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+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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+Title: Mémoires de Garibaldi, tome 1/2
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: April 22, 2018 [EBook #57019]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE GARIBALDI, TOME 1/2 ***
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+Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
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+ COLLECTION MICHEL LÉVY
+
+
+ ŒUVRES COMPLÈTES
+ D’ALEXANDRE DUMAS
+
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+
+ ŒUVRES COMPLÈTES
+ D’ALEXANDRE DUMAS
+ PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY.
+
+
+ Vol. Vol.
+
+ Acté 1 | Impressions de voyage:
+ Amaury 1 | --Le Caucase 3
+ Ange Pitou 2 | --Le Corricolo 2
+ Ascanio 2 | --De Paris à Cadix 2
+ Aventures de John Davys 2 | --Le Midi de la France 2
+ Les Baleiniers 2 | --Quinze Jours au Sinaï 1
+ Le Bâtard de Mauléon 3 | --Le Speronare 2
+ Black 1 | --Le Véloce 2
+ La Bouillie de la C{sse} | --La Villa Palmieri 1
+ Berthe 1 | Ingénue 2
+ La Boule de Neige 1 | Isabel de Bavière 2
+ Bric-à-Brac 2 | Italiens et Flamands 2
+ Un Cadet de famille 3 | Ivanhoe de W. Scott. (_Trad._) 2
+ Le Capitaine Pamphile 1 | Jane 1
+ Le Capitaine Paul 1 | Jehanne la Pucelle 1
+ Le Capitaine Richard 1 | Louis XIV et son Siècle 4
+ Catherine Blum 1 | Louis XV et sa Cour 2
+ Causeries 2 | Louis XVI et la Révolution 2
+ Cécile 1 | Les Louves de Machecoul 3
+ Charles-le-Téméraire 2 | Madame de Chamblay 2
+ Le Chasseur de sauvagine 1 | La Maison de glace 2
+ Le Château d’Eppstein 2 | Le Maître d’armes 1
+ Le Chevalier d’Harmental 2 | Les Mariages du père Olifus 1
+ Le Chevalier de Maison-Rouge 2 | Les Médicis 1
+ La Colombe, Adam le | Mes Mémoires 10
+ Calabrais 1 | Mémoires de Garibaldi 2
+ Le Collier de la reine 3 | Mémoires d’une aveugle 2
+ Le Comte de Monte-Cristo 6 | Mém. d’un médecin (Balsamo) 5
+ La Comtesse de Charny 6 | Le Meneur de loups 1
+ La Comtesse de Salisbury 2 | Les Mille et un Fantômes 1
+ Les Compagnons de Jéhu 3 | Les Mohicans de Paris 4
+ Confessions de la marquise 2 | Les Morts vont vite 2
+ Conscience l’Innocent 2 | Napoléon 1
+ La Dame de Monsoreau 3 | Une Nuit à Florence 1
+ La Dame de Volupté 2 | Olympe de Clèves 5
+ Les Deux Diane 3 | Le Page du duc de Savoie 2
+ Les Deux Reines 2 | Le Pasteur d’Ashbourn 2
+ Dieu Dispose 2 | Pauline et Pascal Bruno 1
+ Le Drame de 93 3 | Un Pays inconnu 1
+ Les Drames de la mer 1 | Le Père Gigogne 2
+ La Femme au collier de | Le Père la Ruine 1
+ velours 1 | La Princesse Flora 1
+ Fernande 1 | La Princesse de Monaco 2
+ Une Fille du régent 1 | Les Quarante-Cinq 3
+ Le Fils du forçat 1 | La Régence 1
+ Les Frères corses 1 | La Reine Margot 2
+ Gabriel Lambert 1 | La Route de Varennes 1
+ Gaule et France 1 | Le Salteador 1
+ Georges 1 | Salvator 5
+ Un Gil Blas en Californie 1 | Souvenirs d’Antony 1
+ Les Grands Hommes en robe de | Les Stuarts 1
+ chambre: César 2 | Sultanetta 1
+ --Henri IV Louis XIII et Rich. 2 | Sylvandire 1
+ La Guerre des femmes 2 | Le Testament de M. Chauvelin 1
+ Histoire d’un casse-noisette 1 | Trois Maîtres 1
+ L’Horoscope 1 | Les Trois Mousquetaires 2
+ Impressions de voyage: | Le Trou de l’enfer 1
+ --en Suisse 3 | La Tulipe noire 1
+ --Une Année à Florence 1 | Le Vicomte de Bragelonne 6
+ --L’Arabie Heureuse 3 | La Vie au désert 2
+ --Les Bords du Rhin 2 | Une Vie d’artiste 1
+ --Le Capitaine Arena 1 | Vingt ans après 3
+
+
+Clichy.--Imprimerie de Maurice LOIGNON, rue du Bac-d’Asnières, 12
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ DE
+
+ GARIBALDI
+
+
+ Traduits sur le manuscrit original
+ PAR
+ ALEXANDRE DUMAS
+
+
+ PREMIÈRE SÉRIE
+
+ TROISIÈME ÉDITION
+
+ [Illustration: M L]
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1866
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+UN MOT AU LECTEUR
+
+
+Toute chose présente a sa racine dans le passé;--il est donc impossible
+de commencer un récit quelconque, que ce récit soit l’histoire d’un
+homme ou celle d’un événement, sans jeter un regard sur le passé.
+
+Par les différentes phases de la vie que nous avons entrepris d’écrire,
+nous serons bien des fois ramenés dans le Piémont, la terre natale de
+Garibaldi. Les hommes d’action politique, quand ils sont hommes de
+progrès, ont leurs heures de défaillance, dans lesquelles, comme Antée,
+ils ont besoin, pour reprendre des forces, de toucher cette terre de la
+patrie que Brutus, dans sa feinte folie, baisait comme la mère commune.
+Il est donc important que nous fassions une étude rapide de ce qui se
+passait en Italie de 1820 à 1834, époque à laquelle commence cette
+histoire.
+
+Les guerres de la République et les envahissements de l’Empire avaient
+exilé en Sardaigne deux princes, qui, partis pour l’exil encore jeunes,
+en revinrent vieillards; c’étaient deux frères, dans la personne
+desquels se terminait la postérité masculine des ducs de Savoie: l’un
+qui fut Victor-Emmanuel Ier, et l’autre Charles-Félix.
+
+Tous deux régnèrent.
+
+La branche cadette était représentée par le prince de Carignan, qui
+fit, en 1823, comme grenadier dans l’armée française, la campagne
+d’Espagne, où il se distingua particulièrement au Trocadéro.
+
+En 1840, dans une audience qu’il me donna, il me montra son sabre de
+grenadier et ses épaulettes de laine rouge, qu’il conservait comme
+reliques de sa jeunesse.
+
+Le roi Victor-Emmanuel Ier, en montant sur le trône, qui probablement
+ne lui avait été donné qu’à cette condition, avait engagé sa parole
+aux souverains alliés de ne faire, en quelque circonstance que ce fût,
+aucune concession à son peuple.
+
+Mais ce qui était facile à promettre en 1815, était difficile à tenir
+en 1821.
+
+Dès 1820, le carbonarisme s’était répandu en Italie. Dans un livre qui
+est plus un livre qu’un roman, dans _Joseph Balsamo_, nous avons écrit
+l’histoire de l’illuminisme et de la franc-maçonnerie.
+
+Ces deux grands ennemis de la royauté, dont la devise était ces trois
+initiales: L. P. D., c’est-à-dire _Lilia Pedibus Destrue_, eurent une
+grande part à la révolution française. Swedenborg, dont les adeptes
+assassinaient Gustave III, était mage. Presque tous les jacobins et
+grand nombre de cordeliers étaient maçons, Philippe-Égalité était grand
+orient.
+
+Napoléon prit la maçonnerie sous sa protection; mais, en la protégeant,
+il la faussa, la détourna de son but, la plia à sa convenance, et en
+fit un instrument de despotisme.
+
+Ce n’est point la première fois que l’on a forgé des chaînes avec des
+épées. Joseph Napoléon fut grand maître de l’ordre; l’archichancelier
+Cambacérès, grand maître adjoint; Joachim Murat, second grand maître
+adjoint. L’impératrice Joséphine étant à Strasbourg, en 1805, présida
+la fête de l’adoption de la loge des Francs-Cavaliers de Paris. Dans
+ce même temps, Eugène de Beauharnais était vénérable de la loge de
+Saint-Eugène de Paris. Venu depuis en Italie, avec la dignité de
+vice-roi, le Grand Orient de Milan le nomma maître et souverain
+commandeur du suprême conseil du trente-deuxième grade,--c’est-à-dire
+lui accorda le plus grand honneur que l’on pût lui faire, selon les
+statuts de l’ordre.
+
+Bernadotte était maçon; son fils, le prince Oscar, fut grand maître
+de la loge suédoise; dans les différentes loges de Paris, furent
+successivement initiés: Alexandre, duc de Vurtemberg; le prince Bernard
+de Saxe-Veimar, et jusqu’à l’ambassadeur persan, Askeri-Khan; le
+président du sénat, comte de Lacépède, présidait le Grand Orient de
+France, duquel étaient officiers d’honneur les généraux Kellermann,
+Masséna et Soult. Les princes, les ministres, les maréchaux, les
+officiers, les magistrats, tous les hommes enfin remarquables par leur
+gloire ou considérables par leur position, ambitionnaient de se faire
+recevoir maçons. Les femmes elles-mêmes voulurent avoir leurs loges,
+dans lesquelles entrèrent: mesdames de Vaudemont, de Carignan, de
+Girardin, de Narbonne, et beaucoup d’autres dames de grandes maisons;
+cependant, une seule fut reçue, non pas comme sur, mais comme frère.
+C’était la fameuse Xaintrailles, à laquelle le premier consul avait
+donné un brevet de chef d’escadron[1].
+
+ [1] Giuseppe la Farina, _Storia d’Italia_.
+
+Mais ce n’était pas en France seulement que florissait alors la
+maçonnerie.
+
+Le roi de Suède, en 1811, instituait l’ordre civil de la maçonnerie.
+Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, avait, vers la fin du mois de
+juillet de l’année 1800, approuvé par édit la constitution de la grande
+loge de Berlin. Le prince de Galles ne cessa de gouverner l’ordre, en
+Angleterre, que lorsqu’en 1813 il fut nommé régent. Enfin, dans le mois
+de février de l’année 1814, le roi de Hollande, Frédéric-Guillaume, se
+déclara protecteur de l’ordre, et permit que le prince royal, son fils,
+acceptât le titre de vénérable honoraire de la loge de William-Frédéric
+d’Amsterdam.
+
+Lors du retour des Bourbons en France, le maréchal Bournonville pria le
+roi Louis XVIII de mettre l’ordre sous la protection d’un membre de sa
+famille; mais Louis XVIII était homme de bonne mémoire, il n’avait pas
+oublié la part qu’avait eue la maçonnerie à la catastrophe de 1793; en
+conséquence, il répondit qu’il ne permettrait jamais à un membre de sa
+famille de faire partie d’une société secrète, quelle qu’elle fût.
+
+En Italie, la maçonnerie tomba avec la domination française; mais en
+ses lieu et place commença d’apparaître le carbonarisme, qui semblait
+reprendre la tâche où la maçonnerie l’avait abandonnée, pour la
+continuer dans son sens libérateur.
+
+Deux autres sectes pointaient à côté de celle-là:
+
+L’une qui s’appelait la Congrégation catholique, apostolique et
+romaine;
+
+L’autre, la Consistoriale.
+
+Les membres de la Congrégation avaient, pour signe de reconnaissance,
+un cordon de soie jaune paille avec cinq nuds. Les affiliés aux ordres
+inférieurs ne parlaient que d’actes de piété et de bienfaisance; quant
+aux secrets de la secte, connus seulement des hauts grades, on n’en
+pouvait parler que lorsqu’on était deux; un troisième, survenant,
+faisait cesser à l’instant même la conversation; le mot de passe des
+congréganistes était _Eleuteria_, c’est-à-dire _Liberté_; la parole
+secrète était _Ode_, c’est-à-dire _Indépendance_.
+
+Cette secte, née en France parmi les néocatholiques, et dont furent
+plusieurs de nos meilleurs et de nos plus constants républicains, avait
+franchi les Alpes, était passée en Piémont, et de là en Lombardie;
+mais, une fois là, elle eut peu d’adeptes, et ne tarda point à
+s’éteindre, les agents secrets de l’Autriche étant parvenus à se
+procurer, à Gênes, les patentes que l’on délivrait aux initiés, ainsi
+que les statuts et les signes de reconnaissance.
+
+La Consistoriale était principalement dirigée contre les Autrichiens; à
+sa tête se trouvaient les princes d’Italie qui n’appartenaient point à
+la maison de Hapsbourg; elle était présidée par le cardinal Gonsalvi;
+le seul prince qui n’en fût pas exclu était le duc de Modène. De là,
+lorsque cette ligue fut connue, les terribles persécutions de ce
+prince contre les patriotes: il avait à se faire pardonner sa désertion
+par l’Autriche, et il ne fallut pas moins que le sang de Menotti, son
+compagnon de conspiration, pour le raccommoder avec elle.
+
+Les consistorialistes avaient pour but d’arracher l’Italie à François
+II et de se la partager. Outre Rome et la Romagne qu’il gardait, le
+pape acquérait la Toscane. L’île d’Elbe et les Marches passaient au
+roi de Naples; Parme, Plaisance et une partie de la Lombardie, avec
+le titre de roi, au duc de Modène; Massa, Carare, Lucques, au roi de
+Sardaigne; enfin, l’empereur de Russie Alexandre, qui, par aversion
+pour l’Autriche, favorisait ces secrets desseins, avait soit Ancône,
+soit Civitta-Vecchia, soit Gênes, pour s’y faire un établissement dans
+la Méditerranée.
+
+Ainsi, vous le voyez, sans consulter les peuples ni les délimitations
+territoriales naturelles, cette dernière ligue se partageait les âmes
+comme font, après une razzia, les Arabes d’un troupeau conquis; et ce
+droit, qu’a la dernière créature née sur le sol européen, de se choisir
+son maître et de n’entrer comme domestique que chez celui qui lui
+convient, ce droit était refusé aux nations.
+
+Par bonheur, un seul de tous ces projets, celui que se promettaient
+les carbonari, était selon le cur de Dieu; aussi celui-là est-il en
+train de s’accomplir!
+
+Le carbonarisme, qui seul était appelé à donner des fruits, croissait
+cependant vigoureusement dans les Romagnes: il s’était réuni à la
+secte des guelfes, qui avait fait son siége à Ancône, et s’appuyait au
+bonapartisme.
+
+Lucien était élevé au grade de grande lumière; dans les réunions
+secrètes, on démontrait la nécessité d’arracher le pouvoir des mains
+des prêtres, on invoquait le nom de Brutus, et l’on préparait les
+esprits à la république.
+
+Dans la nuit du 24 juin 1819, le mouvement éclata: il eut l’issue
+funeste qu’ont d’habitude les premières tentatives de ce genre; toute
+religion qui doit avoir des apôtres, commence par avoir des martyrs.
+Cinq carbonari furent fusillés, les autres condamnés aux galères
+perpétuelles; quelques-uns, jugés moins coupables, furent enfermés pour
+dix ans dans une forteresse.
+
+Alors la secte, devenue plus prudente, changea de nom et s’appela la
+Société latine.
+
+Dans le même moment, la même société conspirait en Lombardie, et
+étendait ses ramifications dans les autres provinces d’Italie. Au
+milieu d’un bal donné à Rovigo par le comte Porgia, le gouvernement
+autrichien fit arrêter plusieurs personnes, et, le lendemain, déclara
+coupable de haute trahison toute personne qui se ferait affilier au
+carbonarisme. Mais là où le mouvement fut le plus violent, ce fut à
+Naples. Coletta affirme, dans son histoire, que les affiliés du royaume
+montaient au chiffre énorme de six cent quarante-deux mille; et, selon
+un document de la chancellerie aulique de Vienne, il serait resté
+au-dessous de la vérité. «Le nombre des carbonari, dit ce document,
+monte à plus de _huit cent mille_ dans le royaume des Deux-Siciles, et
+il n’y a ni police, ni vigilance qui puisse arrêter un tel débordement;
+il serait donc insensé de demander qu’on l’anéantît[2]».
+
+ [2] _Storia d’Italia_,--la Farina.
+
+En même temps que se faisait le mouvement de Naples, Riego, autre
+martyr qui a laissé un chant de mort devenu depuis un chant de
+victoire, levait, le 1er janvier 1820, la bannière de la liberté, et
+un décret de Ferdinand VII annonçait que la volonté du peuple s’étant
+manifestée, le roi s’était décidé à jurer la constitution proclamée par
+les cortès générales et extraordinaires en 1812.
+
+Les prisons, en s’ouvrant, donnèrent un ministère à l’Espagne.
+Ferdinand Ier de Naples, en sa qualité d’infant d’Espagne, dut, tout
+en restant souverain absolu, jurer obéissance à la constitution
+espagnole. Ce fut alors comme un tremblement de terre dans la Calabre,
+dans la Capitanate et à Salerne. Le gouvernement napolitain, faible,
+incertain, soupçonneux, décréta quelques réformes insuffisantes, qui
+n’empêchèrent point le général Pepe de faire de son côté sa révolution.
+Naples eut, comme en 1798, son gouvernement provisoire et sa chambre de
+représentants.
+
+Ce fut quelque temps après qu’éclata à son tour la révolution
+piémontaise. Le matin du 10 mars, le capitaine comte Palma faisait
+prendre les armes au régiment de Gênes et poussait ce cri: «Le roi et
+la constitution espagnole!» Le lendemain, un gouvernement provisoire
+était établi au nom du royaume d’Italie; il déclarait la guerre à
+l’Autriche.
+
+Ainsi la révolution, partie d’Ancône, avait gagné Naples et était
+revenue à Turin. Trois volcans s’étaient ouverts en Italie, sans
+compter celui d’Espagne, et la Lombardie s’agitait dans un triangle de
+feu.
+
+Le roi Victor-Emmanuel Ier, on se le rappelle, avait engagé à la
+Sainte-Alliance sa parole de ne faire au peuple aucune concession.
+
+Le surlendemain, pour rester fidèle à sa promesse, le roi
+Victor-Emmanuel abdiquait en faveur de son frère Carlo-Felice, alors à
+Modène, et nommait régent le prince de Carignan, qui fut depuis le roi
+Charles-Albert.
+
+C’était un grand malheur pour les patriotes que cette abdication d’un
+prince au cur italien, en faveur d’un prince tout dévoué à l’Autriche.
+
+Aussi, Santa-Rosa, l’un des premiers promoteurs du mouvement,
+s’écriait-il:
+
+«O nuit du 13 mars 1821, nuit fatale à ma patrie, qui nous as
+découragés tous, qui as abaissé tant d’épées levées pour la défense
+de la patrie, qui as brisé tant de chères espérances! Avec le roi
+Victor-Emmanuel, la nationalité du Piémont l’emportait; la patrie était
+dans le roi, elle se personnifiait dans ce cur loyal, et nous avions
+fait cette révolution en criant: «Courage! il nous pardonnera peut-être
+un jour de l’avoir fait roi de six millions d’Italiens.»
+
+Mais il n’en était point ainsi avec Carlo-Felice; on retombait sous le
+joug de l’Autriche, et tout était à recommencer.
+
+Cependant tout espoir ne fut point perdu; le 14 mars, le prince de
+Carignan, comme régent, parut au balcon; et au milieu des immenses
+acclamations du peuple, il proclama la constitution d’Espagne.
+
+Comme ce fait devait, dans l’avenir, avoir un immense retentissement;
+comme le roi Charles-Albert devait un jour démentir le prince de
+Carignan, citons, non-seulement le fait de la constitution proclamée de
+vive voix, mais encore le texte même de l’affiche qui fut appliquée sur
+les murs de Turin.
+
+En voici la traduction littérale:
+
+«Dans le moment difficile où nous nous trouvons, il nous est impossible
+de nous renfermer dans les étroites limites de notre rôle de régent;
+notre respect et notre soumission à Sa Majesté Charles-Félix, auquel
+est dévolu le trône, aurait dû nous conseiller de nous abstenir
+d’apporter aucun changement aux lois fondamentales du royaume, ou de
+temporiser, du moins, jusqu’à ce que nous connussions les intentions de
+notre nouveau souverain; mais, comme l’impériosité des circonstances
+est manifeste, et comme, d’un autre côté, nous tenons à rendre au
+nouveau roi un peuple sain, sauf et heureux, et non pas déjà brisé par
+les factions de la guerre civile, nous avons, en conséquence, toute
+chose sagement pesée, décidé, sur l’avis de notre conseil, et dans
+l’espérance que Sa Majesté, poussée par les mêmes considérations,
+revêtira notre délibération de son approbation souveraine, nous
+avons décidé, disons-nous, que la constitution de l’Espagne serait
+reconnue comme loi de l’État, sous les modifications que, d’accord, y
+apporteraient le roi et la représentation nationale.»
+
+Cinq ans après son établissement en Italie, voilà donc ce que
+la charbonnerie avait obtenu: une constitution en Espagne, une
+constitution à Naples, une constitution en Piémont.
+
+Mais celle-ci, la dernière née, devait être la première étouffée.
+
+Au lieu de revenir à Gênes ou à Milan, au lieu d’approuver et de
+consolider les libertés données par le prince de Carignan, le roi
+Carlo-Felice rendait, le 3 avril suivant, l’édit que l’on va lire:
+
+«Le devoir de tout sujet fidèle étant de se soumettre de bon cur à
+l’ordre de choses qu’il trouve établi par Dieu et par l’exercice de la
+souveraine autorité, je déclare que, relevant de Dieu seul, c’est à
+nous de choisir les moyens que nous jugerons les plus convenables pour
+arriver au bien, et que nous ne regarderons plus, en conséquence, comme
+d’un sujet fidèle de murmurer des mesures que nous croyons nécessaire
+de prendre; nous publions donc, comme règle de la conduite de chacun,
+que nous ne reconnaîtrons comme fidèles sujets que ceux qui se
+soumettront immédiatement, subordonnant à cette soumission notre retour
+dans nos États.»
+
+Et en même temps que le roi Charles-Félix rendait cet édit, modèle
+d’aveuglement, de sottise et d’entêtement, il nommait une commission
+militaire chargée d’avoir à connaître des délits de trahison, de
+rébellion et d’insubordination qui avaient été commis. Par bonheur, les
+principaux criminels, c’est-à-dire ceux dont les noms sont aujourd’hui
+les noms glorieux du Piémont, étaient déjà en fuite.
+
+La commission nommée par Carlo-Felice ne perdit pas de temps. On a
+vu les rois manquer de bourreaux, jamais de juges: le tribunal, en
+cinq mois, jugea cent soixante-dix-huit personnes; il en condamna
+soixante-treize à la mort et à la confiscation, et les autres à la
+prison et aux galères.
+
+Des condamnés à mort, soixante étaient contumaces, et furent pendus en
+effigie.
+
+Nommons quelques-uns de ces hommes, pour que l’on voie bien quels
+étaient ceux que frappait ce pouvoir stupidement absolu, qui, depuis
+Tarquin, n’a jamais su abattre que les têtes les plus hautes et les
+plus intelligentes.
+
+C’étaient: le lieutenant Pavia, le lieutenant Ansaldi, le médecin
+Ratazzi, l’ingénieur Appiani, l’avocat Dossena, l’avocat Luzzi,
+le capitaine Baronis, le comte Bianco, le colonel Regis, le major
+Santa-Rosa, le capitaine Lesio, le colonel Casaglio, le major
+Collegno, le capitaine Radice, le colonel Morozzo, le prince Della
+Cisterna, le capitaine Ferraso, le capitaine Pachiarotti, l’avocat
+Marochetti, le sous-lieutenant Anzzana, l’avocat Ravina.
+
+En tout, six officiers supérieurs, trente officiers secondaires, cinq
+médecins, dix avocats, un prince; tous illustres par les dons de
+l’intelligence, tous remarquables par les qualités du cur.
+
+Deux avaient été arrêtés et furent exécutés; c’étaient le lieutenant
+de carabiniers Jean-Baptiste Lanari, le capitaine Giacomo Garelli.
+L’exécution eut lieu, pour l’un, le 2 juillet, pour l’autre, le 25 août.
+
+Un des principaux coupables était sans contredit Charles-Albert. Il
+avait proclamé la constitution, non pas, comme l’ont dit ses partisans,
+_sauf l’approbation de Carlo-Felice_, mais dans ces termes, qui sont
+loin d’admettre la réserve:
+
+«_Nella fiducia che Sua Maesta il re mosso d’al istesse
+considerazioni_, SARA PER RIVESTIRE _questa deliberazione della sua
+sovrana approvazione: la costituzione di Spagna_ SARA PROMULGATA E
+OSSERVATA COME LEGGE DELLO STATO.»
+
+Aussi, au reçu de la lettre qui lui notifiait le refus du roi
+Carlo-Felice, le prince de Carignan courut-il à Modène; mais le roi
+refusa de le recevoir, et le duc lui fit intimer l’ordre de quitter
+ses États. Le prince de Carignan se retira à Florence, près du
+grand-duc de Toscane; il ne s’agissait point pour Charles-Albert d’un
+simple exil ou d’une disgrâce momentanée, il s’agissait de la perte du
+trône du Piémont. Le bruit se répandit que Charles-Félix léguerait la
+couronne au duc de Modène, et que celui-ci, qui avait manqué le trône
+dans la conspiration des princes italiens contre l’Autriche, cette
+fois, atteindrait le but de ses incessants désirs.
+
+Le prince de Carignan confia sa position au comte de la Maisonfort,
+notre ministre à Florence. Le comte de la Maisonfort écrivit aussitôt à
+Louis XVIII.
+
+Voici un fragment de la lettre de notre ministre:
+
+«Pour déposséder le prince de Carignan de son héritage, il est question
+d’appeler au trône la duchesse de Modène, fille aînée du roi Victor.
+Cette facilité à écarter la maison de Savoie d’un trône qu’elle a
+fondé, cette ingratitude, cachet du siècle où nous vivons, ne peut être
+partagée ni soutenue par le chef d’une maison dix-huit fois alliée avec
+elle, et cette politique ne peut être celle du gouvernement français,
+qui a au moins le droit d’exiger l’entière indépendance du souverain
+qui tient la clef de l’Italie.»
+
+Louis XVIII fut de l’avis de son ministre; il écrivit au prince de
+Carignan qu’il lui offrait un refuge à la cour de France. C’était lui
+dire: «Vous n’avez rien à craindre, je prends vos intérêts entre mes
+mains, je ne permettrai pas qu’un autre que vous soit roi du Piémont.»
+
+En effet, le roi qui avait octroyé la charte à son peuple, ne pouvait
+faire un crime à un prince d’avoir promis au sien une constitution qui
+n’avait pas été reconnue.
+
+Mais il fallait que le prince de Carignan fît amende honorable aux yeux
+de la Sainte-Alliance.
+
+Des trois constitutions nées du carbonarisme, l’une, celle du
+Piémont, avait été étouffée à sa naissance, des propres mains du
+roi Carlo-Felice; l’autre, celle de Naples, avait été anéantie par
+l’invasion autrichienne; la troisième, la seule survivante, celle
+d’Espagne, allait être mise à néant par l’intervention française.
+
+Il s’agissait pour le prince de Carignan, qui avait proclamé la
+constitution d’Espagne à Turin, d’aller combattre à Madrid la
+constitution d’Espagne.
+
+Le breuvage était amer à avaler; mais, si Paris valait bien une messe,
+le Piémont valait bien une médecine.
+
+Le prince de Carignan cacha sa rougeur sous les longs poils d’un bonnet
+de grenadier, fit la campagne d’Espagne, et fut un des vainqueurs du
+Trocadéro; de sorte que, quand Carlo-Felice mourut, le 27 avril 1831,
+le prince de Carignan monta sans trop de difficulté sur le trône, sous
+le nom de Charles-Albert.
+
+L’Autriche, qui eût préféré voir là son archiduc de Modène, jeta les
+hauts cris; elle présenta aux rois Charles-Albert comme un carbonaro;
+et, aux carbonari Charles-Albert comme un traître.
+
+Elle mentait doublement.
+
+Charles-Albert n’était point un carbonaro; la proclamation par laquelle
+il donnait la constitution démontrait qu’il donnait cette proclamation
+comme contraint et forcé.
+
+Charles-Albert n’était point un traître, n’ayant pas pris d’engagement
+personnel; c’était tout simplement un prince qui avait l’ambition de
+devenir roi.
+
+La honte d’aller abolir à l’autre bout de l’Europe la constitution
+qu’il avait proclamée à Turin était effacée par le courage du
+grenadier; le soldat avait absous le prince.
+
+Del Pozzo lui écrivait de son exil à Londres: «_Les moyens termes
+et les mesures incomplètes ne servent à rien et n’avancent rien en
+politique_; LE PIÉMONT VEUT UN ROI CONSTITUTIONNEL.»
+
+Un autre patriote, qui gardait l’anonyme, lui écrivait:
+
+«_Mettez-vous à la tête de la nation, écrivez sur votre bannière_:
+UNION, LIBERTÉ, INDÉPENDANCE. _Déclarez-vous le vengeur et l’interprète
+du droit populaire. Intitulez-vous le régénérateur de l’Italie;
+délivrez-la des barbares, bâtissez l’avenir, donnez un nom à un siècle,
+fondez une ère qui date de vous. Soyez le Napoléon de la liberté
+italienne._ Jetez à l’Autriche, avec votre gant, le nom de l’Italie: ce
+vieux nom fera des prodiges; appelez-en à tout ce qu’il y a de grand
+et de généreux dans la Péninsule. Une jeunesse ardente, courageuse,
+sollicitée par les deux passions qui font les héros, la haine et
+la gloire, vit depuis longtemps dans un seul penser, et ne soupire
+qu’après le moment de le mettre en action; appelez-la aux armes, mettez
+les villes et les forteresses sous la garde des citoyens; et, libre
+ainsi de tout autre soin que celui de vaincre, donnez-lui l’impulsion.
+Réunissez à vous tous ceux que la renommée a proclamés grands
+d’intelligence, forts de courage, purs d’avarice, exempts de basses
+ambitions. Inspirez, enfin, la confiance à la multitude, en effaçant
+tous doutes sur vos intentions et en invoquant l’aide de tous les
+hommes libres. Sire, je vous dis la vérité: les hommes libres attendent
+votre réponse par des actions; mais, quelles qu’elles soient, tenez
+pour certain que la postérité proclamera en vous le premier des hommes
+ou le dernier des tyrans italiens. Choisissez!»
+
+Ce qui fait véritablement des rois les élus du Seigneur, c’est
+qu’ils soient ceux à qui l’on écrit de pareilles lettres; si le roi
+Charles-Albert eût suivi les avis de son correspondant anonyme, il eut,
+à coup sûr, commencé par Goïto,--mais il est probable qu’il n’eût point
+fini par Novare.
+
+Charles-Albert jeta la lettre au feu et, au lieu de marcher dans le
+large chemin qui lui était ouvert, s’engagea dans l’étroit sentier
+d’une tortueuse politique.
+
+A partir de ce moment, divorce fut prononcé entre le roi de Sardaigne
+et la Jeune Italie.
+
+LA JEUNE ITALIE! C’est vers cette époque que furent, pour la première
+fois, prononcés ces trois mots.
+
+De quoi se composait-elle, alors? De Joseph Mazzini, l’infatigable
+promoteur de l’unité italienne, sur la tête duquel l’Italie a mis
+d’abord la couronne de lauriers de la victoire, et met aujourd’hui
+la couronne d’épines de l’ingratitude. Joseph Mazzini, à peine connu
+à cette époque par quelques publications patriotiques, tourmenté par
+la police de Milan, s’était réfugié à Marseille, où il posait les
+premières pierres de l’uvre immense entreprise par lui, en envoyant
+avec mille difficultés en Piémont les numéros de sa _Jeune Italie_.
+
+Les nobles et les prêtres piémontais, qui s’étaient emparés de l’esprit
+de Charles-Albert, tremblèrent en entendant sonner le tocsin de la
+pensée. Depuis deux ans qu’ils avaient pris racine à la cour, ils
+avaient pu déjà mesurer leur puissance; et cependant ils connaissaient
+le roi Charles-Albert, son immense soif de popularité et, bien qu’il
+fraternisât ostensiblement avec l’Autriche, ils avaient peur qu’un
+jour ne se réveillât en lui, nous ne dirons pas quelque levain de
+libéralisme, mais quelque éclair d’ambition.
+
+On savait que Charles-Albert, dans ses nuits fiévreuses, comme en ont
+les rois, rêvait le trône d’Italie. Or, ce trône, il n’y pouvait monter
+qu’en donnant la main à la Révolution; le trône d’Italie était à la
+nomination non des rois, mais des peuples.
+
+Il fallait donc mettre une barrière entre lui et les patriotes.
+
+Un jour, un assassin en bonnet de juge se leva et dit:
+
+--Il est temps de lui faire goûter le sang.
+
+Le même jour, le roi Charles-Albert fut prévenu qu’un grand complot
+se tramait contre lui dans l’armée; ce complot, lui dit-on, avait pour
+but de le détrôner.
+
+Les faits furent dénaturés, les périls exagérés; on attaqua toutes
+les fibres de l’homme et du prince pour lui donner ces ressentiments
+mortels, dont avaient besoin ces hommes qui s’intitulent les sauveurs
+des monarchies.
+
+On dénonça, on mentit, on calomnia, et la soif du sang fut habilement
+éveillée dans le gosier royal[3].
+
+ [3] Brofferio, _Histoire du Piémont_.
+
+Une commission criminelle extraordinaire fut créée à Turin, pour
+diriger par une impulsion unique tous les supplices du Piémont.
+
+La première violation du code pénal fut cette décision de la
+commission, que tous les accusés, militaires ou non, seraient
+justiciables d’un conseil de guerre.
+
+C’est alors que fut faite la réponse mémorable que l’on va lire.
+
+Un officier, qui siégeait comme juge dans le conseil d’enquête,
+interrogeait un jurisconsulte sur quelques principes de droit criminel.
+Le jurisconsulte lui répondit que la première base de toute loi--que la
+première règle de tout code était celle-ci:
+
+«Un conseil d’enquête militaire doit se déclarer incompétent à juger
+des citoyens.»
+
+--Cela ne nous est pas possible, répondit l’officier; _le général a
+ordonné de nous déclarer compétents_.
+
+Et, pour cette fois, l’ordre du général fut la base de la loi, la règle
+du code.
+
+Le premier qui tacha de son sang la pourpre du nouveau roi, fut le
+caporal Tamburelli; il fut fusillé par derrière, pour avoir commis le
+crime de lire à ses soldats _la Jeune Italie_.
+
+Le second fut le lieutenant Tolla, coupable d’avoir eu entre les mains
+des livres séditieux, et, connaissant le complot, de ne l’avoir pas
+dénoncé.
+
+Comme Tamburelli, il fut fusillé par derrière.
+
+C’était une ingénieuse invention de la magistrature piémontaise, pour
+assimiler le supplice de la fusillade à celui de la potence.
+
+Ce n’était point assez de tuer, il fallait essayer de déshonorer. Le
+15 juin, on fusillait, toujours _par derrière_, le sergent Miglio,
+Giuseppe Biglia et Antonio Gavolli.
+
+Tous ces hommes-là moururent avec un courage admirable. Jacopo Ruffini
+était enfermé dans les prisons de la tour de Gênes. On cherchait à
+lui enlever les forces par tous les moyens: défaut de nourriture,
+défaut de sommeil. Il sentit qu’il s’affaiblissait, non-seulement
+physiquement, mais moralement. Il résolut de ne point attendre qu’on le
+plaçât entre la mort et la honte. Craignant de n’avoir point la force
+de choisir la mort le jour où la chose arriverait, il détacha une lame
+de fer de la porte de sa prison, l’aiguisa, et s’en coupa la gorge.
+
+Dans les spasmes de son agonie, il eut le temps d’écrire du bout de son
+doigt, et avec son sang, sur la muraille:
+
+«Je lègue par testament ma vengeance à l’Italie.»
+
+Lorsqu’on entra le matin dans sa chambre, on le trouva mort.
+
+A Gênes, furent fusillés:
+
+Luciano, Piacenza et Louis Turffs.
+
+A Alexandrie:
+
+Domenico Ferrari, Giuseppe Menardi, Giuseppe Bigano, Amandi Costa,
+Giovanni Marini.
+
+Puis vint le tour d’Andréa Vochieri.
+
+Comme à Jacopo Ruffini, consacrons à Andréa Vochieri quelques lignes.
+
+Un condamné d’Alexandrie, qui survécut aux longues tortures de
+Fenestrelle, a laissé dans ses Mémoires le récit de l’agonie d’Andréa
+Vochieri.
+
+«D’abord, dit-il en parlant de lui-même, on m’enleva mes livres, qui
+se composaient d’une Bible, d’un recueil de prières chrétiennes,
+et d’une _Histoire des capucins illustres du Piémont_; puis on me
+mit les fers aux pieds, et on me conduisit dans un autre cachot plus
+humide, plus noir, plus sordide que le premier, avec fenêtres à doubles
+barreaux et portes à doubles cadenas: ce cachot attenait à celui du
+pauvre Vochieri; quelques gerçures mal réparées permettaient que je
+plongeasse la vue de ma prison dans la sienne, et une faible lumière,
+filtrant chez lui, me permettait de l’entrevoir. Il était couché sur
+un misérable banc avec les fers aux pieds; deux gardes se tenaient à
+ses côtés, le sabre nu; un factionnaire, armé d’un fusil, gardait la
+porte. Il se faisait, dans ce sombre cachot, un terrible silence: les
+soldats semblaient plus consternés que le prisonnier lui-même; de temps
+en temps, deux capucins venaient le voir et l’exhorter. Je l’eus ainsi
+devant les yeux, ne pouvant m’empêcher de le regarder, quelque douleur
+que j’éprouvasse de le voir ainsi pendant une semaine entière. Enfin,
+un jour, on l’emmena: on le conduisait à la mort.»
+
+Mais ce que ne raconte pas le prisonnier, car il ne pouvait pas le
+savoir, c’est que Vochieri fut conduit à la mort par le chemin le plus
+long; il est vrai que ce chemin passait devant sa maison, et que sa
+maison était habitée par sa sur, sa femme et ses deux enfants. On
+espérait qu’à la vue de tout ce qu’il aimait au monde, le courage du
+condamné faiblirait et qu’il ferait des révélations.
+
+Mais lui, souriant tristement:
+
+--Ils ont oublié, dit-il, qu’il y avait quelque chose au monde que
+j’aimais mieux que sur, femme et enfants: c’est l’Italie. Vive
+l’Italie!
+
+Puis, se tournant vers les gardes-chiourmes qui allaient le fusiller au
+lieu de soldats, il dit ce seul mot: «Marchons!»
+
+Un quart d’heure après, il tombait percé de six balles.
+
+Maintenant, Charles-Albert était de la famille des rois de la
+Sainte-Alliance, comme le pape, comme le roi de Naples, comme François
+IV et comme Ferdinand VII: il avait les mains rouges du sang de son
+peuple.
+
+Il y avait alors, à Nice, un jeune homme qui regardait couler tout ce
+sang, en se faisant à lui-même le serment de consacrer sa vie au culte
+de cette liberté, pour laquelle tombaient tant de martyrs.
+
+Ce jeune homme, alors âgé de vingt-six ans, était Joseph Garibaldi.
+
+Laissons-le parler et raconter lui-même les merveilleux événements de
+son aventureuse existence.
+
+ ALEX. DUMAS.
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE
+
+JOSEPH GARIBALDI
+
+
+
+
+I
+
+MES PARENTS
+
+
+Je suis né à Nice le 22 juillet 1807, non-seulement dans la même
+maison, mais dans la chambre même où naquit Masséna. L’illustre
+maréchal était, comme on le sait, fils d’un boulanger. Le
+rez-de-chaussée de la maison est encore aujourd’hui une boulangerie.
+
+Mais, avant de parler de moi, que l’on me permette de dire un mot de
+mes excellents parents, dont le caractère honorable et la profonde
+tendresse eurent tant d’influence sur mon éducation et sur mes
+dispositions physiques.
+
+Mon père Dominique Garibaldi, né à Chiavari, était fils de marin et
+marin lui-même; ses yeux en s’ouvrant virent la mer, sur laquelle il
+devait passer à peu près toute sa vie. Certes, il était loin d’avoir
+les connaissances qui sont l’apanage de quelques hommes de son état,
+et surtout des hommes de notre époque. Il avait fait son éducation
+maritime, non dans une école spéciale, mais sur les bâtiments de mon
+grand-père. Plus tard, il avait commandé un bâtiment à lui, et s’était
+toujours tiré honorablement d’affaire. Sa fortune avait subi nombre
+d’accidents, les uns heureux, les autres malheureux, et souvent j’ai
+entendu dire qu’il eût pu nous laisser plus riches qu’il ne l’a fait.
+
+Mais, quant à cela, peu importe. Il était bien libre, pauvre père, de
+dépenser comme il l’entendait un argent si laborieusement gagné, et
+je ne lui en suis pas moins reconnaissant du peu qu’il m’a laissé.
+Au reste, il y a une chose qui ne fait aucun doute dans mon esprit,
+c’est que, de tout l’argent qu’il a jeté au vent, celui qui a glissé
+de ses mains avec le plus de plaisir est celui qu’il a employé à mon
+éducation, quoique cette éducation fût une lourde charge pour l’état de
+sa fortune.
+
+Que l’on n’aille pas croire cependant que mon éducation fut le moins
+du monde aristocratique. Non, mon père ne me fit apprendre ni la
+gymnastique, ni les armes, ni l’équitation. J’appris la gymnastique
+en grimpant dans les haubans et en me laissant glisser le long des
+cordages; l’escrime, en défendant ma tête, et en essayant de fendre de
+mon mieux la tête des autres; et l’équitation, en prenant exemple des
+premiers cavaliers du monde, c’est-à-dire des _Gauchos_.
+
+Le seul exercice de ma jeunesse--et pour celui-là non plus je n’eus
+pas de maître--fut la natation. Quand et comment appris-je à nager, je
+ne m’en souviens pas; il me semble que je l’ai toujours su, et que je
+suis né amphibie.--Aussi, malgré le peu d’entraînement que tous ceux
+qui me connaissent savent que j’ai à faire mon éloge, je dirai tout
+simplement, sans que je croie qu’il y ait à se vanter de cela, que je
+suis un des plus rudes nageurs qui existent. Il ne faut donc me savoir
+aucun gré, étant connue la confiance que j’ai en moi, de n’avoir jamais
+hésité de me jeter à l’eau pour sauver la vie d’un de mes semblables.
+
+Au reste, si mon père ne me fit pas apprendre tous ces exercices, ce
+fut plutôt la faute des temps que la sienne. A cette triste époque,
+les prêtres étaient les maîtres absolus du Piémont, et leurs constants
+efforts, leur travail assidu tendaient plutôt à faire, des jeunes gens,
+des moines inutiles et fainéants, que des citoyens aptes à servir
+notre malheureux pays. En outre, l’amour profond que nous portait mon
+pauvre père lui faisait redouter jusqu’à l’ombre de toute étude pouvant
+devenir plus tard un danger pour nous.
+
+Quant à ma mère, Rosa Ragiundo, je le déclare avec orgueil, c’était le
+modèle des femmes. Certes, tout fils doit dire de sa mère ce que je dis
+de la mienne; mais nul ne le dira avec plus de conviction que moi.
+
+Une des amertumes de ma vie, et ce n’est pas la moindre, a été et sera
+de n’avoir pas pu la rendre heureuse; mais, tout au contraire, d’avoir
+attristé et endolori les derniers jours de son existence! Dieu seul
+peut savoir les angoisses que lui a données mon aventureuse carrière,
+car Dieu seul sait l’immensité de la tendresse qu’elle avait pour moi.
+S’il y a quelque bon sentiment dans mon âme, j’avoue hautement que
+c’est d’elle que je le tiens. Son angélique caractère ne pouvait faire
+autrement que d’avoir son reflet en moi. N’est-ce pas à sa pitié pour
+le malheur, à sa compassion pour les souffrances que je dois ce grand
+amour, je dirai plus, cette profonde charité pour la patrie; charité
+qui m’a valu l’affection et la sympathie de mes malheureux concitoyens.
+Je ne suis certes pas superstitieux; cependant j’affirmerai ceci, c’est
+que, dans les circonstances les plus terribles de ma vie, quand
+l’Océan rugissait sous la carène et contre les flancs de mon vaisseau,
+qu’il soulevait comme un liége; quand les boulets sifflaient à mes
+oreilles comme le vent de la tempête; quand les balles pleuvaient
+autour de moi comme la grêle, je la voyais constamment agenouillée,
+ensevelie dans sa prière, courbée aux pieds du Très-Haut, et moi,
+ce qui me donnait ce courage dont on s’est étonné parfois, c’est la
+conviction qu’il ne pouvait m’arriver aucun malheur, quand une si
+sainte femme, quand un pareil ange priait pour moi.
+
+
+
+
+II
+
+MES PREMIÈRES ANNÉES
+
+
+Je passai les premières années de ma jeunesse comme les passent tous
+les enfants, au milieu des rires et des pleurs, plus ami du plaisir
+que du travail, du divertissement que de l’étude; si bien que je ne
+profitai pas, comme j’eusse dû le faire si j’eusse été plus sage, des
+sacrifices que mes parents faisaient pour moi. Rien d’extraordinaire
+ne m’arriva dans ma jeunesse. J’eus bon cur. C’était un don de
+Dieu et de ma mère, et les élans de ce bon cur, je les ai toujours
+voluptueusement satisfaits. J’avais une profonde pitié pour tout ce
+qui était petit, faible et souffrant. Cette pitié s’étendait jusqu’aux
+animaux, ou plutôt commençait aux animaux. Je me rappelle qu’un jour je
+trouvai un grillon et le portai dans ma chambre; là, en jouant avec lui
+et en le touchant avec cette maladresse, ou plutôt avec cette brutalité
+de l’enfance, je lui arrachai une patte; ma douleur fut telle, que je
+restai plusieurs heures enfermé et pleurant amèrement.
+
+Une autre fois, allant à la chasse avec un de mes cousins, dans le
+Var, je m’arrêtai sur le bord d’un fossé profond où les blanchisseuses
+avaient coutume de laver leur linge, et où une pauvre femme lavait le
+sien. Je ne sais comment cela se fit, mais elle tomba à l’eau. Tout
+petit que j’étais,--j’avais à peine huit ans,--je me lançai à l’eau et
+la sauvai. Je raconte cela pour prouver combien est naturel en moi ce
+sentiment qui me porte à secourir mon semblable, et combien j’ai peu de
+mérite à y céder.
+
+Parmi les maîtres que j’ai eus dans cette période de ma vie, je
+conserve une reconnaissance particulière au père Giovanni et à M. Arena.
+
+Avec le premier, je profitai peu, étant bien plus disposé à jouer et
+à vagabonder, comme je l’ai déjà dit, qu’à travailler. Il m’est resté
+surtout le remords de n’avoir pas étudié l’anglais, comme j’aurais pu
+le faire, remords qui renaquit en moi dans toutes les circonstances--et
+ces circonstances furent fréquentes--où je me trouvai avec des Anglais.
+En outre, le père Giovanni étant de la maison, et en quelque sorte de
+la famille, mes leçons souffraient de la trop grande familiarité que
+j’avais prise avec lui. Au second, excellent maître, je dois le peu
+que je sais; mais je lui dois surtout une éternelle reconnaissance,
+pour m’avoir initié à ma langue maternelle par la constante lecture de
+l’histoire romaine.
+
+La faute de ne pas instruire les enfants dans la langue et dans
+les choses de la patrie est fréquemment commise en Italie, et
+particulièrement à Nice, où le voisinage de la France influe sur
+l’éducation. Je dois donc à cette première lecture de notre histoire et
+à la persistance que mettait mon frère aîné Angelo à m’en recommander
+l’étude, ainsi que celle de notre belle langue, le peu que je suis
+parvenu à acquérir de science historique et de facilité à m’exprimer en
+parlant.
+
+Je terminerai cette première période de ma vie par le récit d’un fait
+qui, quoique de peu d’importance, donnera une idée de ma disposition à
+la vie d’aventures.
+
+Fatigué de l’école et souffrant de mon existence sédentaire, je
+proposai un jour à quelques-uns de mes compagnons de nous enfuir à
+Gênes. A peine dite, la chose fut faite. Nous détachâmes un bateau
+de pêche, et nous voilà voguant vers l’Orient. Nous étions déjà à la
+hauteur de Monaco, quand un corsaire, envoyé par mon excellent père,
+nous captura et nous réintégra, tout honteux, dans nos maisons
+respectives. Un abbé, qui nous avait vus, nous avait dénoncés: de là
+vient probablement mon peu de sympathie pour les abbés.
+
+Mes compagnons d’aventure étaient, je me le rappelle, César Parodi,
+Rafaello de Andreis et Celestino Bermond.
+
+
+
+
+III
+
+MES PREMIERS VOYAGES
+
+
+«O printemps, jeunesse de l’année! ô jeunesse, printemps de la vie!»
+a dit Métastase; j’ajouterai: Comme tout s’embellit au soleil de la
+jeunesse et du printemps!
+
+C’est éclairée par ce magique soleil que tu m’apparus, ô belle
+_Costanza_, premier navire sur lequel je sillonnai la mer. Tes robustes
+flancs, ta mâture élevée et légère, ton pont spacieux, tout, jusqu’au
+buste de femme qui s’allongeait à ton avant, restera à jamais gravé
+dans ma mémoire avec l’ineffaçable burin de ma jeune imagination! Comme
+tes matelots, belle et chère _Costanza_, s’inclinaient gracieusement
+sur leurs rames, véritables types de nos intrépides Liguriens! Avec
+quelle joie je me hasardais sur le balcon pour écouter leurs chants
+populaires et leurs churs harmonieux! Ils chantaient des chants
+d’amour; nul ne leur en enseignait d’autres alors; si insignifiants
+qu’ils fussent, ils m’attendrissaient, ils m’enivraient. Oh! si
+ces chants eussent été pour la patrie, ils m’eussent exalté, ils
+m’eussent rendu fou! Mais qui donc leur eût dit alors qu’il y avait
+une Italie? qui leur eût appris que nous avions une patrie à venger ou
+à affranchir? Non, non! nous fûmes élevés et nous grandîmes comme des
+juifs, dans cette croyance que la vie n’avait qu’un but: faire fortune.
+
+Et pendant ce temps, où je regardais, joyeux, de la rue, le bâtiment
+sur lequel j’allais m’embarquer, ma mère préparait en pleurant mon
+trousseau de voyage.
+
+Mais c’était ma vocation que de courir les mers; mon père s’y était
+opposé tant qu’il avait pu. Le désir de cet excellent homme eût
+été que je suivisse une carrière paisible et sans dangers, que je
+me fisse prêtre, avocat ou médecin; mais ma persistance l’emporta;
+son amour fléchit devant ma juvénile obstination, et je m’embarquai
+sur le brigantin _la Costanza_, capitaine Angelo Pesante, le plus
+hardi chef de mer que j’aie jamais connu. Si notre marine avait pris
+l’accroissement que l’on pouvait espérer, le capitaine Pesante aurait
+eu droit au commandement d’un de nos premiers bâtiments de guerre,
+et nul n’aurait été plus ferme capitaine que lui. Pesante n’a jamais
+commandé une flotte; mais qu’on s’en rapporte à lui, il en aura
+bientôt créé une, depuis les barques jusqu’aux vaisseaux à trois ponts;
+que la chose arrive jamais, qu’il obtienne alors cette mission, et il y
+aura, j’en réponds, profit et gloire pour la patrie.
+
+Je fis mon premier voyage à Odessa; ces voyages, depuis, sont devenus
+si communs et si faciles, qu’il est inutile d’en faire le récit.
+
+Mon second voyage fut à Rome, mais, cette fois, avec mon père; il avait
+eu de telles inquiétudes pendant ma première absence, qu’il avait
+décidé, puisque je voulais absolument voyager, que je voyagerais avec
+lui.
+
+Nous montions sa propre tartane: _la Santa Reparata_.
+
+A Rome! quelle joie d’aller à Rome! J’ai dit comment, par les conseils
+de mon frère et par les soins de mon digne professeur, mes études
+s’étaient tournées de ce côté. Rome! qu’était-ce pour moi, fervent
+adepte de l’antiquité, sinon la capitale du monde? Reine détrônée! mais
+ses ruines immenses, gigantesques, sublimes, desquelles sort, spectre
+lumineux, la mémoire de tout ce qui fut grand dans le passé.
+
+Non-seulement la capitale du monde, mais le berceau de cette religion
+sainte qui a brisé les chaînes des esclaves, qui a ennobli
+l’humanité, jusqu’à elle foulée aux pieds; de cette religion dont les
+premiers, dont les vrais apôtres, ont été les instituteurs des nations,
+les émancipateurs des peuples, mais dont les successeurs dégénérés,
+abâtardis, trafiquants, véritables fléaux de l’Italie, ont vendu leur
+mère, mieux que cela, notre mère à tous, à l’étranger; non! non! la
+Rome que je voyais dans ma jeunesse n’était pas seulement la Rome du
+passé, c’était aussi la Rome de l’avenir, portant dans son sein l’idée
+régénératrice d’un peuple poursuivi par la jalousie des puissances,
+parce qu’il est né grand, parce qu’il a marché à la tête des nations,
+guidées par lui à la civilisation.
+
+Rome! Oh! quand je pensais à son malheur, à son abaissement, à son
+martyre, elle me devenait sainte et chère au-dessus de toutes choses.
+Je l’aimais de toutes les ferveurs de mon âme, non-seulement dans les
+combats superbes de sa grandeur, pendant tant de siècles, mais encore
+dans les plus petits événements, que je recueillais dans mon cur comme
+un précieux dépôt.
+
+Et loin de s’amoindrir, mon amour pour Rome s’est accru par
+l’éloignement et par l’exil. Souvent, bien souvent, de l’autre côté des
+mers, à trois mille lieues d’elle, je demandais au Tout-Puissant de la
+revoir. Enfin, Rome était pour moi l’Italie, parce que je ne vois
+l’Italie que dans la réunion de ses membres épars, et que Rome est pour
+moi le seul et unique symbole de l’unité italienne.
+
+
+
+
+IV
+
+MON INITIATION
+
+
+Pendant quelque temps, je fis le cabotage avec mon père; puis j’allai à
+Cagliari, sur le brigantin _l’Enea_, capitaine Joseph Gervino.
+
+Pendant ce voyage, je fus témoin d’un effroyable sinistre, qui laissera
+dans ma vie un éternel souvenir. En revenant de Cagliari, à la hauteur
+du cap de Nolé, nous marchions en compagnie de quelques bâtiments,
+parmi lesquels se trouvait une charmante felouque catalane. Après
+deux ou trois jours de beau temps, nous sentîmes quelques bouffées
+de ce vent que nos marins ont appelé le _libieno_, parce que avant
+d’arriver à la Méditerranée, il a passé sur le désert Libyen. Sous son
+haleine, la mer ne tarda pas à grossir, et lui-même se mit à souffler
+bientôt si furieusement, qu’il nous poussa invinciblement sur Vado. La
+felouque catalane dont j’ai déjà parlé, commença par se comporter
+admirablement, et je n’hésiterai point à dire qu’il n’était pas un de
+nous qui, voyant le temps qu’il allait faire par celui qu’il faisait
+déjà, n’eût préféré être à bord de cette felouque que d’être sur le
+sien. Mais le pauvre bâtiment était appelé à nous offrir promptement
+un bien douloureux spectacle; une vague terrible le chavira, et nous
+ne vîmes bientôt plus sur la pente de son pont que quelques malheureux
+nous tendant les mains, mais qui bientôt furent emportés par une vague
+plus terrible encore que la première.--La catastrophe avait lieu vers
+notre jardin de droite, et il nous était matériellement impossible
+de secourir les malheureux naufragés. Les autres barques qui nous
+suivaient se trouvèrent dans la même impossibilité. Neuf individus
+de la même famille périrent donc misérablement à notre vue. Quelques
+larmes tombèrent des yeux les plus endurcis, mais furent bientôt
+séchées par le sentiment de notre propre péril. Mais, comme si les
+divinités mauvaises eussent été apaisées par ce sacrifice humain, les
+autres barques arrivèrent sans accident à Vado.
+
+De Vado, je partis pour Gênes, et, de Gênes, je revins à Nice.
+
+Alors je commençai une série de voyages dans le Levant, et pendant
+le cours desquels nous fûmes trois fois pris et dépouillés par les
+mêmes pirates. La chose arriva deux fois dans le même voyage, ce qui
+rendit les seconds pirates furieux, attendu qu’ils ne trouvaient plus
+rien à nous prendre. Ce fut dans ces attaques que je commençai à me
+familiariser avec le danger, et à m’apercevoir que, sans être Nelson,
+Dieu merci! je pouvais, comme lui, demander: «Qu’est-ce que la peur?»
+
+Pendant un de ces voyages sur le brigantin _la Cortese_, capitaine
+Barlasemeria, je restai malade à Constantinople. Le bâtiment fut forcé
+de mettre à la voile, et, la maladie se prolongeant plus que je n’avais
+cru, je me trouvai fort resserré à l’endroit de l’argent. Dans quelque
+situation désastreuse où je me sois trouvé, de quelque perte que j’aie
+été menacé, je me suis toujours assez peu préoccupé de ma détresse, car
+j’ai toujours eu la bonne fortune de rencontrer quelque âme charitable
+qui s’intéressait à mon sort.
+
+Parmi ces âmes charitables, il y en a une que je n’oublierai jamais:
+c’est la bonne madame Louise Sauvaigo, de Nice, bonne créature qui
+m’a convaincu que les deux femmes les plus parfaites du monde étaient
+ma mère et elle. Elle faisait le bonheur d’un mari, excellent homme,
+et, avec une admirable intelligence, l’éducation de toute la petite
+famille.
+
+A quel propos ai-je parlé d’elle ici? Je n’en sais rien. Si fait, je le
+sais; c’est que, écrivant pour satisfaire au besoin de mon cur, mon
+cur m’a dicté ce que je viens d’écrire.
+
+La guerre alors déclarée entre la Porte et la Russie contribua à
+prolonger mon séjour dans la capitale de l’empire turc. Pendant cette
+période, et au moment où je ne savais comment je vivrais le lendemain,
+j’entrai comme précepteur dans la maison de la veuve Tenioni. Cet
+emploi m’avait été octroyé sur la recommandation de M. Diego, docteur
+en médecine, que je remercie ici du service qu’il m’a rendu. J’y restai
+plusieurs mois, après lesquels je me remis à naviguer, en m’embarquant
+sur le brigantin _Notre-Dame de Grâce_, capitaine Casabona.
+
+Ce fut le premier bâtiment où je commandai comme capitaine.
+
+Je ne m’appesantirai point sur mes autres voyages; je dirai seulement
+que, toujours tourmenté d’un profond instinct de patriotisme, dans
+aucune circonstance de ma vie je ne cessai de demander, soit des
+hommes, soit des événements, soit même des livres qui m’initiassent
+aux mystères de la résurrection de l’Italie; mais, jusqu’à l’âge
+de vingt-quatre ans, cette recherche fut vaine, et je me fatiguai
+inutilement.
+
+Enfin, dans un voyage à Tangarog, je trouvai sur mon bord un patriote
+italien qui, le premier, me donna quelque notion de la façon dont
+marchaient les choses en Italie.
+
+Il y avait une lueur pour notre malheureux pays.
+
+Je le déclare hautement, Christophe Colomb ne fut pas plus heureux
+lorsque, perdu au milieu de l’Atlantique, menacé par ses compagnons,
+auxquels il avait demandé trois jours, il entendit, vers la fin de la
+troisième journée, crier: «Terre!» que je ne le fus, moi, en entendant
+prononcer le mot _patrie_, et en voyant à l’horizon s’allumer le
+premier phare par la révolution française de 1830.
+
+Il y avait donc des hommes qui s’occupaient de la rédemption de
+l’Italie.
+
+Lors d’un autre voyage que je fis à bord de _la Clorinde_, ce bâtiment
+transportait à Constantinople une section des saint-simoniens, conduits
+par Émile Barrault.
+
+J’avais peu entendu parler de la secte de Saint-Simon; seulement, je
+savais que ces hommes étaient les apôtres persécutés d’une religion
+nouvelle. Je me rapprochai de leur chef et m’ouvris à lui comme
+patriote italien.
+
+Alors, pendant ces nuits transparentes de l’Orient, qui, ainsi que le
+dit Chateaubriand, ne sont pas les ténèbres, mais seulement l’absence
+du jour, sous ce ciel tout constellé d’étoiles, sur cette mer dont
+l’âpre brise semble pleine d’aspirations généreuses, nous discutâmes,
+non-seulement les étroites questions de nationalité dans lesquelles
+s’était jusqu’alors enfermé mon patriotisme,--questions restreintes à
+l’Italie, à des discussions de province à province,--mais encore la
+grande question de l’humanité.
+
+D’abord l’apôtre me prouva que l’homme qui défend sa patrie ou qui
+attaque la patrie des autres, n’est qu’un soldat pieux dans la première
+hypothèse,--injuste dans la seconde;--mais que l’homme qui, se faisant
+cosmopolite, adopte la seconde pour patrie, et va offrir son épée et
+son sang à tout peuple qui lutte contre la tyrannie, est plus qu’un
+soldat: c’est un héros.
+
+Il se fit alors dans mon esprit des lueurs étranges, à la clarté
+desquelles je vis, dans un navire, non plus le véhicule chargé
+d’échanger les produits d’un pays contre ceux d’un autre, mais le
+messager ailé portant la parole du Seigneur et l’épée de l’archange.
+J’étais parti avide d’émotions, curieux de choses nouvelles, et
+me demandant si cette vocation irrésistible que j’avais cru tout
+simplement d’abord être celle d’un capitaine au long cours, n’avait pas
+pour moi des horizons encore inaperçus.
+
+Ces horizons, je les entrevoyais à travers le vague et lointain
+brouillard de l’avenir.
+
+
+
+
+V
+
+LES ÉVÉNEMENTS DE SAINT-JULIEN
+
+
+Le bâtiment sur lequel je revins cette fois d’Orient avait pour
+destination le port de Marseille.
+
+En arrivant à Marseille, j’y appris la révolution avortée du Piémont et
+les fusillades de Chambéry, d’Alexandrie et de Gênes.
+
+A Marseille, je me liai avec un nommé Cové.--Cové me mena chez Mazzini.
+
+J’étais loin de me douter alors de la longue communauté de principes
+qui m’unirait un jour à ce dernier. Nul ne connaissait encore le
+persistant, l’obstiné penseur à qui l’Italie nouvelle doit sa
+laborieuse régénération, et que rien ne décourage dans l’uvre sainte
+qu’il a entreprise, pas même l’ingratitude.
+
+Ce n’est point à moi à formuler une opinion sur Mazzini; mais qu’il me
+soit permis de dire qu’après lui avoir posé sur la tête la couronne
+de laurier qu’il méritait, on lui enfonce sur la tête une couronne
+d’épines qu’il ne mérite pas. A la chute d’Andrea Vacchieri, Mazzini
+avait poussé un véritable cri de guerre.
+
+Il avait écrit dans _la Jeune Italie_:
+
+«Italiens! le jour est venu, si nous voulons rester dignes de notre
+nom, de mêler notre sang à celui des martyrs piémontais.»
+
+On ne criait pas impunément ces choses-là en France en 1833. Quelque
+temps après que je lui eus été présenté et que je lui eus dit qu’il
+pouvait compter sur moi, Mazzini, l’éternel proscrit, avait été obligé
+de quitter la France et de se retirer à Genève.
+
+En effet, à ce moment-là, le parti républicain paraissait complétement
+anéanti en France. C’était un an à peine après le 5 juin, quelques mois
+après le procès des combattants du cloître Saint-Merri.
+
+Mazzini, cet homme de conviction pour lequel les obstacles n’existent
+pas, avait choisi ce moment pour risquer une nouvelle tentative.
+
+Les patriotes avaient répondu qu’ils étaient prêts, mais ils
+demandaient un chef.
+
+On pensa à Ramorino, tout resplendissant encore de ses luttes en
+Pologne.
+
+Mazzini n’approuvait pas ce choix; son esprit, à la fois actif et
+profond, le mettait en garde contre le prestige des grands noms; mais
+la majorité voulait Ramorino: Mazzini céda.
+
+Appelé à Genève, Ramorino accepta le commandement de l’expédition.
+Dans la première conférence avec Mazzini, il fut convenu que deux
+colonnes républicaines se porteraient sur le Piémont, l’une par la
+Savoie, l’autre par Genève.
+
+Ramorino reçut quarante mille francs pour subvenir aux frais de
+l’expédition, et partit avec un secrétaire de Mazzini, qui avait
+mission de veiller sur le général[4]. Tout cela se passait en septembre
+1833; l’expédition devait avoir lieu en octobre.
+
+ [4] Ces événements, qui se passaient sur un point où n’était pas
+ Garibaldi, et qui ne sont rapportés ici que comme explications
+ historiques, sont empruntés à l’ouvrage d’Angelo Brofferio sur le
+ Piémont.
+
+Mais Ramorino fit traîner les choses tellement en longueur, qu’il ne
+fut prêt qu’en janvier 1834.
+
+Mazzini, malgré toutes les tergiversations du général polonais, avait
+tenu ferme.
+
+Enfin, le 31 janvier, Ramorino, mis en demeure par Mazzini, se
+réunissait à lui à Genève, avec deux autres généraux et un aide de camp.
+
+La conférence fut triste et troublée par de sombres augures.--Mazzini
+proposa d’occuper militairement le village de Saint-Julien, où se
+trouvaient réunis les patriotes savoyards et les républicains français,
+qui restaient ralliés au mouvement.
+
+C’était de là qu’on lèverait l’étendard de l’insurrection.
+
+Ramorino consentit à la proposition de Mazzini. Les deux colonnes se
+mettraient en marche le même jour: l’une partirait de Carange, l’autre
+de Nyons; la dernière traverserait le lac pour se joindre à la première
+sur la route de San Juliano.
+
+Ramorino gardait le commandement de la première colonne; la seconde
+était donnée au Polonais Grabsky.
+
+Le gouvernement génevois, craignant de se brouiller d’un côté avec
+la France, de l’autre avec le Piémont, voyait de mauvais il ce
+mouvement.--Il voulut s’opposer au départ de la colonne de Carange,
+que commandait Ramorino; mais le peuple se souleva, et force fut au
+gouvernement de laisser la colonne se mettre en route.
+
+Il n’en fut point de même avec celle qui partait de Nyons.
+
+Deux barques mirent à la voile, portant, l’une des hommes, l’autre des
+armes.
+
+Un bateau à vapeur du gouvernement, lancé à leur poursuite, séquestra
+les armes et arrêta les hommes.
+
+Ramorino, ne voyant pas arriver la colonne qui devait se joindre à
+lui, au lieu de poursuivre sa marche sur San-Juliano, se mit à côtoyer
+le lac. Longtemps on marcha sans savoir où l’on allait: nul ne
+connaissait les desseins du général; le froid était intense, les
+chemins étaient déplorables.
+
+A part quelques Polonais, la colonne était composée de volontaires
+italiens, impatients de combattre, mais se lassant facilement de la
+longueur et des difficultés du chemin.
+
+Le drapeau italien traversait quelques pauvres villages; aucune voix
+amie ne le saluait; on ne rencontrait sur la route que des curieux ou
+des indifférents.
+
+Fatigué de ses longs travaux, Mazzini, qui avait déposé la plume pour
+le fusil, suivait la colonne; brûlé d’une fièvre ardente, à demi mort,
+il se traînait par l’âpre chemin, la douleur écrite au front.
+
+Déjà plusieurs fois il avait demandé à Ramorino quelles étaient ses
+intentions, et quelle route il suivait.
+
+Et à chaque fois les réponses du général l’avaient mal satisfait.
+
+On arriva à Carra, et l’on s’y arrêta pour passer la nuit; Mazzini et
+Ramorino étaient tous deux dans la même chambre.
+
+Ramorino était près du feu, enveloppé dans son manteau; Mazzini fixait
+sur lui son regard sombre et soupçonneux. Tout à coup, de sa voix
+sonore, rendue plus vibrante encore par la fièvre:
+
+--Ce n’est point en suivant ce chemin que nous avons l’espérance de
+rencontrer l’ennemi, dit-il, Nous devons aller où nous avons nos
+preuves à faire. Si la victoire est impossible, prouvons au moins à
+l’Italie que nous savons mourir.
+
+--Le temps ni l’occasion ne nous manqueront jamais, répondit le
+général, pour affronter des risques inutiles, et je regarderais comme
+un crime d’exposer inutilement la fleur de la jeunesse italienne.
+
+--Il n’y a pas de religion sans martyrs, répliqua Mazzini; fondons la
+nôtre, fût-ce avec notre sang.
+
+Mazzini achevait à peine ces paroles, que le bruit de la fusillade
+retentit.
+
+Ramorino bondit sur ses pieds. Mazzini saisit une carabine, en
+remerciant Dieu de leur avoir enfin fait rencontrer l’ennemi.
+
+Mais c’était le dernier effort de son énergie: la fièvre le dévorait;
+ses compagnons, courant dans la nuit, lui apparaissaient comme des
+fantômes; ses tempes bourdonnaient; la terre tournait sous ses pieds;
+il tomba évanoui.
+
+Lorsqu’il revint à lui, il était en Suisse, où à grand’peine ses
+compagnons l’avaient rapporté: la fusillade de Carra était une fausse
+alerte.
+
+Ramorino dès lors déclara que tout était perdu, refusa d’aller plus
+loin, et ordonna la retraite.
+
+Pendant ce temps, une colonne de cent hommes, de laquelle faisaient
+partie un certain nombre de républicains français, partait de Grenoble
+et traversait les frontières de la Savoie.
+
+Mais le préfet français avertit les autorités sardes; les républicains
+furent attaqués la nuit, à l’improviste, près des grottes des Échelles,
+et dispersés après un combat d’une heure.
+
+Dans ce combat, les soldats sardes firent deux prisonniers: Angelo
+Volontieri et Joseph Borrel. Conduits volontairement à Chambéry et
+condamnés à mort, ils furent fusillés sur le même sol où fumait encore
+le sang d’Effico Tolla.
+
+Ce fut ainsi que se termina cette malheureuse expédition, qui fut
+appelée en France l’échauffourée de Saint-Julien.
+
+
+
+
+VI
+
+LE DIEU DES BONNES GENS
+
+
+J’avais reçu ma tâche à accomplir dans le mouvement qui devait avoir
+lieu, et je l’avais acceptée sans la discuter.
+
+J’étais entré au service de l’État, comme matelot de première classe,
+sur la frégate _l’Eurydice_.--Ma mission était d’y faire des prosélytes
+à la Révolution, et je m’en étais acquitté de mon mieux.
+
+Dans le cas où le mouvement réussirait, je devais, moi et mes
+compagnons, m’emparer de la frégate et la mettre à la disposition des
+républicains.
+
+Mais je n’avais pas voulu, dans l’ardeur que je ressentais, me prêter
+à ce rôle.--J’avais entendu dire qu’un mouvement devait s’opérer à
+Gênes, et que, dans ce mouvement, on devait s’emparer de la caserne des
+gendarmes, située sur la place de Sarzana. Je laissai à mes compagnons
+le soin de s’emparer du bâtiment, et à l’heure où devait éclater le
+mouvement à Gênes, je mis un canot à la mer, et me fis descendre à la
+Douane. De là, en deux bonds, je fus sur la place de Sarzana, où, comme
+je l’ai dit, était située la caserne.
+
+Là, j’attendis une heure à peu près; mais aucun rassemblement ne se
+forma.--Bientôt on entendit dire que l’affaire avait échoué, et que les
+républicains étaient en fuite.
+
+On ajoutait que des arrestations venaient d’être faites.
+
+Comme je ne m’étais engagé dans la marine sarde que pour servir le
+mouvement républicain qui se préparait, je jugeai inutile de retourner
+à bord de _l’Eurydice_, et je songeai à la fuite.
+
+Au moment où je faisais ces réflexions, des troupes, prévenues sans
+doute du projet qu’avaient les républicains de s’emparer de la caserne
+de gendarmerie, commencèrent à cerner la place.
+
+Je compris qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Je me réfugiai chez
+une fruitière, et lui avouai la situation dans laquelle je me trouvais.
+
+L’excellente femme n’hésita point: elle me cacha dans son
+arrière-boutique, me procura un déguisement d’homme de la campagne,
+et le soir, vers huit heures, du même pas dont j’aurais été à la
+promenade, je sortis de Gênes par la porte de la Lanterne, commençant
+ainsi cette vie d’exil, de lutte et de persécution que je n’ai, selon
+toute probabilité, pas encore entièrement parcourue.
+
+C’était le 5 février 1834.
+
+Sans suivre aucune route, je me dirigeai vers la montagne. J’avais
+force jardins à traverser, force murs à franchir. Par bonheur,
+j’étais familier avec ces sortes d’exercices, et, après une heure de
+gymnastique, j’étais hors du dernier jardin, de l’autre côté du dernier
+mur.
+
+Me guidant sur Cassiopée, je gagnai les montagnes de Sestri. Au bout de
+dix jours ou plutôt de dix nuits, j’arrivai à Nice, où j’allai droit à
+la maison de ma tante, place de la Victoire, désirant faire prévenir ma
+mère, afin de ne pas trop l’effrayer.
+
+Là, je me reposai un jour, et, la nuit suivante, je me remis en route,
+accompagné de deux amis, Joseph Janu et Ange Gustavini.
+
+Arrivés au Var, nous le trouvâmes grossi par les pluies; mais, pour un
+nageur comme moi, ce n’était point un obstacle. Je le traversai moitié
+à pied, moitié à la nage.
+
+Mes deux amis étaient restés de l’autre côté du fleuve. Je leur fis un
+signe d’adieu.
+
+J’étais sauvé, ou à peu près, comme on va le voir.
+
+Dans cette confiance, j’allai droit à un corps de garde de douaniers.
+Je leur dis qui j’étais, et pourquoi j’avais quitté Gênes.
+
+Les douaniers me déclarèrent que j’étais leur prisonnier jusqu’à nouvel
+ordre, et que, cet ordre, ils allaient le demander à Paris.
+
+Pensant que je trouverais bientôt une occasion de m’échapper, je ne
+fis aucune résistance. Je me laissai conduire à Grasse et de Grasse à
+Draguignan.
+
+A Draguignan, on me mit dans une chambre du premier étage, dont la
+fenêtre ouverte donnait sur un jardin.
+
+Je m’approchai de la fenêtre comme pour regarder le paysage;--de la
+fenêtre au sol, il n’y avait qu’une quinzaine de pieds.--Je m’élançai,
+et tandis que les douaniers, moins lestes ou tenant plus à leurs jambes
+que moi, faisaient le grand tour par l’escalier, je gagnai le chemin,
+et du chemin je me jetai dans la montagne.
+
+Je ne connaissais pas la route; mais j’étais marin. Si la terre me
+manquait, il me restait le ciel, ce grand livre où j’étais habitué à
+lire mon chemin. Je m’orientai à l’aide des étoiles, et me dirigeai sur
+Marseille.
+
+Le lendemain au soir, j’arrivai dans un village dont je n’ai jamais su
+le nom, ayant eu autre chose à faire que de le demander.
+
+J’entrai dans une auberge. Un jeune homme et une jeune femme se
+chauffaient près de la table, qui n’attendait plus que le souper.
+
+Je demandai quelque chose à manger; depuis la veille, je n’avais rien
+pris.
+
+Le souper était bon,--le vin du pays agréable,--le feu réchauffant. Je
+ressentis un de ces moments de bien-être comme on en éprouve après un
+péril passé, et quand on croit n’avoir plus rien à craindre.
+
+Mon hôte me félicita sur mon bon appétit et mon visage joyeux.
+
+Je lui dis que mon appétit n’avait rien d’étonnant, car je n’avais pas
+mangé depuis dix-huit heures. Quant à mon visage joyeux, l’explication
+n’en était pas moins simple:--dans mon pays, je venais d’échapper
+probablement à la mort,--en France, à la prison.
+
+M’étant avancé jusque-là, je ne pouvais pas faire un secret du
+reste.--Mon hôte paraissait si franc, sa femme paraissait si bonne, que
+je leur racontai tout.
+
+Alors, à mon grand étonnement, je vis la figure de mon hôte s’assombrir.
+
+--Eh bien, lui demandai-je, qu’avez-vous?
+
+--J’ai qu’après l’aveu que vous venez de me faire, me répondit-il, je
+me crois, en bonne conscience, obligé de vous arrêter.
+
+Je me mis à rire, ne voulant pas avoir l’air de prendre l’ouverture au
+sérieux. D’ailleurs, un contre un, il n’y avait pas homme au monde que
+je craignisse.
+
+--Bon! lui dis-je, m’arrêter; il sera toujours temps de m’arrêter
+au dessert. Laissez-moi achever mon souper,--quitte à vous le payer
+double,--j’ai encore faim.
+
+Et je continuai de manger sans paraître autrement inquiet.
+
+Mais bientôt je m’aperçus que, si mon hôte avait besoin d’aide pour
+accomplir le projet qu’il m’avait manifesté, l’aide ne lui manquerait
+pas.
+
+Son auberge était le rendez-vous de la jeunesse du village; chaque
+soir, on y venait boire, fumer, chercher des nouvelles, parler
+politique.
+
+La société accoutumée se réunit peu à peu, et bientôt il y eut dans
+l’auberge une dizaine de jeunes gens;--les jeunes gens jouaient aux
+cartes.
+
+L’hôte ne parlait plus de m’arrêter, mais cependant ne me perdait pas
+de vue.
+
+Il est vrai que, n’ayant pas le moindre petit paquet, ma garde-robe
+ne pouvait pas répondre de mon écot. J’avais quelques écus dans
+ma poche, je les fis sonner; leur cliquetis parut quelque peu
+tranquilliser l’aubergiste.
+
+Je choisis le moment où l’un des buveurs venait d’achever, au milieu
+des bravos, une chanson qui avait eu le plus grand succès,--et, un
+verre à la main:
+
+--A mon tour, dis-je.
+
+Et je me mis à entonner _le Dieu des bonnes gens_.
+
+Si je n’avais pas eu une autre vocation, j’eusse pu me faire chanteur;
+j’ai une voix de ténor qui, si elle eût été travaillée, eût pu acquérir
+une certaine étendue.
+
+Les vers de Béranger, la franchise avec laquelle ils étaient chantés,
+la fraternité du refrain, la popularité du poëte enlevèrent tous les
+auditeurs.
+
+On me fit répéter deux ou trois couplets, on m’embrassa au dernier, on
+cria: «Vive Béranger! vive la France! vive l’Italie!»
+
+Après un pareil succès, il ne pouvait plus être question de m’arrêter;
+mon hôte n’en souffla plus mot, de sorte que je n’ai jamais su s’il
+avait parlé sérieusement ou fait une plaisanterie.
+
+On passa la nuit à chanter, à jouer, à boire; puis le lendemain,
+au point du jour, toute la bande joyeuse s’offrit pour me faire
+la conduite, honneur que j’acceptai, bien entendu; nous ne nous
+séparâmes qu’au bout de six milles.
+
+Certes, Béranger est mort sans savoir le service qu’il m’avait rendu.
+
+
+
+
+VII
+
+J’ENTRE AU SERVICE DE LA RÉPUBLIQUE DE RIO-GRANDE
+
+
+J’arrivai à Marseille sans accident, une vingtaine de jours après avoir
+quitté Gênes.
+
+Je me trompe,--un accident m’était arrivé, que je lus sur _le Peuple
+souverain_.
+
+J’étais condamné à mort.
+
+C’était la première fois que j’avais l’honneur de voir mon nom imprimé
+dans un journal.
+
+Comme dès lors il était dangereux de le garder, je le changeai contre
+celui de Pane.
+
+Je restai quelques mois inoccupé à Marseille, usant de l’hospitalité
+que me donnait un de mes amis, nommé Joseph Paris.
+
+Enfin, je parvins à trouver à m’employer comme second à bord de
+_l’Union_, capitaine Gaza.
+
+Le dimanche suivant, me trouvant vers cinq heures du soir à la fenêtre
+de l’arrière avec le capitaine, je suivais des yeux, au-dessous du quai
+Sainte-Anne, un collégien en vacances, qui s’amusait à sauter d’une
+barque dans l’autre, lorsque tout à coup le pied lui manque. Il pousse
+un cri et tombe à la mer.
+
+J’étais tout endimanché; mais à la vue de l’accident, aux cris poussés
+par l’enfant, en le voyant disparaître, je m’élançai tout habillé et
+tout botté dans le bassin du port. Deux fois je plongeai vainement; à
+la troisième, j’eus la chance de saisir mon collégien par-dessous le
+bras et de le ramener à la surface de l’eau.
+
+Une fois là, je n’eus pas grand’peine à le pousser jusqu’au quai;--une
+immense population y était déjà assemblée et m’accueillit de ses
+applaudissements et de ses bravos.
+
+C’était un jeune homme de quatorze ans, qui se nommait Joseph Rambaud.
+Les larmes de joie et les bénédictions de sa mère me payèrent largement
+du bain que j’avais pris.
+
+Comme je lui sauvai la vie sous le nom de Joseph Pane, il est probable
+que, s’il vit toujours, il n’a jamais su le véritable nom de celui qui
+lui a sauvé la vie.
+
+Je fis, à bord de _l’Union_, mon troisième voyage à Odessa; puis, à mon
+retour, je m’embarquai sur une frégate du bey de Tunis. Je la laissai
+dans le port de la Goulette, et je revins avec un brick turc, et en
+revenant, je trouvai Marseille à peu près dans le même état où la vit
+M. de Belzunce, lors de la peste noire de 1720.
+
+On était en pleine recrudescence de choléra.
+
+Tout le monde, excepté les médecins et les surs de charité, avait
+déserté Marseille.--Chacun était à sa bastide;--la ville avait l’aspect
+d’un vaste cimetière.
+
+Les médecins demandaient des _bénévoles_.--On sait que c’est ce nom
+qu’on donne, dans les hôpitaux, aux aides de bonne volonté.
+
+Je m’offris en même temps qu’un Triestain, qui revenait de Tunis avec
+moi. Nous nous établîmes à demeure à l’hôpital, et nous partageâmes les
+veillées.
+
+Ce service dura quinze jours.
+
+Au bout de quinze jours, comme le choléra diminuait d’intensité
+et que je trouvais une occasion de me placer, et en me plaçant de
+voir de nouveaux pays, je m’engageai comme second à bord du brick
+_le Nautonnier_, de Nantes, capitaine Beauregard, en partance pour
+Rio-Janeiro.
+
+Beaucoup de mes amis m’ont dit que j’étais un poëte avant tout.
+
+Si l’on n’est poëte qu’à la condition de faire _l’Iliade_ ou _la Divine
+Comédie_, les _Méditations_ de Lamartine ou _les Orientales_ de
+Victor Hugo, je ne suis pas poëte; mais si l’on est poëte pour passer
+des heures à chercher dans les eaux azurées et profondes les mystères
+des végétations sous-marines; si l’on est poëte pour rester en extase
+devant la baie de Rio-Janeiro, de Naples ou de Constantinople; si l’on
+est poëte pour rêver de tendresse filiale, de souvenirs enfantins ou
+d’amour juvénile, au milieu des balles et des boulets, sans songer que
+votre rêve peut finir par une tête cassée ou un bras emporté,--je suis
+poëte.
+
+Je me rappelle qu’un jour, dans la dernière guerre, brisé de fatigue,
+n’ayant pas dormi depuis deux nuits, étant à peine descendu de cheval
+depuis deux jours, côtoyant Urban et ses douze mille hommes, avec mes
+quarante bersaglieri, mes quarante cavaliers et un millier d’hommes,
+armés tant bien que mal, suivant un petit sentier de l’autre côté du
+mont Orfano, avec le colonel Turr et cinq ou six hommes, je m’arrêtai
+tout à coup, oubliant fatigue et danger, pour écouter chanter un
+rossignol. C’était la nuit, au clair de lune, par un temps splendide;
+l’oiseau égrenait au vent son chapelet de notes harmonieuses, et il me
+semblait, à écouter ce petit ami de mes jeunes années, que je sentais
+pleuvoir sur moi une rosée bienfaisante et régénératrice. Ceux qui
+m’entouraient croyaient ou que j’hésitais sur le chemin à suivre, ou
+que j’écoutais quelque bruit lointain de canon mugissant, ou de pas de
+chevaux retentissant sur le grand chemin. Non, j’écoutais chanter le
+rossignol, que je n’avais pas entendu chanter depuis dix ans peut-être,
+et l’extase dura non pas jusqu’à ce que ceux qui m’entouraient
+m’eussent deux ou trois fois répété:--«Général, voilà l’ennemi!»--mais
+jusqu’à ce que l’ennemi, disant lui-même:--«Me voilà!»--en tirant sur
+nous, eut fait envoler le nocturne charmeur.
+
+Donc, lorsque, après avoir longé les rochers granitiques qui dérobent
+si bien le port à tous les yeux, que les Indiens, dans leur langage
+expressif, l’ont appelé _Nelhero hy_, c’est-à-dire eau cachée; lorsque,
+après avoir franchi la passe qui conduit dans sa baie calme comme un
+lac; lorsque, sur le bord occidental de cette baie, je vis s’élever
+la ville dominée par le _Pão d’Açucar_, immense rocher conique qui
+sert non pas de phare, mais de jalon au navigateur; lorsque je vis
+s’élever autour de moi cette nature luxuriante dont l’Afrique et l’Asie
+n’avaient pu me donner qu’une faible idée, je restai véritablement
+émerveillé du spectacle qui se déroulait devant moi.
+
+Entré dans le port de Rio-Janeiro, ma bonne chance fit que je ne
+tardai pas à y rencontrer la chose la plus rare qu’il y ait en ce
+monde, un ami.
+
+Celui-là, je n’eus pas besoin de le chercher, nous n’eûmes pas besoin
+de nous étudier pour nous connaître: nous nous croisâmes, nous
+échangeâmes un regard et tout fut dit; après un sourire, après un
+serrement de main, nous étions, Rossetti et moi, frères pour la vie.
+
+Plus tard, j’aurai occasion de dire ce que c’était que cette âme
+d’élite; et cependant moi son ami, moi son frère, moi si longtemps son
+inséparable, je mourrai peut-être sans avoir cette joie de planter une
+croix sur ce point ignoré de la terre américaine où reposent les os de
+ce généreux et de ce vaillant.
+
+Après avoir passé quelques mois dans l’oisiveté, Rossetti et
+moi,--j’appelle _oisiveté_ faire un commerce pour lequel ni l’un ni
+l’autre nous n’étions nés,--le hasard fit que nous arrivâmes à nous
+mettre en relation avec Zambecarri, secrétaire de Bento Gonzales,
+président de la république de Rio-Grande, en guerre avec le Brésil.
+Tous deux étaient prisonniers de guerre à Santa Cruz, forteresse qui
+s’élève à la droite de l’entrée du port, et d’où l’on hêle les navires.
+Zambecarri qui, disons-le en passant, était le fils du fameux aéronaute
+perdu dans un voyage en Syrie, et dont on n’a jamais entendu
+reparler, me fit faire la connaissance du président, qui me donna des
+lettres de marque pour faire la course contre le Brésil.
+
+Quelque temps après, Bento Gonzales et Zambecarri s’échappèrent à la
+nage et regagnèrent heureusement Rio-Grande.
+
+
+
+
+VIII
+
+CORSAIRE
+
+
+Nous armâmes en guerre _le Mazzini_, petit bâtiment d’une trentaine de
+tonneaux, sur lequel nous faisions le cabotage; nous nous lançâmes à la
+mer avec seize compagnons d’aventures. Nous étions donc enfin libres,
+nous naviguions donc sous un drapeau républicain, nous étions donc
+_corsaires_!
+
+Avec seize hommes d’équipage et une barque, nous déclarions la guerre à
+un empire.
+
+En sortant du port, je gouvernai droit sur les îles Marica, situées à
+cinq ou six milles de l’embouchure de la rade, en appuyant sur notre
+gauche; nos armes et nos munitions étaient cachées sous des viandes
+boucanées avec le manioc, seule nourriture des nègres. Je m’avançai
+vers la plus grande de ces îles, qui possède un mouillage; j’y jetai
+l’ancre, je sautai à terre, et gravis jusqu’au point le plus élevé.
+
+Là, j’étendis les deux bras avec un sentiment de bien-être et de
+fierté, et je jetai un cri pareil à celui que jette l’aigle planant au
+plus haut des airs.
+
+L’Océan était à moi, et je prenais possession de mon empire.
+
+L’occasion ne tarda point d’y exercer mon pouvoir.
+
+Pendant que j’étais, comme un oiseau de mer, perché au haut de mon
+observatoire, j’aperçus une goëlette naviguant sous le pavillon
+brésilien.
+
+Je fis signe de tout préparer pour nous remettre à la mer, et descendis
+sur la plage.
+
+Nous orientâmes droit sur la goëlette, qui ne se doutait pas qu’elle
+courût un pareil danger à deux ou trois milles de la passe de
+Rio-Janeiro.
+
+En l’accostant, nous nous fîmes connaître, et nous la sommâmes de
+se rendre; elle ne fit, il faut lui rendre cette justice, aucune
+résistance. Nous montâmes à bord, et nous nous emparâmes d’elle.
+
+Je vis alors venir à moi un pauvre diable de passager portugais, tenant
+à la main une cassette. Il l’ouvrit: elle était pleine de diamants; il
+me l’offrait pour la rançon de sa vie.
+
+Je rabattis le couvercle de la boîte et la lui rendis, en lui disant
+que sa vie ne courait aucun danger; que, par conséquent, il pouvait
+garder ses diamants pour une meilleure occasion.
+
+Seulement, il n’y avait pas de temps à perdre; on était en quelque
+sorte sous le feu des batteries du port. On transporta les armes et les
+vivres du _Mazzini_ sur la goëlette, et l’on coula _le Mazzini_, qui,
+vous le voyez, eut comme corsaire une glorieuse mais courte existence.
+
+La goëlette appartenait à un riche Autrichien habitant l’île Grande,
+située à droite en sortant du port, à quinze milles à peu près de la
+terre; elle était chargée de café, qu’il envoyait en Europe.
+
+Le navire était donc pour moi doublement de bonne prise, puisqu’il
+appartenait à un Autrichien à qui j’avais fait la guerre en Europe,
+et à un négociant domicilié au Brésil, auquel je faisais la guerre en
+Amérique.
+
+Je donnai à la goëlette le nom de _Scarro pilla_, dérivatif de
+Farrapos, _gens en lambeaux_, nom que l’empire du Brésil donnait aux
+habitants des jeunes républiques de l’Amérique du Sud, comme Philippe
+II donnait celui de _gueux de terre et de mer_ aux révoltés des
+Pays-Bas. Jusque-là, la goëlette s’était appelée _la Louise_.
+
+Ce nom, au reste, nous allait assez bien. Tous mes compagnons
+n’étaient pas des Rossetti, et je dois avouer que la figure de bon
+nombre d’entre eux n’était pas tout à fait rassurante; cela explique
+la prompte reddition de la goëlette et la terreur du Portugais qui
+m’offrait ses diamants.
+
+Au surplus, pendant tout le temps que je fis le métier de corsaire, mes
+hommes eurent l’ordre de respecter la vie, l’honneur et la fortune des
+passagers... j’allais dire sous peine de mort; mais j’eusse eu tort
+de dire cela, puisque personne n’ayant jamais enfreint mes ordres, je
+n’eus jamais personne à punir.
+
+Aussitôt les premiers arrangements faits à bord, nous mîmes le cap sur
+Rio de la Plata; et, pour donner l’exemple du respect que je voulais
+que l’on eût, à l’avenir, pour la vie, la liberté, les biens de nos
+prisonniers, en arrivant à la hauteur de l’île Sainte-Catherine, un
+peu au-dessus du cap Itapocoroya, je fis mettre à la mer la yole du
+bâtiment capturé, j’y fis descendre avec les passagers tout ce qui leur
+appartenait, je leur fis donner des vivres, et, leur faisant cadeau de
+la yole, je les laissai libres d’aller où ils voudraient.
+
+Cinq nègres, esclaves à bord de la goëlette, et auxquels je rendis
+la liberté, s’engagèrent à mon bord comme matelots; après quoi nous
+continuâmes notre route pour Rio de la Plata.
+
+Nous allâmes jeter l’ancre à Maldonado, état de la république orientale
+de l’Uruguay.
+
+Nous fûmes admirablement reçus par la population, et même par les
+autorités de Maldonado, ce qui nous parut d’un excellent augure.
+Rossetti partit, en conséquence, tranquillement pour Montevideo, afin
+d’y régler nos petites affaires, c’est-à-dire pour y vendre une partie
+de notre cargaison et en faire de l’argent.
+
+Nous restâmes à Maldonado, c’est-à-dire à l’entrée de ce magnifique
+fleuve, qui, à son embouchure mesure trente lieues de large, pendant
+huit jours, qui se passèrent en fêtes continuelles, lesquelles
+faillirent se terminer d’une façon tragique. Oribe, qui, en sa qualité
+de chef de la république de Montevideo, ne reconnaissait pas les autres
+républiques, donna l’ordre au chef politique de Maldonado de m’arrêter
+et de s’emparer de ma goëlette. Par bonheur, le chef politique de
+Maldonado était un brave homme qui, au lieu d’exécuter l’ordre reçu,
+ce qui n’eût pas été difficile, vu le peu de défiance que j’avais, me
+fit prévenir d’avoir à quitter au plus vite mon mouillage, et de partir
+pour ma destination, si j’en avais une.
+
+Je m’engageai à partir le même soir; mais j’avais auparavant, moi
+aussi, de mon côté, un petit compte à régler.
+
+J’avais vendu à un négociant de Montevideo, quelques balles de café,
+distraites de notre cargaison, et quelques bijouteries appartenant à
+mon Autrichien, pour acheter des vivres. Or, soit que mon acheteur fût
+mauvaise paye, soit qu’il eût entendu dire que je courais risque d’être
+arrêté, il m’avait été jusque-là impossible de rentrer dans mon argent.
+Or, comme j’étais forcé de partir le soir, je n’avais plus de temps à
+perdre, et il était urgent pour moi de rentrer dans mon argent avant de
+quitter Maldonado, vu qu’il m’eût été encore plus difficile de me faire
+payer absent que présent.
+
+En conséquence, vers neuf heures du soir, j’ordonnai d’appareiller,
+et, passant des pistolets à ma ceinture, je jetai mon manteau sur mes
+épaules et m’acheminai tranquillement vers la demeure de mon négociant.
+
+Il faisait un clair de lune magnifique, de sorte que je voyais de loin
+mon homme, prenant le frais sur le seuil de sa porte; lui aussi me vit,
+me reconnut et me fit signe de la main de m’éloigner, m’indiquant par
+ce signe que je courais un danger.
+
+Je fis semblant de ne rien voir, j’allai droit à lui, et pour toute
+explication lui mettant le pistolet sur la gorge:
+
+--Mon argent! lui dis-je.
+
+Il voulut entrer en explication; mais, à la troisième fois que je lui
+eus répété ces deux mots: mon argent, il me fit entrer et me compta les
+deux mille patagons qu’il me devait.
+
+Je remis mon pistolet à la ceinture, je pris mon sac sous mon bras, et
+revins à la goëlette sans avoir été le moins du monde inquiété.
+
+A onze heures du soir, nous levâmes l’ancre pour remonter la Plata.
+
+
+
+
+IX
+
+LA PLATA
+
+
+Au point du jour, à mon grand étonnement, je me trouvai au milieu des
+brisants de Piedras-Negras.
+
+Comment m’étais-je mis dans une pareille situation, moi qui n’avais pas
+dormi une minute, moi qui n’avais cessé de tenir mes yeux fixés sur la
+côte; moi qui, dans cette nuit redevenue sombre après le coucher de la
+lune, n’avais pas un instant cessé de consulter la boussole et de me
+diriger d’après ses indications?
+
+Ce n’était pas l’heure de me faire cette question; le danger était
+immense: nous avions des brisants à bâbord et à tribord, à l’avant et à
+l’arrière; le pont était littéralement couvert d’écume. Je sautai sur
+la vergue de trinquette, ordonnant de lofer sur bâbord; pendant que
+l’équipage accomplissait cette manuvre, le vent emporta notre petit
+hunier.
+
+Cependant de l’endroit où j’étais je dominais navire et brisants, de
+sorte que je pouvais indiquer le chemin qu’il fallait faire suivre à
+la goëlette; elle, de son côté, comme si elle eût été animée et eût
+su le danger qu’elle courait, devint aussi docile au gouvernail qu’un
+cheval l’est à la bride; enfin, après une heure pendant laquelle nous
+fûmes entre la vie et la mort, et où je vis les plus vieux marins pâlir
+et les plus incrédules prier, nous nous trouvâmes hors de danger.
+
+Du moment où je pus respirer, je voulus me rendre compte des causes qui
+m’avaient poussé au milieu de ces terribles écueils, si bien connus
+des navigateurs, si bien indiqués sur les cartes, et à trois milles
+desquels je croyais passer au moment où je me trouvais au milieu d’eux.
+
+Je consultai la boussole: elle continuait de divaguer; si je l’eusse
+écoutée, j’allais donner en pleine côte.
+
+Enfin, tout me fut expliqué.
+
+Au moment où je quittai la goëlette pour aller réclamer mes deux mille
+patagons à mon acheteur de café, j’avais donné l’ordre de monter, en
+cas d’attaque, les sabres et les fusils sur le pont, l’ordre avait été
+exécuté, et l’on avait déposé les armes dans une cabine voisine de
+l’habitacle.
+
+Cette masse de fer avait tiré à elle l’aiguille aimantée. On enleva les
+armes, et la boussole reprit sa direction normale. Nous continuâmes
+notre chemin, et nous arrivâmes à Jésus-Maria, qui, de l’autre côté de
+Montevideo, est à peu près à la même distance que Maldonado.
+
+Là, rien de nouveau, si ce n’est que les vivres nous manquèrent,
+n’ayant pas eu le temps de nous approvisionner avant notre départ.
+Or, après les ordres donnés, il n’y avait pas moyen de débarquer, et
+cependant il fallait satisfaire à la faim de douze gaillards de bon
+appétit.
+
+J’ordonnai de louvoyer, mais sans nous éloigner de la côte.
+
+Un matin je découvris, à peu près à la distance de quatre milles
+dans les terres, une maison qui me parut avoir l’aspect d’une ferme.
+J’ordonnai de mouiller le plus près possible du rivage, et comme je
+n’avais plus de bateau, ayant donné le mien, comme je l’ai dit, aux
+personnes que j’avais débarquées à l’île Sainte-Catherine, j’organisai
+un radeau avec une table et des tonneaux, et, armé d’une gaffe, je me
+risquai sur cette embarcation d’un nouveau genre avec un seul matelot,
+portant comme moi le nom de Garibaldi, sans être mon parent; son prénom
+était Maurice.
+
+Le navire était affourché sur deux ancres, à cause de la violence du
+vent qui soufflait des pampas. Nous voilà donc lancés au milieu des
+brisants, non pas naviguant, mais tournant et dansant sur notre table,
+et risquant à chaque instant de chavirer. Enfin, après des miracles
+d’équilibre exercés par nous, nous parvînmes à nous échouer sur la
+plage; je laissai Maurice à la garde de notre radeau, et je me risquai
+dans l’intérieur des terres.
+
+
+
+
+X
+
+LES PLAINES ORIENTALES
+
+
+Le spectacle qui s’offrit alors à ma vue, et sur lequel mon il
+plongeait pour la première fois, aurait, pour être dignement et
+complétement décrit, besoin tout ensemble de la plume d’un poëte et du
+pinceau d’un artiste. Je voyais onduler devant moi, comme les vagues
+d’une mer solidifiée, les immenses horizons des _plaines orientales_,
+ainsi nommées parce qu’elles se trouvent sur la côte orientale du
+fleuve Uruguay, qui se jette dans le rio de la Plata, en face de
+Buenos-Ayres et au-dessus de la Colonia. C’était, je vous le jure,
+un spectacle bien nouveau pour un homme venant de l’autre côté de
+l’Atlantique, et surtout pour un Italien qui est né et a grandi sur un
+sol où il est rare de trouver un arpent de terre sans une maison ou une
+uvre quelconque sortie de la main de l’homme.
+
+Là, au contraire, rien que l’uvre de Dieu; telle la terre est sortie
+des mains du Seigneur au jour de la création, telle elle est encore
+aujourd’hui. C’est une vaste, une immense, une infranchissable prairie,
+et son aspect, qui présente celui d’un tapis de verdure et de fleurs,
+bosselé de place en place, ne change que sur les bords de la rivière
+Arroga, où s’élèvent et se balancent au vent de charmants bouquets
+d’arbres au feuillage luxuriant.
+
+Les chevaux, les bufs, les gazelles, les autruches sont, à défaut
+de créatures humaines, les habitants de ces immenses solitudes, que
+seul traverse le gaucho, ce centaure du nouveau monde, comme pour ne
+pas laisser oublier à toute la troupe des animaux sauvages que Dieu
+leur a donné un maître. Mais ce maître, de quel il le regardent
+passer les étalons, les taureaux, les autruches, les gazelles? C’est
+à qui protestera contre sa prétendue domination: l’étalon par ses
+hennissements, le taureau par ses mugissements, l’autruche et la
+gazelle par leur fuite.
+
+Et cette vue me rejetait en esprit vers la terre où j’étais né,
+misérable terre où, lorsque passe l’Autrichien qui les opprime, les
+hommes, ces créatures faites à l’image de Dieu, saluent et se courbent,
+n’osant donner les mêmes signes d’indépendance que donnent à la vue du
+gaucho les animaux sauvages des pampas.
+
+Dieu puissant, Dieu saint, jusqu’à quand permettrez-vous un si profond
+avilissement de votre créature?
+
+Mais laissons le vieux monde, si triste et si désespéré, et revenons au
+nouveau monde, si jeune, si plein d’avenir et d’espoir.
+
+Qu’il est beau, l’étalon des plaines orientales, avec ses jarrets
+tendus, ses naseaux fumants, ses lèvres frémissantes qui n’ont jamais
+senti le froid contact de l’acier! Comme respirent librement, sous les
+battements de sa crinière et de sa queue, ses flancs qui n’ont jamais
+été pressés par les genoux ni ensanglantés par l’éperon! Comme il est
+fier lorsqu’il rassemble, par ses hennissements, sa horde de juments
+éparses, et que, véritable sultan du désert,--il fuit en les emportant
+à sa suite, rapide comme un tourbillon,--la présence dominatrice de
+l’homme.
+
+O merveille de la nature! miracle de la création! comment exprimer
+l’émotion qu’éprouvait à votre vue ce corsaire de vingt-cinq ans, qui
+pour la première fois tendait ses bras vers l’immensité!
+
+Mais, comme ce corsaire était à pied, ni le taureau ni l’étalon ne
+le reconnaissaient pour un homme. Dans les déserts de l’Amérique,
+l’homme est complété par le cheval, et, sans lui, devient le dernier
+des animaux. D’abord, ils s’arrêtaient stupéfaits à ma vue; puis,
+bientôt, méprisant sans doute ma faiblesse, ils s’approchaient de moi
+jusqu’à mouiller mon visage de leur haleine. Ne vous inquiétez jamais
+du cheval, animal noble et généreux; mais ne vous fiez pas toujours
+au taureau, bête sournoise et sombre. Quant aux gazelles et aux
+autruches, après avoir, comme le cheval et le taureau, mais d’une façon
+plus circonspecte, fait leur reconnaissance, elles fuyaient rapides
+comme des flèches; puis, arrivées au sommet d’un monticule, elles se
+retournaient pour regarder si elles étaient poursuivies.
+
+Dans ce temps-là, c’est-à-dire vers la fin de 1834 et le commencement
+de 1835, cette portion du sol oriental était encore vierge de toute
+guerre; voilà pourquoi l’on y rencontrait une si grande quantité
+d’animaux sauvages.
+
+
+
+
+XI
+
+LA POËTESSE
+
+
+Et cependant je m’avançai vers une _estancia_[5]. J’y trouvai une jeune
+femme seule; c’était celle du _capataz_[6]. Elle ne pouvait prendre sur
+elle de vendre ou de donner un buf sans le consentement de son mari;
+il fallait donc attendre le retour de ce dernier. D’ailleurs, il était
+tard, et, avant le lendemain, il n’y avait pas moyen de le conduire
+jusqu’à la mer.
+
+ [5] Nom des fermes dans l’Amérique du Sud.
+
+ [6] Maître de l’établissement.
+
+Il y a des moments de la vie dont le souvenir, tout en s’éloignant,
+continue de vivre et de pyramider pour ainsi dire dans la mémoire,
+si bien que, quels que soient les autres événements de notre vie,
+ce souvenir y garde obstinément la place qu’il a prise.--Je devais
+rencontrer au milieu de ce désert, épouse d’un homme à demi sauvage,
+une jeune femme d’éducation cultivée, une poëtesse sachant par cur
+Dante, Pétrarque, le Tasse.
+
+Après avoir dit le peu de paroles que je savais alors en espagnol, je
+fus agréablement surpris de l’entendre me répondre en italien. Elle
+m’invita gracieusement à m’asseoir, en attendant le retour de son mari.
+Tout en causant, ma gracieuse hôtesse me demanda si je connaissais les
+poésies de Quintana; et, sur ma réponse négative, elle me fit cadeau
+d’un volume de ces poésies, en me disant qu’elle me le donnait afin que
+j’y apprisse l’espagnol pour l’amour d’elle. Je lui demandai alors si
+elle-même ne faisait pas des vers.
+
+--Comment, me répondit-elle, voulez-vous qu’on ne devienne pas poëte en
+face d’une pareille nature?
+
+Et alors, sans se faire prier, elle me récita plusieurs pièces que je
+trouvai d’un grand sentiment et d’une prodigieuse harmonie. J’eusse
+passé toute la soirée et toute la nuit à l’écouter, sans penser à mon
+pauvre Maurice, qui m’attendait en gardant la table-radeau; mais son
+mari rentra et mit fin au côté poétique de la soirée, pour me ramener
+au but matériel de ma visite. Je lui exposai ma demande, et il fut
+convenu que, le lendemain, il conduirait un buf à la plage et me le
+vendrait.
+
+Au point du jour, je pris congé de ma belle poëtesse et je me hâtai
+d’aller retrouver Maurice; il avait passé la nuit abrité comme il
+avait pu entre ses quatre tonneaux, fort inquiet de ne pas me voir
+revenir, et craignant que je ne fusse mangé par les tigres, fort
+communs dans cette partie de l’Amérique, et moins inoffensifs que les
+étalons et même que les taureaux.
+
+Au bout de quelques instants apparut le capataz, traînant un buf
+au lasso. En peu d’instants l’animal fut saigné, écorché, taillé
+en lanières, tant est grande l’adresse des hommes du Sud dans
+l’accomplissement de cette uvre de sang.
+
+Il s’agissait maintenant de transporter le buf, coupé en morceaux, de
+la côte au bâtiment, c’est-à-dire à une distance de mille pas au moins,
+en traversant les brisants où se ruait une mer furieuse.
+
+Maurice et moi, nous nous mîmes à la besogne.
+
+On sait comment était construit le navire qui devait nous mener à bord:
+une table avec un tonneau attaché à chaque pied, et une espèce de pal
+au milieu. En venant, ce pal avait servi à suspendre nos vêtements;
+en revenant, il devait supporter nos vivres en les maintenant hors de
+l’eau.
+
+Nous mîmes l’équipage à la mer; nous nous élançâmes dessus, et
+Maurice une perche à la main, moi ma gaffe au poing, nous nous mîmes
+à manuvrer ayant de l’eau jusqu’aux genoux, vu que le poids qu’il
+portait était trop fort pour le canot; mais tant pis, vogue la galère!
+
+Notre manuvre s’accomplissait aux grands applaudissements de
+l’Américain et de l’équipage de la goëlette, qui faisaient des vux
+plus encore peut-être pour le salut de la viande que pour le nôtre; et
+d’abord la navigation fut assez heureuse; mais, arrivés à une ligne de
+brisants qu’il nous fallait traverser, nous nous trouvâmes par deux
+fois presque entièrement submergés.
+
+Le bonheur voulut que nous la franchissions heureusement, au mépris de
+toute difficulté.
+
+Mais, une fois au delà de la double ligne des brisants, le danger, au
+lieu d’être passé, était devenu plus grand.
+
+Nous ne trouvâmes plus le fond avec nos gaffes, et par conséquent
+il nous devenait impossible de diriger l’embarcation. En outre, le
+courant, devenant plus fort à mesure que nous avancions dans le fleuve,
+nous emportait loin de la corvette.
+
+Je vis le moment où nous allions traverser l’Atlantique, et ne nous
+arrêter qu’à Sainte-Hélène ou au cap de Bonne-Espérance.
+
+Il n’y avait pas d’autre ressource pour nos compagnons, s’ils voulaient
+nous rattraper, que de mettre à la voile; c’est ce qu’ils firent,
+et, comme le vent venait de la terre, la goëlette nous eut bientôt
+rejoints et dépassés.
+
+Mais, en passant, elle nous jeta un cordage; nous amarrâmes
+l’embarcation au navire; on fit d’abord passer les vivres; puis nous
+nous hissâmes à notre tour, Maurice et moi; puis, enfin après nous,
+vint la table, qui fut réintégrée à sa place dans la salle à manger, et
+ne tarda point à être rendue à sa première destination.
+
+Nous fûmes récompensés de la peine que nous avions prise à nous
+procurer nos vivres, en voyant avec quel glorieux appétit les
+attaquaient nos compagnons.
+
+Quelques jours après, j’achetai, moyennant trente écus, un canot d’une
+balandre qui nous croisait.
+
+Nous passâmes ce jour encore en vue de la pointe de Jésus-Maria.
+
+
+
+
+XII
+
+LE COMBAT
+
+
+Nous avions passé la nuit à l’ancre, à environ six milles au midi
+de la pointe de Jésus-Maria, directement en face des Barrancas de
+San Gregorio; il soufflait une petite brise du nord, lorsque nous
+aperçûmes, du côté de Montevideo, deux barques que nous crûmes amies;
+mais, comme elles n’avaient pas le signe convenu d’un pavillon rouge,
+je crus qu’il était prudent de mettre à la voile en les attendant;
+j’ordonnai, en outre, de monter sur le pont les mousquets et les sabres.
+
+La précaution, comme on va le voir n’était pas inutile; la première
+barque continuait de s’avancer sur nous avec trois personnes seulement
+en évidence; arrivé à quelques pas de nous, celui qui paraissait le
+chef éleva la voix et nous ordonna de nous rendre; en même temps le
+pont de la barque se couvrit d’hommes armés qui, sans nous donner le
+temps de répondre à la sommation, commencèrent le feu. Je criai: «Aux
+armes!» et sautai sur mon fusil, puis, comme nous étions en panne, tout
+en ripostant de mon mieux je commandai:
+
+--Aux bras des voiles de devant!
+
+Mais, ne sentant pas la goëlette obéir au commandement avec la docilité
+accoutumée, je me tournai vers le gouvernail et vis que la première
+décharge avait tué le timonier, qui était un de mes meilleurs matelots.
+Il se nommait Fiorentino et était né dans une de nos îles.
+
+Il n’y avait pas de temps à perdre. Le combat était engagé avec rage;
+le lancione,--c’est le nom des sortes de barques contre lesquelles nous
+combattions,--le lancione s’était accroché à notre jardin de droite, et
+quelques-uns de ses hommes étaient déjà montés sur notre bastingage;
+par bonheur, quelques coups de fusil et de sabre eurent raison d’eux.
+
+Après avoir aidé mes hommes à repousser cet abordage, je sautai à
+l’écoute de trinquette de tribord, où Fiorentino avait été frappé,
+et saisis le timon abandonné. Mais, au moment où j’appuyais la main
+pour le faire obéir, une balle ennemie me frappa entre l’oreille et la
+carotide, me traversa le cou et me renversa sans connaissance sur le
+pont.
+
+Le reste du combat, qui dura une heure, fut soutenu par Louis
+Carniglia, pilotin, par Pasquale Lodola, Giovanni Lamberti, Maurizio
+Garibaldi et deux Maltais. Les Italiens donc combattirent à merveille;
+mais les étrangers et nos cinq noirs se sauvèrent dans la cale du
+bâtiment. Enfin, fatigués de notre résistance, comptant une dizaine
+d’hommes hors de combat, l’ennemi s’enfuit, tandis que, le vent s’étant
+levé, nos hommes continuaient de remonter le fleuve.
+
+Quoique le sentiment me fût revenu et que j’eusse repris mes sens, je
+demeurai complétement inerte et inutile, par conséquent, pendant le
+reste de l’affaire.
+
+J’avoue que mes premières sensations, en rouvrant les yeux et en
+recommençant à vivre, furent délicieuses. Je puis dire que j’ai été
+mort et que j’ai ressuscité, tant mon évanouissement fut profond et
+privé de toute lueur d’existence. Mais hâtons-nous d’ajouter que ce
+sentiment de bien-être physique fut bien vite étouffé par le sentiment
+de la situation dans laquelle nous nous trouvions. Mortellement blessé
+ou à peu près, n’ayant à bord personne qui eût la moindre connaissance
+en navigation, la moindre notion géographique, je me fis apporter la
+carte, je la consultai de mes yeux couverts d’un voile que je croyais
+celui de la mort, et j’indiquai du doigt Santa-Fé dans le fleuve
+Parana. Aucun de nous n’avait jamais navigué dans la Plata, excepté
+Maurice, qui une seule fois avait remonté l’Uruguay. Les matelots,
+terrifiés,--les Italiens, je dois le dire, ne partageaient pas ces
+craintes ou savaient les cacher;--les matelots, terrifiés, et de mon
+état et de la vue du cadavre de Fiorentino, craignant d’être pris
+et considérés comme pirates, avaient l’épouvante sur le visage et
+désertèrent à la première occasion qui se présenta. En attendant, dans
+chaque barque, dans chaque canot, dans chaque tronc d’arbre flottant,
+ils voyaient un lancione ennemi envoyé à leur poursuite.
+
+Le cadavre de notre malheureux camarade fut jeté dans le fleuve avec
+les cérémonies usitées en pareille occasion, car, pendant plusieurs
+jours, nous ne pûmes aborder sur aucune terre. Je dois dire que ce
+genre d’inhumation était médiocrement de mon goût, et que j’y sentais
+une répugnance d’autant plus grande, que, selon toute probabilité,
+j’étais tout près d’en tâter. Je m’ouvris de cette répugnance à mon
+cher Carniglia.
+
+Au milieu de cette ouverture, ces vers de Foscolo me revenaient
+particulièrement à l’esprit:
+
+«Une pierre, une pierre qui distingue mes os de ceux que sème la mort
+sur la terre et dans l’Océan!» Et mon pauvre ami pleurait et me
+promettait de ne pas me laisser jeter à l’eau, mais de me creuser une
+fosse et de m’y coucher doucement. Qui sait, malgré le désir qu’il en
+avait, s’il eût pu tenir sa promesse! Mon cadavre eût rassasié quelque
+loup marin, quelque caïman de l’immense Plata. Je n’eusse plus revu
+l’Italie, je n’eusse plus combattu pour elle! pour elle, la seule
+espérance de ma vie! mais aussi je ne l’eusse pas vue retomber dans la
+honte et dans la prostitution.
+
+Qui eût dit alors à mon bien cher Louis qu’avant un an, c’était moi qui
+le verrais, roulé par les brisants, disparaître dans la mer, et qui
+chercherais vainement son cadavre pour lui tenir, à lui, la promesse
+qu’il m’avait faite, à moi, de l’ensevelir sur la terre étrangère, et
+de déposer sur sa tombe une pierre qui le recommandât à la prière du
+voyageur? Pauvre Louis! il eut pour moi les soins d’une mère pendant ma
+longue et douloureuse maladie, qui n’avait d’autre soulagement que sa
+vue et les attentions que ce cur d’or avait pour moi.
+
+
+
+
+XIII
+
+LOUIS CARNIGLIA
+
+
+Je veux parler un peu de Louis.--Et pourquoi, parce que c’est un simple
+matelot, ne devrais-je pas en parler? Parce qu’il n’était pas...--Oh!
+je vous en réponds, son âme l’était, noble, pour soutenir en toute
+circonstance et en tout lieu l’honneur italien; noble pour affronter
+les tempêtes de tout genre; noble, enfin, pour me protéger, pour
+me garder, pour me soigner, comme il eût fait de son enfant! Quand
+j’étais couché, dans ma longue agonie, sur mon lit de douleur; lorsque,
+abandonné de tous, je délirais du délire de la mort, il se tenait assis
+au chevet de mon lit avec le dévouement et la patience d’un ange, ne
+s’éloignant de moi un instant que pour aller pleurer et me cacher
+ses larmes. O Luigi! tes os, épars dans les abîmes de l’Atlantique,
+méritaient un monument où le proscrit reconnaissant pût un jour te
+donner en exemple à ses concitoyens, et te rendre ces larmes pieuses
+que tu as versées sur lui!
+
+Luigi Carniglia était de Deiva, petit pays de la rivière du Levant.
+Il n’avait point reçu d’instruction littéraire, mais il suppléait
+à ce défaut par une merveilleuse intelligence. Privé de toutes les
+connaissances nautiques qui font le pilote, il conduisait les bâtiments
+jusqu’à Gualeguay, avec la sagacité et le bonheur d’un pilote consommé.
+Dans le combat que je viens de raconter, c’est à lui particulièrement
+que nous dûmes de ne pas tomber dans les mains de l’ennemi; armé
+d’un tromblon, placé au poste le plus dangereux, il fut la terreur
+des assaillants. Élevé de stature, robuste de corps, il réunissait
+l’agilité à la vigueur. Doux jusqu’à la tendresse dans le cours
+habituel de la vie, il avait le don si rare de se faire aimer de tous.
+Hélas! les meilleurs fils de notre malheureuse terre finissent ainsi,
+au milieu des étrangers, sans avoir la consolation d’une larme, et...
+oubliés!
+
+
+
+
+XIV
+
+PRISONNIER
+
+
+Je restai dix-neuf jours sans autres soins que ceux qui me furent
+donnés par Luigi Carniglia.
+
+Au bout de dix-neuf jours, nous arrivâmes à Gualeguay.
+
+Nous avions rencontré à l’embouchure de l’Ibiqui, bras du Parana, un
+navire commandé par un Mahonais, nommé don Lucas Tartaulo, brave homme
+qui eut toutes sortes d’obligeances pour moi, me donnant ce qu’il
+croyait pouvoir être utile à mon état.
+
+Tout ce qu’il m’offrit fut accepté, car nous manquions littéralement de
+tout à bord de la goëlette, excepté de café; aussi mettait-on le café à
+toute sauce, sans s’inquiéter si le café était pour moi une bien saine
+boisson et une drogue bien efficace. J’avais commencé par avoir une
+effroyable fièvre, accompagnée d’une difficulté d’avaler allant presque
+jusqu’à l’impossibilité. Cela n’était pas bien étonnant, la balle,
+pour aller d’un côté à l’autre du cou, ayant passé dans son trajet
+entre les vertèbres cervicales et le pharynx; puis, après huit ou dix
+jours, la fièvre s’était calmée; j’avais commencé d’avaler, et mon état
+était devenu tolérable.
+
+Don Lucas avait fait plus: en nous quittant, il m’avait,--ainsi qu’à un
+de ses passagers nommé d’Arragaida, Biscayen établi en Amérique,--donné
+des lettres de recommandation pour Gualeguay, et particulièrement
+pour le gouverneur de la province d’Entre-Rios, don Pascal Echague,
+qui, devant faire un voyage, lui laissa son propre médecin, don Ramon
+Delarea, jeune Argentin de grand mérite, lequel, ayant examiné ma
+blessure et ayant senti, du côté opposé à celui par où elle était
+entrée, la balle rouler sous son doigt, en fit très-habilement
+l’extraction en m’incisant la peau, et, pendant quelques semaines,
+c’est-à-dire jusqu’à mon parfait rétablissement, continua de me donner
+les soins les plus affectueux et, ajoutons ceci, les plus désintéressés.
+
+Je séjournai six mois à Gualeguay, et, pendant ces six mois, je
+demeurai dans la maison de don Jacinto Andreas, qui fut pour moi, ainsi
+que sa famille, plein d’égards infinis et de courtoises gentillesses.
+
+Mais j’étais prisonnier, ou à peu près. Malgré toute la bonne volonté
+du gouverneur don Pascal Echague, et l’intérêt que me portait la brave
+population de Gualeguay, j’étais obligé d’attendre la décision du
+dictateur de Buenos-Ayres, qui ne décidait rien.
+
+Le dictateur de Buenos-Ayres était à cette heure Rosas, dont nous
+aurons à nous occuper plus tard, à propos de Montevideo.
+
+Guéri de ma blessure, je commençai à faire des promenades; mais, par
+ordre de l’autorité, mes cavalcades étaient bornées. En échange de
+ma goëlette confisquée, on me passait un écu par jour, ce qui était
+beaucoup dans un pays où tout est pour rien, et dans lequel on ne
+trouve aucune occasion de dépense;--mais tout cela ne valait pas la
+liberté.
+
+Au reste, probablement, cette dépense d’un écu par jour pesait au
+gouvernement, car il me fut fait des ouvertures de fuite; mais les gens
+qui me faisaient ces ouvertures de bonne foi étaient, sans le savoir,
+des agents provocateurs. On me disait que le gouvernement verrait ma
+disparition sans un grand chagrin. Il ne fallait pas me faire violence
+pour que j’adoptasse une résolution qui était déjà en projet dans mon
+esprit. Le gouverneur de Gualeguay, depuis le départ de don Pascal
+Echague, était un certain Leonardo Millan; il n’avait, jusque-là, été
+pour moi ni bien ni mal; et, jusqu’au jour où nous étions arrivés, je
+n’avais aucune raison de me plaindre de lui, bien qu’il m’eût témoigné
+peu d’intérêt.
+
+Je me décidai donc à fuir, et, dans ce but, je commençai mes
+préparatifs, afin d’être prêt à la première occasion qui se
+présenterait. Un soir d’orage, je me dirigeai, en conséquence, vers
+la maison d’un vieux brave homme que j’avais l’habitude de visiter et
+qui demeurait à trois milles du pays; cette fois, je lui fis part de
+ma résolution, et le priai de me trouver un guide et des chevaux, avec
+lesquels j’espérais gagner une estancia tenue par un Anglais et située
+sur la rive gauche du Parana. Là, je trouverais, sans aucun doute,
+des bâtiments qui me transporteraient incognito à Buenos-Ayres ou à
+Montevideo. Il me trouva guide et chevaux, et nous nous mîmes en route
+à travers champs, pour ne pas être découverts. Nous devions parcourir
+cinquante-quatre milles à peu près, ce qui pouvait, en tenant toujours
+le galop, s’accomplir dans la moitié d’une nuit.
+
+Lorsque le jour vint, nous étions en vue de l’Ibiqui, à la distance
+d’un demi-mille à peu près du fleuve; le guide me dit alors de
+m’arrêter dans une espèce de maquis où nous nous trouvions, tandis
+qu’il irait prendre langue.
+
+J’y consentis; il me quitta et je restai seul.
+
+Je mis pied à terre, j’accrochai la bride de mon cheval à une branche
+d’arbre, je me couchai au pied du même arbre, et attendis ainsi deux ou
+trois heures; après quoi, voyant que mon guide ne reparaissait point,
+je me levai et résolus de gagner la lisière du maquis, laquelle était
+proche; mais, au moment d’atteindre cette lisière, j’entendis derrière
+moi un coup de fusil et le frétillement d’une balle dans l’herbe. Je
+me retournai, et vis un détachement de cavaliers qui me poursuivaient
+le sabre à la main; ce détachement était déjà entre moi et mon
+cheval.--Impossible de fuir, inutile de me défendre;--je me rendis.
+
+
+
+
+XV
+
+L’ESTRAPADE
+
+
+On me lia les mains derrière le dos, on me mit à cheval; puis on me lia
+les pieds comme on m’avait lié les mains, en les assujettissant à la
+sangle du cheval.
+
+C’est dans cet équipage que je fus ramené à Gualeguay, où, comme on va
+le voir, m’attendait un pire traitement.
+
+On ne m’accusera point d’être par trop tendre vis-à-vis de moi-même;
+eh bien, je l’avoue, je me sens frémir chaque fois que je me rappelle
+cette circonstance de ma vie.
+
+Conduit en présence de don Leonardo Millan, je fus sommé par lui de
+dénoncer ceux qui m’avaient fourni les moyens de fuir. Il va sans dire
+que je déclarai que seul j’avais préparé, et seul exécuté ma fuite;
+alors, comme j’étais lié, et que don Leonardo Millan n’avait rien à
+craindre, il s’approcha de moi et commença de me frapper avec son
+fouet; après quoi, il renouvela ses demandes, et moi, je renouvelai
+mes dénégations.
+
+Il ordonna alors de me conduire en prison, et ajouta tout bas quelques
+mots à l’oreille de mes conducteurs.
+
+Ces mots étaient l’ordre de me donner la torture.
+
+En arrivant dans la chambre qui m’était destinée, mes gardes, en
+conséquence, me laissant les mains liées derrière le dos, me passèrent
+aux poignets une nouvelle corde, tournèrent l’autre extrémité autour
+d’une solive, et, tirant à eux, me suspendirent à quatre ou cinq pieds
+de terre.
+
+Alors don Leonardo Millan entra dans ma prison, et me demanda si je
+voulais avouer.
+
+Je ne pouvais que lui cracher au visage, et m’en donnai la satisfaction.
+
+--C’est bien, dit-il en se retirant; quand il plaira au prisonnier
+d’avouer, vous m’appellerez, et, quand il aura avoué, on le remettra à
+terre.
+
+Après quoi, il sortit.
+
+Je restai deux heures ainsi suspendu. Tout le poids de mon corps pesait
+sur mes poignets ensanglantés et sur mes épaules luxées.
+
+Tout mon corps brûlait comme une fournaise; à chaque instant je
+demandais de l’eau, et, plus humains que mon bourreau, mes gardiens
+m’en donnaient; mais l’eau, en entrant dans mon estomac, se desséchait
+comme si on l’eût jetée sur une lame de fer rougie. On ne peut se faire
+une idée de ce que je souffris qu’en relisant les tortures données aux
+prisonniers au moyen âge. Enfin, au bout de deux heures, mes gardes
+eurent pitié de moi ou me crurent mort, et me descendirent.--Je tombai
+couché tout de mon long.
+
+Je n’étais plus qu’une masse inerte, sans autre sentiment qu’une sourde
+et profonde douleur,--un cadavre ou à peu près.
+
+Dans cette situation, et sans que j’eusse la conscience de ce que l’on
+me faisait, on me mit dans les ceps.
+
+J’avais fait cinquante milles à travers des marais, les mains et les
+pieds liés; les moustiques, nombreux et enragés dans cette saison,
+avaient fait de mon visage et de mes mains une seule plaie. J’avais
+subi deux heures d’une effroyable torture, et lorsque je revins à moi,
+j’étais attaché côte à côte d’un assassin.
+
+Quoique au milieu des plus atroces tourments je n’eusse point dit un
+seul mot, et que, d’ailleurs, il ne fût pour rien dans ma fuite, don
+Jacinto Andreas avait été emprisonné; les habitants du pays étaient
+dans l’épouvante. Quant à moi, sans les soins d’une femme, qui fut
+pour moi un ange de charité, je serais mort. Elle écarta toute crainte
+et vint au secours du pauvre torturé.
+
+Elle s’appelait madame Alleman.
+
+Grâce à cette douce bienfaitrice, je ne manquai de rien dans ma prison.
+
+Peu de jours après, le gouverneur, voyant qu’il était inutile d’essayer
+de me faire parler, et convaincu que je mourrais avant de dénoncer un
+de mes amis, n’osa probablement pas prendre sur lui la responsabilité
+de cette mort, et me fit conduire dans la capitale de la province
+Bajada. J’y restai deux mois en prison; après quoi, le gouverneur me
+fit dire qu’il m’était permis de sortir librement de la province.
+Quoique je professe des opinions opposées à Echague, et que j’aie plus
+d’une fois, depuis ce jour, combattu contre lui, je ne saurais cacher
+l’obligation que je lui ai; et je voudrais, aujourd’hui encore, être à
+même de lui prouver ma reconnaissance de tout ce qu’il a fait pour moi
+et surtout pour ma liberté rendue.
+
+Plus tard, la fortune fit tomber entre mes mains tous les chefs
+militaires de la province du Gualeguay, et tous furent mis en liberté
+sans la moindre offense ni à leurs personnes ni à leurs propriétés.
+
+Quant à don Leonardo Millan, je ne voulus pas même le voir, de peur
+que sa présence, en me rappelant ce que j’avais souffert, ne me fît
+commettre quelque action indigne de moi.
+
+
+
+
+XVI
+
+VOYAGE DANS LA PROVINCE DE RIO-GRANDE
+
+
+De Bajada, je pris passage sur un brigantin italien, capitaine Ventura.
+C’était un homme recommandable et digne sous tous les rapports; il me
+traita avec une générosité chevaleresque, et il me conduisit jusqu’à
+l’embouchure de l’Iguaçu, affluent du Parana, où je m’embarquai pour
+Montevideo, sur une balandre commandée par Pascal Carbone.
+
+J’étais dans une veine de bonheur; lui aussi me traita à merveille.
+
+Les bonheurs comme les malheurs vont en troupe; j’en avais
+momentanément fini avec les derniers, et les premiers se succédaient
+sans interruption.
+
+A Montevideo, je trouvai une foule d’amis, à la tête desquels je dois
+compter Jean-Baptiste Cuneo et Napoléon Castellini. Bientôt enfin,
+Rossetti, que j’avais laissé à Montevideo, on se le rappelle, vint m’y
+rejoindre; il arrivait de Rio-Grande, où il avait été admirablement
+reçu par ces fiers républicains.
+
+A Montevideo, ma proscription tenait toujours. Ma résistance contre
+les lanciones, le monde que nous leur avions tué, était un prétexte au
+moins spécieux. Je fus donc forcé de rester caché dans la maison de mon
+ami Pazante, où je demeurai un mois.
+
+Ma réclusion, au reste, était on ne peut plus supportable, adoucie
+qu’elle était par les visites de tant de compatriotes qui, à cette
+époque de prospérité et de paix, s’étaient établis dans le pays, et
+exerçaient, vis-à-vis de leurs amis du vieux monde, une généreuse
+hospitalité. La guerre, et surtout le siége de Montevideo, changèrent
+la condition de la plupart d’entre eux, et, de bonne qu’elle était, la
+firent mauvaise et même pire. Pauvres gens! je les ai plaints bien des
+fois; par malheur, je ne pouvais faire mieux que de les plaindre.
+
+Au bout d’un mois, le temps étant venu de me mettre en voyage, nous
+partîmes, Rossetti et moi, pour Rio-Grande. Notre voyage devait se
+faire et se fit à cheval; ce fut une grande joie et un grand plaisir
+pour moi.
+
+Nous voyagions ce que l’on appelle à _escotero_.
+
+Expliquons ce que c’est que cette manière de voyager, qui, pour la
+rapidité, laisse bien loin la poste, si prompte qu’elle soit dans les
+pays civilisés.
+
+Que l’on soit deux, trois ou quatre, on voyage avec une vingtaine de
+chevaux habitués à suivre ceux qui sont montés; lorsque le voyageur
+sent sa monture fatiguée, il met pied à terre, passe sa selle du dos
+de son cheval sur celui d’un cheval libre, l’enfourche, fait au galop
+trois ou quatre lieues, puis le quitte pour un autre, et toujours
+ainsi, jusqu’au moment où l’on décide de s’arrêter; les chevaux
+fatigués se reposent en continuant la route, délivrés de leur selle et
+de leur cavalier.
+
+Pendant la courte halte que font les cavaliers pour changer de cheval,
+toute la horde pince du bout des dents quelques touffes d’herbe, et
+boit, si elle trouve de l’eau; les véritables repas se font deux fois
+par jour seulement, le matin et le soir.
+
+Nous arrivâmes ainsi à Piratinin, siége du gouvernement de Rio-Grande;
+la capitale était bien Porto-Allegre, mais comme la capitale était au
+pouvoir des impériaux, le siége de la république était à Piratinin.
+
+Piratinin est certes un des plus beaux pays du monde, avec ses deux
+régions: région de plaines, région de montagnes.
+
+La région des plaines est complétement tropicale; là, poussent la
+banane, la canne à sucre, l’oranger. Entre les tiges de ces plantes
+et de ces arbres rampent le serpent à sonnette, le serpent noir, le
+serpent corail; là, comme dans les jungles de l’Inde, bondissent le
+tigre, le jaguar et le puma, lion inoffensif, de la taille d’un gros
+chien du Saint-Bernard.
+
+La région des montagnes est tempérée comme mon beau climat de Nice;
+là, on récolte la pêche, la poire, la prune, tous les fruits d’Europe;
+là, poussent ces magnifiques forêts dont aucune plume ne donnera
+jamais l’exacte description, avec leurs pins droits comme des mâts
+de navire, hauts de deux cents pieds, et dont cinq ou six hommes
+peuvent à peine embrasser la tige. A l’ombre de ces pins poussent les
+taquaros, roseaux gigantesques qui, pareils aux fougères du monde
+antédiluvien, arrivent à quatre-vingts pieds de haut, et qui à leur
+base atteignent à peine à la grosseur du corps d’un homme; là, poussent
+la _barba de pao_, littéralement la barbe des arbres, dont on se
+sert en guise de serviette, et ces lianes qui, par leurs multiples
+entrelacements, rendent les forêts inextricables; là, sont ces
+clairières nommées _campestres_, où poussent des villes tout entières:
+Lima da Serra, Vaccaria, Lages;--non-seulement trois villes, mais trois
+départements;--population caucasienne, d’origine portugaise, et d’une
+hospitalité homérique.
+
+Là, le voyageur n’a besoin de rien dire, de rien demander. Il entre
+dans la maison, va droit à la chambre des hôtes; les domestiques, sans
+être appelés, viennent, le déchaussent, lui lavent les pieds. Il reste
+le temps qu’il veut, s’en va quand il lui plaît, ne dit point adieu, ne
+remercie pas si c’est son bon plaisir, et malgré cet oubli, celui qui
+viendra après lui ne sera pas moins bien reçu que lui.
+
+C’est la jeunesse de la nature, c’est le matin de l’humanité.
+
+
+
+
+XVII
+
+LA LAGUNE DE LOS PATOS
+
+
+Arrivé à Piratinin, j’y fus admirablement reçu par le gouvernement
+de la république. Bento Gonzalès,--véritable chevalier errant du
+cycle de Charlemagne, frère par le cur des Olivier et des Roland,
+vigoureux, agile, loyal comme eux, véritable centaure, maniant un
+cheval comme je ne l’ai vu manier qu’au général Netto,--modèle accompli
+du cavalier,--était absent et en marche, à la tête d’une brigade de
+cavalerie, pour combattre Sylva Tanaris, chef impérial, qui, ayant
+franchi le canal de San Gonzalès, infestait cette partie de la province
+Piratinine, siége alors du gouvernement républicain, et un petit
+village charmant par sa position alpestre, chef-lieu du département du
+même nom, et tout entouré d’une population belliqueuse, très-dévouée à
+la cause de la liberté.
+
+En son absence, ce fut le ministre des finances, Almeida, qui me fit
+les honneurs de la ville.
+
+Un mot sur Rio-Grande, que l’on pourrait croire, comme l’indique son
+nom, située sur le cours de quelque grande rivière, ou une grande
+rivière lui-même.
+
+Rio-Grande, c’est la lagune de los Patos,--le lac des canards;--elle
+peut avoir une trentaine de lieues de long. A part quelques bas-fonds
+dont nous aurons à nous occuper plus tard, elle est profonde et peuplée
+de caïmans; elle est formée par cinq rivières qui viennent s’y jeter à
+son extrémité nord, et qui ont l’air de former les cinq doigts d’une
+main dont la paume est le bout de la lagune.
+
+Il y a un endroit d’où l’on voit à la fois les cinq rivières, et qui
+s’appelle pour cette raison _Viamao_,--j’ai vu la main.
+
+Viamao avait changé de nom, et s’appelait alors _Settembrina_, en
+commémoration de la république proclamée en septembre.
+
+Me trouvant inoccupé à Piratinin, je demandai à passer dans la colonne
+d’opérations dirigée sur San Gonzalès, près du président. Ce fut
+là que je vis ce vaillant pour la première fois, et que je passai
+quelques jours dans son intimité. C’était véritablement l’enfant gâté
+de la nature;--elle lui avait donné tout ce qui fait le véritable
+héros.--Bento Gonzalès atteignait ses soixante ans lorsque je le
+connus. Haut et svelte, il montait à cheval, je l’ai dit, avec une
+grâce et une facilité admirables. A cheval, on lui eût donné vingt-cinq
+ans.--Brave et heureux, il n’eût pas un instant, comme un chevalier
+de l’Arioste, hésité à combattre un géant, eût-il eu la taille de
+Polyphème et l’armure de Ferragus.--Il avait un des premiers poussé
+le cri de guerre, non pas dans un but de personnelle ambition, mais
+comme tout autre enfant de ce peuple belliqueux. Sa vie au camp était
+comme celle du dernier habitant des prairies: de la chair rôtie et de
+l’eau pure.--Le premier jour où nous nous vîmes, il m’invita à son
+frugal repas, et nous causâmes avec autant de familiarité que si nous
+eussions été compagnons d’enfance et égaux. Avec tant de dons naturels
+et acquis, Bento Gonzalès fut l’idole de ses concitoyens; et avec tant
+de dons, chose étrange, il fut presque toujours malheureux dans ses
+entreprises de guerre, ce qui m’a toujours fait croire que le hasard
+était pour beaucoup plus que le génie dans les événements de la guerre
+et la fortune des héros.
+
+Je suivis la colonne jusqu’à Camodos,--passe du canal de San
+Gonzalès, qui relie la lagune de Los Patos à Merin. Sylva Tanaris s’y
+était précipitamment retiré en apprenant qu’une colonne de l’armée
+républicaine s’approchait.
+
+N’ayant pu le rejoindre, le président revint en arrière. J’en fis
+naturellement autant que lui, et je repris à sa suite la route de
+Piratinin.
+
+Vers ce temps, nous reçûmes la nouvelle de la bataille de Rio-Pardo, où
+l’armée impériale fut complétement battue par les républicains.
+
+
+
+
+XVIII
+
+ARMEMENT DES LANCIONS A CAMACUA
+
+
+Je fus alors chargé de l’armement de deux lancions qui se trouvaient
+sur le Camacua, fleuve parallèle ou à peu près au canal de San
+Gonzalès, et qui comme lui débouche dans la lagune de los Patos.
+
+J’avais réuni, tant des matelots venus de Montevideo que de ceux que je
+trouvai à Piratinin, une trentaine d’hommes de toute nation. Il va sans
+dire que, malheureusement pour lui, mon cher Louis Garniglia en était.
+J’avais en outre, comme nouvelle recrue, un Français colossal, Breton
+de naissance, que nous appelions Gros-Jean, et un autre nommé François,
+véritable flibustier, digne _frère de la côte_.
+
+Nous arrivâmes à Camacua: là, nous trouvâmes un Américain, nommé John
+Griggs, qui d’une ferme de Bento Gonzalès, qu’il habitait, était en
+train de surveiller l’achèvement de deux sloops.
+
+J’étais nommé chef de cette flotte encore en construction, avec le
+grade de _capitano tenente_. C’était chose curieuse que cette
+construction, et qui faisait honneur à cette persistance américaine
+bien connue. On allait chercher le bois d’un côté et le fer de l’autre;
+deux ou trois charpentiers taillaient le bois, un mulâtre forgeait le
+fer. C’est ainsi que les deux sloops avaient été fabriqués, depuis les
+clous jusqu’aux cercles en fer des mâts.
+
+Au bout de deux mois la flotte fut prête. On arma chaque bâtiment
+de deux petites pièces en bronze; quarante noirs ou mulâtres furent
+adjoints aux trente Européens, et portèrent le rôle des deux équipages
+au chiffre de soixante et dix hommes.
+
+Les lancions pouvaient être de quinze à dix-huit tonneaux l’un, de
+douze à quinze tonneaux l’autre.
+
+Je pris le commandement du plus fort, que nous baptisâmes le
+_Rio-Pardo_.
+
+John Griggs reçut le commandement de l’autre, qui s’appela _le
+Républicain_.
+
+Rossetti était resté à Piratinin, chargé de la rédaction du journal _le
+Peuple_.
+
+Nous commençâmes, aussitôt la construction achevée, à courir la
+lagune de los Patos. Quelques jours s’écoulèrent à faire des prises
+insignifiantes.
+
+Les impériaux avaient à opposer à nos deux sloops, de vingt-huit
+tonneaux à eux deux, trente navires de guerre et un bateau à vapeur.
+Mais nous avions, nous, les bas-fonds.
+
+La lagune n’était navigable, pour de grands bâtiments, que dans une
+espèce de canal longeant le bord oriental de la lagune.
+
+Du côté opposé, au contraire, le sol était coupé en pente, et
+nous-mêmes, malgré le peu d’eau que nous tirions, étions obligés de
+nous échouer plus de trente pas avant que d’arriver au bord.
+
+Les bancs de sable s’avançaient dans la lagune à peu près comme les
+dents d’un peigne, seulement ces dents étaient très-écartées l’une de
+l’autre.
+
+Lorsque nous étions obligés de nous échouer, et que le canon d’un
+bâtiment de guerre ou d’un bateau à vapeur nous incommodait, je criais:
+
+--Allons, mes canards, à l’eau!
+
+Et mes canards sautaient à l’eau, et à force de bras on soulevait le
+lancion et on le portait de l’autre côté du banc de sable.
+
+Au milieu de tout cela, nous prîmes un bateau richement chargé, nous le
+conduisîmes sur la côte occidentale du lac, près de Camacua; et là nous
+le brûlâmes, après en avoir tiré tout ce qu’il fut possible d’en tirer.
+
+C’était la première prise que nous faisions qui en valût la peine;
+elle réjouit fort notre petite marine. D’abord, chacun eut sa part du
+butin, et avec un fonds de réserve je fis faire des uniformes à mes
+hommes. Les impériaux, qui nous avaient fort méprisés et ne manquaient
+jamais une occasion de se moquer de nous, commencèrent à comprendre
+notre importance dans la lagune, et employèrent de nombreux bâtiments
+à protéger leur commerce. La vie que nous menions était active et
+pleine de dangers, à cause de la supériorité numérique de notre ennemi,
+mais en même temps attachante, pittoresque et en harmonie avec mon
+caractère. Nous n’étions pas seulement des marins, nous étions, au
+besoin, des cavaliers; nous trouvions au moment du danger autant et
+plus de chevaux qu’il ne nous en fallait, et nous pouvions former en
+deux heures un escadron peu élégant, mais terrible. Tout le long de la
+lagune se trouvaient des estancias que le voisinage de la guerre avait
+fait déserter par leurs propriétaires; nous y rencontrions des bestiaux
+de toute espèce, monture et nourriture; en outre, dans chacune de ces
+fermes il y avait des portions de terrain cultivées, où nous récoltions
+le froment en abondance, des patates douces, et souvent d’excellentes
+oranges, cette contrée produisant les meilleures de toute l’Amérique
+du Sud. La horde qui m’accompagnait, véritable troupe cosmopolite,
+était composée d’hommes de toutes couleurs et de toutes nations. Je
+la traitais avec une bonté peut-être hors de saison avec de pareils
+hommes;--mais il y a une chose que je puis affirmer, c’est que je n’eus
+jamais à me repentir de cette bonté, chacun obéissant à mon premier
+ordre, ne me mettant jamais dans la nécessité de me fatiguer ni de
+punir.
+
+
+
+
+XIX
+
+L’ESTANCIA DELLA BARBA
+
+
+Sur la Camacua, où nous avions notre petit arsenal et d’où était sortie
+la flottille républicaine, habitaient, s’étendant sur une immense
+superficie, toutes les familles des frères de Bento Gonzalès, ainsi
+que des parents plus éloignés; des troupeaux sans nombre pâturaient
+dans ces magnifiques plaines que la guerre avait respectées, attendu
+qu’elles se trouvaient hors de la portée de sa main destructive.
+
+Les productions agricoles y étaient amassées avec une abondance dont on
+ne peut avoir idée en Europe. J’ai déjà dit ailleurs que, dans aucun
+pays de la terre, on ne saurait rencontrer une hospitalité plus franche
+et plus cordiale; or, cette hospitalité, nous la trouvions dans ces
+maisons où existait pour nous la plus complète sympathie.
+
+Les estancias dont, à cause de leur proximité du fleuve et grâce au
+bon accueil que nous étions sûrs d’y rencontrer, nous nous faisions
+plus particulièrement les hôtes, étaient celles de doña Anna et de
+doña Antonia, surs du président. Elles étaient situées, la première
+sur les rives de la Camacua, l’autre sur celles de l’Arroyo-Grande. Je
+ne sais si c’était l’effet de mon imagination ou tout simplement un
+des priviléges de mes vingt-six ans, mais toute chose s’embellissait
+à mes yeux; et je puis affirmer qu’aucune époque de ma vie n’est plus
+présente à ma pensée et n’y est surtout présente avec plus de charme
+que cette période que je suis en train de raconter. La maison de doña
+Anna était tout particulièrement pour moi un véritable paradis; quoique
+n’étant plus jeune, cette charmante femme avait un caractère enjoué.
+Elle avait près d’elle toute une famille d’émigrés de Pelotas, ville de
+la province dont le chef était le docteur Paolo Ferreira; trois jeunes
+filles plus ravissantes les unes que les autres faisaient l’ornement de
+ce lieu de délices. L’une d’elles, Manoela, était la maîtresse absolue
+de mon âme; quoique sans espérance de la posséder jamais, je ne pouvais
+m’empêcher de l’aimer.
+
+Elle était fiancée à un fils de Bento Gonzalès.
+
+Cependant une occasion se présenta où, me trouvant en péril, j’eus lieu
+de reconnaître que je n’étais pas indifférent à la dame de mon cur, et
+cette conscience que j’eus de sa sympathie suffit pour me consoler de
+ce qu’elle ne pouvait être à moi. En général, les femmes de Rio-Grande
+sont fort belles; nos hommes s’étaient faits galamment leurs esclaves,
+mais tous, il faut le dire, n’avaient pas pour leurs idoles un culte
+aussi divin et aussi désintéressé que le mien pour Manoela. Aussi,
+toutes les fois qu’un vent contraire, une bourrasque, une expédition
+nous poussait vers l’Arroyo-Grande ou vers Camacua, c’était fête parmi
+nous; le petit bois de Firiva, qui indiquait l’entrée de l’un, ou la
+forêt d’orangers qui masquait l’embouchure de l’autre, étaient toujours
+salués par une triple salve de joyeux hourras qui indiquaient notre
+amoureux enthousiasme.
+
+Or, un jour qu’après avoir tiré à terre nos embarcations nous étions à
+l’estancia de la Barba, appartenant à doña Antonia, sur du président,
+devant un hangar qui servait à saler et à boucaner la viande, et que
+l’on appelle pour cette raison dans le pays _galpon da charqueada_,
+on vint nous avertir que le colonel Juan-Pietro de Abrecu, surnommé
+_Moringue_, c’est-à-dire la fouine, à cause de sa finesse, était
+débarqué à deux ou trois lieues de nous avec soixante et dix hommes de
+cavalerie et quatre-vingts d’infanterie.
+
+La chose était d’autant plus probable que depuis la prise de la
+felouque, que nous avions brûlée après nous être emparés de ce qu’elle
+portait de plus précieux, nous savions que Moringue avait fait serment
+de prendre une revanche.
+
+Cette nouvelle me remplit de joie. Les hommes que commandait le colonel
+Moringue étaient des mercenaires allemands et autrichiens, auxquels
+je n’étais pas fâché de faire payer la dette que tout bon Italien a
+contractée avec leurs frères d’Europe.
+
+Nous étions une soixantaine d’hommes en tout, mais je connaissais
+mes soixante hommes, et avec eux je me croyais capable de tenir tête
+non-seulement à cent cinquante mais à trois cents Autrichiens.
+
+J’envoyai, en conséquence, des éclaireurs de tous côtés, en gardant
+avec moi une cinquantaine d’hommes.
+
+Les dix ou douze hommes que j’avais envoyés en reconnaissance revinrent
+tous avec une réponse uniforme:
+
+--Nous n’avons rien vu.
+
+Il faisait un grand brouillard, et à l’aide de ce brouillard l’ennemi
+avait pu échapper à leurs recherches.
+
+Je résolus de ne pas m’en rapporter absolument à l’intelligence de
+l’homme, mais d’interroger l’instinct des animaux. Ordinairement,
+lorsque quelque expédition de ce genre s’accomplit, et que des
+hommes d’un autre pays viennent autour d’une estancia tendre quelque
+embuscade, les animaux, qui sentent l’étranger, donnent des signes
+d’inquiétude, auxquels ceux qui les interrogent ne se trompent jamais.
+
+Les bestiaux, chassés par mes hommes, se répandirent tout autour de
+l’estancia, sans manifester qu’il se passât quelque chose d’inusité aux
+environs.
+
+Dès lors, je crus n’avoir plus de surprise à craindre; j’ordonnai à mes
+hommes de déposer leurs fusils tout chargés, ainsi que leurs munitions,
+dans des râteliers que j’avais fait pratiquer dans le galpon, et je
+leur donnai l’exemple de la sécurité en me mettant à déjeuner et en les
+invitant à en faire de même.
+
+C’était, d’habitude, une invitation qu’ils acceptaient sans se faire
+prier.
+
+Dieu merci! les vivres ne manquaient pas.
+
+Le déjeuner fini, j’envoyai chacun à sa besogne.
+
+Mes hommes travaillaient comme ils mangeaient, c’est-à-dire de
+tout cur; ils ne se firent donc pas prier: les uns allèrent aux
+lancions qui étaient tirés sur le rivage et qu’on était en train de
+réparer;--les autres à la forge;--ceux-ci au bois, pour faire du
+charbon;--ceux-là à la pêche. Je restai seul avec le maître cook,
+qui avait établi sa cuisine en plein air devant la porte du galpon, et
+qui surveillait la marmite où écumait notre pot-au-feu.
+
+Quant à moi, je savourais voluptueusement mon maté, sorte de thé du
+Paraguay, qui se prend dans une courge à l’aide d’un tuyau de verre ou
+de bois.
+
+Je ne me doutais pas le moins du monde que le colonel la Fouine, qui
+était du pays, avait, par quelque ruse, dérouté la surveillance de mes
+hommes, donné confiance à nos animaux, et, avec ses cent cinquante
+Autrichiens, était couché à plat-ventre dans un bois, à cinq ou six
+cents pas de nous.
+
+Tout à coup, à mon grand étonnement, j’entendis sonner la charge
+derrière moi.
+
+Je me retournai. Infanterie et cavalerie chargeaient au galop, chaque
+cavalier ayant un homme derrière lui; ceux à qui les chevaux avaient
+manqué couraient à pied, accrochés aux crinières.
+
+Je ne fis qu’un bond de mon banc dans le galpon; le cuisinier m’y
+suivit; mais l’ennemi était si près de nous, qu’au moment où je
+franchissais le seuil de la porte j’eus mon puncho percé d’un coup de
+lance.
+
+J’ai dit que les fusils étaient disposés tout chargés au râtelier. Il y
+en avait soixante. J’en saisis un, je le déchargeai; puis un second,
+puis un troisième, et cela avec tant de rapidité, qu’on ne put croire
+que j’étais seul, et avec tant de bonheur, qu’il tomba trois hommes.
+
+Un quatrième, un cinquième, un sixième coup succédèrent aux trois
+premiers; comme je tirais dans la masse, chaque coup portait.
+
+Si cette masse avait eu l’idée de faire irruption dans le galpon,
+le corsaire et la course, tout était fini d’un seul coup; mais le
+cuisinier s’étant joint à moi et ayant fait feu de son côté, le colonel
+la Fouine, si fin qu’il fût, s’y laissa prendre et crut que nous étions
+tous dans le galpon.
+
+En conséquence, il se porta lui et ses hommes à à une centaine de pas
+du hangar et se mit à tirailler.
+
+Ce fut ce qui me sauva.
+
+Comme le cuisinier n’était pas un tireur bien expert, et que dans
+notre situation tout coup perdu était une faute, je lui ordonnai de se
+contenter de recharger les fusils déchargés et de me les passer.
+
+J’étais sûr d’une chose, c’est que mes hommes ayant déjà soupçon que
+l’ennemi était débarqué, en entendant notre fusillade comprendraient
+tout et accourraient à mon secours.
+
+Je ne me trompais pas. Mon brave Louis Carniglia apparut le premier à
+travers le nuage de fumée qui s’étendait entre le galpon et la troupe
+ennemie, laquelle, de son côté, faisait un feu d’enfer.
+
+Aussitôt après lui parurent Ignace Bilbao, brave Biscayen, et un non
+moins brave Italien, nommé Lorenzo. En un moment ils furent à mes
+côtés, et commencèrent à m’imiter de leur mieux; puis Édouard Mutru,
+Nacemento Raphaël et Procope;--ces deux derniers, l’un mulâtre,
+l’autre noir;--Francesco da Sylva,--je voudrais, au lieu de les
+écrire ici sur le papier, graver sur du bronze le nom de tous ces
+vaillants compagnons, qui, au nombre de treize, se réunirent à moi, et
+combattirent pendant cinq heures cent cinquante ennemis.
+
+Ces ennemis s’étaient emparés de toutes les maisons, de toutes les
+baraques, de toutes les cassines qui nous environnaient, et de là
+faisaient sur nous un feu terrible. D’autres s’étaient hissés sur le
+toit, dont ils enlevaient la couverture, nous fusillant par les trous,
+et par les trous nous jetant des fascines allumées. Mais tandis que les
+uns éteignaient les fascines, les autres répondaient à la fusillade,
+et deux ou trois tombèrent morts au milieu de nous par les trous
+qu’eux-mêmes avaient faits.
+
+De notre côté, avec nos baïonnettes nous avions pratiqué des
+meurtrières dans la muraille du galpon, et nous faisions, à peu près à
+couvert, feu par là.
+
+Vers les trois heures, le nègre Procope fit un coup heureux; il cassa
+le bras du colonel Moringue.
+
+Aussitôt le colonel fit sonner la retraite et partit; il emportait ses
+blessés, mais laissait quinze morts.
+
+De mon côté, sur treize hommes, j’en avais cinq tués roides et cinq
+blessés. Trois moururent de leurs blessures, de sorte que ce fut huit
+hommes que me coûta cette affaire, une des plus chaudes auxquelles
+j’aie pris part.
+
+Ces combats étaient d’autant plus meurtriers pour nous que nous
+n’avions ni médecin, ni chirurgien. Les blessures légères se pansaient
+avec de l’eau fraîche, renouvelée aussi souvent que possible.
+
+Quant aux blessures graves, c’était autre chose. En général, le
+blessé sentait lui-même son état; s’il n’espérait pas en revenir, il
+appelait son meilleur ami, lui indiquait ses courtes dispositions
+testamentaires, et le priait de l’achever d’un coup de fusil. L’ami
+examinait le blessé, puis, s’il était de son avis, on s’embrassait,
+on se serrait la main, et un coup de fusil ou de pistolet faisait le
+dénoûment du drame.
+
+C’était triste, c’était barbare peut-être, mais que voulez-vous? il n’y
+avait pas moyen de faire autrement.
+
+Rossetti qui, par hasard, se trouvait à Camacua ainsi que le reste
+de nos compagnons, ne put, à son grand regret nous rejoindre. Les uns
+furent obligés, étant poursuivis et sans armes, de passer le fleuve à
+la nage; les autres s’enfoncèrent dans la forêt; un seul fut découvert
+et tué.
+
+Ce combat si dangereux, et qui eut une si heureuse issue, donna une
+énorme confiance à nos hommes et aux habitants de cette côte, exposée
+depuis longtemps déjà aux excursions de cet ennemi aventureux et
+entreprenant.
+
+Moringue fut, au reste, le meilleur chef d’expédition des impériaux.
+Il était particulièrement apte à ces sortes de surprises, et je dois
+dire qu’il avait conduit celle-là avec une finesse qui lui eût certes
+mérité le nom de fouine s’il ne l’eût pas déjà reçu. Né dans le pays,
+dont il avait, comme je l’ai dit, une connaissance parfaite, doué d’une
+astuce et d’une intrépidité à toute épreuve, il fit grand mal à la
+cause républicaine, et l’empire du Brésil lui doit, sans aucun doute,
+la meilleure part dans la soumission de cette courageuse province.
+
+Nous, cependant, nous célébrâmes notre victoire. Doña Antonia nous
+donna une fête à son estancia, distante à peu près de douze milles du
+galpon où nous avions soutenu le combat. Ce fut dans cette fête
+que je sus qu’une belle jeune fille, à l’annonce du danger que je
+courais, avait pâli et chaudement demandé des nouvelles de ma vie et
+de ma santé,--victoire plus douce à mon cur que la victoire sanglante
+que j’avais remportée. O belle fille du continent américain! j’étais
+fier et heureux de t’appartenir, de quelque manière que ce fût, même
+en pensée. Tu étais destinée, et tu dus appartenir à un autre, et le
+sort me réservait à moi, cette autre fleur du Brésil que je pleure
+aujourd’hui, et que je pleurerai toute ma vie.--Douce mère de mes fils!
+je la connus, celle-là, non pas dans la victoire, mais dans l’adversité
+et dans le naufrage, et--bien plus que ma jeunesse, mon visage et mon
+mérite,--mes malheurs l’enchaînèrent à moi pour la vie.
+
+Anita! chère Anita!
+
+
+
+
+XX
+
+EXPÉDITION A SAINTE-CATHERINE
+
+
+Peu de chose, rien même d’important, n’arriva plus sur la lagune de los
+Patos après cet événement.
+
+Nous mîmes en construction deux nouveaux lancions. Les éléments
+premiers s’en trouvèrent dans notre prise précédente; quant à leur
+confection, ce fut non-seulement notre affaire, mais aussi celle des
+habitants du voisinage, qui nous y aidèrent valeureusement.
+
+Les deux nouveaux bâtiments terminés et armés, nous fûmes appelés
+à nous joindre à l’armée républicaine, qui assiégeait alors
+Porto-Allegre, la capitale de la province. L’armée ne fit rien et nous
+non plus ne pûmes rien faire pendant tout le temps que nous passâmes
+sur cette partie du lac.
+
+Ce siége était pourtant dirigé par Bento Manoel, auquel tout le monde
+accordait à bon droit un grand mérite comme soldat, comme général
+et comme organisateur. Ce fut le même qui, depuis, trahit les
+républicains et passa aux impériaux.
+
+On méditait l’expédition de Sainte-Catherine. Je fus appelé à en faire
+partie, et mis sous les ordres du général Canavarro.
+
+Seulement il y avait une difficulté, c’est que nous ne pouvions pas
+sortir de la lagune, attendu que l’embouchure en était gardée par les
+impériaux.
+
+En effet, sur la rive méridionale se trouvait la ville fortifiée de
+Rio-Grande du Sud, et sur la rive septentrionale San José du Nord,
+ville plus petite, mais fortifiée aussi. Or, ces deux places, ainsi
+que Porto-Allegre, se trouvaient encore au pouvoir des impériaux,
+et les faisaient maîtres de l’entrée et de la sortie du lac. Ils ne
+possédaient que ces trois points, il est vrai, mais c’était bien assez.
+
+Cependant, avec des hommes comme ceux que je commandais, il n’y avait
+rien d’impossible.
+
+Je proposai de laisser dans la lagune les deux plus petits lancions;
+leur chef serait un très-bon marin, nommé Zefferino d’Utra. Moi,
+avec les deux autres, ayant sous mes ordres Griggs et la partie la
+plus aventureuse de nos aventuriers, j’accompagnerais l’expédition,
+opérant par mer, tandis que le général Canavarro opérerait par terre.
+ C’était un fort beau plan, seulement il s’agissait de le mettre à
+exécution.
+
+Je proposai de construire deux charrettes assez grandes et assez
+solides pour mettre sur chacune d’elles un lancion, et d’atteler à ces
+charrettes bufs et chevaux, dans la quantité qu’il faudrait pour les
+traîner.
+
+Ma proposition fut adoptée, et je fus chargé d’y donner suite.
+
+Seulement, en y réfléchissant, j’y introduisis les modifications
+suivantes:
+
+Je fis faire, par un habile charron nommé de Abreu, huit énormes roues
+d’une solidité à toute épreuve, avec des moyeux proportionnés au poids
+qu’elles devaient supporter.
+
+A l’une des extrémités du lac,--celle qui est opposée à Rio-Grande du
+Sud, c’est-à-dire au nord-est,--il existe, au fond d’un ravin, un petit
+ruisseau qui coule de la lagune de los Patos dans le lac Tramandaï, sur
+lequel il s’agissait de transporter nos deux lancions.
+
+Je fis descendre dans ce ravin, en l’immergeant le plus possible, un
+de nos chars; puis, de même que nous faisions pour les transporter
+par-dessus les bancs de sable, nous soulevâmes le lancion, jusqu’à ce
+que sa quille reposât sur le double essieu. Cent bufs domestiques,
+attelés aux timons à l’aide de nos plus solides cordages, furent
+excités à la fois, et je vis, avec une satisfaction que je ne puis
+rendre, le plus grand de mes deux bâtiments se mettre en marche comme
+un colis ordinaire.
+
+Le second char descendit à son tour, fut chargé comme le premier, et,
+comme le premier, s’ébranla heureusement.
+
+Alors les habitants jouirent d’un spectacle curieux et inaccoutumé,
+celui de deux bâtiments traversant en charrette, et traînés par deux
+cents bufs, un espace de cinquante-quatre milles, c’est-à-dire
+dix-huit lieues, et cela sans la moindre difficulté, sans le plus petit
+accident.
+
+Arrivés sur le bord du lac Tramandaï, les lancions furent remis à l’eau
+de la même manière qu’ils avaient été embarqués; là, on leur fit les
+petites réparations que nécessitait le voyage, mais qui étaient si peu
+de chose, qu’au bout de trois jours ils étaient aptes à la navigation.
+
+Le lac Tramandaï est formé par des eaux courantes, prenant leur source
+sur le versant oriental de la chaîne des monts _do Espinasso_; il
+s’ouvre sur l’Atlantique, mais à si peu de profondeur, que dans les
+grandes marées seulement cette profondeur atteint quatre ou cinq pieds.
+
+Ajoutons à cela que sur cette côte, ouverte de toutes parts, presque
+jamais la mer n’est calme, mais qu’elle est, au contraire, la plupart
+du temps orageuse.
+
+Le bruit des brisants qui bordent la côte, et que les marins appellent
+_des chevaux_, à cause de l’écume qu’ils font voler autour d’eux,
+s’entend à plusieurs milles à l’intérieur, et souvent est pris pour le
+mugissement du tonnerre.
+
+
+
+
+XXI
+
+DÉPART ET NAUFRAGE
+
+
+Prêts à partir enfin, nous attendîmes l’heure de la marée haute, et
+nous nous aventurâmes à sortir vers quatre heures de l’après-midi.
+
+Dans cette circonstance, nous eûmes fort à nous louer de la longue
+habitude que nous avions de naviguer au milieu des brisants; et malgré
+cette pratique, je ne saurais dire aujourd’hui par quelle audacieuse
+plutôt qu’habile manuvre nous parvînmes à mettre nos deux bâtiments
+dehors, quoique nous eussions, comme je viens de le dire, choisi
+l’heure où la marée était pleine; la profondeur nous manquant partout,
+ce fut à la nuit tombante seulement que nos efforts aboutirent et que
+nous jetâmes l’ancre dans l’Océan, au-delà de ces brisants furieux,
+dont la rage semblait s’augmenter de voir que nous leur échappions.
+
+Notons ici que jamais, avant les nôtres, aucun bâtiment n’était sorti
+du lac de Tramandaï.
+
+Vers les huit heures du soir, nous levâmes l’ancre et nous nous
+mîmes en route. Le lendemain, à trois heures du soir, nous étions
+naufragés à l’embouchure de l’Aseringua, fleuve qui prend sa source
+dans la Sierra do Espinasso, et qui se jette à la mer dans la province
+de Sainte-Catherine, entre les Tours et Santa Maura.
+
+Sur trente hommes d’équipage, seize étaient noyés.
+
+Disons comment cette terrible catastrophe s’accomplit.
+
+Dès le soir, et dès le moment de notre départ, le vent du midi menaçait
+déjà, amassant les nuages et soufflant avec violence. Nous courûmes
+parallèlement à la côte; le _Rio-Pardo_ ayant, comme je l’ai dit, une
+trentaine d’hommes à bord, une pièce de douze sur pivot, une quantité
+de coffres, une multitude d’objets de toute espèce, tout cela par
+précaution, ne sachant pas combien de temps nous garderions la mer,
+quel rivage nous toucherions et quelles seraient les conditions dans
+lesquelles nous toucherions ce rivage au moment où nous nous dirigions
+vers un pays ennemi.
+
+Le navire se trouvait donc surchargé; aussi, souvent était-il
+entièrement couvert par les vagues, qui, de minute en minute,
+croissaient avec le vent et quelquefois menaçaient de l’engloutir. Je
+décidai donc de m’approcher de la côte, et si la chose était possible,
+de prendre terre sur la partie de la plage qui nous paraîtrait
+accessible; mais la mer, qui allait grossissant toujours, ne nous
+laissa pas choisir la position qui nous convenait; nous fûmes coiffés
+par une vague terrible, qui nous renversa complétement sur le côté.
+
+Je me trouvais, en ce moment, au plus haut du mât de trinquette, d’où
+j’espérais découvrir un passage à travers les brisants; le lancion
+chavira sur tribord, et je fus lancé à une trentaine de pieds de
+distance.
+
+Quoique je fusse dans une dangereuse position, la confiance que j’avais
+dans mes forces comme nageur fit que je ne pensai pas un instant à
+la mort; mais ayant avec moi quelques compagnons qui n’étaient point
+marins et que j’avais vus un instant auparavant couchés sur le pont et
+brisés par le mal de mer,--au lieu de nager vers la côte, je m’occupai
+à réunir une partie des objets qui, par leur légèreté, promettaient de
+demeurer à la surface de l’eau, et je les poussai vers le bâtiment,
+criant à mes hommes de se jeter d’eux-mêmes à la mer, de saisir quelque
+épave, et de tâcher de gagner la côte, qui était bien à un mille de
+nous. Le bâtiment avait été chaviré, mais la mâture le maintenait avec
+son flanc de bâbord hors de l’eau.
+
+Le premier que je vis était resté accroché aux haubans; c’était Édouard
+Mutru, un de mes meilleurs amis; je poussai vers lui une portion
+d’écoutille, lui recommandant de ne pas l’abandonner.
+
+Celui-là en voie de salut, je jetai les yeux sur le bâtiment.
+
+La première chose que je vis, ou plutôt la seule chose que je vis, fut
+mon cher et courageux Louis Carniglia; il se trouvait au gouvernail
+au moment de la catastrophe, et il était resté accroché au bâtiment,
+à la partie de poupe vers le jardin du vent; par malheur, il était en
+ce moment vêtu d’une jaquette d’énorme drap, qu’il n’avait pas eu le
+temps d’ôter, et qui lui serrait tellement les bras qu’il lui était
+impossible de nager tant qu’il serait emprisonné par elle.--Il me le
+cria, voyant que je me dirigeais vers lui.
+
+--Tâche de tenir bon, lui répondis-je, je vais à ton secours.
+
+Et en effet, remontant sur le bâtiment comme eût pu faire un chat,
+j’arrivai jusqu’à lui; je m’accrochai alors d’une main à une
+saillie, et de l’autre prenant dans ma poche un petit couteau qui
+malheureusement coupait assez mal, je me mis à fendre le collet et
+le dos de la jaquette; encore un effort, et j’arrivais à délivrer le
+pauvre Carniglia de cet empêchement, lorsqu’un coup de mer terrible
+nous enveloppant, mit en pièces le bâtiment et jeta à la mer tout ce
+qui restait d’hommes à bord;--Carniglia fut précipité comme les autres,
+et ne reparut plus.
+
+Quant à moi, lancé au fond de la mer comme un projectile, je
+remontai à la surface de l’eau tout étourdi, mais, au milieu de mon
+étourdissement, n’ayant qu’une idée:--porter secours à mon cher Luigi.
+Je nageai donc autour de la carcasse du bâtiment, l’appelant à grands
+cris, au milieu des sifflements de la tempête et du grondement de
+l’orage, mais il ne me répondit pas; il était englouti pour toujours,
+ce bon compagnon, qui m’avait sauvé la vie à la Plata, et à qui, malgré
+tous mes efforts, je n’avais pu rendre la pareille!
+
+Au moment où j’abandonnais l’espoir de porter secours à Carniglia, je
+rejetai les yeux autour de moi. Ce fut une grâce de Dieu, sans doute,
+mais dans ce moment d’agonie pour tout le monde, je n’eus pas un
+instant de doute pour mon propre salut, de sorte que je pus m’occuper
+du salut des autres.
+
+Alors, mes compagnons m’apparurent épars et nageant vers la plage,
+séparés les uns des autres, selon leur habileté ou selon leur force. Je
+les joignis en un instant, et leur jetant un cri d’encouragement, je
+les dépassai, et me trouvai un des premiers, sinon le premier à travers
+les brisants, coupant des vagues énormes, hautes comme des montagnes.
+ J’atteignis le bord. Ma douleur de la perte de mon pauvre Carniglia,
+en me laissant indifférent sur mon propre sort, me donnait une force
+invincible.
+
+A peine eus-je pris pied, que je me retournai, mu par un dernier espoir.
+
+Peut-être allais-je revoir Luigi.
+
+J’interrogeai, les unes après les autres, ces figures effarées,
+recouvertes à tout moment par les vagues, mais Carniglia était bien
+englouti; les abîmes de l’Océan ne me l’avaient pas rendu.
+
+Alors, je revis Édouard Mutru, celui qui, après Carniglia, m’était le
+plus cher, celui auquel j’avais poussé un fragment d’écoutille, en
+lui recommandant de s’y cramponner de toutes ses forces. Sans doute,
+la violence de la mer lui avait arraché l’épave des mains. Il nageait
+encore, mais épuisé, et indiquant par la convulsion de ses mouvements
+l’extrémité où il était réduit. J’ai dit combien je l’aimais; c’était
+le second frère de mon cur, que j’allais perdre dans la journée. Je ne
+voulus pas devenir en un instant veuf de tout ce que j’aimais au monde.
+Je poussai à la mer le fragment de navire qui m’avait servi à moi-même
+pour m’aider à gagner le rivage, et je m’élançai au milieu des vagues,
+retournant avec une profonde indifférence chercher le péril auquel
+je venais d’échapper. Au bout d’une minute, je n’étais plus qu’à
+quelques brasses d’Édouard; je lui criai:
+
+--Tiens ferme! courage... me voilà! Je t’apporte la vie.
+
+Vaine espérance, efforts inutiles; au moment où je poussais vers lui
+l’épave protectrice, il s’enfonça et disparut.
+
+Je jetai un cri, je lâchai mon soutien, je plongeai. Puis, ne le
+trouvant pas, je pensai qu’il était peut-être revenu à la surface
+de l’eau. J’y revins: rien! Je replongeai de nouveau, de nouveau je
+remontai. Je poussai les mêmes cris de désespoir que pour Carniglia;
+comme pour Carniglia tout fut inutile; il était englouti, lui aussi,
+dans les profondeurs de cet Océan, qu’il n’avait pas craint de
+traverser pour venir me rejoindre, et pour servir la cause des peuples.
+
+Encore un martyr de la liberté italienne, qui n’aura pas sa tombe, qui
+n’aura pas sa croix!
+
+Les cadavres des seize noyés que nous comptâmes dans ce désastre,
+fidèles compagnons jusque-là de mes aventures, engloutis dans la mer,
+furent roulés par les vagues, emportés par les courants, à plus de
+trente milles de distance vers le nord. Je cherchai alors, parmi les
+quatorze qui avaient survécu, et qui tous en ce moment avaient gagné le
+rivage, un visage ami, une figure italienne. Pas une!
+
+Les six Italiens qui m’accompagnaient étaient morts: Carniglia, Mutru,
+Staderini, Navone, Giovanni... Je ne me rappelle pas le nom du sixième.
+
+Je demande pardon à la patrie de l’avoir oublié; je sais bien que
+j’écris ceci à douze ans de distance; je sais bien que, depuis ce
+temps-là, bien des événements autrement terribles que celui que je
+viens de raconter ont passé dans ma vie; je sais bien que j’ai vu
+tomber une nation, que j’ai essayé vainement de défendre une ville;
+je sais bien que, poursuivi, exilé, traqué comme une bête fauve, j’ai
+déposé dans la tombe la femme qui était devenue le cur de mon cur; je
+sais bien qu’à peine la fosse comblée, j’ai été obligé de la fuir comme
+ces damnés de Dante, qui marchent devant eux, mais dont la tête tordue
+regarde en arrière; je sais bien que je n’ai plus d’asile; que de la
+pointe extrême de l’Afrique, je regarde cette Europe qui me repousse
+comme un bandit, moi, qui n’ai jamais eu qu’une pensée, qu’un amour,
+qu’un désespoir: la patrie. Je sais bien tout cela, mais il n’en est
+pas moins vrai que je devrais me rappeler ce nom.
+
+Hélas! je ne me le rappelle pas!
+
+ Tanger, mars-avril 1859.
+
+ G. G.
+
+
+
+
+XXII
+
+JEAN GRIGGS
+
+
+Chose étrange, c’étaient, à part moi, les bons, les forts nageurs qui
+avaient disparu; sans doute, se confiant dans leur habileté, avait-ils
+négligé de s’emparer des débris flottants, et avaient-ils espéré se
+soutenir sur l’eau sans ce secours, tandis qu’au contraire, parmi
+ceux que je retrouvais sains et saufs autour de moi, étaient quelques
+jeunes Américains que j’avais vus embarrassés pour traverser un bras de
+rivière de dix pieds de large.
+
+Cela me paraissait incroyable, et cependant c’était la vérité.
+
+Le monde me semblait un désert.
+
+Je m’assis sur la plage, je laissai tomber ma tête dans mes mains, et
+je crois que je pleurai.
+
+Au milieu de mon atonie une plainte pénétra jusqu’à moi.
+
+Je me rappelai alors que, quoique ces hommes me fussent inconnus,
+presque étrangers,--puisque j’étais leur chef dans le combat ou le
+naufrage,--je devais être leur père dans la détresse. Je relevai la
+tête.
+
+--Qu’y a-t-il, demandai-je, et qui se plaint?
+
+Deux ou trois bouches grelottantes répondirent:
+
+--J’ai froid.
+
+Alors, moi qui n’y avais point pensé jusque-là, je sentis aussi que
+j’avais froid.
+
+Je me levai, je me secouai, quelques-uns de mes compagnons étaient déjà
+engourdis et assis ou couchés pour ne plus se relever.
+
+Je les tirai par le bras.
+
+Trois ou quatre étaient dans cette période de torpeur qui fait préférer
+la langueur de la mort à la souffrance du mouvement.
+
+J’appelai à mon aide les plus vigoureux, je forçai ceux qui étaient
+engourdis à se lever, j’en pris un par la main, je dis à ceux qui
+n’avaient pas encore perdu leurs forces d’en faire autant, et je leur
+criai:
+
+--Courons!
+
+En même temps, je donnai l’exemple.
+
+Ce fut d’abord une difficulté, je dirai plus, une douleur très-grande
+que d’être obligés de faire jouer nos articulations roidies; mais peu à
+peu nos membres retrouvèrent leur élasticité.
+
+Nous nous livrâmes pendant une heure à peu près à cet exercice; au bout
+d’une heure, notre sang réchauffé avait repris sa circulation dans
+nos veines. Nous nous étions livrés à cette gymnastique près du
+fleuve l’Aserigua, qui court parallèlement à la mer pour s’y jeter à
+un demi-mille de distance de l’endroit où nous étions; nous remontâmes
+la rive droite du fleuve, et à quatre milles environ de notre point
+de départ, nous trouvâmes une estancia, et dans cette estancia
+l’hospitalité qui demeure éternellement assise à la porte d’une maison
+américaine.
+
+Notre second bâtiment, commandé par Griggs, et nommé _le Seival_,
+quoique à peine plus grand que le _Rio-Pardo_, mais de construction
+différente, put lutter contre la tempête, la braver, et poursuivre
+victorieusement son chemin.
+
+Il faut dire aussi que Griggs était un excellent marin.
+
+J’écris au jour le jour, obligé de quitter demain peut-être l’asile où
+je me repose aujourd’hui,--je ne sais pas si j’aurai plus tard le temps
+de dire de cet excellent et valeureux jeune homme tout le bien que j’en
+pense; je vais donc, puisque son nom se trouve sous ma plume, payer le
+tribut que je dois à sa mémoire.
+
+Pauvre Griggs! j’ai à peine dit un mot de lui, et cependant où ai-je
+rencontré jamais un homme d’un plus admirable courage et d’un plus
+charmant caractère?--Né d’une riche famille, il était venu offrir
+son or, son génie et son sang à la république naissante, et il lui a
+donné tout ce qu’il lui avait offert.--Un jour arriva une lettre de ses
+parents de l’Amérique du Nord l’invitant à venir recueillir un colossal
+héritage; mais il avait déjà recueilli le plus bel héritage qui soit
+réservé à l’homme de conviction et de foi,--la palme du martyre,--il
+était mort pour un peuple infortuné, mais généreux et vaillant. Et moi
+qui ai vu tant de glorieuses morts, j’avais vu le corps de mon pauvre
+ami séparé en deux comme le tronc d’un chêne par la hache du bûcheron;
+le buste était resté debout sur le pont de _la Cassapara_, avec son
+visage intrépide, encore empourpré de la flamme du combat, mais les
+membres fracassés et détachés du corps étaient épars autour de lui; un
+coup de canon chargé à mitraille l’avait frappé à vingt pas, et il se
+présenta à moi mutilé ainsi, le jour où moi et un compagnon, mettant
+le feu à la flottille, par ordre du général Canavarro, je montai sur
+le navire de Griggs, qui venait d’être littéralement foudroyé par
+l’escadre ennemie.
+
+O liberté! liberté! quelle reine de la terre peut se vanter d’avoir à
+sa suite le cortége de héros que tu as au ciel!
+
+
+
+
+XXIII
+
+SAINTE CATHERINE
+
+
+La partie de la province de Sainte-Catherine, où nous naufrageâmes,
+s’était heureusement soulevée contre l’empereur à la nouvelle de
+l’approche des forces républicaines; au lieu de trouver des ennemis,
+nous trouvâmes donc des alliés; au lieu d’être combattus, nous fûmes
+fêtés; nous eûmes donc à l’instant même à notre disposition tous les
+moyens de transport que pouvaient nous offrir les pauvres habitants à
+qui nous avions demandé l’hospitalité.
+
+Le capitaine Baldonino me fit présenter son cheval, et nous nous
+mîmes immédiatement en marche pour rejoindre l’avant-garde du général
+Canavarro, commandée par le colonel Texeira, qui se portait aussi
+rapidement que possible sur la lagune de Sainte-Catherine, dans
+l’espérance de la surprendre[7].
+
+ [7] Cette province de Sainte-Catherine est celle qui fut donnée en
+ dot par l’empereur du Brésil à sa sur, lorsqu’elle épousa le prince
+ de Joinville.
+
+Je dois avouer que nous n’eûmes pas grand mal à nous emparer de la
+petite ville qui commande la lagune, et qui lui a emprunté son nom. La
+garnison battit précipitamment en retraite, et trois petits navires
+de guerre se rendirent après un faible combat; je passai avec mes
+naufragés à bord de la goëlette _Itaparika_, armée de sept pièces de
+canon.
+
+Pendant les premiers jours de cette occupation, la fortune semblait
+avoir fait un pacte avec les républicains: ne croyant point à une
+invasion si subite, dont ils n’avaient que de vagues nouvelles, les
+impériaux avaient ordonné de fournir la lagune d’armes, de munitions
+et de soldats; or, armes, munitions, soldats, arrivèrent quand nous
+étions déjà maîtres de la ville, et, par conséquent, tombèrent dans
+nos mains, sans aucune peine de notre part; quant aux habitants, ils
+nous accueillirent comme des frères et comme des libérateurs, titre que
+nous ne sûmes point justifier pendant notre séjour au milieu de cette
+population amie.
+
+Canavarro établit son quartier général dans la ville de la lagune,
+baptisée par les républicains Giuliana, parce qu’ils y étaient entrés
+pendant le mois de juillet. Il promit l’érection d’un gouvernement
+provincial, duquel fut premier président un prêtre vénérable et qui
+exerçait un grand prestige sur tout ce peuple; Rossetti, avec le titre
+de secrétaire du gouvernement, en fut véritablement l’âme; il est
+vrai que Rossetti était taillé pour tous les emplois.
+
+Tout marchait donc à merveille: le colonel Texeira, avec sa brave
+colonne d’avant-garde, avait poursuivi les ennemis jusqu’à les forcer
+de s’enfermer dans la capitale de la province, et s’était emparé de la
+majeure partie du pays; de tous les côtés, nous étions reçus à bras
+ouverts, et nous recueillions bon nombre de déserteurs impériaux.
+
+De magnifiques projets étaient faits par le général Canavarro, loyal
+soldat s’il en fut: rude en apparence, excellent au fond, il avait
+l’habitude de dire que de cette lagune de Sainte-Catherine, sortirait
+l’hydre qui dévorerait l’empire, et peut-être eût-il dit vrai, si l’on
+eût pourvu à cette expédition avec plus de jugement et de prévoyance;
+mais nos orgueilleuses façons vis-à-vis des habitants et l’insuffisance
+des moyens, firent perdre le fruit de cette brillante campagne.
+
+
+
+
+XXIV
+
+UNE FEMME
+
+
+Je n’avais jamais songé au mariage, et je me regardais comme
+parfaitement incapable de faire un mari, vu ma trop grande
+indépendance de caractère et mon irrésistible vocation pour la vie
+d’aventures;--avoir une femme et des enfants me paraissait une chose
+souverainement impossible à l’homme qui a consacré sa vie à un principe
+dont le succès, si complet qu’il soit, ne doit jamais lui laisser
+la quiétude nécessaire à un père de famille. Le destin en avait
+décidé autrement: après la mort de Luigi, d’Édouard et de mes autres
+compagnons, je me trouvais dans un isolement complet, et il me semblait
+être seul au monde.
+
+Il ne m’était pas resté un seul de ces amis, dont le cur a besoin
+comme la vie d’aliment.--Ceux qui avaient survécu, je l’ai déjà dit,
+m’étaient étrangers; sans doute c’étaient des âmes vaillantes et de
+bons curs; mais je les connaissais depuis trop peu de temps pour être
+en intimité avec aucun d’eux. Dans ce vide immense qu’avait fait autour
+de moi la terrible catastrophe, je sentais le besoin d’une âme qui
+m’aimât; sans cette âme, l’existence m’était insupportable, presque
+impossible.--J’avais bien retrouvé Rossetti,--c’est-à-dire un frère;
+mais Rossetti, retenu par les devoirs de sa charge, ne pouvait vivre
+avec moi, et à peine le voyais-je une fois par semaine. J’avais donc
+besoin, comme je l’ai dit, de quelqu’un qui m’aimât, qui m’aimât sans
+retard. Or, l’amitié est le fruit du temps: il lui faut des années pour
+mûrir, tandis que l’amour, c’est l’éclair, fils de l’orage parfois.
+Mais qu’importe, je suis de ceux qui préfèrent les orages, quels qu’ils
+soient, aux calmes de la vie, aux bonaces du cur.
+
+C’était donc une femme qu’il me fallait; une femme seule pouvait
+me guérir; une femme, c’est-à-dire l’unique refuge, le seul ange
+consolateur, l’étoile de la tempête; une femme, c’est la divinité qu’on
+n’implore jamais en vain quand on l’implore avec le cur et surtout
+quand on l’implore dans l’infortune.
+
+C’était avec cette incessante pensée que de ma cabine de _l’Itaparika_
+je tournai mon regard vers la terre.--Le morne de la Barra était
+voisin, et de mon bord je découvrais de belles jeunes filles, occupées
+à divers ouvrages domestiques.--Une d’elles m’attirait préférablement
+aux autres.--On m’ordonna de débarquer, et aussitôt je me dirigeai
+vers la maison sur laquelle depuis si longtemps se fixait mon
+regard; mon cur battait, mais il renfermait, si agité qu’il fût,
+une de ces résolutions qui ne faiblissent pas.--Un homme m’invita à
+entrer,--je fusse entré quand même il me l’eût défendu;--j’avais vu
+cet homme une fois. Je vis la jeune fille et lui dis: «Vierge, tu
+seras à moi!» J’avais par ces paroles créé un lien que la mort seule
+pouvait rompre.--J’avais rencontré un trésor défendu, mais un trésor
+d’un tel prix!... S’il y eut une faute commise, la faute fut à moi tout
+entière.--Ce fut une faute si, en se joignant, deux curs déchiraient
+l’âme d’un innocent.
+
+Mais elle est morte, et lui est vengé.--Où ai-je connu la grandeur de
+la faute?--Là, aux bouches de l’Éridan, le jour où espérant la disputer
+à la mort, je serrais convulsivement son pouls pour en compter les
+derniers battements, j’absorbais son haleine fugitive, je recueillais
+avec mes lèvres son souffle haletant, je baisais, hélas! des lèvres
+mourantes, hélas! j’étreignais un cadavre, et je pleurais les larmes du
+désespoir[8].
+
+ [8] Cet endroit est à dessein couvert d’un voile d’obscurité, car,
+ lorsque après l’avoir lu, je retournai vers Garibaldi en lui disant:
+
+--Lisez cela, cher ami; la chose ne me paraît pas claire.
+
+Il lut, en effet; puis, après un instant:
+
+--Il faut que cela reste ainsi, me dit-il avec un soupir.--Deux jours
+après il m’envoya un cahier intitulé _Anita Garibaldi_.
+
+
+
+
+XXV
+
+LA COURSE
+
+
+Le général avait décidé que je sortirais avec trois bâtiments armés
+pour attaquer les bannières impériales croisant sur la côte du
+Brésil. Je me préparai à cette rude mission, en réunissant tous les
+éléments nécessaires à mon armement.--Mes trois bâtiments étaient
+_le Rio-Pardo_, commandé par moi,--_la Cassapara_, commandée par
+Griggs,--toutes deux goëlettes,--et _le Seival_, commandé par
+l’Italien Lorenzo. L’embouchure de la lagune était bloquée par les
+bâtiments de guerre impériaux;--mais nous sortîmes de nuit et sans
+être inquiétés.--Anita, désormais la compagne de toute ma vie, et par
+conséquent de tous mes dangers, avait absolument voulu s’embarquer avec
+moi.
+
+Arrivés à la hauteur de Santos, nous rencontrâmes une corvette
+impériale, qui nous donna inutilement la chasse pendant deux
+jours.--Dans le second jour, nous nous approchâmes de l’île _do
+Abrigo_, où nous prîmes deux sumaques chargées de riz.--Nous
+poursuivîmes la croisière et fîmes quelques autres prises. Huit jours
+après notre départ, je mis le cap sur la lagune.
+
+Je ne sais pourquoi, j’avais un sinistre pressentiment de ce qui s’y
+passait,--attendu qu’avant notre départ déjà un certain mécontentement
+se manifestait contre nous. J’étais prévenu, en outre, de l’approche
+d’un corps considérable de troupes, commandé par le général Andréa, à
+qui la pacification _del Para_ avait donné une grande réputation.
+
+A la hauteur de l’île Sainte-Catherine, et comme nous revenions, nous
+rencontrâmes une patache de guerre brésilienne. Nous étions avec _le
+Rio-Pardo_ et _le Seival_.--Depuis plusieurs jours, _la Cassapara_,
+pendant une nuit obscure, s’était séparée de nous. Nous la découvrîmes
+à notre proue, et il n’y avait pas moyen de l’éviter.--Nous marchâmes
+donc sur elle et l’attaquâmes résolûment.--Nous commençâmes le feu et
+l’ennemi répondit; mais le combat eut un médiocre résultat à cause
+de la grosse mer.--Son issue fut la perte de quelques-unes de nos
+prises,--leurs commandants, effrayés par la supériorité de l’ennemi,
+ayant amené leurs pavillons.
+
+D’autres donnèrent à la côte voisine.
+
+Une seule de nos prises fut sauvée; elle était commandée par Ignazio
+Bilbao, notre brave Biscayen, qui aborda avec elle dans le port
+d’Imbituba, alors en notre pouvoir. _Le Seival_, ayant eu son canon
+démonté et faisant eau, prit la même route; je fus donc obligé de faire
+comme eux à mon tour, trop faible que j’étais pour tenir seul la mer.
+
+Nous entrâmes dans Imbituba, poussés par le vent du nord-est; avec un
+pareil vent, il nous était impossible de rentrer dans la lagune, et
+certainement, les bâtiments impériaux stationnés à Sainte-Catherine,
+informés par _l’Andurinka_, bâtiment de guerre auquel nous avions eu
+affaire, allaient venir nous attaquer; il fallut donc nous préparer à
+combattre. Le canon démonté du _Seival_ fut hissé sur un promontoire
+qui formait la baie du côté du levant; et sur ce promontoire, nous
+construisîmes une batterie gabionnée.
+
+En effet, à peine le jour du lendemain se leva-t-il, que nous aperçûmes
+trois bâtiments se dirigeant sur nous. _Le Rio-Pardo_ fut embossé au
+fond de la baie, et commença un combat fort inégal, les Impériaux étant
+incomparablement plus forts que nous.
+
+J’avais voulu descendre Anita à terre, mais elle s’y était refusée, et
+comme au fond du cur j’admirais son courage et en étais fier, je ne
+fis rien dans cette circonstance, comme dans les autres, les premières
+prières repoussées, pour forcer sa volonté.
+
+L’ennemi, favorisé dans sa manuvre par le vent qui croissait, se
+maintenait à la voile, courant de petites bordées, et nous canonnant
+avec fureur. Il pouvait de cette façon, ouvrir à sa volonté tous les
+angles de diversion de son feu et le dirigeait tout entier sur notre
+goëlette. Cependant, nous combattions de notre côté avec la plus
+obstinée résolution; et, comme nous attaquions de si près que l’on
+pouvait se servir des carabines, le feu, de part et d’autre, était des
+plus meurtriers; en raison de notre faiblesse numérique, les pertes
+étaient plus grandes chez nous que chez les impériaux, et déjà notre
+pont était couvert de cadavres et de mutilés; mais, bien que le flanc
+de notre bâtiment fût criblé de boulets, bien que notre mâture eût
+subi de grandes avaries, nous étions résolus de ne pas céder, et de
+nous faire tuer jusqu’au dernier plutôt que de nous rendre. Il est
+vrai que nous étions maintenus dans cette généreuse résolution par la
+vue de l’amazone brésilienne que nous avions à bord. Non-seulement
+Anita, comme je l’ai dit, n’avait pas voulu débarquer, mais encore,
+la carabine à la main, elle prenait part au combat; nous étions, il
+faut l’avouer, vaillamment soutenus par le brave Manoel Rodriguez,
+commandant de notre batterie de terre, et tant que dura l’engagement,
+ses coups furent habilement et vigoureusement dirigés. L’ennemi
+était très-acharné, surtout contre la goëlette. Plusieurs fois, pendant
+le combat, il la serra de si près, que je crus qu’il nous voulait
+aborder. Il eût été le bienvenu. Nous étions préparés à tout.
+
+Enfin, après cinq heures d’une lutte opiniâtre, l’ennemi, à notre grand
+étonnement, se mit en retraite; nous sûmes depuis que c’était à cause
+de la mort du commandant de la _Belle-Américaine_, qui avait été tué
+roide,--mort qui avait mis fin au combat.
+
+J’eus, pendant ce combat, une des plus vives et des plus cruelles
+émotions de ma vie. Pendant que Anita, sur le pont de la goëlette,
+encourageait nos hommes, le sabre à la main, un boulet de canon la
+renversa avec deux d’entre eux. Je bondis vers elle, croyant ne
+plus trouver qu’un cadavre; mais elle se releva saine et sauve; les
+deux hommes étaient tués. Je la suppliai alors de descendre dans
+l’entre-pont.
+
+--Oui, j’y vais descendre, en effet, dit-elle, mais pour en faire
+sortir les poltrons qui s’y sont cachés.
+
+Elle y descendit, en effet, et en ressortit bientôt, poussant devant
+elle deux ou trois matelots, tout honteux d’être moins braves qu’une
+femme.
+
+Nous employâmes le reste du jour à ensevelir les morts et à réparer les
+dommages causés à notre goëlette par le feu ennemi, et ces dommages
+n’étaient pas minces. Le lendemain, les impériaux ne reparaissant pas,
+et se préparant sans doute à quelque nouvelle attaque contre nous, nous
+embarquâmes notre canon, nous levâmes l’ancre vers la nuit, et nous
+nous dirigeâmes de nouveau vers la lagune.
+
+Lorsque l’ennemi s’aperçut de notre départ, nous étions déjà loin;
+il se mit néanmoins à notre poursuite, mais ce ne fut que dans la
+journée du lendemain qu’il put nous envoyer quelques coups de canon
+qui restèrent sans effet; de sorte que nous rentrâmes sans autre
+accident dans la lagune, où nous fûmes fêtés par les nôtres, qui
+s’émerveillaient que nous eussions pu échapper à un ennemi si supérieur
+en nombre.
+
+
+
+
+XXVI
+
+LAC D’IMIRUI
+
+
+D’autres événements nous attendaient à la lagune.
+
+Comme les ennemis continuaient de s’avancer contre nous par terre en
+nombre tellement supérieur qu’il n’y avait pas chance de leur résister,
+et que, d’un autre côté, nos maladresses et nos brutalités nous avaient
+aliéné les habitants de la province Sainte-Catherine, tout prêts à
+se révolter et à se réunir aux impériaux, et que déjà même s’était
+révoltée la population de la ville d’Imirui, située à l’extrémité du
+lac, je reçus du général Canavarro l’ordre de châtier ce malheureux
+pays par le fer et par le feu: force me fut d’obéir au commandement.
+
+Les habitants et la garnison avaient fait des préparatifs de défense
+du côté de la mer; je débarquai donc à trois milles de distance, et
+les assaillis au moment où ils s’y attendaient le moins, du côté de la
+montagne; surprise et battue, la garnison fut mise en fuite, et nous
+nous trouvâmes maîtres d’Imirui.
+
+Je désire pour moi, comme pour toute créature qui n’a pas cessé d’être
+homme, ne jamais recevoir un ordre pareil à celui que j’avais reçu, et
+qui était tellement positif, qu’il n’y avait pas pour moi moyen de m’en
+écarter. Quoiqu’il existe de longues et prolixes relations de faits
+pareils, je crois qu’il est impossible que la plus terrible relation
+approche de la réalité. Dieu me regarde en pitié et me pardonne, mais
+je n’ai jamais eu dans ma vie journée qui laissât en mon âme un aussi
+amer souvenir que celle-là: nul ne se fera une idée, en laissant
+le pillage libre, de la fatigue que j’eus à subir pour empêcher la
+violence contre les personnes, et pour circonscrire la destruction
+dans la limite des choses inanimées, et cependant j’y parvins, je
+crois, au delà de mes espérances; mais relativement aux biens, il me
+fut impossible d’éviter le désordre. Rien n’y put, ni l’autorité du
+commandement, ni les punitions, ni même les coups. J’en arrivai jusqu’à
+la menace du retour de l’ennemi. Je répandis le bruit qu’ayant reçu des
+renforts, il revenait contre nous, tout fut inutile; et si l’ennemi
+était revenu, en effet, nous trouvant ainsi débandés, il eût fait
+littéralement de nous une boucherie. Par malheur, la ville, quoique
+petite, renfermait quantité de magasins pleins de vins et de liqueurs
+alcooliques, de sorte qu’à part moi, qui ne bois jamais que de l’eau,
+et quelques officiers que je parvins à garder sous ma main, l’ivresse
+fut à peu près générale. Ajoutez à cela que mes hommes étaient pour la
+majeure partie des gens que je connaissais à peine, nouvelles recrues,
+indisciplinées par conséquent. Cinquante hommes bien déterminés, venant
+nous attaquer à l’improviste, eussent bien certainement eu raison de
+nous. Enfin, à force de menaces et d’efforts, je parvins à rembarquer
+ces bêtes sauvages déchaînées.
+
+On porta à bord du bâtiment quelques vivres et quelques effets sauvés
+du pillage, et destinés à la division, et l’on revint à la lagune.
+
+Pendant ce temps, l’avant-garde commandée par le colonel Texeira, se
+retirait devant l’ennemi, qui s’avançait rapide et nombreux.
+
+Lorsque nous revînmes à la lagune, on commençait à faire passer les
+bagages sur la rive droite, et bientôt les troupes durent suivre les
+bagages.
+
+
+
+
+XXVII
+
+NOUVEAUX COMBATS
+
+
+J’eus fort à faire pendant la journée où s’opéra le passage de la
+division sur la rive méridionale, car si l’armée était peu nombreuse,
+les bagages et les embarras de toute espèce n’avaient pas de fin.--Vers
+le point de l’embouchure le plus étroit, le courant redoublait de
+violence.--On travailla donc depuis le lever du soleil jusqu’à midi
+pour faire passer la division avec l’aide de tout ce que l’on put se
+procurer de barques.
+
+Vers midi commença d’apparaître la flottille ennemie, composée de
+vingt-deux voiles; elle combinait ses mouvements avec les troupes de
+terre, et les vaisseaux eux-mêmes portaient, outre les équipages,
+un grand nombre de soldats. Je gravis la plus proche montagne pour
+observer l’ennemi, et je reconnus à l’instant que son plan était de
+réunir ses forces à l’entrée de la lagune; j’en donnai immédiatement
+avis au général Canavarro, et immédiatement les ordres furent donnés
+par lui en conséquence; mais, nonobstant ces ordres, nos hommes
+n’arrivèrent pas à temps pour défendre l’entrée de la lagune. Une
+batterie élevée par nous à la pointe du môle, et dirigée par le
+brave Capotto, ne put que faiblement résister, n’ayant que des
+pièces de petit calibre,--mal servies d’ailleurs par des artilleurs
+inhabiles.--Restaient nos trois petits bâtiments républicains, réduits
+à moitié d’équipage, le reste des hommes ayant été envoyés à terre pour
+aider au passage des troupes. Les uns par impossibilité, les autres
+parce qu’ils aimaient autant se tenir loin du terrible combat qui se
+préparait, malgré les ordres que j’envoyai, ne se joignirent pas à
+nous, et nous laissèrent tout le fardeau de la lutte.
+
+Pendant ce temps, l’ennemi venait sur nous à toutes voiles, poussé par
+le vent et la marée. Je me hâtai donc, de mon côté, de me rendre à mon
+poste à bord du _Rio-Pardo_, où déjà ma courageuse Anita avait commencé
+la canonnade, pointant et mettant le feu elle-même à la pièce qu’elle
+s’était chargée de diriger, et animant de la voix nos hommes quelque
+peu intimidés.
+
+Le combat fut terrible et plus meurtrier qu’on n’eût pu le croire. Nous
+ne perdîmes pas beaucoup de monde, parce que plus de la moitié des
+équipages était à terre, mais des six officiers répartis sur les trois
+bâtiments, seul je survécus.
+
+Toutes nos pièces étaient démontées.
+
+Mais nos pièces démontées, le combat continua à la carabine, et nous
+ne cessâmes point de tirer pendant tout le temps que passa devant nous
+l’ennemi. Pendant tout ce temps, Anita demeura près de moi, au poste
+le plus dangereux, ne voulant ni débarquer, ni profiter d’aucun abri,
+dédaignant même de s’incliner, comme fait l’homme le plus brave, quand
+il voit la mèche s’approcher du canon ennemi.
+
+Enfin, je crus avoir trouvé un moyen de l’éloigner du danger.
+
+Je lui ordonnai, et il fallut un ordre de moi pour qu’elle obéît,
+et surtout cette probabilité que l’homme que j’enverrais trouverait
+quelque prétexte pour ne pas revenir;--je lui ordonnai d’aller demander
+du renfort au général, promettant que s’il voulait m’envoyer ce
+renfort, je rentrerais dans la lagune à la poursuite des Impériaux et
+les occuperais de telle façon, qu’ils ne penseraient pas à débarquer,
+dussé-je, la torche à la main, mettre le feu à leur flotte. J’obtins
+d’ailleurs d’Anita qu’elle resterait à terre et m’enverrait la réponse
+par un homme sûr; mais, à mon grand regret, elle revint elle-même:
+le général n’avait pas d’hommes à m’envoyer; il m’ordonnait, non
+pas de brûler la flotte ennemie, ce qu’il regardait comme un effort
+désespéré et inutile, mais de revenir en sauvant les armes de main et
+les munitions.
+
+J’obéis. Alors, sous un feu qui ne se ralentit pas un instant, nous
+arrivâmes à faire transporter à terre, par les survivants, les armes
+et les munitions, opération qu’à défaut d’officier, dirigeait Anita,
+tandis que, passant d’un bâtiment à l’autre, je déposais dans l’endroit
+le plus inflammable de chacun d’eux le feu qui devait le dévorer.
+
+Ce fut une mission terrible, en ce qu’elle me fit passer une triple
+revue de morts et de blessés. C’était un véritable abattoir de chair
+humaine; on marchait sur les bustes séparés des corps; à chaque pas,
+on poussait du pied des membres épars. Le commandant de _l’Itaparika_,
+Juan Enriquez de la Raguna, était couché au milieu des deux tiers de
+son équipage, avec un boulet qui lui faisait, au milieu de la poitrine,
+un trou à passer le bras. Le pauvre John Griggs avait eu, comme je l’ai
+dit ailleurs, le corps coupé en deux par une mitraillade, presque reçue
+à bout portant. Je me tâtais, à la vue d’un pareil spectacle, et je me
+demandais comment, ne m’étant pas plus ménagé que les autres, j’avais
+pu rester entier. En un instant, un nuage de fumée enveloppa nos
+bâtiments,--et nos braves morts eurent du moins, brûlés sur le pont de
+leurs bâtiments,--un bûcher digne d’eux.
+
+Pendant que j’avais accompli mon uvre de destruction, Anita avait
+accompli son uvre de sauvetage.--Mais de quelle façon, bon Dieu! de
+manière à me faire trembler. Peut-être, pour le transport des armes
+à la côte et son retour au bâtiment, fit-elle vingt voyages, passant
+constamment sous le feu de l’ennemi. Elle était dans une petite barque
+avec deux rameurs, et les pauvres diables se courbaient le plus
+possible pour éviter balles et boulets.
+
+Mais elle, debout à la poupe, au milieu de la mitraille, elle
+apparaissait droite, calme et fière comme une statue de Pallas, et
+Dieu, qui étendait une main sur moi, la couvrait en même temps de
+l’ombre de cette main.
+
+Il était nuit presque close, lorsque ayant réuni les survivants, je
+rejoignis la queue de notre division, en retraite vers Rio-Grande, et
+suivant la même route que nous avions suivie quelques mois auparavant,
+le cur plein d’espérance, et précédés par la victoire.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+A CHEVAL
+
+
+Au milieu des péripéties de mon aventureuse existence, j’ai toujours eu
+de douces heures, de bons moments, et quoique celui où je me trouvais
+ne paraisse pas au premier abord faire partie de ceux qui m’ont laissé
+un agréable souvenir, je le réclame cependant, sinon comme plein de
+bonheur, du moins comme plein d’émotions.
+
+A la tête de quelques hommes restés de tant de combattants qui avaient,
+à juste titre, mérité le nom de braves, je marchais à cheval, fier
+des vivants, fier des morts, presque fier de moi-même. A mes côtés
+chevauchait la reine de mon âme, la femme digne de toute admiration.
+J’étais lancé dans une carrière plus attrayante que celle de la
+marine: que m’importait de n’avoir, comme le philosophe grec, que
+ce que je portais avec moi? de servir une pauvre république qui ne
+payait personne, et dont, fût-elle riche, je n’eusse pas voulu être
+payé? N’avais-je pas un sabre battant à mon côté, une carabine posée
+en travers de mes arçons? N’avais-je pas près de moi Anita, mon
+trésor, cur aussi ardent que le mien pour la cause des peuples?
+N’envisageait-elle pas les combats comme un divertissement, comme une
+simple distraction de la vie des camps? L’avenir me souriait serein et
+fortuné; et plus se présentaient sauvages et désertes les solitudes
+américaines, plus délicieuses et plus belles elles m’apparaissaient.
+
+Nous continuâmes donc notre marche de retraite jusqu’à Las Torres,
+limite des deux provinces, où nous établîmes notre camp. L’ennemi
+s’était contenté de reprendre la lagune, et avait cessé de nous
+poursuivre. Se combinant avec la division Andréa, la division Acunha,
+venant de la province de San Paolo se dirigeait vers Cima-da-Serra,
+département de la montagne appartenant à la province de Rio-Grande.
+
+Les montagnards nos amis, attaqués par des forces supérieures,
+demandèrent secours au général Canavarro, et il disposa, pour leur
+venir en aide, une expédition aux ordres du colonel Texeira. Nous fîmes
+partie de cette expédition. Reçus par les Serramins, commandés par
+le colonel Aranha, nous battîmes complétement, à Santa Vittoria, la
+division ennemie. Acunha se noya dans le fleuve Pelatas, et la majeure
+partie de ses troupes resta prisonnière. Cette victoire remit sous
+le commandement de la république les deux départements de Vaccaria et
+de Lages, et nous entrâmes triomphants dans le chef-lieu de ce dernier.
+
+La nouvelle de l’invasion impériale avait relevé le parti brésilien, et
+Mello, chef ennemi, avait accru dans cette province son corps de cinq
+cents hommes environ de cavalerie.
+
+Le général Bento-Manoel, chargé de le combattre, ne l’avait pu faire
+à cause de sa retraite, et il s’était contenté d’envoyer le colonel
+Portinko à la poursuite de Mello, qui se dirigeait sur Saint-Paul.
+
+Notre position et nos forces nous mettaient à même, non-seulement de
+nous opposer au passage de Mello, mais encore de l’anéantir. La fortune
+ne le voulut pas: le colonel Texeira, incertain si l’ennemi venait par
+Vaccaria ou par Coritibani, divisa sa troupe en deux corps, envoyant le
+colonel Aranha à Vaccaria avec sa meilleure cavalerie, tandis que nous,
+avec l’infanterie et quelques hommes à cheval seulement, pris presque
+tous parmi les prisonniers, nous nous dirigeâmes vers Coritibani.
+
+Ce fut cette route que prit l’ennemi.
+
+Cette division de nos forces nous fut fatale: notre récente victoire,
+le caractère ardent de notre chef, et les nouvelles que nous avions
+de l’ennemi, nous le faisaient par trop mépriser. En trois jours de
+marche, nous fûmes à Coritibani, et nous campâmes à peu de distance du
+Maromba, où l’on supposait que les impériaux devaient passer. On plaça
+un poste sur le rivage, et des sentinelles dans les endroits où on le
+jugea nécessaire, et l’on s’endormit parfaitement tranquille.
+
+Quant à moi, l’habitude que j’avais de ces sortes de guerres fit que je
+ne dormis que d’un il.
+
+Vers minuit, le poste du fleuve fut attaqué avec tant de furie, qu’à
+peine eut-il le temps de fuir en échangeant quelques coups de fusil
+avec l’ennemi.
+
+Au premier coup de feu j’étais sur pied, criant: Aux armes! A ce cri,
+tout le monde s’éveilla et se tint prêt au combat. Quelque temps après
+la naissance du jour, l’ennemi parut, et, ayant passé le fleuve,
+s’arrêta à quelque distance de nous, se tenant en bataille. Tout autre
+que Texeira, en voyant la supériorité du nombre, aurait expédié des
+courriers pour appeler le second corps à son aide, et, jusqu’à la
+jonction d’Acunha, eût amusé l’ennemi; mais le vaillant républicain
+craignit qu’il ne se retirât, et que, par sa fuite, il ne perdît
+l’occasion de combattre. Il se lança donc au combat, s’inquiétant peu
+de la position avantageuse qu’occupait son adversaire.
+
+L’ennemi, profitant des inégalités du terrain, avait établi sa ligne
+de bataille sur une colline assez élevée, devant laquelle se trouvait
+une vallée profonde, obstruée par beaucoup de broussailles; il avait,
+en outre, embusqué sur ses flancs quelques pelotons. Texeira ordonna
+l’attaque; l’ordre fut vigoureusement accompli. L’ennemi alors simula
+une retraite. Nos hommes se mirent à sa poursuite sans cesser la
+fusillade; mais tout à coup ils furent attaqués par les pelotons
+embusqués qu’ils n’avaient pas vus, et qui, les prenant en flanc, les
+obligèrent de repasser la vallée en désordre. Nous laissâmes dans cette
+échauffourée un de nos meilleurs officiers, Manoel N..., lequel était
+fort aimé de notre chef. Mais notre ligne, bientôt reformée, se reporta
+en avant avec une nouvelle impétuosité; l’ennemi recula et se mit en
+retraite.
+
+Il n’y eut pas un grand nombre de tués ni de blessés de part ou
+d’autre, peu de troupes ayant été engagées.
+
+Cependant, l’ennemi se retirait avec précipitation, et nous le
+poursuivions avec acharnement; mais ses deux lignes de cavalerie
+continuant de fuir pendant l’espace de neuf milles, nous ne pûmes le
+poursuivre avec notre infanterie. En approchant du _Passa du Maromba_,
+notre chef d’avant-garde, le major Giacinto, donna avis au colonel
+que l’ennemi faisait passer dans le plus grand désordre la rivière à
+ses bufs et à ses chevaux; ce qui était, selon lui, la preuve qu’il
+voulait continuer sa retraite. Texeira n’hésita pas un instant: il
+ordonna à notre petit peloton de cavalerie de se mettre au galop, et me
+recommanda de le suivre d’aussi près que possible avec mon infanterie.
+
+Mais cette retraite n’était qu’une feinte de notre astucieux ennemi;
+et, malheureusement, cette feinte ne lui réussit que trop.--Par l’effet
+des accidents de terrain et de la précipitation avec laquelle il
+l’avait franchi, il s’était trouvé hors de notre vue, et, arrivé au
+fleuve, il avait bien, comme nous l’avait fait dire le major Giacinto,
+poussé de l’autre côté du fleuve ses bufs et ses chevaux, mais la
+troupe s’était cachée, elle, derrière des collines boisées qui la
+dérobaient entièrement à nos yeux.
+
+Ces mesures prises, et ayant laissé un peloton pour soutenir leur ligne
+de tirailleurs, les impériaux, prévenus de l’imprudence que nous avions
+eue de laisser notre infanterie en arrière, firent une contre-marche,
+et bientôt les escadrons apparurent, gravissant la pente facile d’une
+vallée.
+
+Notre peloton, qui poursuivait l’ennemi dans sa fuite simulée,
+fut le premier à s’apercevoir du piége, sans avoir le temps de
+l’éviter. Pris de flanc, il fut complétement culbuté; nos trois autres
+escadrons de cavalerie eurent le même sort, et cela malgré le courage
+et la résolution de Texeira et de quelques-uns de nos officiers de
+Rio-Grande; en quelques instants nos cavaliers furent rompus et
+éparpillés dans toutes les directions.
+
+C’étaient, je l’ai dit, presque tous des prisonniers de Santa Vittoria,
+sur lesquels nous avions peut-être un peu légèrement compté;--en effet,
+ils ne pouvaient guère être bien affectionnés à notre cause;--puis,
+soldats nouveaux et venus de province, peu faits à l’exercice du
+cheval;--aussi se débandèrent-ils au premier choc, et, à part quelques
+morts, se laissèrent-ils faire en grande partie prisonniers.--Je
+ne perdis rien des incidents de la catastrophe.--Monté sur un bon
+cheval, après avoir excité mes fantassins à marcher le plus rapidement
+possible, je m’étais lancé en avant, et, arrivé au sommet d’une
+colline, je suivais des yeux le triste résultat du combat.
+
+Mes fantassins firent tout au monde pour arriver à temps, mais ce fut
+en vain.--Du haut de mon éminence, je jugeai qu’il était trop tard
+pour qu’ils pussent ramener à nous la victoire, mais encore assez tôt
+pour empêcher que tout ne fût perdu.--J’appelai à moi une douzaine
+de mes anciens compagnons, les plus lestes et les plus braves: ils
+accoururent. Je laissai le major Peichotto chargé du reste, et avec
+cette poignée de vaillants je pris, au sommet d’une colline, une
+position fortifiée par des arbres.--De là nous fîmes tête à l’ennemi,
+qui s’aperçut qu’il n’était pas tout à fait vainqueur, et nous servîmes
+de point de ralliement à ceux des nôtres qui n’avaient pas complétement
+perdu courage.--Le colonel se replia sur nous avec quelques cavaliers,
+après avoir fait des miracles de courage; le reste de l’infanterie
+nous rejoignit sur ce point, et alors la défense devint terrible et
+meurtrière.
+
+Cependant, forts de notre position et réunis au nombre de soixante et
+treize, nous combattîmes avec avantage; l’ennemi, manquant d’infanterie
+et peu habitué à combattre contre cette arme, nous chargeait
+inutilement: cinq cents hommes d’excellente cavalerie, toute bouillante
+et enorgueillie de la victoire, s’épuisèrent devant quelques hommes
+résolus, sans pouvoir un seul instant les entamer.--Cependant, malgré
+cet avantage momentané, il ne fallait pas donner le temps à l’ennemi
+de réunir ses forces, dont plus de la moitié était encore occupée à
+poursuivre nos fugitifs; et surtout il fallait chercher un refuge plus
+solide que celui qui nous avait protégés jusqu’alors.--Un îlot d’arbres
+s’offrit à notre vue, distant d’un mille environ.--Nous commençâmes
+notre retraite en nous dirigeant vers lui.--En vain l’ennemi
+cherchait-il à nous rompre, en vain nous chargeait-il chaque fois qu’il
+trouvait l’avantage du terrain, tout fut inutile.
+
+Ce fut, au reste, dans cette circonstance un grand avantage pour nous
+que les officiers fussent armés de carabines; et comme nous étions tous
+des hommes aguerris, tous nous tenant serrés, faisant face à l’ennemi
+de quelque côté qu’il se présentât,--reculant toujours ainsi en bon
+ordre avec un feu terrible et bien dirigé, nous gagnâmes notre refuge,
+où n’osa pénétrer l’ennemi. Une fois à couvert dans notre bosquet, nous
+trouvâmes une clairière, et, toujours serrés, toujours le fusil au
+poing, nous attendîmes la nuit.
+
+De tous côtés l’ennemi nous criait:--Rendez-vous!--mais nous ne lui
+répondions que par notre silence.
+
+
+
+
+XXIX
+
+LA RETRAITE
+
+
+La nuit venue, nous nous préparâmes à partir; notre intention était de
+reprendre la route de Lages. La plus grande difficulté de ce départ
+était le transport des blessés. Le major Peichotto surtout ne pouvait
+aucunement s’aider, étant atteint d’une balle au pied.
+
+Vers dix heures du soir, les blessés accommodés du mieux possible, nous
+commençâmes notre marche, abandonnant notre bouquet de bois, et tâchant
+de suivre la ligne de la forêt. Cette forêt, la plus grande peut-être
+qu’il y ait au monde, s’étend des alluvions de la Plata à celles des
+Amazones, ces deux reines des rivières, couronnant les crêtes de
+la Sierra de Espinasso, sur une étendue de trente-quatre degrés de
+latitude; je ne connais pas son extension en longitude, elle doit être
+immense.
+
+Les trois départements de Cima da Serra, de Vaccaria et de Lages
+sont, je crois l’avoir déjà dit, situés dans des clairières de cette
+forêt. Coritibani, espèce de colonie établie par les habitants de la
+ville de Coritiba, située dans le district de Lages, province de
+Sainte-Catherine, était le théâtre de l’événement que je raconte; nous
+côtoyions donc notre bois isolé pour nous approcher le plus possible de
+la forêt, et tâcher de rejoindre dans la direction de Lages le corps
+d’Aranha, éloigné de nous si mal à propos.
+
+A notre sortie du bois, il nous arriva un de ces événements qui
+prouvent combien l’homme est fils des circonstances, et ce que peut
+une terreur panique, même sur les plus courageux. Nous marchions en
+silence, comme il convenait à notre situation, disposés à combattre
+l’ennemi, s’il se fût opposé à notre retraite. Un cheval, qui se
+trouvait sur la lisière du bois, au peu de bruit que nous fîmes, prit
+peur et s’enfuit.
+
+On entendit une voix qui criait:
+
+--C’est l’ennemi!
+
+A l’instant même, ces soixante et treize hommes qui avaient résisté à
+cinq cents, avec tant de courage qu’on pouvait dire qu’ils les avaient
+vaincus, s’épouvantèrent et prirent la fuite se dispersant de telle
+façon, que ce fut un miracle que quelqu’un des fugitifs n’allât point
+heurter l’ennemi et lui donner l’éveil.
+
+Enfin je parvins à réunir un noyau auquel peu à peu se joignit le
+reste, de sorte qu’au lever du jour nous étions à la lisière de cette
+forêt, nous dirigeant sur Lages.
+
+L’ennemi, que rien n’avait prévenu de notre fuite, nous chercha
+inutilement le jour suivant.
+
+Le jour du combat, le danger avait été grand, la fatigue énorme,
+la faim impérieuse, la soif ardente; mais il fallait combattre,
+combattre pour la vie, et cette idée dominait toutes les autres. Une
+fois dans la forêt, il n’en fut pas de même; tout nous manqua, et la
+détresse, n’ayant plus la distraction du péril, se fit sentir terrible,
+cruelle, insupportable. L’absence des vivres, l’abattement de tous,
+les blessures de quelques-uns, l’absence de moyens de les panser,
+faillirent nous jeter dans le découragement.
+
+Nous restâmes quatre jours sans trouver autre chose que des racines;
+et je renonce à peindre la fatigue que nous eûmes à nous tracer un
+chemin dans cette forêt, où il n’existait pas même un sentier, et où
+la nature, impitoyablement féconde, fait, sous des pins gigantesques,
+pousser et épaissir une seconde forêt de roseaux, dont les débris
+forment en certains endroits d’infranchissables remparts.
+
+Quelques-uns de nos hommes désertèrent, désespérés; ce fut un travail
+de les rallier et de leur imposer à force d’énergie. Il n’y avait
+qu’une seule ressource peut-être à ce découragement, et ce fut moi
+qui la trouvai. Je les réunis et leur dis que je leur donnais toute
+liberté de se retirer, chacun de son côté, comme ils l’entendraient,
+ou de continuer à marcher unis et en corps, protégeant les blessés
+et se défendant les uns les autres. Le remède fut efficace: à partir
+de ce moment, chacun étant libre de son départ, nul ne songea plus à
+déserter, et la confiance du salut revint à tous.
+
+Cinq jours après le combat, nous trouvâmes une _picada_, sentier de la
+largeur d’un homme, rarement de deux, tracé dans la forêt. Ce sentier
+nous conduisit à une maison, où nous nous rassasiâmes en tuant deux
+bufs.
+
+De là, nous continuâmes notre chemin vers Lages, où nous arrivâmes par
+un effroyable jour de pluie.
+
+
+
+
+XXX
+
+SÉJOUR A LAGES ET DANS LES ENVIRONS
+
+
+Ce bon pays de Lages, qui nous avait si bien fêtés victorieux, avait,
+à la nouvelle de notre défaite, retourné sa bannière, et quelques-uns
+des plus résolus avaient rétabli le système impérial. Ceux-là, au
+reste, s’enfuirent à notre arrivée, et comme ils étaient marchands, la
+plupart d’entre eux avaient laissé leurs magasins approvisionnés de
+toutes choses. Ce fut une providence, car nous crûmes pouvoir, sans
+remords, nous approprier les marchandises de nos ennemis, et, grâce à
+la variété des commerces qu’ils exerçaient, améliorer singulièrement
+notre position.
+
+Cependant, Teixeira écrivit à Aranha, en lui ordonnant de se joindre
+à nous, et il eut vers ce temps, la nouvelle de l’arrivée du colonel
+Portinko, qui avait été envoyé par Bento Manoel pour suivre ce même
+corps de Mello, si malheureusement rencontré par nous à Coritibani.
+
+J’ai servi en Amérique la cause des peuples, et l’ai sincèrement
+servie; j’étais donc l’adversaire de l’absolutisme, là-bas comme
+en Europe; amant du système en harmonie avec mon opinion, et par
+conséquent ennemi du système contraire. J’ai quelquefois admiré les
+hommes, je les ai souvent plaints, je ne les ai jamais haïs. Lorsque je
+les ai trouvés égoïstes et méchants, j’ai mis leur méchanceté et leur
+égoïsme sur le compte de notre malheureuse nature. Depuis, je me suis
+éloigné du théâtre où se sont passés les événements que je raconte;
+j’en suis à deux mille lieues au moment où j’écris ces lignes, on peut,
+par conséquent, croire à mon impartialité. Eh bien, je le dis pour
+mes amis comme pour mes ennemis, c’étaient d’intrépides enfants du
+continent américain ceux que je combattais, mais non moins intrépides
+ceux dans les rangs desquels j’avais pris ma place.
+
+Ce fut donc une audacieuse entreprise que celle que nous arrêtâmes de
+défendre Lages contre un ennemi dix fois supérieur à nous, et dont une
+récente victoire doublait la confiance. Séparés de lui par le fleuve
+Canoas, que nous ne pouvions garnir suffisamment pour le défendre, nous
+attendîmes pendant de longs jours la jonction d’Aranha et de Portinko;
+pendant toute cette période, l’ennemi fut maintenu par une poignée
+d’hommes. Et aussitôt les renforts arrivés, nous marchâmes résolûment
+à lui; mais ce fut lui alors qui n’accepta plus le combat, et qui se
+retira sur la province voisine de San Paolo, où il espérait trouver un
+puissant secours.
+
+Ce fut dans cette circonstance que je constatai les défauts et les
+vices généralement reprochés aux armées républicaines: ces armées se
+composent d’ordinaire d’hommes pleins de patriotisme et de courage,
+mais qui n’entendent rester sous les drapeaux que tant que l’ennemi
+menace, s’en éloignent et les abandonnent quand celui-ci disparaît. Ce
+vice fut presque notre ruine, ce défaut faillit causer notre perte,
+dans cette circonstance, où un ennemi, mieux renseigné, eût pu nous
+anéantir en en profitant.
+
+Les Serraniens donnèrent l’exemple d’abandonner leurs rangs. Les hommes
+de Portinko le suivirent. Notez bien que les déserteurs, non-seulement
+emmenaient leurs propres chevaux, mais ceux de la division, si bien,
+que nos forces se fondirent de jour en jour, avec une telle rapidité,
+que nous fûmes bientôt forcés d’abandonner Lages, et de nous retirer
+vers la province de Rio-Grande, craignant la présence de cet ennemi,
+qui avait été forcé de fuir devant nous, et dont la fuite nous avait
+vaincus. Que cela serve d’exemple aux peuples qui veulent être
+libres; qu’ils sachent bien que ce n’est point avec des fleurs, des
+fêtes, des illuminations que l’on combat les soldats aguerris et
+disciplinés du despotisme, mais avec des soldats plus disciplinés et
+plus aguerris qu’eux; qu’ils ne se mettent donc pas à ce rude ouvrage,
+ceux qui ne sont pas capables d’aguerrir et de discipliner un peuple
+après l’avoir soulevé.
+
+Il y a aussi des peuples qui ne valent pas la peine d’être soulevés, la
+gangrène ne se guérit pas.
+
+Le reste de nos forces, ainsi diminuées, lorsque nous étions privés des
+choses les plus nécessaires, et particulièrement d’habits,--privation
+terrible à l’approche de l’hiver sombre et rude de ces régions
+élevées,--le reste de nos forces, disais-je, commença de se
+démoraliser, et de demander, à haute voix, de rejoindre ses foyers.
+Teixeira fut donc forcé de céder à cette exigence, et m’ordonna de
+descendre des montagnes et de me réunir à l’armée, se préparant de
+son côté à en faire autant. Cette retraite fut rude, et à cause de la
+difficulté des chemins, et à cause des hostilités cachées des habitants
+de la forêt, ennemis acharnés des républicains.
+
+Au nombre de soixante-dix, à peu près, nous descendîmes donc la _picada
+di Peloffo_.--J’ai déjà dit ce que c’était qu’une picada, et nous
+eûmes à affronter des embuscades réitérées et imprévues, que nous
+traversâmes avec un bonheur inouï, grâce à la résolution des hommes
+que je conduisais, et un peu à la confiance sans bornes qu’en général
+j’inspire à ceux que je commande. Le sentier que nous suivions était
+étroit à laisser passer deux hommes à peine, et de tout côté enveloppé
+de maquis; l’ennemi, né dans le pays, au fait de toutes les localités,
+s’embusquait aux endroits les plus favorables, puis il nous entourait,
+se dressant tout à coup, avec des cris furieux, tandis qu’un cercle de
+flamme s’allumait en petillant autour de nous, sans que nous pussions
+voir les tireurs, heureusement plus bruyants qu’habiles. Au reste, la
+contenance admirable de mes hommes, leur union dans le danger furent
+telles, que quelques-uns seulement furent légèrement blessés, et que
+nous n’eûmes qu’un cheval tué.
+
+Ces événements rappellent, en vérité, les forêts enchantées du Tasse,
+où chaque arbre vivait, et avait une voix et du sang.
+
+Nous rejoignîmes le quartier général à _Mala-Casa_, où se trouvait
+alors Bento Gonzales, réunissant les fonctions de président et de
+général en chef.
+
+
+
+
+XXXI
+
+BATAILLE DE TAQUARI
+
+
+L’armée républicaine se préparait à se mettre en marche. Quant à
+l’ennemi, depuis la bataille perdue de Rio-Pardo, il s’était refait
+à Porto-Allegre, en était sorti sous les ordres du vieux général
+Georgio, et avait établi son camp sur les rives du Cahé, attendant la
+jonction du général Calderon, qui, avec un corps imposant de cavalerie,
+était parti de Rio-Grande, et devait se réunir à lui en traversant la
+campagne.
+
+Le grand inconvénient que j’ai signalé plus haut, c’est-à-dire la
+dispersion des troupes républicaines quand elles ne se trouvaient plus
+en face de l’ennemi, lui donnait facilité dans tout ce qu’il voulait
+entreprendre; de sorte qu’au moment où le général Netto, qui commandait
+les forces de la campagne, eut réuni un nombre d’hommes suffisant pour
+battre Calderon, celui-ci avait déjà rejoint sur le Cahé le gros de
+l’armée impériale.
+
+Il était indispensable au président de s’adjoindre la division Netto,
+s’il voulait être en état de combattre l’ennemi: c’est pourquoi il
+leva le siége. Cette manuvre et la jonction qui s’ensuivit eurent un
+heureux résultat, et firent grand honneur à la capacité militaire de
+Bento Gonzales. Nous partîmes avec l’armée de Mala-Casa, prenant la
+direction de San Leopoldo, et passant à deux milles de l’armée ennemie;
+et après deux jours et deux nuits de marche continuelle, pendant
+lesquelles nous demeurâmes sans manger et sans boire, ou à peu près,
+nous arrivâmes dans le voisinage de Taquari, où nous rencontrâmes le
+général Netto qui venait au-devant de nous.
+
+J’ai dit sans manger, et j’ai dit la vérité. Dès que l’ennemi eut
+appris notre mouvement, il marcha résolûment à nous, et plusieurs
+fois nous joignit et nous attaqua pendant que nous nous reposions
+un instant, et étions occupés à faire rôtir la viande, qui faisait
+notre seule nourriture. Or, dix fois, notre viande cuite à point, les
+sentinelles crièrent aux armes, et il nous fallut combattre au lieu
+de déjeuner ou de dîner. Enfin, nous fîmes halte à Pinhurinho, à six
+milles de Taquari, et nous prîmes toute disposition pour combattre.
+
+L’armée républicaine, forte de mille hommes d’infanterie et de cinq
+mille de cavalerie, occupait les hauteurs de Pinhurinho, montagne
+couverte de pins, comme l’indique son nom, peu élevée, mais cependant
+dominant les montagnes voisines. L’infanterie était au centre,
+commandée par le vieux colonel Crezunzio. L’aile droite obéissait au
+général Netto, et l’aile gauche à Canavarro. Les deux ailes étaient
+donc composées de pure cavalerie, et, sans contredit, de la meilleure
+du monde. L’infanterie, elle aussi, était excellente. Le désir d’en
+venir aux mains était donc général.
+
+Le colonel S. Antonio formait la réserve avec un corps de cavalerie.
+
+L’ennemi, de son côté, avait quatre mille fantassins, et, disait-on,
+trois mille hommes de cavalerie, et quelques pièces de canon; sa
+position était prise sur l’autre côté d’un petit torrent qui nous
+séparait de lui, et sa contenance était loin d’être méprisable. Son
+armée se composait des meilleures troupes de l’empire, commandées par
+un général très-vieux et très-capable.
+
+Le général ennemi avait jusque-là marché ardemment à notre poursuite,
+et avait pris toutes les dispositions pour une attaque en règle. Deux
+pièces de canon, placées sur son côté du torrent, foudroyaient notre
+ligne de cavalerie. Déjà nos vaillants de la première brigade, aux
+ordres de Netto, avaient tiré les sabres du fourreau, et n’attendaient
+plus que le son de la trompette pour s’élancer sur les deux
+bataillons qui avaient traversé le torrent. Ces braves continentaux
+avaient la conscience de la victoire, eux et Netto n’ayant jamais été
+battus. L’infanterie, échelonnée en divisions au sommet de la colline,
+et couverte par un pli de terrain, frémissait du désir de combattre.
+Déjà les terribles lanciers de Canavarro avaient fait un mouvement en
+avant, enveloppant le flanc droit de l’ennemi, obligé par eux à changer
+de front, changement qui s’était fait en désordre.
+
+C’était une véritable forêt de lances, que cet incomparable corps,
+composé dans sa presque totalité d’esclaves délivrés par la république,
+et choisis parmi les meilleurs dompteurs de chevaux de la province;
+tous noirs, excepté les officiers supérieurs. Jamais l’ennemi n’avait
+vu les épaules de ces enfants de la liberté. Leurs lances, dépassant la
+mesure ordinaire de cette arme; leurs visages basanés, leurs robustes
+membres, corroborés encore par leurs âpres et fatigants exercices; leur
+parfaite discipline, enfin, tout les rendait la terreur de l’ennemi.
+
+Déjà la voix animatrice du chef avait frémi dans toutes les poitrines:
+«Que chacun combatte aujourd’hui comme s’il avait quatre corps pour
+défendre la patrie et quatre âmes pour l’aimer!» avait dit ce
+vaillant, qui avait toutes les qualités d’un grand capitaine, excepté
+le bonheur.
+
+Quant à nous, notre âme, pour ainsi dire, sentait les palpitations de
+la bataille, et s’inondait de la confiance de la victoire. Jamais jour
+plus beau, jamais plus magnifique spectacle ne s’était offert à moi.
+Placé au centre de notre infanterie, à l’extrême sommet de la colline,
+je découvrais tout, champ de bataille et double armée. Les plaines sur
+lesquelles se jouait le jeu meurtrier de la guerre étaient semées de
+plantes basses et rares, ne faisant aucun obstacle ni aux mouvements
+stratégiques, ni au regard qui les suivait; et je pouvais me dire
+qu’à mes pieds, au-dessous de moi, dans quelques minutes, seraient
+résolues les destinées de la plus grande partie du continent américain,
+peut-être même du plus grand empire du monde.
+
+Y aura-t-il un peuple ou non? Ces corps, si compacts, si bien soudés
+les uns aux autres, vont-ils être défaits et dispersés? Tout cela dans
+un instant ne va-t-il pas être cadavres et membres broyés détachés du
+corps, nageant dans le sang? Toute cette belle et vivante jeunesse
+va-t-elle engraisser de ses débris ces magnifiques campagnes? Allons
+donc! sonnez fanfares, tonnez canons, rugis bataille, et que tout
+soit décidé, comme à Zama, comme à Pharsale, comme à Actium!
+
+Mais non, il n’en devait pas être ainsi: cette plaine ne devait pas
+être celle du carnage. Le général ennemi, intimidé par notre forte
+position et par notre ferme contenance, hésita, fit repasser le torrent
+à ses deux bataillons, et de l’offensive qu’il avait prise en revint
+à la défensive. Le général Calderon avait été tué dès le commencement
+de l’attaque, et de là était venue peut-être l’hésitation de Georgio.
+Du moment où il ne nous attaquait pas, ne devions-nous pas l’attaquer,
+nous? Telle était l’opinion de la majorité. Eussions-nous bien fait?
+Le combat s’engageant dans les conditions primitives, et malgré
+notre admirable position, toutes les chances étaient pour nous. Mais
+abandonnant cette position pour suivre un ennemi quatre fois plus fort
+que nous en infanterie, il fallait reporter le combat sur l’autre bord
+du torrent.
+
+C’était scabreux, bien que tentant.
+
+En somme, nous ne combattîmes point ou nous combattîmes à peine,
+et nous passâmes toute la journée en présence, nous contentant
+d’escarmoucher.
+
+Dans notre armée la viande avait manqué, et l’infanterie était
+particulièrement affamée; plus insupportable encore peut-être que la
+faim était la soif; nulle part on ne trouvait d’eau que dans ce
+torrent, qui était au pouvoir de l’ennemi. Mais nos hommes étaient
+faits à toutes les privations, et une seule plainte sortit de la bouche
+de ces mourants de faim et de soif,--celle de ne pas combattre.--O
+Italiens! Italiens! le jour où vous serez unis et sobres, et patients à
+la fatigue et aux privations comme ces hommes du continent américain,
+l’étranger, soyez-en sûrs, ne foulera plus votre terre et ne souillera
+plus votre foyer. Ce jour-là, ô Italiens! l’Italie aura repris sa
+place, non-seulement au milieu, mais à la tête des nations de l’univers.
+
+Pendant la nuit, le vieux général Georgio avait disparu, et, le jour
+venu, nous cherchâmes en vain l’ennemi; seulement, vers dix heures
+du matin, au moment où le brouillard se levait, on le revit dans les
+fortes positions de Taquari.
+
+Peu de temps après, nous eûmes avis que sa cavalerie traversait le
+fleuve. Les impériaux étaient donc en pleine retraite; il fallait les
+attaquer et notre général n’hésita point.
+
+La cavalerie ennemie avait passé le fleuve, assistée dans ce passage
+par quelques bâtiments ennemis; mais l’infanterie était tout entière
+restée sur la gauche, protégée par ces mêmes bâtiments et par la
+forêt: sa position était donc des plus avantageuses. Notre seconde
+brigade d’infanterie, composée du troisième et du vingtième bataillons,
+était destinée à commencer l’attaque. Elle l’effectua avec toute la
+bravoure dont elle était capable. Mais l’ennemi était numériquement
+si supérieur à ces braves, qu’après avoir fait des prodiges de valeur
+ils furent forcés de se retirer, soutenus par la première brigade et
+par le premier bataillon d’artillerie,--sans canon,--et de la marine.
+Le combat fut terrible, dans la forêt surtout, où le bruit des coups
+de fusil et des arbres brisés semblait, au milieu d’une épaisse fumée,
+celui d’une infernale tempête.
+
+Nous ne comptions pas moins de cinq cents tués et blessés de chaque
+côté. Les cadavres de nos vaillants républicains furent trouvés jusque
+sur la berge du fleuve où ils avaient repoussé et presque précipité
+l’ennemi dans le courant. Par malheur, ces pertes furent sans résultat
+relativement à leur importance, puisque, la deuxième brigade en
+retraite, le combat fut suspendu.
+
+Sur ces entrefaites, la nuit vint, et l’ennemi put librement achever de
+passer le fleuve.
+
+Au milieu de ses brillantes qualités, dont je crois avoir fait la part,
+je signalerai quelques défauts du général Bento Gonzales: le plus
+déplorable d’entre eux était une certaine hésitation, cause probable
+des désastreuses issues de ses opérations. On eût désiré qu’au lieu
+de lancer ces cinq cents hommes, si inférieurs en nombre à ceux qu’ils
+attaquaient, on eût poussé contre l’ennemi, non-seulement tout ce que
+nous avions de fantassins, mais encore notre cavalerie mise à pied,
+puisque, à cause de la difficulté du terrain, elle ne pouvait combattre
+à sa manière accoutumée; une telle manuvre nous eût certainement
+donné une splendide victoire, si, faisant perdre pied à l’ennemi, nous
+parvenions à le jeter dans le fleuve; mais, par malheur, le général
+craignit d’aventurer toute son infanterie, la seule qu’il eût, la seule
+qu’eût la République.
+
+En tout cas, le résultat fut, de notre part, une irréparable perte, ne
+sachant comment remplacer nos braves fantassins, tandis qu’au contraire
+l’infanterie faisait la principale force de l’ennemi, et que de
+nombreuses recrues comblaient aussitôt le vide fait dans ses rangs.
+
+L’ennemi, en somme, resta sur la rive droite du Taquari, maître par
+conséquent de toute la campagne. Quant à nous, nous reprîmes la route
+de _Mala Casa_.
+
+Toutes ces fausses manuvres empiraient la situation de la République.
+Nous revînmes à San Leopoldo et à la Settembrina; enfin à notre ancien
+camp de _Mala Casa_, abandonné au bout de quelques jours pour celui
+de _Bella Vista_.
+
+Une opération imaginée vers ce temps par le général eût pu nous
+remettre en excellente position si la fortune avait, comme elle
+le devait, secondé les efforts de cet homme aussi malheureux que
+supérieur.
+
+
+
+
+XXXII
+
+ASSAUT DE SAN JOSÉ DU NORD
+
+
+L’ennemi, pour être en état de faire ses excursions dans la campagne,
+avait été forcé de dégarnir d’infanterie ses places fortes;--San José
+du Nord était particulièrement affaibli.
+
+Cette place, située sur la rive septentrionale de l’embouchure du lac
+de _Los Patos_, était une des clefs de la province, aussi bien sous le
+rapport commercial que sous le rapport politique;--sa possession eût pu
+changer la face des choses, si assombries pour les républicains en ce
+moment; sa prise devenait plus qu’utile,--elle était nécessaire.--En
+effet, la ville renfermait des objets de tout genre, indispensables
+à l’habillement du soldat, qui, de notre côté, était dans l’état le
+plus déplorable; or, non-seulement sur ce point, et sur celui de son
+importance dominatrice de l’unique port de la province, San José du
+Nord méritait que l’on fît tous les sacrifices pour s’en emparer, mais
+encore de ce côté seulement on trouvait _l’atalaga_, c’est-à-dire le
+mât des signaux des bâtiments, lequel leur indiquait la profondeur
+des eaux à l’embouchure.
+
+Il arriva par malheur, dans cette expédition, la même chose qui était
+arrivée à Taquari.--Conduite avec une admirable sagesse et un profond
+secret, on en perdit tout le fruit pour avoir hésité à frapper le
+dernier coup.
+
+Une marche obstinée de huit jours, à vingt-cinq milles par jour, nous
+conduisit sous les murs de la place.
+
+C’était une de ces nuits d’hiver, pendant lesquelles un abri et du
+feu sont un bienfait de la Providence, et nos pauvres soldats de la
+liberté, affamés, vêtus de lambeaux, les membres roidis par le froid,
+le corps glacé par la pluie d’une effroyable tempête, notre compagne
+pendant la plus grande partie de la marche, s’avançaient silencieux
+contre les forts et les tranchées, garnis de sentinelles.
+
+A peu de distance des murailles, on laissa les chevaux des chefs sous
+la garde d’un escadron de cavalerie, commandé par le colonel Amaral, et
+chacun rassemblant ses pauvres forces, se prépara au combat.
+
+Le qui-vive de la sentinelle fut le signal de l’assaut; la résistance
+fut faible et de peu de durée sur les murailles, et à peine si les
+canons des forts firent feu. A une heure et demie du matin nous
+livrions l’assaut, à deux heures nous nous emparions des tranchées et
+des trois ou quatre forts qui les garnissaient, et qui furent pris à la
+baïonnette.
+
+Maîtres de toute la tranchée, maîtres des forts, entrés dans la ville,
+il semblait impossible qu’elle nous échappât.--Eh bien! cette fois
+encore ce qui semblait devoir être impossible nous était réservé.--Une
+fois dans les murs, une fois dans les rues de San José, nos soldats
+crurent que tout était fini: la plus grande partie se dispersa,
+entraînée par l’appât du pillage.--Pendant ce temps, revenus de leur
+surprise, les impériaux se réunirent dans un quartier fortifié de la
+ville. Nous les y attaquâmes, mais ils nous repoussèrent; les chefs
+cherchaient de tous côtés des soldats pour renouveler les attaques,--la
+recherche était inutile,--ou si l’on rencontrait quelques-uns d’entre
+eux, on les trouvait ou chargés de butin, ou ivres, ou bien ayant cassé
+ou endommagé leurs fusils à force de briser ou d’enfoncer les portes
+des maisons.
+
+L’ennemi, de son côté, ne perdait pas de temps: plusieurs bâtiments
+de guerre qui se trouvaient dans le port prirent position, enfilant
+de leurs batteries les rues où nous nous trouvions. On fit demander
+du secours à Rio-Grande du Sud, ville située sur la rive opposée
+de l’embouchure de Los Patos, tandis qu’un seul fort, que nous
+avions négligé d’occuper, servait de refuge à l’ennemi.--Le premier
+de tous ces forts, celui de l’Empereur, dont l’occupation nous
+avait coûté un glorieux et meurtrier assaut, fut rendu inutile par
+une explosion terrible de la poudrière, qui nous tua bon nombre de
+gens.--Enfin le plus glorieux des triomphes était changé, vers midi,
+en la plus honteuse retraite; les bons pleuraient de rage et de
+désespoir.--Comparativement à notre situation et aux efforts faits par
+nous, notre perte fut immense.
+
+A partir de ce moment, notre infanterie ne fut plus qu’un squelette;
+quant au peu de cavalerie qui était venue à l’expédition, elle servit à
+protéger la retraite.
+
+La division rentra dans ses logements de Bella Vista, et moi je restai
+à Saint-Simon avec la marine.
+
+Toute ma troupe était réduite à une quarantaine d’hommes, officiers et
+soldats.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+ANITA
+
+
+Le motif de mon départ pour Saint-Simon eut pour but, sinon pour
+résultat, de faire exécuter quelques-uns de ces canots, faits d’un seul
+tronc d’arbre, à l’aide desquels je voulais ouvrir des communications
+avec une autre partie du lac. Mais pendant les quelques mois que j’y
+restai, les arbres promis ne parurent jamais, et rien de notre projet
+ne put, par conséquent, s’accomplir. Il en résulta que, comme j’ai
+l’oisiveté en horreur, au lieu de m’occuper de barques, je m’occupai de
+chevaux. Il y avait, en effet, à Saint-Simon des poulains en quantité,
+lesquels servirent à faire des cavaliers de mes marins.
+
+Saint-Simon était une très-belle et très-spacieuse ferme, bien qu’alors
+abandonnée et détruite en partie; elle appartenait à un comte de
+Saint-Simon, autrefois exilé, à ce que je crois, et dont les héritiers
+étaient eux-mêmes exilés comme ennemis de la République. Je ne sais
+s’il était quelque chose au fameux comte de Saint-Simon, fondateur de
+cette religion dont les adeptes m’avaient initié au cosmopolitisme
+et à la fraternité universelles. Mais, pour le moment, comme ces
+Saint-Simon-là étaient pour nous des ennemis, nous traitâmes leur ferme
+en bien conquis: c’est-à-dire que nous nous emparâmes des maisons pour
+en faire des logements, et des bestiaux pour en faire notre nourriture.
+
+Quant à nos récréations, elles consistaient à dompter nos poulains, ou
+plutôt, les poulains de MM. de Saint-Simon.
+
+Ce fut là que ma chère Anita me mit entre les bras notre premier-né. Au
+lieu de lui donner le nom d’un saint, je lui donnai celui d’un martyr.
+
+Il s’appelle Menotti.
+
+Il naquit le 16 septembre 1840, et avait, selon toute probabilité, été
+engendré le jour du combat de Santa Vittoria. Sa venue en ce monde sans
+accident était un vrai miracle, après les privations et les dangers
+soufferts par sa mère. Ces privations et ces souffrances, dont je n’ai
+point parlé afin de ne point interrompre mon récit, doivent trouver
+place au point où nous en sommes arrivés; et c’est pour moi une piété
+que de faire connaître, sinon au monde, du moins aux quelques amis qui
+liront ce journal[9], l’admirable créature que j’ai perdue.
+
+ [9] Inutile de répéter que ce journal n’avait été écrit que pour
+ quelques amis, et qu’il fallut les influences les plus intimes pour
+ que Garibaldi me le confiât.
+
+Anita, comme toujours, avait voulu m’accompagner et m’avait accompagné
+dans la campagne que nous venions de faire et que je viens de raconter.
+
+On se rappelle que, réunis aux Serraniens, commandés par le colonel
+Aranha, nous battîmes à Santa Vittoria le brigadier Acunha, de telle
+façon que la division ennemie fut complétement détruite. Pendant ce
+combat, Anita demeura à cheval au milieu du feu, spectatrice de notre
+victoire et de la défaite des impériaux. Elle fut, ce jour-là, la
+providence de nos blessés, qui, n’ayant ni chirurgien ni ambulance,
+étaient, tant bien que mal, pansés par nous-mêmes. Cette victoire
+remit, momentanément du moins, les trois départements de Lages, de
+Vaccaria et de Cima da Serra, sous l’autorité de la République, et
+j’ai déjà raconté comment, au bout de quelques jours, nous entrâmes
+triomphants dans Lages.
+
+Mais il n’en fut pas de même du combat de Coritibani.
+
+J’ai raconté comment, malgré le courage de Texeira, notre cavalerie
+fut rompue, et comment, avec mes soixante-trois fantassins, je restai
+enveloppé par plus de cinq cents hommes de cavalerie ennemie. Anita
+devait, dans cette journée, assister aux plus sombres péripéties de la
+guerre.
+
+Ne se soumettant qu’à regret au rôle de simple spectatrice du combat,
+elle pressait la marche des munitions, craignant que les cartouches
+ne manquassent aux combattants: le feu que nous étions obligés de
+faire donnait à supposer, en effet, que si nos munitions n’étaient
+pas renouvelées, elles seraient bientôt épuisées; elle s’approchait
+donc dans ce but du lieu principal du combat, quand une vingtaine de
+cavaliers ennemis, poursuivant quelques-uns de nos fugitifs, tombèrent
+sur nos soldats du train. Excellente cavalière, et montant un admirable
+cheval, Anita pouvait fuir et leur échapper; mais cette poitrine de
+femme renfermait un cur de héros: au lieu de fuir, elle excita nos
+soldats à se défendre, et se trouva tout à coup entourée par les
+impériaux. Un homme se fût rendu: elle mit les éperons dans le ventre
+de son cheval, et, d’un vigoureux élan, passa au milieu de l’ennemi,
+n’ayant reçu qu’une seule balle au travers de son chapeau, laquelle lui
+avait enlevé les cheveux, mais sans même effleurer le crâne. Peut-être
+se sauvait-elle, si son cheval ne s’était abattu, frappé à mort par
+une autre balle; elle dut alors se rendre, et fut présentée au colonel
+ennemi.
+
+Sublime de courage dans le danger, Anita grandissait encore, s’il est
+possible, dans l’adversité; de sorte qu’en présence de cet état-major,
+émerveillé de son courage, mais qui n’eut pas le bon goût de cacher
+devant une femme l’orgueil de la victoire, elle repoussa avec une rude
+et dédaigneuse fierté quelques mots qui lui parurent sentir le mépris
+pour les républicains vaincus, et combattit aussi vigoureusement de la
+parole qu’elle avait fait avec les armes.
+
+Anita me croyait mort. Dans cette croyance, elle demanda et obtint
+la permission d’aller au milieu des cadavres chercher mon corps sur
+le champ de bataille. Longtemps elle erra seule et pareille à une
+ombre sur la plaine ensanglantée, cherchant celui qu’elle craignait
+de rencontrer, retournant ceux des morts qui étaient tombés le visage
+contre terre, et auxquels, par les vêtements ou par la taille, elle
+trouvait quelque ressemblance avec moi.
+
+La recherche fut inutile; c’était à moi, au contraire, que le sort
+réservait cette douleur, de baigner de mes larmes ses joues glacées;
+et lorsque cette angoisse suprême m’étreignit, il me fut défendu de
+répandre une poignée de terre, de jeter une fleur sur la tombe de la
+mère de mes fils!
+
+Dès qu’elle fut à peu près sûre que j’existais encore, Anita n’eut
+plus qu’une pensée, celle de fuir;--l’occasion ne tarda point à se
+présenter.--Profitant de l’ivresse de l’ennemi victorieux, elle passa
+dans une maison voisine de celle où on la gardait prisonnière, et où,
+sans la connaître, une femme la reçut et la protégea.--Mon manteau, que
+j’avais jeté loin de moi pour être plus libre de mes mouvements, était
+tombé au pouvoir d’un ennemi; elle le lui échangea contre le sien, plus
+beau et d’une plus grande valeur.--La nuit vint, Anita s’élança dans la
+forêt et y disparut; il fallait à la fois avoir le cur de lion et de
+gazelle de cette sainte créature, pour se risquer ainsi. Celui-là seul
+qui a vu les immenses forêts qui couvrent les cimes de l’Espinano, avec
+leurs pins séculaires, qui semblent destinés à soutenir le ciel et qui
+sont les colonnes de ce splendide temple de la nature, les gigantesques
+roseaux qui en peuplent les intervalles, et qui fourmillent d’animaux
+féroces et de reptiles dont la piqûre est mortelle, pourra se faire une
+idée des dangers qu’elle avait à courir, des difficultés qu’elle avait
+à surmonter. Heureusement la fille des steppes américaines ignorait ce
+que c’était que la peur; c’était, de Coritibani à Lages, vingt lieues
+à faire dans des bois impénétrables, seule, sans aliments; comment y
+parvint-elle? Dieu le sait.
+
+Le peu d’habitants de cette partie de la province qu’elle pouvait
+rencontrer, était hostile aux républicains, et aussitôt qu’ils
+connurent notre défaite, ils s’armèrent et dressèrent des embuscades
+sur plusieurs points, et particulièrement dans les picadas que devaient
+suivre les fugitifs dans la direction de Coritibani à Lages.
+
+Dans les _cabecaes_, c’est-à-dire dans les parties presque
+impraticables de ces sentiers, il se fit un affreux carnage de nos
+malheureux compagnons. Anita traversa de nuit ces pas dangereux, et,
+soit sa bonne étoile, soit l’admirable résolution avec laquelle elle
+les franchit, son aspect fit toujours fuir les assassins, qui fuirent,
+disaient-ils, poursuivis par un être mystérieux!
+
+En effet, c’était chose étrange à voir, que cette vaillante montée sur
+un ardent coursier demandé et obtenu dans une maison où elle avait
+reçu l’hospitalité, et cela, pendant une nuit de tempête, se ruant
+au galop à travers les rochers, à la lueur des éclairs et aux bruits
+de la foudre; car telle fut réellement cette nuit de malheur. Quatre
+cavaliers, placés au passage du fleuve Canoas, s’enfuirent à l’aspect
+de cette vision, se précipitant derrière les buissons de la rive;
+pendant ce temps, Anita arrivait elle-même sur le bord du torrent; le
+torrent, gonflé par les pluies, doublé par les ruisseaux descendus
+des montagnes, était devenu un fleuve; et cependant elle le traversait,
+ce fleuve furieux, non plus comme elle avait fait quelques jours
+auparavant dans une bonne barque, mais à la nage, mais cramponnée à la
+crinière de son cheval, que sa voix encourageait.
+
+Le flot se précipitait en grondant, non pas dans un étroit espace,
+mais sur une étendue de cinq cents pas. Eh bien, saine et sauve elle
+atteignit l’autre rive.
+
+Une tasse de café, avalé à la hâte à Lages, fut tout ce que prit
+l’intrépide voyageuse, pendant l’espace de quatre jours qu’elle mit à
+rejoindre à Vaccaria, le corps du colonel Aranha.
+
+Là, nous nous retrouvâmes, Anita et moi, après une séparation de huit
+jours, et nous étant crus morts tous les deux.
+
+On juge quelle joie fut la nôtre.
+
+Eh bien, une plus grande joie encore m’attendait le jour où mon
+Anita, sur la péninsule qui ferme la lagune de Los Patos du côté de
+l’Atlantique, mit au jour, dans un rancho où elle avait reçu la plus
+généreuse hospitalité, notre bien-aimé Menotti.
+
+L’enfant vint au monde avec une cicatrice à la tête; cette cicatrice
+lui venait de la chute de cheval qu’avait faite sa mère. Et qu’ici,
+encore une fois, je renouvelle tous mes remercîments aux excellentes
+gens qui nous avaient donné l’hospitalité; je leur garde, qu’ils le
+croient bien, une éternelle reconnaissance. Dans le camp, où nous
+manquions des choses les plus nécessaires, et où je n’eusse certes
+pas trouvé un mouchoir à donner à la pauvre accouchée, elle n’eût pu
+triompher à ce moment suprême, où la femme a besoin de tant de forces
+et de tant soins.
+
+Je me décidai néanmoins, pour aider mes pauvres chéris, car bien des
+choses manquaient, à faire un petit voyage à la Settembrina pour y
+acheter quelques vêtements. J’avais là de bons amis, et parmi eux
+un excellent nommé Blingini; je me mis donc en voyage à travers les
+campagnes inondées, et où j’avais de l’eau jusqu’au ventre de mon
+cheval; je passai au milieu d’un champ autrefois cultivé, nommé
+_Rossa-Velha_, où je rencontrai le capitaine de lanciers Massimo,
+lequel me reçut en bon compagnon; il était dans cet excellent hivernage
+préposé à la garde des chevaux.
+
+J’arrivai là, le soir, avec une pluie torrentielle; et le second jour
+n’étant pas meilleur, le bon capitaine fit tout ce qu’il put pour me
+retenir.
+
+Mais l’objet pour lequel j’étais parti me tenait trop au cur, pour
+m’arrêter en chemin, et, malgré les observations de ce bon ami, je me
+remis en chemin, par ces plaines qui ressemblaient à un vaste lac. A la
+distance de quelques milles, j’entendis une vive fusillade du côté que
+je venais de quitter; il me vint quelques soupçons pleins d’angoisse,
+mais je ne pouvais revenir sur mes pas.
+
+J’arrivai donc à la Settembrina, où j’achetai les quelques effets dont
+j’avais besoin; après quoi, toujours inquiet de cette fusillade, je me
+remis en route pour Saint-Simon; en repassant à la Rossa-Velha, je sus
+la cause du bruit que j’avais entendu, et le triste événement arrivé le
+jour même de mon départ.
+
+Morinque,--le même qui m’avait surpris à Camacua, et que mes quatorze
+hommes et moi avions forcé de battre en retraite, avec un bras
+cassé,--Morinque avait surpris le capitaine Massimo, tous ses gens et
+tous ses quadrupèdes, la majeure partie des chevaux; les meilleurs
+avaient été embarqués, les autres tués. Morinque avait exécuté cette
+surprise avec des navires de guerre et de l’infanterie; après quoi,
+ayant rembarqué ses fantassins, il s’était, avec sa cavalerie, dirigé
+sur Rio-Grande du Nord, en épouvantant sur sa route tous les petits
+partis républicains qui, se croyant en sûreté, s’étaient éparpillés
+sur le territoire; parmi eux se trouvaient mes quelques marins, qui
+furent forcés de se réfugier dans la forêt.
+
+Mon premier cri, on le comprend bien, fut: «Anita! Qu’est devenue
+Anita?»
+
+Anita, le douzième jour après ses couches, par une effroyable tempête,
+était montée à cheval, à moitié nue, et son pauvre enfant en travers de
+sa selle, avait été obligée de se réfugier dans la forêt.
+
+Je ne retrouvai donc au rancho, ni Anita, ni les bonnes gens qui
+lui avaient donné l’hospitalité; mais je les rejoignis à la lisière
+d’un bois où ils se tenaient, ne sachant pas exactement où en était
+l’ennemi, et s’ils avaient encore quelque chose à craindre.
+
+Nous retournâmes à Saint-Simon, et nous y restâmes quelque temps
+encore; de là nous changeâmes notre camp, et l’établîmes sur la rive
+gauche du Capivari, c’est-à-dire sur le même fleuve où, une année
+auparavant, nous travaillions à transporter en chars nos bâtiments pour
+l’expédition de Sainte-Catherine, expédition qui nous avait si mal
+réussi.
+
+Hélas! là, mon cur avait battu, gonflé d’espérances qui s’étaient
+tristement évanouies.
+
+Le Capivari se forme de différents ruisseaux échappés des lacs nombreux
+qui garnissent la partie septentrionale de la province de Rio-Grande,
+sur les côtes de la mer et sur le versant oriental de la chaîne
+de l’Espinano, il prend son nom de la _capinara_, espèce de roseaux
+très-communs dans l’Amérique méridionale, et qui dans les colonies se
+nomment _capineios_.
+
+De Capivari et de Sangrador do Abreu, canal qui sert de communication
+entre un marais et un lac où nous avions réuni quelques canots avec
+des peines inouïes, nous fîmes quelques voyages à la côte occidentale
+du lac, établissant des communications entre les deux rives, et
+transportant _della gente_[10].
+
+ [10] Qu’on nous permette de nous servir de l’expression italienne,
+ qui n’a pas d’équivalent en français; _della gente_ veut tout dire:
+ des hommes, des femmes, des enfants, des voyageurs, des négociants,
+ des flâneurs, etc., etc.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+LEVÉE DU SIÉGE--ROSSETTI
+
+
+Cependant la situation de l’armée républicaine empirait de jour en
+jour; ses besoins devenaient plus grands, ses ressources moindres;
+les deux combats de Taquari et de San Jose du Nord, avaient décimé
+l’infanterie, qui, quoique peu nombreuse, était le nerf des opérations
+du siége. Les suprêmes besoins engendrèrent la désertion; les
+populations, comme il arrive dans ces guerres par trop prolongées, se
+lassèrent; la maladie de l’indifférence, la pire de toutes, les prit,
+et de chaque côté on sentit que le moment était venu d’en finir.
+
+Dans cet état de choses, les impériaux firent des propositions
+d’accommodement, qui, bien qu’avantageuses relativement pour
+les républicains, furent refusées par eux: ce refus augmenta le
+mécontentement dans la partie la plus malheureuse, et par conséquent
+la plus fatiguée de l’armée et du peuple; enfin on décida que le siége
+serait abandonné et que l’on se retirerait.
+
+La division Canavarro, dont faisaient partie les marins, fut désignée
+pour commencer le mouvement, et ouvrir les passages de la serra,
+occupés par le général Labattue, Français au service de l’empereur.
+Bento Gonzalès, avec le reste de l’armée, marcherait à la queue et
+formerait l’arrière-garde.
+
+La garnison républicaine de Settembrina devait le suivre et marcher
+la dernière; mais elle ne put exécuter ce mouvement; surprise par le
+fameux Morinque, la ville fut emportée.
+
+Là fut tué mon cher Rossetti.
+
+Tombé de cheval après avoir fait des prodiges de valeur, blessé
+dangereusement, sommé de se rendre, il aima mieux se faire tuer que de
+donner son épée.
+
+Encore une âpre blessure pour mon cur. On m’a entendu parler plus
+d’une fois de Rossetti, on sait combien je l’aimais; qu’on me permette
+donc, si insuffisante que soit ma plume, de dire à l’Italie ce que tant
+de fois je lui ai dit déjà:
+
+O Italie, ma mère, nous venons de perdre, moi un de mes frères les plus
+chers; et toi, un de tes fils les plus généreux!
+
+Celui-là était enfant de Gênes. Il avait, par des parents qui
+connaissaient peu son caractère, été destiné à l’Église; c’était un
+des plus ardents patriotes italiens que j’aie jamais connus. Enclin à
+la vie aventureuse, et ne pouvant respirer en Italie, il partit pour
+Rio de Janeiro, où tantôt il fit du commerce et tantôt du courtage;
+mais Rossetti n’était pas né pour être négociant, c’était une plante
+exotique poussant mal sur la terre de l’agio et du calcul; ce n’est
+pas que Rossetti ne fût d’une intelligence fine et d’une nature apte à
+s’enrichir de toutes les connaissances; certes, en toutes choses, il
+pouvait aspirer au premier rang; mais Rossetti était le plus Italien de
+tous les Italiens, c’est-à-dire le plus généreux et le plus prodigue
+des hommes.--Or, avec de tels vices commerciaux, on ne fait pas
+fortune, mais on marche à pas de géant vers la ruine.
+
+Il en fut ainsi de Rossetti.
+
+Bon avec tous, sa maison était la maison de tous, particulièrement des
+Italiens malheureux. Il n’attendait pas que les proscrits vinssent
+le trouver, il allait au-devant d’eux; aussi fut-il bientôt à bout
+de ressources. Malheureux lui-même, ce cur d’ange ne pouvait voir
+souffrir un Italien; s’il ne pouvait l’aider de sa bourse, il le
+faisait attendre dans sa pauvre cabane, courait les rues de la ville,
+et ne rentrait chez lui que rapportant du secours pour celui ou pour
+ceux qui attendaient; il est vrai que sa bonté, sa franchise, sa
+loyauté, l’avaient fait l’ami de tout le monde, et que, dans ses
+pieux embarras, tout le monde l’aidait avec plaisir.
+
+La bataille de Tarifa eut lieu, les républicains y furent battus
+par les impériaux; Bento Gonzalès et les principaux chefs, faits
+prisonniers: ils furent conduits à Rio de Janeiro. Parmi eux était
+notre capitaine Zambecarri, et nous le connûmes, comme je l’ai raconté,
+dans les prisons de Santa Cruz. On parla de faire la course, de nous
+délivrer des lettres de marque; dès lors, Rossetti et moi n’eûmes plus
+de tranquillité que nous ne fussions lancés sur l’immensité de l’Océan,
+avec la bannière républicaine. Rossetti se chargea de tout, et parvint
+au but que nous nous proposions.
+
+On sait le reste, puisque, à partir de ce moment-là, on ne nous a pas
+perdus de vue.
+
+Hélas! il n’y a pas un coin de terre où ne dorment les os d’un
+Italien généreux; c’est pourquoi l’Italie ne devrait pas se réjouir,
+mais au contraire se couvrir de deuil. O pauvre Italie, tu sentiras
+véritablement leur absence, le jour où tu tenteras d’arracher ton
+cadavre aux corbeaux qui le dévorent.
+
+
+
+
+XXXV
+
+LA PICADA DAS ANTAS
+
+
+Cette retraite, entreprise dans la saison d’hiver, au milieu d’un pays
+montagneux et par une pluie incessante, fut la plus terrible et la plus
+désastreuse que j’aie jamais vue.
+
+Nous emmenions avec nous, pour toutes provisions, quelques vaches en
+laisse, sachant d’avance que nous ne trouverions aucun animal bon pour
+notre nourriture sur la route que nous allions parcourir.
+
+Tout en battant en retraite nous-mêmes, nous poursuivions la division
+du général Labattue, mais sans la pouvoir jamais rejoindre. Seuls les
+Selvagiens[11], manifestant leurs sympathies pour nous, attaquèrent son
+avant-garde. Nous vîmes de près ces hommes de la nature, et ils ne nous
+furent pas hostiles.
+
+ [11] Habitants de la forêt.
+
+Anita, pendant cette retraite de trois mois, souffrit tout ce que l’on
+peut humainement souffrir sans rendre l’âme. Ah! tout! elle supporta
+tout avec un stoïcisme et un courage inexprimables.
+
+Il faut avoir quelque connaissance des forêts de cette partie du
+Brésil, pour se faire une idée des privations endurées par une
+troupe sans moyens de transport, n’ayant pour toute ressource
+d’approvisionnement que le lasso, arme très-utile dans les plaines
+couvertes de bestiaux ou de gros gibier, mais parfaitement inutile dans
+ces épaisses forêts, repaires des tigres et des lions.
+
+Pour comble de malheur, les fleuves, très-rapprochés dans ces forêts
+vierges, grossissaient outre mesure. Cette effroyable pluie qui nous
+poursuivait ne cessant de tomber, il en résultait que souvent une
+partie de nos troupes se trouvait emprisonnée entre deux cours d’eau,
+et restait là privée de toute nourriture. Alors, la faim faisant son
+uvre, parmi les femmes et les enfants surtout, c’était un carnage plus
+lamentable que celui qu’eussent pu faire les balles et les boulets.
+
+Notre pauvre infanterie était en proie à des souffrances et à des
+privations que l’on ne saurait dire, car elle n’avait pas même, comme
+la cavalerie, la ressource de manger ses chevaux. Peu de femmes et
+encore moins d’enfants sortirent de la forêt. Le peu qui échappa fut
+sauvé par les cavaliers qui, ayant eu le bonheur de conserver leurs
+chevaux, avaient pitié des pauvres petites créatures abandonnées par
+leurs mères mortes ou mourant de faim, de froid et de fatigue.
+
+Anita frissonnait à l’idée de perdre notre Menotti, que nous ne
+sauvâmes, au reste, que par miracle. Aux endroits les plus dangereux
+de la route et au passage des fleuves, je portais le pauvre enfant,
+âgé de trois mois, suspendu à mon cou dans un mouchoir; et, de cette
+façon, je pouvais le réchauffer avec mon haleine. D’une douzaine
+d’animaux, tant de chevaux que de mules, qui étaient entrés avec moi
+dans la forêt, tant pour mon service que pour celui de mon équipage,
+j’étais resté seulement avec deux mules et deux chevaux; le reste était
+tombé mourant de faim ou écrasé de fatigue. Pour comble de malheur, les
+guides avaient perdu le chemin, et ce fut la principale cause de nos
+souffrances dans cette terrible forêt _das Antas_[12].
+
+ [12] L’anta est un animal de la stature d’un âne, parfaitement
+ inoffensif, dont la chair est exquise. On fait avec son cuir
+ différents travaux fort élégants. Je ne l’ai jamais vu.
+
+ (_Note de l’Auteur._)
+
+Plus nous allions, moins nous voyions arriver la fin de cette picada
+maudite; je restai en arrière avec deux mules horriblement fatiguées,
+et que j’espérais png 224> sauver, en les faisant avancer pas à pas,
+et en les nourrissant avec des feuilles de taquara, roseaux auxquels le
+Taquari a emprunté son nom. Pendant ce temps, j’envoyai Anita en avant,
+avec un domestique et l’enfant, afin qu’ils cherchassent l’issue de
+cette interminable forêt, et tâchassent de trouver quelque nourriture.
+
+Les deux chevaux que j’avais laissés à Anita, montés alternativement
+par la courageuse femme, nous sauvèrent tous. Elle trouva enfin le bout
+de la forêt, et, au bout de la forêt, un piquet de mes braves soldats,
+avec un feu allumé, ce qui n’était point commun par une pareille pluie.
+
+Mes compagnons, qui, par bonheur, avaient conservé quelques vêtements
+de laine, en enveloppèrent l’enfant, le réchauffèrent et le ramenèrent
+à la vie, quand la pauvre mère commençait déjà à désespérer de lui. Ce
+ne fut pas tout: ces excellentes gens se mirent alors à chercher avec
+une tendre sollicitude quelques aliments qu’ils n’eussent pas cherchés
+pour eux, mais qu’ils cherchèrent pour l’amour de moi, et avec lesquels
+ils réconfortèrent un peu la mère et l’enfant.
+
+Celui qui leur porta les premiers et les plus efficaces secours
+s’appelait Manzio; que son nom soit béni!
+
+J’avais pris une peine inutile pour sauver mes deux chevaux; je finis
+par être forcé d’abandonner les deux pauvres bêtes, poussives et
+fourbues, et, fort détérioré moi-même, je fis à travers la forêt le
+reste du chemin à pied.
+
+Le même jour, je retrouvai ma femme et mon enfant, et sus tout ce que
+mes compagnons avaient fait pour eux.
+
+Neuf jours après son entrée dans la forêt, à peine la queue de notre
+division en sortait-elle. Peu d’officiers avaient réussi à sauver
+leurs chevaux. L’ennemi qui nous précédait avait, en fuyant devant
+nous, laissé deux pièces de canon dans la picada; mais à peine les
+regardâmes-nous en passant. Les moyens de transport manquaient, et sans
+doute sont-elles encore à la même place où je les vis en passant.
+
+Les tempêtes semblaient circonscrites dans la forêt. A peine en
+fûmes-nous sortis, qu’en approchant de Cima-da-Serra et de Vaccaria,
+nous trouvâmes le beau temps, et quelques bufs qui nous tombèrent sous
+la main et nous indemnisèrent de notre long jeûne, nous firent oublier
+la fatigue, la faim et la pluie.
+
+Nous restâmes dans le département de Vaccaria quelques jours à attendre
+la division de Bento Gonzales, qui nous rejoignit en désordre et
+diminuée d’un tiers.
+
+C’est que l’infatigable Morinque, informé de la retraite de cette
+division, s’était mis à la poursuite de son arrière-garde, la
+poursuivant sans relâche, l’attaquant en toute occasion, s’alliant
+pour cette uvre de destruction aux montagnards, toujours hostiles aux
+républicains. Tout cela donna à Labattue le temps de faire sa retraite,
+puis sa jonction avec l’armée impériale; mais, lors de cette jonction,
+à peine avait-il quelques centaines d’hommes à sa suite: les mêmes
+inconvénients qui avaient existé pour nous avaient existé pour lui.
+L’ennemi eut, en outre, à surmonter un obstacle imprévu, et que je note
+à cause de son étrangeté.
+
+Le général Labattue, devant traverser dans son chemin deux bois appelés
+_di Mattos_, y trouva quelques-unes de ces tribus indigènes connues
+sous le nom de _Bugrès_, lesquelles sont des plus sauvages que l’on
+connaisse au Brésil. Ces tribus, sachant le passage des impériaux,
+les assaillirent dans trois ou quatre embuscades, et leur firent
+tout le mal qu’ils purent. Quant à nous, ils ne nous inquiétèrent
+aucunement, et quoiqu’il y eût sur le chemin beaucoup de ces trappes
+que les Indiens tendent sous les pas de leurs ennemis, au lieu
+d’être dissimulées sous du gazon ou des branches, toutes étaient
+découvertes, et, par conséquent, aucune n’était dangereuse.
+
+Pendant la courte halte que nous fîmes sur la lisière d’un de ces bois
+gigantesques, nous en vîmes sortir une femme qui, dans sa jeunesse,
+avait été enlevée par les sauvages, et qui avait profité de notre
+voisinage pour s’enfuir.
+
+La pauvre créature était dans un déplorable état.
+
+Comme nous n’avions plus aucun ennemi à fuir ni à poursuivre dans ces
+régions élevées, nous continuâmes notre marche, à courtes étapes,
+il est vrai, car nous manquions complétement de chevaux, et il nous
+fallait dompter des poulains, chemin faisant.
+
+Le corps des lanciers républicains étant resté complétement démonté,
+fut obligé de se refaire rien qu’avec des poulains.
+
+C’était, au reste, un splendide spectacle, toujours nouveau quoique
+quotidiennement répété, que celui de ces jeunes et robustes noirs, dont
+chacun méritait l’épithète de dompteur de chevaux, que Virgile donne
+à Pélops. Il fallait les voir sautant sur ces sauvages enfants des
+steppes, ignorants du mors, de la selle et de l’éperon, se cramponnant
+à leur crinière et tourbillonnant avec eux dans la plaine jusqu’à ce
+que, cédant à l’homme, le quadrupède s’avouât vaincu.
+
+Mais la lutte était longue; l’animal ne se rendait qu’après avoir
+épuisé tous ses efforts pour se débarrasser de son tyran; l’homme, de
+son côté, admirable d’adresse, de force et de courage, lié à tous ses
+mouvements, le serrant entre ses jambes comme entre des tenailles,
+bondissant avec lui, se roulant avec lui, se relevant avec lui, et ne
+se séparant de lui que lorsque, ruisselant de sueur, blanc d’écume,
+frémissant sur ses jarrets, le cheval était dompté.
+
+Trois jours suffisent à un bon dompteur de chevaux pour que l’animal le
+plus rebelle subisse le mors.
+
+Mais rarement les poulains sont-ils bien domptés par les soldats,
+surtout dans les marches, où trop d’occupations empêchent ces dompteurs
+de leur donner tous les soins nécessaires.
+
+Les _Mattos_ passés, nous traversâmes la province de Missiones, nous
+dirigeant sur Cruz-Alta, chef-lieu de cette petite province; puis, de
+Cruz-Alta, nous marchâmes sur Saint-Gabriel, où s’établit le quartier
+général, et où l’on bâtit des baraques pour le campement de l’armée.
+
+Six ans de cette vie d’aventures et de dangers ne m’avaient pas fatigué
+tant que j’étais resté seul; mais maintenant que j’avais une petite
+famille, cette séparation de toutes mes anciennes connaissances,
+cette ignorance de ce que, depuis tant d’années, étaient devenus mes
+parents, me firent naître le désir de me rapprocher d’un point où des
+nouvelles de mon père et de ma mère pussent me parvenir; j’avais pu
+un instant refouler dans mon cur toutes ces tendres affections, mais
+elles s’étaient amassées et demandaient à reprendre leur cours. Ajoutez
+à cela que je ne savais rien non plus de cette autre mère qu’on appelle
+l’Italie! La famille est puissante, mais la patrie est irrésistible.
+
+Je me décidai donc à regagner Montevideo, du moins temporairement, et
+je demandai mon congé au président, ainsi que la permission de me faire
+un petit troupeau de bufs, dont la vente pièce à pièce devait, tout le
+long de la route, subvenir à mes dépenses.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+CONDUCTEUR DE BŒUFS
+
+
+Me voilà donc _truppiere_, c’est-à-dire conducteur de bufs.
+
+En conséquence, dans une estancia appelée _del Corral de Pedras_,
+avec l’autorisation du ministre des finances, je parvins à réunir en
+une vingtaine de jours, et avec une indicible fatigue, environ neuf
+cents animaux; ces animaux étaient complétement sauvages. Une plus
+grande fatigue m’attendait encore pendant la route, où je rencontrai
+des obstacles presque insurmontables; le plus grand de tous, fut le
+Rio-Negro, où je faillis voir s’engloutir tout mon capital. Du passage
+du fleuve, de mon inexpérience dans mon nouveau métier, et surtout
+du brigandage de certains _capataz_ mercenaires loués par moi comme
+conducteurs, je sauvai à peu près cinq cents bêtes, qui, attendu la
+mauvaise nourriture, la longue route et la fatigue des passages, furent
+jugées incapables d’atteindre leur destination.
+
+Je résolus, en conséquence, de les tuer, de les écorcher et de vendre
+leurs peaux, opération après laquelle, dépenses prélevées, il me resta
+une centaine d’écus qui servirent à faire face aux premières nécessités
+de la famille.
+
+C’est ici que je dois consigner une rencontre qui me donna un de mes
+plus chers, de mes meilleurs et de mes plus tendres amis.
+
+Hélas! encore un qui est allé attendre dans un monde meilleur la
+délivrance de l’Italie.
+
+En m’approchant de Saint-Gabriel, dans la retraite que nous venions
+d’exécuter, j’avais entendu parler d’un officier italien d’un grand
+esprit, d’un grand cur, d’une grande instruction, qui, exilé comme
+carbonaro, s’était battu en France au 5 juin 1832, puis à Oporto,
+pendant le long siége qui avait valu à cette ville le nom d’imprenable,
+et qui enfin, forcé comme moi de quitter l’Europe, était venu mettre
+son courage et sa science au service des jeunes républiques de
+l’Amérique du Sud.
+
+On racontait de lui des traits de courage, de sang-froid et de force
+qui m’avaient fait répéter dix fois:
+
+--Quand je rencontrerai cet homme, il sera mon ami.
+
+Cet homme s’appelait Anzani.
+
+Un de ces traits, surtout, avait fait grand bruit.
+
+En arrivant en Amérique, Anzani s’était présenté, avec une lettre de
+recommandation, chez deux de nos compatriotes, MM. ***, négociants à
+Saint-Gabriel.
+
+Ces messieurs avaient fait de lui leur factotum.
+
+Anzani était tout à la fois chez eux le caissier, le teneur de livres,
+l’homme de confiance;--disons mieux que cela, Anzani était le bon génie
+de leur maison.
+
+Comme tous les gens forts et courageux, Anzani était calme et doux.
+
+La maison dont il était devenu le véritable directeur était une de ces
+maisons comme on en trouve seulement dans l’Amérique du Sud, et qui
+tiennent tout ce qu’il est possible d’imaginer, réunissant en un seul
+commerce à peu près tous les commerces connus.
+
+Or, la ville où résidaient nos deux compatriotes était, pour son
+malheur, voisine de la forêt qui servait de refuge à ces tribus
+d’Indiens Bugrès dont j’ai dit quelques mots dans le chapitre précédent.
+
+Un des chefs de ces Indiens s’était fait la terreur de cette petite
+ville, dans laquelle, deux fois par an, il descendait avec sa tribu,
+et qu’il rançonnait à son plaisir, sans que celle-ci osât faire
+résistance. Descendant d’abord avec deux ou trois cents hommes,
+puis avec cent, puis avec cinquante, selon qu’il avait vu la terreur
+croissante y établir son pouvoir, il avait fini par s’y sentir
+tellement le maître, qu’il y venait seul, et, tout seul qu’il était,
+y donnait ses ordres et y manifestait ses exigences comme s’il eût eu
+derrière lui sa tribu prête à mettre la ville à feu et à sang.
+
+Anzani avait fort entendu parler de ce matamore, et avait écouté tout
+ce qu’on en avait dit sans aucunement manifester son opinion sur
+l’audace du chef sauvage et sur la terreur qu’inspirait sa férocité.
+
+Cette terreur était si grande, que, lorsque ce cri retentissait: «Le
+chef _di Mattos_!» toutes les fenêtres se fermaient, toutes les portes
+se verrouillaient, comme si l’on eût crié au chien enragé.
+
+L’Indien était habitué à ces signes de terreur, qui flattaient son
+orgueil.--Il choisissait la porte qu’il lui plaisait de se faire
+ouvrir, y frappait, et la porte ouverte,--ce qui se faisait avec la
+célérité de l’effroi,--il pouvait dévaliser la maison tout entière sans
+que maîtres, voisins ou habitants, quels qu’ils fussent, songeassent à
+inquiéter sa retraite.
+
+Or, depuis deux mois, Anzani dirigeait la maison de commerce dans
+les plus grands comme dans les plus petits détails, à la grande
+satisfaction de ses deux patrons, lorsque ce cri terrible retentit:
+
+--Le chef _di Mattos_!
+
+Comme d’habitude, portes et volets se fermèrent précipitamment.
+
+Anzani était seul à la maison, occupé à relever les comptes de la
+semaine. Il ne jugea point que la bruyante annonce que l’on venait de
+faire valût la peine de se déranger, et resta en conséquence derrière
+son comptoir, porte et fenêtres ouvertes.
+
+L’Indien s’arrêta étonné devant cette maison qui, au milieu du
+bouleversement général que causait sa présence, paraissait indifférente
+à sa venue.
+
+Il entra et vit, de l’autre côté du comptoir, un homme au visage
+placide qui faisait ses comptes.
+
+Il s’arrêta en face de lui, les bras croisés et le regardant avec
+étonnement.
+
+Anzani leva la tête.
+
+Anzani était la politesse même.
+
+--Que voulez-vous, mon ami? demanda-t-il à l’Indien.
+
+--Comment! ce que je veux? demanda celui-ci.
+
+--Sans doute, fit Anzani, lorsqu’on entre dans un magasin, c’est qu’on
+désire acheter quelque chose.
+
+L’Indien éclata de rire.
+
+--Tu ne me connais donc pas? demanda-t-il à Anzani.
+
+--Comment veux-tu que je te connaisse? C’est la première fois que je te
+vois.
+
+--Je suis le chef di Mattos, répliqua l’Indien en décroisant ses bras,
+et en montrant à sa ceinture un arsenal composé de quatre pistolets et
+d’un poignard.
+
+--Eh bien, chef di Mattos, que veux-tu? demanda Anzani.
+
+--Je veux à boire, répondit celui-ci.
+
+--Et que veux-tu à boire?
+
+--Un verre d’_aguardiente_.
+
+--Rien de plus facile; paye d’abord, et je te servirai ton verre après.
+
+L’Indien se mit à rire une seconde fois.
+
+Anzani fronça légèrement le sourcil.
+
+--Voilà, dit-il, la seconde fois qu’au lieu de me répondre, tu me ris
+au nez. Je ne trouve pas cela poli. Je te préviens donc que, si cela
+t’arrive une troisième fois, je te mets à la porte.
+
+Anzani avait prononcé ces mots avec un accent de fermeté qui, à tout
+autre qu’un Indien, eût donné la mesure de l’homme auquel il avait
+affaire.
+
+Peut-être le sauvage comprit-il, mais il eut l’air de ne pas
+comprendre.
+
+--Je t’ai dit de me donner un verre d’aguardiente, répéta-t-il en
+frappant du poing sur le comptoir.
+
+--Et moi, je t’ai dit de payer d’abord, répéta Anzani, ou sinon que tu
+n’aurais rien.
+
+L’Indien lança un regard de colère à Anzani, mais le regard d’Anzani
+rencontra le sien;--l’éclair avait croisé l’éclair.
+
+Anzani avait l’habitude de dire:
+
+--Il n’y a de force réelle que la force morale. Regardez hardiment,
+fixement et obstinément l’homme qui vous regarde;--s’il baisse les
+yeux, vous êtes son maître;--mais ne baissez pas les yeux, car alors
+c’est lui qui sera le vôtre.
+
+Le regard d’Anzani avait une irrésistible puissance. Ce fut l’Indien
+qui baissa les yeux.
+
+Il sentit son infériorité; et, furieux de cette domination inconnue, il
+voulut se donner du cur en buvant.
+
+--C’est bien, dit-il, voilà une demi-piastre, sers-moi.
+
+--C’est mon état de servir les gens qui me payent, dit tranquillement
+Anzani.
+
+Et il servit à l’Indien un verre d’eau-de-vie.
+
+L’Indien l’avala.
+
+--Un autre, dit-il. Anzani lui en servit un autre.
+
+L’Indien l’avala comme le premier.
+
+--Un autre, dit-il encore.
+
+Tant qu’il y eut de l’argent pour couvrir les libations de l’Indien,
+Anzani ne fit aucune observation; mais, lorsque le buveur eut ingurgité
+de l’eau-de-vie pour une valeur égale à celle de sa pièce, il s’arrêta.
+
+--Eh bien? demanda l’Indien.
+
+Anzani lui fit son compte.
+
+--Après? insista le sauvage.
+
+--Après?... Pas d’argent, pas d’eau-de-vie, reprit Anzani.
+
+L’Indien avait calculé juste. Les cinq ou six verres d’eau-de-vie qu’il
+avait bus lui avaient rendu le courage que lui avait fait perdre le
+regard léonin d’Anzani.
+
+--De l’aguardiente! dit-il portant la main à l’un de ses pistolets; de
+l’aguardiente, ou je te tue!...
+
+Anzani, qui se doutait que la chose finirait par là, se tenait prêt.
+C’était un homme de cinq pieds neuf pouces, d’une force prodigieuse,
+d’une adresse admirable. Il appuya sa main droite sur le comptoir,
+sauta de l’autre côté, et se laissa tomber de tout son poids sur
+l’Indien, saisissant, avant qu’il eût eu le temps d’armer son
+pistolet, le poignet droit de son adversaire avec sa main gauche.
+
+L’Indien ne put soutenir le choc. Il tomba à la renverse; Anzani tomba
+sur lui, et lui appuya le genou sur la poitrine.
+
+Alors, maintenant avec sa main gauche la main droite de l’Indien dans
+une ligne qui rendait son arme inoffensive, de l’autre main, Anzani
+lui enleva de la ceinture pistolets et poignard, qu’il éparpilla dans
+le magasin; puis il lui arracha le pistolet de la main, le prit par le
+canon, et, à grands coups de crosse, lui écrasa la figure; enfin, quand
+il crut que l’Indien, pour nous servir des termes de l’art, en avait
+assez, il se releva, et, le poussant à grands coups de pied du côté de
+la porte, il le roula jusqu’au ruisseau, au beau milieu duquel il le
+laissa.
+
+L’Indien, en effet, en avait assez.
+
+Il se sauva comme il put, et ne reparut jamais à Saint-Gabriel.
+
+Anzani avait fait, sous un autre nom que le sien,--sous le nom de
+Ferrari,--la guerre de Portugal. Sous ce nom, il s’était admirablement
+conduit; sous ce nom, il avait conquis le grade de capitaine; sous ce
+nom, il avait reçu deux blessures graves, l’une à la tête, l’autre à
+la poitrine. Si graves, qu’au bout de seize ans, il mourut de l’une
+d’elles.
+
+La blessure de la tête était un coup de sabre qui lui avait ouvert le
+crâne.
+
+Celle de la poitrine était une balle qui s’était arrêtée dans le
+poumon, et qui, plus tard, détermina une phthisie pulmonaire.
+
+Lorsqu’on parlait à Anzani des merveilles de courage qu’il avait
+accomplies sous le nom de Ferrari, il souriait et soutenait que ce
+Ferrari et lui étaient deux hommes différents.
+
+Par malheur, pauvre Anzani, il ne pouvait, en même temps qu’il mettait
+ses exploits sur le compte de l’être imaginaire qu’il avait créé, lui
+renvoyer ses blessures.
+
+C’était là l’homme dont on m’avait parlé; c’était là l’homme que je
+désirais connaître, et dont je voulais faire mon ami.
+
+A Saint-Gabriel, j’appris qu’il était, pour affaires, allé à une
+soixantaine de milles. Je me renseignai, et je montai à cheval pour
+aller à sa rencontre.
+
+En route, sur la rive d’un petit ruisseau, je trouvai un homme, la
+poitrine nue et lavant sa chemise;--je compris que c’était cet homme-là
+que je cherchais.
+
+J’allai à lui, je lui tendis la main, je me nommai. A partir de ce
+moment, nous fûmes frères.
+
+Il n’était plus alors dans sa maison de commerce; mais, comme moi, il
+était entré au service de la république de Rio-Grande. Il commandait
+l’infanterie de la division Juan Antonio, un des chefs républicains
+les plus renommés. Comme moi, au reste, il quittait le service, se
+dirigeant _al salto_.
+
+Après un jour passé ensemble, nous nous donnâmes nos adresses
+respectives, et il fut convenu que nous ne ferions rien d’important
+sans nous prévenir l’un l’autre.
+
+Qu’on me permette un détail qui fera connaître notre misère et notre
+fraternité.
+
+Anzani n’avait qu’une chemise, mais il avait deux pantalons.
+
+J’étais aussi pauvre que lui en fait de chemises, tandis qu’il était
+d’un pantalon plus riche que moi.
+
+Nous couchâmes sous le même toit, mais Anzani partit avant le jour et
+sans me réveiller.
+
+En me réveillant, je trouvai sur mon lit le meilleur de ses deux
+pantalons.
+
+J’avais vu à peine Anzani, mais Anzani était un homme qu’on jugeait à
+première vue; aussi, lorsque je pris du service près de la république
+de Montevideo, et que je fus chargé d’organiser la légion italienne,
+mon premier soin fut d’écrire à Anzani de venir partager ce travail
+avec moi.
+
+Il vint, et nous ne nous quittâmes plus jusqu’au jour où, touchant la
+terre d’Italie, il mourut entre mes bras.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+PROFESSEUR DE MATHÉMATIQUES ET COURTIER DE COMMERCE
+
+
+Je descendis à Montevideo dans la maison d’un de mes amis, nommé
+Napoléon Castellini. A sa gentillesse et à celle de sa femme je
+dois beaucoup trop pour m’acquitter jamais autrement que par la
+reconnaissance que je leur ai vouée, et cela comme à mes autres bien
+chers G.-B. Cuneo,--cet ami de toute ma vie,--les frères Antonini et
+Giovanni Risso.
+
+Les quelques écus provenant de la vente de mes peaux de buf dépensés,
+pour ne pas demeurer avec ma femme et mon enfant à la charge de mes
+amis, j’entrepris deux industries qui, je dois l’avouer, à elles deux
+et cumulées, suffisaient à peine à mes besoins.
+
+La première était celle de courtier en marchandises; je portais des
+échantillons de toute espèce sur moi. Je tenais tout, depuis la pâte
+d’Italie jusqu’aux étoffes de Rouen.
+
+La seconde était celle de professeur de mathématiques dans la maison
+de l’estimable M. Paolo Semidei.
+
+Ce genre de vie dura jusqu’à mon entrée dans la légion orientale.
+
+La question de Rio-Grande commençait à s’établir et à s’arranger. Je
+n’avais plus rien à voir de ce côté. La république Orientale,--c’était
+ainsi que se nommait la république de Montevideo,--me sachant libre,
+ne tarda point à m’offrir une compensation plus en harmonie avec mes
+moyens, et surtout avec mon caractère, que celles de professeur de
+mathématiques et de colporteur d’échantillons.
+
+On m’offrit et j’acceptai le commandement de la corvette _la
+Constitution_.
+
+L’escadre orientale se trouvait sous les ordres du colonel Cosse; celle
+de Buenos-Ayres aux ordres du général Brown.
+
+Plusieurs rencontres et plusieurs combats avaient eu lieu entre les
+deux escadres, mais ils n’avaient eu que de médiocres résultats.
+
+Vers le même temps, un certain Vidal, de triste mémoire, fut chargé du
+ministère général de la République.
+
+Un des premiers et des plus déplorables actes de cet homme fut de se
+débarrasser de l’escadre, qu’il disait trop onéreuse à l’État. Cette
+escadre, qui avait coûté d’immenses sommes à la République, et qui
+entretenue, comme la chose était facile alors, pouvait constituer une
+prééminence marquée sur la Plata, fut complétement détruite, et l’on en
+dilapida le matériel.
+
+Je fus destiné à une expédition du résultat de laquelle devaient naître
+bien des événements.
+
+On m’envoya à Corrientes, avec le brigantin de dix-huit canons _le
+Pereyra_. Il avait, outre ces dix-huit pièces d’artillerie, deux canons
+à pivot.
+
+De conserve avec moi devait naviguer la goëlette _Procida_.
+
+Corrientes combattait alors contre Rosas, et je devais l’aider dans
+ses mouvements contre les forces du dictateur. Peut-être l’expédition
+avait-elle un autre but, mais c’était le secret de M. le ministre
+général.
+
+ * * *
+
+Que l’on permette à celui qui publie ces Mémoires de donner aux
+lecteurs, sur l’état de la république de Montevideo en 1841, quelques
+explications que le général Garibaldi n’a pas cru devoir donner dans un
+journal écrit au jour le jour.
+
+Ces explications seront d’autant plus exactes, qu’elles ont été
+dictées à celui qui les publie aujourd’hui, en 1849, par un homme qui a
+joué un grand rôle dans les événements de la république Orientale: par
+le général Pacheco y Obes, l’un de nos meilleurs amis.
+
+Puis, soyez tranquilles, chers lecteurs, nous rendrons immédiatement la
+plume à cet autre ami, non moins bon, ayant nom Joseph Garibaldi.
+
+Car, vous voyez que comme César, ce premier émancipateur de l’Italie,
+il manie la plume non moins bien que l’épée.
+
+
+
+
+MONTEVIDEO
+
+
+Lorsque le voyageur arrive d’Europe sur un des vaisseaux que les
+premiers habitants du pays prirent pour des maisons volantes, ce qu’il
+aperçoit d’abord, lorsque le matelot en vigie a crié: «Terre!» ce sont
+deux montagnes:
+
+Une montagne de briques, qui est la cathédrale, l’église mère, la
+_Matriz_, comme on dit là-bas.
+
+Puis une montagne de granit, marbrée de quelque verdure, et surmontée
+d’un fanal.
+
+Celle-là s’appelle le _Cerro_.
+
+Au fur et à mesure qu’il approche des tours de la cathédrale, dont les
+dômes de porcelaine scintillent au soleil, le voyageur distingue les
+_miradores_ sans nombre et aux formes variées qui surmontent presque
+toutes les maisons; puis ces maisons elles-mêmes, rouges ou blanches,
+avec leurs terrasses, fraîches stations du soir; puis, au pied du
+_Cerro_, les _Saladoras_, vaste édifice où l’on sale les viandes; puis,
+enfin, au fond de la baie, bordant la mer, les charmantes _quintas_,
+délices et orgueil des habitants, et qui font que, les jours de fête,
+on n’entend que ces mots courant par les rues:
+
+--Allons dans le _Miguelète_;--allons dans la _Aguada_;--allons dans
+l’_Arroyo-Seco_.
+
+Alors, si vous jetez l’ancre entre le Cerro et la ville dominée, de
+quelque point que vous la regardiez, par la gigantesque cathédrale; si
+la yole vous emporte rapidement vers la plage sous les efforts de ses
+six rameurs; si, le jour, vous voyez sur la route de ces belles quintas
+des groupes de femmes en amazone, des cavaliers en habit de cheval; si,
+le soir, à travers les fenêtres ouvertes, et versant dans la rue des
+torrents de lumière et d’harmonie, vous entendez les chants du piano
+ou les plaintes de la harpe, les trilles petillantes des quadrilles ou
+les notes plaintives de la romance, c’est que vous êtes à Montevideo,
+la vice-reine de ce fleuve d’argent dont Buenos-Ayres prétend être
+la reine, et qui se jette dans l’Atlantique par une embouchure de
+quatre-vingts lieues.
+
+Ce fut Juan-Dias de Solis qui, le premier, vers le commencement de
+1516, découvrit la côte et la rivière de la Plata. La première chose
+qu’aperçut la sentinelle en vigie fut le Cerro. Pleine de joie alors,
+elle s’écria en langue latine:
+
+--_Montem video!_
+
+De là le nom de la ville dont nous allons rapidement esquisser
+l’histoire.
+
+Solis, déjà fier d’avoir découvert, un an auparavant, Rio de Janeiro,
+ne jouit pas longtemps de sa nouvelle découverte.
+
+Ayant lancé dans la baie deux de ses navires, et ayant remonté la Plata
+avec le troisième, il céda aux signes d’amitié que lui firent les
+Indiens, tomba dans une embuscade et fut tué, rôti et mangé sur les
+bords d’un ruisseau qui, en mémoire de ce terrible événement, porte
+encore aujourd’hui le nom de _Arroyo de Solis_.
+
+Cette horde d’Indiens anthropophages, très-braves du reste, appartenait
+à la tribu primitive des Charruas; elle était maîtresse du pays, comme
+à l’extrémité opposée du grand continent, les Hurons et les Sioux.
+
+Aussi résista-t-elle aux Espagnols, qui furent forcés de bâtir
+Montevideo au milieu des combats de tous les jours, et surtout
+d’attaques de toutes les nuits: si bien que, grâce à cette résistance,
+Montevideo, quoique découverte, comme nous l’avons dit, en 1516, compte
+à peine cent ans de fondation.
+
+Enfin, vers la fin du dernier siècle, un homme fit aux maîtres
+primitifs de la côte une guerre d’extermination, dans laquelle ils
+furent anéantis. Trois derniers combats--pendant lesquels, comme les
+anciens Teutons, ils placèrent au milieu d’eux femmes et enfants, et
+tombèrent sans reculer d’un pas--virent disparaître leurs derniers
+restes; et, monuments de cette défaite suprême, le voyageur peut
+encore aujourd’hui voir, blanchis, au pied de la montagne _Augua_, les
+ossements des derniers Charruas.
+
+Cet autre Marius, vainqueur de ces autres Teutons, c’était le
+_commandant de la campagne_, Jorge Pacheco, père du général Pacheco
+y Obes, de la bouche duquel, nous l’avons déjà dit, nous tenons les
+détails que nous allons mettre sous les yeux des lecteurs.
+
+Mais les sauvages détruits léguaient au commandant Pacheco des
+ennemis bien plus tenaces, bien plus dangereux, et surtout bien plus
+inexterminables que les Indiens,--attendu que ceux-là étaient soutenus,
+non par une croyance religieuse qui allait chaque jour s’affaiblissant,
+mais, au contraire, par un intérêt matériel qui allait chaque jour
+augmentant;--et ces ennemis, c’étaient les contrebandiers du Brésil.
+
+Le système prohibitif était la base du commerce espagnol: c’était
+donc une guerre acharnée entre le commandant de la campagne et les
+contrebandiers qui, tantôt par ruse, tantôt par force, essayaient
+d’introduire, sur le territoire montevidéen, leurs étoffes et leur
+tabac.
+
+La lutte fut longue, acharnée, mortelle. Don Jorge Pacheco, homme d’une
+force herculéenne, d’une taille gigantesque, d’une surveillance inouïe,
+était enfin arrivé,--il l’espérait du moins,--non pas à anéantir
+les contrebandiers, comme il avait fait des Charruas, c’était chose
+impossible, mais à les éloigner de la ville,--lorsque tout à coup ils
+reparurent plus hardis, plus actifs et mieux ralliés que jamais, autour
+d’une volonté unique aussi puissante, aussi courageuse et surtout aussi
+intelligente que pouvait l’être celle du commandant Pacheco.
+
+Le commandant lança ses espions par la campagne, et s’informa des
+causes de cette recrudescence d’hostilités.
+
+Tous revinrent avec un même nom à la bouche:
+
+--Artigas!
+
+Qu’était-ce donc que cet Artigas?
+
+Un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, brave comme un vieil
+Espagnol, subtil comme un Charrua, alerte comme un gaucho: il avait des
+trois races, sinon dans le sang, du moins dans l’esprit.
+
+Ce fut alors une lutte admirable de ruse et de force entre le vieux
+commandant de la campagne et le jeune contrebandier; mais l’un était
+jeune et croissait en force; l’autre était, non pas vieux, mais fatigué.
+
+Pendant quatre ou cinq ans, Pacheco poursuivit Artigas, le battant
+partout où il se montrait; mais Artigas, battu, n’était point tué ni
+pris;--le lendemain, il reparaissait.--L’homme de la ville se fatigua
+le premier de la lutte, et, comme un de ces anciens Romains du temps
+de la République, qui sacrifiaient leur orgueil au bien du pays, il
+alla proposer au gouvernement de résigner ses pouvoirs, à la condition
+que l’on ferait Artigas chef de la campagne à sa place; Artigas, à son
+avis, pouvant seul mettre fin à l’uvre que lui, Pacheco, ne pouvait
+accomplir, c’est-à-dire à l’extermination des contrebandiers.
+
+Le gouvernement accepta, et, comme ces bandits romains qui font leur
+soumission au pape, et qui se promènent vénérés dans la ville dont ils
+ont été la terreur, Artigas fit son entrée à Montevideo, et reprit
+l’uvre d’extermination au point où elle s’était échappée des mains de
+son prédécesseur.
+
+Au bout d’un an, la contrebande était, sinon anéantie, du moins
+disparue.
+
+Cela se passait cinquante-huit ou soixante ans avant les événements
+auxquels va se trouver mêlé Garibaldi; mais nous sommes auteur
+dramatique avant tout, et nous ne pouvons nous habituer à ne pas ouvrir
+nos drames par un prologue; ce prologue, au reste, n’est pas sans
+intérêt, et fait connaître des hommes et des localités assez inconnus
+en France.
+
+Artigas avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans; ainsi, à
+l’époque où le général Pacheco me donnait ces détails, il en avait
+quatre-vingt-treize, et vivait ignoré dans une petite quinta du
+président du Paraguay. Depuis, sans doute, est-il mort.
+
+C’était un jeune homme, beau, brave et fort, et qui représentait une
+des trois puissances qui régnèrent tour à tour sur Montevideo. Don
+Jorge Pacheco était le type de la valeur chevaleresque du vieux monde;
+cette valeur chevaleresque qui a traversé les mers avec Colomb, Pizarre
+et Fernand Cortez.
+
+Artigas était, lui, l’homme de la campagne; il pouvait représenter ce
+qu’on appelait là-bas le parti national, placé entre les Portugais et
+les Espagnols, c’est-à-dire entre les étrangers restés Portugais et
+Espagnols par leur séjour dans des villes où tout leur rappelait des
+murs portugaises et espagnoles.
+
+Puis restait un troisième type et même une troisième puissance, dont il
+faut bien que nous parlions, et qui est à la fois le fléau de l’homme
+des villes et de l’homme de la campagne.
+
+Ce troisième type, c’est le gaucho, dont Garibaldi vous a dit un mot
+caractéristique et pittoresque. Il l’a appelé «le centaure du nouveau
+monde.»
+
+En France, nous appelons gaucho tout ce qui vit dans ces vastes
+plaines, ces immenses steppes, ces pampas infinies qui s’étendent des
+bords de la mer au versant oriental des Andes. Nous nous trompons: le
+capitaine Head, de la marine anglaise, mit le premier en vogue cette
+manie de confondre le gaucho avec l’habitant de la campagne, qui, dans
+sa fierté, repousse non-seulement la similitude, mais encore la
+comparaison.
+
+Le gaucho est le bohémien du nouveau monde. Sans biens, sans maison,
+sans famille, il a pour tout bien son puncho, son cheval, son couteau,
+son lasso et ses _bolas_.
+
+Son couteau, c’est son arme; son lasso et ses bolas, c’est son
+industrie.
+
+Artigas demeura donc commandant de la campagne, à la grande
+satisfaction de tout le monde, à l’exception des contrebandiers; et il
+se trouvait encore chargé de cette importante fonction lorsque éclata
+la révolution de 1810, révolution qui avait pour but et qui eut, en
+effet, pour résultat d’anéantir la domination espagnole dans le nouveau
+monde.
+
+Elle commença donc en 1810, à Buenos-Ayres, et s’acheva en Bolivie, à
+la bataille d’Ayacuncho, en 1824.
+
+Le chef des forces indépendantes était alors le général Antonio-José de
+Suere; il avait cinq mille hommes sous ses ordres.
+
+Le général en chef des troupes espagnoles était don Jose de Laserna, le
+dernier vice-roi du Pérou; il commandait onze mille hommes.
+
+Les patriotes n’avaient qu’un seul canon; ils étaient un contre deux,
+pas même un contre deux, comme on le voit par les chiffres que nous
+venons de poser. Ils manquaient de munitions, de provisions de bouche,
+de poudre et de pain. On n’avait qu’à attendre, ils se rendaient; on
+attaqua, ils vainquirent.
+
+Ce fut le général patriote Alejo Cordova qui commença la bataille. Il
+commandait à quinze cents hommes. Il mit son drapeau au bout de son
+épée et cria:
+
+--En avant!
+
+--Au pas accéléré ou au pas ordinaire? demanda un officier.
+
+--Au pas de la victoire, répondit-il.
+
+Le soir, l’armée espagnole tout entière avait capitulé et se trouvait
+prisonnière de ceux qu’elle avait tenus prisonniers.
+
+Artigas, un des premiers, avait salué la révolution comme une
+libératrice. Il s’était mis à la tête du mouvement dans la campagne, et
+alors il était venu offrir à Pacheco de résigner à son tour entre ses
+mains le commandement, comme autrefois Pacheco avait fait pour lui.
+
+Cet échange allait peut-être s’opérer, lorsque Pacheco fut surpris dans
+la maison de Casablanca, sur l’Uruguay, par des marins espagnols, et
+resta prisonnier entre leurs mains.
+
+Artigas n’en continua pas moins son uvre de délivrance. En peu
+de temps, il chassa les Espagnols de toute cette campagne dont il
+s’était fait roi, et les réduisit à la seule ville de Montevideo. Mais
+Montevideo pouvait présenter une sérieuse résistance, attendu qu’elle
+était la seconde ville fortifiée d’Amérique.
+
+La première était Saint-Jean d’Ulloa.
+
+A Montevideo s’étaient réfugiés tous les partisans des Espagnols,
+appuyés d’une armée de quatre mille hommes. Artigas, soutenu par
+l’alliance de Buenos-Ayres, mit le siége devant la ville.
+
+Mais une armée portugaise vint en aide aux Espagnols et débloqua
+Montevideo.
+
+En 1812, nouveau siége de Montevideo. Le général Rondeau pour
+Buenos-Ayres, et Artigas pour les patriotes montevidéens, ont réuni
+leurs forces et sont revenus envelopper la ville.
+
+Le siége dura vingt-trois mois; puis, enfin, une capitulation livra
+le siége de la future république Orientale aux assiégeants, commandés
+alors par le général Alvear.
+
+Comment le général en chef était-il Alvear et non Artigas? Nous allons
+le dire.
+
+C’est qu’au bout de vingt mois de siége, après trois ans de contact
+entre les hommes de Buenos-Ayres et ceux de Montevideo, les
+dissemblances d’habitudes, de murs, je dirais presque de race, qui
+avaient été d’abord de simples causes de dissentiment, étaient peu à
+peu devenues des motifs de haine.
+
+Artigas, comme Achille, s’était donc retiré sous sa tente, ou plutôt il
+emportait sa tente avec lui. Il avait disparu dans ces profondeurs de
+la prairie, si bien connues de sa jeunesse, au temps qu’il faisait le
+métier de contrebandier.
+
+Le général Alvear l’avait remplacé, et se trouvait, lors de la
+reddition de Montevideo, général en chef des _Porteños_.
+
+C’est ainsi qu’on appelle dans le pays les hommes de Buenos-Ayres,
+tandis qu’on appelle les Montevidéens les _Orientaux_.
+
+Tâchons de faire comprendre ici les différences nombreuses qui existent
+entre les Porteños et les Orientaux.
+
+L’homme de Buenos-Ayres, fixé dans le pays depuis trois cents ans
+dans la personne de son aïeul, a perdu, dès la fin du premier siècle
+de sa translation en Amérique, toutes les traditions de la mère
+patrie, c’est-à-dire de l’Espagne. Ses intérêts ressortent du sol;
+sa vie s’y est attachée. Les habitants de Buenos-Ayres sont presque
+aussi Américains aujourd’hui que l’étaient autrefois les Indiens,
+qu’ils ont conquis et auxquels ils se sont substitués. L’homme
+de Montevideo, au contraire, fixé depuis un siècle à peine dans le
+pays,--toujours dans la personne de son aïeul, bien entendu,--l’homme
+de Montevideo n’a pas eu le temps d’oublier qu’il est fils, petit-fils,
+arrière-petit-fils d’Espagnol. Il a le sentiment de sa nationalité
+nouvelle, mais sans avoir oublié les traditions de la vieille Europe,
+à laquelle il tient par la civilisation; tandis que l’homme de la
+campagne de Buenos-Ayres s’en éloigne tous les jours pour rentrer dans
+la barbarie.
+
+Le pays non plus n’est pas sans influence sur ce mouvement, rétrograde
+d’un côté, progressif de l’autre.
+
+La population de Buenos-Ayres, répandue sur des landes immenses,
+avec des habitations très-éloignées les unes des autres, dans des
+contrées dépourvues d’eau, manquant de bois, tristes d’aspect,--la
+population habitant des chaumières mal construites, puise dans cet
+isolement, dans ces privations, dans ces distances, un caractère
+sombre, misérable, querelleur. Ses tendances remontent vers l’Indien
+sauvage des frontières du pays, avec lequel elle fait commerce de
+plumes d’autruche, de manteaux pour le cheval, et de bois de lances,
+toutes choses qu’il apporte des pays où la civilisation n’a pas
+pénétré, de centres inconnus des Européens, et qu’il échange contre de
+l’eau-de-vie, du tabac, qu’il emporte vers ces grandes plaines des
+pampas dont il a pris le nom, ou auxquelles il a peut-être donné le
+sien.
+
+La population de Montevideo, tout au contraire, occupe un beau pays,
+qu’arrosent des ruisseaux, que coupent des vallées. Elle n’a pas de
+grands bois, elle ne possède pas de vastes forêts, comme l’Amérique
+du Nord, c’est vrai; mais, au fond de chacune de ses vallées, elle
+a des ruisseaux ombragés par le _quebrocho_ à l’écorce de fer, par
+l’_ubajai_, par le _sauce_ aux riches rameaux. En outre, elle est
+bien logée, bien nourrie. Ses maisons, villas, fermes ou métairies,
+sont rapprochées les unes des autres; et son caractère, ouvert et
+hospitalier, est enclin à cette civilisation dont le voisinage de la
+mer lui apporte incessamment le parfum sur les ailes du vent qui vient
+d’Europe.
+
+Pour la population de Buenos-Ayres, le type de la perfection est
+l’Indien à cheval.
+
+Pour l’homme de la campagne de Montevideo, c’est l’Européen, sanglé
+dans son habit, ficelé dans sa cravate, emprisonné entre ses sous-pieds
+et ses bretelles.
+
+L’homme de Buenos-Ayres a la prétention d’être le premier en élégance.
+Il s’échauffe et s’apaise facilement. Il a plus d’imagination que les
+Montevidéens. Les premiers poëtes que l’Amérique a connus sont nés à
+Buenos-Ayres. Varela et Lofinur, Dominguez et Marmol, sont des poëtes
+porteños.
+
+L’homme de Montevideo est moins poétique, mais plus calme et plus ferme
+dans ses résolutions et dans ses projets. Si son rival a la prétention
+d’être le premier en élégance, il a celle d’être le premier en courage.
+Parmi ses poëtes, on trouve les noms d’Hidalgo, de Berro, de Figuerta,
+de Juan-Carlos Gomez.
+
+De leur côté, les femmes de Buenos-Ayres ont la prétention d’être les
+plus belles femmes de l’Amérique méridionale, depuis le détroit de
+Lemaire jusqu’à la rivière des Amazones.
+
+Peut-être, en effet, le visage des femmes de Montevideo est-il
+moins éclatant que celui de leurs voisines, mais leurs formes sont
+merveilleuses, mais leurs pieds, leurs mains et leurs tournures
+semblent être directement empruntées soit à Séville, soit à Grenade.
+
+Ainsi, entre les deux pays:
+
+Rivalité de courage et d’élégance pour les hommes;
+
+Rivalité de beauté, de grâce et de tournure pour les femmes;
+
+Rivalité de talent pour les poëtes, ces hermaphrodites de la société,
+irritables comme des hommes, capricieux comme des femmes, et, avec
+tout cela, naïfs parfois comme des enfants.
+
+Il y avait, on le voit par tout ce que nous venons de dire, des causes
+suffisantes de rupture entre les hommes de Buenos-Ayres et ceux de
+Montevideo, entre Artigas et Alvear.
+
+Ce fut non-seulement une séparation, mais une haine; non-seulement une
+haine, mais une guerre.
+
+Tous les éléments d’antipathie furent soulevés contre les hommes de
+Buenos-Ayres par l’ancien chef de contrebandiers. Peu lui importaient
+désormais les moyens, pourvu qu’il arrivât à son but; et son but était
+de chasser du pays les Porteños.
+
+Ce fut alors qu’Artigas, réunissant tout ce que le pays lui offrait de
+ressources, se mit à la tête de ces bohémiens de l’Amérique que l’on
+appelle les gauchos.
+
+C’était la guerre sainte, en quelque sorte, que faisait Artigas. Aussi
+rien ne put-il lui résister, ni l’armée de Buenos-Ayres, ni le parti
+espagnol, qui comprenait que la rentrée d’Artigas à Montevideo, c’était
+la substitution de la force brutale à l’intelligence.
+
+Ceux qui avaient prévu ce retour à la barbarie ne s’étaient pas
+trompés.--Pour la première fois, des hommes vagabonds, incivilisés,
+sans organisation, se voyaient réunis en corps d’armée et avaient
+un général. Ainsi, avec Artigas dictateur commence une période qui a
+quelque analogie avec le sans-culottisme de 1793. Montevideo va voir
+passer le règne de l’homme aux pieds nus, aux _calzoncillos_ flottants,
+à la _chiripa_ écossaise, au _poncho_ déchiré recouvrant tout cela, et
+au chapeau posé sur l’oreille et assuré par le _barbijo_.
+
+Alors Montevideo devient le témoin de scènes inouïes, grotesques,
+quelquefois terribles. Souvent les premières classes de la société sont
+réduites à l’impuissance d’action; Artigas, moins la cruauté et plus le
+courage, devint alors ce que fut plus tard Rosas.
+
+Si désastreux qu’il fût, le dictatoriat d’Artigas eut cependant son
+côté brillant et national. Ce côté, ce fut la lutte de Montevideo
+contre Buenos-Ayres, qu’Artigas battit sans cesse, et dont il finit par
+repousser entièrement l’influence, et sa résistance opiniâtre à l’armée
+portugaise qui envahit le pays en 1815.
+
+Le prétexte de cette invasion fut le désordre de l’administration
+d’Artigas, et la nécessité de sauver les peuples voisins de désordres
+pareils, que pouvait faire naître en eux la contagion de l’exemple.
+Ces désordres avaient, au sein du pays même, doublé l’opposition que
+faisait le parti de la civilisation. Les classes élevées, surtout,
+appelaient de tous leurs vux une victoire qui substituât la domination
+portugaise à cette domination nationale qui entraînait avec elle la
+licence et la brutale tyrannie de la force matérielle.--Cependant,
+malgré cette sourde conspiration à l’intérieur, malgré les attaques
+des Porteños et des Portugais, Artigas résista quatre ans, livra trois
+batailles rangées à l’ennemi, et, vaincu enfin, ou plutôt écrasé en
+détail, se retira dans l’Entre-Rios, c’est-à-dire de l’autre côté de
+l’Uruguay.--Là, tout fugitif qu’il était, Artigas représentait encore,
+sinon par ses forces, du moins par son nom, une puissance redoutable,
+lorsque Ramire, son lieutenant, se révolta, souleva contre lui les
+trois quarts des hommes qui lui restaient, le battit de façon à lui
+ôter tout espoir de reconquérir sa position perdue, et le força de
+sortir de ce pays, où, comme Antée, il semblait reprendre des forces
+toutes les fois qu’il touchait la terre.
+
+Ce fut alors que, pareil à une de ces trombes qui s’évaporent après
+avoir laissé la désolation et les ruines sur son passage, Artigas
+disparut et s’enfonça dans le Paraguay, où, comme nous l’avons dit, en
+1848, à l’époque où Garibaldi défendait Montevideo, il vivait encore,
+âgé de quatre-vingt-treize à quatre-vingt-quatorze ans, jouissant de
+toutes ses facultés intellectuelles, et presque de toutes ses forces.
+
+Artigas vaincu, rien ne fit plus opposition à la domination portugaise.
+Elle s’établit dans le pays, et le baron da Laguna, Français d’origine,
+fut son représentant en 1825. En 1825, Montevideo, comme toutes les
+possessions portugaises, fut cédé au Brésil.
+
+Montevideo fut alors occupé par une armée de huit mille hommes, et tout
+semblait assurer sa possession paisible à l’empereur.
+
+C’est alors qu’un Montevidéen proscrit, qui habitait Buenos-Ayres,
+réunit trente-deux compagnons proscrits comme lui, et décida avec eux
+qu’il rendrait la liberté à la patrie, ou qu’il mourrait.
+
+Cette poignée de patriotes s’embarqua sur deux canots, et mit pied à
+terre à l’Arenal-Grande.
+
+Le chef qui les commandait avait nom Juan-Antonio Lavalleja.
+
+Lavalleja avait d’avance noué des intrigues avec un propriétaire du
+pays, qui devait, au moment de son débarquement, lui tenir des chevaux
+prêts. Aussi, à peine eut-il pris terre qu’il envoya un message à cet
+homme; mais celui-ci fit répondre que tout était découvert, que les
+chevaux avaient été enlevés, et que s’il avait un conseil à donner à
+Lavalleja et à ses compagnons, c’était de se rembarquer et de retourner
+au plus tôt à Buenos-Ayres.
+
+Mais Lavalleja répondit qu’il était parti dans l’intention d’aller
+plus en avant, et non de retourner en arrière; en conséquence, il
+donna l’ordre aux rameurs de regagner sans lui Buenos-Ayres, et le 19
+avril il prit, lui et ses trente hommes, possession du territoire de
+Montevideo, au nom de la liberté.
+
+Le lendemain, la petite troupe, qui avait fait une razzia de chevaux,
+razzia à laquelle, au reste, la plupart des propriétaires avaient prêté
+leur concours,--le lendemain, la petite troupe, déjà en marche sur la
+capitale, fut rencontrée par un détachement de deux cents cavaliers.
+Parmi ces deux cents cavaliers, quarante étaient Brésiliens et cent
+soixante Orientaux.
+
+Cette troupe était commandée par un ancien frère d’armes de Lavalleja,
+le colonel Julien Laguna. Lavalleja pouvait éviter le combat, mais,
+tout au contraire, il marcha droit aux deux cents cavaliers. Seulement,
+avant d’en venir aux mains, Lavalleja demanda une entrevue à Laguna.
+
+--Que voulez-vous et que cherchez-vous dans le pays? demanda Laguna
+venant de lui-même au-devant de Lavalleja.
+
+--Je viens délivrer Montevideo de la domination étrangère, répondit
+Lavalleja. Si vous êtes pour moi, venez avec moi. Si vous êtes contre
+moi, rendez-moi vos armes, ou préparez-vous à combattre.
+
+--Je ne sais pas ce que veulent dire ces mots _rendre ses armes_,
+répondit Laguna, et j’espère que personne ne me l’apprendra jamais.
+
+--Alors, allez vous mettre à la tête de vos hommes, et voyons pour
+quelle cause Dieu sera.
+
+--J’y vais, répondit Laguna.
+
+Et il partit au galop pour rejoindre ses soldats.
+
+Mais, au même moment, Lavalleja déploya le drapeau national, bleu,
+blanc et rouge, comme le nôtre, et aussitôt les cent soixante Orientaux
+passèrent de son côté.
+
+Les quarante Brésiliens furent faits prisonniers.
+
+La marche de Lavalleja sur Montevideo devint dès lors une marche
+triomphale, dont le résultat fut que la république Orientale, proclamée
+par la volonté et l’enthousiasme de tout un peuple, prit rang parmi les
+nations.
+
+
+
+
+ROSAS
+
+
+Pendant ce temps, grandissait un nom qui devait être un jour la terreur
+de la fédération argentine.
+
+Peu de temps après la révolution de 1810, un jeune homme de quinze à
+seize ans sortait de Buenos-Ayres, abandonnant la ville et gagnant la
+campagne. Il avait le visage troublé et le pas rapide.
+
+Ce jeune homme s’appelait Juan-Manoel _Rosas_.
+
+Pourquoi, presque enfant encore, ce fugitif abandonnait-il la maison où
+il était né? Pourquoi, homme de la ville, allait-il demander un asile
+aux hommes de la montagne? C’est que lui, qui devait un jour souffleter
+la patrie, venait de souffleter sa mère, et que la malédiction
+paternelle le poursuivait.
+
+Cet événement, sans importance d’ailleurs, se perdit bientôt dans le
+bruit des événements plus sérieux qui s’accomplissaient, et tandis que
+tous les anciens compagnons du fugitif se réunissaient sous l’étendard
+de l’indépendance, pour combattre la domination espagnole, lui se
+perdait dans les pampas, se donnait à la vie du gaucho, adoptait son
+costume et ses murs, devenait un des meilleurs cavaliers et l’un des
+hommes les plus habiles dans le maniement du lasso et de la bola, de
+sorte qu’en le voyant si adroit à ces exercices sauvages, celui qui ne
+l’eût pas connu l’eût pris, non plus pour un homme de la ville, mais
+pour un homme de la campagne; non plus pour un _pueblero_ fugitif, mais
+pour un véritable gaucho.
+
+Rosas entra d’abord comme _peon_, c’est-à-dire comme journalier, dans
+une estancia, puis il devint _capataz_,--Garibaldi nous a dit ce que
+c’était qu’un _capataz_,--puis _mayordomo_, titre qui s’explique de
+lui-même.
+
+En cette dernière qualité, il régissait les biens de la puissante
+famille Anchorena. C’est de là que date sa fortune comme propriétaire.
+
+Comme notre intention est de faire connaître Rosas sous tous ses
+aspects, disons, au milieu des événements qui s’accomplissaient, quelle
+était la situation de son esprit.
+
+Rosas s’était trouvé à Buenos-Ayres pendant les prodiges enfantés par
+la révolution contre l’Espagne. Alors, celui qui avait le courage
+cherchait la célébrité sur le champ de bataille; celui qui avait le
+talent, l’instruction, la prudence, la cherchait dans les conseils.
+Rosas était ambitieux de célébrité; mais à quelle célébrité pouvait-il
+atteindre? Quelle renommée pouvait-il acquérir, lui qui n’avait ni
+le courage du champ de bataille, ni les lumières du conseil? A chaque
+instant, il entendait résonner quelque glorieux nom à ses oreilles.
+C’étaient, comme ministres, les noms de Rivadavia, de Pasos, d’Aguero;
+c’étaient, comme guerriers, les noms de Saint-Martin, de Baleace, de
+Rodriguez et de Las Heras.
+
+Et tous ces noms, dont le bruit venait de la ville, allaient éveiller
+l’écho des solitudes; tous ces noms ravivaient en même temps sa haine
+contre cette ville qui, ayant des triomphes pour tous, n’avait eu pour
+lui que l’exil.
+
+Mais déjà, à cette époque, Rosas rêvait l’avenir et le préparait.
+Errant dans les pampas, confondu avec les gauchos, il se faisait le
+compagnon de misère du pauvre, flattant les préjugés de l’homme des
+plaines, l’excitant contre le citadin, lui révélant sa force, lui
+démontrant la supériorité du nombre, et tâchant de lui faire comprendre
+que, dès qu’elle le voudrait à son tour, la campagne serait maîtresse
+de la ville, qui si longtemps avait été sa reine.
+
+Cependant les années s’écoulaient, et l’on arrivait à 1820.
+
+C’est alors que Rosas commence à apparaître à l’horizon lointain des
+pampas, appuyé sur l’influence à laquelle il a soumis l’habitant des
+plaines. Nous avons vu ce qui s’était passé à Montevideo. Voyons ce
+qui se passait à Buenos-Ayres.
+
+La milice de Buenos-Ayres s’insurge contre le gouverneur Rodriguez.
+Alors un régiment des milices de la campagne, _los colorados de las
+Conchas_, les rouges des Conchas, entrent dans la ville, le 5 octobre
+1820, ayant à leur tête un colonel à qui Buenos-Ayres est connu, et qui
+est connu à Buenos-Ayres.
+
+Ce colonel était Rosas.
+
+Le lendemain, les milices de la campagne et les milices de la ville en
+viennent aux mains; seulement, ce jour-là, le colonel n’était plus à la
+tête de son régiment.
+
+Un violent mal de dents, dont Rosas cessa de souffrir aussitôt le
+combat fini, l’éloignait, à son grand regret sans doute, de la mêlée.
+
+Pourquoi pas? Octave avait bien la fièvre le jour de la bataille
+d’Actium.
+
+Rosas avait beaucoup de choses d’Octave; seulement la différence est
+que, plus tard, Octave devint Auguste, ce que jamais, selon toute
+probabilité, ne deviendra Rosas.
+
+Cette entrée de Rosas à Buenos-Ayres fut le seul exploit guerrier qu’il
+compta dans toute sa vie politique. Les insurgés de la ville furent
+vaincus.
+
+Ce fut alors que Rivadavia, déjà célèbre depuis longtemps, nommé
+ministre de l’intérieur, se plaça à la tête des affaires.
+
+Rivadavia était un de ces hommes de génie, comme il en apparaît à
+la surface des révolutions pendant les jours de tourmente. Il avait
+voyagé longtemps en Europe. Il possédait une instruction universelle,
+et paraissait animé du plus ardent et surtout du plus pur patriotisme:
+seulement, la vue de cette civilisation européenne, qu’il avait étudiée
+à Paris et à Londres, lui avait faussé l’esprit à l’endroit de son
+application sur un peuple qui, n’ayant pas derrière lui dix siècles
+de luttes sociales, ne marchait pas du même pas que nous. Il voulut
+doubler la marche du temps, faire pour l’Amérique ce que Pierre le
+Grand avait fait pour la Russie; mais, n’ayant pas les mêmes moyens que
+Pierre, il échoua.
+
+Peut-être, au reste, avec un peu d’adresse mêlée à son génie,
+peut-être Rivadavia eût-il réussi; mais il blessa les hommes dans
+leurs habitudes: certaines habitudes sont une nationalité; d’autres,
+un orgueil. Il railla le costume américain, il manifesta sa répugnance
+pour la _chaqueta_, son mépris pour la _chiripa_, la veste et la jupe
+de l’homme de la campagne; et comme en même temps il ne cachait point
+sa préférence pour l’habit et la redingote, il se dépopularisa peu à
+peu, et sentit le pouvoir lui échapper par les soupapes inférieures.
+
+Et cependant que de choses ne donne-t-il pas au pays, en échange de
+ces deux vêtements qu’il veut lui ôter? Son administration est la plus
+prospère que Buenos-Ayres ait jamais eue; il fonde des universités et
+des lycées; il introduit l’enseignement mutuel dans les écoles. Sous
+son administration, des savants sont appelés d’Europe; les arts sont
+protégés et se développent; enfin Buenos-Ayres est appelée, dans la
+terre de Colomb, l’Athènes de l’Amérique du Sud.
+
+Nous avons déjà parlé de la guerre du Brésil, survenue en 1826. Pour
+soutenir cette guerre, Buenos-Ayres fit des sacrifices gigantesques,
+épuisa ses finances, et par cet épuisement affaiblit les ressorts de
+l’administration.
+
+Les finances épuisées, les ressorts du gouvernement affaiblis, les
+révolutions recommencèrent.
+
+Nous l’avons dit, à Buenos-Ayres comme à Montevideo, les campagnes et
+la ville étaient rarement en harmonie d’opinions, n’étant point en
+harmonie d’intérêts.
+
+Buenos-Ayres fit une révolution. Aussitôt la campagne se leva en
+masse, se porta sur Buenos-Ayres, envahit la ville, et fit son chef,
+chef du gouvernement.
+
+Ce chef, c’était Rosas.
+
+Nous fermons la parenthèse ouverte quelques pages plus haut.
+
+En 1830, Rosas est donc élu gouverneur par l’influence de la campagne,
+et malgré l’opposition de la ville, qu’il trouve à moitié policée par
+l’administration de Rivadavia.
+
+Alors Rosas essaye, lui le gaucho des pampas, de se réconcilier avec
+la civilisation. Il semble oublier les murs sauvages adoptées par lui
+jusque-là: le serpent veut changer de peau.
+
+Mais la ville résiste à ses avances, mais la civilisation refuse de
+gracier le transfuge qui a passé dans le camp de la barbarie. Rosas
+se montre-t-il revêtu d’un uniforme, les hommes d’épée se demandent
+tout bas sur quel champ de bataille Rosas a conquis ses épaulettes;
+parle-t-il dans une réunion, le poëte demande à l’homme de goût dans
+quelle estancia Rosas a pris un pareil style; apparaît-il dans une
+tertullia, les femmes se le montrent du doigt en disant: «Voilà le
+gaucho travesti!» Et tout cela, qui l’attaque de côté et par derrière,
+lui revient en face avec la morsure poignante de l’épigramme anonyme,
+pour laquelle les Porteños sont si renommés.
+
+Les trois années de son gouvernement se passèrent dans cette lutte
+mortelle à son orgueil, et peut-être dut-il aux tortures morales qu’on
+lui fit éprouver pendant cette période, non pas sa férocité tout
+entière, mais un surcroît de férocité. Si bien que, lorsqu’il résigna
+le pouvoir et descendit l’escalier du palais, l’âme navrée de haine,
+le cur trempé de fiel, comprenant que désormais il n’y avait plus
+pour lui avec la ville d’alliance possible, il s’en alla retrouver
+ses fidèles gauchos, ses estancias, dont il était le seigneur, cette
+campagne dont il était le roi; mais tout cela, avec l’intention de
+rentrer un jour à Buenos-Ayres en dictateur, comme Sylla, qu’il ne
+connaissait point, dont il n’avait probablement jamais entendu parler,
+était rentré dans Rome l’épée d’une main, la torche de l’autre.
+
+Pour arriver à ce but, voici ce qu’il fit. Il demanda au gouvernement
+de lui donner un commandement quelconque dans l’armée qui marchait
+contre les Indiens sauvages. Le gouvernement, qui le redoutait, crut
+l’éloigner en lui accordant cette faveur. Il lui donna toutes les
+troupes dont il pouvait disposer, oubliant que, tout à la fois, il
+s’affaiblissait et donnait des forces à Rosas.
+
+Rosas, une fois à la tête de l’armée, suscita une révolution à
+Buenos-Ayres, se fit appeler au pouvoir, ne l’accepta qu’avec les
+conditions qu’il voulut imposer, parce qu’il tenait la force armée
+du pays, et rentra à Buenos-Ayres avec la dictature la plus absolue
+que l’on eût jamais connue, c’est-à-dire avec _toda la suma del poder
+publico_ (avec toute l’étendue du pouvoir public).
+
+Le gouverneur qu’il fit tomber, ou plutôt qu’il précipita, était le
+général Juan-Ramon Baleace, un des hommes qui avaient le plus fait dans
+la guerre de l’indépendance, un des chefs du parti fédéral, dont Rosas
+se proclamait le soutien. Baleace était un noble cur. Sa croyance à la
+patrie était une religion. Il avait cru dans Rosas, et avait beaucoup
+fait pour son élévation. Baleace fut le premier que sacrifia Rosas.
+Baleace mourut proscrit, et lorsque son cadavre repassa la frontière,
+protégé par la mort, Rosas refusa à la famille de rendre à Baleace, non
+pas les honneurs publics dus à un homme qui avait été gouverneur, mais
+les simples devoirs funèbres que l’on rendait à un citoyen.
+
+C’est donc à dater de 1833 que commença le véritable pouvoir de
+Rosas. Son premier gouvernement, tout de dissimulation, n’avait pas
+mis au jour ses instincts de cruauté, qui lui ont fait, depuis,
+une célébrité de sang. Cette période n’avait été marquée que par
+la fusillade du major Montero et des prisonniers de Saint-Nicolas.
+Cependant, n’oublions pas que c’est à cette époque que correspondent
+plusieurs morts sombres et inattendues, de ces morts dont l’histoire, à
+tout hasard, inscrit la date en lettres rouges sur le livre des nations.
+
+Ainsi disparurent deux chefs de la campagne, dont l’influence pouvait
+faire ombrage à Rosas. Ainsi, à cette date, remontent les morts
+d’Arbolito et de Molina. Quelque chose de pareil, ce nous semble,
+arriva aux deux consuls qui avaient accompagné Octave à sa première
+bataille contre Antoine.
+
+Peignons tout de suite Rosas, qui ne nous apparaît encore que comme
+dictateur, mais arrivé au plus haut degré de pouvoir que jamais un
+homme se soit arrogé le droit d’exercer sur une nation.
+
+Vers 1833, c’est-à-dire à l’époque où nous sommes arrivés, Rosas a
+trente-neuf ans. Il a l’aspect européen, les cheveux blonds, le teint
+blanc, les yeux bleus, les favoris coupés à la hauteur de la bouche.
+Point de barbe, ni aux moustaches ni au menton. Son regard serait
+beau, si l’on pouvait le juger; mais Rosas s’est habitué à ne regarder
+en face ni ses amis ni ses ennemis, parce qu’il sait que dans un ami
+il a presque toujours un ennemi déguisé. Sa voix est douce, et,
+quand il a besoin de plaire, sa conversation ne manque pas d’attrait.
+Sa réputation de lâcheté est proverbiale. Sa renommée de ruse est
+universelle. Il adore les mystifications. C’était sa grande occupation
+avant qu’il se livrât aux affaires sérieuses. Une fois au pouvoir, ce
+ne fut plus qu’une distraction.
+
+Ses distractions étaient brutales comme sa nature; la ruse s’allie à
+merveille à la brutalité.
+
+Citons un ou deux exemples:
+
+Un soir qu’il devait souper en tête-à-tête avec un de ses amis, il
+cacha le vin destiné au souper, et laissa seulement dans le buffet une
+bouteille de cette fameuse médecine Leroy, à la célébrité de laquelle
+il ne manque que d’avoir été inventée du temps de Molière. L’ami
+chercha du vin, mit la main sur la bouteille. Quant à son contenu, lui
+trouvant un goût assez agréable, il la vida tout en soupant. Rosas,
+affectant la sobriété, ne but que de l’eau, et partit pour son estancia
+aussitôt après le souper.
+
+Pendant la nuit, l’ami pensa crever. Rosas rit beaucoup de la
+plaisanterie. Si l’ami fût mort, Rosas eût sans doute encore ri bien
+davantage.
+
+Quand il recevait quelque citadin dans une de ses estancias, il se
+plaisait à lui faire monter les chevaux les plus mal dressés, et sa
+joie était d’autant plus grande que la chute du cavalier était plus
+dangereuse.
+
+Au gouvernement, il était toujours entouré de fous et de paillasses,
+et, au milieu des affaires les plus sérieuses, il gardait ce singulier
+entourage. Lorsqu’il assiégeait Buenos-Ayres, en 1829, il avait près de
+lui quatre de ces pauvres diables. Il en avait fait des moines, dont,
+en vertu de son autorité privée, il s’était constitué le prieur. Il les
+appelait: fray Bigna, fray Chaja, fray Lechuza, et fray Biscacha. Outre
+les paillasses et les bouffons, Rosas aimait fort aussi les confitures:
+il en avait toujours, et de toutes les espèces, sous sa tente. Les
+confitures n’étaient pas non plus détestées des moines, et, de temps en
+temps, il en disparaissait quelques pots. Alors Rosas appelait toute
+la communauté en confession. Les moines savaient ce qu’il leur en
+coûterait de mentir: le coupable avouait donc.
+
+A l’instant le coupable était dépouillé de ses habits et fustigé par
+ses trois compagnons.
+
+Tout le monde a connu à Buenos-Ayres son mulâtre Eusebio, et cela
+d’autant mieux qu’un jour de réception publique, Rosas eut l’idée
+de faire pour lui ce que madame Dubarry faisait à l’occasion de son
+nègre Zamore. Eusebio, vêtu en gouverneur, reçut les hommages des
+autorités au lieu et place de son maître.
+
+Malgré l’amitié que Rosas portait à son mulâtre, il prit un jour
+fantaisie à ce terrible ami de lui faire une _farce_, farce sauvage,
+comme toutes celles qu’inventait Rosas. Il feignit que l’on venait de
+découvrir une conspiration dont Eusebio était le chef. Il ne s’agissait
+pas moins que de le poignarder, lui, Rosas. Eusebio fut arrêté malgré
+ses protestations de dévouement. Rosas avait ses juges à lui, qui ne
+s’inquiétaient pas si l’accusé était coupable ou ne l’était pas. Rosas
+accusait, ils jugèrent et condamnèrent le pauvre Eusebio à la peine de
+mort.
+
+Eusebio subit tous les apprêts du supplice, se confessa, fut conduit
+sur le lieu de l’exécution, y trouva le bourreau et ses aides; puis
+tout à coup, comme le dieu de la tragédie antique, apparut Rosas, qui
+annonça à Eusebio que sa fille, Manuelita, étant devenue amoureuse de
+lui et voulant l’épouser, il lui faisait grâce.
+
+Inutile de dire qu’Eusebio, tout en ne mourant pas du supplice, faillit
+mourir de peur.
+
+Nous avons prononcé ce nom de Manuelita; nous avons vu que c’était la
+fille de Rosas. Disons à nos lecteurs français, à qui il est permis de
+l’ignorer, ce qu’est, comme femme, cette Manuelita, que la Providence
+plaça près de son père comme un bon génie, dont la principale
+occupation, pendant les beaux jours de sa vie, fut de répéter chaque
+jour le mot grâce, et à laquelle grâce parfois fut accordée.
+
+Manuelita est aujourd’hui une femme de quarante ans, qui, par
+dévouement pour son père, et peut-être un peu pour la mission qu’elle
+avait reçue du ciel, ne s’est point mariée, ou plutôt ne s’était pas
+encore mariée en 1850, époque où nous l’avons perdue de vue.
+
+Manuelita n’était pas précisément une belle femme; c’était mieux:
+c’était une charmante personne, d’une figure distinguée, d’un tact
+profond, coquette comme une Européenne, très-préoccupée surtout de
+l’effet qu’elle produisait sur les étrangers.
+
+Manuelita a été fort calomniée, et c’est tout naturel: c’était la fille
+de Rosas, c’est-à-dire de l’homme sur lequel convergeaient toutes les
+haines. On l’accusa d’avoir hérité des instincts cruels de son père, et
+d’avoir, comme la fille du pape Borgia, oublié l’amour filial dans un
+autre amour plus tendre et moins chrétien.
+
+Il n’est rien de tout cela. Manuelita resta fille pour deux raisons:
+d’abord, parce que Rosas sentait parfois le besoin d’être aimé, et
+qu’il savait que le seul amour réel, dévoué, infini, sur lequel il
+pût compter, c’était l’amour de sa fille. Manuelita est restée
+fille encore peut-être parce que, dans ses rêves de royauté, Rosas,
+aujourd’hui simple particulier perdu dans un coin de l’Angleterre, je
+crois, voyait au fond de l’avenir briller, pour Manuelita, quelque
+alliance plus aristocratique que celles auxquelles il avait droit de
+prétendre alors.
+
+Non, autant l’histoire doit être sévère à Rosas, autant, à moins d’être
+injuste, elle sera douce, et en étant douce, elle sera équitable à
+Manuelita; et ce que nous disons ici de ce côté du monde, chacun le
+sait là-bas, et, au fond du cur, chacun le reconnaîtra comme une
+vérité, Manuelita fut la digue éternelle, impuissante parfois, qui
+arrêtait la colère de son père, toujours prête à déborder. Enfant,
+elle avait un étrange moyen d’obtenir de Rosas les grâces qu’elle
+demandait: elle faisait mettre le mulâtre Eusebio nu ou à peu près;
+elle le faisait seller et brider comme un cheval; elle chaussait à
+ses petits pieds andalous des éperons de gaucho. Eusebio se mettait
+à quatre pattes; Manuelita montait sur son dos, et l’amazone étrange
+venait faire caracoler son bucéphale humain devant son père, lequel
+riait de cette singulière plaisanterie, et, ayant ri, accordait à
+Manuelita la grâce qu’elle demandait. Plus tard, lorsqu’elle comprit
+qu’elle ne pouvait plus employer ce moyen, si efficace qu’il fût, elle
+s’appliqua à faire, près du dictateur, l’uvre que faisait Mécène
+près d’Auguste, lorsqu’il lui jetait ses tablettes sur lesquelles il
+avait écrit: _Surge, carnifex!_ Mais Manuelita s’y prenait autrement.
+Elle connaissait son père mieux que personne; elle savait les vanités
+secrètes auxquelles il était accessible. Elle temporisait, elle
+sollicitait; et quelquefois, douce sur de charité bénie du Seigneur,
+elle obtenait.
+
+C’était Manuelita qui était tout à la fois la reine et l’esclave du
+foyer domestique. Elle gouvernait la maison, soignait son père, et,
+chargée de toutes les relations diplomatiques, elle était le véritable
+ministre des affaires étrangères de Buenos-Ayres.
+
+En somme, de même que Rosas était un être à part, qui ne touchait à
+rien et ne se confondait avec personne dans la société, Manuelita,
+devenue plus tard Manuela, était une créature non-seulement étrange au
+milieu de tous, mais même étrangère à tous, et qui passa solitaire en
+ce monde, loin de l’amour des hommes, hors de la sympathie des femmes.
+
+Rosas avait, en outre, un fils nommé Juan, mais qui jamais ne fut mêlé
+à la politique de son père. De plus, une petite fille échappant à
+peine à l’enfance, aujourd’hui chaste épouse, heureuse mère, portant,
+dans la personne de son mari, un nom honorable et honoré.
+
+Une fois arrivé au pouvoir, le grand travail de Rosas fut d’anéantir la
+fédération.
+
+Lopez, le fondateur de la fédération, tombe malade: Rosas le fait venir
+à Buenos-Ayres et le soigne chez lui.
+
+Lopez meurt empoisonné.
+
+Quiroga, le chef de la fédération, a échappé à vingt combats plus
+meurtriers les uns que les autres; son courage est passé en exemple, sa
+loyauté en proverbe.
+
+Quiroga meurt assassiné.
+
+Cullen, ce conseil de la fédération, devient gouverneur de Santa-Fé.
+Rosas lui improvise une révolution; Cullen est livré à Rosas par le
+gouverneur de Santiago.
+
+Cullen est fusillé.
+
+Tout ce qu’il y a de marquant dans le parti fédéral a le sort de
+ce qu’il y avait de marquant en Italie sous les Borgia. Et, peu à
+peu, Rosas, en employant les mêmes moyens qu’Alexandre VI et que
+son fils César, parvient à régner sur la république Argentine, qui,
+quoique réduite à une parfaite unité, n’en conserve pas moins le
+titre pompeux de fédération, et, ce qu’il y a de bizarre, va devenir
+l’ennemie des _unitaires_.
+
+Disons quelques mots des hommes que nous venons de nommer, et faisons
+un instant revivre leurs spectres accusateurs. Ce sera quelque chose
+comme la scène de Shakspeare dans _Richard III_ avant la bataille.
+
+Il y a d’ailleurs dans tous ces hommes une saveur de sauvagerie
+primitive qui mérite d’être connue.
+
+Nous avons commencé par le général Lopez. Une seule anecdote donnera
+non-seulement une idée de ce chef, mais encore des hommes auxquels il
+avait affaire.
+
+Lopez était gouverneur de Santa-Fé. Il avait, dans l’Entre-Rios, un
+ennemi personnel, le colonel Ovando. Ce dernier, à la suite d’une
+révolte, fut conduit prisonnier au général Lopez.
+
+Le général déjeunait. Il reçut à merveille Ovando, et l’invita à
+s’asseoir à sa table. La conversation s’engagea entre eux comme entre
+deux convives auxquels une égalité de condition eût commandé la plus
+parfaite et la plus égale courtoisie.
+
+Cependant, au milieu du repas, Lopez s’interrompit tout à coup.
+
+--Colonel, dit-il, si je fusse tombé en votre pouvoir, comme vous
+êtes tombé au mien, et cela au moment du repas, qu’eussiez-vous fait?
+
+--Je vous eusse invité à vous mettre à table, comme vous avez fait
+vous-même à mon égard.
+
+--Oui, mais après le déjeuner?
+
+--Je vous eusse fait fusiller.
+
+--Je suis enchanté que cette idée-là vous soit venue, car c’est aussi
+la mienne. Vous serez fusillé en sortant de table.
+
+--Dois-je en sortir à l’instant ou achever de déjeuner?
+
+--Oh! achevez, colonel, achevez; nous ne sommes pas pressés.
+
+On continua donc le repas. On prit le café et les liqueurs; puis, le
+café et les liqueurs pris:
+
+--Je crois qu’il est temps, dit Ovando.
+
+--Je vous remercie de ne pas avoir attendu que je vous le rappelasse,
+répondit Lopez.
+
+Puis, appelant son planton:
+
+--L’escouade est-elle prête? demanda-t-il.
+
+--Oui, mon général, répondit le planton.
+
+Alors, se retournant vers Ovando:
+
+--Adieu, colonel, dit-il.
+
+--Non, pas adieu; au revoir, répondit celui-ci: on ne vit pas longtemps
+dans des guerres pareilles à celles que nous faisons.
+
+Et, saluant Lopez, il sortit. Cinq minutes après, une fusillade,
+retentissant sur la porte même de Lopez, lui annonçait que le colonel
+Ovando avait cessé d’exister.
+
+Passons à Quiroga.
+
+Celui-ci est plus connu de nous. Sa réputation, en traversant les mers,
+a eu son écho à Paris. La mode s’en est emparée: de 1820 à 1823, on a
+porté des manteaux à la Quiroga et des chapeaux à la Bolivar; il est
+probable que ni l’un ni l’autre n’ont jamais porté ni le manteau ni le
+chapeau que leurs admirateurs adoptaient à deux mille lieues d’eux.
+
+Quiroga, lui aussi, comme Rosas, était un homme de la campagne. Il
+avait, dans sa jeunesse, servi en qualité de sergent dans l’armée de
+ligne contre les Espagnols.--Retiré dans son pays natal, la Rioja, il
+se mêla aux partis internes, devint le maître de son pays, et, une fois
+arrivé à ce premier degré de puissance, il se jeta dans la lutte des
+différentes factions de la République, et dans cette lutte se révéla
+pour la première fois à l’Amérique.
+
+Au bout d’un an, Quiroga était l’épée du parti fédéral. Jamais homme
+n’a obtenu de pareils résultats par la simple application de la valeur
+personnelle. Son nom en était arrivé à avoir un prestige qui valait des
+armées.--Sa grande tactique, au milieu du combat, était d’appeler à
+lui la plus forte somme de dangers qu’il pouvait réunir, et lorsque,
+dans la mêlée, il jetait son cri de guerre en faisant frémir dans sa
+main cette longue lance qui était son arme de prédilection, les plus
+braves curs faisaient alors connaissance avec la crainte.
+
+Quiroga était cruel, ou plutôt féroce; mais, dans sa férocité, il y
+avait toujours quelque chose de grand et de généreux.--C’était la
+férocité du lion, et non celle du tigre.
+
+Quand le colonel Pringles, un de ses plus grands ennemis, est fait
+prisonnier et assassiné après avoir été pris, celui qui l’a assassiné,
+et qui sert sous les ordres de Quiroga, se présente à celui-ci, croyant
+avoir gagné une bonne récompense.
+
+Quiroga lui laisse raconter son crime, et à l’instant même le fait
+fusiller.
+
+Une autre fois, deux officiers appartenant au parti ennemi, sont faits
+prisonniers par ses gens, qui se souviennent du supplice de leur
+compagnon, et qui, cette fois, les lui amènent vivants.--Il leur offre
+d’abandonner leur drapeau et de servir sous ses ordres.
+
+L’un d’eux accepte,--l’autre refuse.
+
+--C’est bien, dit-il à celui qui a accepté, montons à cheval et allons
+voir fusiller votre camarade. Celui-ci, sans faire d’observation,
+s’empresse d’obéir, cause gaiement tout le long de la route avec
+Quiroga, dont il se croit déjà l’aide de camp, tandis que le condamné,
+escorté d’un piquet aux armes chargées, marche tranquillement à la mort.
+
+Arrivé sur le lieu de l’exécution, Quiroga ordonne à l’officier qui
+a refusé de trahir son parti de se mettre à genoux;--mais, après le
+commandement: _En joue!_ il s’arrête.
+
+--Allons, dit-il à celui qui se croyait déjà mort, vous êtes un
+brave.--Prenez le cheval de monsieur, et partez.
+
+Et il désignait le cheval du renégat.
+
+--Mais moi? demande celui-ci.
+
+--Toi, répond Quiroga, tu n’as plus besoin de cheval, car tu vas mourir.
+
+Et malgré les supplications que lui adresse en faveur de son camarade
+celui qu’il vient de rendre à la vie, il le fait fusiller.
+
+Quiroga ne fut vaincu qu’une fois, et ce fut par le général Paz, le
+Fabius américain, homme vertueux et pur s’il en fut jamais.--Deux fois
+il détruisit les armées de Quiroga dans les terribles batailles de
+la Tablada et d’Oncativo. C’était un beau spectacle pour ces jeunes
+républiques qui sortaient à peine de terre, que de voir l’art, la
+tactique et la stratégie en lutte contre le courage indomptable et
+la volonté de fer de Quiroga.--Mais une fois le général Paz fait
+prisonnier, à cent pas de son armée, par un coup de bola qui enveloppa
+les jambes de son cheval, Quiroga fut invincible.
+
+La guerre une fois terminée entre le parti unitaire et le parti
+fédéral, Quiroga entreprit un voyage dans les provinces de l’intérieur.
+Mais, en revenant de voyage, il fut assailli, à Barrancallaco, par une
+trentaine d’assassins, qui firent feu sur sa voiture. Quiroga, malade,
+s’y tenait couché; une balle, après avoir traversé un des panneaux,
+lui brisa la poitrine. Quoique blessé à mort, il se souleva, et, pâle,
+ensanglanté, ouvrit la portière. En voyant le héros debout, quoique
+déjà cadavre, les assassins prirent la fuite. Mais Santos Perez, leur
+chef, marcha droit à Quiroga, et, comme celui-ci était tombé sur un
+genou, il le tua.
+
+Alors les assassins revinrent et achevèrent l’uvre commencée.
+C’étaient les frères Renafé, commandant à Cordoue, qui dirigeaient
+cette expédition, d’accord avec Rosas. Mais Rosas avait eu soin de se
+tenir dans un lointain si éloigné, qu’on ne l’aperçut pas. Il put,
+dès lors, prendre le parti de celui qu’il avait fait assassiner, et
+poursuivre ses assassins.
+
+Ils furent arrêtés et fusillés.
+
+Reste Cullen.
+
+Cullen, né en Espagne, s’était établi dans la ville de Santa-Fé, où il
+s’était lié avec Lopez, et était devenu son ministre et le directeur
+de sa politique. L’immense influence que Lopez eut sur la république
+Argentine, depuis 1820 jusqu’à sa mort, arrivée en 1833, fit de Cullen
+un personnage extrêmement important. Lorsqu’aux jours du malheur
+Rosas, proscrit, émigra à Santa-Fé, il reçut de Cullen toute espèce de
+services; mais ces services rendus ne purent faire oublier au futur
+dictateur que Cullen était un des hommes qui voulaient mettre fin au
+règne de l’arbitraire dans la république Argentine. Cependant il sut
+cacher son mauvais vouloir sous les apparences de la plus grande amitié
+envers Cullen.
+
+A la mort de Lopez, Cullen fut nommé gouverneur de Santa-Fé, et se
+consacra à établir des améliorations dans la province; en même temps,
+au lieu de se montrer l’ennemi du blocus français, Cullen ne cacha
+point ses sympathies pour la France, considérant que le pouvoir de
+celle-ci était un grand appui pour ses idées civilisatrices. Alors
+Rosas lui suscita une révolution qu’il appuya publiquement et par un
+concours de troupes. Cullen, vaincu, se réfugia dans la province de
+Santiago del Estero, que commandait son ami, le gouverneur Ibarra.
+Rosas, qui, tout en détruisant la fédération, avait déjà déclaré Cullen
+_sauvage unitaire_, entama des négociations avec Ibarra, afin qu’on lui
+livrât la personne de Cullen.
+
+Pendant longtemps ces négociations échouèrent, et Cullen, sur les
+assurances de son ami Ibarra, qui jurait de ne jamais le livrer, se
+croyait sauvé, lorsqu’un jour, au moment où il s’y attendait le moins,
+il fut arrêté par les soldats d’Ibarra, et conduit à Rosas; mais
+celui-ci, ayant appris qu’on lui amenait Cullen captif, envoya l’ordre
+de le fusiller à moitié chemin, parce que, dit-il dans une lettre au
+gouverneur de Santa-Fé qui avait succédé à Cullen, _son procès était
+fait par ses crimes, que tout le monde connaissait_.
+
+Cullen était un homme d’une société agréable et d’un caractère humain.
+Son influence sur Lopez fut toujours employée à écarter toute espèce de
+rigueur; et c’est en raison de cette influence que le général Lopez,
+malgré les supplications de Rosas, ne permit point de fusiller un seul
+des prisonniers faits pendant la campagne de 1831, campagne qui mit
+en son pouvoir les chefs les plus importants du parti unitaire.
+Au reste, Cullen avait tous les dehors de la civilisation; mais son
+instruction était superficielle, et ses talents étaient médiocres.
+
+Ce fut ainsi que Rosas, le seul homme peut-être qui n’eût aucune gloire
+militaire parmi les chefs du parti fédéral, se débarrassa des champions
+de ce parti; dès lors, il demeura le seul personnage important de la
+république Argentine, en même temps qu’il était le maître absolu de
+Buenos-Ayres.
+
+Alors Rosas, arrivé à la toute-puissance, commença sa vengeance contre
+les classes élevées, qui l’avaient si longtemps tenu en mépris. Au
+milieu des hommes les plus aristocrates et les plus élégants, il se
+montrait sans cesse vêtu de la chaqueta ou sans cravate, il donnait
+des bals qu’il présidait avec sa femme et sa fille, et auxquels, à
+l’exclusion de tout ce qu’il y avait de distingué à Buenos-Ayres, il
+invitait des charretiers, des bouchers, et jusqu’aux affranchis de la
+ville.
+
+Un jour il ouvrit le bal, lui dansant avec une esclave, et Manuelita
+avec un gaucho.
+
+Mais ce ne fut point seulement de cette façon qu’il punit la fière
+cité; il proclama ce principe terrible:
+
+«Celui qui n’est pas avec moi est contre moi.»
+
+Dès lors, tout homme lui déplaisant fut qualifié du nom de _sauvage
+unitaire_, et celui que Rosas avait une fois désigné de ce nom n’avait
+plus droit ni à la liberté, ni à la propriété, ni à la vie, ni à
+l’honneur.
+
+Alors, pour mettre en pratique les théories de Rosas, s’organisa sous
+ses auspices la fameuse société de MAS-HORCA, c’est-à-dire _encore des
+potences_. Cette société était composée de tous les hommes sans aveu,
+de tous les banqueroutiers, de tous les sbires de la ville.
+
+A cette société de la Mas-Horca étaient affiliés, par ordre supérieur:
+le chef de police, les juges de paix, tous ceux enfin qui devaient
+veiller au maintien de l’ordre public; de sorte que, lorsque les
+membres de cette société forçaient la maison d’un citoyen pour piller
+cette maison ou assassiner le citoyen, celui dont la vie ou la
+propriété était menacée avait beau appeler à son aide, personne n’était
+là pour s’opposer aux violences dont il était l’objet. Ces violences
+étaient faites au milieu du jour comme en pleine nuit, sans aucun moyen
+de s’y soustraire.
+
+Veut-on quelques exemples? Soit. Chez nous, on doit le remarquer, le
+fait suit toujours immédiatement l’accusation.
+
+Les élégants de Buenos-Ayres avaient, à cette époque, l’habitude
+de porter leurs favoris en collier. Mais, sous le prétexte que la
+barbe taillée ainsi formait la lettre U, et voulait dire unitaire, la
+Mas-Horca s’emparait de ces malheureux, et les rasait avec des couteaux
+mal affilés, et la barbe tombait avec des lambeaux de chair; après
+quoi, on abandonnait la victime aux caprices de la dernière populace,
+rassemblée par la curiosité du spectacle, et qui parfois poussait la
+sanglante farce jusqu’à la mort.
+
+Les femmes du peuple commençaient alors à porter dans leurs cheveux
+ce ruban rouge, connu sous le nom de _mono_. Un jour, la Mas-Horca se
+porta au seuil des principales églises, et alors, toutes les femmes qui
+entraient ou sortaient sans avoir le mono sur la tête, s’en voyaient
+fixer un avec du goudron brûlant.
+
+Ce n’était pas non plus chose extraordinaire, que de voir une femme
+dépouillée de ses habits et fouettée au milieu de la rue, et cela
+parce qu’elle portait un mouchoir, une robe, une parure quelconque,
+sur laquelle on distinguait la couleur bleue ou verte. Il en était de
+même pour les hommes de la plus haute distinction, et il suffisait,
+pour qu’ils courussent les plus grands dangers, qu’ils se fussent
+hasardés en public avec un habit ou une cravate. En même temps que
+les personnes sans doute désignées à l’avance, et qui appartenaient à
+ces classes supérieures de la société que poursuivait une vengeance
+invisible mais connue, étaient victimes de ces violences, on
+emprisonnait par centaines les citoyens dont les opinions n’étaient
+point en harmonie, nous ne dirons pas avec celles du dictateur, mais
+avec les combinaisons encore inconnues de sa politique à venir. Nul
+ne connaissait le crime pour lequel il était arrêté, et c’était chose
+superflue, puisque Rosas le connaissait. De même que le crime restait
+inconnu, le jugement était déclaré inutile, et chaque jour, pour faire
+place aux prisonniers des jours suivants, les prisons encombrées se
+débarrassaient du trop plein de leurs captifs à l’aide de nombreuses
+fusillades. Ces fusillades avaient lieu dans l’obscurité, et tout
+à coup la ville se réveillait en sursaut au bruit de ces tonnerres
+nocturnes qui la décimaient.
+
+Et le matin, ce que l’on n’avait pas vu en France pendant les plus
+terribles jours de 1793, on voyait les charretiers de la police
+recueillir tranquillement dans les rues les corps des assassinés, et
+aller prendre à la prison les corps de ceux qu’on avait fusillés, puis,
+assassinés et fusillés, conduire tous ces cadavres à un grand fossé, où
+on les jetait pêle-mêle, sans qu’il fût même permis aux parents des
+victimes de venir reconnaître les leurs et de leur rendre les devoirs
+funèbres.
+
+Ce n’était point le tout: les charretiers qui conduisaient ces restes
+déplorables annonçaient leur venue par d’atroces plaisanteries
+qui faisaient fermer les portes et fuir la population; on en a vu
+détacher les têtes des corps, de ces têtes emplir des paniers, et du
+cri habituel aux marchands de fruits de la campagne, les offrir aux
+passants effrayés en criant:
+
+--Voilà des pêches unitaires; qui veut des pêches unitaires?
+
+Bientôt le calcul se joignit à la barbarie, la confiscation à la mort.
+
+Rosas comprenait que le moyen de se conserver au pouvoir était de créer
+autour de lui des intérêts inséparables des siens.
+
+Alors il montra à une partie de la société la fortune de l’autre, en
+lui disant: «Cela t’appartient.»
+
+A partir de ce moment, la ruine des anciens propriétaires de
+Buenos-Ayres fut consommée, et l’on vit s’élever les fortunes rapides
+et scandaleuses des amis de Rosas.
+
+Ce que n’avait osé rêver aucun tyran, ce qui n’était venu à l’idée, ni
+de Néron ni de Domitien, Rosas l’a exécuté; après avoir tué le père,
+il a défendu au fils de porter le deuil. La loi qui contenait cette
+défense fut proclamée et affichée, et il fallait bien la proclamer
+et l’afficher, car sans elle il n’y eût eu que des habits de deuil à
+Buenos-Ayres!
+
+Les excès de ce despotisme frappèrent les étrangers, et entre autres
+quelques Français. Rosas, qui se croyait tout permis envers eux, lassa
+la patience du roi Louis-Philippe,--patience bien connue cependant,--et
+amena la formation du premier blocus fait par la France.
+
+Mais les hautes classes de la société, ainsi maltraitées, commencèrent
+à fuir Buenos-Ayres, et, pour trouver un refuge, jetèrent leurs regards
+sur l’État oriental, où la plus grande partie de la ville proscrite
+vint chercher un asile.
+
+Ce fut en vain que la police de Rosas redoubla de vigilance, ce fut en
+vain qu’une loi punit de mort l’émigration, ce fut en vain qu’à cette
+mort on joignit des détails atroces,--car Rosas vit bientôt que la mort
+ne suffisait plus;--la terreur et la haine qu’inspirait Rosas étaient
+plus fortes que les moyens inventés par lui, l’émigration allait
+croissant d’heure en heure, de minute en minute. Pour réaliser la fuite
+de toute une famille, il s’agissait seulement de trouver une barque
+assez grande pour la contenir; la barque trouvée, père, mère, enfants,
+frères, surs, s’y entassaient confusément, abandonnant maison, biens,
+fortune; et chaque jour on voyait arriver dans l’État oriental,
+c’est-à-dire à Montevideo, quelques-unes de ces barques de passagers,
+qui n’avaient plus pour tous biens que les vêtements qu’ils portaient
+sur eux.
+
+Et aucun de ces passagers n’eut à se repentir de la confiance qu’il
+avait mise dans l’hospitalité du peuple oriental; cette hospitalité
+fut grande et généreuse, comme l’eût été celle d’une république
+antique;--hospitalité telle, au reste, que devait l’attendre le peuple
+argentin, d’amis,--ou plutôt de frères, qui tant de fois avaient réuni
+leurs drapeaux à ses drapeaux pour combattre l’Anglais, l’Espagnol, ou
+le Brésilien,--ennemis communs, ennemis étrangers,--moins dangereux
+cependant que cet ennemi qui était né au milieu d’eux.
+
+Les Argentins arrivaient en foule et débarquaient, et sur le port
+les habitants les attendaient, choisissant à mesure qu’ils mettaient
+pied à terre, en raison de leurs ressources pécuniaires ou de la
+grandeur de leur habitation, le nombre d’émigrants qu’ils pouvaient
+recueillir. Alors, vivres, argent, habits, tout était mis à la
+disposition de ces malheureux, jusqu’à ce qu’ils se fussent créé
+quelques ressources, ce à quoi tout le monde les aidait; et de leur
+côté ceux-ci, reconnaissants, se mettaient aussitôt au travail, afin
+d’alléger le fardeau qu’ils imposaient à leurs hôtes, et de leur donner
+ainsi le moyen d’accueillir de nouveaux fugitifs. Pour arriver au but,
+les personnes les plus habituées à toutes les jouissances du luxe
+travaillaient aux derniers métiers, les ennoblissant d’autant mieux que
+ces métiers étaient plus en opposition avec leur état social.
+
+Ce fut ainsi que les plus beaux noms de la république Argentine
+figurèrent dans l’émigration.
+
+Lavallé, la plus brillante épée de son armée; Florencio Varela, son
+plus beau talent; Aguero, un de ses premiers hommes d’État; Echaverria,
+le Lamartine de la Plata; La Vega, le Bayard de l’armée des Andes;
+Guttierez, l’heureux chantre des gloires nationales; Alsina, le grand
+avocat et l’illustre citoyen, apparaissent au nombre des émigrants,
+comme apparaissent aussi Saenz, Valiente, Molino Torrès, Ramos, Megia,
+les grands propriétaires; comme apparaissent encore Rodriguez, le
+vieux général des armées de l’indépendance et des armées unitaires;
+Olozabal, un des plus braves de cette armée des Andes, dont nous
+avons dit que La Vega était le Bayard.--C’est que Rosas poursuivait
+également l’_unitaire_ et le _fédéral_, ne se préoccupant que d’une
+chose, c’est-à-dire de se débarrasser de tous ceux qui pouvaient être
+un obstacle à sa dictature.
+
+C’est à cette hospitalité accordée aux hommes qu’il poursuivait, qu’il
+faut attribuer la haine que Rosas portait à l’État oriental.
+
+A l’époque que nous citons, la présidence de la République était
+exercée par le général Fructuose Rivera.
+
+Rivera, dont nous venons de prononcer le nom, était un homme de la
+campagne, comme Rosas, comme Quiroga; seulement, tous ses instincts le
+portaient à la civilisation, ce qui faisait de lui l’opposé de Rosas.
+Comme homme de guerre, la bravoure de Rivera n’a point été surpassée;
+comme homme de parti, sa générosité n’a pas été atteinte. Pendant
+trente-cinq ans, on l’a vu figurer dans les scènes politiques de son
+pays. Pendant trente-cinq ans, on l’a vu sauter sur ses armes au moment
+même où le mot: Guerre à l’étranger! a été prononcé.
+
+Lorsque la révolution contre l’Espagne commença, il sacrifia sa
+fortune; car, pour lui, c’était un besoin irrésistible que de donner;
+il n’était pas généreux, il était prodigue.
+
+Et, de même que Rivera était prodigue envers les hommes, Dieu avait
+été prodigue envers lui. C’était un beau cavalier, dans le sens du
+mot espagnol _caballero_, qui comprend à la fois le soldat et le
+gentilhomme; au teint brun, à la taille élevée, au regard perçant,
+causant avec grâce, et entraînant ses interlocuteurs dans le cercle
+fascinateur d’un geste qui n’appartenait qu’à lui; aussi a-t-il été
+l’homme le plus populaire de l’État oriental; mais, il faut le dire,
+jamais, en même temps, plus mauvais administrateur ne désorganisa
+les ressources pécuniaires d’un peuple. Il avait dérangé sa fortune
+particulière, il dérangea la fortune publique, non pour se reconstituer
+une fortune, mais parce que, homme public, il avait conservé toutes les
+façons princières de l’homme privé.
+
+Mais à l’époque où nous voilà arrivés, cette ruine ne se faisait pas
+encore sentir. Rivera commençait sa présidence, et sa présidence était
+entourée des hommes les plus capables du pays: Obez, Herrera, Vasquez,
+Alvarez, Ellauri, Luiz-Édouard Perez, étaient véritablement, sinon ses
+ministres, du moins les directeurs de son gouvernement; et avec ces
+hommes, tout ce qui était progrès, liberté et prospérité était assuré à
+ce beau pays.
+
+Obez, le premier des amis de Rivera, était un homme d’un caractère
+antique; son patriotisme, sa grandeur, ses talents éminents, son
+instruction profonde, le mettent au nombre des grands hommes de
+l’Amérique. Pour que rien ne manquât à sa popularité, il est mort dans
+la proscription, une des premières victimes du système de Rosas dans
+l’État oriental.
+
+Luiz-Édouard Perez était l’Aristide de Montevideo. Républicain sévère,
+patriote exalté, il consacra sa longue existence à la vertu, à la
+liberté et à son pays.
+
+Vasquez, homme de talent et d’instruction, commença de rendre ses
+premiers services au pays au siége de Montevideo, dans la guerre contre
+l’Espagne, et finit sa carrière pendant le siége contre Rosas.
+
+Herrera, Alvarez et Ellauri, beaux-frères d’Obez, ne restèrent point en
+arrière de ceux que nous avons nommés; ils appartiennent non-seulement
+à l’État oriental comme défenseurs dévoués, mais encore à la cause
+américaine tout entière.
+
+Aussi leurs noms seront-ils toujours sacrés à cette vaste terre de
+Colomb, qui s’étend du cap Horn au détroit de Behring.
+
+
+
+
+MANUEL ORIBE
+
+
+La présidence de Rivera prit fin en 1834. Le général Manuel Oribe lui
+succéda, par l’influence de Rivera lui-même, qui comptait avoir en lui
+un ami et un continuateur de son système. En effet, Manuel Oribe avait
+été nommé général par Rivera, et avait fait partie de la précédente
+administration comme ministre de la guerre.
+
+Oribe appartenait aux premières familles du pays. Il combattit pour
+sa défense, et s’est toujours distingué par sa bravoure personnelle.
+Son esprit était faible, son intelligence étroite: cela explique son
+alliance avec Rosas, auquel il se donna tout entier, sans songer que
+cette alliance entraînait avec elle la perte de cette même indépendance
+pour laquelle, lui, Oribe, avait combattu tant de fois.
+
+Comme général, son incapacité était complète. Ses passions avaient la
+violence des organisations nerveuses, et le portaient à la cruauté.
+Comme particulier, c’est un honnête homme.
+
+Comme administrateur, il fut plus économe que Rivera, et l’on ne peut
+lui reprocher d’avoir augmenté le déficit du trésor public, et
+cependant c’est à lui qu’appartient toute la responsabilité de la ruine
+de l’État oriental. Oubliant que pour être chef de parti ce n’est pas
+assez de le vouloir, il refusa de rester lié au grand parti national,
+qui avait Rivera pour chef. Il voulut se former un parti, excita les
+méfiances du pays, et, effrayé de sa faiblesse, il se jeta un jour
+dans les bras de Rosas. Quoique le traité restât secret, le pays
+connut cette alliance aux sourdes hostilités du gouvernement contre
+l’émigration argentine, et comme rien n’était plus opposé à l’opinion
+du pays que le système de Rosas, le pays suivit le général Rivera, au
+moment où celui-ci se mit, en 1836, à la tête d’une révolution contre
+Oribe.
+
+Malgré cette presque unanimité qui le menaçait, Oribe résista jusqu’en
+1838.
+
+Oribe descendit de la présidence par une renonciation faite
+officiellement devant les chambres, et il sortit du pays, ayant demandé
+la permission à ces mêmes chambres de se retirer.
+
+Mais, sorti du pays, Rosas le força de protester contre cette
+renonciation, et, chose qui ne s’était jamais vue en Amérique, il le
+reconnut comme chef du gouvernement d’un pays dont lui-même avait été
+chassé. C’était quelque chose comme si Louis-Philippe, à Claremont,
+eût nommé le duc de Bordeaux vice-roi à la république française.
+
+On commença par rire, à Montevideo, de cette excentricité du dictateur.
+Mais lui se prépara, pendant ce temps, à changer ce rire en larmes.
+
+La conséquence naturelle de cette conduite de Rosas était la guerre
+entre les deux nations.
+
+Cette guerre fut terrible.
+
+Oribe, que quelques-uns de nos journaux, payés par Rosas, ont appelé
+l’_illustre_ et _vertueux_ Oribe, y fut tout à la fois général et
+bourreau.
+
+Dépouillons quelques pages de ces tables de sang, publiées par
+_l’Amérique du Sud_, et sur lesquelles, comme une mère plaintive dans
+le présent, et comme une déesse vengeresse pour l’avenir, elle a
+enregistré dix mille assassinats.
+
+Prenons au hasard, dans les rapports faits à Rosas par ses officiers et
+ses agents.
+
+Le général don Mariano Acha, qui sert dans l’armée opposée à Rosas,
+défend San-Juan, et, le 22 août 1841, se rend après quarante-huit
+heures de résistance. Don José-Santos Ramirez, officier de Rosas,
+transmet alors au gouvernement de San-Juan le rapport officiel de cet
+événement. On y trouve cette phrase:
+
+_Tout est en notre pouvoir, mais avec pardon et garantie pour tous les
+prisonniers. Parmi eux se trouve un fils de Lamadrid._
+
+Prenez le nº 2067 du _Diario de la Tarde_, c’est-à-dire du journal
+du soir de Buenos-Ayres, du 22 octobre 1841, et en regard du rapport
+officiel de José-Santos Ramirez, qui constate la garantie de la vie
+pour les prisonniers, vous pourrez lire ce paragraphe:
+
+ «Desaguedero, 22 septembre 1841.
+
+ »_Le prétendu sauvage unitaire, Mariano Acha, a été décapité hier, et
+ sa tête exposée aux regards du public._
+
+ »_Signé_: ANGEL PACHECO.»
+
+Ne pas confondre cet Angel Pacheco, lieutenant de Rosas, avec son
+cousin Pacheco y Obes, un de ses ennemis les plus acharnés.
+
+Attendez, vous vous rappelez que dans le rapport de Santos Ramirez, se
+trouve cette phrase:
+
+_Parmi les prisonniers existe un fils de Lamadrid._
+
+Ouvrez la _Gaceta mercantile_, nº 5703, au 22 avril 1842, et vous y
+trouverez cette lettre, écrite par Mazario Benavidez à don Juan-Manoel
+Rosas:
+
+ «Miraflore-la-Marche, 7 avril 1842.
+
+ »Dans une dépêche précédente, je vous ai fait part des motifs pour
+ lesquels je conservais le sauvage Ciriaco Lamadrid; mais, sachant
+ que ce dernier s’est adressé à plusieurs chefs de la province pour
+ les entraîner à la défection, j’ai fait, à mon arrivée à la Rioja,
+ _décapiter le premier, ainsi que le sauvage unitaire Manoel-Julian
+ Frias, natif de Santiago_.
+
+ _Signé_: MAZARIO BENAVIDEZ.»
+
+Manoel Oribe, à la tête des armées de Rosas chargées de soumettre les
+provinces Argentines, défait, le 15 avril 1842, sur le territoire de
+Santa-Fé, les forces commandées par le général Juan-Pablo Lopez.
+
+Au nombre des prisonniers se trouve le général don Juan-Apostol
+Martinez.
+
+Lisez ce fragment d’une lettre d’Oribe:
+
+ «Au quartier général de Banancas de Cosonda,
+ le 17 avril 1842.
+
+ »Trente et quelques morts, et quelques prisonniers, dont le prétendu
+ sauvage _Juan-Apostol Martinez, auquel la tête a été coupée hier_.
+
+ »_Signé_: MANOEL ORIBE.»
+
+Si la _Gaceta mercantile_ est encore sous votre main, rouvrez-la, et
+au nº 5903, à la date du 20 septembre 1842, vous trouverez un rapport
+officiel de Manoel-Antonio Saravia, employé dans l’armée d’Oribe.
+
+Ce rapport contient une liste de dix-sept individus, dont un chef de
+bataillon et un capitaine, qui furent faits prisonniers à Numayan, et
+subirent _le châtiment ordinaire de la_ PEINE DE MORT.
+
+Revenons à _l’illustre et vertueux_ Oribe, nº 3007 du _Diario de la
+Tarde_.
+
+C’est à propos de la bataille de Monte-Grande, dont il fait le rapport.
+
+ «Quartier général au Ceibal, 14 septembre 1841.
+
+ »Parmi les prisonniers s’est trouvé le traître sauvage unitaire,
+ ex-colonel Facundo Borda, qui _fut exécuté à l’instant même avec
+ d’autres prétendus officiers, tant de cavalerie que d’infanterie_.
+
+ »MANOEL ORIBE.»
+
+Oribe est en veine; un traître lui livre le gouvernement de Tucuman et
+ses officiers. Aussi s’empresse-t-il d’annoncer cette nouvelle à Rosas.
+
+Voici la lettre:
+
+ «Quartier général de Métau, 3 octobre 1841.
+
+ »Les sauvages unitaires que m’a livrés le commandant Sandoval et
+ qui sont: Marion, le prétendu gouverneur général de Tucuman;
+ Avellanieda, le prétendu colonel J.-M. Vilela; le capitaine
+ José Espejo et le lieutenant en premier Léonard Sosa, _ont été
+ sur-le-champ exécutés dans la forme ordinaire_, à l’exception
+ d’Avellanieda, à qui j’ai ordonné que l’on coupât la tête, et que
+ cette tête, une fois coupée, on l’exposât aux regards du public, sur
+ la place de Tucuman.
+
+ »MANOEL ORIBE.»
+
+Laissons celui-là, et passons à un autre bourreau de Rosas.
+
+ «Casamarca, le 29 du mois de Rosas 1841.
+
+ »_A Son Excellence monsieur le gouverneur
+ D. Cl. A. Arredondo._
+
+ »Après plus de deux heures de feu, et après avoir passé au fil de
+ l’épée toute l’infanterie, à son tour toute la cavalerie a été mise
+ en déroute, et le chef seul s’est échappé par le cerro d’Ambaste,
+ avec trente hommes; on le poursuit, et sa tête sera bientôt sur la
+ place publique, comme y sont déjà les têtes des prétendus ministres
+ Gonzalès Dulce et celle d’Espeche.
+
+ »Vive la fédération!
+
+ »M. MAZA.»
+
+ «_Liste nominative des sauvages unitaires, prétendus chefs et
+ officiers, qui ont été exécutés après l’action du 29._
+
+ »Colonel: Vicente Mercao.
+
+ »Commandants: Modesto Villafane, Juan-Pedro Ponce, Damasio Arias,
+ Manuel Lopez, Pedro Rodriguez.
+
+ »Chefs de bataillon: Manuel Riso, Santiago de la Cruz-José.
+
+ »Capitaines: Juan-de-Dios Ponce, Jose Salas, Pedro Aranjo, Isidore
+ Ponce, Pedro Barros.
+
+ »Adjudants: Damasio Sarmiento, Eugenio Novillo, Francisco Quinteros,
+ Daniel Rodriguez.
+
+ »Lieutenant: Domingo Diaz.
+
+ »M. MAZA.»
+
+Puisque nous en sommes à Maza, continuons; puis nous reviendrons à
+Rosas:
+
+ «Casamarca, 4 novembre 1841.
+
+ »Je vous ai annoncé déjà que nous avions mis en déroute complète le
+ sauvage unitaire Cubas, qui était poursuivi, et que nous aurions
+ bientôt la tête du bandit. Il a été pris en effet au Cerro des
+ Ambastes: il a été pris dans son lit même; en conséquence, la tête
+ dudit brigand Cubas est exposée sur la place publique de cette ville.
+
+ »_Après l’action_:
+
+ »On a pris dix-neuf officiers qui suivaient Cubas. Je n’ai _point
+ fait de quartier_. Le triomphe a été complet, et pas un n’a échappé.
+
+ »M. MAZA.»
+
+Glanons en passant, dans le _Boletin de Mendosa_, nº 12, cette lettre
+écrite du champ de bataille d’Arroyo-Grande, et adressée au gouverneur
+Aldao par le colonel don Geronimo Costa:
+
+ «_Nous avons pris plus de cent cinquante chefs et officiers, qui
+ furent exécutés à l’instant._»
+
+Tout feu d’artifice a son bouquet; terminons par son bouquet ce feu
+d’artifice de sang.
+
+J’ai promis de revenir à Rosas; j’y reviens.
+
+Le colonel Zelallaran est tué; on apporte sa tête à Rosas.
+
+Rosas passa trois heures à rouler cette tête du pied et à cracher
+dessus; alors il apprend qu’un autre colonel, frère d’armes de
+celui-ci, est prisonnier; son premier mouvement est de le faire
+fusiller, mais il se ravise; au lieu de le condamner à la mort, il le
+condamne à la torture: le prisonnier, pendant trois jours, aura,
+douze heures par jour, cette tête coupée exposée devant lui sur une
+table.
+
+Rosas fait fusiller, au milieu de la place San-Nicolas, une portion des
+prisonniers du général Paz.
+
+Parmi des prisonniers se trouvait le colonel Vedela, ancien gouverneur
+de Saint-Louis; au moment du supplice, le fils du condamné se jette
+dans les bras de son père.
+
+--Fusillez-les tous les deux, dit Rosas.
+
+Et fils et père tombent frappés dans les bras l’un de l’autre.
+
+En 1832, Rosas fit conduire, sur une place de Buenos-Ayres,
+quatre-vingts prisonniers indiens, et, au milieu du jour, à la vue de
+tous, il les fit égorger à coups de baïonnette.
+
+Camilla O’Gorman, jeune fille de dix-huit ans, d’une des premières
+familles de Buenos-Ayres, est séduite par un prêtre de vingt-quatre
+ans. Ils quittent tous deux Buenos-Ayres et se réfugient dans un petit
+village de Corrientes, où, se disant mariés, ils ouvrent une espèce
+d’école. Corrientes tombe au pouvoir de Rosas. Reconnus par un prêtre
+et dénoncés par lui à Rosas, le fugitif et sa compagne sont ramenés
+tous deux à Buenos-Ayres, où, sans jugement, Rosas ordonne qu’ils
+soient fusillés.
+
+--Mais, fait-on observer à Rosas, Camilla O’Gorman est enceinte de huit
+mois.
+
+--Baptisez le ventre, dit Rosas, qui, en bon chrétien, veut sauver
+l’âme de l’enfant.
+
+Le ventre baptisé, Camilla O’Gorman est fusillée.
+
+Trois balles traversent les bras de la malheureuse mère, qui, par un
+mouvement instinctif, les avait étendus pour protéger son enfant.
+
+Maintenant, comment se fait-il que la France se fasse des amis comme
+Rosas et des ennemis comme Garibaldi?
+
+Et en effet, le traité de 1840, signé de l’amiral Mackau, et qui porte
+son nom, relevait le pouvoir de Rosas, en laissant la république
+Orientale seule engagée dans la lutte.
+
+Ce fut alors qu’apparut Garibaldi à son retour de Rio-Grande.
+
+D’un côté, Rosas et Oribe,--c’est-à-dire la force, la richesse, la
+puissance, combattant pour le despotisme.
+
+De l’autre côté, une pauvre petite république,--une ville démantelée,
+un trésor à sec, un peuple sans ressources, ne pouvant payer ses
+défenseurs, mais combattant pour la liberté.
+
+Garibaldi n’hésita point.--Il alla droit au peuple et à la liberté.
+
+Nous lui rendons la plume, et lui laissons raconter ses luttes pendant
+ce siége acharné, qui dura neuf ans, comme celui de Troie.
+
+ ALEX. DUMAS.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+TABLE
+
+DU PREMIER VOLUME
+
+
+ Un mot au lecteur 1
+ I.--Mes parents 27
+ II.--Mes premières années 32
+ III.--Mes premiers voyages 36
+ IV.--Mon initiation 41
+ V.--Les événements de Saint-Julien 48
+ VI.--Le Dieu des bonnes gens 55
+ VII.--J’entre au service de la république de Rio-Grande 63
+ VIII.--Corsaire 69
+ IX.--La Plata 77
+ X.--Les plaines orientales 81
+ XI.--La poëtesse 85
+ XII.--Le combat 90
+ XIII.--Louis Carniglia 95
+ XIV.--Prisonnier 97
+ XV.--L’estrapade 102
+ XVI.--Voyage dans la province de Rio-Grande 107
+ XVII.--La lagune de los Patos 112
+ XVIII.--Armement des lancions à Camacua 116
+ XIX.--L’estancia della Barba 121
+ XX.--Expédition à Sainte-Catherine 132
+ XXI.--Départ et naufrage 137
+ XXII.--Jean Griggs 145
+ XXIII.--Sainte-Catherine 149
+ XXIV.--Une femme 152
+ XXV.--La course 155
+ XXVI.--Lac d’Imirui 161
+ XXVII.--Nouveaux combats 164
+ XXVIII.--A cheval 169
+ XXIX.--La retraite 178
+ XXX.--Séjour à Lages et dans les environs 182
+ XXXI.--Bataille de Taquari 187
+ XXXII.--Assaut de San José du Nord 197
+ XXXIII.--Anita 201
+ XXXIV.--Levée du siége.--Rossetti 213
+ XXXV.--La picada das Antas 217
+ XXXVI.--Conducteur de bufs 226
+ XXXVII.--Professeur de mathématiques et courtier de commerce 238
+ Montevideo 241
+ Rosas 262
+ Manuel Oribe 298
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+Clichy.--Imp. Maurice Loignon et Cie, rue du Bac-d’Asnières, 12.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Corrections.
+
+ Page 16: «conspirations» remplacé par «conspiration» (dans la
+ conspiration des princes italiens).
+ Page 24: «André» par «Andréa» (consacrons à Andréa Vochieri
+ quelques lignes).
+ Page 30: «quelle» par «qu’elle» (la tendresse qu’elle avait pour
+ moi).
+ Page 43: inséré «fois» (nous fûmes trois fois pris et dépouillés).
+ Page 56: «discendre» remplacé par «descendre» (me fis descendre à
+ la Douane).
+ Page 57: «Cacciopée» par «Cassiopée» (Me guidant sur Cassiopée).
+ Page 67: «Pao d’Anuear» par «Pão d’Açucar» (le _Pão d’Açucar_,
+ immense rocher conique).
+ Page 73 et suivantes: «Maldonato» par «Maldonado» (Nous allâmes
+ jeter l’ancre à Maldonado).
+ Page 87: «capitaz» par «capataz» (Au bout de quelques instants
+ apparut le capataz).
+ Page 90: «Barraneas» par «Barrancas» (directement en face des
+ Barrancas de San Gregorio).
+ Page 91: «abondonné» par «abandonné» (et saisis le timon
+ abandonné).
+ Page 94: «rassassié» par «rassasié» (Mon cadavre eût rassasié
+ quelque loup marin).
+ Page 98: «Entra-Rios» par «Entre-Rios» (le gouverneur de la
+ province d’Entre-Rios).
+ Page 107: «Iguann» par «Iguaçu» (l’embouchure de l’Iguaçu, affluent
+ du Parana).
+ Page 121: «particuliè-ment» par «particulièrement» (nous nous
+ faisions plus particulièrement les hôtes).
+ Page 123: «chargueada» par «charqueada» (_galpon da charqueada_).
+ Page 127: «à à» par «à» (lui et ses hommes à une centaine de pas).
+ Page 135: «inacoutumé» par «inaccoutumé» (un spectacle curieux et
+ inaccoutumé).
+ Page 145: «GRIGS» par «GRIGGS» (XXII.--JEAN GRIGGS).
+ Page 149: «intant» par «instant» (nous eûmes donc à l’instant même).
+ Page 151: «de de» par «de» (il avait l’habitude de dire).
+ Page 161: «IMERUI» par «IMIRUI» (XXVI.--LAC D’IMIRUI).
+ Page 179: «dsipersant» par «dispersant» (prirent la fuite se
+ dispersant de telle façon).
+ Page 195: «non-seulemnnt» par «non-seulement» (non-seulement tout
+ ce que nous avions de fantassins).
+ Page 206: «américains» par «américaines» (la fille des steppes
+ américaines ignorait).
+ Page 216: «Zambeccari» par «Zambecarri» (Parmi eux était notre
+ capitaine Zambecarri).
+ Page 222: «Moringue» par «Morinque» (l’infatigable Morinque,
+ informé de la retraite).
+ Page 226: «capitaz» par «capataz» (brigandage de certains capataz
+ mercenaires).
+ Page 232: «Anzini» par «Anzani» (Anzani avait l’habitude de dire).
+ Page 257: «casonsillos» par «calzoncillos» (aux _calzoncillos_
+ flottants).
+ Page 265: «qu» par «qui» (un colonel à qui Buenos-Ayres est connu).
+ Page 277: «quelque-quefois» par «quelquefois» (et quelquefois,
+ douce sur de charité).
+ Page 296: «Alvares» par «Alvarez» (Herrera, Vasquez, Alvarez,
+ Ellauri).
+ Page 302: «Manoel Oribe» est l'orthographe portugaise. Ailleurs
+ l'auteur écrit «Manuel»; «Banancas» remplacé par
+ «Barrancas» (Barrancas de Cosonda).
+ Page 311: inséré un numéro de page (Un mot au lecteur... 1);
+ «Grigs» remplacé par «Griggs» (XXII.--Jean Griggs).
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Mémoires de Garibaldi, tome 1/2, by Alexandre Dumas
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
+Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
+mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
+volunteers and employees are scattered throughout numerous
+locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
+Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
+date contact information can be found at the Foundation's web site and
+official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
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+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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