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V, 1. + + DE L'IMPRIMERIE DE GUILLEMINET. + + A PARIS, + A LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE, + rue de la Harpe, nº 117. + + AN IX. + + + + +DE LA FABLE. + + +Il y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant occupé de faire des +fables, me proposa de me présenter à un de ses oncles, vieillard aimable +et obligeant, qui, toute sa vie, avait aimé de prédilection le genre de +l'apologue, possédait dans sa bibliothèque presque tous les fabulistes, +et relisait sans cesse La Fontaine. + +J'acceptai avec joie l'offre de mon ami: nous allâmes ensemble chez son +oncle. + + * * * * * + +Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans à -peu-près, mais qui se +tenait encore droit. Sa physionomie était douce et gaie, ses yeux vifs +et spirituels; son visage, son souris, sa manière d'être, annonçaient +cette paix de l'ame, cette habitude d'être heureux par soi qui se +communique aux autres. On était sûr, au premier abord, que l'on voyait +un honnête homme que la fortune avait respecté. Cette idée faisait +plaisir, et préparait doucement le coeur à l'attrait qu'il éprouvait +bientôt pour cet honnête homme. + +Il me reçut avec une bonté franche et polie, me fit asseoir près de lui, +me pria de parler un peu haut, parce qu'il avait, me dit-il, le bonheur +de n'être que sourd; et, déjà prévenu par son neveu que je me donnais +les airs d'être un fabuliste, il me demanda si j'aurais la complaisance +de lui dire quelques uns de mes apologues. + +Je ne me fis pas presser, j'avais déjà de la confiance en lui. Je +choisis promptement celles de mes fables que je regardais comme les +meilleures; je m'efforçai de les réciter de mon mieux, de les parer de +tout le prestige du débit, de les jouer en les disant; et je cherchai +dans les yeux de mon juge à deviner s'il était satisfait. + +Il m'écoutait avec bienveillance, souriait de temps en temps à certains +traits, rapprochait ses sourcils à quelques autres, que je notais en +moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine +d'apologues, il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs regardent +toujours comme le prix de leur travail, et qui n'est souvent que le +salaire de leur lecture. Je le remerciai, comme il me louait, avec une +reconnaissance modérée; et, ce petit moment passé, nous commençâmes une +conversation plus cordiale. + +J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris dans des +fables anciennes ou étrangères. + +Oui, lui répondis-je, toutes ne sont pas de mon invention. J'ai lu +beaucoup de fabulistes; et lorsque j'ai trouvé des sujets qui me +convenaient, qui n'avaient pas été traités par La Fontaine, je ne me +suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques uns à +Ésope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à un +Espagnol nommé Yriarté, poète dont je fais grand cas, et qui m'a fourni +mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public +dans une préface, afin que l'on ne puisse pas me reprocher... + +Oh! C'est fort égal au public, interrompit-il en riant. Qu'importe à vos +lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait été d'abord inventé par un +Grec, par un Espagnol, ou par vous? L'important, c'est qu'elle sait bien +faite. La Bruyère a dit: _Le choix des pensées est invention._ +D'ailleurs, vous avez pour vous l'exemple de La Fontaine. Il n'est guère +de ses apologues que je n'aie retrouvés dans des auteurs plus anciens +que lui. Mais comment y sont-ils? Si quelque chose pouvait ajouter à sa +gloire, ce serait cette comparaison. N'ayez donc aucune inquiétude sur +ce point. + +En poésie, comme à la guerre, ce qu'on prend à ses frères est vol, mais +ce qu'on enlève aux étrangers est conquête. + +Parlons d'une chose plus importante. Comment avez-vous considéré +l'apologue? + +A cette question je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbutiai; +et, voyant bien, à l'air de bonté du vieillard, que le meilleur parti +était d'avouer mon ignorance, je lui répondis, si bas qu'il me le fit +répéter, que je n'avais pas encore assez réfléchi sur cette question, +mais que je comptais m'en occuper quand je ferais mon discours +préliminaire. + +J'entends, me répondit-il: vous avez commencé par faire des fables; et, +quand votre recueil sera fini, vous réfléchirez sur la fable. Cette +manière de procéder est assez commune, même pour des objets plus +importans. Au surplus, quand vous auriez pris la marche contraire, qui +sûrement eût été plus raisonnable, je doute que vos fables y eussent +gagné. Ce genre d'ouvrage est peut-être le seul où les poétiques sont +à -peu-près inutiles, où l'étude n'ajoute presque rien au talent, où, +pour me servir d'une comparaison qui vous appartient, on travaille, par +une espèce d'instinct, aussi bien que l'hirondelle bâtit son nid, ou +bien aussi mal que le moineau fait le sien. + +Cependant je ne doute point que vous n'ayez lu, dans beaucoup de +préfaces de fables, que _l'apologue est une instruction déguisée sous +l'allégorie d'une action_: définition qui, par parenthèse, peut convenir +au poème épique, à la comédie, au roman, et ne pourrait s'appliquer à +plusieurs fables, comme celles de _Philomèle et Progné_, de _l'Oiseau +blessé d'une flèche_, du _Paon se plaignant à Junon_, du _Renard et du +Buste_, etc. qui proprement n'ont point d'action, et dont tout le sens +est renfermé dans le seul mot de la fin; ou comme celles de _l'Ivrogne +et sa Femme_, du _Rieur et des Poissons_, de _Tircis et Amarante_, du +_Testament expliqué par Ésope_, qui n'ont que le mérite assez grand +d'être parfaitement contées, et qu'on serait bien fâché de retrancher, +quoiqu'elles n'aient point de morale. Ainsi cette définition, reçue de +tous les temps, ne me paroît pas toujours juste. + +Vous avez lu sûrement encore, dans le très ingénieux discours que feu M. +de la Motte a mis à la tête de ses fables, que, _pour faire un bon +apologue, il faut d'abord se proposer une vérité morale, la cacher sous +l'allégorie d'une image qui ne péche ni contre la justesse, ni contre +l'unité, ni contre la nature; amener ensuite des acteurs que l'on fera +parler dans un style familier mais élégant, simple mais ingénieux, animé +de ce qu'il y a de plus riant et de plus gracieux, en distinguant bien +les nuances du riant et du gracieux, du naturel et du naïf_. + +Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens: mais, quand on saura toutes +ces finesses, on sera tout au plus en état de prouver, comme l'a fait M. +de la Motte, que la fable des _deux Pigeons_ est une fable imparfaite, +car elle péche _contre l'unité_; que celle du _Lion amoureux_ est encore +moins bonne, _car l'image entière est vicieuse_[1]. Mais, pour le +malheur des définitions et des règles, tout le monde n'en sait pas moins +par coeur l'admirable fable des _deux Pigeons_, tout le monde n'en +répète pas moins souvent ces vers du _Lion amoureux_, + + Amour, amour, quand tu nous tiens, + On peut bien dire, adieu prudence; + +et personne ne se soucie de savoir qu'on peut démontrer rigoureusement +que ces deux fables sont contre les règles. + + [1] OEuvres de la Motte, _discours sur la fable_, tome IX, pag. 22 et + suiv. + +Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec tant de +sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable, que j'en +indique de meilleurs: mais je m'en garderai bien, car je suis convaincu +que ce genre ne peut être défini et ne peut avoir de préceptes. Boileau +n'en a rien dit dans son _Art poétique_; et c'est peut-être parce qu'il +avait senti qu'il ne pouvait le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui +assurément était poète, avait fait la fable de _la Mort et du +Malheureux_ en concurrence avec La Fontaine. J. B. Rousseau, qui était +poète aussi, traita le même sujet. Lisez dans M. d'Alembert[2] ces deux +apologues comparés avec celui de La Fontaine; vous trouverez la même +morale, la même image, la même marche, presque les mêmes expressions; +cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins +très-médiocres, et celle de La Fontaine est un chef-d'oeuvre. + + [2] Histoire des membres de l'académie française, tome III. + +La raison de cette différence nous est parfaitement développée dans un +excellent morceau sur la fable, de M. Marmontel[3]. Il n'y donne pas les +moyens d'écrire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se donner; il +n'expose point les principes, les règles qu'il faut observer, car je +répète que dans ce genre il n'y en a point: mais il est le premier, ce +me semble, qui nous ait expliqué pourquoi l'on trouve un si grand charme +à lire La Fontaine, d'où vient l'illusion que nous cause cet inimitable +écrivain. «Non seulement, dit M. Marmontel, La Fontaine a ouï dire ce +qu'il raconte, mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un +poète qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante; c'est un +témoin présent à l'action, et qui veut vous y rendre présent vous-même: +son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce +qu'il a d'imagination, de mémoire, de sentiment, il met tout en oeuvre, +de la meilleure foi du monde, pour vous persuader; et c'est cet air de +bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses +avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux +d'enfans, c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et une belette, qui +font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant, Le bon homme! etc.» + + [3] Élémens de littérature, tome III. + +M. Marmontel a raison: quand ce mot est dit, on pardonne tout à +l'auteur, on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait, des vérités +qu'il nous apprend; on lui permet de prétendre à nous enseigner la +sagesse, prétention que l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais +un _bon homme_ n'est plus notre égal: sa simplicité crédule, qui nous +amuse, qui nous fait rire, le délivre à nos yeux de sa supériorité; on +respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne; on +peut l'admirer et l'aimer sans se compromettre. + +Voilà le grand secret de La Fontaine, secret qui n'était son secret que +parce qu'il l'ignorait lui-même. + +Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement, qu'à moins d'être un +La Fontaine il ne faut pas faire de fables; et vous sentez que la seule +réponse à cette affligeante vérité c'est de jeter au feu mes apologues. +Vous m'en donnez une forte tentation; et, comme dans les sacrifices un +peu pénibles il faut toujours profiter du moment où l'on se trouve en +forces, je vais, en rentrant chez moi... + +Faire une sottise, interrompit-il; sottise dont vous ne seriez point +tenté, si vous aviez moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus de +véritable admiration pour La Fontaine. + +Comment! Repris-je d'un ton presque fâché, quelle plus grande preuve de +modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des +années de travail? Et quel plus grand hommage peut recevoir de moi +l'admirable modèle dont je ne puis jamais approcher? + +Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre +conversation pourra vous fournir deux bonnes fables, l'une sur +l'amour-propre, l'autre sur la colère. En attendant, permettez-moi de +vous faire une question que je veux aussi habiller en apologue. + +Si la plus belle des femmes, Hélène par exemple, régnait encore à +Lacédémone, et que tous les grecs, tous les étrangers, fussent ravis +d'admiration en la voyant paraître dans les jeux publics, ornée d'abord +de ses attraits enchanteurs, de sa grace, de sa beauté divine, et puis +encore de l'éclat que donne la royauté, que penseriez-vous d'une petite +paysanne ilote, que je veux bien supposer jeune, fraîche, avec des yeux +noirs, et qui, voyant paraître la reine, se croirait obligée d'aller se +cacher? Vous lui diriez: Ma chère enfant, pourquoi vous priver des jeux? +Personne, je vous assure, ne songe à vous comparer avec la reine de +Sparte. Il n'y a qu'une Hélène au monde; comment vous vient-il dans la +tête que l'on puisse songer à deux? Tenez-vous à votre place. La plupart +des Grecs ne vous regarderont pas; car la reine est là haut, et vous +êtes ici. Ceux qui vous regarderont, vous ne les ferez pas fuir. Il y en +a même qui peut-être vous trouveront à leur gré; vous en ferez vos amis, +et vous admirerez avec eux la beauté de cette reine du monde. + +Quand vous lui auriez dit cela, si la petite fille voulait encore +s'aller cacher, ne lui conseilleriez-vous point d'avoir moins d'orgueil +d'une part, et de l'autre plus d'admiration pour Hélène? + +Vous m'entendez; et je ne crois pas nécessaire, ainsi que l'exige M. de +la Motte, de placer la moralité à la fin de mon apologue. + +Ne brûlez donc point vos fables, et soyez sûr que La Fontaine est si +divin, que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont +encore très-belles. Si vous pouvez en avoir une, je vous en ferai mon +compliment. Pour cela, vous n'avez besoin que de deux choses que je vais +tâcher de vous expliquer. + +Quoique je vous aie dit que je ne connais point de définition juste et +précise de l'apologue, j'adopterais pour la plupart celle que La +Fontaine lui-même a choisie, lorsqu'en parlant du recueil de ses fables +il l'appelle, + + Une ample comédie à cent actes divers, + Et dont la scène est l'univers. + +En effet, un apologue est une espèce de petit drame: il a son +exposition, son noeud, son dénouement. Que les acteurs en soient des +animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils +commencent par me dire ce dont il s'agit, qu'ils m'intéressent à une +situation, à un événement quelconque, et qu'ils finissent par me laisser +satisfait, soit de cet événement, soit quelquefois d'un simple mot, qui +est le résultat moral de tout ce qu'on a dit ou fait. Il me serait aisé, +si je ne craignais d'être trop bavard, de prendre au hasard une fable de +La Fontaine, et de vous y faire voir l'avant-scène, l'exposition, faite +souvent par un monologue, comme dans la fable du _Berger et son +Troupeau_; l'intérêt commençant avec la situation, comme dans _la +Colombe et la Fourmi_; le danger croissant d'acte en acte, car il y en a +de plusieurs actes, comme _l'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un +champ_; et le dénouement enfin, mis quelquefois en spectacle, comme dans +_le Loup devenu Berger_, plus communément en simple récit. + +Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé par de véritables +acteurs, par le prestige du théâtre, et qu'il doit cependant me donner +la comédie, il s'ensuit que son premier besoin, son talent le plus +nécessaire, doit être celui de peindre: car il faut qu'il montre aux +regards ce théâtre, ces acteurs qui lui manquent; il faut qu'il fasse +lui-même ses décorations, ses habits; que non seulement il écrive ses +rôles, mais qu'il les joue en les écrivant; et qu'il exprime à la fois +les gestes, les attitudes, les mines, les jeux de visage, qui ajoutent +tant à l'effet des scènes. + +Mais ce talent de peindre ne suffirait pas pour le genre de la fable, +s'il ne se trouvait réuni avec celui de conter gaiement: art difficile +et peu commun; car la gaieté que j'entends est à la fois celle de +l'esprit et celle du caractère. C'est ce don, le plus desirable sans +doute, puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, qui nous fait +aimer des autres, parce que nous pouvons nous aimer nous-mêmes; change +en plaisirs toutes nos actions, et souvent tous nos devoirs; nous +délivre, sans nous donner la peine de l'attention, d'une foule de +défauts pénibles, pour nous orner de mille qualités qui ne coûtent +jamais d'efforts. Enfin cette gaieté, selon moi, est la véritable +philosophie, qui se contente de peu sans savoir que c'est un mérite, +supporte avec résignation les maux inévitables de la vie sans avoir +besoin de se dire que l'impatience n'y changerait rien, et sait encore +faire le bonheur de ceux qui nous environnent du seul supplément de +notre propre bonheur. + +Voilà la gaieté que je veux dans l'écrivain qui raconte: elle entraîne +avec elle le naturel, la grace, la naïveté. Le talent de peindre, comme +vous savez, comprend le mérite du style et le grand art de faire des +vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je conclus que tout +fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flatter, non pas +d'être l'égal de La Fontaine, mais d'être souffert après lui. + +Parlez-vous sérieusement, lui dis-je, et prétendez-vous m'encourager? Si +tout ce que vous venez de détailler n'est que le moins qu'on puisse +exiger d'un fabuliste, que voulez-vous que je devienne? Ou laissez-moi +brûler mes fables, ou ne me démontrez pas qu'elles ne réussiront point. +Je pourrois vous répondre pourtant que l'élégant Phèdre n'est rien moins +que gai, que le laconique Ésope ne l'est pas beaucoup davantage, que +l'Anglais Gay n'est presque jamais qu'un philosophe de mauvaise humeur, +et que cependant... + +Ces messieurs-là , reprit le vieillard, n'ont rien de commun avec vous. +Indépendamment de la différence de leur nation, de leur siècle, de leur +langue, songez que Phèdre fut le premier chez les romains qui écrivit +des fables en vers, que Gay fut de même le premier chez les Anglais. Je +ne prétends pas assurément leur disputer leur mérite: mais croyez que ce +mot de _premier_ ne laisse pas de faire à la réputation des hommes. +Quant à votre Ésope, je ne dirai pas qu'il fut aussi le premier chez les +Grecs, car je suis persuadé qu'il n'a jamais existé. + +Quoi! répliquai-je, cet Ésope dont nous avons les ouvrages, dont j'ai lu +la vie dans Méziriac, dans La Fontaine, dans tant d'autres, ce Phrygien +si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'aurait été +qu'un personnage imaginaire? Quelles preuves en avez-vous? Et qui donc, +à votre avis, est l'inventeur de l'apologue? + +Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et vous allez +m'engager dans une discussion scientifique à laquelle je ne suis guère +propre, car on ne peut être moins savant que moi. Pour ce qui regarde +Ésope, je vous renvoie à une dissertation fort bien faite de feu M. +Boulanger, _sur les incertitudes qui concernent les premiers écrivains +de l'antiquité_. Vous y verrez que cet Ésope, si renommé par ses +apologues, et que les historiens ont placé dans le sixième siècle avant +notre ère, se trouve à la fois le contemporain de Crésus roi de Lydie, +d'un Necténabo roi d'Égypte, qui vivait cent quatre-vingts ans après +Crésus, et de la courtisane Rhodope, qui passe pour avoir élevé une de +ces fameuses pyramides bâties au moins dix-huit cents ans avant Crésus. +Voilà déjà d'assez grands anachronismes pour rejeter comme fabuleuses +toutes les vies d'Ésope. + +Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament et les attribuent à +Lochman, fabuliste célèbre en Asie depuis des milliers d'années, +surnommé _le Sage_ par tout l'Orient, et qui passe pour avoir été, comme +Ésope, esclave, laid et contrefait. + +M. Boulanger, par des raisons très-plausibles, démontre à -peu-près +qu'Ésope et Lochman ne sont qu'un. Il est vrai qu'il donne ensuite des +raisons presque aussi bonnes, tirées de l'étymologie, de la ressemblance +des noms phéniciens, hébreux, arabes, pour prouver que ce Lochman _le +sage_ pourrait fort bien être le roi Salomon. Il va plus loin; et, +comparant toujours les identités, les rapports des noms, les similitudes +des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si révéré dans l'Orient +pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses ouvrages, était Joseph, +fils de Jacob, premier ministre d'Égypte. De là , revenant à Ésope, il +fait un rapprochement fort ingénieux d'Ésope et de Joseph, tous deux +réduits à l'esclavage, et faisant prospérer la maison de leur maître; +tous deux enviés, persécutés, et pardonnant à leurs ennemis; tous deux +voyant en songe leur grandeur future, et sortant d'esclavage à +l'occasion de ce songe; tous deux excellant dans l'art d'interpréter les +choses cachées; enfin tous deux favoris et ministres, l'un du Pharaon +d'Égypte, l'autre du roi de Babylone. + +Mais, sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne à +regarder comme à -peu-près sûr que ce prétendu Ésope n'est qu'un nom +supposé sous lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus +long-temps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient de l'Orient; et +c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conservé du caractère et +de la tournure de l'esprit asiatique. Ce goût de paraboles, d'énigmes, +cette habitude de parler toujours par images, d'envelopper les préceptes +d'un voile qui semble les conserver, durent encore en Asie; leurs +poètes, leurs philosophes, n'ont jamais écrit autrement. + +Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point. Mais quel est le +pays de l'Asie que vous regardez comme le berceau de la fable? + +Là -dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit systême qui pourrait +bien n'être pas plus vrai que tant d'autres: mais, comme c'est peu +important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur +l'origine de la fable: je ne les dis guère qu'à mes amis, parce qu'il +n'y a pas grand inconvénient à se tromper avec eux. + +Nulle part on n'a dû s'occuper davantage des animaux que chez le peuple +où la métempsycose était un dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre +ame passait après notre mort dans le corps de quelque animal, on n'a +rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable, rien de plus +conséquent, que d'étudier avec soin les moeurs, les habitudes, la façon +de vivre de ces animaux si intéressans, puisqu'ils étaient à la fois +pour l'homme l'avenir et le passé, puisqu'on voyait toujours en eux ses +pères, ses enfans et soi-même. + +De l'étude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre ame, on a dû +passer aisément à la croyance qu'ils ont un langage. Certaines espèces +d'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les +pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les poules, une foule +d'autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D'où viendrait ce +besoin de société, s'ils n'avaient pas le don de s'entendre? Cette seule +question dispense d'autres raisonnemens qu'on pourrait alléguer. + +Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant naturellement +les hommes à l'attention, à l'intérêt pour les animaux, a dû les mener +promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De là je ne vois plus +qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-à -dire à l'idée de faire +parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains. + +Montagne a dit que _notre sapience apprend des bêtes les plus utiles +enseignemens aux plus grandes et plus nécessaires parties de la vie_. En +effet, sans parler des chiens, des chevaux, de plusieurs autres animaux, +dont l'attachement, la bonté, la résignation, devraient sans cesse faire +honte aux hommes, je ne veux prendre pour exemple que les moeurs du +chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en société, +mais en famille; épouse toujours, à la manière des Guèbres, la soeur +avec laquelle il vint au monde, avec laquelle il fut élevé; qui demeure +avec sa compagne, près de son père et de sa mère, jusqu'à ce que, père à +son tour, il aille se consacrer à l'éducation de ses enfans, leur donner +les leçons d'amour, d'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et +pratiquées; qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de +l'amitié, dans les jouissances de la nature, et dans cette heureuse +ignorance, cette imprévoyance des maux, _cette incuriosité qui_, comme +dit le bon Montagne, _est un chevet si doux, si sain à reposer une tête +bien faite_. + +Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher +de ces moeurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos +crimes; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage, +l'homme, caché derrière un buisson, armé de l'arc qu'il a inventé pour +tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à +contrefaire le cri de la mère du chevreuil, afin que son enfant trompé, +venant à ce cri qui l'appelle[4], reçoive une mort plus sûre des mains +du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'ait pas +aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher +à l'homme sa barbarie, pour lui dire les vérités dures que mon +philosophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de +l'amour-propre irrité? Voilà la fable inventée; et, si vous avez pu me +suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que +l'apologue a dû naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut +sûrement un brachmane. + + [4] C'est ainsi que l'on tue les chevreuils. + +Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion. +Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l'on connaisse +dans ce genre; et Bidpaï était un brachmane. Mais, comme il vivait sous +un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un +peuple civilisé dès long-temps, il est assez vraisemblable que ses +fables ne furent pas les premières. Peut-être même n'est-ce qu'un +recueil des apologues qu'il avait appris à l'école des gymnosophistes, +dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sûr, +c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les _deux +Pigeons_, ont été traduits dans toutes les langues de l'Orient, tantôt +sous le nom de Bidpaï ou Pilpai, tantôt sous celui de Lochman. Ils +passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables d'Ésope. Phèdre les +fit connaître aux romains. Après Phèdre, plusieurs Latins, Aphtonius[5], +Avien, Gabrias, composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus +modernes, tels que Faërne, Abstémius, Camérarius, en donnèrent des +recueils, toujours en latin, jusqu'à la fin du seizième siècle qu'un +nommé Hégémon, de Châlons-Sur-Saône, s'avisa le premier de faire des +fables en vers français. Cent ans après, La Fontaine parut; et La +Fontaine fit oublier toutes les fables passées, et, je tremble de vous +le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M. +de La Motte et quelques autres fabulistes très-estimables de notre temps +ont eu, depuis La Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas +devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter +de les valoir. + + [5] Aphtonius et Gabrias ou Babrias sont deux fabulistes grecs. C'est + par erreur que Florian les place ici parmi les fabulistes latins. + (_Note de l'éditeur._) + +Voilà l'histoire de la fable, telle que je la conçois et la sais. Je +vous l'ai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre. +Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l'apologue. + +A ces mots le vieillard se tut. Je crois qu'il en était temps, car il +commençait à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu'il m'avait +données, et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes +fables, pour qu'il voulût bien retrancher, d'une main plus ferme que la +mienne, celles qu'il trouverait trop mauvaises, et m'indiquer les fautes +susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il laisserait. Il me le +promit, me donna rendez-vous à huit jours de là . On juge que je fus +exact à ce rendez-vous: mais quelle fut ma douleur, lorsque, arrivant +avec mon manuscrit, j'appris à la porte du vieillard qu'il était mort de +la veille! Je le regrettai comme un bienfaiteur; car il l'aurait été, et +c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui +mes apologues, encore moins celui d'en retrancher; et, privé de conseil, +de guide, précisément à l'instant où l'on m'avait fait sentir combien +j'en avais besoin, pour me délivrer du soin fatigant de songer sans +cesse à mes fables, je pris le parti de les imprimer. C'est à présent au +public à faire l'office du vieillard: peut-être trouverai-je en lui +moins de politesse, mais il trouvera dans moi la même docilité. + + + + +FABLES + +DE + +FLORIAN. + + +LIVRE PREMIER + + +FABLE PREMIÈRE + +La Fable et la Vérité. + + La vérité, toute nue, + Sortit un jour de son puits. + Ses attraits par le temps étaient un peu détruits; + Jeune et vieux fuyaient à sa vue. + La pauvre vérité restait là morfondue, + Sans trouver un asile où pouvoir habiter. + A ses yeux vient se présenter + La Fable richement vêtue, + Portant plumes et diamans, + La plupart faux, mais très-brillans. + Eh! vous voilà ! bonjour, dit-elle: + Que faites-vous ici seule sur un chemin? + La vérité répond: Vous le voyez, je gèle; + Aux passans je demande en vain + De me donner une retraite, + Je leur fais peur à tous. Hélas! je le vois bien, + Vieille femme n'obtient plus rien. + Vous êtes pourtant ma cadette, + Dit la fable, et, sans vanité, + Par-tout je suis fort bien reçue. + Mais aussi, dame Vérité, + Pourquoi vous montrer toute nue? + Cela n'est pas adroit: Tenez, arrangeons-nous; + Qu'un même intérêt nous rassemble: + Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble. + Chez le sage, à cause de vous, + Je ne serai point rebutée; + A cause de moi, chez les fous + Vous ne serez point maltraitée: + Servant par ce moyen chacun selon son goût, + Grace à votre raison et grace à ma folie, + Vous verrez, ma soeur, que par-tout + Nous passerons de compagnie. + + +FABLE II. + +Le Boeuf, le Cheval et l'Ane. + + Un boeuf, un baudet, un cheval, + Se disputaient la préséance. + Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal. + A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne pense + Valoir ceux que le rang, les talens, la naissance, + Élèvent au-dessus de nous? + Le boeuf, d'un ton modeste et doux, + Alléguait ses nombreux services, + Sa force, sa docilité; + Le coursier sa valeur, ses nobles exercices; + Et l'âne son utilité. + Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres: + En voici venir trois, exposons-leur nos titres. + Si deux sont d'un avis, le procès est jugé. + Les trois hommes venus, notre boeuf est chargé + D'être le rapporteur; il explique l'affaire, + Et demande le jugement. + Un des juges choisis, maquignon bas-normand, + Crie aussitôt: la chose est claire, + Le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrère, + Dit le second jugeur, c'était un gros meûnier, + L'âne doit marcher le premier; + Tout autre avis serait d'une injustice extrême. + Oh que nenni, dit le troisième, + Fermier de sa paroisse et riche laboureur, + Au boeuf appartient cet honneur. + Quoi! reprend le coursier, écumant de colère, + Votre avis n'est dicté que par votre intérêt? + Eh mais, dit le Normand, par qui donc, s'il vous plaît? + N'est-ce pas le code ordinaire? + + +FABLE III. + +Le Roi et les deux Bergers. + + Certain monarque un jour déplorait sa misère, + Et se lamentait d'être roi: + Quel pénible métier! disait-il: sur la terre + Est-il un seul mortel contredit comme moi? + Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre; + Je chéris mes sujets, et je mets des impôts; + J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse; + Mon peuple est accablé de maux, + Je suis consumé de tristesse: + Par-tout je cherche des avis, + Je prends tous les moyens, inutile est ma peine; + Plus j'en fais, moins je réussis. + Notre monarque alors apperçoit dans la plaine + Un troupeau de moutons maigres, de près tondus, + Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères, + Dispersés, bêlans, éperdus, + Et des beliers sans force errant dans les bruyères. + Leur conducteur Guillot allait, venait, courait, + Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt, + Tantôt à cet agneau qui demeure derrière, + Puis à sa brebis la plus chère; + Et, tandis qu'il est d'un côté, + Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vîte; + Le berger court, l'agneau qu'il quitte + Par une louve est emporté. + Guillot tout haletant s'arrête, + S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir, + Et, de son poing frappant sa tête, + Il demande au ciel de mourir. + Voilà bien ma fidelle image! + S'écria le monarque; et les pauvres bergers, + Comme nous autres rois, entourés de dangers, + N'ont pas un plus doux esclavage; + Cela console un peu. Comme il disait ces mots, + Il découvre en un pré le plus beau des troupeaux, + Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine, + Tant leur riche toison les gêne, + Des beliers grands et fiers, tous en ordre paissans, + Des brebis fléchissant sous le poids de la laine, + Et de qui la mamelle pleine + Fait accourir de loin les agneaux bondissans. + Leur berger, mollement étendu sous un hêtre, + Faisait des vers pour son Iris, + Les chantait doucement aux échos attendris, + Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre. + Le roi tout étonné disait: Ce beau troupeau + Sera bientôt détruit: les loups ne craignent guère + Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère; + On les écarte mal avec un chalumeau. + Ah! comme je rirais...! Dans l'instant le loup passe, + Comme pour lui faire plaisir: + Mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir, + Un chien s'élance et le terrasse. + Au bruit qu'ils font en combattant, + Deux moutons effrayés s'écartent dans la plaine: + Un autre chien part, les ramène, + Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant. + Le berger voyait tout, couché dessus l'herbette, + Et ne quittait pas sa musette. + Alors le roi, presque en courroux + Lui dit: Comment fais-tu? Les bois sont pleins de loups, + Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille, + Et, sans en être moins tranquille, + Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens! + Sire, dit le berger, la chose est fort facile; + Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens. + + +Fable IV. + +Les deux Voyageurs. + + Le compère Thomas et son ami Lubin + Allaient à pied tous deux à la ville prochaine. + Thomas trouve sur son chemin + Une bourse de louis pleine; + Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content, + Lui dit: pour nous la bonne aubaine! + Non, répond Thomas froidement, + _Pour nous_ n'est pas bien dit, _pour moi_ c'est différent. + Lubin ne souffle plus; mais, en quittant la plaine + Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin. + Thomas tremblant, et non sans cause, + Dit: Nous sommes perdus! Non, lui répond Lubin, + _Nous_ n'est pas le vrai mot, mais _toi_ c'est autre chose. + Cela dit, il s'échappe à travers les taillis. + Immobile de peur, Thomas est bientôt pris; + Il tire la bourse et la donne. + Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonne + Dans le malheur n'a point d'amis. + + +FABLE V. + +Les Serins et le Chardonneret. + + Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret, + Parmi les oeufs d'une serine + Glissé l'oeuf d'un chardonneret. + La mère des serins, bien plus tendre que fine, + Ne s'en apperçut point, et couva comme sien + Cet oeuf, qui dans peu vint à bien. + Le petit étranger, sorti de sa coquille, + Des deux époux trompés reçoit les tendres soins, + Par eux traité ni plus ni moins + Que s'il était de la famille. + Couché dans le duvet, il dort le long du jour + A côté des serins dont il se croit le frère, + Reçoit la béquée à son tour, + Et repose la nuit sous l'aile de la mère. + Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau, + D'un brillant plumage s'habille; + Le chardonneret seul ne devient point jonquille, + Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau. + Ses frères pensent tout de même: + Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aime + Ressemblant à nous trait pour trait! + Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret + Vient lui dire: Il est temps enfin de vous connaître; + Ceux pour qui vous avez de si doux sentimens + Ne sont point du tout vos parens. + C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître. + Vous ne fûtes jamais serin: regardez-vous, + Vous avez le corps fauve et la tête écarlate, + Le bec... Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira; + Mais je n'ai point une ame ingrate, + Et mon coeur toujours chérira + Ceux qui soignèrent mon enfance. + Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien, + J'en suis fâché; mais leur coeur et le mien + Ont une grande ressemblance. + Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien, + Leurs soins me prouvent le contraire: + Rien n'est vrai comme ce qu'on sent. + Pour un oiseau reconnaissant + Un bienfaiteur est plus qu'un père. + + +FABLE VI. + +Le Chat et le Miroir. + + Philosophes hardis, qui passez votre vie + A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas, + Daignez écouter, je vous prie, + Ce trait du plus sage des chats. + + Sur une table de toilette + Ce chat apperçut un miroir; + Il y saute, regarde, et d'abord pense voir + Un de ses frères qui le guette. + Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté. + Surpris, il juge alors la glace transparente, + Et passe de l'autre côté, + Ne trouve rien, revient, et le chat se présente. + Il réfléchit un peu: de peur que l'animal, + Tandis qu'il fait le tour, ne sorte, + Sur le haut du miroir il se met à cheval, + Une patte par-ci, l'autre par-là ; de sorte + Qu'il puisse par-tout le saisir. + Alors, croyant bien le tenir, + Doucement vers la glace il incline la tête, + Apperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant, + A droite, à gauche, il va jetant + Sa griffe qu'il tient toute prête: + Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris. + Alors, sans davantage attendre, + Sans chercher plus long-temps ce qu'il ne peut comprendre, + Il laisse le miroir et retourne aux souris. + Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère? + Une chose que notre esprit, + Après un long travail, n'entend ni ne saisit, + Ne nous est jamais nécessaire. + + +FABLE VII. + +La Carpe et les Carpillons. + + Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord, + Suivez le fond de la rivière; + Craignez la ligne meurtrière, + Ou l'épervier plus dangereux encor. + C'est ainsi que parlait une carpe de Seine + A de jeunes poissons qui l'écoutaient à peine. + C'était au mois d'avril: les neiges, les glaçons, + Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes, + Le fleuve enflé par eux s'élève à gros bouillons, + Et déborde dans les campagnes. + Ah! ah! criaient les carpillons, + Qu'en dis-tu, carpe radoteuse? + Crains-tu pour nous les hameçons? + Nous voilà citoyens de la mer orageuse; + Regarde: on ne voit plus que les eaux et le ciel, + Les arbres sont cachés sous l'onde, + Nous sommes les maîtres du monde, + C'est le déluge universel. + Ne croyez pas cela, répond la vieille mère; + Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant: + Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident, + Suivez, suivez toujours le fond de la rivière. + Bah! disent les poissons, tu répètes toujours + Mêmes discours. + Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine. + Parlant ainsi, nos étourdis + Sortent tous du lit de la Seine, + Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays. + Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirèrent, + Et les carpillons demeurèrent; + Bientôt ils furent pris, + Et frits. + + Pourquoi quittaient-ils la rivière? + Pourquoi? Je le sais trop, hélas! + C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère, + C'est qu'on veut sortir de sa sphère, + C'est que... c'est que... Je ne finirais pas. + + +FABLE VIII. + +Le Calife. + + Autrefois dans Bagdad le calife Almamon + Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique, + Que ne le fut jamais celui de Salomon. + Cent colonnes d'albâtre en formaient le portique; + L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis; + Dans les appartemens embellis de sculpture, + Sous des lambris de cèdre, on voyait réunis + Et les trésors du luxe et ceux de la nature, + Les fleurs, les diamans, les parfums, la verdure, + Les myrtes odorans, les chefs-d'oeuvre de l'art, + Et les fontaines jaillissantes + Roulant leurs ondes bondissantes + A côté des lits de brocard. + Près de ce beau palais, juste devant l'entrée, + Une étroite chaumière, antique et délabrée, + D'un pauvre tisserand était l'humble réduit. + Là , content du petit produit + D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles, + Le bon vieillard, libre, oublié, + Coulait des jours doux et paisibles, + Point envieux, point envié. + J'ai déjà dit que sa retraite + Masquait le devant du palais. + Le visir veut d'abord, sans forme de procès, + Qu'on abatte la maisonnette; + Mais le calife veut que d'abord on l'achète. + Il fallut obéir: on va chez l'ouvrier, + On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme, + Répond doucement le pauvre homme; + Je n'ai besoin de rien avec mon atelier: + Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire; + C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père, + Je prétends y mourir aussi. + Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici, + Il peut détruire ma chaumière: + Mais, s'il le fait, il me verra + Venir, chaque matin, sur la dernière pierre + M'asseoir et pleurer ma misère; + Je connais Almamon, son coeur en gémira. + Cet insolent discours excita la colère + Du visir, qui voulait punir ce téméraire, + Et sur-le-champ raser sa chétive maison. + Mais le calife lui dit: Non, + J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée; + Ma gloire tient à sa durée: + Je veux que nos neveux, en la considérant, + Y trouvent de mon règne un monument auguste: + En voyant le palais, ils diront, Il fut grand; + En voyant la chaumière, ils diront, Il fut juste. + + +FABLE IX. + +La Mort. + + La Mort, reine du monde, assembla, certain jour, + Dans les enfers toute sa cour. + Elle voulait choisir un bon premier ministre + Qui rendît ses états encor plus florissans. + Pour remplir cet emploi sinistre, + Du fond du noir tartare avancent à pas lents + La Fièvre, la Goutte et la Guerre. + C'étaient trois sujets excellens; + Tout l'enfer et toute la terre + Rendaient justice à leurs talens. + La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite. + On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite, + Nul n'osait lui rien disputer; + Lorsque d'un médecin arriva la visite, + Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter. + La Mort même était en balance: + Mais, les Vices étant venus, + Dès ce moment la Mort n'hésita plus, + Elle choisit l'Intempérance. + + +FABLE X. + +Les deux Jardiniers. + + Deux frères jardiniers avaient par héritage + Un jardin dont chacun cultivait la moitié; + Liés d'une étroite amitié, + Ensemble ils faisaient leur ménage. + L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur, + Se croyait un très grand docteur; + Et Monsieur Jean passait sa vie + A lire l'almanach, à regarder le temps, + Et la girouette et les vents. + Bientôt, donnant l'essor à son rare génie, + Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul + Des milliers de pois peuvent sortir si vîte; + Pourquoi la graine du tilleul, + Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite + Que la fève, qui meurt à deux pieds du terrain; + Enfin par quel secret mystère + Cette fève, qu'on sème au hasard sur la terre, + Sait se retourner dans son sein, + Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige. + Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige + De ne point pénétrer ces importans secrets, + Il n'arrose point son marais; + Ses épinards et sa laitue + Sèchent sur pied; le vent du nord lui tue + Ses figuiers qu'il ne couvre pas. + Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse; + Et le pauvre docteur, avec ses almanachs, + N'a que son frère pour ressource. + Celui-ci, dès le grand matin, + Travaillait en chantant quelque joyeux refrain, + Bêchait, arrosait tout du pêcher à l'oseille. + Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir, + Il semait bonnement pour pouvoir recueillir. + Aussi dans son terrain tout venait à merveille; + Il avait des écus, des fruits et du plaisir. + Ce fut lui qui nourrit son frère; + Et quand Monsieur Jean tout surpris + S'en vint lui demander comment il savait faire: + Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère: + Je travaille, et tu réfléchis; + Lequel rapporte davantage? + Tu te tourmentes, je jouis; + Qui de nous deux est le plus sage? + + +FABLE XI. + +Le Chien et le Chat. + + Un chien vendu par son maître + Brisa sa chaîne, et revint + Au logis qui le vit naître. + Jugez de ce qu'il devint + Lorsque, pour prix de son zèle, + Il fut de cette maison + Reconduit par le bâton + Vers sa demeure nouvelle. + Un vieux chat, son compagnon, + Voyant sa surprise extrême, + En passant lui dit ce mot: + Tu croyais donc, pauvre sot, + Que c'est pour nous qu'on nous aime! + + +FABLE XII. + +Le Vacher et le Garde-chasse. + + Colin gardait un jour les vaches de son père; + Colin n'avait pas de bergère, + Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois: + Depuis l'aube, dit-il, je cours, dans cette plaine, + Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois, + Et qui m'a mis tout hors d'haleine. + Il vient de passer par là bas, + Lui répondit Colin: mais, si vous êtes las, + Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place, + Et j'irai faire votre chasse; + Je réponds du chevreuil.--ma foi, je le veux bien: + Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien, + Va le tuer. Colin s'apprête, + S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret, + Court avec lui vers la forêt. + Le chien bat les buissons; il va, vient, sent, arrête, + Et voilà le chevreuil... Colin impatient + Tire aussitôt, manque la bête, + Et blesse le pauvre Sultan. + A la suite du chien qui crie, + Colin revient à la prairie. + Il trouve le garde ronflant; + De vaches, point; elles étaient volées. + Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux, + Parcourt en gémissant les monts et les vallées; + Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux, + Colin retourne chez son père, + Et lui conte en tremblant l'affaire. + Celui-ci, saisissant un bâton de cormier, + Corrige son cher fils de ses folles idées, + Puis lui dit: Chacun son métier, + Les vaches seront bien gardées. + + +FABLE XIII. + +La Coquette et l'Abeille. + + Chloé, jeune, jolie, et sur-tout fort coquette, + Tous les matins, en se levant, + Se mettait au travail, j'entends à sa toilette; + Et là , souriant, minaudant, + Elle disait à son cher confident + Les peines, les plaisirs, les projets de son ame. + Une abeille étourdie arrive en bourdonnant. + Au secours! au secours! crie aussitôt la dame: + Venez, Lise, Marton, accourez promptement; + Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemment + Aux lèvres de Chloé se pose. + Chloé s'évanouit, et Marton en fureur + Saisit l'abeille et se dispose + A l'écraser. Hélas! lui dit avec douceur + L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur; + La bouche de Chloé me semblait une rose, + Et j'ai cru... Ce seul mot à Chloé rend ses sens. + Faisons grace, dit-elle, à son aveu sincère: + D'ailleurs sa piqûre est légère; + Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens. + + Que ne fait-on passer avec un peu d'encens! + + +FABLE XIV. + +L'Éléphant blanc. + + Dans certains pays de l'Asie + On révère les éléphans, + Sur-tout les blancs. + Un palais est leur écurie, + On les sert dans des vases d'or, + Tout homme à leur aspect s'incline vers la terre, + Et les peuples se font la guerre + Pour s'enlever ce beau trésor. + Un de ces éléphans, grand penseur, bonne tête, + Voulut savoir un jour d'un de ses conducteurs + Ce qui lui valait tant d'honneurs, + Puisqu'au fond, comme un autre, il n'était qu'une bête. + Ah! répond le cornac, c'est trop d'humilité; + L'on connaît votre dignité, + Et toute l'Inde sait qu'au sortir de la vie + Les ames des héros qu'a chéris la patrie + S'en vont habiter quelque temps + Dans les corps des éléphans blancs. + Nos talapoins l'ont dit, ainsi la chose est sûre. + --Quoi! vous nous croyez des héros? + --Sans doute.--Et sans cela nous serions en repos, + Jouissant dans les bois des biens de la nature? + --Oui, seigneur.--Mon ami, laisse-moi donc partir, + Car on t'a trompé, je t'assure; + Et, si tu veux y réfléchir, + Tu verras bientôt l'imposture: + Nous sommes fiers et caressans; + Modérés, quoique tout-puissans; + On ne nous voit point faire injure + A plus faible que nous; l'amour dans notre coeur + Reçoit des lois de la pudeur; + Malgré la faveur où nous sommes, + Les honneurs n'ont jamais altéré nos vertus: + Quelles preuves faut-il de plus? + Comment nous croyez-vous des hommes? + + +FABLE XV. + +Le Lierre et le Thym. + + Que je te plains, petite plante! + Disait un jour le lierre au thym: + Toujours ramper, c'est ton destin; + Ta tige chétive et tremblante + Sort à peine de terre, et la mienne dans l'air, + Unie au chêne altier que chérit Jupiter, + S'élance avec lui dans la nue. + Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue; + Je ne puis sur ce point disputer avec toi: + Mais je me soutiens par moi-même; + Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrême, + Tu ramperais plus bas que moi. + + Traducteurs, éditeurs, faiseurs de commentaires, + Qui nous parlez toujours de grec ou de latin + Dans vos discours préliminaires, + Retenez ce que dit le thym. + + +FABLE XVI. + +Le Chat et la Lunette. + + Un chat sauvage et grand chasseur + S'établit, pour faire bombance, + Dans le parc d'un jeune seigneur + Où lapins et perdrix étaient en abondance. + Là ce nouveau Nembrod, la nuit comme le jour, + A la course, à l'affût, également habile, + Poursuivait, attendait, immolait tour-à -tour + Et quadrupède et volatile. + Les gardes épiaient l'insolent braconnier; + Mais, dans le fort du bois caché près d'un terrier, + Le drôle trompait leur adresse. + Cependant il craignait d'être pris à la fin, + Et se plaignait que la vieillesse + Lui rendît l'oeil moins sûr, moins fin. + Ce penser lui causait souvent de la tristesse; + Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noir + Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes: + C'était une de ces lunettes + Faites pour l'opéra, que par hasard, un soir, + Le maître avait perdue en ce lieu solitaire. + Le chat d'abord la considère, + La touche de sa griffe, et de l'extrémité + La fait à petits coups rouler sur le côté, + Court après, s'en saisit, l'agite, la remue, + Étonné que rien n'en sortît. + Il s'avise à la fin d'appliquer à sa vue + Le verre d'un des bouts, c'était le plus petit. + Alors il apperçoit sous la verte coudrette + Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas. + Ah! quel trésor! dit-il en serrant sa lunette, + Et courant au lapin qu'il croit à quatre pas. + Mais il entend du bruit; il reprend sa machine, + S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointain + Le garde qui vers lui chemine. + Pressé par la peur, par la faim, + Il reste un moment incertain, + Hésite, réfléchit, puis de nouveau regarde: + Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde, + Et le petit tout près lui fait voir le lapin. + Croyant avoir le temps, il va manger la bête; + Le garde est à vingt pas qui vous l'ajuste au front, + Lui met deux balles dans la tête, + Et de sa peau fait un manchon. + + Chacun de nous a sa lunette, + Qu'il retourne suivant l'objet: + On voit là -bas ce qui déplaît, + On voit ici ce qu'on souhaite. + + +FABLE XVII. + +Le jeune Homme et le Vieillard. + + De grace, apprenez-moi comment l'on fait fortune, + Demandait à son père un jeune ambitieux. + Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux, + C'est de se rendre utile à la cause commune, + De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talens, + Au service de la patrie. + --Oh! trop pénible est cette vie, + Je veux des moyens moins brillans. + --Il en est de plus sûrs, l'intrigue...--Elle est trop vile, + Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir. + --Eh bien! sois un simple imbécille, + J'en ai vu beaucoup réussir. + + +FABLE XVIII. + +La Taupe et les Lapins. + + Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts; + En convenir, c'est autre chose: + On aime mieux souffrir de véritables maux, + Que d'avouer qu'ils en sont cause. + Je me souviens à ce sujet + D'avoir été témoin d'un fait + Fort étonnant et difficile à croire: + Mais je l'ai vu, voici l'histoire. + + Près d'un bois, le soir, à l'écart, + Dans une superbe prairie, + Des lapins s'amusaient, sur l'herbette fleurie, + A jouer au colin-maillard. + Des lapins! direz-vous, la chose est impossible. + Rien n'est plus vrai pourtant: une feuille flexible + Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait, + Et puis sous le cou se nouait. + Un instant en faisait l'affaire. + Celui que ce ruban privait de la lumière + Se plaçait au milieu; les autres alentour + Sautaient, dansaient, faisaient merveilles, + S'éloignaient, venaient tour-à -tour + Tirer sa queue ou ses oreilles. + Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain, + Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte: + Mais la troupe échappe à la hâte, + Il ne prend que du vent, il se tourmente en vain, + Il y sera jusqu'à demain. + Une taupe assez étourdie, + Qui sous terre entendit ce bruit, + Sort aussitôt de son réduit + Et se mêle dans la partie. + Vous jugez que, n'y voyant pas, + Elle fut prise au premier pas. + Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience, + Et la justice veut qu'à notre pauvre soeur + Nous fassions un peu de faveur; + Elle est sans yeux et sans défense, + Ainsi je suis d'avis... Non, répond avec feu + La taupe, je suis prise, et prise de bon jeu; + Mettez-moi le bandeau.--Très volontiers, ma chère, + Le voici; mais je crois qu'il n'est pas nécessaire + Que nous serrions le noeud bien fort. + --Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère, + Serrez bien, car j'y vois... Serrez, j'y vois encor. + + +FABLE XIX. + +Le Rossignol et le Prince. + + Un jeune prince, avec son gouverneur, + Se promenait dans un bocage, + Et s'ennuyait suivant l'usage; + C'est le profit de la grandeur. + Un rossignol chantait sous le feuillage: + Le prince l'apperçoit, et le trouve charmant; + Et, comme il était prince, il veut dans le moment + L'attraper et le mettre en cage. + Mais pour le prendre il fait du bruit, + Et l'oiseau fuit. + Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère, + Le plus aimable des oiseaux + Se tient-il dans les bois, farouche et solitaire, + Tandis que mon palais est rempli de moineaux? + C'est, lui dit le mentor, afin de vous instruire + De ce qu'un jour vous devez éprouver: + Les sots savent tous se produire; + Le mérite se cache, il faut l'aller trouver. + + +FABLE XX. + +L'Aveugle et le Paralytique. + + Aidons-nous mutuellement, + La charge des malheurs en sera plus légère; + Le bien que l'on fait à son frère + Pour le mal que l'on souffre est un soulagement. + Confucius l'a dit; suivons tous sa doctrine: + Pour la persuader aux peuples de la Chine, + Il leur contait le trait suivant. + + Dans une ville de l'Asie + Il existait deux malheureux, + L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. + Ils demandaient au ciel de terminer leur vie: + Mais leurs cris étaient superflus, + Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique, + Couché sur un grabat dans la place publique, + Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus. + L'aveugle, à qui tout pouvait nuire, + Était sans guide, sans soutien, + Sans avoir même un pauvre chien + Pour l'aimer et pour le conduire. + Un certain jour il arriva + Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue, + Près du malade se trouva; + Il entendit ses cris, son ame en fut émue. + Il n'est tels que les malheureux + Pour se plaindre les uns les autres. + J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres: + Unissons-les, mon frère; ils seront moins affreux. + Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère, + Que je ne puis faire un seul pas; + Vous-même vous n'y voyez pas: + A quoi nous servirait d'unir notre misère? + A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux + Nous possédons le bien à chacun nécessaire; + J'ai des jambes, et vous des yeux: + Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide: + Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés, + Mes jambes à leur tour iront où vous voudrez: + Ainsi, sans que jamais notre amitié décide + Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, + Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. + + +FABLE XXI. + +Pandore. + + Quand Pandore eut reçu la vie, + Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner. + Vénus, malgré sa jalousie, + Détacha sa ceinture, et vint la lui donner. + Jupiter, admirant cette jeune merveille, + Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs. + Vénus rit de sa crainte, et lui dit à l'oreille: + Elle blessera bien des coeurs; + Mais j'ai caché dans ma ceinture + _Les caprices_ pour affaiblir + Le mal que fera sa blessure, + Et _les faveurs_ pour en guérir. + + +FABLE XXII. + +L'Enfant et le Dattier. + + Non loin des rochers de l'Atlas, + Au milieu des déserts, où cent tribus errantes + Promènent au hasard leurs chameaux et leurs tentes + Un jour, certain enfant précipitait ses pas. + C'était le jeune fils de quelque musulmane + Qui s'en allait en caravane. + Quand sa mère dormait, il courait le pays. + Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine, + Notre enfant trouve une fontaine, + Auprès, un beau dattier tout couvert de ses fruits. + O quel bonheur! dit-il, ces dattes, cette eau claire, + M'appartiennent; sans moi, dans ce lieu solitaire, + Ces trésors cachés, inconnus, + Demeuraient à jamais perdus. + Je les ai découverts, ils sont ma récompense. + Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'élance, + Et jusqu'à son sommet tâche de se hisser. + L'entreprise était périlleuse; + L'écorce, tantôt nue et tantôt raboteuse, + Lui déchirait les mains ou les faisait glisser. + Deux fois il retomba; mais, d'une ardeur nouvelle, + Il recommence de plus belle, + Et parvient enfin, haletant, + A ces fruits qu'il desirait tant. + Il se jette alors sur les dattes, + Se tenant d'une main, de l'autre fourrageant, + Et mangeant + Sans choisir les plus délicates. + Tout-à -coup voilà notre enfant + Qui réfléchit et qui descend. + Il court chercher sa bonne mère, + Prend avec lui son jeune frère, + Les conduit au dattier. Le cadet incliné, + S'appuyant au tronc qu'il embrasse, + Présente son dos à l'aîné; + L'autre y monte, et de cette place, + Libre de ses deux bras, sans efforts, sans danger, + Cueille et jette les fruits; la mère les ramasse, + Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger. + La récolte achevée, et la nappe étant mise, + Les deux frères tranquillement, + Souriant à leur mère au milieu d'eux assise, + Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant. + + De la société ceci nous peint l'image: + Je ne connais de bien que ceux que l'on partage. + Coeurs dignes de sentir le prix de l'amitié, + Retenez cet ancien adage: + _Le tout ne vaut pas la moitié._ + + +FIN DU PREMIER LIVRE. + + + + +LIVRE SECOND. + + +FABLE PREMIÈRE. + +La Mère, l'Enfant, et les Sarigues.[6] + + [6] Espèce de renard du Pérou. (BUFFON, Hist. nat. tom. IV.) + +A MADAME DE LA BRICHE. + + Vous, de qui les attraits, la modeste douceur, + Savent tout obtenir et n'osent rien prétendre, + Vous que l'on ne peut voir sans devenir plus tendre, + Et qu'on ne peut aimer sans devenir meilleur, + Je vous respecte trop pour parler de vos charmes, + De vos talens, de votre esprit... + Vous aviez déjà peur: bannissez vos alarmes, + C'est de vos vertus qu'il s'agit. + Je veux peindre en mes vers des mères le modèle, + Le sarigue, animal peu connu parmi nous, + Mais dont les soins touchans et doux, + Dont la tendresse maternelle, + Seront de quelque prix pour vous. + Le fond du conte est véritable: + Buffon m'en est garant; qui pourrait en douter? + D'ailleurs tout dans ce genre a droit d'être croyable + Lorsque c'est devant vous qu'on peut le raconter. + + Maman, disait un jour à la plus tendre mère + Un enfant péruvien sur ses genoux assis, + Quel est cet animal qui, dans cette bruyère, + Se promène avec ses petits? + Il ressemble au renard. Mon fils, répondit-elle, + Du sarigue c'est la femelle; + Nulle mère pour ses enfans + N'eut jamais plus d'amour, plus de soins vigilans. + La nature a voulu seconder sa tendresse, + Et lui fit près de l'estomac + Une poche profonde, une espèce de sac, + Où ses petits, quand un danger les presse, + Vont mettre à couvert leur faiblesse. + Fais du bruit, tu verras ce qu'ils vont devenir. + L'enfant frappe des mains, la sarigue attentive + Se dresse, et, d'une voix plaintive, + Jette un cri; les petits aussitôt d'accourir, + Et de s'élancer vers la mère, + En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire. + La poche s'ouvre, les petits + En un moment y sont blottis. + Ils disparaissent tous; la mère avec vîtesse + S'enfuit emportant sa richesse. + La Péruvienne alors dit à l'enfant surpris: + Si jamais le sort t'est contraire, + Souviens-toi du sarigue, imite-le, mon fils: + L'asile le plus sûr est le sein d'une mère. + + +FABLE II. + +Le vieux Arbre et le Jardinier. + + Un jardinier, dans son jardin, + Avait un vieux arbre stérile; + C'était un grand poirier qui jadis fut fertile: + Mais il avait vieilli, tel est notre destin. + Le jardinier ingrat veut l'abattre un matin; + Le voilà qui prend sa coignée. + Au premier coup l'arbre lui dit: + Respecte mon grand âge, et souviens-toi du fruit + Que je t'ai donné chaque année. + La mort va me saisir, je n'ai plus qu'un instant, + N'assassine pas un mourant + Qui fut ton bienfaiteur. Je te coupe avec peine, + Répond le jardinier; mais j'ai besoin de bois. + Alors, gazouillant à la fois, + De rossignols une centaine + S'écrie: Épargne-le, nous n'avons plus que lui: + Lorsque ta femme vient s'asseoir sous son ombrage, + Nous la réjouissons par notre doux ramage; + Elle est seule souvent, nous charmons son ennui. + Le jardinier les chasse et rit de leur requête; + Il frappe un second coup. D'abeilles un essaim + Sort aussitôt du tronc, en lui disant: Arrête, + Écoute-nous, homme inhumain: + Si tu nous laisses cet asile, + Chaque jour nous te donnerons + Un miel délicieux dont tu peux à la ville + Porter et vendre les rayons: + Cela te touche-t-il? J'en pleure de tendresse, + Répond l'avare jardinier: + Eh! que ne dois-je pas à ce pauvre poirier + Qui m'a nourri dans sa jeunesse? + Ma femme quelquefois vient ouïr ces oiseaux; + C'en est assez pour moi: qu'ils chantent en repos. + Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance, + Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton. + Cela dit, il s'en va, sûr de sa récompense, + Et laisse vivre le vieux tronc. + + Comptez sur la reconnaissance + Quand l'intérêt vous en répond. + + +FABLE III. + +La Brebis et le Chien. + + La brebis et le chien, de tous les temps amis, + Se racontaient un jour leur vie infortunée. + Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis + Quand je songe aux malheurs de notre destinée. + Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats, + Toujours soumis, tendre et fidèle, + Tu reçois, pour prix de ton zèle, + Des coups et souvent le trépas. + Moi, qui tous les ans les habille, + Qui leur donne du lait, et qui fume leurs champs, + Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille + Assassiné par ces méchans. + Leurs confrères les loups dévorent ce qui reste. + Victimes de ces inhumains, + Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains, + Voilà notre destin funeste! + Il est vrai, dit le chien: mais crois-tu plus heureux + Les auteurs de notre misère? + Va, ma soeur, il vaut encor mieux + Souffrir le mal que de le faire. + + +FABLE IV. + +Le bon Homme et le Trésor. + + Un bon homme de mes parens, + Que j'ai connu dans mon jeune âge, + Se faisait adorer de tout son voisinage; + Consulté, vénéré des petits et des grands; + Il vivait dans sa terre en véritable sage. + Il n'avait pas beaucoup d'écus, + Mais cependant assez pour vivre dans l'aisance; + En revanche, force vertus, + Du sens, de l'esprit par-dessus, + Et cette aménité que donne l'innocence. + Quand un pauvre venait le voir, + S'il avait de l'argent, il donnait des pistoles; + Et, s'il n'en avait point, du moins par ses paroles + Il lui rendait un peu de courage et d'espoir. + Il raccommodait les familles, + Corrigeait doucement les jeunes étourdis, + Riait avec les jeunes filles, + Et leur trouvait de bons maris. + Indulgent aux défauts des autres, + Il répétait souvent: N'avons-nous pas les nôtres? + Ceux-ci sont nés boiteux, ceux-là sont nés bossus, + L'un un peu moins; l'autre un peu plus: + La nature de cent manières + Voulut nous affliger: marchons ensemble en paix; + Le chemin est assez mauvais + Sans nous jeter encor des pierres. + Or il arriva certain jour + Que notre bon vieillard trouva dans une tour + Un trésor caché sous la terre. + D'abord il n'y voit qu'un moyen + De pouvoir faire plus de bien; + Il le prend, l'emporte et le serre. + Puis, en réfléchissant, le voilà qui se dit: + Cet or que j'ai trouvé ferait plus de profit + Si j'en augmentais mon domaine; + J'aurais plus de vassaux, je serais plus puissant. + Je peux mieux faire encor: dans la ville prochaine + Achetons une charge, et soyons président. + Président! cela vaut la peine. + Je n'ai pas fait mon droit, mais, avec mon argent, + On m'en dispensera, puisque cela s'achète. + Tandis qu'il rêve et qu'il projette, + Sa servante vient l'avertir + Que les jeunes gens du village + Dans la cour du château sont à se divertir. + Le dimanche, c'était l'usage, + Le seigneur se plaisait à danser avec eux. + Oh! ma foi, répond-il, j'ai bien d'autres affaires, + Que l'on danse sans moi. L'esprit plein de chimères, + Il s'enferme tout seul pour se tourmenter mieux. + Ensuite il va joindre à sa somme + Un petit sac d'argent, reste du mois dernier. + Dans l'instant arrive un pauvre homme + Qui, tout en pleurs, vient le prier + De vouloir lui prêter vingt écus pour sa taille: + Le collecteur, dit-il, va me mettre en prison, + Et n'a laissé dans ma maison + Que six enfans sur de la paille. + Notre nouveau Crésus lui répond durement + Qu'il n'est point en argent comptant. + Le pauvre malheureux le regarde, soupire, + Et s'en retourne sans mot dire. + Mais il n'était pas loin, que notre bon seigneur + Retrouve tout-à -coup son coeur: + Il court au paysan, l'embrasse, + De cent écus lui fait le don, + Et lui demande encor pardon. + Ensuite il fait crier que sur la grande place + Le village assemblé se rende dans l'instant. + On obéit; notre bon homme + Arrive avec toute sa somme, + En un seul monceau la répand. + Mes amis, leur dit-il, vous voyez cet argent: + Depuis qu'il m'appartient je ne suis plus le même, + Mon ame est endurcie, et la voix du malheur + N'arrive plus jusqu'à mon coeur. + Mes enfans, sauvez-moi de ce péril extrême; + Prenez et partagez ce dangereux métal; + Emportez votre part chacun dans votre asile: + Entre tous divisé, cet or peut être utile; + Réuni chez un seul, il ne fait que du mal. + Soyons contens du nécessaire, + Sans jamais souhaiter de trésors superflus: + Il faut les redouter autant que la misère, + Comme elle ils chassent les vertus. + + +FABLE V. + +Le Troupeau de Colas. + + Dès la pointe du jour, sortant de son hameau, + Colas, jeune pasteur d'un assez beau troupeau, + Le conduisait au pâturage. + Sur sa route il trouve un ruisseau + Que, la nuit précédente, un effroyable orage + Avait rendu torrent; comment passer cette eau? + Chien, brebis et berger, tout s'arrête au rivage. + En faisant un circuit l'on eût gagné le pont; + C'était bien le plus sûr, mais c'était le plus long: + Colas veut abréger. D'abord il considère + Qu'il peut franchir cette rivière; + Et, comme ses beliers sont forts, + Il conclut que, sans grands efforts, + Le troupeau sautera. Cela dit, il s'élance; + Son chien saute après lui; beliers d'entrer en danse, + A qui mieux mieux, courage, allons! + Après les beliers, les moutons; + Tout est en l'air, tout saute, et Colas les excite + En s'applaudissant du moyen. + Les beliers, les moutons, sautèrent assez bien: + Mais les brebis vinrent ensuite, + Les agneaux, les vieillards, les faibles, les peureux, + Les mutins, corps toujours nombreux, + Qui refusaient le saut ou sautaient de colère, + Et, soit faiblesse, soit dépit, + Se laissaient choir dans la rivière. + Il s'en noya le quart; un autre quart s'enfuit, + Et sous la dent du loup périt. + Colas, réduit à la misère, + S'apperçut, mais trop tard, que pour un bon pasteur + Le plus court n'est pas le meilleur. + + +FABLE VI. + +Le Bouvreuil et le Corbeau. + + Un bouvreuil, un corbeau, chacun dans une cage, + Habitaient le même logis. + L'un enchantait par son ramage + La femme, le mari, les gens, tout le ménage; + L'autre les fatiguait sans cesse de ses cris; + Il demandait du pain, du rôti, du fromage, + Qu'on se pressait de lui porter, + Afin qu'il voulût bien se taire. + Le timide bouvreuil ne faisait que chanter, + Et ne demandait rien: aussi, pour l'ordinaire, + On l'oubliait; le pauvre oiseau + Manquait souvent de grain et d'eau. + Ceux qui louaient le plus de son chant l'harmonie + N'auraient pas fait le moindre pas + Pour voir si l'auge était remplie. + Ils l'aimaient bien pourtant, mais ils n'y pensaient pas. + Un jour on le trouva mort de faim dans sa cage. + Ah! quel malheur! dit-on: las! il chantait si bien! + De quoi donc est-il mort? Certes, c'est grand dommage! + Le corbeau crie encore et ne manque de rien. + + +FABLE VII. + +Le Singe qui montre la Lanterne magique. + + Messieurs les beaux esprits, dont la prose et les vers + Sont d'un style pompeux et toujours admirable, + Mais que l'on n'entend point, écoutez cette fable, + Et tâchez de devenir clairs. + + Un homme qui montrait la lanterne magique + Avait un singe dont les tours + Attiraient chez lui grand concours: + Jacqueau, c'était son nom, sur la corde élastique + Dansait et voltigeait au mieux, + Puis faisait le saut périlleux, + Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne, + Le corps droit, fixe, d'aplomb, + Notre Jacqueau fait tout du long + L'exercice à la prussienne. + Un jour qu'au cabaret son maître était resté + (C'était, je pense, un jour de fête) + Notre singe en liberté + Veut faire un coup de sa tête. + Il s'en va rassembler les divers animaux + Qu'il peut rencontrer dans la ville; + Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux, + Arrivent bientôt à la file. + Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau; + C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau + Vous charmera gratis. Oui, messieurs, à la porte + On ne prend point d'argent, je fais tout pour l'honneur. + A ces mots, chaque spectateur + Va se placer, et l'on apporte + La lanterne magique; on ferme les volets, + Et, par un discours fait exprès, + Jacqueau prépare l'auditoire. + Ce morceau vraiment oratoire + Fit bâiller; mais on applaudit. + Content de son succès, notre singe saisit + Un verre peint qu'il met dans sa lanterne. + Il sait comment on le gouverne, + Et crie en le poussant: Est-il rien de pareil? + Messieurs, vous voyez le soleil, + Ses rayons et toute sa gloire. + Voici présentement la lune; et puis l'histoire + D'Adam, d'Eve et des animaux... + Voyez, messieurs, comme ils sont beaux! + Voyez la naissance du monde; + Voyez... Les spectateurs, dans une nuit profonde, + Écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir; + L'appartement, le mur, tout était noir. + Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles + Dont il étourdit nos oreilles, + Le fait est que je ne vois rien. + Ni moi non plus, disait un chien. + Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose; + Mais je ne sais pour quelle cause + Je ne distingue pas très-bien. + Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne + Parlait éloquemment et ne se lassait point. + Il n'avait oublié qu'un point, + C'était d'éclairer sa lanterne. + + +FABLE VIII. + +L'Enfant et le Miroir. + + Un enfant élevé dans un pauvre village + Revint chez ses parens, et fut surpris d'y voir + Un miroir. + D'abord il aima son image; + Et puis par un travers bien digne d'un enfant, + Et même d'un être plus grand, + Il veut outrager ce qu'il aime, + Lui fait une grimace, et le miroir la rend. + Alors son dépit est extrême; + Il lui montre un poing menaçant, + Il se voit menacé de même. + Notre marmot fâché s'en vient, en frémissant, + Battre cette image insolente; + Il se fait mal aux mains. Sa colère en augmente; + Et, furieux, au désespoir, + Le voilà , devant ce miroir, + Criant, pleurant, frappant la glace. + Sa mère, qui survient, le console, l'embrasse, + Tarit ses pleurs, et doucement lui dit: + N'as-tu pas commencé par faire la grimace + A ce méchant enfant qui cause ton dépit? + --Oui.--Regarde à présent: tu souris, il sourit; + Tu tends vers lui les bras, il te les tend de même; + Tu n'es plus en colère, il ne se fâche plus: + De la société tu vois ici l'emblême; + Le bien, le mal, nous sont rendus. + + +FABLE IX. + +Les deux Chats. + + Deux chats qui descendaient du fameux Rodilard, + Et dignes tous les deux de leur noble origine, + Différaient d'embonpoint: l'un était gras à lard, + C'était l'aîné; sous son hermine + D'un chanoine il avait la mine, + Tant il était dodu, potelé, frais et beau: + Le cadet n'avait que la peau + Collée à sa tranchante échine. + Cependant ce cadet, du matin jusqu'au soir, + De la cave à la gouttière + Trottait, courait, il fallait voir! + Sans en faire meilleure chère. + Enfin, un jour, au désespoir, + Il tint ce discours à son frère: + Explique-moi par quel moyen, + Passant ta vie à ne rien faire, + Moi travaillant toujours, on te nourrit si bien, + Et moi si mal. La chose est claire, + Lui répondit l'aîné: tu cours tout le logis + Pour manger rarement quelque maigre souris... + --N'est-ce pas mon devoir?--D'accord, cela peut être: + Mais moi je reste auprès du maître, + Je sais l'amuser par mes tours. + Admis à ses repas sans qu'il me réprimande, + Je prends de bons morceaux, et puis je les demande + En faisant patte de velours; + Tandis que toi, pauvre imbécille, + Tu ne sais rien que le servir, + Va, le secret de réussir, + C'est d'être adroit, non d'être utile. + + +FABLE X. + +Le Cheval et le Poulain. + + Un bon père cheval, veuf, et n'ayant qu'un fils, + L'élevait dans un pâturage + Où les eaux, les fleurs et l'ombrage, + Présentaient à la fois tous les biens réunis. + Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge, + Le poulain tous les jours se gorgeait de sainfoin, + Se vautrait dans l'herbe fleurie, + Galopait sans objet, se baignait sans envie, + Ou se reposait sans besoin. + Oisif et gras à lard, le jeune solitaire + S'ennuya, se lassa de ne manquer de rien; + Le dégoût vint bientôt; il va trouver son père: + Depuis long-temps, dit-il, je ne me sens pas bien, + Cette herbe est mal-saine et me tue, + Ce trèfle est sans saveur, cette onde est corrompue, + L'air qu'on respire ici m'attaque les poumons; + Bref, je meurs si nous ne partons. + Mon fils, répond le père, il s'agit de ta vie, + A l'instant même il faut partir. + Sitôt dit, sitôt fait, ils quittent leur patrie. + Le jeune voyageur bondissait de plaisir: + Le vieillard, moins joyeux, allait un train plus sage; + Mais il guidait l'enfant, et le faisait gravir + Sur des monts escarpés, arides, sans herbage, + Où rien ne pouvait le nourrir. + Le soir vint, point de pâturage; + On s'en passa. Le lendemain, + Comme l'on commençait à souffrir de la faim, + On prit du bout des dents une ronce sauvage. + On ne galopa plus le reste du voyage; + A peine, après deux jours, allait-on même au pas. + Jugeant alors la leçon faite, + Le père va reprendre une route secrète + Que son fils ne connaissait pas, + Et le ramène à la prairie + Au milieu de la nuit. Dès que notre poulain + Retrouve un peu d'herbe fleurie, + Il se jette dessus: Ah! l'excellent festin! + La bonne herbe! dit-il: comme elle est douce et tendre! + Mon père, il ne faut pas s'attendre + Que nous puissions rencontrer mieux; + Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux: + Quel pays peut valoir cet asile champêtre? + Comme il parlait ainsi, le jour vint à paraître: + Le poulain reconnaît le pré qu'il a quitté; + Il demeure confus. Le père, avec bonté, + Lui dit: Mon cher enfant, retiens cette maxime: + Quiconque jouit trop est bientôt dégoûté, + Il faut au bonheur du régime. + + +FABLE XI. + +Le Grillon. + + Un pauvre petit grillon, + Caché dans l'herbe fleurie, + Regardait un papillon + Voltigeant dans la prairie. + L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs; + L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes; + Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs, + Prenant et quittant les plus belles. + Ah! disait le grillon, que son sort et le mien + Sont différens! Dame nature + Pour lui fit tout et pour moi rien. + Je n'ai point de talent, encor moins de figure; + Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici bas: + Autant vaudrait n'exister pas. + Comme il parlait, dans la prairie + Arrive une troupe d'enfans: + Aussitôt les voilà courans + Après ce papillon dont ils ont tous envie. + Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper. + L'insecte vainement cherche à leur échapper, + Il devient bientôt leur conquête. + L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps; + Un troisième survient, et le prend par la tête. + Il ne fallait pas tant d'efforts + Pour déchirer la pauvre bête. + Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché; + Il en coûte trop cher pour briller dans le monde. + Combien je vais aimer ma retraite profonde! + Pour vivre heureux vivons caché. + + +FABLE XII. + +Le Château de cartes. + + Un bon mari, sa femme, et deux jolis enfans, + Coulaient en paix leurs jours dans le simple hermitage + Où, paisibles comme eux, vécurent leurs parens. + Ces époux, partageant les doux soins du ménage, + Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons; + Et le soir, dans l'été soupant sous le feuillage, + Dans l'hiver devant leurs tisons, + Ils prêchaient à leurs fils la vertu, la sagesse, + Leur parlaient du bonheur qu'ils procurent toujours: + Le père par un conte égayait ses discours, + La mère par une caresse. + L'aîné de ces enfans, né grave, studieux, + Lisait et méditait sans cesse; + Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse, + Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux. + Un soir, selon l'usage, à côté de leur père, + Assis près d'une table où s'appuyait la mère, + L'aîné lisait Rollin: le cadet, peu soigneux + D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthes, + Employait tout son art, toutes ses facultés, + A joindre, à soutenir par les quatre côtés + Un fragile château de cartes. + Il n'en respirait pas d'attention, de peur. + Tout-à -coup voici le lecteur + Qui s'interrompt: Papa, dit-il, daigne m'instruire + Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérans, + Et d'autres fondateurs d'empire: + Ces deux noms sont-ils différens? + Le père méditait une réponse sage, + Lorsque son fils cadet, transporté de plaisir, + Après tant de travail, d'avoir pu parvenir + A placer son second étage, + S'écrie: Il est fini! Son frère murmurant + Se fâche, et d'un seul coup détruit son long ouvrage; + Et voilà le cadet pleurant. + Mon fils, répond alors le père, + Le fondateur c'est votre frère, + Et vous êtes le conquérant. + + +FABLE XIII. + +Le Phénix. + + Le phénix, venant d'Arabie, + Dans nos bois parut un beau jour: + Grand bruit chez les oiseaux; leur troupe réunie + Vole pour lui faire sa cour. + Chacun l'observe, l'examine; + Son plumage, sa voix, son chant mélodieux, + Tout est beauté, grace divine, + Tout charme l'oreille et les yeux. + Pour la première fois on vit céder l'envie + Au besoin de louer et d'aimer son vainqueur. + Le rossignol disait: jamais tant de douceur + N'enchanta mon ame ravie. + Jamais, disait le paon, de plus belles couleurs + N'ont eu cet éclat que j'admire; + Il éblouit mes yeux et toujours les attire. + Les autres répétaient ces éloges flatteurs, + Vantaient le privilége unique + De ce roi des oiseaux, de cet enfant du ciel, + Qui, vieux, sur un bûcher de cèdre aromatique, + Se consume lui-même, et renaît immortel. + Pendant tous ces discours la seule tourterelle + Sans rien dire fit un soupir. + Son époux, la poussant de l'aile, + Lui demande d'où peut venir + Sa rêverie et sa tristesse: + De cet heureux oiseau desires-tu le sort? + --Moi! mon ami, je le plains fort; + Il est le seul de son espèce. + + +FABLE XIV. + +La Pie et la Colombe. + + Une colombe avait son nid + Tout auprès du nid d'une pie. + Cela s'appelle voir mauvaise compagnie, + D'accord; mais de ce point pour l'heure il ne s'agit. + Au logis de la tourterelle + Ce n'était qu'amour et bonheur; + Dans l'autre nid toujours querelle, + OEufs cassés, tapage et rumeur. + Lorsque par son époux la pie était battue, + Chez sa voisine elle venait, + Là jasait, criait, se plaignait, + Et faisait la longue revue + Des défauts de son cher époux: + Il est fier, exigeant, dur, emporté, jaloux; + De plus, je sais fort bien qu'il va voir des corneilles; + Et cent autres choses pareilles + Qu'elle disait dans son courroux. + Mais vous, répond la tourterelle, + Êtes-vous sans défauts? Non, j'en ai, lui dit-elle; + Je vous le confie entre nous: + En conduite, en propos, je suis assez légère, + Coquette comme on l'est, parfois un peu colère, + Et me plaisant souvent à le faire enrager: + Mais, qu'est-ce que cela?--C'est beaucoup trop, ma chère: + Commencez par vous corriger; + Votre humeur peut l'aigrir... Qu'appelez-vous, ma mie? + Interrompt aussitôt la pie: + Moi de l'humeur! Comment! je vous conte mes maux, + Et vous m'injuriez! Je vous trouve plaisante: + Adieu, petite impertinente: + Mêlez-vous de vos tourtereaux. + + Nous convenons de nos défauts, + Mais c'est pour que l'on nous démente. + + +FABLE XV. + +L'Éducation du Lion. + + Enfin le roi lion venait d'avoir un fils; + Par-tout, dans ses états, on se livrait en proie + Aux transports éclatans d'une bruyante joie: + Les rois heureux ont tant d'amis! + Sire lion, monarque sage, + Songeait à confier son enfant bien aimé + Aux soins d'un gouverneur vertueux, estimé, + Sous qui le lionceau fît son apprentissage. + Vous jugez qu'un choix pareil + Est d'assez grande importance + Pour que long-temps on y pense. + Le monarque indécis assemble son conseil: + En peu de mots il expose + Le point dont il s'agit, et supplie instamment + Chacun des conseillers de nommer franchement + Celui qu'en conscience il croit propre à la chose. + Le tigre se leva: sire, dit-il, les rois + N'ont de grandeur que par la guerre; + Il faut que votre fils soit l'effroi de la terre: + Faites donc tomber votre choix + Sur le guerrier le plus terrible, + Le plus craint, après vous, des hôtes de ces bois. + Votre fils saura tout s'il sait être invincible. + L'ours fut de cet avis: il ajouta pourtant + Qu'il fallait un guerrier prudent, + Un animal de poids, de qui l'expérience + Du jeune lionceau sût régler la vaillance + Et mettre à profit ses exploits. + Après l'ours, le renard s'explique, + Et soutient que la politique + Est le premier talent des rois; + Qu'il faut donc un Mentor d'une finesse extrême + Pour instruire le prince et pour le bien former. + Ainsi chacun, sans se nommer, + Clairement s'indiqua soi-même: + De semblables conseils sont communs à la cour. + Enfin le chien parle à son tour: + Sire, dit-il, je sais qu'il faut faire la guerre, + Mais je crois qu'un bon roi ne la fait qu'à regret; + L'art de tromper ne me plaît guère: + Je connais un plus beau secret + Pour rendre heureux l'état, pour en être le père, + Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer, + Dans une dépendance entière; + Ce secret, c'est de les aimer. + Voilà pour bien régner la science suprême; + Et, si vous desirez la voir dans votre fils, + Sire, montrez-la lui vous-même. + Tout le conseil resta muet à cet avis. + Le lion court au chien: ami, je te confie + Le bonheur de l'état et celui de ma vie; + Prends mon fils, sois son maître, et, loin de tout flatteur, + S'il se peut, va former son coeur. + Il dit, et le chien part avec le jeune prince. + D'abord à son pupille il persuade bien + Qu'il n'est point lionceau, qu'il n'est qu'un pauvre chien, + Son parent éloigné; de province en province + Il le fait voyager, montrant à ses regards + Les abus du pouvoir, des peuples la misère, + Les lièvres, les lapins mangés par les renards, + Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère, + Par-tout le faible terrassé, + Le boeuf travaillant sans salaire, + Et le singe récompensé. + Le jeune lionceau frémissait de colère: + Mon père, disait-il, de pareils attentats + Sont-ils connus du roi? Comment pourraient-ils l'être? + Disait le chien: les grands approchent seuls du maître, + Et les mangés ne parlent pas. + Ainsi, sans raisonner de vertu, de prudence, + Notre jeune lion devenait tous les jours + Vertueux et prudent; car c'est l'expérience + Qui corrige, et non les discours. + A cette bonne école il acquit avec l'âge + Sagesse, esprit, force et raison. + Que lui fallait-il davantage? + Il ignorait pourtant encor qu'il fût lion; + Lorsqu'un jour qu'il parlait de sa reconnaissance + à son maître, à son bienfaiteur, + Un tigre furieux, d'une énorme grandeur, + Paraissant tout-à -coup, contre le chien s'avance. + Le lionceau plus prompt s'élance, + Il hérisse ses crins, il rugit de fureur, + Bat ses flancs de sa queue, et ses griffes sanglantes + Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes + De son redoutable ennemi. + A peine il est vainqueur qu'il court à son ami: + Oh! quel bonheur pour moi d'avoir sauvé ta vie! + Mais quel est mon étonnement! + Sais-tu que l'amitié, dans cet heureux moment, + M'a donné d'un lion la force et la furie? + Vous l'êtes, mon cher fils, oui, vous êtes mon roi, + Dit le chien tout baigné de larmes. + Le voilà donc venu, ce moment plein de charmes, + Où, vous rendant enfin tout ce que je vous doi, + Je peux vous dévoiler un important mystère! + Retournons à la cour, mes travaux sont finis. + Cher prince, malgré moi, cependant je gémis, + Je pleure, pardonnez, tout l'état trouve un père, + Et moi, je vais perdre mon fils. + + +FABLE XVI. + +Le Danseur de corde et le Balancier. + + Sur la corde tendue un jeune voltigeur + Apprenait à danser; et déjà son adresse, + Ses tours de force, de souplesse, + Faisaient venir maint spectateur. + Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance, + Le balancier en main, l'air libre, le corps droit, + Hardi, léger, autant qu'adroit; + Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance, + Retombe, remonte en cadence, + Et, semblable à certains oiseaux + Qui rasent en volant la surface des eaux, + Son pied touche, sans qu'on le voie, + A la corde qui plie et dans l'air le renvoie. + Notre jeune danseur, tout fier de son talent, + Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant + Qui me fatigue et m'embarrasse? + Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grace, + De force et de légéreté. + Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté, + Notre étourdi chancelle, étend les bras, et tombe. + Il se cassa le nez, et tout le monde en rit. + + Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit + Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe? + La vertu, la raison, les lois, l'autorité, + Dans vos desirs fougueux vous causent quelque peine; + C'est le balancier qui vous gêne, + Mais qui fait votre sûreté. + + +FABLE XVII. + +La jeune Poule et le vieux Renard. + + Une poulette jeune et sans expérience, + En trottant, cloquetant, grattant, + Se trouva, je ne sais comment, + Fort loin du poulailler, berceau de son enfance. + Elle s'en apperçut qu'il était déjà tard. + Comme elle y retournait, voici qu'un vieux renard + A ses yeux troublés se présente. + La pauvre poulette tremblante + Recommanda son ame à Dieu. + Mais le renard, s'approchant d'elle, + Lui dit: Hélas! mademoiselle, + Votre frayeur m'étonne peu; + C'est la faute de mes confrères, + Gens de sac et de corde, infâmes ravisseurs, + Dont les appétits sanguinaires + Ont rempli la terre d'horreurs. + Je ne puis les changer, mais du moins je travaille + A préserver, par mes conseils, + L'innocente et faible volaille + Des attentats de mes pareils. + Je ne me trouve heureux qu'en me rendant utile; + Et j'allais de ce pas, jusque dans votre asile, + Pour avertir vos soeurs qu'il court un mauvais bruit, + C'est qu'un certain renard, méchant autant qu'habile, + Doit vous attaquer cette nuit. + Je viens veiller pour vous. La crédule innocente + Vers le poulailler le conduit: + A peine est-il dans ce réduit, + Qu'il tue, étrangle, égorge, et sa griffe sanglante + Entasse les mourans sur la terre étendus, + Comme fit Diomède au quartier de Rhésus. + Il croqua tout, grandes, petites, + Coqs, poulets et chapons; tout périt sous ses dents. + + La pire espèce de méchans + Est celle des vieux hypocrites. + + +FABLE XVIII. + +Les deux Persans. + + Cette pauvre raison dont l'homme est si jaloux + N'est qu'un pâle flambeau qui jette autour de nous + Une triste et faible lumière; + Par-delà c'est la nuit. Le mortel téméraire + Qui veut y pénétrer marche sans savoir où. + Mais ne point profiter de ce bienfait suprême, + Éteindre son esprit, et s'aveugler soi-même, + C'est un autre excès non moins fou. + + En Perse il fut jadis deux frères, + Adorant le soleil, suivant l'antique loi. + L'un d'eux, chancelant dans sa foi, + N'estimant rien que ses chimères, + Prétendait méditer, connaître, approfondir + De son Dieu la sublime essence; + Et du matin au soir, afin d'y parvenir, + L'oeil toujours attaché sur l'astre qu'il encense, + Il voulait expliquer le secret de ses feux. + Le pauvre philosophe y perdit les deux yeux, + Et dès-lors du soleil il nia l'existence. + L'autre était crédule et bigot; + Effrayé du sort de son frère, + Il y vit de l'esprit l'abus trop ordinaire, + Et mit tous ses efforts à devenir un sot. + On vient à bout de tout; le pauvre solitaire + Avait peu de chemin à faire, + Il fut content de lui bientôt. + Mais, de peur d'offenser l'astre qui nous éclaire + En portant jusqu'à lui des regards indiscrets, + Il se fit un trou sous la terre, + Et condamna ses yeux à ne le voir jamais. + + Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits + D'un Dieu que vainement la raison veut comprendre, + Mais que l'on voit par-tout, mais qui parle à nos coeurs, + Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut apprendre, + Sans rejeter les dons que sa main sait répandre, + Employons notre esprit à devenir meilleurs. + Nos vertus au Très-Haut sont le plus digne hommage, + Et l'homme juste est le seul sage. + + +FABLE XIX. + +Myson. + + Myson fut connu dans la Grèce + Par son amour pour la sagesse; + Pauvre, libre, content, sans soins, sans embarras, + Il vivait dans les bois, seul, méditant sans cesse, + Et parfois riant aux éclats. + Un jour deux Grecs vinrent lui dire: + De ta gaîté, Myson, nous sommes tous surpris: + Tu vis seul; comment peux-tu rire? + Vraiment, répondit-il, voilà pourquoi je ris. + + +FABLE XX. + +* Le Chat et le Moineau. + + La prudence est bonne de soi; + Mais la pousser trop loin est une duperie: + L'exemple suivant en fait foi. + + Des moineaux habitaient dans une métairie. + Un beau champ de millet, voisin de la maison, + Leur donnait du grain à foison. + Ces moineaux dans le champ passaient toute leur vie + Occupés de gruger les épis de millet. + Le vieux chat du logis les guettait d'ordinaire, + Tournait et retournait; mais il avait beau faire; + Sitôt qu'il paraissait, la bande s'envolait. + Comment les attraper? Notre vieux chat y songe, + Médite, fouille en son cerveau, + Et trouve un tour tout neuf. Il va tremper dans l'eau + Sa patte dont il fait éponge. + Dans du millet en grain aussitôt il la plonge; + Le grain s'attache tout autour. + Alors à cloche-pied, sans bruit, par un détour, + Il va gagner le champ, s'y couche + La patte en l'air et sur le dos, + Ne bougeant non plus qu'une souche. + Sa patte ressemblait à l'épi le plus gros; + L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte, + Venait pour becqueter, de l'autre patte: Crac! + Voilà mon oiseau dans le sac. + Il en prit vingt par cette feinte. + Un moineau s'apperçoit du piége scélérat, + Et prudemment fuit la machine; + Mais dès ce jour il s'imagine + Que chaque épi de grain était patte de chat. + Au fond de son trou solitaire + Il se retire, et plus n'en sort, + Supporte la faim, la misère, + Et meurt pour éviter la mort. + + +FABLE XXI. + +* Le Roi de Perse. + + Un roi de Perse certain jour + Chassait avec toute sa cour; + Il eut soif, et dans cette plaine + On ne trouvait point de fontaine. + Près de là seulement était un grand jardin + Rempli de beaux cédrats, d'oranges, de raisin: + A Dieu ne plaise que j'en mange: + Dit le roi, ce jardin courrait trop de danger; + Si je me permettais d'y cueillir une orange, + Mes visirs aussitôt mangeraient le verger. + + +FABLE XXII. + +Le Linot. + + Une linotte avait un fils + Qu'elle adorait selon l'usage; + C'était l'unique fruit du plus doux mariage, + Et le plus beau linot qui fût dans le pays. + Sa mère en était folle, et tous les témoignages + Que peuvent inventer la tendresse et l'amour + Étaient pour cet enfant épuisés chaque jour. + Notre jeune linot, fier de ces avantages, + Se croyait un phénix, prenait l'air suffisant, + Tranchait du petit important + Avec les oiseaux de son âge: + Persiflait la mésange ou bien le roitelet, + Donnait à chacun son paquet, + Et se faisait haïr de tout le voisinage. + Sa mère lui disait: Mon cher fils, soit plus sage, + Plus modeste sur-tout. Hélas! je conçois bien + Les dons, les qualités, qui furent ton partage; + Mais feignons de n'en savoir rien, + Pour qu'on les aime davantage. + A tout cela notre linot + Répondait par quelque bon mot; + La mère en gémissait dans le fond de son ame. + Un vieux merle, ami de la dame, + Lui dit: Laissez aller votre fils au grand bois, + Je vous réponds qu'avant un mois + Il sera sans défauts. Vous jugez des alarmes + De la mère, qui pleure et frémit du danger; + Mais le jeune linot brûlait de voyager, + Il partit donc malgré les larmes. + A peine est-il dans la forêt, + Que notre petit personnage + Du pivert entend le ramage, + Et se moque de son fausset. + Le pivert, qui prit mal cette plaisanterie, + Vient à bons coups de bec plumer le persifleur; + Et, deux jours après, une pie + Le dégoûte à jamais du métier de railleur. + Il lui restait encor la vanité secrète + De se croire excellent chanteur; + Le rossignol et la fauvette + Le guérirent de son erreur. + Bref, il retourna, chez sa mère, + Doux, poli, modeste et charmant. + + Ainsi l'adversité fit, dans un seul moment, + Ce que tant de leçons n'avaient jamais pu faire. + + +FIN DU LIVRE SECOND. + + + + +LIVRE TROISIÈME + + +FABLE PREMIÈRE. + +Les Singes et le Léopard. + + Des singes dans un bois jouaient à la main chaude; + Certaine guenon mauricaude, + Assise gravement, tenait sur ses genoux + La tête de celui qui, courbant son échine, + Sur sa main recevait les coups. + On frappait fort, et puis devine! + Il ne devinait point; c'était alors des ris, + Des sauts, des gambades, des cris. + Attiré par le bruit du fond de sa tanière, + Un jeune léopard, prince assez débonnaire, + Se présente au milieu de nos singes joyeux. + Tout tremble à son aspect. Continuez vos jeux, + Leur dit le léopard, je n'en veux à personne: + Rassurez-vous, j'ai l'ame bonne; + Et je viens même ici, comme particulier, + A vos plaisirs m'associer. + Jouons, je suis de la partie. + Ah! monseigneur, quelle bonté! + Quoi! votre altesse veut, quittant sa dignité, + Descendre jusqu'à nous!--Oui, c'est ma fantaisie. + Mon altesse eut toujours de la philosophie, + Et sait que tous les animaux + Sont égaux. + Jouons donc, mes amis, jouons, je vous en prie. + Les singes enchantés crurent à ce discours, + Comme l'on y croira toujours. + Toute la troupe joviale + Se remet à jouer: l'un d'entre eux tend la main, + Le léopard frappe, et soudain + On voit couler du sang sous la griffe royale. + Le singe cette fois devina qui frappait; + Mais il s'en alla sans le dire. + Ses compagnons faisaient semblant de rire, + Et le léopard seul riait. + Bientôt chacun s'excuse et s'échappe à la hâte, + En se disant entre leurs dents: + Ne jouons point avec les grands, + Le plus doux a toujours des griffes à la patte. + + +FABLE II. + +L'Inondation. + + Des laboureurs vivaient paisibles et contens + Dans un riche et nombreux village; + Dès l'aurore ils allaient travailler à leurs champs, + Le soir ils revenaient chantans + Au sein d'un tranquille ménage; + Et la nature bonne et sage, + Pour prix de leurs travaux, leur donnait tous les ans + De beaux blés et de beaux enfans. + Mais il faut bien souffrir, c'est notre destinée. + Or il arriva qu'une année, + Dans le mois où le blond Phébus + S'en va faire visite au brûlant Sirius, + La terre, de sucs épuisée, + Ouvrant de toutes parts son sein, + Haletait sous un ciel d'airain. + Point de pluie et point de rosée. + Sur un sol crevassé l'on voit noircir le grain, + Les épis sont brûlés, et leurs têtes penchées + Tombent sur leurs tiges séchées. + On trembla de mourir de faim; + La commune s'assemble. En hâte on délibère; + Et chacun, comme à l'ordinaire, + Parle beaucoup, et rien ne dit. + Enfin quelques vieillards, gens de sens et d'esprit, + Proposèrent un parti sage: + Mes amis, dirent-ils, d'ici vous pouvez voir + Ce mont peu distant du village; + Là , se trouve un grand lac, immense réservoir + Des souterraines eaux qui s'y font un passage. + Allez saigner ce lac; mais sachez ménager + Un petit nombre de saignées, + Afin qu'à votre gré vous puissiez diriger + Ces bienfaisantes eaux dans vos terres baignées. + Juste quand il faudra nous les arrêterons. + Prenez bien garde au moins... Oui, oui, courons, courons, + S'écrie aussitôt l'assemblée. + Et voilà mille jeunes gens + Armés d'hoyaux, de pics, et d'autres instrumens, + Qui volent vers le lac: la terre est travaillée + Tout autour de ses bords; on perce en cent endroits + A la fois; + D'un morceau de terrain chaque ouvrier se charge: + Courage, allons! point de repos! + L'ouverture jamais ne peut être assez large. + Cela fut bientôt fait. Avant la nuit, les eaux, + Tombant de tout leur poids sur leur digue affaiblie, + De par-tout roulent à grands flots. + Transports et complimens de la troupe ébahie, + Qui s'admire dans ses travaux. + Le lendemain matin ce ne fut pas de même: + On voit flotter les blés sur un océan d'eau; + Pour sortir du village il faut prendre un bateau; + Tout est perdu, noyé. La douleur est extrême, + On s'en prend aux vieillards; C'est vous, leur disait-on, + Qui nous coûtez notre moisson; + Votre maudit conseil... Il était salutaire, + Répondit un d'entre eux; mais ce qu'on vient de faire + Est fort loin du conseil comme de la raison. + Nous voulions un peu d'eau, vous nous lâchez la bonde; + L'excès d'un très-grand bien devient un mal très-grand: + Le sage arrose doucement, + L'insensé tout de suite inonde. + + +FABLE III. + +Le Sanglier et les Rossignols. + + Un homme riche, sot et vain, + Qualités qui parfois marchent de compagnie, + Croyait pour tous les arts avoir un goût divin, + Et pensait que son or lui donnait du génie. + Chaque jour à sa table on voyait réunis + Peintres, sculpteurs, savans, artistes, beaux esprits, + Qui lui prodiguaient les hommages, + Lui montraient des dessins, lui lisaient des ouvrages, + Écoutaient les conseils qu'il daignait leur donner, + Et l'appelaient Mécène en mangeant son dîner. + Se promenant un soir dans son parc solitaire, + Suivi d'un jardinier, homme instruit et de sens, + Il vit un sanglier qui labourait la terre, + Comme ils font quelquefois pour aiguiser leurs dents. + Autour du sanglier, les merles, les fauvettes, + Sur-tout les rossignols, voltigeant, s'arrêtant, + Répétaient à l'envi leurs douces chansonnettes, + Et le suivaient toujours chantant. + L'animal écoutait l'harmonieux ramage + Avec la gravité d'un docte connaisseur, + Baissait parfois la hure en signe de faveur, + Ou bien, la secouant, refusait son suffrage. + Qu'est ceci? dit le financier: + Comment! les chantres du bocage + Pour leur juge ont choisi cet animal sauvage! + Nenni, répond le jardinier: + De la terre par lui fraîchement labourée, + Sont sortis plusieurs vers, excellente curée + Qui seule attire ces oiseaux: + Ils ne se tiennent à sa suite + Que pour manger ces vermisseaux, + Et l'imbécille croit que c'est pour son mérite. + + +FABLE IV. + +Le Rhinocéros et le Dromadaire. + + Un rhinocéros jeune et fort + Disait un jour au dromadaire: + Expliquez-moi, s'il vous plaît, mon cher frère, + D'où peut venir pour nous l'injustice du sort. + L'homme, cet animal puissant par son adresse, + Vous recherche avec soin, vous loge, vous chérit, + De son pain même vous nourrit, + Et croit augmenter sa richesse + En multipliant votre espèce. + Je sais bien que sur votre dos + Vous portez ses enfans, sa femme, ses fardeaux; + Que vous êtes léger, doux, sobre, infatigable; + J'en conviens franchement: mais le rhinocéros + Des mêmes vertus est capable. + Je crois même, soit dit sans vous mettre en courroux, + Que tout l'avantage est pour nous: + Notre corne et notre cuirasse + Dans les combats pourraient servir; + Et cependant l'homme nous chasse, + Nous méprise, nous hait, et nous force à le fuir. + Ami, répond le dromadaire, + De notre sort ne soyez point jaloux; + C'est peu de servir l'homme, il faut encor lui plaire. + Vous êtes étonné qu'il nous préfère à vous: + Mais de cette faveur voici tout le mystère, + Nous savons plier les genoux. + + +FABLE V. + +Le Rossignol et le Paon. + + L'aimable et tendre Philomèle, + Voyant commencer les beaux jours, + Racontait à l'écho fidèle + Et ses malheurs et ses amours. + + Le plus beau paon du voisinage, + Maître et sultan de ce canton, + Élevant la tête et le ton, + Vint interrompre son ramage: + + C'est bien à toi, chantre ennuyeux, + Avec un si triste plumage, + Et ce long bec, et ces gros yeux, + De vouloir charmer ce bocage! + + A la beauté seule il va bien + D'oser célébrer la tendresse: + De quel droit chantes-tu sans cesse? + Moi, qui suis beau, je ne dis rien. + + Pardon, répondit Philomèle: + Il est vrai, je ne suis pas belle; + Et, si je chante dans ce bois, + Je n'ai de titre que ma voix. + + Mais vous, dont la noble arrogance + M'ordonne de parler plus bas, + Vous vous taisez par impuissance, + Et n'avez que vos seuls appas. + + Ils doivent éblouir sans doute; + Est-ce assez pour se faire aimer? + Allez, puisqu'Amour n'y voit goutte, + C'est l'oreille qu'il faut charmer. + + +FABLE VI. + +Hercule au ciel. + + Lorsque le fils d'Alcmène, après ses longs travaux, + Fut reçu dans le ciel, tous les dieux s'empressèrent + De venir au-devant de ce fameux héros. + Mars, Minerve, Vénus, tendrement l'embrassèrent. + Junon même lui fit un accueil assez doux. + Hercule transporté les remerciait tous, + Quand Plutus, qui voulait être aussi de la fête, + Vient d'un air insolent lui présenter la main. + Le héros irrité passe en tournant la tête. + Mon fils, lui dit alors Jupin, + Que t'a donc fait ce dieu? D'où vient que la colère, + A son aspect, trouble tes sens? + --C'est que je le connais, mon père, + Et presque toujours, sur la terre, + Je l'ai vu l'ami des méchans. + + +FABLE VII. + +Le Lièvre, ses Amis, et les deux Chevreuils. + + Un lièvre de bon caractère + Voulait avoir beaucoup d'amis. + Beaucoup! me direz-vous, c'est une grande affaire; + Un seul est rare en ce pays. + J'en conviens; mais mon lièvre avait cette marotte, + Et ne savait pas qu'Aristote + Disait aux jeunes Grecs à son école admis: + Mes amis, il n'est point d'amis. + Sans cesse il s'occupait d'obliger et de plaire; + S'il passait un lapin, d'un air doux et civil, + Vîte il courait à lui: Mon cousin, disait-il, + J'ai du beau serpolet tout près de ma tanière, + De déjeûner chez moi faites-moi la faveur. + S'il voyait un cheval paître dans la campagne, + Il allait l'aborder: Peut-être monseigneur + A-t-il besoin de boire; au pied de la montagne + Je connais un lac transparent + Qui n'est jamais ridé par le moindre zéphyre: + Si monseigneur veut, dans l'instant + J'aurai l'honneur de l'y conduire. + Ainsi, pour tous les animaux, + Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux, + Complaisant, empressé, toujours rempli de zèle, + Il voulait de chacun faire un ami fidèle, + Et s'en croyait aimé parce qu'il les aimait. + Certain jour que, tranquille en son gîte, il dormait, + Le bruit du cor l'éveille, il décampe au plus vîte; + Quatre chiens s'élancent après, + Un maudit piqueur les excite, + Et voilà notre lièvre arpentant les guérets. + Il va, tourne, revient, aux mêmes lieux repasse, + Saute, franchit un long espace + Pour dévoyer les chiens, et, prompt comme l'éclair, + Gagne pays, et puis s'arrête: + Assis, les deux pattes en l'air, + L'oeil et l'oreille au guet, il élève la tête, + Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis. + Il apperçoit dans des taillis + Un lapin que toujours il traita comme un frère; + Il y court: Par pitié, sauve-moi, lui dit-il, + Donne retraite à ma misère, + Ouvre-moi ton terrier; tu vois l'affreux péril... + Ah! que j'en suis fâché! répond d'un air tranquille + Le lapin: je ne puis t'offrir mon logement, + Ma femme accouche en ce moment, + Sa famille et la mienne ont rempli mon asile; + Je te plains bien sincèrement: + Adieu, mon cher ami. Cela dit, il s'échappe, + Et voici la meute qui jappe. + Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin, + Il rencontre un taureau que, cent fois au besoin, + Il avait obligé; tendrement il le prie + D'arrêter un moment cette meute en furie + Qui de ses cornes aura peur. + Hélas! dit le taureau, ce serait de grand coeur: + Mais des génisses la plus belle + Est seule dans ce bois, je l'entends qui m'appelle; + Et tu ne voudrais pas retarder mon bonheur. + Disant ces mots, il part. Notre lièvre, hors d'haleine, + Implore vainement un daim, un cerf dix-cors, + Ses amis les plus sûrs; ils l'écoutent à peine, + Tant ils ont peur du bruit des cors. + Le pauvre infortuné, sans force et sans courage, + Allait se rendre aux chiens, quand, du milieu du bois, + Deux chevreuils reposant sous le même feuillage + Des chasseurs entendent la voix: + L'un d'eux se lève et part; la meute sanguinaire + Quitte le lièvre et court après. + En vain le piqueur en colère + Crie, et jure, et se fâche: à travers les forêts + Le chevreuil emmène la chasse, + Va faire un long circuit, et revient au buisson + Où l'attendait son compagnon, + Qui dans l'instant part à sa place. + Celui-ci fait de même, et, pendant tout le jour, + Les deux chevreuils lancés et quittés tour-à -tour + Fatiguent la meute obstinée. + Enfin les chasseurs tout honteux + Prennent le bon parti de retourner chez eux. + Déjà la retraite est sonnée, + Et les chevreuils rejoints. Le lièvre palpitant + S'approche, et leur raconte, en les félicitant, + Que ses nombreux amis, dans ce péril extrême, + L'avaient abandonné. Je n'en suis pas surpris, + Répond un des chevreuils: à quoi bon tant d'amis? + Un seul suffit quand il nous aime. + + +FABLE VIII. + +Les deux Bacheliers. + + Deux jeunes bacheliers logés chez un docteur + Y travaillaient avec ardeur + A se mettre en état de prendre leurs licences. + Là , du matin au soir, en public disputant, + Prouvant, divisant, ergotant + Sur la nature et ses substances, + L'infini, le fini, l'ame, la volonté, + Les sens, le libre arbitre et la nécessité; + Ils en étaient bientôt à ne plus se comprendre: + Même par là souvent l'on dit qu'ils commençaient; + Mais c'est alors qu'ils se poussaient + Les plus beaux argumens; qui venait les entendre + Bouche béante demeurait, + Et leur professeur même en extase admirait. + Une nuit qu'ils dormaient dans le grenier du maître + Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens + Qui, dans un rêve, pensent être + A se disputer sur les bancs. + Je démontre, dit l'un. Je distingue, dit l'autre. + Or, voici mon dilemme. Ergo, voici le nôtre... + A ces mots, nos rêveurs, crians, gesticulans, + Au lieu de s'en tenir aux simples argumens + D'Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme + De coups de poing bien assenés + Sur le nez. + Tous deux sautent du lit dans une rage extrême, + Se saisissent par les cheveux, + Tombent et font tomber pêle-mêle avec eux + Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table, + Et quatre in-folios écrits sur parchemin. + Le professeur arrive, une chandelle en main, + A ce tintamarre effroyable: + Le diable est donc ici! dit-il tout hors de soi: + Comment! sans y voir clair et sans savoir pourquoi, + Vous vous battez ainsi! Quelle mouche vous pique? + Nous ne nous battons point, disent-ils; jugez mieux: + C'est que nous repassons tous deux + Nos leçons de métaphysique. + + +FABLE IX. + +Le roi Alphonse. + + Certain roi qui régnait sur les rives du Tage, + Et que l'on surnomma _le sage_, + Non parce qu'il était prudent, + Mais parce qu'il était savant, + Alphonse, fut sur-tout un habile astronome. + Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume, + Et quittait souvent son conseil + Pour la lune ou pour le soleil. + Un soir qu'il retournait à son observatoire, + Entouré de ses courtisans, + Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire + Qu'avec mes nouveaux instrumens + Je verrai, cette nuit, des hommes dans la lune. + Votre majesté les verra, + Répondait-on; la chose est même trop commune, + Elle doit voir mieux que cela. + Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue, + S'approche, en demandant humblement, chapeau bas, + Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas, + Et, sans le regarder, son chemin continue. + Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main, + Toujours renouvelant sa prière importune: + Mais, les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain, + Répétait: je verrai des hommes dans la lune. + Enfin le pauvre le saisit + Par son manteau royal, et gravement lui dit: + Ce n'est pas de là haut, c'est des lieux où nous sommes + Que Dieu vous a fait souverain. + Regardez à vos pieds; là vous verrez des hommes, + Et des hommes manquant de pain. + + +FABLE X. + +Le Renard déguisé. + + Un renard plein d'esprit, d'adresse, de prudence, + A la cour d'un lion servait depuis long-temps; + Les succès les plus éclatans + Avaient prouvé son zèle et son intelligence. + Pour peu qu'on l'employât, toute affaire allait bien. + On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien; + Et l'habile renard était dans l'indigence. + Lassé de servir des ingrats, + De réussir toujours sans en être plus gras, + Il s'enfuit de la cour; dans un bois solitaire + Il s'en va trouver son grand-père, + Vieux renard retiré, qui jadis fut visir. + Là , contant ses exploits, et puis les injustices, + Les dégoûts, qu'il eut à souffrir, + Il demande pourquoi de si nombreux services + N'ont jamais pu rien obtenir. + Le bon homme renard, avec sa voix cassée, + Lui dit: Mon cher enfant, la semaine passée, + Un blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier: + C'est moi qui suis son héritier, + J'ai conservé sa peau: mets-la dessus la tienne, + Et retourne à la cour. Le renard avec peine + Se soumit au conseil; affublé de la peau + De feu son cousin le blaireau, + Il va se regarder dans l'eau d'une fontaine, + Se trouve l'air d'un sot, tel qu'était le cousin. + Tout honteux, de la cour il reprend le chemin. + Mais, quelques mois après, dans un riche équipage, + Entouré de valets, d'esclaves, de flatteurs, + Comblé de dons et de faveurs, + Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage: + Il était grand visir. Je te l'avais bien dit, + S'écrie alors le vieux grand-père; + Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire + Doit d'abord cacher son esprit. + + +FABLE XI. + +Le Dervis, la Corneille et le Faucon. + + Un de ces pieux solitaires + Qui, détachant leur coeur des choses d'ici-bas, + Font voeu de renoncer à des biens qu'ils n'ont pas + Pour vivre du bien de leurs frères, + Un dervis, en un mot, s'en allait mendiant + Et priant; + Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille, + Par des parens cruels laissée en son berceau, + Presque sans plume encor, vinrent à son oreille. + Notre dervis regarde, et voit le pauvre oiseau + Alongeant sur son nid sa tête demi-nue: + Dans l'instant, du haut de la nue, + Un faucon descend vers ce nid, + Et, le bec rempli de pâture, + Il apporte sa nourriture + A l'orpheline qui gémit. + O du puissant Alla providence adorable! + S'écria le dervis: plutôt qu'un innocent + Périsse sans secours, tu rends compatissant + Des oiseaux le moins pitoyable! + Et moi, fils du Très-Haut, je chercherais mon pain! + Non, par le prophète j'en jure, + Tranquille désormais, je remets mon destin + A celui qui prend soin de toute la nature. + Cela dit, le dervis, couché tout de son long, + Se met à bayer aux corneilles, + De la création admire les merveilles, + De l'univers l'ordre profond. + Le soir vint; notre solitaire + Eut un peu d'appétit en faisant sa prière: + Ce n'est rien, disait-il; mon souper va venir. + Le souper ne vient point. Allons, il faut dormir, + Ce sera pour demain. Le lendemain, l'aurore + Paraît, et point de déjeûner. + Ceci commence à l'étonner; + Cependant il persiste encore, + Et croit à chaque instant voir venir son dîner. + Personne n'arrivait; la journée est finie, + Et le dervis à jeun voyait d'un oeil d'envie + Ce faucon qui venait toujours + Nourrir sa pupille chérie. + Tout-à -coup il l'entend lui tenir ce discours: + Tant que vous n'avez pu, ma mie, + Pourvoir vous-même à vos besoins, + De vous j'ai pris de tendres soins; + A présent que vous voilà grande, + Je ne reviendrai plus. Alla nous recommande + Les faibles et les malheureux; + Mais être faible, ou paresseux, + C'est une grande différence. + Nous ne recevons l'existence + Qu'afin de travailler pour nous ou pour autrui. + De ce devoir sacré quiconque se dispense + Est puni de la providence + Par le besoin ou par l'ennui. + Le faucon dit et part. Touché de ce langage, + Le dervis converti reconnaît son erreur, + Et, gagnant le premier village, + Se fait valet de laboureur. + + +FABLE XII. + +Les Enfans et les Perdreaux. + + Deux enfans d'un fermier, gentils, espiègles, beaux, + Mais un peu gâtés par leur père, + Cherchant des nids dans leur enclos, + Trouvèrent de petits perdreaux + Qui voletaient après leur mère. + Vous jugez de leur joie, et comment mes bambins + A la troupe qui s'éparpille + Vont par-tout couper les chemins, + Et n'ont pas assez de leurs mains + Pour prendre la pauvre famille! + La perdrix, traînant l'aile, appelant ses petits, + Tourne en vain, voltige, s'approche; + Déjà mes jeunes étourdis + Ont toute sa couvée en poche. + Ils veulent partager comme de bons amis; + Chacun en garde six, il en reste un treizième: + L'aîné le veut, l'autre le veut aussi. + --Tirons au doigt mouillé.--Parbleu non.--Parbleu si. + --Cède, ou bien tu verras.--Mais tu verras toi-même. + De propos en propos, l'aîné, peu patient, + Jette à la tête de son frère + Le perdreau disputé. Le cadet, en colère, + D'un des siens riposte à l'instant. + L'aîné recommence d'autant; + Et ce jeu qui leur plaît couvre autour d'eux la terre + De pauvres perdreaux palpitans. + Le fermier, qui passait en revenant des champs, + Voit ce spectacle sanguinaire, + Accourt, et dit à ses enfans: + Comment donc! petits rois, vos discordes cruelles + Font que tant d'innocens expirent par vos coups! + De quel droit, s'il vous plaît, dans vos tristes querelles, + Faut-il que l'on meure pour vous? + + +FABLE XIII. + +L'Hermine, le Castor et le Sanglier. + + Une hermine, un castor, un jeune sanglier, + Cadets de leur famille, et partant sans fortune, + Dans l'espoir d'en acquérir une, + Quittèrent leur forêt, leur étang, leur hallier. + Après un long voyage, après mainte aventure, + Ils arrivent dans un pays + Où s'offrent à leurs yeux ravis + Tous les trésors de la nature, + Des prés, des eaux, des bois, des vergers pleins de fruits. + Nos pélerins, voyant cette terre chérie, + Éprouvent les mêmes transports + Qu'Énée et ses Troyens en découvrant les bords + Du royaume de Lavinie. + Mais ce riche pays était de toutes parts + Entouré d'un marais de bourbe + Où des serpens et des lésards + Se jouait l'effroyable tourbe. + Il fallait le passer, et nos trois voyageurs + S'arrêtent sur le bord, étonnés et rêveurs. + L'hermine la première avance un peu la patte; + Elle la retire aussitôt, + En arrière elle fait un saut, + En disant: mes amis, fuyons en grande hâte; + Ce lieu, tout beau qu'il est, ne peut nous convenir: + Pour arriver là bas il faudrait se salir; + Et moi je suis si délicate, + Qu'une tache me fait mourir. + Ma soeur, dit le castor, un peu de patience; + On peut, sans se tacher, quelquefois réussir; + Il faut alors du temps et de l'intelligence: + Nous avons tout cela: pour moi, qui suis maçon, + Je vais en quinze jours vous bâtir un beau pont + Sur lequel nous pourrons, sans craindre les morsures + De ces vilains serpens, sans gâter nos fourrures, + Arriver au milieu de ce charmant vallon. + Quinze jours! ce terme est bien long, + Répond le sanglier: moi, j'y serai plus vîte: + Vous allez voir comment. En prononçant ces mots, + Le voilà qui se précipite + Au plus fort du bourbier, s'y plonge jusqu'au dos, + A travers les serpens, les lésards, les crapauds, + Marche, pousse à son but, arrive plein de boue; + Et là , tandis qu'il se secoue, + Jetant à ses amis un regard de dédain, + Apprenez, leur dit-il, comme on fait son chemin. + + +FABLE XIV. + +La Balance de Minos. + + Minos, ne pouvant plus suffire + Au fatigant métier d'entendre et de juger + Chaque ombre descendue au ténébreux empire, + Imagina, pour abréger, + De faire faire une balance + Où dans l'un des bassins il mettait à la fois + Cinq ou six morts, dans l'autre un certain poids + Qui déterminait la sentence. + Si le poids s'élevait, alors plus à loisir + Minos examinait l'affaire; + Si le poids baissait au contraire, + Sans scrupule il faisait punir. + La méthode était sûre, expéditive et claire; + Minos s'en trouvait bien. Un jour, en même temps + Au bord du Styx la mort rassemble + Deux rois, un grand ministre, un héros, trois savans. + Minos les fait peser ensemble: + Le poids s'élève; il en met deux, + Et puis trois, c'est en vain; quatre ne font pas mieux. + Minos, un peu surpris, ôte de la balance + Ces inutiles poids, cherche un autre moyen + Et, près de là voyant un pauvre homme de bien + Qui dans un coin obscur attendait en silence, + Il le met seul en contre-poids: + Les six ombres alors s'élèvent à la fois. + + +FABLE XV. + +Le Renard qui prêche. + + Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique, + Mais instruit, éloquent, disert, + Et sachant très-bien sa logique, + Se mit à prêcher au désert. + Son style était fleuri, sa morale excellente. + Il prouvait en trois points que la simplicité, + Les bonnes moeurs, la probité, + Donnent à peu de frais cette félicité + Qu'un monde imposteur nous présente, + Et nous fait payer cher sans la donner jamais. + Notre prédicateur n'avait aucun succès; + Personne ne venait, hors cinq ou six marmotes, + Ou bien quelques biches dévotes + Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur, + Et ne pouvaient pas mettre en crédit l'orateur. + Il prit le bon parti de changer de matière, + Prêcha contre les ours, les tigres, les lions, + Contre leurs appétits gloutons, + Leur soif, leur rage sanguinaire. + Tout le monde accourut alors à ses sermons: + Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes; + L'auditoire sortait toujours baigné de larmes; + Et le nom du renard devint bientôt fameux. + Un lion, roi de la contrée, + Bon homme au demeurant, et vieillard fort pieux, + De l'entendre fut curieux. + Le renard fut charmé de faire son entrée + A la cour: il arrive, il prêche, et, cette fois, + Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante + Les féroces tyrans des bois, + Peint la faible innocence à leur aspect tremblante, + Implorant chaque jour la justice trop lente + Du maître et du juge des rois. + Les courtisans, surpris de tant de hardiesse, + Se regardaient sans dire rien; + Car le roi trouvait cela bien. + La nouveauté parfois fait aimer la rudesse. + Au sortir du sermon, le monarque enchanté + Fit venir le renard: Vous avez su me plaire, + Lui dit-il; vous m'avez montré la vérité: + Je vous dois un juste salaire; + Que me demandez-vous pour prix de vos leçons? + Le renard répondit: Sire, quelques dindons. + + +FABLE XVI. + +Le Paon, les deux Oisons et le Plongeon. + + Un paon faisait la roue, et les autres oiseaux + Admiraient son brillant plumage. + Deux oisons nasillards du fond d'un marécage + Ne remarquaient que ses défauts. + Regarde, disait l'un, comme sa jambe est faite, + Comme ses pieds sont plats, hideux. + Et son cri, disait l'autre, est si mélodieux, + Qu'il fait fuir jusqu'à la chouette. + Chacun riait alors du mal qu'il avait dit. + Tout-à -coup un plongeon sortit: + Messieurs, leur cria-t-il, vous voyez d'une lieue + Ce qui manque à ce paon: c'est bien voir, j'en conviens; + Mais votre chant, vos pieds, sont plus laids que les siens, + Et vous n'aurez jamais sa queue. + + +FABLE XVII. + +Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat. + + De jeunes écoliers avaient pris dans un trou + Un hibou, + Et l'avaient élevé dans la cour du collége. + Un vieux chat, un jeune oison, + Nourris par le portier, étaient en liaison + Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilége + D'aller et de venir par toute la maison. + A force d'être dans la classe, + Ils avaient orné leur esprit, + Savaient par coeur Denys d'Halicarnasse + Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit. + Un soir, en disputant, (des docteurs c'est l'usage) + Ils comparaient entre eux les peuples anciens. + Ma foi, disait le chat, c'est aux Égyptiens + Que je donne le prix: c'était un peuple sage, + Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux, + Rempli de respect pour ses dieux; + Cela seul à mon gré lui donne l'avantage. + J'aime mieux les Athéniens, + Répondait le hibou: que d'esprit! que de grace! + Et dans les combats quelle audace! + Que d'aimables héros parmi leurs citoyens! + A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens? + Des nations c'est la première. + Parbleu! dit l'oison en colère, + Messieurs, je vous trouve plaisans: + Et les Romains, que vous en semble? + Est-il un peuple qui rassemble + Plus de grandeur, de gloire, et de faits éclatans? + Dans les arts, comme dans la guerre, + Ils ont surpassé vos amis. + Pour moi, ce sont mes favoris: + Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre. + Chacun des trois pédans s'obstine en son avis, + Quand un rat, qui de loin entendait la dispute, + Rat savant, qui mangeait des thêmes dans sa hutte, + Leur cria: Je vois bien d'où viennent vos débats: + L'Égypte vénérait les chats, + Athènes les hibous, et Rome, au capitole, + Aux dépens de l'état, nourrissait des oisons: + Ainsi notre intérêt est toujours la boussole + Que suivent nos opinions. + + +FABLE XVIII. + +Le Parricide. + + Un fils avait tué son père. + Ce crime affreux n'arrive guère + Chez les tigres, les ours; mais l'homme le commet. + Ce parricide eut l'art de cacher son forfait, + Nul ne le soupçonna: farouche et solitaire, + Il fuyait les humains, il vivait dans les bois, + Espérant échapper aux remords comme aux lois. + Certain jour on le vit détruire, à coups de pierre, + Un malheureux nid de moineaux. + Eh! que vous ont fait ces oiseaux? + Lui demande un passant: pourquoi tant de colère? + Ce qu'ils m'ont fait? répond le criminel: + Ces oisillons menteurs, que confonde le ciel, + Me reprochent d'avoir assassiné mon père. + Le passant le regarde: il se trouble, il pâlit, + Sur son front son crime se lit: + Conduit devant le juge, il l'avoue et l'expie. + + O des vertus dernière amie, + Toi qu'on voudrait en vain éviter ou tromper, + Conscience terrible, on ne peut t'échapper! + + +FABLE XIX. + +L'Amour et sa Mère. + + Quand la belle Vénus, sortant du sein des mers, + Promena ses regards sur la plaine profonde, + Elle se crut d'abord seule dans l'univers; + Mais près d'elle aussitôt l'Amour naquit de l'onde. + Vénus lui fit un signe, il embrassa Vénus; + Et, se reconnaissant sans s'être jamais vus, + Tous deux sur un dauphin voguèrent vers la plage. + Comme ils approchaient du rivage, + L'Amour, qu'elle portait, s'échappe de ses bras, + Et lance plusieurs traits, en criant: Terre! terre! + Que faites-vous? mon fils, lui dit alors sa mère. + Maman, répondit-il, j'entre dans mes états. + + +FABLE XX. + +* Le Perroquet confiant. + + _Cela ne sera rien_, disent certaines gens, + Lorsque la tempête est prochaine, + Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne? + Pourquoi? Pour l'éviter, s'il en est encor temps. + + Un capitaine de navire, + Fort brave homme, mais peu prudent, + Se mit en mer malgré le vent. + Le pilote avait beau lui dire + Qu'il risquait sa vie et son bien, + Notre homme ne faisait qu'en rire, + Et répétait toujours: _Cela ne sera rien_. + Un perroquet de l'équipage, + A force d'entendre ces mots, + Les retint, et les dit pendant tout le voyage. + Le navire égaré voguait au gré des flots, + Quand un calme plat vous l'arrête. + Les vivres tiraient à leur fin; + Point de terre voisine, et bientôt plus de pain. + Chacun des passagers s'attriste, s'inquiète; + Notre capitaine se tait. + _Cela ne sera rien_, criait le perroquet. + Le calme continue; on vit vaille que vaille, + Il ne reste plus de volaille: + On mange les oiseaux, triste et dernier moyen! + Perruches, cardinaux, catakois, tout y passe; + Le perroquet, la tête basse, + Disait plus doucement: _Cela ne sera rien_. + Il pouvait encor fuir, sa cage était trouée; + Il attendit, il fut étranglé bel et bien, + Et, mourant, il criait d'une voix enrouée: + _Cela... Cela ne sera rien_. + + +FABLE XXI. + +* L'Aigle et la Colombe. + +A MADAME DE MONTESSON. + + O vous qui sans esprit plairiez par vos attraits, + Et de qui l'esprit seul suffirait pour séduire, + Vous qui du blond Phébus savez toucher la lyre, + Et de l'amour lancer les traits, + Toute louable que vous êtes, + Je ne vous louerai point; allez, rassurez-vous: + Ce serait vous mettre en courroux, + Je le sais; cependant les belles, les poètes, + Aiment assez l'encens; vous êtes tout cela, + Et vous ne l'aimez point: j'en resterai donc là ; + Mais, ne vous fâchez pas, si j'ose + Parler toujours de vous en parlant d'autre chose. + + Un aigle, fils des rois de l'empire de l'air, + Sur le soleil fixant sa vue, + Ne vivait, ne planait qu'au-delà de la nue, + Et ne se reposait qu'aux pieds de Jupiter. + Cet aigle s'ennuyait; le soleil et l'olympe, + Lorsque sans cesse l'on y grimpe, + Finissent par être ennuyeux. + Notre aigle donc, lassé des cieux, + Descend sur un rocher; près de lui vient se rendre + Une blanche colombe, aux yeux doux, à l'air tendre, + Et dont le seul aspect faisait passer au coeur + Ce calme qui toujours annonce le bonheur. + L'aigle s'approche d'elle, et, plein de confiance, + Lui raconte son déplaisir. + La colombe répond: Petite est ma science, + Mais je crois cependant que je peux vous guérir; + Daignez me suivre dans la plaine. + Elle dit, l'aigle part. La colombe le mène + Dans les vallons fleuris, au bord des clairs ruisseaux, + Lui montre mille objets nouveaux, + Le fait reposer sous l'ombrage, + Ensuite le conduit sur de rians coteaux, + Et puis le ramène au bocage, + Où du rossignol le ramage + Faisait retentir les échos: + Ce n'est tout, elle sait encore + Doubler chaque plaisir de son royal amant + Par le charme du sentiment: + De plus en plus, l'aigle l'adore; + Bientôt ils s'unissent tous deux; + Leur félicité s'en augmente; + Et, lorsque notre aigle amoureux + Voulait remercier son épouse charmante + D'avoir enfin trouvé l'art de le rendre heureux, + Il lui disait, d'une voix attendrie: + Le bonheur n'est pas dans les cieux; + Il est près d'une bonne amie. + + +FABLE XXII. + +* Le Lion et le Léopard. + + Un valeureux lion, roi d'une immense plaine, + Desirait de la terre une plus grande part, + Et voulait conquérir une forêt prochaine, + Héritage d'un léopard. + L'attaquer n'était pas chose bien difficile; + Mais le lion craignait les panthères, les ours, + Qui se trouvaient placés juste entre les deux cours. + Voici comment s'y prit notre monarque habile: + Au jeune léopard, sous prétexte d'honneur, + Il députe un ambassadeur; + C'était un vieux renard. Admis à l'audience, + Du jeune roi d'abord il vante la prudence, + Son amour pour la paix, sa bonté, sa douceur, + Sa justice et sa bienfaisance; + Puis, au nom du lion, propose une alliance + Pour exterminer tout voisin + Qui méconnaîtra leur puissance. + Le léopard accepte; et, dès le lendemain, + Nos deux héros, sur leurs frontières, + Mangent, à qui mieux mieux, les ours et les panthères: + Cela fut bientôt fait; mais, quand les rois amis, + Partageant le pays conquis, + Fixèrent leurs bornes nouvelles, + Il s'éleva quelques querelles: + Le léopard lésé se plaignit du lion; + Celui-ci montra sa denture + Pour prouver qu'il avait raison: + Bref, on en vint aux coups. La fin de l'aventure + Fut le trépas du léopard: + Il apprit alors, un peu tard, + Que, contre les lions, les meilleures barrières + Sont les petits états des ours et des panthères. + + +FIN DU TROISIÈME LIVRE. + + + + +LIVRE QUATRIÈME. + + +FABLE PREMIÈRE. + +Le Savant et le Fermier. + + Que j'aime les héros dont je conte l'histoire! + Et qu'à m'occuper d'eux je trouve de douceur! + J'ignore s'ils pourront m'acquérir de la gloire, + Mais je sais qu'ils font mon bonheur. + Avec les animaux je veux passer ma vie; + Ils sont si bonne compagnie! + Je conviens cependant, et c'est avec douleur, + Que tous n'ont pas le même coeur. + Plusieurs que l'on connaît, sans qu'ici je les nomme, + De nos vices ont bonne part: + Mais je les trouve encor moins dangereux que l'homme; + Et, fripon pour fripon, je préfère un renard. + C'est ainsi que pensait un sage, + Un bon fermier de mon pays. + Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage + On venait écouter et suivre ses avis. + Chaque mot qu'il disait était une sentence. + Son exemple sur-tout aidait son éloquence; + Et, lorsqu'environné de ses quarante enfans, + Fils, petit-fils, brus, gendres, filles, + Il jugeait les procès ou réglait les familles, + Nul n'eût osé mentir devant ses cheveux blancs. + Je me souviens qu'un jour dans son champêtre asile + Il vint un savant de la ville + Qui dit au bon vieillard: Mon père, enseignez-moi + Dans quel auteur, dans quel ouvrage, + Vous apprîtes l'art d'être sage. + Chez quelle nation, à la cour de quel roi, + Avez-vous été, comme Ulysse, + Prendre des leçons de justice? + Suivez-vous de Zénon la rigoureuse loi? + Avez-vous embrassé la secte d'Épicure, + Celle de Pythagore ou du divin Platon? + De tous ces messieurs-là je ne sais pas le nom, + Répondit le vieillard: mon livre est la nature; + Et mon unique précepteur, + C'est mon coeur. + Je vois les animaux, j'y trouve le modèle + Des vertus que je dois chérir: + La colombe m'apprit à devenir fidèle; + En voyant la fourmi, j'amassai pour jouir; + Mes boeufs m'enseignent la constance, + Mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance; + Et si j'avais besoin d'avis + Pour aimer mes filles, mes fils, + La poule et ses poussins me serviraient d'exemple. + Ainsi dans l'univers tout ce que je contemple + M'avertit d'un devoir qu'il m'est doux de remplir. + Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir, + J'aime et je suis aimé, mon ame est tendre et pure, + Et, toujours selon ma mesure, + Ma raison sait régler mes voeux: + J'observe et je suis la nature, + C'est mon secret pour être heureux. + + +FABLE II. + +L'Écureuil, le Chien et le Renard. + + Un gentil écureuil était le camarade, + Le tendre ami d'un beau danois. + Un jour qu'ils voyageaient comme Oreste et Pylade, + La nuit les surprit dans un bois. + En ce lieu point d'auberge; ils eurent de la peine + A trouver où se bien coucher. + Enfin le chien se mit dans le creux d'un vieux chêne, + Et l'écureuil plus haut grimpa pour se nicher. + Vers minuit, c'est l'heure des crimes, + Long temps après que nos amis, + En se disant bon soir, se furent endormis, + Voici qu'un vieux renard, affamé de victimes, + Arrive au pied de l'arbre; et, levant le museau, + Voit l'écureuil sur un rameau. + Il le mange des yeux, humecte de sa langue + Ses lèvres, qui de sang brûlent de s'abreuver. + Mais jusqu'à l'écureuil il ne peut arriver; + Il faut donc, par une harangue, + L'engager à descendre; et voici son discours: + Ami, pardonnez, je vous prie, + Si de votre sommeil j'ose troubler le cours: + Mais le pieux transport dont mon ame est remplie + Ne peut se contenir; je suis votre cousin + Germain; + Votre mère était soeur de feu mon digne père. + Cet honnête homme, hélas! à son heure dernière, + M'a tant recommandé de chercher son neveu, + Pour lui donner moitié du peu + Qu'il m'a laissé de bien! Venez donc, mon cher frère, + Venez, par un embrassement, + Combler le doux plaisir que mon ame ressent. + Si je pouvais monter jusqu'aux lieux où vous êtes, + Oh! j'y serais déjà , soyez-en bien certain. + Les écureuils ne sont pas bêtes, + Et le mien était fort malin. + Il reconnaît le patelin, + Et répond d'un ton doux: Je meurs d'impatience + De vous embrasser, mon cousin; + Je descends: mais, pour mieux lier la connaissance, + Je veux vous présenter mon plus fidèle ami, + Un parent qui prit soin de nourrir mon enfance; + Il dort dans ce trou-là : frappez un peu; je pense + Que vous serez charmé de le connaître aussi. + Aussitôt maître renard frappe, + Croyant en manger deux: mais le fidèle chien + S'élance de l'arbre, le happe, + Et vous l'étrangle bel et bien. + + Ceci prouve deux points: d'abord, qu'il est utile + Dans la douce amitié de placer son bonheur; + Puis, qu'avec de l'esprit, il est souvent facile + Au piége qu'il nous tend de surprendre un trompeur. + + +FABLE III. + +Le Perroquet. + + Un gros perroquet gris, échappé de sa cage, + Vint s'établir dans un bocage; + Et là , prenant le ton de nos faux connaisseurs, + Jugeant tout, blâmant tout d'un air de suffisance, + Au chant du rossignol il trouvait des longueurs, + Critiquait sur-tout sa cadence. + Le linot, selon lui, ne savait pas chanter; + La fauvette aurait fait quelque chose peut-être, + Si de bonne heure il eût été son maître, + Et qu'elle eût voulu profiter. + Enfin aucun oiseau n'avait l'art de lui plaire; + Et, dès qu'ils commençaient leurs joyeuses chansons, + Par des coups de sifflet répondant à leurs sons, + Le perroquet les faisait taire. + Lassés de tant d'affronts, tous les oiseaux du bois + Viennent lui dire un jour: Mais parlez donc, beau sire, + Vous qui sifflez toujours, faites qu'on vous admire; + Sans doute vous avez une brillante voix, + Daignez chanter pour nous instruire. + Le perroquet, dans l'embarras, + Se gratte un peu la tête, et finit par leur dire: + Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas. + + +FABLE IV. + +L'Habit d'Arlequin. + + Vous connaissez ce quai nommé de la Féraille, + Où l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs: + A mes fables souvent c'est là que je travaille; + J'y vois des animaux, et j'observe leurs moeurs. + Un jour de mardi-gras j'étais à la fenêtre + D'un oiseleur de mes amis, + Quand sur le quai je vis paraître + Un petit arlequin leste, bien fait, bien mis, + Qui, la batte à la main, d'une grace légère, + Courait après un masque en habit de bergère. + Le peuple applaudissait par des ris, par des cris. + Tout près de moi, dans une cage, + Trois oiseaux étrangers de différent plumage, + Perruche, cardinal, serin, + Regardaient aussi l'arlequin. + La perruche disait: J'aime peu son visage; + Mais son charmant habit n'eut jamais son égal; + Il est d'un si beau vert! Vert! dit le cardinal: + Vous n'y voyez donc pas, ma chère? + L'habit est rouge assurément; + Voilà ce qui le rend charmant. + Oh! pour celui-là , mon compère, + Répondit le serin, vous n'avez pas raison, + Car l'habit est jaune citron; + Et c'est ce jaune-là qui fait tout son mérite. + --Il est vert.--Il est jaune.--Il est rouge, morbleu! + Interrompt chacun avec feu; + Et déjà le trio s'irrite. + Amis, appaisez-vous, leur crie un bon pivert; + L'habit est jaune, rouge et vert. + Cela vous surprend fort, voici tout le mystère: + Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir, + Mais qui d'un seul côté regardent une affaire, + Chacun de vous ne veut y voir + Que la couleur qui sait lui plaire. + + +FABLE V. + +Le Hibou et le Pigeon. + + Que mon sort est affreux! s'écriait un hibou: + Vieux, infirme, souffrant, accablé de misère, + Je suis isolé sur la terre, + Et jamais un oiseau n'est venu dans mon trou + Consoler un moment ma douleur solitaire. + Un pigeon entendit ces mots, + Et courut auprès du malade: + Hélas! mon pauvre camarade, + Lui dit-il, je plains bien vos maux. + Mais je ne comprends pas qu'un hibou de votre âge + Soit sans épouse, sans parens, + Sans enfans ou petits-enfans. + N'avez-vous point serré les noeuds du mariage + Pendant le cours de vos beaux ans? + Le hibou répondit: Non vraiment, mon cher frère: + Me marier! Et pourquoi faire? + J'en connaissais trop le danger. + Vouliez-vous que je prisse une jeune chouette + Bien étourdie et bien coquette, + Qui me trahît sans cesse ou me fît enrager; + Qui me donnât des fils d'un méchant caractère, + Ingrats, menteurs, mauvais sujets, + Desirant en secret le trépas de leur père? + Car c'est ainsi qu'ils sont tous faits. + Pour des parens, je n'en ai guère, + Et ne les vis jamais: ils sont durs, exigeans, + Pour le moindre sujet s'irritent, + N'aiment que ceux dont ils héritent; + Encor ne faut-il pas qu'ils attendent long-temps. + Tout frère ou tout cousin nous déteste et nous pille. + Je ne suis pas de votre avis, + Répondit le pigeon. Mais parlons des amis; + Des orphelins c'est la famille: + Vous avez dû près d'eux trouver quelques douceurs. + --Les amis! ils sont tous trompeurs. + J'ai connu deux hibous qui tendrement s'aimèrent + Pendant quinze ans, et, certain jour, + Pour une souris s'égorgèrent. + Je crois à l'amitié moins encor qu'à l'amour. + --Mais ainsi, Dieu me le pardonne! + Vous n'avez donc aimé personne? + --Ma foi, non, soit dit entre nous. + --En ce cas-là , mon cher, de quoi vous plaignez-vous? + + +FABLE VI. + +Le Vipère et la Sangsue. + + La vipère disait un jour à la sangsue: + Que notre sort est différent! + On vous cherche, on me fuit: si l'on peut, on me tue; + Et vous, aussitôt qu'on vous prend, + Loin de craindre votre blessure, + L'homme vous donne de son sang + Une ample et bonne nourriture: + Cependant vous et moi faisons même piqûre. + La citoyenne de l'étang + Répond: Oh que nenni, ma chère, + La vôtre fait du mal, la mienne est salutaire. + Par moi plus d'un malade obtient sa guérison. + Par vous tout homme sain trouve une mort cruelle. + Entre nous deux, je crois, la différence est belle: + Je suis remède, et vous poison. + + Cette fable aisément s'explique: + C'est la satire et la critique. + + +FABLE VII. + +Le Pacha et le Dervis. + + Un arabe, à Marseille autrefois, m'a conté + Qu'un pacha turc dans sa patrie + Vint porter certain jour un coffret cacheté + Au plus sage dervis qui fût en Arabie. + Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis, + Des diamans d'un très-grand prix: + C'est un présent que je veux faire + A l'homme que tu jugeras + Être le plus fou de la terre. + Cherche bien, tu le trouveras. + Muni de son coffret, notre bon solitaire + S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin + D'aller loin? + L'embarras de choisir était sa grande affaire: + Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts + Se présenter à ses regards. + Notre pauvre dépositaire + Pour l'offrir à chacun saisissait le coffret: + Mais un pressentiment secret + Lui conseillait de n'en rien faire, + L'assurait qu'il trouverait mieux. + Errant ainsi de lieux en lieux, + Embarrassé de son message, + Enfin, après un long voyage, + Notre homme et le coffret arrivent un matin + Dans la ville de Constantin. + Il trouve tout le peuple en joie: + Que s'est-il donc passé? Rien, lui dit un iman; + C'est notre grand visir que le sultan envoie, + Au moyen d'un lacet de soie, + Porter au prophète un firman. + Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires; + Et, comme ce sont des misères, + Notre empereur souvent lui donne ce plaisir. + --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau visir + Est-il nommé?--Sans doute, et le voilà qui passe. + Le dervis, à ces mots, court, traverse la place, + Arrive, et reconnaît le pacha son ami. + Bon! te voilà ! dit celui-ci: + Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie: + J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir. + Aujourd'hui ma course est finie; + Daignez l'accepter, grand visir. + + +FABLE VIII. + +Le Laboureur de Castille. + + Le plus aimé des rois est toujours le plus fort. + En vain la fortune l'accable; + En vain mille ennemis, ligués avec le sort, + Semblent lui présager sa perte inévitable: + L'amour de ses sujets, colonne inébranlable, + Rend inutiles leurs efforts. + + Le petit-fils d'un roi, grand par son malheur même, + Philippe, sans argent, sans troupes, sans crédit, + Chassé par l'anglais de Madrid, + Croyait perdu son diadême. + Il fuyait presque seul, déplorant son malheur: + Tout-à -coup à ses yeux s'offre un vieux laboureur, + Homme franc, simple et droit, aimant plus que sa vie + Ses enfans et son roi, sa femme et sa patrie, + Parlant peu de vertu, la pratiquant beaucoup, + Riche, et pourtant aimé, cité dans les Castilles + Comme l'exemple des familles. + Son habit, filé par ses filles, + Était ceint d'une peau de loup. + Sous un large chapeau, sa tête bien à l'aise + Faisait voir des yeux vifs et des traits basanés, + Et ses moustaches de son nez + Descendaient jusque sur sa fraise. + Douze fils le suivaient, tous grands, beaux, vigoureux. + Un mulet chargé d'or était au milieu d'eux. + Cet homme, dans cet équipage, + Devant le roi s'arrête, et lui dit: Où vas-tu? + Un revers t'a-t-il abattu? + Vainement l'archiduc a sur toi l'avantage; + C'est toi qui régneras, car c'est toi qu'on chérit. + Qu'importe qu'on t'ait pris Madrid? + Notre amour t'est resté, nos corps sont tes murailles; + Nous périrons pour toi dans les champs de l'honneur. + Le hasard gagne les batailles; + Mais il faut des vertus pour gagner notre coeur. + Tu l'as, tu régneras. Notre argent, notre vie, + Tout est à toi, prends tout. Graces à quarante ans + De travail et d'économie, + Je peux t'offrir cet or. Voici mes douze enfans, + Voilà douze soldats: malgré mes cheveux blancs, + Je ferai le treizième: et, la guerre finie, + Lorsque tes généraux, tes officiers, tes grands, + Viendront te demander, pour prix de leurs services, + Des biens, des honneurs, des rubans, + Nous ne demanderons que repos et justice: + C'est tout ce qu'il nous faut. Nous autres pauvres gens, + Nous fournissons au roi du sang et des richesses; + Mais, loin de briguer ses largesses, + Moins il donne et plus nous l'aimons. + Quand tu seras heureux, nous fuirons ta présence, + Nous te bénirons en silence: + On t'a vaincu, nous te cherchons. + Il dit, tombe à genoux. D'une main paternelle + Philippe le relève en poussant des sanglots; + Il presse dans ses bras ce sujet si fidèle, + Veut parler, et les pleurs interrompent ses mots. + Bientôt, selon la prophétie + Du bon vieillard, Philippe fut vainqueur, + Et sur le trône d'Ibérie + N'oublia point le laboureur. + + +FABLE IX. + +La Fauvette et le Rossignol. + + Une fauvette, dont la voix + Enchantait les échos par sa douceur extrême, + Espéra surpasser le rossignol lui-même, + Et lui fit un défi. L'on choisit dans le bois + Un lieu propre au combat: les juges se placèrent; + C'étaient le linot, le serin, + Le rouge-gorge et le tarin. + Tous les autres oiseaux derrière eux se perchèrent. + Deux vieux chardonnerets et deux jeunes pinsons + Furent gardes du camp; le merle était trompette, + Il donne le signal. Aussitôt la fauvette + Fait entendre les plus doux sons; + Avec adresse elle varie + De ses accens filés la touchante harmonie, + Et ravit tous les coeurs par ses tendres chansons. + L'assemblée applaudit. Bientôt on fait silence; + Alors le rossignol commence: + Trois accords purs, égaux, brillans, + Que termine une juste et parfaite cadence, + Sont le prélude de ses chants; + Ensuite son gosier flexible, + Parcourant sans effort tous les tons de sa voix, + Tantôt vif et pressé, tantôt lent et sensible, + Étonne et ravit à la fois. + Les juges cependant demeuraient en balance. + Le linot, le serin, de la fauvette amis, + Ne voulaient point donner de prix: + Les autres disputaient. L'assemblée en silence + Écoutait leurs doctes avis, + Lorsqu'un geai s'écria: Victoire à la fauvette! + Ce mot décida sa défaite: + Pour le rossignol aussitôt + L'aréopage ailé tout d'une voix s'explique. + + Ainsi le suffrage d'un sot + Fait plus de mal que sa critique. + + +FABLE X. + +L'Avare et son Fils. + + Par je ne sais quelle aventure, + Un avare, un beau jour, voulant se bien traiter, + Au marché courut acheter + Des pommes pour sa nourriture. + Dans son armoire il les porta, + Les compta, rangea, recompta, + Ferma les doubles tours de sa double serrure, + Et chaque jour les visita. + Ce malheureux, dans sa folie, + Les bonnes pommes ménageait; + Mais lorsqu'il en trouvait quelqu'une de pourrie, + En soupirant il la mangeait. + Son fils, jeune écolier, faisant fort maigre chère, + Découvrit à la fin les pommes de son père. + Il attrape les clefs, et va dans ce réduit, + Suivi de deux amis d'excellent appétit. + Or vous pouvez juger le dégât qu'ils y firent, + Et combien de pommes périrent. + L'avare arrive en ce moment, + De douleur, d'effroi palpitant: + Mes pommes! criait-il: coquins, il faut les rendre, + Ou je vais tous vous faire pendre. + Mon père, dit le fils, calmez-vous, s'il vous plaît; + Nous sommes d'honnêtes personnes: + Et quel tort vous avons-nous fait? + Nous n'avons mangé que les bonnes. + + +FABLE XI. + +Le Courtisan et le dieu Protée. + + On en veut trop aux courtisans, + On va criant par-tout qu'à l'état inutiles + Pour leur seul intérêt ils se montrent habiles: + Ce sont discours de médisans. + + J'ai lu, je ne sais où, qu'autrefois en Syrie + Ce fut un courtisan qui sauva sa patrie. + Voici comment: Dans le pays + La peste avait été portée, + Et ne devait cesser que quand le dieu Protée + Dirait là -dessus son avis. + Ce dieu, comme l'on sait, n'est pas facile à vivre: + Pour le faire parler il faut long-temps le suivre, + Près de son antre l'épier, + Le surprendre, et puis le lier, + Malgré la figure effrayante + Qu'il prend et quitte à volonté. + Certain vieux courtisan, par le roi député, + Devant le dieu marin tout-à -coup se présente: + Celui-ci, surpris, irrité, + Se change en noir serpent; sa gueule empoisonnée + Lance et retire un dard messager du trépas, + Tandis que, dans sa marche oblique et détournée, + Il glisse sur lui-même et d'un pli fait un pas. + Le courtisan sourit: Je connais cette allure, + Dit-il, et mieux que toi je sais mordre et ramper. + Il court alors pour l'attraper: + Mais le dieu change de figure; + Il devient tour-à -tour loup, singe, lynx, renard. + Tu veux me vaincre dans mon art, + Disait le courtisan: mais, depuis mon enfance, + Plus que ces animaux avide, adroit, rusé, + Chacun de ces tours-là pour moi se trouve usé. + Changer d'habit, de moeurs, même de conscience, + Je ne vois rien là que d'aisé. + Lors il saisit le dieu, le lie, + Arrache son oracle, et retourne vainqueur. + + Ce trait nous prouve, ami lecteur, + Combien un courtisan peut servir la patrie. + + +FABLE XII. + +La Guenon, le Singe et la Noix. + + Une jeune guenon cueillit + Une noix dans sa coque verte; + Elle y porte la dent, fait la grimace... Ah! certe, + Dit-elle, ma mère mentit + Quand elle m'assura que les noix étaient bonnes. + Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes + Qui trompent la jeunesse! Au diable soit le fruit! + Elle jette la noix. Un singe la ramasse, + Vîte entre deux cailloux la casse, + L'épluche, la mange, et lui dit: + Votre mère eut raison, ma mie: + Les noix ont fort bon goût; mais il faut les ouvrir. + Souvenez-vous que, dans la vie, + Sans un peu de travail on n'a point de plaisir. + + +FABLE XIII. + +Le Lapin et la Sarcelle. + + Unis dès leurs jeunes ans + D'une amitié fraternelle, + Un lapin, une sarcelle, + Vivaient heureux et contens. + Le terrier du lapin était sur la lisière + D'un parc bordé d'une rivière. + Soir et matin nos bons amis, + Profitant de ce voisinage, + Tantôt au bord de l'eau, tantôt sous le feuillage, + L'un chez l'autre étaient réunis. + Là , prenant leurs repas, se contant des nouvelles, + Ils n'en trouvaient point de si belles + Que de se répéter qu'ils s'aimeraient toujours. + Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours. + Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance; + Ce qui manquait à l'un, l'autre le regrettait; + Si l'un avait du mal, son ami le sentait; + Si d'un bien au contraire il goûtait l'espérance, + Tous deux en jouissaient d'avance. + Tel était leur destin, lorsqu'un jour, jour affreux! + Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle, + Ne la retrouve plus: inquiet, il l'appelle; + Personne ne répond à ses cris douloureux. + Le lapin, de frayeur l'ame toute saisie, + Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux, + S'incline par-dessus les flots, + Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie. + Hélas! s'écriait-il, m'entends-tu? Réponds-moi, + Ma soeur, ma compagne chérie; + Ne prolonge pas mon effroi: + Encor quelques momens, c'en est fait de ma vie; + J'aime mieux expirer que de trembler pour toi. + Disant ces mots, il court, il pleure, + Et, s'avançant le long de l'eau, + Arrive enfin près du château + Où le seigneur du lieu demeure. + Là , notre désolé lapin + Se trouve au milieu d'un parterre, + Et voit une grande volière + Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin. + L'amitié donne du courage. + Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage, + Regarde et reconnaît... ô tendresse! ô bonheur! + La sarcelle: aussitôt il pousse un cri de joie, + Et, sans perdre de temps à consoler sa soeur, + De ses quatre pieds il s'emploie + A creuser un secret chemin + Pour joindre son amie, et, par ce souterrain, + Le lapin tout-à -coup entre dans la volière, + Comme un mineur qui prend une place de guerre. + Les oiseaux effrayés se pressent en fuyant. + Lui court à la sarcelle, il l'entraîne à l'instant + Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre, + Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir + De plaisir. + Quel moment pour tous deux! Que ne sais-je le peindre + Comme je saurais le sentir! + Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien à craindre; + Ils n'étaient pas au bout. Le maître du jardin, + En voyant le dégât commis dans sa volière, + Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin: + Mes fusils! mes furets! criait-il en colère. + Aussitôt fusils et furets + Sont tout prêts. + Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles, + Fouillant les terriers, les broussailles; + Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas: + Les rivages du Styx sont bordés de leurs manes; + Dans le funeste jour de Cannes + On mit moins de romains à bas. + La nuit vient; tant de sang n'a point éteint la rage + Du seigneur, qui remet au lendemain matin + La fin de l'horrible carnage. + Pendant ce temps, notre lapin, + Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle, + Attendait, en tremblant, la mort, + Mais conjurait sa soeur de fuir à l'autre bord + Pour ne pas mourir devant elle. + Je ne te quitte point, lui répondait l'oiseau; + Nous séparer serait la mort la plus cruelle. + Ah! si tu pouvais passer l'eau! + Pourquoi pas? Attends-moi... La sarcelle le quitte, + Et revient traînant un vieux nid + Laissé par des canards: elle l'emplit bien vîte + De feuilles de roseau, les presse, les unit + Des pieds, du bec; en forme un batelet capable + De supporter un lourd fardeau; + Puis elle attache à ce vaisseau + Un brin de jonc qui servira de cable. + Cela fait, et le bâtiment + Mis à l'eau, le lapin entre tout doucement + Dans le léger esquif, s'assied sur son derrière, + Tandis que devant lui la sarcelle nageant + Tire le brin de jonc, et s'en va dirigeant + Cette nef à son coeur si chère. + On aborde, on débarque, et jugez du plaisir! + Non loin du port on va choisir + Un asile où, coulant des jours dignes d'envie, + Nos bons amis, libres, heureux, + Aimèrent d'autant plus la vie + Qu'ils se la devaient tous les deux. + + +FABLE XIV. + +Pan et la Fortune. + + Un jeune grand seigneur à des jeux de hasard + Avait perdu sa dernière pistole, + Et puis joué sur sa parole; + Il fallait payer sans retard: + Les dettes du jeu sont sacrées. + On peut faire attendre un marchand, + Un ouvrier, un indigent, + Qui nous a fourni ses denrées; + Mais un escroc? l'honneur veut qu'au même moment + On le paye, et très poliment. + La loi par eux fut ainsi faite. + Notre jeune seigneur, pour acquitter sa dette, + Ordonne une coupe de bois. + Aussitôt les ormes, les frênes, + Et les hêtres touffus, et les antiques chênes, + Tombent l'un sur l'autre à la fois. + Les faunes, les sylvains, désertent les bocages; + Les dryades en pleurs regrettent leurs ombrages; + Et le dieu Pan, dans sa fureur, + Instruit que le jeu seul a causé ces ravages, + S'en prend à la Fortune: O mère du malheur, + Dit-il, infernale furie, + Tu troubles à la fois les mortels et les dieux, + Tu te plais dans le mal, et ta rage ennemie... + Il parlait, lorsque dans ces lieux + Tout-à -coup paraît la déesse. + Calme, dit-elle à Pan, le chagrin qui te presse; + Je n'ai point causé tes malheurs: + Même aux jeux de hasard, avec certains joueurs, + Je ne fais rien.--Qui donc fait tout?--L'adresse. + + +FABLE XV. + +Le Philosophe et le Chat-huant. + + Persécuté, proscrit, chassé de son asile, + Pour avoir appelé les choses par leur nom, + Un pauvre philosophe errait de ville en ville, + Emportant avec lui tous ses biens, sa raison. + Un jour qu'il méditait sur le fruit de ses veilles, + C'était dans un grand bois, il voit un chat-huant + Entouré de geais, de corneilles, + Qui le harcelaient en criant: + C'est un coquin, c'est un impie, + Un ennemi de la patrie; + Il faut le plumer vif: oui, oui, plumons, plumons, + Ensuite nous le jugerons. + Et tous fondaient sur lui; la malheureuse bête, + Tournant et retournant sa bonne et grosse tête, + Leur disait, mais en vain, d'excellentes raisons. + Touché de son malheur, car la philosophie + Nous rend plus doux et plus humains, + Notre sage fait fuir la cohorte ennemie, + Puis dit au chat-huant: pourquoi ces assassins + En voulaient-ils à votre vie? + Que leur avez-vous fait? L'oiseau lui répondit: + Rien du tout, mon seul crime est d'y voir clair la nuit. + + +FABLE XVI. + +Les deux Chauves. + + Un jour deux chauves dans un coin + Virent briller certain morceau d'ivoire: + Chacun d'eux veut l'avoir; dispute et coups de poing. + Le vainqueur y perdit, comme vous pouvez croire, + Le peu de cheveux gris qui lui restaient encor. + Un peigne était le beau trésor + Qu'il eut pour prix de sa victoire. + + +FABLE XVII. + +Le Chat et les Rats. + + Un angora, que sa maîtresse + Nourrissait de mets délicats, + Ne faisait plus la guerre aux rats; + Et les rats, connaissant sa bonté, sa paresse, + Allaient, trottaient par-tout, et ne se gênaient pas. + Un jour, dans un grenier retiré, solitaire, + Où notre chat dormait après un bon festin, + Plusieurs rats viennent dans le grain + Prendre leur repas ordinaire. + L'angora ne bougeait. Alors mes étourdis + Pensent qu'ils lui font peur; l'orateur de la troupe + Parle des chats avec mépris. + On applaudit fort, on s'attroupe, + On le proclame général. + Grimpé sur un boisseau qui sert de tribunal: + Braves amis, dit-il, courons à la vengeance. + De ce grain désormais nous devons être las, + Jurons de ne manger désormais que des chats: + On les dit excellens, nous en ferons bombance. + A ces mots, partageant son belliqueux transport, + Chaque nouveau guerrier sur l'angora s'élance, + Et réveille le chat qui dort. + Celui-ci, comme on croit, dans sa juste colère, + Couche bientôt sur la poussière + Général, tribuns et soldats. + Il ne s'échappa que deux rats + Qui disaient, en fuyant bien vîte à leur tanière: + Il ne faut point pousser à bout + L'ennemi le plus débonnaire; + On perd ce que l'on tient quand on veut gagner tout. + + +FABLE XVIII. + +Le Miroir de la Vérité. + + Dans le beau siècle d'or, quand les premiers humains, + Au milieu d'une paix profonde, + Coulaient des jours purs et sereins, + La Vérité courait le monde + Avec son miroir dans les mains. + Chacun s'y regardait, et le miroir sincère + Retraçait à chacun son plus secret desir + Sans jamais le faire rougir: + Temps heureux, qui ne dura guère! + L'homme devint bientôt méchant et criminel. + La Vérité s'enfuit au ciel, + En jetant de dépit son miroir sur la terre. + Le pauvre miroir se cassa. + Ses débris, qu'au hasard la chûte dispersa, + Furent perdus pour le vulgaire. + Plusieurs siècles après on en connut le prix; + Et c'est depuis ce temps que l'on voit plus d'un sage + Chercher avec soin ces débris, + Les retrouver parfois; mais ils sont si petits, + Que personne n'en fait usage. + Hélas! le sage le premier + Ne s'y voit jamais tout entier. + + +FABLE XIX. + +Les deux Paysans et le Nuage. + + Guillot, disait un jour Lucas + D'une voix triste et lamentable, + Ne vois-tu pas venir là bas + Ce gros nuage noir? C'est la marque effroyable + Du plus grand des malheurs. Pourquoi? répond Guillot. + --Pourquoi? Regarde donc: ou je ne suis qu'un sot, + Ou ce nuage est de la grêle + Qui va tout abymer; vigne, avoine, froment, + Toute la récolte nouvelle + Sera détruite en un moment. + Il ne restera rien, le village en ruine + Dans trois mois aura la famine, + Puis la peste viendra, puis nous périrons tous. + La peste! dit Guillot: doucement, calmez-vous; + Je ne vois point cela, compère: + Et, s'il faut vous parler selon mon sentiment, + C'est que je vois tout le contraire; + Car ce nuage assurément + Ne porte point de grêle, il porte de la pluie. + La terre est sèche dès long-temps, + Il va bien arroser nos champs; + Toute notre récolte en doit être embellie. + Nous aurons le double de foin, + Moitié plus de froment, de raisins abondance; + Nous serons tous dans l'opulence, + Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin. + C'est bien voir que cela! dit Lucas en colère. + Mais chacun a ses yeux, lui répondit Guillot. + --Oh! puisqu'il est ainsi, je ne dirai plus mot; + Attendons la fin de l'affaire: + Rira bien qui rira le dernier.--Dieu merci, + Ce n'est pas moi qui pleure ici. + Ils s'échauffaient tous deux; déjà , dans leur furie, + Ils allaient se gourmer, lorsqu'un souffle de vent + Emporta loin de là le nuage effrayant: + Ils n'eurent ni grêle ni pluie. + + +FABLE XX. + +Don Quichotte. + + Contraint de renoncer à la chevalerie, + Don Quichotte voulut, pour se dédommager, + Mener une plus douce vie, + Et choisit l'état de berger. + Le voilà donc qui prend panetière et houlette, + Le petit chapeau rond garni d'un ruban vert + Sous le menton faisant rosette. + Jugez de la grace et de l'air + De ce nouveau Tircis! Sur sa rauque musette + Il s'essaie à charmer l'écho de ces cantons, + Achète au boucher deux moutons, + Prend un roquet galeux, et, dans cet équipage, + Par l'hiver le plus froid qu'on eût vu de long-temps, + Dispersant son troupeau sur les rives du Tage, + Au milieu de la neige il chante le printemps. + Point de mal jusque-là : chacun, à sa manière, + Est libre d'avoir du plaisir. + Mais il vint à passer une grosse vachère; + Et le pasteur, pressé d'un amoureux desir, + Court et tombe à ses pieds: O belle Timarette, + Dit-il, toi que l'on voit parmi tes jeunes soeurs + Comme le lis parmi les fleurs, + Cher et cruel objet de ma flamme secrète, + Abandonne un moment le soin de tes agneaux, + Viens voir un nid de tourtereaux + Que j'ai découvert sur ce chêne. + Je veux te les donner: hélas! c'est tout mon bien. + Ils sont blancs: leur couleur, Timarette, est la tienne; + Mais, par malheur pour moi, leur coeur n'est pas le tien. + A ce discours, la Timarette, + Dont le vrai nom était Fanchon, + Ouvre une large bouche, et, d'un oeil fixe et bête, + Contemple le vieux Céladon; + Quand un valet de ferme, amoureux de la belle, + Paraissant tout-à -coup, tombe à coups de bâton + Sur le berger tendre et fidèle, + Et vous l'étend sur le gazon. + Don Quichotte criait: Arrête, + Pasteur ignorant et brutal: + Ne sais-tu pas nos lois? Le coeur de Timarette + Doit devenir le prix d'un combat pastoral; + Chante, et ne frappe pas. Vainement il l'implore; + L'autre frappait toujours, et frapperait encore, + Si l'on n'était venu secourir le berger + Et l'arracher à sa furie. + Ainsi guérir d'une folie, + Bien souvent ce n'est qu'en changer. + + +FABLE XXI. + +Le Voyage. + + Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte, + Sans songer seulement à demander sa route, + Aller de chûte en chûte, et, se traînant ainsi, + Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi; + Voir sur sa tête alors amasser les nuages, + Dans un sable mouvant précipiter ses pas, + Courir, en essuyant orages sur orages, + Vers un but incertain où l'on n'arrive pas; + Détrompé vers le soir, chercher une retraite, + Arriver haletant, se coucher, s'endormir, + On appelle cela naître, vivre, et mourir. + La volonté de Dieu soit faite! + + +FABLE XXII. + +* Le Coq Fanfaron. + + Il fait bon battre un glorieux: + Des revers qu'il éprouve il est toujours joyeux, + Toujours sa vanité trouve dans sa défaite + Un moyen d'être satisfaite. + + Un coq, sans force et sans talent, + Jouissait, on ne sait comment, + D'une certaine renommée. + Cela se voit, dit-on, chez la gent emplumée + Et chez d'autres encore. Insolent comme un sot, + Notre coq traita mal un poulet de mérite. + La jeunesse aisément s'irrite; + Le poulet offensé le provoque aussitôt, + Et le cou tout gonflé sur lui se précipite. + Dans l'instant le coq orgueilleux + Est battu, déplumé, reçoit mainte blessure; + Et, si l'on n'eût fini ce combat dangereux, + Sa mort terminait l'aventure. + Quand le poulet fut loin, le coq, en s'épluchant, + Disait: Cet enfant-là m'a montré du courage; + J'ai beaucoup ménagé son âge, + Mais de lui je suis fort content. + Un coq, vieux et cassé, témoin de cette histoire, + La répandit et s'en moqua. + Notre fanfaron l'attaqua, + Croyant facilement remporter la victoire. + Le brave vétéran, de lui trop mal connu, + En quatre coups de bec lui partage la crête, + Le dépouille en entier des pieds jusqu'à la tête, + Et le laisse là presque nu. + Alors notre coq, sans se plaindre, + Dit: C'est un bon vieillard, j'en ai bien peu souffert: + Mais je le trouve encore vert; + Et, dans son jeune temps, il devait être à craindre. + + +FIN DU QUATRIÈME LIVRE. + + + + +LIVRE CINQUIÈME. + + +FABLE PREMIÈRE. + +Le Berger et le Rossignol. + +A M. L'ABBÉ DELILLE. + + O toi, dont la touchante et sublime harmonie + Charme toujours l'oreille en attachant le coeur, + Digne rival, souvent vainqueur, + Du chantre fameux d'Ausonie, + Delille, ne crains rien, sur mes légers pipeaux + Je ne viens point ici célébrer tes travaux, + Ni dans de faibles vers parler de poésie. + Je sais que l'immortalité + Qui t'est déjà promise au temple de mémoire + T'est moins chère que ta gaîté; + Je sais que, méritant tes succès sans y croire, + Content par caractère et non par vanité, + Tu te fais pardonner ta gloire + A force d'amabilité: + C'est ton secret, aussi je finis ce prologue. + Mais du moins, lis mon apologue; + Et si quelque envieux, quelque esprit de travers, + Outrageant un jour tes beaux vers, + Te donne assez d'humeur pour t'empêcher d'écrire, + Je te demande alors de vouloir le relire. + + Dans une belle nuit du charmant mois de mai, + Un berger contemplait, du haut d'une colline, + La lune promenant sa lumière argentine + Au milieu d'un ciel pur d'étoiles parsemé; + Le tilleul odorant, le lilas, l'aubépine, + Au gré du doux zéphyr balançant leurs rameaux, + Et les ruisseaux dans les prairies + Brisant sur des rives fleuries + Le cristal de leurs claires eaux. + Un rossignol, dans le bocage, + Mêlait ses doux accens à ce calme enchanteur; + L'écho les répétait, et notre heureux pasteur, + Transporté de plaisir, écoutait son ramage. + Mais tout-à -coup l'oiseau finit ses tendres sons. + En vain le berger le supplie + De continuer ses chansons. + Non, dit le rossignol, c'en est fait pour la vie; + Je ne troublerai plus ces paisibles forêts. + N'entends-tu pas dans ce marais + Mille grenouilles coassantes + Qui, par des cris affreux, insultent à mes chants? + Je cède, et reconnais que mes faibles accens + Ne peuvent l'emporter sur leurs voix glapissantes. + Ami, dit le berger, tu vas combler leurs voeux; + Te taire est le moyen qu'on les écoute mieux: + Je ne les entends plus aussitôt que tu chantes. + + +FABLE II. + +Les deux Lions. + + Sur les bords africains, aux lieux inhabités + Où le char du soleil roule en brûlant la terre, + Deux énormes lions, de la soif tourmentés, + Arrivèrent au pied d'un rocher solitaire. + Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort + De quelque naïade expirante. + Les deux lions courent d'abord + Au bruit de cette eau murmurante. + Ils pouvaient boire ensemble; et la fraternité, + Le besoin, leur donnaient ce conseil salutaire: + Mais l'orgueil disait le contraire, + Et l'orgueil fut seul écouté. + Chacun veut boire seul: d'un oeil plein de colère + L'un l'autre ils vont se mesurans, + Hérissent de leur cou l'ondoyante crinière; + De leur terrible queue ils se frappent les flancs, + Et s'attaquent avec de tels rugissemens, + Qu'à ce bruit dans le fond de leur sombre tanière, + Les tigres d'alentour vont se cacher tremblans. + Égaux en vigueur, en courage, + Ce combat fut plus long qu'aucun de ces combats + Qui d'Achille ou d'Hector signalèrent la rage; + Car les dieux ne s'en mêlaient pas. + Après une heure ou deux d'efforts et de morsures, + Nos héros fatigués, déchirés, haletans, + S'arrêtèrent en même temps. + Couverts de sang et de blessures, + N'en pouvant plus, morts à demi, + Se traînant sur le sable, à la source ils vont boire: + Mais, pendant le combat, la source avait tari; + Ils expirent auprès. + + Vous lisez votre histoire, + Malheureux insensés, dont les divisions, + L'orgueil, les fureurs, la folie, + Consument en douleurs le moment de la vie. + Hommes, vous êtes ces lions; + Vos jours, c'est l'eau qui s'est tarie. + + +FABLE III. + +Le Procès des deux Renards. + + Que je hais cet art de pédant, + Cette logique captieuse, + Qui d'une chose claire en fait une douteuse, + D'un principe erroné tire subtilement + Une conséquence trompeuse, + Et raisonne en déraisonnant! + Les Grecs ont inventé cette belle manière: + Ils ont fait plus de mal qu'ils ne croyaient en faire. + Que Dieu leur donne paix! Il s'agit d'un renard, + Grand argumentateur, célèbre babillard, + Et qui montrait la rhétorique. + Il tenait école publique, + Avait des écoliers qui payaient en poulets. + Un d'eux, qu'on destinait à plaider au palais, + Devait payer son maître à la première cause + Qu'il gagnerait: ainsi la chose + Avait été réglée et d'une et d'autre part. + Son cours étant fini, mon écolier renard + Intente un procès à son maître, + Disant qu'il ne doit rien. Devant le léopard + Tous les deux s'en vont comparaître. + Monseigneur, disait l'écolier, + Si je gagne, c'est clair, je ne dois rien payer; + Et cela par votre sentence, + Puisque par la sentence + J'aurai droit de ne pas payer. + Si je perds, nulle est sa créance; + Car il convient que l'échéance + N'en devait arriver qu'après + Le gain de mon premier procès: + Or, ce procès perdu, je suis quitte, je pense: + Mon dilemme est certain. Nenni, + Répondait aussitôt le maître: + Si vous perdez, payez; la loi l'ordonne ainsi. + Si vous gagnez, sans plus remettre, + Payez; car vous avez signé + Promesse de payer au premier plaids gagné: + Vous y voilà . Je crois l'argument sans réponse. + Chacun attend alors que le juge prononce, + Et l'auditoire s'étonnait + Qu'il n'y jetât pas son bonnet. + Le léopard rêveur prit enfin la parole: + Hors de cour, leur dit-il: défense à l'écolier + De continuer son métier, + Au maître de tenir école. + + +FABLE IV. + +La Colombe et son Nourisson. + + Une colombe gémissait + De ne pouvoir devenir mère: + Elle avait fait cent fois tout ce qu'il fallait faire + Pour en venir à bout, rien ne réussissait. + Un jour, se promenant dans un bois solitaire, + Elle rencontre en un vieux nid + Un oeuf abandonné, point trop gros, point petit, + Semblable aux oeufs de tourterelle. + Ah! quel bonheur! s'écria-t-elle: + Je pourrai donc enfin couver, + Et puis nourrir, puis élever, + Un enfant qui fera le charme de ma vie! + Tous les soins qu'il me coûtera, + Les tourmens qu'il me causera, + Seront encor des biens pour mon ame ravie: + Quel plaisir vaut ces soucis-là ? + Cela dit, dans le nid la colombe établie + Se met à couver l'oeuf, et le couve si bien, + Qu'elle ne le quitte pour rien, + Pas même pour manger; l'amour nourrit les mères. + Après vingt et un jours elle voit naître enfin + Celui dont elle attend son bonheur, son destin, + Et ses délices les plus chères. + De joie elle est prête à mourir; + Auprès de son petit nuit et jour elle veille, + L'écoute respirer, le regarde dormir, + S'épuise pour le mieux nourrir. + L'enfant chéri vient à merveille, + Son corps grossit en peu de temps: + Mais son bec, ses yeux et ses ailes, + Diffèrent fort des tourterelles; + La mère les voit ressemblans. + A bien élever sa jeunesse + Elle met tous ses soins, lui prêche la sagesse, + Et sur-tout l'amitié, lui dit à chaque instant: + Pour être heureux, mon cher enfant, + Il ne faut que deux points, la paix avec soi-même, + Puis quelques bons amis dignes de nous chérir. + La vertu de la paix nous fait seule jouir; + Et le secret pour qu'on nous aime, + C'est d'aimer les premiers, facile et doux plaisir. + Ainsi parlait la tourterelle, + Quand, au milieu de sa leçon, + Un malheureux petit pinson, + Échappé de son nid, vient s'abattre auprès d'elle. + Le jeune nourrisson à peine l'apperçoit, + Qu'il court à lui: sa mère croit + Que c'est pour le traiter comme ami, comme frère, + Et pour offrir au voyageur + Une retraite hospitalière. + Elle applaudit déjà : mais quelle est sa douleur, + Lorsqu'elle voit son fils, ce fils dont la jeunesse + N'entendit que leçons de vertu, de sagesse, + Saisir le faible oiseau, le plumer, le manger, + Et garder, au milieu de l'horrible carnage, + Ce tranquille sang froid, assuré témoignage + Que le coeur désormais ne peut se corriger! + Elle en mourut, la pauvre mère. + Quel triste prix des soins donnés à cet enfant! + Mais c'était le fils d'un milan: + Rien ne change le caractère. + + +FABLE V. + +L'Âne et la Flûte. + + Les sots sont un peuple nombreux, + Trouvant toutes choses faciles: + Il faut le leur passer, souvent ils sont heureux; + Grand motif de se croire habiles. + + Un âne, en broutant ses chardons, + Regardait un pasteur, jouant, sous le feuillage, + D'une flûte dont les doux sons + Attiraient et charmaient les bergers du bocage. + Cet âne mécontent disait: Ce monde est fou! + Les voilà tous, bouche béante, + Admirant un grand sot qui sue et se tourmente + A souffler dans un petit trou. + C'est par de tels efforts qu'on parvient à leur plaire, + Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici, + Car je me sens trop en colère. + Notre âne, en raisonnant ainsi, + Avance quelques pas, lorsque, sur la fougère, + Une flûte, oubliée en ces champêtres lieux + Par quelque pasteur amoureux, + Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse, + Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux; + Une oreille en avant, lentement il se baisse, + Applique son naseau sur le pauvre instrument, + Et souffle tant qu'il peut. O hasard incroyable! + Il en sort un son agréable. + L'âne se croit un grand talent, + Et, tout joyeux, s'écrie en faisant la culbute: + Eh! je joue aussi de la flûte! + + +FABLE VI. + +Le Paysan et la Rivière. + + Je veux me corriger, je veux changer de vie, + Me disait un ami: dans des liens honteux + Mon ame s'est trop avilie; + J'ai cherché le plaisir, guidé par la folie, + Et mon coeur n'a trouvé que le remords affreux. + C'en est fait, je renonce à l'indigne maîtresse + Que j'adorai toujours sans jamais l'estimer; + Tu connais pour le jeu ma coupable faiblesse, + Eh bien! je vais la réprimer; + Je vais me retirer du monde; + Et, calme désormais, libre de tous soucis, + Dans une retraite profonde, + Vivre pour la sagesse et pour mes seuls amis. + Que de fois vous l'avez promis! + Toujours en vain, lui répondis-je. + Çà , quand commencez-vous?--Dans huit jours, sûrement. + --Pourquoi pas aujourd'hui? Ce long retard m'afflige. + --Oh! je ne puis dans un moment + Briser une si forte chaîne: + Il me faut un prétexte; il viendra, j'en réponds. + Causant ainsi, nous arrivons + Jusque sur les bords de la Seine; + Et j'apperçois un paysan + Assis sur une large pierre, + Regardant l'eau couler d'un air impatient. + --L'ami, que fais-tu là ?--Monsieur, pour une affaire + Au village prochain je suis contraint d'aller: + Je ne vois point de pont pour passer la rivière, + Et j'attends que cette eau cesse enfin de couler. + + Mon ami, vous voilà , cet homme est votre image; + Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours: + Si vous voulez passer, jetez-vous à la nage; + Car cette eau coulera toujours. + + +FABLE VII. + +Jupiter et Minos. + + Mon fils, disait un jour Jupiter à Minos, + Toi qui juges la race humaine, + Explique-moi pourquoi l'enfer suffit à peine + Aux nombreux criminels que t'envoie Atropos. + Quel est de la vertu le fatal adversaire + Qui corrompt à ce point la faible humanité? + C'est, je crois, l'intérêt.--L'intérêt? Non, mon père. + --Et qu'est-ce donc?--L'oisiveté. + + +FABLE VIII. + +Le petit Chien. + + La vanité nous rend aussi dupes que sots. + + Je me souviens, à ce propos, + Qu'au temps jadis, après une sanglante guerre + Où, malgré les plus beaux exploits, + Maint lion fut couché par terre, + L'éléphant régna dans les bois. + Le vainqueur, politique habile, + Voulant prévenir désormais + Jusqu'au moindre sujet de discorde civile, + De ses vastes états exila pour jamais + La race des lions, son ancienne ennemie. + L'édit fut proclamé. Les lions affaiblis, + Se soumettant au sort qui les avait trahis, + Abandonnent tous leur patrie. + Ils ne se plaignent pas, ils gardent dans leur coeur + Et leur courage et leur douleur. + Un bon vieux petit chien, de la charmante espèce + De ceux qui vont portant, jusqu'au milieu du dos, + Une toison tombante à flots, + Exhalait ainsi sa tristesse: + Il faut donc vous quitter, ô pénates chéris! + Un barbare, à l'âge où je suis, + M'oblige à renoncer aux lieux qui m'ont vu naître. + Sans appui, sans secours, dans un pays nouveau, + Je vais, les yeux en pleurs, demander un tombeau, + Qu'on me refusera peut-être. + O tyran, tu le veux! allons, il faut partir. + Un barbet l'entendit: touché de sa misère, + Quel motif, lui dit-il, peut t'obliger à fuir? + --Ce qui m'y force? ô ciel! Et cet édit sévère + Qui nous chasse à jamais de cet heureux canton?... + --Nous?--Non pas vous, mais moi.--Comment! toi, mon cher frère? + Qu'as-tu donc de commun...?--Plaisante question! + Eh! ne suis-je pas un lion?[7] + + [7] La petite espèce de chiens dont on veut parler porte le nom de + chiens lions. + + +FABLE IX. + +Le Léopard et l'Écureuil. + + Un écureuil sautant, gambadant sur un chêne, + Manqua sa branche, et vint, par un triste hasard, + Tomber sur un vieux léopard + Qui faisait sa méridienne. + Vous jugez s'il eut peur! En sursaut s'éveillant, + L'animal irrité se dresse; + Et l'écureuil, s'agenouillant, + Tremble et se fait petit aux pieds de son altesse. + Après l'avoir considéré, + Le léopard lui dit: Je te donne la vie, + Mais à condition que de toi je saurai + Pourquoi cette gaîté, ce bonheur que j'envie, + Embellissent tes jours, ne te quittent jamais, + Tandis que moi, roi des forêts, + Je suis si triste et je m'ennuie. + Sire, lui répond l'écureuil, + Je dois à votre bon accueil + La vérité: mais, pour la dire, + Sur cet arbre un peu haut je voudrais être assis. + --Soit, j'y consens: monte.--J'y suis. + A présent je peux vous instruire. + Mon grand secret pour être heureux, + C'est de vivre dans l'innocence: + L'ignorance du mal fait toute ma science; + Mon coeur est toujours pur, cela rend bien joyeux. + Vous ne connaissez pas la volupté suprême + De dormir sans remords; vous mangez les chevreuils, + Tandis que je partage à tous les écureuils + Mes feuilles et mes fruits; vous haïssez, et j'aime: + Tout est dans ces deux mots. Soyez bien convaincu + De cette vérité que je tiens de mon père: + Lorsque notre bonheur nous vient de la vertu, + La gaîté vient bientôt de notre caractère. + + +FABLE X. + +Le Prêtre de Jupiter. + + Un prêtre de Jupiter, + Père de deux grandes filles, + Toutes deux assez gentilles, + De bien les marier fit son soin le plus cher. + Les prêtres de ce temps vivaient de sacrifices, + Et n'avaient point de bénéfices: + La dot était fort mince. Un jeune jardinier + Se présenta pour gendre; on lui donna l'aînée. + Bientôt après cet hyménée + La cadette devint la femme d'un potier. + A quelques jours de là , chaque épouse établie + Chez son époux, le père va les voir. + Bonjour, dit-il, je viens savoir + Si le choix que j'ai fait rend heureuse ta vie, + S'il ne te manque rien, si je peux y pourvoir. + Jamais, répond la jardinière, + Vous ne fîtes meilleure affaire: + La paix et le bonheur habitent ma maison; + Je tâche d'être bonne, et mon époux est bon; + Il sait m'aimer sans jalousie, + Je l'aime sans coquetterie; + Aussi tout est plaisir, tout jusqu'à nos travaux; + Nous ne desirons rien, sinon qu'un peu de pluie + Fasse pousser nos artichaux. + --C'est là tout?--Oui vraiment.--Tu seras satisfaite, + Dit le vieillard: demain je célèbre la fête + De Jupiter; je lui dirai deux mots. + Adieu, ma fille.--Adieu, mon père. + Le prêtre de ce pas s'en va chez la potière + L'interroger, comme sa soeur, + Sur son mari, sur son bonheur. + Oh! répond celle-ci, dans mon petit ménage, + Le travail, l'amour, la santé, + Tout va fort bien, en vérité; + Nous ne pouvons suffire à la vente, à l'ouvrage: + Notre unique desir serait que le soleil + Nous montrât plus souvent son visage vermeil + Pour sécher notre poterie. + Vous, pontife du dieu de l'air, + Obtenez-nous cela, mon père, je vous prie; + Parlez pour nous à Jupiter. + --Très-volontiers, ma chère amie: + Mais je ne sais comment accorder mes enfans; + Tu me demandes du beau temps, + Et ta soeur a besoin de pluie. + Ma foi, je me tairai, de peur d'être en défaut. + Jupiter mieux que nous sait bien ce qu'il nous faut; + Prétendre le guider serait folie extrême: + Sachons prendre le temps comme il veut l'envoyer. + L'homme est plus cher aux dieux qu'il ne l'est à lui-même; + Se soumettre, c'est les prier. + + +FABLE XI. + +Le Crocodile et l'Esturgeon. + + Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfans + S'amusaient à faire sur l'onde, + Avec des cailloux plats, ronds, légers et tranchans, + Les plus beaux ricochets du monde. + Un crocodile affreux arrive entre deux eaux, + S'élance tout-à -coup, happe l'un des marmots, + Qui crie, et disparaît dans sa gueule profonde. + L'autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon. + Un honnête et digne esturgeon, + Témoin de cette tragédie, + S'éloigne avec horreur, se cache au fond des flots; + Mais bientôt il entend le coupable amphibie + Gémir et pousser des sanglots: + Le monstre a des remords, dit-il: ô providence! + Tu venges souvent l'innocence; + Pourquoi ne la sauves-tu pas? + Ce scélérat du moins pleure ses attentats; + L'instant est propice, je pense, + Pour lui prêcher la pénitence: + Je m'en vais lui parler. Plein de compassion, + Notre saint homme d'esturgeon + Vers le crocodile s'avance: + Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfait; + Livrez votre ame impitoyable + Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait, + Le seul médiateur entre eux et le coupable. + Malheureux, manger un enfant! + Mon coeur en a frémi; j'entends gémir le vôtre... + Oui, répond l'assassin, je pleure en ce moment + De regret d'avoir manqué l'autre. + + Tel est le remords du méchant. + + +FABLE XII. + +La Chenille. + + Un jour, causant entre eux, différens animaux + Louaient beaucoup le ver à soie: + Quel talent, disaient-ils, cet insecte déploie + En composant ces fils si doux, si fins, si beaux, + Qui de l'homme font la richesse! + Tous vantaient son travail, exaltaient son adresse. + Une chenille seule y trouvait des défauts, + Aux animaux surpris en faisait la critique; + Disait des mais et puis des si. + Un renard s'écria: Messieurs, cela s'explique; + C'est que madame file aussi. + + +FABLE XIII. + +La Tourterelle et la Fauvette. + + Une fauvette, jeune et belle, + S'amusait à chanter tant que durait le jour; + Sa voisine la tourterelle + Ne voulait, ne savait rien faire que l'amour. + Je plains bien votre erreur, dit-elle à la fauvette; + Vous perdez vos plus beaux momens: + Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amans. + Dites-moi, s'il vous plaît, quelle est la chansonnette + Qui peut valoir un doux baiser? + Je me garderais bien d'oser + Les comparer, répondit la chanteuse: + Mais je ne suis point malheureuse, + J'ai mis mon bonheur dans mes chants. + A ce discours, la tourterelle, + En se moquant, s'éloigna d'elle. + Sans se revoir elles furent dix ans. + Après ce long espace, un beau jour de printemps, + Dans la même forêt elles se rencontrèrent. + L'âge avait bien un peu dérangé leurs attraits; + Long-temps elles se regardèrent + Avant que de pouvoir se remettre leurs traits. + Enfin la fauvette polie + S'avance la première: Eh! bonjour, mon amie, + Comment vous portez-vous? Comment vont les amans? + --Ah! ne m'en parlez pas, ma chère, + J'ai tout perdu, plaisirs, amis, beaux ans; + Tout a passé comme une ombre légère. + J'ai cru que le bonheur était d'aimer, de plaire... + O souvenir cruel! ô regrets superflus! + J'aime encore, on ne m'aime plus. + J'ai moins perdu que vous, répondit la chanteuse: + Cependant je suis vieille, et je n'ai plus de voix; + Mais j'aime la musique, et suis encor heureuse + Lorsque le rossignol fait retentir ces bois. + + La beauté, ce présent céleste, + Ne peut, sans les talens, échapper à l'ennui: + La beauté passe, un talent reste, + On en jouit même en autrui. + + +FABLE XIV. + +Le Charlatan. + + Sur le pont-neuf, entouré de badauds, + Un charlatan criait à pleine tête: + Venez, messieurs, accourez faire emplette + Du grand remède à tous les maux. + C'est une poudre admirable + Qui donne de l'esprit aux sots, + De l'honneur aux frippons, l'innocence aux coupables, + Aux vieilles femmes des amans, + Au vieillard amoureux une jeune maîtresse, + Aux fous le prix de la sagesse, + Et la science aux ignorans. + Avec ma poudre, il n'est rien dans la vie + Dont bientôt on ne vienne à bout; + Par elle on obtient tout, on sait tout, on fait tout; + C'est la grande encyclopédie. + Vîte je m'approchai pour voir ce beau trésor... + C'était un peu de poudre d'or. + + +FABLE XV. + +La Sauterelle. + + C'en est fait, je quitte le monde; + Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux + Des crimes, des horreurs, dont sont blessés mes yeux. + Dans une retraite profonde, + Loin des vices, loin des abus, + Je passerai mes jours doucement à maudire + Les méchans de moi trop connus. + Seule ici bas j'ai des vertus: + Aussi pour ennemi j'ai tout ce qui respire, + Tout l'univers m'en veut; homme, enfans, animaux, + Jusqu'au plus petit des oiseaux, + Tous sont occupés de me nuire. + Eh! qu'ai-je fait pourtant?... Que du bien. Les ingrats! + Ils me regretteront, mais après mon trépas. + Ainsi se lamentait certaine sauterelle, + Hypocondre et n'estimant qu'elle. + Où prenez-vous cela, ma soeur? + Lui dit une de ses compagnes: + Quoi! vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes + En broutant de ces prés la douce et tendre fleur, + Sans vous embarrasser des affaires du monde? + Je sais qu'en travers il abonde: + Il fut ainsi toujours, et toujours il sera; + Ce que vous en direz grand'chose n'y fera. + D'ailleurs où vit-on mieux? Quant à votre colère + Contre ces ennemis qui n'en veulent qu'à vous, + Je pense, ma soeur, entre nous, + Que c'est peut-être une chimère, + Et que l'orgueil souvent donne ces visions. + Dédaignant de répondre à ces sottes raisons; + La sauterelle part, et sort de la prairie, + Sa patrie. + Elle sauta deux jours pour faire deux cents pas. + Alors elle se croit au bout de l'hémisphère, + Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux états; + Elle admire ces beaux climats, + Salue avec respect cette rive étrangère. + Près de là , des épis nombreux + Sur de longs chalumeaux, à six pieds de la terre, + Ondoyans et pressés se balançaient entre eux. + Ah! que voilà bien mon affaire! + Dit-elle avec transport, dans ces sombres taillis + Je trouverai sans doute un désert solitaire; + C'est un asile sûr contre mes ennemis. + La voilà dans le blé. Mais dès l'aube suivante, + Voici venir les moissonneurs. + Leur troupe nombreuse et bruyante + S'étend en demi-cercle; et, parmi les clameurs, + Les ris, les chants des jeunes filles, + Les épis entassés tombent sous les faucilles, + La terre se découvre, et les bleds abattus + Laissent voir les sillons tout nus. + Pour le coup, s'écriait la triste sauterelle, + Voilà qui prouve bien la haine universelle + Qui par-tout me poursuit: à peine en ce pays + A-t-on su que j'étais, qu'un peuple d'ennemis + S'en vient pour chercher sa victime. + Dans la fureur qui les anime, + Employant contre moi les plus affreux moyens, + De peur que je n'échappe, ils ravagent leurs biens: + Ils y mettraient le feu, s'il était nécessaire. + Eh! messieurs, me voilà , dit-elle en se montrant; + Finissez un travail si grand, + Je me livre à votre colère. + Un moissonneur, dans ce moment, + Par hasard la distingue; il se baisse, la prend, + Et dit, en la jetant dans une herbe fleurie: + Va manger, ma petite amie. + + +FABLE XVI. + +La Guêpe et l'Abeille. + + Dans le calice d'une fleur + La guêpe un jour voyant l'abeille, + S'approche en l'appelant sa soeur. + Ce nom sonne mal à l'oreille + De l'insecte plein de fierté, + Qui lui répond: Nous soeurs! Ma mie, + Depuis quand cette parenté? + Mais c'est depuis toute la vie, + Lui dit la guêpe avec courroux: + Considérez-moi, je vous prie; + J'ai des ailes tout comme vous, + Même taille, même corsage; + Et, s'il vous en faut davantage, + Nos dards sont aussi ressemblans. + Il est vrai, répliqua l'abeille, + Nous avons une arme pareille, + Mais pour des emplois différens. + La vôtre sert votre insolence, + La mienne repousse l'offense; + Vous provoquez, je me défends. + + +FABLE XVII. + +Le Hérisson et les Lapins. + + Il est certains esprits d'un naturel hargneux + Qui toujours ont besoin de guerre; + Ils aiment à piquer, se plaisent à déplaire, + Et montrent pour cela des talens merveilleux. + Quant à moi, je les fuis sans cesse, + Eussent-ils tous les dons et tous les attributs; + J'y veux de l'indulgence ou de la politesse; + C'est la parure des vertus. + + Un hérisson, qu'une tracasserie + Avait forcé de quitter sa patrie, + Dans un grand terrier de lapins + Vint porter sa misanthropie. + Il leur conta ses longs chagrins, + Contre ses ennemis exhala bien sa bile, + Et finit par prier les hôtes souterrains + De vouloir lui donner asile. + Volontiers, lui dit le doyen: + Nous sommes bonnes gens, nous vivons comme frères, + Et nous ne connaissons ni le tien ni le mien; + Tout est commun ici: nos plus grandes affaires + Sont d'aller, dès l'aube du jour, + Brouter le serpolet, jouer sur l'herbe tendre: + Chacun, pendant ce temps, sentinelle à son tour, + Veille sur le chasseur qui voudrait nous surprendre; + S'il l'apperçoit, il frappe, et nous voilà blottis. + Avec nos femmes, nos petits, + Dans la gaîté, dans la concorde, + Nous passons les instans que le ciel nous accorde. + Souvent ils sont prompts à finir; + Les panneaux, les furets, abrégent notre vie, + Raison de plus pour en jouir. + Du moins par l'amitié, l'amour et le plaisir, + Autant qu'elle a duré nous l'avons embellie: + Telle est notre philosophie. + Si cela vous convient, demeurez avec nous, + Et soyez de la colonie; + Sinon, faites l'honneur à notre compagnie + D'accepter à dîner, puis retournez chez vous. + A ce discours plein de sagesse, + Le hérisson repart qu'il sera trop heureux + De passer ses jours avec eux. + Alors chaque lapin s'empresse + D'imiter l'honnête doyen + Et de lui faire politesse. + Jusques au soir tout alla bien. + Mais, lorsqu'après souper la troupe réunie + Se mit à deviser des affaires du temps, + Le hérisson de ses piquans + Blesse un jeune lapin. Doucement, je vous prie, + Lui dit le père de l'enfant. + Le hérisson, se retournant, + En pique deux, puis trois, et puis un quatrième. + On murmure, on se fâche, on l'entoure en grondant. + Messieurs, s'écria-t-il, mon regret est extrême; + Il faut me le passer, je suis ainsi bâti, + Et je ne puis pas me refondre. + Ma foi, dit le doyen, en ce cas, mon ami, + Tu peux aller te faire tondre. + + +FABLE XVIII. + +Le Milan et le Pigeon. + + Un milan plumait un pigeon, + Et lui disait: Méchante bête, + Je te connais, je sais l'aversion + Qu'ont pour moi tes pareils; te voilà ma conquête! + Il est des dieux vengeurs. Hélas! je le voudrais, + Répondit le pigeon. O comble des forfaits! + S'écria le milan, quoi! ton audace impie + Ose douter qu'il soit des dieux? + J'allais te pardonner; mais, pour ce doute affreux, + Scélérat, je te sacrifie. + + +FABLE XIX. + +Le Chien coupable. + + Mon frère, sais-tu la nouvelle? + Mouflar, le bon Mouflar, de nos chiens le modèle, + Si redouté des loups, si soumis au berger, + Mouflar vient, dit-on, de manger + Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère, + Et puis sur le berger s'est jeté furieux. + --Serait-il vrai?--Très vrai, mon frère. + --A qui donc se fier, grands dieux! + C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine; + Et la nouvelle était certaine. + Mouflar, sur le fait même pris, + N'attendait plus que le supplice, + Et le fermier voulait qu'une prompte justice + Effrayât les chiens du pays. + La procédure en un jour est finie. + Mille témoins pour un déposent l'attentat: + Recolés, confrontés, aucun d'eux ne varie; + Mouflar est convaincu du triple assassinat: + Mouflar recevra donc deux balles dans la tête + Sur le lieu même du délit. + A son supplice qui s'apprête + Toute la ferme se rendit. + Les agneaux de Mouflar demandèrent la grace; + Elle fut refusée. On leur fit prendre place: + Les chiens se rangèrent près d'eux, + Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse, + Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux. + Tout le monde attendait dans un profond silence. + Mouflar paraît bientôt, conduit par deux pasteurs: + Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs, + Il harangue ainsi l'assistance: + O vous, qu'en ce moment je n'ose et je ne puis + Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis, + Témoins de mon heure dernière, + Voyez où peut conduire un coupable desir! + De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière, + Un faux pas m'en a fait sortir. + Apprenez mes forfaits. Au lever de l'aurore, + Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau; + Un loup vient, emporte un agneau, + Et tout en fuyant le dévore. + Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin, + Vient m'attaquer: je le terrasse, + Et je l'étrangle sur la place. + C'était bien jusque-là : mais, pressé par la faim, + De l'agneau dévoré je regarde le reste, + J'hésite, je balance... A la fin, cependant, + J'y porte une coupable dent: + Voilà de mes malheurs l'origine funeste. + La brebis vient dans cet instant, + Elle jette des cris de mère... + La tête m'a tourné, j'ai craint que la brebis + Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils; + Et, pour la forcer à se taire, + Je l'égorge dans ma colère. + Le berger accourait armé de son bâton. + N'espérant plus aucun pardon, + Je me jette sur lui: mais bientôt on m'enchaîne, + Et me voici prêt à subir + De mes crimes la juste peine. + Apprenez tous du moins, en me voyant mourir, + Que la plus légère injustice + Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord; + Et que, dans le chemin du vice, + On est au fond du précipice, + Dès qu'on met un pied sur le bord. + + +FABLE XX. + +L'Auteur et les souris. + + Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits + Étaient rongés par les souris. + Il avait beau changer d'armoire, + Avoir tous les piéges à rats, + Et de bons chats; + Rien n'y faisait; prose, vers, drame, histoire, + Tout était entamé; les maudites souris + Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire, + Ou le récit d'une victoire, + Qu'un petit bouquet à Cloris, + Notre homme au désespoir, et, l'on peut bien m'en croire, + Pour y mettre un auteur peu de chose suffit, + Jette un peu d'arsenic au fond de l'écritoire; + Puis, dans sa colère, il écrit. + Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent, + Et crevèrent. + + C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison. + Je suis loin de le croire: il n'est point de volume + Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon; + Et l'on déshonore sa plume + En la trempant dans du poison. + + +FABLE XXI. + +* L'Aigle et le Hibou. + +A DUCIS. + + L'oiseau qui porte le tonnerre, + Disgracié, banni du céleste séjour, + Par une cabale de cour, + S'en vint habiter sur la terre: + Il errait dans les bois, songeant à son malheur, + Triste, dégoûté de la vie, + Malade de la maladie + Que laisse après soi la grandeur. + Un vieux hibou, du creux d'un hêtre, + L'entend gémir, se met à sa fenêtre, + Et lui prouve bientôt que la félicité + Consiste dans trois points: Travail, paix et santé. + L'aigle est touché de ce langage: + Mon frère, répond-il, (les aigles sont polis + Lorsqu'ils sont malheureux) que je vous trouve sage! + Combien votre raison, vos excellens avis, + M'inspirent le desir de vous voir davantage, + De vous imiter, si je puis! + Minerve, en vous plaçant sur sa tête divine, + Connaissait bien tout votre prix; + C'est avec elle, j'imagine, + Que vous en avez tant appris. + Non, répond le hibou, j'ai bien peu de science; + Mais je sais me suffire, et j'aime le silence, + L'obscurité sur-tout. Quand je vois des oiseaux + Se disputer entr'eux la force, le courage, + Ou la beauté du chant, ou celle du plumage, + Je ne me mêle point parmi tant de rivaux, + Et me tiens dans mon hermitage. + Si malheureusement, le matin dans le bois, + Quelqu'étourneau bavard, quelque méchante pie + M'apperçoit, aussitôt leurs glapissantes voix + Appellent de par-tout une troupe étourdie, + Qui me poursuit et m'injurie: + Je souffre, je me tais; et, dans ce chamaillis, + Seul, de sang froid et sans colère, + M'esquivant doucement de taillis en taillis, + Je regagne à le fin ma retraite si chère. + Là , solitaire et libre, oubliant tous mes maux, + Je laisse les soucis, les craintes à la porte; + Voilà tout mon savoir: _Je m'abstiens, je supporte_; + La sagesse est dans ces deux mots. + Tu me l'as dit cent fois, cher Ducis, tes ouvrages, + Tes beaux vers, tes nombreux succès + Ne sont rien à tes yeux, auprès de cette paix + Que l'innocence donne aux sages. + Quand, de l'Eschyle anglais heureux imitateur, + Je te vois, d'une main hardie, + Porter sur la scène agrandie + Les crimes de Machbeth, de Léar le malheur, + La gloire est un besoin pour ton ame attendrie; + Mais elle est un fardeau pour ton sensible coeur. + Seul, au fond d'un désert, au bord d'une onde pure, + Tu ne veux que ta lyre, un saule et la nature: + Le vain desir d'être oublié + T'occupe et te charme sans cesse; + Ah! souffre au moins que l'amitié + Trompe en ce seul point ta sagesse. + + +FABLE XXII. + +Le Poisson volant. + + Certain poisson volant, mécontent de son sort, + Disait à sa vieille grand'mère: + Je ne sais comment je dois faire + Pour me préserver de la mort. + De nos aigles marins je redoute la serre + Quand je m'élève dans les airs; + Et les requins me font la guerre + Quand je me plonge au fond des mers. + La vieille lui répond: Mon enfant, dans ce monde, + Lorsqu'on n'est pas aigle ou requin, + Il faut tout doucement suivre un petit chemin, + En nageant près de l'air, et volant près de l'onde. + + +ÉPILOGUE. + + C'est assez, suspendons ma lyre, + Terminons ici mes travaux: + Sur nos vices, sur nos défauts, + J'aurais encor beaucoup à dire; + Mais un autre le dira mieux. + Malgré ses efforts plus heureux, + L'orgueil, l'intérêt, la folie, + Troublèrent toujours l'univers; + Vainement la philosophie + Reproche à l'homme ses travers, + Elle y perd sa prose et ses vers. + Laissons, laissons aller le monde + Comme il lui plaît, comme il l'entend; + Vivons caché, libre et content, + Dans une retraite profonde. + Là , que faut-il pour le bonheur? + La paix, la douce paix du coeur, + Le desir vrai qu'on nous oublie, + Le travail qui sait éloigner + Tous les fléaux de notre vie, + Assez de bien pour en donner, + Et pas assez pour faire envie. + + +FIN. + + + + +TABLE ALPHABÉTIQUE DES FABLES. + + + l'Aigle et la Colombe. Liv. III. Fable 21. + l'Aigle et le Hibou. V. 21. + l'Amour et sa Mère. III. 19. + l'Âne et la Flûte. V. 5. + le vieux Arbre et le Jardinier. II. 2. + l'Auteur et les Souris. V. 20. + l'Avare et son Fils. IV. 10. + l'Aveugle et le Paralytique. I. 20. + les deux Bacheliers. III. 8. + la Balance de Minos. III. 14. + le Berger et le Rossignol. V. 1. + le Boeuf, le Cheval et l'Âne. I. 2. + le Bonhomme et le Trésor. II. 4. + le Bouvreuil et le Corbeau. II. 6. + la Brebis et le Chien. II. 3. + le Calife. I. 8. + la Carpe et les Carpillons. I. 7. + le Charlatan. V. 14. + les deux Chats. II. 9. + le Chat et la Lunette. I. 16. + le Chat et le miroir. I. 6. + le Chat et le Moineau. II. 20 + le Chat et les Rats. IV. 17. + le Château de Cartes. II. 12. + les deux Chauves. IV. 16. + la Chenille. V. 12. + le Cheval et le Poulain. II. 10. + le petit Chien. V. 8. + le Chien coupable. V. 19. + le Chien et le Chat. I. 11. + la Colombe et son Nourisson. V. 4. + le Coq fanfaron. IV. 22. + la Coquette et l'Abeille. I. 13. + le Crocodile et l'Esturgeon. V. 11. + le Courtisan et le dieu Protée. IV. 11. + le Danseur de corde et le Balancier. II. 16. + le Dervis, la Corneille et le Faucon. III. 11. + Don Quichotte. IV. 20. + l'Écureuil, le Chien et le Renard. IV. 2. + l'Éducation du Lion. II. 15. + l'Éléphant blanc. I. 14. + l'Enfant et le Dattier. I. 22. + l'Enfant et le Miroir. II. 8. + les Enfans et les Perdreaux. III. 12. + la Fable et la Vérité. I. 1. + la Fauvette et le Rossignol. IV. 9. + le Grillon. II. 11. + la Guenon, le Singe et la Noix. IV. 12. + la Guêpe et l'Abeille. V. 16. + l'Habit d'Arlequin. IV. 4. + Hercule au ciel. III. 6. + le Hérisson et les Lapins. V. 17. + l'Hermine, le Castor et le Sanglier. III. 13. + le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat. III. 17. + le Hibou et le Pigeon. IV. 5. + les deux Jardiniers. I. 10. + le jeune Homme et le Vieillard. I. 17. + la jeune Poule et le vieux Renard. II. 17. + l'Inondation. III. 2. + Jupiter et Minos. V. 7. + le Laboureur de Castille. IV. 8. + le Lapin et la Sarcelle. IV. 13. + le Léopard et l'Écureuil. V. 9. + le Lierre et le Thym. I. 15. + le Lièvre, ses Amis et les deux Chevreuils. III. 7. + le Linot. II. 22. + les deux Lions. V. 2. + le Lion et le Léopard. III. 22. + la Mère, l'Enfant et les Sarigues. II. 1. + le Milan et le Pigeon. V. 18. + le Miroir de la Vérité. IV. 18. + la Mort. I. 9. + Myson. II. 19. + le Pacha et le Dervis. IV. 7. + le Paon et la Fortune. IV. 14. + Pandore. I. 21. + le Paon, les deux Oisons et le Plongeon. III. 16. + le Parricide. III. 18. + les deux Paysans et le Nuage. IV. 19. + le Paysan et la Rivière. V. 6. + le Perroquet Confiant. III. 20. + le Perroquet. IV. 3. + les deux Persans. II. 18. + le Phénix. II. 13. + le Philosophe et le Chat-huant. IV. 15. + la Pie et la Colombe. II. 14. + le Poisson volant. V. 22. + le Prêtre de Jupiter. V. 10. + le Procès des deux Renards. V. 3. + le Renard déguisé. III. 10. + le Renard qui prêche. III. 15. + le Rhinocéros et le Dromadaire. III. 4. + le Roi Alphonse. III. 9. + le Roi et les deux Bergers. I. 3. + le Roi de Perse. II. 21. + le Rossignol et le Paon. III. 5. + le Rossignol et le Prince. I. 19. + le Sanglier et les Rossignols. III. 3. + la Sauterelle. V. 15. + le Savant et le Fermier. IV. 1. + les Singes et le Léopard. III. 1. + le Singe qui montre la Lanterne magique. II. 7. + les Serins et le Chardonneret. I. 5. + la Taupe et les Lapins. I. 18. + la Tourterelle et la Fauvette. V. 13. + le Troupeau de Colas. II. 5. + le Vacher et le Garde-chasse. I. 12. + la Vipère et la Sangsue. IV. 6. + le Voyage. IV. 21. + les deux Voyageurs. I. 4. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Fables de Florian, by Jean-Pierre Claris de Florian + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58251 *** diff --git a/58251-8.txt b/58251-8.txt deleted file mode 100644 index d5ca501..0000000 --- a/58251-8.txt +++ /dev/null @@ -1,5706 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Fables de Florian, by Jean-Pierre Claris de Florian - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Fables de Florian - -Author: Jean-Pierre Claris de Florian - -Editor: Louis-François Jauffret - -Release Date: November 8, 2018 [EBook #58251] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FABLES DE FLORIAN *** - - - - -Produced by Laurent Vogel (images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - FABLES - DE - FLORIAN, - - MISES DANS UN NOUVEL ORDRE, - - Revues, corrigées, et augmentées de plusieurs Fables inédites, d'après - les manuscrits autographes de l'Auteur; par L. F. Jauffret, éditeur de - ses oeuvres posthumes. - - Je tâche d'y tourner le vice en ridicule, - Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule. - - La Font. Fables, liv. V, 1. - - DE L'IMPRIMERIE DE GUILLEMINET. - - A PARIS, - A LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE, - rue de la Harpe, nº 117. - - AN IX. - - - - -DE LA FABLE. - - -Il y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant occupé de faire des -fables, me proposa de me présenter à un de ses oncles, vieillard aimable -et obligeant, qui, toute sa vie, avait aimé de prédilection le genre de -l'apologue, possédait dans sa bibliothèque presque tous les fabulistes, -et relisait sans cesse La Fontaine. - -J'acceptai avec joie l'offre de mon ami: nous allâmes ensemble chez son -oncle. - - * * * * * - -Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans à-peu-près, mais qui se -tenait encore droit. Sa physionomie était douce et gaie, ses yeux vifs -et spirituels; son visage, son souris, sa manière d'être, annonçaient -cette paix de l'ame, cette habitude d'être heureux par soi qui se -communique aux autres. On était sûr, au premier abord, que l'on voyait -un honnête homme que la fortune avait respecté. Cette idée faisait -plaisir, et préparait doucement le coeur à l'attrait qu'il éprouvait -bientôt pour cet honnête homme. - -Il me reçut avec une bonté franche et polie, me fit asseoir près de lui, -me pria de parler un peu haut, parce qu'il avait, me dit-il, le bonheur -de n'être que sourd; et, déjà prévenu par son neveu que je me donnais -les airs d'être un fabuliste, il me demanda si j'aurais la complaisance -de lui dire quelques uns de mes apologues. - -Je ne me fis pas presser, j'avais déjà de la confiance en lui. Je -choisis promptement celles de mes fables que je regardais comme les -meilleures; je m'efforçai de les réciter de mon mieux, de les parer de -tout le prestige du débit, de les jouer en les disant; et je cherchai -dans les yeux de mon juge à deviner s'il était satisfait. - -Il m'écoutait avec bienveillance, souriait de temps en temps à certains -traits, rapprochait ses sourcils à quelques autres, que je notais en -moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine -d'apologues, il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs regardent -toujours comme le prix de leur travail, et qui n'est souvent que le -salaire de leur lecture. Je le remerciai, comme il me louait, avec une -reconnaissance modérée; et, ce petit moment passé, nous commençâmes une -conversation plus cordiale. - -J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris dans des -fables anciennes ou étrangères. - -Oui, lui répondis-je, toutes ne sont pas de mon invention. J'ai lu -beaucoup de fabulistes; et lorsque j'ai trouvé des sujets qui me -convenaient, qui n'avaient pas été traités par La Fontaine, je ne me -suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques uns à -Ésope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à un -Espagnol nommé Yriarté, poète dont je fais grand cas, et qui m'a fourni -mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public -dans une préface, afin que l'on ne puisse pas me reprocher... - -Oh! C'est fort égal au public, interrompit-il en riant. Qu'importe à vos -lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait été d'abord inventé par un -Grec, par un Espagnol, ou par vous? L'important, c'est qu'elle sait bien -faite. La Bruyère a dit: _Le choix des pensées est invention._ -D'ailleurs, vous avez pour vous l'exemple de La Fontaine. Il n'est guère -de ses apologues que je n'aie retrouvés dans des auteurs plus anciens -que lui. Mais comment y sont-ils? Si quelque chose pouvait ajouter à sa -gloire, ce serait cette comparaison. N'ayez donc aucune inquiétude sur -ce point. - -En poésie, comme à la guerre, ce qu'on prend à ses frères est vol, mais -ce qu'on enlève aux étrangers est conquête. - -Parlons d'une chose plus importante. Comment avez-vous considéré -l'apologue? - -A cette question je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbutiai; -et, voyant bien, à l'air de bonté du vieillard, que le meilleur parti -était d'avouer mon ignorance, je lui répondis, si bas qu'il me le fit -répéter, que je n'avais pas encore assez réfléchi sur cette question, -mais que je comptais m'en occuper quand je ferais mon discours -préliminaire. - -J'entends, me répondit-il: vous avez commencé par faire des fables; et, -quand votre recueil sera fini, vous réfléchirez sur la fable. Cette -manière de procéder est assez commune, même pour des objets plus -importans. Au surplus, quand vous auriez pris la marche contraire, qui -sûrement eût été plus raisonnable, je doute que vos fables y eussent -gagné. Ce genre d'ouvrage est peut-être le seul où les poétiques sont -à-peu-près inutiles, où l'étude n'ajoute presque rien au talent, où, -pour me servir d'une comparaison qui vous appartient, on travaille, par -une espèce d'instinct, aussi bien que l'hirondelle bâtit son nid, ou -bien aussi mal que le moineau fait le sien. - -Cependant je ne doute point que vous n'ayez lu, dans beaucoup de -préfaces de fables, que _l'apologue est une instruction déguisée sous -l'allégorie d'une action_: définition qui, par parenthèse, peut convenir -au poème épique, à la comédie, au roman, et ne pourrait s'appliquer à -plusieurs fables, comme celles de _Philomèle et Progné_, de _l'Oiseau -blessé d'une flèche_, du _Paon se plaignant à Junon_, du _Renard et du -Buste_, etc. qui proprement n'ont point d'action, et dont tout le sens -est renfermé dans le seul mot de la fin; ou comme celles de _l'Ivrogne -et sa Femme_, du _Rieur et des Poissons_, de _Tircis et Amarante_, du -_Testament expliqué par Ésope_, qui n'ont que le mérite assez grand -d'être parfaitement contées, et qu'on serait bien fâché de retrancher, -quoiqu'elles n'aient point de morale. Ainsi cette définition, reçue de -tous les temps, ne me paroît pas toujours juste. - -Vous avez lu sûrement encore, dans le très ingénieux discours que feu M. -de la Motte a mis à la tête de ses fables, que, _pour faire un bon -apologue, il faut d'abord se proposer une vérité morale, la cacher sous -l'allégorie d'une image qui ne péche ni contre la justesse, ni contre -l'unité, ni contre la nature; amener ensuite des acteurs que l'on fera -parler dans un style familier mais élégant, simple mais ingénieux, animé -de ce qu'il y a de plus riant et de plus gracieux, en distinguant bien -les nuances du riant et du gracieux, du naturel et du naïf_. - -Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens: mais, quand on saura toutes -ces finesses, on sera tout au plus en état de prouver, comme l'a fait M. -de la Motte, que la fable des _deux Pigeons_ est une fable imparfaite, -car elle péche _contre l'unité_; que celle du _Lion amoureux_ est encore -moins bonne, _car l'image entière est vicieuse_[1]. Mais, pour le -malheur des définitions et des règles, tout le monde n'en sait pas moins -par coeur l'admirable fable des _deux Pigeons_, tout le monde n'en -répète pas moins souvent ces vers du _Lion amoureux_, - - Amour, amour, quand tu nous tiens, - On peut bien dire, adieu prudence; - -et personne ne se soucie de savoir qu'on peut démontrer rigoureusement -que ces deux fables sont contre les règles. - - [1] OEuvres de la Motte, _discours sur la fable_, tome IX, pag. 22 et - suiv. - -Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec tant de -sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable, que j'en -indique de meilleurs: mais je m'en garderai bien, car je suis convaincu -que ce genre ne peut être défini et ne peut avoir de préceptes. Boileau -n'en a rien dit dans son _Art poétique_; et c'est peut-être parce qu'il -avait senti qu'il ne pouvait le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui -assurément était poète, avait fait la fable de _la Mort et du -Malheureux_ en concurrence avec La Fontaine. J. B. Rousseau, qui était -poète aussi, traita le même sujet. Lisez dans M. d'Alembert[2] ces deux -apologues comparés avec celui de La Fontaine; vous trouverez la même -morale, la même image, la même marche, presque les mêmes expressions; -cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins -très-médiocres, et celle de La Fontaine est un chef-d'oeuvre. - - [2] Histoire des membres de l'académie française, tome III. - -La raison de cette différence nous est parfaitement développée dans un -excellent morceau sur la fable, de M. Marmontel[3]. Il n'y donne pas les -moyens d'écrire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se donner; il -n'expose point les principes, les règles qu'il faut observer, car je -répète que dans ce genre il n'y en a point: mais il est le premier, ce -me semble, qui nous ait expliqué pourquoi l'on trouve un si grand charme -à lire La Fontaine, d'où vient l'illusion que nous cause cet inimitable -écrivain. «Non seulement, dit M. Marmontel, La Fontaine a ouï dire ce -qu'il raconte, mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un -poète qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante; c'est un -témoin présent à l'action, et qui veut vous y rendre présent vous-même: -son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce -qu'il a d'imagination, de mémoire, de sentiment, il met tout en oeuvre, -de la meilleure foi du monde, pour vous persuader; et c'est cet air de -bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses -avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux -d'enfans, c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et une belette, qui -font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant, Le bon homme! etc.» - - [3] Élémens de littérature, tome III. - -M. Marmontel a raison: quand ce mot est dit, on pardonne tout à -l'auteur, on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait, des vérités -qu'il nous apprend; on lui permet de prétendre à nous enseigner la -sagesse, prétention que l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais -un _bon homme_ n'est plus notre égal: sa simplicité crédule, qui nous -amuse, qui nous fait rire, le délivre à nos yeux de sa supériorité; on -respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne; on -peut l'admirer et l'aimer sans se compromettre. - -Voilà le grand secret de La Fontaine, secret qui n'était son secret que -parce qu'il l'ignorait lui-même. - -Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement, qu'à moins d'être un -La Fontaine il ne faut pas faire de fables; et vous sentez que la seule -réponse à cette affligeante vérité c'est de jeter au feu mes apologues. -Vous m'en donnez une forte tentation; et, comme dans les sacrifices un -peu pénibles il faut toujours profiter du moment où l'on se trouve en -forces, je vais, en rentrant chez moi... - -Faire une sottise, interrompit-il; sottise dont vous ne seriez point -tenté, si vous aviez moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus de -véritable admiration pour La Fontaine. - -Comment! Repris-je d'un ton presque fâché, quelle plus grande preuve de -modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des -années de travail? Et quel plus grand hommage peut recevoir de moi -l'admirable modèle dont je ne puis jamais approcher? - -Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre -conversation pourra vous fournir deux bonnes fables, l'une sur -l'amour-propre, l'autre sur la colère. En attendant, permettez-moi de -vous faire une question que je veux aussi habiller en apologue. - -Si la plus belle des femmes, Hélène par exemple, régnait encore à -Lacédémone, et que tous les grecs, tous les étrangers, fussent ravis -d'admiration en la voyant paraître dans les jeux publics, ornée d'abord -de ses attraits enchanteurs, de sa grace, de sa beauté divine, et puis -encore de l'éclat que donne la royauté, que penseriez-vous d'une petite -paysanne ilote, que je veux bien supposer jeune, fraîche, avec des yeux -noirs, et qui, voyant paraître la reine, se croirait obligée d'aller se -cacher? Vous lui diriez: Ma chère enfant, pourquoi vous priver des jeux? -Personne, je vous assure, ne songe à vous comparer avec la reine de -Sparte. Il n'y a qu'une Hélène au monde; comment vous vient-il dans la -tête que l'on puisse songer à deux? Tenez-vous à votre place. La plupart -des Grecs ne vous regarderont pas; car la reine est là haut, et vous -êtes ici. Ceux qui vous regarderont, vous ne les ferez pas fuir. Il y en -a même qui peut-être vous trouveront à leur gré; vous en ferez vos amis, -et vous admirerez avec eux la beauté de cette reine du monde. - -Quand vous lui auriez dit cela, si la petite fille voulait encore -s'aller cacher, ne lui conseilleriez-vous point d'avoir moins d'orgueil -d'une part, et de l'autre plus d'admiration pour Hélène? - -Vous m'entendez; et je ne crois pas nécessaire, ainsi que l'exige M. de -la Motte, de placer la moralité à la fin de mon apologue. - -Ne brûlez donc point vos fables, et soyez sûr que La Fontaine est si -divin, que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont -encore très-belles. Si vous pouvez en avoir une, je vous en ferai mon -compliment. Pour cela, vous n'avez besoin que de deux choses que je vais -tâcher de vous expliquer. - -Quoique je vous aie dit que je ne connais point de définition juste et -précise de l'apologue, j'adopterais pour la plupart celle que La -Fontaine lui-même a choisie, lorsqu'en parlant du recueil de ses fables -il l'appelle, - - Une ample comédie à cent actes divers, - Et dont la scène est l'univers. - -En effet, un apologue est une espèce de petit drame: il a son -exposition, son noeud, son dénouement. Que les acteurs en soient des -animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils -commencent par me dire ce dont il s'agit, qu'ils m'intéressent à une -situation, à un événement quelconque, et qu'ils finissent par me laisser -satisfait, soit de cet événement, soit quelquefois d'un simple mot, qui -est le résultat moral de tout ce qu'on a dit ou fait. Il me serait aisé, -si je ne craignais d'être trop bavard, de prendre au hasard une fable de -La Fontaine, et de vous y faire voir l'avant-scène, l'exposition, faite -souvent par un monologue, comme dans la fable du _Berger et son -Troupeau_; l'intérêt commençant avec la situation, comme dans _la -Colombe et la Fourmi_; le danger croissant d'acte en acte, car il y en a -de plusieurs actes, comme _l'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un -champ_; et le dénouement enfin, mis quelquefois en spectacle, comme dans -_le Loup devenu Berger_, plus communément en simple récit. - -Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé par de véritables -acteurs, par le prestige du théâtre, et qu'il doit cependant me donner -la comédie, il s'ensuit que son premier besoin, son talent le plus -nécessaire, doit être celui de peindre: car il faut qu'il montre aux -regards ce théâtre, ces acteurs qui lui manquent; il faut qu'il fasse -lui-même ses décorations, ses habits; que non seulement il écrive ses -rôles, mais qu'il les joue en les écrivant; et qu'il exprime à la fois -les gestes, les attitudes, les mines, les jeux de visage, qui ajoutent -tant à l'effet des scènes. - -Mais ce talent de peindre ne suffirait pas pour le genre de la fable, -s'il ne se trouvait réuni avec celui de conter gaiement: art difficile -et peu commun; car la gaieté que j'entends est à la fois celle de -l'esprit et celle du caractère. C'est ce don, le plus desirable sans -doute, puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, qui nous fait -aimer des autres, parce que nous pouvons nous aimer nous-mêmes; change -en plaisirs toutes nos actions, et souvent tous nos devoirs; nous -délivre, sans nous donner la peine de l'attention, d'une foule de -défauts pénibles, pour nous orner de mille qualités qui ne coûtent -jamais d'efforts. Enfin cette gaieté, selon moi, est la véritable -philosophie, qui se contente de peu sans savoir que c'est un mérite, -supporte avec résignation les maux inévitables de la vie sans avoir -besoin de se dire que l'impatience n'y changerait rien, et sait encore -faire le bonheur de ceux qui nous environnent du seul supplément de -notre propre bonheur. - -Voilà la gaieté que je veux dans l'écrivain qui raconte: elle entraîne -avec elle le naturel, la grace, la naïveté. Le talent de peindre, comme -vous savez, comprend le mérite du style et le grand art de faire des -vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je conclus que tout -fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flatter, non pas -d'être l'égal de La Fontaine, mais d'être souffert après lui. - -Parlez-vous sérieusement, lui dis-je, et prétendez-vous m'encourager? Si -tout ce que vous venez de détailler n'est que le moins qu'on puisse -exiger d'un fabuliste, que voulez-vous que je devienne? Ou laissez-moi -brûler mes fables, ou ne me démontrez pas qu'elles ne réussiront point. -Je pourrois vous répondre pourtant que l'élégant Phèdre n'est rien moins -que gai, que le laconique Ésope ne l'est pas beaucoup davantage, que -l'Anglais Gay n'est presque jamais qu'un philosophe de mauvaise humeur, -et que cependant... - -Ces messieurs-là, reprit le vieillard, n'ont rien de commun avec vous. -Indépendamment de la différence de leur nation, de leur siècle, de leur -langue, songez que Phèdre fut le premier chez les romains qui écrivit -des fables en vers, que Gay fut de même le premier chez les Anglais. Je -ne prétends pas assurément leur disputer leur mérite: mais croyez que ce -mot de _premier_ ne laisse pas de faire à la réputation des hommes. -Quant à votre Ésope, je ne dirai pas qu'il fut aussi le premier chez les -Grecs, car je suis persuadé qu'il n'a jamais existé. - -Quoi! répliquai-je, cet Ésope dont nous avons les ouvrages, dont j'ai lu -la vie dans Méziriac, dans La Fontaine, dans tant d'autres, ce Phrygien -si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'aurait été -qu'un personnage imaginaire? Quelles preuves en avez-vous? Et qui donc, -à votre avis, est l'inventeur de l'apologue? - -Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et vous allez -m'engager dans une discussion scientifique à laquelle je ne suis guère -propre, car on ne peut être moins savant que moi. Pour ce qui regarde -Ésope, je vous renvoie à une dissertation fort bien faite de feu M. -Boulanger, _sur les incertitudes qui concernent les premiers écrivains -de l'antiquité_. Vous y verrez que cet Ésope, si renommé par ses -apologues, et que les historiens ont placé dans le sixième siècle avant -notre ère, se trouve à la fois le contemporain de Crésus roi de Lydie, -d'un Necténabo roi d'Égypte, qui vivait cent quatre-vingts ans après -Crésus, et de la courtisane Rhodope, qui passe pour avoir élevé une de -ces fameuses pyramides bâties au moins dix-huit cents ans avant Crésus. -Voilà déjà d'assez grands anachronismes pour rejeter comme fabuleuses -toutes les vies d'Ésope. - -Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament et les attribuent à -Lochman, fabuliste célèbre en Asie depuis des milliers d'années, -surnommé _le Sage_ par tout l'Orient, et qui passe pour avoir été, comme -Ésope, esclave, laid et contrefait. - -M. Boulanger, par des raisons très-plausibles, démontre à-peu-près -qu'Ésope et Lochman ne sont qu'un. Il est vrai qu'il donne ensuite des -raisons presque aussi bonnes, tirées de l'étymologie, de la ressemblance -des noms phéniciens, hébreux, arabes, pour prouver que ce Lochman _le -sage_ pourrait fort bien être le roi Salomon. Il va plus loin; et, -comparant toujours les identités, les rapports des noms, les similitudes -des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si révéré dans l'Orient -pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses ouvrages, était Joseph, -fils de Jacob, premier ministre d'Égypte. De là, revenant à Ésope, il -fait un rapprochement fort ingénieux d'Ésope et de Joseph, tous deux -réduits à l'esclavage, et faisant prospérer la maison de leur maître; -tous deux enviés, persécutés, et pardonnant à leurs ennemis; tous deux -voyant en songe leur grandeur future, et sortant d'esclavage à -l'occasion de ce songe; tous deux excellant dans l'art d'interpréter les -choses cachées; enfin tous deux favoris et ministres, l'un du Pharaon -d'Égypte, l'autre du roi de Babylone. - -Mais, sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne à -regarder comme à-peu-près sûr que ce prétendu Ésope n'est qu'un nom -supposé sous lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus -long-temps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient de l'Orient; et -c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conservé du caractère et -de la tournure de l'esprit asiatique. Ce goût de paraboles, d'énigmes, -cette habitude de parler toujours par images, d'envelopper les préceptes -d'un voile qui semble les conserver, durent encore en Asie; leurs -poètes, leurs philosophes, n'ont jamais écrit autrement. - -Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point. Mais quel est le -pays de l'Asie que vous regardez comme le berceau de la fable? - -Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit systême qui pourrait -bien n'être pas plus vrai que tant d'autres: mais, comme c'est peu -important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur -l'origine de la fable: je ne les dis guère qu'à mes amis, parce qu'il -n'y a pas grand inconvénient à se tromper avec eux. - -Nulle part on n'a dû s'occuper davantage des animaux que chez le peuple -où la métempsycose était un dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre -ame passait après notre mort dans le corps de quelque animal, on n'a -rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable, rien de plus -conséquent, que d'étudier avec soin les moeurs, les habitudes, la façon -de vivre de ces animaux si intéressans, puisqu'ils étaient à la fois -pour l'homme l'avenir et le passé, puisqu'on voyait toujours en eux ses -pères, ses enfans et soi-même. - -De l'étude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre ame, on a dû -passer aisément à la croyance qu'ils ont un langage. Certaines espèces -d'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les -pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les poules, une foule -d'autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D'où viendrait ce -besoin de société, s'ils n'avaient pas le don de s'entendre? Cette seule -question dispense d'autres raisonnemens qu'on pourrait alléguer. - -Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant naturellement -les hommes à l'attention, à l'intérêt pour les animaux, a dû les mener -promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De là je ne vois plus -qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-à-dire à l'idée de faire -parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains. - -Montagne a dit que _notre sapience apprend des bêtes les plus utiles -enseignemens aux plus grandes et plus nécessaires parties de la vie_. En -effet, sans parler des chiens, des chevaux, de plusieurs autres animaux, -dont l'attachement, la bonté, la résignation, devraient sans cesse faire -honte aux hommes, je ne veux prendre pour exemple que les moeurs du -chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en société, -mais en famille; épouse toujours, à la manière des Guèbres, la soeur -avec laquelle il vint au monde, avec laquelle il fut élevé; qui demeure -avec sa compagne, près de son père et de sa mère, jusqu'à ce que, père à -son tour, il aille se consacrer à l'éducation de ses enfans, leur donner -les leçons d'amour, d'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et -pratiquées; qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de -l'amitié, dans les jouissances de la nature, et dans cette heureuse -ignorance, cette imprévoyance des maux, _cette incuriosité qui_, comme -dit le bon Montagne, _est un chevet si doux, si sain à reposer une tête -bien faite_. - -Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher -de ces moeurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos -crimes; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage, -l'homme, caché derrière un buisson, armé de l'arc qu'il a inventé pour -tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à -contrefaire le cri de la mère du chevreuil, afin que son enfant trompé, -venant à ce cri qui l'appelle[4], reçoive une mort plus sûre des mains -du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'ait pas -aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher -à l'homme sa barbarie, pour lui dire les vérités dures que mon -philosophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de -l'amour-propre irrité? Voilà la fable inventée; et, si vous avez pu me -suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que -l'apologue a dû naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut -sûrement un brachmane. - - [4] C'est ainsi que l'on tue les chevreuils. - -Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion. -Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l'on connaisse -dans ce genre; et Bidpaï était un brachmane. Mais, comme il vivait sous -un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un -peuple civilisé dès long-temps, il est assez vraisemblable que ses -fables ne furent pas les premières. Peut-être même n'est-ce qu'un -recueil des apologues qu'il avait appris à l'école des gymnosophistes, -dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sûr, -c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les _deux -Pigeons_, ont été traduits dans toutes les langues de l'Orient, tantôt -sous le nom de Bidpaï ou Pilpai, tantôt sous celui de Lochman. Ils -passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables d'Ésope. Phèdre les -fit connaître aux romains. Après Phèdre, plusieurs Latins, Aphtonius[5], -Avien, Gabrias, composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus -modernes, tels que Faërne, Abstémius, Camérarius, en donnèrent des -recueils, toujours en latin, jusqu'à la fin du seizième siècle qu'un -nommé Hégémon, de Châlons-Sur-Saône, s'avisa le premier de faire des -fables en vers français. Cent ans après, La Fontaine parut; et La -Fontaine fit oublier toutes les fables passées, et, je tremble de vous -le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M. -de La Motte et quelques autres fabulistes très-estimables de notre temps -ont eu, depuis La Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas -devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter -de les valoir. - - [5] Aphtonius et Gabrias ou Babrias sont deux fabulistes grecs. C'est - par erreur que Florian les place ici parmi les fabulistes latins. - (_Note de l'éditeur._) - -Voilà l'histoire de la fable, telle que je la conçois et la sais. Je -vous l'ai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre. -Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l'apologue. - -A ces mots le vieillard se tut. Je crois qu'il en était temps, car il -commençait à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu'il m'avait -données, et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes -fables, pour qu'il voulût bien retrancher, d'une main plus ferme que la -mienne, celles qu'il trouverait trop mauvaises, et m'indiquer les fautes -susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il laisserait. Il me le -promit, me donna rendez-vous à huit jours de là. On juge que je fus -exact à ce rendez-vous: mais quelle fut ma douleur, lorsque, arrivant -avec mon manuscrit, j'appris à la porte du vieillard qu'il était mort de -la veille! Je le regrettai comme un bienfaiteur; car il l'aurait été, et -c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui -mes apologues, encore moins celui d'en retrancher; et, privé de conseil, -de guide, précisément à l'instant où l'on m'avait fait sentir combien -j'en avais besoin, pour me délivrer du soin fatigant de songer sans -cesse à mes fables, je pris le parti de les imprimer. C'est à présent au -public à faire l'office du vieillard: peut-être trouverai-je en lui -moins de politesse, mais il trouvera dans moi la même docilité. - - - - -FABLES - -DE - -FLORIAN. - - -LIVRE PREMIER - - -FABLE PREMIÈRE - -La Fable et la Vérité. - - La vérité, toute nue, - Sortit un jour de son puits. - Ses attraits par le temps étaient un peu détruits; - Jeune et vieux fuyaient à sa vue. - La pauvre vérité restait là morfondue, - Sans trouver un asile où pouvoir habiter. - A ses yeux vient se présenter - La Fable richement vêtue, - Portant plumes et diamans, - La plupart faux, mais très-brillans. - Eh! vous voilà! bonjour, dit-elle: - Que faites-vous ici seule sur un chemin? - La vérité répond: Vous le voyez, je gèle; - Aux passans je demande en vain - De me donner une retraite, - Je leur fais peur à tous. Hélas! je le vois bien, - Vieille femme n'obtient plus rien. - Vous êtes pourtant ma cadette, - Dit la fable, et, sans vanité, - Par-tout je suis fort bien reçue. - Mais aussi, dame Vérité, - Pourquoi vous montrer toute nue? - Cela n'est pas adroit: Tenez, arrangeons-nous; - Qu'un même intérêt nous rassemble: - Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble. - Chez le sage, à cause de vous, - Je ne serai point rebutée; - A cause de moi, chez les fous - Vous ne serez point maltraitée: - Servant par ce moyen chacun selon son goût, - Grace à votre raison et grace à ma folie, - Vous verrez, ma soeur, que par-tout - Nous passerons de compagnie. - - -FABLE II. - -Le Boeuf, le Cheval et l'Ane. - - Un boeuf, un baudet, un cheval, - Se disputaient la préséance. - Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal. - A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne pense - Valoir ceux que le rang, les talens, la naissance, - Élèvent au-dessus de nous? - Le boeuf, d'un ton modeste et doux, - Alléguait ses nombreux services, - Sa force, sa docilité; - Le coursier sa valeur, ses nobles exercices; - Et l'âne son utilité. - Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres: - En voici venir trois, exposons-leur nos titres. - Si deux sont d'un avis, le procès est jugé. - Les trois hommes venus, notre boeuf est chargé - D'être le rapporteur; il explique l'affaire, - Et demande le jugement. - Un des juges choisis, maquignon bas-normand, - Crie aussitôt: la chose est claire, - Le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrère, - Dit le second jugeur, c'était un gros meûnier, - L'âne doit marcher le premier; - Tout autre avis serait d'une injustice extrême. - Oh que nenni, dit le troisième, - Fermier de sa paroisse et riche laboureur, - Au boeuf appartient cet honneur. - Quoi! reprend le coursier, écumant de colère, - Votre avis n'est dicté que par votre intérêt? - Eh mais, dit le Normand, par qui donc, s'il vous plaît? - N'est-ce pas le code ordinaire? - - -FABLE III. - -Le Roi et les deux Bergers. - - Certain monarque un jour déplorait sa misère, - Et se lamentait d'être roi: - Quel pénible métier! disait-il: sur la terre - Est-il un seul mortel contredit comme moi? - Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre; - Je chéris mes sujets, et je mets des impôts; - J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse; - Mon peuple est accablé de maux, - Je suis consumé de tristesse: - Par-tout je cherche des avis, - Je prends tous les moyens, inutile est ma peine; - Plus j'en fais, moins je réussis. - Notre monarque alors apperçoit dans la plaine - Un troupeau de moutons maigres, de près tondus, - Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères, - Dispersés, bêlans, éperdus, - Et des beliers sans force errant dans les bruyères. - Leur conducteur Guillot allait, venait, courait, - Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt, - Tantôt à cet agneau qui demeure derrière, - Puis à sa brebis la plus chère; - Et, tandis qu'il est d'un côté, - Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vîte; - Le berger court, l'agneau qu'il quitte - Par une louve est emporté. - Guillot tout haletant s'arrête, - S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir, - Et, de son poing frappant sa tête, - Il demande au ciel de mourir. - Voilà bien ma fidelle image! - S'écria le monarque; et les pauvres bergers, - Comme nous autres rois, entourés de dangers, - N'ont pas un plus doux esclavage; - Cela console un peu. Comme il disait ces mots, - Il découvre en un pré le plus beau des troupeaux, - Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine, - Tant leur riche toison les gêne, - Des beliers grands et fiers, tous en ordre paissans, - Des brebis fléchissant sous le poids de la laine, - Et de qui la mamelle pleine - Fait accourir de loin les agneaux bondissans. - Leur berger, mollement étendu sous un hêtre, - Faisait des vers pour son Iris, - Les chantait doucement aux échos attendris, - Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre. - Le roi tout étonné disait: Ce beau troupeau - Sera bientôt détruit: les loups ne craignent guère - Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère; - On les écarte mal avec un chalumeau. - Ah! comme je rirais...! Dans l'instant le loup passe, - Comme pour lui faire plaisir: - Mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir, - Un chien s'élance et le terrasse. - Au bruit qu'ils font en combattant, - Deux moutons effrayés s'écartent dans la plaine: - Un autre chien part, les ramène, - Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant. - Le berger voyait tout, couché dessus l'herbette, - Et ne quittait pas sa musette. - Alors le roi, presque en courroux - Lui dit: Comment fais-tu? Les bois sont pleins de loups, - Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille, - Et, sans en être moins tranquille, - Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens! - Sire, dit le berger, la chose est fort facile; - Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens. - - -Fable IV. - -Les deux Voyageurs. - - Le compère Thomas et son ami Lubin - Allaient à pied tous deux à la ville prochaine. - Thomas trouve sur son chemin - Une bourse de louis pleine; - Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content, - Lui dit: pour nous la bonne aubaine! - Non, répond Thomas froidement, - _Pour nous_ n'est pas bien dit, _pour moi_ c'est différent. - Lubin ne souffle plus; mais, en quittant la plaine - Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin. - Thomas tremblant, et non sans cause, - Dit: Nous sommes perdus! Non, lui répond Lubin, - _Nous_ n'est pas le vrai mot, mais _toi_ c'est autre chose. - Cela dit, il s'échappe à travers les taillis. - Immobile de peur, Thomas est bientôt pris; - Il tire la bourse et la donne. - Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonne - Dans le malheur n'a point d'amis. - - -FABLE V. - -Les Serins et le Chardonneret. - - Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret, - Parmi les oeufs d'une serine - Glissé l'oeuf d'un chardonneret. - La mère des serins, bien plus tendre que fine, - Ne s'en apperçut point, et couva comme sien - Cet oeuf, qui dans peu vint à bien. - Le petit étranger, sorti de sa coquille, - Des deux époux trompés reçoit les tendres soins, - Par eux traité ni plus ni moins - Que s'il était de la famille. - Couché dans le duvet, il dort le long du jour - A côté des serins dont il se croit le frère, - Reçoit la béquée à son tour, - Et repose la nuit sous l'aile de la mère. - Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau, - D'un brillant plumage s'habille; - Le chardonneret seul ne devient point jonquille, - Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau. - Ses frères pensent tout de même: - Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aime - Ressemblant à nous trait pour trait! - Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret - Vient lui dire: Il est temps enfin de vous connaître; - Ceux pour qui vous avez de si doux sentimens - Ne sont point du tout vos parens. - C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître. - Vous ne fûtes jamais serin: regardez-vous, - Vous avez le corps fauve et la tête écarlate, - Le bec... Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira; - Mais je n'ai point une ame ingrate, - Et mon coeur toujours chérira - Ceux qui soignèrent mon enfance. - Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien, - J'en suis fâché; mais leur coeur et le mien - Ont une grande ressemblance. - Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien, - Leurs soins me prouvent le contraire: - Rien n'est vrai comme ce qu'on sent. - Pour un oiseau reconnaissant - Un bienfaiteur est plus qu'un père. - - -FABLE VI. - -Le Chat et le Miroir. - - Philosophes hardis, qui passez votre vie - A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas, - Daignez écouter, je vous prie, - Ce trait du plus sage des chats. - - Sur une table de toilette - Ce chat apperçut un miroir; - Il y saute, regarde, et d'abord pense voir - Un de ses frères qui le guette. - Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté. - Surpris, il juge alors la glace transparente, - Et passe de l'autre côté, - Ne trouve rien, revient, et le chat se présente. - Il réfléchit un peu: de peur que l'animal, - Tandis qu'il fait le tour, ne sorte, - Sur le haut du miroir il se met à cheval, - Une patte par-ci, l'autre par-là; de sorte - Qu'il puisse par-tout le saisir. - Alors, croyant bien le tenir, - Doucement vers la glace il incline la tête, - Apperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant, - A droite, à gauche, il va jetant - Sa griffe qu'il tient toute prête: - Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris. - Alors, sans davantage attendre, - Sans chercher plus long-temps ce qu'il ne peut comprendre, - Il laisse le miroir et retourne aux souris. - Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère? - Une chose que notre esprit, - Après un long travail, n'entend ni ne saisit, - Ne nous est jamais nécessaire. - - -FABLE VII. - -La Carpe et les Carpillons. - - Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord, - Suivez le fond de la rivière; - Craignez la ligne meurtrière, - Ou l'épervier plus dangereux encor. - C'est ainsi que parlait une carpe de Seine - A de jeunes poissons qui l'écoutaient à peine. - C'était au mois d'avril: les neiges, les glaçons, - Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes, - Le fleuve enflé par eux s'élève à gros bouillons, - Et déborde dans les campagnes. - Ah! ah! criaient les carpillons, - Qu'en dis-tu, carpe radoteuse? - Crains-tu pour nous les hameçons? - Nous voilà citoyens de la mer orageuse; - Regarde: on ne voit plus que les eaux et le ciel, - Les arbres sont cachés sous l'onde, - Nous sommes les maîtres du monde, - C'est le déluge universel. - Ne croyez pas cela, répond la vieille mère; - Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant: - Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident, - Suivez, suivez toujours le fond de la rivière. - Bah! disent les poissons, tu répètes toujours - Mêmes discours. - Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine. - Parlant ainsi, nos étourdis - Sortent tous du lit de la Seine, - Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays. - Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirèrent, - Et les carpillons demeurèrent; - Bientôt ils furent pris, - Et frits. - - Pourquoi quittaient-ils la rivière? - Pourquoi? Je le sais trop, hélas! - C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère, - C'est qu'on veut sortir de sa sphère, - C'est que... c'est que... Je ne finirais pas. - - -FABLE VIII. - -Le Calife. - - Autrefois dans Bagdad le calife Almamon - Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique, - Que ne le fut jamais celui de Salomon. - Cent colonnes d'albâtre en formaient le portique; - L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis; - Dans les appartemens embellis de sculpture, - Sous des lambris de cèdre, on voyait réunis - Et les trésors du luxe et ceux de la nature, - Les fleurs, les diamans, les parfums, la verdure, - Les myrtes odorans, les chefs-d'oeuvre de l'art, - Et les fontaines jaillissantes - Roulant leurs ondes bondissantes - A côté des lits de brocard. - Près de ce beau palais, juste devant l'entrée, - Une étroite chaumière, antique et délabrée, - D'un pauvre tisserand était l'humble réduit. - Là, content du petit produit - D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles, - Le bon vieillard, libre, oublié, - Coulait des jours doux et paisibles, - Point envieux, point envié. - J'ai déjà dit que sa retraite - Masquait le devant du palais. - Le visir veut d'abord, sans forme de procès, - Qu'on abatte la maisonnette; - Mais le calife veut que d'abord on l'achète. - Il fallut obéir: on va chez l'ouvrier, - On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme, - Répond doucement le pauvre homme; - Je n'ai besoin de rien avec mon atelier: - Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire; - C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père, - Je prétends y mourir aussi. - Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici, - Il peut détruire ma chaumière: - Mais, s'il le fait, il me verra - Venir, chaque matin, sur la dernière pierre - M'asseoir et pleurer ma misère; - Je connais Almamon, son coeur en gémira. - Cet insolent discours excita la colère - Du visir, qui voulait punir ce téméraire, - Et sur-le-champ raser sa chétive maison. - Mais le calife lui dit: Non, - J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée; - Ma gloire tient à sa durée: - Je veux que nos neveux, en la considérant, - Y trouvent de mon règne un monument auguste: - En voyant le palais, ils diront, Il fut grand; - En voyant la chaumière, ils diront, Il fut juste. - - -FABLE IX. - -La Mort. - - La Mort, reine du monde, assembla, certain jour, - Dans les enfers toute sa cour. - Elle voulait choisir un bon premier ministre - Qui rendît ses états encor plus florissans. - Pour remplir cet emploi sinistre, - Du fond du noir tartare avancent à pas lents - La Fièvre, la Goutte et la Guerre. - C'étaient trois sujets excellens; - Tout l'enfer et toute la terre - Rendaient justice à leurs talens. - La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite. - On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite, - Nul n'osait lui rien disputer; - Lorsque d'un médecin arriva la visite, - Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter. - La Mort même était en balance: - Mais, les Vices étant venus, - Dès ce moment la Mort n'hésita plus, - Elle choisit l'Intempérance. - - -FABLE X. - -Les deux Jardiniers. - - Deux frères jardiniers avaient par héritage - Un jardin dont chacun cultivait la moitié; - Liés d'une étroite amitié, - Ensemble ils faisaient leur ménage. - L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur, - Se croyait un très grand docteur; - Et Monsieur Jean passait sa vie - A lire l'almanach, à regarder le temps, - Et la girouette et les vents. - Bientôt, donnant l'essor à son rare génie, - Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul - Des milliers de pois peuvent sortir si vîte; - Pourquoi la graine du tilleul, - Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite - Que la fève, qui meurt à deux pieds du terrain; - Enfin par quel secret mystère - Cette fève, qu'on sème au hasard sur la terre, - Sait se retourner dans son sein, - Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige. - Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige - De ne point pénétrer ces importans secrets, - Il n'arrose point son marais; - Ses épinards et sa laitue - Sèchent sur pied; le vent du nord lui tue - Ses figuiers qu'il ne couvre pas. - Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse; - Et le pauvre docteur, avec ses almanachs, - N'a que son frère pour ressource. - Celui-ci, dès le grand matin, - Travaillait en chantant quelque joyeux refrain, - Bêchait, arrosait tout du pêcher à l'oseille. - Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir, - Il semait bonnement pour pouvoir recueillir. - Aussi dans son terrain tout venait à merveille; - Il avait des écus, des fruits et du plaisir. - Ce fut lui qui nourrit son frère; - Et quand Monsieur Jean tout surpris - S'en vint lui demander comment il savait faire: - Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère: - Je travaille, et tu réfléchis; - Lequel rapporte davantage? - Tu te tourmentes, je jouis; - Qui de nous deux est le plus sage? - - -FABLE XI. - -Le Chien et le Chat. - - Un chien vendu par son maître - Brisa sa chaîne, et revint - Au logis qui le vit naître. - Jugez de ce qu'il devint - Lorsque, pour prix de son zèle, - Il fut de cette maison - Reconduit par le bâton - Vers sa demeure nouvelle. - Un vieux chat, son compagnon, - Voyant sa surprise extrême, - En passant lui dit ce mot: - Tu croyais donc, pauvre sot, - Que c'est pour nous qu'on nous aime! - - -FABLE XII. - -Le Vacher et le Garde-chasse. - - Colin gardait un jour les vaches de son père; - Colin n'avait pas de bergère, - Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois: - Depuis l'aube, dit-il, je cours, dans cette plaine, - Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois, - Et qui m'a mis tout hors d'haleine. - Il vient de passer par là bas, - Lui répondit Colin: mais, si vous êtes las, - Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place, - Et j'irai faire votre chasse; - Je réponds du chevreuil.--ma foi, je le veux bien: - Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien, - Va le tuer. Colin s'apprête, - S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret, - Court avec lui vers la forêt. - Le chien bat les buissons; il va, vient, sent, arrête, - Et voilà le chevreuil... Colin impatient - Tire aussitôt, manque la bête, - Et blesse le pauvre Sultan. - A la suite du chien qui crie, - Colin revient à la prairie. - Il trouve le garde ronflant; - De vaches, point; elles étaient volées. - Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux, - Parcourt en gémissant les monts et les vallées; - Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux, - Colin retourne chez son père, - Et lui conte en tremblant l'affaire. - Celui-ci, saisissant un bâton de cormier, - Corrige son cher fils de ses folles idées, - Puis lui dit: Chacun son métier, - Les vaches seront bien gardées. - - -FABLE XIII. - -La Coquette et l'Abeille. - - Chloé, jeune, jolie, et sur-tout fort coquette, - Tous les matins, en se levant, - Se mettait au travail, j'entends à sa toilette; - Et là, souriant, minaudant, - Elle disait à son cher confident - Les peines, les plaisirs, les projets de son ame. - Une abeille étourdie arrive en bourdonnant. - Au secours! au secours! crie aussitôt la dame: - Venez, Lise, Marton, accourez promptement; - Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemment - Aux lèvres de Chloé se pose. - Chloé s'évanouit, et Marton en fureur - Saisit l'abeille et se dispose - A l'écraser. Hélas! lui dit avec douceur - L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur; - La bouche de Chloé me semblait une rose, - Et j'ai cru... Ce seul mot à Chloé rend ses sens. - Faisons grace, dit-elle, à son aveu sincère: - D'ailleurs sa piqûre est légère; - Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens. - - Que ne fait-on passer avec un peu d'encens! - - -FABLE XIV. - -L'Éléphant blanc. - - Dans certains pays de l'Asie - On révère les éléphans, - Sur-tout les blancs. - Un palais est leur écurie, - On les sert dans des vases d'or, - Tout homme à leur aspect s'incline vers la terre, - Et les peuples se font la guerre - Pour s'enlever ce beau trésor. - Un de ces éléphans, grand penseur, bonne tête, - Voulut savoir un jour d'un de ses conducteurs - Ce qui lui valait tant d'honneurs, - Puisqu'au fond, comme un autre, il n'était qu'une bête. - Ah! répond le cornac, c'est trop d'humilité; - L'on connaît votre dignité, - Et toute l'Inde sait qu'au sortir de la vie - Les ames des héros qu'a chéris la patrie - S'en vont habiter quelque temps - Dans les corps des éléphans blancs. - Nos talapoins l'ont dit, ainsi la chose est sûre. - --Quoi! vous nous croyez des héros? - --Sans doute.--Et sans cela nous serions en repos, - Jouissant dans les bois des biens de la nature? - --Oui, seigneur.--Mon ami, laisse-moi donc partir, - Car on t'a trompé, je t'assure; - Et, si tu veux y réfléchir, - Tu verras bientôt l'imposture: - Nous sommes fiers et caressans; - Modérés, quoique tout-puissans; - On ne nous voit point faire injure - A plus faible que nous; l'amour dans notre coeur - Reçoit des lois de la pudeur; - Malgré la faveur où nous sommes, - Les honneurs n'ont jamais altéré nos vertus: - Quelles preuves faut-il de plus? - Comment nous croyez-vous des hommes? - - -FABLE XV. - -Le Lierre et le Thym. - - Que je te plains, petite plante! - Disait un jour le lierre au thym: - Toujours ramper, c'est ton destin; - Ta tige chétive et tremblante - Sort à peine de terre, et la mienne dans l'air, - Unie au chêne altier que chérit Jupiter, - S'élance avec lui dans la nue. - Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue; - Je ne puis sur ce point disputer avec toi: - Mais je me soutiens par moi-même; - Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrême, - Tu ramperais plus bas que moi. - - Traducteurs, éditeurs, faiseurs de commentaires, - Qui nous parlez toujours de grec ou de latin - Dans vos discours préliminaires, - Retenez ce que dit le thym. - - -FABLE XVI. - -Le Chat et la Lunette. - - Un chat sauvage et grand chasseur - S'établit, pour faire bombance, - Dans le parc d'un jeune seigneur - Où lapins et perdrix étaient en abondance. - Là ce nouveau Nembrod, la nuit comme le jour, - A la course, à l'affût, également habile, - Poursuivait, attendait, immolait tour-à-tour - Et quadrupède et volatile. - Les gardes épiaient l'insolent braconnier; - Mais, dans le fort du bois caché près d'un terrier, - Le drôle trompait leur adresse. - Cependant il craignait d'être pris à la fin, - Et se plaignait que la vieillesse - Lui rendît l'oeil moins sûr, moins fin. - Ce penser lui causait souvent de la tristesse; - Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noir - Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes: - C'était une de ces lunettes - Faites pour l'opéra, que par hasard, un soir, - Le maître avait perdue en ce lieu solitaire. - Le chat d'abord la considère, - La touche de sa griffe, et de l'extrémité - La fait à petits coups rouler sur le côté, - Court après, s'en saisit, l'agite, la remue, - Étonné que rien n'en sortît. - Il s'avise à la fin d'appliquer à sa vue - Le verre d'un des bouts, c'était le plus petit. - Alors il apperçoit sous la verte coudrette - Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas. - Ah! quel trésor! dit-il en serrant sa lunette, - Et courant au lapin qu'il croit à quatre pas. - Mais il entend du bruit; il reprend sa machine, - S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointain - Le garde qui vers lui chemine. - Pressé par la peur, par la faim, - Il reste un moment incertain, - Hésite, réfléchit, puis de nouveau regarde: - Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde, - Et le petit tout près lui fait voir le lapin. - Croyant avoir le temps, il va manger la bête; - Le garde est à vingt pas qui vous l'ajuste au front, - Lui met deux balles dans la tête, - Et de sa peau fait un manchon. - - Chacun de nous a sa lunette, - Qu'il retourne suivant l'objet: - On voit là-bas ce qui déplaît, - On voit ici ce qu'on souhaite. - - -FABLE XVII. - -Le jeune Homme et le Vieillard. - - De grace, apprenez-moi comment l'on fait fortune, - Demandait à son père un jeune ambitieux. - Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux, - C'est de se rendre utile à la cause commune, - De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talens, - Au service de la patrie. - --Oh! trop pénible est cette vie, - Je veux des moyens moins brillans. - --Il en est de plus sûrs, l'intrigue...--Elle est trop vile, - Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir. - --Eh bien! sois un simple imbécille, - J'en ai vu beaucoup réussir. - - -FABLE XVIII. - -La Taupe et les Lapins. - - Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts; - En convenir, c'est autre chose: - On aime mieux souffrir de véritables maux, - Que d'avouer qu'ils en sont cause. - Je me souviens à ce sujet - D'avoir été témoin d'un fait - Fort étonnant et difficile à croire: - Mais je l'ai vu, voici l'histoire. - - Près d'un bois, le soir, à l'écart, - Dans une superbe prairie, - Des lapins s'amusaient, sur l'herbette fleurie, - A jouer au colin-maillard. - Des lapins! direz-vous, la chose est impossible. - Rien n'est plus vrai pourtant: une feuille flexible - Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait, - Et puis sous le cou se nouait. - Un instant en faisait l'affaire. - Celui que ce ruban privait de la lumière - Se plaçait au milieu; les autres alentour - Sautaient, dansaient, faisaient merveilles, - S'éloignaient, venaient tour-à-tour - Tirer sa queue ou ses oreilles. - Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain, - Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte: - Mais la troupe échappe à la hâte, - Il ne prend que du vent, il se tourmente en vain, - Il y sera jusqu'à demain. - Une taupe assez étourdie, - Qui sous terre entendit ce bruit, - Sort aussitôt de son réduit - Et se mêle dans la partie. - Vous jugez que, n'y voyant pas, - Elle fut prise au premier pas. - Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience, - Et la justice veut qu'à notre pauvre soeur - Nous fassions un peu de faveur; - Elle est sans yeux et sans défense, - Ainsi je suis d'avis... Non, répond avec feu - La taupe, je suis prise, et prise de bon jeu; - Mettez-moi le bandeau.--Très volontiers, ma chère, - Le voici; mais je crois qu'il n'est pas nécessaire - Que nous serrions le noeud bien fort. - --Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère, - Serrez bien, car j'y vois... Serrez, j'y vois encor. - - -FABLE XIX. - -Le Rossignol et le Prince. - - Un jeune prince, avec son gouverneur, - Se promenait dans un bocage, - Et s'ennuyait suivant l'usage; - C'est le profit de la grandeur. - Un rossignol chantait sous le feuillage: - Le prince l'apperçoit, et le trouve charmant; - Et, comme il était prince, il veut dans le moment - L'attraper et le mettre en cage. - Mais pour le prendre il fait du bruit, - Et l'oiseau fuit. - Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère, - Le plus aimable des oiseaux - Se tient-il dans les bois, farouche et solitaire, - Tandis que mon palais est rempli de moineaux? - C'est, lui dit le mentor, afin de vous instruire - De ce qu'un jour vous devez éprouver: - Les sots savent tous se produire; - Le mérite se cache, il faut l'aller trouver. - - -FABLE XX. - -L'Aveugle et le Paralytique. - - Aidons-nous mutuellement, - La charge des malheurs en sera plus légère; - Le bien que l'on fait à son frère - Pour le mal que l'on souffre est un soulagement. - Confucius l'a dit; suivons tous sa doctrine: - Pour la persuader aux peuples de la Chine, - Il leur contait le trait suivant. - - Dans une ville de l'Asie - Il existait deux malheureux, - L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. - Ils demandaient au ciel de terminer leur vie: - Mais leurs cris étaient superflus, - Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique, - Couché sur un grabat dans la place publique, - Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus. - L'aveugle, à qui tout pouvait nuire, - Était sans guide, sans soutien, - Sans avoir même un pauvre chien - Pour l'aimer et pour le conduire. - Un certain jour il arriva - Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue, - Près du malade se trouva; - Il entendit ses cris, son ame en fut émue. - Il n'est tels que les malheureux - Pour se plaindre les uns les autres. - J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres: - Unissons-les, mon frère; ils seront moins affreux. - Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère, - Que je ne puis faire un seul pas; - Vous-même vous n'y voyez pas: - A quoi nous servirait d'unir notre misère? - A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux - Nous possédons le bien à chacun nécessaire; - J'ai des jambes, et vous des yeux: - Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide: - Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés, - Mes jambes à leur tour iront où vous voudrez: - Ainsi, sans que jamais notre amitié décide - Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, - Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. - - -FABLE XXI. - -Pandore. - - Quand Pandore eut reçu la vie, - Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner. - Vénus, malgré sa jalousie, - Détacha sa ceinture, et vint la lui donner. - Jupiter, admirant cette jeune merveille, - Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs. - Vénus rit de sa crainte, et lui dit à l'oreille: - Elle blessera bien des coeurs; - Mais j'ai caché dans ma ceinture - _Les caprices_ pour affaiblir - Le mal que fera sa blessure, - Et _les faveurs_ pour en guérir. - - -FABLE XXII. - -L'Enfant et le Dattier. - - Non loin des rochers de l'Atlas, - Au milieu des déserts, où cent tribus errantes - Promènent au hasard leurs chameaux et leurs tentes - Un jour, certain enfant précipitait ses pas. - C'était le jeune fils de quelque musulmane - Qui s'en allait en caravane. - Quand sa mère dormait, il courait le pays. - Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine, - Notre enfant trouve une fontaine, - Auprès, un beau dattier tout couvert de ses fruits. - O quel bonheur! dit-il, ces dattes, cette eau claire, - M'appartiennent; sans moi, dans ce lieu solitaire, - Ces trésors cachés, inconnus, - Demeuraient à jamais perdus. - Je les ai découverts, ils sont ma récompense. - Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'élance, - Et jusqu'à son sommet tâche de se hisser. - L'entreprise était périlleuse; - L'écorce, tantôt nue et tantôt raboteuse, - Lui déchirait les mains ou les faisait glisser. - Deux fois il retomba; mais, d'une ardeur nouvelle, - Il recommence de plus belle, - Et parvient enfin, haletant, - A ces fruits qu'il desirait tant. - Il se jette alors sur les dattes, - Se tenant d'une main, de l'autre fourrageant, - Et mangeant - Sans choisir les plus délicates. - Tout-à-coup voilà notre enfant - Qui réfléchit et qui descend. - Il court chercher sa bonne mère, - Prend avec lui son jeune frère, - Les conduit au dattier. Le cadet incliné, - S'appuyant au tronc qu'il embrasse, - Présente son dos à l'aîné; - L'autre y monte, et de cette place, - Libre de ses deux bras, sans efforts, sans danger, - Cueille et jette les fruits; la mère les ramasse, - Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger. - La récolte achevée, et la nappe étant mise, - Les deux frères tranquillement, - Souriant à leur mère au milieu d'eux assise, - Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant. - - De la société ceci nous peint l'image: - Je ne connais de bien que ceux que l'on partage. - Coeurs dignes de sentir le prix de l'amitié, - Retenez cet ancien adage: - _Le tout ne vaut pas la moitié._ - - -FIN DU PREMIER LIVRE. - - - - -LIVRE SECOND. - - -FABLE PREMIÈRE. - -La Mère, l'Enfant, et les Sarigues.[6] - - [6] Espèce de renard du Pérou. (BUFFON, Hist. nat. tom. IV.) - -A MADAME DE LA BRICHE. - - Vous, de qui les attraits, la modeste douceur, - Savent tout obtenir et n'osent rien prétendre, - Vous que l'on ne peut voir sans devenir plus tendre, - Et qu'on ne peut aimer sans devenir meilleur, - Je vous respecte trop pour parler de vos charmes, - De vos talens, de votre esprit... - Vous aviez déjà peur: bannissez vos alarmes, - C'est de vos vertus qu'il s'agit. - Je veux peindre en mes vers des mères le modèle, - Le sarigue, animal peu connu parmi nous, - Mais dont les soins touchans et doux, - Dont la tendresse maternelle, - Seront de quelque prix pour vous. - Le fond du conte est véritable: - Buffon m'en est garant; qui pourrait en douter? - D'ailleurs tout dans ce genre a droit d'être croyable - Lorsque c'est devant vous qu'on peut le raconter. - - Maman, disait un jour à la plus tendre mère - Un enfant péruvien sur ses genoux assis, - Quel est cet animal qui, dans cette bruyère, - Se promène avec ses petits? - Il ressemble au renard. Mon fils, répondit-elle, - Du sarigue c'est la femelle; - Nulle mère pour ses enfans - N'eut jamais plus d'amour, plus de soins vigilans. - La nature a voulu seconder sa tendresse, - Et lui fit près de l'estomac - Une poche profonde, une espèce de sac, - Où ses petits, quand un danger les presse, - Vont mettre à couvert leur faiblesse. - Fais du bruit, tu verras ce qu'ils vont devenir. - L'enfant frappe des mains, la sarigue attentive - Se dresse, et, d'une voix plaintive, - Jette un cri; les petits aussitôt d'accourir, - Et de s'élancer vers la mère, - En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire. - La poche s'ouvre, les petits - En un moment y sont blottis. - Ils disparaissent tous; la mère avec vîtesse - S'enfuit emportant sa richesse. - La Péruvienne alors dit à l'enfant surpris: - Si jamais le sort t'est contraire, - Souviens-toi du sarigue, imite-le, mon fils: - L'asile le plus sûr est le sein d'une mère. - - -FABLE II. - -Le vieux Arbre et le Jardinier. - - Un jardinier, dans son jardin, - Avait un vieux arbre stérile; - C'était un grand poirier qui jadis fut fertile: - Mais il avait vieilli, tel est notre destin. - Le jardinier ingrat veut l'abattre un matin; - Le voilà qui prend sa coignée. - Au premier coup l'arbre lui dit: - Respecte mon grand âge, et souviens-toi du fruit - Que je t'ai donné chaque année. - La mort va me saisir, je n'ai plus qu'un instant, - N'assassine pas un mourant - Qui fut ton bienfaiteur. Je te coupe avec peine, - Répond le jardinier; mais j'ai besoin de bois. - Alors, gazouillant à la fois, - De rossignols une centaine - S'écrie: Épargne-le, nous n'avons plus que lui: - Lorsque ta femme vient s'asseoir sous son ombrage, - Nous la réjouissons par notre doux ramage; - Elle est seule souvent, nous charmons son ennui. - Le jardinier les chasse et rit de leur requête; - Il frappe un second coup. D'abeilles un essaim - Sort aussitôt du tronc, en lui disant: Arrête, - Écoute-nous, homme inhumain: - Si tu nous laisses cet asile, - Chaque jour nous te donnerons - Un miel délicieux dont tu peux à la ville - Porter et vendre les rayons: - Cela te touche-t-il? J'en pleure de tendresse, - Répond l'avare jardinier: - Eh! que ne dois-je pas à ce pauvre poirier - Qui m'a nourri dans sa jeunesse? - Ma femme quelquefois vient ouïr ces oiseaux; - C'en est assez pour moi: qu'ils chantent en repos. - Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance, - Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton. - Cela dit, il s'en va, sûr de sa récompense, - Et laisse vivre le vieux tronc. - - Comptez sur la reconnaissance - Quand l'intérêt vous en répond. - - -FABLE III. - -La Brebis et le Chien. - - La brebis et le chien, de tous les temps amis, - Se racontaient un jour leur vie infortunée. - Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis - Quand je songe aux malheurs de notre destinée. - Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats, - Toujours soumis, tendre et fidèle, - Tu reçois, pour prix de ton zèle, - Des coups et souvent le trépas. - Moi, qui tous les ans les habille, - Qui leur donne du lait, et qui fume leurs champs, - Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille - Assassiné par ces méchans. - Leurs confrères les loups dévorent ce qui reste. - Victimes de ces inhumains, - Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains, - Voilà notre destin funeste! - Il est vrai, dit le chien: mais crois-tu plus heureux - Les auteurs de notre misère? - Va, ma soeur, il vaut encor mieux - Souffrir le mal que de le faire. - - -FABLE IV. - -Le bon Homme et le Trésor. - - Un bon homme de mes parens, - Que j'ai connu dans mon jeune âge, - Se faisait adorer de tout son voisinage; - Consulté, vénéré des petits et des grands; - Il vivait dans sa terre en véritable sage. - Il n'avait pas beaucoup d'écus, - Mais cependant assez pour vivre dans l'aisance; - En revanche, force vertus, - Du sens, de l'esprit par-dessus, - Et cette aménité que donne l'innocence. - Quand un pauvre venait le voir, - S'il avait de l'argent, il donnait des pistoles; - Et, s'il n'en avait point, du moins par ses paroles - Il lui rendait un peu de courage et d'espoir. - Il raccommodait les familles, - Corrigeait doucement les jeunes étourdis, - Riait avec les jeunes filles, - Et leur trouvait de bons maris. - Indulgent aux défauts des autres, - Il répétait souvent: N'avons-nous pas les nôtres? - Ceux-ci sont nés boiteux, ceux-là sont nés bossus, - L'un un peu moins; l'autre un peu plus: - La nature de cent manières - Voulut nous affliger: marchons ensemble en paix; - Le chemin est assez mauvais - Sans nous jeter encor des pierres. - Or il arriva certain jour - Que notre bon vieillard trouva dans une tour - Un trésor caché sous la terre. - D'abord il n'y voit qu'un moyen - De pouvoir faire plus de bien; - Il le prend, l'emporte et le serre. - Puis, en réfléchissant, le voilà qui se dit: - Cet or que j'ai trouvé ferait plus de profit - Si j'en augmentais mon domaine; - J'aurais plus de vassaux, je serais plus puissant. - Je peux mieux faire encor: dans la ville prochaine - Achetons une charge, et soyons président. - Président! cela vaut la peine. - Je n'ai pas fait mon droit, mais, avec mon argent, - On m'en dispensera, puisque cela s'achète. - Tandis qu'il rêve et qu'il projette, - Sa servante vient l'avertir - Que les jeunes gens du village - Dans la cour du château sont à se divertir. - Le dimanche, c'était l'usage, - Le seigneur se plaisait à danser avec eux. - Oh! ma foi, répond-il, j'ai bien d'autres affaires, - Que l'on danse sans moi. L'esprit plein de chimères, - Il s'enferme tout seul pour se tourmenter mieux. - Ensuite il va joindre à sa somme - Un petit sac d'argent, reste du mois dernier. - Dans l'instant arrive un pauvre homme - Qui, tout en pleurs, vient le prier - De vouloir lui prêter vingt écus pour sa taille: - Le collecteur, dit-il, va me mettre en prison, - Et n'a laissé dans ma maison - Que six enfans sur de la paille. - Notre nouveau Crésus lui répond durement - Qu'il n'est point en argent comptant. - Le pauvre malheureux le regarde, soupire, - Et s'en retourne sans mot dire. - Mais il n'était pas loin, que notre bon seigneur - Retrouve tout-à-coup son coeur: - Il court au paysan, l'embrasse, - De cent écus lui fait le don, - Et lui demande encor pardon. - Ensuite il fait crier que sur la grande place - Le village assemblé se rende dans l'instant. - On obéit; notre bon homme - Arrive avec toute sa somme, - En un seul monceau la répand. - Mes amis, leur dit-il, vous voyez cet argent: - Depuis qu'il m'appartient je ne suis plus le même, - Mon ame est endurcie, et la voix du malheur - N'arrive plus jusqu'à mon coeur. - Mes enfans, sauvez-moi de ce péril extrême; - Prenez et partagez ce dangereux métal; - Emportez votre part chacun dans votre asile: - Entre tous divisé, cet or peut être utile; - Réuni chez un seul, il ne fait que du mal. - Soyons contens du nécessaire, - Sans jamais souhaiter de trésors superflus: - Il faut les redouter autant que la misère, - Comme elle ils chassent les vertus. - - -FABLE V. - -Le Troupeau de Colas. - - Dès la pointe du jour, sortant de son hameau, - Colas, jeune pasteur d'un assez beau troupeau, - Le conduisait au pâturage. - Sur sa route il trouve un ruisseau - Que, la nuit précédente, un effroyable orage - Avait rendu torrent; comment passer cette eau? - Chien, brebis et berger, tout s'arrête au rivage. - En faisant un circuit l'on eût gagné le pont; - C'était bien le plus sûr, mais c'était le plus long: - Colas veut abréger. D'abord il considère - Qu'il peut franchir cette rivière; - Et, comme ses beliers sont forts, - Il conclut que, sans grands efforts, - Le troupeau sautera. Cela dit, il s'élance; - Son chien saute après lui; beliers d'entrer en danse, - A qui mieux mieux, courage, allons! - Après les beliers, les moutons; - Tout est en l'air, tout saute, et Colas les excite - En s'applaudissant du moyen. - Les beliers, les moutons, sautèrent assez bien: - Mais les brebis vinrent ensuite, - Les agneaux, les vieillards, les faibles, les peureux, - Les mutins, corps toujours nombreux, - Qui refusaient le saut ou sautaient de colère, - Et, soit faiblesse, soit dépit, - Se laissaient choir dans la rivière. - Il s'en noya le quart; un autre quart s'enfuit, - Et sous la dent du loup périt. - Colas, réduit à la misère, - S'apperçut, mais trop tard, que pour un bon pasteur - Le plus court n'est pas le meilleur. - - -FABLE VI. - -Le Bouvreuil et le Corbeau. - - Un bouvreuil, un corbeau, chacun dans une cage, - Habitaient le même logis. - L'un enchantait par son ramage - La femme, le mari, les gens, tout le ménage; - L'autre les fatiguait sans cesse de ses cris; - Il demandait du pain, du rôti, du fromage, - Qu'on se pressait de lui porter, - Afin qu'il voulût bien se taire. - Le timide bouvreuil ne faisait que chanter, - Et ne demandait rien: aussi, pour l'ordinaire, - On l'oubliait; le pauvre oiseau - Manquait souvent de grain et d'eau. - Ceux qui louaient le plus de son chant l'harmonie - N'auraient pas fait le moindre pas - Pour voir si l'auge était remplie. - Ils l'aimaient bien pourtant, mais ils n'y pensaient pas. - Un jour on le trouva mort de faim dans sa cage. - Ah! quel malheur! dit-on: las! il chantait si bien! - De quoi donc est-il mort? Certes, c'est grand dommage! - Le corbeau crie encore et ne manque de rien. - - -FABLE VII. - -Le Singe qui montre la Lanterne magique. - - Messieurs les beaux esprits, dont la prose et les vers - Sont d'un style pompeux et toujours admirable, - Mais que l'on n'entend point, écoutez cette fable, - Et tâchez de devenir clairs. - - Un homme qui montrait la lanterne magique - Avait un singe dont les tours - Attiraient chez lui grand concours: - Jacqueau, c'était son nom, sur la corde élastique - Dansait et voltigeait au mieux, - Puis faisait le saut périlleux, - Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne, - Le corps droit, fixe, d'aplomb, - Notre Jacqueau fait tout du long - L'exercice à la prussienne. - Un jour qu'au cabaret son maître était resté - (C'était, je pense, un jour de fête) - Notre singe en liberté - Veut faire un coup de sa tête. - Il s'en va rassembler les divers animaux - Qu'il peut rencontrer dans la ville; - Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux, - Arrivent bientôt à la file. - Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau; - C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau - Vous charmera gratis. Oui, messieurs, à la porte - On ne prend point d'argent, je fais tout pour l'honneur. - A ces mots, chaque spectateur - Va se placer, et l'on apporte - La lanterne magique; on ferme les volets, - Et, par un discours fait exprès, - Jacqueau prépare l'auditoire. - Ce morceau vraiment oratoire - Fit bâiller; mais on applaudit. - Content de son succès, notre singe saisit - Un verre peint qu'il met dans sa lanterne. - Il sait comment on le gouverne, - Et crie en le poussant: Est-il rien de pareil? - Messieurs, vous voyez le soleil, - Ses rayons et toute sa gloire. - Voici présentement la lune; et puis l'histoire - D'Adam, d'Eve et des animaux... - Voyez, messieurs, comme ils sont beaux! - Voyez la naissance du monde; - Voyez... Les spectateurs, dans une nuit profonde, - Écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir; - L'appartement, le mur, tout était noir. - Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles - Dont il étourdit nos oreilles, - Le fait est que je ne vois rien. - Ni moi non plus, disait un chien. - Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose; - Mais je ne sais pour quelle cause - Je ne distingue pas très-bien. - Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne - Parlait éloquemment et ne se lassait point. - Il n'avait oublié qu'un point, - C'était d'éclairer sa lanterne. - - -FABLE VIII. - -L'Enfant et le Miroir. - - Un enfant élevé dans un pauvre village - Revint chez ses parens, et fut surpris d'y voir - Un miroir. - D'abord il aima son image; - Et puis par un travers bien digne d'un enfant, - Et même d'un être plus grand, - Il veut outrager ce qu'il aime, - Lui fait une grimace, et le miroir la rend. - Alors son dépit est extrême; - Il lui montre un poing menaçant, - Il se voit menacé de même. - Notre marmot fâché s'en vient, en frémissant, - Battre cette image insolente; - Il se fait mal aux mains. Sa colère en augmente; - Et, furieux, au désespoir, - Le voilà, devant ce miroir, - Criant, pleurant, frappant la glace. - Sa mère, qui survient, le console, l'embrasse, - Tarit ses pleurs, et doucement lui dit: - N'as-tu pas commencé par faire la grimace - A ce méchant enfant qui cause ton dépit? - --Oui.--Regarde à présent: tu souris, il sourit; - Tu tends vers lui les bras, il te les tend de même; - Tu n'es plus en colère, il ne se fâche plus: - De la société tu vois ici l'emblême; - Le bien, le mal, nous sont rendus. - - -FABLE IX. - -Les deux Chats. - - Deux chats qui descendaient du fameux Rodilard, - Et dignes tous les deux de leur noble origine, - Différaient d'embonpoint: l'un était gras à lard, - C'était l'aîné; sous son hermine - D'un chanoine il avait la mine, - Tant il était dodu, potelé, frais et beau: - Le cadet n'avait que la peau - Collée à sa tranchante échine. - Cependant ce cadet, du matin jusqu'au soir, - De la cave à la gouttière - Trottait, courait, il fallait voir! - Sans en faire meilleure chère. - Enfin, un jour, au désespoir, - Il tint ce discours à son frère: - Explique-moi par quel moyen, - Passant ta vie à ne rien faire, - Moi travaillant toujours, on te nourrit si bien, - Et moi si mal. La chose est claire, - Lui répondit l'aîné: tu cours tout le logis - Pour manger rarement quelque maigre souris... - --N'est-ce pas mon devoir?--D'accord, cela peut être: - Mais moi je reste auprès du maître, - Je sais l'amuser par mes tours. - Admis à ses repas sans qu'il me réprimande, - Je prends de bons morceaux, et puis je les demande - En faisant patte de velours; - Tandis que toi, pauvre imbécille, - Tu ne sais rien que le servir, - Va, le secret de réussir, - C'est d'être adroit, non d'être utile. - - -FABLE X. - -Le Cheval et le Poulain. - - Un bon père cheval, veuf, et n'ayant qu'un fils, - L'élevait dans un pâturage - Où les eaux, les fleurs et l'ombrage, - Présentaient à la fois tous les biens réunis. - Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge, - Le poulain tous les jours se gorgeait de sainfoin, - Se vautrait dans l'herbe fleurie, - Galopait sans objet, se baignait sans envie, - Ou se reposait sans besoin. - Oisif et gras à lard, le jeune solitaire - S'ennuya, se lassa de ne manquer de rien; - Le dégoût vint bientôt; il va trouver son père: - Depuis long-temps, dit-il, je ne me sens pas bien, - Cette herbe est mal-saine et me tue, - Ce trèfle est sans saveur, cette onde est corrompue, - L'air qu'on respire ici m'attaque les poumons; - Bref, je meurs si nous ne partons. - Mon fils, répond le père, il s'agit de ta vie, - A l'instant même il faut partir. - Sitôt dit, sitôt fait, ils quittent leur patrie. - Le jeune voyageur bondissait de plaisir: - Le vieillard, moins joyeux, allait un train plus sage; - Mais il guidait l'enfant, et le faisait gravir - Sur des monts escarpés, arides, sans herbage, - Où rien ne pouvait le nourrir. - Le soir vint, point de pâturage; - On s'en passa. Le lendemain, - Comme l'on commençait à souffrir de la faim, - On prit du bout des dents une ronce sauvage. - On ne galopa plus le reste du voyage; - A peine, après deux jours, allait-on même au pas. - Jugeant alors la leçon faite, - Le père va reprendre une route secrète - Que son fils ne connaissait pas, - Et le ramène à la prairie - Au milieu de la nuit. Dès que notre poulain - Retrouve un peu d'herbe fleurie, - Il se jette dessus: Ah! l'excellent festin! - La bonne herbe! dit-il: comme elle est douce et tendre! - Mon père, il ne faut pas s'attendre - Que nous puissions rencontrer mieux; - Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux: - Quel pays peut valoir cet asile champêtre? - Comme il parlait ainsi, le jour vint à paraître: - Le poulain reconnaît le pré qu'il a quitté; - Il demeure confus. Le père, avec bonté, - Lui dit: Mon cher enfant, retiens cette maxime: - Quiconque jouit trop est bientôt dégoûté, - Il faut au bonheur du régime. - - -FABLE XI. - -Le Grillon. - - Un pauvre petit grillon, - Caché dans l'herbe fleurie, - Regardait un papillon - Voltigeant dans la prairie. - L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs; - L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes; - Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs, - Prenant et quittant les plus belles. - Ah! disait le grillon, que son sort et le mien - Sont différens! Dame nature - Pour lui fit tout et pour moi rien. - Je n'ai point de talent, encor moins de figure; - Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici bas: - Autant vaudrait n'exister pas. - Comme il parlait, dans la prairie - Arrive une troupe d'enfans: - Aussitôt les voilà courans - Après ce papillon dont ils ont tous envie. - Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper. - L'insecte vainement cherche à leur échapper, - Il devient bientôt leur conquête. - L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps; - Un troisième survient, et le prend par la tête. - Il ne fallait pas tant d'efforts - Pour déchirer la pauvre bête. - Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché; - Il en coûte trop cher pour briller dans le monde. - Combien je vais aimer ma retraite profonde! - Pour vivre heureux vivons caché. - - -FABLE XII. - -Le Château de cartes. - - Un bon mari, sa femme, et deux jolis enfans, - Coulaient en paix leurs jours dans le simple hermitage - Où, paisibles comme eux, vécurent leurs parens. - Ces époux, partageant les doux soins du ménage, - Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons; - Et le soir, dans l'été soupant sous le feuillage, - Dans l'hiver devant leurs tisons, - Ils prêchaient à leurs fils la vertu, la sagesse, - Leur parlaient du bonheur qu'ils procurent toujours: - Le père par un conte égayait ses discours, - La mère par une caresse. - L'aîné de ces enfans, né grave, studieux, - Lisait et méditait sans cesse; - Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse, - Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux. - Un soir, selon l'usage, à côté de leur père, - Assis près d'une table où s'appuyait la mère, - L'aîné lisait Rollin: le cadet, peu soigneux - D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthes, - Employait tout son art, toutes ses facultés, - A joindre, à soutenir par les quatre côtés - Un fragile château de cartes. - Il n'en respirait pas d'attention, de peur. - Tout-à-coup voici le lecteur - Qui s'interrompt: Papa, dit-il, daigne m'instruire - Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérans, - Et d'autres fondateurs d'empire: - Ces deux noms sont-ils différens? - Le père méditait une réponse sage, - Lorsque son fils cadet, transporté de plaisir, - Après tant de travail, d'avoir pu parvenir - A placer son second étage, - S'écrie: Il est fini! Son frère murmurant - Se fâche, et d'un seul coup détruit son long ouvrage; - Et voilà le cadet pleurant. - Mon fils, répond alors le père, - Le fondateur c'est votre frère, - Et vous êtes le conquérant. - - -FABLE XIII. - -Le Phénix. - - Le phénix, venant d'Arabie, - Dans nos bois parut un beau jour: - Grand bruit chez les oiseaux; leur troupe réunie - Vole pour lui faire sa cour. - Chacun l'observe, l'examine; - Son plumage, sa voix, son chant mélodieux, - Tout est beauté, grace divine, - Tout charme l'oreille et les yeux. - Pour la première fois on vit céder l'envie - Au besoin de louer et d'aimer son vainqueur. - Le rossignol disait: jamais tant de douceur - N'enchanta mon ame ravie. - Jamais, disait le paon, de plus belles couleurs - N'ont eu cet éclat que j'admire; - Il éblouit mes yeux et toujours les attire. - Les autres répétaient ces éloges flatteurs, - Vantaient le privilége unique - De ce roi des oiseaux, de cet enfant du ciel, - Qui, vieux, sur un bûcher de cèdre aromatique, - Se consume lui-même, et renaît immortel. - Pendant tous ces discours la seule tourterelle - Sans rien dire fit un soupir. - Son époux, la poussant de l'aile, - Lui demande d'où peut venir - Sa rêverie et sa tristesse: - De cet heureux oiseau desires-tu le sort? - --Moi! mon ami, je le plains fort; - Il est le seul de son espèce. - - -FABLE XIV. - -La Pie et la Colombe. - - Une colombe avait son nid - Tout auprès du nid d'une pie. - Cela s'appelle voir mauvaise compagnie, - D'accord; mais de ce point pour l'heure il ne s'agit. - Au logis de la tourterelle - Ce n'était qu'amour et bonheur; - Dans l'autre nid toujours querelle, - OEufs cassés, tapage et rumeur. - Lorsque par son époux la pie était battue, - Chez sa voisine elle venait, - Là jasait, criait, se plaignait, - Et faisait la longue revue - Des défauts de son cher époux: - Il est fier, exigeant, dur, emporté, jaloux; - De plus, je sais fort bien qu'il va voir des corneilles; - Et cent autres choses pareilles - Qu'elle disait dans son courroux. - Mais vous, répond la tourterelle, - Êtes-vous sans défauts? Non, j'en ai, lui dit-elle; - Je vous le confie entre nous: - En conduite, en propos, je suis assez légère, - Coquette comme on l'est, parfois un peu colère, - Et me plaisant souvent à le faire enrager: - Mais, qu'est-ce que cela?--C'est beaucoup trop, ma chère: - Commencez par vous corriger; - Votre humeur peut l'aigrir... Qu'appelez-vous, ma mie? - Interrompt aussitôt la pie: - Moi de l'humeur! Comment! je vous conte mes maux, - Et vous m'injuriez! Je vous trouve plaisante: - Adieu, petite impertinente: - Mêlez-vous de vos tourtereaux. - - Nous convenons de nos défauts, - Mais c'est pour que l'on nous démente. - - -FABLE XV. - -L'Éducation du Lion. - - Enfin le roi lion venait d'avoir un fils; - Par-tout, dans ses états, on se livrait en proie - Aux transports éclatans d'une bruyante joie: - Les rois heureux ont tant d'amis! - Sire lion, monarque sage, - Songeait à confier son enfant bien aimé - Aux soins d'un gouverneur vertueux, estimé, - Sous qui le lionceau fît son apprentissage. - Vous jugez qu'un choix pareil - Est d'assez grande importance - Pour que long-temps on y pense. - Le monarque indécis assemble son conseil: - En peu de mots il expose - Le point dont il s'agit, et supplie instamment - Chacun des conseillers de nommer franchement - Celui qu'en conscience il croit propre à la chose. - Le tigre se leva: sire, dit-il, les rois - N'ont de grandeur que par la guerre; - Il faut que votre fils soit l'effroi de la terre: - Faites donc tomber votre choix - Sur le guerrier le plus terrible, - Le plus craint, après vous, des hôtes de ces bois. - Votre fils saura tout s'il sait être invincible. - L'ours fut de cet avis: il ajouta pourtant - Qu'il fallait un guerrier prudent, - Un animal de poids, de qui l'expérience - Du jeune lionceau sût régler la vaillance - Et mettre à profit ses exploits. - Après l'ours, le renard s'explique, - Et soutient que la politique - Est le premier talent des rois; - Qu'il faut donc un Mentor d'une finesse extrême - Pour instruire le prince et pour le bien former. - Ainsi chacun, sans se nommer, - Clairement s'indiqua soi-même: - De semblables conseils sont communs à la cour. - Enfin le chien parle à son tour: - Sire, dit-il, je sais qu'il faut faire la guerre, - Mais je crois qu'un bon roi ne la fait qu'à regret; - L'art de tromper ne me plaît guère: - Je connais un plus beau secret - Pour rendre heureux l'état, pour en être le père, - Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer, - Dans une dépendance entière; - Ce secret, c'est de les aimer. - Voilà pour bien régner la science suprême; - Et, si vous desirez la voir dans votre fils, - Sire, montrez-la lui vous-même. - Tout le conseil resta muet à cet avis. - Le lion court au chien: ami, je te confie - Le bonheur de l'état et celui de ma vie; - Prends mon fils, sois son maître, et, loin de tout flatteur, - S'il se peut, va former son coeur. - Il dit, et le chien part avec le jeune prince. - D'abord à son pupille il persuade bien - Qu'il n'est point lionceau, qu'il n'est qu'un pauvre chien, - Son parent éloigné; de province en province - Il le fait voyager, montrant à ses regards - Les abus du pouvoir, des peuples la misère, - Les lièvres, les lapins mangés par les renards, - Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère, - Par-tout le faible terrassé, - Le boeuf travaillant sans salaire, - Et le singe récompensé. - Le jeune lionceau frémissait de colère: - Mon père, disait-il, de pareils attentats - Sont-ils connus du roi? Comment pourraient-ils l'être? - Disait le chien: les grands approchent seuls du maître, - Et les mangés ne parlent pas. - Ainsi, sans raisonner de vertu, de prudence, - Notre jeune lion devenait tous les jours - Vertueux et prudent; car c'est l'expérience - Qui corrige, et non les discours. - A cette bonne école il acquit avec l'âge - Sagesse, esprit, force et raison. - Que lui fallait-il davantage? - Il ignorait pourtant encor qu'il fût lion; - Lorsqu'un jour qu'il parlait de sa reconnaissance - à son maître, à son bienfaiteur, - Un tigre furieux, d'une énorme grandeur, - Paraissant tout-à-coup, contre le chien s'avance. - Le lionceau plus prompt s'élance, - Il hérisse ses crins, il rugit de fureur, - Bat ses flancs de sa queue, et ses griffes sanglantes - Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes - De son redoutable ennemi. - A peine il est vainqueur qu'il court à son ami: - Oh! quel bonheur pour moi d'avoir sauvé ta vie! - Mais quel est mon étonnement! - Sais-tu que l'amitié, dans cet heureux moment, - M'a donné d'un lion la force et la furie? - Vous l'êtes, mon cher fils, oui, vous êtes mon roi, - Dit le chien tout baigné de larmes. - Le voilà donc venu, ce moment plein de charmes, - Où, vous rendant enfin tout ce que je vous doi, - Je peux vous dévoiler un important mystère! - Retournons à la cour, mes travaux sont finis. - Cher prince, malgré moi, cependant je gémis, - Je pleure, pardonnez, tout l'état trouve un père, - Et moi, je vais perdre mon fils. - - -FABLE XVI. - -Le Danseur de corde et le Balancier. - - Sur la corde tendue un jeune voltigeur - Apprenait à danser; et déjà son adresse, - Ses tours de force, de souplesse, - Faisaient venir maint spectateur. - Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance, - Le balancier en main, l'air libre, le corps droit, - Hardi, léger, autant qu'adroit; - Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance, - Retombe, remonte en cadence, - Et, semblable à certains oiseaux - Qui rasent en volant la surface des eaux, - Son pied touche, sans qu'on le voie, - A la corde qui plie et dans l'air le renvoie. - Notre jeune danseur, tout fier de son talent, - Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant - Qui me fatigue et m'embarrasse? - Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grace, - De force et de légéreté. - Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté, - Notre étourdi chancelle, étend les bras, et tombe. - Il se cassa le nez, et tout le monde en rit. - - Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit - Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe? - La vertu, la raison, les lois, l'autorité, - Dans vos desirs fougueux vous causent quelque peine; - C'est le balancier qui vous gêne, - Mais qui fait votre sûreté. - - -FABLE XVII. - -La jeune Poule et le vieux Renard. - - Une poulette jeune et sans expérience, - En trottant, cloquetant, grattant, - Se trouva, je ne sais comment, - Fort loin du poulailler, berceau de son enfance. - Elle s'en apperçut qu'il était déjà tard. - Comme elle y retournait, voici qu'un vieux renard - A ses yeux troublés se présente. - La pauvre poulette tremblante - Recommanda son ame à Dieu. - Mais le renard, s'approchant d'elle, - Lui dit: Hélas! mademoiselle, - Votre frayeur m'étonne peu; - C'est la faute de mes confrères, - Gens de sac et de corde, infâmes ravisseurs, - Dont les appétits sanguinaires - Ont rempli la terre d'horreurs. - Je ne puis les changer, mais du moins je travaille - A préserver, par mes conseils, - L'innocente et faible volaille - Des attentats de mes pareils. - Je ne me trouve heureux qu'en me rendant utile; - Et j'allais de ce pas, jusque dans votre asile, - Pour avertir vos soeurs qu'il court un mauvais bruit, - C'est qu'un certain renard, méchant autant qu'habile, - Doit vous attaquer cette nuit. - Je viens veiller pour vous. La crédule innocente - Vers le poulailler le conduit: - A peine est-il dans ce réduit, - Qu'il tue, étrangle, égorge, et sa griffe sanglante - Entasse les mourans sur la terre étendus, - Comme fit Diomède au quartier de Rhésus. - Il croqua tout, grandes, petites, - Coqs, poulets et chapons; tout périt sous ses dents. - - La pire espèce de méchans - Est celle des vieux hypocrites. - - -FABLE XVIII. - -Les deux Persans. - - Cette pauvre raison dont l'homme est si jaloux - N'est qu'un pâle flambeau qui jette autour de nous - Une triste et faible lumière; - Par-delà c'est la nuit. Le mortel téméraire - Qui veut y pénétrer marche sans savoir où. - Mais ne point profiter de ce bienfait suprême, - Éteindre son esprit, et s'aveugler soi-même, - C'est un autre excès non moins fou. - - En Perse il fut jadis deux frères, - Adorant le soleil, suivant l'antique loi. - L'un d'eux, chancelant dans sa foi, - N'estimant rien que ses chimères, - Prétendait méditer, connaître, approfondir - De son Dieu la sublime essence; - Et du matin au soir, afin d'y parvenir, - L'oeil toujours attaché sur l'astre qu'il encense, - Il voulait expliquer le secret de ses feux. - Le pauvre philosophe y perdit les deux yeux, - Et dès-lors du soleil il nia l'existence. - L'autre était crédule et bigot; - Effrayé du sort de son frère, - Il y vit de l'esprit l'abus trop ordinaire, - Et mit tous ses efforts à devenir un sot. - On vient à bout de tout; le pauvre solitaire - Avait peu de chemin à faire, - Il fut content de lui bientôt. - Mais, de peur d'offenser l'astre qui nous éclaire - En portant jusqu'à lui des regards indiscrets, - Il se fit un trou sous la terre, - Et condamna ses yeux à ne le voir jamais. - - Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits - D'un Dieu que vainement la raison veut comprendre, - Mais que l'on voit par-tout, mais qui parle à nos coeurs, - Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut apprendre, - Sans rejeter les dons que sa main sait répandre, - Employons notre esprit à devenir meilleurs. - Nos vertus au Très-Haut sont le plus digne hommage, - Et l'homme juste est le seul sage. - - -FABLE XIX. - -Myson. - - Myson fut connu dans la Grèce - Par son amour pour la sagesse; - Pauvre, libre, content, sans soins, sans embarras, - Il vivait dans les bois, seul, méditant sans cesse, - Et parfois riant aux éclats. - Un jour deux Grecs vinrent lui dire: - De ta gaîté, Myson, nous sommes tous surpris: - Tu vis seul; comment peux-tu rire? - Vraiment, répondit-il, voilà pourquoi je ris. - - -FABLE XX. - -* Le Chat et le Moineau. - - La prudence est bonne de soi; - Mais la pousser trop loin est une duperie: - L'exemple suivant en fait foi. - - Des moineaux habitaient dans une métairie. - Un beau champ de millet, voisin de la maison, - Leur donnait du grain à foison. - Ces moineaux dans le champ passaient toute leur vie - Occupés de gruger les épis de millet. - Le vieux chat du logis les guettait d'ordinaire, - Tournait et retournait; mais il avait beau faire; - Sitôt qu'il paraissait, la bande s'envolait. - Comment les attraper? Notre vieux chat y songe, - Médite, fouille en son cerveau, - Et trouve un tour tout neuf. Il va tremper dans l'eau - Sa patte dont il fait éponge. - Dans du millet en grain aussitôt il la plonge; - Le grain s'attache tout autour. - Alors à cloche-pied, sans bruit, par un détour, - Il va gagner le champ, s'y couche - La patte en l'air et sur le dos, - Ne bougeant non plus qu'une souche. - Sa patte ressemblait à l'épi le plus gros; - L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte, - Venait pour becqueter, de l'autre patte: Crac! - Voilà mon oiseau dans le sac. - Il en prit vingt par cette feinte. - Un moineau s'apperçoit du piége scélérat, - Et prudemment fuit la machine; - Mais dès ce jour il s'imagine - Que chaque épi de grain était patte de chat. - Au fond de son trou solitaire - Il se retire, et plus n'en sort, - Supporte la faim, la misère, - Et meurt pour éviter la mort. - - -FABLE XXI. - -* Le Roi de Perse. - - Un roi de Perse certain jour - Chassait avec toute sa cour; - Il eut soif, et dans cette plaine - On ne trouvait point de fontaine. - Près de là seulement était un grand jardin - Rempli de beaux cédrats, d'oranges, de raisin: - A Dieu ne plaise que j'en mange: - Dit le roi, ce jardin courrait trop de danger; - Si je me permettais d'y cueillir une orange, - Mes visirs aussitôt mangeraient le verger. - - -FABLE XXII. - -Le Linot. - - Une linotte avait un fils - Qu'elle adorait selon l'usage; - C'était l'unique fruit du plus doux mariage, - Et le plus beau linot qui fût dans le pays. - Sa mère en était folle, et tous les témoignages - Que peuvent inventer la tendresse et l'amour - Étaient pour cet enfant épuisés chaque jour. - Notre jeune linot, fier de ces avantages, - Se croyait un phénix, prenait l'air suffisant, - Tranchait du petit important - Avec les oiseaux de son âge: - Persiflait la mésange ou bien le roitelet, - Donnait à chacun son paquet, - Et se faisait haïr de tout le voisinage. - Sa mère lui disait: Mon cher fils, soit plus sage, - Plus modeste sur-tout. Hélas! je conçois bien - Les dons, les qualités, qui furent ton partage; - Mais feignons de n'en savoir rien, - Pour qu'on les aime davantage. - A tout cela notre linot - Répondait par quelque bon mot; - La mère en gémissait dans le fond de son ame. - Un vieux merle, ami de la dame, - Lui dit: Laissez aller votre fils au grand bois, - Je vous réponds qu'avant un mois - Il sera sans défauts. Vous jugez des alarmes - De la mère, qui pleure et frémit du danger; - Mais le jeune linot brûlait de voyager, - Il partit donc malgré les larmes. - A peine est-il dans la forêt, - Que notre petit personnage - Du pivert entend le ramage, - Et se moque de son fausset. - Le pivert, qui prit mal cette plaisanterie, - Vient à bons coups de bec plumer le persifleur; - Et, deux jours après, une pie - Le dégoûte à jamais du métier de railleur. - Il lui restait encor la vanité secrète - De se croire excellent chanteur; - Le rossignol et la fauvette - Le guérirent de son erreur. - Bref, il retourna, chez sa mère, - Doux, poli, modeste et charmant. - - Ainsi l'adversité fit, dans un seul moment, - Ce que tant de leçons n'avaient jamais pu faire. - - -FIN DU LIVRE SECOND. - - - - -LIVRE TROISIÈME - - -FABLE PREMIÈRE. - -Les Singes et le Léopard. - - Des singes dans un bois jouaient à la main chaude; - Certaine guenon mauricaude, - Assise gravement, tenait sur ses genoux - La tête de celui qui, courbant son échine, - Sur sa main recevait les coups. - On frappait fort, et puis devine! - Il ne devinait point; c'était alors des ris, - Des sauts, des gambades, des cris. - Attiré par le bruit du fond de sa tanière, - Un jeune léopard, prince assez débonnaire, - Se présente au milieu de nos singes joyeux. - Tout tremble à son aspect. Continuez vos jeux, - Leur dit le léopard, je n'en veux à personne: - Rassurez-vous, j'ai l'ame bonne; - Et je viens même ici, comme particulier, - A vos plaisirs m'associer. - Jouons, je suis de la partie. - Ah! monseigneur, quelle bonté! - Quoi! votre altesse veut, quittant sa dignité, - Descendre jusqu'à nous!--Oui, c'est ma fantaisie. - Mon altesse eut toujours de la philosophie, - Et sait que tous les animaux - Sont égaux. - Jouons donc, mes amis, jouons, je vous en prie. - Les singes enchantés crurent à ce discours, - Comme l'on y croira toujours. - Toute la troupe joviale - Se remet à jouer: l'un d'entre eux tend la main, - Le léopard frappe, et soudain - On voit couler du sang sous la griffe royale. - Le singe cette fois devina qui frappait; - Mais il s'en alla sans le dire. - Ses compagnons faisaient semblant de rire, - Et le léopard seul riait. - Bientôt chacun s'excuse et s'échappe à la hâte, - En se disant entre leurs dents: - Ne jouons point avec les grands, - Le plus doux a toujours des griffes à la patte. - - -FABLE II. - -L'Inondation. - - Des laboureurs vivaient paisibles et contens - Dans un riche et nombreux village; - Dès l'aurore ils allaient travailler à leurs champs, - Le soir ils revenaient chantans - Au sein d'un tranquille ménage; - Et la nature bonne et sage, - Pour prix de leurs travaux, leur donnait tous les ans - De beaux blés et de beaux enfans. - Mais il faut bien souffrir, c'est notre destinée. - Or il arriva qu'une année, - Dans le mois où le blond Phébus - S'en va faire visite au brûlant Sirius, - La terre, de sucs épuisée, - Ouvrant de toutes parts son sein, - Haletait sous un ciel d'airain. - Point de pluie et point de rosée. - Sur un sol crevassé l'on voit noircir le grain, - Les épis sont brûlés, et leurs têtes penchées - Tombent sur leurs tiges séchées. - On trembla de mourir de faim; - La commune s'assemble. En hâte on délibère; - Et chacun, comme à l'ordinaire, - Parle beaucoup, et rien ne dit. - Enfin quelques vieillards, gens de sens et d'esprit, - Proposèrent un parti sage: - Mes amis, dirent-ils, d'ici vous pouvez voir - Ce mont peu distant du village; - Là, se trouve un grand lac, immense réservoir - Des souterraines eaux qui s'y font un passage. - Allez saigner ce lac; mais sachez ménager - Un petit nombre de saignées, - Afin qu'à votre gré vous puissiez diriger - Ces bienfaisantes eaux dans vos terres baignées. - Juste quand il faudra nous les arrêterons. - Prenez bien garde au moins... Oui, oui, courons, courons, - S'écrie aussitôt l'assemblée. - Et voilà mille jeunes gens - Armés d'hoyaux, de pics, et d'autres instrumens, - Qui volent vers le lac: la terre est travaillée - Tout autour de ses bords; on perce en cent endroits - A la fois; - D'un morceau de terrain chaque ouvrier se charge: - Courage, allons! point de repos! - L'ouverture jamais ne peut être assez large. - Cela fut bientôt fait. Avant la nuit, les eaux, - Tombant de tout leur poids sur leur digue affaiblie, - De par-tout roulent à grands flots. - Transports et complimens de la troupe ébahie, - Qui s'admire dans ses travaux. - Le lendemain matin ce ne fut pas de même: - On voit flotter les blés sur un océan d'eau; - Pour sortir du village il faut prendre un bateau; - Tout est perdu, noyé. La douleur est extrême, - On s'en prend aux vieillards; C'est vous, leur disait-on, - Qui nous coûtez notre moisson; - Votre maudit conseil... Il était salutaire, - Répondit un d'entre eux; mais ce qu'on vient de faire - Est fort loin du conseil comme de la raison. - Nous voulions un peu d'eau, vous nous lâchez la bonde; - L'excès d'un très-grand bien devient un mal très-grand: - Le sage arrose doucement, - L'insensé tout de suite inonde. - - -FABLE III. - -Le Sanglier et les Rossignols. - - Un homme riche, sot et vain, - Qualités qui parfois marchent de compagnie, - Croyait pour tous les arts avoir un goût divin, - Et pensait que son or lui donnait du génie. - Chaque jour à sa table on voyait réunis - Peintres, sculpteurs, savans, artistes, beaux esprits, - Qui lui prodiguaient les hommages, - Lui montraient des dessins, lui lisaient des ouvrages, - Écoutaient les conseils qu'il daignait leur donner, - Et l'appelaient Mécène en mangeant son dîner. - Se promenant un soir dans son parc solitaire, - Suivi d'un jardinier, homme instruit et de sens, - Il vit un sanglier qui labourait la terre, - Comme ils font quelquefois pour aiguiser leurs dents. - Autour du sanglier, les merles, les fauvettes, - Sur-tout les rossignols, voltigeant, s'arrêtant, - Répétaient à l'envi leurs douces chansonnettes, - Et le suivaient toujours chantant. - L'animal écoutait l'harmonieux ramage - Avec la gravité d'un docte connaisseur, - Baissait parfois la hure en signe de faveur, - Ou bien, la secouant, refusait son suffrage. - Qu'est ceci? dit le financier: - Comment! les chantres du bocage - Pour leur juge ont choisi cet animal sauvage! - Nenni, répond le jardinier: - De la terre par lui fraîchement labourée, - Sont sortis plusieurs vers, excellente curée - Qui seule attire ces oiseaux: - Ils ne se tiennent à sa suite - Que pour manger ces vermisseaux, - Et l'imbécille croit que c'est pour son mérite. - - -FABLE IV. - -Le Rhinocéros et le Dromadaire. - - Un rhinocéros jeune et fort - Disait un jour au dromadaire: - Expliquez-moi, s'il vous plaît, mon cher frère, - D'où peut venir pour nous l'injustice du sort. - L'homme, cet animal puissant par son adresse, - Vous recherche avec soin, vous loge, vous chérit, - De son pain même vous nourrit, - Et croit augmenter sa richesse - En multipliant votre espèce. - Je sais bien que sur votre dos - Vous portez ses enfans, sa femme, ses fardeaux; - Que vous êtes léger, doux, sobre, infatigable; - J'en conviens franchement: mais le rhinocéros - Des mêmes vertus est capable. - Je crois même, soit dit sans vous mettre en courroux, - Que tout l'avantage est pour nous: - Notre corne et notre cuirasse - Dans les combats pourraient servir; - Et cependant l'homme nous chasse, - Nous méprise, nous hait, et nous force à le fuir. - Ami, répond le dromadaire, - De notre sort ne soyez point jaloux; - C'est peu de servir l'homme, il faut encor lui plaire. - Vous êtes étonné qu'il nous préfère à vous: - Mais de cette faveur voici tout le mystère, - Nous savons plier les genoux. - - -FABLE V. - -Le Rossignol et le Paon. - - L'aimable et tendre Philomèle, - Voyant commencer les beaux jours, - Racontait à l'écho fidèle - Et ses malheurs et ses amours. - - Le plus beau paon du voisinage, - Maître et sultan de ce canton, - Élevant la tête et le ton, - Vint interrompre son ramage: - - C'est bien à toi, chantre ennuyeux, - Avec un si triste plumage, - Et ce long bec, et ces gros yeux, - De vouloir charmer ce bocage! - - A la beauté seule il va bien - D'oser célébrer la tendresse: - De quel droit chantes-tu sans cesse? - Moi, qui suis beau, je ne dis rien. - - Pardon, répondit Philomèle: - Il est vrai, je ne suis pas belle; - Et, si je chante dans ce bois, - Je n'ai de titre que ma voix. - - Mais vous, dont la noble arrogance - M'ordonne de parler plus bas, - Vous vous taisez par impuissance, - Et n'avez que vos seuls appas. - - Ils doivent éblouir sans doute; - Est-ce assez pour se faire aimer? - Allez, puisqu'Amour n'y voit goutte, - C'est l'oreille qu'il faut charmer. - - -FABLE VI. - -Hercule au ciel. - - Lorsque le fils d'Alcmène, après ses longs travaux, - Fut reçu dans le ciel, tous les dieux s'empressèrent - De venir au-devant de ce fameux héros. - Mars, Minerve, Vénus, tendrement l'embrassèrent. - Junon même lui fit un accueil assez doux. - Hercule transporté les remerciait tous, - Quand Plutus, qui voulait être aussi de la fête, - Vient d'un air insolent lui présenter la main. - Le héros irrité passe en tournant la tête. - Mon fils, lui dit alors Jupin, - Que t'a donc fait ce dieu? D'où vient que la colère, - A son aspect, trouble tes sens? - --C'est que je le connais, mon père, - Et presque toujours, sur la terre, - Je l'ai vu l'ami des méchans. - - -FABLE VII. - -Le Lièvre, ses Amis, et les deux Chevreuils. - - Un lièvre de bon caractère - Voulait avoir beaucoup d'amis. - Beaucoup! me direz-vous, c'est une grande affaire; - Un seul est rare en ce pays. - J'en conviens; mais mon lièvre avait cette marotte, - Et ne savait pas qu'Aristote - Disait aux jeunes Grecs à son école admis: - Mes amis, il n'est point d'amis. - Sans cesse il s'occupait d'obliger et de plaire; - S'il passait un lapin, d'un air doux et civil, - Vîte il courait à lui: Mon cousin, disait-il, - J'ai du beau serpolet tout près de ma tanière, - De déjeûner chez moi faites-moi la faveur. - S'il voyait un cheval paître dans la campagne, - Il allait l'aborder: Peut-être monseigneur - A-t-il besoin de boire; au pied de la montagne - Je connais un lac transparent - Qui n'est jamais ridé par le moindre zéphyre: - Si monseigneur veut, dans l'instant - J'aurai l'honneur de l'y conduire. - Ainsi, pour tous les animaux, - Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux, - Complaisant, empressé, toujours rempli de zèle, - Il voulait de chacun faire un ami fidèle, - Et s'en croyait aimé parce qu'il les aimait. - Certain jour que, tranquille en son gîte, il dormait, - Le bruit du cor l'éveille, il décampe au plus vîte; - Quatre chiens s'élancent après, - Un maudit piqueur les excite, - Et voilà notre lièvre arpentant les guérets. - Il va, tourne, revient, aux mêmes lieux repasse, - Saute, franchit un long espace - Pour dévoyer les chiens, et, prompt comme l'éclair, - Gagne pays, et puis s'arrête: - Assis, les deux pattes en l'air, - L'oeil et l'oreille au guet, il élève la tête, - Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis. - Il apperçoit dans des taillis - Un lapin que toujours il traita comme un frère; - Il y court: Par pitié, sauve-moi, lui dit-il, - Donne retraite à ma misère, - Ouvre-moi ton terrier; tu vois l'affreux péril... - Ah! que j'en suis fâché! répond d'un air tranquille - Le lapin: je ne puis t'offrir mon logement, - Ma femme accouche en ce moment, - Sa famille et la mienne ont rempli mon asile; - Je te plains bien sincèrement: - Adieu, mon cher ami. Cela dit, il s'échappe, - Et voici la meute qui jappe. - Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin, - Il rencontre un taureau que, cent fois au besoin, - Il avait obligé; tendrement il le prie - D'arrêter un moment cette meute en furie - Qui de ses cornes aura peur. - Hélas! dit le taureau, ce serait de grand coeur: - Mais des génisses la plus belle - Est seule dans ce bois, je l'entends qui m'appelle; - Et tu ne voudrais pas retarder mon bonheur. - Disant ces mots, il part. Notre lièvre, hors d'haleine, - Implore vainement un daim, un cerf dix-cors, - Ses amis les plus sûrs; ils l'écoutent à peine, - Tant ils ont peur du bruit des cors. - Le pauvre infortuné, sans force et sans courage, - Allait se rendre aux chiens, quand, du milieu du bois, - Deux chevreuils reposant sous le même feuillage - Des chasseurs entendent la voix: - L'un d'eux se lève et part; la meute sanguinaire - Quitte le lièvre et court après. - En vain le piqueur en colère - Crie, et jure, et se fâche: à travers les forêts - Le chevreuil emmène la chasse, - Va faire un long circuit, et revient au buisson - Où l'attendait son compagnon, - Qui dans l'instant part à sa place. - Celui-ci fait de même, et, pendant tout le jour, - Les deux chevreuils lancés et quittés tour-à-tour - Fatiguent la meute obstinée. - Enfin les chasseurs tout honteux - Prennent le bon parti de retourner chez eux. - Déjà la retraite est sonnée, - Et les chevreuils rejoints. Le lièvre palpitant - S'approche, et leur raconte, en les félicitant, - Que ses nombreux amis, dans ce péril extrême, - L'avaient abandonné. Je n'en suis pas surpris, - Répond un des chevreuils: à quoi bon tant d'amis? - Un seul suffit quand il nous aime. - - -FABLE VIII. - -Les deux Bacheliers. - - Deux jeunes bacheliers logés chez un docteur - Y travaillaient avec ardeur - A se mettre en état de prendre leurs licences. - Là, du matin au soir, en public disputant, - Prouvant, divisant, ergotant - Sur la nature et ses substances, - L'infini, le fini, l'ame, la volonté, - Les sens, le libre arbitre et la nécessité; - Ils en étaient bientôt à ne plus se comprendre: - Même par là souvent l'on dit qu'ils commençaient; - Mais c'est alors qu'ils se poussaient - Les plus beaux argumens; qui venait les entendre - Bouche béante demeurait, - Et leur professeur même en extase admirait. - Une nuit qu'ils dormaient dans le grenier du maître - Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens - Qui, dans un rêve, pensent être - A se disputer sur les bancs. - Je démontre, dit l'un. Je distingue, dit l'autre. - Or, voici mon dilemme. Ergo, voici le nôtre... - A ces mots, nos rêveurs, crians, gesticulans, - Au lieu de s'en tenir aux simples argumens - D'Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme - De coups de poing bien assenés - Sur le nez. - Tous deux sautent du lit dans une rage extrême, - Se saisissent par les cheveux, - Tombent et font tomber pêle-mêle avec eux - Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table, - Et quatre in-folios écrits sur parchemin. - Le professeur arrive, une chandelle en main, - A ce tintamarre effroyable: - Le diable est donc ici! dit-il tout hors de soi: - Comment! sans y voir clair et sans savoir pourquoi, - Vous vous battez ainsi! Quelle mouche vous pique? - Nous ne nous battons point, disent-ils; jugez mieux: - C'est que nous repassons tous deux - Nos leçons de métaphysique. - - -FABLE IX. - -Le roi Alphonse. - - Certain roi qui régnait sur les rives du Tage, - Et que l'on surnomma _le sage_, - Non parce qu'il était prudent, - Mais parce qu'il était savant, - Alphonse, fut sur-tout un habile astronome. - Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume, - Et quittait souvent son conseil - Pour la lune ou pour le soleil. - Un soir qu'il retournait à son observatoire, - Entouré de ses courtisans, - Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire - Qu'avec mes nouveaux instrumens - Je verrai, cette nuit, des hommes dans la lune. - Votre majesté les verra, - Répondait-on; la chose est même trop commune, - Elle doit voir mieux que cela. - Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue, - S'approche, en demandant humblement, chapeau bas, - Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas, - Et, sans le regarder, son chemin continue. - Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main, - Toujours renouvelant sa prière importune: - Mais, les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain, - Répétait: je verrai des hommes dans la lune. - Enfin le pauvre le saisit - Par son manteau royal, et gravement lui dit: - Ce n'est pas de là haut, c'est des lieux où nous sommes - Que Dieu vous a fait souverain. - Regardez à vos pieds; là vous verrez des hommes, - Et des hommes manquant de pain. - - -FABLE X. - -Le Renard déguisé. - - Un renard plein d'esprit, d'adresse, de prudence, - A la cour d'un lion servait depuis long-temps; - Les succès les plus éclatans - Avaient prouvé son zèle et son intelligence. - Pour peu qu'on l'employât, toute affaire allait bien. - On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien; - Et l'habile renard était dans l'indigence. - Lassé de servir des ingrats, - De réussir toujours sans en être plus gras, - Il s'enfuit de la cour; dans un bois solitaire - Il s'en va trouver son grand-père, - Vieux renard retiré, qui jadis fut visir. - Là, contant ses exploits, et puis les injustices, - Les dégoûts, qu'il eut à souffrir, - Il demande pourquoi de si nombreux services - N'ont jamais pu rien obtenir. - Le bon homme renard, avec sa voix cassée, - Lui dit: Mon cher enfant, la semaine passée, - Un blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier: - C'est moi qui suis son héritier, - J'ai conservé sa peau: mets-la dessus la tienne, - Et retourne à la cour. Le renard avec peine - Se soumit au conseil; affublé de la peau - De feu son cousin le blaireau, - Il va se regarder dans l'eau d'une fontaine, - Se trouve l'air d'un sot, tel qu'était le cousin. - Tout honteux, de la cour il reprend le chemin. - Mais, quelques mois après, dans un riche équipage, - Entouré de valets, d'esclaves, de flatteurs, - Comblé de dons et de faveurs, - Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage: - Il était grand visir. Je te l'avais bien dit, - S'écrie alors le vieux grand-père; - Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire - Doit d'abord cacher son esprit. - - -FABLE XI. - -Le Dervis, la Corneille et le Faucon. - - Un de ces pieux solitaires - Qui, détachant leur coeur des choses d'ici-bas, - Font voeu de renoncer à des biens qu'ils n'ont pas - Pour vivre du bien de leurs frères, - Un dervis, en un mot, s'en allait mendiant - Et priant; - Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille, - Par des parens cruels laissée en son berceau, - Presque sans plume encor, vinrent à son oreille. - Notre dervis regarde, et voit le pauvre oiseau - Alongeant sur son nid sa tête demi-nue: - Dans l'instant, du haut de la nue, - Un faucon descend vers ce nid, - Et, le bec rempli de pâture, - Il apporte sa nourriture - A l'orpheline qui gémit. - O du puissant Alla providence adorable! - S'écria le dervis: plutôt qu'un innocent - Périsse sans secours, tu rends compatissant - Des oiseaux le moins pitoyable! - Et moi, fils du Très-Haut, je chercherais mon pain! - Non, par le prophète j'en jure, - Tranquille désormais, je remets mon destin - A celui qui prend soin de toute la nature. - Cela dit, le dervis, couché tout de son long, - Se met à bayer aux corneilles, - De la création admire les merveilles, - De l'univers l'ordre profond. - Le soir vint; notre solitaire - Eut un peu d'appétit en faisant sa prière: - Ce n'est rien, disait-il; mon souper va venir. - Le souper ne vient point. Allons, il faut dormir, - Ce sera pour demain. Le lendemain, l'aurore - Paraît, et point de déjeûner. - Ceci commence à l'étonner; - Cependant il persiste encore, - Et croit à chaque instant voir venir son dîner. - Personne n'arrivait; la journée est finie, - Et le dervis à jeun voyait d'un oeil d'envie - Ce faucon qui venait toujours - Nourrir sa pupille chérie. - Tout-à-coup il l'entend lui tenir ce discours: - Tant que vous n'avez pu, ma mie, - Pourvoir vous-même à vos besoins, - De vous j'ai pris de tendres soins; - A présent que vous voilà grande, - Je ne reviendrai plus. Alla nous recommande - Les faibles et les malheureux; - Mais être faible, ou paresseux, - C'est une grande différence. - Nous ne recevons l'existence - Qu'afin de travailler pour nous ou pour autrui. - De ce devoir sacré quiconque se dispense - Est puni de la providence - Par le besoin ou par l'ennui. - Le faucon dit et part. Touché de ce langage, - Le dervis converti reconnaît son erreur, - Et, gagnant le premier village, - Se fait valet de laboureur. - - -FABLE XII. - -Les Enfans et les Perdreaux. - - Deux enfans d'un fermier, gentils, espiègles, beaux, - Mais un peu gâtés par leur père, - Cherchant des nids dans leur enclos, - Trouvèrent de petits perdreaux - Qui voletaient après leur mère. - Vous jugez de leur joie, et comment mes bambins - A la troupe qui s'éparpille - Vont par-tout couper les chemins, - Et n'ont pas assez de leurs mains - Pour prendre la pauvre famille! - La perdrix, traînant l'aile, appelant ses petits, - Tourne en vain, voltige, s'approche; - Déjà mes jeunes étourdis - Ont toute sa couvée en poche. - Ils veulent partager comme de bons amis; - Chacun en garde six, il en reste un treizième: - L'aîné le veut, l'autre le veut aussi. - --Tirons au doigt mouillé.--Parbleu non.--Parbleu si. - --Cède, ou bien tu verras.--Mais tu verras toi-même. - De propos en propos, l'aîné, peu patient, - Jette à la tête de son frère - Le perdreau disputé. Le cadet, en colère, - D'un des siens riposte à l'instant. - L'aîné recommence d'autant; - Et ce jeu qui leur plaît couvre autour d'eux la terre - De pauvres perdreaux palpitans. - Le fermier, qui passait en revenant des champs, - Voit ce spectacle sanguinaire, - Accourt, et dit à ses enfans: - Comment donc! petits rois, vos discordes cruelles - Font que tant d'innocens expirent par vos coups! - De quel droit, s'il vous plaît, dans vos tristes querelles, - Faut-il que l'on meure pour vous? - - -FABLE XIII. - -L'Hermine, le Castor et le Sanglier. - - Une hermine, un castor, un jeune sanglier, - Cadets de leur famille, et partant sans fortune, - Dans l'espoir d'en acquérir une, - Quittèrent leur forêt, leur étang, leur hallier. - Après un long voyage, après mainte aventure, - Ils arrivent dans un pays - Où s'offrent à leurs yeux ravis - Tous les trésors de la nature, - Des prés, des eaux, des bois, des vergers pleins de fruits. - Nos pélerins, voyant cette terre chérie, - Éprouvent les mêmes transports - Qu'Énée et ses Troyens en découvrant les bords - Du royaume de Lavinie. - Mais ce riche pays était de toutes parts - Entouré d'un marais de bourbe - Où des serpens et des lésards - Se jouait l'effroyable tourbe. - Il fallait le passer, et nos trois voyageurs - S'arrêtent sur le bord, étonnés et rêveurs. - L'hermine la première avance un peu la patte; - Elle la retire aussitôt, - En arrière elle fait un saut, - En disant: mes amis, fuyons en grande hâte; - Ce lieu, tout beau qu'il est, ne peut nous convenir: - Pour arriver là bas il faudrait se salir; - Et moi je suis si délicate, - Qu'une tache me fait mourir. - Ma soeur, dit le castor, un peu de patience; - On peut, sans se tacher, quelquefois réussir; - Il faut alors du temps et de l'intelligence: - Nous avons tout cela: pour moi, qui suis maçon, - Je vais en quinze jours vous bâtir un beau pont - Sur lequel nous pourrons, sans craindre les morsures - De ces vilains serpens, sans gâter nos fourrures, - Arriver au milieu de ce charmant vallon. - Quinze jours! ce terme est bien long, - Répond le sanglier: moi, j'y serai plus vîte: - Vous allez voir comment. En prononçant ces mots, - Le voilà qui se précipite - Au plus fort du bourbier, s'y plonge jusqu'au dos, - A travers les serpens, les lésards, les crapauds, - Marche, pousse à son but, arrive plein de boue; - Et là, tandis qu'il se secoue, - Jetant à ses amis un regard de dédain, - Apprenez, leur dit-il, comme on fait son chemin. - - -FABLE XIV. - -La Balance de Minos. - - Minos, ne pouvant plus suffire - Au fatigant métier d'entendre et de juger - Chaque ombre descendue au ténébreux empire, - Imagina, pour abréger, - De faire faire une balance - Où dans l'un des bassins il mettait à la fois - Cinq ou six morts, dans l'autre un certain poids - Qui déterminait la sentence. - Si le poids s'élevait, alors plus à loisir - Minos examinait l'affaire; - Si le poids baissait au contraire, - Sans scrupule il faisait punir. - La méthode était sûre, expéditive et claire; - Minos s'en trouvait bien. Un jour, en même temps - Au bord du Styx la mort rassemble - Deux rois, un grand ministre, un héros, trois savans. - Minos les fait peser ensemble: - Le poids s'élève; il en met deux, - Et puis trois, c'est en vain; quatre ne font pas mieux. - Minos, un peu surpris, ôte de la balance - Ces inutiles poids, cherche un autre moyen - Et, près de là voyant un pauvre homme de bien - Qui dans un coin obscur attendait en silence, - Il le met seul en contre-poids: - Les six ombres alors s'élèvent à la fois. - - -FABLE XV. - -Le Renard qui prêche. - - Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique, - Mais instruit, éloquent, disert, - Et sachant très-bien sa logique, - Se mit à prêcher au désert. - Son style était fleuri, sa morale excellente. - Il prouvait en trois points que la simplicité, - Les bonnes moeurs, la probité, - Donnent à peu de frais cette félicité - Qu'un monde imposteur nous présente, - Et nous fait payer cher sans la donner jamais. - Notre prédicateur n'avait aucun succès; - Personne ne venait, hors cinq ou six marmotes, - Ou bien quelques biches dévotes - Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur, - Et ne pouvaient pas mettre en crédit l'orateur. - Il prit le bon parti de changer de matière, - Prêcha contre les ours, les tigres, les lions, - Contre leurs appétits gloutons, - Leur soif, leur rage sanguinaire. - Tout le monde accourut alors à ses sermons: - Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes; - L'auditoire sortait toujours baigné de larmes; - Et le nom du renard devint bientôt fameux. - Un lion, roi de la contrée, - Bon homme au demeurant, et vieillard fort pieux, - De l'entendre fut curieux. - Le renard fut charmé de faire son entrée - A la cour: il arrive, il prêche, et, cette fois, - Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante - Les féroces tyrans des bois, - Peint la faible innocence à leur aspect tremblante, - Implorant chaque jour la justice trop lente - Du maître et du juge des rois. - Les courtisans, surpris de tant de hardiesse, - Se regardaient sans dire rien; - Car le roi trouvait cela bien. - La nouveauté parfois fait aimer la rudesse. - Au sortir du sermon, le monarque enchanté - Fit venir le renard: Vous avez su me plaire, - Lui dit-il; vous m'avez montré la vérité: - Je vous dois un juste salaire; - Que me demandez-vous pour prix de vos leçons? - Le renard répondit: Sire, quelques dindons. - - -FABLE XVI. - -Le Paon, les deux Oisons et le Plongeon. - - Un paon faisait la roue, et les autres oiseaux - Admiraient son brillant plumage. - Deux oisons nasillards du fond d'un marécage - Ne remarquaient que ses défauts. - Regarde, disait l'un, comme sa jambe est faite, - Comme ses pieds sont plats, hideux. - Et son cri, disait l'autre, est si mélodieux, - Qu'il fait fuir jusqu'à la chouette. - Chacun riait alors du mal qu'il avait dit. - Tout-à-coup un plongeon sortit: - Messieurs, leur cria-t-il, vous voyez d'une lieue - Ce qui manque à ce paon: c'est bien voir, j'en conviens; - Mais votre chant, vos pieds, sont plus laids que les siens, - Et vous n'aurez jamais sa queue. - - -FABLE XVII. - -Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat. - - De jeunes écoliers avaient pris dans un trou - Un hibou, - Et l'avaient élevé dans la cour du collége. - Un vieux chat, un jeune oison, - Nourris par le portier, étaient en liaison - Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilége - D'aller et de venir par toute la maison. - A force d'être dans la classe, - Ils avaient orné leur esprit, - Savaient par coeur Denys d'Halicarnasse - Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit. - Un soir, en disputant, (des docteurs c'est l'usage) - Ils comparaient entre eux les peuples anciens. - Ma foi, disait le chat, c'est aux Égyptiens - Que je donne le prix: c'était un peuple sage, - Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux, - Rempli de respect pour ses dieux; - Cela seul à mon gré lui donne l'avantage. - J'aime mieux les Athéniens, - Répondait le hibou: que d'esprit! que de grace! - Et dans les combats quelle audace! - Que d'aimables héros parmi leurs citoyens! - A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens? - Des nations c'est la première. - Parbleu! dit l'oison en colère, - Messieurs, je vous trouve plaisans: - Et les Romains, que vous en semble? - Est-il un peuple qui rassemble - Plus de grandeur, de gloire, et de faits éclatans? - Dans les arts, comme dans la guerre, - Ils ont surpassé vos amis. - Pour moi, ce sont mes favoris: - Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre. - Chacun des trois pédans s'obstine en son avis, - Quand un rat, qui de loin entendait la dispute, - Rat savant, qui mangeait des thêmes dans sa hutte, - Leur cria: Je vois bien d'où viennent vos débats: - L'Égypte vénérait les chats, - Athènes les hibous, et Rome, au capitole, - Aux dépens de l'état, nourrissait des oisons: - Ainsi notre intérêt est toujours la boussole - Que suivent nos opinions. - - -FABLE XVIII. - -Le Parricide. - - Un fils avait tué son père. - Ce crime affreux n'arrive guère - Chez les tigres, les ours; mais l'homme le commet. - Ce parricide eut l'art de cacher son forfait, - Nul ne le soupçonna: farouche et solitaire, - Il fuyait les humains, il vivait dans les bois, - Espérant échapper aux remords comme aux lois. - Certain jour on le vit détruire, à coups de pierre, - Un malheureux nid de moineaux. - Eh! que vous ont fait ces oiseaux? - Lui demande un passant: pourquoi tant de colère? - Ce qu'ils m'ont fait? répond le criminel: - Ces oisillons menteurs, que confonde le ciel, - Me reprochent d'avoir assassiné mon père. - Le passant le regarde: il se trouble, il pâlit, - Sur son front son crime se lit: - Conduit devant le juge, il l'avoue et l'expie. - - O des vertus dernière amie, - Toi qu'on voudrait en vain éviter ou tromper, - Conscience terrible, on ne peut t'échapper! - - -FABLE XIX. - -L'Amour et sa Mère. - - Quand la belle Vénus, sortant du sein des mers, - Promena ses regards sur la plaine profonde, - Elle se crut d'abord seule dans l'univers; - Mais près d'elle aussitôt l'Amour naquit de l'onde. - Vénus lui fit un signe, il embrassa Vénus; - Et, se reconnaissant sans s'être jamais vus, - Tous deux sur un dauphin voguèrent vers la plage. - Comme ils approchaient du rivage, - L'Amour, qu'elle portait, s'échappe de ses bras, - Et lance plusieurs traits, en criant: Terre! terre! - Que faites-vous? mon fils, lui dit alors sa mère. - Maman, répondit-il, j'entre dans mes états. - - -FABLE XX. - -* Le Perroquet confiant. - - _Cela ne sera rien_, disent certaines gens, - Lorsque la tempête est prochaine, - Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne? - Pourquoi? Pour l'éviter, s'il en est encor temps. - - Un capitaine de navire, - Fort brave homme, mais peu prudent, - Se mit en mer malgré le vent. - Le pilote avait beau lui dire - Qu'il risquait sa vie et son bien, - Notre homme ne faisait qu'en rire, - Et répétait toujours: _Cela ne sera rien_. - Un perroquet de l'équipage, - A force d'entendre ces mots, - Les retint, et les dit pendant tout le voyage. - Le navire égaré voguait au gré des flots, - Quand un calme plat vous l'arrête. - Les vivres tiraient à leur fin; - Point de terre voisine, et bientôt plus de pain. - Chacun des passagers s'attriste, s'inquiète; - Notre capitaine se tait. - _Cela ne sera rien_, criait le perroquet. - Le calme continue; on vit vaille que vaille, - Il ne reste plus de volaille: - On mange les oiseaux, triste et dernier moyen! - Perruches, cardinaux, catakois, tout y passe; - Le perroquet, la tête basse, - Disait plus doucement: _Cela ne sera rien_. - Il pouvait encor fuir, sa cage était trouée; - Il attendit, il fut étranglé bel et bien, - Et, mourant, il criait d'une voix enrouée: - _Cela... Cela ne sera rien_. - - -FABLE XXI. - -* L'Aigle et la Colombe. - -A MADAME DE MONTESSON. - - O vous qui sans esprit plairiez par vos attraits, - Et de qui l'esprit seul suffirait pour séduire, - Vous qui du blond Phébus savez toucher la lyre, - Et de l'amour lancer les traits, - Toute louable que vous êtes, - Je ne vous louerai point; allez, rassurez-vous: - Ce serait vous mettre en courroux, - Je le sais; cependant les belles, les poètes, - Aiment assez l'encens; vous êtes tout cela, - Et vous ne l'aimez point: j'en resterai donc là; - Mais, ne vous fâchez pas, si j'ose - Parler toujours de vous en parlant d'autre chose. - - Un aigle, fils des rois de l'empire de l'air, - Sur le soleil fixant sa vue, - Ne vivait, ne planait qu'au-delà de la nue, - Et ne se reposait qu'aux pieds de Jupiter. - Cet aigle s'ennuyait; le soleil et l'olympe, - Lorsque sans cesse l'on y grimpe, - Finissent par être ennuyeux. - Notre aigle donc, lassé des cieux, - Descend sur un rocher; près de lui vient se rendre - Une blanche colombe, aux yeux doux, à l'air tendre, - Et dont le seul aspect faisait passer au coeur - Ce calme qui toujours annonce le bonheur. - L'aigle s'approche d'elle, et, plein de confiance, - Lui raconte son déplaisir. - La colombe répond: Petite est ma science, - Mais je crois cependant que je peux vous guérir; - Daignez me suivre dans la plaine. - Elle dit, l'aigle part. La colombe le mène - Dans les vallons fleuris, au bord des clairs ruisseaux, - Lui montre mille objets nouveaux, - Le fait reposer sous l'ombrage, - Ensuite le conduit sur de rians coteaux, - Et puis le ramène au bocage, - Où du rossignol le ramage - Faisait retentir les échos: - Ce n'est tout, elle sait encore - Doubler chaque plaisir de son royal amant - Par le charme du sentiment: - De plus en plus, l'aigle l'adore; - Bientôt ils s'unissent tous deux; - Leur félicité s'en augmente; - Et, lorsque notre aigle amoureux - Voulait remercier son épouse charmante - D'avoir enfin trouvé l'art de le rendre heureux, - Il lui disait, d'une voix attendrie: - Le bonheur n'est pas dans les cieux; - Il est près d'une bonne amie. - - -FABLE XXII. - -* Le Lion et le Léopard. - - Un valeureux lion, roi d'une immense plaine, - Desirait de la terre une plus grande part, - Et voulait conquérir une forêt prochaine, - Héritage d'un léopard. - L'attaquer n'était pas chose bien difficile; - Mais le lion craignait les panthères, les ours, - Qui se trouvaient placés juste entre les deux cours. - Voici comment s'y prit notre monarque habile: - Au jeune léopard, sous prétexte d'honneur, - Il députe un ambassadeur; - C'était un vieux renard. Admis à l'audience, - Du jeune roi d'abord il vante la prudence, - Son amour pour la paix, sa bonté, sa douceur, - Sa justice et sa bienfaisance; - Puis, au nom du lion, propose une alliance - Pour exterminer tout voisin - Qui méconnaîtra leur puissance. - Le léopard accepte; et, dès le lendemain, - Nos deux héros, sur leurs frontières, - Mangent, à qui mieux mieux, les ours et les panthères: - Cela fut bientôt fait; mais, quand les rois amis, - Partageant le pays conquis, - Fixèrent leurs bornes nouvelles, - Il s'éleva quelques querelles: - Le léopard lésé se plaignit du lion; - Celui-ci montra sa denture - Pour prouver qu'il avait raison: - Bref, on en vint aux coups. La fin de l'aventure - Fut le trépas du léopard: - Il apprit alors, un peu tard, - Que, contre les lions, les meilleures barrières - Sont les petits états des ours et des panthères. - - -FIN DU TROISIÈME LIVRE. - - - - -LIVRE QUATRIÈME. - - -FABLE PREMIÈRE. - -Le Savant et le Fermier. - - Que j'aime les héros dont je conte l'histoire! - Et qu'à m'occuper d'eux je trouve de douceur! - J'ignore s'ils pourront m'acquérir de la gloire, - Mais je sais qu'ils font mon bonheur. - Avec les animaux je veux passer ma vie; - Ils sont si bonne compagnie! - Je conviens cependant, et c'est avec douleur, - Que tous n'ont pas le même coeur. - Plusieurs que l'on connaît, sans qu'ici je les nomme, - De nos vices ont bonne part: - Mais je les trouve encor moins dangereux que l'homme; - Et, fripon pour fripon, je préfère un renard. - C'est ainsi que pensait un sage, - Un bon fermier de mon pays. - Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage - On venait écouter et suivre ses avis. - Chaque mot qu'il disait était une sentence. - Son exemple sur-tout aidait son éloquence; - Et, lorsqu'environné de ses quarante enfans, - Fils, petit-fils, brus, gendres, filles, - Il jugeait les procès ou réglait les familles, - Nul n'eût osé mentir devant ses cheveux blancs. - Je me souviens qu'un jour dans son champêtre asile - Il vint un savant de la ville - Qui dit au bon vieillard: Mon père, enseignez-moi - Dans quel auteur, dans quel ouvrage, - Vous apprîtes l'art d'être sage. - Chez quelle nation, à la cour de quel roi, - Avez-vous été, comme Ulysse, - Prendre des leçons de justice? - Suivez-vous de Zénon la rigoureuse loi? - Avez-vous embrassé la secte d'Épicure, - Celle de Pythagore ou du divin Platon? - De tous ces messieurs-là je ne sais pas le nom, - Répondit le vieillard: mon livre est la nature; - Et mon unique précepteur, - C'est mon coeur. - Je vois les animaux, j'y trouve le modèle - Des vertus que je dois chérir: - La colombe m'apprit à devenir fidèle; - En voyant la fourmi, j'amassai pour jouir; - Mes boeufs m'enseignent la constance, - Mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance; - Et si j'avais besoin d'avis - Pour aimer mes filles, mes fils, - La poule et ses poussins me serviraient d'exemple. - Ainsi dans l'univers tout ce que je contemple - M'avertit d'un devoir qu'il m'est doux de remplir. - Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir, - J'aime et je suis aimé, mon ame est tendre et pure, - Et, toujours selon ma mesure, - Ma raison sait régler mes voeux: - J'observe et je suis la nature, - C'est mon secret pour être heureux. - - -FABLE II. - -L'Écureuil, le Chien et le Renard. - - Un gentil écureuil était le camarade, - Le tendre ami d'un beau danois. - Un jour qu'ils voyageaient comme Oreste et Pylade, - La nuit les surprit dans un bois. - En ce lieu point d'auberge; ils eurent de la peine - A trouver où se bien coucher. - Enfin le chien se mit dans le creux d'un vieux chêne, - Et l'écureuil plus haut grimpa pour se nicher. - Vers minuit, c'est l'heure des crimes, - Long temps après que nos amis, - En se disant bon soir, se furent endormis, - Voici qu'un vieux renard, affamé de victimes, - Arrive au pied de l'arbre; et, levant le museau, - Voit l'écureuil sur un rameau. - Il le mange des yeux, humecte de sa langue - Ses lèvres, qui de sang brûlent de s'abreuver. - Mais jusqu'à l'écureuil il ne peut arriver; - Il faut donc, par une harangue, - L'engager à descendre; et voici son discours: - Ami, pardonnez, je vous prie, - Si de votre sommeil j'ose troubler le cours: - Mais le pieux transport dont mon ame est remplie - Ne peut se contenir; je suis votre cousin - Germain; - Votre mère était soeur de feu mon digne père. - Cet honnête homme, hélas! à son heure dernière, - M'a tant recommandé de chercher son neveu, - Pour lui donner moitié du peu - Qu'il m'a laissé de bien! Venez donc, mon cher frère, - Venez, par un embrassement, - Combler le doux plaisir que mon ame ressent. - Si je pouvais monter jusqu'aux lieux où vous êtes, - Oh! j'y serais déjà, soyez-en bien certain. - Les écureuils ne sont pas bêtes, - Et le mien était fort malin. - Il reconnaît le patelin, - Et répond d'un ton doux: Je meurs d'impatience - De vous embrasser, mon cousin; - Je descends: mais, pour mieux lier la connaissance, - Je veux vous présenter mon plus fidèle ami, - Un parent qui prit soin de nourrir mon enfance; - Il dort dans ce trou-là: frappez un peu; je pense - Que vous serez charmé de le connaître aussi. - Aussitôt maître renard frappe, - Croyant en manger deux: mais le fidèle chien - S'élance de l'arbre, le happe, - Et vous l'étrangle bel et bien. - - Ceci prouve deux points: d'abord, qu'il est utile - Dans la douce amitié de placer son bonheur; - Puis, qu'avec de l'esprit, il est souvent facile - Au piége qu'il nous tend de surprendre un trompeur. - - -FABLE III. - -Le Perroquet. - - Un gros perroquet gris, échappé de sa cage, - Vint s'établir dans un bocage; - Et là, prenant le ton de nos faux connaisseurs, - Jugeant tout, blâmant tout d'un air de suffisance, - Au chant du rossignol il trouvait des longueurs, - Critiquait sur-tout sa cadence. - Le linot, selon lui, ne savait pas chanter; - La fauvette aurait fait quelque chose peut-être, - Si de bonne heure il eût été son maître, - Et qu'elle eût voulu profiter. - Enfin aucun oiseau n'avait l'art de lui plaire; - Et, dès qu'ils commençaient leurs joyeuses chansons, - Par des coups de sifflet répondant à leurs sons, - Le perroquet les faisait taire. - Lassés de tant d'affronts, tous les oiseaux du bois - Viennent lui dire un jour: Mais parlez donc, beau sire, - Vous qui sifflez toujours, faites qu'on vous admire; - Sans doute vous avez une brillante voix, - Daignez chanter pour nous instruire. - Le perroquet, dans l'embarras, - Se gratte un peu la tête, et finit par leur dire: - Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas. - - -FABLE IV. - -L'Habit d'Arlequin. - - Vous connaissez ce quai nommé de la Féraille, - Où l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs: - A mes fables souvent c'est là que je travaille; - J'y vois des animaux, et j'observe leurs moeurs. - Un jour de mardi-gras j'étais à la fenêtre - D'un oiseleur de mes amis, - Quand sur le quai je vis paraître - Un petit arlequin leste, bien fait, bien mis, - Qui, la batte à la main, d'une grace légère, - Courait après un masque en habit de bergère. - Le peuple applaudissait par des ris, par des cris. - Tout près de moi, dans une cage, - Trois oiseaux étrangers de différent plumage, - Perruche, cardinal, serin, - Regardaient aussi l'arlequin. - La perruche disait: J'aime peu son visage; - Mais son charmant habit n'eut jamais son égal; - Il est d'un si beau vert! Vert! dit le cardinal: - Vous n'y voyez donc pas, ma chère? - L'habit est rouge assurément; - Voilà ce qui le rend charmant. - Oh! pour celui-là, mon compère, - Répondit le serin, vous n'avez pas raison, - Car l'habit est jaune citron; - Et c'est ce jaune-là qui fait tout son mérite. - --Il est vert.--Il est jaune.--Il est rouge, morbleu! - Interrompt chacun avec feu; - Et déjà le trio s'irrite. - Amis, appaisez-vous, leur crie un bon pivert; - L'habit est jaune, rouge et vert. - Cela vous surprend fort, voici tout le mystère: - Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir, - Mais qui d'un seul côté regardent une affaire, - Chacun de vous ne veut y voir - Que la couleur qui sait lui plaire. - - -FABLE V. - -Le Hibou et le Pigeon. - - Que mon sort est affreux! s'écriait un hibou: - Vieux, infirme, souffrant, accablé de misère, - Je suis isolé sur la terre, - Et jamais un oiseau n'est venu dans mon trou - Consoler un moment ma douleur solitaire. - Un pigeon entendit ces mots, - Et courut auprès du malade: - Hélas! mon pauvre camarade, - Lui dit-il, je plains bien vos maux. - Mais je ne comprends pas qu'un hibou de votre âge - Soit sans épouse, sans parens, - Sans enfans ou petits-enfans. - N'avez-vous point serré les noeuds du mariage - Pendant le cours de vos beaux ans? - Le hibou répondit: Non vraiment, mon cher frère: - Me marier! Et pourquoi faire? - J'en connaissais trop le danger. - Vouliez-vous que je prisse une jeune chouette - Bien étourdie et bien coquette, - Qui me trahît sans cesse ou me fît enrager; - Qui me donnât des fils d'un méchant caractère, - Ingrats, menteurs, mauvais sujets, - Desirant en secret le trépas de leur père? - Car c'est ainsi qu'ils sont tous faits. - Pour des parens, je n'en ai guère, - Et ne les vis jamais: ils sont durs, exigeans, - Pour le moindre sujet s'irritent, - N'aiment que ceux dont ils héritent; - Encor ne faut-il pas qu'ils attendent long-temps. - Tout frère ou tout cousin nous déteste et nous pille. - Je ne suis pas de votre avis, - Répondit le pigeon. Mais parlons des amis; - Des orphelins c'est la famille: - Vous avez dû près d'eux trouver quelques douceurs. - --Les amis! ils sont tous trompeurs. - J'ai connu deux hibous qui tendrement s'aimèrent - Pendant quinze ans, et, certain jour, - Pour une souris s'égorgèrent. - Je crois à l'amitié moins encor qu'à l'amour. - --Mais ainsi, Dieu me le pardonne! - Vous n'avez donc aimé personne? - --Ma foi, non, soit dit entre nous. - --En ce cas-là, mon cher, de quoi vous plaignez-vous? - - -FABLE VI. - -Le Vipère et la Sangsue. - - La vipère disait un jour à la sangsue: - Que notre sort est différent! - On vous cherche, on me fuit: si l'on peut, on me tue; - Et vous, aussitôt qu'on vous prend, - Loin de craindre votre blessure, - L'homme vous donne de son sang - Une ample et bonne nourriture: - Cependant vous et moi faisons même piqûre. - La citoyenne de l'étang - Répond: Oh que nenni, ma chère, - La vôtre fait du mal, la mienne est salutaire. - Par moi plus d'un malade obtient sa guérison. - Par vous tout homme sain trouve une mort cruelle. - Entre nous deux, je crois, la différence est belle: - Je suis remède, et vous poison. - - Cette fable aisément s'explique: - C'est la satire et la critique. - - -FABLE VII. - -Le Pacha et le Dervis. - - Un arabe, à Marseille autrefois, m'a conté - Qu'un pacha turc dans sa patrie - Vint porter certain jour un coffret cacheté - Au plus sage dervis qui fût en Arabie. - Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis, - Des diamans d'un très-grand prix: - C'est un présent que je veux faire - A l'homme que tu jugeras - Être le plus fou de la terre. - Cherche bien, tu le trouveras. - Muni de son coffret, notre bon solitaire - S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin - D'aller loin? - L'embarras de choisir était sa grande affaire: - Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts - Se présenter à ses regards. - Notre pauvre dépositaire - Pour l'offrir à chacun saisissait le coffret: - Mais un pressentiment secret - Lui conseillait de n'en rien faire, - L'assurait qu'il trouverait mieux. - Errant ainsi de lieux en lieux, - Embarrassé de son message, - Enfin, après un long voyage, - Notre homme et le coffret arrivent un matin - Dans la ville de Constantin. - Il trouve tout le peuple en joie: - Que s'est-il donc passé? Rien, lui dit un iman; - C'est notre grand visir que le sultan envoie, - Au moyen d'un lacet de soie, - Porter au prophète un firman. - Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires; - Et, comme ce sont des misères, - Notre empereur souvent lui donne ce plaisir. - --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau visir - Est-il nommé?--Sans doute, et le voilà qui passe. - Le dervis, à ces mots, court, traverse la place, - Arrive, et reconnaît le pacha son ami. - Bon! te voilà! dit celui-ci: - Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie: - J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir. - Aujourd'hui ma course est finie; - Daignez l'accepter, grand visir. - - -FABLE VIII. - -Le Laboureur de Castille. - - Le plus aimé des rois est toujours le plus fort. - En vain la fortune l'accable; - En vain mille ennemis, ligués avec le sort, - Semblent lui présager sa perte inévitable: - L'amour de ses sujets, colonne inébranlable, - Rend inutiles leurs efforts. - - Le petit-fils d'un roi, grand par son malheur même, - Philippe, sans argent, sans troupes, sans crédit, - Chassé par l'anglais de Madrid, - Croyait perdu son diadême. - Il fuyait presque seul, déplorant son malheur: - Tout-à-coup à ses yeux s'offre un vieux laboureur, - Homme franc, simple et droit, aimant plus que sa vie - Ses enfans et son roi, sa femme et sa patrie, - Parlant peu de vertu, la pratiquant beaucoup, - Riche, et pourtant aimé, cité dans les Castilles - Comme l'exemple des familles. - Son habit, filé par ses filles, - Était ceint d'une peau de loup. - Sous un large chapeau, sa tête bien à l'aise - Faisait voir des yeux vifs et des traits basanés, - Et ses moustaches de son nez - Descendaient jusque sur sa fraise. - Douze fils le suivaient, tous grands, beaux, vigoureux. - Un mulet chargé d'or était au milieu d'eux. - Cet homme, dans cet équipage, - Devant le roi s'arrête, et lui dit: Où vas-tu? - Un revers t'a-t-il abattu? - Vainement l'archiduc a sur toi l'avantage; - C'est toi qui régneras, car c'est toi qu'on chérit. - Qu'importe qu'on t'ait pris Madrid? - Notre amour t'est resté, nos corps sont tes murailles; - Nous périrons pour toi dans les champs de l'honneur. - Le hasard gagne les batailles; - Mais il faut des vertus pour gagner notre coeur. - Tu l'as, tu régneras. Notre argent, notre vie, - Tout est à toi, prends tout. Graces à quarante ans - De travail et d'économie, - Je peux t'offrir cet or. Voici mes douze enfans, - Voilà douze soldats: malgré mes cheveux blancs, - Je ferai le treizième: et, la guerre finie, - Lorsque tes généraux, tes officiers, tes grands, - Viendront te demander, pour prix de leurs services, - Des biens, des honneurs, des rubans, - Nous ne demanderons que repos et justice: - C'est tout ce qu'il nous faut. Nous autres pauvres gens, - Nous fournissons au roi du sang et des richesses; - Mais, loin de briguer ses largesses, - Moins il donne et plus nous l'aimons. - Quand tu seras heureux, nous fuirons ta présence, - Nous te bénirons en silence: - On t'a vaincu, nous te cherchons. - Il dit, tombe à genoux. D'une main paternelle - Philippe le relève en poussant des sanglots; - Il presse dans ses bras ce sujet si fidèle, - Veut parler, et les pleurs interrompent ses mots. - Bientôt, selon la prophétie - Du bon vieillard, Philippe fut vainqueur, - Et sur le trône d'Ibérie - N'oublia point le laboureur. - - -FABLE IX. - -La Fauvette et le Rossignol. - - Une fauvette, dont la voix - Enchantait les échos par sa douceur extrême, - Espéra surpasser le rossignol lui-même, - Et lui fit un défi. L'on choisit dans le bois - Un lieu propre au combat: les juges se placèrent; - C'étaient le linot, le serin, - Le rouge-gorge et le tarin. - Tous les autres oiseaux derrière eux se perchèrent. - Deux vieux chardonnerets et deux jeunes pinsons - Furent gardes du camp; le merle était trompette, - Il donne le signal. Aussitôt la fauvette - Fait entendre les plus doux sons; - Avec adresse elle varie - De ses accens filés la touchante harmonie, - Et ravit tous les coeurs par ses tendres chansons. - L'assemblée applaudit. Bientôt on fait silence; - Alors le rossignol commence: - Trois accords purs, égaux, brillans, - Que termine une juste et parfaite cadence, - Sont le prélude de ses chants; - Ensuite son gosier flexible, - Parcourant sans effort tous les tons de sa voix, - Tantôt vif et pressé, tantôt lent et sensible, - Étonne et ravit à la fois. - Les juges cependant demeuraient en balance. - Le linot, le serin, de la fauvette amis, - Ne voulaient point donner de prix: - Les autres disputaient. L'assemblée en silence - Écoutait leurs doctes avis, - Lorsqu'un geai s'écria: Victoire à la fauvette! - Ce mot décida sa défaite: - Pour le rossignol aussitôt - L'aréopage ailé tout d'une voix s'explique. - - Ainsi le suffrage d'un sot - Fait plus de mal que sa critique. - - -FABLE X. - -L'Avare et son Fils. - - Par je ne sais quelle aventure, - Un avare, un beau jour, voulant se bien traiter, - Au marché courut acheter - Des pommes pour sa nourriture. - Dans son armoire il les porta, - Les compta, rangea, recompta, - Ferma les doubles tours de sa double serrure, - Et chaque jour les visita. - Ce malheureux, dans sa folie, - Les bonnes pommes ménageait; - Mais lorsqu'il en trouvait quelqu'une de pourrie, - En soupirant il la mangeait. - Son fils, jeune écolier, faisant fort maigre chère, - Découvrit à la fin les pommes de son père. - Il attrape les clefs, et va dans ce réduit, - Suivi de deux amis d'excellent appétit. - Or vous pouvez juger le dégât qu'ils y firent, - Et combien de pommes périrent. - L'avare arrive en ce moment, - De douleur, d'effroi palpitant: - Mes pommes! criait-il: coquins, il faut les rendre, - Ou je vais tous vous faire pendre. - Mon père, dit le fils, calmez-vous, s'il vous plaît; - Nous sommes d'honnêtes personnes: - Et quel tort vous avons-nous fait? - Nous n'avons mangé que les bonnes. - - -FABLE XI. - -Le Courtisan et le dieu Protée. - - On en veut trop aux courtisans, - On va criant par-tout qu'à l'état inutiles - Pour leur seul intérêt ils se montrent habiles: - Ce sont discours de médisans. - - J'ai lu, je ne sais où, qu'autrefois en Syrie - Ce fut un courtisan qui sauva sa patrie. - Voici comment: Dans le pays - La peste avait été portée, - Et ne devait cesser que quand le dieu Protée - Dirait là-dessus son avis. - Ce dieu, comme l'on sait, n'est pas facile à vivre: - Pour le faire parler il faut long-temps le suivre, - Près de son antre l'épier, - Le surprendre, et puis le lier, - Malgré la figure effrayante - Qu'il prend et quitte à volonté. - Certain vieux courtisan, par le roi député, - Devant le dieu marin tout-à-coup se présente: - Celui-ci, surpris, irrité, - Se change en noir serpent; sa gueule empoisonnée - Lance et retire un dard messager du trépas, - Tandis que, dans sa marche oblique et détournée, - Il glisse sur lui-même et d'un pli fait un pas. - Le courtisan sourit: Je connais cette allure, - Dit-il, et mieux que toi je sais mordre et ramper. - Il court alors pour l'attraper: - Mais le dieu change de figure; - Il devient tour-à-tour loup, singe, lynx, renard. - Tu veux me vaincre dans mon art, - Disait le courtisan: mais, depuis mon enfance, - Plus que ces animaux avide, adroit, rusé, - Chacun de ces tours-là pour moi se trouve usé. - Changer d'habit, de moeurs, même de conscience, - Je ne vois rien là que d'aisé. - Lors il saisit le dieu, le lie, - Arrache son oracle, et retourne vainqueur. - - Ce trait nous prouve, ami lecteur, - Combien un courtisan peut servir la patrie. - - -FABLE XII. - -La Guenon, le Singe et la Noix. - - Une jeune guenon cueillit - Une noix dans sa coque verte; - Elle y porte la dent, fait la grimace... Ah! certe, - Dit-elle, ma mère mentit - Quand elle m'assura que les noix étaient bonnes. - Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes - Qui trompent la jeunesse! Au diable soit le fruit! - Elle jette la noix. Un singe la ramasse, - Vîte entre deux cailloux la casse, - L'épluche, la mange, et lui dit: - Votre mère eut raison, ma mie: - Les noix ont fort bon goût; mais il faut les ouvrir. - Souvenez-vous que, dans la vie, - Sans un peu de travail on n'a point de plaisir. - - -FABLE XIII. - -Le Lapin et la Sarcelle. - - Unis dès leurs jeunes ans - D'une amitié fraternelle, - Un lapin, une sarcelle, - Vivaient heureux et contens. - Le terrier du lapin était sur la lisière - D'un parc bordé d'une rivière. - Soir et matin nos bons amis, - Profitant de ce voisinage, - Tantôt au bord de l'eau, tantôt sous le feuillage, - L'un chez l'autre étaient réunis. - Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles, - Ils n'en trouvaient point de si belles - Que de se répéter qu'ils s'aimeraient toujours. - Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours. - Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance; - Ce qui manquait à l'un, l'autre le regrettait; - Si l'un avait du mal, son ami le sentait; - Si d'un bien au contraire il goûtait l'espérance, - Tous deux en jouissaient d'avance. - Tel était leur destin, lorsqu'un jour, jour affreux! - Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle, - Ne la retrouve plus: inquiet, il l'appelle; - Personne ne répond à ses cris douloureux. - Le lapin, de frayeur l'ame toute saisie, - Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux, - S'incline par-dessus les flots, - Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie. - Hélas! s'écriait-il, m'entends-tu? Réponds-moi, - Ma soeur, ma compagne chérie; - Ne prolonge pas mon effroi: - Encor quelques momens, c'en est fait de ma vie; - J'aime mieux expirer que de trembler pour toi. - Disant ces mots, il court, il pleure, - Et, s'avançant le long de l'eau, - Arrive enfin près du château - Où le seigneur du lieu demeure. - Là, notre désolé lapin - Se trouve au milieu d'un parterre, - Et voit une grande volière - Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin. - L'amitié donne du courage. - Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage, - Regarde et reconnaît... ô tendresse! ô bonheur! - La sarcelle: aussitôt il pousse un cri de joie, - Et, sans perdre de temps à consoler sa soeur, - De ses quatre pieds il s'emploie - A creuser un secret chemin - Pour joindre son amie, et, par ce souterrain, - Le lapin tout-à-coup entre dans la volière, - Comme un mineur qui prend une place de guerre. - Les oiseaux effrayés se pressent en fuyant. - Lui court à la sarcelle, il l'entraîne à l'instant - Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre, - Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir - De plaisir. - Quel moment pour tous deux! Que ne sais-je le peindre - Comme je saurais le sentir! - Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien à craindre; - Ils n'étaient pas au bout. Le maître du jardin, - En voyant le dégât commis dans sa volière, - Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin: - Mes fusils! mes furets! criait-il en colère. - Aussitôt fusils et furets - Sont tout prêts. - Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles, - Fouillant les terriers, les broussailles; - Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas: - Les rivages du Styx sont bordés de leurs manes; - Dans le funeste jour de Cannes - On mit moins de romains à bas. - La nuit vient; tant de sang n'a point éteint la rage - Du seigneur, qui remet au lendemain matin - La fin de l'horrible carnage. - Pendant ce temps, notre lapin, - Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle, - Attendait, en tremblant, la mort, - Mais conjurait sa soeur de fuir à l'autre bord - Pour ne pas mourir devant elle. - Je ne te quitte point, lui répondait l'oiseau; - Nous séparer serait la mort la plus cruelle. - Ah! si tu pouvais passer l'eau! - Pourquoi pas? Attends-moi... La sarcelle le quitte, - Et revient traînant un vieux nid - Laissé par des canards: elle l'emplit bien vîte - De feuilles de roseau, les presse, les unit - Des pieds, du bec; en forme un batelet capable - De supporter un lourd fardeau; - Puis elle attache à ce vaisseau - Un brin de jonc qui servira de cable. - Cela fait, et le bâtiment - Mis à l'eau, le lapin entre tout doucement - Dans le léger esquif, s'assied sur son derrière, - Tandis que devant lui la sarcelle nageant - Tire le brin de jonc, et s'en va dirigeant - Cette nef à son coeur si chère. - On aborde, on débarque, et jugez du plaisir! - Non loin du port on va choisir - Un asile où, coulant des jours dignes d'envie, - Nos bons amis, libres, heureux, - Aimèrent d'autant plus la vie - Qu'ils se la devaient tous les deux. - - -FABLE XIV. - -Pan et la Fortune. - - Un jeune grand seigneur à des jeux de hasard - Avait perdu sa dernière pistole, - Et puis joué sur sa parole; - Il fallait payer sans retard: - Les dettes du jeu sont sacrées. - On peut faire attendre un marchand, - Un ouvrier, un indigent, - Qui nous a fourni ses denrées; - Mais un escroc? l'honneur veut qu'au même moment - On le paye, et très poliment. - La loi par eux fut ainsi faite. - Notre jeune seigneur, pour acquitter sa dette, - Ordonne une coupe de bois. - Aussitôt les ormes, les frênes, - Et les hêtres touffus, et les antiques chênes, - Tombent l'un sur l'autre à la fois. - Les faunes, les sylvains, désertent les bocages; - Les dryades en pleurs regrettent leurs ombrages; - Et le dieu Pan, dans sa fureur, - Instruit que le jeu seul a causé ces ravages, - S'en prend à la Fortune: O mère du malheur, - Dit-il, infernale furie, - Tu troubles à la fois les mortels et les dieux, - Tu te plais dans le mal, et ta rage ennemie... - Il parlait, lorsque dans ces lieux - Tout-à-coup paraît la déesse. - Calme, dit-elle à Pan, le chagrin qui te presse; - Je n'ai point causé tes malheurs: - Même aux jeux de hasard, avec certains joueurs, - Je ne fais rien.--Qui donc fait tout?--L'adresse. - - -FABLE XV. - -Le Philosophe et le Chat-huant. - - Persécuté, proscrit, chassé de son asile, - Pour avoir appelé les choses par leur nom, - Un pauvre philosophe errait de ville en ville, - Emportant avec lui tous ses biens, sa raison. - Un jour qu'il méditait sur le fruit de ses veilles, - C'était dans un grand bois, il voit un chat-huant - Entouré de geais, de corneilles, - Qui le harcelaient en criant: - C'est un coquin, c'est un impie, - Un ennemi de la patrie; - Il faut le plumer vif: oui, oui, plumons, plumons, - Ensuite nous le jugerons. - Et tous fondaient sur lui; la malheureuse bête, - Tournant et retournant sa bonne et grosse tête, - Leur disait, mais en vain, d'excellentes raisons. - Touché de son malheur, car la philosophie - Nous rend plus doux et plus humains, - Notre sage fait fuir la cohorte ennemie, - Puis dit au chat-huant: pourquoi ces assassins - En voulaient-ils à votre vie? - Que leur avez-vous fait? L'oiseau lui répondit: - Rien du tout, mon seul crime est d'y voir clair la nuit. - - -FABLE XVI. - -Les deux Chauves. - - Un jour deux chauves dans un coin - Virent briller certain morceau d'ivoire: - Chacun d'eux veut l'avoir; dispute et coups de poing. - Le vainqueur y perdit, comme vous pouvez croire, - Le peu de cheveux gris qui lui restaient encor. - Un peigne était le beau trésor - Qu'il eut pour prix de sa victoire. - - -FABLE XVII. - -Le Chat et les Rats. - - Un angora, que sa maîtresse - Nourrissait de mets délicats, - Ne faisait plus la guerre aux rats; - Et les rats, connaissant sa bonté, sa paresse, - Allaient, trottaient par-tout, et ne se gênaient pas. - Un jour, dans un grenier retiré, solitaire, - Où notre chat dormait après un bon festin, - Plusieurs rats viennent dans le grain - Prendre leur repas ordinaire. - L'angora ne bougeait. Alors mes étourdis - Pensent qu'ils lui font peur; l'orateur de la troupe - Parle des chats avec mépris. - On applaudit fort, on s'attroupe, - On le proclame général. - Grimpé sur un boisseau qui sert de tribunal: - Braves amis, dit-il, courons à la vengeance. - De ce grain désormais nous devons être las, - Jurons de ne manger désormais que des chats: - On les dit excellens, nous en ferons bombance. - A ces mots, partageant son belliqueux transport, - Chaque nouveau guerrier sur l'angora s'élance, - Et réveille le chat qui dort. - Celui-ci, comme on croit, dans sa juste colère, - Couche bientôt sur la poussière - Général, tribuns et soldats. - Il ne s'échappa que deux rats - Qui disaient, en fuyant bien vîte à leur tanière: - Il ne faut point pousser à bout - L'ennemi le plus débonnaire; - On perd ce que l'on tient quand on veut gagner tout. - - -FABLE XVIII. - -Le Miroir de la Vérité. - - Dans le beau siècle d'or, quand les premiers humains, - Au milieu d'une paix profonde, - Coulaient des jours purs et sereins, - La Vérité courait le monde - Avec son miroir dans les mains. - Chacun s'y regardait, et le miroir sincère - Retraçait à chacun son plus secret desir - Sans jamais le faire rougir: - Temps heureux, qui ne dura guère! - L'homme devint bientôt méchant et criminel. - La Vérité s'enfuit au ciel, - En jetant de dépit son miroir sur la terre. - Le pauvre miroir se cassa. - Ses débris, qu'au hasard la chûte dispersa, - Furent perdus pour le vulgaire. - Plusieurs siècles après on en connut le prix; - Et c'est depuis ce temps que l'on voit plus d'un sage - Chercher avec soin ces débris, - Les retrouver parfois; mais ils sont si petits, - Que personne n'en fait usage. - Hélas! le sage le premier - Ne s'y voit jamais tout entier. - - -FABLE XIX. - -Les deux Paysans et le Nuage. - - Guillot, disait un jour Lucas - D'une voix triste et lamentable, - Ne vois-tu pas venir là bas - Ce gros nuage noir? C'est la marque effroyable - Du plus grand des malheurs. Pourquoi? répond Guillot. - --Pourquoi? Regarde donc: ou je ne suis qu'un sot, - Ou ce nuage est de la grêle - Qui va tout abymer; vigne, avoine, froment, - Toute la récolte nouvelle - Sera détruite en un moment. - Il ne restera rien, le village en ruine - Dans trois mois aura la famine, - Puis la peste viendra, puis nous périrons tous. - La peste! dit Guillot: doucement, calmez-vous; - Je ne vois point cela, compère: - Et, s'il faut vous parler selon mon sentiment, - C'est que je vois tout le contraire; - Car ce nuage assurément - Ne porte point de grêle, il porte de la pluie. - La terre est sèche dès long-temps, - Il va bien arroser nos champs; - Toute notre récolte en doit être embellie. - Nous aurons le double de foin, - Moitié plus de froment, de raisins abondance; - Nous serons tous dans l'opulence, - Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin. - C'est bien voir que cela! dit Lucas en colère. - Mais chacun a ses yeux, lui répondit Guillot. - --Oh! puisqu'il est ainsi, je ne dirai plus mot; - Attendons la fin de l'affaire: - Rira bien qui rira le dernier.--Dieu merci, - Ce n'est pas moi qui pleure ici. - Ils s'échauffaient tous deux; déjà, dans leur furie, - Ils allaient se gourmer, lorsqu'un souffle de vent - Emporta loin de là le nuage effrayant: - Ils n'eurent ni grêle ni pluie. - - -FABLE XX. - -Don Quichotte. - - Contraint de renoncer à la chevalerie, - Don Quichotte voulut, pour se dédommager, - Mener une plus douce vie, - Et choisit l'état de berger. - Le voilà donc qui prend panetière et houlette, - Le petit chapeau rond garni d'un ruban vert - Sous le menton faisant rosette. - Jugez de la grace et de l'air - De ce nouveau Tircis! Sur sa rauque musette - Il s'essaie à charmer l'écho de ces cantons, - Achète au boucher deux moutons, - Prend un roquet galeux, et, dans cet équipage, - Par l'hiver le plus froid qu'on eût vu de long-temps, - Dispersant son troupeau sur les rives du Tage, - Au milieu de la neige il chante le printemps. - Point de mal jusque-là: chacun, à sa manière, - Est libre d'avoir du plaisir. - Mais il vint à passer une grosse vachère; - Et le pasteur, pressé d'un amoureux desir, - Court et tombe à ses pieds: O belle Timarette, - Dit-il, toi que l'on voit parmi tes jeunes soeurs - Comme le lis parmi les fleurs, - Cher et cruel objet de ma flamme secrète, - Abandonne un moment le soin de tes agneaux, - Viens voir un nid de tourtereaux - Que j'ai découvert sur ce chêne. - Je veux te les donner: hélas! c'est tout mon bien. - Ils sont blancs: leur couleur, Timarette, est la tienne; - Mais, par malheur pour moi, leur coeur n'est pas le tien. - A ce discours, la Timarette, - Dont le vrai nom était Fanchon, - Ouvre une large bouche, et, d'un oeil fixe et bête, - Contemple le vieux Céladon; - Quand un valet de ferme, amoureux de la belle, - Paraissant tout-à-coup, tombe à coups de bâton - Sur le berger tendre et fidèle, - Et vous l'étend sur le gazon. - Don Quichotte criait: Arrête, - Pasteur ignorant et brutal: - Ne sais-tu pas nos lois? Le coeur de Timarette - Doit devenir le prix d'un combat pastoral; - Chante, et ne frappe pas. Vainement il l'implore; - L'autre frappait toujours, et frapperait encore, - Si l'on n'était venu secourir le berger - Et l'arracher à sa furie. - Ainsi guérir d'une folie, - Bien souvent ce n'est qu'en changer. - - -FABLE XXI. - -Le Voyage. - - Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte, - Sans songer seulement à demander sa route, - Aller de chûte en chûte, et, se traînant ainsi, - Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi; - Voir sur sa tête alors amasser les nuages, - Dans un sable mouvant précipiter ses pas, - Courir, en essuyant orages sur orages, - Vers un but incertain où l'on n'arrive pas; - Détrompé vers le soir, chercher une retraite, - Arriver haletant, se coucher, s'endormir, - On appelle cela naître, vivre, et mourir. - La volonté de Dieu soit faite! - - -FABLE XXII. - -* Le Coq Fanfaron. - - Il fait bon battre un glorieux: - Des revers qu'il éprouve il est toujours joyeux, - Toujours sa vanité trouve dans sa défaite - Un moyen d'être satisfaite. - - Un coq, sans force et sans talent, - Jouissait, on ne sait comment, - D'une certaine renommée. - Cela se voit, dit-on, chez la gent emplumée - Et chez d'autres encore. Insolent comme un sot, - Notre coq traita mal un poulet de mérite. - La jeunesse aisément s'irrite; - Le poulet offensé le provoque aussitôt, - Et le cou tout gonflé sur lui se précipite. - Dans l'instant le coq orgueilleux - Est battu, déplumé, reçoit mainte blessure; - Et, si l'on n'eût fini ce combat dangereux, - Sa mort terminait l'aventure. - Quand le poulet fut loin, le coq, en s'épluchant, - Disait: Cet enfant-là m'a montré du courage; - J'ai beaucoup ménagé son âge, - Mais de lui je suis fort content. - Un coq, vieux et cassé, témoin de cette histoire, - La répandit et s'en moqua. - Notre fanfaron l'attaqua, - Croyant facilement remporter la victoire. - Le brave vétéran, de lui trop mal connu, - En quatre coups de bec lui partage la crête, - Le dépouille en entier des pieds jusqu'à la tête, - Et le laisse là presque nu. - Alors notre coq, sans se plaindre, - Dit: C'est un bon vieillard, j'en ai bien peu souffert: - Mais je le trouve encore vert; - Et, dans son jeune temps, il devait être à craindre. - - -FIN DU QUATRIÈME LIVRE. - - - - -LIVRE CINQUIÈME. - - -FABLE PREMIÈRE. - -Le Berger et le Rossignol. - -A M. L'ABBÉ DELILLE. - - O toi, dont la touchante et sublime harmonie - Charme toujours l'oreille en attachant le coeur, - Digne rival, souvent vainqueur, - Du chantre fameux d'Ausonie, - Delille, ne crains rien, sur mes légers pipeaux - Je ne viens point ici célébrer tes travaux, - Ni dans de faibles vers parler de poésie. - Je sais que l'immortalité - Qui t'est déjà promise au temple de mémoire - T'est moins chère que ta gaîté; - Je sais que, méritant tes succès sans y croire, - Content par caractère et non par vanité, - Tu te fais pardonner ta gloire - A force d'amabilité: - C'est ton secret, aussi je finis ce prologue. - Mais du moins, lis mon apologue; - Et si quelque envieux, quelque esprit de travers, - Outrageant un jour tes beaux vers, - Te donne assez d'humeur pour t'empêcher d'écrire, - Je te demande alors de vouloir le relire. - - Dans une belle nuit du charmant mois de mai, - Un berger contemplait, du haut d'une colline, - La lune promenant sa lumière argentine - Au milieu d'un ciel pur d'étoiles parsemé; - Le tilleul odorant, le lilas, l'aubépine, - Au gré du doux zéphyr balançant leurs rameaux, - Et les ruisseaux dans les prairies - Brisant sur des rives fleuries - Le cristal de leurs claires eaux. - Un rossignol, dans le bocage, - Mêlait ses doux accens à ce calme enchanteur; - L'écho les répétait, et notre heureux pasteur, - Transporté de plaisir, écoutait son ramage. - Mais tout-à-coup l'oiseau finit ses tendres sons. - En vain le berger le supplie - De continuer ses chansons. - Non, dit le rossignol, c'en est fait pour la vie; - Je ne troublerai plus ces paisibles forêts. - N'entends-tu pas dans ce marais - Mille grenouilles coassantes - Qui, par des cris affreux, insultent à mes chants? - Je cède, et reconnais que mes faibles accens - Ne peuvent l'emporter sur leurs voix glapissantes. - Ami, dit le berger, tu vas combler leurs voeux; - Te taire est le moyen qu'on les écoute mieux: - Je ne les entends plus aussitôt que tu chantes. - - -FABLE II. - -Les deux Lions. - - Sur les bords africains, aux lieux inhabités - Où le char du soleil roule en brûlant la terre, - Deux énormes lions, de la soif tourmentés, - Arrivèrent au pied d'un rocher solitaire. - Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort - De quelque naïade expirante. - Les deux lions courent d'abord - Au bruit de cette eau murmurante. - Ils pouvaient boire ensemble; et la fraternité, - Le besoin, leur donnaient ce conseil salutaire: - Mais l'orgueil disait le contraire, - Et l'orgueil fut seul écouté. - Chacun veut boire seul: d'un oeil plein de colère - L'un l'autre ils vont se mesurans, - Hérissent de leur cou l'ondoyante crinière; - De leur terrible queue ils se frappent les flancs, - Et s'attaquent avec de tels rugissemens, - Qu'à ce bruit dans le fond de leur sombre tanière, - Les tigres d'alentour vont se cacher tremblans. - Égaux en vigueur, en courage, - Ce combat fut plus long qu'aucun de ces combats - Qui d'Achille ou d'Hector signalèrent la rage; - Car les dieux ne s'en mêlaient pas. - Après une heure ou deux d'efforts et de morsures, - Nos héros fatigués, déchirés, haletans, - S'arrêtèrent en même temps. - Couverts de sang et de blessures, - N'en pouvant plus, morts à demi, - Se traînant sur le sable, à la source ils vont boire: - Mais, pendant le combat, la source avait tari; - Ils expirent auprès. - - Vous lisez votre histoire, - Malheureux insensés, dont les divisions, - L'orgueil, les fureurs, la folie, - Consument en douleurs le moment de la vie. - Hommes, vous êtes ces lions; - Vos jours, c'est l'eau qui s'est tarie. - - -FABLE III. - -Le Procès des deux Renards. - - Que je hais cet art de pédant, - Cette logique captieuse, - Qui d'une chose claire en fait une douteuse, - D'un principe erroné tire subtilement - Une conséquence trompeuse, - Et raisonne en déraisonnant! - Les Grecs ont inventé cette belle manière: - Ils ont fait plus de mal qu'ils ne croyaient en faire. - Que Dieu leur donne paix! Il s'agit d'un renard, - Grand argumentateur, célèbre babillard, - Et qui montrait la rhétorique. - Il tenait école publique, - Avait des écoliers qui payaient en poulets. - Un d'eux, qu'on destinait à plaider au palais, - Devait payer son maître à la première cause - Qu'il gagnerait: ainsi la chose - Avait été réglée et d'une et d'autre part. - Son cours étant fini, mon écolier renard - Intente un procès à son maître, - Disant qu'il ne doit rien. Devant le léopard - Tous les deux s'en vont comparaître. - Monseigneur, disait l'écolier, - Si je gagne, c'est clair, je ne dois rien payer; - Et cela par votre sentence, - Puisque par la sentence - J'aurai droit de ne pas payer. - Si je perds, nulle est sa créance; - Car il convient que l'échéance - N'en devait arriver qu'après - Le gain de mon premier procès: - Or, ce procès perdu, je suis quitte, je pense: - Mon dilemme est certain. Nenni, - Répondait aussitôt le maître: - Si vous perdez, payez; la loi l'ordonne ainsi. - Si vous gagnez, sans plus remettre, - Payez; car vous avez signé - Promesse de payer au premier plaids gagné: - Vous y voilà. Je crois l'argument sans réponse. - Chacun attend alors que le juge prononce, - Et l'auditoire s'étonnait - Qu'il n'y jetât pas son bonnet. - Le léopard rêveur prit enfin la parole: - Hors de cour, leur dit-il: défense à l'écolier - De continuer son métier, - Au maître de tenir école. - - -FABLE IV. - -La Colombe et son Nourisson. - - Une colombe gémissait - De ne pouvoir devenir mère: - Elle avait fait cent fois tout ce qu'il fallait faire - Pour en venir à bout, rien ne réussissait. - Un jour, se promenant dans un bois solitaire, - Elle rencontre en un vieux nid - Un oeuf abandonné, point trop gros, point petit, - Semblable aux oeufs de tourterelle. - Ah! quel bonheur! s'écria-t-elle: - Je pourrai donc enfin couver, - Et puis nourrir, puis élever, - Un enfant qui fera le charme de ma vie! - Tous les soins qu'il me coûtera, - Les tourmens qu'il me causera, - Seront encor des biens pour mon ame ravie: - Quel plaisir vaut ces soucis-là? - Cela dit, dans le nid la colombe établie - Se met à couver l'oeuf, et le couve si bien, - Qu'elle ne le quitte pour rien, - Pas même pour manger; l'amour nourrit les mères. - Après vingt et un jours elle voit naître enfin - Celui dont elle attend son bonheur, son destin, - Et ses délices les plus chères. - De joie elle est prête à mourir; - Auprès de son petit nuit et jour elle veille, - L'écoute respirer, le regarde dormir, - S'épuise pour le mieux nourrir. - L'enfant chéri vient à merveille, - Son corps grossit en peu de temps: - Mais son bec, ses yeux et ses ailes, - Diffèrent fort des tourterelles; - La mère les voit ressemblans. - A bien élever sa jeunesse - Elle met tous ses soins, lui prêche la sagesse, - Et sur-tout l'amitié, lui dit à chaque instant: - Pour être heureux, mon cher enfant, - Il ne faut que deux points, la paix avec soi-même, - Puis quelques bons amis dignes de nous chérir. - La vertu de la paix nous fait seule jouir; - Et le secret pour qu'on nous aime, - C'est d'aimer les premiers, facile et doux plaisir. - Ainsi parlait la tourterelle, - Quand, au milieu de sa leçon, - Un malheureux petit pinson, - Échappé de son nid, vient s'abattre auprès d'elle. - Le jeune nourrisson à peine l'apperçoit, - Qu'il court à lui: sa mère croit - Que c'est pour le traiter comme ami, comme frère, - Et pour offrir au voyageur - Une retraite hospitalière. - Elle applaudit déjà: mais quelle est sa douleur, - Lorsqu'elle voit son fils, ce fils dont la jeunesse - N'entendit que leçons de vertu, de sagesse, - Saisir le faible oiseau, le plumer, le manger, - Et garder, au milieu de l'horrible carnage, - Ce tranquille sang froid, assuré témoignage - Que le coeur désormais ne peut se corriger! - Elle en mourut, la pauvre mère. - Quel triste prix des soins donnés à cet enfant! - Mais c'était le fils d'un milan: - Rien ne change le caractère. - - -FABLE V. - -L'Âne et la Flûte. - - Les sots sont un peuple nombreux, - Trouvant toutes choses faciles: - Il faut le leur passer, souvent ils sont heureux; - Grand motif de se croire habiles. - - Un âne, en broutant ses chardons, - Regardait un pasteur, jouant, sous le feuillage, - D'une flûte dont les doux sons - Attiraient et charmaient les bergers du bocage. - Cet âne mécontent disait: Ce monde est fou! - Les voilà tous, bouche béante, - Admirant un grand sot qui sue et se tourmente - A souffler dans un petit trou. - C'est par de tels efforts qu'on parvient à leur plaire, - Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici, - Car je me sens trop en colère. - Notre âne, en raisonnant ainsi, - Avance quelques pas, lorsque, sur la fougère, - Une flûte, oubliée en ces champêtres lieux - Par quelque pasteur amoureux, - Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse, - Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux; - Une oreille en avant, lentement il se baisse, - Applique son naseau sur le pauvre instrument, - Et souffle tant qu'il peut. O hasard incroyable! - Il en sort un son agréable. - L'âne se croit un grand talent, - Et, tout joyeux, s'écrie en faisant la culbute: - Eh! je joue aussi de la flûte! - - -FABLE VI. - -Le Paysan et la Rivière. - - Je veux me corriger, je veux changer de vie, - Me disait un ami: dans des liens honteux - Mon ame s'est trop avilie; - J'ai cherché le plaisir, guidé par la folie, - Et mon coeur n'a trouvé que le remords affreux. - C'en est fait, je renonce à l'indigne maîtresse - Que j'adorai toujours sans jamais l'estimer; - Tu connais pour le jeu ma coupable faiblesse, - Eh bien! je vais la réprimer; - Je vais me retirer du monde; - Et, calme désormais, libre de tous soucis, - Dans une retraite profonde, - Vivre pour la sagesse et pour mes seuls amis. - Que de fois vous l'avez promis! - Toujours en vain, lui répondis-je. - Çà, quand commencez-vous?--Dans huit jours, sûrement. - --Pourquoi pas aujourd'hui? Ce long retard m'afflige. - --Oh! je ne puis dans un moment - Briser une si forte chaîne: - Il me faut un prétexte; il viendra, j'en réponds. - Causant ainsi, nous arrivons - Jusque sur les bords de la Seine; - Et j'apperçois un paysan - Assis sur une large pierre, - Regardant l'eau couler d'un air impatient. - --L'ami, que fais-tu là?--Monsieur, pour une affaire - Au village prochain je suis contraint d'aller: - Je ne vois point de pont pour passer la rivière, - Et j'attends que cette eau cesse enfin de couler. - - Mon ami, vous voilà, cet homme est votre image; - Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours: - Si vous voulez passer, jetez-vous à la nage; - Car cette eau coulera toujours. - - -FABLE VII. - -Jupiter et Minos. - - Mon fils, disait un jour Jupiter à Minos, - Toi qui juges la race humaine, - Explique-moi pourquoi l'enfer suffit à peine - Aux nombreux criminels que t'envoie Atropos. - Quel est de la vertu le fatal adversaire - Qui corrompt à ce point la faible humanité? - C'est, je crois, l'intérêt.--L'intérêt? Non, mon père. - --Et qu'est-ce donc?--L'oisiveté. - - -FABLE VIII. - -Le petit Chien. - - La vanité nous rend aussi dupes que sots. - - Je me souviens, à ce propos, - Qu'au temps jadis, après une sanglante guerre - Où, malgré les plus beaux exploits, - Maint lion fut couché par terre, - L'éléphant régna dans les bois. - Le vainqueur, politique habile, - Voulant prévenir désormais - Jusqu'au moindre sujet de discorde civile, - De ses vastes états exila pour jamais - La race des lions, son ancienne ennemie. - L'édit fut proclamé. Les lions affaiblis, - Se soumettant au sort qui les avait trahis, - Abandonnent tous leur patrie. - Ils ne se plaignent pas, ils gardent dans leur coeur - Et leur courage et leur douleur. - Un bon vieux petit chien, de la charmante espèce - De ceux qui vont portant, jusqu'au milieu du dos, - Une toison tombante à flots, - Exhalait ainsi sa tristesse: - Il faut donc vous quitter, ô pénates chéris! - Un barbare, à l'âge où je suis, - M'oblige à renoncer aux lieux qui m'ont vu naître. - Sans appui, sans secours, dans un pays nouveau, - Je vais, les yeux en pleurs, demander un tombeau, - Qu'on me refusera peut-être. - O tyran, tu le veux! allons, il faut partir. - Un barbet l'entendit: touché de sa misère, - Quel motif, lui dit-il, peut t'obliger à fuir? - --Ce qui m'y force? ô ciel! Et cet édit sévère - Qui nous chasse à jamais de cet heureux canton?... - --Nous?--Non pas vous, mais moi.--Comment! toi, mon cher frère? - Qu'as-tu donc de commun...?--Plaisante question! - Eh! ne suis-je pas un lion?[7] - - [7] La petite espèce de chiens dont on veut parler porte le nom de - chiens lions. - - -FABLE IX. - -Le Léopard et l'Écureuil. - - Un écureuil sautant, gambadant sur un chêne, - Manqua sa branche, et vint, par un triste hasard, - Tomber sur un vieux léopard - Qui faisait sa méridienne. - Vous jugez s'il eut peur! En sursaut s'éveillant, - L'animal irrité se dresse; - Et l'écureuil, s'agenouillant, - Tremble et se fait petit aux pieds de son altesse. - Après l'avoir considéré, - Le léopard lui dit: Je te donne la vie, - Mais à condition que de toi je saurai - Pourquoi cette gaîté, ce bonheur que j'envie, - Embellissent tes jours, ne te quittent jamais, - Tandis que moi, roi des forêts, - Je suis si triste et je m'ennuie. - Sire, lui répond l'écureuil, - Je dois à votre bon accueil - La vérité: mais, pour la dire, - Sur cet arbre un peu haut je voudrais être assis. - --Soit, j'y consens: monte.--J'y suis. - A présent je peux vous instruire. - Mon grand secret pour être heureux, - C'est de vivre dans l'innocence: - L'ignorance du mal fait toute ma science; - Mon coeur est toujours pur, cela rend bien joyeux. - Vous ne connaissez pas la volupté suprême - De dormir sans remords; vous mangez les chevreuils, - Tandis que je partage à tous les écureuils - Mes feuilles et mes fruits; vous haïssez, et j'aime: - Tout est dans ces deux mots. Soyez bien convaincu - De cette vérité que je tiens de mon père: - Lorsque notre bonheur nous vient de la vertu, - La gaîté vient bientôt de notre caractère. - - -FABLE X. - -Le Prêtre de Jupiter. - - Un prêtre de Jupiter, - Père de deux grandes filles, - Toutes deux assez gentilles, - De bien les marier fit son soin le plus cher. - Les prêtres de ce temps vivaient de sacrifices, - Et n'avaient point de bénéfices: - La dot était fort mince. Un jeune jardinier - Se présenta pour gendre; on lui donna l'aînée. - Bientôt après cet hyménée - La cadette devint la femme d'un potier. - A quelques jours de là, chaque épouse établie - Chez son époux, le père va les voir. - Bonjour, dit-il, je viens savoir - Si le choix que j'ai fait rend heureuse ta vie, - S'il ne te manque rien, si je peux y pourvoir. - Jamais, répond la jardinière, - Vous ne fîtes meilleure affaire: - La paix et le bonheur habitent ma maison; - Je tâche d'être bonne, et mon époux est bon; - Il sait m'aimer sans jalousie, - Je l'aime sans coquetterie; - Aussi tout est plaisir, tout jusqu'à nos travaux; - Nous ne desirons rien, sinon qu'un peu de pluie - Fasse pousser nos artichaux. - --C'est là tout?--Oui vraiment.--Tu seras satisfaite, - Dit le vieillard: demain je célèbre la fête - De Jupiter; je lui dirai deux mots. - Adieu, ma fille.--Adieu, mon père. - Le prêtre de ce pas s'en va chez la potière - L'interroger, comme sa soeur, - Sur son mari, sur son bonheur. - Oh! répond celle-ci, dans mon petit ménage, - Le travail, l'amour, la santé, - Tout va fort bien, en vérité; - Nous ne pouvons suffire à la vente, à l'ouvrage: - Notre unique desir serait que le soleil - Nous montrât plus souvent son visage vermeil - Pour sécher notre poterie. - Vous, pontife du dieu de l'air, - Obtenez-nous cela, mon père, je vous prie; - Parlez pour nous à Jupiter. - --Très-volontiers, ma chère amie: - Mais je ne sais comment accorder mes enfans; - Tu me demandes du beau temps, - Et ta soeur a besoin de pluie. - Ma foi, je me tairai, de peur d'être en défaut. - Jupiter mieux que nous sait bien ce qu'il nous faut; - Prétendre le guider serait folie extrême: - Sachons prendre le temps comme il veut l'envoyer. - L'homme est plus cher aux dieux qu'il ne l'est à lui-même; - Se soumettre, c'est les prier. - - -FABLE XI. - -Le Crocodile et l'Esturgeon. - - Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfans - S'amusaient à faire sur l'onde, - Avec des cailloux plats, ronds, légers et tranchans, - Les plus beaux ricochets du monde. - Un crocodile affreux arrive entre deux eaux, - S'élance tout-à-coup, happe l'un des marmots, - Qui crie, et disparaît dans sa gueule profonde. - L'autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon. - Un honnête et digne esturgeon, - Témoin de cette tragédie, - S'éloigne avec horreur, se cache au fond des flots; - Mais bientôt il entend le coupable amphibie - Gémir et pousser des sanglots: - Le monstre a des remords, dit-il: ô providence! - Tu venges souvent l'innocence; - Pourquoi ne la sauves-tu pas? - Ce scélérat du moins pleure ses attentats; - L'instant est propice, je pense, - Pour lui prêcher la pénitence: - Je m'en vais lui parler. Plein de compassion, - Notre saint homme d'esturgeon - Vers le crocodile s'avance: - Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfait; - Livrez votre ame impitoyable - Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait, - Le seul médiateur entre eux et le coupable. - Malheureux, manger un enfant! - Mon coeur en a frémi; j'entends gémir le vôtre... - Oui, répond l'assassin, je pleure en ce moment - De regret d'avoir manqué l'autre. - - Tel est le remords du méchant. - - -FABLE XII. - -La Chenille. - - Un jour, causant entre eux, différens animaux - Louaient beaucoup le ver à soie: - Quel talent, disaient-ils, cet insecte déploie - En composant ces fils si doux, si fins, si beaux, - Qui de l'homme font la richesse! - Tous vantaient son travail, exaltaient son adresse. - Une chenille seule y trouvait des défauts, - Aux animaux surpris en faisait la critique; - Disait des mais et puis des si. - Un renard s'écria: Messieurs, cela s'explique; - C'est que madame file aussi. - - -FABLE XIII. - -La Tourterelle et la Fauvette. - - Une fauvette, jeune et belle, - S'amusait à chanter tant que durait le jour; - Sa voisine la tourterelle - Ne voulait, ne savait rien faire que l'amour. - Je plains bien votre erreur, dit-elle à la fauvette; - Vous perdez vos plus beaux momens: - Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amans. - Dites-moi, s'il vous plaît, quelle est la chansonnette - Qui peut valoir un doux baiser? - Je me garderais bien d'oser - Les comparer, répondit la chanteuse: - Mais je ne suis point malheureuse, - J'ai mis mon bonheur dans mes chants. - A ce discours, la tourterelle, - En se moquant, s'éloigna d'elle. - Sans se revoir elles furent dix ans. - Après ce long espace, un beau jour de printemps, - Dans la même forêt elles se rencontrèrent. - L'âge avait bien un peu dérangé leurs attraits; - Long-temps elles se regardèrent - Avant que de pouvoir se remettre leurs traits. - Enfin la fauvette polie - S'avance la première: Eh! bonjour, mon amie, - Comment vous portez-vous? Comment vont les amans? - --Ah! ne m'en parlez pas, ma chère, - J'ai tout perdu, plaisirs, amis, beaux ans; - Tout a passé comme une ombre légère. - J'ai cru que le bonheur était d'aimer, de plaire... - O souvenir cruel! ô regrets superflus! - J'aime encore, on ne m'aime plus. - J'ai moins perdu que vous, répondit la chanteuse: - Cependant je suis vieille, et je n'ai plus de voix; - Mais j'aime la musique, et suis encor heureuse - Lorsque le rossignol fait retentir ces bois. - - La beauté, ce présent céleste, - Ne peut, sans les talens, échapper à l'ennui: - La beauté passe, un talent reste, - On en jouit même en autrui. - - -FABLE XIV. - -Le Charlatan. - - Sur le pont-neuf, entouré de badauds, - Un charlatan criait à pleine tête: - Venez, messieurs, accourez faire emplette - Du grand remède à tous les maux. - C'est une poudre admirable - Qui donne de l'esprit aux sots, - De l'honneur aux frippons, l'innocence aux coupables, - Aux vieilles femmes des amans, - Au vieillard amoureux une jeune maîtresse, - Aux fous le prix de la sagesse, - Et la science aux ignorans. - Avec ma poudre, il n'est rien dans la vie - Dont bientôt on ne vienne à bout; - Par elle on obtient tout, on sait tout, on fait tout; - C'est la grande encyclopédie. - Vîte je m'approchai pour voir ce beau trésor... - C'était un peu de poudre d'or. - - -FABLE XV. - -La Sauterelle. - - C'en est fait, je quitte le monde; - Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux - Des crimes, des horreurs, dont sont blessés mes yeux. - Dans une retraite profonde, - Loin des vices, loin des abus, - Je passerai mes jours doucement à maudire - Les méchans de moi trop connus. - Seule ici bas j'ai des vertus: - Aussi pour ennemi j'ai tout ce qui respire, - Tout l'univers m'en veut; homme, enfans, animaux, - Jusqu'au plus petit des oiseaux, - Tous sont occupés de me nuire. - Eh! qu'ai-je fait pourtant?... Que du bien. Les ingrats! - Ils me regretteront, mais après mon trépas. - Ainsi se lamentait certaine sauterelle, - Hypocondre et n'estimant qu'elle. - Où prenez-vous cela, ma soeur? - Lui dit une de ses compagnes: - Quoi! vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes - En broutant de ces prés la douce et tendre fleur, - Sans vous embarrasser des affaires du monde? - Je sais qu'en travers il abonde: - Il fut ainsi toujours, et toujours il sera; - Ce que vous en direz grand'chose n'y fera. - D'ailleurs où vit-on mieux? Quant à votre colère - Contre ces ennemis qui n'en veulent qu'à vous, - Je pense, ma soeur, entre nous, - Que c'est peut-être une chimère, - Et que l'orgueil souvent donne ces visions. - Dédaignant de répondre à ces sottes raisons; - La sauterelle part, et sort de la prairie, - Sa patrie. - Elle sauta deux jours pour faire deux cents pas. - Alors elle se croit au bout de l'hémisphère, - Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux états; - Elle admire ces beaux climats, - Salue avec respect cette rive étrangère. - Près de là, des épis nombreux - Sur de longs chalumeaux, à six pieds de la terre, - Ondoyans et pressés se balançaient entre eux. - Ah! que voilà bien mon affaire! - Dit-elle avec transport, dans ces sombres taillis - Je trouverai sans doute un désert solitaire; - C'est un asile sûr contre mes ennemis. - La voilà dans le blé. Mais dès l'aube suivante, - Voici venir les moissonneurs. - Leur troupe nombreuse et bruyante - S'étend en demi-cercle; et, parmi les clameurs, - Les ris, les chants des jeunes filles, - Les épis entassés tombent sous les faucilles, - La terre se découvre, et les bleds abattus - Laissent voir les sillons tout nus. - Pour le coup, s'écriait la triste sauterelle, - Voilà qui prouve bien la haine universelle - Qui par-tout me poursuit: à peine en ce pays - A-t-on su que j'étais, qu'un peuple d'ennemis - S'en vient pour chercher sa victime. - Dans la fureur qui les anime, - Employant contre moi les plus affreux moyens, - De peur que je n'échappe, ils ravagent leurs biens: - Ils y mettraient le feu, s'il était nécessaire. - Eh! messieurs, me voilà, dit-elle en se montrant; - Finissez un travail si grand, - Je me livre à votre colère. - Un moissonneur, dans ce moment, - Par hasard la distingue; il se baisse, la prend, - Et dit, en la jetant dans une herbe fleurie: - Va manger, ma petite amie. - - -FABLE XVI. - -La Guêpe et l'Abeille. - - Dans le calice d'une fleur - La guêpe un jour voyant l'abeille, - S'approche en l'appelant sa soeur. - Ce nom sonne mal à l'oreille - De l'insecte plein de fierté, - Qui lui répond: Nous soeurs! Ma mie, - Depuis quand cette parenté? - Mais c'est depuis toute la vie, - Lui dit la guêpe avec courroux: - Considérez-moi, je vous prie; - J'ai des ailes tout comme vous, - Même taille, même corsage; - Et, s'il vous en faut davantage, - Nos dards sont aussi ressemblans. - Il est vrai, répliqua l'abeille, - Nous avons une arme pareille, - Mais pour des emplois différens. - La vôtre sert votre insolence, - La mienne repousse l'offense; - Vous provoquez, je me défends. - - -FABLE XVII. - -Le Hérisson et les Lapins. - - Il est certains esprits d'un naturel hargneux - Qui toujours ont besoin de guerre; - Ils aiment à piquer, se plaisent à déplaire, - Et montrent pour cela des talens merveilleux. - Quant à moi, je les fuis sans cesse, - Eussent-ils tous les dons et tous les attributs; - J'y veux de l'indulgence ou de la politesse; - C'est la parure des vertus. - - Un hérisson, qu'une tracasserie - Avait forcé de quitter sa patrie, - Dans un grand terrier de lapins - Vint porter sa misanthropie. - Il leur conta ses longs chagrins, - Contre ses ennemis exhala bien sa bile, - Et finit par prier les hôtes souterrains - De vouloir lui donner asile. - Volontiers, lui dit le doyen: - Nous sommes bonnes gens, nous vivons comme frères, - Et nous ne connaissons ni le tien ni le mien; - Tout est commun ici: nos plus grandes affaires - Sont d'aller, dès l'aube du jour, - Brouter le serpolet, jouer sur l'herbe tendre: - Chacun, pendant ce temps, sentinelle à son tour, - Veille sur le chasseur qui voudrait nous surprendre; - S'il l'apperçoit, il frappe, et nous voilà blottis. - Avec nos femmes, nos petits, - Dans la gaîté, dans la concorde, - Nous passons les instans que le ciel nous accorde. - Souvent ils sont prompts à finir; - Les panneaux, les furets, abrégent notre vie, - Raison de plus pour en jouir. - Du moins par l'amitié, l'amour et le plaisir, - Autant qu'elle a duré nous l'avons embellie: - Telle est notre philosophie. - Si cela vous convient, demeurez avec nous, - Et soyez de la colonie; - Sinon, faites l'honneur à notre compagnie - D'accepter à dîner, puis retournez chez vous. - A ce discours plein de sagesse, - Le hérisson repart qu'il sera trop heureux - De passer ses jours avec eux. - Alors chaque lapin s'empresse - D'imiter l'honnête doyen - Et de lui faire politesse. - Jusques au soir tout alla bien. - Mais, lorsqu'après souper la troupe réunie - Se mit à deviser des affaires du temps, - Le hérisson de ses piquans - Blesse un jeune lapin. Doucement, je vous prie, - Lui dit le père de l'enfant. - Le hérisson, se retournant, - En pique deux, puis trois, et puis un quatrième. - On murmure, on se fâche, on l'entoure en grondant. - Messieurs, s'écria-t-il, mon regret est extrême; - Il faut me le passer, je suis ainsi bâti, - Et je ne puis pas me refondre. - Ma foi, dit le doyen, en ce cas, mon ami, - Tu peux aller te faire tondre. - - -FABLE XVIII. - -Le Milan et le Pigeon. - - Un milan plumait un pigeon, - Et lui disait: Méchante bête, - Je te connais, je sais l'aversion - Qu'ont pour moi tes pareils; te voilà ma conquête! - Il est des dieux vengeurs. Hélas! je le voudrais, - Répondit le pigeon. O comble des forfaits! - S'écria le milan, quoi! ton audace impie - Ose douter qu'il soit des dieux? - J'allais te pardonner; mais, pour ce doute affreux, - Scélérat, je te sacrifie. - - -FABLE XIX. - -Le Chien coupable. - - Mon frère, sais-tu la nouvelle? - Mouflar, le bon Mouflar, de nos chiens le modèle, - Si redouté des loups, si soumis au berger, - Mouflar vient, dit-on, de manger - Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère, - Et puis sur le berger s'est jeté furieux. - --Serait-il vrai?--Très vrai, mon frère. - --A qui donc se fier, grands dieux! - C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine; - Et la nouvelle était certaine. - Mouflar, sur le fait même pris, - N'attendait plus que le supplice, - Et le fermier voulait qu'une prompte justice - Effrayât les chiens du pays. - La procédure en un jour est finie. - Mille témoins pour un déposent l'attentat: - Recolés, confrontés, aucun d'eux ne varie; - Mouflar est convaincu du triple assassinat: - Mouflar recevra donc deux balles dans la tête - Sur le lieu même du délit. - A son supplice qui s'apprête - Toute la ferme se rendit. - Les agneaux de Mouflar demandèrent la grace; - Elle fut refusée. On leur fit prendre place: - Les chiens se rangèrent près d'eux, - Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse, - Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux. - Tout le monde attendait dans un profond silence. - Mouflar paraît bientôt, conduit par deux pasteurs: - Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs, - Il harangue ainsi l'assistance: - O vous, qu'en ce moment je n'ose et je ne puis - Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis, - Témoins de mon heure dernière, - Voyez où peut conduire un coupable desir! - De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière, - Un faux pas m'en a fait sortir. - Apprenez mes forfaits. Au lever de l'aurore, - Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau; - Un loup vient, emporte un agneau, - Et tout en fuyant le dévore. - Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin, - Vient m'attaquer: je le terrasse, - Et je l'étrangle sur la place. - C'était bien jusque-là: mais, pressé par la faim, - De l'agneau dévoré je regarde le reste, - J'hésite, je balance... A la fin, cependant, - J'y porte une coupable dent: - Voilà de mes malheurs l'origine funeste. - La brebis vient dans cet instant, - Elle jette des cris de mère... - La tête m'a tourné, j'ai craint que la brebis - Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils; - Et, pour la forcer à se taire, - Je l'égorge dans ma colère. - Le berger accourait armé de son bâton. - N'espérant plus aucun pardon, - Je me jette sur lui: mais bientôt on m'enchaîne, - Et me voici prêt à subir - De mes crimes la juste peine. - Apprenez tous du moins, en me voyant mourir, - Que la plus légère injustice - Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord; - Et que, dans le chemin du vice, - On est au fond du précipice, - Dès qu'on met un pied sur le bord. - - -FABLE XX. - -L'Auteur et les souris. - - Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits - Étaient rongés par les souris. - Il avait beau changer d'armoire, - Avoir tous les piéges à rats, - Et de bons chats; - Rien n'y faisait; prose, vers, drame, histoire, - Tout était entamé; les maudites souris - Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire, - Ou le récit d'une victoire, - Qu'un petit bouquet à Cloris, - Notre homme au désespoir, et, l'on peut bien m'en croire, - Pour y mettre un auteur peu de chose suffit, - Jette un peu d'arsenic au fond de l'écritoire; - Puis, dans sa colère, il écrit. - Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent, - Et crevèrent. - - C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison. - Je suis loin de le croire: il n'est point de volume - Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon; - Et l'on déshonore sa plume - En la trempant dans du poison. - - -FABLE XXI. - -* L'Aigle et le Hibou. - -A DUCIS. - - L'oiseau qui porte le tonnerre, - Disgracié, banni du céleste séjour, - Par une cabale de cour, - S'en vint habiter sur la terre: - Il errait dans les bois, songeant à son malheur, - Triste, dégoûté de la vie, - Malade de la maladie - Que laisse après soi la grandeur. - Un vieux hibou, du creux d'un hêtre, - L'entend gémir, se met à sa fenêtre, - Et lui prouve bientôt que la félicité - Consiste dans trois points: Travail, paix et santé. - L'aigle est touché de ce langage: - Mon frère, répond-il, (les aigles sont polis - Lorsqu'ils sont malheureux) que je vous trouve sage! - Combien votre raison, vos excellens avis, - M'inspirent le desir de vous voir davantage, - De vous imiter, si je puis! - Minerve, en vous plaçant sur sa tête divine, - Connaissait bien tout votre prix; - C'est avec elle, j'imagine, - Que vous en avez tant appris. - Non, répond le hibou, j'ai bien peu de science; - Mais je sais me suffire, et j'aime le silence, - L'obscurité sur-tout. Quand je vois des oiseaux - Se disputer entr'eux la force, le courage, - Ou la beauté du chant, ou celle du plumage, - Je ne me mêle point parmi tant de rivaux, - Et me tiens dans mon hermitage. - Si malheureusement, le matin dans le bois, - Quelqu'étourneau bavard, quelque méchante pie - M'apperçoit, aussitôt leurs glapissantes voix - Appellent de par-tout une troupe étourdie, - Qui me poursuit et m'injurie: - Je souffre, je me tais; et, dans ce chamaillis, - Seul, de sang froid et sans colère, - M'esquivant doucement de taillis en taillis, - Je regagne à le fin ma retraite si chère. - Là, solitaire et libre, oubliant tous mes maux, - Je laisse les soucis, les craintes à la porte; - Voilà tout mon savoir: _Je m'abstiens, je supporte_; - La sagesse est dans ces deux mots. - Tu me l'as dit cent fois, cher Ducis, tes ouvrages, - Tes beaux vers, tes nombreux succès - Ne sont rien à tes yeux, auprès de cette paix - Que l'innocence donne aux sages. - Quand, de l'Eschyle anglais heureux imitateur, - Je te vois, d'une main hardie, - Porter sur la scène agrandie - Les crimes de Machbeth, de Léar le malheur, - La gloire est un besoin pour ton ame attendrie; - Mais elle est un fardeau pour ton sensible coeur. - Seul, au fond d'un désert, au bord d'une onde pure, - Tu ne veux que ta lyre, un saule et la nature: - Le vain desir d'être oublié - T'occupe et te charme sans cesse; - Ah! souffre au moins que l'amitié - Trompe en ce seul point ta sagesse. - - -FABLE XXII. - -Le Poisson volant. - - Certain poisson volant, mécontent de son sort, - Disait à sa vieille grand'mère: - Je ne sais comment je dois faire - Pour me préserver de la mort. - De nos aigles marins je redoute la serre - Quand je m'élève dans les airs; - Et les requins me font la guerre - Quand je me plonge au fond des mers. - La vieille lui répond: Mon enfant, dans ce monde, - Lorsqu'on n'est pas aigle ou requin, - Il faut tout doucement suivre un petit chemin, - En nageant près de l'air, et volant près de l'onde. - - -ÉPILOGUE. - - C'est assez, suspendons ma lyre, - Terminons ici mes travaux: - Sur nos vices, sur nos défauts, - J'aurais encor beaucoup à dire; - Mais un autre le dira mieux. - Malgré ses efforts plus heureux, - L'orgueil, l'intérêt, la folie, - Troublèrent toujours l'univers; - Vainement la philosophie - Reproche à l'homme ses travers, - Elle y perd sa prose et ses vers. - Laissons, laissons aller le monde - Comme il lui plaît, comme il l'entend; - Vivons caché, libre et content, - Dans une retraite profonde. - Là, que faut-il pour le bonheur? - La paix, la douce paix du coeur, - Le desir vrai qu'on nous oublie, - Le travail qui sait éloigner - Tous les fléaux de notre vie, - Assez de bien pour en donner, - Et pas assez pour faire envie. - - -FIN. - - - - -TABLE ALPHABÉTIQUE DES FABLES. - - - l'Aigle et la Colombe. Liv. III. Fable 21. - l'Aigle et le Hibou. V. 21. - l'Amour et sa Mère. III. 19. - l'Âne et la Flûte. V. 5. - le vieux Arbre et le Jardinier. II. 2. - l'Auteur et les Souris. V. 20. - l'Avare et son Fils. IV. 10. - l'Aveugle et le Paralytique. I. 20. - les deux Bacheliers. III. 8. - la Balance de Minos. III. 14. - le Berger et le Rossignol. V. 1. - le Boeuf, le Cheval et l'Âne. I. 2. - le Bonhomme et le Trésor. II. 4. - le Bouvreuil et le Corbeau. II. 6. - la Brebis et le Chien. II. 3. - le Calife. I. 8. - la Carpe et les Carpillons. I. 7. - le Charlatan. V. 14. - les deux Chats. II. 9. - le Chat et la Lunette. I. 16. - le Chat et le miroir. I. 6. - le Chat et le Moineau. II. 20 - le Chat et les Rats. IV. 17. - le Château de Cartes. II. 12. - les deux Chauves. IV. 16. - la Chenille. V. 12. - le Cheval et le Poulain. II. 10. - le petit Chien. V. 8. - le Chien coupable. V. 19. - le Chien et le Chat. I. 11. - la Colombe et son Nourisson. V. 4. - le Coq fanfaron. IV. 22. - la Coquette et l'Abeille. I. 13. - le Crocodile et l'Esturgeon. V. 11. - le Courtisan et le dieu Protée. IV. 11. - le Danseur de corde et le Balancier. II. 16. - le Dervis, la Corneille et le Faucon. III. 11. - Don Quichotte. IV. 20. - l'Écureuil, le Chien et le Renard. IV. 2. - l'Éducation du Lion. II. 15. - l'Éléphant blanc. I. 14. - l'Enfant et le Dattier. I. 22. - l'Enfant et le Miroir. II. 8. - les Enfans et les Perdreaux. III. 12. - la Fable et la Vérité. I. 1. - la Fauvette et le Rossignol. IV. 9. - le Grillon. II. 11. - la Guenon, le Singe et la Noix. IV. 12. - la Guêpe et l'Abeille. V. 16. - l'Habit d'Arlequin. IV. 4. - Hercule au ciel. III. 6. - le Hérisson et les Lapins. V. 17. - l'Hermine, le Castor et le Sanglier. III. 13. - le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat. III. 17. - le Hibou et le Pigeon. IV. 5. - les deux Jardiniers. I. 10. - le jeune Homme et le Vieillard. I. 17. - la jeune Poule et le vieux Renard. II. 17. - l'Inondation. III. 2. - Jupiter et Minos. V. 7. - le Laboureur de Castille. IV. 8. - le Lapin et la Sarcelle. IV. 13. - le Léopard et l'Écureuil. V. 9. - le Lierre et le Thym. I. 15. - le Lièvre, ses Amis et les deux Chevreuils. III. 7. - le Linot. II. 22. - les deux Lions. V. 2. - le Lion et le Léopard. III. 22. - la Mère, l'Enfant et les Sarigues. II. 1. - le Milan et le Pigeon. V. 18. - le Miroir de la Vérité. IV. 18. - la Mort. I. 9. - Myson. II. 19. - le Pacha et le Dervis. IV. 7. - le Paon et la Fortune. IV. 14. - Pandore. I. 21. - le Paon, les deux Oisons et le Plongeon. III. 16. - le Parricide. III. 18. - les deux Paysans et le Nuage. IV. 19. - le Paysan et la Rivière. V. 6. - le Perroquet Confiant. III. 20. - le Perroquet. IV. 3. - les deux Persans. II. 18. - le Phénix. II. 13. - le Philosophe et le Chat-huant. IV. 15. - la Pie et la Colombe. II. 14. - le Poisson volant. V. 22. - le Prêtre de Jupiter. V. 10. - le Procès des deux Renards. V. 3. - le Renard déguisé. III. 10. - le Renard qui prêche. III. 15. - le Rhinocéros et le Dromadaire. III. 4. - le Roi Alphonse. III. 9. - le Roi et les deux Bergers. I. 3. - le Roi de Perse. II. 21. - le Rossignol et le Paon. III. 5. - le Rossignol et le Prince. I. 19. - le Sanglier et les Rossignols. III. 3. - la Sauterelle. V. 15. - le Savant et le Fermier. IV. 1. - les Singes et le Léopard. III. 1. - le Singe qui montre la Lanterne magique. II. 7. - les Serins et le Chardonneret. I. 5. - la Taupe et les Lapins. I. 18. - la Tourterelle et la Fauvette. V. 13. - le Troupeau de Colas. II. 5. - le Vacher et le Garde-chasse. I. 12. - la Vipère et la Sangsue. IV. 6. - le Voyage. IV. 21. - les deux Voyageurs. I. 4. - - -FIN DE LA TABLE. - - - - - - -End of Project Gutenberg's Fables de Florian, by Jean-Pierre Claris de Florian - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FABLES DE FLORIAN *** - -***** This file should be named 58251-8.txt or 58251-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/2/5/58251/ - -Produced by Laurent Vogel (images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/58251-h/58251-h.htm b/58251-h/58251-h.htm index a8da7d4..98fb057 100644 --- a/58251-h/58251-h.htm +++ b/58251-h/58251-h.htm @@ -78,44 +78,7 @@ ul, li { list-style-type: none; } <body> -<pre> - -Project Gutenberg's Fables de Florian, by Jean-Pierre Claris de Florian - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Fables de Florian - -Author: Jean-Pierre Claris de Florian - -Editor: Louis-François Jauffret - -Release Date: November 8, 2018 [EBook #58251] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FABLES DE FLORIAN *** - - - - -Produced by Laurent Vogel (images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58251 ***</div> <h1>FABLES<br/> <span class="small">DE</span><br/> @@ -5825,380 +5788,7 @@ Le Poisson volant.</h3> -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Fables de Florian, by Jean-Pierre Claris de Florian - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FABLES DE FLORIAN *** - -***** This file should be named 58251-h.htm or 58251-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/2/5/58251/ - -Produced by Laurent Vogel (images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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