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-The Project Gutenberg EBook of La Samaritaine, by Edmond Rostand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-this ebook.
-
-
-
-Title: La Samaritaine
- Évangile en trois tableaux, en vers
-
-Author: Edmond Rostand
-
-Release Date: November 10, 2018 [EBook #58260]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAMARITAINE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
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-
- Edmond ROSTAND
-
- LA
- SAMARITAINE
-
- ÉVANGILE
- EN TROIS TABLEAUX, EN VERS
- _Représenté pour la première fois, à Paris, sur le THÉÂTRE DE LA
- RENAISSANCE
- le Mercredi saint (14 avril 1897)._
-
- PARIS
- LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1897
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
- Les Musardises, poésies. (_Épuisé._)
-
- Les Romanesques, comédie en 3 actes, en vers
- (THÉÂTRE-FRANÇAIS), _couronné par l'Académie française_.
-
- La Princesse Lointaine, pièce en 4 actes, en vers
- (RENAISSANCE).
-
- Pour la Grèce, poème.
-
-5879.--L.-Imprimeries réunies, 2, rue Mignon.--Paris.
-
-
-
-
-_Je remercie Mme Sarah-Bernhardt, qui fut une flamme et une prière; la
-Directrice de son Théâtre, à laquelle, somptueusement, elle prêta son
-goût; M. Brémont, dont la tendresse fut infinie à cause de sa mesure;
-toute cette jeune et fiévreuse Compagnie désormais unique au monde pour
-exprimer l'âme d'une foule; M. Gabriel Pierné, qui écrivit une musique
-mystérieuse; le public de Paris, dont l'empressement, l'émotion,
-l'intelligent frémissement aux intentions les plus furtives, viennent
-une fois encore de rassurer les poètes; la Critique, qui m'aida
-noblement._
-
-
-
-
- JÉSUS M. BRÉMONT.
- PHOTINE Mme SARAH BERNHARDT.
- LES TROIS OMBRES MM. LAROCHE, BELLE, TESTE.
-
- PIERRE MM. LEFRANÇAIS.
- JEAN BRÛLÉ.
- JACQUES ANGELO.
- ANDRÉ DARA.
- NATHANAËL JOURDA.
- BARTHÉLEMY NYSM.
- JUDAS STEBLER.
-
- AZRIEL MM. DENEUBOURG.
- LE CENTURION LAROCHE.
- LE PRÊTRE RIPERT.
- UN PÂTRE BELLE.
- UN MARCHAND CHAMEROY.
- UN AUTRE LACROIX.
- LE SCHOËR DARJOU.
- JEUNES HOMMES TESTE, COLAS, GUIRAUD, ADAM.
- LES ANCIENS BERTHAUD, MAGNIN, ETC.
-
- JEUNES FILLES Mmes BERTHILDE, DEVERGER, THÉVENARD, BUSSAC, ETC.
- FEMMES CANTI, LABADY, BOULANGER, DRION, ETC.
- COURTISANES RICHARD, DEGOURNAY, YVES ROLAND.
- ENFANTS FERNAND, GEORGES.
-
-DISCIPLES, SOLDATS ROMAINS, MARCHANDS, ARTISANS.
-
-TOUT LE PEUPLE SAMARITAIN.
-
-
-
-
-LA SAMARITAINE
-
-PREMIER TABLEAU
-
-Le Puits de Jacob
-
-
-
-
-A l'intersection des deux grandes routes qui vont, l'une vers la
-Mésopotamie, l'autre vers la Grande Mer, le Puits de Jacob, non loin de
-la ville de Sichem, en Samarie.
-
-Vaste citerne oblongue. Margelle basse sur laquelle on peut s'asseoir.
-Une voûte de pierre à moitié ruinée arrondit encore une arche au-dessus
-de ce puits. Rustique manivelle de bois non écorcé qui fait monter et
-descendre la corde où l'on suspend les urnes.
-
-Un vaste figuier sauvage étire horizontalement ses branches. Il y a là
-aussi un de ces oliviers dont la pâleur est en Samarie plus argentée
-qu'ailleurs. Et quelques térébinthes, plus loin, et de sveltes
-silhouettes de cyprès.
-
-Le fond de la scène est un talus de verdure poudreuse sur lequel sont
-posées les routes comme une fourche blanche; un sentier sinueux en
-descend vers le puits, et, derrière ce talus, la vallée de Sichem est
-bleue.
-
-Le Mont Ébal et le Mont Garizim ferment l'horizon; le Garizim élève vers
-le ciel les ruines d'un temple; dans le creux qui sépare les deux monts,
-Sichem éparpille les cubes clairs de ses maisons.
-
-Tel apparaîtra le décor, tout à l'heure, quand se lèvera le jour. Mais,
-quand le rideau s'ouvre, il fait nuit encore. Belle obscurité
-transparente. Toutes les étoiles. Debout sur les pierres du puits, dans
-le noir plus noir de la voûte, un très grand fantôme dont la barbe est
-celle d'un centenaire, s'appuie, tout blanc, sur un bâton. Un second
-fantôme, aussi grand, aussi blanc, est immobile sur une marche. Un
-troisième, pareil aux deux premiers, avec la même barbe, le même bâton
-de pasteur, avance mystérieusement.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-LES OMBRES
-
-PREMIÈRE OMBRE, glissant vers le puits.
-
- Poussé par la brise des nuits,
- Et vagabond jusqu'à l'aurore,
- Je viens pour des uns que j'ignore,
- Comme un fantôme que je suis.
- D'une sandale non sonore
- Je viens, je glisse et je m'enfuis...
- Mais, ô Jéhovah que j'adore!
- Quelle est cette grande ombre encore
- Qui se tient debout près du puits?
-
-DEUXIÈME OMBRE, à la première.
-
- Barbe blanche dans la nuit brune,
- Es-tu d'un vivant de jadis?
- Sors-tu du Schéol, oasis
- Où l'on dort sur des prés sans lys,
- Où l'on va sous un ciel sans lune?
- N'es-tu qu'une ombre?
-
-PREMIÈRE OMBRE.
-
- J'en suis une!
-
-DEUXIÈME OMBRE.
-
- Je reconnais ta voix, mon fils.
-
-PREMIÈRE OMBRE.
-
- Mais un spectre encor, sur la pierre,
- Se dresse, de blancheurs vêtu!...
-
-(A la troisième ombre.)
-
- Ombre immobile, m'entends-tu?
-
-TROISIÈME OMBRE.
-
- Je reconnais ta voix, mon père.
-
-DEUXIÈME OMBRE.
-
- C'est l'enfant plus pieux que Job,
- Qui se tient debout sur la marche!
-
-TROISIÈME OMBRE.
-
- C'est le Père!
-
-PREMIÈRE OMBRE.
-
- Le Patriarche!
-
-TROISIÈME OMBRE.
-
- Abraham!
-
-DEUXIÈME OMBRE.
-
- Isaac!
-
-PREMIÈRE OMBRE.
-
- Jacob!...
-
-JACOB.
-
- Pour quelles sublimes alertes
- Retrouvent-ils, nos pieds inertes,
- La douce fermeté du sol?
-
-ISAAC.
-
- C'est pour de grandes choses, certes,
- Qu'un ange noir aux ailes vertes
- A laissé, ce soir, entr'ouvertes
- Les portes pâles du Schéol!
-
-JACOB, à Abraham.
-
- Quelles espérances sont nées?
- Dis-nous, toi, ce qui souleva,
- Ce soir, nos ombres étonnées!
- Tu dois savoir les destinées:
- Tes cent soixante-dix années
- T'ont mis plus près de Jéhovah!
-
-ABRAHAM, à Isaac.
-
- Pourquoi baises-tu la poussière
- De la route, pieusement?
-
-ISAAC.
-
- Je me sens contraint de le faire
- Par un obscur pressentiment!
-
-ABRAHAM, à Jacob.
-
- Pourquoi baises-tu la margelle
- Du puits que tu creusas ici?
-
-JACOB.
-
- Une force surnaturelle
- M'oblige à l'adorer ainsi!...
- --Toi-même, pourquoi, ce silence,
- Si tendrement le respirer?
-
-ABRAHAM.
-
- Je baise dans cet air, d'avance,
- La Voix qui le fera vibrer!
-
-ISAAC.
-
- Une voix, dis-tu, Patriarche?
-
-ABRAHAM.
-
- Il vient, il vient, il est en marche,
- Et tenez-le pour assuré;
- Car ce soir, au Schéol farouche,
- Quand j'ai passé près de sa couche,
- En mettant un doigt sur sa bouche,
- Moïse me l'a murmuré!
-
-JACOB, se prosternant avec Isaac.
-
- Nos coeurs, tout bas, chantent des psaumes!
-
-ABRAHAM.
-
- Bien avant que sur l'or des chaumes
- Ne retombe le bleu des nuits,
- Ce seront, là même où je suis,
- Des soupirs plus doux que des baumes,
- Des mots plus grands que des royaumes!...
- Voilà pourquoi nos trois fantômes
- Viennent errer près de ce puits.
-
-JACOB, à Isaac.
-
- Est-il possible, sur la terre,
- Qu'entre tous les puits des humains
- Le Seigneur ait choisi, mon Père,
- Pour je ne sais quel grand mystère,
- Celui que creusèrent mes mains?
-
-ISAAC.
-
- Mon fils, que ton ombre soit fière!
- C'est toi l'ouvrier qu'il voulut
- Pour creuser le puits de salut
- Où le blême avenir va boire;
- Et c'est si beau, que l'honneur seul
- D'être ton père ou ton aïeul
- Fait qu'on sent soudain son linceul
- Se draper en manteau de gloire!
-
-(A ce moment le théâtre se remplit d'ombres.)
-
-JACOB.
-
- Mais voici tous ceux qui, depuis
- Que ma main plus jamais ne puise,
- Sont venus puiser à ce puits!...
- Une ombre, et puis une ombre, et puis
- Une longue file indécise
- D'ombres, qui, lente, a sinué,
- Pour venir, saintement éprise,
- Baiser cette margelle grise!
- Toute la Tombe a remué:
- Je vois Joseph et Josué.
-
-ABRAHAM.
-
- Ombres dont tressaillent ces routes,
- Tombez à genoux, toutes, toutes,
- Devant la Citerne d'amour!...
-
-(Une lueur à l'Orient.)
-
- Mais voici que déjà le jour
- A doré la ville et sa tour...
- Nos formes vont être dissoutes!
-
-JACOB.
-
- Et bientôt il ne restera
- Des trois ombres qui furent là
- Que trois blancheurs diminuées,
- Trois grandes barbes voltigeant,
- Puis trois petits flocons d'argent
- Qui fondront comme trois buées!...
-
-ISAAC.
-
- Une foule vient du lointain:
- C'est le peuple samaritain
- Qui, dans le secret du matin,
- Vient s'entretenir de ses craintes.
-
-ABRAHAM.
-
- Ce sont les hommes de Sichem
- Qui viennent éclater en plaintes
- Et parler, sous les térébinthes,
- De leurs haines jamais éteintes
- Contre Rome et Jérusalem!
-
-JACOB.
-
- Disparaissons à leur approche!...
- Et vous, choses, témoins rêvants,
- Terre aux souvenirs émouvants,
- Ciel dont les astres sont savants,
- Monts sur lesquels à chaque roche
- La robe du Passé s'accroche,
- Et toi, puits que creusa ma pioche,
- Vous qui venez d'ouïr, fervents,
- Comment, lorsque déjà les vents
- Propagent les pas arrivants
- D'un second Moïse plus tendre,
- Comment les morts savent l'attendre,
- Maintenant, vous allez entendre
- Comment l'attendent les vivants!
-
-(Ils s'évanouissent et, dans les premières clartés, entrent les
-Samaritains.)
-
-
-SCÈNE II
-
-LE PRÊTRE, AZRIEL, JEUNES GENS, VIEILLARDS, MARCHANDS, ETC.
-
-Ils viennent, avec une lenteur de deuil, s'arrêter devant le puits, et
-ils se lamentent.
-
-UN HOMME.
-
- Voici le puits, avec sa margelle et sa marche,
- Que creusa dans ce champ le très saint patriarche
- Jacob, fils d'Isaac, fils d'Abraham, lequel
- Fut un sage, versé dans les choses du Ciel.
-
-UN AUTRE.
-
- Tristesse de Lia, dans ces fleurs, tu nous restes!
-
-UN AUTRE.
-
- Cette poussière aima les ombres de tes gestes,
- Rachel!
-
-UN AUTRE.
-
- Ce mont sentit s'arrêter sur son flanc
- L'Arche que les porteurs posèrent, en soufflant!
-
-UN AUTRE.
-
- Le jour ou la piété d'Abraham fut sans bornes,
- Ce buisson accrocha le bélier par ses cornes!
-
-UN AUTRE.
-
- Ce long parfum, parfois, qu'apporte un souffle bref,
- Vient des brûle-parfums du tombeau de Joseph!
-
-UN VIEILLARD.
-
- Dans ce sol, Josué planta les douze stèles!
-
-AUTRE VIEILLARD.
-
- Cet air est composé d'haleines immortelles!
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- La lumière est dorée avec la gloire, ici!...
-
-LE PRÊTRE.
-
- Et c'est pourquoi l'endroit me semble bien choisi,
- Principaux de Sichem, hommes de Samarie,
- Pour y venir parler des maux de la patrie.
-
-UN HOMME, se tournant vers les ruines qui surmontent le Garizim. Tous
-l'imitent en se prosternant.
-
- Temple du Garizim dont la destruction
- Fit trembler de bonheur le temple de Sion,
- Pour tes ruines encor les Juifs ont de la haine!
-
-UN AUTRE.
-
- Ils voient toujours en nous la secte couthéenne!
-
-UN AUTRE.
-
- Au culte du vrai Dieu sont par nous mélangés
- Des cultes, disent-ils, d'Élohim étrangers,
- D'idoles plus ou moins grotesques ou farouches,
- Soukkoth-Bénoth, Tharthaq!...
-
-UN AUTRE.
-
- Et Zéboub, dieu des mouches!
-
-PREMIER VIEILLARD.
-
- Mensonges! car nous seuls gardons le culte juif!
-
-DEUXIÈME VIEILLARD.
-
- Oui, nous seuls conservons le texte primitif,
- Le Pentateuque vrai, dans un étui de cuivre!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Au seuil du tabernacle il fut transcrit, ce Livre,
- Sur la peau d'un mouton, scrupuleusement, par
- Abischouah...
-
-PREMIER VIEILLARD.
-
- Lequel descend d'Eléazar,
- Fils d'Aaron...
-
-LE DEUXIÈME.
-
- Lequel est frère de Moïse.
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Pourquoi donc est-ce nous, les purs, que l'on méprise?
-
-UN AUTRE.
-
- Nous sommes accueillis par le dégoût public
- Comme des scorpions sortant d'un basilic.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Nous n'avons qu'un taudis pour célébrer le culte.
-
-PREMIER VIEILLARD.
-
- Le Romain nous pressure et le Juif nous insulte.
-
-UN HOMME.
-
- Le bon Pharisien doit se laver les mains,
- S'il a dans nos sentiers cueilli de nos jasmins!
-
-UN AUTRE.
-
- Et trois fois il remplit d'eau lustrale les marbres,
- Pour effacer sur lui l'ombre d'un de nos arbres!
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- C'est trop souffrir!
-
-UN AUTRE.
-
- D'ailleurs, pendant que nous souffrons,
- L'aile de l'aigle des Césars bat sur nos fronts!
-
-UN AUTRE.
-
- C'est trop! Révoltons-nous!
-
-UN HOMME.
-
- Non! cultivons nos vignes!
-
-PREMIER VIEILLARD, à celui qui vient de parler.
-
- Vivre dans cette honte, alors, tu t'y résignes?
-
-L'HOMME.
-
- Mais...
-
-PREMIER VIEILLARD.
-
- Tu n'as pas des sursauts d'âme, quelquefois?
-
-L'HOMME.
-
- Je tâche d'oublier nos malheurs!
-
-PREMIER VIEILLARD.
-
- Et tu bois!
-
-L'HOMME.
-
- Pourquoi le mont Ébal a-t-il donc sur ses pentes
- Tous ces jolis murs clairs pleins de vignes grimpantes?
- Je tâche d'oublier. Je fais comme Noé.
- Les païens m'ont appris un beau mot: «Evohé!»
-
-AZRIEL, qui est resté jusque-là silencieux et languissant.
-
- Il a raison. La lutte est impossible.
-
-PREMIER VIEILLARD.
-
- Certe,
- Lutter est dur. Il est plus doux de vivre, inerte,
- Entre des bras fleuris et souples. Toi, mon fils,
- Qui savais t'indigner si grandement jadis!
- Suivre cette Photine; être aimé le sixième!
- Car elle eut cinq amants jusqu'à ce jour...
-
-AZRIEL.
-
- Je l'aime.
- --Et puis je ne sais plus où me prendre. Je crois
- Impossible la reconquête de nos droits!
- Qu'un homme passe, un vrai, je suis prêt à le suivre.
- En attendant,
-
-(Montrant l'ivrogne.)
-
- je fais comme lui: je m'enivre.
- Lui, c'est un vin léger qui le rend oublieux.
- Moi, c'est le vin plus fort des lèvres et des yeux!
-
-PREMIER VIEILLARD.
-
- On se rassemble, et c'est toujours la même chose:
- Nul ne propose rien!
-
-UN MARCHAND.
-
- Mais si!... Moi!... Je propose
- De flatter les Romains! Gagnons-les peu à peu.
- Après, contre les Juifs, on verra si l'on peut...
-
-UN HOMME, sortant violemment de la foule.
-
- Toi, tu crains le désordre où le commerce crève!
- L'ordre brutal te plaît. Tu l'aimes, le bon glaive!
- Et, tant qu'il gardera ton or de son tranchant,
- Tu tendras à son plat tes épaules, marchand!
-
-LE MARCHAND.
-
- Mais...
-
-L'HOMME.
-
- Tais-toi! Moi, je suis pour agir tout de suite!
- La révolte! Imitons Judas le Gaulonite!
- Ne payons plus l'impôt, et refusons tout net
- Les dîmes sur le sel, le cumin ou l'aneth!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Oui, voler! violer! mettre à profit l'émeute!...
- Assez! On te connaît, et les chiens de ta meute!
- Je propose ceci, moi: rassembler l'argent
- Qu'il faut pour rebâtir le temple; c'est urgent!
- Les Juifs ne pourront pas empêcher cet outrage
- À leur gloire, et Caïphe en périra de rage!
- Nous serons bien vengés quand sur le Garizim
- Nous fêterons, mieux qu'eux, la fête des Purim!
- Rebâtissez le temple, amis; faites renaître
- Un culte somptueux,--et nommez un grand-prêtre,
- Et qu'on entende encor vers le ciel étoilé
- Retentir les clairons en argent martelé!
-
-LE MARCHAND.
-
- Sous la patte moelleuse, on sent passer la griffe!
- Qui sera ce grand-prêtre exaspérant Caïphe?
- Toi! Tu voudrais porter l'éphod de lin retors,
- La robe violette étincelante d'ors
- Où la grenade alterne avec une clochette,
- Et que ce soit le peuple, encor, qui te l'achète!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Silence, vil marchand! Retourne à ton comptoir!
-
-L'HOMME, qui a parlé avant le marchand.
-
- Le prêtre est plein de fiel parce qu'on a su voir
- Dans son coeur.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Dans le tien n'ai-je pas vu, sicaire?
-
-L'HOMME.
-
- Hypocrite!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Voleur!
-
-PREMIER VIEILLARD, se voilant la face.
-
- Hélas! quelle misère!
-
-AZRIEL.
-
- Quand je te le disais, qu'il n'y a plus d'espoir!
- L'excuse, la voilà, tiens, de mon nonchaloir:
- Tous par leurs intérêts ont la vue obscurcie!
- C'est fini. Ce pays se meurt.
-
-UNE VOIX, dans la foule.
-
- Et le Messie?
-
-TOUS.
-
- Quoi?... Que dit-il?
-
-UN PÂTRE, s'avançant.
-
- J'ai dit: «Et le Messie?»
-
-LE PRÊTRE.
-
- Ah... bien!
-
-LE PÂTRE.
-
- Vous en parlez de moins en moins! Est-ce qu'il vient?
-
-LE PRÊTRE, souriant.
-
- Mais oui, oui!
-
-LE PÂTRE.
-
- L'Ha-Schaab que dit la prophétie?...
-
-LE PRÊTRE.
-
- Mais oui, certainement, il viendra, le Messie!
- Nous, les prêtres, alors, nous serons prévenus,
- Et nous vous préviendrons tout de suite.
-
-(A d'autres prêtres qui l'entourent.)
-
- Ingénus!
- Après tant de délais, ils l'espèrent encore!
-
-LE PÂTRE.
-
- Quand viendra-t-il?
-
-LE PRÊTRE.
-
- Ah! mais... bientôt,--si l'on implore
- Le Seigneur par beaucoup de sacrifices.
-
-LE PÂTRE.
-
- Bien.
- Vous affirmez toujours, mais vous ne savez rien!
- Que sera ce Messie?
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Un guerrier!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Un pontife!
-
-PREMIER VIEILLARD.
-
- Sur la nue, il viendra!
-
-AUTRE JEUNE HOMME.
-
- Non! Sur un hippogriffe!
-
-UN AUTRE.
-
- Il y aura deux Christs!
-
-UN AUTRE.
-
- Un seul!
-
-VOIX DIVERSES.
-
- Un!--Deux!--Oui!--Non!
-
-UN HOMME.
-
- Mais le Christ est déjà venu!
-
-PLUSIEURS.
-
- Quel est son nom?
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Judas le Gaulonite!...
-
-UN AUTRE.
-
- Erreur! Jean le Baptiste!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Le Christ sera joyeux et fort!
-
-UN VIEILLARD.
-
- Il sera triste
- Et faible!
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Il viendra si...
-
-LE MARCHAND.
-
- C'est faux! Il viendra, mais...
-
-LE PÂTRE.
-
-(Pendant qu'il parle, sur le chemin, en haut du talus, Jésus paraît avec
-ses disciples.)
-
- Ah! vous ne croyez plus au Christ; car désormais
- Votre croyance en lui n'est plus, âmes perverses,
- Qu'un vain prétexte à de stériles controverses!...
- Or moi, je vous apprends qu'il vient. L'esprit subtil
- Ne voit plus; le coeur voit. Il vient! Que sera-t-il?
- Ce que dit le marchand ou ce que dit le prêtre?
- Je ne sais. Il sera ce qu'il lui plaira d'être!
- Et de quel droit, d'ailleurs, vous assemblant exprès,
- O les représentants de vos seuls intérêts,
- Lorsque nous espérons la fin de nos souffrances,
- Venez-vous discuter, ici, nos espérances?
- Je vous apprends qu'il vient! que les Samaritains,
- Les vrais, qui sont la foule obscure, en sont certains,
- Et qu'il va balayer d'un souffle de colère,
- Comme le vent, l'épi resté vide sur l'aire,
- Votre inutilité bavarde et votre orgueil!
- Il approche; il est là; nous le sentons au seuil
- Des temps; et nous saurons, sans vous, le reconnaître!
-
-LE PRÊTRE.
-
- A quoi donc?
-
-LE PÂTRE.
-
- Je ne sais, à son regard, peut-être,
- Au son de sa parole, au geste de sa main...
-
-JÉSUS, en haut du talus, désignant au loin la ville.
-
- Homme, est-ce là Sichem?
-
-LE PÂTRE, se retournant.
-
- Passez votre chemin!
-
-
-SCÈNE III
-
-LES MÊMES, JÉSUS ET SES DISCIPLES
-
-LE PÂTRE.
-
- Des Juifs! Ce sont des Juifs!
-
-CRIS DE TOUS.
-
- Des païens!--Qu'on les chasse!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Non, du mépris!
-
-LE MARCHAND.
-
- Cédons, avec dégoût, la place!
-
-AZRIEL.
-
- Moi, je reste.
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Pourquoi?
-
-AZRIEL.
-
- Photine doit ici
- Venir puiser de l'eau.
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Non. Viens. Proteste aussi
- En t'éloignant.
-
-UN AUTRE.
-
- Emmenons-le!
-
-PIERRE, aux Samaritains qui s'éloignent.
-
- Quoi, sans réponses
- Vous nous laissez?
-
-ANDRÉ.
-
- Nous avons faim...
-
-UN SAMARITAIN.
-
- Mangez des ronces!
-
-L'IVROGNE.
-
- Si vous désirez mieux, ce sera très cher, car
- On écorche les Juifs à Sichem...
-
-PIERRE, insolemment.
-
- A Sichar!
-
-UN VIEILLARD.
-
- O ma ville, ce sobriquet te déshonore!
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Prenez garde! On pourrait un jour aller encore
- Souiller votre vieux temple avec des ossements!
-
-PIERRE, indigné.
-
- Oh!
-
-LE PRÊTRE, entraînant le jeune homme.
-
- Laissons-les.
-
-UN SAMARITAIN, avant de sortir, se retournant.
-
- Leur temple offense Dieu!
-
-(Ils sortent.)
-
-PIERRE.
-
- Tu mens!
-
-(Criant à la cantonade.)
-
- Il n'existe qu'un temple au monde...
-
-LA VOIX D'UN SAMARITAIN, au loin.
-
- C'est le nôtre!
-
-(Éclats de rire.)
-
-
-SCÈNE IV
-
-JÉSUS, LES DISCIPLES
-
-PIERRE, descendant.
-
- Maudit soit ce pays! Que la peste s'y vautre!
- Et que la sauterelle y tombe, avec son bruit!
-
-JACQUES, de même.
-
- Que la nielle sur l'arbre abolisse le fruit,
- Ou que le ver l'attaque au fond de la réserve!
-
-ANDRÉ, de même.
-
- Et que la femme avorte et que l'homme s'énerve!
- Qu'ils connaissent toutes les soifs, toutes les faims!
- Que tous leurs ennemis viennent sur leurs confins,
- Et qu'il ne reste rien de leurs villes rasées!
-
-PIERRE.
-
- Que jamais, jamais plus, sous les bonnes rosées,
- Vous ne vous incliniez et vous ne murmuriez,
- Citronniers, amandiers, grenadiers et mûriers!
- Que jamais plus sous les fruits lourds l'arbre ne crie!...
-
-JÉSUS.
-
- Les bénédictions de Dieu sur Samarie!
-
-(Il descend.)
-
-PIERRE.
-
- Quoi, Rabbi? Mais ces mots de toi, que je retins:
- «Évitez les Gentils et les Samaritains.
- Ne prêchez qu'aux brebis d'Israël!...»
-
-ANDRÉ.
-
- Oui, toi-même
- Tu paraissais haïr ces païens!
-
-JÉSUS.
-
- Je les aime.
-
-PIERRE.
-
- Je te les entendis cependant prononcer,
- Ces paroles. Pourquoi?
-
-JÉSUS.
-
- C'était pour commencer.
- Vous n'aviez pas encore assez large poitrine
- Et je ne pouvais toute y loger ma doctrine.
- Si je vous avais dit d'aimer jusqu'aux Gentils,
- Vous vous seriez scandalisés, mes chers petits.
- Pouvais-je sans danger, dans votre ombre première,
- Faire entrer brusquement tout mon flot de lumière?
- A vous, faibles, verser d'un coup tout mon vin fort?
- Non, certes, et c'est pourquoi j'étais prudent d'abord:
- Je filtrais le rayon, je mesurais la dose,
- Je n'osais tout livrer. Mais voici l'heure. J'ose.
-
-ANDRÉ.
-
- Quoi! de n'être pas Juif, cela n'empêche rien.
-
-JÉSUS.
-
- Élisée a guéri Nahaman le Syrien.
-
-PIERRE.
-
- Quoi! nous devons aimer ces gens de Samarie?
-
-JÉSUS.
-
- Et vous les aimerez, puisque je vous en prie.
-
-PIERRE.
-
- Que nous demandes-tu, Rabbi?
-
-JÉSUS.
-
- D'être parfaits.
- On se sent allégé quand on porte mon faix.
- Portez-le. Chérissez le prochain.
-
-PIERRE.
-
- Ce qu'on nomme
- Le prochain, est-ce donc un vil païen?
-
-JÉSUS.
-
- Un homme,
- Qui de Jérusalem allait à Jéricho,
- Rencontra des voleurs. On le frappe, on le blesse,
- Ses cris demeurent sans écho
- Et, le croyant mort, on le laisse.
- Il n'est plus qu'une plaie, il gît;
- Le sang fuit de son corps comme le vin d'une outre...
- Passe un prêtre. Il voit là ce corps, ce sol rougi:
- Il passe outre.
- Passe un lévite. Il voit cet oeil où meurt le jour:
- Il passe outre, à son tour.
- Passe un Samaritain. Il voit la pauvre tête:
- Il s'arrête.
- Il saute de sa mule; il s'empresse; en versant
- Du baume mêlé d'huile, il étanche le sang;
- Il prend doucement sous l'aisselle
- L'agonisant,
- Puis il le monte sur sa selle,
- Le porte à l'abri, le descend,
- Le fait coucher, le veille encore,
- Et le lendemain à l'aurore,
- Ayant mandé les hôteliers
- Et leur ayant donné d'avance
- Deux deniers,
- Il leur dit: «Je m'en vais. Mais, pendant mon absence,
- Qu'on en prenne soin, qu'on le panse;
- A mon retour, je compte bien
- Payer le surplus de dépense.»
- Et puis il s'en va, ce païen!
- --Voulez-vous maintenant me dire, en conscience,
- Du malheureux mourant délaissé comme un chien
- Lequel par sa conduite
- Fut vraiment le prochain,
- Le prêtre, le lévite,
- Ou le Samaritain?
-
-PIERRE.
-
- Mais...
-
-JÉSUS.
-
- Avez-vous compris?
-
-JACQUES.
-
- Certe!...
-
-JEAN, à Jésus, le guidant vers la margelle du puits.
-
- Assieds-toi. Respire.
- Les chemins furent longs et pierreux.
-
-ANDRÉ.
-
- Et le pire
- C'est qu'on dit les voleurs terribles, par là-bas...
- Un surtout... Je ne sais plus son nom...
-
-JÉSUS, doucement.
-
- Barabbas.
-
-JEAN, s'agenouillant près de lui.
-
- Tu t'es interrompu pour demander la route
- Quand tu nous expliquais--continue, on écoute!--
- La Fable de celui qui semait son terrain.
-
-JÉSUS, souriant.
-
- Que faut-il expliquer?
-
-JEAN.
-
- Qu'est-ce que le bon grain?
-
-JÉSUS.
-
- C'est celui que je sème.
-
-PIERRE, s'asseyant à ses pieds.
-
- Et le champ?
-
-JÉSUS.
-
- C'est le monde.
-
-ANDRÉ, de même.
-
- La moisson?
-
-JÉSUS.
-
- C'est tous mes élus, la moisson blonde.
-
-JACQUES, de même.
-
- L'autre grain?
-
-JÉSUS.
-
- C'est celui que sème le méchant
- Qui, dès que vous dormez, vient vite dans le champ.
-
-BARTHÉLEMY, de même.
-
- Les moissonneurs enfin, maître?
-
-JÉSUS.
-
- Ce sont les anges:
- Car c'est là-haut, mes chers épis, que sont les granges!
-
-PIERRE.
-
- Je ne dormirai plus pour garder la moisson!
-
-JÉSUS.
-
- Tu dormiras encore.--Et de cette leçon
- Retenez bien surtout qu'il faut que l'on tolère:
- Aussi n'arrachez pas l'ivraie avec colère,
- De peur que vous n'alliez, dans le même moment,
- En arrachant l'ivraie arracher le froment.
-
-NATHANAËL, avec une gourmandise triste.
-
- Le froment!... Ça sent bon, quand on vient de le moudre!...
- J'ai faim.
-
-JÉSUS.
-
- Demande au ciel qu'il laisse se résoudre
- Ce nuage qui passe en manne au goût de miel!
-
-PIERRE.
-
- Et tu crois?...
-
-JÉSUS.
-
- Mais oui. Toi, Pierre, demande.
-
-PIERRE.
-
- Au ciel?
-
-JÉSUS.
-
- Oui.
-
-PIERRE.
-
- Et la manne, alors, pleuvra?...
-
-JÉSUS.
-
- Blonde et friande.
-
-PIERRE.
-
- Mais...
-
-JÉSUS.
-
- Demande.
-
-PIERRE.
-
- Pourtant...
-
-JÉSUS.
-
- Demande.
-
-PIERRE.
-
- Je...
-
-JÉSUS.
-
- Demande.
-
-PIERRE, sans conviction.
-
- Ciel, fais pleuvoir sur nous ce miel aérien
- Qui plut sur les Hébreux, jadis.
-
-(Un temps.)
-
- Il ne pleut rien.
-
-JÉSUS.
-
- Parce qu'à ta demande il se mêlait un doute.
- Si vous aviez la foi, si vous l'aviez bien toute,
- Vous diriez à ce mont: «Marche, énorme rocher!»
- Et le Mont Garizim se mettrait à marcher.
- Hommes de peu de foi, cherchez tout seuls des vivres...
- Moi je vais lire ici,--dans d'invisibles livres.
- Allez tous: Pierre, André, Jacques, Nathanaël,
- Judas.
-
-(Ils s'éloignent. Jésus à Pierre, qui sort le dernier, tout déconfit.)
-
- Oui, Pierre, un jour, les anges de mon ciel
- T'ayant rassasié du vent de leurs écharpes,
- Te désaltéreront d'un murmure de harpes;
- L'âme se nourrira de souffles et d'accords!...
- En attendant, cherchez la pâture du corps!
-
-(Les disciples se dirigent les uns vers la ville, les autres vers les
-champs. Jésus reste seul.)
-
- Je suis las!... Il le faut!... Il faut, sans fin, que j'aille,
- Et que soit, pour mes mains, griffante la broussaille,
- Et, pour mes pieds, que les cailloux soient aiguisés!...
- Mais le salut jaillit de mes membres brisés
- Comme le vin des grains écrasés de la vigne,
- Et cette lassitude heureuse, elle est le signe
- Qu'ici va s'accomplir quelque chose de bon:
- Car toujours, ô mon Dieu, de ton fils vagabond
- Chaque fatigue aura quelque suite divine,
- Et je sens, puisqu'ainsi je souffre, je devine,
- Puisque d'épuisement je suis presque mourant,
- Que quelque chose ici va s'accomplir de grand!...
- Les rayons tombent droit; voici la sixième heure.
- --Un chant de flûte vient dans le vent qui m'effleure.
- --Une femme... Elle sort de Sichem... D'un pas lent,
- Elle vient. Elle vient au puits. L'air est brûlant...
-
-(Il s'est rassis au bord du puits.)
-
- Même, elle est assez près déjà pour que je voie
- Le triple collier d'or, la ceinture de soie,
- Et les yeux abaissés sous le long voile ombreux...
- Que de beauté mon Père a mis sur ces Hébreux!
- --J'entends tinter les grands bracelets des chevilles.
- Voici bien, ô Jacob, le geste dont tes filles
- Savent, en avançant d'un pas jamais trop prompt,
- Soutenir noblement l'amphore sur leur front.
- Elles vont, avec un sourire taciturne,
- Et leur forme s'ajoute à la forme de l'urne,
- Et tout leur corps n'est plus qu'un vase svelte, auquel
- Le bras levé dessine une anse sur le ciel!...
-
-(A ce moment la Samaritaine paraît en haut du sentier.)
-
- Immortelle splendeur de cette grâce agreste!
- Je ne peux me lasser de l'admirer, ce geste
- Solennel et charmant des femmes de chez nous,
- Devant lequel je me mettrais presque à genoux
- En pensant que c'est avec ce geste, le même,
- Que jeune, obscure et douce, ignorant que Dieu l'aime,
- Et n'ayant pas reçu dans un grand trouble encor
- La Salutation de l'ange aux ailes d'or,
- Ma mère allait porter sa cruche à la fontaine.
-
- Elle a beaucoup péché, cette Samaritaine
- Mais l'urne, dont a fui le divin contenu,
- Se reconnaît divine à l'anse du bras nu!...
- --Elle chante en rêvant à des amours indignes.
-
-
-SCÈNE V
-
-JÉSUS, PHOTINE
-
-PHOTINE, descendant le sentier.
-
- _Attrapez ces renards qui ravagent nos vignes...
- L'amour est bien fort sur les coeurs!
- Donnez-moi du raisin à sucer, car je meurs.
- Le bien-aimé me fait des signes...
- Attrapez ces renards qui ravagent nos vignes!_
-
- _A travers le treillage, hier, il me parla:
- «Debout, ma mie, et viens, ma belle!
- L'hiver a fui, la pluie est loin, les fleurs sont là:
- C'est le temps de la ritournelle.
- On prétend que quelqu'un dans le pays déjà
- Entendit une tourterelle;
- Que déjà, murissante, une figue coula!...
- Debout, ma mie, et viens, ma belle:
- L'hiver a fui, la pluie est loin, les fleurs sont là!»_
-
-JÉSUS.
-
- C'est une âme légère autant qu'une corbeille
-
-PHOTINE (Elle est arrivée au puits, et, sans regarder Jésus, elle
-attache l'urne à la corde; elle la laisse lentement descendre dans le
-puits.)
-
- _Je dormais. Quelquefois je dors,
- Mais tout de même mon coeur veille.
- Quelqu'un m'a crié du dehors:
- «Ouvrez, coeur, fleur, astre, merveille!»_
-
- _J'ai répondu d'un ton malin
- A la chère voix reconnue:
- «J'ai quitté ma robe de lin:
- Puis-je vous ouvrir? Je suis nue._
-
- _J'ai parfumé mes pieds lavés
- Préalablement dans la neige
- Mes pieds blancs, sur les noirs pavés,
- Pour vous ouvrir, les salirai-je?»_
-
- _Je dis... Mais je fus vite ouvrir:
- Contre lui je suis si peu forte!
- Il avait fui: j'ai cru mourir,
- Et quand j'eus refermé la porte_
-
- _(Mes doigts avaient sur les verrous
- Laissé de la myrrhe sauvage),
- J'ai pleuré dans mes cheveux roux
- Et me suis griffé le visage._
-
-JÉSUS.
-
- Pas un instant sur moi ne s'est fixé son oeil.
-
-PHOTINE.
-
- _Fuira-t-il devant moi, toujours, comme un chevreuil?_
-
-JÉSUS.
-
- Voici qu'elle commence à remonter l'amphore.
-
-PHOTINE, tournant la roue de bois qui tire la corde.
-
- _Mon bien-aimé--je t'ai cherché--depuis l'aurore,
- Sans te trouver,--et je te trouve,--et c'est le soir;
- Mais quel bonheur!--il ne fait pas--tout à fait noir:
- Mes yeux encore
- Pourront te voir._
-
- _Ton nom répand--toutes les huiles--principales,
- Ton souffle unit--tous les parfums--essentiels,
- Tes moindres mots--sont composés--de tous les miels,
- Et tes yeux pâles
- De tous les ciels._
-
- _Mon coeur se fond--comme un fruit tendre--et sans écorce...
- Oh! sur ce coeur,--mon bien-aimé,--qui te cherchait!
- Viens te poser--avec douceur--comme un sachet,
- Puis avec force
- Comme un cachet!_
-
-JÉSUS.
-
- Dans le rond de l'amphore pleine elle se mire...
-
-PHOTINE.
-
- _Comme un cachet d'airain, comme un sachet de myrrhe!..._
-
-JÉSUS.
-
- ... S'adresse en ce miroir des rires puérils,
- Regarde si le fard tient bien au bout des cils,
- Si ses doigts restent blancs malgré l'eau qui les gèle,
- --Et le Sauveur est assis, là, sur la margelle!
-
-(Photine a remis sa cruche sur son épaule et s'éloigne.)
-
- Elle s'en va. C'est bien la pauvre Humanité
- Qui frôle le bonheur et qui passe à côté!
-
-(Photine remonte le sentier, murmurant encore sa chanson.)
-
- Et si je ne faisais pas un signe à cette âme?...
- Elle passe... Si je la laissais passer?...
-
-(Elle va disparaître.)
-
- Femme!
-
-(Elle se retourne, et le regarde d'un air insolent.)
-
- J'ai soif: car les rayons du soleil sont très vifs.
- Fais-moi boire, veux-tu?
-
-PHOTINE.
-
- Je croyais que les Juifs
- --Et cet homme en est un, cela se connaît vite--
- Ne pouvaient pas, avec quiconque est Sichémite,
- Avoir le plus léger, le plus lointain rapport!
- Notre pain, c'est pour eux de la viande de porc;
- Un miel, dont à Sichem l'abeille aurait sa ruche,
- Serait du sang d'oiseau pour eux! Donc, cette cruche
- Qui, toute fraîche, sort d'un puits samaritain,
- Et que sur son front vil une païenne tint,
- Tu devrais l'écarter d'un geste exécratoire,
- Au lieu de demander...
-
-JÉSUS.
-
- Je te demande à boire.
-
-PHOTINE.
-
- Ton dégoût par la soif est donc diminué?
- Sache que tu serais beaucoup moins pollué
- En foulant un reptile, en touchant un insecte,
- Qu'en étant secouru par quelqu'un de ma secte!
-
-(Avec une volubilité méchante.)
-
- Non, quand tu m'en prierais encor jusqu'à demain,
- Je ne descendrai pas la cruche sur ma main:
- Elle est sur mon épaule; elle est bien; je l'emporte.
- Adieu, l'Eliézer sans cadeaux, sans escorte!
- Si tu me pris pour Rebecca, tu te trompas!
- Tu dois avoir bien soif! Mais tu ne boiras pas.
-
-(Redescendant un peu.)
-
- Tu vois cette eau, cette eau limpide, si limpide
- Que lorsqu'il en est plein le vase semble vide,
- Si fraîche que l'on voit en larmes de lueur,
- En perles de clarté ruisseler la sueur,
- La sueur de fraîcheur que l'amphore pansue,
- Par tous les pores fins de son argile, sue!...
- Cette eau qui donne soif rien qu'avec son bruit clair,
- Si légère qu'elle est comme une liqueur d'air,
- Eh bien! pour toi, cette eau, c'est la loi, la loi dure,
- Cette eau pure, cette eau si pure, elle est impure!...
-
-JÉSUS.
-
- Femme!
-
-PHOTINE.
-
- Non, tu n'auras pas une goutte d'eau!
- Rien!
-
-JÉSUS.
-
- Si tu connaissais quel sublime cadeau,
- Quel envoi de clarté Dieu fait à l'heure noire,
- Et quel est Celui-là qui te demande à boire,
- Tu te serais peut-être avisée aujourd'hui
- De le Lui demander, femme, toi-même, à Lui.
-
-PHOTINE.
-
- Tu dis des mots obscurs pour me rendre attentive.
-
-JÉSUS.
-
- Et l'eau qu'il t'eût donnée eût été de l'eau vive!...
-
-PHOTINE.
-
- Je conviens, inconnu, que ta voix, que tes yeux
- Plaisent, et que tu sais, ô beau Juif captieux,
- Éveiller l'intérêt en parlant de cette onde...
- Tu n'as rien pour puiser. La citerne est profonde.
- De quelle eau parles-tu, d'un air noble et subtil?
- Où prendrais-tu cette eau? Mais d'ailleurs y a-t-il
- De l'eau semblable à celle-ci, de l'eau meilleure?
- On vient, pour en puiser ici, de plus d'une heure.
- Notre père Jacob creusa, pour sa tribu,
- Ce puits profond. Lui-même et les siens en ont bu,
- Eux tous, et leurs troupeaux, leurs chameaux et leurs zèbres;
- Et c'est une eau célèbre entre les plus célèbres.
- Tu ne vas pourtant pas dénigrer notre puits!
- Serais-tu donc plus grand que Jacob?
-
-JÉSUS.
-
- Je le suis.
-
-PHOTINE.
-
- Oh! si je te versais, dans tes deux mains en conque,
- Un peu d'eau de ce puits, tu verrais bien...
-
-JÉSUS.
-
- Quiconque
- Boira l'eau de ce puits aura soif de nouveau;
- Mais il n'aura plus soif, celui qui boira l'eau
- Que je lui donnerai; car en lui naîtra d'elle
- Le bondissement frais d'une eau perpétuelle,
- De sorte qu'il sera sans fin désaltéré
- Celui qui boira l'eau que je lui donnerai.
-
-PHOTINE.
-
- Quoi! pour l'éternité?... Mais j'y songe, peut-être,
- C'est l'eau que le prophète Élie a dû connaître,
- Lorsque dans le désert, sans boire, il s'en alla
- Si longtemps. Tu souris? Mais oui, je sais cela.
- Tu vois, je ne suis pas tout à fait ignorante.
- Sans boire, il est resté quarante jours, quarante!
- Vraiment tu connaîtrais son merveilleux secret?
- Seigneur, apprends-le moi. Cela m'éviterait
- De venir chaque jour porter ici l'amphore.
- Une eau dont on boirait sans avoir soif encore!
- Tout le monde en voudrait. On la vendrait très cher.
-
-JÉSUS.
-
- Tu ne m'entends qu'avec des oreilles de chair.
- Quand je veux l'élever, ton âme reste à terre.
-
-PHOTINE.
-
- Explique-moi quelle est cette eau qui désaltère
- Pour toujours, cette source au flot jamais tari?
-
-JÉSUS.
-
- Soit! Mais va tout d'abord me chercher ton mari.
-
-PHOTINE.
-
- Mon mari?
-
-JÉSUS.
-
- Va.
-
-PHOTINE.
-
- Mais je...
-
-JÉSUS.
-
- Ceci te déconcerte?
- Va chercher ton mari!
-
-PHOTINE.
-
- Je n'en ai pas.
-
-JÉSUS.
-
- Non certe,
- Tu n'en as pas. Disant cela, tu dis fort bien:
- Car l'homme avec lequel tu vis n'est pas le tien.
-
-PHOTINE, reculant.
-
- Seigneur!...
-
-JÉSUS.
-
- Tu dis fort bien. Car celui qui partage
- Ta couche, tu n'es pas sa femme davantage
- Que tu ne l'as été des cinq autres...
-
-PHOTINE.
-
- Seigneur!...
-
-JÉSUS.
-
- Car tu changeas cinq fois, ô femme sans pudeur,
- Et six fois tu connus les noces,--mais pas une,
- La foule des amis doucement importune,
- Ni les flambeaux...
-
-PHOTINE.
-
- Seigneur!
-
-JÉSUS.
-
- Ni le bruit jovial
- Du banquet, ni l'effroi sur le seuil nuptial,
- Ni les rameaux de myrte agités sur ta tête!
-
-PHOTINE.
-
- Seigneur, Seigneur, tu ne peux être qu'un prophète!
-
-JÉSUS.
-
- Parce que j'ai vu clair dans ton indignité,
- Voilà que tu me crois prophète. En vérité,
- Femme, je te dirai des vérités plus grandes.
-
-PHOTINE.
-
- O Maître, alors, dis-moi?...
-
-JÉSUS.
-
- Qu'est-ce que tu demandes?
-
-PHOTINE.
-
- Voici. Vous autres Juifs nous tenez en mépris
- Parce que nous prions sur ce mont. Or j'appris
- Que vos ancêtres--qui sont aussi nos ancêtres--
- N'adoraient que sur lui! Que croirai-je? Les Prêtres,
- Les Docteurs y voient clair. Mais nous, les simples, nous
- Qui demandons la cime où l'on tombe à genoux,
- Nous restons étonnés que la cime soit double;
- Si l'on nous met entre deux monts, cela nous trouble;
- Chaque prêtre nous crie en nous vantant le sien:
- «Priez sur notre mont, il est le plus ancien!»
- --«Non! on ne peut vraiment prier que sur le nôtre!»
- Alors, nous ne montons ni sur l'un, ni sur l'autre,
- Et nous restons en bas, dans le val, au milieu...
- Et le val a des fleurs qui font oublier Dieu.
-
-JÉSUS.
-
- Rassure-toi car l'heure vient, elle est venue
- Où l'on ne priera plus le Père, âme ingénue,
- Ni sur le Garizim, ni dans Jérusalem.
- Apprends que désormais, ô femme de Sichem,
- Les vrais adorateurs n'adoreront le Père
- Qu'en esprit et qu'en vérité; car la prière
- Ne peut pas à l'Esprit plaire selon le lieu.
- Car le Père est Esprit, car il n'est qu'Esprit, Dieu!
- Et c'est donc dans l'Esprit, et dans l'Esprit encore
- Et dans l'Esprit toujours, qu'il faudra qu'on l'adore.
-
-PHOTINE.
-
- J'ai vécu loin du Dieu que fait aimer ta voix.
- Pourtant j'ai toujours eu trois croyances: je crois
- Que d'entre les tombeaux, un jour, on ressuscite;
- Que d'un Ange, parfois, on reçoit la visite,
- Et surtout,--oh! surtout,--je crois obstinément
- Qu'il viendra, le Promis, et j'attends en l'aimant
- L'Ha-Schaab, ou le Christ, qu'on nomme encor Messie!
-
-JÉSUS, levant les yeux au ciel.
-
- Les plus humbles, toujours! Oh! je te remercie,
- Mon Père!
-
-(A Photine.)
-
- Et de ce Christ, dis-moi, que penses-tu?
-
-PHOTINE.
-
- Qu'il viendra.
-
-JÉSUS.
-
- Bien. Et puis, quand il sera venu?
-
-PHOTINE.
-
- Quand il sera venu...
-
-JÉSUS.
-
- Qu'est-ce que tu supposes?
-
-PHOTINE.
-
- Je suppose qu'il nous apprendra toutes choses.
-
-JÉSUS.
-
- O mon Père, ces mots si simples, entends-les!...
- Femme, tu les as dits, les mots que je voulais.
- Lève le front. Regarde-moi. Sois éclaircie.
- Je suis Cela, moi qui te parle,--le Messie!
-
-PHOTINE, reculant, balbutiant et glissant à genoux.
-
- Toi! Je... Christ!... Ha-Schaab!... Emmanuel!...
-
-JÉSUS.
-
- Jésus.
-
-PHOTINE, tombant à genoux.
-
- Mon Bien-Aimé...
-
-JÉSUS.
-
- Voilà que tu ne parles plus.
-
-PHOTINE.
-
- _Mon Bien-Aimé... je t'ai cherché--depuis l'aurore,
- Sans te trouver,--et je te trouve,--et c'est le soir;
- Mais quel bonheur!--il ne fait pas--tout à fait noir:
- Mes yeux encore
- Pourront te voir._
-
- _Ton nom répand--toutes les huiles--principales,
- Ton souffle unit--tous les parfums--essentiels,
- Tes moindres mots--sont composés--de tous les miels,
- Et tes yeux pâles
- De tous les ciels._
-
- _Mon coeur se fond..._
-
- Grand Dieu! qu'ai-je fait? Que disais-je?
- Pour lui! le même chant! le même, ô sacrilège!...
- Pour lui, les mêmes mots, qui me servirent pour...
-
-JÉSUS.
-
- Je suis toujours un peu dans tous les mots d'amour.
- Mais, tant que ce n'est pas à moi qu'on les adresse,
- On ne fait qu'essayer les termes de tendresse.
-
-PHOTINE.
-
- Maître, pour t'adorer, j'ai dit ce que j'ai su!
-
-JÉSUS.
-
- Et ton hommage me fut doux. Je l'ai reçu.
-
-PHOTINE.
-
- Devant toi, que ce chant aux lèvres me remonte...
- Quelle honte!
-
-JÉSUS.
-
- Non, tu ne dois pas avoir honte.
- Comme l'amour de moi vient habiter toujours
- Les coeurs qu'ont préparés de terrestres amours,
- Il prend ce qu'il y trouve, il se ressert des choses,
- Il fait d'autres bouquets avec les mêmes roses:
- Car c'est à moi que tout revient. Et tôt ou tard,
- Le parfum acheté, d'aloès ou de nard,
- Que pour flatter les sens le marchand a cru vendre,
- Sur mes pieds douloureux finira par s'épandre,
- Et c'est par des cheveux défaits pour le péché
- Que ce parfum, sur mes pieds nus, sera séché.
- Ne crois donc pas que ta chanson me scandalise;
- Un coeur que je surprends ne peut, dans sa surprise,
- Se reconnaître assez pour inventer un chant.
- Mais il se trouble; il dit, dans son trouble touchant,
- N'importe quel fragment de chanson coutumière...
- Et la chanson d'amour devient une prière!
-
-PHOTINE.
-
- «Celui qui boira l'eau que je lui donnerai
- N'aura plus soif!» Seigneur, je n'ai plus soif, c'est vrai.
- Pour la première fois j'ai bu, pour la première!
- Oh! je voudrais pleurer sur tes mains de lumière...
- Comme il est bon! Il me les tend. Tu me les tends!...
- J'avais si soif, si soif, et depuis si longtemps!
- C'est ce vers quoi, sans fin, je reprenais mes courses,
- L'eau vive,--et j'en connais toutes les fausses sources!
- Quelquefois je croyais aimer, et qu'en aimant
- Tout irait mieux, et puis je n'aimais pas vraiment,
- Et je restais avec une âme encor plus sèche!...
- Mais, dès qu'on me parlait d'une autre source fraîche,
- L'espoir d'une eau nouvelle et de nouveaux chemins
- Me faisait repartir, mon urne dans les mains!
- Et je reconnaissais toujours la même route,
- Et le même bétail, au même endroit, qui broute,
- Les mêmes oliviers tordus et rabougris,
- Le même ciel d'azur ou le même ciel gris,
- Et d'un geste pareil, mais d'une âme plus vieille,
- Toujours, dans la citerne, hélas! toujours pareille
- De volupté saumâtre et de trouble plaisir,
- Je descendais toujours l'urne de mon désir...
- Mais à peine à cette eau ma lèvre touchait-elle
- Que déjà je brisais l'urne sur la margelle!
-
-JÉSUS.
-
- Oh! Photine, mais tout cela, je le savais!
-
-PHOTINE.
-
- Et maintenant, c'est dans la fraîcheur que je vais!
- Car mon âme a senti, de son ombre surprise,
- Sourdre, à flots de clarté, la fontaine promise!
- Jaillis, source d'amour, et monte en jet de foi,
- Et puis retombe en gouttes d'espoir, chante en moi,
- Chante! et suspends, au lieu d'une poussière infâme,
- Une poudre d'eau vive aux parois de mon âme!...
-
-JÉSUS.
-
- Tu trouves maintenant des mots ingénieux,
- Mais qui me touchent moins que les pleurs de tes yeux.
-
-PHOTINE.
-
- Mes mots sont sans valeur, et mes yeux sont sans charmes!
-
-JÉSUS.
-
- Les plus beaux yeux pour moi sont les yeux pleins de larmes.
- Et ne t'occupe pas des mots; je les entends.
-
-PHOTINE.
-
- Instruis-moi.
-
-JÉSUS.
-
- Je veux bien, là, pendant que j'attends.
- Mais tu me quitteras quand tu verras paraître
- Mes disciples.
-
-PHOTINE, avec un geste vers sa cruche.
-
- Avant de me parler, le Maître
- Ne goûtera-t-il pas à l'eau dont il voulut?
-
-JÉSUS.
-
- Je n'ai jamais eu soif, sinon de ton salut.
-
-PHOTINE.
-
- C'est vrai, naïvement j'offrais à boire au Fleuve!
-
-JÉSUS.
-
- Chaque fois que je bois une âme, je m'abreuve.
-
-PHOTINE.
-
- Je me couche à tes pieds. J'écoute.
-
-JÉSUS.
-
- L'air est bleu.
- Tout se tait... Je dirai le royaume de Dieu.
- Et comment on le perd, comment on s'en rend digne,
- L'ivraie et le froment, le sarment et la vigne...
-
-PHOTINE.
-
- J'écoute...
-
-JÉSUS.
-
- Je dirai le grain de sénevé,
- Le trésor enfoui, le diamant trouvé...
-
-PHOTINE.
-
- J'écoute.
-
-JÉSUS.
-
- ... le danger des regards en arrière,
- Les mots qu'il faut choisir pour former la prière,
- Tout le troupeau quitté pour un agneau perdu...
-
-PHOTINE.
-
- J'écoute!
-
-JÉSUS.
-
- ... le retour du Maître inattendu,
- Le grand chemin moins bon que la petite route,
- Et je te parlerai de mon Père.
-
-PHOTINE.
-
- J'écoute!...
-
-Rideau.
-
-
-
-
-DEUXIÈME TABLEAU
-
-La Porte de Sichem
-
-
-Derrière le rideau, avant qu'il s'écarte, tumulte de voix joyeuses, cris
-bizarres, chants, éclats de rire. Puis on découvre le marché qui se
-tient à la porte de Sichem.
-
-Grande place, sur laquelle débouchent d'étroites ruelles en pente.
-Maisons à toits plats. Minces petits escaliers aux murs. A droite, la
-maison de Photine.
-
-Au fond, la porte de la ville, sorte d'allée voûtée, obscure et
-profonde, au bout de laquelle luit une échappée sur la campagne et que
-surmonte la maison du Schoër, gardien de la porte; tourelle d'où ce
-gardien peut regarder au loin.
-
-Grouillement d'un caravansérail. Haillons éclatants. Innombrables
-marchands. Étalages. Boutiques. Encombrement de sacs, de couffins et de
-jarres. Vers le fond, les Anciens sont gravement réunis: c'est à la
-porte de la ville que se traitent les affaires. Des enfants jouent. Des
-jeunes gens rient, s'amusent à soulever des pierres lourdes. Des femmes
-et des jeunes filles regardent les objets à vendre, jacassent.
-
-Pierre et les Disciples sont là pour acheter des vivres, repoussés et
-raillés par les marchands.--Le Prêtre au fond, mêlé aux Anciens.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-PIERRE, LES DISCIPLES, LA FOULE
-
-CRIS DES MARCHANDS.
-
- Blé! Fruits! Lait! Miel! Riz! Sel! Des rékilim tout frais!...
-
-PIERRE.
-
- Leurs cris ont augmenté la faim dont je souffrais!
-
-ANDRÉ.
-
- Allons-nous-en.
-
-PIERRE.
-
- Marchande encor!
-
-ANDRÉ.
-
- C'est inutile.
- On se moque de nous!
-
-UN MARCHAND.
-
- Des petits flans à l'huile!
-
-ANDRÉ, vivement.
-
- Combien?
-
-UN JEUNE HOMME, passant en courant, aux marchands.
-
- Ce sont des Juifs. Soyez très exigeants.
-
-(Les Disciples s'éloignent.)
-
-AUTRE MARCHAND, à des passantes.
-
- Jeunes filles, du fard pour les yeux?
-
-AUTRE MARCHAND, à des passants.
-
- Jeunes gens,
- Des roseaux de Mérôm pour vous faire des flèches?
-
-PIERRE, à Nathanaël.
-
- Ce vieillard a l'air bon, qui vend des figues sèches.
- Propose-lui...
-
-AUTRE MARCHAND.
-
- Copher pour les ongles, copher!
-
-ANDRÉ, pendant que Nathanaël parle au vieillard.
-
- Je meurs de faim.
-
-PIERRE, à Nathanaël qui redescend.
-
- Accepte-t-il le prix offert?
-
-NATHANAËL.
-
- Il m'a dit de m'aller cacher dans une crypte!
-
-JEAN.
-
- Pierre, je meurs de soif!
-
-UN MARCHAND.
-
- Des concombres d'Égypte!
-
-PIERRE, résigné.
-
- Essayons d'acheter un poisson!
-
-(Ils remontent.)
-
-UNE JEUNE FILLE, dans un groupe, interpellant une autre qui passe.
-
- Noémi!...
- Que compte-t-il t'offrir, aujourd'hui, ton ami?
-
-NOÉMI.
-
- Devinez!
-
-LA JEUNE FILLE.
-
- Un bonnet de filet?
-
-NOÉMI.
-
- Non!
-
-UNE AUTRE JEUNE FILLE.
-
- Des socques,
- Pour faire un joli bruit en marchant?
-
-NOÉMI.
-
- Tu te moques!
-
-UNE AUTRE.
-
- Mieux encore? Un miroir de fonte?
-
-NOÉMI.
-
- Devinez.
-
-UNE AUTRE.
-
- Une bague?
-
-NOÉMI.
-
- Un anneau d'ivoire pour le nez!
-
-TOUTES, éblouies.
-
- Oh!...
-
-PIERRE, au fond, à un marchand de poissons.
-
- Ce thon, trois sékels?
-
-LE MARCHAND.
-
- Tu réclames? C'est quatre!
-
-UN HOMME, avec des oiseaux sur les épaules.
-
- Qui veut voir mes gentils petits oiseaux se battre?
-
-(On fait cercle autour de lui.)
-
-PIERRE, aux Disciples.
-
- Partons!
-
-ANDRÉ.
-
- Qu'emportons-nous, en somme?
-
-NATHANAËL.
-
- Un peu de riz.
-
-PIERRE.
-
- Poussiéreux.
-
-JACQUES.
-
- Un fromage.
-
-PIERRE.
-
- Ancien.
-
-ANDRÉ.
-
- Des fruits.
-
-PIERRE.
-
- Pourris.
-
-JEAN, montrant une maigre grappe de raisin sec.
-
- Et cette grappe, enfin!...
-
-PIERRE.
-
- Ce n'est point, par Moïse!
- La grappe de raisin de la Terre Promise.
- On ne se mettra pas à deux pour la porter!
-
-(A un Disciple.)
-
- Et, dis-nous, trésorier, que peut-il nous rester?
-
-LE DISCIPLE, montrant une bourse vide.
-
- Rien.
-
-(Il remonte. Tous se regardent.)
-
-PIERRE.
-
- Déjà?
-
-ANDRÉ, hochant la tête.
-
- Hum!
-
-JACQUES, à mi-voix.
-
- Judas nous vole. Prenons garde.
-
-JEAN.
-
- Quand on le dit au Maître, il sourit, le regarde,
- Et répond: «Il le faut, qu'il aime trop l'argent!...»
-
-PIERRE.
-
- Venez!
-
-(Ils vont pour sortir. Au moment où ils passent sous la porte, cris dans
-la foule.)
-
-LA FOULE.
-
- Les Juifs s'en vont!--Chiens!--Pourceaux!--Voleurs!
-
-PIERRE, doucement à Jean.
-
- Jean,
- Je crois bien qu'il n'y a...
-
-LA FOULE.
-
- Ladres!--Rogneurs d'oboles!
-
-PIERRE.
-
- ... De bons Samaritains que dans les paraboles!
-
-(Ils sortent.)
-
-
-SCÈNE II
-
-LES MÊMES, moins LES DISCIPLES
-
-(Depuis un moment, Azriel est arrêté devant la maison de droite, qui est
-celle de Photine.)
-
-AZRIEL, à une servante qui a paru sur le seuil.
-
- Elle est encor au Puits de Jacob?
-
-LA SERVANTE.
-
- Elle y est
- Encor.
-
-UNE FEMME, à une autre.
-
- Vois Azriel, comme il est inquiet
- Lorsque Photine...
-
-L'AUTRE.
-
- Ah! ne parlons pas de Photine!...
-
-LA PREMIÈRE.
-
- La vie est de miel pur pour cette libertine!
-
-UNE TROISIÈME.
-
- Oui, pendant que nos jours sont honnêtes et longs,
- Pendant que nous cuisons les pains, que nous filons,
- Son amant la compare au muguet des vallées
- Et lui donne à croquer des pistaches salées.
-
-AZRIEL.
-
- Mais que lui peut-il donc être arrivé?
-
-(Criant au gardien de la porte.)
-
- Schoër,
- Toi qui surveilles le lointain, perché dans l'air,
- Ne vois-tu pas venir Photine sur la route?
-
-LE SCHOËR.
-
- Non, je ne la vois pas.
-
-PREMIÈRE FEMME, à la deuxième.
-
- Tiens, fine abeille, écoute!
- N'est-ce pas irritant?
-
-LA DEUXIÈME.
-
- Mais, douce olive, on dit
- Que la fin du scandale est proche. Elle perdit
- Toute pudeur. Ils vont la chasser de la ville.
-
-LA TROISIÈME.
-
- Qui?
-
-LA PREMIÈRE.
-
- Les Anciens.
-
-LA TROISIÈME.
-
- Vraiment?
-
-LA PREMIÈRE.
-
- Dans leur groupe immobile,
- Tu vois, on parle bas. C'est d'elle!
-
-LA DEUXIÈME.
-
- Il était temps!
- Elle nuit à Sichem, à tous ses habitants...
- N'est-ce pas, cher palmier?
-
-LA PREMIÈRE.
-
- Mais oui, petite perle!
-
-LA TROISIÈME.
-
- Si la fureur du Ciel contre Sichem déferle,
- C'est à cause des yeux de Photine, trop doux!
-
-UNE AUTRE.
-
- Sa robe attirera le tonnerre sur nous.
-
-UNE AUTRE.
-
- Enfin, c'est une femme abominable!
-
-UNE AUTRE.
-
- Certe.
-
-LA PREMIÈRE.
-
- Et Dieu se servira d'elle pour notre perte!
-
-LA DEUXIÈME.
-
- Si jamais elle nous regarde, insultons-la!
-
-AZRIEL, à la servante.
-
- Je vais aller au-devant d'elle.
-
-LE SCHOËR, se penchant, du haut de la tour.
-
- La voilà!
-
-AZRIEL.
-
- Tu la vois?
-
-LE SCHOËR.
-
- Elle court... Elle fait de grands signes!...
- Pour arriver plus vite, elle a pris par les vignes,
- Par les blés!... La voilà!... Comme elle court!
-
-AZRIEL.
-
- Schoër,
- Ce n'est pas elle!
-
-LE SCHOËR.
-
- Si, c'est elle! J'y vois clair!...
- Ses cheveux sont épars... elle est toute hagarde...
- Comme elle court!...
-
-AZRIEL.
-
- Ce n'est pas elle!
-
-LE SCHOËR.
-
- Si, regarde!
-
-(Photine paraît sous la grande porte, courant, éperdue, et elle
-s'arrête, haletante.)
-
-
-SCÈNE III
-
-LES MÊMES, PHOTINE
-
-AZRIEL.
-
- Ah! c'est toi!... Je tremblais... je craignais... je ne puis
- Te dire!... D'où viens-tu? Tu ne viens pas du puits?...
- Pour rapporter de l'eau, tu n'as aucune sorte
- D'amphore...
-
-PHOTINE.
-
- Et c'est de l'eau, pourtant, que je rapporte.
-
-AZRIEL.
-
- Pourquoi courais-tu donc?
-
-PHOTINE.
-
- On avait soif ici.
-
-AZRIEL.
-
- Comment! tu viens!...
-
-PHOTINE.
-
- Du puits.
-
-AZRIEL.
-
- De Jacob?
-
-PHOTINE.
-
- C'est ainsi
- Qu'on le nommait hier.
-
-AZRIEL, riant.
-
- Et qu'on le nomme encore!...
-
-PHOTINE.
-
- Non.
-
-AZRIEL.
-
- Ton voile?
-
-PHOTINE.
-
- Tombé!...
-
-AZRIEL.
-
- Ton amphore?
-
-PHOTINE.
-
- L'amphore?...
-
-AZRIEL.
-
- Que faisais-tu? Je te cherchais?...
-
-PHOTINE.
-
- Je me trouvais.
-
-AZRIEL.
-
- L'avais-tu, ton amphore, en partant?
-
-PHOTINE.
-
- Je l'avais.
-
-AZRIEL.
-
- Où donc l'as-tu laissée?
-
-PHOTINE.
-
- Où je me suis laissée.
-
-AZRIEL.
-
- Pourquoi me tourmenter en faisant l'insensée?
-
-PHOTINE.
-
- Pauvre Azriel!
-
-AZRIEL.
-
- Je t'aime.
-
-PHOTINE.
-
- Oh! non, non, va, je sais...
- Tout ce qu'entre mes bras, tu rêvais, tu pensais,
- --Car c'est dans un baiser toute l'âme qu'on frôle,
- Et rien ne sait le poids d'un front comme une épaule!...
- Eh bien! rappelle-toi, je viens t'en supplier,
- Ce que je ne servais qu'à te faire oublier!
- Tes grands espoirs, tu les jetas? Je les rapporte!
-
-(Elle crie.)
-
- Peuple!...
-
-AZRIEL.
-
- Que fais-tu là?
-
-PHOTINE.
-
- Vous qui, sous cette porte,
- Passez, foule joyeuse et bavarde, là-bas!...
-
-UN HOMME.
-
- Photine, il conviendrait qu'on ne t'entendît pas.
-
-PHOTINE.
-
- Femmes aussi, vous qui riez, là, dans la rue!...
-
-UNE FEMME.
-
- Elle ose nous parler, cette fille perdue?
-
-AZRIEL.
-
- Tais-toi. Prends garde!...
-
-PHOTINE.
-
- Anciens et Docteurs de la Loi.
- Vieillards! Prêtres!
-
-UN ANCIEN.
-
- Silence!... On s'occupe de toi!
-
-PHOTINE.
-
- Vous, marchands!...
-
-UN MARCHAND, avec mépris.
-
- C'est, je crois, Photine, qu'on te nomme?
-
-PHOTINE.
-
- Près du puits de Jacob est assis un jeune homme.
- C'est un Nazaréen pâle, qui m'a parlé.
- Il est si doux que j'ai tout de suite tremblé...
- Nul n'a son éloquence immense et familière,
- Et son geste est celui d'ouvrir une volière!
-
-LA FOULE, riant.
-
- Ha! ha!
-
-PHOTINE.
-
- Je crois que c'est un prophète. Sachez
- Qu'il devina tous mes secrets, tous mes péchés!...
- Il a tout deviné. J'en suis encor saisie!
- Ne se pourrait-il pas que ce fût le Messie?
-
-UN HOMME.
-
- Mais elle est folle!
-
-UN AUTRE.
-
- Que vient-elle nous conter?
-
-UN AUTRE, riant.
-
- Ha! ha! ha!
-
-UN MARCHAND.
-
- Mes pigeons, qui veut les acheter?
-
-AUTRE MARCHAND.
-
- Deux passereaux, pas cher, pour faire un sacrifice!
-
-PHOTINE.
-
- De grâce, écoutez-moi!
-
-UN ACHETEUR, à un marchand.
-
- Combien ce sac d'épice?
-
-LE MARCHAND.
-
- Vingt sékels!
-
-L'ACHETEUR.
-
- Tu veux donc me ruiner comme Job?
-
-PHOTINE.
-
- Un jeune homme est assis près du puits de Jacob!
- Il se nomme Jésus. Il revient de Judée.
- J'ai refusé d'abord l'eau qu'il m'a demandée.
- Mais alors il m'a dit, debout dans son manteau,
- Des paroles du Ciel à propos de cette eau!...
-
-UNE FEMME, à un marchand.
-
- Les beaux colliers!
-
-UNE AUTRE FEMME.
-
- D'où viennent-ils?
-
-LE MARCHAND.
-
- De Phénicie!
-
-PHOTINE.
-
- Pourquoi ne pas vouloir que ce soit le Messie?
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Le Messie? Il viendra quand pourriront nos os!
-
-UN AUTRE, en entraînant plusieurs.
-
- Venez donc par ici voir un combat d'oiseaux!
-
-PHOTINE.
-
- Écoutez donc, ô misérable populace!
- J'apporte une nouvelle immense!...
-
-UN MARCHAND.
-
- Elle nous lasse!
-
-UN AUTRE MARCHAND.
-
- Tais-toi!
-
-PHOTINE.
-
- Je ne peux plus me taire!
-
-PREMIER MARCHAND.
-
- Non! Assez
- De cris!
-
-PHOTINE.
-
- Je ne peux plus me taire, car je sais!...
- Je dois crier,--qu'on me repousse, qu'on me foule!--
- Mon devoir est d'aller crier parmi la foule:
- Près du Puits de Jacob un jeune homme est assis!
- Ses cheveux ont la couleur blonde;
- On croit voir l'arc-en-ciel qui rassure le monde
- Dans chacun de ses beaux sourcils.
-
- Grave, il reçoit, tenant une invisible palme,
- L'ombre d'un invisible dais.
- On le reconnaîtrait entre mille à son calme,
- Et c'est Celui que j'attendais!
-
- Un vent d'été, porteur d'un chant lointain, qui passe
- Dans un troène d'En-Gaddi,
- La flûte se mêlant aux fleurs dans l'air tiédi,
- C'est à quoi fait penser sa grâce!
-
- Et quant à sa douceur, elle est divine, elle est...
- Comme une plume de colombe,
- Qui, blanche, quand l'oiseau se penche, sur du lait,
- D'une blancheur dans l'autre tombe!
-
-UN MARCHAND.
-
- Elle ameute la foule!...
-
-UN AUTRE MARCHAND.
-
- Et distrait les chalands!
-
-UN HOMME, amèrement, aux marchands.
-
- Oui, qu'importe l'espoir des plus vastes élans,
- Pourvu que l'on achète et pourvu que l'on vende!...
-
-UN AUTRE, au prêtre qui descend, attiré par le bruit.
-
- On nous parle du Christ!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Qui?
-
-PHOTINE.
-
- Moi!
-
-LE PRÊTRE.
-
- L'audace est grande!
- Parler du Christ! Sais-tu seulement ce que c'est?
- Seul il peut en parler, l'homme pieux qui sait
- Tous les oracles de jadis, les phrases dites
- Par les prophètes saints, les promesses écrites...
- Les choses qu'une femme, enfin, ne sait jamais!
-
-PHOTINE.
-
- Tu t'avances beaucoup, prêtre, si tu l'affirmes!
- Il est écrit: «Quand Dieu viendra sur les sommets,
- Les aveugles verront la danse des infirmes
- Et les sourds entendront l'hosannah des muets!»
-
-LE PRÊTRE.
-
- C'est un texte, en effet, qu'elle nous paraphrase!
-
-UN VIEILLARD.
-
- Eh quoi! cette ignorante?
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Elle semble en extase!
-
-UN AUTRE.
-
- Le charbon a touché ses lèvres de son feu!...
-
-PHOTINE.
-
- «C'est un vrai coeur de chair qu'à mon peuple j'envoie,
- Et j'ôte le rocher qui de coeur lui tint lieu,
- Afin que désormais il marche dans ma voie,
- Et que ce soit mon peuple, et que je sois son Dieu!»
-
-LE PRÊTRE.
-
- Ezéchiel parlait ainsi dans son délire!
- Elle aura lu ces mots!
-
-AZRIEL.
-
- Elle ne sait pas lire!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Comment les textes saints lui sont-ils donc connus?
-
-PHOTINE.
-
- «Ah! qu'ils sont beaux, sur la montagne, les pieds nus
- De celui qui nous vient porter le bon Message!...»
-
-LE PRÊTRE.
-
- Isaïe a crié cela!
-
-PHOTINE.
-
- «Petit village,
- Bethléem! quelle ville eut jamais tes grandeurs?»
-
-LE PRÊTRE.
-
- Ah! tais-toi!...
-
-PHOTINE.
-
- «Nazareth! ton nom contient des fleurs!»
-
-LE PRÊTRE.
-
- Les livres de Moïse éclairent seuls les ombres!
-
-PHOTINE.
-
- Eh bien! connaissez donc qu'il est dit dans les Nombres:
- «Paroles de Bâlam-ben-Beor: Israël,
- Un sceptre est dans ton sol, un astre est dans ton ciel!»
-
-LE PRÊTRE.
-
- Cette femme connaît les Livres mieux qu'un homme!
-
-PHOTINE.
-
- Et sachez qu'il est dit dans le Deutéronome...
-
-VOIX DIVERSES.
-
- Miracle!--Fausseté!--C'est le Christ!--Vous croyez?
- --Non!
-
-PHOTINE.
-
- Et si c'était lui!... Venez et le voyez!
-
-UNE VOIX, dans la foule.
-
- Rappelez-vous toutes les fausses prophéties!
-
-UNE AUTRE.
-
- On en a tellement découvert, des Messies!
-
-PHOTINE.
-
- Si c'était lui!
-
-UN MARCHAND.
-
- Mais non!
-
-PHOTINE.
-
- Si c'était lui, pourtant!
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Oh! certes...
-
-LE PRÊTRE.
-
- Si c'était le Christ, en l'admettant,
- Comment l'âme du Christ, cette grande âme blanche,
- Causerait-elle avec la tienne?...
-
-PHOTINE.
-
- Elle se penche!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Va parfumer ta porte, et, t'asseyant au seuil,
- Prépare pour ce soir les ruses de ton oeil.
-
-PHOTINE.
-
- Ne crois pas qu'en parlant de la sorte on m'irrite:
- Tu viens de me traiter comme je le mérite!
-
-AZRIEL.
-
- Cette orgueilleuse-là, s'humilier ainsi!...
- J'affirme qu'il y a du divin dans ceci!
-
-PHOTINE, s'agenouillant au milieu de la place.
-
- Je confesse ma vie et frappe ma poitrine,
- Et je veux demander pardon à tous!...
-
-UNE FEMME, la relevant.
-
- Photine!
-
-PHOTINE.
-
- Prophétesse, en effet, bien indigne de lui!...
- Mais l'indulgent sauveur qui nous vient aujourd'hui
- Aime précisément ceux que personne n'aime,
- Aime ceux à qui tous vous jetez l'anathème,
- Ceux dont l'obscurité fait dédaigner les maux,
- Aime les pauvres gens, les pauvres animaux,
- Les humbles chiens battus, les tristes petits ânes,
- Les publicains, les péagers, les courtisanes!
-
-CRIS DIVERS.
-
- Faites-la taire!--Une pécheresse!--Empêchez
- Qu'elle parle!
-
-PHOTINE.
-
- Jésus m'a remis mes péchés!
-
-UNE FEMME, sortant de la foule et courant à elle.
-
- Il me remettra donc tous les miens?
-
-PHOTINE.
-
- Sois-en sûre!
- --Si le roseau froissé souffre d'une cassure,
- Il n'achèvera pas le roseau d'un coup sec;
- Si la lampe crépite en noircissant son bec,
- Il ne soufflera pas brusquement sur la lampe;
- Mais, pour que le roseau balance encor sa hampe
- Et l'offre encor, ployante, aux pattes de l'oiseau,
- Il raccommodera tendrement le roseau,
- Et, pour que de nouveau la flamme monte et brille,
- Tendre, il relèvera la mèche avec l'aiguille.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Ah! ces discours au coeur sont plus pernicieux
- Que le vinaigre aux dents ou la fumée aux yeux!
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Comme elle est belle en ce moment!
-
-UN AUTRE.
-
- C'est que sur elle
- L'Esprit vient de souffler!
-
-UN AUTRE.
-
- Mais non, c'est qu'elle est belle!
-
-UN AUTRE, essayant d'entraîner Photine, et lui montrant un petit groupe
-décidé.
-
- Viens! quelques-uns déjà...
-
-PHOTINE.
-
- Non! je ne partirai
- Qu'avec la moitié de la ville!...
-
-UN ENFANT.
-
- Moi, j'irai!
-
-PHOTINE, parcourant la foule.
-
- O vous dont on ne peut fréquenter les demeures
- Sans se purifier après pendant des heures,
- Vous que l'on traite avec plus encor de dédains
- Que les montreurs d'oiseaux et que les baladins,
- Vous, exclus par la loi de tous les privilèges,
- Vils païens, couthéens, ivrognes, sacrilèges,
- Samaritains, enfin, puisque ce mot dit tout
- Et puisqu'on en a fait le terme du dégoût,
- Gueux de ce monde auxquels on voudrait fermer l'autre,
- Suivez-moi vers ce Christ, car ce Christ est le vôtre!
- Et ceux qui n'ont connu ni honte, ni douleur,
- Les forts et les joyeux, ce Christ n'est pas le leur.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Le Christ est un vainqueur qui viendra dans la gloire!
-
-PHOTINE.
-
- C'est un pauvre qui passe et qui demande à boire.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Coiffé d'astres, fendant terriblement les airs,
- Il viendra par un chemin bleu, bordé d'éclairs!
-
-PHOTINE.
-
- Il est venu par le sentier de la vallée;
- Pas d'étoiles au front, mais l'âme est étoilée!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Il viendra pour crier: «Il n'y a que la loi!»
-
-PHOTINE.
-
- Il vient pour soupirer: «Il n'y a que la foi!»
-
-LE PRÊTRE.
-
- Il sera le guerrier qui reprendra la terre!
-
-PHOTINE.
-
- Il est le pacifique ennemi de la guerre,
- La ruine de la ruine, et la mort de la mort!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Mais sait-on seulement d'où ce prophète sort?
- Le vrai Christ descendra de David,--et des prêtres!
-
-PHOTINE.
-
- On saura découvrir David dans ses ancêtres!
- --En attendant, il sort d'entre les plus petits,
- Et ses mains de prophète ont tenu des outils;
- Les Anges, dans le fond d'une boutique obscure,
- Ont baisé les copeaux pris dans sa chevelure!
- Docile, il fabriquait des balances, des jougs;
- Et lui qui travailla, quoique Dieu, comme vous,
- En façonnant des jougs pensait à vos souffrances
- Et rêvait de justice en faisant des balances!
-
-UN HOMME.
-
- Allons vers lui!...
-
-LE PRÊTRE.
-
- C'est un faux Christ!
-
-L'HOMME.
-
- Soit, je suivrai
- Tous les faux Christs, de peur de le manquer, le vrai!
-
-UNE FEMME.
-
- Oui, conduis-nous vers lui! Laisse ces coeurs de pierre!
-
-PHOTINE.
-
- Non! Je ne partirai qu'avec la ville entière!
-
-UN HOMME, ricanant.
-
- Un Christ qui vient pour pardonner à des pécheurs!...
-
-PHOTINE.
-
- Ses paroles font des silences dans les coeurs!
-
-UN AUTRE, de même.
-
- Et bavarder, autour des puits, avec les femmes!
-
-PHOTINE.
-
- Ses gestes font des ombres blanches sur les âmes!
-
-UN MARCHAND.
-
- Il est donc beau pendant qu'il parle?
-
-PHOTINE.
-
- Il resplendit!
- --On n'a jamais parlé comme cet homme. Il dit:
- «Les premiers seront les derniers... Celui qui souffre
- Va sourire... Celui qui monte est près du gouffre...
- Heureux les attristés! Heureux les fatigués!
- Ceux-ci reposeront, et ceux-là seront gais!»
-
-UN MARCHAND.
-
- Autour d'elle, voyez, la foule s'est accrue!
-
-PHOTINE.
-
- J'irai crier tout ce qu'il dit de rue en rue!
-
-(Elle sort, suivie de la foule.)
-
-PREMIER VIEILLARD.
-
- Elle le fait!
-
-UN MARCHAND, regardant.
-
- Bientôt ils seront des milliers!
-
-UN AUTRE MARCHAND, criant à la cantonade, avec désespoir.
-
- Pourquoi donc avez-vous quitté vos ateliers?
-
-UN AUTRE.
-
- Mais que faire? C'est impossible qu'on la laisse...
-
-LA VOIX DE PHOTINE, au dehors.
-
- Il dit: «Vous serez forts, vous, les pleins de faiblesse!»
-
-PREMIER MARCHAND.
-
- Ne lui laissez donc pas prononcer ces mots-là!
-
-LA VOIX DE PHOTINE, plus loin.
-
- Il dit: «Vous jugerez vos juges!»
-
-UN ANCIEN, furieux.
-
- C'est cela!...
-
-UN AUTRE.
-
- Que faire?
-
-LE PRÊTRE.
-
- Aller chercher les Romains!...
-
-(A un marchand.)
-
- Toi, va vite.
-
-(Il explique à mi-voix ce qu'il faut dire. On entend:)
-
- L'ordre public troublé... le peuple qui s'excite...
-
-LA VOIX DE PHOTINE, dehors.
-
- Il dit encor: «Je vous le dis, en vérité,
- Mon Héritage est fait pour le déshérité!»
-
-UN MARCHAND, avec terreur.
-
- Entendez-vous ces mots qui pleuvent sur la ville?...
-
-LE PRÊTRE, à celui qu'il envoie.
-
- Demande des soldats. C'est la guerre civile,
- Si l'on n'arrête pas...
-
-LA VOIX DE PHOTINE, se rapprochant.
-
- Il dit: «Des deux chemins
- Prenez le plus étroit!»
-
-LE PRÊTRE, au marchand.
-
- Va chercher les Romains!
-
-(Le marchand sort en courant.)
-
-PHOTINE, rentrant, suivie d'une foule plus nombreuse.
-
- Il dit encor: «Toute science est un fantôme.
- C'est aux pauvres d'esprit que sera mon Royaume!»
- Il dit...
-
-UN HOMME, qui la suit, éperdu, chancelant, enivré.
-
- Écoutez tous! Pressez-vous sur ses pas!
- Car ce sont là des mots que l'on n'invente pas!
- Un Dieu seul peut dicter ces paroles d'aurore!
- --Photine, que dit-il encore?
-
-PHOTINE.
-
- Il dit encore:
- «Soyez doux. Comprenez. Admettez. Souriez.
- Ayez le regard bon. Ce que vous voudriez
- Qu'on vous fît, que ce soit ce qu'aux autres vous faites:
- Voilà toute la loi, voilà tous les prophètes!
- Envoyez votre coeur souffrir dans tous les maux!...»
- Enfin, que sais-je, moi! Des mots nouveaux! Des mots
- Parmi lesquels un mot revient, toujours le même:
- «Amour... amour... aimer!... Le ciel, c'est quand on aime.
- Pour être aimés du Père, aimez votre prochain.
- Donnez tout par amour. Partagez votre pain
- Avec l'ami qui vient la nuit, et le demande.
- Si vous vous souvenez, en faisant votre offrande,
- Que votre frère a quelque chose contre vous,
- Sortez, et ne venez vous remettre à genoux
- Qu'ayant, la paix conclue, embrassé votre frère...
- D'ailleurs, un tel amour, c'est encor la misère.
- Aimer son frère est bien, mais un païen le peut.
- Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, c'est peu:
- Aimez qui vous opprime et qui vous fait insulte!
- Septante fois sept fois pardonnez! C'est mon culte
- D'aimer celui qui veut décourager l'amour.
- S'il vous bat, ne criez pas contre, priez pour.
- S'il vous prend un manteau, donnez-lui deux tuniques.
- Aimez tous les ingrats comme des fils uniques.
- Aimez vos ennemis, vous serez mes amis.
- Aimez beaucoup, pour qu'il vous soit beaucoup remis.
- Aimez encore. Aimez toujours. Aimez quand même.
- Aimez-vous bien les uns les autres. Quand on aime,
- Il faut sacrifier sa vie à son amour.
- Moi je vous montrerai comment on aime, un jour...
- Amour! N'ayez que de l'amour dans la poitrine!...
- Aimez-vous!»
-
-TOUS, tombant à genoux.
-
- Qu'est ceci? Quelle est cette doctrine?
-
-(Tumulte, cris.)
-
- Le Roi, fils de David!--Le Christ!--Le roi des Cieux!
- --Suivons-la.
-
-(A ce moment tous, enthousiasmés, se relèvent, s'élancent derrière
-Photine, vont partir; mais ils sont refoulés brutalement par des soldats
-qui entrent, et un centurion paraît.)
-
-
-SCÈNE IV
-
-LES MÊMES, LE CENTURION, SOLDATS
-
-LE CENTURION.
-
- Quoi! Comment! Des cris séditieux!
- Dispersez-vous!... Quel est ce roi que l'on acclame?
- Que faites-vous là, tous, autour de cette femme?...
- Saisissez-la d'abord, elle!
-
-PHOTINE, pendant qu'on lui lie les mains.
-
- Tout est perdu!
- Quand je les emmenais!...
-
-LE CENTURION, à la foule grondante.
-
- M'avez-vous entendu?
- Pas de groupes!... Pas de rumeurs!... Qu'on se disperse!
-
-(Aux marchands.)
-
- Vous autres, reprenez votre petit commerce!
-
-(A Photine.)
-
- Excitatrice, tu leur tenais des propos
- Contre César, sans doute, et contre les impôts!
- De quoi leur parlais-tu?
-
-PHOTINE.
-
- Mais de...
-
-LE CENTURION, aux soldats.
-
- Serrez la corde!
-
-PHOTINE.
-
- Mais de mansuétude et de miséricorde,
- De charité, d'amour...
-
-LE CENTURION.
-
- Et puis...
-
-UN HOMME, vivement.
-
- C'est tout!
-
-UN AUTRE, de même.
-
- De rien!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Elle parlait encor du Messie!
-
-LA FOULE, avec indignation.
-
- Oh!
-
-LE CENTURION.
-
- Ah! bien!
- Toi, tu viens dénoncer? Rome te remercie!...
-
-(A ses soldats, en riant.)
-
- Elle leur annonçait le Vengeur, le Messie,
- Celui-là qui des Juifs sera l'Imperator,
- Qui battra les Romains, n'est-ce pas?... Elle a tort!
- Car ceci pourrait bien ne pas plaire à Pilate...
- Marchons!
-
-PHOTINE, à part.
-
- Tout est perdu!
-
-LE PRÊTRE, au centurion.
-
- Pour que l'émeute éclate,
- Elle dit avoir vu le Christ tout près d'ici!
- Et sais-tu qui la folle ose appeler ainsi?
- Un fanatique obscur, qui, sans doute, conspire,
- Un gueux de Nazareth!
-
-LE CENTURION.
-
- Ah! il fallait le dire!
- Un gueux de Nazareth?... Mais je vois ce que c'est!
-
-(A ses soldats.)
-
- C'est l'homme, vous savez, le simple, qui passait
- Pour guérir les lépreux, l'homme de Galilée!
- Sa présence, en effet, nous était signalée.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Des ordres contre lui doivent être reçus.
-
-LE CENTURION.
-
- Un certain Josué, n'est-ce pas, ou Jésus?
-
-LE PRÊTRE.
-
- C'est lui-même!
-
-LE CENTURION.
-
- Comment, c'est Jésus! Quand je pense
- Que j'allais!... Mais alors, ça n'a pas d'importance!
- Il ne nous porte pas ombrage, celui-là!
-
-(Aux soldats.)
-
- Ce n'est rien. C'est Jésus! Allons, détachez-la!
-
-PHOTINE, délivrée immédiatement.
-
- Ciel!
-
-LE CENTURION.
-
- C'est un pauvre Juif pris de mélancolie.
- Moi-même, je le vis commettre une folie!...
- Mais à Jérusalem, justement, il n'y a
- Qu'un mois. J'étais de garde au fort Antonia
- D'où nous surveillons tout ce qu'on fait dans le temple.
- D'en haut j'avais suivi des yeux la blancheur ample
- D'une robe de lin errante, et m'étais dit:
- «C'est quelque Essénien arrivé d'En-Gaddi.
- Il prêche: je le vois aux gestes de sa manche.»
- --Douze robes suivaient, sombres, la robe blanche.
- Et ce groupe, en causant, s'en vint jusqu'à ce lieu
- Où des Juifs très dévots, pour honorer leur Dieu,
- Font le change, installés à des petites tables,
- En se servant de poids rarement véritables.
- Sur le sol de ce temple étonnant, où l'on vend
- De tout, du sel, de l'huile et du bétail vivant,
- Traînent de vieux morceaux de cordes et de brides.
- Tout d'un coup, je vis l'homme aux vêtements candides
- Prendre un de ces morceaux, le tordre, et je le vis
- Fouetter tous les vendeurs qui couvraient le parvis,
- Et tous ces gros marchands, même les plus podagres,
- Fuyaient, fouettés par lui, tel un troupeau d'onagres!
- Et lui fouettait toujours, d'un geste furieux.
- Et le peuple acclamait. C'était très curieux.
- Nous autres, les Romains, cela nous faisait rire...
- Cet homme ne peut pas inquiéter l'Empire.
- Il défend que du temple on fasse un vil bazar,
- Mais il dit: «A César ce qu'on doit à César!»
-
-LE PRÊTRE.
-
- Tu n'as pas entendu la femme?
-
-LE CENTURION, riant et remontant.
-
- Je préfère
- Ne pas l'entendre!
-
-LE PRÊTRE, essayant de le retenir.
-
- Écoute-la!
-
-LE CENTURION.
-
- J'ai mieux à faire!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Quoi donc?
-
-LE CENTURION, railleur.
-
- Mais lire, au frais, mon auteur familier.
- Je lis, et l'ombre d'une feuille de figuier
- --Large et tremblante main qui sur le livre passe--
- Souligne d'un doigt bleu quelque beau vers d'Horace!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Mais...
-
-LE CENTURION, sèchement.
-
- Qu'on ne vienne plus, surtout, me déranger.
-
-(Au peuple.)
-
- On vous permet ce Christ, il n'offre aucun danger.
-
-(En sortant, à un soldat.)
-
- Tu sais, le joli charpentier à tête blonde?...
- Ce n'est pas celui-là qui troublera le monde!...
- --En route!
-
-
-SCÈNE V
-
-LES MÊMES, moins LE CENTURION ET LES SOLDATS
-
-PHOTINE.
-
- Et maintenant, courons vite!
-
-(Murmures.)
-
-UN HOMME.
-
- Oh! non!
-
-PHOTINE.
-
- Quoi?
-
-UN AUTRE.
-
- Un roi flattant César ne sera pas mon roi!
-
-UN AUTRE.
-
- C'est ainsi que le fils de David nous libère?
-
-UN AUTRE.
-
- Il conseille l'impôt?
-
-UN AUTRE.
-
- Il accepte Tibère?
-
-PHOTINE.
-
- Seigneur, Seigneur, les malheureux, écoute-les!
- --De quel royaume avez-vous cru que je parlais?
- Quoi! vous vous occupez de César, de l'Empire?
- Comprenez donc un peu ce qu'on a voulu dire!
- Vous qui serez les éternels Samaritains,
- Ne pensez qu'au seul vrai royaume, qu'aux destins
- Du royaume secret dont aucune province
- Ne vous sera jamais prise par aucun prince!...
- Puisqu'il faut tôt ou tard que vous soyez mangés,
- Que vous importe que les fauves soient changés,
- Et que celui, vers vous, dans l'ombre, qui se traîne,
- Ce soit le renard juif ou la louve romaine?...
- Ah! sans savoir le nom du maître de hasard,
- Donnez avec dédain ce qu'on doit à César!
-
-TOUS.
-
- Oui! mais...
-
-UN HOMME.
-
- Mais le royaume?
-
-PHOTINE.
-
- Il n'est pas de ce monde;
- Car ce n'est pas un roi, c'est un Dieu qui le fonde!
-
-UN AUTRE.
-
- Où le connaîtrons-nous, ce royaume irréel?
-
-PHOTINE.
-
- Un peu d'abord en vous, puis tout à fait au ciel!
-
-PLUSIEURS.
-
- En nous?
-
-PHOTINE, allant de l'un à l'autre.
-
- La graine est là, d'où monte l'arbre immense!
- Vous n'avez qu'à vouloir, et le règne commence!
- Pour tous! pour tous! Un peu d'amour, un peu de foi,
- Et vous verrez quel beau royaume!... Toi,--toi,--toi!--
- Toi, tu souffriras moins, maigre tailleur de pierres;
- Car, dans le noir du masque abritant tes paupières,
- Tes yeux posséderont quelques brins de lueur
- Des gerbes de clartés futures!... Ciseleur,
- Tes doigts se sentiront rafraîchis par les ailes
- Des petits chérubins d'argent que tu cisèles!...
- Toi, qui pour lambrisser les alcôves, scias
- Les cèdres, les cyprès et les acacias,
- Tu béniras les trous au mur de ton échoppe
- Parce qu'il y frissonne une touffe d'hysope!...
- Vous plaindrez ceux pour qui vous tissez, tisserands,
- Et vous, passementiers, plus vous coudrez de rangs
- D'inutiles galons aux frivoles étoffes,
- Et plus vous sourirez, comme des philosophes!
- Chacun trouvera joie à son humble métier.
- Tu verniras l'argile avec amour, potier!
- Pâtres, vous soignerez plus gaîment vos abeilles.
- Vous sifflerez, vanniers, en tressant vos corbeilles!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Mais ce n'est qu'un espoir, le royaume des cieux!
-
-PHOTINE.
-
- Qu'est-ce que vous avez à proposer de mieux?
-
-CRIS DE TOUS.
-
- Oui!... Suivons-la!... Le Christ!... Peut-être!... Le Royaume!...
- Prenons des instruments!... Chantons!... Oui, tous!... Un psaume!
-
-UN MARCHAND, à Photine.
-
- Oh! moi, j'y vais sans croire, en curieux, pour voir!
-
-PHOTINE.
-
- Viens quand même!
-
-AZRIEL.
-
- J'y vais, par ennui, sans espoir,
- Pour agir!...
-
-PHOTINE.
-
- Viens quand même!
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Et moi, c'est toi que j'aime!
- Si je te suis, c'est pour ta beauté!
-
-PHOTINE.
-
- Viens quand même!
- Suivez tous, en cueillant des branches d'oliviers.
- Peu m'importe pourquoi, pourvu que vous suiviez!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Eh bien! j'y vais aussi! Cet homme va peut-être
- Fonder un nouveau culte et me nommer grand-prêtre!
-
-PHOTINE.
-
- Marchons en entonnant le psaume à l'Éternel,
- Et prenez au verset: «_Chantons sur le nébel..._»
-
-TOUTE LA FOULE, dans un immense cri d'enthousiasme.
-
- _Chantons sur le nébel dont le long manche s'orne
- De nacre, de corail et d'or,
- Sur le nébel, sur le kinnor,
- Et chantons sur la flûte encor
- Et sur la trompette de corne!..._
-
-(La foule s'engouffre, derrière Photine, sous la haute porte et le
-psaume va rouler au loin dans la campagne.)
-
- _Qu'en l'honneur de Celui qui vient juger les temps
- Danse toute la Terre et tous ses habitants!...
- Toute la Mer... et tout..._
-
-Rideau.
-
-
-
-
-TROISIÈME TABLEAU
-
-Salvator Mundi
-
-
-On revoit le Puits de Jacob. Jésus est assis sur la margelle. Le soleil
-se couchera tout à l'heure. Le Ciel est jaune, avec du rose.
-
-Les Disciples sont groupés un peu loin du Maître. Ils achèvent le repas
-frugal qu'ils sont parvenus à réaliser avec leurs vagues achats. Assis,
-ou couchés sur le ventre, ils font cercle, par terre, autour d'un petit
-feu qui s'éteint et dont monte, bien droit dans l'air calme, un fil
-bleu. Ils chuchotent, et parfois regardent Jésus, à la dérobée. Ils ne
-sont pas contents. Jésus rêve.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-JÉSUS, LES DISCIPLES
-
-PIERRE, à voix basse, avec indignation.
-
- A cette femme!...
-
-ANDRÉ, de même.
-
- Il lui parlait!
-
-JACQUES, de même.
-
- Il lui parlait!
-
-PIERRE.
-
- Je n'oserai jamais le blâmer... Mais il est
- Parfois, avouons-le, d'une imprudence étrange.
-
-ANDRÉ.
-
- Et pourquoi jeûne-t-il, quand tout le monde mange?
-
-PIERRE.
-
- C'est pour nous étonner qu'il n'aura pas mangé!
-
-JÉSUS.
-
- Ce n'est pas pour cela, Pierre.
-
-JEAN.
-
- Il nous entend.
-
-PIERRE.
-
- J'ai
- Parlé trop haut.
-
-NATHANAËL, plus bas.
-
- Pourquoi jeûner?
-
-PIERRE, de même.
-
- Je me figure
- Que c'est pour nous prouver qu'il vit sans nourriture!
-
-JÉSUS.
-
- Je me nourris d'un mets que vous ne savez pas.
-
-PIERRE, baissant la voix.
-
- Quelqu'un a dû venir lui porter un repas.
-
-JEAN.
-
- Les Anges peuvent le servir, sans qu'on les voie!
-
-JÉSUS.
-
- Faire la volonté de Celui qui m'envoie,
- --Voilà cet aliment secret qui me nourrit.
-
-PIERRE, plus bas encore, avec humeur.
-
- C'est pour faire cette volonté que l'on prit
- Par ce chemin!...
-
-JEAN.
-
- Mais pour gagner la Galilée...
-
-PIERRE.
-
- Il aurait mieux valu passer par la vallée
- De Sâron!...
-
-NATHANAËL.
-
- Certe, ou par la plaine du Jourdain!
-
-ANDRÉ.
-
- Mais par la Samarie!... Horreur! Tâtez ce pain!
- C'est du granit!
-
-(Il le lance loin de lui.)
-
- Maudite ville!
-
-PIERRE.
-
- Est-ce la peine
- D'aller chez ceux qui sont ignorants, pleins de haine,
- Endurcis, et que la souffrance rend mauvais?
-
-JÉSUS.
-
- C'est chez ceux-là qu'il faut aller, et que je vais.
-
-JEAN.
-
- Parlons plus bas.
-
-JACQUES.
-
- C'est son idée. Il sera cause
- Qu'on nous massacrera.
-
-JEAN.
-
- Mais lui-même s'expose.
-
-PIERRE.
-
- A quoi cela sert-il? Qu'est-il venu chercher?
- Que fait-il sur ce puits? A qui veut-il prêcher?
- Il n'a trouvé pour l'écouter que cette femme.
- Vous savez que jamais, certes, je ne le blâme;
- Mais, s'il voulait gagner ce peuple, il aurait dû
- Se faire un partisan digne d'être entendu!
-
-JACQUES.
-
- Des mains pures pourront seules semer l'Idée.
-
-PIERRE.
-
- Mais une courtisane!
-
-JACQUES.
-
- On l'aura lapidée
- Dès qu'elle aura paru, pour prêcher, sur son toit!...
-
-PIERRE.
-
- Si j'avais à gagner une ville, moi!...
-
-JACQUES.
-
- Toi?
-
-PIERRE.
-
- Je me renseignerais. J'irais voir les notables,
- Le prêtre à son autel, les changeurs à leurs tables.
- Chacun vous sert selon l'importance qu'il a.
- Je convaincrais une âme importante. Voilà
- Comment je m'y prendrais, moi, pour prendre une ville.
-
-ANDRÉ, secouant la tête.
-
- Parler à cette femme était bien inutile.
-
-PIERRE.
-
- Il semble quelquefois railler, en vérité.
- Songez qu'il a choisi la dernière cité
- Du dernier peuple et, dans la cité tout entière,
- Une femme et, parmi les femmes, la dernière!
-
-JÉSUS.
-
- Il faudra que pourtant vous vous accoutumiez
- A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers!
-
-PIERRE.
-
- Il entend tout; c'est bon, je garde le silence.
-
-(Il se lève, et va regarder un champ de blé.--Silence.)
-
-JÉSUS.
-
- Non!
-
-JACQUES.
-
- A quoi dis-tu: «Non?»
-
-JÉSUS.
-
- A ce que Pierre pense.
-
-PIERRE, se retournant, étonné.
-
- Seigneur!...
-
-JEAN, criant tout à coup.
-
- Je meurs de soif!
-
-ANDRÉ.
-
- Oui, c'est un jeu cruel
- Des païens! Ils ont mis dans le riz trop de sel!
-
-NATHANAËL.
-
- Comment boire?
-
-ANDRÉ.
-
- On n'a rien pour puiser!
-
-JEAN.
-
- Cette femme
- A bien laissé...
-
-JACQUES.
-
- Quoi donc?
-
-JEAN.
-
- Sa cruche!
-
-PIERRE.
-
- Son infâme
- Cruche? C'est un objet de scandale et d'effroi!
- N'y portez pas les mains!
-
-JEAN, les deux mains sur la cruche.
-
- Elle a le ventre froid.
- Et j'ai bien soif.
-
-PIERRE.
-
- Je ne boirais pour rien au monde
- Cette eau nauséabonde!...
-
-JEAN.
-
- Elle est nauséabonde?
-
-PIERRE.
-
- Doublement! car le goût du vice est dans cette eau,
- Et de l'impiété!
-
-JEAN.
-
- Tant pis! J'ai trop soif!
-
-(Il boit.)
-
- Ho!...
-
-NATHANAËL.
-
- Eh bien?
-
-JEAN, lui passant la cruche.
-
- Goûte!
-
-NATHANAËL, après avoir goûté.
-
- Ho!...
-
-ANDRÉ.
-
- Quoi?
-
-NATHANAËL, même jeu.
-
- Goûte!...
-
-ANDRÉ, même jeu.
-
- Ho!...
-
-JACQUES.
-
- Qu'est-ce?
-
-ANDRÉ.
-
- Goûte!
-
-JACQUES.
-
- Quelle perle divine est dans cette eau dissoute?...
-
-NATHANAËL.
-
- C'est du miel!
-
-ANDRÉ.
-
- Non! des fleurs!
-
-JEAN.
-
- On pleure, en y goûtant!
-
-PIERRE.
-
- Qu'a-t-elle donc laissé dans sa cruche en partant?...
-
-JÉSUS.
-
- Elle a laissé dans cette cruche
- Le souci du coeur insensé,
- L'orgueil cruel d'être une embûche
- Vivante et rose; elle a laissé
-
- Ses péchés lourds, ses rêves pires,
- Ses bonheurs bavards et méchants,
- La frivolité de ses rires,
- L'inconscience de ses chants,
-
- Ses soupirs pour d'indignes causes,
- Tout le mal de son âme, tout!...
-
-PIERRE.
-
- Et ce sont ces mauvaises choses
- Qui donnent à l'eau ce bon goût?
-
-JÉSUS.
-
- Le goût que vous trouvez à l'eau de cette cruche,
- Ne l'attribuez pas à des pleurs blonds de ruche,
- A des pleurs blancs de lys broyés;
- Ce goût,--avec en moins la saveur infinie!--
- C'est celui que je trouve aux fautes d'une vie
- Qu'on vient d'oublier à mes pieds!
-
-PIERRE, buvant à son tour.
-
- Par quels mots exprimer une fraîcheur pareille?...
- Ma lèvre entend ta voix que buvait mon oreille!
-
-(Reposant la cruche.)
-
- Mais tout à l'heure, là, lorsque tu m'as dit non,
- Devant ce champ, à quoi rêvais-je?
-
-JÉSUS.
-
- A la moisson.
- Tu rêvais, comparant ce champ à ma pensée,
- Au triste et long sommeil de la graine lancée.
-
-PIERRE.
-
- Oui, quatre mois encore avant que sous les cieux
- La moisson...
-
-JÉSUS.
-
- J'ai dit non.
-
-PIERRE.
-
- Pourquoi?
-
-JÉSUS.
-
- Levez les yeux!
-
-PIERRE.
-
- Pourquoi, Seigneur?
-
-JÉSUS.
-
- Levez les yeux. La moisson brille.
- On a semé pour vous, prenez votre faucille!
- Autre le laboureur, autre le moissonneur;
- Et cependant il faut toujours que le bonheur
- --Oui, car cette injustice est bonne!--soit le même
- Pour celui qui moissonne et pour celui qui sème.
- Afin de moissonner vous êtes envoyés;
- Mais d'autres ont semé. Leurs blés sont mûrs. Voyez!
-
-PIERRE.
-
- On croit voir, en effet, là-bas, sous le ciel rouge,
- Les champs blanchir pour la moisson!...
-
-JEAN.
-
- Leur blancheur bouge!
-
-LA FOULE, au loin.
-
- _... Sur le nébel... sur le kinnor..._
-
-NATHANAËL.
-
- Et l'on entend...
-
-PIERRE.
-
- Quelle est cette moisson qui s'avance en chantant?...
-
-(Tous ont grimpé sur le talus et regardent au loin.)
-
-ANDRÉ.
-
- C'est la ville qui vient!
-
-JEAN.
-
- Blanche, elle coule toute
- Par le trou noir que fait la porte à haute voûte!...
-
-PIERRE.
-
- On croirait qu'invisible une puissante main,
- Pressant ses murs, la fait jaillir sur le chemin!...
-
-LA FOULE.
-
- _... Et chantons sur la flûte encor!..._
-
-PIERRE.
-
- Et, toute fière,
- Quelle est donc celle-là qui marche la première?
-
-JÉSUS, assis, immobile, sur le puits.
-
- Il faudra que pourtant vous vous accoutumiez
- A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers.
-
-LA FOULE, se rapprochant.
-
- _... Qu'en l'honneur de celui qui vient!..._
-
-JEAN.
-
- Écoute, écoute!...
-
-PIERRE.
-
- Maître, daigneras-tu me pardonner mon doute?
-
-LA FOULE, se rapprochant.
-
- _... Danse toute la Terre et tous ses habitants!..._
-
-JEAN.
-
- Oh! lève-toi! Viens voir!
-
-NATHANAËL.
-
- Les prés sont éclatants!
-
-PIERRE.
-
- Mais où donc ont-ils pu trouver toutes ces roses?
-
-JACQUES.
-
- Viens les voir!
-
-JÉSUS.
-
- Je les vois.
-
-PIERRE.
-
- Tes paupières sont closes!
-
-JÉSUS.
-
- Je les vois dans mon coeur venir depuis longtemps!
-
-LA FOULE, toujours plus près.
-
- _... Toute la Mer et tout ce qu'il y a dedans..._
-
-ANDRÉ.
-
- Ils approchent!
-
-LA VOIX DE PHOTINE, chantant tout près.
-
- _... Que les monts cessent d'être inertes,
- Et que les fleuves transportés,
- Sortant de leurs grands lits leurs bras de tous côtés,
- Applaudissent de leurs mains vertes!_
-
-PIERRE.
-
- Et cette voix qui monte!...
-
-JÉSUS.
-
- Ah! Photine, est-ce toi?
-
-PHOTINE, paraissant en haut du talus, haletante, échevelée, couverte de
-fleurs cueillies en courant, les yeux splendides.
-
- Oui, Seigneur, et la ville entière est avec moi!...
-
-Elle a été précédée d'une course éperdue d'enfants qui dégringolent de
-toutes parts les sentiers, se laissent glisser au bas des talus en
-agitant des rameaux d'oliviers. Et elle est suivie par la foule qui
-envahit la scène, se précipite vers Jésus, en criant. Jésus se lève. La
-foule s'arrête brusquement; plus un cri.
-
-
-SCÈNE II
-
-LES MÊMES, TOUS LES SAMARITAINS
-
-JÉSUS.
-
- Photine!...
-
-PHOTINE, hors d'elle.
-
- Ils viennent tous! Une foule ravie!
- --Je ne sais plus ce que j'ai dit; ils m'ont suivie!
- J'ai couru. J'ai perdu mes bracelets. Je ris.
- N'est-ce pas que tous les lépreux seront guéris?
- Si tu nous avais vus!... Voici des jeunes filles!...
- Voici des gueux avec des fleurs à leurs béquilles!...
- Tout le long du chemin nous chantions, nous courions,
- Et nous aurions bravé tous les centurions!
- --Tiens, j'ai cueilli pour toi cette rose de haie...--
- Approche-toi, vieil homme, il touchera ta plaie!...
- --Les enfants précédaient le cortège en dansant.
- Et tu vois, tiens, tu vois, j'ai mis mes mains en sang
- Tellement j'ai cassé pour eux de branches vertes!...
- --Ah! toutes les maisons de Sichem sont désertes!
- Le premier qui voulut partir, c'est ce petit...
- Ce jeune homme ne croyait pas, quand il partit,
- Et rien qu'en nous suivant il a perdu son doute:
- Oui, l'effort seulement de s'être mis en route!...
- --Les marchands ne pensaient qu'à leur marché perdu!
- Le prêtre a raisonné. Mais moi, j'ai répondu.
- Et je sentais que je parlais avec ton Verbe!...
- Ah! je respire avec bonheur l'odeur de l'herbe!
- Je ne reconnais plus ma voix dans l'air du soir!...
- Oh! les marchands, il ne faut pas leur en vouloir!
- Les femmes ont été tout de suite très bonnes.
- Je ris. Je suis heureuse. Il faudra que tu donnes
- Ton grand manteau de laine à baiser. Nous venons
- T'adorer.--Approchez!--Je te dirai leurs noms.
- Toi qui vois tout, tu vois que toutes sont venues,
- Et tu les reconnais sans les avoir connues.
- Celle-ci, c'est Thamar, celle-ci, Penninah.
- Il arrive des gens encore. Il y en a
- Dans tous les prés voisins. La foule est très nombreuse.
- J'étouffe un peu. Je vais pleurer. Je suis heureuse.
-
-JÉSUS.
-
- Tu m'as conquis la ville.
-
-PHOTINE.
-
- Oh! non! toi seul frappas
- Les coups. Si la victoire est grande, ce n'est pas
- Que, prophétesse prise entre les filles folles,
- Je me sois employée à porter tes paroles
- Là-bas! Mais c'est que toi, divin Silencieux,
- Tu regardais d'ici la ville, et que tes yeux
- Mettaient autour des murs un invisible siège!...
- Seul vainqueur dont la robe encore soit de neige,
- Tendre ennemi, beau guerrier pur, blanc conquérant,
- Je ne t'ai pas conquis la ville! Elle se rend.
- Ta servante ne peut t'avoir prêté main-forte!...
- Humble, je ne suis rien dans tout ceci: j'apporte
- Les clefs... Mais oui, c'est tout. J'apporte,--et ne suis rien!--
- Les clefs de tous ces coeurs sur le coussin du mien!
-
-UN HOMME.
-
- Pareil au mufle énorme et roux qu'une lionne
- Penche sur un agneau dont la blancheur l'étonne,
- La ville monstrueuse autour de toi se tait!
-
-UN AUTRE.
-
- La foule qui criait et qui se révoltait,
- Elle est là, qui retient son souffle...
-
-UNE FEMME.
-
- Et, bouche bée,
- T'écoute...
-
-PHOTINE.
-
- On entendrait voler un scarabée...
-
-UNE FEMME.
-
- Parle-nous, fais-nous boire aux célestes viviers!...
-
-PHOTINE.
-
- Regarde comme tous les rameaux d'oliviers
- Tremblent dans tous les doigts sans qu'il y ait de brise.
-
-AZRIEL.
-
- Qu'est cet homme pour que son silence suffise
- A me faire vibrer comme une aile, et frémir!...
- Mon âme feignait donc seulement de dormir?
-
-UN HOMME.
-
- Nous sommes ce vil peuple ignorant, idolâtre,
- Dont les Juifs t'ont parlé!...
-
-JÉSUS.
-
- Je suis votre bon pâtre.
-
-UN AUTRE.
-
- Nous sommes les moutons maigres, méchants, maudits,
- Du troupeau triste et noir!...
-
-JÉSUS.
-
- Vous êtes mes brebis.
- --Une ouaille ne peut pas m'être moins chérie
- Parce qu'elle est de telle ou telle bergerie.
- J'irai dans tous les prés faire entendre ma voix;
- J'abattrai doucement les clôtures de bois;
- Dans l'herbe tomberont les piquets et les planches,
- Jusqu'à ce qu'il n'y ait, brebis noires et blanches
- Se rassemblant sous ma houlette au poids léger,
- Plus qu'une bergerie au monde, et qu'un berger.
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Il me semble que sa parole me baptise!
-
-UNE FEMME.
-
- Touche mes pleurs.
-
-UNE AUTRE.
-
- Bénis mon petit.
-
-UN VIEILLARD.
-
- Qu'on me dise
- Que mon heure est venue, à présent je suis prêt!
-
-UNE JEUNE FILLE.
-
- Oh! je n'espérais pas qu'il me regarderait!
-
-UN HOMME.
-
- Comme sa tête avec indulgence est penchée!
-
-UNE FEMME, s'avançant et se prosternant.
-
- Je m'étais, jusqu'ici, dans la foule cachée:
- J'avais peur que ton oeil sévère me jugeât!...
-
-JÉSUS.
-
- J'ai relevé la femme adultère, déjà.
-
-UN MARCHAND.
-
- Me pardonneras-tu, fouetteur de mes semblables,
- D'avoir trop négligé les trésors véritables
- Pour chercher à gagner les trésors du moment?...
-
-JÉSUS.
-
- J'ai chassé les vendeurs du temple seulement.
-
-L'IVROGNE.
-
- Me pardonneras-tu, prophète de l'eau vive,
- De n'avoir pas aimé de façon exclusive
- L'eau pure que ton Père à boire nous donna?...
-
-JÉSUS, souriant.
-
- Je l'ai changée en vin aux noces de Cana.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Peut-il donc être Christ, celui qui se fait suivre
- Par la fille de joie et l'homme qui s'enivre?
-
-JÉSUS, avec colère.
-
- Je répondrai, maudit!...
-
-(A ce moment des enfants se mettent à chanter et à danser.)
-
-PIERRE, sévèrement, à une femme.
-
- Emmenez ces enfants!
-
-JÉSUS, brusquement apaisé.
-
- Pourquoi les emmener? Mais je vous le défends!
- Quoi! parce qu'ils chantaient une ronde enfantine?
- Laissez venir à moi les tout petits... Photine,
- Amène-moi ces deux qui, tout effarouchés,
- Se cachent dans les plis de ta robe.
-
-PHOTINE, aux enfants.
-
- Approchez!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Tu ne me réponds pas?
-
-JÉSUS.
-
- Ma réponse s'apprête.
-
-PHOTINE.
-
- Vous voyez ce seigneur? C'est un très grand prophète,
- Celui qu'on attendait, dont on parlait toujours.
- Il ne fait pas manger les enfants par les ours
- Comme on dit que faisait le prophète Élisée,
- Mais il pose les mains sur leur tête frisée.
-
-JÉSUS.
-
- Oh! les beaux yeux tout neufs!--Ayez donc de tels yeux
- Vous serez sûrs d'entrer au royaume des Cieux.
-
-(Aux enfants.)
-
- Voulez-vous répéter--je défends qu'on les gronde!--
- Les mots que vous chantiez en nouant votre ronde?
-
-UN ENFANT.
-
- _Quand nous avons joué
- De joyeux airs dansants,
- Vous n'avez pas dansé._
-
-UN AUTRE.
-
- _Quand nous avons joué
- De tristes airs pleurants,
- Vous n'avez pas pleuré._
-
-JÉSUS.
-
- Pierre, c'est bien à tort que ton sourcil se fronce:
- Leur petite chanson me fournit ma réponse.
- Ne raille-t-elle pas les hommes de ce temps
- Qui, quoi qu'on fasse, hélas! ne sont jamais contents?
- Jean-Baptiste est venu, rude, plein de querelles,
- Seul, noir, vêtu de peaux, nourri de sauterelles,
- Et brûlant le pêcheur, d'avance, avec ses yeux.
- Vous avez dit de lui: «C'est un fou furieux!»
- Jésus vient, mange, boit, sourit, pardonne vite,
- Et vous dites de lui: «Mais c'est un Sybarite!»
- Race d'ingratitude et d'incrédulité,
- J'allais peut-être!... Mais ces enfants ont chanté,
- Et leur chanson fut la meilleure repartie,
- Et de leur bouche encor la Sagesse est sortie.
-
-UN MARCHAND.
-
- Celui-ci, qui vous aime et qui vous parle ainsi,
- Est vraiment le Sauveur du monde!
-
-UN HOMME, criant.
-
- Celui-ci
- Est vraiment le Sauveur du monde!
-
-PHOTINE.
-
- Il donne envie
- De mourir!
-
-AZRIEL.
-
- Je sais donc que faire de ma vie!
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Son doigt m'écrit dans l'âme en lettres de lueur!
-
-UN AUTRE.
-
- Il vient de se former de son coeur à mon coeur
- Un pont délicieux dont je sens trembler l'arche!...
-
-UN HOMME, guidé par Photine près de Jésus.
-
- Je suis aveugle.
-
-JÉSUS.
-
- Vois!
-
-UN AUTRE, porté par des serviteurs.
-
- Je suis infirme.
-
-JÉSUS.
-
- Marche!
-
-LA FOULE.
-
- Miracle!...
-
-JÉSUS, à un autre.
-
- Et toi, vieillard, parle!
-
-LE VIEILLARD.
-
- J'étais muet!
-
-UN HOMME, s'avançant.
-
- J'avais un coeur qui plus jamais ne remuait.
- Mais déjà j'ai failli pleurer, là, tout à l'heure,
- Et puis je n'ai pas pu... C'est difficile.
-
-JÉSUS.
-
- Pleure.
-
-PIERRE.
-
- Que nous sommes heureux de te voir faire ainsi
- Des miracles, Seigneur!
-
-JÉSUS.
-
- Vous en ferez aussi.
-
-ANDRÉ.
-
- Qui? Nous?
-
-JÉSUS.
-
- Il faudra bien qu'un jour je vous envoie!...
- Alors, vous en ferez.
-
-PIERRE.
-
- Nous-mêmes?... Quelle joie!
-
-JÉSUS.
-
- Ce n'est pas de cela qu'il faut être joyeux,
- Mais de ce que vos noms sont inscrits dans les Cieux!
-
-PHOTINE.
-
- Il fera nuit après la blancheur de ton geste!
- Ne nous rends pas trop vite à l'ombre triste! Reste!
-
- Reste, Seigneur, il faut un peu
- Nous évangéliser encore.
- Quoi! Notre hôte est le Fils de Dieu
- Et repart, demain, à l'aurore?
-
-UNE VIEILLE.
-
- Il faut, dans ma maison venir
- Te reposer de tes fatigues.
- Tu ne peux pourtant pas partir
- Sans avoir goûté de nos figues!
-
-UNE COURTISANE.
-
- Reste, et parle! Ce sont des fleurs
- Que sur nos têtes tu secoues!...
- Je remplacerai par des pleurs
- Les chaînettes d'or de mes joues.
-
-UNE FEMME.
-
- Pour quand tu rentreras, brisé
- D'avoir visité les malades,
- J'ai du vin aromatisé
- Avec le jus de mes grenades.
-
-PHOTINE.
-
- Tendrement on respectera
- Tes habitudes familières.
- Toute la ville se taira
- Pendant tes heures de prières!
-
-UNE FEMME.
-
- A l'heure où les voix dans le soir
- Montent étranges et plus fortes,
- Tu viendras un moment t'asseoir
- Sur le pas de toutes les portes!
-
-UNE JEUNE FILLE.
-
- Ton grand manteau blanc glissera;
- Mais, comme les brises sont fraîches,
- Une de nous le retiendra...
- Sans t'interrompre, si tu prêches!
-
-PHOTINE.
-
- Et tu sentiras, tout le temps
- Que tu parleras à nos âmes,
- Sous tes mains des cheveux d'enfants,
- Sur tes pieds des cheveux de femmes.
-
-(Chacune, en parlant, est venue s'agenouiller devant Jésus et a laissé
-tomber sa branche d'olivier ou son thyrse de fleurs. Sur les derniers
-mots de Photine, elles s'inclinent toutes, et répandent leurs
-chevelures.)
-
-JÉSUS.
-
- Je resterai deux jours, c'est tout ce que je puis.
- Deux jours je veux chez vous me reposer.
-
-UNE FEMME.
-
- Et puis
- Tu reprendras ta route aux fatigues sublimes!
-
-PHOTINE.
-
- Et lorsqu'en t'éloignant tu fouleras les cimes
- De ces Monts d'Ephraïm qui mordent notre ciel,
- Tout au bout du manteau fleuri de Jizréel,
- Tes yeux distingueront sur la montagne, en face,
- --Comme un petit troupeau qui, par moments, s'efface
- Et dont la synagogue est le berger peu net,--
- Quelque chose de clair qui sera Nazareth!
-
-JÉSUS.
-
- Ville dont mon enfance a couru les ruelles,
- Tu me seras cruelle entre les plus cruelles.
- Tu n'écouteras pas mon discours tout entier,
- Et tu diras: «Mais c'est le fils du charpentier!...»
- Ainsi ce sont les miens qui me seront contraires,
- Et je trouve en pleurant, quand je cherche des frères,
- --Symbole attendrissant de mes futurs destins,--
- Mes frères les meilleurs chez les Samaritains!...
- Mais il est dit qu'en son pays nul n'est prophète!
- --Et que la volonté de mon Père soit faite!
-
-CRIS DE TOUS.
-
- Hosannah! Gloire au Christ!... Viens dans la ville!... Viens!
-
-JÉSUS.
-
- Ai-je eu tort de venir, Pierre, chez ces païens?
-
-PHOTINE, montrant le crépuscule.
-
- Le soir tombe. Elle veut mourir, cette journée.
- Mais elle ne peut pas. Pour toujours elle est née.
- Quand l'olivier sera de la poussière, avec
- Le figuier, quand le puits de Jacob sera sec,
- Toujours, sortant du val, passant mont et colline,
- L'Eau Vive inondera le monde!
-
-JÉSUS.
-
- Et toi, Photine,
- Toi, toujours, lentement, les siècles te verront
- Descendre le sentier, ta cruche sur ton front.
- Lorsqu'on évoquera ma figure lointaine,
- Toujours la Madeleine ou la Samaritaine,
- La femme de Sichem ou bien de Magdala,
- Toujours une de vous, près de moi, sera là!...
- Et ce sera ta gloire encor que l'on confonde
- Parfois ta tresse rousse avec sa tresse blonde.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Soit! C'est le Fils de Dieu! J'y veux bien consentir!
- Mais notre Temple, alors, il va le rebâtir?
-
-JÉSUS.
-
- Non!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Mais tu vas nommer des prêtres.
-
-JÉSUS.
-
- Pas encore.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Un grand-prêtre du moins!
-
-JÉSUS.
-
- Non.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Tu veux qu'on t'honore
- Toi-même de ce titre?
-
-JÉSUS.
-
- Oh! non.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Mais cependant
- On pourrait embellir ta robe, en la brodant!
-
-JÉSUS.
-
- Non.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Et tu n'auras pas l'insigne aux feux multiples,
-
-(Montrant sa poitrine.)
-
- Les douze pierres, là?
-
-JÉSUS.
-
- J'ai mes douze disciples.
-
-UN JEUNE HOMME.
-
- Quel temple élirons-nous, pourtant, nous qui l'aimons?
-
-PHOTINE.
-
- La berge en fleur des lacs, le versant bleu des monts!
-
-UN AUTRE.
-
- Quel trône prendra-t-il pour parler, ce Monarque?
-
-PHOTINE.
-
- La margelle d'un puits, la planche d'une barque.
-
-LE PRÊTRE.
-
- Mais pour plaire au Seigneur?...
-
-JÉSUS.
-
- L'acte seul plaît à Dieu!
-
-LE PRÊTRE.
-
- Mais enfin on priera tout de même?
-
-JÉSUS.
-
- Très peu.
- --N'imitez pas ceux-là qui trouvent excellentes
- Leurs prières sans fin, monotones et lentes:
- Car ils sont une meule et ne sont pas un luth!
- Ils partent pour prier, mais, oublieux du but,
- Ils s'endorment bientôt au rythme des formules,
- Comme les cavaliers au pas berceur des mules!
- Priez dans le secret. Ne priez pas longtemps.
- C'est être des grossiers qu'être des insistants.
- La meilleure prière est la plus clandestine.
- Priez... comme j'appris à prier à Photine.
-
-(En parlant, de sa main qui pèse doucement sur l'épaule de Photine il la
-fait agenouiller.)
-
- Oui, d'où que vous soyez, de Sichem, de Sion,
- Quand vous voudrez prier, sans ostentation,
- Sans inutiles cris, sans vaine mélopée,
- Sans qu'avec votre front la terre soit frappée,
- Et sans plus vous tourner, pour plaire à l'Élohim,
- Ni vers Jérusalem, ni vers le Garizim,
- Puisque c'est en tous lieux qu'est le Père Suprême...
-
-PHOTINE.
-
- Mais en fermant les yeux, tout bas, presque en vous-même,
- Puisque c'est là surtout qu'il est à tout moment,
- Quand vous voudrez prier, dites tout simplement:
- «Père que nous avons dans les cieux, que l'on fête
- Ton Nom; qu'advienne ton Royaume; que soit faite
- Ta Volonté sur terre ainsi que dans le ciel;
- Notre pain, aujourd'hui, supra-substantiel,
- Donne-le-nous; acquitte-nous des dettes nôtres,
- Comme envers nous, des leurs, nous acquittons les autres;
- Ne laisse pas nos coeurs tentés être en péril;
- Mais nous libère du Malin.»
-
-LA FOULE.
-
- Ainsi soit-il!
-
-Rideau.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Samaritaine, by Edmond Rostand
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAMARITAINE ***
-
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