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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58251 ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ FABLES
+ DE
+ FLORIAN,
+
+ MISES DANS UN NOUVEL ORDRE,
+
+ Revues, corrigées, et augmentées de plusieurs Fables inédites, d'après
+ les manuscrits autographes de l'Auteur; par L. F. Jauffret, éditeur de
+ ses oeuvres posthumes.
+
+ Je tâche d'y tourner le vice en ridicule,
+ Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.
+
+ La Font. Fables, liv. V, 1.
+
+ DE L'IMPRIMERIE DE GUILLEMINET.
+
+ A PARIS,
+ A LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE,
+ rue de la Harpe, nº 117.
+
+ AN IX.
+
+
+
+
+DE LA FABLE.
+
+
+Il y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant occupé de faire des
+fables, me proposa de me présenter à un de ses oncles, vieillard aimable
+et obligeant, qui, toute sa vie, avait aimé de prédilection le genre de
+l'apologue, possédait dans sa bibliothèque presque tous les fabulistes,
+et relisait sans cesse La Fontaine.
+
+J'acceptai avec joie l'offre de mon ami: nous allâmes ensemble chez son
+oncle.
+
+ * * * * *
+
+Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans à-peu-près, mais qui se
+tenait encore droit. Sa physionomie était douce et gaie, ses yeux vifs
+et spirituels; son visage, son souris, sa manière d'être, annonçaient
+cette paix de l'ame, cette habitude d'être heureux par soi qui se
+communique aux autres. On était sûr, au premier abord, que l'on voyait
+un honnête homme que la fortune avait respecté. Cette idée faisait
+plaisir, et préparait doucement le coeur à l'attrait qu'il éprouvait
+bientôt pour cet honnête homme.
+
+Il me reçut avec une bonté franche et polie, me fit asseoir près de lui,
+me pria de parler un peu haut, parce qu'il avait, me dit-il, le bonheur
+de n'être que sourd; et, déjà prévenu par son neveu que je me donnais
+les airs d'être un fabuliste, il me demanda si j'aurais la complaisance
+de lui dire quelques uns de mes apologues.
+
+Je ne me fis pas presser, j'avais déjà de la confiance en lui. Je
+choisis promptement celles de mes fables que je regardais comme les
+meilleures; je m'efforçai de les réciter de mon mieux, de les parer de
+tout le prestige du débit, de les jouer en les disant; et je cherchai
+dans les yeux de mon juge à deviner s'il était satisfait.
+
+Il m'écoutait avec bienveillance, souriait de temps en temps à certains
+traits, rapprochait ses sourcils à quelques autres, que je notais en
+moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine
+d'apologues, il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs regardent
+toujours comme le prix de leur travail, et qui n'est souvent que le
+salaire de leur lecture. Je le remerciai, comme il me louait, avec une
+reconnaissance modérée; et, ce petit moment passé, nous commençâmes une
+conversation plus cordiale.
+
+J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris dans des
+fables anciennes ou étrangères.
+
+Oui, lui répondis-je, toutes ne sont pas de mon invention. J'ai lu
+beaucoup de fabulistes; et lorsque j'ai trouvé des sujets qui me
+convenaient, qui n'avaient pas été traités par La Fontaine, je ne me
+suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques uns à
+Ésope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à un
+Espagnol nommé Yriarté, poète dont je fais grand cas, et qui m'a fourni
+mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public
+dans une préface, afin que l'on ne puisse pas me reprocher...
+
+Oh! C'est fort égal au public, interrompit-il en riant. Qu'importe à vos
+lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait été d'abord inventé par un
+Grec, par un Espagnol, ou par vous? L'important, c'est qu'elle sait bien
+faite. La Bruyère a dit: _Le choix des pensées est invention._
+D'ailleurs, vous avez pour vous l'exemple de La Fontaine. Il n'est guère
+de ses apologues que je n'aie retrouvés dans des auteurs plus anciens
+que lui. Mais comment y sont-ils? Si quelque chose pouvait ajouter à sa
+gloire, ce serait cette comparaison. N'ayez donc aucune inquiétude sur
+ce point.
+
+En poésie, comme à la guerre, ce qu'on prend à ses frères est vol, mais
+ce qu'on enlève aux étrangers est conquête.
+
+Parlons d'une chose plus importante. Comment avez-vous considéré
+l'apologue?
+
+A cette question je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbutiai;
+et, voyant bien, à l'air de bonté du vieillard, que le meilleur parti
+était d'avouer mon ignorance, je lui répondis, si bas qu'il me le fit
+répéter, que je n'avais pas encore assez réfléchi sur cette question,
+mais que je comptais m'en occuper quand je ferais mon discours
+préliminaire.
+
+J'entends, me répondit-il: vous avez commencé par faire des fables; et,
+quand votre recueil sera fini, vous réfléchirez sur la fable. Cette
+manière de procéder est assez commune, même pour des objets plus
+importans. Au surplus, quand vous auriez pris la marche contraire, qui
+sûrement eût été plus raisonnable, je doute que vos fables y eussent
+gagné. Ce genre d'ouvrage est peut-être le seul où les poétiques sont
+à-peu-près inutiles, où l'étude n'ajoute presque rien au talent, où,
+pour me servir d'une comparaison qui vous appartient, on travaille, par
+une espèce d'instinct, aussi bien que l'hirondelle bâtit son nid, ou
+bien aussi mal que le moineau fait le sien.
+
+Cependant je ne doute point que vous n'ayez lu, dans beaucoup de
+préfaces de fables, que _l'apologue est une instruction déguisée sous
+l'allégorie d'une action_: définition qui, par parenthèse, peut convenir
+au poème épique, à la comédie, au roman, et ne pourrait s'appliquer à
+plusieurs fables, comme celles de _Philomèle et Progné_, de _l'Oiseau
+blessé d'une flèche_, du _Paon se plaignant à Junon_, du _Renard et du
+Buste_, etc. qui proprement n'ont point d'action, et dont tout le sens
+est renfermé dans le seul mot de la fin; ou comme celles de _l'Ivrogne
+et sa Femme_, du _Rieur et des Poissons_, de _Tircis et Amarante_, du
+_Testament expliqué par Ésope_, qui n'ont que le mérite assez grand
+d'être parfaitement contées, et qu'on serait bien fâché de retrancher,
+quoiqu'elles n'aient point de morale. Ainsi cette définition, reçue de
+tous les temps, ne me paroît pas toujours juste.
+
+Vous avez lu sûrement encore, dans le très ingénieux discours que feu M.
+de la Motte a mis à la tête de ses fables, que, _pour faire un bon
+apologue, il faut d'abord se proposer une vérité morale, la cacher sous
+l'allégorie d'une image qui ne péche ni contre la justesse, ni contre
+l'unité, ni contre la nature; amener ensuite des acteurs que l'on fera
+parler dans un style familier mais élégant, simple mais ingénieux, animé
+de ce qu'il y a de plus riant et de plus gracieux, en distinguant bien
+les nuances du riant et du gracieux, du naturel et du naïf_.
+
+Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens: mais, quand on saura toutes
+ces finesses, on sera tout au plus en état de prouver, comme l'a fait M.
+de la Motte, que la fable des _deux Pigeons_ est une fable imparfaite,
+car elle péche _contre l'unité_; que celle du _Lion amoureux_ est encore
+moins bonne, _car l'image entière est vicieuse_[1]. Mais, pour le
+malheur des définitions et des règles, tout le monde n'en sait pas moins
+par coeur l'admirable fable des _deux Pigeons_, tout le monde n'en
+répète pas moins souvent ces vers du _Lion amoureux_,
+
+ Amour, amour, quand tu nous tiens,
+ On peut bien dire, adieu prudence;
+
+et personne ne se soucie de savoir qu'on peut démontrer rigoureusement
+que ces deux fables sont contre les règles.
+
+ [1] OEuvres de la Motte, _discours sur la fable_, tome IX, pag. 22 et
+ suiv.
+
+Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec tant de
+sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable, que j'en
+indique de meilleurs: mais je m'en garderai bien, car je suis convaincu
+que ce genre ne peut être défini et ne peut avoir de préceptes. Boileau
+n'en a rien dit dans son _Art poétique_; et c'est peut-être parce qu'il
+avait senti qu'il ne pouvait le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui
+assurément était poète, avait fait la fable de _la Mort et du
+Malheureux_ en concurrence avec La Fontaine. J. B. Rousseau, qui était
+poète aussi, traita le même sujet. Lisez dans M. d'Alembert[2] ces deux
+apologues comparés avec celui de La Fontaine; vous trouverez la même
+morale, la même image, la même marche, presque les mêmes expressions;
+cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins
+très-médiocres, et celle de La Fontaine est un chef-d'oeuvre.
+
+ [2] Histoire des membres de l'académie française, tome III.
+
+La raison de cette différence nous est parfaitement développée dans un
+excellent morceau sur la fable, de M. Marmontel[3]. Il n'y donne pas les
+moyens d'écrire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se donner; il
+n'expose point les principes, les règles qu'il faut observer, car je
+répète que dans ce genre il n'y en a point: mais il est le premier, ce
+me semble, qui nous ait expliqué pourquoi l'on trouve un si grand charme
+à lire La Fontaine, d'où vient l'illusion que nous cause cet inimitable
+écrivain. «Non seulement, dit M. Marmontel, La Fontaine a ouï dire ce
+qu'il raconte, mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un
+poète qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante; c'est un
+témoin présent à l'action, et qui veut vous y rendre présent vous-même:
+son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce
+qu'il a d'imagination, de mémoire, de sentiment, il met tout en oeuvre,
+de la meilleure foi du monde, pour vous persuader; et c'est cet air de
+bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses
+avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux
+d'enfans, c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et une belette, qui
+font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant, Le bon homme! etc.»
+
+ [3] Élémens de littérature, tome III.
+
+M. Marmontel a raison: quand ce mot est dit, on pardonne tout à
+l'auteur, on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait, des vérités
+qu'il nous apprend; on lui permet de prétendre à nous enseigner la
+sagesse, prétention que l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais
+un _bon homme_ n'est plus notre égal: sa simplicité crédule, qui nous
+amuse, qui nous fait rire, le délivre à nos yeux de sa supériorité; on
+respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne; on
+peut l'admirer et l'aimer sans se compromettre.
+
+Voilà le grand secret de La Fontaine, secret qui n'était son secret que
+parce qu'il l'ignorait lui-même.
+
+Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement, qu'à moins d'être un
+La Fontaine il ne faut pas faire de fables; et vous sentez que la seule
+réponse à cette affligeante vérité c'est de jeter au feu mes apologues.
+Vous m'en donnez une forte tentation; et, comme dans les sacrifices un
+peu pénibles il faut toujours profiter du moment où l'on se trouve en
+forces, je vais, en rentrant chez moi...
+
+Faire une sottise, interrompit-il; sottise dont vous ne seriez point
+tenté, si vous aviez moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus de
+véritable admiration pour La Fontaine.
+
+Comment! Repris-je d'un ton presque fâché, quelle plus grande preuve de
+modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des
+années de travail? Et quel plus grand hommage peut recevoir de moi
+l'admirable modèle dont je ne puis jamais approcher?
+
+Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre
+conversation pourra vous fournir deux bonnes fables, l'une sur
+l'amour-propre, l'autre sur la colère. En attendant, permettez-moi de
+vous faire une question que je veux aussi habiller en apologue.
+
+Si la plus belle des femmes, Hélène par exemple, régnait encore à
+Lacédémone, et que tous les grecs, tous les étrangers, fussent ravis
+d'admiration en la voyant paraître dans les jeux publics, ornée d'abord
+de ses attraits enchanteurs, de sa grace, de sa beauté divine, et puis
+encore de l'éclat que donne la royauté, que penseriez-vous d'une petite
+paysanne ilote, que je veux bien supposer jeune, fraîche, avec des yeux
+noirs, et qui, voyant paraître la reine, se croirait obligée d'aller se
+cacher? Vous lui diriez: Ma chère enfant, pourquoi vous priver des jeux?
+Personne, je vous assure, ne songe à vous comparer avec la reine de
+Sparte. Il n'y a qu'une Hélène au monde; comment vous vient-il dans la
+tête que l'on puisse songer à deux? Tenez-vous à votre place. La plupart
+des Grecs ne vous regarderont pas; car la reine est là haut, et vous
+êtes ici. Ceux qui vous regarderont, vous ne les ferez pas fuir. Il y en
+a même qui peut-être vous trouveront à leur gré; vous en ferez vos amis,
+et vous admirerez avec eux la beauté de cette reine du monde.
+
+Quand vous lui auriez dit cela, si la petite fille voulait encore
+s'aller cacher, ne lui conseilleriez-vous point d'avoir moins d'orgueil
+d'une part, et de l'autre plus d'admiration pour Hélène?
+
+Vous m'entendez; et je ne crois pas nécessaire, ainsi que l'exige M. de
+la Motte, de placer la moralité à la fin de mon apologue.
+
+Ne brûlez donc point vos fables, et soyez sûr que La Fontaine est si
+divin, que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont
+encore très-belles. Si vous pouvez en avoir une, je vous en ferai mon
+compliment. Pour cela, vous n'avez besoin que de deux choses que je vais
+tâcher de vous expliquer.
+
+Quoique je vous aie dit que je ne connais point de définition juste et
+précise de l'apologue, j'adopterais pour la plupart celle que La
+Fontaine lui-même a choisie, lorsqu'en parlant du recueil de ses fables
+il l'appelle,
+
+ Une ample comédie à cent actes divers,
+ Et dont la scène est l'univers.
+
+En effet, un apologue est une espèce de petit drame: il a son
+exposition, son noeud, son dénouement. Que les acteurs en soient des
+animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils
+commencent par me dire ce dont il s'agit, qu'ils m'intéressent à une
+situation, à un événement quelconque, et qu'ils finissent par me laisser
+satisfait, soit de cet événement, soit quelquefois d'un simple mot, qui
+est le résultat moral de tout ce qu'on a dit ou fait. Il me serait aisé,
+si je ne craignais d'être trop bavard, de prendre au hasard une fable de
+La Fontaine, et de vous y faire voir l'avant-scène, l'exposition, faite
+souvent par un monologue, comme dans la fable du _Berger et son
+Troupeau_; l'intérêt commençant avec la situation, comme dans _la
+Colombe et la Fourmi_; le danger croissant d'acte en acte, car il y en a
+de plusieurs actes, comme _l'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un
+champ_; et le dénouement enfin, mis quelquefois en spectacle, comme dans
+_le Loup devenu Berger_, plus communément en simple récit.
+
+Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé par de véritables
+acteurs, par le prestige du théâtre, et qu'il doit cependant me donner
+la comédie, il s'ensuit que son premier besoin, son talent le plus
+nécessaire, doit être celui de peindre: car il faut qu'il montre aux
+regards ce théâtre, ces acteurs qui lui manquent; il faut qu'il fasse
+lui-même ses décorations, ses habits; que non seulement il écrive ses
+rôles, mais qu'il les joue en les écrivant; et qu'il exprime à la fois
+les gestes, les attitudes, les mines, les jeux de visage, qui ajoutent
+tant à l'effet des scènes.
+
+Mais ce talent de peindre ne suffirait pas pour le genre de la fable,
+s'il ne se trouvait réuni avec celui de conter gaiement: art difficile
+et peu commun; car la gaieté que j'entends est à la fois celle de
+l'esprit et celle du caractère. C'est ce don, le plus desirable sans
+doute, puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, qui nous fait
+aimer des autres, parce que nous pouvons nous aimer nous-mêmes; change
+en plaisirs toutes nos actions, et souvent tous nos devoirs; nous
+délivre, sans nous donner la peine de l'attention, d'une foule de
+défauts pénibles, pour nous orner de mille qualités qui ne coûtent
+jamais d'efforts. Enfin cette gaieté, selon moi, est la véritable
+philosophie, qui se contente de peu sans savoir que c'est un mérite,
+supporte avec résignation les maux inévitables de la vie sans avoir
+besoin de se dire que l'impatience n'y changerait rien, et sait encore
+faire le bonheur de ceux qui nous environnent du seul supplément de
+notre propre bonheur.
+
+Voilà la gaieté que je veux dans l'écrivain qui raconte: elle entraîne
+avec elle le naturel, la grace, la naïveté. Le talent de peindre, comme
+vous savez, comprend le mérite du style et le grand art de faire des
+vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je conclus que tout
+fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flatter, non pas
+d'être l'égal de La Fontaine, mais d'être souffert après lui.
+
+Parlez-vous sérieusement, lui dis-je, et prétendez-vous m'encourager? Si
+tout ce que vous venez de détailler n'est que le moins qu'on puisse
+exiger d'un fabuliste, que voulez-vous que je devienne? Ou laissez-moi
+brûler mes fables, ou ne me démontrez pas qu'elles ne réussiront point.
+Je pourrois vous répondre pourtant que l'élégant Phèdre n'est rien moins
+que gai, que le laconique Ésope ne l'est pas beaucoup davantage, que
+l'Anglais Gay n'est presque jamais qu'un philosophe de mauvaise humeur,
+et que cependant...
+
+Ces messieurs-là, reprit le vieillard, n'ont rien de commun avec vous.
+Indépendamment de la différence de leur nation, de leur siècle, de leur
+langue, songez que Phèdre fut le premier chez les romains qui écrivit
+des fables en vers, que Gay fut de même le premier chez les Anglais. Je
+ne prétends pas assurément leur disputer leur mérite: mais croyez que ce
+mot de _premier_ ne laisse pas de faire à la réputation des hommes.
+Quant à votre Ésope, je ne dirai pas qu'il fut aussi le premier chez les
+Grecs, car je suis persuadé qu'il n'a jamais existé.
+
+Quoi! répliquai-je, cet Ésope dont nous avons les ouvrages, dont j'ai lu
+la vie dans Méziriac, dans La Fontaine, dans tant d'autres, ce Phrygien
+si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'aurait été
+qu'un personnage imaginaire? Quelles preuves en avez-vous? Et qui donc,
+à votre avis, est l'inventeur de l'apologue?
+
+Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et vous allez
+m'engager dans une discussion scientifique à laquelle je ne suis guère
+propre, car on ne peut être moins savant que moi. Pour ce qui regarde
+Ésope, je vous renvoie à une dissertation fort bien faite de feu M.
+Boulanger, _sur les incertitudes qui concernent les premiers écrivains
+de l'antiquité_. Vous y verrez que cet Ésope, si renommé par ses
+apologues, et que les historiens ont placé dans le sixième siècle avant
+notre ère, se trouve à la fois le contemporain de Crésus roi de Lydie,
+d'un Necténabo roi d'Égypte, qui vivait cent quatre-vingts ans après
+Crésus, et de la courtisane Rhodope, qui passe pour avoir élevé une de
+ces fameuses pyramides bâties au moins dix-huit cents ans avant Crésus.
+Voilà déjà d'assez grands anachronismes pour rejeter comme fabuleuses
+toutes les vies d'Ésope.
+
+Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament et les attribuent à
+Lochman, fabuliste célèbre en Asie depuis des milliers d'années,
+surnommé _le Sage_ par tout l'Orient, et qui passe pour avoir été, comme
+Ésope, esclave, laid et contrefait.
+
+M. Boulanger, par des raisons très-plausibles, démontre à-peu-près
+qu'Ésope et Lochman ne sont qu'un. Il est vrai qu'il donne ensuite des
+raisons presque aussi bonnes, tirées de l'étymologie, de la ressemblance
+des noms phéniciens, hébreux, arabes, pour prouver que ce Lochman _le
+sage_ pourrait fort bien être le roi Salomon. Il va plus loin; et,
+comparant toujours les identités, les rapports des noms, les similitudes
+des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si révéré dans l'Orient
+pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses ouvrages, était Joseph,
+fils de Jacob, premier ministre d'Égypte. De là, revenant à Ésope, il
+fait un rapprochement fort ingénieux d'Ésope et de Joseph, tous deux
+réduits à l'esclavage, et faisant prospérer la maison de leur maître;
+tous deux enviés, persécutés, et pardonnant à leurs ennemis; tous deux
+voyant en songe leur grandeur future, et sortant d'esclavage à
+l'occasion de ce songe; tous deux excellant dans l'art d'interpréter les
+choses cachées; enfin tous deux favoris et ministres, l'un du Pharaon
+d'Égypte, l'autre du roi de Babylone.
+
+Mais, sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne à
+regarder comme à-peu-près sûr que ce prétendu Ésope n'est qu'un nom
+supposé sous lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus
+long-temps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient de l'Orient; et
+c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conservé du caractère et
+de la tournure de l'esprit asiatique. Ce goût de paraboles, d'énigmes,
+cette habitude de parler toujours par images, d'envelopper les préceptes
+d'un voile qui semble les conserver, durent encore en Asie; leurs
+poètes, leurs philosophes, n'ont jamais écrit autrement.
+
+Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point. Mais quel est le
+pays de l'Asie que vous regardez comme le berceau de la fable?
+
+Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit systême qui pourrait
+bien n'être pas plus vrai que tant d'autres: mais, comme c'est peu
+important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur
+l'origine de la fable: je ne les dis guère qu'à mes amis, parce qu'il
+n'y a pas grand inconvénient à se tromper avec eux.
+
+Nulle part on n'a dû s'occuper davantage des animaux que chez le peuple
+où la métempsycose était un dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre
+ame passait après notre mort dans le corps de quelque animal, on n'a
+rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable, rien de plus
+conséquent, que d'étudier avec soin les moeurs, les habitudes, la façon
+de vivre de ces animaux si intéressans, puisqu'ils étaient à la fois
+pour l'homme l'avenir et le passé, puisqu'on voyait toujours en eux ses
+pères, ses enfans et soi-même.
+
+De l'étude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre ame, on a dû
+passer aisément à la croyance qu'ils ont un langage. Certaines espèces
+d'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les
+pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les poules, une foule
+d'autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D'où viendrait ce
+besoin de société, s'ils n'avaient pas le don de s'entendre? Cette seule
+question dispense d'autres raisonnemens qu'on pourrait alléguer.
+
+Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant naturellement
+les hommes à l'attention, à l'intérêt pour les animaux, a dû les mener
+promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De là je ne vois plus
+qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-à-dire à l'idée de faire
+parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains.
+
+Montagne a dit que _notre sapience apprend des bêtes les plus utiles
+enseignemens aux plus grandes et plus nécessaires parties de la vie_. En
+effet, sans parler des chiens, des chevaux, de plusieurs autres animaux,
+dont l'attachement, la bonté, la résignation, devraient sans cesse faire
+honte aux hommes, je ne veux prendre pour exemple que les moeurs du
+chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en société,
+mais en famille; épouse toujours, à la manière des Guèbres, la soeur
+avec laquelle il vint au monde, avec laquelle il fut élevé; qui demeure
+avec sa compagne, près de son père et de sa mère, jusqu'à ce que, père à
+son tour, il aille se consacrer à l'éducation de ses enfans, leur donner
+les leçons d'amour, d'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et
+pratiquées; qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de
+l'amitié, dans les jouissances de la nature, et dans cette heureuse
+ignorance, cette imprévoyance des maux, _cette incuriosité qui_, comme
+dit le bon Montagne, _est un chevet si doux, si sain à reposer une tête
+bien faite_.
+
+Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher
+de ces moeurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos
+crimes; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage,
+l'homme, caché derrière un buisson, armé de l'arc qu'il a inventé pour
+tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à
+contrefaire le cri de la mère du chevreuil, afin que son enfant trompé,
+venant à ce cri qui l'appelle[4], reçoive une mort plus sûre des mains
+du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'ait pas
+aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher
+à l'homme sa barbarie, pour lui dire les vérités dures que mon
+philosophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de
+l'amour-propre irrité? Voilà la fable inventée; et, si vous avez pu me
+suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que
+l'apologue a dû naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut
+sûrement un brachmane.
+
+ [4] C'est ainsi que l'on tue les chevreuils.
+
+Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion.
+Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l'on connaisse
+dans ce genre; et Bidpaï était un brachmane. Mais, comme il vivait sous
+un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un
+peuple civilisé dès long-temps, il est assez vraisemblable que ses
+fables ne furent pas les premières. Peut-être même n'est-ce qu'un
+recueil des apologues qu'il avait appris à l'école des gymnosophistes,
+dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sûr,
+c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les _deux
+Pigeons_, ont été traduits dans toutes les langues de l'Orient, tantôt
+sous le nom de Bidpaï ou Pilpai, tantôt sous celui de Lochman. Ils
+passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables d'Ésope. Phèdre les
+fit connaître aux romains. Après Phèdre, plusieurs Latins, Aphtonius[5],
+Avien, Gabrias, composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus
+modernes, tels que Faërne, Abstémius, Camérarius, en donnèrent des
+recueils, toujours en latin, jusqu'à la fin du seizième siècle qu'un
+nommé Hégémon, de Châlons-Sur-Saône, s'avisa le premier de faire des
+fables en vers français. Cent ans après, La Fontaine parut; et La
+Fontaine fit oublier toutes les fables passées, et, je tremble de vous
+le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M.
+de La Motte et quelques autres fabulistes très-estimables de notre temps
+ont eu, depuis La Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas
+devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter
+de les valoir.
+
+ [5] Aphtonius et Gabrias ou Babrias sont deux fabulistes grecs. C'est
+ par erreur que Florian les place ici parmi les fabulistes latins.
+ (_Note de l'éditeur._)
+
+Voilà l'histoire de la fable, telle que je la conçois et la sais. Je
+vous l'ai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre.
+Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l'apologue.
+
+A ces mots le vieillard se tut. Je crois qu'il en était temps, car il
+commençait à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu'il m'avait
+données, et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes
+fables, pour qu'il voulût bien retrancher, d'une main plus ferme que la
+mienne, celles qu'il trouverait trop mauvaises, et m'indiquer les fautes
+susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il laisserait. Il me le
+promit, me donna rendez-vous à huit jours de là. On juge que je fus
+exact à ce rendez-vous: mais quelle fut ma douleur, lorsque, arrivant
+avec mon manuscrit, j'appris à la porte du vieillard qu'il était mort de
+la veille! Je le regrettai comme un bienfaiteur; car il l'aurait été, et
+c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui
+mes apologues, encore moins celui d'en retrancher; et, privé de conseil,
+de guide, précisément à l'instant où l'on m'avait fait sentir combien
+j'en avais besoin, pour me délivrer du soin fatigant de songer sans
+cesse à mes fables, je pris le parti de les imprimer. C'est à présent au
+public à faire l'office du vieillard: peut-être trouverai-je en lui
+moins de politesse, mais il trouvera dans moi la même docilité.
+
+
+
+
+FABLES
+
+DE
+
+FLORIAN.
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+FABLE PREMIÈRE
+
+La Fable et la Vérité.
+
+ La vérité, toute nue,
+ Sortit un jour de son puits.
+ Ses attraits par le temps étaient un peu détruits;
+ Jeune et vieux fuyaient à sa vue.
+ La pauvre vérité restait là morfondue,
+ Sans trouver un asile où pouvoir habiter.
+ A ses yeux vient se présenter
+ La Fable richement vêtue,
+ Portant plumes et diamans,
+ La plupart faux, mais très-brillans.
+ Eh! vous voilà! bonjour, dit-elle:
+ Que faites-vous ici seule sur un chemin?
+ La vérité répond: Vous le voyez, je gèle;
+ Aux passans je demande en vain
+ De me donner une retraite,
+ Je leur fais peur à tous. Hélas! je le vois bien,
+ Vieille femme n'obtient plus rien.
+ Vous êtes pourtant ma cadette,
+ Dit la fable, et, sans vanité,
+ Par-tout je suis fort bien reçue.
+ Mais aussi, dame Vérité,
+ Pourquoi vous montrer toute nue?
+ Cela n'est pas adroit: Tenez, arrangeons-nous;
+ Qu'un même intérêt nous rassemble:
+ Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.
+ Chez le sage, à cause de vous,
+ Je ne serai point rebutée;
+ A cause de moi, chez les fous
+ Vous ne serez point maltraitée:
+ Servant par ce moyen chacun selon son goût,
+ Grace à votre raison et grace à ma folie,
+ Vous verrez, ma soeur, que par-tout
+ Nous passerons de compagnie.
+
+
+FABLE II.
+
+Le Boeuf, le Cheval et l'Ane.
+
+ Un boeuf, un baudet, un cheval,
+ Se disputaient la préséance.
+ Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal.
+ A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne pense
+ Valoir ceux que le rang, les talens, la naissance,
+ Élèvent au-dessus de nous?
+ Le boeuf, d'un ton modeste et doux,
+ Alléguait ses nombreux services,
+ Sa force, sa docilité;
+ Le coursier sa valeur, ses nobles exercices;
+ Et l'âne son utilité.
+ Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres:
+ En voici venir trois, exposons-leur nos titres.
+ Si deux sont d'un avis, le procès est jugé.
+ Les trois hommes venus, notre boeuf est chargé
+ D'être le rapporteur; il explique l'affaire,
+ Et demande le jugement.
+ Un des juges choisis, maquignon bas-normand,
+ Crie aussitôt: la chose est claire,
+ Le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrère,
+ Dit le second jugeur, c'était un gros meûnier,
+ L'âne doit marcher le premier;
+ Tout autre avis serait d'une injustice extrême.
+ Oh que nenni, dit le troisième,
+ Fermier de sa paroisse et riche laboureur,
+ Au boeuf appartient cet honneur.
+ Quoi! reprend le coursier, écumant de colère,
+ Votre avis n'est dicté que par votre intérêt?
+ Eh mais, dit le Normand, par qui donc, s'il vous plaît?
+ N'est-ce pas le code ordinaire?
+
+
+FABLE III.
+
+Le Roi et les deux Bergers.
+
+ Certain monarque un jour déplorait sa misère,
+ Et se lamentait d'être roi:
+ Quel pénible métier! disait-il: sur la terre
+ Est-il un seul mortel contredit comme moi?
+ Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre;
+ Je chéris mes sujets, et je mets des impôts;
+ J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse;
+ Mon peuple est accablé de maux,
+ Je suis consumé de tristesse:
+ Par-tout je cherche des avis,
+ Je prends tous les moyens, inutile est ma peine;
+ Plus j'en fais, moins je réussis.
+ Notre monarque alors apperçoit dans la plaine
+ Un troupeau de moutons maigres, de près tondus,
+ Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères,
+ Dispersés, bêlans, éperdus,
+ Et des beliers sans force errant dans les bruyères.
+ Leur conducteur Guillot allait, venait, courait,
+ Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt,
+ Tantôt à cet agneau qui demeure derrière,
+ Puis à sa brebis la plus chère;
+ Et, tandis qu'il est d'un côté,
+ Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vîte;
+ Le berger court, l'agneau qu'il quitte
+ Par une louve est emporté.
+ Guillot tout haletant s'arrête,
+ S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir,
+ Et, de son poing frappant sa tête,
+ Il demande au ciel de mourir.
+ Voilà bien ma fidelle image!
+ S'écria le monarque; et les pauvres bergers,
+ Comme nous autres rois, entourés de dangers,
+ N'ont pas un plus doux esclavage;
+ Cela console un peu. Comme il disait ces mots,
+ Il découvre en un pré le plus beau des troupeaux,
+ Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine,
+ Tant leur riche toison les gêne,
+ Des beliers grands et fiers, tous en ordre paissans,
+ Des brebis fléchissant sous le poids de la laine,
+ Et de qui la mamelle pleine
+ Fait accourir de loin les agneaux bondissans.
+ Leur berger, mollement étendu sous un hêtre,
+ Faisait des vers pour son Iris,
+ Les chantait doucement aux échos attendris,
+ Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre.
+ Le roi tout étonné disait: Ce beau troupeau
+ Sera bientôt détruit: les loups ne craignent guère
+ Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère;
+ On les écarte mal avec un chalumeau.
+ Ah! comme je rirais...! Dans l'instant le loup passe,
+ Comme pour lui faire plaisir:
+ Mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir,
+ Un chien s'élance et le terrasse.
+ Au bruit qu'ils font en combattant,
+ Deux moutons effrayés s'écartent dans la plaine:
+ Un autre chien part, les ramène,
+ Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant.
+ Le berger voyait tout, couché dessus l'herbette,
+ Et ne quittait pas sa musette.
+ Alors le roi, presque en courroux
+ Lui dit: Comment fais-tu? Les bois sont pleins de loups,
+ Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille,
+ Et, sans en être moins tranquille,
+ Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens!
+ Sire, dit le berger, la chose est fort facile;
+ Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens.
+
+
+Fable IV.
+
+Les deux Voyageurs.
+
+ Le compère Thomas et son ami Lubin
+ Allaient à pied tous deux à la ville prochaine.
+ Thomas trouve sur son chemin
+ Une bourse de louis pleine;
+ Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content,
+ Lui dit: pour nous la bonne aubaine!
+ Non, répond Thomas froidement,
+ _Pour nous_ n'est pas bien dit, _pour moi_ c'est différent.
+ Lubin ne souffle plus; mais, en quittant la plaine
+ Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin.
+ Thomas tremblant, et non sans cause,
+ Dit: Nous sommes perdus! Non, lui répond Lubin,
+ _Nous_ n'est pas le vrai mot, mais _toi_ c'est autre chose.
+ Cela dit, il s'échappe à travers les taillis.
+ Immobile de peur, Thomas est bientôt pris;
+ Il tire la bourse et la donne.
+ Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonne
+ Dans le malheur n'a point d'amis.
+
+
+FABLE V.
+
+Les Serins et le Chardonneret.
+
+ Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret,
+ Parmi les oeufs d'une serine
+ Glissé l'oeuf d'un chardonneret.
+ La mère des serins, bien plus tendre que fine,
+ Ne s'en apperçut point, et couva comme sien
+ Cet oeuf, qui dans peu vint à bien.
+ Le petit étranger, sorti de sa coquille,
+ Des deux époux trompés reçoit les tendres soins,
+ Par eux traité ni plus ni moins
+ Que s'il était de la famille.
+ Couché dans le duvet, il dort le long du jour
+ A côté des serins dont il se croit le frère,
+ Reçoit la béquée à son tour,
+ Et repose la nuit sous l'aile de la mère.
+ Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau,
+ D'un brillant plumage s'habille;
+ Le chardonneret seul ne devient point jonquille,
+ Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau.
+ Ses frères pensent tout de même:
+ Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aime
+ Ressemblant à nous trait pour trait!
+ Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret
+ Vient lui dire: Il est temps enfin de vous connaître;
+ Ceux pour qui vous avez de si doux sentimens
+ Ne sont point du tout vos parens.
+ C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître.
+ Vous ne fûtes jamais serin: regardez-vous,
+ Vous avez le corps fauve et la tête écarlate,
+ Le bec... Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira;
+ Mais je n'ai point une ame ingrate,
+ Et mon coeur toujours chérira
+ Ceux qui soignèrent mon enfance.
+ Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien,
+ J'en suis fâché; mais leur coeur et le mien
+ Ont une grande ressemblance.
+ Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien,
+ Leurs soins me prouvent le contraire:
+ Rien n'est vrai comme ce qu'on sent.
+ Pour un oiseau reconnaissant
+ Un bienfaiteur est plus qu'un père.
+
+
+FABLE VI.
+
+Le Chat et le Miroir.
+
+ Philosophes hardis, qui passez votre vie
+ A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas,
+ Daignez écouter, je vous prie,
+ Ce trait du plus sage des chats.
+
+ Sur une table de toilette
+ Ce chat apperçut un miroir;
+ Il y saute, regarde, et d'abord pense voir
+ Un de ses frères qui le guette.
+ Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.
+ Surpris, il juge alors la glace transparente,
+ Et passe de l'autre côté,
+ Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.
+ Il réfléchit un peu: de peur que l'animal,
+ Tandis qu'il fait le tour, ne sorte,
+ Sur le haut du miroir il se met à cheval,
+ Une patte par-ci, l'autre par-là; de sorte
+ Qu'il puisse par-tout le saisir.
+ Alors, croyant bien le tenir,
+ Doucement vers la glace il incline la tête,
+ Apperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant,
+ A droite, à gauche, il va jetant
+ Sa griffe qu'il tient toute prête:
+ Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris.
+ Alors, sans davantage attendre,
+ Sans chercher plus long-temps ce qu'il ne peut comprendre,
+ Il laisse le miroir et retourne aux souris.
+ Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère?
+ Une chose que notre esprit,
+ Après un long travail, n'entend ni ne saisit,
+ Ne nous est jamais nécessaire.
+
+
+FABLE VII.
+
+La Carpe et les Carpillons.
+
+ Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,
+ Suivez le fond de la rivière;
+ Craignez la ligne meurtrière,
+ Ou l'épervier plus dangereux encor.
+ C'est ainsi que parlait une carpe de Seine
+ A de jeunes poissons qui l'écoutaient à peine.
+ C'était au mois d'avril: les neiges, les glaçons,
+ Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes,
+ Le fleuve enflé par eux s'élève à gros bouillons,
+ Et déborde dans les campagnes.
+ Ah! ah! criaient les carpillons,
+ Qu'en dis-tu, carpe radoteuse?
+ Crains-tu pour nous les hameçons?
+ Nous voilà citoyens de la mer orageuse;
+ Regarde: on ne voit plus que les eaux et le ciel,
+ Les arbres sont cachés sous l'onde,
+ Nous sommes les maîtres du monde,
+ C'est le déluge universel.
+ Ne croyez pas cela, répond la vieille mère;
+ Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant:
+ Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident,
+ Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.
+ Bah! disent les poissons, tu répètes toujours
+ Mêmes discours.
+ Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.
+ Parlant ainsi, nos étourdis
+ Sortent tous du lit de la Seine,
+ Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays.
+ Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirèrent,
+ Et les carpillons demeurèrent;
+ Bientôt ils furent pris,
+ Et frits.
+
+ Pourquoi quittaient-ils la rivière?
+ Pourquoi? Je le sais trop, hélas!
+ C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère,
+ C'est qu'on veut sortir de sa sphère,
+ C'est que... c'est que... Je ne finirais pas.
+
+
+FABLE VIII.
+
+Le Calife.
+
+ Autrefois dans Bagdad le calife Almamon
+ Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique,
+ Que ne le fut jamais celui de Salomon.
+ Cent colonnes d'albâtre en formaient le portique;
+ L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis;
+ Dans les appartemens embellis de sculpture,
+ Sous des lambris de cèdre, on voyait réunis
+ Et les trésors du luxe et ceux de la nature,
+ Les fleurs, les diamans, les parfums, la verdure,
+ Les myrtes odorans, les chefs-d'oeuvre de l'art,
+ Et les fontaines jaillissantes
+ Roulant leurs ondes bondissantes
+ A côté des lits de brocard.
+ Près de ce beau palais, juste devant l'entrée,
+ Une étroite chaumière, antique et délabrée,
+ D'un pauvre tisserand était l'humble réduit.
+ Là, content du petit produit
+ D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles,
+ Le bon vieillard, libre, oublié,
+ Coulait des jours doux et paisibles,
+ Point envieux, point envié.
+ J'ai déjà dit que sa retraite
+ Masquait le devant du palais.
+ Le visir veut d'abord, sans forme de procès,
+ Qu'on abatte la maisonnette;
+ Mais le calife veut que d'abord on l'achète.
+ Il fallut obéir: on va chez l'ouvrier,
+ On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme,
+ Répond doucement le pauvre homme;
+ Je n'ai besoin de rien avec mon atelier:
+ Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire;
+ C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père,
+ Je prétends y mourir aussi.
+ Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici,
+ Il peut détruire ma chaumière:
+ Mais, s'il le fait, il me verra
+ Venir, chaque matin, sur la dernière pierre
+ M'asseoir et pleurer ma misère;
+ Je connais Almamon, son coeur en gémira.
+ Cet insolent discours excita la colère
+ Du visir, qui voulait punir ce téméraire,
+ Et sur-le-champ raser sa chétive maison.
+ Mais le calife lui dit: Non,
+ J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée;
+ Ma gloire tient à sa durée:
+ Je veux que nos neveux, en la considérant,
+ Y trouvent de mon règne un monument auguste:
+ En voyant le palais, ils diront, Il fut grand;
+ En voyant la chaumière, ils diront, Il fut juste.
+
+
+FABLE IX.
+
+La Mort.
+
+ La Mort, reine du monde, assembla, certain jour,
+ Dans les enfers toute sa cour.
+ Elle voulait choisir un bon premier ministre
+ Qui rendît ses états encor plus florissans.
+ Pour remplir cet emploi sinistre,
+ Du fond du noir tartare avancent à pas lents
+ La Fièvre, la Goutte et la Guerre.
+ C'étaient trois sujets excellens;
+ Tout l'enfer et toute la terre
+ Rendaient justice à leurs talens.
+ La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite.
+ On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite,
+ Nul n'osait lui rien disputer;
+ Lorsque d'un médecin arriva la visite,
+ Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter.
+ La Mort même était en balance:
+ Mais, les Vices étant venus,
+ Dès ce moment la Mort n'hésita plus,
+ Elle choisit l'Intempérance.
+
+
+FABLE X.
+
+Les deux Jardiniers.
+
+ Deux frères jardiniers avaient par héritage
+ Un jardin dont chacun cultivait la moitié;
+ Liés d'une étroite amitié,
+ Ensemble ils faisaient leur ménage.
+ L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur,
+ Se croyait un très grand docteur;
+ Et Monsieur Jean passait sa vie
+ A lire l'almanach, à regarder le temps,
+ Et la girouette et les vents.
+ Bientôt, donnant l'essor à son rare génie,
+ Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul
+ Des milliers de pois peuvent sortir si vîte;
+ Pourquoi la graine du tilleul,
+ Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite
+ Que la fève, qui meurt à deux pieds du terrain;
+ Enfin par quel secret mystère
+ Cette fève, qu'on sème au hasard sur la terre,
+ Sait se retourner dans son sein,
+ Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige.
+ Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige
+ De ne point pénétrer ces importans secrets,
+ Il n'arrose point son marais;
+ Ses épinards et sa laitue
+ Sèchent sur pied; le vent du nord lui tue
+ Ses figuiers qu'il ne couvre pas.
+ Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse;
+ Et le pauvre docteur, avec ses almanachs,
+ N'a que son frère pour ressource.
+ Celui-ci, dès le grand matin,
+ Travaillait en chantant quelque joyeux refrain,
+ Bêchait, arrosait tout du pêcher à l'oseille.
+ Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir,
+ Il semait bonnement pour pouvoir recueillir.
+ Aussi dans son terrain tout venait à merveille;
+ Il avait des écus, des fruits et du plaisir.
+ Ce fut lui qui nourrit son frère;
+ Et quand Monsieur Jean tout surpris
+ S'en vint lui demander comment il savait faire:
+ Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère:
+ Je travaille, et tu réfléchis;
+ Lequel rapporte davantage?
+ Tu te tourmentes, je jouis;
+ Qui de nous deux est le plus sage?
+
+
+FABLE XI.
+
+Le Chien et le Chat.
+
+ Un chien vendu par son maître
+ Brisa sa chaîne, et revint
+ Au logis qui le vit naître.
+ Jugez de ce qu'il devint
+ Lorsque, pour prix de son zèle,
+ Il fut de cette maison
+ Reconduit par le bâton
+ Vers sa demeure nouvelle.
+ Un vieux chat, son compagnon,
+ Voyant sa surprise extrême,
+ En passant lui dit ce mot:
+ Tu croyais donc, pauvre sot,
+ Que c'est pour nous qu'on nous aime!
+
+
+FABLE XII.
+
+Le Vacher et le Garde-chasse.
+
+ Colin gardait un jour les vaches de son père;
+ Colin n'avait pas de bergère,
+ Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois:
+ Depuis l'aube, dit-il, je cours, dans cette plaine,
+ Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois,
+ Et qui m'a mis tout hors d'haleine.
+ Il vient de passer par là bas,
+ Lui répondit Colin: mais, si vous êtes las,
+ Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place,
+ Et j'irai faire votre chasse;
+ Je réponds du chevreuil.--ma foi, je le veux bien:
+ Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien,
+ Va le tuer. Colin s'apprête,
+ S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret,
+ Court avec lui vers la forêt.
+ Le chien bat les buissons; il va, vient, sent, arrête,
+ Et voilà le chevreuil... Colin impatient
+ Tire aussitôt, manque la bête,
+ Et blesse le pauvre Sultan.
+ A la suite du chien qui crie,
+ Colin revient à la prairie.
+ Il trouve le garde ronflant;
+ De vaches, point; elles étaient volées.
+ Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux,
+ Parcourt en gémissant les monts et les vallées;
+ Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux,
+ Colin retourne chez son père,
+ Et lui conte en tremblant l'affaire.
+ Celui-ci, saisissant un bâton de cormier,
+ Corrige son cher fils de ses folles idées,
+ Puis lui dit: Chacun son métier,
+ Les vaches seront bien gardées.
+
+
+FABLE XIII.
+
+La Coquette et l'Abeille.
+
+ Chloé, jeune, jolie, et sur-tout fort coquette,
+ Tous les matins, en se levant,
+ Se mettait au travail, j'entends à sa toilette;
+ Et là, souriant, minaudant,
+ Elle disait à son cher confident
+ Les peines, les plaisirs, les projets de son ame.
+ Une abeille étourdie arrive en bourdonnant.
+ Au secours! au secours! crie aussitôt la dame:
+ Venez, Lise, Marton, accourez promptement;
+ Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemment
+ Aux lèvres de Chloé se pose.
+ Chloé s'évanouit, et Marton en fureur
+ Saisit l'abeille et se dispose
+ A l'écraser. Hélas! lui dit avec douceur
+ L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur;
+ La bouche de Chloé me semblait une rose,
+ Et j'ai cru... Ce seul mot à Chloé rend ses sens.
+ Faisons grace, dit-elle, à son aveu sincère:
+ D'ailleurs sa piqûre est légère;
+ Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens.
+
+ Que ne fait-on passer avec un peu d'encens!
+
+
+FABLE XIV.
+
+L'Éléphant blanc.
+
+ Dans certains pays de l'Asie
+ On révère les éléphans,
+ Sur-tout les blancs.
+ Un palais est leur écurie,
+ On les sert dans des vases d'or,
+ Tout homme à leur aspect s'incline vers la terre,
+ Et les peuples se font la guerre
+ Pour s'enlever ce beau trésor.
+ Un de ces éléphans, grand penseur, bonne tête,
+ Voulut savoir un jour d'un de ses conducteurs
+ Ce qui lui valait tant d'honneurs,
+ Puisqu'au fond, comme un autre, il n'était qu'une bête.
+ Ah! répond le cornac, c'est trop d'humilité;
+ L'on connaît votre dignité,
+ Et toute l'Inde sait qu'au sortir de la vie
+ Les ames des héros qu'a chéris la patrie
+ S'en vont habiter quelque temps
+ Dans les corps des éléphans blancs.
+ Nos talapoins l'ont dit, ainsi la chose est sûre.
+ --Quoi! vous nous croyez des héros?
+ --Sans doute.--Et sans cela nous serions en repos,
+ Jouissant dans les bois des biens de la nature?
+ --Oui, seigneur.--Mon ami, laisse-moi donc partir,
+ Car on t'a trompé, je t'assure;
+ Et, si tu veux y réfléchir,
+ Tu verras bientôt l'imposture:
+ Nous sommes fiers et caressans;
+ Modérés, quoique tout-puissans;
+ On ne nous voit point faire injure
+ A plus faible que nous; l'amour dans notre coeur
+ Reçoit des lois de la pudeur;
+ Malgré la faveur où nous sommes,
+ Les honneurs n'ont jamais altéré nos vertus:
+ Quelles preuves faut-il de plus?
+ Comment nous croyez-vous des hommes?
+
+
+FABLE XV.
+
+Le Lierre et le Thym.
+
+ Que je te plains, petite plante!
+ Disait un jour le lierre au thym:
+ Toujours ramper, c'est ton destin;
+ Ta tige chétive et tremblante
+ Sort à peine de terre, et la mienne dans l'air,
+ Unie au chêne altier que chérit Jupiter,
+ S'élance avec lui dans la nue.
+ Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue;
+ Je ne puis sur ce point disputer avec toi:
+ Mais je me soutiens par moi-même;
+ Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrême,
+ Tu ramperais plus bas que moi.
+
+ Traducteurs, éditeurs, faiseurs de commentaires,
+ Qui nous parlez toujours de grec ou de latin
+ Dans vos discours préliminaires,
+ Retenez ce que dit le thym.
+
+
+FABLE XVI.
+
+Le Chat et la Lunette.
+
+ Un chat sauvage et grand chasseur
+ S'établit, pour faire bombance,
+ Dans le parc d'un jeune seigneur
+ Où lapins et perdrix étaient en abondance.
+ Là ce nouveau Nembrod, la nuit comme le jour,
+ A la course, à l'affût, également habile,
+ Poursuivait, attendait, immolait tour-à-tour
+ Et quadrupède et volatile.
+ Les gardes épiaient l'insolent braconnier;
+ Mais, dans le fort du bois caché près d'un terrier,
+ Le drôle trompait leur adresse.
+ Cependant il craignait d'être pris à la fin,
+ Et se plaignait que la vieillesse
+ Lui rendît l'oeil moins sûr, moins fin.
+ Ce penser lui causait souvent de la tristesse;
+ Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noir
+ Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes:
+ C'était une de ces lunettes
+ Faites pour l'opéra, que par hasard, un soir,
+ Le maître avait perdue en ce lieu solitaire.
+ Le chat d'abord la considère,
+ La touche de sa griffe, et de l'extrémité
+ La fait à petits coups rouler sur le côté,
+ Court après, s'en saisit, l'agite, la remue,
+ Étonné que rien n'en sortît.
+ Il s'avise à la fin d'appliquer à sa vue
+ Le verre d'un des bouts, c'était le plus petit.
+ Alors il apperçoit sous la verte coudrette
+ Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas.
+ Ah! quel trésor! dit-il en serrant sa lunette,
+ Et courant au lapin qu'il croit à quatre pas.
+ Mais il entend du bruit; il reprend sa machine,
+ S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointain
+ Le garde qui vers lui chemine.
+ Pressé par la peur, par la faim,
+ Il reste un moment incertain,
+ Hésite, réfléchit, puis de nouveau regarde:
+ Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde,
+ Et le petit tout près lui fait voir le lapin.
+ Croyant avoir le temps, il va manger la bête;
+ Le garde est à vingt pas qui vous l'ajuste au front,
+ Lui met deux balles dans la tête,
+ Et de sa peau fait un manchon.
+
+ Chacun de nous a sa lunette,
+ Qu'il retourne suivant l'objet:
+ On voit là-bas ce qui déplaît,
+ On voit ici ce qu'on souhaite.
+
+
+FABLE XVII.
+
+Le jeune Homme et le Vieillard.
+
+ De grace, apprenez-moi comment l'on fait fortune,
+ Demandait à son père un jeune ambitieux.
+ Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux,
+ C'est de se rendre utile à la cause commune,
+ De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talens,
+ Au service de la patrie.
+ --Oh! trop pénible est cette vie,
+ Je veux des moyens moins brillans.
+ --Il en est de plus sûrs, l'intrigue...--Elle est trop vile,
+ Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir.
+ --Eh bien! sois un simple imbécille,
+ J'en ai vu beaucoup réussir.
+
+
+FABLE XVIII.
+
+La Taupe et les Lapins.
+
+ Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts;
+ En convenir, c'est autre chose:
+ On aime mieux souffrir de véritables maux,
+ Que d'avouer qu'ils en sont cause.
+ Je me souviens à ce sujet
+ D'avoir été témoin d'un fait
+ Fort étonnant et difficile à croire:
+ Mais je l'ai vu, voici l'histoire.
+
+ Près d'un bois, le soir, à l'écart,
+ Dans une superbe prairie,
+ Des lapins s'amusaient, sur l'herbette fleurie,
+ A jouer au colin-maillard.
+ Des lapins! direz-vous, la chose est impossible.
+ Rien n'est plus vrai pourtant: une feuille flexible
+ Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait,
+ Et puis sous le cou se nouait.
+ Un instant en faisait l'affaire.
+ Celui que ce ruban privait de la lumière
+ Se plaçait au milieu; les autres alentour
+ Sautaient, dansaient, faisaient merveilles,
+ S'éloignaient, venaient tour-à-tour
+ Tirer sa queue ou ses oreilles.
+ Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain,
+ Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte:
+ Mais la troupe échappe à la hâte,
+ Il ne prend que du vent, il se tourmente en vain,
+ Il y sera jusqu'à demain.
+ Une taupe assez étourdie,
+ Qui sous terre entendit ce bruit,
+ Sort aussitôt de son réduit
+ Et se mêle dans la partie.
+ Vous jugez que, n'y voyant pas,
+ Elle fut prise au premier pas.
+ Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience,
+ Et la justice veut qu'à notre pauvre soeur
+ Nous fassions un peu de faveur;
+ Elle est sans yeux et sans défense,
+ Ainsi je suis d'avis... Non, répond avec feu
+ La taupe, je suis prise, et prise de bon jeu;
+ Mettez-moi le bandeau.--Très volontiers, ma chère,
+ Le voici; mais je crois qu'il n'est pas nécessaire
+ Que nous serrions le noeud bien fort.
+ --Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère,
+ Serrez bien, car j'y vois... Serrez, j'y vois encor.
+
+
+FABLE XIX.
+
+Le Rossignol et le Prince.
+
+ Un jeune prince, avec son gouverneur,
+ Se promenait dans un bocage,
+ Et s'ennuyait suivant l'usage;
+ C'est le profit de la grandeur.
+ Un rossignol chantait sous le feuillage:
+ Le prince l'apperçoit, et le trouve charmant;
+ Et, comme il était prince, il veut dans le moment
+ L'attraper et le mettre en cage.
+ Mais pour le prendre il fait du bruit,
+ Et l'oiseau fuit.
+ Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère,
+ Le plus aimable des oiseaux
+ Se tient-il dans les bois, farouche et solitaire,
+ Tandis que mon palais est rempli de moineaux?
+ C'est, lui dit le mentor, afin de vous instruire
+ De ce qu'un jour vous devez éprouver:
+ Les sots savent tous se produire;
+ Le mérite se cache, il faut l'aller trouver.
+
+
+FABLE XX.
+
+L'Aveugle et le Paralytique.
+
+ Aidons-nous mutuellement,
+ La charge des malheurs en sera plus légère;
+ Le bien que l'on fait à son frère
+ Pour le mal que l'on souffre est un soulagement.
+ Confucius l'a dit; suivons tous sa doctrine:
+ Pour la persuader aux peuples de la Chine,
+ Il leur contait le trait suivant.
+
+ Dans une ville de l'Asie
+ Il existait deux malheureux,
+ L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux.
+ Ils demandaient au ciel de terminer leur vie:
+ Mais leurs cris étaient superflus,
+ Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
+ Couché sur un grabat dans la place publique,
+ Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus.
+ L'aveugle, à qui tout pouvait nuire,
+ Était sans guide, sans soutien,
+ Sans avoir même un pauvre chien
+ Pour l'aimer et pour le conduire.
+ Un certain jour il arriva
+ Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,
+ Près du malade se trouva;
+ Il entendit ses cris, son ame en fut émue.
+ Il n'est tels que les malheureux
+ Pour se plaindre les uns les autres.
+ J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres:
+ Unissons-les, mon frère; ils seront moins affreux.
+ Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
+ Que je ne puis faire un seul pas;
+ Vous-même vous n'y voyez pas:
+ A quoi nous servirait d'unir notre misère?
+ A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux
+ Nous possédons le bien à chacun nécessaire;
+ J'ai des jambes, et vous des yeux:
+ Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide:
+ Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés,
+ Mes jambes à leur tour iront où vous voudrez:
+ Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
+ Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
+ Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.
+
+
+FABLE XXI.
+
+Pandore.
+
+ Quand Pandore eut reçu la vie,
+ Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner.
+ Vénus, malgré sa jalousie,
+ Détacha sa ceinture, et vint la lui donner.
+ Jupiter, admirant cette jeune merveille,
+ Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs.
+ Vénus rit de sa crainte, et lui dit à l'oreille:
+ Elle blessera bien des coeurs;
+ Mais j'ai caché dans ma ceinture
+ _Les caprices_ pour affaiblir
+ Le mal que fera sa blessure,
+ Et _les faveurs_ pour en guérir.
+
+
+FABLE XXII.
+
+L'Enfant et le Dattier.
+
+ Non loin des rochers de l'Atlas,
+ Au milieu des déserts, où cent tribus errantes
+ Promènent au hasard leurs chameaux et leurs tentes
+ Un jour, certain enfant précipitait ses pas.
+ C'était le jeune fils de quelque musulmane
+ Qui s'en allait en caravane.
+ Quand sa mère dormait, il courait le pays.
+ Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine,
+ Notre enfant trouve une fontaine,
+ Auprès, un beau dattier tout couvert de ses fruits.
+ O quel bonheur! dit-il, ces dattes, cette eau claire,
+ M'appartiennent; sans moi, dans ce lieu solitaire,
+ Ces trésors cachés, inconnus,
+ Demeuraient à jamais perdus.
+ Je les ai découverts, ils sont ma récompense.
+ Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'élance,
+ Et jusqu'à son sommet tâche de se hisser.
+ L'entreprise était périlleuse;
+ L'écorce, tantôt nue et tantôt raboteuse,
+ Lui déchirait les mains ou les faisait glisser.
+ Deux fois il retomba; mais, d'une ardeur nouvelle,
+ Il recommence de plus belle,
+ Et parvient enfin, haletant,
+ A ces fruits qu'il desirait tant.
+ Il se jette alors sur les dattes,
+ Se tenant d'une main, de l'autre fourrageant,
+ Et mangeant
+ Sans choisir les plus délicates.
+ Tout-à-coup voilà notre enfant
+ Qui réfléchit et qui descend.
+ Il court chercher sa bonne mère,
+ Prend avec lui son jeune frère,
+ Les conduit au dattier. Le cadet incliné,
+ S'appuyant au tronc qu'il embrasse,
+ Présente son dos à l'aîné;
+ L'autre y monte, et de cette place,
+ Libre de ses deux bras, sans efforts, sans danger,
+ Cueille et jette les fruits; la mère les ramasse,
+ Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger.
+ La récolte achevée, et la nappe étant mise,
+ Les deux frères tranquillement,
+ Souriant à leur mère au milieu d'eux assise,
+ Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant.
+
+ De la société ceci nous peint l'image:
+ Je ne connais de bien que ceux que l'on partage.
+ Coeurs dignes de sentir le prix de l'amitié,
+ Retenez cet ancien adage:
+ _Le tout ne vaut pas la moitié._
+
+
+FIN DU PREMIER LIVRE.
+
+
+
+
+LIVRE SECOND.
+
+
+FABLE PREMIÈRE.
+
+La Mère, l'Enfant, et les Sarigues.[6]
+
+ [6] Espèce de renard du Pérou. (BUFFON, Hist. nat. tom. IV.)
+
+A MADAME DE LA BRICHE.
+
+ Vous, de qui les attraits, la modeste douceur,
+ Savent tout obtenir et n'osent rien prétendre,
+ Vous que l'on ne peut voir sans devenir plus tendre,
+ Et qu'on ne peut aimer sans devenir meilleur,
+ Je vous respecte trop pour parler de vos charmes,
+ De vos talens, de votre esprit...
+ Vous aviez déjà peur: bannissez vos alarmes,
+ C'est de vos vertus qu'il s'agit.
+ Je veux peindre en mes vers des mères le modèle,
+ Le sarigue, animal peu connu parmi nous,
+ Mais dont les soins touchans et doux,
+ Dont la tendresse maternelle,
+ Seront de quelque prix pour vous.
+ Le fond du conte est véritable:
+ Buffon m'en est garant; qui pourrait en douter?
+ D'ailleurs tout dans ce genre a droit d'être croyable
+ Lorsque c'est devant vous qu'on peut le raconter.
+
+ Maman, disait un jour à la plus tendre mère
+ Un enfant péruvien sur ses genoux assis,
+ Quel est cet animal qui, dans cette bruyère,
+ Se promène avec ses petits?
+ Il ressemble au renard. Mon fils, répondit-elle,
+ Du sarigue c'est la femelle;
+ Nulle mère pour ses enfans
+ N'eut jamais plus d'amour, plus de soins vigilans.
+ La nature a voulu seconder sa tendresse,
+ Et lui fit près de l'estomac
+ Une poche profonde, une espèce de sac,
+ Où ses petits, quand un danger les presse,
+ Vont mettre à couvert leur faiblesse.
+ Fais du bruit, tu verras ce qu'ils vont devenir.
+ L'enfant frappe des mains, la sarigue attentive
+ Se dresse, et, d'une voix plaintive,
+ Jette un cri; les petits aussitôt d'accourir,
+ Et de s'élancer vers la mère,
+ En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire.
+ La poche s'ouvre, les petits
+ En un moment y sont blottis.
+ Ils disparaissent tous; la mère avec vîtesse
+ S'enfuit emportant sa richesse.
+ La Péruvienne alors dit à l'enfant surpris:
+ Si jamais le sort t'est contraire,
+ Souviens-toi du sarigue, imite-le, mon fils:
+ L'asile le plus sûr est le sein d'une mère.
+
+
+FABLE II.
+
+Le vieux Arbre et le Jardinier.
+
+ Un jardinier, dans son jardin,
+ Avait un vieux arbre stérile;
+ C'était un grand poirier qui jadis fut fertile:
+ Mais il avait vieilli, tel est notre destin.
+ Le jardinier ingrat veut l'abattre un matin;
+ Le voilà qui prend sa coignée.
+ Au premier coup l'arbre lui dit:
+ Respecte mon grand âge, et souviens-toi du fruit
+ Que je t'ai donné chaque année.
+ La mort va me saisir, je n'ai plus qu'un instant,
+ N'assassine pas un mourant
+ Qui fut ton bienfaiteur. Je te coupe avec peine,
+ Répond le jardinier; mais j'ai besoin de bois.
+ Alors, gazouillant à la fois,
+ De rossignols une centaine
+ S'écrie: Épargne-le, nous n'avons plus que lui:
+ Lorsque ta femme vient s'asseoir sous son ombrage,
+ Nous la réjouissons par notre doux ramage;
+ Elle est seule souvent, nous charmons son ennui.
+ Le jardinier les chasse et rit de leur requête;
+ Il frappe un second coup. D'abeilles un essaim
+ Sort aussitôt du tronc, en lui disant: Arrête,
+ Écoute-nous, homme inhumain:
+ Si tu nous laisses cet asile,
+ Chaque jour nous te donnerons
+ Un miel délicieux dont tu peux à la ville
+ Porter et vendre les rayons:
+ Cela te touche-t-il? J'en pleure de tendresse,
+ Répond l'avare jardinier:
+ Eh! que ne dois-je pas à ce pauvre poirier
+ Qui m'a nourri dans sa jeunesse?
+ Ma femme quelquefois vient ouïr ces oiseaux;
+ C'en est assez pour moi: qu'ils chantent en repos.
+ Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance,
+ Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton.
+ Cela dit, il s'en va, sûr de sa récompense,
+ Et laisse vivre le vieux tronc.
+
+ Comptez sur la reconnaissance
+ Quand l'intérêt vous en répond.
+
+
+FABLE III.
+
+La Brebis et le Chien.
+
+ La brebis et le chien, de tous les temps amis,
+ Se racontaient un jour leur vie infortunée.
+ Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis
+ Quand je songe aux malheurs de notre destinée.
+ Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats,
+ Toujours soumis, tendre et fidèle,
+ Tu reçois, pour prix de ton zèle,
+ Des coups et souvent le trépas.
+ Moi, qui tous les ans les habille,
+ Qui leur donne du lait, et qui fume leurs champs,
+ Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille
+ Assassiné par ces méchans.
+ Leurs confrères les loups dévorent ce qui reste.
+ Victimes de ces inhumains,
+ Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains,
+ Voilà notre destin funeste!
+ Il est vrai, dit le chien: mais crois-tu plus heureux
+ Les auteurs de notre misère?
+ Va, ma soeur, il vaut encor mieux
+ Souffrir le mal que de le faire.
+
+
+FABLE IV.
+
+Le bon Homme et le Trésor.
+
+ Un bon homme de mes parens,
+ Que j'ai connu dans mon jeune âge,
+ Se faisait adorer de tout son voisinage;
+ Consulté, vénéré des petits et des grands;
+ Il vivait dans sa terre en véritable sage.
+ Il n'avait pas beaucoup d'écus,
+ Mais cependant assez pour vivre dans l'aisance;
+ En revanche, force vertus,
+ Du sens, de l'esprit par-dessus,
+ Et cette aménité que donne l'innocence.
+ Quand un pauvre venait le voir,
+ S'il avait de l'argent, il donnait des pistoles;
+ Et, s'il n'en avait point, du moins par ses paroles
+ Il lui rendait un peu de courage et d'espoir.
+ Il raccommodait les familles,
+ Corrigeait doucement les jeunes étourdis,
+ Riait avec les jeunes filles,
+ Et leur trouvait de bons maris.
+ Indulgent aux défauts des autres,
+ Il répétait souvent: N'avons-nous pas les nôtres?
+ Ceux-ci sont nés boiteux, ceux-là sont nés bossus,
+ L'un un peu moins; l'autre un peu plus:
+ La nature de cent manières
+ Voulut nous affliger: marchons ensemble en paix;
+ Le chemin est assez mauvais
+ Sans nous jeter encor des pierres.
+ Or il arriva certain jour
+ Que notre bon vieillard trouva dans une tour
+ Un trésor caché sous la terre.
+ D'abord il n'y voit qu'un moyen
+ De pouvoir faire plus de bien;
+ Il le prend, l'emporte et le serre.
+ Puis, en réfléchissant, le voilà qui se dit:
+ Cet or que j'ai trouvé ferait plus de profit
+ Si j'en augmentais mon domaine;
+ J'aurais plus de vassaux, je serais plus puissant.
+ Je peux mieux faire encor: dans la ville prochaine
+ Achetons une charge, et soyons président.
+ Président! cela vaut la peine.
+ Je n'ai pas fait mon droit, mais, avec mon argent,
+ On m'en dispensera, puisque cela s'achète.
+ Tandis qu'il rêve et qu'il projette,
+ Sa servante vient l'avertir
+ Que les jeunes gens du village
+ Dans la cour du château sont à se divertir.
+ Le dimanche, c'était l'usage,
+ Le seigneur se plaisait à danser avec eux.
+ Oh! ma foi, répond-il, j'ai bien d'autres affaires,
+ Que l'on danse sans moi. L'esprit plein de chimères,
+ Il s'enferme tout seul pour se tourmenter mieux.
+ Ensuite il va joindre à sa somme
+ Un petit sac d'argent, reste du mois dernier.
+ Dans l'instant arrive un pauvre homme
+ Qui, tout en pleurs, vient le prier
+ De vouloir lui prêter vingt écus pour sa taille:
+ Le collecteur, dit-il, va me mettre en prison,
+ Et n'a laissé dans ma maison
+ Que six enfans sur de la paille.
+ Notre nouveau Crésus lui répond durement
+ Qu'il n'est point en argent comptant.
+ Le pauvre malheureux le regarde, soupire,
+ Et s'en retourne sans mot dire.
+ Mais il n'était pas loin, que notre bon seigneur
+ Retrouve tout-à-coup son coeur:
+ Il court au paysan, l'embrasse,
+ De cent écus lui fait le don,
+ Et lui demande encor pardon.
+ Ensuite il fait crier que sur la grande place
+ Le village assemblé se rende dans l'instant.
+ On obéit; notre bon homme
+ Arrive avec toute sa somme,
+ En un seul monceau la répand.
+ Mes amis, leur dit-il, vous voyez cet argent:
+ Depuis qu'il m'appartient je ne suis plus le même,
+ Mon ame est endurcie, et la voix du malheur
+ N'arrive plus jusqu'à mon coeur.
+ Mes enfans, sauvez-moi de ce péril extrême;
+ Prenez et partagez ce dangereux métal;
+ Emportez votre part chacun dans votre asile:
+ Entre tous divisé, cet or peut être utile;
+ Réuni chez un seul, il ne fait que du mal.
+ Soyons contens du nécessaire,
+ Sans jamais souhaiter de trésors superflus:
+ Il faut les redouter autant que la misère,
+ Comme elle ils chassent les vertus.
+
+
+FABLE V.
+
+Le Troupeau de Colas.
+
+ Dès la pointe du jour, sortant de son hameau,
+ Colas, jeune pasteur d'un assez beau troupeau,
+ Le conduisait au pâturage.
+ Sur sa route il trouve un ruisseau
+ Que, la nuit précédente, un effroyable orage
+ Avait rendu torrent; comment passer cette eau?
+ Chien, brebis et berger, tout s'arrête au rivage.
+ En faisant un circuit l'on eût gagné le pont;
+ C'était bien le plus sûr, mais c'était le plus long:
+ Colas veut abréger. D'abord il considère
+ Qu'il peut franchir cette rivière;
+ Et, comme ses beliers sont forts,
+ Il conclut que, sans grands efforts,
+ Le troupeau sautera. Cela dit, il s'élance;
+ Son chien saute après lui; beliers d'entrer en danse,
+ A qui mieux mieux, courage, allons!
+ Après les beliers, les moutons;
+ Tout est en l'air, tout saute, et Colas les excite
+ En s'applaudissant du moyen.
+ Les beliers, les moutons, sautèrent assez bien:
+ Mais les brebis vinrent ensuite,
+ Les agneaux, les vieillards, les faibles, les peureux,
+ Les mutins, corps toujours nombreux,
+ Qui refusaient le saut ou sautaient de colère,
+ Et, soit faiblesse, soit dépit,
+ Se laissaient choir dans la rivière.
+ Il s'en noya le quart; un autre quart s'enfuit,
+ Et sous la dent du loup périt.
+ Colas, réduit à la misère,
+ S'apperçut, mais trop tard, que pour un bon pasteur
+ Le plus court n'est pas le meilleur.
+
+
+FABLE VI.
+
+Le Bouvreuil et le Corbeau.
+
+ Un bouvreuil, un corbeau, chacun dans une cage,
+ Habitaient le même logis.
+ L'un enchantait par son ramage
+ La femme, le mari, les gens, tout le ménage;
+ L'autre les fatiguait sans cesse de ses cris;
+ Il demandait du pain, du rôti, du fromage,
+ Qu'on se pressait de lui porter,
+ Afin qu'il voulût bien se taire.
+ Le timide bouvreuil ne faisait que chanter,
+ Et ne demandait rien: aussi, pour l'ordinaire,
+ On l'oubliait; le pauvre oiseau
+ Manquait souvent de grain et d'eau.
+ Ceux qui louaient le plus de son chant l'harmonie
+ N'auraient pas fait le moindre pas
+ Pour voir si l'auge était remplie.
+ Ils l'aimaient bien pourtant, mais ils n'y pensaient pas.
+ Un jour on le trouva mort de faim dans sa cage.
+ Ah! quel malheur! dit-on: las! il chantait si bien!
+ De quoi donc est-il mort? Certes, c'est grand dommage!
+ Le corbeau crie encore et ne manque de rien.
+
+
+FABLE VII.
+
+Le Singe qui montre la Lanterne magique.
+
+ Messieurs les beaux esprits, dont la prose et les vers
+ Sont d'un style pompeux et toujours admirable,
+ Mais que l'on n'entend point, écoutez cette fable,
+ Et tâchez de devenir clairs.
+
+ Un homme qui montrait la lanterne magique
+ Avait un singe dont les tours
+ Attiraient chez lui grand concours:
+ Jacqueau, c'était son nom, sur la corde élastique
+ Dansait et voltigeait au mieux,
+ Puis faisait le saut périlleux,
+ Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne,
+ Le corps droit, fixe, d'aplomb,
+ Notre Jacqueau fait tout du long
+ L'exercice à la prussienne.
+ Un jour qu'au cabaret son maître était resté
+ (C'était, je pense, un jour de fête)
+ Notre singe en liberté
+ Veut faire un coup de sa tête.
+ Il s'en va rassembler les divers animaux
+ Qu'il peut rencontrer dans la ville;
+ Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux,
+ Arrivent bientôt à la file.
+ Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau;
+ C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau
+ Vous charmera gratis. Oui, messieurs, à la porte
+ On ne prend point d'argent, je fais tout pour l'honneur.
+ A ces mots, chaque spectateur
+ Va se placer, et l'on apporte
+ La lanterne magique; on ferme les volets,
+ Et, par un discours fait exprès,
+ Jacqueau prépare l'auditoire.
+ Ce morceau vraiment oratoire
+ Fit bâiller; mais on applaudit.
+ Content de son succès, notre singe saisit
+ Un verre peint qu'il met dans sa lanterne.
+ Il sait comment on le gouverne,
+ Et crie en le poussant: Est-il rien de pareil?
+ Messieurs, vous voyez le soleil,
+ Ses rayons et toute sa gloire.
+ Voici présentement la lune; et puis l'histoire
+ D'Adam, d'Eve et des animaux...
+ Voyez, messieurs, comme ils sont beaux!
+ Voyez la naissance du monde;
+ Voyez... Les spectateurs, dans une nuit profonde,
+ Écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir;
+ L'appartement, le mur, tout était noir.
+ Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles
+ Dont il étourdit nos oreilles,
+ Le fait est que je ne vois rien.
+ Ni moi non plus, disait un chien.
+ Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose;
+ Mais je ne sais pour quelle cause
+ Je ne distingue pas très-bien.
+ Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne
+ Parlait éloquemment et ne se lassait point.
+ Il n'avait oublié qu'un point,
+ C'était d'éclairer sa lanterne.
+
+
+FABLE VIII.
+
+L'Enfant et le Miroir.
+
+ Un enfant élevé dans un pauvre village
+ Revint chez ses parens, et fut surpris d'y voir
+ Un miroir.
+ D'abord il aima son image;
+ Et puis par un travers bien digne d'un enfant,
+ Et même d'un être plus grand,
+ Il veut outrager ce qu'il aime,
+ Lui fait une grimace, et le miroir la rend.
+ Alors son dépit est extrême;
+ Il lui montre un poing menaçant,
+ Il se voit menacé de même.
+ Notre marmot fâché s'en vient, en frémissant,
+ Battre cette image insolente;
+ Il se fait mal aux mains. Sa colère en augmente;
+ Et, furieux, au désespoir,
+ Le voilà, devant ce miroir,
+ Criant, pleurant, frappant la glace.
+ Sa mère, qui survient, le console, l'embrasse,
+ Tarit ses pleurs, et doucement lui dit:
+ N'as-tu pas commencé par faire la grimace
+ A ce méchant enfant qui cause ton dépit?
+ --Oui.--Regarde à présent: tu souris, il sourit;
+ Tu tends vers lui les bras, il te les tend de même;
+ Tu n'es plus en colère, il ne se fâche plus:
+ De la société tu vois ici l'emblême;
+ Le bien, le mal, nous sont rendus.
+
+
+FABLE IX.
+
+Les deux Chats.
+
+ Deux chats qui descendaient du fameux Rodilard,
+ Et dignes tous les deux de leur noble origine,
+ Différaient d'embonpoint: l'un était gras à lard,
+ C'était l'aîné; sous son hermine
+ D'un chanoine il avait la mine,
+ Tant il était dodu, potelé, frais et beau:
+ Le cadet n'avait que la peau
+ Collée à sa tranchante échine.
+ Cependant ce cadet, du matin jusqu'au soir,
+ De la cave à la gouttière
+ Trottait, courait, il fallait voir!
+ Sans en faire meilleure chère.
+ Enfin, un jour, au désespoir,
+ Il tint ce discours à son frère:
+ Explique-moi par quel moyen,
+ Passant ta vie à ne rien faire,
+ Moi travaillant toujours, on te nourrit si bien,
+ Et moi si mal. La chose est claire,
+ Lui répondit l'aîné: tu cours tout le logis
+ Pour manger rarement quelque maigre souris...
+ --N'est-ce pas mon devoir?--D'accord, cela peut être:
+ Mais moi je reste auprès du maître,
+ Je sais l'amuser par mes tours.
+ Admis à ses repas sans qu'il me réprimande,
+ Je prends de bons morceaux, et puis je les demande
+ En faisant patte de velours;
+ Tandis que toi, pauvre imbécille,
+ Tu ne sais rien que le servir,
+ Va, le secret de réussir,
+ C'est d'être adroit, non d'être utile.
+
+
+FABLE X.
+
+Le Cheval et le Poulain.
+
+ Un bon père cheval, veuf, et n'ayant qu'un fils,
+ L'élevait dans un pâturage
+ Où les eaux, les fleurs et l'ombrage,
+ Présentaient à la fois tous les biens réunis.
+ Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge,
+ Le poulain tous les jours se gorgeait de sainfoin,
+ Se vautrait dans l'herbe fleurie,
+ Galopait sans objet, se baignait sans envie,
+ Ou se reposait sans besoin.
+ Oisif et gras à lard, le jeune solitaire
+ S'ennuya, se lassa de ne manquer de rien;
+ Le dégoût vint bientôt; il va trouver son père:
+ Depuis long-temps, dit-il, je ne me sens pas bien,
+ Cette herbe est mal-saine et me tue,
+ Ce trèfle est sans saveur, cette onde est corrompue,
+ L'air qu'on respire ici m'attaque les poumons;
+ Bref, je meurs si nous ne partons.
+ Mon fils, répond le père, il s'agit de ta vie,
+ A l'instant même il faut partir.
+ Sitôt dit, sitôt fait, ils quittent leur patrie.
+ Le jeune voyageur bondissait de plaisir:
+ Le vieillard, moins joyeux, allait un train plus sage;
+ Mais il guidait l'enfant, et le faisait gravir
+ Sur des monts escarpés, arides, sans herbage,
+ Où rien ne pouvait le nourrir.
+ Le soir vint, point de pâturage;
+ On s'en passa. Le lendemain,
+ Comme l'on commençait à souffrir de la faim,
+ On prit du bout des dents une ronce sauvage.
+ On ne galopa plus le reste du voyage;
+ A peine, après deux jours, allait-on même au pas.
+ Jugeant alors la leçon faite,
+ Le père va reprendre une route secrète
+ Que son fils ne connaissait pas,
+ Et le ramène à la prairie
+ Au milieu de la nuit. Dès que notre poulain
+ Retrouve un peu d'herbe fleurie,
+ Il se jette dessus: Ah! l'excellent festin!
+ La bonne herbe! dit-il: comme elle est douce et tendre!
+ Mon père, il ne faut pas s'attendre
+ Que nous puissions rencontrer mieux;
+ Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux:
+ Quel pays peut valoir cet asile champêtre?
+ Comme il parlait ainsi, le jour vint à paraître:
+ Le poulain reconnaît le pré qu'il a quitté;
+ Il demeure confus. Le père, avec bonté,
+ Lui dit: Mon cher enfant, retiens cette maxime:
+ Quiconque jouit trop est bientôt dégoûté,
+ Il faut au bonheur du régime.
+
+
+FABLE XI.
+
+Le Grillon.
+
+ Un pauvre petit grillon,
+ Caché dans l'herbe fleurie,
+ Regardait un papillon
+ Voltigeant dans la prairie.
+ L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs;
+ L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes;
+ Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
+ Prenant et quittant les plus belles.
+ Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
+ Sont différens! Dame nature
+ Pour lui fit tout et pour moi rien.
+ Je n'ai point de talent, encor moins de figure;
+ Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici bas:
+ Autant vaudrait n'exister pas.
+ Comme il parlait, dans la prairie
+ Arrive une troupe d'enfans:
+ Aussitôt les voilà courans
+ Après ce papillon dont ils ont tous envie.
+ Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper.
+ L'insecte vainement cherche à leur échapper,
+ Il devient bientôt leur conquête.
+ L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps;
+ Un troisième survient, et le prend par la tête.
+ Il ne fallait pas tant d'efforts
+ Pour déchirer la pauvre bête.
+ Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché;
+ Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
+ Combien je vais aimer ma retraite profonde!
+ Pour vivre heureux vivons caché.
+
+
+FABLE XII.
+
+Le Château de cartes.
+
+ Un bon mari, sa femme, et deux jolis enfans,
+ Coulaient en paix leurs jours dans le simple hermitage
+ Où, paisibles comme eux, vécurent leurs parens.
+ Ces époux, partageant les doux soins du ménage,
+ Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons;
+ Et le soir, dans l'été soupant sous le feuillage,
+ Dans l'hiver devant leurs tisons,
+ Ils prêchaient à leurs fils la vertu, la sagesse,
+ Leur parlaient du bonheur qu'ils procurent toujours:
+ Le père par un conte égayait ses discours,
+ La mère par une caresse.
+ L'aîné de ces enfans, né grave, studieux,
+ Lisait et méditait sans cesse;
+ Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse,
+ Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux.
+ Un soir, selon l'usage, à côté de leur père,
+ Assis près d'une table où s'appuyait la mère,
+ L'aîné lisait Rollin: le cadet, peu soigneux
+ D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthes,
+ Employait tout son art, toutes ses facultés,
+ A joindre, à soutenir par les quatre côtés
+ Un fragile château de cartes.
+ Il n'en respirait pas d'attention, de peur.
+ Tout-à-coup voici le lecteur
+ Qui s'interrompt: Papa, dit-il, daigne m'instruire
+ Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérans,
+ Et d'autres fondateurs d'empire:
+ Ces deux noms sont-ils différens?
+ Le père méditait une réponse sage,
+ Lorsque son fils cadet, transporté de plaisir,
+ Après tant de travail, d'avoir pu parvenir
+ A placer son second étage,
+ S'écrie: Il est fini! Son frère murmurant
+ Se fâche, et d'un seul coup détruit son long ouvrage;
+ Et voilà le cadet pleurant.
+ Mon fils, répond alors le père,
+ Le fondateur c'est votre frère,
+ Et vous êtes le conquérant.
+
+
+FABLE XIII.
+
+Le Phénix.
+
+ Le phénix, venant d'Arabie,
+ Dans nos bois parut un beau jour:
+ Grand bruit chez les oiseaux; leur troupe réunie
+ Vole pour lui faire sa cour.
+ Chacun l'observe, l'examine;
+ Son plumage, sa voix, son chant mélodieux,
+ Tout est beauté, grace divine,
+ Tout charme l'oreille et les yeux.
+ Pour la première fois on vit céder l'envie
+ Au besoin de louer et d'aimer son vainqueur.
+ Le rossignol disait: jamais tant de douceur
+ N'enchanta mon ame ravie.
+ Jamais, disait le paon, de plus belles couleurs
+ N'ont eu cet éclat que j'admire;
+ Il éblouit mes yeux et toujours les attire.
+ Les autres répétaient ces éloges flatteurs,
+ Vantaient le privilége unique
+ De ce roi des oiseaux, de cet enfant du ciel,
+ Qui, vieux, sur un bûcher de cèdre aromatique,
+ Se consume lui-même, et renaît immortel.
+ Pendant tous ces discours la seule tourterelle
+ Sans rien dire fit un soupir.
+ Son époux, la poussant de l'aile,
+ Lui demande d'où peut venir
+ Sa rêverie et sa tristesse:
+ De cet heureux oiseau desires-tu le sort?
+ --Moi! mon ami, je le plains fort;
+ Il est le seul de son espèce.
+
+
+FABLE XIV.
+
+La Pie et la Colombe.
+
+ Une colombe avait son nid
+ Tout auprès du nid d'une pie.
+ Cela s'appelle voir mauvaise compagnie,
+ D'accord; mais de ce point pour l'heure il ne s'agit.
+ Au logis de la tourterelle
+ Ce n'était qu'amour et bonheur;
+ Dans l'autre nid toujours querelle,
+ OEufs cassés, tapage et rumeur.
+ Lorsque par son époux la pie était battue,
+ Chez sa voisine elle venait,
+ Là jasait, criait, se plaignait,
+ Et faisait la longue revue
+ Des défauts de son cher époux:
+ Il est fier, exigeant, dur, emporté, jaloux;
+ De plus, je sais fort bien qu'il va voir des corneilles;
+ Et cent autres choses pareilles
+ Qu'elle disait dans son courroux.
+ Mais vous, répond la tourterelle,
+ Êtes-vous sans défauts? Non, j'en ai, lui dit-elle;
+ Je vous le confie entre nous:
+ En conduite, en propos, je suis assez légère,
+ Coquette comme on l'est, parfois un peu colère,
+ Et me plaisant souvent à le faire enrager:
+ Mais, qu'est-ce que cela?--C'est beaucoup trop, ma chère:
+ Commencez par vous corriger;
+ Votre humeur peut l'aigrir... Qu'appelez-vous, ma mie?
+ Interrompt aussitôt la pie:
+ Moi de l'humeur! Comment! je vous conte mes maux,
+ Et vous m'injuriez! Je vous trouve plaisante:
+ Adieu, petite impertinente:
+ Mêlez-vous de vos tourtereaux.
+
+ Nous convenons de nos défauts,
+ Mais c'est pour que l'on nous démente.
+
+
+FABLE XV.
+
+L'Éducation du Lion.
+
+ Enfin le roi lion venait d'avoir un fils;
+ Par-tout, dans ses états, on se livrait en proie
+ Aux transports éclatans d'une bruyante joie:
+ Les rois heureux ont tant d'amis!
+ Sire lion, monarque sage,
+ Songeait à confier son enfant bien aimé
+ Aux soins d'un gouverneur vertueux, estimé,
+ Sous qui le lionceau fît son apprentissage.
+ Vous jugez qu'un choix pareil
+ Est d'assez grande importance
+ Pour que long-temps on y pense.
+ Le monarque indécis assemble son conseil:
+ En peu de mots il expose
+ Le point dont il s'agit, et supplie instamment
+ Chacun des conseillers de nommer franchement
+ Celui qu'en conscience il croit propre à la chose.
+ Le tigre se leva: sire, dit-il, les rois
+ N'ont de grandeur que par la guerre;
+ Il faut que votre fils soit l'effroi de la terre:
+ Faites donc tomber votre choix
+ Sur le guerrier le plus terrible,
+ Le plus craint, après vous, des hôtes de ces bois.
+ Votre fils saura tout s'il sait être invincible.
+ L'ours fut de cet avis: il ajouta pourtant
+ Qu'il fallait un guerrier prudent,
+ Un animal de poids, de qui l'expérience
+ Du jeune lionceau sût régler la vaillance
+ Et mettre à profit ses exploits.
+ Après l'ours, le renard s'explique,
+ Et soutient que la politique
+ Est le premier talent des rois;
+ Qu'il faut donc un Mentor d'une finesse extrême
+ Pour instruire le prince et pour le bien former.
+ Ainsi chacun, sans se nommer,
+ Clairement s'indiqua soi-même:
+ De semblables conseils sont communs à la cour.
+ Enfin le chien parle à son tour:
+ Sire, dit-il, je sais qu'il faut faire la guerre,
+ Mais je crois qu'un bon roi ne la fait qu'à regret;
+ L'art de tromper ne me plaît guère:
+ Je connais un plus beau secret
+ Pour rendre heureux l'état, pour en être le père,
+ Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer,
+ Dans une dépendance entière;
+ Ce secret, c'est de les aimer.
+ Voilà pour bien régner la science suprême;
+ Et, si vous desirez la voir dans votre fils,
+ Sire, montrez-la lui vous-même.
+ Tout le conseil resta muet à cet avis.
+ Le lion court au chien: ami, je te confie
+ Le bonheur de l'état et celui de ma vie;
+ Prends mon fils, sois son maître, et, loin de tout flatteur,
+ S'il se peut, va former son coeur.
+ Il dit, et le chien part avec le jeune prince.
+ D'abord à son pupille il persuade bien
+ Qu'il n'est point lionceau, qu'il n'est qu'un pauvre chien,
+ Son parent éloigné; de province en province
+ Il le fait voyager, montrant à ses regards
+ Les abus du pouvoir, des peuples la misère,
+ Les lièvres, les lapins mangés par les renards,
+ Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère,
+ Par-tout le faible terrassé,
+ Le boeuf travaillant sans salaire,
+ Et le singe récompensé.
+ Le jeune lionceau frémissait de colère:
+ Mon père, disait-il, de pareils attentats
+ Sont-ils connus du roi? Comment pourraient-ils l'être?
+ Disait le chien: les grands approchent seuls du maître,
+ Et les mangés ne parlent pas.
+ Ainsi, sans raisonner de vertu, de prudence,
+ Notre jeune lion devenait tous les jours
+ Vertueux et prudent; car c'est l'expérience
+ Qui corrige, et non les discours.
+ A cette bonne école il acquit avec l'âge
+ Sagesse, esprit, force et raison.
+ Que lui fallait-il davantage?
+ Il ignorait pourtant encor qu'il fût lion;
+ Lorsqu'un jour qu'il parlait de sa reconnaissance
+ à son maître, à son bienfaiteur,
+ Un tigre furieux, d'une énorme grandeur,
+ Paraissant tout-à-coup, contre le chien s'avance.
+ Le lionceau plus prompt s'élance,
+ Il hérisse ses crins, il rugit de fureur,
+ Bat ses flancs de sa queue, et ses griffes sanglantes
+ Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes
+ De son redoutable ennemi.
+ A peine il est vainqueur qu'il court à son ami:
+ Oh! quel bonheur pour moi d'avoir sauvé ta vie!
+ Mais quel est mon étonnement!
+ Sais-tu que l'amitié, dans cet heureux moment,
+ M'a donné d'un lion la force et la furie?
+ Vous l'êtes, mon cher fils, oui, vous êtes mon roi,
+ Dit le chien tout baigné de larmes.
+ Le voilà donc venu, ce moment plein de charmes,
+ Où, vous rendant enfin tout ce que je vous doi,
+ Je peux vous dévoiler un important mystère!
+ Retournons à la cour, mes travaux sont finis.
+ Cher prince, malgré moi, cependant je gémis,
+ Je pleure, pardonnez, tout l'état trouve un père,
+ Et moi, je vais perdre mon fils.
+
+
+FABLE XVI.
+
+Le Danseur de corde et le Balancier.
+
+ Sur la corde tendue un jeune voltigeur
+ Apprenait à danser; et déjà son adresse,
+ Ses tours de force, de souplesse,
+ Faisaient venir maint spectateur.
+ Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance,
+ Le balancier en main, l'air libre, le corps droit,
+ Hardi, léger, autant qu'adroit;
+ Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance,
+ Retombe, remonte en cadence,
+ Et, semblable à certains oiseaux
+ Qui rasent en volant la surface des eaux,
+ Son pied touche, sans qu'on le voie,
+ A la corde qui plie et dans l'air le renvoie.
+ Notre jeune danseur, tout fier de son talent,
+ Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant
+ Qui me fatigue et m'embarrasse?
+ Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grace,
+ De force et de légéreté.
+ Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté,
+ Notre étourdi chancelle, étend les bras, et tombe.
+ Il se cassa le nez, et tout le monde en rit.
+
+ Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit
+ Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe?
+ La vertu, la raison, les lois, l'autorité,
+ Dans vos desirs fougueux vous causent quelque peine;
+ C'est le balancier qui vous gêne,
+ Mais qui fait votre sûreté.
+
+
+FABLE XVII.
+
+La jeune Poule et le vieux Renard.
+
+ Une poulette jeune et sans expérience,
+ En trottant, cloquetant, grattant,
+ Se trouva, je ne sais comment,
+ Fort loin du poulailler, berceau de son enfance.
+ Elle s'en apperçut qu'il était déjà tard.
+ Comme elle y retournait, voici qu'un vieux renard
+ A ses yeux troublés se présente.
+ La pauvre poulette tremblante
+ Recommanda son ame à Dieu.
+ Mais le renard, s'approchant d'elle,
+ Lui dit: Hélas! mademoiselle,
+ Votre frayeur m'étonne peu;
+ C'est la faute de mes confrères,
+ Gens de sac et de corde, infâmes ravisseurs,
+ Dont les appétits sanguinaires
+ Ont rempli la terre d'horreurs.
+ Je ne puis les changer, mais du moins je travaille
+ A préserver, par mes conseils,
+ L'innocente et faible volaille
+ Des attentats de mes pareils.
+ Je ne me trouve heureux qu'en me rendant utile;
+ Et j'allais de ce pas, jusque dans votre asile,
+ Pour avertir vos soeurs qu'il court un mauvais bruit,
+ C'est qu'un certain renard, méchant autant qu'habile,
+ Doit vous attaquer cette nuit.
+ Je viens veiller pour vous. La crédule innocente
+ Vers le poulailler le conduit:
+ A peine est-il dans ce réduit,
+ Qu'il tue, étrangle, égorge, et sa griffe sanglante
+ Entasse les mourans sur la terre étendus,
+ Comme fit Diomède au quartier de Rhésus.
+ Il croqua tout, grandes, petites,
+ Coqs, poulets et chapons; tout périt sous ses dents.
+
+ La pire espèce de méchans
+ Est celle des vieux hypocrites.
+
+
+FABLE XVIII.
+
+Les deux Persans.
+
+ Cette pauvre raison dont l'homme est si jaloux
+ N'est qu'un pâle flambeau qui jette autour de nous
+ Une triste et faible lumière;
+ Par-delà c'est la nuit. Le mortel téméraire
+ Qui veut y pénétrer marche sans savoir où.
+ Mais ne point profiter de ce bienfait suprême,
+ Éteindre son esprit, et s'aveugler soi-même,
+ C'est un autre excès non moins fou.
+
+ En Perse il fut jadis deux frères,
+ Adorant le soleil, suivant l'antique loi.
+ L'un d'eux, chancelant dans sa foi,
+ N'estimant rien que ses chimères,
+ Prétendait méditer, connaître, approfondir
+ De son Dieu la sublime essence;
+ Et du matin au soir, afin d'y parvenir,
+ L'oeil toujours attaché sur l'astre qu'il encense,
+ Il voulait expliquer le secret de ses feux.
+ Le pauvre philosophe y perdit les deux yeux,
+ Et dès-lors du soleil il nia l'existence.
+ L'autre était crédule et bigot;
+ Effrayé du sort de son frère,
+ Il y vit de l'esprit l'abus trop ordinaire,
+ Et mit tous ses efforts à devenir un sot.
+ On vient à bout de tout; le pauvre solitaire
+ Avait peu de chemin à faire,
+ Il fut content de lui bientôt.
+ Mais, de peur d'offenser l'astre qui nous éclaire
+ En portant jusqu'à lui des regards indiscrets,
+ Il se fit un trou sous la terre,
+ Et condamna ses yeux à ne le voir jamais.
+
+ Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits
+ D'un Dieu que vainement la raison veut comprendre,
+ Mais que l'on voit par-tout, mais qui parle à nos coeurs,
+ Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut apprendre,
+ Sans rejeter les dons que sa main sait répandre,
+ Employons notre esprit à devenir meilleurs.
+ Nos vertus au Très-Haut sont le plus digne hommage,
+ Et l'homme juste est le seul sage.
+
+
+FABLE XIX.
+
+Myson.
+
+ Myson fut connu dans la Grèce
+ Par son amour pour la sagesse;
+ Pauvre, libre, content, sans soins, sans embarras,
+ Il vivait dans les bois, seul, méditant sans cesse,
+ Et parfois riant aux éclats.
+ Un jour deux Grecs vinrent lui dire:
+ De ta gaîté, Myson, nous sommes tous surpris:
+ Tu vis seul; comment peux-tu rire?
+ Vraiment, répondit-il, voilà pourquoi je ris.
+
+
+FABLE XX.
+
+* Le Chat et le Moineau.
+
+ La prudence est bonne de soi;
+ Mais la pousser trop loin est une duperie:
+ L'exemple suivant en fait foi.
+
+ Des moineaux habitaient dans une métairie.
+ Un beau champ de millet, voisin de la maison,
+ Leur donnait du grain à foison.
+ Ces moineaux dans le champ passaient toute leur vie
+ Occupés de gruger les épis de millet.
+ Le vieux chat du logis les guettait d'ordinaire,
+ Tournait et retournait; mais il avait beau faire;
+ Sitôt qu'il paraissait, la bande s'envolait.
+ Comment les attraper? Notre vieux chat y songe,
+ Médite, fouille en son cerveau,
+ Et trouve un tour tout neuf. Il va tremper dans l'eau
+ Sa patte dont il fait éponge.
+ Dans du millet en grain aussitôt il la plonge;
+ Le grain s'attache tout autour.
+ Alors à cloche-pied, sans bruit, par un détour,
+ Il va gagner le champ, s'y couche
+ La patte en l'air et sur le dos,
+ Ne bougeant non plus qu'une souche.
+ Sa patte ressemblait à l'épi le plus gros;
+ L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte,
+ Venait pour becqueter, de l'autre patte: Crac!
+ Voilà mon oiseau dans le sac.
+ Il en prit vingt par cette feinte.
+ Un moineau s'apperçoit du piége scélérat,
+ Et prudemment fuit la machine;
+ Mais dès ce jour il s'imagine
+ Que chaque épi de grain était patte de chat.
+ Au fond de son trou solitaire
+ Il se retire, et plus n'en sort,
+ Supporte la faim, la misère,
+ Et meurt pour éviter la mort.
+
+
+FABLE XXI.
+
+* Le Roi de Perse.
+
+ Un roi de Perse certain jour
+ Chassait avec toute sa cour;
+ Il eut soif, et dans cette plaine
+ On ne trouvait point de fontaine.
+ Près de là seulement était un grand jardin
+ Rempli de beaux cédrats, d'oranges, de raisin:
+ A Dieu ne plaise que j'en mange:
+ Dit le roi, ce jardin courrait trop de danger;
+ Si je me permettais d'y cueillir une orange,
+ Mes visirs aussitôt mangeraient le verger.
+
+
+FABLE XXII.
+
+Le Linot.
+
+ Une linotte avait un fils
+ Qu'elle adorait selon l'usage;
+ C'était l'unique fruit du plus doux mariage,
+ Et le plus beau linot qui fût dans le pays.
+ Sa mère en était folle, et tous les témoignages
+ Que peuvent inventer la tendresse et l'amour
+ Étaient pour cet enfant épuisés chaque jour.
+ Notre jeune linot, fier de ces avantages,
+ Se croyait un phénix, prenait l'air suffisant,
+ Tranchait du petit important
+ Avec les oiseaux de son âge:
+ Persiflait la mésange ou bien le roitelet,
+ Donnait à chacun son paquet,
+ Et se faisait haïr de tout le voisinage.
+ Sa mère lui disait: Mon cher fils, soit plus sage,
+ Plus modeste sur-tout. Hélas! je conçois bien
+ Les dons, les qualités, qui furent ton partage;
+ Mais feignons de n'en savoir rien,
+ Pour qu'on les aime davantage.
+ A tout cela notre linot
+ Répondait par quelque bon mot;
+ La mère en gémissait dans le fond de son ame.
+ Un vieux merle, ami de la dame,
+ Lui dit: Laissez aller votre fils au grand bois,
+ Je vous réponds qu'avant un mois
+ Il sera sans défauts. Vous jugez des alarmes
+ De la mère, qui pleure et frémit du danger;
+ Mais le jeune linot brûlait de voyager,
+ Il partit donc malgré les larmes.
+ A peine est-il dans la forêt,
+ Que notre petit personnage
+ Du pivert entend le ramage,
+ Et se moque de son fausset.
+ Le pivert, qui prit mal cette plaisanterie,
+ Vient à bons coups de bec plumer le persifleur;
+ Et, deux jours après, une pie
+ Le dégoûte à jamais du métier de railleur.
+ Il lui restait encor la vanité secrète
+ De se croire excellent chanteur;
+ Le rossignol et la fauvette
+ Le guérirent de son erreur.
+ Bref, il retourna, chez sa mère,
+ Doux, poli, modeste et charmant.
+
+ Ainsi l'adversité fit, dans un seul moment,
+ Ce que tant de leçons n'avaient jamais pu faire.
+
+
+FIN DU LIVRE SECOND.
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+
+FABLE PREMIÈRE.
+
+Les Singes et le Léopard.
+
+ Des singes dans un bois jouaient à la main chaude;
+ Certaine guenon mauricaude,
+ Assise gravement, tenait sur ses genoux
+ La tête de celui qui, courbant son échine,
+ Sur sa main recevait les coups.
+ On frappait fort, et puis devine!
+ Il ne devinait point; c'était alors des ris,
+ Des sauts, des gambades, des cris.
+ Attiré par le bruit du fond de sa tanière,
+ Un jeune léopard, prince assez débonnaire,
+ Se présente au milieu de nos singes joyeux.
+ Tout tremble à son aspect. Continuez vos jeux,
+ Leur dit le léopard, je n'en veux à personne:
+ Rassurez-vous, j'ai l'ame bonne;
+ Et je viens même ici, comme particulier,
+ A vos plaisirs m'associer.
+ Jouons, je suis de la partie.
+ Ah! monseigneur, quelle bonté!
+ Quoi! votre altesse veut, quittant sa dignité,
+ Descendre jusqu'à nous!--Oui, c'est ma fantaisie.
+ Mon altesse eut toujours de la philosophie,
+ Et sait que tous les animaux
+ Sont égaux.
+ Jouons donc, mes amis, jouons, je vous en prie.
+ Les singes enchantés crurent à ce discours,
+ Comme l'on y croira toujours.
+ Toute la troupe joviale
+ Se remet à jouer: l'un d'entre eux tend la main,
+ Le léopard frappe, et soudain
+ On voit couler du sang sous la griffe royale.
+ Le singe cette fois devina qui frappait;
+ Mais il s'en alla sans le dire.
+ Ses compagnons faisaient semblant de rire,
+ Et le léopard seul riait.
+ Bientôt chacun s'excuse et s'échappe à la hâte,
+ En se disant entre leurs dents:
+ Ne jouons point avec les grands,
+ Le plus doux a toujours des griffes à la patte.
+
+
+FABLE II.
+
+L'Inondation.
+
+ Des laboureurs vivaient paisibles et contens
+ Dans un riche et nombreux village;
+ Dès l'aurore ils allaient travailler à leurs champs,
+ Le soir ils revenaient chantans
+ Au sein d'un tranquille ménage;
+ Et la nature bonne et sage,
+ Pour prix de leurs travaux, leur donnait tous les ans
+ De beaux blés et de beaux enfans.
+ Mais il faut bien souffrir, c'est notre destinée.
+ Or il arriva qu'une année,
+ Dans le mois où le blond Phébus
+ S'en va faire visite au brûlant Sirius,
+ La terre, de sucs épuisée,
+ Ouvrant de toutes parts son sein,
+ Haletait sous un ciel d'airain.
+ Point de pluie et point de rosée.
+ Sur un sol crevassé l'on voit noircir le grain,
+ Les épis sont brûlés, et leurs têtes penchées
+ Tombent sur leurs tiges séchées.
+ On trembla de mourir de faim;
+ La commune s'assemble. En hâte on délibère;
+ Et chacun, comme à l'ordinaire,
+ Parle beaucoup, et rien ne dit.
+ Enfin quelques vieillards, gens de sens et d'esprit,
+ Proposèrent un parti sage:
+ Mes amis, dirent-ils, d'ici vous pouvez voir
+ Ce mont peu distant du village;
+ Là, se trouve un grand lac, immense réservoir
+ Des souterraines eaux qui s'y font un passage.
+ Allez saigner ce lac; mais sachez ménager
+ Un petit nombre de saignées,
+ Afin qu'à votre gré vous puissiez diriger
+ Ces bienfaisantes eaux dans vos terres baignées.
+ Juste quand il faudra nous les arrêterons.
+ Prenez bien garde au moins... Oui, oui, courons, courons,
+ S'écrie aussitôt l'assemblée.
+ Et voilà mille jeunes gens
+ Armés d'hoyaux, de pics, et d'autres instrumens,
+ Qui volent vers le lac: la terre est travaillée
+ Tout autour de ses bords; on perce en cent endroits
+ A la fois;
+ D'un morceau de terrain chaque ouvrier se charge:
+ Courage, allons! point de repos!
+ L'ouverture jamais ne peut être assez large.
+ Cela fut bientôt fait. Avant la nuit, les eaux,
+ Tombant de tout leur poids sur leur digue affaiblie,
+ De par-tout roulent à grands flots.
+ Transports et complimens de la troupe ébahie,
+ Qui s'admire dans ses travaux.
+ Le lendemain matin ce ne fut pas de même:
+ On voit flotter les blés sur un océan d'eau;
+ Pour sortir du village il faut prendre un bateau;
+ Tout est perdu, noyé. La douleur est extrême,
+ On s'en prend aux vieillards; C'est vous, leur disait-on,
+ Qui nous coûtez notre moisson;
+ Votre maudit conseil... Il était salutaire,
+ Répondit un d'entre eux; mais ce qu'on vient de faire
+ Est fort loin du conseil comme de la raison.
+ Nous voulions un peu d'eau, vous nous lâchez la bonde;
+ L'excès d'un très-grand bien devient un mal très-grand:
+ Le sage arrose doucement,
+ L'insensé tout de suite inonde.
+
+
+FABLE III.
+
+Le Sanglier et les Rossignols.
+
+ Un homme riche, sot et vain,
+ Qualités qui parfois marchent de compagnie,
+ Croyait pour tous les arts avoir un goût divin,
+ Et pensait que son or lui donnait du génie.
+ Chaque jour à sa table on voyait réunis
+ Peintres, sculpteurs, savans, artistes, beaux esprits,
+ Qui lui prodiguaient les hommages,
+ Lui montraient des dessins, lui lisaient des ouvrages,
+ Écoutaient les conseils qu'il daignait leur donner,
+ Et l'appelaient Mécène en mangeant son dîner.
+ Se promenant un soir dans son parc solitaire,
+ Suivi d'un jardinier, homme instruit et de sens,
+ Il vit un sanglier qui labourait la terre,
+ Comme ils font quelquefois pour aiguiser leurs dents.
+ Autour du sanglier, les merles, les fauvettes,
+ Sur-tout les rossignols, voltigeant, s'arrêtant,
+ Répétaient à l'envi leurs douces chansonnettes,
+ Et le suivaient toujours chantant.
+ L'animal écoutait l'harmonieux ramage
+ Avec la gravité d'un docte connaisseur,
+ Baissait parfois la hure en signe de faveur,
+ Ou bien, la secouant, refusait son suffrage.
+ Qu'est ceci? dit le financier:
+ Comment! les chantres du bocage
+ Pour leur juge ont choisi cet animal sauvage!
+ Nenni, répond le jardinier:
+ De la terre par lui fraîchement labourée,
+ Sont sortis plusieurs vers, excellente curée
+ Qui seule attire ces oiseaux:
+ Ils ne se tiennent à sa suite
+ Que pour manger ces vermisseaux,
+ Et l'imbécille croit que c'est pour son mérite.
+
+
+FABLE IV.
+
+Le Rhinocéros et le Dromadaire.
+
+ Un rhinocéros jeune et fort
+ Disait un jour au dromadaire:
+ Expliquez-moi, s'il vous plaît, mon cher frère,
+ D'où peut venir pour nous l'injustice du sort.
+ L'homme, cet animal puissant par son adresse,
+ Vous recherche avec soin, vous loge, vous chérit,
+ De son pain même vous nourrit,
+ Et croit augmenter sa richesse
+ En multipliant votre espèce.
+ Je sais bien que sur votre dos
+ Vous portez ses enfans, sa femme, ses fardeaux;
+ Que vous êtes léger, doux, sobre, infatigable;
+ J'en conviens franchement: mais le rhinocéros
+ Des mêmes vertus est capable.
+ Je crois même, soit dit sans vous mettre en courroux,
+ Que tout l'avantage est pour nous:
+ Notre corne et notre cuirasse
+ Dans les combats pourraient servir;
+ Et cependant l'homme nous chasse,
+ Nous méprise, nous hait, et nous force à le fuir.
+ Ami, répond le dromadaire,
+ De notre sort ne soyez point jaloux;
+ C'est peu de servir l'homme, il faut encor lui plaire.
+ Vous êtes étonné qu'il nous préfère à vous:
+ Mais de cette faveur voici tout le mystère,
+ Nous savons plier les genoux.
+
+
+FABLE V.
+
+Le Rossignol et le Paon.
+
+ L'aimable et tendre Philomèle,
+ Voyant commencer les beaux jours,
+ Racontait à l'écho fidèle
+ Et ses malheurs et ses amours.
+
+ Le plus beau paon du voisinage,
+ Maître et sultan de ce canton,
+ Élevant la tête et le ton,
+ Vint interrompre son ramage:
+
+ C'est bien à toi, chantre ennuyeux,
+ Avec un si triste plumage,
+ Et ce long bec, et ces gros yeux,
+ De vouloir charmer ce bocage!
+
+ A la beauté seule il va bien
+ D'oser célébrer la tendresse:
+ De quel droit chantes-tu sans cesse?
+ Moi, qui suis beau, je ne dis rien.
+
+ Pardon, répondit Philomèle:
+ Il est vrai, je ne suis pas belle;
+ Et, si je chante dans ce bois,
+ Je n'ai de titre que ma voix.
+
+ Mais vous, dont la noble arrogance
+ M'ordonne de parler plus bas,
+ Vous vous taisez par impuissance,
+ Et n'avez que vos seuls appas.
+
+ Ils doivent éblouir sans doute;
+ Est-ce assez pour se faire aimer?
+ Allez, puisqu'Amour n'y voit goutte,
+ C'est l'oreille qu'il faut charmer.
+
+
+FABLE VI.
+
+Hercule au ciel.
+
+ Lorsque le fils d'Alcmène, après ses longs travaux,
+ Fut reçu dans le ciel, tous les dieux s'empressèrent
+ De venir au-devant de ce fameux héros.
+ Mars, Minerve, Vénus, tendrement l'embrassèrent.
+ Junon même lui fit un accueil assez doux.
+ Hercule transporté les remerciait tous,
+ Quand Plutus, qui voulait être aussi de la fête,
+ Vient d'un air insolent lui présenter la main.
+ Le héros irrité passe en tournant la tête.
+ Mon fils, lui dit alors Jupin,
+ Que t'a donc fait ce dieu? D'où vient que la colère,
+ A son aspect, trouble tes sens?
+ --C'est que je le connais, mon père,
+ Et presque toujours, sur la terre,
+ Je l'ai vu l'ami des méchans.
+
+
+FABLE VII.
+
+Le Lièvre, ses Amis, et les deux Chevreuils.
+
+ Un lièvre de bon caractère
+ Voulait avoir beaucoup d'amis.
+ Beaucoup! me direz-vous, c'est une grande affaire;
+ Un seul est rare en ce pays.
+ J'en conviens; mais mon lièvre avait cette marotte,
+ Et ne savait pas qu'Aristote
+ Disait aux jeunes Grecs à son école admis:
+ Mes amis, il n'est point d'amis.
+ Sans cesse il s'occupait d'obliger et de plaire;
+ S'il passait un lapin, d'un air doux et civil,
+ Vîte il courait à lui: Mon cousin, disait-il,
+ J'ai du beau serpolet tout près de ma tanière,
+ De déjeûner chez moi faites-moi la faveur.
+ S'il voyait un cheval paître dans la campagne,
+ Il allait l'aborder: Peut-être monseigneur
+ A-t-il besoin de boire; au pied de la montagne
+ Je connais un lac transparent
+ Qui n'est jamais ridé par le moindre zéphyre:
+ Si monseigneur veut, dans l'instant
+ J'aurai l'honneur de l'y conduire.
+ Ainsi, pour tous les animaux,
+ Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux,
+ Complaisant, empressé, toujours rempli de zèle,
+ Il voulait de chacun faire un ami fidèle,
+ Et s'en croyait aimé parce qu'il les aimait.
+ Certain jour que, tranquille en son gîte, il dormait,
+ Le bruit du cor l'éveille, il décampe au plus vîte;
+ Quatre chiens s'élancent après,
+ Un maudit piqueur les excite,
+ Et voilà notre lièvre arpentant les guérets.
+ Il va, tourne, revient, aux mêmes lieux repasse,
+ Saute, franchit un long espace
+ Pour dévoyer les chiens, et, prompt comme l'éclair,
+ Gagne pays, et puis s'arrête:
+ Assis, les deux pattes en l'air,
+ L'oeil et l'oreille au guet, il élève la tête,
+ Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis.
+ Il apperçoit dans des taillis
+ Un lapin que toujours il traita comme un frère;
+ Il y court: Par pitié, sauve-moi, lui dit-il,
+ Donne retraite à ma misère,
+ Ouvre-moi ton terrier; tu vois l'affreux péril...
+ Ah! que j'en suis fâché! répond d'un air tranquille
+ Le lapin: je ne puis t'offrir mon logement,
+ Ma femme accouche en ce moment,
+ Sa famille et la mienne ont rempli mon asile;
+ Je te plains bien sincèrement:
+ Adieu, mon cher ami. Cela dit, il s'échappe,
+ Et voici la meute qui jappe.
+ Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin,
+ Il rencontre un taureau que, cent fois au besoin,
+ Il avait obligé; tendrement il le prie
+ D'arrêter un moment cette meute en furie
+ Qui de ses cornes aura peur.
+ Hélas! dit le taureau, ce serait de grand coeur:
+ Mais des génisses la plus belle
+ Est seule dans ce bois, je l'entends qui m'appelle;
+ Et tu ne voudrais pas retarder mon bonheur.
+ Disant ces mots, il part. Notre lièvre, hors d'haleine,
+ Implore vainement un daim, un cerf dix-cors,
+ Ses amis les plus sûrs; ils l'écoutent à peine,
+ Tant ils ont peur du bruit des cors.
+ Le pauvre infortuné, sans force et sans courage,
+ Allait se rendre aux chiens, quand, du milieu du bois,
+ Deux chevreuils reposant sous le même feuillage
+ Des chasseurs entendent la voix:
+ L'un d'eux se lève et part; la meute sanguinaire
+ Quitte le lièvre et court après.
+ En vain le piqueur en colère
+ Crie, et jure, et se fâche: à travers les forêts
+ Le chevreuil emmène la chasse,
+ Va faire un long circuit, et revient au buisson
+ Où l'attendait son compagnon,
+ Qui dans l'instant part à sa place.
+ Celui-ci fait de même, et, pendant tout le jour,
+ Les deux chevreuils lancés et quittés tour-à-tour
+ Fatiguent la meute obstinée.
+ Enfin les chasseurs tout honteux
+ Prennent le bon parti de retourner chez eux.
+ Déjà la retraite est sonnée,
+ Et les chevreuils rejoints. Le lièvre palpitant
+ S'approche, et leur raconte, en les félicitant,
+ Que ses nombreux amis, dans ce péril extrême,
+ L'avaient abandonné. Je n'en suis pas surpris,
+ Répond un des chevreuils: à quoi bon tant d'amis?
+ Un seul suffit quand il nous aime.
+
+
+FABLE VIII.
+
+Les deux Bacheliers.
+
+ Deux jeunes bacheliers logés chez un docteur
+ Y travaillaient avec ardeur
+ A se mettre en état de prendre leurs licences.
+ Là, du matin au soir, en public disputant,
+ Prouvant, divisant, ergotant
+ Sur la nature et ses substances,
+ L'infini, le fini, l'ame, la volonté,
+ Les sens, le libre arbitre et la nécessité;
+ Ils en étaient bientôt à ne plus se comprendre:
+ Même par là souvent l'on dit qu'ils commençaient;
+ Mais c'est alors qu'ils se poussaient
+ Les plus beaux argumens; qui venait les entendre
+ Bouche béante demeurait,
+ Et leur professeur même en extase admirait.
+ Une nuit qu'ils dormaient dans le grenier du maître
+ Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens
+ Qui, dans un rêve, pensent être
+ A se disputer sur les bancs.
+ Je démontre, dit l'un. Je distingue, dit l'autre.
+ Or, voici mon dilemme. Ergo, voici le nôtre...
+ A ces mots, nos rêveurs, crians, gesticulans,
+ Au lieu de s'en tenir aux simples argumens
+ D'Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme
+ De coups de poing bien assenés
+ Sur le nez.
+ Tous deux sautent du lit dans une rage extrême,
+ Se saisissent par les cheveux,
+ Tombent et font tomber pêle-mêle avec eux
+ Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table,
+ Et quatre in-folios écrits sur parchemin.
+ Le professeur arrive, une chandelle en main,
+ A ce tintamarre effroyable:
+ Le diable est donc ici! dit-il tout hors de soi:
+ Comment! sans y voir clair et sans savoir pourquoi,
+ Vous vous battez ainsi! Quelle mouche vous pique?
+ Nous ne nous battons point, disent-ils; jugez mieux:
+ C'est que nous repassons tous deux
+ Nos leçons de métaphysique.
+
+
+FABLE IX.
+
+Le roi Alphonse.
+
+ Certain roi qui régnait sur les rives du Tage,
+ Et que l'on surnomma _le sage_,
+ Non parce qu'il était prudent,
+ Mais parce qu'il était savant,
+ Alphonse, fut sur-tout un habile astronome.
+ Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume,
+ Et quittait souvent son conseil
+ Pour la lune ou pour le soleil.
+ Un soir qu'il retournait à son observatoire,
+ Entouré de ses courtisans,
+ Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire
+ Qu'avec mes nouveaux instrumens
+ Je verrai, cette nuit, des hommes dans la lune.
+ Votre majesté les verra,
+ Répondait-on; la chose est même trop commune,
+ Elle doit voir mieux que cela.
+ Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue,
+ S'approche, en demandant humblement, chapeau bas,
+ Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas,
+ Et, sans le regarder, son chemin continue.
+ Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main,
+ Toujours renouvelant sa prière importune:
+ Mais, les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain,
+ Répétait: je verrai des hommes dans la lune.
+ Enfin le pauvre le saisit
+ Par son manteau royal, et gravement lui dit:
+ Ce n'est pas de là haut, c'est des lieux où nous sommes
+ Que Dieu vous a fait souverain.
+ Regardez à vos pieds; là vous verrez des hommes,
+ Et des hommes manquant de pain.
+
+
+FABLE X.
+
+Le Renard déguisé.
+
+ Un renard plein d'esprit, d'adresse, de prudence,
+ A la cour d'un lion servait depuis long-temps;
+ Les succès les plus éclatans
+ Avaient prouvé son zèle et son intelligence.
+ Pour peu qu'on l'employât, toute affaire allait bien.
+ On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien;
+ Et l'habile renard était dans l'indigence.
+ Lassé de servir des ingrats,
+ De réussir toujours sans en être plus gras,
+ Il s'enfuit de la cour; dans un bois solitaire
+ Il s'en va trouver son grand-père,
+ Vieux renard retiré, qui jadis fut visir.
+ Là, contant ses exploits, et puis les injustices,
+ Les dégoûts, qu'il eut à souffrir,
+ Il demande pourquoi de si nombreux services
+ N'ont jamais pu rien obtenir.
+ Le bon homme renard, avec sa voix cassée,
+ Lui dit: Mon cher enfant, la semaine passée,
+ Un blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier:
+ C'est moi qui suis son héritier,
+ J'ai conservé sa peau: mets-la dessus la tienne,
+ Et retourne à la cour. Le renard avec peine
+ Se soumit au conseil; affublé de la peau
+ De feu son cousin le blaireau,
+ Il va se regarder dans l'eau d'une fontaine,
+ Se trouve l'air d'un sot, tel qu'était le cousin.
+ Tout honteux, de la cour il reprend le chemin.
+ Mais, quelques mois après, dans un riche équipage,
+ Entouré de valets, d'esclaves, de flatteurs,
+ Comblé de dons et de faveurs,
+ Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage:
+ Il était grand visir. Je te l'avais bien dit,
+ S'écrie alors le vieux grand-père;
+ Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire
+ Doit d'abord cacher son esprit.
+
+
+FABLE XI.
+
+Le Dervis, la Corneille et le Faucon.
+
+ Un de ces pieux solitaires
+ Qui, détachant leur coeur des choses d'ici-bas,
+ Font voeu de renoncer à des biens qu'ils n'ont pas
+ Pour vivre du bien de leurs frères,
+ Un dervis, en un mot, s'en allait mendiant
+ Et priant;
+ Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille,
+ Par des parens cruels laissée en son berceau,
+ Presque sans plume encor, vinrent à son oreille.
+ Notre dervis regarde, et voit le pauvre oiseau
+ Alongeant sur son nid sa tête demi-nue:
+ Dans l'instant, du haut de la nue,
+ Un faucon descend vers ce nid,
+ Et, le bec rempli de pâture,
+ Il apporte sa nourriture
+ A l'orpheline qui gémit.
+ O du puissant Alla providence adorable!
+ S'écria le dervis: plutôt qu'un innocent
+ Périsse sans secours, tu rends compatissant
+ Des oiseaux le moins pitoyable!
+ Et moi, fils du Très-Haut, je chercherais mon pain!
+ Non, par le prophète j'en jure,
+ Tranquille désormais, je remets mon destin
+ A celui qui prend soin de toute la nature.
+ Cela dit, le dervis, couché tout de son long,
+ Se met à bayer aux corneilles,
+ De la création admire les merveilles,
+ De l'univers l'ordre profond.
+ Le soir vint; notre solitaire
+ Eut un peu d'appétit en faisant sa prière:
+ Ce n'est rien, disait-il; mon souper va venir.
+ Le souper ne vient point. Allons, il faut dormir,
+ Ce sera pour demain. Le lendemain, l'aurore
+ Paraît, et point de déjeûner.
+ Ceci commence à l'étonner;
+ Cependant il persiste encore,
+ Et croit à chaque instant voir venir son dîner.
+ Personne n'arrivait; la journée est finie,
+ Et le dervis à jeun voyait d'un oeil d'envie
+ Ce faucon qui venait toujours
+ Nourrir sa pupille chérie.
+ Tout-à-coup il l'entend lui tenir ce discours:
+ Tant que vous n'avez pu, ma mie,
+ Pourvoir vous-même à vos besoins,
+ De vous j'ai pris de tendres soins;
+ A présent que vous voilà grande,
+ Je ne reviendrai plus. Alla nous recommande
+ Les faibles et les malheureux;
+ Mais être faible, ou paresseux,
+ C'est une grande différence.
+ Nous ne recevons l'existence
+ Qu'afin de travailler pour nous ou pour autrui.
+ De ce devoir sacré quiconque se dispense
+ Est puni de la providence
+ Par le besoin ou par l'ennui.
+ Le faucon dit et part. Touché de ce langage,
+ Le dervis converti reconnaît son erreur,
+ Et, gagnant le premier village,
+ Se fait valet de laboureur.
+
+
+FABLE XII.
+
+Les Enfans et les Perdreaux.
+
+ Deux enfans d'un fermier, gentils, espiègles, beaux,
+ Mais un peu gâtés par leur père,
+ Cherchant des nids dans leur enclos,
+ Trouvèrent de petits perdreaux
+ Qui voletaient après leur mère.
+ Vous jugez de leur joie, et comment mes bambins
+ A la troupe qui s'éparpille
+ Vont par-tout couper les chemins,
+ Et n'ont pas assez de leurs mains
+ Pour prendre la pauvre famille!
+ La perdrix, traînant l'aile, appelant ses petits,
+ Tourne en vain, voltige, s'approche;
+ Déjà mes jeunes étourdis
+ Ont toute sa couvée en poche.
+ Ils veulent partager comme de bons amis;
+ Chacun en garde six, il en reste un treizième:
+ L'aîné le veut, l'autre le veut aussi.
+ --Tirons au doigt mouillé.--Parbleu non.--Parbleu si.
+ --Cède, ou bien tu verras.--Mais tu verras toi-même.
+ De propos en propos, l'aîné, peu patient,
+ Jette à la tête de son frère
+ Le perdreau disputé. Le cadet, en colère,
+ D'un des siens riposte à l'instant.
+ L'aîné recommence d'autant;
+ Et ce jeu qui leur plaît couvre autour d'eux la terre
+ De pauvres perdreaux palpitans.
+ Le fermier, qui passait en revenant des champs,
+ Voit ce spectacle sanguinaire,
+ Accourt, et dit à ses enfans:
+ Comment donc! petits rois, vos discordes cruelles
+ Font que tant d'innocens expirent par vos coups!
+ De quel droit, s'il vous plaît, dans vos tristes querelles,
+ Faut-il que l'on meure pour vous?
+
+
+FABLE XIII.
+
+L'Hermine, le Castor et le Sanglier.
+
+ Une hermine, un castor, un jeune sanglier,
+ Cadets de leur famille, et partant sans fortune,
+ Dans l'espoir d'en acquérir une,
+ Quittèrent leur forêt, leur étang, leur hallier.
+ Après un long voyage, après mainte aventure,
+ Ils arrivent dans un pays
+ Où s'offrent à leurs yeux ravis
+ Tous les trésors de la nature,
+ Des prés, des eaux, des bois, des vergers pleins de fruits.
+ Nos pélerins, voyant cette terre chérie,
+ Éprouvent les mêmes transports
+ Qu'Énée et ses Troyens en découvrant les bords
+ Du royaume de Lavinie.
+ Mais ce riche pays était de toutes parts
+ Entouré d'un marais de bourbe
+ Où des serpens et des lésards
+ Se jouait l'effroyable tourbe.
+ Il fallait le passer, et nos trois voyageurs
+ S'arrêtent sur le bord, étonnés et rêveurs.
+ L'hermine la première avance un peu la patte;
+ Elle la retire aussitôt,
+ En arrière elle fait un saut,
+ En disant: mes amis, fuyons en grande hâte;
+ Ce lieu, tout beau qu'il est, ne peut nous convenir:
+ Pour arriver là bas il faudrait se salir;
+ Et moi je suis si délicate,
+ Qu'une tache me fait mourir.
+ Ma soeur, dit le castor, un peu de patience;
+ On peut, sans se tacher, quelquefois réussir;
+ Il faut alors du temps et de l'intelligence:
+ Nous avons tout cela: pour moi, qui suis maçon,
+ Je vais en quinze jours vous bâtir un beau pont
+ Sur lequel nous pourrons, sans craindre les morsures
+ De ces vilains serpens, sans gâter nos fourrures,
+ Arriver au milieu de ce charmant vallon.
+ Quinze jours! ce terme est bien long,
+ Répond le sanglier: moi, j'y serai plus vîte:
+ Vous allez voir comment. En prononçant ces mots,
+ Le voilà qui se précipite
+ Au plus fort du bourbier, s'y plonge jusqu'au dos,
+ A travers les serpens, les lésards, les crapauds,
+ Marche, pousse à son but, arrive plein de boue;
+ Et là, tandis qu'il se secoue,
+ Jetant à ses amis un regard de dédain,
+ Apprenez, leur dit-il, comme on fait son chemin.
+
+
+FABLE XIV.
+
+La Balance de Minos.
+
+ Minos, ne pouvant plus suffire
+ Au fatigant métier d'entendre et de juger
+ Chaque ombre descendue au ténébreux empire,
+ Imagina, pour abréger,
+ De faire faire une balance
+ Où dans l'un des bassins il mettait à la fois
+ Cinq ou six morts, dans l'autre un certain poids
+ Qui déterminait la sentence.
+ Si le poids s'élevait, alors plus à loisir
+ Minos examinait l'affaire;
+ Si le poids baissait au contraire,
+ Sans scrupule il faisait punir.
+ La méthode était sûre, expéditive et claire;
+ Minos s'en trouvait bien. Un jour, en même temps
+ Au bord du Styx la mort rassemble
+ Deux rois, un grand ministre, un héros, trois savans.
+ Minos les fait peser ensemble:
+ Le poids s'élève; il en met deux,
+ Et puis trois, c'est en vain; quatre ne font pas mieux.
+ Minos, un peu surpris, ôte de la balance
+ Ces inutiles poids, cherche un autre moyen
+ Et, près de là voyant un pauvre homme de bien
+ Qui dans un coin obscur attendait en silence,
+ Il le met seul en contre-poids:
+ Les six ombres alors s'élèvent à la fois.
+
+
+FABLE XV.
+
+Le Renard qui prêche.
+
+ Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique,
+ Mais instruit, éloquent, disert,
+ Et sachant très-bien sa logique,
+ Se mit à prêcher au désert.
+ Son style était fleuri, sa morale excellente.
+ Il prouvait en trois points que la simplicité,
+ Les bonnes moeurs, la probité,
+ Donnent à peu de frais cette félicité
+ Qu'un monde imposteur nous présente,
+ Et nous fait payer cher sans la donner jamais.
+ Notre prédicateur n'avait aucun succès;
+ Personne ne venait, hors cinq ou six marmotes,
+ Ou bien quelques biches dévotes
+ Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur,
+ Et ne pouvaient pas mettre en crédit l'orateur.
+ Il prit le bon parti de changer de matière,
+ Prêcha contre les ours, les tigres, les lions,
+ Contre leurs appétits gloutons,
+ Leur soif, leur rage sanguinaire.
+ Tout le monde accourut alors à ses sermons:
+ Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes;
+ L'auditoire sortait toujours baigné de larmes;
+ Et le nom du renard devint bientôt fameux.
+ Un lion, roi de la contrée,
+ Bon homme au demeurant, et vieillard fort pieux,
+ De l'entendre fut curieux.
+ Le renard fut charmé de faire son entrée
+ A la cour: il arrive, il prêche, et, cette fois,
+ Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante
+ Les féroces tyrans des bois,
+ Peint la faible innocence à leur aspect tremblante,
+ Implorant chaque jour la justice trop lente
+ Du maître et du juge des rois.
+ Les courtisans, surpris de tant de hardiesse,
+ Se regardaient sans dire rien;
+ Car le roi trouvait cela bien.
+ La nouveauté parfois fait aimer la rudesse.
+ Au sortir du sermon, le monarque enchanté
+ Fit venir le renard: Vous avez su me plaire,
+ Lui dit-il; vous m'avez montré la vérité:
+ Je vous dois un juste salaire;
+ Que me demandez-vous pour prix de vos leçons?
+ Le renard répondit: Sire, quelques dindons.
+
+
+FABLE XVI.
+
+Le Paon, les deux Oisons et le Plongeon.
+
+ Un paon faisait la roue, et les autres oiseaux
+ Admiraient son brillant plumage.
+ Deux oisons nasillards du fond d'un marécage
+ Ne remarquaient que ses défauts.
+ Regarde, disait l'un, comme sa jambe est faite,
+ Comme ses pieds sont plats, hideux.
+ Et son cri, disait l'autre, est si mélodieux,
+ Qu'il fait fuir jusqu'à la chouette.
+ Chacun riait alors du mal qu'il avait dit.
+ Tout-à-coup un plongeon sortit:
+ Messieurs, leur cria-t-il, vous voyez d'une lieue
+ Ce qui manque à ce paon: c'est bien voir, j'en conviens;
+ Mais votre chant, vos pieds, sont plus laids que les siens,
+ Et vous n'aurez jamais sa queue.
+
+
+FABLE XVII.
+
+Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat.
+
+ De jeunes écoliers avaient pris dans un trou
+ Un hibou,
+ Et l'avaient élevé dans la cour du collége.
+ Un vieux chat, un jeune oison,
+ Nourris par le portier, étaient en liaison
+ Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilége
+ D'aller et de venir par toute la maison.
+ A force d'être dans la classe,
+ Ils avaient orné leur esprit,
+ Savaient par coeur Denys d'Halicarnasse
+ Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit.
+ Un soir, en disputant, (des docteurs c'est l'usage)
+ Ils comparaient entre eux les peuples anciens.
+ Ma foi, disait le chat, c'est aux Égyptiens
+ Que je donne le prix: c'était un peuple sage,
+ Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux,
+ Rempli de respect pour ses dieux;
+ Cela seul à mon gré lui donne l'avantage.
+ J'aime mieux les Athéniens,
+ Répondait le hibou: que d'esprit! que de grace!
+ Et dans les combats quelle audace!
+ Que d'aimables héros parmi leurs citoyens!
+ A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens?
+ Des nations c'est la première.
+ Parbleu! dit l'oison en colère,
+ Messieurs, je vous trouve plaisans:
+ Et les Romains, que vous en semble?
+ Est-il un peuple qui rassemble
+ Plus de grandeur, de gloire, et de faits éclatans?
+ Dans les arts, comme dans la guerre,
+ Ils ont surpassé vos amis.
+ Pour moi, ce sont mes favoris:
+ Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre.
+ Chacun des trois pédans s'obstine en son avis,
+ Quand un rat, qui de loin entendait la dispute,
+ Rat savant, qui mangeait des thêmes dans sa hutte,
+ Leur cria: Je vois bien d'où viennent vos débats:
+ L'Égypte vénérait les chats,
+ Athènes les hibous, et Rome, au capitole,
+ Aux dépens de l'état, nourrissait des oisons:
+ Ainsi notre intérêt est toujours la boussole
+ Que suivent nos opinions.
+
+
+FABLE XVIII.
+
+Le Parricide.
+
+ Un fils avait tué son père.
+ Ce crime affreux n'arrive guère
+ Chez les tigres, les ours; mais l'homme le commet.
+ Ce parricide eut l'art de cacher son forfait,
+ Nul ne le soupçonna: farouche et solitaire,
+ Il fuyait les humains, il vivait dans les bois,
+ Espérant échapper aux remords comme aux lois.
+ Certain jour on le vit détruire, à coups de pierre,
+ Un malheureux nid de moineaux.
+ Eh! que vous ont fait ces oiseaux?
+ Lui demande un passant: pourquoi tant de colère?
+ Ce qu'ils m'ont fait? répond le criminel:
+ Ces oisillons menteurs, que confonde le ciel,
+ Me reprochent d'avoir assassiné mon père.
+ Le passant le regarde: il se trouble, il pâlit,
+ Sur son front son crime se lit:
+ Conduit devant le juge, il l'avoue et l'expie.
+
+ O des vertus dernière amie,
+ Toi qu'on voudrait en vain éviter ou tromper,
+ Conscience terrible, on ne peut t'échapper!
+
+
+FABLE XIX.
+
+L'Amour et sa Mère.
+
+ Quand la belle Vénus, sortant du sein des mers,
+ Promena ses regards sur la plaine profonde,
+ Elle se crut d'abord seule dans l'univers;
+ Mais près d'elle aussitôt l'Amour naquit de l'onde.
+ Vénus lui fit un signe, il embrassa Vénus;
+ Et, se reconnaissant sans s'être jamais vus,
+ Tous deux sur un dauphin voguèrent vers la plage.
+ Comme ils approchaient du rivage,
+ L'Amour, qu'elle portait, s'échappe de ses bras,
+ Et lance plusieurs traits, en criant: Terre! terre!
+ Que faites-vous? mon fils, lui dit alors sa mère.
+ Maman, répondit-il, j'entre dans mes états.
+
+
+FABLE XX.
+
+* Le Perroquet confiant.
+
+ _Cela ne sera rien_, disent certaines gens,
+ Lorsque la tempête est prochaine,
+ Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne?
+ Pourquoi? Pour l'éviter, s'il en est encor temps.
+
+ Un capitaine de navire,
+ Fort brave homme, mais peu prudent,
+ Se mit en mer malgré le vent.
+ Le pilote avait beau lui dire
+ Qu'il risquait sa vie et son bien,
+ Notre homme ne faisait qu'en rire,
+ Et répétait toujours: _Cela ne sera rien_.
+ Un perroquet de l'équipage,
+ A force d'entendre ces mots,
+ Les retint, et les dit pendant tout le voyage.
+ Le navire égaré voguait au gré des flots,
+ Quand un calme plat vous l'arrête.
+ Les vivres tiraient à leur fin;
+ Point de terre voisine, et bientôt plus de pain.
+ Chacun des passagers s'attriste, s'inquiète;
+ Notre capitaine se tait.
+ _Cela ne sera rien_, criait le perroquet.
+ Le calme continue; on vit vaille que vaille,
+ Il ne reste plus de volaille:
+ On mange les oiseaux, triste et dernier moyen!
+ Perruches, cardinaux, catakois, tout y passe;
+ Le perroquet, la tête basse,
+ Disait plus doucement: _Cela ne sera rien_.
+ Il pouvait encor fuir, sa cage était trouée;
+ Il attendit, il fut étranglé bel et bien,
+ Et, mourant, il criait d'une voix enrouée:
+ _Cela... Cela ne sera rien_.
+
+
+FABLE XXI.
+
+* L'Aigle et la Colombe.
+
+A MADAME DE MONTESSON.
+
+ O vous qui sans esprit plairiez par vos attraits,
+ Et de qui l'esprit seul suffirait pour séduire,
+ Vous qui du blond Phébus savez toucher la lyre,
+ Et de l'amour lancer les traits,
+ Toute louable que vous êtes,
+ Je ne vous louerai point; allez, rassurez-vous:
+ Ce serait vous mettre en courroux,
+ Je le sais; cependant les belles, les poètes,
+ Aiment assez l'encens; vous êtes tout cela,
+ Et vous ne l'aimez point: j'en resterai donc là;
+ Mais, ne vous fâchez pas, si j'ose
+ Parler toujours de vous en parlant d'autre chose.
+
+ Un aigle, fils des rois de l'empire de l'air,
+ Sur le soleil fixant sa vue,
+ Ne vivait, ne planait qu'au-delà de la nue,
+ Et ne se reposait qu'aux pieds de Jupiter.
+ Cet aigle s'ennuyait; le soleil et l'olympe,
+ Lorsque sans cesse l'on y grimpe,
+ Finissent par être ennuyeux.
+ Notre aigle donc, lassé des cieux,
+ Descend sur un rocher; près de lui vient se rendre
+ Une blanche colombe, aux yeux doux, à l'air tendre,
+ Et dont le seul aspect faisait passer au coeur
+ Ce calme qui toujours annonce le bonheur.
+ L'aigle s'approche d'elle, et, plein de confiance,
+ Lui raconte son déplaisir.
+ La colombe répond: Petite est ma science,
+ Mais je crois cependant que je peux vous guérir;
+ Daignez me suivre dans la plaine.
+ Elle dit, l'aigle part. La colombe le mène
+ Dans les vallons fleuris, au bord des clairs ruisseaux,
+ Lui montre mille objets nouveaux,
+ Le fait reposer sous l'ombrage,
+ Ensuite le conduit sur de rians coteaux,
+ Et puis le ramène au bocage,
+ Où du rossignol le ramage
+ Faisait retentir les échos:
+ Ce n'est tout, elle sait encore
+ Doubler chaque plaisir de son royal amant
+ Par le charme du sentiment:
+ De plus en plus, l'aigle l'adore;
+ Bientôt ils s'unissent tous deux;
+ Leur félicité s'en augmente;
+ Et, lorsque notre aigle amoureux
+ Voulait remercier son épouse charmante
+ D'avoir enfin trouvé l'art de le rendre heureux,
+ Il lui disait, d'une voix attendrie:
+ Le bonheur n'est pas dans les cieux;
+ Il est près d'une bonne amie.
+
+
+FABLE XXII.
+
+* Le Lion et le Léopard.
+
+ Un valeureux lion, roi d'une immense plaine,
+ Desirait de la terre une plus grande part,
+ Et voulait conquérir une forêt prochaine,
+ Héritage d'un léopard.
+ L'attaquer n'était pas chose bien difficile;
+ Mais le lion craignait les panthères, les ours,
+ Qui se trouvaient placés juste entre les deux cours.
+ Voici comment s'y prit notre monarque habile:
+ Au jeune léopard, sous prétexte d'honneur,
+ Il députe un ambassadeur;
+ C'était un vieux renard. Admis à l'audience,
+ Du jeune roi d'abord il vante la prudence,
+ Son amour pour la paix, sa bonté, sa douceur,
+ Sa justice et sa bienfaisance;
+ Puis, au nom du lion, propose une alliance
+ Pour exterminer tout voisin
+ Qui méconnaîtra leur puissance.
+ Le léopard accepte; et, dès le lendemain,
+ Nos deux héros, sur leurs frontières,
+ Mangent, à qui mieux mieux, les ours et les panthères:
+ Cela fut bientôt fait; mais, quand les rois amis,
+ Partageant le pays conquis,
+ Fixèrent leurs bornes nouvelles,
+ Il s'éleva quelques querelles:
+ Le léopard lésé se plaignit du lion;
+ Celui-ci montra sa denture
+ Pour prouver qu'il avait raison:
+ Bref, on en vint aux coups. La fin de l'aventure
+ Fut le trépas du léopard:
+ Il apprit alors, un peu tard,
+ Que, contre les lions, les meilleures barrières
+ Sont les petits états des ours et des panthères.
+
+
+FIN DU TROISIÈME LIVRE.
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+
+FABLE PREMIÈRE.
+
+Le Savant et le Fermier.
+
+ Que j'aime les héros dont je conte l'histoire!
+ Et qu'à m'occuper d'eux je trouve de douceur!
+ J'ignore s'ils pourront m'acquérir de la gloire,
+ Mais je sais qu'ils font mon bonheur.
+ Avec les animaux je veux passer ma vie;
+ Ils sont si bonne compagnie!
+ Je conviens cependant, et c'est avec douleur,
+ Que tous n'ont pas le même coeur.
+ Plusieurs que l'on connaît, sans qu'ici je les nomme,
+ De nos vices ont bonne part:
+ Mais je les trouve encor moins dangereux que l'homme;
+ Et, fripon pour fripon, je préfère un renard.
+ C'est ainsi que pensait un sage,
+ Un bon fermier de mon pays.
+ Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage
+ On venait écouter et suivre ses avis.
+ Chaque mot qu'il disait était une sentence.
+ Son exemple sur-tout aidait son éloquence;
+ Et, lorsqu'environné de ses quarante enfans,
+ Fils, petit-fils, brus, gendres, filles,
+ Il jugeait les procès ou réglait les familles,
+ Nul n'eût osé mentir devant ses cheveux blancs.
+ Je me souviens qu'un jour dans son champêtre asile
+ Il vint un savant de la ville
+ Qui dit au bon vieillard: Mon père, enseignez-moi
+ Dans quel auteur, dans quel ouvrage,
+ Vous apprîtes l'art d'être sage.
+ Chez quelle nation, à la cour de quel roi,
+ Avez-vous été, comme Ulysse,
+ Prendre des leçons de justice?
+ Suivez-vous de Zénon la rigoureuse loi?
+ Avez-vous embrassé la secte d'Épicure,
+ Celle de Pythagore ou du divin Platon?
+ De tous ces messieurs-là je ne sais pas le nom,
+ Répondit le vieillard: mon livre est la nature;
+ Et mon unique précepteur,
+ C'est mon coeur.
+ Je vois les animaux, j'y trouve le modèle
+ Des vertus que je dois chérir:
+ La colombe m'apprit à devenir fidèle;
+ En voyant la fourmi, j'amassai pour jouir;
+ Mes boeufs m'enseignent la constance,
+ Mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance;
+ Et si j'avais besoin d'avis
+ Pour aimer mes filles, mes fils,
+ La poule et ses poussins me serviraient d'exemple.
+ Ainsi dans l'univers tout ce que je contemple
+ M'avertit d'un devoir qu'il m'est doux de remplir.
+ Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir,
+ J'aime et je suis aimé, mon ame est tendre et pure,
+ Et, toujours selon ma mesure,
+ Ma raison sait régler mes voeux:
+ J'observe et je suis la nature,
+ C'est mon secret pour être heureux.
+
+
+FABLE II.
+
+L'Écureuil, le Chien et le Renard.
+
+ Un gentil écureuil était le camarade,
+ Le tendre ami d'un beau danois.
+ Un jour qu'ils voyageaient comme Oreste et Pylade,
+ La nuit les surprit dans un bois.
+ En ce lieu point d'auberge; ils eurent de la peine
+ A trouver où se bien coucher.
+ Enfin le chien se mit dans le creux d'un vieux chêne,
+ Et l'écureuil plus haut grimpa pour se nicher.
+ Vers minuit, c'est l'heure des crimes,
+ Long temps après que nos amis,
+ En se disant bon soir, se furent endormis,
+ Voici qu'un vieux renard, affamé de victimes,
+ Arrive au pied de l'arbre; et, levant le museau,
+ Voit l'écureuil sur un rameau.
+ Il le mange des yeux, humecte de sa langue
+ Ses lèvres, qui de sang brûlent de s'abreuver.
+ Mais jusqu'à l'écureuil il ne peut arriver;
+ Il faut donc, par une harangue,
+ L'engager à descendre; et voici son discours:
+ Ami, pardonnez, je vous prie,
+ Si de votre sommeil j'ose troubler le cours:
+ Mais le pieux transport dont mon ame est remplie
+ Ne peut se contenir; je suis votre cousin
+ Germain;
+ Votre mère était soeur de feu mon digne père.
+ Cet honnête homme, hélas! à son heure dernière,
+ M'a tant recommandé de chercher son neveu,
+ Pour lui donner moitié du peu
+ Qu'il m'a laissé de bien! Venez donc, mon cher frère,
+ Venez, par un embrassement,
+ Combler le doux plaisir que mon ame ressent.
+ Si je pouvais monter jusqu'aux lieux où vous êtes,
+ Oh! j'y serais déjà, soyez-en bien certain.
+ Les écureuils ne sont pas bêtes,
+ Et le mien était fort malin.
+ Il reconnaît le patelin,
+ Et répond d'un ton doux: Je meurs d'impatience
+ De vous embrasser, mon cousin;
+ Je descends: mais, pour mieux lier la connaissance,
+ Je veux vous présenter mon plus fidèle ami,
+ Un parent qui prit soin de nourrir mon enfance;
+ Il dort dans ce trou-là: frappez un peu; je pense
+ Que vous serez charmé de le connaître aussi.
+ Aussitôt maître renard frappe,
+ Croyant en manger deux: mais le fidèle chien
+ S'élance de l'arbre, le happe,
+ Et vous l'étrangle bel et bien.
+
+ Ceci prouve deux points: d'abord, qu'il est utile
+ Dans la douce amitié de placer son bonheur;
+ Puis, qu'avec de l'esprit, il est souvent facile
+ Au piége qu'il nous tend de surprendre un trompeur.
+
+
+FABLE III.
+
+Le Perroquet.
+
+ Un gros perroquet gris, échappé de sa cage,
+ Vint s'établir dans un bocage;
+ Et là, prenant le ton de nos faux connaisseurs,
+ Jugeant tout, blâmant tout d'un air de suffisance,
+ Au chant du rossignol il trouvait des longueurs,
+ Critiquait sur-tout sa cadence.
+ Le linot, selon lui, ne savait pas chanter;
+ La fauvette aurait fait quelque chose peut-être,
+ Si de bonne heure il eût été son maître,
+ Et qu'elle eût voulu profiter.
+ Enfin aucun oiseau n'avait l'art de lui plaire;
+ Et, dès qu'ils commençaient leurs joyeuses chansons,
+ Par des coups de sifflet répondant à leurs sons,
+ Le perroquet les faisait taire.
+ Lassés de tant d'affronts, tous les oiseaux du bois
+ Viennent lui dire un jour: Mais parlez donc, beau sire,
+ Vous qui sifflez toujours, faites qu'on vous admire;
+ Sans doute vous avez une brillante voix,
+ Daignez chanter pour nous instruire.
+ Le perroquet, dans l'embarras,
+ Se gratte un peu la tête, et finit par leur dire:
+ Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas.
+
+
+FABLE IV.
+
+L'Habit d'Arlequin.
+
+ Vous connaissez ce quai nommé de la Féraille,
+ Où l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs:
+ A mes fables souvent c'est là que je travaille;
+ J'y vois des animaux, et j'observe leurs moeurs.
+ Un jour de mardi-gras j'étais à la fenêtre
+ D'un oiseleur de mes amis,
+ Quand sur le quai je vis paraître
+ Un petit arlequin leste, bien fait, bien mis,
+ Qui, la batte à la main, d'une grace légère,
+ Courait après un masque en habit de bergère.
+ Le peuple applaudissait par des ris, par des cris.
+ Tout près de moi, dans une cage,
+ Trois oiseaux étrangers de différent plumage,
+ Perruche, cardinal, serin,
+ Regardaient aussi l'arlequin.
+ La perruche disait: J'aime peu son visage;
+ Mais son charmant habit n'eut jamais son égal;
+ Il est d'un si beau vert! Vert! dit le cardinal:
+ Vous n'y voyez donc pas, ma chère?
+ L'habit est rouge assurément;
+ Voilà ce qui le rend charmant.
+ Oh! pour celui-là, mon compère,
+ Répondit le serin, vous n'avez pas raison,
+ Car l'habit est jaune citron;
+ Et c'est ce jaune-là qui fait tout son mérite.
+ --Il est vert.--Il est jaune.--Il est rouge, morbleu!
+ Interrompt chacun avec feu;
+ Et déjà le trio s'irrite.
+ Amis, appaisez-vous, leur crie un bon pivert;
+ L'habit est jaune, rouge et vert.
+ Cela vous surprend fort, voici tout le mystère:
+ Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir,
+ Mais qui d'un seul côté regardent une affaire,
+ Chacun de vous ne veut y voir
+ Que la couleur qui sait lui plaire.
+
+
+FABLE V.
+
+Le Hibou et le Pigeon.
+
+ Que mon sort est affreux! s'écriait un hibou:
+ Vieux, infirme, souffrant, accablé de misère,
+ Je suis isolé sur la terre,
+ Et jamais un oiseau n'est venu dans mon trou
+ Consoler un moment ma douleur solitaire.
+ Un pigeon entendit ces mots,
+ Et courut auprès du malade:
+ Hélas! mon pauvre camarade,
+ Lui dit-il, je plains bien vos maux.
+ Mais je ne comprends pas qu'un hibou de votre âge
+ Soit sans épouse, sans parens,
+ Sans enfans ou petits-enfans.
+ N'avez-vous point serré les noeuds du mariage
+ Pendant le cours de vos beaux ans?
+ Le hibou répondit: Non vraiment, mon cher frère:
+ Me marier! Et pourquoi faire?
+ J'en connaissais trop le danger.
+ Vouliez-vous que je prisse une jeune chouette
+ Bien étourdie et bien coquette,
+ Qui me trahît sans cesse ou me fît enrager;
+ Qui me donnât des fils d'un méchant caractère,
+ Ingrats, menteurs, mauvais sujets,
+ Desirant en secret le trépas de leur père?
+ Car c'est ainsi qu'ils sont tous faits.
+ Pour des parens, je n'en ai guère,
+ Et ne les vis jamais: ils sont durs, exigeans,
+ Pour le moindre sujet s'irritent,
+ N'aiment que ceux dont ils héritent;
+ Encor ne faut-il pas qu'ils attendent long-temps.
+ Tout frère ou tout cousin nous déteste et nous pille.
+ Je ne suis pas de votre avis,
+ Répondit le pigeon. Mais parlons des amis;
+ Des orphelins c'est la famille:
+ Vous avez dû près d'eux trouver quelques douceurs.
+ --Les amis! ils sont tous trompeurs.
+ J'ai connu deux hibous qui tendrement s'aimèrent
+ Pendant quinze ans, et, certain jour,
+ Pour une souris s'égorgèrent.
+ Je crois à l'amitié moins encor qu'à l'amour.
+ --Mais ainsi, Dieu me le pardonne!
+ Vous n'avez donc aimé personne?
+ --Ma foi, non, soit dit entre nous.
+ --En ce cas-là, mon cher, de quoi vous plaignez-vous?
+
+
+FABLE VI.
+
+Le Vipère et la Sangsue.
+
+ La vipère disait un jour à la sangsue:
+ Que notre sort est différent!
+ On vous cherche, on me fuit: si l'on peut, on me tue;
+ Et vous, aussitôt qu'on vous prend,
+ Loin de craindre votre blessure,
+ L'homme vous donne de son sang
+ Une ample et bonne nourriture:
+ Cependant vous et moi faisons même piqûre.
+ La citoyenne de l'étang
+ Répond: Oh que nenni, ma chère,
+ La vôtre fait du mal, la mienne est salutaire.
+ Par moi plus d'un malade obtient sa guérison.
+ Par vous tout homme sain trouve une mort cruelle.
+ Entre nous deux, je crois, la différence est belle:
+ Je suis remède, et vous poison.
+
+ Cette fable aisément s'explique:
+ C'est la satire et la critique.
+
+
+FABLE VII.
+
+Le Pacha et le Dervis.
+
+ Un arabe, à Marseille autrefois, m'a conté
+ Qu'un pacha turc dans sa patrie
+ Vint porter certain jour un coffret cacheté
+ Au plus sage dervis qui fût en Arabie.
+ Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis,
+ Des diamans d'un très-grand prix:
+ C'est un présent que je veux faire
+ A l'homme que tu jugeras
+ Être le plus fou de la terre.
+ Cherche bien, tu le trouveras.
+ Muni de son coffret, notre bon solitaire
+ S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin
+ D'aller loin?
+ L'embarras de choisir était sa grande affaire:
+ Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts
+ Se présenter à ses regards.
+ Notre pauvre dépositaire
+ Pour l'offrir à chacun saisissait le coffret:
+ Mais un pressentiment secret
+ Lui conseillait de n'en rien faire,
+ L'assurait qu'il trouverait mieux.
+ Errant ainsi de lieux en lieux,
+ Embarrassé de son message,
+ Enfin, après un long voyage,
+ Notre homme et le coffret arrivent un matin
+ Dans la ville de Constantin.
+ Il trouve tout le peuple en joie:
+ Que s'est-il donc passé? Rien, lui dit un iman;
+ C'est notre grand visir que le sultan envoie,
+ Au moyen d'un lacet de soie,
+ Porter au prophète un firman.
+ Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires;
+ Et, comme ce sont des misères,
+ Notre empereur souvent lui donne ce plaisir.
+ --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau visir
+ Est-il nommé?--Sans doute, et le voilà qui passe.
+ Le dervis, à ces mots, court, traverse la place,
+ Arrive, et reconnaît le pacha son ami.
+ Bon! te voilà! dit celui-ci:
+ Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie:
+ J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir.
+ Aujourd'hui ma course est finie;
+ Daignez l'accepter, grand visir.
+
+
+FABLE VIII.
+
+Le Laboureur de Castille.
+
+ Le plus aimé des rois est toujours le plus fort.
+ En vain la fortune l'accable;
+ En vain mille ennemis, ligués avec le sort,
+ Semblent lui présager sa perte inévitable:
+ L'amour de ses sujets, colonne inébranlable,
+ Rend inutiles leurs efforts.
+
+ Le petit-fils d'un roi, grand par son malheur même,
+ Philippe, sans argent, sans troupes, sans crédit,
+ Chassé par l'anglais de Madrid,
+ Croyait perdu son diadême.
+ Il fuyait presque seul, déplorant son malheur:
+ Tout-à-coup à ses yeux s'offre un vieux laboureur,
+ Homme franc, simple et droit, aimant plus que sa vie
+ Ses enfans et son roi, sa femme et sa patrie,
+ Parlant peu de vertu, la pratiquant beaucoup,
+ Riche, et pourtant aimé, cité dans les Castilles
+ Comme l'exemple des familles.
+ Son habit, filé par ses filles,
+ Était ceint d'une peau de loup.
+ Sous un large chapeau, sa tête bien à l'aise
+ Faisait voir des yeux vifs et des traits basanés,
+ Et ses moustaches de son nez
+ Descendaient jusque sur sa fraise.
+ Douze fils le suivaient, tous grands, beaux, vigoureux.
+ Un mulet chargé d'or était au milieu d'eux.
+ Cet homme, dans cet équipage,
+ Devant le roi s'arrête, et lui dit: Où vas-tu?
+ Un revers t'a-t-il abattu?
+ Vainement l'archiduc a sur toi l'avantage;
+ C'est toi qui régneras, car c'est toi qu'on chérit.
+ Qu'importe qu'on t'ait pris Madrid?
+ Notre amour t'est resté, nos corps sont tes murailles;
+ Nous périrons pour toi dans les champs de l'honneur.
+ Le hasard gagne les batailles;
+ Mais il faut des vertus pour gagner notre coeur.
+ Tu l'as, tu régneras. Notre argent, notre vie,
+ Tout est à toi, prends tout. Graces à quarante ans
+ De travail et d'économie,
+ Je peux t'offrir cet or. Voici mes douze enfans,
+ Voilà douze soldats: malgré mes cheveux blancs,
+ Je ferai le treizième: et, la guerre finie,
+ Lorsque tes généraux, tes officiers, tes grands,
+ Viendront te demander, pour prix de leurs services,
+ Des biens, des honneurs, des rubans,
+ Nous ne demanderons que repos et justice:
+ C'est tout ce qu'il nous faut. Nous autres pauvres gens,
+ Nous fournissons au roi du sang et des richesses;
+ Mais, loin de briguer ses largesses,
+ Moins il donne et plus nous l'aimons.
+ Quand tu seras heureux, nous fuirons ta présence,
+ Nous te bénirons en silence:
+ On t'a vaincu, nous te cherchons.
+ Il dit, tombe à genoux. D'une main paternelle
+ Philippe le relève en poussant des sanglots;
+ Il presse dans ses bras ce sujet si fidèle,
+ Veut parler, et les pleurs interrompent ses mots.
+ Bientôt, selon la prophétie
+ Du bon vieillard, Philippe fut vainqueur,
+ Et sur le trône d'Ibérie
+ N'oublia point le laboureur.
+
+
+FABLE IX.
+
+La Fauvette et le Rossignol.
+
+ Une fauvette, dont la voix
+ Enchantait les échos par sa douceur extrême,
+ Espéra surpasser le rossignol lui-même,
+ Et lui fit un défi. L'on choisit dans le bois
+ Un lieu propre au combat: les juges se placèrent;
+ C'étaient le linot, le serin,
+ Le rouge-gorge et le tarin.
+ Tous les autres oiseaux derrière eux se perchèrent.
+ Deux vieux chardonnerets et deux jeunes pinsons
+ Furent gardes du camp; le merle était trompette,
+ Il donne le signal. Aussitôt la fauvette
+ Fait entendre les plus doux sons;
+ Avec adresse elle varie
+ De ses accens filés la touchante harmonie,
+ Et ravit tous les coeurs par ses tendres chansons.
+ L'assemblée applaudit. Bientôt on fait silence;
+ Alors le rossignol commence:
+ Trois accords purs, égaux, brillans,
+ Que termine une juste et parfaite cadence,
+ Sont le prélude de ses chants;
+ Ensuite son gosier flexible,
+ Parcourant sans effort tous les tons de sa voix,
+ Tantôt vif et pressé, tantôt lent et sensible,
+ Étonne et ravit à la fois.
+ Les juges cependant demeuraient en balance.
+ Le linot, le serin, de la fauvette amis,
+ Ne voulaient point donner de prix:
+ Les autres disputaient. L'assemblée en silence
+ Écoutait leurs doctes avis,
+ Lorsqu'un geai s'écria: Victoire à la fauvette!
+ Ce mot décida sa défaite:
+ Pour le rossignol aussitôt
+ L'aréopage ailé tout d'une voix s'explique.
+
+ Ainsi le suffrage d'un sot
+ Fait plus de mal que sa critique.
+
+
+FABLE X.
+
+L'Avare et son Fils.
+
+ Par je ne sais quelle aventure,
+ Un avare, un beau jour, voulant se bien traiter,
+ Au marché courut acheter
+ Des pommes pour sa nourriture.
+ Dans son armoire il les porta,
+ Les compta, rangea, recompta,
+ Ferma les doubles tours de sa double serrure,
+ Et chaque jour les visita.
+ Ce malheureux, dans sa folie,
+ Les bonnes pommes ménageait;
+ Mais lorsqu'il en trouvait quelqu'une de pourrie,
+ En soupirant il la mangeait.
+ Son fils, jeune écolier, faisant fort maigre chère,
+ Découvrit à la fin les pommes de son père.
+ Il attrape les clefs, et va dans ce réduit,
+ Suivi de deux amis d'excellent appétit.
+ Or vous pouvez juger le dégât qu'ils y firent,
+ Et combien de pommes périrent.
+ L'avare arrive en ce moment,
+ De douleur, d'effroi palpitant:
+ Mes pommes! criait-il: coquins, il faut les rendre,
+ Ou je vais tous vous faire pendre.
+ Mon père, dit le fils, calmez-vous, s'il vous plaît;
+ Nous sommes d'honnêtes personnes:
+ Et quel tort vous avons-nous fait?
+ Nous n'avons mangé que les bonnes.
+
+
+FABLE XI.
+
+Le Courtisan et le dieu Protée.
+
+ On en veut trop aux courtisans,
+ On va criant par-tout qu'à l'état inutiles
+ Pour leur seul intérêt ils se montrent habiles:
+ Ce sont discours de médisans.
+
+ J'ai lu, je ne sais où, qu'autrefois en Syrie
+ Ce fut un courtisan qui sauva sa patrie.
+ Voici comment: Dans le pays
+ La peste avait été portée,
+ Et ne devait cesser que quand le dieu Protée
+ Dirait là-dessus son avis.
+ Ce dieu, comme l'on sait, n'est pas facile à vivre:
+ Pour le faire parler il faut long-temps le suivre,
+ Près de son antre l'épier,
+ Le surprendre, et puis le lier,
+ Malgré la figure effrayante
+ Qu'il prend et quitte à volonté.
+ Certain vieux courtisan, par le roi député,
+ Devant le dieu marin tout-à-coup se présente:
+ Celui-ci, surpris, irrité,
+ Se change en noir serpent; sa gueule empoisonnée
+ Lance et retire un dard messager du trépas,
+ Tandis que, dans sa marche oblique et détournée,
+ Il glisse sur lui-même et d'un pli fait un pas.
+ Le courtisan sourit: Je connais cette allure,
+ Dit-il, et mieux que toi je sais mordre et ramper.
+ Il court alors pour l'attraper:
+ Mais le dieu change de figure;
+ Il devient tour-à-tour loup, singe, lynx, renard.
+ Tu veux me vaincre dans mon art,
+ Disait le courtisan: mais, depuis mon enfance,
+ Plus que ces animaux avide, adroit, rusé,
+ Chacun de ces tours-là pour moi se trouve usé.
+ Changer d'habit, de moeurs, même de conscience,
+ Je ne vois rien là que d'aisé.
+ Lors il saisit le dieu, le lie,
+ Arrache son oracle, et retourne vainqueur.
+
+ Ce trait nous prouve, ami lecteur,
+ Combien un courtisan peut servir la patrie.
+
+
+FABLE XII.
+
+La Guenon, le Singe et la Noix.
+
+ Une jeune guenon cueillit
+ Une noix dans sa coque verte;
+ Elle y porte la dent, fait la grimace... Ah! certe,
+ Dit-elle, ma mère mentit
+ Quand elle m'assura que les noix étaient bonnes.
+ Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes
+ Qui trompent la jeunesse! Au diable soit le fruit!
+ Elle jette la noix. Un singe la ramasse,
+ Vîte entre deux cailloux la casse,
+ L'épluche, la mange, et lui dit:
+ Votre mère eut raison, ma mie:
+ Les noix ont fort bon goût; mais il faut les ouvrir.
+ Souvenez-vous que, dans la vie,
+ Sans un peu de travail on n'a point de plaisir.
+
+
+FABLE XIII.
+
+Le Lapin et la Sarcelle.
+
+ Unis dès leurs jeunes ans
+ D'une amitié fraternelle,
+ Un lapin, une sarcelle,
+ Vivaient heureux et contens.
+ Le terrier du lapin était sur la lisière
+ D'un parc bordé d'une rivière.
+ Soir et matin nos bons amis,
+ Profitant de ce voisinage,
+ Tantôt au bord de l'eau, tantôt sous le feuillage,
+ L'un chez l'autre étaient réunis.
+ Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles,
+ Ils n'en trouvaient point de si belles
+ Que de se répéter qu'ils s'aimeraient toujours.
+ Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours.
+ Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance;
+ Ce qui manquait à l'un, l'autre le regrettait;
+ Si l'un avait du mal, son ami le sentait;
+ Si d'un bien au contraire il goûtait l'espérance,
+ Tous deux en jouissaient d'avance.
+ Tel était leur destin, lorsqu'un jour, jour affreux!
+ Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle,
+ Ne la retrouve plus: inquiet, il l'appelle;
+ Personne ne répond à ses cris douloureux.
+ Le lapin, de frayeur l'ame toute saisie,
+ Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,
+ S'incline par-dessus les flots,
+ Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie.
+ Hélas! s'écriait-il, m'entends-tu? Réponds-moi,
+ Ma soeur, ma compagne chérie;
+ Ne prolonge pas mon effroi:
+ Encor quelques momens, c'en est fait de ma vie;
+ J'aime mieux expirer que de trembler pour toi.
+ Disant ces mots, il court, il pleure,
+ Et, s'avançant le long de l'eau,
+ Arrive enfin près du château
+ Où le seigneur du lieu demeure.
+ Là, notre désolé lapin
+ Se trouve au milieu d'un parterre,
+ Et voit une grande volière
+ Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.
+ L'amitié donne du courage.
+ Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage,
+ Regarde et reconnaît... ô tendresse! ô bonheur!
+ La sarcelle: aussitôt il pousse un cri de joie,
+ Et, sans perdre de temps à consoler sa soeur,
+ De ses quatre pieds il s'emploie
+ A creuser un secret chemin
+ Pour joindre son amie, et, par ce souterrain,
+ Le lapin tout-à-coup entre dans la volière,
+ Comme un mineur qui prend une place de guerre.
+ Les oiseaux effrayés se pressent en fuyant.
+ Lui court à la sarcelle, il l'entraîne à l'instant
+ Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre,
+ Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir
+ De plaisir.
+ Quel moment pour tous deux! Que ne sais-je le peindre
+ Comme je saurais le sentir!
+ Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien à craindre;
+ Ils n'étaient pas au bout. Le maître du jardin,
+ En voyant le dégât commis dans sa volière,
+ Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin:
+ Mes fusils! mes furets! criait-il en colère.
+ Aussitôt fusils et furets
+ Sont tout prêts.
+ Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,
+ Fouillant les terriers, les broussailles;
+ Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas:
+ Les rivages du Styx sont bordés de leurs manes;
+ Dans le funeste jour de Cannes
+ On mit moins de romains à bas.
+ La nuit vient; tant de sang n'a point éteint la rage
+ Du seigneur, qui remet au lendemain matin
+ La fin de l'horrible carnage.
+ Pendant ce temps, notre lapin,
+ Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle,
+ Attendait, en tremblant, la mort,
+ Mais conjurait sa soeur de fuir à l'autre bord
+ Pour ne pas mourir devant elle.
+ Je ne te quitte point, lui répondait l'oiseau;
+ Nous séparer serait la mort la plus cruelle.
+ Ah! si tu pouvais passer l'eau!
+ Pourquoi pas? Attends-moi... La sarcelle le quitte,
+ Et revient traînant un vieux nid
+ Laissé par des canards: elle l'emplit bien vîte
+ De feuilles de roseau, les presse, les unit
+ Des pieds, du bec; en forme un batelet capable
+ De supporter un lourd fardeau;
+ Puis elle attache à ce vaisseau
+ Un brin de jonc qui servira de cable.
+ Cela fait, et le bâtiment
+ Mis à l'eau, le lapin entre tout doucement
+ Dans le léger esquif, s'assied sur son derrière,
+ Tandis que devant lui la sarcelle nageant
+ Tire le brin de jonc, et s'en va dirigeant
+ Cette nef à son coeur si chère.
+ On aborde, on débarque, et jugez du plaisir!
+ Non loin du port on va choisir
+ Un asile où, coulant des jours dignes d'envie,
+ Nos bons amis, libres, heureux,
+ Aimèrent d'autant plus la vie
+ Qu'ils se la devaient tous les deux.
+
+
+FABLE XIV.
+
+Pan et la Fortune.
+
+ Un jeune grand seigneur à des jeux de hasard
+ Avait perdu sa dernière pistole,
+ Et puis joué sur sa parole;
+ Il fallait payer sans retard:
+ Les dettes du jeu sont sacrées.
+ On peut faire attendre un marchand,
+ Un ouvrier, un indigent,
+ Qui nous a fourni ses denrées;
+ Mais un escroc? l'honneur veut qu'au même moment
+ On le paye, et très poliment.
+ La loi par eux fut ainsi faite.
+ Notre jeune seigneur, pour acquitter sa dette,
+ Ordonne une coupe de bois.
+ Aussitôt les ormes, les frênes,
+ Et les hêtres touffus, et les antiques chênes,
+ Tombent l'un sur l'autre à la fois.
+ Les faunes, les sylvains, désertent les bocages;
+ Les dryades en pleurs regrettent leurs ombrages;
+ Et le dieu Pan, dans sa fureur,
+ Instruit que le jeu seul a causé ces ravages,
+ S'en prend à la Fortune: O mère du malheur,
+ Dit-il, infernale furie,
+ Tu troubles à la fois les mortels et les dieux,
+ Tu te plais dans le mal, et ta rage ennemie...
+ Il parlait, lorsque dans ces lieux
+ Tout-à-coup paraît la déesse.
+ Calme, dit-elle à Pan, le chagrin qui te presse;
+ Je n'ai point causé tes malheurs:
+ Même aux jeux de hasard, avec certains joueurs,
+ Je ne fais rien.--Qui donc fait tout?--L'adresse.
+
+
+FABLE XV.
+
+Le Philosophe et le Chat-huant.
+
+ Persécuté, proscrit, chassé de son asile,
+ Pour avoir appelé les choses par leur nom,
+ Un pauvre philosophe errait de ville en ville,
+ Emportant avec lui tous ses biens, sa raison.
+ Un jour qu'il méditait sur le fruit de ses veilles,
+ C'était dans un grand bois, il voit un chat-huant
+ Entouré de geais, de corneilles,
+ Qui le harcelaient en criant:
+ C'est un coquin, c'est un impie,
+ Un ennemi de la patrie;
+ Il faut le plumer vif: oui, oui, plumons, plumons,
+ Ensuite nous le jugerons.
+ Et tous fondaient sur lui; la malheureuse bête,
+ Tournant et retournant sa bonne et grosse tête,
+ Leur disait, mais en vain, d'excellentes raisons.
+ Touché de son malheur, car la philosophie
+ Nous rend plus doux et plus humains,
+ Notre sage fait fuir la cohorte ennemie,
+ Puis dit au chat-huant: pourquoi ces assassins
+ En voulaient-ils à votre vie?
+ Que leur avez-vous fait? L'oiseau lui répondit:
+ Rien du tout, mon seul crime est d'y voir clair la nuit.
+
+
+FABLE XVI.
+
+Les deux Chauves.
+
+ Un jour deux chauves dans un coin
+ Virent briller certain morceau d'ivoire:
+ Chacun d'eux veut l'avoir; dispute et coups de poing.
+ Le vainqueur y perdit, comme vous pouvez croire,
+ Le peu de cheveux gris qui lui restaient encor.
+ Un peigne était le beau trésor
+ Qu'il eut pour prix de sa victoire.
+
+
+FABLE XVII.
+
+Le Chat et les Rats.
+
+ Un angora, que sa maîtresse
+ Nourrissait de mets délicats,
+ Ne faisait plus la guerre aux rats;
+ Et les rats, connaissant sa bonté, sa paresse,
+ Allaient, trottaient par-tout, et ne se gênaient pas.
+ Un jour, dans un grenier retiré, solitaire,
+ Où notre chat dormait après un bon festin,
+ Plusieurs rats viennent dans le grain
+ Prendre leur repas ordinaire.
+ L'angora ne bougeait. Alors mes étourdis
+ Pensent qu'ils lui font peur; l'orateur de la troupe
+ Parle des chats avec mépris.
+ On applaudit fort, on s'attroupe,
+ On le proclame général.
+ Grimpé sur un boisseau qui sert de tribunal:
+ Braves amis, dit-il, courons à la vengeance.
+ De ce grain désormais nous devons être las,
+ Jurons de ne manger désormais que des chats:
+ On les dit excellens, nous en ferons bombance.
+ A ces mots, partageant son belliqueux transport,
+ Chaque nouveau guerrier sur l'angora s'élance,
+ Et réveille le chat qui dort.
+ Celui-ci, comme on croit, dans sa juste colère,
+ Couche bientôt sur la poussière
+ Général, tribuns et soldats.
+ Il ne s'échappa que deux rats
+ Qui disaient, en fuyant bien vîte à leur tanière:
+ Il ne faut point pousser à bout
+ L'ennemi le plus débonnaire;
+ On perd ce que l'on tient quand on veut gagner tout.
+
+
+FABLE XVIII.
+
+Le Miroir de la Vérité.
+
+ Dans le beau siècle d'or, quand les premiers humains,
+ Au milieu d'une paix profonde,
+ Coulaient des jours purs et sereins,
+ La Vérité courait le monde
+ Avec son miroir dans les mains.
+ Chacun s'y regardait, et le miroir sincère
+ Retraçait à chacun son plus secret desir
+ Sans jamais le faire rougir:
+ Temps heureux, qui ne dura guère!
+ L'homme devint bientôt méchant et criminel.
+ La Vérité s'enfuit au ciel,
+ En jetant de dépit son miroir sur la terre.
+ Le pauvre miroir se cassa.
+ Ses débris, qu'au hasard la chûte dispersa,
+ Furent perdus pour le vulgaire.
+ Plusieurs siècles après on en connut le prix;
+ Et c'est depuis ce temps que l'on voit plus d'un sage
+ Chercher avec soin ces débris,
+ Les retrouver parfois; mais ils sont si petits,
+ Que personne n'en fait usage.
+ Hélas! le sage le premier
+ Ne s'y voit jamais tout entier.
+
+
+FABLE XIX.
+
+Les deux Paysans et le Nuage.
+
+ Guillot, disait un jour Lucas
+ D'une voix triste et lamentable,
+ Ne vois-tu pas venir là bas
+ Ce gros nuage noir? C'est la marque effroyable
+ Du plus grand des malheurs. Pourquoi? répond Guillot.
+ --Pourquoi? Regarde donc: ou je ne suis qu'un sot,
+ Ou ce nuage est de la grêle
+ Qui va tout abymer; vigne, avoine, froment,
+ Toute la récolte nouvelle
+ Sera détruite en un moment.
+ Il ne restera rien, le village en ruine
+ Dans trois mois aura la famine,
+ Puis la peste viendra, puis nous périrons tous.
+ La peste! dit Guillot: doucement, calmez-vous;
+ Je ne vois point cela, compère:
+ Et, s'il faut vous parler selon mon sentiment,
+ C'est que je vois tout le contraire;
+ Car ce nuage assurément
+ Ne porte point de grêle, il porte de la pluie.
+ La terre est sèche dès long-temps,
+ Il va bien arroser nos champs;
+ Toute notre récolte en doit être embellie.
+ Nous aurons le double de foin,
+ Moitié plus de froment, de raisins abondance;
+ Nous serons tous dans l'opulence,
+ Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin.
+ C'est bien voir que cela! dit Lucas en colère.
+ Mais chacun a ses yeux, lui répondit Guillot.
+ --Oh! puisqu'il est ainsi, je ne dirai plus mot;
+ Attendons la fin de l'affaire:
+ Rira bien qui rira le dernier.--Dieu merci,
+ Ce n'est pas moi qui pleure ici.
+ Ils s'échauffaient tous deux; déjà, dans leur furie,
+ Ils allaient se gourmer, lorsqu'un souffle de vent
+ Emporta loin de là le nuage effrayant:
+ Ils n'eurent ni grêle ni pluie.
+
+
+FABLE XX.
+
+Don Quichotte.
+
+ Contraint de renoncer à la chevalerie,
+ Don Quichotte voulut, pour se dédommager,
+ Mener une plus douce vie,
+ Et choisit l'état de berger.
+ Le voilà donc qui prend panetière et houlette,
+ Le petit chapeau rond garni d'un ruban vert
+ Sous le menton faisant rosette.
+ Jugez de la grace et de l'air
+ De ce nouveau Tircis! Sur sa rauque musette
+ Il s'essaie à charmer l'écho de ces cantons,
+ Achète au boucher deux moutons,
+ Prend un roquet galeux, et, dans cet équipage,
+ Par l'hiver le plus froid qu'on eût vu de long-temps,
+ Dispersant son troupeau sur les rives du Tage,
+ Au milieu de la neige il chante le printemps.
+ Point de mal jusque-là: chacun, à sa manière,
+ Est libre d'avoir du plaisir.
+ Mais il vint à passer une grosse vachère;
+ Et le pasteur, pressé d'un amoureux desir,
+ Court et tombe à ses pieds: O belle Timarette,
+ Dit-il, toi que l'on voit parmi tes jeunes soeurs
+ Comme le lis parmi les fleurs,
+ Cher et cruel objet de ma flamme secrète,
+ Abandonne un moment le soin de tes agneaux,
+ Viens voir un nid de tourtereaux
+ Que j'ai découvert sur ce chêne.
+ Je veux te les donner: hélas! c'est tout mon bien.
+ Ils sont blancs: leur couleur, Timarette, est la tienne;
+ Mais, par malheur pour moi, leur coeur n'est pas le tien.
+ A ce discours, la Timarette,
+ Dont le vrai nom était Fanchon,
+ Ouvre une large bouche, et, d'un oeil fixe et bête,
+ Contemple le vieux Céladon;
+ Quand un valet de ferme, amoureux de la belle,
+ Paraissant tout-à-coup, tombe à coups de bâton
+ Sur le berger tendre et fidèle,
+ Et vous l'étend sur le gazon.
+ Don Quichotte criait: Arrête,
+ Pasteur ignorant et brutal:
+ Ne sais-tu pas nos lois? Le coeur de Timarette
+ Doit devenir le prix d'un combat pastoral;
+ Chante, et ne frappe pas. Vainement il l'implore;
+ L'autre frappait toujours, et frapperait encore,
+ Si l'on n'était venu secourir le berger
+ Et l'arracher à sa furie.
+ Ainsi guérir d'une folie,
+ Bien souvent ce n'est qu'en changer.
+
+
+FABLE XXI.
+
+Le Voyage.
+
+ Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte,
+ Sans songer seulement à demander sa route,
+ Aller de chûte en chûte, et, se traînant ainsi,
+ Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi;
+ Voir sur sa tête alors amasser les nuages,
+ Dans un sable mouvant précipiter ses pas,
+ Courir, en essuyant orages sur orages,
+ Vers un but incertain où l'on n'arrive pas;
+ Détrompé vers le soir, chercher une retraite,
+ Arriver haletant, se coucher, s'endormir,
+ On appelle cela naître, vivre, et mourir.
+ La volonté de Dieu soit faite!
+
+
+FABLE XXII.
+
+* Le Coq Fanfaron.
+
+ Il fait bon battre un glorieux:
+ Des revers qu'il éprouve il est toujours joyeux,
+ Toujours sa vanité trouve dans sa défaite
+ Un moyen d'être satisfaite.
+
+ Un coq, sans force et sans talent,
+ Jouissait, on ne sait comment,
+ D'une certaine renommée.
+ Cela se voit, dit-on, chez la gent emplumée
+ Et chez d'autres encore. Insolent comme un sot,
+ Notre coq traita mal un poulet de mérite.
+ La jeunesse aisément s'irrite;
+ Le poulet offensé le provoque aussitôt,
+ Et le cou tout gonflé sur lui se précipite.
+ Dans l'instant le coq orgueilleux
+ Est battu, déplumé, reçoit mainte blessure;
+ Et, si l'on n'eût fini ce combat dangereux,
+ Sa mort terminait l'aventure.
+ Quand le poulet fut loin, le coq, en s'épluchant,
+ Disait: Cet enfant-là m'a montré du courage;
+ J'ai beaucoup ménagé son âge,
+ Mais de lui je suis fort content.
+ Un coq, vieux et cassé, témoin de cette histoire,
+ La répandit et s'en moqua.
+ Notre fanfaron l'attaqua,
+ Croyant facilement remporter la victoire.
+ Le brave vétéran, de lui trop mal connu,
+ En quatre coups de bec lui partage la crête,
+ Le dépouille en entier des pieds jusqu'à la tête,
+ Et le laisse là presque nu.
+ Alors notre coq, sans se plaindre,
+ Dit: C'est un bon vieillard, j'en ai bien peu souffert:
+ Mais je le trouve encore vert;
+ Et, dans son jeune temps, il devait être à craindre.
+
+
+FIN DU QUATRIÈME LIVRE.
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+
+FABLE PREMIÈRE.
+
+Le Berger et le Rossignol.
+
+A M. L'ABBÉ DELILLE.
+
+ O toi, dont la touchante et sublime harmonie
+ Charme toujours l'oreille en attachant le coeur,
+ Digne rival, souvent vainqueur,
+ Du chantre fameux d'Ausonie,
+ Delille, ne crains rien, sur mes légers pipeaux
+ Je ne viens point ici célébrer tes travaux,
+ Ni dans de faibles vers parler de poésie.
+ Je sais que l'immortalité
+ Qui t'est déjà promise au temple de mémoire
+ T'est moins chère que ta gaîté;
+ Je sais que, méritant tes succès sans y croire,
+ Content par caractère et non par vanité,
+ Tu te fais pardonner ta gloire
+ A force d'amabilité:
+ C'est ton secret, aussi je finis ce prologue.
+ Mais du moins, lis mon apologue;
+ Et si quelque envieux, quelque esprit de travers,
+ Outrageant un jour tes beaux vers,
+ Te donne assez d'humeur pour t'empêcher d'écrire,
+ Je te demande alors de vouloir le relire.
+
+ Dans une belle nuit du charmant mois de mai,
+ Un berger contemplait, du haut d'une colline,
+ La lune promenant sa lumière argentine
+ Au milieu d'un ciel pur d'étoiles parsemé;
+ Le tilleul odorant, le lilas, l'aubépine,
+ Au gré du doux zéphyr balançant leurs rameaux,
+ Et les ruisseaux dans les prairies
+ Brisant sur des rives fleuries
+ Le cristal de leurs claires eaux.
+ Un rossignol, dans le bocage,
+ Mêlait ses doux accens à ce calme enchanteur;
+ L'écho les répétait, et notre heureux pasteur,
+ Transporté de plaisir, écoutait son ramage.
+ Mais tout-à-coup l'oiseau finit ses tendres sons.
+ En vain le berger le supplie
+ De continuer ses chansons.
+ Non, dit le rossignol, c'en est fait pour la vie;
+ Je ne troublerai plus ces paisibles forêts.
+ N'entends-tu pas dans ce marais
+ Mille grenouilles coassantes
+ Qui, par des cris affreux, insultent à mes chants?
+ Je cède, et reconnais que mes faibles accens
+ Ne peuvent l'emporter sur leurs voix glapissantes.
+ Ami, dit le berger, tu vas combler leurs voeux;
+ Te taire est le moyen qu'on les écoute mieux:
+ Je ne les entends plus aussitôt que tu chantes.
+
+
+FABLE II.
+
+Les deux Lions.
+
+ Sur les bords africains, aux lieux inhabités
+ Où le char du soleil roule en brûlant la terre,
+ Deux énormes lions, de la soif tourmentés,
+ Arrivèrent au pied d'un rocher solitaire.
+ Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort
+ De quelque naïade expirante.
+ Les deux lions courent d'abord
+ Au bruit de cette eau murmurante.
+ Ils pouvaient boire ensemble; et la fraternité,
+ Le besoin, leur donnaient ce conseil salutaire:
+ Mais l'orgueil disait le contraire,
+ Et l'orgueil fut seul écouté.
+ Chacun veut boire seul: d'un oeil plein de colère
+ L'un l'autre ils vont se mesurans,
+ Hérissent de leur cou l'ondoyante crinière;
+ De leur terrible queue ils se frappent les flancs,
+ Et s'attaquent avec de tels rugissemens,
+ Qu'à ce bruit dans le fond de leur sombre tanière,
+ Les tigres d'alentour vont se cacher tremblans.
+ Égaux en vigueur, en courage,
+ Ce combat fut plus long qu'aucun de ces combats
+ Qui d'Achille ou d'Hector signalèrent la rage;
+ Car les dieux ne s'en mêlaient pas.
+ Après une heure ou deux d'efforts et de morsures,
+ Nos héros fatigués, déchirés, haletans,
+ S'arrêtèrent en même temps.
+ Couverts de sang et de blessures,
+ N'en pouvant plus, morts à demi,
+ Se traînant sur le sable, à la source ils vont boire:
+ Mais, pendant le combat, la source avait tari;
+ Ils expirent auprès.
+
+ Vous lisez votre histoire,
+ Malheureux insensés, dont les divisions,
+ L'orgueil, les fureurs, la folie,
+ Consument en douleurs le moment de la vie.
+ Hommes, vous êtes ces lions;
+ Vos jours, c'est l'eau qui s'est tarie.
+
+
+FABLE III.
+
+Le Procès des deux Renards.
+
+ Que je hais cet art de pédant,
+ Cette logique captieuse,
+ Qui d'une chose claire en fait une douteuse,
+ D'un principe erroné tire subtilement
+ Une conséquence trompeuse,
+ Et raisonne en déraisonnant!
+ Les Grecs ont inventé cette belle manière:
+ Ils ont fait plus de mal qu'ils ne croyaient en faire.
+ Que Dieu leur donne paix! Il s'agit d'un renard,
+ Grand argumentateur, célèbre babillard,
+ Et qui montrait la rhétorique.
+ Il tenait école publique,
+ Avait des écoliers qui payaient en poulets.
+ Un d'eux, qu'on destinait à plaider au palais,
+ Devait payer son maître à la première cause
+ Qu'il gagnerait: ainsi la chose
+ Avait été réglée et d'une et d'autre part.
+ Son cours étant fini, mon écolier renard
+ Intente un procès à son maître,
+ Disant qu'il ne doit rien. Devant le léopard
+ Tous les deux s'en vont comparaître.
+ Monseigneur, disait l'écolier,
+ Si je gagne, c'est clair, je ne dois rien payer;
+ Et cela par votre sentence,
+ Puisque par la sentence
+ J'aurai droit de ne pas payer.
+ Si je perds, nulle est sa créance;
+ Car il convient que l'échéance
+ N'en devait arriver qu'après
+ Le gain de mon premier procès:
+ Or, ce procès perdu, je suis quitte, je pense:
+ Mon dilemme est certain. Nenni,
+ Répondait aussitôt le maître:
+ Si vous perdez, payez; la loi l'ordonne ainsi.
+ Si vous gagnez, sans plus remettre,
+ Payez; car vous avez signé
+ Promesse de payer au premier plaids gagné:
+ Vous y voilà. Je crois l'argument sans réponse.
+ Chacun attend alors que le juge prononce,
+ Et l'auditoire s'étonnait
+ Qu'il n'y jetât pas son bonnet.
+ Le léopard rêveur prit enfin la parole:
+ Hors de cour, leur dit-il: défense à l'écolier
+ De continuer son métier,
+ Au maître de tenir école.
+
+
+FABLE IV.
+
+La Colombe et son Nourisson.
+
+ Une colombe gémissait
+ De ne pouvoir devenir mère:
+ Elle avait fait cent fois tout ce qu'il fallait faire
+ Pour en venir à bout, rien ne réussissait.
+ Un jour, se promenant dans un bois solitaire,
+ Elle rencontre en un vieux nid
+ Un oeuf abandonné, point trop gros, point petit,
+ Semblable aux oeufs de tourterelle.
+ Ah! quel bonheur! s'écria-t-elle:
+ Je pourrai donc enfin couver,
+ Et puis nourrir, puis élever,
+ Un enfant qui fera le charme de ma vie!
+ Tous les soins qu'il me coûtera,
+ Les tourmens qu'il me causera,
+ Seront encor des biens pour mon ame ravie:
+ Quel plaisir vaut ces soucis-là?
+ Cela dit, dans le nid la colombe établie
+ Se met à couver l'oeuf, et le couve si bien,
+ Qu'elle ne le quitte pour rien,
+ Pas même pour manger; l'amour nourrit les mères.
+ Après vingt et un jours elle voit naître enfin
+ Celui dont elle attend son bonheur, son destin,
+ Et ses délices les plus chères.
+ De joie elle est prête à mourir;
+ Auprès de son petit nuit et jour elle veille,
+ L'écoute respirer, le regarde dormir,
+ S'épuise pour le mieux nourrir.
+ L'enfant chéri vient à merveille,
+ Son corps grossit en peu de temps:
+ Mais son bec, ses yeux et ses ailes,
+ Diffèrent fort des tourterelles;
+ La mère les voit ressemblans.
+ A bien élever sa jeunesse
+ Elle met tous ses soins, lui prêche la sagesse,
+ Et sur-tout l'amitié, lui dit à chaque instant:
+ Pour être heureux, mon cher enfant,
+ Il ne faut que deux points, la paix avec soi-même,
+ Puis quelques bons amis dignes de nous chérir.
+ La vertu de la paix nous fait seule jouir;
+ Et le secret pour qu'on nous aime,
+ C'est d'aimer les premiers, facile et doux plaisir.
+ Ainsi parlait la tourterelle,
+ Quand, au milieu de sa leçon,
+ Un malheureux petit pinson,
+ Échappé de son nid, vient s'abattre auprès d'elle.
+ Le jeune nourrisson à peine l'apperçoit,
+ Qu'il court à lui: sa mère croit
+ Que c'est pour le traiter comme ami, comme frère,
+ Et pour offrir au voyageur
+ Une retraite hospitalière.
+ Elle applaudit déjà: mais quelle est sa douleur,
+ Lorsqu'elle voit son fils, ce fils dont la jeunesse
+ N'entendit que leçons de vertu, de sagesse,
+ Saisir le faible oiseau, le plumer, le manger,
+ Et garder, au milieu de l'horrible carnage,
+ Ce tranquille sang froid, assuré témoignage
+ Que le coeur désormais ne peut se corriger!
+ Elle en mourut, la pauvre mère.
+ Quel triste prix des soins donnés à cet enfant!
+ Mais c'était le fils d'un milan:
+ Rien ne change le caractère.
+
+
+FABLE V.
+
+L'Âne et la Flûte.
+
+ Les sots sont un peuple nombreux,
+ Trouvant toutes choses faciles:
+ Il faut le leur passer, souvent ils sont heureux;
+ Grand motif de se croire habiles.
+
+ Un âne, en broutant ses chardons,
+ Regardait un pasteur, jouant, sous le feuillage,
+ D'une flûte dont les doux sons
+ Attiraient et charmaient les bergers du bocage.
+ Cet âne mécontent disait: Ce monde est fou!
+ Les voilà tous, bouche béante,
+ Admirant un grand sot qui sue et se tourmente
+ A souffler dans un petit trou.
+ C'est par de tels efforts qu'on parvient à leur plaire,
+ Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici,
+ Car je me sens trop en colère.
+ Notre âne, en raisonnant ainsi,
+ Avance quelques pas, lorsque, sur la fougère,
+ Une flûte, oubliée en ces champêtres lieux
+ Par quelque pasteur amoureux,
+ Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse,
+ Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux;
+ Une oreille en avant, lentement il se baisse,
+ Applique son naseau sur le pauvre instrument,
+ Et souffle tant qu'il peut. O hasard incroyable!
+ Il en sort un son agréable.
+ L'âne se croit un grand talent,
+ Et, tout joyeux, s'écrie en faisant la culbute:
+ Eh! je joue aussi de la flûte!
+
+
+FABLE VI.
+
+Le Paysan et la Rivière.
+
+ Je veux me corriger, je veux changer de vie,
+ Me disait un ami: dans des liens honteux
+ Mon ame s'est trop avilie;
+ J'ai cherché le plaisir, guidé par la folie,
+ Et mon coeur n'a trouvé que le remords affreux.
+ C'en est fait, je renonce à l'indigne maîtresse
+ Que j'adorai toujours sans jamais l'estimer;
+ Tu connais pour le jeu ma coupable faiblesse,
+ Eh bien! je vais la réprimer;
+ Je vais me retirer du monde;
+ Et, calme désormais, libre de tous soucis,
+ Dans une retraite profonde,
+ Vivre pour la sagesse et pour mes seuls amis.
+ Que de fois vous l'avez promis!
+ Toujours en vain, lui répondis-je.
+ Çà, quand commencez-vous?--Dans huit jours, sûrement.
+ --Pourquoi pas aujourd'hui? Ce long retard m'afflige.
+ --Oh! je ne puis dans un moment
+ Briser une si forte chaîne:
+ Il me faut un prétexte; il viendra, j'en réponds.
+ Causant ainsi, nous arrivons
+ Jusque sur les bords de la Seine;
+ Et j'apperçois un paysan
+ Assis sur une large pierre,
+ Regardant l'eau couler d'un air impatient.
+ --L'ami, que fais-tu là?--Monsieur, pour une affaire
+ Au village prochain je suis contraint d'aller:
+ Je ne vois point de pont pour passer la rivière,
+ Et j'attends que cette eau cesse enfin de couler.
+
+ Mon ami, vous voilà, cet homme est votre image;
+ Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours:
+ Si vous voulez passer, jetez-vous à la nage;
+ Car cette eau coulera toujours.
+
+
+FABLE VII.
+
+Jupiter et Minos.
+
+ Mon fils, disait un jour Jupiter à Minos,
+ Toi qui juges la race humaine,
+ Explique-moi pourquoi l'enfer suffit à peine
+ Aux nombreux criminels que t'envoie Atropos.
+ Quel est de la vertu le fatal adversaire
+ Qui corrompt à ce point la faible humanité?
+ C'est, je crois, l'intérêt.--L'intérêt? Non, mon père.
+ --Et qu'est-ce donc?--L'oisiveté.
+
+
+FABLE VIII.
+
+Le petit Chien.
+
+ La vanité nous rend aussi dupes que sots.
+
+ Je me souviens, à ce propos,
+ Qu'au temps jadis, après une sanglante guerre
+ Où, malgré les plus beaux exploits,
+ Maint lion fut couché par terre,
+ L'éléphant régna dans les bois.
+ Le vainqueur, politique habile,
+ Voulant prévenir désormais
+ Jusqu'au moindre sujet de discorde civile,
+ De ses vastes états exila pour jamais
+ La race des lions, son ancienne ennemie.
+ L'édit fut proclamé. Les lions affaiblis,
+ Se soumettant au sort qui les avait trahis,
+ Abandonnent tous leur patrie.
+ Ils ne se plaignent pas, ils gardent dans leur coeur
+ Et leur courage et leur douleur.
+ Un bon vieux petit chien, de la charmante espèce
+ De ceux qui vont portant, jusqu'au milieu du dos,
+ Une toison tombante à flots,
+ Exhalait ainsi sa tristesse:
+ Il faut donc vous quitter, ô pénates chéris!
+ Un barbare, à l'âge où je suis,
+ M'oblige à renoncer aux lieux qui m'ont vu naître.
+ Sans appui, sans secours, dans un pays nouveau,
+ Je vais, les yeux en pleurs, demander un tombeau,
+ Qu'on me refusera peut-être.
+ O tyran, tu le veux! allons, il faut partir.
+ Un barbet l'entendit: touché de sa misère,
+ Quel motif, lui dit-il, peut t'obliger à fuir?
+ --Ce qui m'y force? ô ciel! Et cet édit sévère
+ Qui nous chasse à jamais de cet heureux canton?...
+ --Nous?--Non pas vous, mais moi.--Comment! toi, mon cher frère?
+ Qu'as-tu donc de commun...?--Plaisante question!
+ Eh! ne suis-je pas un lion?[7]
+
+ [7] La petite espèce de chiens dont on veut parler porte le nom de
+ chiens lions.
+
+
+FABLE IX.
+
+Le Léopard et l'Écureuil.
+
+ Un écureuil sautant, gambadant sur un chêne,
+ Manqua sa branche, et vint, par un triste hasard,
+ Tomber sur un vieux léopard
+ Qui faisait sa méridienne.
+ Vous jugez s'il eut peur! En sursaut s'éveillant,
+ L'animal irrité se dresse;
+ Et l'écureuil, s'agenouillant,
+ Tremble et se fait petit aux pieds de son altesse.
+ Après l'avoir considéré,
+ Le léopard lui dit: Je te donne la vie,
+ Mais à condition que de toi je saurai
+ Pourquoi cette gaîté, ce bonheur que j'envie,
+ Embellissent tes jours, ne te quittent jamais,
+ Tandis que moi, roi des forêts,
+ Je suis si triste et je m'ennuie.
+ Sire, lui répond l'écureuil,
+ Je dois à votre bon accueil
+ La vérité: mais, pour la dire,
+ Sur cet arbre un peu haut je voudrais être assis.
+ --Soit, j'y consens: monte.--J'y suis.
+ A présent je peux vous instruire.
+ Mon grand secret pour être heureux,
+ C'est de vivre dans l'innocence:
+ L'ignorance du mal fait toute ma science;
+ Mon coeur est toujours pur, cela rend bien joyeux.
+ Vous ne connaissez pas la volupté suprême
+ De dormir sans remords; vous mangez les chevreuils,
+ Tandis que je partage à tous les écureuils
+ Mes feuilles et mes fruits; vous haïssez, et j'aime:
+ Tout est dans ces deux mots. Soyez bien convaincu
+ De cette vérité que je tiens de mon père:
+ Lorsque notre bonheur nous vient de la vertu,
+ La gaîté vient bientôt de notre caractère.
+
+
+FABLE X.
+
+Le Prêtre de Jupiter.
+
+ Un prêtre de Jupiter,
+ Père de deux grandes filles,
+ Toutes deux assez gentilles,
+ De bien les marier fit son soin le plus cher.
+ Les prêtres de ce temps vivaient de sacrifices,
+ Et n'avaient point de bénéfices:
+ La dot était fort mince. Un jeune jardinier
+ Se présenta pour gendre; on lui donna l'aînée.
+ Bientôt après cet hyménée
+ La cadette devint la femme d'un potier.
+ A quelques jours de là, chaque épouse établie
+ Chez son époux, le père va les voir.
+ Bonjour, dit-il, je viens savoir
+ Si le choix que j'ai fait rend heureuse ta vie,
+ S'il ne te manque rien, si je peux y pourvoir.
+ Jamais, répond la jardinière,
+ Vous ne fîtes meilleure affaire:
+ La paix et le bonheur habitent ma maison;
+ Je tâche d'être bonne, et mon époux est bon;
+ Il sait m'aimer sans jalousie,
+ Je l'aime sans coquetterie;
+ Aussi tout est plaisir, tout jusqu'à nos travaux;
+ Nous ne desirons rien, sinon qu'un peu de pluie
+ Fasse pousser nos artichaux.
+ --C'est là tout?--Oui vraiment.--Tu seras satisfaite,
+ Dit le vieillard: demain je célèbre la fête
+ De Jupiter; je lui dirai deux mots.
+ Adieu, ma fille.--Adieu, mon père.
+ Le prêtre de ce pas s'en va chez la potière
+ L'interroger, comme sa soeur,
+ Sur son mari, sur son bonheur.
+ Oh! répond celle-ci, dans mon petit ménage,
+ Le travail, l'amour, la santé,
+ Tout va fort bien, en vérité;
+ Nous ne pouvons suffire à la vente, à l'ouvrage:
+ Notre unique desir serait que le soleil
+ Nous montrât plus souvent son visage vermeil
+ Pour sécher notre poterie.
+ Vous, pontife du dieu de l'air,
+ Obtenez-nous cela, mon père, je vous prie;
+ Parlez pour nous à Jupiter.
+ --Très-volontiers, ma chère amie:
+ Mais je ne sais comment accorder mes enfans;
+ Tu me demandes du beau temps,
+ Et ta soeur a besoin de pluie.
+ Ma foi, je me tairai, de peur d'être en défaut.
+ Jupiter mieux que nous sait bien ce qu'il nous faut;
+ Prétendre le guider serait folie extrême:
+ Sachons prendre le temps comme il veut l'envoyer.
+ L'homme est plus cher aux dieux qu'il ne l'est à lui-même;
+ Se soumettre, c'est les prier.
+
+
+FABLE XI.
+
+Le Crocodile et l'Esturgeon.
+
+ Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfans
+ S'amusaient à faire sur l'onde,
+ Avec des cailloux plats, ronds, légers et tranchans,
+ Les plus beaux ricochets du monde.
+ Un crocodile affreux arrive entre deux eaux,
+ S'élance tout-à-coup, happe l'un des marmots,
+ Qui crie, et disparaît dans sa gueule profonde.
+ L'autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon.
+ Un honnête et digne esturgeon,
+ Témoin de cette tragédie,
+ S'éloigne avec horreur, se cache au fond des flots;
+ Mais bientôt il entend le coupable amphibie
+ Gémir et pousser des sanglots:
+ Le monstre a des remords, dit-il: ô providence!
+ Tu venges souvent l'innocence;
+ Pourquoi ne la sauves-tu pas?
+ Ce scélérat du moins pleure ses attentats;
+ L'instant est propice, je pense,
+ Pour lui prêcher la pénitence:
+ Je m'en vais lui parler. Plein de compassion,
+ Notre saint homme d'esturgeon
+ Vers le crocodile s'avance:
+ Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfait;
+ Livrez votre ame impitoyable
+ Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait,
+ Le seul médiateur entre eux et le coupable.
+ Malheureux, manger un enfant!
+ Mon coeur en a frémi; j'entends gémir le vôtre...
+ Oui, répond l'assassin, je pleure en ce moment
+ De regret d'avoir manqué l'autre.
+
+ Tel est le remords du méchant.
+
+
+FABLE XII.
+
+La Chenille.
+
+ Un jour, causant entre eux, différens animaux
+ Louaient beaucoup le ver à soie:
+ Quel talent, disaient-ils, cet insecte déploie
+ En composant ces fils si doux, si fins, si beaux,
+ Qui de l'homme font la richesse!
+ Tous vantaient son travail, exaltaient son adresse.
+ Une chenille seule y trouvait des défauts,
+ Aux animaux surpris en faisait la critique;
+ Disait des mais et puis des si.
+ Un renard s'écria: Messieurs, cela s'explique;
+ C'est que madame file aussi.
+
+
+FABLE XIII.
+
+La Tourterelle et la Fauvette.
+
+ Une fauvette, jeune et belle,
+ S'amusait à chanter tant que durait le jour;
+ Sa voisine la tourterelle
+ Ne voulait, ne savait rien faire que l'amour.
+ Je plains bien votre erreur, dit-elle à la fauvette;
+ Vous perdez vos plus beaux momens:
+ Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amans.
+ Dites-moi, s'il vous plaît, quelle est la chansonnette
+ Qui peut valoir un doux baiser?
+ Je me garderais bien d'oser
+ Les comparer, répondit la chanteuse:
+ Mais je ne suis point malheureuse,
+ J'ai mis mon bonheur dans mes chants.
+ A ce discours, la tourterelle,
+ En se moquant, s'éloigna d'elle.
+ Sans se revoir elles furent dix ans.
+ Après ce long espace, un beau jour de printemps,
+ Dans la même forêt elles se rencontrèrent.
+ L'âge avait bien un peu dérangé leurs attraits;
+ Long-temps elles se regardèrent
+ Avant que de pouvoir se remettre leurs traits.
+ Enfin la fauvette polie
+ S'avance la première: Eh! bonjour, mon amie,
+ Comment vous portez-vous? Comment vont les amans?
+ --Ah! ne m'en parlez pas, ma chère,
+ J'ai tout perdu, plaisirs, amis, beaux ans;
+ Tout a passé comme une ombre légère.
+ J'ai cru que le bonheur était d'aimer, de plaire...
+ O souvenir cruel! ô regrets superflus!
+ J'aime encore, on ne m'aime plus.
+ J'ai moins perdu que vous, répondit la chanteuse:
+ Cependant je suis vieille, et je n'ai plus de voix;
+ Mais j'aime la musique, et suis encor heureuse
+ Lorsque le rossignol fait retentir ces bois.
+
+ La beauté, ce présent céleste,
+ Ne peut, sans les talens, échapper à l'ennui:
+ La beauté passe, un talent reste,
+ On en jouit même en autrui.
+
+
+FABLE XIV.
+
+Le Charlatan.
+
+ Sur le pont-neuf, entouré de badauds,
+ Un charlatan criait à pleine tête:
+ Venez, messieurs, accourez faire emplette
+ Du grand remède à tous les maux.
+ C'est une poudre admirable
+ Qui donne de l'esprit aux sots,
+ De l'honneur aux frippons, l'innocence aux coupables,
+ Aux vieilles femmes des amans,
+ Au vieillard amoureux une jeune maîtresse,
+ Aux fous le prix de la sagesse,
+ Et la science aux ignorans.
+ Avec ma poudre, il n'est rien dans la vie
+ Dont bientôt on ne vienne à bout;
+ Par elle on obtient tout, on sait tout, on fait tout;
+ C'est la grande encyclopédie.
+ Vîte je m'approchai pour voir ce beau trésor...
+ C'était un peu de poudre d'or.
+
+
+FABLE XV.
+
+La Sauterelle.
+
+ C'en est fait, je quitte le monde;
+ Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux
+ Des crimes, des horreurs, dont sont blessés mes yeux.
+ Dans une retraite profonde,
+ Loin des vices, loin des abus,
+ Je passerai mes jours doucement à maudire
+ Les méchans de moi trop connus.
+ Seule ici bas j'ai des vertus:
+ Aussi pour ennemi j'ai tout ce qui respire,
+ Tout l'univers m'en veut; homme, enfans, animaux,
+ Jusqu'au plus petit des oiseaux,
+ Tous sont occupés de me nuire.
+ Eh! qu'ai-je fait pourtant?... Que du bien. Les ingrats!
+ Ils me regretteront, mais après mon trépas.
+ Ainsi se lamentait certaine sauterelle,
+ Hypocondre et n'estimant qu'elle.
+ Où prenez-vous cela, ma soeur?
+ Lui dit une de ses compagnes:
+ Quoi! vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes
+ En broutant de ces prés la douce et tendre fleur,
+ Sans vous embarrasser des affaires du monde?
+ Je sais qu'en travers il abonde:
+ Il fut ainsi toujours, et toujours il sera;
+ Ce que vous en direz grand'chose n'y fera.
+ D'ailleurs où vit-on mieux? Quant à votre colère
+ Contre ces ennemis qui n'en veulent qu'à vous,
+ Je pense, ma soeur, entre nous,
+ Que c'est peut-être une chimère,
+ Et que l'orgueil souvent donne ces visions.
+ Dédaignant de répondre à ces sottes raisons;
+ La sauterelle part, et sort de la prairie,
+ Sa patrie.
+ Elle sauta deux jours pour faire deux cents pas.
+ Alors elle se croit au bout de l'hémisphère,
+ Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux états;
+ Elle admire ces beaux climats,
+ Salue avec respect cette rive étrangère.
+ Près de là, des épis nombreux
+ Sur de longs chalumeaux, à six pieds de la terre,
+ Ondoyans et pressés se balançaient entre eux.
+ Ah! que voilà bien mon affaire!
+ Dit-elle avec transport, dans ces sombres taillis
+ Je trouverai sans doute un désert solitaire;
+ C'est un asile sûr contre mes ennemis.
+ La voilà dans le blé. Mais dès l'aube suivante,
+ Voici venir les moissonneurs.
+ Leur troupe nombreuse et bruyante
+ S'étend en demi-cercle; et, parmi les clameurs,
+ Les ris, les chants des jeunes filles,
+ Les épis entassés tombent sous les faucilles,
+ La terre se découvre, et les bleds abattus
+ Laissent voir les sillons tout nus.
+ Pour le coup, s'écriait la triste sauterelle,
+ Voilà qui prouve bien la haine universelle
+ Qui par-tout me poursuit: à peine en ce pays
+ A-t-on su que j'étais, qu'un peuple d'ennemis
+ S'en vient pour chercher sa victime.
+ Dans la fureur qui les anime,
+ Employant contre moi les plus affreux moyens,
+ De peur que je n'échappe, ils ravagent leurs biens:
+ Ils y mettraient le feu, s'il était nécessaire.
+ Eh! messieurs, me voilà, dit-elle en se montrant;
+ Finissez un travail si grand,
+ Je me livre à votre colère.
+ Un moissonneur, dans ce moment,
+ Par hasard la distingue; il se baisse, la prend,
+ Et dit, en la jetant dans une herbe fleurie:
+ Va manger, ma petite amie.
+
+
+FABLE XVI.
+
+La Guêpe et l'Abeille.
+
+ Dans le calice d'une fleur
+ La guêpe un jour voyant l'abeille,
+ S'approche en l'appelant sa soeur.
+ Ce nom sonne mal à l'oreille
+ De l'insecte plein de fierté,
+ Qui lui répond: Nous soeurs! Ma mie,
+ Depuis quand cette parenté?
+ Mais c'est depuis toute la vie,
+ Lui dit la guêpe avec courroux:
+ Considérez-moi, je vous prie;
+ J'ai des ailes tout comme vous,
+ Même taille, même corsage;
+ Et, s'il vous en faut davantage,
+ Nos dards sont aussi ressemblans.
+ Il est vrai, répliqua l'abeille,
+ Nous avons une arme pareille,
+ Mais pour des emplois différens.
+ La vôtre sert votre insolence,
+ La mienne repousse l'offense;
+ Vous provoquez, je me défends.
+
+
+FABLE XVII.
+
+Le Hérisson et les Lapins.
+
+ Il est certains esprits d'un naturel hargneux
+ Qui toujours ont besoin de guerre;
+ Ils aiment à piquer, se plaisent à déplaire,
+ Et montrent pour cela des talens merveilleux.
+ Quant à moi, je les fuis sans cesse,
+ Eussent-ils tous les dons et tous les attributs;
+ J'y veux de l'indulgence ou de la politesse;
+ C'est la parure des vertus.
+
+ Un hérisson, qu'une tracasserie
+ Avait forcé de quitter sa patrie,
+ Dans un grand terrier de lapins
+ Vint porter sa misanthropie.
+ Il leur conta ses longs chagrins,
+ Contre ses ennemis exhala bien sa bile,
+ Et finit par prier les hôtes souterrains
+ De vouloir lui donner asile.
+ Volontiers, lui dit le doyen:
+ Nous sommes bonnes gens, nous vivons comme frères,
+ Et nous ne connaissons ni le tien ni le mien;
+ Tout est commun ici: nos plus grandes affaires
+ Sont d'aller, dès l'aube du jour,
+ Brouter le serpolet, jouer sur l'herbe tendre:
+ Chacun, pendant ce temps, sentinelle à son tour,
+ Veille sur le chasseur qui voudrait nous surprendre;
+ S'il l'apperçoit, il frappe, et nous voilà blottis.
+ Avec nos femmes, nos petits,
+ Dans la gaîté, dans la concorde,
+ Nous passons les instans que le ciel nous accorde.
+ Souvent ils sont prompts à finir;
+ Les panneaux, les furets, abrégent notre vie,
+ Raison de plus pour en jouir.
+ Du moins par l'amitié, l'amour et le plaisir,
+ Autant qu'elle a duré nous l'avons embellie:
+ Telle est notre philosophie.
+ Si cela vous convient, demeurez avec nous,
+ Et soyez de la colonie;
+ Sinon, faites l'honneur à notre compagnie
+ D'accepter à dîner, puis retournez chez vous.
+ A ce discours plein de sagesse,
+ Le hérisson repart qu'il sera trop heureux
+ De passer ses jours avec eux.
+ Alors chaque lapin s'empresse
+ D'imiter l'honnête doyen
+ Et de lui faire politesse.
+ Jusques au soir tout alla bien.
+ Mais, lorsqu'après souper la troupe réunie
+ Se mit à deviser des affaires du temps,
+ Le hérisson de ses piquans
+ Blesse un jeune lapin. Doucement, je vous prie,
+ Lui dit le père de l'enfant.
+ Le hérisson, se retournant,
+ En pique deux, puis trois, et puis un quatrième.
+ On murmure, on se fâche, on l'entoure en grondant.
+ Messieurs, s'écria-t-il, mon regret est extrême;
+ Il faut me le passer, je suis ainsi bâti,
+ Et je ne puis pas me refondre.
+ Ma foi, dit le doyen, en ce cas, mon ami,
+ Tu peux aller te faire tondre.
+
+
+FABLE XVIII.
+
+Le Milan et le Pigeon.
+
+ Un milan plumait un pigeon,
+ Et lui disait: Méchante bête,
+ Je te connais, je sais l'aversion
+ Qu'ont pour moi tes pareils; te voilà ma conquête!
+ Il est des dieux vengeurs. Hélas! je le voudrais,
+ Répondit le pigeon. O comble des forfaits!
+ S'écria le milan, quoi! ton audace impie
+ Ose douter qu'il soit des dieux?
+ J'allais te pardonner; mais, pour ce doute affreux,
+ Scélérat, je te sacrifie.
+
+
+FABLE XIX.
+
+Le Chien coupable.
+
+ Mon frère, sais-tu la nouvelle?
+ Mouflar, le bon Mouflar, de nos chiens le modèle,
+ Si redouté des loups, si soumis au berger,
+ Mouflar vient, dit-on, de manger
+ Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère,
+ Et puis sur le berger s'est jeté furieux.
+ --Serait-il vrai?--Très vrai, mon frère.
+ --A qui donc se fier, grands dieux!
+ C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine;
+ Et la nouvelle était certaine.
+ Mouflar, sur le fait même pris,
+ N'attendait plus que le supplice,
+ Et le fermier voulait qu'une prompte justice
+ Effrayât les chiens du pays.
+ La procédure en un jour est finie.
+ Mille témoins pour un déposent l'attentat:
+ Recolés, confrontés, aucun d'eux ne varie;
+ Mouflar est convaincu du triple assassinat:
+ Mouflar recevra donc deux balles dans la tête
+ Sur le lieu même du délit.
+ A son supplice qui s'apprête
+ Toute la ferme se rendit.
+ Les agneaux de Mouflar demandèrent la grace;
+ Elle fut refusée. On leur fit prendre place:
+ Les chiens se rangèrent près d'eux,
+ Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse,
+ Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux.
+ Tout le monde attendait dans un profond silence.
+ Mouflar paraît bientôt, conduit par deux pasteurs:
+ Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs,
+ Il harangue ainsi l'assistance:
+ O vous, qu'en ce moment je n'ose et je ne puis
+ Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis,
+ Témoins de mon heure dernière,
+ Voyez où peut conduire un coupable desir!
+ De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière,
+ Un faux pas m'en a fait sortir.
+ Apprenez mes forfaits. Au lever de l'aurore,
+ Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau;
+ Un loup vient, emporte un agneau,
+ Et tout en fuyant le dévore.
+ Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin,
+ Vient m'attaquer: je le terrasse,
+ Et je l'étrangle sur la place.
+ C'était bien jusque-là: mais, pressé par la faim,
+ De l'agneau dévoré je regarde le reste,
+ J'hésite, je balance... A la fin, cependant,
+ J'y porte une coupable dent:
+ Voilà de mes malheurs l'origine funeste.
+ La brebis vient dans cet instant,
+ Elle jette des cris de mère...
+ La tête m'a tourné, j'ai craint que la brebis
+ Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils;
+ Et, pour la forcer à se taire,
+ Je l'égorge dans ma colère.
+ Le berger accourait armé de son bâton.
+ N'espérant plus aucun pardon,
+ Je me jette sur lui: mais bientôt on m'enchaîne,
+ Et me voici prêt à subir
+ De mes crimes la juste peine.
+ Apprenez tous du moins, en me voyant mourir,
+ Que la plus légère injustice
+ Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord;
+ Et que, dans le chemin du vice,
+ On est au fond du précipice,
+ Dès qu'on met un pied sur le bord.
+
+
+FABLE XX.
+
+L'Auteur et les souris.
+
+ Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits
+ Étaient rongés par les souris.
+ Il avait beau changer d'armoire,
+ Avoir tous les piéges à rats,
+ Et de bons chats;
+ Rien n'y faisait; prose, vers, drame, histoire,
+ Tout était entamé; les maudites souris
+ Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire,
+ Ou le récit d'une victoire,
+ Qu'un petit bouquet à Cloris,
+ Notre homme au désespoir, et, l'on peut bien m'en croire,
+ Pour y mettre un auteur peu de chose suffit,
+ Jette un peu d'arsenic au fond de l'écritoire;
+ Puis, dans sa colère, il écrit.
+ Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent,
+ Et crevèrent.
+
+ C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison.
+ Je suis loin de le croire: il n'est point de volume
+ Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon;
+ Et l'on déshonore sa plume
+ En la trempant dans du poison.
+
+
+FABLE XXI.
+
+* L'Aigle et le Hibou.
+
+A DUCIS.
+
+ L'oiseau qui porte le tonnerre,
+ Disgracié, banni du céleste séjour,
+ Par une cabale de cour,
+ S'en vint habiter sur la terre:
+ Il errait dans les bois, songeant à son malheur,
+ Triste, dégoûté de la vie,
+ Malade de la maladie
+ Que laisse après soi la grandeur.
+ Un vieux hibou, du creux d'un hêtre,
+ L'entend gémir, se met à sa fenêtre,
+ Et lui prouve bientôt que la félicité
+ Consiste dans trois points: Travail, paix et santé.
+ L'aigle est touché de ce langage:
+ Mon frère, répond-il, (les aigles sont polis
+ Lorsqu'ils sont malheureux) que je vous trouve sage!
+ Combien votre raison, vos excellens avis,
+ M'inspirent le desir de vous voir davantage,
+ De vous imiter, si je puis!
+ Minerve, en vous plaçant sur sa tête divine,
+ Connaissait bien tout votre prix;
+ C'est avec elle, j'imagine,
+ Que vous en avez tant appris.
+ Non, répond le hibou, j'ai bien peu de science;
+ Mais je sais me suffire, et j'aime le silence,
+ L'obscurité sur-tout. Quand je vois des oiseaux
+ Se disputer entr'eux la force, le courage,
+ Ou la beauté du chant, ou celle du plumage,
+ Je ne me mêle point parmi tant de rivaux,
+ Et me tiens dans mon hermitage.
+ Si malheureusement, le matin dans le bois,
+ Quelqu'étourneau bavard, quelque méchante pie
+ M'apperçoit, aussitôt leurs glapissantes voix
+ Appellent de par-tout une troupe étourdie,
+ Qui me poursuit et m'injurie:
+ Je souffre, je me tais; et, dans ce chamaillis,
+ Seul, de sang froid et sans colère,
+ M'esquivant doucement de taillis en taillis,
+ Je regagne à le fin ma retraite si chère.
+ Là, solitaire et libre, oubliant tous mes maux,
+ Je laisse les soucis, les craintes à la porte;
+ Voilà tout mon savoir: _Je m'abstiens, je supporte_;
+ La sagesse est dans ces deux mots.
+ Tu me l'as dit cent fois, cher Ducis, tes ouvrages,
+ Tes beaux vers, tes nombreux succès
+ Ne sont rien à tes yeux, auprès de cette paix
+ Que l'innocence donne aux sages.
+ Quand, de l'Eschyle anglais heureux imitateur,
+ Je te vois, d'une main hardie,
+ Porter sur la scène agrandie
+ Les crimes de Machbeth, de Léar le malheur,
+ La gloire est un besoin pour ton ame attendrie;
+ Mais elle est un fardeau pour ton sensible coeur.
+ Seul, au fond d'un désert, au bord d'une onde pure,
+ Tu ne veux que ta lyre, un saule et la nature:
+ Le vain desir d'être oublié
+ T'occupe et te charme sans cesse;
+ Ah! souffre au moins que l'amitié
+ Trompe en ce seul point ta sagesse.
+
+
+FABLE XXII.
+
+Le Poisson volant.
+
+ Certain poisson volant, mécontent de son sort,
+ Disait à sa vieille grand'mère:
+ Je ne sais comment je dois faire
+ Pour me préserver de la mort.
+ De nos aigles marins je redoute la serre
+ Quand je m'élève dans les airs;
+ Et les requins me font la guerre
+ Quand je me plonge au fond des mers.
+ La vieille lui répond: Mon enfant, dans ce monde,
+ Lorsqu'on n'est pas aigle ou requin,
+ Il faut tout doucement suivre un petit chemin,
+ En nageant près de l'air, et volant près de l'onde.
+
+
+ÉPILOGUE.
+
+ C'est assez, suspendons ma lyre,
+ Terminons ici mes travaux:
+ Sur nos vices, sur nos défauts,
+ J'aurais encor beaucoup à dire;
+ Mais un autre le dira mieux.
+ Malgré ses efforts plus heureux,
+ L'orgueil, l'intérêt, la folie,
+ Troublèrent toujours l'univers;
+ Vainement la philosophie
+ Reproche à l'homme ses travers,
+ Elle y perd sa prose et ses vers.
+ Laissons, laissons aller le monde
+ Comme il lui plaît, comme il l'entend;
+ Vivons caché, libre et content,
+ Dans une retraite profonde.
+ Là, que faut-il pour le bonheur?
+ La paix, la douce paix du coeur,
+ Le desir vrai qu'on nous oublie,
+ Le travail qui sait éloigner
+ Tous les fléaux de notre vie,
+ Assez de bien pour en donner,
+ Et pas assez pour faire envie.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE ALPHABÉTIQUE DES FABLES.
+
+
+ l'Aigle et la Colombe. Liv. III. Fable 21.
+ l'Aigle et le Hibou. V. 21.
+ l'Amour et sa Mère. III. 19.
+ l'Âne et la Flûte. V. 5.
+ le vieux Arbre et le Jardinier. II. 2.
+ l'Auteur et les Souris. V. 20.
+ l'Avare et son Fils. IV. 10.
+ l'Aveugle et le Paralytique. I. 20.
+ les deux Bacheliers. III. 8.
+ la Balance de Minos. III. 14.
+ le Berger et le Rossignol. V. 1.
+ le Boeuf, le Cheval et l'Âne. I. 2.
+ le Bonhomme et le Trésor. II. 4.
+ le Bouvreuil et le Corbeau. II. 6.
+ la Brebis et le Chien. II. 3.
+ le Calife. I. 8.
+ la Carpe et les Carpillons. I. 7.
+ le Charlatan. V. 14.
+ les deux Chats. II. 9.
+ le Chat et la Lunette. I. 16.
+ le Chat et le miroir. I. 6.
+ le Chat et le Moineau. II. 20
+ le Chat et les Rats. IV. 17.
+ le Château de Cartes. II. 12.
+ les deux Chauves. IV. 16.
+ la Chenille. V. 12.
+ le Cheval et le Poulain. II. 10.
+ le petit Chien. V. 8.
+ le Chien coupable. V. 19.
+ le Chien et le Chat. I. 11.
+ la Colombe et son Nourisson. V. 4.
+ le Coq fanfaron. IV. 22.
+ la Coquette et l'Abeille. I. 13.
+ le Crocodile et l'Esturgeon. V. 11.
+ le Courtisan et le dieu Protée. IV. 11.
+ le Danseur de corde et le Balancier. II. 16.
+ le Dervis, la Corneille et le Faucon. III. 11.
+ Don Quichotte. IV. 20.
+ l'Écureuil, le Chien et le Renard. IV. 2.
+ l'Éducation du Lion. II. 15.
+ l'Éléphant blanc. I. 14.
+ l'Enfant et le Dattier. I. 22.
+ l'Enfant et le Miroir. II. 8.
+ les Enfans et les Perdreaux. III. 12.
+ la Fable et la Vérité. I. 1.
+ la Fauvette et le Rossignol. IV. 9.
+ le Grillon. II. 11.
+ la Guenon, le Singe et la Noix. IV. 12.
+ la Guêpe et l'Abeille. V. 16.
+ l'Habit d'Arlequin. IV. 4.
+ Hercule au ciel. III. 6.
+ le Hérisson et les Lapins. V. 17.
+ l'Hermine, le Castor et le Sanglier. III. 13.
+ le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat. III. 17.
+ le Hibou et le Pigeon. IV. 5.
+ les deux Jardiniers. I. 10.
+ le jeune Homme et le Vieillard. I. 17.
+ la jeune Poule et le vieux Renard. II. 17.
+ l'Inondation. III. 2.
+ Jupiter et Minos. V. 7.
+ le Laboureur de Castille. IV. 8.
+ le Lapin et la Sarcelle. IV. 13.
+ le Léopard et l'Écureuil. V. 9.
+ le Lierre et le Thym. I. 15.
+ le Lièvre, ses Amis et les deux Chevreuils. III. 7.
+ le Linot. II. 22.
+ les deux Lions. V. 2.
+ le Lion et le Léopard. III. 22.
+ la Mère, l'Enfant et les Sarigues. II. 1.
+ le Milan et le Pigeon. V. 18.
+ le Miroir de la Vérité. IV. 18.
+ la Mort. I. 9.
+ Myson. II. 19.
+ le Pacha et le Dervis. IV. 7.
+ le Paon et la Fortune. IV. 14.
+ Pandore. I. 21.
+ le Paon, les deux Oisons et le Plongeon. III. 16.
+ le Parricide. III. 18.
+ les deux Paysans et le Nuage. IV. 19.
+ le Paysan et la Rivière. V. 6.
+ le Perroquet Confiant. III. 20.
+ le Perroquet. IV. 3.
+ les deux Persans. II. 18.
+ le Phénix. II. 13.
+ le Philosophe et le Chat-huant. IV. 15.
+ la Pie et la Colombe. II. 14.
+ le Poisson volant. V. 22.
+ le Prêtre de Jupiter. V. 10.
+ le Procès des deux Renards. V. 3.
+ le Renard déguisé. III. 10.
+ le Renard qui prêche. III. 15.
+ le Rhinocéros et le Dromadaire. III. 4.
+ le Roi Alphonse. III. 9.
+ le Roi et les deux Bergers. I. 3.
+ le Roi de Perse. II. 21.
+ le Rossignol et le Paon. III. 5.
+ le Rossignol et le Prince. I. 19.
+ le Sanglier et les Rossignols. III. 3.
+ la Sauterelle. V. 15.
+ le Savant et le Fermier. IV. 1.
+ les Singes et le Léopard. III. 1.
+ le Singe qui montre la Lanterne magique. II. 7.
+ les Serins et le Chardonneret. I. 5.
+ la Taupe et les Lapins. I. 18.
+ la Tourterelle et la Fauvette. V. 13.
+ le Troupeau de Colas. II. 5.
+ le Vacher et le Garde-chasse. I. 12.
+ la Vipère et la Sangsue. IV. 6.
+ le Voyage. IV. 21.
+ les deux Voyageurs. I. 4.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Fables de Florian, by Jean-Pierre Claris de Florian
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58251 ***
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-Project Gutenberg's Fables de Florian, by Jean-Pierre Claris de Florian
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-
-Title: Fables de Florian
-
-Author: Jean-Pierre Claris de Florian
-
-Editor: Louis-François Jauffret
-
-Release Date: November 8, 2018 [EBook #58251]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FABLES DE FLORIAN ***
-
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-
-
-Produced by Laurent Vogel (images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
- FABLES
- DE
- FLORIAN,
-
- MISES DANS UN NOUVEL ORDRE,
-
- Revues, corrigées, et augmentées de plusieurs Fables inédites, d'après
- les manuscrits autographes de l'Auteur; par L. F. Jauffret, éditeur de
- ses oeuvres posthumes.
-
- Je tâche d'y tourner le vice en ridicule,
- Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.
-
- La Font. Fables, liv. V, 1.
-
- DE L'IMPRIMERIE DE GUILLEMINET.
-
- A PARIS,
- A LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE,
- rue de la Harpe, nº 117.
-
- AN IX.
-
-
-
-
-DE LA FABLE.
-
-
-Il y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant occupé de faire des
-fables, me proposa de me présenter à un de ses oncles, vieillard aimable
-et obligeant, qui, toute sa vie, avait aimé de prédilection le genre de
-l'apologue, possédait dans sa bibliothèque presque tous les fabulistes,
-et relisait sans cesse La Fontaine.
-
-J'acceptai avec joie l'offre de mon ami: nous allâmes ensemble chez son
-oncle.
-
- * * * * *
-
-Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans à-peu-près, mais qui se
-tenait encore droit. Sa physionomie était douce et gaie, ses yeux vifs
-et spirituels; son visage, son souris, sa manière d'être, annonçaient
-cette paix de l'ame, cette habitude d'être heureux par soi qui se
-communique aux autres. On était sûr, au premier abord, que l'on voyait
-un honnête homme que la fortune avait respecté. Cette idée faisait
-plaisir, et préparait doucement le coeur à l'attrait qu'il éprouvait
-bientôt pour cet honnête homme.
-
-Il me reçut avec une bonté franche et polie, me fit asseoir près de lui,
-me pria de parler un peu haut, parce qu'il avait, me dit-il, le bonheur
-de n'être que sourd; et, déjà prévenu par son neveu que je me donnais
-les airs d'être un fabuliste, il me demanda si j'aurais la complaisance
-de lui dire quelques uns de mes apologues.
-
-Je ne me fis pas presser, j'avais déjà de la confiance en lui. Je
-choisis promptement celles de mes fables que je regardais comme les
-meilleures; je m'efforçai de les réciter de mon mieux, de les parer de
-tout le prestige du débit, de les jouer en les disant; et je cherchai
-dans les yeux de mon juge à deviner s'il était satisfait.
-
-Il m'écoutait avec bienveillance, souriait de temps en temps à certains
-traits, rapprochait ses sourcils à quelques autres, que je notais en
-moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine
-d'apologues, il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs regardent
-toujours comme le prix de leur travail, et qui n'est souvent que le
-salaire de leur lecture. Je le remerciai, comme il me louait, avec une
-reconnaissance modérée; et, ce petit moment passé, nous commençâmes une
-conversation plus cordiale.
-
-J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris dans des
-fables anciennes ou étrangères.
-
-Oui, lui répondis-je, toutes ne sont pas de mon invention. J'ai lu
-beaucoup de fabulistes; et lorsque j'ai trouvé des sujets qui me
-convenaient, qui n'avaient pas été traités par La Fontaine, je ne me
-suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques uns à
-Ésope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à un
-Espagnol nommé Yriarté, poète dont je fais grand cas, et qui m'a fourni
-mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public
-dans une préface, afin que l'on ne puisse pas me reprocher...
-
-Oh! C'est fort égal au public, interrompit-il en riant. Qu'importe à vos
-lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait été d'abord inventé par un
-Grec, par un Espagnol, ou par vous? L'important, c'est qu'elle sait bien
-faite. La Bruyère a dit: _Le choix des pensées est invention._
-D'ailleurs, vous avez pour vous l'exemple de La Fontaine. Il n'est guère
-de ses apologues que je n'aie retrouvés dans des auteurs plus anciens
-que lui. Mais comment y sont-ils? Si quelque chose pouvait ajouter à sa
-gloire, ce serait cette comparaison. N'ayez donc aucune inquiétude sur
-ce point.
-
-En poésie, comme à la guerre, ce qu'on prend à ses frères est vol, mais
-ce qu'on enlève aux étrangers est conquête.
-
-Parlons d'une chose plus importante. Comment avez-vous considéré
-l'apologue?
-
-A cette question je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbutiai;
-et, voyant bien, à l'air de bonté du vieillard, que le meilleur parti
-était d'avouer mon ignorance, je lui répondis, si bas qu'il me le fit
-répéter, que je n'avais pas encore assez réfléchi sur cette question,
-mais que je comptais m'en occuper quand je ferais mon discours
-préliminaire.
-
-J'entends, me répondit-il: vous avez commencé par faire des fables; et,
-quand votre recueil sera fini, vous réfléchirez sur la fable. Cette
-manière de procéder est assez commune, même pour des objets plus
-importans. Au surplus, quand vous auriez pris la marche contraire, qui
-sûrement eût été plus raisonnable, je doute que vos fables y eussent
-gagné. Ce genre d'ouvrage est peut-être le seul où les poétiques sont
-à-peu-près inutiles, où l'étude n'ajoute presque rien au talent, où,
-pour me servir d'une comparaison qui vous appartient, on travaille, par
-une espèce d'instinct, aussi bien que l'hirondelle bâtit son nid, ou
-bien aussi mal que le moineau fait le sien.
-
-Cependant je ne doute point que vous n'ayez lu, dans beaucoup de
-préfaces de fables, que _l'apologue est une instruction déguisée sous
-l'allégorie d'une action_: définition qui, par parenthèse, peut convenir
-au poème épique, à la comédie, au roman, et ne pourrait s'appliquer à
-plusieurs fables, comme celles de _Philomèle et Progné_, de _l'Oiseau
-blessé d'une flèche_, du _Paon se plaignant à Junon_, du _Renard et du
-Buste_, etc. qui proprement n'ont point d'action, et dont tout le sens
-est renfermé dans le seul mot de la fin; ou comme celles de _l'Ivrogne
-et sa Femme_, du _Rieur et des Poissons_, de _Tircis et Amarante_, du
-_Testament expliqué par Ésope_, qui n'ont que le mérite assez grand
-d'être parfaitement contées, et qu'on serait bien fâché de retrancher,
-quoiqu'elles n'aient point de morale. Ainsi cette définition, reçue de
-tous les temps, ne me paroît pas toujours juste.
-
-Vous avez lu sûrement encore, dans le très ingénieux discours que feu M.
-de la Motte a mis à la tête de ses fables, que, _pour faire un bon
-apologue, il faut d'abord se proposer une vérité morale, la cacher sous
-l'allégorie d'une image qui ne péche ni contre la justesse, ni contre
-l'unité, ni contre la nature; amener ensuite des acteurs que l'on fera
-parler dans un style familier mais élégant, simple mais ingénieux, animé
-de ce qu'il y a de plus riant et de plus gracieux, en distinguant bien
-les nuances du riant et du gracieux, du naturel et du naïf_.
-
-Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens: mais, quand on saura toutes
-ces finesses, on sera tout au plus en état de prouver, comme l'a fait M.
-de la Motte, que la fable des _deux Pigeons_ est une fable imparfaite,
-car elle péche _contre l'unité_; que celle du _Lion amoureux_ est encore
-moins bonne, _car l'image entière est vicieuse_[1]. Mais, pour le
-malheur des définitions et des règles, tout le monde n'en sait pas moins
-par coeur l'admirable fable des _deux Pigeons_, tout le monde n'en
-répète pas moins souvent ces vers du _Lion amoureux_,
-
- Amour, amour, quand tu nous tiens,
- On peut bien dire, adieu prudence;
-
-et personne ne se soucie de savoir qu'on peut démontrer rigoureusement
-que ces deux fables sont contre les règles.
-
- [1] OEuvres de la Motte, _discours sur la fable_, tome IX, pag. 22 et
- suiv.
-
-Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec tant de
-sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable, que j'en
-indique de meilleurs: mais je m'en garderai bien, car je suis convaincu
-que ce genre ne peut être défini et ne peut avoir de préceptes. Boileau
-n'en a rien dit dans son _Art poétique_; et c'est peut-être parce qu'il
-avait senti qu'il ne pouvait le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui
-assurément était poète, avait fait la fable de _la Mort et du
-Malheureux_ en concurrence avec La Fontaine. J. B. Rousseau, qui était
-poète aussi, traita le même sujet. Lisez dans M. d'Alembert[2] ces deux
-apologues comparés avec celui de La Fontaine; vous trouverez la même
-morale, la même image, la même marche, presque les mêmes expressions;
-cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins
-très-médiocres, et celle de La Fontaine est un chef-d'oeuvre.
-
- [2] Histoire des membres de l'académie française, tome III.
-
-La raison de cette différence nous est parfaitement développée dans un
-excellent morceau sur la fable, de M. Marmontel[3]. Il n'y donne pas les
-moyens d'écrire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se donner; il
-n'expose point les principes, les règles qu'il faut observer, car je
-répète que dans ce genre il n'y en a point: mais il est le premier, ce
-me semble, qui nous ait expliqué pourquoi l'on trouve un si grand charme
-à lire La Fontaine, d'où vient l'illusion que nous cause cet inimitable
-écrivain. «Non seulement, dit M. Marmontel, La Fontaine a ouï dire ce
-qu'il raconte, mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un
-poète qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante; c'est un
-témoin présent à l'action, et qui veut vous y rendre présent vous-même:
-son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce
-qu'il a d'imagination, de mémoire, de sentiment, il met tout en oeuvre,
-de la meilleure foi du monde, pour vous persuader; et c'est cet air de
-bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses
-avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux
-d'enfans, c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et une belette, qui
-font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant, Le bon homme! etc.»
-
- [3] Élémens de littérature, tome III.
-
-M. Marmontel a raison: quand ce mot est dit, on pardonne tout à
-l'auteur, on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait, des vérités
-qu'il nous apprend; on lui permet de prétendre à nous enseigner la
-sagesse, prétention que l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais
-un _bon homme_ n'est plus notre égal: sa simplicité crédule, qui nous
-amuse, qui nous fait rire, le délivre à nos yeux de sa supériorité; on
-respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne; on
-peut l'admirer et l'aimer sans se compromettre.
-
-Voilà le grand secret de La Fontaine, secret qui n'était son secret que
-parce qu'il l'ignorait lui-même.
-
-Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement, qu'à moins d'être un
-La Fontaine il ne faut pas faire de fables; et vous sentez que la seule
-réponse à cette affligeante vérité c'est de jeter au feu mes apologues.
-Vous m'en donnez une forte tentation; et, comme dans les sacrifices un
-peu pénibles il faut toujours profiter du moment où l'on se trouve en
-forces, je vais, en rentrant chez moi...
-
-Faire une sottise, interrompit-il; sottise dont vous ne seriez point
-tenté, si vous aviez moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus de
-véritable admiration pour La Fontaine.
-
-Comment! Repris-je d'un ton presque fâché, quelle plus grande preuve de
-modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des
-années de travail? Et quel plus grand hommage peut recevoir de moi
-l'admirable modèle dont je ne puis jamais approcher?
-
-Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre
-conversation pourra vous fournir deux bonnes fables, l'une sur
-l'amour-propre, l'autre sur la colère. En attendant, permettez-moi de
-vous faire une question que je veux aussi habiller en apologue.
-
-Si la plus belle des femmes, Hélène par exemple, régnait encore à
-Lacédémone, et que tous les grecs, tous les étrangers, fussent ravis
-d'admiration en la voyant paraître dans les jeux publics, ornée d'abord
-de ses attraits enchanteurs, de sa grace, de sa beauté divine, et puis
-encore de l'éclat que donne la royauté, que penseriez-vous d'une petite
-paysanne ilote, que je veux bien supposer jeune, fraîche, avec des yeux
-noirs, et qui, voyant paraître la reine, se croirait obligée d'aller se
-cacher? Vous lui diriez: Ma chère enfant, pourquoi vous priver des jeux?
-Personne, je vous assure, ne songe à vous comparer avec la reine de
-Sparte. Il n'y a qu'une Hélène au monde; comment vous vient-il dans la
-tête que l'on puisse songer à deux? Tenez-vous à votre place. La plupart
-des Grecs ne vous regarderont pas; car la reine est là haut, et vous
-êtes ici. Ceux qui vous regarderont, vous ne les ferez pas fuir. Il y en
-a même qui peut-être vous trouveront à leur gré; vous en ferez vos amis,
-et vous admirerez avec eux la beauté de cette reine du monde.
-
-Quand vous lui auriez dit cela, si la petite fille voulait encore
-s'aller cacher, ne lui conseilleriez-vous point d'avoir moins d'orgueil
-d'une part, et de l'autre plus d'admiration pour Hélène?
-
-Vous m'entendez; et je ne crois pas nécessaire, ainsi que l'exige M. de
-la Motte, de placer la moralité à la fin de mon apologue.
-
-Ne brûlez donc point vos fables, et soyez sûr que La Fontaine est si
-divin, que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont
-encore très-belles. Si vous pouvez en avoir une, je vous en ferai mon
-compliment. Pour cela, vous n'avez besoin que de deux choses que je vais
-tâcher de vous expliquer.
-
-Quoique je vous aie dit que je ne connais point de définition juste et
-précise de l'apologue, j'adopterais pour la plupart celle que La
-Fontaine lui-même a choisie, lorsqu'en parlant du recueil de ses fables
-il l'appelle,
-
- Une ample comédie à cent actes divers,
- Et dont la scène est l'univers.
-
-En effet, un apologue est une espèce de petit drame: il a son
-exposition, son noeud, son dénouement. Que les acteurs en soient des
-animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils
-commencent par me dire ce dont il s'agit, qu'ils m'intéressent à une
-situation, à un événement quelconque, et qu'ils finissent par me laisser
-satisfait, soit de cet événement, soit quelquefois d'un simple mot, qui
-est le résultat moral de tout ce qu'on a dit ou fait. Il me serait aisé,
-si je ne craignais d'être trop bavard, de prendre au hasard une fable de
-La Fontaine, et de vous y faire voir l'avant-scène, l'exposition, faite
-souvent par un monologue, comme dans la fable du _Berger et son
-Troupeau_; l'intérêt commençant avec la situation, comme dans _la
-Colombe et la Fourmi_; le danger croissant d'acte en acte, car il y en a
-de plusieurs actes, comme _l'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un
-champ_; et le dénouement enfin, mis quelquefois en spectacle, comme dans
-_le Loup devenu Berger_, plus communément en simple récit.
-
-Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé par de véritables
-acteurs, par le prestige du théâtre, et qu'il doit cependant me donner
-la comédie, il s'ensuit que son premier besoin, son talent le plus
-nécessaire, doit être celui de peindre: car il faut qu'il montre aux
-regards ce théâtre, ces acteurs qui lui manquent; il faut qu'il fasse
-lui-même ses décorations, ses habits; que non seulement il écrive ses
-rôles, mais qu'il les joue en les écrivant; et qu'il exprime à la fois
-les gestes, les attitudes, les mines, les jeux de visage, qui ajoutent
-tant à l'effet des scènes.
-
-Mais ce talent de peindre ne suffirait pas pour le genre de la fable,
-s'il ne se trouvait réuni avec celui de conter gaiement: art difficile
-et peu commun; car la gaieté que j'entends est à la fois celle de
-l'esprit et celle du caractère. C'est ce don, le plus desirable sans
-doute, puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, qui nous fait
-aimer des autres, parce que nous pouvons nous aimer nous-mêmes; change
-en plaisirs toutes nos actions, et souvent tous nos devoirs; nous
-délivre, sans nous donner la peine de l'attention, d'une foule de
-défauts pénibles, pour nous orner de mille qualités qui ne coûtent
-jamais d'efforts. Enfin cette gaieté, selon moi, est la véritable
-philosophie, qui se contente de peu sans savoir que c'est un mérite,
-supporte avec résignation les maux inévitables de la vie sans avoir
-besoin de se dire que l'impatience n'y changerait rien, et sait encore
-faire le bonheur de ceux qui nous environnent du seul supplément de
-notre propre bonheur.
-
-Voilà la gaieté que je veux dans l'écrivain qui raconte: elle entraîne
-avec elle le naturel, la grace, la naïveté. Le talent de peindre, comme
-vous savez, comprend le mérite du style et le grand art de faire des
-vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je conclus que tout
-fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flatter, non pas
-d'être l'égal de La Fontaine, mais d'être souffert après lui.
-
-Parlez-vous sérieusement, lui dis-je, et prétendez-vous m'encourager? Si
-tout ce que vous venez de détailler n'est que le moins qu'on puisse
-exiger d'un fabuliste, que voulez-vous que je devienne? Ou laissez-moi
-brûler mes fables, ou ne me démontrez pas qu'elles ne réussiront point.
-Je pourrois vous répondre pourtant que l'élégant Phèdre n'est rien moins
-que gai, que le laconique Ésope ne l'est pas beaucoup davantage, que
-l'Anglais Gay n'est presque jamais qu'un philosophe de mauvaise humeur,
-et que cependant...
-
-Ces messieurs-là, reprit le vieillard, n'ont rien de commun avec vous.
-Indépendamment de la différence de leur nation, de leur siècle, de leur
-langue, songez que Phèdre fut le premier chez les romains qui écrivit
-des fables en vers, que Gay fut de même le premier chez les Anglais. Je
-ne prétends pas assurément leur disputer leur mérite: mais croyez que ce
-mot de _premier_ ne laisse pas de faire à la réputation des hommes.
-Quant à votre Ésope, je ne dirai pas qu'il fut aussi le premier chez les
-Grecs, car je suis persuadé qu'il n'a jamais existé.
-
-Quoi! répliquai-je, cet Ésope dont nous avons les ouvrages, dont j'ai lu
-la vie dans Méziriac, dans La Fontaine, dans tant d'autres, ce Phrygien
-si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'aurait été
-qu'un personnage imaginaire? Quelles preuves en avez-vous? Et qui donc,
-à votre avis, est l'inventeur de l'apologue?
-
-Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et vous allez
-m'engager dans une discussion scientifique à laquelle je ne suis guère
-propre, car on ne peut être moins savant que moi. Pour ce qui regarde
-Ésope, je vous renvoie à une dissertation fort bien faite de feu M.
-Boulanger, _sur les incertitudes qui concernent les premiers écrivains
-de l'antiquité_. Vous y verrez que cet Ésope, si renommé par ses
-apologues, et que les historiens ont placé dans le sixième siècle avant
-notre ère, se trouve à la fois le contemporain de Crésus roi de Lydie,
-d'un Necténabo roi d'Égypte, qui vivait cent quatre-vingts ans après
-Crésus, et de la courtisane Rhodope, qui passe pour avoir élevé une de
-ces fameuses pyramides bâties au moins dix-huit cents ans avant Crésus.
-Voilà déjà d'assez grands anachronismes pour rejeter comme fabuleuses
-toutes les vies d'Ésope.
-
-Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament et les attribuent à
-Lochman, fabuliste célèbre en Asie depuis des milliers d'années,
-surnommé _le Sage_ par tout l'Orient, et qui passe pour avoir été, comme
-Ésope, esclave, laid et contrefait.
-
-M. Boulanger, par des raisons très-plausibles, démontre à-peu-près
-qu'Ésope et Lochman ne sont qu'un. Il est vrai qu'il donne ensuite des
-raisons presque aussi bonnes, tirées de l'étymologie, de la ressemblance
-des noms phéniciens, hébreux, arabes, pour prouver que ce Lochman _le
-sage_ pourrait fort bien être le roi Salomon. Il va plus loin; et,
-comparant toujours les identités, les rapports des noms, les similitudes
-des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si révéré dans l'Orient
-pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses ouvrages, était Joseph,
-fils de Jacob, premier ministre d'Égypte. De là, revenant à Ésope, il
-fait un rapprochement fort ingénieux d'Ésope et de Joseph, tous deux
-réduits à l'esclavage, et faisant prospérer la maison de leur maître;
-tous deux enviés, persécutés, et pardonnant à leurs ennemis; tous deux
-voyant en songe leur grandeur future, et sortant d'esclavage à
-l'occasion de ce songe; tous deux excellant dans l'art d'interpréter les
-choses cachées; enfin tous deux favoris et ministres, l'un du Pharaon
-d'Égypte, l'autre du roi de Babylone.
-
-Mais, sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne à
-regarder comme à-peu-près sûr que ce prétendu Ésope n'est qu'un nom
-supposé sous lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus
-long-temps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient de l'Orient; et
-c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conservé du caractère et
-de la tournure de l'esprit asiatique. Ce goût de paraboles, d'énigmes,
-cette habitude de parler toujours par images, d'envelopper les préceptes
-d'un voile qui semble les conserver, durent encore en Asie; leurs
-poètes, leurs philosophes, n'ont jamais écrit autrement.
-
-Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point. Mais quel est le
-pays de l'Asie que vous regardez comme le berceau de la fable?
-
-Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit systême qui pourrait
-bien n'être pas plus vrai que tant d'autres: mais, comme c'est peu
-important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur
-l'origine de la fable: je ne les dis guère qu'à mes amis, parce qu'il
-n'y a pas grand inconvénient à se tromper avec eux.
-
-Nulle part on n'a dû s'occuper davantage des animaux que chez le peuple
-où la métempsycose était un dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre
-ame passait après notre mort dans le corps de quelque animal, on n'a
-rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable, rien de plus
-conséquent, que d'étudier avec soin les moeurs, les habitudes, la façon
-de vivre de ces animaux si intéressans, puisqu'ils étaient à la fois
-pour l'homme l'avenir et le passé, puisqu'on voyait toujours en eux ses
-pères, ses enfans et soi-même.
-
-De l'étude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre ame, on a dû
-passer aisément à la croyance qu'ils ont un langage. Certaines espèces
-d'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les
-pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les poules, une foule
-d'autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D'où viendrait ce
-besoin de société, s'ils n'avaient pas le don de s'entendre? Cette seule
-question dispense d'autres raisonnemens qu'on pourrait alléguer.
-
-Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant naturellement
-les hommes à l'attention, à l'intérêt pour les animaux, a dû les mener
-promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De là je ne vois plus
-qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-à-dire à l'idée de faire
-parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains.
-
-Montagne a dit que _notre sapience apprend des bêtes les plus utiles
-enseignemens aux plus grandes et plus nécessaires parties de la vie_. En
-effet, sans parler des chiens, des chevaux, de plusieurs autres animaux,
-dont l'attachement, la bonté, la résignation, devraient sans cesse faire
-honte aux hommes, je ne veux prendre pour exemple que les moeurs du
-chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en société,
-mais en famille; épouse toujours, à la manière des Guèbres, la soeur
-avec laquelle il vint au monde, avec laquelle il fut élevé; qui demeure
-avec sa compagne, près de son père et de sa mère, jusqu'à ce que, père à
-son tour, il aille se consacrer à l'éducation de ses enfans, leur donner
-les leçons d'amour, d'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et
-pratiquées; qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de
-l'amitié, dans les jouissances de la nature, et dans cette heureuse
-ignorance, cette imprévoyance des maux, _cette incuriosité qui_, comme
-dit le bon Montagne, _est un chevet si doux, si sain à reposer une tête
-bien faite_.
-
-Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher
-de ces moeurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos
-crimes; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage,
-l'homme, caché derrière un buisson, armé de l'arc qu'il a inventé pour
-tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à
-contrefaire le cri de la mère du chevreuil, afin que son enfant trompé,
-venant à ce cri qui l'appelle[4], reçoive une mort plus sûre des mains
-du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'ait pas
-aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher
-à l'homme sa barbarie, pour lui dire les vérités dures que mon
-philosophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de
-l'amour-propre irrité? Voilà la fable inventée; et, si vous avez pu me
-suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que
-l'apologue a dû naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut
-sûrement un brachmane.
-
- [4] C'est ainsi que l'on tue les chevreuils.
-
-Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion.
-Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l'on connaisse
-dans ce genre; et Bidpaï était un brachmane. Mais, comme il vivait sous
-un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un
-peuple civilisé dès long-temps, il est assez vraisemblable que ses
-fables ne furent pas les premières. Peut-être même n'est-ce qu'un
-recueil des apologues qu'il avait appris à l'école des gymnosophistes,
-dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sûr,
-c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les _deux
-Pigeons_, ont été traduits dans toutes les langues de l'Orient, tantôt
-sous le nom de Bidpaï ou Pilpai, tantôt sous celui de Lochman. Ils
-passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables d'Ésope. Phèdre les
-fit connaître aux romains. Après Phèdre, plusieurs Latins, Aphtonius[5],
-Avien, Gabrias, composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus
-modernes, tels que Faërne, Abstémius, Camérarius, en donnèrent des
-recueils, toujours en latin, jusqu'à la fin du seizième siècle qu'un
-nommé Hégémon, de Châlons-Sur-Saône, s'avisa le premier de faire des
-fables en vers français. Cent ans après, La Fontaine parut; et La
-Fontaine fit oublier toutes les fables passées, et, je tremble de vous
-le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M.
-de La Motte et quelques autres fabulistes très-estimables de notre temps
-ont eu, depuis La Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas
-devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter
-de les valoir.
-
- [5] Aphtonius et Gabrias ou Babrias sont deux fabulistes grecs. C'est
- par erreur que Florian les place ici parmi les fabulistes latins.
- (_Note de l'éditeur._)
-
-Voilà l'histoire de la fable, telle que je la conçois et la sais. Je
-vous l'ai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre.
-Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l'apologue.
-
-A ces mots le vieillard se tut. Je crois qu'il en était temps, car il
-commençait à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu'il m'avait
-données, et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes
-fables, pour qu'il voulût bien retrancher, d'une main plus ferme que la
-mienne, celles qu'il trouverait trop mauvaises, et m'indiquer les fautes
-susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il laisserait. Il me le
-promit, me donna rendez-vous à huit jours de là. On juge que je fus
-exact à ce rendez-vous: mais quelle fut ma douleur, lorsque, arrivant
-avec mon manuscrit, j'appris à la porte du vieillard qu'il était mort de
-la veille! Je le regrettai comme un bienfaiteur; car il l'aurait été, et
-c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui
-mes apologues, encore moins celui d'en retrancher; et, privé de conseil,
-de guide, précisément à l'instant où l'on m'avait fait sentir combien
-j'en avais besoin, pour me délivrer du soin fatigant de songer sans
-cesse à mes fables, je pris le parti de les imprimer. C'est à présent au
-public à faire l'office du vieillard: peut-être trouverai-je en lui
-moins de politesse, mais il trouvera dans moi la même docilité.
-
-
-
-
-FABLES
-
-DE
-
-FLORIAN.
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-
-FABLE PREMIÈRE
-
-La Fable et la Vérité.
-
- La vérité, toute nue,
- Sortit un jour de son puits.
- Ses attraits par le temps étaient un peu détruits;
- Jeune et vieux fuyaient à sa vue.
- La pauvre vérité restait là morfondue,
- Sans trouver un asile où pouvoir habiter.
- A ses yeux vient se présenter
- La Fable richement vêtue,
- Portant plumes et diamans,
- La plupart faux, mais très-brillans.
- Eh! vous voilà! bonjour, dit-elle:
- Que faites-vous ici seule sur un chemin?
- La vérité répond: Vous le voyez, je gèle;
- Aux passans je demande en vain
- De me donner une retraite,
- Je leur fais peur à tous. Hélas! je le vois bien,
- Vieille femme n'obtient plus rien.
- Vous êtes pourtant ma cadette,
- Dit la fable, et, sans vanité,
- Par-tout je suis fort bien reçue.
- Mais aussi, dame Vérité,
- Pourquoi vous montrer toute nue?
- Cela n'est pas adroit: Tenez, arrangeons-nous;
- Qu'un même intérêt nous rassemble:
- Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.
- Chez le sage, à cause de vous,
- Je ne serai point rebutée;
- A cause de moi, chez les fous
- Vous ne serez point maltraitée:
- Servant par ce moyen chacun selon son goût,
- Grace à votre raison et grace à ma folie,
- Vous verrez, ma soeur, que par-tout
- Nous passerons de compagnie.
-
-
-FABLE II.
-
-Le Boeuf, le Cheval et l'Ane.
-
- Un boeuf, un baudet, un cheval,
- Se disputaient la préséance.
- Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal.
- A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne pense
- Valoir ceux que le rang, les talens, la naissance,
- Élèvent au-dessus de nous?
- Le boeuf, d'un ton modeste et doux,
- Alléguait ses nombreux services,
- Sa force, sa docilité;
- Le coursier sa valeur, ses nobles exercices;
- Et l'âne son utilité.
- Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres:
- En voici venir trois, exposons-leur nos titres.
- Si deux sont d'un avis, le procès est jugé.
- Les trois hommes venus, notre boeuf est chargé
- D'être le rapporteur; il explique l'affaire,
- Et demande le jugement.
- Un des juges choisis, maquignon bas-normand,
- Crie aussitôt: la chose est claire,
- Le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrère,
- Dit le second jugeur, c'était un gros meûnier,
- L'âne doit marcher le premier;
- Tout autre avis serait d'une injustice extrême.
- Oh que nenni, dit le troisième,
- Fermier de sa paroisse et riche laboureur,
- Au boeuf appartient cet honneur.
- Quoi! reprend le coursier, écumant de colère,
- Votre avis n'est dicté que par votre intérêt?
- Eh mais, dit le Normand, par qui donc, s'il vous plaît?
- N'est-ce pas le code ordinaire?
-
-
-FABLE III.
-
-Le Roi et les deux Bergers.
-
- Certain monarque un jour déplorait sa misère,
- Et se lamentait d'être roi:
- Quel pénible métier! disait-il: sur la terre
- Est-il un seul mortel contredit comme moi?
- Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre;
- Je chéris mes sujets, et je mets des impôts;
- J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse;
- Mon peuple est accablé de maux,
- Je suis consumé de tristesse:
- Par-tout je cherche des avis,
- Je prends tous les moyens, inutile est ma peine;
- Plus j'en fais, moins je réussis.
- Notre monarque alors apperçoit dans la plaine
- Un troupeau de moutons maigres, de près tondus,
- Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères,
- Dispersés, bêlans, éperdus,
- Et des beliers sans force errant dans les bruyères.
- Leur conducteur Guillot allait, venait, courait,
- Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt,
- Tantôt à cet agneau qui demeure derrière,
- Puis à sa brebis la plus chère;
- Et, tandis qu'il est d'un côté,
- Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vîte;
- Le berger court, l'agneau qu'il quitte
- Par une louve est emporté.
- Guillot tout haletant s'arrête,
- S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir,
- Et, de son poing frappant sa tête,
- Il demande au ciel de mourir.
- Voilà bien ma fidelle image!
- S'écria le monarque; et les pauvres bergers,
- Comme nous autres rois, entourés de dangers,
- N'ont pas un plus doux esclavage;
- Cela console un peu. Comme il disait ces mots,
- Il découvre en un pré le plus beau des troupeaux,
- Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine,
- Tant leur riche toison les gêne,
- Des beliers grands et fiers, tous en ordre paissans,
- Des brebis fléchissant sous le poids de la laine,
- Et de qui la mamelle pleine
- Fait accourir de loin les agneaux bondissans.
- Leur berger, mollement étendu sous un hêtre,
- Faisait des vers pour son Iris,
- Les chantait doucement aux échos attendris,
- Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre.
- Le roi tout étonné disait: Ce beau troupeau
- Sera bientôt détruit: les loups ne craignent guère
- Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère;
- On les écarte mal avec un chalumeau.
- Ah! comme je rirais...! Dans l'instant le loup passe,
- Comme pour lui faire plaisir:
- Mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir,
- Un chien s'élance et le terrasse.
- Au bruit qu'ils font en combattant,
- Deux moutons effrayés s'écartent dans la plaine:
- Un autre chien part, les ramène,
- Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant.
- Le berger voyait tout, couché dessus l'herbette,
- Et ne quittait pas sa musette.
- Alors le roi, presque en courroux
- Lui dit: Comment fais-tu? Les bois sont pleins de loups,
- Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille,
- Et, sans en être moins tranquille,
- Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens!
- Sire, dit le berger, la chose est fort facile;
- Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens.
-
-
-Fable IV.
-
-Les deux Voyageurs.
-
- Le compère Thomas et son ami Lubin
- Allaient à pied tous deux à la ville prochaine.
- Thomas trouve sur son chemin
- Une bourse de louis pleine;
- Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content,
- Lui dit: pour nous la bonne aubaine!
- Non, répond Thomas froidement,
- _Pour nous_ n'est pas bien dit, _pour moi_ c'est différent.
- Lubin ne souffle plus; mais, en quittant la plaine
- Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin.
- Thomas tremblant, et non sans cause,
- Dit: Nous sommes perdus! Non, lui répond Lubin,
- _Nous_ n'est pas le vrai mot, mais _toi_ c'est autre chose.
- Cela dit, il s'échappe à travers les taillis.
- Immobile de peur, Thomas est bientôt pris;
- Il tire la bourse et la donne.
- Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonne
- Dans le malheur n'a point d'amis.
-
-
-FABLE V.
-
-Les Serins et le Chardonneret.
-
- Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret,
- Parmi les oeufs d'une serine
- Glissé l'oeuf d'un chardonneret.
- La mère des serins, bien plus tendre que fine,
- Ne s'en apperçut point, et couva comme sien
- Cet oeuf, qui dans peu vint à bien.
- Le petit étranger, sorti de sa coquille,
- Des deux époux trompés reçoit les tendres soins,
- Par eux traité ni plus ni moins
- Que s'il était de la famille.
- Couché dans le duvet, il dort le long du jour
- A côté des serins dont il se croit le frère,
- Reçoit la béquée à son tour,
- Et repose la nuit sous l'aile de la mère.
- Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau,
- D'un brillant plumage s'habille;
- Le chardonneret seul ne devient point jonquille,
- Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau.
- Ses frères pensent tout de même:
- Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aime
- Ressemblant à nous trait pour trait!
- Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret
- Vient lui dire: Il est temps enfin de vous connaître;
- Ceux pour qui vous avez de si doux sentimens
- Ne sont point du tout vos parens.
- C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître.
- Vous ne fûtes jamais serin: regardez-vous,
- Vous avez le corps fauve et la tête écarlate,
- Le bec... Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira;
- Mais je n'ai point une ame ingrate,
- Et mon coeur toujours chérira
- Ceux qui soignèrent mon enfance.
- Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien,
- J'en suis fâché; mais leur coeur et le mien
- Ont une grande ressemblance.
- Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien,
- Leurs soins me prouvent le contraire:
- Rien n'est vrai comme ce qu'on sent.
- Pour un oiseau reconnaissant
- Un bienfaiteur est plus qu'un père.
-
-
-FABLE VI.
-
-Le Chat et le Miroir.
-
- Philosophes hardis, qui passez votre vie
- A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas,
- Daignez écouter, je vous prie,
- Ce trait du plus sage des chats.
-
- Sur une table de toilette
- Ce chat apperçut un miroir;
- Il y saute, regarde, et d'abord pense voir
- Un de ses frères qui le guette.
- Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.
- Surpris, il juge alors la glace transparente,
- Et passe de l'autre côté,
- Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.
- Il réfléchit un peu: de peur que l'animal,
- Tandis qu'il fait le tour, ne sorte,
- Sur le haut du miroir il se met à cheval,
- Une patte par-ci, l'autre par-là; de sorte
- Qu'il puisse par-tout le saisir.
- Alors, croyant bien le tenir,
- Doucement vers la glace il incline la tête,
- Apperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant,
- A droite, à gauche, il va jetant
- Sa griffe qu'il tient toute prête:
- Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris.
- Alors, sans davantage attendre,
- Sans chercher plus long-temps ce qu'il ne peut comprendre,
- Il laisse le miroir et retourne aux souris.
- Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère?
- Une chose que notre esprit,
- Après un long travail, n'entend ni ne saisit,
- Ne nous est jamais nécessaire.
-
-
-FABLE VII.
-
-La Carpe et les Carpillons.
-
- Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,
- Suivez le fond de la rivière;
- Craignez la ligne meurtrière,
- Ou l'épervier plus dangereux encor.
- C'est ainsi que parlait une carpe de Seine
- A de jeunes poissons qui l'écoutaient à peine.
- C'était au mois d'avril: les neiges, les glaçons,
- Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes,
- Le fleuve enflé par eux s'élève à gros bouillons,
- Et déborde dans les campagnes.
- Ah! ah! criaient les carpillons,
- Qu'en dis-tu, carpe radoteuse?
- Crains-tu pour nous les hameçons?
- Nous voilà citoyens de la mer orageuse;
- Regarde: on ne voit plus que les eaux et le ciel,
- Les arbres sont cachés sous l'onde,
- Nous sommes les maîtres du monde,
- C'est le déluge universel.
- Ne croyez pas cela, répond la vieille mère;
- Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant:
- Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident,
- Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.
- Bah! disent les poissons, tu répètes toujours
- Mêmes discours.
- Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.
- Parlant ainsi, nos étourdis
- Sortent tous du lit de la Seine,
- Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays.
- Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirèrent,
- Et les carpillons demeurèrent;
- Bientôt ils furent pris,
- Et frits.
-
- Pourquoi quittaient-ils la rivière?
- Pourquoi? Je le sais trop, hélas!
- C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère,
- C'est qu'on veut sortir de sa sphère,
- C'est que... c'est que... Je ne finirais pas.
-
-
-FABLE VIII.
-
-Le Calife.
-
- Autrefois dans Bagdad le calife Almamon
- Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique,
- Que ne le fut jamais celui de Salomon.
- Cent colonnes d'albâtre en formaient le portique;
- L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis;
- Dans les appartemens embellis de sculpture,
- Sous des lambris de cèdre, on voyait réunis
- Et les trésors du luxe et ceux de la nature,
- Les fleurs, les diamans, les parfums, la verdure,
- Les myrtes odorans, les chefs-d'oeuvre de l'art,
- Et les fontaines jaillissantes
- Roulant leurs ondes bondissantes
- A côté des lits de brocard.
- Près de ce beau palais, juste devant l'entrée,
- Une étroite chaumière, antique et délabrée,
- D'un pauvre tisserand était l'humble réduit.
- Là, content du petit produit
- D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles,
- Le bon vieillard, libre, oublié,
- Coulait des jours doux et paisibles,
- Point envieux, point envié.
- J'ai déjà dit que sa retraite
- Masquait le devant du palais.
- Le visir veut d'abord, sans forme de procès,
- Qu'on abatte la maisonnette;
- Mais le calife veut que d'abord on l'achète.
- Il fallut obéir: on va chez l'ouvrier,
- On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme,
- Répond doucement le pauvre homme;
- Je n'ai besoin de rien avec mon atelier:
- Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire;
- C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père,
- Je prétends y mourir aussi.
- Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici,
- Il peut détruire ma chaumière:
- Mais, s'il le fait, il me verra
- Venir, chaque matin, sur la dernière pierre
- M'asseoir et pleurer ma misère;
- Je connais Almamon, son coeur en gémira.
- Cet insolent discours excita la colère
- Du visir, qui voulait punir ce téméraire,
- Et sur-le-champ raser sa chétive maison.
- Mais le calife lui dit: Non,
- J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée;
- Ma gloire tient à sa durée:
- Je veux que nos neveux, en la considérant,
- Y trouvent de mon règne un monument auguste:
- En voyant le palais, ils diront, Il fut grand;
- En voyant la chaumière, ils diront, Il fut juste.
-
-
-FABLE IX.
-
-La Mort.
-
- La Mort, reine du monde, assembla, certain jour,
- Dans les enfers toute sa cour.
- Elle voulait choisir un bon premier ministre
- Qui rendît ses états encor plus florissans.
- Pour remplir cet emploi sinistre,
- Du fond du noir tartare avancent à pas lents
- La Fièvre, la Goutte et la Guerre.
- C'étaient trois sujets excellens;
- Tout l'enfer et toute la terre
- Rendaient justice à leurs talens.
- La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite.
- On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite,
- Nul n'osait lui rien disputer;
- Lorsque d'un médecin arriva la visite,
- Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter.
- La Mort même était en balance:
- Mais, les Vices étant venus,
- Dès ce moment la Mort n'hésita plus,
- Elle choisit l'Intempérance.
-
-
-FABLE X.
-
-Les deux Jardiniers.
-
- Deux frères jardiniers avaient par héritage
- Un jardin dont chacun cultivait la moitié;
- Liés d'une étroite amitié,
- Ensemble ils faisaient leur ménage.
- L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur,
- Se croyait un très grand docteur;
- Et Monsieur Jean passait sa vie
- A lire l'almanach, à regarder le temps,
- Et la girouette et les vents.
- Bientôt, donnant l'essor à son rare génie,
- Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul
- Des milliers de pois peuvent sortir si vîte;
- Pourquoi la graine du tilleul,
- Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite
- Que la fève, qui meurt à deux pieds du terrain;
- Enfin par quel secret mystère
- Cette fève, qu'on sème au hasard sur la terre,
- Sait se retourner dans son sein,
- Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige.
- Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige
- De ne point pénétrer ces importans secrets,
- Il n'arrose point son marais;
- Ses épinards et sa laitue
- Sèchent sur pied; le vent du nord lui tue
- Ses figuiers qu'il ne couvre pas.
- Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse;
- Et le pauvre docteur, avec ses almanachs,
- N'a que son frère pour ressource.
- Celui-ci, dès le grand matin,
- Travaillait en chantant quelque joyeux refrain,
- Bêchait, arrosait tout du pêcher à l'oseille.
- Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir,
- Il semait bonnement pour pouvoir recueillir.
- Aussi dans son terrain tout venait à merveille;
- Il avait des écus, des fruits et du plaisir.
- Ce fut lui qui nourrit son frère;
- Et quand Monsieur Jean tout surpris
- S'en vint lui demander comment il savait faire:
- Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère:
- Je travaille, et tu réfléchis;
- Lequel rapporte davantage?
- Tu te tourmentes, je jouis;
- Qui de nous deux est le plus sage?
-
-
-FABLE XI.
-
-Le Chien et le Chat.
-
- Un chien vendu par son maître
- Brisa sa chaîne, et revint
- Au logis qui le vit naître.
- Jugez de ce qu'il devint
- Lorsque, pour prix de son zèle,
- Il fut de cette maison
- Reconduit par le bâton
- Vers sa demeure nouvelle.
- Un vieux chat, son compagnon,
- Voyant sa surprise extrême,
- En passant lui dit ce mot:
- Tu croyais donc, pauvre sot,
- Que c'est pour nous qu'on nous aime!
-
-
-FABLE XII.
-
-Le Vacher et le Garde-chasse.
-
- Colin gardait un jour les vaches de son père;
- Colin n'avait pas de bergère,
- Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois:
- Depuis l'aube, dit-il, je cours, dans cette plaine,
- Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois,
- Et qui m'a mis tout hors d'haleine.
- Il vient de passer par là bas,
- Lui répondit Colin: mais, si vous êtes las,
- Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place,
- Et j'irai faire votre chasse;
- Je réponds du chevreuil.--ma foi, je le veux bien:
- Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien,
- Va le tuer. Colin s'apprête,
- S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret,
- Court avec lui vers la forêt.
- Le chien bat les buissons; il va, vient, sent, arrête,
- Et voilà le chevreuil... Colin impatient
- Tire aussitôt, manque la bête,
- Et blesse le pauvre Sultan.
- A la suite du chien qui crie,
- Colin revient à la prairie.
- Il trouve le garde ronflant;
- De vaches, point; elles étaient volées.
- Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux,
- Parcourt en gémissant les monts et les vallées;
- Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux,
- Colin retourne chez son père,
- Et lui conte en tremblant l'affaire.
- Celui-ci, saisissant un bâton de cormier,
- Corrige son cher fils de ses folles idées,
- Puis lui dit: Chacun son métier,
- Les vaches seront bien gardées.
-
-
-FABLE XIII.
-
-La Coquette et l'Abeille.
-
- Chloé, jeune, jolie, et sur-tout fort coquette,
- Tous les matins, en se levant,
- Se mettait au travail, j'entends à sa toilette;
- Et là, souriant, minaudant,
- Elle disait à son cher confident
- Les peines, les plaisirs, les projets de son ame.
- Une abeille étourdie arrive en bourdonnant.
- Au secours! au secours! crie aussitôt la dame:
- Venez, Lise, Marton, accourez promptement;
- Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemment
- Aux lèvres de Chloé se pose.
- Chloé s'évanouit, et Marton en fureur
- Saisit l'abeille et se dispose
- A l'écraser. Hélas! lui dit avec douceur
- L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur;
- La bouche de Chloé me semblait une rose,
- Et j'ai cru... Ce seul mot à Chloé rend ses sens.
- Faisons grace, dit-elle, à son aveu sincère:
- D'ailleurs sa piqûre est légère;
- Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens.
-
- Que ne fait-on passer avec un peu d'encens!
-
-
-FABLE XIV.
-
-L'Éléphant blanc.
-
- Dans certains pays de l'Asie
- On révère les éléphans,
- Sur-tout les blancs.
- Un palais est leur écurie,
- On les sert dans des vases d'or,
- Tout homme à leur aspect s'incline vers la terre,
- Et les peuples se font la guerre
- Pour s'enlever ce beau trésor.
- Un de ces éléphans, grand penseur, bonne tête,
- Voulut savoir un jour d'un de ses conducteurs
- Ce qui lui valait tant d'honneurs,
- Puisqu'au fond, comme un autre, il n'était qu'une bête.
- Ah! répond le cornac, c'est trop d'humilité;
- L'on connaît votre dignité,
- Et toute l'Inde sait qu'au sortir de la vie
- Les ames des héros qu'a chéris la patrie
- S'en vont habiter quelque temps
- Dans les corps des éléphans blancs.
- Nos talapoins l'ont dit, ainsi la chose est sûre.
- --Quoi! vous nous croyez des héros?
- --Sans doute.--Et sans cela nous serions en repos,
- Jouissant dans les bois des biens de la nature?
- --Oui, seigneur.--Mon ami, laisse-moi donc partir,
- Car on t'a trompé, je t'assure;
- Et, si tu veux y réfléchir,
- Tu verras bientôt l'imposture:
- Nous sommes fiers et caressans;
- Modérés, quoique tout-puissans;
- On ne nous voit point faire injure
- A plus faible que nous; l'amour dans notre coeur
- Reçoit des lois de la pudeur;
- Malgré la faveur où nous sommes,
- Les honneurs n'ont jamais altéré nos vertus:
- Quelles preuves faut-il de plus?
- Comment nous croyez-vous des hommes?
-
-
-FABLE XV.
-
-Le Lierre et le Thym.
-
- Que je te plains, petite plante!
- Disait un jour le lierre au thym:
- Toujours ramper, c'est ton destin;
- Ta tige chétive et tremblante
- Sort à peine de terre, et la mienne dans l'air,
- Unie au chêne altier que chérit Jupiter,
- S'élance avec lui dans la nue.
- Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue;
- Je ne puis sur ce point disputer avec toi:
- Mais je me soutiens par moi-même;
- Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrême,
- Tu ramperais plus bas que moi.
-
- Traducteurs, éditeurs, faiseurs de commentaires,
- Qui nous parlez toujours de grec ou de latin
- Dans vos discours préliminaires,
- Retenez ce que dit le thym.
-
-
-FABLE XVI.
-
-Le Chat et la Lunette.
-
- Un chat sauvage et grand chasseur
- S'établit, pour faire bombance,
- Dans le parc d'un jeune seigneur
- Où lapins et perdrix étaient en abondance.
- Là ce nouveau Nembrod, la nuit comme le jour,
- A la course, à l'affût, également habile,
- Poursuivait, attendait, immolait tour-à-tour
- Et quadrupède et volatile.
- Les gardes épiaient l'insolent braconnier;
- Mais, dans le fort du bois caché près d'un terrier,
- Le drôle trompait leur adresse.
- Cependant il craignait d'être pris à la fin,
- Et se plaignait que la vieillesse
- Lui rendît l'oeil moins sûr, moins fin.
- Ce penser lui causait souvent de la tristesse;
- Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noir
- Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes:
- C'était une de ces lunettes
- Faites pour l'opéra, que par hasard, un soir,
- Le maître avait perdue en ce lieu solitaire.
- Le chat d'abord la considère,
- La touche de sa griffe, et de l'extrémité
- La fait à petits coups rouler sur le côté,
- Court après, s'en saisit, l'agite, la remue,
- Étonné que rien n'en sortît.
- Il s'avise à la fin d'appliquer à sa vue
- Le verre d'un des bouts, c'était le plus petit.
- Alors il apperçoit sous la verte coudrette
- Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas.
- Ah! quel trésor! dit-il en serrant sa lunette,
- Et courant au lapin qu'il croit à quatre pas.
- Mais il entend du bruit; il reprend sa machine,
- S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointain
- Le garde qui vers lui chemine.
- Pressé par la peur, par la faim,
- Il reste un moment incertain,
- Hésite, réfléchit, puis de nouveau regarde:
- Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde,
- Et le petit tout près lui fait voir le lapin.
- Croyant avoir le temps, il va manger la bête;
- Le garde est à vingt pas qui vous l'ajuste au front,
- Lui met deux balles dans la tête,
- Et de sa peau fait un manchon.
-
- Chacun de nous a sa lunette,
- Qu'il retourne suivant l'objet:
- On voit là-bas ce qui déplaît,
- On voit ici ce qu'on souhaite.
-
-
-FABLE XVII.
-
-Le jeune Homme et le Vieillard.
-
- De grace, apprenez-moi comment l'on fait fortune,
- Demandait à son père un jeune ambitieux.
- Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux,
- C'est de se rendre utile à la cause commune,
- De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talens,
- Au service de la patrie.
- --Oh! trop pénible est cette vie,
- Je veux des moyens moins brillans.
- --Il en est de plus sûrs, l'intrigue...--Elle est trop vile,
- Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir.
- --Eh bien! sois un simple imbécille,
- J'en ai vu beaucoup réussir.
-
-
-FABLE XVIII.
-
-La Taupe et les Lapins.
-
- Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts;
- En convenir, c'est autre chose:
- On aime mieux souffrir de véritables maux,
- Que d'avouer qu'ils en sont cause.
- Je me souviens à ce sujet
- D'avoir été témoin d'un fait
- Fort étonnant et difficile à croire:
- Mais je l'ai vu, voici l'histoire.
-
- Près d'un bois, le soir, à l'écart,
- Dans une superbe prairie,
- Des lapins s'amusaient, sur l'herbette fleurie,
- A jouer au colin-maillard.
- Des lapins! direz-vous, la chose est impossible.
- Rien n'est plus vrai pourtant: une feuille flexible
- Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait,
- Et puis sous le cou se nouait.
- Un instant en faisait l'affaire.
- Celui que ce ruban privait de la lumière
- Se plaçait au milieu; les autres alentour
- Sautaient, dansaient, faisaient merveilles,
- S'éloignaient, venaient tour-à-tour
- Tirer sa queue ou ses oreilles.
- Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain,
- Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte:
- Mais la troupe échappe à la hâte,
- Il ne prend que du vent, il se tourmente en vain,
- Il y sera jusqu'à demain.
- Une taupe assez étourdie,
- Qui sous terre entendit ce bruit,
- Sort aussitôt de son réduit
- Et se mêle dans la partie.
- Vous jugez que, n'y voyant pas,
- Elle fut prise au premier pas.
- Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience,
- Et la justice veut qu'à notre pauvre soeur
- Nous fassions un peu de faveur;
- Elle est sans yeux et sans défense,
- Ainsi je suis d'avis... Non, répond avec feu
- La taupe, je suis prise, et prise de bon jeu;
- Mettez-moi le bandeau.--Très volontiers, ma chère,
- Le voici; mais je crois qu'il n'est pas nécessaire
- Que nous serrions le noeud bien fort.
- --Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère,
- Serrez bien, car j'y vois... Serrez, j'y vois encor.
-
-
-FABLE XIX.
-
-Le Rossignol et le Prince.
-
- Un jeune prince, avec son gouverneur,
- Se promenait dans un bocage,
- Et s'ennuyait suivant l'usage;
- C'est le profit de la grandeur.
- Un rossignol chantait sous le feuillage:
- Le prince l'apperçoit, et le trouve charmant;
- Et, comme il était prince, il veut dans le moment
- L'attraper et le mettre en cage.
- Mais pour le prendre il fait du bruit,
- Et l'oiseau fuit.
- Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère,
- Le plus aimable des oiseaux
- Se tient-il dans les bois, farouche et solitaire,
- Tandis que mon palais est rempli de moineaux?
- C'est, lui dit le mentor, afin de vous instruire
- De ce qu'un jour vous devez éprouver:
- Les sots savent tous se produire;
- Le mérite se cache, il faut l'aller trouver.
-
-
-FABLE XX.
-
-L'Aveugle et le Paralytique.
-
- Aidons-nous mutuellement,
- La charge des malheurs en sera plus légère;
- Le bien que l'on fait à son frère
- Pour le mal que l'on souffre est un soulagement.
- Confucius l'a dit; suivons tous sa doctrine:
- Pour la persuader aux peuples de la Chine,
- Il leur contait le trait suivant.
-
- Dans une ville de l'Asie
- Il existait deux malheureux,
- L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux.
- Ils demandaient au ciel de terminer leur vie:
- Mais leurs cris étaient superflus,
- Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
- Couché sur un grabat dans la place publique,
- Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus.
- L'aveugle, à qui tout pouvait nuire,
- Était sans guide, sans soutien,
- Sans avoir même un pauvre chien
- Pour l'aimer et pour le conduire.
- Un certain jour il arriva
- Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,
- Près du malade se trouva;
- Il entendit ses cris, son ame en fut émue.
- Il n'est tels que les malheureux
- Pour se plaindre les uns les autres.
- J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres:
- Unissons-les, mon frère; ils seront moins affreux.
- Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
- Que je ne puis faire un seul pas;
- Vous-même vous n'y voyez pas:
- A quoi nous servirait d'unir notre misère?
- A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux
- Nous possédons le bien à chacun nécessaire;
- J'ai des jambes, et vous des yeux:
- Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide:
- Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés,
- Mes jambes à leur tour iront où vous voudrez:
- Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
- Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
- Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.
-
-
-FABLE XXI.
-
-Pandore.
-
- Quand Pandore eut reçu la vie,
- Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner.
- Vénus, malgré sa jalousie,
- Détacha sa ceinture, et vint la lui donner.
- Jupiter, admirant cette jeune merveille,
- Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs.
- Vénus rit de sa crainte, et lui dit à l'oreille:
- Elle blessera bien des coeurs;
- Mais j'ai caché dans ma ceinture
- _Les caprices_ pour affaiblir
- Le mal que fera sa blessure,
- Et _les faveurs_ pour en guérir.
-
-
-FABLE XXII.
-
-L'Enfant et le Dattier.
-
- Non loin des rochers de l'Atlas,
- Au milieu des déserts, où cent tribus errantes
- Promènent au hasard leurs chameaux et leurs tentes
- Un jour, certain enfant précipitait ses pas.
- C'était le jeune fils de quelque musulmane
- Qui s'en allait en caravane.
- Quand sa mère dormait, il courait le pays.
- Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine,
- Notre enfant trouve une fontaine,
- Auprès, un beau dattier tout couvert de ses fruits.
- O quel bonheur! dit-il, ces dattes, cette eau claire,
- M'appartiennent; sans moi, dans ce lieu solitaire,
- Ces trésors cachés, inconnus,
- Demeuraient à jamais perdus.
- Je les ai découverts, ils sont ma récompense.
- Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'élance,
- Et jusqu'à son sommet tâche de se hisser.
- L'entreprise était périlleuse;
- L'écorce, tantôt nue et tantôt raboteuse,
- Lui déchirait les mains ou les faisait glisser.
- Deux fois il retomba; mais, d'une ardeur nouvelle,
- Il recommence de plus belle,
- Et parvient enfin, haletant,
- A ces fruits qu'il desirait tant.
- Il se jette alors sur les dattes,
- Se tenant d'une main, de l'autre fourrageant,
- Et mangeant
- Sans choisir les plus délicates.
- Tout-à-coup voilà notre enfant
- Qui réfléchit et qui descend.
- Il court chercher sa bonne mère,
- Prend avec lui son jeune frère,
- Les conduit au dattier. Le cadet incliné,
- S'appuyant au tronc qu'il embrasse,
- Présente son dos à l'aîné;
- L'autre y monte, et de cette place,
- Libre de ses deux bras, sans efforts, sans danger,
- Cueille et jette les fruits; la mère les ramasse,
- Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger.
- La récolte achevée, et la nappe étant mise,
- Les deux frères tranquillement,
- Souriant à leur mère au milieu d'eux assise,
- Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant.
-
- De la société ceci nous peint l'image:
- Je ne connais de bien que ceux que l'on partage.
- Coeurs dignes de sentir le prix de l'amitié,
- Retenez cet ancien adage:
- _Le tout ne vaut pas la moitié._
-
-
-FIN DU PREMIER LIVRE.
-
-
-
-
-LIVRE SECOND.
-
-
-FABLE PREMIÈRE.
-
-La Mère, l'Enfant, et les Sarigues.[6]
-
- [6] Espèce de renard du Pérou. (BUFFON, Hist. nat. tom. IV.)
-
-A MADAME DE LA BRICHE.
-
- Vous, de qui les attraits, la modeste douceur,
- Savent tout obtenir et n'osent rien prétendre,
- Vous que l'on ne peut voir sans devenir plus tendre,
- Et qu'on ne peut aimer sans devenir meilleur,
- Je vous respecte trop pour parler de vos charmes,
- De vos talens, de votre esprit...
- Vous aviez déjà peur: bannissez vos alarmes,
- C'est de vos vertus qu'il s'agit.
- Je veux peindre en mes vers des mères le modèle,
- Le sarigue, animal peu connu parmi nous,
- Mais dont les soins touchans et doux,
- Dont la tendresse maternelle,
- Seront de quelque prix pour vous.
- Le fond du conte est véritable:
- Buffon m'en est garant; qui pourrait en douter?
- D'ailleurs tout dans ce genre a droit d'être croyable
- Lorsque c'est devant vous qu'on peut le raconter.
-
- Maman, disait un jour à la plus tendre mère
- Un enfant péruvien sur ses genoux assis,
- Quel est cet animal qui, dans cette bruyère,
- Se promène avec ses petits?
- Il ressemble au renard. Mon fils, répondit-elle,
- Du sarigue c'est la femelle;
- Nulle mère pour ses enfans
- N'eut jamais plus d'amour, plus de soins vigilans.
- La nature a voulu seconder sa tendresse,
- Et lui fit près de l'estomac
- Une poche profonde, une espèce de sac,
- Où ses petits, quand un danger les presse,
- Vont mettre à couvert leur faiblesse.
- Fais du bruit, tu verras ce qu'ils vont devenir.
- L'enfant frappe des mains, la sarigue attentive
- Se dresse, et, d'une voix plaintive,
- Jette un cri; les petits aussitôt d'accourir,
- Et de s'élancer vers la mère,
- En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire.
- La poche s'ouvre, les petits
- En un moment y sont blottis.
- Ils disparaissent tous; la mère avec vîtesse
- S'enfuit emportant sa richesse.
- La Péruvienne alors dit à l'enfant surpris:
- Si jamais le sort t'est contraire,
- Souviens-toi du sarigue, imite-le, mon fils:
- L'asile le plus sûr est le sein d'une mère.
-
-
-FABLE II.
-
-Le vieux Arbre et le Jardinier.
-
- Un jardinier, dans son jardin,
- Avait un vieux arbre stérile;
- C'était un grand poirier qui jadis fut fertile:
- Mais il avait vieilli, tel est notre destin.
- Le jardinier ingrat veut l'abattre un matin;
- Le voilà qui prend sa coignée.
- Au premier coup l'arbre lui dit:
- Respecte mon grand âge, et souviens-toi du fruit
- Que je t'ai donné chaque année.
- La mort va me saisir, je n'ai plus qu'un instant,
- N'assassine pas un mourant
- Qui fut ton bienfaiteur. Je te coupe avec peine,
- Répond le jardinier; mais j'ai besoin de bois.
- Alors, gazouillant à la fois,
- De rossignols une centaine
- S'écrie: Épargne-le, nous n'avons plus que lui:
- Lorsque ta femme vient s'asseoir sous son ombrage,
- Nous la réjouissons par notre doux ramage;
- Elle est seule souvent, nous charmons son ennui.
- Le jardinier les chasse et rit de leur requête;
- Il frappe un second coup. D'abeilles un essaim
- Sort aussitôt du tronc, en lui disant: Arrête,
- Écoute-nous, homme inhumain:
- Si tu nous laisses cet asile,
- Chaque jour nous te donnerons
- Un miel délicieux dont tu peux à la ville
- Porter et vendre les rayons:
- Cela te touche-t-il? J'en pleure de tendresse,
- Répond l'avare jardinier:
- Eh! que ne dois-je pas à ce pauvre poirier
- Qui m'a nourri dans sa jeunesse?
- Ma femme quelquefois vient ouïr ces oiseaux;
- C'en est assez pour moi: qu'ils chantent en repos.
- Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance,
- Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton.
- Cela dit, il s'en va, sûr de sa récompense,
- Et laisse vivre le vieux tronc.
-
- Comptez sur la reconnaissance
- Quand l'intérêt vous en répond.
-
-
-FABLE III.
-
-La Brebis et le Chien.
-
- La brebis et le chien, de tous les temps amis,
- Se racontaient un jour leur vie infortunée.
- Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis
- Quand je songe aux malheurs de notre destinée.
- Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats,
- Toujours soumis, tendre et fidèle,
- Tu reçois, pour prix de ton zèle,
- Des coups et souvent le trépas.
- Moi, qui tous les ans les habille,
- Qui leur donne du lait, et qui fume leurs champs,
- Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille
- Assassiné par ces méchans.
- Leurs confrères les loups dévorent ce qui reste.
- Victimes de ces inhumains,
- Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains,
- Voilà notre destin funeste!
- Il est vrai, dit le chien: mais crois-tu plus heureux
- Les auteurs de notre misère?
- Va, ma soeur, il vaut encor mieux
- Souffrir le mal que de le faire.
-
-
-FABLE IV.
-
-Le bon Homme et le Trésor.
-
- Un bon homme de mes parens,
- Que j'ai connu dans mon jeune âge,
- Se faisait adorer de tout son voisinage;
- Consulté, vénéré des petits et des grands;
- Il vivait dans sa terre en véritable sage.
- Il n'avait pas beaucoup d'écus,
- Mais cependant assez pour vivre dans l'aisance;
- En revanche, force vertus,
- Du sens, de l'esprit par-dessus,
- Et cette aménité que donne l'innocence.
- Quand un pauvre venait le voir,
- S'il avait de l'argent, il donnait des pistoles;
- Et, s'il n'en avait point, du moins par ses paroles
- Il lui rendait un peu de courage et d'espoir.
- Il raccommodait les familles,
- Corrigeait doucement les jeunes étourdis,
- Riait avec les jeunes filles,
- Et leur trouvait de bons maris.
- Indulgent aux défauts des autres,
- Il répétait souvent: N'avons-nous pas les nôtres?
- Ceux-ci sont nés boiteux, ceux-là sont nés bossus,
- L'un un peu moins; l'autre un peu plus:
- La nature de cent manières
- Voulut nous affliger: marchons ensemble en paix;
- Le chemin est assez mauvais
- Sans nous jeter encor des pierres.
- Or il arriva certain jour
- Que notre bon vieillard trouva dans une tour
- Un trésor caché sous la terre.
- D'abord il n'y voit qu'un moyen
- De pouvoir faire plus de bien;
- Il le prend, l'emporte et le serre.
- Puis, en réfléchissant, le voilà qui se dit:
- Cet or que j'ai trouvé ferait plus de profit
- Si j'en augmentais mon domaine;
- J'aurais plus de vassaux, je serais plus puissant.
- Je peux mieux faire encor: dans la ville prochaine
- Achetons une charge, et soyons président.
- Président! cela vaut la peine.
- Je n'ai pas fait mon droit, mais, avec mon argent,
- On m'en dispensera, puisque cela s'achète.
- Tandis qu'il rêve et qu'il projette,
- Sa servante vient l'avertir
- Que les jeunes gens du village
- Dans la cour du château sont à se divertir.
- Le dimanche, c'était l'usage,
- Le seigneur se plaisait à danser avec eux.
- Oh! ma foi, répond-il, j'ai bien d'autres affaires,
- Que l'on danse sans moi. L'esprit plein de chimères,
- Il s'enferme tout seul pour se tourmenter mieux.
- Ensuite il va joindre à sa somme
- Un petit sac d'argent, reste du mois dernier.
- Dans l'instant arrive un pauvre homme
- Qui, tout en pleurs, vient le prier
- De vouloir lui prêter vingt écus pour sa taille:
- Le collecteur, dit-il, va me mettre en prison,
- Et n'a laissé dans ma maison
- Que six enfans sur de la paille.
- Notre nouveau Crésus lui répond durement
- Qu'il n'est point en argent comptant.
- Le pauvre malheureux le regarde, soupire,
- Et s'en retourne sans mot dire.
- Mais il n'était pas loin, que notre bon seigneur
- Retrouve tout-à-coup son coeur:
- Il court au paysan, l'embrasse,
- De cent écus lui fait le don,
- Et lui demande encor pardon.
- Ensuite il fait crier que sur la grande place
- Le village assemblé se rende dans l'instant.
- On obéit; notre bon homme
- Arrive avec toute sa somme,
- En un seul monceau la répand.
- Mes amis, leur dit-il, vous voyez cet argent:
- Depuis qu'il m'appartient je ne suis plus le même,
- Mon ame est endurcie, et la voix du malheur
- N'arrive plus jusqu'à mon coeur.
- Mes enfans, sauvez-moi de ce péril extrême;
- Prenez et partagez ce dangereux métal;
- Emportez votre part chacun dans votre asile:
- Entre tous divisé, cet or peut être utile;
- Réuni chez un seul, il ne fait que du mal.
- Soyons contens du nécessaire,
- Sans jamais souhaiter de trésors superflus:
- Il faut les redouter autant que la misère,
- Comme elle ils chassent les vertus.
-
-
-FABLE V.
-
-Le Troupeau de Colas.
-
- Dès la pointe du jour, sortant de son hameau,
- Colas, jeune pasteur d'un assez beau troupeau,
- Le conduisait au pâturage.
- Sur sa route il trouve un ruisseau
- Que, la nuit précédente, un effroyable orage
- Avait rendu torrent; comment passer cette eau?
- Chien, brebis et berger, tout s'arrête au rivage.
- En faisant un circuit l'on eût gagné le pont;
- C'était bien le plus sûr, mais c'était le plus long:
- Colas veut abréger. D'abord il considère
- Qu'il peut franchir cette rivière;
- Et, comme ses beliers sont forts,
- Il conclut que, sans grands efforts,
- Le troupeau sautera. Cela dit, il s'élance;
- Son chien saute après lui; beliers d'entrer en danse,
- A qui mieux mieux, courage, allons!
- Après les beliers, les moutons;
- Tout est en l'air, tout saute, et Colas les excite
- En s'applaudissant du moyen.
- Les beliers, les moutons, sautèrent assez bien:
- Mais les brebis vinrent ensuite,
- Les agneaux, les vieillards, les faibles, les peureux,
- Les mutins, corps toujours nombreux,
- Qui refusaient le saut ou sautaient de colère,
- Et, soit faiblesse, soit dépit,
- Se laissaient choir dans la rivière.
- Il s'en noya le quart; un autre quart s'enfuit,
- Et sous la dent du loup périt.
- Colas, réduit à la misère,
- S'apperçut, mais trop tard, que pour un bon pasteur
- Le plus court n'est pas le meilleur.
-
-
-FABLE VI.
-
-Le Bouvreuil et le Corbeau.
-
- Un bouvreuil, un corbeau, chacun dans une cage,
- Habitaient le même logis.
- L'un enchantait par son ramage
- La femme, le mari, les gens, tout le ménage;
- L'autre les fatiguait sans cesse de ses cris;
- Il demandait du pain, du rôti, du fromage,
- Qu'on se pressait de lui porter,
- Afin qu'il voulût bien se taire.
- Le timide bouvreuil ne faisait que chanter,
- Et ne demandait rien: aussi, pour l'ordinaire,
- On l'oubliait; le pauvre oiseau
- Manquait souvent de grain et d'eau.
- Ceux qui louaient le plus de son chant l'harmonie
- N'auraient pas fait le moindre pas
- Pour voir si l'auge était remplie.
- Ils l'aimaient bien pourtant, mais ils n'y pensaient pas.
- Un jour on le trouva mort de faim dans sa cage.
- Ah! quel malheur! dit-on: las! il chantait si bien!
- De quoi donc est-il mort? Certes, c'est grand dommage!
- Le corbeau crie encore et ne manque de rien.
-
-
-FABLE VII.
-
-Le Singe qui montre la Lanterne magique.
-
- Messieurs les beaux esprits, dont la prose et les vers
- Sont d'un style pompeux et toujours admirable,
- Mais que l'on n'entend point, écoutez cette fable,
- Et tâchez de devenir clairs.
-
- Un homme qui montrait la lanterne magique
- Avait un singe dont les tours
- Attiraient chez lui grand concours:
- Jacqueau, c'était son nom, sur la corde élastique
- Dansait et voltigeait au mieux,
- Puis faisait le saut périlleux,
- Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne,
- Le corps droit, fixe, d'aplomb,
- Notre Jacqueau fait tout du long
- L'exercice à la prussienne.
- Un jour qu'au cabaret son maître était resté
- (C'était, je pense, un jour de fête)
- Notre singe en liberté
- Veut faire un coup de sa tête.
- Il s'en va rassembler les divers animaux
- Qu'il peut rencontrer dans la ville;
- Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux,
- Arrivent bientôt à la file.
- Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau;
- C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau
- Vous charmera gratis. Oui, messieurs, à la porte
- On ne prend point d'argent, je fais tout pour l'honneur.
- A ces mots, chaque spectateur
- Va se placer, et l'on apporte
- La lanterne magique; on ferme les volets,
- Et, par un discours fait exprès,
- Jacqueau prépare l'auditoire.
- Ce morceau vraiment oratoire
- Fit bâiller; mais on applaudit.
- Content de son succès, notre singe saisit
- Un verre peint qu'il met dans sa lanterne.
- Il sait comment on le gouverne,
- Et crie en le poussant: Est-il rien de pareil?
- Messieurs, vous voyez le soleil,
- Ses rayons et toute sa gloire.
- Voici présentement la lune; et puis l'histoire
- D'Adam, d'Eve et des animaux...
- Voyez, messieurs, comme ils sont beaux!
- Voyez la naissance du monde;
- Voyez... Les spectateurs, dans une nuit profonde,
- Écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir;
- L'appartement, le mur, tout était noir.
- Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles
- Dont il étourdit nos oreilles,
- Le fait est que je ne vois rien.
- Ni moi non plus, disait un chien.
- Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose;
- Mais je ne sais pour quelle cause
- Je ne distingue pas très-bien.
- Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne
- Parlait éloquemment et ne se lassait point.
- Il n'avait oublié qu'un point,
- C'était d'éclairer sa lanterne.
-
-
-FABLE VIII.
-
-L'Enfant et le Miroir.
-
- Un enfant élevé dans un pauvre village
- Revint chez ses parens, et fut surpris d'y voir
- Un miroir.
- D'abord il aima son image;
- Et puis par un travers bien digne d'un enfant,
- Et même d'un être plus grand,
- Il veut outrager ce qu'il aime,
- Lui fait une grimace, et le miroir la rend.
- Alors son dépit est extrême;
- Il lui montre un poing menaçant,
- Il se voit menacé de même.
- Notre marmot fâché s'en vient, en frémissant,
- Battre cette image insolente;
- Il se fait mal aux mains. Sa colère en augmente;
- Et, furieux, au désespoir,
- Le voilà, devant ce miroir,
- Criant, pleurant, frappant la glace.
- Sa mère, qui survient, le console, l'embrasse,
- Tarit ses pleurs, et doucement lui dit:
- N'as-tu pas commencé par faire la grimace
- A ce méchant enfant qui cause ton dépit?
- --Oui.--Regarde à présent: tu souris, il sourit;
- Tu tends vers lui les bras, il te les tend de même;
- Tu n'es plus en colère, il ne se fâche plus:
- De la société tu vois ici l'emblême;
- Le bien, le mal, nous sont rendus.
-
-
-FABLE IX.
-
-Les deux Chats.
-
- Deux chats qui descendaient du fameux Rodilard,
- Et dignes tous les deux de leur noble origine,
- Différaient d'embonpoint: l'un était gras à lard,
- C'était l'aîné; sous son hermine
- D'un chanoine il avait la mine,
- Tant il était dodu, potelé, frais et beau:
- Le cadet n'avait que la peau
- Collée à sa tranchante échine.
- Cependant ce cadet, du matin jusqu'au soir,
- De la cave à la gouttière
- Trottait, courait, il fallait voir!
- Sans en faire meilleure chère.
- Enfin, un jour, au désespoir,
- Il tint ce discours à son frère:
- Explique-moi par quel moyen,
- Passant ta vie à ne rien faire,
- Moi travaillant toujours, on te nourrit si bien,
- Et moi si mal. La chose est claire,
- Lui répondit l'aîné: tu cours tout le logis
- Pour manger rarement quelque maigre souris...
- --N'est-ce pas mon devoir?--D'accord, cela peut être:
- Mais moi je reste auprès du maître,
- Je sais l'amuser par mes tours.
- Admis à ses repas sans qu'il me réprimande,
- Je prends de bons morceaux, et puis je les demande
- En faisant patte de velours;
- Tandis que toi, pauvre imbécille,
- Tu ne sais rien que le servir,
- Va, le secret de réussir,
- C'est d'être adroit, non d'être utile.
-
-
-FABLE X.
-
-Le Cheval et le Poulain.
-
- Un bon père cheval, veuf, et n'ayant qu'un fils,
- L'élevait dans un pâturage
- Où les eaux, les fleurs et l'ombrage,
- Présentaient à la fois tous les biens réunis.
- Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge,
- Le poulain tous les jours se gorgeait de sainfoin,
- Se vautrait dans l'herbe fleurie,
- Galopait sans objet, se baignait sans envie,
- Ou se reposait sans besoin.
- Oisif et gras à lard, le jeune solitaire
- S'ennuya, se lassa de ne manquer de rien;
- Le dégoût vint bientôt; il va trouver son père:
- Depuis long-temps, dit-il, je ne me sens pas bien,
- Cette herbe est mal-saine et me tue,
- Ce trèfle est sans saveur, cette onde est corrompue,
- L'air qu'on respire ici m'attaque les poumons;
- Bref, je meurs si nous ne partons.
- Mon fils, répond le père, il s'agit de ta vie,
- A l'instant même il faut partir.
- Sitôt dit, sitôt fait, ils quittent leur patrie.
- Le jeune voyageur bondissait de plaisir:
- Le vieillard, moins joyeux, allait un train plus sage;
- Mais il guidait l'enfant, et le faisait gravir
- Sur des monts escarpés, arides, sans herbage,
- Où rien ne pouvait le nourrir.
- Le soir vint, point de pâturage;
- On s'en passa. Le lendemain,
- Comme l'on commençait à souffrir de la faim,
- On prit du bout des dents une ronce sauvage.
- On ne galopa plus le reste du voyage;
- A peine, après deux jours, allait-on même au pas.
- Jugeant alors la leçon faite,
- Le père va reprendre une route secrète
- Que son fils ne connaissait pas,
- Et le ramène à la prairie
- Au milieu de la nuit. Dès que notre poulain
- Retrouve un peu d'herbe fleurie,
- Il se jette dessus: Ah! l'excellent festin!
- La bonne herbe! dit-il: comme elle est douce et tendre!
- Mon père, il ne faut pas s'attendre
- Que nous puissions rencontrer mieux;
- Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux:
- Quel pays peut valoir cet asile champêtre?
- Comme il parlait ainsi, le jour vint à paraître:
- Le poulain reconnaît le pré qu'il a quitté;
- Il demeure confus. Le père, avec bonté,
- Lui dit: Mon cher enfant, retiens cette maxime:
- Quiconque jouit trop est bientôt dégoûté,
- Il faut au bonheur du régime.
-
-
-FABLE XI.
-
-Le Grillon.
-
- Un pauvre petit grillon,
- Caché dans l'herbe fleurie,
- Regardait un papillon
- Voltigeant dans la prairie.
- L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs;
- L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes;
- Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
- Prenant et quittant les plus belles.
- Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
- Sont différens! Dame nature
- Pour lui fit tout et pour moi rien.
- Je n'ai point de talent, encor moins de figure;
- Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici bas:
- Autant vaudrait n'exister pas.
- Comme il parlait, dans la prairie
- Arrive une troupe d'enfans:
- Aussitôt les voilà courans
- Après ce papillon dont ils ont tous envie.
- Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper.
- L'insecte vainement cherche à leur échapper,
- Il devient bientôt leur conquête.
- L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps;
- Un troisième survient, et le prend par la tête.
- Il ne fallait pas tant d'efforts
- Pour déchirer la pauvre bête.
- Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché;
- Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
- Combien je vais aimer ma retraite profonde!
- Pour vivre heureux vivons caché.
-
-
-FABLE XII.
-
-Le Château de cartes.
-
- Un bon mari, sa femme, et deux jolis enfans,
- Coulaient en paix leurs jours dans le simple hermitage
- Où, paisibles comme eux, vécurent leurs parens.
- Ces époux, partageant les doux soins du ménage,
- Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons;
- Et le soir, dans l'été soupant sous le feuillage,
- Dans l'hiver devant leurs tisons,
- Ils prêchaient à leurs fils la vertu, la sagesse,
- Leur parlaient du bonheur qu'ils procurent toujours:
- Le père par un conte égayait ses discours,
- La mère par une caresse.
- L'aîné de ces enfans, né grave, studieux,
- Lisait et méditait sans cesse;
- Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse,
- Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux.
- Un soir, selon l'usage, à côté de leur père,
- Assis près d'une table où s'appuyait la mère,
- L'aîné lisait Rollin: le cadet, peu soigneux
- D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthes,
- Employait tout son art, toutes ses facultés,
- A joindre, à soutenir par les quatre côtés
- Un fragile château de cartes.
- Il n'en respirait pas d'attention, de peur.
- Tout-à-coup voici le lecteur
- Qui s'interrompt: Papa, dit-il, daigne m'instruire
- Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérans,
- Et d'autres fondateurs d'empire:
- Ces deux noms sont-ils différens?
- Le père méditait une réponse sage,
- Lorsque son fils cadet, transporté de plaisir,
- Après tant de travail, d'avoir pu parvenir
- A placer son second étage,
- S'écrie: Il est fini! Son frère murmurant
- Se fâche, et d'un seul coup détruit son long ouvrage;
- Et voilà le cadet pleurant.
- Mon fils, répond alors le père,
- Le fondateur c'est votre frère,
- Et vous êtes le conquérant.
-
-
-FABLE XIII.
-
-Le Phénix.
-
- Le phénix, venant d'Arabie,
- Dans nos bois parut un beau jour:
- Grand bruit chez les oiseaux; leur troupe réunie
- Vole pour lui faire sa cour.
- Chacun l'observe, l'examine;
- Son plumage, sa voix, son chant mélodieux,
- Tout est beauté, grace divine,
- Tout charme l'oreille et les yeux.
- Pour la première fois on vit céder l'envie
- Au besoin de louer et d'aimer son vainqueur.
- Le rossignol disait: jamais tant de douceur
- N'enchanta mon ame ravie.
- Jamais, disait le paon, de plus belles couleurs
- N'ont eu cet éclat que j'admire;
- Il éblouit mes yeux et toujours les attire.
- Les autres répétaient ces éloges flatteurs,
- Vantaient le privilége unique
- De ce roi des oiseaux, de cet enfant du ciel,
- Qui, vieux, sur un bûcher de cèdre aromatique,
- Se consume lui-même, et renaît immortel.
- Pendant tous ces discours la seule tourterelle
- Sans rien dire fit un soupir.
- Son époux, la poussant de l'aile,
- Lui demande d'où peut venir
- Sa rêverie et sa tristesse:
- De cet heureux oiseau desires-tu le sort?
- --Moi! mon ami, je le plains fort;
- Il est le seul de son espèce.
-
-
-FABLE XIV.
-
-La Pie et la Colombe.
-
- Une colombe avait son nid
- Tout auprès du nid d'une pie.
- Cela s'appelle voir mauvaise compagnie,
- D'accord; mais de ce point pour l'heure il ne s'agit.
- Au logis de la tourterelle
- Ce n'était qu'amour et bonheur;
- Dans l'autre nid toujours querelle,
- OEufs cassés, tapage et rumeur.
- Lorsque par son époux la pie était battue,
- Chez sa voisine elle venait,
- Là jasait, criait, se plaignait,
- Et faisait la longue revue
- Des défauts de son cher époux:
- Il est fier, exigeant, dur, emporté, jaloux;
- De plus, je sais fort bien qu'il va voir des corneilles;
- Et cent autres choses pareilles
- Qu'elle disait dans son courroux.
- Mais vous, répond la tourterelle,
- Êtes-vous sans défauts? Non, j'en ai, lui dit-elle;
- Je vous le confie entre nous:
- En conduite, en propos, je suis assez légère,
- Coquette comme on l'est, parfois un peu colère,
- Et me plaisant souvent à le faire enrager:
- Mais, qu'est-ce que cela?--C'est beaucoup trop, ma chère:
- Commencez par vous corriger;
- Votre humeur peut l'aigrir... Qu'appelez-vous, ma mie?
- Interrompt aussitôt la pie:
- Moi de l'humeur! Comment! je vous conte mes maux,
- Et vous m'injuriez! Je vous trouve plaisante:
- Adieu, petite impertinente:
- Mêlez-vous de vos tourtereaux.
-
- Nous convenons de nos défauts,
- Mais c'est pour que l'on nous démente.
-
-
-FABLE XV.
-
-L'Éducation du Lion.
-
- Enfin le roi lion venait d'avoir un fils;
- Par-tout, dans ses états, on se livrait en proie
- Aux transports éclatans d'une bruyante joie:
- Les rois heureux ont tant d'amis!
- Sire lion, monarque sage,
- Songeait à confier son enfant bien aimé
- Aux soins d'un gouverneur vertueux, estimé,
- Sous qui le lionceau fît son apprentissage.
- Vous jugez qu'un choix pareil
- Est d'assez grande importance
- Pour que long-temps on y pense.
- Le monarque indécis assemble son conseil:
- En peu de mots il expose
- Le point dont il s'agit, et supplie instamment
- Chacun des conseillers de nommer franchement
- Celui qu'en conscience il croit propre à la chose.
- Le tigre se leva: sire, dit-il, les rois
- N'ont de grandeur que par la guerre;
- Il faut que votre fils soit l'effroi de la terre:
- Faites donc tomber votre choix
- Sur le guerrier le plus terrible,
- Le plus craint, après vous, des hôtes de ces bois.
- Votre fils saura tout s'il sait être invincible.
- L'ours fut de cet avis: il ajouta pourtant
- Qu'il fallait un guerrier prudent,
- Un animal de poids, de qui l'expérience
- Du jeune lionceau sût régler la vaillance
- Et mettre à profit ses exploits.
- Après l'ours, le renard s'explique,
- Et soutient que la politique
- Est le premier talent des rois;
- Qu'il faut donc un Mentor d'une finesse extrême
- Pour instruire le prince et pour le bien former.
- Ainsi chacun, sans se nommer,
- Clairement s'indiqua soi-même:
- De semblables conseils sont communs à la cour.
- Enfin le chien parle à son tour:
- Sire, dit-il, je sais qu'il faut faire la guerre,
- Mais je crois qu'un bon roi ne la fait qu'à regret;
- L'art de tromper ne me plaît guère:
- Je connais un plus beau secret
- Pour rendre heureux l'état, pour en être le père,
- Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer,
- Dans une dépendance entière;
- Ce secret, c'est de les aimer.
- Voilà pour bien régner la science suprême;
- Et, si vous desirez la voir dans votre fils,
- Sire, montrez-la lui vous-même.
- Tout le conseil resta muet à cet avis.
- Le lion court au chien: ami, je te confie
- Le bonheur de l'état et celui de ma vie;
- Prends mon fils, sois son maître, et, loin de tout flatteur,
- S'il se peut, va former son coeur.
- Il dit, et le chien part avec le jeune prince.
- D'abord à son pupille il persuade bien
- Qu'il n'est point lionceau, qu'il n'est qu'un pauvre chien,
- Son parent éloigné; de province en province
- Il le fait voyager, montrant à ses regards
- Les abus du pouvoir, des peuples la misère,
- Les lièvres, les lapins mangés par les renards,
- Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère,
- Par-tout le faible terrassé,
- Le boeuf travaillant sans salaire,
- Et le singe récompensé.
- Le jeune lionceau frémissait de colère:
- Mon père, disait-il, de pareils attentats
- Sont-ils connus du roi? Comment pourraient-ils l'être?
- Disait le chien: les grands approchent seuls du maître,
- Et les mangés ne parlent pas.
- Ainsi, sans raisonner de vertu, de prudence,
- Notre jeune lion devenait tous les jours
- Vertueux et prudent; car c'est l'expérience
- Qui corrige, et non les discours.
- A cette bonne école il acquit avec l'âge
- Sagesse, esprit, force et raison.
- Que lui fallait-il davantage?
- Il ignorait pourtant encor qu'il fût lion;
- Lorsqu'un jour qu'il parlait de sa reconnaissance
- à son maître, à son bienfaiteur,
- Un tigre furieux, d'une énorme grandeur,
- Paraissant tout-à-coup, contre le chien s'avance.
- Le lionceau plus prompt s'élance,
- Il hérisse ses crins, il rugit de fureur,
- Bat ses flancs de sa queue, et ses griffes sanglantes
- Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes
- De son redoutable ennemi.
- A peine il est vainqueur qu'il court à son ami:
- Oh! quel bonheur pour moi d'avoir sauvé ta vie!
- Mais quel est mon étonnement!
- Sais-tu que l'amitié, dans cet heureux moment,
- M'a donné d'un lion la force et la furie?
- Vous l'êtes, mon cher fils, oui, vous êtes mon roi,
- Dit le chien tout baigné de larmes.
- Le voilà donc venu, ce moment plein de charmes,
- Où, vous rendant enfin tout ce que je vous doi,
- Je peux vous dévoiler un important mystère!
- Retournons à la cour, mes travaux sont finis.
- Cher prince, malgré moi, cependant je gémis,
- Je pleure, pardonnez, tout l'état trouve un père,
- Et moi, je vais perdre mon fils.
-
-
-FABLE XVI.
-
-Le Danseur de corde et le Balancier.
-
- Sur la corde tendue un jeune voltigeur
- Apprenait à danser; et déjà son adresse,
- Ses tours de force, de souplesse,
- Faisaient venir maint spectateur.
- Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance,
- Le balancier en main, l'air libre, le corps droit,
- Hardi, léger, autant qu'adroit;
- Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance,
- Retombe, remonte en cadence,
- Et, semblable à certains oiseaux
- Qui rasent en volant la surface des eaux,
- Son pied touche, sans qu'on le voie,
- A la corde qui plie et dans l'air le renvoie.
- Notre jeune danseur, tout fier de son talent,
- Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant
- Qui me fatigue et m'embarrasse?
- Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grace,
- De force et de légéreté.
- Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté,
- Notre étourdi chancelle, étend les bras, et tombe.
- Il se cassa le nez, et tout le monde en rit.
-
- Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit
- Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe?
- La vertu, la raison, les lois, l'autorité,
- Dans vos desirs fougueux vous causent quelque peine;
- C'est le balancier qui vous gêne,
- Mais qui fait votre sûreté.
-
-
-FABLE XVII.
-
-La jeune Poule et le vieux Renard.
-
- Une poulette jeune et sans expérience,
- En trottant, cloquetant, grattant,
- Se trouva, je ne sais comment,
- Fort loin du poulailler, berceau de son enfance.
- Elle s'en apperçut qu'il était déjà tard.
- Comme elle y retournait, voici qu'un vieux renard
- A ses yeux troublés se présente.
- La pauvre poulette tremblante
- Recommanda son ame à Dieu.
- Mais le renard, s'approchant d'elle,
- Lui dit: Hélas! mademoiselle,
- Votre frayeur m'étonne peu;
- C'est la faute de mes confrères,
- Gens de sac et de corde, infâmes ravisseurs,
- Dont les appétits sanguinaires
- Ont rempli la terre d'horreurs.
- Je ne puis les changer, mais du moins je travaille
- A préserver, par mes conseils,
- L'innocente et faible volaille
- Des attentats de mes pareils.
- Je ne me trouve heureux qu'en me rendant utile;
- Et j'allais de ce pas, jusque dans votre asile,
- Pour avertir vos soeurs qu'il court un mauvais bruit,
- C'est qu'un certain renard, méchant autant qu'habile,
- Doit vous attaquer cette nuit.
- Je viens veiller pour vous. La crédule innocente
- Vers le poulailler le conduit:
- A peine est-il dans ce réduit,
- Qu'il tue, étrangle, égorge, et sa griffe sanglante
- Entasse les mourans sur la terre étendus,
- Comme fit Diomède au quartier de Rhésus.
- Il croqua tout, grandes, petites,
- Coqs, poulets et chapons; tout périt sous ses dents.
-
- La pire espèce de méchans
- Est celle des vieux hypocrites.
-
-
-FABLE XVIII.
-
-Les deux Persans.
-
- Cette pauvre raison dont l'homme est si jaloux
- N'est qu'un pâle flambeau qui jette autour de nous
- Une triste et faible lumière;
- Par-delà c'est la nuit. Le mortel téméraire
- Qui veut y pénétrer marche sans savoir où.
- Mais ne point profiter de ce bienfait suprême,
- Éteindre son esprit, et s'aveugler soi-même,
- C'est un autre excès non moins fou.
-
- En Perse il fut jadis deux frères,
- Adorant le soleil, suivant l'antique loi.
- L'un d'eux, chancelant dans sa foi,
- N'estimant rien que ses chimères,
- Prétendait méditer, connaître, approfondir
- De son Dieu la sublime essence;
- Et du matin au soir, afin d'y parvenir,
- L'oeil toujours attaché sur l'astre qu'il encense,
- Il voulait expliquer le secret de ses feux.
- Le pauvre philosophe y perdit les deux yeux,
- Et dès-lors du soleil il nia l'existence.
- L'autre était crédule et bigot;
- Effrayé du sort de son frère,
- Il y vit de l'esprit l'abus trop ordinaire,
- Et mit tous ses efforts à devenir un sot.
- On vient à bout de tout; le pauvre solitaire
- Avait peu de chemin à faire,
- Il fut content de lui bientôt.
- Mais, de peur d'offenser l'astre qui nous éclaire
- En portant jusqu'à lui des regards indiscrets,
- Il se fit un trou sous la terre,
- Et condamna ses yeux à ne le voir jamais.
-
- Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits
- D'un Dieu que vainement la raison veut comprendre,
- Mais que l'on voit par-tout, mais qui parle à nos coeurs,
- Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut apprendre,
- Sans rejeter les dons que sa main sait répandre,
- Employons notre esprit à devenir meilleurs.
- Nos vertus au Très-Haut sont le plus digne hommage,
- Et l'homme juste est le seul sage.
-
-
-FABLE XIX.
-
-Myson.
-
- Myson fut connu dans la Grèce
- Par son amour pour la sagesse;
- Pauvre, libre, content, sans soins, sans embarras,
- Il vivait dans les bois, seul, méditant sans cesse,
- Et parfois riant aux éclats.
- Un jour deux Grecs vinrent lui dire:
- De ta gaîté, Myson, nous sommes tous surpris:
- Tu vis seul; comment peux-tu rire?
- Vraiment, répondit-il, voilà pourquoi je ris.
-
-
-FABLE XX.
-
-* Le Chat et le Moineau.
-
- La prudence est bonne de soi;
- Mais la pousser trop loin est une duperie:
- L'exemple suivant en fait foi.
-
- Des moineaux habitaient dans une métairie.
- Un beau champ de millet, voisin de la maison,
- Leur donnait du grain à foison.
- Ces moineaux dans le champ passaient toute leur vie
- Occupés de gruger les épis de millet.
- Le vieux chat du logis les guettait d'ordinaire,
- Tournait et retournait; mais il avait beau faire;
- Sitôt qu'il paraissait, la bande s'envolait.
- Comment les attraper? Notre vieux chat y songe,
- Médite, fouille en son cerveau,
- Et trouve un tour tout neuf. Il va tremper dans l'eau
- Sa patte dont il fait éponge.
- Dans du millet en grain aussitôt il la plonge;
- Le grain s'attache tout autour.
- Alors à cloche-pied, sans bruit, par un détour,
- Il va gagner le champ, s'y couche
- La patte en l'air et sur le dos,
- Ne bougeant non plus qu'une souche.
- Sa patte ressemblait à l'épi le plus gros;
- L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte,
- Venait pour becqueter, de l'autre patte: Crac!
- Voilà mon oiseau dans le sac.
- Il en prit vingt par cette feinte.
- Un moineau s'apperçoit du piége scélérat,
- Et prudemment fuit la machine;
- Mais dès ce jour il s'imagine
- Que chaque épi de grain était patte de chat.
- Au fond de son trou solitaire
- Il se retire, et plus n'en sort,
- Supporte la faim, la misère,
- Et meurt pour éviter la mort.
-
-
-FABLE XXI.
-
-* Le Roi de Perse.
-
- Un roi de Perse certain jour
- Chassait avec toute sa cour;
- Il eut soif, et dans cette plaine
- On ne trouvait point de fontaine.
- Près de là seulement était un grand jardin
- Rempli de beaux cédrats, d'oranges, de raisin:
- A Dieu ne plaise que j'en mange:
- Dit le roi, ce jardin courrait trop de danger;
- Si je me permettais d'y cueillir une orange,
- Mes visirs aussitôt mangeraient le verger.
-
-
-FABLE XXII.
-
-Le Linot.
-
- Une linotte avait un fils
- Qu'elle adorait selon l'usage;
- C'était l'unique fruit du plus doux mariage,
- Et le plus beau linot qui fût dans le pays.
- Sa mère en était folle, et tous les témoignages
- Que peuvent inventer la tendresse et l'amour
- Étaient pour cet enfant épuisés chaque jour.
- Notre jeune linot, fier de ces avantages,
- Se croyait un phénix, prenait l'air suffisant,
- Tranchait du petit important
- Avec les oiseaux de son âge:
- Persiflait la mésange ou bien le roitelet,
- Donnait à chacun son paquet,
- Et se faisait haïr de tout le voisinage.
- Sa mère lui disait: Mon cher fils, soit plus sage,
- Plus modeste sur-tout. Hélas! je conçois bien
- Les dons, les qualités, qui furent ton partage;
- Mais feignons de n'en savoir rien,
- Pour qu'on les aime davantage.
- A tout cela notre linot
- Répondait par quelque bon mot;
- La mère en gémissait dans le fond de son ame.
- Un vieux merle, ami de la dame,
- Lui dit: Laissez aller votre fils au grand bois,
- Je vous réponds qu'avant un mois
- Il sera sans défauts. Vous jugez des alarmes
- De la mère, qui pleure et frémit du danger;
- Mais le jeune linot brûlait de voyager,
- Il partit donc malgré les larmes.
- A peine est-il dans la forêt,
- Que notre petit personnage
- Du pivert entend le ramage,
- Et se moque de son fausset.
- Le pivert, qui prit mal cette plaisanterie,
- Vient à bons coups de bec plumer le persifleur;
- Et, deux jours après, une pie
- Le dégoûte à jamais du métier de railleur.
- Il lui restait encor la vanité secrète
- De se croire excellent chanteur;
- Le rossignol et la fauvette
- Le guérirent de son erreur.
- Bref, il retourna, chez sa mère,
- Doux, poli, modeste et charmant.
-
- Ainsi l'adversité fit, dans un seul moment,
- Ce que tant de leçons n'avaient jamais pu faire.
-
-
-FIN DU LIVRE SECOND.
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME
-
-
-FABLE PREMIÈRE.
-
-Les Singes et le Léopard.
-
- Des singes dans un bois jouaient à la main chaude;
- Certaine guenon mauricaude,
- Assise gravement, tenait sur ses genoux
- La tête de celui qui, courbant son échine,
- Sur sa main recevait les coups.
- On frappait fort, et puis devine!
- Il ne devinait point; c'était alors des ris,
- Des sauts, des gambades, des cris.
- Attiré par le bruit du fond de sa tanière,
- Un jeune léopard, prince assez débonnaire,
- Se présente au milieu de nos singes joyeux.
- Tout tremble à son aspect. Continuez vos jeux,
- Leur dit le léopard, je n'en veux à personne:
- Rassurez-vous, j'ai l'ame bonne;
- Et je viens même ici, comme particulier,
- A vos plaisirs m'associer.
- Jouons, je suis de la partie.
- Ah! monseigneur, quelle bonté!
- Quoi! votre altesse veut, quittant sa dignité,
- Descendre jusqu'à nous!--Oui, c'est ma fantaisie.
- Mon altesse eut toujours de la philosophie,
- Et sait que tous les animaux
- Sont égaux.
- Jouons donc, mes amis, jouons, je vous en prie.
- Les singes enchantés crurent à ce discours,
- Comme l'on y croira toujours.
- Toute la troupe joviale
- Se remet à jouer: l'un d'entre eux tend la main,
- Le léopard frappe, et soudain
- On voit couler du sang sous la griffe royale.
- Le singe cette fois devina qui frappait;
- Mais il s'en alla sans le dire.
- Ses compagnons faisaient semblant de rire,
- Et le léopard seul riait.
- Bientôt chacun s'excuse et s'échappe à la hâte,
- En se disant entre leurs dents:
- Ne jouons point avec les grands,
- Le plus doux a toujours des griffes à la patte.
-
-
-FABLE II.
-
-L'Inondation.
-
- Des laboureurs vivaient paisibles et contens
- Dans un riche et nombreux village;
- Dès l'aurore ils allaient travailler à leurs champs,
- Le soir ils revenaient chantans
- Au sein d'un tranquille ménage;
- Et la nature bonne et sage,
- Pour prix de leurs travaux, leur donnait tous les ans
- De beaux blés et de beaux enfans.
- Mais il faut bien souffrir, c'est notre destinée.
- Or il arriva qu'une année,
- Dans le mois où le blond Phébus
- S'en va faire visite au brûlant Sirius,
- La terre, de sucs épuisée,
- Ouvrant de toutes parts son sein,
- Haletait sous un ciel d'airain.
- Point de pluie et point de rosée.
- Sur un sol crevassé l'on voit noircir le grain,
- Les épis sont brûlés, et leurs têtes penchées
- Tombent sur leurs tiges séchées.
- On trembla de mourir de faim;
- La commune s'assemble. En hâte on délibère;
- Et chacun, comme à l'ordinaire,
- Parle beaucoup, et rien ne dit.
- Enfin quelques vieillards, gens de sens et d'esprit,
- Proposèrent un parti sage:
- Mes amis, dirent-ils, d'ici vous pouvez voir
- Ce mont peu distant du village;
- Là, se trouve un grand lac, immense réservoir
- Des souterraines eaux qui s'y font un passage.
- Allez saigner ce lac; mais sachez ménager
- Un petit nombre de saignées,
- Afin qu'à votre gré vous puissiez diriger
- Ces bienfaisantes eaux dans vos terres baignées.
- Juste quand il faudra nous les arrêterons.
- Prenez bien garde au moins... Oui, oui, courons, courons,
- S'écrie aussitôt l'assemblée.
- Et voilà mille jeunes gens
- Armés d'hoyaux, de pics, et d'autres instrumens,
- Qui volent vers le lac: la terre est travaillée
- Tout autour de ses bords; on perce en cent endroits
- A la fois;
- D'un morceau de terrain chaque ouvrier se charge:
- Courage, allons! point de repos!
- L'ouverture jamais ne peut être assez large.
- Cela fut bientôt fait. Avant la nuit, les eaux,
- Tombant de tout leur poids sur leur digue affaiblie,
- De par-tout roulent à grands flots.
- Transports et complimens de la troupe ébahie,
- Qui s'admire dans ses travaux.
- Le lendemain matin ce ne fut pas de même:
- On voit flotter les blés sur un océan d'eau;
- Pour sortir du village il faut prendre un bateau;
- Tout est perdu, noyé. La douleur est extrême,
- On s'en prend aux vieillards; C'est vous, leur disait-on,
- Qui nous coûtez notre moisson;
- Votre maudit conseil... Il était salutaire,
- Répondit un d'entre eux; mais ce qu'on vient de faire
- Est fort loin du conseil comme de la raison.
- Nous voulions un peu d'eau, vous nous lâchez la bonde;
- L'excès d'un très-grand bien devient un mal très-grand:
- Le sage arrose doucement,
- L'insensé tout de suite inonde.
-
-
-FABLE III.
-
-Le Sanglier et les Rossignols.
-
- Un homme riche, sot et vain,
- Qualités qui parfois marchent de compagnie,
- Croyait pour tous les arts avoir un goût divin,
- Et pensait que son or lui donnait du génie.
- Chaque jour à sa table on voyait réunis
- Peintres, sculpteurs, savans, artistes, beaux esprits,
- Qui lui prodiguaient les hommages,
- Lui montraient des dessins, lui lisaient des ouvrages,
- Écoutaient les conseils qu'il daignait leur donner,
- Et l'appelaient Mécène en mangeant son dîner.
- Se promenant un soir dans son parc solitaire,
- Suivi d'un jardinier, homme instruit et de sens,
- Il vit un sanglier qui labourait la terre,
- Comme ils font quelquefois pour aiguiser leurs dents.
- Autour du sanglier, les merles, les fauvettes,
- Sur-tout les rossignols, voltigeant, s'arrêtant,
- Répétaient à l'envi leurs douces chansonnettes,
- Et le suivaient toujours chantant.
- L'animal écoutait l'harmonieux ramage
- Avec la gravité d'un docte connaisseur,
- Baissait parfois la hure en signe de faveur,
- Ou bien, la secouant, refusait son suffrage.
- Qu'est ceci? dit le financier:
- Comment! les chantres du bocage
- Pour leur juge ont choisi cet animal sauvage!
- Nenni, répond le jardinier:
- De la terre par lui fraîchement labourée,
- Sont sortis plusieurs vers, excellente curée
- Qui seule attire ces oiseaux:
- Ils ne se tiennent à sa suite
- Que pour manger ces vermisseaux,
- Et l'imbécille croit que c'est pour son mérite.
-
-
-FABLE IV.
-
-Le Rhinocéros et le Dromadaire.
-
- Un rhinocéros jeune et fort
- Disait un jour au dromadaire:
- Expliquez-moi, s'il vous plaît, mon cher frère,
- D'où peut venir pour nous l'injustice du sort.
- L'homme, cet animal puissant par son adresse,
- Vous recherche avec soin, vous loge, vous chérit,
- De son pain même vous nourrit,
- Et croit augmenter sa richesse
- En multipliant votre espèce.
- Je sais bien que sur votre dos
- Vous portez ses enfans, sa femme, ses fardeaux;
- Que vous êtes léger, doux, sobre, infatigable;
- J'en conviens franchement: mais le rhinocéros
- Des mêmes vertus est capable.
- Je crois même, soit dit sans vous mettre en courroux,
- Que tout l'avantage est pour nous:
- Notre corne et notre cuirasse
- Dans les combats pourraient servir;
- Et cependant l'homme nous chasse,
- Nous méprise, nous hait, et nous force à le fuir.
- Ami, répond le dromadaire,
- De notre sort ne soyez point jaloux;
- C'est peu de servir l'homme, il faut encor lui plaire.
- Vous êtes étonné qu'il nous préfère à vous:
- Mais de cette faveur voici tout le mystère,
- Nous savons plier les genoux.
-
-
-FABLE V.
-
-Le Rossignol et le Paon.
-
- L'aimable et tendre Philomèle,
- Voyant commencer les beaux jours,
- Racontait à l'écho fidèle
- Et ses malheurs et ses amours.
-
- Le plus beau paon du voisinage,
- Maître et sultan de ce canton,
- Élevant la tête et le ton,
- Vint interrompre son ramage:
-
- C'est bien à toi, chantre ennuyeux,
- Avec un si triste plumage,
- Et ce long bec, et ces gros yeux,
- De vouloir charmer ce bocage!
-
- A la beauté seule il va bien
- D'oser célébrer la tendresse:
- De quel droit chantes-tu sans cesse?
- Moi, qui suis beau, je ne dis rien.
-
- Pardon, répondit Philomèle:
- Il est vrai, je ne suis pas belle;
- Et, si je chante dans ce bois,
- Je n'ai de titre que ma voix.
-
- Mais vous, dont la noble arrogance
- M'ordonne de parler plus bas,
- Vous vous taisez par impuissance,
- Et n'avez que vos seuls appas.
-
- Ils doivent éblouir sans doute;
- Est-ce assez pour se faire aimer?
- Allez, puisqu'Amour n'y voit goutte,
- C'est l'oreille qu'il faut charmer.
-
-
-FABLE VI.
-
-Hercule au ciel.
-
- Lorsque le fils d'Alcmène, après ses longs travaux,
- Fut reçu dans le ciel, tous les dieux s'empressèrent
- De venir au-devant de ce fameux héros.
- Mars, Minerve, Vénus, tendrement l'embrassèrent.
- Junon même lui fit un accueil assez doux.
- Hercule transporté les remerciait tous,
- Quand Plutus, qui voulait être aussi de la fête,
- Vient d'un air insolent lui présenter la main.
- Le héros irrité passe en tournant la tête.
- Mon fils, lui dit alors Jupin,
- Que t'a donc fait ce dieu? D'où vient que la colère,
- A son aspect, trouble tes sens?
- --C'est que je le connais, mon père,
- Et presque toujours, sur la terre,
- Je l'ai vu l'ami des méchans.
-
-
-FABLE VII.
-
-Le Lièvre, ses Amis, et les deux Chevreuils.
-
- Un lièvre de bon caractère
- Voulait avoir beaucoup d'amis.
- Beaucoup! me direz-vous, c'est une grande affaire;
- Un seul est rare en ce pays.
- J'en conviens; mais mon lièvre avait cette marotte,
- Et ne savait pas qu'Aristote
- Disait aux jeunes Grecs à son école admis:
- Mes amis, il n'est point d'amis.
- Sans cesse il s'occupait d'obliger et de plaire;
- S'il passait un lapin, d'un air doux et civil,
- Vîte il courait à lui: Mon cousin, disait-il,
- J'ai du beau serpolet tout près de ma tanière,
- De déjeûner chez moi faites-moi la faveur.
- S'il voyait un cheval paître dans la campagne,
- Il allait l'aborder: Peut-être monseigneur
- A-t-il besoin de boire; au pied de la montagne
- Je connais un lac transparent
- Qui n'est jamais ridé par le moindre zéphyre:
- Si monseigneur veut, dans l'instant
- J'aurai l'honneur de l'y conduire.
- Ainsi, pour tous les animaux,
- Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux,
- Complaisant, empressé, toujours rempli de zèle,
- Il voulait de chacun faire un ami fidèle,
- Et s'en croyait aimé parce qu'il les aimait.
- Certain jour que, tranquille en son gîte, il dormait,
- Le bruit du cor l'éveille, il décampe au plus vîte;
- Quatre chiens s'élancent après,
- Un maudit piqueur les excite,
- Et voilà notre lièvre arpentant les guérets.
- Il va, tourne, revient, aux mêmes lieux repasse,
- Saute, franchit un long espace
- Pour dévoyer les chiens, et, prompt comme l'éclair,
- Gagne pays, et puis s'arrête:
- Assis, les deux pattes en l'air,
- L'oeil et l'oreille au guet, il élève la tête,
- Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis.
- Il apperçoit dans des taillis
- Un lapin que toujours il traita comme un frère;
- Il y court: Par pitié, sauve-moi, lui dit-il,
- Donne retraite à ma misère,
- Ouvre-moi ton terrier; tu vois l'affreux péril...
- Ah! que j'en suis fâché! répond d'un air tranquille
- Le lapin: je ne puis t'offrir mon logement,
- Ma femme accouche en ce moment,
- Sa famille et la mienne ont rempli mon asile;
- Je te plains bien sincèrement:
- Adieu, mon cher ami. Cela dit, il s'échappe,
- Et voici la meute qui jappe.
- Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin,
- Il rencontre un taureau que, cent fois au besoin,
- Il avait obligé; tendrement il le prie
- D'arrêter un moment cette meute en furie
- Qui de ses cornes aura peur.
- Hélas! dit le taureau, ce serait de grand coeur:
- Mais des génisses la plus belle
- Est seule dans ce bois, je l'entends qui m'appelle;
- Et tu ne voudrais pas retarder mon bonheur.
- Disant ces mots, il part. Notre lièvre, hors d'haleine,
- Implore vainement un daim, un cerf dix-cors,
- Ses amis les plus sûrs; ils l'écoutent à peine,
- Tant ils ont peur du bruit des cors.
- Le pauvre infortuné, sans force et sans courage,
- Allait se rendre aux chiens, quand, du milieu du bois,
- Deux chevreuils reposant sous le même feuillage
- Des chasseurs entendent la voix:
- L'un d'eux se lève et part; la meute sanguinaire
- Quitte le lièvre et court après.
- En vain le piqueur en colère
- Crie, et jure, et se fâche: à travers les forêts
- Le chevreuil emmène la chasse,
- Va faire un long circuit, et revient au buisson
- Où l'attendait son compagnon,
- Qui dans l'instant part à sa place.
- Celui-ci fait de même, et, pendant tout le jour,
- Les deux chevreuils lancés et quittés tour-à-tour
- Fatiguent la meute obstinée.
- Enfin les chasseurs tout honteux
- Prennent le bon parti de retourner chez eux.
- Déjà la retraite est sonnée,
- Et les chevreuils rejoints. Le lièvre palpitant
- S'approche, et leur raconte, en les félicitant,
- Que ses nombreux amis, dans ce péril extrême,
- L'avaient abandonné. Je n'en suis pas surpris,
- Répond un des chevreuils: à quoi bon tant d'amis?
- Un seul suffit quand il nous aime.
-
-
-FABLE VIII.
-
-Les deux Bacheliers.
-
- Deux jeunes bacheliers logés chez un docteur
- Y travaillaient avec ardeur
- A se mettre en état de prendre leurs licences.
- Là, du matin au soir, en public disputant,
- Prouvant, divisant, ergotant
- Sur la nature et ses substances,
- L'infini, le fini, l'ame, la volonté,
- Les sens, le libre arbitre et la nécessité;
- Ils en étaient bientôt à ne plus se comprendre:
- Même par là souvent l'on dit qu'ils commençaient;
- Mais c'est alors qu'ils se poussaient
- Les plus beaux argumens; qui venait les entendre
- Bouche béante demeurait,
- Et leur professeur même en extase admirait.
- Une nuit qu'ils dormaient dans le grenier du maître
- Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens
- Qui, dans un rêve, pensent être
- A se disputer sur les bancs.
- Je démontre, dit l'un. Je distingue, dit l'autre.
- Or, voici mon dilemme. Ergo, voici le nôtre...
- A ces mots, nos rêveurs, crians, gesticulans,
- Au lieu de s'en tenir aux simples argumens
- D'Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme
- De coups de poing bien assenés
- Sur le nez.
- Tous deux sautent du lit dans une rage extrême,
- Se saisissent par les cheveux,
- Tombent et font tomber pêle-mêle avec eux
- Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table,
- Et quatre in-folios écrits sur parchemin.
- Le professeur arrive, une chandelle en main,
- A ce tintamarre effroyable:
- Le diable est donc ici! dit-il tout hors de soi:
- Comment! sans y voir clair et sans savoir pourquoi,
- Vous vous battez ainsi! Quelle mouche vous pique?
- Nous ne nous battons point, disent-ils; jugez mieux:
- C'est que nous repassons tous deux
- Nos leçons de métaphysique.
-
-
-FABLE IX.
-
-Le roi Alphonse.
-
- Certain roi qui régnait sur les rives du Tage,
- Et que l'on surnomma _le sage_,
- Non parce qu'il était prudent,
- Mais parce qu'il était savant,
- Alphonse, fut sur-tout un habile astronome.
- Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume,
- Et quittait souvent son conseil
- Pour la lune ou pour le soleil.
- Un soir qu'il retournait à son observatoire,
- Entouré de ses courtisans,
- Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire
- Qu'avec mes nouveaux instrumens
- Je verrai, cette nuit, des hommes dans la lune.
- Votre majesté les verra,
- Répondait-on; la chose est même trop commune,
- Elle doit voir mieux que cela.
- Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue,
- S'approche, en demandant humblement, chapeau bas,
- Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas,
- Et, sans le regarder, son chemin continue.
- Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main,
- Toujours renouvelant sa prière importune:
- Mais, les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain,
- Répétait: je verrai des hommes dans la lune.
- Enfin le pauvre le saisit
- Par son manteau royal, et gravement lui dit:
- Ce n'est pas de là haut, c'est des lieux où nous sommes
- Que Dieu vous a fait souverain.
- Regardez à vos pieds; là vous verrez des hommes,
- Et des hommes manquant de pain.
-
-
-FABLE X.
-
-Le Renard déguisé.
-
- Un renard plein d'esprit, d'adresse, de prudence,
- A la cour d'un lion servait depuis long-temps;
- Les succès les plus éclatans
- Avaient prouvé son zèle et son intelligence.
- Pour peu qu'on l'employât, toute affaire allait bien.
- On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien;
- Et l'habile renard était dans l'indigence.
- Lassé de servir des ingrats,
- De réussir toujours sans en être plus gras,
- Il s'enfuit de la cour; dans un bois solitaire
- Il s'en va trouver son grand-père,
- Vieux renard retiré, qui jadis fut visir.
- Là, contant ses exploits, et puis les injustices,
- Les dégoûts, qu'il eut à souffrir,
- Il demande pourquoi de si nombreux services
- N'ont jamais pu rien obtenir.
- Le bon homme renard, avec sa voix cassée,
- Lui dit: Mon cher enfant, la semaine passée,
- Un blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier:
- C'est moi qui suis son héritier,
- J'ai conservé sa peau: mets-la dessus la tienne,
- Et retourne à la cour. Le renard avec peine
- Se soumit au conseil; affublé de la peau
- De feu son cousin le blaireau,
- Il va se regarder dans l'eau d'une fontaine,
- Se trouve l'air d'un sot, tel qu'était le cousin.
- Tout honteux, de la cour il reprend le chemin.
- Mais, quelques mois après, dans un riche équipage,
- Entouré de valets, d'esclaves, de flatteurs,
- Comblé de dons et de faveurs,
- Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage:
- Il était grand visir. Je te l'avais bien dit,
- S'écrie alors le vieux grand-père;
- Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire
- Doit d'abord cacher son esprit.
-
-
-FABLE XI.
-
-Le Dervis, la Corneille et le Faucon.
-
- Un de ces pieux solitaires
- Qui, détachant leur coeur des choses d'ici-bas,
- Font voeu de renoncer à des biens qu'ils n'ont pas
- Pour vivre du bien de leurs frères,
- Un dervis, en un mot, s'en allait mendiant
- Et priant;
- Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille,
- Par des parens cruels laissée en son berceau,
- Presque sans plume encor, vinrent à son oreille.
- Notre dervis regarde, et voit le pauvre oiseau
- Alongeant sur son nid sa tête demi-nue:
- Dans l'instant, du haut de la nue,
- Un faucon descend vers ce nid,
- Et, le bec rempli de pâture,
- Il apporte sa nourriture
- A l'orpheline qui gémit.
- O du puissant Alla providence adorable!
- S'écria le dervis: plutôt qu'un innocent
- Périsse sans secours, tu rends compatissant
- Des oiseaux le moins pitoyable!
- Et moi, fils du Très-Haut, je chercherais mon pain!
- Non, par le prophète j'en jure,
- Tranquille désormais, je remets mon destin
- A celui qui prend soin de toute la nature.
- Cela dit, le dervis, couché tout de son long,
- Se met à bayer aux corneilles,
- De la création admire les merveilles,
- De l'univers l'ordre profond.
- Le soir vint; notre solitaire
- Eut un peu d'appétit en faisant sa prière:
- Ce n'est rien, disait-il; mon souper va venir.
- Le souper ne vient point. Allons, il faut dormir,
- Ce sera pour demain. Le lendemain, l'aurore
- Paraît, et point de déjeûner.
- Ceci commence à l'étonner;
- Cependant il persiste encore,
- Et croit à chaque instant voir venir son dîner.
- Personne n'arrivait; la journée est finie,
- Et le dervis à jeun voyait d'un oeil d'envie
- Ce faucon qui venait toujours
- Nourrir sa pupille chérie.
- Tout-à-coup il l'entend lui tenir ce discours:
- Tant que vous n'avez pu, ma mie,
- Pourvoir vous-même à vos besoins,
- De vous j'ai pris de tendres soins;
- A présent que vous voilà grande,
- Je ne reviendrai plus. Alla nous recommande
- Les faibles et les malheureux;
- Mais être faible, ou paresseux,
- C'est une grande différence.
- Nous ne recevons l'existence
- Qu'afin de travailler pour nous ou pour autrui.
- De ce devoir sacré quiconque se dispense
- Est puni de la providence
- Par le besoin ou par l'ennui.
- Le faucon dit et part. Touché de ce langage,
- Le dervis converti reconnaît son erreur,
- Et, gagnant le premier village,
- Se fait valet de laboureur.
-
-
-FABLE XII.
-
-Les Enfans et les Perdreaux.
-
- Deux enfans d'un fermier, gentils, espiègles, beaux,
- Mais un peu gâtés par leur père,
- Cherchant des nids dans leur enclos,
- Trouvèrent de petits perdreaux
- Qui voletaient après leur mère.
- Vous jugez de leur joie, et comment mes bambins
- A la troupe qui s'éparpille
- Vont par-tout couper les chemins,
- Et n'ont pas assez de leurs mains
- Pour prendre la pauvre famille!
- La perdrix, traînant l'aile, appelant ses petits,
- Tourne en vain, voltige, s'approche;
- Déjà mes jeunes étourdis
- Ont toute sa couvée en poche.
- Ils veulent partager comme de bons amis;
- Chacun en garde six, il en reste un treizième:
- L'aîné le veut, l'autre le veut aussi.
- --Tirons au doigt mouillé.--Parbleu non.--Parbleu si.
- --Cède, ou bien tu verras.--Mais tu verras toi-même.
- De propos en propos, l'aîné, peu patient,
- Jette à la tête de son frère
- Le perdreau disputé. Le cadet, en colère,
- D'un des siens riposte à l'instant.
- L'aîné recommence d'autant;
- Et ce jeu qui leur plaît couvre autour d'eux la terre
- De pauvres perdreaux palpitans.
- Le fermier, qui passait en revenant des champs,
- Voit ce spectacle sanguinaire,
- Accourt, et dit à ses enfans:
- Comment donc! petits rois, vos discordes cruelles
- Font que tant d'innocens expirent par vos coups!
- De quel droit, s'il vous plaît, dans vos tristes querelles,
- Faut-il que l'on meure pour vous?
-
-
-FABLE XIII.
-
-L'Hermine, le Castor et le Sanglier.
-
- Une hermine, un castor, un jeune sanglier,
- Cadets de leur famille, et partant sans fortune,
- Dans l'espoir d'en acquérir une,
- Quittèrent leur forêt, leur étang, leur hallier.
- Après un long voyage, après mainte aventure,
- Ils arrivent dans un pays
- Où s'offrent à leurs yeux ravis
- Tous les trésors de la nature,
- Des prés, des eaux, des bois, des vergers pleins de fruits.
- Nos pélerins, voyant cette terre chérie,
- Éprouvent les mêmes transports
- Qu'Énée et ses Troyens en découvrant les bords
- Du royaume de Lavinie.
- Mais ce riche pays était de toutes parts
- Entouré d'un marais de bourbe
- Où des serpens et des lésards
- Se jouait l'effroyable tourbe.
- Il fallait le passer, et nos trois voyageurs
- S'arrêtent sur le bord, étonnés et rêveurs.
- L'hermine la première avance un peu la patte;
- Elle la retire aussitôt,
- En arrière elle fait un saut,
- En disant: mes amis, fuyons en grande hâte;
- Ce lieu, tout beau qu'il est, ne peut nous convenir:
- Pour arriver là bas il faudrait se salir;
- Et moi je suis si délicate,
- Qu'une tache me fait mourir.
- Ma soeur, dit le castor, un peu de patience;
- On peut, sans se tacher, quelquefois réussir;
- Il faut alors du temps et de l'intelligence:
- Nous avons tout cela: pour moi, qui suis maçon,
- Je vais en quinze jours vous bâtir un beau pont
- Sur lequel nous pourrons, sans craindre les morsures
- De ces vilains serpens, sans gâter nos fourrures,
- Arriver au milieu de ce charmant vallon.
- Quinze jours! ce terme est bien long,
- Répond le sanglier: moi, j'y serai plus vîte:
- Vous allez voir comment. En prononçant ces mots,
- Le voilà qui se précipite
- Au plus fort du bourbier, s'y plonge jusqu'au dos,
- A travers les serpens, les lésards, les crapauds,
- Marche, pousse à son but, arrive plein de boue;
- Et là, tandis qu'il se secoue,
- Jetant à ses amis un regard de dédain,
- Apprenez, leur dit-il, comme on fait son chemin.
-
-
-FABLE XIV.
-
-La Balance de Minos.
-
- Minos, ne pouvant plus suffire
- Au fatigant métier d'entendre et de juger
- Chaque ombre descendue au ténébreux empire,
- Imagina, pour abréger,
- De faire faire une balance
- Où dans l'un des bassins il mettait à la fois
- Cinq ou six morts, dans l'autre un certain poids
- Qui déterminait la sentence.
- Si le poids s'élevait, alors plus à loisir
- Minos examinait l'affaire;
- Si le poids baissait au contraire,
- Sans scrupule il faisait punir.
- La méthode était sûre, expéditive et claire;
- Minos s'en trouvait bien. Un jour, en même temps
- Au bord du Styx la mort rassemble
- Deux rois, un grand ministre, un héros, trois savans.
- Minos les fait peser ensemble:
- Le poids s'élève; il en met deux,
- Et puis trois, c'est en vain; quatre ne font pas mieux.
- Minos, un peu surpris, ôte de la balance
- Ces inutiles poids, cherche un autre moyen
- Et, près de là voyant un pauvre homme de bien
- Qui dans un coin obscur attendait en silence,
- Il le met seul en contre-poids:
- Les six ombres alors s'élèvent à la fois.
-
-
-FABLE XV.
-
-Le Renard qui prêche.
-
- Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique,
- Mais instruit, éloquent, disert,
- Et sachant très-bien sa logique,
- Se mit à prêcher au désert.
- Son style était fleuri, sa morale excellente.
- Il prouvait en trois points que la simplicité,
- Les bonnes moeurs, la probité,
- Donnent à peu de frais cette félicité
- Qu'un monde imposteur nous présente,
- Et nous fait payer cher sans la donner jamais.
- Notre prédicateur n'avait aucun succès;
- Personne ne venait, hors cinq ou six marmotes,
- Ou bien quelques biches dévotes
- Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur,
- Et ne pouvaient pas mettre en crédit l'orateur.
- Il prit le bon parti de changer de matière,
- Prêcha contre les ours, les tigres, les lions,
- Contre leurs appétits gloutons,
- Leur soif, leur rage sanguinaire.
- Tout le monde accourut alors à ses sermons:
- Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes;
- L'auditoire sortait toujours baigné de larmes;
- Et le nom du renard devint bientôt fameux.
- Un lion, roi de la contrée,
- Bon homme au demeurant, et vieillard fort pieux,
- De l'entendre fut curieux.
- Le renard fut charmé de faire son entrée
- A la cour: il arrive, il prêche, et, cette fois,
- Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante
- Les féroces tyrans des bois,
- Peint la faible innocence à leur aspect tremblante,
- Implorant chaque jour la justice trop lente
- Du maître et du juge des rois.
- Les courtisans, surpris de tant de hardiesse,
- Se regardaient sans dire rien;
- Car le roi trouvait cela bien.
- La nouveauté parfois fait aimer la rudesse.
- Au sortir du sermon, le monarque enchanté
- Fit venir le renard: Vous avez su me plaire,
- Lui dit-il; vous m'avez montré la vérité:
- Je vous dois un juste salaire;
- Que me demandez-vous pour prix de vos leçons?
- Le renard répondit: Sire, quelques dindons.
-
-
-FABLE XVI.
-
-Le Paon, les deux Oisons et le Plongeon.
-
- Un paon faisait la roue, et les autres oiseaux
- Admiraient son brillant plumage.
- Deux oisons nasillards du fond d'un marécage
- Ne remarquaient que ses défauts.
- Regarde, disait l'un, comme sa jambe est faite,
- Comme ses pieds sont plats, hideux.
- Et son cri, disait l'autre, est si mélodieux,
- Qu'il fait fuir jusqu'à la chouette.
- Chacun riait alors du mal qu'il avait dit.
- Tout-à-coup un plongeon sortit:
- Messieurs, leur cria-t-il, vous voyez d'une lieue
- Ce qui manque à ce paon: c'est bien voir, j'en conviens;
- Mais votre chant, vos pieds, sont plus laids que les siens,
- Et vous n'aurez jamais sa queue.
-
-
-FABLE XVII.
-
-Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat.
-
- De jeunes écoliers avaient pris dans un trou
- Un hibou,
- Et l'avaient élevé dans la cour du collége.
- Un vieux chat, un jeune oison,
- Nourris par le portier, étaient en liaison
- Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilége
- D'aller et de venir par toute la maison.
- A force d'être dans la classe,
- Ils avaient orné leur esprit,
- Savaient par coeur Denys d'Halicarnasse
- Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit.
- Un soir, en disputant, (des docteurs c'est l'usage)
- Ils comparaient entre eux les peuples anciens.
- Ma foi, disait le chat, c'est aux Égyptiens
- Que je donne le prix: c'était un peuple sage,
- Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux,
- Rempli de respect pour ses dieux;
- Cela seul à mon gré lui donne l'avantage.
- J'aime mieux les Athéniens,
- Répondait le hibou: que d'esprit! que de grace!
- Et dans les combats quelle audace!
- Que d'aimables héros parmi leurs citoyens!
- A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens?
- Des nations c'est la première.
- Parbleu! dit l'oison en colère,
- Messieurs, je vous trouve plaisans:
- Et les Romains, que vous en semble?
- Est-il un peuple qui rassemble
- Plus de grandeur, de gloire, et de faits éclatans?
- Dans les arts, comme dans la guerre,
- Ils ont surpassé vos amis.
- Pour moi, ce sont mes favoris:
- Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre.
- Chacun des trois pédans s'obstine en son avis,
- Quand un rat, qui de loin entendait la dispute,
- Rat savant, qui mangeait des thêmes dans sa hutte,
- Leur cria: Je vois bien d'où viennent vos débats:
- L'Égypte vénérait les chats,
- Athènes les hibous, et Rome, au capitole,
- Aux dépens de l'état, nourrissait des oisons:
- Ainsi notre intérêt est toujours la boussole
- Que suivent nos opinions.
-
-
-FABLE XVIII.
-
-Le Parricide.
-
- Un fils avait tué son père.
- Ce crime affreux n'arrive guère
- Chez les tigres, les ours; mais l'homme le commet.
- Ce parricide eut l'art de cacher son forfait,
- Nul ne le soupçonna: farouche et solitaire,
- Il fuyait les humains, il vivait dans les bois,
- Espérant échapper aux remords comme aux lois.
- Certain jour on le vit détruire, à coups de pierre,
- Un malheureux nid de moineaux.
- Eh! que vous ont fait ces oiseaux?
- Lui demande un passant: pourquoi tant de colère?
- Ce qu'ils m'ont fait? répond le criminel:
- Ces oisillons menteurs, que confonde le ciel,
- Me reprochent d'avoir assassiné mon père.
- Le passant le regarde: il se trouble, il pâlit,
- Sur son front son crime se lit:
- Conduit devant le juge, il l'avoue et l'expie.
-
- O des vertus dernière amie,
- Toi qu'on voudrait en vain éviter ou tromper,
- Conscience terrible, on ne peut t'échapper!
-
-
-FABLE XIX.
-
-L'Amour et sa Mère.
-
- Quand la belle Vénus, sortant du sein des mers,
- Promena ses regards sur la plaine profonde,
- Elle se crut d'abord seule dans l'univers;
- Mais près d'elle aussitôt l'Amour naquit de l'onde.
- Vénus lui fit un signe, il embrassa Vénus;
- Et, se reconnaissant sans s'être jamais vus,
- Tous deux sur un dauphin voguèrent vers la plage.
- Comme ils approchaient du rivage,
- L'Amour, qu'elle portait, s'échappe de ses bras,
- Et lance plusieurs traits, en criant: Terre! terre!
- Que faites-vous? mon fils, lui dit alors sa mère.
- Maman, répondit-il, j'entre dans mes états.
-
-
-FABLE XX.
-
-* Le Perroquet confiant.
-
- _Cela ne sera rien_, disent certaines gens,
- Lorsque la tempête est prochaine,
- Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne?
- Pourquoi? Pour l'éviter, s'il en est encor temps.
-
- Un capitaine de navire,
- Fort brave homme, mais peu prudent,
- Se mit en mer malgré le vent.
- Le pilote avait beau lui dire
- Qu'il risquait sa vie et son bien,
- Notre homme ne faisait qu'en rire,
- Et répétait toujours: _Cela ne sera rien_.
- Un perroquet de l'équipage,
- A force d'entendre ces mots,
- Les retint, et les dit pendant tout le voyage.
- Le navire égaré voguait au gré des flots,
- Quand un calme plat vous l'arrête.
- Les vivres tiraient à leur fin;
- Point de terre voisine, et bientôt plus de pain.
- Chacun des passagers s'attriste, s'inquiète;
- Notre capitaine se tait.
- _Cela ne sera rien_, criait le perroquet.
- Le calme continue; on vit vaille que vaille,
- Il ne reste plus de volaille:
- On mange les oiseaux, triste et dernier moyen!
- Perruches, cardinaux, catakois, tout y passe;
- Le perroquet, la tête basse,
- Disait plus doucement: _Cela ne sera rien_.
- Il pouvait encor fuir, sa cage était trouée;
- Il attendit, il fut étranglé bel et bien,
- Et, mourant, il criait d'une voix enrouée:
- _Cela... Cela ne sera rien_.
-
-
-FABLE XXI.
-
-* L'Aigle et la Colombe.
-
-A MADAME DE MONTESSON.
-
- O vous qui sans esprit plairiez par vos attraits,
- Et de qui l'esprit seul suffirait pour séduire,
- Vous qui du blond Phébus savez toucher la lyre,
- Et de l'amour lancer les traits,
- Toute louable que vous êtes,
- Je ne vous louerai point; allez, rassurez-vous:
- Ce serait vous mettre en courroux,
- Je le sais; cependant les belles, les poètes,
- Aiment assez l'encens; vous êtes tout cela,
- Et vous ne l'aimez point: j'en resterai donc là;
- Mais, ne vous fâchez pas, si j'ose
- Parler toujours de vous en parlant d'autre chose.
-
- Un aigle, fils des rois de l'empire de l'air,
- Sur le soleil fixant sa vue,
- Ne vivait, ne planait qu'au-delà de la nue,
- Et ne se reposait qu'aux pieds de Jupiter.
- Cet aigle s'ennuyait; le soleil et l'olympe,
- Lorsque sans cesse l'on y grimpe,
- Finissent par être ennuyeux.
- Notre aigle donc, lassé des cieux,
- Descend sur un rocher; près de lui vient se rendre
- Une blanche colombe, aux yeux doux, à l'air tendre,
- Et dont le seul aspect faisait passer au coeur
- Ce calme qui toujours annonce le bonheur.
- L'aigle s'approche d'elle, et, plein de confiance,
- Lui raconte son déplaisir.
- La colombe répond: Petite est ma science,
- Mais je crois cependant que je peux vous guérir;
- Daignez me suivre dans la plaine.
- Elle dit, l'aigle part. La colombe le mène
- Dans les vallons fleuris, au bord des clairs ruisseaux,
- Lui montre mille objets nouveaux,
- Le fait reposer sous l'ombrage,
- Ensuite le conduit sur de rians coteaux,
- Et puis le ramène au bocage,
- Où du rossignol le ramage
- Faisait retentir les échos:
- Ce n'est tout, elle sait encore
- Doubler chaque plaisir de son royal amant
- Par le charme du sentiment:
- De plus en plus, l'aigle l'adore;
- Bientôt ils s'unissent tous deux;
- Leur félicité s'en augmente;
- Et, lorsque notre aigle amoureux
- Voulait remercier son épouse charmante
- D'avoir enfin trouvé l'art de le rendre heureux,
- Il lui disait, d'une voix attendrie:
- Le bonheur n'est pas dans les cieux;
- Il est près d'une bonne amie.
-
-
-FABLE XXII.
-
-* Le Lion et le Léopard.
-
- Un valeureux lion, roi d'une immense plaine,
- Desirait de la terre une plus grande part,
- Et voulait conquérir une forêt prochaine,
- Héritage d'un léopard.
- L'attaquer n'était pas chose bien difficile;
- Mais le lion craignait les panthères, les ours,
- Qui se trouvaient placés juste entre les deux cours.
- Voici comment s'y prit notre monarque habile:
- Au jeune léopard, sous prétexte d'honneur,
- Il députe un ambassadeur;
- C'était un vieux renard. Admis à l'audience,
- Du jeune roi d'abord il vante la prudence,
- Son amour pour la paix, sa bonté, sa douceur,
- Sa justice et sa bienfaisance;
- Puis, au nom du lion, propose une alliance
- Pour exterminer tout voisin
- Qui méconnaîtra leur puissance.
- Le léopard accepte; et, dès le lendemain,
- Nos deux héros, sur leurs frontières,
- Mangent, à qui mieux mieux, les ours et les panthères:
- Cela fut bientôt fait; mais, quand les rois amis,
- Partageant le pays conquis,
- Fixèrent leurs bornes nouvelles,
- Il s'éleva quelques querelles:
- Le léopard lésé se plaignit du lion;
- Celui-ci montra sa denture
- Pour prouver qu'il avait raison:
- Bref, on en vint aux coups. La fin de l'aventure
- Fut le trépas du léopard:
- Il apprit alors, un peu tard,
- Que, contre les lions, les meilleures barrières
- Sont les petits états des ours et des panthères.
-
-
-FIN DU TROISIÈME LIVRE.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME.
-
-
-FABLE PREMIÈRE.
-
-Le Savant et le Fermier.
-
- Que j'aime les héros dont je conte l'histoire!
- Et qu'à m'occuper d'eux je trouve de douceur!
- J'ignore s'ils pourront m'acquérir de la gloire,
- Mais je sais qu'ils font mon bonheur.
- Avec les animaux je veux passer ma vie;
- Ils sont si bonne compagnie!
- Je conviens cependant, et c'est avec douleur,
- Que tous n'ont pas le même coeur.
- Plusieurs que l'on connaît, sans qu'ici je les nomme,
- De nos vices ont bonne part:
- Mais je les trouve encor moins dangereux que l'homme;
- Et, fripon pour fripon, je préfère un renard.
- C'est ainsi que pensait un sage,
- Un bon fermier de mon pays.
- Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage
- On venait écouter et suivre ses avis.
- Chaque mot qu'il disait était une sentence.
- Son exemple sur-tout aidait son éloquence;
- Et, lorsqu'environné de ses quarante enfans,
- Fils, petit-fils, brus, gendres, filles,
- Il jugeait les procès ou réglait les familles,
- Nul n'eût osé mentir devant ses cheveux blancs.
- Je me souviens qu'un jour dans son champêtre asile
- Il vint un savant de la ville
- Qui dit au bon vieillard: Mon père, enseignez-moi
- Dans quel auteur, dans quel ouvrage,
- Vous apprîtes l'art d'être sage.
- Chez quelle nation, à la cour de quel roi,
- Avez-vous été, comme Ulysse,
- Prendre des leçons de justice?
- Suivez-vous de Zénon la rigoureuse loi?
- Avez-vous embrassé la secte d'Épicure,
- Celle de Pythagore ou du divin Platon?
- De tous ces messieurs-là je ne sais pas le nom,
- Répondit le vieillard: mon livre est la nature;
- Et mon unique précepteur,
- C'est mon coeur.
- Je vois les animaux, j'y trouve le modèle
- Des vertus que je dois chérir:
- La colombe m'apprit à devenir fidèle;
- En voyant la fourmi, j'amassai pour jouir;
- Mes boeufs m'enseignent la constance,
- Mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance;
- Et si j'avais besoin d'avis
- Pour aimer mes filles, mes fils,
- La poule et ses poussins me serviraient d'exemple.
- Ainsi dans l'univers tout ce que je contemple
- M'avertit d'un devoir qu'il m'est doux de remplir.
- Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir,
- J'aime et je suis aimé, mon ame est tendre et pure,
- Et, toujours selon ma mesure,
- Ma raison sait régler mes voeux:
- J'observe et je suis la nature,
- C'est mon secret pour être heureux.
-
-
-FABLE II.
-
-L'Écureuil, le Chien et le Renard.
-
- Un gentil écureuil était le camarade,
- Le tendre ami d'un beau danois.
- Un jour qu'ils voyageaient comme Oreste et Pylade,
- La nuit les surprit dans un bois.
- En ce lieu point d'auberge; ils eurent de la peine
- A trouver où se bien coucher.
- Enfin le chien se mit dans le creux d'un vieux chêne,
- Et l'écureuil plus haut grimpa pour se nicher.
- Vers minuit, c'est l'heure des crimes,
- Long temps après que nos amis,
- En se disant bon soir, se furent endormis,
- Voici qu'un vieux renard, affamé de victimes,
- Arrive au pied de l'arbre; et, levant le museau,
- Voit l'écureuil sur un rameau.
- Il le mange des yeux, humecte de sa langue
- Ses lèvres, qui de sang brûlent de s'abreuver.
- Mais jusqu'à l'écureuil il ne peut arriver;
- Il faut donc, par une harangue,
- L'engager à descendre; et voici son discours:
- Ami, pardonnez, je vous prie,
- Si de votre sommeil j'ose troubler le cours:
- Mais le pieux transport dont mon ame est remplie
- Ne peut se contenir; je suis votre cousin
- Germain;
- Votre mère était soeur de feu mon digne père.
- Cet honnête homme, hélas! à son heure dernière,
- M'a tant recommandé de chercher son neveu,
- Pour lui donner moitié du peu
- Qu'il m'a laissé de bien! Venez donc, mon cher frère,
- Venez, par un embrassement,
- Combler le doux plaisir que mon ame ressent.
- Si je pouvais monter jusqu'aux lieux où vous êtes,
- Oh! j'y serais déjà, soyez-en bien certain.
- Les écureuils ne sont pas bêtes,
- Et le mien était fort malin.
- Il reconnaît le patelin,
- Et répond d'un ton doux: Je meurs d'impatience
- De vous embrasser, mon cousin;
- Je descends: mais, pour mieux lier la connaissance,
- Je veux vous présenter mon plus fidèle ami,
- Un parent qui prit soin de nourrir mon enfance;
- Il dort dans ce trou-là: frappez un peu; je pense
- Que vous serez charmé de le connaître aussi.
- Aussitôt maître renard frappe,
- Croyant en manger deux: mais le fidèle chien
- S'élance de l'arbre, le happe,
- Et vous l'étrangle bel et bien.
-
- Ceci prouve deux points: d'abord, qu'il est utile
- Dans la douce amitié de placer son bonheur;
- Puis, qu'avec de l'esprit, il est souvent facile
- Au piége qu'il nous tend de surprendre un trompeur.
-
-
-FABLE III.
-
-Le Perroquet.
-
- Un gros perroquet gris, échappé de sa cage,
- Vint s'établir dans un bocage;
- Et là, prenant le ton de nos faux connaisseurs,
- Jugeant tout, blâmant tout d'un air de suffisance,
- Au chant du rossignol il trouvait des longueurs,
- Critiquait sur-tout sa cadence.
- Le linot, selon lui, ne savait pas chanter;
- La fauvette aurait fait quelque chose peut-être,
- Si de bonne heure il eût été son maître,
- Et qu'elle eût voulu profiter.
- Enfin aucun oiseau n'avait l'art de lui plaire;
- Et, dès qu'ils commençaient leurs joyeuses chansons,
- Par des coups de sifflet répondant à leurs sons,
- Le perroquet les faisait taire.
- Lassés de tant d'affronts, tous les oiseaux du bois
- Viennent lui dire un jour: Mais parlez donc, beau sire,
- Vous qui sifflez toujours, faites qu'on vous admire;
- Sans doute vous avez une brillante voix,
- Daignez chanter pour nous instruire.
- Le perroquet, dans l'embarras,
- Se gratte un peu la tête, et finit par leur dire:
- Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas.
-
-
-FABLE IV.
-
-L'Habit d'Arlequin.
-
- Vous connaissez ce quai nommé de la Féraille,
- Où l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs:
- A mes fables souvent c'est là que je travaille;
- J'y vois des animaux, et j'observe leurs moeurs.
- Un jour de mardi-gras j'étais à la fenêtre
- D'un oiseleur de mes amis,
- Quand sur le quai je vis paraître
- Un petit arlequin leste, bien fait, bien mis,
- Qui, la batte à la main, d'une grace légère,
- Courait après un masque en habit de bergère.
- Le peuple applaudissait par des ris, par des cris.
- Tout près de moi, dans une cage,
- Trois oiseaux étrangers de différent plumage,
- Perruche, cardinal, serin,
- Regardaient aussi l'arlequin.
- La perruche disait: J'aime peu son visage;
- Mais son charmant habit n'eut jamais son égal;
- Il est d'un si beau vert! Vert! dit le cardinal:
- Vous n'y voyez donc pas, ma chère?
- L'habit est rouge assurément;
- Voilà ce qui le rend charmant.
- Oh! pour celui-là, mon compère,
- Répondit le serin, vous n'avez pas raison,
- Car l'habit est jaune citron;
- Et c'est ce jaune-là qui fait tout son mérite.
- --Il est vert.--Il est jaune.--Il est rouge, morbleu!
- Interrompt chacun avec feu;
- Et déjà le trio s'irrite.
- Amis, appaisez-vous, leur crie un bon pivert;
- L'habit est jaune, rouge et vert.
- Cela vous surprend fort, voici tout le mystère:
- Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir,
- Mais qui d'un seul côté regardent une affaire,
- Chacun de vous ne veut y voir
- Que la couleur qui sait lui plaire.
-
-
-FABLE V.
-
-Le Hibou et le Pigeon.
-
- Que mon sort est affreux! s'écriait un hibou:
- Vieux, infirme, souffrant, accablé de misère,
- Je suis isolé sur la terre,
- Et jamais un oiseau n'est venu dans mon trou
- Consoler un moment ma douleur solitaire.
- Un pigeon entendit ces mots,
- Et courut auprès du malade:
- Hélas! mon pauvre camarade,
- Lui dit-il, je plains bien vos maux.
- Mais je ne comprends pas qu'un hibou de votre âge
- Soit sans épouse, sans parens,
- Sans enfans ou petits-enfans.
- N'avez-vous point serré les noeuds du mariage
- Pendant le cours de vos beaux ans?
- Le hibou répondit: Non vraiment, mon cher frère:
- Me marier! Et pourquoi faire?
- J'en connaissais trop le danger.
- Vouliez-vous que je prisse une jeune chouette
- Bien étourdie et bien coquette,
- Qui me trahît sans cesse ou me fît enrager;
- Qui me donnât des fils d'un méchant caractère,
- Ingrats, menteurs, mauvais sujets,
- Desirant en secret le trépas de leur père?
- Car c'est ainsi qu'ils sont tous faits.
- Pour des parens, je n'en ai guère,
- Et ne les vis jamais: ils sont durs, exigeans,
- Pour le moindre sujet s'irritent,
- N'aiment que ceux dont ils héritent;
- Encor ne faut-il pas qu'ils attendent long-temps.
- Tout frère ou tout cousin nous déteste et nous pille.
- Je ne suis pas de votre avis,
- Répondit le pigeon. Mais parlons des amis;
- Des orphelins c'est la famille:
- Vous avez dû près d'eux trouver quelques douceurs.
- --Les amis! ils sont tous trompeurs.
- J'ai connu deux hibous qui tendrement s'aimèrent
- Pendant quinze ans, et, certain jour,
- Pour une souris s'égorgèrent.
- Je crois à l'amitié moins encor qu'à l'amour.
- --Mais ainsi, Dieu me le pardonne!
- Vous n'avez donc aimé personne?
- --Ma foi, non, soit dit entre nous.
- --En ce cas-là, mon cher, de quoi vous plaignez-vous?
-
-
-FABLE VI.
-
-Le Vipère et la Sangsue.
-
- La vipère disait un jour à la sangsue:
- Que notre sort est différent!
- On vous cherche, on me fuit: si l'on peut, on me tue;
- Et vous, aussitôt qu'on vous prend,
- Loin de craindre votre blessure,
- L'homme vous donne de son sang
- Une ample et bonne nourriture:
- Cependant vous et moi faisons même piqûre.
- La citoyenne de l'étang
- Répond: Oh que nenni, ma chère,
- La vôtre fait du mal, la mienne est salutaire.
- Par moi plus d'un malade obtient sa guérison.
- Par vous tout homme sain trouve une mort cruelle.
- Entre nous deux, je crois, la différence est belle:
- Je suis remède, et vous poison.
-
- Cette fable aisément s'explique:
- C'est la satire et la critique.
-
-
-FABLE VII.
-
-Le Pacha et le Dervis.
-
- Un arabe, à Marseille autrefois, m'a conté
- Qu'un pacha turc dans sa patrie
- Vint porter certain jour un coffret cacheté
- Au plus sage dervis qui fût en Arabie.
- Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis,
- Des diamans d'un très-grand prix:
- C'est un présent que je veux faire
- A l'homme que tu jugeras
- Être le plus fou de la terre.
- Cherche bien, tu le trouveras.
- Muni de son coffret, notre bon solitaire
- S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin
- D'aller loin?
- L'embarras de choisir était sa grande affaire:
- Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts
- Se présenter à ses regards.
- Notre pauvre dépositaire
- Pour l'offrir à chacun saisissait le coffret:
- Mais un pressentiment secret
- Lui conseillait de n'en rien faire,
- L'assurait qu'il trouverait mieux.
- Errant ainsi de lieux en lieux,
- Embarrassé de son message,
- Enfin, après un long voyage,
- Notre homme et le coffret arrivent un matin
- Dans la ville de Constantin.
- Il trouve tout le peuple en joie:
- Que s'est-il donc passé? Rien, lui dit un iman;
- C'est notre grand visir que le sultan envoie,
- Au moyen d'un lacet de soie,
- Porter au prophète un firman.
- Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires;
- Et, comme ce sont des misères,
- Notre empereur souvent lui donne ce plaisir.
- --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau visir
- Est-il nommé?--Sans doute, et le voilà qui passe.
- Le dervis, à ces mots, court, traverse la place,
- Arrive, et reconnaît le pacha son ami.
- Bon! te voilà! dit celui-ci:
- Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie:
- J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir.
- Aujourd'hui ma course est finie;
- Daignez l'accepter, grand visir.
-
-
-FABLE VIII.
-
-Le Laboureur de Castille.
-
- Le plus aimé des rois est toujours le plus fort.
- En vain la fortune l'accable;
- En vain mille ennemis, ligués avec le sort,
- Semblent lui présager sa perte inévitable:
- L'amour de ses sujets, colonne inébranlable,
- Rend inutiles leurs efforts.
-
- Le petit-fils d'un roi, grand par son malheur même,
- Philippe, sans argent, sans troupes, sans crédit,
- Chassé par l'anglais de Madrid,
- Croyait perdu son diadême.
- Il fuyait presque seul, déplorant son malheur:
- Tout-à-coup à ses yeux s'offre un vieux laboureur,
- Homme franc, simple et droit, aimant plus que sa vie
- Ses enfans et son roi, sa femme et sa patrie,
- Parlant peu de vertu, la pratiquant beaucoup,
- Riche, et pourtant aimé, cité dans les Castilles
- Comme l'exemple des familles.
- Son habit, filé par ses filles,
- Était ceint d'une peau de loup.
- Sous un large chapeau, sa tête bien à l'aise
- Faisait voir des yeux vifs et des traits basanés,
- Et ses moustaches de son nez
- Descendaient jusque sur sa fraise.
- Douze fils le suivaient, tous grands, beaux, vigoureux.
- Un mulet chargé d'or était au milieu d'eux.
- Cet homme, dans cet équipage,
- Devant le roi s'arrête, et lui dit: Où vas-tu?
- Un revers t'a-t-il abattu?
- Vainement l'archiduc a sur toi l'avantage;
- C'est toi qui régneras, car c'est toi qu'on chérit.
- Qu'importe qu'on t'ait pris Madrid?
- Notre amour t'est resté, nos corps sont tes murailles;
- Nous périrons pour toi dans les champs de l'honneur.
- Le hasard gagne les batailles;
- Mais il faut des vertus pour gagner notre coeur.
- Tu l'as, tu régneras. Notre argent, notre vie,
- Tout est à toi, prends tout. Graces à quarante ans
- De travail et d'économie,
- Je peux t'offrir cet or. Voici mes douze enfans,
- Voilà douze soldats: malgré mes cheveux blancs,
- Je ferai le treizième: et, la guerre finie,
- Lorsque tes généraux, tes officiers, tes grands,
- Viendront te demander, pour prix de leurs services,
- Des biens, des honneurs, des rubans,
- Nous ne demanderons que repos et justice:
- C'est tout ce qu'il nous faut. Nous autres pauvres gens,
- Nous fournissons au roi du sang et des richesses;
- Mais, loin de briguer ses largesses,
- Moins il donne et plus nous l'aimons.
- Quand tu seras heureux, nous fuirons ta présence,
- Nous te bénirons en silence:
- On t'a vaincu, nous te cherchons.
- Il dit, tombe à genoux. D'une main paternelle
- Philippe le relève en poussant des sanglots;
- Il presse dans ses bras ce sujet si fidèle,
- Veut parler, et les pleurs interrompent ses mots.
- Bientôt, selon la prophétie
- Du bon vieillard, Philippe fut vainqueur,
- Et sur le trône d'Ibérie
- N'oublia point le laboureur.
-
-
-FABLE IX.
-
-La Fauvette et le Rossignol.
-
- Une fauvette, dont la voix
- Enchantait les échos par sa douceur extrême,
- Espéra surpasser le rossignol lui-même,
- Et lui fit un défi. L'on choisit dans le bois
- Un lieu propre au combat: les juges se placèrent;
- C'étaient le linot, le serin,
- Le rouge-gorge et le tarin.
- Tous les autres oiseaux derrière eux se perchèrent.
- Deux vieux chardonnerets et deux jeunes pinsons
- Furent gardes du camp; le merle était trompette,
- Il donne le signal. Aussitôt la fauvette
- Fait entendre les plus doux sons;
- Avec adresse elle varie
- De ses accens filés la touchante harmonie,
- Et ravit tous les coeurs par ses tendres chansons.
- L'assemblée applaudit. Bientôt on fait silence;
- Alors le rossignol commence:
- Trois accords purs, égaux, brillans,
- Que termine une juste et parfaite cadence,
- Sont le prélude de ses chants;
- Ensuite son gosier flexible,
- Parcourant sans effort tous les tons de sa voix,
- Tantôt vif et pressé, tantôt lent et sensible,
- Étonne et ravit à la fois.
- Les juges cependant demeuraient en balance.
- Le linot, le serin, de la fauvette amis,
- Ne voulaient point donner de prix:
- Les autres disputaient. L'assemblée en silence
- Écoutait leurs doctes avis,
- Lorsqu'un geai s'écria: Victoire à la fauvette!
- Ce mot décida sa défaite:
- Pour le rossignol aussitôt
- L'aréopage ailé tout d'une voix s'explique.
-
- Ainsi le suffrage d'un sot
- Fait plus de mal que sa critique.
-
-
-FABLE X.
-
-L'Avare et son Fils.
-
- Par je ne sais quelle aventure,
- Un avare, un beau jour, voulant se bien traiter,
- Au marché courut acheter
- Des pommes pour sa nourriture.
- Dans son armoire il les porta,
- Les compta, rangea, recompta,
- Ferma les doubles tours de sa double serrure,
- Et chaque jour les visita.
- Ce malheureux, dans sa folie,
- Les bonnes pommes ménageait;
- Mais lorsqu'il en trouvait quelqu'une de pourrie,
- En soupirant il la mangeait.
- Son fils, jeune écolier, faisant fort maigre chère,
- Découvrit à la fin les pommes de son père.
- Il attrape les clefs, et va dans ce réduit,
- Suivi de deux amis d'excellent appétit.
- Or vous pouvez juger le dégât qu'ils y firent,
- Et combien de pommes périrent.
- L'avare arrive en ce moment,
- De douleur, d'effroi palpitant:
- Mes pommes! criait-il: coquins, il faut les rendre,
- Ou je vais tous vous faire pendre.
- Mon père, dit le fils, calmez-vous, s'il vous plaît;
- Nous sommes d'honnêtes personnes:
- Et quel tort vous avons-nous fait?
- Nous n'avons mangé que les bonnes.
-
-
-FABLE XI.
-
-Le Courtisan et le dieu Protée.
-
- On en veut trop aux courtisans,
- On va criant par-tout qu'à l'état inutiles
- Pour leur seul intérêt ils se montrent habiles:
- Ce sont discours de médisans.
-
- J'ai lu, je ne sais où, qu'autrefois en Syrie
- Ce fut un courtisan qui sauva sa patrie.
- Voici comment: Dans le pays
- La peste avait été portée,
- Et ne devait cesser que quand le dieu Protée
- Dirait là-dessus son avis.
- Ce dieu, comme l'on sait, n'est pas facile à vivre:
- Pour le faire parler il faut long-temps le suivre,
- Près de son antre l'épier,
- Le surprendre, et puis le lier,
- Malgré la figure effrayante
- Qu'il prend et quitte à volonté.
- Certain vieux courtisan, par le roi député,
- Devant le dieu marin tout-à-coup se présente:
- Celui-ci, surpris, irrité,
- Se change en noir serpent; sa gueule empoisonnée
- Lance et retire un dard messager du trépas,
- Tandis que, dans sa marche oblique et détournée,
- Il glisse sur lui-même et d'un pli fait un pas.
- Le courtisan sourit: Je connais cette allure,
- Dit-il, et mieux que toi je sais mordre et ramper.
- Il court alors pour l'attraper:
- Mais le dieu change de figure;
- Il devient tour-à-tour loup, singe, lynx, renard.
- Tu veux me vaincre dans mon art,
- Disait le courtisan: mais, depuis mon enfance,
- Plus que ces animaux avide, adroit, rusé,
- Chacun de ces tours-là pour moi se trouve usé.
- Changer d'habit, de moeurs, même de conscience,
- Je ne vois rien là que d'aisé.
- Lors il saisit le dieu, le lie,
- Arrache son oracle, et retourne vainqueur.
-
- Ce trait nous prouve, ami lecteur,
- Combien un courtisan peut servir la patrie.
-
-
-FABLE XII.
-
-La Guenon, le Singe et la Noix.
-
- Une jeune guenon cueillit
- Une noix dans sa coque verte;
- Elle y porte la dent, fait la grimace... Ah! certe,
- Dit-elle, ma mère mentit
- Quand elle m'assura que les noix étaient bonnes.
- Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes
- Qui trompent la jeunesse! Au diable soit le fruit!
- Elle jette la noix. Un singe la ramasse,
- Vîte entre deux cailloux la casse,
- L'épluche, la mange, et lui dit:
- Votre mère eut raison, ma mie:
- Les noix ont fort bon goût; mais il faut les ouvrir.
- Souvenez-vous que, dans la vie,
- Sans un peu de travail on n'a point de plaisir.
-
-
-FABLE XIII.
-
-Le Lapin et la Sarcelle.
-
- Unis dès leurs jeunes ans
- D'une amitié fraternelle,
- Un lapin, une sarcelle,
- Vivaient heureux et contens.
- Le terrier du lapin était sur la lisière
- D'un parc bordé d'une rivière.
- Soir et matin nos bons amis,
- Profitant de ce voisinage,
- Tantôt au bord de l'eau, tantôt sous le feuillage,
- L'un chez l'autre étaient réunis.
- Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles,
- Ils n'en trouvaient point de si belles
- Que de se répéter qu'ils s'aimeraient toujours.
- Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours.
- Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance;
- Ce qui manquait à l'un, l'autre le regrettait;
- Si l'un avait du mal, son ami le sentait;
- Si d'un bien au contraire il goûtait l'espérance,
- Tous deux en jouissaient d'avance.
- Tel était leur destin, lorsqu'un jour, jour affreux!
- Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle,
- Ne la retrouve plus: inquiet, il l'appelle;
- Personne ne répond à ses cris douloureux.
- Le lapin, de frayeur l'ame toute saisie,
- Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,
- S'incline par-dessus les flots,
- Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie.
- Hélas! s'écriait-il, m'entends-tu? Réponds-moi,
- Ma soeur, ma compagne chérie;
- Ne prolonge pas mon effroi:
- Encor quelques momens, c'en est fait de ma vie;
- J'aime mieux expirer que de trembler pour toi.
- Disant ces mots, il court, il pleure,
- Et, s'avançant le long de l'eau,
- Arrive enfin près du château
- Où le seigneur du lieu demeure.
- Là, notre désolé lapin
- Se trouve au milieu d'un parterre,
- Et voit une grande volière
- Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.
- L'amitié donne du courage.
- Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage,
- Regarde et reconnaît... ô tendresse! ô bonheur!
- La sarcelle: aussitôt il pousse un cri de joie,
- Et, sans perdre de temps à consoler sa soeur,
- De ses quatre pieds il s'emploie
- A creuser un secret chemin
- Pour joindre son amie, et, par ce souterrain,
- Le lapin tout-à-coup entre dans la volière,
- Comme un mineur qui prend une place de guerre.
- Les oiseaux effrayés se pressent en fuyant.
- Lui court à la sarcelle, il l'entraîne à l'instant
- Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre,
- Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir
- De plaisir.
- Quel moment pour tous deux! Que ne sais-je le peindre
- Comme je saurais le sentir!
- Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien à craindre;
- Ils n'étaient pas au bout. Le maître du jardin,
- En voyant le dégât commis dans sa volière,
- Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin:
- Mes fusils! mes furets! criait-il en colère.
- Aussitôt fusils et furets
- Sont tout prêts.
- Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,
- Fouillant les terriers, les broussailles;
- Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas:
- Les rivages du Styx sont bordés de leurs manes;
- Dans le funeste jour de Cannes
- On mit moins de romains à bas.
- La nuit vient; tant de sang n'a point éteint la rage
- Du seigneur, qui remet au lendemain matin
- La fin de l'horrible carnage.
- Pendant ce temps, notre lapin,
- Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle,
- Attendait, en tremblant, la mort,
- Mais conjurait sa soeur de fuir à l'autre bord
- Pour ne pas mourir devant elle.
- Je ne te quitte point, lui répondait l'oiseau;
- Nous séparer serait la mort la plus cruelle.
- Ah! si tu pouvais passer l'eau!
- Pourquoi pas? Attends-moi... La sarcelle le quitte,
- Et revient traînant un vieux nid
- Laissé par des canards: elle l'emplit bien vîte
- De feuilles de roseau, les presse, les unit
- Des pieds, du bec; en forme un batelet capable
- De supporter un lourd fardeau;
- Puis elle attache à ce vaisseau
- Un brin de jonc qui servira de cable.
- Cela fait, et le bâtiment
- Mis à l'eau, le lapin entre tout doucement
- Dans le léger esquif, s'assied sur son derrière,
- Tandis que devant lui la sarcelle nageant
- Tire le brin de jonc, et s'en va dirigeant
- Cette nef à son coeur si chère.
- On aborde, on débarque, et jugez du plaisir!
- Non loin du port on va choisir
- Un asile où, coulant des jours dignes d'envie,
- Nos bons amis, libres, heureux,
- Aimèrent d'autant plus la vie
- Qu'ils se la devaient tous les deux.
-
-
-FABLE XIV.
-
-Pan et la Fortune.
-
- Un jeune grand seigneur à des jeux de hasard
- Avait perdu sa dernière pistole,
- Et puis joué sur sa parole;
- Il fallait payer sans retard:
- Les dettes du jeu sont sacrées.
- On peut faire attendre un marchand,
- Un ouvrier, un indigent,
- Qui nous a fourni ses denrées;
- Mais un escroc? l'honneur veut qu'au même moment
- On le paye, et très poliment.
- La loi par eux fut ainsi faite.
- Notre jeune seigneur, pour acquitter sa dette,
- Ordonne une coupe de bois.
- Aussitôt les ormes, les frênes,
- Et les hêtres touffus, et les antiques chênes,
- Tombent l'un sur l'autre à la fois.
- Les faunes, les sylvains, désertent les bocages;
- Les dryades en pleurs regrettent leurs ombrages;
- Et le dieu Pan, dans sa fureur,
- Instruit que le jeu seul a causé ces ravages,
- S'en prend à la Fortune: O mère du malheur,
- Dit-il, infernale furie,
- Tu troubles à la fois les mortels et les dieux,
- Tu te plais dans le mal, et ta rage ennemie...
- Il parlait, lorsque dans ces lieux
- Tout-à-coup paraît la déesse.
- Calme, dit-elle à Pan, le chagrin qui te presse;
- Je n'ai point causé tes malheurs:
- Même aux jeux de hasard, avec certains joueurs,
- Je ne fais rien.--Qui donc fait tout?--L'adresse.
-
-
-FABLE XV.
-
-Le Philosophe et le Chat-huant.
-
- Persécuté, proscrit, chassé de son asile,
- Pour avoir appelé les choses par leur nom,
- Un pauvre philosophe errait de ville en ville,
- Emportant avec lui tous ses biens, sa raison.
- Un jour qu'il méditait sur le fruit de ses veilles,
- C'était dans un grand bois, il voit un chat-huant
- Entouré de geais, de corneilles,
- Qui le harcelaient en criant:
- C'est un coquin, c'est un impie,
- Un ennemi de la patrie;
- Il faut le plumer vif: oui, oui, plumons, plumons,
- Ensuite nous le jugerons.
- Et tous fondaient sur lui; la malheureuse bête,
- Tournant et retournant sa bonne et grosse tête,
- Leur disait, mais en vain, d'excellentes raisons.
- Touché de son malheur, car la philosophie
- Nous rend plus doux et plus humains,
- Notre sage fait fuir la cohorte ennemie,
- Puis dit au chat-huant: pourquoi ces assassins
- En voulaient-ils à votre vie?
- Que leur avez-vous fait? L'oiseau lui répondit:
- Rien du tout, mon seul crime est d'y voir clair la nuit.
-
-
-FABLE XVI.
-
-Les deux Chauves.
-
- Un jour deux chauves dans un coin
- Virent briller certain morceau d'ivoire:
- Chacun d'eux veut l'avoir; dispute et coups de poing.
- Le vainqueur y perdit, comme vous pouvez croire,
- Le peu de cheveux gris qui lui restaient encor.
- Un peigne était le beau trésor
- Qu'il eut pour prix de sa victoire.
-
-
-FABLE XVII.
-
-Le Chat et les Rats.
-
- Un angora, que sa maîtresse
- Nourrissait de mets délicats,
- Ne faisait plus la guerre aux rats;
- Et les rats, connaissant sa bonté, sa paresse,
- Allaient, trottaient par-tout, et ne se gênaient pas.
- Un jour, dans un grenier retiré, solitaire,
- Où notre chat dormait après un bon festin,
- Plusieurs rats viennent dans le grain
- Prendre leur repas ordinaire.
- L'angora ne bougeait. Alors mes étourdis
- Pensent qu'ils lui font peur; l'orateur de la troupe
- Parle des chats avec mépris.
- On applaudit fort, on s'attroupe,
- On le proclame général.
- Grimpé sur un boisseau qui sert de tribunal:
- Braves amis, dit-il, courons à la vengeance.
- De ce grain désormais nous devons être las,
- Jurons de ne manger désormais que des chats:
- On les dit excellens, nous en ferons bombance.
- A ces mots, partageant son belliqueux transport,
- Chaque nouveau guerrier sur l'angora s'élance,
- Et réveille le chat qui dort.
- Celui-ci, comme on croit, dans sa juste colère,
- Couche bientôt sur la poussière
- Général, tribuns et soldats.
- Il ne s'échappa que deux rats
- Qui disaient, en fuyant bien vîte à leur tanière:
- Il ne faut point pousser à bout
- L'ennemi le plus débonnaire;
- On perd ce que l'on tient quand on veut gagner tout.
-
-
-FABLE XVIII.
-
-Le Miroir de la Vérité.
-
- Dans le beau siècle d'or, quand les premiers humains,
- Au milieu d'une paix profonde,
- Coulaient des jours purs et sereins,
- La Vérité courait le monde
- Avec son miroir dans les mains.
- Chacun s'y regardait, et le miroir sincère
- Retraçait à chacun son plus secret desir
- Sans jamais le faire rougir:
- Temps heureux, qui ne dura guère!
- L'homme devint bientôt méchant et criminel.
- La Vérité s'enfuit au ciel,
- En jetant de dépit son miroir sur la terre.
- Le pauvre miroir se cassa.
- Ses débris, qu'au hasard la chûte dispersa,
- Furent perdus pour le vulgaire.
- Plusieurs siècles après on en connut le prix;
- Et c'est depuis ce temps que l'on voit plus d'un sage
- Chercher avec soin ces débris,
- Les retrouver parfois; mais ils sont si petits,
- Que personne n'en fait usage.
- Hélas! le sage le premier
- Ne s'y voit jamais tout entier.
-
-
-FABLE XIX.
-
-Les deux Paysans et le Nuage.
-
- Guillot, disait un jour Lucas
- D'une voix triste et lamentable,
- Ne vois-tu pas venir là bas
- Ce gros nuage noir? C'est la marque effroyable
- Du plus grand des malheurs. Pourquoi? répond Guillot.
- --Pourquoi? Regarde donc: ou je ne suis qu'un sot,
- Ou ce nuage est de la grêle
- Qui va tout abymer; vigne, avoine, froment,
- Toute la récolte nouvelle
- Sera détruite en un moment.
- Il ne restera rien, le village en ruine
- Dans trois mois aura la famine,
- Puis la peste viendra, puis nous périrons tous.
- La peste! dit Guillot: doucement, calmez-vous;
- Je ne vois point cela, compère:
- Et, s'il faut vous parler selon mon sentiment,
- C'est que je vois tout le contraire;
- Car ce nuage assurément
- Ne porte point de grêle, il porte de la pluie.
- La terre est sèche dès long-temps,
- Il va bien arroser nos champs;
- Toute notre récolte en doit être embellie.
- Nous aurons le double de foin,
- Moitié plus de froment, de raisins abondance;
- Nous serons tous dans l'opulence,
- Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin.
- C'est bien voir que cela! dit Lucas en colère.
- Mais chacun a ses yeux, lui répondit Guillot.
- --Oh! puisqu'il est ainsi, je ne dirai plus mot;
- Attendons la fin de l'affaire:
- Rira bien qui rira le dernier.--Dieu merci,
- Ce n'est pas moi qui pleure ici.
- Ils s'échauffaient tous deux; déjà, dans leur furie,
- Ils allaient se gourmer, lorsqu'un souffle de vent
- Emporta loin de là le nuage effrayant:
- Ils n'eurent ni grêle ni pluie.
-
-
-FABLE XX.
-
-Don Quichotte.
-
- Contraint de renoncer à la chevalerie,
- Don Quichotte voulut, pour se dédommager,
- Mener une plus douce vie,
- Et choisit l'état de berger.
- Le voilà donc qui prend panetière et houlette,
- Le petit chapeau rond garni d'un ruban vert
- Sous le menton faisant rosette.
- Jugez de la grace et de l'air
- De ce nouveau Tircis! Sur sa rauque musette
- Il s'essaie à charmer l'écho de ces cantons,
- Achète au boucher deux moutons,
- Prend un roquet galeux, et, dans cet équipage,
- Par l'hiver le plus froid qu'on eût vu de long-temps,
- Dispersant son troupeau sur les rives du Tage,
- Au milieu de la neige il chante le printemps.
- Point de mal jusque-là: chacun, à sa manière,
- Est libre d'avoir du plaisir.
- Mais il vint à passer une grosse vachère;
- Et le pasteur, pressé d'un amoureux desir,
- Court et tombe à ses pieds: O belle Timarette,
- Dit-il, toi que l'on voit parmi tes jeunes soeurs
- Comme le lis parmi les fleurs,
- Cher et cruel objet de ma flamme secrète,
- Abandonne un moment le soin de tes agneaux,
- Viens voir un nid de tourtereaux
- Que j'ai découvert sur ce chêne.
- Je veux te les donner: hélas! c'est tout mon bien.
- Ils sont blancs: leur couleur, Timarette, est la tienne;
- Mais, par malheur pour moi, leur coeur n'est pas le tien.
- A ce discours, la Timarette,
- Dont le vrai nom était Fanchon,
- Ouvre une large bouche, et, d'un oeil fixe et bête,
- Contemple le vieux Céladon;
- Quand un valet de ferme, amoureux de la belle,
- Paraissant tout-à-coup, tombe à coups de bâton
- Sur le berger tendre et fidèle,
- Et vous l'étend sur le gazon.
- Don Quichotte criait: Arrête,
- Pasteur ignorant et brutal:
- Ne sais-tu pas nos lois? Le coeur de Timarette
- Doit devenir le prix d'un combat pastoral;
- Chante, et ne frappe pas. Vainement il l'implore;
- L'autre frappait toujours, et frapperait encore,
- Si l'on n'était venu secourir le berger
- Et l'arracher à sa furie.
- Ainsi guérir d'une folie,
- Bien souvent ce n'est qu'en changer.
-
-
-FABLE XXI.
-
-Le Voyage.
-
- Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte,
- Sans songer seulement à demander sa route,
- Aller de chûte en chûte, et, se traînant ainsi,
- Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi;
- Voir sur sa tête alors amasser les nuages,
- Dans un sable mouvant précipiter ses pas,
- Courir, en essuyant orages sur orages,
- Vers un but incertain où l'on n'arrive pas;
- Détrompé vers le soir, chercher une retraite,
- Arriver haletant, se coucher, s'endormir,
- On appelle cela naître, vivre, et mourir.
- La volonté de Dieu soit faite!
-
-
-FABLE XXII.
-
-* Le Coq Fanfaron.
-
- Il fait bon battre un glorieux:
- Des revers qu'il éprouve il est toujours joyeux,
- Toujours sa vanité trouve dans sa défaite
- Un moyen d'être satisfaite.
-
- Un coq, sans force et sans talent,
- Jouissait, on ne sait comment,
- D'une certaine renommée.
- Cela se voit, dit-on, chez la gent emplumée
- Et chez d'autres encore. Insolent comme un sot,
- Notre coq traita mal un poulet de mérite.
- La jeunesse aisément s'irrite;
- Le poulet offensé le provoque aussitôt,
- Et le cou tout gonflé sur lui se précipite.
- Dans l'instant le coq orgueilleux
- Est battu, déplumé, reçoit mainte blessure;
- Et, si l'on n'eût fini ce combat dangereux,
- Sa mort terminait l'aventure.
- Quand le poulet fut loin, le coq, en s'épluchant,
- Disait: Cet enfant-là m'a montré du courage;
- J'ai beaucoup ménagé son âge,
- Mais de lui je suis fort content.
- Un coq, vieux et cassé, témoin de cette histoire,
- La répandit et s'en moqua.
- Notre fanfaron l'attaqua,
- Croyant facilement remporter la victoire.
- Le brave vétéran, de lui trop mal connu,
- En quatre coups de bec lui partage la crête,
- Le dépouille en entier des pieds jusqu'à la tête,
- Et le laisse là presque nu.
- Alors notre coq, sans se plaindre,
- Dit: C'est un bon vieillard, j'en ai bien peu souffert:
- Mais je le trouve encore vert;
- Et, dans son jeune temps, il devait être à craindre.
-
-
-FIN DU QUATRIÈME LIVRE.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUIÈME.
-
-
-FABLE PREMIÈRE.
-
-Le Berger et le Rossignol.
-
-A M. L'ABBÉ DELILLE.
-
- O toi, dont la touchante et sublime harmonie
- Charme toujours l'oreille en attachant le coeur,
- Digne rival, souvent vainqueur,
- Du chantre fameux d'Ausonie,
- Delille, ne crains rien, sur mes légers pipeaux
- Je ne viens point ici célébrer tes travaux,
- Ni dans de faibles vers parler de poésie.
- Je sais que l'immortalité
- Qui t'est déjà promise au temple de mémoire
- T'est moins chère que ta gaîté;
- Je sais que, méritant tes succès sans y croire,
- Content par caractère et non par vanité,
- Tu te fais pardonner ta gloire
- A force d'amabilité:
- C'est ton secret, aussi je finis ce prologue.
- Mais du moins, lis mon apologue;
- Et si quelque envieux, quelque esprit de travers,
- Outrageant un jour tes beaux vers,
- Te donne assez d'humeur pour t'empêcher d'écrire,
- Je te demande alors de vouloir le relire.
-
- Dans une belle nuit du charmant mois de mai,
- Un berger contemplait, du haut d'une colline,
- La lune promenant sa lumière argentine
- Au milieu d'un ciel pur d'étoiles parsemé;
- Le tilleul odorant, le lilas, l'aubépine,
- Au gré du doux zéphyr balançant leurs rameaux,
- Et les ruisseaux dans les prairies
- Brisant sur des rives fleuries
- Le cristal de leurs claires eaux.
- Un rossignol, dans le bocage,
- Mêlait ses doux accens à ce calme enchanteur;
- L'écho les répétait, et notre heureux pasteur,
- Transporté de plaisir, écoutait son ramage.
- Mais tout-à-coup l'oiseau finit ses tendres sons.
- En vain le berger le supplie
- De continuer ses chansons.
- Non, dit le rossignol, c'en est fait pour la vie;
- Je ne troublerai plus ces paisibles forêts.
- N'entends-tu pas dans ce marais
- Mille grenouilles coassantes
- Qui, par des cris affreux, insultent à mes chants?
- Je cède, et reconnais que mes faibles accens
- Ne peuvent l'emporter sur leurs voix glapissantes.
- Ami, dit le berger, tu vas combler leurs voeux;
- Te taire est le moyen qu'on les écoute mieux:
- Je ne les entends plus aussitôt que tu chantes.
-
-
-FABLE II.
-
-Les deux Lions.
-
- Sur les bords africains, aux lieux inhabités
- Où le char du soleil roule en brûlant la terre,
- Deux énormes lions, de la soif tourmentés,
- Arrivèrent au pied d'un rocher solitaire.
- Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort
- De quelque naïade expirante.
- Les deux lions courent d'abord
- Au bruit de cette eau murmurante.
- Ils pouvaient boire ensemble; et la fraternité,
- Le besoin, leur donnaient ce conseil salutaire:
- Mais l'orgueil disait le contraire,
- Et l'orgueil fut seul écouté.
- Chacun veut boire seul: d'un oeil plein de colère
- L'un l'autre ils vont se mesurans,
- Hérissent de leur cou l'ondoyante crinière;
- De leur terrible queue ils se frappent les flancs,
- Et s'attaquent avec de tels rugissemens,
- Qu'à ce bruit dans le fond de leur sombre tanière,
- Les tigres d'alentour vont se cacher tremblans.
- Égaux en vigueur, en courage,
- Ce combat fut plus long qu'aucun de ces combats
- Qui d'Achille ou d'Hector signalèrent la rage;
- Car les dieux ne s'en mêlaient pas.
- Après une heure ou deux d'efforts et de morsures,
- Nos héros fatigués, déchirés, haletans,
- S'arrêtèrent en même temps.
- Couverts de sang et de blessures,
- N'en pouvant plus, morts à demi,
- Se traînant sur le sable, à la source ils vont boire:
- Mais, pendant le combat, la source avait tari;
- Ils expirent auprès.
-
- Vous lisez votre histoire,
- Malheureux insensés, dont les divisions,
- L'orgueil, les fureurs, la folie,
- Consument en douleurs le moment de la vie.
- Hommes, vous êtes ces lions;
- Vos jours, c'est l'eau qui s'est tarie.
-
-
-FABLE III.
-
-Le Procès des deux Renards.
-
- Que je hais cet art de pédant,
- Cette logique captieuse,
- Qui d'une chose claire en fait une douteuse,
- D'un principe erroné tire subtilement
- Une conséquence trompeuse,
- Et raisonne en déraisonnant!
- Les Grecs ont inventé cette belle manière:
- Ils ont fait plus de mal qu'ils ne croyaient en faire.
- Que Dieu leur donne paix! Il s'agit d'un renard,
- Grand argumentateur, célèbre babillard,
- Et qui montrait la rhétorique.
- Il tenait école publique,
- Avait des écoliers qui payaient en poulets.
- Un d'eux, qu'on destinait à plaider au palais,
- Devait payer son maître à la première cause
- Qu'il gagnerait: ainsi la chose
- Avait été réglée et d'une et d'autre part.
- Son cours étant fini, mon écolier renard
- Intente un procès à son maître,
- Disant qu'il ne doit rien. Devant le léopard
- Tous les deux s'en vont comparaître.
- Monseigneur, disait l'écolier,
- Si je gagne, c'est clair, je ne dois rien payer;
- Et cela par votre sentence,
- Puisque par la sentence
- J'aurai droit de ne pas payer.
- Si je perds, nulle est sa créance;
- Car il convient que l'échéance
- N'en devait arriver qu'après
- Le gain de mon premier procès:
- Or, ce procès perdu, je suis quitte, je pense:
- Mon dilemme est certain. Nenni,
- Répondait aussitôt le maître:
- Si vous perdez, payez; la loi l'ordonne ainsi.
- Si vous gagnez, sans plus remettre,
- Payez; car vous avez signé
- Promesse de payer au premier plaids gagné:
- Vous y voilà. Je crois l'argument sans réponse.
- Chacun attend alors que le juge prononce,
- Et l'auditoire s'étonnait
- Qu'il n'y jetât pas son bonnet.
- Le léopard rêveur prit enfin la parole:
- Hors de cour, leur dit-il: défense à l'écolier
- De continuer son métier,
- Au maître de tenir école.
-
-
-FABLE IV.
-
-La Colombe et son Nourisson.
-
- Une colombe gémissait
- De ne pouvoir devenir mère:
- Elle avait fait cent fois tout ce qu'il fallait faire
- Pour en venir à bout, rien ne réussissait.
- Un jour, se promenant dans un bois solitaire,
- Elle rencontre en un vieux nid
- Un oeuf abandonné, point trop gros, point petit,
- Semblable aux oeufs de tourterelle.
- Ah! quel bonheur! s'écria-t-elle:
- Je pourrai donc enfin couver,
- Et puis nourrir, puis élever,
- Un enfant qui fera le charme de ma vie!
- Tous les soins qu'il me coûtera,
- Les tourmens qu'il me causera,
- Seront encor des biens pour mon ame ravie:
- Quel plaisir vaut ces soucis-là?
- Cela dit, dans le nid la colombe établie
- Se met à couver l'oeuf, et le couve si bien,
- Qu'elle ne le quitte pour rien,
- Pas même pour manger; l'amour nourrit les mères.
- Après vingt et un jours elle voit naître enfin
- Celui dont elle attend son bonheur, son destin,
- Et ses délices les plus chères.
- De joie elle est prête à mourir;
- Auprès de son petit nuit et jour elle veille,
- L'écoute respirer, le regarde dormir,
- S'épuise pour le mieux nourrir.
- L'enfant chéri vient à merveille,
- Son corps grossit en peu de temps:
- Mais son bec, ses yeux et ses ailes,
- Diffèrent fort des tourterelles;
- La mère les voit ressemblans.
- A bien élever sa jeunesse
- Elle met tous ses soins, lui prêche la sagesse,
- Et sur-tout l'amitié, lui dit à chaque instant:
- Pour être heureux, mon cher enfant,
- Il ne faut que deux points, la paix avec soi-même,
- Puis quelques bons amis dignes de nous chérir.
- La vertu de la paix nous fait seule jouir;
- Et le secret pour qu'on nous aime,
- C'est d'aimer les premiers, facile et doux plaisir.
- Ainsi parlait la tourterelle,
- Quand, au milieu de sa leçon,
- Un malheureux petit pinson,
- Échappé de son nid, vient s'abattre auprès d'elle.
- Le jeune nourrisson à peine l'apperçoit,
- Qu'il court à lui: sa mère croit
- Que c'est pour le traiter comme ami, comme frère,
- Et pour offrir au voyageur
- Une retraite hospitalière.
- Elle applaudit déjà: mais quelle est sa douleur,
- Lorsqu'elle voit son fils, ce fils dont la jeunesse
- N'entendit que leçons de vertu, de sagesse,
- Saisir le faible oiseau, le plumer, le manger,
- Et garder, au milieu de l'horrible carnage,
- Ce tranquille sang froid, assuré témoignage
- Que le coeur désormais ne peut se corriger!
- Elle en mourut, la pauvre mère.
- Quel triste prix des soins donnés à cet enfant!
- Mais c'était le fils d'un milan:
- Rien ne change le caractère.
-
-
-FABLE V.
-
-L'Âne et la Flûte.
-
- Les sots sont un peuple nombreux,
- Trouvant toutes choses faciles:
- Il faut le leur passer, souvent ils sont heureux;
- Grand motif de se croire habiles.
-
- Un âne, en broutant ses chardons,
- Regardait un pasteur, jouant, sous le feuillage,
- D'une flûte dont les doux sons
- Attiraient et charmaient les bergers du bocage.
- Cet âne mécontent disait: Ce monde est fou!
- Les voilà tous, bouche béante,
- Admirant un grand sot qui sue et se tourmente
- A souffler dans un petit trou.
- C'est par de tels efforts qu'on parvient à leur plaire,
- Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici,
- Car je me sens trop en colère.
- Notre âne, en raisonnant ainsi,
- Avance quelques pas, lorsque, sur la fougère,
- Une flûte, oubliée en ces champêtres lieux
- Par quelque pasteur amoureux,
- Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse,
- Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux;
- Une oreille en avant, lentement il se baisse,
- Applique son naseau sur le pauvre instrument,
- Et souffle tant qu'il peut. O hasard incroyable!
- Il en sort un son agréable.
- L'âne se croit un grand talent,
- Et, tout joyeux, s'écrie en faisant la culbute:
- Eh! je joue aussi de la flûte!
-
-
-FABLE VI.
-
-Le Paysan et la Rivière.
-
- Je veux me corriger, je veux changer de vie,
- Me disait un ami: dans des liens honteux
- Mon ame s'est trop avilie;
- J'ai cherché le plaisir, guidé par la folie,
- Et mon coeur n'a trouvé que le remords affreux.
- C'en est fait, je renonce à l'indigne maîtresse
- Que j'adorai toujours sans jamais l'estimer;
- Tu connais pour le jeu ma coupable faiblesse,
- Eh bien! je vais la réprimer;
- Je vais me retirer du monde;
- Et, calme désormais, libre de tous soucis,
- Dans une retraite profonde,
- Vivre pour la sagesse et pour mes seuls amis.
- Que de fois vous l'avez promis!
- Toujours en vain, lui répondis-je.
- Çà, quand commencez-vous?--Dans huit jours, sûrement.
- --Pourquoi pas aujourd'hui? Ce long retard m'afflige.
- --Oh! je ne puis dans un moment
- Briser une si forte chaîne:
- Il me faut un prétexte; il viendra, j'en réponds.
- Causant ainsi, nous arrivons
- Jusque sur les bords de la Seine;
- Et j'apperçois un paysan
- Assis sur une large pierre,
- Regardant l'eau couler d'un air impatient.
- --L'ami, que fais-tu là?--Monsieur, pour une affaire
- Au village prochain je suis contraint d'aller:
- Je ne vois point de pont pour passer la rivière,
- Et j'attends que cette eau cesse enfin de couler.
-
- Mon ami, vous voilà, cet homme est votre image;
- Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours:
- Si vous voulez passer, jetez-vous à la nage;
- Car cette eau coulera toujours.
-
-
-FABLE VII.
-
-Jupiter et Minos.
-
- Mon fils, disait un jour Jupiter à Minos,
- Toi qui juges la race humaine,
- Explique-moi pourquoi l'enfer suffit à peine
- Aux nombreux criminels que t'envoie Atropos.
- Quel est de la vertu le fatal adversaire
- Qui corrompt à ce point la faible humanité?
- C'est, je crois, l'intérêt.--L'intérêt? Non, mon père.
- --Et qu'est-ce donc?--L'oisiveté.
-
-
-FABLE VIII.
-
-Le petit Chien.
-
- La vanité nous rend aussi dupes que sots.
-
- Je me souviens, à ce propos,
- Qu'au temps jadis, après une sanglante guerre
- Où, malgré les plus beaux exploits,
- Maint lion fut couché par terre,
- L'éléphant régna dans les bois.
- Le vainqueur, politique habile,
- Voulant prévenir désormais
- Jusqu'au moindre sujet de discorde civile,
- De ses vastes états exila pour jamais
- La race des lions, son ancienne ennemie.
- L'édit fut proclamé. Les lions affaiblis,
- Se soumettant au sort qui les avait trahis,
- Abandonnent tous leur patrie.
- Ils ne se plaignent pas, ils gardent dans leur coeur
- Et leur courage et leur douleur.
- Un bon vieux petit chien, de la charmante espèce
- De ceux qui vont portant, jusqu'au milieu du dos,
- Une toison tombante à flots,
- Exhalait ainsi sa tristesse:
- Il faut donc vous quitter, ô pénates chéris!
- Un barbare, à l'âge où je suis,
- M'oblige à renoncer aux lieux qui m'ont vu naître.
- Sans appui, sans secours, dans un pays nouveau,
- Je vais, les yeux en pleurs, demander un tombeau,
- Qu'on me refusera peut-être.
- O tyran, tu le veux! allons, il faut partir.
- Un barbet l'entendit: touché de sa misère,
- Quel motif, lui dit-il, peut t'obliger à fuir?
- --Ce qui m'y force? ô ciel! Et cet édit sévère
- Qui nous chasse à jamais de cet heureux canton?...
- --Nous?--Non pas vous, mais moi.--Comment! toi, mon cher frère?
- Qu'as-tu donc de commun...?--Plaisante question!
- Eh! ne suis-je pas un lion?[7]
-
- [7] La petite espèce de chiens dont on veut parler porte le nom de
- chiens lions.
-
-
-FABLE IX.
-
-Le Léopard et l'Écureuil.
-
- Un écureuil sautant, gambadant sur un chêne,
- Manqua sa branche, et vint, par un triste hasard,
- Tomber sur un vieux léopard
- Qui faisait sa méridienne.
- Vous jugez s'il eut peur! En sursaut s'éveillant,
- L'animal irrité se dresse;
- Et l'écureuil, s'agenouillant,
- Tremble et se fait petit aux pieds de son altesse.
- Après l'avoir considéré,
- Le léopard lui dit: Je te donne la vie,
- Mais à condition que de toi je saurai
- Pourquoi cette gaîté, ce bonheur que j'envie,
- Embellissent tes jours, ne te quittent jamais,
- Tandis que moi, roi des forêts,
- Je suis si triste et je m'ennuie.
- Sire, lui répond l'écureuil,
- Je dois à votre bon accueil
- La vérité: mais, pour la dire,
- Sur cet arbre un peu haut je voudrais être assis.
- --Soit, j'y consens: monte.--J'y suis.
- A présent je peux vous instruire.
- Mon grand secret pour être heureux,
- C'est de vivre dans l'innocence:
- L'ignorance du mal fait toute ma science;
- Mon coeur est toujours pur, cela rend bien joyeux.
- Vous ne connaissez pas la volupté suprême
- De dormir sans remords; vous mangez les chevreuils,
- Tandis que je partage à tous les écureuils
- Mes feuilles et mes fruits; vous haïssez, et j'aime:
- Tout est dans ces deux mots. Soyez bien convaincu
- De cette vérité que je tiens de mon père:
- Lorsque notre bonheur nous vient de la vertu,
- La gaîté vient bientôt de notre caractère.
-
-
-FABLE X.
-
-Le Prêtre de Jupiter.
-
- Un prêtre de Jupiter,
- Père de deux grandes filles,
- Toutes deux assez gentilles,
- De bien les marier fit son soin le plus cher.
- Les prêtres de ce temps vivaient de sacrifices,
- Et n'avaient point de bénéfices:
- La dot était fort mince. Un jeune jardinier
- Se présenta pour gendre; on lui donna l'aînée.
- Bientôt après cet hyménée
- La cadette devint la femme d'un potier.
- A quelques jours de là, chaque épouse établie
- Chez son époux, le père va les voir.
- Bonjour, dit-il, je viens savoir
- Si le choix que j'ai fait rend heureuse ta vie,
- S'il ne te manque rien, si je peux y pourvoir.
- Jamais, répond la jardinière,
- Vous ne fîtes meilleure affaire:
- La paix et le bonheur habitent ma maison;
- Je tâche d'être bonne, et mon époux est bon;
- Il sait m'aimer sans jalousie,
- Je l'aime sans coquetterie;
- Aussi tout est plaisir, tout jusqu'à nos travaux;
- Nous ne desirons rien, sinon qu'un peu de pluie
- Fasse pousser nos artichaux.
- --C'est là tout?--Oui vraiment.--Tu seras satisfaite,
- Dit le vieillard: demain je célèbre la fête
- De Jupiter; je lui dirai deux mots.
- Adieu, ma fille.--Adieu, mon père.
- Le prêtre de ce pas s'en va chez la potière
- L'interroger, comme sa soeur,
- Sur son mari, sur son bonheur.
- Oh! répond celle-ci, dans mon petit ménage,
- Le travail, l'amour, la santé,
- Tout va fort bien, en vérité;
- Nous ne pouvons suffire à la vente, à l'ouvrage:
- Notre unique desir serait que le soleil
- Nous montrât plus souvent son visage vermeil
- Pour sécher notre poterie.
- Vous, pontife du dieu de l'air,
- Obtenez-nous cela, mon père, je vous prie;
- Parlez pour nous à Jupiter.
- --Très-volontiers, ma chère amie:
- Mais je ne sais comment accorder mes enfans;
- Tu me demandes du beau temps,
- Et ta soeur a besoin de pluie.
- Ma foi, je me tairai, de peur d'être en défaut.
- Jupiter mieux que nous sait bien ce qu'il nous faut;
- Prétendre le guider serait folie extrême:
- Sachons prendre le temps comme il veut l'envoyer.
- L'homme est plus cher aux dieux qu'il ne l'est à lui-même;
- Se soumettre, c'est les prier.
-
-
-FABLE XI.
-
-Le Crocodile et l'Esturgeon.
-
- Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfans
- S'amusaient à faire sur l'onde,
- Avec des cailloux plats, ronds, légers et tranchans,
- Les plus beaux ricochets du monde.
- Un crocodile affreux arrive entre deux eaux,
- S'élance tout-à-coup, happe l'un des marmots,
- Qui crie, et disparaît dans sa gueule profonde.
- L'autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon.
- Un honnête et digne esturgeon,
- Témoin de cette tragédie,
- S'éloigne avec horreur, se cache au fond des flots;
- Mais bientôt il entend le coupable amphibie
- Gémir et pousser des sanglots:
- Le monstre a des remords, dit-il: ô providence!
- Tu venges souvent l'innocence;
- Pourquoi ne la sauves-tu pas?
- Ce scélérat du moins pleure ses attentats;
- L'instant est propice, je pense,
- Pour lui prêcher la pénitence:
- Je m'en vais lui parler. Plein de compassion,
- Notre saint homme d'esturgeon
- Vers le crocodile s'avance:
- Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfait;
- Livrez votre ame impitoyable
- Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait,
- Le seul médiateur entre eux et le coupable.
- Malheureux, manger un enfant!
- Mon coeur en a frémi; j'entends gémir le vôtre...
- Oui, répond l'assassin, je pleure en ce moment
- De regret d'avoir manqué l'autre.
-
- Tel est le remords du méchant.
-
-
-FABLE XII.
-
-La Chenille.
-
- Un jour, causant entre eux, différens animaux
- Louaient beaucoup le ver à soie:
- Quel talent, disaient-ils, cet insecte déploie
- En composant ces fils si doux, si fins, si beaux,
- Qui de l'homme font la richesse!
- Tous vantaient son travail, exaltaient son adresse.
- Une chenille seule y trouvait des défauts,
- Aux animaux surpris en faisait la critique;
- Disait des mais et puis des si.
- Un renard s'écria: Messieurs, cela s'explique;
- C'est que madame file aussi.
-
-
-FABLE XIII.
-
-La Tourterelle et la Fauvette.
-
- Une fauvette, jeune et belle,
- S'amusait à chanter tant que durait le jour;
- Sa voisine la tourterelle
- Ne voulait, ne savait rien faire que l'amour.
- Je plains bien votre erreur, dit-elle à la fauvette;
- Vous perdez vos plus beaux momens:
- Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amans.
- Dites-moi, s'il vous plaît, quelle est la chansonnette
- Qui peut valoir un doux baiser?
- Je me garderais bien d'oser
- Les comparer, répondit la chanteuse:
- Mais je ne suis point malheureuse,
- J'ai mis mon bonheur dans mes chants.
- A ce discours, la tourterelle,
- En se moquant, s'éloigna d'elle.
- Sans se revoir elles furent dix ans.
- Après ce long espace, un beau jour de printemps,
- Dans la même forêt elles se rencontrèrent.
- L'âge avait bien un peu dérangé leurs attraits;
- Long-temps elles se regardèrent
- Avant que de pouvoir se remettre leurs traits.
- Enfin la fauvette polie
- S'avance la première: Eh! bonjour, mon amie,
- Comment vous portez-vous? Comment vont les amans?
- --Ah! ne m'en parlez pas, ma chère,
- J'ai tout perdu, plaisirs, amis, beaux ans;
- Tout a passé comme une ombre légère.
- J'ai cru que le bonheur était d'aimer, de plaire...
- O souvenir cruel! ô regrets superflus!
- J'aime encore, on ne m'aime plus.
- J'ai moins perdu que vous, répondit la chanteuse:
- Cependant je suis vieille, et je n'ai plus de voix;
- Mais j'aime la musique, et suis encor heureuse
- Lorsque le rossignol fait retentir ces bois.
-
- La beauté, ce présent céleste,
- Ne peut, sans les talens, échapper à l'ennui:
- La beauté passe, un talent reste,
- On en jouit même en autrui.
-
-
-FABLE XIV.
-
-Le Charlatan.
-
- Sur le pont-neuf, entouré de badauds,
- Un charlatan criait à pleine tête:
- Venez, messieurs, accourez faire emplette
- Du grand remède à tous les maux.
- C'est une poudre admirable
- Qui donne de l'esprit aux sots,
- De l'honneur aux frippons, l'innocence aux coupables,
- Aux vieilles femmes des amans,
- Au vieillard amoureux une jeune maîtresse,
- Aux fous le prix de la sagesse,
- Et la science aux ignorans.
- Avec ma poudre, il n'est rien dans la vie
- Dont bientôt on ne vienne à bout;
- Par elle on obtient tout, on sait tout, on fait tout;
- C'est la grande encyclopédie.
- Vîte je m'approchai pour voir ce beau trésor...
- C'était un peu de poudre d'or.
-
-
-FABLE XV.
-
-La Sauterelle.
-
- C'en est fait, je quitte le monde;
- Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux
- Des crimes, des horreurs, dont sont blessés mes yeux.
- Dans une retraite profonde,
- Loin des vices, loin des abus,
- Je passerai mes jours doucement à maudire
- Les méchans de moi trop connus.
- Seule ici bas j'ai des vertus:
- Aussi pour ennemi j'ai tout ce qui respire,
- Tout l'univers m'en veut; homme, enfans, animaux,
- Jusqu'au plus petit des oiseaux,
- Tous sont occupés de me nuire.
- Eh! qu'ai-je fait pourtant?... Que du bien. Les ingrats!
- Ils me regretteront, mais après mon trépas.
- Ainsi se lamentait certaine sauterelle,
- Hypocondre et n'estimant qu'elle.
- Où prenez-vous cela, ma soeur?
- Lui dit une de ses compagnes:
- Quoi! vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes
- En broutant de ces prés la douce et tendre fleur,
- Sans vous embarrasser des affaires du monde?
- Je sais qu'en travers il abonde:
- Il fut ainsi toujours, et toujours il sera;
- Ce que vous en direz grand'chose n'y fera.
- D'ailleurs où vit-on mieux? Quant à votre colère
- Contre ces ennemis qui n'en veulent qu'à vous,
- Je pense, ma soeur, entre nous,
- Que c'est peut-être une chimère,
- Et que l'orgueil souvent donne ces visions.
- Dédaignant de répondre à ces sottes raisons;
- La sauterelle part, et sort de la prairie,
- Sa patrie.
- Elle sauta deux jours pour faire deux cents pas.
- Alors elle se croit au bout de l'hémisphère,
- Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux états;
- Elle admire ces beaux climats,
- Salue avec respect cette rive étrangère.
- Près de là, des épis nombreux
- Sur de longs chalumeaux, à six pieds de la terre,
- Ondoyans et pressés se balançaient entre eux.
- Ah! que voilà bien mon affaire!
- Dit-elle avec transport, dans ces sombres taillis
- Je trouverai sans doute un désert solitaire;
- C'est un asile sûr contre mes ennemis.
- La voilà dans le blé. Mais dès l'aube suivante,
- Voici venir les moissonneurs.
- Leur troupe nombreuse et bruyante
- S'étend en demi-cercle; et, parmi les clameurs,
- Les ris, les chants des jeunes filles,
- Les épis entassés tombent sous les faucilles,
- La terre se découvre, et les bleds abattus
- Laissent voir les sillons tout nus.
- Pour le coup, s'écriait la triste sauterelle,
- Voilà qui prouve bien la haine universelle
- Qui par-tout me poursuit: à peine en ce pays
- A-t-on su que j'étais, qu'un peuple d'ennemis
- S'en vient pour chercher sa victime.
- Dans la fureur qui les anime,
- Employant contre moi les plus affreux moyens,
- De peur que je n'échappe, ils ravagent leurs biens:
- Ils y mettraient le feu, s'il était nécessaire.
- Eh! messieurs, me voilà, dit-elle en se montrant;
- Finissez un travail si grand,
- Je me livre à votre colère.
- Un moissonneur, dans ce moment,
- Par hasard la distingue; il se baisse, la prend,
- Et dit, en la jetant dans une herbe fleurie:
- Va manger, ma petite amie.
-
-
-FABLE XVI.
-
-La Guêpe et l'Abeille.
-
- Dans le calice d'une fleur
- La guêpe un jour voyant l'abeille,
- S'approche en l'appelant sa soeur.
- Ce nom sonne mal à l'oreille
- De l'insecte plein de fierté,
- Qui lui répond: Nous soeurs! Ma mie,
- Depuis quand cette parenté?
- Mais c'est depuis toute la vie,
- Lui dit la guêpe avec courroux:
- Considérez-moi, je vous prie;
- J'ai des ailes tout comme vous,
- Même taille, même corsage;
- Et, s'il vous en faut davantage,
- Nos dards sont aussi ressemblans.
- Il est vrai, répliqua l'abeille,
- Nous avons une arme pareille,
- Mais pour des emplois différens.
- La vôtre sert votre insolence,
- La mienne repousse l'offense;
- Vous provoquez, je me défends.
-
-
-FABLE XVII.
-
-Le Hérisson et les Lapins.
-
- Il est certains esprits d'un naturel hargneux
- Qui toujours ont besoin de guerre;
- Ils aiment à piquer, se plaisent à déplaire,
- Et montrent pour cela des talens merveilleux.
- Quant à moi, je les fuis sans cesse,
- Eussent-ils tous les dons et tous les attributs;
- J'y veux de l'indulgence ou de la politesse;
- C'est la parure des vertus.
-
- Un hérisson, qu'une tracasserie
- Avait forcé de quitter sa patrie,
- Dans un grand terrier de lapins
- Vint porter sa misanthropie.
- Il leur conta ses longs chagrins,
- Contre ses ennemis exhala bien sa bile,
- Et finit par prier les hôtes souterrains
- De vouloir lui donner asile.
- Volontiers, lui dit le doyen:
- Nous sommes bonnes gens, nous vivons comme frères,
- Et nous ne connaissons ni le tien ni le mien;
- Tout est commun ici: nos plus grandes affaires
- Sont d'aller, dès l'aube du jour,
- Brouter le serpolet, jouer sur l'herbe tendre:
- Chacun, pendant ce temps, sentinelle à son tour,
- Veille sur le chasseur qui voudrait nous surprendre;
- S'il l'apperçoit, il frappe, et nous voilà blottis.
- Avec nos femmes, nos petits,
- Dans la gaîté, dans la concorde,
- Nous passons les instans que le ciel nous accorde.
- Souvent ils sont prompts à finir;
- Les panneaux, les furets, abrégent notre vie,
- Raison de plus pour en jouir.
- Du moins par l'amitié, l'amour et le plaisir,
- Autant qu'elle a duré nous l'avons embellie:
- Telle est notre philosophie.
- Si cela vous convient, demeurez avec nous,
- Et soyez de la colonie;
- Sinon, faites l'honneur à notre compagnie
- D'accepter à dîner, puis retournez chez vous.
- A ce discours plein de sagesse,
- Le hérisson repart qu'il sera trop heureux
- De passer ses jours avec eux.
- Alors chaque lapin s'empresse
- D'imiter l'honnête doyen
- Et de lui faire politesse.
- Jusques au soir tout alla bien.
- Mais, lorsqu'après souper la troupe réunie
- Se mit à deviser des affaires du temps,
- Le hérisson de ses piquans
- Blesse un jeune lapin. Doucement, je vous prie,
- Lui dit le père de l'enfant.
- Le hérisson, se retournant,
- En pique deux, puis trois, et puis un quatrième.
- On murmure, on se fâche, on l'entoure en grondant.
- Messieurs, s'écria-t-il, mon regret est extrême;
- Il faut me le passer, je suis ainsi bâti,
- Et je ne puis pas me refondre.
- Ma foi, dit le doyen, en ce cas, mon ami,
- Tu peux aller te faire tondre.
-
-
-FABLE XVIII.
-
-Le Milan et le Pigeon.
-
- Un milan plumait un pigeon,
- Et lui disait: Méchante bête,
- Je te connais, je sais l'aversion
- Qu'ont pour moi tes pareils; te voilà ma conquête!
- Il est des dieux vengeurs. Hélas! je le voudrais,
- Répondit le pigeon. O comble des forfaits!
- S'écria le milan, quoi! ton audace impie
- Ose douter qu'il soit des dieux?
- J'allais te pardonner; mais, pour ce doute affreux,
- Scélérat, je te sacrifie.
-
-
-FABLE XIX.
-
-Le Chien coupable.
-
- Mon frère, sais-tu la nouvelle?
- Mouflar, le bon Mouflar, de nos chiens le modèle,
- Si redouté des loups, si soumis au berger,
- Mouflar vient, dit-on, de manger
- Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère,
- Et puis sur le berger s'est jeté furieux.
- --Serait-il vrai?--Très vrai, mon frère.
- --A qui donc se fier, grands dieux!
- C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine;
- Et la nouvelle était certaine.
- Mouflar, sur le fait même pris,
- N'attendait plus que le supplice,
- Et le fermier voulait qu'une prompte justice
- Effrayât les chiens du pays.
- La procédure en un jour est finie.
- Mille témoins pour un déposent l'attentat:
- Recolés, confrontés, aucun d'eux ne varie;
- Mouflar est convaincu du triple assassinat:
- Mouflar recevra donc deux balles dans la tête
- Sur le lieu même du délit.
- A son supplice qui s'apprête
- Toute la ferme se rendit.
- Les agneaux de Mouflar demandèrent la grace;
- Elle fut refusée. On leur fit prendre place:
- Les chiens se rangèrent près d'eux,
- Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse,
- Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux.
- Tout le monde attendait dans un profond silence.
- Mouflar paraît bientôt, conduit par deux pasteurs:
- Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs,
- Il harangue ainsi l'assistance:
- O vous, qu'en ce moment je n'ose et je ne puis
- Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis,
- Témoins de mon heure dernière,
- Voyez où peut conduire un coupable desir!
- De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière,
- Un faux pas m'en a fait sortir.
- Apprenez mes forfaits. Au lever de l'aurore,
- Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau;
- Un loup vient, emporte un agneau,
- Et tout en fuyant le dévore.
- Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin,
- Vient m'attaquer: je le terrasse,
- Et je l'étrangle sur la place.
- C'était bien jusque-là: mais, pressé par la faim,
- De l'agneau dévoré je regarde le reste,
- J'hésite, je balance... A la fin, cependant,
- J'y porte une coupable dent:
- Voilà de mes malheurs l'origine funeste.
- La brebis vient dans cet instant,
- Elle jette des cris de mère...
- La tête m'a tourné, j'ai craint que la brebis
- Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils;
- Et, pour la forcer à se taire,
- Je l'égorge dans ma colère.
- Le berger accourait armé de son bâton.
- N'espérant plus aucun pardon,
- Je me jette sur lui: mais bientôt on m'enchaîne,
- Et me voici prêt à subir
- De mes crimes la juste peine.
- Apprenez tous du moins, en me voyant mourir,
- Que la plus légère injustice
- Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord;
- Et que, dans le chemin du vice,
- On est au fond du précipice,
- Dès qu'on met un pied sur le bord.
-
-
-FABLE XX.
-
-L'Auteur et les souris.
-
- Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits
- Étaient rongés par les souris.
- Il avait beau changer d'armoire,
- Avoir tous les piéges à rats,
- Et de bons chats;
- Rien n'y faisait; prose, vers, drame, histoire,
- Tout était entamé; les maudites souris
- Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire,
- Ou le récit d'une victoire,
- Qu'un petit bouquet à Cloris,
- Notre homme au désespoir, et, l'on peut bien m'en croire,
- Pour y mettre un auteur peu de chose suffit,
- Jette un peu d'arsenic au fond de l'écritoire;
- Puis, dans sa colère, il écrit.
- Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent,
- Et crevèrent.
-
- C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison.
- Je suis loin de le croire: il n'est point de volume
- Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon;
- Et l'on déshonore sa plume
- En la trempant dans du poison.
-
-
-FABLE XXI.
-
-* L'Aigle et le Hibou.
-
-A DUCIS.
-
- L'oiseau qui porte le tonnerre,
- Disgracié, banni du céleste séjour,
- Par une cabale de cour,
- S'en vint habiter sur la terre:
- Il errait dans les bois, songeant à son malheur,
- Triste, dégoûté de la vie,
- Malade de la maladie
- Que laisse après soi la grandeur.
- Un vieux hibou, du creux d'un hêtre,
- L'entend gémir, se met à sa fenêtre,
- Et lui prouve bientôt que la félicité
- Consiste dans trois points: Travail, paix et santé.
- L'aigle est touché de ce langage:
- Mon frère, répond-il, (les aigles sont polis
- Lorsqu'ils sont malheureux) que je vous trouve sage!
- Combien votre raison, vos excellens avis,
- M'inspirent le desir de vous voir davantage,
- De vous imiter, si je puis!
- Minerve, en vous plaçant sur sa tête divine,
- Connaissait bien tout votre prix;
- C'est avec elle, j'imagine,
- Que vous en avez tant appris.
- Non, répond le hibou, j'ai bien peu de science;
- Mais je sais me suffire, et j'aime le silence,
- L'obscurité sur-tout. Quand je vois des oiseaux
- Se disputer entr'eux la force, le courage,
- Ou la beauté du chant, ou celle du plumage,
- Je ne me mêle point parmi tant de rivaux,
- Et me tiens dans mon hermitage.
- Si malheureusement, le matin dans le bois,
- Quelqu'étourneau bavard, quelque méchante pie
- M'apperçoit, aussitôt leurs glapissantes voix
- Appellent de par-tout une troupe étourdie,
- Qui me poursuit et m'injurie:
- Je souffre, je me tais; et, dans ce chamaillis,
- Seul, de sang froid et sans colère,
- M'esquivant doucement de taillis en taillis,
- Je regagne à le fin ma retraite si chère.
- Là, solitaire et libre, oubliant tous mes maux,
- Je laisse les soucis, les craintes à la porte;
- Voilà tout mon savoir: _Je m'abstiens, je supporte_;
- La sagesse est dans ces deux mots.
- Tu me l'as dit cent fois, cher Ducis, tes ouvrages,
- Tes beaux vers, tes nombreux succès
- Ne sont rien à tes yeux, auprès de cette paix
- Que l'innocence donne aux sages.
- Quand, de l'Eschyle anglais heureux imitateur,
- Je te vois, d'une main hardie,
- Porter sur la scène agrandie
- Les crimes de Machbeth, de Léar le malheur,
- La gloire est un besoin pour ton ame attendrie;
- Mais elle est un fardeau pour ton sensible coeur.
- Seul, au fond d'un désert, au bord d'une onde pure,
- Tu ne veux que ta lyre, un saule et la nature:
- Le vain desir d'être oublié
- T'occupe et te charme sans cesse;
- Ah! souffre au moins que l'amitié
- Trompe en ce seul point ta sagesse.
-
-
-FABLE XXII.
-
-Le Poisson volant.
-
- Certain poisson volant, mécontent de son sort,
- Disait à sa vieille grand'mère:
- Je ne sais comment je dois faire
- Pour me préserver de la mort.
- De nos aigles marins je redoute la serre
- Quand je m'élève dans les airs;
- Et les requins me font la guerre
- Quand je me plonge au fond des mers.
- La vieille lui répond: Mon enfant, dans ce monde,
- Lorsqu'on n'est pas aigle ou requin,
- Il faut tout doucement suivre un petit chemin,
- En nageant près de l'air, et volant près de l'onde.
-
-
-ÉPILOGUE.
-
- C'est assez, suspendons ma lyre,
- Terminons ici mes travaux:
- Sur nos vices, sur nos défauts,
- J'aurais encor beaucoup à dire;
- Mais un autre le dira mieux.
- Malgré ses efforts plus heureux,
- L'orgueil, l'intérêt, la folie,
- Troublèrent toujours l'univers;
- Vainement la philosophie
- Reproche à l'homme ses travers,
- Elle y perd sa prose et ses vers.
- Laissons, laissons aller le monde
- Comme il lui plaît, comme il l'entend;
- Vivons caché, libre et content,
- Dans une retraite profonde.
- Là, que faut-il pour le bonheur?
- La paix, la douce paix du coeur,
- Le desir vrai qu'on nous oublie,
- Le travail qui sait éloigner
- Tous les fléaux de notre vie,
- Assez de bien pour en donner,
- Et pas assez pour faire envie.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE ALPHABÉTIQUE DES FABLES.
-
-
- l'Aigle et la Colombe. Liv. III. Fable 21.
- l'Aigle et le Hibou. V. 21.
- l'Amour et sa Mère. III. 19.
- l'Âne et la Flûte. V. 5.
- le vieux Arbre et le Jardinier. II. 2.
- l'Auteur et les Souris. V. 20.
- l'Avare et son Fils. IV. 10.
- l'Aveugle et le Paralytique. I. 20.
- les deux Bacheliers. III. 8.
- la Balance de Minos. III. 14.
- le Berger et le Rossignol. V. 1.
- le Boeuf, le Cheval et l'Âne. I. 2.
- le Bonhomme et le Trésor. II. 4.
- le Bouvreuil et le Corbeau. II. 6.
- la Brebis et le Chien. II. 3.
- le Calife. I. 8.
- la Carpe et les Carpillons. I. 7.
- le Charlatan. V. 14.
- les deux Chats. II. 9.
- le Chat et la Lunette. I. 16.
- le Chat et le miroir. I. 6.
- le Chat et le Moineau. II. 20
- le Chat et les Rats. IV. 17.
- le Château de Cartes. II. 12.
- les deux Chauves. IV. 16.
- la Chenille. V. 12.
- le Cheval et le Poulain. II. 10.
- le petit Chien. V. 8.
- le Chien coupable. V. 19.
- le Chien et le Chat. I. 11.
- la Colombe et son Nourisson. V. 4.
- le Coq fanfaron. IV. 22.
- la Coquette et l'Abeille. I. 13.
- le Crocodile et l'Esturgeon. V. 11.
- le Courtisan et le dieu Protée. IV. 11.
- le Danseur de corde et le Balancier. II. 16.
- le Dervis, la Corneille et le Faucon. III. 11.
- Don Quichotte. IV. 20.
- l'Écureuil, le Chien et le Renard. IV. 2.
- l'Éducation du Lion. II. 15.
- l'Éléphant blanc. I. 14.
- l'Enfant et le Dattier. I. 22.
- l'Enfant et le Miroir. II. 8.
- les Enfans et les Perdreaux. III. 12.
- la Fable et la Vérité. I. 1.
- la Fauvette et le Rossignol. IV. 9.
- le Grillon. II. 11.
- la Guenon, le Singe et la Noix. IV. 12.
- la Guêpe et l'Abeille. V. 16.
- l'Habit d'Arlequin. IV. 4.
- Hercule au ciel. III. 6.
- le Hérisson et les Lapins. V. 17.
- l'Hermine, le Castor et le Sanglier. III. 13.
- le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat. III. 17.
- le Hibou et le Pigeon. IV. 5.
- les deux Jardiniers. I. 10.
- le jeune Homme et le Vieillard. I. 17.
- la jeune Poule et le vieux Renard. II. 17.
- l'Inondation. III. 2.
- Jupiter et Minos. V. 7.
- le Laboureur de Castille. IV. 8.
- le Lapin et la Sarcelle. IV. 13.
- le Léopard et l'Écureuil. V. 9.
- le Lierre et le Thym. I. 15.
- le Lièvre, ses Amis et les deux Chevreuils. III. 7.
- le Linot. II. 22.
- les deux Lions. V. 2.
- le Lion et le Léopard. III. 22.
- la Mère, l'Enfant et les Sarigues. II. 1.
- le Milan et le Pigeon. V. 18.
- le Miroir de la Vérité. IV. 18.
- la Mort. I. 9.
- Myson. II. 19.
- le Pacha et le Dervis. IV. 7.
- le Paon et la Fortune. IV. 14.
- Pandore. I. 21.
- le Paon, les deux Oisons et le Plongeon. III. 16.
- le Parricide. III. 18.
- les deux Paysans et le Nuage. IV. 19.
- le Paysan et la Rivière. V. 6.
- le Perroquet Confiant. III. 20.
- le Perroquet. IV. 3.
- les deux Persans. II. 18.
- le Phénix. II. 13.
- le Philosophe et le Chat-huant. IV. 15.
- la Pie et la Colombe. II. 14.
- le Poisson volant. V. 22.
- le Prêtre de Jupiter. V. 10.
- le Procès des deux Renards. V. 3.
- le Renard déguisé. III. 10.
- le Renard qui prêche. III. 15.
- le Rhinocéros et le Dromadaire. III. 4.
- le Roi Alphonse. III. 9.
- le Roi et les deux Bergers. I. 3.
- le Roi de Perse. II. 21.
- le Rossignol et le Paon. III. 5.
- le Rossignol et le Prince. I. 19.
- le Sanglier et les Rossignols. III. 3.
- la Sauterelle. V. 15.
- le Savant et le Fermier. IV. 1.
- les Singes et le Léopard. III. 1.
- le Singe qui montre la Lanterne magique. II. 7.
- les Serins et le Chardonneret. I. 5.
- la Taupe et les Lapins. I. 18.
- la Tourterelle et la Fauvette. V. 13.
- le Troupeau de Colas. II. 5.
- le Vacher et le Garde-chasse. I. 12.
- la Vipère et la Sangsue. IV. 6.
- le Voyage. IV. 21.
- les deux Voyageurs. I. 4.
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-
-
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-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
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-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
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-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
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-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
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-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
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-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/58251-h/58251-h.htm b/58251-h/58251-h.htm
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<body>
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Fables de Florian, by Jean-Pierre Claris de Florian
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Fables de Florian
-
-Author: Jean-Pierre Claris de Florian
-
-Editor: Louis-François Jauffret
-
-Release Date: November 8, 2018 [EBook #58251]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FABLES DE FLORIAN ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58251 ***</div>
<h1>FABLES<br/>
<span class="small">DE</span><br/>
@@ -5825,380 +5788,7 @@ Le Poisson volant.</h3>
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Fables de Florian, by Jean-Pierre Claris de Florian
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FABLES DE FLORIAN ***
-
-***** This file should be named 58251-h.htm or 58251-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/8/2/5/58251/
-
-Produced by Laurent Vogel (images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
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-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
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-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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