notaire Schennberg.</p>
-
-<p>»Quand les dispositions furent bien arrêtées, on résolut de se rendre
-pour la noce à cette petite ville, car là était le domicile réel de
-la jeune fille, qui n'habitait Metz depuis quelque temps que pour ne
-point quitter sa tante. Toutefois, on convint de revenir à Metz après
-le mariage. Émilie se faisait un grand plaisir de revoir son frère.
-Desroches s'étonna à plusieurs reprises que ce jeune homme ne fût pas
-aux armées comme tous ceux de notre temps; on lui répondit qu'il avait
-été réformé pour cause de santé. Desroches le plaignit vivement.</p>
-
-<p>»Voici donc les deux fiancés et la tante en route pour Haguenau; ils
-ont pris des places dans la voiture publique qui relaye à Bitche,
-laquelle était alors une simple patache composée de cuir et d'osier.
-La route est belle, comme vous savez. Desroches, qui ne l'avait jamais
-faite qu'en uniforme, un sabre à la main, en compagnie de trois à
-quatre mille hommes, admirait les solitudes, les roches bizarres, les
-horizons bornés par cette dentelure, des monts revêtus d'une sombre
-verdure, que de longues vallées interrompent seulement de loin en loin.
-Les riches plateaux de Saint-Avold, les manufactures de Sarreguemines,
-les petits taillis compactes de Limblingue, où les frênes, les
-peupliers et les sapins étalent leur triple couche de verdure nuancée
-du gris au vert sombre; vous savez combien tout cela est d'un aspect
-magnifique et charmant.</p>
-
-<p>»A peine arrivés à Bitche, les voyageurs descendirent à la petite
-auberge du <i>Dragon,</i> et Desroches me fit demander au fort. J'arrivai
-avec empressement; je vis sa nouvelle famille, et je complimentai la
-jeune demoiselle, qui était d'une rare<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[p. 201]</a></span> beauté, d'un maintient doux,
-et qui paraissait fort éprise de son futur époux. Ils déjeunèrent
-tous trois avec moi, à la place où nous sommes assis dans ce moment.
-Plusieurs officiers, camarades de Desroches, attirés par le bruit de
-son arrivée, le vinrent chercher à l'auberge et le retinrent à dîner
-chez l'hôtelier de la redoute, où l'état-major payait pension. Il fut
-convenu que les deux dames se retireraient de bonne heure, et que le
-lieutenant donnerait à ses camarades sa dernière soirée de garçon.</p>
-
-<p>»Le repas fut gai; tout le monde savourait sa part du bonheur et de
-la gaieté que Desroches ramenait avec lui. On lui parla de l'Egypte,
-de l'Italie, avec transport, en faisant des plaintes amères sur
-cette mauvaise fortune qui confinait tant de bons soldats dans des
-forteresses de frontière.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, murmuraient quelques officiers, nous étouffons ici, la vie est
-fatigante et monotone; autant vaudrait être sur un vaisseau, que de
-vivre ainsi sans combats, sans distractions, sans avancement possible.
-«Le fort est imprenable,» a dit Bonaparte quand il a passé ici en
-rejoignant l'armée d'Allemagne; nous n'avons donc rien que la chance de
-mourir d'ennui.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! mes amis, répondit Desroches, ce n'était guère plus amusant
-de mon temps; car j'ai été ici comme vous, et je me suis plaint comme
-vous, aussi. Moi, soldat parvenu jusqu'à l'épaulette à force d'user
-les souliers du gouvernement dans tous les chemins du monde, je ne
-savais guère alors que trois choses: l'exercice, la direction du vent
-et la grammaire, comme on l'apprend chez le magister. Aussi, lorsque
-je fus nommé sous-lieutenant et envoyé à Bitche avec le 2<sup>e</sup>
-bataillon du Cher, je regardais ce séjour comme une excellente occasion
-d'études sérieuses et suivies. Dans cette pensée, je m'étais procuré
-une collection de livres, de cartes et de plans. J'ai étudié la théorie
-et appris l'allemand sans étude, car, dans ce pays français et bon
-français, on ne parle que cette langue. De sorte que ce temps, si long
-pour vous qui n'avez plus tant<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[p. 202]</a></span> à apprendre, je le trouvais court et
-insuffisant, et, quand la nuit venait, je me réfugiais dans un petit
-cabinet de pierre sous la vis du grand escalier; j'allumais ma lampe en
-calfeutrant hermétiquement les meurtrières, et je travaillais. Une de
-ces nuits-là ...</p>
-
-<p>»Ici, Desroches s'arrêta un instant, passa la main sur ses yeux, vida
-son verre, et reprit son récit sans terminer sa phrase.</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez tous, dit-il, ce petit sentier qui monte de la plaine
-ici, et que l'on a rendu tout à fait impraticable, en faisant sauter
-un gros rocher, à la place duquel à présent s'ouvre un abîme. Eh bien,
-ce passage a toujours été meurtrier pour les ennemis toutes les fois
-qu'ils ont tenté d'assaillir le fort; à peine engagés dans ce sentier,
-les malheureux essuyaient le feu de quatre pièces de vingt-quatre,
-qu'on n'a pas dérangées sans doute, et qui rasaient le sol dans toute
-la longueur de cette pente ...</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez dû vous distinguer, dit un colonel à Desroches; est-ce là
-que vous avez gagné la lieutenance?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, colonel, et c'est là que j'ai tué le premier, le seul homme que
-j'aie frappé en face et de ma propre main. C'est pourquoi la vue de ce
-fort me sera toujours pénible.</p>
-
-<p>&mdash;Que nous dites-vous là? s'écria-t-on: quoi! vous avez fait vingt ans
-la guerre, vous avez assisté à quinze batailles rangées, à cinquante
-combats peut-être, et vous prétendez n'avoir jamais tué qu'un seul
-ennemi?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas dit cela, messieurs: des dix mille cartouches que j'ai
-bourrées dans mon fusil, qui sait si la moitié n'a pas lancé une balle
-au but que le soldat cherche? Mais j'affirme qu'à Bitche, pour la
-première fois, ma main s'est rougie du sang d'un ennemi, et que j'ai
-fait le cruel essai d'une pointe de sabre que le bras pousse jusqu'à ce
-qu'elle crève une poitrine humaine et s'y cache en frémissant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, interrompit l'un des officiers, le soldat tue beaucoup
-et ne le sent presque jamais. Une fusillade n'est pas,<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[p. 203]</a></span> à vrai dire,
-une exécution, mais une intention mortelle. Quant à la baïonnette, elle
-fonctionne peu dans les charges les plus désastreuses; c'est un conflit
-dans lequel l'un des deux ennemis tient ou cède sans porter de coups,
-les fusils s'entre-choquent, puis se relèvent quand la résistance
-cesse; le cavalier, par exemple, frappe réellement ...</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, reprit Desroches, de même que l'on n'oublie pas le dernier
-regard d'un adversaire tué en duel, son dernier râle, le bruit de
-sa lourde chute, de même, je porte en moi presque comme un remords,
-riez-en si vous pouvez, l'image pâle et funèbre du sergent prussien que
-j'ai tué dans la petite poudrière du fort.</p>
-
-<p>»Tout le monde fit silence, et Desroches commença son récit.</p>
-
-<p>&mdash;C'était la nuit, je travaillais, comme je l'ai expliqué tout à
-l'heure. A deux heures, tout doit dormir, excepté les sentinelles.
-Les patrouilles sont fort silencieuses, et tout bruit fait esclandre.
-Pourtant, je crus entendre comme un mouvement prolongé dans la galerie
-qui s'étendait sous ma chambre; on heurtait à une porte, et cette
-porte craquait. Je courus, je prêtai l'oreille au fond du corridor,
-et j'appelai à demi-voix la sentinelle; pas de réponse. J'eus bientôt
-réveillé les canonniers, endossé l'uniforme, et, prenant mon sabre sans
-fourreau, je courus du côté du bruit. Nous arrivâmes trente, à peu
-près, dans le rond-point que forme la galerie vers son centre, et, à
-la lueur de quelques lanternes, nous reconnûmes les Prussiens, qu'un
-traître avait introduits par la poterne fermée. Ils se pressaient avec
-désordre, et, en nous apercevant, ils tirèrent quelques coups de fusil,
-dont l'éclat fut effroyable dans cette pénombre et sous ces voûtes
-écrasées. Alors, on se trouva face à face; les assaillants continuaient
-d'arriver; les défenseurs descendirent précipitamment dans la galerie;
-on en vint à pouvoir à peine se remuer; mais il y avait entre les
-deux partis un espace de six à huit pieds, un champ clos que personne
-ne songeait à occuper, tant il y avait de stupeur chez les<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[p. 204]</a></span> Français
-surpris, et de défiance chez les Prussiens désappointés. Pourtant,
-l'hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux
-et des lanternes; quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux
-parois; une sorte de combat antique s'engagea; j'étais au premier rang,
-je me trouvais en face d'un sergent prussien de haute taille, tout
-couvert de chevrons et de décorations. Il était armé d'un fusil, mais
-il pouvait à peine le remuer, tant la presse était compacte; tous ces
-détails me sont encore présents, hélas! Je ne sais s'il songeait même à
-me résister; je m'élançai vers lui, j'enfonçai mon sabre dans ce noble
-cœur; la victime ouvrit horriblement les yeux, crispa ses mains avec
-effort, et tomba dans les bras des autres soldats... Je ne me rappelle
-pas ce qui suivit; je me retrouvai dans la première cour, tout mouillé
-de sang; les Prussiens, refoulés par la poterne, avaient été reconduits
-à coups de canon jusqu'à leurs campements.</p>
-
-<p>»Après cette histoire, il se fit un long silence, et puis l'on parla
-d'autre chose. C'était un triste et curieux spectacle pour le penseur,
-que toutes ces physionomies de soldats assombries par le récit d'une
-infortune si vulgaire en apparence ... et l'on pouvait savoir au
-juste ce que vaut la vie d'un homme, même d'un Allemand, docteur, en
-interrogeant les regards intimidés de ces tueurs de profession.</p>
-
-<p>&mdash;Il est certain, répondit le docteur un peu étourdi, que le sang de
-l'homme crie bien haut, de quelque façon, qu'il soit versé; cependant,
-Desroches n'a point fait de mal; il se défendait.</p>
-
-<p>&mdash;Qui le sait? murmura Arthur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous qui parliez de capitulation de conscience, docteur, dites-nous
-si cette mort du sergent ne ressemble pas un peu à un assassinat.
-Est-il sûr que le Prussien eût tué Desroches?</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est la guerre, que voulez-vous!</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, oui, c'est la guerre. On tue à trois cents pas dans
-les ténèbres un homme qui ne vous connaît pas et ne vous voit pas; on
-égorge en face, et avec la fureur dans<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[p. 205]</a></span> le regard, des gens contre
-lesquels on n'a pas de haine, et c'est avec cette réflexion qu'on s'en
-console et qu'on s'en glorifie! Et cela se fait honorablement entre des
-peuples chrétiens!...</p>
-
-<p>»L'aventure de Desroches sema donc différentes impressions dans
-l'esprit des assistants. Et puis l'on alla se mettre au lit. Notre
-officier oublia le premier sa lugubre histoire, parce que, de la petite
-chambre qui lui était donnée, on apercevait parmi les massifs d'arbres
-une certaine fenêtre de l'hôtel du <i>Dragon</i> éclairée de l'intérieur par
-une veilleuse. Là dormait tout son avenir. Lorsqu'au milieu de la nuit,
-les rondes et le qui-vive venaient le réveiller, il se disait qu'en
-cas d'alarme son courage ne pourrait plus comme autrefois galvaniser
-tout l'homme, et qu'il s'y mêlerait un peu de regret et de crainte.
-Avant l'heure de la diane, le lendemain, le capitaine de garde lui
-ouvrit là une porte, et il trouva ses deux amies qui se promenaient en
-l'attendant le long des fossés extérieurs. Je les accompagnai jusqu'à
-Neunhoffen, car ils devaient se marier à l'état civil d'Haguenau, et
-revenir à Metz pour la bénédiction nuptiale.</p>
-
-<p>»Wilhelm, le frère d'Émilie, fit à Desroches un accueil assez cordial.
-Les deux beaux-frères se regardaient parfois avec une attention
-opiniâtre. Wilhelm était d'une taille moyenne, mais bien prise.
-Ses cheveux blonds étaient rares déjà, comme s'il eût été miné par
-l'étude ou par les chagrins; il portait des lunettes bleues à cause
-de sa vue, si faible, disait-il, que la moindre lumière le faisait
-souffrir. Desroches apportait une liasse de papiers que le jeune
-praticien examina curieusement, puis il produisit lui-même tous les
-titres de sa famille, en forçant Desroches à s'en rendre compte; mais
-il avait affaire à un homme confiant, amoureux et désintéressé, les
-enquêtes ne furent donc pas longues. Cette manière de procéder parut
-flatter quelque peu Wilhelm; aussi commença-t-il à prendre le bras de
-Desroches, à lui offrir une de ses meilleures pipes, et à le conduire
-chez tous ses amis d'Haguenau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[p. 206]</a></span></p>
-
-<p>»Partout on fumait et l'on buvait force bière. Après dix présentations,
-Desroches demanda grâce, et on lui permit de ne plus passer ses soirées
-qu'auprès de sa fiancée.</p>
-
-<p>»Peu de jours après, les deux amoureux du banc de l'esplanade étaient
-deux époux unis par M. le maire d'Haguenau, vénérable fonctionnaire qui
-avait dû être bourgmestre avant la révolution française, et qui avait
-tenu dans ses bras bien souvent la petite Émilie, que peut-être il
-avait enregistrée lui-même à sa naissance; aussi lui dit-il bien bas,
-la veille de son mariage:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi n'épousez-vous donc pas un bon Allemand?</p>
-
-<p>»Émilie paraissait peu tenir à ces distinctions. Wilhelm lui-même
-s'était réconcilié avec la moustache du lieutenant, car, il faut le
-dire, au premier abord, il y avait eu réserve de la part de ces deux
-hommes; mais, Desroches y mettant beaucoup du sien, Wilhelm faisant un
-peu pour sa sœur, et la bonne tante pacifiant et adoucissant toutes les
-entrevues, on réussit à fonder un parfait accord. Wilhelm embrassa de
-fort bonne grâce son beau-frère après la signature du contrat. Le jour
-même, car tout s'était conclu vers neuf heures, les quatre voyageurs
-partirent pour Metz. Il était six heures du soir quand la voiture
-s'arrêta à Bitche, au grand hôtel du <i>Dragon.</i></p>
-
-<p>»On voyage difficilement dans ce pays entrecoupé de ruisseaux et de
-bouquets de bois; il y a dix côtes par lieue, et la voiture du messager
-secoue rudement ses voyageurs. Ce fut là peut-être la meilleure raison
-de malaise qu'éprouva la jeune épouse en arrivant à l'auberge. Sa tante
-et Desroches s'installèrent auprès d'elle, et Wilhelm, qui souffrait
-d'une faim dévorante, descendit dans la petite salle où l'on servait à
-huit heures le souper des officiers.</p>
-
-<p>»Cette fois, personne ne savait le retour de Desroches. La journée
-avait été employée par la garnison à des excursions dans les taillis de
-Huspoletden. Desroches, pour n'être pas enlevé au poste qu'il occupait
-près de sa femme, défendit à l'hôtesse de prononcer son nom. Réunis
-tous trois près de la petite<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[p. 207]</a></span> fenêtre de la chambre, ils virent rentrer
-les troupes au fort, et, la nuit s'approchant, les glacis se bordèrent
-de soldats en négligé qui savouraient le pain de munition et le fromage
-de chèvre fourni par la cantine.</p>
-
-<p>»Cependant, Wilhelm, en homme qui veut tromper l'heure et la faim,
-avait allumé sa pipe, et sur le seuil de la porte il se reposait entre
-la fumée du tabac et celle du repas, double volupté pour l'oisif et
-pour l'affamé. Les officiers, à l'aspect de ce voyageur bourgeois dont
-la casquette était enfoncée jusqu'aux oreilles et les lunettes bleues
-braquées vers la cuisine, comprirent qu'ils ne seraient pas seuls à
-table et voulurent lier connaissance avec l'étranger; car il pouvait
-venir de loin, avoir de l'esprit, raconter des nouvelles, et, dans ce
-cas, c'était une bonne fortune; ou arriver des environs, garder un
-silence stupide, et alors c'était un niais dont on pouvait rire.</p>
-
-<p>»Un sous-lieutenant des écoles s'approcha de Wilhelm avec une politesse
-qui frisait l'exagération.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, monsieur; savez-vous des nouvelles de Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur; et vous? dit tranquillement Wilhelm.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, monsieur, nous ne sortons pas de Bitche, comment
-saurions-nous quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, monsieur, je ne sors jamais de mon cabinet.</p>
-
-<p>&mdash;Seriez-vous dans le génie?</p>
-
-<p>»Cette raillerie dirigée contre les lunettes de Wilhelm égaya beaucoup
-l'assemblée.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis clerc de notaire, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;En vérité? A votre âge, c'est surprenant.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit Wilhelm, est-ce que vous voudriez voir mon passe-port?</p>
-
-<p>&mdash;Non, certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dites-moi que vous ne vous moquez pas de ma personne, et je
-vais vous satisfaire sur tous les points.</p>
-
-<p>»L'assemblée reprit son sérieux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[p. 208]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai demandé, sans intention maligne, si vous faisiez partie du
-génie, parce que vous portez des lunettes. Ne savez-vous pas que les
-officiers de cette arme ont seuls le droit de se mettre des verres sur
-les yeux?</p>
-
-<p>&mdash;Et cela prouve-t-il que je sois soldat ou officier, comme vous
-voudrez?</p>
-
-<p>&mdash;Mais tout le monde est soldat aujourd'hui. Vous n'avez pas vingt-cinq
-ans, vous devez appartenir à l'armée; ou bien vous êtes riche, vous
-avez quinze ou vingt mille francs de rente, vos parents ont fait des
-sacrifices ... et, dans ce cas-là, on ne dîne pas à une table d'hôte
-d'auberge.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit Wilhelm en secouant sa pipe, peut-être avez-vous le
-droit de me soumettre à cette inquisition; alors, je dois vous répondre
-catégoriquement. Je n'ai pas de rentes, puisque je suis un simple clerc
-de notaire, comme je vous l'ai dit. J'ai été réformé pour cause de
-mauvaise vue. Je suis myope, en un mot.</p>
-
-<p>»Un éclat de rire général et intempéré accueillit cette déclaration.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! jeune homme! jeune homme! s'écria le capitaine Vallier en
-lui frappant sur l'épaule, vous avez bien raison, vous profitez du
-proverbe: «Il vaut mieux être poltron et vivre plus longtemps!</p>
-
-<p>»Wilhelm rougit jusqu'aux yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas un poltron, monsieur le capitaine! et je vous le
-prouverai quand il vous plaira. D'ailleurs, mes papiers sont en règle,
-et, si vous êtes officier de recrutement, je puis vous les montrer.</p>
-
-<p>&mdash;Assez, assez, crièrent quelques officiers; laisse ce bourgeois
-tranquille, Vallier. Monsieur est un particulier paisible, il a le
-droit de souper ici.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le capitaine; ainsi mettons-nous à table, et sans rancune,
-jeune homme. Rassurez-vous, je ne suis pas chirurgien examinateur, et
-cette salle à manger n'est pas une salle de révision. Pour vous prouver
-ma bonne volonté, je m'offre à<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[p. 209]</a></span> vous découper une aile de ce vieux dur
-à cuire qu'on nous donne pour un poulet.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, dit Wilhelm, à qui la faim avait passé, je mangerai
-seulement de ces truites qui sont au bout de la table.</p>
-
-<p>Et il fit signe à la servante de lui apporter le plat.</p>
-
-<p>&mdash;Sont-ce des truites, vraiment? dit le capitaine à Wilhelm, qui avait
-ôté ses lunettes en se mettant à table. Ma foi, monsieur, vous avez
-meilleure vue que moi-même; tenez, franchement, vous ajusteriez votre
-fusil tout aussi bien qu'un autre... Mais vous avez eu des protections,
-vous en profitez, très-bien. Vous aimez la paix, c'est un goût tout
-comme un autre. Moi, à votre place, je ne pourrais pas lire un bulletin
-de la grande armée, et songer que les jeunes gens de mon âge se font
-tuer en Allemagne, sans me sentir bouillir le sang dans les veines.
-Vous n'êtes donc pas Français?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Wilhelm, avec effort et satisfaction à la fois, je suis né à
-Haguenau; je ne suis pas Français, je suis Allemand.</p>
-
-<p>&mdash;Allemand? Haguenau est situé en deçà de la frontière rhénane, c'est
-un bon et beau village de l'Empire français, département du Bas-Rhin.
-Voyez la carte.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis de Haguenau, vous dis je, village d'Allemagne il y a dix ans,
-aujourd'hui village de France; et, moi, je suis Allemand toujours,
-comme vous seriez Français jusqu'à la mort, si votre pays appartenait
-jamais aux Allemands.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dites là des choses dangereuses, jeune homme, songez-y.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai tort peut-être, dit impétueusement Wilhelm; mon sentiment à
-moi est de ceux qu'il importe, sans doute, de garder dans son cœur,
-si l'on ne peut les changer. Mais c'est vous-même qui avez poussé si
-loin les choses, qu'il faut, à tout prix, que je me justifie ou que je
-passe pour un lâche. Oui, tel est le motif qui, dans ma conscience,
-légitime le soin que j'ai mis à profiter d'une infirmité réelle, sans
-doute, mais qui<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[p. 210]</a></span> peut-être n'eût pas dû arrêter un homme de cœur. Oui,
-je l'avouerai, je ne me sens point de haine contre les peuples que
-vous combattez aujourd'hui. Je songe que, si le malheur eût voulu que
-je fusse obligé de marcher contre eux, j'aurais dû, moi aussi, ravager
-des campagnes allemandes, brûler des villes, égorger des compatriotes
-ou d'anciens compatriotes, si vous aimez mieux, et frapper, au milieu
-d'un groupe de prétendus ennemis, oui, frapper, qui sait? des parents,
-d'anciens amis de mon père... Allons, allons, vous voyez bien qu'il
-vaut mieux pour moi écrire des rôles chez le notaire d'Haguenau...
-D'ailleurs, il y a assez de sang versé dans ma famille; mon père a
-répandu le sien jusqu'à la dernière goutte, voyez-vous, et moi ...</p>
-
-<p>&mdash;Votre père était soldat? interrompit le capitaine Vallier.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père était sergent dans l'armée prussienne, et il a défendu
-longtemps ce territoire que vous occupez aujourd'hui. Enfin, il fut tué
-à la dernière attaque du fort de Bitche.</p>
-
-<p>»Tout le monde était fort attentif à ces dernières paroles de Wilhelm,
-qui arrêtèrent l'envie qu'on avait, quelques minutes auparavant, de
-rétorquer ses paradoxes touchant le cas particulier de sa nationalité.</p>
-
-<p>&mdash;C'était donc en 93?</p>
-
-<p>&mdash;En 93, le 17 novembre, mon père était parti la veille de Sirmasen
-pour rejoindre sa compagnie. Je sais qu'il dit à ma mère qu'au moyen
-d'un plan hardi, cette citadelle serait emportée sans coup férir. On
-nous le rapporta mourant vingt-quatre heures après; il expira sur le
-seuil de la porte, après m'avoir fait jurer de rester auprès de ma
-mère, qui lui survécut quinze jours. J'ai su que, dans l'attaque qui
-eut lieu cette nuit-là, il reçut dans la poitrine le coup de sabre
-d'un jeune soldat, qui abattit ainsi l'un des plus beaux grenadiers de
-l'armée du prince de Hohenlöhe.</p>
-
-<p>&mdash;Mais on nous a raconté cette histoire, dit le major.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[p. 211]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit le capitaine Vallier, c'est toute l'aventure du sergent
-prussien tué par Desroches.</p>
-
-<p>&mdash;Desroches! s'écria Wilhelm; est-ce du lieutenant Desroches que vous
-parlez?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, non, se hâta de dire un officier, qui s'aperçut qu'il allait
-y avoir là quelque révélation terrible; ce Desroches dont nous parlons
-était un chasseur de la garnison, mort il y a quatre ans, car son
-premier exploit ne lui a pas porté bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il est mort, dit Wilhelm en essuyant son front d'où tombaient de
-larges gouttes de sueur.</p>
-
-<p>»Quelques minutes après, les officiers le saluèrent et le laissèrent
-seul. Desroches, ayant vu par la fenêtre qu'ils s'étaient tous
-éloignés, descendit dans la salle à manger, où il trouva son beau-frère
-accoudé sur la longue table et la tête dans ses mains.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, eh bien, nous dormons déjà?... Mais je veux souper, moi; ma
-femme s'est endormie enfin, et j'ai une faim terrible... Allons, un
-verre de vin, cela nous réveillera et vous me tiendrez compagnie.</p>
-
-<p>&mdash;Non, j'ai mal à la tête, dit Wilhelm, je monte à ma chambre. A
-propos, ces messieurs m'ont beaucoup parlé des curiosités du fort. Ne
-pourriez-vous pas m'y conduire demain?</p>
-
-<p>&mdash;Mais sans doute, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, demain matin, je vous éveillerai.</p>
-
-<p>»Desroches soupira, puis il alla prendre possession du second lit qu'on
-avait préparé dans la chambre où son beau-frère venait de monter (car
-Desroches couchait seul, n'étant mari qu'au civil). Wilhelm ne put
-dormir de la nuit, et tantôt il pleurait en silence, tantôt il dévorait
-de regards furieux le dormeur, qui souriait dans ses songes.</p>
-
-<p>»Ce qu'on appelle le pressentiment ressemble fort au poisson précurseur
-qui avertit les cétacés immenses et presque aveugles que là pointille
-une roche tranchante, ou qu'ici est un<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[p. 212]</a></span> fond de sable. Nous marchons
-dans la vie si machinalement, que certains caractères, dont l'habitude
-est insouciante, iraient se heurter ou se briser sans avoir pu se
-souvenir de Dieu, s'il ne paraissait un peu de limon à la surface de
-leur bonheur. Les uns s'assombrissent au vol du corbeau, les autres
-sans motifs; d'autres, en s'éveillant, restent soucieux sur leur séant,
-parce qu'ils ont fait un rêve sinistre. Tout cela est pressentiment.
-«Vous allez courir un danger, dit le rêve.&mdash;Prenez garde, crie le
-corbeau.&mdash;Soyez triste,» murmure le cerveau qui s'alourdit.</p>
-
-<p>»Desroches, vers la fin de la nuit, eut un songe étrange. Il se
-trouvait au fond d'un souterrain, derrière lui marchait une ombre
-blanche dont les vêtements frôlaient ses talons; quand il se
-retournait, l'ombre reculait; elle finit par s'éloigner à une telle
-distance, que Desroches ne distinguait plus qu'un point blanc; ce point
-grandit, devint lumineux, emplit toute la grotte et s'éteignit. Un
-léger bruit se faisait entendre, c'était Wilhelm qui rentrait dans la
-chambre, le chapeau sur la tête et enveloppé d'un long manteau bleu.</p>
-
-<p>»Desroches se réveilla en sursaut.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! s'écria-t-il, vous étiez déjà sorti ce matin?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut vous lever, répondit Wilhelm.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous ouvrira-t-on au fort?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, tout le monde est à l'exercice; il n'y a plus que le
-poste de garde.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà? Eh bien, je suis à vous... Le temps seulement de dire bonjour à
-ma femme.</p>
-
-<p>&mdash;Elle va bien, je l'ai vue; ne vous occupez pas d'elle.</p>
-
-<p>»Desroches fut surpris à cette réponse; mais il la mit sur le compte de
-l'impatience, et plia encore une fois devant cette autorité fraternelle
-qu'il allait bientôt pouvoir secouer.</p>
-
-<p>»Comme ils passaient sur la place pour aller au fort, Desroches jeta
-les yeux sur les fenêtres de l'auberge.</p>
-
-<p>&mdash;Émilie dort sans doute, pensa-t-il.</p>
-
-<p>»Cependant, le rideau trembla, se ferma; et le lieutenant<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[p. 213]</a></span> crut
-remarquer qu'on s'était éloigné du carreau pour n'être pas aperçu de
-lui.</p>
-
-<p>»Les guichets s'ouvrirent sans difficulté. Un capitaine invalide, qui
-n'avait pas assisté au souper de la veille, commandait l'avant-poste.
-Desroches prit une lanterne et se mit à guider de salle en salle son
-compagnon silencieux.</p>
-
-<p>»Après une visite de quelques minutes sur différents points où
-l'attention de Wilhelm ne trouva guère à se fixer:</p>
-
-<p>&mdash;Montrez-moi donc les souterrains, dit-il à son beau-frère.</p>
-
-<p>&mdash;Avec plaisir, mais ce sera, je vous jure, une promenade peu agréable;
-il règne là-dessous une grande humidité. Nous avons les poudres sous
-l'aile gauche, et, là, on ne saurait pénétrer sans ordre supérieur.
-A droite sont les conduits d'eau réservés et les salpêtres bruts; au
-milieu, les contre-mines et les galeries... Vous savez ce que c'est
-qu'une voûte?</p>
-
-<p>&mdash;N'importe, je suis curieux de visiter des lieux où se sont passés
-tant d'événements sinistres ... où même vous avez couru des dangers, à
-ce qu'on m'a dit.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne me fera pas grâce d'un caveau, pensa Desroches.</p>
-
-<p>&mdash;Suivez-moi, frère, dans cette galerie qui mène à la poterne ferrée.</p>
-
-<p>»La lanterne jetait une triste lueur aux murailles moisies, et
-tremblait en se reflétant sur quelques lames de sabre et quelques
-canons de fusil rongés par la rouille.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que ces armes? demanda Wilhelm.</p>
-
-<p>&mdash;Les dépouilles des Prussiens tués à la dernière attaque du fort, et
-dont mes camarades ont réuni les armes en trophée.</p>
-
-<p>&mdash;Il est donc mort plusieurs Prussiens ici?</p>
-
-<p>&mdash;Il en est mort beaucoup dans ce rond-point.</p>
-
-<p>&mdash;N'y tuâtes-vous pas un sergent, vieillard de haute taille, à
-moustaches rousses?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute; ne vous en ai-je pas conté l'histoire?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas vous; mais, hier, à table, on m'a parlé de cet exploit ...
-que votre modestie nous avait caché.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[p. 214]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, frère? Vous palissez!</p>
-
-<p>»Wilhelm répondit d'une voix forte:</p>
-
-<p>-Ne m'appelez pas frère, mais ennemi!... Regardez, je suis un Prussien!
-Je suis le fils de ce sergent que vous avez assassiné.</p>
-
-<p>&mdash;Assassiné!</p>
-
-<p>&mdash;Ou tué, qu'importe! Voyez; c'est là que votre sabre a frappé.</p>
-
-<p>»Wilhelm avait rejeté son manteau et indiquait une déchirure dans
-l'uniforme vert qu'il avait revêtu, et qui était l'habit même de son
-père, pieusement conservé.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes le fils de ce sergent! Oh! mon Dieu, me raillez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Vous railler? Joue-t-on avec de pareilles horreurs?... Ici a été tué
-mon père, son noble sang a rougi ces dalles; ce sabre est peut-être le
-sien... Allons, prenez-en un autre et donnez-moi la revanche de cette
-partie!... Allons, ce n'est pas un duel, c'est le combat d'un Allemand
-contre un Français; en garde!</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous êtes fou, cher Wilhelm! laissez donc ce sabre rouillé. Vous
-voulez me tuer, suis-je coupable?</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, vous avez la chance de me frapper à mon tour, et elle est
-double pour le moins de votre côté. Allons, défendez-vous.</p>
-
-<p>&mdash;Wilhelm! tuez-moi sans défense; je perds la raison moi-même, la
-tête me tourne... Wilhelm! j'ai fait comme tout soldat doit faire;
-mais songez-y donc... D'ailleurs, je suis le mari de votre sœur; elle
-m'aime! Oh! ce combat est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Ma sœur!... et voilà justement ce qui rend impossible que nous
-vivions tons deux sous le même ciel! Ma sœur! elle sait tout; elle ne
-reverra jamais celui qui l'a faite orpheline. Hier, vous lui avez dit
-le dernier adieu.</p>
-
-<p>»Desroches poussa un cri terrible et se jeta sur Wilhelm pour le
-désarmer; ce fut une lutte assez longue, car le jeune<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[p. 215]</a></span> homme opposait
-aux secousses de son adversaire la résistance de la rage et du
-désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;Rends-moi ce sabre, malheureux, criait Desroches, rends-le-moi! Non,
-tu ne me frapperas pas, misérable fou!... rêveur cruel!...</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, criait Wilhelm d'une voix étouffée, tuez aussi le fils
-dans la galerie!... Le fils est un Allemand ... un Allemand!</p>
-
-<p>»En ce moment, des pas retentirent et Desroches lâcha prise. Wilhelm
-abattu ne se relevait pas ...</p>
-
-<p>»Ces pas étaient les miens, messieurs, ajouta l'abbé. Émilie était
-venue au presbytère me raconter tout, pour se mettre sous la sauvegarde
-de la religion, la pauvre enfant. J'étouffai la pitié qui parlait au
-fond de mon cœur, et, lorsqu'elle me demanda si elle pouvait aimer
-encore le meurtrier de son père, je ne répondis pas. Elle comprit,
-me serra la main et partit en pleurant. Un pressentiment me vint; je
-la suivis, et, quand j'entendis qu'on lui répondait à l'hôtel que
-son frère et son mari étaient allés visiter le fort, je me doutai de
-l'affreuse vérité. Heureusement, j'arrivai à temps pour empêcher une
-nouvelle péripétie entre ces deux hommes égarés par la colère et par la
-douleur.</p>
-
-<p>»Wilhelm, bien que désarmé, résistait toujours aux prières de
-Desroches; il était accablé, mais son œil gardait encore toute sa
-fureur.</p>
-
-<p>&mdash;Homme inflexible! lui dis-je, c'est vous qui réveillez les morts et
-qui soulevez des fatalités effrayantes! N'êtes-vous pas chrétien, et
-voulez-vous empiéter sur la justice de Dieu? Voulez-vous devenir ici le
-seul criminel et le seul meurtrier? L'expiation sera faite, n'en doutez
-point; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de la prévoir ni de la
-forcer.</p>
-
-<p>»Desroches me serra la main et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Émilie sait tout. Je ne la reverrai pas; mais je sais ce que j'ai à
-faire pour lui rendre sa liberté.</p>
-
-<p>&mdash;Que dites-vous! m'écriai-je, un suicide?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[p. 216]</a></span></p>
-
-<p>»A ce mot, Wilhelm s'était levé et avait saisi la main de Desroches.</p>
-
-<p>&mdash;Non! disait-il, j'avais tort. C'est moi seul qui suis coupable, et
-qui devais garder mon secret et mon désespoir!</p>
-
-<p>»Je ne vous peindrai pas les angoisses que nous souffrîmes dans cette
-heure fatale; j'employai tous les raisonnements de ma religion et de ma
-philosophie, sans faire naître d'issue satisfaisante à cette cruelle
-situation; une séparation était indispensable dans tous les cas; mais
-le moyen d'en déduire les motifs devant la justice? Il y avait là
-non-seulement un débat pénible à subir, mais encore un danger politique
-à révéler ces fatales circonstances.</p>
-
-<p>»Je m'appliquai surtout à combattre les projets sinistres de Desroches
-et à faire pénétrer dans son cœur les sentiments religieux qui font
-un crime du suicide. Vous savez que ce malheureux avait été nourri
-à l'école des matérialistes du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle. Toutefois,
-depuis sa blessure, ses idées avaient changé beaucoup. Il était
-devenu l'un de ces chrétiens à demi sceptiques comme nous en avons
-tant, qui trouvent qu'après tout un peu de religion ne peut nuire,
-et qui se résignent même à consulter un prêtre <i>en cas</i> qu'il y ait
-un Dieu! C'est en vertu de cette religion vague qu'il acceptait mes
-consolations. Quelques jours s'étaient passés. Wilhelm et sa sœur
-n'avaient pas quitté l'auberge; car Émilie était fort malade après
-tant de secousses. Desroches logeait au presbytère et lisait toute la
-journée des livres de piété que je lui prêtais. Un jour, il alla seul
-au fort, y resta quelques heures, et, en revenant, il me montra une
-feuille de papier où son nom était inscrit; c'était une commission
-de capitaine dans un régiment qui partait pour rejoindre la division
-Partouneaux.</p>
-
-<p>»Nous reçûmes, au bout d'un mois, la nouvelle de sa mort glorieuse
-autant que singulière. Quoi qu'on puisse dire de l'espèce de frénésie
-qui le jeta dans la mêlée, on sent que son exemple fut un grand
-encouragement pour tout le bataillon, qui avait perdu beaucoup de monde
-à la première charge ...<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[p. 217]</a></span> étrange qu'excitait une telle vie et une
-telle mort. L'abbé reprit en se levant:</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez, messieurs, que nous changions ce soir la direction
-habituelle de nos promenades, nous suivrons cette vallée de peupliers
-jaunis par le soleil couchant, et je vous conduirai jusqu'à la
-Butte-aux-Lierres, d'où nous pourrons apercevoir la croix du couvent où
-s'est retirée madame Desroches.</p>
-
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[p. 221]</a></span></p>
-<h3><a id="ANGELIQUE"></a>ANGÉLIQUE</h3>
-
-<h3>[De l'édition des Filles du feu; Giraud, 1854.]</h3>
-
-<h5>1<sup>re</sup> LETTRE.</h5>
-
-<h5>A M. L. D.</h5>
-
-<p>Voyage à la recherche d'un livre unique.&mdash;Francfort et
-Paris.&mdash;L'abbé de Bucquoy.&mdash;Pilat à Vienne.&mdash;La bibliothèque
-Richelieu.&mdash;Personnalités.&mdash;La bibliothèque d'Alexandrie.</p>
-
-<p>En 1851, je passais à Francfort.&mdash;Obligé de rester deux jours dans
-cette ville, que je connaissais déjà,&mdash;je n'eus d'autre ressource
-que de parcourir les rues principales, encombrées alors par les
-marchands forains. La place du Rœmer, surtout, resplendissait d'un
-luxe inouï d'étalages; et près de là, le marché aux fourrures étalait
-des dépouilles d'animaux sans nombre, venues soit de la haute Sibérie,
-soit des bords de la mer Caspienne.&mdash;L'ours blanc, le renard bleu,
-l'hermine, étaient les moindres curiosités de cette incomparable
-exhibition; plus loin, les verres de Bohême aux mille couleurs
-éclatantes, montés, festonnés, gravés, incrustés d'or, s'étalaient<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[p. 222]</a></span> sur
-des rayons de planches de cèdre,&mdash;comme les fleurs coupées d'un paradis
-inconnu.</p>
-
-<p>Une plus modeste série d'étalages régnait le long de sombres boutiques,
-entourant les parties les moins luxueuses du bazar,&mdash;consacrées à
-la mercerie, à la cordonnerie et aux divers objets d'habillement.
-C'étaient des libraires, venus de divers points de l'Allemagne, et
-dont la vente la plus productive paraissait être celle des almanachs,
-des images peintes et des lithographies: le <i>Wolks-Kalender</i> (Almanach
-du peuple), avec ses gravures sur bois,&mdash;les chansons politiques, les
-lithographies de Robert Blum et des héros de la guerre de Hongrie,
-voilà ce qui attirait les yeux et les <i>breutsers</i> de la foule. Un
-grand nombre de vieux livres, étalés sous ces nouveautés, ne se
-recommandaient que par leurs prix modiques,&mdash;et je fus étonné d'y
-trouver beaucoup de livres français.</p>
-
-<p>C'est que Francfort, ville libre, a servi longtemps de refuge aux
-protestants;&mdash;et, comme les principales villes des Pays-Bas, elle
-fut longtemps le siège d'imprimeries qui commencèrent par répandre
-en Europe les œuvres hardies des philosophes et des mécontents
-français,&mdash;et qui sont restées, sur certains points, des ateliers de
-contrefaçon pure et simple, qu'on aura bien de la peine à détruire.</p>
-
-<p>Il est impossible, pour un Parisien, de résister au désir de feuilleter
-de vieux ouvrages étalés par un bouquiniste. Cette partie de la foire
-de Francfort<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[p. 223]</a></span> me rappelait les quais,&mdash;souvenir plein d'émotion et de
-charme. J'achetai quelques vieux livres,&mdash;ce qui me donnait le droit
-de parcourir longuement les autres. Dans le nombre, j'en rencontrai un,
-imprimé moitié en français, moitié en allemand, et dont voici le titre,
-que j'ai pu vérifier depuis dans le <i>Manuel du Libraire</i> de Brunei:</p>
-
-<p>«Événement des plus rares, ou Histoire du <i>sieur abbé comte de
-Bucquoy,</i> singulièrement son évasion du Fort-l'Évêque et de la
-Bastille, avec plusieurs ouvrages vers et prose, et particulièrement la
-<i>game</i> des femmes, <i>se vend chez Jean de la France,</i> rue de la Réforme,
-à l'Espérance, à Bonnefoy.&mdash;1749.»</p>
-
-<p>Le libraire m'en demanda un florin et six kreutzers (on prononce
-<i>cruches</i>). Cela me parut cher pour l'endroit, et je me bornai à
-feuilleter le livre,&mdash;ce qui, grâce à la dépense que j'avais déjà
-faite, m'était gratuitement permis. Le récit des évasions de l'abbé de
-Bucquoy était plein d'intérêt; mais je me dis enfin: je trouverai ce
-livre à Paris, aux bibliothèques, ou dans ces mille collections où sont
-réunis tous les mémoires possibles relatifs à l'histoire de France. Je
-pris seulement le titre exact, et j'allai me promener au <i>Meinlust,</i>
-sur le quai du Mein, en feuilletant les pages du Wolks-Kalender.</p>
-
-<p>A mon retour à Paris, je trouvai la littérature dans un état de terreur
-inexprimable. Par suite de l'amendement Riancey à la loi sur la presse,
-il était<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[p. 224]</a></span> défendu aux journaux d'insérer ce que l'assemblée s'est plu
-à appeler le <i>feuilleton-roman.</i> J'ai vu bien des écrivains, étrangers
-à toute couleur politique, désespérés de cette résolution qui les
-frappait cruellement dans leurs moyens d'existence.</p>
-
-<p>Moi-même, qui ne suis pas un romancier, je tremblais en songeant à
-cette interprétation vague, qu'il serait possible de donner à ces deux
-mots bizarrement accouplés: feuilleton-roman, et pressé de vous donner
-un titre, j'indiquai celui-ci: l'<i>Abbé de Bucquoy,</i> pensant bien que je
-trouverais très-vite à Paris les documents nécessaires pour parler de
-ce personnage d'une façon historique et non romanesque,&mdash;car il faut
-bien s'entendre sur les mots.</p>
-
-<p>Je m'étais assuré de l'existence du livre en France, et je l'avais
-vu classé non-seulement dans le manuel de Brunet, mais aussi dans la
-<i>France littéraire</i> de Quérard.&mdash;Il paraissait certain que cet ouvrage,
-noté, il est vrai, comme rare, se rencontrerait facilement soit dans
-quelque bibliothèque publique, soit encore chez un amateur, soit chez
-les libraires spéciaux.</p>
-
-<p>Du reste, ayant parcouru le livre,&mdash;ayant même rencontré un second
-récit des aventures de l'abbé de Bucquoy dans les lettres si
-spirituelles et si curieuses de madame Dunoyer,&mdash;je ne me sentais
-pas embarrassé pour donner le portrait de l'homme et pour écrire sa
-biographie selon des données irréprochables.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[p. 225]</a></span></p>
-
-<p>Mais je commence à m'effrayer aujourd'hui des condamnations suspendues
-sur les journaux pour la moindre infraction au texte de la loi
-nouvelle. Cinquante francs d'amende par exemplaire saisi, c'est de
-quoi faire reculer les plus intrépides: car, pour les journaux qui
-tirent seulement à vingt-cinq mille,&mdash;et il y en a plusieurs,&mdash;cela
-représenterait plus d'un million. On comprend alors combien une
-<i>large</i> interprétation de la loi donnerait au pouvoir de moyens
-pour éteindre toute opposition. Le régime de la censure serait de
-beaucoup préférable. Sous l'ancien régime, avec l'approbation d'un
-censeur,&mdash;qu'il était permis de choisir,&mdash;on était sûr de pouvoir
-sans danger produire ses idées, et la liberté dont on jouissait était
-extraordinaire quelquefois. J'ai lu des livres contresignés Louis et
-Phélippeaux qui seraient saisis aujourd'hui incontestablement.</p>
-
-<p>Le hasard m'a fait vivre à Vienne sous le régime de la censure. Me
-trouvant quelque peu gêné par suite de frais de voyage imprévus, et en
-raison de la difficulté de faire venir de l'argent de France, j'avais
-recouru au moyen bien simple d'écrire dans les journaux du pays. On
-payait cent cinquante francs la feuille de seize colonnes très-courtes.
-Je donnai deux séries d'articles, qu'il fallut soumettre aux censeurs.</p>
-
-<p>J'attendis d'abord plusieurs jours. On ne me rendait rien.&mdash;Je me vis
-forcé d'aller trouver M. Pilat,<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[p. 226]</a></span> le directeur de cette institution, en
-lui exposant qu'on me faisait attendre trop longtemps le <i>visa.</i>&mdash;Il
-fut pour moi d'une complaisance rare,&mdash;et il ne voulut pas, comme son
-quasi-homonyme, se laver les mains de l'injustice que je lui signalais.
-J'étais privé, en outre, de la lecture des journaux français, car
-on ne recevait dans les cafés que le <i>Journal des Débats</i> et <i>la
-Quotidienne.</i> M. Pilat me dit: «Vous êtes ici dans l'endroit le plus
-libre de l'empire (les bureaux de la censure), et vous pouvez venir y
-lire, tous les jours, même le <i>National</i> et le <i>Charivari</i>.»</p>
-
-<p>Voilà des façons spirituelles et généreuses qu'on ne rencontre que chez
-les fonctionnaires allemands, et qui n'ont que cela de fâcheux qu'elles
-font supporter plus longtemps l'arbitraire.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais eu tant de bonheur avec la censure française,&mdash;je veux
-parier de celle des théâtres,&mdash;et je doute que si l'on rétablissait
-celle des livres et des journaux, nous eussions plus à nous en louer.
-Dans le caractère de notre nation, il y a toujours une tendance à
-exercer la force, quand on la possède, ou les prétentions du pouvoir,
-quand on le tient en main.</p>
-
-<p>Je parlais dernièrement de mon embarras à un savant, qu'il est inutile
-de désigner autrement qu'en l'appelant <i>bibliophile.</i> Il me dit: Ne
-vous servez pas des <i>Lettres galantes</i> de madame Dunoyer pour écrire
-l'histoire de l'abbé de Bucquoy. Le titre seul du livre empêchera qu'on
-le considère comme sérieux;<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[p. 227]</a></span> attendez la réouverture de la Bibliothèque
-(elle était alors en vacances), et vous ne pouvez manquer d'y prouver
-l'ouvrage que vous avez lu à Francfort.</p>
-
-<p>Je ne fis pas attention au malin sourire qui, probablement, pinçait
-alors la lèvre du bibliophile,&mdash;et, le 1<sup>er</sup> octobre, je me
-présentais l'un des premiers à la Bibliothèque nationale.</p>
-
-<p>M. Pilon est un homme plein de savoir et de complaisance. Il fit
-faire des recherches qui, au bout d'une demi-heure, n'amenèrent
-aucun résultat. Il feuilleta Brunet et Quérard, y trouva le livre
-parfaitement désigné, et me pria de revenir au bout de trois jours:&mdash;on
-n'avait pas pu le trouver.&mdash;Peut-être cependant, me dit M. Pilon, avec
-l'obligeante patience qu'on lui connaît,&mdash;peut-être se trouve-t-il
-classé parmi les romans.</p>
-
-<p>Je frémis:&mdash;Parmi les romans?... mais c'est un livre historique!...
-cela doit se trouver dans la collection des Mémoires relatifs au
-siècle de Louis XIV. Ce livre se rapporte à l'histoire spéciale de
-la Bastille: il donne des détails sur la révolte des camisards, sur
-l'exil des protestants, sur cette célèbre ligue des faux-saulniers
-de Lorraine, dont Mandrin se servit plus tard pour lever des troupes
-régulières qui furent capables de lutter contre des corps d'armée et
-de prendre d'assaut des villes telles que Beaune et Dijon!...&mdash;Je le
-sais, me dit M. Pilon; mais le classement des livres, fait à diverses
-époques, est souvent fautif.<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[p. 228]</a></span> On ne peut en réparer les erreurs qu'à
-mesure que le public fait la demande des ouvrages. Il n'y a ici que M.
-Ravenel qui puisse vous tirer d'embarras... Malheureusement, il n'est
-pas <i>de semaine.</i></p>
-
-<p>J'attendis la semaine de M. Ravenel. Par bonheur, je rencontrai, le
-lundi suivant, dans la salle de lecture, quelqu'un qui le connaissait,
-et qui m'offrit de me présenter à lui. M. Ravenel m'accueillit avec
-beaucoup de politesse, et me dit ensuite: «Monsieur, je suis charmé du
-hasard qui me procure votre connaissance, et je vous prie seulement de
-m'accorder quelques jours. Cette semaine, j'appartiens au public. La
-semaine prochaine, je serai tout à votre service.»</p>
-
-<p>Comme j'avais été présenté à M. Ravenel, je ne faisais plus partie
-du public! Je devenais une connaissance privée,&mdash;pour laquelle on ne
-pouvait se déranger du service ordinaire.</p>
-
-<p>Cela était parfaitement juste d'ailleurs;&mdash;mais admirez ma mauvaise
-chance!... Et je n'ai eu qu'elle à accuser.</p>
-
-<p>On a souvent parlé des abus de la Bibliothèque. Ils tiennent en partie
-à l'insuffisance du personnel, en partie aussi à de vieilles traditions
-qui se perpétuent. Ce qui a été dit de plus juste, c'est qu'une grande
-partie du temps et de la fatigue des savants distingués qui remplissent
-là des fonctions peu lucratives de bibliothécaires, est dépensée à
-donner aux six cents lecteurs quotidiens des livres usuels,<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[p. 229]</a></span> qu'on
-trouverait dans tous les cabinets de lecture;&mdash;ce qui ne fait pas
-moins de tort à ces derniers qu'aux éditeurs et aux auteurs, dont il
-devient inutile dès lors d'acheter ou de louer les livres.</p>
-
-<p>On l'a dit encore avec raison, un établissement unique au monde
-comme celui-là ne devrait pas être un chauffoir public, une
-salle d'asile,&mdash;dont les hôtes sont, en majorité, dangereux pour
-l'existence et la conservation des livres. Cette quantité de désœuvrés
-vulgaires, de bourgeois retirés, d'hommes veufs, de solliciteurs sans
-places, d'écoliers qui viennent copier leur version, de vieillards
-maniaques,&mdash;comme l'était ce pauvre <i>Carnaval</i> qui venait tous les
-jours avec un habit rouge, bleu clair, ou vert pomme, et un chapeau
-orné de fleurs,&mdash;mérite sans doute considération, mais n'existe-t-il
-pas d'autres bibliothèques, et même des bibliothèques spéciales à leur
-ouvrir?...</p>
-
-<p>Il y avait aux imprimés dix-neuf éditions de <i>Don Quichotte.</i> Aucune
-n'est restée complète. Les voyages, les comédies, les histoires
-amusantes, comme celles de M. Thiers et de M. Capefigue, l'Almanach des
-adresses, sont ce que ce public demande invariablement, depuis que les
-bibliothèques ne donnent plus de romans en lecture.</p>
-
-<p>Puis, de temps en temps, une édition se dépareille, un livre curieux
-disparaît, grâce au système trop large qui consiste à ne pas même
-demander les noms des lecteurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[p. 230]</a></span></p>
-
-<p>La république des lettres est la seule qui doive être quelque peu
-imprégnée d'aristocratie,&mdash;car on ne contestera jamais celle de la
-science et du talent.</p>
-
-<p>La célèbre bibliothèque d'Alexandrie n'était ouverte qu'aux savants ou
-aux poëtes connus par des ouvrages d'un mérite quelconque. Mais aussi
-l'hospitalité y était complète, et ceux qui venaient y consulter les
-auteurs étaient logés et nourris gratuitement pendant tout le temps
-qu'il leur plaisait d'y séjourner.</p>
-
-<p>Et à ce propos,&mdash;permettez à un voyageur qui en a foulé les débris et
-interrogé les souvenirs, de venger la mémoire de l'illustre calife Omar
-de cet éternel incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, qu'on lui
-reproche communément. Omar n'a jamais mis le pied à Alexandrie,&mdash;quoi
-qu'en aient dit bien des académiciens. Il n'a pas même eu d'ordres
-à envoyer sur ce point à son lieutenant Amrou.&mdash;La bibliothèque
-d'Alexandrie et le <i>Serapéon</i>, ou maison de secours, qui en faisait
-partie, avaient été brûlés et détruits au quatrième siècle par les
-chrétiens,&mdash;qui, en outre, massacrèrent dans les rues la célèbre
-Hypatie, philosophe pythagoricienne. Ce sont là, sans doute, des excès
-qu'on ne peut reprocher à la religion,&mdash;mais il est bon de laver du
-reproche d'ignorance ces malheureux Arabes dont les traductions nous
-ont conservé les merveilles de la philosophie, de la médecine et des
-sciences grecques, en y ajoutant leurs propres travaux,&mdash;qui sans
-cesse<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[p. 231]</a></span> perçaient de vifs rayons la brume obstinée des époques féodales.</p>
-
-<p>Pardonnez-moi ces digressions,&mdash;et je vous tiendrai au courant du
-voyage que j'entreprends <i>à la recherche</i> de l'abbé de Bucquoy. Ce
-personnage excentrique et éternellement fugitif ne peut échapper
-toujours à une investigation rigoureuse.</p>
-
-<hr />
-
-<h5>2<sup>e</sup> LETTRE.</h5>
-
-
-<p class="center">Un paléographe.&mdash;Rapports de police en 1709.&mdash;Affaire Le Pileur.&mdash;Un
-drame domestique.</p>
-
-
-<p>Il est certain que la plus grande complaisance règne à la Bibliothèque
-nationale. Aucun savant sérieux ne se plaindra de l'organisation
-actuelle;&mdash;mais quand un feuilletoniste ou un romancier se
-présente, «tout le dedans des rayons tremble.» Un bibliographe, un
-homme appartenant à la science régulière, savent juste ce qu'ils
-ont à demander. Mais l'écrivain fantaisiste, exposé à perpétrer un
-<i>roman-feuilleton,</i> fait tout déranger, et dérange tout le monde pour
-une idée biscornue qui lui passe par la tête.</p>
-
-<p>C'est ici qu'il faut admirer la patience d'un conservateur,&mdash;l'employé
-secondaire est souvent trop jeune encore pour s'être fait à cette
-paternelle abnégation. Il vient parfois des gens grossiers qui se font
-une idée exagérée des droits que leur confrère cet avantage de faire
-partie du <i>public,</i>&mdash;et qui<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[p. 232]</a></span> parlent à un bibliothécaire avec le ton
-qu'on emploie pour se faire servir dans un café.&mdash;Eh bien, un savant
-illustre, un académicien, répondra à cet homme avec la résignation
-bienveillante d'un moine. Il supportera tout de lui de dix heures à
-deux heures et demie, inclusivement.</p>
-
-<p>Prenant pitié de mon embarras, on avait feuilleté les catalogues, remué
-jusqu'à la <i>réserve,</i> jusqu'à l'amas indigeste des romans,&mdash;parmi
-lesquels avait pu se trouver classé par erreur l'abbé Bucquoy; tout
-d'un coup un employé s'écria:&mdash;Nous l'avons en hollandais! Il me lut ce
-titre: «Jacques de Bucquoy:&mdash;<i>Événements remarquables</i>...»</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, fis-je observer, le livre que je cherche commence par
-«<i>Événement des plus rares</i>...»</p>
-
-<p>&mdash;Voyons encore, il peut y avoir une erreur de traduction: «.....<i>d'un
-voyage de seize années fait aux Indes.</i>&mdash;Harlem, 1744.»</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas cela ... et cependant le livre se rapporte à une époque
-où vivait l'abbé de Bucquoy; le prénom Jacques est bien le sien. Mais
-qu'est-ce que cet abbé fantastique a pu aller faire dans les Indes?</p>
-
-<p>Un autre employé arrive: on s'est trompé dans l'orthographe du nom;
-ce n'est pas de Bucquoy; c'est du Bucquoy, et comme il peut avoir été
-écrit Dubucquoy, il faut recommencer toutes les recherches à la lettre
-D.</p>
-
-<p>Il y avait véritablement de quoi maudire les particules<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[p. 233]</a></span> des noms de
-famille! Dubucquoy, disais-je, serait un roturier ... et le titre du
-livre le qualifie comte de Bucquoy!</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Un <i>paléographe</i> qui travaillait à la table voisine leva la tête
-et me dit: «La particule n'a jamais été une preuve de noblesse; au
-contraire, le plus souvent, elle indique la bourgeoisie propriétaire,
-qui a commencé par ceux que l'on appelait les gens de <i>franc alleu.</i> On
-les désignait par le nom de leur terre, et l'on distinguait même les
-<i>branches diverses</i> par la désinence variée des noms d'une famille.
-Les grandes familles historiques s'appellent Bouchard (Montmorency),
-Bozon (Périgord), Beaupoil (Saint-Aulaire), Capel (Bourbon), etc.
-Les <i>de</i> et les <i>du</i> sont pleins d'irrégularités et d'usurpations.
-Il y a plus: dans toute la Flandre et la Belgique, <i>de</i> est le même
-article que le <i>der</i> allemand, et signifie <i>le.</i> Ainsi, de Muller veut
-dire: le meunier, etc.&mdash;Voilà un quart de la France rempli de faux
-gentilshommes. Béranger s'est raillé lui-même très-gaiement sur le <i>de</i>
-qui précède son nom, et qui indique l'origine flamande.»</p>
-
-<p>On ne discute pas avec un paléographe; on le laisse parler.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cependant, l'examen de la lettre <i>D</i> dans les diverses séries de
-catalogues n'avait pas produit de résultat.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[p. 234]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;D'après quoi supposez-vous que c'est du Bucquoy, dis-je à l'obligeant
-bibliothécaire qui était venu en dernier lieu.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je viens de chercher ce nom aux manuscrits dans le
-catalogue des archives de la police: 1709, est-ce l'époque?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute; c'est l'époque de la troisième évasion du comte de
-Bucquoy.</p>
-
-<p>&mdash;Du Bucquoy!... c'est ainsi qu'il est porté au catalogue des
-manuscrits. Montez avec moi, vous consulterez le livre même.</p>
-
-<p>Je me suis vu bientôt maître de feuilleter un gros in-folio relié en
-maroquin rouge, et réunissant plusieurs dossiers de rapports de police
-de l'année 1709. Le second du volume portait ces noms: «Le Pileur,
-François Bouchard, dame de Boulanvilliers, Jeanne Massé,&mdash;Comte du
-Buquoy.»</p>
-
-<p>Nous tenons le loup par les oreilles,&mdash;car il s'agit bien là d'une
-évasion de la Bastille, et voici ce qu'écrit M. d'Argenson dans un
-rapport à M. de Pontchartrain:</p>
-
-<p>«Je continue à faire chercher le <i>prétendu</i> comte du Buquoy dans tous
-les endroits qu'il vous a pieu de m'indiquer, mais on n'a peu en rien
-apprendre, et je ne pense pas qu'il soit à Paris.»</p>
-
-<p>Il y a dans ce peu de lignes quelque chose de rassurant et quelque
-chose de désolant pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Le comte de Buquoy ou de Bucquoy, sur lequel je n'avais que des
-données vagues ou contestables,<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[p. 235]</a></span> prend, grâce à cette pièce, une
-existence historique certaine. Aucun tribunal n'a plus le droit de le
-classer parmi les héros du roman-feuilleton.</p>
-
-<p>D'un autre côté, pourquoi M. d'Argenson écrit-il: le <i>prétendu</i> comte
-de Bucquoy?</p>
-
-<p>Serait-ce un faux Bucquoy,&mdash;qui se serait fait passer pour l'autre ...
-dans un but qu'il est bien difficile aujourd'hui d'apprécier?</p>
-
-<p>Serait-ce le véritable, qui aurait caché son nom sous un pseudonyme?</p>
-
-<p>Réduit à cette seule preuve, la vérité m'échappe,&mdash;et il n'y a pas un
-légiste qui ne fût fondé à contester même l'existence matérielle de
-l'individu!</p>
-
-<p>Que répondre à un substitut qui s'écrierait devant le tribunal: «Le
-comte de Bucquoy est un personnage fictif, créé par la <i>romanesque</i>
-imagination de l'auteur!...» et qui réclamerait l'application de
-la loi, c'est-à-dire, peut-être un million d'amende! ce qui se
-multiplierait encore par la série quotidienne de numéros saisis, si on
-les laissait s'accumuler?</p>
-
-<p>Sans avoir droit au beau nom de savant, tout écrivain est forcé
-parfois d'employer la méthode scientifique, je me mis donc à examiner
-curieusement l'écriture jaunie sur papier de Hollande du rapport signé
-d'Argenson. A la hauteur de cette ligne: «Je continue de faire chercher
-le prétendu comte ...» Il y avait sur la marge ces trois mots écrits
-au crayon, et tracés d'une main rapide et ferme: «L'on ne peut trop.»
-Qu'est-ce que l'on ne peut trop?<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[p. 236]</a></span>&mdash;chercher l'abbé de Bucquoy, sans
-doute.....</p>
-
-<p>C'était aussi mon avis.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Toutefois, pour acquérir la certitude, en matière d'écritures, il faut
-comparer. Cette note se reproduisait sur une autre page à propos des
-lignes suivantes du même rapport:</p>
-
-<p>«Les lanternes ont été posées sous les guichets du Louvre suivant votre
-intention, et je tiendrai la main à ce qu'elles soient allumées tous
-les soirs.»</p>
-
-<p>La phrase était terminée ainsi dans l'écriture du secrétaire, qui avait
-copié le rapport. Une autre main moins exercée avait ajouté à ces mots:
-«allumées tous les soirs,» ceux-ci: «<i>fort exactement.</i>»</p>
-
-<p>A la marge se retrouvaient ces mots de l'écriture évidemment du
-ministre Pontchartrain: «L'on ne peut trop.»</p>
-
-<p>La même note que pour l'abbé de Bucquoy.</p>
-
-<p>Cependant, il est probable que M. de Pontchartrain variait ses
-formules. Voici autre chose:</p>
-
-<p>«J'ai fait dire aux marchands de la foire Saint-Germain qu'ils aient à
-se conformer aux ordres du roy, qui défendent de donner à manger durant
-les heures qui conviennent à l'observation du jeusne, suivant les
-règles de l'Église.»</p>
-
-<p>Il y a seulement à la marge ce mot au crayon: «Bon.»</p>
-
-<p>Plus loin il est question d'un <i>particulier,</i> arrêté pour avoir
-assassiné une religieuse d'Évreux. On a<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[p. 237]</a></span> trouvé sur lui une tasse, un
-cachet d'argent, des linges ensanglantés et un <i>gand.</i>&mdash;Il se trouve
-que cet homme est un abbé (encore un abbé!); mais les Charges se
-sont dissipées, selon M. d'Argenson, qui dit que cet abbé est venu à
-Versailles pour y solliciter des affaires qui ne lui réussissent pas,
-puis-qu'il est toujours dans le besoin. «Aincy, ajoute-t-il, je crois
-qu'on peut le regarder comme un visionnaire plus propre à renvoyer dans
-sa province qu'à tolérer à Paris, où il ne peut être qu'à charge au
-public.»</p>
-
-<p>Le ministre a écrit au crayon: «Qu'il luy parle auparavant.» Terribles
-mots, qui ont peut-être changé la face de l'affaire du pauvre abbé.</p>
-
-<p>Et si c'était l'abbé de Bucquoy lui-même!&mdash;Pas de nom; seulement un
-mot: <i>Un particulier.</i> Il est question plus loin de la nommée Lebeau,
-femme du nommé Cardinal, connue pour une prostituée... Le sieur
-Pasquier s'intéresse à elle ...</p>
-
-<p>Au crayon, en marge: «A la maison de Force. Bon pour six mois.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Je ne sais si tout le monde prendrait le même intérêt que moi à
-dérouler ces pages terribles intitulées: <i>Pièces diverses de police.</i>
-Ce petit nombre de faits peint le point historique où se déroulera la
-vie de l'abbé fugitif. Et moi, qui le connais, ce pauvre abbé,&mdash;mieux
-peut-être que ne pourront le connaître mes lecteurs,&mdash;j'ai frémi en
-tournant les<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[p. 238]</a></span> pages de ces rapports impitoyables qui avaient passé sous
-la main de ces deux hommes,&mdash;d'Argenson et Pontchartrain<a name="NoteRef_1_7" id="NoteRef_1_7"></a><a href="#Note_1_7" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Il y a un endroit où le premier écrit, après quelques protestations de
-dévouement:</p>
-
-<p>«Je saurais même comme je dois recevoir les reproches et les
-réprimandes qu'il vous plaira de me faire...»</p>
-
-<p>Le ministre répond, à la troisième personne, et cette fois, en se
-servant d'une plume... «Il ne les méritera pas quand il voudra; et je
-serais bien fâché de douter de son dévouement, ne pouvant douter de sa
-capacité.»</p>
-
-<p>Il restait une pièce dans ce dossier. «Affaire Le Pileur.» Tout un
-drame effrayant se déroula sous mes yeux.</p>
-
-<p>Ce n'est pas un <i>roman.</i></p>
-
-
-<h5>UN DRAME DOMESTIQUE.&mdash;AFFAIRE LE PILEUR.</h5>
-
-<p>L'action représente une de ces terribles scènes de famille qui se
-passent au chevet des morts,&mdash;dans ce moment, si bien rendu jadis
-sur une scène des boulevards,&mdash;où l'héritier, quittant son masque de
-componction et de tristesse, se lève fièrement et dit aux gens de la
-maison: «Les clefs?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[p. 239]</a></span></p>
-
-<p>Ici nous avons deux héritiers après la mort de Binet de Villiers: son
-frère Binet de Basse-Maison, légataire universel, et son beau-frère Le
-Pileur.</p>
-
-<p>Deux procureurs, celui du défunt et celui de Le Pileur travaillaient
-à l'inventaire, assistés d'un notaire et d'un clerc. Le Pileur se
-plaignit de ce qu'on n'avait pas inventorié un certain nombre de
-papiers que Binet de Basse-Maison déclarait de peu d'importance.
-Ce dernier dit à Le Pileur qu'il ne devait pas soulever de mauvais
-incidents et pouvait s'en rapporter à ce que dirait Châtelain, son
-procureur.</p>
-
-<p>Mais Le Pileur répondit qu'il n'avait que faire de consulter son
-procureur; qu'il savait ce qui était à faire, et que s'il formait de
-mauvais incidents, il était <i>assez gros seigneur</i> pour les soutenir.</p>
-
-<p>Basse-Maison, irrité de ce discours, s'approcha de Le Pileur et
-lui dit, en le prenant par les deux boutonnières du haut de son
-justaucorps, qu'il l'en empêcherait bien;&mdash;Le Pileur mit l'épée à la
-main, Basse-Maison en fit autant... Ils se portèrent d'abord quelques
-coups d'épée sans beaucoup s'approcher. La dame Le Pileur se jeta entre
-son mari et son père; les assistants s'en mêlèrent et l'on parvint à
-les pousser chacun dans une chambre différente, que l'on ferma à clef.</p>
-
-<p>Un moment après l'on entendit s'ouvrir une fenêtre; c'était Le Pileur
-qui criait à ses gens restés dans la cour «d'aller quérir ses deux
-neveux.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[p. 240]</a></span></p>
-
-<p>Les hommes de loi commençaient un procès-verbal sur le désordre
-survenu, quand les deux neveux entrèrent le sabre à la main.&mdash;C'étaient
-deux officiers de la maison du roi; ils repoussèrent les valets, et
-présentèrent la pointe aux procureurs et au notaire, demandant où était
-Basse-Maison.</p>
-
-<p>On refusait de leur dire, quand Le Pileur cria de sa chambre: «A moi,
-mes neveux!»</p>
-
-<p>Les neveux avaient déjà enfoncé la porte de la chambre de gauche,
-et accablaient de coups de plat de sabre l'infortuné Binet de
-Basse-Maison, lequel était, selon le rapport, «hasthmatique.»</p>
-
-<p>Le notaire, qui s'appelait Dionis, crut alors que la colère de Le
-Pileur serait satisfaite et qu'il arrêterait ses neveux;&mdash;il ouvrit
-donc la porte et lui fit ses remontrances. A peine dehors, Le Pileur
-s'écria: «On va voir beau jeu!» Et arrivant derrière ses neveux, qui
-battaient toujours Basse-Maison, il lui porta un coup d'épée dans le
-ventre.</p>
-
-<p>La pièce qui relate ces faits est suivie d'une autre plus détaillée,
-avec les dépositions de treize témoins,&mdash;dont <i>les plus considérables</i>
-étaient les deux procureurs et le notaire.</p>
-
-<p>Il est juste de dire que ces treize témoins avaient lâché pied au
-moment critique. Aussi, aucun ne rapporte qu'il soit absolument certain
-que Le Pileur ait donné le coup d'épée.</p>
-
-<p>Le premier procureur dit qu'il n'est sûr que d'avoir<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[p. 241]</a></span> entendu de loin
-les coups de plat de sabre.</p>
-
-<p>Le second dépose comme son confrère.</p>
-
-<p>Un laquais nommé Barry s'avance davantage:&mdash;Il a vu le meurtre de loin
-par une fenêtre; mais il ne sait si c'était Le Pileur ou <i>un habillé de
-gris blanc</i> qui a donné à Basse-Maison un coup d'épée dans le ventre.
-Louis Calot, autre laquais, dépose à peu près de même.</p>
-
-<p>Le dernier de ces treize braves, qui est le moins considérable, le
-clerc du notaire, a <i>veu</i> la dame Le Pileur faire main basse sur
-plusieurs des papiers du défunt. Il a ajouté qu'après la scène, Le
-Pileur est venu tranquillement chercher sa femme dans la salle où elle
-était, et «qu'il s'en alla dans son carrosse avec elle et les deux
-hommes qui avaient fait la violence.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>La moralité manquerait à ce récit instructif, louchant les mœurs
-du temps,&mdash;si l'on ne lisait à la fin du rapport cette conclusion
-remarquable: «Il y a peu d'exemples d'une violence aussi odieuse et
-aussi criminelle... Cependant, comme les héritiers des deux frères
-morts se trouvent aussi beaux-frères du meurtrier, on peut craindre
-avec beaucoup d'apparence que cet assassinat ne demeure impuni et ne
-produise d'autre effet que de rendre le sieur Le Pileur beaucoup plus
-traitable sur des propositions d'accommoder qui lui seront faites de la
-part de ses cohéritiers, par rapport à leurs intérêts communs.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[p. 242]</a></span></p>
-
-<p>On a dit que dans le grand siècle, le plus petit commis écrivait aussi
-pompeusement que Bossuet. Il est impossible de ne pas admirer ce beau
-détachement du <i>rapport</i> qui fait espérer que le meurtrier deviendra
-plus traitable sur le règlement de ses intérêts... Quant au meurtre,
-à l'enlèvement des papiers, aux coups mêmes, distribués probablement
-aux hommes de loi, ils ne peuvent être punis, parce que ni les parents
-ni d'autres n'en porteront plainte,&mdash;M. Le Pileur étant <i>trop grand
-seigneur</i> pour ne pas <i>soutenir</i> même ses <i>mauvais incidents</i>...</p>
-
-<p>Il n'est plus question ensuite de cette histoire,&mdash;qui m'a fait
-oublier un instant le pauvre abbé;&mdash;mais, à défaut d'enjolivements
-romanesques, on peut du moins découper des silhouettes historiques
-pour le fond du tableau. Tout déjà, pour moi, vit et se recompose. Je
-vois d'Argenson dans son bureau, Pontchartrain dans son cabinet, le
-Pontchartrain de Saint-Simon, qui se rendit si plaisant en se faisant
-appeler de Pontchartrain, et qui, comme bien d'autres, se vengeait du
-ridicule par la terreur.</p>
-
-<p>Mais à quoi bon ces préparations? Me sera-t-il permis seulement
-de mettre en scène les faits, à la manière de Froissard ou de
-Monstrelet?&mdash;On me dirait que c'est le procédé de Walter Scott, un
-romancier, et je crains bien qu'il ne faille me borner à une analyse
-pure et simple de l'histoire de l'abbé de Bucquoy ... quand je l'aurai
-trouvée.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_7" id="Note_1_7"></a><a href="#NoteRef_1_7"><span class="label">[1]</span></a> Voici à quoi rimait dans ce temps-là le nom de
-Pontchartrain:
-</p>
-<p>
-C'est un <i>pont</i> de planches pourries,<br />
-Un <i>char</i> traîné par les furies<br />
-Dont le diable emporta le <i>train.</i><br />
-</p></div>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[p. 243]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h5>3e LETTRE.</h5>
-
-
-<p class="center">Un conservateur de la Bibliothèque Mazarine.&mdash;La souris
-d'Athènes.&mdash;<i>La Sonnette enchantée.</i></p>
-
-
-<p>J'avais bon espoir: M. Ravenel devait s'en occuper;&mdash;ce n'était plus
-que huit jours à attendre. Et, du reste, je pouvais, dans l'intervalle,
-trouver encore le livre dans quelque autre bibliothèque publique.</p>
-
-<p>Malheureusement, toutes étaient fermées,&mdash;hors la Mazarine. J'allai
-donc troubler le silence de ces magnifiques et froides galeries. Il
-y a là un catalogue fort complet, que l'on peut consulter soi-même,
-et qui, en dix minutes, vous signale clairement le oui ou le non de
-toute question. Les garçons eux-mêmes sont si instruits qu'il est
-presque toujours inutile de déranger les employés et de feuilleter le
-catalogue. Je m'adressai à l'un d'eux, qui fut étonné, chercha dans sa
-tête et me dit: «Nous n'avons pas le livre...; pourtant, j'en ai une
-vague idée.</p>
-
-<p>Le conservateur est un homme plein d'esprit, que tout le monde connaît,
-et de science sérieuse. Il me reconnut. «Qu'avez-vous donc à faire
-de l'abbé de Bucquoy? est-ce pour un livret d'opéra? j'en ai vu un
-charmant de vous il y a dix ans<a name="NoteRef_1_8" id="NoteRef_1_8"></a><a href="#Note_1_8" class="fnanchor">[1]</a>; la musique était ravissante. Vous
-aviez là une actrice<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[p. 244]</a></span> admirable... Mais la censure, aujourd'hui, ne
-vous laissera pas mettre au théâtre <i>un abbé.</i></p>
-
-<p>&mdash;C'est pour un travail historique que j'ai besoin du livre.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il me regarda avec attention, comme on regarde ceux qui demandent des
-livres d'alchimie. «Je comprends, dit-il enfin; c'est pour un roman
-historique, genre Dumas.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en ai jamais fait; je n'en veux pas faire: je ne veux pas grever
-les journaux où j'écris de quatre ou cinq cents francs par jour de
-timbre... Si je ne sais pas faire de l'histoire, j'imprimerai le le
-livre tel qu'il est!</p>
-
-<p>Il hocha la tête et me dit:&mdash;Nous l'avons.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Je sais où il est. Il fait partie du fonds de livres qui nous est
-venu de Saint-Germain-des-Prés. C'est pourquoi il n'est pas encore
-catalogué... Il est dans les caves.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si vous étiez assez bon...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le chercherai: donnez-moi quelques jours.</p>
-
-<p>&mdash;Je commence le travail après-demain.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est que tout cela est l'un sur l'autre: c'est une maison à
-remuer. Mais le livre y est: je l'ai vu.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! faites bien attention, dis-je, à ces livres du fonds de
-Saint-Germain-des-Prés,&mdash;à cause des<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[p. 245]</a></span> rats... On en a signalé tant
-d'espèces nouvelles sans compter le rat gris de Russie venu à la suite
-des Cosaques. Il est vrai qu'il a servi à détruire le rat anglais; mais
-on parle à présent d'un nouveau <i>rongeur</i> arrivé depuis peu. C'est la
-<i>souris d'Athènes.</i> Il paraît qu'elle peuple énormément, et que la race
-en a été apportée dans des caisses envoyées ici par l'Université que la
-France entretient à Athènes.</p>
-
-<p>Le conservateur sourit de ma crainte et me congédia en me promettant
-tous ses soins.</p>
-
-
-
-<h5>LA SONNETTE ENCHANTEE.</h5>
-
-<p>Il m'est venu encore une idée: la Bibliothèque de l'Arsenal est en
-vacances; mais j'y connais un conservateur.&mdash;Il est à Paris: il a les
-clefs. Il a été autrefois très-bienveillant pour moi, et voudra bien
-me communiquer exceptionnellement ce livre, qui est de ceux que sa
-bibliothèque possède en grand nombre.</p>
-
-<p>Je m'étais mis en route. Une pensée terrible m'arrêta. C'était le
-souvenir d'un récit fantastique qui m'avait été fait il y a longtemps.</p>
-
-<p>Le conservateur que je connais avait succédé à un vieillard célèbre<a name="NoteRef_2_9" id="NoteRef_2_9"></a><a href="#Note_2_9" class="fnanchor">[2]</a>,
-qui avait la passion des livres, et qui ne quitta que fort tard et avec
-grand regret ses chères éditions du 17<sup>e</sup> siècle; il mourut cependant, et
-le nouveau conservateur prit possession de son appartement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[p. 246]</a></span></p>
-
-<p>Il venait de se marier, et reposait en paix près de sa jeune épouse,
-lorsque tout à coup il se sent réveillé, à une heure du matin, par de
-violents coups de sonnette. La bonne couchait à un autre étage. Le
-conservateur se lève et va ouvrir.</p>
-
-<p>Personne.</p>
-
-<p>Il s'informe dans la maison: tout le monde dormait;&mdash;le concierge
-n'avait rien vu.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la même heure, la sonnette retentit de la même manière
-avec une longue série de carillons.</p>
-
-<p>Pas plus de visiteur que la veille. Le conservateur, qui avait été
-professeur quelque temps auparavant, suppose que c'est quelque écolier
-rancuneux, affligé de trop de <i>pensums,</i> qui se sera caché dans la
-maison,&mdash;ou qui aura même attaché un chat par la queue à un nœud
-coulant qui se serait relâché par l'effet de la traction...</p>
-
-<p>Enfin, le troisième jour, il charge le concierge de se tenir sur le
-palier, avec une lumière, jusqu'au delà de l'heure fatale, et lui
-promet une récompense si la sonnerie n'a pas lieu.</p>
-
-<p>A une heure du matin, le concierge voit avec consternation le cordon
-de sonnette se mettre en branle de lui-même, le gland rouge danse avec
-frénésie le long du mur. Le conservateur ouvre, de son côté, et ne voit
-devant lui que le concierge faisant des signes de croix.&mdash;C'est l'âme
-de votre prédécesseur qui revient:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[p. 247]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;L'avez-vous vu?</p>
-
-<p>&mdash;Non! mais des fantômes, cela ne se voit pas à la chandelle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, nous essaierons demain sans lumière.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, vous pourrez bien essayer tout seul... Après mûre
-réflexion, le conservateur se décida à ne pas essayer de voir
-le fantôme, et probablement on fit dire une messe pour le vieux
-bibliophile, car le fait ne se renouvela plus.</p>
-
-<p>Et j'irais, moi, tirer cette même sonnette!... Qui sait si ce n'est pas
-le fantôme <i>qui m'ouvrira</i>?</p>
-
-<p>Cette bibliothèque est, d'ailleurs, pleine pour moi de tristes
-souvenirs: j'y ai connu trois conservateurs,&mdash;dont le premier
-était l'original du fantôme supposé; le second, si spirituel et si
-bon.....qui fut un de mes tuteurs littéraires<a name="NoteRef_3_10" id="NoteRef_3_10"></a><a href="#Note_3_10" class="fnanchor">[3]</a>; le dernier<a name="NoteRef_4_11" id="NoteRef_4_11"></a><a href="#Note_4_11" class="fnanchor">[4]</a>, qui me
-révélait si complaisamment ses belles collections de gravures, et à qui
-j'ai fait présent d'un <i>Faust,</i> illustré de planches allemandes!</p>
-
-<p>Non, je ne me déciderai pas facilement à retourner à l'Arsenal.</p>
-
-<p>D'ailleurs, nous avons encore à visiter les vieux libraires. Il y a
-France; il y a Merlin; il y a Techener...</p>
-
-<p>M. France me dit: «Je connais bien le livre; je<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[p. 248]</a></span> l'ai eu dans les mains
-dix fois.....Vous pouvez le trouver par hasard sur les quais: je l'y ai
-trouvé pour dix sous.</p>
-
-<p>Courir les quais plusieurs jours pour chercher un livre noté comme
-rare.....J'ai mieux aimé aller chez Merlin. «Le Bucquoy? me dit son
-successeur; nous ne connaissons que cela; j'en ai même un sur ce
-rayon...»</p>
-
-<p>Il est inutile d'exprimer ma joie. Le libraire m'apporta un livre
-in-12, du format indiqué; seulement, il était un peu gros (649 pages).
-Je trouvai, en l'ouvrant, ce titre, en regard d'un portrait: «Éloge du
-comte de Bucquoy.» Autour du portrait, on retrouvait en latin: <span style="font-size: 0.8em;"><i>COMES.
-A. BVCQVOY.</i></span></p>
-
-<p>Mon illusion ne dura pas longtemps; c'était une histoire de la
-rébellion de Bohême, avec le portrait d'un Bucquoy en cuirasse,
-ayant-barbe coupée à la mode de Louis XIII. C'est probablement l'aïeul
-du pauvre abbé.&mdash;Mais il n'était pas sans intérêt de posséder ce
-livre; car souvent les goûts et les traits de famille se reproduisent.
-Voilà un Bucquoy né dans l'Artois qui fait la guerre de Bohême;&mdash;sa
-figure révèle l'imagination et l'énergie, avec un grain de tendance
-au fantasque. L'abbé de Bucquoy a dû lui succéder comme les rêveurs
-succèdent aux hommes d'action.</p>
-
-<h5>LE CANARI.</h5>
-
-<p>En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je
-m'arrêtai à la porte d'un oiselier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[p. 249]</a></span></p>
-
-<p>Une femme d'un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi
-luxueux qui révèle qu'on a vu de meilleurs jours, offrait au marchand
-de lui vendre un canari avec sa cage.</p>
-
-<p>Le marchand répondit qu'il était bien embarrassé seulement de nourrir
-les siens. La vieille dame insistait d'une voix oppressée. L'oiselier
-lui dit que son oiseau n'avait pas de valeur.&mdash;La dame s'éloigna en
-soupirant.</p>
-
-<p>J'avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohême du comte de
-Bucquoy: sans cela, j'aurais dit au marchand: Rappelez cette dame, et
-dites-lui que vous vous décidez à acheter l'oiseau.....</p>
-
-<p>La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m'a laissé le remords
-de n'avoir pu le faire.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>M. Techener m'a dit: Je n'ai plus d'exemplaires du livre que vous
-cherchez; mais je sais qu'il s'en vendra un prochainement dans la
-bibliothèque d'un amateur.</p>
-
-<p>&mdash;Quel amateur?...</p>
-
-<p>&mdash;X., si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue.,</p>
-
-<p>&mdash;Mais, si je veux acheter l'exemplaire maintenant?...</p>
-
-<p>&mdash;On ne vend jamais d'avance les livres catalogués et classés dans les
-lots. La vente aura lieu le 11 novembre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[p. 250]</a></span></p>
-
-<p>Le 11 novembre!</p>
-
-<p>Hier, j'ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur delà Bibliothèque,
-à qui j'avais été présenté. Il ne m'avait pas oublié, et m'instruisait
-du même détail. Seulement il paraît que la vente a été remise au 20
-novembre.</p>
-
-<p>Que faire d'ici là.&mdash;Et encore, à présent, le livre montera peut-être à
-un prix fabuleux...</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_8" id="Note_1_8"></a><a href="#NoteRef_1_8"><span class="label">[1]</span></a> <i>Piquillo,</i> musique de Moupou, en collaboration avec
-Alexandre Dumas.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_9" id="Note_2_9"></a><a href="#NoteRef_2_9"><span class="label">[2]</span></a> M. de Saint-Martin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_10" id="Note_3_10"></a><a href="#NoteRef_3_10"><span class="label">[3]</span></a> Nodier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_11" id="Note_4_11"></a><a href="#NoteRef_4_11"><span class="label">[4]</span></a> Soulié.</p></div>
-
-
-<hr />
-<h5>4<sup>e</sup> LETTRE.</h5>
-
-
-<p>Un manuscrit des archives.&mdash;Angélique de Longueval.&mdash;Voyage à
-Compiègne.&mdash;Histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.</p>
-
-
-<p>J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué
-la généalogie authentique des Bucquoy. Leur nom patronymique est
-<i>Longueval.</i> En compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à
-cette famille, j'ai fait une trouvaille des plus heureuses.</p>
-
-<p>C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre
-déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose
-passé, et qui contient l'histoire d'<i>Angélique de Longueval</i>; j'en ai
-pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle.
-Une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les
-Bucquoy m'ont renvoyé à d'autres pièces, qui doivent exister à la
-Bibliothèque de Compiègne.&mdash;Le lendemain était le propre jour de la
-Toussaint; je n'ai pas<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[p. 251]</a></span> manqué cette occasion de distraction et d'étude.</p>
-
-<p>La vieille France provinciale est à peine connue,&mdash;de ces côtés
-surtout,&mdash;qui cependant font partie des environs de Paris. Au point où
-l'Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent,&mdash;divisés par
-l'Oise et l'Aisne, au cours si lent et si paisible,&mdash;il est permis de
-rêver les plus belles bergeries du monde.</p>
-
-<p>La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, à peine
-modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au
-ciel à la manière du chant de l'alouette... Chez les enfants cela forme
-comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque
-chose d'italien,&mdash;ce qui tient sans doute au long séjour qu'ont fait
-les Médicis et leur suite florentine dans ces contrées, divisées
-autrefois en apanages royaux et princiers.</p>
-
-<p>Je suis arrivé hier au soir à Compiègne, poursuivant <i>les Bucquoy</i> sous
-toutes les formes, avec cette obstination lente qui m'est naturelle.
-Aussi bien les archives de Paris, où je n'avais pu prendre encore que
-quelques notes, eussent été fermées aujourd'hui, jour de la Toussaint.</p>
-
-<p>A l'hôtel de la Cloche, célébré par Alexandre Dumas, on menait grand
-bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs
-armes; j'ai entendu un piqueur qui disait à son maître: «Voici le fusil
-de monsieur le marquis.»</p>
-
-<p>Il y a donc encore des marquis!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[p. 252]</a></span></p>
-
-<p>J'étais préoccupé d'une tout autre chasse... Je m'informai de l'heure à
-laquelle ouvrait la Bibliothèque.</p>
-
-<p>&mdash;Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée.</p>
-
-<p>&mdash;Et les autres jours!</p>
-
-<p>&mdash;Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures. Je crains de me
-faire ici plus malheureux que je n'étais. J'avais une recommandation
-pour l'un des bibliothécaires, qui est en même temps un de nos
-bibliophiles les plus éminents. Non-seulement il a bien voulu me
-montrer les livres de la ville, mais encore les siens,&mdash;parmi
-lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d'une
-correspondance <i>inédite</i> de Voltaire, et un recueil de chansons mises
-en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n'ai pu voir
-sans attendrissement la belle et nette exécution,&mdash;avec ce titre:
-<i>Anciennes Chansons sur de nouveaux airs.</i> Voici la première dans le
-style marotique:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Celui plus je ne suis que j'ai jadis été,<br />
-Et plus ne saurais jamais l'être:<br />
-Mon doux printemps et mon été<br />
-Ont fait le saut par la fenêtre, etc.<br />
-</p>
-
-<p>Cela m'a donné l'idée de revenir à Paris par Ermenonville,&mdash;ce qui
-est la roule la plus courte comme distance et la plus longue comme
-temps, bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre
-Compiègne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[p. 253]</a></span></p>
-
-<p>On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s'en éloigner, sans faire
-au moins trois lieues à pied.&mdash;Pas une voiture directe. Mais
-demain, jour des Morts, c'est un pèlerinage que j'accomplirai
-respectueusement,&mdash;tout en pensant à la belle Angélique de Longueval.</p>
-
-<p>Je vous adresse tout ce que j'ai recueilli sur elle aux archives et
-à Compiègne, rédigé sans trop de préparation d'après les documents
-manuscrits et surtout d'après ce cahier jauni, entièrement écrit de
-sa main, qui est peut-être plus hardi étant d'une fille de grande
-maison,&mdash;que les <i>Confessions</i> mêmes de Rousseau.</p>
-
-<p>Angélique de Longueval était fille d'un des plus grands seigneurs
-de Picardie. Jacques de Longueval, comte de Haraucourt, son père,
-conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées,
-avait le gouvernement du Châtelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C'était
-dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint-Rimbaut,
-qu'il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges
-l'appelait à la cour ou à l'armée.</p>
-
-<p>Dès l'âge de treize ans, Angélique de Longueval, d'un caractère triste
-et rêveur,&mdash;n'ayant goût, comme elle le disait, <i>ni aux belles pierres,
-ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, ne respirait que la
-mort pour guérir son esprit.</i> Un gentilhomme de la maison de son père
-en devint amoureux. Il jetait continuellement les yeux sur elle,
-l'entourait<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[p. 254]</a></span> de ses soins, et bien qu'Angélique ne sût pas encore ce
-que c'était qu'Amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite
-dont elle était l'objet.</p>
-
-<p>La déclaration d'amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement
-gravée dans sa mémoire, que six ans plus tard, après avoir traversé les
-orages d'un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait
-encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu'on me
-permette de citer ici ce curieux échantillon du style d'un amoureux de
-province au temps de Louis XIII.</p>
-
-<p>Voici la lettre du premier amoureux de mademoiselle Angélique de
-Longueval:</p>
-
-<p>«Je ne m'étonne plus de ce que les simples, sans la force des rayons
-du soleil, n'ont nulle vertu, puisque aujourd'hui j'ai été si
-malheureux que de sortir sans avoir vu cette belle aurore, laquelle m'a
-toujours mis en pleine lumière, et dans l'absence de laquelle je suis
-perpétuellement accompagné d'un cercle de ténèbres, dont le désir d'en
-sortir, et celui de vous revoir, ma belle, m'a obligé, comme ne pouvant
-vivre sans vous voir, de retourner avec tant de promptitude, afin de
-me ranger à l'ombre de vos belles perfections, l'aimant desquelles m'a
-entièrement dérobé le cœur et l'âme; larcin toutefois que je révère, en
-ce qu'il m'a élevé en un lieu si saint et si redoutable, et lequel je
-veux adorer toute ma vie avec autant de zèle et de fidélité que vous
-êtes parfaite.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[p. 255]</a></span></p>
-
-<p>Cette lettre ne porta pas bonheur au pauvre jeune homme qui l'avait
-écrite. En essayant de la glisser à Angélique, il fut surpris par le
-père,&mdash;et mourait à quatre jours de là, tué l'on ne dit pas comment.</p>
-
-<p>Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla
-l'Amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne
-voyant, dit-elle, d'autre remède à sa douleur que la mort ou une
-autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde.
-Parmi tant de seigneurs qu'elle y rencontrerait elle trouverait bien,
-pensait-elle, quelqu'un à mettre en son esprit à la place de ce mort
-éternel.</p>
-
-<p>Le comte d'Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux
-prières de sa fille, car parmi les personnes qui s'éprirent d'amour
-pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison
-paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint-Georges, gentilhomme du
-comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion
-commune pour la fille de leur maître une occasion de rivalité qui eut
-un dénoûment tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival,
-avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges
-l'apprend, appelle Fargue, lui remontre sa faute, et lui donne, en fin
-de compte, tant de coups de plat d'épée, que son arme en reste tordue.
-Plein de fureur, Fargue parcourt l'hôtel, cherchant une épée. Il
-rencontre le baron d'Haraucourt, frère d'Angélique:<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[p. 256]</a></span> lui arrachant son
-épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l'on relève
-expirant. Le chirurgien n'arrive que pour dire à Saint-Georges: «Criez
-merci à Dieu, car vous êtes mort.» Pendant ce temps, Fargue s'était
-enfui.</p>
-
-<p>Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait
-précipiter la pauvre Angélique dans une série de malheurs.</p>
-
-
-<h5>HISTOIRE</h5>
-
-<h5>DE LA GRAND'TANTE DE L'ABBÉ DE BUCQUOY.</h5>
-
-<p>Voici maintenant les premières lignes du manuscrit:</p>
-
-<p>«Lorsque ma mauvaise fortune jura de continuer à ne plus me laisser
-en repos, ce fut un soir à Saint-Rimault, par un homme que j'avais
-connu il y avait plus de sept ans, et pratiqué deux ans entiers sans
-l'aimer. Ce garçon étant entré dans ma chambre sous prétexte du bien
-qu'il voulait à la demoiselle de ma mère nommée Beauregard, s'approcha
-de mon lit en me disant: «Vous plaît-il, madame?» et en s'approchant de
-plus près me dit ces paroles: «Ah! que je vous aime, il y a longtemps!»
-auxquelles paroles je répondis: Je ne vous aime point, je ne vous
-hais point aussi; seulement, allez vous-en, de peur que mon papa ne
-sache que vous êtes ici à ces heures. Le jour étant venu, je cherchai
-incontinent<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[p. 257]</a></span> l'occasion de voir celui qui m'avait fait la nuit sa
-déclaration d'amour; et, le considérant, je ne le trouvai haïssable que
-de sa condition, laquelle lui donna tout ce jour-là une grande retenue,
-et il me regardait continuellement. Tous les jours en suivants se
-passèrent avec de grands soins qu'il prenait de s'ajuster bien pour me
-plaire. Il est vrai aussi qu'il était fort aimable, et que ses actions
-ne procédaient pas du lieu d'où il était sorti, car il avait le cœur
-très-haut et très-courageux.»</p>
-
-<p>Ce jeune homme, comme nous l'apprend le récit d'un père célestin,
-cousin d'Angélique, se nommait La Corbinière et n'était autre que le
-fils d'un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte
-d'Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées
-du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les
-serviteurs, portant moustaches et éperons, n'avaient pour livrée
-que l'uniforme. Ceci explique jusqu'à un certain point l'illusion
-d'Angélique.</p>
-
-<p>Elle vit avec chagrin partir La Corbinière, qui s'en allait, à la suite
-de son maître, retrouver à Charleville monseigneur de Longueville,
-malade d'une dyssenterie.&mdash;Triste maladie, pensait naïvement la jeune
-fille, triste maladie, qui l'empêchait de voir celui «dont l'affection
-ne lui déplaisait pas.» Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette
-rencontre se fit à l'église. Le jeune homme avait gagné de<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[p. 258]</a></span> belles
-manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap
-d'Espagne gris de perle, avec un collet de point coupé et un chapeau
-gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s'approcha d'elle un
-moment sans que personne le remarquât et lui dit: «Prenez, Madame,
-ces bracelets de senteur que j'ai apportés de Charleville, où <i>il m'a
-grandement ennuyé</i>.»</p>
-
-<p>La Corbinièro reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours
-d'aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu'il ne
-venait chez sa maîtresse que pour elle. «Cette simple fille,&mdash;dit
-Angélique,&mdash;le croyait fermement... Ainsi, nous passions deux ou trois
-heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de
-Verneuil, en la chambre tendue de blanc.»</p>
-
-<p>La surveillance et les soupçons d'un valet de chambre nommé Dourdillie
-interrompit ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre
-que par lettres. Cependant, le père d'Angélique, étant allé à Rouen
-pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant,&mdash;La
-Corbinière s'échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche,
-et, arrivé près de la fenêtre d'Angélique, jeta une pierre à la vitre.</p>
-
-<p>La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore, à sa
-chambrière Beauregard: «Je crois que votre amoureux est fou. Allez
-vilement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le
-parterre,<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[p. 259]</a></span> car il y est entré. Cependant, je vais m'habiller et allumer
-de la chandelle.»</p>
-
-<p>Il fut question de donner à souper au jeune homme, «lequel ne fut que
-de confitures liquides. Toute cette nuit,&mdash;ajoute la demoiselle,&mdash;nous
-la passâmes tous trois à rire.»</p>
-
-<p>Mais, ce qu'il y eut de malheureux pour la pauvre Beauregard, c'est que
-la demoiselle et La Corbinière <i>se riaient</i> surtout en secret de la
-confiance qu'elle avait d'être aimée de lui.</p>
-
-<p>Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite <i>du roy,</i>
-où jamais personne n'entrait;&mdash;puis à la nuit on Fallait quérir. «Son
-manger, dit Angélique, fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui
-portais entre ma chemise et ma cotte.»</p>
-
-<p>La Corbinière fut forcé enfin d'aller rejoindre le comte, qui
-alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une
-mélancolie&mdash;distraite seulement par les lettres qu'elle écrivait à
-son amant. «Je n'avais pas d'autre divertissement, dit-elle, car
-les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans
-la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire.....Notre
-<i>revue</i> fut à Saint-Rimaut, avec des contentement si grands, que
-personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore
-plus aimable dans cet habit, qu'il avait d'écarlate.....»</p>
-
-<p>Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n'était
-plus au château, et sa chambre<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[p. 260]</a></span> était occupée par un fauconnier nommé
-Lavigne qui faisait semblant de ne s'apercevoir de rien.</p>
-
-<p>Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste,&mdash;et
-ne laissant regretter que les mois d'absence de La Corbinère, forcé
-souvent de suivre le comte aux lieux où l'appelait son service
-militaire. «Dire, écrit Angélique, tous les contentements que nous
-eûmes en trois ans de temps <i>en France</i><a name="NoteRef_1_12" id="NoteRef_1_12"></a><a href="#Note_1_12" class="fnanchor">[1]</a>, il serait impossible.»</p>
-
-<p>Un jour, La Corbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies
-de Paris l'avaient-elles un peu gâté.&mdash;Il entra dans la chambre
-d'Angélique fort lard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans
-son lit. Il commença par embrasser la suivante d'après la supposition
-habituelle, puis il lui dit: «Il faut que je fasse peur à madame.»</p>
-
-<p>«Alors, ajoute Angélique,&mdash;comme je dormais, il se glissa tout d'un
-temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que
-contente, je le suppliai, par la passion qu'il avait pour moi, de s'en
-aller bien vite, parce qu'il était impossible de marcher ni de parler
-dans ma chambre que mon papa ne l'entendit. J'eus beaucoup de peine à
-le faire sortir.»</p>
-
-<p>L'amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour,
-l'affection mutuelle s'était en<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[p. 261]</a></span>encore augmentée;&mdash;et les parents en
-avaient quelque soupçon vague.&mdash;La Corbinière se cacha sous un grand
-tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que la demoiselle était
-couchée dans la chambre dite du Roi, «et vint se mettre près d'elle.»
-Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père
-entrer.&mdash;Du reste, même endormis l'un près de l'autre, leurs caresses
-étaient pures...</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_12" id="Note_1_12"></a><a href="#NoteRef_1_12"><span class="label">[1]</span></a> On disait alors ces mois: <i>en France,</i> de tous les lieux
-compris dans l'Ile de France. Plus loin commençait la Picardie et le
-Soissonnais. Cela se dit encore pour distinguer certaines localités.</p></div>
-
-
-<hr />
-<h5>5<sup>e</sup> LETTRE.</h5>
-
-
-<p>Suite de l'histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.</p>
-
-
-<p>C'était l'esprit du temps,&mdash;où la lecture des poëtes italiens faisait
-régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui
-de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d'esprit dans le style de
-la belle pénitente à qui nous devons ces confessions.</p>
-
-<p>Cependant, le jour étant venu, La Corbinière sortit un peu tard par la
-grande salle. Le comte, qui s'était levé de bonne heure, l'aperçut,
-sans pouvoir être sûr au juste qu'il sortît de chez sa fille, mais le
-soupçonnant très-fort.</p>
-
-<p>«Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très-cher papa resta ce jour-là
-très-mélancolique et ne faisait autre que de parler avec maman;
-pourtant l'on ne me dit rien du tout.»</p>
-
-<p>Le troisième jour, le comte était obligé de se<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[p. 262]</a></span> rendre aux funérailles
-de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de La Corbinière,&mdash;ainsi
-que d'un fils, d'un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant
-au milieu de la forêt de Compiègne, il s'approcha tout à coup de
-l'amoureux, lui tira par surprise l'épée du baudrier, et, lui mettant
-le pistolet sur la gorge, dit au laquais: «Otez les éperons à ce
-traître, et vous en allez un peu devant.....»</p>
-
-
-<h5>INTERRUPTION.</h5>
-
-
-<p>Je ne voudrais pas imiter ici le procédé des narrateurs de
-Constantinople ou des conteurs du Caire, qui, par un artifice
-vieux comme le monde, suspendent une narration à l'endroit le
-plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même
-café.&mdash;L'histoire de l'abbé Bucquoy existe; je finirai par la trouver.</p>
-
-<p>Seulement, je m'étonne que dans une ville comme Paris, centre des
-lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions
-de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j'ai pu lire
-à Francfort,&mdash;et que j'avais négligé d'acheter.</p>
-
-<p>Tout disparaît peu à peu, grâce au système de prêt des livres,&mdash;et
-aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques
-ne s'est pas renouvelée depuis la révolution. Tous les livres curieux,
-volés, achetés ou perdus, se retrouvent en<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[p. 263]</a></span> Hollande, on Allemagne
-et en Russie.&mdash;Je crains un long voyage dans cette saison, et je me
-contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante
-kilomètres autour de Paris.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>J'ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous
-transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait être rendue à
-Paris. Je pense que cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce
-pays, où j'ai été élevé; mais voici un détail curieux.</p>
-
-<p>Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail
-que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches
-préparatoires sur les Bucquoy,&mdash;dont le nom a toujours résonné dans mon
-esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un
-ami, un ami breton, très-grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne
-heure par le chemin de fer, qui s'arrête à Saint-Maixent, et ensuite
-par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de
-Flandre,&mdash;nous eûmes l'imprudence d'entrer au café le plus apparent de
-la ville, pour nous y réconforter.</p>
-
-<p>Ce café était plein de gendarmes, dans l'état gracieux qui, après le
-service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns
-jouaient aux dominos, les autres au billard.</p>
-
-<p>Ces militaires s'étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes
-parisiennes. Mais ils n'en manifestèrent rien ce soir-là.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[p. 264]</a></span></p>
-
-<p>Le lendemain, nous déjeunions à l'hôtel excellent de la Truite qui file
-(je vous prie de croire que je n'invente rien), lorsqu'un brigadier
-vint nous demander très-poliment nos passeports.</p>
-
-<p>Pardon de ces minces détails,&mdash;mais cela peut intéresser tout le
-monde...</p>
-
-<p>Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la
-maréchaussée,&mdash;selon une chanson de ce pays-là même... (J'ai été bercé
-avec cette chanson.)</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-On lui a demandé:<br />
-Où est votre congé?<br />
-&mdash;Le congé que j'ai pris;<br />
-Il est sous mes souliers!<br />
-</p>
-
-
-<p>La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<i>Spiritus sanctus,</i><br />
-<i>Quoniam bonus!</i><br />
-</p>
-
-<p>Ce qui indique suffisamment que le soldat n'a pas bien uni..... Notre
-affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avions-nous répondu
-très-honnêtement qu'on ne prenait pas d'ordinaire de passeport pour
-visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans
-faire d'observation.</p>
-
-<p>Nous avions parlé à l'hôtel d'un dessein vague d'aller à Ermenonville.
-Puis, le temps étant devenu mauvais, l'idée a changé, et nous
-sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous
-rapprochait de Paris.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[p. 265]</a></span></p>
-
-<p>Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux
-gendarmes qui nous dit: «Vos papiers?»</p>
-
-<p>Nous répétons ce que nous avions dit déjà.</p>
-
-<p>&mdash;Hé bien! messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état
-d'arrestation.</p>
-
-<p>Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.</p>
-
-<p>Je lui ai dit: Calme-toi. Je suis presque un diplomate... J'ai vu de
-près,&mdash;à l'étranger,&mdash;des rois, des pachas et même des padischas, et je
-sais comment on parle aux autorités.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu'il faut toujours
-donner leurs titres aux personnes), j'ai fait trois voyages en
-Angleterre, et l'on ne m'a jamais demandé de passeport que pour me
-conférer le droit de sortir de France... Je reviens d'Allemagne, où
-j'ai traversé dix pays souverains,&mdash;y compris la Hesse:&mdash;on ne m'a pas
-même demandé mon passeport en Prusse.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je vous le demande en France.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle...</p>
-
-<p>&mdash;Pas toujours...</p>
-
-<p>Je m'inclinai.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai vécu sept ans dans ce pays; j'y ai même quelques restes de
-propriétés...</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous n'avez pas de papiers?</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste... Croyez-vous maintenant que des<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[p. 266]</a></span> gens suspects iraient
-prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie
-le soir?</p>
-
-<p>&mdash;Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux.</p>
-
-<p>Je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement
-un écrivain; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy de
-Longueval, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines, des
-châteaux qu'ils possédaient dans la province.</p>
-
-<p>Le front du commissaire s'éclaircit tout à coup:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous vous occupez de littérature? Et moi aussi, monsieur! J'ai
-fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie.</p>
-
-<p>Un péril succédait à un autre;&mdash;le commissaire paraissait disposé à
-nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter
-des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de
-Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.</p>
-
-<p>Je n'ai pas besoin, de vous dire que je continue à ne vous donner que
-des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue.</p>
-
-<p>Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté
-des paysages d'automne.&mdash;En ce moment, malgré la brume du matin, nous
-apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les
-châteaux et dans les musées, on<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[p. 267]</a></span> retrouve encore l'esprit des peintres
-du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres
-dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés,&mdash;avec des champs dans le
-lointain ou sur le premier plan, des scènes champêtres.</p>
-
-<p>Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes
-transparentes et colorées de ee pays. C'est une Cythère calquée sur un
-îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise, et de l'Aisne,
-&mdash;ces rivières si calmes et si paisibles en été.</p>
-
-<p>Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner;&mdash;fatigué des
-querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en
-revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes;&mdash;je reprends, des
-forces sur cette terre maternelle.</p>
-
-<p>Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien
-des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de
-ses souliers,&mdash;et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré
-qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout
-indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs.</p>
-
-
-
-
-<hr />
-<h5>6<sup>e</sup> LETTRE.</h5>
-
-
-
-<p class="center">Le jour des Morts.&mdash;Senlis.&mdash;Les tours des Romains,&mdash;Les jeunes
-filles.&mdash;Delphine.</p>
-
-
-
-<p>C'est le jour des Morts que je vous écris;&mdash;pardon de ces idées
-mélancoliques. Arrivé à Senlis la<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[p. 268]</a></span> veille, j'ai passé par les paysages
-les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir dans cette saison.
-La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des
-gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des
-bruyères et des broussailles,&mdash;et surtout la majestueuse longueur de
-cette route de Flandre, qui l'élève parfois de façon à vous faire
-admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, tout cela m'avait porté
-à la rêverie. En arrivant à Senlis, j'ai vu la ville en fête. Les
-cloches,&mdash;dont Rousseau aimait tant le son lointain,&mdash;résonnaient de
-tous côtés; les jeunes filles se promenaient par compagnies dans la
-ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et
-caquetant. Je ne sais si je suis victime d'une illusion: je n'ai pu
-rencontrer encore une fille laide à Senlis; celles-là peut-être ne se
-montrent pas!</p>
-
-<p>Non:&mdash;le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l'air
-pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est
-une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui
-entraîne les populations vers l'Allemagne.&mdash;Je n'ai jamais su pourquoi
-le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays,&mdash;et faisait un
-coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse et
-autres localités, privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet
-direct. Il est probable que les personnes qui ont institué ce chemin
-auront tenu à le faire passer par leurs<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[p. 269]</a></span> propriétés.&mdash;Il suffit de
-consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation.</p>
-
-<p>Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d'aller voir la cathédrale.
-Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l'écusson semé de
-fleurs de lis qui représente les armes de la ville, et qu'on a eu soin
-de replacer sur la porte latérale. L'évêque officiait en personne,&mdash;et
-la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se
-rencontrent encore dans cette localité.</p>
-
-
-<h5>LES JEUNES FILLES.</h5>
-
-
-<p>En sortant, j'ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les
-vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues
-de lierre.</p>
-
-<p>&mdash;En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles
-qui s'étaient assises sur les marches de la porte.</p>
-
-<p>Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout
-devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, mesdemoiselles, recommençons; les petites ne vont pas!...
-Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la
-seconde marche:&mdash;Allons, chante toute seule.</p>
-
-<p>Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Les canards dans la rivière... etc.<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[p. 270]</a></span></p>
-
-<p>Encore un air avec lequel j'ai été bercé. Les souvenirs d'enfance
-se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie.&mdash;C'est comme un
-manuscrit palympseste dont on fait reparaître les lignes par des
-procédés chimiques.</p>
-
-<p>Les petites filles reprirent ensemble une autre chanson, encore un
-souvenir:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Trois filles dedans un pré...<br />
-Mon cœur vole (bis)!<br />
-Mon cœur vole à votre gré!<br />
-</p>
-
-<p>«Scélérats d'enfants! dit un brave paysan qui s'était arrêté près de
-moi à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles!... Il faut danser à
-présent.»</p>
-
-<p>Les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse
-singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les îles.</p>
-
-<p>Elles se mettent toutes,&mdash;comme on dit chez nous,&mdash;<i>à la queue leleu;</i>
-puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en
-reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune
-saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d'abord
-en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus
-autour de l'auditeur, obligé d'écouter le chant, et quand la ronde se
-resserre, d'embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à
-l'étranger qui passe.</p>
-
-<p>Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[p. 271]</a></span> jusqu'aux larmes en
-reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades,
-des finesses d'accent, autrefois entendues,&mdash;et qui, des mères aux
-filles, se conservent les mêmes...</p>
-
-<p>La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par l'imitation des
-opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées
-par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du seizième
-siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de
-Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a dans les souvenirs des
-filles de la campagne, des complaintes&mdash;d'un mauvais goût ravissant.</p>
-
-<p>On trouve là des restes de morceaux d'opéras, du seizième siècle,
-peut-être,&mdash;ou d'oratorios du dix-septième.</p>
-
-
-<h5>DELPHINE.</h5>
-
-<p>J'ai assisté autrefois à une représentation, donnée à Senlis dans une
-pension de demoiselles.</p>
-
-<p>On jouait un mystère,&mdash;comme aux temps passés.&mdash;La vie du Christ avait
-été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens
-était celle où l'on attendait la descente du Christ dans les enfers.</p>
-
-<p>Une très-belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure
-de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi globe, qui
-figurait un astre éteint.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[p. 272]</a></span></p>
-
-<p>Elle chantait:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Anges! descendez promptement,<br />
-Au fond du purgatoire!...<br />
-</p>
-
-<p>Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres
-lieux.&mdash;Elle ajoutait:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Vous le verrez distinctement<br />
-Avec une couronne...<br />
-Assis <i>dessus</i> un trône!..<br />
-</p>
-
-<p>Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était
-d'une des plus grandes familles du pays et s'appelait Delphine.&mdash;Je
-n'oublierai jamais ce nom!</p>
-
-
-<p class="p2">Le sire de Longueval dit à ses gens: «Fouillez ce traître, car il a des
-lettres de ma fille,»&mdash;et il ajoutait en lui parlant: «Dis, perfide,
-d'où venais-tu quand tu sortais si bonne heure de la grand'salle?»</p>
-
-<p>«Je venais, disait-il, de la chambre de M. de La Porte, et ne sais ce
-que vous voulez me dire de lettres.»</p>
-
-<p>Heureusement La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues,
-de sorte qu'on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à
-son fils,&mdash;en tenant toujours le pistolet à la main:&mdash;Coupe-lui la
-moustache et les cheveux!</p>
-
-<p>Le comte s'imaginait qu'après cette opération, La Corbinière ne
-plairait plus à sa fille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[p. 273]</a></span></p>
-
-<p>Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet:</p>
-
-<p>«Ce garçon se voyant de cette sorte, voulut mourir, car il croyait, en
-effet, que je ne l'aimerais plus; mais, au contraire, lorsque je le vis
-en cet état pour l'amour de moi, mon affection redoubla de telle sorte
-que j'avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant
-lui;&mdash;lequel usa de prudence, comme homme d'esprit qu'il était, car,
-sans éclater davantage, il l'envoya avec un bon cheval en Beauvoisis,
-avertir ces Messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en
-garnison à Orbaix.»</p>
-
-<p>La demoiselle ajoute:</p>
-
-<p>«Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement
-qu'il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne
-purent empêcher qu'il ne passât toute cette nuit-là avec moi par cette
-invention: mon père lui ayant commandé de s'en aller en Beauvoisis,
-il monta à cheval, et au lieu de s'en aller vivement, il s'arrêta
-dans le bois de Guny jusqu'à ce qu'il fût nuit, et alors il s'en vint
-chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et lorsqu'il eut soupé, il prit ses
-deux pistolets et s'en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin,
-où je l'attendais avec assurance et sans peur, sachant qu'on croyait
-qu'il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors il me dit: «Il
-ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser: c'est
-pourquoi il faut nous déshabiller... Il n'y a nul danger.»</p>
-
-<p>La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[p. 274]</a></span> comte moins sévère
-envers lui,&mdash;mais pour l'éloigner de sa fille, il lui dit: «Il vous
-en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y
-sont.»</p>
-
-<p>Ce qu'il fit avec grand déplaisir.</p>
-
-<p>A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet,
-nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de
-Longueval. Mais, craignant qu'elle ne fût vue, il lui recommanda de la
-mettre sous une pierre avant d'entrer au château, afin que si on le
-fouillait, on ne trouvât rien.</p>
-
-<p>Une fois admis, il devenait très-simple d'aller quérir la lettre sous
-la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien
-son message, et, s'approchant d'Angélique de Longueval, lui dit: «J'ai
-quelque chose pour vous.»</p>
-
-<p>Elle eut un grand contentement de cette lettre. Il témoignait qu'il
-avait quitté de grands avantages en Allemagne pour venir la voir, et
-qu'il lui était impossible de vivre sans qu'elle lui donnât commodité
-de la voir.</p>
-
-<p>Ayant été menée par son frère au château de la Neuville, Angélique dit
-à un laquais qui était à sa mère et qui s'appelait <i>Court-Toujours:</i>
-«Oblige-moi d'aller trouver La Corbinière, lequel est revenu
-d'Allemagne, et lui porte cette lettre de ma part bien secrètement.»</p>
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[p. 275]</a></span></p>
-
-
-<hr />
-<h5>7<sup>e</sup> LETTRE.</h5>
-
-
-<p class="center">Observations.&mdash;Le roi Loys.&mdash;Dessous les rosiers blancs.</p>
-
-
-<p>Avant de parler des grandes résolutions d'Angélique de Longueval,
-je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je
-n'interromprai plus que rarement le récit. Puisqu'il nous est défendu
-de faire du <i>roman</i> historique, nous sommes forcé de servir la sauce
-sur un autre plat que le poisson;&mdash;c'est-à-dire les descriptions
-locales, le sentiment de l'époque, l'analyse des caractères,&mdash;en dehors
-du récit matériellement vrai.</p>
-
-<p>Je me rends compte difficilement du voyage qu'a fait La Corbinière
-en Allemagne. La demoiselle de Longueval n'en dit qu'un mot. A
-cette époque, on appelait l'Allemagne les pays situés dans la haute
-Bourgogne,&mdash;où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de
-la dyssenterie. Probablement La Corbinière était allé quelque temps
-près de lui.</p>
-
-<p>Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été
-éternellement le même si j'en crois les légendes que j'ai entendu
-chanter dans ma jeunesse. C'est un mélange de rudesse et de bonhomie
-tout patriarcal. Voici une des chansons que j'ai pu recueillir dans ce
-vieux pays de l'Ile de France, qui, du <i>Parisis,</i> s'étend jusqu'aux
-confins de la Picardie:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le roi Loyt est sur <i>son pont</i><br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[p. 276]</a></span>Tenant sa fille en son giron.<br />
-Elle lui demande un cavalier...<br />
-Qui n'a pas vaillant six deniers!<br />
-<br />
-&mdash;Oh! oui, mon père, je l'aurai<br />
-Malgré ma mère qui m'a porté.<br />
-Aussi malgré tous mes parents<br />
-Et vous, mon père ... que j'aime tant!<br />
-<br />
-&mdash;Ma fille, il faut changer d'amour,<br />
-Ou vous entrerez dans la tour...<br />
-&mdash;J'aime mieux rester dans la tour,<br />
-Mon père! que de changer d'amour!<br />
-<br />
-&mdash;Vite ... où sont mes estafiers.<br />
-Aussi bien que mes gens de pied?<br />
-Qu'on mène ma fille à la tour,<br />
-Elle n'y verra jamais le jour!<br />
-<br />
-Elle y resta sept ans passés<br />
-Sans que personne pût la trouver:<br />
-Au bout de la septième année<br />
-Son père vint la visiter.<br />
-<br />
-&mdash;Bonjour, ma fille! comme vous en va?<br />
-&mdash;Ma foi, mon père ... ça va bien mal;<br />
-J'ai les pieds pourris dans la terre.<br />
-Et les côtés mangés des vers.<br />
-<br />
-&mdash;Ma fille, il faut changer d'amour...<br />
-Ou vous resterez dans la tour.<br />
-&mdash;J'aime mieux rester dans la tour,<br />
-Mon père, que de changer d'amour!<br />
-</p>
-
-<p>Nous venons de voir le père féroce;&mdash;voici maintenant le père indulgent.</p>
-
-<p>Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs,&mdash;qui
-sont aussi poétiques que ces<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[p. 277]</a></span> vers, mêlés d'assonances, dans le goût
-espagnol, sont musicalement rhythmés:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Dessous le rosier blanc<br />
-La belle se promène...<br />
-Blanche comme la neige,<br />
-Belle comme le jour:<br />
-Au jardin de son père<br />
-Trois cavaliers l'ont pris.<br />
-</p>
-
-<p>On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en
-prétendant qu'elle était du Bourbonnais. On l'a même dédiée, avec de
-jolies illustrations, à l'ex-reine des Français... Je ne puis vous la
-donner entière; voici encore les détails dont je me souviens:</p>
-
-<p>Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le plus jeune des trois<br />
-La prit par sa main blanche:<br />
-&mdash;Montez, montez la belle,<br />
-Dessus mon cheval gris.<br />
-</p>
-
-<p>On voit encore, par ces quatre vers, qu'il est possible de ne pas rimer
-en poésie;&mdash;c'est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines
-pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière
-antique.</p>
-
-<p>Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le
-plus jeune, arrivent à Senlis. «Aussitôt arrivés, l'hôtesse la regarde:»</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Entrez, entrez, la belle;<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[p. 278]</a></span>Entrez sans plus de bruit,<br />
-Avec trois capitaines<br />
-Vous passerez la nuit!<br />
-</p>
-
-<p>Quand la belle comprend qu'elle a fait une démarche un peu
-légère,&mdash;après avoir présidé au souper, elle <i>fait la morte,</i> et les
-trois cavaliers sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte.&mdash;Ils
-se disent: «Quoi! notre mie est morte!» et se demandent où il faut la
-reporter:</p>
-
-<p>Au jardin de son père!&mdash;</p>
-
-<p>dit le plus jeune; et c'est sous le rosier blanc qu'ils s'en vont
-déposer le corps.</p>
-
-<p>Le narrateur continue:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Et au bout des trois jours<br />
-La belle ressuscite!<br />
-<br />
-&mdash;Ouvrez, ouvrez, mon père,<br />
-Ouvrez, sans plus tarder;<br />
-Trois jours j'ai fait la morte<br />
-Pour mon honneur garder.<br />
-</p>
-
-<p>Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec
-joie la jeune fille dont l'absence avait beaucoup inquiété ses parents
-depuis trois jours,&mdash;et il est probable qu'elle se maria plus tard fort
-honorablement.</p>
-
-<p>Revenons à Angélique de Longueval.</p>
-
-<p>«Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie,
-elle fut en cette sorte: lorsque<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[p. 279]</a></span> celui<a name="NoteRef_1_13" id="NoteRef_1_13"></a><a href="#Note_1_13" class="fnanchor">[1]</a> qui était allé au Maine fut
-revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper: «Avez-vous
-force d'argent?» à quoi il répondit: «J'ai tant.» Mon père non content,
-prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et se
-jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes; mais déjà
-celui qui devait être cause de tant de peine, s'était blessé lui-même
-au doigt en voulant ôter le couteau à mon père ... et encore qu'il ait
-reçu ce mauvais traitement, l'amour qu'il avait pour moi l'empêchait de
-s'en aller, comme était son devoir.</p>
-
-<p>»Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni
-mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre
-résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n'étais encore résolue,
-mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin: «Je
-m'étonne de votre effronterie, que vous restiez encore dans ma maison
-après ce qui s'est passé; allez vous-en vitement, et ne venez jamais à
-pas une de mes maisons, car vous ne serez jamais le bienvenu.»</p>
-
-<p>Il s'en vint donc vitement faire seller un cheval qu'il avait, et monta
-à sa chambre pour y prendre ses hardes; il m'avait fait signe de monter
-à la chambre d'Haraucourt, où dans l'antichambre il y avait une porte
-fermée, où l'on pouvait néanmoins parler. Je m'y en allai vitement
-et il me dit ces paroles: «C'est<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[p. 280]</a></span> cette fois qu'il faut prendre
-résolution, ou bien vous ne me verrez jamais.»</p>
-
-<p>«Je lui demandai trois jours pour y penser; il s'en alla donc à Paris
-et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps
-je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette
-affection, mais il me fut impossible, encore que toutes les misères
-que j'ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir.
-L'amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations; me
-voilà donc résolue.».</p>
-
-<p>Au bout de trois jours, La Corbinière vint au château et entra par le
-petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin
-et entra par la chambre basse, où il fut <i>ravi de joie</i> en apprenant la
-résolution de la demoiselle.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Le départ fut fixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit,
-sur l'observation qu'il fit, «qu'il fallait avoir de l'argent et un
-cheval», qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.</p>
-
-<p>Angélique chercha dans son esprit le moyen d'avoir de la vaisselle
-d'argent, car pour de la monnaie il n'y fallait pas songer, le père
-ayant tout son argent avec lui à Paris.</p>
-
-<p>Le jour venu elle dit à un palefrenier nommé Breteau:</p>
-
-<p>«Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer
-à Soissons, cette nuit, quérir du<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[p. 281]</a></span> taffetas pour me faire un
-corps-de-cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman
-se lève; et ne félonne pas si je te le demande pour la nuit, car c'est
-afin qu'elle ne te crie.»</p>
-
-<p>Le palefrenier consentit <i>à la volonté</i> de sa demoiselle. Il s'agissait
-encore d'avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au
-portier qu'elle voulait faire sortir quelqu'un de nuit pour aller
-chercher quelque chose à la ville et qu'il ne fallait pas que madame
-le sût.... qu'ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première
-porte, et qu'elle ne s'en apercevrait pas.</p>
-
-<p>Le principal était d'avoir l'argenterie. La comtesse qui, ainsi que
-le dit sa fille, semblait en ce moment «inspirée de Dieu,» dit au
-souper à celle qui <i>l'avait en garde:</i> «Huberde, à cette heure que
-M. d'Haraucourt n'est point ici, serrez presque toute la vaisselle
-d'argent dans ce coffre et m'apportez la clef.»</p>
-
-<p>La demoiselle changea de couleur,&mdash;et il fallut remettre le jour du
-départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le
-dimanche suivant, elle eut l'idée de faire venir un maréchal du village
-pour <i>lever</i> la serrure du coffre,&mdash;sous prétexte que la clef était
-perdue.</p>
-
-<p>«Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui
-était seul resté avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu'il vit
-que j'avais donné des commissions à tous, et que j'avais fermé moi-même
-la première porte du château: «Ma sœur, si vous<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[p. 282]</a></span> voulez voler papa
-et maman, pour moi, je ne le veux pas faire; je m'en vais trouver
-vitement maman.&mdash;Va, lui dis-je, petit impudent, car aussi bien le
-saura-t-elle de ma bouche; et si elle ne me fait raison, je me la
-ferai bien moi-même.»&mdash;Mais c'était au plus loin de ma pensée que je
-disais ces paroles. Cet enfant s'en courait pour aller dire ce que je
-voulais tenir caché; mais se retournant toujours pour voir si je ne le
-regardais pas, il s'imagina que je ne m'en souciais guère, ce qui le
-fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu'aux enfans tant plus on
-leur montre de crainte, et plus ils ont d'ardeur à dire ce qu'on leur
-prie de taire.</p>
-
-<p>La nuit étant venue, et l'heure du coucher approchant, Angélique
-donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en
-elle-même,&mdash;et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre:</p>
-
-<p>«Jeanne, couchez-vous; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je
-ne puis me déshabiller encore...»</p>
-
-<p>Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit;&mdash;La
-Corbinière fut exact.</p>
-
-<p>«Oh Dieu! quelle heure!&mdash;écrit Angélique;&mdash;je tressaillis toute lorsque
-j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre ... car il était
-entré dans le petit jardin.»</p>
-
-<p>Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit:</p>
-
-<p>«Notre affaire va bien mal, car madame a pris la<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[p. 283]</a></span> clef de la vaisselle
-d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de
-la dépense où est le coffre.».</p>
-
-<p>Sur ces paroles il me dit:</p>
-
-<p>«Il faut commencer à t'habiller, et puis nous regarderons comme nous
-ferons.»</p>
-
-<p>Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons
-lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela le palefrenier vint à la porte
-de la salle avec le cheval; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma
-cotte de ratine pour couvrir mes habits d'homme que j'avais jusques
-à la ceinture, et m'en vins prendre le cheval des mains de Breteau,
-et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous
-lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai
-à la salle, où je trouvai <i>mon cousin</i> qui m'attendait avec grande
-impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage),
-lequel me dit: «Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose,
-ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien.»&mdash;A ces
-paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense,
-et, ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle
-à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis:</p>
-
-<p>«Allons à la dépense,» et étant proche du coffre, nous mîmes la main au
-couvercle, lequel ne <i>serrait tout près.</i> Alors je lui dis: «Mets un
-peu la pelle entre le couvercle et ce coffre.» Alors, haussant<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[p. 284]</a></span> tous
-deux les bras, nous n'y fîmes rien; mais la seconde fois, les deux
-ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière,
-et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit: «N'en tirez
-plus dehors, car le sac de moquette est plein.»</p>
-
-<p>Elle en voulait prendre davantage, comme bassins, chandeliers,
-aiguières; mais il dit: «Cela est embarrassant.»</p>
-
-<p>Et il l'engagea à s'aller vêtir en homme avec un pourpoint et une
-casaque,&mdash;afin qu'ils ne fussent pas reconnus.</p>
-
-<p>Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d'Angélique de Longueval
-fut vendu 40 écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à
-Charenton.</p>
-
-<p>La rivière était débordée, de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au
-jour.&mdash;Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à
-l'hôtesse, qui dit «comme le postillon lui tirait les bottes:»</p>
-
-<p>&mdash;<i>Messieurs,</i> que vous plaît-il de souper?</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que vous aurez de bon, madame, fut la réponse.</p>
-
-<p>Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de
-manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, «qui
-alors se trouvait à Paris.»</p>
-
-<p>Le jour venu, ils se mirent dans le bateau<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[p. 285]</a></span> jusqu'à Essonne, où la
-demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière:</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>&mdash;«Allez-vous toujours devant m'attendre à Lyon, avec la vaisselle.»</p>
-
-<p>Ils restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche,
-puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux
-cuisses en courant à franc-étrier.</p>
-
-<p>Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait
-gentilhomme, commença à dire ces paroles:</p>
-
-<p>&mdash;N'y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme?</p>
-
-<p>&mdash;A quoi La Corbinière répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui-dà, Monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire
-là-dessus? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me
-plaît?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au <i>Chapeaurouge,</i> où ils vendirent la
-vaisselle pour 300 écus; sur quoi La Corbinière se fit faire, «encore
-qu'il n'en eût du tout besoin,&mdash;un fort bel habit d'écarlate, avec les
-aiguillettes d'or et d'argent.»</p>
-
-<p>Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une
-hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si
-maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique
-de Longueval,&mdash;et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son
-imprudence: «C'est un malheur qui m'est<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[p. 286]</a></span> arrivé ... <i>je puis dire à
-moi-même,</i> puisque c'est ma femme.»</p>
-
-<p>Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque
-du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour
-sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit
-mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes; ils
-s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de <i>Saint-Soupir,</i> dont
-la dame, les voyant sauvés, fit chanter le <i>Salve regina.</i> Puis elle
-leur fit faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres,&mdash;et
-commanda que l'on donnât à leur valet des artichauts.</p>
-
-<p>«Voyez, dit Angélique, ce que c'est <i>de l'amour;</i>&mdash;encore que nous
-étions à un lieu qui n'était habité par personne, il fallut y jeûner
-les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures
-me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée. Car à
-Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre
-des vivres. Ainsi tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant,
-de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père
-cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Car mon mari (elle l'appelle toujours ainsi de ce<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[p. 287]</a></span> moment), voyant
-entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait
-un peu le français, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il quelque
-chose?&mdash;Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à Madame.»
-Mon mari, tout d'un temps, mettant l'épée à la main, lui dit: «La
-connaissez-vous? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai.»</p>
-
-<p>Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous
-en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois,
-très-assurément, lui ferait faire du déplaisir.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes
-à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se
-mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des
-Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et
-un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec
-dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien:
-«Mademoiselle, Son Éminence m'a commandé de venir savoir si vous aurez
-agréable qu'il vous vienne voir.» Toute tremblante, je lui réponds: «Si
-mon mari était ici, j'accepterais cet honneur; mais n'y étant pas, je
-supplie très-humblement votre maître de m'excuser.»</p>
-
-<p>Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre,
-attendant la réponse, laquelle soudain<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[p. 288]</a></span> qu'il l'eût entendue, il fit
-marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier
-de son père qui s'appelait La Hoirie. Elle eut un grand désir de le
-voir; et, en la voyant, «il resta sans parler;» puis, s'étant rassuré,
-il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et
-désirait la voir.</p>
-
-<p>Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice.&mdash;Toutefois,
-elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit
-quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle.</p>
-
-<p>Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir
-fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir.
-«Ainsi,&mdash;dit Angélique,&mdash;je partis sans voir le pape...»</p>
-
-<p>C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête
-les accueillit dans l'Adriatique; puis ils arrivèrent et allèrent loger
-sur le grand canal.</p>
-
-<p>«Cette ville, quoique admirable&mdash;dit Angélique de Longueval&mdash;ne pouvait
-me plaire à cause de la mer&mdash;et il m'était impossible d'y boire et d'y
-manger que pour m'empêcher de mourir.»</p>
-
-<p>Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière:
-«Mais, que ferons-nous? Il n'y a tantôt plus d'argent!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[p. 289]</a></span></p>
-
-<p>Il répondit: «Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoiera...
-Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Arrivés à Saint-Marc, les époux s'assirent, au banc des sénateurs; et
-là, quoique étrangers, personne n'eut l'idée de leur contester cette
-place;&mdash;car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir,
-avec le pourpoint de toile d'argent blanc, le manteau pareil..., et la
-petite oie d'argent.</p>
-
-<p>Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie,&mdash;car son habit à la
-française faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle.</p>
-
-<p>L'ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge,
-la salua.</p>
-
-<p>A l'heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son
-hôtel,&mdash;aimant mieux reposer que d'aller en mer en gondole.</p>
-
-<p>Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et
-y rencontra M. de La Morte, qui lui fit des offres de service, et qui,
-sur ce qu'il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient
-à s'épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de
-Palma-Nova, où l'on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait
-se mettre au service.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Là, M. de La Morte présenta les futurs époux à <i>Son Excellence le
-général,</i> qui ne voulut pas croire<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[p. 290]</a></span> qu'un homme si <i>bien couvert</i>
-s'offrît <i>de prendre une pique</i> dans une compagnie. Celle qu'il avait
-choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart.</p>
-
-<p>Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au
-mariage ... après lequel on fit un petit festin où s'écoulèrent <i>les
-dernières vingt pistoles</i> dont les conjoints étaient encore chargés.</p>
-
-<p>Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d'envoyer la
-compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car
-elle se plaisait à Palma-Nova, où les vivres étaient à bon marché.</p>
-
-<p>En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, «deux paires de draps
-pour deux pistoles, sans compter une couverte, un matelas, six plats de
-faïence et six assiettes.»</p>
-
-<p>En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français.&mdash;M.
-de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea
-sans s'incommoder,&mdash;les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis
-de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent
-Angélique de Longueval d'aller les voir,&mdash;«et lui firent tant de
-caresses, qu'elle en était confuse.»</p>
-
-<p>A cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au
-baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son
-Excellence, après qu'Angélique de Longueval fut relevée de couches, lui
-envoyait son carrosse assez souvent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[p. 291]</a></span></p>
-
-<p>A un bal donné plus lard, elle étonna toutes les dames de Vérone en
-dansant avec le général Alluisi,&mdash;en costume français.&mdash;Elle ajoute:</p>
-
-<p>«Tous les Français officiers de la République étaient ravis de voir que
-ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d'honneur.»</p>
-
-<p>Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique
-de Longueval «à part de son mari.» Il lui disait: «Qu'attendez&mdash;vous
-en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous
-dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus
-encore ... moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront
-ici, et d'abord des cottes de brocard telles qu'il vous plaira. Prenez,
-Mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour
-votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos
-parents.»</p>
-
-<p>Cependant ce général conseillait à La Corbinière de s'engager dans les
-guerres d'Allemagne, lui disant qu'il trouverait <i>beaucoup d'avantage</i>
-à Inspruck, qui n'était qu'à sept journées de Vérone, et que là il
-<i>attraperait</i> une compagnie.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_13" id="Note_1_13"></a><a href="#NoteRef_1_13"><span class="label">[1]</span></a> Elle ne nomme jamais La Corbinière, dont nous n'avons
-appris le soin <i>que</i> par le récit du moine célestin, cousin à
-Angélique.</p></div>
-
-
-<hr />
-<h5>8<sup>e</sup> LETTRE.</h5>
-
-
-<p class="center">Réflexions.&mdash;Souvenirs de la Ligne.&mdash;Les Sylvanectes et les Francs. La
-Ligue.</p>
-
-
-<p>J'ai lu, en me promenant, sur une affiche bleue une représentation
-de <i>Charles VII</i> annoncée,&mdash;par<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[p. 292]</a></span> Beauvallet et mademoiselle Rimblot.
-Le spectacle était bien choisi. Dans ce pays-ci on aime le souvenir
-des princes du Moyen Age et de la Renaissance,&mdash;qui ont créé les
-cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques
-châteaux,&mdash;moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles.</p>
-
-<p>C'est qu'il y a eu ici des luttes graves à l'époque de la Ligue... Un
-vieux noyau de protestants qu'on ne pouvait dissoudre,&mdash;et, plus tard,
-un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le
-<i>parpayot</i> dit <i>Henri IV.</i></p>
-
-<p>L'animation allait jusqu'à l'extrême,&mdash;comme dans toutes les grandes
-luttes politiques. Dans ces contrées&mdash;qui faisaient partie des anciens
-apanages de Marguerite de Valois et des Médicis,&mdash;qui y avaient fait
-du bien,&mdash;on avait contracté une haine <i>constitutionnelle</i> contre la
-race qui les avait remplacés. Que de fois j'ai entendu ma grand'mère,
-parlant d'après ce qui lui avait été transmis,&mdash;me dire de l'épouse de
-Henri II: «Cette grande madame Catherine de Médicis ... à qui on a tué
-ses pauvres enfants!»</p>
-
-<p>Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part,
-qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête
-principale, dans certaines localités, est la <i>Saint-Barthélémy.</i>
-C'est pour ce jour que sont fondés surtout de grand prix pour le tir
-de l'arc.&mdash;L'arc, aujourd'hui, est une<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[p. 293]</a></span> arme assez légère. Eh bien,
-elle symbolise et rappelle d'abord l'époque où ces rudes tribus des
-<i>Sylvanectes</i> formaient une branche redoutable des races celtiques.</p>
-
-<p>Les pierres druidiques d'Ermenonville, les haches de pierre et les
-tombeaux, où les squelettes ont toujours le visage tourné vers
-l'Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces
-régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages,&mdash;devenus des
-lacs aujourd'hui.</p>
-
-<p>Le <i>Valois</i> et l'ancien petit pays nommé <i>la France</i> semblent établir
-par leur division l'existence de races bien distinctes. La France,
-division spéciale de l'Ile de France, a, dit-on, été peuplée par les
-Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent les
-chroniques, le premier <i>arrêt.</i> Il est reconnu aujourd'hui que les
-Francs n'ont nullement subjugué la Gaule, et n'ont pu que se trouver
-mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les
-avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour
-défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles
-étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement
-de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d'égalité,
-d'après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand
-il fallut défendre le pays contre les invasions du Nord. Toutefois,
-les cultivateurs conservaient<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[p. 294]</a></span> libres les terres qui leur avaient été
-concédées et qu'on appelait terres de franc-alleu.</p>
-
-<p>La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans
-les guerres de la ligue. On peut penser que les descendants des
-Gallo-Romains favorisaient le Béarnais, tandis que l'autre race,
-plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d'Épernon,
-le cardinal de Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore dans
-certains coins, surtout à Montépilloy, des amas de cadavres, résultat
-des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la
-bataille de Senlis.</p>
-
-<p>Et même ce grand comte Longueval de Bucquoy,&mdash;qui a fait les guerres de
-Bohême, aurait-il gagné l'illustration qui causa bien des peines à son
-descendant,&mdash;l'abbé de Bucquoy,&mdash;s'il n'eût, à la tête des ligueurs,
-protégé longtemps Soissons, Arraset Calais contre les armées de Henri
-IV? Repoussé jusque dans la Frise après avoir tenu trois ans dans les
-pays de Flandre, il obtint cependant un traité d'armistice de dix ans
-en faveur de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard.</p>
-
-<p>Étonnez-vous maintenant des persécutions qu'eut à subir l'abbé de
-Bucquoy,&mdash;sous le ministère de Pontchartrain.</p>
-
-<p>Quant à Angélique de Longueval, c'est l'opposition même en cette
-hardie. Cependant elle aime son père,&mdash;et ne l'avait abandonné qu'à
-regret. Mais du moment qu'elle avait choisi l'homme qui<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[p. 295]</a></span> semblait
-lui convenir,&mdash;comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour
-cavalier,&mdash;elle n'a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même,
-ayant aidé à soustraire l'argenterie de son père, elle s'écriait: «Ce
-que c'est de l'amour!»</p>
-
-<p>Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu'un charme
-l'ait en effet attachée à ce fils de charcutier,&mdash;qui était beau s'il
-faut l'en croire;&mdash;mais qui ne semble pas l'avoir rendue très-heureuse.
-Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de <i>celui</i>
-qu'elle ne nomme jamais, elle n'en dit pas de mal un instant. Elle
-se borne à constater les faits,&mdash;et l'aime toujours, en épouse
-platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière
-de Venise, avaient <i>donné dans la vue</i> de ce dernier. Il vend tout à
-coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en
-laissant sa femme à Venise.</p>
-
-<p>«Voilà donc, dit Angélique, l'enseigne vendue à cet homme qui m'aimait,
-content (le lieutenant-colonel) en croyant que je ne m'en pouvais plus
-dédire; mais l'amour, qui est la reine<a name="NoteRef_1_14" id="NoteRef_1_14"></a><a href="#Note_1_14" class="fnanchor">[1]</a> de toutes les passions, se
-moqua bien de la charge, car lorsque je vis que mon mari faisait son
-préparatif pour s'en<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[p. 296]</a></span> aller, il me fut impossible de penser seulement
-de vivre sans lui.»</p>
-
-<p>Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait
-déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son
-mari,&mdash;Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. «Ainsi,
-dit-elle, l'amour nous ruina en Italie aussi bien qu'en France,
-quoiqu'en <i>celle</i> d'Italie je n'y avais point de coulpe (faute).»</p>
-
-<p>Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel La Corbinière
-avait promis de faire sa dépense jusqu'en Allemagne, parce qu'il
-n'avait point d'argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) A
-vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la
-rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de
-revenir vers quelque ville du bon pays vénitien,&mdash;comme Brescia.&mdash;Cette
-admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d'Italie pour
-les montagnes brumeuses qui cernent l'Allemagne. «Je pensais bien,
-dit-elle, que les 50 pistoles qui nous restaient ne nous dureraient
-guère; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations.»</p>
-
-<p>Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et
-dit à La Corbinière qu'il fallait aller plus loin pour trouver de
-l'emploi,&mdash;dans une ville nommé <i>Fisch.</i> Là Angélique eut un grand
-flux de sang, et l'on appela une femme, qui lui fit comprendre
-«qu'elle s'était gâtée d'un enfant.»&mdash;C'est<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[p. 297]</a></span> une locution bien
-chrétienne,&mdash;qu'il faut pardonner au langage du temps et du pays.</p>
-
-<p>On a toujours considéré comme une souillure,&mdash;dans la manière de voir
-des hommes d'église, le fait, légitime pourtant,&mdash;puisque Angélique
-s'était mariée,&mdash;de produire au monde un nouveau pécheur. Ce n'est
-pourtant pas là l'esprit de l'Évangile.&mdash;Mais passons.</p>
-
-<p>La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à
-cheval sur l'unique haquenée que possédait le ménage: «Toute débile
-que j'étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai
-à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l'armée,&mdash;où je fus si
-étonnée de voir autant de femmes que d'hommes, entre beaucoup de celles
-de colonels et capitaines.»</p>
-
-<p>Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase,
-lequel, comme Wallon, avait entendu parler du comte Longueval de
-Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fit <i>grande
-caresse</i> au mari d'Angélique, et lui dit qu'en attendant une compagnie,
-il lui donnerait une lieutenance,&mdash;et qu'il allait mettre mademoiselle
-de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier
-capitaine de son régiment.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. La
-Corbinière prit la fièvre, et il fallut le soigner.&mdash;I1 y a de bonnes
-gens partout:<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[p. 298]</a></span> Angélique ne se plaint que d'avoir été promenée, «tantôt
-à un lieu, tantôt à un autre,» par le malheur de la guerre,&mdash;à la façon
-des Égyptiennes,&mdash;ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu'elle eut plus
-de sujets de se contenter que pas une femme, puis-qu'elle était la
-seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur.&mdash;Et
-le colonel encore montrait trop de bonté à La Corbinière,&mdash;en ce qu'il
-lui donnait les meilleurs morceaux de la table ... à cause qu'il le
-voyait malade.»</p>
-
-<p>Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu'on pût
-offrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu'habillés
-à cause de la crainte de l'ennemi. «En me réveillant au milieu de la
-nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais que je ne pus
-m'empêcher de dire tout haut: Mon Dieu! je meurs de frais!» Le colonel
-allemand lui jeta alors sa casaque, se découvrant lui-même, car il
-n'avait pas autre chose sur son uniforme.</p>
-
-<p>Ici arrive une observation bien profonde:</p>
-
-<p>«Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une Allemande,
-mais non pas les Françaises, à qui la guerre ne peut plaire...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Rien n'est plus vrai que cette observation. Les femmes allemandes
-sont encore celles de l'époque des Romains. Trusnelda combattait avec
-Hermann. A la bataille des Cimbres, où vainquit<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[p. 299]</a></span> Marius, il y avait
-autant de femmes que d'hommes.</p>
-
-<p>Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant
-la souffrance, la mort. Dans nos troubles civils, elles plantent des
-drapeaux sur les barricades;&mdash;elles portent vaillamment leur tête
-à l'échafaud. Dans les provinces qui se rapprochent du nord ou de
-l'Allemagne, on a pu trouver des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette.
-Mais la masse des femmes françaises redoute la guerre, à cause de
-l'amour qu'elles ont pour leurs enfants.</p>
-
-<p>Les femmes guerrières sont de la race franque. Chez cette population
-originairement venue d'Asie, il existe une tradition qui consiste à
-exposer des femmes dans les batailles, pour animer le courage des
-combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la
-même coutume. La vierge qui se dévoue s'appelle la <i>kadra</i> et s'avance
-au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour
-elle.&mdash;Mais chez les Francs on en exposait plusieurs.</p>
-
-<p>Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels qu'ils
-ont été cause de l'adoption de la loi salique. Et cependant, les
-femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France,
-soit comme reines, soit comme favorites.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>La maladie de La Corbinière fut cause qu'il se résolut à retourner en
-Italie. Seulement, il oublia de prendre un passeport, «Nous fûmes bien
-confus,<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[p. 300]</a></span> dit Angélique, lorsque nous fûmes à une forteresse nommée
-Reistre, où l'on ne voulut plus nous laisser passer, et où l'on retint
-mon mari malgré sa maladie. »Comme elle avait conservé sa liberté, elle
-put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l'archiduchesse Léopold pour
-obtenir la grâce de La Corbinière,&mdash;qu'on peut supposer avoir un peu
-déserté, quoique sa femme ne l'avoue pas.</p>
-
-<p>Munie de la grâce signée par l'archiduchesse, Angélique retourna au
-lieu où était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de
-Reitz s'ils n'avaient rien entendu dire d'un gentilhomme français
-prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva
-contre un poêle, demi-mort,&mdash;et le ramena à Vérone.</p>
-
-<p>Là elle retrouva M. de la Tour (de Périgord) et lui reprocha d'avoir
-fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur.
-«Je ne sais, ajoute-t-elle, s'il avait encore de l'amour pour moi, ou
-si ce fut de la pitié, tant il y a qu'il m'envoya vingt pistoles et
-tout un ameublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu'en peu
-de temps il mangea entièrement tout.»</p>
-
-<p>Il avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauche
-avec deux de ses camarades, M. de la Perle et M. Escutte. Cependant
-l'affection de sa femme ne s'affaiblit pas. Elle se résolut, «pour
-ne pas vivre tout à fait dans l'incommodité, à prendre <i>des gens en
-pension</i>,»&mdash;ce qui lui réussit;<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[p. 301]</a></span>&mdash;seulement La Corbinière dépensait
-tout le <i>gagnage</i> hors du logis, «ce qui, dit-elle, m'affligeait
-jusqu'à la mort; il finit par vendre les meubles,&mdash;de sorte que la
-maison ne pouvait plus aller.»</p>
-
-<p>«Cependant, dit la pauvre femme, je sentais toujours mon affection
-aussi grande que lorsque nous partîmes de France. Il est vrai qu'après
-avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea
-en deux.... Mais, j'avoue que l'amour que j'avais pour cet homme
-surpassait l'affection que je portais à mes parents.»</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_14" id="Note_1_14"></a><a href="#NoteRef_1_14"><span class="label">[1]</span></a> L'amour se disait au féminin à cette époque.</p></div>
-
-
-<hr />
-<h5>9<sup>e</sup> LETTRE.</h5>
-
-
-<p class="center">Nouveaux détails inédits.&mdash;Manuscrit du célestin
-Goussencourt.&mdash;Dernières aventures d'Angélique.&mdash;Mort de La
-Corbinière.&mdash;Lettres.</p>
-
-
-<p>Le manuscrit que les archives nationales conservent écrit de la main
-d'Angélique s'arrête là.</p>
-
-<p>Mais nous trouvons annexées au même dossier les observations suivantes
-écrites par son cousin, le moine célestin Goussencourt. Elles n'ont
-point la même grâce que le récit d'Angélique de Longueval, mais elles
-ont aussi la marque d'une honnête naïveté.</p>
-
-<p>Voici un passage des observations du moine célestin Goussencourt:</p>
-
-<p>«La nécessité les contraignit d'être taverniers.&mdash;où les soldats
-français allaient boire et manger<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[p. 302]</a></span> avec un tel respect, qu'ils ne
-voulaient point être servis d'elle. Elle cousait des collets de
-toile où elle ne gagnait tous les jours que huit sous, et avec cela
-descendait à toute heure à la cave, et lui se donnait à boire avec ses
-hôtes, de telle façon qu'il devint tout couperosé.</p>
-
-<p>«Un jour, elle étant à la porte, un capitaine vint à passer et lui fit
-une grande révérence, et elle à lui,&mdash;ce qui fut aperçu de son mari
-jaloux. Il l'appelle et la prend par la gorge. Elle parvient à jeter
-un cri. Les buveurs arrivent et la trouvent à demi-morte couchée par
-terre,&mdash;à laquelle il avait donné des coups de pied aux côtes qui lui
-avaient ôté la parole, et dit, pour s'excuser, qu'il lui avait défendu
-de parler à celui-là, et que, si elle lui eût parlé, il l'eût enfilée
-de son épée.»</p>
-
-<p>Il devint étique par ses débauches. À cette époque elle écrivit à
-sa mère pour lui demander pardon. Sa mère lui répondit qu'elle lui
-pardonnait et lui conseillait de revenir et qu'elle ne l'oublierait pas
-dans son testament.</p>
-
-<p>Ce testament était gardé à l'église de Neuville-en-Hez, et contient un
-legs de huit mille livres.</p>
-
-<p>Pendant l'absence d'Angélique de Longueval il y eut une demoiselle en
-Picardie qui voulut usurper sa place, et se donna pour elle.&mdash;Elle
-eut même la hardiesse de se présenter à madame de Haraucourt, mère
-d'Angélique, laquelle dit qu'elle n'était pas sa<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[p. 303]</a></span> fille. Elle racontait
-tant de choses, que plusieurs des parents finirent par la prendre pour
-ce qu'elle se donnait....</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Le célestin, son cousin, lui écrivit de revenir. Mais La Corbinière
-n'en voulait pas entendre parler, craignant d'être pris et exécuté s'il
-rentrait en France. Il n'y faisait pas bon pour lui non plus;&mdash;car la
-faute d'Angélique fut cause que M. d'Haraucourt chassa des faubourgs
-de Clermont-sur-Oise sa mère et ses frères, «qui vivaient de leur
-boutique, étant charcutiers.»</p>
-
-<p>Madame d'Haraucourt, enfin, étant morte en décembre 1636, à la
-Neuville-en-Hez, où elle repose (M. d'Haraucourt était mort en 1632);
-leur fille fit tant près de son mari, qu'il consentit à revenir en
-France.</p>
-
-<p>Arrivés à Ferrare, ils tombent malades tous deux,&mdash;où ils furent
-douze jours;&mdash;s'embarquent à Livourne, arrivent à Avignon, où ils sont
-toujours malades. La Corbinière y meurt, le 5 d'août 1642; il repose
-à Sainte-Madeleine;&mdash;il meurt avec des repentances très-grandes de
-l'avoir si mal traitée, et lui dit: «Pour votre consolation et ôter
-votre tristesse, souvenez-vous comme je vous ai traitée.»</p>
-
-<p>Là, continue le moine célestin, elle a été en si grande nécessité
-qu'elle m'a dit par écrit et de bouche, qu'elle fût morte de faim n'eût
-été les célestins qui l'ont aidée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[p. 304]</a></span></p>
-
-<p>«Elle arrive à Paris le dimanche 19 d'octobre, par le coche, et manda
-à madame Boulogne, sa grande amie, de la venir quérir. N'y estant pas,
-son hostellier y fut. Le lendemain après dîner, elle vint me trouver
-avec ladite Boulogne et sa belle-mère, la mère de La Corbinière,
-servante de cuisine chez M. Ferrant, estât qu'elle a été contrainte de
-faire depuis qu'elle a été bannie de Clermont, à cause de son fils.</p>
-
-<p>«La première chose qu'elle fit, elle vint se jeter à mes pieds, les
-mains jointes, me demandant pardon, ce qui fit pleurer les femmes.
-Je lui dis que je ne lui pardonnerais pas (ce qui la fit soupirer et
-respirer, ayant entendu le reste), car elle ne m'avait pas offensée.
-Et la prenant par la main, lui dis-je: Levez-vous; et la fis asseoir
-auprès de moi, où elle me répéta ce qu'elle m'avait souvent écrit:
-qu'après Dieu et sa mère, elle tenait la vie de moi.»</p>
-
-<p>Quatre ans après, elle était retirée à Nivillers, et très&mdash;malheureuse,
-n'ayant chemise au dos, comme il paraît par la lettre ci-contre.</p>
-<blockquote>
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">LETTRE QU'ELLE ÉCRIT AU CÉLESTIN SON COUSIN,<br /> QUATRE ANS APRÈS SON
-RETOUR DE NIVILLIERS.</p>
-
-<p>Le 7 janvier 1646.</p>
-
-<p>Monsieur mon bon papa (elle appelait ainsi le célestin),</p>
-
-<p>Je vous supplie, très-humblement, de n'attribuer<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[p. 305]</a></span> mon silence à manque
-du ressentiment que j'aurai toute ma vie de vos bontés, mais bien de
-honte de n'avoir encore que des paroles pour vous le témoigner. Vous
-protestant que la mauvaise fortune me persécute au point de n'avoir de
-chemise au dos. Ces misères m'ont empêchée jusqu'ici de vous écrire et
-à madame Boulogne, car il me semble que vous deviez recevoir autant
-de satisfaction de moi comme vous en avez été travaillés tous deux.
-Accusez donc mon malheur et non ma volonté, et me faites l'honneur, mon
-cher papa, de me mander de vos nouvelles.</p>
-
-<p>Votre très-humble servante.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">A. DE LONGUEVAL. (A M. de Goussencourt, aux Célestins, à Paris.)</p>
-</blockquote>
-<p>On ne sait rien de plus.&mdash;Voici une réflexion générale du célestin
-Goussencourt sur l'histoire de cet amour, dans lequel l'imagination
-simple du moine ne pouvant admettre, du reste, l'amour de sa cousine
-pour un petit <i>charcutier,</i> rapportait tout à la magie;&mdash;voici sa
-méditation:</p>
-
-<p>«La nuit du premier dimanche de carême 1632 fut leur départ;&mdash;retour en
-1642, en carême.&mdash;Leurs affections commencèrent trois ans avant leur
-fuite.&mdash;Pour se faire aimer, il lui donna des confitures qu'il avait
-fait faire à Clermont, et où il y avait des mouches cantharides, qui ne
-firent qu'échauffer la fille, mais non aimer; puis, il lui donna<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[p. 306]</a></span> d'un
-coing cuit, et depuis elle fut grandement affectionné.»</p>
-
-<p>Rien ne prouve que le frère Goussencourt ait donné une chemise
-à sa cousine.&mdash;Angélique n'était pas en odeur de sainteté dans
-sa famille,&mdash;et cela paraît en ce fait qu'elle n'a pas même été
-nommée dans la généalogie de sa famille, qui énonce les noms de
-Jacques-Annibal de Longueval, gouverneur de Clermont-en-Beauvoisis,
-et de Suzanne d'Arquenvilliers, dame de Saint-Rimault. Ils ont laissé
-deux Annibal, dont le dernier, qui a le prénom d'Alexandre, est le même
-enfant qui ne voulait pas que sa sœur <i>volât papa et maman,&mdash;</i>puis
-encore deux autres garçons.&mdash;On ne parle pas de la fille.</p>
-
-
-<hr />
-<h5>10<sup>e</sup> LETTRE.</h5>
-
-
-<p>Mon ami Sylvain.&mdash;Le château de Longueval en Soissonnais.
-&mdash;Correspondance.&mdash;Post-scriptum.</p>
-
-
-<p>Je ne voyage jamais dans ces contrées sans me faire accompagner d'un
-ami, que j'appellerai, de son petit nom, Sylvain.</p>
-
-<p>C'est un nom très-commun dans cette province,&mdash;le féminin est le
-gracieux nom de Sylvie,&mdash;illustré par un bouquet de bois de Chantilly,
-dans lequel allait rêver si souvent le poète Théophile de Viau.</p>
-
-<p>J'ai dit à Sylvain:&mdash;Allons-nous à Chantilly?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[p. 307]</a></span></p>
-
-<p>Il m'a répondu:&mdash;Non ... tu as dit toi-même hier, qu'il fallait aller à
-Ermenonville pour gagner de là Soissons, visiter ensuite les ruines du
-château de Longueval en Soissonnais, sur la limite de Champagne.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondis-je; hier soir je m'étais monté la tête à propos de
-cette belle Angélique de Longueval, et je voulais voir le château d'où
-elle a été enlevée par La Corbinière,&mdash;en habits d'homme, sur un cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu sûr, du moins, que ce soit là le Longueval véritable, car
-il y a des Longueval et des Longueville partout ... de même que des
-Bucquoy...</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en suis pas convaincu quant à ces derniers; mais lis seulement
-ce passage du manuscrit d'Angélique:</p>
-
-<p>«Le jour étant venu duquel il me devait quérir la nuit, je dis à un
-palefrenier qui avait nom Breteau: Je voudrais bien que tu me prêtasses
-un cheval pour envoyer à Soissons cette nuit quérir pour me faire un
-corps de cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se
-lève...»</p>
-
-<p>&mdash;Il semblerait donc prouvé&mdash;me dit Sylvain&mdash;que le château de
-Longueval était situé aux environs de Soissons, donc ce ne serait pas
-le moment de revenir vers Chantilly. Ce changement de direction a déjà
-risqué de te faire arrêter une fois,&mdash;parce que des gens qui changent
-d'idée tout à coup paraissent toujours des gens suspects...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[p. 308]</a></span></p>
-
-
-<h5>CORRESPONDANCE.</h5>
-
-<p>Vous m'envoyez deux lettres concernant mes premiers articles sur l'abbé
-de Bucquoy. La première, d'après une biographie abrégée, établit
-que Bucquoy et Bucquoi ne représentent pas le même nom.&mdash;A quoi je
-répondrai que les noms anciens n'ont pas d'orthographe. L'identité des
-familles ne s'établit que d'après les armoiries, et nous avons déjà
-donné celles de cette famille (l'écusson bandé de vair et de gueules
-de six pièces). Cela se retrouve dans toutes les branches, soit de
-Picardie, soit de l'Ile de France, soit de Champagne, d'où était l'abbé
-de Bucquoi. Longueval touche à la Champagne, comme on le sait déjà.&mdash;Il
-est inutile de prolonger cette discussion héraldique.</p>
-
-<p>Je reçois de vous une seconde lettre qui vient de Belgique:</p>
-
-<p>«Lecteur sympathique de M. Gérard de Nerval et désirant lui être
-agréable, je lui communique le document ci-joint, qui lui sera
-peut-être de quelque utilité pour la suite de ses humoristiques
-pérégrinations à la recherche de l'abbé de Bucquoy, cet insaisissable
-moucheron issu de l'amendement Riancey.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>156 Olivier de Wree, de vermoerde oorlogh-stucken van den
-woonderdadighen velt-heer Carel de Longueval, grave van<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[p. 309]</a></span> BUSQUOY;
-Baron de Vaux. Brugge, 1625.&mdash;Ej. mengheldichten: fyghes noeper;
-Bacchus-Cortryck. Ibid, 1625.&mdash;Ej. Venus-Ban, Ibid, 1625, in-12,
-oblong, vél.<a name="NoteRef_1_15" id="NoteRef_1_15"></a><a href="#Note_1_15" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-<p>Livre rare et curieux. L'exemplaire est taché d'eau.</p></blockquote>
-
-<p>Je ne chercherai pas à traduire cet article de bibliographie
-flamande;&mdash;seulement, je remarque qu'il fait partie du prospectus d'une
-bibliothèque qui doit être vendue le 5 décembre et jours suivants, sous
-la direction de M. Héberlé,&mdash;5, rue des Paroissiens, à Bruxelles.</p>
-
-<p>J'aime mieux attendre la vente de Techener,&mdash;qui, je l'espère, aura
-toujours lieu le 20.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">LES RUINES. LES PROMENADES.&mdash;CHAALIS.&mdash;ERMENONVILLE.&mdash;LA TOMBE DE
-ROUSSEAU.</p>
-
-<p>Dans une de mes lettres j'ai employé à faux le mot réaction en parlant
-<i>d'abus de l'autorité</i> qui amènent des réactions <i>en sens contraire.</i></p>
-
-<p>La faute paraît simple au premier abord;&mdash;mais il y a plusieurs
-sortes de réactions: les unes prennent des <i>biais,</i> les autres sont
-des réactions qui consistent à s'arrêter. J'ai voulu dire qu'un excès
-amenait d'autres excès. Ainsi il est impossible de ne point blâmer
-les incendies, et les dévastations privées,&mdash;rares pourtant de nos
-jours. Il se mêle toujours à la foule en rumeur un élément hostile<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[p. 310]</a></span> ou
-étranger qui conduit les choses au delà des limites que le bon sens
-général aurait imposées, et qu'il finit toujours par tracer.</p>
-
-<p>Je n'en veux pour preuve qu'une anecdote qui m'a été racontée par un
-bibliophile fort connu,&mdash;et dont un autre bibliophile a été le héros.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Le jour de la révolution de février, on brûla quelques voitures,&mdash;dites
-de la liste civile;&mdash;ce fut, certes, un grand tort, qu'on reproche
-durement aujourd'hui à cette foule mélangée qui, derrière les
-combattants, entraînait aussi des traîtres...</p>
-
-<p>Le bibliophile dont je parle se rendit ce soir-là au Palais-National.
-Sa préoccupation ne s'adressait pas aux voitures; il était inquiet d'un
-ouvrage en quatre volumes in-folio intitulé <i>Perceforest.</i></p>
-
-<p>C'était un de ces <i>roumans</i> du cycle d'Artus,&mdash;ou du cycle de
-Charlemagne,&mdash;où sont contenues les épopées de nos plus anciennes
-guerres chevaleresques.</p>
-
-<p>Il entra dans la cour du palais, se frayant un passage au milieu du
-tumulte.&mdash;C'était un homme grêle, d'une figure sèche, mais ridée
-parfois d'un sourire bienveillant, correctement vêtu d'un habit noir,
-et à qui l'on ouvrit passage avec curiosité.</p>
-
-<p>&mdash;Mes amis, dit-il, a-t-on brûlé le <i>Perceforest</i>?</p>
-
-<p>&mdash;On ne brûle que les voitures.</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien! continuez. Mais la bibliothèque?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[p. 311]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;On n'y a pas touché... Ensuite, qu'est-ce que vous demandez?</p>
-
-<p>&mdash;Je demande que l'on respecte l'édition en quatre volumes du
-<i>Perceforest,</i>&mdash;un héros d'autrefois...; édition unique, avec deux
-pages transposées et une énorme tache d'encre au troisième volume.</p>
-
-<p>On lui répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Montez au premier.</p>
-
-<p>Au premier, il trouva des gens qui lui dirent:</p>
-
-<p>&mdash;Nous déplorons ce qui s'est fait dans le premier moment... On a, dans
-le tumulte, abîmé quelques tableaux...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sais, un Horace Verilet, un Gudin... Tout cela n'est
-rien:&mdash;le <i>Perceforest</i>?...</p>
-
-<p>On le prit pour un fou. Il se retira et parvint à découvrir la
-concierge du palais, qui s'était retirée chez elle.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, si l'on n'a pas pénétré dans la bibliothèque, assurez-vous
-d'une chose: c'est de l'existence du <i>Perceforest,&mdash;</i>édition du
-seizième siècle, reliure en parchemin, de Gaume. Le reste de la
-bibliothèque, ce n'est rien ... mal choisi!&mdash;des gens qui ne lisent
-pas!&mdash;Mais le <i>Perceforest</i> vaut 40,000 francs sur les tables.</p>
-
-<p>La concierge ouvrit de grands yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, j'en donnerais, aujourd'hui, vingt mille ... malgré la
-dépréciation des fonds que doit amener nécessairement une révolution.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[p. 312]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vingt mille francs!</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai chez moi. Seulement ce ne serait que pour rendre le livre à
-la nation. C'est un monument.</p>
-
-<p>La concierge étonnée, éblouie, consentit avec courage à se rendre à la
-bibliothèque et à y pénétrer par un petit escalier. L'enthousiasme du
-savant l'avait gagnée.</p>
-
-<p>Elle revint, après avoir vu le livre sur le rayon où le bibliophile
-savait qu'il était placé.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, le livre est en place. Mais il n'y a que trois volumes...
-Vous vous êtes trompé.</p>
-
-<p>&mdash;Trois volumes!... Quelle perte!... Je m'en vais trouver le
-gouvernement provisoire,&mdash;il y en a toujours un... Le <i>Perceforest</i>
-incomplet! Les révolutions sont épouvantables!</p>
-
-<p>Le bibliophile courut à l'Hôtel-de-Ville.&mdash;On avait autre chose à faire
-que de s'occuper de bibliographie. Pourtant il parvint à prendre à part
-M. Arago,&mdash;qui comprit l'importance de sa réclamation, et des ordres
-furent donnés immédiatement.</p>
-
-<p>Le <i>Perceforest</i> n'était incomplet que parce qu'on en avait prêté
-précédemment un volume.</p>
-
-<p>Nous sommes heureux de penser que cet ouvrage a pu rester en France.</p>
-
-<p>Celui de <i>l'Histoire de l'abbé de Bucquoy,</i> qui doit être vendu le 20,
-n'aura peut-être pas le même sort!</p>
-
-<p>Et maintenant, tenez compte, je vous prie, des<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[p. 313]</a></span> fautes qui peuvent être
-commises,&mdash;dans une tournée rapide, souvent interrompue par la pluie ou
-par le brouillard...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Je quitte Senlis à regret;&mdash;mais mon ami le veut pour me faire obéir à
-une pensée que j'avais manifestée imprudemment...</p>
-
-<p>Je me plaisais tant dans cette ville, où la renaissance, le moyen âge
-et l'époque romaine se retrouvent çà et là,&mdash;au détour d'une rue, dans
-une écurie, dans une cave.&mdash;Je vous parlais «de ces tours des Romains
-recouvertes de lierre!»&mdash;L'éternelle verdure dont elles sont vêtues
-fait honte à la nature inconstante de nos pays froids.&mdash;En Orient,
-les bois sont toujours verts;&mdash;chaque arbre a sa saison de mue; mais
-cette saison varie selon la nature de l'arbre. C'est ainsi que j'ai vu
-au Caire les sycomores perdre leurs feuilles en été. En revanche, ils
-étaient verts au mois de janvier.</p>
-
-<p>Les allées qui entourent Senlis et qui remplacent les antiques
-fortifications romaines,&mdash;restaurées plus tard, par suite du long
-séjour des rois carlovingiens,&mdash;n'offrent plus aux regards que des
-feuilles rouillées d'ormes, et de tilleuls. Cependant la vue est encore
-belle, aux alentours, par un beau coucher de soleil.&mdash;Les forêts de
-Chantilly, de Compiègne et d'Ermenonville;&mdash;les bois de Châalis et
-de Pont-Armé, se dessinent avec leurs masses rougeâtres sur le vert
-clair des prairies qui les séparent. Des<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[p. 314]</a></span> châteaux lointains élèvent
-encore leurs tours,&mdash;solidement bâties en pierres <i>de Senlis,</i> et qui,
-généralement, ne servent plus que de pigeonniers.</p>
-
-<p>Les clochers aigus, hérissés de saillies régulières, qu'on appelle dans
-le pays des <i>ossements</i> (je ne sais pourquoi), retentissent encore de
-ce bruit de cloches qui portait une douce mélancolie dans l'âme de
-Rousseau....</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Accomplissons le pèlerinage que nous nous sommes promis de faire, non
-pas près de ses cendres, qui reposent au Panthéon,&mdash;mais près de son
-tombeau, situé à Ermenonville, dans l'île dite des Peupliers.</p>
-
-<p>La cathédrale de Senlis; l'église Saint-Pierre, qui sert aujourd'hui de
-caserne aux cuirassiers; le château de Henri IV, adossé aux vieilles
-fortifications de la ville; les cloîtres byzantins de Charles le Gros
-et de ses successeurs, n'ont rien qui doive nous arrêter... C'est
-encore le moment de parcourir les bois, malgré la brume obstinée du
-matin.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Nous sommes partis de Senlis, à pied, à travers les bois, aspirant avec
-bonheur la brume d'automne.</p>
-
-<p>Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de
-Mont-l'Évêque.&mdash;Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles
-rouges<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[p. 315]</a></span> relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce
-vieil air du pays:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Courage! mon ami, courage!<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Nous voici près du village!</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">A la première maison,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Nous nous rafraîchirons!</span><br />
-</p>
-
-<p>On buvait dans le village un petit vin qui n'était pas désagréable pour
-des voyageurs. L'hôtesse nous dit, voyant nos barbes:&mdash;Vous êtes des
-artistes ... vous venez donc pour voir Châalis?</p>
-
-<p>Chaâlis,&mdash;à ce nom je me ressouvins d'une époque bien éloignée ...
-celle où l'on me conduisait à l'abbaye, une fois par an, pour entendre
-la messe, et pour voir la foire qui avait lieu près de là.</p>
-
-<p>&mdash;Châalis, dis-je... Est-ce que cela existe encore?</p>
-
-<hr />
-
-<p>La Chapelle en Serval, ce 10 novembre.</p>
-
-<p>De même qu'il est bon dans une symphonie même pastorale de faire
-revenir de temps en temps le motif principal, gracieux, tendre ou
-terrible, pour enfin le faire tonner au final avec la tempête graduée
-de tous les instruments,&mdash;je crois utile de vous parler encore de
-l'abbé Bucquoy, sans m'interrompre dans la course que je fais en ce
-moment vers le château de ses pères, avec cette intention de mise en
-scène exacte et descriptive sans laquelle ses aventures n'auraient
-qu'un faible intérêt.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[p. 316]</a></span></p>
-
-<p>Le final se recule encore, et vous allez voir que c'est encore malgré
-moi...</p>
-
-<p>Et d'abord, réparons une injustice à l'égard de ce bon M. Ravenel
-de la Bibliothèque nationale, qui, loin de s'occuper légèrement de
-la recherche du livre, a remué tous les <i>fonds</i> des huit cent mille
-volumes que nous y possédons. Je l'ai appris depuis; mais, ne pouvant
-trouver la chose absente, il m'a donné officieusement avis de la vente
-de Techener, ce qui est le procédé d'un véritable savant.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Sachant bien que toute vente de grande bibliothèque se continue pendant
-plusieurs jours, j'avais demandé avis du jour désigné pour la vente du
-livre, voulant, si c'était justement le 20, me trouver à la vacation du
-soir.</p>
-
-<p>Mais ce ne sera que le 30!</p>
-
-<p>Le livre est bien classé sous la rubrique: <i>Histoire</i> et sous le n°
-3584. <i>Événement des plus rares,</i> etc., l'intitulé que vous savez.</p>
-
-<p>La note suivante y est annexée.</p>
-
-<p>«Rare.&mdash;Tel est le titre de ce livre bizarre, en tête duquel se trouve
-une gravure représentant <i>l'Enfer des vivants,</i> ou la Bastille. Le
-reste du volume est composé des choses les plus singulières.</p>
-
-<p>«Catalogue de la bibliothèque de M. M***, etc.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Je puis encore vous donner un avant-goût de<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[p. 317]</a></span> l'intérêt de cette
-histoire, dont quelques personnes semblaient douter, en reproduisant
-des notes que j'ai prises dans la bibliographie Michaud.</p>
-
-<p>Après la biographie de Charles Bonaventure, comte de Bucquoy,
-généralissime et membre de l'ordre de la Toison-d'Or, célèbre par ses
-guerres en France, en Bohême et en Hongrie, et dont le petit-fils,
-Charles, fut créé prince de l'Empire,&mdash;on trouve l'article sur
-<i>L'abbé de Bucquoy,&mdash;</i>indiqué comme <i>étant de la même famille</i> que le
-précédent. Sa vie politique commença par cinq années de services
-militaires. Échappé comme par miracle à un grand danger, il fit vœu de
-quitter le monde et se retira à la Trappe. L'abbé de Rancé, sur lequel
-Chateaubriand a écrit son dernier livre, le renvoya comme peu croyant.
-Il reprit son habit galonné, qu'il troqua bientôt contre les haillons
-d'un mendiant.</p>
-
-<p>A l'exemple des faquirs et des derviches, il parcourait le monde,
-pensant donner des exemples d'humilité et d'austérité. Il se faisait
-appeler <i>le Mort,</i> et tint même à Rouen, sous ce nom, une école
-gratuite.</p>
-
-<p>Je m'arrête de peur de déflorer le sujet. Je ne veux que faire
-remarquer encore, pour prouver que cette histoire a du sérieux,
-qu'il proposa plus tard aux états unis de Hollande, en guerre avec
-Louis XIV, «un projet pour <i>faire de la France une république,</i> et y
-détruire, disait-il, le <i>pouvoir</i> arbitraire.» Il<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[p. 318]</a></span> mourut à Hanovre, à
-quatre-vingt-dix ans, laissant son mobilier et ses livres à l'Église
-catholique, dont il n'était jamais sorti.&mdash;Quant à ses seize années de
-voyages dans l'Inde, je n'ai encore là-dessus de données que par le
-livre en hollandais de la Bibliothèque nationale.</p>
-
-<p>Nous sommes allés à Châalis pour voir en détail le domaine, avant qu'il
-soit restauré. Il y a d'abord une vaste enceinte entourée d'ormes;
-puis, on voit à gauche un bâtiment dans le style du seizième siècle,
-restauré sans doute plus tard selon l'architecture lourde du petit
-château de Chantilly.</p>
-
-<p>Quand on a vu les offices et les cuisines, l'escalier suspendu du
-temps de Henri IV vous conduit aux vastes appartements des premières
-galeries,&mdash;grands appartements et petits appartements donnant sur les
-bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des
-vues de la forêt, voilà tout ce que j'ai remarqué. Dans une salle
-basse, on voit un portrait d'Henri IV à trente-cinq ans.</p>
-
-<p>C'est l'époque de Gabriello,&mdash;et probablement ce château a été témoin
-de leurs amours.&mdash;Ce prince qui, au fond, m'est peu sympathique,
-demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège,
-et l'on y voit, au-dessus de la porte de la mairie et des trois mots:
-<i>Liberté, égalité, fraternité,</i> son portrait en bronze avec une
-devise gravée, dans laquelle il est dit que son premier bonheur fut à
-Senlis,&mdash;en 1590.&mdash;Ce n'est pourtant<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[p. 319]</a></span> pas là que Voltaire a placé la
-scène principale, imitée de l'Arioste, de ses amours avec Gabrielle
-d'Estrées.</p>
-
-<p>Ne trouvez-vous pas étrange que <i>les d'Estrées</i> se trouvent être encore
-des parents de l'abbé de Bucquoy? C'est cependant ce que révèle encore
-la généalogie de sa famille... Je n'invente rien.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>C'était le fils du garde qui nous faisait voir le château,&mdash;abandonné
-depuis longtemps.&mdash;C'est un homme qui, sans être lettré, comprend le
-respect que l'on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des
-salles <i>un moine</i> qu'il avait découvert dans les ruines. A voir ce
-squelette couché dans une auge de pierre, j'imaginai que ce n'était
-pas un moine, mais un guerrier cette ou frank couché selon l'usage,
-&mdash;avec le visage tourné vers l'Orient, dans cette localité, où les
-noms d'Erman ou d'Armen<a name="NoteRef_2_16" id="NoteRef_2_16"></a><a href="#Note_2_16" class="fnanchor">[2]</a> sont communs dans le voisinage, sans parler
-même d'Ermenonville, située près de là,&mdash;et qu'on appelle dans le pays
-Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien.</p>
-
-<p>Le pâté des ruines principales forme les restes de l'ancienne abbaye,
-bâtie probablement vers l'époque de Charles VII, dans le style du
-gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui
-recouvrent les tombeaux. Le cloître n'a laissé qu'une longue galerie
-d'ogives qui relie l'abbaye à un premier<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[p. 320]</a></span> monument, où l'on distingue
-encore des colonnes byzantines taillées à l'époque de Charles le Gros,
-et engagées dans de lourdes murailles du seizième siècle.</p>
-
-<p>&mdash;On veut, nous dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour
-que, du château, l'on puisse avoir une vue sur les étangs. C'est un
-conseil qui a été donné à Madame.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut conseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement
-les arcs des ogives qu'on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie
-se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieux.</p>
-
-<p>Il a promis de s'en souvenir.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous
-montâmes à la tour. De là l'on distinguait toute la vallée, coupée
-d'étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu'on appelle
-le désert d'Ermenonville, et qui n'offrent que des grès de teinte
-grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères.</p>
-
-<p>Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les
-bois effeuillés, et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des
-forêts,&mdash;où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les
-dernières feuilles d'automne, se détachaient encore sur les masses
-rougeâtres des bois encadrés des teintes bleues de l'horizon.</p>
-
-<p>Nous redescendîmes pour voir la chapelle; c'est<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[p. 321]</a></span> une merveille
-d'architecture. L'élancement des piliers et des nervures, l'ornement
-sobre et fin des détails, révélaient l'époque intermédiaire entre
-le gothique fleuri et la renaissance. Mais, une fois entrés, nous
-admirâmes les peintures, qui m'ont semblé être de cette dernière époque.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du
-garde. En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque
-du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs
-pâlies, sauf la partie inférieure couverte de peintures à la détrempe,
-mais qu'il ne sera pas difficile de restaurer.</p>
-
-<p>Les bons moines de Châalis auraient voulu supprimer quelques nudités
-trop voyantes du <i>style Médicis.</i>&mdash;En effet, tous ces anges et toutes
-ces saintes faisaient l'effet d'amours et de nymphes aux gorges et
-aux cuisses nues. L'abside de la chapelle offre dans les intervalles
-de ses nervures d'autres figures mieux conservées encore et du style
-allégorique usité postérieurement à Louis XII.&mdash;En nous retournant
-pour sortir, nous remarquâmes au-dessus de la porte des armoiries qui
-devaient indiquer l'époque des dernières ornementations.</p>
-
-<p>Il nous fut difficile de distinguer les détails de l'écusson écartelé,
-qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au 1 et au
-4, c'étaient d'abord des oiseaux que le fils du garde appelait des
-cygnes,&mdash;disposés par 2 et 1; mais ce n'étaient pas des cygnes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[p. 322]</a></span></p>
-
-<p>Sont-ce des aigles déployés, des merlettes ou des alérions ou des
-ailettes attachées à des foudres?</p>
-
-<p>Au 2 et au 3, ce sont des fers de lance, ou des fleurs de lis, ce qui
-est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait l'écusson et
-laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de
-glands; mais n'en pouvant compter les rangées, parce que la pierre
-était fruste, nous ignorions si ce n'était pas un chapeau d'abbé.</p>
-
-<p>Je n'ai pas de livres ici. Mais il me semble que ce sont là les armes
-de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du
-cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de
-Charles X, ou celles de l'autre cardinal qui aussi était soutenu par
-la Ligue?... Je m'y perds, n'étant encore, je le reconnais, qu'un bien
-faible historien.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_15" id="Note_1_15"></a><a href="#NoteRef_1_15"><span class="label">[1]</span></a> La note imprimée est extraite d'un catalogue. Ainsi nous
-avions déjà cinq manières d'orthographier le nom de Bucquoy: voici la
-sixième: <i>Busquoy.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_16" id="Note_2_16"></a><a href="#NoteRef_2_16"><span class="label">[2]</span></a> Hermann, Arminius, ou peut-être Hermès.</p></div>
-
-
-<hr />
-<h5>11<sup>e</sup> LETTRE.</h5>
-
-
-<p class="center">Le château d'Ermenonville.&mdash;Les Illuminés.&mdash;Le roi de Prusse.
-&mdash;Gabrielle et Rousseau.&mdash;Les tombes.&mdash;Les abbés de Châalis.</p>
-
-
-<p>En quittant Châalis, il y a encore à traverser quelques bouquets de
-bois, puis nous entrons dans le désert. Il y a assez de désert pour
-que, du centre, on ne voie point d'autre horizon,&mdash;pas assez pour qu'en
-une demi-heure de marche on n'arrive au paysage le plus calme, le plus
-charmant du monde... Une nature suisse découpée au milieu du bois, par<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[p. 323]</a></span>
-suite de l'idée qu'a eue René de Girardin d'y transplanter l'image du
-pays dont sa famille était originaire.</p>
-
-<p>Quelques années avant la révolution, le château d'Ermenonville était
-le rendez-vous des Illuminés qui préparaient silencieusement l'avenir.
-Dans les <i>soupers</i> célèbres d'Ermenonville, on a vu successivement
-le comte de Saint-Germain, Mesmer et Cagliostro, développant, dans
-des causeries inspirées, des idées et des paradoxes dont l'école dite
-de Genève hérita plus tard.&mdash;Je crois bien que M. de Robespierre,
-le fils du fondateur de la loge écossaise d'Arras,&mdash;tout jeune
-encore,&mdash;peut-être encore plus tard Sénancour, Saint-Martin, Dupont
-de Nemours et Cazotte, vinrent exposer, soit dans ce château, soit
-dans celui de Le Pelletier de Mortfontaine, les idées bizarres qui
-se proposaient les réformes d'une société vieillie, laquelle dans
-ses modes même, avec cette poudre qui donnait aux plus jeunes fronts
-un faux air de la vieillesse, indiquait la nécessité d'une complète
-transformation.</p>
-
-<p>Saint-Germain appartient à une époque antérieure, mais il est venu là.
-C'est lui qui avait fait voir à Louis XV dans un miroir d'acier son
-petit-fils sans tête, comme Nostradamus avait fait voir à Mario de
-Médicis les rois de sa race, dont le quatrième était également décapité.</p>
-
-<p>Ceci est de l'enfantillage. Ce qui révèle les mystiques, c'est le
-détail rapporté par Beaumarchais,<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[p. 324]</a></span> que les Prussiens,&mdash;arrivés jusqu'à
-Verdun,&mdash;se replièrent tout à coup d'une manière inattendue d'après
-l'effet d'une apparition dont leur roi fut surpris, et qui lui fit
-dire: «N'allons pas outre!» comme en certains cas disaient les
-chevaliers.</p>
-
-<p>Les Illuminés français et allemands s'entendaient par des rapports
-d'affiliation. Les doctrines de Weisshaupt et de Jacob Bœhm avaient
-pénétré, chez nous, dans les anciens pays franks et bourguignons, par
-l'antique sympathie et les relations séculaires des races de même
-origine. Le premier ministre du neveu de Frédéric II était lui-même un
-Illuminé. Beaumarchais suppose qu'à Verdun, sous couleur d'une séance
-de magnétisme, on fit apparaître devant Frédéric-Guillaume son oncle,
-qui lui aurait dit: «Retourne!» comme le fit un fantôme à Charles VI.</p>
-
-<p>Ces données bizarres confondent l'imagination; seulement, Beaumarchais,
-qui était un sceptique, a prétendu que, pour cette scène de
-fantasmagorie, on fit venir de Paris l'acteur Fleury, qui avait joué
-précédemment aux Français le rôle de Frédéric II, et qui aurait ainsi
-fait illusion au roi de Prusse, lequel, depuis, se retira, comme on
-sait, de la confédération des rois ligués contre la France.</p>
-
-<p>Les souvenirs des lieux où je suis m'oppressent moi-même, de sorte que
-je vous envoie tout cela au hasard, mais d'après des données sûres.
-Un détail plus important à recueillir, c'est que le général<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[p. 325]</a></span> prussien
-qui, dans nos désastres de la restauration, prit possession du pays,
-ayant appris que la tombe de Jean-Jacques Rousseau se trouvait à
-Ermenonville, exempta toute la contrée, depuis Compiègne, des charges
-de l'occupation militaire. C'était, je crois, le prince d'Anhalt:
-souvenons-nous au besoin de ce trait.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Rousseau n'a séjourné que peu de temps à Ermenonville. S'il y a accepté
-un asile, c'est que depuis longtemps, dans les promenades qu'il faisait
-en partant de l'<i>Ermitage</i> de Montmorency, il avait reconnu que
-cette contrée présentait à un herborisateur des familles de plantes
-remarquables, dues à la variété des terrains.</p>
-
-<p>Nous sommes allés descendre à l'auberge de la Croix-Blanche, où il
-demeura lui-même quelque temps, à son arrivée. Ensuite, il logea encore
-de l'autre côté du château, dans une maison occupée aujourd'hui par un
-épicier. M. René de Girardin lui offrit un pavillon inoccupé, faisant
-face à un autre pavillon qu'occupait le concierge du château. Ce fut là
-qu'il mourut.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>En nous levant, nous allâmes parcourir les bois encore enveloppés
-des brouillards d'automne, que peu à peu nous vîmes se dissoudre en
-laissant reparaître le miroir azuré des lacs. J'ai vu de pareils effets
-de perspective sur des tabatières du temps...<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[p. 326]</a></span> Je revis l'île des
-Peupliers, au delà des bassins qui surmontent une grotte factice, sur
-laquelle l'eau tombe, quand elle tombe... Sa description pourrait se
-lire dans les idylles de Gessner.</p>
-
-<p>Les rochers qu'on rencontre en parcourant les bois sont couverts
-d'inscriptions poétiques. Ici:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Sa masse indestructible a fatigué le temps,<br />
-</p>
-
-<p>ailleurs:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ce lieu sert de théâtre aux courses valeureuses<br />
-Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses.<br />
-</p>
-
-<p>ou encore, avec un bas-relief représentant des Druides qui coupent le
-<i>gui</i>:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Tels furent nos aïeux dans leurs bois solitaires!<br />
-</p>
-
-<p>Ces vers ronflants me semblent être de Roucher... Delille les aurait
-faits moins solides.</p>
-
-<p>M. René de Girardin faisait aussi des vers.&mdash;C'était en outre un homme
-de bien. Je pense qu'on lui doit les vers suivants, sculptés sur
-une fontaine d'un endroit voisin, que surmontent un Neptune et une
-Amphytrite, légèrement <i>décolletée</i> comme les anges et les saints de
-Châalis:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Des bords fleuris où j'aimais à répandre</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Le plus pur cristal de mes eaux,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Passant, je viens ici me rendre</span><br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[p. 327]</a></span>Aux désirs, aux besoins de l'homme et des troupeaux.<br />
-En puisant les trésors de mon urne féconde,<br />
-Songe que tu les dois à des soins bienfaisants,<br />
-Puissé-je n'abreuver du tribut de mes ondes<br />
-<span style="margin-left: 3em;">Que des mortels paisibles et contents!</span><br />
-</p>
-
-
-<p>Je ne m'arrête pas à la forme des vers;&mdash;c'est la pensée d'un honnête
-homme que j'admire. L'influence de son séjour est profondément sentie
-dans le pays.&mdash;Là, ce sont des salles de danse,&mdash;où l'on remarque
-encore <i>le banc des vieillards</i>; là, des tirs à l'arc, avec la tribune
-d'où l'on distribuait des prix... Au bord des eaux, des temples ronds,
-à colonnes de marbre, consacrés soit à Vénus génitrice, soit à Hermès
-consolateur.&mdash;Toute cette mythologie avait alors un sens philosophique
-et profond.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>La tombe de Rousseau est restée telle qu'elle était, avec sa forme
-antique et simple, et les peupliers, effeuillés, accompagnent encore
-d'une manière pittoresque le monument, qui se reflète dans les eaux
-dormantes de l'étang. Seulement la barque qui y conduisait les
-visiteurs est aujourd'hui submergée... Les cygnes, je ne sais pourquoi,
-au lieu de nager gracieusement autour de l'île, préfèrent se baigner
-dans un ruisseau d'eau bourbeuse, qui coule, dans un rebord, entre des
-saules aux branches rougeâtres, et qui aboutit à un lavoir, situé le
-long de la route.</p>
-
-<p>Nous sommes revenus au château.&mdash;C'est encore un bâtiment de l'époque
-de Henri IV, refait vers<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[p. 328]</a></span> Louis XV, et construit probablement sur des
-ruines antérieures,&mdash;car on a conservé une tour crénelée qui jure avec
-le reste, et les fondements massifs sont entourés d'eau, avec des
-poternes et des restes de ponts-levis.</p>
-
-<p>Le concierge ne nous a pas permis de visiter les appartements, parce
-que les maîtres y résidaient.&mdash;Les artistes ont plus de bonheur dans
-les châteaux princiers, dont les hôtes sentent qu'après tout, ils
-doivent quelque chose à la nation.</p>
-
-<p>On nous laissa seulement parcourir les bords du grand lac, dont la vue,
-à gauche, est dominée par la tour dite de Gabrielle, reste d'un ancien
-château. Un paysan qui nous accompagnait nous dit: «Voici la tour où
-était enfermée la belle Gabrielle ... tous les soirs Rousseau venait
-pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux, le
-guettait souvent, et a fini par le faire mourir.»</p>
-
-<p>Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines
-d'années, on croira cela.&mdash;Henri IV, Gabrielle et Rousseau sont
-les grands souvenirs du pays. On a confondu déjà,&mdash;à deux cents ans
-d'intervalle,&mdash;les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le
-contemporain d'Henri IV. Comme la population l'aime, elle suppose que
-le roi a été jaloux de lui, et trahi par sa maîtresse,&mdash;en faveur de
-l'homme sympathique aux races souffrantes. Le sentiment qui a dicté
-cette pensée est peut-être plus vrai qu'on ne croit. Rousseau, qui<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[p. 329]</a></span>
-a refusé cent louis de madame de Pompadour, a ruiné profondément
-l'édifice royal fondé par Henri. Tout a croulé.&mdash;Son image immortelle
-demeure debout sur les ruines.</p>
-
-<p>Quant à ses chansons, dont nous avons vu les dernières à Compiègne,
-elles célébraient d'autres que Gabrielle. Mais le type de la beauté
-n'est-il pas éternel comme le génie?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l'église, située
-sur la hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la
-plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y avons
-vu principalement le tombeau de De Vic,&mdash;ancien compagnon d'armes
-de Henri IV,&mdash;qui lui avait fait présent du domaine d'Ermenonville.
-C'est un tombeau de famille, dont la légende s'arrête à un abbé.&mdash;Il
-reste ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois.&mdash;Tel a été le
-sort de la plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d'abbés,
-très-vieilles, dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se
-voient encore près de la terrasse. Puis, près d'une allée, une pierre
-simple sur laquelle on trouve inscrit: Ci-gît <i>Almazor.</i> Est-ce un fou?
-&mdash;est-ce un laquais?&mdash;est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus.</p>
-
-<p>Du haut de la terrasse du cimetière, la vue s'étend sur la plus belle
-partie de la contrée; les eaux miroitent à travers les grands arbres
-roux, les pins<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[p. 330]</a></span> et les chênes verts. Les grès du désert prennent
-à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à
-droite, et plus loin, sur le bord, le temple de marbre d'une déesse
-absente,&mdash;qui doit être la Vérité.</p>
-
-<p>Ce dut être un beau jour que celui où une députation, envoyée par
-l'Assemblée nationale, vint chercher les cendres du philosophe pour
-les transporter au Panthéon.&mdash;Lorsqu'on parcourt le village, on est
-étonné de la fraîcheur et de la grâce des petites filles,&mdash;avec leurs
-grands chapeaux de paille, elles ont l'air de Suissesses... Les idées
-sur l'éducation de l'auteur d'<i>Émile</i> semblent avoir été suivies; les
-exercices de force et d'adresse, la danse, les travaux de précision
-encouragés par des fondations diverses, ont donné sans doute à cette
-jeunesse la santé, la vigueur et l'intelligence des choses utiles.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>J'aime beaucoup cette chaussée,&mdash;dont j'avais conservé un souvenir
-d'enfance,&mdash;et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties
-du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.</p>
-
-<p>Sylvain me dit:&mdash;Nous avons vu la tombe de Rousseau: il faudrait
-maintenant gagner Dammartin, où nous trouverons des voitures pour nous
-mener à Soissons, et de là, à Longueval. Nous allons nous informer du
-chemin aux laveuses qui travaillent devant le château.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[p. 331]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allez tout droit par la route à gauche, nous dirent-elles, ou,
-également, par la droite... Vous arriverez, soit à <i>Ver,</i> soit à <i>
-Ève,&mdash;</i>vous passerez par <i>Othis,</i> et en deux heures de marche vous
-gagnerez Dammartin.</p>
-
-<p>Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une route bien
-étrange;&mdash;il faut ajouter qu'il pleuvait.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d'eau, qu'il
-fallait éviter en marchant sur les gazons. D'énormes chardons, qui
-nous venaient à la poitrine,&mdash;chardons à demi gelés, mais encore
-vivaces,&mdash;nous arrêtaient quelquefois.</p>
-
-<p>Ayant fait une lieue, nous comprîmes que ne voyant ni <i>Ver,</i> ni <i>Ève,</i>
-ni <i>Othis,</i> ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.</p>
-
-<p>Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite,&mdash;quelqu'une de
-ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts...</p>
-
-<p>Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches rechampies de
-terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait
-sa pipe devant la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Pour aller à Ver?...</p>
-
-<p>&mdash;Vous en êtes bien loin... En suivant la route, vous arriverez à
-Montaby.</p>
-
-<p>&mdash;Nous demandons Ver,&mdash;ou Ève...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vous allez retourner ... vous ferez une demi-lieue (on
-peut traduire cela si l'on veut<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[p. 332]</a></span> en mètres, à cause de la loi), puis,
-arrivés à la place où l'on tire l'arc, vous prendrez à droite. Vous
-sortirez du bois, vous trouverez la plaine, et ensuite <i>tout le monde</i>
-vous indiquera Ver.</p>
-
-<p>Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle
-destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un
-sentier qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous
-chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, quelques
-chansons du pays.</p>
-
-<p>La route se prolongeait <i>comme le diable;</i> je ne sais trop jusqu'à
-quel point le diable se prolonge,&mdash;ceci est la réflexion d'un
-Parisien.&mdash;Sylvain, avant de quitter le bois, chanta cette ronde de
-l'époque de Louis XIV:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-C'était un cavalier<br />
-Qui revenait de Flandre...<br />
-</p>
-
-<p>Le reste est difficile à raconter.&mdash;Le refrain s'adresse au tambour, et
-lui dit:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Battez la générale<br />
-Jusqu'au point du jour!<br />
-</p>
-
-<p>Quand Sylvain,&mdash;homme taciturne&mdash;se met à chanter, on n'en est pas
-quitte facilement.&mdash;Il m'a chanté je ne sais quelle chanson des <i>Moines
-rouges</i> qui habitaient primitivement Châalis.&mdash;Quels moines! C'étaient
-des Templiers!&mdash;Le roi et le pape se sont entendus pour les brûler.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[p. 333]</a></span></p>
-
-<p>Ne parlons plus de ces moines rouges.</p>
-
-<p>Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres
-labourées. Nous emportions beaucoup de notre patrie à la semelle de
-nos souliers;&mdash;mais nous finissions par le rendre plus loin dans les
-prairies... Enfin, nous sommes arrivés à Ver.&mdash;C'est un gros bourg.</p>
-
-<p>L'hôtesse était aimable et sa fille fort avenante,&mdash;ayant de beaux
-cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce <i>parler</i> si
-charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des
-intonations de <i>contralto,</i> par moments!</p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà, mes enfants, dit l'hôtesse... Eh bien, on va mettre un
-fagot dans le feu!</p>
-
-<p>&mdash;Nous vous demandons à souper, sans indiscrétion.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous, dit l'hôtesse, qu'on vous fasse d'abord une soupe à
-l'oignon.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne peut pas faire de mal, et ensuite?</p>
-
-<p>&mdash;Ensuite, il y a aussi <i>de la chasse.</i></p>
-
-<p>Nous vîmes là que nous étions bien tombés.</p>
-
-<p>Sylvain a un talent, c'est un garçon pensif,&mdash;qui n'ayant pas eu
-beaucoup d'éducation, se préoccupe pourtant de <i>parfaire</i> ce qu'il n'a
-reçu qu'<i>imparfait</i> du peu de leçons qui lui ont été données.</p>
-
-<p>Il a des idées sur tout.&mdash;Il est capable de composer une montre ... ou
-une boussole.&mdash;Ce qui le gêne dans la montre, c'est la <i>chaîne,</i> qui ne
-peut se prolonger assez... Ce qui le gêne dans la boussole,<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[p. 334]</a></span> c'est que
-cela fait seulement reconnaître que l'aimant polaire du globe attire
-forcément les aiguilles&mdash;mais que sur le reste,&mdash;sur la cause et sur
-les moyens de s'en servir, les documents sont imparfaits!</p>
-
-<p>L'auberge, un peu isolée, mais solidement bâtie, où nous avons pu
-trouver asile, offre à l'intérieur une cour à galeries d'un système
-entièrement Valaque.... Sylvain a embrassé la fille, qui est assez
-bien découplée, et nous prenons plaisir à nous chauffer les pieds en
-caressant deux chiens de chasse, attentifs au tourne-broche,&mdash;qui est
-l'espoir d'un souper prochain...</p>
-
-
-<hr />
-<h5>12<sup>e</sup> LETTRE.</h5>
-
-
-<p class="center">M. Toulouse.&mdash;Les deux bibliophiles.&mdash;Saint-Médard de Soissons.&mdash;Le
-château des Longueval de Bucquoy.&mdash;Inflexion.</p>
-
-
-<p>Je n'ai pas à me reprocher d'avoir suspendu pendant dix jours le cours
-du récit historique que vous m'aviez demandé. L'ouvrage qui devait
-en être la base, c'est-à-dire l'histoire <i>officielle</i> de l'abbé de
-Bucquoy, devait être vendu le 20 novembre, et ne l'a été que le 30,
-soit qu'il ait été retiré d'abord (comme on me l'a dit), soit que
-l'ordre même de la vente, énoncé dans le catalogue, n'ait pas permis de
-le présenter plus tôt aux enchères.</p>
-
-<p>L'ouvrage pouvait, comme tant d'autres, prendre le chemin de
-l'étranger, et les renseignements qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[p. 335]</a></span> m'avait adressés des pays du
-Nord indiquaient seulement des traductions hollandaises du livre, sans
-donner aucune indication sur l'édition originale, imprimée à Francfort,
-avec l'allemand en regard.</p>
-
-<p>J'avais vainement, vous le savez, cherché le livre à Paris. Les
-bibliothèques publiques ne le possédaient pas. Les libraires spéciaux
-ne l'avaient point vu depuis longtemps. Un seul, M. Toulouse, m'avait
-été indiqué comme pouvant le posséder.</p>
-
-<p>M. Toulouse a la spécialité des livres de controverse religieuse. Il
-m'a interrogé sur la nature de l'ouvrage; puis il m'a dit: «Monsieur,
-je ne l'ai point... Mais, si je l'avais, peut-être ne vous le
-vendrais-je pas?»</p>
-
-<p>J'ai compris que vendant d'ordinaire des livres à des ecclésiastiques,
-il ne se souciait pas d'avoir affaire à un <i>fils de Voltaire.</i></p>
-
-<p>Je lui ai répondu que je m'en passerais bien, ayant déjà des notions
-générales sur le personnage dont il s'agissait.</p>
-
-<p>«Voilà pourtant comme on écrit l'histoire!» m'a-t-il répondu<a name="NoteRef_1_17" id="NoteRef_1_17"></a><a href="#Note_1_17" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Vous me direz que j'aurais pu me faire communiquer l'histoire de l'abbé
-de Bucquoy par quelques-uns de ces bibliophiles qui subsistent encore,
-tels M. de Montmerqué et autres. A quoi je répondrai qu'un bibliophile
-sérieux ne communique pas ses<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[p. 336]</a></span> livres. Lui-même ne les lit pas, de
-crainte de les fatiguer.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_17" id="Note_1_17"></a><a href="#NoteRef_1_17"><span class="label">[1]</span></a> M. Toulouse, rue du Foin-Saint-Jacques, en face la caserne
-des gendarmes.</p></div>
-
-<p>Un bibliophile connu avait un ami;&mdash;cet ami était devenu amoureux d'un
-Anacréon <i>in-seize,</i> édition lyonnaise du seizième siècle, augmentée
-des poésies de Bion, de Moschus et de Sapho. Le possesseur du livre
-n'eût pas défendu sa femme aussi fortement que son in-16. Presque
-toujours son ami, venant déjeuner chez lui, traversait indifféremment
-la bibliothèque; mais il jetait à la dérobée un regard sur l'<i>Anacréon.</i></p>
-
-<p>Un jour, il dit à son ami: Qu'est-ce que tu fais de cet in-16 mal relié
-... et coupé? Je te donnerais volontiers le <i>Voyage de Polyphile</i> en
-italien, <i>édition princeps</i> des Aides, avec les gravures de Belin, pour
-cet in-16... Franchement, c'est pour compléter ma collection des poëtes
-grecs.</p>
-
-<p>Le possesseur se borna à sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Que te faut-il encore?</p>
-
-<p>&mdash;Rien. Je n'aime pas à échanger mes livres.</p>
-
-<p>&mdash;Si je t'offrais encore mon <i>roman de la Rose,</i> grandes marges, avec
-des annotations de Marguerite de Valois.</p>
-
-<p>&mdash;Non ... ne parlons plus de cela.</p>
-
-<p>&mdash;Comme argent, je suis pauvre, tu le sais; mais j'offrirais bien 1,000
-francs.</p>
-
-<p>&mdash;N'en parlons plus...</p>
-
-<p>&mdash;Allons! 1,500 livres.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aime pas les questions d'argent entre amis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[p. 337]</a></span></p>
-
-<p>La résistance ne faisait qu'accroître les désirs de l'ami du
-bibliophile. Après plusieurs offres, encore repoussées, il lui dit,
-arrivé au dernier paroxysme de la passion:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! j'aurai le livre à <i>ta vente.</i></p>
-
-<p>&mdash;A ma vente?... mais, je suis plus jeune que toi....</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais tu as une mauvaise toux.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi ... ta sciatique?</p>
-
-<p>&mdash;On vit quatre-vingts ans avec cela!...</p>
-
-<p>Je m'arrête, monsieur. Cette discussion serait une scène de Molière ou
-une de ces analyses tristes de la folie humaine, qui n'ont été traitées
-gaiement que par Érasme... En résultat, le bibliophile mourut quelques
-mois après, et son ami eut le livre pour 600 francs.</p>
-
-<p>&mdash;Et il m'a refusé de me le laisser pour 1,500 francs! disait-il plus
-tard toutes les fois qu'il le faisait voir. Cependant, quand il n'était
-plus question de ce volume, qui avait projeté un seul nuage sur une
-amitié de cinquante ans, son œil se mouillait au souvenir de l'homme
-excellent qu'il avait aimé.</p>
-
-<p>Cette anecdote est bonne à rappeler dans une époque où le goût des
-collections de livres, d'autographes et d'objets d'art, n'est plus
-généralement compris en France. Elle pourra, néanmoins, vous expliquer
-les difficultés que j'ai éprouvées à me procurer l'<i>Abbé de Bucquoy.</i></p>
-
-<p>Samedi dernier, à sept heures, je revenais de Soissons,<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[p. 338]</a></span>&mdash;où j'avais
-cru pouvoir trouver des renseignements sur les Bucquoy,&mdash;afin
-d'assister à la vente, faite par Techener, de la bibliothèque de M.
-Motteley, qui dure encore, et sur laquelle on a publié, avant-hier, un
-article dans <i>l'Indépendance de Bruxelles.</i></p>
-
-<p>Une vente de livres ou de curiosités a, pour les amateurs, l'attrait
-d'un tapis vert. Le râteau du commissaire, qui pousse les livres et
-ramène l'argent, rend cette comparaison fort exacte.</p>
-
-<p>Les enchères étaient vives. Un volume isolé parvint jusqu'à 600 francs.
-A dix heures moins un quart, l'<i>Histoire de l'abbé de Bucquoy</i> fut mise
-sur table à 25 fr.... A 55 francs, les habitués et M. Techener lui-même
-abandonnèrent le livre; une seule personne poussait contre moi.</p>
-
-<p>A 65 francs, l'amateur a manqué d'haleine.</p>
-
-<p>Le marteau du commissaire priseur m'a adjugé le livre pour 66 francs.</p>
-
-<p>On m'a demandé ensuite 3 fr. 20 centimes pour les frais de la vente.</p>
-
-<p>J'ai appris depuis que c'était un délégué de la Bibliothèque Nationale
-qui m'avait fait concurrence jusqu'au dernier moment.</p>
-
-<p>Je possède donc le livre et je me trouve en mesure de continuer mon
-travail.</p>
-
-<p>Votre, etc.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>De Ver à Dammartin, il n'y a guère qu'une heure<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[p. 339]</a></span> et demie de
-marche.&mdash;J'ai eu le plaisir d'admirer, par une belle matinée, l'horizon
-de dix lieues qui s'étend autour du vieux château, si redoutable
-autrefois, et dominant toute la contrée. Les hautes tours sont
-démolies, mais l'emplacement se dessine encore sur ce point élevé,
-où l'on a planté des allées de tilleuls servant de promenade, au
-point même où se trouvaient les entrées et les cours. Des charmilles
-d'épine-vinette et de belladone empêchent toute chute dans l'abîme que
-forment encore les fossés.&mdash;Un tir a été établi pour les archers dans
-un des fossés qui se rapprochent de la ville. Sylvain est retourné dans
-son pays:&mdash;j'ai continué ma route vers Soissons à travers la forêt de
-Villers-Cotteret, entièrement dépouillée de feuilles, mais reverdie çà
-et là par des plantations de pins qui occupent aujourd'hui les vastes
-espaces des <i>coupes sombres</i> pratiquées naguère.&mdash;Le soir, j'arrivai à
-Soissons, la vieille <i>Augusta Suessonium,</i> où se décida le sort de la
-nation française au sixième siècle.</p>
-
-<p>On sait que c'est après la bataille de Soissons, gagnée par Clovis, que
-ce chef des Francs subit l'humiliation de ne pouvoir garder un vase
-d'or, produit du pillage de Reims. Peut-être songeait-il déjà à faire
-sa paix avec l'Église, en lui rendant un objet saint et précieux. Ce
-fut alors qu'un de ses guerriers voulut que ce vase entrât dans le
-partage, car l'égalité était le principe fondamental de ces<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[p. 340]</a></span> tribus
-franques, originaires d'Asie.&mdash;Le vase d'or fut brisé, et plus tard la
-tête du Franc égalitaire eut le même sort, sous la <i>francisque</i> de son
-chef. Telle fut l'origine de nos monarchies.</p>
-
-<p>Soissons, ville forte de seconde classe, renferme de curieuses
-antiquités. La cathédrale a sa haute tour, d'où l'on découvre sept
-lieues de pays;&mdash;un beau tableau de Rubens, derrière son maître-autel.
-L'ancienne cathédrale est beaucoup plus curieuse, avec ses clochers
-festonnés et découpés en guipure. Il n'en reste que la façade et les
-tours, malheureusement. Il y a encore une autre église qu'on restaure
-avec cette belle pierre et ce béton romain, qui font l'orgueil de la
-contrée. Je me suis entretenu là avec les tailleurs de pierre, qui
-déjeunaient autour d'un feu de bruyère et qui m'ont paru très-forts sur
-l'histoire de l'art. Ils regrettaient, comme moi, qu'on ne restaurât
-point l'ancienne cathédrale, Saint-Jean-des-Vignes, plutôt que l'église
-lourde où on les occupait.&mdash;Mais cette dernière est, dit-on, plus
-<i>logeable.</i> Dans nos époques de foi restreinte, on n'attire plus les
-fidèles qu'avec l'élégance et le confort.</p>
-
-<p>Les compagnons m'ont indiqué comme chose à voir <i>Saint-Médard,</i> situé
-à une portée de fusil de la ville, au delà du pont et de la gare de
-l'Aisne. Les constructions les plus modernes forment l'établissement
-des sourds-muets. Une surprise m'attendait là. C'était d'abord la
-tour en partie démolie où Abailard fut prisonnier quelque temps. On
-montre<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[p. 341]</a></span> encore sur les murs des inscriptions latines de sa main;&mdash;puis
-de vastes caveaux déblayés depuis peu, où l'on a retrouvé la tombe de
-Louis le Débonnaire,&mdash;formée d'une vaste cuve de pierre qui m'a rappelé
-les tombeaux égyptiens.</p>
-
-<p>Près de ces caveaux, composés de cellules souterraines avec des niches
-çà et là comme dans les tombeaux romains, on voit la prison même où
-cet empereur fut retenu par ses enfants, l'enfoncement où il dormait
-sur une natte et autres détails parfaitement conservés, parce que la
-terre calcaire et les débris de pierres fossiles qui remplissaient
-ces souterrains les ont préservés de toute humidité. On n'a eu qu'à
-déblayer, et ce travail dure encore, amenant chaque jour de nouvelles
-découvertes.&mdash;C'est un <i>Pompeï</i> carlovingien.</p>
-
-<p>En sortant de Saint-Médard, je me suis un peu égaré sur les bords de
-l'Aisne, qui coule entre les oseraies rougeâtres et les peupliers
-dépouillés de feuilles. Il faisait beau, les gazons étaient verts, et,
-au bout de deux kilomètres, je me suis trouvé dans un village nommé
-Cuffy, d'où l'on découvrait parfaitement les tours dentelées de la
-ville et ses toits flamands bordés d'escaliers de pierre.</p>
-
-<p>On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui
-ressemble beaucoup à la tisane de Champagne.</p>
-
-<p>En effet, le terrain est presque le même qu'à Épernay. C'est un filon
-de la Champagne voisine qui,<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[p. 342]</a></span> sur ce coteau exposé au midi, produit des
-vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. Toutes les maisons
-sont bâties en pierres meulières trouées comme des éponges par les
-vrilles et les limaçons marins. L'église est vieille, mais rustique.
-Une verrerie est établie sur la hauteur.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il n'était plus possible de ne pas retrouver Soissons. J'y suis
-retourné pour continuer mes recherches, en visitant la bibliothèque et
-les archives.&mdash;A la bibliothèque, je n'ai rien trouvé que l'on ne pût
-avoir à Paris. Les archives sont à la sous-préfecture et doivent être
-curieuses, à cause de l'antiquité de la ville. Le secrétaire m'a dit:
-«Monsieur, nos archives sont là-haut,&mdash;dans les greniers; mais elles ne
-sont pas classées.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'il n'y a pas de fonds attribués à ce travail par la ville.
-La plupart des pièces sont en gothique et en latin... Il faudrait qu'on
-nous envoyât quelqu'un de Paris.</p>
-
-<p>Il est évident que je ne pouvais espérer de trouver facilement là des
-renseignements sur les Bucquoy. Quant à la situation actuelle des
-archives de Soissons, je me borne à la dénoncer aux paléographes,&mdash;si
-la France est assez riche pour payer l'examen des souvenirs de son
-histoire, je serai heureux d'avoir donné cette indication.</p>
-
-<p>Je vous parlerais bien encore de la grande foire<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[p. 343]</a></span> qui avait lieu en
-ce moment-là dans la ville,&mdash;du théâtre, où l'on jouait <i>Lucrèce
-Borgia,</i> des mœurs locales, assez bien conservées dans ce pays situé
-hors du mouvement des chemins de fer,&mdash;et même de la contrariété
-qu'éprouvent les habitants par suite de cette situation. Ils ont
-espéré quelque temps être rattachés à la ligne du Nord, ce qui eût
-produit de fortes économies... Un personnage puissant aurait obtenu de
-faire passer la ligne de Strasbourg par ces bois, auxquels elle offre
-des débouchés,&mdash;mais ce sont là de ces exigences locales et de ces
-suppositions intéressées qui peuvent ne pas être de toute justice.</p>
-
-<p>Le but de ma tournée est atteint maintenant. La diligence de Soissons à
-Reims m'a conduit à Braine. Une heure après, j'ai pu gagner Longueval,
-le berceau des Bucquoy. Voilà donc le séjour de la belle Angélique et
-le <i>château-chef</i> de son père, qui paraît en avoir eu autant que son
-aïeul, le grand-comté de Bucquoy, a pu en conquérir dans les guerres
-de Bohême.&mdash;Les tours sont rasées, comme à Dammartin. Cependant les
-souterrains existent encore. L'emplacement, qui domine le village,
-situé dans une gorge allongée, a été couvert de constructions depuis
-sept ou huit ans, époque où les ruines ont été vendues. Empreint
-suffisamment de ces souvenirs de localité qui peuvent donner de
-l'attrait à une composition romanesque,&mdash;et qui ne sont pas inutiles
-au point de vue positif de l'histoire, j'ai gagné Château-Thierry, où
-l'on aime à saluer la statue rêveuse du bon La Fontaine, placée au bord
-de la Marne et en vue du chemin de fer de Strasbourg.</p>
-
-
-<h5>RÉFLEXIONS.</h5>
-
-<p>«Et puis...» (C'est ainsi que Diderot commençait un conte, me
-dira-t-on.)</p>
-
-<p>&mdash;Allez toujours!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez imité Diderot lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Qui avait imité Sterne...</p>
-
-<p>&mdash;Lequel avait imité Swift.</p>
-
-<p>&mdash;Qui avait imité Rabelais.</p>
-
-<p>&mdash;Lequel avait imité Merlin Coccaïe...</p>
-
-<p>&mdash;Qui avait imité Pétrone...</p>
-
-<p>&mdash;Lequel avait imité Lucien. Et Lucien en avait imité bien d'autres...
-Quand ce ne serait que l'auteur de <i>l'Odyssée,</i> qui fait promener son
-héros pendant dix ans autour de la Méditerranée, pour l'amener enfin à
-cette fabuleuse Ithaque, dont la reine, entourée d'une cinquantaine de
-prétendants, défaisait chaque nuit ce qu'elle avait tissé le jour.</p>
-
-<p>&mdash;Mais Ulysse a fini par retrouver Ithaque.</p>
-
-<p>&mdash;Et j'ai retrouvé l'abbé de Bucquoy.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez-en.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne fais pas autre chose depuis un mois. Les lecteurs doivent être
-déjà fatigués&mdash;du comte de Bucquoi le ligueur, plus tard généralissime
-des armées d'Autriche;&mdash;de M. de Longueval de Bucquoy et de sa fille
-Angélique,&mdash;enlevée par La Corbinière,&mdash;du château de cette famille,
-dont je viens de fouler les ruines...</p>
-
-<p>Et enfin de l'abbé comte de Bucquoy lui-même, dont j'ai rapporté une
-courte biographie,&mdash;et que M. d'Argenson, dans sa correspondance,
-appelle: <i>le prétendu</i> abbé de Bucquoy.</p>
-
-<p>Le livre que je viens d'acheter à la vente Motteley vaudrait beaucoup
-plus de 66 francs 20 centimes, s'il n'était cruellement rogné. La
-reliure, toute neuve, porte en lettres d'or ce titre attrayant:
-<i>Histoire du Sieur Abbé comte de Bucquoy,</i> etc. La valeur de l'in-12
-vient peut-être de trois maigres brochures en vers et en prose,
-composées par l'auteur, et qui étant d'un plus grand format, ont les
-marges coupées jusqu'au texte, qui cependant reste lisible.</p>
-
-<p>Le livre a tous les titres cités déjà qui se trouvent énoncés dans
-Brunet, dans Quérard et dans la Biographie de Michaud. En regard
-du titre est une gravure représentant la Bastille, avec ce titre
-au-dessus: <i>l'Enfer des vivants,</i> et cette citation: <i>Facilis descendus
-Averni.</i></p>
-
-<hr />
-
-<p>On peut lire l'histoire de l'abbé de Bucquoi dans mon livre intitulé:
-<i>Les Illuminés</i> (Paris, Victor Lecoû). On peut consulter aussi
-l'ouvrage in-12 dont j'ai fait présent à la Bibliothèque impériale.</p>
-
-
-<blockquote>
-
-<p>Je me suis peut-être trompé dans l'examen de l'écusson du fondateur de
-la chapelle de Châalis.</p>
-
-<p>On m'a communiqué des notes sur les abbés de Châalis. «Robert de la
-Tourette, notamment, qui fut abbé là, de 1501 à 1522, fit de grandes
-restaurations...» On voit sa tombe devant le maître-autel.</p>
-
-<p>«Ici arrivent les Médicis: Hippolyte d'Est, cardinal de Ferrare,
-1554;&mdash;Aloys d'Est, 1586.»</p>
-
-<p>«Ensuite: Louis, cardinal de Guise, 1601; Charles-Louis de Lorraine,
-1630.</p>
-
-<p>Il faut remarquer que les d'Est n'ont qu'un alérion au 2 et au 3, et
-que j'en ai vu trois au 1 et au 4 dans l'écusson écartelé.</p>
-
-<p>«Charles II, cardinal de Bourbon (depuis Charles X,&mdash;l'ancien),
-lieutenant général de l'Ile de France depuis 1551, eut un fils appelé
-Poullain.»</p>
-
-<p>Je veux bien croire que ce cardinal-roi eut un fils naturel; mais je
-ne comprends pas les trois alérions posés 2 et 1. Ceux de Lorraine
-sont sur une bande. Pardon de ces détails, mais la connaissance du
-blason est la clef de l'histoire de France... Les pauvres auteurs n'y
-peuvent rien!</p></blockquote>
-
-<hr class="full" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[p. 344]</a></span></p>
-
-
-<h3>LA BOHÈME GALANTE</h3>
-<hr class="r5" />
-<h4><a id="LA_MAIN_ENCHANTEE"></a>LA MAIN ENCHANTÉE</h4>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-
-<h4>LA PLACE DAUPHINE</h4>
-
-
-<p>Rien n'est beau comme ces maisons du <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle dont la
-place Royale offre une si majestueuse réunion. Quand leurs façades de
-briques, entremêlées et encadrées de cordons et de coins de pierre, et
-quand leurs fenêtres hautes sont enflammées des rayons splendides du
-couchant, vous vous sentez, à les voir, la même vénération que devant
-une cour des parlements assemblée en robes rouges à revers d'hermine;
-et, si ce n'était un puéril rapprochement, on pourrait dire que la
-longue table verte où ces redoutables magistrats sont rangés en carré
-figure un peu ce bandeau de tilleuls qui borde les quatre faces de la
-place Royale et en complète la grave harmonie.</p>
-
-<p>Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins
-de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est en
-triangle à peu près ce que l'autre est en carré. Elle a été bâtie
-sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma <i>place Dauphine,</i> et
-l'on admira alors le peu de temps qu'il fallut à ses bâtiments pour
-couvrir tout le terrain vague de l'île de la Gourdaine. Ce fut un
-cruel déplaisir que l'envahissement de ce terrain pour les clercs qui
-venaient s'y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y
-méditer leurs plaidoyers: promenade si verte et si fleurie, au sortir
-de l'infecte cour du Palais.</p>
-
-<p>A peine ces trois rangées de maisons furent-elles dressées sur leurs
-portiques lourds, chargés et sillonnés de bossages et de refends; à
-peine furent-elles revêtues de leurs briques, percées de leurs croisées
-à balustres, et chaperonnées de leurs combles massifs, que la nation
-des gens de justice envahit la place entière, chacun suivant son grade
-et ses moyens, c'est-à-dire en raison inverse de l'élévation des
-étages. Cela devint une sorte de cour des miracles au grand pied, une
-truanderie de larrons privilégiés, repaire de la gent <i>chiquanouse</i>,
-comme les autres de la gent argotique; celui-ci en brique et en pierre,
-les autres en boue et en bois.</p>
-
-<p>Dans une de ces maisons composant la place Dauphine habitait, vers
-les dernières années du règne de Henri le Grand, un personnage assez
-remarquable, ayant pour nom Godinot-Chevassut, et pour titre lieutenant
-civil du prévôt de Paris; charge bien lucrative et pénible à la fois
-en ce siècle où les larrons étaient beaucoup plus nombreux qu'ils ne
-sont aujourd'hui, tant la probité a diminué depuis dans notre pays de
-France! et où le nombre des filles folles de leur corps était beaucoup
-plus considérable, tant nos mœurs se sont dépravées!&mdash;L'humanité ne
-changeant guère, on peut dire, comme un vieil auteur, que moins il y a
-de fripons aux galères, plus il y en a dehors.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[p. 345]</a></span></p>
-
-<p>Il faut bien dire aussi que les larrons de ce temps-là étaient moins
-ignobles que ceux du nôtre, et que ce misérable métier était alors
-une sorte d'art que des jeunes gens de famille ne dédaignaient pas
-d'exercer. Bien des capacités refoulées au dehors et au pied d'une
-société de barrières et de privilèges se développaient fortement dans
-ce sens; ennemis plus dangereux aux particuliers qu'à l'État, dont la
-machine eût peut-être éclaté sans cet échappement. Aussi, sans nul
-doute, la justice d'alors usait-elle de ménagements envers les larrons
-distingués; et personne n'exerçait plus volontiers cette tolérance que
-notre lieutenant civil de la place Dauphine, pour des raisons que vous
-connaîtrez. En revanche, nul n'était plus sévère pour les maladroits:
-ceux-là payaient pour les autres, et garnissaient les gibets dont Paris
-alors était ombragé, suivant l'expression de d'Aubigné, à la grande
-satisfaction des bourgeois, qui n'en étaient que mieux volés, et au
-grand perfectionnement de l'art de la <i>truche</i>.</p>
-
-<p>Godinot-Chevassut était un petit homme replet qui commençait à
-grisonner et y prenait grand plaisir, contre l'ordinaire des
-vieillards, parce qu'en blanchissant, ses cheveux devaient perdre
-nécessairement le ton un peu chaud qu'ils avaient de naissance, ce qui
-lui avait valu le nom désagréable de <i>Rousseau,</i> que ses connaissances
-substituaient au sien propre, comme plus aisé à prononcer et à retenir.
-Il avait ensuite des yeux bigles très-éveillés, quoique toujours à
-demi fermés sous leurs épais sourcils, avec une bouche assez fendue,
-comme les gens qui aiment à rire. Et cependant, bien que ses traits
-eussent un air de malice presque continuel, on ne l'entendait jamais
-rire à grands éclats, et, comme disent nos pères, rire d'un pied en
-carré; seulement, toutes les fois qu'il lui échappait quelque chose
-de plaisant, il le ponctuait à la fin d'un <i>ah!</i> ou d'un <i>oh!</i> poussé
-du fond des poumons, mais unique et d'un effet singulier; et cela
-arrivait assez fréquemment, car notre magistrat aimait à hérisser sa
-conversation de pointes, d'équivoques et de propos gaillards, qu'il ne
-retenait pas même au tribunal. Du reste, c'était un usage général des
-gens de robe de ce temps, qui a passé aujourd'hui presque entièrement à
-ceux de la province.</p>
-
-<p>Pour l'achever de peindre, il faudrait lui planter à l'endroit
-ordinaire un nez long et carré du bout, et puis des oreilles assez
-petites, non bordées, et d'une finesse d'organe à entendre sonner
-un quart d'écu d'un quart de lieue, et une pistole de bien plus
-loin. C'est à ce propos que, certain plaideur ayant demandé si M. le
-lieutenant civil n'avait pas quelques amis qu'on pût solliciter et
-employer auprès de lui, on lui répondit qu'en effet il y avait des
-amis dont le <i>Rousseau</i> faisait grand état; que c'était, entre autres,
-monseigneur le Doublon, messire le Ducat, et même monsieur l'Écu; qu'il
-fallait en faire agir plusieurs ensemble, et que l'on pouvait s'assurer
-d'être chaudement servi.</p>
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[p. 346]</a></span></p>
-
-<h4>II</h4>
-
-
-<h4>D'UNE IDÉE FIXE</h4>
-
-
-<p>Il est des gens qui ont plus de sympathie pour telle ou telle grande
-qualité, telle ou telle vertu singulière. L'un fait plus d'estime de
-la magnanimité et du courage guerrier, et ne se plaît qu'au récit des
-beaux faits d'armes; un autre place au-dessus de tout le génie et les
-inventions des arts, des lettres ou de la science; d'autres sont plus
-touchés de la générosité et des actions vertueuses par où l'on secourt
-ses semblables et l'on se dévoue pour leur salut, chacun suivant sa
-pente naturelle. Mais le sentiment particulier de Godinot-Chevassut
-était le même que celui du savant Charles neuvième, à savoir, que l'on
-ne peut établir aucune qualité au-dessus de l'esprit et de l'adresse,
-et que les gens qui en sont pourvus sont les seuls dignes en ce monde
-d'être admirés et honorés; et nulle part il ne trouvait ces qualités
-plus brillantes et mieux développées que chez la grande nation des
-tire-laine, matois, coupeurs de bourse et bohèmes, dont la <i>vie
-généreuse</i> et les tours singuliers se déroulaient tous les jours devant
-lui avec une variété inépuisable.</p>
-
-<p>Son héros favori était maître François Villon, Parisien, célèbre dans
-l'art poétique autant que dans l'art de la pince et du croc; aussi
-l'<i>Iliade</i> avec l'<i>Énéide,</i> et le roman non moins admirable de <i>Huon de
-Bordeaux,</i> il les eût donnés pour le poëme des <i>Repues franches,</i> et
-même encore pour la <i>légende de maître Faifeu,</i> qui sont les épopées
-versifiées de la nation truande! Les <i>Illustrations de Dubellay,
-l'Aristoteles peripoliticon</i> et le <i>Cymbalum mundi</i> lui paraissaient
-bien faibles à côté du <i>Jargon, suivi des États généraux du royaume de
-l'Argot, et des Dialogues du polisson et du malingreux, par un courtaud
-de boutanche, qui maquille en mollanche en la vergne de Tours,</i> et
-imprimé avec autorisation du <i>roi de Thunes,</i> Fiacre l'emballeur;
-Tours, 1603. Et, comme naturellement ceux qui font cas d'une certaine
-vertu ont le plus grand mépris pour le défaut contraire, il n'était
-pas de gens qui lui fussent si odieux que les personnes simples,
-d'entendement épais et d'esprit peu compliqué. Cela allait au point
-qu'il eût voulu changer entièrement la distribution de la justice, et
-que, lorsqu'il se découvrait quelque larronnerie grave, on pendit non
-point le voleur, mais le volé. C'était une idée; c'était la sienne. Il
-pensait y voir le seul moyen de hâter l'émancipation intellectuelle du
-peuple, et de faire arriver les hommes du siècle à un progrès suprême
-d'esprit, d'adresse et d'invention, qu'il disait être la vraie couronne
-de l'humanité et la perfection la plus agréable à Dieu.</p>
-
-<p>Voilà pour la morale. Et, quant à la politique, il lui était démontré
-que le vol organisé sur une grande échelle favorisait plus que toute
-chose la division des grandes fortunes et la circulation des moindres,
-d'où seulement peuvent résulter pour les classes inférieures le
-bien-être et l'affranchissement.</p>
-
-<p>Vous entendez bien que c'était seulement la bonne et double piperie
-qui le ravissait, les subtilités et patelinages des vrais clercs de
-Saint-Nicolas, les vieux tours de maître Gonin, conservés depuis deux
-cents ans dans le sel et dans l'esprit; et que Villon, le villonneur,
-était son compère, et non point des routiers tels que les Guilleris ou
-le capitaine Carrefour. Certes, le scélérat qui, planté sur une grande
-route, dépouille brutalement un voyageur désarmé, lui était aussi en
-horreur qu'à tous les bons esprits, de même que ceux qui, sans autre
-effort d'imagination, pénètrent avec effraction dans quelque maison
-isolée, la pillent, et souvent en égorgent les maîtres. Mais, s'il
-eût connu ce trait d'un larron distingué qui, perçant une muraille
-pour s'introduire dans un logis, prît soin de figurer son ouverture en
-un trèfle gothique, pour que, le lendemain, s'apercevant du vol, on
-vit bien qu'un homme de goût et d'art l'avait exécuté, certes, maître
-Godinot-Chevassut eût estimé celui-là beaucoup plus haut que Bertrand
-de Clasquin ou l'empereur César; et c'est peu dire.</p>
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[p. 347]</a></span></p>
-
-<h4>III</h4>
-
-
-<h4>LES GRÈGUES DU MAGISTRAT</h4>
-
-
-<p>Tout ceci étant déduit, je crois qu'il est l'heure de tirer la toile
-et, suivant l'usage de nos anciennes comédies, de donner un coup de
-pied par derrière à mons le Prologue, qui devient outrageusement
-prolixe, au point que les chandelles ont été déjà trois fois mouchées
-depuis son exorde. Qu'il se hâte donc de terminer, comme Bruscambille,
-en conjurant les spectateurs «de nettoyer les imperfections de son
-dire avec les époussettes de leur humanité, et de recevoir un clystère
-d'excuses aux intestins de leur impatience;» et voilà qui est dit, et
-l'action va commencer.</p>
-
-<p>C'est dans une assez grande salle, sombre et boisée. Le vieux
-magistrat, assis dans un large fauteuil sculpté, à pieds tortus, dont
-le dossier est vêtu de sa chemisette de damas à franges, essaye une
-paire de grègues bouffantes toutes neuves que lui vient d'apporter
-Eustache Bouteroue, apprenti de maître Goubard, drapier-chaussetier.
-Maître Chevassut, en nouant ses aiguillettes, se lève et se rassied
-successivement, adressant par intervalles la parole au jeune
-homme, qui, roide comme un saint de pierre, a pris place, d'après
-son invitation, sur le coin d'un escabeau, et qui le regarde avec
-hésitation et timidité.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! celles-là ont fait leur temps! dit-il en poussant du pied les
-vieilles grègues qu'il venait de quitter; elles montraient la corde
-comme une ordonnance prohibitive de la prévôté; et puis tous les
-morceaux se disaient adieu ... un adieu déchirant!</p>
-
-<p>Le facétieux magistrat releva cependant encore l'ancien <i>vêtement
-nécessaire</i> pour y prendre sa bourse, dont il répandit quelques pièces
-dans sa main.</p>
-
-<p>&mdash;Il est sûr, poursuivit-il, que nous autres gens de loi faisons de nos
-vêtements un très-durable usage, à cause de la robe sous laquelle nous
-les portons aussi longtemps que le tissu résiste et que les coutures
-gardent leur sérieux; c'est pourquoi, et comme il faut que chacun vive,
-même les voleurs, et partant les drapiers-chaussetiers, je ne réduirai
-rien des six écus que maître Goubard me demande; à quoi même j'ajoute
-généreusement un écu rogné pour le courtaud de boutique, sous la
-condition qu'il ne le changera pas au rabais, mais le fera passer pour
-bon à quelque bélître de bourgeois, déployant, à cet effet, toutes les
-ressources de son esprit; sans cela, je garde ledit écu pour la quête
-de demain dimanche à Notre-Dame.</p>
-
-<p>Eustache Bouteroue prit les six écus et l'écu rogné, en saluant bien
-bas.</p>
-
-<p>&mdash;Çà, mon gars, commence-t-on à <i>mordre</i> à la draperie? Sait-on bien
-gagner sur l'aunage, sur la coupe, et <i>couler</i> au chaland du vieux pour
-du neuf, du puce pour du noir?... soutenir enfin la vieille réputation
-des marchands aux piliers des Halles?</p>
-
-<p>Eustache leva les yeux vers le magistrat avec quelque terreur; puis,
-supposant qu'il plaisantait, se mit à rire; mais le magistrat ne
-plaisantait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aime point, ajouta-t-il, la larronnerie des marchands; le voleur
-vole et ne trompe pas; le marchand vole et trompe. Un bon compagnon,
-affilé du bec et sachant son latin, achète une paire de grègues; il
-débat longtemps son prix et finit par la payer six écus. Vient ensuite
-quelque honnête chrétien, de ceux que les uns appellent <i>gonze,</i>
-les autres un <i>bon chaland;</i> s'il arrive qu'il prenne une paire de
-grègues exactement pareille à l'autre, et que, confiant au chaussetier,
-qui jure de sa probité par la Vierge et les saints, il la paye huit
-écus, je ne le plaindrai pas, car c'est un sot. Mais, pendant que le
-marchand, comptant les deux sommes qu'il a reçues, prend dans sa main
-et fait sonner avec satisfaction les deux écus qui sont la différence
-de la seconde à la première, passe devant sa boutique un pauvre homme
-qu'on mène aux galères pour avoir tiré d'une poche quelque sale
-mouchoir troué: «Voici un grand scélérat, s'écrie le marchand; si la
-justice était juste, le gredi<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[p. 348]</a></span>n serait roué vif, et j'irais le voir,
-poursuit-il tenant toujours dans sa main les deux écus ...» Eustache,
-que penses-tu qu'il arriverait si, selon le vœu du marchand, la justice
-était juste?</p>
-
-<p>Eustache Bouteroue ne riait plus; le paradoxe était trop inouï pour
-qu'il songeât à y répondre, et la bouche d'où il sortait le rendait
-presque inquiétant. Maître Chevassut, voyant le jeune homme ébahi comme
-un loup pris au piège, se mit à rire avec son rire particulier, lui
-donna une tape légère sur la joue, et le congédia. Eustache descendit
-tout pensif l'escalier à balustre de pierre, quoiqu'il entendît de
-loin, dans la cour du Palais, la trompette de Galinette la Galine,
-bouffon du célèbre opérateur Geronimo, qui appelait les badauds à ses
-facéties et à l'achat des drogues de son maître; il y fut sourd cette
-fois, et se mit en devoir de traverser le pont Neuf pour gagner le
-quartier des Halles.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>IV</h4>
-
-
-<h4>LE PONT NEUF</h4>
-
-
-<p>Le pont Neuf, achevé sous Henri IV, est le principal monument de ce
-règne. Rien ne ressemble à l'enthousiasme que sa vue excita, lorsque,
-après de grands travaux, il eut entièrement traversé la Seine de ses
-douze enjambées, et rejoint plus étroitement les trois cités de la
-maîtresse ville.</p>
-
-<p>Aussi devint-il bientôt le rendez-vous de tous les oisifs parisiens,
-dont le nombre est grand, et, partant, de tous les jongleurs, vendeurs
-d'onguents et filous, dont les métiers sont mis en branle par la foule,
-comme un moulin par u<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[p. 349]</a></span>n courant d'eau.</p>
-
-<p>Quand Eustache sortit du triangle de la place Dauphine, le soleil
-dardait à plomb ses rayons poudreux sur le pont, et l'affluence y était
-grande, les promenades les plus fréquentées de toutes à Paris étant
-d'ordinaire celles qui ne sont fleuries que d'étalages, terrassées que
-de pavés, ombragées que de murailles et de maisons.</p>
-
-<p>Eustache fendait à grand'peine ce fleuve de peuple qui croisait
-l'autre fleuve et s'écoulait avec lenteur d'un bout à l'autre du pont,
-arrêté du moindre obstacle, comme des glaçons que l'eau charrie,
-formant de place en place mille tournants et mille remous autour de
-quelques escamoteurs, chanteurs ou marchands prônant leurs denrées.
-Beaucoup s'arrêtaient le long des parapets à voir passer les trains de
-bois sous les arches, circuler les bateaux, ou bien à contempler le
-magnifique point de vue qu'offrait la Seine en aval du pont, la Seine
-côtoyant à droite la longue file des bâtiments du Louvre, à gauche le
-grand Pré-aux-Clercs, rayé de ses belles allées de tilleuls, encadré
-de ses saules gris ébouriffés et de ses saules verts pleurant dans
-l'eau; puis, sur chaque bord, la tour de Nesle et la tour de Bois, qui
-semblaient faire sentinelle aux portes de Paris comme les géants des
-romans anciens.</p>
-
-<p>Tout à coup, un grand bruit de pétards fit tourner vers un point unique
-les yeux des promeneurs et des observateurs, et annonça un spectacle
-digne de fixer l'attention. C'était au centre d'une de ces petites
-plates-formes en demi-lune, surmontées naguère encore de boutiques en
-pierre, et qui formaient alors des espaces vides au-dessus de chaque
-pile du pont, et en dehors de la chaussée. Un escamoteur s'y était
-établi; il avait dressé une table, et sur cette bible se promenait un
-fort beau singe, en costume complet de diable, noir et rouge, avec la
-queue naturelle, et qui, sans la moindre timidité, tirait force pétards
-et soleils d'artifice, au grand dommage de toutes les barbes et les
-fraises qui n'avaient pas élargi le cercle assez vite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[p. 350]</a></span></p>
-
-<p>Pour son maître, c'était une de ces figures du type bohémien, commun
-cent ans auparavant, déjà rare alors, et aujourd'hui noyé et perdu dans
-la laideur et l'insignifiance de nos têtes bourgeoises: un profil en
-fer de hache, front élevé mais étroit, nez très-long et très-bossu,
-et cependant ne sur-plombant pas comme les nez romains, mais fort
-retroussé au contraire, et dépassant à peine de sa pointe la bouche aux
-lèvres minces très-avancées, et le menton rentré; puis des yeux longs
-et fendus obliquement sous leurs sourcils, dessinés comme un V, et de
-longs cheveux noirs complétant l'ensemble; enfin, quelque chose de
-souple et de dégagé dans les gestes et dans toute l'attitude du corps
-témoignait un drôle adroit de ses membres et brisé de bonne heure à
-plusieurs métiers et à beaucoup d'autres.</p>
-
-<p>Son habillement était un vieux costume de bouffon, qu'il portait avec
-dignité; sa coiffure, un grand chapeau de feutre à larges bords,
-extrêmement froissé et recroquevillé; maître Gonin était le nom que
-tout le monde lui donnait, soit à cause de son habileté et de ses tours
-d'adresse, soit qu'il descendît effectivement de ce fameux jongleur qui
-fonda, sous Charles VII, le théâtre des Enfants-sans-Souci et porta
-le premier le titre de Prince des Sots, lequel, à l'époque de cette
-histoire, avait passé au seigneur d'Engoulevent, qui en soutint les
-prérogatives souveraines jusque devant les parlements.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>V</h4>
-
-
-<h4>LA BONNE AVENTURE</h4>
-
-
-<p>L'escamoteur, voyant amassé un assez bon nombre de gens, commença
-quelques tours de gobelets qui excitèrent une bruyante admiration.
-Il est vrai que le compère avait choisi sa place dans la demi-lune
-avec quelque dessein, et non pas seulement en vue de ne point gêner la
-circulation, comme il paraissait; car de cette façon il n'avait les
-spectateurs que devant lui et <span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[p. 351]</a></span>non derrière.</p>
-
-<p>C'est que véritablement l'art n'était pas alors ce qu'il est devenu
-aujourd'hui, où l'escamoteur travaille entouré de son public. Les
-tours de gobelets terminés, le singe fit une tournée dans la foule,
-recueillant force monnaie, dont il remerciait très-galamment, en
-accompagnant son salut d'un petit cri assez semblable à celui du
-grillon. Mais les tours de gobelets n'étaient que le prélude d'autre
-chose, et, par un prologue fort bien tourné, le nouveau maître Gonin
-annonça qu'il avait en outre le talent de prédire l'avenir par la
-cartomancie, la chiromancie, et les nombres pythagoriques; ce qui ne
-pouvait se payer, mais qu'il ferait pour un sol, dans la seule vue
-d'obliger. En disant cela, il battait un grand jeu de cartes, et son
-singe, qu'il nommait Pacolet, les distribua ensuite avec beaucoup
-d'intelligence à tous ceux qui tendirent la main.</p>
-
-<p>Quand il eut satisfait à toutes les demandes, son maître appela
-successivement les curieux dans la demi-lune par le nom de leurs
-cartes, et leur prédit à chacun leur bonne ou mauvaise fortune, tandis
-que Pacolet, à qui il avait donné un oignon pour loyer de son service,
-amusait la compagnie par les contorsions que ce régal lui occasionnait,
-enchanté à la fois et malheureux, riant de la bouche et pleurant de
-l'œil, faisant à chaque coup de dent un grognement de joie et une
-grimace pitoyable.</p>
-
-<p>Eustache Bouteroue, qui avait pris une carte aussi, se trouva le
-dernier appelé. Maître Gonin regarda avec attention sa longue et naïve
-figure, et lui adressa la parole d'un ton emphatique.</p>
-
-<p>&mdash;Voici le passé: vous avez perdu père et mère; vous êtes depuis six
-ans apprenti drapier sous les piliers des Halles. Voici le présent:
-votre patron vous a promis sa fille unique; il compte se retirer et
-vous laisser son commerce. Pour l'avenir, tendez-moi votre main.</p>
-
-<p>Eustache, très-étonné, tendit sa main; l'escamoteur en examina<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[p. 352]</a></span>
-curieusement les lignes, fronça le sourcil avec un air d'hésitation,
-et appela son singe comme pour le consulter. Celui-ci prit la main, la
-regarda; puis, s'allant poster sur l'épaule de son maître, sembla lui
-parler à l'oreille; mais il agitait seulement ses lèvres très-vite,
-comme font ces animaux lorsqu'ils sont mécontents.</p>
-
-<p>&mdash;Chose bizarre! s'écria enfin maître Gonin, qu'une existence si
-simple dès l'abord, si bourgeoise, tende vers une transformation si
-peu commune, vers un but si élevé!... Ah! mon jeune coquardeau, vous
-romprez votre coque; vous irez haut, très-haut... Vous mourrez plus
-grand que vous n'êtes.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! dit Eustache en soi-même, c'est ce que ces gens-là vous
-promettent toujours. Mais comment donc sait-il les choses qu'il m'a
-dites en premier? Cela est merveilleux!... à moins, toutefois, qu'il ne
-me connaisse de quelque part.</p>
-
-<p>Cependant, il tira de sa bourse l'écu rogné du magistrat, en priant
-l'escamoteur de lui rendre sa monnaie. Peut-être avait-il parlé trop
-bas; mais celui-ci n'entendit point, car il reprit ainsi, en roulant
-l'écu dans ses doigts:</p>
-
-<p>&mdash;Je vois assez que vous savez vivre; aussi j'ajouterai quelques
-détails à la prédiction très-véritable, mais un peu ambiguë, que je
-vous ai faite. Oui, mon compagnon, bien vous a pris de ne me point
-solder d'un sol comme les autres, encore que votre écu perde un bon
-quart; mais n'importe, cette blanche pièce vous sera un miroir éclatant
-où la vérité pure va se refléter.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, observa Eustache, ce que vous m'avez dit de mon élévation,
-n'était-ce donc pas la vérité?</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez demandé votre bonne aventure, et je vous l'ai dite, mais
-la glose y manquait... Çà, comment comprenez-vous le but élevé que j'ai
-donné à votre existence dans ma prédiction?</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends que je puis devenir syndic des drapiers-chaussetiers,
-marguillier, échevin ...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[p. 353]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est bien rentrer de piques noires, bien trouvé sans chandelle!...
-Et pourquoi pas le grand sultan des Turcs, l'Amorabaquin Eh! non, non,
-monsieur mon ami, c'est autrement qu'il faut l'entendre; et, puisque
-vous désirez une explication de cet oracle sibyllin, je vous dirai que,
-dans notre style, <i>aller haut</i> est pour ceux qu'on envoie garder les
-moutons à la lune, de même que <i>aller loin,</i> pour ceux qu'on envoie
-écrire leur histoire dans l'Océan, avec des plumes de quinze pieds ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bon! mais, si vous m'expliquiez encore votre explication, je
-comprendrais sûrement.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont deux phrases honnêtes pour remplacer deux mots: <i>gibet</i> et
-<i>galères.</i> Vous irez haut, et moi loin. Cela est parfaitement indiqué
-chez moi par cette ligne médiane, traversée à angles droits d'autres
-lignes moins prononcées; chez vous, par une ligne qui coupe celle
-du milieu sans se prolonger au delà, et une autre les traversant
-obliquement toutes deux ...</p>
-
-<p>&mdash;Le gibet! s'écria Eustache.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous tenez absolument à une mort horizontale? observa
-maître Gonin. Ce serait puéril; d'autant que vous voici assuré
-d'échapper à toute sorte d'autres fins, où chaque homme mortel est
-exposé. De plus, il est possible que, lorsque messire le Gibet vous
-lèvera par le cou à bras tendu, vous ne soyez plus qu'un vieil homme
-dégoûté du monde et de tout... Mais voici que midi sonne, et c'est
-l'heure où l'ordre du prévôt de Paris nous chasse du pont Neuf jusqu'au
-soir. Or, s'il vous faut jamais quelque conseil, quelque sortilège,
-charme ou philtre à votre usage, dans le cas d'un danger, d'un amour
-ou d'une vengeance, je demeure là-bas; au bout du pont, dans le
-Château-Gaillard. Voyez-vous bien d'ici cette tourelle à pignon?...</p>
-
-<p>&mdash;Un mot encore, s'il vous plaît, dit Eustache en tremblant: serai-je
-heureux en mariage?</p>
-
-<p>&mdash;Amenez-moi votre f<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[p. 354]</a></span>emme, et je vous le dirai... Pacolet, une révérence
-à monsieur, et un baisemain.</p>
-
-<p>L'escamoteur plia sa table, la mit sous son bras, prit le singe sur son
-épaule, et se dirigea vers le Château-Gaillard, en ramageant entre ses
-dents un air très-vieux.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>VI</h4>
-
-
-<h4>CROIX ET MISÈRES</h4>
-
-
-<p>Il est bien vrai qu'Eustache Bouteroue s'allait marier dans peu avec la
-fille du drapier-chaussetier. C'était un garçon sage, bien entendu dans
-le commerce, et qui n'employait point ses loisirs à jouer à la boule ou
-à la paume, comme bien d'autres, mais à faire des comptes, à lire le
-<i>Bocage des six corporations,</i> et à apprendre un peu d'espagnol, qu'il
-était bon qu'un marchand sût parler, comme aujourd'hui l'anglais, à
-cause de la quantité de personnes de cette nation qui habitaient dans
-Paris. Maître Goubard s'étant donc, en six années, convaincu de la
-parfaite honnêteté et du caractère excellent de son commis, ayant de
-plus surpris entre sa fille et lui quelque penchant bien vertueux et
-bien sévèrement comprimé des deux parts, avait résolu de les unir à la
-Saint-Jean d'été, et de se retirer ensuite à Laon, en Picardie, où il
-avait du bien de famille.</p>
-
-<p>Eustache ne possédait cependant aucune fortune; mais l'usage n'était
-point alors général de marier un sac d'écus avec un sac d'écus; les
-parents consultaient quelquefois le goût et la sympathie des futurs
-époux, et se donnaient la peine d'étudier longtemps le caractère,
-la conduite et la capacité des personnes qu'ils destinaient à leur
-alliance; bien différents des pères de famille d'aujourd'hui, qui
-exigent plus de garanties morales d'un domestique qu'ils prennent que
-d'un gendre futur.</p>
-
-<p>Or, la prédictio<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[p. 355]</a></span>n du jongleur avait tellement condensé les idées assez
-peu fluides de l'apprenti drapier, qu'il était demeuré tout étourdi
-au centre de la demi-lune, et n'entendait point les voix argentines
-qui babillaient dans les campaniles de la Samaritaine, et répétaient:
-<i>Midi, midi!...</i> Mais, à Paris, midi sonne pendant une heure, et
-l'horloge du Louvre prit bientôt la parole avec plus de solennité,
-puis celle des Grands-Augustins, puis celle du Châtelet; si bien
-qu'Eustache, effrayé de se voir si fort en retard, se prit à courir
-de toutes ses forces, et, en quelques minutes, eut mis derrière lui
-les rues de la Monnaie, du Borel et Tirechappe; alors, il ralentit son
-pas, et, quand il eut tourné la rue de la Boucherie-de-Beauvais, son
-front s'éclaircit en découvrant les parapluies rouges du carreau des
-Halles, les tréteaux des Enfants-sans-Souci, l'échelle et la croix, et
-la jolie lanterne du pilori coiffée de son toit en plomb. C'était sur
-cette place, sous un de ces parapluies, que sa future, Javotte Goubard,
-attendait son retour. La plupart des marchands aux piliers avaient
-ainsi un étalage sur le carreau des Halles, gardé par une personne de
-leur maison, et servant de succursale à leur boutique obscure. Javotte
-prenait place tous les matins à celui de son père, et, tantôt assise au
-milieu des marchandises, elle travaillait à des nœuds d'aiguillettes,
-tantôt elle se levait pour appeler les passants, les saisissait
-étroitement par le bras, et ne les lâchait guère qu'ils n'eussent fait
-quelque achat; ce qui ne l'empêchait pas d'être, au demeurant, la plus
-timide jeune fille qui jamais eût atteint l'<i>âge d'un vieil bœuf</i> sans
-être encore mariée; toute pleine de grâce, mignonne, blonde, grande,
-et légèrement ployée en avant, comme la plupart des filles du commerce
-dont la taille est élancée et frêle; enfin, rougissant comme une fraise
-aux moindres paroles qu'elle disait hors du service de l'étalage,
-tandis que sur ce point elle ne le cédait à aucune marchande du carreau
-pour le <i>bagout</i> et la <i>platine</i> (style commercial d'alors).</p>
-
-<p>A midi, Eustache venait d'ordinaire la remplacer sous le parapluie
-rouge, pendant qu'elle allait dîner à la boutique avec son père.
-C'était à ce devoir qu'il se rendait en ce moment, craignant fort
-que son retour n'eût impatienté Javotte; mais. d'aussi loin qu'il
-l'aperçut, elle lui parut très-calme, le coude appuyé sur un rouleau de
-marchandises, et fort attentive à la conversation animée et bruyante
-d'un beau militaire, penché sur le même rouleau, et qu<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[p. 356]</a></span>i n'avait pas
-plus l'air d'un chaland que de toute chose que l'on pût s'imaginer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon futur! dit Javotte en souriant à l'inconnu, qui fit un
-léger mouvement de tête sans changer de situation.</p>
-
-<p>Seulement, il toisait le commis de bas en haut, avec ce dédain que
-les militaires témoignent pour les personnes de l'état bourgeois dont
-l'extérieur est peu imposant.</p>
-
-<p>&mdash;Il a un faux air d'un trompette de chez nous, observa-t-il gravement;
-seulement, l'autre a plus de <i>corporance</i> dans les jambes; mais tu
-sais, Javotte, le trompette, dans un escadron, c'est un peu moins qu'un
-cheval, et un peu plus qu'un chien ...</p>
-
-<p>&mdash;Voici mon neveu, dit Javotte à Eustache, en ouvrant sur lui ses
-grands yeux bleus avec un sourire de parfaite satisfaction; il a obtenu
-un congé pour venir à notre noce. Comme cela se trouve bien, n'est-ce
-pas? Il est arquebusier à cheval... Oh! le beau corps! Si vous étiez
-vêtu comme cela, Eustache!... mais vous n'êtes pas assez grand, vous,
-ni assez fort ...</p>
-
-<p>&mdash;Et combien de temps, dit timidement le jeune homme, monsieur nous
-fera-t-il cet avantage de demeurer à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Cela dépend, dit le militaire en se redressant, après avoir fait
-attendre un peu sa réponse. On nous a envoyés dans le Berry pour
-exterminer les <i>croquants;</i> et, s'ils veulent rester tranquilles
-quelque temps encore, je vous donnerai un bon mois; mais, de toute
-façon, à la Saint-Martin, nous viendrons à Paris remplacer le régiment
-de M. d'Humières, et alors je pourrai vous voir tous les jours et
-indéfiniment.</p>
-
-<p>Eustache examinait l'arquebusier à cheval, tant qu'il pouvait le faire
-sans rencontrer ses regards, et, décidément, il le trouvait hors de
-toutes les proportions physiques qui conviennent à un neveu.</p>
-
-<p>&mdash;Quand je dis tous les jours, reprit ce dernier,<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[p. 357]</a></span> je me trompe; car il
-y a, le jeudi, la grande parade... Mais nous avons la soirée, et, de
-fait, je pourrai toujours souper avec vous ces jours-là.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'il compte y dîner les autres? pensa Eustache. Mais vous ne
-m'aviez point dit, demoiselle Goubard, que monsieur votre neveu était
-si ...</p>
-
-<p>&mdash;Si bel homme? Oh! oui, comme il a renforcé! Dame, c'est que voilà
-sept ans que nous ne l'avions vu, ce pauvre Joseph; et, depuis ce
-temps-là, il a passé bien de l'eau sous le pont ...</p>
-
-<p>&mdash;Et, à lui, bien du vin sous le nez, pensa le commis, ébloui de la
-face resplendissante de son neveu futur; on ne se met pas la figure en
-couleur avec de l'eau rougie, et les bouteilles de maître Goubard vont
-danser le branle des morts avant la noce, et peut-être après ...</p>
-
-<p>&mdash;Allons dîner, papa doit s'impatienter, dit Javotte en sortant
-de sa place. Ah! je vais donc te donner le bras, Joseph!... Dire
-qu'autrefois j'étais la plus grande, quand j'avais douze ans et toi
-dix; on m'appelait la maman,.. Mais comme je vais être fière au bras
-d'un arquebusier! Tu me conduiras promener, n'est-ce pas? Je sors si
-peu; je ne puis pas y aller seule; et, le dimanche soir, il faut que
-j'assiste au salut, parce que je suis de la confrérie de la Vierge, aux
-Saints-Innocents; je tiens un ruban du guidon ...</p>
-
-<p>Ce caquetage de jeune fille, coupé à temps égaux par le pas sonnant
-du cavalier, cette forme gracieuse et légère qui sautillait enlacée à
-cette autre massive et roide, se perdirent bientôt dans l'ombre sourde
-des piliers qui bordent la rue de la Tonnellerie, et ne laissèrent
-aux yeux d'Eustache qu'un brouillard, et à ses oreilles qu'un
-bourdonnement.</p>
-
-
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[p. 358]</a></span></p>
-<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4>
-
-<h4>MISÈRES ET CROIX</h4>
-
-
-<p>Nous avons jusqu'ici emboîté le pas à cette action bourgeoise, sans
-guère mettre à la conter plus de temps qu'elle n'en a mis à se
-poursuivre; et maintenant, malgré notre respect, ou plutôt notre
-profonde estime pour l'observation des unités dans le roman même,
-nous nous voyons contraints de faire faire à l'une des trois un saut
-de quelques journées. Les tribulations d'Eustache, relativement à son
-neveu futur, seraient peut-être assez curieuses à rapporter; mais
-elles furent cependant moins amères qu'on ne le pourrait juger d'après
-l'exposition. Eustache se fut bientôt rassuré <i>à l'endroit</i> de sa
-fiancée: Javotte n'avait fait véritablement que garder une impression
-un peu trop fraîche de ses souvenirs d'enfance qui, dans une vie si
-peu accidentée que la sienne, prenaient une importance démesurée. Elle
-n'avait vu tout d'abord, dans l'arquebusier à cheval, que l'enfant
-joyeux et bruyant, autrefois le compagnon de ses jeux; mais elle ne
-tarda pas à s'apercevoir que cet enfant avait grandi, qu'il avait pris
-d'autres allures, et elle devint plus réservée à son égard.</p>
-
-<p>Quant au militaire, à part quelques familiarités d'habitude, il ne
-faisait point paraître envers sa jeune tante de blâmables intentions;
-il était même de ces gens assez nombreux à qui les honnêtes femmes
-inspirent peu de désirs; et, pour le présent, il disait comme Tabarin,
-<i>que la bouteille était sa mie.</i> Les trois premiers jours de son
-arrivée, il n'avait pas quitté Javotte, et même il la conduisait le
-soir au Cours la Reine, accompagnée seulement de la grosse servante de
-la maison, au grand déplaisir d'Eustache. Mais cela ne dura point; il
-ne tarda pas à s'ennuyer de sa compagnie, et prit l'habitude de sortir
-seul tout le jour, ayant, il est vrai, l'attention de rentrer aux
-heures des repas.</p>
-
-<p>La seule chose donc qui inquiétât le futur époux, c'était de voir ce
-parent si bien établi dans la maison qui allait devenir sienne après
-la noce, qu'il ne paraissait pas facile de l'en évincer avec douceur,
-tant il semblait tous les jours s'y emboîte<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[p. 359]</a></span>r plus solidement. Pourtant
-il n'était neveu de Javotte que par alliance, étant né seulement d'une
-fille que feue l'épouse de maître Goubard avait eue d'un premier
-mariage.</p>
-
-<p>Mais comment lui faire comprendre qu'il tendait à s'exagérer
-l'importance des liens de famille, et qu'il avait, à l'égard des droits
-et des privilèges de la parenté, des idées trop larges, trop arrêtées
-et, en quelque sorte, trop patriarcales?</p>
-
-<p>Cependant, il était probable que bientôt il sentirait de lui-même son
-indiscrétion, et Eustache se vit obligé de prendre patience, <i>ainsi que
-les dames de Fontainebleau quand la cour est à Paris,</i> comme dit le
-proverbe.</p>
-
-<p>Mais la noce faite et parfaite ne changea rien aux habitudes
-de l'arquebusier à cheval, qui même fit espérer qu'il pourrait
-obtenir, grâce à la tranquillité des <i>croquants,</i> de rester à Paris
-jusqu'à l'arrivée de son corps. Eustache tenta quelques allusions
-épigrammatiques, que certaines gens prenaient des boutiques pour des
-hôtelleries, et bien d'autres qui ne furent point saisies, ou qui
-parurent faibles; du reste, il n'osait encore en parler ouvertement à
-sa femme et à son beau-père, ne voulant pas se donner, dès les premiers
-jours de son mariage, une couleur d'homme intéressé, lui qui leur
-devait tout.</p>
-
-<p>Avec cela, la compagnie du soldat n'avait rien de bien divertissant:
-sa bouche n'était que la cloche perpétuelle de sa gloire, laquelle
-était fondée moitié sur ses triomphes dans les combats singuliers qui
-le rendaient la terreur de l'armée, moitié sur ses prouesses contre
-les <i>croquants,</i> malheureux paysans français à qui les soldats du roi
-Henri faisaient la guerre pour n'avoir pu payer la taille, et qui ne
-paraissaient pas près de jouir de la célèbre <i>poule au pot</i> ...</p>
-
-<p>Ce caractère de vanterie excessive était alors assez commun, ainsi
-qu'on le voit par les types des Taillebras et des capitans Matamores,
-reproduits sans cesse dans les pièces comiques de l'époque, et doit,
-je pense, être attribué à l'irruption victorieuse de la Gascogne dans
-Paris, à la suite du Navarrois. Ce travers s'affaiblit bientôt en
-s'élargissant, et, quelques années après, le baron de Fœneste en fut
-le portrait déjà bi<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[p. 360]</a></span>en adouci, mais d'un comique plus parfait, et enfin
-la comédie du <i>Menteur</i> le montra, en 1662, réduit à des proportions
-presque communes.</p>
-
-<p>Mais ce qui, dans les façons du militaire, choquait le plus le bon
-Eustache, c'était une tendance perpétuelle à le traiter en petit
-garçon, à mettre en lumière les côtés peu favorables de sa physionomie,
-et enfin à lui donner en toute occasion vis-à-vis de Javotte une
-couleur ridicule, fort désavantageuse dans ces premiers jours où un
-nouveau marié a besoin de s'établir sur un pied respectable, et de
-prendre position pour l'avenir; ajoutez aussi qu'il fallait peu de
-chose pour froisser l'amour-propre tout neuf et tout roide encore d'un
-homme établi en boutique, patenté et assermenté.</p>
-
-<p>Une dernière tribulation ne tarda pas à combler la mesure. Comme
-Eustache allait faire partie du guet des métiers, et qu'il ne voulait
-pas, comme l'honnête maître Goubard, faire son service en habit
-bourgeois et avec une hallebarde prêtée par le quartier, il avait
-acheté une épée à coquille qui n'avait plus de coquille, une salade
-et un haubergeon en cuivre rouge que menaçait déjà le marteau d'un
-chaudronnier, et, ayant passé trois jours à les nettoyer et à les
-fourbir, il parvint à leur donner un certain lustre qu'ils n'avaient
-pas auparavant; mais, quand il s'en revêtit et qu'il se promena
-fièrement dans sa boutique en demandant s'il avait bonne grâce à porter
-le harnois, l'arquebusier se prit à rire <i>comme un tas de mouches au
-soleil,</i> et l'assura qu'il avait l'air d'avoir sur lui sa batterie de
-cuisine.</p>
-
-
-
-<hr />
-<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4>
-
-<h4>LA CHIQUENAUDE</h4>
-
-<p>Tout étant disposé de la sorte, il arriva qu'un soir, c'était le 12 ou
-le 13, un jeudi toujours, Eustache ferma sa boutique de bonne heure;
-chose qu'il ne se fût pas permise sans l'absence de maître Goubard, qui
-était parti l'avant-veille pour voir son bien en Picardie, parce qu'il
-comptait y aller demeurer trois mois plus tard, quand son successeur
-serait solidement établi en son lieu, et posséderait pleinement la
-confiance des pratiques et des autres marchands.</p>
-
-<p>Or, l'arquebusier, revenant ce soir-là, comme <span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[p. 361]</a></span>de coutume, trouva
-la porte close et les lumières éteintes. Cela l'étonna beaucoup,
-la guette n'étant pas sonnée au Châtelet; et, comme il ne rentrait
-point d'ordinaire sans être un peu animé par le vin, sa contrariété
-se produisit par un gros juron qui fit tressaillir Eustache dans
-son entre-sol, où il n'était pas couché encore, s'effrayant déjà de
-l'audace de sa résolution.</p>
-
-<p>&mdash;Holà! hé! cria l'autre en donnant un coup de pied dans la porte,
-c'est donc ce soir fête? c'est donc la Saint-Michel, la fête des
-drapiers, des tire-laine et des vide-goussets?...</p>
-
-<p>Et il tambourinait du poing sur la devanture; mais cela ne produisit
-pas plus d'effet que s'il eût pilé de l'eau dans un mortier.</p>
-
-<p>&mdash;Ohé! mon oncle et ma tante!... voulez-vous donc me faire coucher
-en plein vent, sur le grès, au risque d'être gâté par les chiens
-et les autres bêtes?... Holà! hé! Diantre soit des parents! Ils en
-sont corbleu capables! Et la nature donc, manants! Ho! ho! descends
-vitement, bourgeois, c'est de l'argent qu'on t'apporte!... Le cancre te
-vienne, vilain maroufle!</p>
-
-<p>Toute cette harangue du pauvre neveu n'émouvait aucunement le visage de
-bois de la porte; il usait à rien ses paroles comme le vénérable Bède
-prêchant à un tas de pierres.</p>
-
-<p>Mais, quand les portes sont sourdes, les fenêtres ne sont pas
-aveugles, et il y a un moyen fort simple de leur éclaircir le regard;
-le soldat se fit tout d'un coup ce raisonnement; il sortit de la
-galerie sombre des piliers, se recula jusqu'au milieu de la rue
-de la Tonnellerie, et, ramassant à ses pieds un tesson, l'adressa
-si bien, qu'il éborgna l'une des petites fenêtres de l'entre-sol.
-C'est un incident à quoi Eustache n'avait nullement songé, un point
-d'interrogation formidable à cette question où<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[p. 362]</a></span> se résumait tout le
-monologue du militaire: «Pourquoi donc n'ouvre-t-on pas la porte?...»</p>
-
-<p>Eustache prit subitement une résolution; car un couard qui s'est monté
-la tête ressemble à un vilain qui se met en dépense, et pousse toujours
-les choses à l'extrême; mais, de plus, il avait à cœur de se bien
-montrer une fois devant sa nouvelle épouse, qui pouvait avoir pris
-pour lui peu de respect en le voyant depuis plusieurs jours servir de
-quintaine au militaire, avec cette différence que la quintaine rend
-quelquefois de bons coups pour ceux qu'on lui porte continuellement. Il
-tira donc son feutre de travers, et eut dégringolé l'escalier étroit
-de son entre-sol avant que Javotte songeât à l'arrêter. Il décrocha
-sa rapière en passant dans l'arrière-boutique, et seulement quand il
-sentit dans sa main brûlante le froid de la poignée en cuivre, il
-s'arrêta un instant et ne chemina plus qu'avec des pieds de plomb vers
-sa porte, dont il tenait la clef de l'autre main. Mais une seconde
-vitre qui se cassa avec grand bruit, et les pas de sa femme qu'il
-entendit derrière les siens, lui rendirent toute sou énergie; il ouvrit
-précipitamment la porte massive, et se planta sur le seuil avec son
-épée nue, comme l'archange à l'<i>huis du paradis terrien.</i></p>
-
-<p>&mdash;Que veut donc ce coureur de nuit? ce méchant ivrogne à un sou le pot?
-ce casseur de plats fêlés?... cria-t-il d'un ton qui eût été tremblant
-pour peu qu'il l'eût pris deux notes plus bas. Est-ce de la façon qu'on
-se comporte avec les gens honnêtes?... Çà, tournez-nous les talons sans
-retard, et vous en allez dormir sous les charniers avec vos pareils, ou
-j'appelle mes voisins et les gens du guet pour vous prendre!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! voilà comme tu chantes à présent, coquecigrue? on t'a donc
-sifflé ce soir avec une trompette?... Oh bien, c'est différent!...
-j'aime à te voir parler tragiquement comme Tranchemontagne, et les gens
-de cœur sont mes mignons... Viens çà que je t'accole, picrochole!...</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en, ribleur! Entends-tu les voisins s'éveiller au bruit et qui
-vont te conduire au premier corps de garde, comme un affronteur et un
-larron? va-t'en donc sans plus d'esclandre, et ne reviens point!</p>
-
-<p>Mais, au contraire, le soldat s'avançait entre les piliers, ce qui
-émoussa un peu la fin de la réplique d'Eustache.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien parlé! dit-il à ce dernier: l'avis est honnête et mérite
-qu'on le paye.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[p. 363]</a></span></p>
-
-<p>Le temps de compter deux, il était tout près et avait lâché sur le nez
-du jeune marchand drapier une chiquenaude à le lui rendre cramoisi.</p>
-
-<p>&mdash;Garde tout, si tu n'as pas de monnaie! s'écria-t-il; et sans adieu,
-mon oncle!</p>
-
-<p>Eustache ne put endurer patiemment cet affront, plus humiliant encore
-qu'un soufflet, devant sa nouvelle épouse, et, nonobstant les efforts
-qu'elle faisait pour le retenir, il s'élança vers son adversaire, qui
-s'en allait, et lui porta un coup de taillant qui eût fait honneur
-au bras du preux Roger, si l'épée eût été une <i>balisarde;</i> mais elle
-ne coupait plus depuis les guerres de religion, et n'entama point le
-buffle du soldat; celui-ci lui saisit aussitôt les deux mains dans
-les siennes, de telle sorte que l'épée tomba d'abord, et qu'ensuite
-le patient se mit à crier si haut, qu'il ne le pouvait davantage,
-allongeant de furieux coups de pied sur les bottes molles de son
-<i>tourmenteur.</i></p>
-
-<p>Heureusement que Javotte s'interposa, car les voisins regardaient bien
-la lutte par leurs fenêtres, mais ne songeaient guère à descendre
-pour y mettre fin; et Eustache, tirant ses doigts bleuâtres de l'étau
-naturel qui les avait serrés, eut à les frotter longtemps pour leur
-faire perdre la figure carrée qu'ils y avaient prise.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te crains pas, s'écria-t-il, et nous nous reverrons! Trouve-toi,
-si tu as seulement le cœur d'un chien, trouve-toi demain matin au
-Pré-aux-Clercs!... A six heures, bélître, et nous nous battrons à mort,
-coupe-jarret!</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[p. 364]</a></span></p>
-<p>&mdash;L'endroit est bien choisi, mon championnet, et nous ferons en
-gentilshommes! A demain donc; par Saint-Georges, la nuit te paraîtra
-courte!</p>
-
-<p>Le militaire prononça ces mots avec un ton de considération qu'il
-n'avait pas montré jusque-là. Eustache se retourna fièrement vers sa
-femme; son cartel l'avait grandi de six empans. Il ramassa son épée et
-poussa sa porte à grand bruit.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>IX</h4>
-
-
-<h4>LE CHATEAU GAILLARD</h4>
-
-
-<p>Le jeune marchand drapier, en se réveillant, se trouva tout dégrisé de
-son courage de la veille. Il ne fit point difficulté de s'avouer qu'il
-avait été très-ridicule en proposant un duel à l'arquebusier, lui qui
-ne savait manier d'autre arme que la demi-aune, dont il s'était escrimé
-souvent, du temps de son apprentissage, avec ses compagnons dans le
-clos des Chartreux. Partant, il ne tarda guère à prendre la ferme
-résolution de rester chez lui et de laisser son adversaire promener son
-béjaune dans le Pré-aux-Clercs, en se balançant sur ses pieds comme un
-<i>oison bridé.</i></p>
-
-<p>Quand l'heure fut passée, il se leva, ouvrit sa boutique et ne parla
-point à sa femme de la scène de la veille, comme elle évita, de son
-côté, d'y faire la moindre allusion. Ils déjeunèrent silencieusement;
-après quoi, Javotte alla, comme à l'ordinaire, s'établir sous le
-parapluie rouge, laissant son mari occupé, avec sa servante, à visiter
-une pièce de drap et à en marquer les défauts. Il faut bien dire qu'il
-tournait souvent les yeux vers la porte, et tremblait à chaque instant
-que son redoutable parent ne vînt lui reprocher sa couardise et son
-manque de parole. Or, vers huit heures et demie, il aperçut de
-loin l'uniforme de l'arquebusier poindre sous la galerie des piliers,
-encore baignée d'ombre, comme un reitre de Rembrandt, qui luit par
-trois paillettes, celle du morion, celle du haubert et celle du nez;
-funeste apparition qui s'agrandissait et s'éclaircissait rapidement,
-et dont le pas mé<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[p. 365]</a></span>tallique semblait battre chaque minute de la dernière
-heure du drapier.</p>
-
-<p>Mais le même uniforme ne recouvrait point le même moule, et, pour
-parler plus simplement, c'était un militaire compagnon de l'autre,
-qui s'arrêta devant la boutique d'Eustache, remis à grand'peine de sa
-frayeur, et lui adressa la parole d'un ton très-calme et très-civil.</p>
-
-<p>Il lui fit connaître d'abord que son adversaire, l'ayant attendu
-pendant deux heures au lieu du rendez-vous sans le voir arriver,
-et jugeant qu'un accident imprévu l'avait empêché de s'y rendre,
-retournerait le lendemain, à la même heure, au même endroit, y
-demeurerait le même espace de temps, et que, si c'était sans plus de
-succès, il se transporterait ensuite à sa boutique, lui couperait les
-deux oreilles, et les lui mettrait dans sa poche, comme avait fait,
-en 1605, le célèbre Brusquet à un écuyer du duc de Chevreuse pour le
-même sujet, action qui obtint l'applaudissement de la cour et fut
-généralement trouvée de bon goût.</p>
-
-<p>Eustache répondit à cela que son adversaire faisait tort à son
-courage par une menace pareille, et qu'il aurait à lui rendre raison
-doublement; il ajouta que l'obstacle ne venait point d'une autre cause
-que de ce qu'il n'avait pu trouver encore quelqu'un pour lui servir de
-second.</p>
-
-<p>L'autre parut satisfait de cette explication, et voulut bien instruire
-le marchand qu'il trouverait d'excellents <i>seconds</i> sur le pont Neuf,
-devant la Samaritaine, où ils se promenaient d'ordinaire; gens qui
-n'avaient point d'autre profession, et qui, pour un écu, se chargeaient
-d'embrasser la querelle de qui que ce fût, et même d'apporter des
-épées. Après ces observations, il fit un salut profond, et se retira.</p>
-
-<p>Eustache, resté seul, se mit à songer, et demeura longtemps dans
-cet état de perplexité: son esprit <i>fourchait</i> à trois résolutions
-principales. Tantôt il voulait donner avis au lieutenant civil
-de l'importunité du militaire et de ses menaces, et lui demander
-l'autorisation de porter des armes pour sa défense; mais cela
-aboutissait toujours à un combat. Ou bien il se décidait à se
-rendre sur le terrain, en avertissant les sergents, de façon qu'ils
-arrivassent au moment même où le duel commencerait; mais ils pouvaient
-arriver quand il serait fini. Enfin, il songeait aussi à s'en aller
-consulter le bohémien du pont Neuf, et c'est à cela qu'il se résolut en
-dernier lieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[p. 366]</a></span></p>
-
-<p>A midi, la servante remplaça, sous le parapluie rouge, Javotte, qui
-vint dîner avec son mari; celui-ci ne lui parla point, pendant le
-repas, de la visite qu'il avait reçue; mais il la pria ensuite de
-garder la boutique pendant qu'il irait <i>faire l'article</i> chez un
-gentilhomme nouvellement arrivé, et qui voulait se faire habiller. Il
-prit en effet son sac d'échantillons, et se dirigea vers le pont Neuf.</p>
-
-<p>Le Château-Gaillard, situé au bord de l'eau, à l'extrémité méridionale
-du pont, était un petit bâtiment surmonté d'une tour ronde, qui avait
-servi de prison dans son temps, mais qui maintenant commençait à se
-ruiner et se crevasser, et n'était guère habitable que pour ceux qui
-n'avaient point d'autre asile. Eustache, après avoir marché quelque
-temps d'un pas mal assuré parmi les pierres dont le sol était couvert,
-rencontra une petite porte au centre de laquelle une souris chauve
-était clouée. Il y frappa doucement, et le singe de maître Gonin lui
-ouvrit aussitôt en levant un loquet, service auquel il était dressé,
-comme le sont quelquefois les chats domestiques.</p>
-
-<p>L'escamoteur était à une table et lisait. Il se retourna gravement, et
-fit signe au jeune homme de s'asseoir sur un escabeau. Quand celui-ci
-lui eut conté son aventure, il l'assura que c'était la chose du monde
-la moins fâcheuse, mais qu'il avait bien fait de s'adresser à lui.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un <i>charme</i> que vous demandez, ajouta-t-il, un charme magique
-pour vaincre votre adversaire à coup sûr; n'est-ce pas cela qu'il vous
-faut?</p>
-
-<p>&mdash;Oui-da, si cela se peut.</p>
-
-<p>&mdash;Bien q<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[p. 367]</a></span>ue tout le monde se mêle d'en composer, vous n'en trouverez
-nulle part d'aussi assurés que les miens; encore ne sont-ils pas, comme
-d'aucuns, formés par art diabolique; mais ils résultent d'une science
-approfondie de la blanche magie, et ne peuvent, en aucune façon,
-compromettre le salut de l'âme.</p>
-
-<p>&mdash;Bon cela! dit Eustache; autrement, je me garderais d'en user. Mais
-combien coûte votre œuvre magique? car encore faut-il que je sache si
-je la pourrai payer.</p>
-
-<p>&mdash;Songez que c'est la vie que vous achetez là, et la gloire encore
-par-dessus. Ce point convenu, pensez-vous que, pour ces deux choses
-excellentes, on puisse exiger moins que cent écus?</p>
-
-<p>&mdash;Cent diables pour t'emporter! grommela Eustache, dont la figure
-s'obscurcit; c'est plus que je ne possède!... Et que me sera la vie
-sans pain et la gloire sans habits? Encore peut-être est-ce là une
-fausse promesse de charlatan dont on leurre les personnes crédules.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne payerez qu'après.</p>
-
-<p>&mdash;C'est quelque chose... Enfin, quel gage en voulez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Votre main seulement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien donc... Mais je suis un grand fat d'écouter vos sornettes! Ne
-m'avez-vous pas prédit que je finirais par la hart?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, et je ne m'en dédis point.</p>
-
-<p>&mdash;Or donc, si cela est, qu'ai-je à redouter de ce duel?</p>
-
-<p>&mdash;Rien, sinon quelques estocades et estafilades, pour ouvrir à votre
-âme les portes plus grandes... Après cela, vous serez ramassé et
-hissé néanmoins à la <i>demi-croix,</i> haut et court, mort ou vif, comme
-l'ordonnance le porte; et ainsi votre destinée se verra accomplie.
-Comprenez-vous cela?</p>
-
-<p>Le drapier comprit tellement, qu'il s'empressa d'offrir sa main à
-l'escamoteur, en forme de consentement, lui demandant dix jours pour
-trouver la somme, à quoi l'autre s'accorda, après avoir noté sur le mur
-le jour fixe de l'échéance. Ensuite il prit le livre du grand Albert,
-commenté par Corneille Agrippa et l'abbé Trithème, l'ouvrit à l'article
-des <i>combats singuliers,</i> et, pour assurer davantage Eustache que son
-opération n'aurait rien de diabolique, lui dit qu'il pourrait cependant
-réciter ses prières, sans crainte d'y apporter aucun obstacle. Il
-leva alors le couvercle d'un bahut, en tira un pot de terre non
-vernissé, et y fit le mélange de divers ingrédients qui paraissa<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[p. 368]</a></span>ient
-lui être indiqués par son livre, en prononçant à voix basse une sorte
-d'incantation. Quand il eut fini, il prit la main droite d'Eustache,
-qui, de l'autre, faisait le signe de la croix, et l'oignit jusqu'au
-poignet de la mixtion qu'il venait de composer.</p>
-
-<p>Ensuite il tira encore du bahut un flacon très-vieux et très-gras, et,
-le renversant lentement, répandit quelques gouttes sur le dos de la
-main, en prononçant des mots latins qui se rapprochaient de la formule
-que les prêtres emploient pour le baptême.</p>
-
-<p>Alors seulement, Eustache ressentit dans tout le bras une sorte de
-commotion électrique qui l'effraya beaucoup; sa main lui sembla
-comme engourdie, et cependant, chose bien étrange, elle se tordit et
-s'allongea plusieurs fois à faire craquer ses articulations, comme un
-animal qui s'éveille; puis il ne sentit plus rien, la circulation parut
-se rétablir, et maître Gonin s'écria que tout était fini, et qu'il
-pouvait bien à présent défier à l'épée les <i>plus roides</i> plumets de
-la cour et de l'armée, et leur percer des boutonnières pour tous les
-boutons inutiles dont la mode surchargeait alors leurs vêtements.</p>
-
-
-
-<hr />
-<h4><a name="X" id="X">X</a></h4>
-
-<h4>LE PRÉ-AUX-CLERCS</h4>
-
-
-<p>Le lendemain matin, quatre hommes traversaient les vertes allées du
-Pré-aux-Clercs en cherchant un endroit convenable et suffisamment
-écarté. Arrivés au pied du petit coteau qui bordait la partie
-méridionale, ils s'arrêtèrent sur l'emplacement d'un jeu de boules,
-qui leur parut un terrain très-propre à s'escrimer commodéme<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[p. 369]</a></span>nt. Alors,
-Eustache et son adversaire mirent bas leurs pourpoints, et les témoins
-les visitèrent, selon l'usage, <i>sous la chemise et sous les chausses.</i>
-Le drapier n'était pas sans émotion, mais pourtant il avait foi dans
-le charme du bohémien; car on sait que jamais les opérations magiques,
-charmes, philtres et <i>envoultements</i> n'eurent plus de crédit qu'à cette
-époque, où ils donnèrent lieu à tant de procès dont les registres
-des parlements sont remplis, et dans lesquels les juges eux-mêmes
-partageaient la crédulité générale.</p>
-
-<p>Le témoin d'Eustache, qu'il avait pris sur le pont Neuf et payé un
-écu, salua l'ami de l'arquebusier, et lui demanda s'il était dans
-l'intention de se battre aussi; l'autre lui ayant fait réponse que non,
-il se croisa les bras avec indifférence, et se recula pour voir faire
-les champions.</p>
-
-<p>Le drapier ne put se garder d'un certain mal de cœur quand son
-adversaire lui fit le salut d'armes, qu'il ne rendit point. Il
-demeurait immobile, tenant son épée devant lui comme un cierge, et si
-mal planté sur ses jambes, que le militaire, qui au fond n'avait pas le
-cœur mauvais, se promit bien de ne lui faire qu'une égratignure. Mais
-à peine les rapières se furent-elles touchées, qu'Eustache s'aperçut
-que sa main entraînait son bras en avant, et se démenait d'une rude
-façon. Pour mieux dire, il ne la sentait plus que par le tiraillement
-puissant qu'elle exerçait sur les muscles de son bras; ses mouvements
-avaient une force et une élasticité prodigieuses, que l'on pourrait
-comparer à celle d'un ressort d'acier; aussi le militaire eut-il le
-poignet presque faussé en parant le coup de tierce; mais le coup de
-quarte envoya son épée à dix pas, tandis que celle d'Eustache, sans se
-reprendre et du même mouvement dont elle était lancée, lui traversa
-le corps si violemment, que la coquille s'imprima sur sa poitrine.
-Eustache, qui ne s'était pas fendu, et que la main avait entraîné par
-une secousse imprévue, se fût brisé la tête en tombant de toute sa
-longueur si elle n'eût porté sur le ventre de sou adversaire.</p>
-
-<p>&mdash;Tudieu, quel poignet!... s'écria le témoin du soldat; ce gars-là en
-remontrerait au chevalier <i>Tord-Chêne!</i> Il n'a pas la grâce pour lui,
-ni le physique; mais, pour la roideur du bras, c'est pire qu'un arc du
-pays de Galles!</p>
-
-<p>Cependant, Eustache s'était relevé avec l'aide de son témoin, et
-demeura un instant absorbé sur ce qui venait de se pa<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[p. 370]</a></span>sser; mais,
-quand il put distinguer clairement l'arquebusier étendu à ses pieds,
-et que l'épée fixait en terre, comme un crapaud cloué dans un cercle
-magique, il se prit à fuir de telle sorte, qu'il oublia sur l'herbe son
-pourpoint des dimanches, tailladé et garni de passements de soie.</p>
-
-<p>Or, comme le soldat était bien mort, les deux seconds n'avaient rien à
-gagner en restant sur le terrain, et ils s'éloignèrent rapidement. Ils
-avaient fait une centaine de pas, quand celui d'Eustache s'écria en se
-frappant le front:</p>
-
-<p>&mdash;Et mon épée que j'avais prêtée, et que j'oublie!</p>
-
-<p>Il laissa l'autre poursuivre son chemin, et, revenu au lieu du combat,
-se mit à retourner curieusement les poches du mort, où il ne trouva que
-des dés, un bout de ficelle et un jeu de tarots sale et écorné.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Floutière</i> et puis <i>floutière!</i> murmura-t-il; encore un marpaut
-qui n'a ni <i>michon</i> ni <i>tocante!</i> Le <i>glier t'entrolle,</i> souffleur de
-mèches!</p>
-
-<p>L'éducation encyclopédique du siècle nous dispense d'expliquer, dans
-cette phrase, autre chose que le dernier terme, lequel faisait allusion
-à l'état d'arquebusier du défunt.</p>
-
-<p>Notre homme, n'osant rien emporter de l'uniforme, dont la vente l'eût
-pu compromettre, se borna à tirer les bottes du militaire, les roula
-sous sa cape avec le pourpoint d'Eustache, et s'éloigna en maugréant.</p>
-
-
-
-<h4>XI</h4>
-
-
-<h4>OBSESSION</h4>
-
-
-<p>Le drapier fut plusieurs jours sans sortir de chez lui, le cœur navré
-de cette mort tragique, qu'il avait causée pour des offenses assez
-légères et par un moyen condamnable et damnable, en ce monde comme en
-l'autre. Il y avait des instants où il considérait tout cela comme
-un rêve, et, n'eût été son pourpoint oublié sur l'herbe, témoin
-irrécusable qui <i>brillait par son absence,</i> il eût démenti l'exactitude
-de sa mémoire.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[p. 371]</a></span></p>
-<p>Un soir, enfin, il voulut se brûler les yeux à l'évidence, et se
-rendit au Pré-aux-Clercs comme pour s'y promener. Sa vue se troubla
-en reconnaissant le jeu de boules où le duel avait eu lieu, et il fut
-obligé de s'asseoir. Des procureurs y jouaient, comme c'est leur usage
-avant souper; et Eustache, dès que le brouillard qui couvrait ses yeux
-se fut dissipé, crut distinguer sur le terrain uni, entre les pieds
-écartés de l'un d'eux, une large plaque de sang.</p>
-
-<p>Il se leva convulsivement, et pressa sa marche pour sortir de la
-promenade, ayant toujours devant les yeux la plaque de sang qui,
-gardant sa forme, se posait sur tous les objets où son regard
-s'arrêtait en passant, comme ces taches livides qu'on voit longtemps
-voltiger autour de soi quand on a fixé les yeux sur le soleil.</p>
-
-<p>En revenant chez lui, il crut s'apercevoir qu'on l'avait suivi; alors
-seulement, il songea que des gens de l'hôtel de la reine Marguerite,
-devant lequel il avait passé l'autre matin et ce soir-là même,
-l'avaient peut-être reconnu; et, quoique les lois sur le duel ne
-fussent point à cette époque exécutées à la rigueur, il réfléchit
-qu'on pouvait fort bien juger à propos de faire pendre un pauvre
-marchand pour l'enseignement des gens de cour, auxquels on n'osait
-point alors s'attaquer comme on le fit plus tard.</p>
-
-<p>Ces pensées et plusieurs autres lui procurèrent une nuit fort agitée:
-il ne pouvait fermer l'œil un instant sans voir mille gibets lui
-montrer les poings, de chacun desquels pendait au bout d'une corde un
-mort qui se tordait de rire horriblement, ou un squelette dont les
-côtes se dessinaient avec netteté sur la face large de la lune.</p>
-
-<p>Mais une idée heureuse vint balayer toutes ces visions fourchues:
-Eustache se ressouvint du lieutenant civil, vieille pratique de son
-beau-père, et qui lui avait déjà fait un accueil assez bienveillant; il
-se promit d'aller le lendemain le trouver, et de se confier entièrement
-à lui, persuadé qu'il le protégerait au moins en considération de
-Javotte, qu'il avait vue et caressée toute petite, et de maître<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[p. 372]</a></span>
-Goubard, dont il faisait grande estime. Le pauvre marchand s'endormit
-enfin et reposa jusqu'au matin sur l'oreiller de cette bonne résolution.</p>
-
-<p>Le lendemain, vers neuf heures, il frappait à la porte du magistrat. Le
-valet de chambre, supposant qu'il venait pour prendre mesure d'habits,
-ou pour proposer quelque achat, l'introduisit aussitôt près de son
-maître, qui, à demi renversé dans un grand fauteuil à oreillettes,
-faisait une lecture réjouissante. Il tenait à la main l'ancien poëme de
-Merlin Coccaie, et se délectait singulièrement du récit des prouesses
-de Balde, le vaillant prototype de Pantagruel, et plus encore des
-subtilités et larronneries sans égales de Cingar, ce grotesque patron
-sur lequel notre Panurge se modela si heureusement.</p>
-
-<p>Maître Chevassut en était à l'histoire des moutons, dont Cingar
-débarrasse la nef en jetant à la mer celui qu'il a payé, et que tous
-les autres suivent aussitôt, quand il s'aperçut de la visite qui lui
-venait, et, posant le livre sur une table, se tourna vers son drapier
-d'un air de belle humeur.</p>
-
-<p>Il le questionna sur la santé de sa femme et de son beau-père, et lui
-fit toute sorte de plaisanteries banales touchant son nouvel état
-de marié. Le jeune homme prit occasion de ce propos pour en venir à
-son aventure, et, ayant récité toute la suite de sa querelle avec
-l'arquebusier, encouragé par l'air paterne du magistrat, lui fit aussi
-l'aveu du triste dénoûment qu'elle avait eu.</p>
-
-<p>L'autre le regarda avec le même étonnement que s'il eût été le
-bon géant Fracasse de son livre, ou le fidèle Falquet qui avait
-l'arrière-train d'un lévrier, au lieu de maître Eustache Bouteroue,
-marchand sous les piliers; car, encore qu'il eût appris déjà que l'on
-soupçonnait ledit Eustache, il n'avait pu donner la moindre créance
-à ce rapport, à ce fait d'armes d'une épée clouant contre terre un
-soldat du roi, attribué à un courtaud de boutique, haut de taille comme
-Gribouille ou Triboulet.</p>
-
-<p>Mais, quand il ne put douter davantage du fait, il assura le pauvre
-drapier qu'il ferait de tout son pouvoir pour assourdir la chose e<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[p. 373]</a></span>t
-pour dépister de sa trace les gens de justice, lui promettant, pourvu
-que les témoins ne l'accusassent point, qu'il pourrait bientôt vivre en
-repos et <i>franc du collier.</i></p>
-
-<p>Maître Chevassut l'accompagnait même jusqu'à la porte en lui réitérant
-ses assurances, quand, au moment de prendre humblement congé de lui,
-Eustache s'avisa de lui appliquer un soufflet à lui effacer la figure,
-un soufflet qui fit au magistrat une face mi-partie de rouge et de bleu
-comme l'écusson de Paris, de quoi il demeura plus étonné <i>qu'un fondeur
-de cloches,</i> ouvrant la bouche d'un pied ou deux, et aussi incapable de
-parler qu'un poisson privé de sa langue.</p>
-
-<p>Le pauvre Eustache fut si épouvanté de cette action, qu'il se précipita
-aux pieds de maître Chevassut, et lui demanda pardon de son irrévérence
-avec les termes les plus suppliants et les plus piteuses protestations,
-jurant que c'était quelque mouvement convulsif imprévu, où sa volonté
-n'entrait pour rien, et dont il espérait miséricorde de lui comme
-du bon Dieu. Le vieillard le releva, plus étonné que colère; mais
-à peine Eustache fut-il sur ses pieds, qu'il donna, du revers de sa
-main, sur l'autre joue, un pendant à l'autre soufflet, tel que les cinq
-doigts y imprimèrent un <i>bon creux</i> où l'on aurait pu les mouler.</p>
-
-<p>Pour cette fois, cela devenait insupportable, et maître Chevassut
-courut à sa sonnette pour appeler ses gens; mais le drapier le
-poursuivit, continuant la danse, ce qui formait une scène singulière,
-parce qu'à chaque maître soufflet dont il gratifiait son protecteur,
-le malheureux se confondait en excuses larmoyantes et en supplications
-étouffées, dont le contraste avec son action était des plus
-réjouissantes; mais en vain cherchait-il à s'arrêter dans les élans où
-sa main l'entraînait, il semblait un enfant qui tient un grand oiseau
-par une corde attachée à sa patte. L'oiseau tire par tous les coins de
-sa chambre l'enfant effrayé, qui n'ose le laisser envoler, et qui n'a
-point la force de l'arrêter. Ainsi, le malencontreux Eustache était
-tiré par sa main à la poursuite du lieutenant civil, qui tournait
-autour des tables et des chaises, et sonnait et criait, outré de rage
-et de souffrance. Enfin les valets entrèrent, s'emparèrent d'Eustache
-Bouteroue, et le jetèrent à bas étouffant et défaillant. Maître
-Chevassut, qui ne croyait guère à la magie blanche, ne devait penser
-autre chose sinon qu'il avait été joué et maltraité par le jeune homme
-pour quelque raison qu'il ne pouvait s'expliquer; aussi fit-il chercher
-les sergents, auxquels il abandonna son homme sous la double accusation
-de meurtre en duel et d'outrages manuels à un magistrat dans son propre
-logis. Eustache ne sortit de sa défaillance qu'au grincement des
-verrous ouvrant le cachot qu'on lui destinait.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis innocent!... cria-t-il au geôlier qui l'y poussait.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vertubleu! lui répliqua gravement cet homme, où donc cr<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[p. 374]</a></span>oyez-vous
-être? Nous n'en avons jamais ici que de ceux-là!</p>
-
-
-
-<hr />
-<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4>
-
-<h4>D'ALBERT LE GRAND ET DE LA MORT</h4>
-
-
-<p>Eustache avait été descendu dans une de ces logettes du Châtelet dont
-Cyrano disait qu'en l'y voyant, on l'eût pris pour une bougie sous une
-ventouse.</p>
-
-<p>&mdash;Si l'on me donne, ajoutait-il après en avoir visité tous les recoins
-ensemble par une pirouette, si l'on me donne ce vêtement de roc pour un
-habit, il est trop large; si c'est pour un tombeau, il est trop étroit.
-Les poux y ont des dents plus longues que le corps, et l'on y souffre
-sans cesse de la pierre, qui n'est pas moins douloureuse pour être
-extérieure.</p>
-
-<p>Là, notre héros put faire à loisir des réflexions sur sa mauvaise
-fortune, et maudire le fatal secours qu'il avait reçu de l'escamoteur,
-qui avait distrait ainsi un de ses membres de l'autorité naturelle de
-sa tête; d'où toute sorte de désordres devaient résulter forcément.
-Aussi sa surprise fut-elle grande de voir un jour maître Gonin
-descendre en son cachot, et lui demander d'un ton calme comment il s'y
-trouvait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[p. 375]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que le diable te pende avec tes tripes! méchant hâbleur et jeteur de
-sorts, lui fit-il, pour tes enchantements damnés!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce donc? répondit l'autre; suis-je cause pourquoi vous n'êtes
-pas venu le dixième jour faire lever le charme en m'apportant la somme
-dite?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! savais-je aussi qu'il vous fallût si vite cet argent, dit
-Eustache un peu moins haut, à vous qui faites de l'or à volonté, comme
-l'écrivain Flamel?</p>
-
-<p>&mdash;Point, point! fit l'autre, c'est bien le contraire! J'y viendrai sans
-doute, à ce grand œuvre hermétique, étant tout à fait sur la voie; mais
-je n'ai encore réussi qu'à transmuter l'or fin en un fer très-bon et
-très-pur: secret qu'avait aussi trouvé le grand Raymond Lulle sur la
-fin de ses jours ...</p>
-
-<p>&mdash;La belle science! dit le drapier. Çà! vous venez donc m'ôter d'ici à
-la fin; pardigues! c'est bien raison! et je n'y comptais plus guère ...</p>
-
-<p>&mdash;Voici justement l'enclouure, mon compagnon! C'est en effet à quoi je
-compte bientôt réussir, que d'ouvrir ainsi les portes sans clefs, pour
-entrer et sortir; et vous allez voir par quelle opération on y parvient.</p>
-
-<p>Disant cela, le bohémien tira de sa poche son livre d'Albert le
-Grand, et, à la clarté de la lanterne qu'il avait apportée, il lut le
-paragraphe qui suit:</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">
-MOYEN HÉROÏQUE DONT SE SERVENT LES SCÉLÉRATS<br />
-POUR S'INTRODUIRE DANS LES MAISONS<br />
-</p>
-
-<p>«On prend la main coupée d'un pendu, qu'il faut lui avoir achetée avant
-la mort; on la plonge, en ayant soin de la tenir presque fermée, dans
-un vase de cuivre contenant du zimac et du salpêtre, avec de la graisse
-de <i>spondillis.</i> On expose le vase à un feu clair de fougère et de
-verveine; de sorte que la main s'y trouve, au bout d'un quart d'heure,
-parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps. Puis, ayant
-composé une chandelle avec de la graisse de veau marin et du sésame
-de Laponie, on se sert de la main comme d'un martinet pour y tenir
-cette chandelle allumée; et, par tous les lieux où l'on va, la port<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[p. 376]</a></span>ant
-devant soi, les barres tombent, les serrures s'ouvrent, et toutes les
-personnes que l'on rencontre demeurent immobiles. Cette main ainsi
-préparée reçoit le nom de <i>main de gloire.</i>»</p>
-
-<p class="p2">&mdash;Quelle belle invention! s'écria Eustache Bouteroue.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez donc; quoique vous ne m'ayez pas vendu votre main, elle
-m'appartient cependant, parce que vous ne l'avez point dégagée au jour
-convenu, et la preuve de cela est que, une fois l'échéance passée,
-elle s'est conduite, par l'esprit dont elle est possédée de façon que
-je puisse en jouir au plus tôt. Demain, le Parle ment vous jugera à la
-hart; après-demain, la sentence s'accomplira, et, le soir même, je
-cueillerai ce fruit tant convoité et l'accommoderai de la manière qu'il
-faut.</p>
-
-<p>&mdash;Non-da! s'écria Eustache; et je veux, dès demain, dire à <i>messieurs</i>
-tout le mystère.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est bon, faites cela ... et seulement vous serez brûlé vif pour
-avoir usé de magie, ce qui vous habituera par avance à la broche de M.
-le diable... Mais ceci même ne sera point, car votre horoscope porte la
-hart, et rien ne peut vous en distraire!</p>
-
-
-<p>Alors, le misérable Eustache se mit à crier si fort et à pleurer si
-chaudement, que c'était grande pitié.</p>
-
-<p>&mdash;Eh la la! mon ami cher, lui dit doucement maître Gonin, pourquoi se
-bander ainsi contre la destinée?</p>
-
-<p>&mdash;Sainte-Dame! c'est aisé de parler, sanglota Eustache; mais quand la
-mort est là tout proche ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce donc que la mort, que l'on s'en doive tant
-étonner?... Moi, j'estime la mort une rave! «Nul ne meurt avant son
-heure!» dit Sénèque le Tragique. Êtes-vous donc seul son vassal, à
-cette dame camarde? Aussi le suis-je, et celui-là, un tiers, un quart,
-Martin, Philippe!... La mort n'a respect à aucun. Elle est si hardie,
-qu'elle condamne, tue et prend in<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[p. 377]</a></span>différemment papes, empereurs, rois,
-comme prévôts, sergents et autres telles canailles.</p>
-
-<p>»Donc, ne vous affligez point de faire ce que tous les autres feront
-plus tard; leur condition est plus déplorable que la vôtre; car, si la
-mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir. Ainsi, vous
-n'avez plus qu'un jour de ce mal, et la plupart des autres en ont vingt
-ou trente ans, et davantage.</p>
-
-<p>»Un ancien disait: «L'heure qui vous a donné la vie l'a déjà diminuée
-...» Vous êtes en la mort pendant que vous êtes en la vie; car, quand
-vous n'êtes plus en vie, vous êtes après la mort; ou, pour mieux dire
-et bien terminer, la mort ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce
-que vous êtes; mort, parce que vous n'êtes plus!</p>
-
-<p>»Qu'il vous suffise, mon ami, de ces raisonnements, pour vous bien
-encourager à boire cette absinthe sans grimace, et méditez encore d'ici
-là un beau vers de Lucrétius dont voici le sens: «Vivez aussi longtemps
-que vous pourrez, vous n'ôterez rien à l'éternité de votre mort!»</p>
-
-<p>Après ces belles maximes quintessenciées des anciens et des modernes,
-subtilisées et sophistiquées dans le goût du siècle, maître Gonin
-releva sa lanterne, frappa à la porte du cachot, que le geôlier vint
-lui rouvrir, et les ténèbres retombèrent sur le prisonnier comme une
-chape de plomb.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>XIII</h4>
-
-
-<h4>OU L'AUTEUR PREND LA PAROLE</h4>
-
-
-<p>Les personnes qui désireront savoir tous les détails du procès
-d'Eustache Bouteroue en trouveront les pièces dans les <i>Arrêts
-mémorables du Parlement de Paris,</i> qui sont à la bibliothèque des
-manuscrits, et dont M. Paris leur facilitera la recherche avec
-son obligeance accoutumée. Ce procès tient sa place alphabétique
-immédiatement avant celui du baron de Boutteville, très-curieux aussi,
-à cause de la singularité de son duel avec le marquis de Bussi, où,
-pour mieux braver les édits, il vint exprès de Lorraine à Paris, et
-se battit dans la place Royale même, à troi<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[p. 378]</a></span>s heures après midi, et le
-propre jour de Pâques (1627). Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit
-ici. Dans le procès d'Eustache Bouteroue, il n'est question que du
-duel et des outrages au lieutenant civil, et non du charme magique qui
-causa tout ce désordre. Mais une note annexée aux autres pièces renvoie
-au <i>Recueil des histoires tragicques de Belleforest</i> (édition de la
-Haye, celle de Rouen étant incomplète); et c'est là que se trouvent
-encore les détails qui nous restent à donner sur cette aventure, que
-Belleforest intitule assez heureusement <i>Main possédée.</i></p>
-
-
-
-<hr />
-<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4>
-
-<h4>CONCLUSION</h4>
-
-
-<p>Le matin de son exécution, Eustache, que l'on avait logé dans une
-cellule mieux éclairée que l'autre, reçut la visite d'un confesseur,
-qui lui marmonna quelques consolations spirituelles d'un aussi grand
-goût que celles du bohémien, lesquelles ne produisirent guère plus
-d'effet. C'était un tonsuré de ces bonnes familles où l'un des enfants
-est toujours abbé de son nom; il avait un rabat brodé, la barbe cirée
-et tordue en pointe de fuseau, et une paire de moustaches, de celles
-qu'on nomme <i>crocs,</i> troussée très-galamment; ses cheveux étaient fort
-frisés, et il affectait de parler un peu gras pour se donner un langage
-mignard. Eustache, le voyant si léger et si <i>pimpant,</i> n'eut point
-le cœur de lui avouer toute sa <i>coulpe,</i> et se confia en ses propres
-prières pour en obtenir le pardon.</p>
-
-<p>Le prêtre lui donna l'absolution, et, pour passer le temps, comme il
-fallait qu'il demeurât jusqu'à deux heures auprès du condamné, lui
-présenta un livre intitulé <i>les Pleurs de l'âme pénitente, ou le Retour
-du pécheur vers son Dieu.<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[p. 379]</a></span></i> Eustache ouvrit le volume à l'endroit du
-privilège royal, et se mit à le lire avec beaucoup de componction,
-commençant par: <i>Henry, roy de France et de Navarre, à nos amés et
-féaulx,</i> etc., jusqu'à la phrase: <i>A ces causes, voulant traiter
-favorablement ledit exposant ...</i> Là, il ne put s'empêcher de fondre
-en larmes, et rendit le livre en disant que c'était fort touchant et
-qu'il craignait trop de s'attendrir en en lisant davantage. Alors,
-le confesseur tira de sa poche un jeu de cartes fort bien peint, et
-proposa à son pénitent quelques parties où il lui gagna un peu d'argent
-que Javotte lui avait fait passer pour qu'il pût se procurer quelques
-soulagements. Le pauvre homme ne songeait guère à son jeu, mais il est
-vrai aussi que la perte lui était peu sensible.</p>
-
-<p>A deux heures, il sortit du Châtelet, <i>tremblant le grelot</i> en disant
-les patenôtres du singe, et fut conduit sur la place des Augustins,
-entre les deux arcades formant l'entrée de la rue Dauphine et la tête
-du pont Neuf, où il eut l'honneur d'un gibet de pierre. Il montra assez
-de fermeté sur l'échelle, car beaucoup de gens le regardaient, cette
-place d'exécution étant une des plus fréquentées. Seulement, comme,
-pour faire ce grand <i>saut sur rien,</i> on prend le plus de champ que l'on
-peut, dans le moment où l'exécuteur s'apprêtait à lui passer la corde
-au cou, avec autant de cérémonie que si c'eût été la Toison d'or, car
-ces sortes de personnes, exerçant leur profession devant le public,
-mettent d'ordinaire beaucoup d'adresse et même de grâce dans les choses
-qu'ils font, Eustache le pria de vouloir bien arrêter un instant, qu'il
-eût débridé encore deux oraisons à saint Ignace et à saint Louis de
-Gonzague, qu'il avait, entre tous les autres saints, réservés pour
-les derniers, comme n'ayant été béatifiés que cette même année 1609;
-mais cet homme lui fit réponse que le public qui était là avait ses
-affaires, et qu'il était malséant de le faire attendre autant pour un
-si petit spectacle qu'une simple pendaison; la corde qu'il serrait
-cependant en le poussant hors de l'échelle coupa en deux la repartie
-d'Eustache.</p>
-
-<p>On assure que, lorsque tout semblait terminé et que l'exécuteur
-s'allait retirer chez lui, maître Gonin se montra à une des embrasures
-du Château-Gaillard, qui donnait du côté de la place.</p>
-
-<p>Aussitôt, bien que le corps du drapier fût parfaitement lâche et
-inanimé<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[p. 380]</a></span>, son bras se leva, et sa main s'agita joyeusement comme la
-queue d'un chien qui revoit son maître. Cela fit naître dans la foule
-un long cri de surprise, et ceux qui déjà étaient en marche pour s'en
-retourner revinrent en grande hâte, comme des gens qui ont cru la pièce
-finie, tandis qu'il reste encore un acte.</p>
-
-<p>L'exécuteur replanta son échelle, tâta aux pieds du pendu derrière
-les chevilles; le pouls ne battait plus; il coupa une artère, le
-sang ne jaillit point, et le bras continuait cependant ces mouvements
-désordonnés.</p>
-
-<p>L'homme rouge ne s'étonnait pas de peu; il se mit en devoir de
-remonter sur les épaules de son sujet, aux grandes huées des
-assistants; mais la main traita son visage bourgeonné avec la même
-irrévérence qu'elle avait montrée à l'égard de maître Chevassut, si
-bien que cet homme tira, en jurant Dieu, un large couteau qu'il portait
-toujours sous ses vêtements, et en deux coups abattit la main <i>possédée.</i></p>
-
-<p>Elle fit un bond prodigieux et tomba sanglante au milieu de la
-foule, qui se divisa avec frayeur; alors, faisant encore plusieurs
-bonds par l'élasticité de ses doigts, et comme chacun lui ouvrait
-un large passage, elle se trouva bientôt au pied de la tourelle du
-Château-Gaillard; puis, s'accrochant encore par ses doigts comme un
-crabe aux aspérités et aux fentes de la muraille, elle monta ainsi
-jusqu'à l'embrasure où le bohémien l'attendait.</p>
-
-<p>Belleforest s'arrête à cette conclusion singulière et termine en ces
-termes: «Cette aventure, annotée, commentée et illustrée, fit pendant
-longtemps l'entretien des belles compagnies, comme aussi du populaire,
-toujours avide des récits bizarres et surnaturels; mais c'est peut-être
-encore une de ces <i>baies</i> bonnes pour amuser les enfants autour du feu
-et qui ne doivent pas être adoptées légèrement p<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[p. 381]</a></span>ar des personnes graves
-et de sens rassis.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_MONSTRE_VERT" id="LE_MONSTRE_VERT">LE MONSTRE VERT</a></h3>
-
-
-<h5>I</h5>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">LE CHATEAU DU DIABLE</p>
-
-
-<p>Je vais parler d'un des plus anciens habitants de Paris; on l'appelait
-autrefois le <i>diable Vauvert.</i></p>
-
-<p>D'où est résulté le proverbe: «C'est au diable Vauvert! Allez au diable
-Vauvert!» C'est-à-dire: «Allez vous ... promener aux Champs-Élysées.»</p>
-
-<p>Les portiers disent généralement: «C'est au diable aux vers!» pour
-exprimer un lieu qui est fort loin. Cela signifie qu'il faut payer
-très-cher la commission dont on les charge.&mdash;Mais c'est là, en outre,
-une locution vicieuse et corrompue, comme plusieurs autres familières
-au peuple parisien.</p>
-
-<p>Le diable Vauvert est essentiellement un habitant de Paris, où il
-demeure depuis bien des siècles, si l'on en croit les historiens.
-Sauval, Félibien, Sainte-Foix et Dulaure ont raconté longuement ses
-escapades.</p>
-
-<p>Il semble d'abord avoir habité le château de Vauvert, qui était situé
-au lieu occupé aujourd'hui par le joyeux bal de la Chartreuse, à
-l'extrémité du Luxembourg et en face des allées de l'Observatoire, dans
-la rue d'Enfer.</p>
-
-<p>Ce château, d'une triste renommée, fut démoli en partie, et les ruines
-devinrent une dépendance d'un couvent de chartreux, dans lequel mourut,
-en 1414, Jean de la Lune, neveu de l'antipape Benoît XIII. Jean de la
-Lune avait été soupçonné d'avoir des relations avec un certain diable,
-qui peut-être était l'esprit familier de l'ancien château de Vauvert,
-chacun de ces édifices féodaux ayant le sien, comme on le sait.</p>
-
-<p>Les historiens ne nous ont rien laissé de précis sur cette phase
-intéressante.</p>
-
-<p>Le diable Vauvert fit de nouveau parler de lui à l'époque de Louis XIII.</p>
-
-<p>Pendant fort longtemps, on avait entendu, tous les soirs, un grand
-bruit dans une maison faite des débris de l'ancien couvent, et dont les
-propriétaires étaient absents depuis plusieurs années; ce qui e<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[p. 382]</a></span>nrayait
-beaucoup les voisins.</p>
-
-<p>Ils allèrent prévenir le lieutenant de police, qui envoya quelques
-archers.</p>
-
-<p>Quel fut l'étonnement de ces militaires en entendant un cliquetis de
-verres mêlé de rires stridents!</p>
-
-<p>On crut d'abord que c'étaient des faux monnayeurs qui se livraient à
-une orgie, et, jugeant de leur nombre d'après l'intensité du bruit, on
-alla chercher du renfort.</p>
-
-<p>Mais on jugea encore que l'escouade n'était pas suffisante; aucun
-sergent ne se souciait de guider ses hommes dans ce repaire, où il
-semblait qu'on entendît le fracas de toute une armée.</p>
-
-<p>Il arriva enfin, vers le matin, un corps de troupes suffisant: on
-pénétra dans la maison. On n'y trouva rien.</p>
-
-<p>Le soleil dissipa les ombres.</p>
-
-<p>Toute la journée, l'on fit des recherches, puis l'on conjectura que le
-bruit venait des catacombes, situées, comme on sait, sous ce quartier.</p>
-
-<p>On s'apprêtait à y pénétrer; mais, pendant que la police prenait ses
-dispositions, le soir était venu de nouveau, et le bruit recommençait
-plus fort que jamais.</p>
-
-<p>Cette fois, personne n'osa plus redescendre, parce qu'il était évident
-qu'il n'y avait rien dans la cave que des bouteilles, et qu'alors il
-fallait bien que ce fût le diable qui les mît en danse. On se contenta
-d'occuper les abords de la rue et de demander des prières au clergé.</p>
-
-<p>Le clergé fit une foule d'oraisons, et l'on envoya même de l'eau bénite
-avec des seringues par le soupirail de la cave.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[p. 383]</a></span></p>
-<p>Le bruit persistait toujours.</p>
-
-
-<hr />
-<h5>II</h5>
-
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">LE SERGENT</p>
-
-
-<p>Pendant toute une semaine, la foule des Parisiens ne cessait d'obstruer
-les abords du faubourg, en s'effrayant et demandant des nouvelles.</p>
-
-<p>Enfin, un sergent de la prévôté, plus hardi que les autres, offrit de
-pénétrer dans la cave maudite, moyennant une pension réversible, en cas
-de décès, sur une couturière nommée Margot.</p>
-
-<p>C'était un homme brave et plus amoureux que crédule. Il adorait cette
-couturière, qui était une personne bien nippée et très-économe, on
-pourrait même dire un peu avare, et qui n'avait point voulu épouser un
-simple sergent privé de toute fortune.</p>
-
-<p>Mais, en gagnant la pension, le sergent devenait un autre homme.</p>
-
-<p>Encouragé par cette perspective, il s'écria «qu'il ne croyait ni à Dieu
-ni à diable, et qu'il aurait raison de ce bruit.»</p>
-
-<p>&mdash;A quoi donc croyez-vous? lui dit un de ses compagnons.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, répondit-il, à M. le lieutenant criminel et à M. le prévôt
-de Paris.</p>
-
-<p>C'était trop dire en peu de mots.</p>
-
-<p>Il prit son sabre dans ses dents, un pistolet à chaque main, et
-s'aventura dans l'escalier.</p>
-
-<p>Le spectacle le plus extraordinaire l'attendait en touchant le sol de
-la cave.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[p. 384]</a></span></p>
-<p>Toutes les bouteilles se livraient à une sarabande éperdue et formaient
-les figures les plus gracieuses.</p>
-
-<p>Les cachets verts représentaient les hommes, et les cachets rouges
-représentaient les femmes.</p>
-
-<p>Il y avait même là un orchestre établi sur les planches à bouteilles.</p>
-
-<p>Les bouteilles vides résonnaient comme des instruments à vent, les
-bouteilles cassées comme des cymbales et des triangles, et les
-bouteilles fêlées rendaient quelque chose de l'harmonie pénétrante des
-violons.</p>
-
-<p>Le sergent, qui avait bu quelques chopines avant d'entreprendre
-l'expédition, ne voyant là que des bouteilles, se sentit fort rassuré,
-et se mit à danser lui-même par imitation.</p>
-
-<p>Puis, de plus en plus encouragé par la gaieté et le charme du
-spectacle, il ramassa une aimable bouteille à long goulot, d'un
-bordeaux pâle, comme il paraissait, et soigneusement cachetée de rouge,
-et la pressa amoureusement sur son cœur.</p>
-
-<p>Des rires frénétiques partirent de tous côtés; le sergent, intrigué,
-laissa tomber la bouteille, qui se brisa en mille morceaux.</p>
-
-<p>La danse s'arrêta, des cris d'effroi se firent entendre dans tous les
-coins de la cave, et le sergent sentit ses cheveux se dresser en voyant
-que le vin répandu paraissait former une mare de sang.</p>
-
-<p>Le corps d'une femme nue, dont les blonds cheveux se répandaient à
-terre et trempaient dans l'humidité, était étendu sous ses pieds.</p>
-
-<p>Le sergent n'aurait pas eu peur du diable en personne, mais cette vue
-le remplit d'horreur; songeant après tout qu'il avait à rendre compte
-de sa mission, il s'empara d'un cachet vert qui semblait ricaner devant
-lui, et s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Au moins j'en aurai une!</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[p. 385]</a></span></p>
-<p>Un ricanement immense lui répondit.</p>
-
-<p>Cependant, il avait regagné l'escalier et, montrant la bouteille à ses
-camarades, il s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà le farfadet!... Vous êtes bien capons (il prononça un autre mot
-plus vif encore) de ne pas oser descendre là-dedans!</p>
-
-<p>Son ironie était amère. Les archers se précipitèrent dans la cave, où
-l'on ne retrouva qu'une bouteille de bordeaux cassée. Le reste était en
-place.</p>
-
-<p>Les archers déplorèrent le sort de la bouteille cassée; mais, braves
-désormais, ils tinrent tous à remonter chacun avec une bouteille à la
-main.</p>
-
-<p>On leur permit de les boire.</p>
-
-<p>Le sergent de la prévôté dit:</p>
-
-<p>&mdash;Quant à moi, je garderai la mienne pour le jour de mon mariage.</p>
-
-<p>On ne put lui refuser la pension promise, il épousa la couturière,
-et....</p>
-
-<p>Vous allez croire qu'ils eurent beaucoup d'enfants?</p>
-
-<p>Ils n'en eurent qu'un.</p>
-
-
-<hr />
-<h5>III</h5>
-
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE QUI S'ENSUIVIT</p>
-
-
-<p>Le jour de la noce du sergent, qui eut lieu à la Râpée, il mit la
-fameuse bouteille au cachet vert entre lui et son épouse, et affecta de
-ne verser de ce vin qu'à elle et à lui.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[p. 386]</a></span></p>
-<p>La bouteille était verte comme ache, le vin était rouge comme sang.</p>
-
-<p>Neuf mois après, la couturière accouchait d'un petit monstre,
-entièrement vert, avec des cornes rouges sur le front.</p>
-
-<p>Et maintenant, allez, ô jeunes filles! allez-vous-en danser à la
-Chartreuse ... sur l'emplacement du château de Vauvert!</p>
-
-<p>Cependant, l'enfant grandissait, sinon en vertu, du moins en
-croissance. Deux choses contrariaient ses parents: sa couleur verte, et
-un appendice caudal qui semblait n'être d'abord qu'un prolongement du
-coccyx, mais qui peu à peu prenait les airs d'une véritable queue.</p>
-
-<p>On alla consulter les savants qui déclarèrent qu'il était impossible
-d'en opérer l'extirpation sans compromettre la vie de l'enfant. Ils
-ajoutèrent que c'était un cas assez rare, mais dont on trouvait des
-exemples cités dans Hérodote et dans Pline le Jeune. On ne prévoyait
-pas alors le système de Fourier.</p>
-
-<p>Pour ce qui était de la couleur, on l'attribua à une prédominance du
-système bilieux. Cependant, on essaya de plusieurs caustiques pour
-atténuer la nuance trop prononcée de l'épiderme, et l'on arriva, après
-une foule de lotions et frictions, à l'amener tantôt au vert-bouteille,
-puis au vert d'eau, et enfin au vert-pomme. Un instant, la peau sembla
-tout à fait blanchir; mais, le soir, elle reprit sa teinte.</p>
-
-<p>Le sergent et la couturière ne pouvaient se consoler des chagrins que
-leur donnait ce petit monstre, qui devenait de plus en plus têtu,
-colère et malicieux.</p>
-
-<p>La mélancolie qu'ils éprouvèrent les conduisit à un vice trop commun
-parmi les gens de leur sorte. Ils s'adonnèrent à la boisson.</p>
-
-<p>Seulement, le sergent ne voulait jamais boire que du vin cacheté de
-rouge, et sa femme que du vin cacheté de vert.</p>
-
-<p>Chaque fois que le sergent était ivre-mort, il voyait<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[p. 387]</a></span> dans son sommeil
-la femme sanglante dont l'apparition l'avait épouvanté dans la cave
-après qu'il eut brisé la bouteille.</p>
-
-<p>Cette femme lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi m'as-tu pressée sur ton cœur, et ensuite immolée ... moi qui
-t'aimais tant?</p>
-
-<p>Chaque fois que l'épouse du sergent avait trop fêté le cachet vert,
-elle voyait dans son sommeil apparaître un grand diable, d'un aspect
-épouvantable, qui lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi t'étonner de me voir ... puisque tu as bu de la bouteille?
-Ne suis-je pas le père de ton enfant?...</p>
-
-<p>O mystère!</p>
-
-<p>Parvenu à l'âge de treize ans, l'enfant disparut.</p>
-
-<p>Ses parents, inconsolables, continuèrent de boire, mais ils ne virent
-plus se renouveler les terribles apparitions qui avaient tourmenté leur
-sommeil.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[p. 388]</a></span></p>
-<h5>IV</h5>
-
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MORALITÉ</p>
-
-
-<p>C'est ainsi que le sergent fut puni de son impiété,&mdash;et la couturière
-de son avarice.</p>
-
-
-<hr />
-<h5>V</h5>
-
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE QU'ÉTAIT DEVENU LE MONSTRE VERT</p>
-
-
-<p>On n'a jamais pu le savoir.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="PETITS_CHATEAUX_DE_BOHEME" id="PETITS_CHATEAUX_DE_BOHEME">PETITS CHATEAUX DE BOHÈME</a></h3>
-
-
-<h4>A ARSÈNE HOUSSAYE</h4>
-
-
-<p>Mon ami, vous me demandez si je pourrais retrouver quelques-uns de mes
-anciens vers, et vous vous inquiétez même d'apprendre comment j'ai
-été poëte, longtemps avant de devenir un humble prosateur.&mdash;Ne le
-savez-vous donc pas, vous qui avez écrit ces vers:</p>
-
-<p>
-Ornons le vieux bahut de vieilles porcelaines<br />
-Et faisons refleurir roses et marjolaines.<br />
-Qu'un rideau de lampa embrasse encor ces lits<br />
-Où nos jeunes amours se sont ensevelis.<br />
-<br />
-Appendons au beau jour le miroir de Venise:<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[p. 389]</a></span>Ne te semble-t-il pas y voir la Cydalise<br />
-Respirant une fleur qu'elle avait à la main<br />
-Et pressentant déjà le triste lendemain?<br />
-</p>
-
-<p>Je vous envoie les trois âges du poëte; il n'y a plus en moi qu'un
-prosateur obstiné. J'ai fait les premiers vers par enthousiasme de
-jeunesse, les seconds par amour, les derniers par désespoir. La Muse
-est entrée dans mon cœur comme une déesse aux paroles dorées; elle
-s'en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur.
-Seulement, ses derniers accents se sont adoucis à mesure qu'elle
-s'éloignait. Elle s'est détournée un instant, et j'ai revu comme en un
-mirage les traits adorés d'autrefois!</p>
-
-<p>La vie d'un poète est celle de tous. Il est inutile d'en définir toutes
-les phases. Et, maintenant,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Rebâtissons, ami, ce château périssable<br />
-Que le souffle du monde a jeté sur le sable.<br />
-Replaçons le sofa sous les tableaux flamands<br />
-Et pour un jour encor relisons nos romans.<br />
-</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4>I</h4>
-
-
-<h4>PREMIER CHATEAU</h4>
-
-
-<p>C'était dans notre logement commun de la rue du Doyenné que nous nous
-étions reconnus frères,&mdash;<i>Arcades ambo,&mdash;</i>bien près de l'endroit où
-exista l'ancien hôtel de Rambouillet.</p>
-
-<p>Le vieux salon du Doyenné, restauré par les soins de tant de peintres,
-nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes
-galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles
-chansons des Cydalises. Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut
-d'une échelle, où il peignait sur un des quatre dessus de glace un
-Neptune,&mdash;qui lui ressemblait! Puis les deux battants d'une porte
-s'ouvraient avec fracas: c'était Théophile. Il cassait, en s'asseyant,
-un vieux fauteuil Louis XIII. On s'empressait de lui of<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[p. 390]</a></span>frir un escabeau
-gothique, et il lisait, à son tour, ses premiers vers,&mdash;pendant que
-Cydalise Ire, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans
-le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon.</p>
-
-<p>Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux
-en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du
-Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège.</p>
-
-<p>Vous l'avez bien dit:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons<br />
-Qui s'effeuillaient si vite en ces vieilles maisons,<br />
-Dont le front s'abritait sous une aile du Louvre?<br />
-</p>
-
-<p>Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on
-adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du
-commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne
-municipale.</p>
-
-<p>Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes
-costumées; on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy,
-étant encore débutante, ne dédaigna pas d'accepter un rôle: c'était
-celui de Béatrice dans <i>Jodelet.&mdash;</i>Et que notre pauvre Édouard Ourliac
-était comique dans les rôles d'Arlequin.<a name="NoteRef_1_18" id="NoteRef_1_18"></a><a href="#Note_1_18" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-<p>Nous étions jeunes, toujours gais, quelquefois riches... Mais je
-viens de faire vibrer la corde sombre: notre palais est rasé. J'en ai
-foulé les débris l'automne passé. Les ruines mêmes de la chapelle,
-qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont
-le dôme s'était écroulé un jour, au <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle, sur
-onze malheureux chanoines réunis pour dire un office, n'ont pas été
-respectées. Le jour où l'on coupera les arbres du manège, j'irai relire
-sur la place <i>la Forêt coupée</i> de Ronsard:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Écoute, bûcheron, arreste un peu le bras!<br />
-Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;<br />
-Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,<br />
-Des nymphes, qui vivoient dessous la dore écorce.<br />
-</p>
-
-<p>Cela fin<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[p. 391]</a></span>it ainsi, vous le savez:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-La matière demeure et la forme se perd!<br />
-</p>
-
-<p>Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour, encore assez riche
-pour enlever aux démolisseurs et racheter en deux lots les boiseries
-du salon, peintes par nos amis. J'ai les deux dessus de porte de
-Nanteuil; le Watteau de Vattier, signé; les deux panneaux longs de
-Corot, représentant deux <i>Paysages</i> de Provence; le <i>Moine rouge,</i> de
-Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue<a name="NoteRef_2_19" id="NoteRef_2_19"></a><a href="#Note_2_19" class="fnanchor">[2]</a>
-qui dort; les <i>Bacchantes,</i> de Chassériau, qui tiennent des tigres en
-laisse comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise,
-en costume régence,&mdash;en robe de taffetas feuille morte, triste
-présage&mdash;sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face
-du portrait en pied de Théophile, vêtu à l'espagnole. L'<i>affreux</i>
-propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête
-duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui
-l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces
-peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les
-nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois.&mdash;Je bénis le sentiment
-d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile.</p>
-
-<p>De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n'ai pas retrouvé le
-<i>Siège de Lérida,</i> de Lorentz, où l'armée française monte à l'assaut,
-précédée par des violons; ni les deux petits <i>Paysages</i> de Rousseau,
-qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai, de Lorentz,
-Une <i>maréchale</i> poudrée, en uniforme Louis XV.&mdash;Quant à mon lit
-renaissance, à ma console Médicis, à mes buffets<a name="NoteRef_3_20" id="NoteRef_3_20"></a><a href="#Note_3_20" class="fnanchor">[3]</a>, à mon <i>Ribeira<a name="NoteRef_4_21" id="NoteRef_4_21"></a><a href="#Note_4_21" class="fnanchor">[4]</a></i>,
-à mes tapisseries des <i>Quatre Éléments,</i> il y a longtemps que tout cela
-s'était dispersé.</p>
-
-<p>&mdash;Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac.</p>
-
-<p>&mdash;Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris.</p>
-
-<p>Reparlons de la Cydalise, ou plutôt, n'en disons qu'un mot: elle est
-embaumée et conservée à jamais dans le pur cristal d'un sonnet de
-Théophile,&mdash;du Théo, comme nous disions.</p>
-
-<p>Le Théophile a toujours passé pour gras; il n'a jamais cependant pris
-de ventre, et s'est conservé tel encore que nous le connaissions. Nos
-vêtements étriqués sont si absurdes, que l'Antinous, habillé d'un
-habit, semblerait énorme, comme la Vénus, habillée d'une robe moderne:
-l'un aurait l'air d'un fort de la halle endimanché, l'autre d'une
-marchande de poisson. <span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[p. 392]</a></span>L'armature solide du corps de notre ami (on peut
-le dire, puisqu'il voyage en Grèce aujourd'hui) lui fait souvent du
-tort près des dames abonnées aux journaux de modes; une connaissance
-plus parfaite lui a maintenu la faveur du sexe le plus faible et le
-plus intelligent; il jouissait d'une grande réputation dans notre
-cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise.</p>
-
-<p>En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile
-maigre... Vous ne l'avez pas connu. Je l'ai vu, un jour, étendu sur un
-lit,&mdash;long et vert,&mdash;la poitrine chargée de ventouses. Il s'en allait
-rejoindre, peu à peu, son pseudonyme, Théophile de Viau, dont vous avez
-décrit les amours panthéistes, par le chemin ombragé de l'<i>Allée de
-Sylvie.</i> Ces deux poêles, séparés par deux siècles, se seraient serré
-la main, aux Champs-Élysées de Virgile, beaucoup trop tôt.</p>
-
-<p>Voici ce qui s'est passé à ce sujet:</p>
-
-<p>Nous étions plusieurs amis, d'une bohème antérieure, qui menions
-gaiement l'existence que nous menons encore quoique plus rassis.
-Le Théophile mourant nous faisait peine, et nous avions des idées
-nouvelles d'hygiène, que nous communiquâmes aux parents. Les parents
-comprirent, chose rare; mais ils aimaient leur fils. On renvoya le
-médecin, et nous dîmes à Théo:</p>
-
-<p>&mdash;Lève-toi ... et viens boire.</p>
-
-<p>La faiblesse de son estomac nous inquiéta d'abord. (Il s'était endormi
-et senti malade à la première représentation de <i>Robert le Diable.</i>)
-On rappela le médecin. Ce dernier se mît à réfléchir, et, le voyant
-plein de santé au réveil, dit aux parents:&mdash;Ses amis ont peut-être
-raison.</p>
-
-<p>Depuis ce temps-là, le Théophile refleurit.&mdash;On ne parla plus de
-ventouses, et on nous l'abandonna. La nature l'avait fait poëte, nos
-soins le firent presque immortel. Ce qui réussissait le plus sur son
-tempérament, c'était une certaine préparation de cassis sans sucre, que
-ses sœurs lui servaient dans d'énormes amphores en grès de la fabrique
-de Beauvais; Ziégler a donné depuis des formes capricieuses à ce qui
-n'était alors que de simples cruches au ventre lourd. Lorsque nous nous
-communiquions nos inspirations poétiques, on faisait, par précaution,
-garnir la chambre de matelas, afin que le <i>paroxysme,</i> dû quelquefois
-au Bacchus du cassis, ne compromît pas nos têtes avec les angles des
-meubles.</p>
-
-<p>Théophile, sauvé, n'a plus bu que de l'eau rougie et un doigt de
-Champagne dans les petits soupers.</p>
-
-<p>Cependant, nous avions désespéré d'attendrir la femme du commissaire.
-Son mari, moins farouche qu'elle, avait répondu, par une lettre fort
-polie, à l'invitation collective que nous leur avions adressée. Comme
-il était impossible de dormir dans ces vieilles<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[p. 393]</a></span> maisons, à cause des
-suites chorégraphiques de nos soupers,&mdash;munis du silence complaisant
-des autorités voisines,&mdash;nous invitions tous les locataires distingués
-de l'impasse, et nous avions une collection d'attachés d'ambassades,
-en habit bleu à boutons d'or, de jeunes conseillers d'État<a name="NoteRef_5_21b" id="NoteRef_5_21b"></a><a href="#Note_5_21b" class="fnanchor">[5]</a>, de
-référendaires en herbe, dont la nichée d'hommes déjà sérieux, mais
-encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des
-Tuileries et des ministères voisins. Ils n'étaient reçus qu'à condition
-d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des
-dominos et des loups.</p>
-
-<p>Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un
-sommeil troublé&mdash;par les accords d'un orchestre de guinguette choisi
-à dessein, et par les bonds éperdus d'un galop monstre, qui, de la
-salle aux escaliers et des escaliers à l'impasse, allait aboutir
-nécessairement à une petite place entourée d'arbres, où un cabaret
-s'était abrité sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné.
-Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole
-italienne qui s'était écroulée, au <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle, sur les
-onze malheureux chanoines,&mdash;accident duquel le cardinal Mazarin fut un
-instant soupçonné.</p>
-
-<p>Mais vous me demanderez d'expliquer encore, en pâle prose, ces six vers
-de votre pièce intitulée <i>Vingt ans.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-D'où vous vient, ô Gérard! cet air académique?<br />
-Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra-Comique<br />
-S'allumeraient ailleurs? La <i>reine du Sabbat,</i><br />
-Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat,<br />
-Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère?<br />
-Et Gérard répondait: «Que la femme est amère! »<br />
-</p>
-
-<p>Pourquoi <i>du Sabbat ...,</i> mon cher ami? et pourquoi jeter maintenant de
-l'absinthe dans cette coupe d'or, moulée sur un beau sein?</p>
-
-<p>Ne vous souvenez-vous plus des vers de votre <i>Cantique des cantiques,</i>
-où l'Ecclésiaste nouveau s'adresse à cette même reine du matin:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-La grenade qui s'ouvre au soleil d'Italie<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[p. 394]</a></span>N'est pas si gaie encore, à mes yeux enchantés,<br />
-Que ta lèvre entr'ouverte, ô ma belle folie!<br />
-Où je bois à longs flots le vin des voluptés.<br />
-</p>
-
-<p>Nous reprendrons plus tard ce discours littéraire et philosophique.</p>
-
-<p>La reine de Saba, c'était bien celle, en effet, qui me préoccupait
-alors,&mdash;et doublement.&mdash;Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites
-tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit
-sculpté, acheté en Touraine, et qui n'était pas encore garni de sa
-brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François I<sup>er</sup>
-me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des
-amours imprudents. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour où
-Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du
-matin<a name="NoteRef_6_22" id="NoteRef_6_22"></a><a href="#Note_6_22" class="fnanchor">[6]</a>. Elle venait me proposer l'éternelle énigme que le Sage ne
-put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour,
-tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. Qu'elle était
-belle! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont
-l'image tourmentait mes journées.</p>
-
-<p>Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait,
-comme l'immortelle Balkis, le don communiqué par la huppe miraculeuse.
-Les oiseaux se taisaient en entendant ses chants, et l'auraient
-certainement suivie à travers les airs.</p>
-
-<p>La question était de la faire débuter à l'Opéra. Le triomphe
-de Meyerbeer devenait le garant d'un nouveau succès. J'osai en
-entreprendre le poëme. J'aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les
-deux moitiés de mon double amo<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[p. 395]</a></span>ur. C'est pourquoi, mon ami, vous m'avez
-vu si préoccupé dans une de ces nuits splendides où notre Louvre était
-en fête.&mdash;Un mot de Dumas m'avait averti que Meyerbeer nous attendait à
-sept heures du matin.</p>
-
-<p>Je ne songeais qu'à cela au milieu du bal. Une femme, que vous vous
-rappelez sans doute, pleurait à chaudes larmes dans un coin du salon,
-et ne voulait, pas plus que moi, se résoudre à danser. Cette belle
-éplorée ne pouvait parvenir à cacher ses peines. Tout à coup elle me
-prit le bras et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ramenez-moi, je ne puis rester ici.</p>
-
-<p>Je sortis en lui donnant le bras. Il n'y avait pas de voiture sur la
-place. Je lui conseillai de se calmer et de sécher ses yeux, puis de
-rentrer ensuite dans le bal; elle consentit seulement à se promener sur
-la petite place. Je savais ouvrir une certaine porte en planches qui
-donnait sur le manège, et nous causâmes longtemps au clair de lune,
-sous les tilleuls. Elle me raconta longuement tous ses désespoirs.</p>
-
-<p>Celui qui l'avait amenée s'était épris d'une autre; de là une querelle
-intime; puis elle avait menacé de s'en retourner seule ou accompagnée;
-il lui avait répondu qu'elle pouvait bien agir à son gré. De là les
-soupirs, de là les larmes.</p>
-
-<p>Le jour ne devait pas tarder à poindre. La grande sarabande
-commençait. Trois ou quatre peintres d'histoire, peu danseurs de leur
-nature, avaient fait ouvrir le petit cabaret et chantaient à gorge
-déployée: Il <i>était un raboureur,</i> ou bien: <i>C'était un calonnier qui
-revenait de Flandre,</i> souvenir des réunions joyeuses de la mère Saguet.
-Notre asile fut bientôt troublé par quelques masques qui avaient trouvé
-ouverte la petite porte. On parlait d'aller déjeuner à Madrid,&mdash;au
-Madrid du bois de Boulogne,&mdash;ce qui se faisait quelquefois. Bientôt
-le signal fut donné, on nous entraîna, et nous partîmes à pied, les
-uns se trompant de femmes et se trompant de chemin,&mdash;vous vous en
-souvenez,&mdash;les autres escortés par trois gardes françaises, dont deux
-étaient simplement MM. d'Egmont et de Beauvoir;&mdash;le troisième, c'était
-Giraud, le peintre ordinaire des gardes françaises.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[p. 396]</a></span></p>
-<p>Les sentinelles des Tuileries ne pouvaient comprendre cette apparition
-inattendue qui semblait le fantôme d'une scène d'il y a cent ans, où
-des gardes françaises auraient mené au violon une troupe de masques
-tapageurs. De plus, l'une des deux petites marchandes de tabac
-si jolies qui faisaient l'ornement de nos bals n'osa se laisser
-emmener à Madrid sans prévenir son mari, qui gardait la maison. Nous
-l'accompagnâmes à travers les rues. Elle frappa à sa porte. Le mari
-parut à la fenêtre de l'entre-sol. Elle lui cria:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais déjeuner avec ces messieurs.</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en au diable! c'était bien la peine de me réveiller pour cela!</p>
-
-<p>La belle désolée faisait une résistance assez faible pour se laisser
-entraîner à Madrid, et, moi, je faisais mes adieux à Rugier en lui
-expliquant que je voulais aller travailler à mon scénario.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! tu ne nous suis pas? Cette dame n'a plus d'autre cavalier
-que toi ... et elle t'avait choisi pour la reconduire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'ai rendez-vous à sept heures chez Meyerbeer, entends-tu bien!</p>
-
-<p>Rogier fut pris d'un fou rire. Un de ses bras était occupé par la
-Cydalise; il offrit l'autre à la belle dame, qui me salua d'un petit
-air moqueur. J'avais servi du moins à faire succéder un sourire à ses
-larmes.</p>
-
-<p>J'avais quitté la proie pour l'ombre ... comme toujours!</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_18" id="Note_1_18"></a><a href="#NoteRef_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Notamment, dans <i>le Courrier de Naples,</i> du théâtre des
-grands boulevards.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_19" id="Note_2_19"></a><a href="#NoteRef_2_19"><span class="label">[2]</span></a> Même sujet que le tableau qui se trouvait chez Victor
-Hugo.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_20" id="Note_3_20"></a><a href="#NoteRef_3_20"><span class="label">[3]</span></a> Heureusement, Alphonse Karr possède l<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[p. 397]</a></span>e buffet aux trois
-femmes et aux trois satyres, avec des ovales de peintures du temps sur
-les portes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_21" id="Note_4_21"></a><a href="#NoteRef_4_21"><span class="label">[4]</span></a> La <i>Mort de saint Joseph</i> est à Londres, chez Gavarni.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_21b" id="Note_5_21b"></a><a href="#NoteRef_5_21b"><span class="label">[5]</span></a> L'un d'eux s'appelait Van Dael, jeune homme charmant, mais
-dont le nom a porté malheur à notre château.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_22" id="Note_6_22"></a><a href="#NoteRef_6_22"><span class="label">[6]</span></a> Vous connaissez le beau tableau de Gleyre, qui représente
-la scène.</p></div>
-
-
-<hr />
-<h4>II</h4>
-
-
-<h4>DEUXIÈME CHATEAU</h4>
-
-
-<p>Celui-là fut un château d'Espagne, construit avec des châssis, des
-<i>fermes</i> et des praticables... Vous en dirai-je la radieuse histoire,
-poétique et lyrique à la fois? Revenons d'abord au rendez-vous donné
-par Dumas, et qui m'en avait fait manquer un autre.</p>
-
-<p>J'avais écrit, avec tout le feu de la jeunesse, un scénario fort
-compliqué, qui parut faire plaisir à Meyerbeer. J'emportai avec
-effusion l'espérance qu'il me donnait; seulement, un autre opéra,
-<i>les Frères corses,</i> lui était déjà destiné par Dumas, et le mien
-n'avait qu'un avenir assez lointain. J'en avais écrit un acte lorsque
-j'apprends, tout d'un coup, que le traité fait entre le grand poëte
-et le grand compositeur se trouve rompu, je ne sais pourquoi.&mdash;Dumas
-partait pour son voyage de la Méditerranée, Meyerbeer avait déjà repris
-la route de l'Allemagne. La pauvre <i>Reine de Saba,</i> abandonnée de tous,
-est devenue depuis un simple conte oriental qui fait partie des <i>Nuits
-du Rhamazan.</i></p>
-
-<p>C'est ainsi que la poésie tomba dans la prose et mon château théâtral
-dans le <i>troisième</i> dessous.&mdash;Toutefois, les idées scéniques et
-lyriques s'étaient éveillées en moi, j'écrivis en prose un acte
-d'opéra-comique, me réservant d'y intercaler, plus tard, des morceaux.
-Je viens d'en retrouver le manuscrit primitif, qui n'a jamais tenté les
-musiciens auxquels je l'ai soumis. Ce n'est donc qu'un simple proverbe,
-et je n'en parle ici qu'à titre d'épisode de ces petits mémoires
-littéraires<a name="NoteRef_1_24" id="NoteRef_1_24"></a><a href="#Note_1_24" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[p. 398]</a></span></p>
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_24" id="Note_1_24"></a><a href="#NoteRef_1_24"><span class="label">[1]</span></a> Voir, dans le <i>Théâtre complet, Corilla ou les Deux
-Rendez-vous</i>.</p></div>
-
-
-<hr />
-<h4>III</h4>
-
-
-<h4>TROISIÈME CHATEAU</h4>
-
-
-<p>Château de cartes, château de bohème, château en Espagne,&mdash;telles sont
-les premières stations à parcourir pour tout poëte. Comme ce fameux
-roi dont Charles Nodier a raconté l'histoire, nous en possédons au
-moins sept de ceux-là pendant le cours de notre vie errante, et peu
-d'entre nous arrivent à ce fameux château de briques et de pierre, rêvé
-dans la jeunesse,&mdash;d'où quelque belle aux longs cheveux nous sourit
-amoureusement à la seule fenêtre ouverte, tandis que les vitrages
-treillissés reflètent les splendeurs du soir.</p>
-
-<p>En attendant, je crois bien que j'ai passé une fois par le château du
-diable. Ma Cydalise, à moi, perdue, à jamais perdue!... Une longue
-histoire, qui s'est dénouée dans un pays du Nord,&mdash;et qui ressemble à
-tant d'autres! Je ne veux ici que donner le motif des <i>vers dorés,</i>
-conçus dans la fièvre et dans l'insomnie. Cela commence par le
-désespoir et cela finit par la résignation.</p>
-
-<p>Puis revint un souffle épuré de la première jeunesse, et quelques
-fleurs poétiques s'entr'ouvrirent encore, dans la forme de l'odelette<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[p. 399]</a></span>
-aimée,&mdash;sur le rhythme sautillant d'un orchestre d'opéra.</p>
-
-<p>Mais vous me rappelez, mon cher ami, qu'il s'agissait de causer poésie,
-et j'y arrive incidemment.&mdash;Reprenons cet <i>air académique</i> que vous
-m'avez reproché.</p>
-
-<p>Je crois bien que vous voulez faire allusion au mémoire que j'ai
-adressé autrefois à l'Institut, à l'époque où il s'agissait d'un
-concours sur l'histoire de la poésie au <span style="font-size: 0.8em;">XVI<i>e</i></span> siècle. Je l'ai
-retrouvé, et il intéressera peut-être les lecteurs, comme le sermon que
-le bon Sterne mêla aux aventures macaroniques de Tristram Shandy.</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4>IV</h4>
-
-
-<h4><a id="LES_POETES_DU_XVI_SIECLE"></a>LES POËTES DU XVI<sup>e</sup> SIÈCLE</h4>
-
-
-<p>Il s'agite actuellement, en littérature une question fort importante:
-on demande si la poésie moderne peut retirer quelque fruit de l'étude
-des écrivains français, antérieurs au <span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle.</p>
-
-<p>L'académie des Jeux floraux avait même indiqué ce sujet pour son prix
-d'éloquence de cette année; et l'on sent bien que, si une académie de
-province hasarde une pareille question, c'est que le <i>statu quo</i> de
-Malherbe et de Boileau menace terriblement ruine.</p>
-
-<p>J'ignore si le procès-verbal annuel des Jeux floraux est déjà publié:
-à Paris, nous ne le voyons guère; mais un journal de province, qui
-donnait dernièrement quelques détails sur ce concours, nous apprend que
-le morceau couronné répondait affirmativement à la question.</p>
-
-<p>Elle y était vue de haut et traitée largement, comme on dit
-aujourd'hui: «Le moyen âge, s'écriait le lauréat, déborde sur nous
-par la littérature... L'imagination peut seule rouvrir les sources du
-génie; elle s'est précipitée sur les temps barbares; elle y a cherché
-les vivantes puissances du moyen âge, le christianisme, la chevalerie,
-les querelles religieuses, les révolutions politiques, et<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[p. 400]</a></span>c ...» Mais
-l'<i>accessit</i> était d'un avis bien contraire; toute la poésie possible,
-à son sens, était contenue dans le grand siècle: au delà, rien que
-barbarie et confusion ..., quelques épigrammes de Marot exceptées; rien
-que l'on pût comprendre avant Ronsard, et quatre vers de lisibles, tout
-au plus, chez celui-ci (d'après la Harpe). Puis l'<i>accessit</i> tançait
-vertement ces <i>novateurs rétrogrades</i> qui veulent nous ramener à
-l'enfance de la poésie, nous proposant pour modèles des poëtes barbares
-qui n'avaient pas la moindre teinture des littératures anciennes, comme
-si les inimitables écrivains du siècle de Louis XIV n'étaient pas les
-seuls dignes d'être imités!</p>
-
-<p>Travaillez, jeunes lauréats, travaillez; il se peut que chacun de
-vous ait raison: que l'un nous offre des compositions où revive tout
-ce moyen âge qu'il dépeint si bien, que l'autre surpasse, s'il peut,
-les illustres modèles qu'il se propose... Mais qu'il les surpasse,
-entendez-vous? car il est impossible d'admettre une littérature qui
-ne soit pas progressive. Regardez-y à deux fois: c'est une terrible
-prétention que celle de perfectionner Racine, et cependant la question
-est là.</p>
-
-<p>Franchement, je vois chez le jeune novateur plus de conscience
-d'artiste, jointe à plus de modestie: il respecte trop nos grands
-auteurs pour se hasarder dans le genre qu'ils ont si glorieusement
-occupé; il se propose des modèles moins supérieurs dans une littérature
-peu frayée, et qui n'a atteint aucune sorte de perfection: ces modèles,
-il peut sans trop d'orgueil espérer de les effacer, heureux s'il dotait
-notre siècle d'une source féconde d'inspiration et communiquait à
-d'autres l'envie de le surpasser lui-même dans cette entreprise.</p>
-
-<p>Car il faut l'avouer, avec tout le respect possible pour les auteurs
-du grand siècle, ils ont trop resserré le cercle des compositions
-poétiques; sûrs pour <span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[p. 401]</a></span>eux-mêmes de ne jamais manquer d'espace et de
-matériaux, ils n'ont point songé à ceux qui leur succéderaient, ils ont
-<i>dérobé leurs neveux,</i> selon l'expression du Métromane: au point qu'il
-ne nous reste que deux partis à prendre, ou de les surpasser, ainsi que
-je viens de dire, ou de poursuivre une littérature d'imitation servile
-qui ira jusqu'où elle pourra; c'est-à-dire qui ressemblera à cette
-suite de dessins si connue où, par des copies successives et dégradées,
-on parvient à faire au profil d'Apollon une tête hideuse de grenouille.</p>
-
-<p>De pareilles observations sont bien vieilles, sans doute; mais il ne
-faut pas se lasser de les remettre devant les yeux du public, puisqu'il
-y a des gens qui ne se lassent pas de répéter les sophismes qu'elles
-ont réfutés depuis longtemps. En général, on paraît trop craindre, en
-littérature, de redire sans cesse les bonnes raisons; on écrit trop
-pour ceux qui savent; et il arrive de là que les nouveaux auditeurs qui
-surviennent tous les jours à cette grande querelle, ou ne comprennent
-point une discussion déjà avancée, ou s'indignent de voir tout à coup,
-et sans savoir pourquoi, remettre en question des principes adoptés
-depuis des siècles.</p>
-
-<p>Il ne s'agit donc pas (loin de nous une telle pensée!) de déprécier
-le mérite de tant de grands écrivains à qui la France doit sa gloire;
-mais, n'espérant point faire mieux qu'eux, de chercher à faire
-autrement, et d'aborder tous les genres de littérature dont ils ne se
-sont point emparés.</p>
-
-<p>Et ce n'est pas à dire qu'il faille pour cela imiter les étrangers,
-mais seulement suivre l'exemple qu'ils nous ont donné, en étudiant
-profondément nos poëtes primitifs, comme ils ont fait des leurs.</p>
-
-<p>Car toute littérature primitive est nationale, n'étant créée que pour
-répondre à un besoin, et conformément au caractère et aux mœurs du
-peuple qui l'adopte; d'où il suit que, de même qu'une graine contient
-un arbre entier, les premiers essais d'une littérature renferment tous
-les germes de son développement futur, de son développement complet et
-définitif.</p>
-
-<p>Il suffit, pour faire comprendre ceci, de rappeler ce qui s'est passé
-chez nos voisins: après des littératures d'imitation étrangère, comme
-était notre littérature dite classique, après le siècle de Pope et
-d'Addison, après celui de Wieland et de Lessing, quelques gens à
-courte vue ont pu croire que tout était dit pour l'Angleterre et pour
-l'Allemagne ...</p>
-
-<p>Tout! excepté les chefs-d'œuvre de Wa<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[p. 402]</a></span>lter Scott et de Byron, excepté
-ceux de Schiller et de Goethe; les uns, produits spontanés de leur
-époque et de leur sol; les autres, nouveaux et forts rejetons
-de la souche antique; tous abreuvés à la source des traditions,
-des inspirations primitives de leur patrie, plutôt qu'à celle de
-l'Hippocrène.</p>
-
-<p>Ainsi, que personne ne dise à l'art: «Tu n'iras pas plus loin!» au
-siècle: «Tu ne peux dépasser les siècles qui t'ont précédé!...» C'est
-là ce que prétendait l'antiquité en posant les bornes d'Hercule: le
-moyen âge les a méprisées, et il a découvert un monde.</p>
-
-<p>Peut-être ne reste-t-il plus de mondes à découvrir; peut-être le
-domaine de l'intelligence est-il au complet aujourd'hui et peut-on
-en faire le tour, comme celui du globe; mais il ne suffit pas que
-tout soit découvert; dans ce cas même, il faut cultiver, il faut
-perfectionner ce qui est resté inculte ou imparfait. Que de plaines
-existent que la culture aurait rendues fécondes! que de riches
-matériaux, auxquels il n'a manqué que d'être mis en œuvre par des mains
-habiles! que de ruines de monuments inachevés!... Voilà ce qui s'offre
-à nous, et dans notre patrie même, à nous qui nous étions bornés si
-longtemps à dessiner magnifiquement quelques jardins royaux, à les
-encombrer de plantes et d'arbres étrangers conservés à grands frais,
-à les surcharger de dieux de pierre, à les décorer de jets d'eau et
-d'arbres taillés en portiques.</p>
-
-<p>Mais arrêtons-nous ici, de peur qu'en combattant trop vivement le
-préjugé qui défend à la littérature française, comme mouvement
-rétrograde, un retour d'étude et d'investigation vers son origine, nous
-ne paraissions nous escrimer contre un fantôme, ou frapper dans l'air
-comme En telle. Le principe était plus contesté au temps où un célèbre
-écrivain allemand envisageait ainsi l'avenir de la poésie française:</p>
-
-<p>«Si la poésie (nous traduisons M. Schlegel) pouvait plus tard
-refleurir en France, je crois que cela ne serait point par l'imitation
-des Anglais ni d'aucun autre peuple, mais par un retour à l'esprit
-poétique en général, et en particulier à la li<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[p. 403]</a></span>ttérature française des
-temps anciens. L'imitation ne conduira jamais la poésie d'une nation à
-son but définitif, et surtout l'imitation d'une littérature étrangère
-parvenue au plus grand développement intellectuel et moral dont elle
-est susceptible; mais il suffit à chaque peuple de remonter à la source
-de sa poésie et à ses traditions populaires pour y distinguer et ce qui
-lui appartient en propre et ce qui lui appartient en commun avec les
-autres peuples. Ainsi l'inspiration religieuse est ouverte à tous, et
-toujours il en sort une poésie nouvelle, convenable à tous les esprits
-et à tous les temps: c'est ce qu'a compris Lamartine, dont les ouvrages
-annoncent à la France une nouvelle ère poétique,» etc.</p>
-
-<p>Mais avions-nous, en effet, une littérature avant Malherbe? observent
-quelques irrésolus, qui n'ont suivi de cours de littérature que celui
-de la Harpe.&mdash;Pour le vulgaire des lecteurs, non! Pour ceux qui
-voudraient voir Rabelais et Montaigne mis en français moderne, pour
-ceux à qui le style de la Fontaine et de Molière paraît tant soit
-peu négligé, non! Mais pour ces intrépides amateurs de poésie et de
-langue française que n'effraye pas un mot vieilli, que n'égaye pas une
-expression triviale ou naïve, que ne démontent point les <i>oncques,</i>
-les <i>ainçois</i> et les <i>ores,</i> oui! pour les étrangers qui ont puisé
-tant de fois à cette source, oui!... Du reste, ils ne craignent point
-de le reconnaître<a name="NoteRef_1_25" id="NoteRef_1_25"></a><a href="#Note_1_25" class="fnanchor">[1]</a>, et rient bien fort de voir souvent nos écrivains
-s'accuser humblement d'avoir pris chez eux des idées qu'eux-mêmes
-avaient dérobées à nos ancêtres.</p>
-
-<p>Mais, avant d'aller plus loin, posons la question de manière à la
-faire mieux comprendre, et profitons pour cela de la division indiquée
-par M. Sainte-Beuve, dans son excellent <i>Tableau de la poésie au</i>
-<span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> <i>siècle,</i> qui attribue à l'école de Ronsard, et non pas
-à Malherbe, l'établissement du système classique en France; on n'avait
-pas jusque-là appuyé assez sur cette circonstance, à cause du peu de
-cas que l'on faisait, à tort, des poëtes du <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle.</p>
-
-<p>Nous dirons donc maintenant: Existait-il une littérature nationale
-avant Ronsard, mais une littérature complète, capable par elle-même, et
-à elle seule, d'inspirer des hommes de génie, et d'alimenter de vastes<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[p. 404]</a></span>
-conceptions? Une simple énumération va nous prouver qu'elle existait:
-qu'elle existait, divisée en deux parties bien distinctes, comme la
-nation elle-même, et dont par conséquent l'une, que les critiques
-allemands appellent <i>littérature chevaleresque,</i> semblait devoir son
-origine aux Normands, aux Bretons, aux Provençaux et aux Francs;
-dont l'autre, native du cœur même de la France, et essentiellement
-populaire, est assez bien caractérisée par l'épithète de <i>gauloise.</i></p>
-
-<p>La première comprend: les poëmes historiques, tels que les romans de
-<i>Rou</i> (Rollon) et du <i>Brut</i> (Brutus), la <i>Philippide,</i> le <i>Combat des
-trente Bretons,</i> etc.; les poëmes chevaleresques, tels que <i>le Saint
-Graal, Tristan, Partenopex, Lancelot,</i> etc.; les poëmes allégoriques,
-tels que les romans de la <i>Rose,</i> du <i>Renard,</i> etc., et enfin toute la
-poésie légère, chansons, ballades, lais, chants royaux, plus la poésie
-provençale ou <i>romane</i> tout entière.</p>
-
-<p>La seconde comprend les mystères, moralités et farces (y compris
-<i>Patelin)</i>; les fabliaux, contes, facéties, livres satiriques, noëls,
-etc.: toutes œuvres où le plaisant dominait, mais qui ne laissent
-pas d'offrir souvent des morceaux profonds ou sublimes, et des
-enseignements d'une haute morale parmi des flots de gaieté frivole et
-licencieuse.</p>
-
-<p>Eh bien, qui n'eût promis l'avenir à une littérature aussi forte,
-aussi variée dans ses éléments, et qui ne s'étonnera de la voir tout
-à coup renversée, presque sans combat, par une poignée de novateurs
-qui prétendaient ressusciter la Rome morte depuis seize cents ans, la
-Rome romaine, et la ramener victorieuse, avec ses costumes, ses formes
-et ses dieux, chez un peuple du Nord, à moitié composé de nations
-germaniques, et dans une société toute chrétienne? Ces novateurs,
-c'étaient Ronsard et les poëtes de son école; le mouvement imprimé par
-eux aux lettres s'est continué jusqu'à nos jours.</p>
-
-<p>Il serait trop long de nous occuper à faire l'histoire de la haute
-poésie en France, car elle était vraiment en décadence au siècle
-de Ronsard; flétrie dans ses germes, morte sans avoir acquis le
-développement auquel elle semblait destinée; tout cela, parce qu'elle
-n'avait trouvé pour l'employer que des poëtes de cour qui n'en tiraient
-que des chants de fêtes, d'adulation et de fade galanterie; tout cela
-faute d'hommes de génie qui sussent la comprendre et en mettre en œuvre
-les riches matériaux.</p>
-
-<p>Ces hommes de génie se sont rencontrés cependant chez les étrangers,
-et l'Italie surtout nous doit ses plus grands poëtes du moyen âge;
-mais, chez nous, à quoi avaient abouti les hautes promesses des
-xii<sup>e</sup> et xiii<sup>e</sup> siècles? A je ne sais quelle poésie
-ridicule, où la contrainte métrique, ou des tours de force en fait
-de rime tenaient lieu de couleur et de poésie; à de fades et obscurs
-poëmes allégoriques, à des légendes lourdes et diffuses, à d'arides
-récits historiques rimés; tout cela recouvert d'un langage poétique
-plus vieux de cent ans que la prose et le langage usuel, car les rimeurs
-d'alors imitaient si servilement les poëtes qui les avaient
-précédés, qu'ils en conservaient même la langue surannée. Aussi tout le
-monde s'était dégoûté de la poésie dans les genres sérieux, et l'on ne
-s'occupait plus qu'à traduire les poëmes et romans du xii<sup>e</sup>
-siècle dans cette prose qui croissait tous les jours en grâce et en
-vigueur. Enfin il fut décidé que la langue française n'était pas
-propre à la haute poésie, et les savants se hâtèrent de profiter de cet
-arrêt pour prétendre qu'on ne devait plus la traiter qu'en vers latins
-et en vers grecs.</p>
-
-<p>Quant à la poésie populaire, grâce à Villon et à Marot, elle avait
-marché de front avec la prose illustrée par les Joinville, les
-Froissart et les Rabelais; mais, Marot éteint, son école n'était pas
-de taille à le continuer: ce fut elle cependant qui opposa à Ronsard
-la plus sérieuse résistance, et certes, bien qu'elle ne comptât plus
-d'hommes supérieurs, elle était assez forte sur l'épigramme: la
-<i>tenaille de Mellin,</i><a name="NoteRef_2_26" id="NoteRef_2_26"></a><a href="#Note_2_26" class="fnanchor">[2]</a> qui pinçait si fort Ronsard au milieu de sa
-gloire, a fait proverbe.</p>
-
-<p>Je ne sais si le peu de phrases que je viens de hasarder suffit pour
-montrer la littérature d'alors dans cet état d'interrègne qui suit la
-mort d'un g<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[p. 405]</a></span>rand génie, ou la fin d'une brillante époque littéraire,
-comme cela s'est vu plusieurs fois depuis; si l'on se représente bien
-le troupeau des écrivains du second ordre se tournant inquiets à droite
-et à gauche et cherchant un guide: les uns fidèles à la mémoire des
-grands hommes qui ne sont plus, et laissant dans les rangs une place
-pour leur ombre; les autres tourmentés d'un vague désir d'innovation
-qui se produit en essais ridicules; les plus sages faisant des théories
-et des traductions... Tout à coup un homme apparaît, à la voix forte,
-et dépassant la foule de la tête: celle-ci se sépare en deux partis, la
-lutte s'engage, et le géant finit par triompher, jusqu'à ce qu'un plus
-adroit lui saute sur les épaules et soit seul proclamé très-grand.</p>
-
-<p>Mais n'anticipons pas: nous sommes en 1549, et à peu de mois de
-distance apparaissent la <i>Défense et Illustration de la Langue
-française<a name="NoteRef_3_27" id="NoteRef_3_27"></a><a href="#Note_3_27" class="fnanchor">[3]</a></i>, et les premières <i>Odes pindariques</i> de Pierre de Ronsard.</p>
-
-<p>La <i>Défense de la langue française,</i> par J. du Bellay, l'un des
-compagnons et des élèves de Ronsard, est un manifeste contre ceux
-qui prétendaient que la langue française était trop pauvre pour la
-poésie, qu'il fallait la laisser au peuple, et n'écrire qu'en vers
-grecs et latins; du Bellay leur répond «que les langues ne sont pas
-nées d'elles-mêmes en façon d'herbes, racines et arbres; les unes
-infirmes et débiles en leurs espérances, les autres saines et robustes
-et plus aptes à porter le faix des conceptions humaines, mais que
-toute leur vertu est née au monde, du vouloir et arbitre des mortels.
-C'est pourquoi on ne doit ainsi louer une langue et blâmer l'autre,
-vu qu'elles viennent toutes d'une même source et origine: c'est la
-fantaisie des hommes; et ont été formées d'un même jugement à une même
-fin: c'est pour signifier entre nous les conceptions et intelligences
-de l'esprit. Il est vrai que, par succession de temps, les unes, pour
-avoir été curieusement réglées, sont devenues plus riches que les
-autres; mais cela ne se doit attribuer à la félicité desdites langues,
-mais au seul artifice et industrie des hommes. A ce propos, je ne puis
-assez blâmer la sotte arrogance et témérité d'aucuns de notre nation,
-qui, n'étant rien moins que grecs ou latins, déprisent ou rejettent
-d'un sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en français.»</p>
-
-<p>Il continue en prouvant que la langue française ne doit pas être
-appelée <i>barbare,</i> et recherche cependant pourquoi elle n'est pas
-si riche que les langues grecque et latine: «On le doit attribuer à
-l'ignorance de nos ancêtres, qui, ayant en plus grande recommandation
-le bien faire que le bien dire, se sont privés de la gloire de leurs
-bienfaits, et nous du fruit de l'imitation d'iceu<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[p. 406]</a></span>x, et, par le même
-moyen, nous ont laissé notre langue si pauvre et nue, qu'elle a besoin
-des ornements, et, s'il faut parler ainsi, des plumes d'autrui. Mais
-qui voudrait dire que la grecque et romaine eussent toujours été en
-l'excellence qu'on les a vues au temps d'Horace et de Démosthènes, de
-Virgile et de Cicéron? Et, si ces auteurs eussent jugé que jamais,
-pour quelque diligence et culture qu'on eût pu faire, elles n'eussent
-su produire plus grand fruit, se fussent-ils tant efforcés de les
-mettre au point où nous les voyons maintenant? Ainsi puis-je dire de
-notre langue qui commence encore à fleurir, sans fructifier; cela,
-certainement, non par le défaut de sa nature, aussi apte à engendrer
-que les autres, mais par la faute de ceux qui l'ont eue en garde et
-ne l'ont cultivée à suffisance. Que si les anciens Romains eussent
-été aussi négligés à la culture de leur langue, quand premièrement
-elle commença à pulluler, pour certain en si peu de temps elle ne fût
-devenue si grande; mais eux, en guise de bons agriculteurs, l'ont
-premièrement transmuée d'un lieu sauvage dans un lieu domestiqué, puis,
-afin que plutôt et mieux elle pût fructifier, coupant à l'entour les
-inutiles rameaux, l'ont, pour échange d'iceux, restaurée de rameaux
-francs et domestiques, magistralement tirés de la langue grecque,
-lesquels soudainement se sont si bien entés et faits semblables à leurs
-troncs, que désormais ils n'apparaissent plus adoptifs, mais naturels.»</p>
-
-<p>Suit une diatribe contre les traducteurs, qui abondaient alors, comme
-il arrive toujours à de pareilles époques littéraires; du Bellay
-prétend que «ce labeur de traduire n'est pas un moyen suffisant pour
-élever notre vulgaire à l'égal des autres plus fameuses langues. Que
-faut-il donc? Imiter! imiter les Romains, comme ils ont fait des Grecs;
-comme Cicéron a imité Démosthène, et Virgile, Homère.»</p>
-
-<p>Nous venons de voir ce qu'il pense des faiseurs de vers latins, et
-des traducteurs; voici maintenant pour les imitateurs de la vieille
-littérature: «Et certes, comme ce n'est point chose vicieuse, mais
-grandement louable, d'emprunter d'une langue étrangère les sentences et
-les mots, et les approprier à la sienne: aussi est-ce chose grandement
-à reprendre, voire odieuse à tout lecteur de libérale nature, de voir
-en une même langue une telle imitation, comme celle d'aucuns savants
-mêmes, qui s'estiment être des meilleurs plus ils ressemblent à Héroet
-ou à Marot. Je t'admoneste donc, ô toi qui désires l'accroissement de
-ta langue et veux y exceller, de n'imiter à pied levé, comme naguère
-a dit quelqu'un, les plus fame<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[p. 407]</a></span>ux auteurs d'icelle; chose certainement
-aussi vicieuse comme de nul profit à notre vulgaire, vu que ce n'est
-autre chose, sinon lui donner ce qui était à lui.»</p>
-
-<p>Il jette un regard sur l'avenir, et ne croit pas qu'il faille
-désespérer d'égaler les Grecs et les Romains: «Et comme Homère se
-plaignait que, de son temps, les corps étaient trop petits, il ne faut
-point dire que les esprits modernes ne sont à comparer aux anciens;
-l'architecture, l'art du navigateur et autres inventions antiques,
-certainement sont admirables, et non si grandes toutefois qu'on doive
-estimer les cieux et la nature d'y avoir dépensé toute leur vertu,
-vigueur et industrie. Je produirai pour témoins de ce que je dis
-l'imprimerie, sœur des Muses et dixième d'elles, et cette non moins
-admirable que pernicieuse foudre d'artillerie; avec tant d'autres non
-antiques inventions qui montrent véritablement que, par le long cours
-des siècles, les esprits des hommes ne sont point si abâtardis qu'on
-voudrait bien dire. Mais j'entends encore quelque opiniâtre s'écrier:
-«Ta langue tarde trop à recevoir sa perfection» et je dis que ce
-retardement ne prouve point qu'elle ne puisse la recevoir; je dis
-encore qu'elle se pourra tenir certain de la garder longuement, l'ayant
-acquise avec si longue peine; suivant la loi de nature qui a voulu
-que tout arbre qui naît fleurit et fructifie bientôt, bientôt aussi
-vieillisse et meure, et au contraire que celui-là dure par longues
-années qui a longuement travaillé à jeter ses racines.»</p>
-
-<p>Ici finit le premier livre, où il n'a été encore question que de la
-langue et du style poétique; dans le second, la question est abordée
-plus franchement, et l'intention de renverser l'ancienne littérature et
-d'y substituer les formes antiques est exprimée avec plus d'audace:</p>
-
-<p>«Je penserai avoir beaucoup mérité des miens si je leur montre
-seulement du doigt le chemin qu'ils doivent suivre pour atteindre à
-l'excellence des anciens: mettons donc pour le commencement ce que nous
-avons, ce me semble, assez prouvé au premier livre. C'est que, sans
-l'imitation des Grecs et Romains, nous ne pouvons donner à notre langue
-l'excellence et lumière des autres plus fameuses. Je sais que beaucoup
-me reprendr<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[p. 408]</a></span>ont d'avoir osé, le premier des Français, introduire quasi
-une nouvelle poésie, ou ne se tiendront pleinement satisfaits, tant
-pour la brièveté dont j'ai voulu user que pour la diversité des esprits
-dont les uns trouvent bon ce que les autres trouvent mauvais. Marot
-me plaît, dit quelqu'un, parce qu'il est facile et ne s'éloigne point
-de la commune manière de parler; Héroët, dit quelque autre, parce que
-tous ses vers sont doctes, graves et élaborés; les autres d'un autre se
-délectent. Quant à moi, telle superstition ne m'a point retiré de mon
-entreprise, parce que j'ai toujours estimé notre poésie française être
-capable de quelque plus haut et merveilleux style que celui dont nous
-nous sommes si longuement contentés. Disons donc brièvement ce que nous
-semble de nos poëtes français.</p>
-
-<p>»De tous les anciens poëtes français, quasi un seul, Guillaume de Loris
-et Jean de Meun<a name="NoteRef_4_28" id="NoteRef_4_28"></a><a href="#Note_4_28" class="fnanchor">[4]</a>, sont dignes d'être lus, non tant pour ce qu'il y
-ait en eux beaucoup de choses qui se doivent imiter des modernes, que
-pour y voir quasi une première image de la langue française, vénérable
-pour son antiquité. Je ne doute point que tous les pères crieraient
-la honte être perdue si j'osais reprendre ou émender quelque chose en
-ceux que jeunes ils ont appris, ce que je ne veux faire aussi; mais
-bien soutiens-je que celui-là est trop grand admirateur de l'ancienneté
-qui veut défrauder les jeunes de leur gloire méritée: n'estimant rien,
-sinon ce que la mort a sacré, comme si le temps, ainsi que les vins,
-rendait les poésies meilleures. Les plus récents, même ceux qui ont
-été nommés par Clément Marot en une certaine épigramme à Salel, sont
-assez connus par leurs œuvres; j'y renvoie les lecteurs pour en faire
-jugement.»</p>
-
-<p>Il continue par quelques louanges et beaucoup de critiques des auteurs
-du temps, et revient à son premier dire, qu'il faut imiter les anciens,
-«et non point les auteurs français, pour ce qu'en ceux-ci on ne saurait
-prendre que bien peu, comme la peau et la couleur, tandis qu'en ceux-là
-on peut prendre la chair, les os, les nerfs et le sang.»</p>
-
-<p>«Lis donc, et relis premièrement, ô poëte futur! les exemplaires grecs
-et latins; puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux
-Jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouan, com<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[p. 409]</a></span>me rondeaux, ballades,
-virelais, chants royaux, chansons et telles autres épiceries qui
-corrompent le goût de notre langue, et ne servent sinon à porter
-témoignage de notre ignorance. Jette-toi à ces plaisantes épigrammes,
-non point comme font aujourd'hui un tas de faiseurs de contes nouveaux
-qui en un dizain sont contents n'avoir rien dit qui vaille aux neuf
-premiers vers, pourvu qu'au dixième il y ait le petit mot pour rire,
-mais à l'imitation d'un Martial, ou de quelque autre bien approuvé; si
-la lascivité ne te plaît, mêle le profitable avec le doux; distille
-avec un style coulant et non scabreux de tendres élégies, à l'exemple
-d'un Ovide, d'un Tibulle et d'un Properce; y entremêlant quelquefois de
-ces fables anciennes, non petit ornement de poésie. Chante-moi ces odes
-inconnues encore de la langue française, d'un luth bien accordé au son
-de la lyre grecque et romaine, et qu'il n'y ait rien où apparaissent
-quelques vestiges de rare et antique érudition. Quant aux épîtres, ce
-n'est un poëme qui puisse grandement enrichir notre vulgaire, parce
-qu'elles sont volontiers des choses familières et domestiques, si tu ne
-les voulais faire à l'imitation d'élégies comme Ovide, ou sentencieuses
-et graves comme Horace: autant te dis-je des satires que les Français,
-je ne sais comment, ont nommées coq-à-l'âne, auxquelles je te conseille
-aussi peu t'exercer, si ce n'est à l'exemple des anciens en vers
-héroïques, et, sous ce nom de satire, y taxer modestement les vices
-de son temps et pardonner aux noms des personnes vicieuses. Tu as pour
-ceci Horace, qui, selon Quintilien, tient le premier lieu entre les
-satiriques. <i>Sonne-moi</i> ces beaux <i>sonnets</i><a name="NoteRef_5_29" id="NoteRef_5_29"></a><a href="#Note_5_29" class="fnanchor">[5]</a>; non moins docte que
-plaisante invention italienne, pour lequel tu as Pétrarque et quelques
-modernes Italiens. Chante-moi d'une musette bien résonnante les
-plaisantes églogues rustiques, à l'exemple de Théocrite et de Virgile.
-Quant aux comédies et tragédies, si les rois et les républiques les
-voulaient restituer en leur ancienne dignité qu'ont usurpée les farces
-et moralités, je serais bien d'opinion que tu t'y employasses, et, si
-tu le veux faire pour l'ornement de la langue, tu sais où tu en dois
-trouver les archétypes.»</p>
-
-<p>Je ne crois pas qu'on me reproche d'avoir cité tout entier ce chapitre
-où la révolution littéraire est si audacieusement proclamée; il est
-curieux d'assister à cette démolition complète d'une littérature du
-moyen âge au profit de tous les genres de composition de l'<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[p. 410]</a></span>antiquité,
-et la réaction analogue qui s'opère aujourd'hui doit lui donner un
-nouvel intérêt.</p>
-
-<p>Du Bellay conseille encore l'introduction dans la langue française de
-mots composés du latin et du grec, recommandant principalement de s'en
-servir dans les arts et sciences libérales. Il recommande, avec plus
-de raison, l'étude du langage figuré, dont la poésie française avait
-jusqu'alors peu de connaissance; il propose de plus quelques nouvelles
-alliances de mots accueillies depuis en partie: «d'user hardiment de
-l'infinitif pour le nom, comme <i>Veiller,</i> le <i>chanter,</i> le <i>vivre,</i>
-le <i>mourir;</i> de l'adjectif substantivé, comme le <i>vide de l'air,</i> le
-<i>frais de l'ombre, l'épais des forêts;</i> des verbes et des participes,
-qui de leur nature n'ont point d'infinitifs après eux, avec des
-infinitifs, comme <i>tremblant de mourir</i> pour craignant <i>de mourir,</i>
-etc. Garde-toi encore de tomber en un vice commun, même aux plus
-excellents de notre langue: c'est l'omission des articles.»</p>
-
-<p>«Je ne veux oublier l'émendation, partie certes la plus de nos
-études; son office est d'ajouter, ôter, ou changer à loisir ce que la
-première impétuosité et ardeur d'écrire n'avait permis de faire; il
-est nécessaire de remettre à part nos écrits nouveau-nés, les revoir
-souvent, et, en la manière des ours, leur donner forme, à force de
-lécher. Il ne faut pourtant y être trop superstitieux, ou, comme les
-éléphants leurs petits, être dix ans à enfanter ses vers. Surtout nous
-convient avoir quelques gens savants et fidèles compagnons qui puissent
-connaître nos fautes et ne craignent pas de blesser notre papier
-avec leurs ongles. Encore te veu<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[p. 411]</a></span>x-je avertir de hanter quelquefois
-non-seulement les savants, mais aussi toutes sortes d'ouvriers et gens
-mécaniques, savoir leurs inventions, les noms des matières et termes
-usités en leurs arts et métiers pour tirer de là de belles comparaisons
-et description de toutes choses.»</p>
-
-<p>«Vous semble-t-il pas, messieurs, qui êtes si ennemis de votre langue,
-que notre poëte ainsi armé pusse sortir en campagne, et se montrer sur
-les rangs avec les braves escadrons grecs et romains. Et vous autres si
-mal équipés, dont l'ignorance a donné le ridicule nom de rimeur à notre
-langue, oserez-vous bien endurer le soleil, la poudre et le dangereux
-labeur de ce combat? Je suis d'avis que vous vous retirez au bagage
-avec les pages et laquais, ou bien (car j'ai pitié de vous) sous les
-frais ombrages, entre les dames et damoiselles où vos beaux et mignons
-écrits, non de plus longue durée que votre vie, seront reçus, admirés
-et adorés. Que plût aux Muses pour le bien que je veux à notre lange
-que vos ineptes œuvres fussent bannies non-seulement, comme elles le
-sont des bibliothèques des savants, mais de toute la France.»</p>
-
-<p>On voit que les disputes littéraires de ce temps-là n'étaient pas
-moins animées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Du Bellay s'écrie
-qu'il faudrait que tous les rois amateurs de leur langue défendissent
-d'imprimer les œuvres des poëtes surannés de l'époque.</p>
-
-<p>«Oh! combien je désire voir sécher ces <i>printemps,</i> châtier ces petites
-jeunesses, rabattre ces <i>coups d'essai,</i> tarir ces <i>fontaines,</i> bref
-abolir ces beaux titres suffisants pour dégoûter tout lecteur savant
-d'en lire davantage! Je ne souhaite pas moins que ces <i>dépourvus,</i>
-ces <i>humbles espérants,</i> ces <i>bains de Liesse,</i> ces <i>esclaves,</i> ces
-<i>traverseurs<a name="NoteRef_6_30" id="NoteRef_6_30"></a><a href="#Note_6_30" class="fnanchor">[6]</a>,</i> soient renvoyés à la table ronde, et ces belles
-petites devises aux gentilshommes et damoiselles, d'où on les a
-empruntées. Que dirai-je plus? Je supplie à Phébus Apollon que la
-France, après avoir été si longuement stérile, grosse de lui, enfante
-bientôt un poëte dont le luth bien résonnant fasse tarir ces enrouées
-cornemuses, non autrement que les grenouilles quand on jette une pierre
-en leur marais.»<a name="NoteRef_7_31" id="NoteRef_7_31"></a><a href="#Note_7_31" class="fnanchor">[7]</a></p>
-
-<p>Après une nouvelle exhortation aux Français d'écrire en leur langue,
-du Bellay finit ainsi: «Or, nous voici, grâce à Dieu, après b<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[p. 412]</a></span>eaucoup
-de périls et de flots étrangers, rendus au port à sûreté. Nous avons
-échappé du milieu des Grecs et au travers des escadrons romains,
-pénétré jusqu'au sein de la France, France tant désirée. Là donc,
-Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et,
-de ses serves dépouilles, ornez vos temples et autels. Ne craignez
-plus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui sous
-ombre de bonne foi vous surprennent tout nus comptant la rançon du
-Capitole. Donnez en cette Grèce menteresse et y semez encore un coup la
-fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés
-trésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et
-ne craignez plus ce muet Apollon ni ses faux oracles. Vous souvienne de
-votre ancienne Marseille, seconde Athènes; et de votre Hercule gallique
-tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne
-attachée à sa langue.»</p>
-
-<p>C'est un livre bien remarquable que ce livre de du Bellay; c'est un
-de ceux qui jettent le plus de jour sur l'histoire de la littérature
-française, et peut-être aussi le moins connu de tous les traités écrits
-sur ce sujet: je ne sache pas qu'aucun auteur s'en soit servi depuis
-deux siècles, si ce n'est M. Sainte-Beuve qui m'en a donné une analyse.
-Je n'aurais pas hasardé cette citation, beaucoup plus longue encore,
-si je ne la regardais comme l'histoire la plus exacte que l'on puisse
-faire l'école de Ronsard.</p>
-
-<p>En effet, tout est là: à voir comme les réformes prêchées, les théories
-développées dans la <i>Défense et Illustration de la langue française,</i>
-ont été fidèlement adoptées depuis et mises en pratique dans tous
-leurs points, il est même difficile de douter qu'elle ne soit l'œuvre
-de cette école tout entière: je veux dire de Ronsard, Ponthus de
-Thiard, Remi Belleau, Étienne Jodelle, J. Antoine de Baïf, qui, joints
-à Dubellay, composaient ce qu'on appela depuis <i>la Pléiade</i><a name="NoteRef_8_32" id="NoteRef_8_32"></a><a href="#Note_8_32" class="fnanchor">[8]</a>. Du
-reste, plupart de ces auteurs avaient écrit beaucoup d'ouvrages
-dans le système prêché par du Bellay, bien qu'ils ne<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[p. 413]</a></span> les eussent
-point fait encore imprimer; de plus, il est question des <i>odes</i> dans
-l'<i>Illustration,</i> et Ronsard dit plus tard une préface avoir le premier
-introduit le mot <i>ode</i> dans la langue française ce qu'on n'a jamais
-contesté.</p>
-
-<p>Mais, soit que ce livre ait été de plusieurs mains, soit qu'une seule
-plume ait exprimé les vœux et les doctrines de toute une association
-de poëtes, il porte l'empreinte de la plus complète ignorance de
-l'ancienne littérature française ou de la plus criante injustice. Tout
-le mépris que du Bellay professe, à juste titre, envers les poëtes de
-son temps imitateurs des vieux poëtes, y est, à grand tort, reporté
-aussi sur ceux-là qui n'en pouvaient mais. C'est comme si, aujourd'hui,
-on en voulait aux auteurs du grand siècle de la platitude des rimeurs
-modernes qui marchent sous leur invocation.</p>
-
-<p>Se peut-il que du Bellay, qui recommande si fort d'enter sur le tronc
-national près de périr des branches étrangères, ne songe point même
-qu'une meilleure culture puisse lui rendre la vie et ne le croie pas
-capable de porter des fruits par lui-même? Il conseille de faire
-des mots d'après le grec et le latin, comme si les sources eussent
-manqué pour en composer de nouveaux d'après le vieux français seul; il
-appuie sur l'introduction des odes, élégies, satires, etc., comme si
-toutes ces formes poétiques n'avaient pas existé déjà sous d'autres
-noms; du poëme antique, comme si les chroniques normandes et les
-romans chevaleresques n'en remplissaient pas toutes les conditions,
-appropriées de plus au caractère et à l'histoire du moyen âge; de la
-tragédie, comme s'il eût manqué aux mystères autre chose que d'être
-traités par des hommes de génie pour devenir la tragédie du moyen
-âge, plus libre et plus vraie que l'ancienne. Supposons, en effet,
-un instant, les plus grands poëtes étrangers et les plus opposés au
-système classique de l'antiquité, nés en France au <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle, et
-dans la même situation que du Bellay et ses amis. Croyez-vous qu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[p. 414]</a></span>
-n'eussent pas été là, et avec les seules ressources et les éléments
-existant alors dans la littérature française, ce qu'ils furent à
-différentes époques et dans différents pays? Croyez-vous que l'Arioste
-n'eût pas aussi bien composé son <i>Roland furieux</i> avec nos fabliaux et
-nos poëmes chevaleresques; Shakspeare, ses drames avec nos romans, nos
-chroniques, nos farces et même nos mystères; le Tasse, sa <i>Jérusalem</i>
-avec nos livres de chevalerie et les éblouissantes couleurs poétiques
-de notre littérature romane, etc.? Mais les poëtes de la réforme
-classique n'étaient point de cette taille, et peut-être est-il injuste
-de vouloir qu'ils aient vu dans l'ancienne littérature française ce que
-ces grands hommes y ont vu avec le regard du génie, et ce que nous n'y
-voyons aujourd'hui sans doute que par eux. Au moins rien ne peut-il
-justifier ce superbe dédain qui fait prononcer aux poëtes de la Pléiade
-qu'il n'y a absolument rien avant eux, non-seulement dans les genres
-sérieux, mais dans tous; ne tenant pas plus compte de Rutebœuf que de
-Charles d'Anjou, de Villon que de Charles d'Orléans, de Clément Marot
-que de Saint-Gelais, et de Rabelais que de Joinville et de Froissart
-dans la prose. Sans cette ardeur d'exclure, de ne rebâtir que sur des
-ruines, on ne peut nier que l'étude et même l'imitation momentanée
-de la littérature antique n'eussent pu être, dans les circonstances
-d'alors, très-favorables aux progrès de la nôtre et de notre langue
-aussi; mais l'excès a tout gâté: de la forme, on a passé au fond; on
-ne s'est pas contenté d'introduire le poëme antique, on a voulu qu'il
-dît l'histoire des anciens et non la nôtre; la tragédie, on a voulu
-qu'elle ne célébrât que les infortunes des illustres familles d'Œdipe
-et d'Agamemnon; on a amené la poésie à ne reconnaître et n'invoquer
-d'autres dieux que ceux de la mythologie; en un mot, cette expédition,
-présentée si adroitement par du Bellay comme une conquête sur les
-étrangers, n'a fait, au contraire, que les amener vainqueurs dans nos
-murs; elle a tendu à effacer petit à petit notre caractère de nation,
-à nous faire rougir de nos usages et même de notre langue au profit
-de l'antiquité; à nous amener, en un mot, à<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[p. 415]</a></span> ce comble de ridicule
-qu'au xix<sup>e</sup> siècle même, nous représentions encore nos rois
-et nos héros en costumes romains, et que nous ayons employé le latin
-pour les inscriptions de nos monuments, séduits que nous sommes par de
-fausses idées de goût et de convenance. Bon Dieu! que diront un jour
-nos arrière-neveux en découvrant des pierres sépulcrales de chrétiens,
-qui portent pour légende: diis manibus<a name="NoteRef_9_33" id="NoteRef_9_33"></a><a href="#Note_9_33" class="fnanchor">[9]</a>! des monuments où il est
-inscrit: <span style="font-size: 0.8em;">MDCCCXXX° ANNO REGNANTE CAROLO DECIMO, PRÆFECTUS ET ÆDILES
-POSUERUNT</span>, etc.<a name="NoteRef_10_34" id="NoteRef_10_34"></a><a href="#Note_10_34" class="fnanchor">[10]</a>! Ne seront-ils pas fondés à croire qu'en l'an 1830,
-la domination romaine subsistait encore en France; de même qu'en lisant
-quelques lambeaux échappés au temps de notre poésie, ils pourront se
-persuader que le paganisme était aussi notre religion dominante? C'est
-certainement à ce défaut d'accord et de sympathie de la littérature
-classique avec nos mœurs et notre caractère national qu'il faut
-attribuer, outre les ridicules anomalies que je viens de citer en
-partie, le peu de popularité qu'elle a obtenu.</p>
-
-<p>Voilà une digression qui m'entraîne bien loin: j'y ai jeté au hasard
-quelques raisons déjà rebattues; il y en a des volumes de beaucoup
-meilleures, et cependant que de gens refusent encore de s'y rendre!
-Une tendance plus raisonnable se fait, il est vrai, remarquer depuis
-quelques années<a name="NoteRef_11_35" id="NoteRef_11_35"></a><a href="#Note_11_35" class="fnanchor">[11]</a>: on se met à lire un peu d'histoire de France;
-et, quand dans les collèges on sera parvenu à la savoir presque aussi
-bien que l'histoire ancienne, et quand aussi on consacrera à l'étude
-de la langue française quelques heures arrachées au grec et au latin,
-un grand progrès sera sans doute accompli pour l'esprit national, et
-peut-être s'ensuivra-t-il moins de dédain pour la vieille littérature
-française, car tout cela se tient.</p>
-
-<p>J'ai accusé l'école de Ronsard de nous avoir imposé une littérature
-classique, quand nous pouvions fort bien nous en passer, et surtout
-de nous l'avoir imposée si exclusive, si dédaigneuse de tout le passé
-qui était à nous; mais, à considérer ses travaux e<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[p. 416]</a></span>t ses innovations,
-sous un autre point de vue, celui des progrès du style et de la
-couleur poétique, il faut avouer que nous lui devons beaucoup de
-reconnaissance; il faut avouer que, dans tous les genres qui ne
-demandent pas une grande force de création, dans tous les genres de
-poésie gracieuse et légère, elle a surpassé et les poëtes qui l'avaient
-précédée, et beaucoup de ceux qui l'ont suivie. Dans ces sortes de
-compositions aussi, l'imitation classique est moins sensible: les
-petites odes de Ronsard, par exemple, semblent la plupart inspirées,
-plutôt par les chansons du xii<sup>e</sup> siècle, qu'elles surpassent
-souvent encore en naïveté et en fraîcheur; ses sonnets aussi, et
-quelques-unes de ses élégies sont empreints du véritable sentiment
-poétique, si rare quoi qu'on dise, que tout le <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span>
-siècle, si riche qu'il soit en poésies diverses, semble en être
-absolument dénué.</p>
-
-<p>Mais, pour faire sentir les immenses progrès que Ronsard à fait faire à
-la langue poétique, si pâle jusqu'à lui dans les genres sérieux, il est
-bon de donner une idée de ce qu'elle était au moment qu'il l'a prise.
-Pour cela, je transcris au hasard le début d'un poëme publié la même
-année que ses odes pindariques, et par un des auteurs les plus estimés
-du temps. (<i>Pandore,</i> par Guillaume de Tours.)</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-O dieu Phœbus, des saints poëtes père,<br />
-Du grand tonnant la lignée tant clère,<br />
-Qui sus ton chef à perruque dorée<br />
-Portes les fleurs de Daphnes transmuée<br />
-Dans un laurier toujours verd qu'on blasonne,<br />
-Car tu t'en ceints, et en fais ta couronne,<br />
-Viens, viens à nous, viens ici en la guise<br />
-Qu'en Hélicon, haute montagne sise<br />
-Très-hautement les doctes sœurs enseignes<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[p. 417]</a></span>Là des pieds nus dansantes aux enseignes<br />
-De leur gaité, tout autour des autiers<br />
-De ton parent Jupiter et au tiers<br />
-Toi réjoui de douce mélodie<br />
-Les adoucis et de ta poésie;<br />
-Sois ci présent, et au labeur et peine<br />
-De toi chantant donne joyeux étrenne<br />
-De bien ditter et lui donne faveur,<br />
-Car il nous plaît la fable qui n'est moindre<br />
-D'aultres narrez intexer et la joindre<br />
-Que bien ditta Astreus sainct poëte, etc.<br />
-</p>
-
-<p>En vérité, rien qui surpasse ces vers, dans toute la haute poésie
-d'alors; si quelqu'un en doute, qu'il lise encore les hymnes de Marot,
-de Marot si poëte dans les genres plaisants, et il verra quel abîme
-existait entre le style élevé et le style gracieux et naïf. Maintenant,
-jugez de quelle admiration le public de 1550 dût se sentir saisi en
-entendant des strophes pareilles à celles que je vais citer, et qui
-faisaient partie d'une ode pindarique où le poëte racontait la guerre
-des dieux contre les titans<a name="NoteRef_12_36" id="NoteRef_12_36"></a><a href="#Note_12_36" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Bellone eut la tête couverte<br />
-D'un acier, sur qui rechignoit<br />
-De Méduse la gueule ouverte,<br />
-Qui pleine de flammes grognoit;<br />
-En sa dextre elle enta la hache<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[p. 418]</a></span>Par qui les rois sont irrités,<br />
-Alors que, dépite, elle arrache<br />
-Les vieilles tours de leurs cités!<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Adouc le Père puissant,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Qui de nerfs roidis s'efforce!</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Ne mit en oubli la force</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">De son foudre rougissant:</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Mi-courbant la tête en bas,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Et bien haut levant le bras,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Contre eux guigna sa tempête,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Laquelle, en les foudroyant,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Siffloit, aigu-tournoyant,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Comme un fuseau sur leur tête.</span><br />
-<br />
-De feu, les deux piliers du monde,<br />
-Brûlés jusqu'au fond, chanceloient:<br />
-Le ciel ardoit, la terre et l'onde<br />
-Tout pétillants étinceloient, etc.<br />
-</p>
-
-
-<p>La langue est encore la même que dans le morceaux cité plus haut; mais
-quelle différence dans la vigueur du style et l'éclat de la pensée!
-Eh bien, veut-on savoir tout d'un coup à quoi s'en tenir sur les
-progrès que Ronsard a fait faire à la langue poétique, qu'on rapproche
-ce fragment, composés dans ses premières années, des vers suivants,
-composés dix ans après, pour l'avènement au trône de Charles IX. Ce
-sont quelques-uns des conseils qu'il lui adresse:</p>
-
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[p. 419]</a></span>L'habillement des rois est la seule vertu;<br />
-Que votre corps reluise en vertus glorieuse<br />
-Non par habits chargés de pierres précieuses<br />
-D'amis plus que d'argent montrez-vous désireux,<br />
-Les princes sans amis sont toujours malheureux;<br />
-Aimez les gens de bien, ayant toujours envie<br />
-De ressembler à ceux qui sont de bonne vie;<br />
-Punissez les malins et les séditieux:<br />
-Ne soyez point chagrin, dépit, ni furieux,<br />
-Mais honnête et gaillard, portant sur le visage<br />
-De votre gentille âme un gentil témoignage.<br />
-<br />
-Or, sire, pour autant que nul n'a le pouvoir<br />
-De châtier les rois qui font mal leur devoir,<br />
-Corrigez-vous vous-même, afin que la justice<br />
-De Dieu qui est plus grand vos fautes ne punisse.<br />
-Je dis ce puissant Dieu, dont la force est partout,<br />
-Qui conduit l'univers de l'un à l'autre bout,<br />
-Et fait à tous humains ses justices égales,<br />
-Autant aux laboureurs qu'aux personnes royales.<br />
-Lequel nous supplions vous tenir en sa loi,<br />
-Et vous aimer autant qu'il fit David son roi,<br />
-Et rendre comme à lui votre sceptre tranquille,<br />
-Car, sans l'aide de Dieu, la force est inutile.<br />
-</p>
-
-
-<p>On pourra juger d'après ces vers, dont le style est, en général, celui
-de tous les discours de Ronsard, combien est ridicule l'accusation
-d'obscurité et de dureté qui depuis deux siècles flétr<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[p. 420]</a></span>it ses poésies;
-et il nous sera de plus loisible d'avancer que la Harpe ne les avait
-jamais lues, lorsqu'il s'écrie qu'on ne peut pas lire et comprendre
-quatre vers de suite chez Ronsard. Qu'on me permette de citer encore
-une de ses élégies, qui, sans être partout aussi pure que le morceau
-précédent, lui est supérieure, ce me semble, sous le rapport de la
-poésie:</p>
-
-
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-A MARIE<br />
-<br />
-Six ans étoient coulés, et la septième année<br />
-Étoit presques entière en ses pas retournée,<br />
-Quand, loin d'affection, de désir et d'amour,<br />
-En pure liberté je passois tout le jour,<br />
-Et, franc de tout souci qui les âmes dévore,<br />
-Je dormois dès le soir jusqu'au point de l'aurore;<br />
-Car seul, maître de moi, j'allois plein de loisir<br />
-Où le pied me portoit, conduit de mon désir,<br />
-Ayant toujours aux mains, pour me servir de guide,<br />
-Aristote ou Platon, ou le docte Euripide,<br />
-Mes bons hôtes muets, qui ne fâchent jamais;<br />
-Ainsi je les reprends, ainsi je les remets.<br />
-O douce compagnie, et utile et honnête!<br />
-Un autre en caquetant m'étourdiroit la tête.<br />
-<br />
-Puis, du livre ennuyé, je regardois les fleurs,<br />
-Feuilles, tiges, rameaux, espèces et couleurs;<br />
-Et l'entrecoupement de leurs formes diverses,<br />
-Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses(*).<br />
-Ne me pouvant soûler, ainsi qu'en un tableau<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[p. 421]</a></span>D'admirer la nature et ce qu'elle a de beau,<br />
-Et de dire en passant aux fleurettes écloses:<br />
-«Celui est presque Dieu qui connoît toutes choses,<br />
-Écarté du vulgaire et loin des courtisans<br />
-De fraude et de malice impudents artisans. »<br />
-<br />
-Tantôt j'errois seulet par les forêts sauvages<br />
-Sur les bords émaillés des peinturés rivages;<br />
-Tantôt par les rochers reculés et déserts,<br />
-Tantôt par les taillis, verte maison des cerfs<br />
-J'aimois le cours suivi d'une longue rivière,<br />
-A voir onde sur onde allonger sa carrière,<br />
-Et flot à l'autre flot en roulant s'attacher;<br />
-Et, penché sur les bords, me plaisoit d'y pêcher<br />
-Étant plus réjoui d'une chasse muette,<br />
-Troubler des écaillés la demeure secrète,<br />
-Tirer avec la ligne en tremblant emporté<br />
-Le crédule poisson pris à l'haim appâté,<br />
-Qu'un grand prince n'est aise ayant pris à la chasse;<br />
-Un cerf qu'en haletant tout un jour il pourchasse<br />
-Heureux si vous eussiez d'un mutuel émoi<br />
-Pris l'appât amoureux aussi bien comme moi ...<br />
-Las! couché dessus l'herbe, en mes discours je pense<br />
-Que, pour aimer beaucoup, j'ai peu de récompense<br />
-Et que mettre son cœur aux dames si avant,<br />
-C'est vouloir peindre en l'onde et arrêter le vent<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[p. 422]</a></span>M'assurant toutefois qu'alors que le vieil âge<br />
-Aura, comme sorcier, changé votre visage,<br />
-Et lorsque vos cheveux deviendront argentés<br />
-Et que vos yeux d'amour ne seront plus hantés<br />
-Que toujours vous aurez, quelque soin qui vous touche,<br />
-En l'esprit mes écrits, mon nom en votre bouche.<br />
-<br />
-(*) Bleues.<br />
-</p>
-
-
-<p>Le lecteur doit être bien surpris de ne point rencontrer là cette <i>muse
-en françois parlant grec et latin contre laquelle</i> Boileau s'escrime si
-rudement, de fort bien comprendre ce patois <i>que jargonnoit Ronsard à
-la cour des Valois, et de ne le</i> point trouver si éloigné qu'il croyait
-du <i>beau françois</i> d'aujourd'hui. C'est qu'il n'est pas en littérature
-de plus étrange destinée que celle de Ronsard: idole d'un siècle
-éclairé; illustré de l'admiration d'hommes tels que les de Thou,
-les l'Hospital, les Pasquier, les Scaliger; proclamé plus tard par
-Montaigne l'égal des plus grands poëtes anciens, traduit dans toutes
-les langues, entouré d'une considération telle, que le Tasse, dans un
-voyage à Paris, ambitionna l'avantage de lui être présenté; honoré à
-sa mort de funérailles presque royales et des regrets de la France
-entière, il semblait devoir, selon l'expression de M. Sainte-Beuve,
-entrer dans la postérité, comme dans un temple. Non! la postérité est
-venue, et elle a convaincu le <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle de mensonge et de mauvais
-goût, elle a livré au rire et à l'injure les morceaux de l'idole
-brisée, et des dieux nouveaux se sont substitués à la trop célèbre
-Pléiade, en se parant de ses dépouilles.</p>
-
-<p>La Pléiade, soit: qu'importe tous ces poëtes à la suite, qui sont Baïf,
-Belleau, Ponthus, sous Ronsard; qui sont Racan, Segrais, Sarrazin, sous
-Malherbe; qui sont Desmahis, Bernis, Villette, sous Voltaire, etc.<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[p. 423]</a></span>?...
-Mais, pour Ronsard, il y a encore une postérité: et aujourd'hui surtout
-qu'on remet tout en question, et que les hautes renommées sont pesées,
-comme les âmes aux enfers, nues, dépouillées de toutes les préventions,
-favorables ou non, avec lesquelles elles s'étaient présentées à nous,
-qui sait si Malherbe se trouvera encore de poids à représenter le père
-de la poésie classique? Ce ne serait point là le seul arrêt de Boileau
-qu'aurait cassé l'avenir.</p>
-
-<p>Nous n'exprimons ici qu'un vœu de justice et d'ordre, selon nous,
-et nous n'avons pas jugé l'école de Ronsard assez favorablement pour
-qu'on nous soupçonne de partialité. Si notre conviction est erronée,
-ce ne sera pas faute d'avoir examiné les pièces du procès, faute
-d'avoir feuilleté des livres oubliés depuis trois cents ans. Si tous
-les auteurs d'histoires littéraires avaient eu cette conscience, on
-n'aurait pas vu des erreurs grossières se perpétuer dans mille volumes
-différents, composés les uns sur les autres; on n'aurait pas vu des
-jugements définitifs se fonder sur d'aigres et partiales critiques
-échappées à l'acharnement momentané d'une lutte littéraire, ni de
-hautes réputations s'échaffauder avec des œuvres admirées sur parole.</p>
-
-<p>Non, sans doute, nous ne sommes pas indulgents envers l'école de
-Ronsard: et, en effet, on ne peut que s'indigner, au premier abord, de
-l'espèce de despotisme qu'en littérature, de cet orgueil avec lequel
-elle <i>Odi profanum vulgus,</i> d'Horace, repoussant toute popularité comme
-une injure, et n'estimant rien que le noble, et sacrifiant toujours
-à l'art le naturel et le vrai. Ainsi aucun poëte n'a célébré plus et
-la nature et le printemps que ne l'ont fait ceux du <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle, et
-croyez-vous qu'ils aient jamais songé à demander des inspirations à
-la nature et au printemps? Jamais: ils se contentaient de rassembler
-ce que l'antiquité avait dit de plus gracieux sur ce sujet, et d'en
-composer un tout, digne d'être apprécié par les connaisseurs; il
-arrivait de là qu'ils se gardaient de leur mieux d'avoir une pensée
-à eux; et cela est<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[p. 424]</a></span> tellement vrai, que les savants commentaires dont
-on honorait leurs œuvres ne s'attachaient qu'à y découvrir le plus
-possible d'imitations de l'antiquité. Ces poëtes ressemblaient en
-cela beaucoup à certains peintres qui ne composent leurs tableaux que
-d'après ceux des maîtres, imitant un bras chez celui-ci, une tête chez
-cet autre, une draperie chez un troisième, le tout pour la plus grande
-gloire de l'art, et qui traitent d'ignorants ceux qui se hasardent
-à leur demander s'il ne vaudrait pas mieux imiter tout bonnement la
-nature.</p>
-
-<p>Puis, après ces réflexions qui vous affectent désagréablement à
-la première lecture des œuvres de la Pléiade, une lecture plus
-particulière vous réconcilie avec elle: les principes ne valent rien;
-l'ensemble est défectueux, d'accord, et faux et ridicule; mais on se
-laisse aller à admirer certaines parties des détails; ce style primitif
-et verdissant assaisonne si bien de vieilles pensées déjà banales chez
-les Grecs et les Romains, qu'elles ont pour nous tout le charme de la
-nouveauté; quoi de plus rebattu, par exemple, que cette espèce de
-syllogisme sur lequel est fondée l'odelette de Ronsard:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Mignonne, allons voir si la rose ...<br />
-</p>
-
-<p>Eh bien, la mise en œuvre en fait un des morceaux les plus frais et
-les plus gracieux de notre poésie légère. Celle de Belleau, intitulée
-<i>Avril,</i> toute composée, au reste, d'idées connues, n'en ravit pas
-moins quiconque a de la poésie dans le cœur. Qui pourrait dire
-en combien de façons est retournée dans beaucoup d'autres pièces
-l'éternelle comparaison des fleurs et des amours qui ne durent qu'un
-printemps; et tant d'autres lieux communs que toutes les poésies
-fugitives nous o<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[p. 425]</a></span>ffrent encore aujourd'hui? Eh bien, nous autres
-Français, qui attachons toujours moins de prix aux choses qu'à la
-manière dont elles sont dites, nous nous en laissons charmer, ainsi
-que d'un accord mille fois entendu, si l'instrument qui le répète est
-mélodieux.</p>
-
-<p>Voilà pour la plus grande partie de l'école de Ronsard; la part du
-maître doit être plus vaste: toutes ses pensées à lui ne viennent pas
-de l'antiquité; tout ne se borne pas dans ses écrits à la grâce et à
-la naïveté de l'expression: on taillerait aisément chez lui plusieurs
-poëtes fort remarquables et fort distincts, et peut-être suffirait-il
-pour cela d'attribuer à chacun d'eux quelques années successives de
-sa vie. Le poète pindarique se présente d'abord: c'est au style de
-celui-là qu'ont pu s'adresser avec le plus de justice les reproches
-d'obscurité, d'hellénisme, de latinisme et d'enflure qui se sont
-perpétués sans examen jusqu'à nous de notice en notice; l'étude des
-autres poëtes du temps aurait cependant prouvé que ce style existait
-avant lui: cette fureur de faire des mots d'après les anciens a été
-attaquée par Rabelais, bien avant l'apparition de Ronsard et de
-ses amis; au total, il s'en trouve peu chez eux qui ne fussent en
-usage déjà. Leur principale affaire était l'introduction des formes
-classiques, et, bien qu'ils aient aussi recommandé celle des mots, il
-ne paraît pas qu'ils s'en soient occupés beaucoup, et qu'ils aient
-même employé les premiers ces doubles mots qu'on a représe<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[p. 426]</a></span>ntés comme si
-fréquents dans leur style.</p>
-
-<p>Voici venir maintenant le poëte amoureux et anacréontique: à lui
-s'adressent les observations faites plus haut, et c'est celui-là qui
-a le plus fait école. Vers les derniers temps, il tourne à l'élégie,
-et là seulement peu de ses imitateurs ont pu l'atteindre, à cause de
-la supériorité avec laquelle il y manie l'alexandrin, employé fort peu
-avant lui, et qu'il a immensément perfectionné.</p>
-
-<p>Ceci nous conduit à la dernière époque du talent de Ronsard, et, ce me
-semble, à la plus brillante, bien que la moins célébrée. Ses <i>Discours</i>
-contiennent en germe l'épître et la satire régulière, et, mieux que
-tout cela, une perfection de style qui étonne plus qu'on ne peut dire.
-Mais aussi combien peu de poëtes l'ont immédiatement suivi dans cette
-région supérieure! Régnier seulement s'y présente longtemps après,
-et on ne se doute guère de tout ce qu'il doit à celui qu'il avouait
-hautement pour son maître.</p>
-
-<p>Dans les discours surtout se déploie cet alexandrin fort et bien rempli
-dont Corneille eut depuis le secret, et qui fait contraster son style
-avec celui de Racine d'une manière si remarquable: il est singulier
-qu'un étranger, M. Schlegel ait fait le premier cette observation:
-«Je regarde comme incontestable, dit-il, que le grand Corneille
-appartienne encore à certains égards, pour la langue surtout, à cette
-ancienne école de Ronsard, ou du moins la rappelle souvent.» On se
-convaincra bien aisément de cette vérité en lisant les discours de
-Ronsard, et surtout celui des <i>Misères du temps.</i></p>
-
-<p>Depuis peu d'années, quelques poëtes, et Victor Hugo surtout,
-paraissent avoir étudié cette versification énergique et brillante de
-Ronsard, dégoûtés qu'ils étaient de l'autre: j'entends la versification
-<i>racinienne,</i> si belle à son commencement, et que depuis on a tant
-usée et aplatie à force de la limer et de la polir. Elle n'était point
-usée, an contraire, celle de Ronsard et de Corneille, mais rouillée
-seulement, faute d'avoir servi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[p. 427]</a></span></p>
-
-<p>Ronsard mort, après toute une vie de triomphes incontestés, ses
-disciples, tels que les généraux d'Alexandre, se partagèrent tout son
-empire, et achevèrent paisiblement d'asservir ce monde littéraire, dont
-certainement sans lui ils n'eussent pas fait la conquête. Mais, pour
-en conserver longtemps la possession, il eût fallu, ou qu'eux-mêmes
-ne fussent pas aussi secondaires qu'ils étaient, ou qu'un maître
-nouveau étendît sur tous ces petits souverains une main révérée et
-protectrice. Cela ne fut pas; et dès lors on dut prévoir, aux divisions
-qui éclatèrent, aux prétentions qui surgirent, à la froideur et à
-l'hésitation du public envers les œuvres nouvelles, l'imminence d'une
-révolution analogue à celle de 1549, dont le grand souvenir de Ronsard,
-qui survivait encore craint des uns et vénéré du plus grand nombre,
-pouvait seul retarder l'explosion de quelques années.</p>
-
-<p>Enfin Malherbe vint! et la lutte commença. Certes, il était alors
-beaucoup plus aisé que du temps de Ronsard et de du Bellay de fonder
-en France une littérature originale: la langue poétique était toute
-faite grâce à eux, et, bien que nous nous soyons élevé contre la poésie
-antique substituée par eux à une poésie du moyen âge, nous ne pensons
-pas que cela eût nui à un homme de génie, à un véritable réformateur
-venu immédiatement après eux; cet homme de génie ne se présenta pas:
-de là tout le mal; le mouvement imprimé dans le sens classique, qui
-eût pu même être de quelque utilité comme secondaire, fut pernicieux,
-parce qu'il domina tout: la réforme prétendue de Malherbe ne consista
-absolument qu'à le régulariser, et c'est de cette opération qu'il a
-tiré toute sa gloire<a name="NoteRef_13_37" id="NoteRef_13_37"></a><a href="#Note_13_37" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<p>On sentait bien, dès ce temps-là, combien cette réforme annoncée si
-pompeusement était mesquine et conçue d'après des vues étroites.
-Régnier surtout, Régnier, poëte d'une tout autre luire que Malherbe,
-et qui n'eut que le tort d'être trop modeste, et de se contenter
-d'exceller dans un genre à lui, sans se mettre à la tête d'aucune
-école, tance celle de Malherbe avec une sorte de mépris:</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[p. 428]</a></span></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Cependant, leur savoir ne s'étend seulement<br />
-Qu'à regratter un mot douteux au jugement;<br />
-Prendre garde qu'un <i>qui</i> ne heurte une diphthongue,<br />
-Épier si des vers la rime est brève ou longue,<br />
-Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant,<br />
-Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant,<br />
-Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage.<br />
-<br />
-(<i>Le Critique outré.</i>)<br />
-</p>
-
-
-<p>Tout cela est très-vrai. Malherbe réformait en grammairien, en
-éplucheur de mots, et non pas en poëte, et, malgré toutes ses
-invectives contre Ronsard, il ne songeait pas même qu'il y eût à sortir
-du chemin qu'avaient frayé les poëtes de la Pléiade, ni par un retour à
-la vieille littérature nationale, ni par la création d'une littérature
-nouvelle, fondée sur les mœurs et les besoins du temps, ce qui, dans
-ces deux cas, eût probablement amené à un même résultat. Toute sa
-prétention, à lui, fut de purifier le fleuve qui coulait du limon que
-roulaient ses ondes, et qu'il ne put faire sans lui enlever aussi en
-partie l'or et les germes précieux qui s'y trouvaient mêlés: aussi
-voyez ce qu'a été la poésie après lui: je dis la poésie.</p>
-
-<p>L'art, toujours l'art, froid, calculé, jamais de douce rêverie, jamais
-de véritable sentiment religieux, rien que la nature ait immédiament
-inspiré: le correct, le beau exclusivement; une noblesse uniforme de
-pensées et d'expression; c'est Midas qui a le don de changer en or tout
-ce qu'il touche. Décidément, le branle est donné à la poésie classique:
-la Fontaine seul y résistera; aussi Boirait l'oubliera-t-il dans son
-<i>Art poétique.</i></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_25" id="Note_1_25"></a><a href="#NoteRef_1_25"><span class="label">[1]</span></a> Tous les critiques étrangers s'accordent sur ce point.
-Citons entre mille un passage d'une revue anglaise, rapporté tout
-récemment par <i>le Mercure,</i> et qui faisait partie d'un article où notre
-littérature était fort maltraitée: «Il serait injuste cependant de ne
-point reconnaître que ce fut aux Français que l'Europe dut la première
-impulsion poétique, et que la littérature <i>romane, qui distingue le
-génie de l'Europe moderne du génie classique de l'antiquité,</i> naquit
-<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[p. 429]</a></span>avec les <i>trouveurs</i> et les <i>conteurs</i> du nord de la France, les
-<i>jongleurs</i> et les <i>ménestrels</i> de Provence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_26" id="Note_2_26"></a><a href="#NoteRef_2_26"><span class="label">[2]</span></a> Mellin de Saint-Gelais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_27" id="Note_3_27"></a><a href="#NoteRef_3_27"><span class="label">[3]</span></a> Par I. D. B. A. (Joachim du Bellay). Paris, Arnoul
-Angelier, 1549. Le privilège date de 1548.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_28" id="Note_4_28"></a><a href="#NoteRef_4_28"><span class="label">[4]</span></a> Auteurs du roman de la <i>Rose.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_29" id="Note_5_29"></a><a href="#NoteRef_5_29"><span class="label">[5]</span></a><i> Sonne-moi ces sonnets:</i> ceci est un trait du mauvais
-goût d'alors, auquel le jeune novateur n'a pu entièrement se
-soustraire. Nous trouvons plus haut: <i>Distille</i> avec un <i>style.</i>
-Ronsard lui-même a cédé quelquefois à ce plaisir de jouer sur les mots:
-<i>Dorât</i> qui <i>redore</i> le langage français; <i>Mellin</i> aux paroles de
-<i>miel,</i> etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_30" id="Note_6_30"></a><a href="#NoteRef_6_30"><span class="label">[6]</span></a> Allusion aux ridicules surnoms que prenaient les poëtes
-du temps: <i>l'Humble Espérant</i> (Jehan le Blond); le <i>Banni de Liesse</i>
-(François Habert); <i>l'Esclave fortuné</i> (Michel d'Amboise); le
-<i>Traverseur des voies périlleuses</i> (Jehan Bouchet). Il y avait encore
-le <i>Solitaire</i> (Jehan Gohorry); l'<i>Esperonnier de discipline</i> (Antoine
-de Saix), etc., etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_31" id="Note_7_31"></a><a href="#NoteRef_7_31"><span class="label">[7]</span></a> Il s'agit là de Pierre de Ronsard, annoncé comme le Messie
-par ce nouveau saint Jean. Du Bellay a-t-il voulu équivoquer sur le
-prénom de Ronsard avec cette figure de la <i>pierre</i>? Ce serait peut-être
-aller trop loin que de le supposer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_32" id="Note_8_32"></a><a href="#NoteRef_8_32"><span class="label">[8]</span></a> Il est à remarquer que <i>l'Illustration</i> ne parle
-nominativement d'aucun d'entre eux; plusieurs cependant étaient déjà
-connus. Il me semble que du Bellay n'aurait pas manqué de citer ses
-amis s'il eut porté seul la parole.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_33" id="Note_9_33"></a><a href="#NoteRef_9_33"><span class="label">[9]</span></a> Quelques-unes ne portent que D. M. au sommet de la
-légende; mais il n'y en a peut-être pas le quart où il ne soit question
-des <i>mânes</i> du défunt. Que d'observations de ce genre il y aurait
-encore à faire!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_34" id="Note_10_34"></a><a href="#NoteRef_10_34"><span class="label">[10]</span></a> Écoutons Paul Courier, à propos des inscriptions
-latines: «<i>caméra campotorum</i> leur paraissait beaucoup plus beau que
-<i>la Chambre des comptes:</i> cette manie dura, et même n'a point passé;
-des inscriptions qui nous disent en mots de Cicéron qu'ici est le
-Marché-Neuf ou bien la Place-aux-Veaux.»</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[p. 430]</a></span></p><div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_35" id="Note_11_35"></a><a href="#NoteRef_11_35"><span class="label">[11]</span></a> Il est à espérer que la révolution de 93 aura donné
-lieu à la dernière explosion de l'imitation des anciens, et que nous
-en aurons fini cette fois avec les Léonidas, et les Brutus, et les
-Régulus, et les grandes odes pindariques, et les consuls, et les
-tribuns, et toute la défroque de la république romaine ajustée au
-xix<sup>e</sup> siècle; c'est quelque chose déjà pour nous que d'avoir
-le coq gaulois en place de l'aigle classique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_36" id="Note_12_36"></a><a href="#NoteRef_12_36"><span class="label">[12]</span></a> Cette ode était contenue dans le recueil intitulé: <i>Les
-quatre premiers Livres d'odes de P. de Ronsard vendomois, ensemble et
-son Boccaige;</i> Paris, G. Cavellat, 1550.
-</p>
-<p>
-Ronsard avait déjà publié séparément, l'année précédente, l'<i>Hymne
-de France,</i> Paris, Vascosan, et <i>l'Hymne de la paix,</i> G. Cavellat,
-1549. Ces trois pièces très-rares ne sont point indiquées sur le
-catalogue de la Bibliothèque royale, ce qui a fait commettre à tous les
-bibliographes une erreur de date touchant la publication des premiers
-écrits de Ronsard.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_13_37" id="Note_13_37"></a><a href="#NoteRef_13_37"><span class="label">[13]</span></a> Il ne s'agit dans tout ceci que de principes généraux.
-Nous avançons que le système classique a été fatal aux auteurs des deux
-siècles derniers, sans porter, du reste, aucune atteinte à leur gloire
-et au mérite de leurs écrits.</p></div>
-
-
-
-<hr />
-<h4><a name="V" id="V">V</a></h4>
-
-<h4><a id="EXPLICATIONS"></a>EXPLICATIONS</h4>
-
-
-<p>Vous le voyez, mon ami,&mdash;<i>en ce temps, je ronsardinisais,&mdash;</i>pour me
-servir d'un mot de Malherbe. Considérez, toute fois, le paradoxe
-ingénieux qui fait le fond de ce travail: il s'agissait alors pour
-nous, jeunes gens, de rehausser la vieille versification française,
-affaiblie par les langueurs du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle, troublée
-par les brutalités des novateurs trop ardents; mais il fallait aussi
-maintenir le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se
-rapporte à l'invention et aux formes générales. Cette distinction, que
-je devais à l'étude de Schlegel, parut obscure alors même à beaucoup de
-nos amis, qui voyaient dans Ronsard le précurseur du <i>romantisme.&mdash;</i>Que
-de peine on a en France pour se débattre contre les mots!</p>
-
-<p>Je ne sais trop qui obtint le prix proposé alors par l'Académie; mais
-je crois bien<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[p. 431]</a></span> que ce ne fut pas Sainte-Beuve, qui a fait couronner
-depuis, par le public, son <i>Histoire de la poésie au</i> <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> <i>siècle.</i>
-Quant à moi-même, il est évident qu'alors je n'avais droit d'aspirer
-qu'aux prix du collège, dont ce morceau ambitieux me détournait sans
-profit.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Qui n'a pas l'esprit de son âge<br />
-De son âge a tout le malheur!<br />
-</p>
-
-<p>Je fus cependant si furieux de ma déconvenue, que j'écrivis une satire
-dialoguée contre l'Académie, qui parut chez Touquet. Ce n'était pas
-bon, et cependant Touquet m'avait dit, avec ses yeux fins sous ses
-besicles ombragées par sa casquette à large visière: «Jeune homme, vous
-irez loin.» Le destin lui a donné raison en me donnant la passion des
-longs voyages.</p>
-
-<p>Mais, me direz-vous, il faut enfin parler de ces premiers vers, ces
-<i>juvenilia.</i> «Sonnez-moi ces sonnets,» comme disait du Bellay.</p>
-
-<p>Eh bien, étant admis à l'étude assidue de ces vieux poëtes croyez bien
-que je n'ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais que leurs
-formes de style m'impressionnaient malgré moi, comme il est arrivé à
-beaucoup de poëtes de notre temps.</p>
-
-<p>Les <i>odelettes,</i> ou petites odes de Ronsard, m'avaient servi de modèle.
-C'était encore une forme classique, imitée par lui d'Anacréon, de
-Bion, et, jusqu'à un certain point, d'Horace. La forme concentrée de
-l'odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle
-du sonnet, où Ronsard s'est inspiré si heureusement de Pétrarque, de
-même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d'Ovide; toutefois,
-Ronsard a été généralement plutôt grec que latin, c'est là ce qui
-distingue<span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[p. 432]</a></span> son école de celle de Malherbe.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>VI</h4>
-
-
-<h4><span class="i2"><a id="MUSIQUE"></a>MUSIQUE</span></h4>
-
-
-<p>Ces poésies déjà vieilles ont-elles encore conservé quelque
-parfum?&mdash;J'en ai écrit de tous les rhythmes, imitant plus ou moins,
-comme on fait quand on commence. Il y en a que je ne puis plus
-retrouver: une notamment sur les papillons, dont je ne me rappelle que
-cette strophe:<a name="NoteRef_1_37" id="NoteRef_1_37"></a><a href="#Note_1_37" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le papillon, fleur sans tige<br />
-<span style="margin-left: 3em;">Qui voltige,</span><br />
-Que l'on cueille en un réseau;<br />
-Dans la nature infinie,<br />
-<span style="margin-left: 3em;">Harmonie</span><br />
-Entre la fleur et l'oiseau.<br />
-</p>
-
-<p>C'est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l'air
-du cantique de Joseph. Remarquez une chose, c'est que les odelettes se
-chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du <i>Roman
-comique</i>: «Nous entendîmes la servante, qui, d'une bouche imprégnée
-d'ail, chantait l'ode du vieux Ronsard:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[p. 433]</a></span>Allons de nos voix<br />
-Et de nos luts d'ivoire<br />
-Ravir les esprits!»<br />
-</p>
-
-<p>Ce n'était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se
-chantaient aussi. J'avais écrit les premières sans songer à cela, de
-sorte qu'elles ne sont nullement lyriques. Celle qui est intitulée <i>les
-Cydalises</i> est venue malgré moi sous forme de chant; j'en avais trouvé
-en même temps les vers et la mélodie, que j'ai été obligé de faire
-noter, et qui a été trouvée très-concordante aux paroles.&mdash;<i>Ni bonjour
-ni bonsoir,</i> est calqué sur un air grec.</p>
-
-<p>Je suis persuadé que tout poëte ferait facilement la musique de ses
-vers s'il avait quelque connaissance de la notation.</p>
-
-<p>Rousseau est cependant presque le seul qui, avant Pierre Dupont, ait
-réussi.</p>
-
-<p>Je discutais dernièrement là-dessus avec S***, à propos des tentatives
-de Richard Wagner. Sans approuver le système musical actuel, qui fait
-du poëte un <i>parolier,</i> S*** paraissait craindre que l'innovation de
-l'auteur de <i>Lohengrin,</i> qui soumet entièrement la musique au rhythme
-poétique, ne la fît remonter à l'enfance de l'art. Mais n'arrive-t-il
-pas tous les jours qu'un art quelconque se rajeunit en se retrempant
-à ses sources? S'il y a décadence, pourquoi le craindre? s'il y a
-progrès, où est le danger?</p>
-
-<p>Il est très-vrai que les Grecs avaient quatorze modes lyriques fondés
-sur les rhythmes poétiques de quatorze chants ou chansons. Les Arabes
-en ont le même nombre, à leur imitation. De ces timbres primitifs
-résultent des combinaisons infinies, soit pour l'orchestre, soit pour
-l'opéra. Les tragédies antiques étaient des opéras, moins avancés
-sans doute que les nôtres; les mystères du moyen âge étaient aussi des
-opéras complets avec récitatifs, airs et chœurs; on y voit poindre même
-le duo, le trio, etc. On me dira que les chœurs n'étaient chantés qu'à
-l'unisson,&mdash;soit. Mais n'aurions<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[p. 434]</a></span>-nous réalisé qu'un de ces progrès
-matériels qui perfectionnent la forme aux dépens de la grandeur et du
-sentiment? Qu'un faiseur italien vole un air populaire qui court les
-rues de Naples ou de Venise, et qu'il en fasse le motif principal d'un
-duo, d'un trio ou d'un chœur, qu'il le dessine dans l'orchestre, le
-complète et le fasse suivre d'un autre motif également pillé, sera-t-il
-pour cela inventeur? Pas plus que poëte. Il aura seulement le mérite de
-la composition, c'est-à-dire de l'arrangement selon les règles et selon
-son style ou son goût particulier.</p>
-
-<p>Mais cette esthétique nous entraînerait trop loin, et je suis incapable
-de la soutenir avec les termes acceptés, n'ayant jamais pu mordre au
-solfège. Seules, mes strophes intitulées <i>Chœur souterrain,</i> ont une
-couleur ancienne qui aurait réjoui le vieux Gluck.</p>
-
-<p>Il est difficile de devenir un bon prosateur si l'on n'a pas de
-été poëte; ce qui ne signifie pas que tout poëte puisse devenir un
-prosateur. Mais comment s'expliquer la séparation qui s'établit presque
-toujours entre ces deux talents? Il est rare qu'on les accorde tous
-les deux au même écrivain: du moins l'un prédomine l'autre. Pourquoi
-aussi notre poésie n'est-elle pas populaire comme celle des Allemands?
-C'est, je crois, qu'il faut distinguer toujours ces deux styles et
-ces deux genres&mdash;chevaleresque et gaulois, dans l'origine,&mdash;qui, en
-perdant leurs noms, ont conservé leur division générale. On parle en ce
-moment d'une collection de chants nationaux recueillis et publiés
-à grands frais. Là, sans doute, nous pourrons étudier les rhythmes
-anciens conformes au génie primitif de la langue, et peut-être
-en sortira-t-il quelque moyen d'assouplir et de varier ces coupes
-belles mais monotones que nous devons à la réforme classique. La rime
-riche est une grâce, sans douter, mais elle ramène trop souvent les
-mêmes formules. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus
-souvent, et est un grand obstacle à la popularité des poëmes.</p>
-
-<p>Je renvoie ici le lecteur aux <i>Filles du feu,</i> dans lesquelles j'ai
-cité quelques chants d'une province où j'ai été élevé et qu'on appelle
-spécialement «la France». C'était, e<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[p. 435]</a></span>n effet, l'ancien domaine des
-empereurs et des rois, aujourd'hui découpé en mille possessions
-diverses.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_37" id="Note_1_37"></a><a href="#NoteRef_1_37"><span class="label">[1]</span></a> Cette pièce, et toutes celles dont parle ici Gérard de
-Nerval, se retrouveront dans ses <i>Poésies complètes.</i></p></div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3><a name="MES_PRISONS" id="MES_PRISONS">MES PRISONS</a></h3>
-
-<h4>SAINTE-PÉLAGIE EN 1831</h4>
-
-<p>Ces souvenirs ne réussiront jamais à faire de moi un Silvio Pellico,
-pas même un Magallon... Peut-être ai-je moins pourri dans les cachots
-que bien des gardes nationaux litéraires de mes amis; cependant,
-j'ai eu le privilège d'émotions plus variées; j'ai secoué plus de
-chaînes, j'ai vu filtrer le jour à travers plus de grilles; j'ai été
-un prisonnier plus sérieux plus considérable; en un mot, si à cause de
-<i>mes prisons</i> je ne me suis point posé sur un piédestal héroïque, je
-puis dire que ce fut pure modestie de ma part.</p>
-
-<p>L'aventure remonte à quelques années; les <i>Mémoires de M. Gisquet</i>
-viennent de préciser l'époque dans mon souvenir; cela se rattache,
-d'ailleurs, à des circonstances fort connues; c'était dans un certain
-hiver où quelques artistes et poëtes s'étaient mis à parodier les
-soupers et les nuits de la Régence. On avait la prétention de s'enivrer
-au cabaret; on était raffiné, truand et talon rouge tout à la fois. Et
-ce qu'il y avait de plus réel dans cette réaction vers les vieilles
-mœurs de la jeunesse française, c'était, non le t<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[p. 436]</a></span>alon rouge, mais le
-cabaret et l'orgie; c'était le vin de la barrière bu dans des crânes
-et chantant la ronde de <i>Lucrèce Borgia;</i> au total, peu de filles
-enlevées, moins encore de bourgeois battus; et, quant au guet, formulé
-par des gardes municipaux et des sergents de ville, loin de se laisser
-<i>charger</i> de coups de bâton et de coups d'épée, il comprenait assez mal
-la couleur d'une époque illustre, pour mettre parfois les soupeurs au
-violon, en qualité de simples tapageurs nocturnes.</p>
-
-<p>C'est ce qui arriva à quelques amis et à moi, un certain soir où la
-ville était en rumeur par des motifs politiques que nous ignorions
-profondément; nous traversions l'émeute en chantant et en raillant,
-comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins, nous nous en flattions).
-Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein
-d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples
-curieux, on extrayait les plus barbus et les plus chevelus, d'après
-un renseignement fallacieux qui, à cette époque, amenait souvent de
-pareilles erreurs.</p>
-
-<p>Je ne peindrai pas les douleurs d'une nuit passée <i>au violon;</i> à l'âge
-que j'avais alors, on dort parfaitement sur la planche inclinée de ces
-sortes de lieux; le réveil est plus pénible. On nous avait divisés;
-nous étions trois sous la même clef au corps de garde de la place du
-Palais-Royal. Le violon de ce poste est un véritable cachot, et je
-ne conseille à personne de se faire arrêter de ce côté. Après avoir
-probablement dormi plusieurs heures, nous nous réveillâmes au bruit qui
-se faisait dans le corps de garde; du reste, nous ne savions s'il était
-jour ou nuit.</p>
-
-<p>Nous commençâmes par appeler; on nous enjoignit de nous tenir
-tranquilles. Nous demandions d'abord à sortir, puis à déjeuner, puis à
-fumer quelques cigares: refus sur tous ces points; ensuite personne ne
-songea plus à nous; alors, nous agitons la porte, nous frappons sur les
-planches, nous faisons rendre au violon toute l'harmonie qui lui est
-propre; ce fut de quoi nous fatiguer une heure; le jour ne venait pas
-encore; enfin, quelques heures après,-vers midi probablement, l'ombre
-à peine perceptible d'une certaine lueur se projeta sur le plafond et
-s'y promena dès lors comme une aiguille de pendule. Nous regrettâmes
-le sort des prisonniers célèbres, qui avaient pu du moins élever une
-fleur ou apprivoiser une araignée; le donjon de Fouquet, les plombs
-de Casanova, nous revinrent longuement en mémoire; puis, comme nous
-étions privés de toute nourriture, il fallut nous arrêter au supplice
-d'Ugolin... Vers quatre heures, nous entendîmes un bruit actif de
-verres et de fourchettes: c'étaient les municipaux qui dînaient.</p>
-
-<p>Je regretterais de prolonger ce journal d'impressions fort vulgaires
-partagées par tant d'ivrognes, de tapageurs ou de cochers en
-contravention; après dix-huit heures de violon, nous sommes conduits
-devant un commissaire, qui nous envoie à la Préfecture, toujours sous
-le poids des mêmes préventions Dès lors, notre position prenait du
-moins de l'intérêt. Nous pouvions écrire aux journaux, faire appel à
-l'opinion, nous plaindre amèrement d'être traités en criminels; mais
-nous préférâmes prendre bien les choses et profiter gaiement de cette
-occasion d'étudier des détails nouveaux pour nous. Malheureusement,
-nous eûmes la faiblesse de nous faire mettre à la <i>pistole,</i> au lieu
-de partager la salle commune, ce qui ôte beaucoup à la valeur de nos
-observations.</p>
-
-<p>La pistole se compose de petites chambres fort propres à un ou deux
-lits, où le concierge fournit tout ce qu'on demande comme à la prison
-de la garde nationale; le plancher est en dalles, les murs sont
-couverts de dessins et d'inscriptions; on boit, on lit et on fume; la
-situation est donc fort supportable.</p>
-
-<p>Vers midi, le concierge nous demanda si nous voulions <i>passer avec la
-société,</i> pendant qu'on faisait le service. Cette proposition n'était
-que dans le but de nous distraire, car nous pouvions simplement
-attendre dans une autre chambre. La <i>société,</i> c'étaient les voleurs.</p>
-
-<p>Nous entrâmes dans une vaste salle garnie de bancs et de tables; cela
-ressemblait simplement à un cabaret de bas étage. On nous fit voir près
-du poêle un homme en redingote verte qu'on nous dit être le célèbre
-Fossard, arrêté pour le vol des médailles de la Bibliothèque.</p>
-
-<p>C'était une figure assez farouche et refrognée, des cheveux
-grisonnants, un œil hypocrite. Un de mes compagnons se mit à causer
-avec lui. Il crut pouvoir le plaindre d'être une <i>haute intelligence</i>
-mal dirigée peut-être; il émit une foule d'idées sociales et de
-paradoxes de l'époque, lui trouva au front du génie et lui demanda
-la permission de lui tâter la tête, pour examiner les bosses
-phrénologiques.</p>
-
-<p>Là-dessus, M. Fossard se fâcha très-vertement, s'écriant qu'il n'était
-nullement un homme d'intelligence, mais un bijoutier fort honorable et
-fort connu dans son quartier, arrêté par erreur; qu'il n'y avait que
-des mouchards qui pussent l'interroger comme on le faisait.</p>
-
-<p>&mdash;Apprenez, monsieur, dit un voisin à notre camarade, qu'il ne se
-trouve que d'honnêtes gens ici.</p>
-
-<p>Nous nous hâtâmes d'excuser et d'expliquer la sollicitude d'artiste
-de notre ami, qui, pour dissiper la malveillance naissante, se mit à
-dessiner un superbe Napoléon sur le mur; on le reconnut aussitôt pour
-un peintre fort distingué.</p>
-
-<p>En rentrant dans nos cellules, nous apprîmes du concierge que le
-Fossard auquel nous avions parlé n'était pas le forçat célébré par
-Vidocq, mais son frère, arrêté en même temps que lui.</p>
-
-<p>Quelques heures après, nous comparûmes devant un juge d'instruction,
-qui envoya deux d'entre nous à Sainte-Pélagie sous la prévention de
-complot contre l'État. Il s'agissait alors, autant que je puis m'en
-souvenir, du célèbre complot de la rue des Prouvaires, auquel on avait
-rattaché notre pauvre souper par je ne sais quels fils très-embrouillés.</p>
-
-<p>A cette époque, Sainte-Pélagie offrait trois grandes divisions
-complètement séparées. Les détenus politiques occupaient la plus belle
-partie de la prison. Une cour très-vaste, entourée de grilles et de
-galeries couvertes, servait toute la journée à la promenade et à la
-circulation. Il y avait le quartier des carlistes et le quartier des
-républicains. Beaucoup d'illustrations des deux partis se trouvaient
-alors sous les verrous. Les gérants de journaux, destinés à rester
-longtemps prisonniers, avaient tous obtenu de fort jolies chambres.
-Ceux du <i>National,</i> de <i>la Tribune</i> et de <i>la Révolution</i> étaient
-les mieux logés dans le pavillon de droite. <i>La Gazette</i> et <i>la
-Quotidienne</i> habitaient le pavillon de gauche, au dessus du <i>chauffoir</i>
-public.</p>
-
-<p>Je viens de citer l'aristocratie de la prison; les détenus non
-journalistes, mais payant la pistole, étaient répartis en plusieurs
-chambrées de sept à huit personnes; on avait égard dans ces divisions
-non-seulement aux opinions prononcées, mais même aux nuances. Il
-y avait plusieurs chambrées de républicains, parmi lesquels on
-distinguait rigoureusement les unitaires, les fédéralistes, et
-même les socialistes, peu nombreux encore. Les bonapartistes, qui
-avaient pour journal <i>la Révolution de</i> 1830, éteinte depuis, étaient
-aussi représentés; les combattants carlistes de la Vendée et les
-conspirateurs de la rue des Prouvaires ne le cédaient guère en nombre
-aux républicains; de plus, il y avait tout un vaste dortoir rempli des
-malheureux Suisses arrêtés en Vendée et constituant la <i>plèbe</i> du parti
-légitimiste. Celle des divers partis populaires, le résidu de tant
-d'émeutes et de tant de complots d'alors, composait encore la partie
-la plus nombreuse et la plus turbulente de la prison; toutefois, il
-était merveilleux de voir l'ordre parfait et même l'union qui régnaient
-entre tous ces prisonniers de diverses origines; jamais une dispute,
-jamais une parole hostile ou railleuse; les légitimistes chantaient <i>O
-Richard</i> ou <i>Vive Henri IV</i> d'un côté, les républicains répondaient
-avec <i>la Marseillaise</i> ou <i>le Chant du départ</i>; mais cela sans trouble,
-sans affectation, sans inimitié, et comme les apôtres de deux religions
-opprimées qui protestent chacun devant leur autel.</p>
-
-<p>J'étais arrivé fort tard à Sainte-Pélagie, et l'on ne pouvait me donner
-place à la pistole que le len<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[p. 437]</a></span>demain. Il me fallut donc coucher dans
-l'un des dortoirs communs. C'était une vaste galerie qui contenait une
-quarantaine de lits. J'étais fatigué, ennuyé du bruit qui se faisait
-dans le chauffoir, où l'on m'avait introduit d'abord, et où j'avais le
-droit de rester jusqu'à l'heure du couvre-feu; je préférai gagner le
-lit de sangle qu'on m'avait assigné, et où je m'endormis profondément.</p>
-
-<p>L'arrivée de mes camarades de chambre ne tarda pas à me réveiller. Ces
-messieurs montaient l'escalier en chantant <i>la Marseillaise</i> à gorge
-déployée; on appelait cela la <i>prière du soir.</i> Après <i>la Marseillaise</i>
-arrivait naturellement <i>le Chant du départ,</i> puis le <i>Ça ira,</i> à la
-suite duquel j'espérais pouvoir me rendormir en paix; mais j'étais
-bien loin de compte. Ces braves gens eurent l'idée de compléter
-la cérémonie par une représentation de la révolution de Juillet.
-C'était une sorte de pièce de leur composition, une <i>charade</i> à grand
-spectacle, qu'ils exécutaient fort souvent, à ce qu'on m'apprit. On
-commençait par réunir deux ou trois tables; quelques-uns se dévouaient
-et représentaient Charles X et ses ministres tenant conseil sur
-cette scène improvisée; on peut penser avec quel déguisement et quel
-dialogue. Ensuite venait la prise de l'hôtel de ville; puis <i>une soirée
-de la cour</i> à Saint-Cloud, le gouvernement provisoire, la Fayette,
-Laffitte, etc.: chacun avait son rôle et parlait en conséquence. Le
-bouquet de la représentation était un vaste combat des barricades, pour
-lequel on avait dû renverser lits et matelas; les traversins de crin,
-durs comme des bûches, servaient de projectiles. Pour moi qui m'étais
-obstiné à garder mon lit, je ne peux point cacher que je reçus quelques
-éclaboussures de la bataille. Enfin, quand le triomphe fut regardé
-comme suffisamment décidé, vainqueurs et vaincus se réunirent pour
-chanter de nouveau <i>la Marseillaise,</i> ce qui dura jusqu'à une heure du
-matin.</p>
-
-<p>En me réveillant, le lendemain, d'un sommeil si interrompu, j'entendis
-une voix partir du lit de sangle situé à ma gauche. Cette voix
-s'adressait à l'habitant du lit de sangle situé à ma droite; personne
-encore n'était levé.</p>
-
-<p>&mdash;Pierre!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
-
-<p>&mdash;C'est-il toi qui es de corvée ce matin?</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas moi; j'ai fait la chambre hier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qui donc?</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[p. 438]</a></span></p>
-<p>&mdash;C'est le nouveau; c'est un qui est là, qui dort.</p>
-
-<p>Il devenait clair que le nouveau, c'était moi-même; je feignis de
-continuer à dormir; mais déjà ce n'était plus possible; tout le monde
-se levait aux coups d'une cloche, et je fus forcé d'en faire autant.</p>
-
-<p>Je songeais tristement à la <i>corvée</i> et à l'ennui de travailler pour
-les représentants du peuple libre; les inconvénients de l'égalité
-m'apparaissaient cette fois bien positivement; mais je ne tardai pas à
-apprendre que, là aussi, l'argent était une aristocratie. Mon voisin de
-droite vint me dire à l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, si vous voulez, je ferai votre corvée; cela coûte cinq sous.</p>
-
-<p>On comprend avec quel plaisir je me rachetai de la charge que
-m'imposait l'égalité républicaine, et je me disais, en y songeant,
-qu'il eût été peut-être moins pénible, en fait de corvée, de faire
-la chambre d'un roi que celle d'un peuple. Les gens qui ont fait la
-Jacquerie n'avaient peut-être pas prévu ma position.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, un second coup de cloche nous avertit que toute
-la prison était rendue à sa liberté intérieure; c'était en même temps
-le signal de la distribution des vivres. Chacun prit une sébile de
-terre et une cruche, ce qui nous faisait un peu ressembler à l'armée
-de Gédéon. Dans une galerie inférieure, la distribution était déjà
-commencée; elle se faisait à tous les prisonniers sans exception, et se
-composait d'un pain de munition et d'une cruche d'eau; après quoi, on
-remplissait les sébiles d'une sorte de bouillon sur lequel flottait un
-très-léger morceau de bœuf; au fond de ce bouillon limpide on trouvait
-encore de gros pois ou des haricots que les prisonniers appelaient des
-<i>vestiges,</i> en raison sans doute de leur rareté.</p>
-
-<p>Du reste, la cantine était ouverte au fond de la cour et desservait
-les trois divisions de Sainte-Pélagie. Seulement, les prisonniers
-politiques avaient seuls l'avantage de pouvoir y entrer et s'y mettre
-à table. Deux petites lucarnes suffisaient au service des prisonniers
-de la dette (qui n'étaient pas encore à Clichy) et des voleurs, situés
-dans une aile différente. La communication n'était même pas tout à
-fait interdite entre ces prisonniers si divers. Quelques lucarnes
-percées dans le mur servaient à faire passer d'une prison à l'a<span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[p. 439]</a></span>utre
-de l'eau-de-vie, du vin ou des livres. Ainsi, les voleurs manquaient
-d'eau-de-vie, mais l'un d'eux tenait une sorte de cabinet de lecture;
-on échangeait, à l'aide de ficelles, des bouteilles et des romans; les
-dettiers envoyaient des journaux; on leur rendait leurs politesses en
-provisions de bouche, dont la section politique était mieux fournie que
-toute autre.</p>
-
-<p>En effet, le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs.
-Tous les matins, des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles
-s'amoncelaient au parloir de la prison. Les Suisses-Vendéens étaient
-surtout l'objet de ces attentions et tenaient table ouverte. Je fus
-invité à prendre part à l'un de ces repas, ou plutôt à ce repas, qui
-dura tout le temps de mon séjour; car la plupart des convives restaient
-à table toute la journée, et sous la table toute la nuit, et l'on
-pouvait appliquer là ce vers de Victor Hugo:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Toujours, par quelque bout, le festin recommence.<br />
-</p>
-
-<p>D'ailleurs, les liaisons étaient rapides, et toutes les opinions
-prenaient part à cette hospitalité, chacun apportant, en outre, ce
-qu'il pouvait, en comestibles et en vins; il n'y avait qu'un fort
-petit nombre de républicains farouches qui se tinssent à part de ces
-réunions; encore cherchaient-ils à n'y point mettre d'affectation.
-Vers le milieu du jour, la grande cour, le <i>promenoir,</i> présentait
-un spectacle fort animé; quelques bonnets phrygiens indiquaient
-seuls la nuance la plus prononcée; du reste, il y avait parfaite
-liberté de costumes, de paroles et de chants. Cette prison était
-l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par un grand nombre de ces
-messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure,
-ils s'applaudissaient d'y jouir de toutes les libertés et de tous les
-droits de l'homme et du citoyen.</p>
-
-<p>Cependant, si la liberté régnait avec évidence dans ce petit coin
-du monde, il n'en était pas de même de l'égalité. Ainsi que je l'ai
-remarqué déjà, la question d'argent mettait une grande différence
-dans les positions, comme celle de costume et d'éducation dans les
-relations et dans les amitiés. Mes anciens <span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[p. 440]</a></span>camarades de dortoir y
-étaient si accoutumés, qu'à partir du moment où je fus logé à la
-pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole; de même,
-on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener ou
-causer familièrement avec un républicain en veste. J'eus lieu souvent
-de remarquer que ces derniers s'en apercevaient fort bien, et l'on
-s'en convaincra par une aventure assez amusante qui arriva pendant
-mon séjour. L'un des garçons de l'établissement portait un poulet à
-l'un des gros bonnets du parti, logé dans le pavillon de droite. Il
-avait en même temps à remettre une bouteille de vin à des ouvriers qui
-jouaient aux cartes dans le chauffoir. Il entre là, tenant d'une main
-la bouteille, et de l'autre le plat dans une serviette:</p>
-
-<p>&mdash;A qui portes-tu cela? lui dit un gamin de Juillet familier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un poulet pour M. M***.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! tiens! mais cela doit être bon ...</p>
-
-<p>&mdash;C'est meilleur que ton bouilli et tes <i>vestiges,</i> observe un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas une patte pour moi? dit l'enfant de Paris ...</p>
-
-<p>Et il tire un peu une patte qui sortait de la serviette. Par malheur,
-la patte se détache. On comprend dès lors ce qui dut arriver. Le poulet
-disparut en un clin d'œil. Le garçon de la cantine se désolait, ne
-sachant à qui s'en prendre.</p>
-
-<p>&mdash;Porte-lui cela, dit un plaisant de la chambrée.</p>
-
-<p>Il réunit tous les os dans l'assiette et écrivit sur un morceau de
-papier: «Les républicains ne doivent pas manger de poulet.» De temps
-en temps, une grande voiture, dite <i>panier à salade,</i> venait chercher
-quelques-uns des prisonniers qui n'étaient <span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[p. 441]</a></span>que <i>prévenus,</i> et les
-transportait au Palais de Justice, devant le juge d'instruction.
-Je dus moi-même y comparaître deux fois. C'était alors une journée
-entière perdue; car, arrivé à la Préfecture, il fallait attendre son
-tour dans une grande salle remplie de monde, qu'on appelait, je crois,
-la <i>souricière.</i> Je ne puis m'empêcher de protester ici contre la
-confusion qui se faisait alors des diverses sortes de détenus. Je pense
-que cela ne provenait, d'ailleurs, que d'un encombrement momentané.</p>
-
-<p>Après ma dernière entrevue avec le juge, ma liberté ne dépendait plus
-que d'une décision de la chambre du conseil. Il fut déclaré qu'il n'y
-avait lieu à suivre, et dès lors je n'avais plus même à défendre mon
-innocence. Je dînais fort gaiement avec plusieurs de mes nouveaux amis,
-lorsque j'entendis crier mon nom du bas de l'escalier, avec ces mots:
-<i>Armes et bagages!</i> qui signifient: «En liberté.» La <span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[p. 442]</a></span>prison m'était
-devenue si agréable, que je demandai à rester jusqu'au lendemain.
-Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner; cela ne se
-pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d'un prisonnier mis de
-force à la porte de la prison. Il était cinq heures. L'un des convives
-me reconduisit jusqu'à la porte, et m'embrassa, me promettant de venir
-me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire
-encore. C'était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut
-tué en duel le lendemain de sa mise en liberté.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a id="LES_NUITS_DOCTOBRE"></a>LES NUITS D'OCTOBRE</h3>
-
-<h4>PARIS&mdash;PANTIN&mdash;MEAUX</h4>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<h4>LE RÉALISME</h4>
-
-
-<p>Avec le temps, la passion des grands voyages s'éteint, à moins qu'on
-n'ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le
-cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du
-foyer.&mdash;Ne pouvant m'éloigner beaucoup cet automne, j'avais formé le
-projet d'un simple voyage à Meaux.</p>
-
-<p>Il faut dire que j'ai déjà vu Pontoise.</p>
-
-<p>J'aime assez ces petites villes qui s'écartent d'une dizaine <span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[p. 443]</a></span>de lieues
-du centre rayonnant de Paris, planètes modestes. Dix lieues, c'est
-assez loin pour qu'on ne soit pas tenté de revenir le soir,&mdash;pour qu'on
-soit sûr que la même sonnette ne vous réveillera pas le lendemain, pour
-qu'on trouve entre deux jours affairés une matinée de calme.</p>
-
-<p>Je plains ceux qui, cherchant le silence et la solitude, se réveillent
-candidement à Asnières.</p>
-
-<p>Lorsque cette idée m'arriva, il était déjà plus de midi.</p>
-
-<p>J'ignorais qu'au <i>1<sup>e</sup></i> du mois on avait changé l'heure des
-départs au chemin de Strasbourg. Il fallait attendre jusqu'à trois
-heures et demie.</p>
-
-<p>Je redescends la rue d'Hauteville. Je rencontre un flâneur que je
-n'aurais pas reconnu si je n'eusse été désœuvré, et qui, après les
-premiers mots sur la pluie et le beau temps, se met à ouvrir une
-discussion touchant un point de philosophie. Au milieu de mes arguments
-en réplique, je manque l'omnibus de trois heures. C'était sur le
-boulevard Montmartre que cela se passait. Le plus simple était d'aller
-prendre un verre d'absinthe au café Vachette et de dîner ensuite
-tranquillement chez Désiré et Baurain.</p>
-
-<p>La politique des journaux fut bientôt lue, et je me mis à effeuiller
-négligemment la <i>Revue Britannique.</i> L'intérêt de quelques pages,
-traduites de Charles Dickens, me porta à lire tout l'article intitulé
-<i>la Clef de la rue.</i></p>
-
-<p>Qu'ils sont heureux, les Anglais, de pouvoir écrire et lire des
-chapitres d'observation dénués de tout alliage d'invention romanesque!
-A Paris, on nous demanderait que cela fût semé d'anecdotes et
-d'histoires sentimentales,&mdash;se terminant soit par une mort, soit par
-un mariage. L'intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai
-absolu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[p. 444]</a></span></p>
-
-<p>En effet, le roman rendra-t-il jamais l'effet des combinaisons bizarres
-de la vie! Vous inventez l'homme, ne sachant pas l'observer. Quels sont
-les romans préférables aux histoires comiques ou tragiques d'un journal
-de tribunaux?</p>
-
-<p>Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client
-s'était embarqué, s'exprimait ainsi: «Il se lève,&mdash;il s'habille,&mdash;il
-ouvre sa porte,&mdash;il met le pied hors du seuil,&mdash;il suit à droite la
-voie Flaminia,&mdash;pour gagner la place des Thermes,» etc., etc.</p>
-
-<p>On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port; mais déjà il vous
-intéresse, et, loin de trouver l'avocat prolixe, j'aurais exigé le
-portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des
-rues; j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il
-faisait. Mais Cicéron était l'orateur de convention, et l'autre n'était
-pas assez l'orateur vrai.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>II</h4>
-
-
-<h4>MON AMI</h4>
-
-
-<p>«Et puis qu'est-ce que cela prouve?» comme disait Denis Diderot.</p>
-
-<p>Cela prouve que l'ami dont j'ai fait la rencontre est un de ces
-<i>badauds</i> enracinés que Dickens appellerait <i>cockneys,</i> produit assez
-commun de notre civilisation et de la capitale. Vous l'aurez aperçu
-vingt fois, vous êtes son ami, et il ne vous reconnaît pas. Il marche
-dans un rêve comme les dieux de l'<i>Iliade</i> marchaient parfois dans un
-nuage; seulement, c'est le contraire: vous le voyez, et il ne<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[p. 445]</a></span> vous voit
-pas.</p>
-
-<p>Il s'arrêtera une heure à la porte d'un marchand d'oiseaux, cherchant à
-comprendre leur langage d'après le dictionnaire phonétique laissé par
-Dupont (de Nemours),&mdash;qui a déterminé quinze cents mots dans la langue
-seule du rossignol!</p>
-
-<p>Pas un cercle entourant quelque chanteur ou quelque marchand de
-cirage, pas une rixe, pas une bataille de chiens, où il n'arrête
-sa contemplation distraite. L'escamoteur lui emprunte toujours son
-mouchoir, qu'il a quelquefois, ou la pièce de cent sous, qu'il n'a pas
-toujours.</p>
-
-<p>L'abordez-vous, le voilà charmé d'obtenir un auditeur à son bavardage,
-à ses systèmes, à ses interminables dissertations, à ses récits de
-l'autre monde. Il vous parlera <i>de omni re scibili et quibusdam
-aliis,</i> pendant quatre heures, avec des poumons qui prennent de la
-force en s'échauffant; et ne s'arrêtera qu'en s'apercevant que les
-passants font cercle, ou que les garçons du café font leurs lits. Il
-attend encore qu'ils éteignent le gaz. Alors, il faut bien partir;
-laissez-le s'enivrer du triomphe qu'il vient d'obtenir, car il a toutes
-les ressources de la dialectique, et avec lui vous n'aurez jamais le
-dernier mot sur quoi que ce soit. A minuit, tout le monde pense avec
-terreur à son portier.&mdash;Quant à lui-même, il a déjà fait son deuil
-du sien, et il ira se promener à quelques lieues, ou, seulement, à
-Montmartre.</p>
-
-<p>Quelle bonne promenade, en effet, que celle des buttes Montmartre, à
-minuit, quand les étoiles scintillent et que l'on peut les observer
-régulièrement au méridien de Louis XIII, près du moulin de Beurre! Un
-tel homme ne craint pas les voleurs. Ils le connaissent; non qu'il soit
-pauvre toujours, quelquefois il est riche; mais ils savent qu'au besoin
-il saurait jouer du couteau, ou faire le <i>moulinet à quatre faces,</i>
-en s'aidant du premier bâton venu. Pour le chausson, c'est l'élève de
-Lozès. Il n'ignore que l'escrime, parce qu'il n'aime pas les pointes,
-et n'a jamais appris sérieusement le pistolet, parce qu'il croit que
-les balles ont leurs numéros.</p>
-
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[p. 446]</a></span></p>
-<h4>III</h4>
-
-
-<h4>LA NUIT DE MONTMARTRE</h4>
-
-
-<p>Ce n'est pas qu'il songe à coucher dans les carrières de Montmartre,
-mais il aura de longues conversations avec les chaufourniers.
-Il demandera aux carriers des renseignements sur les animaux
-antéduliviens, s'enquérant des anciens carriers qui furent les
-compagnons de Cuvier dans ses recherches géologiques. Il s'en trouve
-encore. Ces hommes abrupts, mais intelligents, écouteront pendant des
-heures, aux lueurs des fagots qui flambent, l'histoire des monstres
-dont ils retrouvent encore des débris, et le tableau des révolutions
-primitives du globe.&mdash;Parfois un vagabond se réveille et demande du
-silence, mais on le fait taire aussitôt.</p>
-
-<p>Malheureusement, les grandes carrières sont fermées aujourd'hui.
-Il y en avait une du côté du château Rouge, qui semblait un temple
-druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L'œil
-plongeait dans des profondeurs d'où l'on tremblait de voir sortir Ésus,
-ou Thot, ou Cérunnos, les dieux redoutables de nos pères.</p>
-
-<p>Il n'existe plus aujourd'hui que deux carrières habitables du côté de
-Clignancourt. Mais tout cela est rempli de travailleurs dont la moitié
-dort pour pouvoir plus tard relayer l'autre. C'est ainsi que la couleur
-se perd! Un voleur sait toujours où coucher: on n'arrêtait, en général,
-dans les carrières que d'honnêtes vagabonds qui n'osaient pas demander
-asile au poste, ou des ivrognes descendus des buttes, qui ne pouvaient
-se traîner plus loin.</p>
-
-<p>Il y a quelquefois, du côté de Clichy, d'énormes tuyaux de gaz préparés
-pour servir plus tard, et qu'on laisse en dehors parce qu'ils défient
-toute tentative d'enlèvement. Ce fut le dernier refuge des vagabonds,
-après la fermeture des grandes carrières. On finit par les déloger; ils
-sortaient des tuyaux<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[p. 447]</a></span> par séries de cinq ou six. Il suffisait d'attaquer
-l'un des bouts avec la crosse d'un fusil.</p>
-
-<p>Un commissaire demandait paternellement à l'un d'eux depuis combien de
-temps il habitait ce gîte.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis un terme.</p>
-
-<p>&mdash;Et cela ne vous paraissait pas trop dur?</p>
-
-<p>&mdash;Pas trop... Et même, vous ne croiriez pas, monsieur le commissaire,
-le matin, j'étais paresseux au lit.</p>
-
-<p>J'emprunte à mon ami ces détails sur les nuits de Montmartre. Mais il
-est bon de songer que, ne pouvant partir, je trouve inutile de rentrer
-chez moi en costume de voyage. Je serais obligé d'expliquer pourquoi
-j'ai manqué deux fois les omnibus.&mdash;Le premier départ du chemin de fer
-de Strasbourg n'est qu'à sept heures du matin; que faire jusque-là?</p>
-
-
-<hr />
-<h4>IV</h4>
-
-
-<h4>CAUSERIE</h4>
-
-
-<p>&mdash;Puisque nous sommes <i>anuités,</i> dit mon ami, si tu n'as pas sommeil,
-nous irons souper quelque part. La <i>Maison d'or,</i> c'est bien mal
-composé: des lorettes, des quarts d'agent de change, et les débris de
-la jeunesse dorée. Aujourd'hui, tout le monde a quarante ans, ils en
-ont soixante. Cherchons encore la jeunesse non dorée. Rien ne me blesse
-comme les mœurs d'un jeune homme dans un homme âgé, à moins qu'il ne
-soit Brancas ou Saint-Cricq. Tu n'as jamais connu Saint-Cricq?</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[p. 448]</a></span></p>
-<p>&mdash;C'est lui qui se faisait de si belles salades au café Anglais,
-entremêlées de tasses de chocolat. Quelquefois, par distraction, il
-mêlait le chocolat avec la salade, cela n'offensait personne. Eh bien,
-les viveurs sérieux, les gens ruinés qui voulaient se refaire avec des
-places, les diplomates en herbe, les sous-préfets en expectative, les
-directeurs de théâtre ou de n'importe quoi&mdash;futurs&mdash;avaient mis ce
-pauvre Saint-Cricq en interdit. Mis au ban, comme nous disions jadis,
-Saint-Cricq s'en vengea d'une manière bien spirituelle. On lui avait
-refusé la porte du café Anglais; visage de bois partout. Il délibéra
-en lui-même pour savoir s'il n'attaquerait pas la porte avec des
-rossignols ou à grands coups de pavé. Une réflexion l'arrêta:</p>
-
-<p>&mdash;Pas d'effraction, pas de dégradation; il vaut mieux aller trouver mon
-ami le préfet de police.</p>
-
-<p>»Il prend un fiacre, deux fiacres; il aurait pris quarante fiacres s'il
-les eût trouvés sur la place.</p>
-
-<p>»A une heure du matin, il faisait grand bruit rue de Jérusalem.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis Saint-Cricq, je viens demander justice d'un tas de ...
-polissons; hommes charmants, mais qui ne comprennent pas ..., enfin,
-qui ne comprennent pas! Où est Gisquet?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le préfet est couché.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'on le réveille. J'ai des révélations importantes à lui faire.</p>
-
-<p>»On réveille le préfet, croyant qu'il s'agissait d'un complot
-politique. Saint-Cricq avait eu le temps de se calmer. Il redevient
-posé, précis, parfait gentilhomme, traite avec aménité le haut
-fonctionnaire, lui parle de ses parents, de ses entours, lui raconte
-des scènes du grand monde, et s'étonne un peu de ne pouvoir, lui,
-Saint-Cricq, aller souper paisiblement dans un café où il a ses
-habitudes.</p>
-
-<p>»Le préfet, fatigué, lui donne quelqu'un pour l'accompagner. Il
-retourne au café Anglais, dont l'agent fait ouvrir la porte;
-Saint-Cricq triomphant demande ses salades et ses chocolats ordinaires,
-et adresse à ses ennemis cette objurgation:</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[p. 449]</a></span></p>
-<p>&mdash;Je suis ici par la volonté de mon père et de M. le préfet, etc., et
-je n'en sortirai, etc.</p>
-
-<p>&mdash;Ton histoire est jolie, dis-je à mon ami, mais je la connaissais, et
-je ne l'ai écoutée que pour l'entendre raconter par toi. Nous savons
-toutes les facéties de ce bonhomme, ses grandeurs et sa décadense,
-ses quarante fiacres, son amitié pour Harel et ses procès avec la
-Comédie-Française, en raison de ce qu'il admirait trop hautement
-Molière. Il traitait les ministres d'alors de <i>polichinelles.</i> Il
-osa s'adresser plus haut... Le monde ne pouvait supporter de telles
-excentricités.&mdash;Soyons gais, mais convenables. Ceci est la parole du
-sage.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>V</h4>
-
-
-<h4>LES NUITS DE LONDRES</h4>
-
-
-<p>&mdash;Eh bien, si nous ne soupons pas <i>dans la haute,</i> dit mon ami, je
-ne sais guère où nous irions à cette heure-ci. Pour la Halle, il
-est trop tôt encore. J'aime que cela soit peuplé autour de moi.
-Nous avions récemment, au boulevard du Temple, dans un café près de
-l'<i>Épi-Scié,</i> une combinaison de soupers à un franc, où se réunissaient
-principalement des modèles, hommes et femmes, employés quelquefois dans
-les tableaux vivants ou dans les drames et vaudevilles à poses. Des
-festins de Trimalcion comme ceux du vieux Tibère à Caprée. On a encore
-fermé cela.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Je le demande. Es-tu allé à Londres?</p>
-
-<p>&mdash;Trois fois.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[p. 450]</a></span></p>
-<p>&mdash;Eh bien, tu sais la splendeur de ses nuits, auxquelles manque trop
-souvent le soleil d'Italie? Quand on sort de <i>Majesty-Theater,</i> ou
-de <i>Drury-Lane,</i> ou de <i>Covent-Garden,</i> ou seulement de la charmante
-bonbonnière du Strand dirigée par madame Céleste, l'âme excitée par une
-musique bruyante ou délicieusement énervante (oh! les Italiens!), par
-les facéties de je ne sais quel clown, par des scènes de boxe que l'on
-voit dans des box<a name="NoteRef_1_38" id="NoteRef_1_38"></a><a href="#Note_1_38" class="fnanchor">[1]</a> ..., l'âme, dis-je, sent le besoin, dans cette
-heureuse ville où le portier manque, où l'on a négligé de l'inventer,
-de se remettre d'une telle tension. La foule alors se précipite dans
-les <i>bœuf-maisons,</i> dans les <i>huître-maisons,</i> dans les cercles, dans
-les clubs et dans les <i>saloons</i>!</p>
-
-<p>&mdash;Que m'apprends-tu là! Les nuits de Londres sont délicieuses; c'est
-une série de paradis ou une série d'enfers, selon les moyens qu'on
-possède. Les <i>gin-palace</i> (palais de genièvre) resplendissants de gaz,
-de glaces et de dorures, où l'on s'enivre entre un pair d'Angleterre
-et un chiffonnier... Les petites filles maigrelettes qui vous offrent
-des fleurs. Les dames des wauxhalls et des amphithéâtres, qui, rentrant
-à pied, vous coudoient à l'anglaise, et vous laissent éblouis d'une
-désinvolture de pairesse! Des velours, des hermines, des diamants,
-comme au théâtre de la Reine!... De sorte que l'on ne sait si ce sont
-les grandes dames qui sont des ...</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_38" id="Note_1_38"></a><a href="#NoteRef_1_38"><span class="label">[1]</span></a> Loges.</p></div>
-
-
-<hr />
-<h4>VI</h4>
-
-
-<h4>DEUX SAGES</h4>
-
-
-<p>Nous nous entendons si bien, mon ami et moi, qu'en vérité, sans le
-désir d'agiter notre langue et de nous animer un peu, il serait
-inutile que nous eussions ensemble la moindre conversation. Nous
-ressemblerions au besoin à ces deux philosophes marseillais<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[p. 451]</a></span> qui avaient
-longtemps abîmé leurs organes à discuter sur le <i>grand peut-être.</i>
-A force de dissertations, ils avaient fini par s'apercevoir qu'ils
-étaient du même avis, que leurs pensées se trouvaient <i>adéquates,</i>
-et que les angles sortants du raisonnement de l'un s'appliquaient
-exactement aux angles rentrants du raisonnement de l'autre.</p>
-
-<p>Alors, pour ménager leurs poumons, ils se bornaient, sur toute question
-philosophique, politique ou religieuse, à un certain <i>Hum</i> ou <i>Heuh,</i>
-diversement accentué, qui suffisait pour amener la solution du problème.</p>
-
-<p>L'un, par exemple, montrait à l'autre, pendant qu'ils prenaient le café
-ensemble, un article sur la <i>fusion</i>:</p>
-
-<p>&mdash;Hum! disait l'un.</p>
-
-<p>&mdash;Heuh! disait l'autre.</p>
-
-<p>La question des classiques et des scolastiques, soulevée par un journal
-bien connu, était pour eux comme celle des réalistes et des nominaux du
-temps d'Abeilard:</p>
-
-<p>&mdash;Heuh! disait l'un.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! disait l'autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[p. 452]</a></span></p>
-
-<p>Il en était de même pour ce qui concerne la femme ou l'homme, le chat
-ou le chien. Rien de ce qui est dans la nature, ou qui s'en éloigne,
-n'avait la vertu de les étonner autrement.</p>
-
-<p>Cela finissait toujours par une partie de dominos; jeu spécialement
-silencieux et méditatif.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi, dis-je à mon ami, n'est-ce pas ici comme à Londres?
-Une grande capitale ne devrait jamais dormir!</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'il y a ici des portiers, et qu'à Londres chacun, ayant un
-passe-partout de la porte extérieure, rentre à l'heure qu'il veut.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, moyennant cinquante centimes, on peut ici rentrer partout
-après minuit.</p>
-
-<p>&mdash;Et l'on est regardé comme un homme qui n'a pas de conduite.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'étais préfet de police, au lieu de faire fermer les boutiques,
-les théâtres, les cafés et les restaurants à minuit, je payerais une
-prime à ceux qui resteraient ouverts jusqu'au matin. Car enfin je
-ne crois pas que la police ait jamais favorisé les voleurs; mais il
-semble, d'après ces dispositions, qu'elle leur livre la ville sans
-défense, une ville surtout où un grand nombre d'habitants: imprimeurs,
-acteurs, critiques, machinistes, allumeurs, etc., ont des occupations
-qui les retiennent jusqu'après minuit. Et les étrangers, que de fois je
-les ai entendus rire ... en voyant que l'on couche les Parisiens sitôt.</p>
-
-<p>&mdash;La routine! dit mon ami.</p>
-
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[p. 453]</a></span></p>
-<h4>VII</h4>
-
-
-<h4>LE CAFÉ DES AVEUGLES</h4>
-
-
-<p>&mdash;Mais, reprit-il, si nous ne craignons pas les tire-laine, nous
-pouvons encore jouir des agréments de la soirée; ensuite nous
-reviendrons souper, soit à la <i>pâtisserie</i> du boulevard Montmartre,
-soit à la <i>boulangerie,</i> que d'autres appellent la <i>boulange,</i> rue
-de Richelieu. Ces établissements ont la permission de deux heures.
-Mais on n'y soupe guère <i>à fond.</i> Ce sont des pâtés, des <i>sandwich,</i>
-une volaille peut-être, ou quelques assiettes assorties de gâteaux,
-que l'on arrose invariablement de madère. Souper de figurante, ou de
-pensionnaire ... lyrique. Allons plutôt chez le rôtisseur de la rue
-Saint-Honoré.</p>
-
-<p>Il n'était pas encore tard, en effet. Notre désœuvrement nous faisait
-paraître les heures longues... En passant au perron pour traverser le
-Palais-Royal, un grand bruit de tambour nous avertit que le Sauvage
-continuait ses exercices au café des Aveugles.</p>
-
-<p>L'orchestre <i>homérique</i><a name="NoteRef_1_39" id="NoteRef_1_39"></a><a href="#Note_1_39" class="fnanchor">[1]</a> exécutait avec zèle les accompagnements.
-La foule était composée d'un parterre inouï, garnissant les tables, et
-qui, comme aux Funambules, vient fidèlement jouir tous les soirs du
-même spectacle et du même acteur. Les dilettantes trouvaient que M.
-Blondelet (le Sauvage) semblait fatigué et n'avait pas dans son jeu
-toutes les nuances de la veille. Je ne pus apprécier cette critique;
-mais je l'ai trouvé fort beau. Je crains seulement que ce ne soit aussi
-un aveugle et qu'il n'ait des yeux d'émail.</p>
-
-<p>Pourquoi des aveugles, direz-vous, dans ce seul café, qui est
-un caveau? C'est que, vers la fondation, qui remonte à l'époque
-révolutionnaire, il se passait là des choses qui eussent révolté la
-pudeur d'un orchestre. Aujourd'hui, tout est calme et décent. Et même
-la galerie sombre du caveau est placée sous l'œil vigilant d'un sergent
-de ville.</p>
-
-<p>Le spectacle éternel de l'<i>Homme à la poupée</i> nous fit fuir, parce que
-nous le connaissions déjà. Du reste, cet homme imite parfaitement le
-français-belge.</p>
-
-<p>Et maintenant, plongeons-nous plus profondément encore dans les cercles
-inextricables de l'enfer parisien. Mon ami m'a promis de me faire
-passer la nuit à <i>Pantin.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[p. 454]</a></span></p>
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_39" id="Note_1_39"></a><a href="#NoteRef_1_39"><span class="label">[1]</span></a> O μὴ ὁράων, aveugle.</p></div>
-
-
-<hr />
-<h4>VIII</h4>
-
-
-<h4>PANTIN</h4>
-
-
-<p>Pantin, c'est le Paris obscur, quelques-uns diraient le Paris canaille;
-mais ce dernier s'appelle, en argot, <i>Pantruche.</i> N'allons pas si loin.</p>
-
-<p>En tournant la rue de Valois, nous avons rencontré une façade lumineuse
-d'une douzaine de fenêtres: c'est l'ancien <i>Athénée,</i> inauguré par les
-doctes leçons de la Harpe. Aujourd'hui, c'est le splendide estaminet
-des <i>Nations,</i> contenant douze billards. Plus d'esthétique, plus
-de poésie; on y rencontre des gens assez forts pour faire circuler
-des billes autour de trois chapeaux espacés sur le tapis vert, aux
-places où sont les mouches. Les <i>blocs</i> n'existent plus; le progrès
-a dépassé ces vaines promesses de nos pères. Le carambolage seul est
-encore admis; mais il n'est pas convenable d'en manquer un seul (de
-carambolage).</p>
-
-<p>J'ai peur de ne plus parler français, c'est pourquoi je viens de me
-permettre cette dernière parenthèse. Le français de M. Scribe, celui
-de la Montansier, celui des estaminets, celui des lorettes, des
-concierges, des réunions bourgeoises, des salons, commence à s'éloigner
-des traditions du grand siècle. La langue de Corneille et de Bossuet
-devient peu à peu du <i>sanscrit</i> (langue savante). Le règne du <i>prâcrit</i>
-(langue vulgaire) commence pour nous, je m'en suis convaincu en prenant
-mon billet et celui de mon ami au bal situé rue <i>Honoré,</i> que les
-envieux désignent sous le nom de <i>bal des Chiens.</i> Un habitué nous a
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous <i>roulez</i> (vous entrez) dans le bal (on prononce b-a-l), c'est
-assez <i>rigolo</i> ce soir. <i>Rigolo</i> signifie amusant. En effet, c'était
-rigolo.</p>
-
-<p>La maison intérieure, à laquelle on arrive par une longue allée, peut
-se comparer aux gymnases antiques. La jeunesse y rencontre tous les
-exercices qui peuvent développer sa force et son intelligence. Au
-rez-de-chaussée, le <span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[p. 455]</a></span>café-billard; au premier, la salle de danse; au
-second, la salle d'escrime et de boxe; au troisième, le daguerréotype,
-instrument de patience qui s'adresse aux esprits fatigués, et qui,
-détruisant les illusions, oppose à chaque figure le miroir de la vérité.</p>
-
-<p>Mais, la nuit, il n'est question ni de boxe ni de portraits; un
-orchestre étourdissant de cuivres, dirigé par M. Hesse, dit <i>Décati,</i>
-vous attire invinciblement à la salle de danse, où vous commencez à
-vous débattre contre les marchandes de biscuits et de gâteaux. On
-arrive dans la première pièce, où sont les tables, et où l'on a le
-droit d'échanger son billet de 23 centimes contre la même somme <i>en
-consommation.</i> Vous apercevez des colonnes entre lesquelles s'agitent
-des quadrilles joyeux. Un sergent de ville vous avertit paternellement
-que l'on ne peut fumer que dans la salle d'entrée,&mdash;le prodrome.</p>
-
-<p>Nous jetons nos bouts de cigare, immédiatement ramassés par des jeunes
-gens moins fortunés que nous. Mais, vraiment, le bal est très-bien;
-on se croirait dans le monde si l'on ne s'arrêtait à quelques
-imperfections de costume. C'est, au fond, ce qu'on appelle à Vienne un
-<i>bal négligé.</i></p>
-
-<p>Ne faites pas le fier. Les femmes qui sont là en valent bien d'autres,
-et l'on peut dire des hommes, en parodiant certains vers d'Alfred de
-Musset sur les derviches turcs:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ne les dérange pas, ils t'appelleraient chien ...<br />
-Ne les insulte pas, car ils te valent bien!<br />
-</p>
-
-<p>Tâchez de trouver dans le monde une pareille animation. La salle est
-assez grande et peinte en jaune. Les gens respectables s'adossent aux
-colonnes, avec défense de fumer, et n'exposent que leurs poitrines aux
-coups de coude, et leurs pieds aux trépignements éperdus du galop et
-de la valse. Quand la danse s'arrête, les tables se garnissent. Vers
-onze heures, les ouvrières sortent et font place à des personnes qui
-sortent des théâtres, des cafés-concerts et de plusieurs établissements
-publics. L'orchestre se ranime pour cette population nouvelle, et ne
-s'arrête que vers minuit.</p>
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[p. 456]</a></span></p>
-
-
-
-<h4>IX</h4>
-
-
-<h4>LA GOGUETTE</h4>
-
-
-<p>Nous n'attendîmes pas cette heure. Une affiche bizarre attira notre
-attention. Le règlement d'une goguette était affiché dans la salle:</p>
-
-
-<p>SOCIÉTÉ LYRIQUE DES TROUBADOURS</p>
-
-<p>«Bury, président. Beauvais, maître de chant, etc.</p>
-
-<p>»Art. 1<sup>er</sup>. Toutes chansons politiques ou atteignant la
-religion ou les mœurs sont formellement interdites.</p>
-
-<p>»2° Les <i>échos</i> ne seront accordés que lorsque le président le jugera
-convenable.</p>
-
-<p>»3° Toute personne se présentant en état de troubler l'ordre de la
-soirée, l'entrée lui en sera refusée.</p>
-
-<p>»4° Toute personne qui aurait troublé l'ordre, qui, après <i>deux
-avertissements</i> dans la soirée, n'en tiendrait pas compte, sera priée
-de sortir immédiatement.</p>
-
-<p>»Approuvé, etc.»</p>
-
-<p>Nous trouvons ces dispositions fort sages; mais la Société lyrique des
-Troubadours, si bien placée en face de l'ancien Athénée, ne se réunit
-pas ce soir-là. Une antre goguette existait dans une autre cour du
-quartier. Quatre lanternes mauresques annonçaient la porte, surmontée
-d'une équerre dorée.</p>
-
-<p>Un contrôleur vous prie de déposer le montant d'une chopine (six sous),
-et l'on arrive au premier, où derrière la porte se rencontre le <i>chef
-d'ordre.</i></p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous du bâtiment? nous dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, nous sommes du bâtiment, répondit <span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[p. 457]</a></span>mon ami.</p>
-
-<p>Ils se firent les attouchements obligés, et nous pûmes entrer dans la
-salle.</p>
-
-<p>Je me rappelai aussitôt la vieille chanson exprimant l'étonnement d'un
-<i>louveteau</i>[1] nouveau-né qui rencontre une société fort agréable et se
-croit obligé de la célébrer:</p>
-
-<p>&mdash;Mes yeux sont éblouis, dit-il. Que vois-je dans cette enceinte?</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Des menuisiers! des ébénisses!<br />
-Des entrepreneurs de bâtisses!...<br />
-Qu'on dirait un bouquet de fleurs,<br />
-Paré de ses mille couleurs!<br />
-</p>
-
-<p>Enfin nous étions <i>du bâtiment,</i> et le mot se dit aussi au moral,
-attendu que le <i>bâtiment</i> n'exclut pas les poëtes; Amphyon, qui élevait
-des murs aux sons de sa lyre, était du bâtiment. Il en est de même des
-artistes peintres et statuaries, qui en sont les enfants gâtés.</p>
-
-<p>Comme le <i>louveteau,</i> je fus ébloui de la splendeur du coup d'œil. Le
-<i>chef d'ordre</i> nous fit asseoir à une table, d'où nous pûmes admirer
-les trophées ajustés entre chaque panneau. Je fus étonné de ne pas y
-rencontrer les anciennes légendes obligées: «Respect aux dames! Honneur
-aux Polonais!» Comme les traditions se perdent!</p>
-
-<p>En revanche, le bureau, drapé de rouge, était occupé par trois
-commissaires fort majestueux. Chacun d'eux avait devant soi sa
-sonnette, et le président frappa trois coups avec le marteau consacré.
-La <i>mère</i> des compagnons était assise au pied du bureau. On ne la
-voyait que de profil, mais le profil était plein de grâce et de dignité.</p>
-
-<p>&mdash;Mes petits amis, dit le président, notre ami *** va chanter une
-nouvelle composition, intitulée <i>la Feuille de saule.</i></p>
-
-<p>La chanson n'était pas plus mauvaise que bien d'autres. <span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[p. 458]</a></span>Elle imitait
-faiblement le genre de Pierre Dupont. Celui qui la chantait était un
-beau jeune homme aux longs cheveux noirs, si abondants, qu'il avait
-dû s'entourer la tête d'un cordon, afin de les maintenir; il avait
-une voix douce parfaitement timbrée, et les applaudissements furent
-doubles,&mdash;pour <i>l'auteur et</i> pour le <i>chanteur.</i></p>
-
-<p>Le président réclama l'indulgence pour une demoiselle dont le premier
-essai allait se produire devant <i>les amis.</i> Ayant frappé les trois
-coups, il se recueillit, et, au milieu du plus complet silence, on
-entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier
-âge, mais qui, <i>se dépouillant</i> peu à peu (selon l'expression d'un
-de nos voisins), arrivait aux <i>traits</i> et aux fioritures les plus
-hardis. L'éducation classique n'avait pas gâté cette fraîcheur
-d'intonation, cette pureté d'organe, cette parole émue et vibrante,
-qui n'appartiennent qu'aux talents vierges encore des leçons du
-Conservatoire.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4>X</h4>
-
-<h4>LE RÔTISSEUR</h4>
-
-<p>O jeune fille à la voix perlée! tu ne sais pas <i>phraser</i> comme au
-Conservatoire; tu ne sais pas <i>chanter,</i> ainsi que dirait un critique
-musical... Et pourtant ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la
-façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d'un certain
-charme! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui
-n'est pas <i>carrée;</i> et c'est dans ce petit cercle seulement que tu es
-comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer
-chez un maître de chant, et, dès lors, te voilà perdue ... perdue
-pour nous! Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda.
-Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et
-ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert,
-ou seulement dans un Café chantant!</p>
-
-<p>Adieu, adieu, et pour jamais adieu!... Tu ressembles au séraphin doré
-du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles
-ténébreux <span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[p. 459]</a></span>dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir
-à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier
-jugement.</p>
-
-<p>Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs
-..., «spectres où saigne encore la place de l'amour!» Les tourbillons
-que vous formez s'effacent peu à peu dans la brume... La <i>Pia,</i> la
-<i>Francesca,</i> passent peut-être à nos côtés... L'adultère, le crime et
-la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres
-trompeuses.</p>
-
-<p>Derrière l'ancien cloître Saint-Honoré, dont les derniers débris
-subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la
-boutique d'un rôtisseur ouverte jusqu'à deux heures du matin. Avant
-d'entrer dans l'établissement, mon ami murmura cette chanson colorée:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-A la <i>Grand' Pinte,</i> quand le vent<br />
-Fait grincer l'enseigne en fer-blanc<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Alors qu'il gèle,</span><br />
-Dans la cuisine, on voit briller<br />
-Toujours un tronc d'arbre au foyer,<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Flamme éternelle,</span><br />
-<br />
-Où rôtissent en chapelets,<br />
-Oisons, canards, dindons, poulets,<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Au tournebroche!</span><br />
-Et puis le soleil jaune d'or<br />
-Sur les casseroles encor,<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Darde et s'accroche!</span><br />
-</p>
-
-<p>Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé. Les tables du
-rôtisseur sont peu nombreuses; elles étaient toutes occupées.</p>
-
-<p>&mdash;Allons ailleurs, dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de
-poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l'appétit, et, chez Véry, cela
-coûterait un franc; ici, c'est dix centimes. Tu conçois qu'un rôtisseur
-qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abatis,
-les cœurs et les foies, qu'il lui suffit d'entasser dans une marmite
-pour faire d'excellent consommé.</p>
-
-<p>Les deux bols nous furent servis sur le comptoir et le bouillon était
-parfait. Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg grosses
-comme de petits homards. Les moules, la friture, et les volailles
-découpées jusque dans les prix les plus modestes, composent le souper
-ordinaire des habitués.</p>
-
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[p. 460]</a></span></p>
-
-<p>Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d'un aspect majestueux, type
-habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaens, donnait,
-près de nous, des conseils à un jeune homme.</p>
-
-<p>Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, et dont la pâleur
-était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches
-soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence
-les avis de l'imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher
-qu'une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes
-plissées, une cravate bleue et un gilet d'un rouge ardent croisé de
-lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son
-épingle en strass du Rhin; mais l'effet en était assez riche aux
-lumières.</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, <i>muffeton,</i> disait la dame, tu n'es pas fait pour ce
-métier-là, de vivre la nuit. Tu t'obstines, tu ne pourras pas! Le
-bouillon de poulet te soutient, c'est vrai; mais la liqueur t'abîme.
-Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l'air
-fort, parce que tu es nerveux... Tu feras mieux de dormir à cette
-heure-ci.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi! observa le jeune homme avec cet accent des voyoux parisiens
-qui semble un râle, et que crée l'usage précoce de l'eau-de-vie et de
-la pipe: est-ce qu'il ne faut pas que je fasse mon état? C'est les
-chagrins qui me font boire: pourquoi est-ce que Gustine m'a trahi!</p>
-
-<p>&mdash;Elle t'a trahi sans te trahir... C'est une baladeuse, voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Je te parle comme à ma mère: si elle revient, c'est fini, je me
-range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l'épouse.</p>
-
-<p>&mdash;Encore une bêtise!</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu'elle m'a dit que je n'avais pas d'établissement!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! jeune homme, cette femme-là, ça sera ta mort.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne sait pas encore la roulée qu'elle va recevoir!</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi donc! dit la femme-Rubens en souriant, ce n'est pas toi qui
-es capable de<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[p. 461]</a></span> corriger une femme!</p>
-
-<p>Je n'en voulus pas entendre davantage. Jean-Jacques avait bien raison
-de s'en prendre au mœurs des villes d'un principe de corruption qui
-s'étend plus tard jusqu'aux campagnes. A travers tout cela cependant,
-n'est-il pas triste d'entendre retentir l'accent de l'amour, la
-voix pénétrée d'émotion, la voix mourante du vice, à travers la
-phraséologie de la crapule?</p>
-
-<p>Si je n'étais sûr d'accomplir une des missions douloureuses de
-l'écrivain, je m'arrêterais ici; mais mon ami me dit comme Virgile à
-Dante:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Or sie forte ed ardito; omai si scende per i fatte scale ...</i><a name="NoteRef_1_40" id="NoteRef_1_40"></a><a href="#Note_1_40" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-<p>A quoi je répondis sur un air de Mozart:&mdash;<i>Andiam! andiam! andiamo
-bene!</i></p>
-
-<p>&mdash;Tu te trompes! reprit-il, ce n'est pas là l'enfer: c'est tout au plus
-le purgatoire. Allons plus loin.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_40" id="Note_1_40"></a><a href="#NoteRef_1_40"><span class="label">[1]</span></a> Sois fort et hardi; on ne descend ici que par de tels
-escaliers.</p></div>
-<hr />
-<h4>XI</h4>
-
-
-<h4>LA HALLE</h4>
-
-
-<p>&mdash;Quelle belle nuit! dis-je en voyant scintiller les étoiles au-dessus
-du vaste emplacement où se dessinent, à gauche, la coupole de la halle
-aux blés avec la colonne cabalistique qui faisait partie de l'hôtel
-de Soissons, et qu'on appelle l'observatoire de Catherine de Médicis,
-puis le marché à la volaille; à droite, le marché au beurre, et, plus
-loin, la construction inachevée du marché à la viande. La silhouette
-grisâtre de Saint-Eustache ferme le tableau. Cet admirable édifice,
-où le style fleuri du moyen âge s'allie si bien aux desseins corrects
-de la renaissance, s'éclaire encore magnifiquement aux rayons de la
-lune, avec son armature gothique, ses arcs-boutants multipliés comme
-les côtes d'un cétacé prodigieux, et les cintres romains de ses portes
-et de ses fenêtres, dont les ornementa semblent appartenir à la coupe
-ogivale. Quel malheur qu'un si rare vaisseau soit déshonoré, à droite
-par une porte de sacristie à colonnes d'ordre ionique, et à gauche par<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[p. 462]</a></span>
-un portail dans le goût de Vignole!</p>
-
-<p>Le petit carreau des halles commençait à s'animer. Les charrettes des
-maraîchers, des mareyeurs, des beurriers, des verduriers, se croisaient
-sans interruption. Les charretiers arrivés au port se rafraîchissaient
-dans les cafés et dans les cabarets, ouverts sur cette place pour
-toute la nuit. Dans la rue Mauconseil, ces établissements s'étendent
-jusqu'à la halle aux huîtres; dans la rue Montmartre, de la pointe
-Saint-Eustache à la rue du Jour.</p>
-
-<p>On trouve là, à droite, des marchands de sangsues; l'autre côté est
-occupé par les pharmaciens-Raspail et les débitants de cidre, chez
-lesquels on peut se régaler d'huîtres et de tripes à la mode de Caen.
-Les pharmaciens ne sont pas inutiles, à cause des accidents; mais, pour
-des gens sains qui se promènent, il est bon de boire un verre de cidre
-ou de poirés. C'est rafraîchissant.</p>
-
-<p>Nous demandâmes du cidre nouveau, car il n'y a que des Normands ou des
-Bretons qui puissent se plaire au cidre <i>dur.</i>&mdash;On nous répondit que
-les cidres nouveaux n'arriveraient que dans huit jours, et qu'encore la
-récolte était mauvaise.</p>
-
-<p>&mdash;Quant aux poirés, ajouta-t-on, ils sont arrivés depuis hier; ils
-avaient manqué l'année passée.</p>
-
-<p>La ville de Domfront (ville de malheur) est cette fois très-heureuse.
-Cette liqueur blanche et écumante comme le Champagne rappelle beaucoup
-la blanquette de Limoux. Conservée en bouteille, elle grise très-bien
-son homme.&mdash;Il existe de plus une certaine eau-de-vie de cidre de la
-même localité, dont le prix varie selon la grandeur des petits verres.
-Voici ce que nous lûmes sur une pancarte attachée au flacon:</p>
-
-<pre style="font-size: 1.2em; margin-left: 10%;">
-Le monsieur 4 sous.<br />
-<br />
-La demoiselle 3 sous.<br />
-<br />
-Le misérable 1 sous.<br />
-</pre>
-
-<p>Cette eau-de-vie, dont les diverses mesures sont ainsi qualifiées,
-n'est point mauvaise et peut servir d'absinthe. Elle est inconnue sur
-les grandes tables.</p>
-
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[p. 463]</a></span></p>
-
-
-
-<h4>XII</h4>
-
-<h4>LA MARCHÉ DES INNOCENTS</h4>
-
-<p>En passant à gauche du marché aux poissons, où l'animation ne commence
-que de cinq à six heures, moment de la vente à la criée, nous avons
-remarqué une foule d'hommes en blouse, en chapeau rond et en manteau
-blanc rayé de noir, couchés sur des sacs de haricots... Quelques-uns
-se chauffaient autour de feux comme ceux que font les soldats qui
-campent, d'autres s'allumaient des <i>foyers</i> intérieurs dans les
-cabarets voisins. D'autres, encore debout près des sacs, se livraient
-à des adjudications de haricots... Là, on parlait prime, différence,
-couverture, reports, hausse et baisse, enfin comme à la bourse.</p>
-
-<p>&mdash;Ces gens en blouse sont plus riches que nous, dit mon compagnon. Ce
-sont de faux paysans. Sous leur roulière ou leur bourgeron, ils sont
-parfaitement vêtus et laisseront demain leur blouse chez le marchand de
-vin pour retourner chez eux en tilbury. Le spéculateur adroit revêt la
-blouse comme l'avocat revêt la robe. Ceux de ces gens-là qui dorment
-sont les <i>moutons,</i> ou les simples voituriers.</p>
-
-<p>&mdash;46-66 l'haricot de Soissons! dit près de nous une voix grave.</p>
-
-<p>&mdash;48, fin courant, ajouta un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Les suisses blancs sont hors de prix.</p>
-
-<p>&mdash;Les nains 28.</p>
-
-<p>&mdash;La vesce à 1<span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[p. 464]</a></span>3-34... Les <i>flageolets</i> sont mous, etc.</p>
-
-<p>Nous laissons ces braves gens à leurs combinaisons. Que d'argent il se
-gagne et se perd ainsi!... Et l'on a supprimé les jeux!</p>
-
-
-
-<hr />
-<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4>
-
-<h4>LES CHARNIERS</h4>
-
-<p>Sous les colonnes du marché aux pommes de terre, des femmes matinales,
-ou bien tardives, épluchaient leurs denrées à la lueur des lanternes.
-Il y en avait de jolies qui travaillaient sous l'œil des mères en
-chantant de vieilles chansons. Ces dames sont souvent plus riches qu'il
-ne semble, et la fortune même n'interrompt pas leur rude labeur. Mon
-compagnon prit plaisir à s'entretenir très-longtemps avec une jolie
-blonde, lui parlant du dernier bal de la Halle, dont elle avait dû
-faire l'un des plus beaux ornements... Elle répondit fort élégamment et
-comme une personne du monde, quand je ne sais par quelle fantaisie il
-s'adressa à la mère en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;Mais votre demoiselle est charmante... <i>A-t-elle le sac?</i> Cela veut
-dire en langage des halles: «A-t-elle de l'argent?»</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon fy, dit la mère, c'est moi qui l'ai, le sac!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mais, madame, si vous étiez veuve, on pourrait... Nous
-recauserons de cela!</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en donc, vieux <i>mufle!</i> cria la jeune fille avec un accent
-entièrement local qui tranchait sur ses phrases précédentes.</p>
-
-<p>Elle me fit l'effet de la blonde sorcière de <i>Faust,</i> qui, causant
-tendrement avec son valseur, laisse échapper de sa bouche une souris
-rouge.</p>
-
-<p>Nous tournâmes les talons, poursuivis d'imprécations railleuses, qui
-rappelaient d'une façon assez classique les colloques de Vadé.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit décidément de souper, dit mon compagnon. Voici Bordier,
-mais la salle est étroite. C'est le rendez-vous des fruitiers-orangers
-et des orangères. Il y a un autre Bordier qui fait le coin de la
-rue aux Ours, et qui est passable; puis le restaurant des Halles,
-fraîchement sculpté et doré, près de la rue de la R<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[p. 465]</a></span>eynie... Mais
-autant vaudrait la <i>Maison d'or.</i></p>
-
-<p>&mdash;En voilà d'autres, dis-je en tournant les yeux vers cette longue
-ligne de maisons régulières qui bordent la partie du marché consacré
-aux choux.</p>
-
-<p>&mdash;Y penses-tu? Ce sont les <i>charniers.</i> C'est là que des poëtes en
-habit de soie, épée et manchettes, venaient souper, au siècle dernier,
-les jours où leur manquaient les invitations du grand monde. Puis,
-après avoir consommé l'ordinaire de six sous, ils lisaient leurs vers
-par habitude aux rouliers, aux maraîchers et aux forts: «Jamais je n'ai
-eu tant de succès, disait Robbé, qu'auprès de ce public formé aux arts
-par les mains de la nature!»</p>
-
-<p>Les hôtes poétiques de ces caves voûtées s'étendaient, après
-souper, sur les bancs ou sur les tables, et il fallait, le lendemain
-matin, qu'ils se fissent poudrer à deux sous par quelque <i>merlan</i> en
-plein air, et repriser par les ravaudeuses, pour aller ensuite briller
-aux petits levers de madame de Luxembourg, de mademoiselle Hus ou de la
-comtesse de Beauharnais.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>XIV</h4>
-
-
-<h4>BARATTE</h4>
-
-
-<p>Ces temps sont passés. Les caves des charniers sont aujourd'hui
-restaurées, éclairées au gaz; la consommation y est propre, et il est
-défendu d'y dormir, soit sur les tables, soit dessous; mais que de
-choux dans cette rue!... La rue parallèle de la Ferronnerie en est
-également remplie, et le cloître voisin de Sainte-Opportune en présente
-de véritables montagnes. La carotte et le navet appartiennent au même
-département.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous des <i>frisés,</i> des <i>milans,</i> des <i>cabus,</i> mes petits
-amours? nous crie une marchande.</p>
-
-<p>En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous
-offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, et,
-au pied même de la fontaine de Pierre Lescot et de Jean Goujon sont
-installés, en plein vent, d'autres soupeurs plus modestes encore que
-ceux des charniers.</p>
-
-<p>Nous fermons l'oreille aux provocations, et nous nous dirigeons
-vers Baratte, en fendant la presse des marchandes d<span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[p. 466]</a></span>e fruits et de
-fleurs.&mdash;L'une crie:</p>
-
-<p>&mdash;Mes petits choux! Feurissez vos dames!</p>
-
-<p>Et, comme on ne vend à cette heure-là qu'en gros, il faudrait avoir
-beaucoup de dames <i>à fleurir</i> pour acheter de telles bottes de
-bouquets.&mdash;Une autre chante la chanson de son état.</p>
-
-<p>«Pommes de reinette et pommes d'api!&mdash;Calville, calville, calville
-rouge!&mdash;Calville rouge et calville gris!</p>
-
-<p>ȃtant en crique,&mdash;dans ma boutique,&mdash;- j' vis des inconnus qui m'
-dirent: «Mon p'tit cœur! venez me voir, vous aurez grand débit!</p>
-
-<p>»Nenni, messieurs!&mdash;je n' puis, d'ailleurs,&mdash;car il n' m' reste qu'un
-artichaut et trois petits choux-fleurs!»</p>
-
-<p>Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons enfin chez Baratte.
-Un individu en blouse, qui semblait avoir <i>son petit jeune homme</i> (être
-gris), roulait au même instant sur les bottes de fleurs, expulsé avec
-force, parce qu'il avait fait du bruit. Il s'apprête à dormir sur un
-amas de roses rouges, imaginant sans doute être le vieux Silène, et
-que les bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se
-jettent sur lui, et le voilà bien plutôt exposé au sort d'Orphée ...Un
-sergent de ville s'entremet et le conduit au poste de la halle aux
-cuirs, signalé de loin par une campanille et un cadran éclairé.</p>
-
-<p>La grande salle est un peu tumultueuse chez Baratte; mais il y a des
-salles particulières et des cabinets. Il ne faut pas se dissimuler
-que c'est là le restaurant des aristos. L'usage est d'y demander des
-huîtres d'Ostende avec un petit ragoût d'échalotes découpées dans du
-vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites huîtres.
-Ensuite, c'est la soupe à l'oignon, qui s'exécute admirablement à la
-Halle, et dans<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">[p. 467]</a></span> laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé.&mdash;Ajoutez
-à cela un perdreau ou quelque poisson qu'on obtient naturellement de
-première main, du bordeaux, un dessert de fruit premier choix, et vous
-conviendrez qu'on soupe fort bien à la Halle.&mdash;C'est une affaire de
-sept francs par personne environ.</p>
-
-<p>On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus
-beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent
-si convenablement; mais, je l'ai dit, ce sont de faux paysans et des
-millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros
-marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée sont des gens
-qui savent se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent
-un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs
-capitaux les maisons qui les font travailler.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>XV</h4>
-
-
-<h4>PAUL NIQUET</h4>
-
-
-<p>Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à
-l'établissement célèbre de Paul Niquet.&mdash;Il y a là évidemment moins de
-millionnaires que chez Baratte... Les murs, très-élevés et surmontés
-d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles
-humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit
-chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc
-opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où
-les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment
-aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire
-par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau
-très-utiles dans le cas d'une rixe violente.</p>
-
-<p>On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants,
-et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche
-hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux
-demandent grâce;&mdash;c'est du moins ce qui se passait autrefois.</p>
-
-<p>Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux
-chiffonnières pour se faire un parti dans l'<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">[p. 468]</a></span>établissement en cas de
-dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois.
-Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société.
-Vous avez conquis la faveur des dames.</p>
-
-<p>Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais bien que ça t'est défendu! répondit le garçon limonadier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, alors, un petit <i>verjus!</i> mon amour de Polyte! Tu es si
-gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore ... ce que
-j'ai été!</p>
-
-<p>Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains
-de verjus à l'eau-de-vie, que l'on ramassa aussitôt; les petits
-verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe: ils
-rebondissent, et la liqueur seule est perdue.</p>
-
-<p>&mdash;Un autre verjus! dit mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière;
-tu me <i>happelles</i> le p'tit <i>Ba'as</i> (Barras) qu'était si zentil, si
-zentil, avec ses cadenettes et son <i>zabot</i> d'Angueleterre... Ah!
-c'était z'un homme <i>aux oiseaux,</i> mon p'tit fy, aux oiseaux!... vrai!
-z'un bel homme comme toi!</p>
-
-<p>Après le second verjus, elle nous dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne savez pas, mes enfants, que j'ai été une des <i>merveilleuses</i>
-de ce temps-là... J'ai eu des bagues à mes doigts de pieds... Il y a
-des <i>mirlifiores</i> et des généraux qui se sont battus pour moi!</p>
-
-<p>&mdash;Tout ça, c'est la punition du bon Dieu! dit un voisin. Où est-ce
-qu'il est à présent, ton <i>phaéton</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Le bon Dieu! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c'est le
-diable!</p>
-
-<p>Un homme maigre, en habit noir râpé, qui donnait sur un banc, se leva
-en trébuchant:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">[p. 469]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si le bon Dieu, c'est le diable, alors c'est le diable qui est le bon
-Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux
-paralogisme, dit-il en se tournant vers nous... Comme ce peuple
-est ignorant! Ah! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma
-philosophie me console de tout ce que j'ai perdu.</p>
-
-<p>&mdash;Et un petit verre! dit mon compagnon.</p>
-
-<p>&mdash;J'accepte! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi
-humaine ...</p>
-
-<p>La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange; mon
-ami cependant prenait plaisir à la conversation du philosophe, et
-redoublait les petits verres pour l'entendre raisonner et déraisonner
-plus longtemps.</p>
-
-<p>Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne cherchais ici à
-daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient
-ces deux types du malheur et de l'abrutissement! Les hommes riches
-manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables
-lieux, dans ce vestibule du purgatoire, d'où il serait peut-être facile
-de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre les
-doigts sur ces plaies, sans prétendre à les fermer.</p>
-
-<p>Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises,
-indiennes ou thibétaines, n'accompliraient-ils pas dans de pareils
-lieux de dangereuses et sublimes missions?&mdash;Pourquoi le Seigneur
-vivait-il avec les païens et les publicains?</p>
-
-<p>Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte
-s'éclaire. Je m'élance de cet enfer au moment d'une arrestation, et je
-respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de
-la rue aux Fers.</p>
-
-<p>La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes
-dont l'aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des
-divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent
-leur tour pour recevoir leurs denrées d'après la mercuriale fixée.</p>
-
-<p>Je crois qu'il est temps de me diriger vers l'embarcadère de
-Strasbourg, emportant dans ma pensée le vain fantôme de cette nuit.</p>
-
-
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">[p. 470]</a></span></p>
-<h4>XVI</h4>
-
-<h4>MEAUX</h4>
-
-<p>Voilà, voilà, celui qui vient de l'enfer!</p>
-
-<p>Je m'appliquais ce vers en roulant le matin sur les rails du chemin
-de Strasbourg, et je me flattais ... et je n'avais pas encore pénétré
-jusqu'aux plus profondes <i>souricières;</i> je n'avais guère, au fond,
-rencontré que d'honnêtes travailleurs, des pauvres diables avinés, des
-malheureux sans asile... Là n'est pas encore le dernier abîme.</p>
-
-<p>L'air frais du matin, l'aspect des vertes campagnes, les bords riants
-de la Marne, Pantin à droite, d'abord,&mdash;le vrai Pantin,&mdash;Chelles
-à gauche, et plus tard Lagny, les longs rideaux de peupliers, les
-premiers coteaux abrités qui se dirigent vers la Champagne, tout cela
-me charmait et faisait rentrer le calme dans mes pensées.</p>
-
-<p>Malheureusement, un gros nuage noir se dessinait au fond de l'horizon,
-et, quand je descendis à Meaux, il pleuvait à verse. Je me réfugiai
-dans un café, où je fus frappé par l'aspect d'une énorme affiche rouge
-conçue en ces termes:</p>
-
-<p>
-PAR PERMISSION DE M. LE MAIRE. (de Meaux)<br />
-<br />
-MERVEILLE SURPRENANTE<br />
-<br />
-Tout ce que la nature offre de plus bizarre:<br />
-<br />
-UNE TRÈS-JOLIE FEMME<br />
-<br />
-Ayant pour chevelure une belle<br />
-<br />
-TOISON DI MÉRINOS<br />
-<br />
-Couleur marron.<span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">[p. 471]</a></span><br />
-</p>
-
-<p>«M. Montaldo, de passage en cette ville, a l'honneur d'exposer au
-public une rareté, un phénomène tellement extraordinaire, que
-Messieurs de la Faculté de médecine de Paris et de Montpellier n'ont pu
-encore le définir.</p>
-
-<p>CE PHÉNOMÈNE</p>
-
-<p>consiste en une jeune femme de dix-huit ans, native de Venise, qui,
-au lieu de chevelure, porte une magnifique toison en laine mérinos
-de Barbarie, couleur marron, d'une longueur d'environ cinquante-deux
-centimètres. Elle pousse comme les plantes, et on lui voit sur la tête
-des tiges qui supportent quatorze ou quinze branches.</p>
-
-<p>»Deux de ces tiges s'élèvent sur son front et forment des cornes.</p>
-
-<p>»Dans le cours de l'année, il tombe de sa toison, comme de celle des
-moutons qui ne sont pas tondus à temps, des fragments de laine.</p>
-
-<p>»Cette personne est très-avenante, ses yeux sont expressifs, elle a la
-peau très-blanche; elle a excité dans les grandes villes l'admiration
-de ceux qui l'ont vue, et, dans son séjour à Londres, en 1843, Sa
-Majesté la reine, à qui elle a été présentée, a témoigné sa surprise en
-disant que jamais la nature ne s'était montrée si bizarre.</p>
-
-<p>»Les spectateurs pourront s'assurer de la vérité au tact de la laine,
-comme à l'élasticité, à l'odorat, etc., etc.</p>
-
-<p>»Visible tous les jours jusqu'à dimanche 5 courant.</p>
-
-<p>»Plusieurs morceaux d'opéra seront exécutés par un artiste distingué.</p>
-
-<p>»Des danses de caractère, espagnoles et italiennes, par des artistes
-pensionnés.</p>
-
-<p>»Prix d'entrée: 25 centimes.&mdash;Enfants et militaires: 10 centimes.»</p>
-
-<p>A défaut d'autre spectacle, je voulus vérifier par moi-même les
-merveilles de cette affiche, et je ne sortis de la représentation
-qu'après minuit.</p>
-
-<p>J'ose à peine analyser maintenant les sensations étranges du sommeil
-qui succéda à cette soirée. Mon esprit, surexcité sans doute par les
-souvenirs de la nuit précédente, et un peu par l'aspect du pont des
-Arches, qu'il fallut traverser pour me rendre à l'hôtel, imagina le
-rêve suivant, dont le souvenir m'est fidèlement resté.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">[p. 472]</a></span></p>
-<p>XVII</p>
-
-<p>CAPHARNAUM</p>
-
-<p>Des corridors, des corridors sans fin! Des escaliers, des escaliers où
-l'on monte, où l'on descend, où l'on remonte, et dont le bas trempe
-toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d'immenses
-arches de pont ... à travers des charpentes inextricables! Monter,
-descendre, ou parcourir les corridors, et cela, pendant plusieurs
-éternités... Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes
-fautes?</p>
-
-<p>J'aimerais mieux vivre!</p>
-
-<p>Au contraire, voilà qu'on me brise la tête à grands coups de marteau:
-qu'est-ce que cela veut dire?</p>
-
-<p>Je rêvais à des queues de billard ... à des petits verres <i>de verjus</i>
-...</p>
-
-<p>«Monsieur et marne le maire est-il content?»</p>
-
-<p>Bon! je confonds à présent Bilboquet avec Macaire. Mais ce n'est pas
-une raison pour qu'on me casse la tête avec des foulons.</p>
-
-<p>«Brûler n'est pas répondre!»</p>
-
-<p>Serait-ce pour avoir embrassé la femme à cornes, ou pour avoir promené
-mes doigts dans sa chevelure de mérinos?</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que c'est donc que ce cynisme!» dirait Macaire.</p>
-
-<p>Mais Desbarreaux le cartésien répondrait à la Providence:</p>
-
-<p>«Voilà bien du tapage pour ... bien peu de chose.»</p>
-
-
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">[p. 473]</a></span></p>
-<h4>XVIII</h4>
-
-<h4>CHŒUR DES GNOMES<a name="NoteRef_1_41" id="NoteRef_1_41"></a><a href="#Note_1_41" class="fnanchor">[1]</a></h4>
-
-<p>Les petits gnomes chantent ainsi:</p>
-
-<p>«Profitons de son sommeil!&mdash;Il a eu bien tort de régaler le
-saltimbanque, et d'absorber tant de bière de Mars en octobre,&mdash;à ce
-même café&mdash;de <i>Mars,</i> avec accompagnement de cigares, de cigarettes, de
-clarinette et de basson.</p>
-
-<p>»Travaillons, frères,&mdash;jusqu'au point du jour, jusqu'au chant du
-coq,&mdash;jusqu'à l'heure où part la voiture de Dammartin,&mdash;et qu'il puisse
-entendre la sonnerie de la vieille cathédrale où repose L'AIGLE DE
-MEAUX.</p>
-
-<p>»Décidément, la femme mérinos lui travaille l'esprit,&mdash;non moins que
-la bière de Mars et les foulons du pont des Arches;&mdash;cependant,
-les cornes de cette femme ne sont pas telles que l'avait dit le
-saltimbanque:&mdash;notre Parisien est encore jeune... Il ne s'est pas assez
-méfié du <i>boniment.</i></p>
-
-<p>»Travaillons, frères, travaillons pendant qu'il dort.&mdash;Commençons
-par lui dévisser la tête, puis, à petits coups de marteau,&mdash;oui, de
-marteau,&mdash;nous descellerons les parois de ce crâne philosophique&mdash;et
-biscornu!</p>
-
-<p>»Pourvu qu'il n'aille pas se loger dans une des cases de son
-cerveau&mdash;l'idée d'épouser la femme à la chevelure de mérinos!
-Nettoyons d'abord le sinciput et l'occiput;&mdash;que le sang circule plus
-clair à travers les centres nerveux qui s'épanouissent au-dessus des
-vertèbres.</p>
-
-<p>»Le <i>moi</i> et le <i>non-moi</i> de Fichte se livrent un terrible combat dans
-cet esprit plein d'objectivité.&mdash;Si seulement il n'avait pas arrosé la
-bière de Mars&mdash;de quelques tournées de punch offert à ces dames!...
-L'Espagnole était presque aussi séduisante que la Vénitienne; mais elle
-avait de faux mollets,&mdash;et sa cachucha parassait due aux leçons de
-Mabille.</p>
-
-<p>»Travaillons, frères, travaillons;&mdash;la boîte osseuse se nettoie.&mdash;Le
-compartiment de la mémoire embrasse déjà une certaine série de
-faits.&mdash;La causalité,&mdash;oui, la causalité,&mdash;le ramènera au sentiment de
-sa subjectivité.&mdash;Prenons garde seulement qu'il ne s'éveille avant que
-notre tâche soit finie.</p>
-
-<p>»Le malheureux se réveillerait pour mourir d'un coup de sang, que la
-Faculté qualifierait d'épanc<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">[p. 474]</a></span>hement au cerveau,&mdash;et c'est nous qu'on
-accuserait <i>là-haut.&mdash;</i>Dieux immortels! il fait un mouvement; il
-respire avec peine.&mdash;Raffermissons la boîte osseuse avec un dernier
-coup de foulon,&mdash;oui, de foulon.&mdash;Le coq chante,&mdash;l'heure sonne... Il
-en est quitte pour un mal de tête... <i>Il le fallait!</i>»</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_41" id="Note_1_41"></a><a href="#NoteRef_1_41"><span class="label">[1]</span></a> Ceci est un chapitre dans le goût allemand. Les <i>gnomes</i>
-sont de petits êtres appartenant à la classe des esprits de la terre,
-qui sont attachés au service de l'homme, ou du moins que leur sympathie
-conduit parfois à lui être utile. (Voir les légendes recueillies par
-Simmek.)</p></div>
-
-
-<hr />
-<h4>XIX</h4>
-
-<h4>JE M'ÉVEILLE</h4>
-
-<p>Décidément, ce rêve est trop extravagant ... même pour moi! Il vaut
-mieux se réveiller tout à fait.&mdash;Ces petits drôles! qui me démontaient
-la tête, et qui se permettaient après de rajuster les morceaux du
-crâne avec de grands coups de leurs petits marteaux!&mdash;Tiens, un coq
-qui chante!... Je suis donc à la campagne? C'est peut-être le coq de
-Lucien: ἀλεκτρυών.&mdash;Oh! souvenirs classiques, que vous êtes loin de
-moi!</p>
-
-<p>Cinq heures sonnent,&mdash;où suis-je?&mdash;Ce n'est pas là ma chambre...
-Ah! je m'en souviens,&mdash;je me suis endormi hier à la <i>Sirène,</i> tenue
-par le Vallois,&mdash;<i>dans la bonne ville de Meaux</i> (Meaux en Brie,
-Seine-et-Marne).</p>
-
-<p> mes hommages à monsieur et à mame le
-maire!&mdash;C'est la faute de Bilboquet (<i>Faisant sa toilette</i>):</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Air des <i>Prétendus.</i><br />
-<br />
-Allons présenter&mdash;hum!&mdash;présenter notre hommage<br />
-<span style="margin-left: 4em;">A la fille de la maison!... (<i>Bis.</i>)</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Oui, j'en conviens, elle a raison,</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Oui, oui, la friponne a raison!</span><br />
-Allons présenter, etc.<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">[p. 475]</a></span><br />
-</p>
-
-<p>Tiens, le mal de tête s'en va... Oui, mais la voiture est partie.
-Restons, et tirons-nous de cet affreux mélange de comédie,&mdash;de rêve&mdash;et
-de réalité.</p>
-
-<p>Pascal a dit:</p>
-
-<p>«Les hommes sont fous, si nécessairement fous, que ce serait être fou
-par une autre sorte que de n'être pas fou.» La Rochefoucauld a ajouté:</p>
-
-<p>«C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.» Ces maximes
-sont consolantes.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>XX</h4>
-
-
-<h4>RÉFLEXIONS</h4>
-
-
-<p>Recomposons nos souvenirs.</p>
-
-<p>Je suis majeur et vacciné; mes qualités physiques importent peu pour
-le moment. Ma position sociale est supérieure à celle du saltimbanque
-d'hier au soir; et décidément, sa Vénitienne n'aura pas ma main.</p>
-
-<p>Un sentiment de soif me travaille.</p>
-
-<p>Retourner au café de <i>Mars</i> à cette heure, ce serait vouloir marcher
-sur les fusées d'un feu d'artifice éteint.</p>
-
-<p>D'ailleurs, personne n'y peut être levé encore. Allons errer sur les
-bords de la Marne et le long de ces terribles moulins à eau dont le
-souvenir a troublé mon sommeil.</p>
-
-<p>Ces moulins, écaillés d'ardoises, si sombres et si bruyants au clair
-de lune, doivent être pleins de charmes aux rayons du soleil levant.</p>
-
-<p>Je viens <span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">[p. 476]</a></span>de réveiller les garçons du café du <i>Commerce.</i> Une légion
-de chats s'échappe de la grande salle de billard, et va se jouer sur
-la terrasse parmi les thuyas, les orangers et les balsamines roses et
-blanches.&mdash;Les voilà qui grimpent comme des singes le long des berceaux
-de treillage revêtus de lierre.</p>
-
-<p>O nature, je te salue!</p>
-
-<p>Et, quoique ami des chats, je caresse aussi ce chien à longs poils gris
-qui s'étire péniblement. Il n'est pas muselé.&mdash;N'importe; la chasse est
-ouverte.</p>
-
-<p>Qu'il est doux pour un cœur sensible <i>de voir lever l'aurore</i> sur la
-Marne, à quarante kilomètres de Paris!</p>
-
-<p>Là-bas, sur le même bord, au delà des moulins, est un autre café
-non moins pittoresque, qui s'intitule café de l'<i>Hôtel-de-ville</i>
-(sous-préfecture). Le maire de Meaux, qui habite tout près, doit, en
-se levant, y reposer ses yeux sur les allées d'ormeaux et sur les
-berceaux d'un vert glauque qui garnissent la terrasse. On admire là une
-statue en terre cuite de la Camargo, grandeur naturelle, dont il faut
-regretter les bras cassés. Ses jambes sont effilées comme celles de
-l'Espagnole d'hier&mdash;et des Espagnoles de l'Opéra.</p>
-
-<p>Elle préside à un jeu de boules.</p>
-
-<p>J'ai demandé de l'encre au garçon. Quant au café, il n'est pas encore
-fait. Les tables sont couvertes de tabourets; j'en dérange deux; et je
-me recueille en prenant possession d'un petit chat blanc qui a les yeux
-verts.</p>
-
-<p>On commence à passer sur le pont; j'y compte huit arches. La Marne
-est <i>marneuse</i> naturellement; mais elle revêt maintenant des teintes
-plombées que rident parfois les courants qui sortent des moulins, ou
-plus loin les jeux folâtres des hirondelles.</p>
-
-<p>Est-ce qu'il pleuvra ce soir?</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">[p. 477]</a></span></p>
-<p>Quelquefois, un poisson fait un soubresaut qui ressemble, ma foi, à
-la cachucha éperdue de cette demoiselle bronzée que je n'oserais
-qualifier de dame sans plus d'informations.</p>
-
-<p>Il y a en face de moi, sur l'autre bord, des sorbiers à grains de
-corail du plus bel effet: sorbier des oiseaux,&mdash;<i>aviaria.</i>&mdash;J'ai
-appris cela quand je me destinais à la position de bachelier dans
-l'Université de Paris.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>XXI</h4>
-
-
-<h4>LA FEMME MÉRINOS</h4>
-
-
-<p>Je m'arrête. Le métier de <i>réaliste</i> est trop dur à faire. La lecture
-d'un article de Charles Dickens est pourtant la source de ces
-divagations!... Une voix grave me rappelle à moi-même.</p>
-
-<p>Je viens de tirer de dessous plusieurs journaux parisiens et <i>marnais</i>
-un certain feuilleton d'où l'anathème s'exhale avec raison sur les
-imaginations bizarres qui constituent aujourd'hui l'<i>école du vrai.</i></p>
-
-<p>Le même mouvement a existé après 1830, après 1794, après 1716 et après
-bien d'autres dates antérieures. Les esprits, fatigués des conventions
-politiques ou romanesques, voulaient du <i>vrai</i> à tout prix.</p>
-
-<p>Or, le vrai, c'est le faux, du moins en art et en poésie. Quoi de plus
-faux que l'<i>Iliade,</i> que l'<i>Énéide,</i> que la <i>Jérusalem délivrée,</i> que
-la <i>Henriade</i>? que les tragédies, que les romans?...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, moi, dit le critique, j'aime ce faux. Est-ce que cela
-m'amuse, que vous me racontiez votre vie pas à pas, que vous analysiez
-vos rêves, vos impressions, vos sensations?... Que m'importe que
-vous ayez couché à la <i>Sirène,</i> chez le Vallois? Je présume que cela
-n'est pas vrai, ou bien que cela est arrangé. Vous me direz d'aller y
-voir... Je n'ai pas besoin de me rendre à Meaux! Du reste, les mêmes
-choses m'arriveraient, que je n'aurais pas l'aplomb d'en entretenir le
-public. Et d'abord est-ce que l'on croit à cette femme aux cheveux de
-mérinos?</p>
-
-<p>Je suis forcé d'y croire; et plus sûrement encore que par les promesses
-de l'affiche. L'affiche <i>existe,</i> mais la femme pourrait ne pas
-exister... Eh bien, le saltimbanque n'avait rien écrit que de véritable.</p>
-
-<p>La représentation a commencé à l'heure <span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">[p. 478]</a></span>dite. Un homme assez replet,
-mais encore vert, est entré en costume de Figaro. Les tables étaient
-garnies en partie par le peuple de Meaux, en partie par les cuirassiers
-du 6<sup>e</sup>.</p>
-
-<p>M. Montaldo&mdash;car c'était lui&mdash;a dit avec modestie:</p>
-
-<p>&mdash;Signori, ze vais vi faire entendre le grand aria di <i>Figaro.</i> Il
-commence.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Tra de ra la, de ra la, de ra la, ah!...</i></p>
-
-<p>Sa voix, un peu usée, mais encore agréable, était accompagnée d'un
-basson.</p>
-
-<p>Quand il arriva au vers: <i>Largo al fattotum délia cita!</i> je crus devoir
-me permettre une observation. Il prononçait <i>cita.</i> Je dis tout haut:
-<i>Tchita!</i> ce qui étonna un peu les cuirassiers et le peuple de Meaux.
-Le chanteur me fit un signe d'assentiment, et, quand il arriva à cet
-autre vers: «Figaro-<i>ci</i>, Figaro-là ...» il eut soin de prononcer
-<i>tchi.</i>&mdash;J'étais flatté de cette attention.</p>
-
-<p>Mais, en faisant sa quête, il vint à moi et me dit (je ne donne pas ici
-la phrase patoisée):</p>
-
-<p>&mdash;On est heureux de rencontrer des amateurs instruits... Ma ze souis
-de Tourino, et, à Tourino, nous prononçons <i>ci.</i> Vous aurez entendu le
-<i>tchi</i> à Rome ou à Naples?</p>
-
-<p>&mdash;Effectivement!... Et votre Vénitienne?</p>
-
-<p>&mdash;Elle va paraître à neuf heures. En attendant, je vais danser une
-cachucha avec cette jeune personne que j'ai l'honneur de vous présenter.</p>
-
-<p>La cachucha n'était pas mal, mais exécutée dans un goût un peu
-classique... Enfin, la femme aux cheveux de mérinos parut dans toute
-sa splendeur. C'étaient effectivement des cheveux de mérinos. Deux
-touffes, placées sur le front, se dressaient en cornes.&mdash;Elle aurait
-pu se faire faire un châle de cette abondante chevelure. Que de mar<span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">[p. 479]</a></span>is
-seraient heureux de trouver dans les cheveux de leurs femmes cette
-<i>matière première</i> qui réduirait le prix de leurs vêtements à la simple
-main-d'œuvre!</p>
-
-<p>La figure était pâle et régulière. Elle rappelait le type des vierges
-de Carlo Dolci. Je dis à la jeune femme:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Sete voi Veneziana?</i></p>
-
-<p>Elle me répondit:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Signor, si.</i></p>
-
-<p>Si elle avait dit: <i>Si, signor,</i> je l'aurais soupçonnée Piémontaise
-ou Savoyarde; mais, évidemment, c'est une Vénitienne des montagnes
-qui confinent au Tyrol. Les doigts sont effilés, les pieds petits,
-les attaches fines; elle a les yeux presque rouges et la douceur
-d'un mouton; sa voix même semble un bêlement accentué. Les cheveux,
-si l'on peut appeler cela des cheveux, résisteraient à tous les
-efforts du peigne. C'est un amas de cordelettes comme celles que se
-font les Nubiennes en les imprégnant de beurre. Toutefois, sa peau
-étant d'un blanc mat irrécusable et sa chevelure d'un <i>marron</i> assez
-clair (voir l'affiche), je pense qu'il y a eu croisement; un nègre,
-Othello peut-être, se sera allié au type vénitien, et, après plusieurs
-générations, ce produit local se sera révélé.</p>
-
-<p>Quant à l'Espagnole, elle est évidemment originaire de Savoie ou
-d'Auvergne, ainsi que M. Montaldo.</p>
-
-<p>Mon récit est terminé. «Le vrai est ce qu'il peut,» comme disait M.
-Dufougeray. J'aurais pu raconter l'histoire de la Vénitienne, de M.
-Montaldo, de l'Espagnole, et même du basson. Je pourrais supposer que
-je me suis épris de l'une ou de l'autre de ces deux femmes, et que
-la rivalité du saltimbanque ou du basson m'a conduit aux aventures
-les plus extraordinaires.&mdash;Mais la vérité, c'est qu'il n'en est rien.
-L'Espagnole avait, comme je l'ai dit, les jambes maigres; la femme
-mérinos ne m'intéressait qu'à travers une atmosphère de fumée de tabac
-et une consommation de bière qui me rappelait l'Allemagne.&mdash;Laissons
-ce phénomène à ses habitudes et à ses attachements probables.</p>
-
-<p>Je soupçonne le basson, jeune homme assez fluet, noir de chevelure, de
-ne pas lui être indifférent.</p>
-
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">[p. 480]</a></span></p>
-<h4>XXII</h4>
-
-<h4>ITINÉRAIRE</h4>
-
-
-<p>Je n'ai pas encore expliqué au lecteur le motif véritable de mon voyage
-à Meaux... Il convient d'avouer que je n'ai rien à faire dans ce pays;
-mais, comme le public français veut toujours savoir les raisons de
-tout, il est temps d'indiquer ce point.</p>
-
-<p>Un de mes amis,&mdash;un limonadier de Creil,&mdash;ancien <i>hercule</i> retiré, et
-se livrant à la chasse dans ses moments perdus, m'avait invité, ces
-jours derniers, à une chasse à la loutre sur les bords de l'Oise:</p>
-
-<p>Il était très-simple de me rendre à Creil par le Nord; mais le chemin
-du Nord est un chemin tortu, bossu, qui fait un coude considérable
-avant de parvenir à Creil, où se trouve le confluent du railway de
-Lille et de celui de Saint-Quentin. De sorte que je m'étais dit:</p>
-
-<p>-En prenant par Meaux, je rencontrerai l'omnibus de Dammartin; je
-traverserai à pied les bois d'Ermenonville, et, suivant les bords de la
-Nonette, je parviendrai, après trois heures de marche, à Senlis, où je
-rencontrerai l'omnibus de Creil. De là, j'aurai le plaisir de revenir à
-Paris par <i>le plus long,</i> c'est-à-dire par le chemin de fer du Nord.</p>
-
-<p>En conséquence, ayant manqué la voiture de Dammartin, il s'agissait
-de trouver une autre correspondance.&mdash;Le système des chemins de
-fer a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté
-immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de
-communications directes; il faut faire dix lieues à droite ou
-dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen
-des correspondances, qui mettent encore deux ou trois heures à vous
-transporter dans des pays où l'on arrivait autrefois en quatre heures.</p>
-
-<p>La spirale célèbre que traça en l'air le bâton du caporal Trûn n'était
-pas plus capricieuse que le chemin qu'il faut faire, soit d'un côté,
-soit de l'autre.</p>
-
-<p>On m'a dit à Meaux:</p>
-
-<p>&mdash;La voiture de Nanteuil-le-Haudouin vous mettra à une lieue
-d'Ermenonville, et, dès lors, vous n'avez plus qu'à marcher.</p>
-
-<p>A mesure que je m'éloignais de Meaux, le souvenir de la femme m<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">[p. 481]</a></span>érinos
-et de l'Espagnole s'évanouissait dans les brumes de l'horizon. Enlever
-l'une au basson, ou l'autre au ténor chorégraphe, eût été un procédé
-plein de petitesse, en cas de réussite, attendu qu'ils avaient été
-polis et charmants;&mdash;une tentative vaine m'aurait couvert de confusion.
-N'y pensons plus.</p>
-
-<p>Nous arrivons à Nanteuil par un temps abominable; il devient impossible
-de traverser les bois. Quant à prendre des voitures à volonté, je
-connais trop les chemins vicinaux du pays pour m'y risquer.</p>
-
-<p>Nanteuil est un bourg montueux qui n'a jamais eu de remarquable que son
-château désormais disparu. Je m'informe à l'hôtel des moyens de sortir
-d'un pareil lieu; et l'on me répond:</p>
-
-<p>&mdash;Prenez la voiture de Crespy en Valois, qui passe à deux heures;
-cela vous fera faire un détour, mais vous trouverez ce soir une autre
-voiture qui vous conduira sur les bords de l'Oise.</p>
-
-<p>Dix lieues encore pour voir une pêche à la loutre. Il était si simple
-de rester à Meaux, dans l'aimable compagnie du saltimbanque, de la
-Vénitienne et de l'Espagnole!...</p>
-
-
-
-<hr />
-<h4>XXIII</h4>
-
-<h4>CRESPY EN VALOIS</h4>
-
-<p>Trois heures plus tard, nous arrivons à Crespy. Les portes de la
-ville sont monumentales et surmontées de trophées dans le goût du
-<span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle. Le clocher de la cathédrale est élancé, taillé
-à six pans et découpé à jour comme celui de la vieille église de
-Soissons.</p>
-
-<p>Il s'agissait d'attendre jusqu'à huit heures la voiture de
-correspondance. L'après-dînée, le temps s'est éclairci. J'ai admiré les
-environs assez pittoresques de la vieille cité valoise, et la vaste
-place du marché que l'on y crée en ce moment. Les constructions sont
-dans le goût de celles de Meaux. Ce n'est plus parisien, et ce n'est
-pas encore flamand. On construisait une église dans un quartier signalé
-par un assez grand nombre de maisons bourgeoises.&mdash;U<span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">[p. 482]</a></span>n dernier rayon
-de soleil, qui teignait de rose la face de l'ancienne cathédrale, m'a
-fait revenir dans le quartier opposé. Il ne reste malheureusement que
-le chevet. La tour et les ornements du portail m'ont paru remonter
-au xiv<sup>e</sup> siècle.&mdash;J'ai demandé à des voisins pourquoi l'on
-s'occupait de construire une église moderne, au lieu de restaurer un si
-beau monument.</p>
-
-<p>&mdash;C'est, m'a-t-on dit, parce que les bourgeois ont principalement leurs
-maisons dans l'autre quartier, et cela les dérangerait trop de venir à
-l'ancienne église... Au contraire, l'autre sera sous leur main.</p>
-
-<p>&mdash;C'est, en effet, dis-je, bien plus commode d'avoir une église à sa
-porte; mais les vieux chrétiens n'auraient pas regardé à deux cents
-pas de plus pour se rendre à une vieille et splendide basilique.
-Aujourd'hui, tout est changé, c'est le bon Dieu qui est obligé de se
-rapprocher des paroissiens!...</p>
-
-
-
-<hr />
-<h4>XXIV</h4>
-
-<h4>EN PRISON</h4>
-
-<p>Certes, je n'avais rien dit d'inconvenant ni de monstrueux. Aussi, la
-nuit arrivant, je crus bon de me diriger vers le bureau des voitures.
-Il fallait encore attendre une demi-heure.&mdash;J'ai demandé à souper pour
-passer le temps.</p>
-
-<p>Je finissais une excellente soupe, et je me tournais pour demander
-autre chose, lorsque j'aperçus un gendarme qui me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vos papiers?</p>
-
-<p>J'interroge ma poche avec dignité... Le passe-port était resté à Meaux,
-où on me l'avait demandé à l'hôtel pour m'inscrire; et j'avais oublié
-de le reprendre le lendemain matin. La jolie servante à laquelle
-j'avais payé mon compte n'y avait pas pensé plus que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit le gendarme, vous allez me suivre chez M. le maire.</p>
-
-<p>Le maire! Encore si c'était le maire de Meaux! Mais c'est le maire de
-Crespy! L'autre eût certainement été plus indulgent.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">[p. 483]</a></span></p>
-<p>&mdash;D'où venez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;De Meaux.</p>
-
-<p>&mdash;Où allez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;A Creil.</p>
-
-<p>&mdash;Dans quel but?</p>
-
-<p>&mdash;Dans le but de faire une chasse à la loutre.</p>
-
-<p>&mdash;Et pas de papiers, à ce que dit le gendarme?</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai oubliés à Meaux.</p>
-
-<p>Je sentais moi-même que ces réponses n'avaient rien de satisfaisant;
-aussi le maire me dit-il paternellement:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vous êtes en état d'arrestation!</p>
-
-<p>&mdash;Et où coucherai-je?</p>
-
-<p>&mdash;A la prison.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! mais je crains de ne pas être bien couché.</p>
-
-<p>&mdash;C'est voire affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Et si je payais un ou deux gendarmes pour me garder à l'hôtel?...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas l'usage.</p>
-
-<p>&mdash;Cela se faisait au <span style="font-size: 0.8em;">XVIII<sup>e</sup></span> siècle.</p>
-
-<p>&mdash;Plus aujourd'hui.</p>
-
-<p>Je suivis le gendarme assez mélancoliquement.</p>
-
-<p>La prison de Crespy est ancienne. Je pense même que le caveau dans
-lequel on m'a introduit date du temps des croisades; il a été
-soigneusement recrépi avec du béton romain.</p>
-
-<p>J'ai été fâché de ce luxe; j'aurais aimé à élever des rats ou à
-apprivoiser des araignées.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">[p. 484]</a></span></p>
-<p>&mdash;Est-ce que c'est humide? dis-je au geôlier.</p>
-
-<p>&mdash;Très-sec, au contraire. Aucun de ces <i>messieurs</i> ne s'en est plaint
-depuis les restaurations. Ma femme va vous faire un lit.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, je suis Parisien: je le voudrais très-doux.</p>
-
-<p>&mdash;On vous mettra deux lits de plume.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je ne pourrais pas finir de souper? Le gendarme m'a
-interrompu après le potage.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'avons rien. Mais, demain, j'irai vous chercher ce que vous
-voudrez; maintenant, tout le monde est couché à Crespy.</p>
-
-<p>&mdash;A huit heures et demie!</p>
-
-<p>-Il en est neuf.</p>
-
-<p>La femme du geôlier avait établi un lit de sangle dans le caveau,
-comprenant sans doute que je payerais bien la pistole. Outre les lits
-de plume, il y avait un édredon. J'étais dans les plumes de tous côtés.</p>
-
-
-
-<hr />
-<h4>XXV</h4>
-
-<h4>AUTRE RÊVE</h4>
-
-<p>J'eus à peine deux heures d'un sommeil tourmenté; je ne revis pas les
-petits gnomes bienfaisants; ces êtres panthéistes, éclos sur le sol
-germain, m'avaient totalement abandonné. En revanche, je comparaissais
-devant un tribunal, qui se dessinait au fond d'une ombre épaisse,
-imprégnée au bas d'une poussière scolastique.</p>
-
-<p>Le président avait un faux air de M. Nisard; les deux assesseurs
-ressemblaient à M. Cousin et à M. Guizot, mes anciens maîtres. Je
-ne passais plus comme autrefois devant eux mon examen en Sorbonne.
-J'allais subir une condamnation capitale.</p>
-
-<p>Sur une table étaient étendus plusieurs numéros de <i>Magazines</i> anglais
-et américains, et une foule de livraisons illustrées à <i>jour</i> et à <i>six
-pence,</i> où apparaissaient vaguement les noms d'Edgar Poe, de Dickens,
-d'Ainsworth, etc., et trois figures pâles et maigres se dressaient à
-droite du tribunal, drapées de thèses en latin imprimées sur satin,
-où je crus distinguer ces noms: <i>Sapientia, Ethica, Grammatica.&mdash;</i>Les
-trois spectres accusateurs me jetaient ces mots méprisants:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">[p. 485]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;<i>Fantaisiste! réaliste!! essayste!!!</i></p>
-
-<p>Je saisis quelques phrases de l'accusation formulée à l'aide d'un
-organe qui semblait être celui de M. Patin:</p>
-
-<p>-Du <i>réalisme</i> au crime, il n'y a qu'un pas; car le crime est
-essentiellement réaliste. Le <i>fantaisisme</i> conduit tout droit à
-l'adoration des monstres. L'<i>essaysme</i> amène ce faux esprit à
-pourrir sur la paille humide des cachots. On commence par visiter
-Paul Niquet,&mdash;on en vient à adorer une femme à cornes et à chevelure
-de mérinos,&mdash;on finit par se faire arrêter à Crespy pour cause de
-vagabondage et de troubadourisme exagéré!...</p>
-
-<p>J'essayai de répondre: j'invoquai Lucien, Rabelais, Érasme et autres
-fantaisistes classiques.&mdash;Je sentis alors que je devenais prétentieux.</p>
-
-<p>Alors, je m'écriai en pleurant:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Confiteor! plangior! juro!...</i>&mdash;Je jure de renoncer à ces œuvres
-maudites par la Sorbonne et par l'Institut: je n'écrirai plus que de
-l'histoire, de la philosophie, de la philologie et de la statistique...
-On semble en douter?... Eh bien, je ferai des romans vertueux et
-champêtres, je viserai aux prix de poésie, de morale; je ferai des
-livres contre l'esclavage et pour les enfants, des poëmes didactiques,
-des tragédies!&mdash;des tragédies!... Je vais même en réciter une que j'ai
-écrite en seconde, et dont le souvenir me revient ...</p>
-
-<p>Les fantômes disparurent en jetant des cris plaintifs.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>XXVI</h4>
-
-
-<h4>MORALITÉ</h4>
-
-
-<p>Nuit profonde! où suis-je? Au cachot!</p>
-
-<p>Imprudent! voilà pourtant où t'a conduit la lecture de l'article
-anglais intitulé <i>la Clef de la rue ...</i> T<span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">[p. 486]</a></span>âche maintenant de découvrir
-la clef des champs!</p>
-
-<p>La serrure a grincé, les barres ont résonné. Le geôlier m'a demandé si
-j'avais bien dormi:</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien! très-bien!</p>
-
-<p>Il faut être poli.</p>
-
-<p>&mdash;Comment sort-on d'ici?</p>
-
-<p>&mdash;On écrira à Paris, et, si les renseignements sont favorables, au bout
-de trois ou quatre jours ...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je pourrais causer avec un gendarme?</p>
-
-<p>&mdash;Le vôtre viendra tout à l'heure.</p>
-
-<p>Le gendarme, quand il entra, me parut un dieu. Il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez de la chance.</p>
-
-<p>&mdash;En quoi?</p>
-
-<p>&mdash;C'est aujourd'hui jour de <i>correspondance</i> avec Senlis, vous pourrez
-paraître devant le substitut. Allons, levez-vous.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment va-t-on à Senlis?</p>
-
-<p>&mdash;A pied; cinq lieues, ce n'est rien.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais s'il pleut ..., entre deux gendarmes, sur des routes
-détrempées.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez prendre une voiture.</p>
-
-<p>Il m'a bien fallu prendre une voiture. Une petite affaire de onze
-francs; deux francs à la pistole;&mdash;en tout, treize.&mdash;O fatalité!</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">[p. 487]</a></span></p>
-<p>Du reste, les deux gendarmes étaient très-aimables, et je me suis mis
-fort bien avec eux sur la route en leur racontant les combats qui
-avaient eu lieu dans ce pays du temps de la Ligue. En arrivant en vue
-de la tour de Montépilloy, mon récit devint pathétique, je peignis la
-bataille, j'énumerai les escadrons de gens d'armes qui reposaient sous
-les sillons;&mdash;ils s'arrêtèrent cinq minutes à contempler la tour, et je
-leur expliquai ce que c'était qu'un château fort de ce temps-là.</p>
-
-<p>Histoire! archéologie! philosophie! Vous êtes donc bonnes à quelque
-chose.</p>
-
-<p>Il fallut monter à pied au village de Montépilloy, situé dans un
-bouquet de bois. Là, mes deux braves gendarmes de Crespy m'ont remis
-aux mains de ceux de Senlis, et leur ont dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il a pour <i>deux jours de pain</i> dans le coffre de la voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez déjeuner? m'a-t-on dit avec bienveillance.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, je suis comme les Anglais, je mange très-peu de pain.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! l'on s'y fait.</p>
-
-<p>Les nouveaux gendarmes semblaient moins aimables que les autres. L'un
-d'eux me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons encore une petite formalité à remplir.</p>
-
-<p>Il m'attacha des chaînes comme à un héros de l'Ambigu, et ferma les
-fers avec deux cadenas.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, dis-je, pourquoi ne m'a-t-on mis des fers qu'ici?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que les gendarmes étaient avec vous dans la voiture, et que
-nous, nous sommes à cheval.</p>
-
-<p>Arrivés à Senlis, nous allâmes chez le substitut, et, étant connu dans
-la ville, je fus relâché tout de suite. L'un des gendarmes m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Cela vous apprrendra à oublier votrre passe-porrt une autrre fois
-quand vous sorrtirrez de votrre déparrtement.</p>
-
-<p>Avis au lecteur.&mdash;J'étais dans mon tort... Le sub<span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">[p. 488]</a></span>stitut a été fort
-poli, ainsi que tout le monde. Je ne trouve de trop que le cachot et
-les fers. Ceci n'est pas une critique de ce qui se passe aujourd'hui.
-Cela s'est toujours fait ainsi. Je ne raconte cette aventure que pour
-demander que, comme pour d'autres choses, on tente un progrès sur ce
-point.&mdash;Si je n'avais pas parcouru la moitié du monde, et vécu avec les
-Arabes, les Grecs, les Persans, dans les khans des caravansérails et
-sous les tentes, j'aurais eu peut-être un sommeil plus troublé encore,
-et un réveil plus triste, pendant ce simple épisode d'un voyage de
-Meaux à Œil.</p>
-
-<p>Il est inutile de dire que je suis arrivé trop tard pour la chasse à
-la loutre. Mon ami le limonadier, après sa chasse, était parti pour
-Clermont afin d'assister à un enterrement. Sa femme m'a montré la
-loutre empaillée, et complétant une collection de bêtes et d'oiseaux du
-Valois, qu'il espère vendre à quelque Anglais.</p>
-
-<p>Voilà l'histoire fidèle de trois nuits d'octobre, qui m'ont corrigé des
-excès d'un réalisme trop absolu;&mdash;j'ai du moins tout lieu de l'espérer.</p>
-
-
-
-<hr />
-<h3><a name="PROMENADES_ET_SOUVENIRS" id="PROMENADES_ET_SOUVENIRS">PROMENADES ET SOUVENIRS</a></h3>
-
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<h4>LA BUTTE MONTMARTRE</h4>
-
-<p>Il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris.
-Je n'en ai jamais été si convaincu que depuis deux mois. Arrivé
-d'Allemagne, après un court séjour dans une ville de la banlieue, je
-me suis cherché un domicile plus assuré que les précédents, dont l'un
-se trouvait sur la place du Louvre et l'autre dans la rue du Mail. Je
-ne remonte qu'à six années. Évincé du premier avec vingt francs de
-dédommagement, que j'ai négligé, je ne sais pourquoi, d'aller toucher
-à la Ville, j'avais trouvé dans le second ce qu'on ne trouve plus
-guère au centre de Paris: une vue sur deux ou trois arbres occup<span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">[p. 489]</a></span>ant
-un certain espace, qui permet à la fois de respirer et de se délasser
-l'esprit en regardant autre chose qu'un échiquier de fenêtres noires,
-où de jolies figures n'apparaissent que par exception. Je respecte la
-vie intime de mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec
-des longues-vues le galbe d'une femme qui se couche, ou surprennent à
-l'œil nu les silhouettes particulières aux incidents et accidents de
-la vie conjugale. J'aime mieux tel horizon «à souhait pour le plaisir
-des yeux,» comme dirait Fénelon, où l'on peut jouir, soit d'un lever,
-soit d'un coucher de soleil, mais plus particulièrement du lever. Le
-coucher ne m'embarrasse guère: je suis sûr de le rencontrer partout
-ailleurs que chez moi. Pour le lever, c'est différent: j'aime à voir
-le soleil découper des angles sur les murs, à entendre au dehors des
-gazouillements d'oiseaux, fût-ce de simples moineaux francs... Grétry
-offrait un louis à entendre une chanterelle, je donnerais vingt francs
-pour un merle; les vingt francs que la ville de Paris me doit encore!</p>
-
-<p>J'ai longtemps habité Montmartre; on y jouit d'un air très-pur, de
-perspectives variées, et l'on y découvre des horizons magnifiques,
-soit «qu'ayant été vertueux, l'on aime à voir lever l'aurore,» qui est
-très-belle du côté de Paris, soit qu'avec des goûts moins simples, on
-préfère ces teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés
-et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration
-au-dessous du grand cimetière, entre l'arc de l'Étoile et les coteaux
-bleuâtres qui vont d'Argenteuil à Pontoise. Les maisons nouvelles
-s'avancent toujours, comme la mer diluvienne qui a baigné les flancs
-de l'antique montagne, gagnant peu à peu les retraites où s'étaient
-réfugiés les monstres informes reconstruits depuis par Cuvier. Attaqué
-d'un côté par la rue de l'Empereur, de l'autre par la mairie, qui sape
-les âpres montées et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux
-mont de Mars aura bientôt le sort de la butte des Moulins, qui, au
-siècle dernier, ne montrait guère un front moins superbe. Cependant, il
-nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints d'épaisses haies
-vertes, que l'épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs violettes
-et de ses baies pourprées.</p>
-
-<p>Il y a des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées
-champêtres et des ruelles silencieuses<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">[p. 490]</a></span>, bordées de chaumières,
-de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de
-précipices, où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à
-peu certains flots de verdure où s'ébattent des chèvres, qui broutent
-l'acanthe suspendue aux rochers; des petites filles à l'œil fier, au
-pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre
-même une vigne, la dernière du cru célèbre de Montmartre, qui luttait,
-du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque année, cet
-humble coteau perd une rangée de ses ceps rabougris, qui tombent dans
-une carrière. Il y a dix ans, j'aurais pu l'acquérir au prix de trois
-mille francs... On en demande aujourd'hui trente mille. C'est le plus
-beau point de vue des environs de Paris.</p>
-
-<p>Ce qui me séduisait dans ce petit espace abrité par les grands arbres
-du château des Brouillards, c'était d'abord ce reste de vignoble lié au
-souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des philosophes, était
-peut être le second Bacchus, Διονύσιος, et qui a eu trois corps, dont
-l'un a été enterré à Montmartre, le second à Ratisbonne et le troisième
-à Corinthe. C'était ensuite le voisinage de l'abreuvoir, qui, le soir,
-s'anime du spectacle de chevaux et de chiens que l'on y baigne, et
-d'une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent
-et chantent comme dans un des premiers chapitres de <i>Werther.</i> Avec
-un bas-relief consacré à Diane et peut-être deux figures de naïades
-sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l'ombre des vieux tilleuls
-qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite,
-silencieux à ses heures, et qui rappellerait certains points d'étude
-de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et serpente la rue des
-Brouillards, qui descend vers le chemin des Bœufs, puis le jardin du
-restaurant Gaucher, avec ses kiosques, ses lanternes et ses statues
-peintes... La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornées
-par les coteaux de Saint-Ouen et de Montmorency, avec des reflets de
-soleil ou des nuages qui varient à chaque heure du jour. A droite est
-une rangée de maisons, la plupart fermées pour cause de craquements
-dans les murs. C'est ce qui assure la solitude relative de ce site; car
-les chevaux et les bœufs qui passent, les laveuses, ne troublent pas
-les méditations d'un sage, et mê<span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">[p. 491]</a></span>me s'y associent. La vie bourgeoise,
-ses intérêts et ses relations vulgaires, lui donnent seuls l'idée de
-s'éloigner le plus possible des grands centres d'activité.</p>
-
-<p>Il y a à gauche de vastes terrains, recouvrant l'emplacement d'une
-carrière éboulée, que la commune a concédés à des hommes industrieux
-qui en ont transformé l'aspect. Ils ont planté des arbres, créé des
-champs où verdissent la pomme de terre et la betterave, où l'asperge
-montée étalait naguère ses panaches verts décorés de perles rouges.</p>
-
-<p>On descend le chemin et l'on tourne à gauche. Là sont encore deux ou
-trois collines vertes, entaillées par une route qui plus loin comble
-des ravins profonds, et qui tend à joindre un jour la rue de l'Empereur
-entre les buttes et le cimetière. On rencontre là un hameau qui sent
-fortement la campagne, et qui a renoncé depuis trois ans aux travaux
-malsains d'un atelier de <i>poudrette.&mdash;</i>Aujourd'hui, l'on y travaille
-les résidus des fabriques de bougies stéariques.&mdash;Que d'artistes
-repoussés du prix de Rome sont venus sur ce point étudier la campagne
-romaine et l'aspect des marais Pontins! Il y reste un marais animé par
-des canards, des oisons et des poules.</p>
-
-<p>Il n'est pas rare aussi d'y trouver des haillons pittoresques sur les
-épaules des travailleurs. Les collines, fendues çà et là, accusent
-le tassement du terrain sur d'anciennes carrières; mais rien n'est
-plus beau que l'aspect de la grande butte, quand le soleil éclaire
-ses terrains d'ocre rouge veinés de plâtre et de glaise, ses roches
-dénudées et quelques bouquets d'arbres encore assez touffus, où
-serpentent des ravins et des sentiers.</p>
-
-<p>La plupart des terrains et des maisons éparses de cette petite vallée
-appartiennent à de vieux propriétaires, qui ont calculé sur l'embarras
-des Parisiens à se créer de nouvelles demeures et sur la tendance
-qu'ont les maisons du quartier Montmartre à envahir, dans un temps
-donné, la plaine Saint-Denis. C'est une écluse qui arrête le torrent;
-quand elle s'ouvrira, le terrain vaudra cher.&mdash;Je regrette d'autant
-plus d'avoir hésité, il y a dix ans, à donner trois mille francs du
-dernier vignoble de Montmartre.</p>
-
-<p>Il ne faut plus y penser. Je ne serai jamais propriétaire: et pourtant
-que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (près Paris, du moins),
-j'ai chanté le refrain de M. Vautour:</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">[p. 492]</a></span></p>
-<p>
-Quand on n'a pas de quoi payer son terme ...<br />
-</p>
-
-<p>J'aurais fait faire dans cette vigne une construction si légère!... Une
-petite villa dans le goût de Pompéi avec un impluvium et une cella,
-quelque chose comme la maison du poëte tragique. Le pauvre Laviron,
-mort depuis sous les murs de Rome, m'en avait dessiné le plan.&mdash;A dire
-le vrai pourtant, il n'y a pas de propriétaires aux buttes Montmartre.
-On ne peut asseoir légalement sur des terrains minés par des cavités
-peuplées dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La commune
-concède un droit de possession qui s'éteint au bout de cent ans... On
-est campé comme les Turcs; et les doctrines les plus avancées auraient
-peine à contester un droit si fugitif où l'hérédité ne peut longuement
-s'établir.<a name="NoteRef_1_42" id="NoteRef_1_42"></a><a href="#Note_1_42" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_42" id="Note_1_42"></a><a href="#NoteRef_1_42"><span class="label">[1]</span></a> Certains propriétaires nient ce détail, qui m'a été
-affirmé par d'autres. N'y aurait-il pas eu, là aussi, des usurpations
-pareilles à celles qui ont rendu les fiefs héréditaires sous Hugues
-Capet?</p></div>
-
-
-<hr />
-<h4>II</h4>
-
-
-<h4>LE CHATEAU DE SAINT-GERMAIN</h4>
-
-
-<p>J'ai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent à mes relations,
-et n'ai rien trouvé qu'à des prix impossibles, augmentés par les
-conditions que formulent les concierges. Ayant rencontré un seul
-logement au-dessous de trois cents francs, on m'a demandé si j'avais
-un état pour lequel il fallût du jour.&mdash;J'ai répondu, je crois, qu'il
-m'en fallait pour l'état de ma santé.</p>
-
-<p>&mdash;C'est, m'a dit le concierge, que la fenêtre de la chambre s'ouvre sur
-un corridor qui n'est pas bien clair.</p>
-
-<p>Je n'ai pas voulu en savoir davantage, et j'ai même négligé de
-visiter une cave à louer, me souvenant d'avoir vu à Londres cette même
-inscription, suivie de ces mots: «Pour un gentleman seul.»</p>
-
-<p>Je me suis dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne pas aller demeurer à Versailles ou à Saint-Germain?
-La banlieue est encore plus chère que Paris; mais, en prenant un
-abonnement du chemin de fer, on peut sans doute trouver des logements
-dans la plus déserte ou dans la plus abandonnée de ces deux villes.
-En réalité, qu'est-ce qu'une demi-heure de chemin de fer, le matin et
-le soir? On a là les ressources d'une cité, et l'on est presque à la
-campagne. Vous vous trouvez logé par le fait rue Saint-Lazare, n° 130.
-Le trajet n'offre que de l'ag<span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">[p. 493]</a></span>rément, et n'équivaut jamais, comme ennui
-ou comme fatigue, à une course d'omnibus.</p>
-
-<p>Je me suis trouvé très-heureux de cette idée, et j'ai choisi
-Saint-Germain, qui est pour moi une ville de souvenirs. Quel voyage
-charmant! Asnières, Chatou, Nanterre et le Pecq; la Seine trois fois
-repliée, des points de vue d'îles vertes, de plaines, de bois, de
-chalets et de villas; à droite, les coteaux de Colombes, d'Argenteuil
-et de Carrières; à gauche, le mont Valérien, Bougival, Luciennes et
-Marly; puis la plus belle perspective du monde: la terrasse et les
-vieilles galeries du château de Henri IV, couronnées par le profil
-sévère du château de François I<sup>er</sup>. J'ai toujours aimé ce
-château bizarre, qui, sur le plan, a la forme d'un D gothique, en
-l'honneur, dit-on, du nom de la belle Diane.&mdash;- Je regrette seulement
-de n'y pas voir ces grands toits écaillés d'ardoises, ces clochetons à
-jour où se déroulaient des escaliers en spirale, ces hautes fenêtres
-sculptées s'élançant d'un fouillis de toits anguleux qui caractérisent
-l'architecture valoise. Des maçons ont défiguré, sous Louis XVIII, la
-face qui regarde le parterre. Depuis, l'on a transformé ce monument
-en pénitencier, et l'on a déshonoré l'aspect des fossés et des ponts
-antiques par une enceinte de murailles couvertes d'affiches. Les hautes
-fenêtres et les balcons dorés, les terrasses où ont paru tour à tour
-les beautés blondes de la cour des Valois et de la cour des Stuarts,
-les galants chevaliers des Médicis et les Écossais fidèles de Marie
-Stuart et du roi Jacques, n'ont jamais été restaurés; il n'en reste
-rien que le noble dessin des baies, des tours et des façades, que cet
-étrange contraste de la brique et de l'ardoise, s'éclairant des feux du
-soir ou des reflets argentés de la nuit, et cet aspect moitié galant,
-moitié guerrier, d'un château fort qui, en dedans, contenait un palais
-splendide dressé sur une montagne, entre une vallée boisée où serpente
-un fleuve et un parterre qui se dessine sur la lisière d'une vaste
-forêt.</p>
-
-<p>Je revenais là, comme Ravenswood au château de ses pères; j'avais
-eu des parents parmi les hôtes de ce château,&mdash;il y a vingt ans
-déjà;&mdash;d'autres, habitants de la ville; en tout, quatre tombeaux... Il
-se mêlait encore à ces impressions des souvenirs d'amour et de fêtes
-remontant à l'époque des Bourbons&mdash;de sorte que je fus tour à tour
-heureux et triste tout un soir!</p>
-
-<p>Un incident vulgaire vint m'arracher à la poésie de ces rêves de
-jeunesse. La nuit étant venue, après avoir parcouru les rues et les
-places, et salué des demeures aimées jadis, donné un dernier coup d'œil
-aux côtes de l'étang de Mareil et de Chambourcy, je m'étais enfin
-reposé d'ans un café qui donne sur la place du Marché. On me servit une
-chope de bière. Il y avait au fond trois cloportes;&mdash;un homme qui a
-vécu en Orient est incapable de s'affecter d'un pareil détail.</p>
-
-<p>&mdash;Garçon! dis-je, il est possible que j'aime les cloportes; mais, une<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">[p. 494]</a></span>
-autre fois, si j'en demande, je désirerais qu'on me les servît à part.</p>
-
-<p>Le mot n'était pas neuf, s'étant déjà appliqué à des cheveux servis
-sur une omelette; mais il pouvait encore être goûté à Saint Germain.
-Les habitués, les bouchers ou conducteurs de bestiaux, le trouvèrent
-agréable.</p>
-
-<p>Le garçon me répondit imperturbablement:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, cela ne doit pas vous étonner; on fait en ce moment des
-réparations au château, et ces insectes se réfugient dans les maisons
-de ville. Ils aiment beaucoup la bière et y trouvent leur tombeau.</p>
-
-<p>&mdash;Garçon, lui dis-je, vous êtes plus beau que nature; et votre
-conversation me séduit... Mais est-il vrai que l'on fasse des
-réparations au château?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur vient d'en être convaincu.</p>
-
-<p>&mdash;Convaincu, grâce à votre raisonnement; mais êtes-vous sûr du fait en
-lui-même?</p>
-
-<p>&mdash;Les journaux en ont parlé.</p>
-
-<p>Absent de France pendant longtemps, je ne pouvais contester ce
-témoignage. Le lendemain, je me rendis au château pour voir où en était
-la restauration. Le sergent-concierge me dit, avec un sourire qui
-n'appartient qu'à un militaire de ce grade:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, seulement pour raffermir les fondations, il faudrait neuf
-millions; les apportez-vous?</p>
-
-<p>Je suis habitué à ne m'étonner de rien.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne les ai pas sur moi, observai-je; mais cela pourrait encore se
-trouver!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit-il, quand vous les apporterez, nous vous ferons voir le
-château.</p>
-
-<p>J'étais piqué; ce qui me fit retourner à Saint-Germain deux jours
-après. J'avais trouvé l'idée.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">[p. 495]</a></span></p>
-<p>&mdash;Pourquoi, me disais-je, ne pas faire une souscription? La France
-est pauvre; mais il viendra beaucoup d'Anglais l'année prochaine
-pour l'exposition des Champs-Élysées. Il est impossible qu'ils ne
-nous aident pas à sauver de la destruction un château qui a hébergé
-plusieurs générations de leurs reines et de leurs rois. Toutes les
-familles jacobites y ont passé.&mdash;La ville encore est à moitié pleine
-d'Anglais; j'ai chanté tout enfant les chansons du roi Jacques et
-pleuré Marie Stuart en déclamant les vers de Ronsard et de du Bellay...
-La race des <i>king-charles</i> emplit les rues comme une preuve vivante
-encore des affections de tant de races disparues... Non! me dis-je, les
-Anglais ne refuseront pas de s'associer à une souscription doublement
-nationale. Si nous contribuons par des monacos, ils trouveront bien des
-couronnes et des guinées!</p>
-
-<p>Fort de cette combinaison, je suis allé la soumettre aux habitués du
-café du Marché. Ils l'ont accueillie avec enthousiasme, et, quand j'ai
-demandé une chope de bière <i>sans cloportes,</i> le garçon m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, monsieur, plus aujourd'hui!</p>
-
-<p>Au château, je me suis présenté la tête haute. Le sergent m'a introduit
-au corps de garde, où j'ai développé mon idée avec succès, et le
-commandant, qu'on a averti, a bien voulu permettre que l'on me fît
-voir la chapelle et les appartements des Stuarts, fermés aux simples
-curieux. Ces derniers sont dans un triste état, et, quant aux galeries,
-aux salles antiques et aux chambres des Médicis, il est impossible de
-les reconnaître depuis des siècles, grâce aux clôtures, aux maçonneries
-et aux faux plafonds qui ont approprié ce château aux gouvernances
-militaires.</p>
-
-<p>Que la cour est belle, pourtant! ces profils sculptés, ces arceaux, ces
-galeries chevaleresques, l'irrégularité même du plan, la teinte rouge
-des façades, tout cela fait rêver aux châteaux d'Écosse et d'Irlande,
-à Walter Scott et à Byron. On a tant fait pour Versailles et tant
-pour Fontainebleau. Pourquoi donc ne pas relever ce débris précieux
-de notre histoire? La malédiction de Catherine de Médicis, jalouse du
-monument construit en l'honneur de Diane, s'est continuée sous les
-Bourbons. Louis XIV craignait de voir la flèche de Saint-Denis; ses
-successeurs ont tout fait pour Saint-Cloud et Versailles. Aujourd'hui,
-Saint-Germain attend encore le résultat d'une promesse que la guerre a
-peut-être empêché de réaliser.</p>
-
-
-
-<hr />
-<h4>III</h4>
-
-<h4>UNE SOCIÉTÉ CHANTANTE</h4>
-
-<p>Ce que le concierge m'a fait voir avec le plus d'amour, c'est une série
-de petites loges qu'on appelle les <i>cellules,</i> où couchent quelques
-militaires du pénitencier. Ce son<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">[p. 496]</a></span>t de véritables boudoirs ornés de
-peintures à fresque représentant des paysages. Le lit se compose d'un
-matelas de crin soutenu par des élastiques; le tout très-propre et
-très-coquet, comme une cabine d'officier de vaisseau.</p>
-
-<p>Seulement, le jour y manque, comme dans la chambre qu'on m'offrait à
-Paris, et l'on ne pourrait pas y demeurer <i>ayant un état</i> pour lequel
-il faudrait du jour.</p>
-
-<p>&mdash;J'aimerais, dis-je au sergent, une chambre moins bien, décorée et
-plus près des fenêtres.</p>
-
-<p>&mdash;Quand on se lève avant le jour, c'est bien indifférent! me
-répondit-il.</p>
-
-<p>Je trouvai cette observation de la plus grande justesse.</p>
-
-<p>En repassant par le corps de garde, je n'eus qu'à remercier le
-commandant de sa politesse, et le sergent ne voulut accepter aucune
-<i>buona mano.</i></p>
-
-<p>Mon idée de souscription anglaise me trottait dans la tête, et
-j'étais bien aise d'en essayer l'effet sur les habitants de la
-ville; de sorte qu'allant dîner au pavillon de Henri IV, d'où l'on
-jouit de la plus admirable vue qui soit en France, dans un kiosque
-ouvert sur un panorama de dix lieues, j'en fis part à trois Anglais
-et à une Anglaise, qui en furent émerveillés, et trouvèrent ce plan
-très-conforme à leurs idées nationales.&mdash;Saint-Germain a cela de
-particulier, que tout le monde s'y connaît, qu'on y parle haut dans les
-établissements publics, et que l'on peut même s'y entretenir avec des
-dames anglaises sans leur être présenté. On s'ennuierait tellement sans
-cela! Puis c'est une population à part, classée, il est vrai, selon
-les conditions, mais entièrement locale.</p>
-
-<p>Il est très-rare qu'un habitant de Saint-Germain vienne à Paris;
-certains d'entre eux ne font pas ce voyage une fois en dix ans. Les
-familles étrangères vivent aussi là entre elles avec la familiarité qui
-existe dans les villes d'eaux. Et ce n'est pas l'eau, c'est l'air pur
-que l'on vient chercher à Saint-Germain. Il y a des maisons de santé
-charmantes, habitées par des gens très-bien portants, mais fatigués du
-bourdonnement et du mouvement insensés de la capitale. La garnison,
-qui était autrefois de gardes du corps, et qui est aujourd'hui de
-cuirassiers de la garde, n'est pas étrangère peut-être à la résidence
-de quelques jeunes beautés, filles ou veuves, qu'on rencontre à cheval
-ou à âne sur la route des Loges ou du château du Val.&mdash;Le soir, les
-boutiques s'éclairent rue de Paris et rue au Pain; on cause d'abord
-sur la porte, on rit, on chante même.&mdash;L'accent des voix est fort
-distinct de celui de Paris; les jeunes filles ont la voix p<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">[p. 497]</a></span>ure et bien
-timbrée, comme dans les pays de montagnes. En passant dans la rue de
-l'Église, j'entendis chanter au fond d'un petit café. J'y voyais entrer
-beaucoup de monde et surtout des femmes. En traversant la boutique,
-je me trouvai dans une grande salle toute pavoisée de drapeaux et
-de guirlandes avec les insignes maçonniques et les inscriptions
-d'usage.&mdash;J'ai fait partie autrefois des <i>Joyeux</i> et des <i>Bergers de
-Syracuse;</i> je n'étais donc pas embarrassé de me présenter.</p>
-
-<p>Le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de draperies
-tricolores, et le président me fit le salut cordial qui se doit à un
-<i>visiteur.&mdash;</i>Je me rappelai qu'aux <i>Bergers de Syracuse,</i> on ouvrait
-généralement la séance par ce toast: «Aux Polonais!... et à ces
-dames!» Aujourd'hui, les Polonais sont un peu oubliés.&mdash;Du reste, j'ai
-entendu de fort jolies chansons dans cette réunion, mais surtout des
-voix de femmes ravissantes. Le Conservatoire n'a pas terni l'éclat
-de ces intonations pures et naturelles, de ces trilles empruntés au
-chant du rossignol ou du merle; on n'a pas faussé avec les leçons
-du solfège ces gosiers si frais et si riches en mélodie. Comment se
-fait-il que ces femmes chantent si juste? Et pourtant tout musicien
-de profession pourrait dire à chacune d'elles: «Vous ne savez pas
-chanter.» Rien n'est amusant comme les chansons que les jeunes filles
-composent elles-mêmes, et qui font, en général, allusion aux trahisons
-des amoureux ou aux caprices de l'autre sexe. Quelquefois, il y a des
-traits de raillerie locale qui échappent au visiteur étranger. Souvent
-un jeune homme et une jeune fille se répondent comme Daphnis et Chloé,
-comme Myrtil et Sylvie. En m'attachant à cette pensée, je me suis
-trouvé tout ému, tout attendri comme à un souvenir de la jeunesse...
-C'est qu'il y a un Age&mdash;âge critique, comme on le dit, pour les femmes,
-&mdash;où les souvenirs renaissent si vivement, que certains dessins oubliés
-reparaissent sous la trame froissée de la vie! On n'est pas assez vieux
-pour ne plus songer à l'amour, on n'est plus assez jeune pour penser
-toujours à plaire.&mdash;Cette phrase, je l'avoue, est un peu Directoire.
-Ce qui l'amène sous ma plume, c'est que j'ai entendu un ancien jeune
-homme qui, ayant décroché du mur une guitare, exécuta admirablement la
-vieille romance de Carat:</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">[p. 498]</a></span></p>
-<p>
-Plaisir d'amour ne dure qu'un moment ...<br />
-Chagrin d'amour dure toute la vie!<br />
-</p>
-
-<p>Il avait les cheveux frisés à l'incroyable, une cravate blanche, une
-épingle de diamant sur son jabot, et des bagues à lacs d'amour. Ses
-mains étaient blanches et fines comme celles d'une jolie femme. Et, si
-j'avais été femme, je l'aurais aimé, malgré son âge; car sa voix allait
-au cœur.</p>
-
-<p>Ce brave homme m'a rappelé mon père, qui, jeune encore, chantait avec
-goût des airs italiens, à son retour de Pologne. Il y avait perdu sa
-femme, et ne pouvait s'empêcher de pleurer, en s'accompagnant de la
-guitare, aux paroles d'une romance qu'elle avait aimée, et dont j'ai
-toujours retenu ce passage:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Mamma mia, medicate<br />
-Questa piaga, per pietà!<br />
-Melicerto fu l'arciero<br />
-Perché pace in cor non ho!...<a name="NoteRef_1_43" id="NoteRef_1_43"></a><a href="#Note_1_43" class="fnanchor">[43]</a><br />
-</p>
-
-<p>Malheureusement, la guitare est aujourd'hui vaincue par le piano, ainsi
-que la harpe; ce sont là des galanteries et des grâces d'un autre
-temps. Il faut aller à Saint-Germain pour retrouver, dans le petit
-monde paisible encore, les charmes effacés de la société d'autrefois.</p>
-
-<p>Je suis sorti par un beau clair de lune, m'imaginant vivre en 1827,
-époque où j'ai quelque temps habité Saint-Germain. Parmi les jeunes
-filles présentes à cette petite fête, j'avais reconnu des yeux
-accentués, des traits réguliers, et, pour ainsi dire, classiques,
-des intonations particulières au pays, qui me faisaient<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">[p. 499]</a></span> rêver à des
-cousines, à des amies de cette époque, comme si dans un autre monde
-j'avais retrouvé mes premières amours. Je parcourais au clair de lune
-ces rues et ces promenades endormies. J'admirais les profils majestueux
-du château, j'allais respirer l'odeur des arbres effeuillés à la
-lisière de la forêt, je goûtais mieux à cette heure l'architecture de
-l'église, où repose l'épouse de Jacques II, et qui semble un temple
-romain<a name="NoteRef_2_44" id="NoteRef_2_44"></a><a href="#Note_2_44" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>Vers minuit, j'allai frapper à la porte d'un hôtel où je couchais
-souvent, il y a quelques années. Impossible d'éveiller personne. Des
-bœufs défilaient silencieusement, et leurs conducteurs ne purent me
-renseigner sur les moyens de passer la nuit. En revenant sur la place
-du Marché, je demandai au factionnaire s'il connaissait un hôtel où
-l'on pût recevoir un Parisien relativement attardé.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez au poste, on vous dira cela, me répondit-il.</p>
-
-<p>Dans le poste, je rencontrai de jeunes militaires qui me dirent:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien difficile! On se couche ici à dix heures; mais
-chauffez-vous un instant.</p>
-
-<p>On jeta du bois dans le poêle; je me mis à causer de l'Afrique et
-de l'Asie. Cela les intéressa tellement, que l'on réveillait pour
-m'écouter ceux qui s'étaient endormis. Je me vis conduit à chanter des
-chansons arabes et grecques; car la société chantante m'avait mis dans
-cette disposition. Vers deux heures, un des soldats me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez bien couché sous la tente... Si vous voulez, prenez place
-sur le lit de camp.</p>
-
-<p>On me fit un traversin avec un sac de munition, je m'enveloppai de mon
-manteau, et je m'apprêtais à dormir quand le ser<span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">[p. 500]</a></span>gent rentra et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Où est-ce qu'ils ont encore ramassé cet homme-là?</p>
-
-<p>&mdash;C'est un homme qui parle assez bien, dit un des fusiliers; il a été
-en Afrique.</p>
-
-<p>&mdash;S'il a été en Afrique, c'est différent, dit le sergent; mais on admet
-quelquefois ici des individus, qu'on ne connaît pas; c'est imprudent...
-Ils pourraient enlever quelque chose!</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne serait pas un matelas, m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites pas attention, me dit l'un des soldats: c'est son
-caractère; et puis il vient de recevoir une <i>politesse ...</i> ça le rend
-grognon.</p>
-
-<p>J'ai dormi fort bien jusqu'au point du jour; et, remerciant ces braves
-soldats ainsi que le sergent, tout à fait radouci, je m'en allai faire
-un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les splendeurs du
-soleil levant.</p>
-
-<p>Je le disais tout à l'heure, «mes jeunes années me reviennent,» et
-l'aspect des lieux aimés rappelle en moi le sentiment des choses
-passées. Saint-Germain, Senlis et Dammartin, sont les trois villes
-qui, non loin de Paris, correspondent à mes souvenirs les plus chers.
-La mémoire de vieux parents morts se rattache mélancoliquement à la
-pensée de plusieurs jeunes filles dont l'amour m'a fait poëte, ou dont
-les dédains m'ont fait parfois ironique et songeur.</p>
-
-<p>J'ai appris le style en écrivant des lettres de tendresse ou
-d'amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j'y
-retrouve fortement tracée l'empreinte de mes lectures d'al<span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">[p. 501]</a></span>ors,
-surtout de Diderot, de Rousseau et de Sénancourt. Ce que je viens de
-dire expliquera le sentiment dans lequel ont été écrites les pages
-suivantes. Je m'étais repris à aimer Saint-Germain par ces derniers
-beaux jours d'automne. Je m'établis à l'<i>Ange Gardien,</i> et, dans les
-intervalles de mes promenades, j'ai tracé quelques souvenirs que je
-n'ose intituler <i>Mémoires,</i> et qui seraient plutôt conçus selon le plan
-des promenades solitaires de Jean-Jacques. Je les terminerai dans le
-pays même où j'ai été élevé, et où il est mort.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_43" id="Note_1_43"></a><a href="#NoteRef_1_43"><span class="label">[1]</span></a> «O ma mère! guérissez-moi cette blessure, par pitié!
-Mélicerte fut l'archer par qui j'ai perdu la paix de mon cœur.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_44" id="Note_2_44"></a><a href="#NoteRef_2_44"><span class="label">[2]</span></a> L'intérieur est aujourd'hui restauré dans le style
-byzantin, et l'on commence à y découvrir des fresques remarquables
-commencées depuis plusieurs années.</p></div>
-
-
-<hr />
-<h4>IV</h4>
-
-<h4>JUVENILIA</h4>
-
-<p>Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie, que je ne m'étonne pas
-en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma naissance.
-C'est, dira-t-on, l'histoire de tout le monde. Mais tout le monde n'a
-pas occasion de raconter son histoire.</p>
-
-<p>Et, si chacun le faisait, il n'y aurait pas grand mal: l'expérience de
-chacun est le trésor de tous.</p>
-
-<p>Un jour, un cheval s'échappa d'une pelouse verte qui bordait l'Aisne,
-et disparut bientôt entre les halliers; il gagna la région sombre des
-arbres et se perdît dans la forêt de Compiègne. Cela se passait vers
-1770.</p>
-
-<p>Ce n'est pas un accident rare qu'un cheval échappé à travers une
-forêt, et cependant, je n'ai guère d'autre titre à l'existenc<span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">[p. 502]</a></span>e.
-Cela est probable du moins, si l'on croit à ce que Hoffmann appelait
-l'<i>enchaînement des choses.</i></p>
-
-<p>Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l'écurie
-de son père, puis il s'était assis sur le bord de la rivière, rêvant
-à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages
-empourprés du Valois et du Beauvoisis.</p>
-
-<p>L'eau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes violettes
-striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en se retournant
-pour partir, ne trouva plus le cheval qui l'avait amené. En vain il le
-chercha, l'appela jusqu'à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme.</p>
-
-<p>Il était d'un naturel silencieux; il évita les rencontres, monta à sa
-chambre et s'endormit, comptant sur la Providence et sur l'instinct de
-l'animal, qui pouvait bien lui faire retrouver la maison.</p>
-
-<p>C'est ce qui n'arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-père descendit
-de sa chambre et rencontra dans la cour son père, qui se promenait à
-grands pas. Il s'était aperçu déjà qu'il manquait un cheval à l'écurie.
-Silencieux comme son fils, il n'avait pas demandé quel était le
-coupable: il le reconnut en le voyant devant lui.</p>
-
-<p>Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute
-de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa chambre, fit
-un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de Compiègne,
-il gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des
-étangs de Châalis, vieille résidence carlovingienne. Là, vivait
-un de ses oncles, qui descendait, dit-on, d'un peintre flamand du
-<span style="font-size: 0.8em;">XVII<sup>e</sup></span> siècle. Il habitait un ancien pavillon de chasse
-aujourd'hui ruiné, qui avait fait partie des apanages de Marguerite
-de Valois. Le champ voisin, entouré de halliers qu'on appelle les
-<i>bosquets,</i> était situé sur l'emplacement d'un ancien camp romain
-et a conservé le nom du dixième des Césars. On y récolte du seigle
-dans les parties qui ne sont pas couvertes de granits et de bruyères.
-Quelquefois, on y a rencontré, en <i>traçant,</i> des pots étrusques,
-des médailles, des épées rouillées ou des images informes de dieux
-celtiques.</p>
-
-<p>Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé
-patriarcalement en épousant sa cousine. Je ne sais pas au juste
-l'époque de leur mariage; mais, comme il se maria avec l'épée, comme
-aussi ma grand-mère reçut le nom de Marie-Antoinette avec celui
-de Laurence, il est probable qu'ils furent mariés un peu avant la
-Révolution. Aujourd'hui, mon grand-père repose, avec sa femme et sa
-plus jeune fille, au milieu de ce champ qu'il cultivait jadis.<span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">[p. 503]</a></span> Sa
-fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie,
-au cimetière catholique polonais de Gross-Glogaw. Elle est morte à
-vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, d'une fièvre qu'elle gagna
-en traversant un pont chargé de cadavres, où sa voiture manqua d'être
-renversée. Mon père, chargé de rejoindre l'armée à Moscou, perdît plus
-tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Bérésina.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou volés; je
-sais seulement qu'elle ressemblait à une gravure du temps, d'après
-Prudhon ou Fragonard, qu'on appelait <i>la Modestie.</i> La fièvre dont
-elle est morte m'a saisi trois fois, à des époques qui forment dans
-ma vie des divisions singulières, périodiques. Toujours, à ces
-époques, je me suis senti l'esprit frappé des images de deuil et de
-désolation qui ont entouré mon berceau. Les lettres qu'écrivait ma
-mère des bords de la Baltique, ou des rives de la Sprée ou du Danube,
-m'avaient été lues tant de fois! Le sentiment du merveilleux, le goût
-des voyages lointains, ont été sans doute pour moi le résultat de ces
-impressions premières, ainsi que du séjour que j'ai fait longtemps
-dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins
-des domestiques et des paysans, j'avais nourri mon esprit de croyances
-bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait là de quoi
-faire un poète, et je ne suis qu'un rêveur en prose.</p>
-
-<p>J'avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle,
-quand trois officiers parurent devant la maison; l'or noirci de leurs
-uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier
-m'embrassa avec une telle effusion, que je m'écriai:</p>
-
-<p>&mdash;Mon père!... tu me fais mal!</p>
-
-<p>De ce jour, mon destin changea.</p>
-
-<p>Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des
-flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour m'apprendre ce qu'on
-appelait me<span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">[p. 504]</a></span>s devoirs. J'étais faible encore, et la gaieté de son plus
-jeune frère me charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait
-eut l'idée de me consacrer une partie de ses nuits. Il me réveillait
-avant l'aube et me promenait sur les collines voisines de Paris, me
-faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes et dans les
-laiteries.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>V</h4>
-
-
-<h4>PREMIÈRES ANNÉES</h4>
-
-
-<p>Une heure fatale sonna pour la France; son héros, captif lui-même au
-sein d'un vaste empire, voulut réunir dans le champ de Mai l'élite
-de ses héros fidèles. Je vis ce spectacle sublime dans la loge des
-généraux. On distribuait aux régiments des étendards ornés d'aigles
-d'or, confiés désormais à la fidélité de tous.</p>
-
-<p>Un soir, je vis se dérouler sur la grande place de la ville une immense
-décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur
-une onde agitée, et semblait voguer vers une tour qui marquait le
-rivage. Une rafale violente détruisit l'effet de cette représentation.
-Sinistre augure, qui présidait à la patrie le retour des étrangers.</p>
-
-<p>Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l'Ukraine rongèrent
-encore une fois l'écorce des arbres de nos jardins. Mes sœurs du
-hameau revinrent à tire-d'aile, comme des colombes plaintives, et
-m'apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que
-j'aimais comme une autre sœur.</p>
-
-<p>Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me demanda un
-léger service: j'eus le malheur de lui répondre avec impatience. Quand
-je retournai sur la terrasse, la tourterelle s'était envolée.</p>
-
-<p>J'en conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d'<span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">[p. 505]</a></span>une fièvre
-purpurine qui fit porter à l'épiderme tout le sang de mon cœur. On crut
-me consoler en me donnant pour compagnon un jeune sapajou rapporté
-d'Amérique par un capitaine, ami de mon père. Cette jolie bête devint
-la compagne de mes jeux et de mes travaux.</p>
-
-<p>J'étudais à la fois l'italien, le grec et le latin, l'allemand, l'arabe
-et le persan. Le <i>Pastor fido, Faust,</i> Ovide et Anacréon, étaient
-mes poëmes et mes poëtes favoris. Mon écriture, cultivée avec soin,
-rivalisait parfois de grâce et de correction avec les manuscrits les
-plus célèbres de l'Iram. Il fallait encore que le trait de l'amour
-perçât mon cœur d'une de ses flèches les plus brûlantes! Celle-là
-partit de l'arc délié du sourcil noir d'une vierge à l'œil d'ébène, qui
-s'appelait Héloïse.&mdash;J'y reviendrai plus tard.</p>
-
-<p>J'étais toujours entouré de jeunes filles; l'une d'elles était ma
-tante; deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, me comblaient
-aussi de leurs soins. Mon sourire enfantin rappelait celui de ma mère,
-et mes cheveux blonds, mollement ondulés, couvraient avec caprice la
-grandeur précoce de mon front. Je devins épris de Fanchette, et je
-conçus l'idée singulière de la prendre pour épouse selon les rites des
-aïeux. Je célébrai moi-même le mariage, en figurant la cérémonie au
-moyen d'une vieille robe de ma grand'mère que j'avais jetée sur mes
-épaules. Un ruban pailleté d'argent ceignait mon front, et j'avais
-relevé la pâleur ordinaire de mes joues d'une légère couche de fard.
-Je pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainte, dont je
-possédais une image, et chacun se prêta avec complaisance à ce jeu naïf
-d'un enfant.</p>
-
-<p>Cependant, j'avais grandi; un sang vermeil colorait mes joues; j'aimais
-à respirer l'air des forêts profondes. Les ombrages d'Ermenonville, les
-solitudes de Morfontaine, n'avaient plus de secrets pour moi. Deux de
-mes cousines habitaient par là. J'étais fier de les accompagner dans
-ces vieilles forêts, qui semblaient leur domaine.</p>
-
-<p>Le soir, pour divertir de vieux parents, nous représentions les
-chefs-d'œuvre des poëtes, et un public bienveillant nous comblait
-d'éloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle, nommée
-Louise, partageait nos triomphes; on l'aimait dans cette famille, où
-elle représentait la gloire des arts.</p>
-
-<p>Je m'étais rendu très-fort sur la danse. Un mulâtre, nommé Major,
-m'enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et ceux de la
-musique, pendant qu'un peintre de portraits, nommé Mignard<span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">[p. 506]</a></span>, me donnait
-des leçons de dessin. Mademoiselle Nouvelle était l'<i>étoile</i> de notre
-salle de danse. Je rencontrai un rival dans un joli garçon nommé
-Provost. Ce fut lui qui m'enseigna l'art dramatique: nous représentions
-ensemble de petites comédies qu'il improvisait avec esprit.
-Mademoiselle Nouvelle était naturellement notre actrice principale
-et tenait une balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions
-sans espoir... Le pauvre Provost s'est fait depuis acteur sous le nom
-de Raymond; il se souvint de ses premières tentatives, et se mit à
-composer des féeries, dans lesquelles il eut pour collaborateurs les
-frères Cogniard.&mdash;Il a fini bien tristement en se prenant de querelle
-avec un régisseur de la Gaieté, auquel il donna un soufflet. Rentré chez
-lui, il réfléchit amèrement aux suites de son imprudence, et, la nuit
-suivante, se perça le cœur d'un coup de poignard.</p>
-
-
-<hr />
-<h4>VI</h4>
-
-<h4>HÉLOÏSE</h4>
-
-<p>La pension que j'habitais avait un voisinage de jeunes brodeuses. L'une
-d'elles, qu'on appelait la Créole, fut l'objet de mes premiers vers
-d'amour; son œil sévère, la sereine placidité de son profil grec, me
-réconciliaient avec la froide dignité des études; c'est pour elle que
-je composai des traductions versifiées de l'ode d'Horace <i>A Tyndaris,</i>
-et d'une mélodie de Byron, dont je traduisais ainsi le refrain:</p>
-
-<p>
-Dis-moi, jeune fille d'Athènes,<br />
-Pourquoi m'as-tu ravi mon cœur<span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">[p. 507]</a></span>?<br />
-</p>
-
-<p>Quelquefois, je me levais dès le point du jour et je prenais la route
-de ***, courant et déclamant mes vers au milieu d'une pluie battante.
-La cruelle se riait de mes amours errantes et de mes soupirs! C'est
-pour elle que je composai une poésie, imitée d'une mélodie de Thomas
-Moore.</p>
-
-<p>J'échappe à ces amours volages pour raconter mes premières peines.
-Jamais un mot blessant, un soupir impur, n'avaient souillé l'hommage
-que je rendais à mes cousines. Héloïse, la première, me fit connaître
-la douleur. Elle avait pour gouvernante une bonne vieille Italienne qui
-fut instruite de mon amour. Celle-ci s'entendit avec la servante de mon
-père pour nous procurer une entrevue. On me fit descendre en secret
-dans une chambre où la figure d'Héloïse était représentée par un vaste
-tableau. Une épingle d'argent perçait le nœud touffu de ses cheveux
-d'ébène, et son buste étincelait comme celui d'une reine, pailleté de
-tresses d'or sur un fond de soie et de velours. Éperdu, fou d'ivresse,
-je m'étais jeté à genoux devant l'image; une porte s'ouvrit, Héloïse
-vint à ma rencontre et me regarda d'un œil souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, reine, m'écriai-je, je me croyais le Tasse aux pieds
-d'Éléonore, ou le tendre Ovide aux pieds de Julie!...</p>
-
-<p>Elle ne put rien me répondre, et nous restâmes tous deux muets dans une
-demi-obscurité. Je n'osai lui baiser la main, car mon cœur se serait
-brisé.&mdash;O douleurs et regrets de mes jeunes amours perdues! que vos
-souvenirs sont cruels! «Fièvres éteintes de l'âme humaine, pourquoi
-revenez-vous encore échauffer un cœur qui ne bat plus?» Héloïse est
-mariée aujourd'hui; Fanchette, Sylvie et Adrienne sont à jamais
-perdues pour moi:&mdash;le monde est désert. Peuplé de fantômes aux voies
-plaintives, il murmure des chants d'amour sur les débris de mon néant!
-Revenez pourtant, douces images; j'ai tant aimé! j'ai tant souffert!
-«Un oiseau qui vole dans l'air a dit son secret au bocage, qui l'a
-redit au vent qui passe,&mdash;et les eaux plaintives ont répété le mot
-suprême:&mdash;Amour! amour!»</p>
-
-
-<hr />
-<h4>VII</h4>
-
-
-<h4>VOYAGE AU NORD</h4>
-
-
-<p>Que l<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">[p. 508]</a></span>e vent enlève ces pages écrites dans des instants de fièvre ou de
-mélancolie, peu importe: il en a déjà dispersé quelques-unes, et je
-n'ai pas le courage de les récrire. En fait de mémoires, on ne sait
-jamais si le public s'en soucie, et cependant je suis du nombre des
-écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait
-connaître. N'est-on pas aussi, sans le vouloir, le sujet de biographies
-directes ou déguisées? Est-il plus modeste de se peindre dans un
-roman sous le nom de Lélio, d'Octave ou d'Arthur, ou de trahir ses
-plus intimes émotions dans un volume de poésies? Qu'on nous pardonne
-ces élans de personnalité, à nous qui vivons sous le regard de tous,
-et qui, glorieux ou perdus, ne pouvons plus atteindre au bénéfice de
-l'obscurité!</p>
-
-<p>Si je pouvais faire un peu de bien en passant, j'essayerais d'appeler
-quelque attention sur ces pauvres villes délaissées dont les chemins
-de fer ont détourné la circulation et la vie. Elles s'asseyent
-tristement sur les débris de leur fortune passée, et se concentrent
-en elles-mêmes, jetant un regard désenchanté sur les merveilles d'une
-civilisation qui les condamne ou les oublie. Saint-Germain m'a fait
-penser à Senlis, et, comme c'était un mardi, j'ai pris l'omnibus
-de Pontoise, qui ne circule plus que les jours de marché. J'aime à
-contrarier les chemins de fer, et Alexandre Dumas, que j'accuse d'avoir
-un peu brodé dernièrement sur mes folies de jeunesse, a dit avec vérité
-que j'avais dépensé deux cents francs et mis huit jours pour l'aller
-voir à Bruxelles, par l'ancienne route de Flandre, et en dépit du
-chemin de fer du Nord.</p>
-
-<p>Non, je n'admettrai jamais, quelles que soient les difficultés des
-terrains, que l'on fasse huit lieues, ou, si vous voulez, trente-deux
-kilomètres, pour aller à Poissy en évitant Saint-Germain, et trente
-lieues pour aller à Compiègne en évitant Senlis. Ce n'est qu'en France
-que l'on peut rencontrer des chemins si contrefaits. Quand le chemin
-belge perçait douze montagnes pour arriver à Spa, nous étions en<span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">[p. 509]</a></span>
-admiration devant ces faciles contours de notre principale artère, qui
-suivent tour à tour les lits capricieux de la Seine et de l'Oise, pour
-éviter une ou deux pentes de l'ancienne route du Nord.</p>
-
-<p>Pontoise est encore une de ces villes, situées sur des hauteurs, qui
-me plaisent par leur aspect patriarcal, leurs promenades, leurs points
-de vue, et la conservation de certaines mœurs, qu'on ne rencontre
-plus ailleurs. On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le
-soir sur le devant des portes; les restaurateurs sont des pâtissiers;
-on trouve chez eux quelque chose de la vie de famille; les rues, en
-escaliers, sont amusantes à parcourir; la promenade tracée sur les
-anciennes tours domine la magnifique vallée où coule l'Oise. De jolies
-femmes et de beaux enfants s'y promènent. On surprend en passant, on
-envie tout ce petit monde paisible qui vit à part dans ses vieilles
-maisons, sous ses beaux arbres, au milieu de ces beaux aspects et de
-cet air pur. L'église est belle et d'une conservation parfaite. Un
-magasin de nouveautés parisiennes s'éclaire auprès, et ses demoiselles
-sont vives et rieuses comme dans <i>la Fiancée de M.</i> Scribe... Ce qui
-fait le charme, pour moi, des petites villes un peu abandonnées, c'est
-que j'y retrouve quelque chose du Paris de ma jeunesse. L'aspect des
-maisons, la forme des boutiques, certains usages, quelques costumes ...
-A ce point de vue, si Saint-Germain rappelle 1830, Pontoise rappelle
-1820;&mdash;je vais plus loin encore retrouver mon enfance et le souvenir de
-mes parents.</p>
-
-<p>Cette fois, je bénis le chemin de fer,&mdash;une heure au plus me sépare
-de Saint-Leu:&mdash;le cours de l'Oise, si calme et si verte, découpant au
-clair de lune ses îlots de peupliers, l'horizon festonné de collines
-et de forêts, les villages aux noms connus qu'on appelle à chaque
-station, l'accent déjà sensible des paysans qui montent d'une distance
-à l'autre, les jeunes filles coiffées de madras, selon l'usage de
-cette province, tout cela m'attendrit et me charme: il me semble que
-je respire un autre air; et, mettant le pied sur le sol, j'éprouve un
-sentiment plus vif encore que celui qui m'animait naguère en repassant
-le Rhin: la terre paternel<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">[p. 510]</a></span>le, c'est deux fois la patrie.</p>
-
-<p>J'aime beaucoup Paris, où le hasard m'a fait naître, mais j'aurais pu
-naître aussi bien sur un vaisseau, et Paris, qui porte dans ses armes
-la <i>bari</i> ou nef mystique des Égyptiens, n'a pas dans ses murs cent
-mille Parisiens véritables. Un homme du Midi, s'unissant là par hasard
-à une femme du Nord, ne peut produire un enfant de nature lutécienne.
-On dira à cela: «Qu'importe!» Mais demandez un peu aux gens de province
-s'il importe d'être de tel ou tel pays.</p>
-
-<p>Je ne sais si ces observations ne semblent pas bizarres; cherchant
-à étudier les autres dans moi-même, je me dis qu'il y a dans
-l'attachement à la terre beaucoup de l'amour de la famille. Cette
-piété qui s'attache aux lieux est aussi une portion du noble sentiment
-qui nous unit à la patrie. En revanche, les cités et les villages se
-parent avec fierté des illustrations qui proviennent de leur sol. Il
-n'y a plus là division ou jalousie locale, tout se rapporte au centre
-national, et Paris est le foyer de toutes ces gloires. Me direz-vous
-pourquoi j'aime tout le monde dans ce pays, où je retrouve des
-intonations connues autrefois, où les vieilles ont les traits de celles
-qui m'ont bercé, où les jeunes gens et les jeunes filles me rappellent
-les compagnons de ma première jeunesse? Un vieillard passe: il m'a
-semblé voir mon grand-père; il parle, c'est presque sa voix;&mdash;cette
-jeune personne a les traits de ma tante, morte à vingt-cinq ans; une
-plus jeune me rappelle une petite paysanne qui m'a aimé, qui m'appelait
-son petit mari,&mdash;qui dansait et chantait toujours, et qui, le dimanche
-au printemps, se faisait des couronnes de marguerites. Qu'est-elle
-devenue, la pauvre Célénie, avec qui je courais dans la forêt de
-Chantilly, et qui avait si peur des gardes-chasse et des loups!</p>
-
-
-<hr />
-<h4>VIII</h4>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">[p. 511]</a></span></p>
-
-
-<h4>CHANTILLY</h4>
-
-
-<p>Voici les deux tours de Saint-Leu, le village sur la hauteur, séparé
-par le chemin de fer de la partie qui borde l'Oise. On monte vers
-Chantilly en côtoyant de hautes collines de grès d'un aspect solennel,
-puis c'est un bout de la forêt; la Nonette brille dans les prés bordant
-les dernières maisons de la ville. La Nonette! une des chères petites
-rivières où j'ai pêché des écrevisses; de l'autre côté de la forêt
-coule sa sœur la Thève, où je me suis presque noyé pour n'avoir pas
-voulu paraître poltron devant la petite Célénie!</p>
-
-<p>Célénie m'apparaît souvent dans mes rêves comme une nymphe des eaux,
-tentatrice naïve, follement enivrée de l'odeur des prés, couronnée
-d'ache et de nénufar, découvrant, dans son rire enfantin, entre
-ses joues à fossettes, les dents de perles de la nixe germanique.
-Et certes, l'ourlet de sa robe était très-souvent mouillé comme il
-convient à ses pareilles... Il fallait lui cueillir des fleurs aux
-bords marneux des étangs de Commelle, ou parmi les joncs et oseraies
-qui bordent les métairies de Coye. Elle aimait les grottes perdues
-dans les bois, les ruines des vieux châteaux, les temples écroulés
-aux colonnes festonnées de lierre, le foyer des bûcherons, où elle
-chantait et racontait les vieilles légendes du pays;&mdash;madame de
-Montfort, prisonnière dans sa tour, qui tantôt s'envolait en cygne,
-et tantôt frétillait en beau poisson d'or dans les fossés de son
-château;&mdash;la fille du pâtissier, qui portait des gâteaux au comte Ory,
-et qui, forcée à passer la nuit chez son seigneur, lui demanda son
-poignard pour ouvrir le nœud d'un lacet et s'en perça le cœur;&mdash;les
-moines rouges, qui enlevaient les femmes, et les plongeaient dans des
-souterrains;&mdash;la fille du sire de Pontarmé, éprise du beau Lautrec,
-et enfermée sept ans par son père, après quoi elle meurt; et le
-chevalier, revenant de la croisade, fait découdre avec un couteau d'or
-fin son linceul de fine toile; elle ressuscite, mais ce n'est plus
-qu'une goule affamée de sang... Henri IV et Gabrielle, Biron et Marie
-de Loches, et que sais-je encore de tant de récits dont sa mémoire
-était peuplée! Saint Rieul parlant aux grenouilles, saint Nicolas
-ressuscitant les trois petits enfants hachés comme chair à pâté par
-un boucher de Clermont-sur-Oise. Saint Léonard, saint Loup et saint
-Guy ont laissé dans ces cantons mille témoignages de leur sainteté
-et de leurs miracles. Célénie montait sur les roches ou sur les
-dolmens druidiques, et les racontait aux jeunes bergers. Cette petite
-Velléda du vieux pays des Sylvanectes m'a la<span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">[p. 512]</a></span>issé des souvenirs que le
-temps ravive. Qu'est-elle devenue? Je m'en informerai du côté de la
-Chapelle-en-Serval ou de Charlepont, ou de Montméliant... Elle avait
-des tantes partout, des cousines sans nombre: que de morts dans tout
-cela! que de malheureux sans doute dans un pays si heureux autrefois!</p>
-
-<p>Au moins, Chantilly porte noblement sa misère; comme ces vieux
-gentilshommes au linge blanc, à la tenue irréprochable, il a cette
-fière attitude qui dissimule le chapeau déteint ou les habits
-râpés... Tout est propre, rangé, circonspect; les voix résonnent
-harmonieusement dans les salles sonores. On sent partout l'habitude
-du respect, et la cérémonie qui régnait jadis au château règle un peu
-les rapports des placides habitants. C'est plein d'anciens domestiques
-retraités, conduisant des chiens invalides;&mdash;quelques-uns sont devenus
-des maîtres, et ont pris l'aspect vénérable des vieux seigneurs qu'ils
-ont servis.</p>
-
-<p>Chantilly est comme une longue rue de Versailles. Il faut voir cela
-l'été, par un splendide soleil, en passant à grand bruit sur ce beau
-pavé qui résonne. Tout est préparé là pour les splendeurs princières
-et pour la foule privilégiée des chasses et des courses. Rien n'est
-étrange comme cette grande porte qui s'ouvre sur la pelouse du château
-et qui semble un arc de triomphe, comme le monument voisin, qui paraît
-une basilique et qui n'est qu'une écurie. Il y a là quelque chose
-encore de la lutte des Condé contre la branche aînée des Bourbons.
-C'est la chasse qui triomphe à défaut de la guerre, et où cette famille
-trouva encore une gloire après que Clio eut déchiré les pages de la
-jeunesse guerrière du grand Condé, comme l'exprime le mélancolique
-tableau qu'il a fait peindre lui-même.</p>
-
-<p>A quoi bon maintenant revoir ce château démeublé qui n'a plus à lui
-que le cabinet satirique de Watteau et l'ombre tragique du cuisinier
-Vatel se perçant le cœur dans un fruitier! J'ai mieux aimé entendre les
-regrets sincères de mon hôtesse touchant ce bon prince de Condé, qui
-est encore le sujet des conversations locales. Il y a dans ces sortes
-de villes quelque chose de pareil à ces cercles du purgatoire de Dante
-immobilisés dans un seul souvenir, et où se refont dans un centre plus
-étroit les actes de la vie passée.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'est devenue votre fille, qui était si blonde et gaie? lui ai-je
-dit; elle s'est sans doute mariée?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu oui, et, depuis, elle est morte de la poitrine ...</p>
-
-<p>J'ose à peine dire que cela me frappa plus vivement que les souvenirs
-du prince de Condé. Je t'avais vue toute jeune, et certes je l'aurais
-aimée, si à cette époque je n'avais eu le cœur occupé d'une autre...
-Et maintenant voilà que je pense à la ballade allemande <i>la Fille de
-l'hôtesse,</i> et aux trois compagnons, dont l'un disait: «Oh! si je
-t'avais connue, comme je l'aurais aimée!»&mdash;et le second: «Je t'ai
-connue, et je t'ai tendrement aimée!»&mdash;et le troisième: «Je ne <span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">[p. 513]</a></span>t'ai pas
-connue ... mais je t'aime et t'aimerai pendant l'éternité!»</p>
-
-<p>Encore une figure blonde qui pâlit, se détache et tombe glacée à
-l'horizon de ces bois baignés de vapeurs grises... J'ai pris la voiture
-de Senlis, qui suit le cours de la Nonette en passant par Saint-Firmin
-et par Courteuil; nous laissons à gauche Saint-Léonard et sa vieille
-chapelle, et nous apercevons déjà le haut clocher de la cathédrale. A
-gauche est le champ des <i>Raines,</i> où saint Rieul, interrompu par les
-grenouilles dans une de ses prédications, leur imposa silence, et,
-quand il eut fini, permit à une seule de se faire entendre à l'avenir.
-Il y a quelque chose d'oriental dans cette naïve légende et dans cette
-bonté du saint, qui permet du moins à une grenouille d'exprimer les
-plaintes des autres.</p>
-
-<p>J'ai trouvé un bonheur indicible à parcourir les rues et les ruelles
-de la vieille cité romaine, si célèbre encore depuis par ses sièges
-et ses combats. «O pauvre ville! que tu es enviée!» disait Henri
-IV.&mdash;Aujourd'hui, personne n'y pense, et ses habitants paraissent peu
-se soucier du reste de l'univers. Ils vivent plus à part encore que
-ceux de Saint-Germain. Cette colline aux antiques constructions domine
-fièrement son horizon de prés verts bordés de quatre forêts; Halatte,
-Apremont, Pontarmé, Ermenonville, dessinent au loin leurs masses
-ombreuses où pointent çà et là les ruines des abbayes et des châteaux.</p>
-
-<p>En passant devant la porte de Reims, j'ai rencontré une de ces énormes
-voitures de saltimbanques qui promènent de foire en foire toute une
-famille artistique, son matériel et son ménage. Il s'était mis à
-pleuvoir, et l'on m'offrit cordialement un abri. Le local était vaste,
-chauffé par un poêle, éclairé par huit fenêtres, et six personnes
-paraissaient y vivre assez commodément. Deux jolies filles s'occupaient
-de repriser leurs ajustements pailletés, une femme encore belle faisait
-la cuisine et le chef de la famille donnait des leçons de maintien à un
-jeune homme de bonne mine qu'il dressait à jouer les amoureux. C'est
-que ces gens ne se bornaient pas aux exercices d'agilité, et jouaient
-aussi la comédie. On les invitait souvent dans les châteaux de la
-province, et ils me montrèrent plusieurs attestations de leurs talents,
-signées de nom<span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">[p. 514]</a></span>s illustres. Une des jeunes filles se mit à déclamer
-des vers d'une vieille comédie du temps au moins de Montfleury, car
-le nouveau répertoire leur est défendu. Ils jouent aussi des pièces à
-l'impromptu sur des canevas à l'italienne, avec une grande facilité
-d'invention et de répliques. En regardant les deux jeunes filles, l'une
-vive et brune, l'autre blonde et rieuse, je me mis à penser à Mignon
-et Philine dans <i>Wilhelm Meister,</i> et voilà un rêve germanique qui me
-revient entre la perspective des bois et l'antique profil de Senlis.
-Pourquoi ne pas rester dans cette maison errante à défaut d'un domicile
-parisien? Mais il n'est plus temps d'obéir à ces fantaisies de la verte
-bohème; et j'ai pris congé de mes hôtes, car la pluie avait cessé.</p>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LES_CHIMERES" id="LES_CHIMERES">LES CHIMÈRES.</a></h3>
-
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 10%;">
-<span style="font-size: 0.8em;"><a id="EL_DESDICHADO"></a>EL DESDICHADO.</span><br />
-<br />
-<br />
-Je suis le ténébreux,&mdash;le veuf,&mdash;l'inconsolé,<br />
-Le prince d'Aquitaine à la tour abolie:<br />
-Ma seule <i>étoile</i> est morte,&mdash;et mon luth constellé<br />
-Porte le <i>Soleil noir</i> de la <i>Mélancolie</i>.<br />
-<br />
-Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,<br />
-Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,<br />
-La <i>fleur</i> qui plaisait tant à mon cœur désolé,<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">[p. 515]</a></span>Et la treille où le pampre à la rose s'allie.<br />
-<br />
-Suis-je Amour ou Phébus?... Lusignan ou Biron?<br />
-Mon front est rouge encor du baiser de la reine;<br />
-J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène ...<br />
-<br />
-Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron:<br />
-Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée<br />
-Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;"><a id="MYRTHO"></a>MYRTHO.</span><br />
-<br />
-Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,<br />
-Au Pausilippe altier, de mille feux brillant,<br />
-A ton front inondé des clartés d'Orient,<br />
-Aux raisins noirs mêlés avec l'or de ta tresse.<br />
-<br />
-C'est dans ta coupe aussi que j'avais bu l'ivresse.<br />
-Et dans l'éclair furtif de ton œil souriant,<br />
-Quand aux pieds d'Iacchus on me voyait priant,<br />
-Car la Muse m'a fait l'un des fils de la Grèce.<br />
-<br />
-Je sais pourquoi là-bas le volcan s'est rouvert ...<br />
-C'est qu'hier tu l'avais touché d'un pied agile,<br />
-Et de cendres soudain l'horizon s'est couvert.<br />
-<br />
-Depuis qu'un duc normand brisa tes dieux d'argile,<br />
-Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile,<br />
-Le pâte Hortensia s'unit au Myrte vert!<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;"><a id="HORUS"></a>HORUS.</span><br />
-<br />
-Le dieu Kneph en tremblant ébranlait l'univers:<br />
-Isis, la mère, alors se leva sur sa couche,<br />
-Fit un geste de haine à son époux farouche,<br />
-Et l'ardeur d'autrefois brilla dans ses yeux verts.<br />
-<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">[p. 516]</a></span>«Le voyez-vous, dit-elle, il meurt, ce vieux pervers,<br />
-Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche,<br />
-Attachez son pied tors, éteignez son œil louche,<br />
-C'est le dieu des volcans et le roi des hivers!<br />
-<br />
-L'aigle a déjà passé, l'esprit nouveau m'appelle,<br />
-J'ai revêtu pour lui la robe de Cybèle ...<br />
-C'est l'enfant bien-aimé d'Hermès et d'Osiris!»<br />
-<br />
-La Déesse avait fui sur sa conque dorée,<br />
-La mer nous renvoyait son image adorée,<br />
-Et les cieux rayonnaient sous l'écharpe d'Iris.<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;"><a id="ANTEROS"></a>ANTÉROS.</span><br />
-<br />
-<br />
-Tu demandes pourquoi j'ai tant de rage au cœur<br />
-Et sur un col flexible une tête indomptée;<br />
-C'est que je suis issu de la race d'Antée,<br />
-Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.<br />
-<br />
-Oui, je suis de ceux-là qu'inspire le Vengeur,<br />
-Il m'a marqué le front de sa lèvre irritée,<br />
-Sous la pâleur d'Abel, hélas! ensanglantée,<br />
-J'ai parfois de Caïn l'implacable rougeur!<br />
-<br />
-Jéhovah! le dernier, vaincu par ton génie,<br />
-Qui, du fond des enfers, criait: «O tyrannie!»<br />
-C'est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon ...<br />
-<br />
-Ils m'ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,<br />
-Et protégeant tout seul ma mère Amalécyte,<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">[p. 517]</a></span>Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;"><a id="DELFICA"></a>DELFICA.</span><br />
-<br />
-La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,<br />
-Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,<br />
-Sous l'olivier, le myrthe ou les saules tremblants,<br />
-Cette chanson d'amour ... qui toujours recommence!<br />
-<br />
-Reconnais-tu le TEMPLE, au péristyle immense,<br />
-Et les citrons amers où s'imprimaient tes dents?<br />
-Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,<br />
-Où du dragon vaincu dort l'antique semence.<br />
-<br />
-Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours!<br />
-Le temps va ramener l'ordre des anciens jours;<br />
-La terre a tressailli d'un souffle prophétique ...<br />
-<br />
-Cependant la sibylle au visage latin<br />
-Est endormie encor sous l'arc de Constantin:<br />
-&mdash;Et rien n'a dérangé le sévère portique.<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;"><a id="ARTEMIS"></a>ARTÉMIS.</span><br />
-<br />
-La Treizième revient... C'est encor la première;<br />
-Et c'est toujours la seule,&mdash;ou c'est le seul moment<br />
-Car es-tu reine, ô toi! la première ou dernière?<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">[p. 518]</a></span>Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant?...<br />
-<br />
-Aimez qui vous aima du berceau dans la bière;<br />
-Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement:<br />
-C'est la mort&mdash;ou la morte... O délice! ô tourment!<br />
-La rose qu'elle tient, c'est la <i>Rose trémière</i>.<br />
-<br />
-Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,<br />
-Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule:<br />
-As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux?<br />
-<br />
-Roses blanches, tombez! vous insultez nos dieux:<br />
-Tombez fantômes blancs de votre ciel qui brûle:<br />
-&mdash;La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux!<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;"><a id="LE_CHRIST_AUX_OLIVIERS"></a>LE CHRIST AUX OLIVIERS.</span><br />
-<br />
-<br />
-Dieu est mort et le ciel est vide...<br />
-Pleurez! enfants, vous n'avez plus de père!<br />
-<span style="margin-left: 13.5em;">Jean Paul.</span><br />
-<br />
-<br />
-<br />
-I.<br />
-<br />
-Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras,<br />
-Sous les arbres sacrés, comme font les poëtes,<br />
-Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes,<br />
-Et se jugea trahi par des amis ingrats;<br />
-<br />
-Il se tourna vers ceux qui l'attendaient en bas<br />
-Rêvant d'être des rois, des sages, des prophètes ...<br />
-Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes,<br />
-Et se prit à crier: «Non, Dieu n'existe pas!»<br />
-<br />
-Ils dormaient. «Mes amis, savez-vous <i>la nouvelle</i>?<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">[p. 519]</a></span>J'ai touché de mon front à la voûte éternelle;<br />
-Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours!<br />
-<br />
-Frères, je vous trompais: Abîme! abîme! abîme!<br />
-Le dieu manque à l'autel, où je suis la victime ...<br />
-Dieu n'est pas! Dieu n'est plus!» Mais ils dormaient toujours!<br />
-<br />
-<br />
-II.<br />
-<br />
-Il reprit: «Tout est mort! J'ai parcouru les mondes;<br />
-Et j'ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,<br />
-Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,<br />
-Répand des sables d'or et des flots argentés:<br />
-<br />
-Partout le sol désert côtoyé par des ondes,<br />
-Des tourbillons confus d'océans agités ...<br />
-Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,<br />
-Mais nul esprit n'existe en ces immensités.<br />
-<br />
-En cherchant l'œil de Dieu, je n'ai vu qu'un orbite<br />
-Vaste, noir et sans fond; d'où la nuit qui l'habite<br />
-Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours;<br />
-<br />
-Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,<br />
-Seuil de l'ancien chaos dont le néant est l'ombre,<br />
-Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours!<br />
-<br />
-<br />
-III.<br />
-<br />
-«Immobile Destin, muette sentinelle,<br />
-Froide Nécessité!... Hasard qui l'avançant,<br />
-Parmi les mondes morts sous la neige éternelle,<br />
-Refroidis, par degrés l'univers pâlissant,<br />
-<br />
-Sais-tu ce que tu fais, puissance originelle,<br />
-De tes soleils éteints, l'un l'autre se froissant ...<br />
-Es-tu sûr de transmettre une haleine immortelle,<br />
-Entre un monde qui meurt et l'autre renaissant?...<br />
-<br />
-O mon père! est-ce toi que je sens en moi-même?<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">[p. 520]</a></span>As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort?<br />
-Aurais-tu succombé sous un dernier effort<br />
-<br />
-De cet ange des nuits que frappa l'anathème ...<br />
-Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir,<br />
-Hélas! et si je meurs, c'est que tout va mourir!»<br />
-<br />
-<br />
-IV.<br />
-<br />
-Nul n'entendait gémir l'éternelle victime,<br />
-Livrant au monde en vain tout son cœur épanché;<br />
-Mais prêt à défaillir et sans force penché,<br />
-Il appela le seul&mdash;éveillé dans Solyme:<br />
-<br />
-«Judas! lui cria-t-il, tu sais ce qu'on m'estime,<br />
-Hâte-toi de me vendre, et finis ce marché:<br />
-Je suis souffrant, ami! sur la terre couché ...<br />
-Viens! ô toi qui, du moins, as la force du crime!»<br />
-<br />
-Mais Judas s'en allait mécontent et pensif,<br />
-Se trouvant mal payé, plein d'un remords si vif<br />
-Qu'il lisait ses noirceurs sur tous les murs écrites ...<br />
-<br />
-Enfin Pilate seul, qui veillait pour César,<br />
-Sentant quelque pitié, se tourna par hasard:<br />
-«Allez chercher ce fou!» dit-il aux satellites.<br />
-<br />
-<br />
-V<br />
-<br />
-C'était bien lui, ce fou, cet insensé sublime ...<br />
-Cet Icare oublié qui remontait les cieux,<br />
-Ce Phaéton perdu sous la foudre des dieux,<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">[p. 521]</a></span>Ce bel Atys meurtri que Cybèle ranime!<br />
-<br />
-L'augure interrogeait le flanc de la victime,<br />
-La terre s'enivrait de ce sang précieux ...<br />
-L'univers étourdi penchait sur ses essieux,<br />
-Et l'Olympe un instant chancela vers l'abîme.<br />
-<br />
-«Réponds! criait César à Jupiter Ammon,<br />
-Quel est ce nouveau dieu qu'on impose à la terre?<br />
-Et si ce n'est un dieu, c'est au moins un démon ...»<br />
-<br />
-Mais l'oracle invoqué pour jamais dut se taire;<br />
-Un seul pouvait au monde expliquer ce mystère:<br />
-&mdash;Celui qui donna l'âme aux enfants du limon.<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;"><a id="VERS_DORES"></a>VERS DORÉS.</span><br />
-<br />
-<br />
-Eh quoi! tout est sensible!<br />
-<span style="margin-left: 8em; font-size: 0.8em;">PYTHAGORE.</span><br />
-<br />
-<br />
-Homme, libre penseur! le crois-tu seul pensant<br />
-Dans ce monde où la vie éclate en toute chose?<br />
-Des forces que tu tiens ta liberté dispose,<br />
-Mais de tous tes conseils l'univers est absent.<br />
-<br />
-Respecte dans la bête un esprit agissant:<br />
-Chaque fleur est une âme à la Nature éclose;<br />
-Un mystère d'amour dans le métal repose;<br />
-«Tout est sensible!» Et tout sur ton être est puissant.<br />
-<br />
-Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie:<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">[p. 522]</a></span>A la matière même un verbe est attaché ...<br />
-Ne la fais pas servir à quelque usage impie!<br />
-<br />
-Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché;<br />
-Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,<br />
-Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres!<br />
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-
-<h3><a id="CORILLA"></a>CORILLA</h3>
-<h3>[De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.]</h3>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO.&mdash;MARCELLI.&mdash;MAZETTO</span>, garçon de théâtre. <span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>, prima dona.</p>
-
-<p>Le boulevard de Sainte-Lucie, à Naples, près de l'Opéra.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">FABIO, MAZETTO.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Si tu me trompes, Mazetto, c'est un triste métier que tu fais
-là...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Le métier n'en est pas meilleur; mais je vous sers fidèlement.
-Elle viendra ce soir, vous dis-je; elle a reçu vos lettres et vos
-bouquets.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et la chaîne d'or, et l'agrafe de pierres fines?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Vous ne devez pas douter qu'elles ne lui soient parvenues
-aussi, et vous les reconnaîtrez<span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">[p. 524]</a></span> peut-être à son cou et à sa ceinture;
-seulement, la façon de ces bijoux est si moderne, qu'elle n'a trouvé
-encore aucun rôle où elle pût les porter comme faisant partie de son
-costume.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Mais, m'a-t-elle vu seulement? m'a-t-elle remarqué à la place où
-je suis assis tous les soirs pour l'admirer et l'applaudir, et puis-je
-penser que mes présents ne seront pas la seule cause de sa démarche?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Fi, monsieur! ce que vous avez donné n'est rien pour une
-personne de cette volée; et, dès vous vous connaîtrez mieux, elle vous
-répondra par quelque portrait entouré de perles qui vaudra le double.
-Il en est de même des dix ducats que vous m'avez remis déjà, et des
-vingt autres que vous m'avez promis dès que vous aurez l'assurance de
-votre premier rendez-vous; ce n'est qu'argent prêté, je vous l'ai dit,
-et ils vous reviendront un jour avec de gros intérêts.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Va, je n'en attends rien.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Non, monsieur, il faut que vous sachiez à quels gens vous avez
-affaire, et que, loin de vous ruiner, vous êtes ici sur le vrai chemin
-de votre fortune; veuillez donc me compter la somme convenue, car je
-suis forcé de me rendre au théâtre pour y remplir mes fonctions de
-chaque soir.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Mais pourquoi n'a-t-elle pas fait de réponse, et n'a-t-elle pas
-marqué de rendez-vous?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Parce que, ne vous ayant encore vu que<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">[p. 525]</a></span> de loin, c'est-à-dire
-de la scène aux loges, comme vous ne l'avez vue vous-même que des loges
-à la scène, elle veut connaître avant tout votre tenue et vos manières,
-entendez-vous? votre son de voix, que sais-je! Voudriez-vous que la
-première cantatrice de San-Carlo acceptât les hommages du premier venu
-sans plus d'information?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Mais l'oserai-je aborder seulement? et dois-je m'exposer, sur ta
-parole, à l'affront d'être rebuté, ou d'avoir, à ses yeux, la mine d'un
-galant de carrefour?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Je vous répète que vous n'avez rien à faire qu'à vous promener
-le long de ce quai, presque désert à cette heure; elle passera, cachant
-son visage baissé sous la frange de sa mantille; elle vous adressera la
-parole elle-même, et vous indiquera un rendez-vous pour ce soir, car
-l'endroit est peu propre à une conversation suivie. Serez-vous content?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. O Mazetto! si tu dis vrai, tu me sauves la vie!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Et, par reconnaissance, vous me prêtez les vingt louis
-convenus.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Tu les recevras quand je lui aurai parlé.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Vous êtes méfiant; mais votre amour m'intéresse, et je
-l'aurais servi par pure amitié, si je n'avais à nourrir ma famille.
-Tenez-vous là comme rêvant en vous-même et composant quelque sonnet; je
-vais rôder aux environs pour prévenir toute surprise. (<i>Il sort.<span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">[p. 526]</a></span></i>)</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, seul.</p>
-
-<p>Je vais la voir! la voir pour la première fois à la lumière du ciel,
-entendre, pour la première fois, des paroles qu'elle aura pensées! Un
-mot d'elle va réaliser mon rêve ou le faire envoler pour toujours! Ah!
-j'ai peur de risquer ici plus que je ne puis gagner; ma passion était
-grande et pure, et rasait le monde sans le toucher, elle n'habitait que
-des palais radieux et des rives enchantées; la voici ramenée à la terre
-et contrainte à cheminer comme toutes les autres. Ainsi que Pygmalion,
-j'adorais la forme extérieure d'une femme; seulement la statue se
-mouvait tous les soirs sous mes yeux avec une grâce divine, et, de
-sa bouche, il ne tombait que des perles de mélodies. Et maintenant
-voici qu'elle descend à moi. Mais l'amour qui a fait ce miracle est un
-honteux valet de comédie, et le rayon qui fait vivre pour moi cette
-idole adorée est de ceux que Jupiter versait au sein de Danaé!... Elle
-vient, c'est bien elle; oh! le cœur me manque, et je serais tenté de
-m'enfuir si elle ne m'avait aperçu déjà!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">UNE DAME</span> en mantille.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA DAME</span>, <i>passant près de lui.</i> Seigneur cavalier, donnez-moi le bras,
-je vous prie, de peur qu'on ne nous observe, et marchons naturellement.
-Vous m'avez écrit...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">[p. 527]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et je n'ai reçu de vous aucune réponse...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA DAME</span>. Tiendriez-vous plus à mon écriture qu'à mes paroles?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Votre bouche ou votre main m'en voudrait si j'osais choisir.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA DAME</span>. Que l'une soit le garant de l'autre: vos lettres m'ont
-touchée, et je consens à l'entrevue que vous me demandez. Vous savez
-pourquoi je ne puis vous recevoir chez moi?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. On me l'a dit.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA DAME</span>. Je suis très-entourée, très-gênée dans toutes mes démarches.
-Ce soir, à cinq heures de la nuit, attendez-moi au rond-point de la
-Villa-Realo, j'y viendrai sous un déguisement, et nous pourrons avoir
-quelques instants d'entretien.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. J'y serai.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA DAME</span>. Maintenant, quittez mon bras et ne me suivez pas, je me rends
-au théâtre. Ne paraissez pas dans la salle ce soir... Soyez discret et
-confiant.</p>
-
-<p>(<i>Elle sort.</i>)</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>seul.</i> C'était bien elle!... En me quittant, elle s'est tonte
-révélée dans un mouvement, comme la Vénus de Virgile. J'avais à peine
-reconnu son visage, et pourtant l'éclair de ses yeux me traversait
-le cœur, de même qu'au théâtre, lorsque son regard vient croiser le
-mien dans la foule. Sa voix ne perd pas de son charme en prononçant
-de simples paroles; et, cependant, je croyais jusqu'ici qu'elle ne
-devait avoir que le chant, comme les oiseaux! Mais ce<span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">[p. 528]</a></span> qu'elle m'a dit
-vaut tous les vers de Métastase, et ce timbre si pur, et cet accent si
-doux, n'empruntent rien pour séduire aux mélodies de Paesiello ou de
-Gimarosa. Ah! toutes ces héroïnes que j'adorais en elle, Sophonisbe,
-Alcime, Herminie, et même cette blonde Molinara, qu'elle joue à ravir
-avec des habits moins splendides, je les voyais toutes enfermées à la
-fois sous cette mantille coquette, sous cette coiffe de satin... Encore
-Mazetto!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Eh bien! seigneur, suis-je un fourbe, un homme sans parole, un
-homme sans honneur?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Tu es le plus vertueux des mortels! Mais, tiens, prends cette
-bourse et laisse-moi seul.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Vous avez l'air contrarié.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. C'est que le bonheur me rend triste; il me force à penser au
-malheur qui le suit toujours de près.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Peut-être avez-vous besoin de votre argent pour jouer au
-lansquenet cette nuit? Je puis vous le rendre, et même vous en prêter
-d'autre.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Cela n'est point nécessaire. Adieu.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Prenez garde à la <i>jettatura,</i> seigneur Fabio! (<i>Il sort.</i>)</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, seul.</p>
-
-<p>Je suis fatigué de voir la tête de ce coquin faire<span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">[p. 529]</a></span> ombre sur mon
-amour; mais, Dieu merci, ce messager va me devenir inutile. Qu'a-t-il
-fait, d'ailleurs, que de remettre adroitement mes billets et mes
-fleurs, qu'on avait longtemps repoussés? Allons, allons, l'affaire a
-été habilement conduite et touche à son dénoûment... Mais pourquoi
-suis-je donc si morose ce soir, moi qui devrais nager dans la joie et
-frapper ces dalles d'un pied triomphant? N'a-t-elle pas cédé un peu
-vite, et surtout depuis l'envoi de mes présents?... Bon, je vois les
-choses trop en noir, et je ne devrais songer plutôt qu'à préparer ma
-rhétorique amoureuse. Il est clair que nous ne nous contenterons pas
-de causer amoureusement sous les arbres, et que je parviendrai bien à
-l'emmener souper dans quelque hôtellerie de Chiaia; mais il faudra être
-brillant, passionné, fou d'amour, monter ma conversation au ton de mon
-style, réaliser l'idéal que lui ont présenté mes lettres et mes vers
-... et c'est à quoi je ne me sens nulle chaleur et nulle énergie...
-J'ai envie d'aller me remonter l'imagination avec quelques verres de
-vin d'Espagne.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. C'est un triste moyen, seigneur Fabio; le vin est le plus
-traître des compagnons; il vous prend dans un palais et vous laisse
-dans un ruisseau.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Ah! c'est vous, seigneur Marcelli; vous m'écoutiez?<span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">[p. 530]</a></span> <span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>.
-Non, mais je vous entendais.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Ai-je rien dit qui vous ait déplu?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Au contraire; vous vous disiez triste et vous vouliez boire,
-c'est tout ce que j'ai surpris de votre monologue. Moi, je suis plus
-gai qu'on ne peut dire. Je marche le long de ce quai comme un oiseau;
-je pense à des choses folles, je ne puis demeurer en place, et j'ai
-peur de me fatiguer. Tenons-nous compagnie l'un à l'autre un instant;
-je vaux bien une bouteille pour l'ivresse, et cependant je ne suis
-rempli que de joie; j'ai besoin de m'épancher comme un flacon de
-sillery, et je veux jeter dans votre oreille un secret étourdissant.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. De grâce, choisissez un confident moins préoccupé de ses propres
-affaires. J'ai la tête prise, mon cher; je ne suis bon à rien ce soir,
-et, eussiez-vous à me confier que le roi Midas a des oreilles d'âne,
-je vous jure que je serais incapable de m'en souvenir demain pour le
-répéter.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Et c'est ce qu'il me faut, vrai Dieu! un confident muet
-comme une tombe.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Bon! ne sais-je pas vos façons?... Vous voulez publier une bonne
-fortune, et vous m'avez choisi pour le héraut de votre gloire.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Au contraire, je veux prévenir une indiscrétion, en vous
-confiant bénévolement certaines choses que vous n'avez pas manqué de
-soupçonner.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">[p. 531]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Je ne sais ce que vous voulez dire.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. On ne garde pas un secret surpris, au lieu qu'une confidence
-engage.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Mais je ne soupçonne rien qui vous puisse concerner.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Il convient alors que je vous dise tout.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous n'allez donc pas au théâtre?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Non, pas ce soir; et vous?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Moi, j'ai quelque affaire en tête, j'ai besoin de me promener
-seul.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Je gage que vous composez un opéra?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous avez deviné.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Et qui s'y tromperait? Vous ne manquez pas une seule des
-représentations de San-Carlo; vous arrivez dès l'ouverture, ce que ne
-fait aucune personne du bel air; vous ne vous retirez pas au milieu
-du dernier acte, et vous restez seul dans la salle avec le public
-du parquet. Il est clair que vous étudiez votre art avec soin et
-persévérance. Mais une seule chose m'inquiète: êtes-vous poète ou
-musicien?&mdash;</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. L'un et l'autre.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Pour moi, je ne suis qu'amateur et n'ai fait que des
-chansonnettes. Vous savez donc très-bien que mon assiduité dans cette
-salle, où nous nous rencontrons continuellement depuis quelques
-semaines, ne peut avoir d'autre motif qu'une intrigue amoureuse...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Dont je n'ai nulle envie d'être informé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">[p. 532]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Oh! vous ne m'échapperez point par ces faux-fuyants, et ce
-n'est que quand vous saurez tout que je me croirai certain du mystère
-dont mon amour a besoin.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Il s'agit donc de quelque actrice ... de la Borsella?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Non, de la nouvelle cantatrice espagnole, de la divine
-Corilla!... Par Bacchus! vous avez bien remarqué les furieux clins
-d'œil que nous nous lançons?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>avec humeur.</i> Jamais!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Les signes convenus entre nous à de certains instants où
-l'attention du public se porte ailleurs?&mdash;</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Je n'ai rien vu de pareil.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Quoi! vous êtes distrait à ce point? J'ai donc eu tort de
-vous croire informé d'une partie de mon secret; mais la confidence
-étant commencée...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>vivement.</i> Oui, certes! vous me voyez maintenant curieux d'en
-connaître la fin.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Peut-être n'avez-vous jamais fait grande attention à la
-signora Corilla? Vous êtes plus occupé, n'est-ce pas, de sa voix que de
-sa figure? Eh bien! regardez-la, elle est charmante!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. J'en conviens.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Une blonde d'Italie ou d'Espagne, c'est toujours une espèce
-de beauté fort singulière et qui a du prix par sa rareté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">[p. 533]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. C'est également mon avis.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble à la Judith de
-Caravagio, qui est dans le Musée royal?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Eh! monsieur, finissez. En deux mots, vous êtes son amant,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Pardon; je ne suis encore que son amoureux.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous m'étonnez.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Je dois vous dire qu'elle est fort sévère. <span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. On le
-prétend.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Que c'est une tigresse, une Bradamante...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Une Alcimadure.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Sa porte demeurant fermée à mes bouquets, sa fenêtre à
-mes sérénades, j'en ai conclu qu'elle avait des raisons pour être
-insensible ... chez elle, mais que sa vertu devait tenir pied moins
-solidement sur les planches d'une scène d'opéra... Je sondai le
-terrain, j'appris qu'un certain drôle, nommé Mazetto, avait accès près
-d'elle, en raison de son service au théâtre...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous confiâtes vos fleurs et vos billets à ce coquin.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Vous le saviez donc?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et aussi quelques présents qu'il vous conseilla de faire.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Ne disais-je pas bien que vous étiez informé de tout?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">[p. 534]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous n'avez pas reçu de lettres d'elle?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Aucune.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Il serait trop singulier que la dame elle-même, passant près de
-vous dans la rue, vous eût, à voix basse, indiqué un rendez-vous...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Vous êtes le diable, ou moi-même!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Pour demain?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Non, pour aujourd'hui.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. A cinq heures de la nuit?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. A cinq heures.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Alors, c'est au rond-point de la Villa-Reale?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Non! devant les bains de Neptune.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Je n'y comprends plus rien.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Pardieu! vous voulez tout deviner, tout savoir mieux que
-moi. C'est particulier. Maintenant que j'ai tout dit, il est de votre
-honneur d'être discret.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Bien. Écoutez-moi, mon ami ... nous sommes joués l'un ou l'autre.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Que dites-vous?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Ou l'un et l'autre, si vous voulez. Nous avons rendez-vous de la
-même personne, à la même heure: vous, devant les bains de Neptune; moi,
-à la Villa-Reale!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Je n'ai pas le temps d'être stupéfait; mais je vous demande
-raison de cette lourde plaisanterie.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Si c'est la raison qui vous manque, je ne<span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">[p. 535]</a></span> me charge pas de vous
-en donner; si c'est un coup d'épée qu'il vous faut, dégainez la vôtre.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Je fais une réflexion: vous avez sur moi tout avantage en ce
-moment.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Vous en convenez?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Pardieu! vous êtes un amant malheureux, c'est clair; vous
-alliez vous jeter du haut de cette rampe, ou vous pendre aux branches
-de ces tilleuls, si je ne vous eusse rencontré. Moi, au contraire, je
-suis reçu, favorisé, presque vainqueur; je soupe ce soir avec l'objet
-de mes vœux. Je vous rendrais service en vous tuant; mais, si c'est moi
-qui suis tué, vous conviendrez qu'il serait dommage que ce fût avant,
-et non après. Les choses ne sont pas égales; remettons l'affaire à
-demain.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Je fais exactement la même réflexion que vous, et pourrais vous
-répéter vos propres paroles. Ainsi, je consens à ne vous punir que
-demain de votre folle vanterie. Je ne vous croyais qu'indiscret.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Bon! séparons-nous sans un mot de plus. Je ne veux point vous
-contraindre à des aveux humiliants, ni compromettre davantage une dame
-qui n'a pour moi que des bontés. Je compte sur votre réserve et vous
-donnerai demain matin des nouvelles de ma soirée.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Je vous en promets autant; mais ensuite nous ferraillerons de
-bon cœur. A demain donc.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. A demain, seigneur Fabio.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">[p. 536]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, seul.</p>
-
-<p>Je ne sais quelle inquiétude m'a porté à le suivre de loin, au lieu
-d'aller de mon côté. Retournons! (<i>Il fait quelques pas.</i>) Il est
-impossible de porter plus loin l'assurance, mais aussi ne pouvait-il
-guère revenir sur sa prétention et me confesser son mensonge. Voilà
-de nos jeunes fous à la mode; rien ne leur fait obstacle, ils sont
-les vainqueurs et les préférés de toutes les femmes, et la liste de
-don Juan ne leur coûterait que la peine de l'écrire. Certainement,
-d'ailleurs, si cette beauté nous trompait l'un pour l'autre, ce ne
-serait pas à la même heure. Allons, je crois que l'instant approche,
-et que je ferais bien de me diriger du côté de la Villa-Reale, qui
-doit être déjà débarrassée de ses promeneurs et rendue à la solitude.
-Mais en vérité n'aperçois-je pas là-bas Marcelli qui donne le bras à
-une femme?... Je suis fou véritablement; si c'est lui, ce ne peut
-être elle... Que faire? Si je vais de leur côté, je manque l'heure
-de mon rendez-vous ... et, si je n'éclaircis pas le soupçon qui me
-vient, je risque, en me rendant là-bas, de jouer le rôle d'un sot. C'est
-là une cruelle incertitude. L'heure se passe, je vais et reviens, et
-ma position est la plus bizarre du monde. Pourquoi faut-il que j'aie
-rencontré cet étourdi, qui s'est joué de moi peut-être? Il aura su mon
-amour par Mazetto, et tout ce qu'il m'est venu conter tient à<span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">[p. 537]</a></span> quelque
-obscure fourberie que je saurai bien démêler.&mdash;Décidément, je prends
-mon parti, je cours à la Villa-Reale. (<i>Il revient.</i>) Sur mon âme, ils
-approchent; c'est la même mantille garnie de longues dentelles; c'est
-la même robe de soie grise ... en deux pas ils vont être ici. Oh! si
-c'est elle, si je suis trompé ... je n'attendrai pas à demain pour me
-venger de tous les deux!... Que vais-je faire? un éclat ridicule ...
-retirons-nous derrière ce treillis pour mieux nous assurer que ce sont
-bien eux-mêmes.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, caché, <span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>; la signora <span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>, lui donnant le bras.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Oui, belle dame, vous voyez jusqu'où va la suffisance de
-certaines gens. Il y a par la ville un cavalier qui se vante d'avoir
-aussi obtenu de vous une entrevue pour ce soir. Et, si je n'étais sûr
-de vous avoir maintenant à mon bras, fidèle à une douce promesse trop
-longtemps différée...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Allons, vous plaisantez, seigneur Marcelli. Et ce cavalier si
-avantageux ... le connaissez-vous?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. C'est à moi justement qu'il a fait ses confidences...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>se montrant.</i> Vous vous trompez, seigneur, c'est vous qui me
-faisiez les vôtres... Madame, il est inutile d'aller plus loin; je
-suis décidé à ne point supporter un pareil manège de coquetterie.
-Le seigneur<span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">[p. 538]</a></span> Marcelli peut vous reconduire chez vous, puisque vous
-lui avez donné le bras; mais ensuite, qu'il se souvienne bien que je
-l'attends, moi.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Écoutez, mon cher, tâchez, dans cette affaire-ci, de n'être
-que ridicule.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Ridicule, dites-vous?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Je le dis. S'il vous plaît de faire du bruit, attendez que le
-jour se lève; je ne me bats pas sous les lanternes, et je ne me soucie
-point de me faire arrêter par la garde de nuit.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Cet homme est fou; ne le voyez-vous pas? Éloignons-nous.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Ah! madame! il suffit ... ne brisez pas entièrement cette belle
-image que je portais pure et sainte au fond de mon cœur. Hélas! content
-de vous aimer de loin, de vous écrire ... j'avais peu d'espérance, et
-je demandais moins que vous ne m'avez promis!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Vous m'avez écrit? à moi!...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Eh! qu'importe? ce n'est pas ici le lieu d'une telle
-explication...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Et que vous ai-je promis, monsieur?... je ne vous connais pas
-et ne vous ai jamais parlé.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Bon! quand vous lui auriez dit quelques paroles en l'air, le
-grand mal! Pensez-vous que mon amour s'en inquiète?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Mais quelle idée avez-vous aussi, seigneur? Puisque les
-choses sont allées si loin, je veux que tout s'explique à l'instant.
-Ce cavalier croit<span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">[p. 539]</a></span> avoir à se plaindre de moi: qu'il parle et qu'il se
-nomme avant tout; car j'ignore ce qu'il est et ce qu'il veut.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Rassurez-vous, madame! j'ai honte d'avoir fait cet éclat et
-d'avoir cédé à un premier mouvement de surprise. Vous m'accusez
-d'imposture, et votre belle bouche ne peut mentir. Vous l'avez dit, je
-suis fou, j'ai rêvé. Ici même, il y a une heure, quelque chose comme
-votre fantôme passait, m'adressait de douces paroles et promettait de
-revenir... Il y avait de la magie, sans doute, et cependant tous les
-détails restent présents à ma pensée. J'étais là, je venais de voir
-le soleil se coucher derrière le Pausilippe, en jetant sur Ischia
-le bord de son manteau rougeâtre; la mer noircissait dans le golfe,
-et les voiles blanches se hâtaient vers la terre comme des colombes
-attardées... Vous voyez, je suis un triste rêveur, mes lettres ont dû
-vous l'apprendre, mais vous n'entendrez plus parler de moi, je le jure,
-et vous dis adieu.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Vos lettres... Tenez, tout cela a l'air d'un imbroglio de
-comédie, permettez-moi de ne m'y point arrêter davantage; seigneur
-Marcelli, veuillez reprendre mon bras et me reconduire en toute hâte
-chez moi. (<i>Fabio salue et s'éloigne.</i>)</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Chez vous, madame?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Oui, cette scène m'a bouleversée!.......</p>
-
-<p>Vit-on jamais rien de plus bizarre? Si la place du Palais n'est pas
-encore déserte, nous trouverons<span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">[p. 540]</a></span> bien une chaise, ou tout au moins un
-falot. Voici justement les valets du théâtre qui sortent; appelez un
-d'entre eux...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Holà! quelqu'un! par ici... Mais, en vérité, vous sentez-vous
-malade?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. A ne pouvoir marcher plus loin...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO, LES PRÉCÉDENTS.</span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>entraînant Mazetto.</i> Tenez, c'est le ciel qui nous l'amène;
-voilà le traître qui s'est joué de moi.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. C'est Mazetto! le plus grand fripon des Deux-Siciles. Quoi!
-c'était aussi votre messager?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Au diable! vous m'étouffez.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Tu vas nous expliquer...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Et que faîtes-vous ici, seigneur? je vous croyais en bonne
-fortune?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. C'est la tienne qui ne vaut rien. Tu vas mourir si tu ne
-confesses pas toute ta fourberie.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Attendez, seigneur Fabio, j'ai aussi des droits à faire
-valoir sur ses épaules. A nous deux, maintenant.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Messieurs, si vous voulez que je comprenne, ne frappez pas
-tous les deux à la fois. De quoi s'agit-il?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et de quoi peut-il être question, misérable? Mes lettres, qu'en
-as-tu fait?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Et de quelle façon as-tu compromis l'honneur de la signora
-Corilla?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">[p. 541]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Messieurs, l'on pourrait nous entendre.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Il n'y a ici que la signora elle-même et nous deux,
-c'est-à-dire deux hommes qui vont s'entre-tuer demain à cause d'elle ou
-à cause de toi.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Permettez: ceci dès lors est grave, et mon humanité me défend
-de dissimuler davantage...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Parle.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Au moins, remettez vos épées.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Alors nous prendrons des bâtons.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Non; nous devons le ménager s'il dit la vérité tout entière,
-mais à ce prix-là seulement.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Son insolence m'indigne au dernier point.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Le faut-il assommer avant qu'il ait parlé?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Non; je veux tout savoir, et que, dans une si noire aventure,
-il ne reste du moins aucun doute sur ma loyauté.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Ma confession est votre panégyrique, madame; tout Naples
-connaît l'austérité de votre vie. Or, le seigneur Marcelli, que voilà,
-était passionnément épris de vous; il allait jusqu'à promettre de vous
-offrir son nom si vous vouliez quitter le théâtre; mais il fallait
-qu'il pût du moins mettre à vos genoux l'hommage de son cœur, je ne dis
-pas de sa fortune; mais vous en aviez bien pour deux, on le sait, et
-lui aussi.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Faquin!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">[p. 542]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Laissez-le finir.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. La délicatesse du motif m'engagea dans son parti. Comme valet
-du théâtre, il m'était aisé de mettre ses billets sur votre toilette.
-Les premiers furent brûlés; d'autres, laissés ouverts, reçurent un
-meilleur accueil. Le dernier vous décida à accorder un rendez-vous au
-seigneur Marcelli lequel m'en a fort bien récompensé!...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Mais qui te demande tout ce récit?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et moi, traître! âme à double face! comment m'as-tu servi? Mes
-lettres, les as-tu remises? Quelle est cette femme voilée que tu m'as
-envoyée tantôt, et que tu m'as dit être la signora Corilla elle-même?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Ah! seigneurs, qu'eussiez-vous dit de moi et quelle idée
-madame en eût-elle pu concevoir, si je lui avais remis des lettres
-de deux écritures différentes et des bouquets de deux amoureux? Il
-faut de l'ordre en toute chose, et je respecte trop madame pour lui
-avoir supposé la fantaisie de mener de front deux amours. Cependant
-le désespoir du seigneur Fabio, à mon premier refus de le servir,
-m'avait singulièrement touché. Je le laissai d'abord épancher sa verve
-en lettres et en sonnets que je feignis de remettre à la signora,
-supposant que son amour pourrait bien être de ceux qui viennent si
-fréquemment se brûler les ailes aux flammes de la rampe; passions
-d'écoliers et de poëtes, comme nous en voyons<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">[p. 543]</a></span> tant... Mais c'était
-plus sérieux, car la bourse du seigneur Fabio s'épuisait à fléchir ma
-résolution vertueuse...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. En voilà assez! Signora, nous n'avons point affaire, n'est-ce
-pas, de ces divagations...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Laissez-le dire, rien ne nous presse, monsieur.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Enfin, j'imaginai que le seigneur Fabio étant épris par les
-yeux seulement, puisqu'il n'avait jamais pu réussir à s'approcher de
-madame et n'avait jamais entendu sa voix qu'en musique, il suffisait de
-lui procurer la satisfaction d'un entretien avec quelque créature de la
-taille et de l'air de la signora Corilla... Il faut dire que j'avais
-déjà remarqué une petite bouquetière qui vend ses fleurs le long de la
-rue de Tolède ou devant les cafés de la place du Môle. Quelquefois elle
-s'arrête un instant, et chante des chansonnettes espagnoles avec une
-voix d'un timbre fort clair...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Une bouquetière qui ressemble à la signora; allons donc! ne
-l'aurais-je point aussi remarquée?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Seigneur, elle arrive tout fraîchement par le galion de
-Sicile, et porte encore le costume de son pays.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Cela n'est pas vraisemblable, assurément.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Demandez au seigneur Fabio si, le costume aidant, il n'a pas
-cru tantôt voir passer madame elle-même?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">[p. 544]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Eh bien! cette femme...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Cette femme, seigneur, est celle qui vous attend à la
-Villa-Reale, ou plutôt qui ne vous attend plus, l'heure étant de
-beaucoup passée.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Peut-on imaginer une plus noire complication d'intrigues?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Mais non; l'aventure est plaisante. Et, voyez, la signora
-elle-même ne peut s'empêcher d'en rire... Allons, beau cavalier,
-séparons-nous sans rancune, et corrigez-moi ce drôle d'importance... Ou
-plutôt, tenez, profitez de son idée: la nuée qu'embrassait Ixion valait
-bien pour lui la divinité dont elle était l'image, et je vous crois
-assez poète pour vous soucier peu des réalités.&mdash;Bonsoir, seigneur
-Fabio!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, à <i>lui-même.</i> Elle était là! et pas un mot de pitié, pas un
-signe d'attention! Elle assistait, froide et morne, à ce débat qui me
-couvrait de ridicule, et elle est partie dédaigneusement sans dire
-une parole, riant seulement, sans doute, de ma maladresse et de ma
-simplicité!... Oh! tu peux te retirer, va, pauvre diable si inventif,
-je ne maudis plus ma mauvaise étoile, et je vais rêver le long de la
-mer à mon infortune, car je n'ai plus même l'énergie d'être furieux.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>. Seigneur, vous feriez bien d'aller rêver<span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">[p. 545]</a></span> du côté de la
-Villa-Reale. La bouquetière vous attend peut-être encore...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, seul.</p>
-
-<p>En vérité, j'aurais été curieux de rencontrer cette créature et de
-la traiter comme elle le mérite. Quelle femme est-ce donc que celle
-qui se prête à une telle manœuvre? Est-ce une niaise enfant a qui
-l'on a fait la leçon, ou quelque effrontée qu'on n'a eu que la peine
-de payer et de mettre en campagne? Mais il faut l'âme d'un plat
-valet pour m'avoir jugé digne de donner dans ce piège un instant. Et
-pourtant elle ressemble à celle que j'aime, et moi-même, quand je
-la rencontrai voilée, je crus reconnaître et sa démarche et le son
-si pur de sa voix... Allons, il est bientôt six heures de nuit, les
-derniers promeneurs s'éloignent vers Sainte-Lucie et vers Chiaia, et
-les terrasses des maisons se garnissent de monde... A l'heure qu'il
-est, Marcelli soupe gaiement avec sa conquête facile. Les femmes n'ont
-d'amour que pour ces débauchés sans cœur.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO, UNE BOUQUETIÈRE.</span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Que me veux-tu, petite?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Seigneur, je vends des roses, je vends des fleurs du
-printemps. Voulez-vous acheter tout ce qui me reste pour parer la
-chambre de<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">[p. 546]</a></span> votre amoureuse? On va bientôt fermer le jardin, et je ne
-puis remporter cela chez mon père; je serais battue. Prenez le tout
-pour trois carlins.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Crois-tu donc que je sois attendu ce soir, et me trouves-tu la
-mine d'un amant favorisé?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Venez ici à la lumière. Vous m'avez l'air d'un beau
-cavalier, et, si vous n'êtes pas attendu, c'est que vous attendez...
-Ah! mon Dieu!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Qu'as-tu, ma petite? Mais vraiment, cette figure... Ah! je
-comprends tout maintenant: tu es la fausse Corilla!... A ton âge, mon
-enfant, tu entames un vilain métier!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. En vérité, seigneur, je suis une honnête fille, et
-vous allez me mieux juger. On m'a déguisée en grande dame, on m'a
-fait apprendre des mots par cœur; mais, quand j'ai vu que c'était une
-comédie pour tromper un honnête gentilhomme, je me suis échappée et
-j'ai repris mes habits de pauvre fille, et je suis allée, comme tous
-les soirs, vendre mes fleurs sur la place du Môle et dans les allées du
-Jardin royal.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Cela est-il bien vrai?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Si vrai, que je vous dis adieu, seigneur; et puisque
-vous ne voulez pas de mes fleurs, je les jetterai dans la mer en
-passant: demain elles seraient fanées.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Pauvre fille, cet habit te sied mieux que l'autre, et je te
-conseille de ne plus le quitter. Tu<span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">[p. 547]</a></span> es, toi, la fleur sauvage des
-champs; mais qui pourrait se tromper entre vous deux? Tu me rappelles
-sans doute quelques-uns de ses traits, et ton cœur vaut mieux que le
-sien, peut-être. Mais qui peut remplacer dans l'âme d'un amant la belle
-image qu'il s'est plu tous les jours à parer d'un nouveau prestige?
-Celle-là n'existe plus en réalité sur la terre; elle est gravée
-seulement au fond du cœur fidèle, et nul portrait ne pourra jamais
-rendre son impérissable beauté.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Pourtant on m'a dit que je la valais bien, et, sans
-coquetterie, je pense qu'étant parée comme la signora Corilla, aux feux
-des bougies, avec l'aide du spectacle et de la musique, je pourrais
-bien vous plaire autant qu'elle, et cela sans blanc de perle et sans
-carmin.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Si ta vanité se pique, petite fille, tu m'ôteras même le plaisir
-que je trouve à te regarder un instant. Mais, vraiment, tu oublies
-qu'elle est la perle de l'Espagne et de l'Italie, que son pied est le
-plus fin et sa main la plus royale du monde. Pauvre enfant! la misère
-n'est pas la culture qu'il faut à des beautés si accomplies, dont le
-luxe et l'art prennent soin tour à tour.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Regardez mon pied sur ce banc de marbre; il se découpe
-encore assez bien dans sa chaussure brune. Et ma main, l'avez-vous
-seulement touchée?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Il est vrai que ton pied est charmant, et<span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">[p. 548]</a></span> ta main... Dieu!
-qu'elle est douce!... Mais, écoute, je ne veux pas te tromper, mon
-enfant, c'est bien elle seule que j'aime, et le charme qui m'a séduit
-n'est pas né dans une soirée. Depuis trois mois que je suis à Naples,
-je n'ai pas manqué de la voir un seul jour d'Opéra. Trop pauvre pour
-briller près d'elle, comme tous les beaux cavaliers qui l'entourent
-aux promenades, n'ayant ni le génie des musiciens, ni la renommée des
-poëtes qui l'inspirent et qui la servent dans son talent, j'allais
-sans espérance m'enivrer de sa vue et de ses chants, et prendre ma
-part dans ce plaisir de tous, qui pour moi seul était le bonheur et
-la vie. Oh! tu la vaux bien peut-être, en effet ... mais as-tu cette
-grâce divine qui se révèle sous tant d'aspects? As-tu ces pleurs et ce
-sourire? As-tu ce chant divin, sans lequel une divinité n'est qu'une
-belle idole? Mais alors tu serais à sa place, et tu ne vendrais pas des
-fleurs aux promeneurs de la Villa-Reale...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA BOUQUETIÈRE</span>. Pourquoi donc la nature, en me donnant son apparence,
-aurait-elle oublié la voix? Je chante fort bien, je vous jure; mais
-les directeurs de San-Carlo n'auraient jamais l'idée d'aller ramasser
-une prima donna sur la place publique... Écoutez ces vers d'opéra que
-j'ai retenus pour les avoir entendus seulement au petit théâtre de la
-Fenice. (<i>Elle chante.</i>)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">[p. 549]</a></span></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">AIR ITALIEN.</p>
-
-<blockquote>
-<p>
-Qu'il m'est doux&mdash;de conserver la paix du cœur,&mdash;le calme<br />
-de la pensée.<br />
-<br />
-Il est sage d'aimer&mdash;dans la belle saison de l'âge;&mdash;plus<br />
-sage de n'aimer pas...<br />
-</p>
-</blockquote>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <i>tombant à ses pieds.</i> Oh! madame, qui vous méconnaîtrait
-maintenant? Mais cela ne peut être... Vous êtes une déesse véritable,
-et vous allez vous envoler! Mon Dieu! qu'ai-je à répondre à tant de
-bontés? je suis indigne de vous aimer, pour ne vous avoir point d'abord
-reconnue!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Je ne suis donc plus la bouquetière?... Eh bien! je vous
-remercie-, j'ai étudié ce soir un nouveau rôle, et vous m'avez donné la
-réplique admirablement.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Et Marcelli?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Tenez, n'est-ce pas lui que je vois errer tristement le long
-de ces berceaux, comme vous faisiez tout à l'heure?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Évitons-le, prenons une allée.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>. Il nous a vus, il vient à nous.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>, <span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>, <span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Hé! seigneur Fabio, vous avez donc trouvé la bouquetière? Ma
-foi, vous avez bien fait, et vous êtes plus heureux que moi ce soir.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Eh bien! qu'avez-vous donc fait de la<span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">[p. 550]</a></span> signora Corilla? vous
-alliez souper ensemble gaiement.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Ma foi, l'on ne comprend rien aux caprices des femmes. Elle
-s'est dite malade, et je n'ai pu que la reconduire chez elle; mais
-demain...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FABIO</span>. Demain ne vaut pas ce soir, seigneur Marcelli.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MARCELLI</span>. Voyons donc cette ressemblance tant vantée... Elle n'est pas
-mal, ma foi!... mais ce n'est rien; pas de distinction, pas de grâce.
-Allons, faîtes-vous illusion à votre aise... Moi, je vais penser à la
-prima donna de San-Carlo, que j'épouserai dans huit jours.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CORILLA</span>, <i>reprenant son ton naturel.</i> Il faudra réfléchir là-dessus,
-seigneur Marcelli. Tenez, moi, j'hésite beaucoup à m'engager. J'ai
-de la fortune, je veux choisir. Pardonnez-moi d'avoir été comédienne
-en amour comme au théâtre, et de vous avoir mis à l'épreuve tous
-deux. Maintenant, je vous l'avouerai, je ne sais trop si aucun de
-vous m'aime, et j'ai besoin de vous connaître davantage. Le seigneur
-Fabio n'adore en moi que l'actrice peut-être, et son amour a besoin
-de la distance et de la rampe allumée; et vous, seigneur Marcelli,
-vous me paraissez vous aimer avant tout le monde, et vous émouvoir
-difficilement dans l'occasion. Vous êtes trop mondain, et lui trop
-poète. Et maintenant, veuillez tous deux m'accompagner. Chacun<span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">[p. 551]</a></span> de vous
-avait gagé de souper avec moi: j'en avais fait la promesse à chacun de
-vous; nous souperons tous ensemble, Mazetto nous servira.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">MAZETTO</span>, <i>paraissant et s'adressant au public.</i> Sur quoi, messieurs,
-vous voyez que cette aventure scabreuse va se terminer le plus
-moralement du monde.&mdash;Excusez les fautes de l'auteur.</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="font-weight: bold;">TABLE</span><br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">LE RÊVE ET LA VIE</span><br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">LES FILLES DU FEU</span><br />
-<br />
-<a href="#AURELIA">Aurélia</a><br />
-<br />
-<a href="#A_ALEXANDRE_DUMAS">A Alexandre Dumas</a><br />
-<br />
-<a href="#SYLVIE">Sylvie, Souvenirs du Valois</a><br />
-<a href="#JEMMY">Jemmy</a><br />
-<a href="#OCTAVIE">Octavie, ou l'Illusion</a><br />
-<a href="#ISIS">Isis, Souvenirs de Pompéi</a><br />
-<a href="#EMILIE">Émilie, Souvenirs de la Révolution française</a><br />
-<br />
-<a href="#ANGELIQUE">Angélique</a><br />
-[De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.]<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">LA BOHÈME GALANTE</span><br />
-<br />
-<a href="#LA_MAIN_ENCHANTEE">La Main enchantée</a><br />
-<a href="#LE_MONSTRE_VERT">Le Monstre vert</a><br />
-<a href="#PETITS_CHATEAUX_DE_BOHEME">Petits châteaux de bohème</a><br />
-<a href="#LES_POETES_DU_XVI_SIECLE">Les Poëtes du <span style="font-size: 0.8em;">XVI<sup>e</sup></span> siècle</a><br />
-<a href="#EXPLICATIONS">Explications</a><br />
-<a href="#MUSIQUE">Musique</a><br />
-<a href="#MES_PRISONS">Mes Prisons</a><br />
-<a href="#LES_NUITS_DOCTOBRE">Les Nuits d'octobre</a><br />
-<a href="#PROMENADES_ET_SOUVENIRS">Promenades et Souvenirs</a><br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">LES CHIMÈRES</span><br />
-<br />
-<a href="#EL_DESDICHADO">El Desdichado</a><br />
-<a href="#MYRTHO">Myrtho</a><br />
-<a href="#HORUS">Horus</a><br />
-<a href="#ANTEROS">Antéros</a><br />
-<a href="#DELFICA">Delfica</a><br />
-<a href="#ARTEMIS">Artémis</a><br />
-<a href="#LE_CHRIST_AUX_OLIVIERS">Le Christ au oliviers</a><br />
-<a href="#VERS_DORES">Vers dorés</a><br />
-<br />
-<a href="#CORILLA">Corilla</a><br />
-[De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.]<br />
-</p>
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 55554 ***</div>
-</body>
-</html>
-
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