summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--58290-0.txt8534
-rw-r--r--58290-8.txt8922
-rw-r--r--58290-h/58290-h.htm415
3 files changed, 8536 insertions, 9335 deletions
diff --git a/58290-0.txt b/58290-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..bc87e73
--- /dev/null
+++ b/58290-0.txt
@@ -0,0 +1,8534 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58290 ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ DERNIERS SOUVENIRS
+ D'UN MUSICIEN
+
+ PAR
+ ADOLPHE ADAM
+ MEMBRE DE L'INSTITUT
+
+ NOUVELLE ÉDITION
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
+ RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA
+
+ LIBRAIRIE NOUVELLE
+ BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
+
+ 1871
+ Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+ADOLPHE ADAM
+
+Publiés dans la collection Michel Lévy
+
+ SOUVENIRS D'UN MUSICIEN 1 vol.
+ DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN 1 --
+
+
+CLICHY.--Impr. P. DUPONT et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12.
+
+
+
+
+DERNIERS SOUVENIRS
+
+D'UN MUSICIEN
+
+
+LA JEUNESSE D'HAYDN
+
+
+I
+
+Dans un joli petit village situé sur la frontière de l'Autriche, à
+quinze lieues de Vienne, vivait, il y a plus de cent ans, un pauvre
+charron nommé Mathias Haydn. Ce brave homme n'était pas riche; mais ses
+désirs étaient si bornés, qu'il se trouvait heureux du peu qu'il
+possédait. Toute l'année il avait l'entretien des charrettes et grosses
+voitures de ses voisins. Ces pauvres gens, aussi peu fortunés que lui,
+le payaient bien rarement en espèces, mais ils fournissaient à ses
+besoins par des dons en nature pour prix de son travail. Une seule fois
+dans l'année, le père Haydn avait l'occasion de gagner quelques florins:
+c'était lorsque le comte de Harrach, seigneur du village, s'apprêtait à
+retourner à Vienne, à l'entrée de l'hiver; il faisait alors remettre en
+état sa voiture de voyage, et le père Haydn n'était pas peu fier, quand
+la berline du comte venait se poster devant sa modeste bicoque, qu'il
+décorait alors du nom d'_atelier de charronnage_. Bien souvent il
+cherchait avec peine, et sans pouvoir la découvrir, quelle était la
+partie défectueuse de la voiture qui avait besoin de réparation. C'est
+que le comte de Harrach connaissait la pauvreté de notre charron, et
+que, lui devant protection comme à son vassal, il ne voulait pas
+l'humilier et avait toujours l'air de lui donner comme prix de son
+travail le secours annuel qui apportait un peu d'aisance dans le ménage.
+Depuis quelques années le charron avait épousé une cuisinière du comte;
+celle-ci avait quitté le service lors de son mariage, mais n'avait pas
+oublié les bontés de son ancien maître.
+
+Lorsque le père Mathias avait reçu de l'intendant la petite somme qu'il
+croyait avoir gagnée, c'était grande fête dans la maison et je dirai
+presque dans le village. Allons! nous voilà riches à présent; dimanche,
+grand concert, s'écriait le père Mathias, et le premier prélèvement
+qu'il faisait sur son pécule était pour aller à la ville voisine acheter
+les cordes de harpe qui manquaient depuis quelque temps à son instrument
+favori.
+
+Nous autres Français, nous avons peine à nous imaginer un petit charron
+d'un obscur village, cultivant l'instrument de Labarre et de Boscha;
+pour qui connaît un peu les moeurs allemandes, cela n'a rien d'étonnant.
+
+Le dimanche, après les offices, auxquels il avait assisté en sa qualité
+de sacristain de la paroisse, le père Mathias s'asseyait devant sa
+porte, et au grand contentement de ses voisins, il exécutait sur sa
+harpe tous les morceaux qu'il savait, et dont le nombre était
+malheureusement un peu restreint, parce qu'il n'avait guère le moyen
+d'acheter de nouvelle musique. Il se serait même trouvé fort embarrassé
+sans la complaisance d'un de ses cousins, Frank, maître d'école à
+Naimbourg. Ce cousin lui prêtait quelques pièces de musique. Il se
+hâtait de les copier, et les ajustait assez adroitement pour son
+instrument. Sa femme avait une assez jolie voix; lui-même possédait une
+voix de ténor agréable, et souvent ils exécutaient des mélodies
+nationales, que leur instinct musical, si naturel aux gens de leur pays,
+leur faisait sur-le-champ arranger à deux voix, avec une bonne
+disposition d'harmonie. Il était bien rare qu'il ne se rencontrât pas,
+dans la foule réunie pour les entendre, un amateur pour improviser une
+basse sur ces deux parties, et le trio se trouvait au complet.
+
+Un jour qu'ils s'occupaient ainsi de musique, notre charron vit avec
+surprise son petit Joseph, à peine âgé de trois ans, venir gravement se
+poster à côté de lui, armé de deux petits morceaux de bois ramassés
+parmi les copeaux de son père, et que son imagination d'enfant lui
+représentait comme une parfaite imitation d'un violon et de son archet.
+Le père ne fit pas d'abord trop attention à cette singerie d'enfant;
+mais à peine eut-il joué quelques mesures, qu'il ne put s'empêcher de
+rire du sang-froid et de l'aplomb imperturbable du petit Joseph. En
+effet, l'enfant, frottant avec la gravité d'un maître de chapelle, ses
+deux planchettes l'une contre l'autre, comme s'il eût en réalité tenu un
+instrument, indiquait parfaitement la mesure, de la tête et du pied. Il
+n'en fallut pas davantage au père pour reconnaître les dispositions de
+l'enfant pour la musique; et, de ce moment, il s'appliqua à cultiver ce
+goût naturel. Les progrès du petit Joseph furent rapides: il n'y avait
+pas de jeux ni d'amusements qui l'intéressassent autant que ses leçons
+de musique; au bout d'une année, il lisait sa partie de chant à livre
+ouvert; l'année suivante, son père lui avait acheté une petite harpe, et
+le concert de famille s'était augmenté d'un nouvel exécutant, faisant sa
+partie avec une précision et une régularité parfaites.
+
+Le petit Joseph avait grandi; il avait huit ans, et son père n'ayant pas
+cessé de le faire travailler la musique, son goût naturel pour cet art
+était devenu une passion. Les exercices de son âge n'avaient nul attrait
+pour lui; son cousin Frank lui avait fait cadeau d'un violon, et, sans
+maître, l'enfant avait deviné le mécanisme de cet instrument, sur lequel
+il jouait toutes sortes d'airs, improvisant souvent une partie en
+tenues, pendant que sa voix se mêlait à celles de son père et de sa
+mère.
+
+Un dimanche, une chaise de poste s'arrête à l'entrée du village, un
+étranger en descend; il demande un charron pour visiter sa voiture. On
+le conduit à la demeure du père Mathias. C'était l'heure de l'office. Le
+petit Joseph était seul à la maison. Il prie l'étranger d'attendre le
+retour de son père qui ne peut tarder à rentrer, et la conversation
+s'engage entre l'enfant et le voyageur. «A qui est cette harpe? dit avec
+surprise ce dernier.
+
+--C'est à papa, dit l'enfant.
+
+--Et qu'en fait-il? reprend l'étranger.
+
+--Comment! ce qu'il en fait? riposte l'enfant: de quel pays venez-vous
+donc pour ignorer ce qu'on fait d'une harpe? Tenez, je vais vous le
+montrer, moi. Et il va prendre sa petite harpe que son hôte n'avait pas
+encore aperçue, et se met à lui jouer tout son répertoire.
+
+--Mais, c'est très-bien, cela! lui dit l'étranger de plus en plus
+surpris.
+
+--Est-ce que tu sais aussi lire la musique? et, en disant ces mots, il
+avait tiré un rouleau de papier réglé de sa poche.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? dit l'enfant. Oh! c'est une messe en
+musique. Voyons, quelle partie voulez-vous que je vous chante?
+
+--Oh! celle que tu voudras ou plutôt celle que tu seras en état de
+déchiffrer.
+
+--Je peux les déchiffrer toutes, et même les jouer sur mon violon,
+tenez, écoutez plutôt.
+
+--Et l'enfant exécute la partie de premier dessus sans faire une faute.
+L'étranger l'attire entre ses genoux:
+
+--Eh mais! lui dit-il, qui donc t'a montré tout cela?
+
+--C'est papa.
+
+--Ton père est donc musicien? il n'est donc pas charron?
+
+--Pourquoi donc cela? répond l'enfant; est-ce qu'il n'est pas permis
+d'être charron et musicien? mais moi je ne serai que musicien, je ne
+veux pas être charron, cela fait perdre trop de temps.
+
+--Veux-tu venir avec moi à Vienne? dit l'étranger, charmé de la vivacité
+des reparties du petit Joseph.
+
+--Non, répond l'enfant, papa ne pourrait plus me donner mes leçons de
+musique.
+
+--Oh! qu'à cela ne tienne, je t'emmènerai dans un endroit où tu feras de
+la musique toute la journée; tu recevras des leçons de violon, de
+clavecin, de chant, de latin, de tout ce que tu voudras. Tu auras une
+belle robe rouge le dimanche, et tu chanteras à l'église de
+Saint-Stéphan.
+
+--Oh! alors, je veux bien, reprend l'enfant avec joie, partons à
+l'instant.
+
+--Un moment, dit l'étranger: il faut au moins que ton père consente à se
+séparer de toi.--L'enfant rougit, il baisse la tête, ses yeux se
+remplissent de larmes.
+
+--Comment! dit-il en tremblant, est-ce que vous n'emmènerez pas non plus
+papa et maman?
+
+--Avec la meilleure volonté du monde, c'est impossible, répond
+l'étranger en riant. Tu conçois bien, mon petit ami, que je ne peux pas
+faire recevoir ton père et ta mère, à la maîtrise comme enfants de
+choeur.
+
+Le petit Joseph se met alors à fondre en pleurs; il ne peut se faire à
+l'idée de se séparer de son père et de sa mère. Mais l'étranger le
+rassure petit à petit, il lui fait entrevoir une si riante perspective,
+un avenir si rempli de musique (et ce mot est l'équivalent de bonheur
+pour l'enfant), que bientôt ses larmes cessent de couler, il ne rêve
+plus qu'au plaisir du voyage, et il avait ses petites mains passées
+autour du cou de l'étranger et l'embrassait tendrement, quand le père
+Mathias rentre, accompagné de sa femme.
+
+--Papa! papa! s'écria le petit Joseph en l'apercevant, je t'en prie,
+laisse-moi aller à Vienne; voilà un monsieur qui va m'emmener avec
+lui.--Le père ne comprend rien à cette exclamation, mais l'étranger se
+lève:
+
+--Monsieur, dit-il au charron, je me nomme Reutter, je suis maître de
+chapelle de l'église de Saint-Stéphan de Vienne; le hasard m'a fait
+connaître les brillantes dispositions de votre petit bonhomme. Si vous y
+consentez, je le fais admettre à la maîtrise où il recevra une bonne
+éducation, et en particulier je mettrai tous mes soins à lui donner un
+talent distingué.
+
+Une pareille proposition ne pouvait qu'être agréable au père Mathias. Il
+voyait avec chagrin venir le moment où il serait forcé de faire
+apprendre un métier à son fils, n'ayant pas les moyens de lui donner de
+l'instruction; il remercia l'étranger et consentit à tout. Mais en se
+retournant, il vit sa femme qui pleurait à l'annonce du départ de son
+fils bien-aimé.
+
+--Eh quoi! ma bonne Marie, lui dit-il avec un ton de doux reproche,
+es-tu donc si peu raisonnable de t'affliger de ce qui doit faire le
+bonheur de notre pauvre petit Joseph? Qu'est-ce qu'il deviendra, s'il
+reste avec nous? Un pauvre charron comme son père, et peut-être, après
+moi, le sacristain de la paroisse, tandis qu'avec les leçons qu'il va
+recevoir, il peut être un jour un artiste habile, la gloire de son pays,
+la consolation de nos vieux jours. Allons, un peu de courage, ma bonne
+Marie. D'ailleurs, ajouta-t-il en jetant un regard sur la taille
+arrondie de sa femme, nous ne resterons pas longtemps seuls, notre
+famille va bientôt s'augmenter, et tous nos enfants ne pourront pas
+toujours rester avec nous; et si c'est pour leur bien, il vaut mieux
+nous en séparer de bonne heure.
+
+Tout cela était certes fort raisonnable; mais on raisonne rarement avec
+son coeur et surtout avec un coeur de mère. Marie finit cependant par
+céder, et quelque douloureuse que cette séparation fût pour elle, elle y
+consentit dans l'intérêt de son enfant. Elle obtint pourtant que
+l'étranger ne partirait que le lendemain. Le soir, le concert de famille
+eut lieu comme à l'ordinaire, moins la gaîté qui y présidait d'habitude.
+La présence de l'étranger avait électrisé le petit Joseph: il joua du
+violon, de la harpe; et il chanta mieux qu'il n'avait jamais fait.
+Reutter paraissait enchanté de son nouvel élève; le père Mathias rêvait
+le plus bel avenir pour son fils; mais la pauvre mère ne pouvait
+entendre sans une douleur secrète cette voix si jeune, si tendre, qui ne
+se marierait plus à la sienne, et des pleurs inondaient son visage et
+contrastaient singulièrement avec la figure joyeuse et naïve du petit
+Joseph. Il ne voyait plus en ce moment que le bonheur de pouvoir se
+donner tout entier à l'étude de la musique. Ah! c'est que les enfants ne
+peuvent jamais autant aimer leurs parents qu'ils en sont aimés!
+Cependant, le lendemain, au moment du départ, bien des larmes furent
+versées de part et d'autre. La voiture roulait depuis un quart d'heure,
+que Marie était encore agenouillée dans un coin de sa chambre, appelant
+les bénédictions du Ciel sur le pauvre petit voyageur. Le père Mathias
+avait aussi le coeur bien gros. Machinalement il s'était mis à
+l'ouvrage, et il essayait de chanter pour ne pas laisser voir son
+chagrin; mais, malgré lui, toutes les mélodies qui lui venaient étaient
+graves et tristes, et cependant la voiture roulait toujours, et le petit
+Joseph, séduit par la variété des objets qui s'offraient à sa vue pour
+la première fois, était redevenu gai et insouciant, comme on l'est à son
+âge. Il chantait aussi; mais les airs qu'il choisissait étaient tous
+gais et vifs. C'est tout simple: le temps était magnifique, la campagne
+riante, le soleil splendide; Joseph avait à peine neuf ans; il roulait
+dans une bonne voiture; il marchait vers l'inconnu: à son âge, il n'en
+faut pas tant pour être parfaitement heureux. A peine aurait-il songé à
+ceux qu'il quittait, si un cahot, en le jetant sur son voisin, ne lui
+eût fait sentir quelque chose de dur dans sa veste; il porta vivement la
+main à sa poche, et en retira un petit papier où était cette
+suscription: _A mon Joseph bien-aimé_. Il renfermait six florins.
+C'étaient toutes les économies de la pauvre mère; cette année, elle
+devait se priver de bien des choses; mais la pauvre femme connaissait
+peu le prix de l'argent, et ce qu'elle regardait comme un trésor, par la
+peine qu'elle avait à l'amasser, elle croyait que ce serait un
+commencement de fortune pour son fils. L'enfant pensa comme elle: cette
+somme, qui se monte à peu près à 15 fr. de notre monnaie, lui parut
+énorme; il ignorait quel sacrifice sa mère faisait en la lui donnant, et
+sa joie fut encore plus vive en se voyant à la tête de ses six florins
+avec un avenir aussi beau que celui qu'il rêvait. Le mouvement uniforme
+de la voiture, auquel il n'était pas accoutumé, ne tarda pas à lui
+procurer un doux sommeil, et je laisse à penser si ses songes furent
+agréables.
+
+Le compagnon de voyage du petit Joseph était enchanté de son
+acquisition; il fallait qu'il se recrutât de jolies voix, pour
+l'exécution de ses messes, qui avait lieu tous les dimanches dans la
+cathédrale de Vienne. Il était rare qu'il rencontrât des sujets aussi
+distingués que celui qu'il venait de découvrir, et puis, l'ardeur de
+l'enfant pour ses études musicales lui faisait espérer qu'il pourrait un
+jour en faire un chanteur habile dont le talent lui profiterait; il
+suivait en cela l'usage de quelques maîtres qui formaient _gratuitement_
+des élèves: ceux-ci abandonnaient ensuite en paiement à leurs
+professeurs le bénéfice qu'ils tiraient de leur talent pendant les
+premières années de son exploitation. Cet usage existe encore en
+Angleterre, où l'on achète l'éducation musicale au prix d'une ou de
+plusieurs années de son temps, quand on n'a pas le moyen de payer
+autrement. Mais le petit Joseph ne pouvait pas se douter de ce calcul:
+il prenait pour de la bienveillance et de l'affection, ce qui n'était
+qu'un intérêt bien raisonné, et Reutter lui apparaissait comme une
+providence, comme un second père. Heureux âge, où l'on ne suppose que
+des passions généreuses, parce qu'on juge les autres d'après soi, et
+qu'on n'éprouve que de nobles sentiments!
+
+Tant que roula la voiture, rien n'interrompit le sommeil de notre petit
+Joseph. Ce ne fut que lorsqu'elle s'arrêta devant la vénérable
+cathédrale de Vienne, que son compagnon de route jugea à propos de le
+réveiller.
+
+--Allons, mon petit ami, nous voici arrivés, il faut descendre.
+
+--L'enfant ne se le fit pas dire deux fois; en deux sauts, il fut en bas
+de la chaise de poste, et quoiqu'il fît déjà presque nuit, il put
+admirer les tours gigantesques de la merveilleuse église.
+
+--Comment! s'écria-t-il, c'est là que nous allons demeurer; oh!
+dépêchons-nous d'entrer; que cela doit être beau dedans! Reutter le prit
+par la main; ils firent le tour de l'église, puis trouvèrent enfin une
+petite porte. Une vieille femme avait l'air de les y attendre.
+
+--Tenez, Marthe, dit Reutter en entrant, voilà un nouveau pensionnaire
+que je vous amène, allez le conduire près de ses camarades, et
+préparez-lui une chambre. L'enfant se vit bientôt introduit dans une
+salle basse, où se tenaient une douzaine de bambins; en l'absence du
+maître, ils s'en donnaient à coeur joie et paraissaient fort en train de
+se divertir. L'arrivée de Marthe et du nouveau venu interrompit leurs
+jeux.
+
+«Ah çà! dit la vieille, j'espère que tout ce bruit va finir, maître
+Reutter est de retour, et voilà un camarade qu'il vous amène;
+maintenant, songez à vous tenir un peu tranquilles.»
+
+La nouvelle du retour de maître Reutter rembrunit un instant ces petites
+figures espiègles; mais toute l'attention ne tarda pas à se tourner vers
+le pauvre Joseph; il était resté debout au milieu de la chambre, assez
+embarrassé de sa personne. Il examine d'abord le local: ce n'était pas
+brillant. Rien sur les murs, que quelques teintes verdâtres produites
+par l'humidité, et des noms et des dates inscrits au crayon, à l'encre,
+au charbon, à la pointe du couteau, de toutes les manières enfin,
+suivant l'usage éternel de tous les écoliers, et malgré le fameux
+précepte: _Nomina stultorum semper parietibus insunt_. Mais comme,
+suivant un autre adage, _numerus stultorum est infinitus_, cela ne peut
+empêcher que les murs des colléges, pensions et autres prisons destinés
+à l'éducation de la jeunesse ne soient toujours décorés des noms de ceux
+qui les habitent. Quelques bancs de bois, un vieux clavecin et un énorme
+pupitre sur lequel on voyait deux antiphonaires ouverts pour une leçon
+de plain-chant, formaient tout l'ameublement de cette pièce, à peine
+éclairée par une lampe de cuivre jadis dorée, mais probablement mise à
+la réforme depuis longtemps comme indigne de figurer dans le sanctuaire.
+L'obscurité était donc presque complète, et de plus il régnait dans la
+chambre cette odeur humide et indéfinissable qu'on ne trouve que dans
+les églises et dans les bâtiments qui en dépendent. L'aspect de ce
+séjour aurait peut-être un peu désenchanté notre nouvel enfant de
+choeur, si ses camarades lui avaient laissé le temps de s'abandonner à
+ses réflexions.
+
+--Comment te nommes-tu, toi? lui dit l'un d'eux.
+
+--Joseph, répondit notre héros, enchanté de cette familiarité, qui le
+mettait à l'aise, et vous?
+
+--Moi, je me nomme Max; mais il ne faut pas dire: Et vous! entre
+camarades, il faut tout de suite se tutoyer. Voyons, es-tu un bon
+enfant? à quoi sais-tu jouer?
+
+--Moi, reprit Joseph, je jouerai à tout ce que vous voudrez, et si cela
+vous fait plaisir, je vous jouerai de la harpe ou du violon, ou je
+chanterai quelque chose avec vous.»
+
+Un éclat de rire universel accueillit la proposition du pauvre Joseph.
+
+--Est-il bête! se disaient ses camarades; on lui parle de s'amuser, et
+il vous répond qu'il veut faire de la musique.
+
+--Mais, Joseph, lui dit Max, tu n'y penses pas de nous parler de
+chanter; nous ne faisons que cela du matin au soir!
+
+--Et cela vous ennuie? repartit vivement Joseph.
+
+--Je crois bien, on nous y oblige! et à peine avons-nous une ou deux
+heures dans toute la journée pour nous divertir un peu.
+
+--Oh! je ne suis pas comme vous, moi: mon plus grand divertissement sera
+de faire de la musique.
+
+Un murmure de mécontentement accueillit cette réflexion... Ce sera un
+_capon_, se disait-on à l'oreille... Du tout, reprit Max, c'est un
+_chaud_, et voilà tout; mais ça lui passera bien vite. Marthe vint de
+nouveau interrompre la discussion. Elle apportait à chacun un morceau de
+pain et une pomme; le panier était vide quand vint le tour de Joseph;
+mais elle le prit par la main.
+
+--Maître Reutter va vous faire souper avec lui, mon petit ami; ne vous y
+accoutumez pas, c'est bon pour aujourd'hui, mais demain vous partagerez
+le repas de ces Messieurs.
+
+Et ces messieurs, tout en rongeant leur pomme, suivaient d'un oeil
+d'envie le nouvel arrivé, car il allait faire un repas un peu plus
+substantiel que le leur.
+
+Joseph se trouva bientôt tête-à-tête avec Reutter. Le local était un peu
+plus gai: d'abord on y voyait à peu près clair, et puis un bon feu
+brûlait dans le poêle, les murs étaient garnis de tablettes couvertes de
+livres et de partitions; dans un coin de la chambre était un petit
+buffet d'orgues, non loin de là un clavecin et plusieurs autres
+instruments. La vue de ces richesses musicales aurait suffi pour
+enchanter Joseph; mais il faut avouer, à la honte de son coeur et à la
+louange de son appétit, que son attention fut d'abord absorbée par une
+petite table où il n'y avait que deux couverts; mais elle était
+abondamment servie, et, sur le signe que lui fit Reutter, il s'y
+installa sur-le-champ.
+
+Le pauvre enfant n'avait jamais bu de vin: il en goûta un peu; il ne
+cessa de parler musique pendant tout le souper, et, quand il sortit de
+table, il se croyait le mortel le plus fortuné qui existât au monde. En
+se couchant, cependant, il sentit bien qu'il lui manquait quelque chose:
+c'était le baiser de sa mère, qui lui servait de bénédiction chaque
+soir: un tendre regret faillit lui faire verser des larmes; mais il
+songea à la joie qu'elle devait avoir de le savoir heureux, et il
+s'endormit en pensant à elle et en remerciant Dieu de tout ce qui lui
+arrivait; car, je le vois bien, se disait-il, c'est ici que je vais
+trouver le bonheur; il ne peut être autre part.
+
+
+II
+
+Huit années s'étaient écoulées. On était au mois d'octobre; neuf heures
+du soir venaient de sonner; il faisait froid, un brouillard épais
+couvrait toute la ville, et la cathédrale avait l'air d'être veuve de
+ses grands clochers si élégants, perdus alors dans l'épaisseur de la
+brume; chacun était rentré chez soi; on se réunissait autour des grands
+poêles bien chauffés; des lumières apparaissaient aux fenêtres des
+salles à manger, car c'était l'heure du souper, et l'on ne rencontrait
+dans les rues que les crieurs de nuit: de demi-heure en demi-heure, ils
+annonçaient, avec leurs voix rauques et lugubres, l'heure et le temps
+qu'il faisait. Ceux qui étaient chaudement enfermés dans leurs maisons,
+plaignaient les pauvres gardes-nuit, car eux seuls, probablement, dans
+Vienne étaient obligés de parcourir les rues et d'affronter la bise; et
+cependant, sous le porche de Saint-Stéphan, se tenait pelotonné dans un
+coin obscur quelqu'un qui enviait encore leur sort. Depuis sept heures
+il se tenait à la même place, plongé dans les plus sombres réflexions,
+et à chaque crieur qui paraissait sur la place:
+
+--Va, crie bien fort, oiseau de mauvais augure, disait-il; tu ne crains
+pas de perdre ta voix, toi; tu n'as pas besoin de l'avoir claire et
+argentine, tu n'as pas peur qu'on te renvoie sans pain, sans asile, avec
+une méchante souquenille sur le dos, parce que tu ne pourras plus monter
+jusqu'au _sol_. Quand tu auras fait ton sot métier toute la nuit, tu
+rentreras tranquillement te coucher à l'heure où les autres se lèveront;
+et moi, que ferai-je, que deviendrai-je alors? retourner chez mon père,
+c'est trop loin, et puis, que lui dirai-je quand, après une si longue
+absence, je reviendrai chez lui, sans état, sans moyen d'existence, car,
+ici au moins pourrai-je à peu près gagner ma vie, en allant jouer dans
+les orchestres, tandis que, dans un village, ce ne serait pas une
+ressource. Si au moins j'avais un habit un peu décent et un instrument!
+Mais rien, pas même un méchant violon et pas un kreutzer dans ma poche.
+Que deviendrai-je demain?... ma foi, ce qu'il plaira à Dieu... J'ai
+froid, je vais tâcher de dormir, je suis encore heureux d'être à peu
+près à l'abri sous cette grande porte, dormons. C'est seulement dommage
+de dormir sans avoir soupé, avec cela que je n'en ai point l'habitude;
+mais il faudra bien que je m'y fasse. C'est dommage que j'aie aussi
+celle de déjeuner et de dîner, car je veux être pendu si je sais comment
+je m'y prendrai pour me défaire de ces mauvaises habitudes-là... Allons,
+au petit bonheur!... Saint Joseph me viendra peut-être en aide; et, en
+disant ces mots, le pauvre abandonné se pelotonna derrière une petite
+colonnette, se faisant le plus petit possible, pour être un peu abrité,
+par ce frêle rempart, contre le vent et la pluie qui soufflaient dans la
+direction où il se trouvait.
+
+--Il aurait probablement dormi jusqu'au jour, si son sommeil n'avait été
+interrompu, d'une manière désagréable, par une lanterne qu'on lui
+promenait sur le visage. Il entrouvrit à peine ses yeux et se hâta de
+les refermer bien vite, aveuglés qu'ils étaient par l'éclat de la
+lumière.
+
+--Que faites-vous là, l'ami? lui disait-on.
+
+--Eh! parbleu! vous le voyez bien, je dormais et j'ai fort envie de
+continuer; ainsi bonsoir.
+
+--Bonsoir, c'est bientôt dit; mais qui êtes-vous, où demeurez-vous?
+
+--Si je demeurais quelque part, je vous prie de croire que j'y serais
+plutôt à cette heure que sous le porche de Saint-Stéphan. Qui je suis?
+cela ne sera pas long: on me nomme Joseph Haydn; ce matin encore j'étais
+enfant de choeur de la cathédrale; à présent je ne suis rien du tout et
+je ne sais pas encore ce que je serai demain.
+
+--Ah çà! on vous a donc renvoyé de la maîtrise, et pour quel motif?
+
+--Parce que je mue.
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire?
+
+--Cela veut dire que j'ai perdu ma voix, parce que j'ai quinze ans et
+qu'il en devait être ainsi; je n'ai pas d'asile, je ne connais presque
+personne ici, et, pour ne pas importuner mes amis dont, au reste, je ne
+connais pas la demeure, j'ai pris le parti de me coucher ici. Etes-vous
+satisfait? Puis-je continuer mon somme maintenant?
+
+--Vous continuerez votre somme si vous voulez, mais pas ici.
+
+--Et où donc?
+
+--A la maison des crieurs où vous allez nous suivre, et demain nous vous
+conduirons chez les personnes dont vous pourrez vous recommander, pour
+voir si vous nous avez dit vrai.
+
+--Soit, marchons.
+
+--Et Joseph se mit à suivre les crieurs, qui le menèrent à leur lieu de
+rendez-vous, bien chauffé, mal éclairé, mais où l'on pouvait au moins se
+reposer un peu plus à l'aise que sur les dalles de Saint-Stéphan. Notre
+jeune homme fut enchanté du changement de chambre à coucher, et, sans
+plus s'inquiéter du lendemain, se mit à profiter du bon feu et du
+logement que sa bonne étoile venait de lui procurer. Mais, dès que le
+jour vint, les questions recommencèrent, et comme il ne put nommer,
+parmi les personnes de la ville que quelques musiciens qu'il avait
+rencontrés dans les concerts où il allait chanter, sans pouvoir indiquer
+leur logis, on le reconduisit chez maître Reutter, qui devait au moins
+répondre de lui. Il était à moitié chemin, escorté par deux gardes de
+nuit qui ne le quittaient pas d'une semelle, lorsqu'il aperçut un visage
+de connaissance: c'était un musicien rentrant chez lui, sa boîte à
+violon à la main, et venant sans doute de quelque noce où il avait
+dirigé l'orchestre. Il reconnut notre jeune homme.
+
+--Eh! mon pauvre Joseph; où donc allez-vous en si singulière compagnie?
+
+--Ma foi, répondit Haydn, je sais bien où je vais maintenant, mais je ne
+sais pas où j'irai dans une heure, car on me conduit chez maître
+Reutter; il m'a mis à la porte hier au soir, et comme je ne le crois pas
+disposé à me reprendre à présent, il faudra que ces messieurs aient
+encore la complaisance de m'accompagner demain matin chez lui,
+puisqu'ils tiennent absolument à me procurer un logement de jour; celui
+qu'ils m'ont offert cette nuit me convient tellement sous tous les
+rapports, qu'il est très-probable que j'irai m'y installer à la nuit
+tombante.
+
+--Ah çà! mais c'est une plaisanterie, reprit le musicien; comment! vous
+ne savez où aller?
+
+--Non, sur mon honneur.
+
+--Eh bien! il faut venir chez moi, nous logerons ensemble.
+
+--Mais vous me connaissez à peine; je ne sais même pas votre nom.
+
+--Que vous ignoriez mon nom, cela ne m'étonne nullement; je suis un
+pauvre diable de musicien, et je gagne à peu près ma vie. Vous, je vous
+connais fort bien; vous êtes artiste, nous sommes frères, presque aussi
+riches l'un que l'autre; mais vous avez du talent, vous ferez peut-être
+votre chemin; ne serez-vous pas heureux alors de m'obliger?
+
+--Oh! certes, de grand coeur.
+
+--Eh bien! donc, chacun son tour. C'est moi qui commence. Messieurs,
+continua-t-il, en s'adressant aux deux crieurs de nuit, je me nomme
+Spangler, voici mon adresse, et je réponds de monsieur, qui va loger
+avec moi. Voilà, je crois, votre mission accomplie; merci de
+l'hospitalité que vous lui avez donnée, et à laquelle il n'aurait pas eu
+besoin de recourir, si je l'avais rencontré plus tôt. Au revoir!
+
+Et nos deux amis, se tenant bras dessus bras dessous, arrivèrent bientôt
+à leur demeure commune. C'est un peu haut, dit Spangler; mais cela a son
+avantage: une fois arrivé, on ne redescend plus que quand on y est tout
+à fait obligé, et cela vous fait travailler, en vous forçant de rester
+plus souvent à la maison. Et puis les importuns ne viennent pas vous
+déranger; ils ne se hasardent pas à monter, sans s'être d'abord informés
+en bas si vous y êtes, et vous pouvez, en toute sûreté, vous déclarer
+absent tant que vous le jugez convenable. Quand vous chanteriez à
+tue-tête, et quand vous feriez résonner l'instrument le plus puissant,
+il y a une telle distance des étages inférieurs à notre petit paradis,
+qu'il n'y a nul danger que le bruit que vous feriez vienne trahir votre
+présence. On était enfin arrivé à ce que Spangler appelait son petit
+paradis.
+
+C'était un grenier à peine meublé d'un lit, de quelques chaises, d'une
+table et d'un vieux clavecin.
+
+--Cela n'est pas beau, dit-il à son nouvel hôte; mais ici nous pourrons
+encore n'être pas trop malheureux; nous nous confierons nos peines,
+c'est déjà un soulagement; puis, nous ferons de la musique ensemble, et
+c'est une consolation. Et, pour commencer, vous allez me raconter
+pourquoi et comment ce vieux coquin de Reutter vous a si inhumainement
+renvoyé de la maîtrise.
+
+--Ah! ce ne sera pas bien long, répondit Joseph. Depuis deux ans,
+j'étais très-mal avec lui, et il y a peut-être un peu de la faute de mon
+père, qui n'a jamais voulu consentir à ce que désirait Reutter. Notre
+maître de chapelle voulait, disait-il, assurer ma fortune et mon avenir;
+c'est une affaire que je n'ai jamais très-bien comprise, et que vous
+m'expliquerez peut-être, car vous devez avoir plus d'expérience que moi.
+Vous vous rappelez sans doute quelle belle voix de soprano j'avais, et
+l'effet que je produisais lorsque, le dimanche, j'avais quelque solo à
+chanter. Un jour que j'avais été encore mieux inspiré que de coutume, et
+que l'on avait paru très-satisfait de moi, Reutter me fit monter dans sa
+chambre, après l'office.
+
+--Mon enfant, me dit-il, car, dans ce temps-là, j'étais son Benjamin, et
+il avait toutes sortes de bontés pour moi, mon enfant, tu as une belle
+voix, tu ne chantes pas mal, et si cela pouvait durer toujours ainsi, tu
+serais trop heureux. Malheureusement, dans quelques années, tout cela va
+changer; tu vas devenir un homme, tu auras de la barbe et tu ne pourras
+plus chanter sur la clef d'_ut_ première ligne.
+
+Je ne comprenais pas quel rapport il pouvait y avoir entre la barbe et
+la clef d'_ut_ première ligne; je le laissai continuer.
+
+--Il y aurait bien un moyen de te conserver ta belle voix claire, mais
+il faut un grand courage pour cela.
+
+--Qu'est-ce donc? interrompis-je.
+
+--Peu de chose, je te le dirai plus tard, mais cela ne peut avoir lieu
+que loin d'ici, en Italie. Je t'y enverrais à mes frais, à mes frais,
+entends-tu? et, au bout de deux ans, tu reviendrais ici avec la plus
+belle voix du monde.
+
+--Mais s'il ne s'agit que d'aller en Italie pour y acquérir une belle
+voix, il ne faut pas un grand courage pour cela, et je suis tout prêt à
+partir!
+
+--Il ne s'agit pas seulement d'aller en Italie. Là on trouve des hommes
+fort habiles, nous n'en avons malheureusement pas dans notre Allemagne
+qui, au moyen de certains secrets, savent conserver la voix et empêcher
+la barbe de pousser. Je ne peux pas trop t'expliquer quels moyens ils
+emploient pour cela, parce que je n'en ai jamais essayé par moi-même;
+mais j'ai vu dans ma jeunesse plusieurs chanteurs qui avaient passé par
+là, et ils paraissaient fort bien portants et très-contents de leur
+sort. A ton retour d'Italie, tu m'appartiendras pendant dix ans,
+c'est-à-dire que, pendant dix ans, je te ferai une pension qui ne sera
+pas de moins de 800 florins, et je pourrai, en revanche, te céder aux
+directeurs et aux maîtres de chapelle qui voudront profiter de ton
+talent.
+
+--Vous jugez que je fus enchanté d'une telle proposition; je sautai au
+cou de Reutter en le remerciant du bon conseil qu'il me donnait et de
+l'appui qu'il m'offrait pour m'aider à devenir un grand chanteur sur la
+clef d'_ut_ première ligne: il fut convenu que je partirais dans quinze
+jours, et il me recommanda de ne confier notre secret à qui que ce fût.
+Mais voyez quelle démangeaison de parler me prit: c'était aux approches
+de la Saint-Matthieu, et je ne manquais jamais à cette époque d'écrire à
+mon digne père, à l'occasion de sa fête. Ne m'avisai-je pas, dans ma
+lettre, de lui dire que dans deux ans j'aurais un revenu de 800 florins,
+que rien n'était plus facile à gagner, qu'il ne s'agissait que d'aller
+en Italie, où l'on empêcherait ma barbe de pousser, etc.; enfin, je lui
+racontai tout. Deux jours après, qui vois-je arriver à la maîtrise? Mon
+père, qui demande sur-le-champ à parler à Reutter. Ils restèrent
+enfermés une grande heure ensemble, et, quand mon père sortit, il avait
+l'air fort animé, et Reutter tout confus. Mon père me pressa tendrement
+dans ses bras.
+
+--Mon bon Joseph, me dit-il, les larmes aux yeux, tu as bien fait de te
+confier à moi. Au nom de ce que tu as de plus cher, au nom de ta mère,
+je te défends de consentir à aucune proposition qui pourrait t'être
+faite, sans m'en prévenir et me demander mon consentement.
+Entendez-vous, Monsieur? dit-il rudement à Reutter, j'aimerais mieux
+qu'il ne fût toute sa vie qu'un pauvre charron comme moi que de jamais
+permettre... car enfin, un charron, c'est un homme, au lieu que...
+
+Et le reste fut tellement grommelé entre ses dents, que je ne pus
+entendre la fin de ses paroles qui me semblent encore incompréhensibles;
+car, je vous demande un peu, quel bien cela pouvait-il faire à mon père,
+que j'eusse de la barbe ou non? Mais je devais respecter sa volonté, et
+je me soumis à ses ordres. A peine fut-il parti, que Reutter, se
+tournant vers moi, me jeta un regard de pitié.
+
+--Monsieur Joseph, vous êtes un sot, me dit-il, et un jour viendra où
+vous vous repentirez amèrement de votre niaiserie.
+
+A dater de ce moment, sa manière d'être changea entièrement avec moi: je
+n'étais plus son élève favori; quoi que je fisse pour ne pas lui
+déplaire, je ne parvenais jamais à le contenter; à peine daignait-il me
+donner leçon, et, sans la complaisance de mes camarades qui me faisaient
+un peu travailler, je serais resté bien en arrière d'eux.
+
+Quand je vis que je ne pouvais pas devenir un chanteur, je pensai à une
+autre profession, et je me mis à étudier la composition. J'avais
+découvert dans la bibliothèque de maître Reutter un traité de
+contre-point de Fux. Je me mis avec ardeur à travailler sur ce livre que
+j'avais d'abord peine à comprendre; mais, petit à petit, mon
+intelligence s'est développée, et j'ai essayé d'écrire quelques morceaux
+que je n'ai jamais osé montrer à maître Reutter; mais je les ai
+quelquefois essayés avec mes camarades, et je vous assure que cela n'est
+pas trop mal; je vous les montrerai un de ces jours.
+
+Cependant, il y a six mois, j'éprouvai plus de peine à chanter, ma voix
+s'enroua tout d'un coup, il me fut bientôt impossible d'atteindre les
+notes un peu élevées, et petit à petit je les perdis toutes. Je n'étais
+plus bon à rien. Hier, Reutter vint à moi, vers le soir:
+
+--Ce que je vous avais prédit est arrivé, me dit-il, votre belle voix
+est partie; maintenant, allez où bon vous semblera, j'ai fait pour vous
+tout ce que je pouvais faire.
+
+Et, en disant ces mots, il m'avait conduit vers la porte de la rue, où
+il me poussait par les épaules.
+
+--Mais que voulez-vous que je devienne? lui disais-je en pleurant.
+
+--Tout ce que vous voudrez, me répondit-il; il fallait m'écouter
+autrefois; à présent vous auriez 800 florins chaque année. Bonne chance!
+Et la porte se referma sur moi. Il était nuit, je n'avais pas soupé,
+j'avais froid, ce que j'avais de mieux à faire était de dormir. Vous
+savez la fin de mon histoire, qui, grâce à vous, ne s'est pas dénouée
+d'une manière trop défavorable.
+
+Eh bien! qu'en dites-vous?
+
+--Je pense, dit Spangler, que votre père a bien fait, que Reutter est un
+misérable, et que vous vous applaudirez un jour de n'avoir pas cédé à
+ses perfides conseils; maintenant, causons d'affaires: il faut tâcher de
+vous créer des ressources; vous ferez comme moi, vous viendrez dans tous
+les orchestres où l'on m'appellera, c'est un florin que cela rapporte
+chaque fois, et j'ai de ces occasions-là au moins cinq ou six fois par
+mois; mes bénéfices seront les mêmes, et j'espère ne pas doubler ma
+dépense; ainsi, vous voyez que c'est encore moi qui serai votre obligé.
+Par exemple, nous n'aurons qu'un lit: il est un peu dur et un peu
+étroit; mais on s'y accoutume bien vite. Je donne aussi quelques leçons;
+pendant que je serai en ville, vous pourrez étudier et travailler tout à
+votre aise, et quand nous nous trouverons tous deux au logis, eh bien!
+nous ferons de la musique ensemble, nous essaierons vos compositions;
+mais, je vous en préviens, mon pauvre ami, il ne faut pas fonder trop
+d'espérance de fortune là-dessus; vous gagnerez plus facilement de
+l'argent en exécutant la musique des autres qu'en en composant
+vous-même; mais rien ne vous empêchera de barbouiller du papier pour
+votre amusement et même pour le nôtre. Voyons, avez-vous là quelqu'un de
+vos essais? Puisque nous n'avons rien de mieux à faire, faites-moi donc
+entendre quelque chose de vous.
+
+Haydn tira un manuscrit de son petit paquet!
+
+--Tenez, dit-il à son nouvel ami, voici une sonate de clavecin et
+violon. C'est une des premières choses que j'aie écrites, voulez-vous
+que nous la voyions ensemble?
+
+--Volontiers, répondit Spangler; et il alla tirer son violon de son
+étui.
+
+Tout en accordant son instrument, il réfléchissait à la difficulté qu'il
+allait trouver à héberger son commensal. Pour ne pas l'humilier, il lui
+avait tout peint en beau; mais il y avait une grande différence de la
+réalité aux espérances qu'il lui avait fait concevoir. Il était fort
+douteux qu'on admît Haydn dans les orchestres où l'on demandait
+Spangler, et il n'y avait pas à songer à lui procurer des leçons,
+inconnu comme il l'était; et d'ailleurs, quand même il en aurait trouvé,
+il lui aurait fallu des habits pour se présenter, et il était encore
+plus difficile de trouver un tailleur pour faire crédit, que des élèves
+pour prendre des leçons. Malgré ces réflexions peu rassurantes, le bon
+Spangler s'applaudissait de ce qu'il avait fait: il avait tiré de peine
+un artiste, un confrère, et il trouvait la récompense de sa bonne action
+en elle-même.
+
+Le violon accordé, nos deux artistes commencèrent la sonate. Spangler
+n'était pas un musicien de premier ordre; cependant il avait assez de
+sentiment de son art pour n'être pas insensible à ses beautés, et, dès
+les premières mesures, il fut surpris de la clarté, de la régularité du
+plan, de la fraîcheur d'idées et de la nouveauté de la musique qu'il
+exécutait. L'andante lui révéla encore d'autres beautés, et à la fin du
+rondo final il était transporté de plaisir et d'admiration.
+
+--Ah çà! mon cher maître, dit-il à Haydn, je vous dois une réparation:
+j'ai parlé un peu cavalièrement de votre musique avant de la connaître;
+mais, maintenant, je dois changer de ton. Mais c'est que c'est
+très-bien, très-original! Je ne sais pas du tout ce que valent les
+manuscrits, n'étant en rapport avec aucun marchand de musique; mais je
+suis à présent convaincu que vous pourrez très-bien tirer parti de votre
+talent de compositeur.
+
+Haydn fut enchanté de ces éloges, non par amour-propre, mais parce
+qu'ils lui faisaient concevoir l'espérance de ne pas être longtemps à la
+charge de son ami. A dater de ce moment, les efforts furent employés en
+commun à vaincre la misère. Un secours efficace leur fut encore donné
+par un voisin, un brave perruquier, nommé Keller. Cet honnête artisan
+avait souvent entendu chanter Haydn à Saint-Stéphan, alors qu'il
+possédait encore sa belle voix de soprano, et il s'était pris
+d'enthousiasme pour le jeune virtuose: le récit de ses malheurs ne fit
+qu'augmenter l'intérêt qu'il lui portait. Spangler était dehors presque
+toute la journée, occupé à donner des leçons ou à des répétitions pour
+ses bals ou ses concerts; pendant ce temps, Joseph restait seul, cloué
+devant son clavecin, jouant et rejouant sans cesse les six premières
+sonates d'Emmanuel Bach qui lui étaient tombées sous la main, et pour
+lesquelles il conçut et conserva toujours une admiration profonde. Il
+composait aussi, écrivant toutes les idées qui bouillonnaient dans sa
+tête. Keller venait souvent l'écouter; il admirait tant de talent et de
+courage, et déplorait une telle misère. Haydn ne comprenait pas qu'on
+s'apitoyât sur sa position.
+
+Assis à mon clavecin rongé par les vers, dit-il plus tard, je n'enviais
+pas le sort des monarques. Cependant la misère augmentait chaque jour:
+les dépenses de Spangler avaient été doublées, et ses revenus étaient
+restés les mêmes. C'est au bon Keller que nos deux amis durent de voir
+améliorer un peu leur existence. Il n'y a pas de protection à dédaigner,
+et celle d'un perruquier peut être très-efficace. Keller avait toutes
+les vertus de sa profession, aussi ne manquait-il pas de causer et de
+causer longuement avec ses pratiques: il parla tant et tant de son jeune
+protégé, qu'il finit par intéresser quelques personnes à son sort. Grâce
+à lui et à ses bavardages, Haydn obtint une place de premier violon à
+l'orchestre du couvent des révérends pères de la Miséricorde; puis, de
+temps en temps, et aux grandes fêtes, il obtenait un congé et allait
+jouer l'orgue dans la chapelle du comte de Hangwitz; pendant la semaine
+il donnait quelques leçons de clavecin et de chant, toujours obtenues
+par l'importunité ou à la recommandation de Keller.
+
+L'ambassadeur de la république de Venise à Vienne avait une maîtresse
+qui raffolait de musique; le vieux maître de chapelle Porpora était
+commensal de l'ambassadeur et avait trouvé une espèce de retraite dans
+son hôtel. Haydn fut introduit auprès de la belle Wilhelmine, la
+maîtresse de l'ambassadeur, en qualité de claveciniste accompagnateur.
+Elle proposa au jeune musicien de la suivre aux bains de Manensdorf où
+elle allait passer quelque temps. Haydn accepta avec d'autant plus
+d'empressement, que Porpora était du voyage, et qu'il brûlait du désir
+de recevoir quelques leçons de cet homme célèbre qui avait été l'heureux
+rival de Haendel.
+
+Porpora était un vieillard quinteux et morose, peu bienveillant de sa
+nature; il ne se souciait guère de perdre son temps à donner des leçons
+qu'on ne lui paierait qu'en reconnaissance. Haydn parvint cependant à en
+obtenir quelques bons conseils; mais que ne dut-il pas faire pour
+captiver les bonnes grâces du professeur récalcitrant! Levé avant le
+jour, il brossait soigneusement ses habits, nettoyait ses souliers,
+préparait sa perruque et se regardait comme très-heureux lorsque ses
+soins journaliers n'étaient pas accueillis par quelque bourrade. A la
+fin, cependant, tant de persévérance et d'abnégation, et peut-être aussi
+ses rares dispositions musicales, finirent par triompher de la
+résistance de Porpora; touché des soins et des attentions respectueuses
+de ce domestique volontaire, il consentit à lui donner quelques leçons.
+Haydn en profita si bien, qu'à son retour à Vienne, l'ambassadeur,
+étonné de ses progrès en l'entendant accompagner sa maîtresse chantant
+une des cantates si difficiles de Porpora, fit à notre jeune homme une
+pension de six sequins par mois.
+
+Haydn fut alors le plus heureux des hommes: il put largement acquitter
+sa part des dépenses de la communauté, et n'en mit que plus d'ardeur à
+rechercher en ville des leçons dont le produit augmentât le bien-être de
+leur ménage d'artistes. Il ne cessait de composer des morceaux qu'il
+faisait jouer à ses élèves; mais il y attachait si peu d'importance,
+qu'il les leur laissait et ne s'en occupait plus, une fois qu'ils
+étaient composés. Quelques-uns de ces morceaux furent entendus par des
+appréciateurs dignes de les comprendre; plusieurs furent gravés sans le
+consentement et à l'insu d'Haydn, qui ne se doutait même pas qu'il pût
+tirer le moindre profit de son talent de compositeur, et sa réputation
+commençait déjà à se répandre à Vienne et chez les éditeurs sans que,
+dans son adorable naïveté, il se crût autre chose qu'un pauvre musicien
+gagnant péniblement sa vie à donner des leçons et à jouer dans quelques
+orchestres.
+
+Un jour, il fut appelé pour accorder un clavecin chez la comtesse de
+Thun. Il fut introduit, par un laquais, dans un splendide salon et
+laissé seul devant un superbe clavecin pour s'y acquitter de sa besogne.
+Quand le clavecin fut accordé, Haydn compara ce magnifique instrument à
+la chétive épinette sur laquelle il travaillait si assidûment. Ce
+n'étaient pas les riches peintures dont était orné le clavecin et sa
+forme élégante qui le séduisaient; c'étaient ses trois claviers, ses
+jeux de toute espèce, le son superbe de l'instrument et le parti qu'on
+en pouvait tirer, qui excitaient son envie. Que les gens riches sont
+heureux, se disait-il, d'avoir des appartements assez grands pour y
+loger de si beaux et si vastes instruments! Pour une fois au moins et
+pour quelques minutes, je veux jouir de leur bonheur, et puisque j'ai
+accordé ce clavecin, j'ai bien le droit de l'essayer et de m'en servir
+pendant quelques instants. Il se mit alors à improviser; la supériorité
+de l'instrument excitait son génie, il s'abandonna à toute la verve de
+ses idées. Depuis une heure, perdu dans un autre monde, celui des poëtes
+et des musiciens, il se laissait aller à toutes les rêveries de son
+génie et aurait sans doute encore continué longtemps, si, en levant les
+yeux par hasard, il n'eût distingué devant lui une jeune et belle femme
+pensive, et cependant émue par ces accords merveilleux; elle l'écoutait
+depuis longtemps sans qu'il se fût même aperçu de sa présence. Il se
+hâta de quitter le clavecin, tout confus d'avoir un témoin de
+l'indiscrétion qu'il s'était permise.
+
+--Qui êtes-vous, mon ami? lui dit la dame d'une voix douce et
+rassurante.
+
+--L'accordeur qu'on a fait appeler, et, ayant terminé de mettre cet
+instrument en état, j'ai voulu l'essayer et je me suis oublié.
+Pardonnez-moi, madame.
+
+--Vous êtes tout pardonné, interrompit la jeune femme sans le laisser
+achever, c'est moi, au contraire, qui suis coupable de vous avoir
+empêché d'achever le morceau que vous exécutiez: il est bien beau,
+voudriez-vous me le redire?...
+
+--Mon Dieu, madame, je vous en jouerai un autre si vous le désirez, mais
+il me serait impossible de vous répéter celui-là.
+
+--Impossible? et pourquoi?
+
+--Parce qu'il n'existe pas: en essayant ce clavecin, je laissais courir
+mes doigts au hasard; la beauté de l'instrument m'a peut-être mieux
+inspiré qu'à l'ordinaire, et ce que vous voulez bien appeler un morceau,
+n'était qu'une improvisation sans importance.
+
+--Une improvisation?... de vous?
+
+--Certainement de moi, madame; puisque j'improvisais, il fallait bien
+que ce fût de moi.
+
+Haydn n'était pas encore assez au fait du monde pour savoir que
+lorsqu'il échappe une sottise à quelqu'un dont on dépend, ou dont on a
+besoin, il faut avoir garde de la relever. La belle dame ne pouvait
+cependant croire que le petit jeune homme assez mal tourné qu'elle avait
+devant les yeux fût l'auteur de la belle musique qui l'avait frappée.
+
+--Comment vous nomme-t-on donc, monsieur l'improvisateur? lui dit-elle.
+
+--Joseph Haydn.
+
+--Haydn! seriez-vous le fils ou le parent de ce musicien mystérieux que
+personne ne connaît et dont plusieurs morceaux ont déjà tant de vogue?
+
+--Je ne sais, madame, s'il est un musicien de mon nom que l'on admire et
+que l'on ne connaisse pas: quant à moi, mon père est charron et
+sacristain au petit village d'Harrach, et, pour mon compte, je suis
+très-connu de plusieurs personnes de Vienne: vous pouvez vous informer
+de moi auprès de M. Spangler et de M. Keller.
+
+--Je n'ai pas l'honneur de connaître ces deux messieurs; pourriez-vous
+me dire qui ils sont?
+
+--Tous deux sont mes meilleurs amis: le premier est un fort bon musicien
+avec qui je demeure et dont je partage la bonne et la mauvaise fortune;
+le second est un perruquier qui demeure dans ma maison et qui a beaucoup
+de goût; car je lui joue toute la musique que je compose, et il en est
+quelquefois très-satisfait.
+
+--C'est inconcevable! se dit la dame... Ah! une dernière épreuve peut me
+donner le mot de cette énigme, et, saisissant un morceau de musique
+parmi ceux rangés dans un casier placé sous le clavecin, elle le plaça
+sur le pupitre. Jouez-moi cela, monsieur, dit-elle en ouvrant le morceau
+de musique à la première page.
+
+Haydn y eut à peine jeté un coup d'oeil, qu'il s'écrie:
+
+Mais c'est une de mes sonates, et gravée encore! ah! quel plaisir! quel
+honneur! ah! madame, donnez-moi ce morceau, je vous en prie. Ma musique
+gravée, publiée!
+
+--Un instant, dit la dame, puisque ce morceau est de vous, vous n'aurez
+sans doute pas besoin de la musique devant vos yeux pour l'exécuter;
+quand vous me l'aurez fait entendre sans regarder la musique, je vous
+donnerai le cahier, je vous le promets. Voyons, commencez.
+
+Et elle avait retiré la sonate du pupitre et suivait des yeux sur le
+cahier qu'elle tenait à la main. Haydn s'était mis au clavecin, et il
+exécuta la sonate d'un bout à l'autre; mais, électrisé par l'espèce de
+défi porté à son honneur par celle qui semblait douter qu'il fût bien
+l'auteur de son propre ouvrage, il ajouta quelques traits plus
+difficiles et plus brillants que ceux qu'il avait écrits, et se surpassa
+dans l'exécution de son morceau.
+
+La comtesse de Thun, car c'était elle que le son du clavecin avait
+attirée du fond de ses appartements dans le salon, la comtesse voulut
+connaître par quelle circonstance un compositeur d'un tel mérite en
+était réduit à faire le métier d'accordeur. Haydn fut obligé de raconter
+toute son histoire, sans en omettre aucun détail.
+
+--Monsieur Haydn, lui dit alors la comtesse, vous allez emporter cette
+sonate gravée que vous avez paru désirer; mais, en échange, il faut que
+vous contentiez un caprice de femme, qui vient de me venir à l'instant.
+Je désire que vous composiez, pour moi, une sonate dont je vous prie de
+m'apporter le manuscrit dès que vous l'aurez terminée, et je vous
+demande la permission de vous la payer d'avance; et elle remit à Haydn
+une somme de vingt-cinq ducats. Pour lui, c'était la fortune. La
+fortune, effectivement, changea subitement pour lui. Grâce à la
+protection de la comtesse, il fut présenté aux premiers personnages de
+l'Empire, et, quelques années après, il entra au service du prince
+Esterhazy, où il passa la plus grande partie de sa vie. Son premier soin
+fut de faire admettre Spangler au nombre des musiciens de Son Altesse.
+Mais il avait encore une autre dette à acquitter, celle qu'il avait
+contractée envers Keller. Il la paya du bonheur de toute sa vie. Il crut
+de son devoir d'épouser la fille du perruquier. Il la connaissait à
+peine, et il n'avait pas d'amour pour elle. Cette union fut malheureuse,
+et eût empoisonné toute son existence, s'il ne se fût séparé de sa
+femme, à laquelle il assura une existence honorable.
+
+Ici doit se terminer cette esquisse des premières années d'Haydn;
+constamment employé au service du prince Esterhazy, il ne cessa de
+composer pour lui, et l'histoire d'Haydn est tout entière dans l'immense
+catalogue de ses travaux. Il fit un voyage en Angleterre dans les
+dernières années de sa vie; avec l'argent qu'il y gagna, il s'acheta une
+petite maison dans un faubourg de Vienne et y termina ses jours.
+
+Quoique j'aie entrepris aujourd'hui de ne parler que de l'enfance et de
+la jeunesse d'Haydn, je ne puis résister au désir de retracer les
+circonstances qui accompagnèrent ses derniers instants.
+
+En 1808, ses facultés commencèrent à baisser et les habitants de Vienne
+voulurent au moins lui rendre un dernier hommage de son vivant. On
+organisa une splendide exécution de _la Création_, un de ses derniers
+chefs-d'oeuvre. Cent soixante musiciens, ayant Salieri à leur tête,
+furent convoqués chez le prince de Lobkowitz; toute la noblesse de
+Vienne assistait à cette solennité; l'illustre vieillard fut apporté
+dans un fauteuil, des fanfares annoncèrent son entrée dans la salle; la
+princesse Esterhazy était allée au-devant de lui et l'introduisit au
+milieu de l'aristocratique assemblée, où on lui prodigua toutes les
+marques de respect et d'admiration. Les applaudissements se
+renouvelaient à la fin de chaque morceau. Emu par toutes ces marques de
+sympathie, Haydn ne put résister à son émotion; un médecin placé près de
+lui fit observer que ses jambes n'étaient pas assez couvertes: en un
+instant un monceau d'écharpes, de châles et de cachemires vint
+s'accumuler aux pieds du vieillard, mais il fit signe qu'il n'aurait pas
+la force de rester plus longtemps. On l'enleva sur son fauteuil; au
+moment de sortir de la salle, il fit arrêter les porteurs, il fit une
+légère inclination vers l'assemblée, puis, étendant les mains vers
+l'orchestre, il sembla bénir ses frères, ses enfants, les dignes
+interprètes de son génie, les nobles instruments de sa gloire.
+
+Au commencement de 1809 ses forces s'affaiblirent de plus en plus.
+L'armée française approchait de Vienne, le pauvre vieillard eut encore
+la force de se lever: il fallut qu'on le mît devant son piano, et, là,
+d'une voix tremblante et cassée, il se mit à chanter l'hymne:
+
+_Dieu! sauvez l'empereur François!_
+
+Le 10 mai, l'armée française était à une demi-lieue du petit jardin
+d'Haydn. Quinze cents coups de canon ébranlèrent les airs dans cette
+journée, quatre obus vinrent tomber près de sa maison. Ses domestiques,
+effrayés, se pressaient autour de lui; il ne parlait plus; seulement sa
+voix chevrotante articulait encore:
+
+_Dieu! sauvez l'empereur François!_
+
+A peine entré à Vienne, Napoléon envoya chez l'illustre vieillard; mais
+il fut insensible à tant d'honneur. La veille de sa mort il se fit
+encore porter à son piano, et chanta trois fois avec ferveur:
+
+_Dieu! sauvez l'empereur François._
+
+Le 31 mai s'éteignit un des plus grands génies dont l'art musical puisse
+se glorifier!
+
+
+
+
+RAMEAU
+
+
+La musique est un art si moderne, qu'un compositeur qui date d'un siècle
+a déjà le droit d'être classé parmi les auteurs anciens: et cette
+ancienneté est presque l'oubli; car les musiciens pratiques sont
+tellement occupés de l'exercice de leur art, que bien rarement ils
+poussent la curiosité et le désir des recherches jusqu'à aller
+feuilleter les partitions délaissées d'auteurs même les plus célèbres,
+se contentant de parler d'eux, sur la foi de leur renommée, et ne se
+faisant une idée de leur style, de leur manière, de leur talent, que par
+la lecture de quelques articles biographiques, souvent écrits légèrement
+ou empruntés par fragments à des appréciations contemporaines souvent
+sans grande valeur.
+
+Il est peu d'hommes qui aient joui, pendant leur vie, d'une aussi grande
+renommée que Rameau: ses écrits théoriques et scientifiques occupèrent
+toute l'Europe, et si ses compositions théâtrales ne dépassèrent pas le
+seuil de la France, du moins dut-il à la supériorité des danseurs
+français de voir ses airs de danse transportés et applaudis sur tous les
+théâtres de l'étranger. Ces airs de danse avaient, du reste, une valeur
+réelle; c'est peut-être dans leur composition que Rameau sut imprimer le
+plus hautement son cachet d'originalité et de puissance rhythmique, car,
+dans la musique de chant, il était souvent gêné par l'exigence des
+paroles françaises et l'inexpérience des poëtes ses collaborateurs.
+
+Cette réunion si rare d'une égale renommée dans la théorie et la
+pratique, suffirait pour assurer à Rameau une place à part dans
+l'histoire de l'art, quand même il n'eût pas montré dans l'une et
+l'autre la supériorité qu'on doit lui reconnaître. Mais quelle est la
+vanité de la gloire des musiciens! Aujourd'hui que de meilleurs systèmes
+ont prévalu, qui s'avisera jamais de lire les oeuvres didactiques de
+Rameau? qui ira chercher, dans ses nombreux ouvrages de théâtre, les
+mélodies qui en ont fait le succès? Rameau était un grand homme, vous
+dira le premier musicien venu que vous interrogerez à son sujet: la
+preuve en est dans son portrait qui est gravé sur la médaille d'or que
+l'Institut décerne à ses lauréats: c'est l'auteur de _Castor et Pollux_
+et l'inventeur de la basse fondamentale.--Voilà ce qu'on vous répondra.
+Mais poussez vos investigations plus loin, demandez quelques détails sur
+son style, sur sa manière d'écrire, sur ce qui différencie cette manière
+de celle de ses prédécesseurs, on restera muet.
+
+Et cependant, c'est une étude curieuse que celle de ces ouvrages qui
+attestent le génie de leurs auteurs, luttant avec énergie contre une
+impuissance causée par leurs mauvaises études, bravant les moyens
+d'exécution bornée dont ils pouvaient disposer, et néanmoins excitant
+l'enthousiasme de leurs contemporains. Quelle est donc la valeur de ces
+jugements contemporains, lorsque l'on voit madame de Sévigné contester
+la supériorité de Racine et prétendre que Lully était arrivé à l'apogée
+de son art?
+
+Cependant, quelle que puisse être la partialité enthousiaste des
+contemporains, il est bon d'y avoir égard, pour ne pas être tenté de
+tomber dans un dédain injuste envers les objets de leur admiration.
+Nourris dans l'étude des chefs-d'oeuvre qui ont fait oublier les
+productions qui les ont précédés, nous ne sommes que trop portés à
+regarder en pitié des essais qui nous semblent puérils et dont chaque
+trait était peut-être une révélation du génie: il faut nous tenir en
+garde contre nos habitudes musicales, et nous rappeler que presque tout
+ce qui devient lieu commun en musique, a d'abord été une nouveauté
+heureusement trouvée, qui n'a dû sa vogue, et plus tard sa banalité et
+son discrédit même, qu'à son succès et à sa propre valeur.
+
+Les biographies de Rameau sont très-nombreuses: je n'aurai donc pas de
+faits nouveaux à révéler sur cet homme célèbre; mais, ayant étudié ses
+oeuvres pratiques avec beaucoup de soin et de patience, peut-être
+serai-je assez heureux pour faire entrevoir quelques aperçus sur la
+révolution musicale dont il donna le signal, autant toutefois qu'il est
+possible de faire connaître les oeuvres d'un musicien, lorsque les
+citations vous sont interdites et que la mémoire des lecteurs ne peut
+venir à votre aide.
+
+Jean-Philippe Rameau naquit à Dijon en 1683. Son père était professeur
+de musique dans cette ville, et c'est de lui qu'il apprit les premiers
+éléments de cet art. Il avait une aptitude si prononcée, qu'à l'âge de
+sept ans il était déjà bon lecteur (chose fort rare à cette époque) et
+improvisait avec facilité sur le clavecin. Cependant, son père ne le
+destinait pas à suivre sa profession; c'était son frère Claude Rameau,
+qui depuis fut un organiste de talent, mais rien de plus, sur qui le
+père avait jeté les yeux pour le lancer dans la carrière des arts. Quant
+à Philippe, des arrangements de famille avaient décidé qu'il entrerait
+dans la magistrature. Aussi fut-il mis au collége des jésuites de Dijon.
+
+Mais si Rameau devait être un jour un des hommes éminents de son siècle,
+il débuta par être un des plus mauvais écoliers des bons pères. Tout
+entier à son amour de la musique, son cahier et les marges de son
+rudiment et de ses dictionnaires étaient surchargées de lignes
+parallèles couvertes de blanches et de noires; ses devoirs étaient
+constamment négligés; les punitions, loin de le corriger, ne faisaient
+qu'exalter sa volonté de fer; bref, son indiscipline devint telle, que
+les bons pères prièrent la famille de Rameau de les débarrasser de cet
+élève impossible, et Philippe fut envoyé à ses parents sans avoir pu
+achever sa quatrième, sachant fort peu de latin, encore moins de grec et
+pas du tout de français. En revanche, son amour de la musique s'était
+accru en proportion de l'aversion qu'il avait éprouvée pour les études
+humanitaires, et à peine délivré du collége, il s'adonna avec plus
+d'ardeur à son art favori, allant quêter chez quelques organistes de la
+ville ce que l'on appelait déjà des leçons de composition, mais ce qui
+n'était et ne pouvait être, de la part de tels professeurs, que quelques
+notions d'harmonie bien imparfaites.
+
+Cependant son ardeur pour la musique eut un temps d'arrêt: il avait
+dix-sept ans, et une passion plus impérieuse lui fit négliger ses études
+habituelles; une jeune veuve du voisinage vint occuper toutes ses
+pensées, et pendant près d'une année la musique fut mise de côté; mais
+si la jolie veuve se souciait peu que son jeune amant fût ou non habile
+musicien, elle tenait à ce que les billets d'amour qu'on lui adressait
+fussent ornés de moins de fautes d'orthographe possible: aussi fit-elle
+rougir Rameau de son ignorance, et si le futur écrivain ne lui dut pas
+d'acquérir un style bien pur, il lui eut au moins l'obligation de
+pouvoir désormais exprimer ses idées dans un français suffisamment
+correct.
+
+Le père de Rameau, qui avait consenti à laisser son fils suivre sa
+vocation, fut pour le moins aussi alarmé de le voir négliger la musique
+pour le français, qu'il l'avait été quelques années auparavant de lui
+voir sacrifier le latin et le grec à la musique. Il pensa qu'un voyage
+en Italie étoufferait le germe amoureux de sa dangereuse passion et le
+ramènerait au culte de l'art qu'il négligeait. Philippe Rameau partit
+pour l'Italie, mais il n'alla que jusqu'à Milan; et quoique ce pays pût
+alors mériter à juste titre le nom de patrie des arts et surtout de la
+musique, Rameau en fut si peu impressionné qu'il n'y fit qu'un
+très-court séjour, et rien ne prouve, dans les oeuvres qu'il a publiées
+depuis, qu'il ait tiré le moindre profit de ce qu'il put y entendre. Il
+n'y a jamais la moindre trace de style italien dans ses ouvrages: tout
+ce qu'il n'a pas inventé procède de la manière de Lully et des
+compositeurs qui séparèrent leurs deux époques.
+
+A Milan, Rameau fit la connaissance d'un directeur qui recrutait des
+musiciens pour composer un orchestre destiné à desservir quelques villes
+du midi de la France, où il comptait faire une tournée. Il s'engagea
+comme premier violon, et c'est en cette qualité qu'il visita Marseille,
+Nîmes, Montpellier, etc. Mais le violon ne lui servait qu'à le faire
+vivre: l'orgue, cet instrument des compositeurs, était sa passion, et
+partout où il trouvait l'occasion de le toucher, il excitait
+l'admiration. Après quelques années de cette vie errante, sur laquelle
+on manque de détails précis, Rameau retourna à Dijon, aussi pauvre
+d'argent que de gloire, mais riche d'espérance et plein de foi en
+lui-même. Aussi refusa-t-il courageusement l'orgue de la Sainte-Chapelle
+qu'on lui offrait dans sa ville natale, et se décida-t-il à tenter le
+voyage de Paris. Il y arriva en 1717, inconnu, âgé déjà de trente-quatre
+ans, mais plein d'audace et d'énergie.
+
+Un des premiers artistes qu'il entendit dans cette ville fut le célèbre
+organiste Marchand. A cette époque, le sceptre de la musique
+instrumentale appartenait aux organistes. Les leçons particulières de
+clavecin leur procuraient un bénéfice considérable, indépendamment de
+leurs appointements d'organistes. Ceux qui jouissaient de quelque
+renommée cumulaient les orgues de plusieurs églises ou communautés; ils
+se faisaient remplacer par des commis les jours ordinaires, et
+s'arrangeaient pour jouer un morceau ou deux dans chacune des églises où
+ils étaient titulaires, les jours de grande solennité. Marchand était
+l'organiste à la mode, il ne pouvait suffire à ses nombreuses leçons: on
+prétend qu'il gagnait jusqu'à 10 louis par jour, somme énorme pour le
+temps; mais ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est que cet homme,
+si occupé, trouvait moyen de dépenser encore plus d'argent qu'il n'en
+gagnait.
+
+Rameau alla se loger près de l'église des Grands-Cordeliers, où Marchand
+attirait la foule chaque fois qu'il se faisait entendre. Bientôt il se
+fit présenter au célèbre organiste: celui-ci accueillit à merveille
+l'artiste provincial et pensa même pouvoir l'employer comme commis à ses
+orgues des Jésuites et des Pères de la Merci. Mais un jour, ayant été,
+par curiosité, entendre celui qu'il avait pris pour suppléant, il fut
+tellement surpris de la supériorité de son jeu, qu'il comprit qu'il
+aurait en lui un rival trop redoutable, et dès lors il employa plus
+d'acharnement à le desservir qu'il n'avait mis de facilité à
+l'accueillir. Une place d'organiste était devenue vacante à l'église de
+Saint-Paul; un concours fut ouvert: malheureusement Marchand fut
+institué juge de ce concours, et Rameau, qui concourait avec Daquin, se
+vit préférer ce dernier.
+
+On comprend que ce n'est que par induction que nous pouvons aujourd'hui
+apprécier l'injustice de ce jugement. Mais il suffit de comparer les
+excellentes pièces de clavecin de Rameau aux très-faibles productions du
+même genre de Daquin, pour ne pas douter de l'iniquité de cette
+décision.
+
+Rameau désolé, se voyant à bout de ressources à Paris, fut obligé
+d'accepter la place d'organiste de Saint-Etienne, à Lille. Mais à peine
+arrivé dans cette ville, il reçut de son frère Claude Rameau l'offre de
+lui succéder à l'orgue de la cathédrale de Clermont en Auvergne.
+Philippe Rameau n'hésita pas, et il souscrivit un engagement de
+plusieurs années avec l'évêque et les chanoines de Clermont. Dans cette
+ville éloignée du centre des arts, il employa quatre années à composer
+son premier traité d'harmonie et un grand nombre de cantates, de motets
+et de pièces d'orgue et de clavecin. Si, en général, il est avantageux
+de se tenir toujours au courant des productions musicales nouvelles,
+pour ne pas se laisser dépasser, il est aussi de puissants génies à qui
+la solitude et l'absence d'audition de toute espèce de musique
+permettent de donner un essor plus vif à leur imagination, en les
+préservant de toute imitation involontaire. C'est ce qui arriva pour
+Rameau: les premières pièces qu'il publia plus tard ont un cachet
+d'indépendance et d'originalité, dû peut-être à l'isolement où il se
+trouvait lorsqu'il les composa.
+
+Riche de ses productions et surtout de son ouvrage théorique, qu'il
+espérait devoir faire une grande sensation, il jugea que le moment était
+venu de retourner à Paris, et de publier ses ouvrages nouveaux. Mais
+l'évêque et ses chanoines tenaient à leur organiste; un contrat le liait
+encore avec eux pour plusieurs années et son congé lui fut refusé.
+Rameau ne se tint pas pour battu, mais il usa de ruse. Dès le lendemain
+du jour où il subit le refus de son congé, il engagea la bataille contre
+les oreilles des chanoines. Aux mélodies nobles et élégantes qu'il avait
+l'habitude d'exécuter sur l'orgue, il substitua les successions
+d'accords les plus déchirantes, les combinaisons de jeux les plus
+bizarres et les plus grotesques; les chanoines soutinrent l'assaut avec
+courage, mais leur ennemi ne se lassa pas. On était aux approches d'une
+grande fête, la dignité du service divin pouvait souffrir de la
+continuation de cette cacophonie obstinée: le chapitre céda,
+l'engagement fut résilié, et Rameau obtint de jouer une dernière fois le
+jour de son départ, c'était celui de la grande fête qui devait attirer
+un nombreux auditoire: mais, cette fois, son but était atteint, il
+n'avait plus de motifs pour se montrer autre que lui-même, et il joua
+avec tant de charme et de supériorité que les chanoines comprirent, à
+leur grand regret, qu'ils ne remplaceraient jamais celui qui voulait se
+séparer d'eux.
+
+A peine arrivé à Paris, Rameau y publia les morceaux qu'il avait
+composés dans la retraite: ils obtinrent un brillant succès et lui
+valurent des admirateurs, des élèves et la place d'organiste de l'église
+de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Il publia l'année suivante son
+_Traité d'harmonie_. Cet ouvrage, qui s'éloignait complétement de la
+routine généralement suivie, lui valut plus de critiques que d'éloges,
+mais ne contribua pas peu à le faire connaître comme musicien sérieux et
+important.
+
+Cependant un homme comme Rameau ne pouvait se contenter de la
+publication de quelques petites pièces vocales et instrumentales, déjà
+il rêvait le théâtre. Alors, non plus qu'aujourd'hui, il n'était facile
+d'arriver à l'Opéra. Piron, compatriote de Rameau, lui conseilla de
+s'essayer dans quelques airs de danse et morceaux de chants qu'on
+intercalerait dans les pièces de l'Opéra-Comique de la foire. Rameau
+composa donc de la musique pour plusieurs pièces de Piron: j'ignore si
+cette musique a jamais été gravée, mais je n'en ai jamais vu aucune
+trace à la Bibliothèque nationale ni à celle du Conservatoire.
+
+Cependant ces essais de musique pratique ne faisaient pas négliger à
+Rameau ses études didactiques. Il publia en 1726 son _Système de musique
+théorique_, où il développait sa méthode de la basse fondamentale dont
+le germe existait déjà dans son _Traité d'harmonie_, puis en 1732 sa
+_Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement par le
+clavecin et l'orgue_. Ces trois ouvrages l'avaient posé comme un habile
+théoricien, il était cité comme un des meilleurs organistes, ses
+compositions instrumentales avaient de grands succès, et pourtant il ne
+pouvait arriver au théâtre, objet de ses désirs, et bientôt il allait
+entrer dans sa cinquantième année.
+
+La maison de M. de la Popelinière était, à cette époque, le rendez-vous
+des gens de lettres et de tous les artistes. Le financier, amateur des
+arts, ne pouvait manquer de protéger Rameau; celui-ci fut bientôt admis
+dans son intimité. M. de la Popelinière entretenait un orchestre à son
+service: les compositeurs trouvaient un grand avantage à faire essayer
+par cet orchestre les ouvrages qu'ils destinaient à la publicité; pour
+les habitués de ces concerts, c'était toujours une bonne fortune d'avoir
+la primeur de ces nouveautés; chacun, en un mot, gagnait à cette
+intelligente prodigalité du fermier général. Nous n'avons plus de
+fermiers généraux, mais nous avons eu des entrepreneurs, et nous avons
+encore des banquiers millionnaires. L'idée ne vient pas à un seul de
+protéger les arts d'une manière si intelligente et si efficace: leur
+protection se borne à louer, de temps en temps, une loge au théâtre, ou
+à prendre quelques billets au concert d'un pauvre artiste, qui souvent a
+payé d'avance cette mesquine libéralité, en jouant pour rien dans les
+salons du prétendu protecteur.
+
+Voltaire, à qui Rameau avait été recommandé, écrivit pour lui les
+paroles d'un opéra de _Samson_, et Rameau se mit au travail avec ardeur;
+sa partition terminée, il ne put parvenir à faire représenter son
+ouvrage à l'Opéra, des scrupules religieux firent repousser ce sujet
+biblique. Voltaire se plaint avec amertume de cette rigueur dans sa
+_Correspondance_, d'autant qu'à la même époque on représentait à la
+Comédie-Italienne une arlequinade bâtie sur le même sujet, ce qui peut
+sembler extraordinaire.
+
+La partition de _Samson_ a été perdue, mais on prétend que Rameau
+replaça quelques-uns des morceaux qu'il avait composés pour cet ouvrage
+dans _Dardanus_ et _Zoroastre_, opéras qu'il fit représenter plus tard.
+
+Peut-être, après la défense de jouer _Samson_, Rameau se fût-il
+découragé complétement, sans le puissant appui de M. de la Popelinière.
+La première condition, pour faire un opéra, est de s'en procurer le
+poëme (ce que nous appelons aujourd'hui le livret); M. de la Popelinière
+le lui fit avoir. Sur ses instances, l'abbé Pellegrin consentit à en
+donner un, mais non sans avoir pris ses précautions.
+
+C'était un singulier homme que cet abbé Pellegrin: il avait dû à la
+protection de madame de Maintenon, à qui il avait présenté un livre de
+cantiques de sa composition, de pouvoir se fixer à Paris; mais depuis
+près de cinquante ans qu'il l'habitait, ce séjour ne lui avait guère été
+profitable. Le pauvre abbé avait essayé de tout: il avait fait d'abord
+des poésies spirituelles,--je veux dire sacrées;--c'étaient des paroles
+de sainteté parodiées sur des airs d'opéras; cela se chantait dans les
+couvents où l'on élevait les jeunes filles, et les premiers recueils
+eurent assez de vogue. L'abbé Pellegrin, pour continuer à exploiter
+cette mine, publia: _L'Imitation de Jésus-Christ, mise en cantiques sur
+des airs d'opéras et de vaudevilles choisis et notés_; il fit ensuite
+une traduction des Odes d'Horace en vers français; mais voyant que tout
+cela ne lui rapportait plus assez, il se décida enfin à travailler pour
+le théâtre, et donna successivement une comédie, une tragédie, et
+quelques opéras; ses droits d'auteurs (ils étaient bien minimes alors)
+et le prix de ses messes lui procuraient à peine de quoi vivre, et l'on
+avait fait sur lui cette épigramme célèbre:
+
+ Le matin catholique et le soir idolâtre,
+ Il dîne de l'autel et soupe du théâtre.
+
+Hélas! le pauvre abbé ne dînait pas tous les jours, et pourtant son
+revenu devait encore décroître. Un ou deux succès au théâtre suffirent
+pour donner à son nom un retentissement qui devait lui être fatal. Le
+cardinal de Noailles l'interdit à jamais de ses fonctions sacerdotales
+et l'abbé n'ayant plus de ménagements à garder, joignit à ses travaux
+pour la Comédie-Française et pour l'Opéra, ceux plus expéditifs et plus
+lucratifs de la Comédie Italienne et des théâtres forains. Malgré cela,
+il ne put jamais parvenir à vaincre la misère: il est vrai qu'il était
+très-bon, et que presque tout ce qu'il gagnait était employé à soutenir
+une famille nombreuse et encore moins fortunée que lui.
+
+L'abbé Pellegrin avait près de 70 ans, quand M. de la Popelinière
+sollicita de lui la faveur d'un poëme d'opéra pour son protégé. Le
+protégé pouvait passer pour un jeune compositeur, puisqu'il n'avait
+encore rien fait représenter au théâtre, et n'en atteignait pas moins la
+cinquantaine. Sa réputation de grand organiste, de savant théoricien,
+n'inspiraient pas au poëte une confiance absolue; aussi exigea-t-il que
+le musicien lui fît un billet de 600 livres pour le garantir des chances
+d'une chute probable.
+
+Rameau signa le billet et se mit à l'oeuvre sur-le-champ. Le poëme de
+l'abbé était intitulé _Hippolyte et Aricie_; les personnages, moins
+Théramène, sont les mêmes que ceux de la tragédie de Phèdre, mais
+l'action est différente; la mort d'Hippolyte n'en est pas le dénouement.
+Tout l'appareil mythologique, de rigueur alors à l'Opéra, y est déployé
+avec une assez grande habileté. Jupiter descend sur la terre, Diane en
+fait autant, puis Thésée visite les enfers, y cause avec Pluton et avec
+les trois Parques, etc.; puis il y a des choeurs, des chasseurs, des
+matelots; tout cela était très-musical et devait offrir de grandes
+ressources au compositeur.
+
+Il y eut chez M. de la Popelinière une espèce de répétition, ou plutôt
+d'audition préalable de l'opéra. Rameau avait habilement choisi les
+morceaux les moins difficiles d'exécution, et ceux qu'il croyait être le
+plus susceptibles de produire de l'effet en dehors de la scène. Son
+attente ne fut pas trompée, le succès fut immense, et, au milieu de
+l'enthousiasme général, on ne fut pas peu surpris de voir un petit
+vieillard, assez mal vêtu, s'élancer vers le musicien qui dominait de sa
+haute stature tous ceux qui s'empressaient autour de lui pour le
+féliciter: «Monsieur, dit le pauvre poëte au compositeur, quand on fait
+de si belle musique on n'a pas besoin de donner de garanties; voici
+votre billet: si l'ouvrage ne réussit pas, ce sera ma faute et non la
+vôtre.» Et devant tout le monde il déchira l'obligation de six cents
+livres. De la part de tout autre, cet hommage au génie de Rameau n'eut
+été qu'un procédé de bon goût; de la part de Pellegrin, si pauvre et si
+dénué de ressources, c'était une abnégation admirable.
+
+Dès le lendemain l'ouvrage fut mis en répétition, mais c'est là que
+devaient commencer les douleurs de l'artiste.
+
+Parmi les continuateurs de Lully, il y eut des hommes de talent, mais il
+n'y avait pas eu un génie créateur. Tous avaient suivi, presque pas à
+pas, les traces du grand musicien que l'on regardait alors comme un
+modèle qui ne devait jamais être surpassé: Campra, Colasse, Desmarets,
+de Blâmont, Mouret lui-même, quoiqu'il eût une plus grande fraîcheur
+d'idées que ses confrères, écrivaient pour les voix et disposaient les
+instruments exactement comme l'avait fait Lully quarante ans avant eux.
+C'était la même coupe pour les ouvertures, les récits, les scènes et les
+airs de danse. Les mélodies différaient, mais les habitudes de
+modulation, d'harmonie et d'accompagnements étaient les mêmes.
+
+Rameau vint changer presque tout. Son récitatif était moins simple et
+plus surchargé de dissonances, ses airs étaient plus accusés, ses
+rhythmes variés et presque tous nouveaux. Aux mouvements presque
+toujours lents, il en substituait de vifs et d'animés, et ce qui
+étonnait surtout, c'était la nouveauté et l'imprévu de la modulation, la
+force de l'harmonie et les combinaisons de l'instrumentation. Chez
+Lully, comme chez ses successeurs, presque toute la partition était
+écrite pour les instruments à cordes et à cinq parties: les instruments
+à vent n'apparaissaient que pour doubler les instruments à cordes dans
+les tutti, et pour jouer seuls et divisés en famille de flûtes ou de
+hautbois, dans des ritournelles de quelques mesures seulement. Rameau
+abandonnant ce système, faisait faire des rentrées aux flûtes, aux
+hautbois, aux bassons, sans interrompre le jeu de la symphonie, donnant
+à chaque instrument une partie indépendante et distincte, assignant à
+chacun un rôle différent, faisant en un mot l'essai de ce qui s'est
+constamment pratiqué depuis. Avait-il étudié ce procédé en Italie,
+l'avait-il deviné? Ce serait un point à éclaircir. Comme ce n'est que
+dans quelques morceaux de l'opéra qu'il en use et que dans certains
+autres il conserve l'ancienne méthode, on peut se demander si ces
+tâtonnements étaient dictés par la timidité de l'essai d'une chose
+absolument nouvelle ou par la crainte que devait lui inspirer
+l'inhabileté des exécutants. Je pencherais plutôt pour ce dernier motif,
+car il est à remarquer que les innovations ne se font jour que petit à
+petit dans cette partition d'_Hippolyte et Aricie_. L'ouverture est
+entièrement calquée sur le modèle de celles de Lully, presque tout le
+prologue est aussi dans cette manière. Ce n'est qu'à la dernière scène
+qu'on remarque une gavotte chantée, _A l'Amour rendons les armes_, d'un
+rhythme vif, carré et précis et portant le cachet d'un style entièrement
+nouveau pour l'époque. Le premier acte n'offre pas non plus de grandes
+innovations, si ce n'est dans l'harmonie qui est plus riche et plus
+variée. Mais le deuxième acte, celui de l'enfer, est tout une révolution
+musicale. Un air de basse chanté par Thésée avec accompagnement en
+dessins d'arpèges dans les violons, signale une coupe toute nouvelle.
+
+Puis les récitatifs de Pluton, les airs des furies, les choeurs de
+démons et enfin l'admirable trio des Parques prouvent toute la puissance
+du génie de Rameau. Ce trio, disposé pour trois voix d'hommes, est
+malheureusement devenu inexécutable. La partie supérieure est écrite
+pour la haute-contre et s'élève souvent dans les régions de _sol_, _la_,
+_si_, _ut_, _ré_. Cette voix n'existe plus, on n'arrivait à ces notes
+que par une émission blanche et nasale, proscrite depuis longtemps de
+tout système de chant raisonnable. En transposant le morceau, la partie
+inférieure arriverait à des notes impossibles, il faut donc se contenter
+de lire ce morceau, d'en exécuter les accompagnements et de se figurer
+l'effet des voix par l'imagination. Néanmoins, malgré l'imperfection
+d'un tel mode d'exécution, on sera frappé de la grandeur et de la
+noblesse de la ritournelle en sol mineur, exécutée par les violons, et
+qui devient ensuite l'accompagnement du début du trio: _Quelle soudaine
+horreur ton destin nous inspire_. Le récitatif de Pluton qui précède ce
+trio, _Vous qui de l'avenir percez la nuit profonde_, porte aussi un
+cachet de grandiose et de sombre majesté, digne de rivaliser avec les
+plus belles inspirations des maîtres de toutes les époques.--Le passage
+enharmonique qui accompagne les paroles, _Où vas-tu, malheureux_, était
+alors d'une hardiesse dont on se fera peut-être une idée, en apprenant
+que la première fois qu'on voulut l'essayer à l'orchestre de l'Opéra,
+les musiciens, après plus d'une heure d'efforts infructueux, durent
+renoncer à l'exécution, et comme Rameau insistait, le chef d'orchestre
+jeta son bâton sur le théâtre, déclarant qu'il ne se chargeait pas de
+diriger cette musique impossible. Rameau se leva lentement, et ramenant
+avec son pied le bâton jusqu'au pupitre du chef d'orchestre: «Monsieur,
+lui dit-il, n'oubliez pas qu'ici vous n'êtes que le maçon et que je suis
+l'architecte; c'est à moi de commander; que l'on recommence.» Et l'on
+recommença, mais l'exécution ne fut guère plus heureuse, et il est à
+croire qu'aucun contemporain de Rameau n'a jamais entendu cette belle
+transition exécutée d'une manière satisfaisante, car vingt-cinq ans plus
+tard J.-J. Rousseau écrivait que les passages enharmoniques étaient
+impossibles au théâtre, et que les essais qu'on en avait faits n'avaient
+jamais produit que d'affreuses cacophonies.
+
+On peut penser que l'opinion des exécutants ne devait guère être
+favorable à une musique tellement au-dessus de leurs forces; aussi,
+malgré la beauté des choeurs et des autres parties de l'ouvrage,
+_Hippolyte et Aricie_ n'obtint qu'un médiocre succès.
+
+Quelques connaisseurs reconnurent cependant la supériorité de Rameau.
+Disons à la gloire d'un grand musicien de l'époque, de Campra, le plus
+habile des compositeurs depuis Lully, qu'à cette première
+représentation, comme quelques musiciens dénigraient hautement l'oeuvre
+et l'auteur: «Ne vous y trompez pas, leur dit Campra, il y a plus de
+musique dans cet opéra que dans tous les nôtres, et cet homme-là nous
+éclipsera tous.»
+
+La prédiction devait s'accomplir; mais l'opinion publique avait besoin
+de s'éclairer. Rameau fut si découragé de son insuccès, qu'il prit la
+résolution de renoncer au théâtre. «J'avais cru que mon goût plairait au
+public, disait-il, je vois que j'étais dans l'erreur, il est inutile de
+persévérer.» Fort heureusement on parvint à lui rendre le courage, et il
+entreprit une oeuvre nouvelle; celle-ci était d'un genre tout différent.
+C'était un ballet intitulé _les Indes galantes_.
+
+Ce que l'on appelait alors un ballet ne ressemblait nullement au genre
+d'ouvrage que nous nommons ainsi de nos jours. C'était un opéra où la
+danse tenait une assez grande place, mais où elle n'était jamais amenée
+que par une succession de scènes chantées. La danse existait déjà, mais
+non la pantomime. Ce ne fut guère que quarante ans plus tard que Noverre
+inventa ou introduisit en France le ballet pantomime.
+
+En général, dans les ballets du temps de Rameau, comme _les Indes
+galantes_, _les Eléments_, _les Grâces_, etc., chaque acte formait une
+action séparée, mais la réunion de tous les actes se rapportait au titre
+générique.
+
+Ce que l'on avait surtout reproché à Rameau, c'était la sévérité, la
+bizarrerie, l'excès d'originalité, l'abus des dissonances et des
+modulations. Il espérait prouver, dans un sujet gracieux, que son talent
+savait se plier à tous les genres. On lui avait fait un crime d'avoir
+voulu faire autrement que Lully; aussi eut-il grand soin, dans son
+nouvel ouvrage, d'écrire dans le style de ce maître ce que l'on appelait
+les _scènes_, c'est-à-dire la partie déclamée.
+
+Mais il arriva le contraire de ce qu'il avait prévu: le public trouva
+très-monotones ces scènes où il s'était efforcé de se conformer à la
+manière de Lully, et il applaudit avec transport les morceaux où il
+s'était laissé aller à son inspiration. Ce fait nous est confirmé par la
+préface dont Rameau fit précéder la publication de sa nouvelle
+partition: «Le public ayant paru moins satisfait des scènes des _Indes
+galantes_ que du reste de l'ouvrage, je n'ai pas cru devoir appeler de
+son jugement; et c'est pour cette raison que je ne lui présente ici que
+des symphonies entremêlées des airs chantants, ariettes, récitatifs
+mesurés, duos, trios, quatuors et choeurs, tant du prologue que des
+trois premières entrées, qui font en tout quatre-vingts morceaux
+détachés, dont j'ai formé quatre grands concerts en différents tons: les
+symphonies y sont même ordonnées en pièces de clavecin, et les agréments
+y sont conformes à ceux de mes autres pièces de clavecin, sans que cela
+puisse empêcher de les jouer sur d'autres instruments, puisqu'il n'y a
+qu'à prendre toujours les plus hautes notes pour les dessus, et les plus
+basses pour la basse. Ce qui s'y trouvera trop haut pour le
+_violoncello_ pourra y être porté une octave plus bas. Comme on n'a
+point encore entendu la nouvelle entrée des _sauvages_, que j'ajoute ici
+aux trois premières, je me suis hasardé de la donner complète. Heureux
+si le succès répond à mes soins! Toujours occupé de la belle déclamation
+et du beau tour de chant qui règnent dans le récitatif du GRAND LULLY,
+je tâche de l'imiter, non en copiste servile, mais en prenant, comme
+lui, la belle et simple nature pour modèle.»
+
+On voit, par cette péroraison, que Rameau voulait fermer la bouche à ses
+antagonistes, et cet hommage publiquement rendu à Lully lui valut
+beaucoup de partisans. Les airs chantés, et surtout ceux consacrés à la
+danse, dans ce nouvel ouvrage, avaient eu beaucoup de succès: ce succès
+augmenta, lorsque l'on y ajouta la quatrième entrée, celle des
+_sauvages_.
+
+Dans un de ses recueils pour clavecin, Rameau avait publié une pièce
+intitulée _les Sauvages_. Elle avait été très-remarquée et méritait de
+l'être. Il eut l'idée de l'intercaler dans cet acte et d'en faire
+l'accompagnement du duo: _Forêts paisibles_. Le duo fit de l'effet au
+théâtre; mais en fin de compte, les parties vocales n'étaient que
+l'accompagnement; le véritable chant était celui de l'orchestre
+exécutant l'air, et cette mélodie, devenue populaire, est connue de tout
+le monde. Ce qu'il y a de singulier, c'est que son caractère est âpre,
+rude et vigoureusement indiqué par les notes pointées, qui lui donnent
+une vigueur et une énergie très prononcées. Dans l'accompagnement du
+duo, en raison du sens des paroles, elle devrait prendre, au contraire,
+un sentiment de placidité qui semble être l'opposé de sa conception
+première. Dalayrac a intercalé ce thème dans l'opéra d'_Azemia_; mais
+lui aussi l'a employé comme accompagnement d'une prière des sauvages au
+lever du soleil, par conséquent, dans un sentiment calme; tandis qu'il
+aurait dû présider à quelque action énergique, et être placé comme le
+bel air des Scythes, par exemple, dans l'_Iphigénie en Tauride_ de
+Gluck.
+
+Les Indes galantes avaient prouvé toute la flexibilité du talent de
+Rameau; ce ballet avait été représenté en 1735, deux ans après
+_Hippolyte et Aricie_. Il fallut encore deux années de repos, ou plutôt
+de travail, avant que Rameau fît représenter un nouvel ouvrage. Mais cet
+opéra devait être son chef-d'oeuvre: c'était _Castor et Pollux_, joué
+pour la première fois en 1747.
+
+Jusque là, malgré la représentation des deux ouvrages précédents, le
+talent dramatique de Rameau avait pu, sinon être contesté, du moins mis
+en discussion. Le succès de _Castor et Pollux_ ferma la bouche à ses
+détracteurs, et de ses partisans fit des fanatiques. Il faut dire aussi
+que, de tous les ouvrages de Rameau (et ils sont nombreux), c'est le
+seul où le sujet et les paroles soient à la hauteur de la musique.
+C'était un véritable chef-d'oeuvre comme pièce, d'après la poétique et
+les exigences du genre de l'opéra, tel qu'on l'entendait alors. Les
+passions humaines y étaient habilement mises en jeu; l'amour, l'amitié
+poussés à l'héroïsme; la valeur, le désespoir, la joie s'y déployaient
+tour à tour; l'élément mythologique de rigueur venait prêter toute sa
+pompe au spectacle; d'une fête on passait à un combat, du combat à une
+cérémonie funèbre; puis, des Champs-Elysées on allait aux Enfers, et on
+ne retournait sur la terre que pour se reposer de tant d'émotions par le
+déploiement des sentiments les plus doux, les plus nobles et les plus
+généreux. Le cadre offert au musicien était immense, mais celui-ci
+l'avait rempli avec une merveilleuse variété de tons et de couleurs.
+
+On remarque, au premier et au second acte, deux airs de bravoure pour
+haute-contre, qui donnent l'idée la plus grotesque du goût de chant qui
+régnait alors: mais, malgré la forme surannée des agréments, on ne peut
+s'empêcher de reconnaître qu'il y a dans ces morceaux une excellente
+coupe, et la preuve de leur supériorité est l'adoption générale qu'en
+firent tous les compositeurs pendant plus de soixante ans: les grands
+airs à roulades de Grétry et de ses contemporains sont exactement coupés
+comme ceux de _Castor et Pollux_, et ne sont guère moins ridicules sous
+le rapport vocal; seulement, ils sont imités, et les premiers étaient
+inventés.
+
+Dès le début du second acte, le génie de Rameau se révèle dans toute sa
+puissance; le choeur, _Que tout gémisse!_ est d'une couleur et d'une
+expression admirables. Cette gamme en demi-tons exécutée à trois
+parties, en imitations, est du meilleur effet, et produit l'harmonie la
+plus riche et la plus pittoresque; les voix ne font entendre que
+quelques notes entrecoupées pendant que se poursuit le dessin
+d'orchestre. Certes, cette analyse incomplète ne peut donner l'idée
+d'une chose bien neuve; mais tout cela était tenté pour la première
+fois; et, d'ailleurs, il règne dans cet admirable morceau un sentiment
+de grandeur et de tristesse qu'on peut comprendre en l'écoutant ou en le
+lisant, nais qu'il serait impossible de faire apprécier autrement que
+par la citation même de ce choeur.
+
+Le morceau qui s'enchaîne à ce chef-d'oeuvre est un autre chef-d'oeuvre;
+c'est le fameux air: _Tristes apprêts, pâles flambeaux_. Le choeur, _Que
+tout gémisse!_ est en _fa_ mineur; l'air qui suit immédiatement est en
+_mi_ bémol: ces deux tons si éloignés sont reliés ensemble par trois
+notes des basses à l'unisson _fa_, _la_ bémol, _mi_ bémol; puis arrive
+la ritournelle de l'air en _mi_ bémol. Je suis obligé de revenir sans
+cesse sur cette impuissance des mots à peindre les sons, et sur la
+crainte de rester inintelligible. Il est certain qu'on ne peut guère se
+douter, en lisant ce que je viens d'écrire, qu'il y ait un trait de
+génie dans la simplicité de cette transition. Elle était pourtant d'un
+effet si prodigieux, que, pendant plus d'un demi-siècle, les musiciens
+ne cessaient de citer le _fa_, _la_, _mi_ de Rameau comme l'exemple de
+la plus grande hardiesse de modulation qu'on pût jamais tenter.
+
+L'air: _Tristes apprêts_ est peu mélodique; mais il offre le type de la
+plus noble déclamation, et je n'en sache pas de plus beau dans tout le
+répertoire des grands musiciens qui ont adopté cette école de
+déclamation, sans en excepter Gluck lui-même.
+
+Dans l'acte de l'Enfer se trouve le choeur _Brisons tous nos fers_, dont
+le rhythme syllabique est si puissamment accentué. C'était encore une
+invention de Rameau. Avant lui, tous les choeurs de démons qu'on avait
+faits n'avaient guère d'autre expression que celle de gens en colère; la
+couleur infernale, si je puis m'exprimer ainsi, leur manquait
+complétement. Rameau sut l'imprimer à ses compositions; et il n'a pas
+fallu moins que les admirables choeurs de démons du second acte de
+l'_Orphée_ de Gluck pour faire oublier ceux du quatrième acte de _Castor
+et Pollux_.
+
+Mouret, l'un des plus charmants compositeurs de l'époque transitoire de
+Lully à Rameau, celui que ses contemporains avaient surnommé le musicien
+des Grâces, perdit la raison peu de temps après l'apparition de _Castor
+et Pollux_. On fut obligé de l'enfermer à Charenton, et dans ses accès
+de fureur il ne cessait de chanter le fameux choeur: _Brisons tous nos
+fers_. On a même prétendu que Mouret devint fou d'enthousiasme ou de
+jalousie après l'audition de ce chef-d'oeuvre, mais rien ne me semble
+devoir confirmer cette assertion. Il y a une telle distance de Mouret à
+Rameau, que l'idée de jalousie me semble impossible, et à quelque degré
+que pût être porté l'enthousiasme dans la tête avignonnaise de Mouret,
+il n'est guère probable qu'il l'eût été au point de la lui faire perdre
+entièrement. Mouret avait près de cinquante-cinq ans lorsqu'il perdit
+successivement les places de directeur du Concert spirituel, de
+compositeur de la Comédie italienne et de directeur de la musique de la
+duchesse du Maine. Les émoluments de ces trois places composaient tout
+son revenu, et l'on doit supposer que la privation de toutes ces
+ressources fut la principale cause de l'aliénation mentale qui, l'année
+suivante, le conduisit au tombeau.
+
+Le morceau le plus saillant de la scène des Champs-Elysées est le
+charmant air: _Dans ces doux asiles_. Depuis quelques années, ce morceau
+est exécuté, aux concerts du Conservatoire, sous le titre de: _Choeur de
+Castor et Pollux_, et il y produit un effet immense. Dans l'intérêt de
+la vérité et pour éviter des recherches inutiles à ceux qui voudraient
+rencontrer ce prétendu choeur dans la partition de _Castor et Pollux_,
+je dois raconter par quelle transformation cet air est devenu un choeur.
+
+Je demande pardon à mes lecteurs d'être obligé de me mettre en jeu, mais
+il me serait difficile de faire autrement, puisque je suis l'_arrangeur_
+de ce morceau.
+
+Auber se trouvant un soir chez moi, il y a sept ou huit ans, me citait
+la merveilleuse facilité de Scribe à parodier des paroles sur des
+mélodies que lui fournissent les compositeurs. Savez-vous, me dit-il,
+que c'est un grand avantage que nous avons sur les musiciens qui nous
+ont précédés? Eux, étaient obligés d'astreindre leur génie à traduire en
+musique des vers sans rhythme et mal coupés, tandis que nous, lorsqu'il
+nous arrive de trouver un chant qui puisse s'adapter à la situation,
+nous avons sur-le-champ notre poëte pour y ajuster des paroles qui
+suivent tous les caprices de notre coupe et de notre mesure.
+
+--Croyez-vous donc, lui répondis-je, que ce soit une chose si nouvelle?
+Il y a plus de cent cinquante ans que les musiciens en agissent ainsi
+avec leurs librettistes, et Lully faisait parodier par Quinault des
+paroles sur tous ceux de ses airs de danse qui lui semblaient
+susceptibles d'être chantés.
+
+--Etes-vous bien sûr de ce que vous dites-là? N'est-il pas plus probable
+que Lully prenait la mélodie de ses airs chantés pour en faire le thème
+de ses airs de danse?!
+
+--Je ne le crois pas, mais s'il m'est impossible de vous prouver que
+j'ai raison, pour ce qui concerne Lully et Quinault, j'ai une autorité
+irrécusable pour Rameau. Voici un air charmant publié par lui en 1727
+dans ses airs de clavecin, et que je retrouve en 1735, intercalé comme
+air de danse et comme air chanté dans _Castor et Pollux_. Et je me mis à
+lui jouer d'abord la mélodie de Rameau, puis à lui chanter avec les
+paroles parodiées par Gentil Bernard:
+
+ Dans ces doux asiles,
+ Par nous soyez couronnés,
+ Venez;
+ Aux plaisirs tranquilles,
+ Ces lieux charmants sont destinés.
+ Ce fleuve enchanté,
+ L'heureux Léthé,
+ Coule ici parmi les fleurs;
+ On n'y voit ni douleurs,
+ Ni soucis, ni langueurs,
+ Ni pleurs.
+ L'oubli n'emporte avec lui
+ Que les soucis et l'ennui:
+ Le Dieu nous laisse,
+ Sans cesse,
+ Le souvenir
+ Du plaisir.
+
+Quand bien même, ajoutai-je, la date de la mélodie ne ferait pas foi,
+l'irrégularité de mesure, et cette succession de neuf vers masculins
+prouveraient que la nécessité du rhythme musical a seule pu déterminer
+le poëte à adopter cette coupe bizarre. Vous voyez bien que ni vous ni
+moi n'avons été les premiers à user de la complaisante facilité de notre
+poëte.
+
+--Mais Auber avait déjà oublié le motif de notre discussion, il était
+tout entier au charme du morceau que je venais de lui faire entendre, et
+il me pria de le lui répéter. Ah! s'écria-t-il, je connais quelqu'un qui
+serait bien heureux d'entendre cette mélodie.
+
+--Eh! qui donc?
+
+--Parbleu, c'est le roi. Il raffole de vieille musique, et, à vrai dire,
+je crois qu'il n'aime que celle-là, et que ce n'est que par pure bonté
+et par politesse qu'il veut bien quelquefois me complimenter sur la
+mienne. Vous-même l'avez éprouvé, car ce qu'il apprécie le plus de tout
+ce que vous avez fait, ce sont vos arrangements de _Richard_ et du
+_Déserteur_ qu'il vous avait demandés.
+
+--Eh bien! quelle difficulté y a-t-il à ce que j'arrange la musique de
+Rameau comme j'ai arrangé celle de Grétry et de Monsigny?
+
+--Vraiment, vous m'arrangeriez cela pour mes concerts de la cour?
+
+--Mais bien certainement.
+
+--Et huit jours après je portais à Auber le choeur: _Brisons nos fers_,
+et l'air: _Dans ces doux asiles_, arrangés pour les voix et pour
+l'orchestre. Cela fut exécuté la semaine suivante chez Louis-Philippe,
+et,--je dois le dire,--à sa grande satisfaction.
+
+Après 1848, M. Girard, qui avait été chef d'orchestre des concerts du
+roi et qui l'était et l'est encore de la société des concerts, eut
+l'idée d'y faire exécuter le morceau que j'avais arrangé. Mais il en
+supprima la première partie, celle qui se composait du choeur: _Brisons
+tous nos fers_, et ne conserva que l'air: _Dans ces doux asiles_. Dans
+la partition de Rameau, ce menuet était d'abord exécuté par l'orchestre,
+puis chanté par une voix seule: ce que j'ai ajouté est la reprise en
+choeur. L'orchestration n'est pas celle de Rameau, c'est celle que j'ai
+calquée sur la réduction au clavecin de la partition gravée, mais
+l'harmonie très-élégante de cette orchestration, ainsi que celle du
+choeur, est bien celle indiquée par la réduction.
+
+Je n'analyserai pas ce délicieux morceau que tous les amateurs ont
+entendu et applaudi aux concerts du Conservatoire, mais je dois dire
+qu'il n'est pas le seul de l'oeuvre de Rameau qui soit digne de la
+réhabilitation que j'ai été assez heureux pour lui procurer, et que plus
+d'une mélodie de cet homme célèbre peut prouver combien son génie se
+produisait sous les aspects les plus variés. Je ne poursuivrai pas plus
+loin l'examen des opéras de Rameau: cette tâche est trop ingrate.
+D'ailleurs ces appréciations sont sans intérêt pour ceux qui ne
+connaissent pas ces ouvrages et complétement inutiles pour le petit
+nombre de ceux qui ont eu la patiente curiosité de les compulser. Je me
+contenterai de compléter la liste de ses productions dramatiques.
+
+Après _Castor et Pollux_, il fit successivement représenter: les
+_Talents lyriques_, 1739; _Dardanus_, 1739; les _Fêtes de Polymnie_,
+1745; les intermèdes de la _Princesse de Navarre_, comédie, 1745; le
+_Temple de la gloire_, 1745. C'est dans cet ouvrage que la clarinette
+fut employée pour la première fois au théâtre. L'ouverture est fort
+originale et est censée représenter l'effet d'un feu d'artifice. Les
+_Fêtes de l'Hymen et de l'Amour_, 1747; _Zaïs_, 1748; _Pygmalion_, 1748;
+_Naïs_, 1749; _Platée_, 1749; _Zoroastre_, 1749; _Acante et Céphise_,
+1751; la _Guirlande_, 1751; _Daphnis et Eglé_, 1753; _Lysis et Délie_,
+1753; la _Naissance d'Osiris_, 1754; _Anacréon_, 1754; _Zéphyr_, _Nélée
+et Myrtis_, _Io_, le _Retour d'Astrée_, 1757; les _Méprises de l'Amour_,
+1752; les _Sybarites_, 1760. Parmi ces ouvrages, quelques-uns ne sont
+que des sortes de divertissements en un acte; plusieurs renferment de
+charmants détails; mais on ne peut guère compter comme oeuvres sérieuses
+que _Dardanus_ et _Zoroastre_.
+
+Cette multiplicité de petits ouvrages dénotent que l'opéra français
+était alors à son déclin. _La guerre des Bouffons_, en 1745;
+l'apparition du _Devin du Village_, presque à la même époque, avaient
+porté un coup mortel aux grands opéras, qu'on commençait à avoir le
+courage d'avouer très-ennuyeux. De là cette suite de petits opéras
+ballets en un acte, qui avaient au moins l'avantage d'ennuyer moins
+longtemps. Cependant, après _la guerre des Bouffons_, on fit (en 1750)
+une reprise de _Castor et Pollux_ qui eut un succès immense.
+
+Rameau mourut en 1764. Il était alors âgé de quatre-vingt-un ans. Ses
+derniers ouvrages n'avaient eu que de médiocres succès, et il ne
+travaillait plus qu'à contrecoeur. Il était comblé d'honneurs et dans un
+état de fortune très-honorable, à laquelle n'avait sans doute pas peu
+contribué la parcimonie que lui ont reprochée tous ses contemporains. Il
+mourut, croyant, comme Lully, laisser après lui des ouvrages immortels;
+et cependant ses opéras lui survécurent moins que ceux de Lully
+n'avaient survécu à leur auteur. Les opéras de Lully se jouèrent, en
+effet, quatre-vingts ans après sa mort, tandis que ceux de Rameau furent
+complétement abandonnés, dès que les oeuvres de Gluck eurent anéanti à
+jamais les opéras français antérieurs, au système desquels ils
+appartenaient cependant par plus d'un point.
+
+Je n'ai point tenté d'apprécier Rameau comme théoricien; cela m'eût
+entraîné à des considérations beaucoup trop spéciales, et qui
+sortiraient tout à fait du cadre que je me suis tracé.
+
+Comme compositeur, Rameau fut certainement un très-grand homme, d'un
+génie inventif et novateur; mais seulement au point de vue de l'art
+français. Il ne pourrait être comparé aux compositeurs célèbres italiens
+ou allemands de son époque. Mais l'ignorance musicale était si grande en
+France, que les oeuvres, les noms même de ces grands musiciens étaient
+complétement ignorés. Il faut donc considérer Rameau comme ayant presque
+tout tiré de son propre fonds, et ne le comparer qu'aux compositeurs
+français qui l'avaient précédé ou à ceux qui vivaient à son époque. Sous
+ce point de vue, sa supériorité est immense: coupe de morceaux,
+disposition de parties, agencement des scènes, style dramatique, couleur
+locale, orchestration, combinaisons d'harmonie et de modulations,
+rhythmes mélodiques, tout diffère chez lui de ce qu'ont fait ses
+prédécesseurs.
+
+Lully a écrit, on peut le dire, le même opéra en quinze ou vingt opéras
+différents; c'est toujours le même système depuis le premier jusqu'au
+dernier, tandis qu'il y a une variété extrême dans les ouvrages de
+Rameau, un grand effort d'user de moyens nouveaux et une grande
+recherche de la différence de style.
+
+Nous ne connaissons que fort peu son instrumentation, ses partitions
+n'ayant été publiées que réduites. Il existe, au contraire, l'édition
+_princeps_ imprimée des principaux ouvrages de Lully, contenant son
+instrumentation pour instruments à cordes, à cinq parties, assez
+correctement écrites, avec l'indication des endroits où apparaissaient
+exceptionnellement les instruments à vent. Une autre édition moins rare
+des opéras de Lully, et faite après sa mort, est gravée, et ne contient
+que la basse chiffrée, et quelques rentrées d'instruments.
+
+La bibliothèque du Conservatoire possède une partition manuscrite de
+_Castor et Pollux_, mais ce n'est pas l'instrumentation primitive de
+Rameau, c'est un arrangement fait avec addition de cors et clarinettes,
+instruments qui n'étaient pas encore connus à l'époque où fut composé
+cet opéra. Cet arrangement avait été fait par Rebel et Francoeur pour
+une des dernières reprises que l'on fit du chef-d'oeuvre de Rameau.
+Cependant, ce qui doit rester de l'instrumentation de l'auteur peut être
+l'objet d'une étude assez curieuse, c'est un fouillis de parties
+surchargées d'ornements et de petites notes dont l'exécution devait être
+fort difficile et produire un assez triste effet; le travail paraît en
+avoir été pénible et l'ensemble manque de clarté et d'unité. On conçoit
+bien plus l'effet de l'instrumentation de Lully, qui semble beaucoup
+mieux ordonnée.
+
+Vers le commencement de ce siècle on donna à l'Opéra quelques
+représentations de _Castor et Pollux_ dont Candeille avait refait la
+musique, mais il avait conservé le choeur: _Que tout gémisse_, l'air:
+_Tristes apprêts_; le choeur: _Brisons tous nos fers_, et quelques airs
+de danse dont faisait sans doute partie le menuet: _Dans ces doux
+asiles_. Bien en avait pris à Candeille de conserver ces morceaux, car
+ce furent les seuls qui produisirent de l'effet et valurent quelques
+représentations à cette reprise, qui fut et sera sans doute la dernière
+de ce chef-d'oeuvre, réduit à l'état d'ornement de bibliothèque et
+d'objet d'étude et de curiosité.
+
+Il est cruel, en terminant une si longue notice, d'être obligé de
+prévoir le jugement de ses lecteurs, et de s'avouer à soi-même qu'on n'a
+fait qu'une chose incomplète. Je me vois pourtant réduit à cette
+extrémité; je sens combien peu je suis parvenu à faire partager mon
+admiration pour les belles choses que renferment les opéras de Rameau,
+et à faire comprendre les défauts qui tenaient à son éducation et à son
+époque. Ayant déjà, et à plusieurs reprises, invoqué comme excuse la
+difficulté de prouver sans pouvoir citer, il ne me reste plus qu'à
+solliciter l'indulgence des lecteurs dont j'ai, sans doute, fatigué la
+patience.
+
+
+
+
+GLUCK ET MÉHUL
+
+
+LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE D'_IPHIGÉNIE EN TAURIDE_
+
+C'était un curieux spectacle que l'aspect de Paris le 1er janvier 1779.
+Il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit; mais elle n'avait pas
+tardé à perdre sa blancheur primitive sous les continuels piétinements
+des allants et venants, et la rue Saint-Honoré faisait l'effet d'un long
+fossé boueux où s'agitaient, en se poussant et s'évitant cependant avec
+un soin extrême, les piétons endimanchés qui allaient rendre leurs
+devoirs ou présenter leurs hommages, style du temps, à leurs
+protecteurs.
+
+L'usage des cartes n'était pas encore venu, et il fallait aller en
+personne faire ces souhaits menteurs pour la prospérité annuelle de gens
+dont on se soucie fort peu, mais que l'intérêt personnel force à
+ménager. Chaque porte d'hôtel de grand seigneur était assiégée de
+fournisseurs, de solliciteurs, qui venaient inscrire leurs noms chez le
+suisse, qui, recouvert de sa brillante livrée, souriait aux uns: c'était
+ceux qui, pour s'assurer en temps utile une entrée profitable dans
+l'hôtel, avaient soin d'en adoucir le cerbère avec quelque écu de six
+livres, tandis que sa mine renfrognée semblait annoncer à ceux qui, par
+pauvreté ou manque d'usage, se contentaient de s'inscrire sur le
+registre, que Monseigneur serait rarement visible pour eux dans le
+courant de l'année.
+
+Cependant, tout était en mouvement au dehors: les chaises à porteurs se
+croisaient en tous sens; ceux qui étaient assez heureux pour éviter
+d'être écrasés par les chevaux de carrosses, avaient encore à se garder
+d'être renversés par les porteurs de chaises qui rasaient les maisons,
+pour éviter eux-mêmes les chevaux, les coureurs et les grands lévriers
+dont tout homme bien né devait alors faire précéder son équipage.
+
+Le plus curieux était l'air désappointé de quelques piétons
+malencontreux qui, malgré toutes leurs précautions, s'étaient vus
+mouchetés de la tête aux pieds de cette boue noire et infecte qu'on ne
+trouve qu'à Paris, et qui faisait le plus singulier effet sur le costume
+prétentieux dans lequel ils avaient l'air déjà si embarrassés.
+
+Aujourd'hui, lorsqu'un courtaut de boutique sort le dimanche, son habit
+de fête diffère bien peu de celui sous lequel il sert ses pratiques dans
+la semaine; mais alors il n'en était pas ainsi, et il fallait avoir les
+bas blancs, l'habit à la française, l'épée au côté et les cheveux
+poudrés pour oser se montrer quelque part, et je laisse à penser quelle
+grotesque figure devait faire le pauvre diable qui ne revêtait peut-être
+cet accoutrement qu'une ou deux fois dans l'année au plus. Notre
+carnaval, où nous voyons barboter dans les ruisseaux quelques garçons
+perruquiers déguisés en marquis, peut seul nous donner une idée de ce
+singulier spectacle.
+
+Les environs du Palais-Royal, où était situé le théâtre de l'Opéra,
+étaient surtout encombrés par la foule; on voyait avec surprise les
+équipages s'arrêter et faire la file devant une assez modeste maison de
+la rue des Bons-Enfants. Il n'y avait ni suisse ni concierge à la porte
+pour recevoir les visiteurs empressés: c'était un modeste portier qui,
+tout étonné de cette affluence extraordinaire, répondait avec un gros
+air bête à ceux qui se présentaient:
+
+--Monsieur le chevalier est sorti, mais si vous voulez vous donner la
+peine de repasser à trois heures, il y sera certainement, car c'est
+toujours à cette heure-là qu'on lui sert la soupe.»
+
+Les grands laquais lui riaient au nez et les autres personnes levaient
+les épaules, quand demandant la liste pour s'inscrire, le portier leur
+répondait qu'il n'avait jamais eu de papier chez lui, vu qu'il ne savait
+ni lire ni écrire.
+
+Ennuyé de toutes ces questions et surtout du peu d'effet que
+produisaient ses réponses, notre portier avait fini par se blottir au
+fond de sa loge et, à chaque figure qui s'avançait vers son carreau, il
+articulait d'une voix chagrine un: Il n'y est pas, à faire reculer les
+plus intrépides.
+
+Cependant un grand jeune homme de seize à dix-sept ans tout au plus, à
+la taille élancée, à la figure maigre et spirituelle, ne se contenta pas
+de cette laconique réponse et voulut savoir à quelle heure il y serait:
+se souvenant encore des ricanements qu'avait provoqués l'annonce de
+l'heure où M. le chevalier avait l'habitude de manger sa soupe, le
+portier crut plus prudent de répondre qu'il n'en savait rien, et le
+pauvre jeune homme se retira tout confus.
+
+Depuis un an il était tourmenté du désir de voir Gluck de près; ce désir
+avait fini par devenir un besoin, l'objet de toutes ses pensées, et il
+venait de prendre une grande résolution, c'était d'aller trouver
+l'illustre compositeur quoiqu'il ne fût pas connu de lui, et de lui
+demander sa protection et des leçons de composition.
+
+Ce n'était rien de former ce projet, il fallait encore l'exécuter, et
+depuis bien longtemps il remettait de jour en jour la visite qu'il
+comptait lui faire.
+
+Sa timidité naturelle, jointe à l'admiration portée jusqu'à
+l'enthousiasme dont il était pénétré pour l'auteur d'Orphée et d'Alceste
+lui faisaient toujours reculer cette démarche.
+
+Mais enfin l'approche du premier jour de l'an l'avait enhardi et
+prenant, comme on dit, son courage à deux mains, il s'était acheminé
+vers la demeure de celui dont il redoutait et désirait si vivement la
+présence.
+
+Dès la veille au soir, il s'était physiquement et moralement préparé à
+cette importante entrevue, d'abord en passant en revue sa garde-robe,
+occupation qui n'avait pas été fort longue, ensuite en ruminant un beau
+discours d'introduction dont il attendait le plus grand effet.
+
+«Monsieur, devait-il lui dire, je suis un pauvre jeune homme
+enthousiaste de votre admirable talent, nourri des chefs-d'oeuvre dont
+vous avez enrichi la scène française, je n'ai pu résister au désir de
+connaître l'homme immortel qui les a produits. Peut-être le vif désir
+que j'ai de m'essayer dans un art dont vous avez reculé les limites,
+vous fera-t-il excuser ma témérité lorsque j'ose venir vous demander
+quelques conseils pour guider mes premiers pas dans la carrière
+difficultueuse que je veux embrasser.»
+
+Ma foi, se disait notre jeune homme, cela me semble parfaitement tourné,
+et le chevalier Gluck ne manquera pas de me répondre:
+
+«Jeune homme, j'aime ce noble enthousiasme: il est le présage des succès
+qui vous attendent dans un art que vous paraissez comprendre. Venez et
+je me ferai un plaisir de vous initier dans les secrets de la
+composition.»
+
+Et j'irai, il me donnera des billets pour aller voir ses opéras, et il
+m'en fera composer, et j'aurai de grands succès et je serai un jour un
+grand musicien! C'est, bercé par ces délicieuses idées que notre jeune
+artiste s'endormit le 31 décembre 1778.
+
+Lorsqu'il s'éveilla, ses craintes recommencèrent: s'il allait mal me
+recevoir, s'il ne voulait pas m'écouter... bah!!! du courage... le vieil
+abbé de la Valledieu avait raison, avec ses citations latines: _Macte
+animo, generose puer_, me disait-il, quand il me vit partir pour Paris;
+vous êtes, quoique bien jeune, le meilleur organiste que puissent se
+vanter de posséder les communautés religieuses de province, mais Paris
+est un grand théâtre où vous êtes appelé à briller; heureuse la paroisse
+qui vous possédera: allez en avant et vous parviendrez, _audaces fortuna
+juvat!_
+
+Pauvre abbé, il ne se serait pas tant empressé de m'envoyer à Paris,
+s'il avait pensé que l'Opéra fût la paroisse où je veux faire mes
+premières armes! n'importe, il avait raison. J'irai en avant et je
+parviendrai... jusqu'au chevalier Gluck.»
+
+Pendant ce monologue le jeune musicien avait brossé son habit noir à
+boutons d'acier, passé ses bas de soie, mis son épée, pris son chapeau
+sous son bras, et en quelques enjambées il eut bientôt franchi les
+quatre étages qui séparaient sa chambrette de la boutique du perruquier
+qui se trouvait au bas de la maison de la rue de Grenelle-Saint-Honoré.
+
+Il lui fallut attendre que toutes les pratiques eussent passé par les
+mains du frater pour recevoir le retapage et l'oeil de poudre qui
+devaient achever de lui donner l'air de bonne compagnie qu'il croyait
+indispensable pour se présenter chez le chevalier Gluck. Son tour vint
+enfin, et frisé, pommadé, poudré, tout pimpant, il se rendit sur la
+pointe du pied dans la rue des Bons-Enfants.
+
+Nous avons vu l'accueil que lui fit le portier, et son _il n'y est pas_
+et _je n'en sais rien_, donnèrent un coup cruel à notre pauvre jeune
+homme. Il voyait toutes ses espérances détruites, et c'est le coeur gros
+et la tête basse qu'il reprit le chemin de sa modeste demeure.
+
+Il ne pensait plus, comme en venant, à se garder des carrosses, des
+porteurs de chaises et des piétons dont il embarrassait à chaque instant
+la marche précipitée; les regards fixés à terre, il ne voyait rien,
+allant devant lui machinalement, poussé, repoussé, heurté et marchant
+quelquefois au milieu du ruisseau, croyant longer le bord des maisons:
+il fut bientôt tiré de sa rêverie par des cris de gare, gare donc!
+répétés à plusieurs reprises: il tourne la tête et se voit presque sous
+les pieds de deux chevaux fringants, qu'un gros cocher ne pouvait plus
+retenir, et qui étaient près de lui passer sur le corps. Il veut fuir en
+avant, impossible, un autre carrosse venait presque dans la même
+direction; heureusement il aperçoit à sa droite une chaise à porteur
+dont la glace était ouverte; notre jeune homme était agile, et la
+frayeur lui communiquant une adresse dont il ne se serait jamais cru
+capable en toute autre occasion, il se précipite dans la chaise par le
+panneau ouvert, la tête la première et, s'accrochant des deux mains au
+collet du propriétaire de la chaise, il introduit vivement le reste de
+son individu dans l'étroite machine, et ses deux pieds crottés vont se
+poser sur les genoux et la culotte pailletée du légitime possesseur d'un
+lieu envahi si brusquement, qui se met à jeter les hauts cris:
+
+--Au secours! ze souis estropié!!! ze souis perdou!
+
+Les porteurs qui ne s'attendaient pas à ce supplément de charge,
+laissent rudement tomber la chaise sur ses quatre pieds, et les deux
+locataires se repoussant vivement pour éviter le contre-coup qu'allaient
+se donner leurs deux visages, restent alors en attitude et peuvent se
+considérer un instant.
+
+--Ah! mon Dieu, c'est mossiou Méhoul!...
+
+--C'est monsieur Vestris?--Reconnaissance des plus burlesques.
+
+Méhul raconte au vieux Vestris comme quoi il vient d'échapper au danger
+d'être écrasé, et pour l'empêcher de s'apercevoir du désordre qu'il
+vient d'apporter dans sa brillante toilette, il lui saute au cou, le
+nommant son libérateur, l'assurant que sans lui il était un homme mort,
+etc... Le vieux danseur se laisse faire, il se rengorge même, et reçoit
+tous les remerciements que lui adresse le jeune musicien.
+
+--Mon ser ami, ze souis ensanté de vi avoir sauvé la vie et d'être votre
+libérator; ça ne mettait zamais arrivé de sauver la vie à personne, et
+ze veux vous présenter à mes amis, qui dînent auzourd'hui chez moi. Vi
+allez rentrer chez vous sanzer de toilette, et ze vous attends à trois
+houres, parce que ze danse ce soir.
+
+Ici l'embarras de Méhul devient fort grand, vu qu'il n'a qu'un seul
+habit de cérémonie, c'est celui qu'il a sur lui; il refuse donc
+l'invitation.
+
+--Dou tout, dou tout, ze veux montrer à ces Messious et à ces dames oun
+brave zeune homme dont z'ai été assez houroux pour sauver la vie, et vi
+serez ensanté de faire lour connaissance; c'est M. Noverre, M.
+Dauberval, Mlle Guimard, Mlle Hénel, M. Legros, M. Larrivée, Mlle
+Levasseur, et généralement tous ceux qui doivent danser et chanter dans
+le nouvel opéra qu'on va mettre en répétition, et qui est de M. le
+chevalier Gluck.
+
+A ce nom magique, Méhul n'hésite plus un seul instant, il accepte
+l'invitation; mais il ne saurait retourner chez lui; croyant ne pas
+rentrer avant le soir, il a donné congé à son valet de chambre et sa
+porte est fermée.
+
+Vestris croit sans peine à toutes ces menteries, ce ne sera pas un
+obstacle, il lui donnera de quoi changer, il promet un supplément de
+paie à ses porteurs qui s'acheminent péniblement, traînant la victime
+toujours grimpée sur les genoux de son libérateur, qui commence à
+trouver que l'homme à qui il vient de sauver la vie est un peu lourd.
+
+Heureusement le trajet n'est pas long. Vestris demeure aussi près de
+l'Opéra et l'on arrive sans accident à sa demeure.
+
+Le vieux danseur, après avoir affublé tant bien que mal le jeune
+musicien de quelques habits un peu plus propres que ceux qu'il portait,
+le présente à tous ses camarades comme un jeune homme de la plus grande
+espérance, dont il a fait la connaissance dans une maison où il donnait
+des leçons, et qu'il vient de sauver du plus grand danger au péril de sa
+vie.
+
+Méhul le laisse dire, et amplifie encore sur les éloges que Vestris ne
+manque pas de donner à son propre courage.
+
+Les hommes ne font pas grande attention au musicien; mais quelques-unes
+de ces dames le regardent du coin de l'oeil avec bienveillance, car il a
+l'air bien tourné et pas trop embarrassé dans ses habits d'emprunt.
+
+Cependant, la plupart des convives jouant dans la représentation du
+soir, le dîner ne se prolonge pas, on se sépare de bonne heure; mais
+avant de quitter son hôte, Méhul le prend à part:
+
+--Mon cher Vestris, vous pouvez me rendre un grand service: j'ai besoin,
+absolument besoin de parler à M. le chevalier Gluck, faites-moi le
+plaisir de me présenter chez lui.
+
+--Hum! mon ser ami, cela n'est pas très-facile, M. Gluck travaille
+encore à son opéra et ne reçoit personne. Mais dans quelque temps, dans
+oun mois, quand il sera plous avancé dans son travail, quand z'irai chez
+lui pour mes airs de danse, ze vous promets de vous emmener un zour avec
+moi.
+
+Méhul ne se sent pas de joie, il se confond en remerciements, saute au
+cou du vieux danseur, qui attribue tout ce délire à la reconnaissance
+d'avoir eu la vie sauvée par lui, et le jeune musicien regagne sa
+modeste demeure avec de nouvelles espérances et de nouveaux rêves de
+bonheur.
+
+Dès ce moment, il fut assidu chez le danseur, son protecteur; il était
+rempli de complaisance pour lui, lui faisant répéter ses pas au
+clavecin, l'applaudissant, le flattant, et lui rappelant de temps en
+temps sa promesse.
+
+Deux mois se passèrent ainsi; Méhul commençait à craindre de ne pouvoir
+jamais arriver au but de ses désirs, lorsqu'un jour, allant comme
+d'ordinaire rendre visite à Vestris, il le trouve malade, la figure
+décomposée, avec la fièvre, et dans son lit.
+
+--Ah! c'est vous, mon zeune ami, ze souis aise de vi voir, ma, ze souis
+oun homme mort. Ah! si vi saviez ce qui m'arrive.
+
+--Eh, bon Dieu! qu'y a-t-il donc?
+
+--Ah! mon ser ami, ce scélérat, ce monstre de Gluck a zouré ma perte, ze
+souis déshonoré, il ne veut pas que ze danse dans soun opéra!
+
+--Eh pourquoi cela?
+
+--Perche, il m'a fait oun air horrible, affreux, à fendre les oreilles,
+que z'en demande un piu zoli, qu'il a dit que z'étais oun âne, oun âne,
+moi, Vestris! Que ze ne m'y connais pas, qu'il se passera de moi, ou que
+ze danserai sour son infernale mousique.
+
+--Mais, comment est donc cet air?
+
+--Oh! c'est oun horreur; il y a dans l'orchestre des cymbales qui
+frottent toutes seules, et des violinis qui grincent à faire frémir, ça
+n'est pas zoli dou tout... et ce n'est rien encore, z'ai voulou essayer
+de danser à la répétition de ce matin, z'avais réglé oun pas souperbe,
+ce broutal d'Allemand n'a pas seulement voulou me laisser continouer.
+
+--Qu'est-ce que cela, a-t'il dit, est-ce ainsi que dansent des
+sauvazes?...
+
+--Il veut que ze danse comme oun sauvaze, moi, le premier danseur dou
+monde; il veut que ze fasse peur à mossou Larrivée et à mossou Legros,
+qui sont enssainnés dans oun coin pour être toués après le
+divertissement. Ze n'y consentirai jamais, ze souis sorti dou théâtre,
+tout malade de colère; ma demain, z'irai chez loui, et ze le forcerai
+bien à me faire oun autre air; ze loui dirai son fait, ze loui prouverai
+qu'on ne manque pas de respect à oun danseur de mon mérite et comme il
+n'y en a pas dans le monde entier. Ze voudrais que toute la terre fût
+dans son cabinet, pour entendre comme ze lui montrerais la soupériorité
+de moun art sour le sien. Malheureusement, il n'y aura personne, ma ze
+le ferai savoir à tout l'ounivers.
+
+--Mais, interrompit Méhul, si vous voulez un témoin, je vous
+accompagnerai.
+
+--Oh! per Dio, vi avez raison, mon ser ami, venez me prendre demain à
+douze heures, et vi verrez comme z'arranzerai le gros Allemand. Il ne me
+fera pas peur. Adieu... à demain... Ze vais tâcher de dormir et de
+reprendre des forces, car cet affront de ce matin m'a toué, ze n'en
+pouis piu.»
+
+Méhul se hâta de prendre congé de lui, et le lendemain à midi il était à
+sa porte.
+
+Vestris était sorti depuis une heure; le musicien pense qu'il l'a
+précédé chez Gluck, et vole à la demeure de ce dernier. Il monte, il
+sonne, une servante vient lui ouvrir: M. Gluck est à travailler, il ne
+reçoit personne; Méhul insiste, la servante refuse toujours; une dame
+paraît; c'est une bonne grosse figure, bien franche, bien ouverte, elle
+s'informe du sujet de l'altercation: Madame, lui dit timidement Méhul,
+dont le coeur battait bien fort, M. Vestris m'avait donné rendez-vous
+pour l'accompagner chez M. Gluck. Je pensais qu'il m'avait précédé ici,
+et je...--Et vous désirez l'attendre? interrompt la grosse dame, avec un
+accent allemand très-prononcé, rien n'est plus facile, monsieur, venez
+avec moi; et elle l'introduit dans une grande pièce fort bien meublée,
+où figurait un magnifique portrait de la reine.
+
+Après un moment de silence, Méhul se hasarde à dire:
+
+--Et M. Gluck?
+
+--Mon mari.
+
+--Quoi! vous êtes madame Gluck; oh! madame, que de remerciements ne vous
+dois-je pas de m'avoir si favorablement accueilli.
+
+La bonne dame ne comprend pas trop ce qu'elle a fait pour mériter tant
+de reconnaissance, mais sa figure respire tant de bonté, inspire une
+telle confiance, que bientôt Méhul ne lui cache plus rien.
+
+Il lui raconte son enthousiasme, les efforts qu'il a faits pour pénétrer
+jusqu'à Gluck, et qu'il se croit aujourd'hui le plus heureux des hommes
+puisqu'il pourra contempler l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre.
+
+La bonne Allemande l'écoute avec intérêt.
+
+Cependant l'heure s'écoule, Vestris ne paraît pas, et Méhul s'aperçoit
+que la conversation languit, vu qu'il a raconté toute son histoire, que
+madame Gluck ne sachant d'ailleurs que fort peu de français n'a pas
+grand chose à lui dire.
+
+--Mon Dieu, s'écrie-t-il tout d'un coup d'un air chagrin, ce ne sera
+donc pas aujourd'hui?
+
+--Ecoutez, lui dit madame Gluck, il travaille, et personne ne doit le
+déranger dans ces moments-là. Vous ne pourrez pas lui parler, mais s'il
+vous suffisait de le voir...
+
+--Ah! madame, c'est trop de bonheur! s'écrie le jeune artiste.
+
+Alors madame Gluck entr'ouvre doucement une porte, fait passer le jeune
+homme devant elle, referme le battant derrière lui, et le laisse devant
+un grand paravent placé entre la porte et le clavecin de Gluck.
+
+Oh! qui pourrait décrire sans l'avoir ressentie cette émotion que donne
+l'approche d'un grand génie, à un jeune coeur que l'amour des arts
+remplit tout entier! c'est un Dieu dont on attend la présence: il semble
+que toutes les perfections physiques doivent embellir celui dont les
+ouvrages vous ont transporté, et souvent le désenchantement est grand
+quand on voit la réalité et qu'on découvre l'enveloppe souvent chétive
+qui recèle une grande âme ou un beau génie.
+
+Je me rappelle, et je n'oublierai jamais l'impression que je reçus la
+première fois que je vis Cherubini.
+
+J'avais douze ans; j'avais tant entendu parler de cet homme célèbre, mon
+père et tous les artistes que nous fréquentions témoignaient une telle
+admiration pour son talent; les applaudissements que j'entendais donner
+à quelques-uns de ses chefs-d'oeuvre, qu'on exécutait alors assez
+souvent aux exercices du Conservatoire, où mon père me menait tous les
+dimanches, tout cela avait fait naître les idées les plus bizarres dans
+mon imagination d'enfant, qui s'était figuré que ce colosse musical
+devait être aussi surprenant par sa taille et sa figure que par son
+génie.
+
+J'étais en pension avec son fils, qu'il vint un jour visiter, pendant
+que nous étions en récréation; quand j'entendis notre maître de pension
+dire à mon camarade:
+
+--Viens voir ton père.
+
+Je ne fus pas maître de moi, je suivis mon condisciple sans qu'on fît
+attention à moi, et je me trouvai en présence de Cherubini.
+
+Il y a longtemps de cela, et je pourrais décrire toutes les parties du
+costume de Cherubini, que je dévorais des yeux, ne pouvant me figurer
+que ce fût lui; enfin il m'aperçut:
+
+--Quel est ce petit?
+
+--Mais, lui répondit le maître de pension, c'est le fils d'un artiste de
+votre connaissance, de M. Adam.
+
+--Ah! che je lé trouve bien laid!
+
+Voilà le premier mot que m'adressa Cherubini.
+
+Je me sauvai bien vite, le coeur bien gros, car une illusion était déjà
+perdue pour moi.
+
+Je fus triste toute la semaine, Cherubini m'avait paru si maigre, si
+petit!
+
+Mais le dimanche suivant, mon père me mena au Conservatoire: on y
+exécutait une messe de Cherubini; il redevint aussi grand dans mon
+esprit qu'avant notre entrevue.
+
+Nous avons laissé Méhul derrière son paravent, cherchant à apercevoir
+Gluck, assis devant son clavecin, sa forte tête soutenue par une de ses
+mains, et gesticulant de l'autre, ayant l'air de déclamer des vers
+placés sur son pupitre.
+
+Il achevait son quatrième acte d'_Iphigénie en Tauride_. Il en était à
+la grande scène du dénouement, un peu avant l'intervention de la déesse,
+lorsque Thoas, irrité des refus d'Iphigénie, veut lui-même immoler la
+prêtresse et la victime.
+
+Gluck cherchait en ce moment à se rendre compte de l'effet de la scène
+et de la position des acteurs et des groupes, car sa musique, si
+fortement dessinée, si puissamment sentie, ne pouvait être composée
+qu'en ayant sous les yeux les acteurs chargés de l'exécuter.
+
+Méhul maudissait l'immobilité du compositeur, dont la position ne lui
+laissait voir que le dos.
+
+Tout à coup le musicien se retourne, et Méhul put alors le contempler à
+son aise.
+
+Gluck avait alors soixante-cinq ans, il était d'une grande taille, que
+son embonpoint rendait encore plus imposante. Sa tête était belle,
+quoiqu'elle fût fortement gravée de la petite vérole, non pas de cette
+beauté qui fait dire aux femmes:
+
+Cet homme-là a dû être fort bien; mais de cet air de génie qui impose au
+premier aspect, et qui fait que les visages les plus laids forcent
+souvent les gens qui pensent à s'écrier:
+
+Voilà une belle figure! tandis que la réflexion contraire est faite par
+ceux qui ne voient que la forme et la régularité, sans rendre justice à
+l'animation que répandent sur les traits le génie et la puissance des
+idées.
+
+Gluck parut superbe à Méhul.
+
+Entouré d'une grande robe de chambre d'un vert changeant, la tête
+coiffée d'un petit bonnet de velours noir, avec un mince galon en or, le
+compositeur allemand fait deux tours dans sa chambre, abîmé dans ses
+réflexions.
+
+Tout d'un coup, il s'arrête, il prend une table qu'il place au milieu de
+l'appartement:
+
+--Voici l'autel, dit-il.
+
+Puis il pose auprès une chaise.
+
+--Ce sera la Prêtresse.
+
+Thoas est figuré par un tabouret, des fauteuils représentent les Grecs,
+les Scythes et le peuple.
+
+Puis il se drape avec sa robe de chambre, et s'écrie en chantant:
+
+ J'immolerai moi-même aux yeux de la déesse
+ Et la victime et la prêtresse.
+
+Il passe à la place d'Oreste:
+
+ L'immoler! qui? ma soeur?
+
+Thoas reprend:
+
+ Oui, je dois la punir,
+ Et tout son sang...
+
+Puis, figurant tout d'un coup l'impétueuse entrée de Pylade:
+
+ C'est à toi de mourir!
+
+achève-t-il, en se précipitant sur le tabouret-Thoas pour le frapper du
+coup mortel.
+
+Le Roi-Tabouret ne peut résister à la violence du choc et cède sous les
+coups du compositeur qui, n'étant plus retenu par rien, retombe sur le
+paravent derrière lequel est caché le jeune artiste qui repousse de
+toutes ses forces la masse qui l'écrase contre le mur. Il n'y tient
+plus, il étouffe, il est près de se trahir en criant, en appelant à son
+secours, quand tout à coup une porte s'ouvre à l'autre extrémité de la
+chambre, un homme s'y précipite poursuivi par madame Gluck qui veut en
+vain lui barrer le passage.
+
+C'est Vestris, la figure animée, qui, déjà irrité par le refus qu'on
+faisait de le recevoir, apostrophe le compositeur de la manière la plus
+vive:
+
+--Comment! ze ne pourrai pas arriver jusqu'à vous, moussou le Tedesco,
+quand ze viens vi demander de me faire oun autre air, que ze ne pouis
+pas danser dou tout sour la mousique barbare que vi m'avez faite...
+
+--Ah! tu ne peux pas danser sur cet air-là! s'écrie Gluck qui s'était
+vivement relevé: c'est ce que nous allons voir. Et saisissant Vestris au
+collet, il le promène de force dans toute la chambre, l'enlevant de
+temps en temps de terre, lui faisant exécuter la danse la plus bizarre
+en lui chantant la fameuse marche des Scythes du premier acte.
+
+Le pauvre danseur ne peut résister à l'étreinte de ces deux larges mains
+de fer qui le tiennent emprisonné.
+
+La figure irritée de Gluck est sans cesse en face de la sienne, pâle de
+terreur; les yeux brillants du compositeur plongent dans ses yeux
+éteints: c'est comme le regard d'un boa qui le fascine.
+
+--Oui, moussou le chevalier, s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée, ze
+danserai, ze danserai très-bien!! voyez... ouf... voyez donc...
+
+Et à chaque fois que son puissant antagoniste l'élève à quelques pieds
+du plancher, malgré lui ses jambes s'agitent, se croisent et exécutent
+les pas les plus hardis et les entrechats les plus compliqués; mais la
+vengeance de l'Allemand ne sera satisfaite que lorsque l'air sera
+complétement achevé et il n'en a encore chanté que la première reprise.
+
+Le vieux danseur n'en peut plus; sa poitrine, comprimée par les deux
+étaux qui le tiennent au collet, ne peut plus laisser échapper l'air, il
+étouffe, les efforts qu'il a déjà faits l'achèvent.
+
+Gluck ne voit plus rien; tout entier à l'inspiration de son chant
+sauvage, il s'anime encore au souvenir de sa composition, et à chaque
+instant il en accélère le mouvement: c'est à pas précipités qu'il traîne
+sa malheureuse victime dont il ne sent plus le poids; petit à petit
+c'est un mouvement de rotation qu'il lui imprime; il valse sur un
+quatre-temps, peu lui importe, il ne connaît plus rien.
+
+Le danseur asphyxié accroche avec ses jambes tous les meubles qu'il peut
+rencontrer pour s'en faire un point d'appui; l'autel, la Prêtresse,
+Thoas, les Grecs et les Scythes gisent pêle-mêle au milieu de la
+chambre, enfin un de ses pieds rencontre un des angles du paravent, il
+s'y cramponne, et la lourde machine pivote un instant sur elle-même et
+vient s'abattre sur le compositeur et le danseur qui sont renversés du
+même coup.
+
+Ce dernier se sent libre un instant, il se glisse, il rampe jusqu'à la
+porte, enfile l'escalier quatre à quatre sans demander son reste, et
+quand Gluck, tout étourdi de cette danse à laquelle il n'est pas
+accoutumé, veut de nouveau ressaisir sa victime, que trouve-t-il à sa
+place? Un pauvre petit jeune homme, tout pâle, à demi mort de frayeur,
+qui, les mains jointes et à genoux devant lui, s'écrie:
+
+--Pardon, monsieur Gluck, pardon! Je ne suis pas un danseur.
+
+--Et qui donc êtes-vous?
+
+--Un pauvre musicien votre admirateur, qui vient ici pour avoir
+l'honneur de faire votre connaissance.
+
+Gluck n'y comprend absolument rien; heureusement sa femme, qui, sans la
+prévoir, craignant l'issue de cette scène, ne s'est pas éloignée,
+raconte tout à son mari.
+
+Un sourire de bonté vient alors éclaircir la figure du grand homme.
+
+Il venait de voir son talent méconnu par un vieux danseur imbécile;
+l'hommage naïf du jeune artiste le dédommage de cette sottise; son
+ingénuité, son enthousiasme lui plaisent, il l'accueille avec affection,
+lui promet sa protection, ses conseils, ses leçons, et lui permet de
+venir le voir à toute heure.
+
+Méhul est au comble de ses voeux; tant d'aménité de la part d'un homme
+qui vient de lui prouver la violence de son caractère le touche
+jusqu'aux larmes, et c'est la voix émue et le coeur plein de
+reconnaissance, qu'il lui adresse ses remerciements.
+
+Je laisse à penser s'il fut assidu auprès de son nouveau maître, dont
+les leçons étaient rares à la vérité, mais qui d'un mot lui en
+enseignait plus que d'autres n'eussent pu faire en quinze jours,
+d'autant que Méhul avait déjà fait de fortes études dans la partie
+technique de son art, et que c'était la partie philosophique à laquelle
+il avait besoin d'être initié. Le plus souvent, les leçons n'étaient que
+de simples conversations du maître à l'élève, où il lui expliquait
+comment il était parvenu à cette manière qui n'était qu'à lui, combien
+ses premiers essais avaient été imparfaits, manquant absolument de
+modèles; quels dégoûts il avait éprouvés lorsqu'en Italie il avait vu
+ses ouvrages réussir par des défauts qui, selon lui, auraient dû les
+faire tomber, tandis que les beautés en étaient tout à fait méconnues.
+
+Cependant les répétitions d'_Iphigénie en Tauride_ avançaient beaucoup:
+la première représentation était fixée au 18 mai, et la répétition
+générale au 17.
+
+Gluck avait fait entendre quelques fragments de ce chef-d'oeuvre à son
+élève, qui brûlait du désir de le connaître tout entier; mais jamais il
+n'avait osé avouer sa misère à son maître, et il était d'une pauvreté
+qui ne lui permettait pas de payer au spectacle; il fallut que ce fût
+Gluck lui-même qui l'engageât à la répétition générale. «Viens me
+prendre chez moi, petit, lui dit-il, et je te conduirai au théâtre.»
+
+Méhul arriva au rendez-vous avant l'heure, et il ne fut pas peu
+orgueilleux de sortir avec son illustre protecteur. En marchant dans la
+rue à côté du compositeur, ses regards se promenaient avec hauteur sur
+les passants, qui ne prenaient pas garde à lui.
+
+«Voyez, semblait-il leur dire, voilà le premier musicien du monde qui me
+mène voir la répétition de son opéra, et il cause avec moi comme avec
+son égal!»
+
+Arrivés au théâtre, ce fut bien autre chose, plusieurs personnes étaient
+réunies devant l'entrée des acteurs, et toutes témoignaient par leurs
+respectueuses salutations l'admiration qu'elles portaient à Gluck; Méhul
+se croyait obligé de rendre tous ces saluts qui ne s'adressaient pas à
+lui.
+
+Comme ils montaient l'escalier du théâtre, le portier, qui s'était aussi
+incliné devant l'auteur d'_Iphigénie_, voyant une figure inconnue passer
+devant lui, et esclave de sa consigne comme tous les portiers de
+théâtre, qui sont bien les cerbères les plus intraitables du monde,
+voulut l'arrêter un instant:
+
+--Monsieur, on ne peut pas monter, lui dit-il en le retenant par la
+basque de son habit.
+
+Méhul tremblait déjà de se voir arrêter en si beau chemin, lorsque
+Gluck, se retournant, mit fin à ce débat en disant au portier d'une voix
+de tonnerre:
+
+--_C'est mon hami._
+
+Le portier, tout confus, n'opposa plus d'obstacle, et Méhul se crut plus
+grand d'un pied: Gluck l'avait appelé son ami. Pourquoi fallait-il qu'il
+n'y eût que le portier de l'Opéra pour lui entendre donner ce titre
+glorieux.
+
+Sur le théâtre, Gluck fut bientôt entouré d'acteurs, d'auteurs, de
+grands seigneurs même, qui alors ne manquaient pas une solennité
+dramatique; car, dans ce temps-là, une nouvelle production dans les arts
+était un grand événement à la cour et à la ville, et l'annonce d'une
+pièce nouvelle à l'Opéra ou à la Comédie-Française ou Italienne
+suffisait pour mettre en émoi Paris et Versailles.
+
+Aussi, de toutes parts avait-on sollicité la faveur d'assister à cette
+dernière répétition d'_Iphigénie_, et le théâtre offrait un singulier
+amalgame de gens de tous les costumes et de toutes les conditions: les
+plus grands seigneurs de la cour s'y trouvaient confondus avec les gens
+de lettres, les artistes de toutes sortes, glukistes ou piccinistes,
+venus, les uns pour tout admirer, les autres pour tout blâmer.
+
+Tous les acteurs et actrices du chant et de la danse, même ceux qui ne
+paraissaient pas dans l'ouvrage, étaient venus à cette solennité.
+
+Un cercle nombreux était formé autour d'une de ces dames: c'était la
+célèbre Sophie Arnoud, qui, quoique jeune encore, avait quitté le
+théâtre l'année précédente; chacun se pressait autour d'elle pour
+recueillir un de ses bons mots, et elle ne s'en faisait pas faute.
+
+On riait alors beaucoup de l'aventure arrivée à un des plus enragés
+piccinistes. Il avait écrit au prince d'Andore, en Italie, de lui
+envoyer la partition de l'opéra qui avait le plus de renommée dans ce
+pays, et, quelque temps après, il en avait reçu l'_Orfeo_ de Gluck: on
+peut juger de son désappointement; les quolibets n'avaient pas manqué au
+pauvre bouffonniste. Sophie n'avait encore rien dit; mais, le voyant
+passer rapidement auprès d'elle, elle ne put s'empêcher de lui adresser
+la parole.
+
+--Eh bien! mon pauvre ami, est-ce que nous voulons nous raccommoder avec
+la musique allemande? avons-nous toujours le coeur déchiré?
+
+--Du tout, mademoiselle, repartit avec humeur l'individu blessé de se
+voir rappeler en public sa mystification, jamais M. le chevalier Gluck
+ne pourra se vanter de m'avoir déchiré le coeur; c'est bien assez de mes
+oreilles.
+
+--Vraiment? c'est fort heureux pour vous, surtout s'il se charge de vous
+en donner d'autres.
+
+Les éclats de rire accueillirent l'épigramme, et Sophie, une fois
+lancée, allait continuer son feu roulant, lorsqu'un petit homme, à l'air
+affairé, un gros rouleau de papier de musique sous le bras, vint
+l'inviter à faire place au théâtre.
+
+--Je vous en prie, Mademoiselle, laissez-nous la scène libre, nous ne
+pouvons pas commencer; voyez tout le monde est sur le théâtre, et il n'y
+a personne dans la salle.
+
+--Ah! c'est juste, M. Gossec, je n'y avais pas fait attention, c'est
+absolument comme quand on joue _Sabinus_ ou _La fête au village_.
+
+Gossec lui tourna le dos sur-le-champ, il avait eu son compte, et la
+citation de deux de ses ouvrages, qui n'avaient pas été heureux, ne
+pouvait pas lui être assez agréable pour qu'il fût disposé à continuer
+la conversation.
+
+S'adressant alors aux musiciens:
+
+--Allons, monsieur le chef d'orchestre, nous vous attendons.
+
+--Nous sommes prêts, quand vous voudrez, monsieur le chef du chant, lui
+répondit Francoeur, qui depuis longtemps était à son poste, faites
+baisser le rideau.
+
+A ce signal, chacun se précipita dans la salle, et la répétition
+commença.
+
+_Iphigénie en Tauride_ est un chef-d'oeuvre trop connu pour que
+j'entreprenne d'en rappeler les beautés.
+
+Qui n'a été profondément ému dès les premières notes de l'introduction
+par ce sublime tableau du calme auquel succède bientôt cette tempête
+rendue encore plus terrible par les cris de terreur d'Iphigénie et des
+prêtresses de Diane!
+
+Cet ouvrage qui, après cinquante ans de succès, excitait encore de
+telles impressions, quel effet ne devait-il pas produire sur une
+génération presque neuve en musique et chez qui les chefs-d'oeuvre de
+l'art succédaient sans transition à des essais presque informes!
+
+Rameau était sans contredit un homme de génie; mais il y eut une
+distance immense de ses ouvrages à ceux de Gluck, et depuis l'époque où
+Rameau avait cessé d'écrire (1760) jusqu'à l'apparition des premiers
+opéras de Gluck en France (1776), il y avait eu une telle disette de
+compositeurs que l'on avait été obligé de fouiller dans le vieux
+répertoire de Lully, et qu'on avait remis quelques-uns de ses ouvrages,
+revus et réorchestrés par Francoeur, Gossec, ou Berton (le père de
+l'auteur de Montano). Et c'est après ces replâtrages de médiocre
+musique, que Gluck parut avec toute sa puissance et toute son énergie.
+
+Son orchestration qui nous paraît encore vigoureuse, malgré le vide de
+quelques parties, était alors la plus pleine que l'on pût concevoir.
+
+Un simple accord de trombones suffisait alors pour faire frémir.
+
+Ces instruments, importés depuis peu d'Allemagne par Gluck, ne
+s'employaient guère que pour annoncer l'approche des Euménides et des
+divinités infernales.
+
+Aujourd'hui nous nous en servons pour faire danser, et personne n'ignore
+l'immense consommation qu'il s'en fait à l'orchestre des bals de
+l'Opéra.
+
+Cette répétition produisit un effet singulier: les grands seigneurs
+attendaient pour applaudir que le signal leur fût donné par les artistes
+et les jugeurs de profession, au milieu desquels ils se trouvaient.
+
+Mais l'émotion était trop profonde pour permettre aux applaudissements
+d'éclater, et les exclamations de surprise et de terreur étaient les
+seules marques d'admiration qui échappassent de temps en temps aux
+spectateurs. Celles-là, du reste, valent bien les battements de mains,
+si banalement prodigués.
+
+Mais il y a des gens qui ne comprennent pas d'autres témoignages de
+satisfaction. Ces personnes-là vous disent:
+
+L'_Ave verum_ de Mozart ne produit pas d'effet, je ne l'ai jamais
+entendu applaudir.
+
+Mais si on l'applaudissait, c'est que l'effet en serait manqué.
+
+Vous qui avez entendu la messe funèbre de Cherubini, avez-vous jamais
+été tenté d'applaudir après les dernières mesures du _Dona eis requiem
+æternam_?
+
+Applaudir! bon Dieu! et comment le pourrait-on? il semble, quand on a
+entendu ce morceau, qu'on a six pieds de terre et un manteau de marbre
+sur la tête.
+
+Je plains ceux qui ont trouvé la force d'applaudir après ce
+chef-d'oeuvre; ils ne l'ont pas compris.
+
+Il en fut ainsi à la répétition de l'_Iphigénie en Tauride_, et plus
+d'un sot sortit en disant:
+
+--Cela n'a point produit d'effet.
+
+Gluck était enchanté, mais il écoutait d'un air distrait les fades
+compliments qu'on lui adressait de tous côtés, quand il se sentit saisir
+la main; c'était Méhul qui venait aussi lui offrir ses félicitations.
+Mais la joie et l'admiration l'étouffaient, il se sentait oppressé et il
+ne put proférer que ces trois mots:
+
+--Mon cher maître!
+
+Et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux sur la main du grand homme.
+
+Gluck se sentit touché à son tour, il pressa affectueusement son élève
+dans ses bras:
+
+--Merci, petit, je suis aussi content de toi que tu l'es de moi.
+
+Puis, presque honteux et pour cacher son émotion, il se tourna vers un
+gros monsieur tout doré, qui l'importunait depuis un instant:
+
+--Monsieur le duc, ce n'est pas ma faute s'il ne reste plus de place à
+louer, moi je n'en ai qu'une pour ma femme, certainement elle ne s'en
+privera pas pour vous.
+
+Le gros duc ne trouva pas la franchise de l'Allemand extrêmement polie,
+mais cependant, en homme de cour, il ne pouvait se fâcher avec le
+chevalier, le protégé de la Reine, et l'idole du jour, il se contenta de
+saluer le musicien et se retira fort confus.
+
+Mais le pauvre Méhul n'avait pas perdu un mot de la réponse de son
+maître. Il refuse au Duc, il n'y a plus de place à louer! Je ne pourrai
+donc pas voir la première représentation de ce chef-d'oeuvre!
+
+Tout à coup une idée lui vient, il regarde s'il n'est pas observé;
+personne ne faisait attention à lui, il rentre dans la salle, enfile le
+premier escalier qui se présente et monte, monte tellement qu'au bout de
+quelques minutes il se trouve tout essoufflé à l'amphithéâtre des
+quatrièmes, lieu obscur s'il en fut jamais, et offrant mille recoins
+pour se cacher; il se blottit dans un angle et alors il se mit à rire
+comme un fou.
+
+«Ma foi, se dit-il, bien m'en a pris d'entendre le refus fait à ce gros
+duc, sans cela, j'aurais été tout uniment demander demain un billet à M.
+Gluck, qui ne me l'aurait pas donné et je n'aurais pas vu son ouvrage.
+Tandis que je vais tranquillement passer la nuit et la journée de demain
+ici, et, à l'ouverture des portes, je serai à mon poste et le premier
+placé, c'est réellement fort bien imaginé.»
+
+Et notre jeune homme, enchanté de son stratagème, se mit à repasser dans
+sa tête toutes les beautés de l'ouvrage qu'il venait d'entendre, se
+promettant un bien plus vif plaisir pour le lendemain en entendant une
+deuxième fois cette musique qu'il apprécierait alors bien mieux.
+
+Cependant il faut convenir que le temps lui parut fort long. Enveloppé
+dans d'épaisses ténèbres, son estomac put seul l'avertir de l'heure qui
+s'écoulait si lentement au gré de ses désirs; il n'avait rien pris
+depuis son modeste déjeuner du matin et, à son compte, il croyait déjà
+avoir passé la nuit à rêvasser; mais son appétit allait plus vite que le
+temps, et la nuit venait à peine de commencer.
+
+Le sommeil vint heureusement à son secours: et il se coucha par terre
+entre deux banquettes, craignant sans doute de rouler au bas d'un lit
+aussi étroit s'il avait essayé de se mettre dessus, et, malgré la dureté
+du plancher, il ne tarda pas à s'endormir.
+
+Mais son sommeil fut extrêmement agité. Son esprit avait été fortement
+remué par ce qu'il avait entendu, et cela, joint sans doute au vide
+complet de son estomac lui fit enfanter les rêves les plus bizarres.
+Plus d'une fois il se réveilla en sursaut, mais il se sentait comme
+cloué à terre; un pouvoir invincible l'empêchait de se relever et il se
+hâtait de refermer les yeux pour échapper aux visions diaboliques qui le
+poursuivaient.
+
+Il se rendormit ainsi plusieurs fois et un sommeil de plomb finit par
+appesantir ses paupières.
+
+Puis de nouveaux rêves vinrent le poursuivre. Il se crut mort; des
+furies venaient le tourmenter; comme Oreste, il entendait leurs serpents
+siffler autour de lui; leurs torches enflammées lui brûlaient les yeux,
+leurs ongles crochus s'enfonçaient dans ses chairs; une effroyable
+musique ne cessait de bourdonner à ses oreilles.
+
+Pour échapper à cet horrible cauchemar, il fit un mouvement et
+s'éveilla. Mais il n'éprouva pas ce bien-être que l'on ressent
+ordinairement, lorsque l'on se retrouve tranquillement couché dans son
+lit après un songe funeste et qu'on se dit: ah! quel bonheur! ce n'était
+qu'un rêve! Son corps se réveilla, mais son esprit était encore endormi;
+il voulut faire un mouvement pour se relever, mais sa main rencontra un
+obstacle au-dessus de sa tête: sa terreur fut au comble, c'était la
+continuation de son rêve, il se croyait enseveli: ce qu'il prenait pour
+les parois supérieures de sa bière était tout uniment la banquette sous
+laquelle il avait roulé.
+
+Il fit de nouveaux efforts pour se dégager, et parvint enfin à sortir de
+sa position, mais sa terreur ne fit qu'augmenter: il enjambe d'autres
+banquettes, qui, pour lui, sont autant de tombes qu'il croit franchir,
+puis un gouffre immense se présente devant lui.
+
+Cependant, il croit voir une lueur lointaine; effectivement un point
+lumineux lui apparaît au-dessous de lui, et comme au fond du gouffre,
+puis un mauvais violon exécute quelques mesures d'un vieil air avec
+lequel il avait été bercé, et de grands fantômes blancs viennent se
+promener lentement; petit à petit ils se rapprochent entre eux, se
+groupent, se prennent par la main, et exécutent une danse qui lui paraît
+d'autant plus satanique, que ses yeux distinguent alors une espèce de
+démon noir qui semble régler tous leurs mouvements.
+
+Les fantômes obéissent à son moindre signe et répètent chaque geste
+qu'ils lui voient faire.
+
+Une sueur froide couvre tout le corps du pauvre Méhul, le peu de raison
+qui lui reste s'égare, sa tête se perd, il se retourne pour fuir cet
+horrible spectacle; il retrouve encore les tombes dans l'une desquelles
+il se trouvait enseveli un instant auparavant; la peur lui donne des
+forces, il franchit tous ces obstacles, ses yeux se sont habitués aux
+ténèbres, et il se trouve en haut d'un interminable escalier, qu'il
+descend quatre à quatre, croyant n'en jamais trouver la fin; mais il va
+toujours devant lui, il avance de plus en plus, à chaque pas il lui
+semble qu'il change de nature de terrain; petit à petit, un jour sombre
+et une lueur rougeâtre lui apparaissent, il se croit au fond des enfers,
+et il n'en est que mieux persuadé quand il se voit entouré des fantômes
+blancs qu'il avait aperçus de loin.
+
+En l'apercevant, les fantômes poussent un cri et s'éloignent avec
+terreur, et le démon noir vient à lui. Méhul veut en finir et s'avance à
+son tour vers le démon, qui recule alors avec effroi, car l'aspect du
+jeune homme n'est pas rassurant.
+
+La poudre qui couvrait ses cheveux était retombée sur son visage, et,
+détrempée par la sueur qui découlait de son front, elle avait formé sur
+sa figure un masque hideux; joignez à cela son air exténué, ses yeux
+hagards, ses vêtements en désordre, et vous concevrez la frayeur qu'il
+devait inspirer au démon noir, qui parcourait le théâtre en s'écriant:
+
+--Ah! mon Diou, qué ce qué celoui là, c'est Belzebout ou Mandrin: Ze
+zouis perdou!...
+
+A cette voix, l'espèce de somnambulisme de Méhul cesse presque tout à
+coup, ses souvenirs lui reviennent, il se retrouve sur le théâtre de
+l'Opéra, les fantômes de son imagination disparaissent remplacés par des
+figurantes qui répétaient un pas, et il reconnaît dans le démon noir son
+sauveur, Vestris, qui faisait répéter ses élèves. La frayeur qu'il
+inspire aux autres lui donne du courage, et il parvient enfin à se
+saisir du danseur, qui peut à peine le reconnaître.
+
+Il lui raconte alors le projet qu'il avait fait d'attendre jusqu'au soir
+pour la représentation; mais il lui avoue qu'il avait trop compté sur
+ses forces, qu'il n'a rien pris depuis vingt-quatre heures, et qu'il est
+prêt de se trouver mal.
+
+Vestris rit beaucoup de l'aventure.
+
+Bientôt Méhul se voit entouré d'une foule d'acteurs et d'actrices à qui
+il faut recommencer son récit; les éclats de rire couvrent souvent sa
+voix, et le désordre de sa toilette et de toute sa personne ajoute
+encore au comique de sa narration.
+
+Tout à coup Gluck paraît, et, reconnaissant Méhul au milieu de ce groupe
+de monde.
+
+--Eh bien, petit, est-ce que tu ne veux pas voir mon opéra, ce soir?
+Pourquoi donc n'es-tu pas venu chercher ton billet?
+
+--Mais, monsieur Gluck, je vous ai entendu dire hier à un Duc que vous
+n'en aviez pas.
+
+--Certainement, je n'en ai pas pour les Ducs, mais pour un musicien,
+pour mon ami, tiens le voilà.
+
+Méhul ne se sent pas de joie... il s'esquive lestement, court chez lui
+déjeuner d'abord, c'est ce dont il a le plus besoin, puis réparer le
+préjudice causé à son bel et unique habit noir par la poussière de
+l'amphithéâtre, et la poudre dont il était couvert, puis il va se mettre
+à la queue à l'Opéra, où il fut un des mieux placés, non plus à
+l'amphithéâtre des quatrièmes, mais à la meilleure place du parterre.
+
+Mon historiette doit finir là, car vous savez tous l'immense succès
+qu'obtint _Iphigénie en Tauride_; la Reine, le comte d'Artois, les
+Princes, tout ce qu'il y avait de noble et de distingué à la cour,
+assista à cette représentation qui fut un triomphe pour Gluck, qui
+voulait faire ses adieux à la France par ce chef-d'oeuvre; mais il céda
+à de puissantes sollicitations, et écrivit encore un petit ouvrage:
+_Echo et Narcisse_, où se trouve le choeur charmant: _Dieu de Paphos et
+de Gnide_.
+
+Puis il retourna à Vienne; mais avant son départ il avait fait
+travailler son élève, et lui avait fait composer trois opéras pour son
+instruction.
+
+Après le départ de son maître, Méhul composa un ouvrage qu'il ne put
+parvenir à faire jouer au grand Opéra.
+
+Fatigué d'interminables délais, il écrivit _Euphrosine et Coradin_,
+qu'il fit représenter à l'Opéra-Comique. Ce fut son début, et dès lors
+il marcha de succès en succès.
+
+En 1808, Méhul jouissait d'une grande réputation. Il voulut revoir son
+pays, ce fut une grande fête dans son _endroit_ que le séjour d'un homme
+aussi célèbre.
+
+Le maire, ne sachant pas de plus bel hommage à lui rendre que la
+représentation d'un de ses chefs-d'oeuvre, fit prévenir le directeur du
+spectacle d'avoir à représenter à tel jour un des ouvrages de Méhul,
+auquel l'auteur assisterait en personne.
+
+L'embarras du directeur fut très-grand, vu qu'il n'avait à sa
+disposition qu'une troupe de comédie, mais il ne recula pas devant les
+obstacles, et voici comment il se tira de la difficulté.
+
+Le grand jour venu on vit placardée dans toute la ville une affiche
+ainsi conçue:
+
+ THÉATRE DE GIVET.
+
+ Aujourd'hui, pour célébrer la présence dans nos murs de notre célèbre
+ compatriote,
+
+ M. MÉHUL,
+
+ La première représentation de
+
+ UNE FOLIE,
+
+ Opéra-comique en deux actes, de MM. Bouilly et Méhul.
+
+ _Nota._ Dans l'intérêt de la pièce, on a cru devoir supprimer les
+ morceaux de musique qui ralentissaient la marche de l'action.
+
+Le public ne manqua pas à l'appel.
+
+Méhul fut amené en grande pompe dans la loge de M. le maire, et
+accueilli par les plus vives acclamations.
+
+Puis on joua le poëme d'_Une Folie_, sans musique, et chaque fois que la
+prose de M. Bouilly faisait naître des applaudissements, Méhul était
+obligé de se lever et de saluer, pour remercier ses concitoyens de la
+manière dont ils savaient honorer les artistes, leurs compatriotes.
+
+Je sais, pour ma part, plus d'un compositeur qui, en s'entendant
+exécuter, a souvent formé le désir d'obtenir une ovation comme Méhul, et
+de voir supprimer sa musique, _comme ralentissant la marche de
+l'action_.
+
+
+
+
+MONSIGNY
+
+
+Les études sur les musiciens français du XVIIIe siècle offrent un vif
+intérêt; l'art musical a marché si vite et a subi de si grandes
+transformations, à dater de la seconde moitié de ce siècle, qu'il est
+impossible de s'occuper de la monographie d'un compositeur sans toucher
+de près à l'histoire de l'art, puisqu'en signalant les progrès que ce
+compositeur a provoqués ou dont il a profité, on ne peut se dispenser
+d'esquisser l'histoire de l'art à l'époque où son talent s'est
+développé.
+
+Nul, parmi les musiciens français, n'est plus digne d'attention que
+Monsigny, le prédécesseur de Grétry. Quelque médiocres qu'eussent été
+les études de ce dernier, elles étaient cependant bien supérieures aux
+notions presque élémentaires qui formaient tout le trésor d'instruction
+que possédait Monsigny: Grétry avait voyagé en Italie, avait entendu de
+bonne musique, et dans ses premiers ouvrages (le _Tableau parlant_ en
+est la preuve), il s'efforçait, non pas d'imiter, mais d'approprier la
+forme italienne à notre théâtre; Monsigny, au contraire, élève de la
+nature seulement, musicien amateur, ne connaissant d'autre musique que
+celle qu'on entendait alors à Paris, dépourvu de modèle qui pût lui
+servir de guide, avait dû tout tirer de son propre fonds, et tracer la
+voie à ceux qui, plus tard, y marchèrent d'un pas plus ferme, trop peu
+reconnaissants, peut-être, envers celui qui leur avait aplani le chemin.
+
+Monsigny fut essentiellement créateur. De toutes les qualités qui
+caractérisent les hommes de génie, une seule lui manqua, ce fut la
+fécondité. Il serait possible d'expliquer cette anomalie par des
+circonstances exceptionnelles, par le milieu dans lequel ce compositeur
+vécut, et sans doute aussi par l'absence complète d'études premières qui
+lui permissent de rendre ses idées avec cette facilité qui les féconde,
+et que donne seule l'éducation commencée de bonne heure, et, pour ainsi
+dire, avant même le germe des idées.
+
+Pierre-Alexandre de Monsigny naquit en 1729, à Fauquemberg en Artois. Sa
+famille était noble et originaire de Sardaigne. C'est vers le
+commencement du XVIe siècle que ses ancêtres étaient venus s'établir
+dans les Pays-Bas: leurs domaines y étaient alors considérables, mais
+leur fortune, après s'être peu à peu amoindrie, était réduite à bien peu
+de chose lors de la naissance de Monsigny. Sa famille était nombreuse,
+et seul il devait un jour être le soutien de tous.
+
+Son père lui fit faire ses humanités au collége des Jésuites de
+Saint-Omer. Un des pères Jésuites le prit en amitié et lui enseigna, en
+dehors de ses études, à jouer un peu du violon. Monsigny fut
+très-heureux de ces leçons, qui lui procuraient de vives jouissances, et
+toute sa vie il garda le souvenir du bon père Mollien, qui, le premier,
+l'avait initié à l'art dont il devait un jour être une des gloires. Ses
+études terminées, il rentra au foyer paternel, conservant un goût
+passionné pour la musique, mais n'ayant aucun moyen de le satisfaire.
+Son plus grand bonheur était d'aller entendre les offices en musique de
+l'abbaye de Saint-Bertin, et il fallait, certes, que la privation de
+musique lui fût bien sensible, car on rapporte qu'il prenait le plus
+grand plaisir à entendre ces carillons dont l'usage s'est conservé dans
+la plupart des églises de la Flandre et de l'Artois, et qui semblent
+plutôt avoir été créés pour le désespoir que pour l'agrément des
+oreilles délicates. Presque tous les auteurs de notices et biographies
+sur Monsigny prétendent que son éducation musicale, commencée par le
+père Mollien, fut continuée par le carillonneur de l'abbaye de
+Saint-Bertin. Je ne prétends pas contester l'authenticité du fait, je me
+contente de le rapporter, ne fût-ce que comme une sorte de confirmation
+de ce défaut d'éducation première du célèbre compositeur.
+
+A peine âgé de dix-huit ans, Monsigny perdit son père. Le vieillard lui
+avait fait promettre, à son lit de mort qu'il serait l'appui et le
+soutien de sa mère, de sa soeur et de ses quatre frères. Devenu, sans
+fortune, chef de famille, à l'âge où l'on cherche ordinairement à se
+préparer une position dans le monde, Monsigny dut renoncer à la carrière
+militaire qu'il avait rêvée, à laquelle il était destiné comme étant
+l'aîné de la famille, et que ses pères avaient toujours suivie, ainsi
+que cela se pratiquait dans presque toutes les familles nobles. La
+province ne pouvait lui offrir aucune ressource; il se rendit
+courageusement à Paris et eut le bonheur de trouver un emploi dans les
+bureaux de la comptabilité du clergé: il n'avait alors que dix-neuf ans.
+Grâce à son nom, à ses manières et à ses excellentes relations, il
+parvint en peu d'années à placer tous ses frères; le cadet embrassa la
+carrière des armes, et mourut capitaine au régiment de Beauce et
+chevalier de Saint-Louis. Les trois autres obtinrent diverses places
+dans les colonies, et le modeste revenu de Monsigny fut presque
+entièrement consacré à assurer une position convenable à sa mère et à sa
+soeur.
+
+Le goût de la musique ne s'était pas éteint en lui, quoique les
+occasions lui eussent manqué pour la cultiver. A peine arrivé dans la
+capitale, il s'était empressé de se rendre à l'Opéra (c'était alors le
+seul théâtre lyrique), mais l'impression qu'il y reçut fut bien
+différente de celle qu'il s'était promise. J'ai rendu justice aux
+beautés de la musique de Rameau; cependant, il faut le reconnaître, ces
+beautés sont éparses dans son oeuvre complète, et l'audition ou même la
+lecture d'une partition entière de ce maître, qui régnait alors presque
+exclusivement sur la scène de l'Académie royale de Musique, ne serait
+pas supportable. Aussi Monsigny fut-il très-désillusionné quand il crut
+s'apercevoir que l'art, qu'il rêvait si enchanteur et si fécond, ne
+produisait dans ses plus hautes manifestations que des effets si
+étrangers à son idéal. A quelque temps de là, en 1752, une troupe de
+chanteurs italiens fut admise à faire entendre à l'Opéra quelques-uns
+des chefs-d'oeuvre de leur pays, et lorsqu'il entendit la _Serva
+Padrona_ de Pergolèse, Monsigny crut entrevoir la réalisation de ses
+rêves. Dès lors, son goût devint une passion, et, sans avoir cependant
+de résolution bien arrêtée, il comprit qu'on pouvait faire autre chose
+que ce que l'on avait tenté jusque là. Les leçons du jésuite et du
+carillonneur n'avaient pas été suffisantes pour le mettre en position
+d'accomplir le vague dessein qui semblait germer en lui, et il résolut
+de prendre un maître de composition.
+
+Les maîtres étaient rares à cette époque, et l'on risquait de mal
+s'adresser, car les règles de l'art étaient si peu fixées, en France du
+moins, que les moindres musicastres pouvaient hardiment s'intituler
+professeurs de composition, certains de ne pas trouver de compétiteurs
+disposés à leur ravir le sceptre de leur prétendue science. Un
+contre-bassiste de l'Opéra, nommé Gianotti, venait justement de publier
+un ouvrage sous ce titre un peu prolixe: _Le Guide du compositeur,
+contenant des règles sûres pour trouver d'abord par les consonnances,
+ensuite par les dissonances, la base fondamentale de tous les chants
+possibles_. On voit que Gianotti était de l'école théorique de Rameau;
+c'était la seule qui existât alors en corps de doctrine; l'adoption en
+était générale en France, et elle avait même pénétré dans des pays où la
+science musicale était beaucoup plus avancée. Ce Gianotti enseignait
+donc tout ce que l'on était tenu de savoir à cette époque, c'est-à-dire
+l'harmonie, fort peu d'un contre-point assez lâche, dont l'étude
+suffisait pour écrire une exposition de fugue très-libre, plus quelques
+idées générales et mal digérées sur l'emploi des voix et des
+instruments. Au bout de cinq mois d'études, Monsigny avait appris tout
+ce que son professeur était en mesure de lui enseigner, et il ne recula
+pas devant l'idée d'écrire un petit opéra. Il en fit entendre les
+principaux morceaux à ses amis, qui en furent enchantés, et il alla
+soumettre son oeuvre à son professeur. Gianotti était un bon musicien
+pour son époque; il avait peu d'idées, mais il en savait assez pour
+pouvoir comprendre le mérite musical, même dans son expression la plus
+naïve; d'ailleurs, quoique fixé depuis quelques années à Paris, il avait
+ce sentiment, inné chez les Italiens, qui leur fait apprécier le génie
+mélodique partout où il se manifeste. Aussi fut-il tellement
+enthousiasmé de l'oeuvre de son élève, qu'il lui fit la plus singulière
+proposition: «Je suis pauvre, je n'ai pas de réputation, et une oeuvre
+pareille assurerait à jamais ma fortune et l'avenir de ma famille, lui
+dit-il; vous êtes dans une position aisée et vous ne vous avoueriez pas
+l'auteur de votre ouvrage, cédez-le-moi; laissez-m'en la gloire, que
+vous ne songez même pas à en retirer, et vous me ferez le plus heureux
+des hommes.» Monsigny tenait si peu à ce qu'il avait fait qu'il n'aurait
+pas mieux demandé, et il est probable qu'il eût cédé à la requête de son
+professeur; mais il avait déjà fait entendre cette musique à de nombreux
+amis qui l'y avaient vu travailler, et la bienfaisante supercherie, à
+laquelle il aurait volontiers consenti à se prêter, n'aurait pu avoir le
+résultat qu'en attendait celui au bénéfice de qui elle aurait eu lieu.
+
+J'ai dit que l'Opéra était le seul théâtre musical de Paris, à cette
+époque; ceci est rigoureusement vrai, puisque Paris ne possédait alors
+que trois théâtres réguliers: l'Académie royale de Musique, la
+Comédie-Française et le Théâtre Italien; ce dernier avait un genre
+mixte, qui participait un peu des deux autres. Depuis longtemps on n'y
+jouait que bien rarement des pièces italiennes, quoique les principaux
+acteurs de la troupe fussent des Italiens; mais quelques-uns d'entre eux
+jouaient en français, et avaient même, dit-on, un talent fort
+remarquable. Le répertoire se composait donc de canevas italiens, sur
+lesquels improvisaient les acteurs, de comédies (presque tout le
+répertoire de Marivaux, transporté depuis à la Comédie-Française, a été
+joué d'origine à la Comédie Italienne), de parodies en vaudevilles,
+qu'on nommait alors opéras comiques (le mot existait avant la chose), de
+quelques petits ballets, et aussi, mais, presque par exception, de
+pièces traduites sur la musique italienne (ceci seulement depuis
+l'expulsion des bouffons de l'Opéra), et enfin d'ouvrages originaux
+ornés de musique nouvelle; on les nommait alors comédies mêlées
+d'ariettes. C'est cette dernière catégorie de pièces, encore peu
+exploitées, qui devait l'emporter sur toutes les autres et constituer
+notre genre national de l'opéra comique, le véritable berceau et la
+vraie gloire de la musique française; car, à l'Opéra, les grands succès
+ont toujours été réservés aux compositeurs étrangers, et depuis Louis
+XIV jusqu'à présent, dans une période de près de deux cents ans, on ne
+peut citer que trois compositeurs français qui s'y soient montrés avec
+un grand éclat: Rameau, Auber et Halevy. Mais à côté et au-dessous de
+ces théâtres permanents et reconnus, il en était d'inférieurs et de
+passagers qui exercèrent une grande action sur l'art musical. C'étaient
+les théâtres des foires Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint-Ovide,
+sans cesse persécutés par les grands théâtres, auxquels ils payaient une
+redevance; ils n'obtenaient de subsister qu'en se soumettant aux
+conditions les plus vexatoires et les plus absurdes. Tantôt on leur
+défendait d'avoir plus de deux acteurs en scène, tantôt on voulait leur
+interdire de parler; alors ils se mettaient uniquement à chanter (de là
+vient ce nom d'opéra-comique, uniquement attribué alors aux pièces où
+les paroles se chantaient sur des airs connus); puis, lorsque après leur
+avoir ôté la parole on voulait encore leur ôter le chant, ils donnaient
+les pièces _par écriteaux_. Les personnages, muets par ordonnance,
+étaient en scène; on apportait sur le devant du théâtre des écriteaux,
+où se dessinaient en grosses lettres les paroles des couplets dont
+l'orchestre jouait l'air, et que chantait le public.
+
+On comprend que des prohibitions dont l'effet était si ridicule, ne
+pouvaient se maintenir longtemps; aussi les théâtres forains
+poursuivaient-ils leur voie de succès par toutes sortes de moyens.
+L'attrait de la musique leur avait paru trop grand pour devoir être
+négligé, et de tout temps on avait intercalé de la musique nouvelle dans
+les pièces en vaudevilles; mais ces airs, en petit nombre et tout à fait
+exceptionnels, ne pouvaient constituer même un semblant d'opéra. Ce ne
+fut qu'en 1753, l'année même de l'expulsion des Bouffons de l'Opéra, que
+Dauvergne fit représenter la première comédie à ariettes, le premier
+opéra comique, pour nous servir de la locution seule adoptée
+aujourd'hui. _Les Troqueurs_, paroles de Vadé, musique de Dauvergne,
+furent donc, à proprement parler, le premier opéra français. La pièce,
+arrangée par MM. Dartois, a été remise en musique par Hérold, et
+représentée au Théâtre-Feydeau, il y a plus de trente ans; c'est un des
+premiers et des plus charmants ouvrages de l'auteur du _Muletier_ et du
+_Pré-aux-Clercs_.
+
+Après ce premier essai qui lui valut le titre, acquis à assez bon
+marché, de père de l'opéra comique français, Dauvergne renonça
+entièrement au genre qu'il avait créé, et n'écrivit plus que quelques
+ouvrages peu remarqués pour l'Opéra, dont il devint le chef d'orchestre,
+et le directeur à trois reprises différentes; il l'était encore en 1790.
+Il quitta Paris à l'époque de la Révolution, et se retira à Lyon où il
+mourut, en 1797, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Le successeur
+presque immédiat de Dauvergne fut Duni; il lui était bien supérieur, et
+il a enrichi l'enfance de l'Opéra-Comique de nombreuses et charmantes
+productions. Philidor ne débuta que la même année que Monsigny, et
+également aux théâtres de la foire.
+
+On ne peut guère se faire une idée aujourd'hui de ce que devait être
+l'exécution musicale sur de tels théâtres. Pour le chant, il n'y avait
+alors d'autre école en France que les maîtrises, partant rien pour les
+femmes. On conçoit encore, à la rigueur, que ceux à qui l'on avait
+enseigné à déployer leurs voix dans de larges proportions, comme il
+convenait de le faire dans l'enceinte des vastes cathédrales où ils
+étaient destinés à chanter, trouvassent quelque analogie entre cette
+manière et celle qui convenait au grand Opéra d'alors; mais il n'y avait
+rien là qui ressemblât à ce style léger, le seul qui convienne à
+l'Opéra-Comique; aussi paraît-il constant que les chanteurs de ces
+théâtres étaient des comédiens ayant plus ou moins de voix, mais
+complétement étrangers à l'art du chant. Quant à l'orchestre, il était
+certainement, comme nombre et comme talent d'exécution, au-dessous de
+nos moindres théâtres de vaudevilles. Il existe un document assez
+curieux sur la composition du Théâtre-Italien, au moment où les comédies
+à ariettes y étaient en grande vogue, et commençaient à devenir le
+principal attrait du spectacle dont elles devaient, peu d'années plus
+tard, constituer uniquement le répertoire. Voici la composition de cet
+orchestre, en 1768: cinq premiers violons (le chef d'orchestre compris),
+cinq seconds violons, deux altos, trois violoncelles, deux
+contre-basses, deux flûtes et hautbois (les mêmes instrumentistes jouant
+alternativement les deux instruments), deux cors, deux bassons et un
+timbalier; total, vingt-quatre exécutants. Notez que cette composition
+d'orchestre porte la date de 1768, lorsque le Théâtre-Italien était en
+grande prospérité, qu'il comptait parmi ses pensionnaires des chanteurs
+renommés, tels que Caillot, Laruette, Clairval, Trial, mademoiselle
+Laruette et autres, et que sa réunion au théâtre de l'Opéra-Comique de
+la foire Saint-Laurent avait encore augmenté son importance. Jugez, par
+comparaison, de ce que devait être, dix ans plus tôt, le pauvre petit
+orchestre forain. Que cette réflexion nous fasse comprendre et excuser
+le vide et la faiblesse de l'instrumentation des ouvrages de l'époque;
+elle nous explique d'ailleurs cette éternelle partie du premier violon
+jouant continuellement à l'unisson de la voix, pour maintenir le
+chanteur, toujours prêt à s'écarter de la note écrite qu'il ne savait
+pas lire. Loin de nous moquer de ces essais courageux, admirons plutôt
+les efforts que faisaient pour s'élever, en dépit des entraves et de la
+pénurie de l'exécution, ceux que, malgré toute notre science acquise,
+nous devons encore, sous bien des rapports, considérer comme nos
+maîtres.
+
+C'est dans ces tristes conditions que furent représentés les _Aveux
+indiscrets_, en 1759, au théâtre de l'Opéra-Comique de la foire
+Saint-Laurent. Malgré l'immense succès de cet opéra, l'auteur de la
+musique crut devoir à sa position de ne point se nommer. L'année
+suivante, il donna au même théâtre _le Maître en Droit_ et _le Cadi
+dupé_. Sedaine, en entendant dans ce dernier ouvrage l'excellent duo
+comique entre le cadi et le teinturier, entrevit tout le succès qu'on
+pouvait espérer du talent du compositeur, lorsque ce talent
+s'appliquerait à des pièces mieux disposées pour le faire valoir. Le
+lendemain, il se fit présenter à Monsigny, et, dès le premier jour,
+l'amitié la plus vive s'établit entre les deux collaborateurs, dont
+l'heureuse association allait produire plus d'un chef-d'oeuvre. L'année
+suivante, 1761, vit en effet paraître _On ne s'avise jamais de tout_,
+premier fruit de leur collaboration. Le succès n'en fut que trop grand,
+car la Comédie-Italienne, alarmée de la vogue de cette pièce et de
+l'extension que prenait le théâtre de la foire Saint-Laurent, en obtint
+la clôture définitive; mais il eut soin, non-seulement d'incorporer dans
+sa troupe les principaux sujets, mais aussi d'attacher à sa fortune les
+deux auteurs les plus capables de la consolider, Sedaine et Monsigny.
+Ils payèrent leur bien-venue en dotant le théâtre d'une pièce en trois
+actes qui devait faire époque. C'était _le Roi et le Fermier_. Les
+quatre petits ouvrages qu'avait donnés Monsigny ne lui avaient fourni
+aucune occasion de déployer sa principale qualité, cette sensibilité
+exquise, ce pathétique dont il se montra prodigue plus tard. Aussi
+fut-ce une révélation pour le public et peut-être pour lui-même, que
+cette expression vraie de la passion dont il n'existait alors aucun
+modèle. Je ne puis mieux donner une idée du succès de cet ouvrage qu'en
+transcrivant, sans y rien changer, les lignes suivantes extraites de
+l'_Histoire du Théâtre-Italien_, publiée peu d'années après la
+représentation de cet opéra.
+
+«Cette pièce ne reçut d'abord qu'un accueil très-équivoque, parce que la
+manière dont elle est écrite n'avait pu lui concilier le suffrage des
+personnes de goût; mais comme il n'est qu'un pas du mal au bien, en
+l'examinant de plus près on lui a rendu la justice qu'elle méritait, on
+a senti le prix d'une action théâtrale bien conduite, bien dénouée et
+remplie de détails souvent heureux et toujours naturels; en faveur de
+tant de bonnes qualités, on a fait grâce aux défauts de la _diction_,
+qui ont ensuite disparu aux yeux du plus grand nombre des spectateurs
+par l'illusion que le jeu des acteurs et les grâces de leur chant ont su
+y répandre. Ce serait ici l'occasion de placer l'éloge du musicien, dont
+les airs charmants ont donné la vie à cette pièce, si la reconnaissance
+de l'auteur ne nous avait prévenu en avouant, dans sa préface, que c'est
+à lui qu'il est redevable du succès. A qui que l'on doive l'attribuer,
+on ne peut disconvenir qu'on n'en a jamais vu de pareil sur aucun
+théâtre. _Elle_ a eu plus de deux cents représentations, et les
+comédiens assurent qu'elle a valu plus de vingt mille livres à MM.
+Sedaine et _Moncini_. Si cela est, c'est un avantage que les
+chefs-d'oeuvre de Molière, de Corneille, de Racine, de Crébillon, de M.
+de Voltaire et des plus grands hommes n'ont jamais rapporté à leurs
+auteurs; mais nous savons que le poëme de Milton n'a été vendu que cent
+écus, et que le chef-d'oeuvre du divin Homère lui a à peine fourni de
+quoi subsister.»
+
+Cette citation, outre qu'elle constate un succès exceptionnel, tend
+encore à prouver qu'alors, comme aujourd'hui, il ne manquait pas de gens
+pour s'étonner que les oeuvres de l'art et de l'intelligence
+procurassent à leurs auteurs un bénéfice qu'on trouvait tout naturel de
+voir obtenir, dans des proportions bien plus considérables, par des
+opérations de commerce ou d'affaires. Il semblait fort naturel que
+Voltaire fît cadeau du produit de ses ouvrages dramatiques aux
+comédiens; mais il paraissait assez extraordinaire que Monsigny retirât
+dix mille francs d'une oeuvre qui lui avait coûté une année de travail.
+
+Ce ne fut que deux ans plus tard, en 1764, que les deux heureux
+collaborateurs donnèrent _Rose et Colas_, un vrai chef-d'oeuvre de grâce
+naïve. Là, il n'y a point d'effets dramatiques; c'est de la simple
+comédie, une bonne paysannerie, non point des bergers à la Florian, mais
+de vrais villageois un peu enrubannés peut-être, tels pourtant que peut
+les comporter un théâtre où la vérité crue serait choquante.
+
+En parcourant cette délicieuse partition, dont il méconnaîtra peut-être
+la grâce charmante, je sais plus d'un élève, fraîchement échappé des
+bancs du Conservatoire, qui sourira de pitié en lisant le morceau
+d'ensemble que Monsigny a bravement intitulé _fuga_. Qu'il réfléchisse
+que l'homme qui a eu le tort de l'écrire, avait complété ses études en
+cinq mois de leçons reçues d'un maître assez médiocre, et qu'alors en
+France, excepté peut-être Gossec et Philidor, il n'y avait pas un
+musicien capable d'en faire une meilleure. D'ailleurs, l'exemple de
+cette fugue et de celle non moins faible qui forme le début du trio du
+_Déserteur_, et qu'on a eu le bon esprit de supprimer depuis longtemps
+(quoique, par respect je l'eusse rétablie dans l'arrangement de la
+partition, lors de la reprise de cet ouvrage); l'exemple de ces deux
+fugues, dis-je, me confirme dans cette opinion que j'ai souvent
+exprimée, qu'il faut en écrire beaucoup dans les classes, pour se rompre
+à l'agencement des parties, mais n'en user que le moins possible dans la
+pratique et surtout au théâtre, où l'emploi n'en peut être justifié que
+par une situation tout exceptionnelle.
+
+Monsigny, après ces deux grands succès du _Roi et le Fermier_ et de
+_Rose et Colas_, crut avoir assez contribué, pour le moment du moins, à
+la fortune de la Comédie-Italienne, et il écrivit un grand opéra en
+trois actes, _Aline, reine de Golconde_, qui fut représenté en 1766, à
+l'Académie royale de Musique, et qui obtint un très-grand succès. Ce
+succès s'explique moins pour nous que celui des ouvrages qu'avait donnés
+précédemment Monsigny. Il semble être moins à l'aise sur ce vaste
+théâtre; la musique de Rameau lui avait déplu, et son récitatif et ses
+airs de danse sont écrits exactement dans la même forme. L'air de
+bravoure, de la haute-contre, ressemble beaucoup à celui de _Castor et
+Pollux_, écrit près de quarante ans auparavant. Les airs sont mélodieux,
+mais manquent d'originalité. Ce n'est plus le Monsigny de la
+Comédie-Italienne; là il est réellement créateur, tandis qu'à l'Opéra il
+ne se montre que le continuateur d'une école à laquelle il ne croit pas.
+
+Sans que les auteurs s'en doutassent, leur ouvrage devait, à quarante
+ans de distance, faire naître un chef-d'oeuvre qui porterait le même
+titre. Parmi les musiciens de l'Opéra, il y avait, dans les seconds
+violons, un enfant que la précocité de son talent avait fait admettre,
+malgré son âge, dans cet orchestre d'élite. Il devint, plus tard, un
+grand compositeur, et se souvint alors de la part qu'il avait prise à
+l'exécution de l'oeuvre de Sedaine et Monsigny. Cet enfant était Berton,
+et c'est lui qui, vieillard, me racontait, il y a une quinzaine
+d'années, que, cherchant un sujet d'opéra, il se rappela tout à coup
+avoir vu dans son enfance l'opéra, totalement oublié depuis, d'_Aline,
+reine de Golconde_, et que l'idée lui vint alors de traiter de nouveau
+le sujet. Il en parla sur-le-champ à Vial, et c'est à ce souvenir
+d'enfance que nous devons un de ses plus charmants ouvrages.
+
+L'année 1768 fut signalée par un événement important dans la vie de
+Monsigny. Ses succès avaient été fructueux, et il désirait acquérir une
+de ces positions honorifiques qui, tout en assurant le patronage et la
+protection d'un haut personnage, permettaient néanmoins de conserver une
+certaine indépendance. La charge de maître d'hôtel du duc d'Orléans
+était occupée par M. Augeart, fermier-général; les fonctions de cette
+charge étaient, sous beaucoup de rapport, assimilées à celles des
+gentilshommes de la maison d'Orléans. M. Augeart était fort riche; la
+protection du prince lui étant inutile, il désirait céder sa charge et
+il n'eut pas de peine à traiter avec Monsigny, qui obtint facilement
+l'agrément du prince. Le duc d'Orléans n'eut point à se repentir du
+choix qu'il avait fait. Il reconnut dans son nouveau maître d'hôtel un
+homme distingué, loyal et dévoué, incapable de chercher à plaire aux
+dépens de la vérité, ne demandant jamais rien pour lui-même et
+n'employant sa faveur qu'au bénéfice de ceux à qui il pouvait être
+utile. Le prince l'admit bientôt dans son intimité particulière et lui
+accorda dès lors une confiance qui devait être justifiée plus tard par
+le dévouement le plus complet.
+
+Déjà et avant son admission dans la maison du duc d'Orléans, Monsigny,
+pour lui complaire, avait composé la musique d'une pièce en trois actes
+de Collé, intitulée _l'Ile sonnante_, et destinée à être représentée sur
+le petit théâtre de société de Villers-Cotterets. Elle le fut, en effet,
+mais ne put obtenir de succès, même devant ce public exceptionnel.
+Cependant, quelque mauvaise que fût la pièce, on n'en avait pas moins
+remarqué la musique de Monsigny.
+
+Sa collaboration habituelle avec Sedaine était enviée par plus d'un
+auteur. L'abbé de Voisenon voulut profiter de l'occasion, et ayant
+invité Monsigny à souper à la maison de campagne de Favart à Belleville,
+il lui fit promettre de lui donner sa musique de _l'Ile sonnante_ pour
+l'adapter à une autre pièce qu'il ferait à cette intention. Le secret ne
+fut pas si bien gardé que la nouvelle n'en vînt aux oreilles de Collé et
+de Sedaine. Le premier n'y attachait pas une grande importance, mais le
+second tenait essentiellement à son musicien: aussi lui proposa-t-il de
+remanier le poëme de Collé pour le rendre jouable, et c'est avec ces
+nouveaux changements que la pièce fut représentée sur le théâtre de la
+Comédie-Italienne, le 4 janvier 1768. Son sort n'y fut guère plus
+heureux que sur le théâtre de société où elle avait paru primitivement.
+Cependant elle obtint neuf représentations, qu'elle dut uniquement au
+mérite de la musique.
+
+C'était un singulier accouplement que celui de Collé et de Monsigny.
+Collé détestait la musique et étendait cette haine jusqu'aux musiciens.
+Voici comment il s'exprime sur leur compte[1]: «Tout musicien est une
+bête, c'est une règle générale à laquelle je n'ai guère vu d'exception,
+et c'est Rameau, homme de génie dans son art, mais bête brute
+d'ailleurs, qui le premier a amené en France la mode de sacrifier à la
+musique l'action d'un poëme, le sens d'un rôle, et même le sens commun.»
+On doit penser, d'après cela, que Collé ne devait pas être un grand
+partisan du théâtre de la Comédie-Italienne, qui était alors dans sa
+plus grande prospérité, grâce au genre nouveau des comédies à ariettes.
+Aussi était-ce précisément contre ce genre qu'il avait écrit _l'Ile
+sonnante_, sorte de parodie où il avait personnifié les différentes
+sortes de morceaux de musique. J'ai déjà dit que, malgré les retouches
+de Sedaine, l'ouvrage n'avait pu se soutenir. Mais, un an après,
+Monsigny prit une éclatante revanche de ce petit échec, et il sut
+dédommager son fidèle collaborateur de l'infidélité passagère dont il
+avait failli se rendre coupable.
+
+ [1] Mémoires de Collé, tome II, page 269.
+
+Ce fut au mois de janvier 1769 que fut donnée la première représentation
+du _Déserteur_, cet opéra que l'on regarde à juste titre comme le
+chef-d'oeuvre de Monsigny, et qui est aussi celui de Sedaine en ce
+genre. Cependant, malgré l'intérêt du sujet, on fut loin de rendre une
+justice complète à l'auteur du poëme. On fit même courir à cette époque
+une épigramme assez plaisante pour qu'on puisse la rapporter:
+
+ D'avoir hanté la comédie,
+ Un pénitent, en bon chrétien,
+ S'accusait et promettait bien
+ De n'y retourner de sa vie.
+ --Voyons, lui dit le confesseur,
+ C'est le plaisir qui fait l'offense;
+ Que donnait-on?--_Le Déserteur_.
+ --Vous le lirez pour pénitence.
+
+Le style est effectivement un peu naïf, mais aussi plein de naturel. La
+lecture de la lettre par le vieil invalide est d'une vérité parfaite.
+Quoique la pièce soit, au total, bien conduite, cependant quelques-uns
+des moyens dramatiques employés par l'auteur sentent par trop l'enfance
+de l'art. La préparation de l'entrée de Montauciel, au deuxième acte,
+est une des plus curieuses qui existent au théâtre: «O ciel! s'écrie
+Alexis.--Ah! vous connaissez Montauciel, lui dit le geôlier, eh bien! je
+vais vous l'envoyer.» Et là-dessus il introduit le personnage. Mais ces
+fautes de détail ne pouvaient nuire au succès que méritait et qu'obtint
+toujours la pièce de Sedaine. Cet écrivain possédait au plus haut degré
+l'art de faire naître des _situations_, comme on dit en jargon de
+théâtre, et c'est là l'essentiel pour les pièces destinées à être mises
+en musique. Aussi n'attachait-il qu'une médiocre importance aux
+reproches qu'on lui adressait, et dans son discours de réception à
+l'Académie française, il tourna la chose assez adroitement, acceptant le
+blâme pour les vers très-faibles qu'il écrivait à l'intention des
+musiciens, et oubliant à dessein que les mêmes reproches pouvaient
+s'adresser à la prose parlée de ses pièces.
+
+«Le style vigoureux n'est presque jamais celui que le musicien désire.
+Content d'une invention neuve et dramatique, d'un dessin pur et correct,
+il demande que l'auteur laisse à sa musique le soin de mettre un coloris
+brillant à des vers qui doivent souvent à la mollesse du style le
+sentiment qu'il y met.» Cela n'est ni parfaitement clair, ni d'un
+excellent français, mais on s'excuse comme on peut.
+
+Si le public se montra un peu sévère pour Sedaine, il rendit, en
+revanche, une éclatante justice à Monsigny. Il s'était accompli un
+progrès immense dans la manière du compositeur depuis ses premiers
+ouvrages. Le sentiment pathétique, si remarquable dans cet opéra, n'en
+exclut pas la forme musicale, et, sous ce dernier rapport, beaucoup de
+morceaux du _Déserteur_ ne seraient pas mieux combinés si la musique
+avait été écrite par nos maîtres les plus célèbres. Chez Monsigny,
+l'instinct et le sentiment avaient suppléé sans désavantage à la science
+acquise. L'accueil fait au _Déserteur_ fut assez significatif pour
+prouver à la Comédie-Italienne que son plus grand moyen de succès
+reposait désormais sur l'exploitation de ce genre d'ouvrages. Aussi dès
+le mois d'avril de cette même année 1769, les principaux sujets, qui ne
+jouaient que la comédie proprement dite, donnèrent-ils leur démission;
+ce furent MM. Baletti, Civiarelli, Champville, Lejeune, et mesdames
+Rivière, Bognioli et Carlin. Les pièces mêlées d'ariettes formèrent dès
+lors le fonds d'un répertoire où peu d'années auparavant elles n'avaient
+figuré que comme exceptions.
+
+Monsigny travaillait péniblement. Non-seulement il n'était pas assez
+savant musicien pour ne pas éprouver de grandes difficultés à coordonner
+ses idées et à les distribuer entre les différentes parties vocales et
+instrumentales, mais, doué d'une extrême sensibilité, il lui fallait
+s'identifier, en quelque sorte, avec ses personnages et se placer
+lui-même dans leur situation, pour arriver à s'exalter, à échauffer son
+génie et à en faire jaillir les vives inspirations. Plusieurs fois,
+lorsqu'il travaillait au _Déserteur_, on fut obligé de lui en retirer le
+manuscrit, à cause de la surexcitation nerveuse qu'il éprouvait. Cette
+sensibilité ne l'abandonna jamais. Choron rapporte l'anecdote suivante:
+«Monsigny, alors âgé de 82 ans, en nous expliquant la manière dont il
+avait voulu rendre la situation de Louise dans le _Déserteur_, quand
+elle revient, par degrés, de son évanouissement, et que ses paroles
+étouffées sont coupées par des traits d'orchestre, versa des larmes
+d'attendrissement et tomba lui-même dans l'accablement qu'il dépeignait
+d'une manière si expressive.»
+
+M. Fétis, qui cite ce trait d'après Choron, ajoute avec beaucoup de
+justesse: «Cette sensibilité fut son génie, car il lui dut une multitude
+de mélodies touchantes qui rendront, en tout temps, ses ouvrages dignes
+de l'attention des musiciens instruits.»
+
+Avec une pareille manière de composer, Monsigny ne devait produire qu'à
+de longs intervalles: aussi ne fut-ce qu'en 1771, trois ans après le
+_Déserteur_, qu'il donna le _Faucon_, opéra en un acte. Cet ouvrage
+n'eut pas de succès, et Monsigny en conçut un vif chagrin, car il en
+estimait fort la musique. Il mit encore plus de temps à composer la
+_Belle Arsène_, qui fut jouée avec un grand succès au mois de juin 1773.
+Favart en avait fait les paroles; la musique, d'ailleurs fort
+remarquable, offre cette singularité qu'elle semble moins jeune de forme
+que les opéras du même auteur qui l'ont précédée.
+
+C'est le 24 novembre 1777 que fut représenté pour la première fois le
+dernier ouvrage de Monsigny, _Félix ou l'Enfant trouvé_. Quoiqu'il n'y
+eût pas dans la pièce de Sedaine les mêmes éléments de curiosité et de
+variété que dans la _Belle Arsène_ de Favart, le triomphe n'en fut pas
+moins décisif, et il dut encore être attribué à l'attrait de la musique.
+Qui ne connaît, en effet, le délicieux quintette: _Finissez donc,
+monsieur le militaire_; l'air charmant de l'abbé: _Qu'on se batte, qu'on
+se déchire_, et l'admirable trio qui sera toujours cité comme un modèle
+de sentiment exquis?
+
+Il était bien rare, à cette époque, que l'on énumérât les différents
+morceaux de musique, dans les comptes-rendus très-succincts que les
+recueils périodiques consacraient aux théâtres; cependant, tous citent
+ce trio et ajoutent qu'il était admirablement chanté par madame Trial et
+MM. Clairval et Nainville. Ce morceau, qui produirait encore aujourd'hui
+le plus grand effet, dut transporter des auditeurs peu habitués à une
+musique si pathétique et si habilement agencée.
+
+_Félix_ fut le dernier ouvrage de Monsigny. Le compositeur était
+pourtant dans toute la force du talent et de l'âge, puisqu'il n'avait
+pas alors plus de 48 ans. Bien des motifs ont été supposés pour
+justifier cette retraite volontaire et prématurée. D'accord avec presque
+tous les biographes, M. Fétis, dans sa notice sur Monsigny, de la
+_Biographie universelle des musiciens_, dit à ce sujet: «J'ai connu cet
+homme respectable et je lui ai demandé en 1810, c'est-à-dire
+trente-trois ans après la représentation de son dernier opéra, s'il
+n'avait jamais senti le besoin de composer, depuis cette
+époque.--Jamais, me dit-il; depuis le jour où j'ai achevé la partition
+de _Félix_, la musique a été comme morte pour moi: il ne m'est plus venu
+une idée.» Une telle autorité ne peut être suspecte et se trouve
+confirmée dans une notice de Quatremère de Quincy, lue à l'Institut, et
+pourtant j'y trouve un démenti formel dans des notes qu'a bien voulu me
+communiquer la propre fille de Monsigny. J'en extrais le passage
+suivant: «M. Quatremère, dans sa notice, a l'air d'ignorer la raison qui
+a décidé mon père à renoncer à la composition: ma mère, dans les notes
+qu'elle lui avait données, la lui avait pourtant clairement expliquée.
+Un de ses yeux était à peu près perdu par une cataracte; l'autre était
+très-faible et ne pouvait être sauvé que par un repos absolu: mon père
+se résigna à ce douloureux sacrifice, et il conserva la vue jusqu'à la
+fin de sa longue carrière. Nous avons été bien souvent impatientées dans
+le monde par des gens qui ne voulaient pas se contenter d'une raison
+aussi péremptoire et en cherchaient d'autres qui n'existaient pas.
+C'était, selon eux, l'épuisement des idées musicales; selon d'autres, le
+dégoût de la musique. L'unique motif était, ainsi que je l'ai dit,
+l'affaiblissement et la menace de la perte de sa vue.»
+
+Ces deux assertions si contradictoires peuvent cependant se concilier.
+Il est très-probable qu'au bout de quelques années, et lorsque le
+rétablissement de l'organe visuel lui eut permis de reprendre ses
+études, Monsigny, ayant perdu l'habitude du travail musical, comprit
+qu'il serait bien tard pour rentrer dans une carrière qu'il avait
+parcourue naguère avec tant d'éclat. De nouveaux soins, de nouvelles
+occupations, de grands événements durent le faire renoncer à marcher
+dans la voie qu'il avait tracée, et où s'étaient élancés après lui tant
+de jeunes rivaux, devenus maîtres à leur tour. La retraite presque
+absolue où il vivait depuis longtemps, et peut-être l'affaiblissement de
+sa mémoire, effet de l'âge, peuvent donc expliquer parfaitement sa
+conversation avec M. Fétis, sans contredire absolument le premier motif
+de sa retraite.
+
+La cessation du travail dut être fort pénible à Monsigny pendant les
+premières années: mais sa position changea complètement en 1784 et 1785.
+Il avait près de cinquante ans lorsqu'il songea à se marier. Il était
+attaché depuis fort longtemps, par les liens de l'estime et de l'amitié,
+à une famille des plus honorables, celle de M. de Villemagne, et cette
+famille devint la sienne lorsqu'il unit son sort à celui de mademoiselle
+de Villemagne. Bien que celle-ci fût plus jeune que lui de vingt ans,
+cette union paraît avoir été des plus heureuses: quatre enfants
+naquirent de ce mariage; les deux aînés ont seuls survécu; les plus
+jeunes sont morts en bas âge.
+
+Le duc d'Orléans étant mort en 1785, la charge de maître d'hôtel fut
+supprimée; mais son fils, qui avait une grande estime pour Monsigny, le
+nomma immédiatement administrateur de ses domaines et inspecteur général
+des canaux d'Orléans. Monsigny conserva donc pour lui et sa famille le
+logement au Palais-Royal, qu'il n'avait cessé d'occuper depuis son
+entrée dans la maison du prince, et il ne l'abandonna qu'à l'époque de
+la Révolution.
+
+Cependant, on ne s'appelle pas Monsigny, on n'a pas enrichi le théâtre
+de plusieurs chefs-d'oeuvre, sans que de grands efforts soient tentés
+pour vous arracher à une retraite prématurée. Sedaine n'était pas
+seulement le collaborateur, il était aussi l'ami de son musicien, et
+lorsqu'il avait un sujet heureux, avant de le confier à un autre
+compositeur, il allait le porter à Monsigny; mais celui-ci résistait à
+la tentation. Une fois cependant il fut bien près de succomber: il
+s'agissait de _Richard-Coeur-de-Lion_ que Sedaine venait de terminer. Le
+sujet était si beau que Monsigny ne put résister au désir de le traiter.
+Mais les médecins étaient là; ils répétèrent à Monsigny qu'ils ne
+pouvaient répondre de sa vue s'il se remettait au travail. Le pauvre
+compositeur dut se résigner; il rendit la pièce à Sedaine.--Et à qui la
+donnerai-je, lui demanda celui-ci; à Dalayrac ou à Grétry?--A Grétry,
+lui répondit Monsigny, la veine est plus riche. Le conseil était
+excellent, et Monsigny avait d'autant plus de mérite à le donner, qu'il
+n'avait jamais éprouvé de sympathie pour la personne de Grétry, ce qui
+s'explique facilement par l'opposition extrême des deux caractères.
+Modeste à l'excès, rendant justice à tous les gens de mérite, bon et
+serviable envers tous ses confrères, Monsigny était l'opposé de Grétry,
+dont on pouvait citer l'esprit et le talent, mais dont l'amour-propre
+intolérable rendait le commerce difficile à chacun, et presque
+impossible à ses confrères.
+
+La Révolution éclata: Monsigny perdit toutes ses ressources, avec sa
+place dans la maison d'Orléans, et une pension de deux mille francs que
+lui avait faite le roi Louis XV, et qui lui avait été conservée par
+Louis XVI. Il se retira alors dans une petite maison du faubourg
+Saint-Martin. Il allait même de temps en temps à la Comédie-Italienne,
+mais bien rarement il pénétrait dans la salle; il s'asseyait au foyer,
+où il rencontrait quelquefois d'anciennes connaissances: il n'y avait
+plus de salons de société, ni de lieux de réunion autres que les
+endroits publics, et il était heureux lorsque le hasard lui permettait
+de retrouver quelques visages amis. On jouait bien rarement ses
+ouvrages, qui étaient passés de mode: cependant, un jour qu'il était au
+foyer comme d'habitude, une loge s'étant entr'ouverte, quelques sons
+parviennent jusqu'à lui:--Mais c'est très-joli cela! s'écria-t-il.--Nous
+en sommes bien persuadés, lui répondirent ses interlocuteurs, car c'est
+de vous: on joue en ce moment _Rose et Colas_. Monsigny, qui était la
+modestie même, rougit de l'éloge involontaire qu'il s'était donné; il
+est certain qu'il n'avait pas reconnu le passage qui l'avait frappé.
+Cette anecdote, parfaitement authentique, a été étendue, embellie, et
+l'on en a fait cette histoire où Monsigny, entendant un de ses ouvrages
+tout entier et ne le reconnaissant pas, demanda qui en était l'auteur.
+
+Après la confiscation des biens de la famille d'Orléans, il restait de
+nombreuses dettes à acquitter. Le prince, arrêté et emprisonné à
+Marseille, ne voulut désigner d'autre mandataire que Monsigny; et comme
+on lui faisait observer qu'il n'était nullement administrateur: «C'est
+possible, répondit-il, mais comme c'est le plus honnête homme que je
+connaisse, je ne saurais mieux choisir.» Monsigny s'acquitta de ses
+fonctions délicates avec un dévouement et un zèle qui auraient souvent
+mis ses jours en péril, s'il n'avait eu pour se sauvegarder son titre et
+sa célébrité de musicien: ce grand nom de l'auteur de _Félix_ et du
+_Déserteur_ suffit pour désarmer ces haines féroces et stupides devant
+lesquelles tant d'autres titres n'avaient pu trouver grâce. Cependant,
+sa position aurait été très-précaire, sans la généreuse initiative des
+acteurs de la Comédie-Italienne: ils lui offrirent une pension viagère
+de deux mille quatre cents livres, et, pour que cette pension eût tout
+le caractère du résultat d'un contrat, et ne parût pas être un bienfait,
+ils l'accordèrent en échange de la cession de ses droits d'auteur sur
+tous ses ouvrages. Or, à cette époque, il y avait eu une révolution
+complète dans le goût du public; les opéras de Grétry et de Monsigny
+étaient totalement abandonnés, et avaient fait place aux compositions
+énergiques de Méhul et de Cherubini. Rien ne pouvait faire présager le
+retour à la scène de ces premiers ouvrages, dont on croyait le temps
+fini, et il y avait réellement de la part des comédiens un acte de pure
+générosité dans l'offre de cette pension. Mais, dix ans plus tard, la
+réaction la plus imprévue remit à la mode ce que l'on avait si
+légèrement délaissé, et les comédiens se virent récompensés de leur
+généreuse action: elle devint pour eux une excellente affaire.
+
+A peine la tranquillité publique fut-elle rétablie que Monsigny obtint
+qu'on lui rendît la pension de 2,000 fr. que la Révolution lui avait
+enlevée. Puis Sarrette le fit nommer un des cinq inspecteurs des études
+musicales du Conservatoire, aux appointements de 6,000 fr. Ici encore,
+Monsigny donna une de ces preuves de modestie et de désintéressement
+bien rares dans l'existence des artistes célèbres. Des réunions avaient
+souvent lieu entre les inspecteurs pour y agiter des questions
+d'enseignement et de théorie, car il s'agissait alors de fonder un corps
+de doctrine, par la publication de diverses méthodes sur toutes les
+parties de l'art musical. Après quelques séances, Monsigny alla trouver
+Sarrette: «Mon ami, lui dit-il, pourquoi m'avez-vous mis là? il faut
+être savant, et je ne le suis pas assez pour remplir un pareil emploi.
+Il y en a de bien plus dignes et de bien plus capables dont j'occupe la
+place; c'est un tort réel que je fais à la science et à votre
+établissement.» Et malgré tous les efforts de l'excellent Sarrette, qui
+voulait lui prouver que l'illustration seule de son nom était une gloire
+utile pour le Conservatoire, il maintint sa démission.
+
+On a souvent dit que l'empereur Napoléon n'aimait pas la musique; je
+crois que l'on s'est trompé. Napoléon, quoique élevé en France, avait le
+goût italien; il aimait la musique mélodique avant tout; les faveurs
+dont il combla Paisiello et Paër en sont la preuve. La mode, au
+commencement de l'Empire, était à la musique sérieuse. Méhul ne plaisait
+guère à Napoléon, et Cherubini encore moins; c'était, suivant son dire,
+un faux Italien, puisqu'il ne faisait qu'une sorte de musique allemande.
+Cette antipathie du chef de l'Etat pour ce genre de musique fut
+peut-être une des causes qui déterminèrent Elleviou et Martin à tenter
+un retour vers une musique plus simple et plus mélodique. Elleviou
+reprit le _Déserteur_ et Martin l'_Epreuve villageoise_. L'effet de ces
+deux ouvrages fut immense; la génération nouvelle, qui les ignorait,
+luttait d'enthousiasme avec la génération qui les regrettait. Napoléon,
+lorsqu'il entendit pour la première fois la musique du _Déserteur_, en
+parut enchanté; il avait près de lui, dans sa loge, le comte Daru.
+Celui-ci, qui connaissait et estimait fort Monsigny, saisit cette
+occasion pour parler de lui à l'Empereur.--L'auteur de cette musique
+sera bien heureux d'apprendre le plaisir qu'elle a causé à Votre
+Majesté.--Comment! Monsigny existe donc encore?--Certainement, Sire.--Et
+quelle est sa position?--Il a été entièrement ruiné par la Révolution,
+mais déjà Votre Majesté lui a rendu la pension de 2,000 fr. qu'il tenait
+de la justice du roi Louis XV.--Mais il était jeune alors; ce n'est pas
+assez de 2,000 fr. Vous irez lui dire que l'Empereur porte sa pension à
+6,000 fr. Le lendemain matin le comte Daru portait cette bonne nouvelle
+à Monsigny et lui annonçait de plus, qu'il toucherait les neuf mois
+d'arrérages de l'année, car l'on était au mois d'octobre. Monsigny se
+plaisait à raconter à tous ses amis cette marque de munificence de
+l'Empereur, et n'en parlait jamais que les larmes aux yeux.
+
+Ce n'est qu'en 1813, à la mort de Grétry, que Monsigny fut appelé à lui
+succéder à l'Institut. Il était alors âgé de 84 ans. A la Restauration,
+il perdit sa pension de 6,000 fr. Le duc d'Orléans lui en fit obtenir
+une de 3,000 fr. C'est alors seulement qu'il obtint la décoration de la
+Légion-d'Honneur.
+
+Monsigny avait reçu une éducation très-religieuse: sans partager
+entièrement l'incrédulité à la mode, à son arrivée à Paris, qu'il ne
+quitta plus depuis 1749, il avait cependant été un peu détourné de ses
+instincts, par le mouvement encyclopédique et par l'esprit général de
+l'époque: la Révolution lui fit entrevoir toute l'erreur à laquelle il
+aurait pu se laisser entraîner, et les dernières années de sa vie se
+passèrent dans l'exercice de la plus tolérante et de la plus calme
+piété. Il s'éteignit doucement en 1816, âgé de 87 ans. Ses obsèques
+eurent lieu à l'église Saint-Laurent. A quelques pas de là existait
+encore le bâtiment où, plus de cinquante ans auparavant, il avait fait
+ses premiers essais et préludé à ses chefs-d'oeuvre,--ce modeste théâtre
+de la foire Saint-Laurent[2]. Sa veuve obtint la survivance de sa
+pension de 3,000 fr. jusqu'à l'époque de sa mort, en 1829. Le fils de
+Monsigny avait été admis à l'école de Saint-Cyr, mais la faiblesse de sa
+constitution l'obligea de renoncer à l'état militaire. Sa mère s'était
+retirée à Saint-Cloud, et mademoiselle de Monsigny habite encore cette
+résidence.
+
+ [2] En 1847, j'ai encore vu les vestiges de ce bâtiment, qui doit
+ avoir été abattu lorsque l'on a percé le boulevard de Strasbourg. Il
+ servait alors de magasin de fourrage. C'était un carré long, où l'on
+ voyait encore la trace d'une seule rangée de loges. L'espace était
+ assez grand, mais la disposition de la scène ne saurait être
+ comparée même à celle de nos théâtres du troisième ordre.--La salle
+ ou du moins les quatre murs de la salle de la Comédie-Italienne,
+ existent encore, rue Mauconseil; c'est un entrepôt de cuirs; mais il
+ reste peu de traces de la disposition intérieure. Cette salle servit
+ aux représentations jusqu'à l'érection de la salle Favart, occupée
+ aujourd'hui par le théâtre de l'Opéra-Comique.
+
+Le fils de Monsigny s'était marié un an avant la mort de sa mère; à
+cette époque il obtint une place de percepteur à la Chapelle-Gauthier,
+dans le département de Seine-et-Marne; il occupa ce modeste emploi
+pendant vingt-cinq ans, employant ses loisirs à l'éducation de sa fille
+et de ses deux jeunes fils et aussi à la culture des arts, car il était
+amateur numismate assez distingué. La mort l'a ravi à sa femme et à ses
+trois enfants, le 27 juillet 1853. Les membres de la section de musique
+de l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut se sont empressés de
+recommander à la bienfaisante justice du chef de l'Etat la veuve et les
+orphelins du fils de Monsigny, et une pension de douze cents francs a
+été immédiatement accordée aux derniers descendants de cet homme
+célèbre. Mais il reste quelque chose à ajouter à la munificence du
+souverain.
+
+Dans ces derniers temps, deux des meilleurs ouvrages de Monsigny, le
+_Déserteur_ et _Félix_, ont été repris avec succès. Le _Déserteur_ fait
+même partie du répertoire courant au théâtre de l'Opéra-Comique; ne
+pourrait-on pas y joindre _le Roi et le Fermier_ ou _Rose et Colas_?
+J'ose croire que _Rose et Colas_ ne le céderait en rien à la paysannerie
+un peu maniérée de _l'Epreuve villageoise_, et que cet agreste tableau,
+bien autrement vrai et naïf, nous donnerait assez d'estime pour le goût
+de nos pères.
+
+Le silence gardé si longtemps par un compositeur qui survit trente-neuf
+ans à sa dernière oeuvre n'est pas la seule singularité qu'il faille
+signaler dans la vie de Monsigny. Il y a eu chez lui une puissance de
+création dont il n'a été donné à aucun de ses contemporains, et à plus
+forte raison à aucun de ses successeurs, de fournir l'exemple. Tous
+avaient des modèles; lui seul a dû tout tirer, non-seulement les idées,
+mais même la forme, de son propre fonds. J'ai déjà dit que Grétry, qui
+lui était bien supérieur comme fécondité et comme exécution, procédait
+de l'école Italienne, et qu'il s'appuya d'abord sur des études
+musicales, incomplètes à la vérité, mais suffisantes cependant pour
+donner une certaine facilité d'agencement qui explique la multiplicité
+de ses productions. Rien de pareil chez Monsigny; il ne sait rien, ne
+connaît rien; avant lui, c'est le néant.
+
+Il arrive à Paris adorant ou, pour mieux dire, rêvant la musique qui lui
+est encore inconnue, et, pour réaliser son rêve, il court à l'Opéra, où
+il ne rencontre que la plus triste déception. Il partage alors cette
+opinion, propagée par Rousseau et assez généralement admise, que les
+Français ne pourront jamais avoir une véritable musique à eux.
+Cependant, l'audition de quelques opéras bouffes italiens lui fait
+entrevoir des horizons nouveaux; mais ce qu'il crée n'a aucun rapport
+avec ce qui l'a inspiré. Il s'élève peu à peu de ces petits airs à la
+conception de morceaux plus vastes: sa modulation est quelquefois
+pénible, pourtant, il y a dans ses productions une grande variété de
+forme et un excellent instinct de facture; le style est presque toujours
+défectueux, mais l'auteur accuse de bonnes intentions, et il ne lui
+manquait pour le rendre meilleur que des études premières et des
+connaissances plus approfondies. Il se rend toujours justice; il connaît
+ses défauts, et ne traite jamais rien au-dessus de ses forces. Une seule
+fois, il aborde le Grand-Opéra; même alors, c'est dans un sujet de genre
+et tel qu'il pouvait le traiter sans sortir absolument de son habitude
+et sans franchir les limites de son savoir en matière d'exécution.
+
+Gluck paraît: le plus enthousiaste de ses admirateurs est Monsigny:
+voilà la musique qu'il avait rêvée, voilà, jointe à cette harmonie
+forte, à cette orchestration qu'il se sent incapable d'imiter, et dont
+rien ne lui donnait l'idée, l'expression dramatique portée à un degré
+inconnu jusque là. Toutefois, de cette école en dérive une autre qui
+transporte à l'Opéra-Comique cette puissance et cette sonorité qu'il ne
+juge possibles que pour le genre noble. Aussi, après la première
+représentation d'_Euphrosine et Coradin_, ce début solennel de Méhul,
+succédant sans transition à la maigre instrumentation des ouvrages qui
+l'ont précédé, il court sur le théâtre, embrasse le jeune triomphateur,
+mais il lui dit en même temps: «Vous vous trompez, mon ami; votre place
+n'est pas ici, c'est à l'Opéra que conviennent la pompe, la grandeur, la
+puissance, l'énergie, toutes ces qualités que vous possédez au suprême
+degré; ce qu'il faut à l'Opéra-Comique, c'est la grâce, l'enjouement, la
+coquetterie, la légèreté, la mélodie coulante et facile, et tout cela
+vous manque.» Et cette opinion ou ce conseil, il les maintint par la
+suite, alors que Méhul, essayant de paraître gai, était parvenu à faire
+croire à certains auditeurs qu'il l'était réellement. Monsigny, lui,
+avec ce sentiment vrai du théâtre qu'il conserva toujours, ne se
+laissait pas prendre à ce faux semblant, et malgré toute son amitié et
+son admiration pour l'auteur de _l'Irato_ et d'_une Folie_, il ne
+l'appelait jamais que _Don Serioso_. Cette opinion, qui n'ôte rien à
+l'admiration que mérite le talent sévère et élevé de Méhul, était aussi
+celle de Boïeldieu, et ce doit être celle de tous les musiciens qui se
+font une idée juste de la musique de théâtre, et qui croient qu'elle ne
+doit pas être jugée, appréciée seulement sur sa valeur intrinsèque, mais
+surtout comme l'expression poétique d'une action qu'elle est appelée à
+vivifier par son mouvement, et à réchauffer de ses rayons.
+
+Quand un musicien possède une qualité à un degré très-éminent, il est
+bien rare qu'on n'exalte pas cette qualité aux dépens de toutes les
+autres. C'est ainsi que Monsigny n'est guère cité que pour son excessive
+sensibilité. Mais il serait facile de signaler vingt morceaux de lui
+dont le succès est dû à des éléments tout différents. Sans parler du
+_Déserteur_, dont la partie comique vaut pour le moins la partie
+pathétique, ne pourrait-on rappeler aussi, dans _Félix_, le ravissant
+quintette: _Finissez donc, monsieur le militaire!_ où chaque personnage,
+l'abbé, le dragon, le financier, la servante, le père, ont chacun un
+langage approprié à leur caractère et d'une couleur et d'une vérité
+admirables? Ne pourrait-on encore rappeler _Rose et Colas_, où la
+sensibilité n'est pas mise en jeu, où tout est grâce, fraîcheur et
+jeunesse; et les premiers ouvrages du maître, qui sont presque
+entièrement consacrés au comique? Il faut dire, pour être juste, que si
+Monsigny surpassa ses confrères en exquise sensibilité, il ne le céda à
+aucun sur les autres points essentiels de son art; il eut au même degré
+qu'eux la verve comique, le mouvement dramatique, la force expressive,
+qualités que l'on n'apprécie que rarement chez lui, parce qu'elles sont
+effacées en quelque sorte par celles qui les dominent toutes. Pour moi,
+je n'hésite pas à le regarder comme le véritable créateur de
+l'opéra-comique français. Grétry l'a souvent surpassé par l'abondance de
+l'idée mélodique et surtout par la fécondité, seule qualité inhérente au
+génie créateur qui ait manqué à Monsigny; mais il n'est venu qu'après
+lui et lorsque la voie était déjà ouverte. Duni et Philidor ont marché
+en même temps que lui; sans méconnaître le mérite de ces deux
+patriarches de notre théâtre, à qui l'on n'a pas rendu une justice
+complète, surtout au second, qui se distingue par une variété de formes
+et de rhythmes très-remarquable pour son époque, on devra cependant
+convenir qu'ils n'ont été que les satellites d'un astre brillant, trop
+tôt éclipsé, mais dont l'éclat fut assez grand pour qu'un long sillon de
+lumière pût encore dédommager ses contemporains et même ses
+arrière-neveux de sa trop courte durée.
+
+
+
+
+GOSSEC
+
+
+I
+
+Toute la rue Neuve-Saint-Roch était mise en émoi, au mois de février
+1751, par les apprêts d'une fête qui devait avoir lieu le soir même dans
+un bel hôtel situé à peu près au milieu de cette rue. Cet hôtel, qui
+avait une seconde entrée rue de la Sourdière, était celui du célèbre
+fermier-général Jean-Joseph Leriche de la Poupelinière. Depuis de
+longues années il avait répudié son premier nom de Leriche, craignant
+sans doute qu'on ne le prît pour un sobriquet, et avait un peu dénaturé
+son second nom, en en retranchant une lettre; il était donc resté le
+sieur de la Popelinière, et il aurait de plus pu ajouter, comme le
+faisait le financier Zamet, seigneur de quelques centaines de milliers
+d'écus.
+
+La grande fête qui allait se célébrer dans son hôtel, était un
+anniversaire: non pas celui de sa naissance, encore moins de son
+mariage, mais celui de sa _délivrance_; c'est ainsi, du moins, qu'il
+désignait le jour correspondant à une époque déjà éloignée de trois ans,
+mais qui avait été signalée par une aventure des plus scandaleuses, dont
+tout Paris s'était amusé. Il s'agit de la fameuse histoire de la
+cheminée à plaque tournante, par laquelle le maréchal de Richelieu
+s'introduisait dans la chambre de madame de la Popelinière, alors que
+son mari veillait à ce qu'elle y fût soigneusement renfermée, pour la
+soustraire aux intrigues du galant maréchal. M. de la Popelinière, il
+faut le dire, avait épousé sa femme à contre-coeur et dans les
+circonstances peu faites pour lui faire bénir le lien qui les
+enchaînait. Un fermier-général ne pouvait se dispenser d'avoir une
+maîtresse, et M. de la Popelinière avait choisi la sienne dans la troupe
+de la comédie-Française. Elle était la petite-fille de Dancourt, dont
+elle portait le nom, et sa mère, Mimi-Dancourt, n'avait pas été sans
+obtenir quelques succès au théâtre. Elle-même y remplissait fort
+honorablement son emploi, et, une fois maîtresse en titre de M. de la
+Popelinière, sa conduite fut irréprochable. C'était déjà quelque chose
+que d'être la maîtresse d'un fermier-général; mais devenir sa femme
+paraissait un rêve irréalisable. Mademoiselle Dancourt avait de l'esprit
+et de la persévérance, ce qui, dit-on, est presque du génie. Pendant
+douze ans, elle employa tous les moyens de séduction, toutes les
+amorces, toutes les petites roueries imaginables, sans pouvoir obtenir
+de son amant qu'il voulût être, pour elle, autre chose qu'un protecteur
+des plus généreux et des plus dévoués. Elle sentit que sa persistance
+pouvait lui devenir fatale, et qu'en voulant acquérir un époux elle
+courait risque de perdre un amant tel qu'elle ne pouvait espérer d'en
+trouver jamais un pareil. Elle se tint donc tranquille, attendant une
+circonstance favorable qu'elle pût mettre à profit. Madame de Tencin
+avait eu occasion de la rencontrer souvent dans ce monde littéraire où
+trônaient, pour la partie féminine, les actrices et les femmes auteurs
+de quelque célébrité. Madame de Tencin s'était prise d'amitié pour elle,
+et mademoiselle Dancourt la jugea propre à seconder et à mener à bonne
+fin le grand projet qu'elle nourrissait depuis si longtemps.
+
+Elle venait d'obtenir un succès véritable dans une comédie, aujourd'hui
+oubliée, intitulée _la Fille séduite_. Madame de Tencin vint, après la
+représentation, la féliciter sur la manière dont elle avait rempli le
+rôle principal: mademoiselle Dancourt jugea, à la vivacité des éloges de
+madame de Tencin et à l'émotion qu'elle ressentait encore de
+l'impression qu'elle avait reçue de la pièce, que le moment était
+parfaitement choisi pour frapper le grand coup. Mademoiselle Dancourt
+était une fort habile comédienne; au lieu de recevoir le visage ouvert
+et le sourire sur les lèvres les éloges que son amie venait lui faire,
+elle se mit à fondre en larmes et accueillit avec des sanglots répétés,
+les compliments qu'elle en recevait.
+
+--Mais en vérité, ma chère, lui dit madame de Tencin, je ne vous
+comprends pas: au moment où vous venez d'obtenir un triomphe, vous vous
+livrez au désespoir. Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Hélas! madame, lui répondit mademoiselle Dancourt d'une voix étouffée
+par les larmes, c'est qu'en retraçant au public les malheurs de la fille
+séduite, qui sont ma propre histoire, j'étais obligée d'étouffer ma
+douleur: mais c'est plus fort que moi et je ne peux plus la contenir au
+fond de mon coeur.
+
+--Mais que vous est-il donc arrivé de si malheureux? Il me semble que
+votre position est au contraire à envier. M. de la Popelinière est
+aimable, généreux, rempli de prévenances, et, s'il vous a séduite, il y
+a longtemps; en tout cas, il me semble que, depuis, il à fait assez bien
+les choses pour se faire pardonner sa séduction.
+
+--Mon Dieu! oui: je suis folle, si vous voulez; mais il est des
+humiliations que je ne puis accepter. Je règne, j'en conviens, dans le
+salon de M. de la Popelinière; mais j'y règne un instant, quand il veut
+bien m'y faire appeler; je ne suis que l'esclave de sa volonté; si je
+veux y faire admettre quelqu'un, il faut le supplier, me mettre à ses
+genoux. Qu'un caprice lui vienne d'en exclure une personne qui lui
+déplaise et qui me soit sympathique, ce n'est pas mon goût qu'il
+consultera. Vous, ma meilleure, ma plus sincère amie je n'ai pas le
+droit de vous dire: Venez; de vous installer près de moi, de m'éclairer
+de vos conseils, de vos avis si bons à suivre pour moi, maîtresse de
+maison! On me jette toujours à la figure mon titre de comédienne et mon
+nom de mademoiselle Dancourt; je lui ai sacrifié ma jeunesse, ma beauté,
+mes plus beaux jours, la meilleure partie de ma vie, et, d'un mot, il
+peut briser mon existence. Si aujourd'hui je suis pour quelques-unes un
+objet d'envie, demain je puis être pour tous un objet de pitié!
+
+--Il y a du vrai dans ce que vous me dites là, dit madame de Tencin, qui
+n'avait pas été insensible aux flatteries de la comédienne; mais comment
+décider la Popelinière à vous donner son nom? Il est probable que vous
+n'avez pas négligé les moyens qui étaient en votre pouvoir; quels sont
+ceux que je puis employer?
+
+--Ah! si vous vouliez bien! soupira mademoiselle Dancourt en s'essuyant
+les yeux.
+
+--Voyons, mettez-moi sur la voie, dit avec empressement madame de
+Tencin.
+
+--Eh bien! poursuivit la comédienne, vous êtes toute-puissante auprès du
+cardinal. Le bail de ferme touche à sa fin; M. de la Popelinière va en
+demander le renouvellement; il faut qu'on le lui refuse et que son
+mariage avec moi soit la condition du renouvellement.
+
+Madame de Tencin réfléchit un instant.
+
+--Mon enfant, reprit-elle bientôt, laissez-moi faire: séchez vos beaux
+yeux qui sont destinés à faire couler les larmes et non à en verser
+eux-mêmes; dans un mois vous serez madame de la Popelinière, c'est moi
+qui vous en réponds. Sous peu de jours le financier aura de mes
+nouvelles.
+
+--Ah! vous êtes mon ange sauveur, s'écria la comédienne en se jetant
+dans les bras de son amie.
+
+Un traité d'alliance fut à l'instant conclu entre les deux conjurées: le
+salon de madame de la Popelinière deviendrait celui de madame de Tencin;
+toute sa petite coterie philosophique y serait admise de droit, c'était
+un magnifique triomphe que toutes deux allaient se préparer, et l'effet
+ne tarda pas à suivre les préliminaires du complot.
+
+M. de la Popelinière fut mandé chez le cardinal à qui on l'avait dépeint
+comme un homme immoral et débauché ayant abusé de l'innocence d'une
+naïve jeune fille et ne pouvant remédier au mal qu'il avait fait que par
+une réparation éclatante. M. de la Popelinière pensa tomber de son haut
+lorsque le ministre lui eut dévoilé toute l'horreur de sa conduite.
+
+--Mais, Monseigneur, se hâta-t-il de dire, Votre Éminence a été induite
+en erreur sur mon compte.
+
+--Du tout, monsieur, reprit le cardinal, je suis bien informé, et je ne
+veux pas que le service du roi soit plus longtemps confié à des gens
+entachés de débauche et d'immoralité. Ainsi nous nous passerons de vos
+services, ou vous épouserez votre victime.
+
+--Mais, Monseigneur, voilà plus de trente ans que j'appartiens au
+service du roi, car c'est en 1718 que j'eus l'honneur d'être nommé
+fermier général, et vous ne pouvez ainsi me priver d'un emploi où je
+n'ai jamais fait soulever la moindre plainte.
+
+--Et le scandale, monsieur, le comptez-vous pour rien?
+
+--Mais le scandale, Monseigneur, c'est vous qui le provoqueriez. Car
+enfin vous ne voulez certainement pas admettre au service du roi le mari
+d'une comédienne.
+
+--Non certainement, monsieur; mais la comédienne cessera de l'être, du
+moment qu'elle sera votre femme. Du reste, je ne suis pas ici pour vous
+faire des sermons. Mais il y a deux hommes en moi: le ministre, qui a
+bien le droit, je le pense, de vous retirer vos fonctions, ou de vous
+continuer ses bonnes grâces, et le prêtre, qui peut vous donner
+l'absolution, si vous lui promettez de faire pénitence.
+
+--Eh bien! Monseigneur, puisqu'il le faut absolument, je ferai
+pénitence; je me marierai.
+
+--Et pour cadeau de noce, vous aurez le renouvellement de votre bail.
+Adieu, monsieur; nous le signerons le même jour que vous signerez votre
+contrat.
+
+M. de la Popelinière se retira très-peu satisfait; un mois après, il
+était toujours fermier-général, mais il était marié, marié autant qu'on
+peut l'être, il avait de moins une charmante maîtresse, et de plus une
+femme qui allait se dédommager dans son état légal de toutes les
+privations qu'elle s'était imposées dans sa position équivoque.
+
+Autant mademoiselle Dancourt avait été modeste, réservée et soumise,
+autant madame de la Popelinière se montra fastueuse, altière et
+exigeante. L'éclat du luxe et de la représentation suffit pour occuper
+ses moments pendant les premiers temps. Mais, habituée naguère à voir
+ses journées presque entières consacrées aux études qu'exigeait sa
+profession de comédienne, la grande dame ne tarda pas à trouver le temps
+d'une longueur inouïe et ne vit pas de meilleurs moyens de l'employer
+que d'admettre à sa suite une foule d'adorateurs. Puis le nombre n'étant
+pas tant ce qu'elle recherchait, que la qualité, elle s'afficha au point
+de démonter la philosophie du plus calme des maris. Les assiduités du
+maréchal de Richelieu étaient devenues si scandaleuses, que M. de la
+Popelinière, voulant à toute force échapper au ridicule, renferma madame
+de la Popelinière dans son appartement dont il gardait la clef et où il
+lui faisait servir à manger. On sait comment, malgré toutes ces
+précautions, le maréchal de Richelieu s'introduisait chaque soir chez la
+femme du financier, et n'en sortait que le lendemain, à l'aide de la
+fausse cheminée dont la plaque tournante donnait issue sur une pièce
+d'une maison contiguë de l'hôtel, et dont le maréchal s'était fait
+locataire. La discrétion n'était pas la vertu du vainqueur de Mahon, et
+la moitié de Paris était dans la confidence de son bonheur avant que le
+fermier général se doutât le moins du monde de sa mésaventure. Il finit
+cependant par en être instruit comme les autres, et son parti fut pris
+sur-le-champ. Loin de fuir le scandale, il provoqua un éclat, il appela
+des témoins, rendit son affront aussi public que possible pour bien
+faire constater son droit de mettre madame de la Popelinière à la porte
+et se donna cet agrément à sa grande joie et au grand désespoir de sa
+douce compagne qui perdit en un instant le fruit de tant d'années
+d'efforts et de persévérance. Son ancienne protectrice, madame de
+Tencin, ne tarda pas à mourir; mais, dans sa nouvelle position, elle
+s'était fait des amis puissants et parvint à intéresser en sa faveur MM.
+d'Argenson et de la Vrillière. Ceux-ci voulant opérer un raccommodement,
+l'introduisirent dans le cabinet du garde-des-sceaux, M. de Machault, et
+y firent mander M. de la Popelinière. Le financier se douta probablement
+de quelque chose, car il interrogea l'huissier qui devait l'introduire,
+et lui demanda si le garde des sceaux était ou non en compagnie.
+L'huissier lui répondit qu'il n'avait vu entrer que MM. d'Argenson et de
+la Vrillière et une dame qui lui était inconnue.
+
+--Alors, mon ami, dit M. de la Popelinière, permettez-moi, avant
+d'entrer, de regarder par le trou de la serrure si je ne la connaîtrais
+pas. L'huissier ne vit aucun inconvénient à lui laisser satisfaire cette
+fantaisie, et M. de la Popelinière n'eut pas plutôt entrevu les traits
+peu chéris de sa moitié, qu'il s'écria à travers la porte: «Pardon,
+Messieurs, si je n'entre pas, mais vous êtes en trop bonne compagnie
+pour que je veuille vous déranger;» et il se sauva sans que les cris
+qu'on poussait pour le rappeler parvinssent même à lui faire retourner
+la tête. Il refusa depuis et constamment de revoir sa femme, et elle
+mourut en 1752.
+
+Malgré la publicité de sa disgrâce conjugale, il ne cessa pas un instant
+son genre de vie et continua de recevoir dans son salon toutes les
+célébrités de la littérature, des sciences et des arts et toutes les
+illustrations de la noblesse, de la robe et de l'épée. Seulement, chaque
+année, au jour anniversaire de sa séparation, il donnait une fête plus
+splendide que toutes les autres, et c'est des préparatifs d'une de ces
+fêtes que nous avons parlé au commencement de cette histoire.
+
+Un des principaux attraits des soirées de M. de la Popelinière était
+l'excellente musique qu'on y faisait. Les réunions musicales étaient une
+rareté à cette époque, et celles qui avaient lieu chez M. de la
+Popelinière avaient un éclat et une splendeur dont on chercherait en
+vain l'analogue aujourd'hui. Rameau, le plus grand musicien français du
+XVIIIe siècle, était alors à l'apogée de sa gloire, et Rameau devait
+tout à M. de la Popelinière. C'est auprès du généreux financier qu'il
+avait trouvé l'appui dont il s'était aidé pour franchir les premiers pas
+d'une carrière qu'il ne put s'ouvrir qu'âgé de près de cinquante ans.
+C'est M. de la Popelinière qui avait avancé à Rameau les six cents
+livres moyennant lesquelles l'abbé Pellegrin avait consenti à lui
+confier son poëme d'_Hippolyte et Aricie_; c'est chez M. de la
+Popelinière que se firent les premiers essais de ce premier opéra de
+Rameau; c'est grâce à la protection de M. de la Popelinière, qu'il fut
+reçu, répété et représenté, et la reconnaissance de l'artiste ne se
+démentit pas un instant dans toute sa vie. De son côté, le financier
+était fier de son protégé, et il avait droit de l'être. Pour faciliter
+l'audition de toutes les compositions de Rameau, dont la primeur lui
+était réservée, M. de la Popelinière avait à ses ordres un personnel
+complet de musiciens, de choristes et de chanteurs, dont la dépense
+n'allait pas à moins de trente mille livres par an; mais le plaisir et
+l'honneur qu'il recevait de cette magnificence, étaient tels, qu'il lui
+semblait encore les payer bien peu.
+
+Cette fois on devait exécuter pour la première fois un nouvel opéra en
+un acte, de Rameau, intitulé: _la Guirlande_; la première représentation
+à l'Opéra ne devait avoir lieu que quelques mois plus tard, et cette
+audition anticipée devenait d'autant plus attrayante, que l'époque où
+l'oeuvre serait rendue publique était moins rapprochée. Déjà plusieurs
+répétitions avaient eu lieu: pas une n'avait pu satisfaire Rameau, dont
+la musique était d'une exécution très-difficile. La veille même il avait
+apostrophé très-vivement le premier violon, faisant l'office de chef
+d'orchestre, et le claveciniste accompagnateur, qui n'avait pu saisir un
+de ces changements de mouvement si fréquents dans sa musique. Enfin, en
+désespoir de cause, il avait remporté sa partition pour changer le
+passage, et il avait indiqué une dernière répétition générale pour le
+lendemain matin à neuf heures. Les musiciens avaient été exacts au
+rendez-vous, mais à dix heures le chef d'orchestre, l'accompagnateur et
+le compositeur n'avaient pas encore paru. Lassés d'attendre, les
+musiciens s'adressèrent à M. de la Popelinière, qui s'empressa d'envoyer
+un exprès chez Rameau; mais l'exprès revint dire que M. Rameau avait
+répondu qu'on voulût bien l'attendre, et que nul ne quittât son poste.
+Pendant que les musiciens maugréaient contre le temps qu'on leur faisait
+perdre, et se répandaient dans l'hôtel pour examiner les préparatifs de
+la fête, rendons-nous chez le compositeur attardé.
+
+Rameau demeurait rue du Chantre Saint-Honoré, et occupait le premier
+étage d'une maison d'une assez mesquine apparence; mais il affectionnait
+ce logement, d'abord parce qu'il l'habitait depuis plus de vingt ans, et
+ensuite parce que la rue, trop étroite pour être accessible aux
+voitures, était, pour cette raison, fort tranquille, quoique dans un
+quartier à la mode et bruyant, et presqu'à la porte de l'Opéra, situé
+alors au Palais-Royal. Rameau avait passé la nuit à repasser sa
+partition de _la Guirlande_, et avait en vain cherché à simplifier les
+passages qui avaient été autant d'écueils pour les exécutants, qu'il
+avait accusés, non sans quelque raison, d'incapacité et d'impéritie.
+Rameau avait alors soixante-huit ans. Après s'être fait une grande
+réputation comme organiste et comme claveciniste, c'est en 1733, à
+cinquante ans, qu'il avait donné son premier opéra. Il est à croire
+qu'il avait fait d'amples provisions de mélodies pendant le demi-siècle
+qu'il employa à méditer son premier ouvrage, car celui-ci fut suivi de
+vingt autres opéras qui tous eurent d'éclatants succès, déterminèrent
+une révolution dans la musique et portèrent au plus haut degré la
+réputation de leur auteur. On comprend qu'ayant autant produit, et l'âge
+commençant à se faire sentir, les dernières compositions de Rameau
+n'étaient point écrites avec la même facilité que les premières; aussi
+tenait-il beaucoup à ses idées, qu'il combinait lentement et avec
+calcul. Il se décida donc à ne rien changer, espérant qu'à force de
+soins, il parviendrait, à la répétition, à faire surmonter la difficulté
+devant laquelle on s'était arrêté la veille. Il était huit heures et
+demie, et bientôt il allait s'apprêter à se rendre rue Neuve-Saint-Roch,
+lorsqu'on lui remit une lettre qu'on venait d'apporter. A peine l'eut-il
+parcourue, qu'il devint pâle, et, comme anéanti, se laissa tomber dans
+le fauteuil placé devant son clavecin. Voici ce que contenait la lettre:
+
+ «Monsieur,
+
+ »On peut avoir beaucoup de talent et être poli. C'est ce que vous
+ ignorez complétement: vous m'avez dit hier que je ne savais pas mon
+ métier, parce que je ne pouvais pas faire exécuter votre musique. Je
+ pourrais vous répondre que vous ne savez pas le vôtre, puisque vous ne
+ faites que de la musique baroque qu'il est impossible d'exécuter. Mais
+ j'aime mieux accepter le tort que vous me donnez. Je conviens donc que
+ je ne sais rien et que je suis indigne de participer à l'exécution de
+ vos sublimes compositions. En conséquence, j'ai l'honneur de vous
+ prévenir que vous n'ayez plus à compter sur moi, ainsi que sur notre
+ accompagnateur ordinaire, qui profite de l'occasion pour vous envoyer
+ sa démission avec la mienne.
+
+ »Signé: Guignon,
+
+ »_Ex-premier violon des musiciens de M. de la Popelinière._»
+
+Pour comprendre le coup porté par cette missive, il faut se reporter à
+l'époque où les musiciens de profession étaient si rares, que les
+appointements des premiers sujets de l'Opéra ne différaient pas de
+moitié de ceux des artistes de l'orchestre. Penser à remplacer le
+premier violon et le claveciniste eût été folie, et Rameau vit que
+l'exécution de sa musique devenait impossible; il se crut perdu,
+déshonoré; tout Paris comptait sur ce concert; M. de la Popelinière
+l'avait annoncé à tous ses amis, à tous ses invités, et la fête allait
+être compromise, manquée, et tout cela par la faute de lui, Rameau,
+comblé des bienfaits de M. de la Popelinière, et pouvant être accusé de
+négligence ou de mauvaise volonté! Et nul moyen de sortir de ce mauvais
+pas! Le pauvre musicien s'abandonna au plus violent désespoir, et il
+était tellement absorbé par ses sombres réflexions, que deux ou trois
+coups de sonnette tintés assez timidement à la porte ne purent réussir à
+le tirer de sa rêverie; cependant la sonnette continuait à s'agiter en
+crescendo; petit à petit elle arriva au fortissimo, et son carillon
+prenait une allure désespérée, lorsqu'enfin Rameau fut arraché par ce
+bruit incessant à sa préoccupation, et se hâta d'aller lui-même ouvrir
+la porte.
+
+Il vit alors devant lui un tout petit jeune homme de dix-huit ans à
+peine, frais, rose, à la mine spirituelle et souriante.
+
+--Est-ce que vous dormiez? Monsieur, dit le nouveau venu. Heureusement
+que votre sonnette est solide; si tous ceux qui viennent sont obligés de
+la faire retentir aussi fort, elle sera bien vite usée.
+
+--Qui demandez-vous? répondit Rameau d'un air aussi peu agréable
+qu'était enjoué celui de son interlocuteur.
+
+--Je demande M. Rameau.
+
+--Eh bien! M. Rameau, c'est moi.
+
+A l'instant la physionomie du petit jeune homme changea entièrement, une
+expression de respect et d'admiration remplaça sur-le-champ son sourire
+jovial et un peu moqueur.
+
+--Oh! monsieur, s'écria-t-il, pardonnez-moi de vous avoir ainsi parlé;
+j'étais loin de me douter que j'avais devant moi un homme que je me suis
+habitué à admirer depuis que j'ai étudié et connu ses ouvrages. Je suis
+un étourdi, monsieur; peut-être étiez-vous à travailler, et je vous ai
+dérangé. Excusez-moi: permettez-moi de me retirer et dites-moi quand je
+pourrai revenir sans être importun.
+
+Il y avait tant de bonne foi, une admiration si vraie, un respect si
+bien senti dans son air et ses paroles, que, quoique habitué à bien des
+hommages, Rameau ne put s'empêcher d'être ému et touché de l'attitude
+presque suppliante du pauvre jeune homme.
+
+--Non, mon ami, lui dit-il, je ne travaillais pas et vous ne me dérangez
+pas. Mais vous n'êtes sans doute pas venu seulement pour me faire des
+compliments; apprenez-moi l'objet de votre visite.
+
+--Cette lettre vous le dira! répondit le jeune homme en remettant à
+Rameau un papier soigneusement cacheté, et pendant que le grand musicien
+en prenait connaissance, ses yeux parcouraient avec avidité tous les
+recoins de l'appartement. Il semblait qu'il fût dans un sanctuaire, tant
+ils s'arrêtaient avec amour et respect sur les moindres détails: mais ce
+qui attirait surtout son attention, c'était le clavecin sur le pupitre
+duquel reposait tout ouverte la partition de _la Guirlande_. Cependant
+Rameau lisait la lettre à haute voix:
+
+ «Monsieur,
+
+ »Mon nom est trop obscur pour être connu de vous, aussi ne signerai-je
+ pas cette lettre autrement que par mon titre de maître de chapelle de
+ la cathédrale d'Anvers. Je prends la liberté de vous adresser un de
+ mes élèves, le meilleur que j'aie jamais fait et que je ferai
+ probablement jamais. Le jeune Gossec a aujourd'hui dix-huit ans: il
+ est le fils de pauvres paysans d'un petit village du Hainaut qui
+ l'envoyèrent à Anvers comme enfant de choeur alors qu'il n'avait
+ encore que sept ans. Ses progrès dans la musique et la composition ont
+ été si rapides, que depuis bien longtemps je n'ai plus rien à lui
+ apprendre. Il n'y a qu'un maître tel que vous qui convienne à un tel
+ élève. Permettez-moi donc de réclamer pour lui vos conseils pour le
+ perfectionner dans son art, et votre appui pour lui ouvrir une
+ carrière où vous avez acquis tant de gloire, et où il pourra peut-être
+ un jour occuper un nom honorable.
+
+ »_Le maître de chapelle de la cathédrale d'Anvers._»
+
+--Eh bien! dit Rameau, dites-moi, mon ami, ce que je puis faire pour
+vous, et je suis tout disposé à vous être utile. Voyons que savez-vous?
+Etes-vous chanteur ou exécutant?
+
+--Mon Dieu! monsieur, répondit Gossec, chanteur, je ne le suis plus
+depuis que j'ai perdu ma voix d'enfant, mais je sais jouer du violon, du
+clavecin et de l'orgue, et j'ai la prétention de devenir compositeur,
+ayant étudié dans vos ouvrages la théorie dont j'ai admiré la pratique
+dans vos opéras. Je suis en état, non-seulement de figurer dans un
+orchestre, mais même de le diriger, puisque c'était mon emploi à la
+cathédrale d'Anvers.
+
+--Vraiment, dit Rameau avec vivacité, est-ce que vous pourriez
+comprendre une partition sans l'avoir longtemps étudiée d'avance?
+
+--Certainement, monsieur, et si vous permettez que j'en fasse l'épreuve
+devant vous, je me fais fort de vous déchiffrer au clavecin telle
+partition que vous voudrez me donner.
+
+--Même celle qui est sur ce clavecin?
+
+Sans rien répondre, Gossec se plaça devant l'instrument, et, sans
+hésiter, se mit à jouer à livre ouvert la partition de _la Guirlande_, à
+l'endroit où elle était déployée.
+
+L'art de jouer et de réduire la partition était alors des plus rares, et
+peu de musiciens de profession étaient en état de le faire; l'admiration
+de Rameau ne peut se comparer qu'à la joie qu'il éprouvait d'une
+rencontre si inespérée.
+
+--Bien, dit-il au jeune homme en l'interrompant, n'allez pas plus loin.
+Comment interprétez-vous ce passage?
+
+Et, feuilletant la partition, il lui indiqua du doigt l'endroit où, la
+veille, les musiciens s'étaient arrêtés.
+
+--Mais il n'y a rien de si simple, dit Gossec, il y a trois changements
+de mesure de suite, c'est une division de tant de notes par temps. Une
+mesure à quatre temps, une à deux temps, et une à trois-deux. C'est
+d'abord une noire par temps pour la première mesure, puis deux noires
+par temps pour les deux autres; le mouvement ne change pas, ce n'est que
+le rhythme et la division.
+
+--Eh! voilà ce que ces ânes-là ne veulent pas comprendre, s'écria
+Rameau, et ce que je n'ai pas su leur expliquer, se dit-il tout bas.
+Voilà mon chef d'orchestre trouvé. Ah! quel dommage, ajouta-t-il, que
+vous ne puissiez pas à la fois diriger l'orchestre et accompagner au
+clavecin! Mais où trouver un accompagnateur de cette force?
+
+--Vous voulez un accompagnateur, dit Gossec, j'ai votre affaire.
+
+--Où cela?
+
+--Chez moi.
+
+--Qui?
+
+--Ma femme.
+
+--Votre femme? vous êtes marié?
+
+--Et pourquoi pas? Est-ce que vous me trouvez trop petit pour cela?
+repartit Gossec, qui avait repris sa gaîté et son aplomb. Effectivement
+sa petite taille, de quatre pieds et demi à peine, contrastait le plus
+singulièrement à côté de celle de Rameau que sa maigreur faisait encore
+paraître plus élevée.
+
+--Je ne vous trouve pas trop petit, dit Rameau, mais je vous trouve bien
+jeune.
+
+--Est-ce que la jeunesse est un inconvénient qui empêche d'être
+amoureux? Je l'étais de ma femme que je n'avais que quinze ans et elle
+quatorze. Je n'avais rien, ni elle non plus: il fallait que je lui
+donnasse quelque chose, je lui ai donné du talent; j'en ai fait mon
+élève avant d'en faire ma femme, et je vous réponds d'elle comme de moi.
+
+--Eh bien! reprit Rameau enchanté, allez la chercher sur-le-champ, et si
+elle est aussi habile que vous le dites, je vous annoncerai à tous deux
+une bonne nouvelle. Mais, à propos, ajouta-t-il, en arrêtant Gossec, qui
+déjà se disposait à sortir, si j'avais à vous conduire vous et votre
+femme dans une grande assemblée, avez-vous quelques habits d'apparat
+pour vous présenter?
+
+--Ma foi dit Gossec, voilà mon plus beau, et quand M. Rameau le trouve
+assez beau, je voudrais bien savoir qui pourrait se montrer plus
+exigeant que lui?
+
+Le plus beau vêtement du jeune Gossec se composait d'un habit de gros
+drap marron, d'une veste idem, d'une culotte de ratine noire, de bas de
+coton chinés gris et de souliers sans boucles.
+
+Rameau ne voulut pas le contrarier sur la splendeur de son costume, il
+le laissa s'éloigner; mais à peine fut-il parti qu'il appela madame
+Rameau qui venait de rentrer de la messe.
+
+--Ma chère amie, lui dit-il, avance le dîner d'une heure, fais mettre
+deux couverts de plus, et envoie sur-le-champ à l'Opéra pour qu'on me
+fasse venir sans délai le costumier et la tailleuse, j'en ai le plus
+pressant besoin.
+
+Madame Rameau obéit sans répliquer, et Rameau avait à peine eu le temps
+de donner ces ordres, lorsque Gossec revint avec sa femme.
+
+Les deux jeunes mariés formaient le plus joli petit couple que l'on pût
+imaginer. Sans être précisément jolie, madame Gossec était extrêmement
+attrayante. A sa fraîcheur de dix-sept ans elle joignait un air de
+candeur et de naïveté intelligente qui prévenait sur-le-champ en sa
+faveur. Elle n'était pas d'une aussi petite taille que son mari, sans
+que cependant il y eût entre eux deux cette disproportion de formes qui
+est encore plus choquante lorsque l'avantage n'est pas du côté de
+l'homme. En les voyant passer, chacun pouvait dire: Qu'ils sont gentils!
+Un observateur, après les avoir contemplés un instant, ne pouvait
+s'empêcher de s'écrier: Qu'ils sont heureux!
+
+
+II
+
+Rameau n'eut pas besoin d'un long examen pour se convaincre que Gossec
+ne lui avait pas trop vanté les capacités de son élève, et il annonça
+alors à nos deux jeunes gens que, ce jour même, il allait mettre leurs
+talents à l'épreuve. Gossec dirigerait l'orchestre, tandis que sa femme
+accompagnerait au clavecin la partition de son opéra inédit _la
+Guirlande_.
+
+--Tenez, mes amis, leur dit-il, je vous donne une heure pour jeter un
+coup d'oeil sur la partition, et quand vous en aurez pris une
+connaissance suffisante, nous nous rendrons à la répétition.
+
+C'est sur ces entrefaites qu'était venu l'exprès envoyé par M. de la
+Popelinière, et Rameau, sûr de son affaire, avait répondu qu'on
+l'attendît et qu'on prît patience.
+
+Les deux jeunes artistes étaient occupés depuis près d'une heure à
+étudier la partition qu'on leur avait soumise, lorsqu'ils furent
+interrompus au milieu de leur travail par l'entrée du costumier et de la
+tailleuse de l'Opéra, accompagnés de madame Rameau. Celle-ci eut
+beaucoup de peine à faire comprendre aux deux jeunes mariés qu'il était
+impossible qu'ils figurassent dans une grande assemblée avec leur
+costume plus que mesquin et bourgeois: Gossec, surtout, prétendait qu'un
+homme présenté et protégé par le grand Rameau, devait être accueilli
+partout sans qu'on prît garde à la richesse de son habit. Madame Gossec
+fut beaucoup plus facile à convaincre: l'idée de se voir pour la
+première fois coiffée, poudrée et attifée en grande dame lui souriait
+excessivement, et elle se prêta avec une bonne volonté infinie à toutes
+les attitudes que lui fit prendre la tailleuse. Le chef costumier eut un
+peu plus de peine avec le mari, qui, tout entier à l'étude de sa
+partition, levait le bras ou la jambe machinalement, selon que le
+demandait le costumier occupé à prendre mesure, mais ne répondait que
+par monosyllabes ou par un: comme vous voudrez; ça m'est bien égal! à
+toutes les questions qui lui étaient adressées sur le choix de l'étoffe
+et de la couleur, et sur la coupe de l'habit ou de la veste. Le
+costumier promit, ainsi que la tailleuse, que sa besogne serait prête à
+l'heure voulue, et Rameau conduisit ses deux protégés à l'hôtel de la
+Popelinière.
+
+Il était alors près de midi. Les musiciens, qui attendaient depuis neuf
+heures, étaient tous d'une humeur assez chagrinante, et la présence de
+Rameau pouvait seule empêcher que leurs murmures ne traduisissent trop
+hautement leur mécontentement. Il fut encore augmenté par la présence
+des deux nouveaux venus. Il y avait, en effet, dans l'orchestre de vieux
+musiciens dont la morgue et la susceptibilité devaient se mesurer à leur
+peu de talent, et l'idée de se voir dirigés par un enfant de dix-huit
+ans, entièrement inconnu, ne fit qu'encourager leurs mauvaises
+dispositions. Gossec s'était placé au pupitre, et la répétition commença
+au signal qu'il donna, sur l'invitation de Rameau; mais, dès les
+premières mesures, les violons mirent une telle négligence dans leur
+exécution, qu'ils manquèrent entièrement un trait qui n'était pas sans
+quelque importance et quelque difficulté. Gossec fit immédiatement
+recommencer le passage, et il ne fut pas mieux exécuté.
+
+--Messieurs, dit-il alors aux musiciens, il est midi, et le concert
+commence à six heures; il dépend de vous que la répétition soit terminée
+dans une heure; mais comme je tiens avant tout à ce que l'exécution soit
+excellente, je vous préviens que je ferai répéter jusqu'à ce que nous
+arrivions à toute la perfection désirable, et c'est très-facile. Le
+temps ne nous manquera pas, nous avons six heures devant nous.
+
+--Un vieux musicien se leva alors de son siége, et, apostrophant le
+jeune chef d'orchestre:
+
+--Cela vous est bien facile à dire, monsieur dont je ne sais pas le nom,
+mais ce trait est mal doigté et n'est pas faisable.
+
+--Prêtez-moi votre violon, monsieur, répondit froidement Gossec, et,
+saisissant l'instrument que le vieux musicien lui tendait d'assez
+mauvaise grâce, il exécuta le trait avec un fini et une netteté
+parfaite.
+
+--Vous voyez, monsieur, ajouta-t-il, que cela est très-faisable; mais
+peut-être n'aviez-vous pas trouvé la bonne position pour exécuter ce
+passage. Voilà comme il faut s'y prendre, et il répéta de nouveau le
+trait, en indiquant la position et le doigté.
+
+A dater de ce moment, les exécutants comprirent qu'ils avaient affaire à
+forte partie; ils redoublèrent de soins, de zèle et d'attention, et la
+répétition marcha à ravir. Il y eut bien encore une tentative pour
+tâter, comme on dit, le nouveau chef d'orchestre; elle vint d'un
+flûtiste, qui rendait une phrase sans style et, sans grâce. Avant de la
+faire recommencer, Gossec, s'adressant au flûtiste:
+
+--Veuillez écouter comment cette phrase doit être rendue; Madame va vous
+l'indiquer.
+
+Puis il fit signe à sa femme, qui exécuta la phrase sur le clavecin avec
+un goût et une grâce qui soulevèrent les applaudissements involontaires
+des musiciens les plus récalcitrants.
+
+A deux heures, la répétition était terminée. Les exécutants se
+rapprochèrent alors de Gossec. En déposant son bâton de chef
+d'orchestre, il avait quitté la sévérité et l'air de froideur dont il
+avait cru de sa dignité d'emprunter les formes pour imposer davantage à
+ceux qui n'étaient que ses subordonnés: ses fonctions remplies, il se
+montra avec eux bon camarade, et reprit l'air de gaîté et de bonne
+humeur qui lui était habituel; il sut, par quelques compliments adroits,
+s'attirer ceux qui paraissaient le moins disposés à sympathiser avec
+lui. Au bout de quelques minutes, des poignées de main étaient
+échangées, les protestations de dévouement allaient leur train, et
+Gossec ne comptait plus que des amis dans l'orchestre de M. de la
+Popelinière. Pendant toute la répétition, Rameau s'était tenu à l'écart;
+enfoncé dans un vaste fauteuil, il avait laissé le champ libre à son
+jeune chef d'orchestre; heureux de se voir si bien compris, si
+intelligemment interprété, il n'avait voulu affaiblir l'autorité du
+nouveau venu par aucune observation; mais Gossec était à peine échappé
+des mains de ses nouveaux amis, qu'il se sentit enlevé de terre, et
+pressé entre les bras du célèbre musicien qui l'embrassait avec
+effusion.
+
+--Je vous ai promis une bonne nouvelle, lui dit Rameau: allons dîner, je
+vous la dirai à table, et les deux jeunes gens l'accompagnèrent à sa
+demeure.
+
+Le couvert était mis, et, après les premiers moments de silence que
+commande toujours la satisfaction de l'appétit:
+
+--Voyons, dit Rameau, entamant la conversation, vous m'êtes recommandé
+comme un homme de talent: j'aurais pu me défier de l'amitié de votre
+maître, mais vous m'avez prouvé qu'il ne m'en n'a pas trop dit. Que
+puis-je faire pour vous, maintenant? Quelles sont vos ressources à tous
+deux, à Paris?
+
+--Nos ressources ne sont pas bien grandes, dit Gossec; nous sommes
+partis d'Anvers, possesseurs de cent écus que nous avions amassés à
+grand'peine en donnant des leçons chacun de notre côté, ce sont nos
+économies d'un an. Plus de moitié de cette somme est déjà dépensée;
+mais, avec votre protection, les leçons ne peuvent nous manquer, et Dieu
+et notre jeunesse aidant, j'espère bien que nous parviendrons à vivre à
+Paris.
+
+--Des leçons, des leçons, dit Rameau, c'est fort bien, mais avant tout
+il faut un fixe qui vous mette d'abord à l'abri du besoin, et puis vous
+voulez composer, vous faire un nom: le pourrez-vous, quand tout votre
+temps sera absorbé par vos écoliers? J'ai fait ce métier pendant trente
+ans, et, pendant trente ans, il m'a empêché de parvenir. Il a fallu
+qu'un protecteur généreux, celui à qui je vous présenterai ce soir, vînt
+à mon aide et eût confiance en moi, pour que je pusse sortir, non de mon
+obscurité, j'avais déjà conquis quelque célébrité par mes ouvrages
+théoriques, mais pour que je pusse mettre en lumière ce que j'avais reçu
+de Dieu. Tout cela m'est venu un peu tard; mais je n'ai pas le droit de
+me plaindre, bien au contraire. Cependant, ce que j'ai souffert et les
+luttes qu'il m'a fallu soutenir, je peux vous les éviter, et, dès à
+présent, une position établie et presque indépendante peut vous être
+offerte. Voulez-vous devenir chef d'orchestre des concerts de M. de la
+Popelinière? Vous devrez, une fois par semaine, diriger un concert à son
+hôtel, et, le dimanche, dans la belle saison, faire exécuter des messes
+et des motets dans la chapelle de son château de Passy. Pour cela, vous
+aurez 1,800 livres par an.
+
+--Ah! ma femme! s'écria Gossec, et, au lieu de remercier Rameau, il se
+jette au cou de sa femme, qu'il embrasse avec transport.
+
+La petite femme, toute rouge et toute honteuse, se retira vivement.
+
+--Y penses-tu, mon ami, s'écria-t-elle, devant Monsieur, que tu ne
+songes même pas à remercier?
+
+--Madame a raison, dit Rameau, c'est moi que vous auriez dû embrasser;
+mais je vous en dispense bien volontiers, car j'espère que votre femme
+sera plus juste et plus reconnaissante que vous quand elle aura appris
+qu'elle recevra de son côté 1,200 livres par an pour être claveciniste
+aux concerts de Paris, et organiste à la chapelle de Passy.
+
+Cette fois il fallut que Rameau reçût bon gré, mal gré, les
+embrassements des deux jeunes gens, ivres de bonheur et de joie.
+
+Le dîner se termina au milieu de ces doux épanchements. A quatre heures
+le costumier, la tailleuse et la coiffeuse furent exacts au rendez-vous.
+Les deux costumes étaient au grand complet, et, dans leur nouvelle
+toilette, nos deux jeunes gens étaient charmants. Le costumier n'aurait
+pas eu le temps de confectionner en si peu de temps des costumes
+complets, mais le magasin de l'Opéra était venu à son aide. Il n'y avait
+eu qu'à ajuster à la taille exiguë de Gossec, un habillement qui sentait
+un peu son berger Trumeau, mais qui n'était nullement ridicule, grâce à
+la jeunesse et à la bonne mine de celui qui le portait. Rameau avait
+revêtu le costume sévère qui lui était habituel: c'était un habit de
+velours épinglé d'une couleur tirant sur le brun, avec de brillants
+boutons d'acier; une veste blanche sur laquelle ressortait le grand
+cordon noir de Saint-Michel dont il était décoré, une culotte de soie
+noire avec les bas pareils, et des souliers avec des boucles en or. A
+cinq heures et demie, une des voitures de M. de la Popelinière vint les
+prendre et les conduisit à l'hôtel, où déjà une grande partie de la
+société était rassemblée.
+
+Les hôtels des financiers étaient, à cette époque, le rendez-vous des
+plaisirs par excellence; les gens de lettres et les artistes en étaient
+les commensaux habituels, et l'élite de la noblesse s'y donnait
+rendez-vous. La supériorité de ces réunions sur celles des salons
+exclusivement aristocratiques, tenait à ce que les grands seigneurs y
+étaient admis moins à cause de leur rang qu'en raison de leur mérite
+personnel ou de leur goût prononcé pour les arts. La démarcation entre
+les hommes d'intelligence et ceux qui n'avaient d'autres titres que ceux
+de la naissance, était tellement acceptée, que ces derniers ne
+craignaient jamais de compromettre, par la familiarité, une dignité que
+personne ne songeait à contester. Les rapports des grands seigneurs avec
+les artistes étaient mille fois plus agréables qu'ils n'ont été depuis,
+lorsque les artistes se sont trouvés en contact avec des gens craignant
+toujours qu'on ne reconnût pas la supériorité de leur position s'ils ne
+la faisaient pas sentir par leur attitude et la distance qu'ils
+traçaient d'eux-mêmes entre eux et ceux qu'ils regardaient comme leurs
+inférieurs.
+
+Après le concert qui réussit autant qu'on pouvait l'espérer, et dans
+l'intervalle qui sépara la musique du souper, Rameau présenta Gossec et
+sa femme à M. de la Popelinière. Celui-ci confirma gracieusement la
+nomination que Rameau avait annoncée. Puis la pauvre petite femme se
+trouvant fort gênée de sa personne au milieu de tout ce monde si
+brillant qui la regardait avec une curiosité assez embarrassante, Rameau
+la prit par la main et s'approchant d'un personnage décoré comme lui de
+l'ordre de Saint-Michel:
+
+--Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous me permettre de présenter à
+votre femme cette jeune personne qui ne connaît ici que moi et son mari?
+C'est une artiste fort distinguée que madame Vanloo sera enchantée de
+connaître, et pour qui je réclame sa protection.
+
+Carle Vanloo s'empressa de conduire la jeune femme auprès de madame
+Vanloo.
+
+Madame Vanloo était une fort belle personne. Vanloo l'avait épousée en
+Italie. Fille d'un musicien célèbre de ce pays, elle avait elle-même un
+grand talent comme cantatrice, et, quoique le goût italien fût loin
+d'être généralement adopté en France, elle était cependant l'idole et la
+merveille des salons où elle consentait à se faire entendre. Carle
+Vanloo avait alors quarante-six ans: il était fou de sa femme, beaucoup
+plus jeune que lui. Il avait reçu fort peu d'éducation, et savait à
+peine lire et écrire: mais il avait beaucoup d'esprit naturel; la
+fréquentation du grand monde lui avait donné une aisance qui masquait
+tous les désavantages qui pouvaient résulter de son manque
+d'instruction; son talent d'ailleurs lui donnait une supériorité qui eût
+pu lui servir d'excuse, s'il en eût eu besoin, et son mérite personnel
+et le talent de sa femme attiraient chez lui la meilleure société.
+C'était donc une précieuse connaissance pour madame Gossec que celle de
+madame Vanloo, et les deux jeunes femmes trouvèrent dans la conformité
+de leur goût pour l'art où elles excellaient, des motifs suffisants pour
+jeter les bases d'une liaison qui prit bientôt les proportions d'une
+amitié véritable.
+
+Gossec avait entrepris une conversation avec un monsieur plus âgé que
+lui d'une dizaine d'années et avec qui il sympathisa sur-le-champ. On
+causa musique et littérature; c'était alors le fond habituel de la
+conversation. Gossec voulait toujours parler poésie et l'inconnu ne
+cessait de parler musique. Il paraissait grand partisan de la musique
+italienne, et Gossec, tout en reconnaissant les beautés de cette école,
+défendait les musiciens français et déclamait surtout avec fureur contre
+Rousseau qui, après avoir prétendu qu'on ne pouvait faire de bonne
+musique sur des paroles françaises, s'était donné un éclatant démenti en
+publiant son _Devin du village_, dont le succès avait eu tant de
+retentissement. Tout en déclamant contre Rousseau, Gossec prononça avec
+admiration le nom de Voltaire.
+
+--J'ai eu bien du bonheur, ajouta-t-il; à peine arrivé à Paris, j'ai
+obtenu la protection du plus grand musicien français qui existe. Il ne
+me manque plus que de connaître le plus grand poëte et le plus grand
+philosophe.
+
+--Peut-être un jour, lui dit son interlocuteur, pourrai-je vous procurer
+cette satisfaction.
+
+--Vous connaissez M. de Voltaire?
+
+--Certainement. J'ai même reçu une lettre de lui ce matin.
+
+--Voulez-vous la voir?»
+
+Gossec saisit la lettre avec empressement et lut sur la suscription: «_A
+Monsieur de Marmontel._»
+
+Marmontel était un des jeunes gens que Voltaire affectionnait le plus. A
+peine âgé de trente ans, il avait déjà obtenu les succès littéraires les
+plus éclatants. Après avoir trois fois remporté le prix aux Jeux Floraux
+de Toulouse, il s'était présenté au concours de poésie de l'Académie
+Française en 1746. Voici la proposition qui faisait le sujet du
+concours: «_La gloire de Louis XIV, perpétuée dans son successeur._»
+Marmontel fut couronné, et ne fut pas moins heureux au concours en 1747.
+Le sujet était à peu près le même: «_La clémence de Louis XIV est une
+des vertus de son successeur._» On voit qu'à cette époque l'Académie ne
+tenait pas à introduire une grande variété dans ses sujets de concours.
+L'année suivante, en 1748, Marmontel avait donné sa tragédie de _Denys
+le tyran_ et avait obtenu l'honneur d'être rappelé sur la scène,
+triomphe qui n'avait encore été donné qu'une seule fois, à Voltaire,
+après sa tragédie de _Mérope_. Au souper, qui fut des plus gais et des
+plus animés, Gossec se plaça à côté de Marmontel, et c'est de ce jour
+que se formèrent entre eux les liens d'une amitié que la mort seule put
+rompre.
+
+En rentrant à leur modeste logement, nos deux jeunes gens crurent avoir
+fait un rêve. Pauvres, inconnus à Paris, sans appui, sans protecteur,
+ils s'étaient levés le matin, n'ayant devant eux qu'un avenir des plus
+incertains; le soir ils se voyaient lancés dans le monde le plus
+brillant, ayant leur existence assurée et occupant une position que,
+dans leurs rêves même, ils auraient à peine osé ambitionner.
+
+--Eh bien! ma petite femme, s'écria Gossec en rentrant, que dis-tu de
+tout ce qui nous arrive?
+
+--Je dis que Dieu est bien bon: mais il nous devait cela, nous nous
+aimons tant!
+
+Dès le lendemain, Gossec, qui avait pris au sérieux ses nouvelles
+fonctions, voulut se mettre au courant du répertoire des concerts qu'il
+était appelé à diriger. Ce répertoire n'était pas bien étendu: il se
+bornait à quelques pièces de clavecin dont les meilleures étaient celles
+de Couperin et de Rameau, de quelques sonates de violon et, comme
+musique d'orchestre, aux ouvertures des opéras de Lully et de Rameau et
+surtout aux airs de danse de ce dernier. Il faut convenir qu'ils étaient
+charmants, et leur vogue était telle, qu'ils étaient exécutés dans tous
+les pays de l'Europe, même dans ceux où se manifestait la plus vive
+répulsion pour la musique française. En Italie, pendant près d'un
+siècle, les compositeurs n'écrivirent point de symphonies pour précéder
+leurs opéras. Les ouvertures de Lully et de Rameau étaient généralement
+reconnues des modèles dans ce genre, qu'on ne devait même pas tenter
+d'imiter. Gossec comprit que, quelque jolis que soient des airs de
+danse, quelque intérêt que puissent offrir les morceaux fugués que l'on
+appelait ouvertures, il y avait un rôle plus important à faire jouer à
+l'orchestre; il voulut créer et créa la musique de concert. C'est en
+1754, après trois années d'essais et d'études, qu'il fit entendre sa
+première symphonie. Par un singulier hasard, dans cette même année où il
+croyait inventer ce genre, Haydn écrivait sa première symphonie, qui fut
+suivie de tant d'autres. Mais ce n'est que vingt ans plus tard que ces
+chefs-d'oeuvre immortels furent connus en France et, dans cette période,
+Gossec régna sans partage, et le titre de roi de la symphonie lui fut
+décerné sans contestation. Les succès que Gossec obtint dans la
+symphonie n'eurent pas d'abord tout l'éclat que méritait la valeur de
+ses compositions. L'auditoire habituel des concerts de M. de la
+Popelinière était trop accoutumé aux formes surannées des morceaux avec
+lesquels on le berçait depuis si longtemps, pour se laisser séduire par
+des innovations aussi hardies que celles de Gossec. Il fallut que ses
+symphonies fussent exécutées à plusieurs reprises au concert spirituel
+qui se donnait aux Tuileries, aux époques consacrées par la religion, où
+les théâtres étaient fermés, pour conquérir toute la faveur du public.
+Cependant Rameau devenait vieux et n'écrivait plus. M. de la Popelinière
+était un fanatique partisan de Rameau. Quand le maître cessa de
+produire, le protecteur cessa ses bienfaits, et congédia cet orchestre
+qu'il entretenait depuis plus de vingt-cinq ans, dès que celui pour
+lequel il l'avait créé, ne put plus l'alimenter avec ses compositions.
+Heureusement pour Gossec, sa réputation avait grandi, et à peine
+était-il remercié par M. de la Popelinière qu'il fut agréé par le prince
+de Conti comme directeur de sa musique, avec des avantages pécuniaires
+supérieurs à ceux qu'il venait de perdre. Il mit à profit les loisirs
+que lui donnait son nouvel emploi et publia en 1759 ses premiers
+quatuors: c'était encore un genre inconnu en France, et dont il put
+revendiquer la création. Le succès de ces quatuors fut tel, qu'en deux
+ans l'édition en fut contrefaite simultanément à Liége, à Amsterdam et à
+Manheim.
+
+L'histoire des musiciens n'offre, en général, d'intérêt que lorsqu'elle
+traite de leurs premières années et de leur début. Rien n'est plus
+curieux que la diversité des moyens employés pour franchir cette immense
+barrière qui sépare leur obscurité primitive de la célébrité qu'ils
+finissent par acquérir. Mais, une fois ce premier obstacle surmonté, le
+but est presque atteint, et toutes les carrières des artistes se
+ressemblent; leur histoire est tout entière dans le catalogue de leurs
+ouvrages. La vie de Gossec n'offre plus d'intérêt que par la
+multiplicité et la diversité de ses travaux: ce n'est donc pour ainsi
+dire qu'à leur nomenclature que se bornera désormais mon récit.
+
+Déjà Gossec avait créé en France la musique instrumentale; il lui
+appartenait de faire faire un pas immense à la musique religieuse. Les
+ouvrages de Lalande, de Campra, de Mondonville, de Bernier et de
+quelques autres moins célèbres, étaient seuls exécutés dans les
+nombreuses églises et communautés qui entretenaient des corps de
+musiciens et de chanteurs; les maîtres de chapelle étaient, à la vérité,
+compositeurs et ne manquaient pas de faire exécuter leurs propres
+oeuvres dans les maîtrises qu'ils dirigeaient, mais ces ouvrages ne
+sortaient presque jamais de l'enceinte pour laquelle ils avaient été
+écrits, et on attendait encore une grande oeuvre qui réunît toutes les
+qualités qu'on peut désirer dans ce genre de composition. Les
+compositeurs que j'ai déjà nommés n'avaient écrit que des motets qui
+s'exécutaient aux messes basses de Versailles, et de là passaient au
+concert spirituel et dans quelques cathédrales où on les adoptait, mais
+on ne pouvait pas citer une messe complète d'un maître célèbre. En 1760,
+Gossec fit exécuter à Saint-Roch sa fameuse Messe des Morts: ce fut une
+révolution. L'ouvrage fut gravé et resta l'unique type de ce genre,
+jusqu'à ce qu'on connût en France, trente ans plus tard, le _Requiem_ de
+Mozart. Je crois que c'est aux obsèques de Grétry, en 1813, que fut
+exécutée pour la dernière fois la messe de Gossec, dans cette même
+église de Saint-Roch, où elle avait été entendue pour la première fois,
+quarante-trois ans auparavant.
+
+
+III
+
+A côté de cette impulsion que Gossec venait de donner à la musique
+instrumentale et religieuse, une grande révolution s'opérait dans la
+musique dramatique. L'Opéra ne pouvait se débarrasser des langes dont
+Lully l'avait entouré à sa naissance. L'essai fait de la musique
+italienne, en 1750, n'avait provoqué qu'une guerre de plume et de
+passions dont le résultat avait été le renvoi presque immédiat des
+malheureux chanteurs italiens. J.-J. Rousseau avait donné son _Devin du
+village_, dont le succès semblait pouvoir faire prédire que le règne de
+la mélodie allait enfin arriver. Mais cet essai, quelque heureux qu'il
+eût été, avait pour ainsi dire avorté, et n'avait pas eu d'imitateurs.
+On en était bien vite revenu à la psalmodie de Lully et de ses
+continuateurs. Rameau, qui avait failli un instant être détrôné, avait
+repris tout son ascendant; et son répertoire, un moment exilé par
+l'apparition des bouffonistes italiens, occupait de nouveau et presque
+sans partage l'affiche de l'Académie royale de musique. Cependant la
+révolution vainement tentée à ce théâtre devait s'opérer dans une autre
+enceinte. A côté du public encroûté, de celui dont on ne peut vaincre
+l'apathie et les habitudes routinières, il y a un autre public, un
+public jeune et progressif dont rien ne peut arrêter l'élan, et qui
+finit toujours par faire triompher son goût et ses sympathies. Ce
+public, qu'avait un instant attiré, à l'Opéra, la représentation de la
+_Serva Padrona_ et autres chefs-d'oeuvre de l'école italienne, désapprit
+bien vite le chemin de ce théâtre lorsqu'il cessa de donner ces
+ouvrages; mais il prit celui de la Comédie-Italienne, où on les
+représentait traduits, et où Duni, Philidor, Monsigny, avaient déjà
+tenté de prouver qu'on pouvait faire de jolie musique, quoique sur des
+paroles françaises. Philidor avait fait représenter _Blaise le savetier_
+en 1759, le _Soldat magicien_ en 1760, _le Maréchal ferrant_ en 1761; et
+Monsigny avait préludé à ses chefs-d'oeuvre du _Déserteur_ et de _Félix_
+par des ouvrages de moins grande valeur, mais qui annonçaient déjà tout
+ce qu'on pouvait attendre de son génie; c'étaient: _On ne s'avise jamais
+de tout_, 1761; _le Roi et le Fermier_, 1762, et _Rose et Colas_, en
+1764. C'est dans cette même année que Gossec voulut s'essayer dans le
+genre dramatique et qu'il donna à la Comédie-Italienne _le Faux Lord_
+dont la musique fit le succès. En 1767, son petit opéra des _Pêcheurs_
+réussit tellement, qu'il fut presque le seul qui occupa la scène pendant
+le reste de l'année: il fut suivi l'année suivante du _Double
+Déguisement_ et de _Toinon et Toinette_. Mais, en 1769, un colosse de
+talent vint pour la première fois s'emparer d'une scène qu'il devait
+illustrer et enrichir pendant plus de quarante ans, Grétry donna son
+_Huron_, et Gossec comprit qu'avec un tel rival il n'y avait pas de
+lutte possible. Il rentra dans son rôle de compositeur de musique
+instrumentale, et fonda l'année suivante le célèbre concert des amateurs
+dont l'orchestre était dirigé par le fameux chevalier de Saint-Georges.
+Cet orchestre, créé par Gossec, fut le premier orchestre complet qu'on
+eût possédé en France. Pour comprendre la valeur des innovations
+apportées dans la composition de cet orchestre, il convient de jeter un
+regard rétrospectif sur ce qu'étaient en France depuis un siècle les
+réunions de musiciens qui figuraient soit dans les théâtres, soit dans
+les concerts.
+
+Lully, en créant l'Opéra, n'avait trouvé en France aucun élément propre
+à fonder grandement ce genre de spectacle: il avait fallu qu'il usât des
+ressources très-minimes qu'il pouvait trouver dans les musiciens de
+profession, dispersés sans aucun centre d'union et n'ayant aucune
+habitude de la musique d'ensemble. Plus tard, il forma des élèves et
+parvint à composer des orchestres dont la composition pourra sembler
+assez singulière à nous autres habitués à un luxe instrumental bien
+éloigné de ces germes primitifs. Voici comment était disposé l'orchestre
+des opéras de Lully: les instruments à corde étaient divisés en cinq
+parties, qui comprenaient les dessus de violon, les dessus de viole, les
+violes, les basses et doubles basses de viole. Les violoncelles ne
+furent introduits que plus tard, et la contre-basse ne fut admise en
+France qu'en 1709, longtemps après la mort de Lully. Ce fut un nommé
+Montéclair, fort habile compositeur, qui en joua pour la première fois
+dans un opéra de sa composition, intitulé _Jephté_. L'effet de cet
+instrument fut trouvé excellent, et Montéclair fut engagé à l'Opéra
+comme contre-bassiste; mais, dans le commencement, il n'était tenu de
+jouer qu'une fois par semaine, le samedi, qui était le grand jour de
+l'Opéra, celui des meilleures représentations. On ne tarda pas à vouloir
+rendre l'usage de la contre-basse journalier; puis une seule ne suffit
+plus, on en prit deux, puis trois, puis quatre. Aujourd'hui, il y en a
+huit à l'orchestre de l'Opéra.
+
+Pour en revenir à l'orchestre de Lully, il faut faire la nomenclature
+des instruments à vent. Ceux-ci étaient nombreux, mais avaient une
+division tout autre que celle de nos jours. C'étaient d'abord les
+flûtes, mais non pas la flûte traversière, la seule que l'on emploie
+aujourd'hui, mais des flûtes à bec (dont nous est resté le flageolet),
+et dont le moindre inconvénient était d'être presque constamment
+fausses. Les flûtes formaient une famille complète: il y avait des
+dessus, des ténors et des basses de flûtes. Il en était de même des
+hautbois, dont la basse était le basson. En fait d'instruments de
+cuivre, il y avait des trompettes à trous et des trompes de chasse, et,
+en fait de percussion, les timbales et le tambourin pour les airs de
+danse. Il y avait aussi un clavecin à l'orchestre pour accompagner le
+récitatif; mais ce que l'on ignorait, c'était l'art de marier ces divers
+instruments entre eux. Quand le compositeur voulait un _forte_, il
+écrivait le mot _tous_, et alors le copiste faisait doubler les parties
+d'instruments à cordes par les parties d'instruments à vent
+correspondantes par leur registre. Dans certains passages, et ce n'était
+guère que dans les ritournelles, le compositeur écrivait flûtes ou
+hautbois, et ces instruments jouaient seuls, ce qui leur était d'autant
+plus facile, que leur système était complet. Les bassons jouaient
+presque toujours avec les basses et doubles basses de viole qui, montées
+de beaucoup de cordes, avaient peu de sonorité. Mais l'idée n'était pas
+venue de profiter de la différence des timbres des instruments et de
+leur donner des parties spéciales pour les marier entre eux. Cependant,
+l'orchestre de Lully excitait l'admiration de ses contemporains, et un
+de ses panégyristes le loue d'avoir introduit tous les instruments
+connus, même, ajoute-t-il, les _sifflets des chaudronniers_. J'ai
+feuilleté toutes les partitions de Lully, sans y pouvoir trouver
+l'indication de ces instruments, qui me sont complétement inconnus.
+
+Lorsque Rameau donna son premier opéra, _Hippolyte et Aricie_ (1733),
+l'instrumentation avait fait de grands progrès: la flûte traversière,
+qu'on appelait alors flûte allemande, avait remplacé la flûte à bec; les
+hautbois s'étaient perfectionnés, se jouaient avec des anches plus
+fines, et avaient acquis plus de douceur et de moelleux. Rameau, qui
+inventa beaucoup, fit de grandes innovations dans la disposition des
+parties; il fit concerter les instruments à vent avec les instruments à
+corde, et tira de grandes ressources de cette combinaison. La
+clarinette, inventée en 1690, ne fut employée en France qu'en 1745, et
+ce fut par Rameau, dans son opéra _le Temple de la Gloire_; mais elle ne
+fit partie de l'orchestre qu'accidentellement, et dans l'ouverture,
+comme instrument curieux et de luxe. La clarinette n'avait pas encore
+conquis son droit de cité à l'orchestre. La Comédie-Italienne n'en
+possédait pas encore en 1780, Grétry l'avait cependant employée dans
+_Zémire et Azor_; mais seulement dans le trio de la glace et comme
+instrument inusité et dont l'effet devait être magique. La clarinette, à
+l'époque où elle fut introduite en France, n'était d'ailleurs pas
+l'instrument aux sons doux et mélancoliques que nous entendons
+aujourd'hui, tout au contraire, son effet était strident et éclatant, le
+nom qu'elle en reçut en est la preuve: _clarinetto_ est le diminutif de
+_clarino_, clairon, trompette; effectivement, les premiers compositeurs
+qui l'employèrent, ne s'en servirent que pour doubler à l'octave les
+fanfares de cors et de trompettes, et cet usage se perpétua môme lorsque
+l'instrument fut pour ainsi dire transformé, et Haydn et même Mozart
+manquent rarement de doubler les appels de cors et de trompettes avec la
+clarinette. Le cor d'harmonie parut presque à la même époque, et fit
+proscrire de l'orchestre les trompes de chasse, dont les virtuoses
+n'allèrent plus s'exercer qu'au chenil ou au cabaret.
+
+On peut se figurer, d'après l'exposé qui précède, l'impression que
+produisit l'audition de la 21e symphonie en _ré_ de Gossec, dont la
+partition offre la réunion de deux parties de violons d'altos, de
+violoncelles, de contre-basses, d'une flûte, de deux hautbois, de deux
+clarinettes, de deux bassons, de deux cors, de deux trompettes et
+timbales. C'est à peu de chose près la disposition adoptée aujourd'hui.
+L'effet en fut immense, et l'auteur continua à écrire les ouvrages qu'il
+composa depuis, dans ce système, entre autres sa symphonie intitulée _la
+Chasse_, qui passa pour l'expression la plus vraie de la scène qu'elle
+avait l'intention de décrire, jusqu'à ce que l'ouverture du _Jeune
+Henri_ de Méhul, à qui du reste elle avait servi de modèle, vint lui
+enlever la palme qui jusque là lui avait été uniquement réservée.
+
+L'entreprise du concert spirituel était devenue vacante en 1773, Gossec
+s'associa avec Gaviniès et Leduc et obtint cette direction. Le concert
+spirituel ne pouvait manquer de prospérer entre ses mains, et cet
+établissement lui dut une vogue d'autant plus grande, qu'il s'augmentait
+sans cesse par de nouvelles compositions; on remarque entre autres
+l'oratorio de la Nativité où l'on applaudit avec enthousiasme un choeur
+d'anges que le musicien avait eu l'idée de faire chanter en dehors de la
+salle de concert et sous la voûte même de l'édifice.
+
+Cependant si Gossec avait renoncé à la Comédie-Italienne, trouvant la
+rivalité de Grétry trop dangereuse, l'Académie royale de Musique ne lui
+offrait pas un semblable péril. Un seul compositeur, depuis Rameau,
+avait obtenu un succès décidé à ce théâtre, c'était Philidor avec son
+_Ernelinde_; mais ce compositeur semblait ne prendre son art que comme
+un délassement; ce qui était sérieux et important pour lui, c'étaient
+les échecs, et ce n'est que dans les moments perdus que lui laissait son
+jeu favori, et pour se reposer des fatigues que lui causaient les
+combinaisons de l'échiquier, qu'il consentait à s'occuper de ses opéras.
+Le talent très-réel de Philidor ne présentait donc pas d'obstacles
+sérieux et Gossec était presque sûr d'occuper seul la place après le
+succès mérité de son grand opéra de _Sabinus_, en 1773, lorsqu'un rival
+non moins redoutable que ne l'avait été Grétry, vint conquérir la
+position que Gossec pouvait un instant se flatter d'avoir emportée.
+
+_Sabinus_, joué en 1773, avait été suivi d'_Alexis et Daphné_ en 1775,
+et ce fut au mois d'avril 1776 qu'eut lieu la première représentation
+d'_Iphigénie en Aulide_, qui ouvrait cette série de chefs-d'oeuvre dont
+Gluck allait enrichir la France. Disons à la louange de Gossec qu'il fut
+non-seulement des premiers à reconnaître toute la supériorité de Gluck,
+mais encore qu'il fut un des plus ardents et des plus chauds partisans
+de ce grand homme, en l'aidant de tout son pouvoir et de toute son
+expérience des choses et des hommes du pays pour l'exécution de ses
+ouvrages. Aussi Gluck, qui appréciait le mérite et le talent de Gossec,
+lui voua-t-il une amitié dont la reconnaissance devait avoir une grande
+part. Gossec donna encore un ou deux ouvrages à l'Opéra, mais il
+continua à obtenir des succès plus éclatants dans la musique
+instrumentale et religieuse. Un impromptu lui valut surtout un triomphe
+remarquable.
+
+Gossec était de moeurs charmantes; malgré son grand talent, il ne
+comptait presque que des amis, et chacun s'empressait de le fêter. Un M.
+de Lasalle, secrétaire de l'Opéra, avait une petite maison de campagne à
+Chenevières, village situé près de Sceaux. Gossec y allait souvent le
+dimanche, la plupart des artistes de l'Opéra s'y réunirent, et c'étaient
+de petites fêtes de famille. Un beau jour d'été, c'était la fête du
+village, et Gossec, parti de grand matin de Paris, venait d'arriver avec
+trois chanteurs de l'Opéra, Lays, Chéron et Rousseau. En entrant dans le
+salon de M. de Lasalle, ils le trouvèrent en conférence avec le curé du
+lieu; ils allaient se retirer par discrétion, quand M. de Lasalle
+insista pour qu'ils entrassent.
+
+--Venez donc, mes amis, leur dit-il, vous m'êtes indispensables, et
+peut-être allez-vous m'aider à tirer d'embarras ce pauvre curé qui ne
+sait où donner de la tête.
+
+--Qu'y a-t-il donc? dirent ensemble les trois arrivants.
+
+--Il y a, messieurs, dit le pauvre curé, qu'on m'avait promis de
+Notre-Dame de m'envoyer des chanteurs pour exécuter une messe en
+musique; que, depuis un mois, je l'ai annoncée au prône et fait
+tambouriner dans tous les châteaux et villages environnants, et que nous
+allons avoir une assemblée superbe. Eh bien! voyez mon malheur: je viens
+de recevoir une lettre qui m'annonce que Monseigneur ne veut pas
+permettre aux chanteurs de la cathédrale de venir chanter ici. Vous
+voyez que je suis un homme perdu; tout le beau monde que j'attendais va
+s'en retourner, sans vouloir même entrer dans l'église, quand on saura
+que la messe en musique n'a pas lieu; et les mauvaises nouvelles
+s'apprennent bien vite! Je vais perdre la magnifique quête sur laquelle
+je comptais, et je n'ai de ces occasions-là qu'une fois par an.
+
+--Mon Dieu, oui, ajouta M. de Lasalle; et notre brave curé vient me
+demander si je ne pourrais pas expédier à Paris, pour faire venir
+quelques sujets de l'Opéra; mais puisque vous voilà tous portés, ne
+pouvez-vous pas satisfaire à son désir?
+
+--Comment! dit le curé, ces Messieurs sont de l'Opéra?
+
+--Certainement, dit M. de Lasalle, et je vous présente MM. Lays, Chéron
+et Rousseau, trois de nos célébrités.
+
+--Oh! je connais très-bien ces Messieurs, dit le curé, j'en ai
+très-souvent entendu parler.
+
+--Et où donc? dit Chéron.
+
+--A confesse, repartit le curé. Allons, Messieurs, une bonne action;
+édifiez aujourd'hui ceux qui, hier peut-être, risquaient de se damner
+pour vous entendre.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit Lays, je veux bien chanter, mais je ne
+sais rien par coeur.
+
+--Ni moi, dit Chéron.
+
+--Ni moi, dit Rousseau.
+
+--Eh bien! reprit Lays, n'avons-nous pas notre affaire sous la main? Que
+Gossec nous compose quelque chose, et nous le chanterons tous trois.
+
+--Composer quoi? dit Gossec en une heure, sans accompagnements!
+
+--Ah! monsieur Gossec, dit le curé, vous avez fait de si grandes et de
+si belles choses! il ne doit pas vous être difficile de faire une bonne
+action, et c'est ce que je réclame de vous.
+
+--Allons, dit Gossec, donnez-moi une feuille de papier réglé, et
+laissez-moi seul un quart d'heure.
+
+--Bravo! s'écrie Lays; pendant ce temps-là, nous allons déjeuner pour
+prendre des forces et nous mettre en voix. Vous, curé, allez annoncer
+qu'il n'y a rien de changé, si ce n'est le nom des exécutants, et qu'au
+lieu des chanteurs de Notre-Dame, vous aurez les acteurs de l'Opéra. Si
+le diable y gagne quelque chose, votre quête n'y perdra rien.
+
+Le curé se retire enchanté; nos trois amis déjeunent, Gossec écrit de
+verve son _O Salutaris_. Les trois chanteurs le répètent la bouche
+pleine; puis, quelques instants après, le chantent à l'église de
+Chenevières, en excitant l'admiration de tout l'auditoire. L'anecdote se
+répand, et il faut que, le dimanche suivant, le morceau soit exécuté par
+les mêmes chanteurs au concert spirituel. Son succès est immense, et cet
+_O Salutaris_ improvisé est resté un chef-d'oeuvre.
+
+En 1784, Gossec sentit la nécessité pour le théâtre de fonder une école
+où pussent se former les sujets qu'on avait tant de peine à trouver, à
+une époque où il n'y avait aucun enseignement public organisé pour la
+musique. Il conçut le plan d'une école de chant: le baron de Breteuil
+non-seulement s'associa à son idée, mais encore lui fournit les moyens
+de l'exécuter. Cette école renfermait le germe de ce que devait être
+plus tard le Conservatoire, et n'eût sans doute pas manqué de prendre un
+grand développement si les graves événements de 1789 n'étaient venus
+interrompre tous les travaux, et n'eussent forcé les auteurs à renoncer
+à leur entreprise. Gossec avait cinquante-six ans lorsqu'éclata la
+Révolution. Un homme de moins d'énergie aurait pu se laisser décourager
+en voyant sa carrière brisée, ses habitudes interrompues, tout son
+entourage dispersé. Gossec, dont l'esprit était aussi vif et aussi jeune
+que s'il eût eu trente ans de moins, avait adopté avec ferveur les
+principes libéraux de 89; ce qui, du reste, était l'opinion de l'immense
+majorité; il n'y eut que les excès même de cette révolution qui purent
+la faire haïr par ceux qui l'avaient accueillie avec le plus de
+transport.
+
+Gossec se trouva associé à toutes les fêtes nationales de l'époque; il
+composa une quantité innombrable de chants patriotiques. J'ai déjà
+raconté comment il composa l'_Hymne à l'Etre suprême_; on lui dut encore
+la musique composée pour les apothéoses de Voltaire et de J.-J.
+Rousseau, et la marche funèbre pour les obsèques de Mirabeau. C'est la
+première fois qu'on employa le tam-tam, dont un seul existait alors en
+France et peut-être en Europe. On ne peut exprimer l'effet que produisit
+l'introduction de cet instrument, dont on n'avait pu se faire aucune
+idée. Chaque fois que, pendant la marche qu'exécutaient les instruments
+à vent, venaient à tinter les sons lugubres et prolongés du funèbre
+tam-tam, c'étaient, de la part des auditeurs qui se pressaient sur les
+pas du cortége, des cris de terreur et d'effroi. Cette marche funèbre
+fut encore exécutée sous l'Empire aux obsèques du duc de Montebello.
+Gossec écrivit aussi pendant la Révolution deux pièces de circonstance
+pour l'Opéra: _le Camp de Grandpré_ et _le Siége de Toulon_. Il avait
+été nommé directeur, conjointement avec Sarrette, de l'école municipale
+de musique qui précéda la fondation du Conservatoire. Mais à peine
+fut-il créé, que Gossec en fut nommé un des cinq inspecteurs, et tout
+son temps et tous ses soins furent consacrés à la prospérité du nouvel
+établissement.
+
+Jusqu'à cette époque, l'étude de la composition avait été d'autant plus
+défectueuse, que la théorie n'en avait jamais été expliquée d'une
+manière nette et précise. Les Allemands et les Italiens avaient un
+système d'harmonie régulier, mais qui n'était formulé dans aucune
+méthode, ni dans aucun ouvrage spécial; les éléments en étaient épars
+dans divers auteurs, et l'école était en quelque sorte de tradition. En
+France, c'était bien pis, la théorie était fausse: elle était basée sur
+le système ingénieux, mais erroné, de Rameau, celui de la basse
+fondamentale. Les musiciens l'avaient généralement adoptée et les
+erreurs s'en propageaient depuis plus de quarante ans sans qu'aucun de
+ceux qui la reconnaissaient songeassent à les redresser. L'enseignement
+de la composition avait donc lieu au Conservatoire d'après les principes
+entièrement opposés: ainsi Cherubini et Langlé enseignaient d'après la
+méthode italienne, tandis que Méhul et Eler avaient adopté les principes
+de l'école allemande, et, de leur côté, Gossec et Lesueur professaient
+dans les errements de la méthode française.
+
+Sarrette, directeur du Conservatoire, n'était pas musicien; mais il
+était excellent logicien, ce qui valait excessivement mieux dans le cas
+dont il s'agissait. Il comprit qu'il ne pouvait y avoir d'enseignement,
+s'il n'y avait unité dans l'adoption d'un corps de doctrine. Mais qui se
+chargerait de le formuler? Gossec avait eu pour élève un jeune musicien
+d'un esprit fin, réfléchi et un peu froid, mais rempli de sagacité et de
+netteté; ce jeune homme, après avoir appris de son maître une théorie,
+dont il fut loin d'être satisfait, avait voulu étudier le système
+allemand et le système italien: il résolut de coordonner les principes
+des trois écoles dans un ouvrage qui en réunît tous les bons éléments,
+et il parvint à composer un traité d'harmonie qui, en admettant la
+théorie des accords, non plus d'après leur origine algébrique, ainsi que
+l'avait fait Rameau, mais d'après leur essence rationnelle et musicale,
+parvenait à concilier les idées les plus opposées en démontrant de la
+manière la plus claire et la plus facile à comprendre les principes d'un
+art dont la connaissance avait jusque là paru d'autant plus difficile,
+que ceux qui étaient chargés de l'enseigner se trouvaient dans
+l'impossibilité d'en expliquer les éléments.
+
+Sarrette avait, ainsi que je l'ai dit, convoqué une espèce de congrès de
+compositeurs et de théoriciens. Depuis six mois, on s'assemblait; on
+discutait toujours, on disputait quelquefois; mais rien n'avançait, et
+peut-être aurait-il fallu désespérer de la solution de cette question
+capitale, lorsque le jeune homme dont j'ai parlé fut trouver Sarrette et
+lui présenta son ouvrage. Sarrette connaissait déjà Catel, car c'était
+lui, par quelques compositions estimées, mais il ne pouvait l'apprécier
+comme théoricien; il l'invita à venir soumettre sa méthode à cette
+assemblée de compositeurs qui ne pouvaient s'entendre. Ces messieurs
+étaient partagés en trois camps bien distincts. Cherubini et Langlé
+représentaient l'école italienne; l'école allemande offrait comme
+combattants, Méhul, Rigel père, Martini et Eler, tandis que l'école
+française avait pour champions Gossec, Lesueur, Rey et Rodolphe. Catel
+se présenta modestement devant cet aréopage pour lui soumettre son
+travail. Il en fit précéder la lecture d'une allocution où il faisait
+preuve d'esprit et de modestie, en affirmant que, loin de vouloir
+renverser ou élever une école plus qu'une autre, il n'avait eu pour but
+que de profiter des excellents principes qu'il avait découverts dans
+chacune d'elles et de les réunir en un seul faisceau. Cet exorde avait
+favorablement disposé l'auditoire. La lecture de l'ouvrage acheva
+l'oeuvre si bien commencée. A peine la théorie, déduite dans les
+premières pages, fut-elle expliquée, que les bravos et les très-bien!
+interrompaient à chaque instant le lecteur de la part des Allemands et
+des Italiens. Cependant les Français ne disaient mot. Quand la lecture
+fut terminée, les Italiens et les Allemands se levèrent et dirent: Voilà
+ce que nous pensions, ce que nous voulions et que nous ne pouvions
+formuler: toute notre doctrine est là, c'est celle de la raison et de la
+vérité. Et vous, messieurs? dit Catel enchanté, en se tournant vers les
+partisans de l'école française. Mon enfant, lui dit Gossec en lui
+tendant les bras, voilà plus de quarante ans que je marche dans les
+ténèbres; tu viens d'ouvrir mes yeux à la lumière. Viens embrasser ton
+maître, qui désormais va se faire ton élève. Catel se jeta au cou de
+l'excellent vieillard. La cause était gagnée. Ainsi qu'il l'avait
+promis, Gossec étudia la méthode de son élève et la fit servir de base à
+son enseignement.
+
+Dès l'origine de l'Institut, il en avait été nommé membre, et décoré de
+la Légion-d'Honneur presque à la fondation de cet ordre. Sa glorieuse
+vieillesse fut consacrée à l'enseignement, et, outre Catel, on doit
+citer parmi ses principaux élèves, Dourlen, Gosse et Panseron. En 1814,
+à la Restauration, le Conservatoire fut momentanément supprimé, et son
+fondateur, Sarrette, condamné à la retraite. Quand on rouvrit le
+Conservatoire sous un autre titre et avec une nouvelle organisation,
+Gossec ne voulut pas reprendre ses fonctions, moins peut-être à cause de
+son grand âge, que dans le désir de partager volontairement la disgrâce
+de son vieil ami Sarrette, son compagnon de gloire et d'affection.
+Gossec avait alors quatre-vingt-un ans, l'heure du repos devait avoir
+sonné pour lui; mais il conserva tout son amour pour l'art musical, et
+ne cessa de s'y intéresser. Il suivait avec assiduité les séances de
+l'Institut, et y lut encore quelques rapports remarquables. Il demeurait
+place des Italiens, et, chaque soir, sa bonne (depuis bien longtemps il
+était devenu veuf, et n'avait d'autre compagnie que sa conductrice), sa
+bonne, dis-je, le conduisait au théâtre Feydeau, où il allait occuper la
+dernière place du balcon, à gauche du spectateur. Les habitués lui
+conservaient religieusement sa place, qu'on ne louait jamais. Si, par
+hasard, elle était occupée par un étranger ou un provincial ignorant de
+ses habitudes, il le touchait légèrement du bout de sa canne: Otez-vous
+de là, disait-il, je suis Gossec, et c'est ma place. Il n'y a pas un
+seul exemple de résistance devant ce nom célèbre; tous s'inclinaient
+devant cette double royauté de l'âge et du talent.
+
+Pourtant, petit à petit, ses facultés s'affaiblissaient; en 1823, son
+esprit, autrefois si vif et si pénétrant, était tellement baissé, qu'il
+reconnaissait à peine ses plus anciens et ses meilleurs amis. Sarrette
+veillait toujours sur lui; il pensa que le séjour de la campagne ne
+pourrait que lui être favorable; la vie intellectuelle était éteinte
+chez lui, Paris ne pouvait lui offrir ni plaisir ni attraits. Il n'avait
+point de famille, on le confia entièrement à la bonne qui était
+accoutumée de le servir depuis de longues années: cette femme était
+mariée, et son mari et elle se retirèrent à Passy avec le pauvre
+vieillard; toute sa fortune consistait en sa retraite du Conservatoire,
+son traitement de l'Institut et celui de la Légion-d'Honneur. Toutes ses
+ressources mouraient avec lui; il était donc de l'intérêt de ses
+serviteurs de prolonger une existence à laquelle ils devraient un
+bien-être inespéré, car tout le revenu de Gossec leur était abandonné,
+et ses besoins n'exigeaient guère que les dépenses de la moitié de la
+somme annuelle. Ses derniers jours furent donc heureux et tranquilles,
+si l'on peut dire que le bonheur existe encore avec cette vie presque
+végétative. Il avait conservé beaucoup de force physique et faisait
+d'assez longues promenades dans le bois de Boulogne. Quand il arrivait
+au Ranelagh:
+
+--Ah! ah! disait-il en apercevant le bâtiment, voilà l'Opéra-Comique,
+n'est-ce pas?
+
+Sa conductrice se gardait de le contrarier, et disait comme lui.
+
+--Eh bien! entrons-y!
+
+--Non pas, répliquait-elle; vous oubliez que c'est aujourd'hui Pâques,
+et que l'on ne joue pas; nous reviendrons demain. Le lendemain on lui
+disait que c'était Noël ou toute autre fête, et chaque jour il se
+retirait en se faisant une joie du plaisir qu'il goûterait le lendemain.
+C'est ainsi qu'il vécut d'illusions jusqu'à son dernier jour. N'avais-je
+pas raison de dire qu'il fut heureux jusqu'à la fin? Il s'éteignit au
+commencement de 1829; il avait atteint sa quatre-vingt-seizième année.
+
+La carrière de Gossec offre une particularité bien remarquable dans
+l'histoire de l'art. Le hasard voulut qu'il précédât toujours dans la
+carrière quelque homme de génie qui venait s'emparer de la place qu'il
+avait conquise, sans que ses travaux, à lui Gossec, eussent cependant
+ouvert la voie à son successeur. Une fatalité singulière lui suscitait
+des rivaux inconnus de tous les coins de l'Europe. Il débuta par des
+symphonies et des quatuors qui devaient au moins lui assurer la
+suprématie dans ce genre de composition et c'est quand sa célébrité
+paraît le mieux assurée qu'apparaissent en France les oeuvres d'Haydn.
+Il composa une messe des morts qui passe pour le chef-d'oeuvre de
+l'époque; mais elle disparaît dans l'oubli dès qu'on connaît celle de
+Mozart. Grétry et Gluck viennent à point nommé l'arrêter dans la
+carrière où il les précède. Il fonde la première école de chant qui ait
+existé en France; à peine a-t-il commencé son édifice, que la Révolution
+vient le renverser et bâtit sur ses ruines le Conservatoire, dont
+l'établissement a tant d'éclat, qu'il fait oublier jusqu'à l'existence
+de la modeste école qui l'a précédé. Il ne lui reste plus qu'un titre
+incontesté, celui de théoricien; et c'est son propre élève qui vient lui
+enlever cette dernière couronne. Eh bien! le plus bel éloge de Gossec
+est donc l'ignorance où il resta constamment de cette espèce d'injustice
+du sort. Non-seulement il l'ignora, mais on peut dire qu'il la seconda,
+par l'appui bienveillant qu'il donna toujours aux rivaux qui devaient le
+détrôner: c'est lui qui aida Gluck à accomplir la révolution qui devait
+anéantir à jamais le système musical dans lequel il avait écrit ses
+ouvrages; il fut le premier à propager et à faire connaître les oeuvres
+d'Haydn, qui condamnaient les siennes à un oubli éternel. C'est que
+Gossec avait cette qualité si rare chez les artistes, d'aimer l'art pour
+lui-même, en faisant abstraction complète de sa personne et de ses
+oeuvres: il était du petit nombre de ceux qui se réjouissent du succès
+d'un autre artiste, de ceux enfin qui ne voient que des confrères et
+jamais de rivaux dans leurs émules. Gossec ne fut peut-être pas un génie
+du premier ordre, mais il eut un immense talent; on le reconnaîtra sans
+peine en réfléchissant à l'imperfection de son éducation première, alors
+qu'il n'y avait pas d'enseignement organisé pour la musique, et que le
+peu de principes qu'on inculquait aux élèves reposaient sur des bases si
+fausses, qu'il ne fallait pas moins de peine pour les oublier dans la
+pratique, qu'il n'avait fallu de temps pour les apprendre dans la
+théorie. Les compositions de Gossec purent lutter sans trop de
+désavantage avec les oeuvres jeunes et vivaces de Méhul et de Cherubini:
+quelle somme de volonté et de talent ne lui avait-il pas fallu déployer
+pour arriver à ce résultat, lui qui n'avait eu aucun modèle, puisque,
+ces modèles, il les avait devancés par ses propres ouvrages!
+
+Aujourd'hui, il ne reste rien pour le public des oeuvres de Gossec, mais
+ils vivent tout entier dans l'histoire de l'art où leur auteur doit
+occuper une belle place par la multiplicité et la variété de ses
+travaux. Ce qui vit encore, c'est le souvenir de sa bonté et de son
+noble caractère, souvenir qui ne peut s'éteindre dans le coeur de ceux
+qui l'ont connu. Trop jeune pour avoir pu l'apprécier à l'époque où il
+jouissait de toutes ses facultés, je ne me souviens que confusément de
+ses traits et de sa tournure; mais ce que je me rappelle parfaitement,
+c'est le respect dont on l'entourait, la vénération qu'excitaient son
+nom et sa personne, et ces souvenirs de mon enfance suffiront peut-être
+pour faire excuser la longueur de ce récit. Pouvais-je, cependant,
+m'étendre moins sur le compte de cet homme célèbre, et négliger les
+détails de la longue et honorable carrière de ce compositeur, qui eut la
+chance singulière d'entendre, à Paris, les dernières exécutions des
+opéras de Lully et d'assister aux premiers triomphes de Rossini?
+
+
+
+
+BERTON
+
+
+I
+
+Rien ne réussit comme un opéra qui a du succès. Cette phrase pourrait
+être prise pour un aphorisme de M. de la Palisse, si elle n'était
+expliquée.
+
+Elle veut dire qu'un opéra pris dans les mêmes conditions de succès
+qu'une tragédie, un drame, une comédie ou toute autre oeuvre dramatique
+non lyrique, a une durée bien plus grande, parce qu'il possède en
+lui-même des éléments, ceux de la musique, qui le font survivre au cours
+ordinaire des représentations de toute pièce nouvelle.
+
+Prenons pour exemple le premier chef-d'oeuvre musical venu, _Montano et
+Stéphanie_, qui n'a pas été représenté à Paris depuis vingt-cinq ans
+peut-être. Eh bien! le titre non-seulement en est connu de tous les
+amateurs de théâtre, mais le succès des morceaux a survécu à la vogue de
+la pièce. Il n'y a pas d'année où l'on n'entende dans les concerts, soit
+la magnifique ouverture qui sert de début à l'ouvrage, soit le bel air
+de Stéphanie: _Oui c'est demain que l'hyménée_, etc.; mais, par la
+raison même de leur immense retentissement, de cette progression de
+renommée qui n'a fait que grandir chaque jour leur réputation, on ignore
+assez généralement la manière dont ces ouvrages ont fait leur première
+apparition devant le public, l'accueil qu'ils en ont reçu, les
+modifications qu'ils ont subies et le jugement qu'ils ont provoqué dans
+la presse contemporaine.
+
+Berton, l'auteur de _Montano_, était un compositeur célèbre et un homme
+d'un esprit très-fin et très-distingué. Comme tous les musiciens qui
+atteignent un âge très-avancé, il avait vu petit à petit disparaître ses
+ouvrages du répertoire. Sa gloire n'était plus qu'un souvenir, il était
+heureux de ces éloges que nous, ses confrères et ses amis, nous donnions
+à ses opéras, que nous savions par coeur; mais il aurait préféré les
+faire entendre à la génération actuelle qui ne les connaît que par
+fragments. Berton était causeur, ce dont tous ses amis étaient
+enchantés, et le plaisir était grand, lorsque, groupés autour du bon
+vieillard, nous l'entendions nous raconter les beaux jours de sa
+jeunesse, les souvenirs de Gluck, de Sacchini, son maître, de Grétry,
+son protecteur, son ami et son émule, ses amours précoces avec la
+célèbre cantatrice Maillard, son admission à l'orchestre de l'Opéra, à
+la cour, au concert spirituel; puis, après ces premiers beaux jours, ses
+luttes terribles avec la misère: pendant la première république, qui,
+pour n'être ni démocratique ni sociale, n'en était pas plus clémente
+pour les artistes; son courage, ses triomphes, enfin toutes les phases
+de cette vie qui embrassait trois-quarts de siècle. Nous étions ravis de
+cette spirituelle causerie, et n'eût été la crainte de fatiguer
+l'aimable conteur, nous eussions tout oublié pour l'écouter: quand il
+nous voyait ainsi sous le charme: Soyez tranquilles, nous disait-il,
+rien de ce que je vais vous dire là ne sera perdu. Je m'occupe d'écrire
+mes mémoires et rien n'y sera oublié.
+
+Ces mémoires ont-ils jamais été complétés? Les fragments qui pouvaient
+en exister, que sont-ils devenus? Nul ne le sait.
+
+Un de nos amis, l'un des écrivains les plus distingués de la presse
+musicale, Edouard Monnais, en a eu un chapitre entre les mains, du
+vivant de Berton. Ce chapitre était relatif à _Montano et Stéphanie_.
+Edouard Monnais s'en est servi pour faire un charmant article, intitulé:
+_Histoire d'un chef-d'oeuvre_. Cet article fut inséré, il y a dix ou
+douze ans, dans la _Gazette musicale_: il contenait plusieurs extraits
+du chapitre des mémoires de Berton. Cette espèce de spécimen donnait
+envie de connaître le reste de l'ouvrage.
+
+Il faut malheureusement renoncer à cet espoir; après la mort de Berton,
+on a vainement cherché dans ses papiers pour trouver ces précieux
+mémoires, que personne n'avait jamais vus, mais que l'auteur citait sans
+cesse. Peut-être n'ont-ils jamais été rédigés, et n'ont-ils existé en
+totalité que dans la tête du célèbre compositeur. Son imagination
+ardente, même à soixante-quinze ans, lui faisait quelquefois regarder
+comme des réalités des projets auxquels il ne cessait de penser, mais
+qu'il ne mettait jamais à fin, précisément parce que cela était pour lui
+d'une exécution trop facile.
+
+Je veux aujourd'hui vous raconter cette histoire de _Montano et
+Stéphanie_, racontée par Berton lui-même. Mais avant d'en venir au
+chef-d'oeuvre, il sera peut-être bon d'en faire connaître l'auteur par
+quelques aperçus biographiques que je promets de faire aussi courts que
+je pourrai.
+
+Berton appartenait à une famille de musiciens dont le nom n'avait pas
+été sans éclat. Son père, Montan Berton, était un compositeur de mérite.
+Il avait d'abord débuté à l'Opéra comme basse-taille en 1744; mais il
+renonça, au bout de peu d'années, à la profession de chanteur; il se
+fixa à Bordeaux, où il était à la fois chef d'orchestre du grand
+théâtre, organiste dans deux églises et directeur du concert. C'est dans
+cette période de sa carrière qu'il débuta comme compositeur, en écrivant
+pour le théâtre de cette ville, où, de tout temps, la danse a été en
+grande vogue, des airs de ballet qui furent très-appréciés. La place de
+second chef d'orchestre étant devenue vacante à l'Opéra de Paris en
+1755, Berton l'emporta au concours; quelques années après, il devint
+titulaire, puis directeur de ce spectacle, et c'est sous son
+administration que Gluck et Piccini vinrent donner leurs chefs-d'oeuvre
+et opérer la grande révolution musicale qui changea tout le système
+lyrique en France.
+
+Berton fut un chef d'orchestre éminent, et cette qualité était encore
+plus précieuse qu'aujourd'hui à une époque où la plupart des
+symphonistes n'avaient qu'un mérite très-contestable. «Il fut le
+premier, dit M. Fétis dans son excellente biographie, qui donna
+l'impulsion vers un meilleur système d'exécution, et son talent fut d'un
+grand secours au génie de Gluck, pour opérer dans l'orchestre des
+réformes devenues indispensables.»
+
+Berton père se distingua aussi comme compositeur; ses ouvrages, ayant
+précédé l'apparition des ouvrages de Gluck, n'ont eu qu'une courte
+durée. Mais en sa qualité de directeur de l'Opéra, il aida de son talent
+les auteurs qui travaillaient pour son théâtre; c'est ainsi qu'il
+composa tous les divertissements du petit opéra de _Cythère assiégée_,
+de Gluck; qu'il ajouta des morceaux à l'opéra de _Castor et Pollux_, de
+Rameau, entre autres la fameuse chacone, connue sous le nom de _Chacone
+de Berton_.
+
+En 1780, on fit une reprise de _Castor et Pollux_, réorchestré par
+Francoeur. On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'est avisé de
+rajeunir par l'instrumentation des ouvrages dont les formes ont vieilli.
+On ne jouait plus d'ouvrages de l'ancien répertoire français, la
+tradition s'en perdait chaque jour, et, tout directeur qu'il était,
+Berton crut devoir lui-même conduire l'orchestre. Il le fit avec tant de
+soin et d'ardeur, qu'il rentra chez lui, épuisé de fatigue. Une fièvre
+inflammatoire se déclara: il y succomba le septième jour.
+
+Berton père avait de belles pensions, comme ancien chef d'orchestre,
+comme directeur en exercice, comme chef d'orchestre de la chapelle du
+roi et comme violoncelle de la chambre. Mais toutes ces pensions
+s'éteignaient avec lui, et il laissait une veuve et un fils âgé de
+treize ans.
+
+Ce fils était notre Berton, l'auteur de _Montano et Stéphanie_. Il
+paraît qu'à cet âge et malgré un nez monstrueux, nez qui aurait été
+disproportionné chez un homme de sept pieds, tandis que celui qui en
+était orné en avait à peine cinq; malgré, dis-je, cette superfétation
+nasale, le jeune Berton était un charmant enfant. Sa position et celle
+de sa mère intéressèrent en leur faveur: la veuve obtint une pension de
+3,000 fr. et le fils une de 1,500. De plus, il fut admis sur-le-champ
+comme surnuméraire parmi les violons de l'orchestre. Ce ne fut qu'un an
+après qu'il fut reçu comme titulaire.
+
+Dans la dynastie des Berton, on naissait musicien. Le jeune Berton
+n'avait pas à apprendre la musique, il n'avait qu'à se souvenir. A six
+ans, il lisait toute musique à livre ouvert. Son père cependant ne
+s'occupait guère de l'éducation musicale de son fils, persuadé que cela
+devait venir tout seul. Effectivement, le petit Henri avait trouvé un
+violon et il en avait joué; il avait vu un clavecin, il avait posé les
+mains sur le clavier, et des accords s'étaient soudainement enchaînés
+sous ses doigts. Mais ces accords avaient une succession, une variété
+dont le secret restait un mystère impénétrable pour le jeune musicien.
+Il alla trouver un des collègues de son père, Rey, alors chef
+d'orchestre de l'Opéra; Rey lui montra tout ce qu'il savait, et ce
+n'était pas long, c'était le système d'harmonie d'après le principe de
+la basse fondamentale de Rameau, le seul alors connu en France.
+
+Voilà toutes les études scientifiques que fit Berton. Malheureusement,
+et malgré son admirable instinct musical, l'insuffisance de ses études
+premières s'est fait sentir dans tous ses ouvrages, et les meilleurs,
+s'ils peuvent être offerts comme des modèles de conception et
+d'imagination, sont déparés par des négligences qu'on ne peut expliquer
+qu'en se rappelant les faits qui précèdent.
+
+Pendant tout le temps qu'il fut attaché à l'orchestre de l'Opéra, Berton
+fit sa véritable éducation musicale, non par des travaux dont il n'avait
+pas l'idée, mais par l'étude et l'audition des oeuvres dont il était un
+des interprètes.
+
+Rey était loin d'avoir deviné le germe de talent qu'on n'aurait
+cependant pas dû méconnaître chez le jeune élève, et Berton, découragé,
+serait peut-être resté toute sa vie un médiocre violon d'orchestre, si
+le meilleur de tous les maîtres n'était venu lui indiquer la voie qu'il
+devait suivre si glorieusement.
+
+Berton avait quinze ans: relégué dans son petit coin d'orchestre, il ne
+s'occupait guère de ce qui se passait sur le théâtre; il se contentait
+d'écouter, il ne regardait jamais.
+
+Un jour, on jouait _le Devin du Village_; l'ouverture était terminée, et
+l'on venait de finir la ritournelle du premier air; une voix suave,
+pleine et sonore, fit entendre les premières mesures sous lesquelles
+sont placées les paroles: _J'ai perdu tout ce que j'aime_. Cet air,
+Berton l'avait entendu cent fois, il lui sembla qu'on le lui chantait
+pour la première. Jusqu'à ce jour, les sons n'avaient été que jusqu'à
+son oreille; c'en était fait, ceux-là avaient été jusqu'à son coeur.
+
+Lorsque l'air fut terminé, un musicien se tenait debout au milieu de
+l'orchestre, et malgré les signes d'impatience du chef, ne bougeait non
+plus qu'un terme, les yeux fixés sur une grande et belle fille que l'on
+couvrait d'applaudissements auxquels elle répondait par le plus gracieux
+sourire, montrant autant de grâce et d'aisance dans son maintien qu'elle
+avait déployé de charme dans son chant. Le musicien indocile à la
+discipline de l'orchestre, c'était Henri Berton; animé d'un sentiment
+inconnu, de nouvelles sensations se révélaient à lui. Jusque là, il
+n'avait aimé que la musique; dès ce moment, il l'aimait encore, que
+dis-je? il l'aimait encore plus; mais une seule musique le touchait, le
+faisait trembler et frissonner, c'était celle chantée par la belle jeune
+fille dont il ne pouvait détourner les yeux. Le reste de l'opéra, les
+autres airs, tout lui semblait vague et confus.
+
+A peine _le Devin du Village_ fut-il terminé, qu'il courut sur le
+théâtre pour voir de près _la Colette_ qu'il avait tant admirée de sa
+place: elle était déjà remontée dans sa loge. Mais qui était-elle? Il
+s'informe, il demande. Comment ne la connaissez-vous pas? lui répond-on,
+c'est la petite Maillard, cette petite fille de l'école de danse qui a
+eu tant de succès il y a quatre ans à l'Opéra-Comique du bois de
+Boulogne. Votre père l'a entendue chanter par hasard, il y a deux ans,
+peu de jours avant sa mort; il lui a fait quitter la danse et l'a fait
+entrer à l'école de chant de l'Opéra; il a parbleu bien fait, car ce
+sera un jour le plus grand talent lyrique que nous ayons jamais
+possédé.--Quel bonheur! cette réponse ouvrait la voie au jeune amoureux;
+il connaissait déjà celle qu'il aimait, ou du moins il ne serait pas
+tout à fait inconnu pour elle; il oserait se présenter.
+
+Effectivement, il se rendit sur-le-champ à la loge de la débutante. Le
+succès fait naître les adorateurs, et la loge était déjà encombrée de
+brillants seigneurs qui venaient papillonner autour de la nouvelle
+déesse. Berton put se glisser inaperçu au milieu de cette foule dorée.
+Nul ne fit attention à lui. Placé dans le fond de la loge, il pouvait
+contempler tout à son aise, dans la glace devant laquelle elle se
+décoiffait en lui tournant le dos, celle qui venait de lui procurer une
+si vive émotion. Il n'entendait pas un mot de ce qui se disait, ne
+voyait rien de ce qui se passait autour de lui et serait resté longtemps
+absorbé dans cette contemplation admirative, si un nouveau personnage
+n'était venu mettre fin à cette scène muette.
+
+Rey, le chef d'orchestre, venait d'entrer dans la loge, et perçant, sans
+façon, le groupe de jeunes seigneurs qui entourait la toilette de
+mademoiselle Maillard, il était allé droit à elle, et, la saisissant
+dans ses bras, il l'embrassa tendrement.
+
+--Bien! très-bien! ma chère enfant, lui dit-il; voilà un début tel que
+nous en avons vu bien peu à l'Opéra. Laissez-moi vous féliciter pour
+vous d'abord et pour la mémoire de mon pauvre et excellent ami Berton,
+dont votre succès est l'ouvrage, et qui vous a léguée à nous comme une
+dernière preuve de son tact exquis et de son appréciation si vraie du
+beau et du noble dans les arts.
+
+--Oh! merci, merci, répondit mademoiselle Maillard avec sa voix
+enchanteresse; vous me rappelez ce que l'enivrement du succès allait
+peut-être me faire oublier. Oui, c'est à Berton que je dois tout, mais,
+hélas! il ne pourra pas jouir de son ouvrage, et jamais il ne saura
+toute ma reconnaissance.
+
+En ce moment, un bruit sourd se fait entendre dans un coin de la loge.
+Chacun se retourne vers l'endroit d'où le bruit est venu, et l'on
+aperçoit, gisant à terre, un pauvre jeune homme à la figure pâle et
+décomposée.
+
+--Mais, s'écrie Rey, c'est le petit Berton; il était donc ici? Comment
+se fait-il? Oh! mon Dieu! c'est ce que nous avons dit de son père qui
+l'aura ému si fortement. Vite, courons chercher un médecin.
+
+En un clin d'oeil la loge fut vide, il n'y restait que mademoiselle
+Maillard, soutenant entre ses bras le pauvre enfant qui n'avait pu
+résister à tant d'émotions. Mademoiselle Maillard retrouvait dans ses
+traits enfantins ceux de son bienfaiteur, de celui dont tout à l'heure
+elle bénissait la mémoire, et ses yeux étaient mouillés de douces
+larmes, quand le pauvre Henri rouvrit les siens.
+
+En se voyant seul avec mademoiselle Maillard, en rencontrant son regard
+doucement attaché sur le sien, en se trouvant presque entouré de ses
+bras, il se crut le jouet d'un songe et ne put lui dire que ces mots qui
+étaient toute sa vie:
+
+--Oh! mon Dieu, que je vous aime!
+
+--Mais il a le délire, s'écria mademoiselle Maillard effrayée et n'osant
+pourtant le quitter, et le médecin qui n'arrive pas!
+
+--Non, mademoiselle, lui répondit tranquillement Berton, je ne suis pas
+fou et je n'ai pas le délire. Tout à l'heure, j'étais là dans votre loge
+à vous admirer sans être vu, et il est probable que vous ne vous seriez
+pas aperçue de ma présence; mais vous avez prononcé le nom de mon père,
+pauvre père que j'aimais tant! alors j'ai cru le voir paraître au milieu
+de nous, et puis je ne sais plus ce qui s'est passé; mais je l'ai vu là,
+entre nous deux, il semblait nous rapprocher en se tenant au milieu de
+nous deux, et puis tout a disparu, je me suis réveillé, je vous ai vue
+près de moi, vos yeux dans les miens, et je n'ai pu m'empêcher de vous
+dire ce que j'ai ressenti dès que je vous ai vue: Mon Dieu, que je vous
+aime!
+
+Si Berton avait quinze ans, mademoiselle Maillard en avait seize, et
+tout ce qu'avait d'inintelligible la tirade qu'il venait de lui débiter,
+elle le comprit parfaitement.
+
+Quand le médecin arriva, il trouva le pouls du jeune homme fort agité;
+mais il ne remarqua aucun symptôme alarmant. Il est probable que le
+pouls de mademoiselle Maillard ne lui eût pas paru plus tranquille s'il
+l'eût consulté; mais tel n'était pas le but de sa visite. Rey voulait
+reconduire Henri Berton chez lui; mais le jeune homme déclara qu'il se
+trouvait on ne peut mieux, et que, loin de vouloir être reconduit, il
+allait offrir son bras à mademoiselle Maillard, qui ne put refuser, et,
+à dater de ce jour-là, elle eut chaque soir le même cavalier pour
+retourner chez elle.
+
+Le récit de cette passion si imprévue, si romanesque, paraîtra sans
+doute ridicule à quelques lecteurs. Que ceux-là oublient qu'ils ont
+quarante ans, qu'ils tâchent de se rappeler qu'ils en ont eu quinze, et
+peut-être ce qu'ils auront pris pour une folie ne leur paraîtra plus
+qu'un souvenir.
+
+
+II
+
+Les amours de Berton et de mademoiselle Maillard eurent une grande
+influence sur la destinée du célèbre musicien. Pendant deux ans, elles
+l'absorbèrent entièrement; il se contenta d'être heureux, jouissant des
+succès de celle qu'il aimait, voyant avec joie croître son talent et sa
+réputation, mais ne pensant nullement que, dans un ménage d'artiste, il
+aurait au moins fallu qu'il apportât son contingent de gloire et de
+renommée.
+
+En 1782, un fils naquit de cette union. Ce fut ce pauvre François Berton
+que nous avons tous connu, chanteur et compositeur agréable, et qui fut
+enlevé par le choléra en 1832.
+
+Berton se trouvait, à dix-sept ans, père d'un fils qu'il avait reconnu,
+amant avoué d'une des plus grandes illustrations théâtrales de l'époque,
+et n'ayant d'autre titre et d'autre avenir que sa place de deuxième
+violon à l'Opéra. Il comprit alors toute la folie qu'il y aurait à
+persévérer dans la voie qu'il avait suivie jusque là. Il se mit à
+travailler sérieusement, seul, sans maîtres, mais avec l'instinct de sa
+valeur et la force de sa volonté.
+
+Il se procura le livret d'un opéra intitulé _la Dame invisible_ et se
+mit bravement à l'ouvrage. Mais à peine sa partition fut-elle terminée,
+qu'un doute se présenta à son esprit. Ce talent dont il se croyait le
+germe, le possédait-il effectivement? Ces idées, qu'il croyait sentir
+bouillonner dans sa tête, étaient-elles les siennes? Savait-il les
+formuler? Et ce qu'il croyait être bien, ne lui paraissait-il pas ainsi,
+par suite d'une illusion de son amour-propre?
+
+Doute honorable, que ne connaissent jamais les esprits médiocres et dont
+se sentent atteintes les intelligences d'élite. Aussi voit-on celles-là
+plus sensibles que qui que ce soit à l'insuccès; car cet insuccès, ils
+croient les premiers l'avoir mérité, et il leur faut les suffrages du
+public pour les rassurer sur leur propre valeur.
+
+Naturellement ce fut l'amie de Berton qui la première fut la confidente
+de ses craintes; elle se chargea de les dissiper, non par son propre
+témoignage, il eût paru empreint de partialité. Elle confia la partition
+manuscrite du jeune musicien à un juge compétent, dont l'approbation ou
+le blâme pouvait décider du sort de l'auteur de l'ouvrage.
+
+Sacchini, c'est à lui qu'elle s'adressa, comprit ce que Rey n'avait pu
+ni dû comprendre. Non-seulement il vit que le jeune Berton aurait du
+talent, mais il devina que ce serait un talent d'inspiration et de
+nature auquel les recherches de l'art devaient être interdites, sous
+peine d'étouffer d'heureuses qualités par des études arides. Il voulut
+que Berton vînt travailler chaque jour sous ses yeux, et ne le fit
+exercer que dans le style idéal.
+
+Berton m'a raconté souvent que l'unique préoccupation de Sacchini était
+de lui donner l'unité du style, si difficile à trouver pour les jeunes
+compositeurs. Leur imagination trop ardente leur fait adopter des idées
+qui n'ont souvent aucune corrélation; aussi Sacchini arrêtait souvent
+Berton au milieu d'un air qu'il lui faisait entendre.
+
+--Est-ce que ce n'est pas bien? disait l'élève décontenancé.
+
+--Ah! répondait le maître, avec son baragouin français-italien, tes
+idées sont touzours bien quand elles vont toutes seules; la première
+phrase, elle est bien zolie, la seconde aussi, mais elle n'est pas de la
+famille, et ze veux que tou en serces oune autre qui soit pioù proce
+parente.
+
+Et Berton recommençait docilement.
+
+C'est sous la direction de Sacchini qu'il écrivit les premiers oratorios
+qu'il fit exécuter au concert spirituel et qui commencèrent sa
+réputation. Enfin, en 1787, il fit représenter un opéra-comique intitulé
+les _Promesses de mariage_, et, dans la même année, _la Dame invisible_
+dont il est probable qu'il avait refait la musique. Ces deux ouvrages
+furent suivis de plusieurs autres de médiocre importance et dont les
+titres seuls sont restés.
+
+La Révolution éclata sur ces entrefaites, et, comme toutes les âmes
+généreuses, Berton en adopta les principes avec ardeur. Elle lui inspira
+un chef-d'oeuvre, les _Rigueurs du Cloître_, paroles de Fiévée. Ce fut
+le premier ouvrage où Berton signala toute son individualité: les opéras
+de Méhul et de Cherubini avaient ouvert une voie nouvelle à l'art.
+Berton ne pouvait lutter avec ces deux grands maîtres, ni pour la
+pureté, ni pour l'élévation du style, mais il avait des qualités
+dramatiques qui compensaient largement celles dont l'avait privé le
+défaut d'études; le sentiment excellent de la scène qu'il possédait au
+suprême degré, lui faisait atteindre, du premier coup, le but qui était
+quelquefois dépassé par ses illustres rivaux.
+
+Cependant la Révolution, dont l'aurore avait été saluée par l'expression
+de tant de voeux et de si belles espérances, avait pris une tournure
+menaçante pour tous les intérêts. La position de Berton était bien
+changée depuis dix ans.
+
+Si belles que soient les premières amours, elles n'ont jamais que la
+durée de tout ce qui enivre et parfume la vie. Elles s'évaporent et
+s'envolent avec les illusions de la jeunesse pour faire place aux
+réalités de l'âge mûr. Berton avait été fou de mademoiselle Maillard
+enfant. Berton était devenu un homme, mademoiselle Maillard avait cessé
+d'être une jeune fille aux rêves dorés, et chacun avait suivi sa voie.
+Mademoiselle Maillard, après la retraite de madame Saint-Huberti, était
+devenue souveraine de l'empire lyrique. Berton ayant embrassé avec
+succès une carrière sérieuse et honorable, avait suivi les conséquences
+de sa nouvelle position, il s'était marié: son excellente femme avait
+voulu que le fils de son mari devînt le sien; mais ce fils eut bientôt
+un frère et une soeur, et c'est à peine si les ressources du chef de
+cette nombreuse famille suffisaient pour la faire exister, lorsqu'arriva
+cette fatale période de nos troubles révolutionnaires, qu'on ne peut
+stigmatiser qu'en l'appelant du nom infâme que l'histoire lui a imprimé
+au front, le règne de la Terreur.
+
+Les efforts de Berton furent inouïs à cette cruelle époque pour braver
+les obstacles de toutes sortes qui s'opposaient à ce qu'il pût
+honorablement exister et faire exister les siens. Pour cela, il n'avait
+qu'une ressource, l'exercice de son art, et qu'était l'art alors
+considéré comme industrie? Outre l'Opéra, deux théâtres lyriques
+existaient à la vérité; mais l'activité fiévreuse qui régnait dans tous
+les esprits s'était communiquée au public des théâtres: les succès se
+dévoraient en quelques jours, et la rétribution des auteurs n'étant
+basée que sur le nombre des représentations, on comprend que les plus
+féconds eux-mêmes trouvaient à peine des ressources suffisantes dans le
+prix de leurs travaux. Bientôt les auteurs se lassèrent de produire
+infructueusement; les écrits périodiques, les brochures, les vaudevilles
+improvisés en quelques heures et auxquels la circonstance pouvait donner
+un succès de quelques jours, étaient bien préférables pour les gens de
+lettres à la composition des poëmes d'opéras, longs à mettre en musique,
+plus longs encore à monter, et dont le produit était d'ailleurs partagé
+par moitié avec le musicien.
+
+Berton se voyait donc, faute de poëme, dans l'impossibilité de se livrer
+au travail. Il ne perdit pas courage et résolut de se faire une
+pièce.--Son éducation littéraire, il faut le dire, avait été encore
+moins soignée que son éducation musicale. Il n'avait aucune teinture des
+langues anciennes et modernes, et vivait en assez douteuse intelligence
+avec la grammaire; mais il avait de l'esprit, de la verve, de
+l'imagination, versifiait facilement, et d'ailleurs le style est un luxe
+dont se passent si facilement les poëmes d'opéra-comique, que ces
+diverses considérations ne durent pas l'arrêter un instant. En moins de
+quinze jours, il écrivit la pièce et la partition de _Ponce de Léon_,
+opéra en trois actes, qui, un mois après, fut représenté avec le plus
+grand succès (1794).--J'ai lu cet ouvrage, il n'est pas bon, tant s'en
+faut; mais il est extrêmement gai, et devait être amusant à la
+représentation, et sous ces deux rapports, au moins, il est supérieur à
+beaucoup d'ouvrages d'auteurs de profession.
+
+L'année suivante, les temps étaient devenus meilleurs; les
+réactionnaires (qu'on n'avait pas encore inventé d'appeler des réacs)
+avaient eu le dessus sur les terroristes, et la Convention venait de
+décréter l'établissement du Conservatoire. Berton fut appelé, dès la
+fondation, à y professer l'harmonie, et les appointements de 2,400 fr.
+qu'on lui alloua, lui fit croire un instant qu'il allait échapper à la
+misère qui ne cessait de le menacer. Je dis: «lui firent croire,» car
+ses appointements étaient payés en assignats, et leur dépréciation
+augmentant sans cesse, tandis que le chiffre de la somme allouée restait
+le même, ce ne fut bientôt qu'un leurre jeté aux plus justes exigences.
+On verra tout à l'heure à quel taux était descendu le papier-monnaie.
+Berton ne donna que deux ouvrages sans importance pendant les années
+1795, 1796 et 1798.
+
+C'est en 1799 que Berton composa et fit jouer _Montano et Stéphanie_.
+Les documents que je vais donner sur cet ouvrage émanent d'une source
+certaine, car presque tous sont empruntés au chapitre des Mémoires de
+Berton, dont j'ai déjà parlé, et auquel j'emprunterai plus d'une
+citation.
+
+Dejaure avait lu, vers la fin de 1798, son poëme de _Montano_ aux
+comédiens sociétaires du théâtre Favart. La pièce fut reçue avec
+acclamation. Le nom de Dejaure est à peu près inconnu aujourd'hui; mais
+il était à cette époque en assez bonne odeur auprès des sociétaires de
+l'Opéra-Comique, et cette bonne opinion était justifiée par plus d'un
+succès que Dejaure leur avait procuré, tels que le _Nouveau d'Assas_,
+musique de Berton; _Lodoïska_, musique de Kreutzer; _Imogène_, aussi de
+Kreutzer; les _Quiproquos espagnols_, musique de Devienne, et la _Dot de
+Suzette_, qui avait été l'opéra de début de Boïeldieu. On demande au
+poëte à qui il destinait sa pièce, et il répondit fièrement: «A Grétry.»
+Les comédiens furent enchantés de ce choix et ne doutèrent pas que le
+compositeur ne fût d'accord avec le poëte. Malheureusement il n'en était
+rien, et Grétry ne voulut pas se charger de l'ouvrage, non qu'il ne le
+trouvât très-musical, mais il s'excusa sur son âge, sa mauvaise santé et
+autres prétextes qu'on est toujours forcé d'accepter.
+
+Grétry n'avait que cinquante-huit ans, mais il était à la fin de sa
+carrière de compositeur: la Révolution avait renversé sa vie, et, qui
+pis est, avait presque détruit sa réputation, en ce sens qu'elle en
+avait consacré de nouvelles. Les ouvrages de Cherubini et de Méhul, en
+obtenant de grands succès, avaient appris à Grétry qu'on pouvait aussi
+réussir avec des combinaisons d'harmonie et en ne se contentant pas
+d'exposer des mélodies qui, toutes belles qu'elles étaient, commençaient
+à paraître un peu nues. Le goût du public avait aussi changé; habitué à
+des émotions plus fortes, il ne serait revenu que difficilement à la
+manière simple et naturelle de Grétry. Celui-ci avait bien essayé
+d'imiter les novateurs, mais les essais qu'il avait tentés, dans
+_Guillaume Tell_, _Pierre le Grand_ et _Lisbeth_, lui avaient prouvé
+qu'il risquait de perdre ses belles qualités, sans avoir grande chance
+d'en acquérir de nouvelles. Il y avait donc, sinon défiance de lui-même,
+au moins acte de prudence à refuser d'entreprendre la musique d'un
+ouvrage aussi important que _Montano_.
+
+Mais Grétry rendit au moins à Dejaure le service de lui indiquer un
+musicien digne d'une tâche aussi lourde, et il lui désigna Berton. «Il
+vous faut, lui dit-il, un musicien qui soit encore dans l'âge des
+passions et qui néanmoins ait fait ses preuves au théâtre. Celui qui
+réunit toutes ces conditions, c'est le petit Berton. Croyez-moi,
+choisissez-le, et il vous rendra un chef-d'oeuvre.» La recommandation de
+Grétry devait être toute-puissante, Dejaure le remercia et se hâta
+d'aller trouver Berton.
+
+Berton demeurait alors rue Lepelletier, dans une espèce de mansarde
+située au troisième étage. Tout exigu que fût l'appartement, il était
+plus que suffisant pour contenir le peu de mobilier, seule fortune qui
+restât aux habitants du logis: un lit, un berceau, quelques chaises, une
+table et quelques ustensiles de cuisine, voilà quels étaient les seuls
+ornements de l'espèce de grenier qu'habitait Berton avec sa jeune femme
+et deux enfants, dont l'un était encore à la mamelle.
+
+La Révolution avait commencé par dépouiller Berton de tous les droits
+qu'il avait à l'hérédité des charges de son père, ainsi que de la
+pension qu'il devait aux bontés de la reine Marie-Antoinette. La fortune
+de sa femme, hypothéquée sur des créances payables au trésor public,
+avait été totalement anéantie. Il ne lui restait donc que les 200 fr.
+par mois, de sa place de professeur d'harmonie au Conservatoire: mais
+les assignats avaient alors subi une telle dépréciation, qu'un jour
+madame Berton eut grand'peine à faire accepter à son porteur d'eau, pour
+le prix de sept voies d'eau qu'elle lui devait, un mandat de 200 fr., le
+total d'un mois d'appointements de son mari.
+
+Il avait fallu faire ressource de tout. Ce furent d'abord les objets de
+luxe et de toilette, qu'il n'aurait d'ailleurs pas été prudent de
+porter, puis les meubles les moins indispensables; mais, après ceux-là,
+il fallut aussi se défaire des plus utiles, et un jour vint, jour
+malheureux, où Berton fut obligé de vendre son piano, son piano son
+meilleur ami, son consolateur, son gagne-pain. La nécessité le voulut
+ainsi, et il ne restait plus rien à vendre, le désespoir aurait
+peut-être amené quelque fatale catastrophe, lorsque Dejaure vint frapper
+à la porte de Berton.
+
+Dejaure savait ce que c'était qu'une misère d'artiste, mais il ne
+s'attendait pas à la pénurie où il trouva la famille Berton. Il eut,
+néanmoins, l'air de ne s'apercevoir de rien, se présenta avec aisance,
+accepta la chaise boiteuse qu'on lui offrit, s'y installa comme dans le
+meilleur fauteuil, félicita madame Berton de la gentillesse de ses
+enfants et annonça l'objet de sa visite.
+
+--Mon cher Berton, dit-il au compositeur, c'est un de vos confrères, et
+le plus illustre de tous, qui m'envoie vers vous. J'ai lu aux
+sociétaires un opéra en trois actes qu'ils ont reçu avec acclamations.
+Je ne vous cacherai pas que j'ai désiré que la musique en fût faite par
+le musicien dont j'admire le plus le talent. J'ai porté mon poëme à
+Grétry, il n'a pu s'en charger, et je dois vous rapporter ses propres
+paroles: _Donnez votre pièce au petit Berton, il vous rendra un
+chef-d'oeuvre_.
+
+--Donnez, Monsieur, s'écria Berton, je suis trop heureux du suffrage de
+celui que j'admire plus que tous pour ne pas tenter de justifier sa
+prédiction. Lisez-moi d'abord votre ouvrage.
+
+Après la lecture, Berton était ivre de joie.
+
+--Notre vieux Grétry a eu raison, dit-il à Dejaure, je ne puis vous
+promettre un chef-d'oeuvre, mais bien certainement je vois matière, dans
+votre pièce, à faire mieux que tout ce que j'ai produit jusqu'ici.
+
+Le poëte et le musicien se séparèrent enchantés, et Berton se mit
+immédiatement à l'oeuvre. Sans piano, sans le secours d'aucun
+instrument, un mois après il avait terminé sa partition, moins un seul
+morceau.
+
+Ce morceau était le final du second acte. La multiplicité des voix, le
+double choeur qui figure dans le crescendo exigeaient que la partition
+fût écrite sur du papier à vingt-huit portées. Ce papier est assez rare,
+il fallait le faire faire exprès. Berton alla trouver son marchand de
+papier habituel, Deslauriers, qui demeurait rue des Saints-Pères, nº 14.
+
+Malheureusement Berton avait avec Deslauriers un ancien compte qu'il
+n'avait pu solder, et pour lequel il lui avait fait un billet de 155
+fr.; mais le billet était depuis longtemps en souffrance. Le marchand
+fut inflexible; le papier à vingt-huit portées coûtait 3 fr. le cahier,
+il en fallait trois, et Berton ne les obtiendrait que contre de
+l'argent, mais de bon et véritable argent, et non des assignats. Or, de
+l'argent, c'était chose impossible à avoir. Berton n'avait que ses 200
+francs par mois du Conservatoire, et le paiement s'en faisait en
+assignats comme dans toutes les caisses de l'Etat, ce qui en réduisait
+la valeur à zéro. Faute de 9 francs, le pauvre compositeur se voyait
+donc réduit à interrompre son oeuvre, l'oeuvre qui contenait tout son
+présent et son avenir. Il n'y avait plus rien à vendre à la maison et sa
+philosophie allait peut-être lui faire défaut.
+
+Un éditeur de musique vint le tirer d'embarras.
+
+Gaveaux entre un matin chez Berton.
+
+--Mon ami, lui dit-il, je viens te prier de me rendre un service, que je
+te paierai, bien entendu. Mais comme cela te coûtera fort peu, je ne
+pourrai pas te le payer bien cher. Il s'agit de m'arranger l'ouverture
+de _Démophon_ pour deux flageolets.
+
+--Comment! pour deux flageolets? s'écrie Berton en faisant un bond.
+
+--Mais certainement, reprit l'éditeur: le flageolet est un instrument
+qui gagne beaucoup, les amateurs sont las de jouer _Triste raison_, le
+_Ça ira_ ou l'air de _la Carmagnole_. Je crois qu'il ne serait pas mal
+de leur donner un peu de musique sérieuse, et l'ouverture de _Démophon_
+me paraît admirablement choisie.
+
+--Admirablement est le mot, interrompit Berton; mais, outre le prix,
+fourniras-tu le papier?
+
+--Certainement, il en faut si peu, une feuille suffira.
+
+--Oh! non vraiment, dit Berton, il m'en faudra beaucoup, deux ou trois
+cahiers.
+
+--Comment! trois cahiers pour écrire une ouverture qui tiendra dans deux
+pages?
+
+--Oh! oui, mais les brouillons, il faut essayer avant d'arranger.
+
+--Allons, dit Gaveaux en riant, je vois que tu as envie que je te fasse
+cadeau de papier réglé. Soit, tu en auras trois cahiers.
+
+--Merci, mais je voudrais, qu'il eût vingt-huit portées.
+
+--Ah! par exemple c'est trop fort! Tu me demandes un papier comme il
+n'en existe peut-être pas un seul cahier à Paris. Tiens, cessons cette
+plaisanterie. Je t'avais apporté une feuille de papier; la voici. Je te
+donnerai deux écus de six francs, cela te convient-il?
+
+--Oui, certainement, dit Berton, j'accepte, mais j'ai encore une
+condition à t'imposer. Tu sens que mon titre de professeur d'harmonie au
+Conservatoire m'impose une certaine dignité, une certaine réserve. Quoi
+que tu m'aies assuré que le flageolet gagne beaucoup, cet instrument
+n'est pas encore très-adopté au Conservatoire, et l'espèce de partialité
+que je montrerais pour lui en arrangeant à son usage une oeuvre aussi
+importante que l'ouverture de Vogel, pourrait me faire du tort. Je
+t'arrangerai l'ouverture, mais tu n'y mettras pas mon nom.
+
+--Diable! mais cela ne fait pas mon affaire, il me faut un nom d'auteur.
+
+--Eh bien! tu mettras: Ouverture de _Démophon_ arrangée pour deux
+flageolets, par J.-B. Figeac, citoyen de Pézénas. Tu es du pays, cela
+fera honneur à ton département.
+
+--Je veux bien, dit Gaveaux en se retirant, mais tu ne me feras pas trop
+attendre?
+
+--Sois tranquille, je vais m'y mettre sur-le-champ, et tu n'auras pas
+besoin de venir me redemander ton ouverture, je te la porterai dès que
+ce sera fini.
+
+Gaveaux se retira; deux heures après, Berton lui porta l'arrangement.
+L'éditeur, enchanté de la promptitude du musicien, ne voulut pas rester
+en arrière de bons procédés avec lui, et il doubla la somme convenue: au
+lieu de deux écus de six francs, il lui en donna quatre.
+
+Berton ne fit qu'un saut de la boutique de Gaveaux à celle de
+Deslauriers; mais, en entrant, il eut soin de faire sonner dans sa poche
+les quatre écus qu'il possédait. Ce son argentin, qu'on entendait alors
+si rarement, dérida soudainement le front du vieux marchand.
+
+--Je parie que vous venez me demander du papier à vingt-huit portées.
+Voyez quel bonheur, citoyen: hier en remuant mes fonds de magasin, on en
+a retrouvé douze cahiers; ils sont à votre service, les voulez-vous?
+
+--Non pas, répondit Berton, je n'en veux que trois. Voici 12 francs,
+prenez 9 francs, et rendez-moi le reste.
+
+--Et mon billet de 155 francs? dit Deslauriers.
+
+--Oh! soyez tranquille, dit Berton en se retirant, maintenant que je
+suis sûr de pouvoir faire mon opéra, je pourrai vous le payer.
+
+Il court rue Lepelletier, escalade ses trois étages, embrasse ses
+enfants, saute au cou de sa femme.
+
+--Tiens, ma bonne amie, nous voilà riches; j'ai du papier pour mon
+finale et de l'argent pour faire bombance. Va-t'en vite aux provisions.
+Voici 15 francs, achète-nous de quoi vivre au moins une décade. Je suis
+las de ne manger que du pain; apporte-nous ce que tu voudras de
+meilleur.
+
+--Mais quoi encore, mon ami? avec 15 francs il faut que nous puissions
+dîner au moins dix jours.
+
+--C'est bien comme cela que je l'entends. Rapporte nous un bon morceau
+de lard et des lentilles. De cette façon nous changerons. Nous mangerons
+un jour du lard aux lentilles et le lendemain des lentilles au lard.
+Madame Berton embrasse son mari en riant, prend son panier aux
+provisions et son plus jeune enfant, puis laisse seul son mari, en lui
+recommandant de bien soigner le feu. Le compositeur, enchanté, se met
+dans un coin de la cheminée, assis sur un petit tabouret, son encrier à
+terre et, saisissant un des précieux cahiers à vingt-huit portées, il
+écrit immédiatement les premières mesures de son crescendo.
+
+
+III
+
+Mais à peine a-t-il commencé les premières lignes, qu'une difficulté de
+mise en scène se présente à son esprit. Il ferme les yeux et tâche de se
+représenter les personnages et la manière dont ils seront groupés: ils
+ne s'offrent à son esprit que d'une manière vague et confuse. Il imagine
+alors de les faire figurer artificiellement devant lui. Il aperçoit dans
+un coin de la chambre un tas de vieux bouchons; il va en ramasser une
+douzaine et les range debout sur sa table, en les surmontant chacun d'un
+petit papier indiquant le nom du personnage qu'il lui représente.
+
+Voici comment Berton rend compte de cet expédient: «J'avais cinq rôles
+principaux à faire agir et parler. Je fis donc choix de cinq gros
+bouchons: à la gauche du spectateur, le premier, était Stéphanie, le
+deuxième Léonati, le troisième Salvator, le quatrième Montano, et le
+cinquième Altamont. Les petits bouchons placés derrière représentaient
+les officiers et les gens de leur suite. Cette statistique exacte du
+tableau que je désirais que la scène offrît me fut d'un grand secours;
+car, en faisant avancer ou reculer, à mon gré l'un de ces personnages,
+lorsque l'un d'eux me paraissait avoir trop tardé à parler, je
+m'identifiais plus directement avec l'intérêt et le pathétique éminent
+de cette belle situation dramatique.»
+
+J'avoue que je n'ai jamais trop compris comment on s'identifiait plus
+directement avec le pathétique d'une situation en faisant avancer ou
+reculer des bouchons; il faut bien qu'il en ait été ainsi, puisque
+Berton nous l'affirme. Peut-être tout cela devait-il être expliqué dans
+un chapitre de ses Mémoires perdus, intitulé: De l'influence de l'emploi
+de vieux bouchons en matière de finale et de situation dramatique.--Quoi
+qu'il en soit, le procédé réussit parfaitement au compositeur, et il
+était encore occupé à cet intéressant exercice, lorsque sa femme rentra.
+Elle avait entendu sonner midi et demi à une horloge voisine, et elle
+venait lui rappeler que, ce jour-là, sextidi, sa classe avait lieu au
+Conservatoire à une heure précise. Berton n'eut que le temps de
+s'habiller à la hâte, pour se rendre à l'appel du devoir. Mais en
+rentrant, il chercha vainement les personnages de son opéra: sa femme
+avait jeté tous les bouchons par la fenêtre, sans se douter qu'ils
+eussent l'honneur de représenter Stéphanie, Montano, et tous les héros
+du drame sur le succès duquel était fondé l'espoir et l'avenir de sa
+famille. Berton, qui riait de tout, ne se fâcha pas de l'esprit d'ordre
+et de rangement de sa femme; il continua à écrire son finale, qu'il eut
+terminé au bout de deux jours, et il se hâta de porter sa partition
+complète au théâtre. On lui promit qu'elle allait être remise à la
+copie, et il attendit patiemment qu'on le prévînt pour la première
+répétition.
+
+Un matin, Dejaure entre chez Berton, pâle et défait. Mon ami, nous
+sommes perdus; depuis huit jours on répète en secret un opéra sur le
+même sujet que le nôtre; il s'appelle, je crois, _Ariodant_. L'auteur du
+poëme est Hoffman et la musique est de Méhul.--C'est impossible, dit
+Berton; Hoffman sait très-bien que j'ai un tour avant son ouvrage, et je
+lui ai parlé du mien il n'y a pas deux semaines. Courons chez
+lui.--Arrivés chez Hoffman, on leur dit qu'il était à Nantes depuis une
+quinzaine de jours. L'on avait profité de son absence pour lui faire
+commettre cette mauvaise action à son insu. Nos deux auteurs écrivirent
+sur-le-champ à leur confrère; et Hoffman leur répondit sur-le-champ en
+envoyant aux comédiens une signification par huissier de faire cesser
+les répétitions d'_Ariodant_, ajoutant qu'il ne les laisserait reprendre
+qu'avec l'assentiment des auteurs de _Montano_, et lorsque leur ouvrage
+aurait eu un nombre de représentations suffisant pour en assurer le
+succès. Dès le lendemain, on commença les répétitions de _Montano_.
+
+Les ouvrages que Berton avait donnés précédemment n'avaient jamais
+offert de grandes combinaisons de masses, et les chanteurs furent
+effrayés du grand nombre de morceaux d'ensemble, et surtout du finale où
+se trouvait le formidable _crescendo_. Bref, le bruit se répandit
+bientôt au théâtre que c'était une musique baroque, incompréhensible;
+que le finale était inexécutable, et que la situation sur laquelle le
+poëte avait le plus compté avait tout à fait été manquée par le
+musicien.
+
+Ces rumeurs prirent une telle consistance, que Dejaure crut devoir
+aller, de son autorité privée, intimer l'ordre au copiste de supprimer
+toute cette partie du finale. Celui-ci, fort heureusement, était un
+assez bon musicien, qui savait lire ce qu'il faisait copier; il résista
+au poëte et alla raconter sa tentative au compositeur; celui-ci courut
+sur-le-champ porter sa réclamation au comité; il demanda à être entendu
+avant d'être condamné, et, sur la motion d'Elleviou, on décida qu'une
+répétition générale aurait lieu dès le lendemain, pour entendre le
+morceau qui faisait naître tant de réclamations.
+
+Berton avait convoqué quelques amis et confrères. Dalayrac, Kreutzer,
+Catel, Garat, Elleviou, et d'autres dont le souvenir m'échappe, se
+rendirent à l'appel. Le premier acte et toute la première partie du
+second firent un excellent effet. Mais au finale, à l'explosion du
+_fortissimo_ qui couronne le _crescendo_, ce ne fut qu'un cri
+d'enthousiasme arraché par l'admiration. Garat, se levant de sa place,
+et applaudissant avec fureur, domina tous les bruits de sa voix sonore:
+_Bravo, bravissimo, pixiou!_ s'écria-t-il, et les applaudissements des
+musiciens et des chanteurs vinrent compléter l'ovation la plus honorable
+pour le compositeur. Trois autres répétitions suffirent pour mettre
+l'ouvrage en état d'être représenté. Après la dernière, Blasius, le chef
+d'orchestre, interpella Berton:
+
+--Et ton ouverture?
+
+--Je n'ai pas eu le temps d'en faire une; on dira celle des _Rigueurs du
+cloître_.
+
+--Non pas, vraiment, reprit vivement Blasius, un opéra comme celui-ci
+mérite d'avoir une ouverture toute neuve, et qui n'ait jamais servi.
+
+Puis, se tournant vers ses musiciens, et sans consulter le compositeur:
+Mes amis, à demain à midi pour répéter la belle ouverture que vous
+apportera mon ami Berton. Il n'y avait pas à reculer, on avait promis en
+son nom. Berton devait avoir fait son ouverture, et la donner toute
+copiée le lendemain. Il avait la nuit devant lui. Ses élèves, Pradher,
+Lafont, Bertheaux, Courtin, Gustave Dugazon et Quinebaut lui promirent
+de venir chez lui le lendemain, à quatre heures du matin, escortés de
+deux copistes du théâtre, pour transcrire sa partition sur les parties
+d'orchestre.
+
+En rentrant chez lui, Berton trouva installé Deslauriers, le marchand de
+papier, dont il avait obtenu à si grand'peine les trois cahiers réglés à
+vingt-huit portées.
+
+--Ah! citoyen, lui dit le marchand, je sors de votre répétition, et je
+suis dans l'enthousiasme; c'est superbe, admirable, et je ne puis mieux
+vous prouver mon admiration qu'en vous offrant de vous acheter votre
+partition.
+
+L'offre était tentante pour qui ne possédait rien, Berton pensa à
+devenir fou de joie, quand Deslauriers lui offrit la somme magnifique de
+1,000 francs.
+
+--En argent? dit le compositeur.
+
+--En argent et en papier, répondit le marchand.
+
+--Ah! pour du papier, personne n'en veut plus, et je n'en accepterai
+pas.
+
+--Oui, le papier du gouvernement, celui-là ne vaut rien; mais le vôtre
+et le mien, c'est bien différent.
+
+--Comment? je ne comprends pas.
+
+--Je vais vous faire comprendre. Tenez, voici un petit traité tout
+préparé, vous n'avez plus qu'à le signer.
+
+«Entre les soussignés a été convenu ce qui suit; Le citoyen Berton,
+auteur de la musique de l'opéra intitulé _Montano et Stéphanie_, cède
+par les présentes son oeuvre au citoyen Deslauriers, qui se propose d'en
+faire graver la partition, parties séparées, ouverture et airs pour tels
+instruments qu'il lui plaira, le compositeur s'engageant à faire toutes
+les corrections. Cette vente est faite moyennant la somme de 1,000
+francs ainsi payée: en argent comptant, 300 francs; en un billet de
+Berton à Deslauriers échu depuis longtemps, 155 francs, et en partitions
+de musique au choix du citoyen Berton, à prendre dans le catalogue et le
+fonds appartenant audit Deslauriers, pour la somme et jusqu'à la
+concurrence de 545 francs, avec la déduction du quart du prix marqué
+net.--Total, 1,000 francs.»
+
+Ce marché d'Arabe fut accepté avec reconnaissance par le compositeur, et
+je ne crois pas qu'il lui soit arrivé une fois dans sa vie de maudire
+_l'infernal capital_, lui qui avait été la victime de la spéculation la
+plus odieuse.
+
+Cependant il fallait songer à l'ouverture. Berton y songea toute la
+nuit, mais il ne trouva rien. Ses élèves arrivèrent ponctuellement le
+lendemain à quatre heures. Leur présence, l'influence du dernier moment,
+électrisèrent le compositeur, une idée lui jaillit du cerveau, cette
+idée était toute l'ouverture: il l'écrivit de verve et sans s'arrêter.
+Ses feuillets étaient transcrits à mesure qu'il les écrivait. Pradher et
+Lafont copiaient les parties de violons, Quinebaut celles d'altos,
+Bertheaux celles de violoncelles et de contre-basses, Courtin celles des
+cuivres et timbales, et Gustave Dugazon celles de flûtes, hautbois,
+clarinettes et bassons. A midi l'ouverture, ainsi improvisée, était
+copiée; à midi et demi elle était répétée, applaudie et saluée comme un
+chef-d'oeuvre. C'est, en effet, un des meilleurs morceaux de ce genre
+qui existent.
+
+La première représentation de _Montano_ eut lieu le soir même, le 7
+floréal an VII (26 mai 1799); mais elle fut loin d'être aussi calme
+qu'on pourrait l'imaginer, d'après le succès constant que l'ouvrage a
+obtenu pendant près de trente années consécutives. L'orage éclata au
+deuxième acte, lorsque l'on vit la décoration représentant la chapelle
+de l'église où se doit célébrer l'hymen de Stéphanie.
+
+Certes, si l'on compare la situation de Paris en 1799 à celle de Paris
+en 1793, on peut dire qu'en 1799 la capitale jouissait des douceurs
+d'une république modérée; mais la violence du parti vaincu saisissait
+toutes les occasions de se manifester. Le culte n'était pas encore
+rétabli, et la vue des insignes du catholicisme suffit pour faire
+éclater l'indignation d'une petite fraction du parterre, dont la
+turbulence sut imposer la loi pendant un instant à la grande majorité du
+public. Le vacarme recommença de plus belle, quand Solié, qui jouait le
+rôle d'un prêtre, Salvator, vint pour chanter l'air: _Quand on fut
+toujours vertueux_; il n'y eut pas moyen d'en entendre une note, et le
+chanteur dut s'interrompre devant les injures et les interruptions. Tout
+à coup un homme se lève sur une banquette du parterre; il est enveloppé
+dans un large manteau:
+
+«--Silence! silence tous! s'écrie-t-il d'une voix de Stentor; respectez
+la liberté des opinions, ou bien le premier qui recommencera cet ignoble
+tapage m'en rendra raison.
+
+»--Et qui donc êtes-vous pour nous imposer silence? lui crie-t-on du
+côté d'où s'élevait le plus de bruit.
+
+»--Qui je suis? le général Mellinet. Il paraît que vous ne voulez pas
+user de vos oreilles, eh bien! je vous en débarrasserai.»
+
+Cette harangue peu parlementaire imposa silence aux perturbateurs. Le
+général Mellinet était un ami de Berton, grand amateur de musique, et
+son énergie suffit pour rétablir le calme. On fit recommencer l'air de
+Solié, qui le chanta à merveille, et on l'applaudit avec transports. Le
+finale, le fameux _crescendo_, l'admirable énergie de Gavaudan-Montano,
+la grâce de Jenny Bouvier-Stéphanie excitèrent l'enthousiasme, et le
+succès fut complet malgré la faiblesse du troisième acte, qui n'est pas
+celui que l'on a joué depuis.
+
+A la seconde représentation, on supprima les emblèmes religieux. Solié
+prit les habits d'un prêtre du rite grec, et il n'y eut pas la moindre
+opposition. A la troisième représentation, le succès augmenta encore et
+la recette fut une des plus belles qu'on eût faites depuis longtemps.
+
+Mais, hélas! ce succès si péniblement acquis devait être bien
+soudainement interrompu. Le lendemain même de cette troisième
+représentation, Camerani, le régisseur, vint annoncer une fatale
+nouvelle à Berton.
+
+--Ah! moun boun ami, s'écrie-t-il en entrant, toi, moi, la comédie,
+_Montano_, nous sommes tous perdous! la police il vient d'envoyer
+l'ordre de ne piou zouer zamais ton beau, ton souperbe opéra.
+
+Berton fut attéré à cette nouvelle; il résolut cependant de tenter une
+démarche. Laissons-le raconter.
+
+«Dejaure, atteint déjà du mal qui, peu de temps après, le mit au
+tombeau, ne pouvait pas venir avec nous à la police. Camerani et moi
+nous nous y rendîmes seuls; pendant un assez long temps nous fîmes
+antichambre. Enfin nous fûmes introduits dans le cabinet du Minos
+républicain. Il était sur sa chaise curule, le bonnet rouge sur la tête,
+et, sans nous inviter à nous reposer, il nous adressa la parole avec
+rudesse et dans toutes les formes à l'ordre du jour.
+
+»--Citoyen, me dit-il, comment as-tu eu l'audace de composer un ouvrage
+contre-révolutionnaire?...
+
+»--Mais, citoyen...
+
+»--Un ouvrage dans lequel on fait figurer un prince souverain, avec ses
+écuyers, ses pages, ses vassaux, des prêtres, un autel, et toutes les
+momeries du fanatisme papal, que les vertus républicaines ont proscrites
+pour jamais?... C'est intolérable, c'est un crime de chouannerie! Mais
+surtout, ce qui est plus audacieux encore, c'est d'avoir osé mettre en
+scène un prêtre honnête homme.
+
+»--Mais, citoyen, je croyais que la musique...
+
+»--C'est justement en ce point que tu es plus coupable, car tout ce que
+chante ton cafard est excellent, et sans la force de mes sentiments
+républicains, je me serais laissé toucher par tes accords
+aristocratiques... Va donc, jette ton ouvrage au feu, et trouve-toi
+heureux d'en être quitte à si bon marché.»
+
+Une telle sentence était sans appel; elle ne reçut cependant pas son
+exécution dans son entier; l'ouvrage ne fut pas jeté au feu, mais les
+représentations en cessèrent entièrement.
+
+Ainsi, ce chef-d'oeuvre dont nous parlons aujourd'hui, juste cinquante
+ans après sa première apparition, n'eut pas plus de trois
+représentations consécutives.
+
+Ce ne fut que deux ans après, en 1801, qu'il fut permis de le rejouer.
+Dejaure était mort, et ce fut Legouvé qui refit le troisième acte, celui
+que nous connaissons. Le succès de la reprise fut aussi grand que
+l'avait été celui des premières représentations, et _Montano et
+Stéphanie_ ne quittèrent plus le répertoire.
+
+Je n'entreprendrai pas de donner la liste des ouvrages de Berton qui
+suivirent _Montano_; elle serait trop considérable. Il suffira de les
+citer: _le Délire_, _Aline reine de Golconde_, _les Maris garçons_,
+_Françoise de Foix_, etc., etc. Berton fut nommé directeur de la musique
+de l'Opéra-Italien en 1807, puis chef du chant à l'Opéra en 1809. En
+1815, il fut admis à l'Institut par ordonnance, le nombre des membres de
+la section de musique, qui n'était que de trois, ayant été porté à six.
+Puis il fut fait chevalier de la Légion-d'Honneur à la même époque; il
+ne fut promu au grade d'officier qu'en 1838.
+
+Si Berton n'avait pas eu le caractère le plus heureux, sa vieillesse
+aurait pu passer pour très-malheureuse, car il fut accablé de chagrins
+de toutes sortes.
+
+Chargé d'une nombreuse famille, ayant passé les meilleures années de sa
+vie au milieu de la tourmente révolutionnaire, il ne put jamais faire
+d'économies, et ses ressources égalèrent à peine le chiffre de ses
+dépenses.
+
+Homme d'imagination et non de savoir, il ne sut pas comprendre que son
+talent résidait dans la fraîcheur de ses idées et dans la jeunesse de
+son esprit. Lorsque l'âge vint s'abattre sur sa tête, il crut pouvoir
+travailler comme il avait fait dans sa jeunesse, c'est-à-dire écrire,
+car Berton a toujours écrit et n'a jamais cherché. Ses derniers ouvrages
+n'offraient plus que de rares éclairs de génie, les réminiscences y
+abondaient, et cet homme si jeune de caractère, était vieux de style. Il
+n'avait compris ni adopté la révolution musicale opérée par Rossini, et,
+il faut le dire à regret, il se montra un des adversaires les plus
+obstinés de cet immense génie. Il publia deux brochures à ce sujet,
+l'une intitulée: _De la Musique mécanique et de la Musique
+philosophique_, et l'autre: _Epître à un célèbre compositeur français,
+précédée de Réflexions sur la Musique mécanique et la Musique
+philosophique_. Le célèbre compositeur était Boïeldieu, qui ne fut
+nullement flatté de la dédicace d'un pamphlet entièrement opposé à ses
+opinions.
+
+Vers 1820, Berton, voyant son répertoire presque délaissé, et se
+trouvant pressé par un besoin d'argent, en abandonna le produit à
+perpétuité aux sociétaires de l'Opéra-Comique, moyennant une rente
+viagère de 3,000 fr.--On vit alors ce répertoire se rajeunir et ne plus
+cesser de figurer sur l'affiche. Mais la société fit faillite en 1828;
+la rente fut anéantie, et le répertoire du pauvre musicien avait été
+tellement usé par les sociétaires, qu'il n'était plus exploitable.
+Jusqu'au jour de sa mort, Berton fit de vains efforts pour faire
+reprendre un de ses grands ouvrages; il ne parvint jamais qu'à faire
+remonter un opéra en un acte, _le Délire_, qui fut joué cinq ou six
+fois.
+
+Mais des chagrins encore plus réels et plus douloureux avaient frappé la
+vieillesse de Berton: il avait survécu à tous ses enfants. Il mourut au
+mois d'avril 1842, entouré des soins les plus touchants de son
+excellente femme, dont il n'était l'aîné que d'un an.
+
+Madame Berton n'a pu obtenir qu'une modeste pension de 1100 fr., et
+comme si tout en elle avait dû finir avec celui à qui elle avait
+consacré sa vie, sa raison ne tarda pas à s'altérer après la mort de son
+mari. Elle existe encore, si la vie matérielle privée d'intelligence
+peut s'appeler une existence.
+
+François Berton a laissé une veuve et deux fils. L'aîné a débuté au
+Théâtre-Français et a épousé une fille de M. Samson, le spirituel
+comédien qui est une des gloires de ce théâtre. Le plus jeune chante
+l'opéra-comique, et a épousé une jeune femme qui suit la même
+profession, et à qui ceux qui l'ont entendue dans plusieurs villes des
+départements et principalement au théâtre français d'Alger,
+reconnaissent un talent distingué uni au physique le plus gracieux.
+
+Je ne puis penser à Berton sans me rappeler avec attendrissement un des
+derniers incidents de sa vie. En 1841, il y eut une vacance dans la
+section de musique de l'Académie des beaux-arts de l'Institut. J'étais
+l'un des candidats, et je n'avais pas de plus chaud partisan que
+l'excellent Berton. Les titres très-réels de mon concurrent rendaient la
+lutte difficile, et j'étais loin de m'illusionner sur le résultat. Mais
+le pauvre père Berton était, sous ce rapport, plus jeune que moi; il
+croyait tout ce qu'il désirait. Peut-être fut-ce là le secret du bonheur
+de sa vie. J'allai le voir la veille de l'élection. «Mon cher enfant, me
+dit-il, votre affaire est assurée, et je m'en fais garant. Je veux
+moi-même vous annoncer votre nomination. Je m'invite à dîner demain chez
+vous avec ma femme, votre bon père, et toute votre famille, et toi
+aussi, dit-il à Panseron, un de ses bons amis et de ses habitués qui
+était présent à notre entretien.--Monsieur Berton, lui répondis-je, il
+n'y a qu'une chose de sûre pour moi, c'est que demain sera un beau jour,
+puisque j'aurai le bonheur de vous recevoir.»
+
+L'élection eut lieu le lendemain, et j'échouai. Mon frère était venu
+m'annoncer ma défaite, et j'avais pris mon parti très-gaîment; mais
+j'eus le coeur navré quand je vis entrer le pauvre Berton, donnant le
+bras à mon père, qu'il avait rencontré dans l'escalier.
+
+Mon père avait alors quatre-vingt-deux ans; mais quoique Berton fût plus
+jeune de cinq ou six ans, l'excellente santé de mon père lui laissait
+encore une apparence de vigueur qui contrastait avec l'air chétif de
+Berton, dont les traits étaient renversés. Les deux vieillards se
+jetèrent à mon cou, et me tinrent étroitement embrassés: Mon pauvre
+enfant, me dit Berton, je voulais vous avoir pour confrère, je ne
+pourrai plus vous avoir que pour successeur!
+
+Un an après, sa prédiction était accomplie, et si quelque chose pouvait
+empoisonner la joie d'avoir mon père pour témoin de l'honneur qui
+m'était conféré, c'était le chagrin de ne l'avoir obtenu qu'aux dépens
+de la vie de l'homme excellent et célèbre dont je viens d'essayer
+d'esquisser quelques traits.
+
+
+
+
+CHERUBINI
+
+
+Cherubini vient de s'éteindre! Celui dont les ouvrages ont fait
+l'admiration de l'Europe entière, a cessé de vivre! L'immortalité a
+commencé pour cet homme illustre.
+
+Peu de carrières de musiciens ont été aussi belles, aussi bien remplies.
+
+Pendant la seconde moitié du siècle dernier, pendant la première de
+celui-ci, son nom a toujours été prononcé avec respect, ses ouvrages ont
+été cités comme modèles et acceptés comme tels, par tous les
+compositeurs de quelque école qu'ils fussent: c'est que leur pureté,
+leur _classicisme_, les mettaient en dehors de toutes les frivolités de
+la mode, de toutes les concessions faites au goût du public. Rossini,
+Auber et Meyerbeer, ces trois représentants des écoles italienne,
+française et allemande, s'inclinaient également devant ce grand nom,
+devant l'homme célèbre dont ils avaient étudié les oeuvres, devant celui
+qui, les ayant tous trois précédés dans la carrière, leur en avait
+peut-être marqué la trace, devant celui dont la science avait montré de
+loin au génie la route qu'il devait suivre.
+
+Quoique le style de Cherubini appartînt plutôt à l'école allemande qu'à
+l'école italienne, on ne peut cependant le ranger parmi les compositeurs
+de la première de ces deux écoles.
+
+Sa manière est moins italienne que celle de Mozart, elle est plus pure
+que celle de Beethoven, c'est plutôt la résurrection de l'ancienne école
+d'Italie enrichie des découvertes de l'harmonie moderne.
+
+Je crois que si Palestrina avait vécu de notre temps, il eût été
+Cherubini; c'est la même pureté, la même sobriété de moyens, le même
+résultat obtenu par des causes pour ainsi dire mystérieuses; car, à
+l'oeil, leur musique offre des combinaisons dont il est impossible de
+deviner l'effet, si l'exécution ne vient les révéler à l'oreille.
+
+Cherubini n'a point marqué dans l'art comme ces musiciens qui viennent y
+faire une grande révolution, une transformation complète du style.
+
+Contemporain d'Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Rossini, Cherubini
+semble avoir été placé au milieu de ces grands génies, comme un
+modérateur dont l'esprit sage et ferme devait mettre en garde tous les
+satellites de ces lumineuses planètes contre les égarements de
+l'idéalité; c'est la raison, placée près de l'imagination, qui doit en
+diriger les rayons et en réprimer les écarts.
+
+Les ouvrages de ce maître pourront toujours servir de modèles, parce
+que, composés dans un système exact et presque mathématique, exempt par
+conséquent des formules affectées par la mode, ils subiront moins de
+dépréciation que maints ouvrages, recommandables d'ailleurs à bien des
+titres, mais dont les formes vieilliront d'autant plus vite qu'elles
+auront été accueillies avec plus de faveur à leur apparition.
+
+Comparez en effet les premières oeuvres de Mozart à celles de Cherubini,
+composées à peu près à la même époque, car ils naquirent à quatre années
+de distance l'un de l'autre, et vous serez surpris de voir combien
+certains passages de Mozart vous paraîtront surannés, tandis que rien
+n'accusera dans les ouvrages de Cherubini l'époque où ils ont été
+écrits.
+
+Il ne faut pas s'étonner si, avec cette rigidité de formes, Cherubini a
+rarement obtenu des succès populaires; en fait de musique, de trop
+grandes réussites vous escomptent souvent l'avenir, et la postérité sait
+nous récompenser d'avoir refusé des concessions au goût du temps; il
+faut un grand courage pour résister ainsi à des conditions de succès
+souvent faciles, et il faut une grande foi dans son art, il faut
+l'envisager de bien haut pour oser le cultiver pour lui-même et compter
+ainsi sur l'avenir.
+
+L'admiration doit être la récompense d'une telle abnégation: aussi celle
+qu'excitent les ouvrages de Cherubini est-elle grande, est-elle un juste
+hommage rendu à l'énergie de sa force de volonté dans le système qu'il a
+constamment suivi.
+
+Cherubini (Marie-Louis-Charles-Zenobi-Salvador) naquit à Florence le 8
+septembre 1760.
+
+Il commença dès l'âge de neuf ans à étudier la composition, et à peine
+âgé de treize ans, il fit exécuter une messe et un intermède qui
+révélèrent déjà ce qu'on pouvait attendre d'un talent si précoce.
+
+Il continua jusqu'en 1778 à composer pour le théâtre et pour l'église
+différents ouvrages qui furent accueillis avec la plus grande faveur.
+
+Cependant le jeune auteur, avide de science, fut loin de se laisser
+étourdir par ces succès obtenus dans sa ville natale; il sentait qu'il
+avait encore à acquérir, et que l'étude lui devait de nouvelles
+révélations; il alla à Bologne où résidait le célèbre Sarti, et se
+refaisant écolier, il étudia pendant quatre ans sous cet illustre
+maître.
+
+C'est à cette étude qu'il dut sa science profonde du contre-point et la
+pureté de style qui a été le cachet distinctif de son admirable talent.
+
+Cherubini n'était pas riche, et il n'avait qu'une manière de payer les
+excellentes leçons qu'il recevait: c'était de faire profiter son maître
+de la science qu'il en acquérait.
+
+Sarti était alors si à la mode en Italie, qu'il ne pouvait suffire aux
+nombreuses compositions qu'on lui demandait; il fut trop heureux de
+trouver dans son élève un aide digne de lui, et, profitant de cette
+manière nouvelle de rémunérer ses leçons, il accepta, sans toutefois
+l'avouer au public, la collaboration de Cherubini qui eut une bonne part
+aux succès de l'_Achille in Sciro_, du _Giulio Sabino_ et du _Siroe_,
+opéras qu'il fit représenter pendant le séjour que son élève fit près de
+lui.
+
+En 1784, Cherubini alla à Londres, où il fit jouer deux opéras: la
+_Finta principessa_, et un _Giulio Sabino_ qui, cette fois, était
+entièrement de lui.
+
+Il alla ensuite à Paris, dans l'intention de s'y fixer.
+
+Il fit néanmoins, en 1788, un court voyage dans cette Italie qu'il ne
+devait plus revoir. Il fit représenter à Turin une _Iphigenia in
+Aulide_; puis, de retour à Paris, il y fit jouer, au mois de décembre de
+la même année, son _Demophon_, sur le théâtre de l'Opéra; c'est le
+premier ouvrage qu'il ait donné en France: le succès ne répondit pas à
+son attente.
+
+Vogel venait de mourir: chacun savait qu'il avait laissé achevé un opéra
+de _Demophon_, dont l'ouverture avait été exécutée deux fois avec un
+succès prodigieux au Concert-Olympique.
+
+On comptait sur un ouvrage digne de l'ouverture qu'on avait tant
+applaudie, et l'on se montra sévère pour une composition écrite sur le
+même sujet.
+
+Quelque temps après, on joua le _Demophon_ de Vogel, qui ne fut guère
+plus heureux que celui de Cherubini: l'ouverture seule a survécu à
+l'Opéra.
+
+Les années suivantes, Cherubini se contenta de composer un grand nombre
+de morceaux qui furent intercalés dans les opéras représentés par une
+excellente troupe italienne, dont il surveillait les répétitions et les
+représentations avec le plus grand soin.
+
+Un opéra de _Koucourgi_, qu'il était sur le point de donner au théâtre
+Feydeau, ne fut pas représenté à cause des troubles qui suivirent le 10
+août.
+
+Il avait donné au même théâtre, en 1791, une _Lodoiska_, dont le succès
+fut éclipsé par celle de Kreutzer, représentée sur le théâtre de la
+Comédie-Italienne. En 1794, il fit représenter _Élisa_, où l'on remarque
+une si belle introduction; en 1797, _Médée_, ouvrage du style le plus
+sévère, où madame Scio était admirable et où l'on trouve des beautés du
+premier ordre; en 1798, _l'Hôtellerie portugaise_, dont il ne nous est
+resté que l'ouverture, qui est un chef-d'oeuvre et un charmant trio.
+
+C'est en 1800 qu'eut lieu la première représentation des _Deux
+journées_, dont le succès fut colossal: cet ouvrage est trop bien connu
+de tous les amateurs de musique pour qu'il soit nécessaire d'en citer un
+seul morceau.
+
+En 1803, on joua, à l'Opéra, _Anacréon chez lui_, qui renferme de
+délicieuses choses; et au même théâtre, en 1804, le ballet d'_Achille à
+Scyros_.
+
+Les succès de Paris avaient retenti jusqu'en Allemagne, et Cherubini y
+fut appelé en 1805.
+
+Il fit représenter, au théâtre impérial de Vienne, _Faniska_, dont il
+avait composé une partie de la musique avec des fragments de
+_Koucourgi_, qu'il n'avait pu faire représenter.
+
+En 1809, il fit jouer, au théâtre des Tuileries, un opéra de
+_Pigmalione_; en 1810, le _Crescendo_, opéra en un acte, au théâtre
+Feydeau; cet ouvrage n'eut point de succès: il en est pourtant resté un
+air et un duo.
+
+En 1813, les _Abencerrages_ furent représentés à l'Opéra; le succès en
+fut interrompu par les nouvelles des désastres de Moscou.
+
+Jusque là, malgré son immense réputation, Cherubini ne jouissait pas
+d'une position brillante; il n'était pas bien vu de Napoléon, qui ne
+pouvait pardonner à un Italien de ne pas faire de la musique purement
+italienne, lui qui était fou de celle de Cimarosa.
+
+Les honneurs et les sommes d'argent prodigués à Paisiello et à Paër
+semblaient être un reproche indirect continuellement jeté à Cherubini,
+qui ne voulait point plier son talent au goût du maître.
+
+A l'exception des _Deux Journées_, les ouvrages de Cherubini étaient
+beaucoup plus joués en Allemagne qu'en France; et quelque étendue que
+fût la domination de Napoléon, son pouvoir n'allait pas jusqu'à faire
+payer des droits d'auteur aux théâtres de Vienne et de Berlin.
+
+Cherubini n'avait d'autres ressources que sa place d'inspecteur du
+Conservatoire qu'il occupait depuis la création en 1795.
+
+La gloire pouvait seule le consoler des rigueurs de la fortune.
+
+La Restauration vint ouvrir une nouvelle voie à son admirable talent.
+
+Nommé surintendant de la musique du roi, où il succéda à Martini, il put
+se livrer exclusivement à un genre qu'il affectionnait, et où il s'était
+déjà signalé par la publication de sa belle messe à trois voix, qui fut
+suivie de son grand _Requiem_, de sa messe du sacre, et d'une foule
+d'autres morceaux du même genre dont l'énumération serait trop longue.
+
+L'Institut lui avait ouvert ses portes; la Légion-d'Honneur le comptait
+parmi ses membres; il fut décoré de l'ordre de Saint-Michel; justice
+enfin lui était rendue.
+
+En 1821, dans une pièce de circonstance, composée en collaboration avec
+Boïeldieu, Berton et Kreutzer, Cherubini fit un choeur délicieux: _Dors,
+noble Enfant_, lequel a survécu à la circonstance qui le fit naître, la
+naissance du duc de Bordeaux.
+
+En 1822, il fut nommé directeur du Conservatoire, fonctions qu'il a
+remplies jusqu'au 3 février dernier. La révolution de juillet, en
+supprimant la chapelle du roi, priva Cherubini de sa place de
+surintendant, et porta un coup funeste à l'art, en détruisant une école
+modèle d'exécution et de composition pour la musique religieuse.
+
+Cherubini tenta encore deux fois la carrière théâtrale.
+
+En 1831, il composa, dans _la marquise de Brinvilliers_, une
+introduction remarquable par une vigueur et une verve toute juvéniles.
+
+Enfin, en 1833, il fit représenter, à l'Opéra, _Ali-Baba_, ouvrage en
+quatre actes, où il replaça quelques morceaux de _Koucourgi_, qu'il
+n'avait point utilisés dans _Faniska_.
+
+On remarqua dans cet opéra un admirable trio de dormeurs, et plusieurs
+autres morceaux d'un grand mérite qui ne purent triompher de la froideur
+du poëme. Cherubini avait alors 74 ans.
+
+Quand même cet ouvrage n'eût pas eu tout le mérite qu'il renfermait,
+peut-être le public eût-il dû se montrer moins sévère; mais il y a
+longtemps qu'on a dit pour la première fois cette grande vérité: «Ingrat
+public!»
+
+L'Allemagne vengea Cherubini de la froideur de la France. _Ali-Baba_ eut
+un grand succès, et il est encore au répertoire de plusieurs grandes
+villes d'Outre-Rhin.
+
+En 1835, quelques difficultés s'élevèrent à la mort de Boïeldieu pour
+l'exécution du grand _Requiem_ de Cherubini, où se trouvent des voix de
+femmes que l'autorité ecclésiastique ne veut pas admettre dans les
+églises.
+
+Cherubini entreprit alors de composer un nouveau _Requiem_ pour voix
+d'hommes et il le publia en 1836; il était alors âgé de 76 ans. Ce fut
+son dernier ouvrage. Quoique inférieure au premier _Requiem_, cette
+composition renferme des parties extrêmement remarquables. Cette messe a
+déjà été exécutée plusieurs fois--elle vient de l'être pour les
+funérailles de l'auteur.--Dans cette notice nous n'avons pu qu'indiquer
+les titres des ouvrages de Cherubini, sans que l'espace nous permît une
+appréciation raisonnée de son double talent de compositeur dramatique et
+religieux; qu'il nous soit permis seulement, sans nous étendre
+davantage, de rappeler ses titres à la reconnaissance publique comme
+professeur de composition, dont il n'a cessé de donner des leçons depuis
+1795 jusqu'en 1822, où ses fonctions de directeur durent le faire
+renoncer au professorat.
+
+Parmi ses élèves, contentons-nous de citer Boïeldieu, Auber, Carafa,
+Halevy, Leborne, Batton, Zimmermann[3] et Kuhn. De tels noms sont un
+trop grand éloge, pour que nous nous attachions un moment de plus à
+relever ses titres comme professeur.
+
+ [3] M. Zimmermann, quoique plus connu comme professeur de piano, est
+ un de nos plus habiles contrapuntistes.
+
+Enfin, un mois à peine avant sa mort, le gouvernement, voulant honorer
+cet illustre maître, l'avait nommé commandeur de la Légion-d'Honneur,
+distinction d'autant plus flatteuse, qu'elle était accordée pour la
+première fois à un musicien.
+
+Comme homme, Cherubini a été diversement, et peut-être plus d'une fois
+injustement apprécié.
+
+Extrêmement nerveux, brusque, irritable, d'une indépendance absolue, ses
+premiers mouvements paraissaient presque toujours défavorables.
+
+Il revenait facilement à sa nature qui était excellente, et qu'il
+s'efforçait de déguiser sous les dehors les moins flatteurs.
+
+Aussi, malgré l'inégalité de son humeur (d'aucuns prétendaient qu'il
+avait l'humeur très-égale, parce qu'il était toujours en colère),
+était-il adoré de ceux qui l'entouraient. La vénération que lui
+portaient ses élèves tenait du fanatisme. MM. Halevy et Batton lui ont
+prodigué à ses derniers moments des soins vraiment filiaux. Boïeldieu ne
+parlait jamais de lui qu'avec respect et attendrissement, et Cherubini
+rendait à ses élèves toute l'affection qu'ils avaient pour lui.
+
+Il y en avait un surtout, Halevy, qu'il considérait comme un de ses
+enfants; il n'y a pas un mois encore que, me parlant de cet élève chéri,
+il mettait tant d'onction à me peindre l'amour qu'il lui portait, que
+j'en fus attendri jusqu'aux larmes.
+
+Les sensations qu'on éprouvait en approchant de Cherubini étaient si
+étranges, qu'on aurait peine à les définir, et encore plus à les
+comprendre.
+
+La vénération que l'on avait pour son grand âge et son beau talent était
+tout d'un coup altérée par le ridicule qui naissait de minuties
+auxquelles il s'attachait avec une persévérante opiniâtreté.
+
+Puis au bout de quelques instants, comme s'il eût compris que c'était
+trop longtemps faire le méchant en pure perte, sa figure se déridait, ce
+sourire si fin et si spirituel qu'il avait quand il le voulait, venait
+animer cette belle tête de vieillard, la bonne nature reprenait le
+dessus, ses défauts d'enfant gâté disparaissaient petit à petit, il
+devenait bon homme malgré lui; son coeur s'ouvrait au vôtre, et alors
+vous ne pouviez plus lui résister; vous le quittiez charmé, et vous
+étiez tout surpris d'avoir éprouvé pour cet homme extraordinaire, et en
+si peu de temps, des sentiments si divers, et d'avoir ressenti tour à
+tour de l'admiration, de la répulsion, de l'entraînement; d'avoir vu en
+un mot votre nature se modeler si facilement sur la sienne, et de
+n'avoir pu, presque malgré lui, vous empêcher de l'aimer.
+
+Hélas! de tout cela, il ne reste plus qu'une gloire et qu'un nom, que
+deux familles désolées, celle que les liens du sang attachaient à lui,
+et celle plus nombreuse qu'enchaînaient l'amitié et la reconnaissance.
+
+Mais ce nom vivra immortel, cette gloire ne périra pas: car, quand bien
+même Cherubini n'eût pas été un grand compositeur, quel maître put se
+vanter jamais d'avoir fait de tels élèves? L'excellence de sa méthode
+est encore mieux constatée par la diversité de talent des compositeurs
+qui ont reçu de ses leçons, il leur laissait toute leur individualité;
+mais ce qu'il leur donnait à tous, c'était une pureté dont il leur
+fournissait le modèle dans ses ouvrages, et c'est encore un bonheur de
+voir un reflet de son talent dans les chefs-d'oeuvre de ses élèves.
+
+N'est-il pas admirable de penser que c'est à lui que nous devons la
+clarté et la belle ordonnance que nous admirons dans les derniers
+ouvrages de Boïeldieu, l'élégance et le bon goût de ceux d'Auber, le
+style nerveux et la savante manière de ceux d'Halevy, et que chacun de
+ces maîtres a pu, en puisant à la même source, conserver le cachet
+d'originalité qui distingue son genre respectif.
+
+Oui, nous le répétons, de tous les titres de gloire de Cherubini, il en
+est un que l'on ne saurait trop proclamer: _il fut le maître de
+Boïeldieu, d'Auber, de Carafa et d'Halevy._
+
+Et si un nom modeste osait se placer à côté de ces noms si brillants,
+j'essaierais timidement d'y glisser le mien, comme ayant reçu des leçons
+du premier de ces élèves cités, et ayant aussi profité, quoique de
+seconde main, de ses excellentes leçons. Je serais ainsi le moins digne,
+mais non certainement le moins reconnaissant.
+
+
+
+
+ROSSINI
+
+
+LE STABAT MATER.
+
+L'apparition d'une oeuvre nouvelle de Rossini, après un silence que
+déplorent tous les admirateurs de ce puissant génie, était un événement
+trop important pour ne pas mettre en émoi tout le monde musical: aussi à
+peine l'annonce de ce _Stabat_ fut-elle faite que déjà la propriété en
+était revendiquée par ceux mêmes qui savaient n'y avoir aucuns droits;
+mais sa supériorité n'était contestée par personne.
+
+Une lecture de quelques-uns des principaux morceaux avait été faite chez
+Zimmermann, et quelque restreint que fût le nombre des invités à cette
+presque-réunion de famille, partout on s'entretenait des beautés de
+premier ordre que renfermaient les divers versets; et comme, en passant
+de bouche en bouche, l'exagération va toujours croissant, il s'est
+trouvé qu'un morceau d'une dimension très-raisonnable a été, m'a-t-on
+dit, accusé, par un critique, de comporter cent quarante pages de
+partition, tandis qu'il ne se compose que de cent quarante mesures d'un
+mouvement modéré, ce qui, comme on le voit, est bien différent.
+
+Une première audition, de six morceaux du _Stabat_, a eu lieu dimanche
+dernier, dans les salons particuliers de M. Herz. Le piano était tenu
+par M. Labarre, les choeurs dirigés par M. Panseron, le double quatuor
+conduit par M. Girard: les solistes étaient madame Viardot-Garcia,
+madame Labarre, M. A. Dupont et M. Geraldy.
+
+L'auditoire était digne des exécutants, il était entièrement composé
+d'artistes et d'hommes éminents dans les sciences et les lettres: aussi
+vit-on rarement une pareille sympathie et un aussi juste échange de
+sentiments et d'émotions, de talents et d'applaudissements.
+
+Quelques personnes auraient désiré que cette exécution eût lieu dans la
+salle de concert de M. Herz et non dans ses salons: mais alors il aurait
+fallu un auditoire plus nombreux, partant moins éclairé, qui ne se fût
+pas aussi bien rendu compte de l'insuffisance des masses, de l'absence
+des instruments à vent, remplacés par un piano, et qui eût été moins
+capable d'apprécier toutes les finesses de détail et le grandiose des
+ensembles que ne pouvait faire ressortir le petit nombre des voix
+chorales. Par une assez heureuse combinaison, due peut-être au hasard,
+les dames se trouvaient placées dans une pièce et les hommes dans une
+autre, d'où ils ne pouvaient voir ni être vus, on était donc sûr qu'il
+n'y aurait de distractions de part ni d'autre, et que toute l'attention
+se porterait sur le but de la réunion, chose fort rare dans les
+concerts, où l'on est souvent attiré autant par le désir d'admirer de
+jolis visages ou de faire briller de nouvelles toilettes, que par le
+charme de la musique.
+
+Un silence religieux s'établit dès que M. Girard eut donné le signal de
+l'attaque aux violoncelles qui exécutent les premières mesures de la
+strophe _Stabat mater_; et bientôt l'assemblée a été vivement
+impressionnée par le début grandiose de ce morceau. Le motif fait son
+entrée par une imitation à l'octave entre les basses, les ténors et les
+soprani.
+
+Rossini, qui nous a peu habitués à ce genre de combinaisons, semble, par
+cet exorde, nous initier de prime abord à une nouvelle manière; c'est
+l'oubli de son passé qu'il nous recommande; à l'exemple de Virgile qui,
+au moment de commencer l'Enéïde, s'écrie:
+
+ Ille, qui quondam gracili modulatus avenà...
+
+de même Rossini se présente à nous non plus comme l'interprète des
+fureurs jalouses d'Otello, des douleurs de Ninetta, de la verve
+spirituelle de Figaro, ou des amoureuses aventures du Comte Ory, non
+plus comme le chantre des martyrs de la Liberté, des victimes de Mahomet
+ou de Gessler, mais comme le barde inspiré qui va nous révéler toutes
+les douleurs de la mère du Christ, comme le poëte du Dieu dont il va
+chanter l'agonie, comme le pontife qui doit porter aux pieds de ce Dieu
+nos prières et nos larmes. L'homme n'existe plus, le prêtre commence.
+
+Ce premier verset a produit une vive impression: l'exécution en a
+d'ailleurs été excellente. A. Dupont a merveilleusement chanté sa
+partie; le timbre doux et égal de sa voix est ce qu'on peut imaginer de
+plus favorable à ce genre de musique dont le caractère passionné doit
+être exclu; et les autres artistes l'ont secondé à merveille.
+
+Après ce premier morceau, on a dit un choeur sans accompagnement avec
+solo de basse, dont l'effet a été profondément senti, malgré le petit
+nombre des choristes et le peu de sûreté des voix, que l'accompagnateur
+était quelquefois obligé de soutenir par des accords, quoique la
+partition ne renferme aucune espèce d'accompagnement.
+
+La partie de basse-solo qui domine tout ce morceau était confiée à M.
+Geraldy, c'est dire qu'elle a été parfaitement exécutée.
+
+L'entrée des ténors unissons avec la basse-solo sur ces paroles: _Fac ut
+ardeat cor meum_ est d'une énergie entraînante. Les quatre mesures de
+six-huit qui, à deux reprises différentes, viennent interrompre
+l'uniformité du quatre-temps, font un excellent effet. Ce qu'il y a de
+plus remarquable dans ce choeur, c'est l'extrême variété qui y règne,
+quoique le compositeur s'y soit volontairement privé des ressources de
+l'orchestre.
+
+Le quatuor en _la bémol_, composé sur les paroles,
+
+ Sancta mater istud agas,
+ Crucifixi fige plagas,
+
+débute par une phrase de ténor qui peut passer pour une des plus
+heureuses inspirations de Rossini. Elle renferme surtout une modulation
+en _sol bémol_ si inattendue, et dont le retour au ton primitif de _la
+bémol_ est si simple et si naturel, qu'on s'étonne que l'idée n'en soit
+encore venue à nul compositeur.
+
+Tout ce morceau est traité de main de maître. Le motif principal a tant
+de charme que, quoique répété quatre fois dans les différentes parties
+récitantes, sans aucun changement harmonique, il paraît toujours
+nouveau; et pourtant la diversité ne provient que de la différence du
+timbre des voix.
+
+Quoique cette strophe soit celle dont l'effet a été le plus général,
+nous nous garderons cependant de la déclarer supérieure aux autres, ni
+surtout au quatuor qui la précédait.
+
+L'effet qu'elle a produit tient surtout à ce que n'étant écrite que pour
+quatre voix seules, l'exécution en a été beaucoup plus complète que
+celle des autres morceaux.
+
+Que le choeur sans accompagnement soit rendu par une masse de voix
+suffisante, et alors il sera apprécié de tous et compris dans toutes ses
+parties. Dans le quatuor, la phrase principale, admirablement chantée
+par M. Dupont, a été rendue avec la même supériorité par Mesdames
+Viardot et Labarre, et par M. Geraldy, chaque fois qu'elle revenait,
+entière ou par fractions, dans leurs parties respectives; il était
+impossible que le public ne donnât pas la palme au morceau confié au
+talent de tels exécutants, sans que l'insuffisance des choeurs et de
+l'orchestre se fît sentir comme pour les versets taillés dans des formes
+plus grandioses.
+
+L'air de contralto en _mi majeur_, chanté par madame Viardot, nous a
+semblé le morceau le moins heureux des six que nous avons entendus: il
+n'a pas été non plus favorable à la cantatrice, quoiqu'elle l'ait
+terminé par un point d'orgue de fort bon goût et tout à fait approprié à
+la nature de l'air; ce que peu de chanteurs savent faire comme madame
+Viardot, parce que peu possèdent une science et une organisation
+musicales comme cette cantatrice.
+
+Un quatuor, sans accompagnement, d'un style très-sévère, a été le
+cinquième fragment exécuté. Il y a de superbes effets d'harmonie dans ce
+morceau, auquel nous ne reprochons qu'une trop fréquente répétition des
+deux mots _Paradisi gloria_.
+
+Ce léger défaut serait facilement évité en coupant la répétition de huit
+mesures qui précèdent le petit travail en imitation, conduisant à la
+pédale, dont l'effet serait rendu encore plus grand par cette
+suppression.
+
+Le dernier morceau est un air de soprano avec choeur, que madame Viardot
+a chanté avec une énergie profonde.
+
+Le rhythme du dessin des violons qui accompagnent la phrase principale
+est d'une grande chaleur, et à l'entrée des choeurs, sur les paroles:
+_In die judicii_, l'attaque des instruments de cuivre, que le piano
+rendait si imparfaitement, doit produire une impression d'autant plus
+grande que jusque là ces instruments sont extrêmement ménagés.
+
+La péroraison de ce morceau est peut-être un peu courte, mais on voit
+que le compositeur n'a pas voulu donner trop d'importance aux choeurs,
+pour laisser la voix principale déployer toutes ses ressources; et ce
+morceau exige une telle énergie de la part de la cantatrice, que de plus
+longs développements auraient rendu l'exécution au-dessus des forces
+humaines.
+
+Ce spécimen de six morceaux du _Stabat_, dont cinq, dès leur première
+audition, ont paru des chefs-d'oeuvre, donne le plus vif désir de
+connaître l'ensemble de ce magnifique ouvrage.
+
+L'exécution a été aussi bonne qu'elle pouvait l'être avec de si faibles
+ressources.
+
+Les choeurs, choisis parmi les artistes de l'Opéra, et dirigés par M.
+Panseron, ont bien fait leur devoir; mais, en fait de choristes, la
+qualité ne peut jamais suppléer la quantité, et l'exécution la plus
+parfaite ne peut faire oublier l'absence des masses vocales.
+
+Le double quatuor, composé d'artistes de l'Opéra-Comique, sous la
+direction de leur habile chef, M. Girard, ne pouvait produire l'effet de
+l'armée d'instruments à cordes nécessaires pour remplir les intentions
+du compositeur.
+
+Quelque habile pianiste que soit M. Labarre, quelque supérieur que
+puisse être un piano de M. Herz, on désire toujours entendre les
+rentrées d'instruments à vent dont les tenues, dont les sons courts et
+secs du piano peuvent à peine donner l'idée.
+
+Le quatuor récitant était seul à la hauteur de la musique qui lui était
+confiée.
+
+Quel effet produira donc cet oeuvre sublime lorsqu'il sera interprété
+avec toutes les ressources de choeur et d'orchestre qu'il mérite.
+
+Nous savons que l'hiver ne se passera pas sans que le public soit admis
+à apprécier cette nouvelle composition.
+
+Le _Stabat_ entier se compose de douze ou treize morceaux, et c'est
+presque la dimension d'un opéra en trois actes; ce sera donc jouissance
+pour tous et bénéfice pour plusieurs que l'audition répétée de ce
+chef-d'oeuvre. Car, il faut le dire, la supériorité de Rossini est telle
+et si bien reconnue par tous les compositeurs, qu'il est peut-être le
+seul dont les succès n'excitent pas de rivalité, parce que tous en
+profitent.
+
+Quel est le musicien de bonne foi qui n'avouera pas avoir dû
+quelques-unes de ses inspirations à l'étude des oeuvres de ce puissant
+génie?
+
+Aussi, j'adjure ici tous les compositeurs contemporains, depuis le plus
+célèbre jusqu'au plus infime de tous qui va signer cet article: en
+est-il un seul qui ne doive quelques pages de ses oeuvres au génie de
+Rossini? Semblable au soleil, il a répandu sa lumière sur tous, et ses
+rayons ont fait éclore mainte inspiration qui ne se serait peut-être
+jamais développée sans cette influence bienfaisante. Rossini est, en
+effet, le génie musical le plus complet qui ait jamais existé. Il a
+abordé tous les genres (la symphonie exceptée) et les a tous traités
+avec une vérité et une diversité de tons incompréhensible.
+
+Le _Barbier_ et le _Comte Ory_, tous deux opéras bouffes, sont aussi
+différents de manière, que _Moïse_ et _Guillaume Tell_ le sont entre
+eux, quoique tous deux soient des opéras sérieux.
+
+Mozart seul a approché de cette facilité de changer de tons; et, dussent
+tous les classiques à venir m'anathématiser, la lutte ne me paraît pas
+égale pour l'invention et la fécondité d'imagination dont, selon moi, la
+palme reste à Rossini.
+
+Cette variété de touche me semble d'autant plus appréciable, qu'elle est
+plus rare: chaque compositeur semble, en effet, avoir une spécialité
+bien affectée, dont il ne s'éloigne qu'avec regret, et certaines
+habitudes dont il ne peut se défaire.
+
+Les exemples ne me manqueront pas.
+
+Weber était né pour le fantastique, et sa célébrité date du jour où il
+rencontra un sujet dans lequel son talent pouvait se déployer avec toute
+sa puissance; dans le _Freyschutz_, tous les défauts de l'auteur
+deviennent des qualités; son style heurté, son harmonie âpre et sauvage,
+ses mélodies étranges, son instrumentation sombre et énergique, tout
+concourt à donner à cette belle partition ce caractère satanique et
+cette couleur _superstitieuse_ par laquelle la musique est si bien
+appropriée au sujet. Mais si après _Freyschutz_ vous allez entendre
+_Euryanthe_, vous trouvez les mêmes effets, le même style et la même
+manière, et tout ce que vous avez admiré dans _Freyschutz_ vous paraîtra
+convenir beaucoup moins à la cour de Charlemagne et au fabliau sur
+lequel est basé cet opéra. Dans _Oberon_, malgré les efforts du
+compositeur pour se rendre aimable et peindre les riantes féeries qu'il
+veut vous représenter, la queue du Diable perce toujours, et la figure
+de Saniel vient souvent grimacer au milieu des sylphes et des génies.
+Conclusion: Wéber est un grand compositeur qui a composé _un_ sublime
+opéra en quinze ou dix-huit actes, dont trois seulement sont joués sous
+le titre de _Freyschutz_. Beethoven, l'immortel Beethoven, a composé
+d'admirables symphonies, qui resteront peut-être toujours sans égales;
+mais il n'a composé que des symphonies. Ses sonates et ses quatuors sont
+des symphonies plus ou moins développées, écrites par un nombre plus ou
+moins restreint d'instruments.
+
+En vain me citerez-vous sa _Messe_ et son _Fidelio_. _Fidelio_ n'est
+point un opéra, c'est une admirable symphonie en deux actes, où les voix
+jouent un rôle fort secondaire, toujours subordonnées à l'orchestre dont
+elles ne sont que l'accompagnement, tandis que toute la variété de
+dessins et toutes les ressources d'imagination sont confiées aux
+instruments.
+
+La messe n'est pas plus un morceau vocal que la symphonie avec choeurs.
+
+Cela n'ôte rien à la gloire de Beethoven; son mérite reste entier, et ce
+n'est pas peu de chose d'être le premier symphoniste du monde, surtout
+quand on a été précédé par un Haydn et un Mozart.
+
+Rossini, je le répète, parce que chez moi c'est une conviction profonde,
+a seul traité tous les genres avec une supériorité telle, qu'un seul eût
+suffi à sa gloire; et il les a tous réunis!! La justice a pourtant été
+tardive pour lui: ses meilleurs ouvrages, ceux qu'il a composés en
+France, n'eurent point de succès dans l'origine.
+
+Le _Siége de Corinthe_ ne produisit qu'une médiocre sensation; le _Comte
+Ory_ ne fut pas compris, et ce ne fut guère qu'à la soixantième
+représentation que le public commença à s'apercevoir que, depuis un an,
+il entendait un chef-d'oeuvre; le _Moïse_ ne fut regardé que comme une
+traduction, quoiqu'il offrît comme morceaux nouveaux l'introduction du
+1er acte et le finale du 3e, qui sont deux chefs-d'oeuvre; et enfin
+_Guillaume Tell_ n'eut jamais le privilége d'attirer la foule: ce ne fut
+que lorsque Duprez chanta le rôle d'Arnold, que _Guillaume Tell_ fut
+justement apprécié.
+
+Le nouveau _Stabat_ sera-t-il rangé dès son apparition dans la classe
+des chefs-d'oeuvre? Le public seul décidera, mais nous doutons, pour
+notre part, que ce même public soit aussi vivement impressionné que nous
+le désirerions.
+
+Il y a un axiome très-connu et très-faux qui prétend que le public veut
+toujours du nouveau. Je ne suis pas de cet avis: le public veut du
+réchauffé qui ait l'air nouveau, mais rien ne l'effraie comme ce qui est
+réellement nouveau. Sortez-le de ses habitudes, il ne sait plus où il en
+est. Offrez-lui quelque chose d'entièrement neuf, son premier mouvement
+sera de le repousser, et il ne viendra à ce que vous lui aurez offert,
+que lorsque le temps aura assez usé le vernis de nouveauté, pour que
+l'objet ne lui paraisse pas trop différent de ce qu'il voit
+habituellement. C'est ce qui fait que, chez nous, les inventeurs ont
+presque toujours tort, et que tout le bénéfice revient aux
+_perfectionneurs_ qui ont su polir les coins trop raboteux pour
+l'extrême délicatesse du public, et faire adopter comme leurs les
+oeuvres des inventeurs qui, sans tant de préparations, s'étaient tout
+bonnement contentés d'être des hommes de génie.
+
+Nous croyons donc que le mérite de compositeur religieux sera
+très-vivement contesté à Rossini, précisément parce qu'il a fait de la
+musique religieuse autrement que Mozart, que Cherubini, et que tous ceux
+qui l'ont précédé.
+
+A ce propos, dirons-nous ce que c'est que la couleur religieuse? Hélas!
+nous ne savons. La musique religieuse devrait être celle qui a une tout
+autre couleur que la musique exécutée au théâtre, et cependant comment
+faire lorsque le théâtre nous en offre qui a parfaitement ce caractère?
+Comment faire de la musique religieuse à l'église s'il faut qu'elle ne
+ressemble nullement à la prière de Moïse, au finale du premier acte de
+la _Muette_ (qui, par parenthèse, a été un _Agnus Dei_ avant de devenir
+un finale d'opéra), au choeur du cinquième acte de _Robert_, aux beaux
+choeurs de _Gluck_, auxquels il ne manque que des paroles latines, pour
+être des modèles de musique ecclésiastique.
+
+En chercherez-vous le type dans les auteurs anciens, dans Haendel, par
+exemple? mais son style ne vous paraît religieux que parce qu'il n'est
+pas dans nos habitudes, car si la musique des oratorio d'Haendel est
+religieuse, celle de ses opéras ne l'est pas moins; vous y retrouverez
+la même manière, les mêmes tournures harmoniques, les mêmes systèmes
+d'accompagnements; c'est la musique de l'époque et non celle affectée au
+genre religieux.
+
+Cherchez-vous cette couleur dans le genre fugué? Pour ma part, j'avoue
+que comme musicien j'aime beaucoup les fugues; cette combinaison
+m'amuse, m'occupe, m'intéresse, pourvu que cela ne dure pas trop
+longtemps. Mais je déclare que, malgré l'usage qui en affecte l'emploi à
+l'église, rien ne me paraît moins religieux que ces morceaux où les
+parties croisées et tourmentées en tous sens et sous tous aspects,
+produisent une confusion, peut-être du goût de gens qui se disputent,
+mais nullement de celui de personnes qui prient.
+
+Le vague où l'on se trouve sur cette matière, et la manière différente
+d'envisager le système religieux, devront produire ce résultat, de faire
+nier par certaines personnes que tous les morceaux du _Stabat_ de
+Rossini soient empreints de la couleur qu'elles désireraient y voir.
+
+Quelle que soit l'opinion qui prenne le dessus, nous garderons notre
+conviction, qui est que l'expression de chaque morceau est parfaitement
+sentie, et que la forme un peu élégante de certaines périodes ne peut
+être reprochée à un compositeur italien, dont le catholicisme est celui
+de son pays, où les églises ne sont pas nues et sombres comme les
+nôtres, mais au contraire éclatantes de lumière, de marbres, de dorures
+et de peintures, telles enfin qu'elles doivent être dans un pays où le
+souverain est le chef de l'Eglise triomphante, et où les souvenirs de
+l'Eglise souffrante sont un peu oubliés.
+
+J'ai parlé des six morceaux dont l'exécution avait eu lieu dans les
+salons de M. Herz, et ma tâche était d'autant moins difficile, que ces
+morceaux ayant été entendus par beaucoup de lecteurs de la _France
+musicale_, l'analyse s'en comprenait à demi-mot.
+
+Maintenant je dois m'occuper des quatre autres morceaux dont j'ai la
+partition manuscrite sous les yeux, et je sens quel doit être l'embarras
+du critique musical qui veut faire apprécier les beautés d'un morceau
+qu'on n'a jamais entendu et dont il ne peut faire une seule citation:
+qu'il s'agisse d'une oeuvre littéraire, on citera la phrase ou le vers
+que l'on veut louer ou critiquer, et le lecteur se trouvera à l'instant
+juge de l'appréciation. En musique, il n'en est pas de même: le critique
+appelle votre attention sur un passage que vous ne connaissez pas, que
+vous n'avez jamais entendu, et c'est par des mots qu'il cherche à faire
+comprendre une combinaison de sons dont l'oreille doit être seule juge.
+Rien ne doit donc moins étonner que la diversité des jugements en
+musique.
+
+Tel peut être proclamé grand homme, d'après quelques morceaux inédits,
+sans que celui qui le gratifie d'un brevet d'immortalité soit obligé de
+justifier son admiration autrement qu'en disant: Je trouve cela beau, et
+sans qu'il soit possible de vérifier si cette opinion est fondée. Je
+connais nombre de célébrités à génie incompris, dont l'échafaudage de
+gloire tomberait bien vite, s'ils s'avisaient de publier leurs prétendus
+chefs-d'oeuvre. Aussi s'en gardent-ils bien. La critique répond à la
+critique avec de pareils arguments: Vous vous êtes avisé de dire que
+l'oeuvre nouvelle d'un puissant génie égalait les chefs-d'oeuvre qui
+l'ont précédée: à cela on vous répond que vous vous trompez, et il est
+impossible de mettre le lecteur à même de se faire juge compétent de la
+cause. Il faut qu'il décide entre le dire des deux avocats, sans qu'il
+lui soit permis d'examiner les pièces du procès.
+
+Avant d'entreprendre l'examen des quatre derniers morceaux du _Stabat_,
+qu'il me soit permis de _répondre_ à quelques _réponses_ que l'on a
+faites à mon assertion.
+
+J'ai dit que je ne comprenais pas trop ce que devait être le style
+religieux, s'il devait différer entièrement des morceaux de théâtre
+destinés à peindre ce sentiment. Cette opinion a paru empreinte d'une
+grande _naïveté_ à un critique que je dois remercier de la politesse du
+mot qu'il a employé pour déguiser sa pensée. «N'avez-vous donc jamais
+entendu, me dit-il, sous les voûtes du temple, à la lueur des cierges,
+aux parfums de l'encens, un hymne de mort ou de gloire qui vous fait
+involontairement plier le genou? Est-il un sentiment profane auquel une
+semblable musique puisse s'appliquer? et les chefs-d'oeuvre plus
+modernes de Palestrina, d'Allegri, de Marcello, n'en avez-vous pas ouï
+parler?» Il me sera facile de répondre par des faits.
+
+Oui, j'ai souvent éprouvé ces émotions profondes à l'église; mais alors
+le pouvoir de la musique était encore augmenté par ces cierges, cet
+encens, ces voûtes dont on me parle, et par la pompe majestueuse de
+notre culte; le sentiment religieux était excité en moi par le lieu où
+je me trouvais, et la musique y ajoutait beaucoup; mais cette même
+musique, dépouillée de ces accessoires, m'aurait sans doute laissé
+froid.
+
+Lorsque M. Castil-Blaze donna la traduction de _Don Juan_ à l'Opéra, il
+avait introduit dans la scène des Démons (supprimée depuis) un choeur
+parodié sur la musique du _Dies iræ_ de Mozart, et ce chant terrible,
+qui nous a tous fait frissonner à l'église, passa inaperçu au théâtre.
+Pourquoi? C'est que les voûtes du temple, la lueur des cierges et les
+parfums de l'encens lui manquaient.
+
+Il ne faut pas s'abuser sur la puissance de la musique. Cet art, le plus
+idéal, le plus vague de tous, puisqu'il n'est pas basé sur l'imitation
+comme les autres arts, ne peut exciter sur l'auditoire ses plus
+puissants effets que grâce à une prédisposition particulière de la part
+de celui-ci.
+
+Le fameux _Miserere_ d'Allegri en est une preuve.
+
+Ce morceau, exécuté le Vendredi-Saint, à la chapelle Sixtine, produit
+une émotion extraordinaire chez tous ceux qui l'entendent. C'est dans la
+chapelle représentant le Saint-Sépulcre que son exécution a lieu:
+quelques cierges jettent une clarté douteuse; à chaque verset, on en
+éteint un; à mesure que l'obscurité augmente, les voix s'affaiblissent,
+et lorsqu'à la dernière strophe la dernière lumière a disparu, les voix
+ne font plus entendre qu'un murmure plaintif, un bourdonnement lugubre
+qui se termine par un silence de mort, sur lequel la foule s'éloigne
+vivement impressionnée et atteinte d'une émotion difficile à comprendre,
+dans un pays aussi peu religieux que le nôtre.
+
+Il était autrefois défendu, sous peine d'excommunication, de prendre
+copie de ce _Miserere_. Mozart, âgé seulement de quatorze ans,
+l'entendit à Rome en 1770.
+
+Son attention avait été si vivement excitée, que, de retour chez lui, il
+le transcrivit entièrement de mémoire, et un des sopranistes de la
+chapelle déclara que cette copie était parfaitement conforme au
+manuscrit.
+
+Depuis ce temps, ce fameux morceau a cessé d'être un mystère, et c'est
+avec une grande surprise que tout le monde a reconnu que c'était un
+oeuvre des plus médiocres, sans invention, sans combinaison d'harmonie
+et indigne en tous points de son immense réputation.
+
+D'où venait donc son colossal effet? encore une fois, des accessoires,
+des voûtes du temple et des cierges éteints.
+
+Les élèves de Choron l'exécutèrent à la Sorbonne, il y a une quinzaine
+d'années, et quoique l'exécution fût certes meilleure que celle de la
+chapelle Sixtine, qui, comme chacun sait, est devenue des plus
+médiocres, cependant le _Miserere_ ne produisit aucun effet.
+
+Chez les Grecs, la musique avait une puissance dont nous ne nous faisons
+que difficilement idée et que l'on peut pourtant expliquer.
+
+C'est que chez ces peuples, tels instruments, tels modes étaient
+affectés à telles circonstances, et que les lois punissaient sévèrement
+l'abus et la confusion qu'on en aurait pu faire.
+
+Ainsi l'hymne de guerre ne produisait tant de sensation, que parce qu'il
+était défendu de l'exécuter en temps de paix, et que ce chant ranimait
+tous les instincts de gloire et de courage.
+
+De semblables sensations ne peuvent exister chez nous, blasés que nous
+sommes en entendant continuellement au théâtre la musique emprunter tous
+les accents pour peindre des sentiments fictifs.
+
+Peut-être pourrions-nous cependant nous faire une légère idée de cette
+impression: un seul instrument est presque exclusivement affecté aux
+cérémonies funèbres, c'est le tam-tam. Qui ne s'est senti profondément
+ému en entendant, dans l'église ou à la suite d'un convoi, retentir les
+grondements prolongés de ce lugubre instrument? L'effet en est terrible
+et vous fait tressaillir jusqu'à la moelle des os.
+
+Ne croyez pas cependant que cette impression soit entièrement due au
+timbre du tam-tam: elle vient en grande partie de la circonstance où
+vous vous trouvez et du souvenir des circonstances analogues où vous
+avez entendu résonner ces sons funèbres. Remarquez que, chez les
+Chinois, les Indiens et tous les Orientaux, le tam-tam est un instrument
+de liesse et de joie.
+
+On me dit que la véritable musique religieuse ne saurait s'appliquer à
+un sentiment profane. Je suis parfaitement de cet avis; mais je me suis
+bien mal fait comprendre, si l'on croit que j'ai dit que la musique
+d'église et celle de théâtre dussent être les mêmes. J'ai dit seulement
+que je ne savais pas quelle était la différence entre la musique
+d'église et celle de théâtre destinée à peindre un sentiment religieux.
+
+Mettez des paroles latines sous la prière de _Moïse_, et dites-moi s'il
+existe au monde un morceau de musique d'église où le sentiment religieux
+soit plus divinement exprimé.
+
+On me demande si j'ai jamais ouï parler des oeuvres d'Allegri, de
+Palestrina et de Marcello.
+
+J'ai fait plus que d'en entendre parler; car, ayant commencé ma carrière
+de compositeur par être organiste, j'ai beaucoup étudié les auteurs
+classiques et surtout les auteurs anciens.
+
+Je commencerai par Palestrina, comme le premier en date:
+
+Palestrina fit une révolution dans la musique d'église, où l'abus des
+moyens scientifiques causait un tel scandale, que le pape Marcel II, qui
+régnait en 1555, était sur le point de la proscrire des temples
+religieux. Palestrina demanda au pape la permission de lui faire
+entendre une messe de sa composition. Marcel en fut si enchanté, que
+non-seulement il renonça à son projet, mais encore il chargea Palestrina
+de composer un grand nombre d'autres ouvrages du même genre pour sa
+chapelle.
+
+Cette messe existe et est connue sous le nom de messe du pape Marcel. On
+comprend que, voulant faire une révolution, Palestrina devait
+s'appliquer à s'éloigner autant que possible du genre qu'il voulait
+détruire; aussi ses premières compositions sont-elles d'une extrême
+simplicité d'harmonie; plus tard, les effets y devinrent plus
+compliqués.
+
+Toutes ses compositions sont pour les voix sans accompagnements; ce ne
+fut que près d'un siècle plus tard, que Carissimi introduisit, le
+premier, l'accompagnement de la musique instrumentale aux motets.
+
+J'ai beaucoup lu, mais très-peu entendu de musique de Palestrina.
+
+Elle a un effet tout particulier, qui tient surtout à l'absence de
+certains accords qui n'étaient pas encore en usage, et à un enchaînement
+de modulations étranger à toute la musique que nous connaissons et qui
+tient beaucoup à l'époque où vivait Palestrina.
+
+Ce compositeur est un des plus grands génies musicaux qui aient existé;
+mais je ne crois pas que son style soit le style religieux par
+excellence, et celui qui voudrait composer de la musique uniquement dans
+ce dernier système, me paraîtrait aussi ridicule que celui qui
+affecterait de dédaigner notre langue pour adopter le français qu'on
+parlait au XIIe siècle.
+
+Je ne connais d'Allegri que son _Miserere_, et dussé-je profondément
+affliger celui qui l'offre comme modèle, je déclare que cette
+composition me paraît excessivement médiocre.
+
+Les psaumes de Marcello sont, au contraire, de la plus grande beauté;
+mais si on me les propose comme type du style religieux, je dirai qu'il
+faudra alors adopter comme tel toutes les compositions madrigalesques de
+ses contemporains, où l'on ne trouve pas, à la vérité, la même hauteur
+de pensée qui est particulière à l'homme, mais où le style et la couleur
+sont parfaitement semblables.
+
+Il n'y a donc pas de style religieux, absolument parlant; la musique
+d'église, ainsi que toute autre, a dû suivre les progrès constants que
+l'art n'a cessé de faire.
+
+Si vous admettez que le style de tel auteur soit le modèle par
+excellence, il s'ensuivra que vous donnerez tort à ceux qui l'auront
+précédé ou suivi. Ainsi, si les messes de Palestrina sont le vrai type
+du style religieux, celles de Mozart sont anti-religieuses; car rien ne
+se ressemble moins comme style, comme pensée, comme forme et comme
+tournure, que Mozart et Palestrina.
+
+Si vous donnez la palme à Mozart, que penserez-vous de Cherubini, dont
+la manière n'est nullement celle de Mozart? et de Lesueur qui s'en
+éloigna encore bien plus?
+
+Ne faisons donc pas de comparaisons impossibles entre ces deux auteurs
+d'époques si différentes; convenons que si Palestrina était le premier
+musicien de son temps, Rossini est aussi le plus grand compositeur de
+notre siècle, et avouez franchement que s'il vous eût donné une
+composition à la Palestrina, vous l'auriez renvoyé à l'école où l'on
+fait de ces sortes de travaux, et que vous lui auriez justement reproché
+de ne pas parler la langue de son siècle.
+
+Quant au reproche banal et qui ne peut être appuyé sur aucune preuve,
+que la musique de son nouveau _Stabat_ convienne aussi bien au théâtre
+qu'à l'église, sachez que de tout temps ce reproche a été fait aux
+compositeurs qui ont également travaillé pour l'église et pour le
+théâtre, et que si ce défaut ne vous apparaît pas dans les compositions
+anciennes, c'est que les oeuvres sacrées ont survécu aux oeuvres
+profanes presque entièrement oubliées.
+
+Peut-être serez-vous surpris d'apprendre qu'un des contemporains de
+Pergolèse, le père Martini, lui reprochait, à propos aussi de son
+_Stabat_, d'avoir fait une musique peu appropriée au sujet, et
+ressemblant entièrement à celle de la _Serva padrona_.
+
+Effectivement, on trouve un système d'accompagnement tout à fait
+identique dans le verset _Inflammatus et accensus_, et un air de la
+_Serva padrona_, _Stizzoso mio stizzoso_.
+
+Ici, le reproche est plus grave que celui qu'on adresse à Rossini, en
+qui vous trouveriez tout au plus une conformité de style entre le
+_Stabat_ et _Moïse_ ou _Guillaume Tell_, ou tel autre de ses ouvrages
+les plus sérieux; mais on ne s'est pas encore avisé de comparer son
+_Stabat_ au _Barbier de Séville_ ou à l'_Italienne à Alger_, tandis
+qu'un contemporain de Pergolèse établissait un parallèle entre son
+_Stabat_ et un intermède bouffe.
+
+Le _Stabat_ de Pergolèse renferme sans doute quelques belles parties;
+mais, en général, cette composition m'a toujours paru fort au-dessous de
+sa réputation. Le premier verset, qui est peut-être le meilleur, n'est
+qu'une formule harmonique qui n'était déjà plus neuve à l'époque où
+Pergolèse écrivait ce morceau (1734). Cette marche de seconde se trouve
+textuellement avec la même base dans un intermède de Lully, composé en
+1669.
+
+Et savez-vous de qui sont les paroles de cet intermède? De Molière. Et
+quelles sont ces paroles? C'est le _Buon di_, que viennent souhaiter à
+M. de Pourceaugnac les deux médecins qui lui conseillent ce genre de
+rafraîchissement pour lequel il avait si peu de goût. Ainsi donc, le
+début d'un morceau religieux se trouve être le même que celui d'un duo
+grotesque. Il est plus que certain que Pergolèse ignorait entièrement
+l'intermède de Lully, mais cela prouve que la formule harmonique qui
+compose tout le premier morceau de son _Stabat_ était loin d'être
+nouvelle à l'époque où il l'employa.
+
+Le verset _Quæ moerebat_ est d'un rhythme sautillant qui ne s'accorde
+guère avec les paroles.
+
+L'avant-dernier verset _Quando corpus morietur_ est d'un beau caractère;
+il me semble cependant que le sens des paroles
+
+ Quando corpus morietur,
+ Fac ut animæ donetur
+ Paradisi gloria.
+
+n'exigeait pas une couleur aussi triste, qui n'est applicable qu'au
+premier vers. Rossini me paraît avoir beaucoup mieux saisi la pensée de
+cette strophe, par l'éclat de voix qui signale les mots _Paradisi
+gloria_.
+
+La fugue du _Stabat_ de Pergolèse a le défaut de commencer par une
+succession de quatre quintes entre le sujet et le contre-sujet, et les
+développements sont peu intéressants.
+
+Il me semble impossible de mettre en parallèle les deux _Stabat_, même
+en faisant réserve du siècle d'intervalle qui sépare ces deux
+compositions.
+
+Les quatre morceaux qui me restent à examiner sont les numéros 2, 3, 4
+et 10 du _Stabat_.
+
+Le nº 2 est un air de ténor en _la bémol_. Le motif chanté d'abord à
+l'unisson avec les violons et les violoncelles, soutenus par une
+harmonie plaquée, est ensuite répété à pleine voix avec toutes les
+puissances de l'orchestre, pendant que les deuxièmes violons, les altos
+et les basses promènent des arpéges en triolets sous la mélodie. La coda
+se termine par une pédale qui s'éteint pianissimo.
+
+Le nº 3 est un délicieux duo entre soprano et contralto. Sa phrase
+principale est constamment accompagnée par un dessin de notes répétées
+dans les premiers violons qui suit toutes les allures de la voix, sans
+que le chant soit jamais gêné par cet accompagnement obligé. La mélodie
+en est d'une grâce enchanteresse et d'une élégance extrême.
+
+Le nº 4 est un air de basse en _la mineur_. J'ai déjà parlé de la
+difficulté de donner une idée d'un morceau de musique sans citer la note
+écrite. J'ai cependant vu souvent des auteurs d'articles de musique,
+d'ailleurs fort bien faits, s'évertuer à analyser des modulations en
+faisant la nomenclature des accords et en indiquant leur succession.
+J'ai remarqué que les gens du monde sautaient à pieds joints par-dessus
+ces descriptions, craignant de ne pas les comprendre, et que les
+musiciens se repentaient de n'en avoir pas fait autant, vu qu'ils n'y
+comprenaient pas davantage. Je ne m'efforcerai donc pas de vous faire
+l'analyse fort peu claire d'une ravissante modulation qui, partant de
+_la naturel_, arrive en _ré bémol_, et retourne au ton primitif en moins
+de six mesures, sans que l'oreille soit le moins du monde choquée de
+cette brusque transition, qui est sauvée avec tant d'art, qu'on croirait
+entendre la chose la plus naturelle et la plus usitée. La phrase majeure
+qui sépare les deux reprises du motif est de la plus grande suavité. Cet
+air m'a paru être un des meilleurs morceaux du _Stabat_.
+
+Le nº 10 est l'_Amen_, portant la fugue que Rossini s'est cru obligé de
+faire comme tous ses devanciers. Peut-être un si puissant génie
+aurait-il dû se mettre au-dessus de l'usage, et ne pas sacrifier au
+préjugé qui impose l'obligation de faire une fugue, le moins religieux
+de tous les morceaux; mais peut-être aussi a-t-il voulu répondre en une
+fois et pour toutes à ceux qui prétendent qu'il n'est pas savant, et
+leur prouver qu'il n'a dédaigné le titre d'homme de science que parce
+qu'il préférait celui d'homme de génie. Car il est assez singulier qu'en
+musique le titre de savant s'accorde généralement moins à ceux qui le
+sont véritablement qu'à ceux qui font abus de la science.
+
+Quoi qu'il en soit, la fugue du _Stabat_ est irréprochable comme
+régularité; mais Rossini n'a pu résister, après cette concession, au
+désir de redevenir lui-même, et après la pédale, suivie des strettes et
+de tout ce qui amène ordinairement la péroraison de la fugue, il arrête
+tout d'un coup l'élan du morceau lancé vers la conclusion, pour
+reprendre les premières mesures du début du premier morceau, et après ce
+repos d'un mouvement lent, il attaque une vigoureuse strette qui termine
+brillamment ce verset chaleureux, et reproduisant avec toutes les
+puissances de l'orchestre une des phrases principales de la première
+strophe.
+
+Voici donc achevé cet oeuvre admirable, dont le mérite n'est peut-être
+que mieux attesté par la vivacité de quelques critiques dont il a été
+l'objet. Certes, le droit de blâme appartient à chacun, et je ne
+comprendrais guère un auteur qui se fâcherait sérieusement de l'opinion,
+quelque sévère qu'elle fût, que l'on aurait pu émettre sur sa
+composition.
+
+Mais ce que je ne saurais tolérer, c'est que le droit de rendre justice
+au génie fût méconnu; et je répondrai à celui qui n'a pas craint de
+m'accuser d'une admiration hypocrite, que lorsqu'il s'agit d'un homme
+comme Rossini, l'admiration doit paraître trop naturelle pour pouvoir
+être taxée d'une hypocrisie dont, au reste, le but m'échapperait
+entièrement; et j'ai trop bonne opinion du goût et de l'esprit de celui
+qui m'a adressé ce reproche, pour ne pas penser qu'il est beaucoup moins
+sincère dans sa critique que je ne l'ai été dans mes louanges.
+
+Rossini me paraît avoir été, dans son _Stabat_, plus mélodique que tous
+ceux, sans exception aucune, qui ont écrit de la musique religieuse,
+sans que le style fût pour cela moins élevé et moins approprié au sujet.
+Et ce n'est pas un mince mérite que celui de n'avoir employé
+qu'accessoirement les ressources de l'art, qui ne manquent jamais de
+fournir à ceux qui savent s'en servir la sévérité de couleur qu'ils
+recherchent, et d'être arrivé à ce but par des moyens d'invention et des
+mélodies, ce qui se trouve beaucoup plus difficilement que des
+combinaisons d'harmonie et de contre-point, quelque intéressantes
+qu'elles puissent être. Rossini a, du reste, prouvé, dans son dernier
+morceau, qu'il pouvait faire de la science aussi bien que tout autre; et
+sans l'influence de son génie qui, malgré lui, perce encore à travers
+l'aridité de la fugue, ce morceau aurait pu devenir assez sec et assez
+mathématique pour contenter pleinement ceux qui ne considèrent
+l'invention et l'inspiration que comme inférieure au savoir.
+
+A ceux-là, je recommanderai l'étude des maîtres de l'école flamande,
+parfaitement oubliée aujourd'hui; qu'ils lisent les oeuvres des Jacques
+Desprès, des Claude Goudimel, des Okenheim, des J. Mouton, des Orlando
+Lassus; ces oeuvres sont des prodiges de science dont peuvent approcher
+les compositions de ceux qu'ils ont précédés dans la carrière.
+
+Eh bien! c'est précisément l'excès de leur science qui amena ce scandale
+qui, sous Palestrina, faisait à jamais proscrire la musique des églises.
+
+Et si un jour à venir, quelque Marcel futur voulait renouveler cette
+persécution contre la musique sacrée, qu'on lui fasse entendre le
+_Stabat_ de Rossini, et bien certainement la musique rentrera en grâce
+auprès du chef de l'Église.
+
+
+
+
+LA DAME BLANCHE DE BOIELDIEU
+
+
+On ne fait pas de musique, parlons-en, et à défaut de jouissances dont
+nous sommes privés, reportons-nous, par le souvenir, au plaisir que nous
+fit éprouver, dès son apparition, un des chefs-d'oeuvre dont s'honore
+l'école française.
+
+_La Dame blanche_ fut l'avant-dernier ouvrage de Boïeldieu. J'ai eu le
+bonheur d'être l'élève de cet homme éminent que tous mes lecteurs ont
+admiré, que tous auraient aimé, s'ils eussent pu le voir de près, et
+reconnaître que chez lui le talent n'était pour ainsi dire que la
+traduction des qualités privées. J'ai vu commencer et terminer l'oeuvre
+qui est un des plus puissants titres de gloire de Boïeldieu; j'étais
+bien jeune alors, je n'avais pas vingt ans, mais le souvenir des travaux
+de mon illustre maître est aussi présent à ma pensée que sa mémoire est
+chère à mon coeur. Et peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt
+d'apprendre quelques détails tout à fait intimes, et qui, par
+conséquent, ont dû échapper à tous les biographes.
+
+Boïeldieu débuta fort jeune à Rouen, sa ville natale, par un petit opéra
+dont le titre même ne nous est pas resté. Son maître, M. Broche,
+organiste de la cathédrale, l'engagea à aller à Paris. On était alors en
+95; on commençait à respirer un peu du régime de la Terreur; la musique
+était fort en vogue; car, dans la première révolution, s'il y eut
+beaucoup de ruinés, il y eut beaucoup d'enrichis, et les plaisirs ne
+manquèrent jamais à la capitale.
+
+Quatre compositeurs éminents de l'époque, Cherubini, Méhul, Kreutzer et
+Jadin avaient l'habitude de se réunir toutes les décades dans un dîner
+d'amis, où ils oubliaient dans de doux épanchements, et dans une
+fraternelle causerie, les préoccupations qui, alors comme aujourd'hui,
+assiégeaient tous les esprits.
+
+Boïeldieu obtint la faveur d'être admis à ce dîner de célébrités
+musicales; il avait été recommandé comme un jeune musicien de province
+annonçant un grand talent, et ayant déjà même obtenu un succès au
+théâtre: aussi avait-il été engagé à venir soumettre sa partition à
+l'illustre aréopage.
+
+Le pauvre jeune homme s'avança tout tremblant au milieu de ces convives
+dont le nom et la réputation l'épouvantaient, et donna d'abord une fort
+pauvre idée de son esprit pendant le repas, n'osant ouvrir la bouche et
+ne répondant que par des monosyllabes aux avances que lui faisait son
+voisin: c'était Kreutzer, qui avait pris en pitié le pauvre débutant.
+Celui-ci finit cependant par s'enhardir, et, à la fin du repas, lui et
+Kreutzer étaient les meilleurs amis du monde.
+
+Le dîner fini, Kreutzer voulut faire valoir son jeune protégé; il le
+présenta chaudement à Méhul et à Cherubini, qui commencèrent à se
+dérider un peu avec lui: pendant ce temps, Jadin feuilletait sa
+partition manuscrite, que Boïeldieu avait déposée en entrant sur le
+piano.
+
+La glace était rompue, la bienveillance semblait succéder à la froideur,
+et Kreutzer, voyant ses confrères dans de si bonnes dispositions,
+proposa au jeune musicien de se mettre au piano pour faire entendre son
+opéra. Boïeldieu était excellent pianiste et chantait d'une manière fort
+agréable; mais ses juges n'étaient pas gens à se laisser éblouir par le
+charme de l'exécution, et le pauvre compositeur voyait de temps en temps
+s'allonger sur sa partition un doigt qui lui indiquait un passage où lui
+ne voyait rien que de fort innocent, mais qui recelait, à coup sûr,
+quelque grosse faute d'harmonie, car ce doigt était celui de Cherubini;
+et Cherubini ne laissait jamais passer le moindre solécisme musical.
+Boïeldieu avait appris de son maître, M. Broche, tout ce que savait le
+pauvre organiste, c'est-à-dire fort peu de chose, et il n'avait pas même
+la conscience des fautes qu'on lui indiquait; il se doutait cependant
+bien que le terrible doigt ne lui signalait pas ces passages comme
+excellents, et c'était avec terreur qu'il le voyait presque à chaque
+mesure retomber sur chaque portée de sa partition. Il suait sang et eau
+et souffrait le martyre; cependant il ne se décourageait pas et
+continuait toujours à exécuter son opéra; les morceaux se succédaient,
+et l'espoir commençait à rentrer dans son âme, car le doigt ne venait
+plus se poser entre l'exécutant et la musique placée devant lui.
+
+--Allons, se disait-il, il paraît que le milieu de mon opéra vaut mieux
+que le commencement; j'espère que la fin couronnera l'oeuvre.
+
+Et il allait toujours. Au moment où il venait de terminer un des
+morceaux qui avaient eu le plus de succès à Rouen, et qui, selon lui,
+devait entraîner le suffrage de ses juges, il s'arrêta comme pour leur
+demander avis; n'entendant rien, il se retourne, et alors quelle n'est
+pas sa honte et de quel serrement de coeur n'est-il pas saisi! Il se
+voit seul... ses auditeurs étaient partis, jugeant sans doute à
+l'indignité de l'oeuvre que leurs conseils étaient superflus, et voulant
+s'épargner la peine de mauvais compliments qu'ils n'auraient pu
+s'empêcher de faire.
+
+Les larmes suffoquent le pauvre Boïeldieu, il porte ses mains à son
+visage et va s'abandonner au désespoir, lorsqu'une voix se fait
+entendre; un seul des juges était resté: le plus jeune d'entre eux avait
+eu pitié du débutant, et peut-être était-il chargé par ses confrères
+d'adoucir l'amertume de cette épreuve. Lui seul pourrait nous le dire,
+car il est le seul survivant des cinq acteurs de cette scène: Jadin,
+c'était lui, s'approcha de Boïeldieu.
+
+--Mon jeune ami, lui dit-il, ne vous désolez pas; à tort, on vous a fait
+croire que vous étiez compositeur. Je ne veux pas apprécier le plus ou
+moins de dispositions que vous pouvez avoir; mais, avant d'exercer un
+art, il faut l'apprendre, et vous ne possédez même pas les premiers
+éléments de la composition. Mais on peut être un musicien fort habile et
+très-estimé, sans être en état d'écrire un opéra. Vous êtes bon
+pianiste, vous avez une jolie voix, vous pourrez faire votre chemin avec
+cette double ressource; donnez des leçons et faites des romances; puis,
+si vous voulez travailler pour le théâtre, apprenez la composition, et
+vous vous essaierez de nouveau; mais, je vous en préviens, et je le sais
+par expérience, c'est une carrière bien difficile, et les succès que
+l'on rêve s'y réalisent rarement.
+
+Le conseil était plus facile à donner qu'à suivre. Pour donner des
+leçons, il faut avoir une clientèle, et Boïeldieu, jeté à Paris sans
+appui et sans protection, fut d'abord réduit à accorder des pianos pour
+vivre; mais quand il avait accordé un piano, il ne pouvait résister au
+plaisir de préluder sur l'instrument qu'il venait de remettre en état.
+
+Son exécution fut remarquée, ajoutons que sa personne ne le fut pas
+moins; jeune, élégant, spirituel, doué d'une des figures les plus
+agréables, il ne pouvait manquer de réussir. En peu de temps il acquit
+une excellente clientèle, il composa quelques romances qui eurent un
+succès prodigieux et mérité; bref, il devint l'homme à la mode de toutes
+façons, et la fortune ne cessa plus de lui sourire.
+
+Il fut nommé professeur de piano au Conservatoire, et l'idée du théâtre
+le poursuivant toujours, il voulut encore essayer ses forces même avant
+d'avoir appris ce qu'on lui avait tant reproché d'ignorer, et il crut
+pouvoir suppléer par le goût et l'audition des chefs-d'oeuvre à tout ce
+qui lui manquait pour l'étude. C'est dans ces conditions qu'il donna
+successivement, _la Dot de Suzette_, _Zoraïme et Zulnar_, _la Famille
+suisse_, _Montbreuil et Verville_, _les Méprises espagnoles_,
+_Beniowsky_ et _le Calife de Bagdad_. Mais il comprit alors que les
+qualités naturelles ne pouvaient suffire, si l'art ne venait à leur
+secours, et il eut le courage (exemple peut-être unique!) de se mettre à
+étudier avec la persévérance d'un écolier, les principes qui lui
+manquaient pour devenir un des chefs de notre école. La scène de
+l'audition de son premier opéra était oubliée depuis longtemps, et
+Cherubini était devenu et est resté jusqu'à sa mort son plus intime ami;
+c'est lui qu'il choisit pour professeur, et l'on ne pouvait certes mieux
+s'adresser. C'est à l'union de la pureté et de l'élégance de Cherubini
+et du charme et de la grâce de Boïeldieu, que nous devons ces
+chefs-d'oeuvre dont le premier spécimen fut _Ma tante Aurore_, partition
+aussi purement écrite que celles qui l'avaient précédée l'avaient été
+négligemment.
+
+Je n'entreprends pas de faire ici une biographie de Boïeldieu, et je ne
+le suivrai pas dans son voyage en Russie en 1803, ni à son retour en
+France en 1812. Les ouvrages qu'il a donnés dans cette période de temps
+sont trop connus pour qu'il y ait besoin même de les citer, et je me
+hâte d'en venir à _la Dame blanche_, dont je me suis peut-être un peu
+trop écarté. Je vous ai montré le pauvre petit accordeur de pianos en
+1795, nous allons maintenant faire connaissance avec le membre de
+l'Institut, chevalier de la Légion-d'Honneur et professeur de
+composition en 1820. Je fus un des premiers élèves admis à la fondation
+de la classe de Boïeldieu. J'avais pour camarades, Boily, le fils du
+célèbre peintre de portraits, qui obtint le grand prix de composition de
+l'Institut et donna un petit opéra à l'Opéra-Comique, excellent garçon
+qui a toujours eu le tort de douter de lui-même et qui a fui, au lieu de
+les rechercher, les occasions de donner la preuve d'un talent réel; et
+Théodore Labarre, l'habile harpiste, l'auteur des _Deux Familles_, de
+_la Révolte au Sérail_ et du _Ménétrier_, aujourd'hui chef d'orchestre à
+l'Opéra-Comique.
+
+Le Conservatoire était une singulière chose, à l'époque que je cite; il
+y régnait un classicisme outré; les mélodistes, proprement dits, étaient
+regardés comme de bien pauvres sires; Rossini y était tourné en
+dérision, et les professeurs, il faut le dire, n'étaient pas étrangers
+au dédain que manifestaient hautement les élèves. M. Lesueur appelait
+les opéras de Rossini des _turlututus_, et M. Berton écrivait une épître
+en vers sur la musique _mécanique_; c'est ainsi qu'il qualifiait celle
+de l'école moderne. Pourtant M. Catel avait déclaré, à la grande
+stupéfaction de ses élèves, qu'il y avait de belles choses dans un trio
+d'_Othello_. Cherubini ne disait rien, mais il écoutait tous ces propos
+en riant de ce rire narquois qui lui était particulier, et qui semblait
+deviner les palinodies que ses confrères devaient chanter quelques
+années après, en s'inclinant devant le génie sublime qu'ils
+méconnaissaient encore. Il ne serait pas facile d'exprimer la manière
+dont fut accueillie la nouvelle de la création d'une classe de
+composition dirigée par Boïeldieu, et de quels quolibets étaient
+poursuivis les élèves qui y furent admis. Ce fut bien pis, lorsque nous
+apprîmes à nos camarades la façon dont se faisait cette classe. Les
+partitions des premiers opéras de Rossini étaient publiées chez le frère
+de notre professeur, Boïeldieu jeune, dont le magasin de musique était
+rue de Richelieu. Dès qu'une partition de ces ouvrages non encore
+exécutés à Paris allait paraître, une épreuve nous en était envoyée;
+Labarre, excellent lecteur, se mettait au piano, puis madame Boïeldieu,
+qui a été une très-grande cantatrice, Boïeldieu et nous-mêmes, nous
+chantions l'opéra d'un bout à l'autre; et souvent la classe, qui ne
+devait durer que deux heures, se prolongeait toute la journée. C'est
+ainsi que nous connûmes, les premiers, _le Mose_, _la Donna del Lago_,
+_la Semiramide_, et vingt autres chefs-d'oeuvre dont l'exécution ne
+révéla les beautés au public que quelques années plus tard. Boïeldieu
+n'avait pas de peine à nous signaler les négligences et les taches qu'on
+remarque dans quelques opéras de Rossini; mais il lui était plus
+difficile de nous convaincre de la supériorité de l'oeuvre qu'il nous
+analysait; nous avions tous plus ou moins sucé le levain du
+Conservatoire, et nous n'abandonnions pas facilement nos préjugés. Pour
+ma part, je n'étais pas un des moins rétifs.
+
+On peut juger alors de ce que pensaient de nous nos camarades du
+Conservatoire, en apprenant qu'on nous donnait pour modèle ce qui était
+l'objet de leurs risées. Mais tout finit par s'user, même le mépris pour
+des chefs-d'oeuvre, et le génie finit toujours par triompher des
+coteries. Je ne connais de génies méconnus que ceux qui obtiennent de
+grands succès; ceux-là sont méconnus de tous ceux qui les envient. Quant
+aux prétendus génies qui se réfugient dans leur impossibilité, pour
+accuser le mauvais vouloir de leurs contemporains, je crois qu'il n'y a
+que leur incapacité qui soit méconnue par eux mêmes.
+
+Boïeldieu nous donnait des leçons chez lui, à Paris dans l'hiver et en
+été à sa campagne de Villeneuve-Saint-Georges. C'était, pour nous, de
+grandes fêtes que ces parties de campagne de chaque semaine. Nous
+revenions le soir par la voiture, qui nous descendait à la Bastille, et
+nous allions finir notre soirée aux Funambules.
+
+Debureau n'avait pas encore sa gloire faite; Janin et Nodier ne
+l'inventèrent que quelques années plus tard; mais nous, nous l'avions
+découvert, et, sans deviner sa célébrité future, nous savions déjà
+l'apprécier; nous ignorions son nom, qui ne figurait même pas sur
+l'affiche; pour nous, c'était tout uniment le Pierrot des Funambules;
+mais nous savions combien il était supérieur à son voisin, le Pierrot de
+madame Saqui, Pierrot ignoré, qui s'est éteint en 1830, lorsque le
+vaudeville, qui envahit tout, s'est établi en vainqueur sur les ruines
+de la danse de corde et de la pantomime, seules exploitées alors sur ces
+deux théâtres.
+
+Boïeldieu travaillait depuis longtemps _aux Deux Nuits_, poëme de
+prédilection de M. Bouilly: cet auteur voulut faire un pendant _aux Deux
+Journées_ qui lui avaient valu, Cherubini aidant, un si grand succès
+quelque trente ans auparavant. La musique était presque à moitié faite,
+lorsque Martin vint à prendre sa retraite: le rôle principal lui étant
+destiné, il était impossible de l'y remplacer, et Boïeldieu renonça
+momentanément à poursuivre son oeuvre, pour entreprendre _la Dame
+Blanche_ que venait de lui confier Scribe qui commençait à peine avec
+Auber cette série de succès, source de la fortune de l'Opéra-Comique,
+depuis plus de vingt-cinq ans.
+
+Boïeldieu, emprisonné depuis plus d'un an par les rimes pénibles et
+anti-musicales du père Bouilly, se trouva tout de suite à l'aise avec la
+collaboration de Scribe, qui comprend les exigences des musiciens comme
+les musiciens eux-mêmes, et qui coupe les morceaux avec un tel bonheur,
+que nous les jugeons tout faits lorsqu'il nous en lit les paroles: aussi
+jamais musique ne fut-elle composée aussi facilement.
+
+Labarre, ayant, comme harpiste, fait plusieurs voyages en Angleterre,
+fournit à Boïeldieu tous les thèmes écossais que l'on remarque dans _la
+Dame Blanche_, tels que l'air du troisième acte, les motifs de _Chez les
+montagnards écossais_, _Vous le verrez le verre en main_, etc., etc. Ce
+troisième acte effrayait beaucoup Boïeldieu; il n'y trouvait pas de
+situation, et un jour j'allai le voir et le trouvai travaillant dans son
+lit qu'il ne quittait presque que trois ou quatre heures par jour, et
+fort préoccupé de ce troisième acte.
+
+--Comprenez-vous, me dit-il, qu'après deux actes si pleins de musique,
+je n'aie rien dans le troisième, qu'un air de femme, un petit choeur
+sans importance, un petit duo de femme et un finale sans développement?
+
+Il me faudrait là un grand morceau à effet, et je n'ai qu'un petit
+choeur de villageois: _Vive, vive monseigneur!_ Scribe m'a mis en note:
+paysans jetant leurs chapeaux en l'air, preuve que ce doit être un
+morceau animé et court; ils ne peuvent pas jeter leurs chapeaux en l'air
+pendant un quart-d'heure. Il m'est pourtant venu cette nuit une idée qui
+serait peut-être bonne. Je lisais dans Walter-Scott qu'un individu qui
+revient dans son pays reconnaît un air qu'il a entendu dans son enfance.
+Si, au lieu d'un choeur de _vivat_, les vassaux chantaient à Georges une
+vieille ballade écossaise, qu'il se rappellerait assez pour la continuer
+lui-même, ne pensez-vous pas que cette situation serait musicale?
+
+--Certainement, repris-je, elle serait charmante et remplirait
+parfaitement votre troisième acte.
+
+--Oui, répondit-il, mais je n'ai pas de paroles pour cela.
+
+--M. Scribe est tout près d'ici.
+
+--Je ne puis pas y aller, malade comme je suis.
+
+--Mais je me porte à merveille, moi, et j'y serai dans cinq minutes.
+
+Et, sans attendre sa réponse, je cours chez Scribe, qui, effectivement,
+logeait à deux pas du boulevard Montmartre, rue Bergère. Scribe
+accueille encore mieux l'idée que je ne l'avais fait.
+
+--Retournez chez Boïeldieu, me dit-il; dites-lui que c'est excellent;
+qu'il y a là un grand succès; que le troisième acte est sauvé, et qu'il
+aura ses paroles dans un quart d'heure.
+
+--Je cours porter la nouvelle à Boïeldieu, et le lendemain il me faisait
+entendre tout entier ce délicieux morceau, qui ne fit pas le succès de
+_la Dame Blanche_, mais qui augmenta et porta à l'apogée celui
+qu'avaient obtenu les deux premiers actes.
+
+J'ai dit avec quelle facilité l'oeuvre entière fut composée; un seul
+morceau fut entièrement refait, voici dans quelles circonstances. Un
+soir je fus voir Boïeldieu, nous étions seuls et il voulut me faire
+entendre des couplets qu'il avait composés la veille: ils ne me parurent
+pas à la hauteur de l'ouvrage; et sans que j'osasse manifester mon
+opinion, cependant ma contenance fut assez froide pour que Boïeldieu
+saisît avec empressement cette occasion de se montrer mécontent de
+lui-même, et, avant que je pusse ajouter une parole, il avait déchiré et
+jeté ses couplets au panier. Aux exclamations que je poussai de cette
+vivacité, madame Boïeldieu accourut, et c'est contre elle que se tourna
+la colère de Boïeldieu.
+
+--Là, voyez-vous, lui dit-il, en voilà un qui est franc; il trouve
+détestables les couplets que vous vouliez me faire laisser, il ne me l'a
+pas caché, lui; aussi je viens de les déchirer et je vais en faire
+d'autres.
+
+--J'avais beau me récrier que je n'avais rien dit, impossible de faire
+entendre raison au mari, qui accusait sa femme de faiblesse pour ses
+oeuvres; ni de calmer celle-ci, qui me reprochait de ne pas ménager mon
+maître qui se tuait en travaillant, d'être trop difficile, et de manquer
+de goût et d'amitié.
+
+Pour échapper à cet orage, je ne trouvai pas de meilleur parti que de me
+sauver, et le lendemain, quand il fallut revenir, à l'heure de la leçon,
+j'avoue que je n'étais pas trop rassuré. Je sonnai bien timidement,
+craignant de rencontrer quelque visage irrité; mais la première personne
+que je vis fut madame Boïeldieu, la figure rayonnante:
+
+--Oh! venez, mon pauvre Adam, s'écria-t-elle, que vous avez bien fait de
+lui faire refaire ses couplets! Après votre départ, il en a trouvé
+d'autres: c'est ce qu'il a fait de plus joli.
+
+--Et elle m'entraîne au piano où Boïeldieu chantait déjà à la bonne
+vieille mère Desbrosses, qu'on avait fait venir exprès, ces couplets si
+touchants et si colorés de _Tournez, fuseaux légers_.
+
+Boïeldieu voulait que madame Desbrosses les lui chantât tout de suite;
+mais la pauvre vieille pleurait d'attendrissement et de plaisir, et nous
+étions comme elle!!!
+
+Dix ans après, cet air nous arrachait encore des larmes, cette fois bien
+cruelles, car c'est cet air qu'on exécutait au Père-Lachaise, alors que
+nous descendions dans la tombe notre maître et notre ami!
+
+Les répétitions de _la Dame blanche_ se firent avec une promptitude
+inouïe; l'ouvrage fut monté en trois semaines. A l'une des dernières
+répétitions, j'étais au parterre avec Boïeldieu. Pixérécourt était au
+balcon de gauche.
+
+Après le duo de la peur, il interpelle Boïeldieu:
+
+--Ce duo-là fait longueur, il y a trop de musique dans cet acte.
+
+--Certainement, répond Boïeldieu, je n'y tiens pas du tout, coupons-le.
+
+--Mais nous y tenons beaucoup, nous, reprennent ensemble Ponchard et
+madame Boulanger.
+
+Et c'est sur leurs instances que fut conservé ce petit diamant. La
+répétition avait paru si satisfaisante, que Pixérécourt décida qu'elle
+serait l'avant-dernière, et que la pièce serait jouée le surlendemain.
+
+--Mais c'est impossible, s'écria Boïeldieu, je n'ai pas commencé mon
+ouverture, et je n'aurai jamais le temps de la faire si vite.
+
+--Cela ne me regarde pas, reprit Pixérécourt, on se passera d'ouverture,
+s'il le faut; mais la pièce est prête, et le traité est formel, on
+jouera _la Dame blanche_ après-demain.
+
+--Ah! mes enfants, nous dit Boïeidieu, à Labarre et à moi, ne me quittez
+pas, je suis un homme perdu; je ne peux pas laisser un ouvrage de cette
+importance sans ouverture, et sans vous je n'en viendrai jamais à bout.
+
+Nous suivons Boïeidieu chez lui; il nous avait déjà essayés, Labarre et
+moi, dans quelques travaux qu'ils nous avait confiés; c'est ainsi que
+toute la ritournelle finale du trio du premier acte avait été écrite en
+entier par Labarre, et que j'avais été chargé de l'instrumentation du
+début du finale du second acte. Boïeldieu pouvait donc compter sur nous
+jusqu'à un certain point, mais il avait voulu revoir notre travail, et
+quoiqu'il en eût été satisfait, sa confiance n'était pas assez grande
+pour nous abandonner sans contrôle la responsabilité de son ouverture.
+Voici comment la besogne fut partagée: il prit pour lui l'introduction,
+puis nous fîmes à nous trois le plan de l'_allegro_. On choisit d'abord
+les motifs.
+
+Labarre proposa et fit adopter comme premier thème un des airs anglais
+qu'il avait donnés et qui était déjà employé dans le premier choeur; je
+proposai pour second thème de prendre en allegro le motif andante du
+trio _Je n'y puis rien comprendre_, et un petit crescendo qui ne fut pas
+accueilli très-favorablement comme trop rossinien. Pour la _coda_
+finale, Boïeldieu nous indiqua un de ses opéras faits en Russie,
+_Télémaque_, dans lequel nous devions trouver les éléments de la
+péroraison. Les rôles furent donc distribués de telle sorte, que Labarre
+devait écrire toute la première partie et moi la seconde, où il y avait
+le retour des motifs, et par conséquent moins de travail. Nous écrivions
+à une même table.
+
+A onze heures Boïeldieu avait presque fini son introduction: je ne sais
+trop quel genre d'affaire Labarre pouvait avoir à une pareille heure,
+mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il me poussa en me disant tout
+bas:
+
+--Ne dis rien, mais il faut absolument que je m'en aille, tu finiras ma
+besogne.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Boïeldieu, ne le voyant pas revenir, me dit:
+
+--Où est donc Labarre?
+
+--Mais, Monsieur, lui répondis-je, il est parti, il ne reviendra pas.
+
+--Ah! c'est fini, s'écria-t-il, mon ouverture ne sera pas faite, et
+Formageat (c'était le copiste) qui devait venir à six heures du matin
+pour chercher la copie! Il n'y en aura pas la moitié de faite... Je vais
+me coucher, je n'en puis plus, travaillez toujours, mais surtout ne
+livrez à Formageat que ce que vous m'avez montré, et éveillez-moi avant
+qu'il n'arrive.
+
+A quatre heures du matin, j'avais terminé l'ouverture, je plaçai la
+copie en évidence dans la salle à manger, pour qu'on pût la prendre
+facilement, et je me gardai d'éveiller Boïeldieu, trop heureux de l'idée
+que j'allais enfin entendre exécuter de la musique écrite par moi seul
+sans qu'on l'eût revue ni corrigée, puis je fus me coucher sur le canapé
+du salon.
+
+A dix heures, je suis réveillé par la voix de Boïeldieu, qui me crie de
+sa chambre:
+
+--Eh bien! où en êtes-vous?
+
+--Oh! Monsieur, il y a longtemps que j'ai fini.
+
+--Eh bien! vous me montrerez cela.
+
+--Impossible, Monsieur, Formageat a tout emporté.
+
+--Comment, malheureux, vous avez donné la copie sans me la montrer! mais
+avec un brouillon comme vous, cela doit être rempli de fautes:
+allez-vous-en bien vite au théâtre et rapportez-moi tout ce qui n'est
+pas copié.
+
+J'avoue que je ne m'acquittai pas de la commission; j'eus l'air de
+revenir du théâtre, où je n'avais pas mis le pied; et je dis que les
+feuilles avaient été distribuées à tant de copistes, qu'il était
+impossible d'en ravoir une seule. Le soir, à la répétition, je me cachai
+dans un petit coin pour écouter ma part de l'ouverture. Tout allait au
+mieux, lorsque dans un _forte_ éclate tout à coup une effroyable
+cacophonie: j'avais transposé les parties de cors et de trompettes, qui
+n'étaient pas dans le même ton. Tout le monde s'arrête: Frédéric Kreube,
+le chef d'orchestre, consulte la partition.
+
+--Que diable as-tu donc mis là? dit-il à Boïeldieu, qui était aussi
+confus que moi; mais ce n'est pas ton écriture.
+
+--Oh! je vais t'expliquer, répondit-il: cette nuit, j'étais
+très-fatigué, et je dictais à Adam, qui probablement n'était pas
+très-bien éveillé et qui se sera trompé.
+
+Ma bévue fut bien vite réparée, et la répétition continua sans encombre.
+Après le succès de _la Dame blanche_, Boïeldieu voulait en refaire
+l'ouverture, qui, effectivement, n'est pas le meilleur morceau de
+l'ouvrage; mais l'avantage de précéder un chef-d'oeuvre et d'en
+reproduire quelques motifs lui tient lieu d'autres mérites, et je l'ai
+quelquefois entendu citer comme une des meilleures de Boïeldieu.
+
+Lorsque la partition fut publiée, j'en reçus un bel exemplaire, que je
+conserve religieusement, et sur lequel étaient écrits ces mots: _Comme
+élève, vous avez applaudi à mes succès; comme ami, j'applaudirai aux
+vôtres._
+
+Je ne vous parlerai pas de l'immense succès de _la Dame blanche_, ni des
+_Deux Nuits_, qui ne furent jouées que cinq ans après, et qui furent le
+dernier chant de mon illustre et respectable maître. Si je me suis
+laissé aller à vous raconter peut-être un peu longuement les détails qui
+précèdent, c'est qu'en reportant ma vie vingt-quatre ans en arrière, je
+me suis senti heureux comme dans un rêve! Puissent ce bonheur et ce rêve
+vous avoir intéressés un instant, car s'il est bon parfois de savoir
+oublier, il est bien doux souvent de savoir se souvenir.
+
+
+
+
+DONIZETTI
+
+
+En 1815, un jeune homme s'acheminait pédestrement sur la route de
+Bologne; il se retournait de temps en temps pour jeter un dernier regard
+sur les murs de Bergame, sa patrie, dont il s'éloignait pour la première
+fois. Si parfois une larme tentait de venir mouiller sa paupière, en
+souvenir du père chéri, de la mère adorée qu'il quittait, un sourire
+venait bientôt illuminer son visage; ce sourire était celui de
+l'espérance, cette inspiration naturelle de toute âme jeune vers
+l'inconnu. Et puis, le soleil d'Italie est si beau, l'air est si pur à
+respirer pour des poumons de dix-sept ans! la liberté paraît si belle la
+première fois qu'on en use! tout cela ne constitue-t-il pas le bonheur?
+Aussi, notre voyageur était heureux, oh! bien heureux! il était jeune,
+beau, bien portant, et il rêvait! il rêvait la gloire, les honneurs et
+la richesse! Et pourtant, ce bonheur réel qu'il possédait alors, il
+était loin de l'apprécier; il ne le voyait que dans l'avenir et dans la
+réalisation de ses rêves.
+
+En 1847, une voiture soigneusement formée entrait à Bergame; elle
+renfermait un homme à l'aspect sombre et mélancolique; son regard égaré
+trahissait une profonde douleur, et ne laissait pas entrevoir la moindre
+lueur d'intelligence. Ce cadavre animé qui rentrait à Bergame était
+celui de ce jeune homme parti trente-trois ans auparavant, si riche
+d'avenir et d'espérances. Et pourtant, tous ses rêves s'étaient
+réalisés, gloire, honneurs, richesse, il avait tout obtenu; son nom
+avait rempli le monde, les souverains s'étaient disputé l'honneur de le
+décorer de leurs ordres, de le combler de leurs faveurs. Pour prix de
+ses chants, tous les pays lui avaient prodigué de l'or et des couronnes;
+n'était-ce pas là ce bonheur qu'il avait rêvé? Mais à quel prix avait-il
+dû l'acheter? Sa vie eût été trop peu, c'est son âme qu'il avait donnée
+en échange. L'intelligence avait succombé, dans ces travaux de chaque
+jour, de chaque nuit, de tous les instants, et Donizetti venait expier
+dans une agonie matérielle, que n'animait plus une lueur de raison, les
+plaisirs qu'il avait donnés pendant trente ans au monde intellectuel et
+civilisé.
+
+La carrière des compositeurs est peut-être celle où les exemples de
+longévité sont le plus rares. Mozart, Cimarosa, Weber, Herold, Bellini,
+Monpou, ne prouvent que trop, par leur mort prématurée, fruit d'un
+travail trop assidu, combien l'art du compositeur, si futile dans ses
+résultats, est sérieux dans la pratique. C'est, en effet, de tous les
+arts, celui où l'artiste doit mettre le plus du sien; l'invention est
+tout; il n'y a pas de main comme chez le peintre et le sculpteur: savoir
+composer, c'est savoir utiliser la fièvre et l'appliquer à la musique;
+mais cette fièvre, ne l'a pas qui veut: si elle vous fait défaut, vous
+ne composez pas, les idées vous manquent, vous croyez composer et vous
+imitez, ou vous faites de la mosaïque; si, au contraire, elle vous vient
+trop souvent, elle vous tue, vous mourez à trente ou quarante ans; vous
+avez fait vingt ou trente opéras, on vous fait un superbe service en
+musique, vous êtes proclamé grand homme par vos contemporains. Dix ans
+après votre mort, on n'exécute plus une note de vous; vingt ans après,
+on se rit de ceux qui osent encore vous citer, et l'on ne s'occupe plus
+que de vos successeurs que l'on oubliera aussi vite. N'est-ce pas là
+l'histoire de presque tous les compositeurs, et surtout des compositeurs
+italiens? En France, nous sommes un peu plus constants dans nos
+plaisirs; nous allons souvent entendre un opéra, par la seule idée des
+souvenirs qu'éveillera en nous l'exécution d'une musique qui a charmé
+notre enfance ou notre jeunesse. En Allemagne, où la musique est prise
+au sérieux, une oeuvre importante et réputée classique a son tour de
+représentation chaque année, et les amateurs se font un devoir de
+l'aller entendre chaque fois qu'on l'exécute, avec une admiration
+silencieuse et un respect presque religieux.
+
+En Italie, au contraire, le culte du souvenir n'existe pas, du moins
+pour les opéras, et si la grande voix du canon n'y étouffait pas toutes
+les autres musiques, vous n'y entendriez guère que celle des opéras de
+Verdi, qui effectivement ne pouvait logiquement, et en vertu de la loi
+du progrès, être remplacée que par celle de l'artillerie, dont elle
+était le précurseur.
+
+Donizetti ne sera pas oublié si vite en France où il a écrit _la
+Favorite_, _la Fille du régiment_, _D. Sébastien_, _Marino Faliero_ et
+_D. Pasquale_. Plus heureuse que _l'Anna Bolena_, que _la Lucrezia
+Borgia_ et quelque autre de ses compositions italiennes, _la Lucia di
+Lammermoor_ est entrée dans le répertoire des opéras français et y sera
+chantée bien longtemps après l'oubli où tomberont les opéras qui la
+remplaceront en Italie. Donizetti a fait assez pour la France, pour que
+nous le comptions parmi les compositeurs français: car c'est ainsi qu'il
+faut considérer tous ceux qui ont écrit pour notre scène. Il n'en est
+pas un seul, en effet, qui n'y ait modifié son style et sa manière
+d'après les exigences de notre scène, et tous y ont gagné de devenir
+plus dramatiques en ramenant l'école française au style mélodique
+qu'elle est toujours tentée de sacrifier au style déclamé.
+
+Gaëtan Donizetti est né à Bergame en 1798. Son père, honorable employé
+dans une administration de la ville, le destinait à l'étude des lois;
+mais il était dit que le jeune Gaëtan serait artiste, et ses premiers
+goûts le dirigèrent vers les arts du dessin; son père fut loin
+d'approuver ses projets; le fils résistait au père, qui voulait en faire
+un avocat; le père s'opposait aux projets du fils, qui voulait devenir
+architecte; une espèce de compromis fut passé entre eux: l'un renonça au
+barreau, l'autre à l'architecture, et il fut convenu, d'un commun
+accord, que Gaëtan deviendrait musicien.
+
+Il fit ses premières études avec Mayr, qui résidait alors à Bergame.
+Malgré quelques succès avérés, Rossini n'avait pas encore saisi le
+sceptre de la popularité que se partageaient alors Paër et Mayr. Ce fut
+donc pour le jeune Donizetti une bonne fortune que ces leçons d'un des
+premiers maîtres de l'époque. Mayr ne tarda pas à reconnaître les
+éminentes dispositions de son élève, qu'il prit en telle amitié, qu'il
+ne l'appela jamais autrement que son cher fils. Il voulut qu'il se
+fortifiât encore par des études sévères et obtint de sa famille de
+l'envoyer à Bologne recevoir des leçons du père Matteï, le savant
+contre-pointiste, élève et successeur du père Martini.
+
+Après trois années d'études, Donizetti se lança dans la carrière qu'il
+devait parcourir avec tant d'éclat. Il débuta à Venise, en 1818, par un
+_Enrico di Burgogna_, qui obtint assez de succès pour qu'on lui demandât
+un second ouvrage dans la même ville l'année suivante. Ce ne fut qu'en
+1822 qu'il donna à Rome la _Zoraida di Granata_, qui lui valut la faveur
+d'être exempté de la conscription et l'honneur d'être porté en triomphe
+et couronné au Capitole. Les opéras se succédèrent alors sans
+interruption et signalèrent cette première période du talent de
+Donizetti, où il ne se montra qu'heureux imitateur de la manière de
+Rossini. Ce ne fut qu'en 1830 que son individualité se fit jour dans un
+de ses chefs-d'oeuvre, le premier de ses ouvrages que nous ayons entendu
+en France, _l'Anna Bolena_, donné à Milan avec le plus grand succès. En
+1835, Donizetti vint pour la première fois à Paris, et y écrivit le
+_Marino Faliero_ qui n'obtint pas tout le succès qu'il méritait.
+Donizetti ne fait qu'un seul saut de Paris à Naples, où il écrit dans
+cette même année 1835 cette délicieuse _Lucie_, qui devait faire le tour
+du monde. Il revint à Paris en 1840, où il donna dans une seule année
+_les Martyrs_, _la Fille du Régiment_, et _la Favorite_. Chose
+singulière, pas un seul de ces ouvrages n'obtint un succès décidé: _les
+Martyrs_, dont les paroles étaient parodiées sur le _Polyeucte_, qu'il
+avait écrit à Naples pour Nourrit, et que la censure avait interdit,
+n'eurent qu'un succès d'estime à l'Opéra. _La Fille du Régiment_ ne fut
+guère plus heureuse à l'Opéra-Comique: il fallut que la pièce fût
+traduite dans toutes les langues et réussît dans tous les pays pour
+convaincre Donizetti que c'était le public de Paris qui avait eu tort.
+L'histoire de _la Favorite_ est des plus curieuses.
+
+L'année 1839-40 avait vu naître et mourir le théâtre de la Renaissance,
+comme l'année 1847-48 a vu naître et mourir l'Opéra-National, comme
+périraient tous les théâtres lyriques s'ils n'étaient soutenus par de
+riches subventions. La prospérité passagère de la Renaissance, avait eu
+surtout pour base la traduction de la _Lucia_. Les directeurs avait
+demandé à Donizetti un opéra nouveau et il venait de terminer son _Ange
+de Nigida_, quand le théâtre ferma ses portes. L'Académie (alors royale)
+de musique avait sollicité un ouvrage de Donizetti et il avait écrit _le
+Duc d'Albe_. Le sujet ne plut pas au directeur. Cependant l'hiver
+approchait, il fallait un opéra nouveau; on demanda à Donizetti son
+_Ange de Nigida_ qui n'avait que trois actes: il fallut récrire tout le
+rôle de femme qui avait été combiné pour la voix légère et quelque peu
+pointue de madame Thillon et l'accommoder aux exigences de la voix mâle
+et énergique de madame Stolz, il fallut en outre ajouter un acte entier,
+le quatrième; tout cela ne fut qu'un jeu pour le célèbre maestro.
+L'ouvrage fut mis en répétition presque avant d'être commencé, et
+terminé en moins de temps qu'il n'en fallut pour l'apprendre. Voici
+comment fut composé ce quatrième acte, qui est un chef-d'oeuvre.
+Donizetti venait de dîner chez un de ses meilleurs amis; il dégustait
+avec délices une tasse de café, car il raffolait de cette liqueur dont
+il ne pouvait se passer et qu'il consommait à toute heure du jour,
+chaud, froid, en sorbet, en bonbon, sous toutes les formes enfin où peut
+se renfermer l'arome de la précieuse fève.
+
+--Mon cher Gaëtan, lui dit son ami, je suis bien fâché d'être si impoli
+envers vous, mais ma femme et moi allons passer la soirée dehors, et
+nous sommes obligés de vous fausser compagnie. Ainsi donc à demain.
+
+--Oh! vous me renvoyez, dit Donizetti: je suis si bien, vous avez de si
+bon café: tenez, allez à votre soirée et laissez-moi là, au coin du feu;
+je me sens en train de travailler, on vient de me remettre mon quatrième
+acte, et je suis sûr que je l'aurai bien avancé quand je me retirerai.
+
+--Soit, répond l'ami, faites comme chez vous, voici tout ce qu'il vous
+faut pour écrire; adieu, à demain, encore une fois, car nous ne
+rentrerons probablement que longtemps après votre départ.
+
+Il était alors dix heures du soir; Donizetti se met au travail, et quand
+son ami rentre à une heure du matin: Voyez, lui dit-il, si j'ai bien
+employé mon temps, j'ai terminé mon quatrième acte.
+
+Sauf la cavatine _Ange si pur_ qui appartient au _Duc d'Albe_ et
+l'_andante_ du duo qui a été ajouté aux répétitions, l'acte tout entier
+avait été composé et écrit en trois heures! Ceux qui se feraient une
+idée du succès de la première représentation de _la Favorite_ par celui
+qu'elle obtient aujourd'hui, se tromperaient grandement. Cette musique
+si simple sembla mesquine, ces mélodies si naturelles parurent pauvres,
+et à part le quatrième acte, qui fut de prime abord jugé comme une
+oeuvre hors ligne, le succès fut moins dû au mérite de l'ouvrage qu'à la
+réunion du talent de Duprez, de Barroilhet débutant dans cet opéra, et
+de madame Stolz, qui s'y éleva à un degré de supériorité qu'elle n'a
+plus pu atteindre dans aucune de ses créations subséquentes. _La
+Favorite_ avait réussi, mais doucement, sans éclat, et, en termes de
+coulisses, ne faisait pas d'argent lorsqu'une danseuse, ignorée jusque
+là, qui avait apparu un instant à ce théâtre de la Renaissance d'où
+procédait aussi _la Favorite_, vint débuter dans un pas intercalé au
+deuxième acte. Le succès de la danseuse fut immense, celui de l'opéra
+devint colossal; on ne vint d'abord que pour la danse, et l'on fut tout
+surpris d'être charmé par la musique. L'élan du succès était donné à _la
+Favorite_, et, aujourd'hui encore, c'est le plus attractif des opéras du
+répertoire du Théâtre de la Nation.
+
+Après plusieurs voyages à Rome, à Milan et à Vienne, et après avoir
+déposé un opéra en passant dans chacune de ces villes, Donizetti revint
+à Paris, en 1843, et y composa _Don Pasquale_ et _Don Sébastien_.
+L'immense succès de _Don Pasquale_ fut compensé par celui presque
+négatif de _Don Sébastien_, qu'il faut attribuer à une malheureuse idée
+de mise en scène de pompe funèbre qui étouffa sous ses draperies
+mortuaires les accents d'une musique digne d'un meilleur sort. Ce fut
+l'avant-dernier opéra de Donizetti, il fit représenter à Naples
+_Catarina Cornaro_ et retourna à Vienne où l'appelaient ses fonctions de
+maître de chapelle de la cour: il y composa un _Miserere_ qui fut
+très-apprécié des connaisseurs et revint à Paris au milieu de 1845,
+apportant déjà le germe de la maladie à laquelle il devait succomber. En
+peu de temps ses amis alarmés remarquèrent avec effroi quelques
+dérangements dans son intelligence; bientôt les accès devinrent plus
+fréquents et se reproduisirent avec tant d'intensité, qu'il fallut le
+placer dans une maison de santé à Ivry, vers la fin de janvier 1846; il
+resta dans cette maison jusqu'au mois de juin 1847, où il fut transféré
+dans une autre habitation à Paris, dans l'avenue de Châteaubriand;
+l'approche de l'hiver fit craindre aux médecins qu'il ne pût supporter
+cette saison si rude dans nos climats, et ils espérèrent que l'air natal
+aurait une influence favorable sur la santé de l'illustre malade. Il
+quitta Paris au mois de septembre. A peine arrivé à Bruxelles, il eut
+une attaque de paralysie très-violente: sa raison subit une nouvelle
+atteinte, et la tristesse qui l'accablait prit un caractère encore plus
+désespéré, et les pleurs qu'il ne cessait de verser, auraient pu faire
+croire qu'il ne s'éloignait qu'à regret de cette France qu'il ne devait
+plus revoir.
+
+Arrivé à Bergame, il fut accueilli par son excellent ami, le maestro
+Dolci. Une nouvelle attaque de paralysie se déclara le 1er avril, et,
+après l'agonie la plus douloureuse, il mourut le 8 avril. Date fatal
+pour l'auteur de cet article, qui voyait expirer son père entre ses
+bras, sans se douter qu'à la même heure il perdait un de ses meilleurs
+amis!
+
+Nous n'entrerons pas dans l'examen des oeuvres de Donizetti: il abusa
+souvent de sa prodigieuse facilité; toute son histoire artistique doit
+se résumer par la liste de ses ouvrages; l'oubli a fait justice des plus
+faibles, les titres des autres sont devenus populaires, et son nom est
+désormais acquis à la postérité, qui reconnaîtra en lui un des plus
+grands génies musicaux qui aient honoré le XVIIIe siècle.
+
+Voici la liste complète de ses oeuvres par ordre chronologique:
+
+
+ 1--1818. Venise. _Enrico di Burgogna._
+ 2--1819. -- _Il Falegname di Livonia._
+ 3--1820. Mantoue. _Le Nozze in Villa._
+ 4--1822. Rome. _Zoraïde di Granata._
+ 5-- -- Naples. _La Zingara._
+ 6-- -- -- _La Lettera anonyma._
+ 7-- -- Milan. _Chiara e Serafina o i Pirati._
+ 8--1823. Naples. _Il Fortunato Inganno._
+ 9-- -- -- _Aristea._
+ 10-- -- Venise. _Una Follia._
+ 11-- -- Naples. _Alfredo il grande._
+ 12--1824. Rome. _L'Azo nel Imbarazzo._
+ 13-- -- Naples. _Emilia o l'Ermitagio di Liverpool._
+ 14--1826. Palerme. _Alahor in Granata._
+ 15-- -- -- _Il Castello degli Invalidi._
+ 16-- -- Naples. _Elvida._
+ 17--1827. Rome. _Olivo e Pasquale._
+ 18-- -- Naples. _Il Borgomaestro di Sardam._
+ 19-- -- -- _Le Convenienze Teatrali._
+ 20-- -- -- _Otto mesi in due ore._
+ 21--1825. -- _L'Esule di Roma._
+ 22-- -- Gênes. _La Regina di Golconda._
+ 23-- -- Naples. _Gianni di Calais._
+ 24-- -- -- _Giovedi Grano._
+ 25--1829. _Il Paria._
+ 26-- -- _Il Castello di Kenilworth._
+ 27-- -- -- _Il Diluvio universale._
+ 28-- -- -- _I Pazzi per progretto._
+ 29-- -- -- _Francesca di Foix._
+ 30-- -- -- _Smelda de Lambertuzzi._
+ 31-- -- -- _La Romanziera._
+ 32--1831. Milan. _Anna Bolena._
+ 33-- -- Naples. _Fausta._
+ 34--1832. Milan. _Ugo, comte di Parigi._
+ 35-- -- -- _L'Elissire d'Amore._
+ 36-- -- Naples. _Sancia di Castiglia._
+ 37--1833. Rome. _Il Furioso o l'Isola di Domingo._
+ 38-- -- Florence. _Parisina._
+ 39-- -- Rome. _Torquato Tasso._
+ 40--1834. Milan. _Lucrezia Borgia._
+ 41-- -- Florence. _Rosmonda d'Inghilterra._
+ 42-- -- Naples. _Maria Stuarda._
+ 43--1835. Milan. _Gemma di Vergi._
+ 44-- -- Paris. _Marino Faliero._
+ 45-- -- Naples. _Lucia di Lammermoor._
+ 46--1836. Venise. _Belizario._
+ 47-- -- Naples. _Il Campanello di Notte._
+ 48-- -- -- _Betly._
+ 49-- -- -- _L'Anedio di Calais._
+ 50--1837. Venise. _Pia de Tolomeï._
+ 51-- -- Naples. _Roberto Devereux._
+ 52--1838. Venise. _Maria di Radeus._
+ 53--1839. Milan. _Gianni di Parigi._
+ 54--1840. Paris. _La Fille du Régiment._
+ 55-- -- -- _Les Martyrs._
+ 56-- -- -- _La Favorite._
+ 57--1841. Rome. _Adelia o la Figlia del Arciere._
+ 58--1842. -- _Maria Padilla._
+ 59-- -- Vienne. _Linda di Chamouni._
+ 60--1843. Paris. _D. Pasquale._
+ 61-- -- Vienne. _Maria di Rohan._
+ 62-- -- Paris. _D. Sebastien._
+ 63--1844. Naples. _Catarina Cornaro._
+ 64-- -- -- _Le duc d'Albe_ (inédit).
+
+On assure qu'il existe aussi dans les cartons de l'Opéra-Comique un
+petit acte inédit de Donizetti, dont le titre ne nous est pas parvenu.
+Il est hors de doute que ce petit ouvrage et _le Duc d'Albe_ seront
+représentés sur les théâtres auxquels ils ont été destinés, lorsque ces
+théâtres seront en voie de résurrection.
+
+Outre ces oeuvres dramatiques, Donizetti a composé des _messes_, des
+_vêpres_, un _miserere_ et d'autres morceaux d'église, quelques pièces
+de chant publiées à Paris sous le titre de _Soirées du Pausilippe_, une
+cantate de _la Mort d'Ugolin_, et douze quatuors pour instruments à
+cordes.--En parlant de _la Favorite_, nous avons cité un exemple de la
+facilité de Donizetti; voici une autre anecdote qui montre qu'il alliait
+la générosité au talent. En 1836, il était à Naples et il apprend qu'un
+pauvre petit théâtre vient de fermer, et que les artistes sont dans une
+détresse affreuse; il va les trouver, et leur donne tout ce qu'il avait
+d'argent pour suffire à leurs premiers besoins. Ah! lui dit l'un d'eux,
+vous nous feriez bien riches si vous pouviez nous donner un opéra
+nouveau!
+
+--Qu'à cela ne tienne, réplique le maestro, vous l'aurez dans huit
+jours.
+
+Il manquait un livret, pas un poëte n'aurait voulu en donner un pour le
+théâtre qui venait de fermer: Donizetti se rappelle un vaudeville qu'il
+avait vu à Paris, _la Sonnette de nuit_: en moins d'une journée, il en
+fait une traduction à l'aide de ses souvenirs; huit jours après, l'opéra
+est terminé, appris, su, joué, et le théâtre est sauvé.
+
+Donizetti était très-lettré et il eut encore deux occasions de prouver
+qu'il unissait facilement le talent de poëte à celui de musicien: c'est
+lui-même qui se traduisit les deux livrets de _la Fille du Régiment_ et
+de _Betly_ (le Chalet).
+
+Donizetti avait épousé à Rome la fille d'un avocat de cette ville. Cette
+union fut très-heureuse, mais de bien courte durée. Il perdit deux
+enfants en bas âge, et sa femme était enceinte lorsqu'elle mourut du
+choléra en 1835. Il fut désolé de cette perte inattendue et reporta
+toute l'affection qu'il avait eue pour sa femme sur son frère, M.
+Vasrelli, avocat, avec qui il ne cessa d'entretenir les relations les
+plus intimes.
+
+Donizetti était grand, avait la figure franche et ouverte, et sa
+physionomie était l'indice de son excellent caractère; on ne pouvait
+l'approcher sans l'aimer, parce qu'il donnait sans cesse l'occasion
+d'apprécier quelques-unes de ses belles qualités. Nous avons habité la
+même maison, rue de Louvois, en 1838. Nous nous rendions souvent visite:
+il travaillait sans piano, il écrivait sans s'arrêter, et l'on n'aurait
+pu croire qu'il composât, si l'absence de toute espèce de brouillon n'en
+eût donné la certitude. Je remarquai avec surprise un petit grattoir en
+corne blanche, soigneusement déposé à côté de son papier, et je
+m'étonnai de lui voir cet instrument, dont il devait faire peu d'usage.
+Ce grattoir, me dit-il, m'a été donné par mon père, lorsqu'il me
+pardonna et consentit à ce que je fasse musicien. Je ne l'ai jamais
+quitté, et quoique je m'en serve peu, j'aime à l'avoir près de moi quand
+je compose; il me semble qu'il m'apporte la bénédiction de mon père.
+Cela fut dit si simplement et avec tant de sincérité, que je compris à
+l'instant combien il y avait de coeur chez Donizetti. Quelques jours
+après cette entrevue, je fis jouer à l'Opéra-Comique _le Brasseur de
+Preston_. Un spectateur se faisait remarquer à l'orchestre par son
+enthousiasme et ses applaudissements frénétiques; c'était Donizetti, et
+quand je le revis le soir en rentrant, je le trouvai plus heureux de mon
+succès que moi-même, et je me sentis plus honoré de son amitié et de son
+suffrage que de la réussite de mon opéra.
+
+Quand, à la suite de sa terrible maladie, on le fit entrer dans une
+maison de santé d'Ivry, on lui donna pour gardien un des hommes de
+service de la maison, nommé Antoine. Quoique la raison du pauvre
+Donizetti fût déjà très-altérée, il sut pourtant donner assez de preuves
+de sa bonté pour qu'Antoine s'attachât à lui au point de ne vouloir plus
+le quitter, et ce brave homme n'a cessé de lui prodiguer les soins les
+plus touchants et les plus désintéressés jusqu'à ses derniers moments.
+J'ai sous les yeux une lettre où il retrace les dernières souffrances de
+l'illustre maestro: cette partie de la lettre est trop pénible pour que
+je la reproduise ici, mais je ne puis résister au plaisir de citer celle
+où il rapporte les détails des honneurs funèbres rendus à sa mémoire.
+
+«Les funérailles ont eu lieu hier. L'excellent M. Dolci a tout ordonné,
+et n'a rien négligé pour les rendre dignes de la gloire de ce grand
+homme. Plus de quatre mille personnes y assistaient. Le cortége se
+composait du nombreux clergé de Bergame, des plus grands personnages de
+la ville et des environs, et de toute la garde civique de la ville et
+des faubourgs. Les fusils mêlés aux lumières de trois ou quatre cents
+torches étaient d'un aspect imposant. Le tout était animé par trois
+corps de musique militaire, et favorisé par le plus beau temps du monde.
+Le service a commencé à dix heures du matin, et la cérémonie s'est
+terminée à deux heures et demie. Les jeunes Messieurs de Bergame ont
+voulu porter les restes de leur illustre compatriote, malgré une
+distance d'une lieue et demie pour se rendre au cimetière. Dans toute
+l'étendue du chemin, la foule s'empressait pour voir passer le cortége,
+et, au dire des habitants de Bergame, on n'avait jamais rendu de tels
+honneurs à aucun personnage de cette ville!»
+
+Donizetti était directeur du Conservatoire de Naples, maître de chapelle
+de l'empereur d'Autriche et décoré de la Légion-d'Honneur et de
+plusieurs autres ordres. Quelque chose survivra à tous ces vains
+honneurs, c'est l'admiration qu'excitent ses chefs-d'oeuvre et les
+souvenirs que lui conservent tous ceux qui l'ont connu et qui ont pu
+apprécier son bon et noble caractère.
+
+
+
+
+CONCERT DONNÉ PAR MARRAST A L'HOTEL DE LA PRÉSIDENCE
+
+(1849)
+
+
+On raconte que pendant une représentation de _Tartufe_ ou du
+_Misanthrope_, je ne sais trop lequel, un spectateur ne cessait de
+s'écrier: «Ah! quel bonheur, mon Dieu, quel bonheur!» et cela jusqu'à la
+fin de la pièce. Un de ses voisins, ennuyé de cette expansion de
+félicité par trop fréquente, finit par lui en demander la cause. «Eh!
+mon Dieu! répondit le spectateur enthousiaste, je me réjouis de ce que
+Molière ait fait ce chef-d'oeuvre, car s'il ne l'eût point entrepris, on
+ne l'aurait jamais exécuté.» Une réflexion analogue à cette réponse
+m'était suggérée hier à l'aspect du splendide hôtel du président de
+l'Assemblée nationale, le plus riche, le plus élégant et le plus
+magnifique qui existe à Paris, en France et peut-être en Europe. Quel
+bonheur, me disais-je, que la monarchie ait élevé un si beau palais à la
+république, car il est plus que probable qu'elle ne l'eût jamais fait
+bâtir pour elle, si on ne le lui avait pas construit tout exprès. Il y a
+en effet une singulière remarque à faire sur la dernière monarchie dont
+le chef aimait tant à bâtir: pour son propre compte, il était assez
+mesquinement logé à Paris, et sous son règne deux habitations princières
+et quasi royales s'élevèrent dans cette capitale: l'une est destinée au
+Préfet de la Seine, l'autre au président de la chambre des Députés. Par
+une bizarre succession de fonctions, M. Marrast est appelé à occuper ces
+deux palais, ne quittant l'Hôtel-de-Ville comme maire de Paris que pour
+entrer en possession du palais nouvellement édifié comme président de
+l'Assemblée; avant de parler du concert, je ne puis m'empêcher de dire
+quelques mots du local où il a été donné: la cage d'abord, les oiseaux
+ensuite.
+
+Le nouvel hôtel de la présidence de l'Assemblée nationale est
+reconstruit sur l'emplacement de l'hôtel élevé en 1724, par l'architecte
+Aubert, pour le compte de Lassey. Cet ancien hôtel fut plus tard réuni à
+celui que la duchesse de Bourbon fit construire sur un terrain contigu
+par Girardini, architecte Italien.
+
+Cet hôtel de Lassey n'avait qu'un rez-de-chaussée: la décoration
+intérieure n'existait plus et les gros murs même étaient si dégradés par
+les changements successifs qu'on avait fait subir au bâtiment, que M. de
+Joly, architecte de l'Assemblée nationale à qui nous devons cette
+importante restauration que l'on peut considérer comme une création, a
+dû les reprendre presque en entier pour supporter le premier étage qu'il
+voulait faire élever, en même temps qu'il remaniait entièrement la
+distribution du rez-de-chaussée, consacré uniquement aujourd'hui à la
+réception.
+
+De sérieuses recherches, aidées de quelques bonheurs de trouvaille en
+fragments de panneaux et de boiseries, ont amené M. de Joly à redonner
+au nouvel hôtel le style qui distinguait les décorations intérieures du
+temps de la Régence, caractère qui n'avait pas encore été altéré à cette
+époque par le mauvais goût qui domina plus tard.
+
+Les appartements de réception se composent d'un magnifique et grandiose
+vestibule donnant entrée sur un salon principal, relié par des portes et
+des ouvertures à claire-voie surmontant de splendides et monumentales
+cheminées, et à deux autres salons non moins riches et non moins ornés;
+chacun de ces salons est boisé or et blanc, l'ameublement est en bois
+doré avec étoffe de soie, les bronzes et candélabres d'une grande
+richesse répondent parfaitement au style de la décoration que complètent
+un riche tapis exécuté sur les dessins de M. de Joly et des glaces d'une
+dimension rare. Les salons sont terminés d'un côté par une salle de
+billard, qui n'est encore qu'une salle de jeu, et de l'autre par le
+cabinet du président; ces deux pièces sont tendues de magnifiques
+étoffes de soie verte, entourées de riches boiseries sculptées et
+dorées. Les appartements sont complétés par une galerie monumentale qui
+communique à la salle des séances et par une salle à manger en stuc
+blanc, dont la décoration rentre tout à fait dans le style de l'hôtel.
+Les peintures des trois salons, de la salle de billard et du cabinet du
+président sont toutes dues au pinceau fin et délicat de mon habile
+confrère Heim, celles de la salle à manger sont confiées à M. Dénuelle;
+de magnifiques vases de Sèvres qui ont nécessité la coopération des plus
+célèbres artistes en ce genre, décorent ces appartements et doivent être
+comptés au nombre de leurs ornements les plus précieux.
+
+M. de Joly a déployé un goût exquis non-seulement dans l'aménagement de
+l'hôtel, mais encore dans toute sa décoration et dans les moindres
+détails qui accusent une étude et une connaissance parfaite du style
+qu'il a si heureusement reproduit. Les devis pour la totalité de la
+restauration de cet édifice n'étaient fixés qu'à un million, et M. de
+Joly assure qu'ils ne seront pas dépassés. Une telle justesse
+d'appréciation est devenue une vertu si rare chez un architecte, que je
+ne sais s'il ne faudrait pas en louer M. de Joly plus encore que du
+talent dont il a fait preuve.
+
+M. Marrast a compris qu'une simple réception serait trop peu solennelle
+pour l'inauguration de ces magnifiques appartements: nos costumes
+tristes et mesquins ne cadrent pas avec la splendeur de ces murs
+éclatants de dorures et d'ornements: l'art seul pouvait se montrer digne
+de l'art et l'ouverture des salons de la présidence a été signalée par
+un fort beau concert où l'on entendit les principaux artistes de
+l'Opéra.
+
+Cette fois, le président de l'assemblée a eu une idée excellente, c'est
+de faire entendre tous ensemble et dans un concert spécial les lauréats
+de cette année au Conservatoire. En produisant ainsi ces élèves, sortis
+à peine de l'école où ils ont reçu leur éducation aux frais de l'État,
+ils sont placés immédiatement sous le patronage des principaux chefs du
+gouvernement et de représentants appelés à les entendre. M. Marrast
+répondait ainsi victorieusement aux attaques dont a souvent été l'objet
+le Conservatoire, cette glorieuse création de la Convention: il pourra
+dire à ceux qui viendront désormais attaquer son bien modeste budget:
+Vous avez entendu: voudrez-vous dépouiller ceux qui vous ont charmés?
+Voudrez-vous amoindrir l'importance de cette école unique qui est une de
+nos gloires, en qui réside l'avenir artistique de la France?
+Voudrez-vous réduire à l'impuissance les théâtres lyriques qui s'y
+alimentent de sujets? Ferez-vous fermer toutes les scènes de
+départements qui ne sont desservies que par les élèves du Conservatoire?
+
+Espérons que l'audition qu'ont obtenue hier les lauréats du
+Conservatoire ne sera pas sans importance pour l'avenir de cet
+établissement.
+
+Les élèves du Conservatoire n'ont pas seuls fait les honneurs du
+concert: ils étaient secondés par cette société d'ouvriers, qui s'est
+donné le titre d'Enfants de Paris et qui, il y a peu de jours encore, se
+faisait applaudir chez M. Vaulabelle et chez M. Senart. Je ne connais
+rien de plus noble et de plus touchant que cette réunion des élèves du
+Conservatoire, artistes par état, et de braves et dignes ouvriers
+artistes par goût. Les uns viennent soumettre au jugement des invités le
+fruit d'un travail assidu auquel ils ont consacré les premières années
+de leur vie, les autres ne peuvent leur donner que le résultat de leurs
+heures de loisir, des heures qui ont succédé à celles d'un pénible
+labeur, où l'art est venu les récompenser du métier et du devoir
+accomplis. Ils n'ont point, comme les premiers, consacré des années à
+l'étude de la musique, ils n'ont pas reçu les précieuses leçons des
+premiers maîtres de l'art, on ne leur a point révélé toutes les finesses
+de l'exécution, toute la perfection qu'une étude continuelle et
+persévérante peut donner aux moyens naturels: aussi, ils ne pourront pas
+venir individuellement chanter une cavatine et se placer devant un
+piano, mais eux qui ont tout appris par eux-mêmes ou de l'un d'eux, ils
+se réuniront et de toutes leurs voix ils feront une grande voix qui
+saura lutter avec avantage contre celle de chanteurs isolés: cette
+grande voix sera celle du peuple, non pas celle du peuple hurlant dans
+la rue un chant sans mesure et sans art, mais du peuple intelligent et
+éclairé, du peuple vraiment digne de ce nom. Si l'ouvrier parisien doit
+s'élever au-dessus des autres ouvriers, ce ne doit pas être par sa
+turbulence et son agitation, mais par cette finesse de goût qui l'élève
+déjà au-dessus des autres par la perfection de sa main-d'oeuvre et par
+la délicatesse de ses plaisirs et de son intelligence. Lorsque l'ouvrier
+peut s'élever, par la culture d'un art au niveau de toutes les sommités,
+lorsqu'il peut être appelé le soir comme invité dans ces salons que son
+industrie décorait encore le matin, lorsque je vois un ministre de
+l'intérieur venir, comme M. Senart, serrer affectueusement la main de
+ces ouvriers en les remerciant du plaisir qu'ils lui ont fait éprouver,
+lorsque je vois le président des représentants de la nation épuiser,
+comme le faisait hier M. Marrast, toutes les formules de son esprit et
+de sa grâce pour leur témoigner sa satisfaction, les traitant à l'égal
+de ses conviés les plus illustres, je me demande si ce n'est pas là la
+réalisation d'une république démocratique et sociale dans la meilleure
+acception qu'on puisse lui donner.
+
+Le concert a commencé par l'exécution d'un fort beau choeur de M. A. de
+Saint-Julien, _le Combat naval_. Ce morceau, écrit spécialement pour les
+Enfants de Paris, a été parfaitement rendu par eux, dirigés comme
+d'habitude par leur chef et leur camarade, Philippe, ouvrier comme eux
+et passionné pour la musique comme eux.
+
+Mon spirituel confrère Fiorentino a bien voulu me suppléer dans la tâche
+de rendre compte des concours du Conservatoire, dont je devais
+m'interdire la relation, un concours ayant été publié et ayant fait
+moi-même partie du jury.
+
+Les lecteurs du _Constitutionnel_ connaissent donc déjà de noms, au
+moins, les élèves qui ont fait les honneurs du concert. Tous ont mérité
+le succès qu'ils ont obtenu: on a successivement applaudi la belle voix
+de contralto de mademoiselle Montigny, l'organe puissant de M.
+Balanquié, l'agilité encore peu réglée de mademoiselle Borchard, qui, il
+y a deux ans, était une habile pianiste, et qui, dans un an, sera sans
+doute une habile cantatrice, la verve et les intentions de M. Meillet,
+la grâce décente et le bon goût de mademoiselle Decroix, la voix
+sympathique de M. Ribes, la belle voix et sans doute aussi la ravissante
+figure de mademoiselle Duez, la méthode de M. Leroy et le style ferme et
+spirituel de mademoiselle Mayer: pour la partie instrumentale, on a
+également apprécié M. Parès, excellente clarinette, M. Boulu, hautbois
+au son pur et distingué, et mademoiselle Dejoly, jeune et jolie pianiste
+d'un talent déjà remarquable; mais l'enthousiasme a été réservé au jeune
+Reynier, enfant de treize ans, à l'oeil vif et intelligent, qui devient
+un homme dès qu'il saisit son violon dont il tire les sons à la fois les
+plus suaves et les plus hardis.
+
+Tous ces applaudissements prodigués aux jeunes exécutants revenaient de
+droit à l'organisateur du concert, au digne chef de l'école, qui venait
+de produire les élèves de cette année, à notre illustre et aimable
+confrère Auber, qui ne peut, quelle que soit sa modestie, la faire assez
+grande pour abriter son talent, talent qu'il révèle toujours, soit qu'il
+compose, soit qu'il administre: c'est ainsi qu'il fait rejaillir sur le
+Conservatoire tous les succès qu'il se dérobe à lui-même au théâtre, par
+le temps qu'il consacre à sa direction.--Le concert qui avait été
+entremêlé des choeurs _de la Marche républicaine_ et de _la Garde
+mobile_ par les Enfants de Paris, s'est terminé à minuit. Il avait lieu,
+cette fois, dans la galerie qui fait suite aux appartements: par cette
+disposition, il y avait un plus grand nombre d'auditeurs, que lorsque le
+concert a lieu dans le grand salon du milieu; mais aussi, il faut le
+dire, les auditeurs étaient plus attentifs: réunis dans cette enceinte,
+ils sont, pour ainsi dire, forcés à la musique, et ce n'est pas pour eux
+un médiocre avantage d'être, pendant une heure ou deux, empêchés de la
+politique.
+
+Ce concert si brillant me rappelait involontairement ceux donnés il y a
+au moins deux ans, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud, soit à
+Neuilly. C'étaient la même musique, les mêmes airs, les mêmes élèves du
+Conservatoire devenus un peu plus habiles, dirigés comme alors par
+Auber: l'auditoire seul était changé ainsi que le local! Ainsi donc tout
+peut disparaître dans un pays, et pourtant il est une aristocratie que
+l'on ne peut détruire, une royauté que l'on ne peut abattre, c'est
+l'aristocratie du talent, la royauté du génie.
+
+M. Marrast avait invité à la soirée M. Duprato, le jeune compositeur qui
+vient de remporter le premier grand prix de compositeur à l'Institut. M.
+Duprato a été accueilli par M. le président de la manière la plus
+flatteuse.
+
+Le premier concert donné par M. Marrast a eu un excellent résultat,
+celui d'en faire donner d'autres et de redonner un peu de vie à la
+musique; j'espère que le second aura des conséquences encore plus
+fécondes, et qu'au milieu de tant de préoccupations graves et radicales,
+notre art ne sera pas complétement oublié. Je sais que la musique est un
+art inutile, et voilà précisément ce qui m'inquiète pour son avenir.
+Mais les fleurs aussi sont inutiles, et pourtant Dieu ne cesse de les
+produire belles et parfumées. Pourquoi la République repousserait-elle
+les fleurs? La musique est aux arts utiles ce que les fleurs sont aux
+fruits, et la République nous permettra de cultiver les unes et les
+autres.
+
+
+FIN DES DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ La jeunesse d'Haydn 1
+ Rameau 39
+ Gluck et Méhul.--La répétition d'_Iphigénie en Tauride_ 73
+ Monsigny 107
+ Gossec 143
+ Berton 197
+ Cherubini 237
+ Rossini.--Le _Stabat Mater_ 249
+ La _Dame blanche_ de Boïeldieu 277
+ Donizetti 295
+ Concert donné par A. Marrast à l'hôtel de la présidence (1849) 311
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+Clichy.--Imp. Paul Dupont et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58290 ***
diff --git a/58290-8.txt b/58290-8.txt
deleted file mode 100644
index a91c42c..0000000
--- a/58290-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,8922 +0,0 @@
-Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Derniers souvenirs d'un musicien
-
-Author: Adolphe Adam
-
-Release Date: November 17, 2018 [EBook #58290]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- DERNIERS SOUVENIRS
- D'UN MUSICIEN
-
- PAR
- ADOLPHE ADAM
- MEMBRE DE L'INSTITUT
-
- NOUVELLE ÉDITION
-
- PARIS
- MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
- RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA
-
- LIBRAIRIE NOUVELLE
- BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
-
- 1871
- Droits de reproduction et de traduction réservés
-
-
-
-
-OUVRAGES
-
-DE
-
-ADOLPHE ADAM
-
-Publiés dans la collection Michel Lévy
-
- SOUVENIRS D'UN MUSICIEN 1 vol.
- DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN 1 --
-
-
-CLICHY.--Impr. P. DUPONT et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12.
-
-
-
-
-DERNIERS SOUVENIRS
-
-D'UN MUSICIEN
-
-
-LA JEUNESSE D'HAYDN
-
-
-I
-
-Dans un joli petit village situé sur la frontière de l'Autriche, à
-quinze lieues de Vienne, vivait, il y a plus de cent ans, un pauvre
-charron nommé Mathias Haydn. Ce brave homme n'était pas riche; mais ses
-désirs étaient si bornés, qu'il se trouvait heureux du peu qu'il
-possédait. Toute l'année il avait l'entretien des charrettes et grosses
-voitures de ses voisins. Ces pauvres gens, aussi peu fortunés que lui,
-le payaient bien rarement en espèces, mais ils fournissaient à ses
-besoins par des dons en nature pour prix de son travail. Une seule fois
-dans l'année, le père Haydn avait l'occasion de gagner quelques florins:
-c'était lorsque le comte de Harrach, seigneur du village, s'apprêtait à
-retourner à Vienne, à l'entrée de l'hiver; il faisait alors remettre en
-état sa voiture de voyage, et le père Haydn n'était pas peu fier, quand
-la berline du comte venait se poster devant sa modeste bicoque, qu'il
-décorait alors du nom d'_atelier de charronnage_. Bien souvent il
-cherchait avec peine, et sans pouvoir la découvrir, quelle était la
-partie défectueuse de la voiture qui avait besoin de réparation. C'est
-que le comte de Harrach connaissait la pauvreté de notre charron, et
-que, lui devant protection comme à son vassal, il ne voulait pas
-l'humilier et avait toujours l'air de lui donner comme prix de son
-travail le secours annuel qui apportait un peu d'aisance dans le ménage.
-Depuis quelques années le charron avait épousé une cuisinière du comte;
-celle-ci avait quitté le service lors de son mariage, mais n'avait pas
-oublié les bontés de son ancien maître.
-
-Lorsque le père Mathias avait reçu de l'intendant la petite somme qu'il
-croyait avoir gagnée, c'était grande fête dans la maison et je dirai
-presque dans le village. Allons! nous voilà riches à présent; dimanche,
-grand concert, s'écriait le père Mathias, et le premier prélèvement
-qu'il faisait sur son pécule était pour aller à la ville voisine acheter
-les cordes de harpe qui manquaient depuis quelque temps à son instrument
-favori.
-
-Nous autres Français, nous avons peine à nous imaginer un petit charron
-d'un obscur village, cultivant l'instrument de Labarre et de Boscha;
-pour qui connaît un peu les moeurs allemandes, cela n'a rien d'étonnant.
-
-Le dimanche, après les offices, auxquels il avait assisté en sa qualité
-de sacristain de la paroisse, le père Mathias s'asseyait devant sa
-porte, et au grand contentement de ses voisins, il exécutait sur sa
-harpe tous les morceaux qu'il savait, et dont le nombre était
-malheureusement un peu restreint, parce qu'il n'avait guère le moyen
-d'acheter de nouvelle musique. Il se serait même trouvé fort embarrassé
-sans la complaisance d'un de ses cousins, Frank, maître d'école à
-Naimbourg. Ce cousin lui prêtait quelques pièces de musique. Il se
-hâtait de les copier, et les ajustait assez adroitement pour son
-instrument. Sa femme avait une assez jolie voix; lui-même possédait une
-voix de ténor agréable, et souvent ils exécutaient des mélodies
-nationales, que leur instinct musical, si naturel aux gens de leur pays,
-leur faisait sur-le-champ arranger à deux voix, avec une bonne
-disposition d'harmonie. Il était bien rare qu'il ne se rencontrât pas,
-dans la foule réunie pour les entendre, un amateur pour improviser une
-basse sur ces deux parties, et le trio se trouvait au complet.
-
-Un jour qu'ils s'occupaient ainsi de musique, notre charron vit avec
-surprise son petit Joseph, à peine âgé de trois ans, venir gravement se
-poster à côté de lui, armé de deux petits morceaux de bois ramassés
-parmi les copeaux de son père, et que son imagination d'enfant lui
-représentait comme une parfaite imitation d'un violon et de son archet.
-Le père ne fit pas d'abord trop attention à cette singerie d'enfant;
-mais à peine eut-il joué quelques mesures, qu'il ne put s'empêcher de
-rire du sang-froid et de l'aplomb imperturbable du petit Joseph. En
-effet, l'enfant, frottant avec la gravité d'un maître de chapelle, ses
-deux planchettes l'une contre l'autre, comme s'il eût en réalité tenu un
-instrument, indiquait parfaitement la mesure, de la tête et du pied. Il
-n'en fallut pas davantage au père pour reconnaître les dispositions de
-l'enfant pour la musique; et, de ce moment, il s'appliqua à cultiver ce
-goût naturel. Les progrès du petit Joseph furent rapides: il n'y avait
-pas de jeux ni d'amusements qui l'intéressassent autant que ses leçons
-de musique; au bout d'une année, il lisait sa partie de chant à livre
-ouvert; l'année suivante, son père lui avait acheté une petite harpe, et
-le concert de famille s'était augmenté d'un nouvel exécutant, faisant sa
-partie avec une précision et une régularité parfaites.
-
-Le petit Joseph avait grandi; il avait huit ans, et son père n'ayant pas
-cessé de le faire travailler la musique, son goût naturel pour cet art
-était devenu une passion. Les exercices de son âge n'avaient nul attrait
-pour lui; son cousin Frank lui avait fait cadeau d'un violon, et, sans
-maître, l'enfant avait deviné le mécanisme de cet instrument, sur lequel
-il jouait toutes sortes d'airs, improvisant souvent une partie en
-tenues, pendant que sa voix se mêlait à celles de son père et de sa
-mère.
-
-Un dimanche, une chaise de poste s'arrête à l'entrée du village, un
-étranger en descend; il demande un charron pour visiter sa voiture. On
-le conduit à la demeure du père Mathias. C'était l'heure de l'office. Le
-petit Joseph était seul à la maison. Il prie l'étranger d'attendre le
-retour de son père qui ne peut tarder à rentrer, et la conversation
-s'engage entre l'enfant et le voyageur. «A qui est cette harpe? dit avec
-surprise ce dernier.
-
---C'est à papa, dit l'enfant.
-
---Et qu'en fait-il? reprend l'étranger.
-
---Comment! ce qu'il en fait? riposte l'enfant: de quel pays venez-vous
-donc pour ignorer ce qu'on fait d'une harpe? Tenez, je vais vous le
-montrer, moi. Et il va prendre sa petite harpe que son hôte n'avait pas
-encore aperçue, et se met à lui jouer tout son répertoire.
-
---Mais, c'est très-bien, cela! lui dit l'étranger de plus en plus
-surpris.
-
---Est-ce que tu sais aussi lire la musique? et, en disant ces mots, il
-avait tiré un rouleau de papier réglé de sa poche.
-
---Qu'est-ce que c'est que cela? dit l'enfant. Oh! c'est une messe en
-musique. Voyons, quelle partie voulez-vous que je vous chante?
-
---Oh! celle que tu voudras ou plutôt celle que tu seras en état de
-déchiffrer.
-
---Je peux les déchiffrer toutes, et même les jouer sur mon violon,
-tenez, écoutez plutôt.
-
---Et l'enfant exécute la partie de premier dessus sans faire une faute.
-L'étranger l'attire entre ses genoux:
-
---Eh mais! lui dit-il, qui donc t'a montré tout cela?
-
---C'est papa.
-
---Ton père est donc musicien? il n'est donc pas charron?
-
---Pourquoi donc cela? répond l'enfant; est-ce qu'il n'est pas permis
-d'être charron et musicien? mais moi je ne serai que musicien, je ne
-veux pas être charron, cela fait perdre trop de temps.
-
---Veux-tu venir avec moi à Vienne? dit l'étranger, charmé de la vivacité
-des reparties du petit Joseph.
-
---Non, répond l'enfant, papa ne pourrait plus me donner mes leçons de
-musique.
-
---Oh! qu'à cela ne tienne, je t'emmènerai dans un endroit où tu feras de
-la musique toute la journée; tu recevras des leçons de violon, de
-clavecin, de chant, de latin, de tout ce que tu voudras. Tu auras une
-belle robe rouge le dimanche, et tu chanteras à l'église de
-Saint-Stéphan.
-
---Oh! alors, je veux bien, reprend l'enfant avec joie, partons à
-l'instant.
-
---Un moment, dit l'étranger: il faut au moins que ton père consente à se
-séparer de toi.--L'enfant rougit, il baisse la tête, ses yeux se
-remplissent de larmes.
-
---Comment! dit-il en tremblant, est-ce que vous n'emmènerez pas non plus
-papa et maman?
-
---Avec la meilleure volonté du monde, c'est impossible, répond
-l'étranger en riant. Tu conçois bien, mon petit ami, que je ne peux pas
-faire recevoir ton père et ta mère, à la maîtrise comme enfants de
-choeur.
-
-Le petit Joseph se met alors à fondre en pleurs; il ne peut se faire à
-l'idée de se séparer de son père et de sa mère. Mais l'étranger le
-rassure petit à petit, il lui fait entrevoir une si riante perspective,
-un avenir si rempli de musique (et ce mot est l'équivalent de bonheur
-pour l'enfant), que bientôt ses larmes cessent de couler, il ne rêve
-plus qu'au plaisir du voyage, et il avait ses petites mains passées
-autour du cou de l'étranger et l'embrassait tendrement, quand le père
-Mathias rentre, accompagné de sa femme.
-
---Papa! papa! s'écria le petit Joseph en l'apercevant, je t'en prie,
-laisse-moi aller à Vienne; voilà un monsieur qui va m'emmener avec
-lui.--Le père ne comprend rien à cette exclamation, mais l'étranger se
-lève:
-
---Monsieur, dit-il au charron, je me nomme Reutter, je suis maître de
-chapelle de l'église de Saint-Stéphan de Vienne; le hasard m'a fait
-connaître les brillantes dispositions de votre petit bonhomme. Si vous y
-consentez, je le fais admettre à la maîtrise où il recevra une bonne
-éducation, et en particulier je mettrai tous mes soins à lui donner un
-talent distingué.
-
-Une pareille proposition ne pouvait qu'être agréable au père Mathias. Il
-voyait avec chagrin venir le moment où il serait forcé de faire
-apprendre un métier à son fils, n'ayant pas les moyens de lui donner de
-l'instruction; il remercia l'étranger et consentit à tout. Mais en se
-retournant, il vit sa femme qui pleurait à l'annonce du départ de son
-fils bien-aimé.
-
---Eh quoi! ma bonne Marie, lui dit-il avec un ton de doux reproche,
-es-tu donc si peu raisonnable de t'affliger de ce qui doit faire le
-bonheur de notre pauvre petit Joseph? Qu'est-ce qu'il deviendra, s'il
-reste avec nous? Un pauvre charron comme son père, et peut-être, après
-moi, le sacristain de la paroisse, tandis qu'avec les leçons qu'il va
-recevoir, il peut être un jour un artiste habile, la gloire de son pays,
-la consolation de nos vieux jours. Allons, un peu de courage, ma bonne
-Marie. D'ailleurs, ajouta-t-il en jetant un regard sur la taille
-arrondie de sa femme, nous ne resterons pas longtemps seuls, notre
-famille va bientôt s'augmenter, et tous nos enfants ne pourront pas
-toujours rester avec nous; et si c'est pour leur bien, il vaut mieux
-nous en séparer de bonne heure.
-
-Tout cela était certes fort raisonnable; mais on raisonne rarement avec
-son coeur et surtout avec un coeur de mère. Marie finit cependant par
-céder, et quelque douloureuse que cette séparation fût pour elle, elle y
-consentit dans l'intérêt de son enfant. Elle obtint pourtant que
-l'étranger ne partirait que le lendemain. Le soir, le concert de famille
-eut lieu comme à l'ordinaire, moins la gaîté qui y présidait d'habitude.
-La présence de l'étranger avait électrisé le petit Joseph: il joua du
-violon, de la harpe; et il chanta mieux qu'il n'avait jamais fait.
-Reutter paraissait enchanté de son nouvel élève; le père Mathias rêvait
-le plus bel avenir pour son fils; mais la pauvre mère ne pouvait
-entendre sans une douleur secrète cette voix si jeune, si tendre, qui ne
-se marierait plus à la sienne, et des pleurs inondaient son visage et
-contrastaient singulièrement avec la figure joyeuse et naïve du petit
-Joseph. Il ne voyait plus en ce moment que le bonheur de pouvoir se
-donner tout entier à l'étude de la musique. Ah! c'est que les enfants ne
-peuvent jamais autant aimer leurs parents qu'ils en sont aimés!
-Cependant, le lendemain, au moment du départ, bien des larmes furent
-versées de part et d'autre. La voiture roulait depuis un quart d'heure,
-que Marie était encore agenouillée dans un coin de sa chambre, appelant
-les bénédictions du Ciel sur le pauvre petit voyageur. Le père Mathias
-avait aussi le coeur bien gros. Machinalement il s'était mis à
-l'ouvrage, et il essayait de chanter pour ne pas laisser voir son
-chagrin; mais, malgré lui, toutes les mélodies qui lui venaient étaient
-graves et tristes, et cependant la voiture roulait toujours, et le petit
-Joseph, séduit par la variété des objets qui s'offraient à sa vue pour
-la première fois, était redevenu gai et insouciant, comme on l'est à son
-âge. Il chantait aussi; mais les airs qu'il choisissait étaient tous
-gais et vifs. C'est tout simple: le temps était magnifique, la campagne
-riante, le soleil splendide; Joseph avait à peine neuf ans; il roulait
-dans une bonne voiture; il marchait vers l'inconnu: à son âge, il n'en
-faut pas tant pour être parfaitement heureux. A peine aurait-il songé à
-ceux qu'il quittait, si un cahot, en le jetant sur son voisin, ne lui
-eût fait sentir quelque chose de dur dans sa veste; il porta vivement la
-main à sa poche, et en retira un petit papier où était cette
-suscription: _A mon Joseph bien-aimé_. Il renfermait six florins.
-C'étaient toutes les économies de la pauvre mère; cette année, elle
-devait se priver de bien des choses; mais la pauvre femme connaissait
-peu le prix de l'argent, et ce qu'elle regardait comme un trésor, par la
-peine qu'elle avait à l'amasser, elle croyait que ce serait un
-commencement de fortune pour son fils. L'enfant pensa comme elle: cette
-somme, qui se monte à peu près à 15 fr. de notre monnaie, lui parut
-énorme; il ignorait quel sacrifice sa mère faisait en la lui donnant, et
-sa joie fut encore plus vive en se voyant à la tête de ses six florins
-avec un avenir aussi beau que celui qu'il rêvait. Le mouvement uniforme
-de la voiture, auquel il n'était pas accoutumé, ne tarda pas à lui
-procurer un doux sommeil, et je laisse à penser si ses songes furent
-agréables.
-
-Le compagnon de voyage du petit Joseph était enchanté de son
-acquisition; il fallait qu'il se recrutât de jolies voix, pour
-l'exécution de ses messes, qui avait lieu tous les dimanches dans la
-cathédrale de Vienne. Il était rare qu'il rencontrât des sujets aussi
-distingués que celui qu'il venait de découvrir, et puis, l'ardeur de
-l'enfant pour ses études musicales lui faisait espérer qu'il pourrait un
-jour en faire un chanteur habile dont le talent lui profiterait; il
-suivait en cela l'usage de quelques maîtres qui formaient _gratuitement_
-des élèves: ceux-ci abandonnaient ensuite en paiement à leurs
-professeurs le bénéfice qu'ils tiraient de leur talent pendant les
-premières années de son exploitation. Cet usage existe encore en
-Angleterre, où l'on achète l'éducation musicale au prix d'une ou de
-plusieurs années de son temps, quand on n'a pas le moyen de payer
-autrement. Mais le petit Joseph ne pouvait pas se douter de ce calcul:
-il prenait pour de la bienveillance et de l'affection, ce qui n'était
-qu'un intérêt bien raisonné, et Reutter lui apparaissait comme une
-providence, comme un second père. Heureux âge, où l'on ne suppose que
-des passions généreuses, parce qu'on juge les autres d'après soi, et
-qu'on n'éprouve que de nobles sentiments!
-
-Tant que roula la voiture, rien n'interrompit le sommeil de notre petit
-Joseph. Ce ne fut que lorsqu'elle s'arrêta devant la vénérable
-cathédrale de Vienne, que son compagnon de route jugea à propos de le
-réveiller.
-
---Allons, mon petit ami, nous voici arrivés, il faut descendre.
-
---L'enfant ne se le fit pas dire deux fois; en deux sauts, il fut en bas
-de la chaise de poste, et quoiqu'il fît déjà presque nuit, il put
-admirer les tours gigantesques de la merveilleuse église.
-
---Comment! s'écria-t-il, c'est là que nous allons demeurer; oh!
-dépêchons-nous d'entrer; que cela doit être beau dedans! Reutter le prit
-par la main; ils firent le tour de l'église, puis trouvèrent enfin une
-petite porte. Une vieille femme avait l'air de les y attendre.
-
---Tenez, Marthe, dit Reutter en entrant, voilà un nouveau pensionnaire
-que je vous amène, allez le conduire près de ses camarades, et
-préparez-lui une chambre. L'enfant se vit bientôt introduit dans une
-salle basse, où se tenaient une douzaine de bambins; en l'absence du
-maître, ils s'en donnaient à coeur joie et paraissaient fort en train de
-se divertir. L'arrivée de Marthe et du nouveau venu interrompit leurs
-jeux.
-
-«Ah çà! dit la vieille, j'espère que tout ce bruit va finir, maître
-Reutter est de retour, et voilà un camarade qu'il vous amène;
-maintenant, songez à vous tenir un peu tranquilles.»
-
-La nouvelle du retour de maître Reutter rembrunit un instant ces petites
-figures espiègles; mais toute l'attention ne tarda pas à se tourner vers
-le pauvre Joseph; il était resté debout au milieu de la chambre, assez
-embarrassé de sa personne. Il examine d'abord le local: ce n'était pas
-brillant. Rien sur les murs, que quelques teintes verdâtres produites
-par l'humidité, et des noms et des dates inscrits au crayon, à l'encre,
-au charbon, à la pointe du couteau, de toutes les manières enfin,
-suivant l'usage éternel de tous les écoliers, et malgré le fameux
-précepte: _Nomina stultorum semper parietibus insunt_. Mais comme,
-suivant un autre adage, _numerus stultorum est infinitus_, cela ne peut
-empêcher que les murs des colléges, pensions et autres prisons destinés
-à l'éducation de la jeunesse ne soient toujours décorés des noms de ceux
-qui les habitent. Quelques bancs de bois, un vieux clavecin et un énorme
-pupitre sur lequel on voyait deux antiphonaires ouverts pour une leçon
-de plain-chant, formaient tout l'ameublement de cette pièce, à peine
-éclairée par une lampe de cuivre jadis dorée, mais probablement mise à
-la réforme depuis longtemps comme indigne de figurer dans le sanctuaire.
-L'obscurité était donc presque complète, et de plus il régnait dans la
-chambre cette odeur humide et indéfinissable qu'on ne trouve que dans
-les églises et dans les bâtiments qui en dépendent. L'aspect de ce
-séjour aurait peut-être un peu désenchanté notre nouvel enfant de
-choeur, si ses camarades lui avaient laissé le temps de s'abandonner à
-ses réflexions.
-
---Comment te nommes-tu, toi? lui dit l'un d'eux.
-
---Joseph, répondit notre héros, enchanté de cette familiarité, qui le
-mettait à l'aise, et vous?
-
---Moi, je me nomme Max; mais il ne faut pas dire: Et vous! entre
-camarades, il faut tout de suite se tutoyer. Voyons, es-tu un bon
-enfant? à quoi sais-tu jouer?
-
---Moi, reprit Joseph, je jouerai à tout ce que vous voudrez, et si cela
-vous fait plaisir, je vous jouerai de la harpe ou du violon, ou je
-chanterai quelque chose avec vous.»
-
-Un éclat de rire universel accueillit la proposition du pauvre Joseph.
-
---Est-il bête! se disaient ses camarades; on lui parle de s'amuser, et
-il vous répond qu'il veut faire de la musique.
-
---Mais, Joseph, lui dit Max, tu n'y penses pas de nous parler de
-chanter; nous ne faisons que cela du matin au soir!
-
---Et cela vous ennuie? repartit vivement Joseph.
-
---Je crois bien, on nous y oblige! et à peine avons-nous une ou deux
-heures dans toute la journée pour nous divertir un peu.
-
---Oh! je ne suis pas comme vous, moi: mon plus grand divertissement sera
-de faire de la musique.
-
-Un murmure de mécontentement accueillit cette réflexion... Ce sera un
-_capon_, se disait-on à l'oreille... Du tout, reprit Max, c'est un
-_chaud_, et voilà tout; mais ça lui passera bien vite. Marthe vint de
-nouveau interrompre la discussion. Elle apportait à chacun un morceau de
-pain et une pomme; le panier était vide quand vint le tour de Joseph;
-mais elle le prit par la main.
-
---Maître Reutter va vous faire souper avec lui, mon petit ami; ne vous y
-accoutumez pas, c'est bon pour aujourd'hui, mais demain vous partagerez
-le repas de ces Messieurs.
-
-Et ces messieurs, tout en rongeant leur pomme, suivaient d'un oeil
-d'envie le nouvel arrivé, car il allait faire un repas un peu plus
-substantiel que le leur.
-
-Joseph se trouva bientôt tête-à-tête avec Reutter. Le local était un peu
-plus gai: d'abord on y voyait à peu près clair, et puis un bon feu
-brûlait dans le poêle, les murs étaient garnis de tablettes couvertes de
-livres et de partitions; dans un coin de la chambre était un petit
-buffet d'orgues, non loin de là un clavecin et plusieurs autres
-instruments. La vue de ces richesses musicales aurait suffi pour
-enchanter Joseph; mais il faut avouer, à la honte de son coeur et à la
-louange de son appétit, que son attention fut d'abord absorbée par une
-petite table où il n'y avait que deux couverts; mais elle était
-abondamment servie, et, sur le signe que lui fit Reutter, il s'y
-installa sur-le-champ.
-
-Le pauvre enfant n'avait jamais bu de vin: il en goûta un peu; il ne
-cessa de parler musique pendant tout le souper, et, quand il sortit de
-table, il se croyait le mortel le plus fortuné qui existât au monde. En
-se couchant, cependant, il sentit bien qu'il lui manquait quelque chose:
-c'était le baiser de sa mère, qui lui servait de bénédiction chaque
-soir: un tendre regret faillit lui faire verser des larmes; mais il
-songea à la joie qu'elle devait avoir de le savoir heureux, et il
-s'endormit en pensant à elle et en remerciant Dieu de tout ce qui lui
-arrivait; car, je le vois bien, se disait-il, c'est ici que je vais
-trouver le bonheur; il ne peut être autre part.
-
-
-II
-
-Huit années s'étaient écoulées. On était au mois d'octobre; neuf heures
-du soir venaient de sonner; il faisait froid, un brouillard épais
-couvrait toute la ville, et la cathédrale avait l'air d'être veuve de
-ses grands clochers si élégants, perdus alors dans l'épaisseur de la
-brume; chacun était rentré chez soi; on se réunissait autour des grands
-poêles bien chauffés; des lumières apparaissaient aux fenêtres des
-salles à manger, car c'était l'heure du souper, et l'on ne rencontrait
-dans les rues que les crieurs de nuit: de demi-heure en demi-heure, ils
-annonçaient, avec leurs voix rauques et lugubres, l'heure et le temps
-qu'il faisait. Ceux qui étaient chaudement enfermés dans leurs maisons,
-plaignaient les pauvres gardes-nuit, car eux seuls, probablement, dans
-Vienne étaient obligés de parcourir les rues et d'affronter la bise; et
-cependant, sous le porche de Saint-Stéphan, se tenait pelotonné dans un
-coin obscur quelqu'un qui enviait encore leur sort. Depuis sept heures
-il se tenait à la même place, plongé dans les plus sombres réflexions,
-et à chaque crieur qui paraissait sur la place:
-
---Va, crie bien fort, oiseau de mauvais augure, disait-il; tu ne crains
-pas de perdre ta voix, toi; tu n'as pas besoin de l'avoir claire et
-argentine, tu n'as pas peur qu'on te renvoie sans pain, sans asile, avec
-une méchante souquenille sur le dos, parce que tu ne pourras plus monter
-jusqu'au _sol_. Quand tu auras fait ton sot métier toute la nuit, tu
-rentreras tranquillement te coucher à l'heure où les autres se lèveront;
-et moi, que ferai-je, que deviendrai-je alors? retourner chez mon père,
-c'est trop loin, et puis, que lui dirai-je quand, après une si longue
-absence, je reviendrai chez lui, sans état, sans moyen d'existence, car,
-ici au moins pourrai-je à peu près gagner ma vie, en allant jouer dans
-les orchestres, tandis que, dans un village, ce ne serait pas une
-ressource. Si au moins j'avais un habit un peu décent et un instrument!
-Mais rien, pas même un méchant violon et pas un kreutzer dans ma poche.
-Que deviendrai-je demain?... ma foi, ce qu'il plaira à Dieu... J'ai
-froid, je vais tâcher de dormir, je suis encore heureux d'être à peu
-près à l'abri sous cette grande porte, dormons. C'est seulement dommage
-de dormir sans avoir soupé, avec cela que je n'en ai point l'habitude;
-mais il faudra bien que je m'y fasse. C'est dommage que j'aie aussi
-celle de déjeuner et de dîner, car je veux être pendu si je sais comment
-je m'y prendrai pour me défaire de ces mauvaises habitudes-là... Allons,
-au petit bonheur!... Saint Joseph me viendra peut-être en aide; et, en
-disant ces mots, le pauvre abandonné se pelotonna derrière une petite
-colonnette, se faisant le plus petit possible, pour être un peu abrité,
-par ce frêle rempart, contre le vent et la pluie qui soufflaient dans la
-direction où il se trouvait.
-
---Il aurait probablement dormi jusqu'au jour, si son sommeil n'avait été
-interrompu, d'une manière désagréable, par une lanterne qu'on lui
-promenait sur le visage. Il entrouvrit à peine ses yeux et se hâta de
-les refermer bien vite, aveuglés qu'ils étaient par l'éclat de la
-lumière.
-
---Que faites-vous là, l'ami? lui disait-on.
-
---Eh! parbleu! vous le voyez bien, je dormais et j'ai fort envie de
-continuer; ainsi bonsoir.
-
---Bonsoir, c'est bientôt dit; mais qui êtes-vous, où demeurez-vous?
-
---Si je demeurais quelque part, je vous prie de croire que j'y serais
-plutôt à cette heure que sous le porche de Saint-Stéphan. Qui je suis?
-cela ne sera pas long: on me nomme Joseph Haydn; ce matin encore j'étais
-enfant de choeur de la cathédrale; à présent je ne suis rien du tout et
-je ne sais pas encore ce que je serai demain.
-
---Ah çà! on vous a donc renvoyé de la maîtrise, et pour quel motif?
-
---Parce que je mue.
-
---Qu'est-ce que ça veut dire?
-
---Cela veut dire que j'ai perdu ma voix, parce que j'ai quinze ans et
-qu'il en devait être ainsi; je n'ai pas d'asile, je ne connais presque
-personne ici, et, pour ne pas importuner mes amis dont, au reste, je ne
-connais pas la demeure, j'ai pris le parti de me coucher ici. Etes-vous
-satisfait? Puis-je continuer mon somme maintenant?
-
---Vous continuerez votre somme si vous voulez, mais pas ici.
-
---Et où donc?
-
---A la maison des crieurs où vous allez nous suivre, et demain nous vous
-conduirons chez les personnes dont vous pourrez vous recommander, pour
-voir si vous nous avez dit vrai.
-
---Soit, marchons.
-
---Et Joseph se mit à suivre les crieurs, qui le menèrent à leur lieu de
-rendez-vous, bien chauffé, mal éclairé, mais où l'on pouvait au moins se
-reposer un peu plus à l'aise que sur les dalles de Saint-Stéphan. Notre
-jeune homme fut enchanté du changement de chambre à coucher, et, sans
-plus s'inquiéter du lendemain, se mit à profiter du bon feu et du
-logement que sa bonne étoile venait de lui procurer. Mais, dès que le
-jour vint, les questions recommencèrent, et comme il ne put nommer,
-parmi les personnes de la ville que quelques musiciens qu'il avait
-rencontrés dans les concerts où il allait chanter, sans pouvoir indiquer
-leur logis, on le reconduisit chez maître Reutter, qui devait au moins
-répondre de lui. Il était à moitié chemin, escorté par deux gardes de
-nuit qui ne le quittaient pas d'une semelle, lorsqu'il aperçut un visage
-de connaissance: c'était un musicien rentrant chez lui, sa boîte à
-violon à la main, et venant sans doute de quelque noce où il avait
-dirigé l'orchestre. Il reconnut notre jeune homme.
-
---Eh! mon pauvre Joseph; où donc allez-vous en si singulière compagnie?
-
---Ma foi, répondit Haydn, je sais bien où je vais maintenant, mais je ne
-sais pas où j'irai dans une heure, car on me conduit chez maître
-Reutter; il m'a mis à la porte hier au soir, et comme je ne le crois pas
-disposé à me reprendre à présent, il faudra que ces messieurs aient
-encore la complaisance de m'accompagner demain matin chez lui,
-puisqu'ils tiennent absolument à me procurer un logement de jour; celui
-qu'ils m'ont offert cette nuit me convient tellement sous tous les
-rapports, qu'il est très-probable que j'irai m'y installer à la nuit
-tombante.
-
---Ah çà! mais c'est une plaisanterie, reprit le musicien; comment! vous
-ne savez où aller?
-
---Non, sur mon honneur.
-
---Eh bien! il faut venir chez moi, nous logerons ensemble.
-
---Mais vous me connaissez à peine; je ne sais même pas votre nom.
-
---Que vous ignoriez mon nom, cela ne m'étonne nullement; je suis un
-pauvre diable de musicien, et je gagne à peu près ma vie. Vous, je vous
-connais fort bien; vous êtes artiste, nous sommes frères, presque aussi
-riches l'un que l'autre; mais vous avez du talent, vous ferez peut-être
-votre chemin; ne serez-vous pas heureux alors de m'obliger?
-
---Oh! certes, de grand coeur.
-
---Eh bien! donc, chacun son tour. C'est moi qui commence. Messieurs,
-continua-t-il, en s'adressant aux deux crieurs de nuit, je me nomme
-Spangler, voici mon adresse, et je réponds de monsieur, qui va loger
-avec moi. Voilà, je crois, votre mission accomplie; merci de
-l'hospitalité que vous lui avez donnée, et à laquelle il n'aurait pas eu
-besoin de recourir, si je l'avais rencontré plus tôt. Au revoir!
-
-Et nos deux amis, se tenant bras dessus bras dessous, arrivèrent bientôt
-à leur demeure commune. C'est un peu haut, dit Spangler; mais cela a son
-avantage: une fois arrivé, on ne redescend plus que quand on y est tout
-à fait obligé, et cela vous fait travailler, en vous forçant de rester
-plus souvent à la maison. Et puis les importuns ne viennent pas vous
-déranger; ils ne se hasardent pas à monter, sans s'être d'abord informés
-en bas si vous y êtes, et vous pouvez, en toute sûreté, vous déclarer
-absent tant que vous le jugez convenable. Quand vous chanteriez à
-tue-tête, et quand vous feriez résonner l'instrument le plus puissant,
-il y a une telle distance des étages inférieurs à notre petit paradis,
-qu'il n'y a nul danger que le bruit que vous feriez vienne trahir votre
-présence. On était enfin arrivé à ce que Spangler appelait son petit
-paradis.
-
-C'était un grenier à peine meublé d'un lit, de quelques chaises, d'une
-table et d'un vieux clavecin.
-
---Cela n'est pas beau, dit-il à son nouvel hôte; mais ici nous pourrons
-encore n'être pas trop malheureux; nous nous confierons nos peines,
-c'est déjà un soulagement; puis, nous ferons de la musique ensemble, et
-c'est une consolation. Et, pour commencer, vous allez me raconter
-pourquoi et comment ce vieux coquin de Reutter vous a si inhumainement
-renvoyé de la maîtrise.
-
---Ah! ce ne sera pas bien long, répondit Joseph. Depuis deux ans,
-j'étais très-mal avec lui, et il y a peut-être un peu de la faute de mon
-père, qui n'a jamais voulu consentir à ce que désirait Reutter. Notre
-maître de chapelle voulait, disait-il, assurer ma fortune et mon avenir;
-c'est une affaire que je n'ai jamais très-bien comprise, et que vous
-m'expliquerez peut-être, car vous devez avoir plus d'expérience que moi.
-Vous vous rappelez sans doute quelle belle voix de soprano j'avais, et
-l'effet que je produisais lorsque, le dimanche, j'avais quelque solo à
-chanter. Un jour que j'avais été encore mieux inspiré que de coutume, et
-que l'on avait paru très-satisfait de moi, Reutter me fit monter dans sa
-chambre, après l'office.
-
---Mon enfant, me dit-il, car, dans ce temps-là, j'étais son Benjamin, et
-il avait toutes sortes de bontés pour moi, mon enfant, tu as une belle
-voix, tu ne chantes pas mal, et si cela pouvait durer toujours ainsi, tu
-serais trop heureux. Malheureusement, dans quelques années, tout cela va
-changer; tu vas devenir un homme, tu auras de la barbe et tu ne pourras
-plus chanter sur la clef d'_ut_ première ligne.
-
-Je ne comprenais pas quel rapport il pouvait y avoir entre la barbe et
-la clef d'_ut_ première ligne; je le laissai continuer.
-
---Il y aurait bien un moyen de te conserver ta belle voix claire, mais
-il faut un grand courage pour cela.
-
---Qu'est-ce donc? interrompis-je.
-
---Peu de chose, je te le dirai plus tard, mais cela ne peut avoir lieu
-que loin d'ici, en Italie. Je t'y enverrais à mes frais, à mes frais,
-entends-tu? et, au bout de deux ans, tu reviendrais ici avec la plus
-belle voix du monde.
-
---Mais s'il ne s'agit que d'aller en Italie pour y acquérir une belle
-voix, il ne faut pas un grand courage pour cela, et je suis tout prêt à
-partir!
-
---Il ne s'agit pas seulement d'aller en Italie. Là on trouve des hommes
-fort habiles, nous n'en avons malheureusement pas dans notre Allemagne
-qui, au moyen de certains secrets, savent conserver la voix et empêcher
-la barbe de pousser. Je ne peux pas trop t'expliquer quels moyens ils
-emploient pour cela, parce que je n'en ai jamais essayé par moi-même;
-mais j'ai vu dans ma jeunesse plusieurs chanteurs qui avaient passé par
-là, et ils paraissaient fort bien portants et très-contents de leur
-sort. A ton retour d'Italie, tu m'appartiendras pendant dix ans,
-c'est-à-dire que, pendant dix ans, je te ferai une pension qui ne sera
-pas de moins de 800 florins, et je pourrai, en revanche, te céder aux
-directeurs et aux maîtres de chapelle qui voudront profiter de ton
-talent.
-
---Vous jugez que je fus enchanté d'une telle proposition; je sautai au
-cou de Reutter en le remerciant du bon conseil qu'il me donnait et de
-l'appui qu'il m'offrait pour m'aider à devenir un grand chanteur sur la
-clef d'_ut_ première ligne: il fut convenu que je partirais dans quinze
-jours, et il me recommanda de ne confier notre secret à qui que ce fût.
-Mais voyez quelle démangeaison de parler me prit: c'était aux approches
-de la Saint-Matthieu, et je ne manquais jamais à cette époque d'écrire à
-mon digne père, à l'occasion de sa fête. Ne m'avisai-je pas, dans ma
-lettre, de lui dire que dans deux ans j'aurais un revenu de 800 florins,
-que rien n'était plus facile à gagner, qu'il ne s'agissait que d'aller
-en Italie, où l'on empêcherait ma barbe de pousser, etc.; enfin, je lui
-racontai tout. Deux jours après, qui vois-je arriver à la maîtrise? Mon
-père, qui demande sur-le-champ à parler à Reutter. Ils restèrent
-enfermés une grande heure ensemble, et, quand mon père sortit, il avait
-l'air fort animé, et Reutter tout confus. Mon père me pressa tendrement
-dans ses bras.
-
---Mon bon Joseph, me dit-il, les larmes aux yeux, tu as bien fait de te
-confier à moi. Au nom de ce que tu as de plus cher, au nom de ta mère,
-je te défends de consentir à aucune proposition qui pourrait t'être
-faite, sans m'en prévenir et me demander mon consentement.
-Entendez-vous, Monsieur? dit-il rudement à Reutter, j'aimerais mieux
-qu'il ne fût toute sa vie qu'un pauvre charron comme moi que de jamais
-permettre... car enfin, un charron, c'est un homme, au lieu que...
-
-Et le reste fut tellement grommelé entre ses dents, que je ne pus
-entendre la fin de ses paroles qui me semblent encore incompréhensibles;
-car, je vous demande un peu, quel bien cela pouvait-il faire à mon père,
-que j'eusse de la barbe ou non? Mais je devais respecter sa volonté, et
-je me soumis à ses ordres. A peine fut-il parti, que Reutter, se
-tournant vers moi, me jeta un regard de pitié.
-
---Monsieur Joseph, vous êtes un sot, me dit-il, et un jour viendra où
-vous vous repentirez amèrement de votre niaiserie.
-
-A dater de ce moment, sa manière d'être changea entièrement avec moi: je
-n'étais plus son élève favori; quoi que je fisse pour ne pas lui
-déplaire, je ne parvenais jamais à le contenter; à peine daignait-il me
-donner leçon, et, sans la complaisance de mes camarades qui me faisaient
-un peu travailler, je serais resté bien en arrière d'eux.
-
-Quand je vis que je ne pouvais pas devenir un chanteur, je pensai à une
-autre profession, et je me mis à étudier la composition. J'avais
-découvert dans la bibliothèque de maître Reutter un traité de
-contre-point de Fux. Je me mis avec ardeur à travailler sur ce livre que
-j'avais d'abord peine à comprendre; mais, petit à petit, mon
-intelligence s'est développée, et j'ai essayé d'écrire quelques morceaux
-que je n'ai jamais osé montrer à maître Reutter; mais je les ai
-quelquefois essayés avec mes camarades, et je vous assure que cela n'est
-pas trop mal; je vous les montrerai un de ces jours.
-
-Cependant, il y a six mois, j'éprouvai plus de peine à chanter, ma voix
-s'enroua tout d'un coup, il me fut bientôt impossible d'atteindre les
-notes un peu élevées, et petit à petit je les perdis toutes. Je n'étais
-plus bon à rien. Hier, Reutter vint à moi, vers le soir:
-
---Ce que je vous avais prédit est arrivé, me dit-il, votre belle voix
-est partie; maintenant, allez où bon vous semblera, j'ai fait pour vous
-tout ce que je pouvais faire.
-
-Et, en disant ces mots, il m'avait conduit vers la porte de la rue, où
-il me poussait par les épaules.
-
---Mais que voulez-vous que je devienne? lui disais-je en pleurant.
-
---Tout ce que vous voudrez, me répondit-il; il fallait m'écouter
-autrefois; à présent vous auriez 800 florins chaque année. Bonne chance!
-Et la porte se referma sur moi. Il était nuit, je n'avais pas soupé,
-j'avais froid, ce que j'avais de mieux à faire était de dormir. Vous
-savez la fin de mon histoire, qui, grâce à vous, ne s'est pas dénouée
-d'une manière trop défavorable.
-
-Eh bien! qu'en dites-vous?
-
---Je pense, dit Spangler, que votre père a bien fait, que Reutter est un
-misérable, et que vous vous applaudirez un jour de n'avoir pas cédé à
-ses perfides conseils; maintenant, causons d'affaires: il faut tâcher de
-vous créer des ressources; vous ferez comme moi, vous viendrez dans tous
-les orchestres où l'on m'appellera, c'est un florin que cela rapporte
-chaque fois, et j'ai de ces occasions-là au moins cinq ou six fois par
-mois; mes bénéfices seront les mêmes, et j'espère ne pas doubler ma
-dépense; ainsi, vous voyez que c'est encore moi qui serai votre obligé.
-Par exemple, nous n'aurons qu'un lit: il est un peu dur et un peu
-étroit; mais on s'y accoutume bien vite. Je donne aussi quelques leçons;
-pendant que je serai en ville, vous pourrez étudier et travailler tout à
-votre aise, et quand nous nous trouverons tous deux au logis, eh bien!
-nous ferons de la musique ensemble, nous essaierons vos compositions;
-mais, je vous en préviens, mon pauvre ami, il ne faut pas fonder trop
-d'espérance de fortune là-dessus; vous gagnerez plus facilement de
-l'argent en exécutant la musique des autres qu'en en composant
-vous-même; mais rien ne vous empêchera de barbouiller du papier pour
-votre amusement et même pour le nôtre. Voyons, avez-vous là quelqu'un de
-vos essais? Puisque nous n'avons rien de mieux à faire, faites-moi donc
-entendre quelque chose de vous.
-
-Haydn tira un manuscrit de son petit paquet!
-
---Tenez, dit-il à son nouvel ami, voici une sonate de clavecin et
-violon. C'est une des premières choses que j'aie écrites, voulez-vous
-que nous la voyions ensemble?
-
---Volontiers, répondit Spangler; et il alla tirer son violon de son
-étui.
-
-Tout en accordant son instrument, il réfléchissait à la difficulté qu'il
-allait trouver à héberger son commensal. Pour ne pas l'humilier, il lui
-avait tout peint en beau; mais il y avait une grande différence de la
-réalité aux espérances qu'il lui avait fait concevoir. Il était fort
-douteux qu'on admît Haydn dans les orchestres où l'on demandait
-Spangler, et il n'y avait pas à songer à lui procurer des leçons,
-inconnu comme il l'était; et d'ailleurs, quand même il en aurait trouvé,
-il lui aurait fallu des habits pour se présenter, et il était encore
-plus difficile de trouver un tailleur pour faire crédit, que des élèves
-pour prendre des leçons. Malgré ces réflexions peu rassurantes, le bon
-Spangler s'applaudissait de ce qu'il avait fait: il avait tiré de peine
-un artiste, un confrère, et il trouvait la récompense de sa bonne action
-en elle-même.
-
-Le violon accordé, nos deux artistes commencèrent la sonate. Spangler
-n'était pas un musicien de premier ordre; cependant il avait assez de
-sentiment de son art pour n'être pas insensible à ses beautés, et, dès
-les premières mesures, il fut surpris de la clarté, de la régularité du
-plan, de la fraîcheur d'idées et de la nouveauté de la musique qu'il
-exécutait. L'andante lui révéla encore d'autres beautés, et à la fin du
-rondo final il était transporté de plaisir et d'admiration.
-
---Ah çà! mon cher maître, dit-il à Haydn, je vous dois une réparation:
-j'ai parlé un peu cavalièrement de votre musique avant de la connaître;
-mais, maintenant, je dois changer de ton. Mais c'est que c'est
-très-bien, très-original! Je ne sais pas du tout ce que valent les
-manuscrits, n'étant en rapport avec aucun marchand de musique; mais je
-suis à présent convaincu que vous pourrez très-bien tirer parti de votre
-talent de compositeur.
-
-Haydn fut enchanté de ces éloges, non par amour-propre, mais parce
-qu'ils lui faisaient concevoir l'espérance de ne pas être longtemps à la
-charge de son ami. A dater de ce moment, les efforts furent employés en
-commun à vaincre la misère. Un secours efficace leur fut encore donné
-par un voisin, un brave perruquier, nommé Keller. Cet honnête artisan
-avait souvent entendu chanter Haydn à Saint-Stéphan, alors qu'il
-possédait encore sa belle voix de soprano, et il s'était pris
-d'enthousiasme pour le jeune virtuose: le récit de ses malheurs ne fit
-qu'augmenter l'intérêt qu'il lui portait. Spangler était dehors presque
-toute la journée, occupé à donner des leçons ou à des répétitions pour
-ses bals ou ses concerts; pendant ce temps, Joseph restait seul, cloué
-devant son clavecin, jouant et rejouant sans cesse les six premières
-sonates d'Emmanuel Bach qui lui étaient tombées sous la main, et pour
-lesquelles il conçut et conserva toujours une admiration profonde. Il
-composait aussi, écrivant toutes les idées qui bouillonnaient dans sa
-tête. Keller venait souvent l'écouter; il admirait tant de talent et de
-courage, et déplorait une telle misère. Haydn ne comprenait pas qu'on
-s'apitoyât sur sa position.
-
-Assis à mon clavecin rongé par les vers, dit-il plus tard, je n'enviais
-pas le sort des monarques. Cependant la misère augmentait chaque jour:
-les dépenses de Spangler avaient été doublées, et ses revenus étaient
-restés les mêmes. C'est au bon Keller que nos deux amis durent de voir
-améliorer un peu leur existence. Il n'y a pas de protection à dédaigner,
-et celle d'un perruquier peut être très-efficace. Keller avait toutes
-les vertus de sa profession, aussi ne manquait-il pas de causer et de
-causer longuement avec ses pratiques: il parla tant et tant de son jeune
-protégé, qu'il finit par intéresser quelques personnes à son sort. Grâce
-à lui et à ses bavardages, Haydn obtint une place de premier violon à
-l'orchestre du couvent des révérends pères de la Miséricorde; puis, de
-temps en temps, et aux grandes fêtes, il obtenait un congé et allait
-jouer l'orgue dans la chapelle du comte de Hangwitz; pendant la semaine
-il donnait quelques leçons de clavecin et de chant, toujours obtenues
-par l'importunité ou à la recommandation de Keller.
-
-L'ambassadeur de la république de Venise à Vienne avait une maîtresse
-qui raffolait de musique; le vieux maître de chapelle Porpora était
-commensal de l'ambassadeur et avait trouvé une espèce de retraite dans
-son hôtel. Haydn fut introduit auprès de la belle Wilhelmine, la
-maîtresse de l'ambassadeur, en qualité de claveciniste accompagnateur.
-Elle proposa au jeune musicien de la suivre aux bains de Manensdorf où
-elle allait passer quelque temps. Haydn accepta avec d'autant plus
-d'empressement, que Porpora était du voyage, et qu'il brûlait du désir
-de recevoir quelques leçons de cet homme célèbre qui avait été l'heureux
-rival de Haendel.
-
-Porpora était un vieillard quinteux et morose, peu bienveillant de sa
-nature; il ne se souciait guère de perdre son temps à donner des leçons
-qu'on ne lui paierait qu'en reconnaissance. Haydn parvint cependant à en
-obtenir quelques bons conseils; mais que ne dut-il pas faire pour
-captiver les bonnes grâces du professeur récalcitrant! Levé avant le
-jour, il brossait soigneusement ses habits, nettoyait ses souliers,
-préparait sa perruque et se regardait comme très-heureux lorsque ses
-soins journaliers n'étaient pas accueillis par quelque bourrade. A la
-fin, cependant, tant de persévérance et d'abnégation, et peut-être aussi
-ses rares dispositions musicales, finirent par triompher de la
-résistance de Porpora; touché des soins et des attentions respectueuses
-de ce domestique volontaire, il consentit à lui donner quelques leçons.
-Haydn en profita si bien, qu'à son retour à Vienne, l'ambassadeur,
-étonné de ses progrès en l'entendant accompagner sa maîtresse chantant
-une des cantates si difficiles de Porpora, fit à notre jeune homme une
-pension de six sequins par mois.
-
-Haydn fut alors le plus heureux des hommes: il put largement acquitter
-sa part des dépenses de la communauté, et n'en mit que plus d'ardeur à
-rechercher en ville des leçons dont le produit augmentât le bien-être de
-leur ménage d'artistes. Il ne cessait de composer des morceaux qu'il
-faisait jouer à ses élèves; mais il y attachait si peu d'importance,
-qu'il les leur laissait et ne s'en occupait plus, une fois qu'ils
-étaient composés. Quelques-uns de ces morceaux furent entendus par des
-appréciateurs dignes de les comprendre; plusieurs furent gravés sans le
-consentement et à l'insu d'Haydn, qui ne se doutait même pas qu'il pût
-tirer le moindre profit de son talent de compositeur, et sa réputation
-commençait déjà à se répandre à Vienne et chez les éditeurs sans que,
-dans son adorable naïveté, il se crût autre chose qu'un pauvre musicien
-gagnant péniblement sa vie à donner des leçons et à jouer dans quelques
-orchestres.
-
-Un jour, il fut appelé pour accorder un clavecin chez la comtesse de
-Thun. Il fut introduit, par un laquais, dans un splendide salon et
-laissé seul devant un superbe clavecin pour s'y acquitter de sa besogne.
-Quand le clavecin fut accordé, Haydn compara ce magnifique instrument à
-la chétive épinette sur laquelle il travaillait si assidûment. Ce
-n'étaient pas les riches peintures dont était orné le clavecin et sa
-forme élégante qui le séduisaient; c'étaient ses trois claviers, ses
-jeux de toute espèce, le son superbe de l'instrument et le parti qu'on
-en pouvait tirer, qui excitaient son envie. Que les gens riches sont
-heureux, se disait-il, d'avoir des appartements assez grands pour y
-loger de si beaux et si vastes instruments! Pour une fois au moins et
-pour quelques minutes, je veux jouir de leur bonheur, et puisque j'ai
-accordé ce clavecin, j'ai bien le droit de l'essayer et de m'en servir
-pendant quelques instants. Il se mit alors à improviser; la supériorité
-de l'instrument excitait son génie, il s'abandonna à toute la verve de
-ses idées. Depuis une heure, perdu dans un autre monde, celui des poëtes
-et des musiciens, il se laissait aller à toutes les rêveries de son
-génie et aurait sans doute encore continué longtemps, si, en levant les
-yeux par hasard, il n'eût distingué devant lui une jeune et belle femme
-pensive, et cependant émue par ces accords merveilleux; elle l'écoutait
-depuis longtemps sans qu'il se fût même aperçu de sa présence. Il se
-hâta de quitter le clavecin, tout confus d'avoir un témoin de
-l'indiscrétion qu'il s'était permise.
-
---Qui êtes-vous, mon ami? lui dit la dame d'une voix douce et
-rassurante.
-
---L'accordeur qu'on a fait appeler, et, ayant terminé de mettre cet
-instrument en état, j'ai voulu l'essayer et je me suis oublié.
-Pardonnez-moi, madame.
-
---Vous êtes tout pardonné, interrompit la jeune femme sans le laisser
-achever, c'est moi, au contraire, qui suis coupable de vous avoir
-empêché d'achever le morceau que vous exécutiez: il est bien beau,
-voudriez-vous me le redire?...
-
---Mon Dieu, madame, je vous en jouerai un autre si vous le désirez, mais
-il me serait impossible de vous répéter celui-là.
-
---Impossible? et pourquoi?
-
---Parce qu'il n'existe pas: en essayant ce clavecin, je laissais courir
-mes doigts au hasard; la beauté de l'instrument m'a peut-être mieux
-inspiré qu'à l'ordinaire, et ce que vous voulez bien appeler un morceau,
-n'était qu'une improvisation sans importance.
-
---Une improvisation?... de vous?
-
---Certainement de moi, madame; puisque j'improvisais, il fallait bien
-que ce fût de moi.
-
-Haydn n'était pas encore assez au fait du monde pour savoir que
-lorsqu'il échappe une sottise à quelqu'un dont on dépend, ou dont on a
-besoin, il faut avoir garde de la relever. La belle dame ne pouvait
-cependant croire que le petit jeune homme assez mal tourné qu'elle avait
-devant les yeux fût l'auteur de la belle musique qui l'avait frappée.
-
---Comment vous nomme-t-on donc, monsieur l'improvisateur? lui dit-elle.
-
---Joseph Haydn.
-
---Haydn! seriez-vous le fils ou le parent de ce musicien mystérieux que
-personne ne connaît et dont plusieurs morceaux ont déjà tant de vogue?
-
---Je ne sais, madame, s'il est un musicien de mon nom que l'on admire et
-que l'on ne connaisse pas: quant à moi, mon père est charron et
-sacristain au petit village d'Harrach, et, pour mon compte, je suis
-très-connu de plusieurs personnes de Vienne: vous pouvez vous informer
-de moi auprès de M. Spangler et de M. Keller.
-
---Je n'ai pas l'honneur de connaître ces deux messieurs; pourriez-vous
-me dire qui ils sont?
-
---Tous deux sont mes meilleurs amis: le premier est un fort bon musicien
-avec qui je demeure et dont je partage la bonne et la mauvaise fortune;
-le second est un perruquier qui demeure dans ma maison et qui a beaucoup
-de goût; car je lui joue toute la musique que je compose, et il en est
-quelquefois très-satisfait.
-
---C'est inconcevable! se dit la dame... Ah! une dernière épreuve peut me
-donner le mot de cette énigme, et, saisissant un morceau de musique
-parmi ceux rangés dans un casier placé sous le clavecin, elle le plaça
-sur le pupitre. Jouez-moi cela, monsieur, dit-elle en ouvrant le morceau
-de musique à la première page.
-
-Haydn y eut à peine jeté un coup d'oeil, qu'il s'écrie:
-
-Mais c'est une de mes sonates, et gravée encore! ah! quel plaisir! quel
-honneur! ah! madame, donnez-moi ce morceau, je vous en prie. Ma musique
-gravée, publiée!
-
---Un instant, dit la dame, puisque ce morceau est de vous, vous n'aurez
-sans doute pas besoin de la musique devant vos yeux pour l'exécuter;
-quand vous me l'aurez fait entendre sans regarder la musique, je vous
-donnerai le cahier, je vous le promets. Voyons, commencez.
-
-Et elle avait retiré la sonate du pupitre et suivait des yeux sur le
-cahier qu'elle tenait à la main. Haydn s'était mis au clavecin, et il
-exécuta la sonate d'un bout à l'autre; mais, électrisé par l'espèce de
-défi porté à son honneur par celle qui semblait douter qu'il fût bien
-l'auteur de son propre ouvrage, il ajouta quelques traits plus
-difficiles et plus brillants que ceux qu'il avait écrits, et se surpassa
-dans l'exécution de son morceau.
-
-La comtesse de Thun, car c'était elle que le son du clavecin avait
-attirée du fond de ses appartements dans le salon, la comtesse voulut
-connaître par quelle circonstance un compositeur d'un tel mérite en
-était réduit à faire le métier d'accordeur. Haydn fut obligé de raconter
-toute son histoire, sans en omettre aucun détail.
-
---Monsieur Haydn, lui dit alors la comtesse, vous allez emporter cette
-sonate gravée que vous avez paru désirer; mais, en échange, il faut que
-vous contentiez un caprice de femme, qui vient de me venir à l'instant.
-Je désire que vous composiez, pour moi, une sonate dont je vous prie de
-m'apporter le manuscrit dès que vous l'aurez terminée, et je vous
-demande la permission de vous la payer d'avance; et elle remit à Haydn
-une somme de vingt-cinq ducats. Pour lui, c'était la fortune. La
-fortune, effectivement, changea subitement pour lui. Grâce à la
-protection de la comtesse, il fut présenté aux premiers personnages de
-l'Empire, et, quelques années après, il entra au service du prince
-Esterhazy, où il passa la plus grande partie de sa vie. Son premier soin
-fut de faire admettre Spangler au nombre des musiciens de Son Altesse.
-Mais il avait encore une autre dette à acquitter, celle qu'il avait
-contractée envers Keller. Il la paya du bonheur de toute sa vie. Il crut
-de son devoir d'épouser la fille du perruquier. Il la connaissait à
-peine, et il n'avait pas d'amour pour elle. Cette union fut malheureuse,
-et eût empoisonné toute son existence, s'il ne se fût séparé de sa
-femme, à laquelle il assura une existence honorable.
-
-Ici doit se terminer cette esquisse des premières années d'Haydn;
-constamment employé au service du prince Esterhazy, il ne cessa de
-composer pour lui, et l'histoire d'Haydn est tout entière dans l'immense
-catalogue de ses travaux. Il fit un voyage en Angleterre dans les
-dernières années de sa vie; avec l'argent qu'il y gagna, il s'acheta une
-petite maison dans un faubourg de Vienne et y termina ses jours.
-
-Quoique j'aie entrepris aujourd'hui de ne parler que de l'enfance et de
-la jeunesse d'Haydn, je ne puis résister au désir de retracer les
-circonstances qui accompagnèrent ses derniers instants.
-
-En 1808, ses facultés commencèrent à baisser et les habitants de Vienne
-voulurent au moins lui rendre un dernier hommage de son vivant. On
-organisa une splendide exécution de _la Création_, un de ses derniers
-chefs-d'oeuvre. Cent soixante musiciens, ayant Salieri à leur tête,
-furent convoqués chez le prince de Lobkowitz; toute la noblesse de
-Vienne assistait à cette solennité; l'illustre vieillard fut apporté
-dans un fauteuil, des fanfares annoncèrent son entrée dans la salle; la
-princesse Esterhazy était allée au-devant de lui et l'introduisit au
-milieu de l'aristocratique assemblée, où on lui prodigua toutes les
-marques de respect et d'admiration. Les applaudissements se
-renouvelaient à la fin de chaque morceau. Emu par toutes ces marques de
-sympathie, Haydn ne put résister à son émotion; un médecin placé près de
-lui fit observer que ses jambes n'étaient pas assez couvertes: en un
-instant un monceau d'écharpes, de châles et de cachemires vint
-s'accumuler aux pieds du vieillard, mais il fit signe qu'il n'aurait pas
-la force de rester plus longtemps. On l'enleva sur son fauteuil; au
-moment de sortir de la salle, il fit arrêter les porteurs, il fit une
-légère inclination vers l'assemblée, puis, étendant les mains vers
-l'orchestre, il sembla bénir ses frères, ses enfants, les dignes
-interprètes de son génie, les nobles instruments de sa gloire.
-
-Au commencement de 1809 ses forces s'affaiblirent de plus en plus.
-L'armée française approchait de Vienne, le pauvre vieillard eut encore
-la force de se lever: il fallut qu'on le mît devant son piano, et, là,
-d'une voix tremblante et cassée, il se mit à chanter l'hymne:
-
-_Dieu! sauvez l'empereur François!_
-
-Le 10 mai, l'armée française était à une demi-lieue du petit jardin
-d'Haydn. Quinze cents coups de canon ébranlèrent les airs dans cette
-journée, quatre obus vinrent tomber près de sa maison. Ses domestiques,
-effrayés, se pressaient autour de lui; il ne parlait plus; seulement sa
-voix chevrotante articulait encore:
-
-_Dieu! sauvez l'empereur François!_
-
-A peine entré à Vienne, Napoléon envoya chez l'illustre vieillard; mais
-il fut insensible à tant d'honneur. La veille de sa mort il se fit
-encore porter à son piano, et chanta trois fois avec ferveur:
-
-_Dieu! sauvez l'empereur François._
-
-Le 31 mai s'éteignit un des plus grands génies dont l'art musical puisse
-se glorifier!
-
-
-
-
-RAMEAU
-
-
-La musique est un art si moderne, qu'un compositeur qui date d'un siècle
-a déjà le droit d'être classé parmi les auteurs anciens: et cette
-ancienneté est presque l'oubli; car les musiciens pratiques sont
-tellement occupés de l'exercice de leur art, que bien rarement ils
-poussent la curiosité et le désir des recherches jusqu'à aller
-feuilleter les partitions délaissées d'auteurs même les plus célèbres,
-se contentant de parler d'eux, sur la foi de leur renommée, et ne se
-faisant une idée de leur style, de leur manière, de leur talent, que par
-la lecture de quelques articles biographiques, souvent écrits légèrement
-ou empruntés par fragments à des appréciations contemporaines souvent
-sans grande valeur.
-
-Il est peu d'hommes qui aient joui, pendant leur vie, d'une aussi grande
-renommée que Rameau: ses écrits théoriques et scientifiques occupèrent
-toute l'Europe, et si ses compositions théâtrales ne dépassèrent pas le
-seuil de la France, du moins dut-il à la supériorité des danseurs
-français de voir ses airs de danse transportés et applaudis sur tous les
-théâtres de l'étranger. Ces airs de danse avaient, du reste, une valeur
-réelle; c'est peut-être dans leur composition que Rameau sut imprimer le
-plus hautement son cachet d'originalité et de puissance rhythmique, car,
-dans la musique de chant, il était souvent gêné par l'exigence des
-paroles françaises et l'inexpérience des poëtes ses collaborateurs.
-
-Cette réunion si rare d'une égale renommée dans la théorie et la
-pratique, suffirait pour assurer à Rameau une place à part dans
-l'histoire de l'art, quand même il n'eût pas montré dans l'une et
-l'autre la supériorité qu'on doit lui reconnaître. Mais quelle est la
-vanité de la gloire des musiciens! Aujourd'hui que de meilleurs systèmes
-ont prévalu, qui s'avisera jamais de lire les oeuvres didactiques de
-Rameau? qui ira chercher, dans ses nombreux ouvrages de théâtre, les
-mélodies qui en ont fait le succès? Rameau était un grand homme, vous
-dira le premier musicien venu que vous interrogerez à son sujet: la
-preuve en est dans son portrait qui est gravé sur la médaille d'or que
-l'Institut décerne à ses lauréats: c'est l'auteur de _Castor et Pollux_
-et l'inventeur de la basse fondamentale.--Voilà ce qu'on vous répondra.
-Mais poussez vos investigations plus loin, demandez quelques détails sur
-son style, sur sa manière d'écrire, sur ce qui différencie cette manière
-de celle de ses prédécesseurs, on restera muet.
-
-Et cependant, c'est une étude curieuse que celle de ces ouvrages qui
-attestent le génie de leurs auteurs, luttant avec énergie contre une
-impuissance causée par leurs mauvaises études, bravant les moyens
-d'exécution bornée dont ils pouvaient disposer, et néanmoins excitant
-l'enthousiasme de leurs contemporains. Quelle est donc la valeur de ces
-jugements contemporains, lorsque l'on voit madame de Sévigné contester
-la supériorité de Racine et prétendre que Lully était arrivé à l'apogée
-de son art?
-
-Cependant, quelle que puisse être la partialité enthousiaste des
-contemporains, il est bon d'y avoir égard, pour ne pas être tenté de
-tomber dans un dédain injuste envers les objets de leur admiration.
-Nourris dans l'étude des chefs-d'oeuvre qui ont fait oublier les
-productions qui les ont précédés, nous ne sommes que trop portés à
-regarder en pitié des essais qui nous semblent puérils et dont chaque
-trait était peut-être une révélation du génie: il faut nous tenir en
-garde contre nos habitudes musicales, et nous rappeler que presque tout
-ce qui devient lieu commun en musique, a d'abord été une nouveauté
-heureusement trouvée, qui n'a dû sa vogue, et plus tard sa banalité et
-son discrédit même, qu'à son succès et à sa propre valeur.
-
-Les biographies de Rameau sont très-nombreuses: je n'aurai donc pas de
-faits nouveaux à révéler sur cet homme célèbre; mais, ayant étudié ses
-oeuvres pratiques avec beaucoup de soin et de patience, peut-être
-serai-je assez heureux pour faire entrevoir quelques aperçus sur la
-révolution musicale dont il donna le signal, autant toutefois qu'il est
-possible de faire connaître les oeuvres d'un musicien, lorsque les
-citations vous sont interdites et que la mémoire des lecteurs ne peut
-venir à votre aide.
-
-Jean-Philippe Rameau naquit à Dijon en 1683. Son père était professeur
-de musique dans cette ville, et c'est de lui qu'il apprit les premiers
-éléments de cet art. Il avait une aptitude si prononcée, qu'à l'âge de
-sept ans il était déjà bon lecteur (chose fort rare à cette époque) et
-improvisait avec facilité sur le clavecin. Cependant, son père ne le
-destinait pas à suivre sa profession; c'était son frère Claude Rameau,
-qui depuis fut un organiste de talent, mais rien de plus, sur qui le
-père avait jeté les yeux pour le lancer dans la carrière des arts. Quant
-à Philippe, des arrangements de famille avaient décidé qu'il entrerait
-dans la magistrature. Aussi fut-il mis au collége des jésuites de Dijon.
-
-Mais si Rameau devait être un jour un des hommes éminents de son siècle,
-il débuta par être un des plus mauvais écoliers des bons pères. Tout
-entier à son amour de la musique, son cahier et les marges de son
-rudiment et de ses dictionnaires étaient surchargées de lignes
-parallèles couvertes de blanches et de noires; ses devoirs étaient
-constamment négligés; les punitions, loin de le corriger, ne faisaient
-qu'exalter sa volonté de fer; bref, son indiscipline devint telle, que
-les bons pères prièrent la famille de Rameau de les débarrasser de cet
-élève impossible, et Philippe fut envoyé à ses parents sans avoir pu
-achever sa quatrième, sachant fort peu de latin, encore moins de grec et
-pas du tout de français. En revanche, son amour de la musique s'était
-accru en proportion de l'aversion qu'il avait éprouvée pour les études
-humanitaires, et à peine délivré du collége, il s'adonna avec plus
-d'ardeur à son art favori, allant quêter chez quelques organistes de la
-ville ce que l'on appelait déjà des leçons de composition, mais ce qui
-n'était et ne pouvait être, de la part de tels professeurs, que quelques
-notions d'harmonie bien imparfaites.
-
-Cependant son ardeur pour la musique eut un temps d'arrêt: il avait
-dix-sept ans, et une passion plus impérieuse lui fit négliger ses études
-habituelles; une jeune veuve du voisinage vint occuper toutes ses
-pensées, et pendant près d'une année la musique fut mise de côté; mais
-si la jolie veuve se souciait peu que son jeune amant fût ou non habile
-musicien, elle tenait à ce que les billets d'amour qu'on lui adressait
-fussent ornés de moins de fautes d'orthographe possible: aussi fit-elle
-rougir Rameau de son ignorance, et si le futur écrivain ne lui dut pas
-d'acquérir un style bien pur, il lui eut au moins l'obligation de
-pouvoir désormais exprimer ses idées dans un français suffisamment
-correct.
-
-Le père de Rameau, qui avait consenti à laisser son fils suivre sa
-vocation, fut pour le moins aussi alarmé de le voir négliger la musique
-pour le français, qu'il l'avait été quelques années auparavant de lui
-voir sacrifier le latin et le grec à la musique. Il pensa qu'un voyage
-en Italie étoufferait le germe amoureux de sa dangereuse passion et le
-ramènerait au culte de l'art qu'il négligeait. Philippe Rameau partit
-pour l'Italie, mais il n'alla que jusqu'à Milan; et quoique ce pays pût
-alors mériter à juste titre le nom de patrie des arts et surtout de la
-musique, Rameau en fut si peu impressionné qu'il n'y fit qu'un
-très-court séjour, et rien ne prouve, dans les oeuvres qu'il a publiées
-depuis, qu'il ait tiré le moindre profit de ce qu'il put y entendre. Il
-n'y a jamais la moindre trace de style italien dans ses ouvrages: tout
-ce qu'il n'a pas inventé procède de la manière de Lully et des
-compositeurs qui séparèrent leurs deux époques.
-
-A Milan, Rameau fit la connaissance d'un directeur qui recrutait des
-musiciens pour composer un orchestre destiné à desservir quelques villes
-du midi de la France, où il comptait faire une tournée. Il s'engagea
-comme premier violon, et c'est en cette qualité qu'il visita Marseille,
-Nîmes, Montpellier, etc. Mais le violon ne lui servait qu'à le faire
-vivre: l'orgue, cet instrument des compositeurs, était sa passion, et
-partout où il trouvait l'occasion de le toucher, il excitait
-l'admiration. Après quelques années de cette vie errante, sur laquelle
-on manque de détails précis, Rameau retourna à Dijon, aussi pauvre
-d'argent que de gloire, mais riche d'espérance et plein de foi en
-lui-même. Aussi refusa-t-il courageusement l'orgue de la Sainte-Chapelle
-qu'on lui offrait dans sa ville natale, et se décida-t-il à tenter le
-voyage de Paris. Il y arriva en 1717, inconnu, âgé déjà de trente-quatre
-ans, mais plein d'audace et d'énergie.
-
-Un des premiers artistes qu'il entendit dans cette ville fut le célèbre
-organiste Marchand. A cette époque, le sceptre de la musique
-instrumentale appartenait aux organistes. Les leçons particulières de
-clavecin leur procuraient un bénéfice considérable, indépendamment de
-leurs appointements d'organistes. Ceux qui jouissaient de quelque
-renommée cumulaient les orgues de plusieurs églises ou communautés; ils
-se faisaient remplacer par des commis les jours ordinaires, et
-s'arrangeaient pour jouer un morceau ou deux dans chacune des églises où
-ils étaient titulaires, les jours de grande solennité. Marchand était
-l'organiste à la mode, il ne pouvait suffire à ses nombreuses leçons: on
-prétend qu'il gagnait jusqu'à 10 louis par jour, somme énorme pour le
-temps; mais ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est que cet homme,
-si occupé, trouvait moyen de dépenser encore plus d'argent qu'il n'en
-gagnait.
-
-Rameau alla se loger près de l'église des Grands-Cordeliers, où Marchand
-attirait la foule chaque fois qu'il se faisait entendre. Bientôt il se
-fit présenter au célèbre organiste: celui-ci accueillit à merveille
-l'artiste provincial et pensa même pouvoir l'employer comme commis à ses
-orgues des Jésuites et des Pères de la Merci. Mais un jour, ayant été,
-par curiosité, entendre celui qu'il avait pris pour suppléant, il fut
-tellement surpris de la supériorité de son jeu, qu'il comprit qu'il
-aurait en lui un rival trop redoutable, et dès lors il employa plus
-d'acharnement à le desservir qu'il n'avait mis de facilité à
-l'accueillir. Une place d'organiste était devenue vacante à l'église de
-Saint-Paul; un concours fut ouvert: malheureusement Marchand fut
-institué juge de ce concours, et Rameau, qui concourait avec Daquin, se
-vit préférer ce dernier.
-
-On comprend que ce n'est que par induction que nous pouvons aujourd'hui
-apprécier l'injustice de ce jugement. Mais il suffit de comparer les
-excellentes pièces de clavecin de Rameau aux très-faibles productions du
-même genre de Daquin, pour ne pas douter de l'iniquité de cette
-décision.
-
-Rameau désolé, se voyant à bout de ressources à Paris, fut obligé
-d'accepter la place d'organiste de Saint-Etienne, à Lille. Mais à peine
-arrivé dans cette ville, il reçut de son frère Claude Rameau l'offre de
-lui succéder à l'orgue de la cathédrale de Clermont en Auvergne.
-Philippe Rameau n'hésita pas, et il souscrivit un engagement de
-plusieurs années avec l'évêque et les chanoines de Clermont. Dans cette
-ville éloignée du centre des arts, il employa quatre années à composer
-son premier traité d'harmonie et un grand nombre de cantates, de motets
-et de pièces d'orgue et de clavecin. Si, en général, il est avantageux
-de se tenir toujours au courant des productions musicales nouvelles,
-pour ne pas se laisser dépasser, il est aussi de puissants génies à qui
-la solitude et l'absence d'audition de toute espèce de musique
-permettent de donner un essor plus vif à leur imagination, en les
-préservant de toute imitation involontaire. C'est ce qui arriva pour
-Rameau: les premières pièces qu'il publia plus tard ont un cachet
-d'indépendance et d'originalité, dû peut-être à l'isolement où il se
-trouvait lorsqu'il les composa.
-
-Riche de ses productions et surtout de son ouvrage théorique, qu'il
-espérait devoir faire une grande sensation, il jugea que le moment était
-venu de retourner à Paris, et de publier ses ouvrages nouveaux. Mais
-l'évêque et ses chanoines tenaient à leur organiste; un contrat le liait
-encore avec eux pour plusieurs années et son congé lui fut refusé.
-Rameau ne se tint pas pour battu, mais il usa de ruse. Dès le lendemain
-du jour où il subit le refus de son congé, il engagea la bataille contre
-les oreilles des chanoines. Aux mélodies nobles et élégantes qu'il avait
-l'habitude d'exécuter sur l'orgue, il substitua les successions
-d'accords les plus déchirantes, les combinaisons de jeux les plus
-bizarres et les plus grotesques; les chanoines soutinrent l'assaut avec
-courage, mais leur ennemi ne se lassa pas. On était aux approches d'une
-grande fête, la dignité du service divin pouvait souffrir de la
-continuation de cette cacophonie obstinée: le chapitre céda,
-l'engagement fut résilié, et Rameau obtint de jouer une dernière fois le
-jour de son départ, c'était celui de la grande fête qui devait attirer
-un nombreux auditoire: mais, cette fois, son but était atteint, il
-n'avait plus de motifs pour se montrer autre que lui-même, et il joua
-avec tant de charme et de supériorité que les chanoines comprirent, à
-leur grand regret, qu'ils ne remplaceraient jamais celui qui voulait se
-séparer d'eux.
-
-A peine arrivé à Paris, Rameau y publia les morceaux qu'il avait
-composés dans la retraite: ils obtinrent un brillant succès et lui
-valurent des admirateurs, des élèves et la place d'organiste de l'église
-de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Il publia l'année suivante son
-_Traité d'harmonie_. Cet ouvrage, qui s'éloignait complétement de la
-routine généralement suivie, lui valut plus de critiques que d'éloges,
-mais ne contribua pas peu à le faire connaître comme musicien sérieux et
-important.
-
-Cependant un homme comme Rameau ne pouvait se contenter de la
-publication de quelques petites pièces vocales et instrumentales, déjà
-il rêvait le théâtre. Alors, non plus qu'aujourd'hui, il n'était facile
-d'arriver à l'Opéra. Piron, compatriote de Rameau, lui conseilla de
-s'essayer dans quelques airs de danse et morceaux de chants qu'on
-intercalerait dans les pièces de l'Opéra-Comique de la foire. Rameau
-composa donc de la musique pour plusieurs pièces de Piron: j'ignore si
-cette musique a jamais été gravée, mais je n'en ai jamais vu aucune
-trace à la Bibliothèque nationale ni à celle du Conservatoire.
-
-Cependant ces essais de musique pratique ne faisaient pas négliger à
-Rameau ses études didactiques. Il publia en 1726 son _Système de musique
-théorique_, où il développait sa méthode de la basse fondamentale dont
-le germe existait déjà dans son _Traité d'harmonie_, puis en 1732 sa
-_Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement par le
-clavecin et l'orgue_. Ces trois ouvrages l'avaient posé comme un habile
-théoricien, il était cité comme un des meilleurs organistes, ses
-compositions instrumentales avaient de grands succès, et pourtant il ne
-pouvait arriver au théâtre, objet de ses désirs, et bientôt il allait
-entrer dans sa cinquantième année.
-
-La maison de M. de la Popelinière était, à cette époque, le rendez-vous
-des gens de lettres et de tous les artistes. Le financier, amateur des
-arts, ne pouvait manquer de protéger Rameau; celui-ci fut bientôt admis
-dans son intimité. M. de la Popelinière entretenait un orchestre à son
-service: les compositeurs trouvaient un grand avantage à faire essayer
-par cet orchestre les ouvrages qu'ils destinaient à la publicité; pour
-les habitués de ces concerts, c'était toujours une bonne fortune d'avoir
-la primeur de ces nouveautés; chacun, en un mot, gagnait à cette
-intelligente prodigalité du fermier général. Nous n'avons plus de
-fermiers généraux, mais nous avons eu des entrepreneurs, et nous avons
-encore des banquiers millionnaires. L'idée ne vient pas à un seul de
-protéger les arts d'une manière si intelligente et si efficace: leur
-protection se borne à louer, de temps en temps, une loge au théâtre, ou
-à prendre quelques billets au concert d'un pauvre artiste, qui souvent a
-payé d'avance cette mesquine libéralité, en jouant pour rien dans les
-salons du prétendu protecteur.
-
-Voltaire, à qui Rameau avait été recommandé, écrivit pour lui les
-paroles d'un opéra de _Samson_, et Rameau se mit au travail avec ardeur;
-sa partition terminée, il ne put parvenir à faire représenter son
-ouvrage à l'Opéra, des scrupules religieux firent repousser ce sujet
-biblique. Voltaire se plaint avec amertume de cette rigueur dans sa
-_Correspondance_, d'autant qu'à la même époque on représentait à la
-Comédie-Italienne une arlequinade bâtie sur le même sujet, ce qui peut
-sembler extraordinaire.
-
-La partition de _Samson_ a été perdue, mais on prétend que Rameau
-replaça quelques-uns des morceaux qu'il avait composés pour cet ouvrage
-dans _Dardanus_ et _Zoroastre_, opéras qu'il fit représenter plus tard.
-
-Peut-être, après la défense de jouer _Samson_, Rameau se fût-il
-découragé complétement, sans le puissant appui de M. de la Popelinière.
-La première condition, pour faire un opéra, est de s'en procurer le
-poëme (ce que nous appelons aujourd'hui le livret); M. de la Popelinière
-le lui fit avoir. Sur ses instances, l'abbé Pellegrin consentit à en
-donner un, mais non sans avoir pris ses précautions.
-
-C'était un singulier homme que cet abbé Pellegrin: il avait dû à la
-protection de madame de Maintenon, à qui il avait présenté un livre de
-cantiques de sa composition, de pouvoir se fixer à Paris; mais depuis
-près de cinquante ans qu'il l'habitait, ce séjour ne lui avait guère été
-profitable. Le pauvre abbé avait essayé de tout: il avait fait d'abord
-des poésies spirituelles,--je veux dire sacrées;--c'étaient des paroles
-de sainteté parodiées sur des airs d'opéras; cela se chantait dans les
-couvents où l'on élevait les jeunes filles, et les premiers recueils
-eurent assez de vogue. L'abbé Pellegrin, pour continuer à exploiter
-cette mine, publia: _L'Imitation de Jésus-Christ, mise en cantiques sur
-des airs d'opéras et de vaudevilles choisis et notés_; il fit ensuite
-une traduction des Odes d'Horace en vers français; mais voyant que tout
-cela ne lui rapportait plus assez, il se décida enfin à travailler pour
-le théâtre, et donna successivement une comédie, une tragédie, et
-quelques opéras; ses droits d'auteurs (ils étaient bien minimes alors)
-et le prix de ses messes lui procuraient à peine de quoi vivre, et l'on
-avait fait sur lui cette épigramme célèbre:
-
- Le matin catholique et le soir idolâtre,
- Il dîne de l'autel et soupe du théâtre.
-
-Hélas! le pauvre abbé ne dînait pas tous les jours, et pourtant son
-revenu devait encore décroître. Un ou deux succès au théâtre suffirent
-pour donner à son nom un retentissement qui devait lui être fatal. Le
-cardinal de Noailles l'interdit à jamais de ses fonctions sacerdotales
-et l'abbé n'ayant plus de ménagements à garder, joignit à ses travaux
-pour la Comédie-Française et pour l'Opéra, ceux plus expéditifs et plus
-lucratifs de la Comédie Italienne et des théâtres forains. Malgré cela,
-il ne put jamais parvenir à vaincre la misère: il est vrai qu'il était
-très-bon, et que presque tout ce qu'il gagnait était employé à soutenir
-une famille nombreuse et encore moins fortunée que lui.
-
-L'abbé Pellegrin avait près de 70 ans, quand M. de la Popelinière
-sollicita de lui la faveur d'un poëme d'opéra pour son protégé. Le
-protégé pouvait passer pour un jeune compositeur, puisqu'il n'avait
-encore rien fait représenter au théâtre, et n'en atteignait pas moins la
-cinquantaine. Sa réputation de grand organiste, de savant théoricien,
-n'inspiraient pas au poëte une confiance absolue; aussi exigea-t-il que
-le musicien lui fît un billet de 600 livres pour le garantir des chances
-d'une chute probable.
-
-Rameau signa le billet et se mit à l'oeuvre sur-le-champ. Le poëme de
-l'abbé était intitulé _Hippolyte et Aricie_; les personnages, moins
-Théramène, sont les mêmes que ceux de la tragédie de Phèdre, mais
-l'action est différente; la mort d'Hippolyte n'en est pas le dénouement.
-Tout l'appareil mythologique, de rigueur alors à l'Opéra, y est déployé
-avec une assez grande habileté. Jupiter descend sur la terre, Diane en
-fait autant, puis Thésée visite les enfers, y cause avec Pluton et avec
-les trois Parques, etc.; puis il y a des choeurs, des chasseurs, des
-matelots; tout cela était très-musical et devait offrir de grandes
-ressources au compositeur.
-
-Il y eut chez M. de la Popelinière une espèce de répétition, ou plutôt
-d'audition préalable de l'opéra. Rameau avait habilement choisi les
-morceaux les moins difficiles d'exécution, et ceux qu'il croyait être le
-plus susceptibles de produire de l'effet en dehors de la scène. Son
-attente ne fut pas trompée, le succès fut immense, et, au milieu de
-l'enthousiasme général, on ne fut pas peu surpris de voir un petit
-vieillard, assez mal vêtu, s'élancer vers le musicien qui dominait de sa
-haute stature tous ceux qui s'empressaient autour de lui pour le
-féliciter: «Monsieur, dit le pauvre poëte au compositeur, quand on fait
-de si belle musique on n'a pas besoin de donner de garanties; voici
-votre billet: si l'ouvrage ne réussit pas, ce sera ma faute et non la
-vôtre.» Et devant tout le monde il déchira l'obligation de six cents
-livres. De la part de tout autre, cet hommage au génie de Rameau n'eut
-été qu'un procédé de bon goût; de la part de Pellegrin, si pauvre et si
-dénué de ressources, c'était une abnégation admirable.
-
-Dès le lendemain l'ouvrage fut mis en répétition, mais c'est là que
-devaient commencer les douleurs de l'artiste.
-
-Parmi les continuateurs de Lully, il y eut des hommes de talent, mais il
-n'y avait pas eu un génie créateur. Tous avaient suivi, presque pas à
-pas, les traces du grand musicien que l'on regardait alors comme un
-modèle qui ne devait jamais être surpassé: Campra, Colasse, Desmarets,
-de Blâmont, Mouret lui-même, quoiqu'il eût une plus grande fraîcheur
-d'idées que ses confrères, écrivaient pour les voix et disposaient les
-instruments exactement comme l'avait fait Lully quarante ans avant eux.
-C'était la même coupe pour les ouvertures, les récits, les scènes et les
-airs de danse. Les mélodies différaient, mais les habitudes de
-modulation, d'harmonie et d'accompagnements étaient les mêmes.
-
-Rameau vint changer presque tout. Son récitatif était moins simple et
-plus surchargé de dissonances, ses airs étaient plus accusés, ses
-rhythmes variés et presque tous nouveaux. Aux mouvements presque
-toujours lents, il en substituait de vifs et d'animés, et ce qui
-étonnait surtout, c'était la nouveauté et l'imprévu de la modulation, la
-force de l'harmonie et les combinaisons de l'instrumentation. Chez
-Lully, comme chez ses successeurs, presque toute la partition était
-écrite pour les instruments à cordes et à cinq parties: les instruments
-à vent n'apparaissaient que pour doubler les instruments à cordes dans
-les tutti, et pour jouer seuls et divisés en famille de flûtes ou de
-hautbois, dans des ritournelles de quelques mesures seulement. Rameau
-abandonnant ce système, faisait faire des rentrées aux flûtes, aux
-hautbois, aux bassons, sans interrompre le jeu de la symphonie, donnant
-à chaque instrument une partie indépendante et distincte, assignant à
-chacun un rôle différent, faisant en un mot l'essai de ce qui s'est
-constamment pratiqué depuis. Avait-il étudié ce procédé en Italie,
-l'avait-il deviné? Ce serait un point à éclaircir. Comme ce n'est que
-dans quelques morceaux de l'opéra qu'il en use et que dans certains
-autres il conserve l'ancienne méthode, on peut se demander si ces
-tâtonnements étaient dictés par la timidité de l'essai d'une chose
-absolument nouvelle ou par la crainte que devait lui inspirer
-l'inhabileté des exécutants. Je pencherais plutôt pour ce dernier motif,
-car il est à remarquer que les innovations ne se font jour que petit à
-petit dans cette partition d'_Hippolyte et Aricie_. L'ouverture est
-entièrement calquée sur le modèle de celles de Lully, presque tout le
-prologue est aussi dans cette manière. Ce n'est qu'à la dernière scène
-qu'on remarque une gavotte chantée, _A l'Amour rendons les armes_, d'un
-rhythme vif, carré et précis et portant le cachet d'un style entièrement
-nouveau pour l'époque. Le premier acte n'offre pas non plus de grandes
-innovations, si ce n'est dans l'harmonie qui est plus riche et plus
-variée. Mais le deuxième acte, celui de l'enfer, est tout une révolution
-musicale. Un air de basse chanté par Thésée avec accompagnement en
-dessins d'arpèges dans les violons, signale une coupe toute nouvelle.
-
-Puis les récitatifs de Pluton, les airs des furies, les choeurs de
-démons et enfin l'admirable trio des Parques prouvent toute la puissance
-du génie de Rameau. Ce trio, disposé pour trois voix d'hommes, est
-malheureusement devenu inexécutable. La partie supérieure est écrite
-pour la haute-contre et s'élève souvent dans les régions de _sol_, _la_,
-_si_, _ut_, _ré_. Cette voix n'existe plus, on n'arrivait à ces notes
-que par une émission blanche et nasale, proscrite depuis longtemps de
-tout système de chant raisonnable. En transposant le morceau, la partie
-inférieure arriverait à des notes impossibles, il faut donc se contenter
-de lire ce morceau, d'en exécuter les accompagnements et de se figurer
-l'effet des voix par l'imagination. Néanmoins, malgré l'imperfection
-d'un tel mode d'exécution, on sera frappé de la grandeur et de la
-noblesse de la ritournelle en sol mineur, exécutée par les violons, et
-qui devient ensuite l'accompagnement du début du trio: _Quelle soudaine
-horreur ton destin nous inspire_. Le récitatif de Pluton qui précède ce
-trio, _Vous qui de l'avenir percez la nuit profonde_, porte aussi un
-cachet de grandiose et de sombre majesté, digne de rivaliser avec les
-plus belles inspirations des maîtres de toutes les époques.--Le passage
-enharmonique qui accompagne les paroles, _Où vas-tu, malheureux_, était
-alors d'une hardiesse dont on se fera peut-être une idée, en apprenant
-que la première fois qu'on voulut l'essayer à l'orchestre de l'Opéra,
-les musiciens, après plus d'une heure d'efforts infructueux, durent
-renoncer à l'exécution, et comme Rameau insistait, le chef d'orchestre
-jeta son bâton sur le théâtre, déclarant qu'il ne se chargeait pas de
-diriger cette musique impossible. Rameau se leva lentement, et ramenant
-avec son pied le bâton jusqu'au pupitre du chef d'orchestre: «Monsieur,
-lui dit-il, n'oubliez pas qu'ici vous n'êtes que le maçon et que je suis
-l'architecte; c'est à moi de commander; que l'on recommence.» Et l'on
-recommença, mais l'exécution ne fut guère plus heureuse, et il est à
-croire qu'aucun contemporain de Rameau n'a jamais entendu cette belle
-transition exécutée d'une manière satisfaisante, car vingt-cinq ans plus
-tard J.-J. Rousseau écrivait que les passages enharmoniques étaient
-impossibles au théâtre, et que les essais qu'on en avait faits n'avaient
-jamais produit que d'affreuses cacophonies.
-
-On peut penser que l'opinion des exécutants ne devait guère être
-favorable à une musique tellement au-dessus de leurs forces; aussi,
-malgré la beauté des choeurs et des autres parties de l'ouvrage,
-_Hippolyte et Aricie_ n'obtint qu'un médiocre succès.
-
-Quelques connaisseurs reconnurent cependant la supériorité de Rameau.
-Disons à la gloire d'un grand musicien de l'époque, de Campra, le plus
-habile des compositeurs depuis Lully, qu'à cette première
-représentation, comme quelques musiciens dénigraient hautement l'oeuvre
-et l'auteur: «Ne vous y trompez pas, leur dit Campra, il y a plus de
-musique dans cet opéra que dans tous les nôtres, et cet homme-là nous
-éclipsera tous.»
-
-La prédiction devait s'accomplir; mais l'opinion publique avait besoin
-de s'éclairer. Rameau fut si découragé de son insuccès, qu'il prit la
-résolution de renoncer au théâtre. «J'avais cru que mon goût plairait au
-public, disait-il, je vois que j'étais dans l'erreur, il est inutile de
-persévérer.» Fort heureusement on parvint à lui rendre le courage, et il
-entreprit une oeuvre nouvelle; celle-ci était d'un genre tout différent.
-C'était un ballet intitulé _les Indes galantes_.
-
-Ce que l'on appelait alors un ballet ne ressemblait nullement au genre
-d'ouvrage que nous nommons ainsi de nos jours. C'était un opéra où la
-danse tenait une assez grande place, mais où elle n'était jamais amenée
-que par une succession de scènes chantées. La danse existait déjà, mais
-non la pantomime. Ce ne fut guère que quarante ans plus tard que Noverre
-inventa ou introduisit en France le ballet pantomime.
-
-En général, dans les ballets du temps de Rameau, comme _les Indes
-galantes_, _les Eléments_, _les Grâces_, etc., chaque acte formait une
-action séparée, mais la réunion de tous les actes se rapportait au titre
-générique.
-
-Ce que l'on avait surtout reproché à Rameau, c'était la sévérité, la
-bizarrerie, l'excès d'originalité, l'abus des dissonances et des
-modulations. Il espérait prouver, dans un sujet gracieux, que son talent
-savait se plier à tous les genres. On lui avait fait un crime d'avoir
-voulu faire autrement que Lully; aussi eut-il grand soin, dans son
-nouvel ouvrage, d'écrire dans le style de ce maître ce que l'on appelait
-les _scènes_, c'est-à-dire la partie déclamée.
-
-Mais il arriva le contraire de ce qu'il avait prévu: le public trouva
-très-monotones ces scènes où il s'était efforcé de se conformer à la
-manière de Lully, et il applaudit avec transport les morceaux où il
-s'était laissé aller à son inspiration. Ce fait nous est confirmé par la
-préface dont Rameau fit précéder la publication de sa nouvelle
-partition: «Le public ayant paru moins satisfait des scènes des _Indes
-galantes_ que du reste de l'ouvrage, je n'ai pas cru devoir appeler de
-son jugement; et c'est pour cette raison que je ne lui présente ici que
-des symphonies entremêlées des airs chantants, ariettes, récitatifs
-mesurés, duos, trios, quatuors et choeurs, tant du prologue que des
-trois premières entrées, qui font en tout quatre-vingts morceaux
-détachés, dont j'ai formé quatre grands concerts en différents tons: les
-symphonies y sont même ordonnées en pièces de clavecin, et les agréments
-y sont conformes à ceux de mes autres pièces de clavecin, sans que cela
-puisse empêcher de les jouer sur d'autres instruments, puisqu'il n'y a
-qu'à prendre toujours les plus hautes notes pour les dessus, et les plus
-basses pour la basse. Ce qui s'y trouvera trop haut pour le
-_violoncello_ pourra y être porté une octave plus bas. Comme on n'a
-point encore entendu la nouvelle entrée des _sauvages_, que j'ajoute ici
-aux trois premières, je me suis hasardé de la donner complète. Heureux
-si le succès répond à mes soins! Toujours occupé de la belle déclamation
-et du beau tour de chant qui règnent dans le récitatif du GRAND LULLY,
-je tâche de l'imiter, non en copiste servile, mais en prenant, comme
-lui, la belle et simple nature pour modèle.»
-
-On voit, par cette péroraison, que Rameau voulait fermer la bouche à ses
-antagonistes, et cet hommage publiquement rendu à Lully lui valut
-beaucoup de partisans. Les airs chantés, et surtout ceux consacrés à la
-danse, dans ce nouvel ouvrage, avaient eu beaucoup de succès: ce succès
-augmenta, lorsque l'on y ajouta la quatrième entrée, celle des
-_sauvages_.
-
-Dans un de ses recueils pour clavecin, Rameau avait publié une pièce
-intitulée _les Sauvages_. Elle avait été très-remarquée et méritait de
-l'être. Il eut l'idée de l'intercaler dans cet acte et d'en faire
-l'accompagnement du duo: _Forêts paisibles_. Le duo fit de l'effet au
-théâtre; mais en fin de compte, les parties vocales n'étaient que
-l'accompagnement; le véritable chant était celui de l'orchestre
-exécutant l'air, et cette mélodie, devenue populaire, est connue de tout
-le monde. Ce qu'il y a de singulier, c'est que son caractère est âpre,
-rude et vigoureusement indiqué par les notes pointées, qui lui donnent
-une vigueur et une énergie très prononcées. Dans l'accompagnement du
-duo, en raison du sens des paroles, elle devrait prendre, au contraire,
-un sentiment de placidité qui semble être l'opposé de sa conception
-première. Dalayrac a intercalé ce thème dans l'opéra d'_Azemia_; mais
-lui aussi l'a employé comme accompagnement d'une prière des sauvages au
-lever du soleil, par conséquent, dans un sentiment calme; tandis qu'il
-aurait dû présider à quelque action énergique, et être placé comme le
-bel air des Scythes, par exemple, dans l'_Iphigénie en Tauride_ de
-Gluck.
-
-Les Indes galantes avaient prouvé toute la flexibilité du talent de
-Rameau; ce ballet avait été représenté en 1735, deux ans après
-_Hippolyte et Aricie_. Il fallut encore deux années de repos, ou plutôt
-de travail, avant que Rameau fît représenter un nouvel ouvrage. Mais cet
-opéra devait être son chef-d'oeuvre: c'était _Castor et Pollux_, joué
-pour la première fois en 1747.
-
-Jusque là, malgré la représentation des deux ouvrages précédents, le
-talent dramatique de Rameau avait pu, sinon être contesté, du moins mis
-en discussion. Le succès de _Castor et Pollux_ ferma la bouche à ses
-détracteurs, et de ses partisans fit des fanatiques. Il faut dire aussi
-que, de tous les ouvrages de Rameau (et ils sont nombreux), c'est le
-seul où le sujet et les paroles soient à la hauteur de la musique.
-C'était un véritable chef-d'oeuvre comme pièce, d'après la poétique et
-les exigences du genre de l'opéra, tel qu'on l'entendait alors. Les
-passions humaines y étaient habilement mises en jeu; l'amour, l'amitié
-poussés à l'héroïsme; la valeur, le désespoir, la joie s'y déployaient
-tour à tour; l'élément mythologique de rigueur venait prêter toute sa
-pompe au spectacle; d'une fête on passait à un combat, du combat à une
-cérémonie funèbre; puis, des Champs-Elysées on allait aux Enfers, et on
-ne retournait sur la terre que pour se reposer de tant d'émotions par le
-déploiement des sentiments les plus doux, les plus nobles et les plus
-généreux. Le cadre offert au musicien était immense, mais celui-ci
-l'avait rempli avec une merveilleuse variété de tons et de couleurs.
-
-On remarque, au premier et au second acte, deux airs de bravoure pour
-haute-contre, qui donnent l'idée la plus grotesque du goût de chant qui
-régnait alors: mais, malgré la forme surannée des agréments, on ne peut
-s'empêcher de reconnaître qu'il y a dans ces morceaux une excellente
-coupe, et la preuve de leur supériorité est l'adoption générale qu'en
-firent tous les compositeurs pendant plus de soixante ans: les grands
-airs à roulades de Grétry et de ses contemporains sont exactement coupés
-comme ceux de _Castor et Pollux_, et ne sont guère moins ridicules sous
-le rapport vocal; seulement, ils sont imités, et les premiers étaient
-inventés.
-
-Dès le début du second acte, le génie de Rameau se révèle dans toute sa
-puissance; le choeur, _Que tout gémisse!_ est d'une couleur et d'une
-expression admirables. Cette gamme en demi-tons exécutée à trois
-parties, en imitations, est du meilleur effet, et produit l'harmonie la
-plus riche et la plus pittoresque; les voix ne font entendre que
-quelques notes entrecoupées pendant que se poursuit le dessin
-d'orchestre. Certes, cette analyse incomplète ne peut donner l'idée
-d'une chose bien neuve; mais tout cela était tenté pour la première
-fois; et, d'ailleurs, il règne dans cet admirable morceau un sentiment
-de grandeur et de tristesse qu'on peut comprendre en l'écoutant ou en le
-lisant, nais qu'il serait impossible de faire apprécier autrement que
-par la citation même de ce choeur.
-
-Le morceau qui s'enchaîne à ce chef-d'oeuvre est un autre chef-d'oeuvre;
-c'est le fameux air: _Tristes apprêts, pâles flambeaux_. Le choeur, _Que
-tout gémisse!_ est en _fa_ mineur; l'air qui suit immédiatement est en
-_mi_ bémol: ces deux tons si éloignés sont reliés ensemble par trois
-notes des basses à l'unisson _fa_, _la_ bémol, _mi_ bémol; puis arrive
-la ritournelle de l'air en _mi_ bémol. Je suis obligé de revenir sans
-cesse sur cette impuissance des mots à peindre les sons, et sur la
-crainte de rester inintelligible. Il est certain qu'on ne peut guère se
-douter, en lisant ce que je viens d'écrire, qu'il y ait un trait de
-génie dans la simplicité de cette transition. Elle était pourtant d'un
-effet si prodigieux, que, pendant plus d'un demi-siècle, les musiciens
-ne cessaient de citer le _fa_, _la_, _mi_ de Rameau comme l'exemple de
-la plus grande hardiesse de modulation qu'on pût jamais tenter.
-
-L'air: _Tristes apprêts_ est peu mélodique; mais il offre le type de la
-plus noble déclamation, et je n'en sache pas de plus beau dans tout le
-répertoire des grands musiciens qui ont adopté cette école de
-déclamation, sans en excepter Gluck lui-même.
-
-Dans l'acte de l'Enfer se trouve le choeur _Brisons tous nos fers_, dont
-le rhythme syllabique est si puissamment accentué. C'était encore une
-invention de Rameau. Avant lui, tous les choeurs de démons qu'on avait
-faits n'avaient guère d'autre expression que celle de gens en colère; la
-couleur infernale, si je puis m'exprimer ainsi, leur manquait
-complétement. Rameau sut l'imprimer à ses compositions; et il n'a pas
-fallu moins que les admirables choeurs de démons du second acte de
-l'_Orphée_ de Gluck pour faire oublier ceux du quatrième acte de _Castor
-et Pollux_.
-
-Mouret, l'un des plus charmants compositeurs de l'époque transitoire de
-Lully à Rameau, celui que ses contemporains avaient surnommé le musicien
-des Grâces, perdit la raison peu de temps après l'apparition de _Castor
-et Pollux_. On fut obligé de l'enfermer à Charenton, et dans ses accès
-de fureur il ne cessait de chanter le fameux choeur: _Brisons tous nos
-fers_. On a même prétendu que Mouret devint fou d'enthousiasme ou de
-jalousie après l'audition de ce chef-d'oeuvre, mais rien ne me semble
-devoir confirmer cette assertion. Il y a une telle distance de Mouret à
-Rameau, que l'idée de jalousie me semble impossible, et à quelque degré
-que pût être porté l'enthousiasme dans la tête avignonnaise de Mouret,
-il n'est guère probable qu'il l'eût été au point de la lui faire perdre
-entièrement. Mouret avait près de cinquante-cinq ans lorsqu'il perdit
-successivement les places de directeur du Concert spirituel, de
-compositeur de la Comédie italienne et de directeur de la musique de la
-duchesse du Maine. Les émoluments de ces trois places composaient tout
-son revenu, et l'on doit supposer que la privation de toutes ces
-ressources fut la principale cause de l'aliénation mentale qui, l'année
-suivante, le conduisit au tombeau.
-
-Le morceau le plus saillant de la scène des Champs-Elysées est le
-charmant air: _Dans ces doux asiles_. Depuis quelques années, ce morceau
-est exécuté, aux concerts du Conservatoire, sous le titre de: _Choeur de
-Castor et Pollux_, et il y produit un effet immense. Dans l'intérêt de
-la vérité et pour éviter des recherches inutiles à ceux qui voudraient
-rencontrer ce prétendu choeur dans la partition de _Castor et Pollux_,
-je dois raconter par quelle transformation cet air est devenu un choeur.
-
-Je demande pardon à mes lecteurs d'être obligé de me mettre en jeu, mais
-il me serait difficile de faire autrement, puisque je suis l'_arrangeur_
-de ce morceau.
-
-Auber se trouvant un soir chez moi, il y a sept ou huit ans, me citait
-la merveilleuse facilité de Scribe à parodier des paroles sur des
-mélodies que lui fournissent les compositeurs. Savez-vous, me dit-il,
-que c'est un grand avantage que nous avons sur les musiciens qui nous
-ont précédés? Eux, étaient obligés d'astreindre leur génie à traduire en
-musique des vers sans rhythme et mal coupés, tandis que nous, lorsqu'il
-nous arrive de trouver un chant qui puisse s'adapter à la situation,
-nous avons sur-le-champ notre poëte pour y ajuster des paroles qui
-suivent tous les caprices de notre coupe et de notre mesure.
-
---Croyez-vous donc, lui répondis-je, que ce soit une chose si nouvelle?
-Il y a plus de cent cinquante ans que les musiciens en agissent ainsi
-avec leurs librettistes, et Lully faisait parodier par Quinault des
-paroles sur tous ceux de ses airs de danse qui lui semblaient
-susceptibles d'être chantés.
-
---Etes-vous bien sûr de ce que vous dites-là? N'est-il pas plus probable
-que Lully prenait la mélodie de ses airs chantés pour en faire le thème
-de ses airs de danse?!
-
---Je ne le crois pas, mais s'il m'est impossible de vous prouver que
-j'ai raison, pour ce qui concerne Lully et Quinault, j'ai une autorité
-irrécusable pour Rameau. Voici un air charmant publié par lui en 1727
-dans ses airs de clavecin, et que je retrouve en 1735, intercalé comme
-air de danse et comme air chanté dans _Castor et Pollux_. Et je me mis à
-lui jouer d'abord la mélodie de Rameau, puis à lui chanter avec les
-paroles parodiées par Gentil Bernard:
-
- Dans ces doux asiles,
- Par nous soyez couronnés,
- Venez;
- Aux plaisirs tranquilles,
- Ces lieux charmants sont destinés.
- Ce fleuve enchanté,
- L'heureux Léthé,
- Coule ici parmi les fleurs;
- On n'y voit ni douleurs,
- Ni soucis, ni langueurs,
- Ni pleurs.
- L'oubli n'emporte avec lui
- Que les soucis et l'ennui:
- Le Dieu nous laisse,
- Sans cesse,
- Le souvenir
- Du plaisir.
-
-Quand bien même, ajoutai-je, la date de la mélodie ne ferait pas foi,
-l'irrégularité de mesure, et cette succession de neuf vers masculins
-prouveraient que la nécessité du rhythme musical a seule pu déterminer
-le poëte à adopter cette coupe bizarre. Vous voyez bien que ni vous ni
-moi n'avons été les premiers à user de la complaisante facilité de notre
-poëte.
-
---Mais Auber avait déjà oublié le motif de notre discussion, il était
-tout entier au charme du morceau que je venais de lui faire entendre, et
-il me pria de le lui répéter. Ah! s'écria-t-il, je connais quelqu'un qui
-serait bien heureux d'entendre cette mélodie.
-
---Eh! qui donc?
-
---Parbleu, c'est le roi. Il raffole de vieille musique, et, à vrai dire,
-je crois qu'il n'aime que celle-là, et que ce n'est que par pure bonté
-et par politesse qu'il veut bien quelquefois me complimenter sur la
-mienne. Vous-même l'avez éprouvé, car ce qu'il apprécie le plus de tout
-ce que vous avez fait, ce sont vos arrangements de _Richard_ et du
-_Déserteur_ qu'il vous avait demandés.
-
---Eh bien! quelle difficulté y a-t-il à ce que j'arrange la musique de
-Rameau comme j'ai arrangé celle de Grétry et de Monsigny?
-
---Vraiment, vous m'arrangeriez cela pour mes concerts de la cour?
-
---Mais bien certainement.
-
---Et huit jours après je portais à Auber le choeur: _Brisons nos fers_,
-et l'air: _Dans ces doux asiles_, arrangés pour les voix et pour
-l'orchestre. Cela fut exécuté la semaine suivante chez Louis-Philippe,
-et,--je dois le dire,--à sa grande satisfaction.
-
-Après 1848, M. Girard, qui avait été chef d'orchestre des concerts du
-roi et qui l'était et l'est encore de la société des concerts, eut
-l'idée d'y faire exécuter le morceau que j'avais arrangé. Mais il en
-supprima la première partie, celle qui se composait du choeur: _Brisons
-tous nos fers_, et ne conserva que l'air: _Dans ces doux asiles_. Dans
-la partition de Rameau, ce menuet était d'abord exécuté par l'orchestre,
-puis chanté par une voix seule: ce que j'ai ajouté est la reprise en
-choeur. L'orchestration n'est pas celle de Rameau, c'est celle que j'ai
-calquée sur la réduction au clavecin de la partition gravée, mais
-l'harmonie très-élégante de cette orchestration, ainsi que celle du
-choeur, est bien celle indiquée par la réduction.
-
-Je n'analyserai pas ce délicieux morceau que tous les amateurs ont
-entendu et applaudi aux concerts du Conservatoire, mais je dois dire
-qu'il n'est pas le seul de l'oeuvre de Rameau qui soit digne de la
-réhabilitation que j'ai été assez heureux pour lui procurer, et que plus
-d'une mélodie de cet homme célèbre peut prouver combien son génie se
-produisait sous les aspects les plus variés. Je ne poursuivrai pas plus
-loin l'examen des opéras de Rameau: cette tâche est trop ingrate.
-D'ailleurs ces appréciations sont sans intérêt pour ceux qui ne
-connaissent pas ces ouvrages et complétement inutiles pour le petit
-nombre de ceux qui ont eu la patiente curiosité de les compulser. Je me
-contenterai de compléter la liste de ses productions dramatiques.
-
-Après _Castor et Pollux_, il fit successivement représenter: les
-_Talents lyriques_, 1739; _Dardanus_, 1739; les _Fêtes de Polymnie_,
-1745; les intermèdes de la _Princesse de Navarre_, comédie, 1745; le
-_Temple de la gloire_, 1745. C'est dans cet ouvrage que la clarinette
-fut employée pour la première fois au théâtre. L'ouverture est fort
-originale et est censée représenter l'effet d'un feu d'artifice. Les
-_Fêtes de l'Hymen et de l'Amour_, 1747; _Zaïs_, 1748; _Pygmalion_, 1748;
-_Naïs_, 1749; _Platée_, 1749; _Zoroastre_, 1749; _Acante et Céphise_,
-1751; la _Guirlande_, 1751; _Daphnis et Eglé_, 1753; _Lysis et Délie_,
-1753; la _Naissance d'Osiris_, 1754; _Anacréon_, 1754; _Zéphyr_, _Nélée
-et Myrtis_, _Io_, le _Retour d'Astrée_, 1757; les _Méprises de l'Amour_,
-1752; les _Sybarites_, 1760. Parmi ces ouvrages, quelques-uns ne sont
-que des sortes de divertissements en un acte; plusieurs renferment de
-charmants détails; mais on ne peut guère compter comme oeuvres sérieuses
-que _Dardanus_ et _Zoroastre_.
-
-Cette multiplicité de petits ouvrages dénotent que l'opéra français
-était alors à son déclin. _La guerre des Bouffons_, en 1745;
-l'apparition du _Devin du Village_, presque à la même époque, avaient
-porté un coup mortel aux grands opéras, qu'on commençait à avoir le
-courage d'avouer très-ennuyeux. De là cette suite de petits opéras
-ballets en un acte, qui avaient au moins l'avantage d'ennuyer moins
-longtemps. Cependant, après _la guerre des Bouffons_, on fit (en 1750)
-une reprise de _Castor et Pollux_ qui eut un succès immense.
-
-Rameau mourut en 1764. Il était alors âgé de quatre-vingt-un ans. Ses
-derniers ouvrages n'avaient eu que de médiocres succès, et il ne
-travaillait plus qu'à contrecoeur. Il était comblé d'honneurs et dans un
-état de fortune très-honorable, à laquelle n'avait sans doute pas peu
-contribué la parcimonie que lui ont reprochée tous ses contemporains. Il
-mourut, croyant, comme Lully, laisser après lui des ouvrages immortels;
-et cependant ses opéras lui survécurent moins que ceux de Lully
-n'avaient survécu à leur auteur. Les opéras de Lully se jouèrent, en
-effet, quatre-vingts ans après sa mort, tandis que ceux de Rameau furent
-complétement abandonnés, dès que les oeuvres de Gluck eurent anéanti à
-jamais les opéras français antérieurs, au système desquels ils
-appartenaient cependant par plus d'un point.
-
-Je n'ai point tenté d'apprécier Rameau comme théoricien; cela m'eût
-entraîné à des considérations beaucoup trop spéciales, et qui
-sortiraient tout à fait du cadre que je me suis tracé.
-
-Comme compositeur, Rameau fut certainement un très-grand homme, d'un
-génie inventif et novateur; mais seulement au point de vue de l'art
-français. Il ne pourrait être comparé aux compositeurs célèbres italiens
-ou allemands de son époque. Mais l'ignorance musicale était si grande en
-France, que les oeuvres, les noms même de ces grands musiciens étaient
-complétement ignorés. Il faut donc considérer Rameau comme ayant presque
-tout tiré de son propre fonds, et ne le comparer qu'aux compositeurs
-français qui l'avaient précédé ou à ceux qui vivaient à son époque. Sous
-ce point de vue, sa supériorité est immense: coupe de morceaux,
-disposition de parties, agencement des scènes, style dramatique, couleur
-locale, orchestration, combinaisons d'harmonie et de modulations,
-rhythmes mélodiques, tout diffère chez lui de ce qu'ont fait ses
-prédécesseurs.
-
-Lully a écrit, on peut le dire, le même opéra en quinze ou vingt opéras
-différents; c'est toujours le même système depuis le premier jusqu'au
-dernier, tandis qu'il y a une variété extrême dans les ouvrages de
-Rameau, un grand effort d'user de moyens nouveaux et une grande
-recherche de la différence de style.
-
-Nous ne connaissons que fort peu son instrumentation, ses partitions
-n'ayant été publiées que réduites. Il existe, au contraire, l'édition
-_princeps_ imprimée des principaux ouvrages de Lully, contenant son
-instrumentation pour instruments à cordes, à cinq parties, assez
-correctement écrites, avec l'indication des endroits où apparaissaient
-exceptionnellement les instruments à vent. Une autre édition moins rare
-des opéras de Lully, et faite après sa mort, est gravée, et ne contient
-que la basse chiffrée, et quelques rentrées d'instruments.
-
-La bibliothèque du Conservatoire possède une partition manuscrite de
-_Castor et Pollux_, mais ce n'est pas l'instrumentation primitive de
-Rameau, c'est un arrangement fait avec addition de cors et clarinettes,
-instruments qui n'étaient pas encore connus à l'époque où fut composé
-cet opéra. Cet arrangement avait été fait par Rebel et Francoeur pour
-une des dernières reprises que l'on fit du chef-d'oeuvre de Rameau.
-Cependant, ce qui doit rester de l'instrumentation de l'auteur peut être
-l'objet d'une étude assez curieuse, c'est un fouillis de parties
-surchargées d'ornements et de petites notes dont l'exécution devait être
-fort difficile et produire un assez triste effet; le travail paraît en
-avoir été pénible et l'ensemble manque de clarté et d'unité. On conçoit
-bien plus l'effet de l'instrumentation de Lully, qui semble beaucoup
-mieux ordonnée.
-
-Vers le commencement de ce siècle on donna à l'Opéra quelques
-représentations de _Castor et Pollux_ dont Candeille avait refait la
-musique, mais il avait conservé le choeur: _Que tout gémisse_, l'air:
-_Tristes apprêts_; le choeur: _Brisons tous nos fers_, et quelques airs
-de danse dont faisait sans doute partie le menuet: _Dans ces doux
-asiles_. Bien en avait pris à Candeille de conserver ces morceaux, car
-ce furent les seuls qui produisirent de l'effet et valurent quelques
-représentations à cette reprise, qui fut et sera sans doute la dernière
-de ce chef-d'oeuvre, réduit à l'état d'ornement de bibliothèque et
-d'objet d'étude et de curiosité.
-
-Il est cruel, en terminant une si longue notice, d'être obligé de
-prévoir le jugement de ses lecteurs, et de s'avouer à soi-même qu'on n'a
-fait qu'une chose incomplète. Je me vois pourtant réduit à cette
-extrémité; je sens combien peu je suis parvenu à faire partager mon
-admiration pour les belles choses que renferment les opéras de Rameau,
-et à faire comprendre les défauts qui tenaient à son éducation et à son
-époque. Ayant déjà, et à plusieurs reprises, invoqué comme excuse la
-difficulté de prouver sans pouvoir citer, il ne me reste plus qu'à
-solliciter l'indulgence des lecteurs dont j'ai, sans doute, fatigué la
-patience.
-
-
-
-
-GLUCK ET MÉHUL
-
-
-LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE D'_IPHIGÉNIE EN TAURIDE_
-
-C'était un curieux spectacle que l'aspect de Paris le 1er janvier 1779.
-Il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit; mais elle n'avait pas
-tardé à perdre sa blancheur primitive sous les continuels piétinements
-des allants et venants, et la rue Saint-Honoré faisait l'effet d'un long
-fossé boueux où s'agitaient, en se poussant et s'évitant cependant avec
-un soin extrême, les piétons endimanchés qui allaient rendre leurs
-devoirs ou présenter leurs hommages, style du temps, à leurs
-protecteurs.
-
-L'usage des cartes n'était pas encore venu, et il fallait aller en
-personne faire ces souhaits menteurs pour la prospérité annuelle de gens
-dont on se soucie fort peu, mais que l'intérêt personnel force à
-ménager. Chaque porte d'hôtel de grand seigneur était assiégée de
-fournisseurs, de solliciteurs, qui venaient inscrire leurs noms chez le
-suisse, qui, recouvert de sa brillante livrée, souriait aux uns: c'était
-ceux qui, pour s'assurer en temps utile une entrée profitable dans
-l'hôtel, avaient soin d'en adoucir le cerbère avec quelque écu de six
-livres, tandis que sa mine renfrognée semblait annoncer à ceux qui, par
-pauvreté ou manque d'usage, se contentaient de s'inscrire sur le
-registre, que Monseigneur serait rarement visible pour eux dans le
-courant de l'année.
-
-Cependant, tout était en mouvement au dehors: les chaises à porteurs se
-croisaient en tous sens; ceux qui étaient assez heureux pour éviter
-d'être écrasés par les chevaux de carrosses, avaient encore à se garder
-d'être renversés par les porteurs de chaises qui rasaient les maisons,
-pour éviter eux-mêmes les chevaux, les coureurs et les grands lévriers
-dont tout homme bien né devait alors faire précéder son équipage.
-
-Le plus curieux était l'air désappointé de quelques piétons
-malencontreux qui, malgré toutes leurs précautions, s'étaient vus
-mouchetés de la tête aux pieds de cette boue noire et infecte qu'on ne
-trouve qu'à Paris, et qui faisait le plus singulier effet sur le costume
-prétentieux dans lequel ils avaient l'air déjà si embarrassés.
-
-Aujourd'hui, lorsqu'un courtaut de boutique sort le dimanche, son habit
-de fête diffère bien peu de celui sous lequel il sert ses pratiques dans
-la semaine; mais alors il n'en était pas ainsi, et il fallait avoir les
-bas blancs, l'habit à la française, l'épée au côté et les cheveux
-poudrés pour oser se montrer quelque part, et je laisse à penser quelle
-grotesque figure devait faire le pauvre diable qui ne revêtait peut-être
-cet accoutrement qu'une ou deux fois dans l'année au plus. Notre
-carnaval, où nous voyons barboter dans les ruisseaux quelques garçons
-perruquiers déguisés en marquis, peut seul nous donner une idée de ce
-singulier spectacle.
-
-Les environs du Palais-Royal, où était situé le théâtre de l'Opéra,
-étaient surtout encombrés par la foule; on voyait avec surprise les
-équipages s'arrêter et faire la file devant une assez modeste maison de
-la rue des Bons-Enfants. Il n'y avait ni suisse ni concierge à la porte
-pour recevoir les visiteurs empressés: c'était un modeste portier qui,
-tout étonné de cette affluence extraordinaire, répondait avec un gros
-air bête à ceux qui se présentaient:
-
---Monsieur le chevalier est sorti, mais si vous voulez vous donner la
-peine de repasser à trois heures, il y sera certainement, car c'est
-toujours à cette heure-là qu'on lui sert la soupe.»
-
-Les grands laquais lui riaient au nez et les autres personnes levaient
-les épaules, quand demandant la liste pour s'inscrire, le portier leur
-répondait qu'il n'avait jamais eu de papier chez lui, vu qu'il ne savait
-ni lire ni écrire.
-
-Ennuyé de toutes ces questions et surtout du peu d'effet que
-produisaient ses réponses, notre portier avait fini par se blottir au
-fond de sa loge et, à chaque figure qui s'avançait vers son carreau, il
-articulait d'une voix chagrine un: Il n'y est pas, à faire reculer les
-plus intrépides.
-
-Cependant un grand jeune homme de seize à dix-sept ans tout au plus, à
-la taille élancée, à la figure maigre et spirituelle, ne se contenta pas
-de cette laconique réponse et voulut savoir à quelle heure il y serait:
-se souvenant encore des ricanements qu'avait provoqués l'annonce de
-l'heure où M. le chevalier avait l'habitude de manger sa soupe, le
-portier crut plus prudent de répondre qu'il n'en savait rien, et le
-pauvre jeune homme se retira tout confus.
-
-Depuis un an il était tourmenté du désir de voir Gluck de près; ce désir
-avait fini par devenir un besoin, l'objet de toutes ses pensées, et il
-venait de prendre une grande résolution, c'était d'aller trouver
-l'illustre compositeur quoiqu'il ne fût pas connu de lui, et de lui
-demander sa protection et des leçons de composition.
-
-Ce n'était rien de former ce projet, il fallait encore l'exécuter, et
-depuis bien longtemps il remettait de jour en jour la visite qu'il
-comptait lui faire.
-
-Sa timidité naturelle, jointe à l'admiration portée jusqu'à
-l'enthousiasme dont il était pénétré pour l'auteur d'Orphée et d'Alceste
-lui faisaient toujours reculer cette démarche.
-
-Mais enfin l'approche du premier jour de l'an l'avait enhardi et
-prenant, comme on dit, son courage à deux mains, il s'était acheminé
-vers la demeure de celui dont il redoutait et désirait si vivement la
-présence.
-
-Dès la veille au soir, il s'était physiquement et moralement préparé à
-cette importante entrevue, d'abord en passant en revue sa garde-robe,
-occupation qui n'avait pas été fort longue, ensuite en ruminant un beau
-discours d'introduction dont il attendait le plus grand effet.
-
-«Monsieur, devait-il lui dire, je suis un pauvre jeune homme
-enthousiaste de votre admirable talent, nourri des chefs-d'oeuvre dont
-vous avez enrichi la scène française, je n'ai pu résister au désir de
-connaître l'homme immortel qui les a produits. Peut-être le vif désir
-que j'ai de m'essayer dans un art dont vous avez reculé les limites,
-vous fera-t-il excuser ma témérité lorsque j'ose venir vous demander
-quelques conseils pour guider mes premiers pas dans la carrière
-difficultueuse que je veux embrasser.»
-
-Ma foi, se disait notre jeune homme, cela me semble parfaitement tourné,
-et le chevalier Gluck ne manquera pas de me répondre:
-
-«Jeune homme, j'aime ce noble enthousiasme: il est le présage des succès
-qui vous attendent dans un art que vous paraissez comprendre. Venez et
-je me ferai un plaisir de vous initier dans les secrets de la
-composition.»
-
-Et j'irai, il me donnera des billets pour aller voir ses opéras, et il
-m'en fera composer, et j'aurai de grands succès et je serai un jour un
-grand musicien! C'est, bercé par ces délicieuses idées que notre jeune
-artiste s'endormit le 31 décembre 1778.
-
-Lorsqu'il s'éveilla, ses craintes recommencèrent: s'il allait mal me
-recevoir, s'il ne voulait pas m'écouter... bah!!! du courage... le vieil
-abbé de la Valledieu avait raison, avec ses citations latines: _Macte
-animo, generose puer_, me disait-il, quand il me vit partir pour Paris;
-vous êtes, quoique bien jeune, le meilleur organiste que puissent se
-vanter de posséder les communautés religieuses de province, mais Paris
-est un grand théâtre où vous êtes appelé à briller; heureuse la paroisse
-qui vous possédera: allez en avant et vous parviendrez, _audaces fortuna
-juvat!_
-
-Pauvre abbé, il ne se serait pas tant empressé de m'envoyer à Paris,
-s'il avait pensé que l'Opéra fût la paroisse où je veux faire mes
-premières armes! n'importe, il avait raison. J'irai en avant et je
-parviendrai... jusqu'au chevalier Gluck.»
-
-Pendant ce monologue le jeune musicien avait brossé son habit noir à
-boutons d'acier, passé ses bas de soie, mis son épée, pris son chapeau
-sous son bras, et en quelques enjambées il eut bientôt franchi les
-quatre étages qui séparaient sa chambrette de la boutique du perruquier
-qui se trouvait au bas de la maison de la rue de Grenelle-Saint-Honoré.
-
-Il lui fallut attendre que toutes les pratiques eussent passé par les
-mains du frater pour recevoir le retapage et l'oeil de poudre qui
-devaient achever de lui donner l'air de bonne compagnie qu'il croyait
-indispensable pour se présenter chez le chevalier Gluck. Son tour vint
-enfin, et frisé, pommadé, poudré, tout pimpant, il se rendit sur la
-pointe du pied dans la rue des Bons-Enfants.
-
-Nous avons vu l'accueil que lui fit le portier, et son _il n'y est pas_
-et _je n'en sais rien_, donnèrent un coup cruel à notre pauvre jeune
-homme. Il voyait toutes ses espérances détruites, et c'est le coeur gros
-et la tête basse qu'il reprit le chemin de sa modeste demeure.
-
-Il ne pensait plus, comme en venant, à se garder des carrosses, des
-porteurs de chaises et des piétons dont il embarrassait à chaque instant
-la marche précipitée; les regards fixés à terre, il ne voyait rien,
-allant devant lui machinalement, poussé, repoussé, heurté et marchant
-quelquefois au milieu du ruisseau, croyant longer le bord des maisons:
-il fut bientôt tiré de sa rêverie par des cris de gare, gare donc!
-répétés à plusieurs reprises: il tourne la tête et se voit presque sous
-les pieds de deux chevaux fringants, qu'un gros cocher ne pouvait plus
-retenir, et qui étaient près de lui passer sur le corps. Il veut fuir en
-avant, impossible, un autre carrosse venait presque dans la même
-direction; heureusement il aperçoit à sa droite une chaise à porteur
-dont la glace était ouverte; notre jeune homme était agile, et la
-frayeur lui communiquant une adresse dont il ne se serait jamais cru
-capable en toute autre occasion, il se précipite dans la chaise par le
-panneau ouvert, la tête la première et, s'accrochant des deux mains au
-collet du propriétaire de la chaise, il introduit vivement le reste de
-son individu dans l'étroite machine, et ses deux pieds crottés vont se
-poser sur les genoux et la culotte pailletée du légitime possesseur d'un
-lieu envahi si brusquement, qui se met à jeter les hauts cris:
-
---Au secours! ze souis estropié!!! ze souis perdou!
-
-Les porteurs qui ne s'attendaient pas à ce supplément de charge,
-laissent rudement tomber la chaise sur ses quatre pieds, et les deux
-locataires se repoussant vivement pour éviter le contre-coup qu'allaient
-se donner leurs deux visages, restent alors en attitude et peuvent se
-considérer un instant.
-
---Ah! mon Dieu, c'est mossiou Méhoul!...
-
---C'est monsieur Vestris?--Reconnaissance des plus burlesques.
-
-Méhul raconte au vieux Vestris comme quoi il vient d'échapper au danger
-d'être écrasé, et pour l'empêcher de s'apercevoir du désordre qu'il
-vient d'apporter dans sa brillante toilette, il lui saute au cou, le
-nommant son libérateur, l'assurant que sans lui il était un homme mort,
-etc... Le vieux danseur se laisse faire, il se rengorge même, et reçoit
-tous les remerciements que lui adresse le jeune musicien.
-
---Mon ser ami, ze souis ensanté de vi avoir sauvé la vie et d'être votre
-libérator; ça ne mettait zamais arrivé de sauver la vie à personne, et
-ze veux vous présenter à mes amis, qui dînent auzourd'hui chez moi. Vi
-allez rentrer chez vous sanzer de toilette, et ze vous attends à trois
-houres, parce que ze danse ce soir.
-
-Ici l'embarras de Méhul devient fort grand, vu qu'il n'a qu'un seul
-habit de cérémonie, c'est celui qu'il a sur lui; il refuse donc
-l'invitation.
-
---Dou tout, dou tout, ze veux montrer à ces Messious et à ces dames oun
-brave zeune homme dont z'ai été assez houroux pour sauver la vie, et vi
-serez ensanté de faire lour connaissance; c'est M. Noverre, M.
-Dauberval, Mlle Guimard, Mlle Hénel, M. Legros, M. Larrivée, Mlle
-Levasseur, et généralement tous ceux qui doivent danser et chanter dans
-le nouvel opéra qu'on va mettre en répétition, et qui est de M. le
-chevalier Gluck.
-
-A ce nom magique, Méhul n'hésite plus un seul instant, il accepte
-l'invitation; mais il ne saurait retourner chez lui; croyant ne pas
-rentrer avant le soir, il a donné congé à son valet de chambre et sa
-porte est fermée.
-
-Vestris croit sans peine à toutes ces menteries, ce ne sera pas un
-obstacle, il lui donnera de quoi changer, il promet un supplément de
-paie à ses porteurs qui s'acheminent péniblement, traînant la victime
-toujours grimpée sur les genoux de son libérateur, qui commence à
-trouver que l'homme à qui il vient de sauver la vie est un peu lourd.
-
-Heureusement le trajet n'est pas long. Vestris demeure aussi près de
-l'Opéra et l'on arrive sans accident à sa demeure.
-
-Le vieux danseur, après avoir affublé tant bien que mal le jeune
-musicien de quelques habits un peu plus propres que ceux qu'il portait,
-le présente à tous ses camarades comme un jeune homme de la plus grande
-espérance, dont il a fait la connaissance dans une maison où il donnait
-des leçons, et qu'il vient de sauver du plus grand danger au péril de sa
-vie.
-
-Méhul le laisse dire, et amplifie encore sur les éloges que Vestris ne
-manque pas de donner à son propre courage.
-
-Les hommes ne font pas grande attention au musicien; mais quelques-unes
-de ces dames le regardent du coin de l'oeil avec bienveillance, car il a
-l'air bien tourné et pas trop embarrassé dans ses habits d'emprunt.
-
-Cependant, la plupart des convives jouant dans la représentation du
-soir, le dîner ne se prolonge pas, on se sépare de bonne heure; mais
-avant de quitter son hôte, Méhul le prend à part:
-
---Mon cher Vestris, vous pouvez me rendre un grand service: j'ai besoin,
-absolument besoin de parler à M. le chevalier Gluck, faites-moi le
-plaisir de me présenter chez lui.
-
---Hum! mon ser ami, cela n'est pas très-facile, M. Gluck travaille
-encore à son opéra et ne reçoit personne. Mais dans quelque temps, dans
-oun mois, quand il sera plous avancé dans son travail, quand z'irai chez
-lui pour mes airs de danse, ze vous promets de vous emmener un zour avec
-moi.
-
-Méhul ne se sent pas de joie, il se confond en remerciements, saute au
-cou du vieux danseur, qui attribue tout ce délire à la reconnaissance
-d'avoir eu la vie sauvée par lui, et le jeune musicien regagne sa
-modeste demeure avec de nouvelles espérances et de nouveaux rêves de
-bonheur.
-
-Dès ce moment, il fut assidu chez le danseur, son protecteur; il était
-rempli de complaisance pour lui, lui faisant répéter ses pas au
-clavecin, l'applaudissant, le flattant, et lui rappelant de temps en
-temps sa promesse.
-
-Deux mois se passèrent ainsi; Méhul commençait à craindre de ne pouvoir
-jamais arriver au but de ses désirs, lorsqu'un jour, allant comme
-d'ordinaire rendre visite à Vestris, il le trouve malade, la figure
-décomposée, avec la fièvre, et dans son lit.
-
---Ah! c'est vous, mon zeune ami, ze souis aise de vi voir, ma, ze souis
-oun homme mort. Ah! si vi saviez ce qui m'arrive.
-
---Eh, bon Dieu! qu'y a-t-il donc?
-
---Ah! mon ser ami, ce scélérat, ce monstre de Gluck a zouré ma perte, ze
-souis déshonoré, il ne veut pas que ze danse dans soun opéra!
-
---Eh pourquoi cela?
-
---Perche, il m'a fait oun air horrible, affreux, à fendre les oreilles,
-que z'en demande un piu zoli, qu'il a dit que z'étais oun âne, oun âne,
-moi, Vestris! Que ze ne m'y connais pas, qu'il se passera de moi, ou que
-ze danserai sour son infernale mousique.
-
---Mais, comment est donc cet air?
-
---Oh! c'est oun horreur; il y a dans l'orchestre des cymbales qui
-frottent toutes seules, et des violinis qui grincent à faire frémir, ça
-n'est pas zoli dou tout... et ce n'est rien encore, z'ai voulou essayer
-de danser à la répétition de ce matin, z'avais réglé oun pas souperbe,
-ce broutal d'Allemand n'a pas seulement voulou me laisser continouer.
-
---Qu'est-ce que cela, a-t'il dit, est-ce ainsi que dansent des
-sauvazes?...
-
---Il veut que ze danse comme oun sauvaze, moi, le premier danseur dou
-monde; il veut que ze fasse peur à mossou Larrivée et à mossou Legros,
-qui sont enssainnés dans oun coin pour être toués après le
-divertissement. Ze n'y consentirai jamais, ze souis sorti dou théâtre,
-tout malade de colère; ma demain, z'irai chez loui, et ze le forcerai
-bien à me faire oun autre air; ze loui dirai son fait, ze loui prouverai
-qu'on ne manque pas de respect à oun danseur de mon mérite et comme il
-n'y en a pas dans le monde entier. Ze voudrais que toute la terre fût
-dans son cabinet, pour entendre comme ze lui montrerais la soupériorité
-de moun art sour le sien. Malheureusement, il n'y aura personne, ma ze
-le ferai savoir à tout l'ounivers.
-
---Mais, interrompit Méhul, si vous voulez un témoin, je vous
-accompagnerai.
-
---Oh! per Dio, vi avez raison, mon ser ami, venez me prendre demain à
-douze heures, et vi verrez comme z'arranzerai le gros Allemand. Il ne me
-fera pas peur. Adieu... à demain... Ze vais tâcher de dormir et de
-reprendre des forces, car cet affront de ce matin m'a toué, ze n'en
-pouis piu.»
-
-Méhul se hâta de prendre congé de lui, et le lendemain à midi il était à
-sa porte.
-
-Vestris était sorti depuis une heure; le musicien pense qu'il l'a
-précédé chez Gluck, et vole à la demeure de ce dernier. Il monte, il
-sonne, une servante vient lui ouvrir: M. Gluck est à travailler, il ne
-reçoit personne; Méhul insiste, la servante refuse toujours; une dame
-paraît; c'est une bonne grosse figure, bien franche, bien ouverte, elle
-s'informe du sujet de l'altercation: Madame, lui dit timidement Méhul,
-dont le coeur battait bien fort, M. Vestris m'avait donné rendez-vous
-pour l'accompagner chez M. Gluck. Je pensais qu'il m'avait précédé ici,
-et je...--Et vous désirez l'attendre? interrompt la grosse dame, avec un
-accent allemand très-prononcé, rien n'est plus facile, monsieur, venez
-avec moi; et elle l'introduit dans une grande pièce fort bien meublée,
-où figurait un magnifique portrait de la reine.
-
-Après un moment de silence, Méhul se hasarde à dire:
-
---Et M. Gluck?
-
---Mon mari.
-
---Quoi! vous êtes madame Gluck; oh! madame, que de remerciements ne vous
-dois-je pas de m'avoir si favorablement accueilli.
-
-La bonne dame ne comprend pas trop ce qu'elle a fait pour mériter tant
-de reconnaissance, mais sa figure respire tant de bonté, inspire une
-telle confiance, que bientôt Méhul ne lui cache plus rien.
-
-Il lui raconte son enthousiasme, les efforts qu'il a faits pour pénétrer
-jusqu'à Gluck, et qu'il se croit aujourd'hui le plus heureux des hommes
-puisqu'il pourra contempler l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre.
-
-La bonne Allemande l'écoute avec intérêt.
-
-Cependant l'heure s'écoule, Vestris ne paraît pas, et Méhul s'aperçoit
-que la conversation languit, vu qu'il a raconté toute son histoire, que
-madame Gluck ne sachant d'ailleurs que fort peu de français n'a pas
-grand chose à lui dire.
-
---Mon Dieu, s'écrie-t-il tout d'un coup d'un air chagrin, ce ne sera
-donc pas aujourd'hui?
-
---Ecoutez, lui dit madame Gluck, il travaille, et personne ne doit le
-déranger dans ces moments-là. Vous ne pourrez pas lui parler, mais s'il
-vous suffisait de le voir...
-
---Ah! madame, c'est trop de bonheur! s'écrie le jeune artiste.
-
-Alors madame Gluck entr'ouvre doucement une porte, fait passer le jeune
-homme devant elle, referme le battant derrière lui, et le laisse devant
-un grand paravent placé entre la porte et le clavecin de Gluck.
-
-Oh! qui pourrait décrire sans l'avoir ressentie cette émotion que donne
-l'approche d'un grand génie, à un jeune coeur que l'amour des arts
-remplit tout entier! c'est un Dieu dont on attend la présence: il semble
-que toutes les perfections physiques doivent embellir celui dont les
-ouvrages vous ont transporté, et souvent le désenchantement est grand
-quand on voit la réalité et qu'on découvre l'enveloppe souvent chétive
-qui recèle une grande âme ou un beau génie.
-
-Je me rappelle, et je n'oublierai jamais l'impression que je reçus la
-première fois que je vis Cherubini.
-
-J'avais douze ans; j'avais tant entendu parler de cet homme célèbre, mon
-père et tous les artistes que nous fréquentions témoignaient une telle
-admiration pour son talent; les applaudissements que j'entendais donner
-à quelques-uns de ses chefs-d'oeuvre, qu'on exécutait alors assez
-souvent aux exercices du Conservatoire, où mon père me menait tous les
-dimanches, tout cela avait fait naître les idées les plus bizarres dans
-mon imagination d'enfant, qui s'était figuré que ce colosse musical
-devait être aussi surprenant par sa taille et sa figure que par son
-génie.
-
-J'étais en pension avec son fils, qu'il vint un jour visiter, pendant
-que nous étions en récréation; quand j'entendis notre maître de pension
-dire à mon camarade:
-
---Viens voir ton père.
-
-Je ne fus pas maître de moi, je suivis mon condisciple sans qu'on fît
-attention à moi, et je me trouvai en présence de Cherubini.
-
-Il y a longtemps de cela, et je pourrais décrire toutes les parties du
-costume de Cherubini, que je dévorais des yeux, ne pouvant me figurer
-que ce fût lui; enfin il m'aperçut:
-
---Quel est ce petit?
-
---Mais, lui répondit le maître de pension, c'est le fils d'un artiste de
-votre connaissance, de M. Adam.
-
---Ah! che je lé trouve bien laid!
-
-Voilà le premier mot que m'adressa Cherubini.
-
-Je me sauvai bien vite, le coeur bien gros, car une illusion était déjà
-perdue pour moi.
-
-Je fus triste toute la semaine, Cherubini m'avait paru si maigre, si
-petit!
-
-Mais le dimanche suivant, mon père me mena au Conservatoire: on y
-exécutait une messe de Cherubini; il redevint aussi grand dans mon
-esprit qu'avant notre entrevue.
-
-Nous avons laissé Méhul derrière son paravent, cherchant à apercevoir
-Gluck, assis devant son clavecin, sa forte tête soutenue par une de ses
-mains, et gesticulant de l'autre, ayant l'air de déclamer des vers
-placés sur son pupitre.
-
-Il achevait son quatrième acte d'_Iphigénie en Tauride_. Il en était à
-la grande scène du dénouement, un peu avant l'intervention de la déesse,
-lorsque Thoas, irrité des refus d'Iphigénie, veut lui-même immoler la
-prêtresse et la victime.
-
-Gluck cherchait en ce moment à se rendre compte de l'effet de la scène
-et de la position des acteurs et des groupes, car sa musique, si
-fortement dessinée, si puissamment sentie, ne pouvait être composée
-qu'en ayant sous les yeux les acteurs chargés de l'exécuter.
-
-Méhul maudissait l'immobilité du compositeur, dont la position ne lui
-laissait voir que le dos.
-
-Tout à coup le musicien se retourne, et Méhul put alors le contempler à
-son aise.
-
-Gluck avait alors soixante-cinq ans, il était d'une grande taille, que
-son embonpoint rendait encore plus imposante. Sa tête était belle,
-quoiqu'elle fût fortement gravée de la petite vérole, non pas de cette
-beauté qui fait dire aux femmes:
-
-Cet homme-là a dû être fort bien; mais de cet air de génie qui impose au
-premier aspect, et qui fait que les visages les plus laids forcent
-souvent les gens qui pensent à s'écrier:
-
-Voilà une belle figure! tandis que la réflexion contraire est faite par
-ceux qui ne voient que la forme et la régularité, sans rendre justice à
-l'animation que répandent sur les traits le génie et la puissance des
-idées.
-
-Gluck parut superbe à Méhul.
-
-Entouré d'une grande robe de chambre d'un vert changeant, la tête
-coiffée d'un petit bonnet de velours noir, avec un mince galon en or, le
-compositeur allemand fait deux tours dans sa chambre, abîmé dans ses
-réflexions.
-
-Tout d'un coup, il s'arrête, il prend une table qu'il place au milieu de
-l'appartement:
-
---Voici l'autel, dit-il.
-
-Puis il pose auprès une chaise.
-
---Ce sera la Prêtresse.
-
-Thoas est figuré par un tabouret, des fauteuils représentent les Grecs,
-les Scythes et le peuple.
-
-Puis il se drape avec sa robe de chambre, et s'écrie en chantant:
-
- J'immolerai moi-même aux yeux de la déesse
- Et la victime et la prêtresse.
-
-Il passe à la place d'Oreste:
-
- L'immoler! qui? ma soeur?
-
-Thoas reprend:
-
- Oui, je dois la punir,
- Et tout son sang...
-
-Puis, figurant tout d'un coup l'impétueuse entrée de Pylade:
-
- C'est à toi de mourir!
-
-achève-t-il, en se précipitant sur le tabouret-Thoas pour le frapper du
-coup mortel.
-
-Le Roi-Tabouret ne peut résister à la violence du choc et cède sous les
-coups du compositeur qui, n'étant plus retenu par rien, retombe sur le
-paravent derrière lequel est caché le jeune artiste qui repousse de
-toutes ses forces la masse qui l'écrase contre le mur. Il n'y tient
-plus, il étouffe, il est près de se trahir en criant, en appelant à son
-secours, quand tout à coup une porte s'ouvre à l'autre extrémité de la
-chambre, un homme s'y précipite poursuivi par madame Gluck qui veut en
-vain lui barrer le passage.
-
-C'est Vestris, la figure animée, qui, déjà irrité par le refus qu'on
-faisait de le recevoir, apostrophe le compositeur de la manière la plus
-vive:
-
---Comment! ze ne pourrai pas arriver jusqu'à vous, moussou le Tedesco,
-quand ze viens vi demander de me faire oun autre air, que ze ne pouis
-pas danser dou tout sour la mousique barbare que vi m'avez faite...
-
---Ah! tu ne peux pas danser sur cet air-là! s'écrie Gluck qui s'était
-vivement relevé: c'est ce que nous allons voir. Et saisissant Vestris au
-collet, il le promène de force dans toute la chambre, l'enlevant de
-temps en temps de terre, lui faisant exécuter la danse la plus bizarre
-en lui chantant la fameuse marche des Scythes du premier acte.
-
-Le pauvre danseur ne peut résister à l'étreinte de ces deux larges mains
-de fer qui le tiennent emprisonné.
-
-La figure irritée de Gluck est sans cesse en face de la sienne, pâle de
-terreur; les yeux brillants du compositeur plongent dans ses yeux
-éteints: c'est comme le regard d'un boa qui le fascine.
-
---Oui, moussou le chevalier, s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée, ze
-danserai, ze danserai très-bien!! voyez... ouf... voyez donc...
-
-Et à chaque fois que son puissant antagoniste l'élève à quelques pieds
-du plancher, malgré lui ses jambes s'agitent, se croisent et exécutent
-les pas les plus hardis et les entrechats les plus compliqués; mais la
-vengeance de l'Allemand ne sera satisfaite que lorsque l'air sera
-complétement achevé et il n'en a encore chanté que la première reprise.
-
-Le vieux danseur n'en peut plus; sa poitrine, comprimée par les deux
-étaux qui le tiennent au collet, ne peut plus laisser échapper l'air, il
-étouffe, les efforts qu'il a déjà faits l'achèvent.
-
-Gluck ne voit plus rien; tout entier à l'inspiration de son chant
-sauvage, il s'anime encore au souvenir de sa composition, et à chaque
-instant il en accélère le mouvement: c'est à pas précipités qu'il traîne
-sa malheureuse victime dont il ne sent plus le poids; petit à petit
-c'est un mouvement de rotation qu'il lui imprime; il valse sur un
-quatre-temps, peu lui importe, il ne connaît plus rien.
-
-Le danseur asphyxié accroche avec ses jambes tous les meubles qu'il peut
-rencontrer pour s'en faire un point d'appui; l'autel, la Prêtresse,
-Thoas, les Grecs et les Scythes gisent pêle-mêle au milieu de la
-chambre, enfin un de ses pieds rencontre un des angles du paravent, il
-s'y cramponne, et la lourde machine pivote un instant sur elle-même et
-vient s'abattre sur le compositeur et le danseur qui sont renversés du
-même coup.
-
-Ce dernier se sent libre un instant, il se glisse, il rampe jusqu'à la
-porte, enfile l'escalier quatre à quatre sans demander son reste, et
-quand Gluck, tout étourdi de cette danse à laquelle il n'est pas
-accoutumé, veut de nouveau ressaisir sa victime, que trouve-t-il à sa
-place? Un pauvre petit jeune homme, tout pâle, à demi mort de frayeur,
-qui, les mains jointes et à genoux devant lui, s'écrie:
-
---Pardon, monsieur Gluck, pardon! Je ne suis pas un danseur.
-
---Et qui donc êtes-vous?
-
---Un pauvre musicien votre admirateur, qui vient ici pour avoir
-l'honneur de faire votre connaissance.
-
-Gluck n'y comprend absolument rien; heureusement sa femme, qui, sans la
-prévoir, craignant l'issue de cette scène, ne s'est pas éloignée,
-raconte tout à son mari.
-
-Un sourire de bonté vient alors éclaircir la figure du grand homme.
-
-Il venait de voir son talent méconnu par un vieux danseur imbécile;
-l'hommage naïf du jeune artiste le dédommage de cette sottise; son
-ingénuité, son enthousiasme lui plaisent, il l'accueille avec affection,
-lui promet sa protection, ses conseils, ses leçons, et lui permet de
-venir le voir à toute heure.
-
-Méhul est au comble de ses voeux; tant d'aménité de la part d'un homme
-qui vient de lui prouver la violence de son caractère le touche
-jusqu'aux larmes, et c'est la voix émue et le coeur plein de
-reconnaissance, qu'il lui adresse ses remerciements.
-
-Je laisse à penser s'il fut assidu auprès de son nouveau maître, dont
-les leçons étaient rares à la vérité, mais qui d'un mot lui en
-enseignait plus que d'autres n'eussent pu faire en quinze jours,
-d'autant que Méhul avait déjà fait de fortes études dans la partie
-technique de son art, et que c'était la partie philosophique à laquelle
-il avait besoin d'être initié. Le plus souvent, les leçons n'étaient que
-de simples conversations du maître à l'élève, où il lui expliquait
-comment il était parvenu à cette manière qui n'était qu'à lui, combien
-ses premiers essais avaient été imparfaits, manquant absolument de
-modèles; quels dégoûts il avait éprouvés lorsqu'en Italie il avait vu
-ses ouvrages réussir par des défauts qui, selon lui, auraient dû les
-faire tomber, tandis que les beautés en étaient tout à fait méconnues.
-
-Cependant les répétitions d'_Iphigénie en Tauride_ avançaient beaucoup:
-la première représentation était fixée au 18 mai, et la répétition
-générale au 17.
-
-Gluck avait fait entendre quelques fragments de ce chef-d'oeuvre à son
-élève, qui brûlait du désir de le connaître tout entier; mais jamais il
-n'avait osé avouer sa misère à son maître, et il était d'une pauvreté
-qui ne lui permettait pas de payer au spectacle; il fallut que ce fût
-Gluck lui-même qui l'engageât à la répétition générale. «Viens me
-prendre chez moi, petit, lui dit-il, et je te conduirai au théâtre.»
-
-Méhul arriva au rendez-vous avant l'heure, et il ne fut pas peu
-orgueilleux de sortir avec son illustre protecteur. En marchant dans la
-rue à côté du compositeur, ses regards se promenaient avec hauteur sur
-les passants, qui ne prenaient pas garde à lui.
-
-«Voyez, semblait-il leur dire, voilà le premier musicien du monde qui me
-mène voir la répétition de son opéra, et il cause avec moi comme avec
-son égal!»
-
-Arrivés au théâtre, ce fut bien autre chose, plusieurs personnes étaient
-réunies devant l'entrée des acteurs, et toutes témoignaient par leurs
-respectueuses salutations l'admiration qu'elles portaient à Gluck; Méhul
-se croyait obligé de rendre tous ces saluts qui ne s'adressaient pas à
-lui.
-
-Comme ils montaient l'escalier du théâtre, le portier, qui s'était aussi
-incliné devant l'auteur d'_Iphigénie_, voyant une figure inconnue passer
-devant lui, et esclave de sa consigne comme tous les portiers de
-théâtre, qui sont bien les cerbères les plus intraitables du monde,
-voulut l'arrêter un instant:
-
---Monsieur, on ne peut pas monter, lui dit-il en le retenant par la
-basque de son habit.
-
-Méhul tremblait déjà de se voir arrêter en si beau chemin, lorsque
-Gluck, se retournant, mit fin à ce débat en disant au portier d'une voix
-de tonnerre:
-
---_C'est mon hami._
-
-Le portier, tout confus, n'opposa plus d'obstacle, et Méhul se crut plus
-grand d'un pied: Gluck l'avait appelé son ami. Pourquoi fallait-il qu'il
-n'y eût que le portier de l'Opéra pour lui entendre donner ce titre
-glorieux.
-
-Sur le théâtre, Gluck fut bientôt entouré d'acteurs, d'auteurs, de
-grands seigneurs même, qui alors ne manquaient pas une solennité
-dramatique; car, dans ce temps-là, une nouvelle production dans les arts
-était un grand événement à la cour et à la ville, et l'annonce d'une
-pièce nouvelle à l'Opéra ou à la Comédie-Française ou Italienne
-suffisait pour mettre en émoi Paris et Versailles.
-
-Aussi, de toutes parts avait-on sollicité la faveur d'assister à cette
-dernière répétition d'_Iphigénie_, et le théâtre offrait un singulier
-amalgame de gens de tous les costumes et de toutes les conditions: les
-plus grands seigneurs de la cour s'y trouvaient confondus avec les gens
-de lettres, les artistes de toutes sortes, glukistes ou piccinistes,
-venus, les uns pour tout admirer, les autres pour tout blâmer.
-
-Tous les acteurs et actrices du chant et de la danse, même ceux qui ne
-paraissaient pas dans l'ouvrage, étaient venus à cette solennité.
-
-Un cercle nombreux était formé autour d'une de ces dames: c'était la
-célèbre Sophie Arnoud, qui, quoique jeune encore, avait quitté le
-théâtre l'année précédente; chacun se pressait autour d'elle pour
-recueillir un de ses bons mots, et elle ne s'en faisait pas faute.
-
-On riait alors beaucoup de l'aventure arrivée à un des plus enragés
-piccinistes. Il avait écrit au prince d'Andore, en Italie, de lui
-envoyer la partition de l'opéra qui avait le plus de renommée dans ce
-pays, et, quelque temps après, il en avait reçu l'_Orfeo_ de Gluck: on
-peut juger de son désappointement; les quolibets n'avaient pas manqué au
-pauvre bouffonniste. Sophie n'avait encore rien dit; mais, le voyant
-passer rapidement auprès d'elle, elle ne put s'empêcher de lui adresser
-la parole.
-
---Eh bien! mon pauvre ami, est-ce que nous voulons nous raccommoder avec
-la musique allemande? avons-nous toujours le coeur déchiré?
-
---Du tout, mademoiselle, repartit avec humeur l'individu blessé de se
-voir rappeler en public sa mystification, jamais M. le chevalier Gluck
-ne pourra se vanter de m'avoir déchiré le coeur; c'est bien assez de mes
-oreilles.
-
---Vraiment? c'est fort heureux pour vous, surtout s'il se charge de vous
-en donner d'autres.
-
-Les éclats de rire accueillirent l'épigramme, et Sophie, une fois
-lancée, allait continuer son feu roulant, lorsqu'un petit homme, à l'air
-affairé, un gros rouleau de papier de musique sous le bras, vint
-l'inviter à faire place au théâtre.
-
---Je vous en prie, Mademoiselle, laissez-nous la scène libre, nous ne
-pouvons pas commencer; voyez tout le monde est sur le théâtre, et il n'y
-a personne dans la salle.
-
---Ah! c'est juste, M. Gossec, je n'y avais pas fait attention, c'est
-absolument comme quand on joue _Sabinus_ ou _La fête au village_.
-
-Gossec lui tourna le dos sur-le-champ, il avait eu son compte, et la
-citation de deux de ses ouvrages, qui n'avaient pas été heureux, ne
-pouvait pas lui être assez agréable pour qu'il fût disposé à continuer
-la conversation.
-
-S'adressant alors aux musiciens:
-
---Allons, monsieur le chef d'orchestre, nous vous attendons.
-
---Nous sommes prêts, quand vous voudrez, monsieur le chef du chant, lui
-répondit Francoeur, qui depuis longtemps était à son poste, faites
-baisser le rideau.
-
-A ce signal, chacun se précipita dans la salle, et la répétition
-commença.
-
-_Iphigénie en Tauride_ est un chef-d'oeuvre trop connu pour que
-j'entreprenne d'en rappeler les beautés.
-
-Qui n'a été profondément ému dès les premières notes de l'introduction
-par ce sublime tableau du calme auquel succède bientôt cette tempête
-rendue encore plus terrible par les cris de terreur d'Iphigénie et des
-prêtresses de Diane!
-
-Cet ouvrage qui, après cinquante ans de succès, excitait encore de
-telles impressions, quel effet ne devait-il pas produire sur une
-génération presque neuve en musique et chez qui les chefs-d'oeuvre de
-l'art succédaient sans transition à des essais presque informes!
-
-Rameau était sans contredit un homme de génie; mais il y eut une
-distance immense de ses ouvrages à ceux de Gluck, et depuis l'époque où
-Rameau avait cessé d'écrire (1760) jusqu'à l'apparition des premiers
-opéras de Gluck en France (1776), il y avait eu une telle disette de
-compositeurs que l'on avait été obligé de fouiller dans le vieux
-répertoire de Lully, et qu'on avait remis quelques-uns de ses ouvrages,
-revus et réorchestrés par Francoeur, Gossec, ou Berton (le père de
-l'auteur de Montano). Et c'est après ces replâtrages de médiocre
-musique, que Gluck parut avec toute sa puissance et toute son énergie.
-
-Son orchestration qui nous paraît encore vigoureuse, malgré le vide de
-quelques parties, était alors la plus pleine que l'on pût concevoir.
-
-Un simple accord de trombones suffisait alors pour faire frémir.
-
-Ces instruments, importés depuis peu d'Allemagne par Gluck, ne
-s'employaient guère que pour annoncer l'approche des Euménides et des
-divinités infernales.
-
-Aujourd'hui nous nous en servons pour faire danser, et personne n'ignore
-l'immense consommation qu'il s'en fait à l'orchestre des bals de
-l'Opéra.
-
-Cette répétition produisit un effet singulier: les grands seigneurs
-attendaient pour applaudir que le signal leur fût donné par les artistes
-et les jugeurs de profession, au milieu desquels ils se trouvaient.
-
-Mais l'émotion était trop profonde pour permettre aux applaudissements
-d'éclater, et les exclamations de surprise et de terreur étaient les
-seules marques d'admiration qui échappassent de temps en temps aux
-spectateurs. Celles-là, du reste, valent bien les battements de mains,
-si banalement prodigués.
-
-Mais il y a des gens qui ne comprennent pas d'autres témoignages de
-satisfaction. Ces personnes-là vous disent:
-
-L'_Ave verum_ de Mozart ne produit pas d'effet, je ne l'ai jamais
-entendu applaudir.
-
-Mais si on l'applaudissait, c'est que l'effet en serait manqué.
-
-Vous qui avez entendu la messe funèbre de Cherubini, avez-vous jamais
-été tenté d'applaudir après les dernières mesures du _Dona eis requiem
-æternam_?
-
-Applaudir! bon Dieu! et comment le pourrait-on? il semble, quand on a
-entendu ce morceau, qu'on a six pieds de terre et un manteau de marbre
-sur la tête.
-
-Je plains ceux qui ont trouvé la force d'applaudir après ce
-chef-d'oeuvre; ils ne l'ont pas compris.
-
-Il en fut ainsi à la répétition de l'_Iphigénie en Tauride_, et plus
-d'un sot sortit en disant:
-
---Cela n'a point produit d'effet.
-
-Gluck était enchanté, mais il écoutait d'un air distrait les fades
-compliments qu'on lui adressait de tous côtés, quand il se sentit saisir
-la main; c'était Méhul qui venait aussi lui offrir ses félicitations.
-Mais la joie et l'admiration l'étouffaient, il se sentait oppressé et il
-ne put proférer que ces trois mots:
-
---Mon cher maître!
-
-Et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux sur la main du grand homme.
-
-Gluck se sentit touché à son tour, il pressa affectueusement son élève
-dans ses bras:
-
---Merci, petit, je suis aussi content de toi que tu l'es de moi.
-
-Puis, presque honteux et pour cacher son émotion, il se tourna vers un
-gros monsieur tout doré, qui l'importunait depuis un instant:
-
---Monsieur le duc, ce n'est pas ma faute s'il ne reste plus de place à
-louer, moi je n'en ai qu'une pour ma femme, certainement elle ne s'en
-privera pas pour vous.
-
-Le gros duc ne trouva pas la franchise de l'Allemand extrêmement polie,
-mais cependant, en homme de cour, il ne pouvait se fâcher avec le
-chevalier, le protégé de la Reine, et l'idole du jour, il se contenta de
-saluer le musicien et se retira fort confus.
-
-Mais le pauvre Méhul n'avait pas perdu un mot de la réponse de son
-maître. Il refuse au Duc, il n'y a plus de place à louer! Je ne pourrai
-donc pas voir la première représentation de ce chef-d'oeuvre!
-
-Tout à coup une idée lui vient, il regarde s'il n'est pas observé;
-personne ne faisait attention à lui, il rentre dans la salle, enfile le
-premier escalier qui se présente et monte, monte tellement qu'au bout de
-quelques minutes il se trouve tout essoufflé à l'amphithéâtre des
-quatrièmes, lieu obscur s'il en fut jamais, et offrant mille recoins
-pour se cacher; il se blottit dans un angle et alors il se mit à rire
-comme un fou.
-
-«Ma foi, se dit-il, bien m'en a pris d'entendre le refus fait à ce gros
-duc, sans cela, j'aurais été tout uniment demander demain un billet à M.
-Gluck, qui ne me l'aurait pas donné et je n'aurais pas vu son ouvrage.
-Tandis que je vais tranquillement passer la nuit et la journée de demain
-ici, et, à l'ouverture des portes, je serai à mon poste et le premier
-placé, c'est réellement fort bien imaginé.»
-
-Et notre jeune homme, enchanté de son stratagème, se mit à repasser dans
-sa tête toutes les beautés de l'ouvrage qu'il venait d'entendre, se
-promettant un bien plus vif plaisir pour le lendemain en entendant une
-deuxième fois cette musique qu'il apprécierait alors bien mieux.
-
-Cependant il faut convenir que le temps lui parut fort long. Enveloppé
-dans d'épaisses ténèbres, son estomac put seul l'avertir de l'heure qui
-s'écoulait si lentement au gré de ses désirs; il n'avait rien pris
-depuis son modeste déjeuner du matin et, à son compte, il croyait déjà
-avoir passé la nuit à rêvasser; mais son appétit allait plus vite que le
-temps, et la nuit venait à peine de commencer.
-
-Le sommeil vint heureusement à son secours: et il se coucha par terre
-entre deux banquettes, craignant sans doute de rouler au bas d'un lit
-aussi étroit s'il avait essayé de se mettre dessus, et, malgré la dureté
-du plancher, il ne tarda pas à s'endormir.
-
-Mais son sommeil fut extrêmement agité. Son esprit avait été fortement
-remué par ce qu'il avait entendu, et cela, joint sans doute au vide
-complet de son estomac lui fit enfanter les rêves les plus bizarres.
-Plus d'une fois il se réveilla en sursaut, mais il se sentait comme
-cloué à terre; un pouvoir invincible l'empêchait de se relever et il se
-hâtait de refermer les yeux pour échapper aux visions diaboliques qui le
-poursuivaient.
-
-Il se rendormit ainsi plusieurs fois et un sommeil de plomb finit par
-appesantir ses paupières.
-
-Puis de nouveaux rêves vinrent le poursuivre. Il se crut mort; des
-furies venaient le tourmenter; comme Oreste, il entendait leurs serpents
-siffler autour de lui; leurs torches enflammées lui brûlaient les yeux,
-leurs ongles crochus s'enfonçaient dans ses chairs; une effroyable
-musique ne cessait de bourdonner à ses oreilles.
-
-Pour échapper à cet horrible cauchemar, il fit un mouvement et
-s'éveilla. Mais il n'éprouva pas ce bien-être que l'on ressent
-ordinairement, lorsque l'on se retrouve tranquillement couché dans son
-lit après un songe funeste et qu'on se dit: ah! quel bonheur! ce n'était
-qu'un rêve! Son corps se réveilla, mais son esprit était encore endormi;
-il voulut faire un mouvement pour se relever, mais sa main rencontra un
-obstacle au-dessus de sa tête: sa terreur fut au comble, c'était la
-continuation de son rêve, il se croyait enseveli: ce qu'il prenait pour
-les parois supérieures de sa bière était tout uniment la banquette sous
-laquelle il avait roulé.
-
-Il fit de nouveaux efforts pour se dégager, et parvint enfin à sortir de
-sa position, mais sa terreur ne fit qu'augmenter: il enjambe d'autres
-banquettes, qui, pour lui, sont autant de tombes qu'il croit franchir,
-puis un gouffre immense se présente devant lui.
-
-Cependant, il croit voir une lueur lointaine; effectivement un point
-lumineux lui apparaît au-dessous de lui, et comme au fond du gouffre,
-puis un mauvais violon exécute quelques mesures d'un vieil air avec
-lequel il avait été bercé, et de grands fantômes blancs viennent se
-promener lentement; petit à petit ils se rapprochent entre eux, se
-groupent, se prennent par la main, et exécutent une danse qui lui paraît
-d'autant plus satanique, que ses yeux distinguent alors une espèce de
-démon noir qui semble régler tous leurs mouvements.
-
-Les fantômes obéissent à son moindre signe et répètent chaque geste
-qu'ils lui voient faire.
-
-Une sueur froide couvre tout le corps du pauvre Méhul, le peu de raison
-qui lui reste s'égare, sa tête se perd, il se retourne pour fuir cet
-horrible spectacle; il retrouve encore les tombes dans l'une desquelles
-il se trouvait enseveli un instant auparavant; la peur lui donne des
-forces, il franchit tous ces obstacles, ses yeux se sont habitués aux
-ténèbres, et il se trouve en haut d'un interminable escalier, qu'il
-descend quatre à quatre, croyant n'en jamais trouver la fin; mais il va
-toujours devant lui, il avance de plus en plus, à chaque pas il lui
-semble qu'il change de nature de terrain; petit à petit, un jour sombre
-et une lueur rougeâtre lui apparaissent, il se croit au fond des enfers,
-et il n'en est que mieux persuadé quand il se voit entouré des fantômes
-blancs qu'il avait aperçus de loin.
-
-En l'apercevant, les fantômes poussent un cri et s'éloignent avec
-terreur, et le démon noir vient à lui. Méhul veut en finir et s'avance à
-son tour vers le démon, qui recule alors avec effroi, car l'aspect du
-jeune homme n'est pas rassurant.
-
-La poudre qui couvrait ses cheveux était retombée sur son visage, et,
-détrempée par la sueur qui découlait de son front, elle avait formé sur
-sa figure un masque hideux; joignez à cela son air exténué, ses yeux
-hagards, ses vêtements en désordre, et vous concevrez la frayeur qu'il
-devait inspirer au démon noir, qui parcourait le théâtre en s'écriant:
-
---Ah! mon Diou, qué ce qué celoui là, c'est Belzebout ou Mandrin: Ze
-zouis perdou!...
-
-A cette voix, l'espèce de somnambulisme de Méhul cesse presque tout à
-coup, ses souvenirs lui reviennent, il se retrouve sur le théâtre de
-l'Opéra, les fantômes de son imagination disparaissent remplacés par des
-figurantes qui répétaient un pas, et il reconnaît dans le démon noir son
-sauveur, Vestris, qui faisait répéter ses élèves. La frayeur qu'il
-inspire aux autres lui donne du courage, et il parvient enfin à se
-saisir du danseur, qui peut à peine le reconnaître.
-
-Il lui raconte alors le projet qu'il avait fait d'attendre jusqu'au soir
-pour la représentation; mais il lui avoue qu'il avait trop compté sur
-ses forces, qu'il n'a rien pris depuis vingt-quatre heures, et qu'il est
-prêt de se trouver mal.
-
-Vestris rit beaucoup de l'aventure.
-
-Bientôt Méhul se voit entouré d'une foule d'acteurs et d'actrices à qui
-il faut recommencer son récit; les éclats de rire couvrent souvent sa
-voix, et le désordre de sa toilette et de toute sa personne ajoute
-encore au comique de sa narration.
-
-Tout à coup Gluck paraît, et, reconnaissant Méhul au milieu de ce groupe
-de monde.
-
---Eh bien, petit, est-ce que tu ne veux pas voir mon opéra, ce soir?
-Pourquoi donc n'es-tu pas venu chercher ton billet?
-
---Mais, monsieur Gluck, je vous ai entendu dire hier à un Duc que vous
-n'en aviez pas.
-
---Certainement, je n'en ai pas pour les Ducs, mais pour un musicien,
-pour mon ami, tiens le voilà.
-
-Méhul ne se sent pas de joie... il s'esquive lestement, court chez lui
-déjeuner d'abord, c'est ce dont il a le plus besoin, puis réparer le
-préjudice causé à son bel et unique habit noir par la poussière de
-l'amphithéâtre, et la poudre dont il était couvert, puis il va se mettre
-à la queue à l'Opéra, où il fut un des mieux placés, non plus à
-l'amphithéâtre des quatrièmes, mais à la meilleure place du parterre.
-
-Mon historiette doit finir là, car vous savez tous l'immense succès
-qu'obtint _Iphigénie en Tauride_; la Reine, le comte d'Artois, les
-Princes, tout ce qu'il y avait de noble et de distingué à la cour,
-assista à cette représentation qui fut un triomphe pour Gluck, qui
-voulait faire ses adieux à la France par ce chef-d'oeuvre; mais il céda
-à de puissantes sollicitations, et écrivit encore un petit ouvrage:
-_Echo et Narcisse_, où se trouve le choeur charmant: _Dieu de Paphos et
-de Gnide_.
-
-Puis il retourna à Vienne; mais avant son départ il avait fait
-travailler son élève, et lui avait fait composer trois opéras pour son
-instruction.
-
-Après le départ de son maître, Méhul composa un ouvrage qu'il ne put
-parvenir à faire jouer au grand Opéra.
-
-Fatigué d'interminables délais, il écrivit _Euphrosine et Coradin_,
-qu'il fit représenter à l'Opéra-Comique. Ce fut son début, et dès lors
-il marcha de succès en succès.
-
-En 1808, Méhul jouissait d'une grande réputation. Il voulut revoir son
-pays, ce fut une grande fête dans son _endroit_ que le séjour d'un homme
-aussi célèbre.
-
-Le maire, ne sachant pas de plus bel hommage à lui rendre que la
-représentation d'un de ses chefs-d'oeuvre, fit prévenir le directeur du
-spectacle d'avoir à représenter à tel jour un des ouvrages de Méhul,
-auquel l'auteur assisterait en personne.
-
-L'embarras du directeur fut très-grand, vu qu'il n'avait à sa
-disposition qu'une troupe de comédie, mais il ne recula pas devant les
-obstacles, et voici comment il se tira de la difficulté.
-
-Le grand jour venu on vit placardée dans toute la ville une affiche
-ainsi conçue:
-
- THÉATRE DE GIVET.
-
- Aujourd'hui, pour célébrer la présence dans nos murs de notre célèbre
- compatriote,
-
- M. MÉHUL,
-
- La première représentation de
-
- UNE FOLIE,
-
- Opéra-comique en deux actes, de MM. Bouilly et Méhul.
-
- _Nota._ Dans l'intérêt de la pièce, on a cru devoir supprimer les
- morceaux de musique qui ralentissaient la marche de l'action.
-
-Le public ne manqua pas à l'appel.
-
-Méhul fut amené en grande pompe dans la loge de M. le maire, et
-accueilli par les plus vives acclamations.
-
-Puis on joua le poëme d'_Une Folie_, sans musique, et chaque fois que la
-prose de M. Bouilly faisait naître des applaudissements, Méhul était
-obligé de se lever et de saluer, pour remercier ses concitoyens de la
-manière dont ils savaient honorer les artistes, leurs compatriotes.
-
-Je sais, pour ma part, plus d'un compositeur qui, en s'entendant
-exécuter, a souvent formé le désir d'obtenir une ovation comme Méhul, et
-de voir supprimer sa musique, _comme ralentissant la marche de
-l'action_.
-
-
-
-
-MONSIGNY
-
-
-Les études sur les musiciens français du XVIIIe siècle offrent un vif
-intérêt; l'art musical a marché si vite et a subi de si grandes
-transformations, à dater de la seconde moitié de ce siècle, qu'il est
-impossible de s'occuper de la monographie d'un compositeur sans toucher
-de près à l'histoire de l'art, puisqu'en signalant les progrès que ce
-compositeur a provoqués ou dont il a profité, on ne peut se dispenser
-d'esquisser l'histoire de l'art à l'époque où son talent s'est
-développé.
-
-Nul, parmi les musiciens français, n'est plus digne d'attention que
-Monsigny, le prédécesseur de Grétry. Quelque médiocres qu'eussent été
-les études de ce dernier, elles étaient cependant bien supérieures aux
-notions presque élémentaires qui formaient tout le trésor d'instruction
-que possédait Monsigny: Grétry avait voyagé en Italie, avait entendu de
-bonne musique, et dans ses premiers ouvrages (le _Tableau parlant_ en
-est la preuve), il s'efforçait, non pas d'imiter, mais d'approprier la
-forme italienne à notre théâtre; Monsigny, au contraire, élève de la
-nature seulement, musicien amateur, ne connaissant d'autre musique que
-celle qu'on entendait alors à Paris, dépourvu de modèle qui pût lui
-servir de guide, avait dû tout tirer de son propre fonds, et tracer la
-voie à ceux qui, plus tard, y marchèrent d'un pas plus ferme, trop peu
-reconnaissants, peut-être, envers celui qui leur avait aplani le chemin.
-
-Monsigny fut essentiellement créateur. De toutes les qualités qui
-caractérisent les hommes de génie, une seule lui manqua, ce fut la
-fécondité. Il serait possible d'expliquer cette anomalie par des
-circonstances exceptionnelles, par le milieu dans lequel ce compositeur
-vécut, et sans doute aussi par l'absence complète d'études premières qui
-lui permissent de rendre ses idées avec cette facilité qui les féconde,
-et que donne seule l'éducation commencée de bonne heure, et, pour ainsi
-dire, avant même le germe des idées.
-
-Pierre-Alexandre de Monsigny naquit en 1729, à Fauquemberg en Artois. Sa
-famille était noble et originaire de Sardaigne. C'est vers le
-commencement du XVIe siècle que ses ancêtres étaient venus s'établir
-dans les Pays-Bas: leurs domaines y étaient alors considérables, mais
-leur fortune, après s'être peu à peu amoindrie, était réduite à bien peu
-de chose lors de la naissance de Monsigny. Sa famille était nombreuse,
-et seul il devait un jour être le soutien de tous.
-
-Son père lui fit faire ses humanités au collége des Jésuites de
-Saint-Omer. Un des pères Jésuites le prit en amitié et lui enseigna, en
-dehors de ses études, à jouer un peu du violon. Monsigny fut
-très-heureux de ces leçons, qui lui procuraient de vives jouissances, et
-toute sa vie il garda le souvenir du bon père Mollien, qui, le premier,
-l'avait initié à l'art dont il devait un jour être une des gloires. Ses
-études terminées, il rentra au foyer paternel, conservant un goût
-passionné pour la musique, mais n'ayant aucun moyen de le satisfaire.
-Son plus grand bonheur était d'aller entendre les offices en musique de
-l'abbaye de Saint-Bertin, et il fallait, certes, que la privation de
-musique lui fût bien sensible, car on rapporte qu'il prenait le plus
-grand plaisir à entendre ces carillons dont l'usage s'est conservé dans
-la plupart des églises de la Flandre et de l'Artois, et qui semblent
-plutôt avoir été créés pour le désespoir que pour l'agrément des
-oreilles délicates. Presque tous les auteurs de notices et biographies
-sur Monsigny prétendent que son éducation musicale, commencée par le
-père Mollien, fut continuée par le carillonneur de l'abbaye de
-Saint-Bertin. Je ne prétends pas contester l'authenticité du fait, je me
-contente de le rapporter, ne fût-ce que comme une sorte de confirmation
-de ce défaut d'éducation première du célèbre compositeur.
-
-A peine âgé de dix-huit ans, Monsigny perdit son père. Le vieillard lui
-avait fait promettre, à son lit de mort qu'il serait l'appui et le
-soutien de sa mère, de sa soeur et de ses quatre frères. Devenu, sans
-fortune, chef de famille, à l'âge où l'on cherche ordinairement à se
-préparer une position dans le monde, Monsigny dut renoncer à la carrière
-militaire qu'il avait rêvée, à laquelle il était destiné comme étant
-l'aîné de la famille, et que ses pères avaient toujours suivie, ainsi
-que cela se pratiquait dans presque toutes les familles nobles. La
-province ne pouvait lui offrir aucune ressource; il se rendit
-courageusement à Paris et eut le bonheur de trouver un emploi dans les
-bureaux de la comptabilité du clergé: il n'avait alors que dix-neuf ans.
-Grâce à son nom, à ses manières et à ses excellentes relations, il
-parvint en peu d'années à placer tous ses frères; le cadet embrassa la
-carrière des armes, et mourut capitaine au régiment de Beauce et
-chevalier de Saint-Louis. Les trois autres obtinrent diverses places
-dans les colonies, et le modeste revenu de Monsigny fut presque
-entièrement consacré à assurer une position convenable à sa mère et à sa
-soeur.
-
-Le goût de la musique ne s'était pas éteint en lui, quoique les
-occasions lui eussent manqué pour la cultiver. A peine arrivé dans la
-capitale, il s'était empressé de se rendre à l'Opéra (c'était alors le
-seul théâtre lyrique), mais l'impression qu'il y reçut fut bien
-différente de celle qu'il s'était promise. J'ai rendu justice aux
-beautés de la musique de Rameau; cependant, il faut le reconnaître, ces
-beautés sont éparses dans son oeuvre complète, et l'audition ou même la
-lecture d'une partition entière de ce maître, qui régnait alors presque
-exclusivement sur la scène de l'Académie royale de Musique, ne serait
-pas supportable. Aussi Monsigny fut-il très-désillusionné quand il crut
-s'apercevoir que l'art, qu'il rêvait si enchanteur et si fécond, ne
-produisait dans ses plus hautes manifestations que des effets si
-étrangers à son idéal. A quelque temps de là, en 1752, une troupe de
-chanteurs italiens fut admise à faire entendre à l'Opéra quelques-uns
-des chefs-d'oeuvre de leur pays, et lorsqu'il entendit la _Serva
-Padrona_ de Pergolèse, Monsigny crut entrevoir la réalisation de ses
-rêves. Dès lors, son goût devint une passion, et, sans avoir cependant
-de résolution bien arrêtée, il comprit qu'on pouvait faire autre chose
-que ce que l'on avait tenté jusque là. Les leçons du jésuite et du
-carillonneur n'avaient pas été suffisantes pour le mettre en position
-d'accomplir le vague dessein qui semblait germer en lui, et il résolut
-de prendre un maître de composition.
-
-Les maîtres étaient rares à cette époque, et l'on risquait de mal
-s'adresser, car les règles de l'art étaient si peu fixées, en France du
-moins, que les moindres musicastres pouvaient hardiment s'intituler
-professeurs de composition, certains de ne pas trouver de compétiteurs
-disposés à leur ravir le sceptre de leur prétendue science. Un
-contre-bassiste de l'Opéra, nommé Gianotti, venait justement de publier
-un ouvrage sous ce titre un peu prolixe: _Le Guide du compositeur,
-contenant des règles sûres pour trouver d'abord par les consonnances,
-ensuite par les dissonances, la base fondamentale de tous les chants
-possibles_. On voit que Gianotti était de l'école théorique de Rameau;
-c'était la seule qui existât alors en corps de doctrine; l'adoption en
-était générale en France, et elle avait même pénétré dans des pays où la
-science musicale était beaucoup plus avancée. Ce Gianotti enseignait
-donc tout ce que l'on était tenu de savoir à cette époque, c'est-à-dire
-l'harmonie, fort peu d'un contre-point assez lâche, dont l'étude
-suffisait pour écrire une exposition de fugue très-libre, plus quelques
-idées générales et mal digérées sur l'emploi des voix et des
-instruments. Au bout de cinq mois d'études, Monsigny avait appris tout
-ce que son professeur était en mesure de lui enseigner, et il ne recula
-pas devant l'idée d'écrire un petit opéra. Il en fit entendre les
-principaux morceaux à ses amis, qui en furent enchantés, et il alla
-soumettre son oeuvre à son professeur. Gianotti était un bon musicien
-pour son époque; il avait peu d'idées, mais il en savait assez pour
-pouvoir comprendre le mérite musical, même dans son expression la plus
-naïve; d'ailleurs, quoique fixé depuis quelques années à Paris, il avait
-ce sentiment, inné chez les Italiens, qui leur fait apprécier le génie
-mélodique partout où il se manifeste. Aussi fut-il tellement
-enthousiasmé de l'oeuvre de son élève, qu'il lui fit la plus singulière
-proposition: «Je suis pauvre, je n'ai pas de réputation, et une oeuvre
-pareille assurerait à jamais ma fortune et l'avenir de ma famille, lui
-dit-il; vous êtes dans une position aisée et vous ne vous avoueriez pas
-l'auteur de votre ouvrage, cédez-le-moi; laissez-m'en la gloire, que
-vous ne songez même pas à en retirer, et vous me ferez le plus heureux
-des hommes.» Monsigny tenait si peu à ce qu'il avait fait qu'il n'aurait
-pas mieux demandé, et il est probable qu'il eût cédé à la requête de son
-professeur; mais il avait déjà fait entendre cette musique à de nombreux
-amis qui l'y avaient vu travailler, et la bienfaisante supercherie, à
-laquelle il aurait volontiers consenti à se prêter, n'aurait pu avoir le
-résultat qu'en attendait celui au bénéfice de qui elle aurait eu lieu.
-
-J'ai dit que l'Opéra était le seul théâtre musical de Paris, à cette
-époque; ceci est rigoureusement vrai, puisque Paris ne possédait alors
-que trois théâtres réguliers: l'Académie royale de Musique, la
-Comédie-Française et le Théâtre Italien; ce dernier avait un genre
-mixte, qui participait un peu des deux autres. Depuis longtemps on n'y
-jouait que bien rarement des pièces italiennes, quoique les principaux
-acteurs de la troupe fussent des Italiens; mais quelques-uns d'entre eux
-jouaient en français, et avaient même, dit-on, un talent fort
-remarquable. Le répertoire se composait donc de canevas italiens, sur
-lesquels improvisaient les acteurs, de comédies (presque tout le
-répertoire de Marivaux, transporté depuis à la Comédie-Française, a été
-joué d'origine à la Comédie Italienne), de parodies en vaudevilles,
-qu'on nommait alors opéras comiques (le mot existait avant la chose), de
-quelques petits ballets, et aussi, mais, presque par exception, de
-pièces traduites sur la musique italienne (ceci seulement depuis
-l'expulsion des bouffons de l'Opéra), et enfin d'ouvrages originaux
-ornés de musique nouvelle; on les nommait alors comédies mêlées
-d'ariettes. C'est cette dernière catégorie de pièces, encore peu
-exploitées, qui devait l'emporter sur toutes les autres et constituer
-notre genre national de l'opéra comique, le véritable berceau et la
-vraie gloire de la musique française; car, à l'Opéra, les grands succès
-ont toujours été réservés aux compositeurs étrangers, et depuis Louis
-XIV jusqu'à présent, dans une période de près de deux cents ans, on ne
-peut citer que trois compositeurs français qui s'y soient montrés avec
-un grand éclat: Rameau, Auber et Halevy. Mais à côté et au-dessous de
-ces théâtres permanents et reconnus, il en était d'inférieurs et de
-passagers qui exercèrent une grande action sur l'art musical. C'étaient
-les théâtres des foires Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint-Ovide,
-sans cesse persécutés par les grands théâtres, auxquels ils payaient une
-redevance; ils n'obtenaient de subsister qu'en se soumettant aux
-conditions les plus vexatoires et les plus absurdes. Tantôt on leur
-défendait d'avoir plus de deux acteurs en scène, tantôt on voulait leur
-interdire de parler; alors ils se mettaient uniquement à chanter (de là
-vient ce nom d'opéra-comique, uniquement attribué alors aux pièces où
-les paroles se chantaient sur des airs connus); puis, lorsque après leur
-avoir ôté la parole on voulait encore leur ôter le chant, ils donnaient
-les pièces _par écriteaux_. Les personnages, muets par ordonnance,
-étaient en scène; on apportait sur le devant du théâtre des écriteaux,
-où se dessinaient en grosses lettres les paroles des couplets dont
-l'orchestre jouait l'air, et que chantait le public.
-
-On comprend que des prohibitions dont l'effet était si ridicule, ne
-pouvaient se maintenir longtemps; aussi les théâtres forains
-poursuivaient-ils leur voie de succès par toutes sortes de moyens.
-L'attrait de la musique leur avait paru trop grand pour devoir être
-négligé, et de tout temps on avait intercalé de la musique nouvelle dans
-les pièces en vaudevilles; mais ces airs, en petit nombre et tout à fait
-exceptionnels, ne pouvaient constituer même un semblant d'opéra. Ce ne
-fut qu'en 1753, l'année même de l'expulsion des Bouffons de l'Opéra, que
-Dauvergne fit représenter la première comédie à ariettes, le premier
-opéra comique, pour nous servir de la locution seule adoptée
-aujourd'hui. _Les Troqueurs_, paroles de Vadé, musique de Dauvergne,
-furent donc, à proprement parler, le premier opéra français. La pièce,
-arrangée par MM. Dartois, a été remise en musique par Hérold, et
-représentée au Théâtre-Feydeau, il y a plus de trente ans; c'est un des
-premiers et des plus charmants ouvrages de l'auteur du _Muletier_ et du
-_Pré-aux-Clercs_.
-
-Après ce premier essai qui lui valut le titre, acquis à assez bon
-marché, de père de l'opéra comique français, Dauvergne renonça
-entièrement au genre qu'il avait créé, et n'écrivit plus que quelques
-ouvrages peu remarqués pour l'Opéra, dont il devint le chef d'orchestre,
-et le directeur à trois reprises différentes; il l'était encore en 1790.
-Il quitta Paris à l'époque de la Révolution, et se retira à Lyon où il
-mourut, en 1797, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Le successeur
-presque immédiat de Dauvergne fut Duni; il lui était bien supérieur, et
-il a enrichi l'enfance de l'Opéra-Comique de nombreuses et charmantes
-productions. Philidor ne débuta que la même année que Monsigny, et
-également aux théâtres de la foire.
-
-On ne peut guère se faire une idée aujourd'hui de ce que devait être
-l'exécution musicale sur de tels théâtres. Pour le chant, il n'y avait
-alors d'autre école en France que les maîtrises, partant rien pour les
-femmes. On conçoit encore, à la rigueur, que ceux à qui l'on avait
-enseigné à déployer leurs voix dans de larges proportions, comme il
-convenait de le faire dans l'enceinte des vastes cathédrales où ils
-étaient destinés à chanter, trouvassent quelque analogie entre cette
-manière et celle qui convenait au grand Opéra d'alors; mais il n'y avait
-rien là qui ressemblât à ce style léger, le seul qui convienne à
-l'Opéra-Comique; aussi paraît-il constant que les chanteurs de ces
-théâtres étaient des comédiens ayant plus ou moins de voix, mais
-complétement étrangers à l'art du chant. Quant à l'orchestre, il était
-certainement, comme nombre et comme talent d'exécution, au-dessous de
-nos moindres théâtres de vaudevilles. Il existe un document assez
-curieux sur la composition du Théâtre-Italien, au moment où les comédies
-à ariettes y étaient en grande vogue, et commençaient à devenir le
-principal attrait du spectacle dont elles devaient, peu d'années plus
-tard, constituer uniquement le répertoire. Voici la composition de cet
-orchestre, en 1768: cinq premiers violons (le chef d'orchestre compris),
-cinq seconds violons, deux altos, trois violoncelles, deux
-contre-basses, deux flûtes et hautbois (les mêmes instrumentistes jouant
-alternativement les deux instruments), deux cors, deux bassons et un
-timbalier; total, vingt-quatre exécutants. Notez que cette composition
-d'orchestre porte la date de 1768, lorsque le Théâtre-Italien était en
-grande prospérité, qu'il comptait parmi ses pensionnaires des chanteurs
-renommés, tels que Caillot, Laruette, Clairval, Trial, mademoiselle
-Laruette et autres, et que sa réunion au théâtre de l'Opéra-Comique de
-la foire Saint-Laurent avait encore augmenté son importance. Jugez, par
-comparaison, de ce que devait être, dix ans plus tôt, le pauvre petit
-orchestre forain. Que cette réflexion nous fasse comprendre et excuser
-le vide et la faiblesse de l'instrumentation des ouvrages de l'époque;
-elle nous explique d'ailleurs cette éternelle partie du premier violon
-jouant continuellement à l'unisson de la voix, pour maintenir le
-chanteur, toujours prêt à s'écarter de la note écrite qu'il ne savait
-pas lire. Loin de nous moquer de ces essais courageux, admirons plutôt
-les efforts que faisaient pour s'élever, en dépit des entraves et de la
-pénurie de l'exécution, ceux que, malgré toute notre science acquise,
-nous devons encore, sous bien des rapports, considérer comme nos
-maîtres.
-
-C'est dans ces tristes conditions que furent représentés les _Aveux
-indiscrets_, en 1759, au théâtre de l'Opéra-Comique de la foire
-Saint-Laurent. Malgré l'immense succès de cet opéra, l'auteur de la
-musique crut devoir à sa position de ne point se nommer. L'année
-suivante, il donna au même théâtre _le Maître en Droit_ et _le Cadi
-dupé_. Sedaine, en entendant dans ce dernier ouvrage l'excellent duo
-comique entre le cadi et le teinturier, entrevit tout le succès qu'on
-pouvait espérer du talent du compositeur, lorsque ce talent
-s'appliquerait à des pièces mieux disposées pour le faire valoir. Le
-lendemain, il se fit présenter à Monsigny, et, dès le premier jour,
-l'amitié la plus vive s'établit entre les deux collaborateurs, dont
-l'heureuse association allait produire plus d'un chef-d'oeuvre. L'année
-suivante, 1761, vit en effet paraître _On ne s'avise jamais de tout_,
-premier fruit de leur collaboration. Le succès n'en fut que trop grand,
-car la Comédie-Italienne, alarmée de la vogue de cette pièce et de
-l'extension que prenait le théâtre de la foire Saint-Laurent, en obtint
-la clôture définitive; mais il eut soin, non-seulement d'incorporer dans
-sa troupe les principaux sujets, mais aussi d'attacher à sa fortune les
-deux auteurs les plus capables de la consolider, Sedaine et Monsigny.
-Ils payèrent leur bien-venue en dotant le théâtre d'une pièce en trois
-actes qui devait faire époque. C'était _le Roi et le Fermier_. Les
-quatre petits ouvrages qu'avait donnés Monsigny ne lui avaient fourni
-aucune occasion de déployer sa principale qualité, cette sensibilité
-exquise, ce pathétique dont il se montra prodigue plus tard. Aussi
-fut-ce une révélation pour le public et peut-être pour lui-même, que
-cette expression vraie de la passion dont il n'existait alors aucun
-modèle. Je ne puis mieux donner une idée du succès de cet ouvrage qu'en
-transcrivant, sans y rien changer, les lignes suivantes extraites de
-l'_Histoire du Théâtre-Italien_, publiée peu d'années après la
-représentation de cet opéra.
-
-«Cette pièce ne reçut d'abord qu'un accueil très-équivoque, parce que la
-manière dont elle est écrite n'avait pu lui concilier le suffrage des
-personnes de goût; mais comme il n'est qu'un pas du mal au bien, en
-l'examinant de plus près on lui a rendu la justice qu'elle méritait, on
-a senti le prix d'une action théâtrale bien conduite, bien dénouée et
-remplie de détails souvent heureux et toujours naturels; en faveur de
-tant de bonnes qualités, on a fait grâce aux défauts de la _diction_,
-qui ont ensuite disparu aux yeux du plus grand nombre des spectateurs
-par l'illusion que le jeu des acteurs et les grâces de leur chant ont su
-y répandre. Ce serait ici l'occasion de placer l'éloge du musicien, dont
-les airs charmants ont donné la vie à cette pièce, si la reconnaissance
-de l'auteur ne nous avait prévenu en avouant, dans sa préface, que c'est
-à lui qu'il est redevable du succès. A qui que l'on doive l'attribuer,
-on ne peut disconvenir qu'on n'en a jamais vu de pareil sur aucun
-théâtre. _Elle_ a eu plus de deux cents représentations, et les
-comédiens assurent qu'elle a valu plus de vingt mille livres à MM.
-Sedaine et _Moncini_. Si cela est, c'est un avantage que les
-chefs-d'oeuvre de Molière, de Corneille, de Racine, de Crébillon, de M.
-de Voltaire et des plus grands hommes n'ont jamais rapporté à leurs
-auteurs; mais nous savons que le poëme de Milton n'a été vendu que cent
-écus, et que le chef-d'oeuvre du divin Homère lui a à peine fourni de
-quoi subsister.»
-
-Cette citation, outre qu'elle constate un succès exceptionnel, tend
-encore à prouver qu'alors, comme aujourd'hui, il ne manquait pas de gens
-pour s'étonner que les oeuvres de l'art et de l'intelligence
-procurassent à leurs auteurs un bénéfice qu'on trouvait tout naturel de
-voir obtenir, dans des proportions bien plus considérables, par des
-opérations de commerce ou d'affaires. Il semblait fort naturel que
-Voltaire fît cadeau du produit de ses ouvrages dramatiques aux
-comédiens; mais il paraissait assez extraordinaire que Monsigny retirât
-dix mille francs d'une oeuvre qui lui avait coûté une année de travail.
-
-Ce ne fut que deux ans plus tard, en 1764, que les deux heureux
-collaborateurs donnèrent _Rose et Colas_, un vrai chef-d'oeuvre de grâce
-naïve. Là, il n'y a point d'effets dramatiques; c'est de la simple
-comédie, une bonne paysannerie, non point des bergers à la Florian, mais
-de vrais villageois un peu enrubannés peut-être, tels pourtant que peut
-les comporter un théâtre où la vérité crue serait choquante.
-
-En parcourant cette délicieuse partition, dont il méconnaîtra peut-être
-la grâce charmante, je sais plus d'un élève, fraîchement échappé des
-bancs du Conservatoire, qui sourira de pitié en lisant le morceau
-d'ensemble que Monsigny a bravement intitulé _fuga_. Qu'il réfléchisse
-que l'homme qui a eu le tort de l'écrire, avait complété ses études en
-cinq mois de leçons reçues d'un maître assez médiocre, et qu'alors en
-France, excepté peut-être Gossec et Philidor, il n'y avait pas un
-musicien capable d'en faire une meilleure. D'ailleurs, l'exemple de
-cette fugue et de celle non moins faible qui forme le début du trio du
-_Déserteur_, et qu'on a eu le bon esprit de supprimer depuis longtemps
-(quoique, par respect je l'eusse rétablie dans l'arrangement de la
-partition, lors de la reprise de cet ouvrage); l'exemple de ces deux
-fugues, dis-je, me confirme dans cette opinion que j'ai souvent
-exprimée, qu'il faut en écrire beaucoup dans les classes, pour se rompre
-à l'agencement des parties, mais n'en user que le moins possible dans la
-pratique et surtout au théâtre, où l'emploi n'en peut être justifié que
-par une situation tout exceptionnelle.
-
-Monsigny, après ces deux grands succès du _Roi et le Fermier_ et de
-_Rose et Colas_, crut avoir assez contribué, pour le moment du moins, à
-la fortune de la Comédie-Italienne, et il écrivit un grand opéra en
-trois actes, _Aline, reine de Golconde_, qui fut représenté en 1766, à
-l'Académie royale de Musique, et qui obtint un très-grand succès. Ce
-succès s'explique moins pour nous que celui des ouvrages qu'avait donnés
-précédemment Monsigny. Il semble être moins à l'aise sur ce vaste
-théâtre; la musique de Rameau lui avait déplu, et son récitatif et ses
-airs de danse sont écrits exactement dans la même forme. L'air de
-bravoure, de la haute-contre, ressemble beaucoup à celui de _Castor et
-Pollux_, écrit près de quarante ans auparavant. Les airs sont mélodieux,
-mais manquent d'originalité. Ce n'est plus le Monsigny de la
-Comédie-Italienne; là il est réellement créateur, tandis qu'à l'Opéra il
-ne se montre que le continuateur d'une école à laquelle il ne croit pas.
-
-Sans que les auteurs s'en doutassent, leur ouvrage devait, à quarante
-ans de distance, faire naître un chef-d'oeuvre qui porterait le même
-titre. Parmi les musiciens de l'Opéra, il y avait, dans les seconds
-violons, un enfant que la précocité de son talent avait fait admettre,
-malgré son âge, dans cet orchestre d'élite. Il devint, plus tard, un
-grand compositeur, et se souvint alors de la part qu'il avait prise à
-l'exécution de l'oeuvre de Sedaine et Monsigny. Cet enfant était Berton,
-et c'est lui qui, vieillard, me racontait, il y a une quinzaine
-d'années, que, cherchant un sujet d'opéra, il se rappela tout à coup
-avoir vu dans son enfance l'opéra, totalement oublié depuis, d'_Aline,
-reine de Golconde_, et que l'idée lui vint alors de traiter de nouveau
-le sujet. Il en parla sur-le-champ à Vial, et c'est à ce souvenir
-d'enfance que nous devons un de ses plus charmants ouvrages.
-
-L'année 1768 fut signalée par un événement important dans la vie de
-Monsigny. Ses succès avaient été fructueux, et il désirait acquérir une
-de ces positions honorifiques qui, tout en assurant le patronage et la
-protection d'un haut personnage, permettaient néanmoins de conserver une
-certaine indépendance. La charge de maître d'hôtel du duc d'Orléans
-était occupée par M. Augeart, fermier-général; les fonctions de cette
-charge étaient, sous beaucoup de rapport, assimilées à celles des
-gentilshommes de la maison d'Orléans. M. Augeart était fort riche; la
-protection du prince lui étant inutile, il désirait céder sa charge et
-il n'eut pas de peine à traiter avec Monsigny, qui obtint facilement
-l'agrément du prince. Le duc d'Orléans n'eut point à se repentir du
-choix qu'il avait fait. Il reconnut dans son nouveau maître d'hôtel un
-homme distingué, loyal et dévoué, incapable de chercher à plaire aux
-dépens de la vérité, ne demandant jamais rien pour lui-même et
-n'employant sa faveur qu'au bénéfice de ceux à qui il pouvait être
-utile. Le prince l'admit bientôt dans son intimité particulière et lui
-accorda dès lors une confiance qui devait être justifiée plus tard par
-le dévouement le plus complet.
-
-Déjà et avant son admission dans la maison du duc d'Orléans, Monsigny,
-pour lui complaire, avait composé la musique d'une pièce en trois actes
-de Collé, intitulée _l'Ile sonnante_, et destinée à être représentée sur
-le petit théâtre de société de Villers-Cotterets. Elle le fut, en effet,
-mais ne put obtenir de succès, même devant ce public exceptionnel.
-Cependant, quelque mauvaise que fût la pièce, on n'en avait pas moins
-remarqué la musique de Monsigny.
-
-Sa collaboration habituelle avec Sedaine était enviée par plus d'un
-auteur. L'abbé de Voisenon voulut profiter de l'occasion, et ayant
-invité Monsigny à souper à la maison de campagne de Favart à Belleville,
-il lui fit promettre de lui donner sa musique de _l'Ile sonnante_ pour
-l'adapter à une autre pièce qu'il ferait à cette intention. Le secret ne
-fut pas si bien gardé que la nouvelle n'en vînt aux oreilles de Collé et
-de Sedaine. Le premier n'y attachait pas une grande importance, mais le
-second tenait essentiellement à son musicien: aussi lui proposa-t-il de
-remanier le poëme de Collé pour le rendre jouable, et c'est avec ces
-nouveaux changements que la pièce fut représentée sur le théâtre de la
-Comédie-Italienne, le 4 janvier 1768. Son sort n'y fut guère plus
-heureux que sur le théâtre de société où elle avait paru primitivement.
-Cependant elle obtint neuf représentations, qu'elle dut uniquement au
-mérite de la musique.
-
-C'était un singulier accouplement que celui de Collé et de Monsigny.
-Collé détestait la musique et étendait cette haine jusqu'aux musiciens.
-Voici comment il s'exprime sur leur compte[1]: «Tout musicien est une
-bête, c'est une règle générale à laquelle je n'ai guère vu d'exception,
-et c'est Rameau, homme de génie dans son art, mais bête brute
-d'ailleurs, qui le premier a amené en France la mode de sacrifier à la
-musique l'action d'un poëme, le sens d'un rôle, et même le sens commun.»
-On doit penser, d'après cela, que Collé ne devait pas être un grand
-partisan du théâtre de la Comédie-Italienne, qui était alors dans sa
-plus grande prospérité, grâce au genre nouveau des comédies à ariettes.
-Aussi était-ce précisément contre ce genre qu'il avait écrit _l'Ile
-sonnante_, sorte de parodie où il avait personnifié les différentes
-sortes de morceaux de musique. J'ai déjà dit que, malgré les retouches
-de Sedaine, l'ouvrage n'avait pu se soutenir. Mais, un an après,
-Monsigny prit une éclatante revanche de ce petit échec, et il sut
-dédommager son fidèle collaborateur de l'infidélité passagère dont il
-avait failli se rendre coupable.
-
- [1] Mémoires de Collé, tome II, page 269.
-
-Ce fut au mois de janvier 1769 que fut donnée la première représentation
-du _Déserteur_, cet opéra que l'on regarde à juste titre comme le
-chef-d'oeuvre de Monsigny, et qui est aussi celui de Sedaine en ce
-genre. Cependant, malgré l'intérêt du sujet, on fut loin de rendre une
-justice complète à l'auteur du poëme. On fit même courir à cette époque
-une épigramme assez plaisante pour qu'on puisse la rapporter:
-
- D'avoir hanté la comédie,
- Un pénitent, en bon chrétien,
- S'accusait et promettait bien
- De n'y retourner de sa vie.
- --Voyons, lui dit le confesseur,
- C'est le plaisir qui fait l'offense;
- Que donnait-on?--_Le Déserteur_.
- --Vous le lirez pour pénitence.
-
-Le style est effectivement un peu naïf, mais aussi plein de naturel. La
-lecture de la lettre par le vieil invalide est d'une vérité parfaite.
-Quoique la pièce soit, au total, bien conduite, cependant quelques-uns
-des moyens dramatiques employés par l'auteur sentent par trop l'enfance
-de l'art. La préparation de l'entrée de Montauciel, au deuxième acte,
-est une des plus curieuses qui existent au théâtre: «O ciel! s'écrie
-Alexis.--Ah! vous connaissez Montauciel, lui dit le geôlier, eh bien! je
-vais vous l'envoyer.» Et là-dessus il introduit le personnage. Mais ces
-fautes de détail ne pouvaient nuire au succès que méritait et qu'obtint
-toujours la pièce de Sedaine. Cet écrivain possédait au plus haut degré
-l'art de faire naître des _situations_, comme on dit en jargon de
-théâtre, et c'est là l'essentiel pour les pièces destinées à être mises
-en musique. Aussi n'attachait-il qu'une médiocre importance aux
-reproches qu'on lui adressait, et dans son discours de réception à
-l'Académie française, il tourna la chose assez adroitement, acceptant le
-blâme pour les vers très-faibles qu'il écrivait à l'intention des
-musiciens, et oubliant à dessein que les mêmes reproches pouvaient
-s'adresser à la prose parlée de ses pièces.
-
-«Le style vigoureux n'est presque jamais celui que le musicien désire.
-Content d'une invention neuve et dramatique, d'un dessin pur et correct,
-il demande que l'auteur laisse à sa musique le soin de mettre un coloris
-brillant à des vers qui doivent souvent à la mollesse du style le
-sentiment qu'il y met.» Cela n'est ni parfaitement clair, ni d'un
-excellent français, mais on s'excuse comme on peut.
-
-Si le public se montra un peu sévère pour Sedaine, il rendit, en
-revanche, une éclatante justice à Monsigny. Il s'était accompli un
-progrès immense dans la manière du compositeur depuis ses premiers
-ouvrages. Le sentiment pathétique, si remarquable dans cet opéra, n'en
-exclut pas la forme musicale, et, sous ce dernier rapport, beaucoup de
-morceaux du _Déserteur_ ne seraient pas mieux combinés si la musique
-avait été écrite par nos maîtres les plus célèbres. Chez Monsigny,
-l'instinct et le sentiment avaient suppléé sans désavantage à la science
-acquise. L'accueil fait au _Déserteur_ fut assez significatif pour
-prouver à la Comédie-Italienne que son plus grand moyen de succès
-reposait désormais sur l'exploitation de ce genre d'ouvrages. Aussi dès
-le mois d'avril de cette même année 1769, les principaux sujets, qui ne
-jouaient que la comédie proprement dite, donnèrent-ils leur démission;
-ce furent MM. Baletti, Civiarelli, Champville, Lejeune, et mesdames
-Rivière, Bognioli et Carlin. Les pièces mêlées d'ariettes formèrent dès
-lors le fonds d'un répertoire où peu d'années auparavant elles n'avaient
-figuré que comme exceptions.
-
-Monsigny travaillait péniblement. Non-seulement il n'était pas assez
-savant musicien pour ne pas éprouver de grandes difficultés à coordonner
-ses idées et à les distribuer entre les différentes parties vocales et
-instrumentales, mais, doué d'une extrême sensibilité, il lui fallait
-s'identifier, en quelque sorte, avec ses personnages et se placer
-lui-même dans leur situation, pour arriver à s'exalter, à échauffer son
-génie et à en faire jaillir les vives inspirations. Plusieurs fois,
-lorsqu'il travaillait au _Déserteur_, on fut obligé de lui en retirer le
-manuscrit, à cause de la surexcitation nerveuse qu'il éprouvait. Cette
-sensibilité ne l'abandonna jamais. Choron rapporte l'anecdote suivante:
-«Monsigny, alors âgé de 82 ans, en nous expliquant la manière dont il
-avait voulu rendre la situation de Louise dans le _Déserteur_, quand
-elle revient, par degrés, de son évanouissement, et que ses paroles
-étouffées sont coupées par des traits d'orchestre, versa des larmes
-d'attendrissement et tomba lui-même dans l'accablement qu'il dépeignait
-d'une manière si expressive.»
-
-M. Fétis, qui cite ce trait d'après Choron, ajoute avec beaucoup de
-justesse: «Cette sensibilité fut son génie, car il lui dut une multitude
-de mélodies touchantes qui rendront, en tout temps, ses ouvrages dignes
-de l'attention des musiciens instruits.»
-
-Avec une pareille manière de composer, Monsigny ne devait produire qu'à
-de longs intervalles: aussi ne fut-ce qu'en 1771, trois ans après le
-_Déserteur_, qu'il donna le _Faucon_, opéra en un acte. Cet ouvrage
-n'eut pas de succès, et Monsigny en conçut un vif chagrin, car il en
-estimait fort la musique. Il mit encore plus de temps à composer la
-_Belle Arsène_, qui fut jouée avec un grand succès au mois de juin 1773.
-Favart en avait fait les paroles; la musique, d'ailleurs fort
-remarquable, offre cette singularité qu'elle semble moins jeune de forme
-que les opéras du même auteur qui l'ont précédée.
-
-C'est le 24 novembre 1777 que fut représenté pour la première fois le
-dernier ouvrage de Monsigny, _Félix ou l'Enfant trouvé_. Quoiqu'il n'y
-eût pas dans la pièce de Sedaine les mêmes éléments de curiosité et de
-variété que dans la _Belle Arsène_ de Favart, le triomphe n'en fut pas
-moins décisif, et il dut encore être attribué à l'attrait de la musique.
-Qui ne connaît, en effet, le délicieux quintette: _Finissez donc,
-monsieur le militaire_; l'air charmant de l'abbé: _Qu'on se batte, qu'on
-se déchire_, et l'admirable trio qui sera toujours cité comme un modèle
-de sentiment exquis?
-
-Il était bien rare, à cette époque, que l'on énumérât les différents
-morceaux de musique, dans les comptes-rendus très-succincts que les
-recueils périodiques consacraient aux théâtres; cependant, tous citent
-ce trio et ajoutent qu'il était admirablement chanté par madame Trial et
-MM. Clairval et Nainville. Ce morceau, qui produirait encore aujourd'hui
-le plus grand effet, dut transporter des auditeurs peu habitués à une
-musique si pathétique et si habilement agencée.
-
-_Félix_ fut le dernier ouvrage de Monsigny. Le compositeur était
-pourtant dans toute la force du talent et de l'âge, puisqu'il n'avait
-pas alors plus de 48 ans. Bien des motifs ont été supposés pour
-justifier cette retraite volontaire et prématurée. D'accord avec presque
-tous les biographes, M. Fétis, dans sa notice sur Monsigny, de la
-_Biographie universelle des musiciens_, dit à ce sujet: «J'ai connu cet
-homme respectable et je lui ai demandé en 1810, c'est-à-dire
-trente-trois ans après la représentation de son dernier opéra, s'il
-n'avait jamais senti le besoin de composer, depuis cette
-époque.--Jamais, me dit-il; depuis le jour où j'ai achevé la partition
-de _Félix_, la musique a été comme morte pour moi: il ne m'est plus venu
-une idée.» Une telle autorité ne peut être suspecte et se trouve
-confirmée dans une notice de Quatremère de Quincy, lue à l'Institut, et
-pourtant j'y trouve un démenti formel dans des notes qu'a bien voulu me
-communiquer la propre fille de Monsigny. J'en extrais le passage
-suivant: «M. Quatremère, dans sa notice, a l'air d'ignorer la raison qui
-a décidé mon père à renoncer à la composition: ma mère, dans les notes
-qu'elle lui avait données, la lui avait pourtant clairement expliquée.
-Un de ses yeux était à peu près perdu par une cataracte; l'autre était
-très-faible et ne pouvait être sauvé que par un repos absolu: mon père
-se résigna à ce douloureux sacrifice, et il conserva la vue jusqu'à la
-fin de sa longue carrière. Nous avons été bien souvent impatientées dans
-le monde par des gens qui ne voulaient pas se contenter d'une raison
-aussi péremptoire et en cherchaient d'autres qui n'existaient pas.
-C'était, selon eux, l'épuisement des idées musicales; selon d'autres, le
-dégoût de la musique. L'unique motif était, ainsi que je l'ai dit,
-l'affaiblissement et la menace de la perte de sa vue.»
-
-Ces deux assertions si contradictoires peuvent cependant se concilier.
-Il est très-probable qu'au bout de quelques années, et lorsque le
-rétablissement de l'organe visuel lui eut permis de reprendre ses
-études, Monsigny, ayant perdu l'habitude du travail musical, comprit
-qu'il serait bien tard pour rentrer dans une carrière qu'il avait
-parcourue naguère avec tant d'éclat. De nouveaux soins, de nouvelles
-occupations, de grands événements durent le faire renoncer à marcher
-dans la voie qu'il avait tracée, et où s'étaient élancés après lui tant
-de jeunes rivaux, devenus maîtres à leur tour. La retraite presque
-absolue où il vivait depuis longtemps, et peut-être l'affaiblissement de
-sa mémoire, effet de l'âge, peuvent donc expliquer parfaitement sa
-conversation avec M. Fétis, sans contredire absolument le premier motif
-de sa retraite.
-
-La cessation du travail dut être fort pénible à Monsigny pendant les
-premières années: mais sa position changea complètement en 1784 et 1785.
-Il avait près de cinquante ans lorsqu'il songea à se marier. Il était
-attaché depuis fort longtemps, par les liens de l'estime et de l'amitié,
-à une famille des plus honorables, celle de M. de Villemagne, et cette
-famille devint la sienne lorsqu'il unit son sort à celui de mademoiselle
-de Villemagne. Bien que celle-ci fût plus jeune que lui de vingt ans,
-cette union paraît avoir été des plus heureuses: quatre enfants
-naquirent de ce mariage; les deux aînés ont seuls survécu; les plus
-jeunes sont morts en bas âge.
-
-Le duc d'Orléans étant mort en 1785, la charge de maître d'hôtel fut
-supprimée; mais son fils, qui avait une grande estime pour Monsigny, le
-nomma immédiatement administrateur de ses domaines et inspecteur général
-des canaux d'Orléans. Monsigny conserva donc pour lui et sa famille le
-logement au Palais-Royal, qu'il n'avait cessé d'occuper depuis son
-entrée dans la maison du prince, et il ne l'abandonna qu'à l'époque de
-la Révolution.
-
-Cependant, on ne s'appelle pas Monsigny, on n'a pas enrichi le théâtre
-de plusieurs chefs-d'oeuvre, sans que de grands efforts soient tentés
-pour vous arracher à une retraite prématurée. Sedaine n'était pas
-seulement le collaborateur, il était aussi l'ami de son musicien, et
-lorsqu'il avait un sujet heureux, avant de le confier à un autre
-compositeur, il allait le porter à Monsigny; mais celui-ci résistait à
-la tentation. Une fois cependant il fut bien près de succomber: il
-s'agissait de _Richard-Coeur-de-Lion_ que Sedaine venait de terminer. Le
-sujet était si beau que Monsigny ne put résister au désir de le traiter.
-Mais les médecins étaient là; ils répétèrent à Monsigny qu'ils ne
-pouvaient répondre de sa vue s'il se remettait au travail. Le pauvre
-compositeur dut se résigner; il rendit la pièce à Sedaine.--Et à qui la
-donnerai-je, lui demanda celui-ci; à Dalayrac ou à Grétry?--A Grétry,
-lui répondit Monsigny, la veine est plus riche. Le conseil était
-excellent, et Monsigny avait d'autant plus de mérite à le donner, qu'il
-n'avait jamais éprouvé de sympathie pour la personne de Grétry, ce qui
-s'explique facilement par l'opposition extrême des deux caractères.
-Modeste à l'excès, rendant justice à tous les gens de mérite, bon et
-serviable envers tous ses confrères, Monsigny était l'opposé de Grétry,
-dont on pouvait citer l'esprit et le talent, mais dont l'amour-propre
-intolérable rendait le commerce difficile à chacun, et presque
-impossible à ses confrères.
-
-La Révolution éclata: Monsigny perdit toutes ses ressources, avec sa
-place dans la maison d'Orléans, et une pension de deux mille francs que
-lui avait faite le roi Louis XV, et qui lui avait été conservée par
-Louis XVI. Il se retira alors dans une petite maison du faubourg
-Saint-Martin. Il allait même de temps en temps à la Comédie-Italienne,
-mais bien rarement il pénétrait dans la salle; il s'asseyait au foyer,
-où il rencontrait quelquefois d'anciennes connaissances: il n'y avait
-plus de salons de société, ni de lieux de réunion autres que les
-endroits publics, et il était heureux lorsque le hasard lui permettait
-de retrouver quelques visages amis. On jouait bien rarement ses
-ouvrages, qui étaient passés de mode: cependant, un jour qu'il était au
-foyer comme d'habitude, une loge s'étant entr'ouverte, quelques sons
-parviennent jusqu'à lui:--Mais c'est très-joli cela! s'écria-t-il.--Nous
-en sommes bien persuadés, lui répondirent ses interlocuteurs, car c'est
-de vous: on joue en ce moment _Rose et Colas_. Monsigny, qui était la
-modestie même, rougit de l'éloge involontaire qu'il s'était donné; il
-est certain qu'il n'avait pas reconnu le passage qui l'avait frappé.
-Cette anecdote, parfaitement authentique, a été étendue, embellie, et
-l'on en a fait cette histoire où Monsigny, entendant un de ses ouvrages
-tout entier et ne le reconnaissant pas, demanda qui en était l'auteur.
-
-Après la confiscation des biens de la famille d'Orléans, il restait de
-nombreuses dettes à acquitter. Le prince, arrêté et emprisonné à
-Marseille, ne voulut désigner d'autre mandataire que Monsigny; et comme
-on lui faisait observer qu'il n'était nullement administrateur: «C'est
-possible, répondit-il, mais comme c'est le plus honnête homme que je
-connaisse, je ne saurais mieux choisir.» Monsigny s'acquitta de ses
-fonctions délicates avec un dévouement et un zèle qui auraient souvent
-mis ses jours en péril, s'il n'avait eu pour se sauvegarder son titre et
-sa célébrité de musicien: ce grand nom de l'auteur de _Félix_ et du
-_Déserteur_ suffit pour désarmer ces haines féroces et stupides devant
-lesquelles tant d'autres titres n'avaient pu trouver grâce. Cependant,
-sa position aurait été très-précaire, sans la généreuse initiative des
-acteurs de la Comédie-Italienne: ils lui offrirent une pension viagère
-de deux mille quatre cents livres, et, pour que cette pension eût tout
-le caractère du résultat d'un contrat, et ne parût pas être un bienfait,
-ils l'accordèrent en échange de la cession de ses droits d'auteur sur
-tous ses ouvrages. Or, à cette époque, il y avait eu une révolution
-complète dans le goût du public; les opéras de Grétry et de Monsigny
-étaient totalement abandonnés, et avaient fait place aux compositions
-énergiques de Méhul et de Cherubini. Rien ne pouvait faire présager le
-retour à la scène de ces premiers ouvrages, dont on croyait le temps
-fini, et il y avait réellement de la part des comédiens un acte de pure
-générosité dans l'offre de cette pension. Mais, dix ans plus tard, la
-réaction la plus imprévue remit à la mode ce que l'on avait si
-légèrement délaissé, et les comédiens se virent récompensés de leur
-généreuse action: elle devint pour eux une excellente affaire.
-
-A peine la tranquillité publique fut-elle rétablie que Monsigny obtint
-qu'on lui rendît la pension de 2,000 fr. que la Révolution lui avait
-enlevée. Puis Sarrette le fit nommer un des cinq inspecteurs des études
-musicales du Conservatoire, aux appointements de 6,000 fr. Ici encore,
-Monsigny donna une de ces preuves de modestie et de désintéressement
-bien rares dans l'existence des artistes célèbres. Des réunions avaient
-souvent lieu entre les inspecteurs pour y agiter des questions
-d'enseignement et de théorie, car il s'agissait alors de fonder un corps
-de doctrine, par la publication de diverses méthodes sur toutes les
-parties de l'art musical. Après quelques séances, Monsigny alla trouver
-Sarrette: «Mon ami, lui dit-il, pourquoi m'avez-vous mis là? il faut
-être savant, et je ne le suis pas assez pour remplir un pareil emploi.
-Il y en a de bien plus dignes et de bien plus capables dont j'occupe la
-place; c'est un tort réel que je fais à la science et à votre
-établissement.» Et malgré tous les efforts de l'excellent Sarrette, qui
-voulait lui prouver que l'illustration seule de son nom était une gloire
-utile pour le Conservatoire, il maintint sa démission.
-
-On a souvent dit que l'empereur Napoléon n'aimait pas la musique; je
-crois que l'on s'est trompé. Napoléon, quoique élevé en France, avait le
-goût italien; il aimait la musique mélodique avant tout; les faveurs
-dont il combla Paisiello et Paër en sont la preuve. La mode, au
-commencement de l'Empire, était à la musique sérieuse. Méhul ne plaisait
-guère à Napoléon, et Cherubini encore moins; c'était, suivant son dire,
-un faux Italien, puisqu'il ne faisait qu'une sorte de musique allemande.
-Cette antipathie du chef de l'Etat pour ce genre de musique fut
-peut-être une des causes qui déterminèrent Elleviou et Martin à tenter
-un retour vers une musique plus simple et plus mélodique. Elleviou
-reprit le _Déserteur_ et Martin l'_Epreuve villageoise_. L'effet de ces
-deux ouvrages fut immense; la génération nouvelle, qui les ignorait,
-luttait d'enthousiasme avec la génération qui les regrettait. Napoléon,
-lorsqu'il entendit pour la première fois la musique du _Déserteur_, en
-parut enchanté; il avait près de lui, dans sa loge, le comte Daru.
-Celui-ci, qui connaissait et estimait fort Monsigny, saisit cette
-occasion pour parler de lui à l'Empereur.--L'auteur de cette musique
-sera bien heureux d'apprendre le plaisir qu'elle a causé à Votre
-Majesté.--Comment! Monsigny existe donc encore?--Certainement, Sire.--Et
-quelle est sa position?--Il a été entièrement ruiné par la Révolution,
-mais déjà Votre Majesté lui a rendu la pension de 2,000 fr. qu'il tenait
-de la justice du roi Louis XV.--Mais il était jeune alors; ce n'est pas
-assez de 2,000 fr. Vous irez lui dire que l'Empereur porte sa pension à
-6,000 fr. Le lendemain matin le comte Daru portait cette bonne nouvelle
-à Monsigny et lui annonçait de plus, qu'il toucherait les neuf mois
-d'arrérages de l'année, car l'on était au mois d'octobre. Monsigny se
-plaisait à raconter à tous ses amis cette marque de munificence de
-l'Empereur, et n'en parlait jamais que les larmes aux yeux.
-
-Ce n'est qu'en 1813, à la mort de Grétry, que Monsigny fut appelé à lui
-succéder à l'Institut. Il était alors âgé de 84 ans. A la Restauration,
-il perdit sa pension de 6,000 fr. Le duc d'Orléans lui en fit obtenir
-une de 3,000 fr. C'est alors seulement qu'il obtint la décoration de la
-Légion-d'Honneur.
-
-Monsigny avait reçu une éducation très-religieuse: sans partager
-entièrement l'incrédulité à la mode, à son arrivée à Paris, qu'il ne
-quitta plus depuis 1749, il avait cependant été un peu détourné de ses
-instincts, par le mouvement encyclopédique et par l'esprit général de
-l'époque: la Révolution lui fit entrevoir toute l'erreur à laquelle il
-aurait pu se laisser entraîner, et les dernières années de sa vie se
-passèrent dans l'exercice de la plus tolérante et de la plus calme
-piété. Il s'éteignit doucement en 1816, âgé de 87 ans. Ses obsèques
-eurent lieu à l'église Saint-Laurent. A quelques pas de là existait
-encore le bâtiment où, plus de cinquante ans auparavant, il avait fait
-ses premiers essais et préludé à ses chefs-d'oeuvre,--ce modeste théâtre
-de la foire Saint-Laurent[2]. Sa veuve obtint la survivance de sa
-pension de 3,000 fr. jusqu'à l'époque de sa mort, en 1829. Le fils de
-Monsigny avait été admis à l'école de Saint-Cyr, mais la faiblesse de sa
-constitution l'obligea de renoncer à l'état militaire. Sa mère s'était
-retirée à Saint-Cloud, et mademoiselle de Monsigny habite encore cette
-résidence.
-
- [2] En 1847, j'ai encore vu les vestiges de ce bâtiment, qui doit
- avoir été abattu lorsque l'on a percé le boulevard de Strasbourg. Il
- servait alors de magasin de fourrage. C'était un carré long, où l'on
- voyait encore la trace d'une seule rangée de loges. L'espace était
- assez grand, mais la disposition de la scène ne saurait être
- comparée même à celle de nos théâtres du troisième ordre.--La salle
- ou du moins les quatre murs de la salle de la Comédie-Italienne,
- existent encore, rue Mauconseil; c'est un entrepôt de cuirs; mais il
- reste peu de traces de la disposition intérieure. Cette salle servit
- aux représentations jusqu'à l'érection de la salle Favart, occupée
- aujourd'hui par le théâtre de l'Opéra-Comique.
-
-Le fils de Monsigny s'était marié un an avant la mort de sa mère; à
-cette époque il obtint une place de percepteur à la Chapelle-Gauthier,
-dans le département de Seine-et-Marne; il occupa ce modeste emploi
-pendant vingt-cinq ans, employant ses loisirs à l'éducation de sa fille
-et de ses deux jeunes fils et aussi à la culture des arts, car il était
-amateur numismate assez distingué. La mort l'a ravi à sa femme et à ses
-trois enfants, le 27 juillet 1853. Les membres de la section de musique
-de l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut se sont empressés de
-recommander à la bienfaisante justice du chef de l'Etat la veuve et les
-orphelins du fils de Monsigny, et une pension de douze cents francs a
-été immédiatement accordée aux derniers descendants de cet homme
-célèbre. Mais il reste quelque chose à ajouter à la munificence du
-souverain.
-
-Dans ces derniers temps, deux des meilleurs ouvrages de Monsigny, le
-_Déserteur_ et _Félix_, ont été repris avec succès. Le _Déserteur_ fait
-même partie du répertoire courant au théâtre de l'Opéra-Comique; ne
-pourrait-on pas y joindre _le Roi et le Fermier_ ou _Rose et Colas_?
-J'ose croire que _Rose et Colas_ ne le céderait en rien à la paysannerie
-un peu maniérée de _l'Epreuve villageoise_, et que cet agreste tableau,
-bien autrement vrai et naïf, nous donnerait assez d'estime pour le goût
-de nos pères.
-
-Le silence gardé si longtemps par un compositeur qui survit trente-neuf
-ans à sa dernière oeuvre n'est pas la seule singularité qu'il faille
-signaler dans la vie de Monsigny. Il y a eu chez lui une puissance de
-création dont il n'a été donné à aucun de ses contemporains, et à plus
-forte raison à aucun de ses successeurs, de fournir l'exemple. Tous
-avaient des modèles; lui seul a dû tout tirer, non-seulement les idées,
-mais même la forme, de son propre fonds. J'ai déjà dit que Grétry, qui
-lui était bien supérieur comme fécondité et comme exécution, procédait
-de l'école Italienne, et qu'il s'appuya d'abord sur des études
-musicales, incomplètes à la vérité, mais suffisantes cependant pour
-donner une certaine facilité d'agencement qui explique la multiplicité
-de ses productions. Rien de pareil chez Monsigny; il ne sait rien, ne
-connaît rien; avant lui, c'est le néant.
-
-Il arrive à Paris adorant ou, pour mieux dire, rêvant la musique qui lui
-est encore inconnue, et, pour réaliser son rêve, il court à l'Opéra, où
-il ne rencontre que la plus triste déception. Il partage alors cette
-opinion, propagée par Rousseau et assez généralement admise, que les
-Français ne pourront jamais avoir une véritable musique à eux.
-Cependant, l'audition de quelques opéras bouffes italiens lui fait
-entrevoir des horizons nouveaux; mais ce qu'il crée n'a aucun rapport
-avec ce qui l'a inspiré. Il s'élève peu à peu de ces petits airs à la
-conception de morceaux plus vastes: sa modulation est quelquefois
-pénible, pourtant, il y a dans ses productions une grande variété de
-forme et un excellent instinct de facture; le style est presque toujours
-défectueux, mais l'auteur accuse de bonnes intentions, et il ne lui
-manquait pour le rendre meilleur que des études premières et des
-connaissances plus approfondies. Il se rend toujours justice; il connaît
-ses défauts, et ne traite jamais rien au-dessus de ses forces. Une seule
-fois, il aborde le Grand-Opéra; même alors, c'est dans un sujet de genre
-et tel qu'il pouvait le traiter sans sortir absolument de son habitude
-et sans franchir les limites de son savoir en matière d'exécution.
-
-Gluck paraît: le plus enthousiaste de ses admirateurs est Monsigny:
-voilà la musique qu'il avait rêvée, voilà, jointe à cette harmonie
-forte, à cette orchestration qu'il se sent incapable d'imiter, et dont
-rien ne lui donnait l'idée, l'expression dramatique portée à un degré
-inconnu jusque là. Toutefois, de cette école en dérive une autre qui
-transporte à l'Opéra-Comique cette puissance et cette sonorité qu'il ne
-juge possibles que pour le genre noble. Aussi, après la première
-représentation d'_Euphrosine et Coradin_, ce début solennel de Méhul,
-succédant sans transition à la maigre instrumentation des ouvrages qui
-l'ont précédé, il court sur le théâtre, embrasse le jeune triomphateur,
-mais il lui dit en même temps: «Vous vous trompez, mon ami; votre place
-n'est pas ici, c'est à l'Opéra que conviennent la pompe, la grandeur, la
-puissance, l'énergie, toutes ces qualités que vous possédez au suprême
-degré; ce qu'il faut à l'Opéra-Comique, c'est la grâce, l'enjouement, la
-coquetterie, la légèreté, la mélodie coulante et facile, et tout cela
-vous manque.» Et cette opinion ou ce conseil, il les maintint par la
-suite, alors que Méhul, essayant de paraître gai, était parvenu à faire
-croire à certains auditeurs qu'il l'était réellement. Monsigny, lui,
-avec ce sentiment vrai du théâtre qu'il conserva toujours, ne se
-laissait pas prendre à ce faux semblant, et malgré toute son amitié et
-son admiration pour l'auteur de _l'Irato_ et d'_une Folie_, il ne
-l'appelait jamais que _Don Serioso_. Cette opinion, qui n'ôte rien à
-l'admiration que mérite le talent sévère et élevé de Méhul, était aussi
-celle de Boïeldieu, et ce doit être celle de tous les musiciens qui se
-font une idée juste de la musique de théâtre, et qui croient qu'elle ne
-doit pas être jugée, appréciée seulement sur sa valeur intrinsèque, mais
-surtout comme l'expression poétique d'une action qu'elle est appelée à
-vivifier par son mouvement, et à réchauffer de ses rayons.
-
-Quand un musicien possède une qualité à un degré très-éminent, il est
-bien rare qu'on n'exalte pas cette qualité aux dépens de toutes les
-autres. C'est ainsi que Monsigny n'est guère cité que pour son excessive
-sensibilité. Mais il serait facile de signaler vingt morceaux de lui
-dont le succès est dû à des éléments tout différents. Sans parler du
-_Déserteur_, dont la partie comique vaut pour le moins la partie
-pathétique, ne pourrait-on rappeler aussi, dans _Félix_, le ravissant
-quintette: _Finissez donc, monsieur le militaire!_ où chaque personnage,
-l'abbé, le dragon, le financier, la servante, le père, ont chacun un
-langage approprié à leur caractère et d'une couleur et d'une vérité
-admirables? Ne pourrait-on encore rappeler _Rose et Colas_, où la
-sensibilité n'est pas mise en jeu, où tout est grâce, fraîcheur et
-jeunesse; et les premiers ouvrages du maître, qui sont presque
-entièrement consacrés au comique? Il faut dire, pour être juste, que si
-Monsigny surpassa ses confrères en exquise sensibilité, il ne le céda à
-aucun sur les autres points essentiels de son art; il eut au même degré
-qu'eux la verve comique, le mouvement dramatique, la force expressive,
-qualités que l'on n'apprécie que rarement chez lui, parce qu'elles sont
-effacées en quelque sorte par celles qui les dominent toutes. Pour moi,
-je n'hésite pas à le regarder comme le véritable créateur de
-l'opéra-comique français. Grétry l'a souvent surpassé par l'abondance de
-l'idée mélodique et surtout par la fécondité, seule qualité inhérente au
-génie créateur qui ait manqué à Monsigny; mais il n'est venu qu'après
-lui et lorsque la voie était déjà ouverte. Duni et Philidor ont marché
-en même temps que lui; sans méconnaître le mérite de ces deux
-patriarches de notre théâtre, à qui l'on n'a pas rendu une justice
-complète, surtout au second, qui se distingue par une variété de formes
-et de rhythmes très-remarquable pour son époque, on devra cependant
-convenir qu'ils n'ont été que les satellites d'un astre brillant, trop
-tôt éclipsé, mais dont l'éclat fut assez grand pour qu'un long sillon de
-lumière pût encore dédommager ses contemporains et même ses
-arrière-neveux de sa trop courte durée.
-
-
-
-
-GOSSEC
-
-
-I
-
-Toute la rue Neuve-Saint-Roch était mise en émoi, au mois de février
-1751, par les apprêts d'une fête qui devait avoir lieu le soir même dans
-un bel hôtel situé à peu près au milieu de cette rue. Cet hôtel, qui
-avait une seconde entrée rue de la Sourdière, était celui du célèbre
-fermier-général Jean-Joseph Leriche de la Poupelinière. Depuis de
-longues années il avait répudié son premier nom de Leriche, craignant
-sans doute qu'on ne le prît pour un sobriquet, et avait un peu dénaturé
-son second nom, en en retranchant une lettre; il était donc resté le
-sieur de la Popelinière, et il aurait de plus pu ajouter, comme le
-faisait le financier Zamet, seigneur de quelques centaines de milliers
-d'écus.
-
-La grande fête qui allait se célébrer dans son hôtel, était un
-anniversaire: non pas celui de sa naissance, encore moins de son
-mariage, mais celui de sa _délivrance_; c'est ainsi, du moins, qu'il
-désignait le jour correspondant à une époque déjà éloignée de trois ans,
-mais qui avait été signalée par une aventure des plus scandaleuses, dont
-tout Paris s'était amusé. Il s'agit de la fameuse histoire de la
-cheminée à plaque tournante, par laquelle le maréchal de Richelieu
-s'introduisait dans la chambre de madame de la Popelinière, alors que
-son mari veillait à ce qu'elle y fût soigneusement renfermée, pour la
-soustraire aux intrigues du galant maréchal. M. de la Popelinière, il
-faut le dire, avait épousé sa femme à contre-coeur et dans les
-circonstances peu faites pour lui faire bénir le lien qui les
-enchaînait. Un fermier-général ne pouvait se dispenser d'avoir une
-maîtresse, et M. de la Popelinière avait choisi la sienne dans la troupe
-de la comédie-Française. Elle était la petite-fille de Dancourt, dont
-elle portait le nom, et sa mère, Mimi-Dancourt, n'avait pas été sans
-obtenir quelques succès au théâtre. Elle-même y remplissait fort
-honorablement son emploi, et, une fois maîtresse en titre de M. de la
-Popelinière, sa conduite fut irréprochable. C'était déjà quelque chose
-que d'être la maîtresse d'un fermier-général; mais devenir sa femme
-paraissait un rêve irréalisable. Mademoiselle Dancourt avait de l'esprit
-et de la persévérance, ce qui, dit-on, est presque du génie. Pendant
-douze ans, elle employa tous les moyens de séduction, toutes les
-amorces, toutes les petites roueries imaginables, sans pouvoir obtenir
-de son amant qu'il voulût être, pour elle, autre chose qu'un protecteur
-des plus généreux et des plus dévoués. Elle sentit que sa persistance
-pouvait lui devenir fatale, et qu'en voulant acquérir un époux elle
-courait risque de perdre un amant tel qu'elle ne pouvait espérer d'en
-trouver jamais un pareil. Elle se tint donc tranquille, attendant une
-circonstance favorable qu'elle pût mettre à profit. Madame de Tencin
-avait eu occasion de la rencontrer souvent dans ce monde littéraire où
-trônaient, pour la partie féminine, les actrices et les femmes auteurs
-de quelque célébrité. Madame de Tencin s'était prise d'amitié pour elle,
-et mademoiselle Dancourt la jugea propre à seconder et à mener à bonne
-fin le grand projet qu'elle nourrissait depuis si longtemps.
-
-Elle venait d'obtenir un succès véritable dans une comédie, aujourd'hui
-oubliée, intitulée _la Fille séduite_. Madame de Tencin vint, après la
-représentation, la féliciter sur la manière dont elle avait rempli le
-rôle principal: mademoiselle Dancourt jugea, à la vivacité des éloges de
-madame de Tencin et à l'émotion qu'elle ressentait encore de
-l'impression qu'elle avait reçue de la pièce, que le moment était
-parfaitement choisi pour frapper le grand coup. Mademoiselle Dancourt
-était une fort habile comédienne; au lieu de recevoir le visage ouvert
-et le sourire sur les lèvres les éloges que son amie venait lui faire,
-elle se mit à fondre en larmes et accueillit avec des sanglots répétés,
-les compliments qu'elle en recevait.
-
---Mais en vérité, ma chère, lui dit madame de Tencin, je ne vous
-comprends pas: au moment où vous venez d'obtenir un triomphe, vous vous
-livrez au désespoir. Qu'est-ce que cela veut dire?
-
---Hélas! madame, lui répondit mademoiselle Dancourt d'une voix étouffée
-par les larmes, c'est qu'en retraçant au public les malheurs de la fille
-séduite, qui sont ma propre histoire, j'étais obligée d'étouffer ma
-douleur: mais c'est plus fort que moi et je ne peux plus la contenir au
-fond de mon coeur.
-
---Mais que vous est-il donc arrivé de si malheureux? Il me semble que
-votre position est au contraire à envier. M. de la Popelinière est
-aimable, généreux, rempli de prévenances, et, s'il vous a séduite, il y
-a longtemps; en tout cas, il me semble que, depuis, il à fait assez bien
-les choses pour se faire pardonner sa séduction.
-
---Mon Dieu! oui: je suis folle, si vous voulez; mais il est des
-humiliations que je ne puis accepter. Je règne, j'en conviens, dans le
-salon de M. de la Popelinière; mais j'y règne un instant, quand il veut
-bien m'y faire appeler; je ne suis que l'esclave de sa volonté; si je
-veux y faire admettre quelqu'un, il faut le supplier, me mettre à ses
-genoux. Qu'un caprice lui vienne d'en exclure une personne qui lui
-déplaise et qui me soit sympathique, ce n'est pas mon goût qu'il
-consultera. Vous, ma meilleure, ma plus sincère amie je n'ai pas le
-droit de vous dire: Venez; de vous installer près de moi, de m'éclairer
-de vos conseils, de vos avis si bons à suivre pour moi, maîtresse de
-maison! On me jette toujours à la figure mon titre de comédienne et mon
-nom de mademoiselle Dancourt; je lui ai sacrifié ma jeunesse, ma beauté,
-mes plus beaux jours, la meilleure partie de ma vie, et, d'un mot, il
-peut briser mon existence. Si aujourd'hui je suis pour quelques-unes un
-objet d'envie, demain je puis être pour tous un objet de pitié!
-
---Il y a du vrai dans ce que vous me dites là, dit madame de Tencin, qui
-n'avait pas été insensible aux flatteries de la comédienne; mais comment
-décider la Popelinière à vous donner son nom? Il est probable que vous
-n'avez pas négligé les moyens qui étaient en votre pouvoir; quels sont
-ceux que je puis employer?
-
---Ah! si vous vouliez bien! soupira mademoiselle Dancourt en s'essuyant
-les yeux.
-
---Voyons, mettez-moi sur la voie, dit avec empressement madame de
-Tencin.
-
---Eh bien! poursuivit la comédienne, vous êtes toute-puissante auprès du
-cardinal. Le bail de ferme touche à sa fin; M. de la Popelinière va en
-demander le renouvellement; il faut qu'on le lui refuse et que son
-mariage avec moi soit la condition du renouvellement.
-
-Madame de Tencin réfléchit un instant.
-
---Mon enfant, reprit-elle bientôt, laissez-moi faire: séchez vos beaux
-yeux qui sont destinés à faire couler les larmes et non à en verser
-eux-mêmes; dans un mois vous serez madame de la Popelinière, c'est moi
-qui vous en réponds. Sous peu de jours le financier aura de mes
-nouvelles.
-
---Ah! vous êtes mon ange sauveur, s'écria la comédienne en se jetant
-dans les bras de son amie.
-
-Un traité d'alliance fut à l'instant conclu entre les deux conjurées: le
-salon de madame de la Popelinière deviendrait celui de madame de Tencin;
-toute sa petite coterie philosophique y serait admise de droit, c'était
-un magnifique triomphe que toutes deux allaient se préparer, et l'effet
-ne tarda pas à suivre les préliminaires du complot.
-
-M. de la Popelinière fut mandé chez le cardinal à qui on l'avait dépeint
-comme un homme immoral et débauché ayant abusé de l'innocence d'une
-naïve jeune fille et ne pouvant remédier au mal qu'il avait fait que par
-une réparation éclatante. M. de la Popelinière pensa tomber de son haut
-lorsque le ministre lui eut dévoilé toute l'horreur de sa conduite.
-
---Mais, Monseigneur, se hâta-t-il de dire, Votre Éminence a été induite
-en erreur sur mon compte.
-
---Du tout, monsieur, reprit le cardinal, je suis bien informé, et je ne
-veux pas que le service du roi soit plus longtemps confié à des gens
-entachés de débauche et d'immoralité. Ainsi nous nous passerons de vos
-services, ou vous épouserez votre victime.
-
---Mais, Monseigneur, voilà plus de trente ans que j'appartiens au
-service du roi, car c'est en 1718 que j'eus l'honneur d'être nommé
-fermier général, et vous ne pouvez ainsi me priver d'un emploi où je
-n'ai jamais fait soulever la moindre plainte.
-
---Et le scandale, monsieur, le comptez-vous pour rien?
-
---Mais le scandale, Monseigneur, c'est vous qui le provoqueriez. Car
-enfin vous ne voulez certainement pas admettre au service du roi le mari
-d'une comédienne.
-
---Non certainement, monsieur; mais la comédienne cessera de l'être, du
-moment qu'elle sera votre femme. Du reste, je ne suis pas ici pour vous
-faire des sermons. Mais il y a deux hommes en moi: le ministre, qui a
-bien le droit, je le pense, de vous retirer vos fonctions, ou de vous
-continuer ses bonnes grâces, et le prêtre, qui peut vous donner
-l'absolution, si vous lui promettez de faire pénitence.
-
---Eh bien! Monseigneur, puisqu'il le faut absolument, je ferai
-pénitence; je me marierai.
-
---Et pour cadeau de noce, vous aurez le renouvellement de votre bail.
-Adieu, monsieur; nous le signerons le même jour que vous signerez votre
-contrat.
-
-M. de la Popelinière se retira très-peu satisfait; un mois après, il
-était toujours fermier-général, mais il était marié, marié autant qu'on
-peut l'être, il avait de moins une charmante maîtresse, et de plus une
-femme qui allait se dédommager dans son état légal de toutes les
-privations qu'elle s'était imposées dans sa position équivoque.
-
-Autant mademoiselle Dancourt avait été modeste, réservée et soumise,
-autant madame de la Popelinière se montra fastueuse, altière et
-exigeante. L'éclat du luxe et de la représentation suffit pour occuper
-ses moments pendant les premiers temps. Mais, habituée naguère à voir
-ses journées presque entières consacrées aux études qu'exigeait sa
-profession de comédienne, la grande dame ne tarda pas à trouver le temps
-d'une longueur inouïe et ne vit pas de meilleurs moyens de l'employer
-que d'admettre à sa suite une foule d'adorateurs. Puis le nombre n'étant
-pas tant ce qu'elle recherchait, que la qualité, elle s'afficha au point
-de démonter la philosophie du plus calme des maris. Les assiduités du
-maréchal de Richelieu étaient devenues si scandaleuses, que M. de la
-Popelinière, voulant à toute force échapper au ridicule, renferma madame
-de la Popelinière dans son appartement dont il gardait la clef et où il
-lui faisait servir à manger. On sait comment, malgré toutes ces
-précautions, le maréchal de Richelieu s'introduisait chaque soir chez la
-femme du financier, et n'en sortait que le lendemain, à l'aide de la
-fausse cheminée dont la plaque tournante donnait issue sur une pièce
-d'une maison contiguë de l'hôtel, et dont le maréchal s'était fait
-locataire. La discrétion n'était pas la vertu du vainqueur de Mahon, et
-la moitié de Paris était dans la confidence de son bonheur avant que le
-fermier général se doutât le moins du monde de sa mésaventure. Il finit
-cependant par en être instruit comme les autres, et son parti fut pris
-sur-le-champ. Loin de fuir le scandale, il provoqua un éclat, il appela
-des témoins, rendit son affront aussi public que possible pour bien
-faire constater son droit de mettre madame de la Popelinière à la porte
-et se donna cet agrément à sa grande joie et au grand désespoir de sa
-douce compagne qui perdit en un instant le fruit de tant d'années
-d'efforts et de persévérance. Son ancienne protectrice, madame de
-Tencin, ne tarda pas à mourir; mais, dans sa nouvelle position, elle
-s'était fait des amis puissants et parvint à intéresser en sa faveur MM.
-d'Argenson et de la Vrillière. Ceux-ci voulant opérer un raccommodement,
-l'introduisirent dans le cabinet du garde-des-sceaux, M. de Machault, et
-y firent mander M. de la Popelinière. Le financier se douta probablement
-de quelque chose, car il interrogea l'huissier qui devait l'introduire,
-et lui demanda si le garde des sceaux était ou non en compagnie.
-L'huissier lui répondit qu'il n'avait vu entrer que MM. d'Argenson et de
-la Vrillière et une dame qui lui était inconnue.
-
---Alors, mon ami, dit M. de la Popelinière, permettez-moi, avant
-d'entrer, de regarder par le trou de la serrure si je ne la connaîtrais
-pas. L'huissier ne vit aucun inconvénient à lui laisser satisfaire cette
-fantaisie, et M. de la Popelinière n'eut pas plutôt entrevu les traits
-peu chéris de sa moitié, qu'il s'écria à travers la porte: «Pardon,
-Messieurs, si je n'entre pas, mais vous êtes en trop bonne compagnie
-pour que je veuille vous déranger;» et il se sauva sans que les cris
-qu'on poussait pour le rappeler parvinssent même à lui faire retourner
-la tête. Il refusa depuis et constamment de revoir sa femme, et elle
-mourut en 1752.
-
-Malgré la publicité de sa disgrâce conjugale, il ne cessa pas un instant
-son genre de vie et continua de recevoir dans son salon toutes les
-célébrités de la littérature, des sciences et des arts et toutes les
-illustrations de la noblesse, de la robe et de l'épée. Seulement, chaque
-année, au jour anniversaire de sa séparation, il donnait une fête plus
-splendide que toutes les autres, et c'est des préparatifs d'une de ces
-fêtes que nous avons parlé au commencement de cette histoire.
-
-Un des principaux attraits des soirées de M. de la Popelinière était
-l'excellente musique qu'on y faisait. Les réunions musicales étaient une
-rareté à cette époque, et celles qui avaient lieu chez M. de la
-Popelinière avaient un éclat et une splendeur dont on chercherait en
-vain l'analogue aujourd'hui. Rameau, le plus grand musicien français du
-XVIIIe siècle, était alors à l'apogée de sa gloire, et Rameau devait
-tout à M. de la Popelinière. C'est auprès du généreux financier qu'il
-avait trouvé l'appui dont il s'était aidé pour franchir les premiers pas
-d'une carrière qu'il ne put s'ouvrir qu'âgé de près de cinquante ans.
-C'est M. de la Popelinière qui avait avancé à Rameau les six cents
-livres moyennant lesquelles l'abbé Pellegrin avait consenti à lui
-confier son poëme d'_Hippolyte et Aricie_; c'est chez M. de la
-Popelinière que se firent les premiers essais de ce premier opéra de
-Rameau; c'est grâce à la protection de M. de la Popelinière, qu'il fut
-reçu, répété et représenté, et la reconnaissance de l'artiste ne se
-démentit pas un instant dans toute sa vie. De son côté, le financier
-était fier de son protégé, et il avait droit de l'être. Pour faciliter
-l'audition de toutes les compositions de Rameau, dont la primeur lui
-était réservée, M. de la Popelinière avait à ses ordres un personnel
-complet de musiciens, de choristes et de chanteurs, dont la dépense
-n'allait pas à moins de trente mille livres par an; mais le plaisir et
-l'honneur qu'il recevait de cette magnificence, étaient tels, qu'il lui
-semblait encore les payer bien peu.
-
-Cette fois on devait exécuter pour la première fois un nouvel opéra en
-un acte, de Rameau, intitulé: _la Guirlande_; la première représentation
-à l'Opéra ne devait avoir lieu que quelques mois plus tard, et cette
-audition anticipée devenait d'autant plus attrayante, que l'époque où
-l'oeuvre serait rendue publique était moins rapprochée. Déjà plusieurs
-répétitions avaient eu lieu: pas une n'avait pu satisfaire Rameau, dont
-la musique était d'une exécution très-difficile. La veille même il avait
-apostrophé très-vivement le premier violon, faisant l'office de chef
-d'orchestre, et le claveciniste accompagnateur, qui n'avait pu saisir un
-de ces changements de mouvement si fréquents dans sa musique. Enfin, en
-désespoir de cause, il avait remporté sa partition pour changer le
-passage, et il avait indiqué une dernière répétition générale pour le
-lendemain matin à neuf heures. Les musiciens avaient été exacts au
-rendez-vous, mais à dix heures le chef d'orchestre, l'accompagnateur et
-le compositeur n'avaient pas encore paru. Lassés d'attendre, les
-musiciens s'adressèrent à M. de la Popelinière, qui s'empressa d'envoyer
-un exprès chez Rameau; mais l'exprès revint dire que M. Rameau avait
-répondu qu'on voulût bien l'attendre, et que nul ne quittât son poste.
-Pendant que les musiciens maugréaient contre le temps qu'on leur faisait
-perdre, et se répandaient dans l'hôtel pour examiner les préparatifs de
-la fête, rendons-nous chez le compositeur attardé.
-
-Rameau demeurait rue du Chantre Saint-Honoré, et occupait le premier
-étage d'une maison d'une assez mesquine apparence; mais il affectionnait
-ce logement, d'abord parce qu'il l'habitait depuis plus de vingt ans, et
-ensuite parce que la rue, trop étroite pour être accessible aux
-voitures, était, pour cette raison, fort tranquille, quoique dans un
-quartier à la mode et bruyant, et presqu'à la porte de l'Opéra, situé
-alors au Palais-Royal. Rameau avait passé la nuit à repasser sa
-partition de _la Guirlande_, et avait en vain cherché à simplifier les
-passages qui avaient été autant d'écueils pour les exécutants, qu'il
-avait accusés, non sans quelque raison, d'incapacité et d'impéritie.
-Rameau avait alors soixante-huit ans. Après s'être fait une grande
-réputation comme organiste et comme claveciniste, c'est en 1733, à
-cinquante ans, qu'il avait donné son premier opéra. Il est à croire
-qu'il avait fait d'amples provisions de mélodies pendant le demi-siècle
-qu'il employa à méditer son premier ouvrage, car celui-ci fut suivi de
-vingt autres opéras qui tous eurent d'éclatants succès, déterminèrent
-une révolution dans la musique et portèrent au plus haut degré la
-réputation de leur auteur. On comprend qu'ayant autant produit, et l'âge
-commençant à se faire sentir, les dernières compositions de Rameau
-n'étaient point écrites avec la même facilité que les premières; aussi
-tenait-il beaucoup à ses idées, qu'il combinait lentement et avec
-calcul. Il se décida donc à ne rien changer, espérant qu'à force de
-soins, il parviendrait, à la répétition, à faire surmonter la difficulté
-devant laquelle on s'était arrêté la veille. Il était huit heures et
-demie, et bientôt il allait s'apprêter à se rendre rue Neuve-Saint-Roch,
-lorsqu'on lui remit une lettre qu'on venait d'apporter. A peine l'eut-il
-parcourue, qu'il devint pâle, et, comme anéanti, se laissa tomber dans
-le fauteuil placé devant son clavecin. Voici ce que contenait la lettre:
-
- «Monsieur,
-
- »On peut avoir beaucoup de talent et être poli. C'est ce que vous
- ignorez complétement: vous m'avez dit hier que je ne savais pas mon
- métier, parce que je ne pouvais pas faire exécuter votre musique. Je
- pourrais vous répondre que vous ne savez pas le vôtre, puisque vous ne
- faites que de la musique baroque qu'il est impossible d'exécuter. Mais
- j'aime mieux accepter le tort que vous me donnez. Je conviens donc que
- je ne sais rien et que je suis indigne de participer à l'exécution de
- vos sublimes compositions. En conséquence, j'ai l'honneur de vous
- prévenir que vous n'ayez plus à compter sur moi, ainsi que sur notre
- accompagnateur ordinaire, qui profite de l'occasion pour vous envoyer
- sa démission avec la mienne.
-
- »Signé: Guignon,
-
- »_Ex-premier violon des musiciens de M. de la Popelinière._»
-
-Pour comprendre le coup porté par cette missive, il faut se reporter à
-l'époque où les musiciens de profession étaient si rares, que les
-appointements des premiers sujets de l'Opéra ne différaient pas de
-moitié de ceux des artistes de l'orchestre. Penser à remplacer le
-premier violon et le claveciniste eût été folie, et Rameau vit que
-l'exécution de sa musique devenait impossible; il se crut perdu,
-déshonoré; tout Paris comptait sur ce concert; M. de la Popelinière
-l'avait annoncé à tous ses amis, à tous ses invités, et la fête allait
-être compromise, manquée, et tout cela par la faute de lui, Rameau,
-comblé des bienfaits de M. de la Popelinière, et pouvant être accusé de
-négligence ou de mauvaise volonté! Et nul moyen de sortir de ce mauvais
-pas! Le pauvre musicien s'abandonna au plus violent désespoir, et il
-était tellement absorbé par ses sombres réflexions, que deux ou trois
-coups de sonnette tintés assez timidement à la porte ne purent réussir à
-le tirer de sa rêverie; cependant la sonnette continuait à s'agiter en
-crescendo; petit à petit elle arriva au fortissimo, et son carillon
-prenait une allure désespérée, lorsqu'enfin Rameau fut arraché par ce
-bruit incessant à sa préoccupation, et se hâta d'aller lui-même ouvrir
-la porte.
-
-Il vit alors devant lui un tout petit jeune homme de dix-huit ans à
-peine, frais, rose, à la mine spirituelle et souriante.
-
---Est-ce que vous dormiez? Monsieur, dit le nouveau venu. Heureusement
-que votre sonnette est solide; si tous ceux qui viennent sont obligés de
-la faire retentir aussi fort, elle sera bien vite usée.
-
---Qui demandez-vous? répondit Rameau d'un air aussi peu agréable
-qu'était enjoué celui de son interlocuteur.
-
---Je demande M. Rameau.
-
---Eh bien! M. Rameau, c'est moi.
-
-A l'instant la physionomie du petit jeune homme changea entièrement, une
-expression de respect et d'admiration remplaça sur-le-champ son sourire
-jovial et un peu moqueur.
-
---Oh! monsieur, s'écria-t-il, pardonnez-moi de vous avoir ainsi parlé;
-j'étais loin de me douter que j'avais devant moi un homme que je me suis
-habitué à admirer depuis que j'ai étudié et connu ses ouvrages. Je suis
-un étourdi, monsieur; peut-être étiez-vous à travailler, et je vous ai
-dérangé. Excusez-moi: permettez-moi de me retirer et dites-moi quand je
-pourrai revenir sans être importun.
-
-Il y avait tant de bonne foi, une admiration si vraie, un respect si
-bien senti dans son air et ses paroles, que, quoique habitué à bien des
-hommages, Rameau ne put s'empêcher d'être ému et touché de l'attitude
-presque suppliante du pauvre jeune homme.
-
---Non, mon ami, lui dit-il, je ne travaillais pas et vous ne me dérangez
-pas. Mais vous n'êtes sans doute pas venu seulement pour me faire des
-compliments; apprenez-moi l'objet de votre visite.
-
---Cette lettre vous le dira! répondit le jeune homme en remettant à
-Rameau un papier soigneusement cacheté, et pendant que le grand musicien
-en prenait connaissance, ses yeux parcouraient avec avidité tous les
-recoins de l'appartement. Il semblait qu'il fût dans un sanctuaire, tant
-ils s'arrêtaient avec amour et respect sur les moindres détails: mais ce
-qui attirait surtout son attention, c'était le clavecin sur le pupitre
-duquel reposait tout ouverte la partition de _la Guirlande_. Cependant
-Rameau lisait la lettre à haute voix:
-
- «Monsieur,
-
- »Mon nom est trop obscur pour être connu de vous, aussi ne signerai-je
- pas cette lettre autrement que par mon titre de maître de chapelle de
- la cathédrale d'Anvers. Je prends la liberté de vous adresser un de
- mes élèves, le meilleur que j'aie jamais fait et que je ferai
- probablement jamais. Le jeune Gossec a aujourd'hui dix-huit ans: il
- est le fils de pauvres paysans d'un petit village du Hainaut qui
- l'envoyèrent à Anvers comme enfant de choeur alors qu'il n'avait
- encore que sept ans. Ses progrès dans la musique et la composition ont
- été si rapides, que depuis bien longtemps je n'ai plus rien à lui
- apprendre. Il n'y a qu'un maître tel que vous qui convienne à un tel
- élève. Permettez-moi donc de réclamer pour lui vos conseils pour le
- perfectionner dans son art, et votre appui pour lui ouvrir une
- carrière où vous avez acquis tant de gloire, et où il pourra peut-être
- un jour occuper un nom honorable.
-
- »_Le maître de chapelle de la cathédrale d'Anvers._»
-
---Eh bien! dit Rameau, dites-moi, mon ami, ce que je puis faire pour
-vous, et je suis tout disposé à vous être utile. Voyons que savez-vous?
-Etes-vous chanteur ou exécutant?
-
---Mon Dieu! monsieur, répondit Gossec, chanteur, je ne le suis plus
-depuis que j'ai perdu ma voix d'enfant, mais je sais jouer du violon, du
-clavecin et de l'orgue, et j'ai la prétention de devenir compositeur,
-ayant étudié dans vos ouvrages la théorie dont j'ai admiré la pratique
-dans vos opéras. Je suis en état, non-seulement de figurer dans un
-orchestre, mais même de le diriger, puisque c'était mon emploi à la
-cathédrale d'Anvers.
-
---Vraiment, dit Rameau avec vivacité, est-ce que vous pourriez
-comprendre une partition sans l'avoir longtemps étudiée d'avance?
-
---Certainement, monsieur, et si vous permettez que j'en fasse l'épreuve
-devant vous, je me fais fort de vous déchiffrer au clavecin telle
-partition que vous voudrez me donner.
-
---Même celle qui est sur ce clavecin?
-
-Sans rien répondre, Gossec se plaça devant l'instrument, et, sans
-hésiter, se mit à jouer à livre ouvert la partition de _la Guirlande_, à
-l'endroit où elle était déployée.
-
-L'art de jouer et de réduire la partition était alors des plus rares, et
-peu de musiciens de profession étaient en état de le faire; l'admiration
-de Rameau ne peut se comparer qu'à la joie qu'il éprouvait d'une
-rencontre si inespérée.
-
---Bien, dit-il au jeune homme en l'interrompant, n'allez pas plus loin.
-Comment interprétez-vous ce passage?
-
-Et, feuilletant la partition, il lui indiqua du doigt l'endroit où, la
-veille, les musiciens s'étaient arrêtés.
-
---Mais il n'y a rien de si simple, dit Gossec, il y a trois changements
-de mesure de suite, c'est une division de tant de notes par temps. Une
-mesure à quatre temps, une à deux temps, et une à trois-deux. C'est
-d'abord une noire par temps pour la première mesure, puis deux noires
-par temps pour les deux autres; le mouvement ne change pas, ce n'est que
-le rhythme et la division.
-
---Eh! voilà ce que ces ânes-là ne veulent pas comprendre, s'écria
-Rameau, et ce que je n'ai pas su leur expliquer, se dit-il tout bas.
-Voilà mon chef d'orchestre trouvé. Ah! quel dommage, ajouta-t-il, que
-vous ne puissiez pas à la fois diriger l'orchestre et accompagner au
-clavecin! Mais où trouver un accompagnateur de cette force?
-
---Vous voulez un accompagnateur, dit Gossec, j'ai votre affaire.
-
---Où cela?
-
---Chez moi.
-
---Qui?
-
---Ma femme.
-
---Votre femme? vous êtes marié?
-
---Et pourquoi pas? Est-ce que vous me trouvez trop petit pour cela?
-repartit Gossec, qui avait repris sa gaîté et son aplomb. Effectivement
-sa petite taille, de quatre pieds et demi à peine, contrastait le plus
-singulièrement à côté de celle de Rameau que sa maigreur faisait encore
-paraître plus élevée.
-
---Je ne vous trouve pas trop petit, dit Rameau, mais je vous trouve bien
-jeune.
-
---Est-ce que la jeunesse est un inconvénient qui empêche d'être
-amoureux? Je l'étais de ma femme que je n'avais que quinze ans et elle
-quatorze. Je n'avais rien, ni elle non plus: il fallait que je lui
-donnasse quelque chose, je lui ai donné du talent; j'en ai fait mon
-élève avant d'en faire ma femme, et je vous réponds d'elle comme de moi.
-
---Eh bien! reprit Rameau enchanté, allez la chercher sur-le-champ, et si
-elle est aussi habile que vous le dites, je vous annoncerai à tous deux
-une bonne nouvelle. Mais, à propos, ajouta-t-il, en arrêtant Gossec, qui
-déjà se disposait à sortir, si j'avais à vous conduire vous et votre
-femme dans une grande assemblée, avez-vous quelques habits d'apparat
-pour vous présenter?
-
---Ma foi dit Gossec, voilà mon plus beau, et quand M. Rameau le trouve
-assez beau, je voudrais bien savoir qui pourrait se montrer plus
-exigeant que lui?
-
-Le plus beau vêtement du jeune Gossec se composait d'un habit de gros
-drap marron, d'une veste idem, d'une culotte de ratine noire, de bas de
-coton chinés gris et de souliers sans boucles.
-
-Rameau ne voulut pas le contrarier sur la splendeur de son costume, il
-le laissa s'éloigner; mais à peine fut-il parti qu'il appela madame
-Rameau qui venait de rentrer de la messe.
-
---Ma chère amie, lui dit-il, avance le dîner d'une heure, fais mettre
-deux couverts de plus, et envoie sur-le-champ à l'Opéra pour qu'on me
-fasse venir sans délai le costumier et la tailleuse, j'en ai le plus
-pressant besoin.
-
-Madame Rameau obéit sans répliquer, et Rameau avait à peine eu le temps
-de donner ces ordres, lorsque Gossec revint avec sa femme.
-
-Les deux jeunes mariés formaient le plus joli petit couple que l'on pût
-imaginer. Sans être précisément jolie, madame Gossec était extrêmement
-attrayante. A sa fraîcheur de dix-sept ans elle joignait un air de
-candeur et de naïveté intelligente qui prévenait sur-le-champ en sa
-faveur. Elle n'était pas d'une aussi petite taille que son mari, sans
-que cependant il y eût entre eux deux cette disproportion de formes qui
-est encore plus choquante lorsque l'avantage n'est pas du côté de
-l'homme. En les voyant passer, chacun pouvait dire: Qu'ils sont gentils!
-Un observateur, après les avoir contemplés un instant, ne pouvait
-s'empêcher de s'écrier: Qu'ils sont heureux!
-
-
-II
-
-Rameau n'eut pas besoin d'un long examen pour se convaincre que Gossec
-ne lui avait pas trop vanté les capacités de son élève, et il annonça
-alors à nos deux jeunes gens que, ce jour même, il allait mettre leurs
-talents à l'épreuve. Gossec dirigerait l'orchestre, tandis que sa femme
-accompagnerait au clavecin la partition de son opéra inédit _la
-Guirlande_.
-
---Tenez, mes amis, leur dit-il, je vous donne une heure pour jeter un
-coup d'oeil sur la partition, et quand vous en aurez pris une
-connaissance suffisante, nous nous rendrons à la répétition.
-
-C'est sur ces entrefaites qu'était venu l'exprès envoyé par M. de la
-Popelinière, et Rameau, sûr de son affaire, avait répondu qu'on
-l'attendît et qu'on prît patience.
-
-Les deux jeunes artistes étaient occupés depuis près d'une heure à
-étudier la partition qu'on leur avait soumise, lorsqu'ils furent
-interrompus au milieu de leur travail par l'entrée du costumier et de la
-tailleuse de l'Opéra, accompagnés de madame Rameau. Celle-ci eut
-beaucoup de peine à faire comprendre aux deux jeunes mariés qu'il était
-impossible qu'ils figurassent dans une grande assemblée avec leur
-costume plus que mesquin et bourgeois: Gossec, surtout, prétendait qu'un
-homme présenté et protégé par le grand Rameau, devait être accueilli
-partout sans qu'on prît garde à la richesse de son habit. Madame Gossec
-fut beaucoup plus facile à convaincre: l'idée de se voir pour la
-première fois coiffée, poudrée et attifée en grande dame lui souriait
-excessivement, et elle se prêta avec une bonne volonté infinie à toutes
-les attitudes que lui fit prendre la tailleuse. Le chef costumier eut un
-peu plus de peine avec le mari, qui, tout entier à l'étude de sa
-partition, levait le bras ou la jambe machinalement, selon que le
-demandait le costumier occupé à prendre mesure, mais ne répondait que
-par monosyllabes ou par un: comme vous voudrez; ça m'est bien égal! à
-toutes les questions qui lui étaient adressées sur le choix de l'étoffe
-et de la couleur, et sur la coupe de l'habit ou de la veste. Le
-costumier promit, ainsi que la tailleuse, que sa besogne serait prête à
-l'heure voulue, et Rameau conduisit ses deux protégés à l'hôtel de la
-Popelinière.
-
-Il était alors près de midi. Les musiciens, qui attendaient depuis neuf
-heures, étaient tous d'une humeur assez chagrinante, et la présence de
-Rameau pouvait seule empêcher que leurs murmures ne traduisissent trop
-hautement leur mécontentement. Il fut encore augmenté par la présence
-des deux nouveaux venus. Il y avait, en effet, dans l'orchestre de vieux
-musiciens dont la morgue et la susceptibilité devaient se mesurer à leur
-peu de talent, et l'idée de se voir dirigés par un enfant de dix-huit
-ans, entièrement inconnu, ne fit qu'encourager leurs mauvaises
-dispositions. Gossec s'était placé au pupitre, et la répétition commença
-au signal qu'il donna, sur l'invitation de Rameau; mais, dès les
-premières mesures, les violons mirent une telle négligence dans leur
-exécution, qu'ils manquèrent entièrement un trait qui n'était pas sans
-quelque importance et quelque difficulté. Gossec fit immédiatement
-recommencer le passage, et il ne fut pas mieux exécuté.
-
---Messieurs, dit-il alors aux musiciens, il est midi, et le concert
-commence à six heures; il dépend de vous que la répétition soit terminée
-dans une heure; mais comme je tiens avant tout à ce que l'exécution soit
-excellente, je vous préviens que je ferai répéter jusqu'à ce que nous
-arrivions à toute la perfection désirable, et c'est très-facile. Le
-temps ne nous manquera pas, nous avons six heures devant nous.
-
---Un vieux musicien se leva alors de son siége, et, apostrophant le
-jeune chef d'orchestre:
-
---Cela vous est bien facile à dire, monsieur dont je ne sais pas le nom,
-mais ce trait est mal doigté et n'est pas faisable.
-
---Prêtez-moi votre violon, monsieur, répondit froidement Gossec, et,
-saisissant l'instrument que le vieux musicien lui tendait d'assez
-mauvaise grâce, il exécuta le trait avec un fini et une netteté
-parfaite.
-
---Vous voyez, monsieur, ajouta-t-il, que cela est très-faisable; mais
-peut-être n'aviez-vous pas trouvé la bonne position pour exécuter ce
-passage. Voilà comme il faut s'y prendre, et il répéta de nouveau le
-trait, en indiquant la position et le doigté.
-
-A dater de ce moment, les exécutants comprirent qu'ils avaient affaire à
-forte partie; ils redoublèrent de soins, de zèle et d'attention, et la
-répétition marcha à ravir. Il y eut bien encore une tentative pour
-tâter, comme on dit, le nouveau chef d'orchestre; elle vint d'un
-flûtiste, qui rendait une phrase sans style et, sans grâce. Avant de la
-faire recommencer, Gossec, s'adressant au flûtiste:
-
---Veuillez écouter comment cette phrase doit être rendue; Madame va vous
-l'indiquer.
-
-Puis il fit signe à sa femme, qui exécuta la phrase sur le clavecin avec
-un goût et une grâce qui soulevèrent les applaudissements involontaires
-des musiciens les plus récalcitrants.
-
-A deux heures, la répétition était terminée. Les exécutants se
-rapprochèrent alors de Gossec. En déposant son bâton de chef
-d'orchestre, il avait quitté la sévérité et l'air de froideur dont il
-avait cru de sa dignité d'emprunter les formes pour imposer davantage à
-ceux qui n'étaient que ses subordonnés: ses fonctions remplies, il se
-montra avec eux bon camarade, et reprit l'air de gaîté et de bonne
-humeur qui lui était habituel; il sut, par quelques compliments adroits,
-s'attirer ceux qui paraissaient le moins disposés à sympathiser avec
-lui. Au bout de quelques minutes, des poignées de main étaient
-échangées, les protestations de dévouement allaient leur train, et
-Gossec ne comptait plus que des amis dans l'orchestre de M. de la
-Popelinière. Pendant toute la répétition, Rameau s'était tenu à l'écart;
-enfoncé dans un vaste fauteuil, il avait laissé le champ libre à son
-jeune chef d'orchestre; heureux de se voir si bien compris, si
-intelligemment interprété, il n'avait voulu affaiblir l'autorité du
-nouveau venu par aucune observation; mais Gossec était à peine échappé
-des mains de ses nouveaux amis, qu'il se sentit enlevé de terre, et
-pressé entre les bras du célèbre musicien qui l'embrassait avec
-effusion.
-
---Je vous ai promis une bonne nouvelle, lui dit Rameau: allons dîner, je
-vous la dirai à table, et les deux jeunes gens l'accompagnèrent à sa
-demeure.
-
-Le couvert était mis, et, après les premiers moments de silence que
-commande toujours la satisfaction de l'appétit:
-
---Voyons, dit Rameau, entamant la conversation, vous m'êtes recommandé
-comme un homme de talent: j'aurais pu me défier de l'amitié de votre
-maître, mais vous m'avez prouvé qu'il ne m'en n'a pas trop dit. Que
-puis-je faire pour vous, maintenant? Quelles sont vos ressources à tous
-deux, à Paris?
-
---Nos ressources ne sont pas bien grandes, dit Gossec; nous sommes
-partis d'Anvers, possesseurs de cent écus que nous avions amassés à
-grand'peine en donnant des leçons chacun de notre côté, ce sont nos
-économies d'un an. Plus de moitié de cette somme est déjà dépensée;
-mais, avec votre protection, les leçons ne peuvent nous manquer, et Dieu
-et notre jeunesse aidant, j'espère bien que nous parviendrons à vivre à
-Paris.
-
---Des leçons, des leçons, dit Rameau, c'est fort bien, mais avant tout
-il faut un fixe qui vous mette d'abord à l'abri du besoin, et puis vous
-voulez composer, vous faire un nom: le pourrez-vous, quand tout votre
-temps sera absorbé par vos écoliers? J'ai fait ce métier pendant trente
-ans, et, pendant trente ans, il m'a empêché de parvenir. Il a fallu
-qu'un protecteur généreux, celui à qui je vous présenterai ce soir, vînt
-à mon aide et eût confiance en moi, pour que je pusse sortir, non de mon
-obscurité, j'avais déjà conquis quelque célébrité par mes ouvrages
-théoriques, mais pour que je pusse mettre en lumière ce que j'avais reçu
-de Dieu. Tout cela m'est venu un peu tard; mais je n'ai pas le droit de
-me plaindre, bien au contraire. Cependant, ce que j'ai souffert et les
-luttes qu'il m'a fallu soutenir, je peux vous les éviter, et, dès à
-présent, une position établie et presque indépendante peut vous être
-offerte. Voulez-vous devenir chef d'orchestre des concerts de M. de la
-Popelinière? Vous devrez, une fois par semaine, diriger un concert à son
-hôtel, et, le dimanche, dans la belle saison, faire exécuter des messes
-et des motets dans la chapelle de son château de Passy. Pour cela, vous
-aurez 1,800 livres par an.
-
---Ah! ma femme! s'écria Gossec, et, au lieu de remercier Rameau, il se
-jette au cou de sa femme, qu'il embrasse avec transport.
-
-La petite femme, toute rouge et toute honteuse, se retira vivement.
-
---Y penses-tu, mon ami, s'écria-t-elle, devant Monsieur, que tu ne
-songes même pas à remercier?
-
---Madame a raison, dit Rameau, c'est moi que vous auriez dû embrasser;
-mais je vous en dispense bien volontiers, car j'espère que votre femme
-sera plus juste et plus reconnaissante que vous quand elle aura appris
-qu'elle recevra de son côté 1,200 livres par an pour être claveciniste
-aux concerts de Paris, et organiste à la chapelle de Passy.
-
-Cette fois il fallut que Rameau reçût bon gré, mal gré, les
-embrassements des deux jeunes gens, ivres de bonheur et de joie.
-
-Le dîner se termina au milieu de ces doux épanchements. A quatre heures
-le costumier, la tailleuse et la coiffeuse furent exacts au rendez-vous.
-Les deux costumes étaient au grand complet, et, dans leur nouvelle
-toilette, nos deux jeunes gens étaient charmants. Le costumier n'aurait
-pas eu le temps de confectionner en si peu de temps des costumes
-complets, mais le magasin de l'Opéra était venu à son aide. Il n'y avait
-eu qu'à ajuster à la taille exiguë de Gossec, un habillement qui sentait
-un peu son berger Trumeau, mais qui n'était nullement ridicule, grâce à
-la jeunesse et à la bonne mine de celui qui le portait. Rameau avait
-revêtu le costume sévère qui lui était habituel: c'était un habit de
-velours épinglé d'une couleur tirant sur le brun, avec de brillants
-boutons d'acier; une veste blanche sur laquelle ressortait le grand
-cordon noir de Saint-Michel dont il était décoré, une culotte de soie
-noire avec les bas pareils, et des souliers avec des boucles en or. A
-cinq heures et demie, une des voitures de M. de la Popelinière vint les
-prendre et les conduisit à l'hôtel, où déjà une grande partie de la
-société était rassemblée.
-
-Les hôtels des financiers étaient, à cette époque, le rendez-vous des
-plaisirs par excellence; les gens de lettres et les artistes en étaient
-les commensaux habituels, et l'élite de la noblesse s'y donnait
-rendez-vous. La supériorité de ces réunions sur celles des salons
-exclusivement aristocratiques, tenait à ce que les grands seigneurs y
-étaient admis moins à cause de leur rang qu'en raison de leur mérite
-personnel ou de leur goût prononcé pour les arts. La démarcation entre
-les hommes d'intelligence et ceux qui n'avaient d'autres titres que ceux
-de la naissance, était tellement acceptée, que ces derniers ne
-craignaient jamais de compromettre, par la familiarité, une dignité que
-personne ne songeait à contester. Les rapports des grands seigneurs avec
-les artistes étaient mille fois plus agréables qu'ils n'ont été depuis,
-lorsque les artistes se sont trouvés en contact avec des gens craignant
-toujours qu'on ne reconnût pas la supériorité de leur position s'ils ne
-la faisaient pas sentir par leur attitude et la distance qu'ils
-traçaient d'eux-mêmes entre eux et ceux qu'ils regardaient comme leurs
-inférieurs.
-
-Après le concert qui réussit autant qu'on pouvait l'espérer, et dans
-l'intervalle qui sépara la musique du souper, Rameau présenta Gossec et
-sa femme à M. de la Popelinière. Celui-ci confirma gracieusement la
-nomination que Rameau avait annoncée. Puis la pauvre petite femme se
-trouvant fort gênée de sa personne au milieu de tout ce monde si
-brillant qui la regardait avec une curiosité assez embarrassante, Rameau
-la prit par la main et s'approchant d'un personnage décoré comme lui de
-l'ordre de Saint-Michel:
-
---Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous me permettre de présenter à
-votre femme cette jeune personne qui ne connaît ici que moi et son mari?
-C'est une artiste fort distinguée que madame Vanloo sera enchantée de
-connaître, et pour qui je réclame sa protection.
-
-Carle Vanloo s'empressa de conduire la jeune femme auprès de madame
-Vanloo.
-
-Madame Vanloo était une fort belle personne. Vanloo l'avait épousée en
-Italie. Fille d'un musicien célèbre de ce pays, elle avait elle-même un
-grand talent comme cantatrice, et, quoique le goût italien fût loin
-d'être généralement adopté en France, elle était cependant l'idole et la
-merveille des salons où elle consentait à se faire entendre. Carle
-Vanloo avait alors quarante-six ans: il était fou de sa femme, beaucoup
-plus jeune que lui. Il avait reçu fort peu d'éducation, et savait à
-peine lire et écrire: mais il avait beaucoup d'esprit naturel; la
-fréquentation du grand monde lui avait donné une aisance qui masquait
-tous les désavantages qui pouvaient résulter de son manque
-d'instruction; son talent d'ailleurs lui donnait une supériorité qui eût
-pu lui servir d'excuse, s'il en eût eu besoin, et son mérite personnel
-et le talent de sa femme attiraient chez lui la meilleure société.
-C'était donc une précieuse connaissance pour madame Gossec que celle de
-madame Vanloo, et les deux jeunes femmes trouvèrent dans la conformité
-de leur goût pour l'art où elles excellaient, des motifs suffisants pour
-jeter les bases d'une liaison qui prit bientôt les proportions d'une
-amitié véritable.
-
-Gossec avait entrepris une conversation avec un monsieur plus âgé que
-lui d'une dizaine d'années et avec qui il sympathisa sur-le-champ. On
-causa musique et littérature; c'était alors le fond habituel de la
-conversation. Gossec voulait toujours parler poésie et l'inconnu ne
-cessait de parler musique. Il paraissait grand partisan de la musique
-italienne, et Gossec, tout en reconnaissant les beautés de cette école,
-défendait les musiciens français et déclamait surtout avec fureur contre
-Rousseau qui, après avoir prétendu qu'on ne pouvait faire de bonne
-musique sur des paroles françaises, s'était donné un éclatant démenti en
-publiant son _Devin du village_, dont le succès avait eu tant de
-retentissement. Tout en déclamant contre Rousseau, Gossec prononça avec
-admiration le nom de Voltaire.
-
---J'ai eu bien du bonheur, ajouta-t-il; à peine arrivé à Paris, j'ai
-obtenu la protection du plus grand musicien français qui existe. Il ne
-me manque plus que de connaître le plus grand poëte et le plus grand
-philosophe.
-
---Peut-être un jour, lui dit son interlocuteur, pourrai-je vous procurer
-cette satisfaction.
-
---Vous connaissez M. de Voltaire?
-
---Certainement. J'ai même reçu une lettre de lui ce matin.
-
---Voulez-vous la voir?»
-
-Gossec saisit la lettre avec empressement et lut sur la suscription: «_A
-Monsieur de Marmontel._»
-
-Marmontel était un des jeunes gens que Voltaire affectionnait le plus. A
-peine âgé de trente ans, il avait déjà obtenu les succès littéraires les
-plus éclatants. Après avoir trois fois remporté le prix aux Jeux Floraux
-de Toulouse, il s'était présenté au concours de poésie de l'Académie
-Française en 1746. Voici la proposition qui faisait le sujet du
-concours: «_La gloire de Louis XIV, perpétuée dans son successeur._»
-Marmontel fut couronné, et ne fut pas moins heureux au concours en 1747.
-Le sujet était à peu près le même: «_La clémence de Louis XIV est une
-des vertus de son successeur._» On voit qu'à cette époque l'Académie ne
-tenait pas à introduire une grande variété dans ses sujets de concours.
-L'année suivante, en 1748, Marmontel avait donné sa tragédie de _Denys
-le tyran_ et avait obtenu l'honneur d'être rappelé sur la scène,
-triomphe qui n'avait encore été donné qu'une seule fois, à Voltaire,
-après sa tragédie de _Mérope_. Au souper, qui fut des plus gais et des
-plus animés, Gossec se plaça à côté de Marmontel, et c'est de ce jour
-que se formèrent entre eux les liens d'une amitié que la mort seule put
-rompre.
-
-En rentrant à leur modeste logement, nos deux jeunes gens crurent avoir
-fait un rêve. Pauvres, inconnus à Paris, sans appui, sans protecteur,
-ils s'étaient levés le matin, n'ayant devant eux qu'un avenir des plus
-incertains; le soir ils se voyaient lancés dans le monde le plus
-brillant, ayant leur existence assurée et occupant une position que,
-dans leurs rêves même, ils auraient à peine osé ambitionner.
-
---Eh bien! ma petite femme, s'écria Gossec en rentrant, que dis-tu de
-tout ce qui nous arrive?
-
---Je dis que Dieu est bien bon: mais il nous devait cela, nous nous
-aimons tant!
-
-Dès le lendemain, Gossec, qui avait pris au sérieux ses nouvelles
-fonctions, voulut se mettre au courant du répertoire des concerts qu'il
-était appelé à diriger. Ce répertoire n'était pas bien étendu: il se
-bornait à quelques pièces de clavecin dont les meilleures étaient celles
-de Couperin et de Rameau, de quelques sonates de violon et, comme
-musique d'orchestre, aux ouvertures des opéras de Lully et de Rameau et
-surtout aux airs de danse de ce dernier. Il faut convenir qu'ils étaient
-charmants, et leur vogue était telle, qu'ils étaient exécutés dans tous
-les pays de l'Europe, même dans ceux où se manifestait la plus vive
-répulsion pour la musique française. En Italie, pendant près d'un
-siècle, les compositeurs n'écrivirent point de symphonies pour précéder
-leurs opéras. Les ouvertures de Lully et de Rameau étaient généralement
-reconnues des modèles dans ce genre, qu'on ne devait même pas tenter
-d'imiter. Gossec comprit que, quelque jolis que soient des airs de
-danse, quelque intérêt que puissent offrir les morceaux fugués que l'on
-appelait ouvertures, il y avait un rôle plus important à faire jouer à
-l'orchestre; il voulut créer et créa la musique de concert. C'est en
-1754, après trois années d'essais et d'études, qu'il fit entendre sa
-première symphonie. Par un singulier hasard, dans cette même année où il
-croyait inventer ce genre, Haydn écrivait sa première symphonie, qui fut
-suivie de tant d'autres. Mais ce n'est que vingt ans plus tard que ces
-chefs-d'oeuvre immortels furent connus en France et, dans cette période,
-Gossec régna sans partage, et le titre de roi de la symphonie lui fut
-décerné sans contestation. Les succès que Gossec obtint dans la
-symphonie n'eurent pas d'abord tout l'éclat que méritait la valeur de
-ses compositions. L'auditoire habituel des concerts de M. de la
-Popelinière était trop accoutumé aux formes surannées des morceaux avec
-lesquels on le berçait depuis si longtemps, pour se laisser séduire par
-des innovations aussi hardies que celles de Gossec. Il fallut que ses
-symphonies fussent exécutées à plusieurs reprises au concert spirituel
-qui se donnait aux Tuileries, aux époques consacrées par la religion, où
-les théâtres étaient fermés, pour conquérir toute la faveur du public.
-Cependant Rameau devenait vieux et n'écrivait plus. M. de la Popelinière
-était un fanatique partisan de Rameau. Quand le maître cessa de
-produire, le protecteur cessa ses bienfaits, et congédia cet orchestre
-qu'il entretenait depuis plus de vingt-cinq ans, dès que celui pour
-lequel il l'avait créé, ne put plus l'alimenter avec ses compositions.
-Heureusement pour Gossec, sa réputation avait grandi, et à peine
-était-il remercié par M. de la Popelinière qu'il fut agréé par le prince
-de Conti comme directeur de sa musique, avec des avantages pécuniaires
-supérieurs à ceux qu'il venait de perdre. Il mit à profit les loisirs
-que lui donnait son nouvel emploi et publia en 1759 ses premiers
-quatuors: c'était encore un genre inconnu en France, et dont il put
-revendiquer la création. Le succès de ces quatuors fut tel, qu'en deux
-ans l'édition en fut contrefaite simultanément à Liége, à Amsterdam et à
-Manheim.
-
-L'histoire des musiciens n'offre, en général, d'intérêt que lorsqu'elle
-traite de leurs premières années et de leur début. Rien n'est plus
-curieux que la diversité des moyens employés pour franchir cette immense
-barrière qui sépare leur obscurité primitive de la célébrité qu'ils
-finissent par acquérir. Mais, une fois ce premier obstacle surmonté, le
-but est presque atteint, et toutes les carrières des artistes se
-ressemblent; leur histoire est tout entière dans le catalogue de leurs
-ouvrages. La vie de Gossec n'offre plus d'intérêt que par la
-multiplicité et la diversité de ses travaux: ce n'est donc pour ainsi
-dire qu'à leur nomenclature que se bornera désormais mon récit.
-
-Déjà Gossec avait créé en France la musique instrumentale; il lui
-appartenait de faire faire un pas immense à la musique religieuse. Les
-ouvrages de Lalande, de Campra, de Mondonville, de Bernier et de
-quelques autres moins célèbres, étaient seuls exécutés dans les
-nombreuses églises et communautés qui entretenaient des corps de
-musiciens et de chanteurs; les maîtres de chapelle étaient, à la vérité,
-compositeurs et ne manquaient pas de faire exécuter leurs propres
-oeuvres dans les maîtrises qu'ils dirigeaient, mais ces ouvrages ne
-sortaient presque jamais de l'enceinte pour laquelle ils avaient été
-écrits, et on attendait encore une grande oeuvre qui réunît toutes les
-qualités qu'on peut désirer dans ce genre de composition. Les
-compositeurs que j'ai déjà nommés n'avaient écrit que des motets qui
-s'exécutaient aux messes basses de Versailles, et de là passaient au
-concert spirituel et dans quelques cathédrales où on les adoptait, mais
-on ne pouvait pas citer une messe complète d'un maître célèbre. En 1760,
-Gossec fit exécuter à Saint-Roch sa fameuse Messe des Morts: ce fut une
-révolution. L'ouvrage fut gravé et resta l'unique type de ce genre,
-jusqu'à ce qu'on connût en France, trente ans plus tard, le _Requiem_ de
-Mozart. Je crois que c'est aux obsèques de Grétry, en 1813, que fut
-exécutée pour la dernière fois la messe de Gossec, dans cette même
-église de Saint-Roch, où elle avait été entendue pour la première fois,
-quarante-trois ans auparavant.
-
-
-III
-
-A côté de cette impulsion que Gossec venait de donner à la musique
-instrumentale et religieuse, une grande révolution s'opérait dans la
-musique dramatique. L'Opéra ne pouvait se débarrasser des langes dont
-Lully l'avait entouré à sa naissance. L'essai fait de la musique
-italienne, en 1750, n'avait provoqué qu'une guerre de plume et de
-passions dont le résultat avait été le renvoi presque immédiat des
-malheureux chanteurs italiens. J.-J. Rousseau avait donné son _Devin du
-village_, dont le succès semblait pouvoir faire prédire que le règne de
-la mélodie allait enfin arriver. Mais cet essai, quelque heureux qu'il
-eût été, avait pour ainsi dire avorté, et n'avait pas eu d'imitateurs.
-On en était bien vite revenu à la psalmodie de Lully et de ses
-continuateurs. Rameau, qui avait failli un instant être détrôné, avait
-repris tout son ascendant; et son répertoire, un moment exilé par
-l'apparition des bouffonistes italiens, occupait de nouveau et presque
-sans partage l'affiche de l'Académie royale de musique. Cependant la
-révolution vainement tentée à ce théâtre devait s'opérer dans une autre
-enceinte. A côté du public encroûté, de celui dont on ne peut vaincre
-l'apathie et les habitudes routinières, il y a un autre public, un
-public jeune et progressif dont rien ne peut arrêter l'élan, et qui
-finit toujours par faire triompher son goût et ses sympathies. Ce
-public, qu'avait un instant attiré, à l'Opéra, la représentation de la
-_Serva Padrona_ et autres chefs-d'oeuvre de l'école italienne, désapprit
-bien vite le chemin de ce théâtre lorsqu'il cessa de donner ces
-ouvrages; mais il prit celui de la Comédie-Italienne, où on les
-représentait traduits, et où Duni, Philidor, Monsigny, avaient déjà
-tenté de prouver qu'on pouvait faire de jolie musique, quoique sur des
-paroles françaises. Philidor avait fait représenter _Blaise le savetier_
-en 1759, le _Soldat magicien_ en 1760, _le Maréchal ferrant_ en 1761; et
-Monsigny avait préludé à ses chefs-d'oeuvre du _Déserteur_ et de _Félix_
-par des ouvrages de moins grande valeur, mais qui annonçaient déjà tout
-ce qu'on pouvait attendre de son génie; c'étaient: _On ne s'avise jamais
-de tout_, 1761; _le Roi et le Fermier_, 1762, et _Rose et Colas_, en
-1764. C'est dans cette même année que Gossec voulut s'essayer dans le
-genre dramatique et qu'il donna à la Comédie-Italienne _le Faux Lord_
-dont la musique fit le succès. En 1767, son petit opéra des _Pêcheurs_
-réussit tellement, qu'il fut presque le seul qui occupa la scène pendant
-le reste de l'année: il fut suivi l'année suivante du _Double
-Déguisement_ et de _Toinon et Toinette_. Mais, en 1769, un colosse de
-talent vint pour la première fois s'emparer d'une scène qu'il devait
-illustrer et enrichir pendant plus de quarante ans, Grétry donna son
-_Huron_, et Gossec comprit qu'avec un tel rival il n'y avait pas de
-lutte possible. Il rentra dans son rôle de compositeur de musique
-instrumentale, et fonda l'année suivante le célèbre concert des amateurs
-dont l'orchestre était dirigé par le fameux chevalier de Saint-Georges.
-Cet orchestre, créé par Gossec, fut le premier orchestre complet qu'on
-eût possédé en France. Pour comprendre la valeur des innovations
-apportées dans la composition de cet orchestre, il convient de jeter un
-regard rétrospectif sur ce qu'étaient en France depuis un siècle les
-réunions de musiciens qui figuraient soit dans les théâtres, soit dans
-les concerts.
-
-Lully, en créant l'Opéra, n'avait trouvé en France aucun élément propre
-à fonder grandement ce genre de spectacle: il avait fallu qu'il usât des
-ressources très-minimes qu'il pouvait trouver dans les musiciens de
-profession, dispersés sans aucun centre d'union et n'ayant aucune
-habitude de la musique d'ensemble. Plus tard, il forma des élèves et
-parvint à composer des orchestres dont la composition pourra sembler
-assez singulière à nous autres habitués à un luxe instrumental bien
-éloigné de ces germes primitifs. Voici comment était disposé l'orchestre
-des opéras de Lully: les instruments à corde étaient divisés en cinq
-parties, qui comprenaient les dessus de violon, les dessus de viole, les
-violes, les basses et doubles basses de viole. Les violoncelles ne
-furent introduits que plus tard, et la contre-basse ne fut admise en
-France qu'en 1709, longtemps après la mort de Lully. Ce fut un nommé
-Montéclair, fort habile compositeur, qui en joua pour la première fois
-dans un opéra de sa composition, intitulé _Jephté_. L'effet de cet
-instrument fut trouvé excellent, et Montéclair fut engagé à l'Opéra
-comme contre-bassiste; mais, dans le commencement, il n'était tenu de
-jouer qu'une fois par semaine, le samedi, qui était le grand jour de
-l'Opéra, celui des meilleures représentations. On ne tarda pas à vouloir
-rendre l'usage de la contre-basse journalier; puis une seule ne suffit
-plus, on en prit deux, puis trois, puis quatre. Aujourd'hui, il y en a
-huit à l'orchestre de l'Opéra.
-
-Pour en revenir à l'orchestre de Lully, il faut faire la nomenclature
-des instruments à vent. Ceux-ci étaient nombreux, mais avaient une
-division tout autre que celle de nos jours. C'étaient d'abord les
-flûtes, mais non pas la flûte traversière, la seule que l'on emploie
-aujourd'hui, mais des flûtes à bec (dont nous est resté le flageolet),
-et dont le moindre inconvénient était d'être presque constamment
-fausses. Les flûtes formaient une famille complète: il y avait des
-dessus, des ténors et des basses de flûtes. Il en était de même des
-hautbois, dont la basse était le basson. En fait d'instruments de
-cuivre, il y avait des trompettes à trous et des trompes de chasse, et,
-en fait de percussion, les timbales et le tambourin pour les airs de
-danse. Il y avait aussi un clavecin à l'orchestre pour accompagner le
-récitatif; mais ce que l'on ignorait, c'était l'art de marier ces divers
-instruments entre eux. Quand le compositeur voulait un _forte_, il
-écrivait le mot _tous_, et alors le copiste faisait doubler les parties
-d'instruments à cordes par les parties d'instruments à vent
-correspondantes par leur registre. Dans certains passages, et ce n'était
-guère que dans les ritournelles, le compositeur écrivait flûtes ou
-hautbois, et ces instruments jouaient seuls, ce qui leur était d'autant
-plus facile, que leur système était complet. Les bassons jouaient
-presque toujours avec les basses et doubles basses de viole qui, montées
-de beaucoup de cordes, avaient peu de sonorité. Mais l'idée n'était pas
-venue de profiter de la différence des timbres des instruments et de
-leur donner des parties spéciales pour les marier entre eux. Cependant,
-l'orchestre de Lully excitait l'admiration de ses contemporains, et un
-de ses panégyristes le loue d'avoir introduit tous les instruments
-connus, même, ajoute-t-il, les _sifflets des chaudronniers_. J'ai
-feuilleté toutes les partitions de Lully, sans y pouvoir trouver
-l'indication de ces instruments, qui me sont complétement inconnus.
-
-Lorsque Rameau donna son premier opéra, _Hippolyte et Aricie_ (1733),
-l'instrumentation avait fait de grands progrès: la flûte traversière,
-qu'on appelait alors flûte allemande, avait remplacé la flûte à bec; les
-hautbois s'étaient perfectionnés, se jouaient avec des anches plus
-fines, et avaient acquis plus de douceur et de moelleux. Rameau, qui
-inventa beaucoup, fit de grandes innovations dans la disposition des
-parties; il fit concerter les instruments à vent avec les instruments à
-corde, et tira de grandes ressources de cette combinaison. La
-clarinette, inventée en 1690, ne fut employée en France qu'en 1745, et
-ce fut par Rameau, dans son opéra _le Temple de la Gloire_; mais elle ne
-fit partie de l'orchestre qu'accidentellement, et dans l'ouverture,
-comme instrument curieux et de luxe. La clarinette n'avait pas encore
-conquis son droit de cité à l'orchestre. La Comédie-Italienne n'en
-possédait pas encore en 1780, Grétry l'avait cependant employée dans
-_Zémire et Azor_; mais seulement dans le trio de la glace et comme
-instrument inusité et dont l'effet devait être magique. La clarinette, à
-l'époque où elle fut introduite en France, n'était d'ailleurs pas
-l'instrument aux sons doux et mélancoliques que nous entendons
-aujourd'hui, tout au contraire, son effet était strident et éclatant, le
-nom qu'elle en reçut en est la preuve: _clarinetto_ est le diminutif de
-_clarino_, clairon, trompette; effectivement, les premiers compositeurs
-qui l'employèrent, ne s'en servirent que pour doubler à l'octave les
-fanfares de cors et de trompettes, et cet usage se perpétua môme lorsque
-l'instrument fut pour ainsi dire transformé, et Haydn et même Mozart
-manquent rarement de doubler les appels de cors et de trompettes avec la
-clarinette. Le cor d'harmonie parut presque à la même époque, et fit
-proscrire de l'orchestre les trompes de chasse, dont les virtuoses
-n'allèrent plus s'exercer qu'au chenil ou au cabaret.
-
-On peut se figurer, d'après l'exposé qui précède, l'impression que
-produisit l'audition de la 21e symphonie en _ré_ de Gossec, dont la
-partition offre la réunion de deux parties de violons d'altos, de
-violoncelles, de contre-basses, d'une flûte, de deux hautbois, de deux
-clarinettes, de deux bassons, de deux cors, de deux trompettes et
-timbales. C'est à peu de chose près la disposition adoptée aujourd'hui.
-L'effet en fut immense, et l'auteur continua à écrire les ouvrages qu'il
-composa depuis, dans ce système, entre autres sa symphonie intitulée _la
-Chasse_, qui passa pour l'expression la plus vraie de la scène qu'elle
-avait l'intention de décrire, jusqu'à ce que l'ouverture du _Jeune
-Henri_ de Méhul, à qui du reste elle avait servi de modèle, vint lui
-enlever la palme qui jusque là lui avait été uniquement réservée.
-
-L'entreprise du concert spirituel était devenue vacante en 1773, Gossec
-s'associa avec Gaviniès et Leduc et obtint cette direction. Le concert
-spirituel ne pouvait manquer de prospérer entre ses mains, et cet
-établissement lui dut une vogue d'autant plus grande, qu'il s'augmentait
-sans cesse par de nouvelles compositions; on remarque entre autres
-l'oratorio de la Nativité où l'on applaudit avec enthousiasme un choeur
-d'anges que le musicien avait eu l'idée de faire chanter en dehors de la
-salle de concert et sous la voûte même de l'édifice.
-
-Cependant si Gossec avait renoncé à la Comédie-Italienne, trouvant la
-rivalité de Grétry trop dangereuse, l'Académie royale de Musique ne lui
-offrait pas un semblable péril. Un seul compositeur, depuis Rameau,
-avait obtenu un succès décidé à ce théâtre, c'était Philidor avec son
-_Ernelinde_; mais ce compositeur semblait ne prendre son art que comme
-un délassement; ce qui était sérieux et important pour lui, c'étaient
-les échecs, et ce n'est que dans les moments perdus que lui laissait son
-jeu favori, et pour se reposer des fatigues que lui causaient les
-combinaisons de l'échiquier, qu'il consentait à s'occuper de ses opéras.
-Le talent très-réel de Philidor ne présentait donc pas d'obstacles
-sérieux et Gossec était presque sûr d'occuper seul la place après le
-succès mérité de son grand opéra de _Sabinus_, en 1773, lorsqu'un rival
-non moins redoutable que ne l'avait été Grétry, vint conquérir la
-position que Gossec pouvait un instant se flatter d'avoir emportée.
-
-_Sabinus_, joué en 1773, avait été suivi d'_Alexis et Daphné_ en 1775,
-et ce fut au mois d'avril 1776 qu'eut lieu la première représentation
-d'_Iphigénie en Aulide_, qui ouvrait cette série de chefs-d'oeuvre dont
-Gluck allait enrichir la France. Disons à la louange de Gossec qu'il fut
-non-seulement des premiers à reconnaître toute la supériorité de Gluck,
-mais encore qu'il fut un des plus ardents et des plus chauds partisans
-de ce grand homme, en l'aidant de tout son pouvoir et de toute son
-expérience des choses et des hommes du pays pour l'exécution de ses
-ouvrages. Aussi Gluck, qui appréciait le mérite et le talent de Gossec,
-lui voua-t-il une amitié dont la reconnaissance devait avoir une grande
-part. Gossec donna encore un ou deux ouvrages à l'Opéra, mais il
-continua à obtenir des succès plus éclatants dans la musique
-instrumentale et religieuse. Un impromptu lui valut surtout un triomphe
-remarquable.
-
-Gossec était de moeurs charmantes; malgré son grand talent, il ne
-comptait presque que des amis, et chacun s'empressait de le fêter. Un M.
-de Lasalle, secrétaire de l'Opéra, avait une petite maison de campagne à
-Chenevières, village situé près de Sceaux. Gossec y allait souvent le
-dimanche, la plupart des artistes de l'Opéra s'y réunirent, et c'étaient
-de petites fêtes de famille. Un beau jour d'été, c'était la fête du
-village, et Gossec, parti de grand matin de Paris, venait d'arriver avec
-trois chanteurs de l'Opéra, Lays, Chéron et Rousseau. En entrant dans le
-salon de M. de Lasalle, ils le trouvèrent en conférence avec le curé du
-lieu; ils allaient se retirer par discrétion, quand M. de Lasalle
-insista pour qu'ils entrassent.
-
---Venez donc, mes amis, leur dit-il, vous m'êtes indispensables, et
-peut-être allez-vous m'aider à tirer d'embarras ce pauvre curé qui ne
-sait où donner de la tête.
-
---Qu'y a-t-il donc? dirent ensemble les trois arrivants.
-
---Il y a, messieurs, dit le pauvre curé, qu'on m'avait promis de
-Notre-Dame de m'envoyer des chanteurs pour exécuter une messe en
-musique; que, depuis un mois, je l'ai annoncée au prône et fait
-tambouriner dans tous les châteaux et villages environnants, et que nous
-allons avoir une assemblée superbe. Eh bien! voyez mon malheur: je viens
-de recevoir une lettre qui m'annonce que Monseigneur ne veut pas
-permettre aux chanteurs de la cathédrale de venir chanter ici. Vous
-voyez que je suis un homme perdu; tout le beau monde que j'attendais va
-s'en retourner, sans vouloir même entrer dans l'église, quand on saura
-que la messe en musique n'a pas lieu; et les mauvaises nouvelles
-s'apprennent bien vite! Je vais perdre la magnifique quête sur laquelle
-je comptais, et je n'ai de ces occasions-là qu'une fois par an.
-
---Mon Dieu, oui, ajouta M. de Lasalle; et notre brave curé vient me
-demander si je ne pourrais pas expédier à Paris, pour faire venir
-quelques sujets de l'Opéra; mais puisque vous voilà tous portés, ne
-pouvez-vous pas satisfaire à son désir?
-
---Comment! dit le curé, ces Messieurs sont de l'Opéra?
-
---Certainement, dit M. de Lasalle, et je vous présente MM. Lays, Chéron
-et Rousseau, trois de nos célébrités.
-
---Oh! je connais très-bien ces Messieurs, dit le curé, j'en ai
-très-souvent entendu parler.
-
---Et où donc? dit Chéron.
-
---A confesse, repartit le curé. Allons, Messieurs, une bonne action;
-édifiez aujourd'hui ceux qui, hier peut-être, risquaient de se damner
-pour vous entendre.
-
---Je ne demande pas mieux, dit Lays, je veux bien chanter, mais je ne
-sais rien par coeur.
-
---Ni moi, dit Chéron.
-
---Ni moi, dit Rousseau.
-
---Eh bien! reprit Lays, n'avons-nous pas notre affaire sous la main? Que
-Gossec nous compose quelque chose, et nous le chanterons tous trois.
-
---Composer quoi? dit Gossec en une heure, sans accompagnements!
-
---Ah! monsieur Gossec, dit le curé, vous avez fait de si grandes et de
-si belles choses! il ne doit pas vous être difficile de faire une bonne
-action, et c'est ce que je réclame de vous.
-
---Allons, dit Gossec, donnez-moi une feuille de papier réglé, et
-laissez-moi seul un quart d'heure.
-
---Bravo! s'écrie Lays; pendant ce temps-là, nous allons déjeuner pour
-prendre des forces et nous mettre en voix. Vous, curé, allez annoncer
-qu'il n'y a rien de changé, si ce n'est le nom des exécutants, et qu'au
-lieu des chanteurs de Notre-Dame, vous aurez les acteurs de l'Opéra. Si
-le diable y gagne quelque chose, votre quête n'y perdra rien.
-
-Le curé se retire enchanté; nos trois amis déjeunent, Gossec écrit de
-verve son _O Salutaris_. Les trois chanteurs le répètent la bouche
-pleine; puis, quelques instants après, le chantent à l'église de
-Chenevières, en excitant l'admiration de tout l'auditoire. L'anecdote se
-répand, et il faut que, le dimanche suivant, le morceau soit exécuté par
-les mêmes chanteurs au concert spirituel. Son succès est immense, et cet
-_O Salutaris_ improvisé est resté un chef-d'oeuvre.
-
-En 1784, Gossec sentit la nécessité pour le théâtre de fonder une école
-où pussent se former les sujets qu'on avait tant de peine à trouver, à
-une époque où il n'y avait aucun enseignement public organisé pour la
-musique. Il conçut le plan d'une école de chant: le baron de Breteuil
-non-seulement s'associa à son idée, mais encore lui fournit les moyens
-de l'exécuter. Cette école renfermait le germe de ce que devait être
-plus tard le Conservatoire, et n'eût sans doute pas manqué de prendre un
-grand développement si les graves événements de 1789 n'étaient venus
-interrompre tous les travaux, et n'eussent forcé les auteurs à renoncer
-à leur entreprise. Gossec avait cinquante-six ans lorsqu'éclata la
-Révolution. Un homme de moins d'énergie aurait pu se laisser décourager
-en voyant sa carrière brisée, ses habitudes interrompues, tout son
-entourage dispersé. Gossec, dont l'esprit était aussi vif et aussi jeune
-que s'il eût eu trente ans de moins, avait adopté avec ferveur les
-principes libéraux de 89; ce qui, du reste, était l'opinion de l'immense
-majorité; il n'y eut que les excès même de cette révolution qui purent
-la faire haïr par ceux qui l'avaient accueillie avec le plus de
-transport.
-
-Gossec se trouva associé à toutes les fêtes nationales de l'époque; il
-composa une quantité innombrable de chants patriotiques. J'ai déjà
-raconté comment il composa l'_Hymne à l'Etre suprême_; on lui dut encore
-la musique composée pour les apothéoses de Voltaire et de J.-J.
-Rousseau, et la marche funèbre pour les obsèques de Mirabeau. C'est la
-première fois qu'on employa le tam-tam, dont un seul existait alors en
-France et peut-être en Europe. On ne peut exprimer l'effet que produisit
-l'introduction de cet instrument, dont on n'avait pu se faire aucune
-idée. Chaque fois que, pendant la marche qu'exécutaient les instruments
-à vent, venaient à tinter les sons lugubres et prolongés du funèbre
-tam-tam, c'étaient, de la part des auditeurs qui se pressaient sur les
-pas du cortége, des cris de terreur et d'effroi. Cette marche funèbre
-fut encore exécutée sous l'Empire aux obsèques du duc de Montebello.
-Gossec écrivit aussi pendant la Révolution deux pièces de circonstance
-pour l'Opéra: _le Camp de Grandpré_ et _le Siége de Toulon_. Il avait
-été nommé directeur, conjointement avec Sarrette, de l'école municipale
-de musique qui précéda la fondation du Conservatoire. Mais à peine
-fut-il créé, que Gossec en fut nommé un des cinq inspecteurs, et tout
-son temps et tous ses soins furent consacrés à la prospérité du nouvel
-établissement.
-
-Jusqu'à cette époque, l'étude de la composition avait été d'autant plus
-défectueuse, que la théorie n'en avait jamais été expliquée d'une
-manière nette et précise. Les Allemands et les Italiens avaient un
-système d'harmonie régulier, mais qui n'était formulé dans aucune
-méthode, ni dans aucun ouvrage spécial; les éléments en étaient épars
-dans divers auteurs, et l'école était en quelque sorte de tradition. En
-France, c'était bien pis, la théorie était fausse: elle était basée sur
-le système ingénieux, mais erroné, de Rameau, celui de la basse
-fondamentale. Les musiciens l'avaient généralement adoptée et les
-erreurs s'en propageaient depuis plus de quarante ans sans qu'aucun de
-ceux qui la reconnaissaient songeassent à les redresser. L'enseignement
-de la composition avait donc lieu au Conservatoire d'après les principes
-entièrement opposés: ainsi Cherubini et Langlé enseignaient d'après la
-méthode italienne, tandis que Méhul et Eler avaient adopté les principes
-de l'école allemande, et, de leur côté, Gossec et Lesueur professaient
-dans les errements de la méthode française.
-
-Sarrette, directeur du Conservatoire, n'était pas musicien; mais il
-était excellent logicien, ce qui valait excessivement mieux dans le cas
-dont il s'agissait. Il comprit qu'il ne pouvait y avoir d'enseignement,
-s'il n'y avait unité dans l'adoption d'un corps de doctrine. Mais qui se
-chargerait de le formuler? Gossec avait eu pour élève un jeune musicien
-d'un esprit fin, réfléchi et un peu froid, mais rempli de sagacité et de
-netteté; ce jeune homme, après avoir appris de son maître une théorie,
-dont il fut loin d'être satisfait, avait voulu étudier le système
-allemand et le système italien: il résolut de coordonner les principes
-des trois écoles dans un ouvrage qui en réunît tous les bons éléments,
-et il parvint à composer un traité d'harmonie qui, en admettant la
-théorie des accords, non plus d'après leur origine algébrique, ainsi que
-l'avait fait Rameau, mais d'après leur essence rationnelle et musicale,
-parvenait à concilier les idées les plus opposées en démontrant de la
-manière la plus claire et la plus facile à comprendre les principes d'un
-art dont la connaissance avait jusque là paru d'autant plus difficile,
-que ceux qui étaient chargés de l'enseigner se trouvaient dans
-l'impossibilité d'en expliquer les éléments.
-
-Sarrette avait, ainsi que je l'ai dit, convoqué une espèce de congrès de
-compositeurs et de théoriciens. Depuis six mois, on s'assemblait; on
-discutait toujours, on disputait quelquefois; mais rien n'avançait, et
-peut-être aurait-il fallu désespérer de la solution de cette question
-capitale, lorsque le jeune homme dont j'ai parlé fut trouver Sarrette et
-lui présenta son ouvrage. Sarrette connaissait déjà Catel, car c'était
-lui, par quelques compositions estimées, mais il ne pouvait l'apprécier
-comme théoricien; il l'invita à venir soumettre sa méthode à cette
-assemblée de compositeurs qui ne pouvaient s'entendre. Ces messieurs
-étaient partagés en trois camps bien distincts. Cherubini et Langlé
-représentaient l'école italienne; l'école allemande offrait comme
-combattants, Méhul, Rigel père, Martini et Eler, tandis que l'école
-française avait pour champions Gossec, Lesueur, Rey et Rodolphe. Catel
-se présenta modestement devant cet aréopage pour lui soumettre son
-travail. Il en fit précéder la lecture d'une allocution où il faisait
-preuve d'esprit et de modestie, en affirmant que, loin de vouloir
-renverser ou élever une école plus qu'une autre, il n'avait eu pour but
-que de profiter des excellents principes qu'il avait découverts dans
-chacune d'elles et de les réunir en un seul faisceau. Cet exorde avait
-favorablement disposé l'auditoire. La lecture de l'ouvrage acheva
-l'oeuvre si bien commencée. A peine la théorie, déduite dans les
-premières pages, fut-elle expliquée, que les bravos et les très-bien!
-interrompaient à chaque instant le lecteur de la part des Allemands et
-des Italiens. Cependant les Français ne disaient mot. Quand la lecture
-fut terminée, les Italiens et les Allemands se levèrent et dirent: Voilà
-ce que nous pensions, ce que nous voulions et que nous ne pouvions
-formuler: toute notre doctrine est là, c'est celle de la raison et de la
-vérité. Et vous, messieurs? dit Catel enchanté, en se tournant vers les
-partisans de l'école française. Mon enfant, lui dit Gossec en lui
-tendant les bras, voilà plus de quarante ans que je marche dans les
-ténèbres; tu viens d'ouvrir mes yeux à la lumière. Viens embrasser ton
-maître, qui désormais va se faire ton élève. Catel se jeta au cou de
-l'excellent vieillard. La cause était gagnée. Ainsi qu'il l'avait
-promis, Gossec étudia la méthode de son élève et la fit servir de base à
-son enseignement.
-
-Dès l'origine de l'Institut, il en avait été nommé membre, et décoré de
-la Légion-d'Honneur presque à la fondation de cet ordre. Sa glorieuse
-vieillesse fut consacrée à l'enseignement, et, outre Catel, on doit
-citer parmi ses principaux élèves, Dourlen, Gosse et Panseron. En 1814,
-à la Restauration, le Conservatoire fut momentanément supprimé, et son
-fondateur, Sarrette, condamné à la retraite. Quand on rouvrit le
-Conservatoire sous un autre titre et avec une nouvelle organisation,
-Gossec ne voulut pas reprendre ses fonctions, moins peut-être à cause de
-son grand âge, que dans le désir de partager volontairement la disgrâce
-de son vieil ami Sarrette, son compagnon de gloire et d'affection.
-Gossec avait alors quatre-vingt-un ans, l'heure du repos devait avoir
-sonné pour lui; mais il conserva tout son amour pour l'art musical, et
-ne cessa de s'y intéresser. Il suivait avec assiduité les séances de
-l'Institut, et y lut encore quelques rapports remarquables. Il demeurait
-place des Italiens, et, chaque soir, sa bonne (depuis bien longtemps il
-était devenu veuf, et n'avait d'autre compagnie que sa conductrice), sa
-bonne, dis-je, le conduisait au théâtre Feydeau, où il allait occuper la
-dernière place du balcon, à gauche du spectateur. Les habitués lui
-conservaient religieusement sa place, qu'on ne louait jamais. Si, par
-hasard, elle était occupée par un étranger ou un provincial ignorant de
-ses habitudes, il le touchait légèrement du bout de sa canne: Otez-vous
-de là, disait-il, je suis Gossec, et c'est ma place. Il n'y a pas un
-seul exemple de résistance devant ce nom célèbre; tous s'inclinaient
-devant cette double royauté de l'âge et du talent.
-
-Pourtant, petit à petit, ses facultés s'affaiblissaient; en 1823, son
-esprit, autrefois si vif et si pénétrant, était tellement baissé, qu'il
-reconnaissait à peine ses plus anciens et ses meilleurs amis. Sarrette
-veillait toujours sur lui; il pensa que le séjour de la campagne ne
-pourrait que lui être favorable; la vie intellectuelle était éteinte
-chez lui, Paris ne pouvait lui offrir ni plaisir ni attraits. Il n'avait
-point de famille, on le confia entièrement à la bonne qui était
-accoutumée de le servir depuis de longues années: cette femme était
-mariée, et son mari et elle se retirèrent à Passy avec le pauvre
-vieillard; toute sa fortune consistait en sa retraite du Conservatoire,
-son traitement de l'Institut et celui de la Légion-d'Honneur. Toutes ses
-ressources mouraient avec lui; il était donc de l'intérêt de ses
-serviteurs de prolonger une existence à laquelle ils devraient un
-bien-être inespéré, car tout le revenu de Gossec leur était abandonné,
-et ses besoins n'exigeaient guère que les dépenses de la moitié de la
-somme annuelle. Ses derniers jours furent donc heureux et tranquilles,
-si l'on peut dire que le bonheur existe encore avec cette vie presque
-végétative. Il avait conservé beaucoup de force physique et faisait
-d'assez longues promenades dans le bois de Boulogne. Quand il arrivait
-au Ranelagh:
-
---Ah! ah! disait-il en apercevant le bâtiment, voilà l'Opéra-Comique,
-n'est-ce pas?
-
-Sa conductrice se gardait de le contrarier, et disait comme lui.
-
---Eh bien! entrons-y!
-
---Non pas, répliquait-elle; vous oubliez que c'est aujourd'hui Pâques,
-et que l'on ne joue pas; nous reviendrons demain. Le lendemain on lui
-disait que c'était Noël ou toute autre fête, et chaque jour il se
-retirait en se faisant une joie du plaisir qu'il goûterait le lendemain.
-C'est ainsi qu'il vécut d'illusions jusqu'à son dernier jour. N'avais-je
-pas raison de dire qu'il fut heureux jusqu'à la fin? Il s'éteignit au
-commencement de 1829; il avait atteint sa quatre-vingt-seizième année.
-
-La carrière de Gossec offre une particularité bien remarquable dans
-l'histoire de l'art. Le hasard voulut qu'il précédât toujours dans la
-carrière quelque homme de génie qui venait s'emparer de la place qu'il
-avait conquise, sans que ses travaux, à lui Gossec, eussent cependant
-ouvert la voie à son successeur. Une fatalité singulière lui suscitait
-des rivaux inconnus de tous les coins de l'Europe. Il débuta par des
-symphonies et des quatuors qui devaient au moins lui assurer la
-suprématie dans ce genre de composition et c'est quand sa célébrité
-paraît le mieux assurée qu'apparaissent en France les oeuvres d'Haydn.
-Il composa une messe des morts qui passe pour le chef-d'oeuvre de
-l'époque; mais elle disparaît dans l'oubli dès qu'on connaît celle de
-Mozart. Grétry et Gluck viennent à point nommé l'arrêter dans la
-carrière où il les précède. Il fonde la première école de chant qui ait
-existé en France; à peine a-t-il commencé son édifice, que la Révolution
-vient le renverser et bâtit sur ses ruines le Conservatoire, dont
-l'établissement a tant d'éclat, qu'il fait oublier jusqu'à l'existence
-de la modeste école qui l'a précédé. Il ne lui reste plus qu'un titre
-incontesté, celui de théoricien; et c'est son propre élève qui vient lui
-enlever cette dernière couronne. Eh bien! le plus bel éloge de Gossec
-est donc l'ignorance où il resta constamment de cette espèce d'injustice
-du sort. Non-seulement il l'ignora, mais on peut dire qu'il la seconda,
-par l'appui bienveillant qu'il donna toujours aux rivaux qui devaient le
-détrôner: c'est lui qui aida Gluck à accomplir la révolution qui devait
-anéantir à jamais le système musical dans lequel il avait écrit ses
-ouvrages; il fut le premier à propager et à faire connaître les oeuvres
-d'Haydn, qui condamnaient les siennes à un oubli éternel. C'est que
-Gossec avait cette qualité si rare chez les artistes, d'aimer l'art pour
-lui-même, en faisant abstraction complète de sa personne et de ses
-oeuvres: il était du petit nombre de ceux qui se réjouissent du succès
-d'un autre artiste, de ceux enfin qui ne voient que des confrères et
-jamais de rivaux dans leurs émules. Gossec ne fut peut-être pas un génie
-du premier ordre, mais il eut un immense talent; on le reconnaîtra sans
-peine en réfléchissant à l'imperfection de son éducation première, alors
-qu'il n'y avait pas d'enseignement organisé pour la musique, et que le
-peu de principes qu'on inculquait aux élèves reposaient sur des bases si
-fausses, qu'il ne fallait pas moins de peine pour les oublier dans la
-pratique, qu'il n'avait fallu de temps pour les apprendre dans la
-théorie. Les compositions de Gossec purent lutter sans trop de
-désavantage avec les oeuvres jeunes et vivaces de Méhul et de Cherubini:
-quelle somme de volonté et de talent ne lui avait-il pas fallu déployer
-pour arriver à ce résultat, lui qui n'avait eu aucun modèle, puisque,
-ces modèles, il les avait devancés par ses propres ouvrages!
-
-Aujourd'hui, il ne reste rien pour le public des oeuvres de Gossec, mais
-ils vivent tout entier dans l'histoire de l'art où leur auteur doit
-occuper une belle place par la multiplicité et la variété de ses
-travaux. Ce qui vit encore, c'est le souvenir de sa bonté et de son
-noble caractère, souvenir qui ne peut s'éteindre dans le coeur de ceux
-qui l'ont connu. Trop jeune pour avoir pu l'apprécier à l'époque où il
-jouissait de toutes ses facultés, je ne me souviens que confusément de
-ses traits et de sa tournure; mais ce que je me rappelle parfaitement,
-c'est le respect dont on l'entourait, la vénération qu'excitaient son
-nom et sa personne, et ces souvenirs de mon enfance suffiront peut-être
-pour faire excuser la longueur de ce récit. Pouvais-je, cependant,
-m'étendre moins sur le compte de cet homme célèbre, et négliger les
-détails de la longue et honorable carrière de ce compositeur, qui eut la
-chance singulière d'entendre, à Paris, les dernières exécutions des
-opéras de Lully et d'assister aux premiers triomphes de Rossini?
-
-
-
-
-BERTON
-
-
-I
-
-Rien ne réussit comme un opéra qui a du succès. Cette phrase pourrait
-être prise pour un aphorisme de M. de la Palisse, si elle n'était
-expliquée.
-
-Elle veut dire qu'un opéra pris dans les mêmes conditions de succès
-qu'une tragédie, un drame, une comédie ou toute autre oeuvre dramatique
-non lyrique, a une durée bien plus grande, parce qu'il possède en
-lui-même des éléments, ceux de la musique, qui le font survivre au cours
-ordinaire des représentations de toute pièce nouvelle.
-
-Prenons pour exemple le premier chef-d'oeuvre musical venu, _Montano et
-Stéphanie_, qui n'a pas été représenté à Paris depuis vingt-cinq ans
-peut-être. Eh bien! le titre non-seulement en est connu de tous les
-amateurs de théâtre, mais le succès des morceaux a survécu à la vogue de
-la pièce. Il n'y a pas d'année où l'on n'entende dans les concerts, soit
-la magnifique ouverture qui sert de début à l'ouvrage, soit le bel air
-de Stéphanie: _Oui c'est demain que l'hyménée_, etc.; mais, par la
-raison même de leur immense retentissement, de cette progression de
-renommée qui n'a fait que grandir chaque jour leur réputation, on ignore
-assez généralement la manière dont ces ouvrages ont fait leur première
-apparition devant le public, l'accueil qu'ils en ont reçu, les
-modifications qu'ils ont subies et le jugement qu'ils ont provoqué dans
-la presse contemporaine.
-
-Berton, l'auteur de _Montano_, était un compositeur célèbre et un homme
-d'un esprit très-fin et très-distingué. Comme tous les musiciens qui
-atteignent un âge très-avancé, il avait vu petit à petit disparaître ses
-ouvrages du répertoire. Sa gloire n'était plus qu'un souvenir, il était
-heureux de ces éloges que nous, ses confrères et ses amis, nous donnions
-à ses opéras, que nous savions par coeur; mais il aurait préféré les
-faire entendre à la génération actuelle qui ne les connaît que par
-fragments. Berton était causeur, ce dont tous ses amis étaient
-enchantés, et le plaisir était grand, lorsque, groupés autour du bon
-vieillard, nous l'entendions nous raconter les beaux jours de sa
-jeunesse, les souvenirs de Gluck, de Sacchini, son maître, de Grétry,
-son protecteur, son ami et son émule, ses amours précoces avec la
-célèbre cantatrice Maillard, son admission à l'orchestre de l'Opéra, à
-la cour, au concert spirituel; puis, après ces premiers beaux jours, ses
-luttes terribles avec la misère: pendant la première république, qui,
-pour n'être ni démocratique ni sociale, n'en était pas plus clémente
-pour les artistes; son courage, ses triomphes, enfin toutes les phases
-de cette vie qui embrassait trois-quarts de siècle. Nous étions ravis de
-cette spirituelle causerie, et n'eût été la crainte de fatiguer
-l'aimable conteur, nous eussions tout oublié pour l'écouter: quand il
-nous voyait ainsi sous le charme: Soyez tranquilles, nous disait-il,
-rien de ce que je vais vous dire là ne sera perdu. Je m'occupe d'écrire
-mes mémoires et rien n'y sera oublié.
-
-Ces mémoires ont-ils jamais été complétés? Les fragments qui pouvaient
-en exister, que sont-ils devenus? Nul ne le sait.
-
-Un de nos amis, l'un des écrivains les plus distingués de la presse
-musicale, Edouard Monnais, en a eu un chapitre entre les mains, du
-vivant de Berton. Ce chapitre était relatif à _Montano et Stéphanie_.
-Edouard Monnais s'en est servi pour faire un charmant article, intitulé:
-_Histoire d'un chef-d'oeuvre_. Cet article fut inséré, il y a dix ou
-douze ans, dans la _Gazette musicale_: il contenait plusieurs extraits
-du chapitre des mémoires de Berton. Cette espèce de spécimen donnait
-envie de connaître le reste de l'ouvrage.
-
-Il faut malheureusement renoncer à cet espoir; après la mort de Berton,
-on a vainement cherché dans ses papiers pour trouver ces précieux
-mémoires, que personne n'avait jamais vus, mais que l'auteur citait sans
-cesse. Peut-être n'ont-ils jamais été rédigés, et n'ont-ils existé en
-totalité que dans la tête du célèbre compositeur. Son imagination
-ardente, même à soixante-quinze ans, lui faisait quelquefois regarder
-comme des réalités des projets auxquels il ne cessait de penser, mais
-qu'il ne mettait jamais à fin, précisément parce que cela était pour lui
-d'une exécution trop facile.
-
-Je veux aujourd'hui vous raconter cette histoire de _Montano et
-Stéphanie_, racontée par Berton lui-même. Mais avant d'en venir au
-chef-d'oeuvre, il sera peut-être bon d'en faire connaître l'auteur par
-quelques aperçus biographiques que je promets de faire aussi courts que
-je pourrai.
-
-Berton appartenait à une famille de musiciens dont le nom n'avait pas
-été sans éclat. Son père, Montan Berton, était un compositeur de mérite.
-Il avait d'abord débuté à l'Opéra comme basse-taille en 1744; mais il
-renonça, au bout de peu d'années, à la profession de chanteur; il se
-fixa à Bordeaux, où il était à la fois chef d'orchestre du grand
-théâtre, organiste dans deux églises et directeur du concert. C'est dans
-cette période de sa carrière qu'il débuta comme compositeur, en écrivant
-pour le théâtre de cette ville, où, de tout temps, la danse a été en
-grande vogue, des airs de ballet qui furent très-appréciés. La place de
-second chef d'orchestre étant devenue vacante à l'Opéra de Paris en
-1755, Berton l'emporta au concours; quelques années après, il devint
-titulaire, puis directeur de ce spectacle, et c'est sous son
-administration que Gluck et Piccini vinrent donner leurs chefs-d'oeuvre
-et opérer la grande révolution musicale qui changea tout le système
-lyrique en France.
-
-Berton fut un chef d'orchestre éminent, et cette qualité était encore
-plus précieuse qu'aujourd'hui à une époque où la plupart des
-symphonistes n'avaient qu'un mérite très-contestable. «Il fut le
-premier, dit M. Fétis dans son excellente biographie, qui donna
-l'impulsion vers un meilleur système d'exécution, et son talent fut d'un
-grand secours au génie de Gluck, pour opérer dans l'orchestre des
-réformes devenues indispensables.»
-
-Berton père se distingua aussi comme compositeur; ses ouvrages, ayant
-précédé l'apparition des ouvrages de Gluck, n'ont eu qu'une courte
-durée. Mais en sa qualité de directeur de l'Opéra, il aida de son talent
-les auteurs qui travaillaient pour son théâtre; c'est ainsi qu'il
-composa tous les divertissements du petit opéra de _Cythère assiégée_,
-de Gluck; qu'il ajouta des morceaux à l'opéra de _Castor et Pollux_, de
-Rameau, entre autres la fameuse chacone, connue sous le nom de _Chacone
-de Berton_.
-
-En 1780, on fit une reprise de _Castor et Pollux_, réorchestré par
-Francoeur. On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'est avisé de
-rajeunir par l'instrumentation des ouvrages dont les formes ont vieilli.
-On ne jouait plus d'ouvrages de l'ancien répertoire français, la
-tradition s'en perdait chaque jour, et, tout directeur qu'il était,
-Berton crut devoir lui-même conduire l'orchestre. Il le fit avec tant de
-soin et d'ardeur, qu'il rentra chez lui, épuisé de fatigue. Une fièvre
-inflammatoire se déclara: il y succomba le septième jour.
-
-Berton père avait de belles pensions, comme ancien chef d'orchestre,
-comme directeur en exercice, comme chef d'orchestre de la chapelle du
-roi et comme violoncelle de la chambre. Mais toutes ces pensions
-s'éteignaient avec lui, et il laissait une veuve et un fils âgé de
-treize ans.
-
-Ce fils était notre Berton, l'auteur de _Montano et Stéphanie_. Il
-paraît qu'à cet âge et malgré un nez monstrueux, nez qui aurait été
-disproportionné chez un homme de sept pieds, tandis que celui qui en
-était orné en avait à peine cinq; malgré, dis-je, cette superfétation
-nasale, le jeune Berton était un charmant enfant. Sa position et celle
-de sa mère intéressèrent en leur faveur: la veuve obtint une pension de
-3,000 fr. et le fils une de 1,500. De plus, il fut admis sur-le-champ
-comme surnuméraire parmi les violons de l'orchestre. Ce ne fut qu'un an
-après qu'il fut reçu comme titulaire.
-
-Dans la dynastie des Berton, on naissait musicien. Le jeune Berton
-n'avait pas à apprendre la musique, il n'avait qu'à se souvenir. A six
-ans, il lisait toute musique à livre ouvert. Son père cependant ne
-s'occupait guère de l'éducation musicale de son fils, persuadé que cela
-devait venir tout seul. Effectivement, le petit Henri avait trouvé un
-violon et il en avait joué; il avait vu un clavecin, il avait posé les
-mains sur le clavier, et des accords s'étaient soudainement enchaînés
-sous ses doigts. Mais ces accords avaient une succession, une variété
-dont le secret restait un mystère impénétrable pour le jeune musicien.
-Il alla trouver un des collègues de son père, Rey, alors chef
-d'orchestre de l'Opéra; Rey lui montra tout ce qu'il savait, et ce
-n'était pas long, c'était le système d'harmonie d'après le principe de
-la basse fondamentale de Rameau, le seul alors connu en France.
-
-Voilà toutes les études scientifiques que fit Berton. Malheureusement,
-et malgré son admirable instinct musical, l'insuffisance de ses études
-premières s'est fait sentir dans tous ses ouvrages, et les meilleurs,
-s'ils peuvent être offerts comme des modèles de conception et
-d'imagination, sont déparés par des négligences qu'on ne peut expliquer
-qu'en se rappelant les faits qui précèdent.
-
-Pendant tout le temps qu'il fut attaché à l'orchestre de l'Opéra, Berton
-fit sa véritable éducation musicale, non par des travaux dont il n'avait
-pas l'idée, mais par l'étude et l'audition des oeuvres dont il était un
-des interprètes.
-
-Rey était loin d'avoir deviné le germe de talent qu'on n'aurait
-cependant pas dû méconnaître chez le jeune élève, et Berton, découragé,
-serait peut-être resté toute sa vie un médiocre violon d'orchestre, si
-le meilleur de tous les maîtres n'était venu lui indiquer la voie qu'il
-devait suivre si glorieusement.
-
-Berton avait quinze ans: relégué dans son petit coin d'orchestre, il ne
-s'occupait guère de ce qui se passait sur le théâtre; il se contentait
-d'écouter, il ne regardait jamais.
-
-Un jour, on jouait _le Devin du Village_; l'ouverture était terminée, et
-l'on venait de finir la ritournelle du premier air; une voix suave,
-pleine et sonore, fit entendre les premières mesures sous lesquelles
-sont placées les paroles: _J'ai perdu tout ce que j'aime_. Cet air,
-Berton l'avait entendu cent fois, il lui sembla qu'on le lui chantait
-pour la première. Jusqu'à ce jour, les sons n'avaient été que jusqu'à
-son oreille; c'en était fait, ceux-là avaient été jusqu'à son coeur.
-
-Lorsque l'air fut terminé, un musicien se tenait debout au milieu de
-l'orchestre, et malgré les signes d'impatience du chef, ne bougeait non
-plus qu'un terme, les yeux fixés sur une grande et belle fille que l'on
-couvrait d'applaudissements auxquels elle répondait par le plus gracieux
-sourire, montrant autant de grâce et d'aisance dans son maintien qu'elle
-avait déployé de charme dans son chant. Le musicien indocile à la
-discipline de l'orchestre, c'était Henri Berton; animé d'un sentiment
-inconnu, de nouvelles sensations se révélaient à lui. Jusque là, il
-n'avait aimé que la musique; dès ce moment, il l'aimait encore, que
-dis-je? il l'aimait encore plus; mais une seule musique le touchait, le
-faisait trembler et frissonner, c'était celle chantée par la belle jeune
-fille dont il ne pouvait détourner les yeux. Le reste de l'opéra, les
-autres airs, tout lui semblait vague et confus.
-
-A peine _le Devin du Village_ fut-il terminé, qu'il courut sur le
-théâtre pour voir de près _la Colette_ qu'il avait tant admirée de sa
-place: elle était déjà remontée dans sa loge. Mais qui était-elle? Il
-s'informe, il demande. Comment ne la connaissez-vous pas? lui répond-on,
-c'est la petite Maillard, cette petite fille de l'école de danse qui a
-eu tant de succès il y a quatre ans à l'Opéra-Comique du bois de
-Boulogne. Votre père l'a entendue chanter par hasard, il y a deux ans,
-peu de jours avant sa mort; il lui a fait quitter la danse et l'a fait
-entrer à l'école de chant de l'Opéra; il a parbleu bien fait, car ce
-sera un jour le plus grand talent lyrique que nous ayons jamais
-possédé.--Quel bonheur! cette réponse ouvrait la voie au jeune amoureux;
-il connaissait déjà celle qu'il aimait, ou du moins il ne serait pas
-tout à fait inconnu pour elle; il oserait se présenter.
-
-Effectivement, il se rendit sur-le-champ à la loge de la débutante. Le
-succès fait naître les adorateurs, et la loge était déjà encombrée de
-brillants seigneurs qui venaient papillonner autour de la nouvelle
-déesse. Berton put se glisser inaperçu au milieu de cette foule dorée.
-Nul ne fit attention à lui. Placé dans le fond de la loge, il pouvait
-contempler tout à son aise, dans la glace devant laquelle elle se
-décoiffait en lui tournant le dos, celle qui venait de lui procurer une
-si vive émotion. Il n'entendait pas un mot de ce qui se disait, ne
-voyait rien de ce qui se passait autour de lui et serait resté longtemps
-absorbé dans cette contemplation admirative, si un nouveau personnage
-n'était venu mettre fin à cette scène muette.
-
-Rey, le chef d'orchestre, venait d'entrer dans la loge, et perçant, sans
-façon, le groupe de jeunes seigneurs qui entourait la toilette de
-mademoiselle Maillard, il était allé droit à elle, et, la saisissant
-dans ses bras, il l'embrassa tendrement.
-
---Bien! très-bien! ma chère enfant, lui dit-il; voilà un début tel que
-nous en avons vu bien peu à l'Opéra. Laissez-moi vous féliciter pour
-vous d'abord et pour la mémoire de mon pauvre et excellent ami Berton,
-dont votre succès est l'ouvrage, et qui vous a léguée à nous comme une
-dernière preuve de son tact exquis et de son appréciation si vraie du
-beau et du noble dans les arts.
-
---Oh! merci, merci, répondit mademoiselle Maillard avec sa voix
-enchanteresse; vous me rappelez ce que l'enivrement du succès allait
-peut-être me faire oublier. Oui, c'est à Berton que je dois tout, mais,
-hélas! il ne pourra pas jouir de son ouvrage, et jamais il ne saura
-toute ma reconnaissance.
-
-En ce moment, un bruit sourd se fait entendre dans un coin de la loge.
-Chacun se retourne vers l'endroit d'où le bruit est venu, et l'on
-aperçoit, gisant à terre, un pauvre jeune homme à la figure pâle et
-décomposée.
-
---Mais, s'écrie Rey, c'est le petit Berton; il était donc ici? Comment
-se fait-il? Oh! mon Dieu! c'est ce que nous avons dit de son père qui
-l'aura ému si fortement. Vite, courons chercher un médecin.
-
-En un clin d'oeil la loge fut vide, il n'y restait que mademoiselle
-Maillard, soutenant entre ses bras le pauvre enfant qui n'avait pu
-résister à tant d'émotions. Mademoiselle Maillard retrouvait dans ses
-traits enfantins ceux de son bienfaiteur, de celui dont tout à l'heure
-elle bénissait la mémoire, et ses yeux étaient mouillés de douces
-larmes, quand le pauvre Henri rouvrit les siens.
-
-En se voyant seul avec mademoiselle Maillard, en rencontrant son regard
-doucement attaché sur le sien, en se trouvant presque entouré de ses
-bras, il se crut le jouet d'un songe et ne put lui dire que ces mots qui
-étaient toute sa vie:
-
---Oh! mon Dieu, que je vous aime!
-
---Mais il a le délire, s'écria mademoiselle Maillard effrayée et n'osant
-pourtant le quitter, et le médecin qui n'arrive pas!
-
---Non, mademoiselle, lui répondit tranquillement Berton, je ne suis pas
-fou et je n'ai pas le délire. Tout à l'heure, j'étais là dans votre loge
-à vous admirer sans être vu, et il est probable que vous ne vous seriez
-pas aperçue de ma présence; mais vous avez prononcé le nom de mon père,
-pauvre père que j'aimais tant! alors j'ai cru le voir paraître au milieu
-de nous, et puis je ne sais plus ce qui s'est passé; mais je l'ai vu là,
-entre nous deux, il semblait nous rapprocher en se tenant au milieu de
-nous deux, et puis tout a disparu, je me suis réveillé, je vous ai vue
-près de moi, vos yeux dans les miens, et je n'ai pu m'empêcher de vous
-dire ce que j'ai ressenti dès que je vous ai vue: Mon Dieu, que je vous
-aime!
-
-Si Berton avait quinze ans, mademoiselle Maillard en avait seize, et
-tout ce qu'avait d'inintelligible la tirade qu'il venait de lui débiter,
-elle le comprit parfaitement.
-
-Quand le médecin arriva, il trouva le pouls du jeune homme fort agité;
-mais il ne remarqua aucun symptôme alarmant. Il est probable que le
-pouls de mademoiselle Maillard ne lui eût pas paru plus tranquille s'il
-l'eût consulté; mais tel n'était pas le but de sa visite. Rey voulait
-reconduire Henri Berton chez lui; mais le jeune homme déclara qu'il se
-trouvait on ne peut mieux, et que, loin de vouloir être reconduit, il
-allait offrir son bras à mademoiselle Maillard, qui ne put refuser, et,
-à dater de ce jour-là, elle eut chaque soir le même cavalier pour
-retourner chez elle.
-
-Le récit de cette passion si imprévue, si romanesque, paraîtra sans
-doute ridicule à quelques lecteurs. Que ceux-là oublient qu'ils ont
-quarante ans, qu'ils tâchent de se rappeler qu'ils en ont eu quinze, et
-peut-être ce qu'ils auront pris pour une folie ne leur paraîtra plus
-qu'un souvenir.
-
-
-II
-
-Les amours de Berton et de mademoiselle Maillard eurent une grande
-influence sur la destinée du célèbre musicien. Pendant deux ans, elles
-l'absorbèrent entièrement; il se contenta d'être heureux, jouissant des
-succès de celle qu'il aimait, voyant avec joie croître son talent et sa
-réputation, mais ne pensant nullement que, dans un ménage d'artiste, il
-aurait au moins fallu qu'il apportât son contingent de gloire et de
-renommée.
-
-En 1782, un fils naquit de cette union. Ce fut ce pauvre François Berton
-que nous avons tous connu, chanteur et compositeur agréable, et qui fut
-enlevé par le choléra en 1832.
-
-Berton se trouvait, à dix-sept ans, père d'un fils qu'il avait reconnu,
-amant avoué d'une des plus grandes illustrations théâtrales de l'époque,
-et n'ayant d'autre titre et d'autre avenir que sa place de deuxième
-violon à l'Opéra. Il comprit alors toute la folie qu'il y aurait à
-persévérer dans la voie qu'il avait suivie jusque là. Il se mit à
-travailler sérieusement, seul, sans maîtres, mais avec l'instinct de sa
-valeur et la force de sa volonté.
-
-Il se procura le livret d'un opéra intitulé _la Dame invisible_ et se
-mit bravement à l'ouvrage. Mais à peine sa partition fut-elle terminée,
-qu'un doute se présenta à son esprit. Ce talent dont il se croyait le
-germe, le possédait-il effectivement? Ces idées, qu'il croyait sentir
-bouillonner dans sa tête, étaient-elles les siennes? Savait-il les
-formuler? Et ce qu'il croyait être bien, ne lui paraissait-il pas ainsi,
-par suite d'une illusion de son amour-propre?
-
-Doute honorable, que ne connaissent jamais les esprits médiocres et dont
-se sentent atteintes les intelligences d'élite. Aussi voit-on celles-là
-plus sensibles que qui que ce soit à l'insuccès; car cet insuccès, ils
-croient les premiers l'avoir mérité, et il leur faut les suffrages du
-public pour les rassurer sur leur propre valeur.
-
-Naturellement ce fut l'amie de Berton qui la première fut la confidente
-de ses craintes; elle se chargea de les dissiper, non par son propre
-témoignage, il eût paru empreint de partialité. Elle confia la partition
-manuscrite du jeune musicien à un juge compétent, dont l'approbation ou
-le blâme pouvait décider du sort de l'auteur de l'ouvrage.
-
-Sacchini, c'est à lui qu'elle s'adressa, comprit ce que Rey n'avait pu
-ni dû comprendre. Non-seulement il vit que le jeune Berton aurait du
-talent, mais il devina que ce serait un talent d'inspiration et de
-nature auquel les recherches de l'art devaient être interdites, sous
-peine d'étouffer d'heureuses qualités par des études arides. Il voulut
-que Berton vînt travailler chaque jour sous ses yeux, et ne le fit
-exercer que dans le style idéal.
-
-Berton m'a raconté souvent que l'unique préoccupation de Sacchini était
-de lui donner l'unité du style, si difficile à trouver pour les jeunes
-compositeurs. Leur imagination trop ardente leur fait adopter des idées
-qui n'ont souvent aucune corrélation; aussi Sacchini arrêtait souvent
-Berton au milieu d'un air qu'il lui faisait entendre.
-
---Est-ce que ce n'est pas bien? disait l'élève décontenancé.
-
---Ah! répondait le maître, avec son baragouin français-italien, tes
-idées sont touzours bien quand elles vont toutes seules; la première
-phrase, elle est bien zolie, la seconde aussi, mais elle n'est pas de la
-famille, et ze veux que tou en serces oune autre qui soit pioù proce
-parente.
-
-Et Berton recommençait docilement.
-
-C'est sous la direction de Sacchini qu'il écrivit les premiers oratorios
-qu'il fit exécuter au concert spirituel et qui commencèrent sa
-réputation. Enfin, en 1787, il fit représenter un opéra-comique intitulé
-les _Promesses de mariage_, et, dans la même année, _la Dame invisible_
-dont il est probable qu'il avait refait la musique. Ces deux ouvrages
-furent suivis de plusieurs autres de médiocre importance et dont les
-titres seuls sont restés.
-
-La Révolution éclata sur ces entrefaites, et, comme toutes les âmes
-généreuses, Berton en adopta les principes avec ardeur. Elle lui inspira
-un chef-d'oeuvre, les _Rigueurs du Cloître_, paroles de Fiévée. Ce fut
-le premier ouvrage où Berton signala toute son individualité: les opéras
-de Méhul et de Cherubini avaient ouvert une voie nouvelle à l'art.
-Berton ne pouvait lutter avec ces deux grands maîtres, ni pour la
-pureté, ni pour l'élévation du style, mais il avait des qualités
-dramatiques qui compensaient largement celles dont l'avait privé le
-défaut d'études; le sentiment excellent de la scène qu'il possédait au
-suprême degré, lui faisait atteindre, du premier coup, le but qui était
-quelquefois dépassé par ses illustres rivaux.
-
-Cependant la Révolution, dont l'aurore avait été saluée par l'expression
-de tant de voeux et de si belles espérances, avait pris une tournure
-menaçante pour tous les intérêts. La position de Berton était bien
-changée depuis dix ans.
-
-Si belles que soient les premières amours, elles n'ont jamais que la
-durée de tout ce qui enivre et parfume la vie. Elles s'évaporent et
-s'envolent avec les illusions de la jeunesse pour faire place aux
-réalités de l'âge mûr. Berton avait été fou de mademoiselle Maillard
-enfant. Berton était devenu un homme, mademoiselle Maillard avait cessé
-d'être une jeune fille aux rêves dorés, et chacun avait suivi sa voie.
-Mademoiselle Maillard, après la retraite de madame Saint-Huberti, était
-devenue souveraine de l'empire lyrique. Berton ayant embrassé avec
-succès une carrière sérieuse et honorable, avait suivi les conséquences
-de sa nouvelle position, il s'était marié: son excellente femme avait
-voulu que le fils de son mari devînt le sien; mais ce fils eut bientôt
-un frère et une soeur, et c'est à peine si les ressources du chef de
-cette nombreuse famille suffisaient pour la faire exister, lorsqu'arriva
-cette fatale période de nos troubles révolutionnaires, qu'on ne peut
-stigmatiser qu'en l'appelant du nom infâme que l'histoire lui a imprimé
-au front, le règne de la Terreur.
-
-Les efforts de Berton furent inouïs à cette cruelle époque pour braver
-les obstacles de toutes sortes qui s'opposaient à ce qu'il pût
-honorablement exister et faire exister les siens. Pour cela, il n'avait
-qu'une ressource, l'exercice de son art, et qu'était l'art alors
-considéré comme industrie? Outre l'Opéra, deux théâtres lyriques
-existaient à la vérité; mais l'activité fiévreuse qui régnait dans tous
-les esprits s'était communiquée au public des théâtres: les succès se
-dévoraient en quelques jours, et la rétribution des auteurs n'étant
-basée que sur le nombre des représentations, on comprend que les plus
-féconds eux-mêmes trouvaient à peine des ressources suffisantes dans le
-prix de leurs travaux. Bientôt les auteurs se lassèrent de produire
-infructueusement; les écrits périodiques, les brochures, les vaudevilles
-improvisés en quelques heures et auxquels la circonstance pouvait donner
-un succès de quelques jours, étaient bien préférables pour les gens de
-lettres à la composition des poëmes d'opéras, longs à mettre en musique,
-plus longs encore à monter, et dont le produit était d'ailleurs partagé
-par moitié avec le musicien.
-
-Berton se voyait donc, faute de poëme, dans l'impossibilité de se livrer
-au travail. Il ne perdit pas courage et résolut de se faire une
-pièce.--Son éducation littéraire, il faut le dire, avait été encore
-moins soignée que son éducation musicale. Il n'avait aucune teinture des
-langues anciennes et modernes, et vivait en assez douteuse intelligence
-avec la grammaire; mais il avait de l'esprit, de la verve, de
-l'imagination, versifiait facilement, et d'ailleurs le style est un luxe
-dont se passent si facilement les poëmes d'opéra-comique, que ces
-diverses considérations ne durent pas l'arrêter un instant. En moins de
-quinze jours, il écrivit la pièce et la partition de _Ponce de Léon_,
-opéra en trois actes, qui, un mois après, fut représenté avec le plus
-grand succès (1794).--J'ai lu cet ouvrage, il n'est pas bon, tant s'en
-faut; mais il est extrêmement gai, et devait être amusant à la
-représentation, et sous ces deux rapports, au moins, il est supérieur à
-beaucoup d'ouvrages d'auteurs de profession.
-
-L'année suivante, les temps étaient devenus meilleurs; les
-réactionnaires (qu'on n'avait pas encore inventé d'appeler des réacs)
-avaient eu le dessus sur les terroristes, et la Convention venait de
-décréter l'établissement du Conservatoire. Berton fut appelé, dès la
-fondation, à y professer l'harmonie, et les appointements de 2,400 fr.
-qu'on lui alloua, lui fit croire un instant qu'il allait échapper à la
-misère qui ne cessait de le menacer. Je dis: «lui firent croire,» car
-ses appointements étaient payés en assignats, et leur dépréciation
-augmentant sans cesse, tandis que le chiffre de la somme allouée restait
-le même, ce ne fut bientôt qu'un leurre jeté aux plus justes exigences.
-On verra tout à l'heure à quel taux était descendu le papier-monnaie.
-Berton ne donna que deux ouvrages sans importance pendant les années
-1795, 1796 et 1798.
-
-C'est en 1799 que Berton composa et fit jouer _Montano et Stéphanie_.
-Les documents que je vais donner sur cet ouvrage émanent d'une source
-certaine, car presque tous sont empruntés au chapitre des Mémoires de
-Berton, dont j'ai déjà parlé, et auquel j'emprunterai plus d'une
-citation.
-
-Dejaure avait lu, vers la fin de 1798, son poëme de _Montano_ aux
-comédiens sociétaires du théâtre Favart. La pièce fut reçue avec
-acclamation. Le nom de Dejaure est à peu près inconnu aujourd'hui; mais
-il était à cette époque en assez bonne odeur auprès des sociétaires de
-l'Opéra-Comique, et cette bonne opinion était justifiée par plus d'un
-succès que Dejaure leur avait procuré, tels que le _Nouveau d'Assas_,
-musique de Berton; _Lodoïska_, musique de Kreutzer; _Imogène_, aussi de
-Kreutzer; les _Quiproquos espagnols_, musique de Devienne, et la _Dot de
-Suzette_, qui avait été l'opéra de début de Boïeldieu. On demande au
-poëte à qui il destinait sa pièce, et il répondit fièrement: «A Grétry.»
-Les comédiens furent enchantés de ce choix et ne doutèrent pas que le
-compositeur ne fût d'accord avec le poëte. Malheureusement il n'en était
-rien, et Grétry ne voulut pas se charger de l'ouvrage, non qu'il ne le
-trouvât très-musical, mais il s'excusa sur son âge, sa mauvaise santé et
-autres prétextes qu'on est toujours forcé d'accepter.
-
-Grétry n'avait que cinquante-huit ans, mais il était à la fin de sa
-carrière de compositeur: la Révolution avait renversé sa vie, et, qui
-pis est, avait presque détruit sa réputation, en ce sens qu'elle en
-avait consacré de nouvelles. Les ouvrages de Cherubini et de Méhul, en
-obtenant de grands succès, avaient appris à Grétry qu'on pouvait aussi
-réussir avec des combinaisons d'harmonie et en ne se contentant pas
-d'exposer des mélodies qui, toutes belles qu'elles étaient, commençaient
-à paraître un peu nues. Le goût du public avait aussi changé; habitué à
-des émotions plus fortes, il ne serait revenu que difficilement à la
-manière simple et naturelle de Grétry. Celui-ci avait bien essayé
-d'imiter les novateurs, mais les essais qu'il avait tentés, dans
-_Guillaume Tell_, _Pierre le Grand_ et _Lisbeth_, lui avaient prouvé
-qu'il risquait de perdre ses belles qualités, sans avoir grande chance
-d'en acquérir de nouvelles. Il y avait donc, sinon défiance de lui-même,
-au moins acte de prudence à refuser d'entreprendre la musique d'un
-ouvrage aussi important que _Montano_.
-
-Mais Grétry rendit au moins à Dejaure le service de lui indiquer un
-musicien digne d'une tâche aussi lourde, et il lui désigna Berton. «Il
-vous faut, lui dit-il, un musicien qui soit encore dans l'âge des
-passions et qui néanmoins ait fait ses preuves au théâtre. Celui qui
-réunit toutes ces conditions, c'est le petit Berton. Croyez-moi,
-choisissez-le, et il vous rendra un chef-d'oeuvre.» La recommandation de
-Grétry devait être toute-puissante, Dejaure le remercia et se hâta
-d'aller trouver Berton.
-
-Berton demeurait alors rue Lepelletier, dans une espèce de mansarde
-située au troisième étage. Tout exigu que fût l'appartement, il était
-plus que suffisant pour contenir le peu de mobilier, seule fortune qui
-restât aux habitants du logis: un lit, un berceau, quelques chaises, une
-table et quelques ustensiles de cuisine, voilà quels étaient les seuls
-ornements de l'espèce de grenier qu'habitait Berton avec sa jeune femme
-et deux enfants, dont l'un était encore à la mamelle.
-
-La Révolution avait commencé par dépouiller Berton de tous les droits
-qu'il avait à l'hérédité des charges de son père, ainsi que de la
-pension qu'il devait aux bontés de la reine Marie-Antoinette. La fortune
-de sa femme, hypothéquée sur des créances payables au trésor public,
-avait été totalement anéantie. Il ne lui restait donc que les 200 fr.
-par mois, de sa place de professeur d'harmonie au Conservatoire: mais
-les assignats avaient alors subi une telle dépréciation, qu'un jour
-madame Berton eut grand'peine à faire accepter à son porteur d'eau, pour
-le prix de sept voies d'eau qu'elle lui devait, un mandat de 200 fr., le
-total d'un mois d'appointements de son mari.
-
-Il avait fallu faire ressource de tout. Ce furent d'abord les objets de
-luxe et de toilette, qu'il n'aurait d'ailleurs pas été prudent de
-porter, puis les meubles les moins indispensables; mais, après ceux-là,
-il fallut aussi se défaire des plus utiles, et un jour vint, jour
-malheureux, où Berton fut obligé de vendre son piano, son piano son
-meilleur ami, son consolateur, son gagne-pain. La nécessité le voulut
-ainsi, et il ne restait plus rien à vendre, le désespoir aurait
-peut-être amené quelque fatale catastrophe, lorsque Dejaure vint frapper
-à la porte de Berton.
-
-Dejaure savait ce que c'était qu'une misère d'artiste, mais il ne
-s'attendait pas à la pénurie où il trouva la famille Berton. Il eut,
-néanmoins, l'air de ne s'apercevoir de rien, se présenta avec aisance,
-accepta la chaise boiteuse qu'on lui offrit, s'y installa comme dans le
-meilleur fauteuil, félicita madame Berton de la gentillesse de ses
-enfants et annonça l'objet de sa visite.
-
---Mon cher Berton, dit-il au compositeur, c'est un de vos confrères, et
-le plus illustre de tous, qui m'envoie vers vous. J'ai lu aux
-sociétaires un opéra en trois actes qu'ils ont reçu avec acclamations.
-Je ne vous cacherai pas que j'ai désiré que la musique en fût faite par
-le musicien dont j'admire le plus le talent. J'ai porté mon poëme à
-Grétry, il n'a pu s'en charger, et je dois vous rapporter ses propres
-paroles: _Donnez votre pièce au petit Berton, il vous rendra un
-chef-d'oeuvre_.
-
---Donnez, Monsieur, s'écria Berton, je suis trop heureux du suffrage de
-celui que j'admire plus que tous pour ne pas tenter de justifier sa
-prédiction. Lisez-moi d'abord votre ouvrage.
-
-Après la lecture, Berton était ivre de joie.
-
---Notre vieux Grétry a eu raison, dit-il à Dejaure, je ne puis vous
-promettre un chef-d'oeuvre, mais bien certainement je vois matière, dans
-votre pièce, à faire mieux que tout ce que j'ai produit jusqu'ici.
-
-Le poëte et le musicien se séparèrent enchantés, et Berton se mit
-immédiatement à l'oeuvre. Sans piano, sans le secours d'aucun
-instrument, un mois après il avait terminé sa partition, moins un seul
-morceau.
-
-Ce morceau était le final du second acte. La multiplicité des voix, le
-double choeur qui figure dans le crescendo exigeaient que la partition
-fût écrite sur du papier à vingt-huit portées. Ce papier est assez rare,
-il fallait le faire faire exprès. Berton alla trouver son marchand de
-papier habituel, Deslauriers, qui demeurait rue des Saints-Pères, nº 14.
-
-Malheureusement Berton avait avec Deslauriers un ancien compte qu'il
-n'avait pu solder, et pour lequel il lui avait fait un billet de 155
-fr.; mais le billet était depuis longtemps en souffrance. Le marchand
-fut inflexible; le papier à vingt-huit portées coûtait 3 fr. le cahier,
-il en fallait trois, et Berton ne les obtiendrait que contre de
-l'argent, mais de bon et véritable argent, et non des assignats. Or, de
-l'argent, c'était chose impossible à avoir. Berton n'avait que ses 200
-francs par mois du Conservatoire, et le paiement s'en faisait en
-assignats comme dans toutes les caisses de l'Etat, ce qui en réduisait
-la valeur à zéro. Faute de 9 francs, le pauvre compositeur se voyait
-donc réduit à interrompre son oeuvre, l'oeuvre qui contenait tout son
-présent et son avenir. Il n'y avait plus rien à vendre à la maison et sa
-philosophie allait peut-être lui faire défaut.
-
-Un éditeur de musique vint le tirer d'embarras.
-
-Gaveaux entre un matin chez Berton.
-
---Mon ami, lui dit-il, je viens te prier de me rendre un service, que je
-te paierai, bien entendu. Mais comme cela te coûtera fort peu, je ne
-pourrai pas te le payer bien cher. Il s'agit de m'arranger l'ouverture
-de _Démophon_ pour deux flageolets.
-
---Comment! pour deux flageolets? s'écrie Berton en faisant un bond.
-
---Mais certainement, reprit l'éditeur: le flageolet est un instrument
-qui gagne beaucoup, les amateurs sont las de jouer _Triste raison_, le
-_Ça ira_ ou l'air de _la Carmagnole_. Je crois qu'il ne serait pas mal
-de leur donner un peu de musique sérieuse, et l'ouverture de _Démophon_
-me paraît admirablement choisie.
-
---Admirablement est le mot, interrompit Berton; mais, outre le prix,
-fourniras-tu le papier?
-
---Certainement, il en faut si peu, une feuille suffira.
-
---Oh! non vraiment, dit Berton, il m'en faudra beaucoup, deux ou trois
-cahiers.
-
---Comment! trois cahiers pour écrire une ouverture qui tiendra dans deux
-pages?
-
---Oh! oui, mais les brouillons, il faut essayer avant d'arranger.
-
---Allons, dit Gaveaux en riant, je vois que tu as envie que je te fasse
-cadeau de papier réglé. Soit, tu en auras trois cahiers.
-
---Merci, mais je voudrais, qu'il eût vingt-huit portées.
-
---Ah! par exemple c'est trop fort! Tu me demandes un papier comme il
-n'en existe peut-être pas un seul cahier à Paris. Tiens, cessons cette
-plaisanterie. Je t'avais apporté une feuille de papier; la voici. Je te
-donnerai deux écus de six francs, cela te convient-il?
-
---Oui, certainement, dit Berton, j'accepte, mais j'ai encore une
-condition à t'imposer. Tu sens que mon titre de professeur d'harmonie au
-Conservatoire m'impose une certaine dignité, une certaine réserve. Quoi
-que tu m'aies assuré que le flageolet gagne beaucoup, cet instrument
-n'est pas encore très-adopté au Conservatoire, et l'espèce de partialité
-que je montrerais pour lui en arrangeant à son usage une oeuvre aussi
-importante que l'ouverture de Vogel, pourrait me faire du tort. Je
-t'arrangerai l'ouverture, mais tu n'y mettras pas mon nom.
-
---Diable! mais cela ne fait pas mon affaire, il me faut un nom d'auteur.
-
---Eh bien! tu mettras: Ouverture de _Démophon_ arrangée pour deux
-flageolets, par J.-B. Figeac, citoyen de Pézénas. Tu es du pays, cela
-fera honneur à ton département.
-
---Je veux bien, dit Gaveaux en se retirant, mais tu ne me feras pas trop
-attendre?
-
---Sois tranquille, je vais m'y mettre sur-le-champ, et tu n'auras pas
-besoin de venir me redemander ton ouverture, je te la porterai dès que
-ce sera fini.
-
-Gaveaux se retira; deux heures après, Berton lui porta l'arrangement.
-L'éditeur, enchanté de la promptitude du musicien, ne voulut pas rester
-en arrière de bons procédés avec lui, et il doubla la somme convenue: au
-lieu de deux écus de six francs, il lui en donna quatre.
-
-Berton ne fit qu'un saut de la boutique de Gaveaux à celle de
-Deslauriers; mais, en entrant, il eut soin de faire sonner dans sa poche
-les quatre écus qu'il possédait. Ce son argentin, qu'on entendait alors
-si rarement, dérida soudainement le front du vieux marchand.
-
---Je parie que vous venez me demander du papier à vingt-huit portées.
-Voyez quel bonheur, citoyen: hier en remuant mes fonds de magasin, on en
-a retrouvé douze cahiers; ils sont à votre service, les voulez-vous?
-
---Non pas, répondit Berton, je n'en veux que trois. Voici 12 francs,
-prenez 9 francs, et rendez-moi le reste.
-
---Et mon billet de 155 francs? dit Deslauriers.
-
---Oh! soyez tranquille, dit Berton en se retirant, maintenant que je
-suis sûr de pouvoir faire mon opéra, je pourrai vous le payer.
-
-Il court rue Lepelletier, escalade ses trois étages, embrasse ses
-enfants, saute au cou de sa femme.
-
---Tiens, ma bonne amie, nous voilà riches; j'ai du papier pour mon
-finale et de l'argent pour faire bombance. Va-t'en vite aux provisions.
-Voici 15 francs, achète-nous de quoi vivre au moins une décade. Je suis
-las de ne manger que du pain; apporte-nous ce que tu voudras de
-meilleur.
-
---Mais quoi encore, mon ami? avec 15 francs il faut que nous puissions
-dîner au moins dix jours.
-
---C'est bien comme cela que je l'entends. Rapporte nous un bon morceau
-de lard et des lentilles. De cette façon nous changerons. Nous mangerons
-un jour du lard aux lentilles et le lendemain des lentilles au lard.
-Madame Berton embrasse son mari en riant, prend son panier aux
-provisions et son plus jeune enfant, puis laisse seul son mari, en lui
-recommandant de bien soigner le feu. Le compositeur, enchanté, se met
-dans un coin de la cheminée, assis sur un petit tabouret, son encrier à
-terre et, saisissant un des précieux cahiers à vingt-huit portées, il
-écrit immédiatement les premières mesures de son crescendo.
-
-
-III
-
-Mais à peine a-t-il commencé les premières lignes, qu'une difficulté de
-mise en scène se présente à son esprit. Il ferme les yeux et tâche de se
-représenter les personnages et la manière dont ils seront groupés: ils
-ne s'offrent à son esprit que d'une manière vague et confuse. Il imagine
-alors de les faire figurer artificiellement devant lui. Il aperçoit dans
-un coin de la chambre un tas de vieux bouchons; il va en ramasser une
-douzaine et les range debout sur sa table, en les surmontant chacun d'un
-petit papier indiquant le nom du personnage qu'il lui représente.
-
-Voici comment Berton rend compte de cet expédient: «J'avais cinq rôles
-principaux à faire agir et parler. Je fis donc choix de cinq gros
-bouchons: à la gauche du spectateur, le premier, était Stéphanie, le
-deuxième Léonati, le troisième Salvator, le quatrième Montano, et le
-cinquième Altamont. Les petits bouchons placés derrière représentaient
-les officiers et les gens de leur suite. Cette statistique exacte du
-tableau que je désirais que la scène offrît me fut d'un grand secours;
-car, en faisant avancer ou reculer, à mon gré l'un de ces personnages,
-lorsque l'un d'eux me paraissait avoir trop tardé à parler, je
-m'identifiais plus directement avec l'intérêt et le pathétique éminent
-de cette belle situation dramatique.»
-
-J'avoue que je n'ai jamais trop compris comment on s'identifiait plus
-directement avec le pathétique d'une situation en faisant avancer ou
-reculer des bouchons; il faut bien qu'il en ait été ainsi, puisque
-Berton nous l'affirme. Peut-être tout cela devait-il être expliqué dans
-un chapitre de ses Mémoires perdus, intitulé: De l'influence de l'emploi
-de vieux bouchons en matière de finale et de situation dramatique.--Quoi
-qu'il en soit, le procédé réussit parfaitement au compositeur, et il
-était encore occupé à cet intéressant exercice, lorsque sa femme rentra.
-Elle avait entendu sonner midi et demi à une horloge voisine, et elle
-venait lui rappeler que, ce jour-là, sextidi, sa classe avait lieu au
-Conservatoire à une heure précise. Berton n'eut que le temps de
-s'habiller à la hâte, pour se rendre à l'appel du devoir. Mais en
-rentrant, il chercha vainement les personnages de son opéra: sa femme
-avait jeté tous les bouchons par la fenêtre, sans se douter qu'ils
-eussent l'honneur de représenter Stéphanie, Montano, et tous les héros
-du drame sur le succès duquel était fondé l'espoir et l'avenir de sa
-famille. Berton, qui riait de tout, ne se fâcha pas de l'esprit d'ordre
-et de rangement de sa femme; il continua à écrire son finale, qu'il eut
-terminé au bout de deux jours, et il se hâta de porter sa partition
-complète au théâtre. On lui promit qu'elle allait être remise à la
-copie, et il attendit patiemment qu'on le prévînt pour la première
-répétition.
-
-Un matin, Dejaure entre chez Berton, pâle et défait. Mon ami, nous
-sommes perdus; depuis huit jours on répète en secret un opéra sur le
-même sujet que le nôtre; il s'appelle, je crois, _Ariodant_. L'auteur du
-poëme est Hoffman et la musique est de Méhul.--C'est impossible, dit
-Berton; Hoffman sait très-bien que j'ai un tour avant son ouvrage, et je
-lui ai parlé du mien il n'y a pas deux semaines. Courons chez
-lui.--Arrivés chez Hoffman, on leur dit qu'il était à Nantes depuis une
-quinzaine de jours. L'on avait profité de son absence pour lui faire
-commettre cette mauvaise action à son insu. Nos deux auteurs écrivirent
-sur-le-champ à leur confrère; et Hoffman leur répondit sur-le-champ en
-envoyant aux comédiens une signification par huissier de faire cesser
-les répétitions d'_Ariodant_, ajoutant qu'il ne les laisserait reprendre
-qu'avec l'assentiment des auteurs de _Montano_, et lorsque leur ouvrage
-aurait eu un nombre de représentations suffisant pour en assurer le
-succès. Dès le lendemain, on commença les répétitions de _Montano_.
-
-Les ouvrages que Berton avait donnés précédemment n'avaient jamais
-offert de grandes combinaisons de masses, et les chanteurs furent
-effrayés du grand nombre de morceaux d'ensemble, et surtout du finale où
-se trouvait le formidable _crescendo_. Bref, le bruit se répandit
-bientôt au théâtre que c'était une musique baroque, incompréhensible;
-que le finale était inexécutable, et que la situation sur laquelle le
-poëte avait le plus compté avait tout à fait été manquée par le
-musicien.
-
-Ces rumeurs prirent une telle consistance, que Dejaure crut devoir
-aller, de son autorité privée, intimer l'ordre au copiste de supprimer
-toute cette partie du finale. Celui-ci, fort heureusement, était un
-assez bon musicien, qui savait lire ce qu'il faisait copier; il résista
-au poëte et alla raconter sa tentative au compositeur; celui-ci courut
-sur-le-champ porter sa réclamation au comité; il demanda à être entendu
-avant d'être condamné, et, sur la motion d'Elleviou, on décida qu'une
-répétition générale aurait lieu dès le lendemain, pour entendre le
-morceau qui faisait naître tant de réclamations.
-
-Berton avait convoqué quelques amis et confrères. Dalayrac, Kreutzer,
-Catel, Garat, Elleviou, et d'autres dont le souvenir m'échappe, se
-rendirent à l'appel. Le premier acte et toute la première partie du
-second firent un excellent effet. Mais au finale, à l'explosion du
-_fortissimo_ qui couronne le _crescendo_, ce ne fut qu'un cri
-d'enthousiasme arraché par l'admiration. Garat, se levant de sa place,
-et applaudissant avec fureur, domina tous les bruits de sa voix sonore:
-_Bravo, bravissimo, pixiou!_ s'écria-t-il, et les applaudissements des
-musiciens et des chanteurs vinrent compléter l'ovation la plus honorable
-pour le compositeur. Trois autres répétitions suffirent pour mettre
-l'ouvrage en état d'être représenté. Après la dernière, Blasius, le chef
-d'orchestre, interpella Berton:
-
---Et ton ouverture?
-
---Je n'ai pas eu le temps d'en faire une; on dira celle des _Rigueurs du
-cloître_.
-
---Non pas, vraiment, reprit vivement Blasius, un opéra comme celui-ci
-mérite d'avoir une ouverture toute neuve, et qui n'ait jamais servi.
-
-Puis, se tournant vers ses musiciens, et sans consulter le compositeur:
-Mes amis, à demain à midi pour répéter la belle ouverture que vous
-apportera mon ami Berton. Il n'y avait pas à reculer, on avait promis en
-son nom. Berton devait avoir fait son ouverture, et la donner toute
-copiée le lendemain. Il avait la nuit devant lui. Ses élèves, Pradher,
-Lafont, Bertheaux, Courtin, Gustave Dugazon et Quinebaut lui promirent
-de venir chez lui le lendemain, à quatre heures du matin, escortés de
-deux copistes du théâtre, pour transcrire sa partition sur les parties
-d'orchestre.
-
-En rentrant chez lui, Berton trouva installé Deslauriers, le marchand de
-papier, dont il avait obtenu à si grand'peine les trois cahiers réglés à
-vingt-huit portées.
-
---Ah! citoyen, lui dit le marchand, je sors de votre répétition, et je
-suis dans l'enthousiasme; c'est superbe, admirable, et je ne puis mieux
-vous prouver mon admiration qu'en vous offrant de vous acheter votre
-partition.
-
-L'offre était tentante pour qui ne possédait rien, Berton pensa à
-devenir fou de joie, quand Deslauriers lui offrit la somme magnifique de
-1,000 francs.
-
---En argent? dit le compositeur.
-
---En argent et en papier, répondit le marchand.
-
---Ah! pour du papier, personne n'en veut plus, et je n'en accepterai
-pas.
-
---Oui, le papier du gouvernement, celui-là ne vaut rien; mais le vôtre
-et le mien, c'est bien différent.
-
---Comment? je ne comprends pas.
-
---Je vais vous faire comprendre. Tenez, voici un petit traité tout
-préparé, vous n'avez plus qu'à le signer.
-
-«Entre les soussignés a été convenu ce qui suit; Le citoyen Berton,
-auteur de la musique de l'opéra intitulé _Montano et Stéphanie_, cède
-par les présentes son oeuvre au citoyen Deslauriers, qui se propose d'en
-faire graver la partition, parties séparées, ouverture et airs pour tels
-instruments qu'il lui plaira, le compositeur s'engageant à faire toutes
-les corrections. Cette vente est faite moyennant la somme de 1,000
-francs ainsi payée: en argent comptant, 300 francs; en un billet de
-Berton à Deslauriers échu depuis longtemps, 155 francs, et en partitions
-de musique au choix du citoyen Berton, à prendre dans le catalogue et le
-fonds appartenant audit Deslauriers, pour la somme et jusqu'à la
-concurrence de 545 francs, avec la déduction du quart du prix marqué
-net.--Total, 1,000 francs.»
-
-Ce marché d'Arabe fut accepté avec reconnaissance par le compositeur, et
-je ne crois pas qu'il lui soit arrivé une fois dans sa vie de maudire
-_l'infernal capital_, lui qui avait été la victime de la spéculation la
-plus odieuse.
-
-Cependant il fallait songer à l'ouverture. Berton y songea toute la
-nuit, mais il ne trouva rien. Ses élèves arrivèrent ponctuellement le
-lendemain à quatre heures. Leur présence, l'influence du dernier moment,
-électrisèrent le compositeur, une idée lui jaillit du cerveau, cette
-idée était toute l'ouverture: il l'écrivit de verve et sans s'arrêter.
-Ses feuillets étaient transcrits à mesure qu'il les écrivait. Pradher et
-Lafont copiaient les parties de violons, Quinebaut celles d'altos,
-Bertheaux celles de violoncelles et de contre-basses, Courtin celles des
-cuivres et timbales, et Gustave Dugazon celles de flûtes, hautbois,
-clarinettes et bassons. A midi l'ouverture, ainsi improvisée, était
-copiée; à midi et demi elle était répétée, applaudie et saluée comme un
-chef-d'oeuvre. C'est, en effet, un des meilleurs morceaux de ce genre
-qui existent.
-
-La première représentation de _Montano_ eut lieu le soir même, le 7
-floréal an VII (26 mai 1799); mais elle fut loin d'être aussi calme
-qu'on pourrait l'imaginer, d'après le succès constant que l'ouvrage a
-obtenu pendant près de trente années consécutives. L'orage éclata au
-deuxième acte, lorsque l'on vit la décoration représentant la chapelle
-de l'église où se doit célébrer l'hymen de Stéphanie.
-
-Certes, si l'on compare la situation de Paris en 1799 à celle de Paris
-en 1793, on peut dire qu'en 1799 la capitale jouissait des douceurs
-d'une république modérée; mais la violence du parti vaincu saisissait
-toutes les occasions de se manifester. Le culte n'était pas encore
-rétabli, et la vue des insignes du catholicisme suffit pour faire
-éclater l'indignation d'une petite fraction du parterre, dont la
-turbulence sut imposer la loi pendant un instant à la grande majorité du
-public. Le vacarme recommença de plus belle, quand Solié, qui jouait le
-rôle d'un prêtre, Salvator, vint pour chanter l'air: _Quand on fut
-toujours vertueux_; il n'y eut pas moyen d'en entendre une note, et le
-chanteur dut s'interrompre devant les injures et les interruptions. Tout
-à coup un homme se lève sur une banquette du parterre; il est enveloppé
-dans un large manteau:
-
-«--Silence! silence tous! s'écrie-t-il d'une voix de Stentor; respectez
-la liberté des opinions, ou bien le premier qui recommencera cet ignoble
-tapage m'en rendra raison.
-
-»--Et qui donc êtes-vous pour nous imposer silence? lui crie-t-on du
-côté d'où s'élevait le plus de bruit.
-
-»--Qui je suis? le général Mellinet. Il paraît que vous ne voulez pas
-user de vos oreilles, eh bien! je vous en débarrasserai.»
-
-Cette harangue peu parlementaire imposa silence aux perturbateurs. Le
-général Mellinet était un ami de Berton, grand amateur de musique, et
-son énergie suffit pour rétablir le calme. On fit recommencer l'air de
-Solié, qui le chanta à merveille, et on l'applaudit avec transports. Le
-finale, le fameux _crescendo_, l'admirable énergie de Gavaudan-Montano,
-la grâce de Jenny Bouvier-Stéphanie excitèrent l'enthousiasme, et le
-succès fut complet malgré la faiblesse du troisième acte, qui n'est pas
-celui que l'on a joué depuis.
-
-A la seconde représentation, on supprima les emblèmes religieux. Solié
-prit les habits d'un prêtre du rite grec, et il n'y eut pas la moindre
-opposition. A la troisième représentation, le succès augmenta encore et
-la recette fut une des plus belles qu'on eût faites depuis longtemps.
-
-Mais, hélas! ce succès si péniblement acquis devait être bien
-soudainement interrompu. Le lendemain même de cette troisième
-représentation, Camerani, le régisseur, vint annoncer une fatale
-nouvelle à Berton.
-
---Ah! moun boun ami, s'écrie-t-il en entrant, toi, moi, la comédie,
-_Montano_, nous sommes tous perdous! la police il vient d'envoyer
-l'ordre de ne piou zouer zamais ton beau, ton souperbe opéra.
-
-Berton fut attéré à cette nouvelle; il résolut cependant de tenter une
-démarche. Laissons-le raconter.
-
-«Dejaure, atteint déjà du mal qui, peu de temps après, le mit au
-tombeau, ne pouvait pas venir avec nous à la police. Camerani et moi
-nous nous y rendîmes seuls; pendant un assez long temps nous fîmes
-antichambre. Enfin nous fûmes introduits dans le cabinet du Minos
-républicain. Il était sur sa chaise curule, le bonnet rouge sur la tête,
-et, sans nous inviter à nous reposer, il nous adressa la parole avec
-rudesse et dans toutes les formes à l'ordre du jour.
-
-»--Citoyen, me dit-il, comment as-tu eu l'audace de composer un ouvrage
-contre-révolutionnaire?...
-
-»--Mais, citoyen...
-
-»--Un ouvrage dans lequel on fait figurer un prince souverain, avec ses
-écuyers, ses pages, ses vassaux, des prêtres, un autel, et toutes les
-momeries du fanatisme papal, que les vertus républicaines ont proscrites
-pour jamais?... C'est intolérable, c'est un crime de chouannerie! Mais
-surtout, ce qui est plus audacieux encore, c'est d'avoir osé mettre en
-scène un prêtre honnête homme.
-
-»--Mais, citoyen, je croyais que la musique...
-
-»--C'est justement en ce point que tu es plus coupable, car tout ce que
-chante ton cafard est excellent, et sans la force de mes sentiments
-républicains, je me serais laissé toucher par tes accords
-aristocratiques... Va donc, jette ton ouvrage au feu, et trouve-toi
-heureux d'en être quitte à si bon marché.»
-
-Une telle sentence était sans appel; elle ne reçut cependant pas son
-exécution dans son entier; l'ouvrage ne fut pas jeté au feu, mais les
-représentations en cessèrent entièrement.
-
-Ainsi, ce chef-d'oeuvre dont nous parlons aujourd'hui, juste cinquante
-ans après sa première apparition, n'eut pas plus de trois
-représentations consécutives.
-
-Ce ne fut que deux ans après, en 1801, qu'il fut permis de le rejouer.
-Dejaure était mort, et ce fut Legouvé qui refit le troisième acte, celui
-que nous connaissons. Le succès de la reprise fut aussi grand que
-l'avait été celui des premières représentations, et _Montano et
-Stéphanie_ ne quittèrent plus le répertoire.
-
-Je n'entreprendrai pas de donner la liste des ouvrages de Berton qui
-suivirent _Montano_; elle serait trop considérable. Il suffira de les
-citer: _le Délire_, _Aline reine de Golconde_, _les Maris garçons_,
-_Françoise de Foix_, etc., etc. Berton fut nommé directeur de la musique
-de l'Opéra-Italien en 1807, puis chef du chant à l'Opéra en 1809. En
-1815, il fut admis à l'Institut par ordonnance, le nombre des membres de
-la section de musique, qui n'était que de trois, ayant été porté à six.
-Puis il fut fait chevalier de la Légion-d'Honneur à la même époque; il
-ne fut promu au grade d'officier qu'en 1838.
-
-Si Berton n'avait pas eu le caractère le plus heureux, sa vieillesse
-aurait pu passer pour très-malheureuse, car il fut accablé de chagrins
-de toutes sortes.
-
-Chargé d'une nombreuse famille, ayant passé les meilleures années de sa
-vie au milieu de la tourmente révolutionnaire, il ne put jamais faire
-d'économies, et ses ressources égalèrent à peine le chiffre de ses
-dépenses.
-
-Homme d'imagination et non de savoir, il ne sut pas comprendre que son
-talent résidait dans la fraîcheur de ses idées et dans la jeunesse de
-son esprit. Lorsque l'âge vint s'abattre sur sa tête, il crut pouvoir
-travailler comme il avait fait dans sa jeunesse, c'est-à-dire écrire,
-car Berton a toujours écrit et n'a jamais cherché. Ses derniers ouvrages
-n'offraient plus que de rares éclairs de génie, les réminiscences y
-abondaient, et cet homme si jeune de caractère, était vieux de style. Il
-n'avait compris ni adopté la révolution musicale opérée par Rossini, et,
-il faut le dire à regret, il se montra un des adversaires les plus
-obstinés de cet immense génie. Il publia deux brochures à ce sujet,
-l'une intitulée: _De la Musique mécanique et de la Musique
-philosophique_, et l'autre: _Epître à un célèbre compositeur français,
-précédée de Réflexions sur la Musique mécanique et la Musique
-philosophique_. Le célèbre compositeur était Boïeldieu, qui ne fut
-nullement flatté de la dédicace d'un pamphlet entièrement opposé à ses
-opinions.
-
-Vers 1820, Berton, voyant son répertoire presque délaissé, et se
-trouvant pressé par un besoin d'argent, en abandonna le produit à
-perpétuité aux sociétaires de l'Opéra-Comique, moyennant une rente
-viagère de 3,000 fr.--On vit alors ce répertoire se rajeunir et ne plus
-cesser de figurer sur l'affiche. Mais la société fit faillite en 1828;
-la rente fut anéantie, et le répertoire du pauvre musicien avait été
-tellement usé par les sociétaires, qu'il n'était plus exploitable.
-Jusqu'au jour de sa mort, Berton fit de vains efforts pour faire
-reprendre un de ses grands ouvrages; il ne parvint jamais qu'à faire
-remonter un opéra en un acte, _le Délire_, qui fut joué cinq ou six
-fois.
-
-Mais des chagrins encore plus réels et plus douloureux avaient frappé la
-vieillesse de Berton: il avait survécu à tous ses enfants. Il mourut au
-mois d'avril 1842, entouré des soins les plus touchants de son
-excellente femme, dont il n'était l'aîné que d'un an.
-
-Madame Berton n'a pu obtenir qu'une modeste pension de 1100 fr., et
-comme si tout en elle avait dû finir avec celui à qui elle avait
-consacré sa vie, sa raison ne tarda pas à s'altérer après la mort de son
-mari. Elle existe encore, si la vie matérielle privée d'intelligence
-peut s'appeler une existence.
-
-François Berton a laissé une veuve et deux fils. L'aîné a débuté au
-Théâtre-Français et a épousé une fille de M. Samson, le spirituel
-comédien qui est une des gloires de ce théâtre. Le plus jeune chante
-l'opéra-comique, et a épousé une jeune femme qui suit la même
-profession, et à qui ceux qui l'ont entendue dans plusieurs villes des
-départements et principalement au théâtre français d'Alger,
-reconnaissent un talent distingué uni au physique le plus gracieux.
-
-Je ne puis penser à Berton sans me rappeler avec attendrissement un des
-derniers incidents de sa vie. En 1841, il y eut une vacance dans la
-section de musique de l'Académie des beaux-arts de l'Institut. J'étais
-l'un des candidats, et je n'avais pas de plus chaud partisan que
-l'excellent Berton. Les titres très-réels de mon concurrent rendaient la
-lutte difficile, et j'étais loin de m'illusionner sur le résultat. Mais
-le pauvre père Berton était, sous ce rapport, plus jeune que moi; il
-croyait tout ce qu'il désirait. Peut-être fut-ce là le secret du bonheur
-de sa vie. J'allai le voir la veille de l'élection. «Mon cher enfant, me
-dit-il, votre affaire est assurée, et je m'en fais garant. Je veux
-moi-même vous annoncer votre nomination. Je m'invite à dîner demain chez
-vous avec ma femme, votre bon père, et toute votre famille, et toi
-aussi, dit-il à Panseron, un de ses bons amis et de ses habitués qui
-était présent à notre entretien.--Monsieur Berton, lui répondis-je, il
-n'y a qu'une chose de sûre pour moi, c'est que demain sera un beau jour,
-puisque j'aurai le bonheur de vous recevoir.»
-
-L'élection eut lieu le lendemain, et j'échouai. Mon frère était venu
-m'annoncer ma défaite, et j'avais pris mon parti très-gaîment; mais
-j'eus le coeur navré quand je vis entrer le pauvre Berton, donnant le
-bras à mon père, qu'il avait rencontré dans l'escalier.
-
-Mon père avait alors quatre-vingt-deux ans; mais quoique Berton fût plus
-jeune de cinq ou six ans, l'excellente santé de mon père lui laissait
-encore une apparence de vigueur qui contrastait avec l'air chétif de
-Berton, dont les traits étaient renversés. Les deux vieillards se
-jetèrent à mon cou, et me tinrent étroitement embrassés: Mon pauvre
-enfant, me dit Berton, je voulais vous avoir pour confrère, je ne
-pourrai plus vous avoir que pour successeur!
-
-Un an après, sa prédiction était accomplie, et si quelque chose pouvait
-empoisonner la joie d'avoir mon père pour témoin de l'honneur qui
-m'était conféré, c'était le chagrin de ne l'avoir obtenu qu'aux dépens
-de la vie de l'homme excellent et célèbre dont je viens d'essayer
-d'esquisser quelques traits.
-
-
-
-
-CHERUBINI
-
-
-Cherubini vient de s'éteindre! Celui dont les ouvrages ont fait
-l'admiration de l'Europe entière, a cessé de vivre! L'immortalité a
-commencé pour cet homme illustre.
-
-Peu de carrières de musiciens ont été aussi belles, aussi bien remplies.
-
-Pendant la seconde moitié du siècle dernier, pendant la première de
-celui-ci, son nom a toujours été prononcé avec respect, ses ouvrages ont
-été cités comme modèles et acceptés comme tels, par tous les
-compositeurs de quelque école qu'ils fussent: c'est que leur pureté,
-leur _classicisme_, les mettaient en dehors de toutes les frivolités de
-la mode, de toutes les concessions faites au goût du public. Rossini,
-Auber et Meyerbeer, ces trois représentants des écoles italienne,
-française et allemande, s'inclinaient également devant ce grand nom,
-devant l'homme célèbre dont ils avaient étudié les oeuvres, devant celui
-qui, les ayant tous trois précédés dans la carrière, leur en avait
-peut-être marqué la trace, devant celui dont la science avait montré de
-loin au génie la route qu'il devait suivre.
-
-Quoique le style de Cherubini appartînt plutôt à l'école allemande qu'à
-l'école italienne, on ne peut cependant le ranger parmi les compositeurs
-de la première de ces deux écoles.
-
-Sa manière est moins italienne que celle de Mozart, elle est plus pure
-que celle de Beethoven, c'est plutôt la résurrection de l'ancienne école
-d'Italie enrichie des découvertes de l'harmonie moderne.
-
-Je crois que si Palestrina avait vécu de notre temps, il eût été
-Cherubini; c'est la même pureté, la même sobriété de moyens, le même
-résultat obtenu par des causes pour ainsi dire mystérieuses; car, à
-l'oeil, leur musique offre des combinaisons dont il est impossible de
-deviner l'effet, si l'exécution ne vient les révéler à l'oreille.
-
-Cherubini n'a point marqué dans l'art comme ces musiciens qui viennent y
-faire une grande révolution, une transformation complète du style.
-
-Contemporain d'Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Rossini, Cherubini
-semble avoir été placé au milieu de ces grands génies, comme un
-modérateur dont l'esprit sage et ferme devait mettre en garde tous les
-satellites de ces lumineuses planètes contre les égarements de
-l'idéalité; c'est la raison, placée près de l'imagination, qui doit en
-diriger les rayons et en réprimer les écarts.
-
-Les ouvrages de ce maître pourront toujours servir de modèles, parce
-que, composés dans un système exact et presque mathématique, exempt par
-conséquent des formules affectées par la mode, ils subiront moins de
-dépréciation que maints ouvrages, recommandables d'ailleurs à bien des
-titres, mais dont les formes vieilliront d'autant plus vite qu'elles
-auront été accueillies avec plus de faveur à leur apparition.
-
-Comparez en effet les premières oeuvres de Mozart à celles de Cherubini,
-composées à peu près à la même époque, car ils naquirent à quatre années
-de distance l'un de l'autre, et vous serez surpris de voir combien
-certains passages de Mozart vous paraîtront surannés, tandis que rien
-n'accusera dans les ouvrages de Cherubini l'époque où ils ont été
-écrits.
-
-Il ne faut pas s'étonner si, avec cette rigidité de formes, Cherubini a
-rarement obtenu des succès populaires; en fait de musique, de trop
-grandes réussites vous escomptent souvent l'avenir, et la postérité sait
-nous récompenser d'avoir refusé des concessions au goût du temps; il
-faut un grand courage pour résister ainsi à des conditions de succès
-souvent faciles, et il faut une grande foi dans son art, il faut
-l'envisager de bien haut pour oser le cultiver pour lui-même et compter
-ainsi sur l'avenir.
-
-L'admiration doit être la récompense d'une telle abnégation: aussi celle
-qu'excitent les ouvrages de Cherubini est-elle grande, est-elle un juste
-hommage rendu à l'énergie de sa force de volonté dans le système qu'il a
-constamment suivi.
-
-Cherubini (Marie-Louis-Charles-Zenobi-Salvador) naquit à Florence le 8
-septembre 1760.
-
-Il commença dès l'âge de neuf ans à étudier la composition, et à peine
-âgé de treize ans, il fit exécuter une messe et un intermède qui
-révélèrent déjà ce qu'on pouvait attendre d'un talent si précoce.
-
-Il continua jusqu'en 1778 à composer pour le théâtre et pour l'église
-différents ouvrages qui furent accueillis avec la plus grande faveur.
-
-Cependant le jeune auteur, avide de science, fut loin de se laisser
-étourdir par ces succès obtenus dans sa ville natale; il sentait qu'il
-avait encore à acquérir, et que l'étude lui devait de nouvelles
-révélations; il alla à Bologne où résidait le célèbre Sarti, et se
-refaisant écolier, il étudia pendant quatre ans sous cet illustre
-maître.
-
-C'est à cette étude qu'il dut sa science profonde du contre-point et la
-pureté de style qui a été le cachet distinctif de son admirable talent.
-
-Cherubini n'était pas riche, et il n'avait qu'une manière de payer les
-excellentes leçons qu'il recevait: c'était de faire profiter son maître
-de la science qu'il en acquérait.
-
-Sarti était alors si à la mode en Italie, qu'il ne pouvait suffire aux
-nombreuses compositions qu'on lui demandait; il fut trop heureux de
-trouver dans son élève un aide digne de lui, et, profitant de cette
-manière nouvelle de rémunérer ses leçons, il accepta, sans toutefois
-l'avouer au public, la collaboration de Cherubini qui eut une bonne part
-aux succès de l'_Achille in Sciro_, du _Giulio Sabino_ et du _Siroe_,
-opéras qu'il fit représenter pendant le séjour que son élève fit près de
-lui.
-
-En 1784, Cherubini alla à Londres, où il fit jouer deux opéras: la
-_Finta principessa_, et un _Giulio Sabino_ qui, cette fois, était
-entièrement de lui.
-
-Il alla ensuite à Paris, dans l'intention de s'y fixer.
-
-Il fit néanmoins, en 1788, un court voyage dans cette Italie qu'il ne
-devait plus revoir. Il fit représenter à Turin une _Iphigenia in
-Aulide_; puis, de retour à Paris, il y fit jouer, au mois de décembre de
-la même année, son _Demophon_, sur le théâtre de l'Opéra; c'est le
-premier ouvrage qu'il ait donné en France: le succès ne répondit pas à
-son attente.
-
-Vogel venait de mourir: chacun savait qu'il avait laissé achevé un opéra
-de _Demophon_, dont l'ouverture avait été exécutée deux fois avec un
-succès prodigieux au Concert-Olympique.
-
-On comptait sur un ouvrage digne de l'ouverture qu'on avait tant
-applaudie, et l'on se montra sévère pour une composition écrite sur le
-même sujet.
-
-Quelque temps après, on joua le _Demophon_ de Vogel, qui ne fut guère
-plus heureux que celui de Cherubini: l'ouverture seule a survécu à
-l'Opéra.
-
-Les années suivantes, Cherubini se contenta de composer un grand nombre
-de morceaux qui furent intercalés dans les opéras représentés par une
-excellente troupe italienne, dont il surveillait les répétitions et les
-représentations avec le plus grand soin.
-
-Un opéra de _Koucourgi_, qu'il était sur le point de donner au théâtre
-Feydeau, ne fut pas représenté à cause des troubles qui suivirent le 10
-août.
-
-Il avait donné au même théâtre, en 1791, une _Lodoiska_, dont le succès
-fut éclipsé par celle de Kreutzer, représentée sur le théâtre de la
-Comédie-Italienne. En 1794, il fit représenter _Élisa_, où l'on remarque
-une si belle introduction; en 1797, _Médée_, ouvrage du style le plus
-sévère, où madame Scio était admirable et où l'on trouve des beautés du
-premier ordre; en 1798, _l'Hôtellerie portugaise_, dont il ne nous est
-resté que l'ouverture, qui est un chef-d'oeuvre et un charmant trio.
-
-C'est en 1800 qu'eut lieu la première représentation des _Deux
-journées_, dont le succès fut colossal: cet ouvrage est trop bien connu
-de tous les amateurs de musique pour qu'il soit nécessaire d'en citer un
-seul morceau.
-
-En 1803, on joua, à l'Opéra, _Anacréon chez lui_, qui renferme de
-délicieuses choses; et au même théâtre, en 1804, le ballet d'_Achille à
-Scyros_.
-
-Les succès de Paris avaient retenti jusqu'en Allemagne, et Cherubini y
-fut appelé en 1805.
-
-Il fit représenter, au théâtre impérial de Vienne, _Faniska_, dont il
-avait composé une partie de la musique avec des fragments de
-_Koucourgi_, qu'il n'avait pu faire représenter.
-
-En 1809, il fit jouer, au théâtre des Tuileries, un opéra de
-_Pigmalione_; en 1810, le _Crescendo_, opéra en un acte, au théâtre
-Feydeau; cet ouvrage n'eut point de succès: il en est pourtant resté un
-air et un duo.
-
-En 1813, les _Abencerrages_ furent représentés à l'Opéra; le succès en
-fut interrompu par les nouvelles des désastres de Moscou.
-
-Jusque là, malgré son immense réputation, Cherubini ne jouissait pas
-d'une position brillante; il n'était pas bien vu de Napoléon, qui ne
-pouvait pardonner à un Italien de ne pas faire de la musique purement
-italienne, lui qui était fou de celle de Cimarosa.
-
-Les honneurs et les sommes d'argent prodigués à Paisiello et à Paër
-semblaient être un reproche indirect continuellement jeté à Cherubini,
-qui ne voulait point plier son talent au goût du maître.
-
-A l'exception des _Deux Journées_, les ouvrages de Cherubini étaient
-beaucoup plus joués en Allemagne qu'en France; et quelque étendue que
-fût la domination de Napoléon, son pouvoir n'allait pas jusqu'à faire
-payer des droits d'auteur aux théâtres de Vienne et de Berlin.
-
-Cherubini n'avait d'autres ressources que sa place d'inspecteur du
-Conservatoire qu'il occupait depuis la création en 1795.
-
-La gloire pouvait seule le consoler des rigueurs de la fortune.
-
-La Restauration vint ouvrir une nouvelle voie à son admirable talent.
-
-Nommé surintendant de la musique du roi, où il succéda à Martini, il put
-se livrer exclusivement à un genre qu'il affectionnait, et où il s'était
-déjà signalé par la publication de sa belle messe à trois voix, qui fut
-suivie de son grand _Requiem_, de sa messe du sacre, et d'une foule
-d'autres morceaux du même genre dont l'énumération serait trop longue.
-
-L'Institut lui avait ouvert ses portes; la Légion-d'Honneur le comptait
-parmi ses membres; il fut décoré de l'ordre de Saint-Michel; justice
-enfin lui était rendue.
-
-En 1821, dans une pièce de circonstance, composée en collaboration avec
-Boïeldieu, Berton et Kreutzer, Cherubini fit un choeur délicieux: _Dors,
-noble Enfant_, lequel a survécu à la circonstance qui le fit naître, la
-naissance du duc de Bordeaux.
-
-En 1822, il fut nommé directeur du Conservatoire, fonctions qu'il a
-remplies jusqu'au 3 février dernier. La révolution de juillet, en
-supprimant la chapelle du roi, priva Cherubini de sa place de
-surintendant, et porta un coup funeste à l'art, en détruisant une école
-modèle d'exécution et de composition pour la musique religieuse.
-
-Cherubini tenta encore deux fois la carrière théâtrale.
-
-En 1831, il composa, dans _la marquise de Brinvilliers_, une
-introduction remarquable par une vigueur et une verve toute juvéniles.
-
-Enfin, en 1833, il fit représenter, à l'Opéra, _Ali-Baba_, ouvrage en
-quatre actes, où il replaça quelques morceaux de _Koucourgi_, qu'il
-n'avait point utilisés dans _Faniska_.
-
-On remarqua dans cet opéra un admirable trio de dormeurs, et plusieurs
-autres morceaux d'un grand mérite qui ne purent triompher de la froideur
-du poëme. Cherubini avait alors 74 ans.
-
-Quand même cet ouvrage n'eût pas eu tout le mérite qu'il renfermait,
-peut-être le public eût-il dû se montrer moins sévère; mais il y a
-longtemps qu'on a dit pour la première fois cette grande vérité: «Ingrat
-public!»
-
-L'Allemagne vengea Cherubini de la froideur de la France. _Ali-Baba_ eut
-un grand succès, et il est encore au répertoire de plusieurs grandes
-villes d'Outre-Rhin.
-
-En 1835, quelques difficultés s'élevèrent à la mort de Boïeldieu pour
-l'exécution du grand _Requiem_ de Cherubini, où se trouvent des voix de
-femmes que l'autorité ecclésiastique ne veut pas admettre dans les
-églises.
-
-Cherubini entreprit alors de composer un nouveau _Requiem_ pour voix
-d'hommes et il le publia en 1836; il était alors âgé de 76 ans. Ce fut
-son dernier ouvrage. Quoique inférieure au premier _Requiem_, cette
-composition renferme des parties extrêmement remarquables. Cette messe a
-déjà été exécutée plusieurs fois--elle vient de l'être pour les
-funérailles de l'auteur.--Dans cette notice nous n'avons pu qu'indiquer
-les titres des ouvrages de Cherubini, sans que l'espace nous permît une
-appréciation raisonnée de son double talent de compositeur dramatique et
-religieux; qu'il nous soit permis seulement, sans nous étendre
-davantage, de rappeler ses titres à la reconnaissance publique comme
-professeur de composition, dont il n'a cessé de donner des leçons depuis
-1795 jusqu'en 1822, où ses fonctions de directeur durent le faire
-renoncer au professorat.
-
-Parmi ses élèves, contentons-nous de citer Boïeldieu, Auber, Carafa,
-Halevy, Leborne, Batton, Zimmermann[3] et Kuhn. De tels noms sont un
-trop grand éloge, pour que nous nous attachions un moment de plus à
-relever ses titres comme professeur.
-
- [3] M. Zimmermann, quoique plus connu comme professeur de piano, est
- un de nos plus habiles contrapuntistes.
-
-Enfin, un mois à peine avant sa mort, le gouvernement, voulant honorer
-cet illustre maître, l'avait nommé commandeur de la Légion-d'Honneur,
-distinction d'autant plus flatteuse, qu'elle était accordée pour la
-première fois à un musicien.
-
-Comme homme, Cherubini a été diversement, et peut-être plus d'une fois
-injustement apprécié.
-
-Extrêmement nerveux, brusque, irritable, d'une indépendance absolue, ses
-premiers mouvements paraissaient presque toujours défavorables.
-
-Il revenait facilement à sa nature qui était excellente, et qu'il
-s'efforçait de déguiser sous les dehors les moins flatteurs.
-
-Aussi, malgré l'inégalité de son humeur (d'aucuns prétendaient qu'il
-avait l'humeur très-égale, parce qu'il était toujours en colère),
-était-il adoré de ceux qui l'entouraient. La vénération que lui
-portaient ses élèves tenait du fanatisme. MM. Halevy et Batton lui ont
-prodigué à ses derniers moments des soins vraiment filiaux. Boïeldieu ne
-parlait jamais de lui qu'avec respect et attendrissement, et Cherubini
-rendait à ses élèves toute l'affection qu'ils avaient pour lui.
-
-Il y en avait un surtout, Halevy, qu'il considérait comme un de ses
-enfants; il n'y a pas un mois encore que, me parlant de cet élève chéri,
-il mettait tant d'onction à me peindre l'amour qu'il lui portait, que
-j'en fus attendri jusqu'aux larmes.
-
-Les sensations qu'on éprouvait en approchant de Cherubini étaient si
-étranges, qu'on aurait peine à les définir, et encore plus à les
-comprendre.
-
-La vénération que l'on avait pour son grand âge et son beau talent était
-tout d'un coup altérée par le ridicule qui naissait de minuties
-auxquelles il s'attachait avec une persévérante opiniâtreté.
-
-Puis au bout de quelques instants, comme s'il eût compris que c'était
-trop longtemps faire le méchant en pure perte, sa figure se déridait, ce
-sourire si fin et si spirituel qu'il avait quand il le voulait, venait
-animer cette belle tête de vieillard, la bonne nature reprenait le
-dessus, ses défauts d'enfant gâté disparaissaient petit à petit, il
-devenait bon homme malgré lui; son coeur s'ouvrait au vôtre, et alors
-vous ne pouviez plus lui résister; vous le quittiez charmé, et vous
-étiez tout surpris d'avoir éprouvé pour cet homme extraordinaire, et en
-si peu de temps, des sentiments si divers, et d'avoir ressenti tour à
-tour de l'admiration, de la répulsion, de l'entraînement; d'avoir vu en
-un mot votre nature se modeler si facilement sur la sienne, et de
-n'avoir pu, presque malgré lui, vous empêcher de l'aimer.
-
-Hélas! de tout cela, il ne reste plus qu'une gloire et qu'un nom, que
-deux familles désolées, celle que les liens du sang attachaient à lui,
-et celle plus nombreuse qu'enchaînaient l'amitié et la reconnaissance.
-
-Mais ce nom vivra immortel, cette gloire ne périra pas: car, quand bien
-même Cherubini n'eût pas été un grand compositeur, quel maître put se
-vanter jamais d'avoir fait de tels élèves? L'excellence de sa méthode
-est encore mieux constatée par la diversité de talent des compositeurs
-qui ont reçu de ses leçons, il leur laissait toute leur individualité;
-mais ce qu'il leur donnait à tous, c'était une pureté dont il leur
-fournissait le modèle dans ses ouvrages, et c'est encore un bonheur de
-voir un reflet de son talent dans les chefs-d'oeuvre de ses élèves.
-
-N'est-il pas admirable de penser que c'est à lui que nous devons la
-clarté et la belle ordonnance que nous admirons dans les derniers
-ouvrages de Boïeldieu, l'élégance et le bon goût de ceux d'Auber, le
-style nerveux et la savante manière de ceux d'Halevy, et que chacun de
-ces maîtres a pu, en puisant à la même source, conserver le cachet
-d'originalité qui distingue son genre respectif.
-
-Oui, nous le répétons, de tous les titres de gloire de Cherubini, il en
-est un que l'on ne saurait trop proclamer: _il fut le maître de
-Boïeldieu, d'Auber, de Carafa et d'Halevy._
-
-Et si un nom modeste osait se placer à côté de ces noms si brillants,
-j'essaierais timidement d'y glisser le mien, comme ayant reçu des leçons
-du premier de ces élèves cités, et ayant aussi profité, quoique de
-seconde main, de ses excellentes leçons. Je serais ainsi le moins digne,
-mais non certainement le moins reconnaissant.
-
-
-
-
-ROSSINI
-
-
-LE STABAT MATER.
-
-L'apparition d'une oeuvre nouvelle de Rossini, après un silence que
-déplorent tous les admirateurs de ce puissant génie, était un événement
-trop important pour ne pas mettre en émoi tout le monde musical: aussi à
-peine l'annonce de ce _Stabat_ fut-elle faite que déjà la propriété en
-était revendiquée par ceux mêmes qui savaient n'y avoir aucuns droits;
-mais sa supériorité n'était contestée par personne.
-
-Une lecture de quelques-uns des principaux morceaux avait été faite chez
-Zimmermann, et quelque restreint que fût le nombre des invités à cette
-presque-réunion de famille, partout on s'entretenait des beautés de
-premier ordre que renfermaient les divers versets; et comme, en passant
-de bouche en bouche, l'exagération va toujours croissant, il s'est
-trouvé qu'un morceau d'une dimension très-raisonnable a été, m'a-t-on
-dit, accusé, par un critique, de comporter cent quarante pages de
-partition, tandis qu'il ne se compose que de cent quarante mesures d'un
-mouvement modéré, ce qui, comme on le voit, est bien différent.
-
-Une première audition, de six morceaux du _Stabat_, a eu lieu dimanche
-dernier, dans les salons particuliers de M. Herz. Le piano était tenu
-par M. Labarre, les choeurs dirigés par M. Panseron, le double quatuor
-conduit par M. Girard: les solistes étaient madame Viardot-Garcia,
-madame Labarre, M. A. Dupont et M. Geraldy.
-
-L'auditoire était digne des exécutants, il était entièrement composé
-d'artistes et d'hommes éminents dans les sciences et les lettres: aussi
-vit-on rarement une pareille sympathie et un aussi juste échange de
-sentiments et d'émotions, de talents et d'applaudissements.
-
-Quelques personnes auraient désiré que cette exécution eût lieu dans la
-salle de concert de M. Herz et non dans ses salons: mais alors il aurait
-fallu un auditoire plus nombreux, partant moins éclairé, qui ne se fût
-pas aussi bien rendu compte de l'insuffisance des masses, de l'absence
-des instruments à vent, remplacés par un piano, et qui eût été moins
-capable d'apprécier toutes les finesses de détail et le grandiose des
-ensembles que ne pouvait faire ressortir le petit nombre des voix
-chorales. Par une assez heureuse combinaison, due peut-être au hasard,
-les dames se trouvaient placées dans une pièce et les hommes dans une
-autre, d'où ils ne pouvaient voir ni être vus, on était donc sûr qu'il
-n'y aurait de distractions de part ni d'autre, et que toute l'attention
-se porterait sur le but de la réunion, chose fort rare dans les
-concerts, où l'on est souvent attiré autant par le désir d'admirer de
-jolis visages ou de faire briller de nouvelles toilettes, que par le
-charme de la musique.
-
-Un silence religieux s'établit dès que M. Girard eut donné le signal de
-l'attaque aux violoncelles qui exécutent les premières mesures de la
-strophe _Stabat mater_; et bientôt l'assemblée a été vivement
-impressionnée par le début grandiose de ce morceau. Le motif fait son
-entrée par une imitation à l'octave entre les basses, les ténors et les
-soprani.
-
-Rossini, qui nous a peu habitués à ce genre de combinaisons, semble, par
-cet exorde, nous initier de prime abord à une nouvelle manière; c'est
-l'oubli de son passé qu'il nous recommande; à l'exemple de Virgile qui,
-au moment de commencer l'Enéïde, s'écrie:
-
- Ille, qui quondam gracili modulatus avenà...
-
-de même Rossini se présente à nous non plus comme l'interprète des
-fureurs jalouses d'Otello, des douleurs de Ninetta, de la verve
-spirituelle de Figaro, ou des amoureuses aventures du Comte Ory, non
-plus comme le chantre des martyrs de la Liberté, des victimes de Mahomet
-ou de Gessler, mais comme le barde inspiré qui va nous révéler toutes
-les douleurs de la mère du Christ, comme le poëte du Dieu dont il va
-chanter l'agonie, comme le pontife qui doit porter aux pieds de ce Dieu
-nos prières et nos larmes. L'homme n'existe plus, le prêtre commence.
-
-Ce premier verset a produit une vive impression: l'exécution en a
-d'ailleurs été excellente. A. Dupont a merveilleusement chanté sa
-partie; le timbre doux et égal de sa voix est ce qu'on peut imaginer de
-plus favorable à ce genre de musique dont le caractère passionné doit
-être exclu; et les autres artistes l'ont secondé à merveille.
-
-Après ce premier morceau, on a dit un choeur sans accompagnement avec
-solo de basse, dont l'effet a été profondément senti, malgré le petit
-nombre des choristes et le peu de sûreté des voix, que l'accompagnateur
-était quelquefois obligé de soutenir par des accords, quoique la
-partition ne renferme aucune espèce d'accompagnement.
-
-La partie de basse-solo qui domine tout ce morceau était confiée à M.
-Geraldy, c'est dire qu'elle a été parfaitement exécutée.
-
-L'entrée des ténors unissons avec la basse-solo sur ces paroles: _Fac ut
-ardeat cor meum_ est d'une énergie entraînante. Les quatre mesures de
-six-huit qui, à deux reprises différentes, viennent interrompre
-l'uniformité du quatre-temps, font un excellent effet. Ce qu'il y a de
-plus remarquable dans ce choeur, c'est l'extrême variété qui y règne,
-quoique le compositeur s'y soit volontairement privé des ressources de
-l'orchestre.
-
-Le quatuor en _la bémol_, composé sur les paroles,
-
- Sancta mater istud agas,
- Crucifixi fige plagas,
-
-débute par une phrase de ténor qui peut passer pour une des plus
-heureuses inspirations de Rossini. Elle renferme surtout une modulation
-en _sol bémol_ si inattendue, et dont le retour au ton primitif de _la
-bémol_ est si simple et si naturel, qu'on s'étonne que l'idée n'en soit
-encore venue à nul compositeur.
-
-Tout ce morceau est traité de main de maître. Le motif principal a tant
-de charme que, quoique répété quatre fois dans les différentes parties
-récitantes, sans aucun changement harmonique, il paraît toujours
-nouveau; et pourtant la diversité ne provient que de la différence du
-timbre des voix.
-
-Quoique cette strophe soit celle dont l'effet a été le plus général,
-nous nous garderons cependant de la déclarer supérieure aux autres, ni
-surtout au quatuor qui la précédait.
-
-L'effet qu'elle a produit tient surtout à ce que n'étant écrite que pour
-quatre voix seules, l'exécution en a été beaucoup plus complète que
-celle des autres morceaux.
-
-Que le choeur sans accompagnement soit rendu par une masse de voix
-suffisante, et alors il sera apprécié de tous et compris dans toutes ses
-parties. Dans le quatuor, la phrase principale, admirablement chantée
-par M. Dupont, a été rendue avec la même supériorité par Mesdames
-Viardot et Labarre, et par M. Geraldy, chaque fois qu'elle revenait,
-entière ou par fractions, dans leurs parties respectives; il était
-impossible que le public ne donnât pas la palme au morceau confié au
-talent de tels exécutants, sans que l'insuffisance des choeurs et de
-l'orchestre se fît sentir comme pour les versets taillés dans des formes
-plus grandioses.
-
-L'air de contralto en _mi majeur_, chanté par madame Viardot, nous a
-semblé le morceau le moins heureux des six que nous avons entendus: il
-n'a pas été non plus favorable à la cantatrice, quoiqu'elle l'ait
-terminé par un point d'orgue de fort bon goût et tout à fait approprié à
-la nature de l'air; ce que peu de chanteurs savent faire comme madame
-Viardot, parce que peu possèdent une science et une organisation
-musicales comme cette cantatrice.
-
-Un quatuor, sans accompagnement, d'un style très-sévère, a été le
-cinquième fragment exécuté. Il y a de superbes effets d'harmonie dans ce
-morceau, auquel nous ne reprochons qu'une trop fréquente répétition des
-deux mots _Paradisi gloria_.
-
-Ce léger défaut serait facilement évité en coupant la répétition de huit
-mesures qui précèdent le petit travail en imitation, conduisant à la
-pédale, dont l'effet serait rendu encore plus grand par cette
-suppression.
-
-Le dernier morceau est un air de soprano avec choeur, que madame Viardot
-a chanté avec une énergie profonde.
-
-Le rhythme du dessin des violons qui accompagnent la phrase principale
-est d'une grande chaleur, et à l'entrée des choeurs, sur les paroles:
-_In die judicii_, l'attaque des instruments de cuivre, que le piano
-rendait si imparfaitement, doit produire une impression d'autant plus
-grande que jusque là ces instruments sont extrêmement ménagés.
-
-La péroraison de ce morceau est peut-être un peu courte, mais on voit
-que le compositeur n'a pas voulu donner trop d'importance aux choeurs,
-pour laisser la voix principale déployer toutes ses ressources; et ce
-morceau exige une telle énergie de la part de la cantatrice, que de plus
-longs développements auraient rendu l'exécution au-dessus des forces
-humaines.
-
-Ce spécimen de six morceaux du _Stabat_, dont cinq, dès leur première
-audition, ont paru des chefs-d'oeuvre, donne le plus vif désir de
-connaître l'ensemble de ce magnifique ouvrage.
-
-L'exécution a été aussi bonne qu'elle pouvait l'être avec de si faibles
-ressources.
-
-Les choeurs, choisis parmi les artistes de l'Opéra, et dirigés par M.
-Panseron, ont bien fait leur devoir; mais, en fait de choristes, la
-qualité ne peut jamais suppléer la quantité, et l'exécution la plus
-parfaite ne peut faire oublier l'absence des masses vocales.
-
-Le double quatuor, composé d'artistes de l'Opéra-Comique, sous la
-direction de leur habile chef, M. Girard, ne pouvait produire l'effet de
-l'armée d'instruments à cordes nécessaires pour remplir les intentions
-du compositeur.
-
-Quelque habile pianiste que soit M. Labarre, quelque supérieur que
-puisse être un piano de M. Herz, on désire toujours entendre les
-rentrées d'instruments à vent dont les tenues, dont les sons courts et
-secs du piano peuvent à peine donner l'idée.
-
-Le quatuor récitant était seul à la hauteur de la musique qui lui était
-confiée.
-
-Quel effet produira donc cet oeuvre sublime lorsqu'il sera interprété
-avec toutes les ressources de choeur et d'orchestre qu'il mérite.
-
-Nous savons que l'hiver ne se passera pas sans que le public soit admis
-à apprécier cette nouvelle composition.
-
-Le _Stabat_ entier se compose de douze ou treize morceaux, et c'est
-presque la dimension d'un opéra en trois actes; ce sera donc jouissance
-pour tous et bénéfice pour plusieurs que l'audition répétée de ce
-chef-d'oeuvre. Car, il faut le dire, la supériorité de Rossini est telle
-et si bien reconnue par tous les compositeurs, qu'il est peut-être le
-seul dont les succès n'excitent pas de rivalité, parce que tous en
-profitent.
-
-Quel est le musicien de bonne foi qui n'avouera pas avoir dû
-quelques-unes de ses inspirations à l'étude des oeuvres de ce puissant
-génie?
-
-Aussi, j'adjure ici tous les compositeurs contemporains, depuis le plus
-célèbre jusqu'au plus infime de tous qui va signer cet article: en
-est-il un seul qui ne doive quelques pages de ses oeuvres au génie de
-Rossini? Semblable au soleil, il a répandu sa lumière sur tous, et ses
-rayons ont fait éclore mainte inspiration qui ne se serait peut-être
-jamais développée sans cette influence bienfaisante. Rossini est, en
-effet, le génie musical le plus complet qui ait jamais existé. Il a
-abordé tous les genres (la symphonie exceptée) et les a tous traités
-avec une vérité et une diversité de tons incompréhensible.
-
-Le _Barbier_ et le _Comte Ory_, tous deux opéras bouffes, sont aussi
-différents de manière, que _Moïse_ et _Guillaume Tell_ le sont entre
-eux, quoique tous deux soient des opéras sérieux.
-
-Mozart seul a approché de cette facilité de changer de tons; et, dussent
-tous les classiques à venir m'anathématiser, la lutte ne me paraît pas
-égale pour l'invention et la fécondité d'imagination dont, selon moi, la
-palme reste à Rossini.
-
-Cette variété de touche me semble d'autant plus appréciable, qu'elle est
-plus rare: chaque compositeur semble, en effet, avoir une spécialité
-bien affectée, dont il ne s'éloigne qu'avec regret, et certaines
-habitudes dont il ne peut se défaire.
-
-Les exemples ne me manqueront pas.
-
-Weber était né pour le fantastique, et sa célébrité date du jour où il
-rencontra un sujet dans lequel son talent pouvait se déployer avec toute
-sa puissance; dans le _Freyschutz_, tous les défauts de l'auteur
-deviennent des qualités; son style heurté, son harmonie âpre et sauvage,
-ses mélodies étranges, son instrumentation sombre et énergique, tout
-concourt à donner à cette belle partition ce caractère satanique et
-cette couleur _superstitieuse_ par laquelle la musique est si bien
-appropriée au sujet. Mais si après _Freyschutz_ vous allez entendre
-_Euryanthe_, vous trouvez les mêmes effets, le même style et la même
-manière, et tout ce que vous avez admiré dans _Freyschutz_ vous paraîtra
-convenir beaucoup moins à la cour de Charlemagne et au fabliau sur
-lequel est basé cet opéra. Dans _Oberon_, malgré les efforts du
-compositeur pour se rendre aimable et peindre les riantes féeries qu'il
-veut vous représenter, la queue du Diable perce toujours, et la figure
-de Saniel vient souvent grimacer au milieu des sylphes et des génies.
-Conclusion: Wéber est un grand compositeur qui a composé _un_ sublime
-opéra en quinze ou dix-huit actes, dont trois seulement sont joués sous
-le titre de _Freyschutz_. Beethoven, l'immortel Beethoven, a composé
-d'admirables symphonies, qui resteront peut-être toujours sans égales;
-mais il n'a composé que des symphonies. Ses sonates et ses quatuors sont
-des symphonies plus ou moins développées, écrites par un nombre plus ou
-moins restreint d'instruments.
-
-En vain me citerez-vous sa _Messe_ et son _Fidelio_. _Fidelio_ n'est
-point un opéra, c'est une admirable symphonie en deux actes, où les voix
-jouent un rôle fort secondaire, toujours subordonnées à l'orchestre dont
-elles ne sont que l'accompagnement, tandis que toute la variété de
-dessins et toutes les ressources d'imagination sont confiées aux
-instruments.
-
-La messe n'est pas plus un morceau vocal que la symphonie avec choeurs.
-
-Cela n'ôte rien à la gloire de Beethoven; son mérite reste entier, et ce
-n'est pas peu de chose d'être le premier symphoniste du monde, surtout
-quand on a été précédé par un Haydn et un Mozart.
-
-Rossini, je le répète, parce que chez moi c'est une conviction profonde,
-a seul traité tous les genres avec une supériorité telle, qu'un seul eût
-suffi à sa gloire; et il les a tous réunis!! La justice a pourtant été
-tardive pour lui: ses meilleurs ouvrages, ceux qu'il a composés en
-France, n'eurent point de succès dans l'origine.
-
-Le _Siége de Corinthe_ ne produisit qu'une médiocre sensation; le _Comte
-Ory_ ne fut pas compris, et ce ne fut guère qu'à la soixantième
-représentation que le public commença à s'apercevoir que, depuis un an,
-il entendait un chef-d'oeuvre; le _Moïse_ ne fut regardé que comme une
-traduction, quoiqu'il offrît comme morceaux nouveaux l'introduction du
-1er acte et le finale du 3e, qui sont deux chefs-d'oeuvre; et enfin
-_Guillaume Tell_ n'eut jamais le privilége d'attirer la foule: ce ne fut
-que lorsque Duprez chanta le rôle d'Arnold, que _Guillaume Tell_ fut
-justement apprécié.
-
-Le nouveau _Stabat_ sera-t-il rangé dès son apparition dans la classe
-des chefs-d'oeuvre? Le public seul décidera, mais nous doutons, pour
-notre part, que ce même public soit aussi vivement impressionné que nous
-le désirerions.
-
-Il y a un axiome très-connu et très-faux qui prétend que le public veut
-toujours du nouveau. Je ne suis pas de cet avis: le public veut du
-réchauffé qui ait l'air nouveau, mais rien ne l'effraie comme ce qui est
-réellement nouveau. Sortez-le de ses habitudes, il ne sait plus où il en
-est. Offrez-lui quelque chose d'entièrement neuf, son premier mouvement
-sera de le repousser, et il ne viendra à ce que vous lui aurez offert,
-que lorsque le temps aura assez usé le vernis de nouveauté, pour que
-l'objet ne lui paraisse pas trop différent de ce qu'il voit
-habituellement. C'est ce qui fait que, chez nous, les inventeurs ont
-presque toujours tort, et que tout le bénéfice revient aux
-_perfectionneurs_ qui ont su polir les coins trop raboteux pour
-l'extrême délicatesse du public, et faire adopter comme leurs les
-oeuvres des inventeurs qui, sans tant de préparations, s'étaient tout
-bonnement contentés d'être des hommes de génie.
-
-Nous croyons donc que le mérite de compositeur religieux sera
-très-vivement contesté à Rossini, précisément parce qu'il a fait de la
-musique religieuse autrement que Mozart, que Cherubini, et que tous ceux
-qui l'ont précédé.
-
-A ce propos, dirons-nous ce que c'est que la couleur religieuse? Hélas!
-nous ne savons. La musique religieuse devrait être celle qui a une tout
-autre couleur que la musique exécutée au théâtre, et cependant comment
-faire lorsque le théâtre nous en offre qui a parfaitement ce caractère?
-Comment faire de la musique religieuse à l'église s'il faut qu'elle ne
-ressemble nullement à la prière de Moïse, au finale du premier acte de
-la _Muette_ (qui, par parenthèse, a été un _Agnus Dei_ avant de devenir
-un finale d'opéra), au choeur du cinquième acte de _Robert_, aux beaux
-choeurs de _Gluck_, auxquels il ne manque que des paroles latines, pour
-être des modèles de musique ecclésiastique.
-
-En chercherez-vous le type dans les auteurs anciens, dans Haendel, par
-exemple? mais son style ne vous paraît religieux que parce qu'il n'est
-pas dans nos habitudes, car si la musique des oratorio d'Haendel est
-religieuse, celle de ses opéras ne l'est pas moins; vous y retrouverez
-la même manière, les mêmes tournures harmoniques, les mêmes systèmes
-d'accompagnements; c'est la musique de l'époque et non celle affectée au
-genre religieux.
-
-Cherchez-vous cette couleur dans le genre fugué? Pour ma part, j'avoue
-que comme musicien j'aime beaucoup les fugues; cette combinaison
-m'amuse, m'occupe, m'intéresse, pourvu que cela ne dure pas trop
-longtemps. Mais je déclare que, malgré l'usage qui en affecte l'emploi à
-l'église, rien ne me paraît moins religieux que ces morceaux où les
-parties croisées et tourmentées en tous sens et sous tous aspects,
-produisent une confusion, peut-être du goût de gens qui se disputent,
-mais nullement de celui de personnes qui prient.
-
-Le vague où l'on se trouve sur cette matière, et la manière différente
-d'envisager le système religieux, devront produire ce résultat, de faire
-nier par certaines personnes que tous les morceaux du _Stabat_ de
-Rossini soient empreints de la couleur qu'elles désireraient y voir.
-
-Quelle que soit l'opinion qui prenne le dessus, nous garderons notre
-conviction, qui est que l'expression de chaque morceau est parfaitement
-sentie, et que la forme un peu élégante de certaines périodes ne peut
-être reprochée à un compositeur italien, dont le catholicisme est celui
-de son pays, où les églises ne sont pas nues et sombres comme les
-nôtres, mais au contraire éclatantes de lumière, de marbres, de dorures
-et de peintures, telles enfin qu'elles doivent être dans un pays où le
-souverain est le chef de l'Eglise triomphante, et où les souvenirs de
-l'Eglise souffrante sont un peu oubliés.
-
-J'ai parlé des six morceaux dont l'exécution avait eu lieu dans les
-salons de M. Herz, et ma tâche était d'autant moins difficile, que ces
-morceaux ayant été entendus par beaucoup de lecteurs de la _France
-musicale_, l'analyse s'en comprenait à demi-mot.
-
-Maintenant je dois m'occuper des quatre autres morceaux dont j'ai la
-partition manuscrite sous les yeux, et je sens quel doit être l'embarras
-du critique musical qui veut faire apprécier les beautés d'un morceau
-qu'on n'a jamais entendu et dont il ne peut faire une seule citation:
-qu'il s'agisse d'une oeuvre littéraire, on citera la phrase ou le vers
-que l'on veut louer ou critiquer, et le lecteur se trouvera à l'instant
-juge de l'appréciation. En musique, il n'en est pas de même: le critique
-appelle votre attention sur un passage que vous ne connaissez pas, que
-vous n'avez jamais entendu, et c'est par des mots qu'il cherche à faire
-comprendre une combinaison de sons dont l'oreille doit être seule juge.
-Rien ne doit donc moins étonner que la diversité des jugements en
-musique.
-
-Tel peut être proclamé grand homme, d'après quelques morceaux inédits,
-sans que celui qui le gratifie d'un brevet d'immortalité soit obligé de
-justifier son admiration autrement qu'en disant: Je trouve cela beau, et
-sans qu'il soit possible de vérifier si cette opinion est fondée. Je
-connais nombre de célébrités à génie incompris, dont l'échafaudage de
-gloire tomberait bien vite, s'ils s'avisaient de publier leurs prétendus
-chefs-d'oeuvre. Aussi s'en gardent-ils bien. La critique répond à la
-critique avec de pareils arguments: Vous vous êtes avisé de dire que
-l'oeuvre nouvelle d'un puissant génie égalait les chefs-d'oeuvre qui
-l'ont précédée: à cela on vous répond que vous vous trompez, et il est
-impossible de mettre le lecteur à même de se faire juge compétent de la
-cause. Il faut qu'il décide entre le dire des deux avocats, sans qu'il
-lui soit permis d'examiner les pièces du procès.
-
-Avant d'entreprendre l'examen des quatre derniers morceaux du _Stabat_,
-qu'il me soit permis de _répondre_ à quelques _réponses_ que l'on a
-faites à mon assertion.
-
-J'ai dit que je ne comprenais pas trop ce que devait être le style
-religieux, s'il devait différer entièrement des morceaux de théâtre
-destinés à peindre ce sentiment. Cette opinion a paru empreinte d'une
-grande _naïveté_ à un critique que je dois remercier de la politesse du
-mot qu'il a employé pour déguiser sa pensée. «N'avez-vous donc jamais
-entendu, me dit-il, sous les voûtes du temple, à la lueur des cierges,
-aux parfums de l'encens, un hymne de mort ou de gloire qui vous fait
-involontairement plier le genou? Est-il un sentiment profane auquel une
-semblable musique puisse s'appliquer? et les chefs-d'oeuvre plus
-modernes de Palestrina, d'Allegri, de Marcello, n'en avez-vous pas ouï
-parler?» Il me sera facile de répondre par des faits.
-
-Oui, j'ai souvent éprouvé ces émotions profondes à l'église; mais alors
-le pouvoir de la musique était encore augmenté par ces cierges, cet
-encens, ces voûtes dont on me parle, et par la pompe majestueuse de
-notre culte; le sentiment religieux était excité en moi par le lieu où
-je me trouvais, et la musique y ajoutait beaucoup; mais cette même
-musique, dépouillée de ces accessoires, m'aurait sans doute laissé
-froid.
-
-Lorsque M. Castil-Blaze donna la traduction de _Don Juan_ à l'Opéra, il
-avait introduit dans la scène des Démons (supprimée depuis) un choeur
-parodié sur la musique du _Dies iræ_ de Mozart, et ce chant terrible,
-qui nous a tous fait frissonner à l'église, passa inaperçu au théâtre.
-Pourquoi? C'est que les voûtes du temple, la lueur des cierges et les
-parfums de l'encens lui manquaient.
-
-Il ne faut pas s'abuser sur la puissance de la musique. Cet art, le plus
-idéal, le plus vague de tous, puisqu'il n'est pas basé sur l'imitation
-comme les autres arts, ne peut exciter sur l'auditoire ses plus
-puissants effets que grâce à une prédisposition particulière de la part
-de celui-ci.
-
-Le fameux _Miserere_ d'Allegri en est une preuve.
-
-Ce morceau, exécuté le Vendredi-Saint, à la chapelle Sixtine, produit
-une émotion extraordinaire chez tous ceux qui l'entendent. C'est dans la
-chapelle représentant le Saint-Sépulcre que son exécution a lieu:
-quelques cierges jettent une clarté douteuse; à chaque verset, on en
-éteint un; à mesure que l'obscurité augmente, les voix s'affaiblissent,
-et lorsqu'à la dernière strophe la dernière lumière a disparu, les voix
-ne font plus entendre qu'un murmure plaintif, un bourdonnement lugubre
-qui se termine par un silence de mort, sur lequel la foule s'éloigne
-vivement impressionnée et atteinte d'une émotion difficile à comprendre,
-dans un pays aussi peu religieux que le nôtre.
-
-Il était autrefois défendu, sous peine d'excommunication, de prendre
-copie de ce _Miserere_. Mozart, âgé seulement de quatorze ans,
-l'entendit à Rome en 1770.
-
-Son attention avait été si vivement excitée, que, de retour chez lui, il
-le transcrivit entièrement de mémoire, et un des sopranistes de la
-chapelle déclara que cette copie était parfaitement conforme au
-manuscrit.
-
-Depuis ce temps, ce fameux morceau a cessé d'être un mystère, et c'est
-avec une grande surprise que tout le monde a reconnu que c'était un
-oeuvre des plus médiocres, sans invention, sans combinaison d'harmonie
-et indigne en tous points de son immense réputation.
-
-D'où venait donc son colossal effet? encore une fois, des accessoires,
-des voûtes du temple et des cierges éteints.
-
-Les élèves de Choron l'exécutèrent à la Sorbonne, il y a une quinzaine
-d'années, et quoique l'exécution fût certes meilleure que celle de la
-chapelle Sixtine, qui, comme chacun sait, est devenue des plus
-médiocres, cependant le _Miserere_ ne produisit aucun effet.
-
-Chez les Grecs, la musique avait une puissance dont nous ne nous faisons
-que difficilement idée et que l'on peut pourtant expliquer.
-
-C'est que chez ces peuples, tels instruments, tels modes étaient
-affectés à telles circonstances, et que les lois punissaient sévèrement
-l'abus et la confusion qu'on en aurait pu faire.
-
-Ainsi l'hymne de guerre ne produisait tant de sensation, que parce qu'il
-était défendu de l'exécuter en temps de paix, et que ce chant ranimait
-tous les instincts de gloire et de courage.
-
-De semblables sensations ne peuvent exister chez nous, blasés que nous
-sommes en entendant continuellement au théâtre la musique emprunter tous
-les accents pour peindre des sentiments fictifs.
-
-Peut-être pourrions-nous cependant nous faire une légère idée de cette
-impression: un seul instrument est presque exclusivement affecté aux
-cérémonies funèbres, c'est le tam-tam. Qui ne s'est senti profondément
-ému en entendant, dans l'église ou à la suite d'un convoi, retentir les
-grondements prolongés de ce lugubre instrument? L'effet en est terrible
-et vous fait tressaillir jusqu'à la moelle des os.
-
-Ne croyez pas cependant que cette impression soit entièrement due au
-timbre du tam-tam: elle vient en grande partie de la circonstance où
-vous vous trouvez et du souvenir des circonstances analogues où vous
-avez entendu résonner ces sons funèbres. Remarquez que, chez les
-Chinois, les Indiens et tous les Orientaux, le tam-tam est un instrument
-de liesse et de joie.
-
-On me dit que la véritable musique religieuse ne saurait s'appliquer à
-un sentiment profane. Je suis parfaitement de cet avis; mais je me suis
-bien mal fait comprendre, si l'on croit que j'ai dit que la musique
-d'église et celle de théâtre dussent être les mêmes. J'ai dit seulement
-que je ne savais pas quelle était la différence entre la musique
-d'église et celle de théâtre destinée à peindre un sentiment religieux.
-
-Mettez des paroles latines sous la prière de _Moïse_, et dites-moi s'il
-existe au monde un morceau de musique d'église où le sentiment religieux
-soit plus divinement exprimé.
-
-On me demande si j'ai jamais ouï parler des oeuvres d'Allegri, de
-Palestrina et de Marcello.
-
-J'ai fait plus que d'en entendre parler; car, ayant commencé ma carrière
-de compositeur par être organiste, j'ai beaucoup étudié les auteurs
-classiques et surtout les auteurs anciens.
-
-Je commencerai par Palestrina, comme le premier en date:
-
-Palestrina fit une révolution dans la musique d'église, où l'abus des
-moyens scientifiques causait un tel scandale, que le pape Marcel II, qui
-régnait en 1555, était sur le point de la proscrire des temples
-religieux. Palestrina demanda au pape la permission de lui faire
-entendre une messe de sa composition. Marcel en fut si enchanté, que
-non-seulement il renonça à son projet, mais encore il chargea Palestrina
-de composer un grand nombre d'autres ouvrages du même genre pour sa
-chapelle.
-
-Cette messe existe et est connue sous le nom de messe du pape Marcel. On
-comprend que, voulant faire une révolution, Palestrina devait
-s'appliquer à s'éloigner autant que possible du genre qu'il voulait
-détruire; aussi ses premières compositions sont-elles d'une extrême
-simplicité d'harmonie; plus tard, les effets y devinrent plus
-compliqués.
-
-Toutes ses compositions sont pour les voix sans accompagnements; ce ne
-fut que près d'un siècle plus tard, que Carissimi introduisit, le
-premier, l'accompagnement de la musique instrumentale aux motets.
-
-J'ai beaucoup lu, mais très-peu entendu de musique de Palestrina.
-
-Elle a un effet tout particulier, qui tient surtout à l'absence de
-certains accords qui n'étaient pas encore en usage, et à un enchaînement
-de modulations étranger à toute la musique que nous connaissons et qui
-tient beaucoup à l'époque où vivait Palestrina.
-
-Ce compositeur est un des plus grands génies musicaux qui aient existé;
-mais je ne crois pas que son style soit le style religieux par
-excellence, et celui qui voudrait composer de la musique uniquement dans
-ce dernier système, me paraîtrait aussi ridicule que celui qui
-affecterait de dédaigner notre langue pour adopter le français qu'on
-parlait au XIIe siècle.
-
-Je ne connais d'Allegri que son _Miserere_, et dussé-je profondément
-affliger celui qui l'offre comme modèle, je déclare que cette
-composition me paraît excessivement médiocre.
-
-Les psaumes de Marcello sont, au contraire, de la plus grande beauté;
-mais si on me les propose comme type du style religieux, je dirai qu'il
-faudra alors adopter comme tel toutes les compositions madrigalesques de
-ses contemporains, où l'on ne trouve pas, à la vérité, la même hauteur
-de pensée qui est particulière à l'homme, mais où le style et la couleur
-sont parfaitement semblables.
-
-Il n'y a donc pas de style religieux, absolument parlant; la musique
-d'église, ainsi que toute autre, a dû suivre les progrès constants que
-l'art n'a cessé de faire.
-
-Si vous admettez que le style de tel auteur soit le modèle par
-excellence, il s'ensuivra que vous donnerez tort à ceux qui l'auront
-précédé ou suivi. Ainsi, si les messes de Palestrina sont le vrai type
-du style religieux, celles de Mozart sont anti-religieuses; car rien ne
-se ressemble moins comme style, comme pensée, comme forme et comme
-tournure, que Mozart et Palestrina.
-
-Si vous donnez la palme à Mozart, que penserez-vous de Cherubini, dont
-la manière n'est nullement celle de Mozart? et de Lesueur qui s'en
-éloigna encore bien plus?
-
-Ne faisons donc pas de comparaisons impossibles entre ces deux auteurs
-d'époques si différentes; convenons que si Palestrina était le premier
-musicien de son temps, Rossini est aussi le plus grand compositeur de
-notre siècle, et avouez franchement que s'il vous eût donné une
-composition à la Palestrina, vous l'auriez renvoyé à l'école où l'on
-fait de ces sortes de travaux, et que vous lui auriez justement reproché
-de ne pas parler la langue de son siècle.
-
-Quant au reproche banal et qui ne peut être appuyé sur aucune preuve,
-que la musique de son nouveau _Stabat_ convienne aussi bien au théâtre
-qu'à l'église, sachez que de tout temps ce reproche a été fait aux
-compositeurs qui ont également travaillé pour l'église et pour le
-théâtre, et que si ce défaut ne vous apparaît pas dans les compositions
-anciennes, c'est que les oeuvres sacrées ont survécu aux oeuvres
-profanes presque entièrement oubliées.
-
-Peut-être serez-vous surpris d'apprendre qu'un des contemporains de
-Pergolèse, le père Martini, lui reprochait, à propos aussi de son
-_Stabat_, d'avoir fait une musique peu appropriée au sujet, et
-ressemblant entièrement à celle de la _Serva padrona_.
-
-Effectivement, on trouve un système d'accompagnement tout à fait
-identique dans le verset _Inflammatus et accensus_, et un air de la
-_Serva padrona_, _Stizzoso mio stizzoso_.
-
-Ici, le reproche est plus grave que celui qu'on adresse à Rossini, en
-qui vous trouveriez tout au plus une conformité de style entre le
-_Stabat_ et _Moïse_ ou _Guillaume Tell_, ou tel autre de ses ouvrages
-les plus sérieux; mais on ne s'est pas encore avisé de comparer son
-_Stabat_ au _Barbier de Séville_ ou à l'_Italienne à Alger_, tandis
-qu'un contemporain de Pergolèse établissait un parallèle entre son
-_Stabat_ et un intermède bouffe.
-
-Le _Stabat_ de Pergolèse renferme sans doute quelques belles parties;
-mais, en général, cette composition m'a toujours paru fort au-dessous de
-sa réputation. Le premier verset, qui est peut-être le meilleur, n'est
-qu'une formule harmonique qui n'était déjà plus neuve à l'époque où
-Pergolèse écrivait ce morceau (1734). Cette marche de seconde se trouve
-textuellement avec la même base dans un intermède de Lully, composé en
-1669.
-
-Et savez-vous de qui sont les paroles de cet intermède? De Molière. Et
-quelles sont ces paroles? C'est le _Buon di_, que viennent souhaiter à
-M. de Pourceaugnac les deux médecins qui lui conseillent ce genre de
-rafraîchissement pour lequel il avait si peu de goût. Ainsi donc, le
-début d'un morceau religieux se trouve être le même que celui d'un duo
-grotesque. Il est plus que certain que Pergolèse ignorait entièrement
-l'intermède de Lully, mais cela prouve que la formule harmonique qui
-compose tout le premier morceau de son _Stabat_ était loin d'être
-nouvelle à l'époque où il l'employa.
-
-Le verset _Quæ moerebat_ est d'un rhythme sautillant qui ne s'accorde
-guère avec les paroles.
-
-L'avant-dernier verset _Quando corpus morietur_ est d'un beau caractère;
-il me semble cependant que le sens des paroles
-
- Quando corpus morietur,
- Fac ut animæ donetur
- Paradisi gloria.
-
-n'exigeait pas une couleur aussi triste, qui n'est applicable qu'au
-premier vers. Rossini me paraît avoir beaucoup mieux saisi la pensée de
-cette strophe, par l'éclat de voix qui signale les mots _Paradisi
-gloria_.
-
-La fugue du _Stabat_ de Pergolèse a le défaut de commencer par une
-succession de quatre quintes entre le sujet et le contre-sujet, et les
-développements sont peu intéressants.
-
-Il me semble impossible de mettre en parallèle les deux _Stabat_, même
-en faisant réserve du siècle d'intervalle qui sépare ces deux
-compositions.
-
-Les quatre morceaux qui me restent à examiner sont les numéros 2, 3, 4
-et 10 du _Stabat_.
-
-Le nº 2 est un air de ténor en _la bémol_. Le motif chanté d'abord à
-l'unisson avec les violons et les violoncelles, soutenus par une
-harmonie plaquée, est ensuite répété à pleine voix avec toutes les
-puissances de l'orchestre, pendant que les deuxièmes violons, les altos
-et les basses promènent des arpéges en triolets sous la mélodie. La coda
-se termine par une pédale qui s'éteint pianissimo.
-
-Le nº 3 est un délicieux duo entre soprano et contralto. Sa phrase
-principale est constamment accompagnée par un dessin de notes répétées
-dans les premiers violons qui suit toutes les allures de la voix, sans
-que le chant soit jamais gêné par cet accompagnement obligé. La mélodie
-en est d'une grâce enchanteresse et d'une élégance extrême.
-
-Le nº 4 est un air de basse en _la mineur_. J'ai déjà parlé de la
-difficulté de donner une idée d'un morceau de musique sans citer la note
-écrite. J'ai cependant vu souvent des auteurs d'articles de musique,
-d'ailleurs fort bien faits, s'évertuer à analyser des modulations en
-faisant la nomenclature des accords et en indiquant leur succession.
-J'ai remarqué que les gens du monde sautaient à pieds joints par-dessus
-ces descriptions, craignant de ne pas les comprendre, et que les
-musiciens se repentaient de n'en avoir pas fait autant, vu qu'ils n'y
-comprenaient pas davantage. Je ne m'efforcerai donc pas de vous faire
-l'analyse fort peu claire d'une ravissante modulation qui, partant de
-_la naturel_, arrive en _ré bémol_, et retourne au ton primitif en moins
-de six mesures, sans que l'oreille soit le moins du monde choquée de
-cette brusque transition, qui est sauvée avec tant d'art, qu'on croirait
-entendre la chose la plus naturelle et la plus usitée. La phrase majeure
-qui sépare les deux reprises du motif est de la plus grande suavité. Cet
-air m'a paru être un des meilleurs morceaux du _Stabat_.
-
-Le nº 10 est l'_Amen_, portant la fugue que Rossini s'est cru obligé de
-faire comme tous ses devanciers. Peut-être un si puissant génie
-aurait-il dû se mettre au-dessus de l'usage, et ne pas sacrifier au
-préjugé qui impose l'obligation de faire une fugue, le moins religieux
-de tous les morceaux; mais peut-être aussi a-t-il voulu répondre en une
-fois et pour toutes à ceux qui prétendent qu'il n'est pas savant, et
-leur prouver qu'il n'a dédaigné le titre d'homme de science que parce
-qu'il préférait celui d'homme de génie. Car il est assez singulier qu'en
-musique le titre de savant s'accorde généralement moins à ceux qui le
-sont véritablement qu'à ceux qui font abus de la science.
-
-Quoi qu'il en soit, la fugue du _Stabat_ est irréprochable comme
-régularité; mais Rossini n'a pu résister, après cette concession, au
-désir de redevenir lui-même, et après la pédale, suivie des strettes et
-de tout ce qui amène ordinairement la péroraison de la fugue, il arrête
-tout d'un coup l'élan du morceau lancé vers la conclusion, pour
-reprendre les premières mesures du début du premier morceau, et après ce
-repos d'un mouvement lent, il attaque une vigoureuse strette qui termine
-brillamment ce verset chaleureux, et reproduisant avec toutes les
-puissances de l'orchestre une des phrases principales de la première
-strophe.
-
-Voici donc achevé cet oeuvre admirable, dont le mérite n'est peut-être
-que mieux attesté par la vivacité de quelques critiques dont il a été
-l'objet. Certes, le droit de blâme appartient à chacun, et je ne
-comprendrais guère un auteur qui se fâcherait sérieusement de l'opinion,
-quelque sévère qu'elle fût, que l'on aurait pu émettre sur sa
-composition.
-
-Mais ce que je ne saurais tolérer, c'est que le droit de rendre justice
-au génie fût méconnu; et je répondrai à celui qui n'a pas craint de
-m'accuser d'une admiration hypocrite, que lorsqu'il s'agit d'un homme
-comme Rossini, l'admiration doit paraître trop naturelle pour pouvoir
-être taxée d'une hypocrisie dont, au reste, le but m'échapperait
-entièrement; et j'ai trop bonne opinion du goût et de l'esprit de celui
-qui m'a adressé ce reproche, pour ne pas penser qu'il est beaucoup moins
-sincère dans sa critique que je ne l'ai été dans mes louanges.
-
-Rossini me paraît avoir été, dans son _Stabat_, plus mélodique que tous
-ceux, sans exception aucune, qui ont écrit de la musique religieuse,
-sans que le style fût pour cela moins élevé et moins approprié au sujet.
-Et ce n'est pas un mince mérite que celui de n'avoir employé
-qu'accessoirement les ressources de l'art, qui ne manquent jamais de
-fournir à ceux qui savent s'en servir la sévérité de couleur qu'ils
-recherchent, et d'être arrivé à ce but par des moyens d'invention et des
-mélodies, ce qui se trouve beaucoup plus difficilement que des
-combinaisons d'harmonie et de contre-point, quelque intéressantes
-qu'elles puissent être. Rossini a, du reste, prouvé, dans son dernier
-morceau, qu'il pouvait faire de la science aussi bien que tout autre; et
-sans l'influence de son génie qui, malgré lui, perce encore à travers
-l'aridité de la fugue, ce morceau aurait pu devenir assez sec et assez
-mathématique pour contenter pleinement ceux qui ne considèrent
-l'invention et l'inspiration que comme inférieure au savoir.
-
-A ceux-là, je recommanderai l'étude des maîtres de l'école flamande,
-parfaitement oubliée aujourd'hui; qu'ils lisent les oeuvres des Jacques
-Desprès, des Claude Goudimel, des Okenheim, des J. Mouton, des Orlando
-Lassus; ces oeuvres sont des prodiges de science dont peuvent approcher
-les compositions de ceux qu'ils ont précédés dans la carrière.
-
-Eh bien! c'est précisément l'excès de leur science qui amena ce scandale
-qui, sous Palestrina, faisait à jamais proscrire la musique des églises.
-
-Et si un jour à venir, quelque Marcel futur voulait renouveler cette
-persécution contre la musique sacrée, qu'on lui fasse entendre le
-_Stabat_ de Rossini, et bien certainement la musique rentrera en grâce
-auprès du chef de l'Église.
-
-
-
-
-LA DAME BLANCHE DE BOIELDIEU
-
-
-On ne fait pas de musique, parlons-en, et à défaut de jouissances dont
-nous sommes privés, reportons-nous, par le souvenir, au plaisir que nous
-fit éprouver, dès son apparition, un des chefs-d'oeuvre dont s'honore
-l'école française.
-
-_La Dame blanche_ fut l'avant-dernier ouvrage de Boïeldieu. J'ai eu le
-bonheur d'être l'élève de cet homme éminent que tous mes lecteurs ont
-admiré, que tous auraient aimé, s'ils eussent pu le voir de près, et
-reconnaître que chez lui le talent n'était pour ainsi dire que la
-traduction des qualités privées. J'ai vu commencer et terminer l'oeuvre
-qui est un des plus puissants titres de gloire de Boïeldieu; j'étais
-bien jeune alors, je n'avais pas vingt ans, mais le souvenir des travaux
-de mon illustre maître est aussi présent à ma pensée que sa mémoire est
-chère à mon coeur. Et peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt
-d'apprendre quelques détails tout à fait intimes, et qui, par
-conséquent, ont dû échapper à tous les biographes.
-
-Boïeldieu débuta fort jeune à Rouen, sa ville natale, par un petit opéra
-dont le titre même ne nous est pas resté. Son maître, M. Broche,
-organiste de la cathédrale, l'engagea à aller à Paris. On était alors en
-95; on commençait à respirer un peu du régime de la Terreur; la musique
-était fort en vogue; car, dans la première révolution, s'il y eut
-beaucoup de ruinés, il y eut beaucoup d'enrichis, et les plaisirs ne
-manquèrent jamais à la capitale.
-
-Quatre compositeurs éminents de l'époque, Cherubini, Méhul, Kreutzer et
-Jadin avaient l'habitude de se réunir toutes les décades dans un dîner
-d'amis, où ils oubliaient dans de doux épanchements, et dans une
-fraternelle causerie, les préoccupations qui, alors comme aujourd'hui,
-assiégeaient tous les esprits.
-
-Boïeldieu obtint la faveur d'être admis à ce dîner de célébrités
-musicales; il avait été recommandé comme un jeune musicien de province
-annonçant un grand talent, et ayant déjà même obtenu un succès au
-théâtre: aussi avait-il été engagé à venir soumettre sa partition à
-l'illustre aréopage.
-
-Le pauvre jeune homme s'avança tout tremblant au milieu de ces convives
-dont le nom et la réputation l'épouvantaient, et donna d'abord une fort
-pauvre idée de son esprit pendant le repas, n'osant ouvrir la bouche et
-ne répondant que par des monosyllabes aux avances que lui faisait son
-voisin: c'était Kreutzer, qui avait pris en pitié le pauvre débutant.
-Celui-ci finit cependant par s'enhardir, et, à la fin du repas, lui et
-Kreutzer étaient les meilleurs amis du monde.
-
-Le dîner fini, Kreutzer voulut faire valoir son jeune protégé; il le
-présenta chaudement à Méhul et à Cherubini, qui commencèrent à se
-dérider un peu avec lui: pendant ce temps, Jadin feuilletait sa
-partition manuscrite, que Boïeldieu avait déposée en entrant sur le
-piano.
-
-La glace était rompue, la bienveillance semblait succéder à la froideur,
-et Kreutzer, voyant ses confrères dans de si bonnes dispositions,
-proposa au jeune musicien de se mettre au piano pour faire entendre son
-opéra. Boïeldieu était excellent pianiste et chantait d'une manière fort
-agréable; mais ses juges n'étaient pas gens à se laisser éblouir par le
-charme de l'exécution, et le pauvre compositeur voyait de temps en temps
-s'allonger sur sa partition un doigt qui lui indiquait un passage où lui
-ne voyait rien que de fort innocent, mais qui recelait, à coup sûr,
-quelque grosse faute d'harmonie, car ce doigt était celui de Cherubini;
-et Cherubini ne laissait jamais passer le moindre solécisme musical.
-Boïeldieu avait appris de son maître, M. Broche, tout ce que savait le
-pauvre organiste, c'est-à-dire fort peu de chose, et il n'avait pas même
-la conscience des fautes qu'on lui indiquait; il se doutait cependant
-bien que le terrible doigt ne lui signalait pas ces passages comme
-excellents, et c'était avec terreur qu'il le voyait presque à chaque
-mesure retomber sur chaque portée de sa partition. Il suait sang et eau
-et souffrait le martyre; cependant il ne se décourageait pas et
-continuait toujours à exécuter son opéra; les morceaux se succédaient,
-et l'espoir commençait à rentrer dans son âme, car le doigt ne venait
-plus se poser entre l'exécutant et la musique placée devant lui.
-
---Allons, se disait-il, il paraît que le milieu de mon opéra vaut mieux
-que le commencement; j'espère que la fin couronnera l'oeuvre.
-
-Et il allait toujours. Au moment où il venait de terminer un des
-morceaux qui avaient eu le plus de succès à Rouen, et qui, selon lui,
-devait entraîner le suffrage de ses juges, il s'arrêta comme pour leur
-demander avis; n'entendant rien, il se retourne, et alors quelle n'est
-pas sa honte et de quel serrement de coeur n'est-il pas saisi! Il se
-voit seul... ses auditeurs étaient partis, jugeant sans doute à
-l'indignité de l'oeuvre que leurs conseils étaient superflus, et voulant
-s'épargner la peine de mauvais compliments qu'ils n'auraient pu
-s'empêcher de faire.
-
-Les larmes suffoquent le pauvre Boïeldieu, il porte ses mains à son
-visage et va s'abandonner au désespoir, lorsqu'une voix se fait
-entendre; un seul des juges était resté: le plus jeune d'entre eux avait
-eu pitié du débutant, et peut-être était-il chargé par ses confrères
-d'adoucir l'amertume de cette épreuve. Lui seul pourrait nous le dire,
-car il est le seul survivant des cinq acteurs de cette scène: Jadin,
-c'était lui, s'approcha de Boïeldieu.
-
---Mon jeune ami, lui dit-il, ne vous désolez pas; à tort, on vous a fait
-croire que vous étiez compositeur. Je ne veux pas apprécier le plus ou
-moins de dispositions que vous pouvez avoir; mais, avant d'exercer un
-art, il faut l'apprendre, et vous ne possédez même pas les premiers
-éléments de la composition. Mais on peut être un musicien fort habile et
-très-estimé, sans être en état d'écrire un opéra. Vous êtes bon
-pianiste, vous avez une jolie voix, vous pourrez faire votre chemin avec
-cette double ressource; donnez des leçons et faites des romances; puis,
-si vous voulez travailler pour le théâtre, apprenez la composition, et
-vous vous essaierez de nouveau; mais, je vous en préviens, et je le sais
-par expérience, c'est une carrière bien difficile, et les succès que
-l'on rêve s'y réalisent rarement.
-
-Le conseil était plus facile à donner qu'à suivre. Pour donner des
-leçons, il faut avoir une clientèle, et Boïeldieu, jeté à Paris sans
-appui et sans protection, fut d'abord réduit à accorder des pianos pour
-vivre; mais quand il avait accordé un piano, il ne pouvait résister au
-plaisir de préluder sur l'instrument qu'il venait de remettre en état.
-
-Son exécution fut remarquée, ajoutons que sa personne ne le fut pas
-moins; jeune, élégant, spirituel, doué d'une des figures les plus
-agréables, il ne pouvait manquer de réussir. En peu de temps il acquit
-une excellente clientèle, il composa quelques romances qui eurent un
-succès prodigieux et mérité; bref, il devint l'homme à la mode de toutes
-façons, et la fortune ne cessa plus de lui sourire.
-
-Il fut nommé professeur de piano au Conservatoire, et l'idée du théâtre
-le poursuivant toujours, il voulut encore essayer ses forces même avant
-d'avoir appris ce qu'on lui avait tant reproché d'ignorer, et il crut
-pouvoir suppléer par le goût et l'audition des chefs-d'oeuvre à tout ce
-qui lui manquait pour l'étude. C'est dans ces conditions qu'il donna
-successivement, _la Dot de Suzette_, _Zoraïme et Zulnar_, _la Famille
-suisse_, _Montbreuil et Verville_, _les Méprises espagnoles_,
-_Beniowsky_ et _le Calife de Bagdad_. Mais il comprit alors que les
-qualités naturelles ne pouvaient suffire, si l'art ne venait à leur
-secours, et il eut le courage (exemple peut-être unique!) de se mettre à
-étudier avec la persévérance d'un écolier, les principes qui lui
-manquaient pour devenir un des chefs de notre école. La scène de
-l'audition de son premier opéra était oubliée depuis longtemps, et
-Cherubini était devenu et est resté jusqu'à sa mort son plus intime ami;
-c'est lui qu'il choisit pour professeur, et l'on ne pouvait certes mieux
-s'adresser. C'est à l'union de la pureté et de l'élégance de Cherubini
-et du charme et de la grâce de Boïeldieu, que nous devons ces
-chefs-d'oeuvre dont le premier spécimen fut _Ma tante Aurore_, partition
-aussi purement écrite que celles qui l'avaient précédée l'avaient été
-négligemment.
-
-Je n'entreprends pas de faire ici une biographie de Boïeldieu, et je ne
-le suivrai pas dans son voyage en Russie en 1803, ni à son retour en
-France en 1812. Les ouvrages qu'il a donnés dans cette période de temps
-sont trop connus pour qu'il y ait besoin même de les citer, et je me
-hâte d'en venir à _la Dame blanche_, dont je me suis peut-être un peu
-trop écarté. Je vous ai montré le pauvre petit accordeur de pianos en
-1795, nous allons maintenant faire connaissance avec le membre de
-l'Institut, chevalier de la Légion-d'Honneur et professeur de
-composition en 1820. Je fus un des premiers élèves admis à la fondation
-de la classe de Boïeldieu. J'avais pour camarades, Boily, le fils du
-célèbre peintre de portraits, qui obtint le grand prix de composition de
-l'Institut et donna un petit opéra à l'Opéra-Comique, excellent garçon
-qui a toujours eu le tort de douter de lui-même et qui a fui, au lieu de
-les rechercher, les occasions de donner la preuve d'un talent réel; et
-Théodore Labarre, l'habile harpiste, l'auteur des _Deux Familles_, de
-_la Révolte au Sérail_ et du _Ménétrier_, aujourd'hui chef d'orchestre à
-l'Opéra-Comique.
-
-Le Conservatoire était une singulière chose, à l'époque que je cite; il
-y régnait un classicisme outré; les mélodistes, proprement dits, étaient
-regardés comme de bien pauvres sires; Rossini y était tourné en
-dérision, et les professeurs, il faut le dire, n'étaient pas étrangers
-au dédain que manifestaient hautement les élèves. M. Lesueur appelait
-les opéras de Rossini des _turlututus_, et M. Berton écrivait une épître
-en vers sur la musique _mécanique_; c'est ainsi qu'il qualifiait celle
-de l'école moderne. Pourtant M. Catel avait déclaré, à la grande
-stupéfaction de ses élèves, qu'il y avait de belles choses dans un trio
-d'_Othello_. Cherubini ne disait rien, mais il écoutait tous ces propos
-en riant de ce rire narquois qui lui était particulier, et qui semblait
-deviner les palinodies que ses confrères devaient chanter quelques
-années après, en s'inclinant devant le génie sublime qu'ils
-méconnaissaient encore. Il ne serait pas facile d'exprimer la manière
-dont fut accueillie la nouvelle de la création d'une classe de
-composition dirigée par Boïeldieu, et de quels quolibets étaient
-poursuivis les élèves qui y furent admis. Ce fut bien pis, lorsque nous
-apprîmes à nos camarades la façon dont se faisait cette classe. Les
-partitions des premiers opéras de Rossini étaient publiées chez le frère
-de notre professeur, Boïeldieu jeune, dont le magasin de musique était
-rue de Richelieu. Dès qu'une partition de ces ouvrages non encore
-exécutés à Paris allait paraître, une épreuve nous en était envoyée;
-Labarre, excellent lecteur, se mettait au piano, puis madame Boïeldieu,
-qui a été une très-grande cantatrice, Boïeldieu et nous-mêmes, nous
-chantions l'opéra d'un bout à l'autre; et souvent la classe, qui ne
-devait durer que deux heures, se prolongeait toute la journée. C'est
-ainsi que nous connûmes, les premiers, _le Mose_, _la Donna del Lago_,
-_la Semiramide_, et vingt autres chefs-d'oeuvre dont l'exécution ne
-révéla les beautés au public que quelques années plus tard. Boïeldieu
-n'avait pas de peine à nous signaler les négligences et les taches qu'on
-remarque dans quelques opéras de Rossini; mais il lui était plus
-difficile de nous convaincre de la supériorité de l'oeuvre qu'il nous
-analysait; nous avions tous plus ou moins sucé le levain du
-Conservatoire, et nous n'abandonnions pas facilement nos préjugés. Pour
-ma part, je n'étais pas un des moins rétifs.
-
-On peut juger alors de ce que pensaient de nous nos camarades du
-Conservatoire, en apprenant qu'on nous donnait pour modèle ce qui était
-l'objet de leurs risées. Mais tout finit par s'user, même le mépris pour
-des chefs-d'oeuvre, et le génie finit toujours par triompher des
-coteries. Je ne connais de génies méconnus que ceux qui obtiennent de
-grands succès; ceux-là sont méconnus de tous ceux qui les envient. Quant
-aux prétendus génies qui se réfugient dans leur impossibilité, pour
-accuser le mauvais vouloir de leurs contemporains, je crois qu'il n'y a
-que leur incapacité qui soit méconnue par eux mêmes.
-
-Boïeldieu nous donnait des leçons chez lui, à Paris dans l'hiver et en
-été à sa campagne de Villeneuve-Saint-Georges. C'était, pour nous, de
-grandes fêtes que ces parties de campagne de chaque semaine. Nous
-revenions le soir par la voiture, qui nous descendait à la Bastille, et
-nous allions finir notre soirée aux Funambules.
-
-Debureau n'avait pas encore sa gloire faite; Janin et Nodier ne
-l'inventèrent que quelques années plus tard; mais nous, nous l'avions
-découvert, et, sans deviner sa célébrité future, nous savions déjà
-l'apprécier; nous ignorions son nom, qui ne figurait même pas sur
-l'affiche; pour nous, c'était tout uniment le Pierrot des Funambules;
-mais nous savions combien il était supérieur à son voisin, le Pierrot de
-madame Saqui, Pierrot ignoré, qui s'est éteint en 1830, lorsque le
-vaudeville, qui envahit tout, s'est établi en vainqueur sur les ruines
-de la danse de corde et de la pantomime, seules exploitées alors sur ces
-deux théâtres.
-
-Boïeldieu travaillait depuis longtemps _aux Deux Nuits_, poëme de
-prédilection de M. Bouilly: cet auteur voulut faire un pendant _aux Deux
-Journées_ qui lui avaient valu, Cherubini aidant, un si grand succès
-quelque trente ans auparavant. La musique était presque à moitié faite,
-lorsque Martin vint à prendre sa retraite: le rôle principal lui étant
-destiné, il était impossible de l'y remplacer, et Boïeldieu renonça
-momentanément à poursuivre son oeuvre, pour entreprendre _la Dame
-Blanche_ que venait de lui confier Scribe qui commençait à peine avec
-Auber cette série de succès, source de la fortune de l'Opéra-Comique,
-depuis plus de vingt-cinq ans.
-
-Boïeldieu, emprisonné depuis plus d'un an par les rimes pénibles et
-anti-musicales du père Bouilly, se trouva tout de suite à l'aise avec la
-collaboration de Scribe, qui comprend les exigences des musiciens comme
-les musiciens eux-mêmes, et qui coupe les morceaux avec un tel bonheur,
-que nous les jugeons tout faits lorsqu'il nous en lit les paroles: aussi
-jamais musique ne fut-elle composée aussi facilement.
-
-Labarre, ayant, comme harpiste, fait plusieurs voyages en Angleterre,
-fournit à Boïeldieu tous les thèmes écossais que l'on remarque dans _la
-Dame Blanche_, tels que l'air du troisième acte, les motifs de _Chez les
-montagnards écossais_, _Vous le verrez le verre en main_, etc., etc. Ce
-troisième acte effrayait beaucoup Boïeldieu; il n'y trouvait pas de
-situation, et un jour j'allai le voir et le trouvai travaillant dans son
-lit qu'il ne quittait presque que trois ou quatre heures par jour, et
-fort préoccupé de ce troisième acte.
-
---Comprenez-vous, me dit-il, qu'après deux actes si pleins de musique,
-je n'aie rien dans le troisième, qu'un air de femme, un petit choeur
-sans importance, un petit duo de femme et un finale sans développement?
-
-Il me faudrait là un grand morceau à effet, et je n'ai qu'un petit
-choeur de villageois: _Vive, vive monseigneur!_ Scribe m'a mis en note:
-paysans jetant leurs chapeaux en l'air, preuve que ce doit être un
-morceau animé et court; ils ne peuvent pas jeter leurs chapeaux en l'air
-pendant un quart-d'heure. Il m'est pourtant venu cette nuit une idée qui
-serait peut-être bonne. Je lisais dans Walter-Scott qu'un individu qui
-revient dans son pays reconnaît un air qu'il a entendu dans son enfance.
-Si, au lieu d'un choeur de _vivat_, les vassaux chantaient à Georges une
-vieille ballade écossaise, qu'il se rappellerait assez pour la continuer
-lui-même, ne pensez-vous pas que cette situation serait musicale?
-
---Certainement, repris-je, elle serait charmante et remplirait
-parfaitement votre troisième acte.
-
---Oui, répondit-il, mais je n'ai pas de paroles pour cela.
-
---M. Scribe est tout près d'ici.
-
---Je ne puis pas y aller, malade comme je suis.
-
---Mais je me porte à merveille, moi, et j'y serai dans cinq minutes.
-
-Et, sans attendre sa réponse, je cours chez Scribe, qui, effectivement,
-logeait à deux pas du boulevard Montmartre, rue Bergère. Scribe
-accueille encore mieux l'idée que je ne l'avais fait.
-
---Retournez chez Boïeldieu, me dit-il; dites-lui que c'est excellent;
-qu'il y a là un grand succès; que le troisième acte est sauvé, et qu'il
-aura ses paroles dans un quart d'heure.
-
---Je cours porter la nouvelle à Boïeldieu, et le lendemain il me faisait
-entendre tout entier ce délicieux morceau, qui ne fit pas le succès de
-_la Dame Blanche_, mais qui augmenta et porta à l'apogée celui
-qu'avaient obtenu les deux premiers actes.
-
-J'ai dit avec quelle facilité l'oeuvre entière fut composée; un seul
-morceau fut entièrement refait, voici dans quelles circonstances. Un
-soir je fus voir Boïeldieu, nous étions seuls et il voulut me faire
-entendre des couplets qu'il avait composés la veille: ils ne me parurent
-pas à la hauteur de l'ouvrage; et sans que j'osasse manifester mon
-opinion, cependant ma contenance fut assez froide pour que Boïeldieu
-saisît avec empressement cette occasion de se montrer mécontent de
-lui-même, et, avant que je pusse ajouter une parole, il avait déchiré et
-jeté ses couplets au panier. Aux exclamations que je poussai de cette
-vivacité, madame Boïeldieu accourut, et c'est contre elle que se tourna
-la colère de Boïeldieu.
-
---Là, voyez-vous, lui dit-il, en voilà un qui est franc; il trouve
-détestables les couplets que vous vouliez me faire laisser, il ne me l'a
-pas caché, lui; aussi je viens de les déchirer et je vais en faire
-d'autres.
-
---J'avais beau me récrier que je n'avais rien dit, impossible de faire
-entendre raison au mari, qui accusait sa femme de faiblesse pour ses
-oeuvres; ni de calmer celle-ci, qui me reprochait de ne pas ménager mon
-maître qui se tuait en travaillant, d'être trop difficile, et de manquer
-de goût et d'amitié.
-
-Pour échapper à cet orage, je ne trouvai pas de meilleur parti que de me
-sauver, et le lendemain, quand il fallut revenir, à l'heure de la leçon,
-j'avoue que je n'étais pas trop rassuré. Je sonnai bien timidement,
-craignant de rencontrer quelque visage irrité; mais la première personne
-que je vis fut madame Boïeldieu, la figure rayonnante:
-
---Oh! venez, mon pauvre Adam, s'écria-t-elle, que vous avez bien fait de
-lui faire refaire ses couplets! Après votre départ, il en a trouvé
-d'autres: c'est ce qu'il a fait de plus joli.
-
---Et elle m'entraîne au piano où Boïeldieu chantait déjà à la bonne
-vieille mère Desbrosses, qu'on avait fait venir exprès, ces couplets si
-touchants et si colorés de _Tournez, fuseaux légers_.
-
-Boïeldieu voulait que madame Desbrosses les lui chantât tout de suite;
-mais la pauvre vieille pleurait d'attendrissement et de plaisir, et nous
-étions comme elle!!!
-
-Dix ans après, cet air nous arrachait encore des larmes, cette fois bien
-cruelles, car c'est cet air qu'on exécutait au Père-Lachaise, alors que
-nous descendions dans la tombe notre maître et notre ami!
-
-Les répétitions de _la Dame blanche_ se firent avec une promptitude
-inouïe; l'ouvrage fut monté en trois semaines. A l'une des dernières
-répétitions, j'étais au parterre avec Boïeldieu. Pixérécourt était au
-balcon de gauche.
-
-Après le duo de la peur, il interpelle Boïeldieu:
-
---Ce duo-là fait longueur, il y a trop de musique dans cet acte.
-
---Certainement, répond Boïeldieu, je n'y tiens pas du tout, coupons-le.
-
---Mais nous y tenons beaucoup, nous, reprennent ensemble Ponchard et
-madame Boulanger.
-
-Et c'est sur leurs instances que fut conservé ce petit diamant. La
-répétition avait paru si satisfaisante, que Pixérécourt décida qu'elle
-serait l'avant-dernière, et que la pièce serait jouée le surlendemain.
-
---Mais c'est impossible, s'écria Boïeldieu, je n'ai pas commencé mon
-ouverture, et je n'aurai jamais le temps de la faire si vite.
-
---Cela ne me regarde pas, reprit Pixérécourt, on se passera d'ouverture,
-s'il le faut; mais la pièce est prête, et le traité est formel, on
-jouera _la Dame blanche_ après-demain.
-
---Ah! mes enfants, nous dit Boïeidieu, à Labarre et à moi, ne me quittez
-pas, je suis un homme perdu; je ne peux pas laisser un ouvrage de cette
-importance sans ouverture, et sans vous je n'en viendrai jamais à bout.
-
-Nous suivons Boïeidieu chez lui; il nous avait déjà essayés, Labarre et
-moi, dans quelques travaux qu'ils nous avait confiés; c'est ainsi que
-toute la ritournelle finale du trio du premier acte avait été écrite en
-entier par Labarre, et que j'avais été chargé de l'instrumentation du
-début du finale du second acte. Boïeldieu pouvait donc compter sur nous
-jusqu'à un certain point, mais il avait voulu revoir notre travail, et
-quoiqu'il en eût été satisfait, sa confiance n'était pas assez grande
-pour nous abandonner sans contrôle la responsabilité de son ouverture.
-Voici comment la besogne fut partagée: il prit pour lui l'introduction,
-puis nous fîmes à nous trois le plan de l'_allegro_. On choisit d'abord
-les motifs.
-
-Labarre proposa et fit adopter comme premier thème un des airs anglais
-qu'il avait donnés et qui était déjà employé dans le premier choeur; je
-proposai pour second thème de prendre en allegro le motif andante du
-trio _Je n'y puis rien comprendre_, et un petit crescendo qui ne fut pas
-accueilli très-favorablement comme trop rossinien. Pour la _coda_
-finale, Boïeldieu nous indiqua un de ses opéras faits en Russie,
-_Télémaque_, dans lequel nous devions trouver les éléments de la
-péroraison. Les rôles furent donc distribués de telle sorte, que Labarre
-devait écrire toute la première partie et moi la seconde, où il y avait
-le retour des motifs, et par conséquent moins de travail. Nous écrivions
-à une même table.
-
-A onze heures Boïeldieu avait presque fini son introduction: je ne sais
-trop quel genre d'affaire Labarre pouvait avoir à une pareille heure,
-mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il me poussa en me disant tout
-bas:
-
---Ne dis rien, mais il faut absolument que je m'en aille, tu finiras ma
-besogne.
-
-Au bout d'un quart d'heure, Boïeldieu, ne le voyant pas revenir, me dit:
-
---Où est donc Labarre?
-
---Mais, Monsieur, lui répondis-je, il est parti, il ne reviendra pas.
-
---Ah! c'est fini, s'écria-t-il, mon ouverture ne sera pas faite, et
-Formageat (c'était le copiste) qui devait venir à six heures du matin
-pour chercher la copie! Il n'y en aura pas la moitié de faite... Je vais
-me coucher, je n'en puis plus, travaillez toujours, mais surtout ne
-livrez à Formageat que ce que vous m'avez montré, et éveillez-moi avant
-qu'il n'arrive.
-
-A quatre heures du matin, j'avais terminé l'ouverture, je plaçai la
-copie en évidence dans la salle à manger, pour qu'on pût la prendre
-facilement, et je me gardai d'éveiller Boïeldieu, trop heureux de l'idée
-que j'allais enfin entendre exécuter de la musique écrite par moi seul
-sans qu'on l'eût revue ni corrigée, puis je fus me coucher sur le canapé
-du salon.
-
-A dix heures, je suis réveillé par la voix de Boïeldieu, qui me crie de
-sa chambre:
-
---Eh bien! où en êtes-vous?
-
---Oh! Monsieur, il y a longtemps que j'ai fini.
-
---Eh bien! vous me montrerez cela.
-
---Impossible, Monsieur, Formageat a tout emporté.
-
---Comment, malheureux, vous avez donné la copie sans me la montrer! mais
-avec un brouillon comme vous, cela doit être rempli de fautes:
-allez-vous-en bien vite au théâtre et rapportez-moi tout ce qui n'est
-pas copié.
-
-J'avoue que je ne m'acquittai pas de la commission; j'eus l'air de
-revenir du théâtre, où je n'avais pas mis le pied; et je dis que les
-feuilles avaient été distribuées à tant de copistes, qu'il était
-impossible d'en ravoir une seule. Le soir, à la répétition, je me cachai
-dans un petit coin pour écouter ma part de l'ouverture. Tout allait au
-mieux, lorsque dans un _forte_ éclate tout à coup une effroyable
-cacophonie: j'avais transposé les parties de cors et de trompettes, qui
-n'étaient pas dans le même ton. Tout le monde s'arrête: Frédéric Kreube,
-le chef d'orchestre, consulte la partition.
-
---Que diable as-tu donc mis là? dit-il à Boïeldieu, qui était aussi
-confus que moi; mais ce n'est pas ton écriture.
-
---Oh! je vais t'expliquer, répondit-il: cette nuit, j'étais
-très-fatigué, et je dictais à Adam, qui probablement n'était pas
-très-bien éveillé et qui se sera trompé.
-
-Ma bévue fut bien vite réparée, et la répétition continua sans encombre.
-Après le succès de _la Dame blanche_, Boïeldieu voulait en refaire
-l'ouverture, qui, effectivement, n'est pas le meilleur morceau de
-l'ouvrage; mais l'avantage de précéder un chef-d'oeuvre et d'en
-reproduire quelques motifs lui tient lieu d'autres mérites, et je l'ai
-quelquefois entendu citer comme une des meilleures de Boïeldieu.
-
-Lorsque la partition fut publiée, j'en reçus un bel exemplaire, que je
-conserve religieusement, et sur lequel étaient écrits ces mots: _Comme
-élève, vous avez applaudi à mes succès; comme ami, j'applaudirai aux
-vôtres._
-
-Je ne vous parlerai pas de l'immense succès de _la Dame blanche_, ni des
-_Deux Nuits_, qui ne furent jouées que cinq ans après, et qui furent le
-dernier chant de mon illustre et respectable maître. Si je me suis
-laissé aller à vous raconter peut-être un peu longuement les détails qui
-précèdent, c'est qu'en reportant ma vie vingt-quatre ans en arrière, je
-me suis senti heureux comme dans un rêve! Puissent ce bonheur et ce rêve
-vous avoir intéressés un instant, car s'il est bon parfois de savoir
-oublier, il est bien doux souvent de savoir se souvenir.
-
-
-
-
-DONIZETTI
-
-
-En 1815, un jeune homme s'acheminait pédestrement sur la route de
-Bologne; il se retournait de temps en temps pour jeter un dernier regard
-sur les murs de Bergame, sa patrie, dont il s'éloignait pour la première
-fois. Si parfois une larme tentait de venir mouiller sa paupière, en
-souvenir du père chéri, de la mère adorée qu'il quittait, un sourire
-venait bientôt illuminer son visage; ce sourire était celui de
-l'espérance, cette inspiration naturelle de toute âme jeune vers
-l'inconnu. Et puis, le soleil d'Italie est si beau, l'air est si pur à
-respirer pour des poumons de dix-sept ans! la liberté paraît si belle la
-première fois qu'on en use! tout cela ne constitue-t-il pas le bonheur?
-Aussi, notre voyageur était heureux, oh! bien heureux! il était jeune,
-beau, bien portant, et il rêvait! il rêvait la gloire, les honneurs et
-la richesse! Et pourtant, ce bonheur réel qu'il possédait alors, il
-était loin de l'apprécier; il ne le voyait que dans l'avenir et dans la
-réalisation de ses rêves.
-
-En 1847, une voiture soigneusement formée entrait à Bergame; elle
-renfermait un homme à l'aspect sombre et mélancolique; son regard égaré
-trahissait une profonde douleur, et ne laissait pas entrevoir la moindre
-lueur d'intelligence. Ce cadavre animé qui rentrait à Bergame était
-celui de ce jeune homme parti trente-trois ans auparavant, si riche
-d'avenir et d'espérances. Et pourtant, tous ses rêves s'étaient
-réalisés, gloire, honneurs, richesse, il avait tout obtenu; son nom
-avait rempli le monde, les souverains s'étaient disputé l'honneur de le
-décorer de leurs ordres, de le combler de leurs faveurs. Pour prix de
-ses chants, tous les pays lui avaient prodigué de l'or et des couronnes;
-n'était-ce pas là ce bonheur qu'il avait rêvé? Mais à quel prix avait-il
-dû l'acheter? Sa vie eût été trop peu, c'est son âme qu'il avait donnée
-en échange. L'intelligence avait succombé, dans ces travaux de chaque
-jour, de chaque nuit, de tous les instants, et Donizetti venait expier
-dans une agonie matérielle, que n'animait plus une lueur de raison, les
-plaisirs qu'il avait donnés pendant trente ans au monde intellectuel et
-civilisé.
-
-La carrière des compositeurs est peut-être celle où les exemples de
-longévité sont le plus rares. Mozart, Cimarosa, Weber, Herold, Bellini,
-Monpou, ne prouvent que trop, par leur mort prématurée, fruit d'un
-travail trop assidu, combien l'art du compositeur, si futile dans ses
-résultats, est sérieux dans la pratique. C'est, en effet, de tous les
-arts, celui où l'artiste doit mettre le plus du sien; l'invention est
-tout; il n'y a pas de main comme chez le peintre et le sculpteur: savoir
-composer, c'est savoir utiliser la fièvre et l'appliquer à la musique;
-mais cette fièvre, ne l'a pas qui veut: si elle vous fait défaut, vous
-ne composez pas, les idées vous manquent, vous croyez composer et vous
-imitez, ou vous faites de la mosaïque; si, au contraire, elle vous vient
-trop souvent, elle vous tue, vous mourez à trente ou quarante ans; vous
-avez fait vingt ou trente opéras, on vous fait un superbe service en
-musique, vous êtes proclamé grand homme par vos contemporains. Dix ans
-après votre mort, on n'exécute plus une note de vous; vingt ans après,
-on se rit de ceux qui osent encore vous citer, et l'on ne s'occupe plus
-que de vos successeurs que l'on oubliera aussi vite. N'est-ce pas là
-l'histoire de presque tous les compositeurs, et surtout des compositeurs
-italiens? En France, nous sommes un peu plus constants dans nos
-plaisirs; nous allons souvent entendre un opéra, par la seule idée des
-souvenirs qu'éveillera en nous l'exécution d'une musique qui a charmé
-notre enfance ou notre jeunesse. En Allemagne, où la musique est prise
-au sérieux, une oeuvre importante et réputée classique a son tour de
-représentation chaque année, et les amateurs se font un devoir de
-l'aller entendre chaque fois qu'on l'exécute, avec une admiration
-silencieuse et un respect presque religieux.
-
-En Italie, au contraire, le culte du souvenir n'existe pas, du moins
-pour les opéras, et si la grande voix du canon n'y étouffait pas toutes
-les autres musiques, vous n'y entendriez guère que celle des opéras de
-Verdi, qui effectivement ne pouvait logiquement, et en vertu de la loi
-du progrès, être remplacée que par celle de l'artillerie, dont elle
-était le précurseur.
-
-Donizetti ne sera pas oublié si vite en France où il a écrit _la
-Favorite_, _la Fille du régiment_, _D. Sébastien_, _Marino Faliero_ et
-_D. Pasquale_. Plus heureuse que _l'Anna Bolena_, que _la Lucrezia
-Borgia_ et quelque autre de ses compositions italiennes, _la Lucia di
-Lammermoor_ est entrée dans le répertoire des opéras français et y sera
-chantée bien longtemps après l'oubli où tomberont les opéras qui la
-remplaceront en Italie. Donizetti a fait assez pour la France, pour que
-nous le comptions parmi les compositeurs français: car c'est ainsi qu'il
-faut considérer tous ceux qui ont écrit pour notre scène. Il n'en est
-pas un seul, en effet, qui n'y ait modifié son style et sa manière
-d'après les exigences de notre scène, et tous y ont gagné de devenir
-plus dramatiques en ramenant l'école française au style mélodique
-qu'elle est toujours tentée de sacrifier au style déclamé.
-
-Gaëtan Donizetti est né à Bergame en 1798. Son père, honorable employé
-dans une administration de la ville, le destinait à l'étude des lois;
-mais il était dit que le jeune Gaëtan serait artiste, et ses premiers
-goûts le dirigèrent vers les arts du dessin; son père fut loin
-d'approuver ses projets; le fils résistait au père, qui voulait en faire
-un avocat; le père s'opposait aux projets du fils, qui voulait devenir
-architecte; une espèce de compromis fut passé entre eux: l'un renonça au
-barreau, l'autre à l'architecture, et il fut convenu, d'un commun
-accord, que Gaëtan deviendrait musicien.
-
-Il fit ses premières études avec Mayr, qui résidait alors à Bergame.
-Malgré quelques succès avérés, Rossini n'avait pas encore saisi le
-sceptre de la popularité que se partageaient alors Paër et Mayr. Ce fut
-donc pour le jeune Donizetti une bonne fortune que ces leçons d'un des
-premiers maîtres de l'époque. Mayr ne tarda pas à reconnaître les
-éminentes dispositions de son élève, qu'il prit en telle amitié, qu'il
-ne l'appela jamais autrement que son cher fils. Il voulut qu'il se
-fortifiât encore par des études sévères et obtint de sa famille de
-l'envoyer à Bologne recevoir des leçons du père Matteï, le savant
-contre-pointiste, élève et successeur du père Martini.
-
-Après trois années d'études, Donizetti se lança dans la carrière qu'il
-devait parcourir avec tant d'éclat. Il débuta à Venise, en 1818, par un
-_Enrico di Burgogna_, qui obtint assez de succès pour qu'on lui demandât
-un second ouvrage dans la même ville l'année suivante. Ce ne fut qu'en
-1822 qu'il donna à Rome la _Zoraida di Granata_, qui lui valut la faveur
-d'être exempté de la conscription et l'honneur d'être porté en triomphe
-et couronné au Capitole. Les opéras se succédèrent alors sans
-interruption et signalèrent cette première période du talent de
-Donizetti, où il ne se montra qu'heureux imitateur de la manière de
-Rossini. Ce ne fut qu'en 1830 que son individualité se fit jour dans un
-de ses chefs-d'oeuvre, le premier de ses ouvrages que nous ayons entendu
-en France, _l'Anna Bolena_, donné à Milan avec le plus grand succès. En
-1835, Donizetti vint pour la première fois à Paris, et y écrivit le
-_Marino Faliero_ qui n'obtint pas tout le succès qu'il méritait.
-Donizetti ne fait qu'un seul saut de Paris à Naples, où il écrit dans
-cette même année 1835 cette délicieuse _Lucie_, qui devait faire le tour
-du monde. Il revint à Paris en 1840, où il donna dans une seule année
-_les Martyrs_, _la Fille du Régiment_, et _la Favorite_. Chose
-singulière, pas un seul de ces ouvrages n'obtint un succès décidé: _les
-Martyrs_, dont les paroles étaient parodiées sur le _Polyeucte_, qu'il
-avait écrit à Naples pour Nourrit, et que la censure avait interdit,
-n'eurent qu'un succès d'estime à l'Opéra. _La Fille du Régiment_ ne fut
-guère plus heureuse à l'Opéra-Comique: il fallut que la pièce fût
-traduite dans toutes les langues et réussît dans tous les pays pour
-convaincre Donizetti que c'était le public de Paris qui avait eu tort.
-L'histoire de _la Favorite_ est des plus curieuses.
-
-L'année 1839-40 avait vu naître et mourir le théâtre de la Renaissance,
-comme l'année 1847-48 a vu naître et mourir l'Opéra-National, comme
-périraient tous les théâtres lyriques s'ils n'étaient soutenus par de
-riches subventions. La prospérité passagère de la Renaissance, avait eu
-surtout pour base la traduction de la _Lucia_. Les directeurs avait
-demandé à Donizetti un opéra nouveau et il venait de terminer son _Ange
-de Nigida_, quand le théâtre ferma ses portes. L'Académie (alors royale)
-de musique avait sollicité un ouvrage de Donizetti et il avait écrit _le
-Duc d'Albe_. Le sujet ne plut pas au directeur. Cependant l'hiver
-approchait, il fallait un opéra nouveau; on demanda à Donizetti son
-_Ange de Nigida_ qui n'avait que trois actes: il fallut récrire tout le
-rôle de femme qui avait été combiné pour la voix légère et quelque peu
-pointue de madame Thillon et l'accommoder aux exigences de la voix mâle
-et énergique de madame Stolz, il fallut en outre ajouter un acte entier,
-le quatrième; tout cela ne fut qu'un jeu pour le célèbre maestro.
-L'ouvrage fut mis en répétition presque avant d'être commencé, et
-terminé en moins de temps qu'il n'en fallut pour l'apprendre. Voici
-comment fut composé ce quatrième acte, qui est un chef-d'oeuvre.
-Donizetti venait de dîner chez un de ses meilleurs amis; il dégustait
-avec délices une tasse de café, car il raffolait de cette liqueur dont
-il ne pouvait se passer et qu'il consommait à toute heure du jour,
-chaud, froid, en sorbet, en bonbon, sous toutes les formes enfin où peut
-se renfermer l'arome de la précieuse fève.
-
---Mon cher Gaëtan, lui dit son ami, je suis bien fâché d'être si impoli
-envers vous, mais ma femme et moi allons passer la soirée dehors, et
-nous sommes obligés de vous fausser compagnie. Ainsi donc à demain.
-
---Oh! vous me renvoyez, dit Donizetti: je suis si bien, vous avez de si
-bon café: tenez, allez à votre soirée et laissez-moi là, au coin du feu;
-je me sens en train de travailler, on vient de me remettre mon quatrième
-acte, et je suis sûr que je l'aurai bien avancé quand je me retirerai.
-
---Soit, répond l'ami, faites comme chez vous, voici tout ce qu'il vous
-faut pour écrire; adieu, à demain, encore une fois, car nous ne
-rentrerons probablement que longtemps après votre départ.
-
-Il était alors dix heures du soir; Donizetti se met au travail, et quand
-son ami rentre à une heure du matin: Voyez, lui dit-il, si j'ai bien
-employé mon temps, j'ai terminé mon quatrième acte.
-
-Sauf la cavatine _Ange si pur_ qui appartient au _Duc d'Albe_ et
-l'_andante_ du duo qui a été ajouté aux répétitions, l'acte tout entier
-avait été composé et écrit en trois heures! Ceux qui se feraient une
-idée du succès de la première représentation de _la Favorite_ par celui
-qu'elle obtient aujourd'hui, se tromperaient grandement. Cette musique
-si simple sembla mesquine, ces mélodies si naturelles parurent pauvres,
-et à part le quatrième acte, qui fut de prime abord jugé comme une
-oeuvre hors ligne, le succès fut moins dû au mérite de l'ouvrage qu'à la
-réunion du talent de Duprez, de Barroilhet débutant dans cet opéra, et
-de madame Stolz, qui s'y éleva à un degré de supériorité qu'elle n'a
-plus pu atteindre dans aucune de ses créations subséquentes. _La
-Favorite_ avait réussi, mais doucement, sans éclat, et, en termes de
-coulisses, ne faisait pas d'argent lorsqu'une danseuse, ignorée jusque
-là, qui avait apparu un instant à ce théâtre de la Renaissance d'où
-procédait aussi _la Favorite_, vint débuter dans un pas intercalé au
-deuxième acte. Le succès de la danseuse fut immense, celui de l'opéra
-devint colossal; on ne vint d'abord que pour la danse, et l'on fut tout
-surpris d'être charmé par la musique. L'élan du succès était donné à _la
-Favorite_, et, aujourd'hui encore, c'est le plus attractif des opéras du
-répertoire du Théâtre de la Nation.
-
-Après plusieurs voyages à Rome, à Milan et à Vienne, et après avoir
-déposé un opéra en passant dans chacune de ces villes, Donizetti revint
-à Paris, en 1843, et y composa _Don Pasquale_ et _Don Sébastien_.
-L'immense succès de _Don Pasquale_ fut compensé par celui presque
-négatif de _Don Sébastien_, qu'il faut attribuer à une malheureuse idée
-de mise en scène de pompe funèbre qui étouffa sous ses draperies
-mortuaires les accents d'une musique digne d'un meilleur sort. Ce fut
-l'avant-dernier opéra de Donizetti, il fit représenter à Naples
-_Catarina Cornaro_ et retourna à Vienne où l'appelaient ses fonctions de
-maître de chapelle de la cour: il y composa un _Miserere_ qui fut
-très-apprécié des connaisseurs et revint à Paris au milieu de 1845,
-apportant déjà le germe de la maladie à laquelle il devait succomber. En
-peu de temps ses amis alarmés remarquèrent avec effroi quelques
-dérangements dans son intelligence; bientôt les accès devinrent plus
-fréquents et se reproduisirent avec tant d'intensité, qu'il fallut le
-placer dans une maison de santé à Ivry, vers la fin de janvier 1846; il
-resta dans cette maison jusqu'au mois de juin 1847, où il fut transféré
-dans une autre habitation à Paris, dans l'avenue de Châteaubriand;
-l'approche de l'hiver fit craindre aux médecins qu'il ne pût supporter
-cette saison si rude dans nos climats, et ils espérèrent que l'air natal
-aurait une influence favorable sur la santé de l'illustre malade. Il
-quitta Paris au mois de septembre. A peine arrivé à Bruxelles, il eut
-une attaque de paralysie très-violente: sa raison subit une nouvelle
-atteinte, et la tristesse qui l'accablait prit un caractère encore plus
-désespéré, et les pleurs qu'il ne cessait de verser, auraient pu faire
-croire qu'il ne s'éloignait qu'à regret de cette France qu'il ne devait
-plus revoir.
-
-Arrivé à Bergame, il fut accueilli par son excellent ami, le maestro
-Dolci. Une nouvelle attaque de paralysie se déclara le 1er avril, et,
-après l'agonie la plus douloureuse, il mourut le 8 avril. Date fatal
-pour l'auteur de cet article, qui voyait expirer son père entre ses
-bras, sans se douter qu'à la même heure il perdait un de ses meilleurs
-amis!
-
-Nous n'entrerons pas dans l'examen des oeuvres de Donizetti: il abusa
-souvent de sa prodigieuse facilité; toute son histoire artistique doit
-se résumer par la liste de ses ouvrages; l'oubli a fait justice des plus
-faibles, les titres des autres sont devenus populaires, et son nom est
-désormais acquis à la postérité, qui reconnaîtra en lui un des plus
-grands génies musicaux qui aient honoré le XVIIIe siècle.
-
-Voici la liste complète de ses oeuvres par ordre chronologique:
-
-
- 1--1818. Venise. _Enrico di Burgogna._
- 2--1819. -- _Il Falegname di Livonia._
- 3--1820. Mantoue. _Le Nozze in Villa._
- 4--1822. Rome. _Zoraïde di Granata._
- 5-- -- Naples. _La Zingara._
- 6-- -- -- _La Lettera anonyma._
- 7-- -- Milan. _Chiara e Serafina o i Pirati._
- 8--1823. Naples. _Il Fortunato Inganno._
- 9-- -- -- _Aristea._
- 10-- -- Venise. _Una Follia._
- 11-- -- Naples. _Alfredo il grande._
- 12--1824. Rome. _L'Azo nel Imbarazzo._
- 13-- -- Naples. _Emilia o l'Ermitagio di Liverpool._
- 14--1826. Palerme. _Alahor in Granata._
- 15-- -- -- _Il Castello degli Invalidi._
- 16-- -- Naples. _Elvida._
- 17--1827. Rome. _Olivo e Pasquale._
- 18-- -- Naples. _Il Borgomaestro di Sardam._
- 19-- -- -- _Le Convenienze Teatrali._
- 20-- -- -- _Otto mesi in due ore._
- 21--1825. -- _L'Esule di Roma._
- 22-- -- Gênes. _La Regina di Golconda._
- 23-- -- Naples. _Gianni di Calais._
- 24-- -- -- _Giovedi Grano._
- 25--1829. _Il Paria._
- 26-- -- _Il Castello di Kenilworth._
- 27-- -- -- _Il Diluvio universale._
- 28-- -- -- _I Pazzi per progretto._
- 29-- -- -- _Francesca di Foix._
- 30-- -- -- _Smelda de Lambertuzzi._
- 31-- -- -- _La Romanziera._
- 32--1831. Milan. _Anna Bolena._
- 33-- -- Naples. _Fausta._
- 34--1832. Milan. _Ugo, comte di Parigi._
- 35-- -- -- _L'Elissire d'Amore._
- 36-- -- Naples. _Sancia di Castiglia._
- 37--1833. Rome. _Il Furioso o l'Isola di Domingo._
- 38-- -- Florence. _Parisina._
- 39-- -- Rome. _Torquato Tasso._
- 40--1834. Milan. _Lucrezia Borgia._
- 41-- -- Florence. _Rosmonda d'Inghilterra._
- 42-- -- Naples. _Maria Stuarda._
- 43--1835. Milan. _Gemma di Vergi._
- 44-- -- Paris. _Marino Faliero._
- 45-- -- Naples. _Lucia di Lammermoor._
- 46--1836. Venise. _Belizario._
- 47-- -- Naples. _Il Campanello di Notte._
- 48-- -- -- _Betly._
- 49-- -- -- _L'Anedio di Calais._
- 50--1837. Venise. _Pia de Tolomeï._
- 51-- -- Naples. _Roberto Devereux._
- 52--1838. Venise. _Maria di Radeus._
- 53--1839. Milan. _Gianni di Parigi._
- 54--1840. Paris. _La Fille du Régiment._
- 55-- -- -- _Les Martyrs._
- 56-- -- -- _La Favorite._
- 57--1841. Rome. _Adelia o la Figlia del Arciere._
- 58--1842. -- _Maria Padilla._
- 59-- -- Vienne. _Linda di Chamouni._
- 60--1843. Paris. _D. Pasquale._
- 61-- -- Vienne. _Maria di Rohan._
- 62-- -- Paris. _D. Sebastien._
- 63--1844. Naples. _Catarina Cornaro._
- 64-- -- -- _Le duc d'Albe_ (inédit).
-
-On assure qu'il existe aussi dans les cartons de l'Opéra-Comique un
-petit acte inédit de Donizetti, dont le titre ne nous est pas parvenu.
-Il est hors de doute que ce petit ouvrage et _le Duc d'Albe_ seront
-représentés sur les théâtres auxquels ils ont été destinés, lorsque ces
-théâtres seront en voie de résurrection.
-
-Outre ces oeuvres dramatiques, Donizetti a composé des _messes_, des
-_vêpres_, un _miserere_ et d'autres morceaux d'église, quelques pièces
-de chant publiées à Paris sous le titre de _Soirées du Pausilippe_, une
-cantate de _la Mort d'Ugolin_, et douze quatuors pour instruments à
-cordes.--En parlant de _la Favorite_, nous avons cité un exemple de la
-facilité de Donizetti; voici une autre anecdote qui montre qu'il alliait
-la générosité au talent. En 1836, il était à Naples et il apprend qu'un
-pauvre petit théâtre vient de fermer, et que les artistes sont dans une
-détresse affreuse; il va les trouver, et leur donne tout ce qu'il avait
-d'argent pour suffire à leurs premiers besoins. Ah! lui dit l'un d'eux,
-vous nous feriez bien riches si vous pouviez nous donner un opéra
-nouveau!
-
---Qu'à cela ne tienne, réplique le maestro, vous l'aurez dans huit
-jours.
-
-Il manquait un livret, pas un poëte n'aurait voulu en donner un pour le
-théâtre qui venait de fermer: Donizetti se rappelle un vaudeville qu'il
-avait vu à Paris, _la Sonnette de nuit_: en moins d'une journée, il en
-fait une traduction à l'aide de ses souvenirs; huit jours après, l'opéra
-est terminé, appris, su, joué, et le théâtre est sauvé.
-
-Donizetti était très-lettré et il eut encore deux occasions de prouver
-qu'il unissait facilement le talent de poëte à celui de musicien: c'est
-lui-même qui se traduisit les deux livrets de _la Fille du Régiment_ et
-de _Betly_ (le Chalet).
-
-Donizetti avait épousé à Rome la fille d'un avocat de cette ville. Cette
-union fut très-heureuse, mais de bien courte durée. Il perdit deux
-enfants en bas âge, et sa femme était enceinte lorsqu'elle mourut du
-choléra en 1835. Il fut désolé de cette perte inattendue et reporta
-toute l'affection qu'il avait eue pour sa femme sur son frère, M.
-Vasrelli, avocat, avec qui il ne cessa d'entretenir les relations les
-plus intimes.
-
-Donizetti était grand, avait la figure franche et ouverte, et sa
-physionomie était l'indice de son excellent caractère; on ne pouvait
-l'approcher sans l'aimer, parce qu'il donnait sans cesse l'occasion
-d'apprécier quelques-unes de ses belles qualités. Nous avons habité la
-même maison, rue de Louvois, en 1838. Nous nous rendions souvent visite:
-il travaillait sans piano, il écrivait sans s'arrêter, et l'on n'aurait
-pu croire qu'il composât, si l'absence de toute espèce de brouillon n'en
-eût donné la certitude. Je remarquai avec surprise un petit grattoir en
-corne blanche, soigneusement déposé à côté de son papier, et je
-m'étonnai de lui voir cet instrument, dont il devait faire peu d'usage.
-Ce grattoir, me dit-il, m'a été donné par mon père, lorsqu'il me
-pardonna et consentit à ce que je fasse musicien. Je ne l'ai jamais
-quitté, et quoique je m'en serve peu, j'aime à l'avoir près de moi quand
-je compose; il me semble qu'il m'apporte la bénédiction de mon père.
-Cela fut dit si simplement et avec tant de sincérité, que je compris à
-l'instant combien il y avait de coeur chez Donizetti. Quelques jours
-après cette entrevue, je fis jouer à l'Opéra-Comique _le Brasseur de
-Preston_. Un spectateur se faisait remarquer à l'orchestre par son
-enthousiasme et ses applaudissements frénétiques; c'était Donizetti, et
-quand je le revis le soir en rentrant, je le trouvai plus heureux de mon
-succès que moi-même, et je me sentis plus honoré de son amitié et de son
-suffrage que de la réussite de mon opéra.
-
-Quand, à la suite de sa terrible maladie, on le fit entrer dans une
-maison de santé d'Ivry, on lui donna pour gardien un des hommes de
-service de la maison, nommé Antoine. Quoique la raison du pauvre
-Donizetti fût déjà très-altérée, il sut pourtant donner assez de preuves
-de sa bonté pour qu'Antoine s'attachât à lui au point de ne vouloir plus
-le quitter, et ce brave homme n'a cessé de lui prodiguer les soins les
-plus touchants et les plus désintéressés jusqu'à ses derniers moments.
-J'ai sous les yeux une lettre où il retrace les dernières souffrances de
-l'illustre maestro: cette partie de la lettre est trop pénible pour que
-je la reproduise ici, mais je ne puis résister au plaisir de citer celle
-où il rapporte les détails des honneurs funèbres rendus à sa mémoire.
-
-«Les funérailles ont eu lieu hier. L'excellent M. Dolci a tout ordonné,
-et n'a rien négligé pour les rendre dignes de la gloire de ce grand
-homme. Plus de quatre mille personnes y assistaient. Le cortége se
-composait du nombreux clergé de Bergame, des plus grands personnages de
-la ville et des environs, et de toute la garde civique de la ville et
-des faubourgs. Les fusils mêlés aux lumières de trois ou quatre cents
-torches étaient d'un aspect imposant. Le tout était animé par trois
-corps de musique militaire, et favorisé par le plus beau temps du monde.
-Le service a commencé à dix heures du matin, et la cérémonie s'est
-terminée à deux heures et demie. Les jeunes Messieurs de Bergame ont
-voulu porter les restes de leur illustre compatriote, malgré une
-distance d'une lieue et demie pour se rendre au cimetière. Dans toute
-l'étendue du chemin, la foule s'empressait pour voir passer le cortége,
-et, au dire des habitants de Bergame, on n'avait jamais rendu de tels
-honneurs à aucun personnage de cette ville!»
-
-Donizetti était directeur du Conservatoire de Naples, maître de chapelle
-de l'empereur d'Autriche et décoré de la Légion-d'Honneur et de
-plusieurs autres ordres. Quelque chose survivra à tous ces vains
-honneurs, c'est l'admiration qu'excitent ses chefs-d'oeuvre et les
-souvenirs que lui conservent tous ceux qui l'ont connu et qui ont pu
-apprécier son bon et noble caractère.
-
-
-
-
-CONCERT DONNÉ PAR MARRAST A L'HOTEL DE LA PRÉSIDENCE
-
-(1849)
-
-
-On raconte que pendant une représentation de _Tartufe_ ou du
-_Misanthrope_, je ne sais trop lequel, un spectateur ne cessait de
-s'écrier: «Ah! quel bonheur, mon Dieu, quel bonheur!» et cela jusqu'à la
-fin de la pièce. Un de ses voisins, ennuyé de cette expansion de
-félicité par trop fréquente, finit par lui en demander la cause. «Eh!
-mon Dieu! répondit le spectateur enthousiaste, je me réjouis de ce que
-Molière ait fait ce chef-d'oeuvre, car s'il ne l'eût point entrepris, on
-ne l'aurait jamais exécuté.» Une réflexion analogue à cette réponse
-m'était suggérée hier à l'aspect du splendide hôtel du président de
-l'Assemblée nationale, le plus riche, le plus élégant et le plus
-magnifique qui existe à Paris, en France et peut-être en Europe. Quel
-bonheur, me disais-je, que la monarchie ait élevé un si beau palais à la
-république, car il est plus que probable qu'elle ne l'eût jamais fait
-bâtir pour elle, si on ne le lui avait pas construit tout exprès. Il y a
-en effet une singulière remarque à faire sur la dernière monarchie dont
-le chef aimait tant à bâtir: pour son propre compte, il était assez
-mesquinement logé à Paris, et sous son règne deux habitations princières
-et quasi royales s'élevèrent dans cette capitale: l'une est destinée au
-Préfet de la Seine, l'autre au président de la chambre des Députés. Par
-une bizarre succession de fonctions, M. Marrast est appelé à occuper ces
-deux palais, ne quittant l'Hôtel-de-Ville comme maire de Paris que pour
-entrer en possession du palais nouvellement édifié comme président de
-l'Assemblée; avant de parler du concert, je ne puis m'empêcher de dire
-quelques mots du local où il a été donné: la cage d'abord, les oiseaux
-ensuite.
-
-Le nouvel hôtel de la présidence de l'Assemblée nationale est
-reconstruit sur l'emplacement de l'hôtel élevé en 1724, par l'architecte
-Aubert, pour le compte de Lassey. Cet ancien hôtel fut plus tard réuni à
-celui que la duchesse de Bourbon fit construire sur un terrain contigu
-par Girardini, architecte Italien.
-
-Cet hôtel de Lassey n'avait qu'un rez-de-chaussée: la décoration
-intérieure n'existait plus et les gros murs même étaient si dégradés par
-les changements successifs qu'on avait fait subir au bâtiment, que M. de
-Joly, architecte de l'Assemblée nationale à qui nous devons cette
-importante restauration que l'on peut considérer comme une création, a
-dû les reprendre presque en entier pour supporter le premier étage qu'il
-voulait faire élever, en même temps qu'il remaniait entièrement la
-distribution du rez-de-chaussée, consacré uniquement aujourd'hui à la
-réception.
-
-De sérieuses recherches, aidées de quelques bonheurs de trouvaille en
-fragments de panneaux et de boiseries, ont amené M. de Joly à redonner
-au nouvel hôtel le style qui distinguait les décorations intérieures du
-temps de la Régence, caractère qui n'avait pas encore été altéré à cette
-époque par le mauvais goût qui domina plus tard.
-
-Les appartements de réception se composent d'un magnifique et grandiose
-vestibule donnant entrée sur un salon principal, relié par des portes et
-des ouvertures à claire-voie surmontant de splendides et monumentales
-cheminées, et à deux autres salons non moins riches et non moins ornés;
-chacun de ces salons est boisé or et blanc, l'ameublement est en bois
-doré avec étoffe de soie, les bronzes et candélabres d'une grande
-richesse répondent parfaitement au style de la décoration que complètent
-un riche tapis exécuté sur les dessins de M. de Joly et des glaces d'une
-dimension rare. Les salons sont terminés d'un côté par une salle de
-billard, qui n'est encore qu'une salle de jeu, et de l'autre par le
-cabinet du président; ces deux pièces sont tendues de magnifiques
-étoffes de soie verte, entourées de riches boiseries sculptées et
-dorées. Les appartements sont complétés par une galerie monumentale qui
-communique à la salle des séances et par une salle à manger en stuc
-blanc, dont la décoration rentre tout à fait dans le style de l'hôtel.
-Les peintures des trois salons, de la salle de billard et du cabinet du
-président sont toutes dues au pinceau fin et délicat de mon habile
-confrère Heim, celles de la salle à manger sont confiées à M. Dénuelle;
-de magnifiques vases de Sèvres qui ont nécessité la coopération des plus
-célèbres artistes en ce genre, décorent ces appartements et doivent être
-comptés au nombre de leurs ornements les plus précieux.
-
-M. de Joly a déployé un goût exquis non-seulement dans l'aménagement de
-l'hôtel, mais encore dans toute sa décoration et dans les moindres
-détails qui accusent une étude et une connaissance parfaite du style
-qu'il a si heureusement reproduit. Les devis pour la totalité de la
-restauration de cet édifice n'étaient fixés qu'à un million, et M. de
-Joly assure qu'ils ne seront pas dépassés. Une telle justesse
-d'appréciation est devenue une vertu si rare chez un architecte, que je
-ne sais s'il ne faudrait pas en louer M. de Joly plus encore que du
-talent dont il a fait preuve.
-
-M. Marrast a compris qu'une simple réception serait trop peu solennelle
-pour l'inauguration de ces magnifiques appartements: nos costumes
-tristes et mesquins ne cadrent pas avec la splendeur de ces murs
-éclatants de dorures et d'ornements: l'art seul pouvait se montrer digne
-de l'art et l'ouverture des salons de la présidence a été signalée par
-un fort beau concert où l'on entendit les principaux artistes de
-l'Opéra.
-
-Cette fois, le président de l'assemblée a eu une idée excellente, c'est
-de faire entendre tous ensemble et dans un concert spécial les lauréats
-de cette année au Conservatoire. En produisant ainsi ces élèves, sortis
-à peine de l'école où ils ont reçu leur éducation aux frais de l'État,
-ils sont placés immédiatement sous le patronage des principaux chefs du
-gouvernement et de représentants appelés à les entendre. M. Marrast
-répondait ainsi victorieusement aux attaques dont a souvent été l'objet
-le Conservatoire, cette glorieuse création de la Convention: il pourra
-dire à ceux qui viendront désormais attaquer son bien modeste budget:
-Vous avez entendu: voudrez-vous dépouiller ceux qui vous ont charmés?
-Voudrez-vous amoindrir l'importance de cette école unique qui est une de
-nos gloires, en qui réside l'avenir artistique de la France?
-Voudrez-vous réduire à l'impuissance les théâtres lyriques qui s'y
-alimentent de sujets? Ferez-vous fermer toutes les scènes de
-départements qui ne sont desservies que par les élèves du Conservatoire?
-
-Espérons que l'audition qu'ont obtenue hier les lauréats du
-Conservatoire ne sera pas sans importance pour l'avenir de cet
-établissement.
-
-Les élèves du Conservatoire n'ont pas seuls fait les honneurs du
-concert: ils étaient secondés par cette société d'ouvriers, qui s'est
-donné le titre d'Enfants de Paris et qui, il y a peu de jours encore, se
-faisait applaudir chez M. Vaulabelle et chez M. Senart. Je ne connais
-rien de plus noble et de plus touchant que cette réunion des élèves du
-Conservatoire, artistes par état, et de braves et dignes ouvriers
-artistes par goût. Les uns viennent soumettre au jugement des invités le
-fruit d'un travail assidu auquel ils ont consacré les premières années
-de leur vie, les autres ne peuvent leur donner que le résultat de leurs
-heures de loisir, des heures qui ont succédé à celles d'un pénible
-labeur, où l'art est venu les récompenser du métier et du devoir
-accomplis. Ils n'ont point, comme les premiers, consacré des années à
-l'étude de la musique, ils n'ont pas reçu les précieuses leçons des
-premiers maîtres de l'art, on ne leur a point révélé toutes les finesses
-de l'exécution, toute la perfection qu'une étude continuelle et
-persévérante peut donner aux moyens naturels: aussi, ils ne pourront pas
-venir individuellement chanter une cavatine et se placer devant un
-piano, mais eux qui ont tout appris par eux-mêmes ou de l'un d'eux, ils
-se réuniront et de toutes leurs voix ils feront une grande voix qui
-saura lutter avec avantage contre celle de chanteurs isolés: cette
-grande voix sera celle du peuple, non pas celle du peuple hurlant dans
-la rue un chant sans mesure et sans art, mais du peuple intelligent et
-éclairé, du peuple vraiment digne de ce nom. Si l'ouvrier parisien doit
-s'élever au-dessus des autres ouvriers, ce ne doit pas être par sa
-turbulence et son agitation, mais par cette finesse de goût qui l'élève
-déjà au-dessus des autres par la perfection de sa main-d'oeuvre et par
-la délicatesse de ses plaisirs et de son intelligence. Lorsque l'ouvrier
-peut s'élever, par la culture d'un art au niveau de toutes les sommités,
-lorsqu'il peut être appelé le soir comme invité dans ces salons que son
-industrie décorait encore le matin, lorsque je vois un ministre de
-l'intérieur venir, comme M. Senart, serrer affectueusement la main de
-ces ouvriers en les remerciant du plaisir qu'ils lui ont fait éprouver,
-lorsque je vois le président des représentants de la nation épuiser,
-comme le faisait hier M. Marrast, toutes les formules de son esprit et
-de sa grâce pour leur témoigner sa satisfaction, les traitant à l'égal
-de ses conviés les plus illustres, je me demande si ce n'est pas là la
-réalisation d'une république démocratique et sociale dans la meilleure
-acception qu'on puisse lui donner.
-
-Le concert a commencé par l'exécution d'un fort beau choeur de M. A. de
-Saint-Julien, _le Combat naval_. Ce morceau, écrit spécialement pour les
-Enfants de Paris, a été parfaitement rendu par eux, dirigés comme
-d'habitude par leur chef et leur camarade, Philippe, ouvrier comme eux
-et passionné pour la musique comme eux.
-
-Mon spirituel confrère Fiorentino a bien voulu me suppléer dans la tâche
-de rendre compte des concours du Conservatoire, dont je devais
-m'interdire la relation, un concours ayant été publié et ayant fait
-moi-même partie du jury.
-
-Les lecteurs du _Constitutionnel_ connaissent donc déjà de noms, au
-moins, les élèves qui ont fait les honneurs du concert. Tous ont mérité
-le succès qu'ils ont obtenu: on a successivement applaudi la belle voix
-de contralto de mademoiselle Montigny, l'organe puissant de M.
-Balanquié, l'agilité encore peu réglée de mademoiselle Borchard, qui, il
-y a deux ans, était une habile pianiste, et qui, dans un an, sera sans
-doute une habile cantatrice, la verve et les intentions de M. Meillet,
-la grâce décente et le bon goût de mademoiselle Decroix, la voix
-sympathique de M. Ribes, la belle voix et sans doute aussi la ravissante
-figure de mademoiselle Duez, la méthode de M. Leroy et le style ferme et
-spirituel de mademoiselle Mayer: pour la partie instrumentale, on a
-également apprécié M. Parès, excellente clarinette, M. Boulu, hautbois
-au son pur et distingué, et mademoiselle Dejoly, jeune et jolie pianiste
-d'un talent déjà remarquable; mais l'enthousiasme a été réservé au jeune
-Reynier, enfant de treize ans, à l'oeil vif et intelligent, qui devient
-un homme dès qu'il saisit son violon dont il tire les sons à la fois les
-plus suaves et les plus hardis.
-
-Tous ces applaudissements prodigués aux jeunes exécutants revenaient de
-droit à l'organisateur du concert, au digne chef de l'école, qui venait
-de produire les élèves de cette année, à notre illustre et aimable
-confrère Auber, qui ne peut, quelle que soit sa modestie, la faire assez
-grande pour abriter son talent, talent qu'il révèle toujours, soit qu'il
-compose, soit qu'il administre: c'est ainsi qu'il fait rejaillir sur le
-Conservatoire tous les succès qu'il se dérobe à lui-même au théâtre, par
-le temps qu'il consacre à sa direction.--Le concert qui avait été
-entremêlé des choeurs _de la Marche républicaine_ et de _la Garde
-mobile_ par les Enfants de Paris, s'est terminé à minuit. Il avait lieu,
-cette fois, dans la galerie qui fait suite aux appartements: par cette
-disposition, il y avait un plus grand nombre d'auditeurs, que lorsque le
-concert a lieu dans le grand salon du milieu; mais aussi, il faut le
-dire, les auditeurs étaient plus attentifs: réunis dans cette enceinte,
-ils sont, pour ainsi dire, forcés à la musique, et ce n'est pas pour eux
-un médiocre avantage d'être, pendant une heure ou deux, empêchés de la
-politique.
-
-Ce concert si brillant me rappelait involontairement ceux donnés il y a
-au moins deux ans, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud, soit à
-Neuilly. C'étaient la même musique, les mêmes airs, les mêmes élèves du
-Conservatoire devenus un peu plus habiles, dirigés comme alors par
-Auber: l'auditoire seul était changé ainsi que le local! Ainsi donc tout
-peut disparaître dans un pays, et pourtant il est une aristocratie que
-l'on ne peut détruire, une royauté que l'on ne peut abattre, c'est
-l'aristocratie du talent, la royauté du génie.
-
-M. Marrast avait invité à la soirée M. Duprato, le jeune compositeur qui
-vient de remporter le premier grand prix de compositeur à l'Institut. M.
-Duprato a été accueilli par M. le président de la manière la plus
-flatteuse.
-
-Le premier concert donné par M. Marrast a eu un excellent résultat,
-celui d'en faire donner d'autres et de redonner un peu de vie à la
-musique; j'espère que le second aura des conséquences encore plus
-fécondes, et qu'au milieu de tant de préoccupations graves et radicales,
-notre art ne sera pas complétement oublié. Je sais que la musique est un
-art inutile, et voilà précisément ce qui m'inquiète pour son avenir.
-Mais les fleurs aussi sont inutiles, et pourtant Dieu ne cesse de les
-produire belles et parfumées. Pourquoi la République repousserait-elle
-les fleurs? La musique est aux arts utiles ce que les fleurs sont aux
-fruits, et la République nous permettra de cultiver les unes et les
-autres.
-
-
-FIN DES DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- La jeunesse d'Haydn 1
- Rameau 39
- Gluck et Méhul.--La répétition d'_Iphigénie en Tauride_ 73
- Monsigny 107
- Gossec 143
- Berton 197
- Cherubini 237
- Rossini.--Le _Stabat Mater_ 249
- La _Dame blanche_ de Boïeldieu 277
- Donizetti 295
- Concert donné par A. Marrast à l'hôtel de la présidence (1849) 311
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-Clichy.--Imp. Paul Dupont et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12.
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***
-
-***** This file should be named 58290-8.txt or 58290-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/8/2/9/58290/
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/58290-h/58290-h.htm b/58290-h/58290-h.htm
index 5b5bb1b..1896837 100644
--- a/58290-h/58290-h.htm
+++ b/58290-h/58290-h.htm
@@ -84,46 +84,7 @@ td.left-1em { padding-left: 1em; }
<body>
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Derniers souvenirs d'un musicien
-
-Author: Adolphe Adam
-
-Release Date: November 17, 2018 [EBook #58290]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58290 ***</div>
<h1><span class="small">DERNIERS SOUVENIRS</span><br/>
<b class="large">D'UN MUSICIEN</b></h1>
@@ -10793,379 +10754,7 @@ présidence (1849)</td>
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***
-
-***** This file should be named 58290-h.htm or 58290-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/8/2/9/58290/
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-
-</pre>
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58290 ***</div>
</body>
</html>