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diff --git a/58290-0.txt b/58290-0.txt new file mode 100644 index 0000000..bc87e73 --- /dev/null +++ b/58290-0.txt @@ -0,0 +1,8534 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58290 *** + + + + + + + + + + + + + DERNIERS SOUVENIRS + D'UN MUSICIEN + + PAR + ADOLPHE ADAM + MEMBRE DE L'INSTITUT + + NOUVELLE ÉDITION + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS + RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA + + LIBRAIRIE NOUVELLE + BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT + + 1871 + Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + +OUVRAGES + +DE + +ADOLPHE ADAM + +Publiés dans la collection Michel Lévy + + SOUVENIRS D'UN MUSICIEN 1 vol. + DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN 1 -- + + +CLICHY.--Impr. P. DUPONT et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12. + + + + +DERNIERS SOUVENIRS + +D'UN MUSICIEN + + +LA JEUNESSE D'HAYDN + + +I + +Dans un joli petit village situé sur la frontière de l'Autriche, à +quinze lieues de Vienne, vivait, il y a plus de cent ans, un pauvre +charron nommé Mathias Haydn. Ce brave homme n'était pas riche; mais ses +désirs étaient si bornés, qu'il se trouvait heureux du peu qu'il +possédait. Toute l'année il avait l'entretien des charrettes et grosses +voitures de ses voisins. Ces pauvres gens, aussi peu fortunés que lui, +le payaient bien rarement en espèces, mais ils fournissaient à ses +besoins par des dons en nature pour prix de son travail. Une seule fois +dans l'année, le père Haydn avait l'occasion de gagner quelques florins: +c'était lorsque le comte de Harrach, seigneur du village, s'apprêtait à +retourner à Vienne, à l'entrée de l'hiver; il faisait alors remettre en +état sa voiture de voyage, et le père Haydn n'était pas peu fier, quand +la berline du comte venait se poster devant sa modeste bicoque, qu'il +décorait alors du nom d'_atelier de charronnage_. Bien souvent il +cherchait avec peine, et sans pouvoir la découvrir, quelle était la +partie défectueuse de la voiture qui avait besoin de réparation. C'est +que le comte de Harrach connaissait la pauvreté de notre charron, et +que, lui devant protection comme à son vassal, il ne voulait pas +l'humilier et avait toujours l'air de lui donner comme prix de son +travail le secours annuel qui apportait un peu d'aisance dans le ménage. +Depuis quelques années le charron avait épousé une cuisinière du comte; +celle-ci avait quitté le service lors de son mariage, mais n'avait pas +oublié les bontés de son ancien maître. + +Lorsque le père Mathias avait reçu de l'intendant la petite somme qu'il +croyait avoir gagnée, c'était grande fête dans la maison et je dirai +presque dans le village. Allons! nous voilà riches à présent; dimanche, +grand concert, s'écriait le père Mathias, et le premier prélèvement +qu'il faisait sur son pécule était pour aller à la ville voisine acheter +les cordes de harpe qui manquaient depuis quelque temps à son instrument +favori. + +Nous autres Français, nous avons peine à nous imaginer un petit charron +d'un obscur village, cultivant l'instrument de Labarre et de Boscha; +pour qui connaît un peu les moeurs allemandes, cela n'a rien d'étonnant. + +Le dimanche, après les offices, auxquels il avait assisté en sa qualité +de sacristain de la paroisse, le père Mathias s'asseyait devant sa +porte, et au grand contentement de ses voisins, il exécutait sur sa +harpe tous les morceaux qu'il savait, et dont le nombre était +malheureusement un peu restreint, parce qu'il n'avait guère le moyen +d'acheter de nouvelle musique. Il se serait même trouvé fort embarrassé +sans la complaisance d'un de ses cousins, Frank, maître d'école à +Naimbourg. Ce cousin lui prêtait quelques pièces de musique. Il se +hâtait de les copier, et les ajustait assez adroitement pour son +instrument. Sa femme avait une assez jolie voix; lui-même possédait une +voix de ténor agréable, et souvent ils exécutaient des mélodies +nationales, que leur instinct musical, si naturel aux gens de leur pays, +leur faisait sur-le-champ arranger à deux voix, avec une bonne +disposition d'harmonie. Il était bien rare qu'il ne se rencontrât pas, +dans la foule réunie pour les entendre, un amateur pour improviser une +basse sur ces deux parties, et le trio se trouvait au complet. + +Un jour qu'ils s'occupaient ainsi de musique, notre charron vit avec +surprise son petit Joseph, à peine âgé de trois ans, venir gravement se +poster à côté de lui, armé de deux petits morceaux de bois ramassés +parmi les copeaux de son père, et que son imagination d'enfant lui +représentait comme une parfaite imitation d'un violon et de son archet. +Le père ne fit pas d'abord trop attention à cette singerie d'enfant; +mais à peine eut-il joué quelques mesures, qu'il ne put s'empêcher de +rire du sang-froid et de l'aplomb imperturbable du petit Joseph. En +effet, l'enfant, frottant avec la gravité d'un maître de chapelle, ses +deux planchettes l'une contre l'autre, comme s'il eût en réalité tenu un +instrument, indiquait parfaitement la mesure, de la tête et du pied. Il +n'en fallut pas davantage au père pour reconnaître les dispositions de +l'enfant pour la musique; et, de ce moment, il s'appliqua à cultiver ce +goût naturel. Les progrès du petit Joseph furent rapides: il n'y avait +pas de jeux ni d'amusements qui l'intéressassent autant que ses leçons +de musique; au bout d'une année, il lisait sa partie de chant à livre +ouvert; l'année suivante, son père lui avait acheté une petite harpe, et +le concert de famille s'était augmenté d'un nouvel exécutant, faisant sa +partie avec une précision et une régularité parfaites. + +Le petit Joseph avait grandi; il avait huit ans, et son père n'ayant pas +cessé de le faire travailler la musique, son goût naturel pour cet art +était devenu une passion. Les exercices de son âge n'avaient nul attrait +pour lui; son cousin Frank lui avait fait cadeau d'un violon, et, sans +maître, l'enfant avait deviné le mécanisme de cet instrument, sur lequel +il jouait toutes sortes d'airs, improvisant souvent une partie en +tenues, pendant que sa voix se mêlait à celles de son père et de sa +mère. + +Un dimanche, une chaise de poste s'arrête à l'entrée du village, un +étranger en descend; il demande un charron pour visiter sa voiture. On +le conduit à la demeure du père Mathias. C'était l'heure de l'office. Le +petit Joseph était seul à la maison. Il prie l'étranger d'attendre le +retour de son père qui ne peut tarder à rentrer, et la conversation +s'engage entre l'enfant et le voyageur. «A qui est cette harpe? dit avec +surprise ce dernier. + +--C'est à papa, dit l'enfant. + +--Et qu'en fait-il? reprend l'étranger. + +--Comment! ce qu'il en fait? riposte l'enfant: de quel pays venez-vous +donc pour ignorer ce qu'on fait d'une harpe? Tenez, je vais vous le +montrer, moi. Et il va prendre sa petite harpe que son hôte n'avait pas +encore aperçue, et se met à lui jouer tout son répertoire. + +--Mais, c'est très-bien, cela! lui dit l'étranger de plus en plus +surpris. + +--Est-ce que tu sais aussi lire la musique? et, en disant ces mots, il +avait tiré un rouleau de papier réglé de sa poche. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? dit l'enfant. Oh! c'est une messe en +musique. Voyons, quelle partie voulez-vous que je vous chante? + +--Oh! celle que tu voudras ou plutôt celle que tu seras en état de +déchiffrer. + +--Je peux les déchiffrer toutes, et même les jouer sur mon violon, +tenez, écoutez plutôt. + +--Et l'enfant exécute la partie de premier dessus sans faire une faute. +L'étranger l'attire entre ses genoux: + +--Eh mais! lui dit-il, qui donc t'a montré tout cela? + +--C'est papa. + +--Ton père est donc musicien? il n'est donc pas charron? + +--Pourquoi donc cela? répond l'enfant; est-ce qu'il n'est pas permis +d'être charron et musicien? mais moi je ne serai que musicien, je ne +veux pas être charron, cela fait perdre trop de temps. + +--Veux-tu venir avec moi à Vienne? dit l'étranger, charmé de la vivacité +des reparties du petit Joseph. + +--Non, répond l'enfant, papa ne pourrait plus me donner mes leçons de +musique. + +--Oh! qu'à cela ne tienne, je t'emmènerai dans un endroit où tu feras de +la musique toute la journée; tu recevras des leçons de violon, de +clavecin, de chant, de latin, de tout ce que tu voudras. Tu auras une +belle robe rouge le dimanche, et tu chanteras à l'église de +Saint-Stéphan. + +--Oh! alors, je veux bien, reprend l'enfant avec joie, partons à +l'instant. + +--Un moment, dit l'étranger: il faut au moins que ton père consente à se +séparer de toi.--L'enfant rougit, il baisse la tête, ses yeux se +remplissent de larmes. + +--Comment! dit-il en tremblant, est-ce que vous n'emmènerez pas non plus +papa et maman? + +--Avec la meilleure volonté du monde, c'est impossible, répond +l'étranger en riant. Tu conçois bien, mon petit ami, que je ne peux pas +faire recevoir ton père et ta mère, à la maîtrise comme enfants de +choeur. + +Le petit Joseph se met alors à fondre en pleurs; il ne peut se faire à +l'idée de se séparer de son père et de sa mère. Mais l'étranger le +rassure petit à petit, il lui fait entrevoir une si riante perspective, +un avenir si rempli de musique (et ce mot est l'équivalent de bonheur +pour l'enfant), que bientôt ses larmes cessent de couler, il ne rêve +plus qu'au plaisir du voyage, et il avait ses petites mains passées +autour du cou de l'étranger et l'embrassait tendrement, quand le père +Mathias rentre, accompagné de sa femme. + +--Papa! papa! s'écria le petit Joseph en l'apercevant, je t'en prie, +laisse-moi aller à Vienne; voilà un monsieur qui va m'emmener avec +lui.--Le père ne comprend rien à cette exclamation, mais l'étranger se +lève: + +--Monsieur, dit-il au charron, je me nomme Reutter, je suis maître de +chapelle de l'église de Saint-Stéphan de Vienne; le hasard m'a fait +connaître les brillantes dispositions de votre petit bonhomme. Si vous y +consentez, je le fais admettre à la maîtrise où il recevra une bonne +éducation, et en particulier je mettrai tous mes soins à lui donner un +talent distingué. + +Une pareille proposition ne pouvait qu'être agréable au père Mathias. Il +voyait avec chagrin venir le moment où il serait forcé de faire +apprendre un métier à son fils, n'ayant pas les moyens de lui donner de +l'instruction; il remercia l'étranger et consentit à tout. Mais en se +retournant, il vit sa femme qui pleurait à l'annonce du départ de son +fils bien-aimé. + +--Eh quoi! ma bonne Marie, lui dit-il avec un ton de doux reproche, +es-tu donc si peu raisonnable de t'affliger de ce qui doit faire le +bonheur de notre pauvre petit Joseph? Qu'est-ce qu'il deviendra, s'il +reste avec nous? Un pauvre charron comme son père, et peut-être, après +moi, le sacristain de la paroisse, tandis qu'avec les leçons qu'il va +recevoir, il peut être un jour un artiste habile, la gloire de son pays, +la consolation de nos vieux jours. Allons, un peu de courage, ma bonne +Marie. D'ailleurs, ajouta-t-il en jetant un regard sur la taille +arrondie de sa femme, nous ne resterons pas longtemps seuls, notre +famille va bientôt s'augmenter, et tous nos enfants ne pourront pas +toujours rester avec nous; et si c'est pour leur bien, il vaut mieux +nous en séparer de bonne heure. + +Tout cela était certes fort raisonnable; mais on raisonne rarement avec +son coeur et surtout avec un coeur de mère. Marie finit cependant par +céder, et quelque douloureuse que cette séparation fût pour elle, elle y +consentit dans l'intérêt de son enfant. Elle obtint pourtant que +l'étranger ne partirait que le lendemain. Le soir, le concert de famille +eut lieu comme à l'ordinaire, moins la gaîté qui y présidait d'habitude. +La présence de l'étranger avait électrisé le petit Joseph: il joua du +violon, de la harpe; et il chanta mieux qu'il n'avait jamais fait. +Reutter paraissait enchanté de son nouvel élève; le père Mathias rêvait +le plus bel avenir pour son fils; mais la pauvre mère ne pouvait +entendre sans une douleur secrète cette voix si jeune, si tendre, qui ne +se marierait plus à la sienne, et des pleurs inondaient son visage et +contrastaient singulièrement avec la figure joyeuse et naïve du petit +Joseph. Il ne voyait plus en ce moment que le bonheur de pouvoir se +donner tout entier à l'étude de la musique. Ah! c'est que les enfants ne +peuvent jamais autant aimer leurs parents qu'ils en sont aimés! +Cependant, le lendemain, au moment du départ, bien des larmes furent +versées de part et d'autre. La voiture roulait depuis un quart d'heure, +que Marie était encore agenouillée dans un coin de sa chambre, appelant +les bénédictions du Ciel sur le pauvre petit voyageur. Le père Mathias +avait aussi le coeur bien gros. Machinalement il s'était mis à +l'ouvrage, et il essayait de chanter pour ne pas laisser voir son +chagrin; mais, malgré lui, toutes les mélodies qui lui venaient étaient +graves et tristes, et cependant la voiture roulait toujours, et le petit +Joseph, séduit par la variété des objets qui s'offraient à sa vue pour +la première fois, était redevenu gai et insouciant, comme on l'est à son +âge. Il chantait aussi; mais les airs qu'il choisissait étaient tous +gais et vifs. C'est tout simple: le temps était magnifique, la campagne +riante, le soleil splendide; Joseph avait à peine neuf ans; il roulait +dans une bonne voiture; il marchait vers l'inconnu: à son âge, il n'en +faut pas tant pour être parfaitement heureux. A peine aurait-il songé à +ceux qu'il quittait, si un cahot, en le jetant sur son voisin, ne lui +eût fait sentir quelque chose de dur dans sa veste; il porta vivement la +main à sa poche, et en retira un petit papier où était cette +suscription: _A mon Joseph bien-aimé_. Il renfermait six florins. +C'étaient toutes les économies de la pauvre mère; cette année, elle +devait se priver de bien des choses; mais la pauvre femme connaissait +peu le prix de l'argent, et ce qu'elle regardait comme un trésor, par la +peine qu'elle avait à l'amasser, elle croyait que ce serait un +commencement de fortune pour son fils. L'enfant pensa comme elle: cette +somme, qui se monte à peu près à 15 fr. de notre monnaie, lui parut +énorme; il ignorait quel sacrifice sa mère faisait en la lui donnant, et +sa joie fut encore plus vive en se voyant à la tête de ses six florins +avec un avenir aussi beau que celui qu'il rêvait. Le mouvement uniforme +de la voiture, auquel il n'était pas accoutumé, ne tarda pas à lui +procurer un doux sommeil, et je laisse à penser si ses songes furent +agréables. + +Le compagnon de voyage du petit Joseph était enchanté de son +acquisition; il fallait qu'il se recrutât de jolies voix, pour +l'exécution de ses messes, qui avait lieu tous les dimanches dans la +cathédrale de Vienne. Il était rare qu'il rencontrât des sujets aussi +distingués que celui qu'il venait de découvrir, et puis, l'ardeur de +l'enfant pour ses études musicales lui faisait espérer qu'il pourrait un +jour en faire un chanteur habile dont le talent lui profiterait; il +suivait en cela l'usage de quelques maîtres qui formaient _gratuitement_ +des élèves: ceux-ci abandonnaient ensuite en paiement à leurs +professeurs le bénéfice qu'ils tiraient de leur talent pendant les +premières années de son exploitation. Cet usage existe encore en +Angleterre, où l'on achète l'éducation musicale au prix d'une ou de +plusieurs années de son temps, quand on n'a pas le moyen de payer +autrement. Mais le petit Joseph ne pouvait pas se douter de ce calcul: +il prenait pour de la bienveillance et de l'affection, ce qui n'était +qu'un intérêt bien raisonné, et Reutter lui apparaissait comme une +providence, comme un second père. Heureux âge, où l'on ne suppose que +des passions généreuses, parce qu'on juge les autres d'après soi, et +qu'on n'éprouve que de nobles sentiments! + +Tant que roula la voiture, rien n'interrompit le sommeil de notre petit +Joseph. Ce ne fut que lorsqu'elle s'arrêta devant la vénérable +cathédrale de Vienne, que son compagnon de route jugea à propos de le +réveiller. + +--Allons, mon petit ami, nous voici arrivés, il faut descendre. + +--L'enfant ne se le fit pas dire deux fois; en deux sauts, il fut en bas +de la chaise de poste, et quoiqu'il fît déjà presque nuit, il put +admirer les tours gigantesques de la merveilleuse église. + +--Comment! s'écria-t-il, c'est là que nous allons demeurer; oh! +dépêchons-nous d'entrer; que cela doit être beau dedans! Reutter le prit +par la main; ils firent le tour de l'église, puis trouvèrent enfin une +petite porte. Une vieille femme avait l'air de les y attendre. + +--Tenez, Marthe, dit Reutter en entrant, voilà un nouveau pensionnaire +que je vous amène, allez le conduire près de ses camarades, et +préparez-lui une chambre. L'enfant se vit bientôt introduit dans une +salle basse, où se tenaient une douzaine de bambins; en l'absence du +maître, ils s'en donnaient à coeur joie et paraissaient fort en train de +se divertir. L'arrivée de Marthe et du nouveau venu interrompit leurs +jeux. + +«Ah çà ! dit la vieille, j'espère que tout ce bruit va finir, maître +Reutter est de retour, et voilà un camarade qu'il vous amène; +maintenant, songez à vous tenir un peu tranquilles.» + +La nouvelle du retour de maître Reutter rembrunit un instant ces petites +figures espiègles; mais toute l'attention ne tarda pas à se tourner vers +le pauvre Joseph; il était resté debout au milieu de la chambre, assez +embarrassé de sa personne. Il examine d'abord le local: ce n'était pas +brillant. Rien sur les murs, que quelques teintes verdâtres produites +par l'humidité, et des noms et des dates inscrits au crayon, à l'encre, +au charbon, à la pointe du couteau, de toutes les manières enfin, +suivant l'usage éternel de tous les écoliers, et malgré le fameux +précepte: _Nomina stultorum semper parietibus insunt_. Mais comme, +suivant un autre adage, _numerus stultorum est infinitus_, cela ne peut +empêcher que les murs des colléges, pensions et autres prisons destinés +à l'éducation de la jeunesse ne soient toujours décorés des noms de ceux +qui les habitent. Quelques bancs de bois, un vieux clavecin et un énorme +pupitre sur lequel on voyait deux antiphonaires ouverts pour une leçon +de plain-chant, formaient tout l'ameublement de cette pièce, à peine +éclairée par une lampe de cuivre jadis dorée, mais probablement mise à +la réforme depuis longtemps comme indigne de figurer dans le sanctuaire. +L'obscurité était donc presque complète, et de plus il régnait dans la +chambre cette odeur humide et indéfinissable qu'on ne trouve que dans +les églises et dans les bâtiments qui en dépendent. L'aspect de ce +séjour aurait peut-être un peu désenchanté notre nouvel enfant de +choeur, si ses camarades lui avaient laissé le temps de s'abandonner à +ses réflexions. + +--Comment te nommes-tu, toi? lui dit l'un d'eux. + +--Joseph, répondit notre héros, enchanté de cette familiarité, qui le +mettait à l'aise, et vous? + +--Moi, je me nomme Max; mais il ne faut pas dire: Et vous! entre +camarades, il faut tout de suite se tutoyer. Voyons, es-tu un bon +enfant? à quoi sais-tu jouer? + +--Moi, reprit Joseph, je jouerai à tout ce que vous voudrez, et si cela +vous fait plaisir, je vous jouerai de la harpe ou du violon, ou je +chanterai quelque chose avec vous.» + +Un éclat de rire universel accueillit la proposition du pauvre Joseph. + +--Est-il bête! se disaient ses camarades; on lui parle de s'amuser, et +il vous répond qu'il veut faire de la musique. + +--Mais, Joseph, lui dit Max, tu n'y penses pas de nous parler de +chanter; nous ne faisons que cela du matin au soir! + +--Et cela vous ennuie? repartit vivement Joseph. + +--Je crois bien, on nous y oblige! et à peine avons-nous une ou deux +heures dans toute la journée pour nous divertir un peu. + +--Oh! je ne suis pas comme vous, moi: mon plus grand divertissement sera +de faire de la musique. + +Un murmure de mécontentement accueillit cette réflexion... Ce sera un +_capon_, se disait-on à l'oreille... Du tout, reprit Max, c'est un +_chaud_, et voilà tout; mais ça lui passera bien vite. Marthe vint de +nouveau interrompre la discussion. Elle apportait à chacun un morceau de +pain et une pomme; le panier était vide quand vint le tour de Joseph; +mais elle le prit par la main. + +--Maître Reutter va vous faire souper avec lui, mon petit ami; ne vous y +accoutumez pas, c'est bon pour aujourd'hui, mais demain vous partagerez +le repas de ces Messieurs. + +Et ces messieurs, tout en rongeant leur pomme, suivaient d'un oeil +d'envie le nouvel arrivé, car il allait faire un repas un peu plus +substantiel que le leur. + +Joseph se trouva bientôt tête-à -tête avec Reutter. Le local était un peu +plus gai: d'abord on y voyait à peu près clair, et puis un bon feu +brûlait dans le poêle, les murs étaient garnis de tablettes couvertes de +livres et de partitions; dans un coin de la chambre était un petit +buffet d'orgues, non loin de là un clavecin et plusieurs autres +instruments. La vue de ces richesses musicales aurait suffi pour +enchanter Joseph; mais il faut avouer, à la honte de son coeur et à la +louange de son appétit, que son attention fut d'abord absorbée par une +petite table où il n'y avait que deux couverts; mais elle était +abondamment servie, et, sur le signe que lui fit Reutter, il s'y +installa sur-le-champ. + +Le pauvre enfant n'avait jamais bu de vin: il en goûta un peu; il ne +cessa de parler musique pendant tout le souper, et, quand il sortit de +table, il se croyait le mortel le plus fortuné qui existât au monde. En +se couchant, cependant, il sentit bien qu'il lui manquait quelque chose: +c'était le baiser de sa mère, qui lui servait de bénédiction chaque +soir: un tendre regret faillit lui faire verser des larmes; mais il +songea à la joie qu'elle devait avoir de le savoir heureux, et il +s'endormit en pensant à elle et en remerciant Dieu de tout ce qui lui +arrivait; car, je le vois bien, se disait-il, c'est ici que je vais +trouver le bonheur; il ne peut être autre part. + + +II + +Huit années s'étaient écoulées. On était au mois d'octobre; neuf heures +du soir venaient de sonner; il faisait froid, un brouillard épais +couvrait toute la ville, et la cathédrale avait l'air d'être veuve de +ses grands clochers si élégants, perdus alors dans l'épaisseur de la +brume; chacun était rentré chez soi; on se réunissait autour des grands +poêles bien chauffés; des lumières apparaissaient aux fenêtres des +salles à manger, car c'était l'heure du souper, et l'on ne rencontrait +dans les rues que les crieurs de nuit: de demi-heure en demi-heure, ils +annonçaient, avec leurs voix rauques et lugubres, l'heure et le temps +qu'il faisait. Ceux qui étaient chaudement enfermés dans leurs maisons, +plaignaient les pauvres gardes-nuit, car eux seuls, probablement, dans +Vienne étaient obligés de parcourir les rues et d'affronter la bise; et +cependant, sous le porche de Saint-Stéphan, se tenait pelotonné dans un +coin obscur quelqu'un qui enviait encore leur sort. Depuis sept heures +il se tenait à la même place, plongé dans les plus sombres réflexions, +et à chaque crieur qui paraissait sur la place: + +--Va, crie bien fort, oiseau de mauvais augure, disait-il; tu ne crains +pas de perdre ta voix, toi; tu n'as pas besoin de l'avoir claire et +argentine, tu n'as pas peur qu'on te renvoie sans pain, sans asile, avec +une méchante souquenille sur le dos, parce que tu ne pourras plus monter +jusqu'au _sol_. Quand tu auras fait ton sot métier toute la nuit, tu +rentreras tranquillement te coucher à l'heure où les autres se lèveront; +et moi, que ferai-je, que deviendrai-je alors? retourner chez mon père, +c'est trop loin, et puis, que lui dirai-je quand, après une si longue +absence, je reviendrai chez lui, sans état, sans moyen d'existence, car, +ici au moins pourrai-je à peu près gagner ma vie, en allant jouer dans +les orchestres, tandis que, dans un village, ce ne serait pas une +ressource. Si au moins j'avais un habit un peu décent et un instrument! +Mais rien, pas même un méchant violon et pas un kreutzer dans ma poche. +Que deviendrai-je demain?... ma foi, ce qu'il plaira à Dieu... J'ai +froid, je vais tâcher de dormir, je suis encore heureux d'être à peu +près à l'abri sous cette grande porte, dormons. C'est seulement dommage +de dormir sans avoir soupé, avec cela que je n'en ai point l'habitude; +mais il faudra bien que je m'y fasse. C'est dommage que j'aie aussi +celle de déjeuner et de dîner, car je veux être pendu si je sais comment +je m'y prendrai pour me défaire de ces mauvaises habitudes-là ... Allons, +au petit bonheur!... Saint Joseph me viendra peut-être en aide; et, en +disant ces mots, le pauvre abandonné se pelotonna derrière une petite +colonnette, se faisant le plus petit possible, pour être un peu abrité, +par ce frêle rempart, contre le vent et la pluie qui soufflaient dans la +direction où il se trouvait. + +--Il aurait probablement dormi jusqu'au jour, si son sommeil n'avait été +interrompu, d'une manière désagréable, par une lanterne qu'on lui +promenait sur le visage. Il entrouvrit à peine ses yeux et se hâta de +les refermer bien vite, aveuglés qu'ils étaient par l'éclat de la +lumière. + +--Que faites-vous là , l'ami? lui disait-on. + +--Eh! parbleu! vous le voyez bien, je dormais et j'ai fort envie de +continuer; ainsi bonsoir. + +--Bonsoir, c'est bientôt dit; mais qui êtes-vous, où demeurez-vous? + +--Si je demeurais quelque part, je vous prie de croire que j'y serais +plutôt à cette heure que sous le porche de Saint-Stéphan. Qui je suis? +cela ne sera pas long: on me nomme Joseph Haydn; ce matin encore j'étais +enfant de choeur de la cathédrale; à présent je ne suis rien du tout et +je ne sais pas encore ce que je serai demain. + +--Ah çà ! on vous a donc renvoyé de la maîtrise, et pour quel motif? + +--Parce que je mue. + +--Qu'est-ce que ça veut dire? + +--Cela veut dire que j'ai perdu ma voix, parce que j'ai quinze ans et +qu'il en devait être ainsi; je n'ai pas d'asile, je ne connais presque +personne ici, et, pour ne pas importuner mes amis dont, au reste, je ne +connais pas la demeure, j'ai pris le parti de me coucher ici. Etes-vous +satisfait? Puis-je continuer mon somme maintenant? + +--Vous continuerez votre somme si vous voulez, mais pas ici. + +--Et où donc? + +--A la maison des crieurs où vous allez nous suivre, et demain nous vous +conduirons chez les personnes dont vous pourrez vous recommander, pour +voir si vous nous avez dit vrai. + +--Soit, marchons. + +--Et Joseph se mit à suivre les crieurs, qui le menèrent à leur lieu de +rendez-vous, bien chauffé, mal éclairé, mais où l'on pouvait au moins se +reposer un peu plus à l'aise que sur les dalles de Saint-Stéphan. Notre +jeune homme fut enchanté du changement de chambre à coucher, et, sans +plus s'inquiéter du lendemain, se mit à profiter du bon feu et du +logement que sa bonne étoile venait de lui procurer. Mais, dès que le +jour vint, les questions recommencèrent, et comme il ne put nommer, +parmi les personnes de la ville que quelques musiciens qu'il avait +rencontrés dans les concerts où il allait chanter, sans pouvoir indiquer +leur logis, on le reconduisit chez maître Reutter, qui devait au moins +répondre de lui. Il était à moitié chemin, escorté par deux gardes de +nuit qui ne le quittaient pas d'une semelle, lorsqu'il aperçut un visage +de connaissance: c'était un musicien rentrant chez lui, sa boîte à +violon à la main, et venant sans doute de quelque noce où il avait +dirigé l'orchestre. Il reconnut notre jeune homme. + +--Eh! mon pauvre Joseph; où donc allez-vous en si singulière compagnie? + +--Ma foi, répondit Haydn, je sais bien où je vais maintenant, mais je ne +sais pas où j'irai dans une heure, car on me conduit chez maître +Reutter; il m'a mis à la porte hier au soir, et comme je ne le crois pas +disposé à me reprendre à présent, il faudra que ces messieurs aient +encore la complaisance de m'accompagner demain matin chez lui, +puisqu'ils tiennent absolument à me procurer un logement de jour; celui +qu'ils m'ont offert cette nuit me convient tellement sous tous les +rapports, qu'il est très-probable que j'irai m'y installer à la nuit +tombante. + +--Ah çà ! mais c'est une plaisanterie, reprit le musicien; comment! vous +ne savez où aller? + +--Non, sur mon honneur. + +--Eh bien! il faut venir chez moi, nous logerons ensemble. + +--Mais vous me connaissez à peine; je ne sais même pas votre nom. + +--Que vous ignoriez mon nom, cela ne m'étonne nullement; je suis un +pauvre diable de musicien, et je gagne à peu près ma vie. Vous, je vous +connais fort bien; vous êtes artiste, nous sommes frères, presque aussi +riches l'un que l'autre; mais vous avez du talent, vous ferez peut-être +votre chemin; ne serez-vous pas heureux alors de m'obliger? + +--Oh! certes, de grand coeur. + +--Eh bien! donc, chacun son tour. C'est moi qui commence. Messieurs, +continua-t-il, en s'adressant aux deux crieurs de nuit, je me nomme +Spangler, voici mon adresse, et je réponds de monsieur, qui va loger +avec moi. Voilà , je crois, votre mission accomplie; merci de +l'hospitalité que vous lui avez donnée, et à laquelle il n'aurait pas eu +besoin de recourir, si je l'avais rencontré plus tôt. Au revoir! + +Et nos deux amis, se tenant bras dessus bras dessous, arrivèrent bientôt +à leur demeure commune. C'est un peu haut, dit Spangler; mais cela a son +avantage: une fois arrivé, on ne redescend plus que quand on y est tout +à fait obligé, et cela vous fait travailler, en vous forçant de rester +plus souvent à la maison. Et puis les importuns ne viennent pas vous +déranger; ils ne se hasardent pas à monter, sans s'être d'abord informés +en bas si vous y êtes, et vous pouvez, en toute sûreté, vous déclarer +absent tant que vous le jugez convenable. Quand vous chanteriez à +tue-tête, et quand vous feriez résonner l'instrument le plus puissant, +il y a une telle distance des étages inférieurs à notre petit paradis, +qu'il n'y a nul danger que le bruit que vous feriez vienne trahir votre +présence. On était enfin arrivé à ce que Spangler appelait son petit +paradis. + +C'était un grenier à peine meublé d'un lit, de quelques chaises, d'une +table et d'un vieux clavecin. + +--Cela n'est pas beau, dit-il à son nouvel hôte; mais ici nous pourrons +encore n'être pas trop malheureux; nous nous confierons nos peines, +c'est déjà un soulagement; puis, nous ferons de la musique ensemble, et +c'est une consolation. Et, pour commencer, vous allez me raconter +pourquoi et comment ce vieux coquin de Reutter vous a si inhumainement +renvoyé de la maîtrise. + +--Ah! ce ne sera pas bien long, répondit Joseph. Depuis deux ans, +j'étais très-mal avec lui, et il y a peut-être un peu de la faute de mon +père, qui n'a jamais voulu consentir à ce que désirait Reutter. Notre +maître de chapelle voulait, disait-il, assurer ma fortune et mon avenir; +c'est une affaire que je n'ai jamais très-bien comprise, et que vous +m'expliquerez peut-être, car vous devez avoir plus d'expérience que moi. +Vous vous rappelez sans doute quelle belle voix de soprano j'avais, et +l'effet que je produisais lorsque, le dimanche, j'avais quelque solo à +chanter. Un jour que j'avais été encore mieux inspiré que de coutume, et +que l'on avait paru très-satisfait de moi, Reutter me fit monter dans sa +chambre, après l'office. + +--Mon enfant, me dit-il, car, dans ce temps-là , j'étais son Benjamin, et +il avait toutes sortes de bontés pour moi, mon enfant, tu as une belle +voix, tu ne chantes pas mal, et si cela pouvait durer toujours ainsi, tu +serais trop heureux. Malheureusement, dans quelques années, tout cela va +changer; tu vas devenir un homme, tu auras de la barbe et tu ne pourras +plus chanter sur la clef d'_ut_ première ligne. + +Je ne comprenais pas quel rapport il pouvait y avoir entre la barbe et +la clef d'_ut_ première ligne; je le laissai continuer. + +--Il y aurait bien un moyen de te conserver ta belle voix claire, mais +il faut un grand courage pour cela. + +--Qu'est-ce donc? interrompis-je. + +--Peu de chose, je te le dirai plus tard, mais cela ne peut avoir lieu +que loin d'ici, en Italie. Je t'y enverrais à mes frais, à mes frais, +entends-tu? et, au bout de deux ans, tu reviendrais ici avec la plus +belle voix du monde. + +--Mais s'il ne s'agit que d'aller en Italie pour y acquérir une belle +voix, il ne faut pas un grand courage pour cela, et je suis tout prêt à +partir! + +--Il ne s'agit pas seulement d'aller en Italie. Là on trouve des hommes +fort habiles, nous n'en avons malheureusement pas dans notre Allemagne +qui, au moyen de certains secrets, savent conserver la voix et empêcher +la barbe de pousser. Je ne peux pas trop t'expliquer quels moyens ils +emploient pour cela, parce que je n'en ai jamais essayé par moi-même; +mais j'ai vu dans ma jeunesse plusieurs chanteurs qui avaient passé par +là , et ils paraissaient fort bien portants et très-contents de leur +sort. A ton retour d'Italie, tu m'appartiendras pendant dix ans, +c'est-à -dire que, pendant dix ans, je te ferai une pension qui ne sera +pas de moins de 800 florins, et je pourrai, en revanche, te céder aux +directeurs et aux maîtres de chapelle qui voudront profiter de ton +talent. + +--Vous jugez que je fus enchanté d'une telle proposition; je sautai au +cou de Reutter en le remerciant du bon conseil qu'il me donnait et de +l'appui qu'il m'offrait pour m'aider à devenir un grand chanteur sur la +clef d'_ut_ première ligne: il fut convenu que je partirais dans quinze +jours, et il me recommanda de ne confier notre secret à qui que ce fût. +Mais voyez quelle démangeaison de parler me prit: c'était aux approches +de la Saint-Matthieu, et je ne manquais jamais à cette époque d'écrire à +mon digne père, à l'occasion de sa fête. Ne m'avisai-je pas, dans ma +lettre, de lui dire que dans deux ans j'aurais un revenu de 800 florins, +que rien n'était plus facile à gagner, qu'il ne s'agissait que d'aller +en Italie, où l'on empêcherait ma barbe de pousser, etc.; enfin, je lui +racontai tout. Deux jours après, qui vois-je arriver à la maîtrise? Mon +père, qui demande sur-le-champ à parler à Reutter. Ils restèrent +enfermés une grande heure ensemble, et, quand mon père sortit, il avait +l'air fort animé, et Reutter tout confus. Mon père me pressa tendrement +dans ses bras. + +--Mon bon Joseph, me dit-il, les larmes aux yeux, tu as bien fait de te +confier à moi. Au nom de ce que tu as de plus cher, au nom de ta mère, +je te défends de consentir à aucune proposition qui pourrait t'être +faite, sans m'en prévenir et me demander mon consentement. +Entendez-vous, Monsieur? dit-il rudement à Reutter, j'aimerais mieux +qu'il ne fût toute sa vie qu'un pauvre charron comme moi que de jamais +permettre... car enfin, un charron, c'est un homme, au lieu que... + +Et le reste fut tellement grommelé entre ses dents, que je ne pus +entendre la fin de ses paroles qui me semblent encore incompréhensibles; +car, je vous demande un peu, quel bien cela pouvait-il faire à mon père, +que j'eusse de la barbe ou non? Mais je devais respecter sa volonté, et +je me soumis à ses ordres. A peine fut-il parti, que Reutter, se +tournant vers moi, me jeta un regard de pitié. + +--Monsieur Joseph, vous êtes un sot, me dit-il, et un jour viendra où +vous vous repentirez amèrement de votre niaiserie. + +A dater de ce moment, sa manière d'être changea entièrement avec moi: je +n'étais plus son élève favori; quoi que je fisse pour ne pas lui +déplaire, je ne parvenais jamais à le contenter; à peine daignait-il me +donner leçon, et, sans la complaisance de mes camarades qui me faisaient +un peu travailler, je serais resté bien en arrière d'eux. + +Quand je vis que je ne pouvais pas devenir un chanteur, je pensai à une +autre profession, et je me mis à étudier la composition. J'avais +découvert dans la bibliothèque de maître Reutter un traité de +contre-point de Fux. Je me mis avec ardeur à travailler sur ce livre que +j'avais d'abord peine à comprendre; mais, petit à petit, mon +intelligence s'est développée, et j'ai essayé d'écrire quelques morceaux +que je n'ai jamais osé montrer à maître Reutter; mais je les ai +quelquefois essayés avec mes camarades, et je vous assure que cela n'est +pas trop mal; je vous les montrerai un de ces jours. + +Cependant, il y a six mois, j'éprouvai plus de peine à chanter, ma voix +s'enroua tout d'un coup, il me fut bientôt impossible d'atteindre les +notes un peu élevées, et petit à petit je les perdis toutes. Je n'étais +plus bon à rien. Hier, Reutter vint à moi, vers le soir: + +--Ce que je vous avais prédit est arrivé, me dit-il, votre belle voix +est partie; maintenant, allez où bon vous semblera, j'ai fait pour vous +tout ce que je pouvais faire. + +Et, en disant ces mots, il m'avait conduit vers la porte de la rue, où +il me poussait par les épaules. + +--Mais que voulez-vous que je devienne? lui disais-je en pleurant. + +--Tout ce que vous voudrez, me répondit-il; il fallait m'écouter +autrefois; à présent vous auriez 800 florins chaque année. Bonne chance! +Et la porte se referma sur moi. Il était nuit, je n'avais pas soupé, +j'avais froid, ce que j'avais de mieux à faire était de dormir. Vous +savez la fin de mon histoire, qui, grâce à vous, ne s'est pas dénouée +d'une manière trop défavorable. + +Eh bien! qu'en dites-vous? + +--Je pense, dit Spangler, que votre père a bien fait, que Reutter est un +misérable, et que vous vous applaudirez un jour de n'avoir pas cédé à +ses perfides conseils; maintenant, causons d'affaires: il faut tâcher de +vous créer des ressources; vous ferez comme moi, vous viendrez dans tous +les orchestres où l'on m'appellera, c'est un florin que cela rapporte +chaque fois, et j'ai de ces occasions-là au moins cinq ou six fois par +mois; mes bénéfices seront les mêmes, et j'espère ne pas doubler ma +dépense; ainsi, vous voyez que c'est encore moi qui serai votre obligé. +Par exemple, nous n'aurons qu'un lit: il est un peu dur et un peu +étroit; mais on s'y accoutume bien vite. Je donne aussi quelques leçons; +pendant que je serai en ville, vous pourrez étudier et travailler tout à +votre aise, et quand nous nous trouverons tous deux au logis, eh bien! +nous ferons de la musique ensemble, nous essaierons vos compositions; +mais, je vous en préviens, mon pauvre ami, il ne faut pas fonder trop +d'espérance de fortune là -dessus; vous gagnerez plus facilement de +l'argent en exécutant la musique des autres qu'en en composant +vous-même; mais rien ne vous empêchera de barbouiller du papier pour +votre amusement et même pour le nôtre. Voyons, avez-vous là quelqu'un de +vos essais? Puisque nous n'avons rien de mieux à faire, faites-moi donc +entendre quelque chose de vous. + +Haydn tira un manuscrit de son petit paquet! + +--Tenez, dit-il à son nouvel ami, voici une sonate de clavecin et +violon. C'est une des premières choses que j'aie écrites, voulez-vous +que nous la voyions ensemble? + +--Volontiers, répondit Spangler; et il alla tirer son violon de son +étui. + +Tout en accordant son instrument, il réfléchissait à la difficulté qu'il +allait trouver à héberger son commensal. Pour ne pas l'humilier, il lui +avait tout peint en beau; mais il y avait une grande différence de la +réalité aux espérances qu'il lui avait fait concevoir. Il était fort +douteux qu'on admît Haydn dans les orchestres où l'on demandait +Spangler, et il n'y avait pas à songer à lui procurer des leçons, +inconnu comme il l'était; et d'ailleurs, quand même il en aurait trouvé, +il lui aurait fallu des habits pour se présenter, et il était encore +plus difficile de trouver un tailleur pour faire crédit, que des élèves +pour prendre des leçons. Malgré ces réflexions peu rassurantes, le bon +Spangler s'applaudissait de ce qu'il avait fait: il avait tiré de peine +un artiste, un confrère, et il trouvait la récompense de sa bonne action +en elle-même. + +Le violon accordé, nos deux artistes commencèrent la sonate. Spangler +n'était pas un musicien de premier ordre; cependant il avait assez de +sentiment de son art pour n'être pas insensible à ses beautés, et, dès +les premières mesures, il fut surpris de la clarté, de la régularité du +plan, de la fraîcheur d'idées et de la nouveauté de la musique qu'il +exécutait. L'andante lui révéla encore d'autres beautés, et à la fin du +rondo final il était transporté de plaisir et d'admiration. + +--Ah çà ! mon cher maître, dit-il à Haydn, je vous dois une réparation: +j'ai parlé un peu cavalièrement de votre musique avant de la connaître; +mais, maintenant, je dois changer de ton. Mais c'est que c'est +très-bien, très-original! Je ne sais pas du tout ce que valent les +manuscrits, n'étant en rapport avec aucun marchand de musique; mais je +suis à présent convaincu que vous pourrez très-bien tirer parti de votre +talent de compositeur. + +Haydn fut enchanté de ces éloges, non par amour-propre, mais parce +qu'ils lui faisaient concevoir l'espérance de ne pas être longtemps à la +charge de son ami. A dater de ce moment, les efforts furent employés en +commun à vaincre la misère. Un secours efficace leur fut encore donné +par un voisin, un brave perruquier, nommé Keller. Cet honnête artisan +avait souvent entendu chanter Haydn à Saint-Stéphan, alors qu'il +possédait encore sa belle voix de soprano, et il s'était pris +d'enthousiasme pour le jeune virtuose: le récit de ses malheurs ne fit +qu'augmenter l'intérêt qu'il lui portait. Spangler était dehors presque +toute la journée, occupé à donner des leçons ou à des répétitions pour +ses bals ou ses concerts; pendant ce temps, Joseph restait seul, cloué +devant son clavecin, jouant et rejouant sans cesse les six premières +sonates d'Emmanuel Bach qui lui étaient tombées sous la main, et pour +lesquelles il conçut et conserva toujours une admiration profonde. Il +composait aussi, écrivant toutes les idées qui bouillonnaient dans sa +tête. Keller venait souvent l'écouter; il admirait tant de talent et de +courage, et déplorait une telle misère. Haydn ne comprenait pas qu'on +s'apitoyât sur sa position. + +Assis à mon clavecin rongé par les vers, dit-il plus tard, je n'enviais +pas le sort des monarques. Cependant la misère augmentait chaque jour: +les dépenses de Spangler avaient été doublées, et ses revenus étaient +restés les mêmes. C'est au bon Keller que nos deux amis durent de voir +améliorer un peu leur existence. Il n'y a pas de protection à dédaigner, +et celle d'un perruquier peut être très-efficace. Keller avait toutes +les vertus de sa profession, aussi ne manquait-il pas de causer et de +causer longuement avec ses pratiques: il parla tant et tant de son jeune +protégé, qu'il finit par intéresser quelques personnes à son sort. Grâce +à lui et à ses bavardages, Haydn obtint une place de premier violon à +l'orchestre du couvent des révérends pères de la Miséricorde; puis, de +temps en temps, et aux grandes fêtes, il obtenait un congé et allait +jouer l'orgue dans la chapelle du comte de Hangwitz; pendant la semaine +il donnait quelques leçons de clavecin et de chant, toujours obtenues +par l'importunité ou à la recommandation de Keller. + +L'ambassadeur de la république de Venise à Vienne avait une maîtresse +qui raffolait de musique; le vieux maître de chapelle Porpora était +commensal de l'ambassadeur et avait trouvé une espèce de retraite dans +son hôtel. Haydn fut introduit auprès de la belle Wilhelmine, la +maîtresse de l'ambassadeur, en qualité de claveciniste accompagnateur. +Elle proposa au jeune musicien de la suivre aux bains de Manensdorf où +elle allait passer quelque temps. Haydn accepta avec d'autant plus +d'empressement, que Porpora était du voyage, et qu'il brûlait du désir +de recevoir quelques leçons de cet homme célèbre qui avait été l'heureux +rival de Haendel. + +Porpora était un vieillard quinteux et morose, peu bienveillant de sa +nature; il ne se souciait guère de perdre son temps à donner des leçons +qu'on ne lui paierait qu'en reconnaissance. Haydn parvint cependant à en +obtenir quelques bons conseils; mais que ne dut-il pas faire pour +captiver les bonnes grâces du professeur récalcitrant! Levé avant le +jour, il brossait soigneusement ses habits, nettoyait ses souliers, +préparait sa perruque et se regardait comme très-heureux lorsque ses +soins journaliers n'étaient pas accueillis par quelque bourrade. A la +fin, cependant, tant de persévérance et d'abnégation, et peut-être aussi +ses rares dispositions musicales, finirent par triompher de la +résistance de Porpora; touché des soins et des attentions respectueuses +de ce domestique volontaire, il consentit à lui donner quelques leçons. +Haydn en profita si bien, qu'à son retour à Vienne, l'ambassadeur, +étonné de ses progrès en l'entendant accompagner sa maîtresse chantant +une des cantates si difficiles de Porpora, fit à notre jeune homme une +pension de six sequins par mois. + +Haydn fut alors le plus heureux des hommes: il put largement acquitter +sa part des dépenses de la communauté, et n'en mit que plus d'ardeur à +rechercher en ville des leçons dont le produit augmentât le bien-être de +leur ménage d'artistes. Il ne cessait de composer des morceaux qu'il +faisait jouer à ses élèves; mais il y attachait si peu d'importance, +qu'il les leur laissait et ne s'en occupait plus, une fois qu'ils +étaient composés. Quelques-uns de ces morceaux furent entendus par des +appréciateurs dignes de les comprendre; plusieurs furent gravés sans le +consentement et à l'insu d'Haydn, qui ne se doutait même pas qu'il pût +tirer le moindre profit de son talent de compositeur, et sa réputation +commençait déjà à se répandre à Vienne et chez les éditeurs sans que, +dans son adorable naïveté, il se crût autre chose qu'un pauvre musicien +gagnant péniblement sa vie à donner des leçons et à jouer dans quelques +orchestres. + +Un jour, il fut appelé pour accorder un clavecin chez la comtesse de +Thun. Il fut introduit, par un laquais, dans un splendide salon et +laissé seul devant un superbe clavecin pour s'y acquitter de sa besogne. +Quand le clavecin fut accordé, Haydn compara ce magnifique instrument à +la chétive épinette sur laquelle il travaillait si assidûment. Ce +n'étaient pas les riches peintures dont était orné le clavecin et sa +forme élégante qui le séduisaient; c'étaient ses trois claviers, ses +jeux de toute espèce, le son superbe de l'instrument et le parti qu'on +en pouvait tirer, qui excitaient son envie. Que les gens riches sont +heureux, se disait-il, d'avoir des appartements assez grands pour y +loger de si beaux et si vastes instruments! Pour une fois au moins et +pour quelques minutes, je veux jouir de leur bonheur, et puisque j'ai +accordé ce clavecin, j'ai bien le droit de l'essayer et de m'en servir +pendant quelques instants. Il se mit alors à improviser; la supériorité +de l'instrument excitait son génie, il s'abandonna à toute la verve de +ses idées. Depuis une heure, perdu dans un autre monde, celui des poëtes +et des musiciens, il se laissait aller à toutes les rêveries de son +génie et aurait sans doute encore continué longtemps, si, en levant les +yeux par hasard, il n'eût distingué devant lui une jeune et belle femme +pensive, et cependant émue par ces accords merveilleux; elle l'écoutait +depuis longtemps sans qu'il se fût même aperçu de sa présence. Il se +hâta de quitter le clavecin, tout confus d'avoir un témoin de +l'indiscrétion qu'il s'était permise. + +--Qui êtes-vous, mon ami? lui dit la dame d'une voix douce et +rassurante. + +--L'accordeur qu'on a fait appeler, et, ayant terminé de mettre cet +instrument en état, j'ai voulu l'essayer et je me suis oublié. +Pardonnez-moi, madame. + +--Vous êtes tout pardonné, interrompit la jeune femme sans le laisser +achever, c'est moi, au contraire, qui suis coupable de vous avoir +empêché d'achever le morceau que vous exécutiez: il est bien beau, +voudriez-vous me le redire?... + +--Mon Dieu, madame, je vous en jouerai un autre si vous le désirez, mais +il me serait impossible de vous répéter celui-là . + +--Impossible? et pourquoi? + +--Parce qu'il n'existe pas: en essayant ce clavecin, je laissais courir +mes doigts au hasard; la beauté de l'instrument m'a peut-être mieux +inspiré qu'à l'ordinaire, et ce que vous voulez bien appeler un morceau, +n'était qu'une improvisation sans importance. + +--Une improvisation?... de vous? + +--Certainement de moi, madame; puisque j'improvisais, il fallait bien +que ce fût de moi. + +Haydn n'était pas encore assez au fait du monde pour savoir que +lorsqu'il échappe une sottise à quelqu'un dont on dépend, ou dont on a +besoin, il faut avoir garde de la relever. La belle dame ne pouvait +cependant croire que le petit jeune homme assez mal tourné qu'elle avait +devant les yeux fût l'auteur de la belle musique qui l'avait frappée. + +--Comment vous nomme-t-on donc, monsieur l'improvisateur? lui dit-elle. + +--Joseph Haydn. + +--Haydn! seriez-vous le fils ou le parent de ce musicien mystérieux que +personne ne connaît et dont plusieurs morceaux ont déjà tant de vogue? + +--Je ne sais, madame, s'il est un musicien de mon nom que l'on admire et +que l'on ne connaisse pas: quant à moi, mon père est charron et +sacristain au petit village d'Harrach, et, pour mon compte, je suis +très-connu de plusieurs personnes de Vienne: vous pouvez vous informer +de moi auprès de M. Spangler et de M. Keller. + +--Je n'ai pas l'honneur de connaître ces deux messieurs; pourriez-vous +me dire qui ils sont? + +--Tous deux sont mes meilleurs amis: le premier est un fort bon musicien +avec qui je demeure et dont je partage la bonne et la mauvaise fortune; +le second est un perruquier qui demeure dans ma maison et qui a beaucoup +de goût; car je lui joue toute la musique que je compose, et il en est +quelquefois très-satisfait. + +--C'est inconcevable! se dit la dame... Ah! une dernière épreuve peut me +donner le mot de cette énigme, et, saisissant un morceau de musique +parmi ceux rangés dans un casier placé sous le clavecin, elle le plaça +sur le pupitre. Jouez-moi cela, monsieur, dit-elle en ouvrant le morceau +de musique à la première page. + +Haydn y eut à peine jeté un coup d'oeil, qu'il s'écrie: + +Mais c'est une de mes sonates, et gravée encore! ah! quel plaisir! quel +honneur! ah! madame, donnez-moi ce morceau, je vous en prie. Ma musique +gravée, publiée! + +--Un instant, dit la dame, puisque ce morceau est de vous, vous n'aurez +sans doute pas besoin de la musique devant vos yeux pour l'exécuter; +quand vous me l'aurez fait entendre sans regarder la musique, je vous +donnerai le cahier, je vous le promets. Voyons, commencez. + +Et elle avait retiré la sonate du pupitre et suivait des yeux sur le +cahier qu'elle tenait à la main. Haydn s'était mis au clavecin, et il +exécuta la sonate d'un bout à l'autre; mais, électrisé par l'espèce de +défi porté à son honneur par celle qui semblait douter qu'il fût bien +l'auteur de son propre ouvrage, il ajouta quelques traits plus +difficiles et plus brillants que ceux qu'il avait écrits, et se surpassa +dans l'exécution de son morceau. + +La comtesse de Thun, car c'était elle que le son du clavecin avait +attirée du fond de ses appartements dans le salon, la comtesse voulut +connaître par quelle circonstance un compositeur d'un tel mérite en +était réduit à faire le métier d'accordeur. Haydn fut obligé de raconter +toute son histoire, sans en omettre aucun détail. + +--Monsieur Haydn, lui dit alors la comtesse, vous allez emporter cette +sonate gravée que vous avez paru désirer; mais, en échange, il faut que +vous contentiez un caprice de femme, qui vient de me venir à l'instant. +Je désire que vous composiez, pour moi, une sonate dont je vous prie de +m'apporter le manuscrit dès que vous l'aurez terminée, et je vous +demande la permission de vous la payer d'avance; et elle remit à Haydn +une somme de vingt-cinq ducats. Pour lui, c'était la fortune. La +fortune, effectivement, changea subitement pour lui. Grâce à la +protection de la comtesse, il fut présenté aux premiers personnages de +l'Empire, et, quelques années après, il entra au service du prince +Esterhazy, où il passa la plus grande partie de sa vie. Son premier soin +fut de faire admettre Spangler au nombre des musiciens de Son Altesse. +Mais il avait encore une autre dette à acquitter, celle qu'il avait +contractée envers Keller. Il la paya du bonheur de toute sa vie. Il crut +de son devoir d'épouser la fille du perruquier. Il la connaissait à +peine, et il n'avait pas d'amour pour elle. Cette union fut malheureuse, +et eût empoisonné toute son existence, s'il ne se fût séparé de sa +femme, à laquelle il assura une existence honorable. + +Ici doit se terminer cette esquisse des premières années d'Haydn; +constamment employé au service du prince Esterhazy, il ne cessa de +composer pour lui, et l'histoire d'Haydn est tout entière dans l'immense +catalogue de ses travaux. Il fit un voyage en Angleterre dans les +dernières années de sa vie; avec l'argent qu'il y gagna, il s'acheta une +petite maison dans un faubourg de Vienne et y termina ses jours. + +Quoique j'aie entrepris aujourd'hui de ne parler que de l'enfance et de +la jeunesse d'Haydn, je ne puis résister au désir de retracer les +circonstances qui accompagnèrent ses derniers instants. + +En 1808, ses facultés commencèrent à baisser et les habitants de Vienne +voulurent au moins lui rendre un dernier hommage de son vivant. On +organisa une splendide exécution de _la Création_, un de ses derniers +chefs-d'oeuvre. Cent soixante musiciens, ayant Salieri à leur tête, +furent convoqués chez le prince de Lobkowitz; toute la noblesse de +Vienne assistait à cette solennité; l'illustre vieillard fut apporté +dans un fauteuil, des fanfares annoncèrent son entrée dans la salle; la +princesse Esterhazy était allée au-devant de lui et l'introduisit au +milieu de l'aristocratique assemblée, où on lui prodigua toutes les +marques de respect et d'admiration. Les applaudissements se +renouvelaient à la fin de chaque morceau. Emu par toutes ces marques de +sympathie, Haydn ne put résister à son émotion; un médecin placé près de +lui fit observer que ses jambes n'étaient pas assez couvertes: en un +instant un monceau d'écharpes, de châles et de cachemires vint +s'accumuler aux pieds du vieillard, mais il fit signe qu'il n'aurait pas +la force de rester plus longtemps. On l'enleva sur son fauteuil; au +moment de sortir de la salle, il fit arrêter les porteurs, il fit une +légère inclination vers l'assemblée, puis, étendant les mains vers +l'orchestre, il sembla bénir ses frères, ses enfants, les dignes +interprètes de son génie, les nobles instruments de sa gloire. + +Au commencement de 1809 ses forces s'affaiblirent de plus en plus. +L'armée française approchait de Vienne, le pauvre vieillard eut encore +la force de se lever: il fallut qu'on le mît devant son piano, et, là , +d'une voix tremblante et cassée, il se mit à chanter l'hymne: + +_Dieu! sauvez l'empereur François!_ + +Le 10 mai, l'armée française était à une demi-lieue du petit jardin +d'Haydn. Quinze cents coups de canon ébranlèrent les airs dans cette +journée, quatre obus vinrent tomber près de sa maison. Ses domestiques, +effrayés, se pressaient autour de lui; il ne parlait plus; seulement sa +voix chevrotante articulait encore: + +_Dieu! sauvez l'empereur François!_ + +A peine entré à Vienne, Napoléon envoya chez l'illustre vieillard; mais +il fut insensible à tant d'honneur. La veille de sa mort il se fit +encore porter à son piano, et chanta trois fois avec ferveur: + +_Dieu! sauvez l'empereur François._ + +Le 31 mai s'éteignit un des plus grands génies dont l'art musical puisse +se glorifier! + + + + +RAMEAU + + +La musique est un art si moderne, qu'un compositeur qui date d'un siècle +a déjà le droit d'être classé parmi les auteurs anciens: et cette +ancienneté est presque l'oubli; car les musiciens pratiques sont +tellement occupés de l'exercice de leur art, que bien rarement ils +poussent la curiosité et le désir des recherches jusqu'à aller +feuilleter les partitions délaissées d'auteurs même les plus célèbres, +se contentant de parler d'eux, sur la foi de leur renommée, et ne se +faisant une idée de leur style, de leur manière, de leur talent, que par +la lecture de quelques articles biographiques, souvent écrits légèrement +ou empruntés par fragments à des appréciations contemporaines souvent +sans grande valeur. + +Il est peu d'hommes qui aient joui, pendant leur vie, d'une aussi grande +renommée que Rameau: ses écrits théoriques et scientifiques occupèrent +toute l'Europe, et si ses compositions théâtrales ne dépassèrent pas le +seuil de la France, du moins dut-il à la supériorité des danseurs +français de voir ses airs de danse transportés et applaudis sur tous les +théâtres de l'étranger. Ces airs de danse avaient, du reste, une valeur +réelle; c'est peut-être dans leur composition que Rameau sut imprimer le +plus hautement son cachet d'originalité et de puissance rhythmique, car, +dans la musique de chant, il était souvent gêné par l'exigence des +paroles françaises et l'inexpérience des poëtes ses collaborateurs. + +Cette réunion si rare d'une égale renommée dans la théorie et la +pratique, suffirait pour assurer à Rameau une place à part dans +l'histoire de l'art, quand même il n'eût pas montré dans l'une et +l'autre la supériorité qu'on doit lui reconnaître. Mais quelle est la +vanité de la gloire des musiciens! Aujourd'hui que de meilleurs systèmes +ont prévalu, qui s'avisera jamais de lire les oeuvres didactiques de +Rameau? qui ira chercher, dans ses nombreux ouvrages de théâtre, les +mélodies qui en ont fait le succès? Rameau était un grand homme, vous +dira le premier musicien venu que vous interrogerez à son sujet: la +preuve en est dans son portrait qui est gravé sur la médaille d'or que +l'Institut décerne à ses lauréats: c'est l'auteur de _Castor et Pollux_ +et l'inventeur de la basse fondamentale.--Voilà ce qu'on vous répondra. +Mais poussez vos investigations plus loin, demandez quelques détails sur +son style, sur sa manière d'écrire, sur ce qui différencie cette manière +de celle de ses prédécesseurs, on restera muet. + +Et cependant, c'est une étude curieuse que celle de ces ouvrages qui +attestent le génie de leurs auteurs, luttant avec énergie contre une +impuissance causée par leurs mauvaises études, bravant les moyens +d'exécution bornée dont ils pouvaient disposer, et néanmoins excitant +l'enthousiasme de leurs contemporains. Quelle est donc la valeur de ces +jugements contemporains, lorsque l'on voit madame de Sévigné contester +la supériorité de Racine et prétendre que Lully était arrivé à l'apogée +de son art? + +Cependant, quelle que puisse être la partialité enthousiaste des +contemporains, il est bon d'y avoir égard, pour ne pas être tenté de +tomber dans un dédain injuste envers les objets de leur admiration. +Nourris dans l'étude des chefs-d'oeuvre qui ont fait oublier les +productions qui les ont précédés, nous ne sommes que trop portés à +regarder en pitié des essais qui nous semblent puérils et dont chaque +trait était peut-être une révélation du génie: il faut nous tenir en +garde contre nos habitudes musicales, et nous rappeler que presque tout +ce qui devient lieu commun en musique, a d'abord été une nouveauté +heureusement trouvée, qui n'a dû sa vogue, et plus tard sa banalité et +son discrédit même, qu'à son succès et à sa propre valeur. + +Les biographies de Rameau sont très-nombreuses: je n'aurai donc pas de +faits nouveaux à révéler sur cet homme célèbre; mais, ayant étudié ses +oeuvres pratiques avec beaucoup de soin et de patience, peut-être +serai-je assez heureux pour faire entrevoir quelques aperçus sur la +révolution musicale dont il donna le signal, autant toutefois qu'il est +possible de faire connaître les oeuvres d'un musicien, lorsque les +citations vous sont interdites et que la mémoire des lecteurs ne peut +venir à votre aide. + +Jean-Philippe Rameau naquit à Dijon en 1683. Son père était professeur +de musique dans cette ville, et c'est de lui qu'il apprit les premiers +éléments de cet art. Il avait une aptitude si prononcée, qu'à l'âge de +sept ans il était déjà bon lecteur (chose fort rare à cette époque) et +improvisait avec facilité sur le clavecin. Cependant, son père ne le +destinait pas à suivre sa profession; c'était son frère Claude Rameau, +qui depuis fut un organiste de talent, mais rien de plus, sur qui le +père avait jeté les yeux pour le lancer dans la carrière des arts. Quant +à Philippe, des arrangements de famille avaient décidé qu'il entrerait +dans la magistrature. Aussi fut-il mis au collége des jésuites de Dijon. + +Mais si Rameau devait être un jour un des hommes éminents de son siècle, +il débuta par être un des plus mauvais écoliers des bons pères. Tout +entier à son amour de la musique, son cahier et les marges de son +rudiment et de ses dictionnaires étaient surchargées de lignes +parallèles couvertes de blanches et de noires; ses devoirs étaient +constamment négligés; les punitions, loin de le corriger, ne faisaient +qu'exalter sa volonté de fer; bref, son indiscipline devint telle, que +les bons pères prièrent la famille de Rameau de les débarrasser de cet +élève impossible, et Philippe fut envoyé à ses parents sans avoir pu +achever sa quatrième, sachant fort peu de latin, encore moins de grec et +pas du tout de français. En revanche, son amour de la musique s'était +accru en proportion de l'aversion qu'il avait éprouvée pour les études +humanitaires, et à peine délivré du collége, il s'adonna avec plus +d'ardeur à son art favori, allant quêter chez quelques organistes de la +ville ce que l'on appelait déjà des leçons de composition, mais ce qui +n'était et ne pouvait être, de la part de tels professeurs, que quelques +notions d'harmonie bien imparfaites. + +Cependant son ardeur pour la musique eut un temps d'arrêt: il avait +dix-sept ans, et une passion plus impérieuse lui fit négliger ses études +habituelles; une jeune veuve du voisinage vint occuper toutes ses +pensées, et pendant près d'une année la musique fut mise de côté; mais +si la jolie veuve se souciait peu que son jeune amant fût ou non habile +musicien, elle tenait à ce que les billets d'amour qu'on lui adressait +fussent ornés de moins de fautes d'orthographe possible: aussi fit-elle +rougir Rameau de son ignorance, et si le futur écrivain ne lui dut pas +d'acquérir un style bien pur, il lui eut au moins l'obligation de +pouvoir désormais exprimer ses idées dans un français suffisamment +correct. + +Le père de Rameau, qui avait consenti à laisser son fils suivre sa +vocation, fut pour le moins aussi alarmé de le voir négliger la musique +pour le français, qu'il l'avait été quelques années auparavant de lui +voir sacrifier le latin et le grec à la musique. Il pensa qu'un voyage +en Italie étoufferait le germe amoureux de sa dangereuse passion et le +ramènerait au culte de l'art qu'il négligeait. Philippe Rameau partit +pour l'Italie, mais il n'alla que jusqu'à Milan; et quoique ce pays pût +alors mériter à juste titre le nom de patrie des arts et surtout de la +musique, Rameau en fut si peu impressionné qu'il n'y fit qu'un +très-court séjour, et rien ne prouve, dans les oeuvres qu'il a publiées +depuis, qu'il ait tiré le moindre profit de ce qu'il put y entendre. Il +n'y a jamais la moindre trace de style italien dans ses ouvrages: tout +ce qu'il n'a pas inventé procède de la manière de Lully et des +compositeurs qui séparèrent leurs deux époques. + +A Milan, Rameau fit la connaissance d'un directeur qui recrutait des +musiciens pour composer un orchestre destiné à desservir quelques villes +du midi de la France, où il comptait faire une tournée. Il s'engagea +comme premier violon, et c'est en cette qualité qu'il visita Marseille, +Nîmes, Montpellier, etc. Mais le violon ne lui servait qu'à le faire +vivre: l'orgue, cet instrument des compositeurs, était sa passion, et +partout où il trouvait l'occasion de le toucher, il excitait +l'admiration. Après quelques années de cette vie errante, sur laquelle +on manque de détails précis, Rameau retourna à Dijon, aussi pauvre +d'argent que de gloire, mais riche d'espérance et plein de foi en +lui-même. Aussi refusa-t-il courageusement l'orgue de la Sainte-Chapelle +qu'on lui offrait dans sa ville natale, et se décida-t-il à tenter le +voyage de Paris. Il y arriva en 1717, inconnu, âgé déjà de trente-quatre +ans, mais plein d'audace et d'énergie. + +Un des premiers artistes qu'il entendit dans cette ville fut le célèbre +organiste Marchand. A cette époque, le sceptre de la musique +instrumentale appartenait aux organistes. Les leçons particulières de +clavecin leur procuraient un bénéfice considérable, indépendamment de +leurs appointements d'organistes. Ceux qui jouissaient de quelque +renommée cumulaient les orgues de plusieurs églises ou communautés; ils +se faisaient remplacer par des commis les jours ordinaires, et +s'arrangeaient pour jouer un morceau ou deux dans chacune des églises où +ils étaient titulaires, les jours de grande solennité. Marchand était +l'organiste à la mode, il ne pouvait suffire à ses nombreuses leçons: on +prétend qu'il gagnait jusqu'à 10 louis par jour, somme énorme pour le +temps; mais ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est que cet homme, +si occupé, trouvait moyen de dépenser encore plus d'argent qu'il n'en +gagnait. + +Rameau alla se loger près de l'église des Grands-Cordeliers, où Marchand +attirait la foule chaque fois qu'il se faisait entendre. Bientôt il se +fit présenter au célèbre organiste: celui-ci accueillit à merveille +l'artiste provincial et pensa même pouvoir l'employer comme commis à ses +orgues des Jésuites et des Pères de la Merci. Mais un jour, ayant été, +par curiosité, entendre celui qu'il avait pris pour suppléant, il fut +tellement surpris de la supériorité de son jeu, qu'il comprit qu'il +aurait en lui un rival trop redoutable, et dès lors il employa plus +d'acharnement à le desservir qu'il n'avait mis de facilité à +l'accueillir. Une place d'organiste était devenue vacante à l'église de +Saint-Paul; un concours fut ouvert: malheureusement Marchand fut +institué juge de ce concours, et Rameau, qui concourait avec Daquin, se +vit préférer ce dernier. + +On comprend que ce n'est que par induction que nous pouvons aujourd'hui +apprécier l'injustice de ce jugement. Mais il suffit de comparer les +excellentes pièces de clavecin de Rameau aux très-faibles productions du +même genre de Daquin, pour ne pas douter de l'iniquité de cette +décision. + +Rameau désolé, se voyant à bout de ressources à Paris, fut obligé +d'accepter la place d'organiste de Saint-Etienne, à Lille. Mais à peine +arrivé dans cette ville, il reçut de son frère Claude Rameau l'offre de +lui succéder à l'orgue de la cathédrale de Clermont en Auvergne. +Philippe Rameau n'hésita pas, et il souscrivit un engagement de +plusieurs années avec l'évêque et les chanoines de Clermont. Dans cette +ville éloignée du centre des arts, il employa quatre années à composer +son premier traité d'harmonie et un grand nombre de cantates, de motets +et de pièces d'orgue et de clavecin. Si, en général, il est avantageux +de se tenir toujours au courant des productions musicales nouvelles, +pour ne pas se laisser dépasser, il est aussi de puissants génies à qui +la solitude et l'absence d'audition de toute espèce de musique +permettent de donner un essor plus vif à leur imagination, en les +préservant de toute imitation involontaire. C'est ce qui arriva pour +Rameau: les premières pièces qu'il publia plus tard ont un cachet +d'indépendance et d'originalité, dû peut-être à l'isolement où il se +trouvait lorsqu'il les composa. + +Riche de ses productions et surtout de son ouvrage théorique, qu'il +espérait devoir faire une grande sensation, il jugea que le moment était +venu de retourner à Paris, et de publier ses ouvrages nouveaux. Mais +l'évêque et ses chanoines tenaient à leur organiste; un contrat le liait +encore avec eux pour plusieurs années et son congé lui fut refusé. +Rameau ne se tint pas pour battu, mais il usa de ruse. Dès le lendemain +du jour où il subit le refus de son congé, il engagea la bataille contre +les oreilles des chanoines. Aux mélodies nobles et élégantes qu'il avait +l'habitude d'exécuter sur l'orgue, il substitua les successions +d'accords les plus déchirantes, les combinaisons de jeux les plus +bizarres et les plus grotesques; les chanoines soutinrent l'assaut avec +courage, mais leur ennemi ne se lassa pas. On était aux approches d'une +grande fête, la dignité du service divin pouvait souffrir de la +continuation de cette cacophonie obstinée: le chapitre céda, +l'engagement fut résilié, et Rameau obtint de jouer une dernière fois le +jour de son départ, c'était celui de la grande fête qui devait attirer +un nombreux auditoire: mais, cette fois, son but était atteint, il +n'avait plus de motifs pour se montrer autre que lui-même, et il joua +avec tant de charme et de supériorité que les chanoines comprirent, à +leur grand regret, qu'ils ne remplaceraient jamais celui qui voulait se +séparer d'eux. + +A peine arrivé à Paris, Rameau y publia les morceaux qu'il avait +composés dans la retraite: ils obtinrent un brillant succès et lui +valurent des admirateurs, des élèves et la place d'organiste de l'église +de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Il publia l'année suivante son +_Traité d'harmonie_. Cet ouvrage, qui s'éloignait complétement de la +routine généralement suivie, lui valut plus de critiques que d'éloges, +mais ne contribua pas peu à le faire connaître comme musicien sérieux et +important. + +Cependant un homme comme Rameau ne pouvait se contenter de la +publication de quelques petites pièces vocales et instrumentales, déjà +il rêvait le théâtre. Alors, non plus qu'aujourd'hui, il n'était facile +d'arriver à l'Opéra. Piron, compatriote de Rameau, lui conseilla de +s'essayer dans quelques airs de danse et morceaux de chants qu'on +intercalerait dans les pièces de l'Opéra-Comique de la foire. Rameau +composa donc de la musique pour plusieurs pièces de Piron: j'ignore si +cette musique a jamais été gravée, mais je n'en ai jamais vu aucune +trace à la Bibliothèque nationale ni à celle du Conservatoire. + +Cependant ces essais de musique pratique ne faisaient pas négliger à +Rameau ses études didactiques. Il publia en 1726 son _Système de musique +théorique_, où il développait sa méthode de la basse fondamentale dont +le germe existait déjà dans son _Traité d'harmonie_, puis en 1732 sa +_Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement par le +clavecin et l'orgue_. Ces trois ouvrages l'avaient posé comme un habile +théoricien, il était cité comme un des meilleurs organistes, ses +compositions instrumentales avaient de grands succès, et pourtant il ne +pouvait arriver au théâtre, objet de ses désirs, et bientôt il allait +entrer dans sa cinquantième année. + +La maison de M. de la Popelinière était, à cette époque, le rendez-vous +des gens de lettres et de tous les artistes. Le financier, amateur des +arts, ne pouvait manquer de protéger Rameau; celui-ci fut bientôt admis +dans son intimité. M. de la Popelinière entretenait un orchestre à son +service: les compositeurs trouvaient un grand avantage à faire essayer +par cet orchestre les ouvrages qu'ils destinaient à la publicité; pour +les habitués de ces concerts, c'était toujours une bonne fortune d'avoir +la primeur de ces nouveautés; chacun, en un mot, gagnait à cette +intelligente prodigalité du fermier général. Nous n'avons plus de +fermiers généraux, mais nous avons eu des entrepreneurs, et nous avons +encore des banquiers millionnaires. L'idée ne vient pas à un seul de +protéger les arts d'une manière si intelligente et si efficace: leur +protection se borne à louer, de temps en temps, une loge au théâtre, ou +à prendre quelques billets au concert d'un pauvre artiste, qui souvent a +payé d'avance cette mesquine libéralité, en jouant pour rien dans les +salons du prétendu protecteur. + +Voltaire, à qui Rameau avait été recommandé, écrivit pour lui les +paroles d'un opéra de _Samson_, et Rameau se mit au travail avec ardeur; +sa partition terminée, il ne put parvenir à faire représenter son +ouvrage à l'Opéra, des scrupules religieux firent repousser ce sujet +biblique. Voltaire se plaint avec amertume de cette rigueur dans sa +_Correspondance_, d'autant qu'à la même époque on représentait à la +Comédie-Italienne une arlequinade bâtie sur le même sujet, ce qui peut +sembler extraordinaire. + +La partition de _Samson_ a été perdue, mais on prétend que Rameau +replaça quelques-uns des morceaux qu'il avait composés pour cet ouvrage +dans _Dardanus_ et _Zoroastre_, opéras qu'il fit représenter plus tard. + +Peut-être, après la défense de jouer _Samson_, Rameau se fût-il +découragé complétement, sans le puissant appui de M. de la Popelinière. +La première condition, pour faire un opéra, est de s'en procurer le +poëme (ce que nous appelons aujourd'hui le livret); M. de la Popelinière +le lui fit avoir. Sur ses instances, l'abbé Pellegrin consentit à en +donner un, mais non sans avoir pris ses précautions. + +C'était un singulier homme que cet abbé Pellegrin: il avait dû à la +protection de madame de Maintenon, à qui il avait présenté un livre de +cantiques de sa composition, de pouvoir se fixer à Paris; mais depuis +près de cinquante ans qu'il l'habitait, ce séjour ne lui avait guère été +profitable. Le pauvre abbé avait essayé de tout: il avait fait d'abord +des poésies spirituelles,--je veux dire sacrées;--c'étaient des paroles +de sainteté parodiées sur des airs d'opéras; cela se chantait dans les +couvents où l'on élevait les jeunes filles, et les premiers recueils +eurent assez de vogue. L'abbé Pellegrin, pour continuer à exploiter +cette mine, publia: _L'Imitation de Jésus-Christ, mise en cantiques sur +des airs d'opéras et de vaudevilles choisis et notés_; il fit ensuite +une traduction des Odes d'Horace en vers français; mais voyant que tout +cela ne lui rapportait plus assez, il se décida enfin à travailler pour +le théâtre, et donna successivement une comédie, une tragédie, et +quelques opéras; ses droits d'auteurs (ils étaient bien minimes alors) +et le prix de ses messes lui procuraient à peine de quoi vivre, et l'on +avait fait sur lui cette épigramme célèbre: + + Le matin catholique et le soir idolâtre, + Il dîne de l'autel et soupe du théâtre. + +Hélas! le pauvre abbé ne dînait pas tous les jours, et pourtant son +revenu devait encore décroître. Un ou deux succès au théâtre suffirent +pour donner à son nom un retentissement qui devait lui être fatal. Le +cardinal de Noailles l'interdit à jamais de ses fonctions sacerdotales +et l'abbé n'ayant plus de ménagements à garder, joignit à ses travaux +pour la Comédie-Française et pour l'Opéra, ceux plus expéditifs et plus +lucratifs de la Comédie Italienne et des théâtres forains. Malgré cela, +il ne put jamais parvenir à vaincre la misère: il est vrai qu'il était +très-bon, et que presque tout ce qu'il gagnait était employé à soutenir +une famille nombreuse et encore moins fortunée que lui. + +L'abbé Pellegrin avait près de 70 ans, quand M. de la Popelinière +sollicita de lui la faveur d'un poëme d'opéra pour son protégé. Le +protégé pouvait passer pour un jeune compositeur, puisqu'il n'avait +encore rien fait représenter au théâtre, et n'en atteignait pas moins la +cinquantaine. Sa réputation de grand organiste, de savant théoricien, +n'inspiraient pas au poëte une confiance absolue; aussi exigea-t-il que +le musicien lui fît un billet de 600 livres pour le garantir des chances +d'une chute probable. + +Rameau signa le billet et se mit à l'oeuvre sur-le-champ. Le poëme de +l'abbé était intitulé _Hippolyte et Aricie_; les personnages, moins +Théramène, sont les mêmes que ceux de la tragédie de Phèdre, mais +l'action est différente; la mort d'Hippolyte n'en est pas le dénouement. +Tout l'appareil mythologique, de rigueur alors à l'Opéra, y est déployé +avec une assez grande habileté. Jupiter descend sur la terre, Diane en +fait autant, puis Thésée visite les enfers, y cause avec Pluton et avec +les trois Parques, etc.; puis il y a des choeurs, des chasseurs, des +matelots; tout cela était très-musical et devait offrir de grandes +ressources au compositeur. + +Il y eut chez M. de la Popelinière une espèce de répétition, ou plutôt +d'audition préalable de l'opéra. Rameau avait habilement choisi les +morceaux les moins difficiles d'exécution, et ceux qu'il croyait être le +plus susceptibles de produire de l'effet en dehors de la scène. Son +attente ne fut pas trompée, le succès fut immense, et, au milieu de +l'enthousiasme général, on ne fut pas peu surpris de voir un petit +vieillard, assez mal vêtu, s'élancer vers le musicien qui dominait de sa +haute stature tous ceux qui s'empressaient autour de lui pour le +féliciter: «Monsieur, dit le pauvre poëte au compositeur, quand on fait +de si belle musique on n'a pas besoin de donner de garanties; voici +votre billet: si l'ouvrage ne réussit pas, ce sera ma faute et non la +vôtre.» Et devant tout le monde il déchira l'obligation de six cents +livres. De la part de tout autre, cet hommage au génie de Rameau n'eut +été qu'un procédé de bon goût; de la part de Pellegrin, si pauvre et si +dénué de ressources, c'était une abnégation admirable. + +Dès le lendemain l'ouvrage fut mis en répétition, mais c'est là que +devaient commencer les douleurs de l'artiste. + +Parmi les continuateurs de Lully, il y eut des hommes de talent, mais il +n'y avait pas eu un génie créateur. Tous avaient suivi, presque pas à +pas, les traces du grand musicien que l'on regardait alors comme un +modèle qui ne devait jamais être surpassé: Campra, Colasse, Desmarets, +de Blâmont, Mouret lui-même, quoiqu'il eût une plus grande fraîcheur +d'idées que ses confrères, écrivaient pour les voix et disposaient les +instruments exactement comme l'avait fait Lully quarante ans avant eux. +C'était la même coupe pour les ouvertures, les récits, les scènes et les +airs de danse. Les mélodies différaient, mais les habitudes de +modulation, d'harmonie et d'accompagnements étaient les mêmes. + +Rameau vint changer presque tout. Son récitatif était moins simple et +plus surchargé de dissonances, ses airs étaient plus accusés, ses +rhythmes variés et presque tous nouveaux. Aux mouvements presque +toujours lents, il en substituait de vifs et d'animés, et ce qui +étonnait surtout, c'était la nouveauté et l'imprévu de la modulation, la +force de l'harmonie et les combinaisons de l'instrumentation. Chez +Lully, comme chez ses successeurs, presque toute la partition était +écrite pour les instruments à cordes et à cinq parties: les instruments +à vent n'apparaissaient que pour doubler les instruments à cordes dans +les tutti, et pour jouer seuls et divisés en famille de flûtes ou de +hautbois, dans des ritournelles de quelques mesures seulement. Rameau +abandonnant ce système, faisait faire des rentrées aux flûtes, aux +hautbois, aux bassons, sans interrompre le jeu de la symphonie, donnant +à chaque instrument une partie indépendante et distincte, assignant à +chacun un rôle différent, faisant en un mot l'essai de ce qui s'est +constamment pratiqué depuis. Avait-il étudié ce procédé en Italie, +l'avait-il deviné? Ce serait un point à éclaircir. Comme ce n'est que +dans quelques morceaux de l'opéra qu'il en use et que dans certains +autres il conserve l'ancienne méthode, on peut se demander si ces +tâtonnements étaient dictés par la timidité de l'essai d'une chose +absolument nouvelle ou par la crainte que devait lui inspirer +l'inhabileté des exécutants. Je pencherais plutôt pour ce dernier motif, +car il est à remarquer que les innovations ne se font jour que petit à +petit dans cette partition d'_Hippolyte et Aricie_. L'ouverture est +entièrement calquée sur le modèle de celles de Lully, presque tout le +prologue est aussi dans cette manière. Ce n'est qu'à la dernière scène +qu'on remarque une gavotte chantée, _A l'Amour rendons les armes_, d'un +rhythme vif, carré et précis et portant le cachet d'un style entièrement +nouveau pour l'époque. Le premier acte n'offre pas non plus de grandes +innovations, si ce n'est dans l'harmonie qui est plus riche et plus +variée. Mais le deuxième acte, celui de l'enfer, est tout une révolution +musicale. Un air de basse chanté par Thésée avec accompagnement en +dessins d'arpèges dans les violons, signale une coupe toute nouvelle. + +Puis les récitatifs de Pluton, les airs des furies, les choeurs de +démons et enfin l'admirable trio des Parques prouvent toute la puissance +du génie de Rameau. Ce trio, disposé pour trois voix d'hommes, est +malheureusement devenu inexécutable. La partie supérieure est écrite +pour la haute-contre et s'élève souvent dans les régions de _sol_, _la_, +_si_, _ut_, _ré_. Cette voix n'existe plus, on n'arrivait à ces notes +que par une émission blanche et nasale, proscrite depuis longtemps de +tout système de chant raisonnable. En transposant le morceau, la partie +inférieure arriverait à des notes impossibles, il faut donc se contenter +de lire ce morceau, d'en exécuter les accompagnements et de se figurer +l'effet des voix par l'imagination. Néanmoins, malgré l'imperfection +d'un tel mode d'exécution, on sera frappé de la grandeur et de la +noblesse de la ritournelle en sol mineur, exécutée par les violons, et +qui devient ensuite l'accompagnement du début du trio: _Quelle soudaine +horreur ton destin nous inspire_. Le récitatif de Pluton qui précède ce +trio, _Vous qui de l'avenir percez la nuit profonde_, porte aussi un +cachet de grandiose et de sombre majesté, digne de rivaliser avec les +plus belles inspirations des maîtres de toutes les époques.--Le passage +enharmonique qui accompagne les paroles, _Où vas-tu, malheureux_, était +alors d'une hardiesse dont on se fera peut-être une idée, en apprenant +que la première fois qu'on voulut l'essayer à l'orchestre de l'Opéra, +les musiciens, après plus d'une heure d'efforts infructueux, durent +renoncer à l'exécution, et comme Rameau insistait, le chef d'orchestre +jeta son bâton sur le théâtre, déclarant qu'il ne se chargeait pas de +diriger cette musique impossible. Rameau se leva lentement, et ramenant +avec son pied le bâton jusqu'au pupitre du chef d'orchestre: «Monsieur, +lui dit-il, n'oubliez pas qu'ici vous n'êtes que le maçon et que je suis +l'architecte; c'est à moi de commander; que l'on recommence.» Et l'on +recommença, mais l'exécution ne fut guère plus heureuse, et il est à +croire qu'aucun contemporain de Rameau n'a jamais entendu cette belle +transition exécutée d'une manière satisfaisante, car vingt-cinq ans plus +tard J.-J. Rousseau écrivait que les passages enharmoniques étaient +impossibles au théâtre, et que les essais qu'on en avait faits n'avaient +jamais produit que d'affreuses cacophonies. + +On peut penser que l'opinion des exécutants ne devait guère être +favorable à une musique tellement au-dessus de leurs forces; aussi, +malgré la beauté des choeurs et des autres parties de l'ouvrage, +_Hippolyte et Aricie_ n'obtint qu'un médiocre succès. + +Quelques connaisseurs reconnurent cependant la supériorité de Rameau. +Disons à la gloire d'un grand musicien de l'époque, de Campra, le plus +habile des compositeurs depuis Lully, qu'à cette première +représentation, comme quelques musiciens dénigraient hautement l'oeuvre +et l'auteur: «Ne vous y trompez pas, leur dit Campra, il y a plus de +musique dans cet opéra que dans tous les nôtres, et cet homme-là nous +éclipsera tous.» + +La prédiction devait s'accomplir; mais l'opinion publique avait besoin +de s'éclairer. Rameau fut si découragé de son insuccès, qu'il prit la +résolution de renoncer au théâtre. «J'avais cru que mon goût plairait au +public, disait-il, je vois que j'étais dans l'erreur, il est inutile de +persévérer.» Fort heureusement on parvint à lui rendre le courage, et il +entreprit une oeuvre nouvelle; celle-ci était d'un genre tout différent. +C'était un ballet intitulé _les Indes galantes_. + +Ce que l'on appelait alors un ballet ne ressemblait nullement au genre +d'ouvrage que nous nommons ainsi de nos jours. C'était un opéra où la +danse tenait une assez grande place, mais où elle n'était jamais amenée +que par une succession de scènes chantées. La danse existait déjà , mais +non la pantomime. Ce ne fut guère que quarante ans plus tard que Noverre +inventa ou introduisit en France le ballet pantomime. + +En général, dans les ballets du temps de Rameau, comme _les Indes +galantes_, _les Eléments_, _les Grâces_, etc., chaque acte formait une +action séparée, mais la réunion de tous les actes se rapportait au titre +générique. + +Ce que l'on avait surtout reproché à Rameau, c'était la sévérité, la +bizarrerie, l'excès d'originalité, l'abus des dissonances et des +modulations. Il espérait prouver, dans un sujet gracieux, que son talent +savait se plier à tous les genres. On lui avait fait un crime d'avoir +voulu faire autrement que Lully; aussi eut-il grand soin, dans son +nouvel ouvrage, d'écrire dans le style de ce maître ce que l'on appelait +les _scènes_, c'est-à -dire la partie déclamée. + +Mais il arriva le contraire de ce qu'il avait prévu: le public trouva +très-monotones ces scènes où il s'était efforcé de se conformer à la +manière de Lully, et il applaudit avec transport les morceaux où il +s'était laissé aller à son inspiration. Ce fait nous est confirmé par la +préface dont Rameau fit précéder la publication de sa nouvelle +partition: «Le public ayant paru moins satisfait des scènes des _Indes +galantes_ que du reste de l'ouvrage, je n'ai pas cru devoir appeler de +son jugement; et c'est pour cette raison que je ne lui présente ici que +des symphonies entremêlées des airs chantants, ariettes, récitatifs +mesurés, duos, trios, quatuors et choeurs, tant du prologue que des +trois premières entrées, qui font en tout quatre-vingts morceaux +détachés, dont j'ai formé quatre grands concerts en différents tons: les +symphonies y sont même ordonnées en pièces de clavecin, et les agréments +y sont conformes à ceux de mes autres pièces de clavecin, sans que cela +puisse empêcher de les jouer sur d'autres instruments, puisqu'il n'y a +qu'à prendre toujours les plus hautes notes pour les dessus, et les plus +basses pour la basse. Ce qui s'y trouvera trop haut pour le +_violoncello_ pourra y être porté une octave plus bas. Comme on n'a +point encore entendu la nouvelle entrée des _sauvages_, que j'ajoute ici +aux trois premières, je me suis hasardé de la donner complète. Heureux +si le succès répond à mes soins! Toujours occupé de la belle déclamation +et du beau tour de chant qui règnent dans le récitatif du GRAND LULLY, +je tâche de l'imiter, non en copiste servile, mais en prenant, comme +lui, la belle et simple nature pour modèle.» + +On voit, par cette péroraison, que Rameau voulait fermer la bouche à ses +antagonistes, et cet hommage publiquement rendu à Lully lui valut +beaucoup de partisans. Les airs chantés, et surtout ceux consacrés à la +danse, dans ce nouvel ouvrage, avaient eu beaucoup de succès: ce succès +augmenta, lorsque l'on y ajouta la quatrième entrée, celle des +_sauvages_. + +Dans un de ses recueils pour clavecin, Rameau avait publié une pièce +intitulée _les Sauvages_. Elle avait été très-remarquée et méritait de +l'être. Il eut l'idée de l'intercaler dans cet acte et d'en faire +l'accompagnement du duo: _Forêts paisibles_. Le duo fit de l'effet au +théâtre; mais en fin de compte, les parties vocales n'étaient que +l'accompagnement; le véritable chant était celui de l'orchestre +exécutant l'air, et cette mélodie, devenue populaire, est connue de tout +le monde. Ce qu'il y a de singulier, c'est que son caractère est âpre, +rude et vigoureusement indiqué par les notes pointées, qui lui donnent +une vigueur et une énergie très prononcées. Dans l'accompagnement du +duo, en raison du sens des paroles, elle devrait prendre, au contraire, +un sentiment de placidité qui semble être l'opposé de sa conception +première. Dalayrac a intercalé ce thème dans l'opéra d'_Azemia_; mais +lui aussi l'a employé comme accompagnement d'une prière des sauvages au +lever du soleil, par conséquent, dans un sentiment calme; tandis qu'il +aurait dû présider à quelque action énergique, et être placé comme le +bel air des Scythes, par exemple, dans l'_Iphigénie en Tauride_ de +Gluck. + +Les Indes galantes avaient prouvé toute la flexibilité du talent de +Rameau; ce ballet avait été représenté en 1735, deux ans après +_Hippolyte et Aricie_. Il fallut encore deux années de repos, ou plutôt +de travail, avant que Rameau fît représenter un nouvel ouvrage. Mais cet +opéra devait être son chef-d'oeuvre: c'était _Castor et Pollux_, joué +pour la première fois en 1747. + +Jusque là , malgré la représentation des deux ouvrages précédents, le +talent dramatique de Rameau avait pu, sinon être contesté, du moins mis +en discussion. Le succès de _Castor et Pollux_ ferma la bouche à ses +détracteurs, et de ses partisans fit des fanatiques. Il faut dire aussi +que, de tous les ouvrages de Rameau (et ils sont nombreux), c'est le +seul où le sujet et les paroles soient à la hauteur de la musique. +C'était un véritable chef-d'oeuvre comme pièce, d'après la poétique et +les exigences du genre de l'opéra, tel qu'on l'entendait alors. Les +passions humaines y étaient habilement mises en jeu; l'amour, l'amitié +poussés à l'héroïsme; la valeur, le désespoir, la joie s'y déployaient +tour à tour; l'élément mythologique de rigueur venait prêter toute sa +pompe au spectacle; d'une fête on passait à un combat, du combat à une +cérémonie funèbre; puis, des Champs-Elysées on allait aux Enfers, et on +ne retournait sur la terre que pour se reposer de tant d'émotions par le +déploiement des sentiments les plus doux, les plus nobles et les plus +généreux. Le cadre offert au musicien était immense, mais celui-ci +l'avait rempli avec une merveilleuse variété de tons et de couleurs. + +On remarque, au premier et au second acte, deux airs de bravoure pour +haute-contre, qui donnent l'idée la plus grotesque du goût de chant qui +régnait alors: mais, malgré la forme surannée des agréments, on ne peut +s'empêcher de reconnaître qu'il y a dans ces morceaux une excellente +coupe, et la preuve de leur supériorité est l'adoption générale qu'en +firent tous les compositeurs pendant plus de soixante ans: les grands +airs à roulades de Grétry et de ses contemporains sont exactement coupés +comme ceux de _Castor et Pollux_, et ne sont guère moins ridicules sous +le rapport vocal; seulement, ils sont imités, et les premiers étaient +inventés. + +Dès le début du second acte, le génie de Rameau se révèle dans toute sa +puissance; le choeur, _Que tout gémisse!_ est d'une couleur et d'une +expression admirables. Cette gamme en demi-tons exécutée à trois +parties, en imitations, est du meilleur effet, et produit l'harmonie la +plus riche et la plus pittoresque; les voix ne font entendre que +quelques notes entrecoupées pendant que se poursuit le dessin +d'orchestre. Certes, cette analyse incomplète ne peut donner l'idée +d'une chose bien neuve; mais tout cela était tenté pour la première +fois; et, d'ailleurs, il règne dans cet admirable morceau un sentiment +de grandeur et de tristesse qu'on peut comprendre en l'écoutant ou en le +lisant, nais qu'il serait impossible de faire apprécier autrement que +par la citation même de ce choeur. + +Le morceau qui s'enchaîne à ce chef-d'oeuvre est un autre chef-d'oeuvre; +c'est le fameux air: _Tristes apprêts, pâles flambeaux_. Le choeur, _Que +tout gémisse!_ est en _fa_ mineur; l'air qui suit immédiatement est en +_mi_ bémol: ces deux tons si éloignés sont reliés ensemble par trois +notes des basses à l'unisson _fa_, _la_ bémol, _mi_ bémol; puis arrive +la ritournelle de l'air en _mi_ bémol. Je suis obligé de revenir sans +cesse sur cette impuissance des mots à peindre les sons, et sur la +crainte de rester inintelligible. Il est certain qu'on ne peut guère se +douter, en lisant ce que je viens d'écrire, qu'il y ait un trait de +génie dans la simplicité de cette transition. Elle était pourtant d'un +effet si prodigieux, que, pendant plus d'un demi-siècle, les musiciens +ne cessaient de citer le _fa_, _la_, _mi_ de Rameau comme l'exemple de +la plus grande hardiesse de modulation qu'on pût jamais tenter. + +L'air: _Tristes apprêts_ est peu mélodique; mais il offre le type de la +plus noble déclamation, et je n'en sache pas de plus beau dans tout le +répertoire des grands musiciens qui ont adopté cette école de +déclamation, sans en excepter Gluck lui-même. + +Dans l'acte de l'Enfer se trouve le choeur _Brisons tous nos fers_, dont +le rhythme syllabique est si puissamment accentué. C'était encore une +invention de Rameau. Avant lui, tous les choeurs de démons qu'on avait +faits n'avaient guère d'autre expression que celle de gens en colère; la +couleur infernale, si je puis m'exprimer ainsi, leur manquait +complétement. Rameau sut l'imprimer à ses compositions; et il n'a pas +fallu moins que les admirables choeurs de démons du second acte de +l'_Orphée_ de Gluck pour faire oublier ceux du quatrième acte de _Castor +et Pollux_. + +Mouret, l'un des plus charmants compositeurs de l'époque transitoire de +Lully à Rameau, celui que ses contemporains avaient surnommé le musicien +des Grâces, perdit la raison peu de temps après l'apparition de _Castor +et Pollux_. On fut obligé de l'enfermer à Charenton, et dans ses accès +de fureur il ne cessait de chanter le fameux choeur: _Brisons tous nos +fers_. On a même prétendu que Mouret devint fou d'enthousiasme ou de +jalousie après l'audition de ce chef-d'oeuvre, mais rien ne me semble +devoir confirmer cette assertion. Il y a une telle distance de Mouret à +Rameau, que l'idée de jalousie me semble impossible, et à quelque degré +que pût être porté l'enthousiasme dans la tête avignonnaise de Mouret, +il n'est guère probable qu'il l'eût été au point de la lui faire perdre +entièrement. Mouret avait près de cinquante-cinq ans lorsqu'il perdit +successivement les places de directeur du Concert spirituel, de +compositeur de la Comédie italienne et de directeur de la musique de la +duchesse du Maine. Les émoluments de ces trois places composaient tout +son revenu, et l'on doit supposer que la privation de toutes ces +ressources fut la principale cause de l'aliénation mentale qui, l'année +suivante, le conduisit au tombeau. + +Le morceau le plus saillant de la scène des Champs-Elysées est le +charmant air: _Dans ces doux asiles_. Depuis quelques années, ce morceau +est exécuté, aux concerts du Conservatoire, sous le titre de: _Choeur de +Castor et Pollux_, et il y produit un effet immense. Dans l'intérêt de +la vérité et pour éviter des recherches inutiles à ceux qui voudraient +rencontrer ce prétendu choeur dans la partition de _Castor et Pollux_, +je dois raconter par quelle transformation cet air est devenu un choeur. + +Je demande pardon à mes lecteurs d'être obligé de me mettre en jeu, mais +il me serait difficile de faire autrement, puisque je suis l'_arrangeur_ +de ce morceau. + +Auber se trouvant un soir chez moi, il y a sept ou huit ans, me citait +la merveilleuse facilité de Scribe à parodier des paroles sur des +mélodies que lui fournissent les compositeurs. Savez-vous, me dit-il, +que c'est un grand avantage que nous avons sur les musiciens qui nous +ont précédés? Eux, étaient obligés d'astreindre leur génie à traduire en +musique des vers sans rhythme et mal coupés, tandis que nous, lorsqu'il +nous arrive de trouver un chant qui puisse s'adapter à la situation, +nous avons sur-le-champ notre poëte pour y ajuster des paroles qui +suivent tous les caprices de notre coupe et de notre mesure. + +--Croyez-vous donc, lui répondis-je, que ce soit une chose si nouvelle? +Il y a plus de cent cinquante ans que les musiciens en agissent ainsi +avec leurs librettistes, et Lully faisait parodier par Quinault des +paroles sur tous ceux de ses airs de danse qui lui semblaient +susceptibles d'être chantés. + +--Etes-vous bien sûr de ce que vous dites-là ? N'est-il pas plus probable +que Lully prenait la mélodie de ses airs chantés pour en faire le thème +de ses airs de danse?! + +--Je ne le crois pas, mais s'il m'est impossible de vous prouver que +j'ai raison, pour ce qui concerne Lully et Quinault, j'ai une autorité +irrécusable pour Rameau. Voici un air charmant publié par lui en 1727 +dans ses airs de clavecin, et que je retrouve en 1735, intercalé comme +air de danse et comme air chanté dans _Castor et Pollux_. Et je me mis à +lui jouer d'abord la mélodie de Rameau, puis à lui chanter avec les +paroles parodiées par Gentil Bernard: + + Dans ces doux asiles, + Par nous soyez couronnés, + Venez; + Aux plaisirs tranquilles, + Ces lieux charmants sont destinés. + Ce fleuve enchanté, + L'heureux Léthé, + Coule ici parmi les fleurs; + On n'y voit ni douleurs, + Ni soucis, ni langueurs, + Ni pleurs. + L'oubli n'emporte avec lui + Que les soucis et l'ennui: + Le Dieu nous laisse, + Sans cesse, + Le souvenir + Du plaisir. + +Quand bien même, ajoutai-je, la date de la mélodie ne ferait pas foi, +l'irrégularité de mesure, et cette succession de neuf vers masculins +prouveraient que la nécessité du rhythme musical a seule pu déterminer +le poëte à adopter cette coupe bizarre. Vous voyez bien que ni vous ni +moi n'avons été les premiers à user de la complaisante facilité de notre +poëte. + +--Mais Auber avait déjà oublié le motif de notre discussion, il était +tout entier au charme du morceau que je venais de lui faire entendre, et +il me pria de le lui répéter. Ah! s'écria-t-il, je connais quelqu'un qui +serait bien heureux d'entendre cette mélodie. + +--Eh! qui donc? + +--Parbleu, c'est le roi. Il raffole de vieille musique, et, à vrai dire, +je crois qu'il n'aime que celle-là , et que ce n'est que par pure bonté +et par politesse qu'il veut bien quelquefois me complimenter sur la +mienne. Vous-même l'avez éprouvé, car ce qu'il apprécie le plus de tout +ce que vous avez fait, ce sont vos arrangements de _Richard_ et du +_Déserteur_ qu'il vous avait demandés. + +--Eh bien! quelle difficulté y a-t-il à ce que j'arrange la musique de +Rameau comme j'ai arrangé celle de Grétry et de Monsigny? + +--Vraiment, vous m'arrangeriez cela pour mes concerts de la cour? + +--Mais bien certainement. + +--Et huit jours après je portais à Auber le choeur: _Brisons nos fers_, +et l'air: _Dans ces doux asiles_, arrangés pour les voix et pour +l'orchestre. Cela fut exécuté la semaine suivante chez Louis-Philippe, +et,--je dois le dire,--à sa grande satisfaction. + +Après 1848, M. Girard, qui avait été chef d'orchestre des concerts du +roi et qui l'était et l'est encore de la société des concerts, eut +l'idée d'y faire exécuter le morceau que j'avais arrangé. Mais il en +supprima la première partie, celle qui se composait du choeur: _Brisons +tous nos fers_, et ne conserva que l'air: _Dans ces doux asiles_. Dans +la partition de Rameau, ce menuet était d'abord exécuté par l'orchestre, +puis chanté par une voix seule: ce que j'ai ajouté est la reprise en +choeur. L'orchestration n'est pas celle de Rameau, c'est celle que j'ai +calquée sur la réduction au clavecin de la partition gravée, mais +l'harmonie très-élégante de cette orchestration, ainsi que celle du +choeur, est bien celle indiquée par la réduction. + +Je n'analyserai pas ce délicieux morceau que tous les amateurs ont +entendu et applaudi aux concerts du Conservatoire, mais je dois dire +qu'il n'est pas le seul de l'oeuvre de Rameau qui soit digne de la +réhabilitation que j'ai été assez heureux pour lui procurer, et que plus +d'une mélodie de cet homme célèbre peut prouver combien son génie se +produisait sous les aspects les plus variés. Je ne poursuivrai pas plus +loin l'examen des opéras de Rameau: cette tâche est trop ingrate. +D'ailleurs ces appréciations sont sans intérêt pour ceux qui ne +connaissent pas ces ouvrages et complétement inutiles pour le petit +nombre de ceux qui ont eu la patiente curiosité de les compulser. Je me +contenterai de compléter la liste de ses productions dramatiques. + +Après _Castor et Pollux_, il fit successivement représenter: les +_Talents lyriques_, 1739; _Dardanus_, 1739; les _Fêtes de Polymnie_, +1745; les intermèdes de la _Princesse de Navarre_, comédie, 1745; le +_Temple de la gloire_, 1745. C'est dans cet ouvrage que la clarinette +fut employée pour la première fois au théâtre. L'ouverture est fort +originale et est censée représenter l'effet d'un feu d'artifice. Les +_Fêtes de l'Hymen et de l'Amour_, 1747; _Zaïs_, 1748; _Pygmalion_, 1748; +_Naïs_, 1749; _Platée_, 1749; _Zoroastre_, 1749; _Acante et Céphise_, +1751; la _Guirlande_, 1751; _Daphnis et Eglé_, 1753; _Lysis et Délie_, +1753; la _Naissance d'Osiris_, 1754; _Anacréon_, 1754; _Zéphyr_, _Nélée +et Myrtis_, _Io_, le _Retour d'Astrée_, 1757; les _Méprises de l'Amour_, +1752; les _Sybarites_, 1760. Parmi ces ouvrages, quelques-uns ne sont +que des sortes de divertissements en un acte; plusieurs renferment de +charmants détails; mais on ne peut guère compter comme oeuvres sérieuses +que _Dardanus_ et _Zoroastre_. + +Cette multiplicité de petits ouvrages dénotent que l'opéra français +était alors à son déclin. _La guerre des Bouffons_, en 1745; +l'apparition du _Devin du Village_, presque à la même époque, avaient +porté un coup mortel aux grands opéras, qu'on commençait à avoir le +courage d'avouer très-ennuyeux. De là cette suite de petits opéras +ballets en un acte, qui avaient au moins l'avantage d'ennuyer moins +longtemps. Cependant, après _la guerre des Bouffons_, on fit (en 1750) +une reprise de _Castor et Pollux_ qui eut un succès immense. + +Rameau mourut en 1764. Il était alors âgé de quatre-vingt-un ans. Ses +derniers ouvrages n'avaient eu que de médiocres succès, et il ne +travaillait plus qu'à contrecoeur. Il était comblé d'honneurs et dans un +état de fortune très-honorable, à laquelle n'avait sans doute pas peu +contribué la parcimonie que lui ont reprochée tous ses contemporains. Il +mourut, croyant, comme Lully, laisser après lui des ouvrages immortels; +et cependant ses opéras lui survécurent moins que ceux de Lully +n'avaient survécu à leur auteur. Les opéras de Lully se jouèrent, en +effet, quatre-vingts ans après sa mort, tandis que ceux de Rameau furent +complétement abandonnés, dès que les oeuvres de Gluck eurent anéanti à +jamais les opéras français antérieurs, au système desquels ils +appartenaient cependant par plus d'un point. + +Je n'ai point tenté d'apprécier Rameau comme théoricien; cela m'eût +entraîné à des considérations beaucoup trop spéciales, et qui +sortiraient tout à fait du cadre que je me suis tracé. + +Comme compositeur, Rameau fut certainement un très-grand homme, d'un +génie inventif et novateur; mais seulement au point de vue de l'art +français. Il ne pourrait être comparé aux compositeurs célèbres italiens +ou allemands de son époque. Mais l'ignorance musicale était si grande en +France, que les oeuvres, les noms même de ces grands musiciens étaient +complétement ignorés. Il faut donc considérer Rameau comme ayant presque +tout tiré de son propre fonds, et ne le comparer qu'aux compositeurs +français qui l'avaient précédé ou à ceux qui vivaient à son époque. Sous +ce point de vue, sa supériorité est immense: coupe de morceaux, +disposition de parties, agencement des scènes, style dramatique, couleur +locale, orchestration, combinaisons d'harmonie et de modulations, +rhythmes mélodiques, tout diffère chez lui de ce qu'ont fait ses +prédécesseurs. + +Lully a écrit, on peut le dire, le même opéra en quinze ou vingt opéras +différents; c'est toujours le même système depuis le premier jusqu'au +dernier, tandis qu'il y a une variété extrême dans les ouvrages de +Rameau, un grand effort d'user de moyens nouveaux et une grande +recherche de la différence de style. + +Nous ne connaissons que fort peu son instrumentation, ses partitions +n'ayant été publiées que réduites. Il existe, au contraire, l'édition +_princeps_ imprimée des principaux ouvrages de Lully, contenant son +instrumentation pour instruments à cordes, à cinq parties, assez +correctement écrites, avec l'indication des endroits où apparaissaient +exceptionnellement les instruments à vent. Une autre édition moins rare +des opéras de Lully, et faite après sa mort, est gravée, et ne contient +que la basse chiffrée, et quelques rentrées d'instruments. + +La bibliothèque du Conservatoire possède une partition manuscrite de +_Castor et Pollux_, mais ce n'est pas l'instrumentation primitive de +Rameau, c'est un arrangement fait avec addition de cors et clarinettes, +instruments qui n'étaient pas encore connus à l'époque où fut composé +cet opéra. Cet arrangement avait été fait par Rebel et Francoeur pour +une des dernières reprises que l'on fit du chef-d'oeuvre de Rameau. +Cependant, ce qui doit rester de l'instrumentation de l'auteur peut être +l'objet d'une étude assez curieuse, c'est un fouillis de parties +surchargées d'ornements et de petites notes dont l'exécution devait être +fort difficile et produire un assez triste effet; le travail paraît en +avoir été pénible et l'ensemble manque de clarté et d'unité. On conçoit +bien plus l'effet de l'instrumentation de Lully, qui semble beaucoup +mieux ordonnée. + +Vers le commencement de ce siècle on donna à l'Opéra quelques +représentations de _Castor et Pollux_ dont Candeille avait refait la +musique, mais il avait conservé le choeur: _Que tout gémisse_, l'air: +_Tristes apprêts_; le choeur: _Brisons tous nos fers_, et quelques airs +de danse dont faisait sans doute partie le menuet: _Dans ces doux +asiles_. Bien en avait pris à Candeille de conserver ces morceaux, car +ce furent les seuls qui produisirent de l'effet et valurent quelques +représentations à cette reprise, qui fut et sera sans doute la dernière +de ce chef-d'oeuvre, réduit à l'état d'ornement de bibliothèque et +d'objet d'étude et de curiosité. + +Il est cruel, en terminant une si longue notice, d'être obligé de +prévoir le jugement de ses lecteurs, et de s'avouer à soi-même qu'on n'a +fait qu'une chose incomplète. Je me vois pourtant réduit à cette +extrémité; je sens combien peu je suis parvenu à faire partager mon +admiration pour les belles choses que renferment les opéras de Rameau, +et à faire comprendre les défauts qui tenaient à son éducation et à son +époque. Ayant déjà , et à plusieurs reprises, invoqué comme excuse la +difficulté de prouver sans pouvoir citer, il ne me reste plus qu'à +solliciter l'indulgence des lecteurs dont j'ai, sans doute, fatigué la +patience. + + + + +GLUCK ET MÉHUL + + +LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE D'_IPHIGÉNIE EN TAURIDE_ + +C'était un curieux spectacle que l'aspect de Paris le 1er janvier 1779. +Il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit; mais elle n'avait pas +tardé à perdre sa blancheur primitive sous les continuels piétinements +des allants et venants, et la rue Saint-Honoré faisait l'effet d'un long +fossé boueux où s'agitaient, en se poussant et s'évitant cependant avec +un soin extrême, les piétons endimanchés qui allaient rendre leurs +devoirs ou présenter leurs hommages, style du temps, à leurs +protecteurs. + +L'usage des cartes n'était pas encore venu, et il fallait aller en +personne faire ces souhaits menteurs pour la prospérité annuelle de gens +dont on se soucie fort peu, mais que l'intérêt personnel force à +ménager. Chaque porte d'hôtel de grand seigneur était assiégée de +fournisseurs, de solliciteurs, qui venaient inscrire leurs noms chez le +suisse, qui, recouvert de sa brillante livrée, souriait aux uns: c'était +ceux qui, pour s'assurer en temps utile une entrée profitable dans +l'hôtel, avaient soin d'en adoucir le cerbère avec quelque écu de six +livres, tandis que sa mine renfrognée semblait annoncer à ceux qui, par +pauvreté ou manque d'usage, se contentaient de s'inscrire sur le +registre, que Monseigneur serait rarement visible pour eux dans le +courant de l'année. + +Cependant, tout était en mouvement au dehors: les chaises à porteurs se +croisaient en tous sens; ceux qui étaient assez heureux pour éviter +d'être écrasés par les chevaux de carrosses, avaient encore à se garder +d'être renversés par les porteurs de chaises qui rasaient les maisons, +pour éviter eux-mêmes les chevaux, les coureurs et les grands lévriers +dont tout homme bien né devait alors faire précéder son équipage. + +Le plus curieux était l'air désappointé de quelques piétons +malencontreux qui, malgré toutes leurs précautions, s'étaient vus +mouchetés de la tête aux pieds de cette boue noire et infecte qu'on ne +trouve qu'à Paris, et qui faisait le plus singulier effet sur le costume +prétentieux dans lequel ils avaient l'air déjà si embarrassés. + +Aujourd'hui, lorsqu'un courtaut de boutique sort le dimanche, son habit +de fête diffère bien peu de celui sous lequel il sert ses pratiques dans +la semaine; mais alors il n'en était pas ainsi, et il fallait avoir les +bas blancs, l'habit à la française, l'épée au côté et les cheveux +poudrés pour oser se montrer quelque part, et je laisse à penser quelle +grotesque figure devait faire le pauvre diable qui ne revêtait peut-être +cet accoutrement qu'une ou deux fois dans l'année au plus. Notre +carnaval, où nous voyons barboter dans les ruisseaux quelques garçons +perruquiers déguisés en marquis, peut seul nous donner une idée de ce +singulier spectacle. + +Les environs du Palais-Royal, où était situé le théâtre de l'Opéra, +étaient surtout encombrés par la foule; on voyait avec surprise les +équipages s'arrêter et faire la file devant une assez modeste maison de +la rue des Bons-Enfants. Il n'y avait ni suisse ni concierge à la porte +pour recevoir les visiteurs empressés: c'était un modeste portier qui, +tout étonné de cette affluence extraordinaire, répondait avec un gros +air bête à ceux qui se présentaient: + +--Monsieur le chevalier est sorti, mais si vous voulez vous donner la +peine de repasser à trois heures, il y sera certainement, car c'est +toujours à cette heure-là qu'on lui sert la soupe.» + +Les grands laquais lui riaient au nez et les autres personnes levaient +les épaules, quand demandant la liste pour s'inscrire, le portier leur +répondait qu'il n'avait jamais eu de papier chez lui, vu qu'il ne savait +ni lire ni écrire. + +Ennuyé de toutes ces questions et surtout du peu d'effet que +produisaient ses réponses, notre portier avait fini par se blottir au +fond de sa loge et, à chaque figure qui s'avançait vers son carreau, il +articulait d'une voix chagrine un: Il n'y est pas, à faire reculer les +plus intrépides. + +Cependant un grand jeune homme de seize à dix-sept ans tout au plus, à +la taille élancée, à la figure maigre et spirituelle, ne se contenta pas +de cette laconique réponse et voulut savoir à quelle heure il y serait: +se souvenant encore des ricanements qu'avait provoqués l'annonce de +l'heure où M. le chevalier avait l'habitude de manger sa soupe, le +portier crut plus prudent de répondre qu'il n'en savait rien, et le +pauvre jeune homme se retira tout confus. + +Depuis un an il était tourmenté du désir de voir Gluck de près; ce désir +avait fini par devenir un besoin, l'objet de toutes ses pensées, et il +venait de prendre une grande résolution, c'était d'aller trouver +l'illustre compositeur quoiqu'il ne fût pas connu de lui, et de lui +demander sa protection et des leçons de composition. + +Ce n'était rien de former ce projet, il fallait encore l'exécuter, et +depuis bien longtemps il remettait de jour en jour la visite qu'il +comptait lui faire. + +Sa timidité naturelle, jointe à l'admiration portée jusqu'à +l'enthousiasme dont il était pénétré pour l'auteur d'Orphée et d'Alceste +lui faisaient toujours reculer cette démarche. + +Mais enfin l'approche du premier jour de l'an l'avait enhardi et +prenant, comme on dit, son courage à deux mains, il s'était acheminé +vers la demeure de celui dont il redoutait et désirait si vivement la +présence. + +Dès la veille au soir, il s'était physiquement et moralement préparé à +cette importante entrevue, d'abord en passant en revue sa garde-robe, +occupation qui n'avait pas été fort longue, ensuite en ruminant un beau +discours d'introduction dont il attendait le plus grand effet. + +«Monsieur, devait-il lui dire, je suis un pauvre jeune homme +enthousiaste de votre admirable talent, nourri des chefs-d'oeuvre dont +vous avez enrichi la scène française, je n'ai pu résister au désir de +connaître l'homme immortel qui les a produits. Peut-être le vif désir +que j'ai de m'essayer dans un art dont vous avez reculé les limites, +vous fera-t-il excuser ma témérité lorsque j'ose venir vous demander +quelques conseils pour guider mes premiers pas dans la carrière +difficultueuse que je veux embrasser.» + +Ma foi, se disait notre jeune homme, cela me semble parfaitement tourné, +et le chevalier Gluck ne manquera pas de me répondre: + +«Jeune homme, j'aime ce noble enthousiasme: il est le présage des succès +qui vous attendent dans un art que vous paraissez comprendre. Venez et +je me ferai un plaisir de vous initier dans les secrets de la +composition.» + +Et j'irai, il me donnera des billets pour aller voir ses opéras, et il +m'en fera composer, et j'aurai de grands succès et je serai un jour un +grand musicien! C'est, bercé par ces délicieuses idées que notre jeune +artiste s'endormit le 31 décembre 1778. + +Lorsqu'il s'éveilla, ses craintes recommencèrent: s'il allait mal me +recevoir, s'il ne voulait pas m'écouter... bah!!! du courage... le vieil +abbé de la Valledieu avait raison, avec ses citations latines: _Macte +animo, generose puer_, me disait-il, quand il me vit partir pour Paris; +vous êtes, quoique bien jeune, le meilleur organiste que puissent se +vanter de posséder les communautés religieuses de province, mais Paris +est un grand théâtre où vous êtes appelé à briller; heureuse la paroisse +qui vous possédera: allez en avant et vous parviendrez, _audaces fortuna +juvat!_ + +Pauvre abbé, il ne se serait pas tant empressé de m'envoyer à Paris, +s'il avait pensé que l'Opéra fût la paroisse où je veux faire mes +premières armes! n'importe, il avait raison. J'irai en avant et je +parviendrai... jusqu'au chevalier Gluck.» + +Pendant ce monologue le jeune musicien avait brossé son habit noir à +boutons d'acier, passé ses bas de soie, mis son épée, pris son chapeau +sous son bras, et en quelques enjambées il eut bientôt franchi les +quatre étages qui séparaient sa chambrette de la boutique du perruquier +qui se trouvait au bas de la maison de la rue de Grenelle-Saint-Honoré. + +Il lui fallut attendre que toutes les pratiques eussent passé par les +mains du frater pour recevoir le retapage et l'oeil de poudre qui +devaient achever de lui donner l'air de bonne compagnie qu'il croyait +indispensable pour se présenter chez le chevalier Gluck. Son tour vint +enfin, et frisé, pommadé, poudré, tout pimpant, il se rendit sur la +pointe du pied dans la rue des Bons-Enfants. + +Nous avons vu l'accueil que lui fit le portier, et son _il n'y est pas_ +et _je n'en sais rien_, donnèrent un coup cruel à notre pauvre jeune +homme. Il voyait toutes ses espérances détruites, et c'est le coeur gros +et la tête basse qu'il reprit le chemin de sa modeste demeure. + +Il ne pensait plus, comme en venant, à se garder des carrosses, des +porteurs de chaises et des piétons dont il embarrassait à chaque instant +la marche précipitée; les regards fixés à terre, il ne voyait rien, +allant devant lui machinalement, poussé, repoussé, heurté et marchant +quelquefois au milieu du ruisseau, croyant longer le bord des maisons: +il fut bientôt tiré de sa rêverie par des cris de gare, gare donc! +répétés à plusieurs reprises: il tourne la tête et se voit presque sous +les pieds de deux chevaux fringants, qu'un gros cocher ne pouvait plus +retenir, et qui étaient près de lui passer sur le corps. Il veut fuir en +avant, impossible, un autre carrosse venait presque dans la même +direction; heureusement il aperçoit à sa droite une chaise à porteur +dont la glace était ouverte; notre jeune homme était agile, et la +frayeur lui communiquant une adresse dont il ne se serait jamais cru +capable en toute autre occasion, il se précipite dans la chaise par le +panneau ouvert, la tête la première et, s'accrochant des deux mains au +collet du propriétaire de la chaise, il introduit vivement le reste de +son individu dans l'étroite machine, et ses deux pieds crottés vont se +poser sur les genoux et la culotte pailletée du légitime possesseur d'un +lieu envahi si brusquement, qui se met à jeter les hauts cris: + +--Au secours! ze souis estropié!!! ze souis perdou! + +Les porteurs qui ne s'attendaient pas à ce supplément de charge, +laissent rudement tomber la chaise sur ses quatre pieds, et les deux +locataires se repoussant vivement pour éviter le contre-coup qu'allaient +se donner leurs deux visages, restent alors en attitude et peuvent se +considérer un instant. + +--Ah! mon Dieu, c'est mossiou Méhoul!... + +--C'est monsieur Vestris?--Reconnaissance des plus burlesques. + +Méhul raconte au vieux Vestris comme quoi il vient d'échapper au danger +d'être écrasé, et pour l'empêcher de s'apercevoir du désordre qu'il +vient d'apporter dans sa brillante toilette, il lui saute au cou, le +nommant son libérateur, l'assurant que sans lui il était un homme mort, +etc... Le vieux danseur se laisse faire, il se rengorge même, et reçoit +tous les remerciements que lui adresse le jeune musicien. + +--Mon ser ami, ze souis ensanté de vi avoir sauvé la vie et d'être votre +libérator; ça ne mettait zamais arrivé de sauver la vie à personne, et +ze veux vous présenter à mes amis, qui dînent auzourd'hui chez moi. Vi +allez rentrer chez vous sanzer de toilette, et ze vous attends à trois +houres, parce que ze danse ce soir. + +Ici l'embarras de Méhul devient fort grand, vu qu'il n'a qu'un seul +habit de cérémonie, c'est celui qu'il a sur lui; il refuse donc +l'invitation. + +--Dou tout, dou tout, ze veux montrer à ces Messious et à ces dames oun +brave zeune homme dont z'ai été assez houroux pour sauver la vie, et vi +serez ensanté de faire lour connaissance; c'est M. Noverre, M. +Dauberval, Mlle Guimard, Mlle Hénel, M. Legros, M. Larrivée, Mlle +Levasseur, et généralement tous ceux qui doivent danser et chanter dans +le nouvel opéra qu'on va mettre en répétition, et qui est de M. le +chevalier Gluck. + +A ce nom magique, Méhul n'hésite plus un seul instant, il accepte +l'invitation; mais il ne saurait retourner chez lui; croyant ne pas +rentrer avant le soir, il a donné congé à son valet de chambre et sa +porte est fermée. + +Vestris croit sans peine à toutes ces menteries, ce ne sera pas un +obstacle, il lui donnera de quoi changer, il promet un supplément de +paie à ses porteurs qui s'acheminent péniblement, traînant la victime +toujours grimpée sur les genoux de son libérateur, qui commence à +trouver que l'homme à qui il vient de sauver la vie est un peu lourd. + +Heureusement le trajet n'est pas long. Vestris demeure aussi près de +l'Opéra et l'on arrive sans accident à sa demeure. + +Le vieux danseur, après avoir affublé tant bien que mal le jeune +musicien de quelques habits un peu plus propres que ceux qu'il portait, +le présente à tous ses camarades comme un jeune homme de la plus grande +espérance, dont il a fait la connaissance dans une maison où il donnait +des leçons, et qu'il vient de sauver du plus grand danger au péril de sa +vie. + +Méhul le laisse dire, et amplifie encore sur les éloges que Vestris ne +manque pas de donner à son propre courage. + +Les hommes ne font pas grande attention au musicien; mais quelques-unes +de ces dames le regardent du coin de l'oeil avec bienveillance, car il a +l'air bien tourné et pas trop embarrassé dans ses habits d'emprunt. + +Cependant, la plupart des convives jouant dans la représentation du +soir, le dîner ne se prolonge pas, on se sépare de bonne heure; mais +avant de quitter son hôte, Méhul le prend à part: + +--Mon cher Vestris, vous pouvez me rendre un grand service: j'ai besoin, +absolument besoin de parler à M. le chevalier Gluck, faites-moi le +plaisir de me présenter chez lui. + +--Hum! mon ser ami, cela n'est pas très-facile, M. Gluck travaille +encore à son opéra et ne reçoit personne. Mais dans quelque temps, dans +oun mois, quand il sera plous avancé dans son travail, quand z'irai chez +lui pour mes airs de danse, ze vous promets de vous emmener un zour avec +moi. + +Méhul ne se sent pas de joie, il se confond en remerciements, saute au +cou du vieux danseur, qui attribue tout ce délire à la reconnaissance +d'avoir eu la vie sauvée par lui, et le jeune musicien regagne sa +modeste demeure avec de nouvelles espérances et de nouveaux rêves de +bonheur. + +Dès ce moment, il fut assidu chez le danseur, son protecteur; il était +rempli de complaisance pour lui, lui faisant répéter ses pas au +clavecin, l'applaudissant, le flattant, et lui rappelant de temps en +temps sa promesse. + +Deux mois se passèrent ainsi; Méhul commençait à craindre de ne pouvoir +jamais arriver au but de ses désirs, lorsqu'un jour, allant comme +d'ordinaire rendre visite à Vestris, il le trouve malade, la figure +décomposée, avec la fièvre, et dans son lit. + +--Ah! c'est vous, mon zeune ami, ze souis aise de vi voir, ma, ze souis +oun homme mort. Ah! si vi saviez ce qui m'arrive. + +--Eh, bon Dieu! qu'y a-t-il donc? + +--Ah! mon ser ami, ce scélérat, ce monstre de Gluck a zouré ma perte, ze +souis déshonoré, il ne veut pas que ze danse dans soun opéra! + +--Eh pourquoi cela? + +--Perche, il m'a fait oun air horrible, affreux, à fendre les oreilles, +que z'en demande un piu zoli, qu'il a dit que z'étais oun âne, oun âne, +moi, Vestris! Que ze ne m'y connais pas, qu'il se passera de moi, ou que +ze danserai sour son infernale mousique. + +--Mais, comment est donc cet air? + +--Oh! c'est oun horreur; il y a dans l'orchestre des cymbales qui +frottent toutes seules, et des violinis qui grincent à faire frémir, ça +n'est pas zoli dou tout... et ce n'est rien encore, z'ai voulou essayer +de danser à la répétition de ce matin, z'avais réglé oun pas souperbe, +ce broutal d'Allemand n'a pas seulement voulou me laisser continouer. + +--Qu'est-ce que cela, a-t'il dit, est-ce ainsi que dansent des +sauvazes?... + +--Il veut que ze danse comme oun sauvaze, moi, le premier danseur dou +monde; il veut que ze fasse peur à mossou Larrivée et à mossou Legros, +qui sont enssainnés dans oun coin pour être toués après le +divertissement. Ze n'y consentirai jamais, ze souis sorti dou théâtre, +tout malade de colère; ma demain, z'irai chez loui, et ze le forcerai +bien à me faire oun autre air; ze loui dirai son fait, ze loui prouverai +qu'on ne manque pas de respect à oun danseur de mon mérite et comme il +n'y en a pas dans le monde entier. Ze voudrais que toute la terre fût +dans son cabinet, pour entendre comme ze lui montrerais la soupériorité +de moun art sour le sien. Malheureusement, il n'y aura personne, ma ze +le ferai savoir à tout l'ounivers. + +--Mais, interrompit Méhul, si vous voulez un témoin, je vous +accompagnerai. + +--Oh! per Dio, vi avez raison, mon ser ami, venez me prendre demain à +douze heures, et vi verrez comme z'arranzerai le gros Allemand. Il ne me +fera pas peur. Adieu... à demain... Ze vais tâcher de dormir et de +reprendre des forces, car cet affront de ce matin m'a toué, ze n'en +pouis piu.» + +Méhul se hâta de prendre congé de lui, et le lendemain à midi il était à +sa porte. + +Vestris était sorti depuis une heure; le musicien pense qu'il l'a +précédé chez Gluck, et vole à la demeure de ce dernier. Il monte, il +sonne, une servante vient lui ouvrir: M. Gluck est à travailler, il ne +reçoit personne; Méhul insiste, la servante refuse toujours; une dame +paraît; c'est une bonne grosse figure, bien franche, bien ouverte, elle +s'informe du sujet de l'altercation: Madame, lui dit timidement Méhul, +dont le coeur battait bien fort, M. Vestris m'avait donné rendez-vous +pour l'accompagner chez M. Gluck. Je pensais qu'il m'avait précédé ici, +et je...--Et vous désirez l'attendre? interrompt la grosse dame, avec un +accent allemand très-prononcé, rien n'est plus facile, monsieur, venez +avec moi; et elle l'introduit dans une grande pièce fort bien meublée, +où figurait un magnifique portrait de la reine. + +Après un moment de silence, Méhul se hasarde à dire: + +--Et M. Gluck? + +--Mon mari. + +--Quoi! vous êtes madame Gluck; oh! madame, que de remerciements ne vous +dois-je pas de m'avoir si favorablement accueilli. + +La bonne dame ne comprend pas trop ce qu'elle a fait pour mériter tant +de reconnaissance, mais sa figure respire tant de bonté, inspire une +telle confiance, que bientôt Méhul ne lui cache plus rien. + +Il lui raconte son enthousiasme, les efforts qu'il a faits pour pénétrer +jusqu'à Gluck, et qu'il se croit aujourd'hui le plus heureux des hommes +puisqu'il pourra contempler l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre. + +La bonne Allemande l'écoute avec intérêt. + +Cependant l'heure s'écoule, Vestris ne paraît pas, et Méhul s'aperçoit +que la conversation languit, vu qu'il a raconté toute son histoire, que +madame Gluck ne sachant d'ailleurs que fort peu de français n'a pas +grand chose à lui dire. + +--Mon Dieu, s'écrie-t-il tout d'un coup d'un air chagrin, ce ne sera +donc pas aujourd'hui? + +--Ecoutez, lui dit madame Gluck, il travaille, et personne ne doit le +déranger dans ces moments-là . Vous ne pourrez pas lui parler, mais s'il +vous suffisait de le voir... + +--Ah! madame, c'est trop de bonheur! s'écrie le jeune artiste. + +Alors madame Gluck entr'ouvre doucement une porte, fait passer le jeune +homme devant elle, referme le battant derrière lui, et le laisse devant +un grand paravent placé entre la porte et le clavecin de Gluck. + +Oh! qui pourrait décrire sans l'avoir ressentie cette émotion que donne +l'approche d'un grand génie, à un jeune coeur que l'amour des arts +remplit tout entier! c'est un Dieu dont on attend la présence: il semble +que toutes les perfections physiques doivent embellir celui dont les +ouvrages vous ont transporté, et souvent le désenchantement est grand +quand on voit la réalité et qu'on découvre l'enveloppe souvent chétive +qui recèle une grande âme ou un beau génie. + +Je me rappelle, et je n'oublierai jamais l'impression que je reçus la +première fois que je vis Cherubini. + +J'avais douze ans; j'avais tant entendu parler de cet homme célèbre, mon +père et tous les artistes que nous fréquentions témoignaient une telle +admiration pour son talent; les applaudissements que j'entendais donner +à quelques-uns de ses chefs-d'oeuvre, qu'on exécutait alors assez +souvent aux exercices du Conservatoire, où mon père me menait tous les +dimanches, tout cela avait fait naître les idées les plus bizarres dans +mon imagination d'enfant, qui s'était figuré que ce colosse musical +devait être aussi surprenant par sa taille et sa figure que par son +génie. + +J'étais en pension avec son fils, qu'il vint un jour visiter, pendant +que nous étions en récréation; quand j'entendis notre maître de pension +dire à mon camarade: + +--Viens voir ton père. + +Je ne fus pas maître de moi, je suivis mon condisciple sans qu'on fît +attention à moi, et je me trouvai en présence de Cherubini. + +Il y a longtemps de cela, et je pourrais décrire toutes les parties du +costume de Cherubini, que je dévorais des yeux, ne pouvant me figurer +que ce fût lui; enfin il m'aperçut: + +--Quel est ce petit? + +--Mais, lui répondit le maître de pension, c'est le fils d'un artiste de +votre connaissance, de M. Adam. + +--Ah! che je lé trouve bien laid! + +Voilà le premier mot que m'adressa Cherubini. + +Je me sauvai bien vite, le coeur bien gros, car une illusion était déjà +perdue pour moi. + +Je fus triste toute la semaine, Cherubini m'avait paru si maigre, si +petit! + +Mais le dimanche suivant, mon père me mena au Conservatoire: on y +exécutait une messe de Cherubini; il redevint aussi grand dans mon +esprit qu'avant notre entrevue. + +Nous avons laissé Méhul derrière son paravent, cherchant à apercevoir +Gluck, assis devant son clavecin, sa forte tête soutenue par une de ses +mains, et gesticulant de l'autre, ayant l'air de déclamer des vers +placés sur son pupitre. + +Il achevait son quatrième acte d'_Iphigénie en Tauride_. Il en était à +la grande scène du dénouement, un peu avant l'intervention de la déesse, +lorsque Thoas, irrité des refus d'Iphigénie, veut lui-même immoler la +prêtresse et la victime. + +Gluck cherchait en ce moment à se rendre compte de l'effet de la scène +et de la position des acteurs et des groupes, car sa musique, si +fortement dessinée, si puissamment sentie, ne pouvait être composée +qu'en ayant sous les yeux les acteurs chargés de l'exécuter. + +Méhul maudissait l'immobilité du compositeur, dont la position ne lui +laissait voir que le dos. + +Tout à coup le musicien se retourne, et Méhul put alors le contempler à +son aise. + +Gluck avait alors soixante-cinq ans, il était d'une grande taille, que +son embonpoint rendait encore plus imposante. Sa tête était belle, +quoiqu'elle fût fortement gravée de la petite vérole, non pas de cette +beauté qui fait dire aux femmes: + +Cet homme-là a dû être fort bien; mais de cet air de génie qui impose au +premier aspect, et qui fait que les visages les plus laids forcent +souvent les gens qui pensent à s'écrier: + +Voilà une belle figure! tandis que la réflexion contraire est faite par +ceux qui ne voient que la forme et la régularité, sans rendre justice à +l'animation que répandent sur les traits le génie et la puissance des +idées. + +Gluck parut superbe à Méhul. + +Entouré d'une grande robe de chambre d'un vert changeant, la tête +coiffée d'un petit bonnet de velours noir, avec un mince galon en or, le +compositeur allemand fait deux tours dans sa chambre, abîmé dans ses +réflexions. + +Tout d'un coup, il s'arrête, il prend une table qu'il place au milieu de +l'appartement: + +--Voici l'autel, dit-il. + +Puis il pose auprès une chaise. + +--Ce sera la Prêtresse. + +Thoas est figuré par un tabouret, des fauteuils représentent les Grecs, +les Scythes et le peuple. + +Puis il se drape avec sa robe de chambre, et s'écrie en chantant: + + J'immolerai moi-même aux yeux de la déesse + Et la victime et la prêtresse. + +Il passe à la place d'Oreste: + + L'immoler! qui? ma soeur? + +Thoas reprend: + + Oui, je dois la punir, + Et tout son sang... + +Puis, figurant tout d'un coup l'impétueuse entrée de Pylade: + + C'est à toi de mourir! + +achève-t-il, en se précipitant sur le tabouret-Thoas pour le frapper du +coup mortel. + +Le Roi-Tabouret ne peut résister à la violence du choc et cède sous les +coups du compositeur qui, n'étant plus retenu par rien, retombe sur le +paravent derrière lequel est caché le jeune artiste qui repousse de +toutes ses forces la masse qui l'écrase contre le mur. Il n'y tient +plus, il étouffe, il est près de se trahir en criant, en appelant à son +secours, quand tout à coup une porte s'ouvre à l'autre extrémité de la +chambre, un homme s'y précipite poursuivi par madame Gluck qui veut en +vain lui barrer le passage. + +C'est Vestris, la figure animée, qui, déjà irrité par le refus qu'on +faisait de le recevoir, apostrophe le compositeur de la manière la plus +vive: + +--Comment! ze ne pourrai pas arriver jusqu'à vous, moussou le Tedesco, +quand ze viens vi demander de me faire oun autre air, que ze ne pouis +pas danser dou tout sour la mousique barbare que vi m'avez faite... + +--Ah! tu ne peux pas danser sur cet air-là ! s'écrie Gluck qui s'était +vivement relevé: c'est ce que nous allons voir. Et saisissant Vestris au +collet, il le promène de force dans toute la chambre, l'enlevant de +temps en temps de terre, lui faisant exécuter la danse la plus bizarre +en lui chantant la fameuse marche des Scythes du premier acte. + +Le pauvre danseur ne peut résister à l'étreinte de ces deux larges mains +de fer qui le tiennent emprisonné. + +La figure irritée de Gluck est sans cesse en face de la sienne, pâle de +terreur; les yeux brillants du compositeur plongent dans ses yeux +éteints: c'est comme le regard d'un boa qui le fascine. + +--Oui, moussou le chevalier, s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée, ze +danserai, ze danserai très-bien!! voyez... ouf... voyez donc... + +Et à chaque fois que son puissant antagoniste l'élève à quelques pieds +du plancher, malgré lui ses jambes s'agitent, se croisent et exécutent +les pas les plus hardis et les entrechats les plus compliqués; mais la +vengeance de l'Allemand ne sera satisfaite que lorsque l'air sera +complétement achevé et il n'en a encore chanté que la première reprise. + +Le vieux danseur n'en peut plus; sa poitrine, comprimée par les deux +étaux qui le tiennent au collet, ne peut plus laisser échapper l'air, il +étouffe, les efforts qu'il a déjà faits l'achèvent. + +Gluck ne voit plus rien; tout entier à l'inspiration de son chant +sauvage, il s'anime encore au souvenir de sa composition, et à chaque +instant il en accélère le mouvement: c'est à pas précipités qu'il traîne +sa malheureuse victime dont il ne sent plus le poids; petit à petit +c'est un mouvement de rotation qu'il lui imprime; il valse sur un +quatre-temps, peu lui importe, il ne connaît plus rien. + +Le danseur asphyxié accroche avec ses jambes tous les meubles qu'il peut +rencontrer pour s'en faire un point d'appui; l'autel, la Prêtresse, +Thoas, les Grecs et les Scythes gisent pêle-mêle au milieu de la +chambre, enfin un de ses pieds rencontre un des angles du paravent, il +s'y cramponne, et la lourde machine pivote un instant sur elle-même et +vient s'abattre sur le compositeur et le danseur qui sont renversés du +même coup. + +Ce dernier se sent libre un instant, il se glisse, il rampe jusqu'à la +porte, enfile l'escalier quatre à quatre sans demander son reste, et +quand Gluck, tout étourdi de cette danse à laquelle il n'est pas +accoutumé, veut de nouveau ressaisir sa victime, que trouve-t-il à sa +place? Un pauvre petit jeune homme, tout pâle, à demi mort de frayeur, +qui, les mains jointes et à genoux devant lui, s'écrie: + +--Pardon, monsieur Gluck, pardon! Je ne suis pas un danseur. + +--Et qui donc êtes-vous? + +--Un pauvre musicien votre admirateur, qui vient ici pour avoir +l'honneur de faire votre connaissance. + +Gluck n'y comprend absolument rien; heureusement sa femme, qui, sans la +prévoir, craignant l'issue de cette scène, ne s'est pas éloignée, +raconte tout à son mari. + +Un sourire de bonté vient alors éclaircir la figure du grand homme. + +Il venait de voir son talent méconnu par un vieux danseur imbécile; +l'hommage naïf du jeune artiste le dédommage de cette sottise; son +ingénuité, son enthousiasme lui plaisent, il l'accueille avec affection, +lui promet sa protection, ses conseils, ses leçons, et lui permet de +venir le voir à toute heure. + +Méhul est au comble de ses voeux; tant d'aménité de la part d'un homme +qui vient de lui prouver la violence de son caractère le touche +jusqu'aux larmes, et c'est la voix émue et le coeur plein de +reconnaissance, qu'il lui adresse ses remerciements. + +Je laisse à penser s'il fut assidu auprès de son nouveau maître, dont +les leçons étaient rares à la vérité, mais qui d'un mot lui en +enseignait plus que d'autres n'eussent pu faire en quinze jours, +d'autant que Méhul avait déjà fait de fortes études dans la partie +technique de son art, et que c'était la partie philosophique à laquelle +il avait besoin d'être initié. Le plus souvent, les leçons n'étaient que +de simples conversations du maître à l'élève, où il lui expliquait +comment il était parvenu à cette manière qui n'était qu'à lui, combien +ses premiers essais avaient été imparfaits, manquant absolument de +modèles; quels dégoûts il avait éprouvés lorsqu'en Italie il avait vu +ses ouvrages réussir par des défauts qui, selon lui, auraient dû les +faire tomber, tandis que les beautés en étaient tout à fait méconnues. + +Cependant les répétitions d'_Iphigénie en Tauride_ avançaient beaucoup: +la première représentation était fixée au 18 mai, et la répétition +générale au 17. + +Gluck avait fait entendre quelques fragments de ce chef-d'oeuvre à son +élève, qui brûlait du désir de le connaître tout entier; mais jamais il +n'avait osé avouer sa misère à son maître, et il était d'une pauvreté +qui ne lui permettait pas de payer au spectacle; il fallut que ce fût +Gluck lui-même qui l'engageât à la répétition générale. «Viens me +prendre chez moi, petit, lui dit-il, et je te conduirai au théâtre.» + +Méhul arriva au rendez-vous avant l'heure, et il ne fut pas peu +orgueilleux de sortir avec son illustre protecteur. En marchant dans la +rue à côté du compositeur, ses regards se promenaient avec hauteur sur +les passants, qui ne prenaient pas garde à lui. + +«Voyez, semblait-il leur dire, voilà le premier musicien du monde qui me +mène voir la répétition de son opéra, et il cause avec moi comme avec +son égal!» + +Arrivés au théâtre, ce fut bien autre chose, plusieurs personnes étaient +réunies devant l'entrée des acteurs, et toutes témoignaient par leurs +respectueuses salutations l'admiration qu'elles portaient à Gluck; Méhul +se croyait obligé de rendre tous ces saluts qui ne s'adressaient pas à +lui. + +Comme ils montaient l'escalier du théâtre, le portier, qui s'était aussi +incliné devant l'auteur d'_Iphigénie_, voyant une figure inconnue passer +devant lui, et esclave de sa consigne comme tous les portiers de +théâtre, qui sont bien les cerbères les plus intraitables du monde, +voulut l'arrêter un instant: + +--Monsieur, on ne peut pas monter, lui dit-il en le retenant par la +basque de son habit. + +Méhul tremblait déjà de se voir arrêter en si beau chemin, lorsque +Gluck, se retournant, mit fin à ce débat en disant au portier d'une voix +de tonnerre: + +--_C'est mon hami._ + +Le portier, tout confus, n'opposa plus d'obstacle, et Méhul se crut plus +grand d'un pied: Gluck l'avait appelé son ami. Pourquoi fallait-il qu'il +n'y eût que le portier de l'Opéra pour lui entendre donner ce titre +glorieux. + +Sur le théâtre, Gluck fut bientôt entouré d'acteurs, d'auteurs, de +grands seigneurs même, qui alors ne manquaient pas une solennité +dramatique; car, dans ce temps-là , une nouvelle production dans les arts +était un grand événement à la cour et à la ville, et l'annonce d'une +pièce nouvelle à l'Opéra ou à la Comédie-Française ou Italienne +suffisait pour mettre en émoi Paris et Versailles. + +Aussi, de toutes parts avait-on sollicité la faveur d'assister à cette +dernière répétition d'_Iphigénie_, et le théâtre offrait un singulier +amalgame de gens de tous les costumes et de toutes les conditions: les +plus grands seigneurs de la cour s'y trouvaient confondus avec les gens +de lettres, les artistes de toutes sortes, glukistes ou piccinistes, +venus, les uns pour tout admirer, les autres pour tout blâmer. + +Tous les acteurs et actrices du chant et de la danse, même ceux qui ne +paraissaient pas dans l'ouvrage, étaient venus à cette solennité. + +Un cercle nombreux était formé autour d'une de ces dames: c'était la +célèbre Sophie Arnoud, qui, quoique jeune encore, avait quitté le +théâtre l'année précédente; chacun se pressait autour d'elle pour +recueillir un de ses bons mots, et elle ne s'en faisait pas faute. + +On riait alors beaucoup de l'aventure arrivée à un des plus enragés +piccinistes. Il avait écrit au prince d'Andore, en Italie, de lui +envoyer la partition de l'opéra qui avait le plus de renommée dans ce +pays, et, quelque temps après, il en avait reçu l'_Orfeo_ de Gluck: on +peut juger de son désappointement; les quolibets n'avaient pas manqué au +pauvre bouffonniste. Sophie n'avait encore rien dit; mais, le voyant +passer rapidement auprès d'elle, elle ne put s'empêcher de lui adresser +la parole. + +--Eh bien! mon pauvre ami, est-ce que nous voulons nous raccommoder avec +la musique allemande? avons-nous toujours le coeur déchiré? + +--Du tout, mademoiselle, repartit avec humeur l'individu blessé de se +voir rappeler en public sa mystification, jamais M. le chevalier Gluck +ne pourra se vanter de m'avoir déchiré le coeur; c'est bien assez de mes +oreilles. + +--Vraiment? c'est fort heureux pour vous, surtout s'il se charge de vous +en donner d'autres. + +Les éclats de rire accueillirent l'épigramme, et Sophie, une fois +lancée, allait continuer son feu roulant, lorsqu'un petit homme, à l'air +affairé, un gros rouleau de papier de musique sous le bras, vint +l'inviter à faire place au théâtre. + +--Je vous en prie, Mademoiselle, laissez-nous la scène libre, nous ne +pouvons pas commencer; voyez tout le monde est sur le théâtre, et il n'y +a personne dans la salle. + +--Ah! c'est juste, M. Gossec, je n'y avais pas fait attention, c'est +absolument comme quand on joue _Sabinus_ ou _La fête au village_. + +Gossec lui tourna le dos sur-le-champ, il avait eu son compte, et la +citation de deux de ses ouvrages, qui n'avaient pas été heureux, ne +pouvait pas lui être assez agréable pour qu'il fût disposé à continuer +la conversation. + +S'adressant alors aux musiciens: + +--Allons, monsieur le chef d'orchestre, nous vous attendons. + +--Nous sommes prêts, quand vous voudrez, monsieur le chef du chant, lui +répondit Francoeur, qui depuis longtemps était à son poste, faites +baisser le rideau. + +A ce signal, chacun se précipita dans la salle, et la répétition +commença. + +_Iphigénie en Tauride_ est un chef-d'oeuvre trop connu pour que +j'entreprenne d'en rappeler les beautés. + +Qui n'a été profondément ému dès les premières notes de l'introduction +par ce sublime tableau du calme auquel succède bientôt cette tempête +rendue encore plus terrible par les cris de terreur d'Iphigénie et des +prêtresses de Diane! + +Cet ouvrage qui, après cinquante ans de succès, excitait encore de +telles impressions, quel effet ne devait-il pas produire sur une +génération presque neuve en musique et chez qui les chefs-d'oeuvre de +l'art succédaient sans transition à des essais presque informes! + +Rameau était sans contredit un homme de génie; mais il y eut une +distance immense de ses ouvrages à ceux de Gluck, et depuis l'époque où +Rameau avait cessé d'écrire (1760) jusqu'à l'apparition des premiers +opéras de Gluck en France (1776), il y avait eu une telle disette de +compositeurs que l'on avait été obligé de fouiller dans le vieux +répertoire de Lully, et qu'on avait remis quelques-uns de ses ouvrages, +revus et réorchestrés par Francoeur, Gossec, ou Berton (le père de +l'auteur de Montano). Et c'est après ces replâtrages de médiocre +musique, que Gluck parut avec toute sa puissance et toute son énergie. + +Son orchestration qui nous paraît encore vigoureuse, malgré le vide de +quelques parties, était alors la plus pleine que l'on pût concevoir. + +Un simple accord de trombones suffisait alors pour faire frémir. + +Ces instruments, importés depuis peu d'Allemagne par Gluck, ne +s'employaient guère que pour annoncer l'approche des Euménides et des +divinités infernales. + +Aujourd'hui nous nous en servons pour faire danser, et personne n'ignore +l'immense consommation qu'il s'en fait à l'orchestre des bals de +l'Opéra. + +Cette répétition produisit un effet singulier: les grands seigneurs +attendaient pour applaudir que le signal leur fût donné par les artistes +et les jugeurs de profession, au milieu desquels ils se trouvaient. + +Mais l'émotion était trop profonde pour permettre aux applaudissements +d'éclater, et les exclamations de surprise et de terreur étaient les +seules marques d'admiration qui échappassent de temps en temps aux +spectateurs. Celles-là , du reste, valent bien les battements de mains, +si banalement prodigués. + +Mais il y a des gens qui ne comprennent pas d'autres témoignages de +satisfaction. Ces personnes-là vous disent: + +L'_Ave verum_ de Mozart ne produit pas d'effet, je ne l'ai jamais +entendu applaudir. + +Mais si on l'applaudissait, c'est que l'effet en serait manqué. + +Vous qui avez entendu la messe funèbre de Cherubini, avez-vous jamais +été tenté d'applaudir après les dernières mesures du _Dona eis requiem +æternam_? + +Applaudir! bon Dieu! et comment le pourrait-on? il semble, quand on a +entendu ce morceau, qu'on a six pieds de terre et un manteau de marbre +sur la tête. + +Je plains ceux qui ont trouvé la force d'applaudir après ce +chef-d'oeuvre; ils ne l'ont pas compris. + +Il en fut ainsi à la répétition de l'_Iphigénie en Tauride_, et plus +d'un sot sortit en disant: + +--Cela n'a point produit d'effet. + +Gluck était enchanté, mais il écoutait d'un air distrait les fades +compliments qu'on lui adressait de tous côtés, quand il se sentit saisir +la main; c'était Méhul qui venait aussi lui offrir ses félicitations. +Mais la joie et l'admiration l'étouffaient, il se sentait oppressé et il +ne put proférer que ces trois mots: + +--Mon cher maître! + +Et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux sur la main du grand homme. + +Gluck se sentit touché à son tour, il pressa affectueusement son élève +dans ses bras: + +--Merci, petit, je suis aussi content de toi que tu l'es de moi. + +Puis, presque honteux et pour cacher son émotion, il se tourna vers un +gros monsieur tout doré, qui l'importunait depuis un instant: + +--Monsieur le duc, ce n'est pas ma faute s'il ne reste plus de place à +louer, moi je n'en ai qu'une pour ma femme, certainement elle ne s'en +privera pas pour vous. + +Le gros duc ne trouva pas la franchise de l'Allemand extrêmement polie, +mais cependant, en homme de cour, il ne pouvait se fâcher avec le +chevalier, le protégé de la Reine, et l'idole du jour, il se contenta de +saluer le musicien et se retira fort confus. + +Mais le pauvre Méhul n'avait pas perdu un mot de la réponse de son +maître. Il refuse au Duc, il n'y a plus de place à louer! Je ne pourrai +donc pas voir la première représentation de ce chef-d'oeuvre! + +Tout à coup une idée lui vient, il regarde s'il n'est pas observé; +personne ne faisait attention à lui, il rentre dans la salle, enfile le +premier escalier qui se présente et monte, monte tellement qu'au bout de +quelques minutes il se trouve tout essoufflé à l'amphithéâtre des +quatrièmes, lieu obscur s'il en fut jamais, et offrant mille recoins +pour se cacher; il se blottit dans un angle et alors il se mit à rire +comme un fou. + +«Ma foi, se dit-il, bien m'en a pris d'entendre le refus fait à ce gros +duc, sans cela, j'aurais été tout uniment demander demain un billet à M. +Gluck, qui ne me l'aurait pas donné et je n'aurais pas vu son ouvrage. +Tandis que je vais tranquillement passer la nuit et la journée de demain +ici, et, à l'ouverture des portes, je serai à mon poste et le premier +placé, c'est réellement fort bien imaginé.» + +Et notre jeune homme, enchanté de son stratagème, se mit à repasser dans +sa tête toutes les beautés de l'ouvrage qu'il venait d'entendre, se +promettant un bien plus vif plaisir pour le lendemain en entendant une +deuxième fois cette musique qu'il apprécierait alors bien mieux. + +Cependant il faut convenir que le temps lui parut fort long. Enveloppé +dans d'épaisses ténèbres, son estomac put seul l'avertir de l'heure qui +s'écoulait si lentement au gré de ses désirs; il n'avait rien pris +depuis son modeste déjeuner du matin et, à son compte, il croyait déjà +avoir passé la nuit à rêvasser; mais son appétit allait plus vite que le +temps, et la nuit venait à peine de commencer. + +Le sommeil vint heureusement à son secours: et il se coucha par terre +entre deux banquettes, craignant sans doute de rouler au bas d'un lit +aussi étroit s'il avait essayé de se mettre dessus, et, malgré la dureté +du plancher, il ne tarda pas à s'endormir. + +Mais son sommeil fut extrêmement agité. Son esprit avait été fortement +remué par ce qu'il avait entendu, et cela, joint sans doute au vide +complet de son estomac lui fit enfanter les rêves les plus bizarres. +Plus d'une fois il se réveilla en sursaut, mais il se sentait comme +cloué à terre; un pouvoir invincible l'empêchait de se relever et il se +hâtait de refermer les yeux pour échapper aux visions diaboliques qui le +poursuivaient. + +Il se rendormit ainsi plusieurs fois et un sommeil de plomb finit par +appesantir ses paupières. + +Puis de nouveaux rêves vinrent le poursuivre. Il se crut mort; des +furies venaient le tourmenter; comme Oreste, il entendait leurs serpents +siffler autour de lui; leurs torches enflammées lui brûlaient les yeux, +leurs ongles crochus s'enfonçaient dans ses chairs; une effroyable +musique ne cessait de bourdonner à ses oreilles. + +Pour échapper à cet horrible cauchemar, il fit un mouvement et +s'éveilla. Mais il n'éprouva pas ce bien-être que l'on ressent +ordinairement, lorsque l'on se retrouve tranquillement couché dans son +lit après un songe funeste et qu'on se dit: ah! quel bonheur! ce n'était +qu'un rêve! Son corps se réveilla, mais son esprit était encore endormi; +il voulut faire un mouvement pour se relever, mais sa main rencontra un +obstacle au-dessus de sa tête: sa terreur fut au comble, c'était la +continuation de son rêve, il se croyait enseveli: ce qu'il prenait pour +les parois supérieures de sa bière était tout uniment la banquette sous +laquelle il avait roulé. + +Il fit de nouveaux efforts pour se dégager, et parvint enfin à sortir de +sa position, mais sa terreur ne fit qu'augmenter: il enjambe d'autres +banquettes, qui, pour lui, sont autant de tombes qu'il croit franchir, +puis un gouffre immense se présente devant lui. + +Cependant, il croit voir une lueur lointaine; effectivement un point +lumineux lui apparaît au-dessous de lui, et comme au fond du gouffre, +puis un mauvais violon exécute quelques mesures d'un vieil air avec +lequel il avait été bercé, et de grands fantômes blancs viennent se +promener lentement; petit à petit ils se rapprochent entre eux, se +groupent, se prennent par la main, et exécutent une danse qui lui paraît +d'autant plus satanique, que ses yeux distinguent alors une espèce de +démon noir qui semble régler tous leurs mouvements. + +Les fantômes obéissent à son moindre signe et répètent chaque geste +qu'ils lui voient faire. + +Une sueur froide couvre tout le corps du pauvre Méhul, le peu de raison +qui lui reste s'égare, sa tête se perd, il se retourne pour fuir cet +horrible spectacle; il retrouve encore les tombes dans l'une desquelles +il se trouvait enseveli un instant auparavant; la peur lui donne des +forces, il franchit tous ces obstacles, ses yeux se sont habitués aux +ténèbres, et il se trouve en haut d'un interminable escalier, qu'il +descend quatre à quatre, croyant n'en jamais trouver la fin; mais il va +toujours devant lui, il avance de plus en plus, à chaque pas il lui +semble qu'il change de nature de terrain; petit à petit, un jour sombre +et une lueur rougeâtre lui apparaissent, il se croit au fond des enfers, +et il n'en est que mieux persuadé quand il se voit entouré des fantômes +blancs qu'il avait aperçus de loin. + +En l'apercevant, les fantômes poussent un cri et s'éloignent avec +terreur, et le démon noir vient à lui. Méhul veut en finir et s'avance à +son tour vers le démon, qui recule alors avec effroi, car l'aspect du +jeune homme n'est pas rassurant. + +La poudre qui couvrait ses cheveux était retombée sur son visage, et, +détrempée par la sueur qui découlait de son front, elle avait formé sur +sa figure un masque hideux; joignez à cela son air exténué, ses yeux +hagards, ses vêtements en désordre, et vous concevrez la frayeur qu'il +devait inspirer au démon noir, qui parcourait le théâtre en s'écriant: + +--Ah! mon Diou, qué ce qué celoui là , c'est Belzebout ou Mandrin: Ze +zouis perdou!... + +A cette voix, l'espèce de somnambulisme de Méhul cesse presque tout à +coup, ses souvenirs lui reviennent, il se retrouve sur le théâtre de +l'Opéra, les fantômes de son imagination disparaissent remplacés par des +figurantes qui répétaient un pas, et il reconnaît dans le démon noir son +sauveur, Vestris, qui faisait répéter ses élèves. La frayeur qu'il +inspire aux autres lui donne du courage, et il parvient enfin à se +saisir du danseur, qui peut à peine le reconnaître. + +Il lui raconte alors le projet qu'il avait fait d'attendre jusqu'au soir +pour la représentation; mais il lui avoue qu'il avait trop compté sur +ses forces, qu'il n'a rien pris depuis vingt-quatre heures, et qu'il est +prêt de se trouver mal. + +Vestris rit beaucoup de l'aventure. + +Bientôt Méhul se voit entouré d'une foule d'acteurs et d'actrices à qui +il faut recommencer son récit; les éclats de rire couvrent souvent sa +voix, et le désordre de sa toilette et de toute sa personne ajoute +encore au comique de sa narration. + +Tout à coup Gluck paraît, et, reconnaissant Méhul au milieu de ce groupe +de monde. + +--Eh bien, petit, est-ce que tu ne veux pas voir mon opéra, ce soir? +Pourquoi donc n'es-tu pas venu chercher ton billet? + +--Mais, monsieur Gluck, je vous ai entendu dire hier à un Duc que vous +n'en aviez pas. + +--Certainement, je n'en ai pas pour les Ducs, mais pour un musicien, +pour mon ami, tiens le voilà . + +Méhul ne se sent pas de joie... il s'esquive lestement, court chez lui +déjeuner d'abord, c'est ce dont il a le plus besoin, puis réparer le +préjudice causé à son bel et unique habit noir par la poussière de +l'amphithéâtre, et la poudre dont il était couvert, puis il va se mettre +à la queue à l'Opéra, où il fut un des mieux placés, non plus à +l'amphithéâtre des quatrièmes, mais à la meilleure place du parterre. + +Mon historiette doit finir là , car vous savez tous l'immense succès +qu'obtint _Iphigénie en Tauride_; la Reine, le comte d'Artois, les +Princes, tout ce qu'il y avait de noble et de distingué à la cour, +assista à cette représentation qui fut un triomphe pour Gluck, qui +voulait faire ses adieux à la France par ce chef-d'oeuvre; mais il céda +à de puissantes sollicitations, et écrivit encore un petit ouvrage: +_Echo et Narcisse_, où se trouve le choeur charmant: _Dieu de Paphos et +de Gnide_. + +Puis il retourna à Vienne; mais avant son départ il avait fait +travailler son élève, et lui avait fait composer trois opéras pour son +instruction. + +Après le départ de son maître, Méhul composa un ouvrage qu'il ne put +parvenir à faire jouer au grand Opéra. + +Fatigué d'interminables délais, il écrivit _Euphrosine et Coradin_, +qu'il fit représenter à l'Opéra-Comique. Ce fut son début, et dès lors +il marcha de succès en succès. + +En 1808, Méhul jouissait d'une grande réputation. Il voulut revoir son +pays, ce fut une grande fête dans son _endroit_ que le séjour d'un homme +aussi célèbre. + +Le maire, ne sachant pas de plus bel hommage à lui rendre que la +représentation d'un de ses chefs-d'oeuvre, fit prévenir le directeur du +spectacle d'avoir à représenter à tel jour un des ouvrages de Méhul, +auquel l'auteur assisterait en personne. + +L'embarras du directeur fut très-grand, vu qu'il n'avait à sa +disposition qu'une troupe de comédie, mais il ne recula pas devant les +obstacles, et voici comment il se tira de la difficulté. + +Le grand jour venu on vit placardée dans toute la ville une affiche +ainsi conçue: + + THÉATRE DE GIVET. + + Aujourd'hui, pour célébrer la présence dans nos murs de notre célèbre + compatriote, + + M. MÉHUL, + + La première représentation de + + UNE FOLIE, + + Opéra-comique en deux actes, de MM. Bouilly et Méhul. + + _Nota._ Dans l'intérêt de la pièce, on a cru devoir supprimer les + morceaux de musique qui ralentissaient la marche de l'action. + +Le public ne manqua pas à l'appel. + +Méhul fut amené en grande pompe dans la loge de M. le maire, et +accueilli par les plus vives acclamations. + +Puis on joua le poëme d'_Une Folie_, sans musique, et chaque fois que la +prose de M. Bouilly faisait naître des applaudissements, Méhul était +obligé de se lever et de saluer, pour remercier ses concitoyens de la +manière dont ils savaient honorer les artistes, leurs compatriotes. + +Je sais, pour ma part, plus d'un compositeur qui, en s'entendant +exécuter, a souvent formé le désir d'obtenir une ovation comme Méhul, et +de voir supprimer sa musique, _comme ralentissant la marche de +l'action_. + + + + +MONSIGNY + + +Les études sur les musiciens français du XVIIIe siècle offrent un vif +intérêt; l'art musical a marché si vite et a subi de si grandes +transformations, à dater de la seconde moitié de ce siècle, qu'il est +impossible de s'occuper de la monographie d'un compositeur sans toucher +de près à l'histoire de l'art, puisqu'en signalant les progrès que ce +compositeur a provoqués ou dont il a profité, on ne peut se dispenser +d'esquisser l'histoire de l'art à l'époque où son talent s'est +développé. + +Nul, parmi les musiciens français, n'est plus digne d'attention que +Monsigny, le prédécesseur de Grétry. Quelque médiocres qu'eussent été +les études de ce dernier, elles étaient cependant bien supérieures aux +notions presque élémentaires qui formaient tout le trésor d'instruction +que possédait Monsigny: Grétry avait voyagé en Italie, avait entendu de +bonne musique, et dans ses premiers ouvrages (le _Tableau parlant_ en +est la preuve), il s'efforçait, non pas d'imiter, mais d'approprier la +forme italienne à notre théâtre; Monsigny, au contraire, élève de la +nature seulement, musicien amateur, ne connaissant d'autre musique que +celle qu'on entendait alors à Paris, dépourvu de modèle qui pût lui +servir de guide, avait dû tout tirer de son propre fonds, et tracer la +voie à ceux qui, plus tard, y marchèrent d'un pas plus ferme, trop peu +reconnaissants, peut-être, envers celui qui leur avait aplani le chemin. + +Monsigny fut essentiellement créateur. De toutes les qualités qui +caractérisent les hommes de génie, une seule lui manqua, ce fut la +fécondité. Il serait possible d'expliquer cette anomalie par des +circonstances exceptionnelles, par le milieu dans lequel ce compositeur +vécut, et sans doute aussi par l'absence complète d'études premières qui +lui permissent de rendre ses idées avec cette facilité qui les féconde, +et que donne seule l'éducation commencée de bonne heure, et, pour ainsi +dire, avant même le germe des idées. + +Pierre-Alexandre de Monsigny naquit en 1729, à Fauquemberg en Artois. Sa +famille était noble et originaire de Sardaigne. C'est vers le +commencement du XVIe siècle que ses ancêtres étaient venus s'établir +dans les Pays-Bas: leurs domaines y étaient alors considérables, mais +leur fortune, après s'être peu à peu amoindrie, était réduite à bien peu +de chose lors de la naissance de Monsigny. Sa famille était nombreuse, +et seul il devait un jour être le soutien de tous. + +Son père lui fit faire ses humanités au collége des Jésuites de +Saint-Omer. Un des pères Jésuites le prit en amitié et lui enseigna, en +dehors de ses études, à jouer un peu du violon. Monsigny fut +très-heureux de ces leçons, qui lui procuraient de vives jouissances, et +toute sa vie il garda le souvenir du bon père Mollien, qui, le premier, +l'avait initié à l'art dont il devait un jour être une des gloires. Ses +études terminées, il rentra au foyer paternel, conservant un goût +passionné pour la musique, mais n'ayant aucun moyen de le satisfaire. +Son plus grand bonheur était d'aller entendre les offices en musique de +l'abbaye de Saint-Bertin, et il fallait, certes, que la privation de +musique lui fût bien sensible, car on rapporte qu'il prenait le plus +grand plaisir à entendre ces carillons dont l'usage s'est conservé dans +la plupart des églises de la Flandre et de l'Artois, et qui semblent +plutôt avoir été créés pour le désespoir que pour l'agrément des +oreilles délicates. Presque tous les auteurs de notices et biographies +sur Monsigny prétendent que son éducation musicale, commencée par le +père Mollien, fut continuée par le carillonneur de l'abbaye de +Saint-Bertin. Je ne prétends pas contester l'authenticité du fait, je me +contente de le rapporter, ne fût-ce que comme une sorte de confirmation +de ce défaut d'éducation première du célèbre compositeur. + +A peine âgé de dix-huit ans, Monsigny perdit son père. Le vieillard lui +avait fait promettre, à son lit de mort qu'il serait l'appui et le +soutien de sa mère, de sa soeur et de ses quatre frères. Devenu, sans +fortune, chef de famille, à l'âge où l'on cherche ordinairement à se +préparer une position dans le monde, Monsigny dut renoncer à la carrière +militaire qu'il avait rêvée, à laquelle il était destiné comme étant +l'aîné de la famille, et que ses pères avaient toujours suivie, ainsi +que cela se pratiquait dans presque toutes les familles nobles. La +province ne pouvait lui offrir aucune ressource; il se rendit +courageusement à Paris et eut le bonheur de trouver un emploi dans les +bureaux de la comptabilité du clergé: il n'avait alors que dix-neuf ans. +Grâce à son nom, à ses manières et à ses excellentes relations, il +parvint en peu d'années à placer tous ses frères; le cadet embrassa la +carrière des armes, et mourut capitaine au régiment de Beauce et +chevalier de Saint-Louis. Les trois autres obtinrent diverses places +dans les colonies, et le modeste revenu de Monsigny fut presque +entièrement consacré à assurer une position convenable à sa mère et à sa +soeur. + +Le goût de la musique ne s'était pas éteint en lui, quoique les +occasions lui eussent manqué pour la cultiver. A peine arrivé dans la +capitale, il s'était empressé de se rendre à l'Opéra (c'était alors le +seul théâtre lyrique), mais l'impression qu'il y reçut fut bien +différente de celle qu'il s'était promise. J'ai rendu justice aux +beautés de la musique de Rameau; cependant, il faut le reconnaître, ces +beautés sont éparses dans son oeuvre complète, et l'audition ou même la +lecture d'une partition entière de ce maître, qui régnait alors presque +exclusivement sur la scène de l'Académie royale de Musique, ne serait +pas supportable. Aussi Monsigny fut-il très-désillusionné quand il crut +s'apercevoir que l'art, qu'il rêvait si enchanteur et si fécond, ne +produisait dans ses plus hautes manifestations que des effets si +étrangers à son idéal. A quelque temps de là , en 1752, une troupe de +chanteurs italiens fut admise à faire entendre à l'Opéra quelques-uns +des chefs-d'oeuvre de leur pays, et lorsqu'il entendit la _Serva +Padrona_ de Pergolèse, Monsigny crut entrevoir la réalisation de ses +rêves. Dès lors, son goût devint une passion, et, sans avoir cependant +de résolution bien arrêtée, il comprit qu'on pouvait faire autre chose +que ce que l'on avait tenté jusque là . Les leçons du jésuite et du +carillonneur n'avaient pas été suffisantes pour le mettre en position +d'accomplir le vague dessein qui semblait germer en lui, et il résolut +de prendre un maître de composition. + +Les maîtres étaient rares à cette époque, et l'on risquait de mal +s'adresser, car les règles de l'art étaient si peu fixées, en France du +moins, que les moindres musicastres pouvaient hardiment s'intituler +professeurs de composition, certains de ne pas trouver de compétiteurs +disposés à leur ravir le sceptre de leur prétendue science. Un +contre-bassiste de l'Opéra, nommé Gianotti, venait justement de publier +un ouvrage sous ce titre un peu prolixe: _Le Guide du compositeur, +contenant des règles sûres pour trouver d'abord par les consonnances, +ensuite par les dissonances, la base fondamentale de tous les chants +possibles_. On voit que Gianotti était de l'école théorique de Rameau; +c'était la seule qui existât alors en corps de doctrine; l'adoption en +était générale en France, et elle avait même pénétré dans des pays où la +science musicale était beaucoup plus avancée. Ce Gianotti enseignait +donc tout ce que l'on était tenu de savoir à cette époque, c'est-à -dire +l'harmonie, fort peu d'un contre-point assez lâche, dont l'étude +suffisait pour écrire une exposition de fugue très-libre, plus quelques +idées générales et mal digérées sur l'emploi des voix et des +instruments. Au bout de cinq mois d'études, Monsigny avait appris tout +ce que son professeur était en mesure de lui enseigner, et il ne recula +pas devant l'idée d'écrire un petit opéra. Il en fit entendre les +principaux morceaux à ses amis, qui en furent enchantés, et il alla +soumettre son oeuvre à son professeur. Gianotti était un bon musicien +pour son époque; il avait peu d'idées, mais il en savait assez pour +pouvoir comprendre le mérite musical, même dans son expression la plus +naïve; d'ailleurs, quoique fixé depuis quelques années à Paris, il avait +ce sentiment, inné chez les Italiens, qui leur fait apprécier le génie +mélodique partout où il se manifeste. Aussi fut-il tellement +enthousiasmé de l'oeuvre de son élève, qu'il lui fit la plus singulière +proposition: «Je suis pauvre, je n'ai pas de réputation, et une oeuvre +pareille assurerait à jamais ma fortune et l'avenir de ma famille, lui +dit-il; vous êtes dans une position aisée et vous ne vous avoueriez pas +l'auteur de votre ouvrage, cédez-le-moi; laissez-m'en la gloire, que +vous ne songez même pas à en retirer, et vous me ferez le plus heureux +des hommes.» Monsigny tenait si peu à ce qu'il avait fait qu'il n'aurait +pas mieux demandé, et il est probable qu'il eût cédé à la requête de son +professeur; mais il avait déjà fait entendre cette musique à de nombreux +amis qui l'y avaient vu travailler, et la bienfaisante supercherie, à +laquelle il aurait volontiers consenti à se prêter, n'aurait pu avoir le +résultat qu'en attendait celui au bénéfice de qui elle aurait eu lieu. + +J'ai dit que l'Opéra était le seul théâtre musical de Paris, à cette +époque; ceci est rigoureusement vrai, puisque Paris ne possédait alors +que trois théâtres réguliers: l'Académie royale de Musique, la +Comédie-Française et le Théâtre Italien; ce dernier avait un genre +mixte, qui participait un peu des deux autres. Depuis longtemps on n'y +jouait que bien rarement des pièces italiennes, quoique les principaux +acteurs de la troupe fussent des Italiens; mais quelques-uns d'entre eux +jouaient en français, et avaient même, dit-on, un talent fort +remarquable. Le répertoire se composait donc de canevas italiens, sur +lesquels improvisaient les acteurs, de comédies (presque tout le +répertoire de Marivaux, transporté depuis à la Comédie-Française, a été +joué d'origine à la Comédie Italienne), de parodies en vaudevilles, +qu'on nommait alors opéras comiques (le mot existait avant la chose), de +quelques petits ballets, et aussi, mais, presque par exception, de +pièces traduites sur la musique italienne (ceci seulement depuis +l'expulsion des bouffons de l'Opéra), et enfin d'ouvrages originaux +ornés de musique nouvelle; on les nommait alors comédies mêlées +d'ariettes. C'est cette dernière catégorie de pièces, encore peu +exploitées, qui devait l'emporter sur toutes les autres et constituer +notre genre national de l'opéra comique, le véritable berceau et la +vraie gloire de la musique française; car, à l'Opéra, les grands succès +ont toujours été réservés aux compositeurs étrangers, et depuis Louis +XIV jusqu'à présent, dans une période de près de deux cents ans, on ne +peut citer que trois compositeurs français qui s'y soient montrés avec +un grand éclat: Rameau, Auber et Halevy. Mais à côté et au-dessous de +ces théâtres permanents et reconnus, il en était d'inférieurs et de +passagers qui exercèrent une grande action sur l'art musical. C'étaient +les théâtres des foires Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint-Ovide, +sans cesse persécutés par les grands théâtres, auxquels ils payaient une +redevance; ils n'obtenaient de subsister qu'en se soumettant aux +conditions les plus vexatoires et les plus absurdes. Tantôt on leur +défendait d'avoir plus de deux acteurs en scène, tantôt on voulait leur +interdire de parler; alors ils se mettaient uniquement à chanter (de là +vient ce nom d'opéra-comique, uniquement attribué alors aux pièces où +les paroles se chantaient sur des airs connus); puis, lorsque après leur +avoir ôté la parole on voulait encore leur ôter le chant, ils donnaient +les pièces _par écriteaux_. Les personnages, muets par ordonnance, +étaient en scène; on apportait sur le devant du théâtre des écriteaux, +où se dessinaient en grosses lettres les paroles des couplets dont +l'orchestre jouait l'air, et que chantait le public. + +On comprend que des prohibitions dont l'effet était si ridicule, ne +pouvaient se maintenir longtemps; aussi les théâtres forains +poursuivaient-ils leur voie de succès par toutes sortes de moyens. +L'attrait de la musique leur avait paru trop grand pour devoir être +négligé, et de tout temps on avait intercalé de la musique nouvelle dans +les pièces en vaudevilles; mais ces airs, en petit nombre et tout à fait +exceptionnels, ne pouvaient constituer même un semblant d'opéra. Ce ne +fut qu'en 1753, l'année même de l'expulsion des Bouffons de l'Opéra, que +Dauvergne fit représenter la première comédie à ariettes, le premier +opéra comique, pour nous servir de la locution seule adoptée +aujourd'hui. _Les Troqueurs_, paroles de Vadé, musique de Dauvergne, +furent donc, à proprement parler, le premier opéra français. La pièce, +arrangée par MM. Dartois, a été remise en musique par Hérold, et +représentée au Théâtre-Feydeau, il y a plus de trente ans; c'est un des +premiers et des plus charmants ouvrages de l'auteur du _Muletier_ et du +_Pré-aux-Clercs_. + +Après ce premier essai qui lui valut le titre, acquis à assez bon +marché, de père de l'opéra comique français, Dauvergne renonça +entièrement au genre qu'il avait créé, et n'écrivit plus que quelques +ouvrages peu remarqués pour l'Opéra, dont il devint le chef d'orchestre, +et le directeur à trois reprises différentes; il l'était encore en 1790. +Il quitta Paris à l'époque de la Révolution, et se retira à Lyon où il +mourut, en 1797, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Le successeur +presque immédiat de Dauvergne fut Duni; il lui était bien supérieur, et +il a enrichi l'enfance de l'Opéra-Comique de nombreuses et charmantes +productions. Philidor ne débuta que la même année que Monsigny, et +également aux théâtres de la foire. + +On ne peut guère se faire une idée aujourd'hui de ce que devait être +l'exécution musicale sur de tels théâtres. Pour le chant, il n'y avait +alors d'autre école en France que les maîtrises, partant rien pour les +femmes. On conçoit encore, à la rigueur, que ceux à qui l'on avait +enseigné à déployer leurs voix dans de larges proportions, comme il +convenait de le faire dans l'enceinte des vastes cathédrales où ils +étaient destinés à chanter, trouvassent quelque analogie entre cette +manière et celle qui convenait au grand Opéra d'alors; mais il n'y avait +rien là qui ressemblât à ce style léger, le seul qui convienne à +l'Opéra-Comique; aussi paraît-il constant que les chanteurs de ces +théâtres étaient des comédiens ayant plus ou moins de voix, mais +complétement étrangers à l'art du chant. Quant à l'orchestre, il était +certainement, comme nombre et comme talent d'exécution, au-dessous de +nos moindres théâtres de vaudevilles. Il existe un document assez +curieux sur la composition du Théâtre-Italien, au moment où les comédies +à ariettes y étaient en grande vogue, et commençaient à devenir le +principal attrait du spectacle dont elles devaient, peu d'années plus +tard, constituer uniquement le répertoire. Voici la composition de cet +orchestre, en 1768: cinq premiers violons (le chef d'orchestre compris), +cinq seconds violons, deux altos, trois violoncelles, deux +contre-basses, deux flûtes et hautbois (les mêmes instrumentistes jouant +alternativement les deux instruments), deux cors, deux bassons et un +timbalier; total, vingt-quatre exécutants. Notez que cette composition +d'orchestre porte la date de 1768, lorsque le Théâtre-Italien était en +grande prospérité, qu'il comptait parmi ses pensionnaires des chanteurs +renommés, tels que Caillot, Laruette, Clairval, Trial, mademoiselle +Laruette et autres, et que sa réunion au théâtre de l'Opéra-Comique de +la foire Saint-Laurent avait encore augmenté son importance. Jugez, par +comparaison, de ce que devait être, dix ans plus tôt, le pauvre petit +orchestre forain. Que cette réflexion nous fasse comprendre et excuser +le vide et la faiblesse de l'instrumentation des ouvrages de l'époque; +elle nous explique d'ailleurs cette éternelle partie du premier violon +jouant continuellement à l'unisson de la voix, pour maintenir le +chanteur, toujours prêt à s'écarter de la note écrite qu'il ne savait +pas lire. Loin de nous moquer de ces essais courageux, admirons plutôt +les efforts que faisaient pour s'élever, en dépit des entraves et de la +pénurie de l'exécution, ceux que, malgré toute notre science acquise, +nous devons encore, sous bien des rapports, considérer comme nos +maîtres. + +C'est dans ces tristes conditions que furent représentés les _Aveux +indiscrets_, en 1759, au théâtre de l'Opéra-Comique de la foire +Saint-Laurent. Malgré l'immense succès de cet opéra, l'auteur de la +musique crut devoir à sa position de ne point se nommer. L'année +suivante, il donna au même théâtre _le Maître en Droit_ et _le Cadi +dupé_. Sedaine, en entendant dans ce dernier ouvrage l'excellent duo +comique entre le cadi et le teinturier, entrevit tout le succès qu'on +pouvait espérer du talent du compositeur, lorsque ce talent +s'appliquerait à des pièces mieux disposées pour le faire valoir. Le +lendemain, il se fit présenter à Monsigny, et, dès le premier jour, +l'amitié la plus vive s'établit entre les deux collaborateurs, dont +l'heureuse association allait produire plus d'un chef-d'oeuvre. L'année +suivante, 1761, vit en effet paraître _On ne s'avise jamais de tout_, +premier fruit de leur collaboration. Le succès n'en fut que trop grand, +car la Comédie-Italienne, alarmée de la vogue de cette pièce et de +l'extension que prenait le théâtre de la foire Saint-Laurent, en obtint +la clôture définitive; mais il eut soin, non-seulement d'incorporer dans +sa troupe les principaux sujets, mais aussi d'attacher à sa fortune les +deux auteurs les plus capables de la consolider, Sedaine et Monsigny. +Ils payèrent leur bien-venue en dotant le théâtre d'une pièce en trois +actes qui devait faire époque. C'était _le Roi et le Fermier_. Les +quatre petits ouvrages qu'avait donnés Monsigny ne lui avaient fourni +aucune occasion de déployer sa principale qualité, cette sensibilité +exquise, ce pathétique dont il se montra prodigue plus tard. Aussi +fut-ce une révélation pour le public et peut-être pour lui-même, que +cette expression vraie de la passion dont il n'existait alors aucun +modèle. Je ne puis mieux donner une idée du succès de cet ouvrage qu'en +transcrivant, sans y rien changer, les lignes suivantes extraites de +l'_Histoire du Théâtre-Italien_, publiée peu d'années après la +représentation de cet opéra. + +«Cette pièce ne reçut d'abord qu'un accueil très-équivoque, parce que la +manière dont elle est écrite n'avait pu lui concilier le suffrage des +personnes de goût; mais comme il n'est qu'un pas du mal au bien, en +l'examinant de plus près on lui a rendu la justice qu'elle méritait, on +a senti le prix d'une action théâtrale bien conduite, bien dénouée et +remplie de détails souvent heureux et toujours naturels; en faveur de +tant de bonnes qualités, on a fait grâce aux défauts de la _diction_, +qui ont ensuite disparu aux yeux du plus grand nombre des spectateurs +par l'illusion que le jeu des acteurs et les grâces de leur chant ont su +y répandre. Ce serait ici l'occasion de placer l'éloge du musicien, dont +les airs charmants ont donné la vie à cette pièce, si la reconnaissance +de l'auteur ne nous avait prévenu en avouant, dans sa préface, que c'est +à lui qu'il est redevable du succès. A qui que l'on doive l'attribuer, +on ne peut disconvenir qu'on n'en a jamais vu de pareil sur aucun +théâtre. _Elle_ a eu plus de deux cents représentations, et les +comédiens assurent qu'elle a valu plus de vingt mille livres à MM. +Sedaine et _Moncini_. Si cela est, c'est un avantage que les +chefs-d'oeuvre de Molière, de Corneille, de Racine, de Crébillon, de M. +de Voltaire et des plus grands hommes n'ont jamais rapporté à leurs +auteurs; mais nous savons que le poëme de Milton n'a été vendu que cent +écus, et que le chef-d'oeuvre du divin Homère lui a à peine fourni de +quoi subsister.» + +Cette citation, outre qu'elle constate un succès exceptionnel, tend +encore à prouver qu'alors, comme aujourd'hui, il ne manquait pas de gens +pour s'étonner que les oeuvres de l'art et de l'intelligence +procurassent à leurs auteurs un bénéfice qu'on trouvait tout naturel de +voir obtenir, dans des proportions bien plus considérables, par des +opérations de commerce ou d'affaires. Il semblait fort naturel que +Voltaire fît cadeau du produit de ses ouvrages dramatiques aux +comédiens; mais il paraissait assez extraordinaire que Monsigny retirât +dix mille francs d'une oeuvre qui lui avait coûté une année de travail. + +Ce ne fut que deux ans plus tard, en 1764, que les deux heureux +collaborateurs donnèrent _Rose et Colas_, un vrai chef-d'oeuvre de grâce +naïve. Là , il n'y a point d'effets dramatiques; c'est de la simple +comédie, une bonne paysannerie, non point des bergers à la Florian, mais +de vrais villageois un peu enrubannés peut-être, tels pourtant que peut +les comporter un théâtre où la vérité crue serait choquante. + +En parcourant cette délicieuse partition, dont il méconnaîtra peut-être +la grâce charmante, je sais plus d'un élève, fraîchement échappé des +bancs du Conservatoire, qui sourira de pitié en lisant le morceau +d'ensemble que Monsigny a bravement intitulé _fuga_. Qu'il réfléchisse +que l'homme qui a eu le tort de l'écrire, avait complété ses études en +cinq mois de leçons reçues d'un maître assez médiocre, et qu'alors en +France, excepté peut-être Gossec et Philidor, il n'y avait pas un +musicien capable d'en faire une meilleure. D'ailleurs, l'exemple de +cette fugue et de celle non moins faible qui forme le début du trio du +_Déserteur_, et qu'on a eu le bon esprit de supprimer depuis longtemps +(quoique, par respect je l'eusse rétablie dans l'arrangement de la +partition, lors de la reprise de cet ouvrage); l'exemple de ces deux +fugues, dis-je, me confirme dans cette opinion que j'ai souvent +exprimée, qu'il faut en écrire beaucoup dans les classes, pour se rompre +à l'agencement des parties, mais n'en user que le moins possible dans la +pratique et surtout au théâtre, où l'emploi n'en peut être justifié que +par une situation tout exceptionnelle. + +Monsigny, après ces deux grands succès du _Roi et le Fermier_ et de +_Rose et Colas_, crut avoir assez contribué, pour le moment du moins, à +la fortune de la Comédie-Italienne, et il écrivit un grand opéra en +trois actes, _Aline, reine de Golconde_, qui fut représenté en 1766, à +l'Académie royale de Musique, et qui obtint un très-grand succès. Ce +succès s'explique moins pour nous que celui des ouvrages qu'avait donnés +précédemment Monsigny. Il semble être moins à l'aise sur ce vaste +théâtre; la musique de Rameau lui avait déplu, et son récitatif et ses +airs de danse sont écrits exactement dans la même forme. L'air de +bravoure, de la haute-contre, ressemble beaucoup à celui de _Castor et +Pollux_, écrit près de quarante ans auparavant. Les airs sont mélodieux, +mais manquent d'originalité. Ce n'est plus le Monsigny de la +Comédie-Italienne; là il est réellement créateur, tandis qu'à l'Opéra il +ne se montre que le continuateur d'une école à laquelle il ne croit pas. + +Sans que les auteurs s'en doutassent, leur ouvrage devait, à quarante +ans de distance, faire naître un chef-d'oeuvre qui porterait le même +titre. Parmi les musiciens de l'Opéra, il y avait, dans les seconds +violons, un enfant que la précocité de son talent avait fait admettre, +malgré son âge, dans cet orchestre d'élite. Il devint, plus tard, un +grand compositeur, et se souvint alors de la part qu'il avait prise à +l'exécution de l'oeuvre de Sedaine et Monsigny. Cet enfant était Berton, +et c'est lui qui, vieillard, me racontait, il y a une quinzaine +d'années, que, cherchant un sujet d'opéra, il se rappela tout à coup +avoir vu dans son enfance l'opéra, totalement oublié depuis, d'_Aline, +reine de Golconde_, et que l'idée lui vint alors de traiter de nouveau +le sujet. Il en parla sur-le-champ à Vial, et c'est à ce souvenir +d'enfance que nous devons un de ses plus charmants ouvrages. + +L'année 1768 fut signalée par un événement important dans la vie de +Monsigny. Ses succès avaient été fructueux, et il désirait acquérir une +de ces positions honorifiques qui, tout en assurant le patronage et la +protection d'un haut personnage, permettaient néanmoins de conserver une +certaine indépendance. La charge de maître d'hôtel du duc d'Orléans +était occupée par M. Augeart, fermier-général; les fonctions de cette +charge étaient, sous beaucoup de rapport, assimilées à celles des +gentilshommes de la maison d'Orléans. M. Augeart était fort riche; la +protection du prince lui étant inutile, il désirait céder sa charge et +il n'eut pas de peine à traiter avec Monsigny, qui obtint facilement +l'agrément du prince. Le duc d'Orléans n'eut point à se repentir du +choix qu'il avait fait. Il reconnut dans son nouveau maître d'hôtel un +homme distingué, loyal et dévoué, incapable de chercher à plaire aux +dépens de la vérité, ne demandant jamais rien pour lui-même et +n'employant sa faveur qu'au bénéfice de ceux à qui il pouvait être +utile. Le prince l'admit bientôt dans son intimité particulière et lui +accorda dès lors une confiance qui devait être justifiée plus tard par +le dévouement le plus complet. + +Déjà et avant son admission dans la maison du duc d'Orléans, Monsigny, +pour lui complaire, avait composé la musique d'une pièce en trois actes +de Collé, intitulée _l'Ile sonnante_, et destinée à être représentée sur +le petit théâtre de société de Villers-Cotterets. Elle le fut, en effet, +mais ne put obtenir de succès, même devant ce public exceptionnel. +Cependant, quelque mauvaise que fût la pièce, on n'en avait pas moins +remarqué la musique de Monsigny. + +Sa collaboration habituelle avec Sedaine était enviée par plus d'un +auteur. L'abbé de Voisenon voulut profiter de l'occasion, et ayant +invité Monsigny à souper à la maison de campagne de Favart à Belleville, +il lui fit promettre de lui donner sa musique de _l'Ile sonnante_ pour +l'adapter à une autre pièce qu'il ferait à cette intention. Le secret ne +fut pas si bien gardé que la nouvelle n'en vînt aux oreilles de Collé et +de Sedaine. Le premier n'y attachait pas une grande importance, mais le +second tenait essentiellement à son musicien: aussi lui proposa-t-il de +remanier le poëme de Collé pour le rendre jouable, et c'est avec ces +nouveaux changements que la pièce fut représentée sur le théâtre de la +Comédie-Italienne, le 4 janvier 1768. Son sort n'y fut guère plus +heureux que sur le théâtre de société où elle avait paru primitivement. +Cependant elle obtint neuf représentations, qu'elle dut uniquement au +mérite de la musique. + +C'était un singulier accouplement que celui de Collé et de Monsigny. +Collé détestait la musique et étendait cette haine jusqu'aux musiciens. +Voici comment il s'exprime sur leur compte[1]: «Tout musicien est une +bête, c'est une règle générale à laquelle je n'ai guère vu d'exception, +et c'est Rameau, homme de génie dans son art, mais bête brute +d'ailleurs, qui le premier a amené en France la mode de sacrifier à la +musique l'action d'un poëme, le sens d'un rôle, et même le sens commun.» +On doit penser, d'après cela, que Collé ne devait pas être un grand +partisan du théâtre de la Comédie-Italienne, qui était alors dans sa +plus grande prospérité, grâce au genre nouveau des comédies à ariettes. +Aussi était-ce précisément contre ce genre qu'il avait écrit _l'Ile +sonnante_, sorte de parodie où il avait personnifié les différentes +sortes de morceaux de musique. J'ai déjà dit que, malgré les retouches +de Sedaine, l'ouvrage n'avait pu se soutenir. Mais, un an après, +Monsigny prit une éclatante revanche de ce petit échec, et il sut +dédommager son fidèle collaborateur de l'infidélité passagère dont il +avait failli se rendre coupable. + + [1] Mémoires de Collé, tome II, page 269. + +Ce fut au mois de janvier 1769 que fut donnée la première représentation +du _Déserteur_, cet opéra que l'on regarde à juste titre comme le +chef-d'oeuvre de Monsigny, et qui est aussi celui de Sedaine en ce +genre. Cependant, malgré l'intérêt du sujet, on fut loin de rendre une +justice complète à l'auteur du poëme. On fit même courir à cette époque +une épigramme assez plaisante pour qu'on puisse la rapporter: + + D'avoir hanté la comédie, + Un pénitent, en bon chrétien, + S'accusait et promettait bien + De n'y retourner de sa vie. + --Voyons, lui dit le confesseur, + C'est le plaisir qui fait l'offense; + Que donnait-on?--_Le Déserteur_. + --Vous le lirez pour pénitence. + +Le style est effectivement un peu naïf, mais aussi plein de naturel. La +lecture de la lettre par le vieil invalide est d'une vérité parfaite. +Quoique la pièce soit, au total, bien conduite, cependant quelques-uns +des moyens dramatiques employés par l'auteur sentent par trop l'enfance +de l'art. La préparation de l'entrée de Montauciel, au deuxième acte, +est une des plus curieuses qui existent au théâtre: «O ciel! s'écrie +Alexis.--Ah! vous connaissez Montauciel, lui dit le geôlier, eh bien! je +vais vous l'envoyer.» Et là -dessus il introduit le personnage. Mais ces +fautes de détail ne pouvaient nuire au succès que méritait et qu'obtint +toujours la pièce de Sedaine. Cet écrivain possédait au plus haut degré +l'art de faire naître des _situations_, comme on dit en jargon de +théâtre, et c'est là l'essentiel pour les pièces destinées à être mises +en musique. Aussi n'attachait-il qu'une médiocre importance aux +reproches qu'on lui adressait, et dans son discours de réception à +l'Académie française, il tourna la chose assez adroitement, acceptant le +blâme pour les vers très-faibles qu'il écrivait à l'intention des +musiciens, et oubliant à dessein que les mêmes reproches pouvaient +s'adresser à la prose parlée de ses pièces. + +«Le style vigoureux n'est presque jamais celui que le musicien désire. +Content d'une invention neuve et dramatique, d'un dessin pur et correct, +il demande que l'auteur laisse à sa musique le soin de mettre un coloris +brillant à des vers qui doivent souvent à la mollesse du style le +sentiment qu'il y met.» Cela n'est ni parfaitement clair, ni d'un +excellent français, mais on s'excuse comme on peut. + +Si le public se montra un peu sévère pour Sedaine, il rendit, en +revanche, une éclatante justice à Monsigny. Il s'était accompli un +progrès immense dans la manière du compositeur depuis ses premiers +ouvrages. Le sentiment pathétique, si remarquable dans cet opéra, n'en +exclut pas la forme musicale, et, sous ce dernier rapport, beaucoup de +morceaux du _Déserteur_ ne seraient pas mieux combinés si la musique +avait été écrite par nos maîtres les plus célèbres. Chez Monsigny, +l'instinct et le sentiment avaient suppléé sans désavantage à la science +acquise. L'accueil fait au _Déserteur_ fut assez significatif pour +prouver à la Comédie-Italienne que son plus grand moyen de succès +reposait désormais sur l'exploitation de ce genre d'ouvrages. Aussi dès +le mois d'avril de cette même année 1769, les principaux sujets, qui ne +jouaient que la comédie proprement dite, donnèrent-ils leur démission; +ce furent MM. Baletti, Civiarelli, Champville, Lejeune, et mesdames +Rivière, Bognioli et Carlin. Les pièces mêlées d'ariettes formèrent dès +lors le fonds d'un répertoire où peu d'années auparavant elles n'avaient +figuré que comme exceptions. + +Monsigny travaillait péniblement. Non-seulement il n'était pas assez +savant musicien pour ne pas éprouver de grandes difficultés à coordonner +ses idées et à les distribuer entre les différentes parties vocales et +instrumentales, mais, doué d'une extrême sensibilité, il lui fallait +s'identifier, en quelque sorte, avec ses personnages et se placer +lui-même dans leur situation, pour arriver à s'exalter, à échauffer son +génie et à en faire jaillir les vives inspirations. Plusieurs fois, +lorsqu'il travaillait au _Déserteur_, on fut obligé de lui en retirer le +manuscrit, à cause de la surexcitation nerveuse qu'il éprouvait. Cette +sensibilité ne l'abandonna jamais. Choron rapporte l'anecdote suivante: +«Monsigny, alors âgé de 82 ans, en nous expliquant la manière dont il +avait voulu rendre la situation de Louise dans le _Déserteur_, quand +elle revient, par degrés, de son évanouissement, et que ses paroles +étouffées sont coupées par des traits d'orchestre, versa des larmes +d'attendrissement et tomba lui-même dans l'accablement qu'il dépeignait +d'une manière si expressive.» + +M. Fétis, qui cite ce trait d'après Choron, ajoute avec beaucoup de +justesse: «Cette sensibilité fut son génie, car il lui dut une multitude +de mélodies touchantes qui rendront, en tout temps, ses ouvrages dignes +de l'attention des musiciens instruits.» + +Avec une pareille manière de composer, Monsigny ne devait produire qu'à +de longs intervalles: aussi ne fut-ce qu'en 1771, trois ans après le +_Déserteur_, qu'il donna le _Faucon_, opéra en un acte. Cet ouvrage +n'eut pas de succès, et Monsigny en conçut un vif chagrin, car il en +estimait fort la musique. Il mit encore plus de temps à composer la +_Belle Arsène_, qui fut jouée avec un grand succès au mois de juin 1773. +Favart en avait fait les paroles; la musique, d'ailleurs fort +remarquable, offre cette singularité qu'elle semble moins jeune de forme +que les opéras du même auteur qui l'ont précédée. + +C'est le 24 novembre 1777 que fut représenté pour la première fois le +dernier ouvrage de Monsigny, _Félix ou l'Enfant trouvé_. Quoiqu'il n'y +eût pas dans la pièce de Sedaine les mêmes éléments de curiosité et de +variété que dans la _Belle Arsène_ de Favart, le triomphe n'en fut pas +moins décisif, et il dut encore être attribué à l'attrait de la musique. +Qui ne connaît, en effet, le délicieux quintette: _Finissez donc, +monsieur le militaire_; l'air charmant de l'abbé: _Qu'on se batte, qu'on +se déchire_, et l'admirable trio qui sera toujours cité comme un modèle +de sentiment exquis? + +Il était bien rare, à cette époque, que l'on énumérât les différents +morceaux de musique, dans les comptes-rendus très-succincts que les +recueils périodiques consacraient aux théâtres; cependant, tous citent +ce trio et ajoutent qu'il était admirablement chanté par madame Trial et +MM. Clairval et Nainville. Ce morceau, qui produirait encore aujourd'hui +le plus grand effet, dut transporter des auditeurs peu habitués à une +musique si pathétique et si habilement agencée. + +_Félix_ fut le dernier ouvrage de Monsigny. Le compositeur était +pourtant dans toute la force du talent et de l'âge, puisqu'il n'avait +pas alors plus de 48 ans. Bien des motifs ont été supposés pour +justifier cette retraite volontaire et prématurée. D'accord avec presque +tous les biographes, M. Fétis, dans sa notice sur Monsigny, de la +_Biographie universelle des musiciens_, dit à ce sujet: «J'ai connu cet +homme respectable et je lui ai demandé en 1810, c'est-à -dire +trente-trois ans après la représentation de son dernier opéra, s'il +n'avait jamais senti le besoin de composer, depuis cette +époque.--Jamais, me dit-il; depuis le jour où j'ai achevé la partition +de _Félix_, la musique a été comme morte pour moi: il ne m'est plus venu +une idée.» Une telle autorité ne peut être suspecte et se trouve +confirmée dans une notice de Quatremère de Quincy, lue à l'Institut, et +pourtant j'y trouve un démenti formel dans des notes qu'a bien voulu me +communiquer la propre fille de Monsigny. J'en extrais le passage +suivant: «M. Quatremère, dans sa notice, a l'air d'ignorer la raison qui +a décidé mon père à renoncer à la composition: ma mère, dans les notes +qu'elle lui avait données, la lui avait pourtant clairement expliquée. +Un de ses yeux était à peu près perdu par une cataracte; l'autre était +très-faible et ne pouvait être sauvé que par un repos absolu: mon père +se résigna à ce douloureux sacrifice, et il conserva la vue jusqu'à la +fin de sa longue carrière. Nous avons été bien souvent impatientées dans +le monde par des gens qui ne voulaient pas se contenter d'une raison +aussi péremptoire et en cherchaient d'autres qui n'existaient pas. +C'était, selon eux, l'épuisement des idées musicales; selon d'autres, le +dégoût de la musique. L'unique motif était, ainsi que je l'ai dit, +l'affaiblissement et la menace de la perte de sa vue.» + +Ces deux assertions si contradictoires peuvent cependant se concilier. +Il est très-probable qu'au bout de quelques années, et lorsque le +rétablissement de l'organe visuel lui eut permis de reprendre ses +études, Monsigny, ayant perdu l'habitude du travail musical, comprit +qu'il serait bien tard pour rentrer dans une carrière qu'il avait +parcourue naguère avec tant d'éclat. De nouveaux soins, de nouvelles +occupations, de grands événements durent le faire renoncer à marcher +dans la voie qu'il avait tracée, et où s'étaient élancés après lui tant +de jeunes rivaux, devenus maîtres à leur tour. La retraite presque +absolue où il vivait depuis longtemps, et peut-être l'affaiblissement de +sa mémoire, effet de l'âge, peuvent donc expliquer parfaitement sa +conversation avec M. Fétis, sans contredire absolument le premier motif +de sa retraite. + +La cessation du travail dut être fort pénible à Monsigny pendant les +premières années: mais sa position changea complètement en 1784 et 1785. +Il avait près de cinquante ans lorsqu'il songea à se marier. Il était +attaché depuis fort longtemps, par les liens de l'estime et de l'amitié, +à une famille des plus honorables, celle de M. de Villemagne, et cette +famille devint la sienne lorsqu'il unit son sort à celui de mademoiselle +de Villemagne. Bien que celle-ci fût plus jeune que lui de vingt ans, +cette union paraît avoir été des plus heureuses: quatre enfants +naquirent de ce mariage; les deux aînés ont seuls survécu; les plus +jeunes sont morts en bas âge. + +Le duc d'Orléans étant mort en 1785, la charge de maître d'hôtel fut +supprimée; mais son fils, qui avait une grande estime pour Monsigny, le +nomma immédiatement administrateur de ses domaines et inspecteur général +des canaux d'Orléans. Monsigny conserva donc pour lui et sa famille le +logement au Palais-Royal, qu'il n'avait cessé d'occuper depuis son +entrée dans la maison du prince, et il ne l'abandonna qu'à l'époque de +la Révolution. + +Cependant, on ne s'appelle pas Monsigny, on n'a pas enrichi le théâtre +de plusieurs chefs-d'oeuvre, sans que de grands efforts soient tentés +pour vous arracher à une retraite prématurée. Sedaine n'était pas +seulement le collaborateur, il était aussi l'ami de son musicien, et +lorsqu'il avait un sujet heureux, avant de le confier à un autre +compositeur, il allait le porter à Monsigny; mais celui-ci résistait à +la tentation. Une fois cependant il fut bien près de succomber: il +s'agissait de _Richard-Coeur-de-Lion_ que Sedaine venait de terminer. Le +sujet était si beau que Monsigny ne put résister au désir de le traiter. +Mais les médecins étaient là ; ils répétèrent à Monsigny qu'ils ne +pouvaient répondre de sa vue s'il se remettait au travail. Le pauvre +compositeur dut se résigner; il rendit la pièce à Sedaine.--Et à qui la +donnerai-je, lui demanda celui-ci; à Dalayrac ou à Grétry?--A Grétry, +lui répondit Monsigny, la veine est plus riche. Le conseil était +excellent, et Monsigny avait d'autant plus de mérite à le donner, qu'il +n'avait jamais éprouvé de sympathie pour la personne de Grétry, ce qui +s'explique facilement par l'opposition extrême des deux caractères. +Modeste à l'excès, rendant justice à tous les gens de mérite, bon et +serviable envers tous ses confrères, Monsigny était l'opposé de Grétry, +dont on pouvait citer l'esprit et le talent, mais dont l'amour-propre +intolérable rendait le commerce difficile à chacun, et presque +impossible à ses confrères. + +La Révolution éclata: Monsigny perdit toutes ses ressources, avec sa +place dans la maison d'Orléans, et une pension de deux mille francs que +lui avait faite le roi Louis XV, et qui lui avait été conservée par +Louis XVI. Il se retira alors dans une petite maison du faubourg +Saint-Martin. Il allait même de temps en temps à la Comédie-Italienne, +mais bien rarement il pénétrait dans la salle; il s'asseyait au foyer, +où il rencontrait quelquefois d'anciennes connaissances: il n'y avait +plus de salons de société, ni de lieux de réunion autres que les +endroits publics, et il était heureux lorsque le hasard lui permettait +de retrouver quelques visages amis. On jouait bien rarement ses +ouvrages, qui étaient passés de mode: cependant, un jour qu'il était au +foyer comme d'habitude, une loge s'étant entr'ouverte, quelques sons +parviennent jusqu'à lui:--Mais c'est très-joli cela! s'écria-t-il.--Nous +en sommes bien persuadés, lui répondirent ses interlocuteurs, car c'est +de vous: on joue en ce moment _Rose et Colas_. Monsigny, qui était la +modestie même, rougit de l'éloge involontaire qu'il s'était donné; il +est certain qu'il n'avait pas reconnu le passage qui l'avait frappé. +Cette anecdote, parfaitement authentique, a été étendue, embellie, et +l'on en a fait cette histoire où Monsigny, entendant un de ses ouvrages +tout entier et ne le reconnaissant pas, demanda qui en était l'auteur. + +Après la confiscation des biens de la famille d'Orléans, il restait de +nombreuses dettes à acquitter. Le prince, arrêté et emprisonné à +Marseille, ne voulut désigner d'autre mandataire que Monsigny; et comme +on lui faisait observer qu'il n'était nullement administrateur: «C'est +possible, répondit-il, mais comme c'est le plus honnête homme que je +connaisse, je ne saurais mieux choisir.» Monsigny s'acquitta de ses +fonctions délicates avec un dévouement et un zèle qui auraient souvent +mis ses jours en péril, s'il n'avait eu pour se sauvegarder son titre et +sa célébrité de musicien: ce grand nom de l'auteur de _Félix_ et du +_Déserteur_ suffit pour désarmer ces haines féroces et stupides devant +lesquelles tant d'autres titres n'avaient pu trouver grâce. Cependant, +sa position aurait été très-précaire, sans la généreuse initiative des +acteurs de la Comédie-Italienne: ils lui offrirent une pension viagère +de deux mille quatre cents livres, et, pour que cette pension eût tout +le caractère du résultat d'un contrat, et ne parût pas être un bienfait, +ils l'accordèrent en échange de la cession de ses droits d'auteur sur +tous ses ouvrages. Or, à cette époque, il y avait eu une révolution +complète dans le goût du public; les opéras de Grétry et de Monsigny +étaient totalement abandonnés, et avaient fait place aux compositions +énergiques de Méhul et de Cherubini. Rien ne pouvait faire présager le +retour à la scène de ces premiers ouvrages, dont on croyait le temps +fini, et il y avait réellement de la part des comédiens un acte de pure +générosité dans l'offre de cette pension. Mais, dix ans plus tard, la +réaction la plus imprévue remit à la mode ce que l'on avait si +légèrement délaissé, et les comédiens se virent récompensés de leur +généreuse action: elle devint pour eux une excellente affaire. + +A peine la tranquillité publique fut-elle rétablie que Monsigny obtint +qu'on lui rendît la pension de 2,000 fr. que la Révolution lui avait +enlevée. Puis Sarrette le fit nommer un des cinq inspecteurs des études +musicales du Conservatoire, aux appointements de 6,000 fr. Ici encore, +Monsigny donna une de ces preuves de modestie et de désintéressement +bien rares dans l'existence des artistes célèbres. Des réunions avaient +souvent lieu entre les inspecteurs pour y agiter des questions +d'enseignement et de théorie, car il s'agissait alors de fonder un corps +de doctrine, par la publication de diverses méthodes sur toutes les +parties de l'art musical. Après quelques séances, Monsigny alla trouver +Sarrette: «Mon ami, lui dit-il, pourquoi m'avez-vous mis là ? il faut +être savant, et je ne le suis pas assez pour remplir un pareil emploi. +Il y en a de bien plus dignes et de bien plus capables dont j'occupe la +place; c'est un tort réel que je fais à la science et à votre +établissement.» Et malgré tous les efforts de l'excellent Sarrette, qui +voulait lui prouver que l'illustration seule de son nom était une gloire +utile pour le Conservatoire, il maintint sa démission. + +On a souvent dit que l'empereur Napoléon n'aimait pas la musique; je +crois que l'on s'est trompé. Napoléon, quoique élevé en France, avait le +goût italien; il aimait la musique mélodique avant tout; les faveurs +dont il combla Paisiello et Paër en sont la preuve. La mode, au +commencement de l'Empire, était à la musique sérieuse. Méhul ne plaisait +guère à Napoléon, et Cherubini encore moins; c'était, suivant son dire, +un faux Italien, puisqu'il ne faisait qu'une sorte de musique allemande. +Cette antipathie du chef de l'Etat pour ce genre de musique fut +peut-être une des causes qui déterminèrent Elleviou et Martin à tenter +un retour vers une musique plus simple et plus mélodique. Elleviou +reprit le _Déserteur_ et Martin l'_Epreuve villageoise_. L'effet de ces +deux ouvrages fut immense; la génération nouvelle, qui les ignorait, +luttait d'enthousiasme avec la génération qui les regrettait. Napoléon, +lorsqu'il entendit pour la première fois la musique du _Déserteur_, en +parut enchanté; il avait près de lui, dans sa loge, le comte Daru. +Celui-ci, qui connaissait et estimait fort Monsigny, saisit cette +occasion pour parler de lui à l'Empereur.--L'auteur de cette musique +sera bien heureux d'apprendre le plaisir qu'elle a causé à Votre +Majesté.--Comment! Monsigny existe donc encore?--Certainement, Sire.--Et +quelle est sa position?--Il a été entièrement ruiné par la Révolution, +mais déjà Votre Majesté lui a rendu la pension de 2,000 fr. qu'il tenait +de la justice du roi Louis XV.--Mais il était jeune alors; ce n'est pas +assez de 2,000 fr. Vous irez lui dire que l'Empereur porte sa pension à +6,000 fr. Le lendemain matin le comte Daru portait cette bonne nouvelle +à Monsigny et lui annonçait de plus, qu'il toucherait les neuf mois +d'arrérages de l'année, car l'on était au mois d'octobre. Monsigny se +plaisait à raconter à tous ses amis cette marque de munificence de +l'Empereur, et n'en parlait jamais que les larmes aux yeux. + +Ce n'est qu'en 1813, à la mort de Grétry, que Monsigny fut appelé à lui +succéder à l'Institut. Il était alors âgé de 84 ans. A la Restauration, +il perdit sa pension de 6,000 fr. Le duc d'Orléans lui en fit obtenir +une de 3,000 fr. C'est alors seulement qu'il obtint la décoration de la +Légion-d'Honneur. + +Monsigny avait reçu une éducation très-religieuse: sans partager +entièrement l'incrédulité à la mode, à son arrivée à Paris, qu'il ne +quitta plus depuis 1749, il avait cependant été un peu détourné de ses +instincts, par le mouvement encyclopédique et par l'esprit général de +l'époque: la Révolution lui fit entrevoir toute l'erreur à laquelle il +aurait pu se laisser entraîner, et les dernières années de sa vie se +passèrent dans l'exercice de la plus tolérante et de la plus calme +piété. Il s'éteignit doucement en 1816, âgé de 87 ans. Ses obsèques +eurent lieu à l'église Saint-Laurent. A quelques pas de là existait +encore le bâtiment où, plus de cinquante ans auparavant, il avait fait +ses premiers essais et préludé à ses chefs-d'oeuvre,--ce modeste théâtre +de la foire Saint-Laurent[2]. Sa veuve obtint la survivance de sa +pension de 3,000 fr. jusqu'à l'époque de sa mort, en 1829. Le fils de +Monsigny avait été admis à l'école de Saint-Cyr, mais la faiblesse de sa +constitution l'obligea de renoncer à l'état militaire. Sa mère s'était +retirée à Saint-Cloud, et mademoiselle de Monsigny habite encore cette +résidence. + + [2] En 1847, j'ai encore vu les vestiges de ce bâtiment, qui doit + avoir été abattu lorsque l'on a percé le boulevard de Strasbourg. Il + servait alors de magasin de fourrage. C'était un carré long, où l'on + voyait encore la trace d'une seule rangée de loges. L'espace était + assez grand, mais la disposition de la scène ne saurait être + comparée même à celle de nos théâtres du troisième ordre.--La salle + ou du moins les quatre murs de la salle de la Comédie-Italienne, + existent encore, rue Mauconseil; c'est un entrepôt de cuirs; mais il + reste peu de traces de la disposition intérieure. Cette salle servit + aux représentations jusqu'à l'érection de la salle Favart, occupée + aujourd'hui par le théâtre de l'Opéra-Comique. + +Le fils de Monsigny s'était marié un an avant la mort de sa mère; à +cette époque il obtint une place de percepteur à la Chapelle-Gauthier, +dans le département de Seine-et-Marne; il occupa ce modeste emploi +pendant vingt-cinq ans, employant ses loisirs à l'éducation de sa fille +et de ses deux jeunes fils et aussi à la culture des arts, car il était +amateur numismate assez distingué. La mort l'a ravi à sa femme et à ses +trois enfants, le 27 juillet 1853. Les membres de la section de musique +de l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut se sont empressés de +recommander à la bienfaisante justice du chef de l'Etat la veuve et les +orphelins du fils de Monsigny, et une pension de douze cents francs a +été immédiatement accordée aux derniers descendants de cet homme +célèbre. Mais il reste quelque chose à ajouter à la munificence du +souverain. + +Dans ces derniers temps, deux des meilleurs ouvrages de Monsigny, le +_Déserteur_ et _Félix_, ont été repris avec succès. Le _Déserteur_ fait +même partie du répertoire courant au théâtre de l'Opéra-Comique; ne +pourrait-on pas y joindre _le Roi et le Fermier_ ou _Rose et Colas_? +J'ose croire que _Rose et Colas_ ne le céderait en rien à la paysannerie +un peu maniérée de _l'Epreuve villageoise_, et que cet agreste tableau, +bien autrement vrai et naïf, nous donnerait assez d'estime pour le goût +de nos pères. + +Le silence gardé si longtemps par un compositeur qui survit trente-neuf +ans à sa dernière oeuvre n'est pas la seule singularité qu'il faille +signaler dans la vie de Monsigny. Il y a eu chez lui une puissance de +création dont il n'a été donné à aucun de ses contemporains, et à plus +forte raison à aucun de ses successeurs, de fournir l'exemple. Tous +avaient des modèles; lui seul a dû tout tirer, non-seulement les idées, +mais même la forme, de son propre fonds. J'ai déjà dit que Grétry, qui +lui était bien supérieur comme fécondité et comme exécution, procédait +de l'école Italienne, et qu'il s'appuya d'abord sur des études +musicales, incomplètes à la vérité, mais suffisantes cependant pour +donner une certaine facilité d'agencement qui explique la multiplicité +de ses productions. Rien de pareil chez Monsigny; il ne sait rien, ne +connaît rien; avant lui, c'est le néant. + +Il arrive à Paris adorant ou, pour mieux dire, rêvant la musique qui lui +est encore inconnue, et, pour réaliser son rêve, il court à l'Opéra, où +il ne rencontre que la plus triste déception. Il partage alors cette +opinion, propagée par Rousseau et assez généralement admise, que les +Français ne pourront jamais avoir une véritable musique à eux. +Cependant, l'audition de quelques opéras bouffes italiens lui fait +entrevoir des horizons nouveaux; mais ce qu'il crée n'a aucun rapport +avec ce qui l'a inspiré. Il s'élève peu à peu de ces petits airs à la +conception de morceaux plus vastes: sa modulation est quelquefois +pénible, pourtant, il y a dans ses productions une grande variété de +forme et un excellent instinct de facture; le style est presque toujours +défectueux, mais l'auteur accuse de bonnes intentions, et il ne lui +manquait pour le rendre meilleur que des études premières et des +connaissances plus approfondies. Il se rend toujours justice; il connaît +ses défauts, et ne traite jamais rien au-dessus de ses forces. Une seule +fois, il aborde le Grand-Opéra; même alors, c'est dans un sujet de genre +et tel qu'il pouvait le traiter sans sortir absolument de son habitude +et sans franchir les limites de son savoir en matière d'exécution. + +Gluck paraît: le plus enthousiaste de ses admirateurs est Monsigny: +voilà la musique qu'il avait rêvée, voilà , jointe à cette harmonie +forte, à cette orchestration qu'il se sent incapable d'imiter, et dont +rien ne lui donnait l'idée, l'expression dramatique portée à un degré +inconnu jusque là . Toutefois, de cette école en dérive une autre qui +transporte à l'Opéra-Comique cette puissance et cette sonorité qu'il ne +juge possibles que pour le genre noble. Aussi, après la première +représentation d'_Euphrosine et Coradin_, ce début solennel de Méhul, +succédant sans transition à la maigre instrumentation des ouvrages qui +l'ont précédé, il court sur le théâtre, embrasse le jeune triomphateur, +mais il lui dit en même temps: «Vous vous trompez, mon ami; votre place +n'est pas ici, c'est à l'Opéra que conviennent la pompe, la grandeur, la +puissance, l'énergie, toutes ces qualités que vous possédez au suprême +degré; ce qu'il faut à l'Opéra-Comique, c'est la grâce, l'enjouement, la +coquetterie, la légèreté, la mélodie coulante et facile, et tout cela +vous manque.» Et cette opinion ou ce conseil, il les maintint par la +suite, alors que Méhul, essayant de paraître gai, était parvenu à faire +croire à certains auditeurs qu'il l'était réellement. Monsigny, lui, +avec ce sentiment vrai du théâtre qu'il conserva toujours, ne se +laissait pas prendre à ce faux semblant, et malgré toute son amitié et +son admiration pour l'auteur de _l'Irato_ et d'_une Folie_, il ne +l'appelait jamais que _Don Serioso_. Cette opinion, qui n'ôte rien à +l'admiration que mérite le talent sévère et élevé de Méhul, était aussi +celle de Boïeldieu, et ce doit être celle de tous les musiciens qui se +font une idée juste de la musique de théâtre, et qui croient qu'elle ne +doit pas être jugée, appréciée seulement sur sa valeur intrinsèque, mais +surtout comme l'expression poétique d'une action qu'elle est appelée à +vivifier par son mouvement, et à réchauffer de ses rayons. + +Quand un musicien possède une qualité à un degré très-éminent, il est +bien rare qu'on n'exalte pas cette qualité aux dépens de toutes les +autres. C'est ainsi que Monsigny n'est guère cité que pour son excessive +sensibilité. Mais il serait facile de signaler vingt morceaux de lui +dont le succès est dû à des éléments tout différents. Sans parler du +_Déserteur_, dont la partie comique vaut pour le moins la partie +pathétique, ne pourrait-on rappeler aussi, dans _Félix_, le ravissant +quintette: _Finissez donc, monsieur le militaire!_ où chaque personnage, +l'abbé, le dragon, le financier, la servante, le père, ont chacun un +langage approprié à leur caractère et d'une couleur et d'une vérité +admirables? Ne pourrait-on encore rappeler _Rose et Colas_, où la +sensibilité n'est pas mise en jeu, où tout est grâce, fraîcheur et +jeunesse; et les premiers ouvrages du maître, qui sont presque +entièrement consacrés au comique? Il faut dire, pour être juste, que si +Monsigny surpassa ses confrères en exquise sensibilité, il ne le céda à +aucun sur les autres points essentiels de son art; il eut au même degré +qu'eux la verve comique, le mouvement dramatique, la force expressive, +qualités que l'on n'apprécie que rarement chez lui, parce qu'elles sont +effacées en quelque sorte par celles qui les dominent toutes. Pour moi, +je n'hésite pas à le regarder comme le véritable créateur de +l'opéra-comique français. Grétry l'a souvent surpassé par l'abondance de +l'idée mélodique et surtout par la fécondité, seule qualité inhérente au +génie créateur qui ait manqué à Monsigny; mais il n'est venu qu'après +lui et lorsque la voie était déjà ouverte. Duni et Philidor ont marché +en même temps que lui; sans méconnaître le mérite de ces deux +patriarches de notre théâtre, à qui l'on n'a pas rendu une justice +complète, surtout au second, qui se distingue par une variété de formes +et de rhythmes très-remarquable pour son époque, on devra cependant +convenir qu'ils n'ont été que les satellites d'un astre brillant, trop +tôt éclipsé, mais dont l'éclat fut assez grand pour qu'un long sillon de +lumière pût encore dédommager ses contemporains et même ses +arrière-neveux de sa trop courte durée. + + + + +GOSSEC + + +I + +Toute la rue Neuve-Saint-Roch était mise en émoi, au mois de février +1751, par les apprêts d'une fête qui devait avoir lieu le soir même dans +un bel hôtel situé à peu près au milieu de cette rue. Cet hôtel, qui +avait une seconde entrée rue de la Sourdière, était celui du célèbre +fermier-général Jean-Joseph Leriche de la Poupelinière. Depuis de +longues années il avait répudié son premier nom de Leriche, craignant +sans doute qu'on ne le prît pour un sobriquet, et avait un peu dénaturé +son second nom, en en retranchant une lettre; il était donc resté le +sieur de la Popelinière, et il aurait de plus pu ajouter, comme le +faisait le financier Zamet, seigneur de quelques centaines de milliers +d'écus. + +La grande fête qui allait se célébrer dans son hôtel, était un +anniversaire: non pas celui de sa naissance, encore moins de son +mariage, mais celui de sa _délivrance_; c'est ainsi, du moins, qu'il +désignait le jour correspondant à une époque déjà éloignée de trois ans, +mais qui avait été signalée par une aventure des plus scandaleuses, dont +tout Paris s'était amusé. Il s'agit de la fameuse histoire de la +cheminée à plaque tournante, par laquelle le maréchal de Richelieu +s'introduisait dans la chambre de madame de la Popelinière, alors que +son mari veillait à ce qu'elle y fût soigneusement renfermée, pour la +soustraire aux intrigues du galant maréchal. M. de la Popelinière, il +faut le dire, avait épousé sa femme à contre-coeur et dans les +circonstances peu faites pour lui faire bénir le lien qui les +enchaînait. Un fermier-général ne pouvait se dispenser d'avoir une +maîtresse, et M. de la Popelinière avait choisi la sienne dans la troupe +de la comédie-Française. Elle était la petite-fille de Dancourt, dont +elle portait le nom, et sa mère, Mimi-Dancourt, n'avait pas été sans +obtenir quelques succès au théâtre. Elle-même y remplissait fort +honorablement son emploi, et, une fois maîtresse en titre de M. de la +Popelinière, sa conduite fut irréprochable. C'était déjà quelque chose +que d'être la maîtresse d'un fermier-général; mais devenir sa femme +paraissait un rêve irréalisable. Mademoiselle Dancourt avait de l'esprit +et de la persévérance, ce qui, dit-on, est presque du génie. Pendant +douze ans, elle employa tous les moyens de séduction, toutes les +amorces, toutes les petites roueries imaginables, sans pouvoir obtenir +de son amant qu'il voulût être, pour elle, autre chose qu'un protecteur +des plus généreux et des plus dévoués. Elle sentit que sa persistance +pouvait lui devenir fatale, et qu'en voulant acquérir un époux elle +courait risque de perdre un amant tel qu'elle ne pouvait espérer d'en +trouver jamais un pareil. Elle se tint donc tranquille, attendant une +circonstance favorable qu'elle pût mettre à profit. Madame de Tencin +avait eu occasion de la rencontrer souvent dans ce monde littéraire où +trônaient, pour la partie féminine, les actrices et les femmes auteurs +de quelque célébrité. Madame de Tencin s'était prise d'amitié pour elle, +et mademoiselle Dancourt la jugea propre à seconder et à mener à bonne +fin le grand projet qu'elle nourrissait depuis si longtemps. + +Elle venait d'obtenir un succès véritable dans une comédie, aujourd'hui +oubliée, intitulée _la Fille séduite_. Madame de Tencin vint, après la +représentation, la féliciter sur la manière dont elle avait rempli le +rôle principal: mademoiselle Dancourt jugea, à la vivacité des éloges de +madame de Tencin et à l'émotion qu'elle ressentait encore de +l'impression qu'elle avait reçue de la pièce, que le moment était +parfaitement choisi pour frapper le grand coup. Mademoiselle Dancourt +était une fort habile comédienne; au lieu de recevoir le visage ouvert +et le sourire sur les lèvres les éloges que son amie venait lui faire, +elle se mit à fondre en larmes et accueillit avec des sanglots répétés, +les compliments qu'elle en recevait. + +--Mais en vérité, ma chère, lui dit madame de Tencin, je ne vous +comprends pas: au moment où vous venez d'obtenir un triomphe, vous vous +livrez au désespoir. Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Hélas! madame, lui répondit mademoiselle Dancourt d'une voix étouffée +par les larmes, c'est qu'en retraçant au public les malheurs de la fille +séduite, qui sont ma propre histoire, j'étais obligée d'étouffer ma +douleur: mais c'est plus fort que moi et je ne peux plus la contenir au +fond de mon coeur. + +--Mais que vous est-il donc arrivé de si malheureux? Il me semble que +votre position est au contraire à envier. M. de la Popelinière est +aimable, généreux, rempli de prévenances, et, s'il vous a séduite, il y +a longtemps; en tout cas, il me semble que, depuis, il à fait assez bien +les choses pour se faire pardonner sa séduction. + +--Mon Dieu! oui: je suis folle, si vous voulez; mais il est des +humiliations que je ne puis accepter. Je règne, j'en conviens, dans le +salon de M. de la Popelinière; mais j'y règne un instant, quand il veut +bien m'y faire appeler; je ne suis que l'esclave de sa volonté; si je +veux y faire admettre quelqu'un, il faut le supplier, me mettre à ses +genoux. Qu'un caprice lui vienne d'en exclure une personne qui lui +déplaise et qui me soit sympathique, ce n'est pas mon goût qu'il +consultera. Vous, ma meilleure, ma plus sincère amie je n'ai pas le +droit de vous dire: Venez; de vous installer près de moi, de m'éclairer +de vos conseils, de vos avis si bons à suivre pour moi, maîtresse de +maison! On me jette toujours à la figure mon titre de comédienne et mon +nom de mademoiselle Dancourt; je lui ai sacrifié ma jeunesse, ma beauté, +mes plus beaux jours, la meilleure partie de ma vie, et, d'un mot, il +peut briser mon existence. Si aujourd'hui je suis pour quelques-unes un +objet d'envie, demain je puis être pour tous un objet de pitié! + +--Il y a du vrai dans ce que vous me dites là , dit madame de Tencin, qui +n'avait pas été insensible aux flatteries de la comédienne; mais comment +décider la Popelinière à vous donner son nom? Il est probable que vous +n'avez pas négligé les moyens qui étaient en votre pouvoir; quels sont +ceux que je puis employer? + +--Ah! si vous vouliez bien! soupira mademoiselle Dancourt en s'essuyant +les yeux. + +--Voyons, mettez-moi sur la voie, dit avec empressement madame de +Tencin. + +--Eh bien! poursuivit la comédienne, vous êtes toute-puissante auprès du +cardinal. Le bail de ferme touche à sa fin; M. de la Popelinière va en +demander le renouvellement; il faut qu'on le lui refuse et que son +mariage avec moi soit la condition du renouvellement. + +Madame de Tencin réfléchit un instant. + +--Mon enfant, reprit-elle bientôt, laissez-moi faire: séchez vos beaux +yeux qui sont destinés à faire couler les larmes et non à en verser +eux-mêmes; dans un mois vous serez madame de la Popelinière, c'est moi +qui vous en réponds. Sous peu de jours le financier aura de mes +nouvelles. + +--Ah! vous êtes mon ange sauveur, s'écria la comédienne en se jetant +dans les bras de son amie. + +Un traité d'alliance fut à l'instant conclu entre les deux conjurées: le +salon de madame de la Popelinière deviendrait celui de madame de Tencin; +toute sa petite coterie philosophique y serait admise de droit, c'était +un magnifique triomphe que toutes deux allaient se préparer, et l'effet +ne tarda pas à suivre les préliminaires du complot. + +M. de la Popelinière fut mandé chez le cardinal à qui on l'avait dépeint +comme un homme immoral et débauché ayant abusé de l'innocence d'une +naïve jeune fille et ne pouvant remédier au mal qu'il avait fait que par +une réparation éclatante. M. de la Popelinière pensa tomber de son haut +lorsque le ministre lui eut dévoilé toute l'horreur de sa conduite. + +--Mais, Monseigneur, se hâta-t-il de dire, Votre Éminence a été induite +en erreur sur mon compte. + +--Du tout, monsieur, reprit le cardinal, je suis bien informé, et je ne +veux pas que le service du roi soit plus longtemps confié à des gens +entachés de débauche et d'immoralité. Ainsi nous nous passerons de vos +services, ou vous épouserez votre victime. + +--Mais, Monseigneur, voilà plus de trente ans que j'appartiens au +service du roi, car c'est en 1718 que j'eus l'honneur d'être nommé +fermier général, et vous ne pouvez ainsi me priver d'un emploi où je +n'ai jamais fait soulever la moindre plainte. + +--Et le scandale, monsieur, le comptez-vous pour rien? + +--Mais le scandale, Monseigneur, c'est vous qui le provoqueriez. Car +enfin vous ne voulez certainement pas admettre au service du roi le mari +d'une comédienne. + +--Non certainement, monsieur; mais la comédienne cessera de l'être, du +moment qu'elle sera votre femme. Du reste, je ne suis pas ici pour vous +faire des sermons. Mais il y a deux hommes en moi: le ministre, qui a +bien le droit, je le pense, de vous retirer vos fonctions, ou de vous +continuer ses bonnes grâces, et le prêtre, qui peut vous donner +l'absolution, si vous lui promettez de faire pénitence. + +--Eh bien! Monseigneur, puisqu'il le faut absolument, je ferai +pénitence; je me marierai. + +--Et pour cadeau de noce, vous aurez le renouvellement de votre bail. +Adieu, monsieur; nous le signerons le même jour que vous signerez votre +contrat. + +M. de la Popelinière se retira très-peu satisfait; un mois après, il +était toujours fermier-général, mais il était marié, marié autant qu'on +peut l'être, il avait de moins une charmante maîtresse, et de plus une +femme qui allait se dédommager dans son état légal de toutes les +privations qu'elle s'était imposées dans sa position équivoque. + +Autant mademoiselle Dancourt avait été modeste, réservée et soumise, +autant madame de la Popelinière se montra fastueuse, altière et +exigeante. L'éclat du luxe et de la représentation suffit pour occuper +ses moments pendant les premiers temps. Mais, habituée naguère à voir +ses journées presque entières consacrées aux études qu'exigeait sa +profession de comédienne, la grande dame ne tarda pas à trouver le temps +d'une longueur inouïe et ne vit pas de meilleurs moyens de l'employer +que d'admettre à sa suite une foule d'adorateurs. Puis le nombre n'étant +pas tant ce qu'elle recherchait, que la qualité, elle s'afficha au point +de démonter la philosophie du plus calme des maris. Les assiduités du +maréchal de Richelieu étaient devenues si scandaleuses, que M. de la +Popelinière, voulant à toute force échapper au ridicule, renferma madame +de la Popelinière dans son appartement dont il gardait la clef et où il +lui faisait servir à manger. On sait comment, malgré toutes ces +précautions, le maréchal de Richelieu s'introduisait chaque soir chez la +femme du financier, et n'en sortait que le lendemain, à l'aide de la +fausse cheminée dont la plaque tournante donnait issue sur une pièce +d'une maison contiguë de l'hôtel, et dont le maréchal s'était fait +locataire. La discrétion n'était pas la vertu du vainqueur de Mahon, et +la moitié de Paris était dans la confidence de son bonheur avant que le +fermier général se doutât le moins du monde de sa mésaventure. Il finit +cependant par en être instruit comme les autres, et son parti fut pris +sur-le-champ. Loin de fuir le scandale, il provoqua un éclat, il appela +des témoins, rendit son affront aussi public que possible pour bien +faire constater son droit de mettre madame de la Popelinière à la porte +et se donna cet agrément à sa grande joie et au grand désespoir de sa +douce compagne qui perdit en un instant le fruit de tant d'années +d'efforts et de persévérance. Son ancienne protectrice, madame de +Tencin, ne tarda pas à mourir; mais, dans sa nouvelle position, elle +s'était fait des amis puissants et parvint à intéresser en sa faveur MM. +d'Argenson et de la Vrillière. Ceux-ci voulant opérer un raccommodement, +l'introduisirent dans le cabinet du garde-des-sceaux, M. de Machault, et +y firent mander M. de la Popelinière. Le financier se douta probablement +de quelque chose, car il interrogea l'huissier qui devait l'introduire, +et lui demanda si le garde des sceaux était ou non en compagnie. +L'huissier lui répondit qu'il n'avait vu entrer que MM. d'Argenson et de +la Vrillière et une dame qui lui était inconnue. + +--Alors, mon ami, dit M. de la Popelinière, permettez-moi, avant +d'entrer, de regarder par le trou de la serrure si je ne la connaîtrais +pas. L'huissier ne vit aucun inconvénient à lui laisser satisfaire cette +fantaisie, et M. de la Popelinière n'eut pas plutôt entrevu les traits +peu chéris de sa moitié, qu'il s'écria à travers la porte: «Pardon, +Messieurs, si je n'entre pas, mais vous êtes en trop bonne compagnie +pour que je veuille vous déranger;» et il se sauva sans que les cris +qu'on poussait pour le rappeler parvinssent même à lui faire retourner +la tête. Il refusa depuis et constamment de revoir sa femme, et elle +mourut en 1752. + +Malgré la publicité de sa disgrâce conjugale, il ne cessa pas un instant +son genre de vie et continua de recevoir dans son salon toutes les +célébrités de la littérature, des sciences et des arts et toutes les +illustrations de la noblesse, de la robe et de l'épée. Seulement, chaque +année, au jour anniversaire de sa séparation, il donnait une fête plus +splendide que toutes les autres, et c'est des préparatifs d'une de ces +fêtes que nous avons parlé au commencement de cette histoire. + +Un des principaux attraits des soirées de M. de la Popelinière était +l'excellente musique qu'on y faisait. Les réunions musicales étaient une +rareté à cette époque, et celles qui avaient lieu chez M. de la +Popelinière avaient un éclat et une splendeur dont on chercherait en +vain l'analogue aujourd'hui. Rameau, le plus grand musicien français du +XVIIIe siècle, était alors à l'apogée de sa gloire, et Rameau devait +tout à M. de la Popelinière. C'est auprès du généreux financier qu'il +avait trouvé l'appui dont il s'était aidé pour franchir les premiers pas +d'une carrière qu'il ne put s'ouvrir qu'âgé de près de cinquante ans. +C'est M. de la Popelinière qui avait avancé à Rameau les six cents +livres moyennant lesquelles l'abbé Pellegrin avait consenti à lui +confier son poëme d'_Hippolyte et Aricie_; c'est chez M. de la +Popelinière que se firent les premiers essais de ce premier opéra de +Rameau; c'est grâce à la protection de M. de la Popelinière, qu'il fut +reçu, répété et représenté, et la reconnaissance de l'artiste ne se +démentit pas un instant dans toute sa vie. De son côté, le financier +était fier de son protégé, et il avait droit de l'être. Pour faciliter +l'audition de toutes les compositions de Rameau, dont la primeur lui +était réservée, M. de la Popelinière avait à ses ordres un personnel +complet de musiciens, de choristes et de chanteurs, dont la dépense +n'allait pas à moins de trente mille livres par an; mais le plaisir et +l'honneur qu'il recevait de cette magnificence, étaient tels, qu'il lui +semblait encore les payer bien peu. + +Cette fois on devait exécuter pour la première fois un nouvel opéra en +un acte, de Rameau, intitulé: _la Guirlande_; la première représentation +à l'Opéra ne devait avoir lieu que quelques mois plus tard, et cette +audition anticipée devenait d'autant plus attrayante, que l'époque où +l'oeuvre serait rendue publique était moins rapprochée. Déjà plusieurs +répétitions avaient eu lieu: pas une n'avait pu satisfaire Rameau, dont +la musique était d'une exécution très-difficile. La veille même il avait +apostrophé très-vivement le premier violon, faisant l'office de chef +d'orchestre, et le claveciniste accompagnateur, qui n'avait pu saisir un +de ces changements de mouvement si fréquents dans sa musique. Enfin, en +désespoir de cause, il avait remporté sa partition pour changer le +passage, et il avait indiqué une dernière répétition générale pour le +lendemain matin à neuf heures. Les musiciens avaient été exacts au +rendez-vous, mais à dix heures le chef d'orchestre, l'accompagnateur et +le compositeur n'avaient pas encore paru. Lassés d'attendre, les +musiciens s'adressèrent à M. de la Popelinière, qui s'empressa d'envoyer +un exprès chez Rameau; mais l'exprès revint dire que M. Rameau avait +répondu qu'on voulût bien l'attendre, et que nul ne quittât son poste. +Pendant que les musiciens maugréaient contre le temps qu'on leur faisait +perdre, et se répandaient dans l'hôtel pour examiner les préparatifs de +la fête, rendons-nous chez le compositeur attardé. + +Rameau demeurait rue du Chantre Saint-Honoré, et occupait le premier +étage d'une maison d'une assez mesquine apparence; mais il affectionnait +ce logement, d'abord parce qu'il l'habitait depuis plus de vingt ans, et +ensuite parce que la rue, trop étroite pour être accessible aux +voitures, était, pour cette raison, fort tranquille, quoique dans un +quartier à la mode et bruyant, et presqu'à la porte de l'Opéra, situé +alors au Palais-Royal. Rameau avait passé la nuit à repasser sa +partition de _la Guirlande_, et avait en vain cherché à simplifier les +passages qui avaient été autant d'écueils pour les exécutants, qu'il +avait accusés, non sans quelque raison, d'incapacité et d'impéritie. +Rameau avait alors soixante-huit ans. Après s'être fait une grande +réputation comme organiste et comme claveciniste, c'est en 1733, à +cinquante ans, qu'il avait donné son premier opéra. Il est à croire +qu'il avait fait d'amples provisions de mélodies pendant le demi-siècle +qu'il employa à méditer son premier ouvrage, car celui-ci fut suivi de +vingt autres opéras qui tous eurent d'éclatants succès, déterminèrent +une révolution dans la musique et portèrent au plus haut degré la +réputation de leur auteur. On comprend qu'ayant autant produit, et l'âge +commençant à se faire sentir, les dernières compositions de Rameau +n'étaient point écrites avec la même facilité que les premières; aussi +tenait-il beaucoup à ses idées, qu'il combinait lentement et avec +calcul. Il se décida donc à ne rien changer, espérant qu'à force de +soins, il parviendrait, à la répétition, à faire surmonter la difficulté +devant laquelle on s'était arrêté la veille. Il était huit heures et +demie, et bientôt il allait s'apprêter à se rendre rue Neuve-Saint-Roch, +lorsqu'on lui remit une lettre qu'on venait d'apporter. A peine l'eut-il +parcourue, qu'il devint pâle, et, comme anéanti, se laissa tomber dans +le fauteuil placé devant son clavecin. Voici ce que contenait la lettre: + + «Monsieur, + + »On peut avoir beaucoup de talent et être poli. C'est ce que vous + ignorez complétement: vous m'avez dit hier que je ne savais pas mon + métier, parce que je ne pouvais pas faire exécuter votre musique. Je + pourrais vous répondre que vous ne savez pas le vôtre, puisque vous ne + faites que de la musique baroque qu'il est impossible d'exécuter. Mais + j'aime mieux accepter le tort que vous me donnez. Je conviens donc que + je ne sais rien et que je suis indigne de participer à l'exécution de + vos sublimes compositions. En conséquence, j'ai l'honneur de vous + prévenir que vous n'ayez plus à compter sur moi, ainsi que sur notre + accompagnateur ordinaire, qui profite de l'occasion pour vous envoyer + sa démission avec la mienne. + + »Signé: Guignon, + + »_Ex-premier violon des musiciens de M. de la Popelinière._» + +Pour comprendre le coup porté par cette missive, il faut se reporter à +l'époque où les musiciens de profession étaient si rares, que les +appointements des premiers sujets de l'Opéra ne différaient pas de +moitié de ceux des artistes de l'orchestre. Penser à remplacer le +premier violon et le claveciniste eût été folie, et Rameau vit que +l'exécution de sa musique devenait impossible; il se crut perdu, +déshonoré; tout Paris comptait sur ce concert; M. de la Popelinière +l'avait annoncé à tous ses amis, à tous ses invités, et la fête allait +être compromise, manquée, et tout cela par la faute de lui, Rameau, +comblé des bienfaits de M. de la Popelinière, et pouvant être accusé de +négligence ou de mauvaise volonté! Et nul moyen de sortir de ce mauvais +pas! Le pauvre musicien s'abandonna au plus violent désespoir, et il +était tellement absorbé par ses sombres réflexions, que deux ou trois +coups de sonnette tintés assez timidement à la porte ne purent réussir à +le tirer de sa rêverie; cependant la sonnette continuait à s'agiter en +crescendo; petit à petit elle arriva au fortissimo, et son carillon +prenait une allure désespérée, lorsqu'enfin Rameau fut arraché par ce +bruit incessant à sa préoccupation, et se hâta d'aller lui-même ouvrir +la porte. + +Il vit alors devant lui un tout petit jeune homme de dix-huit ans à +peine, frais, rose, à la mine spirituelle et souriante. + +--Est-ce que vous dormiez? Monsieur, dit le nouveau venu. Heureusement +que votre sonnette est solide; si tous ceux qui viennent sont obligés de +la faire retentir aussi fort, elle sera bien vite usée. + +--Qui demandez-vous? répondit Rameau d'un air aussi peu agréable +qu'était enjoué celui de son interlocuteur. + +--Je demande M. Rameau. + +--Eh bien! M. Rameau, c'est moi. + +A l'instant la physionomie du petit jeune homme changea entièrement, une +expression de respect et d'admiration remplaça sur-le-champ son sourire +jovial et un peu moqueur. + +--Oh! monsieur, s'écria-t-il, pardonnez-moi de vous avoir ainsi parlé; +j'étais loin de me douter que j'avais devant moi un homme que je me suis +habitué à admirer depuis que j'ai étudié et connu ses ouvrages. Je suis +un étourdi, monsieur; peut-être étiez-vous à travailler, et je vous ai +dérangé. Excusez-moi: permettez-moi de me retirer et dites-moi quand je +pourrai revenir sans être importun. + +Il y avait tant de bonne foi, une admiration si vraie, un respect si +bien senti dans son air et ses paroles, que, quoique habitué à bien des +hommages, Rameau ne put s'empêcher d'être ému et touché de l'attitude +presque suppliante du pauvre jeune homme. + +--Non, mon ami, lui dit-il, je ne travaillais pas et vous ne me dérangez +pas. Mais vous n'êtes sans doute pas venu seulement pour me faire des +compliments; apprenez-moi l'objet de votre visite. + +--Cette lettre vous le dira! répondit le jeune homme en remettant à +Rameau un papier soigneusement cacheté, et pendant que le grand musicien +en prenait connaissance, ses yeux parcouraient avec avidité tous les +recoins de l'appartement. Il semblait qu'il fût dans un sanctuaire, tant +ils s'arrêtaient avec amour et respect sur les moindres détails: mais ce +qui attirait surtout son attention, c'était le clavecin sur le pupitre +duquel reposait tout ouverte la partition de _la Guirlande_. Cependant +Rameau lisait la lettre à haute voix: + + «Monsieur, + + »Mon nom est trop obscur pour être connu de vous, aussi ne signerai-je + pas cette lettre autrement que par mon titre de maître de chapelle de + la cathédrale d'Anvers. Je prends la liberté de vous adresser un de + mes élèves, le meilleur que j'aie jamais fait et que je ferai + probablement jamais. Le jeune Gossec a aujourd'hui dix-huit ans: il + est le fils de pauvres paysans d'un petit village du Hainaut qui + l'envoyèrent à Anvers comme enfant de choeur alors qu'il n'avait + encore que sept ans. Ses progrès dans la musique et la composition ont + été si rapides, que depuis bien longtemps je n'ai plus rien à lui + apprendre. Il n'y a qu'un maître tel que vous qui convienne à un tel + élève. Permettez-moi donc de réclamer pour lui vos conseils pour le + perfectionner dans son art, et votre appui pour lui ouvrir une + carrière où vous avez acquis tant de gloire, et où il pourra peut-être + un jour occuper un nom honorable. + + »_Le maître de chapelle de la cathédrale d'Anvers._» + +--Eh bien! dit Rameau, dites-moi, mon ami, ce que je puis faire pour +vous, et je suis tout disposé à vous être utile. Voyons que savez-vous? +Etes-vous chanteur ou exécutant? + +--Mon Dieu! monsieur, répondit Gossec, chanteur, je ne le suis plus +depuis que j'ai perdu ma voix d'enfant, mais je sais jouer du violon, du +clavecin et de l'orgue, et j'ai la prétention de devenir compositeur, +ayant étudié dans vos ouvrages la théorie dont j'ai admiré la pratique +dans vos opéras. Je suis en état, non-seulement de figurer dans un +orchestre, mais même de le diriger, puisque c'était mon emploi à la +cathédrale d'Anvers. + +--Vraiment, dit Rameau avec vivacité, est-ce que vous pourriez +comprendre une partition sans l'avoir longtemps étudiée d'avance? + +--Certainement, monsieur, et si vous permettez que j'en fasse l'épreuve +devant vous, je me fais fort de vous déchiffrer au clavecin telle +partition que vous voudrez me donner. + +--Même celle qui est sur ce clavecin? + +Sans rien répondre, Gossec se plaça devant l'instrument, et, sans +hésiter, se mit à jouer à livre ouvert la partition de _la Guirlande_, à +l'endroit où elle était déployée. + +L'art de jouer et de réduire la partition était alors des plus rares, et +peu de musiciens de profession étaient en état de le faire; l'admiration +de Rameau ne peut se comparer qu'à la joie qu'il éprouvait d'une +rencontre si inespérée. + +--Bien, dit-il au jeune homme en l'interrompant, n'allez pas plus loin. +Comment interprétez-vous ce passage? + +Et, feuilletant la partition, il lui indiqua du doigt l'endroit où, la +veille, les musiciens s'étaient arrêtés. + +--Mais il n'y a rien de si simple, dit Gossec, il y a trois changements +de mesure de suite, c'est une division de tant de notes par temps. Une +mesure à quatre temps, une à deux temps, et une à trois-deux. C'est +d'abord une noire par temps pour la première mesure, puis deux noires +par temps pour les deux autres; le mouvement ne change pas, ce n'est que +le rhythme et la division. + +--Eh! voilà ce que ces ânes-là ne veulent pas comprendre, s'écria +Rameau, et ce que je n'ai pas su leur expliquer, se dit-il tout bas. +Voilà mon chef d'orchestre trouvé. Ah! quel dommage, ajouta-t-il, que +vous ne puissiez pas à la fois diriger l'orchestre et accompagner au +clavecin! Mais où trouver un accompagnateur de cette force? + +--Vous voulez un accompagnateur, dit Gossec, j'ai votre affaire. + +--Où cela? + +--Chez moi. + +--Qui? + +--Ma femme. + +--Votre femme? vous êtes marié? + +--Et pourquoi pas? Est-ce que vous me trouvez trop petit pour cela? +repartit Gossec, qui avait repris sa gaîté et son aplomb. Effectivement +sa petite taille, de quatre pieds et demi à peine, contrastait le plus +singulièrement à côté de celle de Rameau que sa maigreur faisait encore +paraître plus élevée. + +--Je ne vous trouve pas trop petit, dit Rameau, mais je vous trouve bien +jeune. + +--Est-ce que la jeunesse est un inconvénient qui empêche d'être +amoureux? Je l'étais de ma femme que je n'avais que quinze ans et elle +quatorze. Je n'avais rien, ni elle non plus: il fallait que je lui +donnasse quelque chose, je lui ai donné du talent; j'en ai fait mon +élève avant d'en faire ma femme, et je vous réponds d'elle comme de moi. + +--Eh bien! reprit Rameau enchanté, allez la chercher sur-le-champ, et si +elle est aussi habile que vous le dites, je vous annoncerai à tous deux +une bonne nouvelle. Mais, à propos, ajouta-t-il, en arrêtant Gossec, qui +déjà se disposait à sortir, si j'avais à vous conduire vous et votre +femme dans une grande assemblée, avez-vous quelques habits d'apparat +pour vous présenter? + +--Ma foi dit Gossec, voilà mon plus beau, et quand M. Rameau le trouve +assez beau, je voudrais bien savoir qui pourrait se montrer plus +exigeant que lui? + +Le plus beau vêtement du jeune Gossec se composait d'un habit de gros +drap marron, d'une veste idem, d'une culotte de ratine noire, de bas de +coton chinés gris et de souliers sans boucles. + +Rameau ne voulut pas le contrarier sur la splendeur de son costume, il +le laissa s'éloigner; mais à peine fut-il parti qu'il appela madame +Rameau qui venait de rentrer de la messe. + +--Ma chère amie, lui dit-il, avance le dîner d'une heure, fais mettre +deux couverts de plus, et envoie sur-le-champ à l'Opéra pour qu'on me +fasse venir sans délai le costumier et la tailleuse, j'en ai le plus +pressant besoin. + +Madame Rameau obéit sans répliquer, et Rameau avait à peine eu le temps +de donner ces ordres, lorsque Gossec revint avec sa femme. + +Les deux jeunes mariés formaient le plus joli petit couple que l'on pût +imaginer. Sans être précisément jolie, madame Gossec était extrêmement +attrayante. A sa fraîcheur de dix-sept ans elle joignait un air de +candeur et de naïveté intelligente qui prévenait sur-le-champ en sa +faveur. Elle n'était pas d'une aussi petite taille que son mari, sans +que cependant il y eût entre eux deux cette disproportion de formes qui +est encore plus choquante lorsque l'avantage n'est pas du côté de +l'homme. En les voyant passer, chacun pouvait dire: Qu'ils sont gentils! +Un observateur, après les avoir contemplés un instant, ne pouvait +s'empêcher de s'écrier: Qu'ils sont heureux! + + +II + +Rameau n'eut pas besoin d'un long examen pour se convaincre que Gossec +ne lui avait pas trop vanté les capacités de son élève, et il annonça +alors à nos deux jeunes gens que, ce jour même, il allait mettre leurs +talents à l'épreuve. Gossec dirigerait l'orchestre, tandis que sa femme +accompagnerait au clavecin la partition de son opéra inédit _la +Guirlande_. + +--Tenez, mes amis, leur dit-il, je vous donne une heure pour jeter un +coup d'oeil sur la partition, et quand vous en aurez pris une +connaissance suffisante, nous nous rendrons à la répétition. + +C'est sur ces entrefaites qu'était venu l'exprès envoyé par M. de la +Popelinière, et Rameau, sûr de son affaire, avait répondu qu'on +l'attendît et qu'on prît patience. + +Les deux jeunes artistes étaient occupés depuis près d'une heure à +étudier la partition qu'on leur avait soumise, lorsqu'ils furent +interrompus au milieu de leur travail par l'entrée du costumier et de la +tailleuse de l'Opéra, accompagnés de madame Rameau. Celle-ci eut +beaucoup de peine à faire comprendre aux deux jeunes mariés qu'il était +impossible qu'ils figurassent dans une grande assemblée avec leur +costume plus que mesquin et bourgeois: Gossec, surtout, prétendait qu'un +homme présenté et protégé par le grand Rameau, devait être accueilli +partout sans qu'on prît garde à la richesse de son habit. Madame Gossec +fut beaucoup plus facile à convaincre: l'idée de se voir pour la +première fois coiffée, poudrée et attifée en grande dame lui souriait +excessivement, et elle se prêta avec une bonne volonté infinie à toutes +les attitudes que lui fit prendre la tailleuse. Le chef costumier eut un +peu plus de peine avec le mari, qui, tout entier à l'étude de sa +partition, levait le bras ou la jambe machinalement, selon que le +demandait le costumier occupé à prendre mesure, mais ne répondait que +par monosyllabes ou par un: comme vous voudrez; ça m'est bien égal! à +toutes les questions qui lui étaient adressées sur le choix de l'étoffe +et de la couleur, et sur la coupe de l'habit ou de la veste. Le +costumier promit, ainsi que la tailleuse, que sa besogne serait prête à +l'heure voulue, et Rameau conduisit ses deux protégés à l'hôtel de la +Popelinière. + +Il était alors près de midi. Les musiciens, qui attendaient depuis neuf +heures, étaient tous d'une humeur assez chagrinante, et la présence de +Rameau pouvait seule empêcher que leurs murmures ne traduisissent trop +hautement leur mécontentement. Il fut encore augmenté par la présence +des deux nouveaux venus. Il y avait, en effet, dans l'orchestre de vieux +musiciens dont la morgue et la susceptibilité devaient se mesurer à leur +peu de talent, et l'idée de se voir dirigés par un enfant de dix-huit +ans, entièrement inconnu, ne fit qu'encourager leurs mauvaises +dispositions. Gossec s'était placé au pupitre, et la répétition commença +au signal qu'il donna, sur l'invitation de Rameau; mais, dès les +premières mesures, les violons mirent une telle négligence dans leur +exécution, qu'ils manquèrent entièrement un trait qui n'était pas sans +quelque importance et quelque difficulté. Gossec fit immédiatement +recommencer le passage, et il ne fut pas mieux exécuté. + +--Messieurs, dit-il alors aux musiciens, il est midi, et le concert +commence à six heures; il dépend de vous que la répétition soit terminée +dans une heure; mais comme je tiens avant tout à ce que l'exécution soit +excellente, je vous préviens que je ferai répéter jusqu'à ce que nous +arrivions à toute la perfection désirable, et c'est très-facile. Le +temps ne nous manquera pas, nous avons six heures devant nous. + +--Un vieux musicien se leva alors de son siége, et, apostrophant le +jeune chef d'orchestre: + +--Cela vous est bien facile à dire, monsieur dont je ne sais pas le nom, +mais ce trait est mal doigté et n'est pas faisable. + +--Prêtez-moi votre violon, monsieur, répondit froidement Gossec, et, +saisissant l'instrument que le vieux musicien lui tendait d'assez +mauvaise grâce, il exécuta le trait avec un fini et une netteté +parfaite. + +--Vous voyez, monsieur, ajouta-t-il, que cela est très-faisable; mais +peut-être n'aviez-vous pas trouvé la bonne position pour exécuter ce +passage. Voilà comme il faut s'y prendre, et il répéta de nouveau le +trait, en indiquant la position et le doigté. + +A dater de ce moment, les exécutants comprirent qu'ils avaient affaire à +forte partie; ils redoublèrent de soins, de zèle et d'attention, et la +répétition marcha à ravir. Il y eut bien encore une tentative pour +tâter, comme on dit, le nouveau chef d'orchestre; elle vint d'un +flûtiste, qui rendait une phrase sans style et, sans grâce. Avant de la +faire recommencer, Gossec, s'adressant au flûtiste: + +--Veuillez écouter comment cette phrase doit être rendue; Madame va vous +l'indiquer. + +Puis il fit signe à sa femme, qui exécuta la phrase sur le clavecin avec +un goût et une grâce qui soulevèrent les applaudissements involontaires +des musiciens les plus récalcitrants. + +A deux heures, la répétition était terminée. Les exécutants se +rapprochèrent alors de Gossec. En déposant son bâton de chef +d'orchestre, il avait quitté la sévérité et l'air de froideur dont il +avait cru de sa dignité d'emprunter les formes pour imposer davantage à +ceux qui n'étaient que ses subordonnés: ses fonctions remplies, il se +montra avec eux bon camarade, et reprit l'air de gaîté et de bonne +humeur qui lui était habituel; il sut, par quelques compliments adroits, +s'attirer ceux qui paraissaient le moins disposés à sympathiser avec +lui. Au bout de quelques minutes, des poignées de main étaient +échangées, les protestations de dévouement allaient leur train, et +Gossec ne comptait plus que des amis dans l'orchestre de M. de la +Popelinière. Pendant toute la répétition, Rameau s'était tenu à l'écart; +enfoncé dans un vaste fauteuil, il avait laissé le champ libre à son +jeune chef d'orchestre; heureux de se voir si bien compris, si +intelligemment interprété, il n'avait voulu affaiblir l'autorité du +nouveau venu par aucune observation; mais Gossec était à peine échappé +des mains de ses nouveaux amis, qu'il se sentit enlevé de terre, et +pressé entre les bras du célèbre musicien qui l'embrassait avec +effusion. + +--Je vous ai promis une bonne nouvelle, lui dit Rameau: allons dîner, je +vous la dirai à table, et les deux jeunes gens l'accompagnèrent à sa +demeure. + +Le couvert était mis, et, après les premiers moments de silence que +commande toujours la satisfaction de l'appétit: + +--Voyons, dit Rameau, entamant la conversation, vous m'êtes recommandé +comme un homme de talent: j'aurais pu me défier de l'amitié de votre +maître, mais vous m'avez prouvé qu'il ne m'en n'a pas trop dit. Que +puis-je faire pour vous, maintenant? Quelles sont vos ressources à tous +deux, à Paris? + +--Nos ressources ne sont pas bien grandes, dit Gossec; nous sommes +partis d'Anvers, possesseurs de cent écus que nous avions amassés à +grand'peine en donnant des leçons chacun de notre côté, ce sont nos +économies d'un an. Plus de moitié de cette somme est déjà dépensée; +mais, avec votre protection, les leçons ne peuvent nous manquer, et Dieu +et notre jeunesse aidant, j'espère bien que nous parviendrons à vivre à +Paris. + +--Des leçons, des leçons, dit Rameau, c'est fort bien, mais avant tout +il faut un fixe qui vous mette d'abord à l'abri du besoin, et puis vous +voulez composer, vous faire un nom: le pourrez-vous, quand tout votre +temps sera absorbé par vos écoliers? J'ai fait ce métier pendant trente +ans, et, pendant trente ans, il m'a empêché de parvenir. Il a fallu +qu'un protecteur généreux, celui à qui je vous présenterai ce soir, vînt +à mon aide et eût confiance en moi, pour que je pusse sortir, non de mon +obscurité, j'avais déjà conquis quelque célébrité par mes ouvrages +théoriques, mais pour que je pusse mettre en lumière ce que j'avais reçu +de Dieu. Tout cela m'est venu un peu tard; mais je n'ai pas le droit de +me plaindre, bien au contraire. Cependant, ce que j'ai souffert et les +luttes qu'il m'a fallu soutenir, je peux vous les éviter, et, dès à +présent, une position établie et presque indépendante peut vous être +offerte. Voulez-vous devenir chef d'orchestre des concerts de M. de la +Popelinière? Vous devrez, une fois par semaine, diriger un concert à son +hôtel, et, le dimanche, dans la belle saison, faire exécuter des messes +et des motets dans la chapelle de son château de Passy. Pour cela, vous +aurez 1,800 livres par an. + +--Ah! ma femme! s'écria Gossec, et, au lieu de remercier Rameau, il se +jette au cou de sa femme, qu'il embrasse avec transport. + +La petite femme, toute rouge et toute honteuse, se retira vivement. + +--Y penses-tu, mon ami, s'écria-t-elle, devant Monsieur, que tu ne +songes même pas à remercier? + +--Madame a raison, dit Rameau, c'est moi que vous auriez dû embrasser; +mais je vous en dispense bien volontiers, car j'espère que votre femme +sera plus juste et plus reconnaissante que vous quand elle aura appris +qu'elle recevra de son côté 1,200 livres par an pour être claveciniste +aux concerts de Paris, et organiste à la chapelle de Passy. + +Cette fois il fallut que Rameau reçût bon gré, mal gré, les +embrassements des deux jeunes gens, ivres de bonheur et de joie. + +Le dîner se termina au milieu de ces doux épanchements. A quatre heures +le costumier, la tailleuse et la coiffeuse furent exacts au rendez-vous. +Les deux costumes étaient au grand complet, et, dans leur nouvelle +toilette, nos deux jeunes gens étaient charmants. Le costumier n'aurait +pas eu le temps de confectionner en si peu de temps des costumes +complets, mais le magasin de l'Opéra était venu à son aide. Il n'y avait +eu qu'à ajuster à la taille exiguë de Gossec, un habillement qui sentait +un peu son berger Trumeau, mais qui n'était nullement ridicule, grâce à +la jeunesse et à la bonne mine de celui qui le portait. Rameau avait +revêtu le costume sévère qui lui était habituel: c'était un habit de +velours épinglé d'une couleur tirant sur le brun, avec de brillants +boutons d'acier; une veste blanche sur laquelle ressortait le grand +cordon noir de Saint-Michel dont il était décoré, une culotte de soie +noire avec les bas pareils, et des souliers avec des boucles en or. A +cinq heures et demie, une des voitures de M. de la Popelinière vint les +prendre et les conduisit à l'hôtel, où déjà une grande partie de la +société était rassemblée. + +Les hôtels des financiers étaient, à cette époque, le rendez-vous des +plaisirs par excellence; les gens de lettres et les artistes en étaient +les commensaux habituels, et l'élite de la noblesse s'y donnait +rendez-vous. La supériorité de ces réunions sur celles des salons +exclusivement aristocratiques, tenait à ce que les grands seigneurs y +étaient admis moins à cause de leur rang qu'en raison de leur mérite +personnel ou de leur goût prononcé pour les arts. La démarcation entre +les hommes d'intelligence et ceux qui n'avaient d'autres titres que ceux +de la naissance, était tellement acceptée, que ces derniers ne +craignaient jamais de compromettre, par la familiarité, une dignité que +personne ne songeait à contester. Les rapports des grands seigneurs avec +les artistes étaient mille fois plus agréables qu'ils n'ont été depuis, +lorsque les artistes se sont trouvés en contact avec des gens craignant +toujours qu'on ne reconnût pas la supériorité de leur position s'ils ne +la faisaient pas sentir par leur attitude et la distance qu'ils +traçaient d'eux-mêmes entre eux et ceux qu'ils regardaient comme leurs +inférieurs. + +Après le concert qui réussit autant qu'on pouvait l'espérer, et dans +l'intervalle qui sépara la musique du souper, Rameau présenta Gossec et +sa femme à M. de la Popelinière. Celui-ci confirma gracieusement la +nomination que Rameau avait annoncée. Puis la pauvre petite femme se +trouvant fort gênée de sa personne au milieu de tout ce monde si +brillant qui la regardait avec une curiosité assez embarrassante, Rameau +la prit par la main et s'approchant d'un personnage décoré comme lui de +l'ordre de Saint-Michel: + +--Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous me permettre de présenter à +votre femme cette jeune personne qui ne connaît ici que moi et son mari? +C'est une artiste fort distinguée que madame Vanloo sera enchantée de +connaître, et pour qui je réclame sa protection. + +Carle Vanloo s'empressa de conduire la jeune femme auprès de madame +Vanloo. + +Madame Vanloo était une fort belle personne. Vanloo l'avait épousée en +Italie. Fille d'un musicien célèbre de ce pays, elle avait elle-même un +grand talent comme cantatrice, et, quoique le goût italien fût loin +d'être généralement adopté en France, elle était cependant l'idole et la +merveille des salons où elle consentait à se faire entendre. Carle +Vanloo avait alors quarante-six ans: il était fou de sa femme, beaucoup +plus jeune que lui. Il avait reçu fort peu d'éducation, et savait à +peine lire et écrire: mais il avait beaucoup d'esprit naturel; la +fréquentation du grand monde lui avait donné une aisance qui masquait +tous les désavantages qui pouvaient résulter de son manque +d'instruction; son talent d'ailleurs lui donnait une supériorité qui eût +pu lui servir d'excuse, s'il en eût eu besoin, et son mérite personnel +et le talent de sa femme attiraient chez lui la meilleure société. +C'était donc une précieuse connaissance pour madame Gossec que celle de +madame Vanloo, et les deux jeunes femmes trouvèrent dans la conformité +de leur goût pour l'art où elles excellaient, des motifs suffisants pour +jeter les bases d'une liaison qui prit bientôt les proportions d'une +amitié véritable. + +Gossec avait entrepris une conversation avec un monsieur plus âgé que +lui d'une dizaine d'années et avec qui il sympathisa sur-le-champ. On +causa musique et littérature; c'était alors le fond habituel de la +conversation. Gossec voulait toujours parler poésie et l'inconnu ne +cessait de parler musique. Il paraissait grand partisan de la musique +italienne, et Gossec, tout en reconnaissant les beautés de cette école, +défendait les musiciens français et déclamait surtout avec fureur contre +Rousseau qui, après avoir prétendu qu'on ne pouvait faire de bonne +musique sur des paroles françaises, s'était donné un éclatant démenti en +publiant son _Devin du village_, dont le succès avait eu tant de +retentissement. Tout en déclamant contre Rousseau, Gossec prononça avec +admiration le nom de Voltaire. + +--J'ai eu bien du bonheur, ajouta-t-il; à peine arrivé à Paris, j'ai +obtenu la protection du plus grand musicien français qui existe. Il ne +me manque plus que de connaître le plus grand poëte et le plus grand +philosophe. + +--Peut-être un jour, lui dit son interlocuteur, pourrai-je vous procurer +cette satisfaction. + +--Vous connaissez M. de Voltaire? + +--Certainement. J'ai même reçu une lettre de lui ce matin. + +--Voulez-vous la voir?» + +Gossec saisit la lettre avec empressement et lut sur la suscription: «_A +Monsieur de Marmontel._» + +Marmontel était un des jeunes gens que Voltaire affectionnait le plus. A +peine âgé de trente ans, il avait déjà obtenu les succès littéraires les +plus éclatants. Après avoir trois fois remporté le prix aux Jeux Floraux +de Toulouse, il s'était présenté au concours de poésie de l'Académie +Française en 1746. Voici la proposition qui faisait le sujet du +concours: «_La gloire de Louis XIV, perpétuée dans son successeur._» +Marmontel fut couronné, et ne fut pas moins heureux au concours en 1747. +Le sujet était à peu près le même: «_La clémence de Louis XIV est une +des vertus de son successeur._» On voit qu'à cette époque l'Académie ne +tenait pas à introduire une grande variété dans ses sujets de concours. +L'année suivante, en 1748, Marmontel avait donné sa tragédie de _Denys +le tyran_ et avait obtenu l'honneur d'être rappelé sur la scène, +triomphe qui n'avait encore été donné qu'une seule fois, à Voltaire, +après sa tragédie de _Mérope_. Au souper, qui fut des plus gais et des +plus animés, Gossec se plaça à côté de Marmontel, et c'est de ce jour +que se formèrent entre eux les liens d'une amitié que la mort seule put +rompre. + +En rentrant à leur modeste logement, nos deux jeunes gens crurent avoir +fait un rêve. Pauvres, inconnus à Paris, sans appui, sans protecteur, +ils s'étaient levés le matin, n'ayant devant eux qu'un avenir des plus +incertains; le soir ils se voyaient lancés dans le monde le plus +brillant, ayant leur existence assurée et occupant une position que, +dans leurs rêves même, ils auraient à peine osé ambitionner. + +--Eh bien! ma petite femme, s'écria Gossec en rentrant, que dis-tu de +tout ce qui nous arrive? + +--Je dis que Dieu est bien bon: mais il nous devait cela, nous nous +aimons tant! + +Dès le lendemain, Gossec, qui avait pris au sérieux ses nouvelles +fonctions, voulut se mettre au courant du répertoire des concerts qu'il +était appelé à diriger. Ce répertoire n'était pas bien étendu: il se +bornait à quelques pièces de clavecin dont les meilleures étaient celles +de Couperin et de Rameau, de quelques sonates de violon et, comme +musique d'orchestre, aux ouvertures des opéras de Lully et de Rameau et +surtout aux airs de danse de ce dernier. Il faut convenir qu'ils étaient +charmants, et leur vogue était telle, qu'ils étaient exécutés dans tous +les pays de l'Europe, même dans ceux où se manifestait la plus vive +répulsion pour la musique française. En Italie, pendant près d'un +siècle, les compositeurs n'écrivirent point de symphonies pour précéder +leurs opéras. Les ouvertures de Lully et de Rameau étaient généralement +reconnues des modèles dans ce genre, qu'on ne devait même pas tenter +d'imiter. Gossec comprit que, quelque jolis que soient des airs de +danse, quelque intérêt que puissent offrir les morceaux fugués que l'on +appelait ouvertures, il y avait un rôle plus important à faire jouer à +l'orchestre; il voulut créer et créa la musique de concert. C'est en +1754, après trois années d'essais et d'études, qu'il fit entendre sa +première symphonie. Par un singulier hasard, dans cette même année où il +croyait inventer ce genre, Haydn écrivait sa première symphonie, qui fut +suivie de tant d'autres. Mais ce n'est que vingt ans plus tard que ces +chefs-d'oeuvre immortels furent connus en France et, dans cette période, +Gossec régna sans partage, et le titre de roi de la symphonie lui fut +décerné sans contestation. Les succès que Gossec obtint dans la +symphonie n'eurent pas d'abord tout l'éclat que méritait la valeur de +ses compositions. L'auditoire habituel des concerts de M. de la +Popelinière était trop accoutumé aux formes surannées des morceaux avec +lesquels on le berçait depuis si longtemps, pour se laisser séduire par +des innovations aussi hardies que celles de Gossec. Il fallut que ses +symphonies fussent exécutées à plusieurs reprises au concert spirituel +qui se donnait aux Tuileries, aux époques consacrées par la religion, où +les théâtres étaient fermés, pour conquérir toute la faveur du public. +Cependant Rameau devenait vieux et n'écrivait plus. M. de la Popelinière +était un fanatique partisan de Rameau. Quand le maître cessa de +produire, le protecteur cessa ses bienfaits, et congédia cet orchestre +qu'il entretenait depuis plus de vingt-cinq ans, dès que celui pour +lequel il l'avait créé, ne put plus l'alimenter avec ses compositions. +Heureusement pour Gossec, sa réputation avait grandi, et à peine +était-il remercié par M. de la Popelinière qu'il fut agréé par le prince +de Conti comme directeur de sa musique, avec des avantages pécuniaires +supérieurs à ceux qu'il venait de perdre. Il mit à profit les loisirs +que lui donnait son nouvel emploi et publia en 1759 ses premiers +quatuors: c'était encore un genre inconnu en France, et dont il put +revendiquer la création. Le succès de ces quatuors fut tel, qu'en deux +ans l'édition en fut contrefaite simultanément à Liége, à Amsterdam et à +Manheim. + +L'histoire des musiciens n'offre, en général, d'intérêt que lorsqu'elle +traite de leurs premières années et de leur début. Rien n'est plus +curieux que la diversité des moyens employés pour franchir cette immense +barrière qui sépare leur obscurité primitive de la célébrité qu'ils +finissent par acquérir. Mais, une fois ce premier obstacle surmonté, le +but est presque atteint, et toutes les carrières des artistes se +ressemblent; leur histoire est tout entière dans le catalogue de leurs +ouvrages. La vie de Gossec n'offre plus d'intérêt que par la +multiplicité et la diversité de ses travaux: ce n'est donc pour ainsi +dire qu'à leur nomenclature que se bornera désormais mon récit. + +Déjà Gossec avait créé en France la musique instrumentale; il lui +appartenait de faire faire un pas immense à la musique religieuse. Les +ouvrages de Lalande, de Campra, de Mondonville, de Bernier et de +quelques autres moins célèbres, étaient seuls exécutés dans les +nombreuses églises et communautés qui entretenaient des corps de +musiciens et de chanteurs; les maîtres de chapelle étaient, à la vérité, +compositeurs et ne manquaient pas de faire exécuter leurs propres +oeuvres dans les maîtrises qu'ils dirigeaient, mais ces ouvrages ne +sortaient presque jamais de l'enceinte pour laquelle ils avaient été +écrits, et on attendait encore une grande oeuvre qui réunît toutes les +qualités qu'on peut désirer dans ce genre de composition. Les +compositeurs que j'ai déjà nommés n'avaient écrit que des motets qui +s'exécutaient aux messes basses de Versailles, et de là passaient au +concert spirituel et dans quelques cathédrales où on les adoptait, mais +on ne pouvait pas citer une messe complète d'un maître célèbre. En 1760, +Gossec fit exécuter à Saint-Roch sa fameuse Messe des Morts: ce fut une +révolution. L'ouvrage fut gravé et resta l'unique type de ce genre, +jusqu'à ce qu'on connût en France, trente ans plus tard, le _Requiem_ de +Mozart. Je crois que c'est aux obsèques de Grétry, en 1813, que fut +exécutée pour la dernière fois la messe de Gossec, dans cette même +église de Saint-Roch, où elle avait été entendue pour la première fois, +quarante-trois ans auparavant. + + +III + +A côté de cette impulsion que Gossec venait de donner à la musique +instrumentale et religieuse, une grande révolution s'opérait dans la +musique dramatique. L'Opéra ne pouvait se débarrasser des langes dont +Lully l'avait entouré à sa naissance. L'essai fait de la musique +italienne, en 1750, n'avait provoqué qu'une guerre de plume et de +passions dont le résultat avait été le renvoi presque immédiat des +malheureux chanteurs italiens. J.-J. Rousseau avait donné son _Devin du +village_, dont le succès semblait pouvoir faire prédire que le règne de +la mélodie allait enfin arriver. Mais cet essai, quelque heureux qu'il +eût été, avait pour ainsi dire avorté, et n'avait pas eu d'imitateurs. +On en était bien vite revenu à la psalmodie de Lully et de ses +continuateurs. Rameau, qui avait failli un instant être détrôné, avait +repris tout son ascendant; et son répertoire, un moment exilé par +l'apparition des bouffonistes italiens, occupait de nouveau et presque +sans partage l'affiche de l'Académie royale de musique. Cependant la +révolution vainement tentée à ce théâtre devait s'opérer dans une autre +enceinte. A côté du public encroûté, de celui dont on ne peut vaincre +l'apathie et les habitudes routinières, il y a un autre public, un +public jeune et progressif dont rien ne peut arrêter l'élan, et qui +finit toujours par faire triompher son goût et ses sympathies. Ce +public, qu'avait un instant attiré, à l'Opéra, la représentation de la +_Serva Padrona_ et autres chefs-d'oeuvre de l'école italienne, désapprit +bien vite le chemin de ce théâtre lorsqu'il cessa de donner ces +ouvrages; mais il prit celui de la Comédie-Italienne, où on les +représentait traduits, et où Duni, Philidor, Monsigny, avaient déjà +tenté de prouver qu'on pouvait faire de jolie musique, quoique sur des +paroles françaises. Philidor avait fait représenter _Blaise le savetier_ +en 1759, le _Soldat magicien_ en 1760, _le Maréchal ferrant_ en 1761; et +Monsigny avait préludé à ses chefs-d'oeuvre du _Déserteur_ et de _Félix_ +par des ouvrages de moins grande valeur, mais qui annonçaient déjà tout +ce qu'on pouvait attendre de son génie; c'étaient: _On ne s'avise jamais +de tout_, 1761; _le Roi et le Fermier_, 1762, et _Rose et Colas_, en +1764. C'est dans cette même année que Gossec voulut s'essayer dans le +genre dramatique et qu'il donna à la Comédie-Italienne _le Faux Lord_ +dont la musique fit le succès. En 1767, son petit opéra des _Pêcheurs_ +réussit tellement, qu'il fut presque le seul qui occupa la scène pendant +le reste de l'année: il fut suivi l'année suivante du _Double +Déguisement_ et de _Toinon et Toinette_. Mais, en 1769, un colosse de +talent vint pour la première fois s'emparer d'une scène qu'il devait +illustrer et enrichir pendant plus de quarante ans, Grétry donna son +_Huron_, et Gossec comprit qu'avec un tel rival il n'y avait pas de +lutte possible. Il rentra dans son rôle de compositeur de musique +instrumentale, et fonda l'année suivante le célèbre concert des amateurs +dont l'orchestre était dirigé par le fameux chevalier de Saint-Georges. +Cet orchestre, créé par Gossec, fut le premier orchestre complet qu'on +eût possédé en France. Pour comprendre la valeur des innovations +apportées dans la composition de cet orchestre, il convient de jeter un +regard rétrospectif sur ce qu'étaient en France depuis un siècle les +réunions de musiciens qui figuraient soit dans les théâtres, soit dans +les concerts. + +Lully, en créant l'Opéra, n'avait trouvé en France aucun élément propre +à fonder grandement ce genre de spectacle: il avait fallu qu'il usât des +ressources très-minimes qu'il pouvait trouver dans les musiciens de +profession, dispersés sans aucun centre d'union et n'ayant aucune +habitude de la musique d'ensemble. Plus tard, il forma des élèves et +parvint à composer des orchestres dont la composition pourra sembler +assez singulière à nous autres habitués à un luxe instrumental bien +éloigné de ces germes primitifs. Voici comment était disposé l'orchestre +des opéras de Lully: les instruments à corde étaient divisés en cinq +parties, qui comprenaient les dessus de violon, les dessus de viole, les +violes, les basses et doubles basses de viole. Les violoncelles ne +furent introduits que plus tard, et la contre-basse ne fut admise en +France qu'en 1709, longtemps après la mort de Lully. Ce fut un nommé +Montéclair, fort habile compositeur, qui en joua pour la première fois +dans un opéra de sa composition, intitulé _Jephté_. L'effet de cet +instrument fut trouvé excellent, et Montéclair fut engagé à l'Opéra +comme contre-bassiste; mais, dans le commencement, il n'était tenu de +jouer qu'une fois par semaine, le samedi, qui était le grand jour de +l'Opéra, celui des meilleures représentations. On ne tarda pas à vouloir +rendre l'usage de la contre-basse journalier; puis une seule ne suffit +plus, on en prit deux, puis trois, puis quatre. Aujourd'hui, il y en a +huit à l'orchestre de l'Opéra. + +Pour en revenir à l'orchestre de Lully, il faut faire la nomenclature +des instruments à vent. Ceux-ci étaient nombreux, mais avaient une +division tout autre que celle de nos jours. C'étaient d'abord les +flûtes, mais non pas la flûte traversière, la seule que l'on emploie +aujourd'hui, mais des flûtes à bec (dont nous est resté le flageolet), +et dont le moindre inconvénient était d'être presque constamment +fausses. Les flûtes formaient une famille complète: il y avait des +dessus, des ténors et des basses de flûtes. Il en était de même des +hautbois, dont la basse était le basson. En fait d'instruments de +cuivre, il y avait des trompettes à trous et des trompes de chasse, et, +en fait de percussion, les timbales et le tambourin pour les airs de +danse. Il y avait aussi un clavecin à l'orchestre pour accompagner le +récitatif; mais ce que l'on ignorait, c'était l'art de marier ces divers +instruments entre eux. Quand le compositeur voulait un _forte_, il +écrivait le mot _tous_, et alors le copiste faisait doubler les parties +d'instruments à cordes par les parties d'instruments à vent +correspondantes par leur registre. Dans certains passages, et ce n'était +guère que dans les ritournelles, le compositeur écrivait flûtes ou +hautbois, et ces instruments jouaient seuls, ce qui leur était d'autant +plus facile, que leur système était complet. Les bassons jouaient +presque toujours avec les basses et doubles basses de viole qui, montées +de beaucoup de cordes, avaient peu de sonorité. Mais l'idée n'était pas +venue de profiter de la différence des timbres des instruments et de +leur donner des parties spéciales pour les marier entre eux. Cependant, +l'orchestre de Lully excitait l'admiration de ses contemporains, et un +de ses panégyristes le loue d'avoir introduit tous les instruments +connus, même, ajoute-t-il, les _sifflets des chaudronniers_. J'ai +feuilleté toutes les partitions de Lully, sans y pouvoir trouver +l'indication de ces instruments, qui me sont complétement inconnus. + +Lorsque Rameau donna son premier opéra, _Hippolyte et Aricie_ (1733), +l'instrumentation avait fait de grands progrès: la flûte traversière, +qu'on appelait alors flûte allemande, avait remplacé la flûte à bec; les +hautbois s'étaient perfectionnés, se jouaient avec des anches plus +fines, et avaient acquis plus de douceur et de moelleux. Rameau, qui +inventa beaucoup, fit de grandes innovations dans la disposition des +parties; il fit concerter les instruments à vent avec les instruments à +corde, et tira de grandes ressources de cette combinaison. La +clarinette, inventée en 1690, ne fut employée en France qu'en 1745, et +ce fut par Rameau, dans son opéra _le Temple de la Gloire_; mais elle ne +fit partie de l'orchestre qu'accidentellement, et dans l'ouverture, +comme instrument curieux et de luxe. La clarinette n'avait pas encore +conquis son droit de cité à l'orchestre. La Comédie-Italienne n'en +possédait pas encore en 1780, Grétry l'avait cependant employée dans +_Zémire et Azor_; mais seulement dans le trio de la glace et comme +instrument inusité et dont l'effet devait être magique. La clarinette, à +l'époque où elle fut introduite en France, n'était d'ailleurs pas +l'instrument aux sons doux et mélancoliques que nous entendons +aujourd'hui, tout au contraire, son effet était strident et éclatant, le +nom qu'elle en reçut en est la preuve: _clarinetto_ est le diminutif de +_clarino_, clairon, trompette; effectivement, les premiers compositeurs +qui l'employèrent, ne s'en servirent que pour doubler à l'octave les +fanfares de cors et de trompettes, et cet usage se perpétua môme lorsque +l'instrument fut pour ainsi dire transformé, et Haydn et même Mozart +manquent rarement de doubler les appels de cors et de trompettes avec la +clarinette. Le cor d'harmonie parut presque à la même époque, et fit +proscrire de l'orchestre les trompes de chasse, dont les virtuoses +n'allèrent plus s'exercer qu'au chenil ou au cabaret. + +On peut se figurer, d'après l'exposé qui précède, l'impression que +produisit l'audition de la 21e symphonie en _ré_ de Gossec, dont la +partition offre la réunion de deux parties de violons d'altos, de +violoncelles, de contre-basses, d'une flûte, de deux hautbois, de deux +clarinettes, de deux bassons, de deux cors, de deux trompettes et +timbales. C'est à peu de chose près la disposition adoptée aujourd'hui. +L'effet en fut immense, et l'auteur continua à écrire les ouvrages qu'il +composa depuis, dans ce système, entre autres sa symphonie intitulée _la +Chasse_, qui passa pour l'expression la plus vraie de la scène qu'elle +avait l'intention de décrire, jusqu'à ce que l'ouverture du _Jeune +Henri_ de Méhul, à qui du reste elle avait servi de modèle, vint lui +enlever la palme qui jusque là lui avait été uniquement réservée. + +L'entreprise du concert spirituel était devenue vacante en 1773, Gossec +s'associa avec Gaviniès et Leduc et obtint cette direction. Le concert +spirituel ne pouvait manquer de prospérer entre ses mains, et cet +établissement lui dut une vogue d'autant plus grande, qu'il s'augmentait +sans cesse par de nouvelles compositions; on remarque entre autres +l'oratorio de la Nativité où l'on applaudit avec enthousiasme un choeur +d'anges que le musicien avait eu l'idée de faire chanter en dehors de la +salle de concert et sous la voûte même de l'édifice. + +Cependant si Gossec avait renoncé à la Comédie-Italienne, trouvant la +rivalité de Grétry trop dangereuse, l'Académie royale de Musique ne lui +offrait pas un semblable péril. Un seul compositeur, depuis Rameau, +avait obtenu un succès décidé à ce théâtre, c'était Philidor avec son +_Ernelinde_; mais ce compositeur semblait ne prendre son art que comme +un délassement; ce qui était sérieux et important pour lui, c'étaient +les échecs, et ce n'est que dans les moments perdus que lui laissait son +jeu favori, et pour se reposer des fatigues que lui causaient les +combinaisons de l'échiquier, qu'il consentait à s'occuper de ses opéras. +Le talent très-réel de Philidor ne présentait donc pas d'obstacles +sérieux et Gossec était presque sûr d'occuper seul la place après le +succès mérité de son grand opéra de _Sabinus_, en 1773, lorsqu'un rival +non moins redoutable que ne l'avait été Grétry, vint conquérir la +position que Gossec pouvait un instant se flatter d'avoir emportée. + +_Sabinus_, joué en 1773, avait été suivi d'_Alexis et Daphné_ en 1775, +et ce fut au mois d'avril 1776 qu'eut lieu la première représentation +d'_Iphigénie en Aulide_, qui ouvrait cette série de chefs-d'oeuvre dont +Gluck allait enrichir la France. Disons à la louange de Gossec qu'il fut +non-seulement des premiers à reconnaître toute la supériorité de Gluck, +mais encore qu'il fut un des plus ardents et des plus chauds partisans +de ce grand homme, en l'aidant de tout son pouvoir et de toute son +expérience des choses et des hommes du pays pour l'exécution de ses +ouvrages. Aussi Gluck, qui appréciait le mérite et le talent de Gossec, +lui voua-t-il une amitié dont la reconnaissance devait avoir une grande +part. Gossec donna encore un ou deux ouvrages à l'Opéra, mais il +continua à obtenir des succès plus éclatants dans la musique +instrumentale et religieuse. Un impromptu lui valut surtout un triomphe +remarquable. + +Gossec était de moeurs charmantes; malgré son grand talent, il ne +comptait presque que des amis, et chacun s'empressait de le fêter. Un M. +de Lasalle, secrétaire de l'Opéra, avait une petite maison de campagne à +Chenevières, village situé près de Sceaux. Gossec y allait souvent le +dimanche, la plupart des artistes de l'Opéra s'y réunirent, et c'étaient +de petites fêtes de famille. Un beau jour d'été, c'était la fête du +village, et Gossec, parti de grand matin de Paris, venait d'arriver avec +trois chanteurs de l'Opéra, Lays, Chéron et Rousseau. En entrant dans le +salon de M. de Lasalle, ils le trouvèrent en conférence avec le curé du +lieu; ils allaient se retirer par discrétion, quand M. de Lasalle +insista pour qu'ils entrassent. + +--Venez donc, mes amis, leur dit-il, vous m'êtes indispensables, et +peut-être allez-vous m'aider à tirer d'embarras ce pauvre curé qui ne +sait où donner de la tête. + +--Qu'y a-t-il donc? dirent ensemble les trois arrivants. + +--Il y a, messieurs, dit le pauvre curé, qu'on m'avait promis de +Notre-Dame de m'envoyer des chanteurs pour exécuter une messe en +musique; que, depuis un mois, je l'ai annoncée au prône et fait +tambouriner dans tous les châteaux et villages environnants, et que nous +allons avoir une assemblée superbe. Eh bien! voyez mon malheur: je viens +de recevoir une lettre qui m'annonce que Monseigneur ne veut pas +permettre aux chanteurs de la cathédrale de venir chanter ici. Vous +voyez que je suis un homme perdu; tout le beau monde que j'attendais va +s'en retourner, sans vouloir même entrer dans l'église, quand on saura +que la messe en musique n'a pas lieu; et les mauvaises nouvelles +s'apprennent bien vite! Je vais perdre la magnifique quête sur laquelle +je comptais, et je n'ai de ces occasions-là qu'une fois par an. + +--Mon Dieu, oui, ajouta M. de Lasalle; et notre brave curé vient me +demander si je ne pourrais pas expédier à Paris, pour faire venir +quelques sujets de l'Opéra; mais puisque vous voilà tous portés, ne +pouvez-vous pas satisfaire à son désir? + +--Comment! dit le curé, ces Messieurs sont de l'Opéra? + +--Certainement, dit M. de Lasalle, et je vous présente MM. Lays, Chéron +et Rousseau, trois de nos célébrités. + +--Oh! je connais très-bien ces Messieurs, dit le curé, j'en ai +très-souvent entendu parler. + +--Et où donc? dit Chéron. + +--A confesse, repartit le curé. Allons, Messieurs, une bonne action; +édifiez aujourd'hui ceux qui, hier peut-être, risquaient de se damner +pour vous entendre. + +--Je ne demande pas mieux, dit Lays, je veux bien chanter, mais je ne +sais rien par coeur. + +--Ni moi, dit Chéron. + +--Ni moi, dit Rousseau. + +--Eh bien! reprit Lays, n'avons-nous pas notre affaire sous la main? Que +Gossec nous compose quelque chose, et nous le chanterons tous trois. + +--Composer quoi? dit Gossec en une heure, sans accompagnements! + +--Ah! monsieur Gossec, dit le curé, vous avez fait de si grandes et de +si belles choses! il ne doit pas vous être difficile de faire une bonne +action, et c'est ce que je réclame de vous. + +--Allons, dit Gossec, donnez-moi une feuille de papier réglé, et +laissez-moi seul un quart d'heure. + +--Bravo! s'écrie Lays; pendant ce temps-là , nous allons déjeuner pour +prendre des forces et nous mettre en voix. Vous, curé, allez annoncer +qu'il n'y a rien de changé, si ce n'est le nom des exécutants, et qu'au +lieu des chanteurs de Notre-Dame, vous aurez les acteurs de l'Opéra. Si +le diable y gagne quelque chose, votre quête n'y perdra rien. + +Le curé se retire enchanté; nos trois amis déjeunent, Gossec écrit de +verve son _O Salutaris_. Les trois chanteurs le répètent la bouche +pleine; puis, quelques instants après, le chantent à l'église de +Chenevières, en excitant l'admiration de tout l'auditoire. L'anecdote se +répand, et il faut que, le dimanche suivant, le morceau soit exécuté par +les mêmes chanteurs au concert spirituel. Son succès est immense, et cet +_O Salutaris_ improvisé est resté un chef-d'oeuvre. + +En 1784, Gossec sentit la nécessité pour le théâtre de fonder une école +où pussent se former les sujets qu'on avait tant de peine à trouver, à +une époque où il n'y avait aucun enseignement public organisé pour la +musique. Il conçut le plan d'une école de chant: le baron de Breteuil +non-seulement s'associa à son idée, mais encore lui fournit les moyens +de l'exécuter. Cette école renfermait le germe de ce que devait être +plus tard le Conservatoire, et n'eût sans doute pas manqué de prendre un +grand développement si les graves événements de 1789 n'étaient venus +interrompre tous les travaux, et n'eussent forcé les auteurs à renoncer +à leur entreprise. Gossec avait cinquante-six ans lorsqu'éclata la +Révolution. Un homme de moins d'énergie aurait pu se laisser décourager +en voyant sa carrière brisée, ses habitudes interrompues, tout son +entourage dispersé. Gossec, dont l'esprit était aussi vif et aussi jeune +que s'il eût eu trente ans de moins, avait adopté avec ferveur les +principes libéraux de 89; ce qui, du reste, était l'opinion de l'immense +majorité; il n'y eut que les excès même de cette révolution qui purent +la faire haïr par ceux qui l'avaient accueillie avec le plus de +transport. + +Gossec se trouva associé à toutes les fêtes nationales de l'époque; il +composa une quantité innombrable de chants patriotiques. J'ai déjà +raconté comment il composa l'_Hymne à l'Etre suprême_; on lui dut encore +la musique composée pour les apothéoses de Voltaire et de J.-J. +Rousseau, et la marche funèbre pour les obsèques de Mirabeau. C'est la +première fois qu'on employa le tam-tam, dont un seul existait alors en +France et peut-être en Europe. On ne peut exprimer l'effet que produisit +l'introduction de cet instrument, dont on n'avait pu se faire aucune +idée. Chaque fois que, pendant la marche qu'exécutaient les instruments +à vent, venaient à tinter les sons lugubres et prolongés du funèbre +tam-tam, c'étaient, de la part des auditeurs qui se pressaient sur les +pas du cortége, des cris de terreur et d'effroi. Cette marche funèbre +fut encore exécutée sous l'Empire aux obsèques du duc de Montebello. +Gossec écrivit aussi pendant la Révolution deux pièces de circonstance +pour l'Opéra: _le Camp de Grandpré_ et _le Siége de Toulon_. Il avait +été nommé directeur, conjointement avec Sarrette, de l'école municipale +de musique qui précéda la fondation du Conservatoire. Mais à peine +fut-il créé, que Gossec en fut nommé un des cinq inspecteurs, et tout +son temps et tous ses soins furent consacrés à la prospérité du nouvel +établissement. + +Jusqu'à cette époque, l'étude de la composition avait été d'autant plus +défectueuse, que la théorie n'en avait jamais été expliquée d'une +manière nette et précise. Les Allemands et les Italiens avaient un +système d'harmonie régulier, mais qui n'était formulé dans aucune +méthode, ni dans aucun ouvrage spécial; les éléments en étaient épars +dans divers auteurs, et l'école était en quelque sorte de tradition. En +France, c'était bien pis, la théorie était fausse: elle était basée sur +le système ingénieux, mais erroné, de Rameau, celui de la basse +fondamentale. Les musiciens l'avaient généralement adoptée et les +erreurs s'en propageaient depuis plus de quarante ans sans qu'aucun de +ceux qui la reconnaissaient songeassent à les redresser. L'enseignement +de la composition avait donc lieu au Conservatoire d'après les principes +entièrement opposés: ainsi Cherubini et Langlé enseignaient d'après la +méthode italienne, tandis que Méhul et Eler avaient adopté les principes +de l'école allemande, et, de leur côté, Gossec et Lesueur professaient +dans les errements de la méthode française. + +Sarrette, directeur du Conservatoire, n'était pas musicien; mais il +était excellent logicien, ce qui valait excessivement mieux dans le cas +dont il s'agissait. Il comprit qu'il ne pouvait y avoir d'enseignement, +s'il n'y avait unité dans l'adoption d'un corps de doctrine. Mais qui se +chargerait de le formuler? Gossec avait eu pour élève un jeune musicien +d'un esprit fin, réfléchi et un peu froid, mais rempli de sagacité et de +netteté; ce jeune homme, après avoir appris de son maître une théorie, +dont il fut loin d'être satisfait, avait voulu étudier le système +allemand et le système italien: il résolut de coordonner les principes +des trois écoles dans un ouvrage qui en réunît tous les bons éléments, +et il parvint à composer un traité d'harmonie qui, en admettant la +théorie des accords, non plus d'après leur origine algébrique, ainsi que +l'avait fait Rameau, mais d'après leur essence rationnelle et musicale, +parvenait à concilier les idées les plus opposées en démontrant de la +manière la plus claire et la plus facile à comprendre les principes d'un +art dont la connaissance avait jusque là paru d'autant plus difficile, +que ceux qui étaient chargés de l'enseigner se trouvaient dans +l'impossibilité d'en expliquer les éléments. + +Sarrette avait, ainsi que je l'ai dit, convoqué une espèce de congrès de +compositeurs et de théoriciens. Depuis six mois, on s'assemblait; on +discutait toujours, on disputait quelquefois; mais rien n'avançait, et +peut-être aurait-il fallu désespérer de la solution de cette question +capitale, lorsque le jeune homme dont j'ai parlé fut trouver Sarrette et +lui présenta son ouvrage. Sarrette connaissait déjà Catel, car c'était +lui, par quelques compositions estimées, mais il ne pouvait l'apprécier +comme théoricien; il l'invita à venir soumettre sa méthode à cette +assemblée de compositeurs qui ne pouvaient s'entendre. Ces messieurs +étaient partagés en trois camps bien distincts. Cherubini et Langlé +représentaient l'école italienne; l'école allemande offrait comme +combattants, Méhul, Rigel père, Martini et Eler, tandis que l'école +française avait pour champions Gossec, Lesueur, Rey et Rodolphe. Catel +se présenta modestement devant cet aréopage pour lui soumettre son +travail. Il en fit précéder la lecture d'une allocution où il faisait +preuve d'esprit et de modestie, en affirmant que, loin de vouloir +renverser ou élever une école plus qu'une autre, il n'avait eu pour but +que de profiter des excellents principes qu'il avait découverts dans +chacune d'elles et de les réunir en un seul faisceau. Cet exorde avait +favorablement disposé l'auditoire. La lecture de l'ouvrage acheva +l'oeuvre si bien commencée. A peine la théorie, déduite dans les +premières pages, fut-elle expliquée, que les bravos et les très-bien! +interrompaient à chaque instant le lecteur de la part des Allemands et +des Italiens. Cependant les Français ne disaient mot. Quand la lecture +fut terminée, les Italiens et les Allemands se levèrent et dirent: Voilà +ce que nous pensions, ce que nous voulions et que nous ne pouvions +formuler: toute notre doctrine est là , c'est celle de la raison et de la +vérité. Et vous, messieurs? dit Catel enchanté, en se tournant vers les +partisans de l'école française. Mon enfant, lui dit Gossec en lui +tendant les bras, voilà plus de quarante ans que je marche dans les +ténèbres; tu viens d'ouvrir mes yeux à la lumière. Viens embrasser ton +maître, qui désormais va se faire ton élève. Catel se jeta au cou de +l'excellent vieillard. La cause était gagnée. Ainsi qu'il l'avait +promis, Gossec étudia la méthode de son élève et la fit servir de base à +son enseignement. + +Dès l'origine de l'Institut, il en avait été nommé membre, et décoré de +la Légion-d'Honneur presque à la fondation de cet ordre. Sa glorieuse +vieillesse fut consacrée à l'enseignement, et, outre Catel, on doit +citer parmi ses principaux élèves, Dourlen, Gosse et Panseron. En 1814, +à la Restauration, le Conservatoire fut momentanément supprimé, et son +fondateur, Sarrette, condamné à la retraite. Quand on rouvrit le +Conservatoire sous un autre titre et avec une nouvelle organisation, +Gossec ne voulut pas reprendre ses fonctions, moins peut-être à cause de +son grand âge, que dans le désir de partager volontairement la disgrâce +de son vieil ami Sarrette, son compagnon de gloire et d'affection. +Gossec avait alors quatre-vingt-un ans, l'heure du repos devait avoir +sonné pour lui; mais il conserva tout son amour pour l'art musical, et +ne cessa de s'y intéresser. Il suivait avec assiduité les séances de +l'Institut, et y lut encore quelques rapports remarquables. Il demeurait +place des Italiens, et, chaque soir, sa bonne (depuis bien longtemps il +était devenu veuf, et n'avait d'autre compagnie que sa conductrice), sa +bonne, dis-je, le conduisait au théâtre Feydeau, où il allait occuper la +dernière place du balcon, à gauche du spectateur. Les habitués lui +conservaient religieusement sa place, qu'on ne louait jamais. Si, par +hasard, elle était occupée par un étranger ou un provincial ignorant de +ses habitudes, il le touchait légèrement du bout de sa canne: Otez-vous +de là , disait-il, je suis Gossec, et c'est ma place. Il n'y a pas un +seul exemple de résistance devant ce nom célèbre; tous s'inclinaient +devant cette double royauté de l'âge et du talent. + +Pourtant, petit à petit, ses facultés s'affaiblissaient; en 1823, son +esprit, autrefois si vif et si pénétrant, était tellement baissé, qu'il +reconnaissait à peine ses plus anciens et ses meilleurs amis. Sarrette +veillait toujours sur lui; il pensa que le séjour de la campagne ne +pourrait que lui être favorable; la vie intellectuelle était éteinte +chez lui, Paris ne pouvait lui offrir ni plaisir ni attraits. Il n'avait +point de famille, on le confia entièrement à la bonne qui était +accoutumée de le servir depuis de longues années: cette femme était +mariée, et son mari et elle se retirèrent à Passy avec le pauvre +vieillard; toute sa fortune consistait en sa retraite du Conservatoire, +son traitement de l'Institut et celui de la Légion-d'Honneur. Toutes ses +ressources mouraient avec lui; il était donc de l'intérêt de ses +serviteurs de prolonger une existence à laquelle ils devraient un +bien-être inespéré, car tout le revenu de Gossec leur était abandonné, +et ses besoins n'exigeaient guère que les dépenses de la moitié de la +somme annuelle. Ses derniers jours furent donc heureux et tranquilles, +si l'on peut dire que le bonheur existe encore avec cette vie presque +végétative. Il avait conservé beaucoup de force physique et faisait +d'assez longues promenades dans le bois de Boulogne. Quand il arrivait +au Ranelagh: + +--Ah! ah! disait-il en apercevant le bâtiment, voilà l'Opéra-Comique, +n'est-ce pas? + +Sa conductrice se gardait de le contrarier, et disait comme lui. + +--Eh bien! entrons-y! + +--Non pas, répliquait-elle; vous oubliez que c'est aujourd'hui Pâques, +et que l'on ne joue pas; nous reviendrons demain. Le lendemain on lui +disait que c'était Noël ou toute autre fête, et chaque jour il se +retirait en se faisant une joie du plaisir qu'il goûterait le lendemain. +C'est ainsi qu'il vécut d'illusions jusqu'à son dernier jour. N'avais-je +pas raison de dire qu'il fut heureux jusqu'à la fin? Il s'éteignit au +commencement de 1829; il avait atteint sa quatre-vingt-seizième année. + +La carrière de Gossec offre une particularité bien remarquable dans +l'histoire de l'art. Le hasard voulut qu'il précédât toujours dans la +carrière quelque homme de génie qui venait s'emparer de la place qu'il +avait conquise, sans que ses travaux, à lui Gossec, eussent cependant +ouvert la voie à son successeur. Une fatalité singulière lui suscitait +des rivaux inconnus de tous les coins de l'Europe. Il débuta par des +symphonies et des quatuors qui devaient au moins lui assurer la +suprématie dans ce genre de composition et c'est quand sa célébrité +paraît le mieux assurée qu'apparaissent en France les oeuvres d'Haydn. +Il composa une messe des morts qui passe pour le chef-d'oeuvre de +l'époque; mais elle disparaît dans l'oubli dès qu'on connaît celle de +Mozart. Grétry et Gluck viennent à point nommé l'arrêter dans la +carrière où il les précède. Il fonde la première école de chant qui ait +existé en France; à peine a-t-il commencé son édifice, que la Révolution +vient le renverser et bâtit sur ses ruines le Conservatoire, dont +l'établissement a tant d'éclat, qu'il fait oublier jusqu'à l'existence +de la modeste école qui l'a précédé. Il ne lui reste plus qu'un titre +incontesté, celui de théoricien; et c'est son propre élève qui vient lui +enlever cette dernière couronne. Eh bien! le plus bel éloge de Gossec +est donc l'ignorance où il resta constamment de cette espèce d'injustice +du sort. Non-seulement il l'ignora, mais on peut dire qu'il la seconda, +par l'appui bienveillant qu'il donna toujours aux rivaux qui devaient le +détrôner: c'est lui qui aida Gluck à accomplir la révolution qui devait +anéantir à jamais le système musical dans lequel il avait écrit ses +ouvrages; il fut le premier à propager et à faire connaître les oeuvres +d'Haydn, qui condamnaient les siennes à un oubli éternel. C'est que +Gossec avait cette qualité si rare chez les artistes, d'aimer l'art pour +lui-même, en faisant abstraction complète de sa personne et de ses +oeuvres: il était du petit nombre de ceux qui se réjouissent du succès +d'un autre artiste, de ceux enfin qui ne voient que des confrères et +jamais de rivaux dans leurs émules. Gossec ne fut peut-être pas un génie +du premier ordre, mais il eut un immense talent; on le reconnaîtra sans +peine en réfléchissant à l'imperfection de son éducation première, alors +qu'il n'y avait pas d'enseignement organisé pour la musique, et que le +peu de principes qu'on inculquait aux élèves reposaient sur des bases si +fausses, qu'il ne fallait pas moins de peine pour les oublier dans la +pratique, qu'il n'avait fallu de temps pour les apprendre dans la +théorie. Les compositions de Gossec purent lutter sans trop de +désavantage avec les oeuvres jeunes et vivaces de Méhul et de Cherubini: +quelle somme de volonté et de talent ne lui avait-il pas fallu déployer +pour arriver à ce résultat, lui qui n'avait eu aucun modèle, puisque, +ces modèles, il les avait devancés par ses propres ouvrages! + +Aujourd'hui, il ne reste rien pour le public des oeuvres de Gossec, mais +ils vivent tout entier dans l'histoire de l'art où leur auteur doit +occuper une belle place par la multiplicité et la variété de ses +travaux. Ce qui vit encore, c'est le souvenir de sa bonté et de son +noble caractère, souvenir qui ne peut s'éteindre dans le coeur de ceux +qui l'ont connu. Trop jeune pour avoir pu l'apprécier à l'époque où il +jouissait de toutes ses facultés, je ne me souviens que confusément de +ses traits et de sa tournure; mais ce que je me rappelle parfaitement, +c'est le respect dont on l'entourait, la vénération qu'excitaient son +nom et sa personne, et ces souvenirs de mon enfance suffiront peut-être +pour faire excuser la longueur de ce récit. Pouvais-je, cependant, +m'étendre moins sur le compte de cet homme célèbre, et négliger les +détails de la longue et honorable carrière de ce compositeur, qui eut la +chance singulière d'entendre, à Paris, les dernières exécutions des +opéras de Lully et d'assister aux premiers triomphes de Rossini? + + + + +BERTON + + +I + +Rien ne réussit comme un opéra qui a du succès. Cette phrase pourrait +être prise pour un aphorisme de M. de la Palisse, si elle n'était +expliquée. + +Elle veut dire qu'un opéra pris dans les mêmes conditions de succès +qu'une tragédie, un drame, une comédie ou toute autre oeuvre dramatique +non lyrique, a une durée bien plus grande, parce qu'il possède en +lui-même des éléments, ceux de la musique, qui le font survivre au cours +ordinaire des représentations de toute pièce nouvelle. + +Prenons pour exemple le premier chef-d'oeuvre musical venu, _Montano et +Stéphanie_, qui n'a pas été représenté à Paris depuis vingt-cinq ans +peut-être. Eh bien! le titre non-seulement en est connu de tous les +amateurs de théâtre, mais le succès des morceaux a survécu à la vogue de +la pièce. Il n'y a pas d'année où l'on n'entende dans les concerts, soit +la magnifique ouverture qui sert de début à l'ouvrage, soit le bel air +de Stéphanie: _Oui c'est demain que l'hyménée_, etc.; mais, par la +raison même de leur immense retentissement, de cette progression de +renommée qui n'a fait que grandir chaque jour leur réputation, on ignore +assez généralement la manière dont ces ouvrages ont fait leur première +apparition devant le public, l'accueil qu'ils en ont reçu, les +modifications qu'ils ont subies et le jugement qu'ils ont provoqué dans +la presse contemporaine. + +Berton, l'auteur de _Montano_, était un compositeur célèbre et un homme +d'un esprit très-fin et très-distingué. Comme tous les musiciens qui +atteignent un âge très-avancé, il avait vu petit à petit disparaître ses +ouvrages du répertoire. Sa gloire n'était plus qu'un souvenir, il était +heureux de ces éloges que nous, ses confrères et ses amis, nous donnions +à ses opéras, que nous savions par coeur; mais il aurait préféré les +faire entendre à la génération actuelle qui ne les connaît que par +fragments. Berton était causeur, ce dont tous ses amis étaient +enchantés, et le plaisir était grand, lorsque, groupés autour du bon +vieillard, nous l'entendions nous raconter les beaux jours de sa +jeunesse, les souvenirs de Gluck, de Sacchini, son maître, de Grétry, +son protecteur, son ami et son émule, ses amours précoces avec la +célèbre cantatrice Maillard, son admission à l'orchestre de l'Opéra, à +la cour, au concert spirituel; puis, après ces premiers beaux jours, ses +luttes terribles avec la misère: pendant la première république, qui, +pour n'être ni démocratique ni sociale, n'en était pas plus clémente +pour les artistes; son courage, ses triomphes, enfin toutes les phases +de cette vie qui embrassait trois-quarts de siècle. Nous étions ravis de +cette spirituelle causerie, et n'eût été la crainte de fatiguer +l'aimable conteur, nous eussions tout oublié pour l'écouter: quand il +nous voyait ainsi sous le charme: Soyez tranquilles, nous disait-il, +rien de ce que je vais vous dire là ne sera perdu. Je m'occupe d'écrire +mes mémoires et rien n'y sera oublié. + +Ces mémoires ont-ils jamais été complétés? Les fragments qui pouvaient +en exister, que sont-ils devenus? Nul ne le sait. + +Un de nos amis, l'un des écrivains les plus distingués de la presse +musicale, Edouard Monnais, en a eu un chapitre entre les mains, du +vivant de Berton. Ce chapitre était relatif à _Montano et Stéphanie_. +Edouard Monnais s'en est servi pour faire un charmant article, intitulé: +_Histoire d'un chef-d'oeuvre_. Cet article fut inséré, il y a dix ou +douze ans, dans la _Gazette musicale_: il contenait plusieurs extraits +du chapitre des mémoires de Berton. Cette espèce de spécimen donnait +envie de connaître le reste de l'ouvrage. + +Il faut malheureusement renoncer à cet espoir; après la mort de Berton, +on a vainement cherché dans ses papiers pour trouver ces précieux +mémoires, que personne n'avait jamais vus, mais que l'auteur citait sans +cesse. Peut-être n'ont-ils jamais été rédigés, et n'ont-ils existé en +totalité que dans la tête du célèbre compositeur. Son imagination +ardente, même à soixante-quinze ans, lui faisait quelquefois regarder +comme des réalités des projets auxquels il ne cessait de penser, mais +qu'il ne mettait jamais à fin, précisément parce que cela était pour lui +d'une exécution trop facile. + +Je veux aujourd'hui vous raconter cette histoire de _Montano et +Stéphanie_, racontée par Berton lui-même. Mais avant d'en venir au +chef-d'oeuvre, il sera peut-être bon d'en faire connaître l'auteur par +quelques aperçus biographiques que je promets de faire aussi courts que +je pourrai. + +Berton appartenait à une famille de musiciens dont le nom n'avait pas +été sans éclat. Son père, Montan Berton, était un compositeur de mérite. +Il avait d'abord débuté à l'Opéra comme basse-taille en 1744; mais il +renonça, au bout de peu d'années, à la profession de chanteur; il se +fixa à Bordeaux, où il était à la fois chef d'orchestre du grand +théâtre, organiste dans deux églises et directeur du concert. C'est dans +cette période de sa carrière qu'il débuta comme compositeur, en écrivant +pour le théâtre de cette ville, où, de tout temps, la danse a été en +grande vogue, des airs de ballet qui furent très-appréciés. La place de +second chef d'orchestre étant devenue vacante à l'Opéra de Paris en +1755, Berton l'emporta au concours; quelques années après, il devint +titulaire, puis directeur de ce spectacle, et c'est sous son +administration que Gluck et Piccini vinrent donner leurs chefs-d'oeuvre +et opérer la grande révolution musicale qui changea tout le système +lyrique en France. + +Berton fut un chef d'orchestre éminent, et cette qualité était encore +plus précieuse qu'aujourd'hui à une époque où la plupart des +symphonistes n'avaient qu'un mérite très-contestable. «Il fut le +premier, dit M. Fétis dans son excellente biographie, qui donna +l'impulsion vers un meilleur système d'exécution, et son talent fut d'un +grand secours au génie de Gluck, pour opérer dans l'orchestre des +réformes devenues indispensables.» + +Berton père se distingua aussi comme compositeur; ses ouvrages, ayant +précédé l'apparition des ouvrages de Gluck, n'ont eu qu'une courte +durée. Mais en sa qualité de directeur de l'Opéra, il aida de son talent +les auteurs qui travaillaient pour son théâtre; c'est ainsi qu'il +composa tous les divertissements du petit opéra de _Cythère assiégée_, +de Gluck; qu'il ajouta des morceaux à l'opéra de _Castor et Pollux_, de +Rameau, entre autres la fameuse chacone, connue sous le nom de _Chacone +de Berton_. + +En 1780, on fit une reprise de _Castor et Pollux_, réorchestré par +Francoeur. On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'est avisé de +rajeunir par l'instrumentation des ouvrages dont les formes ont vieilli. +On ne jouait plus d'ouvrages de l'ancien répertoire français, la +tradition s'en perdait chaque jour, et, tout directeur qu'il était, +Berton crut devoir lui-même conduire l'orchestre. Il le fit avec tant de +soin et d'ardeur, qu'il rentra chez lui, épuisé de fatigue. Une fièvre +inflammatoire se déclara: il y succomba le septième jour. + +Berton père avait de belles pensions, comme ancien chef d'orchestre, +comme directeur en exercice, comme chef d'orchestre de la chapelle du +roi et comme violoncelle de la chambre. Mais toutes ces pensions +s'éteignaient avec lui, et il laissait une veuve et un fils âgé de +treize ans. + +Ce fils était notre Berton, l'auteur de _Montano et Stéphanie_. Il +paraît qu'à cet âge et malgré un nez monstrueux, nez qui aurait été +disproportionné chez un homme de sept pieds, tandis que celui qui en +était orné en avait à peine cinq; malgré, dis-je, cette superfétation +nasale, le jeune Berton était un charmant enfant. Sa position et celle +de sa mère intéressèrent en leur faveur: la veuve obtint une pension de +3,000 fr. et le fils une de 1,500. De plus, il fut admis sur-le-champ +comme surnuméraire parmi les violons de l'orchestre. Ce ne fut qu'un an +après qu'il fut reçu comme titulaire. + +Dans la dynastie des Berton, on naissait musicien. Le jeune Berton +n'avait pas à apprendre la musique, il n'avait qu'à se souvenir. A six +ans, il lisait toute musique à livre ouvert. Son père cependant ne +s'occupait guère de l'éducation musicale de son fils, persuadé que cela +devait venir tout seul. Effectivement, le petit Henri avait trouvé un +violon et il en avait joué; il avait vu un clavecin, il avait posé les +mains sur le clavier, et des accords s'étaient soudainement enchaînés +sous ses doigts. Mais ces accords avaient une succession, une variété +dont le secret restait un mystère impénétrable pour le jeune musicien. +Il alla trouver un des collègues de son père, Rey, alors chef +d'orchestre de l'Opéra; Rey lui montra tout ce qu'il savait, et ce +n'était pas long, c'était le système d'harmonie d'après le principe de +la basse fondamentale de Rameau, le seul alors connu en France. + +Voilà toutes les études scientifiques que fit Berton. Malheureusement, +et malgré son admirable instinct musical, l'insuffisance de ses études +premières s'est fait sentir dans tous ses ouvrages, et les meilleurs, +s'ils peuvent être offerts comme des modèles de conception et +d'imagination, sont déparés par des négligences qu'on ne peut expliquer +qu'en se rappelant les faits qui précèdent. + +Pendant tout le temps qu'il fut attaché à l'orchestre de l'Opéra, Berton +fit sa véritable éducation musicale, non par des travaux dont il n'avait +pas l'idée, mais par l'étude et l'audition des oeuvres dont il était un +des interprètes. + +Rey était loin d'avoir deviné le germe de talent qu'on n'aurait +cependant pas dû méconnaître chez le jeune élève, et Berton, découragé, +serait peut-être resté toute sa vie un médiocre violon d'orchestre, si +le meilleur de tous les maîtres n'était venu lui indiquer la voie qu'il +devait suivre si glorieusement. + +Berton avait quinze ans: relégué dans son petit coin d'orchestre, il ne +s'occupait guère de ce qui se passait sur le théâtre; il se contentait +d'écouter, il ne regardait jamais. + +Un jour, on jouait _le Devin du Village_; l'ouverture était terminée, et +l'on venait de finir la ritournelle du premier air; une voix suave, +pleine et sonore, fit entendre les premières mesures sous lesquelles +sont placées les paroles: _J'ai perdu tout ce que j'aime_. Cet air, +Berton l'avait entendu cent fois, il lui sembla qu'on le lui chantait +pour la première. Jusqu'à ce jour, les sons n'avaient été que jusqu'à +son oreille; c'en était fait, ceux-là avaient été jusqu'à son coeur. + +Lorsque l'air fut terminé, un musicien se tenait debout au milieu de +l'orchestre, et malgré les signes d'impatience du chef, ne bougeait non +plus qu'un terme, les yeux fixés sur une grande et belle fille que l'on +couvrait d'applaudissements auxquels elle répondait par le plus gracieux +sourire, montrant autant de grâce et d'aisance dans son maintien qu'elle +avait déployé de charme dans son chant. Le musicien indocile à la +discipline de l'orchestre, c'était Henri Berton; animé d'un sentiment +inconnu, de nouvelles sensations se révélaient à lui. Jusque là , il +n'avait aimé que la musique; dès ce moment, il l'aimait encore, que +dis-je? il l'aimait encore plus; mais une seule musique le touchait, le +faisait trembler et frissonner, c'était celle chantée par la belle jeune +fille dont il ne pouvait détourner les yeux. Le reste de l'opéra, les +autres airs, tout lui semblait vague et confus. + +A peine _le Devin du Village_ fut-il terminé, qu'il courut sur le +théâtre pour voir de près _la Colette_ qu'il avait tant admirée de sa +place: elle était déjà remontée dans sa loge. Mais qui était-elle? Il +s'informe, il demande. Comment ne la connaissez-vous pas? lui répond-on, +c'est la petite Maillard, cette petite fille de l'école de danse qui a +eu tant de succès il y a quatre ans à l'Opéra-Comique du bois de +Boulogne. Votre père l'a entendue chanter par hasard, il y a deux ans, +peu de jours avant sa mort; il lui a fait quitter la danse et l'a fait +entrer à l'école de chant de l'Opéra; il a parbleu bien fait, car ce +sera un jour le plus grand talent lyrique que nous ayons jamais +possédé.--Quel bonheur! cette réponse ouvrait la voie au jeune amoureux; +il connaissait déjà celle qu'il aimait, ou du moins il ne serait pas +tout à fait inconnu pour elle; il oserait se présenter. + +Effectivement, il se rendit sur-le-champ à la loge de la débutante. Le +succès fait naître les adorateurs, et la loge était déjà encombrée de +brillants seigneurs qui venaient papillonner autour de la nouvelle +déesse. Berton put se glisser inaperçu au milieu de cette foule dorée. +Nul ne fit attention à lui. Placé dans le fond de la loge, il pouvait +contempler tout à son aise, dans la glace devant laquelle elle se +décoiffait en lui tournant le dos, celle qui venait de lui procurer une +si vive émotion. Il n'entendait pas un mot de ce qui se disait, ne +voyait rien de ce qui se passait autour de lui et serait resté longtemps +absorbé dans cette contemplation admirative, si un nouveau personnage +n'était venu mettre fin à cette scène muette. + +Rey, le chef d'orchestre, venait d'entrer dans la loge, et perçant, sans +façon, le groupe de jeunes seigneurs qui entourait la toilette de +mademoiselle Maillard, il était allé droit à elle, et, la saisissant +dans ses bras, il l'embrassa tendrement. + +--Bien! très-bien! ma chère enfant, lui dit-il; voilà un début tel que +nous en avons vu bien peu à l'Opéra. Laissez-moi vous féliciter pour +vous d'abord et pour la mémoire de mon pauvre et excellent ami Berton, +dont votre succès est l'ouvrage, et qui vous a léguée à nous comme une +dernière preuve de son tact exquis et de son appréciation si vraie du +beau et du noble dans les arts. + +--Oh! merci, merci, répondit mademoiselle Maillard avec sa voix +enchanteresse; vous me rappelez ce que l'enivrement du succès allait +peut-être me faire oublier. Oui, c'est à Berton que je dois tout, mais, +hélas! il ne pourra pas jouir de son ouvrage, et jamais il ne saura +toute ma reconnaissance. + +En ce moment, un bruit sourd se fait entendre dans un coin de la loge. +Chacun se retourne vers l'endroit d'où le bruit est venu, et l'on +aperçoit, gisant à terre, un pauvre jeune homme à la figure pâle et +décomposée. + +--Mais, s'écrie Rey, c'est le petit Berton; il était donc ici? Comment +se fait-il? Oh! mon Dieu! c'est ce que nous avons dit de son père qui +l'aura ému si fortement. Vite, courons chercher un médecin. + +En un clin d'oeil la loge fut vide, il n'y restait que mademoiselle +Maillard, soutenant entre ses bras le pauvre enfant qui n'avait pu +résister à tant d'émotions. Mademoiselle Maillard retrouvait dans ses +traits enfantins ceux de son bienfaiteur, de celui dont tout à l'heure +elle bénissait la mémoire, et ses yeux étaient mouillés de douces +larmes, quand le pauvre Henri rouvrit les siens. + +En se voyant seul avec mademoiselle Maillard, en rencontrant son regard +doucement attaché sur le sien, en se trouvant presque entouré de ses +bras, il se crut le jouet d'un songe et ne put lui dire que ces mots qui +étaient toute sa vie: + +--Oh! mon Dieu, que je vous aime! + +--Mais il a le délire, s'écria mademoiselle Maillard effrayée et n'osant +pourtant le quitter, et le médecin qui n'arrive pas! + +--Non, mademoiselle, lui répondit tranquillement Berton, je ne suis pas +fou et je n'ai pas le délire. Tout à l'heure, j'étais là dans votre loge +à vous admirer sans être vu, et il est probable que vous ne vous seriez +pas aperçue de ma présence; mais vous avez prononcé le nom de mon père, +pauvre père que j'aimais tant! alors j'ai cru le voir paraître au milieu +de nous, et puis je ne sais plus ce qui s'est passé; mais je l'ai vu là , +entre nous deux, il semblait nous rapprocher en se tenant au milieu de +nous deux, et puis tout a disparu, je me suis réveillé, je vous ai vue +près de moi, vos yeux dans les miens, et je n'ai pu m'empêcher de vous +dire ce que j'ai ressenti dès que je vous ai vue: Mon Dieu, que je vous +aime! + +Si Berton avait quinze ans, mademoiselle Maillard en avait seize, et +tout ce qu'avait d'inintelligible la tirade qu'il venait de lui débiter, +elle le comprit parfaitement. + +Quand le médecin arriva, il trouva le pouls du jeune homme fort agité; +mais il ne remarqua aucun symptôme alarmant. Il est probable que le +pouls de mademoiselle Maillard ne lui eût pas paru plus tranquille s'il +l'eût consulté; mais tel n'était pas le but de sa visite. Rey voulait +reconduire Henri Berton chez lui; mais le jeune homme déclara qu'il se +trouvait on ne peut mieux, et que, loin de vouloir être reconduit, il +allait offrir son bras à mademoiselle Maillard, qui ne put refuser, et, +à dater de ce jour-là , elle eut chaque soir le même cavalier pour +retourner chez elle. + +Le récit de cette passion si imprévue, si romanesque, paraîtra sans +doute ridicule à quelques lecteurs. Que ceux-là oublient qu'ils ont +quarante ans, qu'ils tâchent de se rappeler qu'ils en ont eu quinze, et +peut-être ce qu'ils auront pris pour une folie ne leur paraîtra plus +qu'un souvenir. + + +II + +Les amours de Berton et de mademoiselle Maillard eurent une grande +influence sur la destinée du célèbre musicien. Pendant deux ans, elles +l'absorbèrent entièrement; il se contenta d'être heureux, jouissant des +succès de celle qu'il aimait, voyant avec joie croître son talent et sa +réputation, mais ne pensant nullement que, dans un ménage d'artiste, il +aurait au moins fallu qu'il apportât son contingent de gloire et de +renommée. + +En 1782, un fils naquit de cette union. Ce fut ce pauvre François Berton +que nous avons tous connu, chanteur et compositeur agréable, et qui fut +enlevé par le choléra en 1832. + +Berton se trouvait, à dix-sept ans, père d'un fils qu'il avait reconnu, +amant avoué d'une des plus grandes illustrations théâtrales de l'époque, +et n'ayant d'autre titre et d'autre avenir que sa place de deuxième +violon à l'Opéra. Il comprit alors toute la folie qu'il y aurait à +persévérer dans la voie qu'il avait suivie jusque là . Il se mit à +travailler sérieusement, seul, sans maîtres, mais avec l'instinct de sa +valeur et la force de sa volonté. + +Il se procura le livret d'un opéra intitulé _la Dame invisible_ et se +mit bravement à l'ouvrage. Mais à peine sa partition fut-elle terminée, +qu'un doute se présenta à son esprit. Ce talent dont il se croyait le +germe, le possédait-il effectivement? Ces idées, qu'il croyait sentir +bouillonner dans sa tête, étaient-elles les siennes? Savait-il les +formuler? Et ce qu'il croyait être bien, ne lui paraissait-il pas ainsi, +par suite d'une illusion de son amour-propre? + +Doute honorable, que ne connaissent jamais les esprits médiocres et dont +se sentent atteintes les intelligences d'élite. Aussi voit-on celles-là +plus sensibles que qui que ce soit à l'insuccès; car cet insuccès, ils +croient les premiers l'avoir mérité, et il leur faut les suffrages du +public pour les rassurer sur leur propre valeur. + +Naturellement ce fut l'amie de Berton qui la première fut la confidente +de ses craintes; elle se chargea de les dissiper, non par son propre +témoignage, il eût paru empreint de partialité. Elle confia la partition +manuscrite du jeune musicien à un juge compétent, dont l'approbation ou +le blâme pouvait décider du sort de l'auteur de l'ouvrage. + +Sacchini, c'est à lui qu'elle s'adressa, comprit ce que Rey n'avait pu +ni dû comprendre. Non-seulement il vit que le jeune Berton aurait du +talent, mais il devina que ce serait un talent d'inspiration et de +nature auquel les recherches de l'art devaient être interdites, sous +peine d'étouffer d'heureuses qualités par des études arides. Il voulut +que Berton vînt travailler chaque jour sous ses yeux, et ne le fit +exercer que dans le style idéal. + +Berton m'a raconté souvent que l'unique préoccupation de Sacchini était +de lui donner l'unité du style, si difficile à trouver pour les jeunes +compositeurs. Leur imagination trop ardente leur fait adopter des idées +qui n'ont souvent aucune corrélation; aussi Sacchini arrêtait souvent +Berton au milieu d'un air qu'il lui faisait entendre. + +--Est-ce que ce n'est pas bien? disait l'élève décontenancé. + +--Ah! répondait le maître, avec son baragouin français-italien, tes +idées sont touzours bien quand elles vont toutes seules; la première +phrase, elle est bien zolie, la seconde aussi, mais elle n'est pas de la +famille, et ze veux que tou en serces oune autre qui soit pioù proce +parente. + +Et Berton recommençait docilement. + +C'est sous la direction de Sacchini qu'il écrivit les premiers oratorios +qu'il fit exécuter au concert spirituel et qui commencèrent sa +réputation. Enfin, en 1787, il fit représenter un opéra-comique intitulé +les _Promesses de mariage_, et, dans la même année, _la Dame invisible_ +dont il est probable qu'il avait refait la musique. Ces deux ouvrages +furent suivis de plusieurs autres de médiocre importance et dont les +titres seuls sont restés. + +La Révolution éclata sur ces entrefaites, et, comme toutes les âmes +généreuses, Berton en adopta les principes avec ardeur. Elle lui inspira +un chef-d'oeuvre, les _Rigueurs du Cloître_, paroles de Fiévée. Ce fut +le premier ouvrage où Berton signala toute son individualité: les opéras +de Méhul et de Cherubini avaient ouvert une voie nouvelle à l'art. +Berton ne pouvait lutter avec ces deux grands maîtres, ni pour la +pureté, ni pour l'élévation du style, mais il avait des qualités +dramatiques qui compensaient largement celles dont l'avait privé le +défaut d'études; le sentiment excellent de la scène qu'il possédait au +suprême degré, lui faisait atteindre, du premier coup, le but qui était +quelquefois dépassé par ses illustres rivaux. + +Cependant la Révolution, dont l'aurore avait été saluée par l'expression +de tant de voeux et de si belles espérances, avait pris une tournure +menaçante pour tous les intérêts. La position de Berton était bien +changée depuis dix ans. + +Si belles que soient les premières amours, elles n'ont jamais que la +durée de tout ce qui enivre et parfume la vie. Elles s'évaporent et +s'envolent avec les illusions de la jeunesse pour faire place aux +réalités de l'âge mûr. Berton avait été fou de mademoiselle Maillard +enfant. Berton était devenu un homme, mademoiselle Maillard avait cessé +d'être une jeune fille aux rêves dorés, et chacun avait suivi sa voie. +Mademoiselle Maillard, après la retraite de madame Saint-Huberti, était +devenue souveraine de l'empire lyrique. Berton ayant embrassé avec +succès une carrière sérieuse et honorable, avait suivi les conséquences +de sa nouvelle position, il s'était marié: son excellente femme avait +voulu que le fils de son mari devînt le sien; mais ce fils eut bientôt +un frère et une soeur, et c'est à peine si les ressources du chef de +cette nombreuse famille suffisaient pour la faire exister, lorsqu'arriva +cette fatale période de nos troubles révolutionnaires, qu'on ne peut +stigmatiser qu'en l'appelant du nom infâme que l'histoire lui a imprimé +au front, le règne de la Terreur. + +Les efforts de Berton furent inouïs à cette cruelle époque pour braver +les obstacles de toutes sortes qui s'opposaient à ce qu'il pût +honorablement exister et faire exister les siens. Pour cela, il n'avait +qu'une ressource, l'exercice de son art, et qu'était l'art alors +considéré comme industrie? Outre l'Opéra, deux théâtres lyriques +existaient à la vérité; mais l'activité fiévreuse qui régnait dans tous +les esprits s'était communiquée au public des théâtres: les succès se +dévoraient en quelques jours, et la rétribution des auteurs n'étant +basée que sur le nombre des représentations, on comprend que les plus +féconds eux-mêmes trouvaient à peine des ressources suffisantes dans le +prix de leurs travaux. Bientôt les auteurs se lassèrent de produire +infructueusement; les écrits périodiques, les brochures, les vaudevilles +improvisés en quelques heures et auxquels la circonstance pouvait donner +un succès de quelques jours, étaient bien préférables pour les gens de +lettres à la composition des poëmes d'opéras, longs à mettre en musique, +plus longs encore à monter, et dont le produit était d'ailleurs partagé +par moitié avec le musicien. + +Berton se voyait donc, faute de poëme, dans l'impossibilité de se livrer +au travail. Il ne perdit pas courage et résolut de se faire une +pièce.--Son éducation littéraire, il faut le dire, avait été encore +moins soignée que son éducation musicale. Il n'avait aucune teinture des +langues anciennes et modernes, et vivait en assez douteuse intelligence +avec la grammaire; mais il avait de l'esprit, de la verve, de +l'imagination, versifiait facilement, et d'ailleurs le style est un luxe +dont se passent si facilement les poëmes d'opéra-comique, que ces +diverses considérations ne durent pas l'arrêter un instant. En moins de +quinze jours, il écrivit la pièce et la partition de _Ponce de Léon_, +opéra en trois actes, qui, un mois après, fut représenté avec le plus +grand succès (1794).--J'ai lu cet ouvrage, il n'est pas bon, tant s'en +faut; mais il est extrêmement gai, et devait être amusant à la +représentation, et sous ces deux rapports, au moins, il est supérieur à +beaucoup d'ouvrages d'auteurs de profession. + +L'année suivante, les temps étaient devenus meilleurs; les +réactionnaires (qu'on n'avait pas encore inventé d'appeler des réacs) +avaient eu le dessus sur les terroristes, et la Convention venait de +décréter l'établissement du Conservatoire. Berton fut appelé, dès la +fondation, à y professer l'harmonie, et les appointements de 2,400 fr. +qu'on lui alloua, lui fit croire un instant qu'il allait échapper à la +misère qui ne cessait de le menacer. Je dis: «lui firent croire,» car +ses appointements étaient payés en assignats, et leur dépréciation +augmentant sans cesse, tandis que le chiffre de la somme allouée restait +le même, ce ne fut bientôt qu'un leurre jeté aux plus justes exigences. +On verra tout à l'heure à quel taux était descendu le papier-monnaie. +Berton ne donna que deux ouvrages sans importance pendant les années +1795, 1796 et 1798. + +C'est en 1799 que Berton composa et fit jouer _Montano et Stéphanie_. +Les documents que je vais donner sur cet ouvrage émanent d'une source +certaine, car presque tous sont empruntés au chapitre des Mémoires de +Berton, dont j'ai déjà parlé, et auquel j'emprunterai plus d'une +citation. + +Dejaure avait lu, vers la fin de 1798, son poëme de _Montano_ aux +comédiens sociétaires du théâtre Favart. La pièce fut reçue avec +acclamation. Le nom de Dejaure est à peu près inconnu aujourd'hui; mais +il était à cette époque en assez bonne odeur auprès des sociétaires de +l'Opéra-Comique, et cette bonne opinion était justifiée par plus d'un +succès que Dejaure leur avait procuré, tels que le _Nouveau d'Assas_, +musique de Berton; _Lodoïska_, musique de Kreutzer; _Imogène_, aussi de +Kreutzer; les _Quiproquos espagnols_, musique de Devienne, et la _Dot de +Suzette_, qui avait été l'opéra de début de Boïeldieu. On demande au +poëte à qui il destinait sa pièce, et il répondit fièrement: «A Grétry.» +Les comédiens furent enchantés de ce choix et ne doutèrent pas que le +compositeur ne fût d'accord avec le poëte. Malheureusement il n'en était +rien, et Grétry ne voulut pas se charger de l'ouvrage, non qu'il ne le +trouvât très-musical, mais il s'excusa sur son âge, sa mauvaise santé et +autres prétextes qu'on est toujours forcé d'accepter. + +Grétry n'avait que cinquante-huit ans, mais il était à la fin de sa +carrière de compositeur: la Révolution avait renversé sa vie, et, qui +pis est, avait presque détruit sa réputation, en ce sens qu'elle en +avait consacré de nouvelles. Les ouvrages de Cherubini et de Méhul, en +obtenant de grands succès, avaient appris à Grétry qu'on pouvait aussi +réussir avec des combinaisons d'harmonie et en ne se contentant pas +d'exposer des mélodies qui, toutes belles qu'elles étaient, commençaient +à paraître un peu nues. Le goût du public avait aussi changé; habitué à +des émotions plus fortes, il ne serait revenu que difficilement à la +manière simple et naturelle de Grétry. Celui-ci avait bien essayé +d'imiter les novateurs, mais les essais qu'il avait tentés, dans +_Guillaume Tell_, _Pierre le Grand_ et _Lisbeth_, lui avaient prouvé +qu'il risquait de perdre ses belles qualités, sans avoir grande chance +d'en acquérir de nouvelles. Il y avait donc, sinon défiance de lui-même, +au moins acte de prudence à refuser d'entreprendre la musique d'un +ouvrage aussi important que _Montano_. + +Mais Grétry rendit au moins à Dejaure le service de lui indiquer un +musicien digne d'une tâche aussi lourde, et il lui désigna Berton. «Il +vous faut, lui dit-il, un musicien qui soit encore dans l'âge des +passions et qui néanmoins ait fait ses preuves au théâtre. Celui qui +réunit toutes ces conditions, c'est le petit Berton. Croyez-moi, +choisissez-le, et il vous rendra un chef-d'oeuvre.» La recommandation de +Grétry devait être toute-puissante, Dejaure le remercia et se hâta +d'aller trouver Berton. + +Berton demeurait alors rue Lepelletier, dans une espèce de mansarde +située au troisième étage. Tout exigu que fût l'appartement, il était +plus que suffisant pour contenir le peu de mobilier, seule fortune qui +restât aux habitants du logis: un lit, un berceau, quelques chaises, une +table et quelques ustensiles de cuisine, voilà quels étaient les seuls +ornements de l'espèce de grenier qu'habitait Berton avec sa jeune femme +et deux enfants, dont l'un était encore à la mamelle. + +La Révolution avait commencé par dépouiller Berton de tous les droits +qu'il avait à l'hérédité des charges de son père, ainsi que de la +pension qu'il devait aux bontés de la reine Marie-Antoinette. La fortune +de sa femme, hypothéquée sur des créances payables au trésor public, +avait été totalement anéantie. Il ne lui restait donc que les 200 fr. +par mois, de sa place de professeur d'harmonie au Conservatoire: mais +les assignats avaient alors subi une telle dépréciation, qu'un jour +madame Berton eut grand'peine à faire accepter à son porteur d'eau, pour +le prix de sept voies d'eau qu'elle lui devait, un mandat de 200 fr., le +total d'un mois d'appointements de son mari. + +Il avait fallu faire ressource de tout. Ce furent d'abord les objets de +luxe et de toilette, qu'il n'aurait d'ailleurs pas été prudent de +porter, puis les meubles les moins indispensables; mais, après ceux-là , +il fallut aussi se défaire des plus utiles, et un jour vint, jour +malheureux, où Berton fut obligé de vendre son piano, son piano son +meilleur ami, son consolateur, son gagne-pain. La nécessité le voulut +ainsi, et il ne restait plus rien à vendre, le désespoir aurait +peut-être amené quelque fatale catastrophe, lorsque Dejaure vint frapper +à la porte de Berton. + +Dejaure savait ce que c'était qu'une misère d'artiste, mais il ne +s'attendait pas à la pénurie où il trouva la famille Berton. Il eut, +néanmoins, l'air de ne s'apercevoir de rien, se présenta avec aisance, +accepta la chaise boiteuse qu'on lui offrit, s'y installa comme dans le +meilleur fauteuil, félicita madame Berton de la gentillesse de ses +enfants et annonça l'objet de sa visite. + +--Mon cher Berton, dit-il au compositeur, c'est un de vos confrères, et +le plus illustre de tous, qui m'envoie vers vous. J'ai lu aux +sociétaires un opéra en trois actes qu'ils ont reçu avec acclamations. +Je ne vous cacherai pas que j'ai désiré que la musique en fût faite par +le musicien dont j'admire le plus le talent. J'ai porté mon poëme à +Grétry, il n'a pu s'en charger, et je dois vous rapporter ses propres +paroles: _Donnez votre pièce au petit Berton, il vous rendra un +chef-d'oeuvre_. + +--Donnez, Monsieur, s'écria Berton, je suis trop heureux du suffrage de +celui que j'admire plus que tous pour ne pas tenter de justifier sa +prédiction. Lisez-moi d'abord votre ouvrage. + +Après la lecture, Berton était ivre de joie. + +--Notre vieux Grétry a eu raison, dit-il à Dejaure, je ne puis vous +promettre un chef-d'oeuvre, mais bien certainement je vois matière, dans +votre pièce, à faire mieux que tout ce que j'ai produit jusqu'ici. + +Le poëte et le musicien se séparèrent enchantés, et Berton se mit +immédiatement à l'oeuvre. Sans piano, sans le secours d'aucun +instrument, un mois après il avait terminé sa partition, moins un seul +morceau. + +Ce morceau était le final du second acte. La multiplicité des voix, le +double choeur qui figure dans le crescendo exigeaient que la partition +fût écrite sur du papier à vingt-huit portées. Ce papier est assez rare, +il fallait le faire faire exprès. Berton alla trouver son marchand de +papier habituel, Deslauriers, qui demeurait rue des Saints-Pères, nº 14. + +Malheureusement Berton avait avec Deslauriers un ancien compte qu'il +n'avait pu solder, et pour lequel il lui avait fait un billet de 155 +fr.; mais le billet était depuis longtemps en souffrance. Le marchand +fut inflexible; le papier à vingt-huit portées coûtait 3 fr. le cahier, +il en fallait trois, et Berton ne les obtiendrait que contre de +l'argent, mais de bon et véritable argent, et non des assignats. Or, de +l'argent, c'était chose impossible à avoir. Berton n'avait que ses 200 +francs par mois du Conservatoire, et le paiement s'en faisait en +assignats comme dans toutes les caisses de l'Etat, ce qui en réduisait +la valeur à zéro. Faute de 9 francs, le pauvre compositeur se voyait +donc réduit à interrompre son oeuvre, l'oeuvre qui contenait tout son +présent et son avenir. Il n'y avait plus rien à vendre à la maison et sa +philosophie allait peut-être lui faire défaut. + +Un éditeur de musique vint le tirer d'embarras. + +Gaveaux entre un matin chez Berton. + +--Mon ami, lui dit-il, je viens te prier de me rendre un service, que je +te paierai, bien entendu. Mais comme cela te coûtera fort peu, je ne +pourrai pas te le payer bien cher. Il s'agit de m'arranger l'ouverture +de _Démophon_ pour deux flageolets. + +--Comment! pour deux flageolets? s'écrie Berton en faisant un bond. + +--Mais certainement, reprit l'éditeur: le flageolet est un instrument +qui gagne beaucoup, les amateurs sont las de jouer _Triste raison_, le +_Ça ira_ ou l'air de _la Carmagnole_. Je crois qu'il ne serait pas mal +de leur donner un peu de musique sérieuse, et l'ouverture de _Démophon_ +me paraît admirablement choisie. + +--Admirablement est le mot, interrompit Berton; mais, outre le prix, +fourniras-tu le papier? + +--Certainement, il en faut si peu, une feuille suffira. + +--Oh! non vraiment, dit Berton, il m'en faudra beaucoup, deux ou trois +cahiers. + +--Comment! trois cahiers pour écrire une ouverture qui tiendra dans deux +pages? + +--Oh! oui, mais les brouillons, il faut essayer avant d'arranger. + +--Allons, dit Gaveaux en riant, je vois que tu as envie que je te fasse +cadeau de papier réglé. Soit, tu en auras trois cahiers. + +--Merci, mais je voudrais, qu'il eût vingt-huit portées. + +--Ah! par exemple c'est trop fort! Tu me demandes un papier comme il +n'en existe peut-être pas un seul cahier à Paris. Tiens, cessons cette +plaisanterie. Je t'avais apporté une feuille de papier; la voici. Je te +donnerai deux écus de six francs, cela te convient-il? + +--Oui, certainement, dit Berton, j'accepte, mais j'ai encore une +condition à t'imposer. Tu sens que mon titre de professeur d'harmonie au +Conservatoire m'impose une certaine dignité, une certaine réserve. Quoi +que tu m'aies assuré que le flageolet gagne beaucoup, cet instrument +n'est pas encore très-adopté au Conservatoire, et l'espèce de partialité +que je montrerais pour lui en arrangeant à son usage une oeuvre aussi +importante que l'ouverture de Vogel, pourrait me faire du tort. Je +t'arrangerai l'ouverture, mais tu n'y mettras pas mon nom. + +--Diable! mais cela ne fait pas mon affaire, il me faut un nom d'auteur. + +--Eh bien! tu mettras: Ouverture de _Démophon_ arrangée pour deux +flageolets, par J.-B. Figeac, citoyen de Pézénas. Tu es du pays, cela +fera honneur à ton département. + +--Je veux bien, dit Gaveaux en se retirant, mais tu ne me feras pas trop +attendre? + +--Sois tranquille, je vais m'y mettre sur-le-champ, et tu n'auras pas +besoin de venir me redemander ton ouverture, je te la porterai dès que +ce sera fini. + +Gaveaux se retira; deux heures après, Berton lui porta l'arrangement. +L'éditeur, enchanté de la promptitude du musicien, ne voulut pas rester +en arrière de bons procédés avec lui, et il doubla la somme convenue: au +lieu de deux écus de six francs, il lui en donna quatre. + +Berton ne fit qu'un saut de la boutique de Gaveaux à celle de +Deslauriers; mais, en entrant, il eut soin de faire sonner dans sa poche +les quatre écus qu'il possédait. Ce son argentin, qu'on entendait alors +si rarement, dérida soudainement le front du vieux marchand. + +--Je parie que vous venez me demander du papier à vingt-huit portées. +Voyez quel bonheur, citoyen: hier en remuant mes fonds de magasin, on en +a retrouvé douze cahiers; ils sont à votre service, les voulez-vous? + +--Non pas, répondit Berton, je n'en veux que trois. Voici 12 francs, +prenez 9 francs, et rendez-moi le reste. + +--Et mon billet de 155 francs? dit Deslauriers. + +--Oh! soyez tranquille, dit Berton en se retirant, maintenant que je +suis sûr de pouvoir faire mon opéra, je pourrai vous le payer. + +Il court rue Lepelletier, escalade ses trois étages, embrasse ses +enfants, saute au cou de sa femme. + +--Tiens, ma bonne amie, nous voilà riches; j'ai du papier pour mon +finale et de l'argent pour faire bombance. Va-t'en vite aux provisions. +Voici 15 francs, achète-nous de quoi vivre au moins une décade. Je suis +las de ne manger que du pain; apporte-nous ce que tu voudras de +meilleur. + +--Mais quoi encore, mon ami? avec 15 francs il faut que nous puissions +dîner au moins dix jours. + +--C'est bien comme cela que je l'entends. Rapporte nous un bon morceau +de lard et des lentilles. De cette façon nous changerons. Nous mangerons +un jour du lard aux lentilles et le lendemain des lentilles au lard. +Madame Berton embrasse son mari en riant, prend son panier aux +provisions et son plus jeune enfant, puis laisse seul son mari, en lui +recommandant de bien soigner le feu. Le compositeur, enchanté, se met +dans un coin de la cheminée, assis sur un petit tabouret, son encrier à +terre et, saisissant un des précieux cahiers à vingt-huit portées, il +écrit immédiatement les premières mesures de son crescendo. + + +III + +Mais à peine a-t-il commencé les premières lignes, qu'une difficulté de +mise en scène se présente à son esprit. Il ferme les yeux et tâche de se +représenter les personnages et la manière dont ils seront groupés: ils +ne s'offrent à son esprit que d'une manière vague et confuse. Il imagine +alors de les faire figurer artificiellement devant lui. Il aperçoit dans +un coin de la chambre un tas de vieux bouchons; il va en ramasser une +douzaine et les range debout sur sa table, en les surmontant chacun d'un +petit papier indiquant le nom du personnage qu'il lui représente. + +Voici comment Berton rend compte de cet expédient: «J'avais cinq rôles +principaux à faire agir et parler. Je fis donc choix de cinq gros +bouchons: à la gauche du spectateur, le premier, était Stéphanie, le +deuxième Léonati, le troisième Salvator, le quatrième Montano, et le +cinquième Altamont. Les petits bouchons placés derrière représentaient +les officiers et les gens de leur suite. Cette statistique exacte du +tableau que je désirais que la scène offrît me fut d'un grand secours; +car, en faisant avancer ou reculer, à mon gré l'un de ces personnages, +lorsque l'un d'eux me paraissait avoir trop tardé à parler, je +m'identifiais plus directement avec l'intérêt et le pathétique éminent +de cette belle situation dramatique.» + +J'avoue que je n'ai jamais trop compris comment on s'identifiait plus +directement avec le pathétique d'une situation en faisant avancer ou +reculer des bouchons; il faut bien qu'il en ait été ainsi, puisque +Berton nous l'affirme. Peut-être tout cela devait-il être expliqué dans +un chapitre de ses Mémoires perdus, intitulé: De l'influence de l'emploi +de vieux bouchons en matière de finale et de situation dramatique.--Quoi +qu'il en soit, le procédé réussit parfaitement au compositeur, et il +était encore occupé à cet intéressant exercice, lorsque sa femme rentra. +Elle avait entendu sonner midi et demi à une horloge voisine, et elle +venait lui rappeler que, ce jour-là , sextidi, sa classe avait lieu au +Conservatoire à une heure précise. Berton n'eut que le temps de +s'habiller à la hâte, pour se rendre à l'appel du devoir. Mais en +rentrant, il chercha vainement les personnages de son opéra: sa femme +avait jeté tous les bouchons par la fenêtre, sans se douter qu'ils +eussent l'honneur de représenter Stéphanie, Montano, et tous les héros +du drame sur le succès duquel était fondé l'espoir et l'avenir de sa +famille. Berton, qui riait de tout, ne se fâcha pas de l'esprit d'ordre +et de rangement de sa femme; il continua à écrire son finale, qu'il eut +terminé au bout de deux jours, et il se hâta de porter sa partition +complète au théâtre. On lui promit qu'elle allait être remise à la +copie, et il attendit patiemment qu'on le prévînt pour la première +répétition. + +Un matin, Dejaure entre chez Berton, pâle et défait. Mon ami, nous +sommes perdus; depuis huit jours on répète en secret un opéra sur le +même sujet que le nôtre; il s'appelle, je crois, _Ariodant_. L'auteur du +poëme est Hoffman et la musique est de Méhul.--C'est impossible, dit +Berton; Hoffman sait très-bien que j'ai un tour avant son ouvrage, et je +lui ai parlé du mien il n'y a pas deux semaines. Courons chez +lui.--Arrivés chez Hoffman, on leur dit qu'il était à Nantes depuis une +quinzaine de jours. L'on avait profité de son absence pour lui faire +commettre cette mauvaise action à son insu. Nos deux auteurs écrivirent +sur-le-champ à leur confrère; et Hoffman leur répondit sur-le-champ en +envoyant aux comédiens une signification par huissier de faire cesser +les répétitions d'_Ariodant_, ajoutant qu'il ne les laisserait reprendre +qu'avec l'assentiment des auteurs de _Montano_, et lorsque leur ouvrage +aurait eu un nombre de représentations suffisant pour en assurer le +succès. Dès le lendemain, on commença les répétitions de _Montano_. + +Les ouvrages que Berton avait donnés précédemment n'avaient jamais +offert de grandes combinaisons de masses, et les chanteurs furent +effrayés du grand nombre de morceaux d'ensemble, et surtout du finale où +se trouvait le formidable _crescendo_. Bref, le bruit se répandit +bientôt au théâtre que c'était une musique baroque, incompréhensible; +que le finale était inexécutable, et que la situation sur laquelle le +poëte avait le plus compté avait tout à fait été manquée par le +musicien. + +Ces rumeurs prirent une telle consistance, que Dejaure crut devoir +aller, de son autorité privée, intimer l'ordre au copiste de supprimer +toute cette partie du finale. Celui-ci, fort heureusement, était un +assez bon musicien, qui savait lire ce qu'il faisait copier; il résista +au poëte et alla raconter sa tentative au compositeur; celui-ci courut +sur-le-champ porter sa réclamation au comité; il demanda à être entendu +avant d'être condamné, et, sur la motion d'Elleviou, on décida qu'une +répétition générale aurait lieu dès le lendemain, pour entendre le +morceau qui faisait naître tant de réclamations. + +Berton avait convoqué quelques amis et confrères. Dalayrac, Kreutzer, +Catel, Garat, Elleviou, et d'autres dont le souvenir m'échappe, se +rendirent à l'appel. Le premier acte et toute la première partie du +second firent un excellent effet. Mais au finale, à l'explosion du +_fortissimo_ qui couronne le _crescendo_, ce ne fut qu'un cri +d'enthousiasme arraché par l'admiration. Garat, se levant de sa place, +et applaudissant avec fureur, domina tous les bruits de sa voix sonore: +_Bravo, bravissimo, pixiou!_ s'écria-t-il, et les applaudissements des +musiciens et des chanteurs vinrent compléter l'ovation la plus honorable +pour le compositeur. Trois autres répétitions suffirent pour mettre +l'ouvrage en état d'être représenté. Après la dernière, Blasius, le chef +d'orchestre, interpella Berton: + +--Et ton ouverture? + +--Je n'ai pas eu le temps d'en faire une; on dira celle des _Rigueurs du +cloître_. + +--Non pas, vraiment, reprit vivement Blasius, un opéra comme celui-ci +mérite d'avoir une ouverture toute neuve, et qui n'ait jamais servi. + +Puis, se tournant vers ses musiciens, et sans consulter le compositeur: +Mes amis, à demain à midi pour répéter la belle ouverture que vous +apportera mon ami Berton. Il n'y avait pas à reculer, on avait promis en +son nom. Berton devait avoir fait son ouverture, et la donner toute +copiée le lendemain. Il avait la nuit devant lui. Ses élèves, Pradher, +Lafont, Bertheaux, Courtin, Gustave Dugazon et Quinebaut lui promirent +de venir chez lui le lendemain, à quatre heures du matin, escortés de +deux copistes du théâtre, pour transcrire sa partition sur les parties +d'orchestre. + +En rentrant chez lui, Berton trouva installé Deslauriers, le marchand de +papier, dont il avait obtenu à si grand'peine les trois cahiers réglés à +vingt-huit portées. + +--Ah! citoyen, lui dit le marchand, je sors de votre répétition, et je +suis dans l'enthousiasme; c'est superbe, admirable, et je ne puis mieux +vous prouver mon admiration qu'en vous offrant de vous acheter votre +partition. + +L'offre était tentante pour qui ne possédait rien, Berton pensa à +devenir fou de joie, quand Deslauriers lui offrit la somme magnifique de +1,000 francs. + +--En argent? dit le compositeur. + +--En argent et en papier, répondit le marchand. + +--Ah! pour du papier, personne n'en veut plus, et je n'en accepterai +pas. + +--Oui, le papier du gouvernement, celui-là ne vaut rien; mais le vôtre +et le mien, c'est bien différent. + +--Comment? je ne comprends pas. + +--Je vais vous faire comprendre. Tenez, voici un petit traité tout +préparé, vous n'avez plus qu'à le signer. + +«Entre les soussignés a été convenu ce qui suit; Le citoyen Berton, +auteur de la musique de l'opéra intitulé _Montano et Stéphanie_, cède +par les présentes son oeuvre au citoyen Deslauriers, qui se propose d'en +faire graver la partition, parties séparées, ouverture et airs pour tels +instruments qu'il lui plaira, le compositeur s'engageant à faire toutes +les corrections. Cette vente est faite moyennant la somme de 1,000 +francs ainsi payée: en argent comptant, 300 francs; en un billet de +Berton à Deslauriers échu depuis longtemps, 155 francs, et en partitions +de musique au choix du citoyen Berton, à prendre dans le catalogue et le +fonds appartenant audit Deslauriers, pour la somme et jusqu'à la +concurrence de 545 francs, avec la déduction du quart du prix marqué +net.--Total, 1,000 francs.» + +Ce marché d'Arabe fut accepté avec reconnaissance par le compositeur, et +je ne crois pas qu'il lui soit arrivé une fois dans sa vie de maudire +_l'infernal capital_, lui qui avait été la victime de la spéculation la +plus odieuse. + +Cependant il fallait songer à l'ouverture. Berton y songea toute la +nuit, mais il ne trouva rien. Ses élèves arrivèrent ponctuellement le +lendemain à quatre heures. Leur présence, l'influence du dernier moment, +électrisèrent le compositeur, une idée lui jaillit du cerveau, cette +idée était toute l'ouverture: il l'écrivit de verve et sans s'arrêter. +Ses feuillets étaient transcrits à mesure qu'il les écrivait. Pradher et +Lafont copiaient les parties de violons, Quinebaut celles d'altos, +Bertheaux celles de violoncelles et de contre-basses, Courtin celles des +cuivres et timbales, et Gustave Dugazon celles de flûtes, hautbois, +clarinettes et bassons. A midi l'ouverture, ainsi improvisée, était +copiée; à midi et demi elle était répétée, applaudie et saluée comme un +chef-d'oeuvre. C'est, en effet, un des meilleurs morceaux de ce genre +qui existent. + +La première représentation de _Montano_ eut lieu le soir même, le 7 +floréal an VII (26 mai 1799); mais elle fut loin d'être aussi calme +qu'on pourrait l'imaginer, d'après le succès constant que l'ouvrage a +obtenu pendant près de trente années consécutives. L'orage éclata au +deuxième acte, lorsque l'on vit la décoration représentant la chapelle +de l'église où se doit célébrer l'hymen de Stéphanie. + +Certes, si l'on compare la situation de Paris en 1799 à celle de Paris +en 1793, on peut dire qu'en 1799 la capitale jouissait des douceurs +d'une république modérée; mais la violence du parti vaincu saisissait +toutes les occasions de se manifester. Le culte n'était pas encore +rétabli, et la vue des insignes du catholicisme suffit pour faire +éclater l'indignation d'une petite fraction du parterre, dont la +turbulence sut imposer la loi pendant un instant à la grande majorité du +public. Le vacarme recommença de plus belle, quand Solié, qui jouait le +rôle d'un prêtre, Salvator, vint pour chanter l'air: _Quand on fut +toujours vertueux_; il n'y eut pas moyen d'en entendre une note, et le +chanteur dut s'interrompre devant les injures et les interruptions. Tout +à coup un homme se lève sur une banquette du parterre; il est enveloppé +dans un large manteau: + +«--Silence! silence tous! s'écrie-t-il d'une voix de Stentor; respectez +la liberté des opinions, ou bien le premier qui recommencera cet ignoble +tapage m'en rendra raison. + +»--Et qui donc êtes-vous pour nous imposer silence? lui crie-t-on du +côté d'où s'élevait le plus de bruit. + +»--Qui je suis? le général Mellinet. Il paraît que vous ne voulez pas +user de vos oreilles, eh bien! je vous en débarrasserai.» + +Cette harangue peu parlementaire imposa silence aux perturbateurs. Le +général Mellinet était un ami de Berton, grand amateur de musique, et +son énergie suffit pour rétablir le calme. On fit recommencer l'air de +Solié, qui le chanta à merveille, et on l'applaudit avec transports. Le +finale, le fameux _crescendo_, l'admirable énergie de Gavaudan-Montano, +la grâce de Jenny Bouvier-Stéphanie excitèrent l'enthousiasme, et le +succès fut complet malgré la faiblesse du troisième acte, qui n'est pas +celui que l'on a joué depuis. + +A la seconde représentation, on supprima les emblèmes religieux. Solié +prit les habits d'un prêtre du rite grec, et il n'y eut pas la moindre +opposition. A la troisième représentation, le succès augmenta encore et +la recette fut une des plus belles qu'on eût faites depuis longtemps. + +Mais, hélas! ce succès si péniblement acquis devait être bien +soudainement interrompu. Le lendemain même de cette troisième +représentation, Camerani, le régisseur, vint annoncer une fatale +nouvelle à Berton. + +--Ah! moun boun ami, s'écrie-t-il en entrant, toi, moi, la comédie, +_Montano_, nous sommes tous perdous! la police il vient d'envoyer +l'ordre de ne piou zouer zamais ton beau, ton souperbe opéra. + +Berton fut attéré à cette nouvelle; il résolut cependant de tenter une +démarche. Laissons-le raconter. + +«Dejaure, atteint déjà du mal qui, peu de temps après, le mit au +tombeau, ne pouvait pas venir avec nous à la police. Camerani et moi +nous nous y rendîmes seuls; pendant un assez long temps nous fîmes +antichambre. Enfin nous fûmes introduits dans le cabinet du Minos +républicain. Il était sur sa chaise curule, le bonnet rouge sur la tête, +et, sans nous inviter à nous reposer, il nous adressa la parole avec +rudesse et dans toutes les formes à l'ordre du jour. + +»--Citoyen, me dit-il, comment as-tu eu l'audace de composer un ouvrage +contre-révolutionnaire?... + +»--Mais, citoyen... + +»--Un ouvrage dans lequel on fait figurer un prince souverain, avec ses +écuyers, ses pages, ses vassaux, des prêtres, un autel, et toutes les +momeries du fanatisme papal, que les vertus républicaines ont proscrites +pour jamais?... C'est intolérable, c'est un crime de chouannerie! Mais +surtout, ce qui est plus audacieux encore, c'est d'avoir osé mettre en +scène un prêtre honnête homme. + +»--Mais, citoyen, je croyais que la musique... + +»--C'est justement en ce point que tu es plus coupable, car tout ce que +chante ton cafard est excellent, et sans la force de mes sentiments +républicains, je me serais laissé toucher par tes accords +aristocratiques... Va donc, jette ton ouvrage au feu, et trouve-toi +heureux d'en être quitte à si bon marché.» + +Une telle sentence était sans appel; elle ne reçut cependant pas son +exécution dans son entier; l'ouvrage ne fut pas jeté au feu, mais les +représentations en cessèrent entièrement. + +Ainsi, ce chef-d'oeuvre dont nous parlons aujourd'hui, juste cinquante +ans après sa première apparition, n'eut pas plus de trois +représentations consécutives. + +Ce ne fut que deux ans après, en 1801, qu'il fut permis de le rejouer. +Dejaure était mort, et ce fut Legouvé qui refit le troisième acte, celui +que nous connaissons. Le succès de la reprise fut aussi grand que +l'avait été celui des premières représentations, et _Montano et +Stéphanie_ ne quittèrent plus le répertoire. + +Je n'entreprendrai pas de donner la liste des ouvrages de Berton qui +suivirent _Montano_; elle serait trop considérable. Il suffira de les +citer: _le Délire_, _Aline reine de Golconde_, _les Maris garçons_, +_Françoise de Foix_, etc., etc. Berton fut nommé directeur de la musique +de l'Opéra-Italien en 1807, puis chef du chant à l'Opéra en 1809. En +1815, il fut admis à l'Institut par ordonnance, le nombre des membres de +la section de musique, qui n'était que de trois, ayant été porté à six. +Puis il fut fait chevalier de la Légion-d'Honneur à la même époque; il +ne fut promu au grade d'officier qu'en 1838. + +Si Berton n'avait pas eu le caractère le plus heureux, sa vieillesse +aurait pu passer pour très-malheureuse, car il fut accablé de chagrins +de toutes sortes. + +Chargé d'une nombreuse famille, ayant passé les meilleures années de sa +vie au milieu de la tourmente révolutionnaire, il ne put jamais faire +d'économies, et ses ressources égalèrent à peine le chiffre de ses +dépenses. + +Homme d'imagination et non de savoir, il ne sut pas comprendre que son +talent résidait dans la fraîcheur de ses idées et dans la jeunesse de +son esprit. Lorsque l'âge vint s'abattre sur sa tête, il crut pouvoir +travailler comme il avait fait dans sa jeunesse, c'est-à -dire écrire, +car Berton a toujours écrit et n'a jamais cherché. Ses derniers ouvrages +n'offraient plus que de rares éclairs de génie, les réminiscences y +abondaient, et cet homme si jeune de caractère, était vieux de style. Il +n'avait compris ni adopté la révolution musicale opérée par Rossini, et, +il faut le dire à regret, il se montra un des adversaires les plus +obstinés de cet immense génie. Il publia deux brochures à ce sujet, +l'une intitulée: _De la Musique mécanique et de la Musique +philosophique_, et l'autre: _Epître à un célèbre compositeur français, +précédée de Réflexions sur la Musique mécanique et la Musique +philosophique_. Le célèbre compositeur était Boïeldieu, qui ne fut +nullement flatté de la dédicace d'un pamphlet entièrement opposé à ses +opinions. + +Vers 1820, Berton, voyant son répertoire presque délaissé, et se +trouvant pressé par un besoin d'argent, en abandonna le produit à +perpétuité aux sociétaires de l'Opéra-Comique, moyennant une rente +viagère de 3,000 fr.--On vit alors ce répertoire se rajeunir et ne plus +cesser de figurer sur l'affiche. Mais la société fit faillite en 1828; +la rente fut anéantie, et le répertoire du pauvre musicien avait été +tellement usé par les sociétaires, qu'il n'était plus exploitable. +Jusqu'au jour de sa mort, Berton fit de vains efforts pour faire +reprendre un de ses grands ouvrages; il ne parvint jamais qu'à faire +remonter un opéra en un acte, _le Délire_, qui fut joué cinq ou six +fois. + +Mais des chagrins encore plus réels et plus douloureux avaient frappé la +vieillesse de Berton: il avait survécu à tous ses enfants. Il mourut au +mois d'avril 1842, entouré des soins les plus touchants de son +excellente femme, dont il n'était l'aîné que d'un an. + +Madame Berton n'a pu obtenir qu'une modeste pension de 1100 fr., et +comme si tout en elle avait dû finir avec celui à qui elle avait +consacré sa vie, sa raison ne tarda pas à s'altérer après la mort de son +mari. Elle existe encore, si la vie matérielle privée d'intelligence +peut s'appeler une existence. + +François Berton a laissé une veuve et deux fils. L'aîné a débuté au +Théâtre-Français et a épousé une fille de M. Samson, le spirituel +comédien qui est une des gloires de ce théâtre. Le plus jeune chante +l'opéra-comique, et a épousé une jeune femme qui suit la même +profession, et à qui ceux qui l'ont entendue dans plusieurs villes des +départements et principalement au théâtre français d'Alger, +reconnaissent un talent distingué uni au physique le plus gracieux. + +Je ne puis penser à Berton sans me rappeler avec attendrissement un des +derniers incidents de sa vie. En 1841, il y eut une vacance dans la +section de musique de l'Académie des beaux-arts de l'Institut. J'étais +l'un des candidats, et je n'avais pas de plus chaud partisan que +l'excellent Berton. Les titres très-réels de mon concurrent rendaient la +lutte difficile, et j'étais loin de m'illusionner sur le résultat. Mais +le pauvre père Berton était, sous ce rapport, plus jeune que moi; il +croyait tout ce qu'il désirait. Peut-être fut-ce là le secret du bonheur +de sa vie. J'allai le voir la veille de l'élection. «Mon cher enfant, me +dit-il, votre affaire est assurée, et je m'en fais garant. Je veux +moi-même vous annoncer votre nomination. Je m'invite à dîner demain chez +vous avec ma femme, votre bon père, et toute votre famille, et toi +aussi, dit-il à Panseron, un de ses bons amis et de ses habitués qui +était présent à notre entretien.--Monsieur Berton, lui répondis-je, il +n'y a qu'une chose de sûre pour moi, c'est que demain sera un beau jour, +puisque j'aurai le bonheur de vous recevoir.» + +L'élection eut lieu le lendemain, et j'échouai. Mon frère était venu +m'annoncer ma défaite, et j'avais pris mon parti très-gaîment; mais +j'eus le coeur navré quand je vis entrer le pauvre Berton, donnant le +bras à mon père, qu'il avait rencontré dans l'escalier. + +Mon père avait alors quatre-vingt-deux ans; mais quoique Berton fût plus +jeune de cinq ou six ans, l'excellente santé de mon père lui laissait +encore une apparence de vigueur qui contrastait avec l'air chétif de +Berton, dont les traits étaient renversés. Les deux vieillards se +jetèrent à mon cou, et me tinrent étroitement embrassés: Mon pauvre +enfant, me dit Berton, je voulais vous avoir pour confrère, je ne +pourrai plus vous avoir que pour successeur! + +Un an après, sa prédiction était accomplie, et si quelque chose pouvait +empoisonner la joie d'avoir mon père pour témoin de l'honneur qui +m'était conféré, c'était le chagrin de ne l'avoir obtenu qu'aux dépens +de la vie de l'homme excellent et célèbre dont je viens d'essayer +d'esquisser quelques traits. + + + + +CHERUBINI + + +Cherubini vient de s'éteindre! Celui dont les ouvrages ont fait +l'admiration de l'Europe entière, a cessé de vivre! L'immortalité a +commencé pour cet homme illustre. + +Peu de carrières de musiciens ont été aussi belles, aussi bien remplies. + +Pendant la seconde moitié du siècle dernier, pendant la première de +celui-ci, son nom a toujours été prononcé avec respect, ses ouvrages ont +été cités comme modèles et acceptés comme tels, par tous les +compositeurs de quelque école qu'ils fussent: c'est que leur pureté, +leur _classicisme_, les mettaient en dehors de toutes les frivolités de +la mode, de toutes les concessions faites au goût du public. Rossini, +Auber et Meyerbeer, ces trois représentants des écoles italienne, +française et allemande, s'inclinaient également devant ce grand nom, +devant l'homme célèbre dont ils avaient étudié les oeuvres, devant celui +qui, les ayant tous trois précédés dans la carrière, leur en avait +peut-être marqué la trace, devant celui dont la science avait montré de +loin au génie la route qu'il devait suivre. + +Quoique le style de Cherubini appartînt plutôt à l'école allemande qu'à +l'école italienne, on ne peut cependant le ranger parmi les compositeurs +de la première de ces deux écoles. + +Sa manière est moins italienne que celle de Mozart, elle est plus pure +que celle de Beethoven, c'est plutôt la résurrection de l'ancienne école +d'Italie enrichie des découvertes de l'harmonie moderne. + +Je crois que si Palestrina avait vécu de notre temps, il eût été +Cherubini; c'est la même pureté, la même sobriété de moyens, le même +résultat obtenu par des causes pour ainsi dire mystérieuses; car, à +l'oeil, leur musique offre des combinaisons dont il est impossible de +deviner l'effet, si l'exécution ne vient les révéler à l'oreille. + +Cherubini n'a point marqué dans l'art comme ces musiciens qui viennent y +faire une grande révolution, une transformation complète du style. + +Contemporain d'Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Rossini, Cherubini +semble avoir été placé au milieu de ces grands génies, comme un +modérateur dont l'esprit sage et ferme devait mettre en garde tous les +satellites de ces lumineuses planètes contre les égarements de +l'idéalité; c'est la raison, placée près de l'imagination, qui doit en +diriger les rayons et en réprimer les écarts. + +Les ouvrages de ce maître pourront toujours servir de modèles, parce +que, composés dans un système exact et presque mathématique, exempt par +conséquent des formules affectées par la mode, ils subiront moins de +dépréciation que maints ouvrages, recommandables d'ailleurs à bien des +titres, mais dont les formes vieilliront d'autant plus vite qu'elles +auront été accueillies avec plus de faveur à leur apparition. + +Comparez en effet les premières oeuvres de Mozart à celles de Cherubini, +composées à peu près à la même époque, car ils naquirent à quatre années +de distance l'un de l'autre, et vous serez surpris de voir combien +certains passages de Mozart vous paraîtront surannés, tandis que rien +n'accusera dans les ouvrages de Cherubini l'époque où ils ont été +écrits. + +Il ne faut pas s'étonner si, avec cette rigidité de formes, Cherubini a +rarement obtenu des succès populaires; en fait de musique, de trop +grandes réussites vous escomptent souvent l'avenir, et la postérité sait +nous récompenser d'avoir refusé des concessions au goût du temps; il +faut un grand courage pour résister ainsi à des conditions de succès +souvent faciles, et il faut une grande foi dans son art, il faut +l'envisager de bien haut pour oser le cultiver pour lui-même et compter +ainsi sur l'avenir. + +L'admiration doit être la récompense d'une telle abnégation: aussi celle +qu'excitent les ouvrages de Cherubini est-elle grande, est-elle un juste +hommage rendu à l'énergie de sa force de volonté dans le système qu'il a +constamment suivi. + +Cherubini (Marie-Louis-Charles-Zenobi-Salvador) naquit à Florence le 8 +septembre 1760. + +Il commença dès l'âge de neuf ans à étudier la composition, et à peine +âgé de treize ans, il fit exécuter une messe et un intermède qui +révélèrent déjà ce qu'on pouvait attendre d'un talent si précoce. + +Il continua jusqu'en 1778 à composer pour le théâtre et pour l'église +différents ouvrages qui furent accueillis avec la plus grande faveur. + +Cependant le jeune auteur, avide de science, fut loin de se laisser +étourdir par ces succès obtenus dans sa ville natale; il sentait qu'il +avait encore à acquérir, et que l'étude lui devait de nouvelles +révélations; il alla à Bologne où résidait le célèbre Sarti, et se +refaisant écolier, il étudia pendant quatre ans sous cet illustre +maître. + +C'est à cette étude qu'il dut sa science profonde du contre-point et la +pureté de style qui a été le cachet distinctif de son admirable talent. + +Cherubini n'était pas riche, et il n'avait qu'une manière de payer les +excellentes leçons qu'il recevait: c'était de faire profiter son maître +de la science qu'il en acquérait. + +Sarti était alors si à la mode en Italie, qu'il ne pouvait suffire aux +nombreuses compositions qu'on lui demandait; il fut trop heureux de +trouver dans son élève un aide digne de lui, et, profitant de cette +manière nouvelle de rémunérer ses leçons, il accepta, sans toutefois +l'avouer au public, la collaboration de Cherubini qui eut une bonne part +aux succès de l'_Achille in Sciro_, du _Giulio Sabino_ et du _Siroe_, +opéras qu'il fit représenter pendant le séjour que son élève fit près de +lui. + +En 1784, Cherubini alla à Londres, où il fit jouer deux opéras: la +_Finta principessa_, et un _Giulio Sabino_ qui, cette fois, était +entièrement de lui. + +Il alla ensuite à Paris, dans l'intention de s'y fixer. + +Il fit néanmoins, en 1788, un court voyage dans cette Italie qu'il ne +devait plus revoir. Il fit représenter à Turin une _Iphigenia in +Aulide_; puis, de retour à Paris, il y fit jouer, au mois de décembre de +la même année, son _Demophon_, sur le théâtre de l'Opéra; c'est le +premier ouvrage qu'il ait donné en France: le succès ne répondit pas à +son attente. + +Vogel venait de mourir: chacun savait qu'il avait laissé achevé un opéra +de _Demophon_, dont l'ouverture avait été exécutée deux fois avec un +succès prodigieux au Concert-Olympique. + +On comptait sur un ouvrage digne de l'ouverture qu'on avait tant +applaudie, et l'on se montra sévère pour une composition écrite sur le +même sujet. + +Quelque temps après, on joua le _Demophon_ de Vogel, qui ne fut guère +plus heureux que celui de Cherubini: l'ouverture seule a survécu à +l'Opéra. + +Les années suivantes, Cherubini se contenta de composer un grand nombre +de morceaux qui furent intercalés dans les opéras représentés par une +excellente troupe italienne, dont il surveillait les répétitions et les +représentations avec le plus grand soin. + +Un opéra de _Koucourgi_, qu'il était sur le point de donner au théâtre +Feydeau, ne fut pas représenté à cause des troubles qui suivirent le 10 +août. + +Il avait donné au même théâtre, en 1791, une _Lodoiska_, dont le succès +fut éclipsé par celle de Kreutzer, représentée sur le théâtre de la +Comédie-Italienne. En 1794, il fit représenter _Élisa_, où l'on remarque +une si belle introduction; en 1797, _Médée_, ouvrage du style le plus +sévère, où madame Scio était admirable et où l'on trouve des beautés du +premier ordre; en 1798, _l'Hôtellerie portugaise_, dont il ne nous est +resté que l'ouverture, qui est un chef-d'oeuvre et un charmant trio. + +C'est en 1800 qu'eut lieu la première représentation des _Deux +journées_, dont le succès fut colossal: cet ouvrage est trop bien connu +de tous les amateurs de musique pour qu'il soit nécessaire d'en citer un +seul morceau. + +En 1803, on joua, à l'Opéra, _Anacréon chez lui_, qui renferme de +délicieuses choses; et au même théâtre, en 1804, le ballet d'_Achille à +Scyros_. + +Les succès de Paris avaient retenti jusqu'en Allemagne, et Cherubini y +fut appelé en 1805. + +Il fit représenter, au théâtre impérial de Vienne, _Faniska_, dont il +avait composé une partie de la musique avec des fragments de +_Koucourgi_, qu'il n'avait pu faire représenter. + +En 1809, il fit jouer, au théâtre des Tuileries, un opéra de +_Pigmalione_; en 1810, le _Crescendo_, opéra en un acte, au théâtre +Feydeau; cet ouvrage n'eut point de succès: il en est pourtant resté un +air et un duo. + +En 1813, les _Abencerrages_ furent représentés à l'Opéra; le succès en +fut interrompu par les nouvelles des désastres de Moscou. + +Jusque là , malgré son immense réputation, Cherubini ne jouissait pas +d'une position brillante; il n'était pas bien vu de Napoléon, qui ne +pouvait pardonner à un Italien de ne pas faire de la musique purement +italienne, lui qui était fou de celle de Cimarosa. + +Les honneurs et les sommes d'argent prodigués à Paisiello et à Paër +semblaient être un reproche indirect continuellement jeté à Cherubini, +qui ne voulait point plier son talent au goût du maître. + +A l'exception des _Deux Journées_, les ouvrages de Cherubini étaient +beaucoup plus joués en Allemagne qu'en France; et quelque étendue que +fût la domination de Napoléon, son pouvoir n'allait pas jusqu'à faire +payer des droits d'auteur aux théâtres de Vienne et de Berlin. + +Cherubini n'avait d'autres ressources que sa place d'inspecteur du +Conservatoire qu'il occupait depuis la création en 1795. + +La gloire pouvait seule le consoler des rigueurs de la fortune. + +La Restauration vint ouvrir une nouvelle voie à son admirable talent. + +Nommé surintendant de la musique du roi, où il succéda à Martini, il put +se livrer exclusivement à un genre qu'il affectionnait, et où il s'était +déjà signalé par la publication de sa belle messe à trois voix, qui fut +suivie de son grand _Requiem_, de sa messe du sacre, et d'une foule +d'autres morceaux du même genre dont l'énumération serait trop longue. + +L'Institut lui avait ouvert ses portes; la Légion-d'Honneur le comptait +parmi ses membres; il fut décoré de l'ordre de Saint-Michel; justice +enfin lui était rendue. + +En 1821, dans une pièce de circonstance, composée en collaboration avec +Boïeldieu, Berton et Kreutzer, Cherubini fit un choeur délicieux: _Dors, +noble Enfant_, lequel a survécu à la circonstance qui le fit naître, la +naissance du duc de Bordeaux. + +En 1822, il fut nommé directeur du Conservatoire, fonctions qu'il a +remplies jusqu'au 3 février dernier. La révolution de juillet, en +supprimant la chapelle du roi, priva Cherubini de sa place de +surintendant, et porta un coup funeste à l'art, en détruisant une école +modèle d'exécution et de composition pour la musique religieuse. + +Cherubini tenta encore deux fois la carrière théâtrale. + +En 1831, il composa, dans _la marquise de Brinvilliers_, une +introduction remarquable par une vigueur et une verve toute juvéniles. + +Enfin, en 1833, il fit représenter, à l'Opéra, _Ali-Baba_, ouvrage en +quatre actes, où il replaça quelques morceaux de _Koucourgi_, qu'il +n'avait point utilisés dans _Faniska_. + +On remarqua dans cet opéra un admirable trio de dormeurs, et plusieurs +autres morceaux d'un grand mérite qui ne purent triompher de la froideur +du poëme. Cherubini avait alors 74 ans. + +Quand même cet ouvrage n'eût pas eu tout le mérite qu'il renfermait, +peut-être le public eût-il dû se montrer moins sévère; mais il y a +longtemps qu'on a dit pour la première fois cette grande vérité: «Ingrat +public!» + +L'Allemagne vengea Cherubini de la froideur de la France. _Ali-Baba_ eut +un grand succès, et il est encore au répertoire de plusieurs grandes +villes d'Outre-Rhin. + +En 1835, quelques difficultés s'élevèrent à la mort de Boïeldieu pour +l'exécution du grand _Requiem_ de Cherubini, où se trouvent des voix de +femmes que l'autorité ecclésiastique ne veut pas admettre dans les +églises. + +Cherubini entreprit alors de composer un nouveau _Requiem_ pour voix +d'hommes et il le publia en 1836; il était alors âgé de 76 ans. Ce fut +son dernier ouvrage. Quoique inférieure au premier _Requiem_, cette +composition renferme des parties extrêmement remarquables. Cette messe a +déjà été exécutée plusieurs fois--elle vient de l'être pour les +funérailles de l'auteur.--Dans cette notice nous n'avons pu qu'indiquer +les titres des ouvrages de Cherubini, sans que l'espace nous permît une +appréciation raisonnée de son double talent de compositeur dramatique et +religieux; qu'il nous soit permis seulement, sans nous étendre +davantage, de rappeler ses titres à la reconnaissance publique comme +professeur de composition, dont il n'a cessé de donner des leçons depuis +1795 jusqu'en 1822, où ses fonctions de directeur durent le faire +renoncer au professorat. + +Parmi ses élèves, contentons-nous de citer Boïeldieu, Auber, Carafa, +Halevy, Leborne, Batton, Zimmermann[3] et Kuhn. De tels noms sont un +trop grand éloge, pour que nous nous attachions un moment de plus à +relever ses titres comme professeur. + + [3] M. Zimmermann, quoique plus connu comme professeur de piano, est + un de nos plus habiles contrapuntistes. + +Enfin, un mois à peine avant sa mort, le gouvernement, voulant honorer +cet illustre maître, l'avait nommé commandeur de la Légion-d'Honneur, +distinction d'autant plus flatteuse, qu'elle était accordée pour la +première fois à un musicien. + +Comme homme, Cherubini a été diversement, et peut-être plus d'une fois +injustement apprécié. + +Extrêmement nerveux, brusque, irritable, d'une indépendance absolue, ses +premiers mouvements paraissaient presque toujours défavorables. + +Il revenait facilement à sa nature qui était excellente, et qu'il +s'efforçait de déguiser sous les dehors les moins flatteurs. + +Aussi, malgré l'inégalité de son humeur (d'aucuns prétendaient qu'il +avait l'humeur très-égale, parce qu'il était toujours en colère), +était-il adoré de ceux qui l'entouraient. La vénération que lui +portaient ses élèves tenait du fanatisme. MM. Halevy et Batton lui ont +prodigué à ses derniers moments des soins vraiment filiaux. Boïeldieu ne +parlait jamais de lui qu'avec respect et attendrissement, et Cherubini +rendait à ses élèves toute l'affection qu'ils avaient pour lui. + +Il y en avait un surtout, Halevy, qu'il considérait comme un de ses +enfants; il n'y a pas un mois encore que, me parlant de cet élève chéri, +il mettait tant d'onction à me peindre l'amour qu'il lui portait, que +j'en fus attendri jusqu'aux larmes. + +Les sensations qu'on éprouvait en approchant de Cherubini étaient si +étranges, qu'on aurait peine à les définir, et encore plus à les +comprendre. + +La vénération que l'on avait pour son grand âge et son beau talent était +tout d'un coup altérée par le ridicule qui naissait de minuties +auxquelles il s'attachait avec une persévérante opiniâtreté. + +Puis au bout de quelques instants, comme s'il eût compris que c'était +trop longtemps faire le méchant en pure perte, sa figure se déridait, ce +sourire si fin et si spirituel qu'il avait quand il le voulait, venait +animer cette belle tête de vieillard, la bonne nature reprenait le +dessus, ses défauts d'enfant gâté disparaissaient petit à petit, il +devenait bon homme malgré lui; son coeur s'ouvrait au vôtre, et alors +vous ne pouviez plus lui résister; vous le quittiez charmé, et vous +étiez tout surpris d'avoir éprouvé pour cet homme extraordinaire, et en +si peu de temps, des sentiments si divers, et d'avoir ressenti tour à +tour de l'admiration, de la répulsion, de l'entraînement; d'avoir vu en +un mot votre nature se modeler si facilement sur la sienne, et de +n'avoir pu, presque malgré lui, vous empêcher de l'aimer. + +Hélas! de tout cela, il ne reste plus qu'une gloire et qu'un nom, que +deux familles désolées, celle que les liens du sang attachaient à lui, +et celle plus nombreuse qu'enchaînaient l'amitié et la reconnaissance. + +Mais ce nom vivra immortel, cette gloire ne périra pas: car, quand bien +même Cherubini n'eût pas été un grand compositeur, quel maître put se +vanter jamais d'avoir fait de tels élèves? L'excellence de sa méthode +est encore mieux constatée par la diversité de talent des compositeurs +qui ont reçu de ses leçons, il leur laissait toute leur individualité; +mais ce qu'il leur donnait à tous, c'était une pureté dont il leur +fournissait le modèle dans ses ouvrages, et c'est encore un bonheur de +voir un reflet de son talent dans les chefs-d'oeuvre de ses élèves. + +N'est-il pas admirable de penser que c'est à lui que nous devons la +clarté et la belle ordonnance que nous admirons dans les derniers +ouvrages de Boïeldieu, l'élégance et le bon goût de ceux d'Auber, le +style nerveux et la savante manière de ceux d'Halevy, et que chacun de +ces maîtres a pu, en puisant à la même source, conserver le cachet +d'originalité qui distingue son genre respectif. + +Oui, nous le répétons, de tous les titres de gloire de Cherubini, il en +est un que l'on ne saurait trop proclamer: _il fut le maître de +Boïeldieu, d'Auber, de Carafa et d'Halevy._ + +Et si un nom modeste osait se placer à côté de ces noms si brillants, +j'essaierais timidement d'y glisser le mien, comme ayant reçu des leçons +du premier de ces élèves cités, et ayant aussi profité, quoique de +seconde main, de ses excellentes leçons. Je serais ainsi le moins digne, +mais non certainement le moins reconnaissant. + + + + +ROSSINI + + +LE STABAT MATER. + +L'apparition d'une oeuvre nouvelle de Rossini, après un silence que +déplorent tous les admirateurs de ce puissant génie, était un événement +trop important pour ne pas mettre en émoi tout le monde musical: aussi à +peine l'annonce de ce _Stabat_ fut-elle faite que déjà la propriété en +était revendiquée par ceux mêmes qui savaient n'y avoir aucuns droits; +mais sa supériorité n'était contestée par personne. + +Une lecture de quelques-uns des principaux morceaux avait été faite chez +Zimmermann, et quelque restreint que fût le nombre des invités à cette +presque-réunion de famille, partout on s'entretenait des beautés de +premier ordre que renfermaient les divers versets; et comme, en passant +de bouche en bouche, l'exagération va toujours croissant, il s'est +trouvé qu'un morceau d'une dimension très-raisonnable a été, m'a-t-on +dit, accusé, par un critique, de comporter cent quarante pages de +partition, tandis qu'il ne se compose que de cent quarante mesures d'un +mouvement modéré, ce qui, comme on le voit, est bien différent. + +Une première audition, de six morceaux du _Stabat_, a eu lieu dimanche +dernier, dans les salons particuliers de M. Herz. Le piano était tenu +par M. Labarre, les choeurs dirigés par M. Panseron, le double quatuor +conduit par M. Girard: les solistes étaient madame Viardot-Garcia, +madame Labarre, M. A. Dupont et M. Geraldy. + +L'auditoire était digne des exécutants, il était entièrement composé +d'artistes et d'hommes éminents dans les sciences et les lettres: aussi +vit-on rarement une pareille sympathie et un aussi juste échange de +sentiments et d'émotions, de talents et d'applaudissements. + +Quelques personnes auraient désiré que cette exécution eût lieu dans la +salle de concert de M. Herz et non dans ses salons: mais alors il aurait +fallu un auditoire plus nombreux, partant moins éclairé, qui ne se fût +pas aussi bien rendu compte de l'insuffisance des masses, de l'absence +des instruments à vent, remplacés par un piano, et qui eût été moins +capable d'apprécier toutes les finesses de détail et le grandiose des +ensembles que ne pouvait faire ressortir le petit nombre des voix +chorales. Par une assez heureuse combinaison, due peut-être au hasard, +les dames se trouvaient placées dans une pièce et les hommes dans une +autre, d'où ils ne pouvaient voir ni être vus, on était donc sûr qu'il +n'y aurait de distractions de part ni d'autre, et que toute l'attention +se porterait sur le but de la réunion, chose fort rare dans les +concerts, où l'on est souvent attiré autant par le désir d'admirer de +jolis visages ou de faire briller de nouvelles toilettes, que par le +charme de la musique. + +Un silence religieux s'établit dès que M. Girard eut donné le signal de +l'attaque aux violoncelles qui exécutent les premières mesures de la +strophe _Stabat mater_; et bientôt l'assemblée a été vivement +impressionnée par le début grandiose de ce morceau. Le motif fait son +entrée par une imitation à l'octave entre les basses, les ténors et les +soprani. + +Rossini, qui nous a peu habitués à ce genre de combinaisons, semble, par +cet exorde, nous initier de prime abord à une nouvelle manière; c'est +l'oubli de son passé qu'il nous recommande; à l'exemple de Virgile qui, +au moment de commencer l'Enéïde, s'écrie: + + Ille, qui quondam gracili modulatus avenà ... + +de même Rossini se présente à nous non plus comme l'interprète des +fureurs jalouses d'Otello, des douleurs de Ninetta, de la verve +spirituelle de Figaro, ou des amoureuses aventures du Comte Ory, non +plus comme le chantre des martyrs de la Liberté, des victimes de Mahomet +ou de Gessler, mais comme le barde inspiré qui va nous révéler toutes +les douleurs de la mère du Christ, comme le poëte du Dieu dont il va +chanter l'agonie, comme le pontife qui doit porter aux pieds de ce Dieu +nos prières et nos larmes. L'homme n'existe plus, le prêtre commence. + +Ce premier verset a produit une vive impression: l'exécution en a +d'ailleurs été excellente. A. Dupont a merveilleusement chanté sa +partie; le timbre doux et égal de sa voix est ce qu'on peut imaginer de +plus favorable à ce genre de musique dont le caractère passionné doit +être exclu; et les autres artistes l'ont secondé à merveille. + +Après ce premier morceau, on a dit un choeur sans accompagnement avec +solo de basse, dont l'effet a été profondément senti, malgré le petit +nombre des choristes et le peu de sûreté des voix, que l'accompagnateur +était quelquefois obligé de soutenir par des accords, quoique la +partition ne renferme aucune espèce d'accompagnement. + +La partie de basse-solo qui domine tout ce morceau était confiée à M. +Geraldy, c'est dire qu'elle a été parfaitement exécutée. + +L'entrée des ténors unissons avec la basse-solo sur ces paroles: _Fac ut +ardeat cor meum_ est d'une énergie entraînante. Les quatre mesures de +six-huit qui, à deux reprises différentes, viennent interrompre +l'uniformité du quatre-temps, font un excellent effet. Ce qu'il y a de +plus remarquable dans ce choeur, c'est l'extrême variété qui y règne, +quoique le compositeur s'y soit volontairement privé des ressources de +l'orchestre. + +Le quatuor en _la bémol_, composé sur les paroles, + + Sancta mater istud agas, + Crucifixi fige plagas, + +débute par une phrase de ténor qui peut passer pour une des plus +heureuses inspirations de Rossini. Elle renferme surtout une modulation +en _sol bémol_ si inattendue, et dont le retour au ton primitif de _la +bémol_ est si simple et si naturel, qu'on s'étonne que l'idée n'en soit +encore venue à nul compositeur. + +Tout ce morceau est traité de main de maître. Le motif principal a tant +de charme que, quoique répété quatre fois dans les différentes parties +récitantes, sans aucun changement harmonique, il paraît toujours +nouveau; et pourtant la diversité ne provient que de la différence du +timbre des voix. + +Quoique cette strophe soit celle dont l'effet a été le plus général, +nous nous garderons cependant de la déclarer supérieure aux autres, ni +surtout au quatuor qui la précédait. + +L'effet qu'elle a produit tient surtout à ce que n'étant écrite que pour +quatre voix seules, l'exécution en a été beaucoup plus complète que +celle des autres morceaux. + +Que le choeur sans accompagnement soit rendu par une masse de voix +suffisante, et alors il sera apprécié de tous et compris dans toutes ses +parties. Dans le quatuor, la phrase principale, admirablement chantée +par M. Dupont, a été rendue avec la même supériorité par Mesdames +Viardot et Labarre, et par M. Geraldy, chaque fois qu'elle revenait, +entière ou par fractions, dans leurs parties respectives; il était +impossible que le public ne donnât pas la palme au morceau confié au +talent de tels exécutants, sans que l'insuffisance des choeurs et de +l'orchestre se fît sentir comme pour les versets taillés dans des formes +plus grandioses. + +L'air de contralto en _mi majeur_, chanté par madame Viardot, nous a +semblé le morceau le moins heureux des six que nous avons entendus: il +n'a pas été non plus favorable à la cantatrice, quoiqu'elle l'ait +terminé par un point d'orgue de fort bon goût et tout à fait approprié à +la nature de l'air; ce que peu de chanteurs savent faire comme madame +Viardot, parce que peu possèdent une science et une organisation +musicales comme cette cantatrice. + +Un quatuor, sans accompagnement, d'un style très-sévère, a été le +cinquième fragment exécuté. Il y a de superbes effets d'harmonie dans ce +morceau, auquel nous ne reprochons qu'une trop fréquente répétition des +deux mots _Paradisi gloria_. + +Ce léger défaut serait facilement évité en coupant la répétition de huit +mesures qui précèdent le petit travail en imitation, conduisant à la +pédale, dont l'effet serait rendu encore plus grand par cette +suppression. + +Le dernier morceau est un air de soprano avec choeur, que madame Viardot +a chanté avec une énergie profonde. + +Le rhythme du dessin des violons qui accompagnent la phrase principale +est d'une grande chaleur, et à l'entrée des choeurs, sur les paroles: +_In die judicii_, l'attaque des instruments de cuivre, que le piano +rendait si imparfaitement, doit produire une impression d'autant plus +grande que jusque là ces instruments sont extrêmement ménagés. + +La péroraison de ce morceau est peut-être un peu courte, mais on voit +que le compositeur n'a pas voulu donner trop d'importance aux choeurs, +pour laisser la voix principale déployer toutes ses ressources; et ce +morceau exige une telle énergie de la part de la cantatrice, que de plus +longs développements auraient rendu l'exécution au-dessus des forces +humaines. + +Ce spécimen de six morceaux du _Stabat_, dont cinq, dès leur première +audition, ont paru des chefs-d'oeuvre, donne le plus vif désir de +connaître l'ensemble de ce magnifique ouvrage. + +L'exécution a été aussi bonne qu'elle pouvait l'être avec de si faibles +ressources. + +Les choeurs, choisis parmi les artistes de l'Opéra, et dirigés par M. +Panseron, ont bien fait leur devoir; mais, en fait de choristes, la +qualité ne peut jamais suppléer la quantité, et l'exécution la plus +parfaite ne peut faire oublier l'absence des masses vocales. + +Le double quatuor, composé d'artistes de l'Opéra-Comique, sous la +direction de leur habile chef, M. Girard, ne pouvait produire l'effet de +l'armée d'instruments à cordes nécessaires pour remplir les intentions +du compositeur. + +Quelque habile pianiste que soit M. Labarre, quelque supérieur que +puisse être un piano de M. Herz, on désire toujours entendre les +rentrées d'instruments à vent dont les tenues, dont les sons courts et +secs du piano peuvent à peine donner l'idée. + +Le quatuor récitant était seul à la hauteur de la musique qui lui était +confiée. + +Quel effet produira donc cet oeuvre sublime lorsqu'il sera interprété +avec toutes les ressources de choeur et d'orchestre qu'il mérite. + +Nous savons que l'hiver ne se passera pas sans que le public soit admis +à apprécier cette nouvelle composition. + +Le _Stabat_ entier se compose de douze ou treize morceaux, et c'est +presque la dimension d'un opéra en trois actes; ce sera donc jouissance +pour tous et bénéfice pour plusieurs que l'audition répétée de ce +chef-d'oeuvre. Car, il faut le dire, la supériorité de Rossini est telle +et si bien reconnue par tous les compositeurs, qu'il est peut-être le +seul dont les succès n'excitent pas de rivalité, parce que tous en +profitent. + +Quel est le musicien de bonne foi qui n'avouera pas avoir dû +quelques-unes de ses inspirations à l'étude des oeuvres de ce puissant +génie? + +Aussi, j'adjure ici tous les compositeurs contemporains, depuis le plus +célèbre jusqu'au plus infime de tous qui va signer cet article: en +est-il un seul qui ne doive quelques pages de ses oeuvres au génie de +Rossini? Semblable au soleil, il a répandu sa lumière sur tous, et ses +rayons ont fait éclore mainte inspiration qui ne se serait peut-être +jamais développée sans cette influence bienfaisante. Rossini est, en +effet, le génie musical le plus complet qui ait jamais existé. Il a +abordé tous les genres (la symphonie exceptée) et les a tous traités +avec une vérité et une diversité de tons incompréhensible. + +Le _Barbier_ et le _Comte Ory_, tous deux opéras bouffes, sont aussi +différents de manière, que _Moïse_ et _Guillaume Tell_ le sont entre +eux, quoique tous deux soient des opéras sérieux. + +Mozart seul a approché de cette facilité de changer de tons; et, dussent +tous les classiques à venir m'anathématiser, la lutte ne me paraît pas +égale pour l'invention et la fécondité d'imagination dont, selon moi, la +palme reste à Rossini. + +Cette variété de touche me semble d'autant plus appréciable, qu'elle est +plus rare: chaque compositeur semble, en effet, avoir une spécialité +bien affectée, dont il ne s'éloigne qu'avec regret, et certaines +habitudes dont il ne peut se défaire. + +Les exemples ne me manqueront pas. + +Weber était né pour le fantastique, et sa célébrité date du jour où il +rencontra un sujet dans lequel son talent pouvait se déployer avec toute +sa puissance; dans le _Freyschutz_, tous les défauts de l'auteur +deviennent des qualités; son style heurté, son harmonie âpre et sauvage, +ses mélodies étranges, son instrumentation sombre et énergique, tout +concourt à donner à cette belle partition ce caractère satanique et +cette couleur _superstitieuse_ par laquelle la musique est si bien +appropriée au sujet. Mais si après _Freyschutz_ vous allez entendre +_Euryanthe_, vous trouvez les mêmes effets, le même style et la même +manière, et tout ce que vous avez admiré dans _Freyschutz_ vous paraîtra +convenir beaucoup moins à la cour de Charlemagne et au fabliau sur +lequel est basé cet opéra. Dans _Oberon_, malgré les efforts du +compositeur pour se rendre aimable et peindre les riantes féeries qu'il +veut vous représenter, la queue du Diable perce toujours, et la figure +de Saniel vient souvent grimacer au milieu des sylphes et des génies. +Conclusion: Wéber est un grand compositeur qui a composé _un_ sublime +opéra en quinze ou dix-huit actes, dont trois seulement sont joués sous +le titre de _Freyschutz_. Beethoven, l'immortel Beethoven, a composé +d'admirables symphonies, qui resteront peut-être toujours sans égales; +mais il n'a composé que des symphonies. Ses sonates et ses quatuors sont +des symphonies plus ou moins développées, écrites par un nombre plus ou +moins restreint d'instruments. + +En vain me citerez-vous sa _Messe_ et son _Fidelio_. _Fidelio_ n'est +point un opéra, c'est une admirable symphonie en deux actes, où les voix +jouent un rôle fort secondaire, toujours subordonnées à l'orchestre dont +elles ne sont que l'accompagnement, tandis que toute la variété de +dessins et toutes les ressources d'imagination sont confiées aux +instruments. + +La messe n'est pas plus un morceau vocal que la symphonie avec choeurs. + +Cela n'ôte rien à la gloire de Beethoven; son mérite reste entier, et ce +n'est pas peu de chose d'être le premier symphoniste du monde, surtout +quand on a été précédé par un Haydn et un Mozart. + +Rossini, je le répète, parce que chez moi c'est une conviction profonde, +a seul traité tous les genres avec une supériorité telle, qu'un seul eût +suffi à sa gloire; et il les a tous réunis!! La justice a pourtant été +tardive pour lui: ses meilleurs ouvrages, ceux qu'il a composés en +France, n'eurent point de succès dans l'origine. + +Le _Siége de Corinthe_ ne produisit qu'une médiocre sensation; le _Comte +Ory_ ne fut pas compris, et ce ne fut guère qu'à la soixantième +représentation que le public commença à s'apercevoir que, depuis un an, +il entendait un chef-d'oeuvre; le _Moïse_ ne fut regardé que comme une +traduction, quoiqu'il offrît comme morceaux nouveaux l'introduction du +1er acte et le finale du 3e, qui sont deux chefs-d'oeuvre; et enfin +_Guillaume Tell_ n'eut jamais le privilége d'attirer la foule: ce ne fut +que lorsque Duprez chanta le rôle d'Arnold, que _Guillaume Tell_ fut +justement apprécié. + +Le nouveau _Stabat_ sera-t-il rangé dès son apparition dans la classe +des chefs-d'oeuvre? Le public seul décidera, mais nous doutons, pour +notre part, que ce même public soit aussi vivement impressionné que nous +le désirerions. + +Il y a un axiome très-connu et très-faux qui prétend que le public veut +toujours du nouveau. Je ne suis pas de cet avis: le public veut du +réchauffé qui ait l'air nouveau, mais rien ne l'effraie comme ce qui est +réellement nouveau. Sortez-le de ses habitudes, il ne sait plus où il en +est. Offrez-lui quelque chose d'entièrement neuf, son premier mouvement +sera de le repousser, et il ne viendra à ce que vous lui aurez offert, +que lorsque le temps aura assez usé le vernis de nouveauté, pour que +l'objet ne lui paraisse pas trop différent de ce qu'il voit +habituellement. C'est ce qui fait que, chez nous, les inventeurs ont +presque toujours tort, et que tout le bénéfice revient aux +_perfectionneurs_ qui ont su polir les coins trop raboteux pour +l'extrême délicatesse du public, et faire adopter comme leurs les +oeuvres des inventeurs qui, sans tant de préparations, s'étaient tout +bonnement contentés d'être des hommes de génie. + +Nous croyons donc que le mérite de compositeur religieux sera +très-vivement contesté à Rossini, précisément parce qu'il a fait de la +musique religieuse autrement que Mozart, que Cherubini, et que tous ceux +qui l'ont précédé. + +A ce propos, dirons-nous ce que c'est que la couleur religieuse? Hélas! +nous ne savons. La musique religieuse devrait être celle qui a une tout +autre couleur que la musique exécutée au théâtre, et cependant comment +faire lorsque le théâtre nous en offre qui a parfaitement ce caractère? +Comment faire de la musique religieuse à l'église s'il faut qu'elle ne +ressemble nullement à la prière de Moïse, au finale du premier acte de +la _Muette_ (qui, par parenthèse, a été un _Agnus Dei_ avant de devenir +un finale d'opéra), au choeur du cinquième acte de _Robert_, aux beaux +choeurs de _Gluck_, auxquels il ne manque que des paroles latines, pour +être des modèles de musique ecclésiastique. + +En chercherez-vous le type dans les auteurs anciens, dans Haendel, par +exemple? mais son style ne vous paraît religieux que parce qu'il n'est +pas dans nos habitudes, car si la musique des oratorio d'Haendel est +religieuse, celle de ses opéras ne l'est pas moins; vous y retrouverez +la même manière, les mêmes tournures harmoniques, les mêmes systèmes +d'accompagnements; c'est la musique de l'époque et non celle affectée au +genre religieux. + +Cherchez-vous cette couleur dans le genre fugué? Pour ma part, j'avoue +que comme musicien j'aime beaucoup les fugues; cette combinaison +m'amuse, m'occupe, m'intéresse, pourvu que cela ne dure pas trop +longtemps. Mais je déclare que, malgré l'usage qui en affecte l'emploi à +l'église, rien ne me paraît moins religieux que ces morceaux où les +parties croisées et tourmentées en tous sens et sous tous aspects, +produisent une confusion, peut-être du goût de gens qui se disputent, +mais nullement de celui de personnes qui prient. + +Le vague où l'on se trouve sur cette matière, et la manière différente +d'envisager le système religieux, devront produire ce résultat, de faire +nier par certaines personnes que tous les morceaux du _Stabat_ de +Rossini soient empreints de la couleur qu'elles désireraient y voir. + +Quelle que soit l'opinion qui prenne le dessus, nous garderons notre +conviction, qui est que l'expression de chaque morceau est parfaitement +sentie, et que la forme un peu élégante de certaines périodes ne peut +être reprochée à un compositeur italien, dont le catholicisme est celui +de son pays, où les églises ne sont pas nues et sombres comme les +nôtres, mais au contraire éclatantes de lumière, de marbres, de dorures +et de peintures, telles enfin qu'elles doivent être dans un pays où le +souverain est le chef de l'Eglise triomphante, et où les souvenirs de +l'Eglise souffrante sont un peu oubliés. + +J'ai parlé des six morceaux dont l'exécution avait eu lieu dans les +salons de M. Herz, et ma tâche était d'autant moins difficile, que ces +morceaux ayant été entendus par beaucoup de lecteurs de la _France +musicale_, l'analyse s'en comprenait à demi-mot. + +Maintenant je dois m'occuper des quatre autres morceaux dont j'ai la +partition manuscrite sous les yeux, et je sens quel doit être l'embarras +du critique musical qui veut faire apprécier les beautés d'un morceau +qu'on n'a jamais entendu et dont il ne peut faire une seule citation: +qu'il s'agisse d'une oeuvre littéraire, on citera la phrase ou le vers +que l'on veut louer ou critiquer, et le lecteur se trouvera à l'instant +juge de l'appréciation. En musique, il n'en est pas de même: le critique +appelle votre attention sur un passage que vous ne connaissez pas, que +vous n'avez jamais entendu, et c'est par des mots qu'il cherche à faire +comprendre une combinaison de sons dont l'oreille doit être seule juge. +Rien ne doit donc moins étonner que la diversité des jugements en +musique. + +Tel peut être proclamé grand homme, d'après quelques morceaux inédits, +sans que celui qui le gratifie d'un brevet d'immortalité soit obligé de +justifier son admiration autrement qu'en disant: Je trouve cela beau, et +sans qu'il soit possible de vérifier si cette opinion est fondée. Je +connais nombre de célébrités à génie incompris, dont l'échafaudage de +gloire tomberait bien vite, s'ils s'avisaient de publier leurs prétendus +chefs-d'oeuvre. Aussi s'en gardent-ils bien. La critique répond à la +critique avec de pareils arguments: Vous vous êtes avisé de dire que +l'oeuvre nouvelle d'un puissant génie égalait les chefs-d'oeuvre qui +l'ont précédée: à cela on vous répond que vous vous trompez, et il est +impossible de mettre le lecteur à même de se faire juge compétent de la +cause. Il faut qu'il décide entre le dire des deux avocats, sans qu'il +lui soit permis d'examiner les pièces du procès. + +Avant d'entreprendre l'examen des quatre derniers morceaux du _Stabat_, +qu'il me soit permis de _répondre_ à quelques _réponses_ que l'on a +faites à mon assertion. + +J'ai dit que je ne comprenais pas trop ce que devait être le style +religieux, s'il devait différer entièrement des morceaux de théâtre +destinés à peindre ce sentiment. Cette opinion a paru empreinte d'une +grande _naïveté_ à un critique que je dois remercier de la politesse du +mot qu'il a employé pour déguiser sa pensée. «N'avez-vous donc jamais +entendu, me dit-il, sous les voûtes du temple, à la lueur des cierges, +aux parfums de l'encens, un hymne de mort ou de gloire qui vous fait +involontairement plier le genou? Est-il un sentiment profane auquel une +semblable musique puisse s'appliquer? et les chefs-d'oeuvre plus +modernes de Palestrina, d'Allegri, de Marcello, n'en avez-vous pas ouï +parler?» Il me sera facile de répondre par des faits. + +Oui, j'ai souvent éprouvé ces émotions profondes à l'église; mais alors +le pouvoir de la musique était encore augmenté par ces cierges, cet +encens, ces voûtes dont on me parle, et par la pompe majestueuse de +notre culte; le sentiment religieux était excité en moi par le lieu où +je me trouvais, et la musique y ajoutait beaucoup; mais cette même +musique, dépouillée de ces accessoires, m'aurait sans doute laissé +froid. + +Lorsque M. Castil-Blaze donna la traduction de _Don Juan_ à l'Opéra, il +avait introduit dans la scène des Démons (supprimée depuis) un choeur +parodié sur la musique du _Dies iræ_ de Mozart, et ce chant terrible, +qui nous a tous fait frissonner à l'église, passa inaperçu au théâtre. +Pourquoi? C'est que les voûtes du temple, la lueur des cierges et les +parfums de l'encens lui manquaient. + +Il ne faut pas s'abuser sur la puissance de la musique. Cet art, le plus +idéal, le plus vague de tous, puisqu'il n'est pas basé sur l'imitation +comme les autres arts, ne peut exciter sur l'auditoire ses plus +puissants effets que grâce à une prédisposition particulière de la part +de celui-ci. + +Le fameux _Miserere_ d'Allegri en est une preuve. + +Ce morceau, exécuté le Vendredi-Saint, à la chapelle Sixtine, produit +une émotion extraordinaire chez tous ceux qui l'entendent. C'est dans la +chapelle représentant le Saint-Sépulcre que son exécution a lieu: +quelques cierges jettent une clarté douteuse; à chaque verset, on en +éteint un; à mesure que l'obscurité augmente, les voix s'affaiblissent, +et lorsqu'à la dernière strophe la dernière lumière a disparu, les voix +ne font plus entendre qu'un murmure plaintif, un bourdonnement lugubre +qui se termine par un silence de mort, sur lequel la foule s'éloigne +vivement impressionnée et atteinte d'une émotion difficile à comprendre, +dans un pays aussi peu religieux que le nôtre. + +Il était autrefois défendu, sous peine d'excommunication, de prendre +copie de ce _Miserere_. Mozart, âgé seulement de quatorze ans, +l'entendit à Rome en 1770. + +Son attention avait été si vivement excitée, que, de retour chez lui, il +le transcrivit entièrement de mémoire, et un des sopranistes de la +chapelle déclara que cette copie était parfaitement conforme au +manuscrit. + +Depuis ce temps, ce fameux morceau a cessé d'être un mystère, et c'est +avec une grande surprise que tout le monde a reconnu que c'était un +oeuvre des plus médiocres, sans invention, sans combinaison d'harmonie +et indigne en tous points de son immense réputation. + +D'où venait donc son colossal effet? encore une fois, des accessoires, +des voûtes du temple et des cierges éteints. + +Les élèves de Choron l'exécutèrent à la Sorbonne, il y a une quinzaine +d'années, et quoique l'exécution fût certes meilleure que celle de la +chapelle Sixtine, qui, comme chacun sait, est devenue des plus +médiocres, cependant le _Miserere_ ne produisit aucun effet. + +Chez les Grecs, la musique avait une puissance dont nous ne nous faisons +que difficilement idée et que l'on peut pourtant expliquer. + +C'est que chez ces peuples, tels instruments, tels modes étaient +affectés à telles circonstances, et que les lois punissaient sévèrement +l'abus et la confusion qu'on en aurait pu faire. + +Ainsi l'hymne de guerre ne produisait tant de sensation, que parce qu'il +était défendu de l'exécuter en temps de paix, et que ce chant ranimait +tous les instincts de gloire et de courage. + +De semblables sensations ne peuvent exister chez nous, blasés que nous +sommes en entendant continuellement au théâtre la musique emprunter tous +les accents pour peindre des sentiments fictifs. + +Peut-être pourrions-nous cependant nous faire une légère idée de cette +impression: un seul instrument est presque exclusivement affecté aux +cérémonies funèbres, c'est le tam-tam. Qui ne s'est senti profondément +ému en entendant, dans l'église ou à la suite d'un convoi, retentir les +grondements prolongés de ce lugubre instrument? L'effet en est terrible +et vous fait tressaillir jusqu'à la moelle des os. + +Ne croyez pas cependant que cette impression soit entièrement due au +timbre du tam-tam: elle vient en grande partie de la circonstance où +vous vous trouvez et du souvenir des circonstances analogues où vous +avez entendu résonner ces sons funèbres. Remarquez que, chez les +Chinois, les Indiens et tous les Orientaux, le tam-tam est un instrument +de liesse et de joie. + +On me dit que la véritable musique religieuse ne saurait s'appliquer à +un sentiment profane. Je suis parfaitement de cet avis; mais je me suis +bien mal fait comprendre, si l'on croit que j'ai dit que la musique +d'église et celle de théâtre dussent être les mêmes. J'ai dit seulement +que je ne savais pas quelle était la différence entre la musique +d'église et celle de théâtre destinée à peindre un sentiment religieux. + +Mettez des paroles latines sous la prière de _Moïse_, et dites-moi s'il +existe au monde un morceau de musique d'église où le sentiment religieux +soit plus divinement exprimé. + +On me demande si j'ai jamais ouï parler des oeuvres d'Allegri, de +Palestrina et de Marcello. + +J'ai fait plus que d'en entendre parler; car, ayant commencé ma carrière +de compositeur par être organiste, j'ai beaucoup étudié les auteurs +classiques et surtout les auteurs anciens. + +Je commencerai par Palestrina, comme le premier en date: + +Palestrina fit une révolution dans la musique d'église, où l'abus des +moyens scientifiques causait un tel scandale, que le pape Marcel II, qui +régnait en 1555, était sur le point de la proscrire des temples +religieux. Palestrina demanda au pape la permission de lui faire +entendre une messe de sa composition. Marcel en fut si enchanté, que +non-seulement il renonça à son projet, mais encore il chargea Palestrina +de composer un grand nombre d'autres ouvrages du même genre pour sa +chapelle. + +Cette messe existe et est connue sous le nom de messe du pape Marcel. On +comprend que, voulant faire une révolution, Palestrina devait +s'appliquer à s'éloigner autant que possible du genre qu'il voulait +détruire; aussi ses premières compositions sont-elles d'une extrême +simplicité d'harmonie; plus tard, les effets y devinrent plus +compliqués. + +Toutes ses compositions sont pour les voix sans accompagnements; ce ne +fut que près d'un siècle plus tard, que Carissimi introduisit, le +premier, l'accompagnement de la musique instrumentale aux motets. + +J'ai beaucoup lu, mais très-peu entendu de musique de Palestrina. + +Elle a un effet tout particulier, qui tient surtout à l'absence de +certains accords qui n'étaient pas encore en usage, et à un enchaînement +de modulations étranger à toute la musique que nous connaissons et qui +tient beaucoup à l'époque où vivait Palestrina. + +Ce compositeur est un des plus grands génies musicaux qui aient existé; +mais je ne crois pas que son style soit le style religieux par +excellence, et celui qui voudrait composer de la musique uniquement dans +ce dernier système, me paraîtrait aussi ridicule que celui qui +affecterait de dédaigner notre langue pour adopter le français qu'on +parlait au XIIe siècle. + +Je ne connais d'Allegri que son _Miserere_, et dussé-je profondément +affliger celui qui l'offre comme modèle, je déclare que cette +composition me paraît excessivement médiocre. + +Les psaumes de Marcello sont, au contraire, de la plus grande beauté; +mais si on me les propose comme type du style religieux, je dirai qu'il +faudra alors adopter comme tel toutes les compositions madrigalesques de +ses contemporains, où l'on ne trouve pas, à la vérité, la même hauteur +de pensée qui est particulière à l'homme, mais où le style et la couleur +sont parfaitement semblables. + +Il n'y a donc pas de style religieux, absolument parlant; la musique +d'église, ainsi que toute autre, a dû suivre les progrès constants que +l'art n'a cessé de faire. + +Si vous admettez que le style de tel auteur soit le modèle par +excellence, il s'ensuivra que vous donnerez tort à ceux qui l'auront +précédé ou suivi. Ainsi, si les messes de Palestrina sont le vrai type +du style religieux, celles de Mozart sont anti-religieuses; car rien ne +se ressemble moins comme style, comme pensée, comme forme et comme +tournure, que Mozart et Palestrina. + +Si vous donnez la palme à Mozart, que penserez-vous de Cherubini, dont +la manière n'est nullement celle de Mozart? et de Lesueur qui s'en +éloigna encore bien plus? + +Ne faisons donc pas de comparaisons impossibles entre ces deux auteurs +d'époques si différentes; convenons que si Palestrina était le premier +musicien de son temps, Rossini est aussi le plus grand compositeur de +notre siècle, et avouez franchement que s'il vous eût donné une +composition à la Palestrina, vous l'auriez renvoyé à l'école où l'on +fait de ces sortes de travaux, et que vous lui auriez justement reproché +de ne pas parler la langue de son siècle. + +Quant au reproche banal et qui ne peut être appuyé sur aucune preuve, +que la musique de son nouveau _Stabat_ convienne aussi bien au théâtre +qu'à l'église, sachez que de tout temps ce reproche a été fait aux +compositeurs qui ont également travaillé pour l'église et pour le +théâtre, et que si ce défaut ne vous apparaît pas dans les compositions +anciennes, c'est que les oeuvres sacrées ont survécu aux oeuvres +profanes presque entièrement oubliées. + +Peut-être serez-vous surpris d'apprendre qu'un des contemporains de +Pergolèse, le père Martini, lui reprochait, à propos aussi de son +_Stabat_, d'avoir fait une musique peu appropriée au sujet, et +ressemblant entièrement à celle de la _Serva padrona_. + +Effectivement, on trouve un système d'accompagnement tout à fait +identique dans le verset _Inflammatus et accensus_, et un air de la +_Serva padrona_, _Stizzoso mio stizzoso_. + +Ici, le reproche est plus grave que celui qu'on adresse à Rossini, en +qui vous trouveriez tout au plus une conformité de style entre le +_Stabat_ et _Moïse_ ou _Guillaume Tell_, ou tel autre de ses ouvrages +les plus sérieux; mais on ne s'est pas encore avisé de comparer son +_Stabat_ au _Barbier de Séville_ ou à l'_Italienne à Alger_, tandis +qu'un contemporain de Pergolèse établissait un parallèle entre son +_Stabat_ et un intermède bouffe. + +Le _Stabat_ de Pergolèse renferme sans doute quelques belles parties; +mais, en général, cette composition m'a toujours paru fort au-dessous de +sa réputation. Le premier verset, qui est peut-être le meilleur, n'est +qu'une formule harmonique qui n'était déjà plus neuve à l'époque où +Pergolèse écrivait ce morceau (1734). Cette marche de seconde se trouve +textuellement avec la même base dans un intermède de Lully, composé en +1669. + +Et savez-vous de qui sont les paroles de cet intermède? De Molière. Et +quelles sont ces paroles? C'est le _Buon di_, que viennent souhaiter à +M. de Pourceaugnac les deux médecins qui lui conseillent ce genre de +rafraîchissement pour lequel il avait si peu de goût. Ainsi donc, le +début d'un morceau religieux se trouve être le même que celui d'un duo +grotesque. Il est plus que certain que Pergolèse ignorait entièrement +l'intermède de Lully, mais cela prouve que la formule harmonique qui +compose tout le premier morceau de son _Stabat_ était loin d'être +nouvelle à l'époque où il l'employa. + +Le verset _Quæ moerebat_ est d'un rhythme sautillant qui ne s'accorde +guère avec les paroles. + +L'avant-dernier verset _Quando corpus morietur_ est d'un beau caractère; +il me semble cependant que le sens des paroles + + Quando corpus morietur, + Fac ut animæ donetur + Paradisi gloria. + +n'exigeait pas une couleur aussi triste, qui n'est applicable qu'au +premier vers. Rossini me paraît avoir beaucoup mieux saisi la pensée de +cette strophe, par l'éclat de voix qui signale les mots _Paradisi +gloria_. + +La fugue du _Stabat_ de Pergolèse a le défaut de commencer par une +succession de quatre quintes entre le sujet et le contre-sujet, et les +développements sont peu intéressants. + +Il me semble impossible de mettre en parallèle les deux _Stabat_, même +en faisant réserve du siècle d'intervalle qui sépare ces deux +compositions. + +Les quatre morceaux qui me restent à examiner sont les numéros 2, 3, 4 +et 10 du _Stabat_. + +Le nº 2 est un air de ténor en _la bémol_. Le motif chanté d'abord à +l'unisson avec les violons et les violoncelles, soutenus par une +harmonie plaquée, est ensuite répété à pleine voix avec toutes les +puissances de l'orchestre, pendant que les deuxièmes violons, les altos +et les basses promènent des arpéges en triolets sous la mélodie. La coda +se termine par une pédale qui s'éteint pianissimo. + +Le nº 3 est un délicieux duo entre soprano et contralto. Sa phrase +principale est constamment accompagnée par un dessin de notes répétées +dans les premiers violons qui suit toutes les allures de la voix, sans +que le chant soit jamais gêné par cet accompagnement obligé. La mélodie +en est d'une grâce enchanteresse et d'une élégance extrême. + +Le nº 4 est un air de basse en _la mineur_. J'ai déjà parlé de la +difficulté de donner une idée d'un morceau de musique sans citer la note +écrite. J'ai cependant vu souvent des auteurs d'articles de musique, +d'ailleurs fort bien faits, s'évertuer à analyser des modulations en +faisant la nomenclature des accords et en indiquant leur succession. +J'ai remarqué que les gens du monde sautaient à pieds joints par-dessus +ces descriptions, craignant de ne pas les comprendre, et que les +musiciens se repentaient de n'en avoir pas fait autant, vu qu'ils n'y +comprenaient pas davantage. Je ne m'efforcerai donc pas de vous faire +l'analyse fort peu claire d'une ravissante modulation qui, partant de +_la naturel_, arrive en _ré bémol_, et retourne au ton primitif en moins +de six mesures, sans que l'oreille soit le moins du monde choquée de +cette brusque transition, qui est sauvée avec tant d'art, qu'on croirait +entendre la chose la plus naturelle et la plus usitée. La phrase majeure +qui sépare les deux reprises du motif est de la plus grande suavité. Cet +air m'a paru être un des meilleurs morceaux du _Stabat_. + +Le nº 10 est l'_Amen_, portant la fugue que Rossini s'est cru obligé de +faire comme tous ses devanciers. Peut-être un si puissant génie +aurait-il dû se mettre au-dessus de l'usage, et ne pas sacrifier au +préjugé qui impose l'obligation de faire une fugue, le moins religieux +de tous les morceaux; mais peut-être aussi a-t-il voulu répondre en une +fois et pour toutes à ceux qui prétendent qu'il n'est pas savant, et +leur prouver qu'il n'a dédaigné le titre d'homme de science que parce +qu'il préférait celui d'homme de génie. Car il est assez singulier qu'en +musique le titre de savant s'accorde généralement moins à ceux qui le +sont véritablement qu'à ceux qui font abus de la science. + +Quoi qu'il en soit, la fugue du _Stabat_ est irréprochable comme +régularité; mais Rossini n'a pu résister, après cette concession, au +désir de redevenir lui-même, et après la pédale, suivie des strettes et +de tout ce qui amène ordinairement la péroraison de la fugue, il arrête +tout d'un coup l'élan du morceau lancé vers la conclusion, pour +reprendre les premières mesures du début du premier morceau, et après ce +repos d'un mouvement lent, il attaque une vigoureuse strette qui termine +brillamment ce verset chaleureux, et reproduisant avec toutes les +puissances de l'orchestre une des phrases principales de la première +strophe. + +Voici donc achevé cet oeuvre admirable, dont le mérite n'est peut-être +que mieux attesté par la vivacité de quelques critiques dont il a été +l'objet. Certes, le droit de blâme appartient à chacun, et je ne +comprendrais guère un auteur qui se fâcherait sérieusement de l'opinion, +quelque sévère qu'elle fût, que l'on aurait pu émettre sur sa +composition. + +Mais ce que je ne saurais tolérer, c'est que le droit de rendre justice +au génie fût méconnu; et je répondrai à celui qui n'a pas craint de +m'accuser d'une admiration hypocrite, que lorsqu'il s'agit d'un homme +comme Rossini, l'admiration doit paraître trop naturelle pour pouvoir +être taxée d'une hypocrisie dont, au reste, le but m'échapperait +entièrement; et j'ai trop bonne opinion du goût et de l'esprit de celui +qui m'a adressé ce reproche, pour ne pas penser qu'il est beaucoup moins +sincère dans sa critique que je ne l'ai été dans mes louanges. + +Rossini me paraît avoir été, dans son _Stabat_, plus mélodique que tous +ceux, sans exception aucune, qui ont écrit de la musique religieuse, +sans que le style fût pour cela moins élevé et moins approprié au sujet. +Et ce n'est pas un mince mérite que celui de n'avoir employé +qu'accessoirement les ressources de l'art, qui ne manquent jamais de +fournir à ceux qui savent s'en servir la sévérité de couleur qu'ils +recherchent, et d'être arrivé à ce but par des moyens d'invention et des +mélodies, ce qui se trouve beaucoup plus difficilement que des +combinaisons d'harmonie et de contre-point, quelque intéressantes +qu'elles puissent être. Rossini a, du reste, prouvé, dans son dernier +morceau, qu'il pouvait faire de la science aussi bien que tout autre; et +sans l'influence de son génie qui, malgré lui, perce encore à travers +l'aridité de la fugue, ce morceau aurait pu devenir assez sec et assez +mathématique pour contenter pleinement ceux qui ne considèrent +l'invention et l'inspiration que comme inférieure au savoir. + +A ceux-là , je recommanderai l'étude des maîtres de l'école flamande, +parfaitement oubliée aujourd'hui; qu'ils lisent les oeuvres des Jacques +Desprès, des Claude Goudimel, des Okenheim, des J. Mouton, des Orlando +Lassus; ces oeuvres sont des prodiges de science dont peuvent approcher +les compositions de ceux qu'ils ont précédés dans la carrière. + +Eh bien! c'est précisément l'excès de leur science qui amena ce scandale +qui, sous Palestrina, faisait à jamais proscrire la musique des églises. + +Et si un jour à venir, quelque Marcel futur voulait renouveler cette +persécution contre la musique sacrée, qu'on lui fasse entendre le +_Stabat_ de Rossini, et bien certainement la musique rentrera en grâce +auprès du chef de l'Église. + + + + +LA DAME BLANCHE DE BOIELDIEU + + +On ne fait pas de musique, parlons-en, et à défaut de jouissances dont +nous sommes privés, reportons-nous, par le souvenir, au plaisir que nous +fit éprouver, dès son apparition, un des chefs-d'oeuvre dont s'honore +l'école française. + +_La Dame blanche_ fut l'avant-dernier ouvrage de Boïeldieu. J'ai eu le +bonheur d'être l'élève de cet homme éminent que tous mes lecteurs ont +admiré, que tous auraient aimé, s'ils eussent pu le voir de près, et +reconnaître que chez lui le talent n'était pour ainsi dire que la +traduction des qualités privées. J'ai vu commencer et terminer l'oeuvre +qui est un des plus puissants titres de gloire de Boïeldieu; j'étais +bien jeune alors, je n'avais pas vingt ans, mais le souvenir des travaux +de mon illustre maître est aussi présent à ma pensée que sa mémoire est +chère à mon coeur. Et peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt +d'apprendre quelques détails tout à fait intimes, et qui, par +conséquent, ont dû échapper à tous les biographes. + +Boïeldieu débuta fort jeune à Rouen, sa ville natale, par un petit opéra +dont le titre même ne nous est pas resté. Son maître, M. Broche, +organiste de la cathédrale, l'engagea à aller à Paris. On était alors en +95; on commençait à respirer un peu du régime de la Terreur; la musique +était fort en vogue; car, dans la première révolution, s'il y eut +beaucoup de ruinés, il y eut beaucoup d'enrichis, et les plaisirs ne +manquèrent jamais à la capitale. + +Quatre compositeurs éminents de l'époque, Cherubini, Méhul, Kreutzer et +Jadin avaient l'habitude de se réunir toutes les décades dans un dîner +d'amis, où ils oubliaient dans de doux épanchements, et dans une +fraternelle causerie, les préoccupations qui, alors comme aujourd'hui, +assiégeaient tous les esprits. + +Boïeldieu obtint la faveur d'être admis à ce dîner de célébrités +musicales; il avait été recommandé comme un jeune musicien de province +annonçant un grand talent, et ayant déjà même obtenu un succès au +théâtre: aussi avait-il été engagé à venir soumettre sa partition à +l'illustre aréopage. + +Le pauvre jeune homme s'avança tout tremblant au milieu de ces convives +dont le nom et la réputation l'épouvantaient, et donna d'abord une fort +pauvre idée de son esprit pendant le repas, n'osant ouvrir la bouche et +ne répondant que par des monosyllabes aux avances que lui faisait son +voisin: c'était Kreutzer, qui avait pris en pitié le pauvre débutant. +Celui-ci finit cependant par s'enhardir, et, à la fin du repas, lui et +Kreutzer étaient les meilleurs amis du monde. + +Le dîner fini, Kreutzer voulut faire valoir son jeune protégé; il le +présenta chaudement à Méhul et à Cherubini, qui commencèrent à se +dérider un peu avec lui: pendant ce temps, Jadin feuilletait sa +partition manuscrite, que Boïeldieu avait déposée en entrant sur le +piano. + +La glace était rompue, la bienveillance semblait succéder à la froideur, +et Kreutzer, voyant ses confrères dans de si bonnes dispositions, +proposa au jeune musicien de se mettre au piano pour faire entendre son +opéra. Boïeldieu était excellent pianiste et chantait d'une manière fort +agréable; mais ses juges n'étaient pas gens à se laisser éblouir par le +charme de l'exécution, et le pauvre compositeur voyait de temps en temps +s'allonger sur sa partition un doigt qui lui indiquait un passage où lui +ne voyait rien que de fort innocent, mais qui recelait, à coup sûr, +quelque grosse faute d'harmonie, car ce doigt était celui de Cherubini; +et Cherubini ne laissait jamais passer le moindre solécisme musical. +Boïeldieu avait appris de son maître, M. Broche, tout ce que savait le +pauvre organiste, c'est-à -dire fort peu de chose, et il n'avait pas même +la conscience des fautes qu'on lui indiquait; il se doutait cependant +bien que le terrible doigt ne lui signalait pas ces passages comme +excellents, et c'était avec terreur qu'il le voyait presque à chaque +mesure retomber sur chaque portée de sa partition. Il suait sang et eau +et souffrait le martyre; cependant il ne se décourageait pas et +continuait toujours à exécuter son opéra; les morceaux se succédaient, +et l'espoir commençait à rentrer dans son âme, car le doigt ne venait +plus se poser entre l'exécutant et la musique placée devant lui. + +--Allons, se disait-il, il paraît que le milieu de mon opéra vaut mieux +que le commencement; j'espère que la fin couronnera l'oeuvre. + +Et il allait toujours. Au moment où il venait de terminer un des +morceaux qui avaient eu le plus de succès à Rouen, et qui, selon lui, +devait entraîner le suffrage de ses juges, il s'arrêta comme pour leur +demander avis; n'entendant rien, il se retourne, et alors quelle n'est +pas sa honte et de quel serrement de coeur n'est-il pas saisi! Il se +voit seul... ses auditeurs étaient partis, jugeant sans doute à +l'indignité de l'oeuvre que leurs conseils étaient superflus, et voulant +s'épargner la peine de mauvais compliments qu'ils n'auraient pu +s'empêcher de faire. + +Les larmes suffoquent le pauvre Boïeldieu, il porte ses mains à son +visage et va s'abandonner au désespoir, lorsqu'une voix se fait +entendre; un seul des juges était resté: le plus jeune d'entre eux avait +eu pitié du débutant, et peut-être était-il chargé par ses confrères +d'adoucir l'amertume de cette épreuve. Lui seul pourrait nous le dire, +car il est le seul survivant des cinq acteurs de cette scène: Jadin, +c'était lui, s'approcha de Boïeldieu. + +--Mon jeune ami, lui dit-il, ne vous désolez pas; à tort, on vous a fait +croire que vous étiez compositeur. Je ne veux pas apprécier le plus ou +moins de dispositions que vous pouvez avoir; mais, avant d'exercer un +art, il faut l'apprendre, et vous ne possédez même pas les premiers +éléments de la composition. Mais on peut être un musicien fort habile et +très-estimé, sans être en état d'écrire un opéra. Vous êtes bon +pianiste, vous avez une jolie voix, vous pourrez faire votre chemin avec +cette double ressource; donnez des leçons et faites des romances; puis, +si vous voulez travailler pour le théâtre, apprenez la composition, et +vous vous essaierez de nouveau; mais, je vous en préviens, et je le sais +par expérience, c'est une carrière bien difficile, et les succès que +l'on rêve s'y réalisent rarement. + +Le conseil était plus facile à donner qu'à suivre. Pour donner des +leçons, il faut avoir une clientèle, et Boïeldieu, jeté à Paris sans +appui et sans protection, fut d'abord réduit à accorder des pianos pour +vivre; mais quand il avait accordé un piano, il ne pouvait résister au +plaisir de préluder sur l'instrument qu'il venait de remettre en état. + +Son exécution fut remarquée, ajoutons que sa personne ne le fut pas +moins; jeune, élégant, spirituel, doué d'une des figures les plus +agréables, il ne pouvait manquer de réussir. En peu de temps il acquit +une excellente clientèle, il composa quelques romances qui eurent un +succès prodigieux et mérité; bref, il devint l'homme à la mode de toutes +façons, et la fortune ne cessa plus de lui sourire. + +Il fut nommé professeur de piano au Conservatoire, et l'idée du théâtre +le poursuivant toujours, il voulut encore essayer ses forces même avant +d'avoir appris ce qu'on lui avait tant reproché d'ignorer, et il crut +pouvoir suppléer par le goût et l'audition des chefs-d'oeuvre à tout ce +qui lui manquait pour l'étude. C'est dans ces conditions qu'il donna +successivement, _la Dot de Suzette_, _Zoraïme et Zulnar_, _la Famille +suisse_, _Montbreuil et Verville_, _les Méprises espagnoles_, +_Beniowsky_ et _le Calife de Bagdad_. Mais il comprit alors que les +qualités naturelles ne pouvaient suffire, si l'art ne venait à leur +secours, et il eut le courage (exemple peut-être unique!) de se mettre à +étudier avec la persévérance d'un écolier, les principes qui lui +manquaient pour devenir un des chefs de notre école. La scène de +l'audition de son premier opéra était oubliée depuis longtemps, et +Cherubini était devenu et est resté jusqu'à sa mort son plus intime ami; +c'est lui qu'il choisit pour professeur, et l'on ne pouvait certes mieux +s'adresser. C'est à l'union de la pureté et de l'élégance de Cherubini +et du charme et de la grâce de Boïeldieu, que nous devons ces +chefs-d'oeuvre dont le premier spécimen fut _Ma tante Aurore_, partition +aussi purement écrite que celles qui l'avaient précédée l'avaient été +négligemment. + +Je n'entreprends pas de faire ici une biographie de Boïeldieu, et je ne +le suivrai pas dans son voyage en Russie en 1803, ni à son retour en +France en 1812. Les ouvrages qu'il a donnés dans cette période de temps +sont trop connus pour qu'il y ait besoin même de les citer, et je me +hâte d'en venir à _la Dame blanche_, dont je me suis peut-être un peu +trop écarté. Je vous ai montré le pauvre petit accordeur de pianos en +1795, nous allons maintenant faire connaissance avec le membre de +l'Institut, chevalier de la Légion-d'Honneur et professeur de +composition en 1820. Je fus un des premiers élèves admis à la fondation +de la classe de Boïeldieu. J'avais pour camarades, Boily, le fils du +célèbre peintre de portraits, qui obtint le grand prix de composition de +l'Institut et donna un petit opéra à l'Opéra-Comique, excellent garçon +qui a toujours eu le tort de douter de lui-même et qui a fui, au lieu de +les rechercher, les occasions de donner la preuve d'un talent réel; et +Théodore Labarre, l'habile harpiste, l'auteur des _Deux Familles_, de +_la Révolte au Sérail_ et du _Ménétrier_, aujourd'hui chef d'orchestre à +l'Opéra-Comique. + +Le Conservatoire était une singulière chose, à l'époque que je cite; il +y régnait un classicisme outré; les mélodistes, proprement dits, étaient +regardés comme de bien pauvres sires; Rossini y était tourné en +dérision, et les professeurs, il faut le dire, n'étaient pas étrangers +au dédain que manifestaient hautement les élèves. M. Lesueur appelait +les opéras de Rossini des _turlututus_, et M. Berton écrivait une épître +en vers sur la musique _mécanique_; c'est ainsi qu'il qualifiait celle +de l'école moderne. Pourtant M. Catel avait déclaré, à la grande +stupéfaction de ses élèves, qu'il y avait de belles choses dans un trio +d'_Othello_. Cherubini ne disait rien, mais il écoutait tous ces propos +en riant de ce rire narquois qui lui était particulier, et qui semblait +deviner les palinodies que ses confrères devaient chanter quelques +années après, en s'inclinant devant le génie sublime qu'ils +méconnaissaient encore. Il ne serait pas facile d'exprimer la manière +dont fut accueillie la nouvelle de la création d'une classe de +composition dirigée par Boïeldieu, et de quels quolibets étaient +poursuivis les élèves qui y furent admis. Ce fut bien pis, lorsque nous +apprîmes à nos camarades la façon dont se faisait cette classe. Les +partitions des premiers opéras de Rossini étaient publiées chez le frère +de notre professeur, Boïeldieu jeune, dont le magasin de musique était +rue de Richelieu. Dès qu'une partition de ces ouvrages non encore +exécutés à Paris allait paraître, une épreuve nous en était envoyée; +Labarre, excellent lecteur, se mettait au piano, puis madame Boïeldieu, +qui a été une très-grande cantatrice, Boïeldieu et nous-mêmes, nous +chantions l'opéra d'un bout à l'autre; et souvent la classe, qui ne +devait durer que deux heures, se prolongeait toute la journée. C'est +ainsi que nous connûmes, les premiers, _le Mose_, _la Donna del Lago_, +_la Semiramide_, et vingt autres chefs-d'oeuvre dont l'exécution ne +révéla les beautés au public que quelques années plus tard. Boïeldieu +n'avait pas de peine à nous signaler les négligences et les taches qu'on +remarque dans quelques opéras de Rossini; mais il lui était plus +difficile de nous convaincre de la supériorité de l'oeuvre qu'il nous +analysait; nous avions tous plus ou moins sucé le levain du +Conservatoire, et nous n'abandonnions pas facilement nos préjugés. Pour +ma part, je n'étais pas un des moins rétifs. + +On peut juger alors de ce que pensaient de nous nos camarades du +Conservatoire, en apprenant qu'on nous donnait pour modèle ce qui était +l'objet de leurs risées. Mais tout finit par s'user, même le mépris pour +des chefs-d'oeuvre, et le génie finit toujours par triompher des +coteries. Je ne connais de génies méconnus que ceux qui obtiennent de +grands succès; ceux-là sont méconnus de tous ceux qui les envient. Quant +aux prétendus génies qui se réfugient dans leur impossibilité, pour +accuser le mauvais vouloir de leurs contemporains, je crois qu'il n'y a +que leur incapacité qui soit méconnue par eux mêmes. + +Boïeldieu nous donnait des leçons chez lui, à Paris dans l'hiver et en +été à sa campagne de Villeneuve-Saint-Georges. C'était, pour nous, de +grandes fêtes que ces parties de campagne de chaque semaine. Nous +revenions le soir par la voiture, qui nous descendait à la Bastille, et +nous allions finir notre soirée aux Funambules. + +Debureau n'avait pas encore sa gloire faite; Janin et Nodier ne +l'inventèrent que quelques années plus tard; mais nous, nous l'avions +découvert, et, sans deviner sa célébrité future, nous savions déjà +l'apprécier; nous ignorions son nom, qui ne figurait même pas sur +l'affiche; pour nous, c'était tout uniment le Pierrot des Funambules; +mais nous savions combien il était supérieur à son voisin, le Pierrot de +madame Saqui, Pierrot ignoré, qui s'est éteint en 1830, lorsque le +vaudeville, qui envahit tout, s'est établi en vainqueur sur les ruines +de la danse de corde et de la pantomime, seules exploitées alors sur ces +deux théâtres. + +Boïeldieu travaillait depuis longtemps _aux Deux Nuits_, poëme de +prédilection de M. Bouilly: cet auteur voulut faire un pendant _aux Deux +Journées_ qui lui avaient valu, Cherubini aidant, un si grand succès +quelque trente ans auparavant. La musique était presque à moitié faite, +lorsque Martin vint à prendre sa retraite: le rôle principal lui étant +destiné, il était impossible de l'y remplacer, et Boïeldieu renonça +momentanément à poursuivre son oeuvre, pour entreprendre _la Dame +Blanche_ que venait de lui confier Scribe qui commençait à peine avec +Auber cette série de succès, source de la fortune de l'Opéra-Comique, +depuis plus de vingt-cinq ans. + +Boïeldieu, emprisonné depuis plus d'un an par les rimes pénibles et +anti-musicales du père Bouilly, se trouva tout de suite à l'aise avec la +collaboration de Scribe, qui comprend les exigences des musiciens comme +les musiciens eux-mêmes, et qui coupe les morceaux avec un tel bonheur, +que nous les jugeons tout faits lorsqu'il nous en lit les paroles: aussi +jamais musique ne fut-elle composée aussi facilement. + +Labarre, ayant, comme harpiste, fait plusieurs voyages en Angleterre, +fournit à Boïeldieu tous les thèmes écossais que l'on remarque dans _la +Dame Blanche_, tels que l'air du troisième acte, les motifs de _Chez les +montagnards écossais_, _Vous le verrez le verre en main_, etc., etc. Ce +troisième acte effrayait beaucoup Boïeldieu; il n'y trouvait pas de +situation, et un jour j'allai le voir et le trouvai travaillant dans son +lit qu'il ne quittait presque que trois ou quatre heures par jour, et +fort préoccupé de ce troisième acte. + +--Comprenez-vous, me dit-il, qu'après deux actes si pleins de musique, +je n'aie rien dans le troisième, qu'un air de femme, un petit choeur +sans importance, un petit duo de femme et un finale sans développement? + +Il me faudrait là un grand morceau à effet, et je n'ai qu'un petit +choeur de villageois: _Vive, vive monseigneur!_ Scribe m'a mis en note: +paysans jetant leurs chapeaux en l'air, preuve que ce doit être un +morceau animé et court; ils ne peuvent pas jeter leurs chapeaux en l'air +pendant un quart-d'heure. Il m'est pourtant venu cette nuit une idée qui +serait peut-être bonne. Je lisais dans Walter-Scott qu'un individu qui +revient dans son pays reconnaît un air qu'il a entendu dans son enfance. +Si, au lieu d'un choeur de _vivat_, les vassaux chantaient à Georges une +vieille ballade écossaise, qu'il se rappellerait assez pour la continuer +lui-même, ne pensez-vous pas que cette situation serait musicale? + +--Certainement, repris-je, elle serait charmante et remplirait +parfaitement votre troisième acte. + +--Oui, répondit-il, mais je n'ai pas de paroles pour cela. + +--M. Scribe est tout près d'ici. + +--Je ne puis pas y aller, malade comme je suis. + +--Mais je me porte à merveille, moi, et j'y serai dans cinq minutes. + +Et, sans attendre sa réponse, je cours chez Scribe, qui, effectivement, +logeait à deux pas du boulevard Montmartre, rue Bergère. Scribe +accueille encore mieux l'idée que je ne l'avais fait. + +--Retournez chez Boïeldieu, me dit-il; dites-lui que c'est excellent; +qu'il y a là un grand succès; que le troisième acte est sauvé, et qu'il +aura ses paroles dans un quart d'heure. + +--Je cours porter la nouvelle à Boïeldieu, et le lendemain il me faisait +entendre tout entier ce délicieux morceau, qui ne fit pas le succès de +_la Dame Blanche_, mais qui augmenta et porta à l'apogée celui +qu'avaient obtenu les deux premiers actes. + +J'ai dit avec quelle facilité l'oeuvre entière fut composée; un seul +morceau fut entièrement refait, voici dans quelles circonstances. Un +soir je fus voir Boïeldieu, nous étions seuls et il voulut me faire +entendre des couplets qu'il avait composés la veille: ils ne me parurent +pas à la hauteur de l'ouvrage; et sans que j'osasse manifester mon +opinion, cependant ma contenance fut assez froide pour que Boïeldieu +saisît avec empressement cette occasion de se montrer mécontent de +lui-même, et, avant que je pusse ajouter une parole, il avait déchiré et +jeté ses couplets au panier. Aux exclamations que je poussai de cette +vivacité, madame Boïeldieu accourut, et c'est contre elle que se tourna +la colère de Boïeldieu. + +--Là , voyez-vous, lui dit-il, en voilà un qui est franc; il trouve +détestables les couplets que vous vouliez me faire laisser, il ne me l'a +pas caché, lui; aussi je viens de les déchirer et je vais en faire +d'autres. + +--J'avais beau me récrier que je n'avais rien dit, impossible de faire +entendre raison au mari, qui accusait sa femme de faiblesse pour ses +oeuvres; ni de calmer celle-ci, qui me reprochait de ne pas ménager mon +maître qui se tuait en travaillant, d'être trop difficile, et de manquer +de goût et d'amitié. + +Pour échapper à cet orage, je ne trouvai pas de meilleur parti que de me +sauver, et le lendemain, quand il fallut revenir, à l'heure de la leçon, +j'avoue que je n'étais pas trop rassuré. Je sonnai bien timidement, +craignant de rencontrer quelque visage irrité; mais la première personne +que je vis fut madame Boïeldieu, la figure rayonnante: + +--Oh! venez, mon pauvre Adam, s'écria-t-elle, que vous avez bien fait de +lui faire refaire ses couplets! Après votre départ, il en a trouvé +d'autres: c'est ce qu'il a fait de plus joli. + +--Et elle m'entraîne au piano où Boïeldieu chantait déjà à la bonne +vieille mère Desbrosses, qu'on avait fait venir exprès, ces couplets si +touchants et si colorés de _Tournez, fuseaux légers_. + +Boïeldieu voulait que madame Desbrosses les lui chantât tout de suite; +mais la pauvre vieille pleurait d'attendrissement et de plaisir, et nous +étions comme elle!!! + +Dix ans après, cet air nous arrachait encore des larmes, cette fois bien +cruelles, car c'est cet air qu'on exécutait au Père-Lachaise, alors que +nous descendions dans la tombe notre maître et notre ami! + +Les répétitions de _la Dame blanche_ se firent avec une promptitude +inouïe; l'ouvrage fut monté en trois semaines. A l'une des dernières +répétitions, j'étais au parterre avec Boïeldieu. Pixérécourt était au +balcon de gauche. + +Après le duo de la peur, il interpelle Boïeldieu: + +--Ce duo-là fait longueur, il y a trop de musique dans cet acte. + +--Certainement, répond Boïeldieu, je n'y tiens pas du tout, coupons-le. + +--Mais nous y tenons beaucoup, nous, reprennent ensemble Ponchard et +madame Boulanger. + +Et c'est sur leurs instances que fut conservé ce petit diamant. La +répétition avait paru si satisfaisante, que Pixérécourt décida qu'elle +serait l'avant-dernière, et que la pièce serait jouée le surlendemain. + +--Mais c'est impossible, s'écria Boïeldieu, je n'ai pas commencé mon +ouverture, et je n'aurai jamais le temps de la faire si vite. + +--Cela ne me regarde pas, reprit Pixérécourt, on se passera d'ouverture, +s'il le faut; mais la pièce est prête, et le traité est formel, on +jouera _la Dame blanche_ après-demain. + +--Ah! mes enfants, nous dit Boïeidieu, à Labarre et à moi, ne me quittez +pas, je suis un homme perdu; je ne peux pas laisser un ouvrage de cette +importance sans ouverture, et sans vous je n'en viendrai jamais à bout. + +Nous suivons Boïeidieu chez lui; il nous avait déjà essayés, Labarre et +moi, dans quelques travaux qu'ils nous avait confiés; c'est ainsi que +toute la ritournelle finale du trio du premier acte avait été écrite en +entier par Labarre, et que j'avais été chargé de l'instrumentation du +début du finale du second acte. Boïeldieu pouvait donc compter sur nous +jusqu'à un certain point, mais il avait voulu revoir notre travail, et +quoiqu'il en eût été satisfait, sa confiance n'était pas assez grande +pour nous abandonner sans contrôle la responsabilité de son ouverture. +Voici comment la besogne fut partagée: il prit pour lui l'introduction, +puis nous fîmes à nous trois le plan de l'_allegro_. On choisit d'abord +les motifs. + +Labarre proposa et fit adopter comme premier thème un des airs anglais +qu'il avait donnés et qui était déjà employé dans le premier choeur; je +proposai pour second thème de prendre en allegro le motif andante du +trio _Je n'y puis rien comprendre_, et un petit crescendo qui ne fut pas +accueilli très-favorablement comme trop rossinien. Pour la _coda_ +finale, Boïeldieu nous indiqua un de ses opéras faits en Russie, +_Télémaque_, dans lequel nous devions trouver les éléments de la +péroraison. Les rôles furent donc distribués de telle sorte, que Labarre +devait écrire toute la première partie et moi la seconde, où il y avait +le retour des motifs, et par conséquent moins de travail. Nous écrivions +à une même table. + +A onze heures Boïeldieu avait presque fini son introduction: je ne sais +trop quel genre d'affaire Labarre pouvait avoir à une pareille heure, +mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il me poussa en me disant tout +bas: + +--Ne dis rien, mais il faut absolument que je m'en aille, tu finiras ma +besogne. + +Au bout d'un quart d'heure, Boïeldieu, ne le voyant pas revenir, me dit: + +--Où est donc Labarre? + +--Mais, Monsieur, lui répondis-je, il est parti, il ne reviendra pas. + +--Ah! c'est fini, s'écria-t-il, mon ouverture ne sera pas faite, et +Formageat (c'était le copiste) qui devait venir à six heures du matin +pour chercher la copie! Il n'y en aura pas la moitié de faite... Je vais +me coucher, je n'en puis plus, travaillez toujours, mais surtout ne +livrez à Formageat que ce que vous m'avez montré, et éveillez-moi avant +qu'il n'arrive. + +A quatre heures du matin, j'avais terminé l'ouverture, je plaçai la +copie en évidence dans la salle à manger, pour qu'on pût la prendre +facilement, et je me gardai d'éveiller Boïeldieu, trop heureux de l'idée +que j'allais enfin entendre exécuter de la musique écrite par moi seul +sans qu'on l'eût revue ni corrigée, puis je fus me coucher sur le canapé +du salon. + +A dix heures, je suis réveillé par la voix de Boïeldieu, qui me crie de +sa chambre: + +--Eh bien! où en êtes-vous? + +--Oh! Monsieur, il y a longtemps que j'ai fini. + +--Eh bien! vous me montrerez cela. + +--Impossible, Monsieur, Formageat a tout emporté. + +--Comment, malheureux, vous avez donné la copie sans me la montrer! mais +avec un brouillon comme vous, cela doit être rempli de fautes: +allez-vous-en bien vite au théâtre et rapportez-moi tout ce qui n'est +pas copié. + +J'avoue que je ne m'acquittai pas de la commission; j'eus l'air de +revenir du théâtre, où je n'avais pas mis le pied; et je dis que les +feuilles avaient été distribuées à tant de copistes, qu'il était +impossible d'en ravoir une seule. Le soir, à la répétition, je me cachai +dans un petit coin pour écouter ma part de l'ouverture. Tout allait au +mieux, lorsque dans un _forte_ éclate tout à coup une effroyable +cacophonie: j'avais transposé les parties de cors et de trompettes, qui +n'étaient pas dans le même ton. Tout le monde s'arrête: Frédéric Kreube, +le chef d'orchestre, consulte la partition. + +--Que diable as-tu donc mis là ? dit-il à Boïeldieu, qui était aussi +confus que moi; mais ce n'est pas ton écriture. + +--Oh! je vais t'expliquer, répondit-il: cette nuit, j'étais +très-fatigué, et je dictais à Adam, qui probablement n'était pas +très-bien éveillé et qui se sera trompé. + +Ma bévue fut bien vite réparée, et la répétition continua sans encombre. +Après le succès de _la Dame blanche_, Boïeldieu voulait en refaire +l'ouverture, qui, effectivement, n'est pas le meilleur morceau de +l'ouvrage; mais l'avantage de précéder un chef-d'oeuvre et d'en +reproduire quelques motifs lui tient lieu d'autres mérites, et je l'ai +quelquefois entendu citer comme une des meilleures de Boïeldieu. + +Lorsque la partition fut publiée, j'en reçus un bel exemplaire, que je +conserve religieusement, et sur lequel étaient écrits ces mots: _Comme +élève, vous avez applaudi à mes succès; comme ami, j'applaudirai aux +vôtres._ + +Je ne vous parlerai pas de l'immense succès de _la Dame blanche_, ni des +_Deux Nuits_, qui ne furent jouées que cinq ans après, et qui furent le +dernier chant de mon illustre et respectable maître. Si je me suis +laissé aller à vous raconter peut-être un peu longuement les détails qui +précèdent, c'est qu'en reportant ma vie vingt-quatre ans en arrière, je +me suis senti heureux comme dans un rêve! Puissent ce bonheur et ce rêve +vous avoir intéressés un instant, car s'il est bon parfois de savoir +oublier, il est bien doux souvent de savoir se souvenir. + + + + +DONIZETTI + + +En 1815, un jeune homme s'acheminait pédestrement sur la route de +Bologne; il se retournait de temps en temps pour jeter un dernier regard +sur les murs de Bergame, sa patrie, dont il s'éloignait pour la première +fois. Si parfois une larme tentait de venir mouiller sa paupière, en +souvenir du père chéri, de la mère adorée qu'il quittait, un sourire +venait bientôt illuminer son visage; ce sourire était celui de +l'espérance, cette inspiration naturelle de toute âme jeune vers +l'inconnu. Et puis, le soleil d'Italie est si beau, l'air est si pur à +respirer pour des poumons de dix-sept ans! la liberté paraît si belle la +première fois qu'on en use! tout cela ne constitue-t-il pas le bonheur? +Aussi, notre voyageur était heureux, oh! bien heureux! il était jeune, +beau, bien portant, et il rêvait! il rêvait la gloire, les honneurs et +la richesse! Et pourtant, ce bonheur réel qu'il possédait alors, il +était loin de l'apprécier; il ne le voyait que dans l'avenir et dans la +réalisation de ses rêves. + +En 1847, une voiture soigneusement formée entrait à Bergame; elle +renfermait un homme à l'aspect sombre et mélancolique; son regard égaré +trahissait une profonde douleur, et ne laissait pas entrevoir la moindre +lueur d'intelligence. Ce cadavre animé qui rentrait à Bergame était +celui de ce jeune homme parti trente-trois ans auparavant, si riche +d'avenir et d'espérances. Et pourtant, tous ses rêves s'étaient +réalisés, gloire, honneurs, richesse, il avait tout obtenu; son nom +avait rempli le monde, les souverains s'étaient disputé l'honneur de le +décorer de leurs ordres, de le combler de leurs faveurs. Pour prix de +ses chants, tous les pays lui avaient prodigué de l'or et des couronnes; +n'était-ce pas là ce bonheur qu'il avait rêvé? Mais à quel prix avait-il +dû l'acheter? Sa vie eût été trop peu, c'est son âme qu'il avait donnée +en échange. L'intelligence avait succombé, dans ces travaux de chaque +jour, de chaque nuit, de tous les instants, et Donizetti venait expier +dans une agonie matérielle, que n'animait plus une lueur de raison, les +plaisirs qu'il avait donnés pendant trente ans au monde intellectuel et +civilisé. + +La carrière des compositeurs est peut-être celle où les exemples de +longévité sont le plus rares. Mozart, Cimarosa, Weber, Herold, Bellini, +Monpou, ne prouvent que trop, par leur mort prématurée, fruit d'un +travail trop assidu, combien l'art du compositeur, si futile dans ses +résultats, est sérieux dans la pratique. C'est, en effet, de tous les +arts, celui où l'artiste doit mettre le plus du sien; l'invention est +tout; il n'y a pas de main comme chez le peintre et le sculpteur: savoir +composer, c'est savoir utiliser la fièvre et l'appliquer à la musique; +mais cette fièvre, ne l'a pas qui veut: si elle vous fait défaut, vous +ne composez pas, les idées vous manquent, vous croyez composer et vous +imitez, ou vous faites de la mosaïque; si, au contraire, elle vous vient +trop souvent, elle vous tue, vous mourez à trente ou quarante ans; vous +avez fait vingt ou trente opéras, on vous fait un superbe service en +musique, vous êtes proclamé grand homme par vos contemporains. Dix ans +après votre mort, on n'exécute plus une note de vous; vingt ans après, +on se rit de ceux qui osent encore vous citer, et l'on ne s'occupe plus +que de vos successeurs que l'on oubliera aussi vite. N'est-ce pas là +l'histoire de presque tous les compositeurs, et surtout des compositeurs +italiens? En France, nous sommes un peu plus constants dans nos +plaisirs; nous allons souvent entendre un opéra, par la seule idée des +souvenirs qu'éveillera en nous l'exécution d'une musique qui a charmé +notre enfance ou notre jeunesse. En Allemagne, où la musique est prise +au sérieux, une oeuvre importante et réputée classique a son tour de +représentation chaque année, et les amateurs se font un devoir de +l'aller entendre chaque fois qu'on l'exécute, avec une admiration +silencieuse et un respect presque religieux. + +En Italie, au contraire, le culte du souvenir n'existe pas, du moins +pour les opéras, et si la grande voix du canon n'y étouffait pas toutes +les autres musiques, vous n'y entendriez guère que celle des opéras de +Verdi, qui effectivement ne pouvait logiquement, et en vertu de la loi +du progrès, être remplacée que par celle de l'artillerie, dont elle +était le précurseur. + +Donizetti ne sera pas oublié si vite en France où il a écrit _la +Favorite_, _la Fille du régiment_, _D. Sébastien_, _Marino Faliero_ et +_D. Pasquale_. Plus heureuse que _l'Anna Bolena_, que _la Lucrezia +Borgia_ et quelque autre de ses compositions italiennes, _la Lucia di +Lammermoor_ est entrée dans le répertoire des opéras français et y sera +chantée bien longtemps après l'oubli où tomberont les opéras qui la +remplaceront en Italie. Donizetti a fait assez pour la France, pour que +nous le comptions parmi les compositeurs français: car c'est ainsi qu'il +faut considérer tous ceux qui ont écrit pour notre scène. Il n'en est +pas un seul, en effet, qui n'y ait modifié son style et sa manière +d'après les exigences de notre scène, et tous y ont gagné de devenir +plus dramatiques en ramenant l'école française au style mélodique +qu'elle est toujours tentée de sacrifier au style déclamé. + +Gaëtan Donizetti est né à Bergame en 1798. Son père, honorable employé +dans une administration de la ville, le destinait à l'étude des lois; +mais il était dit que le jeune Gaëtan serait artiste, et ses premiers +goûts le dirigèrent vers les arts du dessin; son père fut loin +d'approuver ses projets; le fils résistait au père, qui voulait en faire +un avocat; le père s'opposait aux projets du fils, qui voulait devenir +architecte; une espèce de compromis fut passé entre eux: l'un renonça au +barreau, l'autre à l'architecture, et il fut convenu, d'un commun +accord, que Gaëtan deviendrait musicien. + +Il fit ses premières études avec Mayr, qui résidait alors à Bergame. +Malgré quelques succès avérés, Rossini n'avait pas encore saisi le +sceptre de la popularité que se partageaient alors Paër et Mayr. Ce fut +donc pour le jeune Donizetti une bonne fortune que ces leçons d'un des +premiers maîtres de l'époque. Mayr ne tarda pas à reconnaître les +éminentes dispositions de son élève, qu'il prit en telle amitié, qu'il +ne l'appela jamais autrement que son cher fils. Il voulut qu'il se +fortifiât encore par des études sévères et obtint de sa famille de +l'envoyer à Bologne recevoir des leçons du père Matteï, le savant +contre-pointiste, élève et successeur du père Martini. + +Après trois années d'études, Donizetti se lança dans la carrière qu'il +devait parcourir avec tant d'éclat. Il débuta à Venise, en 1818, par un +_Enrico di Burgogna_, qui obtint assez de succès pour qu'on lui demandât +un second ouvrage dans la même ville l'année suivante. Ce ne fut qu'en +1822 qu'il donna à Rome la _Zoraida di Granata_, qui lui valut la faveur +d'être exempté de la conscription et l'honneur d'être porté en triomphe +et couronné au Capitole. Les opéras se succédèrent alors sans +interruption et signalèrent cette première période du talent de +Donizetti, où il ne se montra qu'heureux imitateur de la manière de +Rossini. Ce ne fut qu'en 1830 que son individualité se fit jour dans un +de ses chefs-d'oeuvre, le premier de ses ouvrages que nous ayons entendu +en France, _l'Anna Bolena_, donné à Milan avec le plus grand succès. En +1835, Donizetti vint pour la première fois à Paris, et y écrivit le +_Marino Faliero_ qui n'obtint pas tout le succès qu'il méritait. +Donizetti ne fait qu'un seul saut de Paris à Naples, où il écrit dans +cette même année 1835 cette délicieuse _Lucie_, qui devait faire le tour +du monde. Il revint à Paris en 1840, où il donna dans une seule année +_les Martyrs_, _la Fille du Régiment_, et _la Favorite_. Chose +singulière, pas un seul de ces ouvrages n'obtint un succès décidé: _les +Martyrs_, dont les paroles étaient parodiées sur le _Polyeucte_, qu'il +avait écrit à Naples pour Nourrit, et que la censure avait interdit, +n'eurent qu'un succès d'estime à l'Opéra. _La Fille du Régiment_ ne fut +guère plus heureuse à l'Opéra-Comique: il fallut que la pièce fût +traduite dans toutes les langues et réussît dans tous les pays pour +convaincre Donizetti que c'était le public de Paris qui avait eu tort. +L'histoire de _la Favorite_ est des plus curieuses. + +L'année 1839-40 avait vu naître et mourir le théâtre de la Renaissance, +comme l'année 1847-48 a vu naître et mourir l'Opéra-National, comme +périraient tous les théâtres lyriques s'ils n'étaient soutenus par de +riches subventions. La prospérité passagère de la Renaissance, avait eu +surtout pour base la traduction de la _Lucia_. Les directeurs avait +demandé à Donizetti un opéra nouveau et il venait de terminer son _Ange +de Nigida_, quand le théâtre ferma ses portes. L'Académie (alors royale) +de musique avait sollicité un ouvrage de Donizetti et il avait écrit _le +Duc d'Albe_. Le sujet ne plut pas au directeur. Cependant l'hiver +approchait, il fallait un opéra nouveau; on demanda à Donizetti son +_Ange de Nigida_ qui n'avait que trois actes: il fallut récrire tout le +rôle de femme qui avait été combiné pour la voix légère et quelque peu +pointue de madame Thillon et l'accommoder aux exigences de la voix mâle +et énergique de madame Stolz, il fallut en outre ajouter un acte entier, +le quatrième; tout cela ne fut qu'un jeu pour le célèbre maestro. +L'ouvrage fut mis en répétition presque avant d'être commencé, et +terminé en moins de temps qu'il n'en fallut pour l'apprendre. Voici +comment fut composé ce quatrième acte, qui est un chef-d'oeuvre. +Donizetti venait de dîner chez un de ses meilleurs amis; il dégustait +avec délices une tasse de café, car il raffolait de cette liqueur dont +il ne pouvait se passer et qu'il consommait à toute heure du jour, +chaud, froid, en sorbet, en bonbon, sous toutes les formes enfin où peut +se renfermer l'arome de la précieuse fève. + +--Mon cher Gaëtan, lui dit son ami, je suis bien fâché d'être si impoli +envers vous, mais ma femme et moi allons passer la soirée dehors, et +nous sommes obligés de vous fausser compagnie. Ainsi donc à demain. + +--Oh! vous me renvoyez, dit Donizetti: je suis si bien, vous avez de si +bon café: tenez, allez à votre soirée et laissez-moi là , au coin du feu; +je me sens en train de travailler, on vient de me remettre mon quatrième +acte, et je suis sûr que je l'aurai bien avancé quand je me retirerai. + +--Soit, répond l'ami, faites comme chez vous, voici tout ce qu'il vous +faut pour écrire; adieu, à demain, encore une fois, car nous ne +rentrerons probablement que longtemps après votre départ. + +Il était alors dix heures du soir; Donizetti se met au travail, et quand +son ami rentre à une heure du matin: Voyez, lui dit-il, si j'ai bien +employé mon temps, j'ai terminé mon quatrième acte. + +Sauf la cavatine _Ange si pur_ qui appartient au _Duc d'Albe_ et +l'_andante_ du duo qui a été ajouté aux répétitions, l'acte tout entier +avait été composé et écrit en trois heures! Ceux qui se feraient une +idée du succès de la première représentation de _la Favorite_ par celui +qu'elle obtient aujourd'hui, se tromperaient grandement. Cette musique +si simple sembla mesquine, ces mélodies si naturelles parurent pauvres, +et à part le quatrième acte, qui fut de prime abord jugé comme une +oeuvre hors ligne, le succès fut moins dû au mérite de l'ouvrage qu'à la +réunion du talent de Duprez, de Barroilhet débutant dans cet opéra, et +de madame Stolz, qui s'y éleva à un degré de supériorité qu'elle n'a +plus pu atteindre dans aucune de ses créations subséquentes. _La +Favorite_ avait réussi, mais doucement, sans éclat, et, en termes de +coulisses, ne faisait pas d'argent lorsqu'une danseuse, ignorée jusque +là , qui avait apparu un instant à ce théâtre de la Renaissance d'où +procédait aussi _la Favorite_, vint débuter dans un pas intercalé au +deuxième acte. Le succès de la danseuse fut immense, celui de l'opéra +devint colossal; on ne vint d'abord que pour la danse, et l'on fut tout +surpris d'être charmé par la musique. L'élan du succès était donné à _la +Favorite_, et, aujourd'hui encore, c'est le plus attractif des opéras du +répertoire du Théâtre de la Nation. + +Après plusieurs voyages à Rome, à Milan et à Vienne, et après avoir +déposé un opéra en passant dans chacune de ces villes, Donizetti revint +à Paris, en 1843, et y composa _Don Pasquale_ et _Don Sébastien_. +L'immense succès de _Don Pasquale_ fut compensé par celui presque +négatif de _Don Sébastien_, qu'il faut attribuer à une malheureuse idée +de mise en scène de pompe funèbre qui étouffa sous ses draperies +mortuaires les accents d'une musique digne d'un meilleur sort. Ce fut +l'avant-dernier opéra de Donizetti, il fit représenter à Naples +_Catarina Cornaro_ et retourna à Vienne où l'appelaient ses fonctions de +maître de chapelle de la cour: il y composa un _Miserere_ qui fut +très-apprécié des connaisseurs et revint à Paris au milieu de 1845, +apportant déjà le germe de la maladie à laquelle il devait succomber. En +peu de temps ses amis alarmés remarquèrent avec effroi quelques +dérangements dans son intelligence; bientôt les accès devinrent plus +fréquents et se reproduisirent avec tant d'intensité, qu'il fallut le +placer dans une maison de santé à Ivry, vers la fin de janvier 1846; il +resta dans cette maison jusqu'au mois de juin 1847, où il fut transféré +dans une autre habitation à Paris, dans l'avenue de Châteaubriand; +l'approche de l'hiver fit craindre aux médecins qu'il ne pût supporter +cette saison si rude dans nos climats, et ils espérèrent que l'air natal +aurait une influence favorable sur la santé de l'illustre malade. Il +quitta Paris au mois de septembre. A peine arrivé à Bruxelles, il eut +une attaque de paralysie très-violente: sa raison subit une nouvelle +atteinte, et la tristesse qui l'accablait prit un caractère encore plus +désespéré, et les pleurs qu'il ne cessait de verser, auraient pu faire +croire qu'il ne s'éloignait qu'à regret de cette France qu'il ne devait +plus revoir. + +Arrivé à Bergame, il fut accueilli par son excellent ami, le maestro +Dolci. Une nouvelle attaque de paralysie se déclara le 1er avril, et, +après l'agonie la plus douloureuse, il mourut le 8 avril. Date fatal +pour l'auteur de cet article, qui voyait expirer son père entre ses +bras, sans se douter qu'à la même heure il perdait un de ses meilleurs +amis! + +Nous n'entrerons pas dans l'examen des oeuvres de Donizetti: il abusa +souvent de sa prodigieuse facilité; toute son histoire artistique doit +se résumer par la liste de ses ouvrages; l'oubli a fait justice des plus +faibles, les titres des autres sont devenus populaires, et son nom est +désormais acquis à la postérité, qui reconnaîtra en lui un des plus +grands génies musicaux qui aient honoré le XVIIIe siècle. + +Voici la liste complète de ses oeuvres par ordre chronologique: + + + 1--1818. Venise. _Enrico di Burgogna._ + 2--1819. -- _Il Falegname di Livonia._ + 3--1820. Mantoue. _Le Nozze in Villa._ + 4--1822. Rome. _Zoraïde di Granata._ + 5-- -- Naples. _La Zingara._ + 6-- -- -- _La Lettera anonyma._ + 7-- -- Milan. _Chiara e Serafina o i Pirati._ + 8--1823. Naples. _Il Fortunato Inganno._ + 9-- -- -- _Aristea._ + 10-- -- Venise. _Una Follia._ + 11-- -- Naples. _Alfredo il grande._ + 12--1824. Rome. _L'Azo nel Imbarazzo._ + 13-- -- Naples. _Emilia o l'Ermitagio di Liverpool._ + 14--1826. Palerme. _Alahor in Granata._ + 15-- -- -- _Il Castello degli Invalidi._ + 16-- -- Naples. _Elvida._ + 17--1827. Rome. _Olivo e Pasquale._ + 18-- -- Naples. _Il Borgomaestro di Sardam._ + 19-- -- -- _Le Convenienze Teatrali._ + 20-- -- -- _Otto mesi in due ore._ + 21--1825. -- _L'Esule di Roma._ + 22-- -- Gênes. _La Regina di Golconda._ + 23-- -- Naples. _Gianni di Calais._ + 24-- -- -- _Giovedi Grano._ + 25--1829. _Il Paria._ + 26-- -- _Il Castello di Kenilworth._ + 27-- -- -- _Il Diluvio universale._ + 28-- -- -- _I Pazzi per progretto._ + 29-- -- -- _Francesca di Foix._ + 30-- -- -- _Smelda de Lambertuzzi._ + 31-- -- -- _La Romanziera._ + 32--1831. Milan. _Anna Bolena._ + 33-- -- Naples. _Fausta._ + 34--1832. Milan. _Ugo, comte di Parigi._ + 35-- -- -- _L'Elissire d'Amore._ + 36-- -- Naples. _Sancia di Castiglia._ + 37--1833. Rome. _Il Furioso o l'Isola di Domingo._ + 38-- -- Florence. _Parisina._ + 39-- -- Rome. _Torquato Tasso._ + 40--1834. Milan. _Lucrezia Borgia._ + 41-- -- Florence. _Rosmonda d'Inghilterra._ + 42-- -- Naples. _Maria Stuarda._ + 43--1835. Milan. _Gemma di Vergi._ + 44-- -- Paris. _Marino Faliero._ + 45-- -- Naples. _Lucia di Lammermoor._ + 46--1836. Venise. _Belizario._ + 47-- -- Naples. _Il Campanello di Notte._ + 48-- -- -- _Betly._ + 49-- -- -- _L'Anedio di Calais._ + 50--1837. Venise. _Pia de Tolomeï._ + 51-- -- Naples. _Roberto Devereux._ + 52--1838. Venise. _Maria di Radeus._ + 53--1839. Milan. _Gianni di Parigi._ + 54--1840. Paris. _La Fille du Régiment._ + 55-- -- -- _Les Martyrs._ + 56-- -- -- _La Favorite._ + 57--1841. Rome. _Adelia o la Figlia del Arciere._ + 58--1842. -- _Maria Padilla._ + 59-- -- Vienne. _Linda di Chamouni._ + 60--1843. Paris. _D. Pasquale._ + 61-- -- Vienne. _Maria di Rohan._ + 62-- -- Paris. _D. Sebastien._ + 63--1844. Naples. _Catarina Cornaro._ + 64-- -- -- _Le duc d'Albe_ (inédit). + +On assure qu'il existe aussi dans les cartons de l'Opéra-Comique un +petit acte inédit de Donizetti, dont le titre ne nous est pas parvenu. +Il est hors de doute que ce petit ouvrage et _le Duc d'Albe_ seront +représentés sur les théâtres auxquels ils ont été destinés, lorsque ces +théâtres seront en voie de résurrection. + +Outre ces oeuvres dramatiques, Donizetti a composé des _messes_, des +_vêpres_, un _miserere_ et d'autres morceaux d'église, quelques pièces +de chant publiées à Paris sous le titre de _Soirées du Pausilippe_, une +cantate de _la Mort d'Ugolin_, et douze quatuors pour instruments à +cordes.--En parlant de _la Favorite_, nous avons cité un exemple de la +facilité de Donizetti; voici une autre anecdote qui montre qu'il alliait +la générosité au talent. En 1836, il était à Naples et il apprend qu'un +pauvre petit théâtre vient de fermer, et que les artistes sont dans une +détresse affreuse; il va les trouver, et leur donne tout ce qu'il avait +d'argent pour suffire à leurs premiers besoins. Ah! lui dit l'un d'eux, +vous nous feriez bien riches si vous pouviez nous donner un opéra +nouveau! + +--Qu'à cela ne tienne, réplique le maestro, vous l'aurez dans huit +jours. + +Il manquait un livret, pas un poëte n'aurait voulu en donner un pour le +théâtre qui venait de fermer: Donizetti se rappelle un vaudeville qu'il +avait vu à Paris, _la Sonnette de nuit_: en moins d'une journée, il en +fait une traduction à l'aide de ses souvenirs; huit jours après, l'opéra +est terminé, appris, su, joué, et le théâtre est sauvé. + +Donizetti était très-lettré et il eut encore deux occasions de prouver +qu'il unissait facilement le talent de poëte à celui de musicien: c'est +lui-même qui se traduisit les deux livrets de _la Fille du Régiment_ et +de _Betly_ (le Chalet). + +Donizetti avait épousé à Rome la fille d'un avocat de cette ville. Cette +union fut très-heureuse, mais de bien courte durée. Il perdit deux +enfants en bas âge, et sa femme était enceinte lorsqu'elle mourut du +choléra en 1835. Il fut désolé de cette perte inattendue et reporta +toute l'affection qu'il avait eue pour sa femme sur son frère, M. +Vasrelli, avocat, avec qui il ne cessa d'entretenir les relations les +plus intimes. + +Donizetti était grand, avait la figure franche et ouverte, et sa +physionomie était l'indice de son excellent caractère; on ne pouvait +l'approcher sans l'aimer, parce qu'il donnait sans cesse l'occasion +d'apprécier quelques-unes de ses belles qualités. Nous avons habité la +même maison, rue de Louvois, en 1838. Nous nous rendions souvent visite: +il travaillait sans piano, il écrivait sans s'arrêter, et l'on n'aurait +pu croire qu'il composât, si l'absence de toute espèce de brouillon n'en +eût donné la certitude. Je remarquai avec surprise un petit grattoir en +corne blanche, soigneusement déposé à côté de son papier, et je +m'étonnai de lui voir cet instrument, dont il devait faire peu d'usage. +Ce grattoir, me dit-il, m'a été donné par mon père, lorsqu'il me +pardonna et consentit à ce que je fasse musicien. Je ne l'ai jamais +quitté, et quoique je m'en serve peu, j'aime à l'avoir près de moi quand +je compose; il me semble qu'il m'apporte la bénédiction de mon père. +Cela fut dit si simplement et avec tant de sincérité, que je compris à +l'instant combien il y avait de coeur chez Donizetti. Quelques jours +après cette entrevue, je fis jouer à l'Opéra-Comique _le Brasseur de +Preston_. Un spectateur se faisait remarquer à l'orchestre par son +enthousiasme et ses applaudissements frénétiques; c'était Donizetti, et +quand je le revis le soir en rentrant, je le trouvai plus heureux de mon +succès que moi-même, et je me sentis plus honoré de son amitié et de son +suffrage que de la réussite de mon opéra. + +Quand, à la suite de sa terrible maladie, on le fit entrer dans une +maison de santé d'Ivry, on lui donna pour gardien un des hommes de +service de la maison, nommé Antoine. Quoique la raison du pauvre +Donizetti fût déjà très-altérée, il sut pourtant donner assez de preuves +de sa bonté pour qu'Antoine s'attachât à lui au point de ne vouloir plus +le quitter, et ce brave homme n'a cessé de lui prodiguer les soins les +plus touchants et les plus désintéressés jusqu'à ses derniers moments. +J'ai sous les yeux une lettre où il retrace les dernières souffrances de +l'illustre maestro: cette partie de la lettre est trop pénible pour que +je la reproduise ici, mais je ne puis résister au plaisir de citer celle +où il rapporte les détails des honneurs funèbres rendus à sa mémoire. + +«Les funérailles ont eu lieu hier. L'excellent M. Dolci a tout ordonné, +et n'a rien négligé pour les rendre dignes de la gloire de ce grand +homme. Plus de quatre mille personnes y assistaient. Le cortége se +composait du nombreux clergé de Bergame, des plus grands personnages de +la ville et des environs, et de toute la garde civique de la ville et +des faubourgs. Les fusils mêlés aux lumières de trois ou quatre cents +torches étaient d'un aspect imposant. Le tout était animé par trois +corps de musique militaire, et favorisé par le plus beau temps du monde. +Le service a commencé à dix heures du matin, et la cérémonie s'est +terminée à deux heures et demie. Les jeunes Messieurs de Bergame ont +voulu porter les restes de leur illustre compatriote, malgré une +distance d'une lieue et demie pour se rendre au cimetière. Dans toute +l'étendue du chemin, la foule s'empressait pour voir passer le cortége, +et, au dire des habitants de Bergame, on n'avait jamais rendu de tels +honneurs à aucun personnage de cette ville!» + +Donizetti était directeur du Conservatoire de Naples, maître de chapelle +de l'empereur d'Autriche et décoré de la Légion-d'Honneur et de +plusieurs autres ordres. Quelque chose survivra à tous ces vains +honneurs, c'est l'admiration qu'excitent ses chefs-d'oeuvre et les +souvenirs que lui conservent tous ceux qui l'ont connu et qui ont pu +apprécier son bon et noble caractère. + + + + +CONCERT DONNÉ PAR MARRAST A L'HOTEL DE LA PRÉSIDENCE + +(1849) + + +On raconte que pendant une représentation de _Tartufe_ ou du +_Misanthrope_, je ne sais trop lequel, un spectateur ne cessait de +s'écrier: «Ah! quel bonheur, mon Dieu, quel bonheur!» et cela jusqu'à la +fin de la pièce. Un de ses voisins, ennuyé de cette expansion de +félicité par trop fréquente, finit par lui en demander la cause. «Eh! +mon Dieu! répondit le spectateur enthousiaste, je me réjouis de ce que +Molière ait fait ce chef-d'oeuvre, car s'il ne l'eût point entrepris, on +ne l'aurait jamais exécuté.» Une réflexion analogue à cette réponse +m'était suggérée hier à l'aspect du splendide hôtel du président de +l'Assemblée nationale, le plus riche, le plus élégant et le plus +magnifique qui existe à Paris, en France et peut-être en Europe. Quel +bonheur, me disais-je, que la monarchie ait élevé un si beau palais à la +république, car il est plus que probable qu'elle ne l'eût jamais fait +bâtir pour elle, si on ne le lui avait pas construit tout exprès. Il y a +en effet une singulière remarque à faire sur la dernière monarchie dont +le chef aimait tant à bâtir: pour son propre compte, il était assez +mesquinement logé à Paris, et sous son règne deux habitations princières +et quasi royales s'élevèrent dans cette capitale: l'une est destinée au +Préfet de la Seine, l'autre au président de la chambre des Députés. Par +une bizarre succession de fonctions, M. Marrast est appelé à occuper ces +deux palais, ne quittant l'Hôtel-de-Ville comme maire de Paris que pour +entrer en possession du palais nouvellement édifié comme président de +l'Assemblée; avant de parler du concert, je ne puis m'empêcher de dire +quelques mots du local où il a été donné: la cage d'abord, les oiseaux +ensuite. + +Le nouvel hôtel de la présidence de l'Assemblée nationale est +reconstruit sur l'emplacement de l'hôtel élevé en 1724, par l'architecte +Aubert, pour le compte de Lassey. Cet ancien hôtel fut plus tard réuni à +celui que la duchesse de Bourbon fit construire sur un terrain contigu +par Girardini, architecte Italien. + +Cet hôtel de Lassey n'avait qu'un rez-de-chaussée: la décoration +intérieure n'existait plus et les gros murs même étaient si dégradés par +les changements successifs qu'on avait fait subir au bâtiment, que M. de +Joly, architecte de l'Assemblée nationale à qui nous devons cette +importante restauration que l'on peut considérer comme une création, a +dû les reprendre presque en entier pour supporter le premier étage qu'il +voulait faire élever, en même temps qu'il remaniait entièrement la +distribution du rez-de-chaussée, consacré uniquement aujourd'hui à la +réception. + +De sérieuses recherches, aidées de quelques bonheurs de trouvaille en +fragments de panneaux et de boiseries, ont amené M. de Joly à redonner +au nouvel hôtel le style qui distinguait les décorations intérieures du +temps de la Régence, caractère qui n'avait pas encore été altéré à cette +époque par le mauvais goût qui domina plus tard. + +Les appartements de réception se composent d'un magnifique et grandiose +vestibule donnant entrée sur un salon principal, relié par des portes et +des ouvertures à claire-voie surmontant de splendides et monumentales +cheminées, et à deux autres salons non moins riches et non moins ornés; +chacun de ces salons est boisé or et blanc, l'ameublement est en bois +doré avec étoffe de soie, les bronzes et candélabres d'une grande +richesse répondent parfaitement au style de la décoration que complètent +un riche tapis exécuté sur les dessins de M. de Joly et des glaces d'une +dimension rare. Les salons sont terminés d'un côté par une salle de +billard, qui n'est encore qu'une salle de jeu, et de l'autre par le +cabinet du président; ces deux pièces sont tendues de magnifiques +étoffes de soie verte, entourées de riches boiseries sculptées et +dorées. Les appartements sont complétés par une galerie monumentale qui +communique à la salle des séances et par une salle à manger en stuc +blanc, dont la décoration rentre tout à fait dans le style de l'hôtel. +Les peintures des trois salons, de la salle de billard et du cabinet du +président sont toutes dues au pinceau fin et délicat de mon habile +confrère Heim, celles de la salle à manger sont confiées à M. Dénuelle; +de magnifiques vases de Sèvres qui ont nécessité la coopération des plus +célèbres artistes en ce genre, décorent ces appartements et doivent être +comptés au nombre de leurs ornements les plus précieux. + +M. de Joly a déployé un goût exquis non-seulement dans l'aménagement de +l'hôtel, mais encore dans toute sa décoration et dans les moindres +détails qui accusent une étude et une connaissance parfaite du style +qu'il a si heureusement reproduit. Les devis pour la totalité de la +restauration de cet édifice n'étaient fixés qu'à un million, et M. de +Joly assure qu'ils ne seront pas dépassés. Une telle justesse +d'appréciation est devenue une vertu si rare chez un architecte, que je +ne sais s'il ne faudrait pas en louer M. de Joly plus encore que du +talent dont il a fait preuve. + +M. Marrast a compris qu'une simple réception serait trop peu solennelle +pour l'inauguration de ces magnifiques appartements: nos costumes +tristes et mesquins ne cadrent pas avec la splendeur de ces murs +éclatants de dorures et d'ornements: l'art seul pouvait se montrer digne +de l'art et l'ouverture des salons de la présidence a été signalée par +un fort beau concert où l'on entendit les principaux artistes de +l'Opéra. + +Cette fois, le président de l'assemblée a eu une idée excellente, c'est +de faire entendre tous ensemble et dans un concert spécial les lauréats +de cette année au Conservatoire. En produisant ainsi ces élèves, sortis +à peine de l'école où ils ont reçu leur éducation aux frais de l'État, +ils sont placés immédiatement sous le patronage des principaux chefs du +gouvernement et de représentants appelés à les entendre. M. Marrast +répondait ainsi victorieusement aux attaques dont a souvent été l'objet +le Conservatoire, cette glorieuse création de la Convention: il pourra +dire à ceux qui viendront désormais attaquer son bien modeste budget: +Vous avez entendu: voudrez-vous dépouiller ceux qui vous ont charmés? +Voudrez-vous amoindrir l'importance de cette école unique qui est une de +nos gloires, en qui réside l'avenir artistique de la France? +Voudrez-vous réduire à l'impuissance les théâtres lyriques qui s'y +alimentent de sujets? Ferez-vous fermer toutes les scènes de +départements qui ne sont desservies que par les élèves du Conservatoire? + +Espérons que l'audition qu'ont obtenue hier les lauréats du +Conservatoire ne sera pas sans importance pour l'avenir de cet +établissement. + +Les élèves du Conservatoire n'ont pas seuls fait les honneurs du +concert: ils étaient secondés par cette société d'ouvriers, qui s'est +donné le titre d'Enfants de Paris et qui, il y a peu de jours encore, se +faisait applaudir chez M. Vaulabelle et chez M. Senart. Je ne connais +rien de plus noble et de plus touchant que cette réunion des élèves du +Conservatoire, artistes par état, et de braves et dignes ouvriers +artistes par goût. Les uns viennent soumettre au jugement des invités le +fruit d'un travail assidu auquel ils ont consacré les premières années +de leur vie, les autres ne peuvent leur donner que le résultat de leurs +heures de loisir, des heures qui ont succédé à celles d'un pénible +labeur, où l'art est venu les récompenser du métier et du devoir +accomplis. Ils n'ont point, comme les premiers, consacré des années à +l'étude de la musique, ils n'ont pas reçu les précieuses leçons des +premiers maîtres de l'art, on ne leur a point révélé toutes les finesses +de l'exécution, toute la perfection qu'une étude continuelle et +persévérante peut donner aux moyens naturels: aussi, ils ne pourront pas +venir individuellement chanter une cavatine et se placer devant un +piano, mais eux qui ont tout appris par eux-mêmes ou de l'un d'eux, ils +se réuniront et de toutes leurs voix ils feront une grande voix qui +saura lutter avec avantage contre celle de chanteurs isolés: cette +grande voix sera celle du peuple, non pas celle du peuple hurlant dans +la rue un chant sans mesure et sans art, mais du peuple intelligent et +éclairé, du peuple vraiment digne de ce nom. Si l'ouvrier parisien doit +s'élever au-dessus des autres ouvriers, ce ne doit pas être par sa +turbulence et son agitation, mais par cette finesse de goût qui l'élève +déjà au-dessus des autres par la perfection de sa main-d'oeuvre et par +la délicatesse de ses plaisirs et de son intelligence. Lorsque l'ouvrier +peut s'élever, par la culture d'un art au niveau de toutes les sommités, +lorsqu'il peut être appelé le soir comme invité dans ces salons que son +industrie décorait encore le matin, lorsque je vois un ministre de +l'intérieur venir, comme M. Senart, serrer affectueusement la main de +ces ouvriers en les remerciant du plaisir qu'ils lui ont fait éprouver, +lorsque je vois le président des représentants de la nation épuiser, +comme le faisait hier M. Marrast, toutes les formules de son esprit et +de sa grâce pour leur témoigner sa satisfaction, les traitant à l'égal +de ses conviés les plus illustres, je me demande si ce n'est pas là la +réalisation d'une république démocratique et sociale dans la meilleure +acception qu'on puisse lui donner. + +Le concert a commencé par l'exécution d'un fort beau choeur de M. A. de +Saint-Julien, _le Combat naval_. Ce morceau, écrit spécialement pour les +Enfants de Paris, a été parfaitement rendu par eux, dirigés comme +d'habitude par leur chef et leur camarade, Philippe, ouvrier comme eux +et passionné pour la musique comme eux. + +Mon spirituel confrère Fiorentino a bien voulu me suppléer dans la tâche +de rendre compte des concours du Conservatoire, dont je devais +m'interdire la relation, un concours ayant été publié et ayant fait +moi-même partie du jury. + +Les lecteurs du _Constitutionnel_ connaissent donc déjà de noms, au +moins, les élèves qui ont fait les honneurs du concert. Tous ont mérité +le succès qu'ils ont obtenu: on a successivement applaudi la belle voix +de contralto de mademoiselle Montigny, l'organe puissant de M. +Balanquié, l'agilité encore peu réglée de mademoiselle Borchard, qui, il +y a deux ans, était une habile pianiste, et qui, dans un an, sera sans +doute une habile cantatrice, la verve et les intentions de M. Meillet, +la grâce décente et le bon goût de mademoiselle Decroix, la voix +sympathique de M. Ribes, la belle voix et sans doute aussi la ravissante +figure de mademoiselle Duez, la méthode de M. Leroy et le style ferme et +spirituel de mademoiselle Mayer: pour la partie instrumentale, on a +également apprécié M. Parès, excellente clarinette, M. Boulu, hautbois +au son pur et distingué, et mademoiselle Dejoly, jeune et jolie pianiste +d'un talent déjà remarquable; mais l'enthousiasme a été réservé au jeune +Reynier, enfant de treize ans, à l'oeil vif et intelligent, qui devient +un homme dès qu'il saisit son violon dont il tire les sons à la fois les +plus suaves et les plus hardis. + +Tous ces applaudissements prodigués aux jeunes exécutants revenaient de +droit à l'organisateur du concert, au digne chef de l'école, qui venait +de produire les élèves de cette année, à notre illustre et aimable +confrère Auber, qui ne peut, quelle que soit sa modestie, la faire assez +grande pour abriter son talent, talent qu'il révèle toujours, soit qu'il +compose, soit qu'il administre: c'est ainsi qu'il fait rejaillir sur le +Conservatoire tous les succès qu'il se dérobe à lui-même au théâtre, par +le temps qu'il consacre à sa direction.--Le concert qui avait été +entremêlé des choeurs _de la Marche républicaine_ et de _la Garde +mobile_ par les Enfants de Paris, s'est terminé à minuit. Il avait lieu, +cette fois, dans la galerie qui fait suite aux appartements: par cette +disposition, il y avait un plus grand nombre d'auditeurs, que lorsque le +concert a lieu dans le grand salon du milieu; mais aussi, il faut le +dire, les auditeurs étaient plus attentifs: réunis dans cette enceinte, +ils sont, pour ainsi dire, forcés à la musique, et ce n'est pas pour eux +un médiocre avantage d'être, pendant une heure ou deux, empêchés de la +politique. + +Ce concert si brillant me rappelait involontairement ceux donnés il y a +au moins deux ans, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud, soit à +Neuilly. C'étaient la même musique, les mêmes airs, les mêmes élèves du +Conservatoire devenus un peu plus habiles, dirigés comme alors par +Auber: l'auditoire seul était changé ainsi que le local! Ainsi donc tout +peut disparaître dans un pays, et pourtant il est une aristocratie que +l'on ne peut détruire, une royauté que l'on ne peut abattre, c'est +l'aristocratie du talent, la royauté du génie. + +M. Marrast avait invité à la soirée M. Duprato, le jeune compositeur qui +vient de remporter le premier grand prix de compositeur à l'Institut. M. +Duprato a été accueilli par M. le président de la manière la plus +flatteuse. + +Le premier concert donné par M. Marrast a eu un excellent résultat, +celui d'en faire donner d'autres et de redonner un peu de vie à la +musique; j'espère que le second aura des conséquences encore plus +fécondes, et qu'au milieu de tant de préoccupations graves et radicales, +notre art ne sera pas complétement oublié. Je sais que la musique est un +art inutile, et voilà précisément ce qui m'inquiète pour son avenir. +Mais les fleurs aussi sont inutiles, et pourtant Dieu ne cesse de les +produire belles et parfumées. Pourquoi la République repousserait-elle +les fleurs? La musique est aux arts utiles ce que les fleurs sont aux +fruits, et la République nous permettra de cultiver les unes et les +autres. + + +FIN DES DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + La jeunesse d'Haydn 1 + Rameau 39 + Gluck et Méhul.--La répétition d'_Iphigénie en Tauride_ 73 + Monsigny 107 + Gossec 143 + Berton 197 + Cherubini 237 + Rossini.--Le _Stabat Mater_ 249 + La _Dame blanche_ de Boïeldieu 277 + Donizetti 295 + Concert donné par A. Marrast à l'hôtel de la présidence (1849) 311 + + +FIN DE LA TABLE. + + +Clichy.--Imp. Paul Dupont et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58290 *** diff --git a/58290-8.txt b/58290-8.txt deleted file mode 100644 index a91c42c..0000000 --- a/58290-8.txt +++ /dev/null @@ -1,8922 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Derniers souvenirs d'un musicien - -Author: Adolphe Adam - -Release Date: November 17, 2018 [EBook #58290] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries) - - - - - - - - - - DERNIERS SOUVENIRS - D'UN MUSICIEN - - PAR - ADOLPHE ADAM - MEMBRE DE L'INSTITUT - - NOUVELLE ÉDITION - - PARIS - MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS - RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA - - LIBRAIRIE NOUVELLE - BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT - - 1871 - Droits de reproduction et de traduction réservés - - - - -OUVRAGES - -DE - -ADOLPHE ADAM - -Publiés dans la collection Michel Lévy - - SOUVENIRS D'UN MUSICIEN 1 vol. - DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN 1 -- - - -CLICHY.--Impr. P. DUPONT et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12. - - - - -DERNIERS SOUVENIRS - -D'UN MUSICIEN - - -LA JEUNESSE D'HAYDN - - -I - -Dans un joli petit village situé sur la frontière de l'Autriche, à -quinze lieues de Vienne, vivait, il y a plus de cent ans, un pauvre -charron nommé Mathias Haydn. Ce brave homme n'était pas riche; mais ses -désirs étaient si bornés, qu'il se trouvait heureux du peu qu'il -possédait. Toute l'année il avait l'entretien des charrettes et grosses -voitures de ses voisins. Ces pauvres gens, aussi peu fortunés que lui, -le payaient bien rarement en espèces, mais ils fournissaient à ses -besoins par des dons en nature pour prix de son travail. Une seule fois -dans l'année, le père Haydn avait l'occasion de gagner quelques florins: -c'était lorsque le comte de Harrach, seigneur du village, s'apprêtait à -retourner à Vienne, à l'entrée de l'hiver; il faisait alors remettre en -état sa voiture de voyage, et le père Haydn n'était pas peu fier, quand -la berline du comte venait se poster devant sa modeste bicoque, qu'il -décorait alors du nom d'_atelier de charronnage_. Bien souvent il -cherchait avec peine, et sans pouvoir la découvrir, quelle était la -partie défectueuse de la voiture qui avait besoin de réparation. C'est -que le comte de Harrach connaissait la pauvreté de notre charron, et -que, lui devant protection comme à son vassal, il ne voulait pas -l'humilier et avait toujours l'air de lui donner comme prix de son -travail le secours annuel qui apportait un peu d'aisance dans le ménage. -Depuis quelques années le charron avait épousé une cuisinière du comte; -celle-ci avait quitté le service lors de son mariage, mais n'avait pas -oublié les bontés de son ancien maître. - -Lorsque le père Mathias avait reçu de l'intendant la petite somme qu'il -croyait avoir gagnée, c'était grande fête dans la maison et je dirai -presque dans le village. Allons! nous voilà riches à présent; dimanche, -grand concert, s'écriait le père Mathias, et le premier prélèvement -qu'il faisait sur son pécule était pour aller à la ville voisine acheter -les cordes de harpe qui manquaient depuis quelque temps à son instrument -favori. - -Nous autres Français, nous avons peine à nous imaginer un petit charron -d'un obscur village, cultivant l'instrument de Labarre et de Boscha; -pour qui connaît un peu les moeurs allemandes, cela n'a rien d'étonnant. - -Le dimanche, après les offices, auxquels il avait assisté en sa qualité -de sacristain de la paroisse, le père Mathias s'asseyait devant sa -porte, et au grand contentement de ses voisins, il exécutait sur sa -harpe tous les morceaux qu'il savait, et dont le nombre était -malheureusement un peu restreint, parce qu'il n'avait guère le moyen -d'acheter de nouvelle musique. Il se serait même trouvé fort embarrassé -sans la complaisance d'un de ses cousins, Frank, maître d'école à -Naimbourg. Ce cousin lui prêtait quelques pièces de musique. Il se -hâtait de les copier, et les ajustait assez adroitement pour son -instrument. Sa femme avait une assez jolie voix; lui-même possédait une -voix de ténor agréable, et souvent ils exécutaient des mélodies -nationales, que leur instinct musical, si naturel aux gens de leur pays, -leur faisait sur-le-champ arranger à deux voix, avec une bonne -disposition d'harmonie. Il était bien rare qu'il ne se rencontrât pas, -dans la foule réunie pour les entendre, un amateur pour improviser une -basse sur ces deux parties, et le trio se trouvait au complet. - -Un jour qu'ils s'occupaient ainsi de musique, notre charron vit avec -surprise son petit Joseph, à peine âgé de trois ans, venir gravement se -poster à côté de lui, armé de deux petits morceaux de bois ramassés -parmi les copeaux de son père, et que son imagination d'enfant lui -représentait comme une parfaite imitation d'un violon et de son archet. -Le père ne fit pas d'abord trop attention à cette singerie d'enfant; -mais à peine eut-il joué quelques mesures, qu'il ne put s'empêcher de -rire du sang-froid et de l'aplomb imperturbable du petit Joseph. En -effet, l'enfant, frottant avec la gravité d'un maître de chapelle, ses -deux planchettes l'une contre l'autre, comme s'il eût en réalité tenu un -instrument, indiquait parfaitement la mesure, de la tête et du pied. Il -n'en fallut pas davantage au père pour reconnaître les dispositions de -l'enfant pour la musique; et, de ce moment, il s'appliqua à cultiver ce -goût naturel. Les progrès du petit Joseph furent rapides: il n'y avait -pas de jeux ni d'amusements qui l'intéressassent autant que ses leçons -de musique; au bout d'une année, il lisait sa partie de chant à livre -ouvert; l'année suivante, son père lui avait acheté une petite harpe, et -le concert de famille s'était augmenté d'un nouvel exécutant, faisant sa -partie avec une précision et une régularité parfaites. - -Le petit Joseph avait grandi; il avait huit ans, et son père n'ayant pas -cessé de le faire travailler la musique, son goût naturel pour cet art -était devenu une passion. Les exercices de son âge n'avaient nul attrait -pour lui; son cousin Frank lui avait fait cadeau d'un violon, et, sans -maître, l'enfant avait deviné le mécanisme de cet instrument, sur lequel -il jouait toutes sortes d'airs, improvisant souvent une partie en -tenues, pendant que sa voix se mêlait à celles de son père et de sa -mère. - -Un dimanche, une chaise de poste s'arrête à l'entrée du village, un -étranger en descend; il demande un charron pour visiter sa voiture. On -le conduit à la demeure du père Mathias. C'était l'heure de l'office. Le -petit Joseph était seul à la maison. Il prie l'étranger d'attendre le -retour de son père qui ne peut tarder à rentrer, et la conversation -s'engage entre l'enfant et le voyageur. «A qui est cette harpe? dit avec -surprise ce dernier. - ---C'est à papa, dit l'enfant. - ---Et qu'en fait-il? reprend l'étranger. - ---Comment! ce qu'il en fait? riposte l'enfant: de quel pays venez-vous -donc pour ignorer ce qu'on fait d'une harpe? Tenez, je vais vous le -montrer, moi. Et il va prendre sa petite harpe que son hôte n'avait pas -encore aperçue, et se met à lui jouer tout son répertoire. - ---Mais, c'est très-bien, cela! lui dit l'étranger de plus en plus -surpris. - ---Est-ce que tu sais aussi lire la musique? et, en disant ces mots, il -avait tiré un rouleau de papier réglé de sa poche. - ---Qu'est-ce que c'est que cela? dit l'enfant. Oh! c'est une messe en -musique. Voyons, quelle partie voulez-vous que je vous chante? - ---Oh! celle que tu voudras ou plutôt celle que tu seras en état de -déchiffrer. - ---Je peux les déchiffrer toutes, et même les jouer sur mon violon, -tenez, écoutez plutôt. - ---Et l'enfant exécute la partie de premier dessus sans faire une faute. -L'étranger l'attire entre ses genoux: - ---Eh mais! lui dit-il, qui donc t'a montré tout cela? - ---C'est papa. - ---Ton père est donc musicien? il n'est donc pas charron? - ---Pourquoi donc cela? répond l'enfant; est-ce qu'il n'est pas permis -d'être charron et musicien? mais moi je ne serai que musicien, je ne -veux pas être charron, cela fait perdre trop de temps. - ---Veux-tu venir avec moi à Vienne? dit l'étranger, charmé de la vivacité -des reparties du petit Joseph. - ---Non, répond l'enfant, papa ne pourrait plus me donner mes leçons de -musique. - ---Oh! qu'à cela ne tienne, je t'emmènerai dans un endroit où tu feras de -la musique toute la journée; tu recevras des leçons de violon, de -clavecin, de chant, de latin, de tout ce que tu voudras. Tu auras une -belle robe rouge le dimanche, et tu chanteras à l'église de -Saint-Stéphan. - ---Oh! alors, je veux bien, reprend l'enfant avec joie, partons à -l'instant. - ---Un moment, dit l'étranger: il faut au moins que ton père consente à se -séparer de toi.--L'enfant rougit, il baisse la tête, ses yeux se -remplissent de larmes. - ---Comment! dit-il en tremblant, est-ce que vous n'emmènerez pas non plus -papa et maman? - ---Avec la meilleure volonté du monde, c'est impossible, répond -l'étranger en riant. Tu conçois bien, mon petit ami, que je ne peux pas -faire recevoir ton père et ta mère, à la maîtrise comme enfants de -choeur. - -Le petit Joseph se met alors à fondre en pleurs; il ne peut se faire à -l'idée de se séparer de son père et de sa mère. Mais l'étranger le -rassure petit à petit, il lui fait entrevoir une si riante perspective, -un avenir si rempli de musique (et ce mot est l'équivalent de bonheur -pour l'enfant), que bientôt ses larmes cessent de couler, il ne rêve -plus qu'au plaisir du voyage, et il avait ses petites mains passées -autour du cou de l'étranger et l'embrassait tendrement, quand le père -Mathias rentre, accompagné de sa femme. - ---Papa! papa! s'écria le petit Joseph en l'apercevant, je t'en prie, -laisse-moi aller à Vienne; voilà un monsieur qui va m'emmener avec -lui.--Le père ne comprend rien à cette exclamation, mais l'étranger se -lève: - ---Monsieur, dit-il au charron, je me nomme Reutter, je suis maître de -chapelle de l'église de Saint-Stéphan de Vienne; le hasard m'a fait -connaître les brillantes dispositions de votre petit bonhomme. Si vous y -consentez, je le fais admettre à la maîtrise où il recevra une bonne -éducation, et en particulier je mettrai tous mes soins à lui donner un -talent distingué. - -Une pareille proposition ne pouvait qu'être agréable au père Mathias. Il -voyait avec chagrin venir le moment où il serait forcé de faire -apprendre un métier à son fils, n'ayant pas les moyens de lui donner de -l'instruction; il remercia l'étranger et consentit à tout. Mais en se -retournant, il vit sa femme qui pleurait à l'annonce du départ de son -fils bien-aimé. - ---Eh quoi! ma bonne Marie, lui dit-il avec un ton de doux reproche, -es-tu donc si peu raisonnable de t'affliger de ce qui doit faire le -bonheur de notre pauvre petit Joseph? Qu'est-ce qu'il deviendra, s'il -reste avec nous? Un pauvre charron comme son père, et peut-être, après -moi, le sacristain de la paroisse, tandis qu'avec les leçons qu'il va -recevoir, il peut être un jour un artiste habile, la gloire de son pays, -la consolation de nos vieux jours. Allons, un peu de courage, ma bonne -Marie. D'ailleurs, ajouta-t-il en jetant un regard sur la taille -arrondie de sa femme, nous ne resterons pas longtemps seuls, notre -famille va bientôt s'augmenter, et tous nos enfants ne pourront pas -toujours rester avec nous; et si c'est pour leur bien, il vaut mieux -nous en séparer de bonne heure. - -Tout cela était certes fort raisonnable; mais on raisonne rarement avec -son coeur et surtout avec un coeur de mère. Marie finit cependant par -céder, et quelque douloureuse que cette séparation fût pour elle, elle y -consentit dans l'intérêt de son enfant. Elle obtint pourtant que -l'étranger ne partirait que le lendemain. Le soir, le concert de famille -eut lieu comme à l'ordinaire, moins la gaîté qui y présidait d'habitude. -La présence de l'étranger avait électrisé le petit Joseph: il joua du -violon, de la harpe; et il chanta mieux qu'il n'avait jamais fait. -Reutter paraissait enchanté de son nouvel élève; le père Mathias rêvait -le plus bel avenir pour son fils; mais la pauvre mère ne pouvait -entendre sans une douleur secrète cette voix si jeune, si tendre, qui ne -se marierait plus à la sienne, et des pleurs inondaient son visage et -contrastaient singulièrement avec la figure joyeuse et naïve du petit -Joseph. Il ne voyait plus en ce moment que le bonheur de pouvoir se -donner tout entier à l'étude de la musique. Ah! c'est que les enfants ne -peuvent jamais autant aimer leurs parents qu'ils en sont aimés! -Cependant, le lendemain, au moment du départ, bien des larmes furent -versées de part et d'autre. La voiture roulait depuis un quart d'heure, -que Marie était encore agenouillée dans un coin de sa chambre, appelant -les bénédictions du Ciel sur le pauvre petit voyageur. Le père Mathias -avait aussi le coeur bien gros. Machinalement il s'était mis à -l'ouvrage, et il essayait de chanter pour ne pas laisser voir son -chagrin; mais, malgré lui, toutes les mélodies qui lui venaient étaient -graves et tristes, et cependant la voiture roulait toujours, et le petit -Joseph, séduit par la variété des objets qui s'offraient à sa vue pour -la première fois, était redevenu gai et insouciant, comme on l'est à son -âge. Il chantait aussi; mais les airs qu'il choisissait étaient tous -gais et vifs. C'est tout simple: le temps était magnifique, la campagne -riante, le soleil splendide; Joseph avait à peine neuf ans; il roulait -dans une bonne voiture; il marchait vers l'inconnu: à son âge, il n'en -faut pas tant pour être parfaitement heureux. A peine aurait-il songé à -ceux qu'il quittait, si un cahot, en le jetant sur son voisin, ne lui -eût fait sentir quelque chose de dur dans sa veste; il porta vivement la -main à sa poche, et en retira un petit papier où était cette -suscription: _A mon Joseph bien-aimé_. Il renfermait six florins. -C'étaient toutes les économies de la pauvre mère; cette année, elle -devait se priver de bien des choses; mais la pauvre femme connaissait -peu le prix de l'argent, et ce qu'elle regardait comme un trésor, par la -peine qu'elle avait à l'amasser, elle croyait que ce serait un -commencement de fortune pour son fils. L'enfant pensa comme elle: cette -somme, qui se monte à peu près à 15 fr. de notre monnaie, lui parut -énorme; il ignorait quel sacrifice sa mère faisait en la lui donnant, et -sa joie fut encore plus vive en se voyant à la tête de ses six florins -avec un avenir aussi beau que celui qu'il rêvait. Le mouvement uniforme -de la voiture, auquel il n'était pas accoutumé, ne tarda pas à lui -procurer un doux sommeil, et je laisse à penser si ses songes furent -agréables. - -Le compagnon de voyage du petit Joseph était enchanté de son -acquisition; il fallait qu'il se recrutât de jolies voix, pour -l'exécution de ses messes, qui avait lieu tous les dimanches dans la -cathédrale de Vienne. Il était rare qu'il rencontrât des sujets aussi -distingués que celui qu'il venait de découvrir, et puis, l'ardeur de -l'enfant pour ses études musicales lui faisait espérer qu'il pourrait un -jour en faire un chanteur habile dont le talent lui profiterait; il -suivait en cela l'usage de quelques maîtres qui formaient _gratuitement_ -des élèves: ceux-ci abandonnaient ensuite en paiement à leurs -professeurs le bénéfice qu'ils tiraient de leur talent pendant les -premières années de son exploitation. Cet usage existe encore en -Angleterre, où l'on achète l'éducation musicale au prix d'une ou de -plusieurs années de son temps, quand on n'a pas le moyen de payer -autrement. Mais le petit Joseph ne pouvait pas se douter de ce calcul: -il prenait pour de la bienveillance et de l'affection, ce qui n'était -qu'un intérêt bien raisonné, et Reutter lui apparaissait comme une -providence, comme un second père. Heureux âge, où l'on ne suppose que -des passions généreuses, parce qu'on juge les autres d'après soi, et -qu'on n'éprouve que de nobles sentiments! - -Tant que roula la voiture, rien n'interrompit le sommeil de notre petit -Joseph. Ce ne fut que lorsqu'elle s'arrêta devant la vénérable -cathédrale de Vienne, que son compagnon de route jugea à propos de le -réveiller. - ---Allons, mon petit ami, nous voici arrivés, il faut descendre. - ---L'enfant ne se le fit pas dire deux fois; en deux sauts, il fut en bas -de la chaise de poste, et quoiqu'il fît déjà presque nuit, il put -admirer les tours gigantesques de la merveilleuse église. - ---Comment! s'écria-t-il, c'est là que nous allons demeurer; oh! -dépêchons-nous d'entrer; que cela doit être beau dedans! Reutter le prit -par la main; ils firent le tour de l'église, puis trouvèrent enfin une -petite porte. Une vieille femme avait l'air de les y attendre. - ---Tenez, Marthe, dit Reutter en entrant, voilà un nouveau pensionnaire -que je vous amène, allez le conduire près de ses camarades, et -préparez-lui une chambre. L'enfant se vit bientôt introduit dans une -salle basse, où se tenaient une douzaine de bambins; en l'absence du -maître, ils s'en donnaient à coeur joie et paraissaient fort en train de -se divertir. L'arrivée de Marthe et du nouveau venu interrompit leurs -jeux. - -«Ah çà! dit la vieille, j'espère que tout ce bruit va finir, maître -Reutter est de retour, et voilà un camarade qu'il vous amène; -maintenant, songez à vous tenir un peu tranquilles.» - -La nouvelle du retour de maître Reutter rembrunit un instant ces petites -figures espiègles; mais toute l'attention ne tarda pas à se tourner vers -le pauvre Joseph; il était resté debout au milieu de la chambre, assez -embarrassé de sa personne. Il examine d'abord le local: ce n'était pas -brillant. Rien sur les murs, que quelques teintes verdâtres produites -par l'humidité, et des noms et des dates inscrits au crayon, à l'encre, -au charbon, à la pointe du couteau, de toutes les manières enfin, -suivant l'usage éternel de tous les écoliers, et malgré le fameux -précepte: _Nomina stultorum semper parietibus insunt_. Mais comme, -suivant un autre adage, _numerus stultorum est infinitus_, cela ne peut -empêcher que les murs des colléges, pensions et autres prisons destinés -à l'éducation de la jeunesse ne soient toujours décorés des noms de ceux -qui les habitent. Quelques bancs de bois, un vieux clavecin et un énorme -pupitre sur lequel on voyait deux antiphonaires ouverts pour une leçon -de plain-chant, formaient tout l'ameublement de cette pièce, à peine -éclairée par une lampe de cuivre jadis dorée, mais probablement mise à -la réforme depuis longtemps comme indigne de figurer dans le sanctuaire. -L'obscurité était donc presque complète, et de plus il régnait dans la -chambre cette odeur humide et indéfinissable qu'on ne trouve que dans -les églises et dans les bâtiments qui en dépendent. L'aspect de ce -séjour aurait peut-être un peu désenchanté notre nouvel enfant de -choeur, si ses camarades lui avaient laissé le temps de s'abandonner à -ses réflexions. - ---Comment te nommes-tu, toi? lui dit l'un d'eux. - ---Joseph, répondit notre héros, enchanté de cette familiarité, qui le -mettait à l'aise, et vous? - ---Moi, je me nomme Max; mais il ne faut pas dire: Et vous! entre -camarades, il faut tout de suite se tutoyer. Voyons, es-tu un bon -enfant? à quoi sais-tu jouer? - ---Moi, reprit Joseph, je jouerai à tout ce que vous voudrez, et si cela -vous fait plaisir, je vous jouerai de la harpe ou du violon, ou je -chanterai quelque chose avec vous.» - -Un éclat de rire universel accueillit la proposition du pauvre Joseph. - ---Est-il bête! se disaient ses camarades; on lui parle de s'amuser, et -il vous répond qu'il veut faire de la musique. - ---Mais, Joseph, lui dit Max, tu n'y penses pas de nous parler de -chanter; nous ne faisons que cela du matin au soir! - ---Et cela vous ennuie? repartit vivement Joseph. - ---Je crois bien, on nous y oblige! et à peine avons-nous une ou deux -heures dans toute la journée pour nous divertir un peu. - ---Oh! je ne suis pas comme vous, moi: mon plus grand divertissement sera -de faire de la musique. - -Un murmure de mécontentement accueillit cette réflexion... Ce sera un -_capon_, se disait-on à l'oreille... Du tout, reprit Max, c'est un -_chaud_, et voilà tout; mais ça lui passera bien vite. Marthe vint de -nouveau interrompre la discussion. Elle apportait à chacun un morceau de -pain et une pomme; le panier était vide quand vint le tour de Joseph; -mais elle le prit par la main. - ---Maître Reutter va vous faire souper avec lui, mon petit ami; ne vous y -accoutumez pas, c'est bon pour aujourd'hui, mais demain vous partagerez -le repas de ces Messieurs. - -Et ces messieurs, tout en rongeant leur pomme, suivaient d'un oeil -d'envie le nouvel arrivé, car il allait faire un repas un peu plus -substantiel que le leur. - -Joseph se trouva bientôt tête-à-tête avec Reutter. Le local était un peu -plus gai: d'abord on y voyait à peu près clair, et puis un bon feu -brûlait dans le poêle, les murs étaient garnis de tablettes couvertes de -livres et de partitions; dans un coin de la chambre était un petit -buffet d'orgues, non loin de là un clavecin et plusieurs autres -instruments. La vue de ces richesses musicales aurait suffi pour -enchanter Joseph; mais il faut avouer, à la honte de son coeur et à la -louange de son appétit, que son attention fut d'abord absorbée par une -petite table où il n'y avait que deux couverts; mais elle était -abondamment servie, et, sur le signe que lui fit Reutter, il s'y -installa sur-le-champ. - -Le pauvre enfant n'avait jamais bu de vin: il en goûta un peu; il ne -cessa de parler musique pendant tout le souper, et, quand il sortit de -table, il se croyait le mortel le plus fortuné qui existât au monde. En -se couchant, cependant, il sentit bien qu'il lui manquait quelque chose: -c'était le baiser de sa mère, qui lui servait de bénédiction chaque -soir: un tendre regret faillit lui faire verser des larmes; mais il -songea à la joie qu'elle devait avoir de le savoir heureux, et il -s'endormit en pensant à elle et en remerciant Dieu de tout ce qui lui -arrivait; car, je le vois bien, se disait-il, c'est ici que je vais -trouver le bonheur; il ne peut être autre part. - - -II - -Huit années s'étaient écoulées. On était au mois d'octobre; neuf heures -du soir venaient de sonner; il faisait froid, un brouillard épais -couvrait toute la ville, et la cathédrale avait l'air d'être veuve de -ses grands clochers si élégants, perdus alors dans l'épaisseur de la -brume; chacun était rentré chez soi; on se réunissait autour des grands -poêles bien chauffés; des lumières apparaissaient aux fenêtres des -salles à manger, car c'était l'heure du souper, et l'on ne rencontrait -dans les rues que les crieurs de nuit: de demi-heure en demi-heure, ils -annonçaient, avec leurs voix rauques et lugubres, l'heure et le temps -qu'il faisait. Ceux qui étaient chaudement enfermés dans leurs maisons, -plaignaient les pauvres gardes-nuit, car eux seuls, probablement, dans -Vienne étaient obligés de parcourir les rues et d'affronter la bise; et -cependant, sous le porche de Saint-Stéphan, se tenait pelotonné dans un -coin obscur quelqu'un qui enviait encore leur sort. Depuis sept heures -il se tenait à la même place, plongé dans les plus sombres réflexions, -et à chaque crieur qui paraissait sur la place: - ---Va, crie bien fort, oiseau de mauvais augure, disait-il; tu ne crains -pas de perdre ta voix, toi; tu n'as pas besoin de l'avoir claire et -argentine, tu n'as pas peur qu'on te renvoie sans pain, sans asile, avec -une méchante souquenille sur le dos, parce que tu ne pourras plus monter -jusqu'au _sol_. Quand tu auras fait ton sot métier toute la nuit, tu -rentreras tranquillement te coucher à l'heure où les autres se lèveront; -et moi, que ferai-je, que deviendrai-je alors? retourner chez mon père, -c'est trop loin, et puis, que lui dirai-je quand, après une si longue -absence, je reviendrai chez lui, sans état, sans moyen d'existence, car, -ici au moins pourrai-je à peu près gagner ma vie, en allant jouer dans -les orchestres, tandis que, dans un village, ce ne serait pas une -ressource. Si au moins j'avais un habit un peu décent et un instrument! -Mais rien, pas même un méchant violon et pas un kreutzer dans ma poche. -Que deviendrai-je demain?... ma foi, ce qu'il plaira à Dieu... J'ai -froid, je vais tâcher de dormir, je suis encore heureux d'être à peu -près à l'abri sous cette grande porte, dormons. C'est seulement dommage -de dormir sans avoir soupé, avec cela que je n'en ai point l'habitude; -mais il faudra bien que je m'y fasse. C'est dommage que j'aie aussi -celle de déjeuner et de dîner, car je veux être pendu si je sais comment -je m'y prendrai pour me défaire de ces mauvaises habitudes-là... Allons, -au petit bonheur!... Saint Joseph me viendra peut-être en aide; et, en -disant ces mots, le pauvre abandonné se pelotonna derrière une petite -colonnette, se faisant le plus petit possible, pour être un peu abrité, -par ce frêle rempart, contre le vent et la pluie qui soufflaient dans la -direction où il se trouvait. - ---Il aurait probablement dormi jusqu'au jour, si son sommeil n'avait été -interrompu, d'une manière désagréable, par une lanterne qu'on lui -promenait sur le visage. Il entrouvrit à peine ses yeux et se hâta de -les refermer bien vite, aveuglés qu'ils étaient par l'éclat de la -lumière. - ---Que faites-vous là, l'ami? lui disait-on. - ---Eh! parbleu! vous le voyez bien, je dormais et j'ai fort envie de -continuer; ainsi bonsoir. - ---Bonsoir, c'est bientôt dit; mais qui êtes-vous, où demeurez-vous? - ---Si je demeurais quelque part, je vous prie de croire que j'y serais -plutôt à cette heure que sous le porche de Saint-Stéphan. Qui je suis? -cela ne sera pas long: on me nomme Joseph Haydn; ce matin encore j'étais -enfant de choeur de la cathédrale; à présent je ne suis rien du tout et -je ne sais pas encore ce que je serai demain. - ---Ah çà! on vous a donc renvoyé de la maîtrise, et pour quel motif? - ---Parce que je mue. - ---Qu'est-ce que ça veut dire? - ---Cela veut dire que j'ai perdu ma voix, parce que j'ai quinze ans et -qu'il en devait être ainsi; je n'ai pas d'asile, je ne connais presque -personne ici, et, pour ne pas importuner mes amis dont, au reste, je ne -connais pas la demeure, j'ai pris le parti de me coucher ici. Etes-vous -satisfait? Puis-je continuer mon somme maintenant? - ---Vous continuerez votre somme si vous voulez, mais pas ici. - ---Et où donc? - ---A la maison des crieurs où vous allez nous suivre, et demain nous vous -conduirons chez les personnes dont vous pourrez vous recommander, pour -voir si vous nous avez dit vrai. - ---Soit, marchons. - ---Et Joseph se mit à suivre les crieurs, qui le menèrent à leur lieu de -rendez-vous, bien chauffé, mal éclairé, mais où l'on pouvait au moins se -reposer un peu plus à l'aise que sur les dalles de Saint-Stéphan. Notre -jeune homme fut enchanté du changement de chambre à coucher, et, sans -plus s'inquiéter du lendemain, se mit à profiter du bon feu et du -logement que sa bonne étoile venait de lui procurer. Mais, dès que le -jour vint, les questions recommencèrent, et comme il ne put nommer, -parmi les personnes de la ville que quelques musiciens qu'il avait -rencontrés dans les concerts où il allait chanter, sans pouvoir indiquer -leur logis, on le reconduisit chez maître Reutter, qui devait au moins -répondre de lui. Il était à moitié chemin, escorté par deux gardes de -nuit qui ne le quittaient pas d'une semelle, lorsqu'il aperçut un visage -de connaissance: c'était un musicien rentrant chez lui, sa boîte à -violon à la main, et venant sans doute de quelque noce où il avait -dirigé l'orchestre. Il reconnut notre jeune homme. - ---Eh! mon pauvre Joseph; où donc allez-vous en si singulière compagnie? - ---Ma foi, répondit Haydn, je sais bien où je vais maintenant, mais je ne -sais pas où j'irai dans une heure, car on me conduit chez maître -Reutter; il m'a mis à la porte hier au soir, et comme je ne le crois pas -disposé à me reprendre à présent, il faudra que ces messieurs aient -encore la complaisance de m'accompagner demain matin chez lui, -puisqu'ils tiennent absolument à me procurer un logement de jour; celui -qu'ils m'ont offert cette nuit me convient tellement sous tous les -rapports, qu'il est très-probable que j'irai m'y installer à la nuit -tombante. - ---Ah çà! mais c'est une plaisanterie, reprit le musicien; comment! vous -ne savez où aller? - ---Non, sur mon honneur. - ---Eh bien! il faut venir chez moi, nous logerons ensemble. - ---Mais vous me connaissez à peine; je ne sais même pas votre nom. - ---Que vous ignoriez mon nom, cela ne m'étonne nullement; je suis un -pauvre diable de musicien, et je gagne à peu près ma vie. Vous, je vous -connais fort bien; vous êtes artiste, nous sommes frères, presque aussi -riches l'un que l'autre; mais vous avez du talent, vous ferez peut-être -votre chemin; ne serez-vous pas heureux alors de m'obliger? - ---Oh! certes, de grand coeur. - ---Eh bien! donc, chacun son tour. C'est moi qui commence. Messieurs, -continua-t-il, en s'adressant aux deux crieurs de nuit, je me nomme -Spangler, voici mon adresse, et je réponds de monsieur, qui va loger -avec moi. Voilà, je crois, votre mission accomplie; merci de -l'hospitalité que vous lui avez donnée, et à laquelle il n'aurait pas eu -besoin de recourir, si je l'avais rencontré plus tôt. Au revoir! - -Et nos deux amis, se tenant bras dessus bras dessous, arrivèrent bientôt -à leur demeure commune. C'est un peu haut, dit Spangler; mais cela a son -avantage: une fois arrivé, on ne redescend plus que quand on y est tout -à fait obligé, et cela vous fait travailler, en vous forçant de rester -plus souvent à la maison. Et puis les importuns ne viennent pas vous -déranger; ils ne se hasardent pas à monter, sans s'être d'abord informés -en bas si vous y êtes, et vous pouvez, en toute sûreté, vous déclarer -absent tant que vous le jugez convenable. Quand vous chanteriez à -tue-tête, et quand vous feriez résonner l'instrument le plus puissant, -il y a une telle distance des étages inférieurs à notre petit paradis, -qu'il n'y a nul danger que le bruit que vous feriez vienne trahir votre -présence. On était enfin arrivé à ce que Spangler appelait son petit -paradis. - -C'était un grenier à peine meublé d'un lit, de quelques chaises, d'une -table et d'un vieux clavecin. - ---Cela n'est pas beau, dit-il à son nouvel hôte; mais ici nous pourrons -encore n'être pas trop malheureux; nous nous confierons nos peines, -c'est déjà un soulagement; puis, nous ferons de la musique ensemble, et -c'est une consolation. Et, pour commencer, vous allez me raconter -pourquoi et comment ce vieux coquin de Reutter vous a si inhumainement -renvoyé de la maîtrise. - ---Ah! ce ne sera pas bien long, répondit Joseph. Depuis deux ans, -j'étais très-mal avec lui, et il y a peut-être un peu de la faute de mon -père, qui n'a jamais voulu consentir à ce que désirait Reutter. Notre -maître de chapelle voulait, disait-il, assurer ma fortune et mon avenir; -c'est une affaire que je n'ai jamais très-bien comprise, et que vous -m'expliquerez peut-être, car vous devez avoir plus d'expérience que moi. -Vous vous rappelez sans doute quelle belle voix de soprano j'avais, et -l'effet que je produisais lorsque, le dimanche, j'avais quelque solo à -chanter. Un jour que j'avais été encore mieux inspiré que de coutume, et -que l'on avait paru très-satisfait de moi, Reutter me fit monter dans sa -chambre, après l'office. - ---Mon enfant, me dit-il, car, dans ce temps-là, j'étais son Benjamin, et -il avait toutes sortes de bontés pour moi, mon enfant, tu as une belle -voix, tu ne chantes pas mal, et si cela pouvait durer toujours ainsi, tu -serais trop heureux. Malheureusement, dans quelques années, tout cela va -changer; tu vas devenir un homme, tu auras de la barbe et tu ne pourras -plus chanter sur la clef d'_ut_ première ligne. - -Je ne comprenais pas quel rapport il pouvait y avoir entre la barbe et -la clef d'_ut_ première ligne; je le laissai continuer. - ---Il y aurait bien un moyen de te conserver ta belle voix claire, mais -il faut un grand courage pour cela. - ---Qu'est-ce donc? interrompis-je. - ---Peu de chose, je te le dirai plus tard, mais cela ne peut avoir lieu -que loin d'ici, en Italie. Je t'y enverrais à mes frais, à mes frais, -entends-tu? et, au bout de deux ans, tu reviendrais ici avec la plus -belle voix du monde. - ---Mais s'il ne s'agit que d'aller en Italie pour y acquérir une belle -voix, il ne faut pas un grand courage pour cela, et je suis tout prêt à -partir! - ---Il ne s'agit pas seulement d'aller en Italie. Là on trouve des hommes -fort habiles, nous n'en avons malheureusement pas dans notre Allemagne -qui, au moyen de certains secrets, savent conserver la voix et empêcher -la barbe de pousser. Je ne peux pas trop t'expliquer quels moyens ils -emploient pour cela, parce que je n'en ai jamais essayé par moi-même; -mais j'ai vu dans ma jeunesse plusieurs chanteurs qui avaient passé par -là, et ils paraissaient fort bien portants et très-contents de leur -sort. A ton retour d'Italie, tu m'appartiendras pendant dix ans, -c'est-à-dire que, pendant dix ans, je te ferai une pension qui ne sera -pas de moins de 800 florins, et je pourrai, en revanche, te céder aux -directeurs et aux maîtres de chapelle qui voudront profiter de ton -talent. - ---Vous jugez que je fus enchanté d'une telle proposition; je sautai au -cou de Reutter en le remerciant du bon conseil qu'il me donnait et de -l'appui qu'il m'offrait pour m'aider à devenir un grand chanteur sur la -clef d'_ut_ première ligne: il fut convenu que je partirais dans quinze -jours, et il me recommanda de ne confier notre secret à qui que ce fût. -Mais voyez quelle démangeaison de parler me prit: c'était aux approches -de la Saint-Matthieu, et je ne manquais jamais à cette époque d'écrire à -mon digne père, à l'occasion de sa fête. Ne m'avisai-je pas, dans ma -lettre, de lui dire que dans deux ans j'aurais un revenu de 800 florins, -que rien n'était plus facile à gagner, qu'il ne s'agissait que d'aller -en Italie, où l'on empêcherait ma barbe de pousser, etc.; enfin, je lui -racontai tout. Deux jours après, qui vois-je arriver à la maîtrise? Mon -père, qui demande sur-le-champ à parler à Reutter. Ils restèrent -enfermés une grande heure ensemble, et, quand mon père sortit, il avait -l'air fort animé, et Reutter tout confus. Mon père me pressa tendrement -dans ses bras. - ---Mon bon Joseph, me dit-il, les larmes aux yeux, tu as bien fait de te -confier à moi. Au nom de ce que tu as de plus cher, au nom de ta mère, -je te défends de consentir à aucune proposition qui pourrait t'être -faite, sans m'en prévenir et me demander mon consentement. -Entendez-vous, Monsieur? dit-il rudement à Reutter, j'aimerais mieux -qu'il ne fût toute sa vie qu'un pauvre charron comme moi que de jamais -permettre... car enfin, un charron, c'est un homme, au lieu que... - -Et le reste fut tellement grommelé entre ses dents, que je ne pus -entendre la fin de ses paroles qui me semblent encore incompréhensibles; -car, je vous demande un peu, quel bien cela pouvait-il faire à mon père, -que j'eusse de la barbe ou non? Mais je devais respecter sa volonté, et -je me soumis à ses ordres. A peine fut-il parti, que Reutter, se -tournant vers moi, me jeta un regard de pitié. - ---Monsieur Joseph, vous êtes un sot, me dit-il, et un jour viendra où -vous vous repentirez amèrement de votre niaiserie. - -A dater de ce moment, sa manière d'être changea entièrement avec moi: je -n'étais plus son élève favori; quoi que je fisse pour ne pas lui -déplaire, je ne parvenais jamais à le contenter; à peine daignait-il me -donner leçon, et, sans la complaisance de mes camarades qui me faisaient -un peu travailler, je serais resté bien en arrière d'eux. - -Quand je vis que je ne pouvais pas devenir un chanteur, je pensai à une -autre profession, et je me mis à étudier la composition. J'avais -découvert dans la bibliothèque de maître Reutter un traité de -contre-point de Fux. Je me mis avec ardeur à travailler sur ce livre que -j'avais d'abord peine à comprendre; mais, petit à petit, mon -intelligence s'est développée, et j'ai essayé d'écrire quelques morceaux -que je n'ai jamais osé montrer à maître Reutter; mais je les ai -quelquefois essayés avec mes camarades, et je vous assure que cela n'est -pas trop mal; je vous les montrerai un de ces jours. - -Cependant, il y a six mois, j'éprouvai plus de peine à chanter, ma voix -s'enroua tout d'un coup, il me fut bientôt impossible d'atteindre les -notes un peu élevées, et petit à petit je les perdis toutes. Je n'étais -plus bon à rien. Hier, Reutter vint à moi, vers le soir: - ---Ce que je vous avais prédit est arrivé, me dit-il, votre belle voix -est partie; maintenant, allez où bon vous semblera, j'ai fait pour vous -tout ce que je pouvais faire. - -Et, en disant ces mots, il m'avait conduit vers la porte de la rue, où -il me poussait par les épaules. - ---Mais que voulez-vous que je devienne? lui disais-je en pleurant. - ---Tout ce que vous voudrez, me répondit-il; il fallait m'écouter -autrefois; à présent vous auriez 800 florins chaque année. Bonne chance! -Et la porte se referma sur moi. Il était nuit, je n'avais pas soupé, -j'avais froid, ce que j'avais de mieux à faire était de dormir. Vous -savez la fin de mon histoire, qui, grâce à vous, ne s'est pas dénouée -d'une manière trop défavorable. - -Eh bien! qu'en dites-vous? - ---Je pense, dit Spangler, que votre père a bien fait, que Reutter est un -misérable, et que vous vous applaudirez un jour de n'avoir pas cédé à -ses perfides conseils; maintenant, causons d'affaires: il faut tâcher de -vous créer des ressources; vous ferez comme moi, vous viendrez dans tous -les orchestres où l'on m'appellera, c'est un florin que cela rapporte -chaque fois, et j'ai de ces occasions-là au moins cinq ou six fois par -mois; mes bénéfices seront les mêmes, et j'espère ne pas doubler ma -dépense; ainsi, vous voyez que c'est encore moi qui serai votre obligé. -Par exemple, nous n'aurons qu'un lit: il est un peu dur et un peu -étroit; mais on s'y accoutume bien vite. Je donne aussi quelques leçons; -pendant que je serai en ville, vous pourrez étudier et travailler tout à -votre aise, et quand nous nous trouverons tous deux au logis, eh bien! -nous ferons de la musique ensemble, nous essaierons vos compositions; -mais, je vous en préviens, mon pauvre ami, il ne faut pas fonder trop -d'espérance de fortune là-dessus; vous gagnerez plus facilement de -l'argent en exécutant la musique des autres qu'en en composant -vous-même; mais rien ne vous empêchera de barbouiller du papier pour -votre amusement et même pour le nôtre. Voyons, avez-vous là quelqu'un de -vos essais? Puisque nous n'avons rien de mieux à faire, faites-moi donc -entendre quelque chose de vous. - -Haydn tira un manuscrit de son petit paquet! - ---Tenez, dit-il à son nouvel ami, voici une sonate de clavecin et -violon. C'est une des premières choses que j'aie écrites, voulez-vous -que nous la voyions ensemble? - ---Volontiers, répondit Spangler; et il alla tirer son violon de son -étui. - -Tout en accordant son instrument, il réfléchissait à la difficulté qu'il -allait trouver à héberger son commensal. Pour ne pas l'humilier, il lui -avait tout peint en beau; mais il y avait une grande différence de la -réalité aux espérances qu'il lui avait fait concevoir. Il était fort -douteux qu'on admît Haydn dans les orchestres où l'on demandait -Spangler, et il n'y avait pas à songer à lui procurer des leçons, -inconnu comme il l'était; et d'ailleurs, quand même il en aurait trouvé, -il lui aurait fallu des habits pour se présenter, et il était encore -plus difficile de trouver un tailleur pour faire crédit, que des élèves -pour prendre des leçons. Malgré ces réflexions peu rassurantes, le bon -Spangler s'applaudissait de ce qu'il avait fait: il avait tiré de peine -un artiste, un confrère, et il trouvait la récompense de sa bonne action -en elle-même. - -Le violon accordé, nos deux artistes commencèrent la sonate. Spangler -n'était pas un musicien de premier ordre; cependant il avait assez de -sentiment de son art pour n'être pas insensible à ses beautés, et, dès -les premières mesures, il fut surpris de la clarté, de la régularité du -plan, de la fraîcheur d'idées et de la nouveauté de la musique qu'il -exécutait. L'andante lui révéla encore d'autres beautés, et à la fin du -rondo final il était transporté de plaisir et d'admiration. - ---Ah çà! mon cher maître, dit-il à Haydn, je vous dois une réparation: -j'ai parlé un peu cavalièrement de votre musique avant de la connaître; -mais, maintenant, je dois changer de ton. Mais c'est que c'est -très-bien, très-original! Je ne sais pas du tout ce que valent les -manuscrits, n'étant en rapport avec aucun marchand de musique; mais je -suis à présent convaincu que vous pourrez très-bien tirer parti de votre -talent de compositeur. - -Haydn fut enchanté de ces éloges, non par amour-propre, mais parce -qu'ils lui faisaient concevoir l'espérance de ne pas être longtemps à la -charge de son ami. A dater de ce moment, les efforts furent employés en -commun à vaincre la misère. Un secours efficace leur fut encore donné -par un voisin, un brave perruquier, nommé Keller. Cet honnête artisan -avait souvent entendu chanter Haydn à Saint-Stéphan, alors qu'il -possédait encore sa belle voix de soprano, et il s'était pris -d'enthousiasme pour le jeune virtuose: le récit de ses malheurs ne fit -qu'augmenter l'intérêt qu'il lui portait. Spangler était dehors presque -toute la journée, occupé à donner des leçons ou à des répétitions pour -ses bals ou ses concerts; pendant ce temps, Joseph restait seul, cloué -devant son clavecin, jouant et rejouant sans cesse les six premières -sonates d'Emmanuel Bach qui lui étaient tombées sous la main, et pour -lesquelles il conçut et conserva toujours une admiration profonde. Il -composait aussi, écrivant toutes les idées qui bouillonnaient dans sa -tête. Keller venait souvent l'écouter; il admirait tant de talent et de -courage, et déplorait une telle misère. Haydn ne comprenait pas qu'on -s'apitoyât sur sa position. - -Assis à mon clavecin rongé par les vers, dit-il plus tard, je n'enviais -pas le sort des monarques. Cependant la misère augmentait chaque jour: -les dépenses de Spangler avaient été doublées, et ses revenus étaient -restés les mêmes. C'est au bon Keller que nos deux amis durent de voir -améliorer un peu leur existence. Il n'y a pas de protection à dédaigner, -et celle d'un perruquier peut être très-efficace. Keller avait toutes -les vertus de sa profession, aussi ne manquait-il pas de causer et de -causer longuement avec ses pratiques: il parla tant et tant de son jeune -protégé, qu'il finit par intéresser quelques personnes à son sort. Grâce -à lui et à ses bavardages, Haydn obtint une place de premier violon à -l'orchestre du couvent des révérends pères de la Miséricorde; puis, de -temps en temps, et aux grandes fêtes, il obtenait un congé et allait -jouer l'orgue dans la chapelle du comte de Hangwitz; pendant la semaine -il donnait quelques leçons de clavecin et de chant, toujours obtenues -par l'importunité ou à la recommandation de Keller. - -L'ambassadeur de la république de Venise à Vienne avait une maîtresse -qui raffolait de musique; le vieux maître de chapelle Porpora était -commensal de l'ambassadeur et avait trouvé une espèce de retraite dans -son hôtel. Haydn fut introduit auprès de la belle Wilhelmine, la -maîtresse de l'ambassadeur, en qualité de claveciniste accompagnateur. -Elle proposa au jeune musicien de la suivre aux bains de Manensdorf où -elle allait passer quelque temps. Haydn accepta avec d'autant plus -d'empressement, que Porpora était du voyage, et qu'il brûlait du désir -de recevoir quelques leçons de cet homme célèbre qui avait été l'heureux -rival de Haendel. - -Porpora était un vieillard quinteux et morose, peu bienveillant de sa -nature; il ne se souciait guère de perdre son temps à donner des leçons -qu'on ne lui paierait qu'en reconnaissance. Haydn parvint cependant à en -obtenir quelques bons conseils; mais que ne dut-il pas faire pour -captiver les bonnes grâces du professeur récalcitrant! Levé avant le -jour, il brossait soigneusement ses habits, nettoyait ses souliers, -préparait sa perruque et se regardait comme très-heureux lorsque ses -soins journaliers n'étaient pas accueillis par quelque bourrade. A la -fin, cependant, tant de persévérance et d'abnégation, et peut-être aussi -ses rares dispositions musicales, finirent par triompher de la -résistance de Porpora; touché des soins et des attentions respectueuses -de ce domestique volontaire, il consentit à lui donner quelques leçons. -Haydn en profita si bien, qu'à son retour à Vienne, l'ambassadeur, -étonné de ses progrès en l'entendant accompagner sa maîtresse chantant -une des cantates si difficiles de Porpora, fit à notre jeune homme une -pension de six sequins par mois. - -Haydn fut alors le plus heureux des hommes: il put largement acquitter -sa part des dépenses de la communauté, et n'en mit que plus d'ardeur à -rechercher en ville des leçons dont le produit augmentât le bien-être de -leur ménage d'artistes. Il ne cessait de composer des morceaux qu'il -faisait jouer à ses élèves; mais il y attachait si peu d'importance, -qu'il les leur laissait et ne s'en occupait plus, une fois qu'ils -étaient composés. Quelques-uns de ces morceaux furent entendus par des -appréciateurs dignes de les comprendre; plusieurs furent gravés sans le -consentement et à l'insu d'Haydn, qui ne se doutait même pas qu'il pût -tirer le moindre profit de son talent de compositeur, et sa réputation -commençait déjà à se répandre à Vienne et chez les éditeurs sans que, -dans son adorable naïveté, il se crût autre chose qu'un pauvre musicien -gagnant péniblement sa vie à donner des leçons et à jouer dans quelques -orchestres. - -Un jour, il fut appelé pour accorder un clavecin chez la comtesse de -Thun. Il fut introduit, par un laquais, dans un splendide salon et -laissé seul devant un superbe clavecin pour s'y acquitter de sa besogne. -Quand le clavecin fut accordé, Haydn compara ce magnifique instrument à -la chétive épinette sur laquelle il travaillait si assidûment. Ce -n'étaient pas les riches peintures dont était orné le clavecin et sa -forme élégante qui le séduisaient; c'étaient ses trois claviers, ses -jeux de toute espèce, le son superbe de l'instrument et le parti qu'on -en pouvait tirer, qui excitaient son envie. Que les gens riches sont -heureux, se disait-il, d'avoir des appartements assez grands pour y -loger de si beaux et si vastes instruments! Pour une fois au moins et -pour quelques minutes, je veux jouir de leur bonheur, et puisque j'ai -accordé ce clavecin, j'ai bien le droit de l'essayer et de m'en servir -pendant quelques instants. Il se mit alors à improviser; la supériorité -de l'instrument excitait son génie, il s'abandonna à toute la verve de -ses idées. Depuis une heure, perdu dans un autre monde, celui des poëtes -et des musiciens, il se laissait aller à toutes les rêveries de son -génie et aurait sans doute encore continué longtemps, si, en levant les -yeux par hasard, il n'eût distingué devant lui une jeune et belle femme -pensive, et cependant émue par ces accords merveilleux; elle l'écoutait -depuis longtemps sans qu'il se fût même aperçu de sa présence. Il se -hâta de quitter le clavecin, tout confus d'avoir un témoin de -l'indiscrétion qu'il s'était permise. - ---Qui êtes-vous, mon ami? lui dit la dame d'une voix douce et -rassurante. - ---L'accordeur qu'on a fait appeler, et, ayant terminé de mettre cet -instrument en état, j'ai voulu l'essayer et je me suis oublié. -Pardonnez-moi, madame. - ---Vous êtes tout pardonné, interrompit la jeune femme sans le laisser -achever, c'est moi, au contraire, qui suis coupable de vous avoir -empêché d'achever le morceau que vous exécutiez: il est bien beau, -voudriez-vous me le redire?... - ---Mon Dieu, madame, je vous en jouerai un autre si vous le désirez, mais -il me serait impossible de vous répéter celui-là. - ---Impossible? et pourquoi? - ---Parce qu'il n'existe pas: en essayant ce clavecin, je laissais courir -mes doigts au hasard; la beauté de l'instrument m'a peut-être mieux -inspiré qu'à l'ordinaire, et ce que vous voulez bien appeler un morceau, -n'était qu'une improvisation sans importance. - ---Une improvisation?... de vous? - ---Certainement de moi, madame; puisque j'improvisais, il fallait bien -que ce fût de moi. - -Haydn n'était pas encore assez au fait du monde pour savoir que -lorsqu'il échappe une sottise à quelqu'un dont on dépend, ou dont on a -besoin, il faut avoir garde de la relever. La belle dame ne pouvait -cependant croire que le petit jeune homme assez mal tourné qu'elle avait -devant les yeux fût l'auteur de la belle musique qui l'avait frappée. - ---Comment vous nomme-t-on donc, monsieur l'improvisateur? lui dit-elle. - ---Joseph Haydn. - ---Haydn! seriez-vous le fils ou le parent de ce musicien mystérieux que -personne ne connaît et dont plusieurs morceaux ont déjà tant de vogue? - ---Je ne sais, madame, s'il est un musicien de mon nom que l'on admire et -que l'on ne connaisse pas: quant à moi, mon père est charron et -sacristain au petit village d'Harrach, et, pour mon compte, je suis -très-connu de plusieurs personnes de Vienne: vous pouvez vous informer -de moi auprès de M. Spangler et de M. Keller. - ---Je n'ai pas l'honneur de connaître ces deux messieurs; pourriez-vous -me dire qui ils sont? - ---Tous deux sont mes meilleurs amis: le premier est un fort bon musicien -avec qui je demeure et dont je partage la bonne et la mauvaise fortune; -le second est un perruquier qui demeure dans ma maison et qui a beaucoup -de goût; car je lui joue toute la musique que je compose, et il en est -quelquefois très-satisfait. - ---C'est inconcevable! se dit la dame... Ah! une dernière épreuve peut me -donner le mot de cette énigme, et, saisissant un morceau de musique -parmi ceux rangés dans un casier placé sous le clavecin, elle le plaça -sur le pupitre. Jouez-moi cela, monsieur, dit-elle en ouvrant le morceau -de musique à la première page. - -Haydn y eut à peine jeté un coup d'oeil, qu'il s'écrie: - -Mais c'est une de mes sonates, et gravée encore! ah! quel plaisir! quel -honneur! ah! madame, donnez-moi ce morceau, je vous en prie. Ma musique -gravée, publiée! - ---Un instant, dit la dame, puisque ce morceau est de vous, vous n'aurez -sans doute pas besoin de la musique devant vos yeux pour l'exécuter; -quand vous me l'aurez fait entendre sans regarder la musique, je vous -donnerai le cahier, je vous le promets. Voyons, commencez. - -Et elle avait retiré la sonate du pupitre et suivait des yeux sur le -cahier qu'elle tenait à la main. Haydn s'était mis au clavecin, et il -exécuta la sonate d'un bout à l'autre; mais, électrisé par l'espèce de -défi porté à son honneur par celle qui semblait douter qu'il fût bien -l'auteur de son propre ouvrage, il ajouta quelques traits plus -difficiles et plus brillants que ceux qu'il avait écrits, et se surpassa -dans l'exécution de son morceau. - -La comtesse de Thun, car c'était elle que le son du clavecin avait -attirée du fond de ses appartements dans le salon, la comtesse voulut -connaître par quelle circonstance un compositeur d'un tel mérite en -était réduit à faire le métier d'accordeur. Haydn fut obligé de raconter -toute son histoire, sans en omettre aucun détail. - ---Monsieur Haydn, lui dit alors la comtesse, vous allez emporter cette -sonate gravée que vous avez paru désirer; mais, en échange, il faut que -vous contentiez un caprice de femme, qui vient de me venir à l'instant. -Je désire que vous composiez, pour moi, une sonate dont je vous prie de -m'apporter le manuscrit dès que vous l'aurez terminée, et je vous -demande la permission de vous la payer d'avance; et elle remit à Haydn -une somme de vingt-cinq ducats. Pour lui, c'était la fortune. La -fortune, effectivement, changea subitement pour lui. Grâce à la -protection de la comtesse, il fut présenté aux premiers personnages de -l'Empire, et, quelques années après, il entra au service du prince -Esterhazy, où il passa la plus grande partie de sa vie. Son premier soin -fut de faire admettre Spangler au nombre des musiciens de Son Altesse. -Mais il avait encore une autre dette à acquitter, celle qu'il avait -contractée envers Keller. Il la paya du bonheur de toute sa vie. Il crut -de son devoir d'épouser la fille du perruquier. Il la connaissait à -peine, et il n'avait pas d'amour pour elle. Cette union fut malheureuse, -et eût empoisonné toute son existence, s'il ne se fût séparé de sa -femme, à laquelle il assura une existence honorable. - -Ici doit se terminer cette esquisse des premières années d'Haydn; -constamment employé au service du prince Esterhazy, il ne cessa de -composer pour lui, et l'histoire d'Haydn est tout entière dans l'immense -catalogue de ses travaux. Il fit un voyage en Angleterre dans les -dernières années de sa vie; avec l'argent qu'il y gagna, il s'acheta une -petite maison dans un faubourg de Vienne et y termina ses jours. - -Quoique j'aie entrepris aujourd'hui de ne parler que de l'enfance et de -la jeunesse d'Haydn, je ne puis résister au désir de retracer les -circonstances qui accompagnèrent ses derniers instants. - -En 1808, ses facultés commencèrent à baisser et les habitants de Vienne -voulurent au moins lui rendre un dernier hommage de son vivant. On -organisa une splendide exécution de _la Création_, un de ses derniers -chefs-d'oeuvre. Cent soixante musiciens, ayant Salieri à leur tête, -furent convoqués chez le prince de Lobkowitz; toute la noblesse de -Vienne assistait à cette solennité; l'illustre vieillard fut apporté -dans un fauteuil, des fanfares annoncèrent son entrée dans la salle; la -princesse Esterhazy était allée au-devant de lui et l'introduisit au -milieu de l'aristocratique assemblée, où on lui prodigua toutes les -marques de respect et d'admiration. Les applaudissements se -renouvelaient à la fin de chaque morceau. Emu par toutes ces marques de -sympathie, Haydn ne put résister à son émotion; un médecin placé près de -lui fit observer que ses jambes n'étaient pas assez couvertes: en un -instant un monceau d'écharpes, de châles et de cachemires vint -s'accumuler aux pieds du vieillard, mais il fit signe qu'il n'aurait pas -la force de rester plus longtemps. On l'enleva sur son fauteuil; au -moment de sortir de la salle, il fit arrêter les porteurs, il fit une -légère inclination vers l'assemblée, puis, étendant les mains vers -l'orchestre, il sembla bénir ses frères, ses enfants, les dignes -interprètes de son génie, les nobles instruments de sa gloire. - -Au commencement de 1809 ses forces s'affaiblirent de plus en plus. -L'armée française approchait de Vienne, le pauvre vieillard eut encore -la force de se lever: il fallut qu'on le mît devant son piano, et, là, -d'une voix tremblante et cassée, il se mit à chanter l'hymne: - -_Dieu! sauvez l'empereur François!_ - -Le 10 mai, l'armée française était à une demi-lieue du petit jardin -d'Haydn. Quinze cents coups de canon ébranlèrent les airs dans cette -journée, quatre obus vinrent tomber près de sa maison. Ses domestiques, -effrayés, se pressaient autour de lui; il ne parlait plus; seulement sa -voix chevrotante articulait encore: - -_Dieu! sauvez l'empereur François!_ - -A peine entré à Vienne, Napoléon envoya chez l'illustre vieillard; mais -il fut insensible à tant d'honneur. La veille de sa mort il se fit -encore porter à son piano, et chanta trois fois avec ferveur: - -_Dieu! sauvez l'empereur François._ - -Le 31 mai s'éteignit un des plus grands génies dont l'art musical puisse -se glorifier! - - - - -RAMEAU - - -La musique est un art si moderne, qu'un compositeur qui date d'un siècle -a déjà le droit d'être classé parmi les auteurs anciens: et cette -ancienneté est presque l'oubli; car les musiciens pratiques sont -tellement occupés de l'exercice de leur art, que bien rarement ils -poussent la curiosité et le désir des recherches jusqu'à aller -feuilleter les partitions délaissées d'auteurs même les plus célèbres, -se contentant de parler d'eux, sur la foi de leur renommée, et ne se -faisant une idée de leur style, de leur manière, de leur talent, que par -la lecture de quelques articles biographiques, souvent écrits légèrement -ou empruntés par fragments à des appréciations contemporaines souvent -sans grande valeur. - -Il est peu d'hommes qui aient joui, pendant leur vie, d'une aussi grande -renommée que Rameau: ses écrits théoriques et scientifiques occupèrent -toute l'Europe, et si ses compositions théâtrales ne dépassèrent pas le -seuil de la France, du moins dut-il à la supériorité des danseurs -français de voir ses airs de danse transportés et applaudis sur tous les -théâtres de l'étranger. Ces airs de danse avaient, du reste, une valeur -réelle; c'est peut-être dans leur composition que Rameau sut imprimer le -plus hautement son cachet d'originalité et de puissance rhythmique, car, -dans la musique de chant, il était souvent gêné par l'exigence des -paroles françaises et l'inexpérience des poëtes ses collaborateurs. - -Cette réunion si rare d'une égale renommée dans la théorie et la -pratique, suffirait pour assurer à Rameau une place à part dans -l'histoire de l'art, quand même il n'eût pas montré dans l'une et -l'autre la supériorité qu'on doit lui reconnaître. Mais quelle est la -vanité de la gloire des musiciens! Aujourd'hui que de meilleurs systèmes -ont prévalu, qui s'avisera jamais de lire les oeuvres didactiques de -Rameau? qui ira chercher, dans ses nombreux ouvrages de théâtre, les -mélodies qui en ont fait le succès? Rameau était un grand homme, vous -dira le premier musicien venu que vous interrogerez à son sujet: la -preuve en est dans son portrait qui est gravé sur la médaille d'or que -l'Institut décerne à ses lauréats: c'est l'auteur de _Castor et Pollux_ -et l'inventeur de la basse fondamentale.--Voilà ce qu'on vous répondra. -Mais poussez vos investigations plus loin, demandez quelques détails sur -son style, sur sa manière d'écrire, sur ce qui différencie cette manière -de celle de ses prédécesseurs, on restera muet. - -Et cependant, c'est une étude curieuse que celle de ces ouvrages qui -attestent le génie de leurs auteurs, luttant avec énergie contre une -impuissance causée par leurs mauvaises études, bravant les moyens -d'exécution bornée dont ils pouvaient disposer, et néanmoins excitant -l'enthousiasme de leurs contemporains. Quelle est donc la valeur de ces -jugements contemporains, lorsque l'on voit madame de Sévigné contester -la supériorité de Racine et prétendre que Lully était arrivé à l'apogée -de son art? - -Cependant, quelle que puisse être la partialité enthousiaste des -contemporains, il est bon d'y avoir égard, pour ne pas être tenté de -tomber dans un dédain injuste envers les objets de leur admiration. -Nourris dans l'étude des chefs-d'oeuvre qui ont fait oublier les -productions qui les ont précédés, nous ne sommes que trop portés à -regarder en pitié des essais qui nous semblent puérils et dont chaque -trait était peut-être une révélation du génie: il faut nous tenir en -garde contre nos habitudes musicales, et nous rappeler que presque tout -ce qui devient lieu commun en musique, a d'abord été une nouveauté -heureusement trouvée, qui n'a dû sa vogue, et plus tard sa banalité et -son discrédit même, qu'à son succès et à sa propre valeur. - -Les biographies de Rameau sont très-nombreuses: je n'aurai donc pas de -faits nouveaux à révéler sur cet homme célèbre; mais, ayant étudié ses -oeuvres pratiques avec beaucoup de soin et de patience, peut-être -serai-je assez heureux pour faire entrevoir quelques aperçus sur la -révolution musicale dont il donna le signal, autant toutefois qu'il est -possible de faire connaître les oeuvres d'un musicien, lorsque les -citations vous sont interdites et que la mémoire des lecteurs ne peut -venir à votre aide. - -Jean-Philippe Rameau naquit à Dijon en 1683. Son père était professeur -de musique dans cette ville, et c'est de lui qu'il apprit les premiers -éléments de cet art. Il avait une aptitude si prononcée, qu'à l'âge de -sept ans il était déjà bon lecteur (chose fort rare à cette époque) et -improvisait avec facilité sur le clavecin. Cependant, son père ne le -destinait pas à suivre sa profession; c'était son frère Claude Rameau, -qui depuis fut un organiste de talent, mais rien de plus, sur qui le -père avait jeté les yeux pour le lancer dans la carrière des arts. Quant -à Philippe, des arrangements de famille avaient décidé qu'il entrerait -dans la magistrature. Aussi fut-il mis au collége des jésuites de Dijon. - -Mais si Rameau devait être un jour un des hommes éminents de son siècle, -il débuta par être un des plus mauvais écoliers des bons pères. Tout -entier à son amour de la musique, son cahier et les marges de son -rudiment et de ses dictionnaires étaient surchargées de lignes -parallèles couvertes de blanches et de noires; ses devoirs étaient -constamment négligés; les punitions, loin de le corriger, ne faisaient -qu'exalter sa volonté de fer; bref, son indiscipline devint telle, que -les bons pères prièrent la famille de Rameau de les débarrasser de cet -élève impossible, et Philippe fut envoyé à ses parents sans avoir pu -achever sa quatrième, sachant fort peu de latin, encore moins de grec et -pas du tout de français. En revanche, son amour de la musique s'était -accru en proportion de l'aversion qu'il avait éprouvée pour les études -humanitaires, et à peine délivré du collége, il s'adonna avec plus -d'ardeur à son art favori, allant quêter chez quelques organistes de la -ville ce que l'on appelait déjà des leçons de composition, mais ce qui -n'était et ne pouvait être, de la part de tels professeurs, que quelques -notions d'harmonie bien imparfaites. - -Cependant son ardeur pour la musique eut un temps d'arrêt: il avait -dix-sept ans, et une passion plus impérieuse lui fit négliger ses études -habituelles; une jeune veuve du voisinage vint occuper toutes ses -pensées, et pendant près d'une année la musique fut mise de côté; mais -si la jolie veuve se souciait peu que son jeune amant fût ou non habile -musicien, elle tenait à ce que les billets d'amour qu'on lui adressait -fussent ornés de moins de fautes d'orthographe possible: aussi fit-elle -rougir Rameau de son ignorance, et si le futur écrivain ne lui dut pas -d'acquérir un style bien pur, il lui eut au moins l'obligation de -pouvoir désormais exprimer ses idées dans un français suffisamment -correct. - -Le père de Rameau, qui avait consenti à laisser son fils suivre sa -vocation, fut pour le moins aussi alarmé de le voir négliger la musique -pour le français, qu'il l'avait été quelques années auparavant de lui -voir sacrifier le latin et le grec à la musique. Il pensa qu'un voyage -en Italie étoufferait le germe amoureux de sa dangereuse passion et le -ramènerait au culte de l'art qu'il négligeait. Philippe Rameau partit -pour l'Italie, mais il n'alla que jusqu'à Milan; et quoique ce pays pût -alors mériter à juste titre le nom de patrie des arts et surtout de la -musique, Rameau en fut si peu impressionné qu'il n'y fit qu'un -très-court séjour, et rien ne prouve, dans les oeuvres qu'il a publiées -depuis, qu'il ait tiré le moindre profit de ce qu'il put y entendre. Il -n'y a jamais la moindre trace de style italien dans ses ouvrages: tout -ce qu'il n'a pas inventé procède de la manière de Lully et des -compositeurs qui séparèrent leurs deux époques. - -A Milan, Rameau fit la connaissance d'un directeur qui recrutait des -musiciens pour composer un orchestre destiné à desservir quelques villes -du midi de la France, où il comptait faire une tournée. Il s'engagea -comme premier violon, et c'est en cette qualité qu'il visita Marseille, -Nîmes, Montpellier, etc. Mais le violon ne lui servait qu'à le faire -vivre: l'orgue, cet instrument des compositeurs, était sa passion, et -partout où il trouvait l'occasion de le toucher, il excitait -l'admiration. Après quelques années de cette vie errante, sur laquelle -on manque de détails précis, Rameau retourna à Dijon, aussi pauvre -d'argent que de gloire, mais riche d'espérance et plein de foi en -lui-même. Aussi refusa-t-il courageusement l'orgue de la Sainte-Chapelle -qu'on lui offrait dans sa ville natale, et se décida-t-il à tenter le -voyage de Paris. Il y arriva en 1717, inconnu, âgé déjà de trente-quatre -ans, mais plein d'audace et d'énergie. - -Un des premiers artistes qu'il entendit dans cette ville fut le célèbre -organiste Marchand. A cette époque, le sceptre de la musique -instrumentale appartenait aux organistes. Les leçons particulières de -clavecin leur procuraient un bénéfice considérable, indépendamment de -leurs appointements d'organistes. Ceux qui jouissaient de quelque -renommée cumulaient les orgues de plusieurs églises ou communautés; ils -se faisaient remplacer par des commis les jours ordinaires, et -s'arrangeaient pour jouer un morceau ou deux dans chacune des églises où -ils étaient titulaires, les jours de grande solennité. Marchand était -l'organiste à la mode, il ne pouvait suffire à ses nombreuses leçons: on -prétend qu'il gagnait jusqu'à 10 louis par jour, somme énorme pour le -temps; mais ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est que cet homme, -si occupé, trouvait moyen de dépenser encore plus d'argent qu'il n'en -gagnait. - -Rameau alla se loger près de l'église des Grands-Cordeliers, où Marchand -attirait la foule chaque fois qu'il se faisait entendre. Bientôt il se -fit présenter au célèbre organiste: celui-ci accueillit à merveille -l'artiste provincial et pensa même pouvoir l'employer comme commis à ses -orgues des Jésuites et des Pères de la Merci. Mais un jour, ayant été, -par curiosité, entendre celui qu'il avait pris pour suppléant, il fut -tellement surpris de la supériorité de son jeu, qu'il comprit qu'il -aurait en lui un rival trop redoutable, et dès lors il employa plus -d'acharnement à le desservir qu'il n'avait mis de facilité à -l'accueillir. Une place d'organiste était devenue vacante à l'église de -Saint-Paul; un concours fut ouvert: malheureusement Marchand fut -institué juge de ce concours, et Rameau, qui concourait avec Daquin, se -vit préférer ce dernier. - -On comprend que ce n'est que par induction que nous pouvons aujourd'hui -apprécier l'injustice de ce jugement. Mais il suffit de comparer les -excellentes pièces de clavecin de Rameau aux très-faibles productions du -même genre de Daquin, pour ne pas douter de l'iniquité de cette -décision. - -Rameau désolé, se voyant à bout de ressources à Paris, fut obligé -d'accepter la place d'organiste de Saint-Etienne, à Lille. Mais à peine -arrivé dans cette ville, il reçut de son frère Claude Rameau l'offre de -lui succéder à l'orgue de la cathédrale de Clermont en Auvergne. -Philippe Rameau n'hésita pas, et il souscrivit un engagement de -plusieurs années avec l'évêque et les chanoines de Clermont. Dans cette -ville éloignée du centre des arts, il employa quatre années à composer -son premier traité d'harmonie et un grand nombre de cantates, de motets -et de pièces d'orgue et de clavecin. Si, en général, il est avantageux -de se tenir toujours au courant des productions musicales nouvelles, -pour ne pas se laisser dépasser, il est aussi de puissants génies à qui -la solitude et l'absence d'audition de toute espèce de musique -permettent de donner un essor plus vif à leur imagination, en les -préservant de toute imitation involontaire. C'est ce qui arriva pour -Rameau: les premières pièces qu'il publia plus tard ont un cachet -d'indépendance et d'originalité, dû peut-être à l'isolement où il se -trouvait lorsqu'il les composa. - -Riche de ses productions et surtout de son ouvrage théorique, qu'il -espérait devoir faire une grande sensation, il jugea que le moment était -venu de retourner à Paris, et de publier ses ouvrages nouveaux. Mais -l'évêque et ses chanoines tenaient à leur organiste; un contrat le liait -encore avec eux pour plusieurs années et son congé lui fut refusé. -Rameau ne se tint pas pour battu, mais il usa de ruse. Dès le lendemain -du jour où il subit le refus de son congé, il engagea la bataille contre -les oreilles des chanoines. Aux mélodies nobles et élégantes qu'il avait -l'habitude d'exécuter sur l'orgue, il substitua les successions -d'accords les plus déchirantes, les combinaisons de jeux les plus -bizarres et les plus grotesques; les chanoines soutinrent l'assaut avec -courage, mais leur ennemi ne se lassa pas. On était aux approches d'une -grande fête, la dignité du service divin pouvait souffrir de la -continuation de cette cacophonie obstinée: le chapitre céda, -l'engagement fut résilié, et Rameau obtint de jouer une dernière fois le -jour de son départ, c'était celui de la grande fête qui devait attirer -un nombreux auditoire: mais, cette fois, son but était atteint, il -n'avait plus de motifs pour se montrer autre que lui-même, et il joua -avec tant de charme et de supériorité que les chanoines comprirent, à -leur grand regret, qu'ils ne remplaceraient jamais celui qui voulait se -séparer d'eux. - -A peine arrivé à Paris, Rameau y publia les morceaux qu'il avait -composés dans la retraite: ils obtinrent un brillant succès et lui -valurent des admirateurs, des élèves et la place d'organiste de l'église -de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Il publia l'année suivante son -_Traité d'harmonie_. Cet ouvrage, qui s'éloignait complétement de la -routine généralement suivie, lui valut plus de critiques que d'éloges, -mais ne contribua pas peu à le faire connaître comme musicien sérieux et -important. - -Cependant un homme comme Rameau ne pouvait se contenter de la -publication de quelques petites pièces vocales et instrumentales, déjà -il rêvait le théâtre. Alors, non plus qu'aujourd'hui, il n'était facile -d'arriver à l'Opéra. Piron, compatriote de Rameau, lui conseilla de -s'essayer dans quelques airs de danse et morceaux de chants qu'on -intercalerait dans les pièces de l'Opéra-Comique de la foire. Rameau -composa donc de la musique pour plusieurs pièces de Piron: j'ignore si -cette musique a jamais été gravée, mais je n'en ai jamais vu aucune -trace à la Bibliothèque nationale ni à celle du Conservatoire. - -Cependant ces essais de musique pratique ne faisaient pas négliger à -Rameau ses études didactiques. Il publia en 1726 son _Système de musique -théorique_, où il développait sa méthode de la basse fondamentale dont -le germe existait déjà dans son _Traité d'harmonie_, puis en 1732 sa -_Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement par le -clavecin et l'orgue_. Ces trois ouvrages l'avaient posé comme un habile -théoricien, il était cité comme un des meilleurs organistes, ses -compositions instrumentales avaient de grands succès, et pourtant il ne -pouvait arriver au théâtre, objet de ses désirs, et bientôt il allait -entrer dans sa cinquantième année. - -La maison de M. de la Popelinière était, à cette époque, le rendez-vous -des gens de lettres et de tous les artistes. Le financier, amateur des -arts, ne pouvait manquer de protéger Rameau; celui-ci fut bientôt admis -dans son intimité. M. de la Popelinière entretenait un orchestre à son -service: les compositeurs trouvaient un grand avantage à faire essayer -par cet orchestre les ouvrages qu'ils destinaient à la publicité; pour -les habitués de ces concerts, c'était toujours une bonne fortune d'avoir -la primeur de ces nouveautés; chacun, en un mot, gagnait à cette -intelligente prodigalité du fermier général. Nous n'avons plus de -fermiers généraux, mais nous avons eu des entrepreneurs, et nous avons -encore des banquiers millionnaires. L'idée ne vient pas à un seul de -protéger les arts d'une manière si intelligente et si efficace: leur -protection se borne à louer, de temps en temps, une loge au théâtre, ou -à prendre quelques billets au concert d'un pauvre artiste, qui souvent a -payé d'avance cette mesquine libéralité, en jouant pour rien dans les -salons du prétendu protecteur. - -Voltaire, à qui Rameau avait été recommandé, écrivit pour lui les -paroles d'un opéra de _Samson_, et Rameau se mit au travail avec ardeur; -sa partition terminée, il ne put parvenir à faire représenter son -ouvrage à l'Opéra, des scrupules religieux firent repousser ce sujet -biblique. Voltaire se plaint avec amertume de cette rigueur dans sa -_Correspondance_, d'autant qu'à la même époque on représentait à la -Comédie-Italienne une arlequinade bâtie sur le même sujet, ce qui peut -sembler extraordinaire. - -La partition de _Samson_ a été perdue, mais on prétend que Rameau -replaça quelques-uns des morceaux qu'il avait composés pour cet ouvrage -dans _Dardanus_ et _Zoroastre_, opéras qu'il fit représenter plus tard. - -Peut-être, après la défense de jouer _Samson_, Rameau se fût-il -découragé complétement, sans le puissant appui de M. de la Popelinière. -La première condition, pour faire un opéra, est de s'en procurer le -poëme (ce que nous appelons aujourd'hui le livret); M. de la Popelinière -le lui fit avoir. Sur ses instances, l'abbé Pellegrin consentit à en -donner un, mais non sans avoir pris ses précautions. - -C'était un singulier homme que cet abbé Pellegrin: il avait dû à la -protection de madame de Maintenon, à qui il avait présenté un livre de -cantiques de sa composition, de pouvoir se fixer à Paris; mais depuis -près de cinquante ans qu'il l'habitait, ce séjour ne lui avait guère été -profitable. Le pauvre abbé avait essayé de tout: il avait fait d'abord -des poésies spirituelles,--je veux dire sacrées;--c'étaient des paroles -de sainteté parodiées sur des airs d'opéras; cela se chantait dans les -couvents où l'on élevait les jeunes filles, et les premiers recueils -eurent assez de vogue. L'abbé Pellegrin, pour continuer à exploiter -cette mine, publia: _L'Imitation de Jésus-Christ, mise en cantiques sur -des airs d'opéras et de vaudevilles choisis et notés_; il fit ensuite -une traduction des Odes d'Horace en vers français; mais voyant que tout -cela ne lui rapportait plus assez, il se décida enfin à travailler pour -le théâtre, et donna successivement une comédie, une tragédie, et -quelques opéras; ses droits d'auteurs (ils étaient bien minimes alors) -et le prix de ses messes lui procuraient à peine de quoi vivre, et l'on -avait fait sur lui cette épigramme célèbre: - - Le matin catholique et le soir idolâtre, - Il dîne de l'autel et soupe du théâtre. - -Hélas! le pauvre abbé ne dînait pas tous les jours, et pourtant son -revenu devait encore décroître. Un ou deux succès au théâtre suffirent -pour donner à son nom un retentissement qui devait lui être fatal. Le -cardinal de Noailles l'interdit à jamais de ses fonctions sacerdotales -et l'abbé n'ayant plus de ménagements à garder, joignit à ses travaux -pour la Comédie-Française et pour l'Opéra, ceux plus expéditifs et plus -lucratifs de la Comédie Italienne et des théâtres forains. Malgré cela, -il ne put jamais parvenir à vaincre la misère: il est vrai qu'il était -très-bon, et que presque tout ce qu'il gagnait était employé à soutenir -une famille nombreuse et encore moins fortunée que lui. - -L'abbé Pellegrin avait près de 70 ans, quand M. de la Popelinière -sollicita de lui la faveur d'un poëme d'opéra pour son protégé. Le -protégé pouvait passer pour un jeune compositeur, puisqu'il n'avait -encore rien fait représenter au théâtre, et n'en atteignait pas moins la -cinquantaine. Sa réputation de grand organiste, de savant théoricien, -n'inspiraient pas au poëte une confiance absolue; aussi exigea-t-il que -le musicien lui fît un billet de 600 livres pour le garantir des chances -d'une chute probable. - -Rameau signa le billet et se mit à l'oeuvre sur-le-champ. Le poëme de -l'abbé était intitulé _Hippolyte et Aricie_; les personnages, moins -Théramène, sont les mêmes que ceux de la tragédie de Phèdre, mais -l'action est différente; la mort d'Hippolyte n'en est pas le dénouement. -Tout l'appareil mythologique, de rigueur alors à l'Opéra, y est déployé -avec une assez grande habileté. Jupiter descend sur la terre, Diane en -fait autant, puis Thésée visite les enfers, y cause avec Pluton et avec -les trois Parques, etc.; puis il y a des choeurs, des chasseurs, des -matelots; tout cela était très-musical et devait offrir de grandes -ressources au compositeur. - -Il y eut chez M. de la Popelinière une espèce de répétition, ou plutôt -d'audition préalable de l'opéra. Rameau avait habilement choisi les -morceaux les moins difficiles d'exécution, et ceux qu'il croyait être le -plus susceptibles de produire de l'effet en dehors de la scène. Son -attente ne fut pas trompée, le succès fut immense, et, au milieu de -l'enthousiasme général, on ne fut pas peu surpris de voir un petit -vieillard, assez mal vêtu, s'élancer vers le musicien qui dominait de sa -haute stature tous ceux qui s'empressaient autour de lui pour le -féliciter: «Monsieur, dit le pauvre poëte au compositeur, quand on fait -de si belle musique on n'a pas besoin de donner de garanties; voici -votre billet: si l'ouvrage ne réussit pas, ce sera ma faute et non la -vôtre.» Et devant tout le monde il déchira l'obligation de six cents -livres. De la part de tout autre, cet hommage au génie de Rameau n'eut -été qu'un procédé de bon goût; de la part de Pellegrin, si pauvre et si -dénué de ressources, c'était une abnégation admirable. - -Dès le lendemain l'ouvrage fut mis en répétition, mais c'est là que -devaient commencer les douleurs de l'artiste. - -Parmi les continuateurs de Lully, il y eut des hommes de talent, mais il -n'y avait pas eu un génie créateur. Tous avaient suivi, presque pas à -pas, les traces du grand musicien que l'on regardait alors comme un -modèle qui ne devait jamais être surpassé: Campra, Colasse, Desmarets, -de Blâmont, Mouret lui-même, quoiqu'il eût une plus grande fraîcheur -d'idées que ses confrères, écrivaient pour les voix et disposaient les -instruments exactement comme l'avait fait Lully quarante ans avant eux. -C'était la même coupe pour les ouvertures, les récits, les scènes et les -airs de danse. Les mélodies différaient, mais les habitudes de -modulation, d'harmonie et d'accompagnements étaient les mêmes. - -Rameau vint changer presque tout. Son récitatif était moins simple et -plus surchargé de dissonances, ses airs étaient plus accusés, ses -rhythmes variés et presque tous nouveaux. Aux mouvements presque -toujours lents, il en substituait de vifs et d'animés, et ce qui -étonnait surtout, c'était la nouveauté et l'imprévu de la modulation, la -force de l'harmonie et les combinaisons de l'instrumentation. Chez -Lully, comme chez ses successeurs, presque toute la partition était -écrite pour les instruments à cordes et à cinq parties: les instruments -à vent n'apparaissaient que pour doubler les instruments à cordes dans -les tutti, et pour jouer seuls et divisés en famille de flûtes ou de -hautbois, dans des ritournelles de quelques mesures seulement. Rameau -abandonnant ce système, faisait faire des rentrées aux flûtes, aux -hautbois, aux bassons, sans interrompre le jeu de la symphonie, donnant -à chaque instrument une partie indépendante et distincte, assignant à -chacun un rôle différent, faisant en un mot l'essai de ce qui s'est -constamment pratiqué depuis. Avait-il étudié ce procédé en Italie, -l'avait-il deviné? Ce serait un point à éclaircir. Comme ce n'est que -dans quelques morceaux de l'opéra qu'il en use et que dans certains -autres il conserve l'ancienne méthode, on peut se demander si ces -tâtonnements étaient dictés par la timidité de l'essai d'une chose -absolument nouvelle ou par la crainte que devait lui inspirer -l'inhabileté des exécutants. Je pencherais plutôt pour ce dernier motif, -car il est à remarquer que les innovations ne se font jour que petit à -petit dans cette partition d'_Hippolyte et Aricie_. L'ouverture est -entièrement calquée sur le modèle de celles de Lully, presque tout le -prologue est aussi dans cette manière. Ce n'est qu'à la dernière scène -qu'on remarque une gavotte chantée, _A l'Amour rendons les armes_, d'un -rhythme vif, carré et précis et portant le cachet d'un style entièrement -nouveau pour l'époque. Le premier acte n'offre pas non plus de grandes -innovations, si ce n'est dans l'harmonie qui est plus riche et plus -variée. Mais le deuxième acte, celui de l'enfer, est tout une révolution -musicale. Un air de basse chanté par Thésée avec accompagnement en -dessins d'arpèges dans les violons, signale une coupe toute nouvelle. - -Puis les récitatifs de Pluton, les airs des furies, les choeurs de -démons et enfin l'admirable trio des Parques prouvent toute la puissance -du génie de Rameau. Ce trio, disposé pour trois voix d'hommes, est -malheureusement devenu inexécutable. La partie supérieure est écrite -pour la haute-contre et s'élève souvent dans les régions de _sol_, _la_, -_si_, _ut_, _ré_. Cette voix n'existe plus, on n'arrivait à ces notes -que par une émission blanche et nasale, proscrite depuis longtemps de -tout système de chant raisonnable. En transposant le morceau, la partie -inférieure arriverait à des notes impossibles, il faut donc se contenter -de lire ce morceau, d'en exécuter les accompagnements et de se figurer -l'effet des voix par l'imagination. Néanmoins, malgré l'imperfection -d'un tel mode d'exécution, on sera frappé de la grandeur et de la -noblesse de la ritournelle en sol mineur, exécutée par les violons, et -qui devient ensuite l'accompagnement du début du trio: _Quelle soudaine -horreur ton destin nous inspire_. Le récitatif de Pluton qui précède ce -trio, _Vous qui de l'avenir percez la nuit profonde_, porte aussi un -cachet de grandiose et de sombre majesté, digne de rivaliser avec les -plus belles inspirations des maîtres de toutes les époques.--Le passage -enharmonique qui accompagne les paroles, _Où vas-tu, malheureux_, était -alors d'une hardiesse dont on se fera peut-être une idée, en apprenant -que la première fois qu'on voulut l'essayer à l'orchestre de l'Opéra, -les musiciens, après plus d'une heure d'efforts infructueux, durent -renoncer à l'exécution, et comme Rameau insistait, le chef d'orchestre -jeta son bâton sur le théâtre, déclarant qu'il ne se chargeait pas de -diriger cette musique impossible. Rameau se leva lentement, et ramenant -avec son pied le bâton jusqu'au pupitre du chef d'orchestre: «Monsieur, -lui dit-il, n'oubliez pas qu'ici vous n'êtes que le maçon et que je suis -l'architecte; c'est à moi de commander; que l'on recommence.» Et l'on -recommença, mais l'exécution ne fut guère plus heureuse, et il est à -croire qu'aucun contemporain de Rameau n'a jamais entendu cette belle -transition exécutée d'une manière satisfaisante, car vingt-cinq ans plus -tard J.-J. Rousseau écrivait que les passages enharmoniques étaient -impossibles au théâtre, et que les essais qu'on en avait faits n'avaient -jamais produit que d'affreuses cacophonies. - -On peut penser que l'opinion des exécutants ne devait guère être -favorable à une musique tellement au-dessus de leurs forces; aussi, -malgré la beauté des choeurs et des autres parties de l'ouvrage, -_Hippolyte et Aricie_ n'obtint qu'un médiocre succès. - -Quelques connaisseurs reconnurent cependant la supériorité de Rameau. -Disons à la gloire d'un grand musicien de l'époque, de Campra, le plus -habile des compositeurs depuis Lully, qu'à cette première -représentation, comme quelques musiciens dénigraient hautement l'oeuvre -et l'auteur: «Ne vous y trompez pas, leur dit Campra, il y a plus de -musique dans cet opéra que dans tous les nôtres, et cet homme-là nous -éclipsera tous.» - -La prédiction devait s'accomplir; mais l'opinion publique avait besoin -de s'éclairer. Rameau fut si découragé de son insuccès, qu'il prit la -résolution de renoncer au théâtre. «J'avais cru que mon goût plairait au -public, disait-il, je vois que j'étais dans l'erreur, il est inutile de -persévérer.» Fort heureusement on parvint à lui rendre le courage, et il -entreprit une oeuvre nouvelle; celle-ci était d'un genre tout différent. -C'était un ballet intitulé _les Indes galantes_. - -Ce que l'on appelait alors un ballet ne ressemblait nullement au genre -d'ouvrage que nous nommons ainsi de nos jours. C'était un opéra où la -danse tenait une assez grande place, mais où elle n'était jamais amenée -que par une succession de scènes chantées. La danse existait déjà, mais -non la pantomime. Ce ne fut guère que quarante ans plus tard que Noverre -inventa ou introduisit en France le ballet pantomime. - -En général, dans les ballets du temps de Rameau, comme _les Indes -galantes_, _les Eléments_, _les Grâces_, etc., chaque acte formait une -action séparée, mais la réunion de tous les actes se rapportait au titre -générique. - -Ce que l'on avait surtout reproché à Rameau, c'était la sévérité, la -bizarrerie, l'excès d'originalité, l'abus des dissonances et des -modulations. Il espérait prouver, dans un sujet gracieux, que son talent -savait se plier à tous les genres. On lui avait fait un crime d'avoir -voulu faire autrement que Lully; aussi eut-il grand soin, dans son -nouvel ouvrage, d'écrire dans le style de ce maître ce que l'on appelait -les _scènes_, c'est-à-dire la partie déclamée. - -Mais il arriva le contraire de ce qu'il avait prévu: le public trouva -très-monotones ces scènes où il s'était efforcé de se conformer à la -manière de Lully, et il applaudit avec transport les morceaux où il -s'était laissé aller à son inspiration. Ce fait nous est confirmé par la -préface dont Rameau fit précéder la publication de sa nouvelle -partition: «Le public ayant paru moins satisfait des scènes des _Indes -galantes_ que du reste de l'ouvrage, je n'ai pas cru devoir appeler de -son jugement; et c'est pour cette raison que je ne lui présente ici que -des symphonies entremêlées des airs chantants, ariettes, récitatifs -mesurés, duos, trios, quatuors et choeurs, tant du prologue que des -trois premières entrées, qui font en tout quatre-vingts morceaux -détachés, dont j'ai formé quatre grands concerts en différents tons: les -symphonies y sont même ordonnées en pièces de clavecin, et les agréments -y sont conformes à ceux de mes autres pièces de clavecin, sans que cela -puisse empêcher de les jouer sur d'autres instruments, puisqu'il n'y a -qu'à prendre toujours les plus hautes notes pour les dessus, et les plus -basses pour la basse. Ce qui s'y trouvera trop haut pour le -_violoncello_ pourra y être porté une octave plus bas. Comme on n'a -point encore entendu la nouvelle entrée des _sauvages_, que j'ajoute ici -aux trois premières, je me suis hasardé de la donner complète. Heureux -si le succès répond à mes soins! Toujours occupé de la belle déclamation -et du beau tour de chant qui règnent dans le récitatif du GRAND LULLY, -je tâche de l'imiter, non en copiste servile, mais en prenant, comme -lui, la belle et simple nature pour modèle.» - -On voit, par cette péroraison, que Rameau voulait fermer la bouche à ses -antagonistes, et cet hommage publiquement rendu à Lully lui valut -beaucoup de partisans. Les airs chantés, et surtout ceux consacrés à la -danse, dans ce nouvel ouvrage, avaient eu beaucoup de succès: ce succès -augmenta, lorsque l'on y ajouta la quatrième entrée, celle des -_sauvages_. - -Dans un de ses recueils pour clavecin, Rameau avait publié une pièce -intitulée _les Sauvages_. Elle avait été très-remarquée et méritait de -l'être. Il eut l'idée de l'intercaler dans cet acte et d'en faire -l'accompagnement du duo: _Forêts paisibles_. Le duo fit de l'effet au -théâtre; mais en fin de compte, les parties vocales n'étaient que -l'accompagnement; le véritable chant était celui de l'orchestre -exécutant l'air, et cette mélodie, devenue populaire, est connue de tout -le monde. Ce qu'il y a de singulier, c'est que son caractère est âpre, -rude et vigoureusement indiqué par les notes pointées, qui lui donnent -une vigueur et une énergie très prononcées. Dans l'accompagnement du -duo, en raison du sens des paroles, elle devrait prendre, au contraire, -un sentiment de placidité qui semble être l'opposé de sa conception -première. Dalayrac a intercalé ce thème dans l'opéra d'_Azemia_; mais -lui aussi l'a employé comme accompagnement d'une prière des sauvages au -lever du soleil, par conséquent, dans un sentiment calme; tandis qu'il -aurait dû présider à quelque action énergique, et être placé comme le -bel air des Scythes, par exemple, dans l'_Iphigénie en Tauride_ de -Gluck. - -Les Indes galantes avaient prouvé toute la flexibilité du talent de -Rameau; ce ballet avait été représenté en 1735, deux ans après -_Hippolyte et Aricie_. Il fallut encore deux années de repos, ou plutôt -de travail, avant que Rameau fît représenter un nouvel ouvrage. Mais cet -opéra devait être son chef-d'oeuvre: c'était _Castor et Pollux_, joué -pour la première fois en 1747. - -Jusque là, malgré la représentation des deux ouvrages précédents, le -talent dramatique de Rameau avait pu, sinon être contesté, du moins mis -en discussion. Le succès de _Castor et Pollux_ ferma la bouche à ses -détracteurs, et de ses partisans fit des fanatiques. Il faut dire aussi -que, de tous les ouvrages de Rameau (et ils sont nombreux), c'est le -seul où le sujet et les paroles soient à la hauteur de la musique. -C'était un véritable chef-d'oeuvre comme pièce, d'après la poétique et -les exigences du genre de l'opéra, tel qu'on l'entendait alors. Les -passions humaines y étaient habilement mises en jeu; l'amour, l'amitié -poussés à l'héroïsme; la valeur, le désespoir, la joie s'y déployaient -tour à tour; l'élément mythologique de rigueur venait prêter toute sa -pompe au spectacle; d'une fête on passait à un combat, du combat à une -cérémonie funèbre; puis, des Champs-Elysées on allait aux Enfers, et on -ne retournait sur la terre que pour se reposer de tant d'émotions par le -déploiement des sentiments les plus doux, les plus nobles et les plus -généreux. Le cadre offert au musicien était immense, mais celui-ci -l'avait rempli avec une merveilleuse variété de tons et de couleurs. - -On remarque, au premier et au second acte, deux airs de bravoure pour -haute-contre, qui donnent l'idée la plus grotesque du goût de chant qui -régnait alors: mais, malgré la forme surannée des agréments, on ne peut -s'empêcher de reconnaître qu'il y a dans ces morceaux une excellente -coupe, et la preuve de leur supériorité est l'adoption générale qu'en -firent tous les compositeurs pendant plus de soixante ans: les grands -airs à roulades de Grétry et de ses contemporains sont exactement coupés -comme ceux de _Castor et Pollux_, et ne sont guère moins ridicules sous -le rapport vocal; seulement, ils sont imités, et les premiers étaient -inventés. - -Dès le début du second acte, le génie de Rameau se révèle dans toute sa -puissance; le choeur, _Que tout gémisse!_ est d'une couleur et d'une -expression admirables. Cette gamme en demi-tons exécutée à trois -parties, en imitations, est du meilleur effet, et produit l'harmonie la -plus riche et la plus pittoresque; les voix ne font entendre que -quelques notes entrecoupées pendant que se poursuit le dessin -d'orchestre. Certes, cette analyse incomplète ne peut donner l'idée -d'une chose bien neuve; mais tout cela était tenté pour la première -fois; et, d'ailleurs, il règne dans cet admirable morceau un sentiment -de grandeur et de tristesse qu'on peut comprendre en l'écoutant ou en le -lisant, nais qu'il serait impossible de faire apprécier autrement que -par la citation même de ce choeur. - -Le morceau qui s'enchaîne à ce chef-d'oeuvre est un autre chef-d'oeuvre; -c'est le fameux air: _Tristes apprêts, pâles flambeaux_. Le choeur, _Que -tout gémisse!_ est en _fa_ mineur; l'air qui suit immédiatement est en -_mi_ bémol: ces deux tons si éloignés sont reliés ensemble par trois -notes des basses à l'unisson _fa_, _la_ bémol, _mi_ bémol; puis arrive -la ritournelle de l'air en _mi_ bémol. Je suis obligé de revenir sans -cesse sur cette impuissance des mots à peindre les sons, et sur la -crainte de rester inintelligible. Il est certain qu'on ne peut guère se -douter, en lisant ce que je viens d'écrire, qu'il y ait un trait de -génie dans la simplicité de cette transition. Elle était pourtant d'un -effet si prodigieux, que, pendant plus d'un demi-siècle, les musiciens -ne cessaient de citer le _fa_, _la_, _mi_ de Rameau comme l'exemple de -la plus grande hardiesse de modulation qu'on pût jamais tenter. - -L'air: _Tristes apprêts_ est peu mélodique; mais il offre le type de la -plus noble déclamation, et je n'en sache pas de plus beau dans tout le -répertoire des grands musiciens qui ont adopté cette école de -déclamation, sans en excepter Gluck lui-même. - -Dans l'acte de l'Enfer se trouve le choeur _Brisons tous nos fers_, dont -le rhythme syllabique est si puissamment accentué. C'était encore une -invention de Rameau. Avant lui, tous les choeurs de démons qu'on avait -faits n'avaient guère d'autre expression que celle de gens en colère; la -couleur infernale, si je puis m'exprimer ainsi, leur manquait -complétement. Rameau sut l'imprimer à ses compositions; et il n'a pas -fallu moins que les admirables choeurs de démons du second acte de -l'_Orphée_ de Gluck pour faire oublier ceux du quatrième acte de _Castor -et Pollux_. - -Mouret, l'un des plus charmants compositeurs de l'époque transitoire de -Lully à Rameau, celui que ses contemporains avaient surnommé le musicien -des Grâces, perdit la raison peu de temps après l'apparition de _Castor -et Pollux_. On fut obligé de l'enfermer à Charenton, et dans ses accès -de fureur il ne cessait de chanter le fameux choeur: _Brisons tous nos -fers_. On a même prétendu que Mouret devint fou d'enthousiasme ou de -jalousie après l'audition de ce chef-d'oeuvre, mais rien ne me semble -devoir confirmer cette assertion. Il y a une telle distance de Mouret à -Rameau, que l'idée de jalousie me semble impossible, et à quelque degré -que pût être porté l'enthousiasme dans la tête avignonnaise de Mouret, -il n'est guère probable qu'il l'eût été au point de la lui faire perdre -entièrement. Mouret avait près de cinquante-cinq ans lorsqu'il perdit -successivement les places de directeur du Concert spirituel, de -compositeur de la Comédie italienne et de directeur de la musique de la -duchesse du Maine. Les émoluments de ces trois places composaient tout -son revenu, et l'on doit supposer que la privation de toutes ces -ressources fut la principale cause de l'aliénation mentale qui, l'année -suivante, le conduisit au tombeau. - -Le morceau le plus saillant de la scène des Champs-Elysées est le -charmant air: _Dans ces doux asiles_. Depuis quelques années, ce morceau -est exécuté, aux concerts du Conservatoire, sous le titre de: _Choeur de -Castor et Pollux_, et il y produit un effet immense. Dans l'intérêt de -la vérité et pour éviter des recherches inutiles à ceux qui voudraient -rencontrer ce prétendu choeur dans la partition de _Castor et Pollux_, -je dois raconter par quelle transformation cet air est devenu un choeur. - -Je demande pardon à mes lecteurs d'être obligé de me mettre en jeu, mais -il me serait difficile de faire autrement, puisque je suis l'_arrangeur_ -de ce morceau. - -Auber se trouvant un soir chez moi, il y a sept ou huit ans, me citait -la merveilleuse facilité de Scribe à parodier des paroles sur des -mélodies que lui fournissent les compositeurs. Savez-vous, me dit-il, -que c'est un grand avantage que nous avons sur les musiciens qui nous -ont précédés? Eux, étaient obligés d'astreindre leur génie à traduire en -musique des vers sans rhythme et mal coupés, tandis que nous, lorsqu'il -nous arrive de trouver un chant qui puisse s'adapter à la situation, -nous avons sur-le-champ notre poëte pour y ajuster des paroles qui -suivent tous les caprices de notre coupe et de notre mesure. - ---Croyez-vous donc, lui répondis-je, que ce soit une chose si nouvelle? -Il y a plus de cent cinquante ans que les musiciens en agissent ainsi -avec leurs librettistes, et Lully faisait parodier par Quinault des -paroles sur tous ceux de ses airs de danse qui lui semblaient -susceptibles d'être chantés. - ---Etes-vous bien sûr de ce que vous dites-là? N'est-il pas plus probable -que Lully prenait la mélodie de ses airs chantés pour en faire le thème -de ses airs de danse?! - ---Je ne le crois pas, mais s'il m'est impossible de vous prouver que -j'ai raison, pour ce qui concerne Lully et Quinault, j'ai une autorité -irrécusable pour Rameau. Voici un air charmant publié par lui en 1727 -dans ses airs de clavecin, et que je retrouve en 1735, intercalé comme -air de danse et comme air chanté dans _Castor et Pollux_. Et je me mis à -lui jouer d'abord la mélodie de Rameau, puis à lui chanter avec les -paroles parodiées par Gentil Bernard: - - Dans ces doux asiles, - Par nous soyez couronnés, - Venez; - Aux plaisirs tranquilles, - Ces lieux charmants sont destinés. - Ce fleuve enchanté, - L'heureux Léthé, - Coule ici parmi les fleurs; - On n'y voit ni douleurs, - Ni soucis, ni langueurs, - Ni pleurs. - L'oubli n'emporte avec lui - Que les soucis et l'ennui: - Le Dieu nous laisse, - Sans cesse, - Le souvenir - Du plaisir. - -Quand bien même, ajoutai-je, la date de la mélodie ne ferait pas foi, -l'irrégularité de mesure, et cette succession de neuf vers masculins -prouveraient que la nécessité du rhythme musical a seule pu déterminer -le poëte à adopter cette coupe bizarre. Vous voyez bien que ni vous ni -moi n'avons été les premiers à user de la complaisante facilité de notre -poëte. - ---Mais Auber avait déjà oublié le motif de notre discussion, il était -tout entier au charme du morceau que je venais de lui faire entendre, et -il me pria de le lui répéter. Ah! s'écria-t-il, je connais quelqu'un qui -serait bien heureux d'entendre cette mélodie. - ---Eh! qui donc? - ---Parbleu, c'est le roi. Il raffole de vieille musique, et, à vrai dire, -je crois qu'il n'aime que celle-là, et que ce n'est que par pure bonté -et par politesse qu'il veut bien quelquefois me complimenter sur la -mienne. Vous-même l'avez éprouvé, car ce qu'il apprécie le plus de tout -ce que vous avez fait, ce sont vos arrangements de _Richard_ et du -_Déserteur_ qu'il vous avait demandés. - ---Eh bien! quelle difficulté y a-t-il à ce que j'arrange la musique de -Rameau comme j'ai arrangé celle de Grétry et de Monsigny? - ---Vraiment, vous m'arrangeriez cela pour mes concerts de la cour? - ---Mais bien certainement. - ---Et huit jours après je portais à Auber le choeur: _Brisons nos fers_, -et l'air: _Dans ces doux asiles_, arrangés pour les voix et pour -l'orchestre. Cela fut exécuté la semaine suivante chez Louis-Philippe, -et,--je dois le dire,--à sa grande satisfaction. - -Après 1848, M. Girard, qui avait été chef d'orchestre des concerts du -roi et qui l'était et l'est encore de la société des concerts, eut -l'idée d'y faire exécuter le morceau que j'avais arrangé. Mais il en -supprima la première partie, celle qui se composait du choeur: _Brisons -tous nos fers_, et ne conserva que l'air: _Dans ces doux asiles_. Dans -la partition de Rameau, ce menuet était d'abord exécuté par l'orchestre, -puis chanté par une voix seule: ce que j'ai ajouté est la reprise en -choeur. L'orchestration n'est pas celle de Rameau, c'est celle que j'ai -calquée sur la réduction au clavecin de la partition gravée, mais -l'harmonie très-élégante de cette orchestration, ainsi que celle du -choeur, est bien celle indiquée par la réduction. - -Je n'analyserai pas ce délicieux morceau que tous les amateurs ont -entendu et applaudi aux concerts du Conservatoire, mais je dois dire -qu'il n'est pas le seul de l'oeuvre de Rameau qui soit digne de la -réhabilitation que j'ai été assez heureux pour lui procurer, et que plus -d'une mélodie de cet homme célèbre peut prouver combien son génie se -produisait sous les aspects les plus variés. Je ne poursuivrai pas plus -loin l'examen des opéras de Rameau: cette tâche est trop ingrate. -D'ailleurs ces appréciations sont sans intérêt pour ceux qui ne -connaissent pas ces ouvrages et complétement inutiles pour le petit -nombre de ceux qui ont eu la patiente curiosité de les compulser. Je me -contenterai de compléter la liste de ses productions dramatiques. - -Après _Castor et Pollux_, il fit successivement représenter: les -_Talents lyriques_, 1739; _Dardanus_, 1739; les _Fêtes de Polymnie_, -1745; les intermèdes de la _Princesse de Navarre_, comédie, 1745; le -_Temple de la gloire_, 1745. C'est dans cet ouvrage que la clarinette -fut employée pour la première fois au théâtre. L'ouverture est fort -originale et est censée représenter l'effet d'un feu d'artifice. Les -_Fêtes de l'Hymen et de l'Amour_, 1747; _Zaïs_, 1748; _Pygmalion_, 1748; -_Naïs_, 1749; _Platée_, 1749; _Zoroastre_, 1749; _Acante et Céphise_, -1751; la _Guirlande_, 1751; _Daphnis et Eglé_, 1753; _Lysis et Délie_, -1753; la _Naissance d'Osiris_, 1754; _Anacréon_, 1754; _Zéphyr_, _Nélée -et Myrtis_, _Io_, le _Retour d'Astrée_, 1757; les _Méprises de l'Amour_, -1752; les _Sybarites_, 1760. Parmi ces ouvrages, quelques-uns ne sont -que des sortes de divertissements en un acte; plusieurs renferment de -charmants détails; mais on ne peut guère compter comme oeuvres sérieuses -que _Dardanus_ et _Zoroastre_. - -Cette multiplicité de petits ouvrages dénotent que l'opéra français -était alors à son déclin. _La guerre des Bouffons_, en 1745; -l'apparition du _Devin du Village_, presque à la même époque, avaient -porté un coup mortel aux grands opéras, qu'on commençait à avoir le -courage d'avouer très-ennuyeux. De là cette suite de petits opéras -ballets en un acte, qui avaient au moins l'avantage d'ennuyer moins -longtemps. Cependant, après _la guerre des Bouffons_, on fit (en 1750) -une reprise de _Castor et Pollux_ qui eut un succès immense. - -Rameau mourut en 1764. Il était alors âgé de quatre-vingt-un ans. Ses -derniers ouvrages n'avaient eu que de médiocres succès, et il ne -travaillait plus qu'à contrecoeur. Il était comblé d'honneurs et dans un -état de fortune très-honorable, à laquelle n'avait sans doute pas peu -contribué la parcimonie que lui ont reprochée tous ses contemporains. Il -mourut, croyant, comme Lully, laisser après lui des ouvrages immortels; -et cependant ses opéras lui survécurent moins que ceux de Lully -n'avaient survécu à leur auteur. Les opéras de Lully se jouèrent, en -effet, quatre-vingts ans après sa mort, tandis que ceux de Rameau furent -complétement abandonnés, dès que les oeuvres de Gluck eurent anéanti à -jamais les opéras français antérieurs, au système desquels ils -appartenaient cependant par plus d'un point. - -Je n'ai point tenté d'apprécier Rameau comme théoricien; cela m'eût -entraîné à des considérations beaucoup trop spéciales, et qui -sortiraient tout à fait du cadre que je me suis tracé. - -Comme compositeur, Rameau fut certainement un très-grand homme, d'un -génie inventif et novateur; mais seulement au point de vue de l'art -français. Il ne pourrait être comparé aux compositeurs célèbres italiens -ou allemands de son époque. Mais l'ignorance musicale était si grande en -France, que les oeuvres, les noms même de ces grands musiciens étaient -complétement ignorés. Il faut donc considérer Rameau comme ayant presque -tout tiré de son propre fonds, et ne le comparer qu'aux compositeurs -français qui l'avaient précédé ou à ceux qui vivaient à son époque. Sous -ce point de vue, sa supériorité est immense: coupe de morceaux, -disposition de parties, agencement des scènes, style dramatique, couleur -locale, orchestration, combinaisons d'harmonie et de modulations, -rhythmes mélodiques, tout diffère chez lui de ce qu'ont fait ses -prédécesseurs. - -Lully a écrit, on peut le dire, le même opéra en quinze ou vingt opéras -différents; c'est toujours le même système depuis le premier jusqu'au -dernier, tandis qu'il y a une variété extrême dans les ouvrages de -Rameau, un grand effort d'user de moyens nouveaux et une grande -recherche de la différence de style. - -Nous ne connaissons que fort peu son instrumentation, ses partitions -n'ayant été publiées que réduites. Il existe, au contraire, l'édition -_princeps_ imprimée des principaux ouvrages de Lully, contenant son -instrumentation pour instruments à cordes, à cinq parties, assez -correctement écrites, avec l'indication des endroits où apparaissaient -exceptionnellement les instruments à vent. Une autre édition moins rare -des opéras de Lully, et faite après sa mort, est gravée, et ne contient -que la basse chiffrée, et quelques rentrées d'instruments. - -La bibliothèque du Conservatoire possède une partition manuscrite de -_Castor et Pollux_, mais ce n'est pas l'instrumentation primitive de -Rameau, c'est un arrangement fait avec addition de cors et clarinettes, -instruments qui n'étaient pas encore connus à l'époque où fut composé -cet opéra. Cet arrangement avait été fait par Rebel et Francoeur pour -une des dernières reprises que l'on fit du chef-d'oeuvre de Rameau. -Cependant, ce qui doit rester de l'instrumentation de l'auteur peut être -l'objet d'une étude assez curieuse, c'est un fouillis de parties -surchargées d'ornements et de petites notes dont l'exécution devait être -fort difficile et produire un assez triste effet; le travail paraît en -avoir été pénible et l'ensemble manque de clarté et d'unité. On conçoit -bien plus l'effet de l'instrumentation de Lully, qui semble beaucoup -mieux ordonnée. - -Vers le commencement de ce siècle on donna à l'Opéra quelques -représentations de _Castor et Pollux_ dont Candeille avait refait la -musique, mais il avait conservé le choeur: _Que tout gémisse_, l'air: -_Tristes apprêts_; le choeur: _Brisons tous nos fers_, et quelques airs -de danse dont faisait sans doute partie le menuet: _Dans ces doux -asiles_. Bien en avait pris à Candeille de conserver ces morceaux, car -ce furent les seuls qui produisirent de l'effet et valurent quelques -représentations à cette reprise, qui fut et sera sans doute la dernière -de ce chef-d'oeuvre, réduit à l'état d'ornement de bibliothèque et -d'objet d'étude et de curiosité. - -Il est cruel, en terminant une si longue notice, d'être obligé de -prévoir le jugement de ses lecteurs, et de s'avouer à soi-même qu'on n'a -fait qu'une chose incomplète. Je me vois pourtant réduit à cette -extrémité; je sens combien peu je suis parvenu à faire partager mon -admiration pour les belles choses que renferment les opéras de Rameau, -et à faire comprendre les défauts qui tenaient à son éducation et à son -époque. Ayant déjà, et à plusieurs reprises, invoqué comme excuse la -difficulté de prouver sans pouvoir citer, il ne me reste plus qu'à -solliciter l'indulgence des lecteurs dont j'ai, sans doute, fatigué la -patience. - - - - -GLUCK ET MÉHUL - - -LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE D'_IPHIGÉNIE EN TAURIDE_ - -C'était un curieux spectacle que l'aspect de Paris le 1er janvier 1779. -Il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit; mais elle n'avait pas -tardé à perdre sa blancheur primitive sous les continuels piétinements -des allants et venants, et la rue Saint-Honoré faisait l'effet d'un long -fossé boueux où s'agitaient, en se poussant et s'évitant cependant avec -un soin extrême, les piétons endimanchés qui allaient rendre leurs -devoirs ou présenter leurs hommages, style du temps, à leurs -protecteurs. - -L'usage des cartes n'était pas encore venu, et il fallait aller en -personne faire ces souhaits menteurs pour la prospérité annuelle de gens -dont on se soucie fort peu, mais que l'intérêt personnel force à -ménager. Chaque porte d'hôtel de grand seigneur était assiégée de -fournisseurs, de solliciteurs, qui venaient inscrire leurs noms chez le -suisse, qui, recouvert de sa brillante livrée, souriait aux uns: c'était -ceux qui, pour s'assurer en temps utile une entrée profitable dans -l'hôtel, avaient soin d'en adoucir le cerbère avec quelque écu de six -livres, tandis que sa mine renfrognée semblait annoncer à ceux qui, par -pauvreté ou manque d'usage, se contentaient de s'inscrire sur le -registre, que Monseigneur serait rarement visible pour eux dans le -courant de l'année. - -Cependant, tout était en mouvement au dehors: les chaises à porteurs se -croisaient en tous sens; ceux qui étaient assez heureux pour éviter -d'être écrasés par les chevaux de carrosses, avaient encore à se garder -d'être renversés par les porteurs de chaises qui rasaient les maisons, -pour éviter eux-mêmes les chevaux, les coureurs et les grands lévriers -dont tout homme bien né devait alors faire précéder son équipage. - -Le plus curieux était l'air désappointé de quelques piétons -malencontreux qui, malgré toutes leurs précautions, s'étaient vus -mouchetés de la tête aux pieds de cette boue noire et infecte qu'on ne -trouve qu'à Paris, et qui faisait le plus singulier effet sur le costume -prétentieux dans lequel ils avaient l'air déjà si embarrassés. - -Aujourd'hui, lorsqu'un courtaut de boutique sort le dimanche, son habit -de fête diffère bien peu de celui sous lequel il sert ses pratiques dans -la semaine; mais alors il n'en était pas ainsi, et il fallait avoir les -bas blancs, l'habit à la française, l'épée au côté et les cheveux -poudrés pour oser se montrer quelque part, et je laisse à penser quelle -grotesque figure devait faire le pauvre diable qui ne revêtait peut-être -cet accoutrement qu'une ou deux fois dans l'année au plus. Notre -carnaval, où nous voyons barboter dans les ruisseaux quelques garçons -perruquiers déguisés en marquis, peut seul nous donner une idée de ce -singulier spectacle. - -Les environs du Palais-Royal, où était situé le théâtre de l'Opéra, -étaient surtout encombrés par la foule; on voyait avec surprise les -équipages s'arrêter et faire la file devant une assez modeste maison de -la rue des Bons-Enfants. Il n'y avait ni suisse ni concierge à la porte -pour recevoir les visiteurs empressés: c'était un modeste portier qui, -tout étonné de cette affluence extraordinaire, répondait avec un gros -air bête à ceux qui se présentaient: - ---Monsieur le chevalier est sorti, mais si vous voulez vous donner la -peine de repasser à trois heures, il y sera certainement, car c'est -toujours à cette heure-là qu'on lui sert la soupe.» - -Les grands laquais lui riaient au nez et les autres personnes levaient -les épaules, quand demandant la liste pour s'inscrire, le portier leur -répondait qu'il n'avait jamais eu de papier chez lui, vu qu'il ne savait -ni lire ni écrire. - -Ennuyé de toutes ces questions et surtout du peu d'effet que -produisaient ses réponses, notre portier avait fini par se blottir au -fond de sa loge et, à chaque figure qui s'avançait vers son carreau, il -articulait d'une voix chagrine un: Il n'y est pas, à faire reculer les -plus intrépides. - -Cependant un grand jeune homme de seize à dix-sept ans tout au plus, à -la taille élancée, à la figure maigre et spirituelle, ne se contenta pas -de cette laconique réponse et voulut savoir à quelle heure il y serait: -se souvenant encore des ricanements qu'avait provoqués l'annonce de -l'heure où M. le chevalier avait l'habitude de manger sa soupe, le -portier crut plus prudent de répondre qu'il n'en savait rien, et le -pauvre jeune homme se retira tout confus. - -Depuis un an il était tourmenté du désir de voir Gluck de près; ce désir -avait fini par devenir un besoin, l'objet de toutes ses pensées, et il -venait de prendre une grande résolution, c'était d'aller trouver -l'illustre compositeur quoiqu'il ne fût pas connu de lui, et de lui -demander sa protection et des leçons de composition. - -Ce n'était rien de former ce projet, il fallait encore l'exécuter, et -depuis bien longtemps il remettait de jour en jour la visite qu'il -comptait lui faire. - -Sa timidité naturelle, jointe à l'admiration portée jusqu'à -l'enthousiasme dont il était pénétré pour l'auteur d'Orphée et d'Alceste -lui faisaient toujours reculer cette démarche. - -Mais enfin l'approche du premier jour de l'an l'avait enhardi et -prenant, comme on dit, son courage à deux mains, il s'était acheminé -vers la demeure de celui dont il redoutait et désirait si vivement la -présence. - -Dès la veille au soir, il s'était physiquement et moralement préparé à -cette importante entrevue, d'abord en passant en revue sa garde-robe, -occupation qui n'avait pas été fort longue, ensuite en ruminant un beau -discours d'introduction dont il attendait le plus grand effet. - -«Monsieur, devait-il lui dire, je suis un pauvre jeune homme -enthousiaste de votre admirable talent, nourri des chefs-d'oeuvre dont -vous avez enrichi la scène française, je n'ai pu résister au désir de -connaître l'homme immortel qui les a produits. Peut-être le vif désir -que j'ai de m'essayer dans un art dont vous avez reculé les limites, -vous fera-t-il excuser ma témérité lorsque j'ose venir vous demander -quelques conseils pour guider mes premiers pas dans la carrière -difficultueuse que je veux embrasser.» - -Ma foi, se disait notre jeune homme, cela me semble parfaitement tourné, -et le chevalier Gluck ne manquera pas de me répondre: - -«Jeune homme, j'aime ce noble enthousiasme: il est le présage des succès -qui vous attendent dans un art que vous paraissez comprendre. Venez et -je me ferai un plaisir de vous initier dans les secrets de la -composition.» - -Et j'irai, il me donnera des billets pour aller voir ses opéras, et il -m'en fera composer, et j'aurai de grands succès et je serai un jour un -grand musicien! C'est, bercé par ces délicieuses idées que notre jeune -artiste s'endormit le 31 décembre 1778. - -Lorsqu'il s'éveilla, ses craintes recommencèrent: s'il allait mal me -recevoir, s'il ne voulait pas m'écouter... bah!!! du courage... le vieil -abbé de la Valledieu avait raison, avec ses citations latines: _Macte -animo, generose puer_, me disait-il, quand il me vit partir pour Paris; -vous êtes, quoique bien jeune, le meilleur organiste que puissent se -vanter de posséder les communautés religieuses de province, mais Paris -est un grand théâtre où vous êtes appelé à briller; heureuse la paroisse -qui vous possédera: allez en avant et vous parviendrez, _audaces fortuna -juvat!_ - -Pauvre abbé, il ne se serait pas tant empressé de m'envoyer à Paris, -s'il avait pensé que l'Opéra fût la paroisse où je veux faire mes -premières armes! n'importe, il avait raison. J'irai en avant et je -parviendrai... jusqu'au chevalier Gluck.» - -Pendant ce monologue le jeune musicien avait brossé son habit noir à -boutons d'acier, passé ses bas de soie, mis son épée, pris son chapeau -sous son bras, et en quelques enjambées il eut bientôt franchi les -quatre étages qui séparaient sa chambrette de la boutique du perruquier -qui se trouvait au bas de la maison de la rue de Grenelle-Saint-Honoré. - -Il lui fallut attendre que toutes les pratiques eussent passé par les -mains du frater pour recevoir le retapage et l'oeil de poudre qui -devaient achever de lui donner l'air de bonne compagnie qu'il croyait -indispensable pour se présenter chez le chevalier Gluck. Son tour vint -enfin, et frisé, pommadé, poudré, tout pimpant, il se rendit sur la -pointe du pied dans la rue des Bons-Enfants. - -Nous avons vu l'accueil que lui fit le portier, et son _il n'y est pas_ -et _je n'en sais rien_, donnèrent un coup cruel à notre pauvre jeune -homme. Il voyait toutes ses espérances détruites, et c'est le coeur gros -et la tête basse qu'il reprit le chemin de sa modeste demeure. - -Il ne pensait plus, comme en venant, à se garder des carrosses, des -porteurs de chaises et des piétons dont il embarrassait à chaque instant -la marche précipitée; les regards fixés à terre, il ne voyait rien, -allant devant lui machinalement, poussé, repoussé, heurté et marchant -quelquefois au milieu du ruisseau, croyant longer le bord des maisons: -il fut bientôt tiré de sa rêverie par des cris de gare, gare donc! -répétés à plusieurs reprises: il tourne la tête et se voit presque sous -les pieds de deux chevaux fringants, qu'un gros cocher ne pouvait plus -retenir, et qui étaient près de lui passer sur le corps. Il veut fuir en -avant, impossible, un autre carrosse venait presque dans la même -direction; heureusement il aperçoit à sa droite une chaise à porteur -dont la glace était ouverte; notre jeune homme était agile, et la -frayeur lui communiquant une adresse dont il ne se serait jamais cru -capable en toute autre occasion, il se précipite dans la chaise par le -panneau ouvert, la tête la première et, s'accrochant des deux mains au -collet du propriétaire de la chaise, il introduit vivement le reste de -son individu dans l'étroite machine, et ses deux pieds crottés vont se -poser sur les genoux et la culotte pailletée du légitime possesseur d'un -lieu envahi si brusquement, qui se met à jeter les hauts cris: - ---Au secours! ze souis estropié!!! ze souis perdou! - -Les porteurs qui ne s'attendaient pas à ce supplément de charge, -laissent rudement tomber la chaise sur ses quatre pieds, et les deux -locataires se repoussant vivement pour éviter le contre-coup qu'allaient -se donner leurs deux visages, restent alors en attitude et peuvent se -considérer un instant. - ---Ah! mon Dieu, c'est mossiou Méhoul!... - ---C'est monsieur Vestris?--Reconnaissance des plus burlesques. - -Méhul raconte au vieux Vestris comme quoi il vient d'échapper au danger -d'être écrasé, et pour l'empêcher de s'apercevoir du désordre qu'il -vient d'apporter dans sa brillante toilette, il lui saute au cou, le -nommant son libérateur, l'assurant que sans lui il était un homme mort, -etc... Le vieux danseur se laisse faire, il se rengorge même, et reçoit -tous les remerciements que lui adresse le jeune musicien. - ---Mon ser ami, ze souis ensanté de vi avoir sauvé la vie et d'être votre -libérator; ça ne mettait zamais arrivé de sauver la vie à personne, et -ze veux vous présenter à mes amis, qui dînent auzourd'hui chez moi. Vi -allez rentrer chez vous sanzer de toilette, et ze vous attends à trois -houres, parce que ze danse ce soir. - -Ici l'embarras de Méhul devient fort grand, vu qu'il n'a qu'un seul -habit de cérémonie, c'est celui qu'il a sur lui; il refuse donc -l'invitation. - ---Dou tout, dou tout, ze veux montrer à ces Messious et à ces dames oun -brave zeune homme dont z'ai été assez houroux pour sauver la vie, et vi -serez ensanté de faire lour connaissance; c'est M. Noverre, M. -Dauberval, Mlle Guimard, Mlle Hénel, M. Legros, M. Larrivée, Mlle -Levasseur, et généralement tous ceux qui doivent danser et chanter dans -le nouvel opéra qu'on va mettre en répétition, et qui est de M. le -chevalier Gluck. - -A ce nom magique, Méhul n'hésite plus un seul instant, il accepte -l'invitation; mais il ne saurait retourner chez lui; croyant ne pas -rentrer avant le soir, il a donné congé à son valet de chambre et sa -porte est fermée. - -Vestris croit sans peine à toutes ces menteries, ce ne sera pas un -obstacle, il lui donnera de quoi changer, il promet un supplément de -paie à ses porteurs qui s'acheminent péniblement, traînant la victime -toujours grimpée sur les genoux de son libérateur, qui commence à -trouver que l'homme à qui il vient de sauver la vie est un peu lourd. - -Heureusement le trajet n'est pas long. Vestris demeure aussi près de -l'Opéra et l'on arrive sans accident à sa demeure. - -Le vieux danseur, après avoir affublé tant bien que mal le jeune -musicien de quelques habits un peu plus propres que ceux qu'il portait, -le présente à tous ses camarades comme un jeune homme de la plus grande -espérance, dont il a fait la connaissance dans une maison où il donnait -des leçons, et qu'il vient de sauver du plus grand danger au péril de sa -vie. - -Méhul le laisse dire, et amplifie encore sur les éloges que Vestris ne -manque pas de donner à son propre courage. - -Les hommes ne font pas grande attention au musicien; mais quelques-unes -de ces dames le regardent du coin de l'oeil avec bienveillance, car il a -l'air bien tourné et pas trop embarrassé dans ses habits d'emprunt. - -Cependant, la plupart des convives jouant dans la représentation du -soir, le dîner ne se prolonge pas, on se sépare de bonne heure; mais -avant de quitter son hôte, Méhul le prend à part: - ---Mon cher Vestris, vous pouvez me rendre un grand service: j'ai besoin, -absolument besoin de parler à M. le chevalier Gluck, faites-moi le -plaisir de me présenter chez lui. - ---Hum! mon ser ami, cela n'est pas très-facile, M. Gluck travaille -encore à son opéra et ne reçoit personne. Mais dans quelque temps, dans -oun mois, quand il sera plous avancé dans son travail, quand z'irai chez -lui pour mes airs de danse, ze vous promets de vous emmener un zour avec -moi. - -Méhul ne se sent pas de joie, il se confond en remerciements, saute au -cou du vieux danseur, qui attribue tout ce délire à la reconnaissance -d'avoir eu la vie sauvée par lui, et le jeune musicien regagne sa -modeste demeure avec de nouvelles espérances et de nouveaux rêves de -bonheur. - -Dès ce moment, il fut assidu chez le danseur, son protecteur; il était -rempli de complaisance pour lui, lui faisant répéter ses pas au -clavecin, l'applaudissant, le flattant, et lui rappelant de temps en -temps sa promesse. - -Deux mois se passèrent ainsi; Méhul commençait à craindre de ne pouvoir -jamais arriver au but de ses désirs, lorsqu'un jour, allant comme -d'ordinaire rendre visite à Vestris, il le trouve malade, la figure -décomposée, avec la fièvre, et dans son lit. - ---Ah! c'est vous, mon zeune ami, ze souis aise de vi voir, ma, ze souis -oun homme mort. Ah! si vi saviez ce qui m'arrive. - ---Eh, bon Dieu! qu'y a-t-il donc? - ---Ah! mon ser ami, ce scélérat, ce monstre de Gluck a zouré ma perte, ze -souis déshonoré, il ne veut pas que ze danse dans soun opéra! - ---Eh pourquoi cela? - ---Perche, il m'a fait oun air horrible, affreux, à fendre les oreilles, -que z'en demande un piu zoli, qu'il a dit que z'étais oun âne, oun âne, -moi, Vestris! Que ze ne m'y connais pas, qu'il se passera de moi, ou que -ze danserai sour son infernale mousique. - ---Mais, comment est donc cet air? - ---Oh! c'est oun horreur; il y a dans l'orchestre des cymbales qui -frottent toutes seules, et des violinis qui grincent à faire frémir, ça -n'est pas zoli dou tout... et ce n'est rien encore, z'ai voulou essayer -de danser à la répétition de ce matin, z'avais réglé oun pas souperbe, -ce broutal d'Allemand n'a pas seulement voulou me laisser continouer. - ---Qu'est-ce que cela, a-t'il dit, est-ce ainsi que dansent des -sauvazes?... - ---Il veut que ze danse comme oun sauvaze, moi, le premier danseur dou -monde; il veut que ze fasse peur à mossou Larrivée et à mossou Legros, -qui sont enssainnés dans oun coin pour être toués après le -divertissement. Ze n'y consentirai jamais, ze souis sorti dou théâtre, -tout malade de colère; ma demain, z'irai chez loui, et ze le forcerai -bien à me faire oun autre air; ze loui dirai son fait, ze loui prouverai -qu'on ne manque pas de respect à oun danseur de mon mérite et comme il -n'y en a pas dans le monde entier. Ze voudrais que toute la terre fût -dans son cabinet, pour entendre comme ze lui montrerais la soupériorité -de moun art sour le sien. Malheureusement, il n'y aura personne, ma ze -le ferai savoir à tout l'ounivers. - ---Mais, interrompit Méhul, si vous voulez un témoin, je vous -accompagnerai. - ---Oh! per Dio, vi avez raison, mon ser ami, venez me prendre demain à -douze heures, et vi verrez comme z'arranzerai le gros Allemand. Il ne me -fera pas peur. Adieu... à demain... Ze vais tâcher de dormir et de -reprendre des forces, car cet affront de ce matin m'a toué, ze n'en -pouis piu.» - -Méhul se hâta de prendre congé de lui, et le lendemain à midi il était à -sa porte. - -Vestris était sorti depuis une heure; le musicien pense qu'il l'a -précédé chez Gluck, et vole à la demeure de ce dernier. Il monte, il -sonne, une servante vient lui ouvrir: M. Gluck est à travailler, il ne -reçoit personne; Méhul insiste, la servante refuse toujours; une dame -paraît; c'est une bonne grosse figure, bien franche, bien ouverte, elle -s'informe du sujet de l'altercation: Madame, lui dit timidement Méhul, -dont le coeur battait bien fort, M. Vestris m'avait donné rendez-vous -pour l'accompagner chez M. Gluck. Je pensais qu'il m'avait précédé ici, -et je...--Et vous désirez l'attendre? interrompt la grosse dame, avec un -accent allemand très-prononcé, rien n'est plus facile, monsieur, venez -avec moi; et elle l'introduit dans une grande pièce fort bien meublée, -où figurait un magnifique portrait de la reine. - -Après un moment de silence, Méhul se hasarde à dire: - ---Et M. Gluck? - ---Mon mari. - ---Quoi! vous êtes madame Gluck; oh! madame, que de remerciements ne vous -dois-je pas de m'avoir si favorablement accueilli. - -La bonne dame ne comprend pas trop ce qu'elle a fait pour mériter tant -de reconnaissance, mais sa figure respire tant de bonté, inspire une -telle confiance, que bientôt Méhul ne lui cache plus rien. - -Il lui raconte son enthousiasme, les efforts qu'il a faits pour pénétrer -jusqu'à Gluck, et qu'il se croit aujourd'hui le plus heureux des hommes -puisqu'il pourra contempler l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre. - -La bonne Allemande l'écoute avec intérêt. - -Cependant l'heure s'écoule, Vestris ne paraît pas, et Méhul s'aperçoit -que la conversation languit, vu qu'il a raconté toute son histoire, que -madame Gluck ne sachant d'ailleurs que fort peu de français n'a pas -grand chose à lui dire. - ---Mon Dieu, s'écrie-t-il tout d'un coup d'un air chagrin, ce ne sera -donc pas aujourd'hui? - ---Ecoutez, lui dit madame Gluck, il travaille, et personne ne doit le -déranger dans ces moments-là. Vous ne pourrez pas lui parler, mais s'il -vous suffisait de le voir... - ---Ah! madame, c'est trop de bonheur! s'écrie le jeune artiste. - -Alors madame Gluck entr'ouvre doucement une porte, fait passer le jeune -homme devant elle, referme le battant derrière lui, et le laisse devant -un grand paravent placé entre la porte et le clavecin de Gluck. - -Oh! qui pourrait décrire sans l'avoir ressentie cette émotion que donne -l'approche d'un grand génie, à un jeune coeur que l'amour des arts -remplit tout entier! c'est un Dieu dont on attend la présence: il semble -que toutes les perfections physiques doivent embellir celui dont les -ouvrages vous ont transporté, et souvent le désenchantement est grand -quand on voit la réalité et qu'on découvre l'enveloppe souvent chétive -qui recèle une grande âme ou un beau génie. - -Je me rappelle, et je n'oublierai jamais l'impression que je reçus la -première fois que je vis Cherubini. - -J'avais douze ans; j'avais tant entendu parler de cet homme célèbre, mon -père et tous les artistes que nous fréquentions témoignaient une telle -admiration pour son talent; les applaudissements que j'entendais donner -à quelques-uns de ses chefs-d'oeuvre, qu'on exécutait alors assez -souvent aux exercices du Conservatoire, où mon père me menait tous les -dimanches, tout cela avait fait naître les idées les plus bizarres dans -mon imagination d'enfant, qui s'était figuré que ce colosse musical -devait être aussi surprenant par sa taille et sa figure que par son -génie. - -J'étais en pension avec son fils, qu'il vint un jour visiter, pendant -que nous étions en récréation; quand j'entendis notre maître de pension -dire à mon camarade: - ---Viens voir ton père. - -Je ne fus pas maître de moi, je suivis mon condisciple sans qu'on fît -attention à moi, et je me trouvai en présence de Cherubini. - -Il y a longtemps de cela, et je pourrais décrire toutes les parties du -costume de Cherubini, que je dévorais des yeux, ne pouvant me figurer -que ce fût lui; enfin il m'aperçut: - ---Quel est ce petit? - ---Mais, lui répondit le maître de pension, c'est le fils d'un artiste de -votre connaissance, de M. Adam. - ---Ah! che je lé trouve bien laid! - -Voilà le premier mot que m'adressa Cherubini. - -Je me sauvai bien vite, le coeur bien gros, car une illusion était déjà -perdue pour moi. - -Je fus triste toute la semaine, Cherubini m'avait paru si maigre, si -petit! - -Mais le dimanche suivant, mon père me mena au Conservatoire: on y -exécutait une messe de Cherubini; il redevint aussi grand dans mon -esprit qu'avant notre entrevue. - -Nous avons laissé Méhul derrière son paravent, cherchant à apercevoir -Gluck, assis devant son clavecin, sa forte tête soutenue par une de ses -mains, et gesticulant de l'autre, ayant l'air de déclamer des vers -placés sur son pupitre. - -Il achevait son quatrième acte d'_Iphigénie en Tauride_. Il en était à -la grande scène du dénouement, un peu avant l'intervention de la déesse, -lorsque Thoas, irrité des refus d'Iphigénie, veut lui-même immoler la -prêtresse et la victime. - -Gluck cherchait en ce moment à se rendre compte de l'effet de la scène -et de la position des acteurs et des groupes, car sa musique, si -fortement dessinée, si puissamment sentie, ne pouvait être composée -qu'en ayant sous les yeux les acteurs chargés de l'exécuter. - -Méhul maudissait l'immobilité du compositeur, dont la position ne lui -laissait voir que le dos. - -Tout à coup le musicien se retourne, et Méhul put alors le contempler à -son aise. - -Gluck avait alors soixante-cinq ans, il était d'une grande taille, que -son embonpoint rendait encore plus imposante. Sa tête était belle, -quoiqu'elle fût fortement gravée de la petite vérole, non pas de cette -beauté qui fait dire aux femmes: - -Cet homme-là a dû être fort bien; mais de cet air de génie qui impose au -premier aspect, et qui fait que les visages les plus laids forcent -souvent les gens qui pensent à s'écrier: - -Voilà une belle figure! tandis que la réflexion contraire est faite par -ceux qui ne voient que la forme et la régularité, sans rendre justice à -l'animation que répandent sur les traits le génie et la puissance des -idées. - -Gluck parut superbe à Méhul. - -Entouré d'une grande robe de chambre d'un vert changeant, la tête -coiffée d'un petit bonnet de velours noir, avec un mince galon en or, le -compositeur allemand fait deux tours dans sa chambre, abîmé dans ses -réflexions. - -Tout d'un coup, il s'arrête, il prend une table qu'il place au milieu de -l'appartement: - ---Voici l'autel, dit-il. - -Puis il pose auprès une chaise. - ---Ce sera la Prêtresse. - -Thoas est figuré par un tabouret, des fauteuils représentent les Grecs, -les Scythes et le peuple. - -Puis il se drape avec sa robe de chambre, et s'écrie en chantant: - - J'immolerai moi-même aux yeux de la déesse - Et la victime et la prêtresse. - -Il passe à la place d'Oreste: - - L'immoler! qui? ma soeur? - -Thoas reprend: - - Oui, je dois la punir, - Et tout son sang... - -Puis, figurant tout d'un coup l'impétueuse entrée de Pylade: - - C'est à toi de mourir! - -achève-t-il, en se précipitant sur le tabouret-Thoas pour le frapper du -coup mortel. - -Le Roi-Tabouret ne peut résister à la violence du choc et cède sous les -coups du compositeur qui, n'étant plus retenu par rien, retombe sur le -paravent derrière lequel est caché le jeune artiste qui repousse de -toutes ses forces la masse qui l'écrase contre le mur. Il n'y tient -plus, il étouffe, il est près de se trahir en criant, en appelant à son -secours, quand tout à coup une porte s'ouvre à l'autre extrémité de la -chambre, un homme s'y précipite poursuivi par madame Gluck qui veut en -vain lui barrer le passage. - -C'est Vestris, la figure animée, qui, déjà irrité par le refus qu'on -faisait de le recevoir, apostrophe le compositeur de la manière la plus -vive: - ---Comment! ze ne pourrai pas arriver jusqu'à vous, moussou le Tedesco, -quand ze viens vi demander de me faire oun autre air, que ze ne pouis -pas danser dou tout sour la mousique barbare que vi m'avez faite... - ---Ah! tu ne peux pas danser sur cet air-là! s'écrie Gluck qui s'était -vivement relevé: c'est ce que nous allons voir. Et saisissant Vestris au -collet, il le promène de force dans toute la chambre, l'enlevant de -temps en temps de terre, lui faisant exécuter la danse la plus bizarre -en lui chantant la fameuse marche des Scythes du premier acte. - -Le pauvre danseur ne peut résister à l'étreinte de ces deux larges mains -de fer qui le tiennent emprisonné. - -La figure irritée de Gluck est sans cesse en face de la sienne, pâle de -terreur; les yeux brillants du compositeur plongent dans ses yeux -éteints: c'est comme le regard d'un boa qui le fascine. - ---Oui, moussou le chevalier, s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée, ze -danserai, ze danserai très-bien!! voyez... ouf... voyez donc... - -Et à chaque fois que son puissant antagoniste l'élève à quelques pieds -du plancher, malgré lui ses jambes s'agitent, se croisent et exécutent -les pas les plus hardis et les entrechats les plus compliqués; mais la -vengeance de l'Allemand ne sera satisfaite que lorsque l'air sera -complétement achevé et il n'en a encore chanté que la première reprise. - -Le vieux danseur n'en peut plus; sa poitrine, comprimée par les deux -étaux qui le tiennent au collet, ne peut plus laisser échapper l'air, il -étouffe, les efforts qu'il a déjà faits l'achèvent. - -Gluck ne voit plus rien; tout entier à l'inspiration de son chant -sauvage, il s'anime encore au souvenir de sa composition, et à chaque -instant il en accélère le mouvement: c'est à pas précipités qu'il traîne -sa malheureuse victime dont il ne sent plus le poids; petit à petit -c'est un mouvement de rotation qu'il lui imprime; il valse sur un -quatre-temps, peu lui importe, il ne connaît plus rien. - -Le danseur asphyxié accroche avec ses jambes tous les meubles qu'il peut -rencontrer pour s'en faire un point d'appui; l'autel, la Prêtresse, -Thoas, les Grecs et les Scythes gisent pêle-mêle au milieu de la -chambre, enfin un de ses pieds rencontre un des angles du paravent, il -s'y cramponne, et la lourde machine pivote un instant sur elle-même et -vient s'abattre sur le compositeur et le danseur qui sont renversés du -même coup. - -Ce dernier se sent libre un instant, il se glisse, il rampe jusqu'à la -porte, enfile l'escalier quatre à quatre sans demander son reste, et -quand Gluck, tout étourdi de cette danse à laquelle il n'est pas -accoutumé, veut de nouveau ressaisir sa victime, que trouve-t-il à sa -place? Un pauvre petit jeune homme, tout pâle, à demi mort de frayeur, -qui, les mains jointes et à genoux devant lui, s'écrie: - ---Pardon, monsieur Gluck, pardon! Je ne suis pas un danseur. - ---Et qui donc êtes-vous? - ---Un pauvre musicien votre admirateur, qui vient ici pour avoir -l'honneur de faire votre connaissance. - -Gluck n'y comprend absolument rien; heureusement sa femme, qui, sans la -prévoir, craignant l'issue de cette scène, ne s'est pas éloignée, -raconte tout à son mari. - -Un sourire de bonté vient alors éclaircir la figure du grand homme. - -Il venait de voir son talent méconnu par un vieux danseur imbécile; -l'hommage naïf du jeune artiste le dédommage de cette sottise; son -ingénuité, son enthousiasme lui plaisent, il l'accueille avec affection, -lui promet sa protection, ses conseils, ses leçons, et lui permet de -venir le voir à toute heure. - -Méhul est au comble de ses voeux; tant d'aménité de la part d'un homme -qui vient de lui prouver la violence de son caractère le touche -jusqu'aux larmes, et c'est la voix émue et le coeur plein de -reconnaissance, qu'il lui adresse ses remerciements. - -Je laisse à penser s'il fut assidu auprès de son nouveau maître, dont -les leçons étaient rares à la vérité, mais qui d'un mot lui en -enseignait plus que d'autres n'eussent pu faire en quinze jours, -d'autant que Méhul avait déjà fait de fortes études dans la partie -technique de son art, et que c'était la partie philosophique à laquelle -il avait besoin d'être initié. Le plus souvent, les leçons n'étaient que -de simples conversations du maître à l'élève, où il lui expliquait -comment il était parvenu à cette manière qui n'était qu'à lui, combien -ses premiers essais avaient été imparfaits, manquant absolument de -modèles; quels dégoûts il avait éprouvés lorsqu'en Italie il avait vu -ses ouvrages réussir par des défauts qui, selon lui, auraient dû les -faire tomber, tandis que les beautés en étaient tout à fait méconnues. - -Cependant les répétitions d'_Iphigénie en Tauride_ avançaient beaucoup: -la première représentation était fixée au 18 mai, et la répétition -générale au 17. - -Gluck avait fait entendre quelques fragments de ce chef-d'oeuvre à son -élève, qui brûlait du désir de le connaître tout entier; mais jamais il -n'avait osé avouer sa misère à son maître, et il était d'une pauvreté -qui ne lui permettait pas de payer au spectacle; il fallut que ce fût -Gluck lui-même qui l'engageât à la répétition générale. «Viens me -prendre chez moi, petit, lui dit-il, et je te conduirai au théâtre.» - -Méhul arriva au rendez-vous avant l'heure, et il ne fut pas peu -orgueilleux de sortir avec son illustre protecteur. En marchant dans la -rue à côté du compositeur, ses regards se promenaient avec hauteur sur -les passants, qui ne prenaient pas garde à lui. - -«Voyez, semblait-il leur dire, voilà le premier musicien du monde qui me -mène voir la répétition de son opéra, et il cause avec moi comme avec -son égal!» - -Arrivés au théâtre, ce fut bien autre chose, plusieurs personnes étaient -réunies devant l'entrée des acteurs, et toutes témoignaient par leurs -respectueuses salutations l'admiration qu'elles portaient à Gluck; Méhul -se croyait obligé de rendre tous ces saluts qui ne s'adressaient pas à -lui. - -Comme ils montaient l'escalier du théâtre, le portier, qui s'était aussi -incliné devant l'auteur d'_Iphigénie_, voyant une figure inconnue passer -devant lui, et esclave de sa consigne comme tous les portiers de -théâtre, qui sont bien les cerbères les plus intraitables du monde, -voulut l'arrêter un instant: - ---Monsieur, on ne peut pas monter, lui dit-il en le retenant par la -basque de son habit. - -Méhul tremblait déjà de se voir arrêter en si beau chemin, lorsque -Gluck, se retournant, mit fin à ce débat en disant au portier d'une voix -de tonnerre: - ---_C'est mon hami._ - -Le portier, tout confus, n'opposa plus d'obstacle, et Méhul se crut plus -grand d'un pied: Gluck l'avait appelé son ami. Pourquoi fallait-il qu'il -n'y eût que le portier de l'Opéra pour lui entendre donner ce titre -glorieux. - -Sur le théâtre, Gluck fut bientôt entouré d'acteurs, d'auteurs, de -grands seigneurs même, qui alors ne manquaient pas une solennité -dramatique; car, dans ce temps-là, une nouvelle production dans les arts -était un grand événement à la cour et à la ville, et l'annonce d'une -pièce nouvelle à l'Opéra ou à la Comédie-Française ou Italienne -suffisait pour mettre en émoi Paris et Versailles. - -Aussi, de toutes parts avait-on sollicité la faveur d'assister à cette -dernière répétition d'_Iphigénie_, et le théâtre offrait un singulier -amalgame de gens de tous les costumes et de toutes les conditions: les -plus grands seigneurs de la cour s'y trouvaient confondus avec les gens -de lettres, les artistes de toutes sortes, glukistes ou piccinistes, -venus, les uns pour tout admirer, les autres pour tout blâmer. - -Tous les acteurs et actrices du chant et de la danse, même ceux qui ne -paraissaient pas dans l'ouvrage, étaient venus à cette solennité. - -Un cercle nombreux était formé autour d'une de ces dames: c'était la -célèbre Sophie Arnoud, qui, quoique jeune encore, avait quitté le -théâtre l'année précédente; chacun se pressait autour d'elle pour -recueillir un de ses bons mots, et elle ne s'en faisait pas faute. - -On riait alors beaucoup de l'aventure arrivée à un des plus enragés -piccinistes. Il avait écrit au prince d'Andore, en Italie, de lui -envoyer la partition de l'opéra qui avait le plus de renommée dans ce -pays, et, quelque temps après, il en avait reçu l'_Orfeo_ de Gluck: on -peut juger de son désappointement; les quolibets n'avaient pas manqué au -pauvre bouffonniste. Sophie n'avait encore rien dit; mais, le voyant -passer rapidement auprès d'elle, elle ne put s'empêcher de lui adresser -la parole. - ---Eh bien! mon pauvre ami, est-ce que nous voulons nous raccommoder avec -la musique allemande? avons-nous toujours le coeur déchiré? - ---Du tout, mademoiselle, repartit avec humeur l'individu blessé de se -voir rappeler en public sa mystification, jamais M. le chevalier Gluck -ne pourra se vanter de m'avoir déchiré le coeur; c'est bien assez de mes -oreilles. - ---Vraiment? c'est fort heureux pour vous, surtout s'il se charge de vous -en donner d'autres. - -Les éclats de rire accueillirent l'épigramme, et Sophie, une fois -lancée, allait continuer son feu roulant, lorsqu'un petit homme, à l'air -affairé, un gros rouleau de papier de musique sous le bras, vint -l'inviter à faire place au théâtre. - ---Je vous en prie, Mademoiselle, laissez-nous la scène libre, nous ne -pouvons pas commencer; voyez tout le monde est sur le théâtre, et il n'y -a personne dans la salle. - ---Ah! c'est juste, M. Gossec, je n'y avais pas fait attention, c'est -absolument comme quand on joue _Sabinus_ ou _La fête au village_. - -Gossec lui tourna le dos sur-le-champ, il avait eu son compte, et la -citation de deux de ses ouvrages, qui n'avaient pas été heureux, ne -pouvait pas lui être assez agréable pour qu'il fût disposé à continuer -la conversation. - -S'adressant alors aux musiciens: - ---Allons, monsieur le chef d'orchestre, nous vous attendons. - ---Nous sommes prêts, quand vous voudrez, monsieur le chef du chant, lui -répondit Francoeur, qui depuis longtemps était à son poste, faites -baisser le rideau. - -A ce signal, chacun se précipita dans la salle, et la répétition -commença. - -_Iphigénie en Tauride_ est un chef-d'oeuvre trop connu pour que -j'entreprenne d'en rappeler les beautés. - -Qui n'a été profondément ému dès les premières notes de l'introduction -par ce sublime tableau du calme auquel succède bientôt cette tempête -rendue encore plus terrible par les cris de terreur d'Iphigénie et des -prêtresses de Diane! - -Cet ouvrage qui, après cinquante ans de succès, excitait encore de -telles impressions, quel effet ne devait-il pas produire sur une -génération presque neuve en musique et chez qui les chefs-d'oeuvre de -l'art succédaient sans transition à des essais presque informes! - -Rameau était sans contredit un homme de génie; mais il y eut une -distance immense de ses ouvrages à ceux de Gluck, et depuis l'époque où -Rameau avait cessé d'écrire (1760) jusqu'à l'apparition des premiers -opéras de Gluck en France (1776), il y avait eu une telle disette de -compositeurs que l'on avait été obligé de fouiller dans le vieux -répertoire de Lully, et qu'on avait remis quelques-uns de ses ouvrages, -revus et réorchestrés par Francoeur, Gossec, ou Berton (le père de -l'auteur de Montano). Et c'est après ces replâtrages de médiocre -musique, que Gluck parut avec toute sa puissance et toute son énergie. - -Son orchestration qui nous paraît encore vigoureuse, malgré le vide de -quelques parties, était alors la plus pleine que l'on pût concevoir. - -Un simple accord de trombones suffisait alors pour faire frémir. - -Ces instruments, importés depuis peu d'Allemagne par Gluck, ne -s'employaient guère que pour annoncer l'approche des Euménides et des -divinités infernales. - -Aujourd'hui nous nous en servons pour faire danser, et personne n'ignore -l'immense consommation qu'il s'en fait à l'orchestre des bals de -l'Opéra. - -Cette répétition produisit un effet singulier: les grands seigneurs -attendaient pour applaudir que le signal leur fût donné par les artistes -et les jugeurs de profession, au milieu desquels ils se trouvaient. - -Mais l'émotion était trop profonde pour permettre aux applaudissements -d'éclater, et les exclamations de surprise et de terreur étaient les -seules marques d'admiration qui échappassent de temps en temps aux -spectateurs. Celles-là, du reste, valent bien les battements de mains, -si banalement prodigués. - -Mais il y a des gens qui ne comprennent pas d'autres témoignages de -satisfaction. Ces personnes-là vous disent: - -L'_Ave verum_ de Mozart ne produit pas d'effet, je ne l'ai jamais -entendu applaudir. - -Mais si on l'applaudissait, c'est que l'effet en serait manqué. - -Vous qui avez entendu la messe funèbre de Cherubini, avez-vous jamais -été tenté d'applaudir après les dernières mesures du _Dona eis requiem -æternam_? - -Applaudir! bon Dieu! et comment le pourrait-on? il semble, quand on a -entendu ce morceau, qu'on a six pieds de terre et un manteau de marbre -sur la tête. - -Je plains ceux qui ont trouvé la force d'applaudir après ce -chef-d'oeuvre; ils ne l'ont pas compris. - -Il en fut ainsi à la répétition de l'_Iphigénie en Tauride_, et plus -d'un sot sortit en disant: - ---Cela n'a point produit d'effet. - -Gluck était enchanté, mais il écoutait d'un air distrait les fades -compliments qu'on lui adressait de tous côtés, quand il se sentit saisir -la main; c'était Méhul qui venait aussi lui offrir ses félicitations. -Mais la joie et l'admiration l'étouffaient, il se sentait oppressé et il -ne put proférer que ces trois mots: - ---Mon cher maître! - -Et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux sur la main du grand homme. - -Gluck se sentit touché à son tour, il pressa affectueusement son élève -dans ses bras: - ---Merci, petit, je suis aussi content de toi que tu l'es de moi. - -Puis, presque honteux et pour cacher son émotion, il se tourna vers un -gros monsieur tout doré, qui l'importunait depuis un instant: - ---Monsieur le duc, ce n'est pas ma faute s'il ne reste plus de place à -louer, moi je n'en ai qu'une pour ma femme, certainement elle ne s'en -privera pas pour vous. - -Le gros duc ne trouva pas la franchise de l'Allemand extrêmement polie, -mais cependant, en homme de cour, il ne pouvait se fâcher avec le -chevalier, le protégé de la Reine, et l'idole du jour, il se contenta de -saluer le musicien et se retira fort confus. - -Mais le pauvre Méhul n'avait pas perdu un mot de la réponse de son -maître. Il refuse au Duc, il n'y a plus de place à louer! Je ne pourrai -donc pas voir la première représentation de ce chef-d'oeuvre! - -Tout à coup une idée lui vient, il regarde s'il n'est pas observé; -personne ne faisait attention à lui, il rentre dans la salle, enfile le -premier escalier qui se présente et monte, monte tellement qu'au bout de -quelques minutes il se trouve tout essoufflé à l'amphithéâtre des -quatrièmes, lieu obscur s'il en fut jamais, et offrant mille recoins -pour se cacher; il se blottit dans un angle et alors il se mit à rire -comme un fou. - -«Ma foi, se dit-il, bien m'en a pris d'entendre le refus fait à ce gros -duc, sans cela, j'aurais été tout uniment demander demain un billet à M. -Gluck, qui ne me l'aurait pas donné et je n'aurais pas vu son ouvrage. -Tandis que je vais tranquillement passer la nuit et la journée de demain -ici, et, à l'ouverture des portes, je serai à mon poste et le premier -placé, c'est réellement fort bien imaginé.» - -Et notre jeune homme, enchanté de son stratagème, se mit à repasser dans -sa tête toutes les beautés de l'ouvrage qu'il venait d'entendre, se -promettant un bien plus vif plaisir pour le lendemain en entendant une -deuxième fois cette musique qu'il apprécierait alors bien mieux. - -Cependant il faut convenir que le temps lui parut fort long. Enveloppé -dans d'épaisses ténèbres, son estomac put seul l'avertir de l'heure qui -s'écoulait si lentement au gré de ses désirs; il n'avait rien pris -depuis son modeste déjeuner du matin et, à son compte, il croyait déjà -avoir passé la nuit à rêvasser; mais son appétit allait plus vite que le -temps, et la nuit venait à peine de commencer. - -Le sommeil vint heureusement à son secours: et il se coucha par terre -entre deux banquettes, craignant sans doute de rouler au bas d'un lit -aussi étroit s'il avait essayé de se mettre dessus, et, malgré la dureté -du plancher, il ne tarda pas à s'endormir. - -Mais son sommeil fut extrêmement agité. Son esprit avait été fortement -remué par ce qu'il avait entendu, et cela, joint sans doute au vide -complet de son estomac lui fit enfanter les rêves les plus bizarres. -Plus d'une fois il se réveilla en sursaut, mais il se sentait comme -cloué à terre; un pouvoir invincible l'empêchait de se relever et il se -hâtait de refermer les yeux pour échapper aux visions diaboliques qui le -poursuivaient. - -Il se rendormit ainsi plusieurs fois et un sommeil de plomb finit par -appesantir ses paupières. - -Puis de nouveaux rêves vinrent le poursuivre. Il se crut mort; des -furies venaient le tourmenter; comme Oreste, il entendait leurs serpents -siffler autour de lui; leurs torches enflammées lui brûlaient les yeux, -leurs ongles crochus s'enfonçaient dans ses chairs; une effroyable -musique ne cessait de bourdonner à ses oreilles. - -Pour échapper à cet horrible cauchemar, il fit un mouvement et -s'éveilla. Mais il n'éprouva pas ce bien-être que l'on ressent -ordinairement, lorsque l'on se retrouve tranquillement couché dans son -lit après un songe funeste et qu'on se dit: ah! quel bonheur! ce n'était -qu'un rêve! Son corps se réveilla, mais son esprit était encore endormi; -il voulut faire un mouvement pour se relever, mais sa main rencontra un -obstacle au-dessus de sa tête: sa terreur fut au comble, c'était la -continuation de son rêve, il se croyait enseveli: ce qu'il prenait pour -les parois supérieures de sa bière était tout uniment la banquette sous -laquelle il avait roulé. - -Il fit de nouveaux efforts pour se dégager, et parvint enfin à sortir de -sa position, mais sa terreur ne fit qu'augmenter: il enjambe d'autres -banquettes, qui, pour lui, sont autant de tombes qu'il croit franchir, -puis un gouffre immense se présente devant lui. - -Cependant, il croit voir une lueur lointaine; effectivement un point -lumineux lui apparaît au-dessous de lui, et comme au fond du gouffre, -puis un mauvais violon exécute quelques mesures d'un vieil air avec -lequel il avait été bercé, et de grands fantômes blancs viennent se -promener lentement; petit à petit ils se rapprochent entre eux, se -groupent, se prennent par la main, et exécutent une danse qui lui paraît -d'autant plus satanique, que ses yeux distinguent alors une espèce de -démon noir qui semble régler tous leurs mouvements. - -Les fantômes obéissent à son moindre signe et répètent chaque geste -qu'ils lui voient faire. - -Une sueur froide couvre tout le corps du pauvre Méhul, le peu de raison -qui lui reste s'égare, sa tête se perd, il se retourne pour fuir cet -horrible spectacle; il retrouve encore les tombes dans l'une desquelles -il se trouvait enseveli un instant auparavant; la peur lui donne des -forces, il franchit tous ces obstacles, ses yeux se sont habitués aux -ténèbres, et il se trouve en haut d'un interminable escalier, qu'il -descend quatre à quatre, croyant n'en jamais trouver la fin; mais il va -toujours devant lui, il avance de plus en plus, à chaque pas il lui -semble qu'il change de nature de terrain; petit à petit, un jour sombre -et une lueur rougeâtre lui apparaissent, il se croit au fond des enfers, -et il n'en est que mieux persuadé quand il se voit entouré des fantômes -blancs qu'il avait aperçus de loin. - -En l'apercevant, les fantômes poussent un cri et s'éloignent avec -terreur, et le démon noir vient à lui. Méhul veut en finir et s'avance à -son tour vers le démon, qui recule alors avec effroi, car l'aspect du -jeune homme n'est pas rassurant. - -La poudre qui couvrait ses cheveux était retombée sur son visage, et, -détrempée par la sueur qui découlait de son front, elle avait formé sur -sa figure un masque hideux; joignez à cela son air exténué, ses yeux -hagards, ses vêtements en désordre, et vous concevrez la frayeur qu'il -devait inspirer au démon noir, qui parcourait le théâtre en s'écriant: - ---Ah! mon Diou, qué ce qué celoui là, c'est Belzebout ou Mandrin: Ze -zouis perdou!... - -A cette voix, l'espèce de somnambulisme de Méhul cesse presque tout à -coup, ses souvenirs lui reviennent, il se retrouve sur le théâtre de -l'Opéra, les fantômes de son imagination disparaissent remplacés par des -figurantes qui répétaient un pas, et il reconnaît dans le démon noir son -sauveur, Vestris, qui faisait répéter ses élèves. La frayeur qu'il -inspire aux autres lui donne du courage, et il parvient enfin à se -saisir du danseur, qui peut à peine le reconnaître. - -Il lui raconte alors le projet qu'il avait fait d'attendre jusqu'au soir -pour la représentation; mais il lui avoue qu'il avait trop compté sur -ses forces, qu'il n'a rien pris depuis vingt-quatre heures, et qu'il est -prêt de se trouver mal. - -Vestris rit beaucoup de l'aventure. - -Bientôt Méhul se voit entouré d'une foule d'acteurs et d'actrices à qui -il faut recommencer son récit; les éclats de rire couvrent souvent sa -voix, et le désordre de sa toilette et de toute sa personne ajoute -encore au comique de sa narration. - -Tout à coup Gluck paraît, et, reconnaissant Méhul au milieu de ce groupe -de monde. - ---Eh bien, petit, est-ce que tu ne veux pas voir mon opéra, ce soir? -Pourquoi donc n'es-tu pas venu chercher ton billet? - ---Mais, monsieur Gluck, je vous ai entendu dire hier à un Duc que vous -n'en aviez pas. - ---Certainement, je n'en ai pas pour les Ducs, mais pour un musicien, -pour mon ami, tiens le voilà. - -Méhul ne se sent pas de joie... il s'esquive lestement, court chez lui -déjeuner d'abord, c'est ce dont il a le plus besoin, puis réparer le -préjudice causé à son bel et unique habit noir par la poussière de -l'amphithéâtre, et la poudre dont il était couvert, puis il va se mettre -à la queue à l'Opéra, où il fut un des mieux placés, non plus à -l'amphithéâtre des quatrièmes, mais à la meilleure place du parterre. - -Mon historiette doit finir là, car vous savez tous l'immense succès -qu'obtint _Iphigénie en Tauride_; la Reine, le comte d'Artois, les -Princes, tout ce qu'il y avait de noble et de distingué à la cour, -assista à cette représentation qui fut un triomphe pour Gluck, qui -voulait faire ses adieux à la France par ce chef-d'oeuvre; mais il céda -à de puissantes sollicitations, et écrivit encore un petit ouvrage: -_Echo et Narcisse_, où se trouve le choeur charmant: _Dieu de Paphos et -de Gnide_. - -Puis il retourna à Vienne; mais avant son départ il avait fait -travailler son élève, et lui avait fait composer trois opéras pour son -instruction. - -Après le départ de son maître, Méhul composa un ouvrage qu'il ne put -parvenir à faire jouer au grand Opéra. - -Fatigué d'interminables délais, il écrivit _Euphrosine et Coradin_, -qu'il fit représenter à l'Opéra-Comique. Ce fut son début, et dès lors -il marcha de succès en succès. - -En 1808, Méhul jouissait d'une grande réputation. Il voulut revoir son -pays, ce fut une grande fête dans son _endroit_ que le séjour d'un homme -aussi célèbre. - -Le maire, ne sachant pas de plus bel hommage à lui rendre que la -représentation d'un de ses chefs-d'oeuvre, fit prévenir le directeur du -spectacle d'avoir à représenter à tel jour un des ouvrages de Méhul, -auquel l'auteur assisterait en personne. - -L'embarras du directeur fut très-grand, vu qu'il n'avait à sa -disposition qu'une troupe de comédie, mais il ne recula pas devant les -obstacles, et voici comment il se tira de la difficulté. - -Le grand jour venu on vit placardée dans toute la ville une affiche -ainsi conçue: - - THÉATRE DE GIVET. - - Aujourd'hui, pour célébrer la présence dans nos murs de notre célèbre - compatriote, - - M. MÉHUL, - - La première représentation de - - UNE FOLIE, - - Opéra-comique en deux actes, de MM. Bouilly et Méhul. - - _Nota._ Dans l'intérêt de la pièce, on a cru devoir supprimer les - morceaux de musique qui ralentissaient la marche de l'action. - -Le public ne manqua pas à l'appel. - -Méhul fut amené en grande pompe dans la loge de M. le maire, et -accueilli par les plus vives acclamations. - -Puis on joua le poëme d'_Une Folie_, sans musique, et chaque fois que la -prose de M. Bouilly faisait naître des applaudissements, Méhul était -obligé de se lever et de saluer, pour remercier ses concitoyens de la -manière dont ils savaient honorer les artistes, leurs compatriotes. - -Je sais, pour ma part, plus d'un compositeur qui, en s'entendant -exécuter, a souvent formé le désir d'obtenir une ovation comme Méhul, et -de voir supprimer sa musique, _comme ralentissant la marche de -l'action_. - - - - -MONSIGNY - - -Les études sur les musiciens français du XVIIIe siècle offrent un vif -intérêt; l'art musical a marché si vite et a subi de si grandes -transformations, à dater de la seconde moitié de ce siècle, qu'il est -impossible de s'occuper de la monographie d'un compositeur sans toucher -de près à l'histoire de l'art, puisqu'en signalant les progrès que ce -compositeur a provoqués ou dont il a profité, on ne peut se dispenser -d'esquisser l'histoire de l'art à l'époque où son talent s'est -développé. - -Nul, parmi les musiciens français, n'est plus digne d'attention que -Monsigny, le prédécesseur de Grétry. Quelque médiocres qu'eussent été -les études de ce dernier, elles étaient cependant bien supérieures aux -notions presque élémentaires qui formaient tout le trésor d'instruction -que possédait Monsigny: Grétry avait voyagé en Italie, avait entendu de -bonne musique, et dans ses premiers ouvrages (le _Tableau parlant_ en -est la preuve), il s'efforçait, non pas d'imiter, mais d'approprier la -forme italienne à notre théâtre; Monsigny, au contraire, élève de la -nature seulement, musicien amateur, ne connaissant d'autre musique que -celle qu'on entendait alors à Paris, dépourvu de modèle qui pût lui -servir de guide, avait dû tout tirer de son propre fonds, et tracer la -voie à ceux qui, plus tard, y marchèrent d'un pas plus ferme, trop peu -reconnaissants, peut-être, envers celui qui leur avait aplani le chemin. - -Monsigny fut essentiellement créateur. De toutes les qualités qui -caractérisent les hommes de génie, une seule lui manqua, ce fut la -fécondité. Il serait possible d'expliquer cette anomalie par des -circonstances exceptionnelles, par le milieu dans lequel ce compositeur -vécut, et sans doute aussi par l'absence complète d'études premières qui -lui permissent de rendre ses idées avec cette facilité qui les féconde, -et que donne seule l'éducation commencée de bonne heure, et, pour ainsi -dire, avant même le germe des idées. - -Pierre-Alexandre de Monsigny naquit en 1729, à Fauquemberg en Artois. Sa -famille était noble et originaire de Sardaigne. C'est vers le -commencement du XVIe siècle que ses ancêtres étaient venus s'établir -dans les Pays-Bas: leurs domaines y étaient alors considérables, mais -leur fortune, après s'être peu à peu amoindrie, était réduite à bien peu -de chose lors de la naissance de Monsigny. Sa famille était nombreuse, -et seul il devait un jour être le soutien de tous. - -Son père lui fit faire ses humanités au collége des Jésuites de -Saint-Omer. Un des pères Jésuites le prit en amitié et lui enseigna, en -dehors de ses études, à jouer un peu du violon. Monsigny fut -très-heureux de ces leçons, qui lui procuraient de vives jouissances, et -toute sa vie il garda le souvenir du bon père Mollien, qui, le premier, -l'avait initié à l'art dont il devait un jour être une des gloires. Ses -études terminées, il rentra au foyer paternel, conservant un goût -passionné pour la musique, mais n'ayant aucun moyen de le satisfaire. -Son plus grand bonheur était d'aller entendre les offices en musique de -l'abbaye de Saint-Bertin, et il fallait, certes, que la privation de -musique lui fût bien sensible, car on rapporte qu'il prenait le plus -grand plaisir à entendre ces carillons dont l'usage s'est conservé dans -la plupart des églises de la Flandre et de l'Artois, et qui semblent -plutôt avoir été créés pour le désespoir que pour l'agrément des -oreilles délicates. Presque tous les auteurs de notices et biographies -sur Monsigny prétendent que son éducation musicale, commencée par le -père Mollien, fut continuée par le carillonneur de l'abbaye de -Saint-Bertin. Je ne prétends pas contester l'authenticité du fait, je me -contente de le rapporter, ne fût-ce que comme une sorte de confirmation -de ce défaut d'éducation première du célèbre compositeur. - -A peine âgé de dix-huit ans, Monsigny perdit son père. Le vieillard lui -avait fait promettre, à son lit de mort qu'il serait l'appui et le -soutien de sa mère, de sa soeur et de ses quatre frères. Devenu, sans -fortune, chef de famille, à l'âge où l'on cherche ordinairement à se -préparer une position dans le monde, Monsigny dut renoncer à la carrière -militaire qu'il avait rêvée, à laquelle il était destiné comme étant -l'aîné de la famille, et que ses pères avaient toujours suivie, ainsi -que cela se pratiquait dans presque toutes les familles nobles. La -province ne pouvait lui offrir aucune ressource; il se rendit -courageusement à Paris et eut le bonheur de trouver un emploi dans les -bureaux de la comptabilité du clergé: il n'avait alors que dix-neuf ans. -Grâce à son nom, à ses manières et à ses excellentes relations, il -parvint en peu d'années à placer tous ses frères; le cadet embrassa la -carrière des armes, et mourut capitaine au régiment de Beauce et -chevalier de Saint-Louis. Les trois autres obtinrent diverses places -dans les colonies, et le modeste revenu de Monsigny fut presque -entièrement consacré à assurer une position convenable à sa mère et à sa -soeur. - -Le goût de la musique ne s'était pas éteint en lui, quoique les -occasions lui eussent manqué pour la cultiver. A peine arrivé dans la -capitale, il s'était empressé de se rendre à l'Opéra (c'était alors le -seul théâtre lyrique), mais l'impression qu'il y reçut fut bien -différente de celle qu'il s'était promise. J'ai rendu justice aux -beautés de la musique de Rameau; cependant, il faut le reconnaître, ces -beautés sont éparses dans son oeuvre complète, et l'audition ou même la -lecture d'une partition entière de ce maître, qui régnait alors presque -exclusivement sur la scène de l'Académie royale de Musique, ne serait -pas supportable. Aussi Monsigny fut-il très-désillusionné quand il crut -s'apercevoir que l'art, qu'il rêvait si enchanteur et si fécond, ne -produisait dans ses plus hautes manifestations que des effets si -étrangers à son idéal. A quelque temps de là, en 1752, une troupe de -chanteurs italiens fut admise à faire entendre à l'Opéra quelques-uns -des chefs-d'oeuvre de leur pays, et lorsqu'il entendit la _Serva -Padrona_ de Pergolèse, Monsigny crut entrevoir la réalisation de ses -rêves. Dès lors, son goût devint une passion, et, sans avoir cependant -de résolution bien arrêtée, il comprit qu'on pouvait faire autre chose -que ce que l'on avait tenté jusque là. Les leçons du jésuite et du -carillonneur n'avaient pas été suffisantes pour le mettre en position -d'accomplir le vague dessein qui semblait germer en lui, et il résolut -de prendre un maître de composition. - -Les maîtres étaient rares à cette époque, et l'on risquait de mal -s'adresser, car les règles de l'art étaient si peu fixées, en France du -moins, que les moindres musicastres pouvaient hardiment s'intituler -professeurs de composition, certains de ne pas trouver de compétiteurs -disposés à leur ravir le sceptre de leur prétendue science. Un -contre-bassiste de l'Opéra, nommé Gianotti, venait justement de publier -un ouvrage sous ce titre un peu prolixe: _Le Guide du compositeur, -contenant des règles sûres pour trouver d'abord par les consonnances, -ensuite par les dissonances, la base fondamentale de tous les chants -possibles_. On voit que Gianotti était de l'école théorique de Rameau; -c'était la seule qui existât alors en corps de doctrine; l'adoption en -était générale en France, et elle avait même pénétré dans des pays où la -science musicale était beaucoup plus avancée. Ce Gianotti enseignait -donc tout ce que l'on était tenu de savoir à cette époque, c'est-à-dire -l'harmonie, fort peu d'un contre-point assez lâche, dont l'étude -suffisait pour écrire une exposition de fugue très-libre, plus quelques -idées générales et mal digérées sur l'emploi des voix et des -instruments. Au bout de cinq mois d'études, Monsigny avait appris tout -ce que son professeur était en mesure de lui enseigner, et il ne recula -pas devant l'idée d'écrire un petit opéra. Il en fit entendre les -principaux morceaux à ses amis, qui en furent enchantés, et il alla -soumettre son oeuvre à son professeur. Gianotti était un bon musicien -pour son époque; il avait peu d'idées, mais il en savait assez pour -pouvoir comprendre le mérite musical, même dans son expression la plus -naïve; d'ailleurs, quoique fixé depuis quelques années à Paris, il avait -ce sentiment, inné chez les Italiens, qui leur fait apprécier le génie -mélodique partout où il se manifeste. Aussi fut-il tellement -enthousiasmé de l'oeuvre de son élève, qu'il lui fit la plus singulière -proposition: «Je suis pauvre, je n'ai pas de réputation, et une oeuvre -pareille assurerait à jamais ma fortune et l'avenir de ma famille, lui -dit-il; vous êtes dans une position aisée et vous ne vous avoueriez pas -l'auteur de votre ouvrage, cédez-le-moi; laissez-m'en la gloire, que -vous ne songez même pas à en retirer, et vous me ferez le plus heureux -des hommes.» Monsigny tenait si peu à ce qu'il avait fait qu'il n'aurait -pas mieux demandé, et il est probable qu'il eût cédé à la requête de son -professeur; mais il avait déjà fait entendre cette musique à de nombreux -amis qui l'y avaient vu travailler, et la bienfaisante supercherie, à -laquelle il aurait volontiers consenti à se prêter, n'aurait pu avoir le -résultat qu'en attendait celui au bénéfice de qui elle aurait eu lieu. - -J'ai dit que l'Opéra était le seul théâtre musical de Paris, à cette -époque; ceci est rigoureusement vrai, puisque Paris ne possédait alors -que trois théâtres réguliers: l'Académie royale de Musique, la -Comédie-Française et le Théâtre Italien; ce dernier avait un genre -mixte, qui participait un peu des deux autres. Depuis longtemps on n'y -jouait que bien rarement des pièces italiennes, quoique les principaux -acteurs de la troupe fussent des Italiens; mais quelques-uns d'entre eux -jouaient en français, et avaient même, dit-on, un talent fort -remarquable. Le répertoire se composait donc de canevas italiens, sur -lesquels improvisaient les acteurs, de comédies (presque tout le -répertoire de Marivaux, transporté depuis à la Comédie-Française, a été -joué d'origine à la Comédie Italienne), de parodies en vaudevilles, -qu'on nommait alors opéras comiques (le mot existait avant la chose), de -quelques petits ballets, et aussi, mais, presque par exception, de -pièces traduites sur la musique italienne (ceci seulement depuis -l'expulsion des bouffons de l'Opéra), et enfin d'ouvrages originaux -ornés de musique nouvelle; on les nommait alors comédies mêlées -d'ariettes. C'est cette dernière catégorie de pièces, encore peu -exploitées, qui devait l'emporter sur toutes les autres et constituer -notre genre national de l'opéra comique, le véritable berceau et la -vraie gloire de la musique française; car, à l'Opéra, les grands succès -ont toujours été réservés aux compositeurs étrangers, et depuis Louis -XIV jusqu'à présent, dans une période de près de deux cents ans, on ne -peut citer que trois compositeurs français qui s'y soient montrés avec -un grand éclat: Rameau, Auber et Halevy. Mais à côté et au-dessous de -ces théâtres permanents et reconnus, il en était d'inférieurs et de -passagers qui exercèrent une grande action sur l'art musical. C'étaient -les théâtres des foires Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint-Ovide, -sans cesse persécutés par les grands théâtres, auxquels ils payaient une -redevance; ils n'obtenaient de subsister qu'en se soumettant aux -conditions les plus vexatoires et les plus absurdes. Tantôt on leur -défendait d'avoir plus de deux acteurs en scène, tantôt on voulait leur -interdire de parler; alors ils se mettaient uniquement à chanter (de là -vient ce nom d'opéra-comique, uniquement attribué alors aux pièces où -les paroles se chantaient sur des airs connus); puis, lorsque après leur -avoir ôté la parole on voulait encore leur ôter le chant, ils donnaient -les pièces _par écriteaux_. Les personnages, muets par ordonnance, -étaient en scène; on apportait sur le devant du théâtre des écriteaux, -où se dessinaient en grosses lettres les paroles des couplets dont -l'orchestre jouait l'air, et que chantait le public. - -On comprend que des prohibitions dont l'effet était si ridicule, ne -pouvaient se maintenir longtemps; aussi les théâtres forains -poursuivaient-ils leur voie de succès par toutes sortes de moyens. -L'attrait de la musique leur avait paru trop grand pour devoir être -négligé, et de tout temps on avait intercalé de la musique nouvelle dans -les pièces en vaudevilles; mais ces airs, en petit nombre et tout à fait -exceptionnels, ne pouvaient constituer même un semblant d'opéra. Ce ne -fut qu'en 1753, l'année même de l'expulsion des Bouffons de l'Opéra, que -Dauvergne fit représenter la première comédie à ariettes, le premier -opéra comique, pour nous servir de la locution seule adoptée -aujourd'hui. _Les Troqueurs_, paroles de Vadé, musique de Dauvergne, -furent donc, à proprement parler, le premier opéra français. La pièce, -arrangée par MM. Dartois, a été remise en musique par Hérold, et -représentée au Théâtre-Feydeau, il y a plus de trente ans; c'est un des -premiers et des plus charmants ouvrages de l'auteur du _Muletier_ et du -_Pré-aux-Clercs_. - -Après ce premier essai qui lui valut le titre, acquis à assez bon -marché, de père de l'opéra comique français, Dauvergne renonça -entièrement au genre qu'il avait créé, et n'écrivit plus que quelques -ouvrages peu remarqués pour l'Opéra, dont il devint le chef d'orchestre, -et le directeur à trois reprises différentes; il l'était encore en 1790. -Il quitta Paris à l'époque de la Révolution, et se retira à Lyon où il -mourut, en 1797, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Le successeur -presque immédiat de Dauvergne fut Duni; il lui était bien supérieur, et -il a enrichi l'enfance de l'Opéra-Comique de nombreuses et charmantes -productions. Philidor ne débuta que la même année que Monsigny, et -également aux théâtres de la foire. - -On ne peut guère se faire une idée aujourd'hui de ce que devait être -l'exécution musicale sur de tels théâtres. Pour le chant, il n'y avait -alors d'autre école en France que les maîtrises, partant rien pour les -femmes. On conçoit encore, à la rigueur, que ceux à qui l'on avait -enseigné à déployer leurs voix dans de larges proportions, comme il -convenait de le faire dans l'enceinte des vastes cathédrales où ils -étaient destinés à chanter, trouvassent quelque analogie entre cette -manière et celle qui convenait au grand Opéra d'alors; mais il n'y avait -rien là qui ressemblât à ce style léger, le seul qui convienne à -l'Opéra-Comique; aussi paraît-il constant que les chanteurs de ces -théâtres étaient des comédiens ayant plus ou moins de voix, mais -complétement étrangers à l'art du chant. Quant à l'orchestre, il était -certainement, comme nombre et comme talent d'exécution, au-dessous de -nos moindres théâtres de vaudevilles. Il existe un document assez -curieux sur la composition du Théâtre-Italien, au moment où les comédies -à ariettes y étaient en grande vogue, et commençaient à devenir le -principal attrait du spectacle dont elles devaient, peu d'années plus -tard, constituer uniquement le répertoire. Voici la composition de cet -orchestre, en 1768: cinq premiers violons (le chef d'orchestre compris), -cinq seconds violons, deux altos, trois violoncelles, deux -contre-basses, deux flûtes et hautbois (les mêmes instrumentistes jouant -alternativement les deux instruments), deux cors, deux bassons et un -timbalier; total, vingt-quatre exécutants. Notez que cette composition -d'orchestre porte la date de 1768, lorsque le Théâtre-Italien était en -grande prospérité, qu'il comptait parmi ses pensionnaires des chanteurs -renommés, tels que Caillot, Laruette, Clairval, Trial, mademoiselle -Laruette et autres, et que sa réunion au théâtre de l'Opéra-Comique de -la foire Saint-Laurent avait encore augmenté son importance. Jugez, par -comparaison, de ce que devait être, dix ans plus tôt, le pauvre petit -orchestre forain. Que cette réflexion nous fasse comprendre et excuser -le vide et la faiblesse de l'instrumentation des ouvrages de l'époque; -elle nous explique d'ailleurs cette éternelle partie du premier violon -jouant continuellement à l'unisson de la voix, pour maintenir le -chanteur, toujours prêt à s'écarter de la note écrite qu'il ne savait -pas lire. Loin de nous moquer de ces essais courageux, admirons plutôt -les efforts que faisaient pour s'élever, en dépit des entraves et de la -pénurie de l'exécution, ceux que, malgré toute notre science acquise, -nous devons encore, sous bien des rapports, considérer comme nos -maîtres. - -C'est dans ces tristes conditions que furent représentés les _Aveux -indiscrets_, en 1759, au théâtre de l'Opéra-Comique de la foire -Saint-Laurent. Malgré l'immense succès de cet opéra, l'auteur de la -musique crut devoir à sa position de ne point se nommer. L'année -suivante, il donna au même théâtre _le Maître en Droit_ et _le Cadi -dupé_. Sedaine, en entendant dans ce dernier ouvrage l'excellent duo -comique entre le cadi et le teinturier, entrevit tout le succès qu'on -pouvait espérer du talent du compositeur, lorsque ce talent -s'appliquerait à des pièces mieux disposées pour le faire valoir. Le -lendemain, il se fit présenter à Monsigny, et, dès le premier jour, -l'amitié la plus vive s'établit entre les deux collaborateurs, dont -l'heureuse association allait produire plus d'un chef-d'oeuvre. L'année -suivante, 1761, vit en effet paraître _On ne s'avise jamais de tout_, -premier fruit de leur collaboration. Le succès n'en fut que trop grand, -car la Comédie-Italienne, alarmée de la vogue de cette pièce et de -l'extension que prenait le théâtre de la foire Saint-Laurent, en obtint -la clôture définitive; mais il eut soin, non-seulement d'incorporer dans -sa troupe les principaux sujets, mais aussi d'attacher à sa fortune les -deux auteurs les plus capables de la consolider, Sedaine et Monsigny. -Ils payèrent leur bien-venue en dotant le théâtre d'une pièce en trois -actes qui devait faire époque. C'était _le Roi et le Fermier_. Les -quatre petits ouvrages qu'avait donnés Monsigny ne lui avaient fourni -aucune occasion de déployer sa principale qualité, cette sensibilité -exquise, ce pathétique dont il se montra prodigue plus tard. Aussi -fut-ce une révélation pour le public et peut-être pour lui-même, que -cette expression vraie de la passion dont il n'existait alors aucun -modèle. Je ne puis mieux donner une idée du succès de cet ouvrage qu'en -transcrivant, sans y rien changer, les lignes suivantes extraites de -l'_Histoire du Théâtre-Italien_, publiée peu d'années après la -représentation de cet opéra. - -«Cette pièce ne reçut d'abord qu'un accueil très-équivoque, parce que la -manière dont elle est écrite n'avait pu lui concilier le suffrage des -personnes de goût; mais comme il n'est qu'un pas du mal au bien, en -l'examinant de plus près on lui a rendu la justice qu'elle méritait, on -a senti le prix d'une action théâtrale bien conduite, bien dénouée et -remplie de détails souvent heureux et toujours naturels; en faveur de -tant de bonnes qualités, on a fait grâce aux défauts de la _diction_, -qui ont ensuite disparu aux yeux du plus grand nombre des spectateurs -par l'illusion que le jeu des acteurs et les grâces de leur chant ont su -y répandre. Ce serait ici l'occasion de placer l'éloge du musicien, dont -les airs charmants ont donné la vie à cette pièce, si la reconnaissance -de l'auteur ne nous avait prévenu en avouant, dans sa préface, que c'est -à lui qu'il est redevable du succès. A qui que l'on doive l'attribuer, -on ne peut disconvenir qu'on n'en a jamais vu de pareil sur aucun -théâtre. _Elle_ a eu plus de deux cents représentations, et les -comédiens assurent qu'elle a valu plus de vingt mille livres à MM. -Sedaine et _Moncini_. Si cela est, c'est un avantage que les -chefs-d'oeuvre de Molière, de Corneille, de Racine, de Crébillon, de M. -de Voltaire et des plus grands hommes n'ont jamais rapporté à leurs -auteurs; mais nous savons que le poëme de Milton n'a été vendu que cent -écus, et que le chef-d'oeuvre du divin Homère lui a à peine fourni de -quoi subsister.» - -Cette citation, outre qu'elle constate un succès exceptionnel, tend -encore à prouver qu'alors, comme aujourd'hui, il ne manquait pas de gens -pour s'étonner que les oeuvres de l'art et de l'intelligence -procurassent à leurs auteurs un bénéfice qu'on trouvait tout naturel de -voir obtenir, dans des proportions bien plus considérables, par des -opérations de commerce ou d'affaires. Il semblait fort naturel que -Voltaire fît cadeau du produit de ses ouvrages dramatiques aux -comédiens; mais il paraissait assez extraordinaire que Monsigny retirât -dix mille francs d'une oeuvre qui lui avait coûté une année de travail. - -Ce ne fut que deux ans plus tard, en 1764, que les deux heureux -collaborateurs donnèrent _Rose et Colas_, un vrai chef-d'oeuvre de grâce -naïve. Là, il n'y a point d'effets dramatiques; c'est de la simple -comédie, une bonne paysannerie, non point des bergers à la Florian, mais -de vrais villageois un peu enrubannés peut-être, tels pourtant que peut -les comporter un théâtre où la vérité crue serait choquante. - -En parcourant cette délicieuse partition, dont il méconnaîtra peut-être -la grâce charmante, je sais plus d'un élève, fraîchement échappé des -bancs du Conservatoire, qui sourira de pitié en lisant le morceau -d'ensemble que Monsigny a bravement intitulé _fuga_. Qu'il réfléchisse -que l'homme qui a eu le tort de l'écrire, avait complété ses études en -cinq mois de leçons reçues d'un maître assez médiocre, et qu'alors en -France, excepté peut-être Gossec et Philidor, il n'y avait pas un -musicien capable d'en faire une meilleure. D'ailleurs, l'exemple de -cette fugue et de celle non moins faible qui forme le début du trio du -_Déserteur_, et qu'on a eu le bon esprit de supprimer depuis longtemps -(quoique, par respect je l'eusse rétablie dans l'arrangement de la -partition, lors de la reprise de cet ouvrage); l'exemple de ces deux -fugues, dis-je, me confirme dans cette opinion que j'ai souvent -exprimée, qu'il faut en écrire beaucoup dans les classes, pour se rompre -à l'agencement des parties, mais n'en user que le moins possible dans la -pratique et surtout au théâtre, où l'emploi n'en peut être justifié que -par une situation tout exceptionnelle. - -Monsigny, après ces deux grands succès du _Roi et le Fermier_ et de -_Rose et Colas_, crut avoir assez contribué, pour le moment du moins, à -la fortune de la Comédie-Italienne, et il écrivit un grand opéra en -trois actes, _Aline, reine de Golconde_, qui fut représenté en 1766, à -l'Académie royale de Musique, et qui obtint un très-grand succès. Ce -succès s'explique moins pour nous que celui des ouvrages qu'avait donnés -précédemment Monsigny. Il semble être moins à l'aise sur ce vaste -théâtre; la musique de Rameau lui avait déplu, et son récitatif et ses -airs de danse sont écrits exactement dans la même forme. L'air de -bravoure, de la haute-contre, ressemble beaucoup à celui de _Castor et -Pollux_, écrit près de quarante ans auparavant. Les airs sont mélodieux, -mais manquent d'originalité. Ce n'est plus le Monsigny de la -Comédie-Italienne; là il est réellement créateur, tandis qu'à l'Opéra il -ne se montre que le continuateur d'une école à laquelle il ne croit pas. - -Sans que les auteurs s'en doutassent, leur ouvrage devait, à quarante -ans de distance, faire naître un chef-d'oeuvre qui porterait le même -titre. Parmi les musiciens de l'Opéra, il y avait, dans les seconds -violons, un enfant que la précocité de son talent avait fait admettre, -malgré son âge, dans cet orchestre d'élite. Il devint, plus tard, un -grand compositeur, et se souvint alors de la part qu'il avait prise à -l'exécution de l'oeuvre de Sedaine et Monsigny. Cet enfant était Berton, -et c'est lui qui, vieillard, me racontait, il y a une quinzaine -d'années, que, cherchant un sujet d'opéra, il se rappela tout à coup -avoir vu dans son enfance l'opéra, totalement oublié depuis, d'_Aline, -reine de Golconde_, et que l'idée lui vint alors de traiter de nouveau -le sujet. Il en parla sur-le-champ à Vial, et c'est à ce souvenir -d'enfance que nous devons un de ses plus charmants ouvrages. - -L'année 1768 fut signalée par un événement important dans la vie de -Monsigny. Ses succès avaient été fructueux, et il désirait acquérir une -de ces positions honorifiques qui, tout en assurant le patronage et la -protection d'un haut personnage, permettaient néanmoins de conserver une -certaine indépendance. La charge de maître d'hôtel du duc d'Orléans -était occupée par M. Augeart, fermier-général; les fonctions de cette -charge étaient, sous beaucoup de rapport, assimilées à celles des -gentilshommes de la maison d'Orléans. M. Augeart était fort riche; la -protection du prince lui étant inutile, il désirait céder sa charge et -il n'eut pas de peine à traiter avec Monsigny, qui obtint facilement -l'agrément du prince. Le duc d'Orléans n'eut point à se repentir du -choix qu'il avait fait. Il reconnut dans son nouveau maître d'hôtel un -homme distingué, loyal et dévoué, incapable de chercher à plaire aux -dépens de la vérité, ne demandant jamais rien pour lui-même et -n'employant sa faveur qu'au bénéfice de ceux à qui il pouvait être -utile. Le prince l'admit bientôt dans son intimité particulière et lui -accorda dès lors une confiance qui devait être justifiée plus tard par -le dévouement le plus complet. - -Déjà et avant son admission dans la maison du duc d'Orléans, Monsigny, -pour lui complaire, avait composé la musique d'une pièce en trois actes -de Collé, intitulée _l'Ile sonnante_, et destinée à être représentée sur -le petit théâtre de société de Villers-Cotterets. Elle le fut, en effet, -mais ne put obtenir de succès, même devant ce public exceptionnel. -Cependant, quelque mauvaise que fût la pièce, on n'en avait pas moins -remarqué la musique de Monsigny. - -Sa collaboration habituelle avec Sedaine était enviée par plus d'un -auteur. L'abbé de Voisenon voulut profiter de l'occasion, et ayant -invité Monsigny à souper à la maison de campagne de Favart à Belleville, -il lui fit promettre de lui donner sa musique de _l'Ile sonnante_ pour -l'adapter à une autre pièce qu'il ferait à cette intention. Le secret ne -fut pas si bien gardé que la nouvelle n'en vînt aux oreilles de Collé et -de Sedaine. Le premier n'y attachait pas une grande importance, mais le -second tenait essentiellement à son musicien: aussi lui proposa-t-il de -remanier le poëme de Collé pour le rendre jouable, et c'est avec ces -nouveaux changements que la pièce fut représentée sur le théâtre de la -Comédie-Italienne, le 4 janvier 1768. Son sort n'y fut guère plus -heureux que sur le théâtre de société où elle avait paru primitivement. -Cependant elle obtint neuf représentations, qu'elle dut uniquement au -mérite de la musique. - -C'était un singulier accouplement que celui de Collé et de Monsigny. -Collé détestait la musique et étendait cette haine jusqu'aux musiciens. -Voici comment il s'exprime sur leur compte[1]: «Tout musicien est une -bête, c'est une règle générale à laquelle je n'ai guère vu d'exception, -et c'est Rameau, homme de génie dans son art, mais bête brute -d'ailleurs, qui le premier a amené en France la mode de sacrifier à la -musique l'action d'un poëme, le sens d'un rôle, et même le sens commun.» -On doit penser, d'après cela, que Collé ne devait pas être un grand -partisan du théâtre de la Comédie-Italienne, qui était alors dans sa -plus grande prospérité, grâce au genre nouveau des comédies à ariettes. -Aussi était-ce précisément contre ce genre qu'il avait écrit _l'Ile -sonnante_, sorte de parodie où il avait personnifié les différentes -sortes de morceaux de musique. J'ai déjà dit que, malgré les retouches -de Sedaine, l'ouvrage n'avait pu se soutenir. Mais, un an après, -Monsigny prit une éclatante revanche de ce petit échec, et il sut -dédommager son fidèle collaborateur de l'infidélité passagère dont il -avait failli se rendre coupable. - - [1] Mémoires de Collé, tome II, page 269. - -Ce fut au mois de janvier 1769 que fut donnée la première représentation -du _Déserteur_, cet opéra que l'on regarde à juste titre comme le -chef-d'oeuvre de Monsigny, et qui est aussi celui de Sedaine en ce -genre. Cependant, malgré l'intérêt du sujet, on fut loin de rendre une -justice complète à l'auteur du poëme. On fit même courir à cette époque -une épigramme assez plaisante pour qu'on puisse la rapporter: - - D'avoir hanté la comédie, - Un pénitent, en bon chrétien, - S'accusait et promettait bien - De n'y retourner de sa vie. - --Voyons, lui dit le confesseur, - C'est le plaisir qui fait l'offense; - Que donnait-on?--_Le Déserteur_. - --Vous le lirez pour pénitence. - -Le style est effectivement un peu naïf, mais aussi plein de naturel. La -lecture de la lettre par le vieil invalide est d'une vérité parfaite. -Quoique la pièce soit, au total, bien conduite, cependant quelques-uns -des moyens dramatiques employés par l'auteur sentent par trop l'enfance -de l'art. La préparation de l'entrée de Montauciel, au deuxième acte, -est une des plus curieuses qui existent au théâtre: «O ciel! s'écrie -Alexis.--Ah! vous connaissez Montauciel, lui dit le geôlier, eh bien! je -vais vous l'envoyer.» Et là-dessus il introduit le personnage. Mais ces -fautes de détail ne pouvaient nuire au succès que méritait et qu'obtint -toujours la pièce de Sedaine. Cet écrivain possédait au plus haut degré -l'art de faire naître des _situations_, comme on dit en jargon de -théâtre, et c'est là l'essentiel pour les pièces destinées à être mises -en musique. Aussi n'attachait-il qu'une médiocre importance aux -reproches qu'on lui adressait, et dans son discours de réception à -l'Académie française, il tourna la chose assez adroitement, acceptant le -blâme pour les vers très-faibles qu'il écrivait à l'intention des -musiciens, et oubliant à dessein que les mêmes reproches pouvaient -s'adresser à la prose parlée de ses pièces. - -«Le style vigoureux n'est presque jamais celui que le musicien désire. -Content d'une invention neuve et dramatique, d'un dessin pur et correct, -il demande que l'auteur laisse à sa musique le soin de mettre un coloris -brillant à des vers qui doivent souvent à la mollesse du style le -sentiment qu'il y met.» Cela n'est ni parfaitement clair, ni d'un -excellent français, mais on s'excuse comme on peut. - -Si le public se montra un peu sévère pour Sedaine, il rendit, en -revanche, une éclatante justice à Monsigny. Il s'était accompli un -progrès immense dans la manière du compositeur depuis ses premiers -ouvrages. Le sentiment pathétique, si remarquable dans cet opéra, n'en -exclut pas la forme musicale, et, sous ce dernier rapport, beaucoup de -morceaux du _Déserteur_ ne seraient pas mieux combinés si la musique -avait été écrite par nos maîtres les plus célèbres. Chez Monsigny, -l'instinct et le sentiment avaient suppléé sans désavantage à la science -acquise. L'accueil fait au _Déserteur_ fut assez significatif pour -prouver à la Comédie-Italienne que son plus grand moyen de succès -reposait désormais sur l'exploitation de ce genre d'ouvrages. Aussi dès -le mois d'avril de cette même année 1769, les principaux sujets, qui ne -jouaient que la comédie proprement dite, donnèrent-ils leur démission; -ce furent MM. Baletti, Civiarelli, Champville, Lejeune, et mesdames -Rivière, Bognioli et Carlin. Les pièces mêlées d'ariettes formèrent dès -lors le fonds d'un répertoire où peu d'années auparavant elles n'avaient -figuré que comme exceptions. - -Monsigny travaillait péniblement. Non-seulement il n'était pas assez -savant musicien pour ne pas éprouver de grandes difficultés à coordonner -ses idées et à les distribuer entre les différentes parties vocales et -instrumentales, mais, doué d'une extrême sensibilité, il lui fallait -s'identifier, en quelque sorte, avec ses personnages et se placer -lui-même dans leur situation, pour arriver à s'exalter, à échauffer son -génie et à en faire jaillir les vives inspirations. Plusieurs fois, -lorsqu'il travaillait au _Déserteur_, on fut obligé de lui en retirer le -manuscrit, à cause de la surexcitation nerveuse qu'il éprouvait. Cette -sensibilité ne l'abandonna jamais. Choron rapporte l'anecdote suivante: -«Monsigny, alors âgé de 82 ans, en nous expliquant la manière dont il -avait voulu rendre la situation de Louise dans le _Déserteur_, quand -elle revient, par degrés, de son évanouissement, et que ses paroles -étouffées sont coupées par des traits d'orchestre, versa des larmes -d'attendrissement et tomba lui-même dans l'accablement qu'il dépeignait -d'une manière si expressive.» - -M. Fétis, qui cite ce trait d'après Choron, ajoute avec beaucoup de -justesse: «Cette sensibilité fut son génie, car il lui dut une multitude -de mélodies touchantes qui rendront, en tout temps, ses ouvrages dignes -de l'attention des musiciens instruits.» - -Avec une pareille manière de composer, Monsigny ne devait produire qu'à -de longs intervalles: aussi ne fut-ce qu'en 1771, trois ans après le -_Déserteur_, qu'il donna le _Faucon_, opéra en un acte. Cet ouvrage -n'eut pas de succès, et Monsigny en conçut un vif chagrin, car il en -estimait fort la musique. Il mit encore plus de temps à composer la -_Belle Arsène_, qui fut jouée avec un grand succès au mois de juin 1773. -Favart en avait fait les paroles; la musique, d'ailleurs fort -remarquable, offre cette singularité qu'elle semble moins jeune de forme -que les opéras du même auteur qui l'ont précédée. - -C'est le 24 novembre 1777 que fut représenté pour la première fois le -dernier ouvrage de Monsigny, _Félix ou l'Enfant trouvé_. Quoiqu'il n'y -eût pas dans la pièce de Sedaine les mêmes éléments de curiosité et de -variété que dans la _Belle Arsène_ de Favart, le triomphe n'en fut pas -moins décisif, et il dut encore être attribué à l'attrait de la musique. -Qui ne connaît, en effet, le délicieux quintette: _Finissez donc, -monsieur le militaire_; l'air charmant de l'abbé: _Qu'on se batte, qu'on -se déchire_, et l'admirable trio qui sera toujours cité comme un modèle -de sentiment exquis? - -Il était bien rare, à cette époque, que l'on énumérât les différents -morceaux de musique, dans les comptes-rendus très-succincts que les -recueils périodiques consacraient aux théâtres; cependant, tous citent -ce trio et ajoutent qu'il était admirablement chanté par madame Trial et -MM. Clairval et Nainville. Ce morceau, qui produirait encore aujourd'hui -le plus grand effet, dut transporter des auditeurs peu habitués à une -musique si pathétique et si habilement agencée. - -_Félix_ fut le dernier ouvrage de Monsigny. Le compositeur était -pourtant dans toute la force du talent et de l'âge, puisqu'il n'avait -pas alors plus de 48 ans. Bien des motifs ont été supposés pour -justifier cette retraite volontaire et prématurée. D'accord avec presque -tous les biographes, M. Fétis, dans sa notice sur Monsigny, de la -_Biographie universelle des musiciens_, dit à ce sujet: «J'ai connu cet -homme respectable et je lui ai demandé en 1810, c'est-à-dire -trente-trois ans après la représentation de son dernier opéra, s'il -n'avait jamais senti le besoin de composer, depuis cette -époque.--Jamais, me dit-il; depuis le jour où j'ai achevé la partition -de _Félix_, la musique a été comme morte pour moi: il ne m'est plus venu -une idée.» Une telle autorité ne peut être suspecte et se trouve -confirmée dans une notice de Quatremère de Quincy, lue à l'Institut, et -pourtant j'y trouve un démenti formel dans des notes qu'a bien voulu me -communiquer la propre fille de Monsigny. J'en extrais le passage -suivant: «M. Quatremère, dans sa notice, a l'air d'ignorer la raison qui -a décidé mon père à renoncer à la composition: ma mère, dans les notes -qu'elle lui avait données, la lui avait pourtant clairement expliquée. -Un de ses yeux était à peu près perdu par une cataracte; l'autre était -très-faible et ne pouvait être sauvé que par un repos absolu: mon père -se résigna à ce douloureux sacrifice, et il conserva la vue jusqu'à la -fin de sa longue carrière. Nous avons été bien souvent impatientées dans -le monde par des gens qui ne voulaient pas se contenter d'une raison -aussi péremptoire et en cherchaient d'autres qui n'existaient pas. -C'était, selon eux, l'épuisement des idées musicales; selon d'autres, le -dégoût de la musique. L'unique motif était, ainsi que je l'ai dit, -l'affaiblissement et la menace de la perte de sa vue.» - -Ces deux assertions si contradictoires peuvent cependant se concilier. -Il est très-probable qu'au bout de quelques années, et lorsque le -rétablissement de l'organe visuel lui eut permis de reprendre ses -études, Monsigny, ayant perdu l'habitude du travail musical, comprit -qu'il serait bien tard pour rentrer dans une carrière qu'il avait -parcourue naguère avec tant d'éclat. De nouveaux soins, de nouvelles -occupations, de grands événements durent le faire renoncer à marcher -dans la voie qu'il avait tracée, et où s'étaient élancés après lui tant -de jeunes rivaux, devenus maîtres à leur tour. La retraite presque -absolue où il vivait depuis longtemps, et peut-être l'affaiblissement de -sa mémoire, effet de l'âge, peuvent donc expliquer parfaitement sa -conversation avec M. Fétis, sans contredire absolument le premier motif -de sa retraite. - -La cessation du travail dut être fort pénible à Monsigny pendant les -premières années: mais sa position changea complètement en 1784 et 1785. -Il avait près de cinquante ans lorsqu'il songea à se marier. Il était -attaché depuis fort longtemps, par les liens de l'estime et de l'amitié, -à une famille des plus honorables, celle de M. de Villemagne, et cette -famille devint la sienne lorsqu'il unit son sort à celui de mademoiselle -de Villemagne. Bien que celle-ci fût plus jeune que lui de vingt ans, -cette union paraît avoir été des plus heureuses: quatre enfants -naquirent de ce mariage; les deux aînés ont seuls survécu; les plus -jeunes sont morts en bas âge. - -Le duc d'Orléans étant mort en 1785, la charge de maître d'hôtel fut -supprimée; mais son fils, qui avait une grande estime pour Monsigny, le -nomma immédiatement administrateur de ses domaines et inspecteur général -des canaux d'Orléans. Monsigny conserva donc pour lui et sa famille le -logement au Palais-Royal, qu'il n'avait cessé d'occuper depuis son -entrée dans la maison du prince, et il ne l'abandonna qu'à l'époque de -la Révolution. - -Cependant, on ne s'appelle pas Monsigny, on n'a pas enrichi le théâtre -de plusieurs chefs-d'oeuvre, sans que de grands efforts soient tentés -pour vous arracher à une retraite prématurée. Sedaine n'était pas -seulement le collaborateur, il était aussi l'ami de son musicien, et -lorsqu'il avait un sujet heureux, avant de le confier à un autre -compositeur, il allait le porter à Monsigny; mais celui-ci résistait à -la tentation. Une fois cependant il fut bien près de succomber: il -s'agissait de _Richard-Coeur-de-Lion_ que Sedaine venait de terminer. Le -sujet était si beau que Monsigny ne put résister au désir de le traiter. -Mais les médecins étaient là; ils répétèrent à Monsigny qu'ils ne -pouvaient répondre de sa vue s'il se remettait au travail. Le pauvre -compositeur dut se résigner; il rendit la pièce à Sedaine.--Et à qui la -donnerai-je, lui demanda celui-ci; à Dalayrac ou à Grétry?--A Grétry, -lui répondit Monsigny, la veine est plus riche. Le conseil était -excellent, et Monsigny avait d'autant plus de mérite à le donner, qu'il -n'avait jamais éprouvé de sympathie pour la personne de Grétry, ce qui -s'explique facilement par l'opposition extrême des deux caractères. -Modeste à l'excès, rendant justice à tous les gens de mérite, bon et -serviable envers tous ses confrères, Monsigny était l'opposé de Grétry, -dont on pouvait citer l'esprit et le talent, mais dont l'amour-propre -intolérable rendait le commerce difficile à chacun, et presque -impossible à ses confrères. - -La Révolution éclata: Monsigny perdit toutes ses ressources, avec sa -place dans la maison d'Orléans, et une pension de deux mille francs que -lui avait faite le roi Louis XV, et qui lui avait été conservée par -Louis XVI. Il se retira alors dans une petite maison du faubourg -Saint-Martin. Il allait même de temps en temps à la Comédie-Italienne, -mais bien rarement il pénétrait dans la salle; il s'asseyait au foyer, -où il rencontrait quelquefois d'anciennes connaissances: il n'y avait -plus de salons de société, ni de lieux de réunion autres que les -endroits publics, et il était heureux lorsque le hasard lui permettait -de retrouver quelques visages amis. On jouait bien rarement ses -ouvrages, qui étaient passés de mode: cependant, un jour qu'il était au -foyer comme d'habitude, une loge s'étant entr'ouverte, quelques sons -parviennent jusqu'à lui:--Mais c'est très-joli cela! s'écria-t-il.--Nous -en sommes bien persuadés, lui répondirent ses interlocuteurs, car c'est -de vous: on joue en ce moment _Rose et Colas_. Monsigny, qui était la -modestie même, rougit de l'éloge involontaire qu'il s'était donné; il -est certain qu'il n'avait pas reconnu le passage qui l'avait frappé. -Cette anecdote, parfaitement authentique, a été étendue, embellie, et -l'on en a fait cette histoire où Monsigny, entendant un de ses ouvrages -tout entier et ne le reconnaissant pas, demanda qui en était l'auteur. - -Après la confiscation des biens de la famille d'Orléans, il restait de -nombreuses dettes à acquitter. Le prince, arrêté et emprisonné à -Marseille, ne voulut désigner d'autre mandataire que Monsigny; et comme -on lui faisait observer qu'il n'était nullement administrateur: «C'est -possible, répondit-il, mais comme c'est le plus honnête homme que je -connaisse, je ne saurais mieux choisir.» Monsigny s'acquitta de ses -fonctions délicates avec un dévouement et un zèle qui auraient souvent -mis ses jours en péril, s'il n'avait eu pour se sauvegarder son titre et -sa célébrité de musicien: ce grand nom de l'auteur de _Félix_ et du -_Déserteur_ suffit pour désarmer ces haines féroces et stupides devant -lesquelles tant d'autres titres n'avaient pu trouver grâce. Cependant, -sa position aurait été très-précaire, sans la généreuse initiative des -acteurs de la Comédie-Italienne: ils lui offrirent une pension viagère -de deux mille quatre cents livres, et, pour que cette pension eût tout -le caractère du résultat d'un contrat, et ne parût pas être un bienfait, -ils l'accordèrent en échange de la cession de ses droits d'auteur sur -tous ses ouvrages. Or, à cette époque, il y avait eu une révolution -complète dans le goût du public; les opéras de Grétry et de Monsigny -étaient totalement abandonnés, et avaient fait place aux compositions -énergiques de Méhul et de Cherubini. Rien ne pouvait faire présager le -retour à la scène de ces premiers ouvrages, dont on croyait le temps -fini, et il y avait réellement de la part des comédiens un acte de pure -générosité dans l'offre de cette pension. Mais, dix ans plus tard, la -réaction la plus imprévue remit à la mode ce que l'on avait si -légèrement délaissé, et les comédiens se virent récompensés de leur -généreuse action: elle devint pour eux une excellente affaire. - -A peine la tranquillité publique fut-elle rétablie que Monsigny obtint -qu'on lui rendît la pension de 2,000 fr. que la Révolution lui avait -enlevée. Puis Sarrette le fit nommer un des cinq inspecteurs des études -musicales du Conservatoire, aux appointements de 6,000 fr. Ici encore, -Monsigny donna une de ces preuves de modestie et de désintéressement -bien rares dans l'existence des artistes célèbres. Des réunions avaient -souvent lieu entre les inspecteurs pour y agiter des questions -d'enseignement et de théorie, car il s'agissait alors de fonder un corps -de doctrine, par la publication de diverses méthodes sur toutes les -parties de l'art musical. Après quelques séances, Monsigny alla trouver -Sarrette: «Mon ami, lui dit-il, pourquoi m'avez-vous mis là? il faut -être savant, et je ne le suis pas assez pour remplir un pareil emploi. -Il y en a de bien plus dignes et de bien plus capables dont j'occupe la -place; c'est un tort réel que je fais à la science et à votre -établissement.» Et malgré tous les efforts de l'excellent Sarrette, qui -voulait lui prouver que l'illustration seule de son nom était une gloire -utile pour le Conservatoire, il maintint sa démission. - -On a souvent dit que l'empereur Napoléon n'aimait pas la musique; je -crois que l'on s'est trompé. Napoléon, quoique élevé en France, avait le -goût italien; il aimait la musique mélodique avant tout; les faveurs -dont il combla Paisiello et Paër en sont la preuve. La mode, au -commencement de l'Empire, était à la musique sérieuse. Méhul ne plaisait -guère à Napoléon, et Cherubini encore moins; c'était, suivant son dire, -un faux Italien, puisqu'il ne faisait qu'une sorte de musique allemande. -Cette antipathie du chef de l'Etat pour ce genre de musique fut -peut-être une des causes qui déterminèrent Elleviou et Martin à tenter -un retour vers une musique plus simple et plus mélodique. Elleviou -reprit le _Déserteur_ et Martin l'_Epreuve villageoise_. L'effet de ces -deux ouvrages fut immense; la génération nouvelle, qui les ignorait, -luttait d'enthousiasme avec la génération qui les regrettait. Napoléon, -lorsqu'il entendit pour la première fois la musique du _Déserteur_, en -parut enchanté; il avait près de lui, dans sa loge, le comte Daru. -Celui-ci, qui connaissait et estimait fort Monsigny, saisit cette -occasion pour parler de lui à l'Empereur.--L'auteur de cette musique -sera bien heureux d'apprendre le plaisir qu'elle a causé à Votre -Majesté.--Comment! Monsigny existe donc encore?--Certainement, Sire.--Et -quelle est sa position?--Il a été entièrement ruiné par la Révolution, -mais déjà Votre Majesté lui a rendu la pension de 2,000 fr. qu'il tenait -de la justice du roi Louis XV.--Mais il était jeune alors; ce n'est pas -assez de 2,000 fr. Vous irez lui dire que l'Empereur porte sa pension à -6,000 fr. Le lendemain matin le comte Daru portait cette bonne nouvelle -à Monsigny et lui annonçait de plus, qu'il toucherait les neuf mois -d'arrérages de l'année, car l'on était au mois d'octobre. Monsigny se -plaisait à raconter à tous ses amis cette marque de munificence de -l'Empereur, et n'en parlait jamais que les larmes aux yeux. - -Ce n'est qu'en 1813, à la mort de Grétry, que Monsigny fut appelé à lui -succéder à l'Institut. Il était alors âgé de 84 ans. A la Restauration, -il perdit sa pension de 6,000 fr. Le duc d'Orléans lui en fit obtenir -une de 3,000 fr. C'est alors seulement qu'il obtint la décoration de la -Légion-d'Honneur. - -Monsigny avait reçu une éducation très-religieuse: sans partager -entièrement l'incrédulité à la mode, à son arrivée à Paris, qu'il ne -quitta plus depuis 1749, il avait cependant été un peu détourné de ses -instincts, par le mouvement encyclopédique et par l'esprit général de -l'époque: la Révolution lui fit entrevoir toute l'erreur à laquelle il -aurait pu se laisser entraîner, et les dernières années de sa vie se -passèrent dans l'exercice de la plus tolérante et de la plus calme -piété. Il s'éteignit doucement en 1816, âgé de 87 ans. Ses obsèques -eurent lieu à l'église Saint-Laurent. A quelques pas de là existait -encore le bâtiment où, plus de cinquante ans auparavant, il avait fait -ses premiers essais et préludé à ses chefs-d'oeuvre,--ce modeste théâtre -de la foire Saint-Laurent[2]. Sa veuve obtint la survivance de sa -pension de 3,000 fr. jusqu'à l'époque de sa mort, en 1829. Le fils de -Monsigny avait été admis à l'école de Saint-Cyr, mais la faiblesse de sa -constitution l'obligea de renoncer à l'état militaire. Sa mère s'était -retirée à Saint-Cloud, et mademoiselle de Monsigny habite encore cette -résidence. - - [2] En 1847, j'ai encore vu les vestiges de ce bâtiment, qui doit - avoir été abattu lorsque l'on a percé le boulevard de Strasbourg. Il - servait alors de magasin de fourrage. C'était un carré long, où l'on - voyait encore la trace d'une seule rangée de loges. L'espace était - assez grand, mais la disposition de la scène ne saurait être - comparée même à celle de nos théâtres du troisième ordre.--La salle - ou du moins les quatre murs de la salle de la Comédie-Italienne, - existent encore, rue Mauconseil; c'est un entrepôt de cuirs; mais il - reste peu de traces de la disposition intérieure. Cette salle servit - aux représentations jusqu'à l'érection de la salle Favart, occupée - aujourd'hui par le théâtre de l'Opéra-Comique. - -Le fils de Monsigny s'était marié un an avant la mort de sa mère; à -cette époque il obtint une place de percepteur à la Chapelle-Gauthier, -dans le département de Seine-et-Marne; il occupa ce modeste emploi -pendant vingt-cinq ans, employant ses loisirs à l'éducation de sa fille -et de ses deux jeunes fils et aussi à la culture des arts, car il était -amateur numismate assez distingué. La mort l'a ravi à sa femme et à ses -trois enfants, le 27 juillet 1853. Les membres de la section de musique -de l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut se sont empressés de -recommander à la bienfaisante justice du chef de l'Etat la veuve et les -orphelins du fils de Monsigny, et une pension de douze cents francs a -été immédiatement accordée aux derniers descendants de cet homme -célèbre. Mais il reste quelque chose à ajouter à la munificence du -souverain. - -Dans ces derniers temps, deux des meilleurs ouvrages de Monsigny, le -_Déserteur_ et _Félix_, ont été repris avec succès. Le _Déserteur_ fait -même partie du répertoire courant au théâtre de l'Opéra-Comique; ne -pourrait-on pas y joindre _le Roi et le Fermier_ ou _Rose et Colas_? -J'ose croire que _Rose et Colas_ ne le céderait en rien à la paysannerie -un peu maniérée de _l'Epreuve villageoise_, et que cet agreste tableau, -bien autrement vrai et naïf, nous donnerait assez d'estime pour le goût -de nos pères. - -Le silence gardé si longtemps par un compositeur qui survit trente-neuf -ans à sa dernière oeuvre n'est pas la seule singularité qu'il faille -signaler dans la vie de Monsigny. Il y a eu chez lui une puissance de -création dont il n'a été donné à aucun de ses contemporains, et à plus -forte raison à aucun de ses successeurs, de fournir l'exemple. Tous -avaient des modèles; lui seul a dû tout tirer, non-seulement les idées, -mais même la forme, de son propre fonds. J'ai déjà dit que Grétry, qui -lui était bien supérieur comme fécondité et comme exécution, procédait -de l'école Italienne, et qu'il s'appuya d'abord sur des études -musicales, incomplètes à la vérité, mais suffisantes cependant pour -donner une certaine facilité d'agencement qui explique la multiplicité -de ses productions. Rien de pareil chez Monsigny; il ne sait rien, ne -connaît rien; avant lui, c'est le néant. - -Il arrive à Paris adorant ou, pour mieux dire, rêvant la musique qui lui -est encore inconnue, et, pour réaliser son rêve, il court à l'Opéra, où -il ne rencontre que la plus triste déception. Il partage alors cette -opinion, propagée par Rousseau et assez généralement admise, que les -Français ne pourront jamais avoir une véritable musique à eux. -Cependant, l'audition de quelques opéras bouffes italiens lui fait -entrevoir des horizons nouveaux; mais ce qu'il crée n'a aucun rapport -avec ce qui l'a inspiré. Il s'élève peu à peu de ces petits airs à la -conception de morceaux plus vastes: sa modulation est quelquefois -pénible, pourtant, il y a dans ses productions une grande variété de -forme et un excellent instinct de facture; le style est presque toujours -défectueux, mais l'auteur accuse de bonnes intentions, et il ne lui -manquait pour le rendre meilleur que des études premières et des -connaissances plus approfondies. Il se rend toujours justice; il connaît -ses défauts, et ne traite jamais rien au-dessus de ses forces. Une seule -fois, il aborde le Grand-Opéra; même alors, c'est dans un sujet de genre -et tel qu'il pouvait le traiter sans sortir absolument de son habitude -et sans franchir les limites de son savoir en matière d'exécution. - -Gluck paraît: le plus enthousiaste de ses admirateurs est Monsigny: -voilà la musique qu'il avait rêvée, voilà, jointe à cette harmonie -forte, à cette orchestration qu'il se sent incapable d'imiter, et dont -rien ne lui donnait l'idée, l'expression dramatique portée à un degré -inconnu jusque là. Toutefois, de cette école en dérive une autre qui -transporte à l'Opéra-Comique cette puissance et cette sonorité qu'il ne -juge possibles que pour le genre noble. Aussi, après la première -représentation d'_Euphrosine et Coradin_, ce début solennel de Méhul, -succédant sans transition à la maigre instrumentation des ouvrages qui -l'ont précédé, il court sur le théâtre, embrasse le jeune triomphateur, -mais il lui dit en même temps: «Vous vous trompez, mon ami; votre place -n'est pas ici, c'est à l'Opéra que conviennent la pompe, la grandeur, la -puissance, l'énergie, toutes ces qualités que vous possédez au suprême -degré; ce qu'il faut à l'Opéra-Comique, c'est la grâce, l'enjouement, la -coquetterie, la légèreté, la mélodie coulante et facile, et tout cela -vous manque.» Et cette opinion ou ce conseil, il les maintint par la -suite, alors que Méhul, essayant de paraître gai, était parvenu à faire -croire à certains auditeurs qu'il l'était réellement. Monsigny, lui, -avec ce sentiment vrai du théâtre qu'il conserva toujours, ne se -laissait pas prendre à ce faux semblant, et malgré toute son amitié et -son admiration pour l'auteur de _l'Irato_ et d'_une Folie_, il ne -l'appelait jamais que _Don Serioso_. Cette opinion, qui n'ôte rien à -l'admiration que mérite le talent sévère et élevé de Méhul, était aussi -celle de Boïeldieu, et ce doit être celle de tous les musiciens qui se -font une idée juste de la musique de théâtre, et qui croient qu'elle ne -doit pas être jugée, appréciée seulement sur sa valeur intrinsèque, mais -surtout comme l'expression poétique d'une action qu'elle est appelée à -vivifier par son mouvement, et à réchauffer de ses rayons. - -Quand un musicien possède une qualité à un degré très-éminent, il est -bien rare qu'on n'exalte pas cette qualité aux dépens de toutes les -autres. C'est ainsi que Monsigny n'est guère cité que pour son excessive -sensibilité. Mais il serait facile de signaler vingt morceaux de lui -dont le succès est dû à des éléments tout différents. Sans parler du -_Déserteur_, dont la partie comique vaut pour le moins la partie -pathétique, ne pourrait-on rappeler aussi, dans _Félix_, le ravissant -quintette: _Finissez donc, monsieur le militaire!_ où chaque personnage, -l'abbé, le dragon, le financier, la servante, le père, ont chacun un -langage approprié à leur caractère et d'une couleur et d'une vérité -admirables? Ne pourrait-on encore rappeler _Rose et Colas_, où la -sensibilité n'est pas mise en jeu, où tout est grâce, fraîcheur et -jeunesse; et les premiers ouvrages du maître, qui sont presque -entièrement consacrés au comique? Il faut dire, pour être juste, que si -Monsigny surpassa ses confrères en exquise sensibilité, il ne le céda à -aucun sur les autres points essentiels de son art; il eut au même degré -qu'eux la verve comique, le mouvement dramatique, la force expressive, -qualités que l'on n'apprécie que rarement chez lui, parce qu'elles sont -effacées en quelque sorte par celles qui les dominent toutes. Pour moi, -je n'hésite pas à le regarder comme le véritable créateur de -l'opéra-comique français. Grétry l'a souvent surpassé par l'abondance de -l'idée mélodique et surtout par la fécondité, seule qualité inhérente au -génie créateur qui ait manqué à Monsigny; mais il n'est venu qu'après -lui et lorsque la voie était déjà ouverte. Duni et Philidor ont marché -en même temps que lui; sans méconnaître le mérite de ces deux -patriarches de notre théâtre, à qui l'on n'a pas rendu une justice -complète, surtout au second, qui se distingue par une variété de formes -et de rhythmes très-remarquable pour son époque, on devra cependant -convenir qu'ils n'ont été que les satellites d'un astre brillant, trop -tôt éclipsé, mais dont l'éclat fut assez grand pour qu'un long sillon de -lumière pût encore dédommager ses contemporains et même ses -arrière-neveux de sa trop courte durée. - - - - -GOSSEC - - -I - -Toute la rue Neuve-Saint-Roch était mise en émoi, au mois de février -1751, par les apprêts d'une fête qui devait avoir lieu le soir même dans -un bel hôtel situé à peu près au milieu de cette rue. Cet hôtel, qui -avait une seconde entrée rue de la Sourdière, était celui du célèbre -fermier-général Jean-Joseph Leriche de la Poupelinière. Depuis de -longues années il avait répudié son premier nom de Leriche, craignant -sans doute qu'on ne le prît pour un sobriquet, et avait un peu dénaturé -son second nom, en en retranchant une lettre; il était donc resté le -sieur de la Popelinière, et il aurait de plus pu ajouter, comme le -faisait le financier Zamet, seigneur de quelques centaines de milliers -d'écus. - -La grande fête qui allait se célébrer dans son hôtel, était un -anniversaire: non pas celui de sa naissance, encore moins de son -mariage, mais celui de sa _délivrance_; c'est ainsi, du moins, qu'il -désignait le jour correspondant à une époque déjà éloignée de trois ans, -mais qui avait été signalée par une aventure des plus scandaleuses, dont -tout Paris s'était amusé. Il s'agit de la fameuse histoire de la -cheminée à plaque tournante, par laquelle le maréchal de Richelieu -s'introduisait dans la chambre de madame de la Popelinière, alors que -son mari veillait à ce qu'elle y fût soigneusement renfermée, pour la -soustraire aux intrigues du galant maréchal. M. de la Popelinière, il -faut le dire, avait épousé sa femme à contre-coeur et dans les -circonstances peu faites pour lui faire bénir le lien qui les -enchaînait. Un fermier-général ne pouvait se dispenser d'avoir une -maîtresse, et M. de la Popelinière avait choisi la sienne dans la troupe -de la comédie-Française. Elle était la petite-fille de Dancourt, dont -elle portait le nom, et sa mère, Mimi-Dancourt, n'avait pas été sans -obtenir quelques succès au théâtre. Elle-même y remplissait fort -honorablement son emploi, et, une fois maîtresse en titre de M. de la -Popelinière, sa conduite fut irréprochable. C'était déjà quelque chose -que d'être la maîtresse d'un fermier-général; mais devenir sa femme -paraissait un rêve irréalisable. Mademoiselle Dancourt avait de l'esprit -et de la persévérance, ce qui, dit-on, est presque du génie. Pendant -douze ans, elle employa tous les moyens de séduction, toutes les -amorces, toutes les petites roueries imaginables, sans pouvoir obtenir -de son amant qu'il voulût être, pour elle, autre chose qu'un protecteur -des plus généreux et des plus dévoués. Elle sentit que sa persistance -pouvait lui devenir fatale, et qu'en voulant acquérir un époux elle -courait risque de perdre un amant tel qu'elle ne pouvait espérer d'en -trouver jamais un pareil. Elle se tint donc tranquille, attendant une -circonstance favorable qu'elle pût mettre à profit. Madame de Tencin -avait eu occasion de la rencontrer souvent dans ce monde littéraire où -trônaient, pour la partie féminine, les actrices et les femmes auteurs -de quelque célébrité. Madame de Tencin s'était prise d'amitié pour elle, -et mademoiselle Dancourt la jugea propre à seconder et à mener à bonne -fin le grand projet qu'elle nourrissait depuis si longtemps. - -Elle venait d'obtenir un succès véritable dans une comédie, aujourd'hui -oubliée, intitulée _la Fille séduite_. Madame de Tencin vint, après la -représentation, la féliciter sur la manière dont elle avait rempli le -rôle principal: mademoiselle Dancourt jugea, à la vivacité des éloges de -madame de Tencin et à l'émotion qu'elle ressentait encore de -l'impression qu'elle avait reçue de la pièce, que le moment était -parfaitement choisi pour frapper le grand coup. Mademoiselle Dancourt -était une fort habile comédienne; au lieu de recevoir le visage ouvert -et le sourire sur les lèvres les éloges que son amie venait lui faire, -elle se mit à fondre en larmes et accueillit avec des sanglots répétés, -les compliments qu'elle en recevait. - ---Mais en vérité, ma chère, lui dit madame de Tencin, je ne vous -comprends pas: au moment où vous venez d'obtenir un triomphe, vous vous -livrez au désespoir. Qu'est-ce que cela veut dire? - ---Hélas! madame, lui répondit mademoiselle Dancourt d'une voix étouffée -par les larmes, c'est qu'en retraçant au public les malheurs de la fille -séduite, qui sont ma propre histoire, j'étais obligée d'étouffer ma -douleur: mais c'est plus fort que moi et je ne peux plus la contenir au -fond de mon coeur. - ---Mais que vous est-il donc arrivé de si malheureux? Il me semble que -votre position est au contraire à envier. M. de la Popelinière est -aimable, généreux, rempli de prévenances, et, s'il vous a séduite, il y -a longtemps; en tout cas, il me semble que, depuis, il à fait assez bien -les choses pour se faire pardonner sa séduction. - ---Mon Dieu! oui: je suis folle, si vous voulez; mais il est des -humiliations que je ne puis accepter. Je règne, j'en conviens, dans le -salon de M. de la Popelinière; mais j'y règne un instant, quand il veut -bien m'y faire appeler; je ne suis que l'esclave de sa volonté; si je -veux y faire admettre quelqu'un, il faut le supplier, me mettre à ses -genoux. Qu'un caprice lui vienne d'en exclure une personne qui lui -déplaise et qui me soit sympathique, ce n'est pas mon goût qu'il -consultera. Vous, ma meilleure, ma plus sincère amie je n'ai pas le -droit de vous dire: Venez; de vous installer près de moi, de m'éclairer -de vos conseils, de vos avis si bons à suivre pour moi, maîtresse de -maison! On me jette toujours à la figure mon titre de comédienne et mon -nom de mademoiselle Dancourt; je lui ai sacrifié ma jeunesse, ma beauté, -mes plus beaux jours, la meilleure partie de ma vie, et, d'un mot, il -peut briser mon existence. Si aujourd'hui je suis pour quelques-unes un -objet d'envie, demain je puis être pour tous un objet de pitié! - ---Il y a du vrai dans ce que vous me dites là, dit madame de Tencin, qui -n'avait pas été insensible aux flatteries de la comédienne; mais comment -décider la Popelinière à vous donner son nom? Il est probable que vous -n'avez pas négligé les moyens qui étaient en votre pouvoir; quels sont -ceux que je puis employer? - ---Ah! si vous vouliez bien! soupira mademoiselle Dancourt en s'essuyant -les yeux. - ---Voyons, mettez-moi sur la voie, dit avec empressement madame de -Tencin. - ---Eh bien! poursuivit la comédienne, vous êtes toute-puissante auprès du -cardinal. Le bail de ferme touche à sa fin; M. de la Popelinière va en -demander le renouvellement; il faut qu'on le lui refuse et que son -mariage avec moi soit la condition du renouvellement. - -Madame de Tencin réfléchit un instant. - ---Mon enfant, reprit-elle bientôt, laissez-moi faire: séchez vos beaux -yeux qui sont destinés à faire couler les larmes et non à en verser -eux-mêmes; dans un mois vous serez madame de la Popelinière, c'est moi -qui vous en réponds. Sous peu de jours le financier aura de mes -nouvelles. - ---Ah! vous êtes mon ange sauveur, s'écria la comédienne en se jetant -dans les bras de son amie. - -Un traité d'alliance fut à l'instant conclu entre les deux conjurées: le -salon de madame de la Popelinière deviendrait celui de madame de Tencin; -toute sa petite coterie philosophique y serait admise de droit, c'était -un magnifique triomphe que toutes deux allaient se préparer, et l'effet -ne tarda pas à suivre les préliminaires du complot. - -M. de la Popelinière fut mandé chez le cardinal à qui on l'avait dépeint -comme un homme immoral et débauché ayant abusé de l'innocence d'une -naïve jeune fille et ne pouvant remédier au mal qu'il avait fait que par -une réparation éclatante. M. de la Popelinière pensa tomber de son haut -lorsque le ministre lui eut dévoilé toute l'horreur de sa conduite. - ---Mais, Monseigneur, se hâta-t-il de dire, Votre Éminence a été induite -en erreur sur mon compte. - ---Du tout, monsieur, reprit le cardinal, je suis bien informé, et je ne -veux pas que le service du roi soit plus longtemps confié à des gens -entachés de débauche et d'immoralité. Ainsi nous nous passerons de vos -services, ou vous épouserez votre victime. - ---Mais, Monseigneur, voilà plus de trente ans que j'appartiens au -service du roi, car c'est en 1718 que j'eus l'honneur d'être nommé -fermier général, et vous ne pouvez ainsi me priver d'un emploi où je -n'ai jamais fait soulever la moindre plainte. - ---Et le scandale, monsieur, le comptez-vous pour rien? - ---Mais le scandale, Monseigneur, c'est vous qui le provoqueriez. Car -enfin vous ne voulez certainement pas admettre au service du roi le mari -d'une comédienne. - ---Non certainement, monsieur; mais la comédienne cessera de l'être, du -moment qu'elle sera votre femme. Du reste, je ne suis pas ici pour vous -faire des sermons. Mais il y a deux hommes en moi: le ministre, qui a -bien le droit, je le pense, de vous retirer vos fonctions, ou de vous -continuer ses bonnes grâces, et le prêtre, qui peut vous donner -l'absolution, si vous lui promettez de faire pénitence. - ---Eh bien! Monseigneur, puisqu'il le faut absolument, je ferai -pénitence; je me marierai. - ---Et pour cadeau de noce, vous aurez le renouvellement de votre bail. -Adieu, monsieur; nous le signerons le même jour que vous signerez votre -contrat. - -M. de la Popelinière se retira très-peu satisfait; un mois après, il -était toujours fermier-général, mais il était marié, marié autant qu'on -peut l'être, il avait de moins une charmante maîtresse, et de plus une -femme qui allait se dédommager dans son état légal de toutes les -privations qu'elle s'était imposées dans sa position équivoque. - -Autant mademoiselle Dancourt avait été modeste, réservée et soumise, -autant madame de la Popelinière se montra fastueuse, altière et -exigeante. L'éclat du luxe et de la représentation suffit pour occuper -ses moments pendant les premiers temps. Mais, habituée naguère à voir -ses journées presque entières consacrées aux études qu'exigeait sa -profession de comédienne, la grande dame ne tarda pas à trouver le temps -d'une longueur inouïe et ne vit pas de meilleurs moyens de l'employer -que d'admettre à sa suite une foule d'adorateurs. Puis le nombre n'étant -pas tant ce qu'elle recherchait, que la qualité, elle s'afficha au point -de démonter la philosophie du plus calme des maris. Les assiduités du -maréchal de Richelieu étaient devenues si scandaleuses, que M. de la -Popelinière, voulant à toute force échapper au ridicule, renferma madame -de la Popelinière dans son appartement dont il gardait la clef et où il -lui faisait servir à manger. On sait comment, malgré toutes ces -précautions, le maréchal de Richelieu s'introduisait chaque soir chez la -femme du financier, et n'en sortait que le lendemain, à l'aide de la -fausse cheminée dont la plaque tournante donnait issue sur une pièce -d'une maison contiguë de l'hôtel, et dont le maréchal s'était fait -locataire. La discrétion n'était pas la vertu du vainqueur de Mahon, et -la moitié de Paris était dans la confidence de son bonheur avant que le -fermier général se doutât le moins du monde de sa mésaventure. Il finit -cependant par en être instruit comme les autres, et son parti fut pris -sur-le-champ. Loin de fuir le scandale, il provoqua un éclat, il appela -des témoins, rendit son affront aussi public que possible pour bien -faire constater son droit de mettre madame de la Popelinière à la porte -et se donna cet agrément à sa grande joie et au grand désespoir de sa -douce compagne qui perdit en un instant le fruit de tant d'années -d'efforts et de persévérance. Son ancienne protectrice, madame de -Tencin, ne tarda pas à mourir; mais, dans sa nouvelle position, elle -s'était fait des amis puissants et parvint à intéresser en sa faveur MM. -d'Argenson et de la Vrillière. Ceux-ci voulant opérer un raccommodement, -l'introduisirent dans le cabinet du garde-des-sceaux, M. de Machault, et -y firent mander M. de la Popelinière. Le financier se douta probablement -de quelque chose, car il interrogea l'huissier qui devait l'introduire, -et lui demanda si le garde des sceaux était ou non en compagnie. -L'huissier lui répondit qu'il n'avait vu entrer que MM. d'Argenson et de -la Vrillière et une dame qui lui était inconnue. - ---Alors, mon ami, dit M. de la Popelinière, permettez-moi, avant -d'entrer, de regarder par le trou de la serrure si je ne la connaîtrais -pas. L'huissier ne vit aucun inconvénient à lui laisser satisfaire cette -fantaisie, et M. de la Popelinière n'eut pas plutôt entrevu les traits -peu chéris de sa moitié, qu'il s'écria à travers la porte: «Pardon, -Messieurs, si je n'entre pas, mais vous êtes en trop bonne compagnie -pour que je veuille vous déranger;» et il se sauva sans que les cris -qu'on poussait pour le rappeler parvinssent même à lui faire retourner -la tête. Il refusa depuis et constamment de revoir sa femme, et elle -mourut en 1752. - -Malgré la publicité de sa disgrâce conjugale, il ne cessa pas un instant -son genre de vie et continua de recevoir dans son salon toutes les -célébrités de la littérature, des sciences et des arts et toutes les -illustrations de la noblesse, de la robe et de l'épée. Seulement, chaque -année, au jour anniversaire de sa séparation, il donnait une fête plus -splendide que toutes les autres, et c'est des préparatifs d'une de ces -fêtes que nous avons parlé au commencement de cette histoire. - -Un des principaux attraits des soirées de M. de la Popelinière était -l'excellente musique qu'on y faisait. Les réunions musicales étaient une -rareté à cette époque, et celles qui avaient lieu chez M. de la -Popelinière avaient un éclat et une splendeur dont on chercherait en -vain l'analogue aujourd'hui. Rameau, le plus grand musicien français du -XVIIIe siècle, était alors à l'apogée de sa gloire, et Rameau devait -tout à M. de la Popelinière. C'est auprès du généreux financier qu'il -avait trouvé l'appui dont il s'était aidé pour franchir les premiers pas -d'une carrière qu'il ne put s'ouvrir qu'âgé de près de cinquante ans. -C'est M. de la Popelinière qui avait avancé à Rameau les six cents -livres moyennant lesquelles l'abbé Pellegrin avait consenti à lui -confier son poëme d'_Hippolyte et Aricie_; c'est chez M. de la -Popelinière que se firent les premiers essais de ce premier opéra de -Rameau; c'est grâce à la protection de M. de la Popelinière, qu'il fut -reçu, répété et représenté, et la reconnaissance de l'artiste ne se -démentit pas un instant dans toute sa vie. De son côté, le financier -était fier de son protégé, et il avait droit de l'être. Pour faciliter -l'audition de toutes les compositions de Rameau, dont la primeur lui -était réservée, M. de la Popelinière avait à ses ordres un personnel -complet de musiciens, de choristes et de chanteurs, dont la dépense -n'allait pas à moins de trente mille livres par an; mais le plaisir et -l'honneur qu'il recevait de cette magnificence, étaient tels, qu'il lui -semblait encore les payer bien peu. - -Cette fois on devait exécuter pour la première fois un nouvel opéra en -un acte, de Rameau, intitulé: _la Guirlande_; la première représentation -à l'Opéra ne devait avoir lieu que quelques mois plus tard, et cette -audition anticipée devenait d'autant plus attrayante, que l'époque où -l'oeuvre serait rendue publique était moins rapprochée. Déjà plusieurs -répétitions avaient eu lieu: pas une n'avait pu satisfaire Rameau, dont -la musique était d'une exécution très-difficile. La veille même il avait -apostrophé très-vivement le premier violon, faisant l'office de chef -d'orchestre, et le claveciniste accompagnateur, qui n'avait pu saisir un -de ces changements de mouvement si fréquents dans sa musique. Enfin, en -désespoir de cause, il avait remporté sa partition pour changer le -passage, et il avait indiqué une dernière répétition générale pour le -lendemain matin à neuf heures. Les musiciens avaient été exacts au -rendez-vous, mais à dix heures le chef d'orchestre, l'accompagnateur et -le compositeur n'avaient pas encore paru. Lassés d'attendre, les -musiciens s'adressèrent à M. de la Popelinière, qui s'empressa d'envoyer -un exprès chez Rameau; mais l'exprès revint dire que M. Rameau avait -répondu qu'on voulût bien l'attendre, et que nul ne quittât son poste. -Pendant que les musiciens maugréaient contre le temps qu'on leur faisait -perdre, et se répandaient dans l'hôtel pour examiner les préparatifs de -la fête, rendons-nous chez le compositeur attardé. - -Rameau demeurait rue du Chantre Saint-Honoré, et occupait le premier -étage d'une maison d'une assez mesquine apparence; mais il affectionnait -ce logement, d'abord parce qu'il l'habitait depuis plus de vingt ans, et -ensuite parce que la rue, trop étroite pour être accessible aux -voitures, était, pour cette raison, fort tranquille, quoique dans un -quartier à la mode et bruyant, et presqu'à la porte de l'Opéra, situé -alors au Palais-Royal. Rameau avait passé la nuit à repasser sa -partition de _la Guirlande_, et avait en vain cherché à simplifier les -passages qui avaient été autant d'écueils pour les exécutants, qu'il -avait accusés, non sans quelque raison, d'incapacité et d'impéritie. -Rameau avait alors soixante-huit ans. Après s'être fait une grande -réputation comme organiste et comme claveciniste, c'est en 1733, à -cinquante ans, qu'il avait donné son premier opéra. Il est à croire -qu'il avait fait d'amples provisions de mélodies pendant le demi-siècle -qu'il employa à méditer son premier ouvrage, car celui-ci fut suivi de -vingt autres opéras qui tous eurent d'éclatants succès, déterminèrent -une révolution dans la musique et portèrent au plus haut degré la -réputation de leur auteur. On comprend qu'ayant autant produit, et l'âge -commençant à se faire sentir, les dernières compositions de Rameau -n'étaient point écrites avec la même facilité que les premières; aussi -tenait-il beaucoup à ses idées, qu'il combinait lentement et avec -calcul. Il se décida donc à ne rien changer, espérant qu'à force de -soins, il parviendrait, à la répétition, à faire surmonter la difficulté -devant laquelle on s'était arrêté la veille. Il était huit heures et -demie, et bientôt il allait s'apprêter à se rendre rue Neuve-Saint-Roch, -lorsqu'on lui remit une lettre qu'on venait d'apporter. A peine l'eut-il -parcourue, qu'il devint pâle, et, comme anéanti, se laissa tomber dans -le fauteuil placé devant son clavecin. Voici ce que contenait la lettre: - - «Monsieur, - - »On peut avoir beaucoup de talent et être poli. C'est ce que vous - ignorez complétement: vous m'avez dit hier que je ne savais pas mon - métier, parce que je ne pouvais pas faire exécuter votre musique. Je - pourrais vous répondre que vous ne savez pas le vôtre, puisque vous ne - faites que de la musique baroque qu'il est impossible d'exécuter. Mais - j'aime mieux accepter le tort que vous me donnez. Je conviens donc que - je ne sais rien et que je suis indigne de participer à l'exécution de - vos sublimes compositions. En conséquence, j'ai l'honneur de vous - prévenir que vous n'ayez plus à compter sur moi, ainsi que sur notre - accompagnateur ordinaire, qui profite de l'occasion pour vous envoyer - sa démission avec la mienne. - - »Signé: Guignon, - - »_Ex-premier violon des musiciens de M. de la Popelinière._» - -Pour comprendre le coup porté par cette missive, il faut se reporter à -l'époque où les musiciens de profession étaient si rares, que les -appointements des premiers sujets de l'Opéra ne différaient pas de -moitié de ceux des artistes de l'orchestre. Penser à remplacer le -premier violon et le claveciniste eût été folie, et Rameau vit que -l'exécution de sa musique devenait impossible; il se crut perdu, -déshonoré; tout Paris comptait sur ce concert; M. de la Popelinière -l'avait annoncé à tous ses amis, à tous ses invités, et la fête allait -être compromise, manquée, et tout cela par la faute de lui, Rameau, -comblé des bienfaits de M. de la Popelinière, et pouvant être accusé de -négligence ou de mauvaise volonté! Et nul moyen de sortir de ce mauvais -pas! Le pauvre musicien s'abandonna au plus violent désespoir, et il -était tellement absorbé par ses sombres réflexions, que deux ou trois -coups de sonnette tintés assez timidement à la porte ne purent réussir à -le tirer de sa rêverie; cependant la sonnette continuait à s'agiter en -crescendo; petit à petit elle arriva au fortissimo, et son carillon -prenait une allure désespérée, lorsqu'enfin Rameau fut arraché par ce -bruit incessant à sa préoccupation, et se hâta d'aller lui-même ouvrir -la porte. - -Il vit alors devant lui un tout petit jeune homme de dix-huit ans à -peine, frais, rose, à la mine spirituelle et souriante. - ---Est-ce que vous dormiez? Monsieur, dit le nouveau venu. Heureusement -que votre sonnette est solide; si tous ceux qui viennent sont obligés de -la faire retentir aussi fort, elle sera bien vite usée. - ---Qui demandez-vous? répondit Rameau d'un air aussi peu agréable -qu'était enjoué celui de son interlocuteur. - ---Je demande M. Rameau. - ---Eh bien! M. Rameau, c'est moi. - -A l'instant la physionomie du petit jeune homme changea entièrement, une -expression de respect et d'admiration remplaça sur-le-champ son sourire -jovial et un peu moqueur. - ---Oh! monsieur, s'écria-t-il, pardonnez-moi de vous avoir ainsi parlé; -j'étais loin de me douter que j'avais devant moi un homme que je me suis -habitué à admirer depuis que j'ai étudié et connu ses ouvrages. Je suis -un étourdi, monsieur; peut-être étiez-vous à travailler, et je vous ai -dérangé. Excusez-moi: permettez-moi de me retirer et dites-moi quand je -pourrai revenir sans être importun. - -Il y avait tant de bonne foi, une admiration si vraie, un respect si -bien senti dans son air et ses paroles, que, quoique habitué à bien des -hommages, Rameau ne put s'empêcher d'être ému et touché de l'attitude -presque suppliante du pauvre jeune homme. - ---Non, mon ami, lui dit-il, je ne travaillais pas et vous ne me dérangez -pas. Mais vous n'êtes sans doute pas venu seulement pour me faire des -compliments; apprenez-moi l'objet de votre visite. - ---Cette lettre vous le dira! répondit le jeune homme en remettant à -Rameau un papier soigneusement cacheté, et pendant que le grand musicien -en prenait connaissance, ses yeux parcouraient avec avidité tous les -recoins de l'appartement. Il semblait qu'il fût dans un sanctuaire, tant -ils s'arrêtaient avec amour et respect sur les moindres détails: mais ce -qui attirait surtout son attention, c'était le clavecin sur le pupitre -duquel reposait tout ouverte la partition de _la Guirlande_. Cependant -Rameau lisait la lettre à haute voix: - - «Monsieur, - - »Mon nom est trop obscur pour être connu de vous, aussi ne signerai-je - pas cette lettre autrement que par mon titre de maître de chapelle de - la cathédrale d'Anvers. Je prends la liberté de vous adresser un de - mes élèves, le meilleur que j'aie jamais fait et que je ferai - probablement jamais. Le jeune Gossec a aujourd'hui dix-huit ans: il - est le fils de pauvres paysans d'un petit village du Hainaut qui - l'envoyèrent à Anvers comme enfant de choeur alors qu'il n'avait - encore que sept ans. Ses progrès dans la musique et la composition ont - été si rapides, que depuis bien longtemps je n'ai plus rien à lui - apprendre. Il n'y a qu'un maître tel que vous qui convienne à un tel - élève. Permettez-moi donc de réclamer pour lui vos conseils pour le - perfectionner dans son art, et votre appui pour lui ouvrir une - carrière où vous avez acquis tant de gloire, et où il pourra peut-être - un jour occuper un nom honorable. - - »_Le maître de chapelle de la cathédrale d'Anvers._» - ---Eh bien! dit Rameau, dites-moi, mon ami, ce que je puis faire pour -vous, et je suis tout disposé à vous être utile. Voyons que savez-vous? -Etes-vous chanteur ou exécutant? - ---Mon Dieu! monsieur, répondit Gossec, chanteur, je ne le suis plus -depuis que j'ai perdu ma voix d'enfant, mais je sais jouer du violon, du -clavecin et de l'orgue, et j'ai la prétention de devenir compositeur, -ayant étudié dans vos ouvrages la théorie dont j'ai admiré la pratique -dans vos opéras. Je suis en état, non-seulement de figurer dans un -orchestre, mais même de le diriger, puisque c'était mon emploi à la -cathédrale d'Anvers. - ---Vraiment, dit Rameau avec vivacité, est-ce que vous pourriez -comprendre une partition sans l'avoir longtemps étudiée d'avance? - ---Certainement, monsieur, et si vous permettez que j'en fasse l'épreuve -devant vous, je me fais fort de vous déchiffrer au clavecin telle -partition que vous voudrez me donner. - ---Même celle qui est sur ce clavecin? - -Sans rien répondre, Gossec se plaça devant l'instrument, et, sans -hésiter, se mit à jouer à livre ouvert la partition de _la Guirlande_, à -l'endroit où elle était déployée. - -L'art de jouer et de réduire la partition était alors des plus rares, et -peu de musiciens de profession étaient en état de le faire; l'admiration -de Rameau ne peut se comparer qu'à la joie qu'il éprouvait d'une -rencontre si inespérée. - ---Bien, dit-il au jeune homme en l'interrompant, n'allez pas plus loin. -Comment interprétez-vous ce passage? - -Et, feuilletant la partition, il lui indiqua du doigt l'endroit où, la -veille, les musiciens s'étaient arrêtés. - ---Mais il n'y a rien de si simple, dit Gossec, il y a trois changements -de mesure de suite, c'est une division de tant de notes par temps. Une -mesure à quatre temps, une à deux temps, et une à trois-deux. C'est -d'abord une noire par temps pour la première mesure, puis deux noires -par temps pour les deux autres; le mouvement ne change pas, ce n'est que -le rhythme et la division. - ---Eh! voilà ce que ces ânes-là ne veulent pas comprendre, s'écria -Rameau, et ce que je n'ai pas su leur expliquer, se dit-il tout bas. -Voilà mon chef d'orchestre trouvé. Ah! quel dommage, ajouta-t-il, que -vous ne puissiez pas à la fois diriger l'orchestre et accompagner au -clavecin! Mais où trouver un accompagnateur de cette force? - ---Vous voulez un accompagnateur, dit Gossec, j'ai votre affaire. - ---Où cela? - ---Chez moi. - ---Qui? - ---Ma femme. - ---Votre femme? vous êtes marié? - ---Et pourquoi pas? Est-ce que vous me trouvez trop petit pour cela? -repartit Gossec, qui avait repris sa gaîté et son aplomb. Effectivement -sa petite taille, de quatre pieds et demi à peine, contrastait le plus -singulièrement à côté de celle de Rameau que sa maigreur faisait encore -paraître plus élevée. - ---Je ne vous trouve pas trop petit, dit Rameau, mais je vous trouve bien -jeune. - ---Est-ce que la jeunesse est un inconvénient qui empêche d'être -amoureux? Je l'étais de ma femme que je n'avais que quinze ans et elle -quatorze. Je n'avais rien, ni elle non plus: il fallait que je lui -donnasse quelque chose, je lui ai donné du talent; j'en ai fait mon -élève avant d'en faire ma femme, et je vous réponds d'elle comme de moi. - ---Eh bien! reprit Rameau enchanté, allez la chercher sur-le-champ, et si -elle est aussi habile que vous le dites, je vous annoncerai à tous deux -une bonne nouvelle. Mais, à propos, ajouta-t-il, en arrêtant Gossec, qui -déjà se disposait à sortir, si j'avais à vous conduire vous et votre -femme dans une grande assemblée, avez-vous quelques habits d'apparat -pour vous présenter? - ---Ma foi dit Gossec, voilà mon plus beau, et quand M. Rameau le trouve -assez beau, je voudrais bien savoir qui pourrait se montrer plus -exigeant que lui? - -Le plus beau vêtement du jeune Gossec se composait d'un habit de gros -drap marron, d'une veste idem, d'une culotte de ratine noire, de bas de -coton chinés gris et de souliers sans boucles. - -Rameau ne voulut pas le contrarier sur la splendeur de son costume, il -le laissa s'éloigner; mais à peine fut-il parti qu'il appela madame -Rameau qui venait de rentrer de la messe. - ---Ma chère amie, lui dit-il, avance le dîner d'une heure, fais mettre -deux couverts de plus, et envoie sur-le-champ à l'Opéra pour qu'on me -fasse venir sans délai le costumier et la tailleuse, j'en ai le plus -pressant besoin. - -Madame Rameau obéit sans répliquer, et Rameau avait à peine eu le temps -de donner ces ordres, lorsque Gossec revint avec sa femme. - -Les deux jeunes mariés formaient le plus joli petit couple que l'on pût -imaginer. Sans être précisément jolie, madame Gossec était extrêmement -attrayante. A sa fraîcheur de dix-sept ans elle joignait un air de -candeur et de naïveté intelligente qui prévenait sur-le-champ en sa -faveur. Elle n'était pas d'une aussi petite taille que son mari, sans -que cependant il y eût entre eux deux cette disproportion de formes qui -est encore plus choquante lorsque l'avantage n'est pas du côté de -l'homme. En les voyant passer, chacun pouvait dire: Qu'ils sont gentils! -Un observateur, après les avoir contemplés un instant, ne pouvait -s'empêcher de s'écrier: Qu'ils sont heureux! - - -II - -Rameau n'eut pas besoin d'un long examen pour se convaincre que Gossec -ne lui avait pas trop vanté les capacités de son élève, et il annonça -alors à nos deux jeunes gens que, ce jour même, il allait mettre leurs -talents à l'épreuve. Gossec dirigerait l'orchestre, tandis que sa femme -accompagnerait au clavecin la partition de son opéra inédit _la -Guirlande_. - ---Tenez, mes amis, leur dit-il, je vous donne une heure pour jeter un -coup d'oeil sur la partition, et quand vous en aurez pris une -connaissance suffisante, nous nous rendrons à la répétition. - -C'est sur ces entrefaites qu'était venu l'exprès envoyé par M. de la -Popelinière, et Rameau, sûr de son affaire, avait répondu qu'on -l'attendît et qu'on prît patience. - -Les deux jeunes artistes étaient occupés depuis près d'une heure à -étudier la partition qu'on leur avait soumise, lorsqu'ils furent -interrompus au milieu de leur travail par l'entrée du costumier et de la -tailleuse de l'Opéra, accompagnés de madame Rameau. Celle-ci eut -beaucoup de peine à faire comprendre aux deux jeunes mariés qu'il était -impossible qu'ils figurassent dans une grande assemblée avec leur -costume plus que mesquin et bourgeois: Gossec, surtout, prétendait qu'un -homme présenté et protégé par le grand Rameau, devait être accueilli -partout sans qu'on prît garde à la richesse de son habit. Madame Gossec -fut beaucoup plus facile à convaincre: l'idée de se voir pour la -première fois coiffée, poudrée et attifée en grande dame lui souriait -excessivement, et elle se prêta avec une bonne volonté infinie à toutes -les attitudes que lui fit prendre la tailleuse. Le chef costumier eut un -peu plus de peine avec le mari, qui, tout entier à l'étude de sa -partition, levait le bras ou la jambe machinalement, selon que le -demandait le costumier occupé à prendre mesure, mais ne répondait que -par monosyllabes ou par un: comme vous voudrez; ça m'est bien égal! à -toutes les questions qui lui étaient adressées sur le choix de l'étoffe -et de la couleur, et sur la coupe de l'habit ou de la veste. Le -costumier promit, ainsi que la tailleuse, que sa besogne serait prête à -l'heure voulue, et Rameau conduisit ses deux protégés à l'hôtel de la -Popelinière. - -Il était alors près de midi. Les musiciens, qui attendaient depuis neuf -heures, étaient tous d'une humeur assez chagrinante, et la présence de -Rameau pouvait seule empêcher que leurs murmures ne traduisissent trop -hautement leur mécontentement. Il fut encore augmenté par la présence -des deux nouveaux venus. Il y avait, en effet, dans l'orchestre de vieux -musiciens dont la morgue et la susceptibilité devaient se mesurer à leur -peu de talent, et l'idée de se voir dirigés par un enfant de dix-huit -ans, entièrement inconnu, ne fit qu'encourager leurs mauvaises -dispositions. Gossec s'était placé au pupitre, et la répétition commença -au signal qu'il donna, sur l'invitation de Rameau; mais, dès les -premières mesures, les violons mirent une telle négligence dans leur -exécution, qu'ils manquèrent entièrement un trait qui n'était pas sans -quelque importance et quelque difficulté. Gossec fit immédiatement -recommencer le passage, et il ne fut pas mieux exécuté. - ---Messieurs, dit-il alors aux musiciens, il est midi, et le concert -commence à six heures; il dépend de vous que la répétition soit terminée -dans une heure; mais comme je tiens avant tout à ce que l'exécution soit -excellente, je vous préviens que je ferai répéter jusqu'à ce que nous -arrivions à toute la perfection désirable, et c'est très-facile. Le -temps ne nous manquera pas, nous avons six heures devant nous. - ---Un vieux musicien se leva alors de son siége, et, apostrophant le -jeune chef d'orchestre: - ---Cela vous est bien facile à dire, monsieur dont je ne sais pas le nom, -mais ce trait est mal doigté et n'est pas faisable. - ---Prêtez-moi votre violon, monsieur, répondit froidement Gossec, et, -saisissant l'instrument que le vieux musicien lui tendait d'assez -mauvaise grâce, il exécuta le trait avec un fini et une netteté -parfaite. - ---Vous voyez, monsieur, ajouta-t-il, que cela est très-faisable; mais -peut-être n'aviez-vous pas trouvé la bonne position pour exécuter ce -passage. Voilà comme il faut s'y prendre, et il répéta de nouveau le -trait, en indiquant la position et le doigté. - -A dater de ce moment, les exécutants comprirent qu'ils avaient affaire à -forte partie; ils redoublèrent de soins, de zèle et d'attention, et la -répétition marcha à ravir. Il y eut bien encore une tentative pour -tâter, comme on dit, le nouveau chef d'orchestre; elle vint d'un -flûtiste, qui rendait une phrase sans style et, sans grâce. Avant de la -faire recommencer, Gossec, s'adressant au flûtiste: - ---Veuillez écouter comment cette phrase doit être rendue; Madame va vous -l'indiquer. - -Puis il fit signe à sa femme, qui exécuta la phrase sur le clavecin avec -un goût et une grâce qui soulevèrent les applaudissements involontaires -des musiciens les plus récalcitrants. - -A deux heures, la répétition était terminée. Les exécutants se -rapprochèrent alors de Gossec. En déposant son bâton de chef -d'orchestre, il avait quitté la sévérité et l'air de froideur dont il -avait cru de sa dignité d'emprunter les formes pour imposer davantage à -ceux qui n'étaient que ses subordonnés: ses fonctions remplies, il se -montra avec eux bon camarade, et reprit l'air de gaîté et de bonne -humeur qui lui était habituel; il sut, par quelques compliments adroits, -s'attirer ceux qui paraissaient le moins disposés à sympathiser avec -lui. Au bout de quelques minutes, des poignées de main étaient -échangées, les protestations de dévouement allaient leur train, et -Gossec ne comptait plus que des amis dans l'orchestre de M. de la -Popelinière. Pendant toute la répétition, Rameau s'était tenu à l'écart; -enfoncé dans un vaste fauteuil, il avait laissé le champ libre à son -jeune chef d'orchestre; heureux de se voir si bien compris, si -intelligemment interprété, il n'avait voulu affaiblir l'autorité du -nouveau venu par aucune observation; mais Gossec était à peine échappé -des mains de ses nouveaux amis, qu'il se sentit enlevé de terre, et -pressé entre les bras du célèbre musicien qui l'embrassait avec -effusion. - ---Je vous ai promis une bonne nouvelle, lui dit Rameau: allons dîner, je -vous la dirai à table, et les deux jeunes gens l'accompagnèrent à sa -demeure. - -Le couvert était mis, et, après les premiers moments de silence que -commande toujours la satisfaction de l'appétit: - ---Voyons, dit Rameau, entamant la conversation, vous m'êtes recommandé -comme un homme de talent: j'aurais pu me défier de l'amitié de votre -maître, mais vous m'avez prouvé qu'il ne m'en n'a pas trop dit. Que -puis-je faire pour vous, maintenant? Quelles sont vos ressources à tous -deux, à Paris? - ---Nos ressources ne sont pas bien grandes, dit Gossec; nous sommes -partis d'Anvers, possesseurs de cent écus que nous avions amassés à -grand'peine en donnant des leçons chacun de notre côté, ce sont nos -économies d'un an. Plus de moitié de cette somme est déjà dépensée; -mais, avec votre protection, les leçons ne peuvent nous manquer, et Dieu -et notre jeunesse aidant, j'espère bien que nous parviendrons à vivre à -Paris. - ---Des leçons, des leçons, dit Rameau, c'est fort bien, mais avant tout -il faut un fixe qui vous mette d'abord à l'abri du besoin, et puis vous -voulez composer, vous faire un nom: le pourrez-vous, quand tout votre -temps sera absorbé par vos écoliers? J'ai fait ce métier pendant trente -ans, et, pendant trente ans, il m'a empêché de parvenir. Il a fallu -qu'un protecteur généreux, celui à qui je vous présenterai ce soir, vînt -à mon aide et eût confiance en moi, pour que je pusse sortir, non de mon -obscurité, j'avais déjà conquis quelque célébrité par mes ouvrages -théoriques, mais pour que je pusse mettre en lumière ce que j'avais reçu -de Dieu. Tout cela m'est venu un peu tard; mais je n'ai pas le droit de -me plaindre, bien au contraire. Cependant, ce que j'ai souffert et les -luttes qu'il m'a fallu soutenir, je peux vous les éviter, et, dès à -présent, une position établie et presque indépendante peut vous être -offerte. Voulez-vous devenir chef d'orchestre des concerts de M. de la -Popelinière? Vous devrez, une fois par semaine, diriger un concert à son -hôtel, et, le dimanche, dans la belle saison, faire exécuter des messes -et des motets dans la chapelle de son château de Passy. Pour cela, vous -aurez 1,800 livres par an. - ---Ah! ma femme! s'écria Gossec, et, au lieu de remercier Rameau, il se -jette au cou de sa femme, qu'il embrasse avec transport. - -La petite femme, toute rouge et toute honteuse, se retira vivement. - ---Y penses-tu, mon ami, s'écria-t-elle, devant Monsieur, que tu ne -songes même pas à remercier? - ---Madame a raison, dit Rameau, c'est moi que vous auriez dû embrasser; -mais je vous en dispense bien volontiers, car j'espère que votre femme -sera plus juste et plus reconnaissante que vous quand elle aura appris -qu'elle recevra de son côté 1,200 livres par an pour être claveciniste -aux concerts de Paris, et organiste à la chapelle de Passy. - -Cette fois il fallut que Rameau reçût bon gré, mal gré, les -embrassements des deux jeunes gens, ivres de bonheur et de joie. - -Le dîner se termina au milieu de ces doux épanchements. A quatre heures -le costumier, la tailleuse et la coiffeuse furent exacts au rendez-vous. -Les deux costumes étaient au grand complet, et, dans leur nouvelle -toilette, nos deux jeunes gens étaient charmants. Le costumier n'aurait -pas eu le temps de confectionner en si peu de temps des costumes -complets, mais le magasin de l'Opéra était venu à son aide. Il n'y avait -eu qu'à ajuster à la taille exiguë de Gossec, un habillement qui sentait -un peu son berger Trumeau, mais qui n'était nullement ridicule, grâce à -la jeunesse et à la bonne mine de celui qui le portait. Rameau avait -revêtu le costume sévère qui lui était habituel: c'était un habit de -velours épinglé d'une couleur tirant sur le brun, avec de brillants -boutons d'acier; une veste blanche sur laquelle ressortait le grand -cordon noir de Saint-Michel dont il était décoré, une culotte de soie -noire avec les bas pareils, et des souliers avec des boucles en or. A -cinq heures et demie, une des voitures de M. de la Popelinière vint les -prendre et les conduisit à l'hôtel, où déjà une grande partie de la -société était rassemblée. - -Les hôtels des financiers étaient, à cette époque, le rendez-vous des -plaisirs par excellence; les gens de lettres et les artistes en étaient -les commensaux habituels, et l'élite de la noblesse s'y donnait -rendez-vous. La supériorité de ces réunions sur celles des salons -exclusivement aristocratiques, tenait à ce que les grands seigneurs y -étaient admis moins à cause de leur rang qu'en raison de leur mérite -personnel ou de leur goût prononcé pour les arts. La démarcation entre -les hommes d'intelligence et ceux qui n'avaient d'autres titres que ceux -de la naissance, était tellement acceptée, que ces derniers ne -craignaient jamais de compromettre, par la familiarité, une dignité que -personne ne songeait à contester. Les rapports des grands seigneurs avec -les artistes étaient mille fois plus agréables qu'ils n'ont été depuis, -lorsque les artistes se sont trouvés en contact avec des gens craignant -toujours qu'on ne reconnût pas la supériorité de leur position s'ils ne -la faisaient pas sentir par leur attitude et la distance qu'ils -traçaient d'eux-mêmes entre eux et ceux qu'ils regardaient comme leurs -inférieurs. - -Après le concert qui réussit autant qu'on pouvait l'espérer, et dans -l'intervalle qui sépara la musique du souper, Rameau présenta Gossec et -sa femme à M. de la Popelinière. Celui-ci confirma gracieusement la -nomination que Rameau avait annoncée. Puis la pauvre petite femme se -trouvant fort gênée de sa personne au milieu de tout ce monde si -brillant qui la regardait avec une curiosité assez embarrassante, Rameau -la prit par la main et s'approchant d'un personnage décoré comme lui de -l'ordre de Saint-Michel: - ---Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous me permettre de présenter à -votre femme cette jeune personne qui ne connaît ici que moi et son mari? -C'est une artiste fort distinguée que madame Vanloo sera enchantée de -connaître, et pour qui je réclame sa protection. - -Carle Vanloo s'empressa de conduire la jeune femme auprès de madame -Vanloo. - -Madame Vanloo était une fort belle personne. Vanloo l'avait épousée en -Italie. Fille d'un musicien célèbre de ce pays, elle avait elle-même un -grand talent comme cantatrice, et, quoique le goût italien fût loin -d'être généralement adopté en France, elle était cependant l'idole et la -merveille des salons où elle consentait à se faire entendre. Carle -Vanloo avait alors quarante-six ans: il était fou de sa femme, beaucoup -plus jeune que lui. Il avait reçu fort peu d'éducation, et savait à -peine lire et écrire: mais il avait beaucoup d'esprit naturel; la -fréquentation du grand monde lui avait donné une aisance qui masquait -tous les désavantages qui pouvaient résulter de son manque -d'instruction; son talent d'ailleurs lui donnait une supériorité qui eût -pu lui servir d'excuse, s'il en eût eu besoin, et son mérite personnel -et le talent de sa femme attiraient chez lui la meilleure société. -C'était donc une précieuse connaissance pour madame Gossec que celle de -madame Vanloo, et les deux jeunes femmes trouvèrent dans la conformité -de leur goût pour l'art où elles excellaient, des motifs suffisants pour -jeter les bases d'une liaison qui prit bientôt les proportions d'une -amitié véritable. - -Gossec avait entrepris une conversation avec un monsieur plus âgé que -lui d'une dizaine d'années et avec qui il sympathisa sur-le-champ. On -causa musique et littérature; c'était alors le fond habituel de la -conversation. Gossec voulait toujours parler poésie et l'inconnu ne -cessait de parler musique. Il paraissait grand partisan de la musique -italienne, et Gossec, tout en reconnaissant les beautés de cette école, -défendait les musiciens français et déclamait surtout avec fureur contre -Rousseau qui, après avoir prétendu qu'on ne pouvait faire de bonne -musique sur des paroles françaises, s'était donné un éclatant démenti en -publiant son _Devin du village_, dont le succès avait eu tant de -retentissement. Tout en déclamant contre Rousseau, Gossec prononça avec -admiration le nom de Voltaire. - ---J'ai eu bien du bonheur, ajouta-t-il; à peine arrivé à Paris, j'ai -obtenu la protection du plus grand musicien français qui existe. Il ne -me manque plus que de connaître le plus grand poëte et le plus grand -philosophe. - ---Peut-être un jour, lui dit son interlocuteur, pourrai-je vous procurer -cette satisfaction. - ---Vous connaissez M. de Voltaire? - ---Certainement. J'ai même reçu une lettre de lui ce matin. - ---Voulez-vous la voir?» - -Gossec saisit la lettre avec empressement et lut sur la suscription: «_A -Monsieur de Marmontel._» - -Marmontel était un des jeunes gens que Voltaire affectionnait le plus. A -peine âgé de trente ans, il avait déjà obtenu les succès littéraires les -plus éclatants. Après avoir trois fois remporté le prix aux Jeux Floraux -de Toulouse, il s'était présenté au concours de poésie de l'Académie -Française en 1746. Voici la proposition qui faisait le sujet du -concours: «_La gloire de Louis XIV, perpétuée dans son successeur._» -Marmontel fut couronné, et ne fut pas moins heureux au concours en 1747. -Le sujet était à peu près le même: «_La clémence de Louis XIV est une -des vertus de son successeur._» On voit qu'à cette époque l'Académie ne -tenait pas à introduire une grande variété dans ses sujets de concours. -L'année suivante, en 1748, Marmontel avait donné sa tragédie de _Denys -le tyran_ et avait obtenu l'honneur d'être rappelé sur la scène, -triomphe qui n'avait encore été donné qu'une seule fois, à Voltaire, -après sa tragédie de _Mérope_. Au souper, qui fut des plus gais et des -plus animés, Gossec se plaça à côté de Marmontel, et c'est de ce jour -que se formèrent entre eux les liens d'une amitié que la mort seule put -rompre. - -En rentrant à leur modeste logement, nos deux jeunes gens crurent avoir -fait un rêve. Pauvres, inconnus à Paris, sans appui, sans protecteur, -ils s'étaient levés le matin, n'ayant devant eux qu'un avenir des plus -incertains; le soir ils se voyaient lancés dans le monde le plus -brillant, ayant leur existence assurée et occupant une position que, -dans leurs rêves même, ils auraient à peine osé ambitionner. - ---Eh bien! ma petite femme, s'écria Gossec en rentrant, que dis-tu de -tout ce qui nous arrive? - ---Je dis que Dieu est bien bon: mais il nous devait cela, nous nous -aimons tant! - -Dès le lendemain, Gossec, qui avait pris au sérieux ses nouvelles -fonctions, voulut se mettre au courant du répertoire des concerts qu'il -était appelé à diriger. Ce répertoire n'était pas bien étendu: il se -bornait à quelques pièces de clavecin dont les meilleures étaient celles -de Couperin et de Rameau, de quelques sonates de violon et, comme -musique d'orchestre, aux ouvertures des opéras de Lully et de Rameau et -surtout aux airs de danse de ce dernier. Il faut convenir qu'ils étaient -charmants, et leur vogue était telle, qu'ils étaient exécutés dans tous -les pays de l'Europe, même dans ceux où se manifestait la plus vive -répulsion pour la musique française. En Italie, pendant près d'un -siècle, les compositeurs n'écrivirent point de symphonies pour précéder -leurs opéras. Les ouvertures de Lully et de Rameau étaient généralement -reconnues des modèles dans ce genre, qu'on ne devait même pas tenter -d'imiter. Gossec comprit que, quelque jolis que soient des airs de -danse, quelque intérêt que puissent offrir les morceaux fugués que l'on -appelait ouvertures, il y avait un rôle plus important à faire jouer à -l'orchestre; il voulut créer et créa la musique de concert. C'est en -1754, après trois années d'essais et d'études, qu'il fit entendre sa -première symphonie. Par un singulier hasard, dans cette même année où il -croyait inventer ce genre, Haydn écrivait sa première symphonie, qui fut -suivie de tant d'autres. Mais ce n'est que vingt ans plus tard que ces -chefs-d'oeuvre immortels furent connus en France et, dans cette période, -Gossec régna sans partage, et le titre de roi de la symphonie lui fut -décerné sans contestation. Les succès que Gossec obtint dans la -symphonie n'eurent pas d'abord tout l'éclat que méritait la valeur de -ses compositions. L'auditoire habituel des concerts de M. de la -Popelinière était trop accoutumé aux formes surannées des morceaux avec -lesquels on le berçait depuis si longtemps, pour se laisser séduire par -des innovations aussi hardies que celles de Gossec. Il fallut que ses -symphonies fussent exécutées à plusieurs reprises au concert spirituel -qui se donnait aux Tuileries, aux époques consacrées par la religion, où -les théâtres étaient fermés, pour conquérir toute la faveur du public. -Cependant Rameau devenait vieux et n'écrivait plus. M. de la Popelinière -était un fanatique partisan de Rameau. Quand le maître cessa de -produire, le protecteur cessa ses bienfaits, et congédia cet orchestre -qu'il entretenait depuis plus de vingt-cinq ans, dès que celui pour -lequel il l'avait créé, ne put plus l'alimenter avec ses compositions. -Heureusement pour Gossec, sa réputation avait grandi, et à peine -était-il remercié par M. de la Popelinière qu'il fut agréé par le prince -de Conti comme directeur de sa musique, avec des avantages pécuniaires -supérieurs à ceux qu'il venait de perdre. Il mit à profit les loisirs -que lui donnait son nouvel emploi et publia en 1759 ses premiers -quatuors: c'était encore un genre inconnu en France, et dont il put -revendiquer la création. Le succès de ces quatuors fut tel, qu'en deux -ans l'édition en fut contrefaite simultanément à Liége, à Amsterdam et à -Manheim. - -L'histoire des musiciens n'offre, en général, d'intérêt que lorsqu'elle -traite de leurs premières années et de leur début. Rien n'est plus -curieux que la diversité des moyens employés pour franchir cette immense -barrière qui sépare leur obscurité primitive de la célébrité qu'ils -finissent par acquérir. Mais, une fois ce premier obstacle surmonté, le -but est presque atteint, et toutes les carrières des artistes se -ressemblent; leur histoire est tout entière dans le catalogue de leurs -ouvrages. La vie de Gossec n'offre plus d'intérêt que par la -multiplicité et la diversité de ses travaux: ce n'est donc pour ainsi -dire qu'à leur nomenclature que se bornera désormais mon récit. - -Déjà Gossec avait créé en France la musique instrumentale; il lui -appartenait de faire faire un pas immense à la musique religieuse. Les -ouvrages de Lalande, de Campra, de Mondonville, de Bernier et de -quelques autres moins célèbres, étaient seuls exécutés dans les -nombreuses églises et communautés qui entretenaient des corps de -musiciens et de chanteurs; les maîtres de chapelle étaient, à la vérité, -compositeurs et ne manquaient pas de faire exécuter leurs propres -oeuvres dans les maîtrises qu'ils dirigeaient, mais ces ouvrages ne -sortaient presque jamais de l'enceinte pour laquelle ils avaient été -écrits, et on attendait encore une grande oeuvre qui réunît toutes les -qualités qu'on peut désirer dans ce genre de composition. Les -compositeurs que j'ai déjà nommés n'avaient écrit que des motets qui -s'exécutaient aux messes basses de Versailles, et de là passaient au -concert spirituel et dans quelques cathédrales où on les adoptait, mais -on ne pouvait pas citer une messe complète d'un maître célèbre. En 1760, -Gossec fit exécuter à Saint-Roch sa fameuse Messe des Morts: ce fut une -révolution. L'ouvrage fut gravé et resta l'unique type de ce genre, -jusqu'à ce qu'on connût en France, trente ans plus tard, le _Requiem_ de -Mozart. Je crois que c'est aux obsèques de Grétry, en 1813, que fut -exécutée pour la dernière fois la messe de Gossec, dans cette même -église de Saint-Roch, où elle avait été entendue pour la première fois, -quarante-trois ans auparavant. - - -III - -A côté de cette impulsion que Gossec venait de donner à la musique -instrumentale et religieuse, une grande révolution s'opérait dans la -musique dramatique. L'Opéra ne pouvait se débarrasser des langes dont -Lully l'avait entouré à sa naissance. L'essai fait de la musique -italienne, en 1750, n'avait provoqué qu'une guerre de plume et de -passions dont le résultat avait été le renvoi presque immédiat des -malheureux chanteurs italiens. J.-J. Rousseau avait donné son _Devin du -village_, dont le succès semblait pouvoir faire prédire que le règne de -la mélodie allait enfin arriver. Mais cet essai, quelque heureux qu'il -eût été, avait pour ainsi dire avorté, et n'avait pas eu d'imitateurs. -On en était bien vite revenu à la psalmodie de Lully et de ses -continuateurs. Rameau, qui avait failli un instant être détrôné, avait -repris tout son ascendant; et son répertoire, un moment exilé par -l'apparition des bouffonistes italiens, occupait de nouveau et presque -sans partage l'affiche de l'Académie royale de musique. Cependant la -révolution vainement tentée à ce théâtre devait s'opérer dans une autre -enceinte. A côté du public encroûté, de celui dont on ne peut vaincre -l'apathie et les habitudes routinières, il y a un autre public, un -public jeune et progressif dont rien ne peut arrêter l'élan, et qui -finit toujours par faire triompher son goût et ses sympathies. Ce -public, qu'avait un instant attiré, à l'Opéra, la représentation de la -_Serva Padrona_ et autres chefs-d'oeuvre de l'école italienne, désapprit -bien vite le chemin de ce théâtre lorsqu'il cessa de donner ces -ouvrages; mais il prit celui de la Comédie-Italienne, où on les -représentait traduits, et où Duni, Philidor, Monsigny, avaient déjà -tenté de prouver qu'on pouvait faire de jolie musique, quoique sur des -paroles françaises. Philidor avait fait représenter _Blaise le savetier_ -en 1759, le _Soldat magicien_ en 1760, _le Maréchal ferrant_ en 1761; et -Monsigny avait préludé à ses chefs-d'oeuvre du _Déserteur_ et de _Félix_ -par des ouvrages de moins grande valeur, mais qui annonçaient déjà tout -ce qu'on pouvait attendre de son génie; c'étaient: _On ne s'avise jamais -de tout_, 1761; _le Roi et le Fermier_, 1762, et _Rose et Colas_, en -1764. C'est dans cette même année que Gossec voulut s'essayer dans le -genre dramatique et qu'il donna à la Comédie-Italienne _le Faux Lord_ -dont la musique fit le succès. En 1767, son petit opéra des _Pêcheurs_ -réussit tellement, qu'il fut presque le seul qui occupa la scène pendant -le reste de l'année: il fut suivi l'année suivante du _Double -Déguisement_ et de _Toinon et Toinette_. Mais, en 1769, un colosse de -talent vint pour la première fois s'emparer d'une scène qu'il devait -illustrer et enrichir pendant plus de quarante ans, Grétry donna son -_Huron_, et Gossec comprit qu'avec un tel rival il n'y avait pas de -lutte possible. Il rentra dans son rôle de compositeur de musique -instrumentale, et fonda l'année suivante le célèbre concert des amateurs -dont l'orchestre était dirigé par le fameux chevalier de Saint-Georges. -Cet orchestre, créé par Gossec, fut le premier orchestre complet qu'on -eût possédé en France. Pour comprendre la valeur des innovations -apportées dans la composition de cet orchestre, il convient de jeter un -regard rétrospectif sur ce qu'étaient en France depuis un siècle les -réunions de musiciens qui figuraient soit dans les théâtres, soit dans -les concerts. - -Lully, en créant l'Opéra, n'avait trouvé en France aucun élément propre -à fonder grandement ce genre de spectacle: il avait fallu qu'il usât des -ressources très-minimes qu'il pouvait trouver dans les musiciens de -profession, dispersés sans aucun centre d'union et n'ayant aucune -habitude de la musique d'ensemble. Plus tard, il forma des élèves et -parvint à composer des orchestres dont la composition pourra sembler -assez singulière à nous autres habitués à un luxe instrumental bien -éloigné de ces germes primitifs. Voici comment était disposé l'orchestre -des opéras de Lully: les instruments à corde étaient divisés en cinq -parties, qui comprenaient les dessus de violon, les dessus de viole, les -violes, les basses et doubles basses de viole. Les violoncelles ne -furent introduits que plus tard, et la contre-basse ne fut admise en -France qu'en 1709, longtemps après la mort de Lully. Ce fut un nommé -Montéclair, fort habile compositeur, qui en joua pour la première fois -dans un opéra de sa composition, intitulé _Jephté_. L'effet de cet -instrument fut trouvé excellent, et Montéclair fut engagé à l'Opéra -comme contre-bassiste; mais, dans le commencement, il n'était tenu de -jouer qu'une fois par semaine, le samedi, qui était le grand jour de -l'Opéra, celui des meilleures représentations. On ne tarda pas à vouloir -rendre l'usage de la contre-basse journalier; puis une seule ne suffit -plus, on en prit deux, puis trois, puis quatre. Aujourd'hui, il y en a -huit à l'orchestre de l'Opéra. - -Pour en revenir à l'orchestre de Lully, il faut faire la nomenclature -des instruments à vent. Ceux-ci étaient nombreux, mais avaient une -division tout autre que celle de nos jours. C'étaient d'abord les -flûtes, mais non pas la flûte traversière, la seule que l'on emploie -aujourd'hui, mais des flûtes à bec (dont nous est resté le flageolet), -et dont le moindre inconvénient était d'être presque constamment -fausses. Les flûtes formaient une famille complète: il y avait des -dessus, des ténors et des basses de flûtes. Il en était de même des -hautbois, dont la basse était le basson. En fait d'instruments de -cuivre, il y avait des trompettes à trous et des trompes de chasse, et, -en fait de percussion, les timbales et le tambourin pour les airs de -danse. Il y avait aussi un clavecin à l'orchestre pour accompagner le -récitatif; mais ce que l'on ignorait, c'était l'art de marier ces divers -instruments entre eux. Quand le compositeur voulait un _forte_, il -écrivait le mot _tous_, et alors le copiste faisait doubler les parties -d'instruments à cordes par les parties d'instruments à vent -correspondantes par leur registre. Dans certains passages, et ce n'était -guère que dans les ritournelles, le compositeur écrivait flûtes ou -hautbois, et ces instruments jouaient seuls, ce qui leur était d'autant -plus facile, que leur système était complet. Les bassons jouaient -presque toujours avec les basses et doubles basses de viole qui, montées -de beaucoup de cordes, avaient peu de sonorité. Mais l'idée n'était pas -venue de profiter de la différence des timbres des instruments et de -leur donner des parties spéciales pour les marier entre eux. Cependant, -l'orchestre de Lully excitait l'admiration de ses contemporains, et un -de ses panégyristes le loue d'avoir introduit tous les instruments -connus, même, ajoute-t-il, les _sifflets des chaudronniers_. J'ai -feuilleté toutes les partitions de Lully, sans y pouvoir trouver -l'indication de ces instruments, qui me sont complétement inconnus. - -Lorsque Rameau donna son premier opéra, _Hippolyte et Aricie_ (1733), -l'instrumentation avait fait de grands progrès: la flûte traversière, -qu'on appelait alors flûte allemande, avait remplacé la flûte à bec; les -hautbois s'étaient perfectionnés, se jouaient avec des anches plus -fines, et avaient acquis plus de douceur et de moelleux. Rameau, qui -inventa beaucoup, fit de grandes innovations dans la disposition des -parties; il fit concerter les instruments à vent avec les instruments à -corde, et tira de grandes ressources de cette combinaison. La -clarinette, inventée en 1690, ne fut employée en France qu'en 1745, et -ce fut par Rameau, dans son opéra _le Temple de la Gloire_; mais elle ne -fit partie de l'orchestre qu'accidentellement, et dans l'ouverture, -comme instrument curieux et de luxe. La clarinette n'avait pas encore -conquis son droit de cité à l'orchestre. La Comédie-Italienne n'en -possédait pas encore en 1780, Grétry l'avait cependant employée dans -_Zémire et Azor_; mais seulement dans le trio de la glace et comme -instrument inusité et dont l'effet devait être magique. La clarinette, à -l'époque où elle fut introduite en France, n'était d'ailleurs pas -l'instrument aux sons doux et mélancoliques que nous entendons -aujourd'hui, tout au contraire, son effet était strident et éclatant, le -nom qu'elle en reçut en est la preuve: _clarinetto_ est le diminutif de -_clarino_, clairon, trompette; effectivement, les premiers compositeurs -qui l'employèrent, ne s'en servirent que pour doubler à l'octave les -fanfares de cors et de trompettes, et cet usage se perpétua môme lorsque -l'instrument fut pour ainsi dire transformé, et Haydn et même Mozart -manquent rarement de doubler les appels de cors et de trompettes avec la -clarinette. Le cor d'harmonie parut presque à la même époque, et fit -proscrire de l'orchestre les trompes de chasse, dont les virtuoses -n'allèrent plus s'exercer qu'au chenil ou au cabaret. - -On peut se figurer, d'après l'exposé qui précède, l'impression que -produisit l'audition de la 21e symphonie en _ré_ de Gossec, dont la -partition offre la réunion de deux parties de violons d'altos, de -violoncelles, de contre-basses, d'une flûte, de deux hautbois, de deux -clarinettes, de deux bassons, de deux cors, de deux trompettes et -timbales. C'est à peu de chose près la disposition adoptée aujourd'hui. -L'effet en fut immense, et l'auteur continua à écrire les ouvrages qu'il -composa depuis, dans ce système, entre autres sa symphonie intitulée _la -Chasse_, qui passa pour l'expression la plus vraie de la scène qu'elle -avait l'intention de décrire, jusqu'à ce que l'ouverture du _Jeune -Henri_ de Méhul, à qui du reste elle avait servi de modèle, vint lui -enlever la palme qui jusque là lui avait été uniquement réservée. - -L'entreprise du concert spirituel était devenue vacante en 1773, Gossec -s'associa avec Gaviniès et Leduc et obtint cette direction. Le concert -spirituel ne pouvait manquer de prospérer entre ses mains, et cet -établissement lui dut une vogue d'autant plus grande, qu'il s'augmentait -sans cesse par de nouvelles compositions; on remarque entre autres -l'oratorio de la Nativité où l'on applaudit avec enthousiasme un choeur -d'anges que le musicien avait eu l'idée de faire chanter en dehors de la -salle de concert et sous la voûte même de l'édifice. - -Cependant si Gossec avait renoncé à la Comédie-Italienne, trouvant la -rivalité de Grétry trop dangereuse, l'Académie royale de Musique ne lui -offrait pas un semblable péril. Un seul compositeur, depuis Rameau, -avait obtenu un succès décidé à ce théâtre, c'était Philidor avec son -_Ernelinde_; mais ce compositeur semblait ne prendre son art que comme -un délassement; ce qui était sérieux et important pour lui, c'étaient -les échecs, et ce n'est que dans les moments perdus que lui laissait son -jeu favori, et pour se reposer des fatigues que lui causaient les -combinaisons de l'échiquier, qu'il consentait à s'occuper de ses opéras. -Le talent très-réel de Philidor ne présentait donc pas d'obstacles -sérieux et Gossec était presque sûr d'occuper seul la place après le -succès mérité de son grand opéra de _Sabinus_, en 1773, lorsqu'un rival -non moins redoutable que ne l'avait été Grétry, vint conquérir la -position que Gossec pouvait un instant se flatter d'avoir emportée. - -_Sabinus_, joué en 1773, avait été suivi d'_Alexis et Daphné_ en 1775, -et ce fut au mois d'avril 1776 qu'eut lieu la première représentation -d'_Iphigénie en Aulide_, qui ouvrait cette série de chefs-d'oeuvre dont -Gluck allait enrichir la France. Disons à la louange de Gossec qu'il fut -non-seulement des premiers à reconnaître toute la supériorité de Gluck, -mais encore qu'il fut un des plus ardents et des plus chauds partisans -de ce grand homme, en l'aidant de tout son pouvoir et de toute son -expérience des choses et des hommes du pays pour l'exécution de ses -ouvrages. Aussi Gluck, qui appréciait le mérite et le talent de Gossec, -lui voua-t-il une amitié dont la reconnaissance devait avoir une grande -part. Gossec donna encore un ou deux ouvrages à l'Opéra, mais il -continua à obtenir des succès plus éclatants dans la musique -instrumentale et religieuse. Un impromptu lui valut surtout un triomphe -remarquable. - -Gossec était de moeurs charmantes; malgré son grand talent, il ne -comptait presque que des amis, et chacun s'empressait de le fêter. Un M. -de Lasalle, secrétaire de l'Opéra, avait une petite maison de campagne à -Chenevières, village situé près de Sceaux. Gossec y allait souvent le -dimanche, la plupart des artistes de l'Opéra s'y réunirent, et c'étaient -de petites fêtes de famille. Un beau jour d'été, c'était la fête du -village, et Gossec, parti de grand matin de Paris, venait d'arriver avec -trois chanteurs de l'Opéra, Lays, Chéron et Rousseau. En entrant dans le -salon de M. de Lasalle, ils le trouvèrent en conférence avec le curé du -lieu; ils allaient se retirer par discrétion, quand M. de Lasalle -insista pour qu'ils entrassent. - ---Venez donc, mes amis, leur dit-il, vous m'êtes indispensables, et -peut-être allez-vous m'aider à tirer d'embarras ce pauvre curé qui ne -sait où donner de la tête. - ---Qu'y a-t-il donc? dirent ensemble les trois arrivants. - ---Il y a, messieurs, dit le pauvre curé, qu'on m'avait promis de -Notre-Dame de m'envoyer des chanteurs pour exécuter une messe en -musique; que, depuis un mois, je l'ai annoncée au prône et fait -tambouriner dans tous les châteaux et villages environnants, et que nous -allons avoir une assemblée superbe. Eh bien! voyez mon malheur: je viens -de recevoir une lettre qui m'annonce que Monseigneur ne veut pas -permettre aux chanteurs de la cathédrale de venir chanter ici. Vous -voyez que je suis un homme perdu; tout le beau monde que j'attendais va -s'en retourner, sans vouloir même entrer dans l'église, quand on saura -que la messe en musique n'a pas lieu; et les mauvaises nouvelles -s'apprennent bien vite! Je vais perdre la magnifique quête sur laquelle -je comptais, et je n'ai de ces occasions-là qu'une fois par an. - ---Mon Dieu, oui, ajouta M. de Lasalle; et notre brave curé vient me -demander si je ne pourrais pas expédier à Paris, pour faire venir -quelques sujets de l'Opéra; mais puisque vous voilà tous portés, ne -pouvez-vous pas satisfaire à son désir? - ---Comment! dit le curé, ces Messieurs sont de l'Opéra? - ---Certainement, dit M. de Lasalle, et je vous présente MM. Lays, Chéron -et Rousseau, trois de nos célébrités. - ---Oh! je connais très-bien ces Messieurs, dit le curé, j'en ai -très-souvent entendu parler. - ---Et où donc? dit Chéron. - ---A confesse, repartit le curé. Allons, Messieurs, une bonne action; -édifiez aujourd'hui ceux qui, hier peut-être, risquaient de se damner -pour vous entendre. - ---Je ne demande pas mieux, dit Lays, je veux bien chanter, mais je ne -sais rien par coeur. - ---Ni moi, dit Chéron. - ---Ni moi, dit Rousseau. - ---Eh bien! reprit Lays, n'avons-nous pas notre affaire sous la main? Que -Gossec nous compose quelque chose, et nous le chanterons tous trois. - ---Composer quoi? dit Gossec en une heure, sans accompagnements! - ---Ah! monsieur Gossec, dit le curé, vous avez fait de si grandes et de -si belles choses! il ne doit pas vous être difficile de faire une bonne -action, et c'est ce que je réclame de vous. - ---Allons, dit Gossec, donnez-moi une feuille de papier réglé, et -laissez-moi seul un quart d'heure. - ---Bravo! s'écrie Lays; pendant ce temps-là, nous allons déjeuner pour -prendre des forces et nous mettre en voix. Vous, curé, allez annoncer -qu'il n'y a rien de changé, si ce n'est le nom des exécutants, et qu'au -lieu des chanteurs de Notre-Dame, vous aurez les acteurs de l'Opéra. Si -le diable y gagne quelque chose, votre quête n'y perdra rien. - -Le curé se retire enchanté; nos trois amis déjeunent, Gossec écrit de -verve son _O Salutaris_. Les trois chanteurs le répètent la bouche -pleine; puis, quelques instants après, le chantent à l'église de -Chenevières, en excitant l'admiration de tout l'auditoire. L'anecdote se -répand, et il faut que, le dimanche suivant, le morceau soit exécuté par -les mêmes chanteurs au concert spirituel. Son succès est immense, et cet -_O Salutaris_ improvisé est resté un chef-d'oeuvre. - -En 1784, Gossec sentit la nécessité pour le théâtre de fonder une école -où pussent se former les sujets qu'on avait tant de peine à trouver, à -une époque où il n'y avait aucun enseignement public organisé pour la -musique. Il conçut le plan d'une école de chant: le baron de Breteuil -non-seulement s'associa à son idée, mais encore lui fournit les moyens -de l'exécuter. Cette école renfermait le germe de ce que devait être -plus tard le Conservatoire, et n'eût sans doute pas manqué de prendre un -grand développement si les graves événements de 1789 n'étaient venus -interrompre tous les travaux, et n'eussent forcé les auteurs à renoncer -à leur entreprise. Gossec avait cinquante-six ans lorsqu'éclata la -Révolution. Un homme de moins d'énergie aurait pu se laisser décourager -en voyant sa carrière brisée, ses habitudes interrompues, tout son -entourage dispersé. Gossec, dont l'esprit était aussi vif et aussi jeune -que s'il eût eu trente ans de moins, avait adopté avec ferveur les -principes libéraux de 89; ce qui, du reste, était l'opinion de l'immense -majorité; il n'y eut que les excès même de cette révolution qui purent -la faire haïr par ceux qui l'avaient accueillie avec le plus de -transport. - -Gossec se trouva associé à toutes les fêtes nationales de l'époque; il -composa une quantité innombrable de chants patriotiques. J'ai déjà -raconté comment il composa l'_Hymne à l'Etre suprême_; on lui dut encore -la musique composée pour les apothéoses de Voltaire et de J.-J. -Rousseau, et la marche funèbre pour les obsèques de Mirabeau. C'est la -première fois qu'on employa le tam-tam, dont un seul existait alors en -France et peut-être en Europe. On ne peut exprimer l'effet que produisit -l'introduction de cet instrument, dont on n'avait pu se faire aucune -idée. Chaque fois que, pendant la marche qu'exécutaient les instruments -à vent, venaient à tinter les sons lugubres et prolongés du funèbre -tam-tam, c'étaient, de la part des auditeurs qui se pressaient sur les -pas du cortége, des cris de terreur et d'effroi. Cette marche funèbre -fut encore exécutée sous l'Empire aux obsèques du duc de Montebello. -Gossec écrivit aussi pendant la Révolution deux pièces de circonstance -pour l'Opéra: _le Camp de Grandpré_ et _le Siége de Toulon_. Il avait -été nommé directeur, conjointement avec Sarrette, de l'école municipale -de musique qui précéda la fondation du Conservatoire. Mais à peine -fut-il créé, que Gossec en fut nommé un des cinq inspecteurs, et tout -son temps et tous ses soins furent consacrés à la prospérité du nouvel -établissement. - -Jusqu'à cette époque, l'étude de la composition avait été d'autant plus -défectueuse, que la théorie n'en avait jamais été expliquée d'une -manière nette et précise. Les Allemands et les Italiens avaient un -système d'harmonie régulier, mais qui n'était formulé dans aucune -méthode, ni dans aucun ouvrage spécial; les éléments en étaient épars -dans divers auteurs, et l'école était en quelque sorte de tradition. En -France, c'était bien pis, la théorie était fausse: elle était basée sur -le système ingénieux, mais erroné, de Rameau, celui de la basse -fondamentale. Les musiciens l'avaient généralement adoptée et les -erreurs s'en propageaient depuis plus de quarante ans sans qu'aucun de -ceux qui la reconnaissaient songeassent à les redresser. L'enseignement -de la composition avait donc lieu au Conservatoire d'après les principes -entièrement opposés: ainsi Cherubini et Langlé enseignaient d'après la -méthode italienne, tandis que Méhul et Eler avaient adopté les principes -de l'école allemande, et, de leur côté, Gossec et Lesueur professaient -dans les errements de la méthode française. - -Sarrette, directeur du Conservatoire, n'était pas musicien; mais il -était excellent logicien, ce qui valait excessivement mieux dans le cas -dont il s'agissait. Il comprit qu'il ne pouvait y avoir d'enseignement, -s'il n'y avait unité dans l'adoption d'un corps de doctrine. Mais qui se -chargerait de le formuler? Gossec avait eu pour élève un jeune musicien -d'un esprit fin, réfléchi et un peu froid, mais rempli de sagacité et de -netteté; ce jeune homme, après avoir appris de son maître une théorie, -dont il fut loin d'être satisfait, avait voulu étudier le système -allemand et le système italien: il résolut de coordonner les principes -des trois écoles dans un ouvrage qui en réunît tous les bons éléments, -et il parvint à composer un traité d'harmonie qui, en admettant la -théorie des accords, non plus d'après leur origine algébrique, ainsi que -l'avait fait Rameau, mais d'après leur essence rationnelle et musicale, -parvenait à concilier les idées les plus opposées en démontrant de la -manière la plus claire et la plus facile à comprendre les principes d'un -art dont la connaissance avait jusque là paru d'autant plus difficile, -que ceux qui étaient chargés de l'enseigner se trouvaient dans -l'impossibilité d'en expliquer les éléments. - -Sarrette avait, ainsi que je l'ai dit, convoqué une espèce de congrès de -compositeurs et de théoriciens. Depuis six mois, on s'assemblait; on -discutait toujours, on disputait quelquefois; mais rien n'avançait, et -peut-être aurait-il fallu désespérer de la solution de cette question -capitale, lorsque le jeune homme dont j'ai parlé fut trouver Sarrette et -lui présenta son ouvrage. Sarrette connaissait déjà Catel, car c'était -lui, par quelques compositions estimées, mais il ne pouvait l'apprécier -comme théoricien; il l'invita à venir soumettre sa méthode à cette -assemblée de compositeurs qui ne pouvaient s'entendre. Ces messieurs -étaient partagés en trois camps bien distincts. Cherubini et Langlé -représentaient l'école italienne; l'école allemande offrait comme -combattants, Méhul, Rigel père, Martini et Eler, tandis que l'école -française avait pour champions Gossec, Lesueur, Rey et Rodolphe. Catel -se présenta modestement devant cet aréopage pour lui soumettre son -travail. Il en fit précéder la lecture d'une allocution où il faisait -preuve d'esprit et de modestie, en affirmant que, loin de vouloir -renverser ou élever une école plus qu'une autre, il n'avait eu pour but -que de profiter des excellents principes qu'il avait découverts dans -chacune d'elles et de les réunir en un seul faisceau. Cet exorde avait -favorablement disposé l'auditoire. La lecture de l'ouvrage acheva -l'oeuvre si bien commencée. A peine la théorie, déduite dans les -premières pages, fut-elle expliquée, que les bravos et les très-bien! -interrompaient à chaque instant le lecteur de la part des Allemands et -des Italiens. Cependant les Français ne disaient mot. Quand la lecture -fut terminée, les Italiens et les Allemands se levèrent et dirent: Voilà -ce que nous pensions, ce que nous voulions et que nous ne pouvions -formuler: toute notre doctrine est là, c'est celle de la raison et de la -vérité. Et vous, messieurs? dit Catel enchanté, en se tournant vers les -partisans de l'école française. Mon enfant, lui dit Gossec en lui -tendant les bras, voilà plus de quarante ans que je marche dans les -ténèbres; tu viens d'ouvrir mes yeux à la lumière. Viens embrasser ton -maître, qui désormais va se faire ton élève. Catel se jeta au cou de -l'excellent vieillard. La cause était gagnée. Ainsi qu'il l'avait -promis, Gossec étudia la méthode de son élève et la fit servir de base à -son enseignement. - -Dès l'origine de l'Institut, il en avait été nommé membre, et décoré de -la Légion-d'Honneur presque à la fondation de cet ordre. Sa glorieuse -vieillesse fut consacrée à l'enseignement, et, outre Catel, on doit -citer parmi ses principaux élèves, Dourlen, Gosse et Panseron. En 1814, -à la Restauration, le Conservatoire fut momentanément supprimé, et son -fondateur, Sarrette, condamné à la retraite. Quand on rouvrit le -Conservatoire sous un autre titre et avec une nouvelle organisation, -Gossec ne voulut pas reprendre ses fonctions, moins peut-être à cause de -son grand âge, que dans le désir de partager volontairement la disgrâce -de son vieil ami Sarrette, son compagnon de gloire et d'affection. -Gossec avait alors quatre-vingt-un ans, l'heure du repos devait avoir -sonné pour lui; mais il conserva tout son amour pour l'art musical, et -ne cessa de s'y intéresser. Il suivait avec assiduité les séances de -l'Institut, et y lut encore quelques rapports remarquables. Il demeurait -place des Italiens, et, chaque soir, sa bonne (depuis bien longtemps il -était devenu veuf, et n'avait d'autre compagnie que sa conductrice), sa -bonne, dis-je, le conduisait au théâtre Feydeau, où il allait occuper la -dernière place du balcon, à gauche du spectateur. Les habitués lui -conservaient religieusement sa place, qu'on ne louait jamais. Si, par -hasard, elle était occupée par un étranger ou un provincial ignorant de -ses habitudes, il le touchait légèrement du bout de sa canne: Otez-vous -de là, disait-il, je suis Gossec, et c'est ma place. Il n'y a pas un -seul exemple de résistance devant ce nom célèbre; tous s'inclinaient -devant cette double royauté de l'âge et du talent. - -Pourtant, petit à petit, ses facultés s'affaiblissaient; en 1823, son -esprit, autrefois si vif et si pénétrant, était tellement baissé, qu'il -reconnaissait à peine ses plus anciens et ses meilleurs amis. Sarrette -veillait toujours sur lui; il pensa que le séjour de la campagne ne -pourrait que lui être favorable; la vie intellectuelle était éteinte -chez lui, Paris ne pouvait lui offrir ni plaisir ni attraits. Il n'avait -point de famille, on le confia entièrement à la bonne qui était -accoutumée de le servir depuis de longues années: cette femme était -mariée, et son mari et elle se retirèrent à Passy avec le pauvre -vieillard; toute sa fortune consistait en sa retraite du Conservatoire, -son traitement de l'Institut et celui de la Légion-d'Honneur. Toutes ses -ressources mouraient avec lui; il était donc de l'intérêt de ses -serviteurs de prolonger une existence à laquelle ils devraient un -bien-être inespéré, car tout le revenu de Gossec leur était abandonné, -et ses besoins n'exigeaient guère que les dépenses de la moitié de la -somme annuelle. Ses derniers jours furent donc heureux et tranquilles, -si l'on peut dire que le bonheur existe encore avec cette vie presque -végétative. Il avait conservé beaucoup de force physique et faisait -d'assez longues promenades dans le bois de Boulogne. Quand il arrivait -au Ranelagh: - ---Ah! ah! disait-il en apercevant le bâtiment, voilà l'Opéra-Comique, -n'est-ce pas? - -Sa conductrice se gardait de le contrarier, et disait comme lui. - ---Eh bien! entrons-y! - ---Non pas, répliquait-elle; vous oubliez que c'est aujourd'hui Pâques, -et que l'on ne joue pas; nous reviendrons demain. Le lendemain on lui -disait que c'était Noël ou toute autre fête, et chaque jour il se -retirait en se faisant une joie du plaisir qu'il goûterait le lendemain. -C'est ainsi qu'il vécut d'illusions jusqu'à son dernier jour. N'avais-je -pas raison de dire qu'il fut heureux jusqu'à la fin? Il s'éteignit au -commencement de 1829; il avait atteint sa quatre-vingt-seizième année. - -La carrière de Gossec offre une particularité bien remarquable dans -l'histoire de l'art. Le hasard voulut qu'il précédât toujours dans la -carrière quelque homme de génie qui venait s'emparer de la place qu'il -avait conquise, sans que ses travaux, à lui Gossec, eussent cependant -ouvert la voie à son successeur. Une fatalité singulière lui suscitait -des rivaux inconnus de tous les coins de l'Europe. Il débuta par des -symphonies et des quatuors qui devaient au moins lui assurer la -suprématie dans ce genre de composition et c'est quand sa célébrité -paraît le mieux assurée qu'apparaissent en France les oeuvres d'Haydn. -Il composa une messe des morts qui passe pour le chef-d'oeuvre de -l'époque; mais elle disparaît dans l'oubli dès qu'on connaît celle de -Mozart. Grétry et Gluck viennent à point nommé l'arrêter dans la -carrière où il les précède. Il fonde la première école de chant qui ait -existé en France; à peine a-t-il commencé son édifice, que la Révolution -vient le renverser et bâtit sur ses ruines le Conservatoire, dont -l'établissement a tant d'éclat, qu'il fait oublier jusqu'à l'existence -de la modeste école qui l'a précédé. Il ne lui reste plus qu'un titre -incontesté, celui de théoricien; et c'est son propre élève qui vient lui -enlever cette dernière couronne. Eh bien! le plus bel éloge de Gossec -est donc l'ignorance où il resta constamment de cette espèce d'injustice -du sort. Non-seulement il l'ignora, mais on peut dire qu'il la seconda, -par l'appui bienveillant qu'il donna toujours aux rivaux qui devaient le -détrôner: c'est lui qui aida Gluck à accomplir la révolution qui devait -anéantir à jamais le système musical dans lequel il avait écrit ses -ouvrages; il fut le premier à propager et à faire connaître les oeuvres -d'Haydn, qui condamnaient les siennes à un oubli éternel. C'est que -Gossec avait cette qualité si rare chez les artistes, d'aimer l'art pour -lui-même, en faisant abstraction complète de sa personne et de ses -oeuvres: il était du petit nombre de ceux qui se réjouissent du succès -d'un autre artiste, de ceux enfin qui ne voient que des confrères et -jamais de rivaux dans leurs émules. Gossec ne fut peut-être pas un génie -du premier ordre, mais il eut un immense talent; on le reconnaîtra sans -peine en réfléchissant à l'imperfection de son éducation première, alors -qu'il n'y avait pas d'enseignement organisé pour la musique, et que le -peu de principes qu'on inculquait aux élèves reposaient sur des bases si -fausses, qu'il ne fallait pas moins de peine pour les oublier dans la -pratique, qu'il n'avait fallu de temps pour les apprendre dans la -théorie. Les compositions de Gossec purent lutter sans trop de -désavantage avec les oeuvres jeunes et vivaces de Méhul et de Cherubini: -quelle somme de volonté et de talent ne lui avait-il pas fallu déployer -pour arriver à ce résultat, lui qui n'avait eu aucun modèle, puisque, -ces modèles, il les avait devancés par ses propres ouvrages! - -Aujourd'hui, il ne reste rien pour le public des oeuvres de Gossec, mais -ils vivent tout entier dans l'histoire de l'art où leur auteur doit -occuper une belle place par la multiplicité et la variété de ses -travaux. Ce qui vit encore, c'est le souvenir de sa bonté et de son -noble caractère, souvenir qui ne peut s'éteindre dans le coeur de ceux -qui l'ont connu. Trop jeune pour avoir pu l'apprécier à l'époque où il -jouissait de toutes ses facultés, je ne me souviens que confusément de -ses traits et de sa tournure; mais ce que je me rappelle parfaitement, -c'est le respect dont on l'entourait, la vénération qu'excitaient son -nom et sa personne, et ces souvenirs de mon enfance suffiront peut-être -pour faire excuser la longueur de ce récit. Pouvais-je, cependant, -m'étendre moins sur le compte de cet homme célèbre, et négliger les -détails de la longue et honorable carrière de ce compositeur, qui eut la -chance singulière d'entendre, à Paris, les dernières exécutions des -opéras de Lully et d'assister aux premiers triomphes de Rossini? - - - - -BERTON - - -I - -Rien ne réussit comme un opéra qui a du succès. Cette phrase pourrait -être prise pour un aphorisme de M. de la Palisse, si elle n'était -expliquée. - -Elle veut dire qu'un opéra pris dans les mêmes conditions de succès -qu'une tragédie, un drame, une comédie ou toute autre oeuvre dramatique -non lyrique, a une durée bien plus grande, parce qu'il possède en -lui-même des éléments, ceux de la musique, qui le font survivre au cours -ordinaire des représentations de toute pièce nouvelle. - -Prenons pour exemple le premier chef-d'oeuvre musical venu, _Montano et -Stéphanie_, qui n'a pas été représenté à Paris depuis vingt-cinq ans -peut-être. Eh bien! le titre non-seulement en est connu de tous les -amateurs de théâtre, mais le succès des morceaux a survécu à la vogue de -la pièce. Il n'y a pas d'année où l'on n'entende dans les concerts, soit -la magnifique ouverture qui sert de début à l'ouvrage, soit le bel air -de Stéphanie: _Oui c'est demain que l'hyménée_, etc.; mais, par la -raison même de leur immense retentissement, de cette progression de -renommée qui n'a fait que grandir chaque jour leur réputation, on ignore -assez généralement la manière dont ces ouvrages ont fait leur première -apparition devant le public, l'accueil qu'ils en ont reçu, les -modifications qu'ils ont subies et le jugement qu'ils ont provoqué dans -la presse contemporaine. - -Berton, l'auteur de _Montano_, était un compositeur célèbre et un homme -d'un esprit très-fin et très-distingué. Comme tous les musiciens qui -atteignent un âge très-avancé, il avait vu petit à petit disparaître ses -ouvrages du répertoire. Sa gloire n'était plus qu'un souvenir, il était -heureux de ces éloges que nous, ses confrères et ses amis, nous donnions -à ses opéras, que nous savions par coeur; mais il aurait préféré les -faire entendre à la génération actuelle qui ne les connaît que par -fragments. Berton était causeur, ce dont tous ses amis étaient -enchantés, et le plaisir était grand, lorsque, groupés autour du bon -vieillard, nous l'entendions nous raconter les beaux jours de sa -jeunesse, les souvenirs de Gluck, de Sacchini, son maître, de Grétry, -son protecteur, son ami et son émule, ses amours précoces avec la -célèbre cantatrice Maillard, son admission à l'orchestre de l'Opéra, à -la cour, au concert spirituel; puis, après ces premiers beaux jours, ses -luttes terribles avec la misère: pendant la première république, qui, -pour n'être ni démocratique ni sociale, n'en était pas plus clémente -pour les artistes; son courage, ses triomphes, enfin toutes les phases -de cette vie qui embrassait trois-quarts de siècle. Nous étions ravis de -cette spirituelle causerie, et n'eût été la crainte de fatiguer -l'aimable conteur, nous eussions tout oublié pour l'écouter: quand il -nous voyait ainsi sous le charme: Soyez tranquilles, nous disait-il, -rien de ce que je vais vous dire là ne sera perdu. Je m'occupe d'écrire -mes mémoires et rien n'y sera oublié. - -Ces mémoires ont-ils jamais été complétés? Les fragments qui pouvaient -en exister, que sont-ils devenus? Nul ne le sait. - -Un de nos amis, l'un des écrivains les plus distingués de la presse -musicale, Edouard Monnais, en a eu un chapitre entre les mains, du -vivant de Berton. Ce chapitre était relatif à _Montano et Stéphanie_. -Edouard Monnais s'en est servi pour faire un charmant article, intitulé: -_Histoire d'un chef-d'oeuvre_. Cet article fut inséré, il y a dix ou -douze ans, dans la _Gazette musicale_: il contenait plusieurs extraits -du chapitre des mémoires de Berton. Cette espèce de spécimen donnait -envie de connaître le reste de l'ouvrage. - -Il faut malheureusement renoncer à cet espoir; après la mort de Berton, -on a vainement cherché dans ses papiers pour trouver ces précieux -mémoires, que personne n'avait jamais vus, mais que l'auteur citait sans -cesse. Peut-être n'ont-ils jamais été rédigés, et n'ont-ils existé en -totalité que dans la tête du célèbre compositeur. Son imagination -ardente, même à soixante-quinze ans, lui faisait quelquefois regarder -comme des réalités des projets auxquels il ne cessait de penser, mais -qu'il ne mettait jamais à fin, précisément parce que cela était pour lui -d'une exécution trop facile. - -Je veux aujourd'hui vous raconter cette histoire de _Montano et -Stéphanie_, racontée par Berton lui-même. Mais avant d'en venir au -chef-d'oeuvre, il sera peut-être bon d'en faire connaître l'auteur par -quelques aperçus biographiques que je promets de faire aussi courts que -je pourrai. - -Berton appartenait à une famille de musiciens dont le nom n'avait pas -été sans éclat. Son père, Montan Berton, était un compositeur de mérite. -Il avait d'abord débuté à l'Opéra comme basse-taille en 1744; mais il -renonça, au bout de peu d'années, à la profession de chanteur; il se -fixa à Bordeaux, où il était à la fois chef d'orchestre du grand -théâtre, organiste dans deux églises et directeur du concert. C'est dans -cette période de sa carrière qu'il débuta comme compositeur, en écrivant -pour le théâtre de cette ville, où, de tout temps, la danse a été en -grande vogue, des airs de ballet qui furent très-appréciés. La place de -second chef d'orchestre étant devenue vacante à l'Opéra de Paris en -1755, Berton l'emporta au concours; quelques années après, il devint -titulaire, puis directeur de ce spectacle, et c'est sous son -administration que Gluck et Piccini vinrent donner leurs chefs-d'oeuvre -et opérer la grande révolution musicale qui changea tout le système -lyrique en France. - -Berton fut un chef d'orchestre éminent, et cette qualité était encore -plus précieuse qu'aujourd'hui à une époque où la plupart des -symphonistes n'avaient qu'un mérite très-contestable. «Il fut le -premier, dit M. Fétis dans son excellente biographie, qui donna -l'impulsion vers un meilleur système d'exécution, et son talent fut d'un -grand secours au génie de Gluck, pour opérer dans l'orchestre des -réformes devenues indispensables.» - -Berton père se distingua aussi comme compositeur; ses ouvrages, ayant -précédé l'apparition des ouvrages de Gluck, n'ont eu qu'une courte -durée. Mais en sa qualité de directeur de l'Opéra, il aida de son talent -les auteurs qui travaillaient pour son théâtre; c'est ainsi qu'il -composa tous les divertissements du petit opéra de _Cythère assiégée_, -de Gluck; qu'il ajouta des morceaux à l'opéra de _Castor et Pollux_, de -Rameau, entre autres la fameuse chacone, connue sous le nom de _Chacone -de Berton_. - -En 1780, on fit une reprise de _Castor et Pollux_, réorchestré par -Francoeur. On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'est avisé de -rajeunir par l'instrumentation des ouvrages dont les formes ont vieilli. -On ne jouait plus d'ouvrages de l'ancien répertoire français, la -tradition s'en perdait chaque jour, et, tout directeur qu'il était, -Berton crut devoir lui-même conduire l'orchestre. Il le fit avec tant de -soin et d'ardeur, qu'il rentra chez lui, épuisé de fatigue. Une fièvre -inflammatoire se déclara: il y succomba le septième jour. - -Berton père avait de belles pensions, comme ancien chef d'orchestre, -comme directeur en exercice, comme chef d'orchestre de la chapelle du -roi et comme violoncelle de la chambre. Mais toutes ces pensions -s'éteignaient avec lui, et il laissait une veuve et un fils âgé de -treize ans. - -Ce fils était notre Berton, l'auteur de _Montano et Stéphanie_. Il -paraît qu'à cet âge et malgré un nez monstrueux, nez qui aurait été -disproportionné chez un homme de sept pieds, tandis que celui qui en -était orné en avait à peine cinq; malgré, dis-je, cette superfétation -nasale, le jeune Berton était un charmant enfant. Sa position et celle -de sa mère intéressèrent en leur faveur: la veuve obtint une pension de -3,000 fr. et le fils une de 1,500. De plus, il fut admis sur-le-champ -comme surnuméraire parmi les violons de l'orchestre. Ce ne fut qu'un an -après qu'il fut reçu comme titulaire. - -Dans la dynastie des Berton, on naissait musicien. Le jeune Berton -n'avait pas à apprendre la musique, il n'avait qu'à se souvenir. A six -ans, il lisait toute musique à livre ouvert. Son père cependant ne -s'occupait guère de l'éducation musicale de son fils, persuadé que cela -devait venir tout seul. Effectivement, le petit Henri avait trouvé un -violon et il en avait joué; il avait vu un clavecin, il avait posé les -mains sur le clavier, et des accords s'étaient soudainement enchaînés -sous ses doigts. Mais ces accords avaient une succession, une variété -dont le secret restait un mystère impénétrable pour le jeune musicien. -Il alla trouver un des collègues de son père, Rey, alors chef -d'orchestre de l'Opéra; Rey lui montra tout ce qu'il savait, et ce -n'était pas long, c'était le système d'harmonie d'après le principe de -la basse fondamentale de Rameau, le seul alors connu en France. - -Voilà toutes les études scientifiques que fit Berton. Malheureusement, -et malgré son admirable instinct musical, l'insuffisance de ses études -premières s'est fait sentir dans tous ses ouvrages, et les meilleurs, -s'ils peuvent être offerts comme des modèles de conception et -d'imagination, sont déparés par des négligences qu'on ne peut expliquer -qu'en se rappelant les faits qui précèdent. - -Pendant tout le temps qu'il fut attaché à l'orchestre de l'Opéra, Berton -fit sa véritable éducation musicale, non par des travaux dont il n'avait -pas l'idée, mais par l'étude et l'audition des oeuvres dont il était un -des interprètes. - -Rey était loin d'avoir deviné le germe de talent qu'on n'aurait -cependant pas dû méconnaître chez le jeune élève, et Berton, découragé, -serait peut-être resté toute sa vie un médiocre violon d'orchestre, si -le meilleur de tous les maîtres n'était venu lui indiquer la voie qu'il -devait suivre si glorieusement. - -Berton avait quinze ans: relégué dans son petit coin d'orchestre, il ne -s'occupait guère de ce qui se passait sur le théâtre; il se contentait -d'écouter, il ne regardait jamais. - -Un jour, on jouait _le Devin du Village_; l'ouverture était terminée, et -l'on venait de finir la ritournelle du premier air; une voix suave, -pleine et sonore, fit entendre les premières mesures sous lesquelles -sont placées les paroles: _J'ai perdu tout ce que j'aime_. Cet air, -Berton l'avait entendu cent fois, il lui sembla qu'on le lui chantait -pour la première. Jusqu'à ce jour, les sons n'avaient été que jusqu'à -son oreille; c'en était fait, ceux-là avaient été jusqu'à son coeur. - -Lorsque l'air fut terminé, un musicien se tenait debout au milieu de -l'orchestre, et malgré les signes d'impatience du chef, ne bougeait non -plus qu'un terme, les yeux fixés sur une grande et belle fille que l'on -couvrait d'applaudissements auxquels elle répondait par le plus gracieux -sourire, montrant autant de grâce et d'aisance dans son maintien qu'elle -avait déployé de charme dans son chant. Le musicien indocile à la -discipline de l'orchestre, c'était Henri Berton; animé d'un sentiment -inconnu, de nouvelles sensations se révélaient à lui. Jusque là, il -n'avait aimé que la musique; dès ce moment, il l'aimait encore, que -dis-je? il l'aimait encore plus; mais une seule musique le touchait, le -faisait trembler et frissonner, c'était celle chantée par la belle jeune -fille dont il ne pouvait détourner les yeux. Le reste de l'opéra, les -autres airs, tout lui semblait vague et confus. - -A peine _le Devin du Village_ fut-il terminé, qu'il courut sur le -théâtre pour voir de près _la Colette_ qu'il avait tant admirée de sa -place: elle était déjà remontée dans sa loge. Mais qui était-elle? Il -s'informe, il demande. Comment ne la connaissez-vous pas? lui répond-on, -c'est la petite Maillard, cette petite fille de l'école de danse qui a -eu tant de succès il y a quatre ans à l'Opéra-Comique du bois de -Boulogne. Votre père l'a entendue chanter par hasard, il y a deux ans, -peu de jours avant sa mort; il lui a fait quitter la danse et l'a fait -entrer à l'école de chant de l'Opéra; il a parbleu bien fait, car ce -sera un jour le plus grand talent lyrique que nous ayons jamais -possédé.--Quel bonheur! cette réponse ouvrait la voie au jeune amoureux; -il connaissait déjà celle qu'il aimait, ou du moins il ne serait pas -tout à fait inconnu pour elle; il oserait se présenter. - -Effectivement, il se rendit sur-le-champ à la loge de la débutante. Le -succès fait naître les adorateurs, et la loge était déjà encombrée de -brillants seigneurs qui venaient papillonner autour de la nouvelle -déesse. Berton put se glisser inaperçu au milieu de cette foule dorée. -Nul ne fit attention à lui. Placé dans le fond de la loge, il pouvait -contempler tout à son aise, dans la glace devant laquelle elle se -décoiffait en lui tournant le dos, celle qui venait de lui procurer une -si vive émotion. Il n'entendait pas un mot de ce qui se disait, ne -voyait rien de ce qui se passait autour de lui et serait resté longtemps -absorbé dans cette contemplation admirative, si un nouveau personnage -n'était venu mettre fin à cette scène muette. - -Rey, le chef d'orchestre, venait d'entrer dans la loge, et perçant, sans -façon, le groupe de jeunes seigneurs qui entourait la toilette de -mademoiselle Maillard, il était allé droit à elle, et, la saisissant -dans ses bras, il l'embrassa tendrement. - ---Bien! très-bien! ma chère enfant, lui dit-il; voilà un début tel que -nous en avons vu bien peu à l'Opéra. Laissez-moi vous féliciter pour -vous d'abord et pour la mémoire de mon pauvre et excellent ami Berton, -dont votre succès est l'ouvrage, et qui vous a léguée à nous comme une -dernière preuve de son tact exquis et de son appréciation si vraie du -beau et du noble dans les arts. - ---Oh! merci, merci, répondit mademoiselle Maillard avec sa voix -enchanteresse; vous me rappelez ce que l'enivrement du succès allait -peut-être me faire oublier. Oui, c'est à Berton que je dois tout, mais, -hélas! il ne pourra pas jouir de son ouvrage, et jamais il ne saura -toute ma reconnaissance. - -En ce moment, un bruit sourd se fait entendre dans un coin de la loge. -Chacun se retourne vers l'endroit d'où le bruit est venu, et l'on -aperçoit, gisant à terre, un pauvre jeune homme à la figure pâle et -décomposée. - ---Mais, s'écrie Rey, c'est le petit Berton; il était donc ici? Comment -se fait-il? Oh! mon Dieu! c'est ce que nous avons dit de son père qui -l'aura ému si fortement. Vite, courons chercher un médecin. - -En un clin d'oeil la loge fut vide, il n'y restait que mademoiselle -Maillard, soutenant entre ses bras le pauvre enfant qui n'avait pu -résister à tant d'émotions. Mademoiselle Maillard retrouvait dans ses -traits enfantins ceux de son bienfaiteur, de celui dont tout à l'heure -elle bénissait la mémoire, et ses yeux étaient mouillés de douces -larmes, quand le pauvre Henri rouvrit les siens. - -En se voyant seul avec mademoiselle Maillard, en rencontrant son regard -doucement attaché sur le sien, en se trouvant presque entouré de ses -bras, il se crut le jouet d'un songe et ne put lui dire que ces mots qui -étaient toute sa vie: - ---Oh! mon Dieu, que je vous aime! - ---Mais il a le délire, s'écria mademoiselle Maillard effrayée et n'osant -pourtant le quitter, et le médecin qui n'arrive pas! - ---Non, mademoiselle, lui répondit tranquillement Berton, je ne suis pas -fou et je n'ai pas le délire. Tout à l'heure, j'étais là dans votre loge -à vous admirer sans être vu, et il est probable que vous ne vous seriez -pas aperçue de ma présence; mais vous avez prononcé le nom de mon père, -pauvre père que j'aimais tant! alors j'ai cru le voir paraître au milieu -de nous, et puis je ne sais plus ce qui s'est passé; mais je l'ai vu là, -entre nous deux, il semblait nous rapprocher en se tenant au milieu de -nous deux, et puis tout a disparu, je me suis réveillé, je vous ai vue -près de moi, vos yeux dans les miens, et je n'ai pu m'empêcher de vous -dire ce que j'ai ressenti dès que je vous ai vue: Mon Dieu, que je vous -aime! - -Si Berton avait quinze ans, mademoiselle Maillard en avait seize, et -tout ce qu'avait d'inintelligible la tirade qu'il venait de lui débiter, -elle le comprit parfaitement. - -Quand le médecin arriva, il trouva le pouls du jeune homme fort agité; -mais il ne remarqua aucun symptôme alarmant. Il est probable que le -pouls de mademoiselle Maillard ne lui eût pas paru plus tranquille s'il -l'eût consulté; mais tel n'était pas le but de sa visite. Rey voulait -reconduire Henri Berton chez lui; mais le jeune homme déclara qu'il se -trouvait on ne peut mieux, et que, loin de vouloir être reconduit, il -allait offrir son bras à mademoiselle Maillard, qui ne put refuser, et, -à dater de ce jour-là, elle eut chaque soir le même cavalier pour -retourner chez elle. - -Le récit de cette passion si imprévue, si romanesque, paraîtra sans -doute ridicule à quelques lecteurs. Que ceux-là oublient qu'ils ont -quarante ans, qu'ils tâchent de se rappeler qu'ils en ont eu quinze, et -peut-être ce qu'ils auront pris pour une folie ne leur paraîtra plus -qu'un souvenir. - - -II - -Les amours de Berton et de mademoiselle Maillard eurent une grande -influence sur la destinée du célèbre musicien. Pendant deux ans, elles -l'absorbèrent entièrement; il se contenta d'être heureux, jouissant des -succès de celle qu'il aimait, voyant avec joie croître son talent et sa -réputation, mais ne pensant nullement que, dans un ménage d'artiste, il -aurait au moins fallu qu'il apportât son contingent de gloire et de -renommée. - -En 1782, un fils naquit de cette union. Ce fut ce pauvre François Berton -que nous avons tous connu, chanteur et compositeur agréable, et qui fut -enlevé par le choléra en 1832. - -Berton se trouvait, à dix-sept ans, père d'un fils qu'il avait reconnu, -amant avoué d'une des plus grandes illustrations théâtrales de l'époque, -et n'ayant d'autre titre et d'autre avenir que sa place de deuxième -violon à l'Opéra. Il comprit alors toute la folie qu'il y aurait à -persévérer dans la voie qu'il avait suivie jusque là. Il se mit à -travailler sérieusement, seul, sans maîtres, mais avec l'instinct de sa -valeur et la force de sa volonté. - -Il se procura le livret d'un opéra intitulé _la Dame invisible_ et se -mit bravement à l'ouvrage. Mais à peine sa partition fut-elle terminée, -qu'un doute se présenta à son esprit. Ce talent dont il se croyait le -germe, le possédait-il effectivement? Ces idées, qu'il croyait sentir -bouillonner dans sa tête, étaient-elles les siennes? Savait-il les -formuler? Et ce qu'il croyait être bien, ne lui paraissait-il pas ainsi, -par suite d'une illusion de son amour-propre? - -Doute honorable, que ne connaissent jamais les esprits médiocres et dont -se sentent atteintes les intelligences d'élite. Aussi voit-on celles-là -plus sensibles que qui que ce soit à l'insuccès; car cet insuccès, ils -croient les premiers l'avoir mérité, et il leur faut les suffrages du -public pour les rassurer sur leur propre valeur. - -Naturellement ce fut l'amie de Berton qui la première fut la confidente -de ses craintes; elle se chargea de les dissiper, non par son propre -témoignage, il eût paru empreint de partialité. Elle confia la partition -manuscrite du jeune musicien à un juge compétent, dont l'approbation ou -le blâme pouvait décider du sort de l'auteur de l'ouvrage. - -Sacchini, c'est à lui qu'elle s'adressa, comprit ce que Rey n'avait pu -ni dû comprendre. Non-seulement il vit que le jeune Berton aurait du -talent, mais il devina que ce serait un talent d'inspiration et de -nature auquel les recherches de l'art devaient être interdites, sous -peine d'étouffer d'heureuses qualités par des études arides. Il voulut -que Berton vînt travailler chaque jour sous ses yeux, et ne le fit -exercer que dans le style idéal. - -Berton m'a raconté souvent que l'unique préoccupation de Sacchini était -de lui donner l'unité du style, si difficile à trouver pour les jeunes -compositeurs. Leur imagination trop ardente leur fait adopter des idées -qui n'ont souvent aucune corrélation; aussi Sacchini arrêtait souvent -Berton au milieu d'un air qu'il lui faisait entendre. - ---Est-ce que ce n'est pas bien? disait l'élève décontenancé. - ---Ah! répondait le maître, avec son baragouin français-italien, tes -idées sont touzours bien quand elles vont toutes seules; la première -phrase, elle est bien zolie, la seconde aussi, mais elle n'est pas de la -famille, et ze veux que tou en serces oune autre qui soit pioù proce -parente. - -Et Berton recommençait docilement. - -C'est sous la direction de Sacchini qu'il écrivit les premiers oratorios -qu'il fit exécuter au concert spirituel et qui commencèrent sa -réputation. Enfin, en 1787, il fit représenter un opéra-comique intitulé -les _Promesses de mariage_, et, dans la même année, _la Dame invisible_ -dont il est probable qu'il avait refait la musique. Ces deux ouvrages -furent suivis de plusieurs autres de médiocre importance et dont les -titres seuls sont restés. - -La Révolution éclata sur ces entrefaites, et, comme toutes les âmes -généreuses, Berton en adopta les principes avec ardeur. Elle lui inspira -un chef-d'oeuvre, les _Rigueurs du Cloître_, paroles de Fiévée. Ce fut -le premier ouvrage où Berton signala toute son individualité: les opéras -de Méhul et de Cherubini avaient ouvert une voie nouvelle à l'art. -Berton ne pouvait lutter avec ces deux grands maîtres, ni pour la -pureté, ni pour l'élévation du style, mais il avait des qualités -dramatiques qui compensaient largement celles dont l'avait privé le -défaut d'études; le sentiment excellent de la scène qu'il possédait au -suprême degré, lui faisait atteindre, du premier coup, le but qui était -quelquefois dépassé par ses illustres rivaux. - -Cependant la Révolution, dont l'aurore avait été saluée par l'expression -de tant de voeux et de si belles espérances, avait pris une tournure -menaçante pour tous les intérêts. La position de Berton était bien -changée depuis dix ans. - -Si belles que soient les premières amours, elles n'ont jamais que la -durée de tout ce qui enivre et parfume la vie. Elles s'évaporent et -s'envolent avec les illusions de la jeunesse pour faire place aux -réalités de l'âge mûr. Berton avait été fou de mademoiselle Maillard -enfant. Berton était devenu un homme, mademoiselle Maillard avait cessé -d'être une jeune fille aux rêves dorés, et chacun avait suivi sa voie. -Mademoiselle Maillard, après la retraite de madame Saint-Huberti, était -devenue souveraine de l'empire lyrique. Berton ayant embrassé avec -succès une carrière sérieuse et honorable, avait suivi les conséquences -de sa nouvelle position, il s'était marié: son excellente femme avait -voulu que le fils de son mari devînt le sien; mais ce fils eut bientôt -un frère et une soeur, et c'est à peine si les ressources du chef de -cette nombreuse famille suffisaient pour la faire exister, lorsqu'arriva -cette fatale période de nos troubles révolutionnaires, qu'on ne peut -stigmatiser qu'en l'appelant du nom infâme que l'histoire lui a imprimé -au front, le règne de la Terreur. - -Les efforts de Berton furent inouïs à cette cruelle époque pour braver -les obstacles de toutes sortes qui s'opposaient à ce qu'il pût -honorablement exister et faire exister les siens. Pour cela, il n'avait -qu'une ressource, l'exercice de son art, et qu'était l'art alors -considéré comme industrie? Outre l'Opéra, deux théâtres lyriques -existaient à la vérité; mais l'activité fiévreuse qui régnait dans tous -les esprits s'était communiquée au public des théâtres: les succès se -dévoraient en quelques jours, et la rétribution des auteurs n'étant -basée que sur le nombre des représentations, on comprend que les plus -féconds eux-mêmes trouvaient à peine des ressources suffisantes dans le -prix de leurs travaux. Bientôt les auteurs se lassèrent de produire -infructueusement; les écrits périodiques, les brochures, les vaudevilles -improvisés en quelques heures et auxquels la circonstance pouvait donner -un succès de quelques jours, étaient bien préférables pour les gens de -lettres à la composition des poëmes d'opéras, longs à mettre en musique, -plus longs encore à monter, et dont le produit était d'ailleurs partagé -par moitié avec le musicien. - -Berton se voyait donc, faute de poëme, dans l'impossibilité de se livrer -au travail. Il ne perdit pas courage et résolut de se faire une -pièce.--Son éducation littéraire, il faut le dire, avait été encore -moins soignée que son éducation musicale. Il n'avait aucune teinture des -langues anciennes et modernes, et vivait en assez douteuse intelligence -avec la grammaire; mais il avait de l'esprit, de la verve, de -l'imagination, versifiait facilement, et d'ailleurs le style est un luxe -dont se passent si facilement les poëmes d'opéra-comique, que ces -diverses considérations ne durent pas l'arrêter un instant. En moins de -quinze jours, il écrivit la pièce et la partition de _Ponce de Léon_, -opéra en trois actes, qui, un mois après, fut représenté avec le plus -grand succès (1794).--J'ai lu cet ouvrage, il n'est pas bon, tant s'en -faut; mais il est extrêmement gai, et devait être amusant à la -représentation, et sous ces deux rapports, au moins, il est supérieur à -beaucoup d'ouvrages d'auteurs de profession. - -L'année suivante, les temps étaient devenus meilleurs; les -réactionnaires (qu'on n'avait pas encore inventé d'appeler des réacs) -avaient eu le dessus sur les terroristes, et la Convention venait de -décréter l'établissement du Conservatoire. Berton fut appelé, dès la -fondation, à y professer l'harmonie, et les appointements de 2,400 fr. -qu'on lui alloua, lui fit croire un instant qu'il allait échapper à la -misère qui ne cessait de le menacer. Je dis: «lui firent croire,» car -ses appointements étaient payés en assignats, et leur dépréciation -augmentant sans cesse, tandis que le chiffre de la somme allouée restait -le même, ce ne fut bientôt qu'un leurre jeté aux plus justes exigences. -On verra tout à l'heure à quel taux était descendu le papier-monnaie. -Berton ne donna que deux ouvrages sans importance pendant les années -1795, 1796 et 1798. - -C'est en 1799 que Berton composa et fit jouer _Montano et Stéphanie_. -Les documents que je vais donner sur cet ouvrage émanent d'une source -certaine, car presque tous sont empruntés au chapitre des Mémoires de -Berton, dont j'ai déjà parlé, et auquel j'emprunterai plus d'une -citation. - -Dejaure avait lu, vers la fin de 1798, son poëme de _Montano_ aux -comédiens sociétaires du théâtre Favart. La pièce fut reçue avec -acclamation. Le nom de Dejaure est à peu près inconnu aujourd'hui; mais -il était à cette époque en assez bonne odeur auprès des sociétaires de -l'Opéra-Comique, et cette bonne opinion était justifiée par plus d'un -succès que Dejaure leur avait procuré, tels que le _Nouveau d'Assas_, -musique de Berton; _Lodoïska_, musique de Kreutzer; _Imogène_, aussi de -Kreutzer; les _Quiproquos espagnols_, musique de Devienne, et la _Dot de -Suzette_, qui avait été l'opéra de début de Boïeldieu. On demande au -poëte à qui il destinait sa pièce, et il répondit fièrement: «A Grétry.» -Les comédiens furent enchantés de ce choix et ne doutèrent pas que le -compositeur ne fût d'accord avec le poëte. Malheureusement il n'en était -rien, et Grétry ne voulut pas se charger de l'ouvrage, non qu'il ne le -trouvât très-musical, mais il s'excusa sur son âge, sa mauvaise santé et -autres prétextes qu'on est toujours forcé d'accepter. - -Grétry n'avait que cinquante-huit ans, mais il était à la fin de sa -carrière de compositeur: la Révolution avait renversé sa vie, et, qui -pis est, avait presque détruit sa réputation, en ce sens qu'elle en -avait consacré de nouvelles. Les ouvrages de Cherubini et de Méhul, en -obtenant de grands succès, avaient appris à Grétry qu'on pouvait aussi -réussir avec des combinaisons d'harmonie et en ne se contentant pas -d'exposer des mélodies qui, toutes belles qu'elles étaient, commençaient -à paraître un peu nues. Le goût du public avait aussi changé; habitué à -des émotions plus fortes, il ne serait revenu que difficilement à la -manière simple et naturelle de Grétry. Celui-ci avait bien essayé -d'imiter les novateurs, mais les essais qu'il avait tentés, dans -_Guillaume Tell_, _Pierre le Grand_ et _Lisbeth_, lui avaient prouvé -qu'il risquait de perdre ses belles qualités, sans avoir grande chance -d'en acquérir de nouvelles. Il y avait donc, sinon défiance de lui-même, -au moins acte de prudence à refuser d'entreprendre la musique d'un -ouvrage aussi important que _Montano_. - -Mais Grétry rendit au moins à Dejaure le service de lui indiquer un -musicien digne d'une tâche aussi lourde, et il lui désigna Berton. «Il -vous faut, lui dit-il, un musicien qui soit encore dans l'âge des -passions et qui néanmoins ait fait ses preuves au théâtre. Celui qui -réunit toutes ces conditions, c'est le petit Berton. Croyez-moi, -choisissez-le, et il vous rendra un chef-d'oeuvre.» La recommandation de -Grétry devait être toute-puissante, Dejaure le remercia et se hâta -d'aller trouver Berton. - -Berton demeurait alors rue Lepelletier, dans une espèce de mansarde -située au troisième étage. Tout exigu que fût l'appartement, il était -plus que suffisant pour contenir le peu de mobilier, seule fortune qui -restât aux habitants du logis: un lit, un berceau, quelques chaises, une -table et quelques ustensiles de cuisine, voilà quels étaient les seuls -ornements de l'espèce de grenier qu'habitait Berton avec sa jeune femme -et deux enfants, dont l'un était encore à la mamelle. - -La Révolution avait commencé par dépouiller Berton de tous les droits -qu'il avait à l'hérédité des charges de son père, ainsi que de la -pension qu'il devait aux bontés de la reine Marie-Antoinette. La fortune -de sa femme, hypothéquée sur des créances payables au trésor public, -avait été totalement anéantie. Il ne lui restait donc que les 200 fr. -par mois, de sa place de professeur d'harmonie au Conservatoire: mais -les assignats avaient alors subi une telle dépréciation, qu'un jour -madame Berton eut grand'peine à faire accepter à son porteur d'eau, pour -le prix de sept voies d'eau qu'elle lui devait, un mandat de 200 fr., le -total d'un mois d'appointements de son mari. - -Il avait fallu faire ressource de tout. Ce furent d'abord les objets de -luxe et de toilette, qu'il n'aurait d'ailleurs pas été prudent de -porter, puis les meubles les moins indispensables; mais, après ceux-là, -il fallut aussi se défaire des plus utiles, et un jour vint, jour -malheureux, où Berton fut obligé de vendre son piano, son piano son -meilleur ami, son consolateur, son gagne-pain. La nécessité le voulut -ainsi, et il ne restait plus rien à vendre, le désespoir aurait -peut-être amené quelque fatale catastrophe, lorsque Dejaure vint frapper -à la porte de Berton. - -Dejaure savait ce que c'était qu'une misère d'artiste, mais il ne -s'attendait pas à la pénurie où il trouva la famille Berton. Il eut, -néanmoins, l'air de ne s'apercevoir de rien, se présenta avec aisance, -accepta la chaise boiteuse qu'on lui offrit, s'y installa comme dans le -meilleur fauteuil, félicita madame Berton de la gentillesse de ses -enfants et annonça l'objet de sa visite. - ---Mon cher Berton, dit-il au compositeur, c'est un de vos confrères, et -le plus illustre de tous, qui m'envoie vers vous. J'ai lu aux -sociétaires un opéra en trois actes qu'ils ont reçu avec acclamations. -Je ne vous cacherai pas que j'ai désiré que la musique en fût faite par -le musicien dont j'admire le plus le talent. J'ai porté mon poëme à -Grétry, il n'a pu s'en charger, et je dois vous rapporter ses propres -paroles: _Donnez votre pièce au petit Berton, il vous rendra un -chef-d'oeuvre_. - ---Donnez, Monsieur, s'écria Berton, je suis trop heureux du suffrage de -celui que j'admire plus que tous pour ne pas tenter de justifier sa -prédiction. Lisez-moi d'abord votre ouvrage. - -Après la lecture, Berton était ivre de joie. - ---Notre vieux Grétry a eu raison, dit-il à Dejaure, je ne puis vous -promettre un chef-d'oeuvre, mais bien certainement je vois matière, dans -votre pièce, à faire mieux que tout ce que j'ai produit jusqu'ici. - -Le poëte et le musicien se séparèrent enchantés, et Berton se mit -immédiatement à l'oeuvre. Sans piano, sans le secours d'aucun -instrument, un mois après il avait terminé sa partition, moins un seul -morceau. - -Ce morceau était le final du second acte. La multiplicité des voix, le -double choeur qui figure dans le crescendo exigeaient que la partition -fût écrite sur du papier à vingt-huit portées. Ce papier est assez rare, -il fallait le faire faire exprès. Berton alla trouver son marchand de -papier habituel, Deslauriers, qui demeurait rue des Saints-Pères, nº 14. - -Malheureusement Berton avait avec Deslauriers un ancien compte qu'il -n'avait pu solder, et pour lequel il lui avait fait un billet de 155 -fr.; mais le billet était depuis longtemps en souffrance. Le marchand -fut inflexible; le papier à vingt-huit portées coûtait 3 fr. le cahier, -il en fallait trois, et Berton ne les obtiendrait que contre de -l'argent, mais de bon et véritable argent, et non des assignats. Or, de -l'argent, c'était chose impossible à avoir. Berton n'avait que ses 200 -francs par mois du Conservatoire, et le paiement s'en faisait en -assignats comme dans toutes les caisses de l'Etat, ce qui en réduisait -la valeur à zéro. Faute de 9 francs, le pauvre compositeur se voyait -donc réduit à interrompre son oeuvre, l'oeuvre qui contenait tout son -présent et son avenir. Il n'y avait plus rien à vendre à la maison et sa -philosophie allait peut-être lui faire défaut. - -Un éditeur de musique vint le tirer d'embarras. - -Gaveaux entre un matin chez Berton. - ---Mon ami, lui dit-il, je viens te prier de me rendre un service, que je -te paierai, bien entendu. Mais comme cela te coûtera fort peu, je ne -pourrai pas te le payer bien cher. Il s'agit de m'arranger l'ouverture -de _Démophon_ pour deux flageolets. - ---Comment! pour deux flageolets? s'écrie Berton en faisant un bond. - ---Mais certainement, reprit l'éditeur: le flageolet est un instrument -qui gagne beaucoup, les amateurs sont las de jouer _Triste raison_, le -_Ça ira_ ou l'air de _la Carmagnole_. Je crois qu'il ne serait pas mal -de leur donner un peu de musique sérieuse, et l'ouverture de _Démophon_ -me paraît admirablement choisie. - ---Admirablement est le mot, interrompit Berton; mais, outre le prix, -fourniras-tu le papier? - ---Certainement, il en faut si peu, une feuille suffira. - ---Oh! non vraiment, dit Berton, il m'en faudra beaucoup, deux ou trois -cahiers. - ---Comment! trois cahiers pour écrire une ouverture qui tiendra dans deux -pages? - ---Oh! oui, mais les brouillons, il faut essayer avant d'arranger. - ---Allons, dit Gaveaux en riant, je vois que tu as envie que je te fasse -cadeau de papier réglé. Soit, tu en auras trois cahiers. - ---Merci, mais je voudrais, qu'il eût vingt-huit portées. - ---Ah! par exemple c'est trop fort! Tu me demandes un papier comme il -n'en existe peut-être pas un seul cahier à Paris. Tiens, cessons cette -plaisanterie. Je t'avais apporté une feuille de papier; la voici. Je te -donnerai deux écus de six francs, cela te convient-il? - ---Oui, certainement, dit Berton, j'accepte, mais j'ai encore une -condition à t'imposer. Tu sens que mon titre de professeur d'harmonie au -Conservatoire m'impose une certaine dignité, une certaine réserve. Quoi -que tu m'aies assuré que le flageolet gagne beaucoup, cet instrument -n'est pas encore très-adopté au Conservatoire, et l'espèce de partialité -que je montrerais pour lui en arrangeant à son usage une oeuvre aussi -importante que l'ouverture de Vogel, pourrait me faire du tort. Je -t'arrangerai l'ouverture, mais tu n'y mettras pas mon nom. - ---Diable! mais cela ne fait pas mon affaire, il me faut un nom d'auteur. - ---Eh bien! tu mettras: Ouverture de _Démophon_ arrangée pour deux -flageolets, par J.-B. Figeac, citoyen de Pézénas. Tu es du pays, cela -fera honneur à ton département. - ---Je veux bien, dit Gaveaux en se retirant, mais tu ne me feras pas trop -attendre? - ---Sois tranquille, je vais m'y mettre sur-le-champ, et tu n'auras pas -besoin de venir me redemander ton ouverture, je te la porterai dès que -ce sera fini. - -Gaveaux se retira; deux heures après, Berton lui porta l'arrangement. -L'éditeur, enchanté de la promptitude du musicien, ne voulut pas rester -en arrière de bons procédés avec lui, et il doubla la somme convenue: au -lieu de deux écus de six francs, il lui en donna quatre. - -Berton ne fit qu'un saut de la boutique de Gaveaux à celle de -Deslauriers; mais, en entrant, il eut soin de faire sonner dans sa poche -les quatre écus qu'il possédait. Ce son argentin, qu'on entendait alors -si rarement, dérida soudainement le front du vieux marchand. - ---Je parie que vous venez me demander du papier à vingt-huit portées. -Voyez quel bonheur, citoyen: hier en remuant mes fonds de magasin, on en -a retrouvé douze cahiers; ils sont à votre service, les voulez-vous? - ---Non pas, répondit Berton, je n'en veux que trois. Voici 12 francs, -prenez 9 francs, et rendez-moi le reste. - ---Et mon billet de 155 francs? dit Deslauriers. - ---Oh! soyez tranquille, dit Berton en se retirant, maintenant que je -suis sûr de pouvoir faire mon opéra, je pourrai vous le payer. - -Il court rue Lepelletier, escalade ses trois étages, embrasse ses -enfants, saute au cou de sa femme. - ---Tiens, ma bonne amie, nous voilà riches; j'ai du papier pour mon -finale et de l'argent pour faire bombance. Va-t'en vite aux provisions. -Voici 15 francs, achète-nous de quoi vivre au moins une décade. Je suis -las de ne manger que du pain; apporte-nous ce que tu voudras de -meilleur. - ---Mais quoi encore, mon ami? avec 15 francs il faut que nous puissions -dîner au moins dix jours. - ---C'est bien comme cela que je l'entends. Rapporte nous un bon morceau -de lard et des lentilles. De cette façon nous changerons. Nous mangerons -un jour du lard aux lentilles et le lendemain des lentilles au lard. -Madame Berton embrasse son mari en riant, prend son panier aux -provisions et son plus jeune enfant, puis laisse seul son mari, en lui -recommandant de bien soigner le feu. Le compositeur, enchanté, se met -dans un coin de la cheminée, assis sur un petit tabouret, son encrier à -terre et, saisissant un des précieux cahiers à vingt-huit portées, il -écrit immédiatement les premières mesures de son crescendo. - - -III - -Mais à peine a-t-il commencé les premières lignes, qu'une difficulté de -mise en scène se présente à son esprit. Il ferme les yeux et tâche de se -représenter les personnages et la manière dont ils seront groupés: ils -ne s'offrent à son esprit que d'une manière vague et confuse. Il imagine -alors de les faire figurer artificiellement devant lui. Il aperçoit dans -un coin de la chambre un tas de vieux bouchons; il va en ramasser une -douzaine et les range debout sur sa table, en les surmontant chacun d'un -petit papier indiquant le nom du personnage qu'il lui représente. - -Voici comment Berton rend compte de cet expédient: «J'avais cinq rôles -principaux à faire agir et parler. Je fis donc choix de cinq gros -bouchons: à la gauche du spectateur, le premier, était Stéphanie, le -deuxième Léonati, le troisième Salvator, le quatrième Montano, et le -cinquième Altamont. Les petits bouchons placés derrière représentaient -les officiers et les gens de leur suite. Cette statistique exacte du -tableau que je désirais que la scène offrît me fut d'un grand secours; -car, en faisant avancer ou reculer, à mon gré l'un de ces personnages, -lorsque l'un d'eux me paraissait avoir trop tardé à parler, je -m'identifiais plus directement avec l'intérêt et le pathétique éminent -de cette belle situation dramatique.» - -J'avoue que je n'ai jamais trop compris comment on s'identifiait plus -directement avec le pathétique d'une situation en faisant avancer ou -reculer des bouchons; il faut bien qu'il en ait été ainsi, puisque -Berton nous l'affirme. Peut-être tout cela devait-il être expliqué dans -un chapitre de ses Mémoires perdus, intitulé: De l'influence de l'emploi -de vieux bouchons en matière de finale et de situation dramatique.--Quoi -qu'il en soit, le procédé réussit parfaitement au compositeur, et il -était encore occupé à cet intéressant exercice, lorsque sa femme rentra. -Elle avait entendu sonner midi et demi à une horloge voisine, et elle -venait lui rappeler que, ce jour-là, sextidi, sa classe avait lieu au -Conservatoire à une heure précise. Berton n'eut que le temps de -s'habiller à la hâte, pour se rendre à l'appel du devoir. Mais en -rentrant, il chercha vainement les personnages de son opéra: sa femme -avait jeté tous les bouchons par la fenêtre, sans se douter qu'ils -eussent l'honneur de représenter Stéphanie, Montano, et tous les héros -du drame sur le succès duquel était fondé l'espoir et l'avenir de sa -famille. Berton, qui riait de tout, ne se fâcha pas de l'esprit d'ordre -et de rangement de sa femme; il continua à écrire son finale, qu'il eut -terminé au bout de deux jours, et il se hâta de porter sa partition -complète au théâtre. On lui promit qu'elle allait être remise à la -copie, et il attendit patiemment qu'on le prévînt pour la première -répétition. - -Un matin, Dejaure entre chez Berton, pâle et défait. Mon ami, nous -sommes perdus; depuis huit jours on répète en secret un opéra sur le -même sujet que le nôtre; il s'appelle, je crois, _Ariodant_. L'auteur du -poëme est Hoffman et la musique est de Méhul.--C'est impossible, dit -Berton; Hoffman sait très-bien que j'ai un tour avant son ouvrage, et je -lui ai parlé du mien il n'y a pas deux semaines. Courons chez -lui.--Arrivés chez Hoffman, on leur dit qu'il était à Nantes depuis une -quinzaine de jours. L'on avait profité de son absence pour lui faire -commettre cette mauvaise action à son insu. Nos deux auteurs écrivirent -sur-le-champ à leur confrère; et Hoffman leur répondit sur-le-champ en -envoyant aux comédiens une signification par huissier de faire cesser -les répétitions d'_Ariodant_, ajoutant qu'il ne les laisserait reprendre -qu'avec l'assentiment des auteurs de _Montano_, et lorsque leur ouvrage -aurait eu un nombre de représentations suffisant pour en assurer le -succès. Dès le lendemain, on commença les répétitions de _Montano_. - -Les ouvrages que Berton avait donnés précédemment n'avaient jamais -offert de grandes combinaisons de masses, et les chanteurs furent -effrayés du grand nombre de morceaux d'ensemble, et surtout du finale où -se trouvait le formidable _crescendo_. Bref, le bruit se répandit -bientôt au théâtre que c'était une musique baroque, incompréhensible; -que le finale était inexécutable, et que la situation sur laquelle le -poëte avait le plus compté avait tout à fait été manquée par le -musicien. - -Ces rumeurs prirent une telle consistance, que Dejaure crut devoir -aller, de son autorité privée, intimer l'ordre au copiste de supprimer -toute cette partie du finale. Celui-ci, fort heureusement, était un -assez bon musicien, qui savait lire ce qu'il faisait copier; il résista -au poëte et alla raconter sa tentative au compositeur; celui-ci courut -sur-le-champ porter sa réclamation au comité; il demanda à être entendu -avant d'être condamné, et, sur la motion d'Elleviou, on décida qu'une -répétition générale aurait lieu dès le lendemain, pour entendre le -morceau qui faisait naître tant de réclamations. - -Berton avait convoqué quelques amis et confrères. Dalayrac, Kreutzer, -Catel, Garat, Elleviou, et d'autres dont le souvenir m'échappe, se -rendirent à l'appel. Le premier acte et toute la première partie du -second firent un excellent effet. Mais au finale, à l'explosion du -_fortissimo_ qui couronne le _crescendo_, ce ne fut qu'un cri -d'enthousiasme arraché par l'admiration. Garat, se levant de sa place, -et applaudissant avec fureur, domina tous les bruits de sa voix sonore: -_Bravo, bravissimo, pixiou!_ s'écria-t-il, et les applaudissements des -musiciens et des chanteurs vinrent compléter l'ovation la plus honorable -pour le compositeur. Trois autres répétitions suffirent pour mettre -l'ouvrage en état d'être représenté. Après la dernière, Blasius, le chef -d'orchestre, interpella Berton: - ---Et ton ouverture? - ---Je n'ai pas eu le temps d'en faire une; on dira celle des _Rigueurs du -cloître_. - ---Non pas, vraiment, reprit vivement Blasius, un opéra comme celui-ci -mérite d'avoir une ouverture toute neuve, et qui n'ait jamais servi. - -Puis, se tournant vers ses musiciens, et sans consulter le compositeur: -Mes amis, à demain à midi pour répéter la belle ouverture que vous -apportera mon ami Berton. Il n'y avait pas à reculer, on avait promis en -son nom. Berton devait avoir fait son ouverture, et la donner toute -copiée le lendemain. Il avait la nuit devant lui. Ses élèves, Pradher, -Lafont, Bertheaux, Courtin, Gustave Dugazon et Quinebaut lui promirent -de venir chez lui le lendemain, à quatre heures du matin, escortés de -deux copistes du théâtre, pour transcrire sa partition sur les parties -d'orchestre. - -En rentrant chez lui, Berton trouva installé Deslauriers, le marchand de -papier, dont il avait obtenu à si grand'peine les trois cahiers réglés à -vingt-huit portées. - ---Ah! citoyen, lui dit le marchand, je sors de votre répétition, et je -suis dans l'enthousiasme; c'est superbe, admirable, et je ne puis mieux -vous prouver mon admiration qu'en vous offrant de vous acheter votre -partition. - -L'offre était tentante pour qui ne possédait rien, Berton pensa à -devenir fou de joie, quand Deslauriers lui offrit la somme magnifique de -1,000 francs. - ---En argent? dit le compositeur. - ---En argent et en papier, répondit le marchand. - ---Ah! pour du papier, personne n'en veut plus, et je n'en accepterai -pas. - ---Oui, le papier du gouvernement, celui-là ne vaut rien; mais le vôtre -et le mien, c'est bien différent. - ---Comment? je ne comprends pas. - ---Je vais vous faire comprendre. Tenez, voici un petit traité tout -préparé, vous n'avez plus qu'à le signer. - -«Entre les soussignés a été convenu ce qui suit; Le citoyen Berton, -auteur de la musique de l'opéra intitulé _Montano et Stéphanie_, cède -par les présentes son oeuvre au citoyen Deslauriers, qui se propose d'en -faire graver la partition, parties séparées, ouverture et airs pour tels -instruments qu'il lui plaira, le compositeur s'engageant à faire toutes -les corrections. Cette vente est faite moyennant la somme de 1,000 -francs ainsi payée: en argent comptant, 300 francs; en un billet de -Berton à Deslauriers échu depuis longtemps, 155 francs, et en partitions -de musique au choix du citoyen Berton, à prendre dans le catalogue et le -fonds appartenant audit Deslauriers, pour la somme et jusqu'à la -concurrence de 545 francs, avec la déduction du quart du prix marqué -net.--Total, 1,000 francs.» - -Ce marché d'Arabe fut accepté avec reconnaissance par le compositeur, et -je ne crois pas qu'il lui soit arrivé une fois dans sa vie de maudire -_l'infernal capital_, lui qui avait été la victime de la spéculation la -plus odieuse. - -Cependant il fallait songer à l'ouverture. Berton y songea toute la -nuit, mais il ne trouva rien. Ses élèves arrivèrent ponctuellement le -lendemain à quatre heures. Leur présence, l'influence du dernier moment, -électrisèrent le compositeur, une idée lui jaillit du cerveau, cette -idée était toute l'ouverture: il l'écrivit de verve et sans s'arrêter. -Ses feuillets étaient transcrits à mesure qu'il les écrivait. Pradher et -Lafont copiaient les parties de violons, Quinebaut celles d'altos, -Bertheaux celles de violoncelles et de contre-basses, Courtin celles des -cuivres et timbales, et Gustave Dugazon celles de flûtes, hautbois, -clarinettes et bassons. A midi l'ouverture, ainsi improvisée, était -copiée; à midi et demi elle était répétée, applaudie et saluée comme un -chef-d'oeuvre. C'est, en effet, un des meilleurs morceaux de ce genre -qui existent. - -La première représentation de _Montano_ eut lieu le soir même, le 7 -floréal an VII (26 mai 1799); mais elle fut loin d'être aussi calme -qu'on pourrait l'imaginer, d'après le succès constant que l'ouvrage a -obtenu pendant près de trente années consécutives. L'orage éclata au -deuxième acte, lorsque l'on vit la décoration représentant la chapelle -de l'église où se doit célébrer l'hymen de Stéphanie. - -Certes, si l'on compare la situation de Paris en 1799 à celle de Paris -en 1793, on peut dire qu'en 1799 la capitale jouissait des douceurs -d'une république modérée; mais la violence du parti vaincu saisissait -toutes les occasions de se manifester. Le culte n'était pas encore -rétabli, et la vue des insignes du catholicisme suffit pour faire -éclater l'indignation d'une petite fraction du parterre, dont la -turbulence sut imposer la loi pendant un instant à la grande majorité du -public. Le vacarme recommença de plus belle, quand Solié, qui jouait le -rôle d'un prêtre, Salvator, vint pour chanter l'air: _Quand on fut -toujours vertueux_; il n'y eut pas moyen d'en entendre une note, et le -chanteur dut s'interrompre devant les injures et les interruptions. Tout -à coup un homme se lève sur une banquette du parterre; il est enveloppé -dans un large manteau: - -«--Silence! silence tous! s'écrie-t-il d'une voix de Stentor; respectez -la liberté des opinions, ou bien le premier qui recommencera cet ignoble -tapage m'en rendra raison. - -»--Et qui donc êtes-vous pour nous imposer silence? lui crie-t-on du -côté d'où s'élevait le plus de bruit. - -»--Qui je suis? le général Mellinet. Il paraît que vous ne voulez pas -user de vos oreilles, eh bien! je vous en débarrasserai.» - -Cette harangue peu parlementaire imposa silence aux perturbateurs. Le -général Mellinet était un ami de Berton, grand amateur de musique, et -son énergie suffit pour rétablir le calme. On fit recommencer l'air de -Solié, qui le chanta à merveille, et on l'applaudit avec transports. Le -finale, le fameux _crescendo_, l'admirable énergie de Gavaudan-Montano, -la grâce de Jenny Bouvier-Stéphanie excitèrent l'enthousiasme, et le -succès fut complet malgré la faiblesse du troisième acte, qui n'est pas -celui que l'on a joué depuis. - -A la seconde représentation, on supprima les emblèmes religieux. Solié -prit les habits d'un prêtre du rite grec, et il n'y eut pas la moindre -opposition. A la troisième représentation, le succès augmenta encore et -la recette fut une des plus belles qu'on eût faites depuis longtemps. - -Mais, hélas! ce succès si péniblement acquis devait être bien -soudainement interrompu. Le lendemain même de cette troisième -représentation, Camerani, le régisseur, vint annoncer une fatale -nouvelle à Berton. - ---Ah! moun boun ami, s'écrie-t-il en entrant, toi, moi, la comédie, -_Montano_, nous sommes tous perdous! la police il vient d'envoyer -l'ordre de ne piou zouer zamais ton beau, ton souperbe opéra. - -Berton fut attéré à cette nouvelle; il résolut cependant de tenter une -démarche. Laissons-le raconter. - -«Dejaure, atteint déjà du mal qui, peu de temps après, le mit au -tombeau, ne pouvait pas venir avec nous à la police. Camerani et moi -nous nous y rendîmes seuls; pendant un assez long temps nous fîmes -antichambre. Enfin nous fûmes introduits dans le cabinet du Minos -républicain. Il était sur sa chaise curule, le bonnet rouge sur la tête, -et, sans nous inviter à nous reposer, il nous adressa la parole avec -rudesse et dans toutes les formes à l'ordre du jour. - -»--Citoyen, me dit-il, comment as-tu eu l'audace de composer un ouvrage -contre-révolutionnaire?... - -»--Mais, citoyen... - -»--Un ouvrage dans lequel on fait figurer un prince souverain, avec ses -écuyers, ses pages, ses vassaux, des prêtres, un autel, et toutes les -momeries du fanatisme papal, que les vertus républicaines ont proscrites -pour jamais?... C'est intolérable, c'est un crime de chouannerie! Mais -surtout, ce qui est plus audacieux encore, c'est d'avoir osé mettre en -scène un prêtre honnête homme. - -»--Mais, citoyen, je croyais que la musique... - -»--C'est justement en ce point que tu es plus coupable, car tout ce que -chante ton cafard est excellent, et sans la force de mes sentiments -républicains, je me serais laissé toucher par tes accords -aristocratiques... Va donc, jette ton ouvrage au feu, et trouve-toi -heureux d'en être quitte à si bon marché.» - -Une telle sentence était sans appel; elle ne reçut cependant pas son -exécution dans son entier; l'ouvrage ne fut pas jeté au feu, mais les -représentations en cessèrent entièrement. - -Ainsi, ce chef-d'oeuvre dont nous parlons aujourd'hui, juste cinquante -ans après sa première apparition, n'eut pas plus de trois -représentations consécutives. - -Ce ne fut que deux ans après, en 1801, qu'il fut permis de le rejouer. -Dejaure était mort, et ce fut Legouvé qui refit le troisième acte, celui -que nous connaissons. Le succès de la reprise fut aussi grand que -l'avait été celui des premières représentations, et _Montano et -Stéphanie_ ne quittèrent plus le répertoire. - -Je n'entreprendrai pas de donner la liste des ouvrages de Berton qui -suivirent _Montano_; elle serait trop considérable. Il suffira de les -citer: _le Délire_, _Aline reine de Golconde_, _les Maris garçons_, -_Françoise de Foix_, etc., etc. Berton fut nommé directeur de la musique -de l'Opéra-Italien en 1807, puis chef du chant à l'Opéra en 1809. En -1815, il fut admis à l'Institut par ordonnance, le nombre des membres de -la section de musique, qui n'était que de trois, ayant été porté à six. -Puis il fut fait chevalier de la Légion-d'Honneur à la même époque; il -ne fut promu au grade d'officier qu'en 1838. - -Si Berton n'avait pas eu le caractère le plus heureux, sa vieillesse -aurait pu passer pour très-malheureuse, car il fut accablé de chagrins -de toutes sortes. - -Chargé d'une nombreuse famille, ayant passé les meilleures années de sa -vie au milieu de la tourmente révolutionnaire, il ne put jamais faire -d'économies, et ses ressources égalèrent à peine le chiffre de ses -dépenses. - -Homme d'imagination et non de savoir, il ne sut pas comprendre que son -talent résidait dans la fraîcheur de ses idées et dans la jeunesse de -son esprit. Lorsque l'âge vint s'abattre sur sa tête, il crut pouvoir -travailler comme il avait fait dans sa jeunesse, c'est-à-dire écrire, -car Berton a toujours écrit et n'a jamais cherché. Ses derniers ouvrages -n'offraient plus que de rares éclairs de génie, les réminiscences y -abondaient, et cet homme si jeune de caractère, était vieux de style. Il -n'avait compris ni adopté la révolution musicale opérée par Rossini, et, -il faut le dire à regret, il se montra un des adversaires les plus -obstinés de cet immense génie. Il publia deux brochures à ce sujet, -l'une intitulée: _De la Musique mécanique et de la Musique -philosophique_, et l'autre: _Epître à un célèbre compositeur français, -précédée de Réflexions sur la Musique mécanique et la Musique -philosophique_. Le célèbre compositeur était Boïeldieu, qui ne fut -nullement flatté de la dédicace d'un pamphlet entièrement opposé à ses -opinions. - -Vers 1820, Berton, voyant son répertoire presque délaissé, et se -trouvant pressé par un besoin d'argent, en abandonna le produit à -perpétuité aux sociétaires de l'Opéra-Comique, moyennant une rente -viagère de 3,000 fr.--On vit alors ce répertoire se rajeunir et ne plus -cesser de figurer sur l'affiche. Mais la société fit faillite en 1828; -la rente fut anéantie, et le répertoire du pauvre musicien avait été -tellement usé par les sociétaires, qu'il n'était plus exploitable. -Jusqu'au jour de sa mort, Berton fit de vains efforts pour faire -reprendre un de ses grands ouvrages; il ne parvint jamais qu'à faire -remonter un opéra en un acte, _le Délire_, qui fut joué cinq ou six -fois. - -Mais des chagrins encore plus réels et plus douloureux avaient frappé la -vieillesse de Berton: il avait survécu à tous ses enfants. Il mourut au -mois d'avril 1842, entouré des soins les plus touchants de son -excellente femme, dont il n'était l'aîné que d'un an. - -Madame Berton n'a pu obtenir qu'une modeste pension de 1100 fr., et -comme si tout en elle avait dû finir avec celui à qui elle avait -consacré sa vie, sa raison ne tarda pas à s'altérer après la mort de son -mari. Elle existe encore, si la vie matérielle privée d'intelligence -peut s'appeler une existence. - -François Berton a laissé une veuve et deux fils. L'aîné a débuté au -Théâtre-Français et a épousé une fille de M. Samson, le spirituel -comédien qui est une des gloires de ce théâtre. Le plus jeune chante -l'opéra-comique, et a épousé une jeune femme qui suit la même -profession, et à qui ceux qui l'ont entendue dans plusieurs villes des -départements et principalement au théâtre français d'Alger, -reconnaissent un talent distingué uni au physique le plus gracieux. - -Je ne puis penser à Berton sans me rappeler avec attendrissement un des -derniers incidents de sa vie. En 1841, il y eut une vacance dans la -section de musique de l'Académie des beaux-arts de l'Institut. J'étais -l'un des candidats, et je n'avais pas de plus chaud partisan que -l'excellent Berton. Les titres très-réels de mon concurrent rendaient la -lutte difficile, et j'étais loin de m'illusionner sur le résultat. Mais -le pauvre père Berton était, sous ce rapport, plus jeune que moi; il -croyait tout ce qu'il désirait. Peut-être fut-ce là le secret du bonheur -de sa vie. J'allai le voir la veille de l'élection. «Mon cher enfant, me -dit-il, votre affaire est assurée, et je m'en fais garant. Je veux -moi-même vous annoncer votre nomination. Je m'invite à dîner demain chez -vous avec ma femme, votre bon père, et toute votre famille, et toi -aussi, dit-il à Panseron, un de ses bons amis et de ses habitués qui -était présent à notre entretien.--Monsieur Berton, lui répondis-je, il -n'y a qu'une chose de sûre pour moi, c'est que demain sera un beau jour, -puisque j'aurai le bonheur de vous recevoir.» - -L'élection eut lieu le lendemain, et j'échouai. Mon frère était venu -m'annoncer ma défaite, et j'avais pris mon parti très-gaîment; mais -j'eus le coeur navré quand je vis entrer le pauvre Berton, donnant le -bras à mon père, qu'il avait rencontré dans l'escalier. - -Mon père avait alors quatre-vingt-deux ans; mais quoique Berton fût plus -jeune de cinq ou six ans, l'excellente santé de mon père lui laissait -encore une apparence de vigueur qui contrastait avec l'air chétif de -Berton, dont les traits étaient renversés. Les deux vieillards se -jetèrent à mon cou, et me tinrent étroitement embrassés: Mon pauvre -enfant, me dit Berton, je voulais vous avoir pour confrère, je ne -pourrai plus vous avoir que pour successeur! - -Un an après, sa prédiction était accomplie, et si quelque chose pouvait -empoisonner la joie d'avoir mon père pour témoin de l'honneur qui -m'était conféré, c'était le chagrin de ne l'avoir obtenu qu'aux dépens -de la vie de l'homme excellent et célèbre dont je viens d'essayer -d'esquisser quelques traits. - - - - -CHERUBINI - - -Cherubini vient de s'éteindre! Celui dont les ouvrages ont fait -l'admiration de l'Europe entière, a cessé de vivre! L'immortalité a -commencé pour cet homme illustre. - -Peu de carrières de musiciens ont été aussi belles, aussi bien remplies. - -Pendant la seconde moitié du siècle dernier, pendant la première de -celui-ci, son nom a toujours été prononcé avec respect, ses ouvrages ont -été cités comme modèles et acceptés comme tels, par tous les -compositeurs de quelque école qu'ils fussent: c'est que leur pureté, -leur _classicisme_, les mettaient en dehors de toutes les frivolités de -la mode, de toutes les concessions faites au goût du public. Rossini, -Auber et Meyerbeer, ces trois représentants des écoles italienne, -française et allemande, s'inclinaient également devant ce grand nom, -devant l'homme célèbre dont ils avaient étudié les oeuvres, devant celui -qui, les ayant tous trois précédés dans la carrière, leur en avait -peut-être marqué la trace, devant celui dont la science avait montré de -loin au génie la route qu'il devait suivre. - -Quoique le style de Cherubini appartînt plutôt à l'école allemande qu'à -l'école italienne, on ne peut cependant le ranger parmi les compositeurs -de la première de ces deux écoles. - -Sa manière est moins italienne que celle de Mozart, elle est plus pure -que celle de Beethoven, c'est plutôt la résurrection de l'ancienne école -d'Italie enrichie des découvertes de l'harmonie moderne. - -Je crois que si Palestrina avait vécu de notre temps, il eût été -Cherubini; c'est la même pureté, la même sobriété de moyens, le même -résultat obtenu par des causes pour ainsi dire mystérieuses; car, à -l'oeil, leur musique offre des combinaisons dont il est impossible de -deviner l'effet, si l'exécution ne vient les révéler à l'oreille. - -Cherubini n'a point marqué dans l'art comme ces musiciens qui viennent y -faire une grande révolution, une transformation complète du style. - -Contemporain d'Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Rossini, Cherubini -semble avoir été placé au milieu de ces grands génies, comme un -modérateur dont l'esprit sage et ferme devait mettre en garde tous les -satellites de ces lumineuses planètes contre les égarements de -l'idéalité; c'est la raison, placée près de l'imagination, qui doit en -diriger les rayons et en réprimer les écarts. - -Les ouvrages de ce maître pourront toujours servir de modèles, parce -que, composés dans un système exact et presque mathématique, exempt par -conséquent des formules affectées par la mode, ils subiront moins de -dépréciation que maints ouvrages, recommandables d'ailleurs à bien des -titres, mais dont les formes vieilliront d'autant plus vite qu'elles -auront été accueillies avec plus de faveur à leur apparition. - -Comparez en effet les premières oeuvres de Mozart à celles de Cherubini, -composées à peu près à la même époque, car ils naquirent à quatre années -de distance l'un de l'autre, et vous serez surpris de voir combien -certains passages de Mozart vous paraîtront surannés, tandis que rien -n'accusera dans les ouvrages de Cherubini l'époque où ils ont été -écrits. - -Il ne faut pas s'étonner si, avec cette rigidité de formes, Cherubini a -rarement obtenu des succès populaires; en fait de musique, de trop -grandes réussites vous escomptent souvent l'avenir, et la postérité sait -nous récompenser d'avoir refusé des concessions au goût du temps; il -faut un grand courage pour résister ainsi à des conditions de succès -souvent faciles, et il faut une grande foi dans son art, il faut -l'envisager de bien haut pour oser le cultiver pour lui-même et compter -ainsi sur l'avenir. - -L'admiration doit être la récompense d'une telle abnégation: aussi celle -qu'excitent les ouvrages de Cherubini est-elle grande, est-elle un juste -hommage rendu à l'énergie de sa force de volonté dans le système qu'il a -constamment suivi. - -Cherubini (Marie-Louis-Charles-Zenobi-Salvador) naquit à Florence le 8 -septembre 1760. - -Il commença dès l'âge de neuf ans à étudier la composition, et à peine -âgé de treize ans, il fit exécuter une messe et un intermède qui -révélèrent déjà ce qu'on pouvait attendre d'un talent si précoce. - -Il continua jusqu'en 1778 à composer pour le théâtre et pour l'église -différents ouvrages qui furent accueillis avec la plus grande faveur. - -Cependant le jeune auteur, avide de science, fut loin de se laisser -étourdir par ces succès obtenus dans sa ville natale; il sentait qu'il -avait encore à acquérir, et que l'étude lui devait de nouvelles -révélations; il alla à Bologne où résidait le célèbre Sarti, et se -refaisant écolier, il étudia pendant quatre ans sous cet illustre -maître. - -C'est à cette étude qu'il dut sa science profonde du contre-point et la -pureté de style qui a été le cachet distinctif de son admirable talent. - -Cherubini n'était pas riche, et il n'avait qu'une manière de payer les -excellentes leçons qu'il recevait: c'était de faire profiter son maître -de la science qu'il en acquérait. - -Sarti était alors si à la mode en Italie, qu'il ne pouvait suffire aux -nombreuses compositions qu'on lui demandait; il fut trop heureux de -trouver dans son élève un aide digne de lui, et, profitant de cette -manière nouvelle de rémunérer ses leçons, il accepta, sans toutefois -l'avouer au public, la collaboration de Cherubini qui eut une bonne part -aux succès de l'_Achille in Sciro_, du _Giulio Sabino_ et du _Siroe_, -opéras qu'il fit représenter pendant le séjour que son élève fit près de -lui. - -En 1784, Cherubini alla à Londres, où il fit jouer deux opéras: la -_Finta principessa_, et un _Giulio Sabino_ qui, cette fois, était -entièrement de lui. - -Il alla ensuite à Paris, dans l'intention de s'y fixer. - -Il fit néanmoins, en 1788, un court voyage dans cette Italie qu'il ne -devait plus revoir. Il fit représenter à Turin une _Iphigenia in -Aulide_; puis, de retour à Paris, il y fit jouer, au mois de décembre de -la même année, son _Demophon_, sur le théâtre de l'Opéra; c'est le -premier ouvrage qu'il ait donné en France: le succès ne répondit pas à -son attente. - -Vogel venait de mourir: chacun savait qu'il avait laissé achevé un opéra -de _Demophon_, dont l'ouverture avait été exécutée deux fois avec un -succès prodigieux au Concert-Olympique. - -On comptait sur un ouvrage digne de l'ouverture qu'on avait tant -applaudie, et l'on se montra sévère pour une composition écrite sur le -même sujet. - -Quelque temps après, on joua le _Demophon_ de Vogel, qui ne fut guère -plus heureux que celui de Cherubini: l'ouverture seule a survécu à -l'Opéra. - -Les années suivantes, Cherubini se contenta de composer un grand nombre -de morceaux qui furent intercalés dans les opéras représentés par une -excellente troupe italienne, dont il surveillait les répétitions et les -représentations avec le plus grand soin. - -Un opéra de _Koucourgi_, qu'il était sur le point de donner au théâtre -Feydeau, ne fut pas représenté à cause des troubles qui suivirent le 10 -août. - -Il avait donné au même théâtre, en 1791, une _Lodoiska_, dont le succès -fut éclipsé par celle de Kreutzer, représentée sur le théâtre de la -Comédie-Italienne. En 1794, il fit représenter _Élisa_, où l'on remarque -une si belle introduction; en 1797, _Médée_, ouvrage du style le plus -sévère, où madame Scio était admirable et où l'on trouve des beautés du -premier ordre; en 1798, _l'Hôtellerie portugaise_, dont il ne nous est -resté que l'ouverture, qui est un chef-d'oeuvre et un charmant trio. - -C'est en 1800 qu'eut lieu la première représentation des _Deux -journées_, dont le succès fut colossal: cet ouvrage est trop bien connu -de tous les amateurs de musique pour qu'il soit nécessaire d'en citer un -seul morceau. - -En 1803, on joua, à l'Opéra, _Anacréon chez lui_, qui renferme de -délicieuses choses; et au même théâtre, en 1804, le ballet d'_Achille à -Scyros_. - -Les succès de Paris avaient retenti jusqu'en Allemagne, et Cherubini y -fut appelé en 1805. - -Il fit représenter, au théâtre impérial de Vienne, _Faniska_, dont il -avait composé une partie de la musique avec des fragments de -_Koucourgi_, qu'il n'avait pu faire représenter. - -En 1809, il fit jouer, au théâtre des Tuileries, un opéra de -_Pigmalione_; en 1810, le _Crescendo_, opéra en un acte, au théâtre -Feydeau; cet ouvrage n'eut point de succès: il en est pourtant resté un -air et un duo. - -En 1813, les _Abencerrages_ furent représentés à l'Opéra; le succès en -fut interrompu par les nouvelles des désastres de Moscou. - -Jusque là, malgré son immense réputation, Cherubini ne jouissait pas -d'une position brillante; il n'était pas bien vu de Napoléon, qui ne -pouvait pardonner à un Italien de ne pas faire de la musique purement -italienne, lui qui était fou de celle de Cimarosa. - -Les honneurs et les sommes d'argent prodigués à Paisiello et à Paër -semblaient être un reproche indirect continuellement jeté à Cherubini, -qui ne voulait point plier son talent au goût du maître. - -A l'exception des _Deux Journées_, les ouvrages de Cherubini étaient -beaucoup plus joués en Allemagne qu'en France; et quelque étendue que -fût la domination de Napoléon, son pouvoir n'allait pas jusqu'à faire -payer des droits d'auteur aux théâtres de Vienne et de Berlin. - -Cherubini n'avait d'autres ressources que sa place d'inspecteur du -Conservatoire qu'il occupait depuis la création en 1795. - -La gloire pouvait seule le consoler des rigueurs de la fortune. - -La Restauration vint ouvrir une nouvelle voie à son admirable talent. - -Nommé surintendant de la musique du roi, où il succéda à Martini, il put -se livrer exclusivement à un genre qu'il affectionnait, et où il s'était -déjà signalé par la publication de sa belle messe à trois voix, qui fut -suivie de son grand _Requiem_, de sa messe du sacre, et d'une foule -d'autres morceaux du même genre dont l'énumération serait trop longue. - -L'Institut lui avait ouvert ses portes; la Légion-d'Honneur le comptait -parmi ses membres; il fut décoré de l'ordre de Saint-Michel; justice -enfin lui était rendue. - -En 1821, dans une pièce de circonstance, composée en collaboration avec -Boïeldieu, Berton et Kreutzer, Cherubini fit un choeur délicieux: _Dors, -noble Enfant_, lequel a survécu à la circonstance qui le fit naître, la -naissance du duc de Bordeaux. - -En 1822, il fut nommé directeur du Conservatoire, fonctions qu'il a -remplies jusqu'au 3 février dernier. La révolution de juillet, en -supprimant la chapelle du roi, priva Cherubini de sa place de -surintendant, et porta un coup funeste à l'art, en détruisant une école -modèle d'exécution et de composition pour la musique religieuse. - -Cherubini tenta encore deux fois la carrière théâtrale. - -En 1831, il composa, dans _la marquise de Brinvilliers_, une -introduction remarquable par une vigueur et une verve toute juvéniles. - -Enfin, en 1833, il fit représenter, à l'Opéra, _Ali-Baba_, ouvrage en -quatre actes, où il replaça quelques morceaux de _Koucourgi_, qu'il -n'avait point utilisés dans _Faniska_. - -On remarqua dans cet opéra un admirable trio de dormeurs, et plusieurs -autres morceaux d'un grand mérite qui ne purent triompher de la froideur -du poëme. Cherubini avait alors 74 ans. - -Quand même cet ouvrage n'eût pas eu tout le mérite qu'il renfermait, -peut-être le public eût-il dû se montrer moins sévère; mais il y a -longtemps qu'on a dit pour la première fois cette grande vérité: «Ingrat -public!» - -L'Allemagne vengea Cherubini de la froideur de la France. _Ali-Baba_ eut -un grand succès, et il est encore au répertoire de plusieurs grandes -villes d'Outre-Rhin. - -En 1835, quelques difficultés s'élevèrent à la mort de Boïeldieu pour -l'exécution du grand _Requiem_ de Cherubini, où se trouvent des voix de -femmes que l'autorité ecclésiastique ne veut pas admettre dans les -églises. - -Cherubini entreprit alors de composer un nouveau _Requiem_ pour voix -d'hommes et il le publia en 1836; il était alors âgé de 76 ans. Ce fut -son dernier ouvrage. Quoique inférieure au premier _Requiem_, cette -composition renferme des parties extrêmement remarquables. Cette messe a -déjà été exécutée plusieurs fois--elle vient de l'être pour les -funérailles de l'auteur.--Dans cette notice nous n'avons pu qu'indiquer -les titres des ouvrages de Cherubini, sans que l'espace nous permît une -appréciation raisonnée de son double talent de compositeur dramatique et -religieux; qu'il nous soit permis seulement, sans nous étendre -davantage, de rappeler ses titres à la reconnaissance publique comme -professeur de composition, dont il n'a cessé de donner des leçons depuis -1795 jusqu'en 1822, où ses fonctions de directeur durent le faire -renoncer au professorat. - -Parmi ses élèves, contentons-nous de citer Boïeldieu, Auber, Carafa, -Halevy, Leborne, Batton, Zimmermann[3] et Kuhn. De tels noms sont un -trop grand éloge, pour que nous nous attachions un moment de plus à -relever ses titres comme professeur. - - [3] M. Zimmermann, quoique plus connu comme professeur de piano, est - un de nos plus habiles contrapuntistes. - -Enfin, un mois à peine avant sa mort, le gouvernement, voulant honorer -cet illustre maître, l'avait nommé commandeur de la Légion-d'Honneur, -distinction d'autant plus flatteuse, qu'elle était accordée pour la -première fois à un musicien. - -Comme homme, Cherubini a été diversement, et peut-être plus d'une fois -injustement apprécié. - -Extrêmement nerveux, brusque, irritable, d'une indépendance absolue, ses -premiers mouvements paraissaient presque toujours défavorables. - -Il revenait facilement à sa nature qui était excellente, et qu'il -s'efforçait de déguiser sous les dehors les moins flatteurs. - -Aussi, malgré l'inégalité de son humeur (d'aucuns prétendaient qu'il -avait l'humeur très-égale, parce qu'il était toujours en colère), -était-il adoré de ceux qui l'entouraient. La vénération que lui -portaient ses élèves tenait du fanatisme. MM. Halevy et Batton lui ont -prodigué à ses derniers moments des soins vraiment filiaux. Boïeldieu ne -parlait jamais de lui qu'avec respect et attendrissement, et Cherubini -rendait à ses élèves toute l'affection qu'ils avaient pour lui. - -Il y en avait un surtout, Halevy, qu'il considérait comme un de ses -enfants; il n'y a pas un mois encore que, me parlant de cet élève chéri, -il mettait tant d'onction à me peindre l'amour qu'il lui portait, que -j'en fus attendri jusqu'aux larmes. - -Les sensations qu'on éprouvait en approchant de Cherubini étaient si -étranges, qu'on aurait peine à les définir, et encore plus à les -comprendre. - -La vénération que l'on avait pour son grand âge et son beau talent était -tout d'un coup altérée par le ridicule qui naissait de minuties -auxquelles il s'attachait avec une persévérante opiniâtreté. - -Puis au bout de quelques instants, comme s'il eût compris que c'était -trop longtemps faire le méchant en pure perte, sa figure se déridait, ce -sourire si fin et si spirituel qu'il avait quand il le voulait, venait -animer cette belle tête de vieillard, la bonne nature reprenait le -dessus, ses défauts d'enfant gâté disparaissaient petit à petit, il -devenait bon homme malgré lui; son coeur s'ouvrait au vôtre, et alors -vous ne pouviez plus lui résister; vous le quittiez charmé, et vous -étiez tout surpris d'avoir éprouvé pour cet homme extraordinaire, et en -si peu de temps, des sentiments si divers, et d'avoir ressenti tour à -tour de l'admiration, de la répulsion, de l'entraînement; d'avoir vu en -un mot votre nature se modeler si facilement sur la sienne, et de -n'avoir pu, presque malgré lui, vous empêcher de l'aimer. - -Hélas! de tout cela, il ne reste plus qu'une gloire et qu'un nom, que -deux familles désolées, celle que les liens du sang attachaient à lui, -et celle plus nombreuse qu'enchaînaient l'amitié et la reconnaissance. - -Mais ce nom vivra immortel, cette gloire ne périra pas: car, quand bien -même Cherubini n'eût pas été un grand compositeur, quel maître put se -vanter jamais d'avoir fait de tels élèves? L'excellence de sa méthode -est encore mieux constatée par la diversité de talent des compositeurs -qui ont reçu de ses leçons, il leur laissait toute leur individualité; -mais ce qu'il leur donnait à tous, c'était une pureté dont il leur -fournissait le modèle dans ses ouvrages, et c'est encore un bonheur de -voir un reflet de son talent dans les chefs-d'oeuvre de ses élèves. - -N'est-il pas admirable de penser que c'est à lui que nous devons la -clarté et la belle ordonnance que nous admirons dans les derniers -ouvrages de Boïeldieu, l'élégance et le bon goût de ceux d'Auber, le -style nerveux et la savante manière de ceux d'Halevy, et que chacun de -ces maîtres a pu, en puisant à la même source, conserver le cachet -d'originalité qui distingue son genre respectif. - -Oui, nous le répétons, de tous les titres de gloire de Cherubini, il en -est un que l'on ne saurait trop proclamer: _il fut le maître de -Boïeldieu, d'Auber, de Carafa et d'Halevy._ - -Et si un nom modeste osait se placer à côté de ces noms si brillants, -j'essaierais timidement d'y glisser le mien, comme ayant reçu des leçons -du premier de ces élèves cités, et ayant aussi profité, quoique de -seconde main, de ses excellentes leçons. Je serais ainsi le moins digne, -mais non certainement le moins reconnaissant. - - - - -ROSSINI - - -LE STABAT MATER. - -L'apparition d'une oeuvre nouvelle de Rossini, après un silence que -déplorent tous les admirateurs de ce puissant génie, était un événement -trop important pour ne pas mettre en émoi tout le monde musical: aussi à -peine l'annonce de ce _Stabat_ fut-elle faite que déjà la propriété en -était revendiquée par ceux mêmes qui savaient n'y avoir aucuns droits; -mais sa supériorité n'était contestée par personne. - -Une lecture de quelques-uns des principaux morceaux avait été faite chez -Zimmermann, et quelque restreint que fût le nombre des invités à cette -presque-réunion de famille, partout on s'entretenait des beautés de -premier ordre que renfermaient les divers versets; et comme, en passant -de bouche en bouche, l'exagération va toujours croissant, il s'est -trouvé qu'un morceau d'une dimension très-raisonnable a été, m'a-t-on -dit, accusé, par un critique, de comporter cent quarante pages de -partition, tandis qu'il ne se compose que de cent quarante mesures d'un -mouvement modéré, ce qui, comme on le voit, est bien différent. - -Une première audition, de six morceaux du _Stabat_, a eu lieu dimanche -dernier, dans les salons particuliers de M. Herz. Le piano était tenu -par M. Labarre, les choeurs dirigés par M. Panseron, le double quatuor -conduit par M. Girard: les solistes étaient madame Viardot-Garcia, -madame Labarre, M. A. Dupont et M. Geraldy. - -L'auditoire était digne des exécutants, il était entièrement composé -d'artistes et d'hommes éminents dans les sciences et les lettres: aussi -vit-on rarement une pareille sympathie et un aussi juste échange de -sentiments et d'émotions, de talents et d'applaudissements. - -Quelques personnes auraient désiré que cette exécution eût lieu dans la -salle de concert de M. Herz et non dans ses salons: mais alors il aurait -fallu un auditoire plus nombreux, partant moins éclairé, qui ne se fût -pas aussi bien rendu compte de l'insuffisance des masses, de l'absence -des instruments à vent, remplacés par un piano, et qui eût été moins -capable d'apprécier toutes les finesses de détail et le grandiose des -ensembles que ne pouvait faire ressortir le petit nombre des voix -chorales. Par une assez heureuse combinaison, due peut-être au hasard, -les dames se trouvaient placées dans une pièce et les hommes dans une -autre, d'où ils ne pouvaient voir ni être vus, on était donc sûr qu'il -n'y aurait de distractions de part ni d'autre, et que toute l'attention -se porterait sur le but de la réunion, chose fort rare dans les -concerts, où l'on est souvent attiré autant par le désir d'admirer de -jolis visages ou de faire briller de nouvelles toilettes, que par le -charme de la musique. - -Un silence religieux s'établit dès que M. Girard eut donné le signal de -l'attaque aux violoncelles qui exécutent les premières mesures de la -strophe _Stabat mater_; et bientôt l'assemblée a été vivement -impressionnée par le début grandiose de ce morceau. Le motif fait son -entrée par une imitation à l'octave entre les basses, les ténors et les -soprani. - -Rossini, qui nous a peu habitués à ce genre de combinaisons, semble, par -cet exorde, nous initier de prime abord à une nouvelle manière; c'est -l'oubli de son passé qu'il nous recommande; à l'exemple de Virgile qui, -au moment de commencer l'Enéïde, s'écrie: - - Ille, qui quondam gracili modulatus avenà... - -de même Rossini se présente à nous non plus comme l'interprète des -fureurs jalouses d'Otello, des douleurs de Ninetta, de la verve -spirituelle de Figaro, ou des amoureuses aventures du Comte Ory, non -plus comme le chantre des martyrs de la Liberté, des victimes de Mahomet -ou de Gessler, mais comme le barde inspiré qui va nous révéler toutes -les douleurs de la mère du Christ, comme le poëte du Dieu dont il va -chanter l'agonie, comme le pontife qui doit porter aux pieds de ce Dieu -nos prières et nos larmes. L'homme n'existe plus, le prêtre commence. - -Ce premier verset a produit une vive impression: l'exécution en a -d'ailleurs été excellente. A. Dupont a merveilleusement chanté sa -partie; le timbre doux et égal de sa voix est ce qu'on peut imaginer de -plus favorable à ce genre de musique dont le caractère passionné doit -être exclu; et les autres artistes l'ont secondé à merveille. - -Après ce premier morceau, on a dit un choeur sans accompagnement avec -solo de basse, dont l'effet a été profondément senti, malgré le petit -nombre des choristes et le peu de sûreté des voix, que l'accompagnateur -était quelquefois obligé de soutenir par des accords, quoique la -partition ne renferme aucune espèce d'accompagnement. - -La partie de basse-solo qui domine tout ce morceau était confiée à M. -Geraldy, c'est dire qu'elle a été parfaitement exécutée. - -L'entrée des ténors unissons avec la basse-solo sur ces paroles: _Fac ut -ardeat cor meum_ est d'une énergie entraînante. Les quatre mesures de -six-huit qui, à deux reprises différentes, viennent interrompre -l'uniformité du quatre-temps, font un excellent effet. Ce qu'il y a de -plus remarquable dans ce choeur, c'est l'extrême variété qui y règne, -quoique le compositeur s'y soit volontairement privé des ressources de -l'orchestre. - -Le quatuor en _la bémol_, composé sur les paroles, - - Sancta mater istud agas, - Crucifixi fige plagas, - -débute par une phrase de ténor qui peut passer pour une des plus -heureuses inspirations de Rossini. Elle renferme surtout une modulation -en _sol bémol_ si inattendue, et dont le retour au ton primitif de _la -bémol_ est si simple et si naturel, qu'on s'étonne que l'idée n'en soit -encore venue à nul compositeur. - -Tout ce morceau est traité de main de maître. Le motif principal a tant -de charme que, quoique répété quatre fois dans les différentes parties -récitantes, sans aucun changement harmonique, il paraît toujours -nouveau; et pourtant la diversité ne provient que de la différence du -timbre des voix. - -Quoique cette strophe soit celle dont l'effet a été le plus général, -nous nous garderons cependant de la déclarer supérieure aux autres, ni -surtout au quatuor qui la précédait. - -L'effet qu'elle a produit tient surtout à ce que n'étant écrite que pour -quatre voix seules, l'exécution en a été beaucoup plus complète que -celle des autres morceaux. - -Que le choeur sans accompagnement soit rendu par une masse de voix -suffisante, et alors il sera apprécié de tous et compris dans toutes ses -parties. Dans le quatuor, la phrase principale, admirablement chantée -par M. Dupont, a été rendue avec la même supériorité par Mesdames -Viardot et Labarre, et par M. Geraldy, chaque fois qu'elle revenait, -entière ou par fractions, dans leurs parties respectives; il était -impossible que le public ne donnât pas la palme au morceau confié au -talent de tels exécutants, sans que l'insuffisance des choeurs et de -l'orchestre se fît sentir comme pour les versets taillés dans des formes -plus grandioses. - -L'air de contralto en _mi majeur_, chanté par madame Viardot, nous a -semblé le morceau le moins heureux des six que nous avons entendus: il -n'a pas été non plus favorable à la cantatrice, quoiqu'elle l'ait -terminé par un point d'orgue de fort bon goût et tout à fait approprié à -la nature de l'air; ce que peu de chanteurs savent faire comme madame -Viardot, parce que peu possèdent une science et une organisation -musicales comme cette cantatrice. - -Un quatuor, sans accompagnement, d'un style très-sévère, a été le -cinquième fragment exécuté. Il y a de superbes effets d'harmonie dans ce -morceau, auquel nous ne reprochons qu'une trop fréquente répétition des -deux mots _Paradisi gloria_. - -Ce léger défaut serait facilement évité en coupant la répétition de huit -mesures qui précèdent le petit travail en imitation, conduisant à la -pédale, dont l'effet serait rendu encore plus grand par cette -suppression. - -Le dernier morceau est un air de soprano avec choeur, que madame Viardot -a chanté avec une énergie profonde. - -Le rhythme du dessin des violons qui accompagnent la phrase principale -est d'une grande chaleur, et à l'entrée des choeurs, sur les paroles: -_In die judicii_, l'attaque des instruments de cuivre, que le piano -rendait si imparfaitement, doit produire une impression d'autant plus -grande que jusque là ces instruments sont extrêmement ménagés. - -La péroraison de ce morceau est peut-être un peu courte, mais on voit -que le compositeur n'a pas voulu donner trop d'importance aux choeurs, -pour laisser la voix principale déployer toutes ses ressources; et ce -morceau exige une telle énergie de la part de la cantatrice, que de plus -longs développements auraient rendu l'exécution au-dessus des forces -humaines. - -Ce spécimen de six morceaux du _Stabat_, dont cinq, dès leur première -audition, ont paru des chefs-d'oeuvre, donne le plus vif désir de -connaître l'ensemble de ce magnifique ouvrage. - -L'exécution a été aussi bonne qu'elle pouvait l'être avec de si faibles -ressources. - -Les choeurs, choisis parmi les artistes de l'Opéra, et dirigés par M. -Panseron, ont bien fait leur devoir; mais, en fait de choristes, la -qualité ne peut jamais suppléer la quantité, et l'exécution la plus -parfaite ne peut faire oublier l'absence des masses vocales. - -Le double quatuor, composé d'artistes de l'Opéra-Comique, sous la -direction de leur habile chef, M. Girard, ne pouvait produire l'effet de -l'armée d'instruments à cordes nécessaires pour remplir les intentions -du compositeur. - -Quelque habile pianiste que soit M. Labarre, quelque supérieur que -puisse être un piano de M. Herz, on désire toujours entendre les -rentrées d'instruments à vent dont les tenues, dont les sons courts et -secs du piano peuvent à peine donner l'idée. - -Le quatuor récitant était seul à la hauteur de la musique qui lui était -confiée. - -Quel effet produira donc cet oeuvre sublime lorsqu'il sera interprété -avec toutes les ressources de choeur et d'orchestre qu'il mérite. - -Nous savons que l'hiver ne se passera pas sans que le public soit admis -à apprécier cette nouvelle composition. - -Le _Stabat_ entier se compose de douze ou treize morceaux, et c'est -presque la dimension d'un opéra en trois actes; ce sera donc jouissance -pour tous et bénéfice pour plusieurs que l'audition répétée de ce -chef-d'oeuvre. Car, il faut le dire, la supériorité de Rossini est telle -et si bien reconnue par tous les compositeurs, qu'il est peut-être le -seul dont les succès n'excitent pas de rivalité, parce que tous en -profitent. - -Quel est le musicien de bonne foi qui n'avouera pas avoir dû -quelques-unes de ses inspirations à l'étude des oeuvres de ce puissant -génie? - -Aussi, j'adjure ici tous les compositeurs contemporains, depuis le plus -célèbre jusqu'au plus infime de tous qui va signer cet article: en -est-il un seul qui ne doive quelques pages de ses oeuvres au génie de -Rossini? Semblable au soleil, il a répandu sa lumière sur tous, et ses -rayons ont fait éclore mainte inspiration qui ne se serait peut-être -jamais développée sans cette influence bienfaisante. Rossini est, en -effet, le génie musical le plus complet qui ait jamais existé. Il a -abordé tous les genres (la symphonie exceptée) et les a tous traités -avec une vérité et une diversité de tons incompréhensible. - -Le _Barbier_ et le _Comte Ory_, tous deux opéras bouffes, sont aussi -différents de manière, que _Moïse_ et _Guillaume Tell_ le sont entre -eux, quoique tous deux soient des opéras sérieux. - -Mozart seul a approché de cette facilité de changer de tons; et, dussent -tous les classiques à venir m'anathématiser, la lutte ne me paraît pas -égale pour l'invention et la fécondité d'imagination dont, selon moi, la -palme reste à Rossini. - -Cette variété de touche me semble d'autant plus appréciable, qu'elle est -plus rare: chaque compositeur semble, en effet, avoir une spécialité -bien affectée, dont il ne s'éloigne qu'avec regret, et certaines -habitudes dont il ne peut se défaire. - -Les exemples ne me manqueront pas. - -Weber était né pour le fantastique, et sa célébrité date du jour où il -rencontra un sujet dans lequel son talent pouvait se déployer avec toute -sa puissance; dans le _Freyschutz_, tous les défauts de l'auteur -deviennent des qualités; son style heurté, son harmonie âpre et sauvage, -ses mélodies étranges, son instrumentation sombre et énergique, tout -concourt à donner à cette belle partition ce caractère satanique et -cette couleur _superstitieuse_ par laquelle la musique est si bien -appropriée au sujet. Mais si après _Freyschutz_ vous allez entendre -_Euryanthe_, vous trouvez les mêmes effets, le même style et la même -manière, et tout ce que vous avez admiré dans _Freyschutz_ vous paraîtra -convenir beaucoup moins à la cour de Charlemagne et au fabliau sur -lequel est basé cet opéra. Dans _Oberon_, malgré les efforts du -compositeur pour se rendre aimable et peindre les riantes féeries qu'il -veut vous représenter, la queue du Diable perce toujours, et la figure -de Saniel vient souvent grimacer au milieu des sylphes et des génies. -Conclusion: Wéber est un grand compositeur qui a composé _un_ sublime -opéra en quinze ou dix-huit actes, dont trois seulement sont joués sous -le titre de _Freyschutz_. Beethoven, l'immortel Beethoven, a composé -d'admirables symphonies, qui resteront peut-être toujours sans égales; -mais il n'a composé que des symphonies. Ses sonates et ses quatuors sont -des symphonies plus ou moins développées, écrites par un nombre plus ou -moins restreint d'instruments. - -En vain me citerez-vous sa _Messe_ et son _Fidelio_. _Fidelio_ n'est -point un opéra, c'est une admirable symphonie en deux actes, où les voix -jouent un rôle fort secondaire, toujours subordonnées à l'orchestre dont -elles ne sont que l'accompagnement, tandis que toute la variété de -dessins et toutes les ressources d'imagination sont confiées aux -instruments. - -La messe n'est pas plus un morceau vocal que la symphonie avec choeurs. - -Cela n'ôte rien à la gloire de Beethoven; son mérite reste entier, et ce -n'est pas peu de chose d'être le premier symphoniste du monde, surtout -quand on a été précédé par un Haydn et un Mozart. - -Rossini, je le répète, parce que chez moi c'est une conviction profonde, -a seul traité tous les genres avec une supériorité telle, qu'un seul eût -suffi à sa gloire; et il les a tous réunis!! La justice a pourtant été -tardive pour lui: ses meilleurs ouvrages, ceux qu'il a composés en -France, n'eurent point de succès dans l'origine. - -Le _Siége de Corinthe_ ne produisit qu'une médiocre sensation; le _Comte -Ory_ ne fut pas compris, et ce ne fut guère qu'à la soixantième -représentation que le public commença à s'apercevoir que, depuis un an, -il entendait un chef-d'oeuvre; le _Moïse_ ne fut regardé que comme une -traduction, quoiqu'il offrît comme morceaux nouveaux l'introduction du -1er acte et le finale du 3e, qui sont deux chefs-d'oeuvre; et enfin -_Guillaume Tell_ n'eut jamais le privilége d'attirer la foule: ce ne fut -que lorsque Duprez chanta le rôle d'Arnold, que _Guillaume Tell_ fut -justement apprécié. - -Le nouveau _Stabat_ sera-t-il rangé dès son apparition dans la classe -des chefs-d'oeuvre? Le public seul décidera, mais nous doutons, pour -notre part, que ce même public soit aussi vivement impressionné que nous -le désirerions. - -Il y a un axiome très-connu et très-faux qui prétend que le public veut -toujours du nouveau. Je ne suis pas de cet avis: le public veut du -réchauffé qui ait l'air nouveau, mais rien ne l'effraie comme ce qui est -réellement nouveau. Sortez-le de ses habitudes, il ne sait plus où il en -est. Offrez-lui quelque chose d'entièrement neuf, son premier mouvement -sera de le repousser, et il ne viendra à ce que vous lui aurez offert, -que lorsque le temps aura assez usé le vernis de nouveauté, pour que -l'objet ne lui paraisse pas trop différent de ce qu'il voit -habituellement. C'est ce qui fait que, chez nous, les inventeurs ont -presque toujours tort, et que tout le bénéfice revient aux -_perfectionneurs_ qui ont su polir les coins trop raboteux pour -l'extrême délicatesse du public, et faire adopter comme leurs les -oeuvres des inventeurs qui, sans tant de préparations, s'étaient tout -bonnement contentés d'être des hommes de génie. - -Nous croyons donc que le mérite de compositeur religieux sera -très-vivement contesté à Rossini, précisément parce qu'il a fait de la -musique religieuse autrement que Mozart, que Cherubini, et que tous ceux -qui l'ont précédé. - -A ce propos, dirons-nous ce que c'est que la couleur religieuse? Hélas! -nous ne savons. La musique religieuse devrait être celle qui a une tout -autre couleur que la musique exécutée au théâtre, et cependant comment -faire lorsque le théâtre nous en offre qui a parfaitement ce caractère? -Comment faire de la musique religieuse à l'église s'il faut qu'elle ne -ressemble nullement à la prière de Moïse, au finale du premier acte de -la _Muette_ (qui, par parenthèse, a été un _Agnus Dei_ avant de devenir -un finale d'opéra), au choeur du cinquième acte de _Robert_, aux beaux -choeurs de _Gluck_, auxquels il ne manque que des paroles latines, pour -être des modèles de musique ecclésiastique. - -En chercherez-vous le type dans les auteurs anciens, dans Haendel, par -exemple? mais son style ne vous paraît religieux que parce qu'il n'est -pas dans nos habitudes, car si la musique des oratorio d'Haendel est -religieuse, celle de ses opéras ne l'est pas moins; vous y retrouverez -la même manière, les mêmes tournures harmoniques, les mêmes systèmes -d'accompagnements; c'est la musique de l'époque et non celle affectée au -genre religieux. - -Cherchez-vous cette couleur dans le genre fugué? Pour ma part, j'avoue -que comme musicien j'aime beaucoup les fugues; cette combinaison -m'amuse, m'occupe, m'intéresse, pourvu que cela ne dure pas trop -longtemps. Mais je déclare que, malgré l'usage qui en affecte l'emploi à -l'église, rien ne me paraît moins religieux que ces morceaux où les -parties croisées et tourmentées en tous sens et sous tous aspects, -produisent une confusion, peut-être du goût de gens qui se disputent, -mais nullement de celui de personnes qui prient. - -Le vague où l'on se trouve sur cette matière, et la manière différente -d'envisager le système religieux, devront produire ce résultat, de faire -nier par certaines personnes que tous les morceaux du _Stabat_ de -Rossini soient empreints de la couleur qu'elles désireraient y voir. - -Quelle que soit l'opinion qui prenne le dessus, nous garderons notre -conviction, qui est que l'expression de chaque morceau est parfaitement -sentie, et que la forme un peu élégante de certaines périodes ne peut -être reprochée à un compositeur italien, dont le catholicisme est celui -de son pays, où les églises ne sont pas nues et sombres comme les -nôtres, mais au contraire éclatantes de lumière, de marbres, de dorures -et de peintures, telles enfin qu'elles doivent être dans un pays où le -souverain est le chef de l'Eglise triomphante, et où les souvenirs de -l'Eglise souffrante sont un peu oubliés. - -J'ai parlé des six morceaux dont l'exécution avait eu lieu dans les -salons de M. Herz, et ma tâche était d'autant moins difficile, que ces -morceaux ayant été entendus par beaucoup de lecteurs de la _France -musicale_, l'analyse s'en comprenait à demi-mot. - -Maintenant je dois m'occuper des quatre autres morceaux dont j'ai la -partition manuscrite sous les yeux, et je sens quel doit être l'embarras -du critique musical qui veut faire apprécier les beautés d'un morceau -qu'on n'a jamais entendu et dont il ne peut faire une seule citation: -qu'il s'agisse d'une oeuvre littéraire, on citera la phrase ou le vers -que l'on veut louer ou critiquer, et le lecteur se trouvera à l'instant -juge de l'appréciation. En musique, il n'en est pas de même: le critique -appelle votre attention sur un passage que vous ne connaissez pas, que -vous n'avez jamais entendu, et c'est par des mots qu'il cherche à faire -comprendre une combinaison de sons dont l'oreille doit être seule juge. -Rien ne doit donc moins étonner que la diversité des jugements en -musique. - -Tel peut être proclamé grand homme, d'après quelques morceaux inédits, -sans que celui qui le gratifie d'un brevet d'immortalité soit obligé de -justifier son admiration autrement qu'en disant: Je trouve cela beau, et -sans qu'il soit possible de vérifier si cette opinion est fondée. Je -connais nombre de célébrités à génie incompris, dont l'échafaudage de -gloire tomberait bien vite, s'ils s'avisaient de publier leurs prétendus -chefs-d'oeuvre. Aussi s'en gardent-ils bien. La critique répond à la -critique avec de pareils arguments: Vous vous êtes avisé de dire que -l'oeuvre nouvelle d'un puissant génie égalait les chefs-d'oeuvre qui -l'ont précédée: à cela on vous répond que vous vous trompez, et il est -impossible de mettre le lecteur à même de se faire juge compétent de la -cause. Il faut qu'il décide entre le dire des deux avocats, sans qu'il -lui soit permis d'examiner les pièces du procès. - -Avant d'entreprendre l'examen des quatre derniers morceaux du _Stabat_, -qu'il me soit permis de _répondre_ à quelques _réponses_ que l'on a -faites à mon assertion. - -J'ai dit que je ne comprenais pas trop ce que devait être le style -religieux, s'il devait différer entièrement des morceaux de théâtre -destinés à peindre ce sentiment. Cette opinion a paru empreinte d'une -grande _naïveté_ à un critique que je dois remercier de la politesse du -mot qu'il a employé pour déguiser sa pensée. «N'avez-vous donc jamais -entendu, me dit-il, sous les voûtes du temple, à la lueur des cierges, -aux parfums de l'encens, un hymne de mort ou de gloire qui vous fait -involontairement plier le genou? Est-il un sentiment profane auquel une -semblable musique puisse s'appliquer? et les chefs-d'oeuvre plus -modernes de Palestrina, d'Allegri, de Marcello, n'en avez-vous pas ouï -parler?» Il me sera facile de répondre par des faits. - -Oui, j'ai souvent éprouvé ces émotions profondes à l'église; mais alors -le pouvoir de la musique était encore augmenté par ces cierges, cet -encens, ces voûtes dont on me parle, et par la pompe majestueuse de -notre culte; le sentiment religieux était excité en moi par le lieu où -je me trouvais, et la musique y ajoutait beaucoup; mais cette même -musique, dépouillée de ces accessoires, m'aurait sans doute laissé -froid. - -Lorsque M. Castil-Blaze donna la traduction de _Don Juan_ à l'Opéra, il -avait introduit dans la scène des Démons (supprimée depuis) un choeur -parodié sur la musique du _Dies iræ_ de Mozart, et ce chant terrible, -qui nous a tous fait frissonner à l'église, passa inaperçu au théâtre. -Pourquoi? C'est que les voûtes du temple, la lueur des cierges et les -parfums de l'encens lui manquaient. - -Il ne faut pas s'abuser sur la puissance de la musique. Cet art, le plus -idéal, le plus vague de tous, puisqu'il n'est pas basé sur l'imitation -comme les autres arts, ne peut exciter sur l'auditoire ses plus -puissants effets que grâce à une prédisposition particulière de la part -de celui-ci. - -Le fameux _Miserere_ d'Allegri en est une preuve. - -Ce morceau, exécuté le Vendredi-Saint, à la chapelle Sixtine, produit -une émotion extraordinaire chez tous ceux qui l'entendent. C'est dans la -chapelle représentant le Saint-Sépulcre que son exécution a lieu: -quelques cierges jettent une clarté douteuse; à chaque verset, on en -éteint un; à mesure que l'obscurité augmente, les voix s'affaiblissent, -et lorsqu'à la dernière strophe la dernière lumière a disparu, les voix -ne font plus entendre qu'un murmure plaintif, un bourdonnement lugubre -qui se termine par un silence de mort, sur lequel la foule s'éloigne -vivement impressionnée et atteinte d'une émotion difficile à comprendre, -dans un pays aussi peu religieux que le nôtre. - -Il était autrefois défendu, sous peine d'excommunication, de prendre -copie de ce _Miserere_. Mozart, âgé seulement de quatorze ans, -l'entendit à Rome en 1770. - -Son attention avait été si vivement excitée, que, de retour chez lui, il -le transcrivit entièrement de mémoire, et un des sopranistes de la -chapelle déclara que cette copie était parfaitement conforme au -manuscrit. - -Depuis ce temps, ce fameux morceau a cessé d'être un mystère, et c'est -avec une grande surprise que tout le monde a reconnu que c'était un -oeuvre des plus médiocres, sans invention, sans combinaison d'harmonie -et indigne en tous points de son immense réputation. - -D'où venait donc son colossal effet? encore une fois, des accessoires, -des voûtes du temple et des cierges éteints. - -Les élèves de Choron l'exécutèrent à la Sorbonne, il y a une quinzaine -d'années, et quoique l'exécution fût certes meilleure que celle de la -chapelle Sixtine, qui, comme chacun sait, est devenue des plus -médiocres, cependant le _Miserere_ ne produisit aucun effet. - -Chez les Grecs, la musique avait une puissance dont nous ne nous faisons -que difficilement idée et que l'on peut pourtant expliquer. - -C'est que chez ces peuples, tels instruments, tels modes étaient -affectés à telles circonstances, et que les lois punissaient sévèrement -l'abus et la confusion qu'on en aurait pu faire. - -Ainsi l'hymne de guerre ne produisait tant de sensation, que parce qu'il -était défendu de l'exécuter en temps de paix, et que ce chant ranimait -tous les instincts de gloire et de courage. - -De semblables sensations ne peuvent exister chez nous, blasés que nous -sommes en entendant continuellement au théâtre la musique emprunter tous -les accents pour peindre des sentiments fictifs. - -Peut-être pourrions-nous cependant nous faire une légère idée de cette -impression: un seul instrument est presque exclusivement affecté aux -cérémonies funèbres, c'est le tam-tam. Qui ne s'est senti profondément -ému en entendant, dans l'église ou à la suite d'un convoi, retentir les -grondements prolongés de ce lugubre instrument? L'effet en est terrible -et vous fait tressaillir jusqu'à la moelle des os. - -Ne croyez pas cependant que cette impression soit entièrement due au -timbre du tam-tam: elle vient en grande partie de la circonstance où -vous vous trouvez et du souvenir des circonstances analogues où vous -avez entendu résonner ces sons funèbres. Remarquez que, chez les -Chinois, les Indiens et tous les Orientaux, le tam-tam est un instrument -de liesse et de joie. - -On me dit que la véritable musique religieuse ne saurait s'appliquer à -un sentiment profane. Je suis parfaitement de cet avis; mais je me suis -bien mal fait comprendre, si l'on croit que j'ai dit que la musique -d'église et celle de théâtre dussent être les mêmes. J'ai dit seulement -que je ne savais pas quelle était la différence entre la musique -d'église et celle de théâtre destinée à peindre un sentiment religieux. - -Mettez des paroles latines sous la prière de _Moïse_, et dites-moi s'il -existe au monde un morceau de musique d'église où le sentiment religieux -soit plus divinement exprimé. - -On me demande si j'ai jamais ouï parler des oeuvres d'Allegri, de -Palestrina et de Marcello. - -J'ai fait plus que d'en entendre parler; car, ayant commencé ma carrière -de compositeur par être organiste, j'ai beaucoup étudié les auteurs -classiques et surtout les auteurs anciens. - -Je commencerai par Palestrina, comme le premier en date: - -Palestrina fit une révolution dans la musique d'église, où l'abus des -moyens scientifiques causait un tel scandale, que le pape Marcel II, qui -régnait en 1555, était sur le point de la proscrire des temples -religieux. Palestrina demanda au pape la permission de lui faire -entendre une messe de sa composition. Marcel en fut si enchanté, que -non-seulement il renonça à son projet, mais encore il chargea Palestrina -de composer un grand nombre d'autres ouvrages du même genre pour sa -chapelle. - -Cette messe existe et est connue sous le nom de messe du pape Marcel. On -comprend que, voulant faire une révolution, Palestrina devait -s'appliquer à s'éloigner autant que possible du genre qu'il voulait -détruire; aussi ses premières compositions sont-elles d'une extrême -simplicité d'harmonie; plus tard, les effets y devinrent plus -compliqués. - -Toutes ses compositions sont pour les voix sans accompagnements; ce ne -fut que près d'un siècle plus tard, que Carissimi introduisit, le -premier, l'accompagnement de la musique instrumentale aux motets. - -J'ai beaucoup lu, mais très-peu entendu de musique de Palestrina. - -Elle a un effet tout particulier, qui tient surtout à l'absence de -certains accords qui n'étaient pas encore en usage, et à un enchaînement -de modulations étranger à toute la musique que nous connaissons et qui -tient beaucoup à l'époque où vivait Palestrina. - -Ce compositeur est un des plus grands génies musicaux qui aient existé; -mais je ne crois pas que son style soit le style religieux par -excellence, et celui qui voudrait composer de la musique uniquement dans -ce dernier système, me paraîtrait aussi ridicule que celui qui -affecterait de dédaigner notre langue pour adopter le français qu'on -parlait au XIIe siècle. - -Je ne connais d'Allegri que son _Miserere_, et dussé-je profondément -affliger celui qui l'offre comme modèle, je déclare que cette -composition me paraît excessivement médiocre. - -Les psaumes de Marcello sont, au contraire, de la plus grande beauté; -mais si on me les propose comme type du style religieux, je dirai qu'il -faudra alors adopter comme tel toutes les compositions madrigalesques de -ses contemporains, où l'on ne trouve pas, à la vérité, la même hauteur -de pensée qui est particulière à l'homme, mais où le style et la couleur -sont parfaitement semblables. - -Il n'y a donc pas de style religieux, absolument parlant; la musique -d'église, ainsi que toute autre, a dû suivre les progrès constants que -l'art n'a cessé de faire. - -Si vous admettez que le style de tel auteur soit le modèle par -excellence, il s'ensuivra que vous donnerez tort à ceux qui l'auront -précédé ou suivi. Ainsi, si les messes de Palestrina sont le vrai type -du style religieux, celles de Mozart sont anti-religieuses; car rien ne -se ressemble moins comme style, comme pensée, comme forme et comme -tournure, que Mozart et Palestrina. - -Si vous donnez la palme à Mozart, que penserez-vous de Cherubini, dont -la manière n'est nullement celle de Mozart? et de Lesueur qui s'en -éloigna encore bien plus? - -Ne faisons donc pas de comparaisons impossibles entre ces deux auteurs -d'époques si différentes; convenons que si Palestrina était le premier -musicien de son temps, Rossini est aussi le plus grand compositeur de -notre siècle, et avouez franchement que s'il vous eût donné une -composition à la Palestrina, vous l'auriez renvoyé à l'école où l'on -fait de ces sortes de travaux, et que vous lui auriez justement reproché -de ne pas parler la langue de son siècle. - -Quant au reproche banal et qui ne peut être appuyé sur aucune preuve, -que la musique de son nouveau _Stabat_ convienne aussi bien au théâtre -qu'à l'église, sachez que de tout temps ce reproche a été fait aux -compositeurs qui ont également travaillé pour l'église et pour le -théâtre, et que si ce défaut ne vous apparaît pas dans les compositions -anciennes, c'est que les oeuvres sacrées ont survécu aux oeuvres -profanes presque entièrement oubliées. - -Peut-être serez-vous surpris d'apprendre qu'un des contemporains de -Pergolèse, le père Martini, lui reprochait, à propos aussi de son -_Stabat_, d'avoir fait une musique peu appropriée au sujet, et -ressemblant entièrement à celle de la _Serva padrona_. - -Effectivement, on trouve un système d'accompagnement tout à fait -identique dans le verset _Inflammatus et accensus_, et un air de la -_Serva padrona_, _Stizzoso mio stizzoso_. - -Ici, le reproche est plus grave que celui qu'on adresse à Rossini, en -qui vous trouveriez tout au plus une conformité de style entre le -_Stabat_ et _Moïse_ ou _Guillaume Tell_, ou tel autre de ses ouvrages -les plus sérieux; mais on ne s'est pas encore avisé de comparer son -_Stabat_ au _Barbier de Séville_ ou à l'_Italienne à Alger_, tandis -qu'un contemporain de Pergolèse établissait un parallèle entre son -_Stabat_ et un intermède bouffe. - -Le _Stabat_ de Pergolèse renferme sans doute quelques belles parties; -mais, en général, cette composition m'a toujours paru fort au-dessous de -sa réputation. Le premier verset, qui est peut-être le meilleur, n'est -qu'une formule harmonique qui n'était déjà plus neuve à l'époque où -Pergolèse écrivait ce morceau (1734). Cette marche de seconde se trouve -textuellement avec la même base dans un intermède de Lully, composé en -1669. - -Et savez-vous de qui sont les paroles de cet intermède? De Molière. Et -quelles sont ces paroles? C'est le _Buon di_, que viennent souhaiter à -M. de Pourceaugnac les deux médecins qui lui conseillent ce genre de -rafraîchissement pour lequel il avait si peu de goût. Ainsi donc, le -début d'un morceau religieux se trouve être le même que celui d'un duo -grotesque. Il est plus que certain que Pergolèse ignorait entièrement -l'intermède de Lully, mais cela prouve que la formule harmonique qui -compose tout le premier morceau de son _Stabat_ était loin d'être -nouvelle à l'époque où il l'employa. - -Le verset _Quæ moerebat_ est d'un rhythme sautillant qui ne s'accorde -guère avec les paroles. - -L'avant-dernier verset _Quando corpus morietur_ est d'un beau caractère; -il me semble cependant que le sens des paroles - - Quando corpus morietur, - Fac ut animæ donetur - Paradisi gloria. - -n'exigeait pas une couleur aussi triste, qui n'est applicable qu'au -premier vers. Rossini me paraît avoir beaucoup mieux saisi la pensée de -cette strophe, par l'éclat de voix qui signale les mots _Paradisi -gloria_. - -La fugue du _Stabat_ de Pergolèse a le défaut de commencer par une -succession de quatre quintes entre le sujet et le contre-sujet, et les -développements sont peu intéressants. - -Il me semble impossible de mettre en parallèle les deux _Stabat_, même -en faisant réserve du siècle d'intervalle qui sépare ces deux -compositions. - -Les quatre morceaux qui me restent à examiner sont les numéros 2, 3, 4 -et 10 du _Stabat_. - -Le nº 2 est un air de ténor en _la bémol_. Le motif chanté d'abord à -l'unisson avec les violons et les violoncelles, soutenus par une -harmonie plaquée, est ensuite répété à pleine voix avec toutes les -puissances de l'orchestre, pendant que les deuxièmes violons, les altos -et les basses promènent des arpéges en triolets sous la mélodie. La coda -se termine par une pédale qui s'éteint pianissimo. - -Le nº 3 est un délicieux duo entre soprano et contralto. Sa phrase -principale est constamment accompagnée par un dessin de notes répétées -dans les premiers violons qui suit toutes les allures de la voix, sans -que le chant soit jamais gêné par cet accompagnement obligé. La mélodie -en est d'une grâce enchanteresse et d'une élégance extrême. - -Le nº 4 est un air de basse en _la mineur_. J'ai déjà parlé de la -difficulté de donner une idée d'un morceau de musique sans citer la note -écrite. J'ai cependant vu souvent des auteurs d'articles de musique, -d'ailleurs fort bien faits, s'évertuer à analyser des modulations en -faisant la nomenclature des accords et en indiquant leur succession. -J'ai remarqué que les gens du monde sautaient à pieds joints par-dessus -ces descriptions, craignant de ne pas les comprendre, et que les -musiciens se repentaient de n'en avoir pas fait autant, vu qu'ils n'y -comprenaient pas davantage. Je ne m'efforcerai donc pas de vous faire -l'analyse fort peu claire d'une ravissante modulation qui, partant de -_la naturel_, arrive en _ré bémol_, et retourne au ton primitif en moins -de six mesures, sans que l'oreille soit le moins du monde choquée de -cette brusque transition, qui est sauvée avec tant d'art, qu'on croirait -entendre la chose la plus naturelle et la plus usitée. La phrase majeure -qui sépare les deux reprises du motif est de la plus grande suavité. Cet -air m'a paru être un des meilleurs morceaux du _Stabat_. - -Le nº 10 est l'_Amen_, portant la fugue que Rossini s'est cru obligé de -faire comme tous ses devanciers. Peut-être un si puissant génie -aurait-il dû se mettre au-dessus de l'usage, et ne pas sacrifier au -préjugé qui impose l'obligation de faire une fugue, le moins religieux -de tous les morceaux; mais peut-être aussi a-t-il voulu répondre en une -fois et pour toutes à ceux qui prétendent qu'il n'est pas savant, et -leur prouver qu'il n'a dédaigné le titre d'homme de science que parce -qu'il préférait celui d'homme de génie. Car il est assez singulier qu'en -musique le titre de savant s'accorde généralement moins à ceux qui le -sont véritablement qu'à ceux qui font abus de la science. - -Quoi qu'il en soit, la fugue du _Stabat_ est irréprochable comme -régularité; mais Rossini n'a pu résister, après cette concession, au -désir de redevenir lui-même, et après la pédale, suivie des strettes et -de tout ce qui amène ordinairement la péroraison de la fugue, il arrête -tout d'un coup l'élan du morceau lancé vers la conclusion, pour -reprendre les premières mesures du début du premier morceau, et après ce -repos d'un mouvement lent, il attaque une vigoureuse strette qui termine -brillamment ce verset chaleureux, et reproduisant avec toutes les -puissances de l'orchestre une des phrases principales de la première -strophe. - -Voici donc achevé cet oeuvre admirable, dont le mérite n'est peut-être -que mieux attesté par la vivacité de quelques critiques dont il a été -l'objet. Certes, le droit de blâme appartient à chacun, et je ne -comprendrais guère un auteur qui se fâcherait sérieusement de l'opinion, -quelque sévère qu'elle fût, que l'on aurait pu émettre sur sa -composition. - -Mais ce que je ne saurais tolérer, c'est que le droit de rendre justice -au génie fût méconnu; et je répondrai à celui qui n'a pas craint de -m'accuser d'une admiration hypocrite, que lorsqu'il s'agit d'un homme -comme Rossini, l'admiration doit paraître trop naturelle pour pouvoir -être taxée d'une hypocrisie dont, au reste, le but m'échapperait -entièrement; et j'ai trop bonne opinion du goût et de l'esprit de celui -qui m'a adressé ce reproche, pour ne pas penser qu'il est beaucoup moins -sincère dans sa critique que je ne l'ai été dans mes louanges. - -Rossini me paraît avoir été, dans son _Stabat_, plus mélodique que tous -ceux, sans exception aucune, qui ont écrit de la musique religieuse, -sans que le style fût pour cela moins élevé et moins approprié au sujet. -Et ce n'est pas un mince mérite que celui de n'avoir employé -qu'accessoirement les ressources de l'art, qui ne manquent jamais de -fournir à ceux qui savent s'en servir la sévérité de couleur qu'ils -recherchent, et d'être arrivé à ce but par des moyens d'invention et des -mélodies, ce qui se trouve beaucoup plus difficilement que des -combinaisons d'harmonie et de contre-point, quelque intéressantes -qu'elles puissent être. Rossini a, du reste, prouvé, dans son dernier -morceau, qu'il pouvait faire de la science aussi bien que tout autre; et -sans l'influence de son génie qui, malgré lui, perce encore à travers -l'aridité de la fugue, ce morceau aurait pu devenir assez sec et assez -mathématique pour contenter pleinement ceux qui ne considèrent -l'invention et l'inspiration que comme inférieure au savoir. - -A ceux-là, je recommanderai l'étude des maîtres de l'école flamande, -parfaitement oubliée aujourd'hui; qu'ils lisent les oeuvres des Jacques -Desprès, des Claude Goudimel, des Okenheim, des J. Mouton, des Orlando -Lassus; ces oeuvres sont des prodiges de science dont peuvent approcher -les compositions de ceux qu'ils ont précédés dans la carrière. - -Eh bien! c'est précisément l'excès de leur science qui amena ce scandale -qui, sous Palestrina, faisait à jamais proscrire la musique des églises. - -Et si un jour à venir, quelque Marcel futur voulait renouveler cette -persécution contre la musique sacrée, qu'on lui fasse entendre le -_Stabat_ de Rossini, et bien certainement la musique rentrera en grâce -auprès du chef de l'Église. - - - - -LA DAME BLANCHE DE BOIELDIEU - - -On ne fait pas de musique, parlons-en, et à défaut de jouissances dont -nous sommes privés, reportons-nous, par le souvenir, au plaisir que nous -fit éprouver, dès son apparition, un des chefs-d'oeuvre dont s'honore -l'école française. - -_La Dame blanche_ fut l'avant-dernier ouvrage de Boïeldieu. J'ai eu le -bonheur d'être l'élève de cet homme éminent que tous mes lecteurs ont -admiré, que tous auraient aimé, s'ils eussent pu le voir de près, et -reconnaître que chez lui le talent n'était pour ainsi dire que la -traduction des qualités privées. J'ai vu commencer et terminer l'oeuvre -qui est un des plus puissants titres de gloire de Boïeldieu; j'étais -bien jeune alors, je n'avais pas vingt ans, mais le souvenir des travaux -de mon illustre maître est aussi présent à ma pensée que sa mémoire est -chère à mon coeur. Et peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt -d'apprendre quelques détails tout à fait intimes, et qui, par -conséquent, ont dû échapper à tous les biographes. - -Boïeldieu débuta fort jeune à Rouen, sa ville natale, par un petit opéra -dont le titre même ne nous est pas resté. Son maître, M. Broche, -organiste de la cathédrale, l'engagea à aller à Paris. On était alors en -95; on commençait à respirer un peu du régime de la Terreur; la musique -était fort en vogue; car, dans la première révolution, s'il y eut -beaucoup de ruinés, il y eut beaucoup d'enrichis, et les plaisirs ne -manquèrent jamais à la capitale. - -Quatre compositeurs éminents de l'époque, Cherubini, Méhul, Kreutzer et -Jadin avaient l'habitude de se réunir toutes les décades dans un dîner -d'amis, où ils oubliaient dans de doux épanchements, et dans une -fraternelle causerie, les préoccupations qui, alors comme aujourd'hui, -assiégeaient tous les esprits. - -Boïeldieu obtint la faveur d'être admis à ce dîner de célébrités -musicales; il avait été recommandé comme un jeune musicien de province -annonçant un grand talent, et ayant déjà même obtenu un succès au -théâtre: aussi avait-il été engagé à venir soumettre sa partition à -l'illustre aréopage. - -Le pauvre jeune homme s'avança tout tremblant au milieu de ces convives -dont le nom et la réputation l'épouvantaient, et donna d'abord une fort -pauvre idée de son esprit pendant le repas, n'osant ouvrir la bouche et -ne répondant que par des monosyllabes aux avances que lui faisait son -voisin: c'était Kreutzer, qui avait pris en pitié le pauvre débutant. -Celui-ci finit cependant par s'enhardir, et, à la fin du repas, lui et -Kreutzer étaient les meilleurs amis du monde. - -Le dîner fini, Kreutzer voulut faire valoir son jeune protégé; il le -présenta chaudement à Méhul et à Cherubini, qui commencèrent à se -dérider un peu avec lui: pendant ce temps, Jadin feuilletait sa -partition manuscrite, que Boïeldieu avait déposée en entrant sur le -piano. - -La glace était rompue, la bienveillance semblait succéder à la froideur, -et Kreutzer, voyant ses confrères dans de si bonnes dispositions, -proposa au jeune musicien de se mettre au piano pour faire entendre son -opéra. Boïeldieu était excellent pianiste et chantait d'une manière fort -agréable; mais ses juges n'étaient pas gens à se laisser éblouir par le -charme de l'exécution, et le pauvre compositeur voyait de temps en temps -s'allonger sur sa partition un doigt qui lui indiquait un passage où lui -ne voyait rien que de fort innocent, mais qui recelait, à coup sûr, -quelque grosse faute d'harmonie, car ce doigt était celui de Cherubini; -et Cherubini ne laissait jamais passer le moindre solécisme musical. -Boïeldieu avait appris de son maître, M. Broche, tout ce que savait le -pauvre organiste, c'est-à-dire fort peu de chose, et il n'avait pas même -la conscience des fautes qu'on lui indiquait; il se doutait cependant -bien que le terrible doigt ne lui signalait pas ces passages comme -excellents, et c'était avec terreur qu'il le voyait presque à chaque -mesure retomber sur chaque portée de sa partition. Il suait sang et eau -et souffrait le martyre; cependant il ne se décourageait pas et -continuait toujours à exécuter son opéra; les morceaux se succédaient, -et l'espoir commençait à rentrer dans son âme, car le doigt ne venait -plus se poser entre l'exécutant et la musique placée devant lui. - ---Allons, se disait-il, il paraît que le milieu de mon opéra vaut mieux -que le commencement; j'espère que la fin couronnera l'oeuvre. - -Et il allait toujours. Au moment où il venait de terminer un des -morceaux qui avaient eu le plus de succès à Rouen, et qui, selon lui, -devait entraîner le suffrage de ses juges, il s'arrêta comme pour leur -demander avis; n'entendant rien, il se retourne, et alors quelle n'est -pas sa honte et de quel serrement de coeur n'est-il pas saisi! Il se -voit seul... ses auditeurs étaient partis, jugeant sans doute à -l'indignité de l'oeuvre que leurs conseils étaient superflus, et voulant -s'épargner la peine de mauvais compliments qu'ils n'auraient pu -s'empêcher de faire. - -Les larmes suffoquent le pauvre Boïeldieu, il porte ses mains à son -visage et va s'abandonner au désespoir, lorsqu'une voix se fait -entendre; un seul des juges était resté: le plus jeune d'entre eux avait -eu pitié du débutant, et peut-être était-il chargé par ses confrères -d'adoucir l'amertume de cette épreuve. Lui seul pourrait nous le dire, -car il est le seul survivant des cinq acteurs de cette scène: Jadin, -c'était lui, s'approcha de Boïeldieu. - ---Mon jeune ami, lui dit-il, ne vous désolez pas; à tort, on vous a fait -croire que vous étiez compositeur. Je ne veux pas apprécier le plus ou -moins de dispositions que vous pouvez avoir; mais, avant d'exercer un -art, il faut l'apprendre, et vous ne possédez même pas les premiers -éléments de la composition. Mais on peut être un musicien fort habile et -très-estimé, sans être en état d'écrire un opéra. Vous êtes bon -pianiste, vous avez une jolie voix, vous pourrez faire votre chemin avec -cette double ressource; donnez des leçons et faites des romances; puis, -si vous voulez travailler pour le théâtre, apprenez la composition, et -vous vous essaierez de nouveau; mais, je vous en préviens, et je le sais -par expérience, c'est une carrière bien difficile, et les succès que -l'on rêve s'y réalisent rarement. - -Le conseil était plus facile à donner qu'à suivre. Pour donner des -leçons, il faut avoir une clientèle, et Boïeldieu, jeté à Paris sans -appui et sans protection, fut d'abord réduit à accorder des pianos pour -vivre; mais quand il avait accordé un piano, il ne pouvait résister au -plaisir de préluder sur l'instrument qu'il venait de remettre en état. - -Son exécution fut remarquée, ajoutons que sa personne ne le fut pas -moins; jeune, élégant, spirituel, doué d'une des figures les plus -agréables, il ne pouvait manquer de réussir. En peu de temps il acquit -une excellente clientèle, il composa quelques romances qui eurent un -succès prodigieux et mérité; bref, il devint l'homme à la mode de toutes -façons, et la fortune ne cessa plus de lui sourire. - -Il fut nommé professeur de piano au Conservatoire, et l'idée du théâtre -le poursuivant toujours, il voulut encore essayer ses forces même avant -d'avoir appris ce qu'on lui avait tant reproché d'ignorer, et il crut -pouvoir suppléer par le goût et l'audition des chefs-d'oeuvre à tout ce -qui lui manquait pour l'étude. C'est dans ces conditions qu'il donna -successivement, _la Dot de Suzette_, _Zoraïme et Zulnar_, _la Famille -suisse_, _Montbreuil et Verville_, _les Méprises espagnoles_, -_Beniowsky_ et _le Calife de Bagdad_. Mais il comprit alors que les -qualités naturelles ne pouvaient suffire, si l'art ne venait à leur -secours, et il eut le courage (exemple peut-être unique!) de se mettre à -étudier avec la persévérance d'un écolier, les principes qui lui -manquaient pour devenir un des chefs de notre école. La scène de -l'audition de son premier opéra était oubliée depuis longtemps, et -Cherubini était devenu et est resté jusqu'à sa mort son plus intime ami; -c'est lui qu'il choisit pour professeur, et l'on ne pouvait certes mieux -s'adresser. C'est à l'union de la pureté et de l'élégance de Cherubini -et du charme et de la grâce de Boïeldieu, que nous devons ces -chefs-d'oeuvre dont le premier spécimen fut _Ma tante Aurore_, partition -aussi purement écrite que celles qui l'avaient précédée l'avaient été -négligemment. - -Je n'entreprends pas de faire ici une biographie de Boïeldieu, et je ne -le suivrai pas dans son voyage en Russie en 1803, ni à son retour en -France en 1812. Les ouvrages qu'il a donnés dans cette période de temps -sont trop connus pour qu'il y ait besoin même de les citer, et je me -hâte d'en venir à _la Dame blanche_, dont je me suis peut-être un peu -trop écarté. Je vous ai montré le pauvre petit accordeur de pianos en -1795, nous allons maintenant faire connaissance avec le membre de -l'Institut, chevalier de la Légion-d'Honneur et professeur de -composition en 1820. Je fus un des premiers élèves admis à la fondation -de la classe de Boïeldieu. J'avais pour camarades, Boily, le fils du -célèbre peintre de portraits, qui obtint le grand prix de composition de -l'Institut et donna un petit opéra à l'Opéra-Comique, excellent garçon -qui a toujours eu le tort de douter de lui-même et qui a fui, au lieu de -les rechercher, les occasions de donner la preuve d'un talent réel; et -Théodore Labarre, l'habile harpiste, l'auteur des _Deux Familles_, de -_la Révolte au Sérail_ et du _Ménétrier_, aujourd'hui chef d'orchestre à -l'Opéra-Comique. - -Le Conservatoire était une singulière chose, à l'époque que je cite; il -y régnait un classicisme outré; les mélodistes, proprement dits, étaient -regardés comme de bien pauvres sires; Rossini y était tourné en -dérision, et les professeurs, il faut le dire, n'étaient pas étrangers -au dédain que manifestaient hautement les élèves. M. Lesueur appelait -les opéras de Rossini des _turlututus_, et M. Berton écrivait une épître -en vers sur la musique _mécanique_; c'est ainsi qu'il qualifiait celle -de l'école moderne. Pourtant M. Catel avait déclaré, à la grande -stupéfaction de ses élèves, qu'il y avait de belles choses dans un trio -d'_Othello_. Cherubini ne disait rien, mais il écoutait tous ces propos -en riant de ce rire narquois qui lui était particulier, et qui semblait -deviner les palinodies que ses confrères devaient chanter quelques -années après, en s'inclinant devant le génie sublime qu'ils -méconnaissaient encore. Il ne serait pas facile d'exprimer la manière -dont fut accueillie la nouvelle de la création d'une classe de -composition dirigée par Boïeldieu, et de quels quolibets étaient -poursuivis les élèves qui y furent admis. Ce fut bien pis, lorsque nous -apprîmes à nos camarades la façon dont se faisait cette classe. Les -partitions des premiers opéras de Rossini étaient publiées chez le frère -de notre professeur, Boïeldieu jeune, dont le magasin de musique était -rue de Richelieu. Dès qu'une partition de ces ouvrages non encore -exécutés à Paris allait paraître, une épreuve nous en était envoyée; -Labarre, excellent lecteur, se mettait au piano, puis madame Boïeldieu, -qui a été une très-grande cantatrice, Boïeldieu et nous-mêmes, nous -chantions l'opéra d'un bout à l'autre; et souvent la classe, qui ne -devait durer que deux heures, se prolongeait toute la journée. C'est -ainsi que nous connûmes, les premiers, _le Mose_, _la Donna del Lago_, -_la Semiramide_, et vingt autres chefs-d'oeuvre dont l'exécution ne -révéla les beautés au public que quelques années plus tard. Boïeldieu -n'avait pas de peine à nous signaler les négligences et les taches qu'on -remarque dans quelques opéras de Rossini; mais il lui était plus -difficile de nous convaincre de la supériorité de l'oeuvre qu'il nous -analysait; nous avions tous plus ou moins sucé le levain du -Conservatoire, et nous n'abandonnions pas facilement nos préjugés. Pour -ma part, je n'étais pas un des moins rétifs. - -On peut juger alors de ce que pensaient de nous nos camarades du -Conservatoire, en apprenant qu'on nous donnait pour modèle ce qui était -l'objet de leurs risées. Mais tout finit par s'user, même le mépris pour -des chefs-d'oeuvre, et le génie finit toujours par triompher des -coteries. Je ne connais de génies méconnus que ceux qui obtiennent de -grands succès; ceux-là sont méconnus de tous ceux qui les envient. Quant -aux prétendus génies qui se réfugient dans leur impossibilité, pour -accuser le mauvais vouloir de leurs contemporains, je crois qu'il n'y a -que leur incapacité qui soit méconnue par eux mêmes. - -Boïeldieu nous donnait des leçons chez lui, à Paris dans l'hiver et en -été à sa campagne de Villeneuve-Saint-Georges. C'était, pour nous, de -grandes fêtes que ces parties de campagne de chaque semaine. Nous -revenions le soir par la voiture, qui nous descendait à la Bastille, et -nous allions finir notre soirée aux Funambules. - -Debureau n'avait pas encore sa gloire faite; Janin et Nodier ne -l'inventèrent que quelques années plus tard; mais nous, nous l'avions -découvert, et, sans deviner sa célébrité future, nous savions déjà -l'apprécier; nous ignorions son nom, qui ne figurait même pas sur -l'affiche; pour nous, c'était tout uniment le Pierrot des Funambules; -mais nous savions combien il était supérieur à son voisin, le Pierrot de -madame Saqui, Pierrot ignoré, qui s'est éteint en 1830, lorsque le -vaudeville, qui envahit tout, s'est établi en vainqueur sur les ruines -de la danse de corde et de la pantomime, seules exploitées alors sur ces -deux théâtres. - -Boïeldieu travaillait depuis longtemps _aux Deux Nuits_, poëme de -prédilection de M. Bouilly: cet auteur voulut faire un pendant _aux Deux -Journées_ qui lui avaient valu, Cherubini aidant, un si grand succès -quelque trente ans auparavant. La musique était presque à moitié faite, -lorsque Martin vint à prendre sa retraite: le rôle principal lui étant -destiné, il était impossible de l'y remplacer, et Boïeldieu renonça -momentanément à poursuivre son oeuvre, pour entreprendre _la Dame -Blanche_ que venait de lui confier Scribe qui commençait à peine avec -Auber cette série de succès, source de la fortune de l'Opéra-Comique, -depuis plus de vingt-cinq ans. - -Boïeldieu, emprisonné depuis plus d'un an par les rimes pénibles et -anti-musicales du père Bouilly, se trouva tout de suite à l'aise avec la -collaboration de Scribe, qui comprend les exigences des musiciens comme -les musiciens eux-mêmes, et qui coupe les morceaux avec un tel bonheur, -que nous les jugeons tout faits lorsqu'il nous en lit les paroles: aussi -jamais musique ne fut-elle composée aussi facilement. - -Labarre, ayant, comme harpiste, fait plusieurs voyages en Angleterre, -fournit à Boïeldieu tous les thèmes écossais que l'on remarque dans _la -Dame Blanche_, tels que l'air du troisième acte, les motifs de _Chez les -montagnards écossais_, _Vous le verrez le verre en main_, etc., etc. Ce -troisième acte effrayait beaucoup Boïeldieu; il n'y trouvait pas de -situation, et un jour j'allai le voir et le trouvai travaillant dans son -lit qu'il ne quittait presque que trois ou quatre heures par jour, et -fort préoccupé de ce troisième acte. - ---Comprenez-vous, me dit-il, qu'après deux actes si pleins de musique, -je n'aie rien dans le troisième, qu'un air de femme, un petit choeur -sans importance, un petit duo de femme et un finale sans développement? - -Il me faudrait là un grand morceau à effet, et je n'ai qu'un petit -choeur de villageois: _Vive, vive monseigneur!_ Scribe m'a mis en note: -paysans jetant leurs chapeaux en l'air, preuve que ce doit être un -morceau animé et court; ils ne peuvent pas jeter leurs chapeaux en l'air -pendant un quart-d'heure. Il m'est pourtant venu cette nuit une idée qui -serait peut-être bonne. Je lisais dans Walter-Scott qu'un individu qui -revient dans son pays reconnaît un air qu'il a entendu dans son enfance. -Si, au lieu d'un choeur de _vivat_, les vassaux chantaient à Georges une -vieille ballade écossaise, qu'il se rappellerait assez pour la continuer -lui-même, ne pensez-vous pas que cette situation serait musicale? - ---Certainement, repris-je, elle serait charmante et remplirait -parfaitement votre troisième acte. - ---Oui, répondit-il, mais je n'ai pas de paroles pour cela. - ---M. Scribe est tout près d'ici. - ---Je ne puis pas y aller, malade comme je suis. - ---Mais je me porte à merveille, moi, et j'y serai dans cinq minutes. - -Et, sans attendre sa réponse, je cours chez Scribe, qui, effectivement, -logeait à deux pas du boulevard Montmartre, rue Bergère. Scribe -accueille encore mieux l'idée que je ne l'avais fait. - ---Retournez chez Boïeldieu, me dit-il; dites-lui que c'est excellent; -qu'il y a là un grand succès; que le troisième acte est sauvé, et qu'il -aura ses paroles dans un quart d'heure. - ---Je cours porter la nouvelle à Boïeldieu, et le lendemain il me faisait -entendre tout entier ce délicieux morceau, qui ne fit pas le succès de -_la Dame Blanche_, mais qui augmenta et porta à l'apogée celui -qu'avaient obtenu les deux premiers actes. - -J'ai dit avec quelle facilité l'oeuvre entière fut composée; un seul -morceau fut entièrement refait, voici dans quelles circonstances. Un -soir je fus voir Boïeldieu, nous étions seuls et il voulut me faire -entendre des couplets qu'il avait composés la veille: ils ne me parurent -pas à la hauteur de l'ouvrage; et sans que j'osasse manifester mon -opinion, cependant ma contenance fut assez froide pour que Boïeldieu -saisît avec empressement cette occasion de se montrer mécontent de -lui-même, et, avant que je pusse ajouter une parole, il avait déchiré et -jeté ses couplets au panier. Aux exclamations que je poussai de cette -vivacité, madame Boïeldieu accourut, et c'est contre elle que se tourna -la colère de Boïeldieu. - ---Là, voyez-vous, lui dit-il, en voilà un qui est franc; il trouve -détestables les couplets que vous vouliez me faire laisser, il ne me l'a -pas caché, lui; aussi je viens de les déchirer et je vais en faire -d'autres. - ---J'avais beau me récrier que je n'avais rien dit, impossible de faire -entendre raison au mari, qui accusait sa femme de faiblesse pour ses -oeuvres; ni de calmer celle-ci, qui me reprochait de ne pas ménager mon -maître qui se tuait en travaillant, d'être trop difficile, et de manquer -de goût et d'amitié. - -Pour échapper à cet orage, je ne trouvai pas de meilleur parti que de me -sauver, et le lendemain, quand il fallut revenir, à l'heure de la leçon, -j'avoue que je n'étais pas trop rassuré. Je sonnai bien timidement, -craignant de rencontrer quelque visage irrité; mais la première personne -que je vis fut madame Boïeldieu, la figure rayonnante: - ---Oh! venez, mon pauvre Adam, s'écria-t-elle, que vous avez bien fait de -lui faire refaire ses couplets! Après votre départ, il en a trouvé -d'autres: c'est ce qu'il a fait de plus joli. - ---Et elle m'entraîne au piano où Boïeldieu chantait déjà à la bonne -vieille mère Desbrosses, qu'on avait fait venir exprès, ces couplets si -touchants et si colorés de _Tournez, fuseaux légers_. - -Boïeldieu voulait que madame Desbrosses les lui chantât tout de suite; -mais la pauvre vieille pleurait d'attendrissement et de plaisir, et nous -étions comme elle!!! - -Dix ans après, cet air nous arrachait encore des larmes, cette fois bien -cruelles, car c'est cet air qu'on exécutait au Père-Lachaise, alors que -nous descendions dans la tombe notre maître et notre ami! - -Les répétitions de _la Dame blanche_ se firent avec une promptitude -inouïe; l'ouvrage fut monté en trois semaines. A l'une des dernières -répétitions, j'étais au parterre avec Boïeldieu. Pixérécourt était au -balcon de gauche. - -Après le duo de la peur, il interpelle Boïeldieu: - ---Ce duo-là fait longueur, il y a trop de musique dans cet acte. - ---Certainement, répond Boïeldieu, je n'y tiens pas du tout, coupons-le. - ---Mais nous y tenons beaucoup, nous, reprennent ensemble Ponchard et -madame Boulanger. - -Et c'est sur leurs instances que fut conservé ce petit diamant. La -répétition avait paru si satisfaisante, que Pixérécourt décida qu'elle -serait l'avant-dernière, et que la pièce serait jouée le surlendemain. - ---Mais c'est impossible, s'écria Boïeldieu, je n'ai pas commencé mon -ouverture, et je n'aurai jamais le temps de la faire si vite. - ---Cela ne me regarde pas, reprit Pixérécourt, on se passera d'ouverture, -s'il le faut; mais la pièce est prête, et le traité est formel, on -jouera _la Dame blanche_ après-demain. - ---Ah! mes enfants, nous dit Boïeidieu, à Labarre et à moi, ne me quittez -pas, je suis un homme perdu; je ne peux pas laisser un ouvrage de cette -importance sans ouverture, et sans vous je n'en viendrai jamais à bout. - -Nous suivons Boïeidieu chez lui; il nous avait déjà essayés, Labarre et -moi, dans quelques travaux qu'ils nous avait confiés; c'est ainsi que -toute la ritournelle finale du trio du premier acte avait été écrite en -entier par Labarre, et que j'avais été chargé de l'instrumentation du -début du finale du second acte. Boïeldieu pouvait donc compter sur nous -jusqu'à un certain point, mais il avait voulu revoir notre travail, et -quoiqu'il en eût été satisfait, sa confiance n'était pas assez grande -pour nous abandonner sans contrôle la responsabilité de son ouverture. -Voici comment la besogne fut partagée: il prit pour lui l'introduction, -puis nous fîmes à nous trois le plan de l'_allegro_. On choisit d'abord -les motifs. - -Labarre proposa et fit adopter comme premier thème un des airs anglais -qu'il avait donnés et qui était déjà employé dans le premier choeur; je -proposai pour second thème de prendre en allegro le motif andante du -trio _Je n'y puis rien comprendre_, et un petit crescendo qui ne fut pas -accueilli très-favorablement comme trop rossinien. Pour la _coda_ -finale, Boïeldieu nous indiqua un de ses opéras faits en Russie, -_Télémaque_, dans lequel nous devions trouver les éléments de la -péroraison. Les rôles furent donc distribués de telle sorte, que Labarre -devait écrire toute la première partie et moi la seconde, où il y avait -le retour des motifs, et par conséquent moins de travail. Nous écrivions -à une même table. - -A onze heures Boïeldieu avait presque fini son introduction: je ne sais -trop quel genre d'affaire Labarre pouvait avoir à une pareille heure, -mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il me poussa en me disant tout -bas: - ---Ne dis rien, mais il faut absolument que je m'en aille, tu finiras ma -besogne. - -Au bout d'un quart d'heure, Boïeldieu, ne le voyant pas revenir, me dit: - ---Où est donc Labarre? - ---Mais, Monsieur, lui répondis-je, il est parti, il ne reviendra pas. - ---Ah! c'est fini, s'écria-t-il, mon ouverture ne sera pas faite, et -Formageat (c'était le copiste) qui devait venir à six heures du matin -pour chercher la copie! Il n'y en aura pas la moitié de faite... Je vais -me coucher, je n'en puis plus, travaillez toujours, mais surtout ne -livrez à Formageat que ce que vous m'avez montré, et éveillez-moi avant -qu'il n'arrive. - -A quatre heures du matin, j'avais terminé l'ouverture, je plaçai la -copie en évidence dans la salle à manger, pour qu'on pût la prendre -facilement, et je me gardai d'éveiller Boïeldieu, trop heureux de l'idée -que j'allais enfin entendre exécuter de la musique écrite par moi seul -sans qu'on l'eût revue ni corrigée, puis je fus me coucher sur le canapé -du salon. - -A dix heures, je suis réveillé par la voix de Boïeldieu, qui me crie de -sa chambre: - ---Eh bien! où en êtes-vous? - ---Oh! Monsieur, il y a longtemps que j'ai fini. - ---Eh bien! vous me montrerez cela. - ---Impossible, Monsieur, Formageat a tout emporté. - ---Comment, malheureux, vous avez donné la copie sans me la montrer! mais -avec un brouillon comme vous, cela doit être rempli de fautes: -allez-vous-en bien vite au théâtre et rapportez-moi tout ce qui n'est -pas copié. - -J'avoue que je ne m'acquittai pas de la commission; j'eus l'air de -revenir du théâtre, où je n'avais pas mis le pied; et je dis que les -feuilles avaient été distribuées à tant de copistes, qu'il était -impossible d'en ravoir une seule. Le soir, à la répétition, je me cachai -dans un petit coin pour écouter ma part de l'ouverture. Tout allait au -mieux, lorsque dans un _forte_ éclate tout à coup une effroyable -cacophonie: j'avais transposé les parties de cors et de trompettes, qui -n'étaient pas dans le même ton. Tout le monde s'arrête: Frédéric Kreube, -le chef d'orchestre, consulte la partition. - ---Que diable as-tu donc mis là? dit-il à Boïeldieu, qui était aussi -confus que moi; mais ce n'est pas ton écriture. - ---Oh! je vais t'expliquer, répondit-il: cette nuit, j'étais -très-fatigué, et je dictais à Adam, qui probablement n'était pas -très-bien éveillé et qui se sera trompé. - -Ma bévue fut bien vite réparée, et la répétition continua sans encombre. -Après le succès de _la Dame blanche_, Boïeldieu voulait en refaire -l'ouverture, qui, effectivement, n'est pas le meilleur morceau de -l'ouvrage; mais l'avantage de précéder un chef-d'oeuvre et d'en -reproduire quelques motifs lui tient lieu d'autres mérites, et je l'ai -quelquefois entendu citer comme une des meilleures de Boïeldieu. - -Lorsque la partition fut publiée, j'en reçus un bel exemplaire, que je -conserve religieusement, et sur lequel étaient écrits ces mots: _Comme -élève, vous avez applaudi à mes succès; comme ami, j'applaudirai aux -vôtres._ - -Je ne vous parlerai pas de l'immense succès de _la Dame blanche_, ni des -_Deux Nuits_, qui ne furent jouées que cinq ans après, et qui furent le -dernier chant de mon illustre et respectable maître. Si je me suis -laissé aller à vous raconter peut-être un peu longuement les détails qui -précèdent, c'est qu'en reportant ma vie vingt-quatre ans en arrière, je -me suis senti heureux comme dans un rêve! Puissent ce bonheur et ce rêve -vous avoir intéressés un instant, car s'il est bon parfois de savoir -oublier, il est bien doux souvent de savoir se souvenir. - - - - -DONIZETTI - - -En 1815, un jeune homme s'acheminait pédestrement sur la route de -Bologne; il se retournait de temps en temps pour jeter un dernier regard -sur les murs de Bergame, sa patrie, dont il s'éloignait pour la première -fois. Si parfois une larme tentait de venir mouiller sa paupière, en -souvenir du père chéri, de la mère adorée qu'il quittait, un sourire -venait bientôt illuminer son visage; ce sourire était celui de -l'espérance, cette inspiration naturelle de toute âme jeune vers -l'inconnu. Et puis, le soleil d'Italie est si beau, l'air est si pur à -respirer pour des poumons de dix-sept ans! la liberté paraît si belle la -première fois qu'on en use! tout cela ne constitue-t-il pas le bonheur? -Aussi, notre voyageur était heureux, oh! bien heureux! il était jeune, -beau, bien portant, et il rêvait! il rêvait la gloire, les honneurs et -la richesse! Et pourtant, ce bonheur réel qu'il possédait alors, il -était loin de l'apprécier; il ne le voyait que dans l'avenir et dans la -réalisation de ses rêves. - -En 1847, une voiture soigneusement formée entrait à Bergame; elle -renfermait un homme à l'aspect sombre et mélancolique; son regard égaré -trahissait une profonde douleur, et ne laissait pas entrevoir la moindre -lueur d'intelligence. Ce cadavre animé qui rentrait à Bergame était -celui de ce jeune homme parti trente-trois ans auparavant, si riche -d'avenir et d'espérances. Et pourtant, tous ses rêves s'étaient -réalisés, gloire, honneurs, richesse, il avait tout obtenu; son nom -avait rempli le monde, les souverains s'étaient disputé l'honneur de le -décorer de leurs ordres, de le combler de leurs faveurs. Pour prix de -ses chants, tous les pays lui avaient prodigué de l'or et des couronnes; -n'était-ce pas là ce bonheur qu'il avait rêvé? Mais à quel prix avait-il -dû l'acheter? Sa vie eût été trop peu, c'est son âme qu'il avait donnée -en échange. L'intelligence avait succombé, dans ces travaux de chaque -jour, de chaque nuit, de tous les instants, et Donizetti venait expier -dans une agonie matérielle, que n'animait plus une lueur de raison, les -plaisirs qu'il avait donnés pendant trente ans au monde intellectuel et -civilisé. - -La carrière des compositeurs est peut-être celle où les exemples de -longévité sont le plus rares. Mozart, Cimarosa, Weber, Herold, Bellini, -Monpou, ne prouvent que trop, par leur mort prématurée, fruit d'un -travail trop assidu, combien l'art du compositeur, si futile dans ses -résultats, est sérieux dans la pratique. C'est, en effet, de tous les -arts, celui où l'artiste doit mettre le plus du sien; l'invention est -tout; il n'y a pas de main comme chez le peintre et le sculpteur: savoir -composer, c'est savoir utiliser la fièvre et l'appliquer à la musique; -mais cette fièvre, ne l'a pas qui veut: si elle vous fait défaut, vous -ne composez pas, les idées vous manquent, vous croyez composer et vous -imitez, ou vous faites de la mosaïque; si, au contraire, elle vous vient -trop souvent, elle vous tue, vous mourez à trente ou quarante ans; vous -avez fait vingt ou trente opéras, on vous fait un superbe service en -musique, vous êtes proclamé grand homme par vos contemporains. Dix ans -après votre mort, on n'exécute plus une note de vous; vingt ans après, -on se rit de ceux qui osent encore vous citer, et l'on ne s'occupe plus -que de vos successeurs que l'on oubliera aussi vite. N'est-ce pas là -l'histoire de presque tous les compositeurs, et surtout des compositeurs -italiens? En France, nous sommes un peu plus constants dans nos -plaisirs; nous allons souvent entendre un opéra, par la seule idée des -souvenirs qu'éveillera en nous l'exécution d'une musique qui a charmé -notre enfance ou notre jeunesse. En Allemagne, où la musique est prise -au sérieux, une oeuvre importante et réputée classique a son tour de -représentation chaque année, et les amateurs se font un devoir de -l'aller entendre chaque fois qu'on l'exécute, avec une admiration -silencieuse et un respect presque religieux. - -En Italie, au contraire, le culte du souvenir n'existe pas, du moins -pour les opéras, et si la grande voix du canon n'y étouffait pas toutes -les autres musiques, vous n'y entendriez guère que celle des opéras de -Verdi, qui effectivement ne pouvait logiquement, et en vertu de la loi -du progrès, être remplacée que par celle de l'artillerie, dont elle -était le précurseur. - -Donizetti ne sera pas oublié si vite en France où il a écrit _la -Favorite_, _la Fille du régiment_, _D. Sébastien_, _Marino Faliero_ et -_D. Pasquale_. Plus heureuse que _l'Anna Bolena_, que _la Lucrezia -Borgia_ et quelque autre de ses compositions italiennes, _la Lucia di -Lammermoor_ est entrée dans le répertoire des opéras français et y sera -chantée bien longtemps après l'oubli où tomberont les opéras qui la -remplaceront en Italie. Donizetti a fait assez pour la France, pour que -nous le comptions parmi les compositeurs français: car c'est ainsi qu'il -faut considérer tous ceux qui ont écrit pour notre scène. Il n'en est -pas un seul, en effet, qui n'y ait modifié son style et sa manière -d'après les exigences de notre scène, et tous y ont gagné de devenir -plus dramatiques en ramenant l'école française au style mélodique -qu'elle est toujours tentée de sacrifier au style déclamé. - -Gaëtan Donizetti est né à Bergame en 1798. Son père, honorable employé -dans une administration de la ville, le destinait à l'étude des lois; -mais il était dit que le jeune Gaëtan serait artiste, et ses premiers -goûts le dirigèrent vers les arts du dessin; son père fut loin -d'approuver ses projets; le fils résistait au père, qui voulait en faire -un avocat; le père s'opposait aux projets du fils, qui voulait devenir -architecte; une espèce de compromis fut passé entre eux: l'un renonça au -barreau, l'autre à l'architecture, et il fut convenu, d'un commun -accord, que Gaëtan deviendrait musicien. - -Il fit ses premières études avec Mayr, qui résidait alors à Bergame. -Malgré quelques succès avérés, Rossini n'avait pas encore saisi le -sceptre de la popularité que se partageaient alors Paër et Mayr. Ce fut -donc pour le jeune Donizetti une bonne fortune que ces leçons d'un des -premiers maîtres de l'époque. Mayr ne tarda pas à reconnaître les -éminentes dispositions de son élève, qu'il prit en telle amitié, qu'il -ne l'appela jamais autrement que son cher fils. Il voulut qu'il se -fortifiât encore par des études sévères et obtint de sa famille de -l'envoyer à Bologne recevoir des leçons du père Matteï, le savant -contre-pointiste, élève et successeur du père Martini. - -Après trois années d'études, Donizetti se lança dans la carrière qu'il -devait parcourir avec tant d'éclat. Il débuta à Venise, en 1818, par un -_Enrico di Burgogna_, qui obtint assez de succès pour qu'on lui demandât -un second ouvrage dans la même ville l'année suivante. Ce ne fut qu'en -1822 qu'il donna à Rome la _Zoraida di Granata_, qui lui valut la faveur -d'être exempté de la conscription et l'honneur d'être porté en triomphe -et couronné au Capitole. Les opéras se succédèrent alors sans -interruption et signalèrent cette première période du talent de -Donizetti, où il ne se montra qu'heureux imitateur de la manière de -Rossini. Ce ne fut qu'en 1830 que son individualité se fit jour dans un -de ses chefs-d'oeuvre, le premier de ses ouvrages que nous ayons entendu -en France, _l'Anna Bolena_, donné à Milan avec le plus grand succès. En -1835, Donizetti vint pour la première fois à Paris, et y écrivit le -_Marino Faliero_ qui n'obtint pas tout le succès qu'il méritait. -Donizetti ne fait qu'un seul saut de Paris à Naples, où il écrit dans -cette même année 1835 cette délicieuse _Lucie_, qui devait faire le tour -du monde. Il revint à Paris en 1840, où il donna dans une seule année -_les Martyrs_, _la Fille du Régiment_, et _la Favorite_. Chose -singulière, pas un seul de ces ouvrages n'obtint un succès décidé: _les -Martyrs_, dont les paroles étaient parodiées sur le _Polyeucte_, qu'il -avait écrit à Naples pour Nourrit, et que la censure avait interdit, -n'eurent qu'un succès d'estime à l'Opéra. _La Fille du Régiment_ ne fut -guère plus heureuse à l'Opéra-Comique: il fallut que la pièce fût -traduite dans toutes les langues et réussît dans tous les pays pour -convaincre Donizetti que c'était le public de Paris qui avait eu tort. -L'histoire de _la Favorite_ est des plus curieuses. - -L'année 1839-40 avait vu naître et mourir le théâtre de la Renaissance, -comme l'année 1847-48 a vu naître et mourir l'Opéra-National, comme -périraient tous les théâtres lyriques s'ils n'étaient soutenus par de -riches subventions. La prospérité passagère de la Renaissance, avait eu -surtout pour base la traduction de la _Lucia_. Les directeurs avait -demandé à Donizetti un opéra nouveau et il venait de terminer son _Ange -de Nigida_, quand le théâtre ferma ses portes. L'Académie (alors royale) -de musique avait sollicité un ouvrage de Donizetti et il avait écrit _le -Duc d'Albe_. Le sujet ne plut pas au directeur. Cependant l'hiver -approchait, il fallait un opéra nouveau; on demanda à Donizetti son -_Ange de Nigida_ qui n'avait que trois actes: il fallut récrire tout le -rôle de femme qui avait été combiné pour la voix légère et quelque peu -pointue de madame Thillon et l'accommoder aux exigences de la voix mâle -et énergique de madame Stolz, il fallut en outre ajouter un acte entier, -le quatrième; tout cela ne fut qu'un jeu pour le célèbre maestro. -L'ouvrage fut mis en répétition presque avant d'être commencé, et -terminé en moins de temps qu'il n'en fallut pour l'apprendre. Voici -comment fut composé ce quatrième acte, qui est un chef-d'oeuvre. -Donizetti venait de dîner chez un de ses meilleurs amis; il dégustait -avec délices une tasse de café, car il raffolait de cette liqueur dont -il ne pouvait se passer et qu'il consommait à toute heure du jour, -chaud, froid, en sorbet, en bonbon, sous toutes les formes enfin où peut -se renfermer l'arome de la précieuse fève. - ---Mon cher Gaëtan, lui dit son ami, je suis bien fâché d'être si impoli -envers vous, mais ma femme et moi allons passer la soirée dehors, et -nous sommes obligés de vous fausser compagnie. Ainsi donc à demain. - ---Oh! vous me renvoyez, dit Donizetti: je suis si bien, vous avez de si -bon café: tenez, allez à votre soirée et laissez-moi là, au coin du feu; -je me sens en train de travailler, on vient de me remettre mon quatrième -acte, et je suis sûr que je l'aurai bien avancé quand je me retirerai. - ---Soit, répond l'ami, faites comme chez vous, voici tout ce qu'il vous -faut pour écrire; adieu, à demain, encore une fois, car nous ne -rentrerons probablement que longtemps après votre départ. - -Il était alors dix heures du soir; Donizetti se met au travail, et quand -son ami rentre à une heure du matin: Voyez, lui dit-il, si j'ai bien -employé mon temps, j'ai terminé mon quatrième acte. - -Sauf la cavatine _Ange si pur_ qui appartient au _Duc d'Albe_ et -l'_andante_ du duo qui a été ajouté aux répétitions, l'acte tout entier -avait été composé et écrit en trois heures! Ceux qui se feraient une -idée du succès de la première représentation de _la Favorite_ par celui -qu'elle obtient aujourd'hui, se tromperaient grandement. Cette musique -si simple sembla mesquine, ces mélodies si naturelles parurent pauvres, -et à part le quatrième acte, qui fut de prime abord jugé comme une -oeuvre hors ligne, le succès fut moins dû au mérite de l'ouvrage qu'à la -réunion du talent de Duprez, de Barroilhet débutant dans cet opéra, et -de madame Stolz, qui s'y éleva à un degré de supériorité qu'elle n'a -plus pu atteindre dans aucune de ses créations subséquentes. _La -Favorite_ avait réussi, mais doucement, sans éclat, et, en termes de -coulisses, ne faisait pas d'argent lorsqu'une danseuse, ignorée jusque -là, qui avait apparu un instant à ce théâtre de la Renaissance d'où -procédait aussi _la Favorite_, vint débuter dans un pas intercalé au -deuxième acte. Le succès de la danseuse fut immense, celui de l'opéra -devint colossal; on ne vint d'abord que pour la danse, et l'on fut tout -surpris d'être charmé par la musique. L'élan du succès était donné à _la -Favorite_, et, aujourd'hui encore, c'est le plus attractif des opéras du -répertoire du Théâtre de la Nation. - -Après plusieurs voyages à Rome, à Milan et à Vienne, et après avoir -déposé un opéra en passant dans chacune de ces villes, Donizetti revint -à Paris, en 1843, et y composa _Don Pasquale_ et _Don Sébastien_. -L'immense succès de _Don Pasquale_ fut compensé par celui presque -négatif de _Don Sébastien_, qu'il faut attribuer à une malheureuse idée -de mise en scène de pompe funèbre qui étouffa sous ses draperies -mortuaires les accents d'une musique digne d'un meilleur sort. Ce fut -l'avant-dernier opéra de Donizetti, il fit représenter à Naples -_Catarina Cornaro_ et retourna à Vienne où l'appelaient ses fonctions de -maître de chapelle de la cour: il y composa un _Miserere_ qui fut -très-apprécié des connaisseurs et revint à Paris au milieu de 1845, -apportant déjà le germe de la maladie à laquelle il devait succomber. En -peu de temps ses amis alarmés remarquèrent avec effroi quelques -dérangements dans son intelligence; bientôt les accès devinrent plus -fréquents et se reproduisirent avec tant d'intensité, qu'il fallut le -placer dans une maison de santé à Ivry, vers la fin de janvier 1846; il -resta dans cette maison jusqu'au mois de juin 1847, où il fut transféré -dans une autre habitation à Paris, dans l'avenue de Châteaubriand; -l'approche de l'hiver fit craindre aux médecins qu'il ne pût supporter -cette saison si rude dans nos climats, et ils espérèrent que l'air natal -aurait une influence favorable sur la santé de l'illustre malade. Il -quitta Paris au mois de septembre. A peine arrivé à Bruxelles, il eut -une attaque de paralysie très-violente: sa raison subit une nouvelle -atteinte, et la tristesse qui l'accablait prit un caractère encore plus -désespéré, et les pleurs qu'il ne cessait de verser, auraient pu faire -croire qu'il ne s'éloignait qu'à regret de cette France qu'il ne devait -plus revoir. - -Arrivé à Bergame, il fut accueilli par son excellent ami, le maestro -Dolci. Une nouvelle attaque de paralysie se déclara le 1er avril, et, -après l'agonie la plus douloureuse, il mourut le 8 avril. Date fatal -pour l'auteur de cet article, qui voyait expirer son père entre ses -bras, sans se douter qu'à la même heure il perdait un de ses meilleurs -amis! - -Nous n'entrerons pas dans l'examen des oeuvres de Donizetti: il abusa -souvent de sa prodigieuse facilité; toute son histoire artistique doit -se résumer par la liste de ses ouvrages; l'oubli a fait justice des plus -faibles, les titres des autres sont devenus populaires, et son nom est -désormais acquis à la postérité, qui reconnaîtra en lui un des plus -grands génies musicaux qui aient honoré le XVIIIe siècle. - -Voici la liste complète de ses oeuvres par ordre chronologique: - - - 1--1818. Venise. _Enrico di Burgogna._ - 2--1819. -- _Il Falegname di Livonia._ - 3--1820. Mantoue. _Le Nozze in Villa._ - 4--1822. Rome. _Zoraïde di Granata._ - 5-- -- Naples. _La Zingara._ - 6-- -- -- _La Lettera anonyma._ - 7-- -- Milan. _Chiara e Serafina o i Pirati._ - 8--1823. Naples. _Il Fortunato Inganno._ - 9-- -- -- _Aristea._ - 10-- -- Venise. _Una Follia._ - 11-- -- Naples. _Alfredo il grande._ - 12--1824. Rome. _L'Azo nel Imbarazzo._ - 13-- -- Naples. _Emilia o l'Ermitagio di Liverpool._ - 14--1826. Palerme. _Alahor in Granata._ - 15-- -- -- _Il Castello degli Invalidi._ - 16-- -- Naples. _Elvida._ - 17--1827. Rome. _Olivo e Pasquale._ - 18-- -- Naples. _Il Borgomaestro di Sardam._ - 19-- -- -- _Le Convenienze Teatrali._ - 20-- -- -- _Otto mesi in due ore._ - 21--1825. -- _L'Esule di Roma._ - 22-- -- Gênes. _La Regina di Golconda._ - 23-- -- Naples. _Gianni di Calais._ - 24-- -- -- _Giovedi Grano._ - 25--1829. _Il Paria._ - 26-- -- _Il Castello di Kenilworth._ - 27-- -- -- _Il Diluvio universale._ - 28-- -- -- _I Pazzi per progretto._ - 29-- -- -- _Francesca di Foix._ - 30-- -- -- _Smelda de Lambertuzzi._ - 31-- -- -- _La Romanziera._ - 32--1831. Milan. _Anna Bolena._ - 33-- -- Naples. _Fausta._ - 34--1832. Milan. _Ugo, comte di Parigi._ - 35-- -- -- _L'Elissire d'Amore._ - 36-- -- Naples. _Sancia di Castiglia._ - 37--1833. Rome. _Il Furioso o l'Isola di Domingo._ - 38-- -- Florence. _Parisina._ - 39-- -- Rome. _Torquato Tasso._ - 40--1834. Milan. _Lucrezia Borgia._ - 41-- -- Florence. _Rosmonda d'Inghilterra._ - 42-- -- Naples. _Maria Stuarda._ - 43--1835. Milan. _Gemma di Vergi._ - 44-- -- Paris. _Marino Faliero._ - 45-- -- Naples. _Lucia di Lammermoor._ - 46--1836. Venise. _Belizario._ - 47-- -- Naples. _Il Campanello di Notte._ - 48-- -- -- _Betly._ - 49-- -- -- _L'Anedio di Calais._ - 50--1837. Venise. _Pia de Tolomeï._ - 51-- -- Naples. _Roberto Devereux._ - 52--1838. Venise. _Maria di Radeus._ - 53--1839. Milan. _Gianni di Parigi._ - 54--1840. Paris. _La Fille du Régiment._ - 55-- -- -- _Les Martyrs._ - 56-- -- -- _La Favorite._ - 57--1841. Rome. _Adelia o la Figlia del Arciere._ - 58--1842. -- _Maria Padilla._ - 59-- -- Vienne. _Linda di Chamouni._ - 60--1843. Paris. _D. Pasquale._ - 61-- -- Vienne. _Maria di Rohan._ - 62-- -- Paris. _D. Sebastien._ - 63--1844. Naples. _Catarina Cornaro._ - 64-- -- -- _Le duc d'Albe_ (inédit). - -On assure qu'il existe aussi dans les cartons de l'Opéra-Comique un -petit acte inédit de Donizetti, dont le titre ne nous est pas parvenu. -Il est hors de doute que ce petit ouvrage et _le Duc d'Albe_ seront -représentés sur les théâtres auxquels ils ont été destinés, lorsque ces -théâtres seront en voie de résurrection. - -Outre ces oeuvres dramatiques, Donizetti a composé des _messes_, des -_vêpres_, un _miserere_ et d'autres morceaux d'église, quelques pièces -de chant publiées à Paris sous le titre de _Soirées du Pausilippe_, une -cantate de _la Mort d'Ugolin_, et douze quatuors pour instruments à -cordes.--En parlant de _la Favorite_, nous avons cité un exemple de la -facilité de Donizetti; voici une autre anecdote qui montre qu'il alliait -la générosité au talent. En 1836, il était à Naples et il apprend qu'un -pauvre petit théâtre vient de fermer, et que les artistes sont dans une -détresse affreuse; il va les trouver, et leur donne tout ce qu'il avait -d'argent pour suffire à leurs premiers besoins. Ah! lui dit l'un d'eux, -vous nous feriez bien riches si vous pouviez nous donner un opéra -nouveau! - ---Qu'à cela ne tienne, réplique le maestro, vous l'aurez dans huit -jours. - -Il manquait un livret, pas un poëte n'aurait voulu en donner un pour le -théâtre qui venait de fermer: Donizetti se rappelle un vaudeville qu'il -avait vu à Paris, _la Sonnette de nuit_: en moins d'une journée, il en -fait une traduction à l'aide de ses souvenirs; huit jours après, l'opéra -est terminé, appris, su, joué, et le théâtre est sauvé. - -Donizetti était très-lettré et il eut encore deux occasions de prouver -qu'il unissait facilement le talent de poëte à celui de musicien: c'est -lui-même qui se traduisit les deux livrets de _la Fille du Régiment_ et -de _Betly_ (le Chalet). - -Donizetti avait épousé à Rome la fille d'un avocat de cette ville. Cette -union fut très-heureuse, mais de bien courte durée. Il perdit deux -enfants en bas âge, et sa femme était enceinte lorsqu'elle mourut du -choléra en 1835. Il fut désolé de cette perte inattendue et reporta -toute l'affection qu'il avait eue pour sa femme sur son frère, M. -Vasrelli, avocat, avec qui il ne cessa d'entretenir les relations les -plus intimes. - -Donizetti était grand, avait la figure franche et ouverte, et sa -physionomie était l'indice de son excellent caractère; on ne pouvait -l'approcher sans l'aimer, parce qu'il donnait sans cesse l'occasion -d'apprécier quelques-unes de ses belles qualités. Nous avons habité la -même maison, rue de Louvois, en 1838. Nous nous rendions souvent visite: -il travaillait sans piano, il écrivait sans s'arrêter, et l'on n'aurait -pu croire qu'il composât, si l'absence de toute espèce de brouillon n'en -eût donné la certitude. Je remarquai avec surprise un petit grattoir en -corne blanche, soigneusement déposé à côté de son papier, et je -m'étonnai de lui voir cet instrument, dont il devait faire peu d'usage. -Ce grattoir, me dit-il, m'a été donné par mon père, lorsqu'il me -pardonna et consentit à ce que je fasse musicien. Je ne l'ai jamais -quitté, et quoique je m'en serve peu, j'aime à l'avoir près de moi quand -je compose; il me semble qu'il m'apporte la bénédiction de mon père. -Cela fut dit si simplement et avec tant de sincérité, que je compris à -l'instant combien il y avait de coeur chez Donizetti. Quelques jours -après cette entrevue, je fis jouer à l'Opéra-Comique _le Brasseur de -Preston_. Un spectateur se faisait remarquer à l'orchestre par son -enthousiasme et ses applaudissements frénétiques; c'était Donizetti, et -quand je le revis le soir en rentrant, je le trouvai plus heureux de mon -succès que moi-même, et je me sentis plus honoré de son amitié et de son -suffrage que de la réussite de mon opéra. - -Quand, à la suite de sa terrible maladie, on le fit entrer dans une -maison de santé d'Ivry, on lui donna pour gardien un des hommes de -service de la maison, nommé Antoine. Quoique la raison du pauvre -Donizetti fût déjà très-altérée, il sut pourtant donner assez de preuves -de sa bonté pour qu'Antoine s'attachât à lui au point de ne vouloir plus -le quitter, et ce brave homme n'a cessé de lui prodiguer les soins les -plus touchants et les plus désintéressés jusqu'à ses derniers moments. -J'ai sous les yeux une lettre où il retrace les dernières souffrances de -l'illustre maestro: cette partie de la lettre est trop pénible pour que -je la reproduise ici, mais je ne puis résister au plaisir de citer celle -où il rapporte les détails des honneurs funèbres rendus à sa mémoire. - -«Les funérailles ont eu lieu hier. L'excellent M. Dolci a tout ordonné, -et n'a rien négligé pour les rendre dignes de la gloire de ce grand -homme. Plus de quatre mille personnes y assistaient. Le cortége se -composait du nombreux clergé de Bergame, des plus grands personnages de -la ville et des environs, et de toute la garde civique de la ville et -des faubourgs. Les fusils mêlés aux lumières de trois ou quatre cents -torches étaient d'un aspect imposant. Le tout était animé par trois -corps de musique militaire, et favorisé par le plus beau temps du monde. -Le service a commencé à dix heures du matin, et la cérémonie s'est -terminée à deux heures et demie. Les jeunes Messieurs de Bergame ont -voulu porter les restes de leur illustre compatriote, malgré une -distance d'une lieue et demie pour se rendre au cimetière. Dans toute -l'étendue du chemin, la foule s'empressait pour voir passer le cortége, -et, au dire des habitants de Bergame, on n'avait jamais rendu de tels -honneurs à aucun personnage de cette ville!» - -Donizetti était directeur du Conservatoire de Naples, maître de chapelle -de l'empereur d'Autriche et décoré de la Légion-d'Honneur et de -plusieurs autres ordres. Quelque chose survivra à tous ces vains -honneurs, c'est l'admiration qu'excitent ses chefs-d'oeuvre et les -souvenirs que lui conservent tous ceux qui l'ont connu et qui ont pu -apprécier son bon et noble caractère. - - - - -CONCERT DONNÉ PAR MARRAST A L'HOTEL DE LA PRÉSIDENCE - -(1849) - - -On raconte que pendant une représentation de _Tartufe_ ou du -_Misanthrope_, je ne sais trop lequel, un spectateur ne cessait de -s'écrier: «Ah! quel bonheur, mon Dieu, quel bonheur!» et cela jusqu'à la -fin de la pièce. Un de ses voisins, ennuyé de cette expansion de -félicité par trop fréquente, finit par lui en demander la cause. «Eh! -mon Dieu! répondit le spectateur enthousiaste, je me réjouis de ce que -Molière ait fait ce chef-d'oeuvre, car s'il ne l'eût point entrepris, on -ne l'aurait jamais exécuté.» Une réflexion analogue à cette réponse -m'était suggérée hier à l'aspect du splendide hôtel du président de -l'Assemblée nationale, le plus riche, le plus élégant et le plus -magnifique qui existe à Paris, en France et peut-être en Europe. Quel -bonheur, me disais-je, que la monarchie ait élevé un si beau palais à la -république, car il est plus que probable qu'elle ne l'eût jamais fait -bâtir pour elle, si on ne le lui avait pas construit tout exprès. Il y a -en effet une singulière remarque à faire sur la dernière monarchie dont -le chef aimait tant à bâtir: pour son propre compte, il était assez -mesquinement logé à Paris, et sous son règne deux habitations princières -et quasi royales s'élevèrent dans cette capitale: l'une est destinée au -Préfet de la Seine, l'autre au président de la chambre des Députés. Par -une bizarre succession de fonctions, M. Marrast est appelé à occuper ces -deux palais, ne quittant l'Hôtel-de-Ville comme maire de Paris que pour -entrer en possession du palais nouvellement édifié comme président de -l'Assemblée; avant de parler du concert, je ne puis m'empêcher de dire -quelques mots du local où il a été donné: la cage d'abord, les oiseaux -ensuite. - -Le nouvel hôtel de la présidence de l'Assemblée nationale est -reconstruit sur l'emplacement de l'hôtel élevé en 1724, par l'architecte -Aubert, pour le compte de Lassey. Cet ancien hôtel fut plus tard réuni à -celui que la duchesse de Bourbon fit construire sur un terrain contigu -par Girardini, architecte Italien. - -Cet hôtel de Lassey n'avait qu'un rez-de-chaussée: la décoration -intérieure n'existait plus et les gros murs même étaient si dégradés par -les changements successifs qu'on avait fait subir au bâtiment, que M. de -Joly, architecte de l'Assemblée nationale à qui nous devons cette -importante restauration que l'on peut considérer comme une création, a -dû les reprendre presque en entier pour supporter le premier étage qu'il -voulait faire élever, en même temps qu'il remaniait entièrement la -distribution du rez-de-chaussée, consacré uniquement aujourd'hui à la -réception. - -De sérieuses recherches, aidées de quelques bonheurs de trouvaille en -fragments de panneaux et de boiseries, ont amené M. de Joly à redonner -au nouvel hôtel le style qui distinguait les décorations intérieures du -temps de la Régence, caractère qui n'avait pas encore été altéré à cette -époque par le mauvais goût qui domina plus tard. - -Les appartements de réception se composent d'un magnifique et grandiose -vestibule donnant entrée sur un salon principal, relié par des portes et -des ouvertures à claire-voie surmontant de splendides et monumentales -cheminées, et à deux autres salons non moins riches et non moins ornés; -chacun de ces salons est boisé or et blanc, l'ameublement est en bois -doré avec étoffe de soie, les bronzes et candélabres d'une grande -richesse répondent parfaitement au style de la décoration que complètent -un riche tapis exécuté sur les dessins de M. de Joly et des glaces d'une -dimension rare. Les salons sont terminés d'un côté par une salle de -billard, qui n'est encore qu'une salle de jeu, et de l'autre par le -cabinet du président; ces deux pièces sont tendues de magnifiques -étoffes de soie verte, entourées de riches boiseries sculptées et -dorées. Les appartements sont complétés par une galerie monumentale qui -communique à la salle des séances et par une salle à manger en stuc -blanc, dont la décoration rentre tout à fait dans le style de l'hôtel. -Les peintures des trois salons, de la salle de billard et du cabinet du -président sont toutes dues au pinceau fin et délicat de mon habile -confrère Heim, celles de la salle à manger sont confiées à M. Dénuelle; -de magnifiques vases de Sèvres qui ont nécessité la coopération des plus -célèbres artistes en ce genre, décorent ces appartements et doivent être -comptés au nombre de leurs ornements les plus précieux. - -M. de Joly a déployé un goût exquis non-seulement dans l'aménagement de -l'hôtel, mais encore dans toute sa décoration et dans les moindres -détails qui accusent une étude et une connaissance parfaite du style -qu'il a si heureusement reproduit. Les devis pour la totalité de la -restauration de cet édifice n'étaient fixés qu'à un million, et M. de -Joly assure qu'ils ne seront pas dépassés. Une telle justesse -d'appréciation est devenue une vertu si rare chez un architecte, que je -ne sais s'il ne faudrait pas en louer M. de Joly plus encore que du -talent dont il a fait preuve. - -M. Marrast a compris qu'une simple réception serait trop peu solennelle -pour l'inauguration de ces magnifiques appartements: nos costumes -tristes et mesquins ne cadrent pas avec la splendeur de ces murs -éclatants de dorures et d'ornements: l'art seul pouvait se montrer digne -de l'art et l'ouverture des salons de la présidence a été signalée par -un fort beau concert où l'on entendit les principaux artistes de -l'Opéra. - -Cette fois, le président de l'assemblée a eu une idée excellente, c'est -de faire entendre tous ensemble et dans un concert spécial les lauréats -de cette année au Conservatoire. En produisant ainsi ces élèves, sortis -à peine de l'école où ils ont reçu leur éducation aux frais de l'État, -ils sont placés immédiatement sous le patronage des principaux chefs du -gouvernement et de représentants appelés à les entendre. M. Marrast -répondait ainsi victorieusement aux attaques dont a souvent été l'objet -le Conservatoire, cette glorieuse création de la Convention: il pourra -dire à ceux qui viendront désormais attaquer son bien modeste budget: -Vous avez entendu: voudrez-vous dépouiller ceux qui vous ont charmés? -Voudrez-vous amoindrir l'importance de cette école unique qui est une de -nos gloires, en qui réside l'avenir artistique de la France? -Voudrez-vous réduire à l'impuissance les théâtres lyriques qui s'y -alimentent de sujets? Ferez-vous fermer toutes les scènes de -départements qui ne sont desservies que par les élèves du Conservatoire? - -Espérons que l'audition qu'ont obtenue hier les lauréats du -Conservatoire ne sera pas sans importance pour l'avenir de cet -établissement. - -Les élèves du Conservatoire n'ont pas seuls fait les honneurs du -concert: ils étaient secondés par cette société d'ouvriers, qui s'est -donné le titre d'Enfants de Paris et qui, il y a peu de jours encore, se -faisait applaudir chez M. Vaulabelle et chez M. Senart. Je ne connais -rien de plus noble et de plus touchant que cette réunion des élèves du -Conservatoire, artistes par état, et de braves et dignes ouvriers -artistes par goût. Les uns viennent soumettre au jugement des invités le -fruit d'un travail assidu auquel ils ont consacré les premières années -de leur vie, les autres ne peuvent leur donner que le résultat de leurs -heures de loisir, des heures qui ont succédé à celles d'un pénible -labeur, où l'art est venu les récompenser du métier et du devoir -accomplis. Ils n'ont point, comme les premiers, consacré des années à -l'étude de la musique, ils n'ont pas reçu les précieuses leçons des -premiers maîtres de l'art, on ne leur a point révélé toutes les finesses -de l'exécution, toute la perfection qu'une étude continuelle et -persévérante peut donner aux moyens naturels: aussi, ils ne pourront pas -venir individuellement chanter une cavatine et se placer devant un -piano, mais eux qui ont tout appris par eux-mêmes ou de l'un d'eux, ils -se réuniront et de toutes leurs voix ils feront une grande voix qui -saura lutter avec avantage contre celle de chanteurs isolés: cette -grande voix sera celle du peuple, non pas celle du peuple hurlant dans -la rue un chant sans mesure et sans art, mais du peuple intelligent et -éclairé, du peuple vraiment digne de ce nom. Si l'ouvrier parisien doit -s'élever au-dessus des autres ouvriers, ce ne doit pas être par sa -turbulence et son agitation, mais par cette finesse de goût qui l'élève -déjà au-dessus des autres par la perfection de sa main-d'oeuvre et par -la délicatesse de ses plaisirs et de son intelligence. Lorsque l'ouvrier -peut s'élever, par la culture d'un art au niveau de toutes les sommités, -lorsqu'il peut être appelé le soir comme invité dans ces salons que son -industrie décorait encore le matin, lorsque je vois un ministre de -l'intérieur venir, comme M. Senart, serrer affectueusement la main de -ces ouvriers en les remerciant du plaisir qu'ils lui ont fait éprouver, -lorsque je vois le président des représentants de la nation épuiser, -comme le faisait hier M. Marrast, toutes les formules de son esprit et -de sa grâce pour leur témoigner sa satisfaction, les traitant à l'égal -de ses conviés les plus illustres, je me demande si ce n'est pas là la -réalisation d'une république démocratique et sociale dans la meilleure -acception qu'on puisse lui donner. - -Le concert a commencé par l'exécution d'un fort beau choeur de M. A. de -Saint-Julien, _le Combat naval_. Ce morceau, écrit spécialement pour les -Enfants de Paris, a été parfaitement rendu par eux, dirigés comme -d'habitude par leur chef et leur camarade, Philippe, ouvrier comme eux -et passionné pour la musique comme eux. - -Mon spirituel confrère Fiorentino a bien voulu me suppléer dans la tâche -de rendre compte des concours du Conservatoire, dont je devais -m'interdire la relation, un concours ayant été publié et ayant fait -moi-même partie du jury. - -Les lecteurs du _Constitutionnel_ connaissent donc déjà de noms, au -moins, les élèves qui ont fait les honneurs du concert. Tous ont mérité -le succès qu'ils ont obtenu: on a successivement applaudi la belle voix -de contralto de mademoiselle Montigny, l'organe puissant de M. -Balanquié, l'agilité encore peu réglée de mademoiselle Borchard, qui, il -y a deux ans, était une habile pianiste, et qui, dans un an, sera sans -doute une habile cantatrice, la verve et les intentions de M. Meillet, -la grâce décente et le bon goût de mademoiselle Decroix, la voix -sympathique de M. Ribes, la belle voix et sans doute aussi la ravissante -figure de mademoiselle Duez, la méthode de M. Leroy et le style ferme et -spirituel de mademoiselle Mayer: pour la partie instrumentale, on a -également apprécié M. Parès, excellente clarinette, M. Boulu, hautbois -au son pur et distingué, et mademoiselle Dejoly, jeune et jolie pianiste -d'un talent déjà remarquable; mais l'enthousiasme a été réservé au jeune -Reynier, enfant de treize ans, à l'oeil vif et intelligent, qui devient -un homme dès qu'il saisit son violon dont il tire les sons à la fois les -plus suaves et les plus hardis. - -Tous ces applaudissements prodigués aux jeunes exécutants revenaient de -droit à l'organisateur du concert, au digne chef de l'école, qui venait -de produire les élèves de cette année, à notre illustre et aimable -confrère Auber, qui ne peut, quelle que soit sa modestie, la faire assez -grande pour abriter son talent, talent qu'il révèle toujours, soit qu'il -compose, soit qu'il administre: c'est ainsi qu'il fait rejaillir sur le -Conservatoire tous les succès qu'il se dérobe à lui-même au théâtre, par -le temps qu'il consacre à sa direction.--Le concert qui avait été -entremêlé des choeurs _de la Marche républicaine_ et de _la Garde -mobile_ par les Enfants de Paris, s'est terminé à minuit. Il avait lieu, -cette fois, dans la galerie qui fait suite aux appartements: par cette -disposition, il y avait un plus grand nombre d'auditeurs, que lorsque le -concert a lieu dans le grand salon du milieu; mais aussi, il faut le -dire, les auditeurs étaient plus attentifs: réunis dans cette enceinte, -ils sont, pour ainsi dire, forcés à la musique, et ce n'est pas pour eux -un médiocre avantage d'être, pendant une heure ou deux, empêchés de la -politique. - -Ce concert si brillant me rappelait involontairement ceux donnés il y a -au moins deux ans, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud, soit à -Neuilly. C'étaient la même musique, les mêmes airs, les mêmes élèves du -Conservatoire devenus un peu plus habiles, dirigés comme alors par -Auber: l'auditoire seul était changé ainsi que le local! Ainsi donc tout -peut disparaître dans un pays, et pourtant il est une aristocratie que -l'on ne peut détruire, une royauté que l'on ne peut abattre, c'est -l'aristocratie du talent, la royauté du génie. - -M. Marrast avait invité à la soirée M. Duprato, le jeune compositeur qui -vient de remporter le premier grand prix de compositeur à l'Institut. M. -Duprato a été accueilli par M. le président de la manière la plus -flatteuse. - -Le premier concert donné par M. Marrast a eu un excellent résultat, -celui d'en faire donner d'autres et de redonner un peu de vie à la -musique; j'espère que le second aura des conséquences encore plus -fécondes, et qu'au milieu de tant de préoccupations graves et radicales, -notre art ne sera pas complétement oublié. Je sais que la musique est un -art inutile, et voilà précisément ce qui m'inquiète pour son avenir. -Mais les fleurs aussi sont inutiles, et pourtant Dieu ne cesse de les -produire belles et parfumées. Pourquoi la République repousserait-elle -les fleurs? La musique est aux arts utiles ce que les fleurs sont aux -fruits, et la République nous permettra de cultiver les unes et les -autres. - - -FIN DES DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - La jeunesse d'Haydn 1 - Rameau 39 - Gluck et Méhul.--La répétition d'_Iphigénie en Tauride_ 73 - Monsigny 107 - Gossec 143 - Berton 197 - Cherubini 237 - Rossini.--Le _Stabat Mater_ 249 - La _Dame blanche_ de Boïeldieu 277 - Donizetti 295 - Concert donné par A. Marrast à l'hôtel de la présidence (1849) 311 - - -FIN DE LA TABLE. - - -Clichy.--Imp. Paul Dupont et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12. - - - - - - -End of Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN *** - -***** This file should be named 58290-8.txt or 58290-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/2/9/58290/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Derniers souvenirs d'un musicien - -Author: Adolphe Adam - -Release Date: November 17, 2018 [EBook #58290] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries) - - - - - - -</pre> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58290 ***</div> <h1><span class="small">DERNIERS SOUVENIRS</span><br/> <b class="large">D'UN MUSICIEN</b></h1> @@ -10793,379 +10754,7 @@ présidence (1849)</td> -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN *** - -***** This file should be named 58290-h.htm or 58290-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/2/9/58290/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. 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