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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-08 09:06:33 -0800 |
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Épuisé. + + L'Aiglon, drame en 6 actes, en vers, 271e mille 3 50 + + Un Soir à Hernani, poésie 1 » + + Discours de réception à l'Académie Française 1 » + + Chantecler, pièce en 4 actes, en vers, 150e mille 3 50 + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ + +_Cent exemplaires numérotés sur papier du Japon_ + + + + +AU LECTEUR + + +MUSARDISE. _s. f._ Action de celui qui musarde. + +MUSARDER, _v. n._ Perdre son temps à des riens. + +C'est là ce que tu trouveras dans le dictionnaire, Ami Lecteur. Et +là-dessus tu n'auras pas grande estime pour un volume de vers qui +s'appelle «les Musardises», c'est-à-dire les bagatelles, les +enfantillages, les riens. + +Mais pour peu que tu sois un lettré ayant connaissance des mots de ta +langue et de leur sens exact, ce titre ne sera pas pour te déplaire. +Même il t'apparaîtra comme seyant bien à un recueil de poétiques essais. + +Tu sauras que «musardise»--«musardie», comme on disait au vieux +temps,--signifie rêvasserie douce, chère flânerie, paresseuse +délectation à contempler un objet ou une idée: car l'esprit musarde +autant que les yeux, si ce n'est plus. + +Tu sauras que, suivant certaines étymologies, «musarder» veut dire avoir +le museau en l'air: ce qui est bien le fait du poète; lequel, comme on +sait, regarde tellement là-haut que souvent il trébuche et se jette dans +des trous. + +Tu sauras qu'au temps jadis les «musards» étaient de certains bateleurs +et jongleurs, provençaux d'origine, qui s'en allaient de par le monde en +récitant des vers. + +Tu ne pourras être étonné que, sous un titre qui ne semble convenir qu'à +de très légères poésies, je me sois permis quelquefois des tristesses ou +des mélancolies, puisqu'en langue wallonne «muzer» a pour sens: être +triste. + +Enfin, tu comprendras tout à fait le choix que j'ai fait de ce mot, te +souvenant que le savant Huet, évêque d'Avranches, le faisait venir du +latin _Musa_,--qui, comme on le sait, signifie: la Muse. + +E. R. + + + + +I + +LA CHAMBRE D'ÉTUDIANT + + +DÉDICACE + + Je vous aime et veux qu'on le sache, + O raillés, ô déshérités, + Vous qu'insulte le public lâche, + Vous qu'on appelle des ratés! + + Donc, à cette heure où je me lance + En pleine mêlée, où je vais + Cogner, rompre plus d'une lance, + Recevoir plus d'un coup mauvais, + + Où l'ardent désir me dévore + D'attaquer de front mes rivaux, + Sans savoir seulement encore + Ce que je suis, ce que je vaux, + + Si je suis seulement de taille + A me mêler aux combattants; + --Dans ce matin de la bataille + Où vont se ruer mes vingt ans, + + Je pense à vous, ô pauvres hères! + A vous dont peut-être, ce soir, + Je partagerai les misères, + Parmi lesquels j'irai m'asseoir; + + Et très longuement j'envisage, + Pour bien voir si j'ai le coeur fort, + Pour m'assurer de mon courage, + La tristesse de votre sort. + + Si j'étais, par le ridicule + Qu'on vous jette, mis en émoi, + Il est toujours temps qu'on recule: + Mieux me vaudrait rentrer chez moi. + + Mais non pas! car je veux la lutte. + Et votre fortune n'a rien + Qui me répugne ou me rebute. + Même je la préfère bien + + A celles, qu'on dit plus heureuses, + De ceux qu'on nommait «philistins»; + Je préfère les viandes creuses + De vos songes à leurs festins! + + Si je tombe comme vous autres, + S'il me faut vider les arçons, + Eh bien, quoi! je serai des vôtres, + N'est-il pas vrai, les bons garçons? + + A vous donc qu'on raille et qu'on hue + Et qu'on accable de mépris, + O foule innombrable, cohue + Des déclassés, des incompris! + + A vous que hanta la chimère + Du définitif, du parfait, + Et qui, pour vouloir trop bien faire, + Finalement n'avez rien fait; + + A vous qui portiez dans vos têtes + De trop beaux idéals rêvés, + A vous tous, à vous grands poètes + Aux poèmes inachevés; + + A vous dont les fainéantises + Sont pleines de si fiers projets, + Et que poursuivent les hantises + De trop magnifiques sujets; + + A vous dont la pensée énorme, + Trop large, ne pouvait entrer + Sans la briser dans une forme, + Dans un moule sans l'éventrer; + + A vous, peintres, que désespère + La toujours fuyante couleur, + Qui devant un jeu de lumière + Jetez vos pinceaux de douleur; + + Musiciens, pâles d'entendre + En vous des accords merveilleux, + Et qui, de ne pouvoir les rendre, + Avez des larmes dans les yeux; + + A vous qui, ne pouvant traduire + Les finesses que vous sentez, + Préférez ne jamais produire, + O délicats, exquis ratés! + + A vous, paresseux égoïstes, + Qui gardez vos oeuvres en vous; + A vous les vrais, les grands artistes, + A vous les emballés, les fous, + + Qui, sans entendre les sarcasmes, + Triomphez dans de pauvres soirs; + A vous dont les enthousiasmes + Gesticulent sur des trottoirs, + + Personnages funambulesques, + Laids, chevelus et grimaçants, + Pauvres dons Quichottes grotesques, + Et d'autant plus attendrissants, + + Dont la Muse est la Dulcinée, + --O chevaliers errants de l'art, + A qui la gloire destinée + Manqua peut-être par hasard! + + Étant votre ami, votre frère, + Un rêveur, un hurluberlu + Qui connaîtra votre misère + Peut-être demain,--j'ai voulu + + Vous dédier par ce poème + Les premiers vers que j'ai tentés, + Enfants perdus de la bohème, + O mes bons amis les Ratés! + +Février 1889. + + +II + +LA CHAMBRE + + Au son d'un vieux Pleyel qu'un voisin pauvre oblige + A moudre des galops, + Chaque jour je m'éveille en murmurant: «Où suis-je?» + Comme dans les mélos. + + Je sors de la féerie en mon rêve apparue, + Je sors d'une forêt... + Et j'habite un hôtel situé dans la rue + De Bourgogne, il paraît! + + C'est une rue étroite, avec peu de silence + Et beaucoup de maisons, + Dont les cris les plus gais sont: «La belle Valence!» + Et: «Les quatre saisons!» + + L'acajou de ma chambre est, ce matin, d'un style + Si Louis-Philippart, + Que de cette atmosphère ingénument hostile + Toute espérance part! + + Quelles traces, fauteuils, sur votre velours chauve + Laissèrent d'humbles dos! + O fentes du plafond! ô papier de l'alcôve! + O couleur des rideaux! + + C'est aujourd'hui jeudi. C'est le jour où Marseille + Tient ses marchés de fleurs. + C'est là que je serais, dans la tiédeur vermeille, + Au milieu des flâneurs, + + Si je n'avais voulu, pour être ce poète + Que nul ne demandait, + Risquer d'être à Paris un Daniel Eyssette + Sans Alphonse Daudet; + + Si je n'avais rêvé le vieux rêve inutile, + A tant d'autres pareil, + De me faire une place au soleil d'une ville + Qui n'a pas de soleil! + + Je n'ai pas de soleil, et j'ai toujours décembre, + Et pas encor d'amour: + Toute mon existence est comme cette chambre + Qui donne sur la cour! + + L'ami qui vient me voir, joyeux quand il arrive, + Est triste en s'en allant; + Et la foi chaque jour me semble être moins vive + Qu'il eut dans mon talent. + + Sauf qu'il y a toujours sur ma table une rose, + Dans l'âtre une souris + Qui s'occupe toujours à ronger quelque chose, + Je suis seul à Paris. + + Mais, furtif rongement, mystérieux cinname, + L'animal et la fleur + Mettent autour de moi, l'une l'odeur d'une âme, + L'autre le bruit d'un coeur. + + Je n'ose plus penser que jamais à ma tempe + Verdisse aucun laurier, + Et crois me satisfaire en trouvant sous ma lampe + Un bonheur d'ouvrier. + + Mais je vois sur la table une grande corolle, + Dans l'âtre un petit oeil; + L'un me dit: «Patience!»--et j'entends sa parole; + L'autre me dit: «Orgueil!» + + Ce sont les deux conseils dont j'ai besoin pour vivre, + L'un gris, l'autre vermeil: + Mais le second conseil est moins facile à suivre + Que le premier conseil. + + Pourtant, le bruit qui ronge et le parfum qui rêve + Me rendent quelque espoir, + Et je me sens moins seul dans l'ombre, et je me lève, + Et je ris dans le soir, + + Sûr de pouvoir toujours, malgré l'heure grisâtre, + Rire comme je ris, + Tant qu'il me restera, sur ma table et dans l'âtre, + Ma rose et ma souris. + +Paris, 1890. + + +III + +A MA LAMPE + + O vieille lampe, ô vieille amie, à ta lumière + Que de bouquins je lus, que de vers j'écrivis! + Sous ton humble abat-jour que de fois tu me vis + Veiller, quand le sommeil rougissait ma paupière! + + Lampe ventrue et basse, en cuivre bosselé, + Comme on en voit encor sur les vieilles crédences, + Tu reçus bien souvent de graves confidences: + De mes espoirs les plus secrets je t'ai parlé. + + Lampe, pendant longtemps tu fus ma seule amie; + Et, lorsque j'habitais tout là-haut, sous le toit, + Seuls m'étaient doux les soirs passés autour de toi... + Et les fiacres roulaient dans la rue endormie. + + Que de fois, accoudé sur ma table en bois blanc, + J'ai, de ta poudre d'or, construit des existences, + Et que de fois rimé, pour qui tu sais, des stances, + Penchant mon front pâli dans ton cercle tremblant! + + Et quand le petit jour rosé venait à naître, + Quand, le ciel d'un bleu vert déjà se nuançant, + L'aurore grelottait sur Paris, le passant + Te voyait clignoter encore à ma fenêtre. + + L'âge te faisait bien radoter quelquefois. + Ton mécanisme était d'une étrange faiblesse. + Il fallait te monter, te remonter sans cesse, + Et retourner ta clef sans cesse entre ses doigts. + + Mais vous baissiez, méchante! et sans que je comprisse + Pourquoi. Vous paraissiez vouloir vous amuser. + La mèche s'obstinait à se carboniser. + Et j'enrageais, croyant que c'était un caprice. + + Bien souvent j'ai maudit votre détraquement, + Et votre humeur, alors, me semblait une énigme. + Vous faisiez tout d'un coup un bruit de borborygme, + Puis vous vous éteigniez sans raison, brusquement. + + Voilà qu'au lendemain il me fallait remettre + La tâche... Et vous couvrant d'injure et de mépris, + J'allais dormir!--Pardon! maintenant j'ai compris: + Vous vous intéressiez à votre pauvre maître. + + Ne voulant pas le voir si longtemps se pencher + Pour écrire ou pour lire, un doigt contre la tempe, + Vous cessiez de brûler... Et c'était, bonne lampe, + Votre manière à vous de m'envoyer coucher. + + +IV + +A LA MÊME + +EN LA COIFFANT DE SON ABAT-JOUR + + Car, sans lui, tu n'es rien, puisque, sans lui, tu laisses + Divaguer ta clarté: + Elle est ton âme souple aux trop blondes mollesses; + Il est ta volonté. + + Et je te coiffe donc de l'abat-jour sévère. + Il n'a pas de feston; + Mais on voit s'élargir en cône de lumière + Son cône de carton. + + C'est lui qui, sur la table, avec ta clarté d'ambre, + Forme un cercle dans quoi + Tous les rêves flottant aux ombres de la chambre + Sont convoqués par moi. + + Autour de la paroi transparente du cône, + Plus d'un monstre hagard + Vient tourner, attiré par le beau piège jaune, + Le flaire, et puis repart. + + Mais, franchissant le cercle où l'on voit luire, au centre, + Le cuivre de ton pied, + Plus d'un autre, saisi dans le moment qu'il entre, + Tombe sur le papier. + + C'est là qu'ils tomberont, autour du pied de cuivre, + Tous ces rêves, en rond! + Et c'est, quand on voudra les obliger à vivre, + Là qu'ils résisteront! + + Car c'est sous l'abat-jour que se dore et se crée, + Tremble et se circonscrit, + Le champ mystérieux d'une lutte sacrée + Sans armes et sans cri. + + Allons, lampe, venez! que d'un sage couvercle + On rabatte vos feux; + Et que sur cette table apparaisse le cercle + Humblement merveilleux! + + Le cercle se dessine. Attendons que tout dorme; + Puis, forçons, quand tout dort, + La pensée à venir se battre avec la forme + Dans cette arène d'or. + + C'est pour cela qu'on vit, pour amener, de l'ombre + Dans ce rond de lueur, + Des rêves... deux ou trois... on ne sait pas le nombre... + C'est pour cela qu'on meurt. + + Les couronnes ne sont, que semble, sur les tempes, + Un dieu brusque apporter, + Que ce qui, du halo quotidien des lampes, + A fini par rester. + +1890. + + +V + +LE DIVAN + + Quand on est couché sur le divan bas + Devant la fenêtre, + C'est délicieux, car on ne sait pas + Où l'on peut bien être. + + Mollement couché, des coussins au dos, + On goûte une joie: + On ne voit plus rien, entre les rideaux, + Que le ciel de soie! + + Ni sordides murs, ni toits, ni sommet + D'arbre de décembre! + Mais on revoit tout sitôt qu'on se met + Debout dans la chambre! + + Dès qu'on est debout, on revoit la cour + De zinc et d'asphalte, + Tout ce qui, soudain, quand le rêve court, + Vient lui dire: «Halte!» + + L'envers des maisons, luxe à prix réduit, + Gaz et tuyautages, + Et l'affreux vitrail qui se reproduit + A tous les étages! + + Dès qu'on est debout, on voit brusquement + Tout ça reparaître. + On s'étend: plus rien que du firmament + Dans une fenêtre! + + C'est pourquoi, souvent, quand je me sens las + De vulgaire vie, + Durant tout un jour, sur le divan bas, + Je rêve et j'oublie. + + Et j'aime rester immobile sur + Le vieux divan rouge, + Sachant qu'on détruit le carré d'azur + Aussitôt qu'on bouge. + + Et je n'aperçois que du bleu, du bleu, + Du bleu dans la baie; + Le soleil y vient, une heure, au milieu, + Faire sa flambée; + + Puis, le carré bleu pâlit vers le soir, + Prend un vert turquoise; + Puis il s'assombrit, devient presque noir: + C'est comme une ardoise. + + Et de signes clairs partout la criblant, + L'invisible craie + Vient couvrir alors d'algèbre tremblant + L'ardoise sacrée! + + Oh! ne pas bouger! ne pas faire un pas + Vers cette fenêtre! + Croire que la cour affreuse n'est pas + Et ne peut pas être! + + Oh! dire au tableau: «Je ne te permets + Que ce qui s'étoile!» + Se placer toujours pour ne voir jamais + Le bas de la toile! + + Ce serait trop beau!--Ne pas lire tout, + Choisir dans le livre!-- + Mais on ne peut pas! Sans être debout, + On ne peut pas vivre! + + Ce qu'il faut pouvoir, ce qu'il faut savoir, + C'est garder son rêve; + C'est se faire un ciel qu'on puisse encor voir + Lorsque l'on se lève; + + C'est avoir des yeux qui, voyant le laid, + Voient le beau quand même; + C'est savoir rester, parmi ce qu'on hait, + Avec ce qu'on aime! + + Ce qu'il faut, c'est voir, au-dessus d'un toit, + D'une cheminée, + Au-dessus de moi, au-dessus de toi, + D'une humble journée, + + D'un coin de Paris,--c'est cela qu'il faut, + Car c'est difficile!-- + Un ciel aussi pur, un ciel aussi haut + Qu'un ciel de Sicile! + + +VI + +LA FENÊTRE + +OU + +LE BAL DES ATOMES + + Un rayon d'or qui se faufile + Aux interstices des volets + Fait danser une longue file + De petits atomes follets. + + C'est une poussière vivante + Qui monte, monte incessamment, + Puis redescend, toujours mouvante, + Dans un éternel tournoiement. + + Elle tourbillonne et s'envole + Comme un peuple de moucherons; + Au soleil elle farandole + Et fait des fugues et des ronds; + + Et tels d'imperceptibles gnomes, + De microscopiques lutins, + Ils valsent, les petits atomes, + Dans les rayons d'or des matins! + + Sans cesse, dans cette traînée + De clair soleil éblouissant, + Leur troupe folle est entraînée, + Elle remonte et redescend. + + Ils dansent, dans l'or de la bande + Qui tombe, oblique, des volets, + Une furtive sarabande + Et de silencieux ballets. + + Qu'ont-ils donc à danser si vite + Sur ce pont d'Avignon vermeil? + Sentent-ils qu'il faut qu'on profite + D'un bal que donne le soleil? + + D'où vient-elle cette poussière? + Ces atomes n'existent-ils + Que dans les filets de lumière + Qu'ils peuplent de leurs grains subtils? + + Non. Leur montante farandole, + Que l'on distingue seulement + Dans la clarté qui les isole, + Fait partout son fourmillement; + + Et tout autour de nous, dans l'ombre, + Ces riens, sans que nous le croyions, + Voltigent en aussi grand nombre + Que là, dans l'or de ces rayons. + + Ils vont, viennent. Mais d'habitude + On ne peut les apercevoir. + L'air s'emplit de leur multitude: + On les respire sans les voir. + + Leur existence qu'on ignore + Ne se révèle brusquement + Que lorsqu'un rai de soleil dore + Leur humble poussière, en passant! + + Et je pense à ces pauvres diables + Qui s'agitent autour de vous, + A tous ces rêveurs misérables, + A tous ces admirables fous! + + Ils sont là, dans l'ombre, qui riment, + Qui peinent sur leurs oeuvres,--mais + C'est pour eux seulement qu'ils triment... + Et vous ne les voyez jamais! + + Vous ne savez pas l'existence + De tous ces humbles faiseurs d'art + A qui manque la circonstance; + Mais lorsque, par un pur hasard, + + La lueur de gloire est tombée + Sur un petit groupe d'entre eux, + Vous les admirez bouche bée + Ceux-là qui furent plus heureux! + + Car ils sont comme la poussière + Des petits atomes danseurs + Qu'on ne voit que dans la lumière, + Les poètes et les penseurs! + + Le rayon faufilé dans l'ombre, + Dans lequel, seul, on peut les voir, + Est trop étroit pour leur grand nombre, + Et beaucoup restent dans le noir. + + Dans cette clarté d'auréole + Tous voudraient bien un peu venir. + Hélas! et leur désir s'affole + De n'y pouvoir pas tous tenir; + + Ils y voudraient vite leur place, + Car bientôt ils seront défunts... + Mais la gloire, la gloire passe, + Et n'en dore que quelques-uns! + +1888. + + +VII + +CHARIVARI A LA LUNE + + O Lune, tu souris. Je crois bien que les doutes + Où tu nous vois toujours errant + T'ont donné ce sourire. En vain tu le veloutes. + Ce sourire est exaspérant. + + Je sens que les tourments d'une race inquiète + Te servent de distraction. + Ça t'amuse de voir hésiter un poète + Entre le rêve et l'action. + + Je sens que voir entrer nos pas dans une voie + Pour en ressortir aussitôt + Est la chose qui fait s'écarquiller ta joie, + Silencieusement, là-haut. + + Tu souris, car tu vois la scène et la coulisse; + Et quand ta douceur fait semblant + De vouloir consoler, ce n'est qu'une malice + Cousue avec un rayon blanc. + + Oui, quand, les soirs d'été, nous cueillons un peu l'heure, + Heureux au clair de lune, enfin! + Tu n'apportes jamais qu'une paix qui nous leurre + Dans tes corbeilles d'argent fin. + + Face de Pierrot grave ou de gai Monsignore, + Pourquoi sourire? Est-ce que c'est + Parce que tu connais ce que la Terre ignore? + Sais-tu? Ne sais-tu pas? Qui sait? + + Souris-tu pour cacher des fiertés socratiques, + Ou des doutes à la Pyrrhon? + Quel genre d'ironie est-ce que tu pratiques, + Profil mince ou visage rond? + + Sont-ce jeux de docteur qui sourit en Sorbonne + De ce qu'il sait qu'il ne sait rien? + Parfois n'a-t-elle pas, ta nonchalance bonne, + Quelque chose de renanien? + + Quand tu fais de la grâce exacte ou fantômale + Au-dessus de notre bateau, + Ton sourire vient-il de l'École Normale, + Ou d'une fête de Watteau? + + Si tu le sais, pourquoi ne pas faire connaître + Le mot qui tire d'embarras? + Mais puisque je te tiens, ce soir, dans ma fenêtre, + Je jure que tu parleras! + + Tu souriais tantôt quand la nuit trop superbe + M'a fait pleurer. Tu as souri? + Eh bien! je vais, frappant sur les cuivres du verbe, + Te donner un charivari! + + Je ferai tant de bruit avec les métaphores, + Je t'assourdirai tellement + D'interpellations rapides et sonores, + Que, lasse au fond du firmament, + + Pour obtenir la paix, pour m'entendre me taire, + Tu répondras et tu diras + Si tu n'as promené là-haut que le mystère + D'un domino de Mardi-Gras! + + Et j'aurai, pour user ce flegme ostentatoire + Avec lequel tu te défends, + Cette ténacité dans l'interrogatoire + Qu'ont les juges et les enfants; + + Et sans me laisser prendre à la froideur commode + De tes impassibilités, + Je lèverai sans fin le marteau de mon ode, + Et, frappant à coup répétés, + + Frappant, comme ces clous à crochet qu'on enfonce, + Le point d'interrogation, + Tant que je n'aurai pas obtenu la réponse, + Je poserai la question. + + * * * * * + + Pour voguer sur ton eau + Quel monarque fantasque + T'a fait creuser là-haut + Dans du porphyre, Vasque? + + Au bout de quel fétu + De souffleur noctambule + T'arc-en-cielises-tu + Dans l'air bleuâtre, Bulle? + + Exigeant d'un mortel + Une adresse impossible, + Pour quel Guillaume Tell + Sors-tu de l'ombre, Cible? + + Au-dessus des coteaux + Qui sont barbus d'éteule, + Quels sont les bleus couteaux + Que tu repasses, Meule? + + Quand, partant pour ailleurs, + Au voyage on se risque, + Quel est, des aiguilleurs, + Celui qui t'ouvre, Disque? + + Quel est, dans ta blancheur + De banquise immobile, + L'invisible pêcheur + Qui peut t'aborder, Ile? + + Lorsque glisse en rêvant + Ta forme d'or qui s'arque + De l'arrière à l'avant, + Quelle est ta voile, Barque? + + Quand mincit au lointain + Ton bombement de toile + Lumineux et latin, + Quelle est ta barque, Voile? + + Sur l'espalier du soir + Quel jardinier t'empêche + De mûrir pour pouvoir + Te garder blanche, Pêche? + + Sur les lignes de l'air, + Portée où l'ombre flotte, + Quel est-il, le Wagner + Qui put t'inscrire, Note? + + Es-tu la drachme, ou l'as, + Et, ton effigie, est-ce + Celle d'une Pallas + Ou d'un Auguste, Pièce? + + Lorsqu'on voit s'assembler + Les nuages en groupe, + Qui te fait circuler + De l'un à l'autre, Coupe? + + Pour que sorte un jardin + De la brume qui rampe, + Quel sublime Aladin + Frotte ton cuivre, Lampe? + + L'été comme l'hiver, + Quand ton cadran se montre, + Quel est le Gulliver + Qui te remonte, Montre? + + Quel est l'officiant + Qui, pâle, t'a sortie + D'un ciboire effrayant, + Et qui t'élève, Hostie? + + Quelle vague, quel flot + Dont la crête scintille + Put monter assez haut + Pour te laisser, Coquille? + + Quel vieux séditieux + Dont le cerveau retarde, + Blanche, au feutre des dieux, + Vint t'arborer, Cocarde? + + Quel montreur, affublant + L'ombre d'un drap tragique, + Te projette, Rond blanc + De lanterne magique? + + Loupe au cristal puissant, + Quel savant gigantesque + Par toi nous grossissant + Arrive à nous voir presque? + + Fer à cheval d'acier, + Quel maréchal t'embrase + Pour marescalcier + Bucéphale ou Pégase? + + Pour que nous n'en ayons + Jamais le goût aux lèvres, + Qui met sur des clayons + Ce fromage de chèvres? + + Quel est le noir jaloux + Qui, sultan jusqu'aux moelles, + T'a placé, Piège à loups, + Dans son sérail d'étoiles? + + Quand tu scintilles, nu, + Au crépuscule fourbe, + De quel crime inconnu + Reviens-tu, poignard courbe? + + Hamac, quel négligent, + T'accrochant à deux astres, + Dort dans ton arc d'argent, + Bercé sur nos désastres? + + Pour que passe un rayon, + Quel brave machiniste + Ouvre ce trappillon + Sur notre monde triste? + + Au fond du ciel léger + Pétase de lumière, + Quel est le Grand Berger + Qui te porte en arrière? + + Toi qui mets sur l'azur + Ta nacre de Byzance, + Es-tu d'un Être obscur + Le jeton de présence? + + En encre de clarté, + D'une plume de cygne, + Quel dieu te fait, Pâté, + Sur le ciel, quand il signe? + + Alourdis-tu--terreur + Qui surplombe ou qui tombe!-- + Globe, un poing d'empereur? + Ou d'anarchiste, Bombe? + + Buire, quel Cellini + Galbe ton métal rose? + Quel est, Point sur un I, + Le Musset qui te pose? + + Te maniant encor, + Là-haut, mieux que personne, + Quel est, Faucille d'or, + Le Hugo qui moissonne? + + Quel clown, frappant du pied, + Va bondir de la Ville, + Cerceau, dans ton papier, + Pour imiter Banville? + + A quel char de sommeil + Dors-tu, Roue enrayée? + Cymbale de vermeil, + Qui t'a dépareillée? + + Quelle fut--le sait-on? + O Tête d'Holopherne, + Ta Judith? Quel est ton + Diogène, Lanterne? + + Ex-voto, pour quel voeu + Pends-tu sur la nuit noire? + Quel Roland du Mont Bleu + T'embouche, Cor d'ivoire? + + Quel émir, Bouclier, + Te suspend à sa selle? + A quoi va se lier, + Cerf-Volant, ta ficelle? + + Quels sont tes poids, Plateau + De balance romaine? + En mangeant ce gâteau + Quel enfant se promène? + + Quel chiffre est ciselé + Sur cette tabatière? + Quel chat noir a filé + Par ton trou blanc, Chatière? + + Quel garde assermenté + T'a sur sa blouse, Plaque? + Quelle Tasse de thé + Sert-on sur du vieux laque? + + Grand Bouton de Cristal, + Quel mandarin te porte? + Poignée en clair métal, + Ouvres-tu quelque porte? + + Fermoir étincelant, + Fermes-tu quelque tome? + Hublot, tu luis au flanc + De quel Vaisseau Fantôme? + + Quel Coq, _escam quærens_, + Perle, du bec te pousse? + Palette, quel Rubens + Passe dans toi le pouce? + + De cette Opale, au loin, + Quel turban s'agrémente? + Qui te grignote un coin, + O Pastille de menthe? + + Qui va, dans les «ha! ha!» + Te décrocher, Timbale? + Quelle Nausicaa + Te perd dans le ciel, Balle? + + Dans quel moule arrondi + Est-ce que l'on t'arrange, + Tarte? De quel midi + Peux-tu bien être, Orange? + + De quel verre, Sorbet? + De quelle jatte, Crème? + O, de quel alphabet? + Zéro, de quel problème? + + De quel pré, Champignon? + Visière, de quel Casque? + Pont, de quel Avignon? + Tambourin, de quel Basque? + + Qui donc, Veilleuse, dort? + Quel est ton hiver, Neige? + Cirque, ton picador? + Ton écuyer, Manège? + + Quel Hercule a jeté + Ce Peloton de laine? + Fleur, quel est ton été? + Ton Sèvres, Porcelaine? + + Faïence, ton Nevers? + Prunelle, ton Cyclope? + Médaille, ton revers? + Cachet, ton enveloppe? + + Ton portrait, Médaillon? + Diamant, ton satrape? + Grelot, ton postillon? + Grain de raisin, ta grappe? + + Ton Versaille, OEil-de-Boeuf? + OEil de tigre, ta jongle? + Ton bilboquet, Boule? OEuf, + Ton nid? Arc, ta flèche? Ongle, + + Ton doigt? Lotus, ton lac? + Ton lait, Bol? Ton puits, Cruche? + Fruit, ta branche? Or, ton sac? + Pain, ton blé? Miel, ta ruche? + + * * * * * + + Je m'arrête, essoufflé... Mais je sens qu'elle va + Parler! que cette voix va tinter, qu'on rêva + D'argent! que cette voix d'argent va me répondre! + Que la Lune a senti sa patience fondre, + Et qu'elle va répondre!... Et j'attends, haletant, + Qu'elle tinte le mot de l'énigme; et, tintant + Comme un timbre, en effet, tinterait dans la nue, + La Lune me répond froidement: + + «Continue!» + + +VIII + +LE VIEUX PION + + ... Le voyans au dehors, et l'estimans par l'extérieure apparence, + n'en eûssiez donné un coupeau d'oignon, tant laid il était de corps et + ridicule en son maintien... Mais ouvrant cette boîte eûssiez au dedans + trouvé une céleste et impréciable drogue... + + RABELAIS. + + Vieux pion qu'on raillait, ô si doux philosophe + Aux coudes rapiécés, pauvre être marmiteux + Dont l'étroit paletot, d'une luisante étoffe, + Disait un long passé d'hivers calamiteux, + + Je te revois. Ton crâne avait une houppette, + Une seule, au milieu, de poils,--et tu louchais. + Et longuement, avec un fracas de trompette, + Dans un mouchoir à grands carreaux tu te mouchais. + + Je te revois, dans le préau, sous les arcades, + Grave, déambuler, et j'ai la vision + De ton accoutrement pendant ces promenades + Où tu marchais au flanc de ma division; + + De ta longue, oh! si longue et noire redingote, + Dans laquelle plus d'un avait déjà sué; + De ton chapeau gibus bon pour mettre à la hotte, + Si fantastiquement bleuâtre et bossué! + + Ton haleine odorait le vin et la bouffarde, + Et, quand tu paraissais à l'étude du soir, + Souvent ton nez flambait dans ta face blafarde, + Et c'est en titubant que tu venais t'asseoir. + + Pochard mélancolique au crâne vénérable, + Parfois tu t'éveillais, quand tu cuvais ton vin, + Et, frappant un grand coup de règle sur la table, + Tu glapissais: «Messieurs, silence!...» Mais en vain. + + Ou plutôt, tu dormais, sans souci des boulettes + Qu'on mâchait longuement pour t'envoyer au nez. + Et ton étude alors marchait sur des roulettes... + Plus de punitions ni de pensums donnés! + + On t'avait surnommé Pif-Luisant. Les élèves + Charbonnaient ton profil grotesque sur le mur. + Mais tu marchais toujours égaré dans tes rêves. + Tu ne souffrais de rien. Tu vivais dans l'azur. + + Car tu faisais des vers. Tu rimais un poème! + A nul autre que moi tu ne l'as avoué. + --Comment donc avais-tu, lamentable bohème, + Au fond de ce collège, en province, échoué? + + Pif-Luisant, je t'aimais. Quelquefois je suis triste + En repensant à toi. Qu'es-tu donc devenu? + C'est toi qui m'as prédit que je serais artiste, + Et c'est toi le premier rimeur que j'ai connu. + + Un jour, ayant trouvé des vers dans mon pupitre, + Tu fus pris d'une joie attendrie, et je vis + Comme un rayonnement sur ta face de pitre, + Et tu me contemplais avec des yeux ravis! + + Dès ce jour, tu m'aimas. Et tandis que les autres + Jouaient en criaillant aux barres, nous causions. + Les conversations exquises que les nôtres! + Parfois tu m'expliquais un peu mes versions. + + Je crois que si j'ai fait vraiment ma rhétorique, + C'est sous les marronniers, en t'écoutant parler. + Tu commentais, dans ton langage poétique, + Homère,--et je voyais la grande mer s'enfler, + + Les galères en ligne avec leurs belles proues, + Et les cnémides d'or des Grecs étincelants, + Et je voyais passer, le rose sur les joues, + La merveille de grâce, Hélène, à pas très lents! + + Quelquefois tu prenais Virgile, ou bien Tibulle: + J'entendais, sous les verts feuillages, les pipeaux, + Les clochettes dont la chanson tintinnabule + Dans les lointains du soir, quand rentrent les troupeaux. + + Et puis, c'était Ovide et ses métamorphoses, + Cycnus qui, duveté de neige, est fait oiseau, + Daphné qui fuit, montrant ses talons nus et roses, + Syringe qui se change en flexible roseau, + + En roseau chuchoteur et qui devient lui-même + Une flûte à six trous entre les doigts de Pan, + Io, génisse blanche et que Jupiter aime, + Les yeux d'Argus semés sur les plumes du paon! + + Merci, vieux, qui, plus jeune encor, malgré ton asthme, + Que le gandin pédant dont nous suivions les cours, + Fus l'éveilleur de mon premier enthousiasme, + Me refaisant la classe, en plein air, dans les cours! + + Merci, toi qui me mis de beaux rêves en tête, + Toi dont la main furtive, au dortoir, me glissait + Les livres défendus de plus d'un grand poète, + O toi qui m'as fait lire en cachette Musset! + + Souvent, le professeur, corrigeant ma copie, + Dans un discours français trouvait, en suffoquant, + Quelque insulte à Boileau qui lui semblait impie, + Quelque néologisme horriblement choquant; + + Il pâlissait de mon audace épouvantable, + Comme s'il s'attendait à voir crouler le toit... + Mais il ne s'est jamais douté que le coupable, + Mon affreux corrupteur, Pif-Luisant, c'était toi! + + Oui, si je fus poussé vers quelque plus moderne + Irrégularité, celui qui me poussa + Fut ce pion crasseux qu'on traitait de baderne. + Diogène poussif et Silène poussah! + + O bohème déchu dont le sort fut si rude, + Es-tu du grand sommeil sous la terre endormi, + Ou bien fais-tu toujours, là-bas, ta triste étude, + Et liras-tu ces vers de ton petit ami? + + Grand poète incompris, ivrogne de génie, + Toi qui me prédisais un si bel avenir, + Tu fus mon maître vrai. Loin que je te renie, + Aujourd'hui j'ai voulu chanter ton souvenir. + + Et si la mort t'a pris, ce qui vaut mieux peut-être, + Car tu ne souffres plus ni faim, ni froid cuisant, + Dors tranquille, mon vieux, repose-toi, pauvre être, + Toi que j'ai tant aimé... doux pochard... Pif-Luisant! + +1889. + + +IX + +LES SONGE-CREUX + + Nous sommes de bien douces gens + Qui ne faisons mal à personne, + Contents de peu, point exigeants, + Heureux d'une rime qui sonne, + Heureux d'un beau vers entendu, + D'une ballade commencée, + D'une chimère caressée, + D'un penser finement rendu. + De bon sens peut-être indigents, + Détestant tout ce qui raisonne, + Nous sommes de bien douces gens + Qui ne faisons mal à personne! + + Qu'on laisse aux pauvres songe-creux, + Aux rimeurs, aux penseurs étiques, + Les choses qui les font heureux, + Leurs rêves et leurs esthétiques! + Laissez-nous poursuivre à l'écart + Notre amoureuse musardise; + Pour tout ce qui n'est pas de l'art + Nous sommes pleins de balourdise; + Nous sommes inintelligents + Hors de nos vers... + Qu'on nous pardonne, + Nous sommes de bien douces gens + Qui ne faisons mal à personne! + + Sans savoir compter jusqu'à trois + Nous nous en allons dans la vie; + Nous sommes des esprits étroits + Qui n'avons qu'une seule envie. + Et nous fuyons dans nos jardins + Les contacts blessants du vulgaire, + Lui rendant dédains pour dédains... + Mais ne lui cherchant pas la guerre! + Aussi, daignez être indulgents + Au songe-creux qui déraisonne... + Nous sommes de bien douces gens + Qui ne faisons mal à personne! + +Février 1888. + + +X + +LA FORÊT + + La Nature, par qui souvent nous sommes tristes, + Nous tous qui l'adorons, les rêveurs, les artistes, + --Tandis que jour et nuit nous nous évertuons + A vouloir l'exprimer, et que nous nous tuons + Au labeur de fixer son image impossible, + Nous regarde souffrir et demeure impassible. + + Donc, j'étais amoureux de la grande forêt. + Son sauvage parfum fort et doux m'enivrait; + Il me fallait ses chants d'oiseaux et ses murmures; + Et, la nuit, je rêvais d'elle, de ses ramures, + Des bouquets nuptiaux que font ses aubépins, + De ses fourrés touffus et peuplés de lapins + Dont on voit brusquement fuir les petits derrières, + Des morceaux de ciel bleu plafonnant ses clairières... + Je l'aimais. Cet amour m'avait pris tout entier + Le jour que j'avais fait un pas dans le sentier + Qui la traverse toute en partant de l'orée. + Je l'avais aussitôt follement adorée. + On y voyait fleurir de grandes, grandes fleurs! + On y sentait un tas de si bonnes odeurs! + Et, le soir, quand chantaient les brises étouffées, + Des endroits noirs semblaient habités par les fées! + On avait peur. Enfin ma tête s'égarait... + Et j'étais amoureux de la grande forêt! + Mais amoureux vraiment, amoureux de ses sources, + De ses ruisseaux croisant dans l'ombre mille courses, + De ses mousses, de ses insectes voltigeant, + De ses feuillages verts, bleu foncé, gris d'argent, + Des enchevêtrements épineux de ses haies, + De ses mûrons, de ses framboises, de ses baies, + De sa mystérieuse et solennelle paix; + Puis aussi de ses coins dans les taillis épais, + De ses coins retirés qui semblent des alcôves + Avec des lits fleuris de petites fleurs mauves! + + Et j'aimais les sentiers même où l'on a des peurs + Quand les bras sarmenteux des arbustes grimpeurs + Viennent en s'étirant vous accrocher la manche, + Où l'on se croit suivi soudain quand une branche + Vous fait, malicieuse, un brusque frôlement, + Et vient vous chatouiller dans le cou, drôlement! + + J'aimais cette forêt. + + Bien souvent le poète + S'éprend ainsi, se met une folie en tête + Dont il souffre beaucoup, mais qui dure fort peu + Lorsqu'il la satisfait pleinement, lorsqu'il peut + Posséder cette idée ou cet objet qu'il aime, + Et lui faire un enfant, c'est-à-dire un poème. + C'est ainsi que j'aimais. Je mourais du désir + De prendre la forêt dans mes vers, de saisir + Son charme, son parfum, son silence, et de rendre + L'émoi dont m'emplissaient un feuillage vert tendre, + Une source, un recoin moussu, quelque oiselet + Qui le long du sentier, par terre, sautelait, + Un rayon qui glissait dans le feuillage sombre, + Et la fraîcheur exquise, et le murmure, et l'ombre... + Je mourais du désir d'exprimer tout cela! + + C'est pourquoi je me dis: «Je serai toujours là + Dans la forêt, notant le moindre frisson d'aile. + Je viendrai chaque jour me remplir les yeux d'elle, + Tâcher de lui voler de sa beauté, m'asseoir + Sur le même arbre mort, s'il le faut, chaque soir, + Tant que je n'aurai pas bien traduit son mystère + Et cette forte odeur de feuillage et de terre + Qu'elle sent. Je veux bien me priver de sommeil: + Mais je la surprendrai, la gueuse, à son réveil, + Pour bien voir quelles sont à l'aurore ses teintes, + De quel vert plus brillant ses feuilles sont repeintes, + Et comment la rosée à leur bout vient perler, + Et comment tous les plus vieux arbres font trembler, + Dans l'azur matinal, des cimes toutes roses!» + + Oui, mon rêve, c'était de traduire ces choses, + Mais malgré mes efforts je ne le pus jamais! + Je ne possédai pas la forêt que j'aimais! + Et mon amour devint alors de la souffrance. + Je fus pris tout d'un coup d'une désespérance + Affreuse. Et comme, un jour, pour la dernière fois, + Assis dans la fraîcheur exquise d'un sous-bois, + Je voulais découvrir les mots exacts pour dire + L'églantier qui fleurit, la brise qui soupire, + Le mystère si calme et frais du clair-obscur, + Les petits airs penchés des clochettes d'azur + Qui se livrent, sans doute, à quelque babillage, + Et les sourires bleus du ciel dans le feuillage, + Le soleil qui parfois en rais semble pleuvoir, + Je me mis à pleurer de ne pas le pouvoir! + J'étais vaincu, brisé! Soudain, tout mon courage + S'en allait! Je pleurais d'impuissance et de rage! + Je pleurais, suffoqué de douleur, étouffant + D'un de ces gros chagrins de poète et d'enfant! + Et les branches étaient doucement frémissantes, + Et jamais les oiseaux cheminant dans les sentes + N'avaient été plus gais, les merles plus siffleurs. + Au-dessus de mon front passaient des vols ronfleurs + D'abeilles, de frelons... J'étais couché dans l'herbe: + Et je la sentais douce, odorante. Et, superbe, + Sans savoir que pour elle un homme sanglotait, + La forêt verdoyait, fleurissait et chantait! + + La Nature est toujours la grande indifférente; + De tous les maux humains elle reste ignorante. + Souvent les malheureux l'ont maudite, en voyant + Qu'elle les regardait en ne s'apitoyant + Jamais, et que devant leurs souffrances cruelles + Ses fleurs gardaient leur joie et fleurissaient plus belles, + Et qu'elle n'était rien qu'un merveilleux décor! + Mais, pour nous qui l'aimons, c'est bien plus dur encor, + Pour nous, ses amoureux, les peintres, les poètes, + Puisque enfin nos douleurs par elle nous sont faites! + C'est de son seul amour que l'artiste est martyr. + Ne peut-elle donc pas à ses maux compatir, + La toujours insensible et sereine Nature, + Ou paraître savoir tout au moins sa torture? + + Mais non!--Et si jadis, forêt, grande forêt, + Si, dans son désespoir, celui qui t'adorait + Était allé se pendre, un soir, à quelque branche, + Cela n'aurait pas fait faner une pervenche, + S'attrister un iris, pleurer un chèvrefeuil! + Tes roses d'églantiers n'auraient pas pris le deuil + De leur pauvre amoureux, en fermant leurs pétales! + Calmes auraient souri tes hautes digitales! + Tes oiseaux n'auraient pas éloigné leurs ébats + Et n'auraient pas jasé ni chansonné plus bas + En voyant balancer ma longue forme brune! + Et quand un ironique et blanc rayon de lune + M'aurait comme vêtu du linceul des défunts, + Ta brise aux chauds soupirs, ta brise aux doux parfums + N'aurait pas tu son bruit de harpe qu'on accorde, + Et des liserons bleus auraient fleuri ma corde! + +Bellevue, 1888. + + +XI + +OÙ L'ON RETROUVE PIF-LUISANT + + Il bouquinait un vieux Hugo de chez Hetzel + Au seuil d'une taverne. Étant de cette race + Qui déjeune d'un bock et dîne d'un bretzel, + Il m'apparut bien maigre à cette humble terrasse. + + Alors, je l'emmenai dans le soir. Il parlait. + Le profond Luxembourg nous ouvrit ses quinconces. + Je crois l'entendre encor dans le soir violet + Maudire l'esthétisme et les Muses absconses. + + Je crois le voir encor s'arrêter.--«_Mille dious!_» + Dit-il au promeneur surpris qu'on l'interpelle, + «Notre premier devoir est de chanter pour tous! + Foin d'un art compliqué pour petite chapelle! + + «Quand l'importance du cheveu que vous sciez + En huit, mes bons seigneurs, n'est pas très bien saisie, + Pourquoi vous figurer que des initiés + Peuvent seuls s'ingérer d'aimer la Poésie? + + «Certe, il faut fuir les lourds et stupides moqueurs, + Mais craindre, quand on veut écarter le vulgaire, + D'y confondre certains qui n'en sont pas, les coeurs + Qui sentent grandement, s'ils ne comprennent guère. + + «Aimez ces dédaignés et ces silencieux + Qui, les vers déclamés, n'en disent rien de juste, + Mais à qui l'on surprend des larmes dans les yeux, + Tant ils ont bien senti passer le vol auguste! + + «Aimez ces ignorants de vos jeux, de leur prix, + Et leur simplicité quelquefois justicière; + Et songez qu'après tout ce qu'ils n'ont pas compris + Ce n'était, bien souvent, que tours de gibecière, + + «Ah! ne préférez pas ces soi-disant experts + Qui pèsent au carat les beautés précieuses + A ces âmes qui pour répercuter les vers + Ont la sonorité des âmes spacieuses!» + + +XII + +OÙ L'ON PERD PIF-LUISANT + + J'allais souvent le voir tandis qu'il se mourait. + + C'était à mi-chemin du ciel qu'il demeurait, + Dessous les toits, et dans une affreuse mansarde + Aux murs blanchis, au noir plafond qui se lézarde. + J'allais souvent le voir, et nous causions longtemps, + Et ses doigts amaigris étaient plus tremblotants + Chaque jour, et sa lèvre était plus violette. + + * * * * * + + Il me disait: + + «Surtout, ne sois jamais poète. + Les vers, mon pauvre ami, c'est ce qui m'a perdu. + Tu le vois, je suis vieux, exténué, rendu + Avant l'âge, car j'ai voulu faire ce rêve. + La lutte m'a brisé. Non, la vie est trop brève: + Pourquoi passer son temps à batailler, pourquoi + Ne pas vivre en son coin, sage, et se tenant coi? + Le bonheur régulier, crois-moi, la vie intime, + Le foyer, une femme et des enfants, l'estime + De son quartier. Surtout, ne fais jamais de vers! + N'en fais jamais! Si c'est un innocent travers, + S'il te plaît, comme on dit, de courtiser la Muse, + Quelquefois, au dessert, en bourgeois qui s'amuse, + Tu le peux, et c'est sans danger. + + «Mais si, le soir, + Quand la lune sourit, tu rêves de t'asseoir + Sur le vieux banc de pierre au fond du parc, d'entendre + La chanson de la brise, et si tu vas t'étendre + Par les matins d'été, dans l'herbe, sur le dos, + En regardant le ciel avec des yeux mi-clos, + Si le rythme t'émeut, si ton être tressaille + Quand s'envole une strophe, et si ton coeur défaille + Quand un ami te lit des vers à haute voix, + Si le désir te prend, devant ce que tu vois, + De l'exprimer avec une forme parfaite, + Si tu sens vaguement s'agiter un poète + En toi, n'hésite pas! étouffe dans ton coeur + Ce serpent! Il y va, crois-moi, de ton bonheur... + Et le bonheur vaut seul vraiment qu'on s'en occupe. + Le métier de poète est un métier de dupe. + Ah! mon expérience est amère! Longtemps, + J'ai subi les dédains, les affronts irritants + Des sots; j'ai combattu pour l'art, plein d'énergie! + Je marchais, ébloui toujours par la magie + De mon rêve, mes yeux de fou perdus au ciel! + Je ne souffrais de rien. J'étais même sans fiel + Pour ceux qui me raillaient. J'étais le doux bohème + Inoffensif; j'allais, en penaillons, tout blême, + Et nourri seulement des viandes de l'esprit; + Sans me mettre en souci du vulgaire qui rit, + J'allais, gonflant toujours quelque nouvelle bulle! + J'étais l'extravagant heureux qui noctambule, + Qui trouve, pour dormir, un banc délicieux, + Pour qui tous les plafonds sont trop bas, sauf les cieux. + J'étais le vagabond poète qui balade, + Cherchant des jours entiers un refrain de ballade, + Et qui va devant lui, sans souci des hivers, + Heureux de se chanter à lui-même ses vers! + Je me disais: Mon temps n'est pas venu, mon heure + Sonnera. Mais j'ai vu que l'espoir était leurre. + J'ai vieilli, je me suis lassé d'être incompris. + C'est absurde, mais c'est ainsi: le beau mépris + Que nous avons d'abord pour le goût du vulgaire + Tombe avec l'âge. Eh quoi! toujours faire la guerre? + On veut avoir son tour de gloire. On n'en peut plus + Des veilles sans profit, des travaux superflus. + J'ai fait de l'art. Cet autre fait du vaudeville: + Et c'est à lui que va la multitude vile. + C'est lui que l'on acclame. Et moi je meurs de faim! + Eh bien! je me révolte et je crie, à la fin! + Mon coeur veut déverser son trop-plein d'amertume. + Nous autres, je sais bien, notre gloire est posthume + Quelquefois. Il paraît que, quand nous sommes morts, + La Gloire, cette femme, a souvent des remords + De ne pas nous avoir aimés. On nous découvre. + Nos vers sont exaltés; nos tableaux vont au Louvre... + Mais que nous font de verts lauriers sur nos tombeaux? + C'est vivant que j'aurais voulu quelques lambeaux + De cette pourpre; et, mort, je n'en fais nul usage! + Vois-tu, le désespoir vous étreint avec l'âge + D'être plus inconnu qu'un faiseur de couplet; + Et l'on mendie: «Un peu de gloire, s'il vous plaît! + Daignez avant ma mort m'avancer quelque chose, + Quelques rayons sur ma future apothéose! + Si l'on doit m'admirer plus tard, il vaut autant + Commencer tout de suite, et je mourrai content. + J'ai trop voulu sortir de l'ornière banale, + Dites-vous: quand l'idée est trop originale + On la repousse?... Eh bien! si c'est là le récif + Où j'échouai, je veux bien faire du poncif. + Du poncif, s'il le faut! Mais avant que j'expire, + C'est mon rêve, je veux que le bourgeois m'admire!» + + «Oui, vieillis, les plus fiers lutteurs, les plus fougueux + Parlent ainsi, lassés d'être incompris et gueux! + + * * * * * + + «Car c'est une tristesse noire + De vieillir toujours méconnu. + Alors, n'ayant pas eu la gloire + Dans cette vie, on n'a rien eu. + + «Comme on a passé sa jeunesse + A chasser la chimère, on n'a + Rien récolté pour sa vieillesse, + Et quand l'heure affreuse sonna, + + «L'heure de la tristesse, l'heure + Des ressouvenirs étouffants, + On se vit pauvre, sans demeure, + Et vieux grand-père sans enfants. + + «Trimer, c'est bon quand on est jeune. + Mais on change en se faisant vieux. + On ne supporte plus le jeûne, + On songe qu'on serait bien mieux + + «Dans un intérieur confortable + Que sous un plafond d'où ça pleut; + On songe que se mettre à table + Doit être un plaisir, quand on peut! + + «On songe qu'une chambre chaude + Doit être agréable, le soir, + Avec une femme qui rôde + Autour de vous, blonde, en peignoir; + + «Qu'il est doux, lorsque le vent souffle, + D'être, béat, au coin du feu; + Tout en rôtissant sa pantoufle, + De somnoler un petit peu; + + «Qu'il est doux de prendre ses aises, + De mettre aux chenets son talon, + D'avoir, au lieu de quatre chaises, + De bons fauteuils dans son salon! + + «Ah! que de choses on regrette + Lorsqu'on eut des rêves trop grands! + Musicien, peintre, poète, + Ce sont de fichus métiers. Prends + + «Quelque bon métier qui rapporte; + Mets sur ton oreille un crayon + Ou des panonceaux sur ta porte, + Et ne cherche pas le rayon! + + «Ne fais jamais d'art! Ne t'ingère + Jamais de penser du nouveau! + Fume un gros cigare. Digère. + Et crains les rhumes de cerveau! + + «Bois frais. Tiens-toi dans l'allégresse. + Pas de vers, je te le défends. + Vis comme un coq en pâte. Engraisse. + Fais des ribambelles d'enfants! + + «Du reste, je te dis ces choses, + Mon pauvre ami, mais je sais bien + Que les conseils des vieux moroses + Ne serviront jamais de rien, + + «Et que, si le diable t'y pousse, + Tu seras poète, gamin! + --Mais j'ai parlé trop, et je tousse... + Embrasse-moi vite. A demain!» + + * * * * * + + Le lendemain, j'appris la mort du pauvre hère. + Je l'accompagnai seul jusqu'à son cimetière, + Puis, ayant vu glisser le cercueil dans le trou, + Je marchai devant moi, longtemps, sans savoir où. + Et je songeais: «Jamais je ne serai poète! + Car je n'ai pas le coeur assez brave, et ma tête + S'égarerait à tant souffrir. Je ne veux pas + Traîner cette existence affreuse, à chaque pas + Me blesser aux cailloux aiguisés de la route. + L'Art, oh! l'Art m'attirait et me grisait, sans doute! + Mais je veux travailler à faire mon bonheur. + Cet homme avait raison. Il m'a donné la peur + Du calvaire qu'il faut gravir pour être artiste. + Je veux vivre impassible et vieillir égoïste!» + Je m'aperçus alors que j'étais dans les champs, + Que les arbres, bouquets de parfums et de chants, + S'éveillaient au soleil, et que les verts cytises + Invitaient sous leur ombre à des fainéantises; + Que le ciel, d'un bleu pâle, avait l'air d'un satin + De Chine; que c'était l'adorable matin, + L'heure où la cime des ormeaux tremble et rougeoie. + Dans ces odeurs, dans ces fraîcheurs, dans cette joie, + J'oubliai tous les maux que l'autre avait soufferts... + + --Et je rentrai chez moi pour écrire ces vers. + +1887. + + +XIII + +SOUVENIRS DE VACANCES + + +I + +LE TAMBOURINEUR + + A l'heure où l'invisible orchestre des cigales + N'exerce pas encor ses petites cymbales, + Quand l'horizon est rose et vert, de bon matin, + Par les sentiers pierreux de la blanche colline, + En jouant un vieil air lentement s'achemine + Le tambourineur, beau comme un pâtre latin. + + Sous les pins parasols d'où pleuvent les aiguilles + Qui rendent les sentiers glissants, il fait des trilles + Sur le fin gaboulet, comme un merle siffleur. + Sa longue caisse aux flots de rubans verts ballante, + Il s'en va pour donner une aubade galante + A la belle qui l'a choisi pour cajoleur. + + Il souffle dans son fifre un air très gai de danse, + Pendant qu'il frappe avec la baguette, en cadence, + La peau du tambourin qui ronfle sourdement. + Le petit galoubet d'ivoire rossignole, + Et le tambourin suit l'alerte farandole + D'un monotone, un peu triste, accompagnement. + + Tambourineur d'Amour, comme je te ressemble! + Je vais jouant du triste et du gai tout ensemble: + Le tambourin sonore et grave, c'est mon coeur, + Rien plus lourd à porter, va, que ta caisse lourde! + Mais, toujours, cependant qu'il fait sa plainte sourde, + Sifflote mon esprit, ce galoubet moqueur! + +1888. + + +II + +L'ÉTANG + + L'étang, dont le soleil chauffe la somnolence, + Est fleuri ce matin de beaux nénuphars blancs. + Les uns, sortis de l'eau, semblent offrir, tremblants, + Leur assiette de Chine où de l'or se balance. + + D'autres n'ont pu fleurir, mais purent émerger, + Et, pointe autour de quoi l'onde en cercles se plisse, + Leur gros bouton bronzé qui commence à nager + Est une cassolette avant d'être un calice. + + D'autres, encor plus loin du moment de surgir, + Promesse de boutons par l'eau glauque couverte, + Se bercent d'un remous sous l'ample feuille verte + Qu'on voit, comme un plateau de laque, s'élargir. + + Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente. + Il en est d'achevés que leur tige me tend, + Complètement éclos, comme, sur cet étang, + Les nénuphars berçant leur soucoupe indolente. + + D'autres n'ont encor pu qu'atteindre le niveau... + Et ce sont eux surtout que, poète, on caresse, + Qu'on laisse à fleur d'esprit flotter avec paresse, + Comme les nénuphars qui pointent à fleur d'eau. + + Mais je sens la poussée en moi, vivace et sourde, + D'autres pensers germés mystérieusement, + Qui montent en secret vers leur achèvement, + Comme les nénuphars qui dorment sous l'eau lourde. + + +III + +LES PAPILLONS + + En Mai, quand les brises roucoulent, + Quand fleurissent toutes les fleurs, + Les papillons sont grands buveurs: + Les petits papillons se soûlent. + + Souvent, au crépuscule gris, + A l'heure où le couchant se clore, + On en voit balocher encore: + C'est tout simplement qu'ils sont gris. + + Le regard les suit et s'étonne + De les voir, dans le jour tombant, + S'en aller d'un vol titubant, + D'un vol qui zigzague et festonne. + + Les pauvrets se sont attardés + A boire dans toutes les roses; + Pour chasser les ennuis moroses + Ils se sont un peu pochardés. + + Au sortir de leur chrysalide + Faisant dehors leurs premiers pas, + Pour les parfums n'avaient-ils pas + Encor la tête assez solide? + + Avaient-ils des chagrins d'amour, + Ces papillons? Voulaient-ils boire + Pour se consoler d'un déboire? + Mon Dieu, ça se voit chaque jour! + + Ou par des amis en goguette + Se laissèrent-ils emmener + De fleur en fleur biberonner, + Comme de guinguette en guinguette? + + Eux, les élégants papillons, + Si corrects près des marguerites, + Ils sont, en regagnant leurs gîtes, + Dépoudrés de leurs vermillons! + + Et gris à rouler sous les roses, + Lorsqu'il leur faut rentrer chez eux, + Ils s'en reviennent deux par deux... + Et voilà qu'ils disent des choses!... + + Ils se détaillent leurs amours, + Se vantent de leurs prétentaines, + Mettent de travers leurs antennes, + S'attendrissent, font des discours; + + Eux, les doux frôleurs de corolles, + Les petits Platons de l'air pur, + Amis des lys et de l'azur, + Ils racontent des gaudrioles! + + Quand les nectars et les rayons + Ont troublé leur âme sensible, + Il n'y a rien de plus terrible + Que l'ivresse des papillons! + + Dons Juans récitant leurs listes, + Ils révèlent soudain aux fleurs + Quelles âmes d'écornifleurs + Ils cachaient, ces idéalistes! + + Battant des ailes de pastel, + Chacun, avant la nuit, aspire + Un dernier lys avec sa spire, + Ainsi que l'on hume un cocktail! + + Les roses ayant une essence + Qui grise mieux que le trois-six, + Ce qu'au buisson dit le _Tircis_ + Est de la plus rare indécence. + + Les _Machaons_ sont déchaînés. + Et les hautaines _Atalantes_ + Ne fuient qu'avec des ailes lentes + Qui semblent leur dire: «Venez!» + + Le _Mars_, gai comme un soir de solde, + Dit au _Tabac d'Espagne_: «Ohé!» + Le _Daphnis_ change de Chloé. + Le _Tristan_ se trompe d'Ysolde. + + A demain matin les pardons! + Il faudra qu'on s'y reconnaisse. + Mais, ce soir, plus d'une _Vanesse_ + Pour les phlox trahit les chardons. + + Un obscur papillon d'avoine + Tutoie un lilas de jardin. + Le papillon du chou, soudain, + Appelle: «Mon chou!» la pivoine. + + Le désordre règne. Il n'y a + Plus de lois ni de protocoles. + L'_Argus_ parle argot. «Tu me colles!» + Dit l'_Argynne_ au pétunia. + + Le _Demi-Deuil_ n'est plus sévère. + Et: «Ma primevère n'est pas + Grande», dit le _Sylvain_ tout bas, + «Mais je bois dans ma primevère!» + + +IV + +DÉJEUNER DE SOLEIL + + Le soleil hume la rosée + Qui s'évapore lentement. + Vers lui, dans le matin charmant, + Elle monte, vaporisée, + + L'aurore fait le firmament + D'une teinte exquise et rosée. + Le soleil hume la rosée + Qui s'évapore lentement. + + Sur chaque brin d'herbe est posée + Une goutte arc-en-cielisée + De plus de feux qu'un diamant... + Et, comme il en est très gourmand, + Le soleil hume la rosée. + + +V + +LES COCHONS ROSES + + Le jour s'annonce à l'Orient + De pourpre se coloriant; + Le doigt du matin souriant + Ouvre les roses; + Et sous la garde d'un gamin + Qui tient une gaule à la main, + On voit passer sur le chemin + Les cochons roses, + + Le rose rare au ton charmant + Qu'à l'horizon, en ce moment, + Là-bas, au fond du firmament, + On voit s'étendre, + Ne réjouit pas tant les yeux, + N'est pas si frais et si joyeux + Que celui des cochons soyeux + D'un rose tendre. + + Le zéphyr, ce doux maraudeur, + Porte plus d'un parfum rôdeur, + Et, dans la matinale odeur + Des églantines, + Les petits cochons transportés + Ont d'exquises vivacités + Et d'insouciantes gaîtés + Presque enfantines. + + Heureux, poussant de petits cris, + Ils vont par les sentiers fleuris, + Et ce sont des jeux et des ris + Remplis de grâces; + Ils vont, et tous ces corps charnus + Sont si roses qu'ils semblent nus, + Comme ceux d'amours ingénus + Aux formes grasses. + + Des points noirs dans ce rose clair + Semblant des truffes dans leur chair + Leur donnent vaguement un air + De galantine, + Et leur petit trottinement + A cette graisse, incessamment, + Communique un tremblotement + De gélatine. + + Le long du ruisseau floflottant + Ils suivent, tout en ronflotant, + La blouse au large dos flottant + De toile bleue; + Ils trottent, les petits cochons, + Les gorets gras et folichons + Remuant les tire-bouchons + Que fait leur queue. + + Et quand les champs sans papillons + Exhaleront de leurs sillons + Les plaintes douces des grillons + Toujours pareilles, + Les cochons, rentrant au bercail, + Défileront sous le portail, + Agitant le double éventail + De leurs oreilles. + + Puis, quand, là-bas, à l'Occident, + Croulera le soleil ardent, + A l'heure où le soir descendant + Touche les roses, + Paisiblement couchés en rond, + Près de l'auge peinte en marron, + Bien repus, ils s'endormiront, + Les cochons roses. + + +VI + +LE PETIT CHAT + + C'est un petit chat noir, effronté comme un page. + Je le laisse jouer sur ma table, souvent. + Quelquefois il s'assied sans faire de tapage; + On dirait un joli presse-papier vivant. + + Rien de lui, pas un poil de sa toison ne bouge. + Longtemps il reste là, noir sur un feuillet blanc, + A ces matous, tirant leur langue de drap rouge, + Qu'on fait pour essuyer les plumes, ressemblant. + + Quand il s'amuse, il est extrêmement comique. + Pataud et gracieux, tel un ourson drôlet. + Souvent je m'accroupis pour suivre sa mimique + Quand on met devant lui la soucoupe de lait. + + Tout d'abord, de son nez délicat il le flaire, + Le frôle; puis, à coups de langue très petits, + Il le lampe; et dès lors il est à son affaire; + Et l'on entend, pendant qu'il boit, un clapotis. + + Il boit, bougeant la queue, et sans faire une pause, + Et ne relève enfin son joli museau plat + Que lorsqu'il a passé sa langue rêche et rose + Partout, bien proprement débarbouillé le plat. + + Alors, il se pourlèche un moment les moustaches, + Avec l'air étonné d'avoir déjà fini; + Et, comme il s'aperçoit qu'il s'est fait quelques taches, + Il relustre avec soin son pelage terni. + + Ses yeux jaunes et bleus sont comme deux agates; + Il les ferme à demi, parfois, en reniflant, + Se renverse, ayant pris son museau dans ses pattes, + Avec des airs de tigre étendu sur le flanc. + + Mais le voilà qui sort de cette nonchalance, + Et, faisant le gros dos, il a l'air d'un manchon; + Alors, pour l'intriguer un peu, je lui balance, + Au bout d'une ficelle invisible, un bouchon. + + Il fuit en galopant et la mine effrayée, + Puis revient au bouchon, le regarde, et d'abord + Tient suspendue en l'air sa patte repliée, + Puis l'abat, et saisit le bouchon, et le mord. + + Je tire la ficelle, alors, sans qu'il le voie; + Et le bouchon s'éloigne, et le chat noir le suit, + Faisant des ronds avec sa patte qu'il envoie, + Puis saute de côté, puis revient, puis refuit. + + Mais dès que je lui dis: «Il faut que je travaille; + Venez vous asseoir là, sans faire le méchant!» + Il s'assied... Et j'entends, pendant que j'écrivaille, + Le petit bruit mouillé qu'il fait en se léchant. + + +VII + +BALLADE DU PETIT BÉBÉ + + Il fait un gazouillis suave, + Un chantonnement continu, + Sans souci du ton, de l'octave. + Son crâne au seul frison ténu + Est si blond qu'il paraît chenu. + Par une prudente planchette + Dans son haut fauteuil retenu, + Le petit bébé fait risette. + + Et puis il désigne, très brave, + Le gros chat, de son doigt menu. + Et puis, quand sa bonne le lave + Et poudre tout son corps charnu, + De vive force maintenu + Jambes en l'air, sans chemisette, + En montrant son derrière nu + Le petit bébé fait risette. + + Après quoi, longuement, il bave. + Et comme un objet inconnu + Il contemple, rêveur et grave, + Son pied dans ses deux mains tenu. + Et, pris du désir saugrenu + De sucer son bout de chaussette + Auquel il n'est pas parvenu, + Le petit bébé fait risette. + +ENVOI + + Épousez-vous, couple ingénu, + Comme Marius et Cosette. + Tout rit lorsque, nouveau venu, + Le petit bébé fait risette. + + +VIII + +CRÉPUSCULE + + Au bord de l'horizon les collines boisées + Ondulent, en prenant des teintes ardoisées, + Cependant qu'un dernier reflet, comme un mica + Piqué sur les coteaux, scintille dans leur brume, + Et que, timidement, une étoile s'allume + Dans l'azur pâle et délicat. + + Les arbres, sur le ciel, de leurs grêles membrures, + Font un dessin pareil à celui des nervures + D'une feuille. A présent, les étoiles sont deux, + Et luisent à travers la vapeur violette + Comme des yeux de femme à travers la voilette... + Les arbres ont un air frileux. + + Tous les contours ont des finesses d'aquarelle. + Les fonds sont des lavis très clairs. Un clocher frêle + S'effile exquisement sur le lointain bleuté. + Les étoiles sont trois. La campagne repose, + Et dans le ciel vert d'eau monte une lune rose + Comme un cuivre désargenté. + + De larges bandes d'or l'horizon se chamarre. + Mais le dernier reflet s'est éteint sur la mare. + On croit voir des cyprès dans les hauts peupliers. + Le jour traîne un moment encor son agonie. + Les crapauds font un chant d'une plainte infinie... + Les étoiles sont des milliers. + + +IX + +ON SOUFFLE + + On souffle, et vous vous envolez, + Duvet des chandelles de neige! + Le souffle qui vous désagrège + Met à nu des coeurs désolés! + + Par un jeu bête et sacrilège + Pauvres coeurs désauréolés! + On souffle, et vous vous envolez, + Duvet des chandelles de neige! + + Rayons blancs dont sont étoilés + Nos coeurs naïfs (au mien que n'ai-je + Votre poids encor, qui l'allège!) + Ainsi, vous nous êtes volés: + On souffle, et vous vous envolez! + + +XIV + +LA PREMIÈRE + + Or, c'est Dieu qui fit la première, + Qui façonna son corps si cher + Lui-même, dans de la lumière, + Et pétrit son exquise chair. + + Il mit sur sa peau de l'aurore + Et du soir d'été dans ses yeux, + Puis il tissa pour elle encore + Le soleil en rayons soyeux. + + De ses adroites mains divines + Le bon Dieu sculptait, il dorait. + Et déjà le souffle odorait + Entre les lèvres purpurines. + + Déjà l'oeil charmant s'entr'ouvrait + Comme s'entr'ouvre une pervenche; + Et du talon fin à la hanche + La ligne onduleuse courait. + + Pâle aux musiques de l'orchestre + Qu'apportaient les vents attiédis, + Émerveillant le paradis + Qui n'était alors que terrestre, + + Ève s'épanouit, semblant + Sous les branches, nue et pudique, + Un tel chef-d'oeuvre doux et blanc + Que le lys murmura: «J'abdique!» + + Dieu, riant dans sa barbe, dit: + «Tu feras le bonheur de l'homme.» + Or, c'est elle qui le perdit + En lui faisant croquer la pomme. + + A qui serait-il donc prudent + D'offrir le coeur et la chaumière? + La première perdit Adam: + Et c'est Dieu qui fit la première! + + +XV + + Oh! les yeux, les beaux yeux des femmes! + Que de choses nous y voyons! + C'est de la lumière des âmes + Que nous croyons faits leurs rayons. + + Nous croyons lire en leurs prunelles + Des perversités, des candeurs; + Et nous mettons du rêve en elles, + Nous fiant à leurs profondeurs; + + Mais le trouble des yeux, leur vague, + Et leurs calmes de soirs d'été, + Leurs bleus changeants comme la vague, + Leur douce et vivante clarté, + + La lumière exquise filtrée + Entre les cils frangés,--tout ça + N'est rien qu'un peu d'humeur vitrée + Qu'un peu de soleil nuança. + + Les yeux sont des petites flaques + Reflétant du ciel sans savoir; + Pas plus que s'ils étaient opaques + Les pensers ne peuvent s'y voir; + + Et, tout simplement, quand se lève + Leur regard profond et câlin, + S'ils nous paraissent pleins de rêve, + C'est qu'ils ont un beau cristallin. + + +XVI + +LES TZIGANES + + Un ordre fut donné par le chef à mi-voix, + Et des bruits d'instruments dans l'ombre s'entendirent. + Le silence se fit. Et, sur leurs clés de bois, + Harmonieusement les cordes se tendirent. + + Ce ne furent d'abord, sous les arbres touffus, + Que des fragments épars d'harmonie essayée, + --Par de vagues accords, des préludes confus, + L'âme des violons voulant être éveillée. + + Incertains un moment gémirent les altos, + Puis de leur gravité sonore ils s'assurèrent, + Et les Tziganes noirs, drapés dans leurs manteaux, + Brusquement, pour jouer, en cercle se levèrent. + + Alors le chef, les yeux perdus, improvisant, + Attaqua la mesure avec un geste large, + Et, du son merveilleux lui-même se grisant, + Il partit, endiablé, comme dans une charge. + + L'orchestre répandit un long bruit de sanglots; + Et du même côté, tous, la tête penchée, + Ils envoyaient l'archet, pâles, les yeux mi-clos, + Ivres de l'harmonie en ondes épanchée. + + Ils jouaient, balançant lentement leurs grands corps, + Et toujours un sourire énigmatique aux lèvres. + Et par moments c'étaient d'étranges désaccords, + Ou, sous les doigts pinceurs, des pizzicati mièvres. + + Agacés quelquefois par les archets frôleurs, + Les instruments avaient des plaintes fantastiques, + Comme le vent nocturne ou les dogues hurleurs + Montant lugubrement leurs gammes chromatiques. + + Tantôt sous un baiser de lune on croyait voir + Quelque apparition vague en une clairière, + Tantôt des cavaliers passer sous un ciel noir + Quand le rythme prenait une fureur guerrière. + + Et c'étaient, tout d'un coup, d'immenses désespoirs, + Plaintes de trahison, mortes chères pleurées; + Et puis, des souvenirs attendris de beaux soirs... + Et les cordes n'étaient plus qu'à peine effleurées. + + Le violon du chef chantait éperdument. + Quel étrange génie avait donc ce grand diable? + Il passa tout d'un coup du sauvage au charmant: + Et ce fut une valse, alors, inoubliable! + + Son archet, appuyé dans toute sa longueur, + Faisait monter un son d'une pureté grave, + Qui vous envahissait de trouble et de langueur, + Et qui se prolongeait, agonisant, suave! + + Vous roulant, vous berçant, avec quelles lenteurs + Ondulait et mourait la vague mélodique! + Et plus que la nuit chaude, et plus que les senteurs, + Elle prenait les sens, cette rare musique! + + J'écoutais, subissant comme un charme pervers. + Parfois, il me semblait que ces archets magiques + Jouaient, ayant quitté leurs cordes, sur mes nerfs... + Et c'étaient de beaux cris d'amour, longs et tragiques! + + Car d'abord le chef seul avait improvisé. + Chaque musicien suivait, comme un élève, + Accompagnant le chant... Mais voilà que, grisé, + Chacun était parti maintenant dans son rêve! + + Dans son rêve, les yeux fermés, chacun marchait. + Ce n'étaient plus du tout de simples airs de danses, + Car le coeur de chacun saignait sous son archet, + Et tous ces violons chantaient des confidences! + + +XVII + +BALLADE DE LA NOUVELLE ANNÉE + + O bon jour de l'an de demain matin, + Pour chacun de nous qui vivons sans trêve + Apporte la fleur, l'objet, le pantin + Qui fait oublier l'existence brève: + Ève pour Adam, la pomme pour Ève, + La noix de coco pour le sapajou, + La rime au rimeur dont le vers s'achève... + Il faut à chacun donner son joujou. + + Donne un papillon aux touffes de thym + Et des goélands au cap de la Hève; + Le touriste anglais au Napolitain; + Au duc de Nemours Madame de Clève; + Au vieillard un songe, au jeune homme un rêve; + Donne un livre au sage, un tambour au fou, + Un élève au maître, un maître à l'élève... + Il faut à chacun donner son joujou. + + Dans l'obscur gâteau qu'on nomme scrutin + Fais l'ambitieux découvrir la fève; + Donne un beau suiveur au petit trottin; + A ce vieux monsieur dont l'espoir endève + Donne l'habit vert orné de son glaive; + La carte au joueur et l'or au grigou; + A moi, jeune auteur, le rideau qu'on lève... + Il faut à chacun donner son joujou. + +ENVOI + + A celle qu'un jour je vis sur la grève + Et dont le regard est mieux qu'andalou, + Donne un coeur d'enfant pour qu'elle le crève. + Il faut à chacun donner son joujou. + + +XVIII + +DEUX MAGASINS + +I + +JOUJOUX + + A l'heure où s'ouvrent les écoles, + Oubliant les pensums, les colles + Et les leçons, + En riant, en jetant des billes, + On voit se bousculer les filles + Et les garçons! + + Poussant des cris épouvantables, + Ils courent avec leurs cartables + Mis en sautoir, + Leurs manches noires de lustrine, + Se grouper à chaque vitrine + Sur le trottoir. + + Avant de gagner leurs demeures, + Ils regardent pendant des heures + Les beaux joujoux. + C'est leur plaisir, à ces mioches + Qui n'ont pas au fond de leurs poches + Des petits sous. + + Ils regardent, les pauvres gosses, + Le Polichinelle à deux bosses + Qui coûte cher, + Les poupons en chaussons de laine, + Les bébés dont la porcelaine + Paraît en chair. + + Ils comptent les ballons, les balles, + Par un clown jouant des cymbales + Très étonnés; + Et ce sont des heures d'extase + Devant cette vitre où s'écrase + Leur petit nez. + + Que c'est beau! leurs sourcils s'écartent! + Ce sont de vrais fusils, qui partent! + De vrais fourneaux! + De vrais outils de jardinage! + Et les voitures d'arrosage + Ont des tonneaux! + + Sous des arbres dont les verdures + Sont faites avec des frisures + De copeaux verts, + Ils voient, bêtes et gens en marche, + Tout ce qui s'échappe de l'Arche + Aux toits ouverts! + + Ils regardent d'un regard tendre + Les filles de Noé leur tendre + Des petits bras; + (Comme, au commencement du monde, + On avait une tête ronde, + Des chapeaux plats!) + + L'Auvergnat sortant de sa boîte, + Les soldats de plomb dans l'ouate + S'emmitouflant, + La chèvre avec ses trois noeuds roses, + Ils regardent toutes ces choses + En reniflant. + + Une dame dans la boutique + Fait marcher un ours mécanique + Sur le parquet. + Comme il marche!--Une demoiselle + Entoure avec de la ficelle + Un grand paquet! + + Un Monsieur achète un théâtre + Où l'on peut, en or sur du plâtre, + Lire: OPÉRA. + Le Monsieur sort. La porte sonne. + Oh! les beaux joujoux que personne + Ne leur paiera! + + Les fillettes aux mains crispées + Regardent surtout les poupées + Dans leur carton. + Hein, Sophie? hein, Claire? hein, Louise? + En ont-elles de la chemise + Et du feston! + + Sont-elles riches, les mâtines! + On leur enlève leurs bottines + Pour les coucher! + Et celle en bleu, près de la Cible! + Il ne sera jamais possible + De la toucher! + + Et celle avec sa robe Empire + Qui fait que tout leur coeur soupire: + «Oh! je la veux!» + Et cette autre avec sa dînette! + (Leur grande soeur la midinette + A ces cheveux!) + + Elles restent là, bouche ronde! + Le ménage de cette blonde + Aux yeux trop grands + Dont l'écriteau dit qu'«elle nage» + Est mieux monté que le ménage + De leurs parents! + + Et les garçons, qu'est-ce qu'ils disent + Devant les sabres qui reluisent + Comme d'acier? + Se peut-il qu'un enfant reçoive + De quoi tout d'un coup être zouave + Ou cuirassier? + + Oh! les chevaux que l'on harnache! + (Ils sont en vrai poil, qui s'arrache, + Que l'on te dit!) + Et le poussah sur une sphère, + Qui titube comme leur père + Le samedi! + + Hein, Gaston? hein, Marcel? hein, Charle? + Quand viendra le jour dont on parle + A la maison, + Dont on parle en fumant des pipes, + Le jour où tous les pauvres types + Auront raison, + + Pourra-t-on en être à tout âge? + Lorsque viendra le grand partage + Des partageux, + Les mômes, moucherons, moustiques, + Entreront-ils dans les boutiques + Prendre les jeux? + + Il faut, si c'est de la justice, + Que tout, la petite bâtisse + En blocs de bois, + Le clown au pantalon trop large, + Le Grand Tir, le canon qu'on charge + Avec des pois, + + Il faut que l'avaleur de boules, + Il faut que tout, les coqs, les poules, + Soit partagé! + Le singe montrant ses gencives, + Et les couleurs «inoffensives» + S. G. D. G.; + + Tout: l'Anglais fumant son cigare, + Le chemin de fer avec gare, + Tunnels et ponts... + On prendra tous les jeux de quilles! + On mettra dans les bras des filles + Tous les poupons! + + Le pain, ça manque. Oui, mais ça manque + Aussi, ce clown, ce saltimbanque, + Tous ces chiens fous, + Ce Polichinelle à deux bosses!... + Droit au pain, soit! Et, pour les gosses, + Droit aux joujoux! + + Ainsi, sous la blouse ou le châle, + Pense, plus grand et déjà pâle, + Chaque moutard. + Ils restent dans le vent qui siffle. + Ce soir, tous vont, risquant la gifle, + Être en retard. + + Ils en ont oublié qu'il gèle. + Ils ne battent plus la semelle; + Mais, quelquefois, + Leur souffle ayant terni la glace, + Pour mieux voir ils essuient la place + Avec leurs doigts! + + +II + +FLEURS + + Nous sommes les fleurs des fleuristes, + Nous sommes les fleurs des marchands, + Les petites fleurs qui sont tristes + De ne pas fleurir dans les champs; + + Nous sommes les fleurs printanières + Qui n'ont jamais vu le printemps, + Et dont on fait des boutonnières + Pour des revers trop miroitants; + + Nous sommes cette rose noire + Et ce bleuet gros comme un chou + Pour qui les smokings, sous leur moire, + Ont un oblique caoutchouc! + + Nous sommes ces lilas superbes + Qui dans les boutiques, l'hiver, + Montent en monstrueuses gerbes + Coûtant monstrueusement cher! + + Nous sommes, parmi le vertige + Des jours de l'an nauséabonds, + Les pauvres fleurs que l'on oblige + A faire un métier de bonbons! + + Nous sommes les fleurs qu'on envoie + Dès qu'on a publié les bans, + Pour que la famille les voie + Dans des paniers à grands rubans; + + Nous sommes les fleurs où voltige + La libellule de carton; + Nous tremblons trop sur notre tige, + Car notre tige est en laiton! + + Nous sommes les fleurs qui sur elles + N'ont qu'un papillon de papier + Offrant sur deux plateaux, ses ailes, + L'adresse, en or, du boutiquier. + + Pour nous la rosée est un mythe, + Malgré d'adroits contrefacteurs + Dont la ruse, sur nous, l'imite + Avec des vaporisateurs. + + Nous sommes les fleurs sans abeilles + Qui trouvent les trois jours bien longs + Où l'on fait vivre leurs corbeilles + Sur les pianos des salons! + + Nous voyons sur nous, parasites + Qui blessent nos feuillages verts, + Pousser des cartes de visites + Où parfois on écrit des vers! + + C'est nous qu'un pâle accessoiriste, + Après les six rappels du «trois», + Monte en hâte à la grande artiste + Par des escaliers trop étroits. + + Nous sommes ces iris de nacre + Que les fleuristes de Paris + Savent envoyer dans un fiacre + Pendant l'absence des maris! + + Nous sommes ces héliotropes, + Ces glaïeuls forcés de fleurir + Qui portent dans des enveloppes + Le nom qu'on sait avant d'ouvrir! + + C'est nous la flore citadine + Qui, sous les capillaires fous, + Ne se penche, pendant qu'on dîne, + Qu'aux berges d'argent des surtouts! + + C'est nous la flore dont l'arome + Toujours au pays flottera + Qui va de la Place Vendôme + A la Place de l'Opéra. + + Les noms de cette étrange flore + Sont du botaniste inconnus: + Comment porter les noms encore + Des fleurs que nous ne sommes plus? + + Nous sommes désormais--Nature, + Ne ris pas de ces noms de fleurs!-- + Le réséda-de-la-ceinture, + L'oeillet-des-costumes-tailleurs! + + Et, fleurs que loin de nos collines + Dans la fourrure on exila, + Le mimosa-des-zibelines + Et la parme-du-chinchilla! + + Nous sommes ces frivoles touffes + Qui connaissent pour seuls étés + La température des Bouffes + Et celle des Variétés. + + Nous sommes, parmi les éloges + Aux blondes nuques adressés, + Les fleurs chaudes qui, dans les loges, + Frayent avec les fruits glacés. + + Nous sommes le lys qui se fane + Au vent des restaurants du soir; + La rose qu'on jette au tzigane + Qui sur l'épaule a son mouchoir; + + Le muguet qui sait chaque phrase + Qu'on dit à la fin des soupers, + Et la jacinthe qu'on écrase + Dans les coins sombres des coupés! + + Nous sommes, quand le coeur s'effraye, + Ces violettes d'un instant + Qu'on respire en prêtant l'oreille + Et qu'on mordille en hésitant. + + Nous sommes ces oeillets de Londre + Et ces jonquilles de Menton + Dans lesquels, avant de répondre, + On enfonce un joli menton. + + Nous enguirlandons l'aventure, + Et, quand le bonheur est défunt, + Nous assurons à la rupture + De l'élégance et du parfum. + + Nous sommes les fleurs nécessaires + Aux intrigues de la Cité. + Nous n'avons connu, dans les serres, + Qu'un soleil d'électricité. + + Dans les serres nous sommes nées; + Des saisons nous ne vîmes rien. + Quelles étaient nos destinées, + Cependant, nous le savons bien! + + Nous sentons en nous, ô mystère! + Parler la sève d'autres fleurs + Qui poussèrent, libres, de terre, + Et nos souvenirs sont les leurs! + + Nous sentons, dans ces mornes fêtes + Où passent d'inutiles fronts, + Vaguement, que nous sommes faites + Pour être ailleurs,--et nous souffrons. + + Nous aimerions, fières, ravies, + Vraiment fraîches, pures toujours, + Nous mélanger à d'autres vies, + Favoriser d'autres amours! + + Pourquoi donc, fleurs dont nous naquîmes, + Dans vos graines aviez-vous mis + L'amour des vallons et des cimes, + Puisqu'il ne nous est pas permis? + + Puisqu'il nous faut vivre à distance + De ces choses, pourquoi faut-il + Que nous soupçonnions l'existence + D'une Nature et d'un Avril? + + --Et nous sommes, dans les boutiques, + Sur du gazon artificiel, + Les petites fleurs nostalgiques. + D'air pur, de lumière et de ciel. + +Janvier 1890. + + +XIX + +L'ALBUM DE PHOTOGRAPHIES + + Cet album sur quoi tu te penches, + Je n'en peux voir sans un frisson + Les épais feuillets blancs qui sont + Pareils à des façades blanches! + + Je vois, dans le carton glacé, + S'ouvrir, à chacune des pages + Qui sont à deux ou trois étages, + Six fenêtres sur le passé. + + On est là, la mine ravie! + Et peut-être restera-t-on + A ces fenêtres de carton + Plus qu'aux fenêtres de la vie. + + Jusques à quand souriront-ils + A ces fenêtres découpées + De maisonnettes de poupées, + Nos vieux trois-quarts, nos vieux profils? + + Sous leurs fermoirs et sous leurs moires, + Les vieux albums de vieux portraits + Laisseront s'effacer nos traits + Plus lentement que les mémoires. + + On sera morts depuis longtemps + Qu'aux visiteurs priés d'attendre + Ces portraits feront encor prendre + Patience quelques instants. + + On sera ces oncles, ces tantes, + Ces bonshommes gras ou fluets, + Ces haut-de-forme désuets, + Et ces robes trop importantes! + + Ces enfants dans des fauteuils, nus; + Ces lycéens--depuis grands-pères!-- + Ces magistrats, ces militaires, + Tous ces morts, tous ces inconnus! + + Cessez, fenêtres minuscules, + De nous offrir aux yeux moqueurs + Lorsqu'il n'y aura plus des coeurs + Pour accepter nos ridicules! + + Ah! nos portraits qui s'en iront + Dans les albums inévitables + Déposés sur les coins des tables + Où, doucement, ils jauniront! + + Morts, faudra-t-il que l'on remeure + D'abord dans les coeurs, puis encor + Sur ces cartons à biseau d'or + Où sinistrement on demeure? + + Jetez ces rois et ces valets + Dont s'éternise l'agonie! + Puisque la partie est finie, + Jetez les cartes! Jetez-les! + + +XX + +AU CIEL + + «Hé, là-bas!» s'écria saint Pierre, + «Qui frappe à l'huis du Paradis? + --Oh! c'est l'âme d'un pauvre hère, + Mon bon Monsieur!» que je lui dis. + + --«Vous croyez qu'on entre peut-être + Ici comme dans un moulin? + --Vous êtes si bon, mon doux maître...» + Repris-je en faisant le câlin. + + --«Taisez-vous! On ne peut me plaire + Par des douceurs ni des cadeaux; + C'était bon avec leur Cerbère + Qu'on prenait avec des gâteaux! + + «Je suis un portier sans faiblesse. + Répondez: sur terre, là-bas, + Alliez-vous entendre la messe? + --Pas souvent», lui dis-je tout bas. + + --«On sait ce que cela veut dire, + Pas souvent! Mais notre bon Dieu + Est partout. Cela peut suffire + De l'adorer hors du saint lieu. + + «Lui faisiez-vous votre prière + En vous couchant?--En me couchant? + Je ne me souviens pas, saint Pierre. + Mais peut-être bien qu'en cherchant... + + --«Hum!... enfin!... Et la bonne chère? + --Je l'aimais assez...--Et le vin? + --La bouteille aussi m'était chère. + --Bûtes-vous trop?--Cela m'advint. + + --«Mais vous viviez comme un infâme! + Et la vertu?...--Dame! j'aimais + Toujours une petite femme! + --Était-ce la même?--Jamais! + + «Que la dernière était jolie! + On s'en allait, sur les gazons, + Par les dimanches de folie, + On s'en allait...--C'est bien! Gazons! + + «Et vous avez encor l'audace + De me dire ça sous le nez? + Pour vous nous n'avons pas de place: + Allez-vous-en chez les damnés! + + «Oh! là-bas on vous fera fête, + Monsieur le... Tiens, au fait, qu'avez- + Vous été sur terre?--Poète. + Je faisais des vers, vous savez. + + --«Hein? Poète?...» Alors, m'ouvrant vite: + «Pourquoi,» fit-il d'un ton plus doux, + «Ne l'avoir pas dit tout de suite? + Entrez donc! Vous êtes chez vous.» + + +XXI + +BALLADE DES VERS QU'ON NE FINIT JAMAIS + + Mes vers pour qui je sens la plus grande tendresse + Sont tous les non-finis qui vont par un, par deux; + Ces vers dont on remet l'achèvement sans cesse, + Qu'on retrouve en fouillant dans les papiers poudreux. + Quand on est un poète, on est un paresseux; + On n'est point patient comme un graveur sur cuivre: + Souvent, quand la beauté d'un sujet vous enivre, + On se met au travail; mais le feu tombe, mais + Les vers vont faiblissant si l'on veut les poursuivre. + Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais. + + L'idée est délicate, et la forme la blesse + Des poèmes trop faits. Elle préfère ceux + Qui ne l'ajustent pas avec trop d'étroitesse: + Elle court moins danger de s'abîmer en eux. + Quand on veut achever, cela devient chanceux; + La mort du sens exquis bien souvent doit s'ensuivre; + Il fond comme fondrait une étoile de givre + Qu'on voudrait prendre, ou bien la neige des sommets! + Dans des vers terminés le rêve peut-il vivre? + Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais. + + C'est vous, vers commencés, et puis que l'on délaisse, + Rondels abandonnés, refrains harmonieux + Auxquels on n'a pas fait de chansons, par mollesse, + Sonnets dont on n'a fait qu'un tercet merveilleux, + C'est vous que le poète aime toujours le mieux. + Et tel alexandrin qu'un second n'a pu suivre + Dit un charme, un parfum léger dont on fut ivre, + Mieux qu'un poème long. Ce sont les plus mauvais, + Les vers que, du tiroir, pour la foule, on délivre... + Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais. + +ENVOI + + Lecteur, je suis navré. Ces vers que je te livre + --Dont, peut-être, on vendra le papier à la livre,-- + Ne sont pas, il s'en faut, hélas! ceux que j'aimais. + Car les meilleurs, comment les mettre dans un livre? + Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais. + + +XXII + +SUR UN EXEMPLAIRE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE + + ... Le savant Huet, évêque d'Avranches, faisait venir _musard_ du + latin _musa_. + + (PRÉFACE.) + + Ainsi j'ai musardé, musardisé, musé, + Sans croire qu'aux lauriers pour moi fussent des branches, + Et sans être aussi sûr que Monseigneur d'Avranches + Qu'un mot comme _musard_ vînt de _Musa, Musæ_. + + Ainsi j'ai soupiré, flûte, cornemusé, + Sans savoir que parfois sur des jeux tu te penches, + O Muse! et que tu prends tout d'un coup des revanches + Lorsqu'on pense avec toi ne s'être qu'amusé. + + Je jouais, pour user ma jeunesse trop neuve, + En attendant le jour prédit par Sainte-Beuve + Où survit au musard un homme avantageux. + + Je jouais... puis: «Vivons!» dis-je, en fermant ce livre. + Mais la Muse habitait dans le nom de mes jeux; + Et sans elle à présent je ne saurais plus vivre. + + + + +II + +INCERTITUDES + + +I + +CHANSON DANS LE SOIR + + Il fit halte, ébloui, humant + Cette soirée et son haleine, + Au sommet de l'escarpement + D'où l'on découvre infiniment + La plaine. + + Un doux crépuscule du mois + Des doux crépuscules--septembre-- + Bleuissait vaguement les bois, + Sous un ciel de rose, à la fois, + Et d'ambre + + La lune, basse, et n'ayant point + Son teint coutumier de béguine, + Montrait un rougeâtre embonpoint, + Telle une orange mûre à point, + Sanguine; + + Et, sous cet astre de Japon, + Le val fuyait en molles lignes, + Avec le canal clair, le pont, + L'étang ridé comme un crépon, + Les vignes. + + Il admirait, lorsque, soudain, + Un chant monta de ce théâtre, + De ce cirque, de ce jardin, + Exhalé du dernier gradin + Bleuâtre, + + Et cet air où le soir mêla + Son murmure de vaste conque, + Cet air divinement vola... + C'était, d'ailleurs, un _lon lon la_ + Quelconque. + + Mais, dans le lointain de pastel, + Ce chant naïf, lent comme un psalme, + Était irrésistible,--et tel + Que cet instant fut immortel + De calme. + + Il se fit un tel unisson + De ce chant et du paysage, + Que le poète eut un frisson. + Et nous vîmes des pleurs sur son + Visage. + + Puis, de ce ton triste et coquet, + Ému, mais où du railleur passe, + De ce ton qui laisse inquiet, + Qui est son défaut, et qui est + Sa grâce, + + Cependant que toujours, parmi + Le doux bruit du soir qui soupire, + Montait sur le val endormi + La chanson charmante, il se mit + A dire: + + «O chanson qui monte, vieil air, + Filet lointain d'une voix pure, + Selon la brise vague ou clair, + O dentelle de son dans l'air, + Guipure! + + «O chanson qui monte dans l'or, + Du ciel, sur la lande embrumée, + Qui flotte au-dessus du décor, + Ruban de son, et moins encor... + Fumée! + + «Oh! qui donc, de cette façon + Mélancolieuse et touchante, + Quel rustique et jeune garçon, + Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson, + Te chante? + + «Quel simple, ignorant de ce qu'il, + Oh! de tout ce qu'il ressuscite + De tendre, en moi, de puéril, + Ajoute ce charme subtil + Au site? + + «Charme dont, languissant musard, + Je suis ému jusqu'à la larme, + Parce que, inattendu, sans art, + Il éclôt d'un simple hasard, + Ce charme! + + «Voilà! le fredon d'un vilain, + L'odeur d'un pré, la saison, l'heure, + Un peu de bleu crépusculin, + Voilà! ce n'est pas plus malin... + On pleure! + + «Eh quoi! pleurer comme d'amour + Pour un _lon lon la_ monotone, + Pour le dernier soupir du jour, + Pour le vent dans les arbres, pour + L'automne? + + «De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs? + De quoi donc, mon âme, es-tu veuve, + Pour que, parmi ces champs déserts, + Un air tel que tous les vieux airs + M'émeuve? + + «Est-ce là mon état normal? + De quel ciel suis-je nostalgique? + De quel pays ai-je le mal?... + Tais-toi, chant qui me rends ce val + Magique! + + «Ah! de mes larmes il appert + Que dans un désordre je sombre! + Quoi! pleurer parce que Vesper + S'allume, et qu'une voix se perd + Dans l'ombre? + + «Savourer le charme anxieux + Du moment et de l'atmosphère? + Jouir de l'ouïe et des yeux? + --Hélas! il y a pourtant mieux + A faire! + + «Il y a pourtant plus d'un but + Digne d'un homme jeune et libre! + O chanson dans le lointain... chut! + Ne serai-je jamais qu'un luth + Qui vibre? + + «Je m'en blâme... et toujours, si on + Chante un chant dans un lointain rose, + Je retourne avec passion + A cette délectation + Morose! + + «La tristesse est un aconit + Doux et vénéneux, que j'aspire! + Et mon vivre est selon le rit + De ton Jacques d'_As you like it_, + Shakspeare! + + «Mon coeur m'échappe, se mêlant + A toute fin de jour jolie; + Et sitôt qu'un air doux et lent + Monte, j'en suce la mélan- + Colie! + + «Oui, tout le triste qui coula + D'un chant, à l'heure violette, + Est sucé par moi... lon, lon, la... + Comme l'oeuf est sucé par la + Belette!» + +Coteau d'Andilly, 1893. + + +II + +EXERCICES + + Secouons la léthargie + Où tout est trop oublié, + Et traitons notre énergie + Comme un muscle atrophié. + + Veuillons pour vouloir. La chose + Importe peu! Mais veuillons! + Veuillons cueillir une rose + Sur un gouffre, et la cueillons; + + Veuillons franchir un obstacle. + Devenir tireur adroit, + Organiser un spectacle, + Faire respecter un droit. + + Parler la langue des Kurdes, + Écrire le nubien; + Veuillons des choses absurdes + Pour apprendre à vouloir bien! + + Quittons l'âme inoccupée + Que nul désir n'effleurait: + On apprend la lourde épée + Avec le léger fleuret. + + Ces petits sports volontaires + Ne seront pas superflus. + Ainsi qu'on fait des haltères, + Veuillons peu d'abord, puis plus. + + Ramassons, aux plages molles, + Des cailloux, et lançons-les! + On devient des discoboles + En maniant des galets. + + Lorsque nous nous fatiguâmes + A vouloir, soyons contents; + Car lorsqu'on a fait ses gammes + On n'a pas perdu son temps. + + Telle ambition profonde, + Jouant un jeu qu'on moquait, + Guettait la boule du monde + Dans celle d'un bilboquet. + + +III + +LES BARQUES ATTACHÉES + + Dansez, les petites barques! + Dansez, les petits bateaux + Sur lesquels on voit des marques + De gros couteaux! + + Dansez, les petites barges + Sur lesquelles sont écrits + Des noms cordiaux et larges + Comme des cris! + + Dansez, le _Requin_, de Nantes, + Le _Marsouin_, de Paimpol, + Que des cordes frissonnantes + Tiennent au sol! + + Dansez ces danses, penchées + Par l'effort sur un lien, + Que les barques attachées + Dansent si bien! + + Quand on tient par une amarre + Que l'on ne peut pas casser + Au port plat comme une mare, + Il faut danser! + + L'air a tant de transparence + Qu'on peut, au lointain de l'eau + Où vient se jeter la Rance, + Voir Saint-Malo! + + Dansez!--En cognant vos quilles, + Faites onduler vos rangs! + Les paniers sont pleins d'équilles + Et de harengs; + + Les goélands font des rondes + Sur les quais par l'eau vernis; + Les rouleaux de cordes blondes + Semblent des nids; + + Et sur la pierre brûlante + Quelques mousses ingénus + Dorment en montrant la plante + De leurs pieds nus! + + Dansez en roulant des hanches + Le long des pierres du bord, + Les petites barques blanches + Qu'on laisse au port! + + Dansez, les peintes en rouge, + Dansez, les peintes en bleu, + Sur votre reflet qui bouge + Toujours un peu! + + Dansez, les neuves, parées, + Et les très vieilles, qui n'ont, + Pour éblouir les marées, + Plus que leur nom! + + Que chacune dans la Rance + Mire le beau nom qu'elle a! + Et dansez, _Bonne Espérance_, + _Maris Stella_! + + Dansez, la _Belle Jeannette_, + Dansez, les _Trois Bonnes Gens_, + Le _Vieux Gabier_, la _Mouette_, + Les _Deux Sergents_! + + Trompez, la _Nouvelle-Zemble_, + Votre impatience par + Un balancement qui semble + Presque un départ! + + Là-bas, en blancheurs confuses, + Ces champignons des remous + Qu'on appelle des méduses + Naviguent, mous! + + Dansez en rêvant aux vagues! + Ah! sur l'eau, d'un coup profond, + Quels colliers et quelles bagues + Les rames font! + + Dans l'odeur d'algue et d'éponge + Du petit port trop serein, + Barques, bercez-vous d'un songe + Glauque et marin! + + Acceptez ces ondes plates! + Le long de vos ventres ronds + Repliez, comme des pattes, + Vos avirons! + + Faites comme les poètes: + Dans le banal clapotis + Trouvez les flots des tempêtes + En plus petits! + + Sur l'eau verte où des bicoques + Mirent leurs toits renversés, + Vous poussant un peu des coques, + Barques, dansez, + + En rêvant aux villes claires + Des pays orientaux + Qui, de près, sont des misères! + En rêvant aux + + Archipels blonds et fertiles + Qui, si vous en approchez, + Vous paraîtront moins des îles + Que des rochers! + + Sachez la vertu d'un câble, + Et que tout l'or du lointain + Est dans ce chanvre implacable + Qui vous retient! + + On fait dans le creux d'une anse + Les voyages les plus beaux + Pendant qu'on tire en silence + Sur ses anneaux! + + Alors, pourquoi le voyage? + Mon Dieu, si c'est pour laisser + Un sillage,--tout sillage + Doit s'effacer! + + C'est pourquoi, dansez sur place! + On voit au loin Saint-Malo... + Le soir vient... la brise est lasse... + Dansez sur l'eau! + +Bords de la Rance, 1892. + + +IV + +MATIN + + Il fait un temps si beau que l'on n'ose pas vivre. + On est comme l'enfant qu'intimide et qu'enivre + Le cadeau trop vermeil qu'il n'ose pas toucher. + On est comme devant une fleur de pêcher + Qu'on craint, en la cueillant, de connaître fragile. + Il fait un temps si beau qu'on dirait que Virgile + A voulu, ce matin, nous parler de plus près. + Un paysage entier fuit entre deux cyprès. + C'est l'heure la plus douce encor que l'on ait eue. + On descend vers le lac, et, comme la statue + Qu'éveillait peu à peu Monsieur de Condillac, + On n'est plus qu'un parfum de rose près du lac. + On ne sait pas pourquoi, ce matin, les buées + Se sont, aux flancs des monts, si bien distribuées. + C'est trop. L'on est honteux de ce matin si pur. + On devrait être heureux, baigné de tant d'azur + Qu'il semble qu'on respire au bout d'une presqu'île, + Mais, quand l'air est trop doux, le coeur n'est pas tranquille. + Il fait un temps si beau que, gauche et stupéfait, + On n'ose se servir de ce beau temps qu'il fait. + On voudrait décliner humblement l'atmosphère. + Il fait un temps si beau que, tout ce qu'on peut faire, + C'est de vivre. Et l'on vit. Mais non sans un remords. + Car ce temps est si beau qu'il fait penser aux morts. + + +V + +SILENCE + + Le silence est la chose exquise. Du silence + Dans de l'ombre, c'est la douceur par excellence! + Se taire dans une ombre où l'on ferme les yeux, + C'est le plus grand plaisir, c'est le plus anxieux, + Le chant le plus parfait, la plus haute prière... + Et l'on voit des ronds d'or naître sous sa paupière. + Oh! écouter, la nuit, entendre, nuitamment, + «Le bruit des ailes du silence!...» (_Saint-Amant._) + + O silence introublé des nuits! Fenêtre ouverte! + Ombre muette et bleue! O raison qui déserte! + Illusions qui se retrouvent au complet! + Chevauchement de la Chimère qui vous plaît! + Ou, mieux encor, chagrins bien savourés! retraites + D'angoisse, qui ne sont d'aucun rire distraites! + Souvenirs d'autant plus chéris dans le secret + Qu'on sent que pour personne ils n'auraient d'intérêt! + Descentes en soi-même! O prospecteur de l'âme, + Silence! pour qui seul le pur filon s'enflamme! + ... Plus de voix résonnant, raisonnant (mot haï + Par un _é_, moins encor pourtant que par _a, i_!) + ... Silence, ami profond qu'on écoute se taire, + Quand, dans le soir qui vient, on est assis par terre + Et qu'on est éclairé seulement par le feu! + Confident qui, toujours, lorsqu'il reçoit l'aveu, + Prend la voix de la conscience pour répondre! + Glaçon mystérieux qu'on sent sur l'âme fondre + Comme celui qu'au front porte un fiévreux brûlant! + Silence où l'on se met comme dans un lit blanc! + Oh! glisser, dans un grand silence, au fond des chambres, + Ses pensers, comme on glisse en un grand lit ses membres. + Et puis les étirer longtemps, loin des propos, + Et chercher les coins frais du silence!... + + Repos. + Arrêt des boniments. Trêve des éloquences. + Évasion d'entre les paroles. Vacances + Délassement délicieux. Cerveau guéri + De tous les coups dont il était endolori + Par tout le bruit que font tous les gens qu'on rencontre + Et qui ne cessent pas de parler pour et contre + La chose indifférente ou l'individu vain. + Suprême réconfort. Bain d'eau fraîche... le bain + Où les rêves lassés laissent tremper leurs ailes! + (Mais, quand ces ailes-là rebattront, auront-elles + Jamais l'incomparable et divin battement + Des plumages muets qu'écoutait Saint-Amant?) + + O silence! + + Et surtout, ne plus jamais entendre + Ceux qui disent, venant par le bouton vous prendre: + «Expliquons-nous!». + + Grands dieux! ne nous expliquons plus! + On ne s'entend que grâce à des malentendus. + +1890. + + +VI + +BILLET DE REMERCIEMENT + + Mon cher Mécène, quelques lignes + M'avisent que votre intendant + Vient de m'expédier deux cygnes + Pour embellir mon humble étang. + + Priant les dieux qu'il ne s'égare + Sur leurs plumages éclatants + Aucun des charbons de la gare, + Je les attends! je les attends! + + Après avoir brossé sa veste + Et mis dans ses poches du pain, + Le vieux jardinier, d'un pas leste, + Est allé les chercher au train. + + Moi, des blancheurs plein la cervelle, + Fou de ce lumineux cadeau, + Je cours annoncer la nouvelle + Aux berges de ma pièce d'eau. + + Je suis un peu honteux, à cause + Que je n'ai pas pour eux, hélas! + L'ombre auguste d'un laurier-rose, + L'eau divine d'un Eurotas! + + Mais s'il vit, ce couple de cygnes, + Dans mon pauvre lac reflété, + Je croirai qu'en mes vers indignes + Pourra vivre un jour la beauté. + + +VII + + N'obligez pas le poème + Qui, mystérieusement, + Voudrait s'ouvrir de lui-même, + A devancer le moment. + + Les bouquetières brutales, + Quand la fleur tarde à fleurir, + Lui soufflent dans les pétales + Pour la forcer à s'ouvrir; + + Alors, sur sa tige verte, + La rose s'ouvre à regret: + Il est vrai qu'elle est ouverte, + Mais son parfum n'est pas prêt. + + Et la fleur compare, triste + Dans la corbeille d'osier, + Ce procédé de fleuriste + Au procédé du rosier. + + +VIII + +LE SOUVENIR VAGUE OU LES PARENTHÈSES + + Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe + (Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul), + Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe, + Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul. + + Blonde comme on ne l'est que dans les magazines, + Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot; + Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines + (Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot). + + D'un orchestre lointain arrivait un andante + (Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon), + Et le grand geste vert d'une branche pendante + Semblait, dans l'air du soir, jouer du violon. + + Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre, + Et l'on voyait, au loin, dans l'or clair d'un étang + (D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare), + Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant. + + Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes + (Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir), + Votre balancement m'éventait de dentelles + Que mes doigts au passage essayaient de saisir. + + Sur le nombre des plis de vos volants de gazes + Je faisais des calculs infinitésimaux, + Et languissants, distraits, nous échangions des phrases + (Des phrases qui n'étaient peut-être que des mots). + + Votre chapeau de paille agitait sa guirlande, + Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux + (De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande), + Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux. + + Noir comme un gros pâté sur la marge d'un texte + Tomba sur votre robe un insecte, et la peur + (Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte) + Vous serra contre moi.--Cher insecte grimpeur! + + Un grêle rameau sec levait sur le ciel pâle, + Ainsi que pour me mettre en garde, un doigt crochu. + Le soir vint. Vous croisiez sur votre gorge un châle + (Un châle qui n'était peut-être qu'un fichu). + + L'ombre nous fit glisser aux pires confidences; + Et dans votre grand oeil plus tendre et plus hagard + J'apercevais une âme aux profondes nuances, + (Une âme qui n'était peut-être qu'un regard). + + +IX + + Oui, sans doute, et tant pis pour ceux que l'aveu choque + Une âme mélangée, obscure, et de l'époque; + Du grave et du frivole, et des hauts et des bas; + De grandes lâchetés après de grands combats... + Mais, du moins, nulle hypocrisie, une profonde + Franchise, un coeur pressé de se montrer au monde, + Qui, simplement, toujours, à tous, se dévoila, + Disant: «Voici le bien, et, le mal, le voilà; + Voilà ce que je suis, ni plus, ni moins»; la crainte + Toujours d'être prisé plus qu'on ne vaut, et mainte + Fois, pour qu'un sentiment ne devienne trop grand, + Le soin de l'amoindrir, vite, en se dénigrant; + Pour l'injuste louange autant de gêne à l'âme + Que peu d'étonnement pour un injuste blâme; + Le mépris d'une estime usurpée et du vol + D'une admiration; l'orgueil peut-être fol + De vouloir être aimé tel quel, avec ses tares; + Et tandis qu'ils s'en vont chantant sur leurs guitares, + Tous, toutes les vertus dont le ciel les orna, + La fierté satisfaite et rogue, d'un qui n'a + Jamais voulu tromper, jamais été de force + A remettre au bois mort un peu de verte écorce; + Qui, jamais ne mentant et ne bonimentant, + N'a voulu de soi-même être le charlatan + Et proposer un coeur où la faiblesse abonde + Comme le plus naïf et le plus pur du monde; + Et qui, fardé, cherchant un traître demi-jour, + Jamais n'a raccroché l'amitié ni l'amour; + Qui ne veut pas du tout, par surprise, qu'on l'aime, + Et qui, s'il est aimé rarement, l'est lui-même, + Lui-même pour lui-même, avec son peu de bon, + Son beaucoup de mauvais, lui tout entier, et non + Je ne sais quel monsieur de haute fantaisie + Fabriqué sans défauts par son hypocrisie. + + Et tandis que je rêve ainsi, tout exalté + De découvrir en moi cette ultime fierté + Qui loin de toute feinte abaissante me pousse, + Une petite voix insidieuse et douce + Vient murmurer tout près de moi: «Turlututu! + Cette franchise, est-ce vraiment de la vertu? + Cet effroi du mensonge à soutenir, qui gêne, + Ce superbe refus de se donner la peine + De jouer, pour les gens, tout un long rôle appris, + De se contraindre en quoi que ce soit, ce mépris + De toute hypocrisie,--entre nous, ne serait-ce + Pas simplement l'effet d'une extrême paresse?» + + +X + +NOS RIRES + + Malgré l'amour, la vie et l'heure et les périls, + Nous rions quelquefois des rires puérils, + Des rires dont le son doit étonner nos âmes; + Pour rien, pour un détail dont nous nous avisâmes, + Des rires fous qui sont des fous rires vraiment. + Et nous pour qui l'amour est un déchirement, + La vie un songe en pleurs, l'heure une fuite pâle, + Et pour qui les périls ouvrent un long dédale, + Malgré l'amour, la vie, et l'heure et les périls, + Nos rires sont parfois de si brusques avrils, + Nos rires font sous bois des musiques si franches, + Si fraîches, qu'entendus de loin, entre les branches, + Par le passant qui rêve et ralentit le pas, + Ils doivent lui donner--hélas! il ne sait pas!-- + L'illusion que là le bonheur simple habite, + Que la tendresse est calme, et la maison petite, + Et qu'on ignore encor tous les mauvais frissons. + Mais nous, nous cependant, lorsque ainsi nous laissons, + Gourmandes de gaîtés après de trop longs jeûnes, + Rire un peu, malgré nous, nos lèvres... qui sont jeunes, + Toujours nous évitons avec les plus grands soins + De laisser se croiser nos yeux... qui le sont moins, + Et, riant, nous n'osons nous regarder en face, + De peur qu'en un sanglot le rire ne se casse. + + +XI + +LES DEUX CAVALIERS + + Parce que j'ai voulu tourner beaucoup de clefs, + Parce que j'ai voulu pousser beaucoup de portes, + J'ai vu pendre à des clous mes rêves étranglés, + J'ai vu du sang caillé dans des cheveux bouclés, + J'ai vu d'affreux yeux blancs,--j'ai vu les Femmes Mortes! + + Et depuis que je vis ces mortes, et depuis + Que, pâles, je les vis dans leurs robes à queue, + Le vieux Seigneur des Spleens, le Sire des Ennuis + Plonge en mon coeur un couteau long comme mes nuits, + A la manière du sinistre Barbe-Bleue. + + En vain, pour surveiller les chemins d'alentour, + --Hélas, quelle arrivée attendre, ou quel retour?-- + J'ai fait monter mon Ame au sommet de la tour. + Je sens entrer en moi, lentement, cette lame + Que la cruelle main excelle à retenir. + Et je crie: «Ame, ma soeur Ame, + Ne vois-tu rien venir?» + + Et l'Ame me répond: «Je ne vois rien que l'herbe, + L'herbe vulgaire, et courte, et vile, qui verdoie. + --Quoi! rien de clair, de grand, de chantant, de superbe? + --Rien que la platitude immense, qui poudroie! + --Quoi! vers ta blanche tour, en hâte, ne s'éploie, + Par le ciel de soie, + Aucun oiseau bleu? + --Non! sur le sol boueux, aussi loin que je voie, + Il ne vient qu'une oie + Claudicante un peu.» + + --«Je sens qu'on m'entre cette lame! + Ne vois tu rien venir, soeur Ame?» + + Elle répond: + «Je ne vois rien + Passer le pont!» + + Elle répond: + «Je ne vois rien, + Sur l'or céleste, + Que le moulin + Du discours vain + Dont le seul geste + Répond au mien.» + + «Ne vois-tu rien venir?--Non rien, + Sur la grand'route, que le chien, + Je ne vois rien, sur la grand'route, + Que le chien poussiéreux du Doute, + Que le caniche fantômal + Que Faust écoute, + Que l'éternel et le banal + Barbet du mal.» + + Et je crie: «Ame, ma soeur Ame, + Ne vois-tu rien venir?--Non, rien, + Sinon, toujours, le même infâme + Troupeau de jours pareils, qui vient!» + + --«Ma soeur Ame, regarde bien! + Ne vois-tu rien venir?--Non, rien! + Sur la plaine où, du regard, j'erre, + Rien que la stupide bergère; + Aucune princesse étrangère; + Ni messager, ni messagère; + Et si, quelquefois, mensongère, + Une blancheur va s'élevant, + C'est un nuage de poussière + Qui ne précède que du vent!» + + --«Je sens qu'on m'entre cette lame! + Ne vois-tu rien venir, soeur Ame? + Ma soeur Ame, regarde bien!» + Et ma soeur Ame ne voit rien! + + Mais, un jour, il faudra que ma soeur Ame voie + Arriver du lointain, sur l'herbe qui verdoie, + Les deux cavaliers, + Qui, plus vite au signal du mouchoir qui s'agite, + Fendent l'air en piquant des deux, et qui, plus vite, + Sautent les halliers. + + Alors, nous n'aurons plus, mon Ame, qu'à nous taire! + Et, laissant leurs chevaux dans la cour solitaire, + Alors le noir dragon et le blanc mousquetaire + Monteront par l'étroit escalier, monteront + Si vite par l'étroit petit escalier rond, + Qu'étant aux pieds du monstre, encore, les mains jointes, + Je lui verrai soudain jaillir du sein deux pointes, + Car, entrés par derrière en ouvrant les rideaux, + Tous deux l'auront ensemble estoqué dans le dos! + + Qui sera le dragon et qui le mousquetaire? + Seront-ils des soldats du ciel ou de la terre, + Les deux bons assassins qui, brusques, entreront + Dans la chambre où l'Ennui me tue, et le tueront? + Mon Ame, ces soldats, mes frères et les vôtres, + Seront-ils le Malheur et l'Amour... ou deux autres? + Deux autres?... Mais lesquels?... Lorsqu'on entend un pas, + Ce sont toujours ceux-là qui viennent, n'est-ce pas? + Sous quel nom viennent-ils? Sous quel masque? On l'ignore... + Mais je suis sûr qu'un jour, dans l'escalier sonore, + Signal de mon salut, ma soeur, nous entendrons + Le tintement précipité des éperons. + + +XII + +L'HEURE CHARMANTE + + Le repas s'achevait en musique, aux bougies. + Le vieux parc n'était plus le parc aux élégies, + Mais s'éclairait de ces lanternes du Japon + Qui, sous le fil de fer léger qui leur sert d'anse, + Au moindre éveil de brise entrent toutes en danse, + En étirant leurs corps annelés, de crépon. + + Des reflets s'en allaient sous l'eau du lac moirée + Croiser leurs vrilles d'or. Ce fut une soirée + Unique. Le feuillage était notre plafond; + Des étoiles luisaient dans tous les interstices; + Les décors naturels se mêlaient aux factices; + L'amour était frivole, ému, libre, profond. + + Le réel avait tu sa rumeur importune. + Les ombrelles des pins se veloutaient de lune. + Un désordre joyeux régnait dans le couvert. + Les candélabres hauts de vieille argenterie + Portaient, à chaque branche, une flamme fleurie + D'un lilliputien abat-jour, mauve ou vert. + + Ce fut une soirée unique de magie + Et dont nous garderons toujours la nostalgie: + Les coeurs étaient de choix, les esprits aristos; + Les silences disaient des passages de rêves; + Puis les mots repartaient, ennoblis par ces trêves, + Et les âmes vibraient ainsi que les cristaux. + + Le vin était d'Asti; le luxe, véritable; + Des violettes en tous sens jonchaient la table; + Les unes se mouraient: elles étaient des bois; + D'autres duraient encore: elles étaient de Parme; + D'un verre qu'on eût dit soufflé dans une larme, + Des roses s'effeuillaient d'un seul coup, quelquefois. + + Le moindre pli, le moindre noeud, la moindre ganse, + Résumait en soi seul des siècles d'élégance; + Le moindre mot de ces charmants civilisés, + Des siècles de finesse; et, dans les accessoires + Les plus inattendus, des siècles de victoires + Sur la lourde matière étaient totalisés. + + On disputait de poésie et de musique; + Un doux bavard faisait de la métaphysique; + Les fraises, cependant, d'un tas pyramidal + S'écroulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes; + Les rieuses offraient moitié de leurs amandes; + On entendait quelqu'un qui parlait de Stendhal. + + Et les glaces fondaient, minuscules banquises, + En délivrant des fleurs qui dedans étaient prises. + On se sentait parfois dans une extase, et puis + On ne savait plus trop d'où venait cette extase, + Si c'était du joli mystère d'une phrase, + Ou de la nouveauté d'un couteau pour les fruits. + + Ce fut l'heure où, parmi les coupes de Venise, + Dans un accoudement satisfait, s'éternise + L'égrènement rêveur des grappes de muscats; + Alors les beaux distraits qu'être une énigme flatte + Sourirent d'un sourire un peu haut sur cravate + Et tinrent des propos obscurs et délicats. + + L'amour était ému, libre, profond, frivole; + Ceux-ci, faux puérils, jouaient à pigeon-vole; + Ceux-là disaient des vers. Et quand les premiers feux + Palpitèrent, des cigarettes allumées, + Aux cheveux plus légers que de blondes fumées + La fumée emmêla de bleuâtres cheveux. + + Le paradoxe était aux lèvres des plus sages; + Les fracs étaient fleuris d'oeillets pris aux corsages; + Et, comme on entendait de lointains violons, + Les femmes ne faisaient que des réponses vagues, + Et, machinalement, changeaient de doigts leurs bagues, + Avec des rires brefs et des regards très longs. + + L'orchestre avait bien soin de n'être pas tzigane; + Sa valse eût fait valser Urgèle avec Morgane; + Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain. + Ce fut une soirée unique de magie. + Contre tous les parfums d'un boudoir-tabagie + Luttaient tous les parfums d'un nocturne jardin. + + Oh! les rires troublés! oh! les beaux bruits de jupes! + Les plaintes, à mi-voix, ironiques, des dupes! + Les mots précis partant des coins esthétisants, + Les mots vagues des coins philosophants, les drôles + Des coins moqueurs... et les blancs haussements d'épaules + Aux madrigaux musqués des dolents bien-disants! + + Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes, + Et, le soir fraîchissant, les fichus et les berthes + Jetés vite aux cous nus par les prestes galants; + Les fuites s'estompant, doubles, sous les grands arbres; + Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres; + Les barques, sur le lac, commençant des tours lents; + + Les barques promenant des chants et des lumières... + Énervements heureux et fébrilités chères! + Celui-ci qui, burlesque, éveillant des frons-frons, + Tente un refrain narquois sur une mandoline, + Cet autre proposant d'aller sur la colline... + Et la noble pâleur de tous ces jeunes fronts! + + Ce fut une soirée unique de magie. + Le vent malin souffla la dernière bougie + Devant que se fondît notre ultime sorbet. + Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches, + On voyait, incendie indiscret sous les branches, + Une lanterne japonaise qui flambait. + + Et nous nous augmentions l'exquis de cette fête + De la sentir frivole, imprudente, inquiète; + Et, délicats devins d'un brutal avenir, + Assurés de bientôt périr,--et quels artistes!-- + Tous, nous la savourions, charmés, finement tristes, + Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir! + + Et ces chants, ces propos, ces clartés et ces femmes, + Et la communion légère de ces âmes, + Et ces plaisirs polis et doux d'honnêtes gens, + --Honnêtes, mais pervers un peu,--ces nonchalances, + Ces voix discrètes, ces musiques, ces silences, + Cette complicité parfaite d'indulgents, + + La fraîcheur, sous les doigts, de ces perles, ces grâces, + Cette confusion d'esprits de toutes races, + Ces minutes, ce parc où l'on était si bien, + Joignaient le charme encore, à tant de charmes rares, + De tout ce que déjà menacent les barbares, + De tout ce dont bientôt il ne restera rien! + +1892. + + +XIII + +LE CAUCHEMAR + + Nous étions prisonniers entre les quatre murs + D'une bibliothèque aux fenêtres grillées + Et d'où nous entendions sonner, rythmés et durs, + Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuillées. + + On abattait les bois autour de la prison; + Et, sans cesse, parmi la pénombre des branches, + Infligeant aux forêts de grands trous d'horizon, + La hache bleue avait des promptitudes blanches. + + L'aubier meurtri rendait un déchirant parfum; + Et les hauts bûcherons triomphaient de leur force + Qui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun, + La blessure gommeuse aux deux lèvres d'écorce. + + Et, sans cesse, à travers les barreaux, nous voyions + Un arbre ouvrir les bras dans l'or de la fenêtre, + Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons, + Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le hêtre + + Tombait. Des voix criaient: «Abattez le noyer! + Coupez le cèdre auguste où passe le vent libre! + Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer, + Du bois pour qu'on le râpe et pour qu'on le défibre!» + + Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri: + «Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque! + Abattez les forêts--car tout le monde écrit, + Le papier va manquer! Le papier manque! Il manque, + + «Car le nombre croissant des écrivains profonds, + Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles, + Devient supérieur au nombre des chiffons + Que trouvent les crochets dans l'ordure des villes! + + «Puisque le haillon manque aux boîtes du préfet, + Abattez, bûcherons, tous les arbres en hâte! + Et qu'on mette leur bois en pâte, puisqu'on fait + Du bon papier avec le bois qu'on met en pâte!» + + Et pour mieux faire à l'arbre une entaille en biseau, + Les bûcherons crachaient dans leurs mains des salives; + Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseau + Éparpillait au loin cinq petites olives. + + Et tandis que des chars emportaient ces piliers + Dont la longueur traînante aux chemins se profane, + On entendait crier des ordres singuliers: + «Mêlez le carbonate avec la colophane! + + «Au travail! L'atmosphère est à deux cents degrés! + Cylindrez! Calandrez! Couchez! Mettez en colle! + Pour défibrer le bois nos meules sont en grès! + Vite! Le monde écrit comme une immense école! + + «Quand passent deux passants, soyez sûr que dans l'un + Un Montaigne est éclos, ou va, dans l'autre, éclore. + C'est pourquoi, préparez la fécule et l'alun! + Neutralisez avec des sulfites le chlore!» + + Et d'autres voix criaient: «Le papier manque! Il faut + Que, craquant à la place où la hache l'échancre, + Le cèdre se décide à tomber de son haut + Afin que nous puissions utiliser notre encre! + + «La page de ce soir, sur quoi l'écrirons-nous?» + Et, la hache à leurs troncs faisant une jointure, + Les cèdres fléchissaient comme de grands genoux. + --Et la journée avait sa page d'écriture. + + Et les rois, les ténors, les banquiers, les tailleurs, + Tous griffonnaient leur page,--et même les poètes! + Comme s'il se pouvait que des strophes ailleurs + Que sur l'onde et le sable aient jamais été faites! + + «Fabriquer du papier, c'est là l'essentiel! + Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre, + Il nous faut du papier de quoi vêtir le ciel!» + C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystère, + + La fraîcheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau, + S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait: «Il semble + Que l'on puisse employer le tremble et le bouleau!» + Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble! + + «Les sapins sont très bons!» Cylindre et laminoir + Avalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves; + Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs; + Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves! + + «Les peupliers sont excellents!» Les peupliers + Tombaient en frissonnant de leurs longues échines, + Et puis, broyés, blanchis, lissés, coupés, pliés, + S'envolaient en journaux des ardentes machines! + + «A cause de ses fleurs gardez l'acacia!» + Ont, dans l'acacia, gémi les tourterelles. + Mais les femmes voulant écrire, on le scia, + Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles! + + Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfants + Faisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes, + On voyait s'échapper des biches et des faons + Du bois où sombrement l'on pratiquait des coupes. + + Et tandis que les bois allaient se dépeuplant, + Sans cesse on entendait mille plumes hâtives + Grincer au premier plan, tandis qu'au second plan + Continuellement ronflaient les rotatives. + + Eux-mêmes--car ceci se passait en des temps + Où tout ce qui venait du livre était la gloire!-- + Afin qu'on parlât d'eux, les arbres palpitants + Désiraient la cognée et voulaient la doloire! + + Les beaux arbres disaient--car ces temps furent tels--: + «Il est beau d'être beau, mais il faut qu'on le sache! + Émigrons dans les vers afin d'être immortels! + Oui, tomber dans Ronsard vaut bien un coup de hache!» + + Et comme la nature et ses vertes beautés + Rendaient tous les humains impatients d'écrire, + Les arbres s'écroulaient afin d'être chantés, + Les bois disparaissaient pour qu'on pût les décrire! + + Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, bois + Dont Jeanne d'Arc disait, en parlant à ses juges: + «Si j'étais dans les bois j'entendrais bien mes voix!» + Ainsi vous périssiez, solitudes, refuges! + + Nous, pourtant, nous lisions, penchés sur des bureaux; + Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage, + Nous n'apercevions plus à travers les barreaux + Que deux ou trois forêts au fond du paysage! + + Et plus on écrivait, et plus on imprimait, + Plus les quatre parois s'épaississant de livres, + Automatiquement sur nous se refermait + La chambre où des mots creux nous tenaient lieu de vivres. + + Mais, sans même observer qu'elle se resserrât, + Tout joyeux d'habiter la ratière livresque, + Chacun de nous passait, selon ses goûts de rat, + Du lard scientifique au sucre romanesque. + + Et toujours, lentement, sûrement, par milliers, + Les volumes venaient s'ajouter aux volumes, + Toujours, tous les brochés à tous les reliés, + Tous ceux que nous lirons à tous ceux que nous lûmes! + + Et n'ayant que leurs noms, jamais, de différents, + Histoires sur romans, et romans sur poèmes, + Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs, + Faisant toujours semblant de n'être pas les mêmes! + + Et plus s'élargissaient les horizons dehors, + Plus la prison, dedans, se rétrécissait, comme + Si, frappant tous ces coups, donnant tous ces efforts, + L'homme ne travaillait que pour étouffer l'homme! + + Et mangeant peu à peu l'espace tout entier + Dans lequel la lecture épuisait nos fantômes, + Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentier + Où nous courions encore en compulsant des tomes! + + Il n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat. + Rien ne méritait plus, dans l'aride nature, + Ni qu'on le respirât, ni qu'on le contemplât: + Tout était devenu de la littérature! + + A peine restait-il des bois vendus sur pied + Ces brindilles qu'au soir, fagotier, tu recueilles: + Tous les arbres étaient devenus du papier; + On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles! + + Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs. + Sitôt qu'un petit homme avait offert un chèque, + Une forêt tombait en murmurant: «Je meurs!» + Et les murs avançaient dans la bibliothèque! + + Mais voici que, surpris par le progrès des murs, + Nous vîmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos têtes + Allaient, en s'écrasant comme des fruits trop mûrs, + Rendre leur pauvre jus de mots et d'épithètes! + + Nous connûmes trop tard les immenses regrets. + Le livre même en eut pour ce qu'on assassine. + «_Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!_» + Soupira vainement la Phèdre de Racine. + + On entendit gémir le grand vers de Hugo: + «_Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre!_» + Les branches n'étaient plus, ô pourpres, qu'un fagot, + Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre! + + Alors, près de mourir, lorsque le dernier bois + Jeta la dernière ombre au bord d'une prairie, + Nous comprîmes soudain, pour la première fois, + Que nous avions vécu dans une librairie; + + Que les arbres d'avril et que les fleurs de mai + Avaient en vain passé devant nos âmes closes; + Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aimé, + Que l'image du monde et le portrait des choses! + + Nous criâmes d'horreur; et pâles, voulant fuir, + Nous visitions les murs, nous cherchions les fenêtres, + De ces mains qui n'avaient caressé que du cuir, + De ces yeux qui n'avaient adoré que des lettres! + + Nous comprîmes, pendant qu'entraient dans notre chair + Le maroquin rugueux ou le vélin jaunâtre, + Et la douceur de vivre et la beauté de l'air + Que chantait au lointain l'ignorance d'un pâtre! + + Nous criâmes d'amour, quand craquèrent nos os, + Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres, + Et, les livres des murs s'étant touchés du dos, + Nous fûmes écrasés entre des dos de livres! + +1891. + + + + +III + +LA MAISON DES PYRÉNÉES + + +I + +LA MAISON + + O toiture, tu te dessines! + Asile vert, je te revois! + Quatre colonnes de glycines + Supportent deux balcons de bois. + + Le store met une paupière + Au regard d'un miroir sans tain; + Et le bon jardinier Jean-Pierre + Flûte un petit rire enfantin. + + L'étroit pont de schiste se marbre + Des ombres de la frondaison. + Le piano chante dans l'arbre, + Tant l'arbre est près de la maison. + + La clôture est une volière + Où les oiseaux chantent en choeur + Qu'il faut bien agiter le lierre + Puisqu'il a la forme d'un coeur. + + Toute cette maison chantante + Qui se mire dans un ruisseau + Sent le coutil, comme une tente, + Et sent l'iris, comme un berceau! + + Décoré d'une antique huche + Et de trois chaises, l'escalier + Sent la cire, comme une ruche, + Et la pomme, comme un cellier. + + Au salon tendu de cretonne, + Un doux lustre vénitien, + Quand nos rires montent, s'étonne + De se sentir moins ancien; + + Les portes que le vernis dore + Semblent, pour rendre ce salon + Plus délicatement sonore, + Faites en bois de violon. + + A voix haute on lit en famille + Tout ce qu'apporte le facteur, + Et la sonnette de la grille + Est la sonnette du bonheur! + + Je revois tout cela!--L'abeille + Bourdonnait, et j'avais dix ans. + Ah! je crois que je me réveille + Dans ma chambre aux parquets luisants! + + Les hauts volets de cette chambre + Étant de ce bois odorant, + De ce beau sapin couleur d'ambre + Que le soleil rend transparent, + + Je pouvais, les fenêtres closes, + Dire que le ciel était bleu + Lorsque les volets étaient roses + Comme des doigts devant le feu! + + Pour voir les pics couverts de neige + En faisant le grand tour du val, + Le vieil écuyer du manège + Venait me chercher à cheval. + + Je rentrais... Abeille, je t'aime, + Qui, comme un miel sur du pain sec, + Mettais sur le grec de mon thème + Un murmure beaucoup plus grec! + + Minutes que rendaient célestes + La mélodie et le travail! + Tous nos orgueils étaient modestes + Comme des bijoux de corail. + + Le soleil baignait Sauvegarde. + Monsieur l'Inspecteur des forêts + Envoyait souvent, par un garde, + Des fougères que j'adorais! + + Et cette maison de campagne + Sentait, lorsque tombait le jour, + La mousse, comme la montagne, + Le mystère, comme l'amour! + + Un grand chapeau garni de tulle + Pendait aux cornes d'un isard. + Mon père traduisait Catulle, + Et ma soeur déchiffrait Mozart. + + +II + +LES PYRÉNÉES + + Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées, + Attiré sans cesse vers vous, + Et, riantes ou ravinées, + Qu'avez-vous pour moi de si doux? + + Lorsque j'arrive de Provence + A travers des champs de maïs, + D'où vient que je sens à l'avance + Votre odeur de gouffre et de lys? + + D'où vient qu'à vingt ans comme à douze + Je suis debout dans le wagon, + Dès qu'on a dépassé Toulouse, + Pour vous chercher à l'horizon? + + Et sitôt qu'au béret d'un pâtre + Je connais que vous approchez, + Quel est ce courant d'air bleuâtre + Qui m'aspire entre vos rochers? + + D'où vient que, lorsque à votre charme + Je veux résister, c'est vraiment + Comme si par le fer d'une arme + Je rendais plus fort un aimant? + + D'où vient que pour moi, sur la terre, + Il n'est d'Alpes ni d'Apennins + M'attirant avec ce mystère + Qu'ont les grands pouvoirs féminins? + + D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse, + Où je suis allé par hasard, + Il n'est pas un chamois qui puisse + Me sembler beau comme un isard? + + Où donc est-elle cette force + A quoi je sens que j'obéis? + Dans quelle fleur? Sous quelle écorce? + D'où vient que j'aime ce pays? + + J'aurais pu le trouver superbe + Sans le trouver aussi charmant: + Quelle est, entre ses herbes, l'herbe + D'où naquit cet enchantement? + + Lézard vivant ou feuille morte, + Un talisman se glissa-t-il + Dans l'humble butin qu'on rapporte + D'une course au bord d'un péril? + + Qui de vous est une amulette, + Caillou blanc où luit un mica, + Pierre à l'odeur de violette, + Bouquet au parfum d'arnica? + + Quels cristaux, quelles marcassites, + Grands monts où je me trouve heureux, + Font-ils que, né loin de vos sites, + Je me sens adopté par eux? + + Effleurai-je une mandragore + Dans les racines d'un sapin + Quand je me rendais à Bigorre + En passant par le col d'Aspin? + + Je n'ai pas l'âme montagnarde: + D'où vient que vous me retenez, + Pâle ciel que le mont regarde + Avec de grands lacs étonnés? + + Est-il une Circé des neiges + Versant son philtre au ruisseau clair? + Où donc êtes-vous, sortilèges? + Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air? + + Je cherche... D'où m'êtes-vous nées, + Tendresses pour ce haut jardin? + --Mais dans le soir des Pyrénées, + Ma mémoire s'ouvre soudain. + + Dans le soir une phrase vole, + Par mon père dite jadis: + «Ta grand'mère était espagnole.» + Ma grand'mère était de Cadix! + + Ah! je comprends, montagne verte, + Pourquoi, souvent, dans vos sentiers, + J'ai marché d'un pas plus alerte + En rencontrant des muletiers! + + Au tournant poudreux d'une route, + Je comprends, quand je vous entends, + Pourquoi, toujours, je vous écoute, + Grelots sonores, si longtemps! + + Voilà pourquoi, sous les étoiles, + Je vous guettais au coin des ponts, + Attelages couverts de toiles, + De sparterie et de pompons! + + Pourquoi j'aimais voir les saccades + Que l'âne imprime aux cacolets + Lancer dans l'argent des cascades, + Des grains de raisins violets! + + Tout s'explique,--et, bal du dimanche, + Pourquoi, toujours, mon coeur battit + Lorsque l'espadrille était blanche + Et que le pied était petit! + + Je n'étais pas traître ou fantasque + Quand j'aimais, dans les bruits du bal, + Presque autant le tambour de basque + Que le tambourin provençal. + + Ce n'est pas l'odeur forestière + Que je demande au sapin bleu, + C'est le parfum de la frontière + D'un pays dont je suis un peu. + + Car l'Espagne qui me possède + Et qui fait que je vais, là-haut, + --Laissant en bas la brise tiède,-- + A la rencontre du vent chaud, + + Ce n'est pas cette espagnolade + Qui pendant un instant vous a + Lorsqu'on mord dans une grenade + Ou qu'on respire un mimosa; + + Ni la jeune espagnolerie + Qui vous prend quand on lit Musset + Et qu'une basquine fleurie + Passe dans votre rêve... c'est + + Une Espagne en mon coeur vivante + Au point que, lorsqu'il bat le soir, + C'est elle, à grands coups, qui s'évente + De son petit éventail noir! + + Donc, à ma lyre--est-ce une tare? + Mais avec fierté je le dis!-- + J'ai quelques cordes de guitare: + Ma grand'mère était de Cadix! + + Et, ma race, tu m'accompagnes + Lorsque ici je cherche, en rôdant + Sur la lisière des Espagnes, + Un pittoresque plus ardent. + + Si j'aime un nerveux paysage, + C'est que je promène sur lui + Les yeux qu'avait dans son visage + Celle à qui je pense aujourd'hui. + + Quelques piments dans un platane, + Un foulard jaune, un grand manteau, + Éveillent la voix gaditane + Dont parle en moi le contralto. + + Et c'est pourquoi, souvent, je semble, + Bien qu'immobile, voyager: + Un doux fil qu'on tire et qui tremble + Me relie à quelque oranger! + + C'est la raison, blondes cigales, + De mon goût pour les grillons bruns, + Et de ces humeurs inégales + Que me reprochent quelques-uns! + + Mes autres aïeux voient sans haine + Cette étrangère qu'il y a + Dans la famille phocéenne + Que je tiens de Massilia; + + Mais elle! sa race est jalouse, + Et, quand mon âme a des sursauts, + Je crois bien que cette Andalouse + Me dispute à ces Provençaux! + + Ah! quand je sens mon énergie + Se briser en moi d'un coup sec, + Je suis pris d'une nostalgie + Qui ne vient pas d'un marin grec! + + L'ancêtre que je commémore + Lorsque ainsi je deviens rêveur, + C'est peut-être, ô Cadix! un More + Dont la romance est dans mon coeur. + + Et ce qui vers vous, Pyrénées, + Sans cesse me ramènera, + C'est que vous êtes dessinées + Avec des fiertés de sierra! + + C'est que le vent chaud vient vous battre, + Ce vent énervant et subtil + Qui fait rire comme Henri Quatre + Et pleurer comme Boabdil! + + C'est que votre terre, voisine + D'un sol où j'ai quelque cousin, + Reste encore si sarrasine + Qu'un blé s'y nomme sarrasin; + + C'est que toujours votre nature + Garde en son frémissant décor + Une arabe désinvolture, + --Et l'écho sublime d'un cor! + + Je comprends de quel atavisme + M'est venu ce besoin moral + De sentir un fond d'héroïsme + Au tableau le plus pastoral. + + Mon goût même devient logique: + Voilà pourquoi, vent africain, + Il me faut une Géorgique + Retouchée un peu par Lucain! + + Et, Galice, Aragon, si proches + De ces cimes qu'on voit blanchir, + Pourquoi, toujours, devant ces roches + J'aime vivre--sans les franchir! + + Votre Espagne, pour mon Espagne + Qui n'est qu'une goutte de sang, + Si je passais cette montagne, + Aurait un parfum trop puissant! + + Mais ce que la France y mélange + Rend ici le parfum léger, + Et tout m'est doucement étrange + Sans que rien me soit étranger. + + Superbe, et bien assez vermeille + Devant l'Espagne qui l'est trop, + La montagne est comme Corneille + Adaptant Guilhem de Castro! + + Elle mêle une noble mousse + Aux rocs qu'un tonnerre ouvragea: + C'est de l'Espagne encore douce + Et de la France âpre déjà. + + Ceux que le béret auréole + S'ajoutent, d'un air que je sais, + Ce rien de bravade espagnole + Qui rendit toujours plus français! + + Les fouets claquent en mousquetade, + Les mots chantent sous le balcon, + Et déjà la rodomontade + Roule de l'_r_ dans le gascon. + + Folie où la raison chuchote, + La bravoure du béarnais + Porte Sancho sous Don Quichotte + Comme un gilet sous un harnais. + + La sombre cape où l'on s'engonce + Ne se voit pas encor souvent; + Mais l'oeil sous le sourcil s'enfonce, + Et la fenêtre sous l'auvent. + + Lorsque tourbillonnent ces rondes + Que l'on noue autour des pressoirs, + Quelques femmes sont encor blondes, + Tous les raisins ne sont pas noirs! + + Au seuil des blanches maisonnettes + Danse un couple auquel je ne vois + Pas encore des castagnettes... + Déjà des claquements de doigts! + + La danseuse, brusque et gentille, + Est encor française... Elle l'est... + Mais on dirait que la mantille + Commence dans le capulet! + + Au fond des églises agrestes, + Riantes comme leurs curés, + Les ferveurs sont encor modestes, + Les autels déjà trop dorés! + + D'une tendresse encor française, + La foi qui dans ces roches vit + Aurait peur de sainte Thérèse, + Et Bernadette lui suffit! + + Devant ces crêtes mitoyennes + Voilà pourquoi je suis si bien: + Toute la France de mes veines + Dans ce clair pays me retient; + + Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes, + O goutte de sang espagnol, + Que comme entre mille alouettes + Un furtif petit rossignol! + + Et si j'aime, depuis l'enfance, + Sous ce ciel venir, et rester, + C'est qu'ici, sans quitter ma France, + J'entends mon Espagne chanter! + + +III + +L'EAU + + Luchon, ville des eaux courantes, + Où mon enfance avait son toit, + L'amour des choses transparentes + Me vient évidemment de toi! + + Ton nom seul, plein de bulles blanches, + Fait pour moi des ruisseaux couler + Sous des passerelles de planches + Que mon pied soudain sent trembler! + + Où voit-on les bergeronnettes, + Qui s'y connaissent en ruisseaux, + Longer plus d'eaux vives et nettes + Sous de plus verdoyants arceaux? + + Où la neige daignerait-elle + Descendre ainsi du pic sacré + Pour former une cascatelle + Dès qu'un passant est altéré? + + Où voit-on s'offrir une vasque + A chaque tournant de chemin + Pour qu'on puisse tenir Vénasque + Dans le creux glacé de sa main? + + Ce Vénasque au chapeau de brume + Ne cesse pas de faire au val + Des générosités d'écume + Et des largesses de cristal! + + Prodigue sûr de ses ressources + Et que la pelouse bénit, + Le mont jette l'argent des sources + Par les fenêtres de granit! + + Il veut, formidable Mécène + Qui sait que l'eau fait toujours bien, + Subvenir à la mise en scène + De ce décor virgilien. + + Dans l'herbe, au fond du précipice, + Caressant ou rongeant le bord, + Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse, + L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort! + + L'eau brille dans ta robe grise + Comme des glaives et des socs, + Montagne auguste dont Moïse + Semble avoir frappé tous les rocs! + + Quand l'eau semble absente, un bruit tendre + Nous avise qu'elle est tout près, + Et quand on ne peut pas l'entendre, + On la sent dans l'odeur des prés. + + O sentiers! ô ruisseaux sans nombre + L'un à l'autre se mélangeant! + Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre, + Les ruisseaux des sentiers d'argent! + + A travers d'obliques ondées, + L'Aurore, dans un bleu frisson, + Voit les collines accoudées + Comme des nymphes qu'elles sont! + + Sur leurs épaules incarnates + Des torrents glissent, éperdus! + Et ces éblouissantes nattes + Sont faites de ruisseaux tordus! + + De l'eau partout! Quand la rivière + Déborde,--histoire de pouvoir + Laisser autour de la chaumière + Des petits morceaux de miroir,-- + + Les champs ont du ciel dans leurs barbes + Comme un vieil homme a des yeux bleus! + Et vous savez, chevaux de Tarbes + Qui broutez les prés onduleux, + + Combien de ces flaques dormantes + Il faut savoir franchir d'un bond + Lorsqu'on galope sur les menthes, + Dont l'écrasement sent si bon! + + Quelle terre ne serait sèche + Auprès de cette terre? Ah! si + L'on vivait d'amour et d'eau fraîche, + Ce ne pourrait être qu'ici! + + Et des fontaines! des fontaines! + Y en a-t-il!... Il y en a + Pour toutes les Samaritaines + Et pour toutes les Rébecca! + + Partout de l'eau! Toujours des gouttes + Aux sandales des vagabonds! + Tant d'eau partout que, pour les routes, + Il faut, partout, des ponts, des ponts! + + Voûtés comme de bons esclaves, + Les ponts, joyeux de leurs fardeaux, + Pour leur faire passer les gaves + Prennent les routes sur leurs dos! + + Et les routes d'or, qui s'amusent + De voir les ponts plonger aux flots + Leurs grands pieds de pierre qui s'usent, + Ont de longs rires de grelots! + + A l'heure où sortent les bréviaires, + Le crépuscule rend divins + Ces paysages de rivières, + D'arches, de pics et de ravins. + + Et toute cette eau, source ou gave, + Sur le roc ou sous les cressons, + Voix joyeuse ou silence grave, + Nous instruit en fraîches leçons. + + Ah! quelle leçon vaudrait-elle + Cette claire leçon d'amour + Que donne la neige éternelle + En pensant aux ruisseaux d'un jour? + + Où s'apprend la persévérance? + C'est au catéchisme de l'Eau + Qui, sous des airs d'indifférence, + Songe toujours à son niveau. + + Contre la force ou le sarcasme, + L'Eau, noble et fine, nous apprend, + En bouillonnant, l'enthousiasme, + Et la patience, en filtrant! + + Ses conseils n'ont rien de scolaire, + Car elle enseigne, en ses ruisseaux, + L'utilité de la colère, + Des belles chutes, et des sauts! + + Elle murmure avec tendresse + --Car elle veut que nous rêvions-- + Que bien souvent une paresse + Peut laisser des alluvions! + + On sait tout lorsque l'on assiste + Aux cours délicieux de l'Eau: + Sous la fougère et sous le ciste + Elle explique, en passant, le Beau, + + Prodiguant l'exemple qui frappe, + Elle prouve aussi bien qu'il est + Dans l'abondance d'une nappe + Que dans la grâce d'un filet. + + La dignité, cet esclavage, + Ne rend jamais son flot boudeur; + On ne connaît pas le rivage + Où l'attachera sa grandeur! + + Son orgueil n'a pas la folie + De se priver des jeux charmants. + Ah! comme elle aime qu'on oublie + Qu'elle est un des quatre éléments! + + Quand de sa crue on s'inquiète, + Elle se pique de vermeil, + Ne dédaignant pas la paillette + Qu'elle sait être du soleil. + + C'est par l'Eau que les blanches cimes + Se racontent aux peupliers: + Car les glaciers les plus sublimes + Parlent en ruisseaux familiers. + + Eh quoi! l'Eau? la soeur de la Terre? + L'Eau qui féconde? la grande Eau? + L'Eau qui lave et qui désaltère + Daigne jouer sous ce rideau? + + Elle joue avec l'écrevisse, + Avec le saule... Et, tout d'un coup, + Elle va se mettre en service, + Elle qui peut inonder tout! + + Elle coulait, large et futile, + Sous les terrasses du château, + Et puis un besoin d'être utile + L'a prise brusquement, cette eau! + + Lâchant la pompe fluviale, + Elle file, d'un air malin, + Dans la rigole triviale + Que lui propose le moulin! + + Elle s'échappe des palettes, + Et, bravement, voulant avoir + De grosses bulles violettes, + Elle va mousser au lavoir; + + Elle entre, avec un bruit de foudre, + Dans une scierie aux longs toits, + Pour y mêler sa blanche poudre + A la poudre blonde du bois; + + Et quand on a dépecé l'arbre, + Elle va, toujours s'échappant, + S'embaucher pour scier du marbre + Chez un marbrier de Campan! + + Elle a ses gaîtés les meilleures + Dans le travail et dans le bruit... + L'Eau divine a fait ses huit heures + Quand commence à tomber la nuit! + + Le clair de lune y met sa traîne... + Le bétail y met ses naseaux... + Soyez, belle Eau Pyrénéenne, + Bénie entre toutes les eaux! + + --Source calme ou torrent bravache, + L'Eau qui descend de la hauteur + Apprend tout ce qu'il faut qu'on sache + Pour être poète ou lutteur! + + L'Eau ne cesse pas, gave ou source, + D'apprendre à l'homme, à chaque instant, + Qu'on emporte--en prenant sa course, + Et qu'on reflète--en s'arrêtant; + + Mais que, malgré le flot qui rage, + L'arbre emporté d'un brusque effort, + O lutteur, devient un barrage + Lorsque le torrent n'est pas fort; + + Et que, malgré l'azur, poète, + Quand le ruisseau n'est pas profond, + A travers le ciel qu'il reflète + On peut voir la terre du fond! + +1893. + + +IV + +LA BRANCHE + + Cette branche pendante et gracile de saule, + Qui vibre parce que l'eau vibrante la frôle, + Ayant voulu sans doute écouter de plus près + Ce que dit le ruisseau dans son tumulte frais, + Se pencha, d'une souple inflexion de tige, + Un peu d'abord, puis trop,--maladresse ou vertige! + Et l'eau, par une feuille, en courant, la retint: + Si bien qu'elle, à présent, dont c'était le destin + De vivre, avec toujours le même geste calme, + Dans l'azur, d'une vie indolente de palme, + Elle doit s'agiter sans cesse, trembloter. + Sangloter quand il plaît à l'eau de sangloter. + Se secouer gaîment si l'eau devient rieuse, + Et s'épuiser en longs émois, la curieuse, + Qu'estiment bien punie alors ses vertes soeurs, + Mais qui n'a nul regret des tranquilles douceurs, + Mais qui secrètement les raille et les méprise, + Mais qui se sent, malgré le courant qui la brise, + Et l'affole, et malgré l'implacable ruisseau + Qui ne lui fait jamais grâce d'un seul sursaut, + Heureuse d'être celle avec qui communique + Le flot, et de savoir ce qu'il dit, elle unique! + + +V + +LA FONTAINE DE CARAOUET + + La Fontaine de Caraouet + Est la plus charmante de toutes. + Elle chante comme un roue, + La Fontaine de Caraouet! + Elle est si fraîche qu'Arouet + Perdrait, en y buvant, ses doutes. + La Fontaine de Caraouet + Est la plus charmante de toutes. + + O Fontaine de Caraouet, + Tu chantes sous de vertes voûtes! + Qui boit ton eau fait un souhait, + O Fontaine de Caraouet! + Quand celle qu'on aime vous hait, + En chantant tu vous désenvoûtes, + O Fontaine de Caraouet + Qui chantes sous de vertes voûtes! + + O Fontaine de Caraouet, + De quelle ombre tu te veloutes! + C'est là que mon sort se jouait, + O Fontaine de Caraouet, + Là qu'un silence m'avouait + Ce qu'entend le coeur aux écoutes... + O Fontaine de Caraouet, + De quelle ombre tu te veloutes! + + O Fontaine de Caraouet, + Est-ce que toujours tu glougloutes? + Les guides claquent-ils du fouet, + O Fontaine de Caraouet? + La villa blanche qu'on louait + Est-elle encor près des trois routes? + O Fontaine de Caraouet, + Est-ce que toujours tu glougloutes? + + La Fontaine de Caraouet + Est au fond des heures dissoutes. + Ne me demandez plus où est + La Fontaine de Caraouet! + D'un bonheur on est le jouet, + Et puis, au jour, jour, tu t'ajoutes... + La Fontaine de Caraouet + Est au fond des heures dissoutes! + + Les Fontaines de Caraouet + Nous laissent sur le coeur des gouttes. + Ces gouttes tremblent pour dire: «Et + La Fontaine de Caraouet?» + Même si l'on se secouait + Elles ne tomberaient pas toutes. + Les Fontaines de Caraouet + Nous laissent sur le coeur des gouttes! + + +VI + +LA GLYCINE + + A mon balcon cette glycine + Tord ses bras fleuris dans le soir, + Avec le tendre désespoir + D'une princesse de Racine. + + Elle en a la fière langueur + Et la mortelle nonchalance; + Et lorsqu'un souffle la balance, + Et que le jour traîne en longueur, + + Et tarde à partir, et recule + Le déchirement tant qu'il peut, + Elle exhale une âme d'adieu, + Bérénice du crépuscule! + + Le livre glisse de mes mains. + Le petit drame se termine. + «Cruel!» dit au jour la glycine. + Les cieux blessés ont des carmins. + + Par la haute porte-fenêtre, + Mystérieusement, alors, + Une des branches du dehors, + Comme un geste vivant, pénètre. + + Du frémissant encadrement + Ce bras jeune et souple s'échappe; + Et je sens sur mon front la grappe + Qu'il laisse pendre tendrement! + + Tout s'embaume. Et je remercie. + Et, pour lui dire mon amour, + Je donne à la fleur, tour à tour, + Le nom d'Esther et d'Aricie. + + Et je compare, les yeux sur + Mon livre tombé sans secousse, + L'odeur plus forte d'être douce + Au vers plus ardent d'être pur! + + Un divin poison m'assassine! + Et je doute, en le chérissant, + Si de ma glycine il descend + Ou s'il monte de mon Racine! + + +VII + +LE CARILLON DE SAINT-MAMET + + Le Carillon de Saint-Mamet + Tinte quand d'or le ciel se teinte; + Comme si le soir s'exprimait, + Le Carillon de Saint-Mamet + Mystérieusement se met + A tinter dans l'air calme... Il tinte, + Le Carillon de Saint-Mamet, + Tinte, quand d'or le ciel se teinte! + + Qui plaint-il, qu'est-ce qu'il promet, + Ce chant de promesse et de plainte? + Plaint-il les gens de Saint-Mamet + Ou bien nous?... Est-ce qu'il promet + Le pardon du mal qu'on commet + Dans l'âpre course où l'on s'éreinte? + Qui plaint-il? Qu'est-ce qu'il promet, + Ce chant de promesse et de plainte? + + Mon coeur, croyant qu'on lui parlait, + Frissonnait à ce chant qui tinte, + Quand j'étais un enfantelet! + Mon coeur croyait qu'on lui parlait... + Ah! je voudrais encor qu'il ait + Cette délicieuse crainte! + Mon coeur, croyant qu'on lui parlait, + Frissonnait à ce chant qui tinte! + + L'odeur des herbes qu'on brûlait + Disait bientôt l'automne atteinte. + Une chauve-souris volait. + L'odeur des herbes qu'on brûlait + Venait jusqu'à notre chalet, + Et nous avions la gorge étreinte. + L'odeur des herbes qu'on brûlait + Disait bientôt l'automne atteinte. + + Levant les yeux de son ourlet, + La servante disait: «Il tinte!» + Et regardait vers le volet, + Levant les yeux de son ourlet! + Ce tintement la consolait + D'être à d'humbles choses astreinte. + Levant les yeux de son ourlet, + La servante disait: «Il tinte!» + + La femme qui nous vend du lait + Se signait mainte fois et mainte; + Vite mettant son capulet, + La femme qui nous vend du lait + Vers la petite église allait; + Et, des morts traversant l'enceinte, + La femme qui nous vend du lait + Se signait mainte fois et mainte! + + Le Carillon de Saint-Mamet + Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte; + Mais, alors, comme il nous charmait, + Le Carillon de Saint-Mamet! + La mère de ma mère aimait + L'écouter, la bougie éteinte... + Le Carillon de Saint-Mamet + Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte. + + Mais notre vie, alors, coulait + Plus profonde d'être restreinte! + Comme un ruisseau sur le galet, + Ah! notre vie, alors, coulait! + Nous n'avions qu'un petit valet, + Mais qui chantait une complainte... + Et notre vie, alors, coulait + Plus profonde d'être restreinte! + + Le volubilis violet + Se mêlait à la coloquinte; + L'humble barrière où s'enroulait + Le volubilis violet + N'était pas encor ce qu'elle est: + Une belle grille bien peinte! + Le volubilis violet + Se mêlait à la coloquinte! + + Toute aube sent le serpolet. + J'ignorais le mal et la feinte. + J'avais une âme d'oiselet. + Toute aube sent le serpolet. + Ah! si j'avais su qu'il fallait + Devenir Alceste ou Philinte! + Toute aube sent le serpolet. + J'ignorais le mal et la feinte. + + Le Carillon tintait, fluet! + Au salon de perse déteinte + Ma soeur jouait un menuet. + Mais, quand tintait le son fluet, + Le menuet diminuait + Pour écouter le son qui tinte... + Le son, alors, entrait, fluet, + Au salon de perse déteinte. + + Dieu! pourrait-on, si l'on voulait, + Te ravoir, simplicité sainte? + Reboire au premier gobelet? + Le pourrait-on, si l'on voulait? + C'est pourtant d'un oignon bien laid + Qu'on revoit fleurir la jacinthe! + Dieu! pourrait-on, si l'on voulait, + Te ravoir, simplicité sainte? + + Une étoile se rallumait + Sur le val, obscur labyrinthe. + Au-dessus de chaque sommet + Une étoile se rallumait + Quand la cloche de Saint-Mamet + Tintait!... Oh! si, lorsqu'elle tinte, + Une étoile se rallumait + Sur la vie, obscur labyrinthe! + + O Carillon de Saint-Mamet, + Tinte, quand d'or le soir se teinte! + Dans l'air bleu qui nous le transmet, + O Carillon de Saint-Mamet, + Tinte ce tintement qui met + Plus de calme en notre âme!... Tinte, + O Carillon de Saint-Mamet, + Tinte, quand d'or le soir se teinte! + + +VIII + +PRIÈRE D'UN MATIN BLEU + + Tout est bleu d'éther. + L'abeille du lys + Dit: «_Pater noster + Qui es in coelis..._» + + Le moineau des toits, + Le lézard du mur + Disent à la fois: + «_Sanctificetur..._» + + «_Nomen..._», dit le jonc. + «_Tuum..._», dit l'étang. + Et le doux et long + Delphinium blanc + + Répète: «_Tuum..._» + Sur autant de tons + Qu'un delphinium + A de clochetons! + + Que dit l'eau du puits? + «_Adveniat..._» L'air? + «_Regnum tuum..._» Puis + Tout devient plus clair! + + Bien qu'entre les pins + Glisse un canon mat, + Là-bas les lapins + Ont gémi: «_Fiat!..._» + + Ayant accepté + Qu'un plomb la tuât, + La caille a chanté: + «_Voluntas tua!..._» + + Un pigeon luisant + Quitte le bouleau + Et monte, en disant: + «_Sicut in coelo!..._» + + La bêche, à ce vol + Dont elle vibra, + Droite dans le sol + Gronde: «_Et in terra!_» + + Et: «_Panem nostrum..._», + Dit le sol vermeil. + «_Quotidianum..._», + Répond le soleil! + + Le ciel est si bleu + Que tout, ce matin, + Pense qu'il ne peut + Prier qu'en latin! + + C'est le réséda + D'aube irradié + Qui murmure: «_Da + Nobis hodie..._» + + «_Dimitte nobis + Debita nostra..._». + Bourdonne l'iris + Où l'abeille entra. + + Le fenouil léger + Qu'on appelle aneth + Dans le potager + A dit: «_Sicut et..._» + + «_Nos dimittimus..._», + Disent à mi-voix, + «_Debitoribus..._», + Les fourmis du bois. + + Dans ses petits pots + Le myosotis + S'éveille à propos + Pour dire: «_Nostris..._» + + Blanc d'avoir traîné, + Le pur Lohengrin, + Le cygne dit: _«Ne + Nos inducas in..._» + + Un corbeau plus vieux + Que Mathusalem + Croasse un pieux: + «_Tentationem._» + + «_Sed libera nos..._», + Bêlent en marchant + Les doux mérinos + Qui broutent le champ. + + Ayant le premier + Fait le mal subtil, + Que dit le pommier? + «_A malo!_» dit-il. + + Il dit: «_A malo..._» + Et le cyclamen + Incliné sur l'eau + Lui répond: «Amen!» + +1891. + + +IX + +OMBRES ET FUMÉES + + J'aime les ombres, les fumées, + Ces fugacités et ces riens, + Ces formes vaguement formées, + Ces tremblements aériens. + + Je t'aime, toi qui ne te poses + Jamais, Fumée, ô soeur du Vent, + Et je vous aime, Ombre des choses, + Plus que les choses bien souvent! + + Je vous aime, parce que, vaines, + Vous me convenez, à moi, vain, + Et parce que, les incertaines, + Vous me charmez, moi, l'incertain! + + Oui, j'aime toutes les fumées, + Celles qui traînent sur les champs, + Celles qui sortent des ramées, + Celles aux panaches penchants, + + Les larges dont les hanches rondes + Se roulent dans l'azur profond, + Celles qui sont des boucles blondes + Qui de plus en plus se défont, + + Ou des vrilles que l'air allonge, + Fins copeaux roulants et fuyards + De quelque menuisier de songe + Qui raboterait des brouillards; + + J'aime celles qui sont, il semble, + --Leurs flocons ensemble étant pris + Et montant ainsi pris ensemble,-- + Des grappes de gros raisins gris; + + Celles dont le duvet tressaille + Sur les chaumes, piquant au bout + De ces obscurs chapeaux de paille + Des aigrettes de marabout; + + Celles qui, tôt disséminées, + Par petits bonds légers s'en vont + Du chalumeau des cheminées, + Comme des bulles de savon; + + Les droites et les zigzagantes, + Et celles qui font sur les cieux + Des fioritures élégantes, + Des paraphes prétentieux; + + J'aime celles dont les spirales + Semblent monter d'un encensoir; + J'aime les roses, matinales, + J'aime les bleuâtres, du soir; + + Et celles que j'aime entre toutes, + Sont les pâles, les faibles, les + Pas encor tout à fait dissoutes, + Mais presque, aux lointains violets; + + Celles aux graciles volutes + Qui, dans les vallons assombris, + Dénoncent à peine les huttes + Et les éphémères abris; + + Celles qu'un jeu de brise courbe, + Courbe et redresse tour à tour, + Sur les moribonds feux de tourbe + Abandonnés par le pastour, + + Et dont les timides guirlandes + S'effacent à nos yeux ravis, + Et défaillent au loin des landes + Sur un horizon de lavis... + + * * * * * + + Et j'aime aussi toutes les ombres, + Et tous leurs caprices chinois, + Géantes, naines, pâles, sombres, + Selon l'heure et selon le mois; + + Les belles ombres magistrales + Qui rampent solennellement; + Les ombres caricaturales + A l'hoffmannesque mouvement; + + Les ombres surtout, je l'avoue, + Qui par des pinceaux très subtils + Semblent faites: sur une joue, + Cette fameuse ombre des cils; + + Cette ombre que, minutieuse, + Sur le bas du roc cinabrin + Ou sur le pied roux de l'yeuse, + Projette l'herbe, brin par brin; + + Sur le ruisseau, l'ombre d'un saule + Superposée à son reflet; + Au fond du ruisseau, l'ombre drôle + D'un têtard vif sur le galet; + + Une ombre de fils d'araignée + Dans laquelle un insecte mort, + Balançant sa panse saignée, + Met une petite ombre encor; + + Votre ombre au rideau de l'auberge, + Moustaches du chat accroupi; + L'ombre d'un cheveu de la Vierge; + L'ombre d'une barbe d'épi; + + Et dans le lys, cadran solaire + A qui Mab dit: «Quelle heure est-il?» + En bâillant sous un capillaire, + L'ombre tournante du pistil! + + Mais les ombres que je préfère, + Sont celles, naturellement, + Qu'un fugitif objet vient faire, + Les chères ombres d'un moment. + + Et c'est l'ombre de ce qui vole + Qui me séduit le plus, étant + La plus vaine et la plus frivole, + Par son symbole inquiétant. + + J'aime les ombres minuscules + Qui dansent sous les papillons, + Qui dansent sous les libellules, + Sur l'eau, les herbes, les sillons; + + J'aime l'ombre que l'alouette + Laisse par terre en s'élevant, + Et la rapide silhouette, + Sur les toits, de l'engoulevent; + + L'ombre d'un bond de sauterelle, + L'ombre, sous un zéphyr souffleur, + De la plume abandonnant l'aile, + Du pétale quittant la fleur; + + Toute ombre vite évanouie, + Toute ombre qu'on perd brusquement: + Sur les lèvres de mon amie + L'ombre d'un attendrissement, + + Dans toutes les ombres des branches + Toutes les ombres d'oiselets, + Celles, sur les poussières blanches, + De votre vol, duvets follets, + + Et, sur la frissonnante page + Où j'écris ces vers, au jardin, + L'ombre que jette le passage + De quelque moucheron soudain! + + Oui, lorsque à mon accoutumée + Je laisse aller jouer mes yeux, + C'est avec l'ombre et la fumée + Qu'ils s'amusent toujours le mieux; + + Et parmi les ombres sans nombre + Au jeu desquelles je me plus, + La plus philosophique, l'ombre + La plus ombre, et, partant, la plus + + Vraiment de mes regards aimée, + Ce fut,--ô deux riens s'assemblant!-- + Ce fut l'ombre d'une fumée + Bleuissante sur un mur blanc! + +1893. + + +X + +LA FLEUR + + J'étais là, bien couché dans ce bon tas de foin, + Dans ce bon tas profond de foin, qui, de très loin, + S'était promis à moi par son parfum qui rôde; + J'étais là, caressé d'une chatouille chaude, + Presque disparaissant dans la ronde rousseur, + Le corps enveloppé d'une vaste douceur, + La tête, cependant, commodément plus haute, + Riant d'aise, alangui, remerciant mon hôte, + Lequel m'insinuait des brins astucieux; + J'étais là bien couché, mon chapeau sur les yeux, + Bercé d'un tintement de cloches éloignées, + Ramenant quelquefois des touffes par poignées + Pour hâter mon complet ensevelissement, + Humant la forte odeur avec enivrement, + Et, béat, le coeur gai, le corps las, l'esprit veule, + Sentant crouler sur moi l'affectueuse meule! + J'étais là, somnolent, monologuant, et puis + Attentif aux milliers de craquants petits bruits + Secs et fins qu'on entend dans le foin qu'on écoute; + Je disais, mi-parlant, mi-chantonnant: «Le doute + Étant un oreiller, selon Montaigne, mol, + Doit être un oreiller de foin... de foin... Bien fol + Qui de courir les prés a conservé l'envie! + Pour moi, je vois ici l'emblème de ma vie. + Après avoir longtemps dans tous les sens erré, + J'ai, de mes verts espoirs, fait un grand tas doré, + Un tas de foin... de foin... sur lequel, à ma guise, + J'écoute, d'une oreille artiste et qui s'aiguise, + Des bruits ténus que nul ne percevrait que moi; + Sur lequel--d'autant plus méritoire, ma foi, + Que moi-même, et tout seul, j'ai dû faucher mon herbe,-- + Je goûte le repos confortable et superbe.» + Je me félicitais ainsi, quand, tout d'un coup, + Je me sentis piqué vivement dans le cou. + Et, furtive d'abord, insaisissable, obscure, + Elle devint bientôt si forte, la piqûre, + Que dans mon oreiller j'en cherchai la raison: + Et je vis qu'une fleur prise en la fauchaison, + Moins souple que le foin, m'avait, morte revêche, + Enfoncé dans la chair sa tige dure et sèche. + + +XI + +L'IF + + Le sol était jonché d'une automne craquante; + Et je faisais, au fond des bois où je fréquente, + Mon petit tour contemplatif. + Les buissons roux étaient comme un cercle de faunes. + Soudain, il me sembla, parmi les arbres jaunes, + Que je voyais jaunir un if. + + «Eh quoi! vous, l'arbre vert, toujours vert», m'étonnai-je + «Vous dont le vert profond reste noir sous la neige. + Vous, l'If, de ce jaune honteux?» + Mais, semblant désigner d'un mouvement de branche + Les arbres dont sur lui tout l'octobre se penche, + L'If me répondit: «Ce sont eux... + + «Eux qui, supportant mal mes insolences vertes, + Des feuilles qu'ils perdaient ont mes branches couvertes. + Ces feuilles, innombrablement, + Se sont, comme des mains rageuses et crispées, + A tous mes verts piquants si jaunes agrippées, + Qu'on me croira jaune, un moment!» + + «--Quoi! d'autres t'ont jeté ces feuilles que tu portes?» + Il reprit: «L'arbre mort jette des feuilles mortes! + Homme, ceci vous étonna? + Agit-on dans vos bois autrement qu'en les nôtres? + On prend toujours sur soi ce que l'on jette aux autres. + On ne prête que ce qu'on a. + + «Il faut à son prochain que l'on prête, sans cesse, + Flétri, sa flétrissure, et, sec, sa sécheresse, + Et, mort, qu'on lui prête sa mort. + Quand nous différons d'eux, les arbres et les hommes + Veulent, de ce qu'ils sont couvrant ce que nous sommes, + Nous étouffer comme un remord! + + «Sachez-le, puisqu'il faut qu'un arbre vous éduque: + La feuille persistante à la feuille caduque + Ne devrait pas se laisser voir. + N'est-il pas naturel que, voyant ma verdure, + Ces arbres aient trouvé, pour cacher que je dure, + De se laisser sur moi pleuvoir? + + «Ah! quand ils souffrent trop, les tilleuls et les chênes, + De ne laisser tomber sur les mousses prochaines + Que tous ces tristes haillons bruns, + Que ces maigres chiffons dont l'horreur tourne et vole, + Ils peuvent bien, mon Dieu! si cela les console, + M'en attribuer quelques-uns! + + «Le vent n'aura besoin que d'une chiquenaude + Pour faire s'écrouler tout ce qui s'échafaude + Fallacieusement sur moi. + Je serai nettoyé par quelques brises fraîches. + Car ces feuilles ne sont que de pauvres, de sèches... + Que dis-tu? Calme ton émoi! + + «Voilà bien les grands mots des hommes: calomnies? + Feuilles mortes, tout simplement! feuilles jaunies! + En suis-je moins vert là-dessous? + L'indulgence est facile aux arbres qui demeurent, + Et nous pouvons laisser à des arbres qui meurent + Le plaisir de mourir sur nous!» + + +XII + +LA BROUETTE + + Tel un prince héritier qui se déguise et rôde, + Afin de découvrir l'injustice et la fraude, + A travers les états du roi son père, tel + Jésus reprend parfois son jeune front mortel, + Quitte en secret le firmament du Dieu son père, + Et, blond, s'en vient un peu voyager sur la terre, + --Télémaque divin que, comme un vieux Mentor, + Le bon saint Pierre, ôtant son auréole d'or + Pour n'être pas trahi par ses feux, accompagne. + + Un jour, ayant battu longuement la campagne, + Le Seigneur et le Saint--on était en hiver,-- + Firent halte en un bois dont le feuillage vert + N'était plus sur le sol que de l'humus rougeâtre. + Saint Pierre eût bien voulu s'asseoir au coin d'un âtre + Et chauffer ses vieux doigts, mais la seule maison + Qui levât son chapeau de chaume à l'horizon + Ne penchait pas au vent la plume de fumée + Qui fait rêver bon gîte et soupe parfumée. + Donc, ce bois valait mieux, d'autant que le soleil + Y donnait, un soleil timidement vermeil, + Un soleil pas bien chaud, c'est vrai, mais, tout de même, + Point trop à dédaigner en ce matin si blême. + Et Pierre, tout fourbu d'aller par les chemins, + S'étant assis, tendait vers ce soleil ses mains + Et les dégourdissait dans sa lumière rose, + Cependant que Jésus rêvait à quelque chose, + Debout, et ne sentant ni fatigue ni froid. + + Pierre cria soudain: «Maître! Fils de mon Roi! + Regardez, regardez par ici cette femme! + N'est-elle pas stupide ou folle? Sur mon âme, + Elle veut ramasser du soleil. Voyez-la!» + + Jésus leva les yeux. Une vieille était là, + De ces vieilles des champs, au dur profil de chouette; + Et cette vieille, avec une énorme brouette, + Se tenait au milieu du sentier, à l'endroit + Qu'éclairait un rayon de soleil tombant droit; + Et sitôt qu'il venait dorer son véhicule, + Cette femme tentait la chose ridicule + D'emporter le rayon, et poussait aux brancards + Bien vite; mais toujours, au moindre des écarts + Qu'elle faisait du point frappé par la lumière, + Le soleil s'échappait de la brouette; et Pierre + Se divertissait fort à regarder ce jeu: + La capture, d'abord, du beau rayon de feu + Entre les ais boueux et gris qu'il illumine, + Puis sa fuite rapide, et la piteuse mine + De la vieille pauvresse, interdite un moment, + Mais qui recommençait bientôt, patiemment, + Sans comprendre pourquoi, dès qu'elle entrait dans l'ombre, + Elle ne poussait plus qu'une brouette sombre! + «Est-elle simple! Dieu! voyez ce qu'elle fait! + Bon! elle recommence!» + Et Pierre s'esclaffait. + + Mais voici que Jésus, dont l'intérêt s'éveille, + S'approche, et doucement interroge la vieille: + «Femme, que fais-tu là? N'as-tu plus ta raison? + Il règne un froid terrible en cette âpre saison, + Et je ne comprends pas, ô femme, que tu veuilles. + Au lieu de ramasser du bois sec et des feuilles, + Ramasser ce rayon à peine réchauffant! + + --C'est pour le rapporter à mon petit enfant, + Dit la femme, en levant le front. Je suis l'aïeule + D'un pauvre enfant malade à qui je reste seule, + Car cet hiver le père et la mère sont morts. + Pour travailler, mes bras ne sont plus assez forts. + Je ne peux que glaner, et ce travail-là chôme. + Et l'enfant va mourir sous notre triste chaume, + Sans même avoir connu ces douceurs, ces bonbons, + Qui font sourire encor les petits moribonds. + Ne pouvoir pas gâter alors qu'on est grand'mère, + C'est dur! Que lui donner? Je ne savais que faire; + Mais voici qu'il me dit, ce matin, au réveil: + «Je serais bien content si j'avais du soleil!» + Car le soleil jamais n'entre dans ma chaumière, + Et mon petit garçon est privé de lumière. + Alors, voyant qu'ici du soleil avait lui, + Je viens en ramasser un bon morceau pour lui.» + Et la vieille reprit avec foi sa besogne. + + Quand il se sent ému, saint Pierre se renfrogne. + Il dit: «Elle est stupide! elle ne voit donc pas + Que son soleil s'en va dès qu'elle fait un pas! + Cette vieille cervelle est dure comme pierre + Et ne comprend plus rien!» + + Mais Jésus dit à Pierre, + Pensif, ayant rêvé sur cette femme un peu: + «On ne sait pas ce que l'amour des simples peut!» + Et, n'ayant pas compris toute cette parole, + Saint Pierre répétait: «Mais cette femme est folle! + Elle est folle, Seigneur!...» Soudain, il s'arrêta, + Presque aussi confondu que quand le coq chanta: + Car la vieille marchait maintenant sous les branches, + Et les rayons restaient entre les quatre planches, + Et les rayons, dans l'ombre, étincelaient encor. + Et, paraissant pousser devant elle un tas d'or, + Sans s'étonner, la vieille, impassible et muette, + Emportait le soleil dans son humble brouette. + +1892. + + +XIII + +L'AMOUREUX DE MARGARIDON + + «Vierge au regard loyal, fleur de notre campagne, + Si je puis être aimé de vous, Margaridon, + Demain même, je veux, pour vous en faire don, + Acheter un foulard au colporteur d'Espagne. + + «Si nous nous accordons sans trop tarder, je crois + Que je ne saurai pas vous refuser la montre + Qu'un bijoutier gascon dans sa boîte nous montre + Au milieu de coeurs d'or, de bagues et de croix! + + «Si nous nous marions aux premières pervenches, + J'irai jusqu'à donner du ruban de velours + Pour que le capulet même de tous les jours + Soit aussi bien bordé que celui des dimanches. + + «Sans être un grand Crésus, j'ai mon petit avoir. + J'ai des boeufs. J'ai le champ que m'a laissé mon père. + Un potager. Enfin, la maison est prospère, + Et vous aurez du linge à porter au lavoir. + + «Et si vous ne voulez que goûter le jeune âge, + Vous vivrez sans rien faire, aussi blanche de peau + Que les dames d'Albi qui portent un chapeau, + Car la mère est vaillante et fait tout le ménage. + + «La chambre est belle. Elle a trois mètres de hauteur. + Moi-même j'ai taillé la poutre et les lambourdes. + J'ai pendu deux portraits sous la Vierge de Lourdes: + L'un, c'est Monsieur Hugo; l'autre, Monsieur Pasteur. + + «De l'huile de mon bras la commode est luisante. + Le lit est grand, profond: c'était le lit des vieux. + La mère l'a cédé pour que nous soyons mieux. + Tout ça sera bien beau quand vous serez présente! + + «Les rideaux ont été passés à l'amidon; + Et j'ai fait faire un cadre avec les coquillages + Que l'oncle a rapporté de ses lointains voyages, + Pour le petit miroir de ma Margaridon. + + «J'ai, pour vos pots de fleurs, élargi d'une planche + La fenêtre où bientôt vous viendrez vous asseoir... + Et lorsque je suis seul, je regarde, le soir, + La place où vous mettrez votre main sur ma manche.» + +1889. + + +XIV + +LES BOEUFS + + C'est l'heure où la nuit pose, en montant vers les cieux, + Son pied sur chaque mont comme sur une marche; + Et, déchirant le soir du cri de ses essieux, + Un char de foin a l'air d'une meule qui marche. + + Deux boeufs trament ce char, et, de leur front têtu, + Ils poussent en avant, les cornes abaissées; + Chacun d'un tablier de toile est revêtu, + Qu'on voit en bas frangé de ficelles tressées. + + Cette frange descend sur leurs genoux noirauds + Pour éloigner, pendant les chaudes matinées + Où des bourdonnements s'échappent des sureaux, + Le harcèlement bleu des mouches obstinées. + + Ils avancent, coiffés de peaux d'agneaux, les boeufs, + Flanquant des coups de queue à leur croupe écailleuse, + Et sans paraître voir le tournant trop bourbeux, + Ni qu'après le tournant la côte est rocailleuse. + + Lorsque le char s'enfonce et qu'il faut l'arracher, + Dans le marbre gluant des naseaux noirs et roses, + Ils soufflent un instant, puis, sans daigner broncher, + Ils partent à nouveau, les paupières mi-closes. + + Et tandis qu'ils sont là peinant, poussant plus fort, + Les boeufs mystérieux, énormes et timides, + Comme s'ils demeuraient étrangers à l'effort, + Gardent, sous leurs cils durs, toujours, leurs yeux humides. + + Un attendrissement semble être en eux monté + Que ne peut plus troubler la présente détresse; + Et, les voyant souffrir avec cette bonté, + J'ai compris quelle était leur profonde sagesse. + + Ils ne s'étonnent plus, les paisibles boeufs roux, + Car ils ont longuement réfléchi sur les choses; + Et ce sont devenus des philosophes doux, + Patients rumineurs des effets et des causes. + + Ils ne s'étonnent plus, ils ne s'indignent plus, + Sachant qu'on perd son temps en révoltes superbes, + Quand la route implacable ouvre ses deux talus, + Et qu'il vaut mieux songer en remâchant des herbes! + + Ils savent qu'à leur sort ils ne changeraient rien, + Mais que chaque moment des plus ingrates vies + Peut posséder le rêve, insaisissable bien, + Secrète liberté des races asservies! + + Qu'importent l'aiguillon cruel, le taon haineux, + L'accouplement au joug, les cornes qu'on attache! + Ils ne souffrent de rien, ne vivant plus qu'en eux, + Et machinalement accomplissant leur tâche. + + Qu'importe la charrue et d'avoir entendu + Le cri que le bouvier pousse à la capvirade!... + Chacun, posant sans bruit son large pied fendu, + Rêve, et sent près de lui rêver son camarade. + + Ils vont, sans s'occuper des coups ni des faux pas, + Trouvant que pour rêver, déjà, la vie est brève. + Et que, si grands qu'ils soient, des maux ne valent pas + De détourner le sage, un moment, de son rêve! + + C'est pourquoi, quand, la ronce accrochant les moyeux, + L'ornière sous la roue hostilement se creuse, + Au plus fort de la lutte ils gardent dans leurs yeux + Cette belle douceur de la pensée heureuse. + +1889. + + +XV + +LES GENETS + + Sur ces balais--stupidement--dressés du sol + S'est abattu tout un doux vol. + + Pour se poser--sur ces balais,--dans la campagne, + Des papillons viennent d'Espagne. + + Des papillons--qui sont des fleurs,--des fleurs qui sont + Des papillons! Essaim? Buisson? + + Sont-ils des fleurs?--Sentez leur souffle!--Ou bien sont-elles + Des papillons? Voyez leurs ailes! + + Papillons-fleurs;--ces papillons--se sont, légers, + Sur chaque brindille étagés! + + Les gros en bas,--et, tout en haut--de chaque tige, + Le plus petit de tous voltige! + + Et tout ce vol--de papillons--tout palpitants + S'installe là pour quelque temps. + + Et maintenant,--les vieux balais--ont une housse, + Et répandent une odeur douce: + + Ça sent si bon--que c'est toujours--comme si on + Attendait la procession! + + Et cette odeur--s'en va troubler--toute la lande, + Car le vent fait la propagande. + + Balais! balais!--qui vous eût dit,--balais piteux, + Que vous seriez si capiteux? + + Et tout d'un coup--(mais quel besoin--des fleurs ont-elles + Étant des fleurs, d'avoir des ailes?) + + L'essaim doré,--qui se souvient--d'être espagnol, + Prend au vent d'Espagne son vol! + + Que reste-t-il--de l'or vivant,--des ailes douces? + Quelques noires petites gousses! + + Vous n'avez plus--qu'à frissonner,--genêts frileux, + En nous offrant, des balais bleus, + + Des balais bleus--pour balayer--devant nos portes + L'amas prochain des feuilles mortes! + + Balais! balais!--pauvres genêts,--vous êtes laids! + Vous n'êtes plus que des balais! + + Et vainement--vous murmurez,--ne pouvant croire + A la fuite de tant de gloire: + + «Qu'est-ce que c'est--que ces fleurs-là--qui fuient aux vents + Il faut consulter les Savants!» + + «Que voulez-vous!»--vous répondront--leurs voix cassées, + «C'est des papilionacées! + + «Il faut avoir,--quand on a peur--de ces douleurs, + Des fleurs qui ne soient que des fleurs! + + «Mais quand on veut--des fleurs en or--ayant des ailes, + On sait à quoi s'attendre d'elles!» + + +XVI + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + + On entend encor fuser quelques trilles. + La couleur du ciel commence à muer. + Des coups d'ailes font encor remuer + La vigne des murs, le lierre des grilles. + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + + Les échanges vifs que faisaient les branches + D'oiselets lancés comme des volants + Deviennent plus mous, deviennent plus lents. + La lune, au ciel clair, met ses cornes blanches. + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + + Le doux crépuscule a jeté sa cendre; + Les lointains sont bleus et vont se noyant; + Et la feuille d'or, tout en tournoyant, + Du grand peuplier se met à descendre. + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + + Une cloche tinte, une chèvre bêle. + Une fille passe, et chante, et suit l'eau. + Le chant que l'on chante à cette heure est beau; + La fille qui passe à cette heure est belle. + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + + Les pas des marcheurs attardés se pressent. + Un rameau, quitté par son chanteur fol, + Est encor tremblant de l'élan du vol. + Où vont ces oiseaux qui tous disparaissent? + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + + La clarté s'esquive, et déjà l'on doute + Si l'objet qu'on voit est loin ou tout près. + S'en revenant seul, lentement, des prés, + Un poney velu traverse la route. + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + + Un alignement de petites meules + Donne aux champs l'aspect de camps endormis. + L'heure est aux amants, et non aux amis. + Les coeurs vont par deux, les âmes vont seules. + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + + La vie est soudain comme une inconnue + Qui fixe sur vous de trop larges yeux. + Il semble que tout soit insidieux. + On s'entend parler d'une voix émue. + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + + On s'entend parler d'une voix de songe + Dont on ignorait la sonorité. + C'est l'heure charmante où la vérité + A tout à fait l'air d'être du mensonge. + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + + Et si maintenant la rainette chante + Aux bords ébréchés des petits bassins, + C'est que, sur ton coeur ayant des desseins, + Cette heure a besoin d'être trop touchante... + + Derniers petits chants et derniers ébats + Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas. + +1891. + + +XVII + +L'OURS + + Martin, ours. Une bête énorme. Un plantigrade + Que l'on n'aimerait pas avoir pour camarade. + Touffu, férocement espiègle, et reniflant. + Un ours qui jetterait un homme sur le flanc + D'un seul revers de patte, et, de deux coups de griffes, + Mettrait toutes ses chairs palpitantes en chiffes; + Un ours dont un géant ne viendrait pas à bout, + Et qui, s'il se montrait soudainement debout, + Ferait, comme devant la nuit le crépuscule, + S'évanouir Samson et se dissoudre Hercule: + Car Hercule, l'athlète aux puissantes sueurs, + Et Samson, le plus grand parmi les grands tueurs, + Ne seraient, dans les bras de la bête assaillie, + Malgré leur corps trapu, leurs muscles en saillie, + Leurs intrépides reins, leur imployable dos, + Qu'un giclement de sang et qu'un craquement d'os. + + Et cet ours, au regard terriblement oblique, + Danse la mazurka sur la place publique. + + L'homme qui tout petit à sa mère le prit, + Son montreur, l'apostrophe en faisant de l'esprit, + Dit qu'on peut l'approcher, le toucher, sans qu'il morde, + Et roule du tambour, et tire sur la corde + Qui s'attache à l'anneau de la narine en sang, + Et lui chante un refrain monotone et dansant; + Et docile, et craignant de perdre la cadence, + Le formidable ours brun de la montagne danse... + Soulevant le gros rire épais des hommes saouls, + Il danse, sous la pluie insultante des sous. + + Une bosse de chair et de fourrure sale + Lui ballotte au sommet de l'épine dorsale; + Et de peur de déplaire à cet homme, cet ours + Fait, devant l'honorable assistance, des tours. + L'homme n'a qu'à parler, et l'ours obéit vite. + L'ours ne se fait jamais prier. L'homme l'invite, + Sitôt que la mazurke est dansée, à polker: + Et l'ours polke; à valser: l'ours valse; à mieux marquer + La mesure: l'ours marque avec sa patte, et volte, + Gracieux comme un ours qui fait le désinvolte; + A s'asseoir: l'ours se met, grave, sur son séant; + A manier un peu sa trique de géant: + L'ours a l'air, s'escrimant dans le vide qu'il rosse, + Sa trique entre les bras, d'un gros guignol féroce; + A montrer «comment l'ours marche en montagne»: l'ours + Marche, allongeant des pas silencieux et lourds; + A faire le bourgeois riche qui se promène: + Et l'ours, caricature horriblement humaine, + Se lève sur ses pieds; puis, plein de dignité, + Déposant sur sa tête énorme, de côté, + Un tout petit chapeau de paille ridicule, + L'ours vient faire un salut au public--qui recule! + Et puis, l'ours roule et tangue et feint d'être un peu gris; + Et puis, l'ours fait le mort, et les coups et les cris + Et les piétinements le laissent immobile... + Et puis, l'homme à chacun va tendre sa sébile, + Grommelle en la sentant légère dans sa main, + Relève l'ours encor couché sur le chemin + En donnant à l'anneau deux coups de corde brusques, + Lance à la bête un coup de pied, reprend ses frusques, + Ramasse son gourdin, rajuste son tambour, + Et part, suivi d'enfants. + + Ainsi de bourg en bourg, + Ainsi de ville en ville. + + Et je n'ai pas, en somme, + Compris pourquoi cet ours ne mangeait pas cet homme. + +Saint-Béat, 189... + + +XVIII + +TOUT D'UN COUP + + Les clartés qui, là-bas, piquant les ombres bleues, + Révèlent qu'un menu village, à bien des lieues, + Doit au flanc rond de quelque colline s'asseoir, + Les clartés, tout d'un coup, que nous voyons, ce soir, + Du haut d'un col, avant de descendre les rampes, + Luire,--et qui sont, là-bas, les chandelles, les lampes, + Les feux d'une gaîté, d'un travail, d'un souci,-- + Ces clartés, tout d'un coup, nous rappellent que si + L'on rêve au bord des ciels, on vit au ras des terres; + Que si l'on rêve un peu sur les monts solitaires, + On vit, dans les vallons, on vit, on vit beaucoup; + De sorte que nos coeurs, oubliant, tout d'un coup, + Que les feux du méchant, ses lampes, ses chandelles, + Ne font pas, au lointain, des lumières moins belles + Que les lampes, les feux, les chandelles du bon, + Et que l'affreux signal qu'allume un vagabond + Et la douce fenêtre au seul rideau de serge + Qu'éclaire saintement le coucher d'une vierge + Sont deux étoiles d'or identiques,--nos coeurs, + Pour lesquels, tout d'un coup, ces petites lueurs + Ne sont plus, dans la nuit, que d'autres existences, + Nos coeurs qui, tout d'un coup, sentent qu'à ces distances + Vous ne différez guère, ô pires, des meilleurs, + Aiment également tous ces lointains veilleurs! + + +XIX + +LE MENDIANT FLEURI + + Il n'est pas du pays. D'où peut-il être?... d'où? + On ne sait pas. C'est un mystérieux bonhomme. + Sur le bord du chemin parfois il fait un somme. + Il porte un vieux chapeau qui paraît être--comme + Ceux que portent les champignons--en amadou. + Eut-il un nom? Lequel? On l'ignore. On le nomme + Le Mendiant Fleuri. C'est tout. + + Il a cette folie, il a cette jolie + Folie: il se fleurit. Il se déguise en Mai. + Son chapeau d'amadou porte un phlox pour plumet. + Dès qu'il découvre un trou dans sa veste, il y met + Du lilas, un pavot. Si c'est une folie, + Cet affreux vagabond des routes se permet + La même que vous, Ophélie! + + Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeaux + Comme les champs en ont aux creux de leurs ornières. + A ses poches il a des touffes printanières + Comme les bois en ont aux seuils de leurs tanières. + Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux, + Des boutons d'or. Au lieu des pailles coutumières, + Il a du thym dans ses sabots. + + Il reprise sa cape en ajonc qui s'accroche, + Reborde un vieux revers avec des serpolets, + Pique de la tremblette aux fentes des ourlets, + Enrichit de bleuets roses et violets + Sa pauvre barbe dont le chanvre s'effiloche; + Puis, fume, luxueux, parmi tous ces bleuets, + Une pipe d'aristoloche! + + Qu'il est beau quand il va de maison en maison, + Chamarré d'herbe-aux-gueux, d'airelle et de spargoutte! + La flore du moment sur lui frissonne toute. + Qu'il est beau quand il passe, en fleurs, et qu'il s'ajoute, + Comme un calendrier vivant, à l'horizon! + De sorte qu'il suffit de le voir sur la route + Pour savoir quelle est la saison! + + Il réussit parfois des toilettes charmantes. + Je lui connus un col d'aspérule, un camail + De scabieuse ayant un chardon pour fermail. + Qu'il est beau quand il va de portail en portail, + Et que, chargé de coquelourdes et de menthes, + On le voit, rouge et vert comme un saint de vitrail, + Passer dans les herbes fumantes! + + * * * * * + + O bizarre bonhomme, ô vagabond falot, + Misère dont toujours embaumait le passage, + Vieillesse où le muguet attachait un grelot, + O Mendiant Fleuri, gueux parfumé, fou, sage! + + Brave pauvre, qui, loin d'être un pauvre honteux, + Marques la déchirure avec une jonquille, + On t'est reconnaissant, presque, d'être boiteux, + Tant la guirlande est belle autour de ta béquille! + + Cynique éblouissant, héroïque et finaud, + Je ne saurais assez préférer, quand j'y pense, + Tes courageuses fleurs au facile tonneau, + Diogène charmant de nos routes de France! + + Inconscient donneur d'une grande leçon, + Merci, fou gracieux, poète et philosophe, + D'oser, sous le soleil, enseigner la façon + D'accommoder de fleurs les restes de l'étoffe! + + Il nous apprend, ton humble et rustique talent, + Ce qu'on peut faire avec quelques fleurs, quelques-unes! + Alors, pourquoi traîner sa vie en étalant + Des misères, des trous, des tares, des lacunes? + + Pourquoi ne pas avoir un iris au chapeau + Qu'on tend vers le passant--ou qu'on tend vers la gloire? + Ah! Mendiant Fleuri, quand rentre le troupeau, + Ils font bien, les bergers, de te verser à boire! + + Que ton moyen me plaît! Tous mes accrocs d'hier + Vont aujourd'hui, du moins, servir à quelque chose. + Si tu fais le faraud, moi je ferai le fier. + Ton gilet a son lys? Mon coeur aura sa rose! + + J'ai compris qu'il ne faut, qu'on ne peut, qu'on ne doit + Présenter au prochain nulle image cruelle, + Puisqu'on n'a qu'à rouvrir sa blessure du doigt + Pour y mettre la fleur qui va la rendre belle! + + Bonhomme, j'ai compris qu'il faut être coquet + De sa blessure, au lieu que d'en être malade, + Et que, même, parfois, pour y mettre un bouquet, + Il convient d'élargir la simple estafilade. + + On n'a plus peur de rien lorsqu'on prend ce parti. + Et l'on acquiert bientôt la grâce, et la manière + D'être reconnaissant au buisson qui, gentil, + Pour la fleur qu'il vous tend vous fait la boutonnière! + + Dès qu'on est décousu par un poignard nouveau, + Il faut en profiter pour se fleurir encore. + Plus on est malheureux, plus on doit être beau! + Faisons tous nos malheurs en corolles éclore! + + Servons-nous du malheur.--Un jour, un jardinier + M'a dit cette parole ingénue et profonde: + «Si Job avait planté des fleurs sur son fumier, + Il aurait eu les fleurs les plus belles du monde!» + +1891. + + +XX + +LE CONTREBANDIER + + Ayant longtemps suivi le sentier de montagne, + Distrait, j'avais gagné la frontière d'Espagne, + Et j'avais pris, au bout du pont, + La place où bien souvent, près du troupeau qui broute, + J'écoute ce que dit le douanier, et j'écoute + Ce que le muletier répond. + + Toujours la même scène ingénument éclate: + Le petit gabelou galonné d'écarlate, + Avec un sourire entendu, + Écoute le récit que l'autre lui rabâche, + Puis va vers la charrette, et, sous un cuir de bâche. + Trouve le flacon défendu. + + Ce jour-là, c'était l'heure où s'enflamment les vitres. + Le grillon, dont l'amour fait chanter les élytres, + Avec le grillon alternait + Comme un berger d'églogue avec un autre alterne. + Déjà le voiturier allumait sa lanterne. + Tout le soir sentait le genêt. + + Parfois, de ces garçons passaient qui, sans rien dire, + Glabres, la cigarette au coin de leur sourire, + Vont à pas souples et prudents; + De ces filles riaient, si brunes, sous les branches, + Que, dans l'ombre, on ne peut voir que deux choses blanches: + Leurs espadrilles et leurs dents. + + Et j'aperçus venir un vieillard maigre et brusque, + Un de ces paysans dont le regard s'embusque + Sous un béret qui se rabat. + Feignant de ramasser des pompons de platane, + Il trottinait, courbé, derrière un petit âne + Qui portait un sac sur son bât. + + L'âne disparaissait sous le grand sac champêtre. + --Au moment où le vieux allait passer peut-être, + Inoffensif et toussotant, + Le douanier n'ayant eu vers lui qu'un regard vague, + L'âne fit un écart. Et soudain une dague + Tomba sur le sol en tintant. + + Une très vieille dague espagnole.--Et puis, comme + L'âne faisait, malgré les efforts du pauvre homme, + Des bonds de poulain andalou, + On vit un ancien casque en forme d'astrolabe + Et deux longs éperons de style presque arabe + Tomber aux pieds du gabelou. + + Et comme l'âne, ému par ces nouveaux vacarmes, + Ruait,--chaque ruade éparpilla des armes! + Et, tout le sac s'ouvrant dans l'air, + Ce fut, pendant qu'au bruit accouraient des marmailles, + Un envol de rivets, de tassettes, de mailles, + Un feu d'artifice de fer! + + Quoi! c'étaient, dans ce sac, sous une avoine fourbe, + Des armes que cachait ce vieillard qui se courbe + Et craintivement s'amoindrit? + Prépare-t-on la guerre au fond de la vallée? + Ou bien veut-on passer une armure volée + A l'Armeria de Madrid? + + Quelle armure est-ce là qui tombe et se bosselle? + La courroie a souvent fait place à la ficelle, + Les boucles n'ont plus d'ardillons. + Quelle est cette rapière?... Oh! comme elle est usée! + La coquille brimballe autour de la fusée! + La garde est veuve de quillons! + + Une jambe de fer dont le genou se rouille + En rencontrant le roc un instant s'agenouille; + Et, de ce fantastique sac, + On croit voir, sur le sol rose de crépuscule, + Tomber un chevalier qui se désarticule + Avec un bruit de bric-à-brac! + + La rondache, roulant comme un cerceau superbe, + S'échappe. Un gantelet crispe ses doigts sur l'herbe + Où le rejoint un vieux houseau. + L'âne bondit toujours. Et cependant, à terre, + Une cuirasse a l'air d'un grand coléoptère + Vidé par le bec d'un oiseau. + + Enfin, de ce ballot que chaque bond déballe + Jaillit un cuivre étrange, une vieille cymbale, + Une sorte d'astre échancré, + On ne sait quel plateau de balance fantasque, + Luisant, plat comme un plat, martelé comme un casque, + Fourbi comme un vase sacré! + + Et quand tout eut roulé devant lui, de l'air digne + Qu'on prend quand on observe à regret la consigne, + Le douanier recula d'un pas. + Puis--que pouvaient avoir de terrible ces armes + Qu'un vieillard ramassait en les couvrant de larmes?-- + Puis il dit: «Ça ne passe pas!» + + Chacun aida le vieux. Une fille d'auberge + Ramassa la rondache, un enfant la flamberge; + Et, lorsque tout fut ramassé, + Le vieux, s'étant laissé sur les bras tout remettre, + Car l'âne en bondissant avait fui loin du maître, + S'éloigna, pesant et cassé. + + Et le douanier s'en fut boire avec une fille + L'anisette espagnole où trempe une brindille + Qu'entoure du sucre candi. + Moi, je suivis le vieux.--Il allait, le dos triste. + Bientôt, il se crut seul sous le ciel d'améthyste. + --Et je vis qu'il avait grandi. + + Oui, l'homme, maintenant, haussant sa silhouette, + Droit,--comme s'il savait aussi bien qu'un poète + Que, lorsqu'on se retrouve seul, + Il n'est pas de fierté que l'on ne récupère, + --N'avait plus l'air d'un paysan et d'un grand-père, + Mais d'un seigneur et d'un aïeul. + + Le vent du sud soufflait sa brûlante caresse. + Et je suivais ce vieux en murmurant: «Serait-ce?...» + Et, tout d'un coup, je dis: + «Mais c'est!...» Et me mis à courir à travers la campagne, + Pâle de voir que, plus il entrait en Espagne, + Plus le vieil homme grandissait. + + Il jeta son béret, hocha sa tête grise; + Puis, comme s'il avait entendu dans la brise + Le nom que je n'avais pas dit, + Il posa sur le sol ses armes en silence, + Se coiffa fièrement du plateau de balance, + Et, se retournant, m'attendit. + + Nous étions seuls, tous deux, au milieu d'une lande. + Basse sur l'horizon, la lune était si grande + Que tout prenait un air sorcier. + Et le vieux, dépouillant sa cape paysanne, + M'apparut, sec, vêtu d'une stricte basane, + Et jambé comme un échassier. + + Alors, je reconnus sa pauvre soubreveste, + La beauté de son front, la largeur de son geste, + Et la jeunesse de ses yeux. + Et je crus que j'allais trouver des mots sans nombre: + Mais, tremblant, je ne pus que m'incliner dans l'ombre + En disant le nom de ce vieux! + + A son nom, il grandit encor, mit sur sa lèvre + Un long doigt sarmenteux qui grelottait de fièvre, + Sourit un peu de mon émoi, + Puis, avec le plus noble et touchant savoir-vivre, + Il ôta gravement sa cymbale de cuivre, + Et me dit: «Eh bien! oui, c'est moi.» + + Je vis sa tête, avec l'auréole immortelle + Que lui font, en tournant sans cesse derrière elle, + Les ailes des moulins à vent! + Mais: «Seigneur bachelier...», prononça-t-il, tandis que, + Très digne, il remettait sur sa tête le disque, + Pardonnez à votre Servant + + «Si la profession qu'il exerce l'oblige + A demeurer coiffé d'un armet. Armet, dis-je, + Car je doute qu'un bachelier + --Le fût-il de Paris, qui vaut bien Salamanque!-- + Prenne un armet auquel la mentonnière manque + Pour l'obscur bassin d'un barbier!» + + Il se tut un instant. Puis, parlant par saccades, + En ce langage où la sierra mit ses cascades + Et l'Alhambra ses rossignols: + «Seigneur!...» et je renonce à traduire le flegme, + La morgue qui redonde, et le ton d'apophtegme, + Et les jeux de mots espagnols; + + «Seigneur! mon oeil vous scrute au moment qu'il vous toise: + Vous n'êtes pas bien grand, mais votre âme courtoise + Est de celles que nous aimons. + Eh bien?... prétendra-t-on encor que j'exagère + Quand je dis que je suis Chevalier Errant?--J'erre + Depuis soixante ans dans ces monts. + + «Je les ai parcourus de la Rhune à Vénasque, + Des pays catalans jusqu'à ce pays basque + Dont les pommiers sont pleins de gui. + Là, j'ai des Douze Pairs vu les douze ombres tristes, + Et j'ai causé, du temps des batailles carlistes, + Avec Zumalacarrégui. + + «Fredonnant le vieil air des Rois de Pampelune, + Buvant le lait de chèvre et le rayon de lune + Au creux de l'âme et de la main, + Dormant contre la meule où l'on plante une perche, + J'erre, j'erre, Seigneur, dans ces monts où je cherche + Un passage, un col, un chemin! + + «Je voudrais les franchir. Car la brise m'apporte + Je ne sais quelle odeur de conscience morte + Que n'aimerait pas Amadis. + Moi qui ne vieillis pas, je sens vieillir l'Europe. + Je devine combien s'épaissit et sirope + Le sang latin, si clair jadis! + + «Oui, ce morne géant qu'il faut tuer, ce terne + Caraculiambro de l'époque moderne, + L'Égoïsme, père d'Ennui, + Fait régner sur le monde une nuit si grognonne + Que les coiffes de la duègne Quintagnone + Sont moins noires que cette nuit! + + «Je veux franchir ces monts. Je veux, puisqu'il m'oublie, + Aller remettre un peu le siècle à la folie! + Il a besoin de me revoir + Et de reboire une eau qu'il n'a plus guère bue. + Ma lance doit piquer l'humanité fourbue + Pour la pousser à l'abreuvoir! + + «Et quant aux vils ruisseaux où l'on se désaltère, + Je dois, dans leur eau grise où roule tant de terre + Qu'ils ne sont jamais lumineux, + Je dois, dans leur eau fade où s'affaiblit la race, + Aller jeter un clou de ma vieille cuirasse + Pour les rendre ferrugineux! + + «En vérité, Seigneur bachelier de mon âme, + Je ne suis pas content d'une Europe qui blâme + Les héroïsmes superflus. + Il est temps que j'y entre, et c'est à quoi je pense. + Mais on n'y peut entrer qu'en passant par la France, + Et la France ne m'aime plus! + + «Je ne dis pas cela parce qu'elle me raille. + Jadis, elle raillait tendrement ma ferraille. + Elle s'en méfie aujourd'hui. + Des gens, pour nous brouiller, veulent lui faire croire + Qu'un redresseur de torts n'est qu'un chercheur de gloire + Dont le geste au gouffre conduit. + + «Ah! je voudrais sortir d'Espagne, où je me ronge, + Pour m'en aller rapprendre au vieux monde le songe, + L'oubli de soi, l'amour féal, + Et la façon dont on se fait des Dulcinées! + Mais, hélas! il y a toujours des Pyrénées + Pour les colporteurs d'idéal! + + «Dès qu'elle me verrait j'aurais la France entière. + Et comme on le sait bien, on veille à la frontière; + Et toujours, quand je veux sortir, + Quand, déguisé, baissant le front, je me dépêche, + La grande armure me trahit, que rien n'empêche + De briller ou de retentir! + + «C'est en vain qu'enlevant ma chère carapace + Je la mets dans un sac, parfois, pour qu'elle passe, + Ou sous des branches de genêt: + De maudits enchanteurs habitant des guérites + Savent percer de l'oeil les formes hypocrites, + Et toujours on la reconnaît! + + «Je sais, vous me direz qu'on croit que je trafique. + Que j'exporte une armure ancienne et magnifique + Sans la déclarer!... C'est ainsi + Que toujours, quand le Sort injuste me querelle, + On veut me l'expliquer de façon naturelle. + Mais je ne suis pas fou. Merci! + + «Que n'ai-je, pour franchir la douane et sa baraque, + Le zèbre sur lequel chevauchait Muzaraque! + J'aurais vite joué le tour. + Mais je n'ai qu'un ânon. Car Votre Grâce ignore...» + Il s'arrêta. Sa voix soudain fut moins sonore. + «... Que Rossinante est mort, un jour! + + «Un jour, on me l'a pris. On m'a fait cette peine. + Et savez-vous la fin que réservait leur haine + A la monture d'un héros? + Elle qu'à voir la mort j'avais habituée, + Elle est morte _les yeux bandés!_--On l'a tuée + Dans une course de taureaux!» + + Une larme coula sur la Triste Figure. + «Voilà pourquoi, Seigneur bachelier, j'inaugure + Une chevalerie à pied, + Mais qui rendrait jaloux Palmerin d'Angleterre; + Et Roland reviendrait qu'il mettrait pied à terre, + Vive Dieu! pour me copier! + + «Jusqu'à ce que je puisse à travers ces montagnes + Passer pour aller faire en France des campagnes, + Je jure de ne plus m'asseoir. + Je n'ai plus d'autre but, d'ailleurs. Car Votre Grâce + Ne sait pas...» Et sa Voix soudain devint plus basse. + «... Que Dulcinée est morte, un soir. + + «Depuis qu'en son cercueil j'ai disposé sa robe, + Mon existence à moi ne vaut plus une arrobe + De raisin sec de Malaga! + Mais il faut qu'un talon écraseur de couleuvre + Sonne aux chemins du monde. Il faut accomplir l'oeuvre + Pour laquelle on vous délégua. + + «Je dois rapprendre aux gens des choses en grand nombre! + Car vous ne savez pas...» Sa voix devint plus sombre. + «... Que Sancho vit encore. Il vit! + Celui-là ne meurt pas. Et même il monte en grade. + J'eus tort d'aimer jadis comme un bon camarade + Le gros homme qui me servit! + + «On l'a laissé passer, lui qui n'avait pas d'armes! + Tandis que contre moi la peur met ses gendarmes + Qu'elle voudrait qu'on centuplât! + Et partout, à présent, le Pança sur le monde + A si soigneusement roulé sa panse ronde + Qu'à présent, partout, tout est plat! + + «Sancho règne! Il raconte en farce mon histoire. + On l'acclame quand il crache dans l'écritoire + De Gid-Hamed-Ben-Engeli. + Sur ses genoux cagneux la Beauté se dégrafe. + Il promulgue sa loi, qui n'a qu'un paragraphe: + «L'enthousiasme est aboli!» + + «On ne reconnaît plus le drôle. Il a du linge. + Les ciseaux ont passé dans sa barbe de singe. + Il se lave. On le décrassa. + Il soupe avec des rois chez les femmes superbes. + Il fait des mots au lieu de dire des proverbes. + Mais c'est toujours Sancho Pança! + + «Il amuse les gens assez vils pour permettre + Qu'il trahisse à la fois le grand Manchois son maître, + Et son père le grand Manchot! + Mais il tremble toujours, pendant qu'il les fait rire, + De me voir sur le seuil paraître pour lui dire: + «Taisez-vous. Vous êtes Sancho!» + + «Il le sait bien, qu'il l'est! C'est ce qui l'importune. + Car on profite mal d'une bonne fortune + Quand on s'en étonne tout bas. + Il sait bien quelles sont les choses éternelles, + Et qu'on peut s'amuser à démoder les ailes: + Les pattes ne voleront pas! + + «Mais, hélas! triste et long j'erre sur la colline! + Triste comme une nuit sans bruit de mandoline + Et long comme un jour sans combat! + Je ne peux pas aller interrompre son règne! + Et sans cesse je sens, à mon vieux coeur qui saigne, + Que quelque rêve au loin s'abat! + + «Je ne pourrais passer qu'en laissant mon armure! + Mais ce serait faiblir, admettre une entamure. + Mon armure est comme mon nom. + Et j'en irais là-bas prendre une autre, peut-être? + Non, car je rougirais de ne plus reconnaître + La forme de mon ombre! Non, + + «Car à sa silhouette on doit rester fidèle! + La mienne me convient si c'est à cause d'elle + Qu'à la sottise je déplus! + Qui me dessinerait un bon harnois de guerre? + Je n'ai pas confiance au goût de l'antiquaire, + Et Gustave Doré n'est plus! + + «Ah! pour porter là-bas tout l'attirail en fraude, + Il me faudrait un page, un complice qui rôde, + Par les rocs, le long des ruisseaux... + Veux-tu faire avec moi, fils, de la contrebande? + Puisque pour la passer mon armure est trop grande, + Nous la passerons par morceaux! + + «En un pareil combat la ruse est exemplaire! + Il ne laisserait pas, Seigneur, de me déplaire + Que Votre Grâce me blâmât + D'oser requérir d'elle une souplesse adroite, + Car tout le monde sait que j'ai l'âme aussi droite + Qu'un fuseau de Guadarrama! + + «Ce n'est qu'un rôle obscur qu'ici je vous propose. + Mais, Seigneur, vous aurez à quelque grande cause + Peut-être un service rendu + Quand, passé par tronçons que nul n'aura vu luire, + On verra tout d'un coup, là-bas, se reconstruire + Un paladin inattendu! + + «Si vous faites cela pour la moustache blanche + Du Très Ingénieux Hidalgo de la Manche, + Si vous me consacrez un peu + De cette jeune ardeur que le ciel vous octroie, + Je jure, bachelier, qu'avec bien plus de joie + Vous regarderez le ciel bleu! + + «Allons, donne ta main! A moi tu t'affilies! + Quoi? Tu ne sais, dis-tu, que chanter des folies + Et cueillir les fleurs du buisson? + Chante, et cueille des fleurs d'un air de nonchalance! + On peut dans un bouquet passer un fer de lance, + Un signal dans une chanson! + + «Voici l'heure! La nuit paillette sa basquine! + Mes armes, qu'un reflet d'étoiles damasquine, + Sont là, d'argent, d'or et d'airain! + A quoi fais-tu passer aujourd'hui la frontière? + Veux-tu le soleret? Veux-tu la cubitière? + Ou bien veux-tu le gorgerin?» + + Il ouvrait ses longs bras à l'immense envergure! + J'hésitais... Mais je vis sur la Triste Figure + Une telle déception Que: + «Perle de l'honneur! Miroir de la bravoure!» + M'écriai-je, en prenant un air d'Estramadoure, + «A votre disposition!» + + --«Choisis donc!...» Un rayon toucha comme un doigt pâle + Le plateau de balance--ou la vieille cymbale-- + Ou l'espèce d'astre échancré, + La chose qui luisait sur le crâne fantasque, + L'objet plat comme un plat, martelé comme un casque, + Fourbi comme un vase sacré! + + Et je dis: «Par le cor de Roland! par la griffe + De Pantafilando! par le bonnet d'Alquife + Et par l'âme de Galaor! + Je choisis--car la seule illusion m'enivre, + Et l'objet qui de tous était le plus en cuivre + Pour moi sera le plus en or!-- + + «Je choisis, Chevalier, ce qui, de ton armure, + A soulevé le plus de rire et de murmure! + C'est ton armet. Donne-le-moi! + Puisque tu l'as couvert d'un ridicule immense, + Il convient que ce soit par lui que je commence! + Je n'ai pas peur. Et j'ai la foi. + + «Je jure que ceci n'est pas un plat à barbe! + Donne!» Et le long des rocs tout fleuris de joubarbe + Dont parfois j'arrachais un brin, + Le soir même, furtif, et de ma veste brune + L'empêchant d'accrocher quelque rayon de lune, + J'emportais l'armet de Mambrin! + + Et depuis lors, dans l'ombre où passe un vent morisque, + Intéressé par l'oeuvre, égayé par le risque, + Je suis toujours sur le sentier; + Je cueille des bouquets, je marche, je m'arrête, + Et je chante... Et je dis que je suis un poète; + Mais je suis un contrebandier. + +Frontière d'Espagne, 189... + + + + +TABLE + + + AU LECTEUR VII + + I + LA CHAMBRE D'ÉTUDIANT + + I. DÉDICACE 3 + II. LA CHAMBRE 9 + III. A MA LAMPE 13 + IV. A LA MÊME, EN LA COIFFANT DE SON ABAT-JOUR 16 + V. LE DIVAN 19 + VI. LA FENÊTRE, OU LE BAL DES ATOMES 23 + VII. CHARIVARI A LA LUNE 28 + VIII. LE VIEUX PION 43 + IX. LES SONGE-CREUX 49 + X. LA FORÊT 51 + XI. OÙ L'ON RETROUVE PIF-LUISANT 58 + XII. OÙ L'ON PERD PIF-LUISANT 60 + XIII. SOUVENIRS DE VACANCES: 69 + I. Le Tambourineur 69 + II. L'Étang 71 + III. Les Papillons 72 + IV. Déjeuner de Soleil 77 + V. Les cochons roses 78 + VI. Le petit chat 81 + VII. Ballade du petit bébé 84 + VIII. Crépuscule 85 + IX. On souffle 87 + XIV. LA PREMIÈRE 88 + XV. Oh! les yeux 90 + XVI. LES TZIGANES 92 + XVII. BALLADE DE LA NOUVELLE ANNÉE 96 + XVIII. DEUX MAGASINS: 98 + I. Joujoux 98 + II. Fleurs 105 + XIX. L'ALBUM DE PHOTOGRAPHIES 113 + XX. AU CIEL 116 + XXI. BALLADE DES VERS QU'ON NE FINIT JAMAIS 119 + XXII. SUR UN EXEMPLAIRE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE 122 + + II + INCERTITUDES + + I. CHANSON DANS LE SOIR 127 + II. EXERCICES 134 + III. LES BARQUES ATTACHÉES 137 + IV. MATIN 143 + V. SILENCE 145 + VI. BILLET DE REMERCIEMENT 148 + VII. N'obligez pas le poème 150 + VIII. LE SOUVENIR VAGUE, OU LES PARENTHÈSES 152 + IX. Oui, sans doute 155 + X. NOS RIRES 158 + XI. LES DEUX CAVALIERS 160 + XII. L'HEURE CHARMANTE 165 + XIII. LE CAUCHEMAR 171 + + III + LA MAISON DES PYRÉNÉES + + I. LA MAISON 183 + II. LES PYRÉNÉES 187 + III. L'EAU 200 + IV. LA BRANCHE 210 + V. LA FONTAINE DE CARAOUET 212 + VI. LA GLYCINE 215 + VII. LE CARILLON DE SAINT-MAMET 218 + VIII. PRIÈRE D'UN MATIN BLEU 224 + IX. OMBRES ET FUMÉES 229 + X. LA FLEUR 237 + XI. L'IF 239 + XII. LA BROUETTE 242 + XIII. L'AMOUREUX DE MARGARIDON 247 + XIV. LES BOEUFS 260 + XV. LES GENÊTS 254 + XVI. Derniers petits Chants 258 + XVII. L'OURS 262 + XVIII. TOUT D'UN COUP 266 + XIX. LE MENDIANT FLEURI 268 + XX. LE CONTREBANDIER 274 + + + IMPRIMÉ PAR PHILIPPE RENOUARD + 19, rue des Saints-Pères + PARIS + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Musardises, by Edmond Rostand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 57762 *** |
